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+The Project Gutenberg eBook, Madame Sans-Gêne, Tome I, by Edmond
+Lepelletier
+
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+
+
+
+Title: Madame Sans-Gêne, Tome I
+ Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
+
+
+Author: Edmond Lepelletier
+
+
+
+Release Date: April 6, 2013 [eBook #42472]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+
+***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I***
+
+
+E-text prepared by Claudine Corbasson, Hans Pieterse, and the Online
+Distributed Proofreading Team (http://www.pgdp.net) from page images
+generously made available by Internet Archive/Canadian Libraries
+(http://archive.org/details/toronto)
+
+
+
+Note: Images of the original pages are available through
+ Internet Archive/Canadian Libraries. See
+ http://archive.org/details/madamesansgner01lepeuoft
+
+
+Note de transcription:
+
+ L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
+ typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces
+ corrections se trouve à la fin du texte.
+
+ La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
+ mineures.
+
+ L'original contient deux pages de titre complètes: une seule page
+ a été retenue ici.
+
+
+
+
+
+EDMOND LEPELLETIER
+
+MADAME SANS-GÊNE
+
+ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE
+DE MM. VICTORIEN SARDOU ET Émile MOREAU
+
+[Illustration]
+
+*
+
+La Blanchisseuse
+
+
+
+
+
+
+
+PARIS
+A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
+8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+MADAME SANS-GÊNE
+
+ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+MADAME SANS-GÊNE
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LA BLANCHISSEUSE
+
+
+
+
+I
+
+LA FRICASSÉE
+
+
+Rue de Bondy, des lampions allumés et fumeux éclairaient l'entrée d'un
+bal populaire, le _Waux-Hall_.
+
+Ce bal, au nom exotique, était dirigé par le citoyen Joly, artiste du
+Théâtre des Arts.
+
+On était aux grands jours de juillet 1792.
+
+Louis XVI conservait encore une royauté nominale, mais sa tête, coiffée
+du bonnet phrygien, au 20 juin, chancelait déjà sur ses épaules.
+
+La Révolution grondait dans les faubourgs.
+
+Robespierre, Marat et Barbaroux, le beau Marseillais, avaient eu une
+entrevue secrète où l'on avait, sans pouvoir tomber d'accord sur le
+choix d'un chef, d'un dictateur, comme le voulait l'Ami du peuple,
+décidé de livrer un assaut décisif à la royauté retranchée, ainsi qu'en
+une forteresse, au château des Tuileries.
+
+On attendait l'arrivée des bataillons des Marseillais pour donner le
+signal de l'insurrection.
+
+Le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche se préparaient, de leur côté,
+à se jeter sur la France qu'ils estimaient une proie facile, un pays
+ouvert: comptant sur les trahisons et sur les dissensions intérieures
+pour frayer un passage à leurs armées jusqu'à la capitale.
+
+Avec une arrogance téméraire, le prince de Brunswick, généralissime des
+armées impériales et royales, avait lancé de Coblentz son fameux
+manifeste, où il était dit:
+
+«Si le château des Tuileries est forcé ou insulté, s'il est fait la
+moindre violence, le moindre outrage à Leurs Majestés le roi Louis XVI
+et la reine Marie-Antoinette ou à quelque membre de la famille royale,
+s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation
+et à leur liberté, l'Empereur et le Roi en tireront une vengeance
+exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une
+exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés
+coupables d'attentats aux supplices qu'ils auront mérités...»
+
+Paris répondit à ce défi féroce en organisant le soulèvement du 10 août.
+
+Mais Paris est toujours le volcan à deux cratères: la joie y bout avec
+la fureur.
+
+On s'armait dans les faubourgs. On discourait dans les clubs, et, à la
+Commune, on distribuait des cartouches aux gardes nationaux patriotes,
+sans pour cela perdre le goût du plaisir et l'amour de la danse.
+
+Car on se trémoussait beaucoup sous la Révolution.
+
+Sur les ruines toutes fraîches de la Bastille, enfin démolie, un
+écriteau fut planté portant ces mots: Ici l'on danse!
+
+Et ce n'était pas une ironie. L'usage le plus agréable que pouvaient
+faire les patriotes de ce lugubre emplacement où, tant de siècles
+durant, avaient sourdement gémi les malheureux que détenait le caprice
+monarchique, c'était encore d'y accorder les violons. Les joyeux
+flonflons succédaient aux cris lugubres des chouettes, et c'était aussi
+une façon de témoigner de la disparition de l'ancien régime.
+
+La Révolution s'est accomplie en chantant _la Marseillaise_ et en
+dansant _la Carmagnole_.
+
+Enumérer les bals ouverts alors dans Paris prendrait toute une page: on
+dansait à l'hôtel d'Aligre, rue d'Orléans-Saint-Honoré; à l'hôtel
+Biron, au pavillon de Hanovre; au pavillon de l'Echiquier, à l'hôtel de
+Longueville; rue des Filles-Saint-Thomas, à la Modestie; au bal de
+Calypso; faubourg Montmartre, aux Porcherons; à la Courtille, au
+Waux-Hall enfin, rue de Bondy, où nous allons conduire le lecteur.
+
+Comme les costumes, les danses de l'ancien régime se mélangeaient aux
+entrechats nouveaux: à la noble pavane, au menuet et à la gavotte
+succédaient la trénitz, le rigaudon, la monaco et la populaire
+_fricassée_.
+
+Dans la grande salle du Waux-Hall, un soir de la fin de juillet 1792, la
+foule était grande et l'on s'amusait fort. Les danseuses étaient jeunes,
+alertes, gentiment troussées, et les danseurs pleins d'entrain.
+
+Les costumes les plus divers se rencontraient. La culotte courte avec
+les bas, la perruque et l'habit à la française, étalaient leurs grâces
+dans les avant-deux où apparaissait le pantalon révolutionnaire; car,
+disons-le en passant, le terme de _sans-culottes_, dont on s'est servi
+pour désigner les patriotes, ne signifiait nullement que ceux-ci
+allaient dépourvus du vêtement destiné à couvrir les jambes; cela
+voulait dire qu'au contraire les jambes révolutionnaires étaient trop
+vêtues: les citoyens avaient allongé l'étoffe et ne portaient plus de
+culottes, mais des pantalons.
+
+Les uniformes étincelaient, nombreux. Beaucoup de gardes nationaux,
+en tenue, prêts à s'élancer hors du bal et à courir, au premier appel du
+tambour, commencer la danse du trône et le branle de la révolution.
+
+Parmi ceux-ci, circulant l'air vainqueur et se cambrant avec avantage en
+passant devant les jolies filles, on pouvait remarquer un grand et fort
+garçon aux traits à la fois énergiques et doux, qui portait le coquet
+costume de garde française avec la cocarde bleu et rouge de la
+municipalité de Paris. Sur sa manche, le galon d'argent indiquait son
+grade: un sergent passé, comme beaucoup de ses camarades, dans la milice
+soldée de la ville, depuis le licenciement des gardes françaises.
+
+Il tournait et retournait aux alentours d'une robuste et appétissante
+luronne, à l'œil honnête et bleu, à l'allure dégagée. Celle-ci
+regardait ironiquement le beau garde française hésitant à s'approcher
+d'elle, malgré les encouragements de ses camarades:
+
+—Mais vas-y donc, Lefebvre! soufflait l'un des gardes... la place n'est
+pas imprenable!...
+
+—Elle a même peut-être déjà connu la brèche! disait un autre.
+
+—Si tu n'oses pas l'aborder, moi, j'essaie! ajoutait un troisième.
+
+—Tu vois bien que c'est toi qu'elle reluque! On va danser la
+fricassée... Invite-la!... reprit le premier, encourageant le sergent
+Lefebvre.
+
+Celui-ci se tâtait; il n'osait accoster la fraîche et jolie commère,
+nullement décontenancée d'ailleurs et qui semblait n'avoir pas froid aux
+yeux.
+
+—Tu crois, Bernadotte? répondit Lefebvre à celui qui l'excitait ainsi,
+comme lui sergent... Morbleu! un soldat français n'a jamais reculé ni
+devant l'ennemi ni en face d'une belle... je vais tenter l'assaut!...
+
+Et se détachant de ses camarades, le sergent Lefebvre marcha droit à la
+jolie fille, dont les yeux s'étaient chargés de colère et qui
+s'apprêtait à le recevoir de la plus belle façon, ayant entendu les
+propos peu respectueux des militaires sur son compte.
+
+—Attends! ma fille, dit-elle à sa voisine, j'vas leur apprendre, moi, à
+ces freluquets de gardes françaises, si j'ai une brèche!
+
+Et elle se leva vivement, les poings sur la hanche, les yeux pétillants,
+la langue la démangeant, prompte à l'attaque comme à la riposte.
+
+Le sergent crut que l'action valait mieux que la parole...
+
+Avançant les bras, il saisit la jeune fille à la taille et tenta de lui
+déposer un baiser sur le cou, en disant:
+
+—Mam'zelle, voulez-vous danser la fricassée?
+
+La gaillarde était leste. En un clin d'œil elle se dégagea, puis
+expédiant sa main avec vivacité dans la direction de la joue du sergent,
+ébahi et penaud, elle l'appliqua en disant, mais sans colère et plutôt
+joyeuse de sa réplique:
+
+—Tiens, fiston, en voilà d'la fricassée!...
+
+Le sergent recula d'un pas, se frotta la joue, devenue cerise, et
+portant la main à son tricorne dit galamment:
+
+—Mam'zelle, je vous demande bien pardon!...
+
+—Oh! il n'y a pas d'offense, mon garçon! Ça vous servira de leçon...
+Une autre fois vous saurez à qui vous avez affaire!... répondit la jeune
+fille, dont toute la colère paraissait tombée, et qui se tournait vers
+sa compagne en disant à mi-voix:
+
+—Il n'est pas trop mal, ce garde!...
+
+Bernadotte, cependant, qui avait suivi avec un regard jaloux son
+camarade s'approchant de la jolie fille, beaucoup plus satisfait de voir
+les choses s'envenimer, s'approcha de lui, le prit par le bras et lui
+dit:
+
+—Viens avec nous... tu vois bien qu'on ne veut pas danser avec toi...
+Mademoiselle ne sait d'ailleurs peut-être pas la fricassée...
+
+—Qu'est-ce qui vous demande l'heure qu'il est à vous? dit vivement la
+luronne... Je sais danser la fricassée et je la danserai avec qui me
+plaît... pas avec vous, par exemple!... Mais si votre camarade veut
+m'inviter poliment... eh bien! je tricoterai des jambes avec lui
+volontiers... sans rancune, n'est-ce pas, sergent?
+
+Et cette joyeuse et bonne fille, toute de premier mouvement et de
+franche allure, tendit sa main à Lefebvre.
+
+—Sans rancune, oh! oui, mademoiselle!... Je vous demande encore une
+fois bien pardon... Ce qui s'est passé tout à l'heure, voyez-vous, c'est
+un peu la faute des camarades... c'est Bernadotte, que vous voyez là,
+qui m'a poussé... Oh! je n'ai eu que ce que je méritais!...
+
+Et comme il s'excusait ainsi de son mieux, la jeune fille,
+l'interrompant, lui demanda sans façon:
+
+—Mais dites donc, à votre accent, on dirait que vous êtes Alsacien?...
+
+—Né natif du Haut-Rhin! à Ruffach!
+
+—Parbleu! en v'là un hasard... moi, je suis de Saint-Amarin...
+
+—Vous êtes ma payse!
+
+—Et vous mon pays! Comme on se retrouve, hein?
+
+—Et vous vous nommez?
+
+—Catherine Upscher... blanchisseuse, rue Royale, au coin de la rue des
+Orties-Saint-Honoré.
+
+—Et moi, Lefebvre, ex-sergent aux gardes, présentement dans la
+milice...
+
+—Alors, pays, nous ferons tout à l'heure, si vous le voulez bien, plus
+ample connaissance, mais pour le moment la fricassée nous
+appelle...
+
+Et le prenant sans façon par la main, elle l'entraîna dans le tourbillon
+des danseurs.
+
+Comme elle tournoyait devant un jeune homme, au visage très pâle,
+presque blême, portant les cheveux longs en oreilles de chien, à la mine
+discrète et futée, et dont la longue lévite avait des allures de
+soutane, celui-ci dit assez haut:
+
+—Tiens! voilà Catherine qui passe aux gardes!...
+
+—Vous connaissez cette Catherine? demanda le sergent Bernadotte, qui
+avait entendu le propos.
+
+—Oh! en tout bien tout honneur, répondit le jeune homme à tournure
+ecclésiastique: c'est ma blanchisseuse... une bonne fille, vaillante,
+proprette et vertueuse... le cœur sur la main et la langue joliment
+pendue!... dans tout le quartier, pour son franc parler et ses manières
+toutes rondes, on la nomme mam'zelle Sans-Gêne...
+
+Le tapage de l'orchestre grandissait et le reste de la conversation se
+perdit dans le tumulte joyeux de la fricassée.
+
+
+
+
+II
+
+LA PRÉDICTION
+
+
+La danse terminée, le sergent Lefebvre reconduisit sa payse Catherine à
+sa place.
+
+La paix était complète. Ils se parlaient comme deux vieilles
+connaissances et s'avançaient bras dessus bras dessous, ainsi que deux
+amoureux.
+
+Lefebvre, pour cimenter tout à fait l'accord, proposa un
+rafraîchissement.
+
+—Accepté! répondit Catherine... oh! je ne fais pas de manières, moi...
+vous m'avez l'air d'un bon garçon, et, ma foi, je ne refuse pas votre
+politesse, d'autant plus que la fricassée donne une jolie soif...
+asseyons-nous!
+
+Ils prirent place à une des tables qui garnissaient la salle.
+
+Lefebvre paraissait enchanté de la tournure que prenaient les choses. Il
+eut cependant un moment d'hésitation avant de s'asseoir.
+
+—Qu'avez-vous? demanda Catherine brusquement.
+
+—C'est que, voyez-vous, mam'zelle, aux gardes comme dans la milice,
+répondit-il un peu embarrassé, nous n'avons pas l'habitude de faire
+suisse...
+
+—Ah! je comprends!... vos camarades?... Eh bien! invitez-les...
+voulez-vous que je les appelle?...
+
+Et sans attendre la permission, se levant, montant sur le banc de bois
+peint en vert qui tenait à la table, Catherine, arrondissant ses mains
+en porte-voix, héla le groupe des trois gardes qui, à distance,
+regardaient avec de la raillerie dans les yeux le manège du couple:
+
+—Ohé! les gas! venez donc par ici!... On ne vous mangera pas!... et de
+voir boire les autres, ça donne la pépie!...
+
+Les trois gardes ne firent aucune difficulté de répondre à l'invitation
+familière.
+
+—Tu ne viens pas, Bernadotte? demanda l'un des gardes au sergent, qui
+restait en arrière.
+
+—Je cause avec le citoyen... répondit d'un ton de mauvaise humeur
+Bernadotte, jaloux de tout avantage d'un camarade et qui, dépité du
+succès remporté par Lefebvre auprès de la belle blanchisseuse, voulait
+se tenir à l'écart en affectant de s'entretenir avec le jeune homme à
+longue lévite et à oreilles de chien.
+
+—Oh! le citoyen n'est pas de trop, cria Catherine... je le
+connais... il me connaît bien aussi, pas vrai, citoyen Fouché?
+
+Le jeune homme ainsi interpellé s'avança vers la table où déjà Lefebvre
+avait commandé du vin chaud avec des échaudés, et dit en saluant:
+
+—Puisque mademoiselle Catherine le veut bien... nous allons prendre
+place... j'adore me trouver avec les vaillants défenseurs de la cité!...
+
+Les quatre gardes et le civil qu'on avait nommé Fouché s'assirent, et
+les verres ayant été remplis, on trinqua.
+
+Catherine et Lefebvre, qui en étaient déjà aux petites privautés
+galantes, burent, à la dérobée, dans le même verre.
+
+Lefebvre voulut s'enhardir et prendre un baiser...
+
+Catherine se regimba.
+
+—Pas de ça, pays! dit-elle... je veux bien rire tant qu'on voudra, mais
+pas plus!
+
+—De la vertu chez une blanchisseuse, vous ne vous attendiez pas à cela,
+milicien? dit Fouché... Ah! c'est qu'elle n'est pas commode tous les
+jours, mademoiselle Sans-Gêne!...
+
+—Dites donc, citoyen Fouché, reprit vivement Catherine, vous me
+connaissez, puisque c'est moi qui ai votre linge... depuis trois mois
+que vous êtes débarqué de Nantes... est-ce qu'il y a quelque chose à
+dire sur mon compte?...
+
+—Non!... rien... absolument rien!
+
+—Je consens comme cela à plaisanter... à danser une fricassée comme
+tout à l'heure... à trinquer même avec de bons enfants comme vous
+paraissez l'être, mais personne, entendez-vous, ne peut se vanter, dans
+le quartier ou ailleurs, d'avoir dépassé le seuil de ma chambre... ma
+boutique, par exemple, est ouverte à tout le monde!... quant à ma
+chambre, une seule personne en aura la clef...
+
+—Et quel sera l'heureux coquin? dit Lefebvre en frisant sa moustache.
+
+—Mon mari!... répondit fièrement Catherine, et, choquant son verre au
+verre de Lefebvre, elle ajouta en riant:—Vous voilà averti, pays,
+qu'est-ce que vous en dites?...
+
+—Mais ce ne serait peut-être pas si désagréable que cela... répondit le
+sergent en tortillant sa moustache... on peut voir... A la vôtre,
+mam'zelle Sans-Gêne!...
+
+—A la vôtre, citoyen!... en attendant votre demande...
+
+Et tous deux trinquèrent gaiement, en riant franchement de ces libres
+accordailles...
+
+A ce moment, un personnage singulier, coiffé d'un chapeau pointu et vêtu
+d'une longue robe noire parsemée d'étoiles d'argent, de croissants
+lunaires bleus et de comètes à queues ponceau, se glissa entre les
+tables dans une allure spectrale.
+
+—Tiens, c'est Fortunatus!... s'écria Bernadotte... c'est le
+sorcier!... Qui veut se faire dire la bonne aventure?...
+
+Chaque bal alors avait son sorcier ou sa tireuse de cartes, prédisant
+l'avenir et révélant le passé, moyennant cinq sols.
+
+Dans ces grands bouleversements, à une époque comme celle de la veille
+du 10 août, où toute une société disparaissait pour faire place à un
+monde nouveau, dans un changement à vue rappelant celui des féeries, la
+croyance au merveilleux était partout. Cagliostro et sa carafe, Mesmer
+avec son baquet, avaient troublé bien des têtes dans l'aristocratie. La
+crédulité populaire allait aux devins de carrefours et aux astrologues
+de guinguettes.
+
+Catherine avait envie de connaître sa destinée. Il lui semblait que la
+rencontre du beau sergent devait modifier sa vie...
+
+Au moment où elle allait prier Lefebvre d'appeler Fortunatus et de
+l'interroger pour elle, le sorcier, se détournant, répondait à un groupe
+de trois jeunes gens assis à une table voisine...
+
+—Écoutons ce qu'il va leur dire! fit Catherine à mi-voix, désignant ses
+voisins...
+
+—J'en connais un, dit Bernadotte... il s'appelle Andoche Junot... c'est
+un bourguignon... je l'ai rencontré volontaire au bataillon de la
+Côte-d'Or...
+
+—Le second, c'est un aristocrate... dit Lefebvre, il se nomme
+Pierre de Marmont... c'est un bourguignon aussi, il est de Châtillon...
+
+—Et le troisième?... demanda Fouché, ce jeune homme si maigre, au teint
+olivâtre, qui a des yeux enfoncés... il me semble l'avoir déjà vu!...
+mais où ça?...
+
+—Dans ma boutique sans doute, dit Catherine, rougissant un peu... c'est
+un officier d'artillerie... démissionnaire... il attend une place... il
+logeait, près de chez moi, à l'_Hôtel des Patriotes_, rue
+Royale-Saint-Roch...
+
+—Un Corse? demanda Fouché... ils logent tous à cet hôtel... il a un
+drôle de nom, votre client... attendez donc... Berna... Buna, Bina... ça
+n'est pas cela! fit-il, cherchant le nom qui lui échappait.
+
+—Bonaparte! dit Catherine.
+
+—Oui, c'est cela... Bonaparte... Timoléon, je crois?
+
+—Napoléon! reprit Catherine... c'est un garçon savant et qui en impose
+à tous ceux qui le voient!...
+
+—Il a un fichu nom ce Timolé... ce Napoléon Bonaparte... et une triste
+mine! Ah! si celui-là arrive jamais à quelque chose!... Un nom pareil,
+ça ne se retient pas! grommela Fouché, et il ajouta:—Attention! le
+sorcier leur parle... qu'est-ce qu'il peut bien leur prédire?...
+
+Les quatre jeunes gens se turent, tendant l'oreille, et Catherine,
+devenue sérieuse, impressionnée par le voisinage du magicien, murmura à
+l'oreille de Lefebvre:
+
+—Je voudrais qu'il prédise bien du bonheur à Bonaparte... il a tant de
+mérite ce jeune homme-là! il soutient ses quatre frères et ses
+sœurs... et il est loin d'être riche... aussi, voyez-vous, je n'ai
+jamais pu lui présenter sa note... il m'en doit pourtant des
+blanchissages! ajouta-t-elle avec un soupir de commerçante un peu
+alarmée.
+
+Fortunatus cependant, balançant son chapeau pointu, lisait avec gravité
+dans la main que lui tendait le jeune homme que Bernadotte avait appelé
+Junot:
+
+—Toi! lui dit-il d'une voix caverneuse, ta carrière sera belle et bien
+remplie... tu seras l'ami d'un grand homme... tu l'accompagneras dans sa
+gloire... sur ta tête se posera une couronne ducale... tu triompheras
+dans le Midi...
+
+—Bravo! je suis actuellement en demi-solde... tu es consolant, l'ami!
+Mais, dis-moi, après tant de bonheur, comment mourrai-je?
+
+—Fou! dit d'un ton lugubre le sorcier.
+
+—Diable! le commencement de ta prophétie vaut mieux que la fin, fit en
+riant le second, celui que Bernadotte avait désigné sous le nom de
+Marmont... et moi, me prédis-tu la folie?
+
+—Non! tu vivras pour le malheur de ton pays et pour ta honte...
+après une existence de gloire et d'honneur, tu abandonneras ton maître,
+tu trahiras ta patrie et ton nom deviendra synonyme de celui de
+Judas!...
+
+—Tu ne me favorises guère en tes prédictions, dit Marmont en
+ricanant... et que vas-tu annoncer à notre camarade?...
+
+Et il désignait le jeune officier d'artillerie, à qui Catherine portait
+de l'intérêt.
+
+Mais celui-ci, retirant vivement sa main, dit d'un ton brusque:
+
+—Je ne veux pas connaître l'avenir... je le sais!...
+
+Et montrant à ses amis, à travers la clôture en planches du jardin,
+entourant le Waux-Hall, le ciel, dont un pan s'étalait au-dessus du bal:
+
+—Voyez-vous cette étoile là-bas? dit-il d'une voix vibrante... Non?
+n'est-ce pas? Eh bien! moi, je la vois... c'est la mienne!...
+
+Le sorcier s'était éloigné.
+
+Catherine lui fit signe; il s'approcha du groupe, et regardant deux des
+gardes, il leur dit:
+
+—Profitez de votre jeunesse... vos jours sont comptés!...
+
+—Et où mourrons-nous? demanda l'un des deux jeunes gens, qui devaient
+être parmi les héros qui tombèrent pour la liberté, le 10 août, fusillés
+par les Suisses.
+
+—Sur les marches d'un palais!
+
+—Que de grandeurs! s'écria Bernadotte... et à moi aussi tu vas
+prédire une fin tragique... avec un palais?...
+
+—Non!... ta mort sera douce... tu occuperas un trône, et après avoir
+renié ton drapeau et combattu tes compagnons d'armes, dans un vaste
+tombeau lointain, près d'une mer glacée, tu reposeras...
+
+—Si les camarades prennent tout, que me restera-t-il à moi? demanda
+Lefebvre.
+
+—Toi, dit Fortunatus, tu épouseras celle que tu aimeras, tu commanderas
+une formidable armée et ton nom signifiera toujours bravoure et
+loyauté!...
+
+—Et moi, citoyen sorcier, hasarda Catherine, intimidée, pour la
+première fois de sa vie peut-être...
+
+—Vous, mademoiselle, vous serez la femme de celui que vous aimerez...
+et vous deviendrez duchesse!...
+
+—Il faudra donc que je devienne duc alors! général ne me suffirait pas?
+dit gaiement Lefebvre... Eh! sorcier, achève ta prédiction... dis-moi
+que j'épouserai Catherine et qu'ensemble nous serons duc et duchesse...
+
+Mais Fortunatus, à pas lents, s'en allait parmi les rires des jeunes
+gens et les regards attentifs des femmes.
+
+—Vraiment! dit Fouché, ce magicien est peu inventif... il vous
+prédit à tous les plus hautes destinées... à moi il ne m'a rien dit...
+Je ne serai donc jamais un personnage?...
+
+—Vous avez déjà été curé, dit Catherine, que voulez-vous donc
+devenir?...
+
+—J'ai été simplement oratorien, ma chère... à présent je suis patriote,
+ennemi des tyrans... Ce que je voudrais être? oh! c'est bien simple:
+ministre de la police!...
+
+—Vous le serez peut-être... vous êtes si malin, au courant de tout ce
+qui se passe, de tout ce qui se dit, citoyen Fouché! riposta Catherine.
+
+—Oui, je serai ministre de la police, quand vous serez duchesse! fit-il
+avec un sourire étrange qui illumina un instant sa physionomie triste et
+adoucit son profil de fouine.
+
+Le bal était fini. Les quatre jeunes gens se levèrent en riant aux
+éclats et s'éloignèrent en se moquant bien fort du sorcier et de sa
+sorcellerie.
+
+Catherine donnait le bras à Lefebvre, qui avait obtenu la permission de
+la reconduire jusqu'à la porte de sa boutique.
+
+Devant eux marchaient leurs trois voisins de table. Napoléon Bonaparte,
+un peu à l'écart de ses deux amis, Junot et Marmont, devisant
+insoucieusement, allait grave et raide; par instants il levait les yeux
+au plafond bleu du ciel, semblant y suivre cette étoile dont il avait
+parlé, visible pour lui seul.
+
+
+
+
+III
+
+LA DERNIÈRE NUIT DE LA ROYAUTÉ
+
+
+Le 10 août était un vendredi.
+
+La nuit du 9 au 10 fut douce, étoilée, sereine. Jusqu'à minuit, la lune
+répandit sa clarté rafraîchissante sur la ville, en apparence calme,
+paisible, endormie.
+
+Paris, cependant, depuis une quinzaine ne dormait plus que d'un œil,
+la main sur ses armes, prêt à se dresser au premier appel.
+
+Depuis la soirée où Lefebvre avait fait la rencontre de Catherine la
+blanchisseuse, au Waux-Hall, la cité était devenue fournaise.
+
+La Révolution bouillait dans cette cuve géante.
+
+Les Marseillais étaient venus, emplissant les rues et les clubs de leur
+ardeur, de leur patriotisme ensoleillé et de leur entrain martial. Ils
+lançaient aux échos l'hymne immortel de l'armée des bords du Rhin,
+sorti du génie subitement inspiré et du cœur vibrant de Rouget de
+Lisle. Ils l'apprenaient aux Parisiens, qui, au lieu d'appeler ce chant
+à jamais national la Française, lui donnèrent généreusement le nom de
+_Marseillaise_.
+
+La cour et le peuple se préparaient à la lutte, au grand jour.
+
+La cour barricadait le château des Tuileries, y faisait tenir garnison
+par les Suisses mandés de Courbevoie et de Rueil, convoquait les nobles
+fanatiques qu'on avait appelés, après le banquet d'octobre où la cocarde
+nationale avait été foulée aux pieds, les Chevaliers du poignard.
+
+Cette grande journée, qui est la victoire même de la Révolution et
+l'avènement de la République, car le 22 septembre ne fit que proclamer
+et légaliser l'acte triomphant du 10 août, nul ne peut se vanter de
+l'avoir organisée, commandée, décrétée.
+
+Danton dormait chez Camille Desmoulins, quand on vint le chercher pour
+se rendre à la Commune. Marat se terrait dans sa cave. Robespierre
+demeurait à l'écart; il ne fut élu que le 11 membre de la Commune.
+Barbaroux avait décliné l'honneur de conduire les Marseillais, et
+Santerre, le grand agitateur du faubourg Saint-Antoine, ne figura qu'au
+milieu de la journée dans la lutte.
+
+Le 10 août, insurrection anonyme, bataille sans commandant en chef, eut
+pour général la foule et pour héros tout le peuple.
+
+Le mouvement ne commença qu'après minuit, dans cette nuit radieuse
+du 9.
+
+Les émissaires des 47 sections qui avaient demandé la déchéance de la
+royauté,—une l'avait votée, la section Mauconseil,—circulaient
+silencieusement par les rues, transmettaient de porte en porte le mot
+d'ordre: Aux armes, quand vous entendrez le tocsin sonner et battre le
+rappel!...
+
+Vers une heure, le tocsin tinta dans plusieurs paroisses. La cloche de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, qui avait sonné le massacre de la
+Saint-Barthélemy, sonna le glas de la monarchie.
+
+A ce bruit lugubre qu'accompagna bientôt le roulement lointain des
+tambours battant le rappel, Paris se leva et empoigna ses fusils, en se
+frottant les yeux.
+
+La lune était couchée. L'ombre avait envahi la ville. Mais, à toutes les
+fenêtres, des lumières une à une s'allumèrent. Cette illumination
+soudaine, comme pour une fête, avait un aspect sinistre. Aube factice
+d'une journée où la fumée du combat, la vapeur des incendies et la buée
+du sang devaient obscurcir le soleil.
+
+Les portes, successivement, s'entre-bâillèrent dans les rues en éveil.
+Des hommes en armes se montrèrent sur les seuils. Ils interrogeaient
+l'horizon, tendaient l'oreille, attendant au passage le gros de leur
+section pour entrer dans les rangs, et regardaient le jour monter
+au-dessus des toits.
+
+Des crosses de fusils résonnaient sur les pavés. Par les ruelles et
+dans les cours on entendait le crépitement des batteries qu'on faisait
+jouer, le froissement métallique de la baïonnette dont on essayait la
+douille et le cliquetis des sabres et des piques.
+
+Les maisons avoisinant les Tuileries avaient toutes leurs volets
+poussés, et déjà plusieurs boutiques s'ouvraient.
+
+Mademoiselle Sans-Gêne n'avait pas été la dernière à mettre le nez au
+vent.
+
+Vêtue d'un jupon court, une camisole légère couvrant sa poitrine bombée,
+un coquet bonnet de nuit sur la tête, après avoir écouté, de la fenêtre,
+les rumeurs de la nuit, percevant le tambour et reconnaissant le tocsin,
+elle s'était hâtée de passer dans son atelier, d'allumer et
+d'entr'ouvrir, avec prudence, sa porte...
+
+La rue Royale-Saint-Roch où se trouvait sa boutique de blanchisseuse
+était encore déserte...
+
+Catherine attendit, regardant, écoutant...
+
+Ce n'était pas seulement la curiosité qui lui faisait ainsi guetter la
+venue des sections en armes...
+
+Elle était bonne patriote, la Sans-Gêne, mais un autre sentiment que la
+haine du tyran l'animait alors...
+
+Depuis la _fricassée_ dansée au Waux-Hall, elle avait revu son pays, le
+sergent Lefebvre...
+
+On avait fait plus ample connaissance. A une petite partie fine, à
+la Râpée, où, sans trop de difficultés, elle s'était laissé conduire, on
+avait échangé des serments et échafaudé plus d'un projet...
+
+L'ex-garde française s'était montré fort entreprenant, mais Catherine
+lui avait répondu d'un ton si énergique qu'elle ne se donnerait qu'à son
+mari, que le sergent, tout à fait épris, avait fini par causer
+mariage...
+
+Elle avait accepté la proposition.
+
+—Nous n'avons pas grand'chose, avait-elle dit gaiement, à apporter en
+ménage... moi, j'ai ma blanchisserie... où les mauvaises payes ne
+manquent pas...
+
+—Moi, mes galons, et la solde est souvent en retard...
+
+—Cela ne fait rien... nous sommes jeunes, nous nous aimons, et nous
+avons l'avenir devant nous!... Le sorcier de l'autre jour ne m'a-t-il
+pas promis que je serais duchesse?...
+
+—Et à moi ne m'a-t-il pas dit que je deviendrais général!...
+
+—Il a d'abord dit que tu épouserais celle que tu aimais...
+
+—Eh bien! réalisons la prédiction par le commencement!
+
+—Mais on ne peut guère se marier en ce moment... on va se battre!...
+
+—Fixons une date, Catherine!...
+
+—A la chute du tyran, veux-tu?...
+
+—Oui... ça me va!... les tyrans, je les exècre... Tiens, Catherine,
+regarde-moi ça...
+
+Et Lefebvre, retroussant sa manche, fit voir à sa promise son bras droit
+sur lequel s'étalait un superbe tatouage: deux sabres entrecroisés,
+surmontés d'une grenade en flammes, avec cette inscription: Mort aux
+tyrans!...
+
+—Hein!... on est patriote! dit-il avec orgueil en étendant
+triomphalement son bras nu.
+
+—C'est très beau! fit avec conviction Catherine.
+
+Et comme elle avançait un doigt pour tâter le dessin.
+
+—Touche pas! dit vivement Lefebvre, c'est tout frais...
+
+Catherine recula sa main, toute craintive d'endommager le
+chef-d'œuvre.
+
+—Aie pas peur; ça ne déteint pas... seulement ça cuit... oh! ça se
+passera!... mais attends... dans quelques jours tu auras mieux que
+cela...
+
+—Quoi donc?... demanda curieusement Catherine.
+
+—Mon cadeau de noces! répondit mystérieusement le sergent.
+
+Il n'en voulut pas dire davantage ce jour-là, et après avoir trinqué
+gaiement, sous la tonnelle du traiteur, à la chute du tyran et à leur
+prochain mariage, qui en serait la conséquence, Catherine et son
+amoureux s'en revinrent par la diligence de Charenton, jusqu'à la rue du
+Bouloi, et de là, à pied, gagnèrent, sous le clignotement malicieux des
+étoiles, la boutique de la rue Royale-Saint-Roch où, brusquement, pour
+éviter les scènes d'attendrissement, la blanchisseuse ferma la porte au
+nez du sergent, en lui criant:
+
+—Bonne nuit, Lefebvre!... tu entreras quand tu seras mon mari!...
+
+Depuis, toutes les fois que son service lui laissait un peu de liberté,
+Lefebvre accourait à la boutique et jasait un bon moment avec sa payse.
+
+Tous deux commençaient à trouver que le tyran mettait bien du temps à
+tomber.
+
+Aussi, l'on conçoit avec quelle double impatience de bonne patriote et
+de fille à marier Catherine épiait cette aube du 10 août...
+
+Le tocsin, dans la nuit lançant ses notes funèbres, sonnait pour les
+Tuileries le _De profundis_ de la royauté et, pour la blanchisseuse,
+l'_Alleluia_ nuptial.
+
+Deux autres voisins, en costume nocturne, avaient imité Catherine et se
+tenaient sur leurs portes, bayant aux nouvelles...
+
+—Y a-t-il du nouveau, mam'zelle Sans-Gêne? demanda l'un d'eux à travers
+la rue...
+
+—J'en attends, voisin... tenez! patientez un peu... vous allez savoir
+ce qu'il en est...
+
+Essoufflé, ayant couru vite, Lefebvre, équipé, armé, les
+buffleteries croisées sur la poitrine, déboucha de la rue Saint-Honoré,
+déposa son fusil dans l'angle de la porte, et embrassa vigoureusement la
+blanchisseuse.
+
+—Ah! ma bonne Catherine, que je suis content de te voir... Ça va
+chauffer, va! ça chauffe même déjà... c'est pour aujourd'hui!... Vive la
+nation!...
+
+Les voisins timidement s'étaient rapprochés.
+
+Ils demandèrent ce qui se passait.
+
+—Voilà... dit Lefebvre, se campant, comme s'il allait lire au tambour
+une proclamation, il faut vous dire que l'on a voulu assassiner au
+château le vertueux Pétion, le maire de Paris...
+
+Une rumeur indignée s'éleva de l'auditoire.
+
+—Qu'avait-il été faire chez le tyran? demanda Catherine.
+
+—Dame! on l'avait attiré là comme otage... Imaginez-vous que le château
+est une vraie forteresse, il y a des madriers aux fenêtres, les portes
+sont barricadées... Les Suisses sont armés jusqu'aux dents et avec eux
+se trouvent ces scélérats de Chevaliers du poignard... des traîtres, des
+amis de l'étranger... ils ont juré d'assassiner les patriotes!... Oh!
+s'il m'en tombe un entre les mains dans la journée qui se prépare, à
+celui-là son compte est bon!... s'écria Lefebvre avec une énergie
+presque sauvage.
+
+—Continue, dit Catherine, il n'y en a pas ici, de ces Chevaliers du
+poignard... et il est douteux que tu en trouves un sur ton chemin... et
+M. Pétion... dis-nous ce qu'il est devenu?...
+
+—Mandé à la barre de l'Assemblée... là du moins il est en sûreté... Oh!
+il l'a échappé belle!...
+
+—Est-ce qu'on s'est battu déjà?
+
+—Non... il y a eu cependant un homme tué... Mandat... le commandant de
+la garde nationale...
+
+—Votre chef!... les Suisses ont tiré dessus?...
+
+—Lui!... il était de leur côté... on a trouvé, signé de sa main, un
+ordre de fusiller les patriotes du faubourg, par derrière, quand ils
+seraient arrivés à la hauteur du Pont-Neuf, pour faire leur jonction
+avec les camarades de Saint-Marceau et de Saint-Victor... mais la
+trahison est déjouée: le traître, appelé à l'Hôtel de Ville pour
+s'expliquer, a été abattu d'un coup de pistolet parti de la foule...
+rien ne peut arrêter les sections en marche... ce soir, Catherine, nous
+serons vainqueurs et dans huit jours nous nous marierons!... Tiens, j'ai
+déjà mon cadeau de noces... tu sais, je te l'avais promis!...
+
+Et devant les voisins ébahis, le sergent, mettant à nu son bras gauche,
+fit voir un second tatouage représentant deux cœurs enflammés.
+
+—Tu vois, dit-il, ce qu'il y a d'écrit: A Catherine pour la vie!...
+
+Il recula pour mieux laisser admirer le dessin.
+
+—Il est beau... plus beau que l'autre! dit Catherine rouge de
+plaisir, et elle sauta au cou du sergent en répétant par deux fois:
+
+—Oh! mon Lefebvre, que tu es gentil et que je t'aime!...
+
+A ce moment, des coups de feu au loin déchirèrent l'air brumeux... Le
+canon répondit...
+
+Tous les badauds rentrèrent dans leurs maisons...
+
+—Allons! à tantôt, Catherine! il faut que j'aille où le devoir
+m'appelle... Sois tranquille! nous reviendrons vainqueurs!... dit
+joyeusement Lefebvre.
+
+Et tout en prenant son fusil, il l'embrassa encore une fois, et
+s'éloigna dans la direction des Tuileries.
+
+Les Suisses avaient tiré sur une foule à peine armée et qui parlementait
+avec eux...
+
+Des cadavres jonchaient le vestibule des Tuileries, les trois cours et
+le Carrousel!...
+
+Mais déjà les canons des patriotes envoyaient leurs boulets signifier à
+la royauté sa déchéance...
+
+Louis XVI s'était réfugié au sein de l'Assemblée nationale, qui s'était
+réunie à deux heures du matin, au son du tocsin. En attendant les
+événements, les législateurs, sous la présidence de Vergniaud,
+discutaient l'abolition de la traite des nègres. La cause sacrée de la
+liberté humaine était ce jour-là défendue partout, sans distinction de
+races, ni de couleurs.
+
+Tapi dans la loge du logotachygraphe, le journaliste sténographe,
+comme on dirait aujourd'hui, chargé de la rédaction des comptes rendus,
+l'épais monarque mangeait tranquillement une pêche, sourd aux
+détonations qui faisaient crouler son trône, indifférent au sort de ses
+Suisses, et oublieux de ces nobles qui mouraient pour lui...
+
+Il faisait grand jour. La dernière nuit de la royauté était passée, et
+les Marseillais, en chantant, montaient à l'assaut du dernier donjon de
+la féodalité.
+
+
+
+
+IV
+
+UN CHEVALIER DU POIGNARD
+
+
+Il était midi quand le canon cessa de gronder du côté des Tuileries.
+
+Des rumeurs confuses s'élevaient, où l'on distinguait vaguement les cris
+de: Victoire! Victoire!...
+
+De grosses nuées montaient au-dessus des maisons et des flammèches, des
+flocons de papier et de laine brûlés, tourbillonnaient et s'abattaient
+dans les rues...
+
+Les péripéties de cette journée à jamais mémorable avaient été diverses.
+
+Les sections avaient nommé chacune trois commissaires, qui devaient
+former la Commune de Paris. Pétion, le maire, appelé à l'Hôtel de Ville,
+avait été consigné chez lui, afin que l'insurrection pût agir en toute
+indépendance. Mandat, reconnu coupable de trahison, et tué, Santerre
+fut, à sa place, nommé commandant de la garde nationale. L'arsenal
+avait été forcé et des armes distribuées permirent à une première
+colonne, partie du faubourg Saint-Antoine, de se mettre en route.
+
+Le roi, après avoir passé en revue les bataillons de garde nationale
+requis pour la défense du château, était rentré découragé en son
+appartement. Les seuls bataillons des Petits-Pères, de la
+Butte-des-Moulins, l'avaient acclamé. Les autres avaient crié: Vive la
+nation! A bas le véto! Et les canonniers, retournant leurs pièces, les
+avaient braquées sur le château.
+
+Louis XVI se sentit donc perdu et vit son pouvoir et son prestige
+s'évanouir. Il alla demander asile à l'Assemblée nationale, dont la
+salle des séances, au Manège, était alors proche du jardin des
+Tuileries, à l'endroit où est aujourd'hui, rue de Rivoli, l'hôtel
+Continental. Trois cents gardes nationaux et trois cents Suisses
+l'escortèrent.
+
+Les Suisses étaient au nombre de neuf cent cinquante, bien armés, bien
+disciplinés. La plupart ne parlaient que l'allemand. Cette troupe
+domestique, attachée à la personne du roi, fidèle surtout au point
+d'honneur de son contrat de louage, était décidée à se sacrifier pour le
+maître qui l'avait racolée et la soldait. Ignorant d'ailleurs la
+situation, la garde suisse, trompée par ses chefs et excitée par les
+Chevaliers du poignard, croyait encore, à l'aube du 10 août, qu'il
+s'agissait de défendre la personne du roi contre des brigands venus pour
+l'assassiner. Beaucoup, ainsi qu'en témoigna par la suite un de leurs
+colonels, M. Pfyffer, furent étonnés et ébranlés en voyant s'avancer,
+lors de la poussée populaire vers les portes du château, les gardes
+nationaux. L'uniforme les troubla. Ils pensaient n'avoir affaire qu'à la
+lie populaire, à des forcenés contre lesquels protestaient les honnêtes
+citoyens, et ils voyaient s'avancer vers eux la nation armée et
+organisée.
+
+Aussi peut-on croire que le sang eût été épargné dans cette journée,
+dont les résultats étaient déjà acquis par la retraite de Louis XVI, si
+un de ces terribles hasards, comme il s'en produit dans ces moments
+confus, n'était venu donner le signal d'un massacre impitoyable.
+
+Les Marseillais et les Bretons ayant pour chef un ami de Danton, ancien
+sous-officier, Westermann, Alsacien, militaire très énergique,
+pénétrèrent dans les cours du château. Il y en avait trois à cette
+époque, et le Carrousel, beaucoup plus restreint qu'aujourd'hui, était
+couvert de maisons.
+
+Westermann avait rangé sa troupe en bataille. Les Suisses étaient postés
+aux fenêtres du château, prêts à faire feu.
+
+On s'observait. Westermann dit quelques mots en allemand aux
+Suisses pour les dissuader de tirer sur le peuple et les encourager à
+fraterniser.
+
+Déjà quelques-uns de ces infortunés mercenaires lançaient des cartouches
+par les fenêtres, en signe de désarmement.
+
+Les patriotes, encouragés, rassurés par ces démonstrations pacifiques,
+s'engagèrent sous le vestibule du château.
+
+Une barrière était placée au bas des marches du grand escalier,
+conduisant à la chapelle.
+
+Sur chaque degré, deux Suisses, l'un adossé au mur, l'autre à la rampe,
+se tenaient debout, immobiles, muets et sévères, le fusil en joue, prêts
+à faire feu...
+
+Avec leur haute stature, leurs bonnets à poils et leurs habits rouges,
+ces montagnards enrégimentés étaient imposants et devaient inspirer la
+crainte.
+
+Mais il n'y avait pas que des fédérés bretons ou marseillais dans cette
+foule. Des loustics du faubourg s'y étaient faufilés. Gavroche est de
+tous les temps et de toutes les fêtes: on est sûr de le retrouver au
+premier rang, les jours de bataille, les matins d'exécution et les soirs
+de feu d'artifice.
+
+Quelques-uns de ces Parisiens, farceurs intrépides, imaginèrent
+d'attirer à eux, avec des crocs, avec des piques, deux ou trois des
+Suisses des plus rapprochés...
+
+Les hommes ainsi happés se laissèrent assez facilement entraîner,
+contents peut-être d'échapper à une bagarre possible, se croyant hors
+d'affaire.
+
+Cette pêche aux Suisses allait continuer, aux éclats de rire des
+assistants, quand tout à coup, sans qu'on ait jamais pu démêler, dans la
+fumée du combat, l'origine du premier coup de feu et la responsabilité
+du signal du massacre, une trombe de projectiles balaya cette foule
+jusque-là inoffensive, et plutôt gouailleuse que menaçante.
+
+On est en droit de croire que des gentilshommes, postés sur le palier du
+haut, voyant les Suisses accrochés se laisser aller sans résistance,
+prêts à fraterniser, pour arrêter la défection et creuser un fossé
+sanglant entre le peuple et la garde, ont tout à coup tiré...
+
+Les deux Suisses déjà au milieu du peuple tombèrent frappés les
+premiers...
+
+Le feu plongeant, dirigé avec sang-froid par les défenseurs du château,
+fut terrible...
+
+En un instant le vestibule fut plein de cadavres.
+
+Le sang coulait en ruisseaux sur les dalles...
+
+Une fumée épaisse avait envahi le vestibule...
+
+Au signal des coups de feu de l'intérieur, la fusillade s'était engagée
+partout.
+
+Les Suisses et les gentilshommes, dont beaucoup avaient revêtu
+l'uniforme de la garde, tiraient à l'abri des fenêtres barricadées.
+Tous leurs coups portaient...
+
+Les cours s'étaient vidées. Le Carrousel était balayé. Les Suisses
+firent alors une sortie vigoureuse jusque dans la rue Saint-Honoré.
+
+Mais les Marseillais, les Bretons, les gardes nationaux revinrent en
+forces, avec du canon. Les Suisses étaient débordés, le château fut
+envahi. Rien ne résista à la foule triomphante. La plupart des Suisses
+furent massacrés dans les appartements, dans les jardins; jusqu'aux
+Champs-Elysées, on les poursuivit. Plusieurs durent la vie à la
+générosité des vainqueurs, qui s'efforcèrent de les protéger contre la
+fureur populaire.
+
+Le roi avait été sommé de faire cesser le feu des Suisses. Il donna
+l'ordre à M. d'Hervilly, mais ce chef des Chevaliers du poignard se
+réserva de s'en servir selon les circonstances. Il croyait alors, avec
+la reine, que force resterait aux défenseurs du château et que le feu
+des Suisses aurait raison de ce qu'il appelait la canaille. Quand il
+reconnut son erreur, il était trop tard: le château était au pouvoir du
+peuple et le roi, prisonnier dans l'enceinte de l'Assemblée, n'allait
+pas tarder à être écroué au Temple.
+
+Catherine, qui n'avait plus peur, après avoir suivi avec émotion les
+débuts de l'affaire, rassurée bientôt, n'entendant pas de coups de feu,
+s'était aventurée jusqu'à gagner le Carrousel...
+
+Elle voulait voir si le tyran mettait de la bonne volonté à
+déguerpir et à hâter sa noce...
+
+Et puis, elle se disait aussi, que peut-être, parmi les combattants,
+elle apercevrait son Lefebvre...
+
+Cette idée de le surprendre, noir de poudre, se battant comme un démon
+au premier rang, sous la mitraille, loin de lui inspirer de la crainte,
+l'enhardissait...
+
+Elle aurait voulu être près de lui, pouvoir lui passer les cartouches...
+plus que cela: tenir elle-même un fusil, le charger et faire feu sur les
+défenseurs du tyran!...
+
+Elle se sentait une âme de guerrière, à l'odeur de la poudre...
+
+Tous les dangers de son Lefebvre elle aurait voulu les partager, et de
+la gloire qu'il allait acquérir elle se montrait à la fois fière et un
+peu jalouse...
+
+Non! pas une seule fois la pensée ne lui vint qu'il pouvait tomber sous
+les balles des Suisses...
+
+Ne leur avait-on pas prédit qu'il commanderait des armées et qu'elle
+serait sa femme!... Ni l'un ni l'autre n'étaient destinés à périr en
+cette journée...
+
+Et, bravant le péril, elle avançait toujours plus près des canonniers et
+des Marseillais, cherchant Lefebvre et dédaignant la mort...
+
+Quand la furieuse fusillade des Suisses éclata, il y eut une affreuse
+débandade...
+
+Catherine fut entraînée par la masse des fuyards dans la rue
+Saint-Honoré.
+
+Vers sa boutique elle s'en revint, redoutant que la panique ne se
+propageât jusque-là et qu'on n'envahît sa maison...
+
+Elle n'avait pas perdu tout espoir, mais elle commençait à craindre que
+sa noce ne fût reculée...
+
+—Ah! les hommes!... ils n'ont donc pas de cœur de lâcher pied ainsi!
+grognait-elle en piétinant de rage sur la porte de sa blanchisserie...
+Oh! si j'avais eu un fusil, je serais restée, moi!... Je parie bien que
+Lefebvre ne s'est pas sauvé, lui!...
+
+Et, fiévreuse, impatiente, elle prêtait toujours l'oreille... guettant
+la victoire qu'elle attendait toujours...
+
+Quand le canon se remit à tonner avec force, elle trépigna de joie et
+cria:
+
+—Ça, c'est à nous!... bravo, les canonniers!...
+
+Puis elle se remit à écouter...
+
+Les coups de canon se multipliaient, la fusillade était nourrie, des
+cris confus lui arrivaient. Pour sûr, les patriotes avançaient. On avait
+la victoire!
+
+Ah! qu'il lui tardait de revoir son Lefebvre sain et sauf, et de
+l'embrasser vainqueur en lui disant:
+
+—A présent, nous pouvons nous marier?
+
+Elle allait et venait, fébrilement, dans sa boutique dont elle avait,
+par prudence, laissé les volets clos.
+
+Elle n'osait s'éloigner, quelque envie qu'elle eût de retourner au
+champ de bataille, de peur que Lefebvre ne revînt en son absence. Il
+serait alarmé et ne saurait où la chercher. Le mieux était de
+l'attendre. Il repasserait sûrement par la rue Royale-Saint-Roch avec
+ses camarades, le château pris.
+
+La rue était redevenue calme et déserte.
+
+Les voisins s'étaient enfermés chez eux.
+
+Midi venait de sonner. On entendait, tout proche, des coups de feu
+isolés.
+
+Par l'entre-bâillement de sa porte, elle entrevoyait au loin, du côté de
+la rue Saint-Honoré, des ombres qui fuyaient, poursuivies par des hommes
+armés...
+
+C'étaient les derniers défenseurs du château qu'on pourchassait par les
+rues...
+
+Tout à coup, après deux ou trois décharges tout près d'elle, elle
+distingua comme un bruit de pas précipités dans l'allée qui conduisait à
+la porte de dégagement de sa boutique sur la rue Saint-Honoré.
+
+Elle tressaillit...
+
+—On dirait qu'il y a quelqu'un, murmura-t-elle... Oui... on marche...
+qui donc peut venir?
+
+Brave, elle courut tirer la barre de la porte de l'allée et ouvrit...
+
+Un homme parut, pâle, faible et tout sanglant, portant la main à sa
+poitrine; il se traînait avec peine...
+
+Ce blessé était vêtu d'un habit blanc, avec la culotte courte et les bas
+de soie...
+
+Ce n'était pas un patriote; s'il avait combattu, c'était assurément dans
+les rangs des ennemis du peuple...
+
+—Qui êtes-vous?... Que voulez-vous? dit-elle avec fermeté...
+
+—Un vaincu... je suis blessé... on me poursuit... donnez-moi asile...
+sauvez-moi, au nom du ciel, madame!... Je me nomme le comte de
+Neipperg... Je suis officier autrichien...
+
+Il n'en put dire davantage.
+
+Une écume rose lui montait aux lèvres. Son visage devenait d'une pâleur
+effrayante.
+
+Il s'abattit sur le seuil de l'allée...
+
+Catherine, en voyant tomber devant elle ce jeune homme élégant, dont le
+jabot et le gilet étaient rouges de sang, poussa un cri de pitié et
+d'effroi:
+
+—Ah! le pauvre garçon!... dit-elle... comme ils l'ont arrangé... C'est
+pourtant un aristocrate!... il a tiré sur le peuple... ce n'est pas même
+un Français... il a dit qu'il était Autrichien... C'est égal, c'est un
+homme tout de même!...
+
+Et, mue par cet instinct de bonté qui se trouve au cœur de toutes les
+femmes, même les plus énergiques,—dans toute cantinière robuste il y
+a une douce sœur de charité,—Catherine se baissa, tâta la
+poitrine du blessé, écarta doucement les linges englués de sang et
+chercha à s'assurer s'il était mort...
+
+—Il respire encore, dit-elle avec joie... on peut le sauver!
+
+Alors, courant à la cuve, elle remplit une jatte d'eau fraîche, et après
+avoir pris la précaution de fermer la porte de la rue solidement, en
+assujettissant la barre, elle revint vers le blessé.
+
+Elle fit une compresse, déchirant le premier linge qu'elle trouva sous
+sa main...
+
+Dans sa précipitation, elle ne s'aperçut pas qu'elle venait de mettre en
+pièces une chemise d'homme.
+
+—Ah! j'ai fait un joli coup, se dit-elle, voilà que j'ai pris la
+chemise d'une pratique!...
+
+Elle regarda la marque:
+
+—C'est à ce pauvre petit capitaine d'artillerie... Napoléon
+Bonaparte!... Le pauvre garçon n'en a pas de trop... Il me doit aussi
+une note assez forte... C'est égal, je lui rendrai une chemise neuve...
+J'irai l'acheter et je la lui porterai moi-même à son garni, en lui
+disant que j'ai roussi la sienne avec mon fer... Pourvu qu'il accepte,
+car il est bien fier!... Ah! en voilà un qui ne fait pas beaucoup
+attention à son linge... pas plus qu'aux femmes, d'ailleurs!
+acheva-t-elle avec un léger soupir.
+
+Tout en pensant ainsi à la pratique dont elle mettait le linge en
+charpie, Catherine, avec délicatesse, posait ses compresses sur la
+blessure de cet officier autrichien, hôte inattendu chez une patriote
+comme elle.
+
+La vue de ce jeune homme, frappé à mort peut-être, tout pâle, sans
+forces, dont l'énergie et la vie coulaient par une plaie énorme, avait
+changé tous les sentiments de Catherine.
+
+Ce n'était plus alors l'amazone en jupon court, s'avançant parmi les
+combattants, bondissant de joie à chaque volée de mitraille et
+souhaitant d'avoir un fusil pour participer à cette fête de la mort.
+
+Elle était devenue l'ange secourable qui se penche vers les souffrances
+humaines.
+
+Elle avait presque sur les lèvres une malédiction contre la guerre et se
+disait que les hommes étaient encore bien sauvages pour s'entretuer de
+la sorte.
+
+Mais elle reportait en même temps sa haine et son anathème contre ce roi
+et cette reine qui avaient rendu fatales et nécessaires ces boucheries.
+
+—C'est un Autrichien, murmura-t-elle... Qu'est-ce qu'il venait faire
+chez nous, cet habit blanc?... Défendre son Autrichienne... Madame
+Véto!... Pourtant il n'a pas l'air méchant...
+
+Elle le considéra plus attentivement.
+
+—Il est tout jeune... vingt ans à peine!... On dirait une fille...
+
+Puis cette observation professionnelle lui vint:
+
+—Son linge est fin... de la batiste!... Oh! c'est un aristo...
+
+Et elle soupira, comme pour dire: «Quel dommage!...»
+
+Sous l'influence bienfaisante de l'eau froide, et sous les compresses
+formant ligature, arrêtant l'épanchement du sang, le blessé cependant se
+ranima...
+
+Il rouvrit lentement les yeux... Autour de lui ses prunelles mourantes
+semblaient chercher...
+
+Avec la connaissance, l'impression du danger lui revint...
+
+Il fit un mouvement comme pour se lever.
+
+—Ne me tuez pas! murmura-t-il dans un effort suprême et instinctif,
+étendant les bras en avant, comme pour parer les coups d'ennemis
+invisibles.
+
+Faisant alors un énergique effort, rassemblant dans une tension suprême
+de la volonté toutes ses forces, le blessé arriva à articuler cette
+phrase:
+
+—Vous êtes Catherine Upscher... de Saint-Amarin? C'est mademoiselle de
+Laveline qui m'a envoyé chez vous. Elle m'a dit que vous étiez bonne...
+que vous m'aideriez à me cacher... je vous expliquerai plus tard...
+
+—Mademoiselle Blanche de Laveline? dit Catherine stupéfaite, la
+fille du seigneur de Saint-Amarin... ma protectrice! Celle qui m'a
+permis de m'établir! d'acheter ce fonds! Vous la connaissez donc? Ah!
+pour elle, il n'est péril que je ne brave. Que vous avez eu raison de
+venir ici! Vous êtes en sûreté, allez! et l'on me passerait sur le corps
+avant de vous arracher de cet asile!
+
+Le blessé tenta de parler. Il voulait sans doute invoquer encore le nom
+de cette Blanche de Laveline, qui paraissait avoir si grande influence
+sur Catherine.
+
+Catherine lui imposa silence, d'un geste:
+
+—Soyez raisonnable, dit-elle d'une voix maternelle... personne ne veut
+vous tuer! Mademoiselle Blanche sera contente de moi... Vous êtes ici
+chez une patriote...
+
+Elle s'arrêta, grommelant:
+
+—Qu'est-ce que je lui dis là? Les Autrichiens, ça ne sait pas ce que
+c'est que des patriotes! C'est des sujets, des esclaves... Vous êtes
+chez une amie, reprit-elle en élevant la voix.
+
+Neipperg se laissa retomber sur le sol. Ses forces, un instant ranimées,
+le quittaient.
+
+Mais il avait entendu la voix compatissante de Catherine, il avait
+compris qu'il était sauvé.
+
+Une indicible expression de joie et de reconnaissance éclaira son visage
+défait. Il était chez une amie... le nom de Blanche de Laveline le
+protégeait... il n'avait plus rien à craindre...
+
+Dans un effort suprême, les yeux demi-clos, il allongea le bras et sa
+main, exsangue et froide, chercha la main brûlante de Catherine...
+
+—C'est bon!... calmez-vous!... laissez-moi vous soigner, citoyen
+Autrichien... dit Catherine, s'efforçant de maîtriser son émotion...
+
+Et, attentive, anxieuse, elle se dit:
+
+—Il serait mieux couché... mais je ne suis pas assez forte pour le
+porter sur le lit... Ah! si Lefebvre était là!... mais il ne vient
+pas!... est-ce qu'il serait...
+
+Elle n'acheva pas sa pensée...
+
+L'idée que son Lefebvre pouvait se trouver inerte comme cet officier
+étranger, plein de sang et à bout de souffle, se présentait pour la
+première fois à son esprit et la glaçait d'épouvante...
+
+—C'est terrible, la guerre!... murmura-t-elle...
+
+Puis, son tempérament énergique reprenant le dessus, elle songea:
+
+—Bah!... Lefebvre est trop brave, trop solide pour être comme ce petit
+aristocrate... c'est un coffre à balles, Lefebvre!... il en recevrait
+une demi-douzaine dans le sac, sans dire seulement ouf!... c'est pas
+taillé comme ces freluquets... Et ça se mêle de vouloir défendre madame
+Véto, ça ose tirer sur le peuple!...
+
+Elle haussa les épaules, puis regardant de nouveau son blessé:
+
+—C'est impossible qu'il reste là... il va passer pour sûr!...
+Comment faire?... C'est un ami de mademoiselle Blanche... je ne peux pas
+le laisser mourir comme ça... il faut que je fasse tout pour le
+ranimer...
+
+Cette pensée lui vint tout à coup:
+
+—C'est peut-être le fiancé de mademoiselle Blanche?... Ce serait drôle
+si je la mariais, moi, qu'elle avait promis de doter! Oh! il faut que je
+sauve ce jeune homme!... et mon Lefebvre qui n'arrive pas! répéta-t-elle
+embarrassée, cherchant le moyen de transporter l'Autrichien.
+
+Puis, cette réflexion lui traversa l'esprit:
+
+—Il vaut mieux que Lefebvre ne soit pas là... Oh! ce n'est pas qu'il
+soit méchant ni qu'il lui vienne à l'idée de me reprocher de sauver un
+aristocrate... quand il saura que c'est un ami de ma bienfaitrice, il
+n'aura rien à dire... et puis, après la bataille, un soldat français ne
+connaît plus d'ennemis... Lefebvre me l'a dit bien souvent! mais il est
+jaloux comme un tigre!... Ça lui déplairait de me voir tripoter les
+chairs blanches de cet aristo... ensuite, il se demanderait peut-être,
+comment que ça se fait que ce jeune homme soit venu se réfugier chez
+moi... Pour te demander asile, il faut qu'il te connaisse! C'est ce
+qu'il dirait... je sais bien ce que je lui répondrais moi... mais ça ne
+fait rien, j'aime mieux qu'il ne le voie pas...
+
+Et de nouveau, faisant un effort, elle tenta de soulever le corps,
+devenu pesant par l'inertie, du jeune Autrichien...
+
+A ce moment, on frappa à la porte de la rue...
+
+Catherine tressaillit.
+
+Elle écouta, aussi pâle que le blessé...
+
+—Qui peut venir? se demanda-t-elle. La boutique est fermée et personne
+ne viendra chercher et apporter du linge un jour pareil...
+
+Les crosses de fusils résonnaient sur le pavé...
+
+On heurtait en même temps à la porte de l'allée...
+
+Des voix s'élevèrent confuses...
+
+—Il s'est sauvé par là...
+
+—Il est caché ici...
+
+Catherine frémit:
+
+—C'est lui qu'on cherche!... murmura-t-elle en regardant avec une
+compassion plus grande le blessé, toujours inerte.
+
+Les voix grondaient aux deux issues. Un piétinement irrité témoignait de
+l'impatience d'une foule.
+
+—Enfonçons la porte!... dit tout à coup une voix.
+
+—Comment le sauver? murmura Catherine... et, secouant le moribond, elle
+lui dit:
+
+—Allons!... citoyen... monsieur... du courage!... essayez de marcher...
+
+Le blessé rouvrit les yeux et soupira d'une voix étranglée:
+
+—Je ne peux pas... laissez-moi mourir!...
+
+—Il s'agit bien de mourir! grommela Catherine; voyons! de l'énergie,
+morbleu!... Sachez qu'il faut que je vous ramène vivant à mademoiselle
+de Laveline... Ce ne serait pas la peine qu'elle vous ait envoyé ici
+pour y rester... Levez-vous... là... ça y est!... Vous voyez que ce
+n'est pas difficile... il n'y a qu'à vouloir...
+
+Neipperg chancelait comme un homme ivre.
+
+Catherine avait peine à le soutenir. Les cris, les menaces, les jurons
+redoublaient au dehors.
+
+Déjà des coups de crosse solidement appliqués faisaient trembler les ais
+de la porte...
+
+Tout à coup une voix s'éleva:
+
+—Attendez, citoyens... laissez-moi faire!... on va m'ouvrir, à moi...
+
+Et la même voix cria très haut:
+
+—Catherine, c'est moi!... n'aie pas peur!... arrive donc!...
+
+—Lefebvre!... dit Catherine toute tremblante, heureuse assurément de
+savoir son pays sain et sauf, mais craintive pour le blessé.
+
+—Attends!... j'accours! cria-t-elle.
+
+—Vous le voyez, citoyens... elle va ouvrir; un peu de patience!...
+dame! vous l'aviez effrayée avec votre façon de demander la porte à
+coups de crosse!... dit Lefebvre assez haut pour que Catherine reconnût
+sa voix.
+
+—Vous avez entendu, dit-elle vivement au blessé... ils vont
+entrer... je suis obligée d'ouvrir... venez!
+
+—Où faut-il aller?
+
+—Essayez de monter cet escalier... je vous cacherai dans le grenier...
+
+—Monter? Oh! c'est impossible... voyez, je me traîne...
+
+—Eh bien! là... dans ma chambre!...
+
+Et Catherine le poussant, le remorquant, finit par introduire
+l'autrichien dans sa chambre, dont elle ferma la porte à clef...
+
+Puis, rouge, essoufflée, contente, elle se hâta d'aller ouvrir à
+Lefebvre et à la foule, en se disant avec une joyeuse satisfaction:
+
+—Maintenant, il est sauvé!
+
+
+
+
+V
+
+LA CHAMBRE DE CATHERINE
+
+
+La barre tombée, les verrous tirés, la porte s'ouvrit et laissa pénétrer
+Lefebvre, suivi de trois ou quatre gardes nationaux et d'une foule de
+voisins, de badauds, où les femmes et les enfants se trouvaient en
+majorité.
+
+—Tu as bien tardé à nous ouvrir, ma bonne Catherine!... dit Lefebvre en
+l'embrassant sur les deux joues...
+
+—Dame! ce bruit... ces cris...
+
+—Oui... je comprends cela... tu avais peur... mais c'étaient des
+patriotes, des amis qui frappaient... Catherine, nous sommes vainqueurs
+sur toute la ligne!... le tyran n'est plus qu'un prisonnier de la
+nation... la forteresse du despotisme est prise... le peuple est le
+maître aujourd'hui!...
+
+—Vive la nation!... crièrent des voix.
+
+—A mort les traîtres!... A bas les Suisses et les Chevaliers du
+poignard! crièrent d'autres voix, dans la foule qui se pressait sur le
+seuil de la boutique de Catherine.
+
+—Oui! la mort pour ceux qui ont tiré sur le peuple! dit Lefebvre d'une
+voix forte... Catherine, sais-tu pourquoi on cognait si rudement à ta
+boutique?...
+
+—Non!... j'ai été effrayée... Il y a eu des coups de feu, près d'ici...
+
+—Nous avons tiré sur un aristocrate qui s'était échappé des
+Tuileries... un de ces Chevaliers du poignard qui voulaient assassiner
+les patriotes... j'avais juré que s'il m'en tombait un sous la main je
+lui ferais payer le sang des nôtres... Justement, moi et les camarades,
+dit Lefebvre en désignant les gardes nationaux qui l'accompagnaient,
+nous en poursuivions un... nous avions déchargé sur lui nos fusils...
+quand tout à coup, au détour de la rue, il a disparu... il était blessé
+pourtant... il y avait du sang jusqu'auprès de la porte de ton allée,
+Catherine... alors nous avons cru qu'il s'était réfugié chez toi...
+
+Lefebvre regarda autour de lui, et aussitôt reprit:
+
+—Mais il n'y est pas... on le verrait... et puis tu nous l'aurais déjà
+dit, n'est-ce pas?...
+
+Alors se tournant vers les gardes nationaux:
+
+—Camarades, nous n'avons plus rien à faire ici... vous du
+moins!... vous voyez que l'habit blanc n'est pas là... vous permettrez
+bien à un vainqueur des Tuileries d'embrasser tranquillement sa femme...
+
+—Ta femme? Oh! pas encore, Lefebvre!... dit Catherine.
+
+—Comment!... est-ce que le tyran n'est pas abattu?...
+
+Et tendant la main aux gardes:
+
+—Au revoir, citoyens, à bientôt... à la section!... nous devons nommer
+un capitaine et deux lieutenants... et puis un curé pour la paroisse...
+un curé patriote, bien entendu!... le curé a pris peur et s'est enfui,
+les deux lieutenants et le capitaine ont été tués par les Suisses, il
+faut donc les remplacer... à tantôt!...
+
+Les gardes s'éloignèrent.
+
+Les badauds continuaient à stationner devant la porte.
+
+—Eh bien! mes amis, vous n'avez pas entendu... pas compris?... dit
+Lefebvre d'une voix bourrue et bon enfant... qu'est-ce que vous
+attendez?... l'habit blanc?... il n'est pas chez Catherine, c'est
+clair!... oh! il a dû tomber pas bien loin d'ici, dans quelque coin...
+il avait au moins trois balles dans la poitrine... cherchez-le... c'est
+votre affaire!... ce n'est pas le chasseur qui ramasse le gibier!...
+
+Et il les poussa devant lui.
+
+—C'est bien!... c'est bien!... on s'en va, sergent!
+
+—C'est pas la peine de bousculer le monde!... dit un des curieux.
+
+Et il ajouta d'une voix traînarde:
+
+—Avec ça qu'on ne pourrait pas cacher quelqu'un dans la chambre...
+
+Lefebvre referma brusquement la porte, et revenant à Catherine, lui dit,
+les bras ouverts, pour l'embrasser de nouveau:
+
+—J'ai cru qu'ils ne voudraient jamais s'en aller!... as-tu entendu
+cette bêtise, ils parlaient de la chambre... de ta chambre!... Quelle
+idée!... Mais comme tu es tremblante, ma Catherine!... Voyons,
+calme-toi... c'est fini!... occupons-nous de nous deux...
+
+Il surprit un regard de Catherine fixé vers la porte de sa chambre...
+
+Instinctivement il alla droit à cette porte et voulut l'ouvrir.
+
+Elle résista.
+
+Lefebvre s'arrêta, surpris, inquiet.
+
+Un vague soupçon envahit son visage.
+
+—Catherine, dit-il, pourquoi cette porte est-elle fermée?...
+
+—Mais... parce que cela m'a plu!... répondit Catherine avec un embarras
+visible.
+
+—Ce n'est pas une raison... donne-moi la clef?...
+
+—Non!... tu ne l'auras pas!...
+
+—Catherine, s'écria Lefebvre, blême de colère, tu me trompes... il
+y a quelqu'un dans cette chambre... un amant sans doute... je veux la
+clef...
+
+—Je t'ai dit que tu ne l'aurais pas...
+
+—Eh bien! je la prendrai!...
+
+Et Lefebvre, plongeant la main dans la poche béante du tablier de
+Catherine, prit la clef, alla à la porte de la chambre, l'ouvrit...
+
+—Lefebvre, cria Catherine, mon mari seul, je t'en avais prévenu, devait
+franchir cette porte... Tu veux entrer de force, jamais je n'y entrerai
+avec toi...
+
+On cogna de nouveau aux volets de la boutique.
+
+Catherine alla ouvrir.
+
+Plusieurs gardes nationaux, en armes, se présentèrent.
+
+—Où est le sergent Lefebvre? demandèrent-ils; on le réclame à la
+section... On parle de le nommer lieutenant...
+
+Lefebvre, ému, pâle, grave, sortit de la chambre de Catherine.
+
+Il referma soigneusement la porte, en retira la clef, qu'il rendit à
+Catherine en lui disant:
+
+—Tu ne m'avais pas dit qu'il y avait un mort dans ta chambre?...
+
+—Il est mort!... Ah! le pauvre garçon! fit Catherine avec tristesse.
+
+—Non!... il vit!... Mais c'était donc vrai? Ce n'était donc pas un
+galant?...
+
+—Gros bête! répondit Catherine, s'il avait été bien portant, est-ce
+que je l'aurais caché là!... Mais tu ne vas pas le livrer, au moins?...
+reprit-elle avec inquiétude. C'est, tout Autrichien qu'il est, un ami de
+mademoiselle Blanche de Laveline, ma bienfaitrice...
+
+—Un blessé est sacré! dit Lefebvre... ta chambre est devenue une
+ambulance, ma Catherine, on ne tire jamais dessus!... Soigne ce pauvre
+diable! sauve-le! je suis content de t'aider à payer ta dette à cette
+demoiselle qui t'a obligée... mais tâche qu'on ne le sache jamais... ça
+me nuirait peut-être à ma section!...
+
+—Oh! tu es un brave cœur!... aussi bon que brave!... Lefebvre, tu as
+ma parole! Quand tu voudras, je serai ta femme!...
+
+—Ça sera vite fait... mais les amis s'impatientent... il faut que je
+les suive...
+
+—Sergent Lefebvre, on vous attend... on va voter!... dit un des gardes.
+
+—C'est bien!... je vous suis... en route, camarades!...
+
+Et, tandis que le sergent se rendait à la section, dont les urnes
+recueillaient les suffrages, Catherine, sur la pointe du pied, pénétrait
+dans la chambre, où, d'un sommeil léger, entrecoupé de sursauts
+fébriles, reposait le jeune officier autrichien qu'elle avait recueilli,
+hôte sacré pour elle, ayant invoqué le nom de Blanche de Laveline.
+
+
+
+
+VI
+
+LE PETIT HENRIOT
+
+
+Catherine avait apporté du bouillon, un peu de vin au blessé, en lui
+disant, car il s'était éveillé au léger bruit de ses pas:
+
+—Prenez! il faut vous soutenir... Vous avez besoin de vos forces, car
+vous ne pourrez rester bien longtemps dans cette chambre... Oh! ce n'est
+pas moi qui vous renverrai!... Vous êtes ici l'hôte de mademoiselle
+Blanche, c'est elle qui vous a conduit vers ma demeure, c'est elle qui
+vous abrite et vous protège... Mais, voyez-vous, il vient beaucoup trop
+de monde dans cette boutique... votre habit est suspect... Mes
+ouvrières, mes pratiques ne tarderaient pas à jaser, et il pourrait
+survenir une dénonciation... Dame! vous avez tiré sur le peuple!
+
+Neipperg fit un mouvement et dit lentement:
+
+—Nous avons défendu le roi!...
+
+—Le gros Véto! fit Catherine en haussant les épaules... il s'était
+réfugié à l'Assemblée... on n'allait pas le chercher là... il était en
+sûreté, bien tranquille... il vous laissait égorger, en égoïste qu'il
+est, sans plus penser à vous qu'au bonnet rouge qu'il avait arraché de
+sa tête le 20 juin, les patriotes partis, après avoir feint de le
+coiffer de bonne grâce devant nos compagnons du faubourg Antoine!...
+C'est un propre à rien, un fainéant, votre gros Véto, que sa coquine de
+femme mène par le bout du nez... savez-vous où? devant les fusils du
+peuple! Oh! ça lui arrivera pour sûr! Mais, reprit-elle, après un court
+silence, pourquoi donc vous êtes-vous fourré dans cette bagarre, vous,
+un étranger? Car vous êtes autrichien, m'avez-vous dit?
+
+—Lieutenant aux gardes nobles de Sa Majesté, j'étais chargé d'une
+mission auprès de la reine...
+
+—L'Autrichienne!... grommela Catherine... et c'est pour elle que vous
+avez combattu, vous qui n'aviez rien à faire dans nos luttes!...
+
+—Je voulais mourir! répondit avec une grande simplicité le jeune
+officier.
+
+—Mourir! à votre âge?... pour le roi?... pour la reine?... il doit y
+avoir autre anguille sous roche, mon jeune monsieur!... dit Catherine
+avec une raillerie pleine de bonne humeur... Excusez-moi si je suis
+indiscrète, mais quand on a vingt ans et qu'on veut se faire tuer pour
+des gens qu'on ne connaît pas et par des gens envers lesquels on
+n'a aucun motif de bataille... eh bien! c'est qu'on est amoureux...
+Hein? suis-je tombé juste?...
+
+—Vous avez deviné, ma bonne hôtesse!...
+
+—Parbleu!... ce n'était pas difficile!... et voulez-vous que je dise de
+qui vous êtes amoureux?... de mademoiselle Blanche de Laveline, je
+parie!... Oh! je ne vous demande pas vos confidences, fit vivement
+Catherine, surprenant de l'inquiétude sur le visage pâle du blessé...
+d'ailleurs ça ne me regarde pas... et puis mademoiselle de Laveline
+mérite bien d'être aimée...
+
+Le comte de Neipperg se souleva à demi et s'écria avec exaltation:
+
+—Oui... elle est belle et bonne, ma Blanche aimée!... Oh! madame, si la
+mort me prend, dites-lui que mon dernier souffle aura exhalé son nom!
+dites-lui que ma pensée, avant que la vie se retire de moi, aura été
+pour elle et pour...
+
+Le jeune homme s'arrêta, suspendant un aveu prêt à tomber de ses lèvres.
+
+—Vous ne mourrez pas! dit Catherine désireuse de le réconforter...
+est-ce qu'on meurt à votre âge et quand on est amoureux!... Vous devez
+vivre, monsieur, pour mademoiselle Blanche que vous aimez, qui vous aime
+certainement, et pour l'autre personne que vous alliez nommer... son
+père sans doute, M. de Laveline?... Un fort beau gentilhomme... je
+l'ai vu deux ou trois fois, le marquis de Laveline, là-bas, en notre
+Alsace... il portait un superbe habit de velours bleu, avec de l'or
+dessus, et il puisait du tabac dans une boîte où il y avait des pierres
+qui brillaient!...
+
+Neipperg, en entendant prononcer le nom du marquis de Laveline, avait
+laissé échapper un geste qui pouvait passer pour un signe de mépris et
+de colère.
+
+—Il paraît, se dit Catherine, qu'ils ne sont pas grands amis... bon à
+savoir! je ne lui en parlerai plus... sans doute que le père de Blanche
+s'est opposé au mariage... Pauvre demoiselle!... C'est pour cela que ce
+jeune homme a voulu se faire tuer!...
+
+Et, avec un soupir de compassion, elle se mit à arranger l'oreiller sous
+la tête du blessé, en lui disant:
+
+—Je bavarde et cela ne vous vaut sans doute rien... Si vous reposiez un
+peu, monsieur?... ça ferait tomber la fièvre...
+
+Le malade secoua doucement la tête:
+
+—Parlez-moi de Blanche, dit-il... parlez-moi d'elle encore!... Voilà ma
+guérison!...
+
+Catherine sourit et se mit à raconter comment, née dans une petite
+ferme, non loin du château des seigneurs de Laveline, elle avait vu
+grandir mademoiselle Blanche. Elevée par sa mère que le marquis
+laissait seule la plus grande partie de l'année, étant retenu par une
+charge à la cour, Blanche avait vécu de la vie rustique, courant les
+forêts, chevauchant, chassant, et se lançant par les prés et par les
+champs au hasard, sans s'inquiéter des barrières à sauter, des fossés à
+franchir. Elle n'était pas fière et causait familièrement avec les
+paysans. Souvent elle était venue à la ferme et avait pris la petite
+Catherine en affection.
+
+Un jour, le marquis avait mandé à Versailles sa femme et sa fille.
+Catherine avec trois autres jeunes filles du pays avaient été emmenées
+pour le service de madame et de mademoiselle de Laveline. A la
+buanderie, Catherine avait été attachée. Elle avait ainsi passé
+plusieurs années heureuses, puis madame de Laveline était morte; c'était
+alors que mademoiselle Blanche, que son père avait conduite à Londres,
+lors d'une mission diplomatique en Angleterre, avait bien voulu
+l'établir en lui achetant la blanchisserie de mademoiselle Lobligeois...
+où elle se trouvait présentement. Ah! c'était une créature digne d'être
+aimée et bénie que mademoiselle Blanche!
+
+Comme Catherine achevait le récit de sa modeste existence et retraçait
+les bienfaits de la fille du marquis de Laveline, on heurta à la porte.
+
+—Serait-ce déjà Lefebvre qui reviendrait avec ses camarades de la
+section? pensa Catherine inquiète... Rassurez-vous!... ne faites
+pas de bruit! dit-elle à Neipperg qui tendait l'oreille; si Lefebvre est
+seul, il n'y a aucun danger, mais si ses camarades sont avec lui, je
+vais leur parler et les renvoyer... Attendez-moi et ne craignez rien!...
+
+Elle alla ouvrir, un peu émue. Sa surprise fut extrême en voyant une
+jeune femme, très effrayée, s'élancer dans la boutique en disant:
+
+—Il est là, n'est-ce pas?... on m'a dit qu'on avait vu un homme se
+traîner de ce côté... vit-il encore?...
+
+—Oui, mademoiselle Blanche, dit Catherine, reconnaissant, dans cette
+femme effarée, mademoiselle de Laveline, il est à côté... dans ma
+chambre... il vit et il ne parle que de vous!... venez le voir...
+
+—Oh! ma bonne Catherine, quelle heureuse inspiration j'ai eue de lui
+indiquer ta maison comme un refuge sûr, lorsqu'il est parti pour se
+battre avec les gentilshommes du château!...
+
+Et mademoiselle de Laveline prit les mains de Catherine et les serra
+avec reconnaissance, en lui disant:
+
+—Mène-moi auprès de lui!...
+
+La vue de Blanche produisit un effet saisissant sur le blessé.
+
+Il voulut sauter à bas du lit, où si difficilement Catherine était
+parvenue à l'allonger.
+
+Il fallut que les deux femmes eussent recours presque à la force
+pour le maintenir.
+
+—Méchant!... dit Blanche de sa voix douce, tu as donc voulu mourir!...
+
+—La vie sans toi m'était à charge... pouvais-je trouver plus noble
+occasion de quitter l'existence, qu'au milieu d'un combat, l'épée à la
+main et souriant à la mort qui venait à moi glorieuse et parée!...
+
+—Ingrat!... tu devais vivre pour moi...
+
+—Pour toi!... N'étais-tu pas à mes yeux comme une morte?... n'allais-tu
+pas me quitter pour toujours!...
+
+—Ce mariage odieux n'était pas encore conclu... un hasard pouvait nous
+secourir... il fallait espérer!...
+
+—Tu m'avais dit toi-même, fit Neipperg, qu'il n'existait aucune
+espérance... Aujourd'hui 10 août, tu devais être la femme d'un autre et
+t'appeler madame de Lowendaal!... ton père l'avait ainsi décidé... et tu
+n'avais pu résister...
+
+—Tu sais bien que mes pleurs, mes prières étaient inutiles... Menacé
+d'être ruiné par ce baron de Lowendaal, ce Belge millionnaire qui lui
+avait prêté de grosses sommes et exigeait le remboursement
+immédiatement... ou ma main, mon père avait consenti à lui accorder ce
+qu'il désirait le plus...
+
+—Et ce qui coûtait le moins à ton père... le Marquis payait ses
+dettes avec sa fille!...
+
+—Oh! mon ami, mon père ignorait que notre amour fût si grand... il ne
+savait rien... il ne sait rien encore... dit Blanche avec une énergie
+croissante.
+
+Catherine, pendant cette conversation entre les deux amoureux, s'était
+tenue à l'écart. Par discrétion, elle passa dans l'atelier au moment où
+Neipperg, avec une exaltation douloureuse, regardant Blanche, répondit:
+
+—Oui... ils ignoreront tout... car je m'éloignerai, je disparaîtrai...
+Ma mort, vois-tu, aurait rendu le silence plus complet, l'ignorance plus
+profonde... mais les balles des sans-culottes n'ont pas voulu de moi, ce
+sera à recommencer!... Aussi bien les occasions de mourir ne sauraient
+manquer dans les années qui vont s'ouvrir... la guerre est déclarée...
+je vais chercher dans les rangs de l'armée impériale, sur les bords du
+Rhin, cette mort qui n'a pas voulu de moi dans les décombres des
+Tuileries!...
+
+—Tu ne feras pas cela!
+
+—Qui m'en empêcherait?... Mais, pardon, Blanche!... c'est aujourd'hui
+le 10 août, le jour fixé pour votre mariage... comment se fait-il que
+vous soyez ici... votre place doit être auprès de votre époux... On vous
+réclame à l'église!... qu'attendez-vous pour rendre heureux le baron de
+Lowendaal et acquitter les dettes du marquis?... Le combat a
+interrompu la cérémonie sans doute, mais à présent les coups de feu ont
+cessé, le tocsin se tait, on peut sonner les cloches nuptiales...
+laissez-moi mourir... ici ou ailleurs, aujourd'hui ou demain, peu
+importe?...
+
+—Non!... non! tu dois vivre!... pour moi... pour notre enfant!...
+s'écria Blanche se penchant sur Neipperg et l'embrassant avec passion.
+
+—Notre enfant! murmura le blessé...
+
+—Oui... notre cher petit Henriot... tu n'as pas le droit de mourir!...
+ta vie ne t'appartient plus!...
+
+—Notre enfant!... répéta avec douleur Neipperg, mais... mais ton
+mariage?...
+
+—N'est pas encore fait... il y a tout espoir...
+
+—Vraiment!... tu n'es pas encore madame de Lowendaal?...
+
+—Pas encore!... jamais peut-être!...
+
+—Explique-moi...
+
+Et une anxiété fiévreuse agita la physionomie du blessé, tandis que
+Blanche répondait:
+
+—Quand tu es parti... me disant un adieu que l'un et l'autre nous
+pensions devoir être éternel... tu m'as annoncé que tu allais te ranger
+parmi les défenseurs du château... c'était courir à la mort... j'avais
+cependant un peu d'espoir au fond du cœur... c'est alors que je
+t'indiquai la boutique de l'excellente Catherine comme un asile sûr si
+tu parvenais à t'échapper des Tuileries... j'avais aussi
+l'espérance de pouvoir t'y rejoindre...
+
+—Tu espérais cela, toi?... cependant tu avais obéi à ton père... tu
+avais consenti à devenir la femme de ce Lowendaal...
+
+—Oui... mais quelque chose me disait que le mariage serait reculé...
+
+—Et il l'a été?...
+
+—L'insurrection grondait dans les faubourgs... Mon père a déclaré qu'il
+était impossible de célébrer le mariage à la date fixée... Alors le
+baron de Lowendaal a proposé d'accomplir la cérémonie plus tard... dans
+trois mois...
+
+—Trois mois!
+
+—Oui, le 6 novembre... c'est la date qu'il a fixée...
+
+—Ah! il est moins pressé, le baron...
+
+—Epouvanté par les événements, redoutant les progrès de la Révolution,
+M. de Lowendaal a quitté Paris hier soir, avant la fermeture des
+barrières... Il s'est rendu dans ses terres. C'est son château, auprès
+de Jemmapes, sur la frontière de Belgique, qu'il a désigné pour la
+célébration de cet impossible mariage...
+
+—Et tu iras à Jemmapes?...
+
+—Mon père, un peu effrayé aussi, a décidé qu'il se rendrait au château
+du baron... Nous devons partir prochainement, si les routes sont
+libres...
+
+—Et tu l'accompagneras?...
+
+—Je l'accompagnerai... Oh! mais rassure-toi, je sais ce que j'ai
+résolu... Jamais je ne serai la femme du baron...
+
+—Tu me le jures?
+
+—Je le jure!...
+
+—Mais qui te donnera cette force de résister à Jemmapes, quand ici tu
+cédais?...
+
+—Avant son départ, le baron a reçu une lettre que je lui ai écrite...
+oh! avec des larmes!... son domestique, gagné par moi, n'a dû lui
+remettre ce message que les barrières franchies...
+
+—Alors il sait?...
+
+—La vérité!... il sait que je t'aime et que notre petit Henriot ne peut
+avoir d'autre père que toi...
+
+—Oh! ma Blanche adorée!... ma chère femme, que je t'adore... tiens! tu
+me rends la vie... il me semble que je serais de force à me relever et à
+recommencer le combat contre les sans-culottes!...
+
+Et Neipperg, dans sa surexcitation, fit un si brusque mouvement que les
+bandes qui couvraient sa blessure glissèrent, la plaie s'entr'ouvrit et
+un flot de sang coula.
+
+Il poussa un cri.
+
+Catherine accourut, offrit ses services.
+
+Les deux femmes, de leur mieux, rajustèrent les linges et comprimèrent
+de nouveau la blessure.
+
+Neipperg s'était évanoui.
+
+Il reprit lentement ses sens.
+
+Ses premières paroles, entrecoupées, laissèrent échapper son secret:
+
+—Blanche... je vais mourir... veille sur notre enfant!... murmura-t-il.
+
+Catherine, en entendant cette révélation, eut un geste de stupeur:
+
+—Mademoiselle Blanche a un enfant! pensa-t-elle; puis aussitôt se
+tournant vers la jeune femme, honteuse et baissant les yeux:
+
+—Ne craignez rien, dit-elle vivement, ce que je viens d'apprendre est
+entré par une oreille et est sorti par l'autre... Si toutefois vous
+aviez besoin de moi, vous savez que Catherine vous appartient des pieds
+à la tête... Voyons! ne vous désolez pas... les enfants, c'est des
+accidents qui arrivent à tout le monde quand on s'aime! Est-il déjà
+grand, le chérubin? je suis certaine qu'il est bien gentil!
+
+—Il a trois ans bientôt.
+
+—Et il se nomme?
+
+—Henri... nous l'appelons Henriot.
+
+—C'est un joli nom... Est-ce que je pourrai le voir, mademoiselle?
+
+Blanche de Laveline réfléchissait.
+
+—Ecoute, ma bonne Catherine, tu peux me rendre un grand service...
+achevant ainsi ce que tu as si bien commencé en recueillant et en
+soignant M. de Neipperg...
+
+—Parlez... que faut-il faire?
+
+—Mon fils est chez une brave femme des environs de Paris, la mère
+Hoche, dans un faubourg de Versailles.
+
+—La mère Hoche, mais je la connais! Son fils est un ami de Lefebvre...
+c'est mon amoureux, Lefebvre, ou plutôt mon mari, car moi aussi je vais
+me marier et j'aurai un petit Henri... beaucoup de petits Henri...
+
+—Je te félicite! Tu iras donc voir la maman Hoche...
+
+—J'avais justement une commission pour elle de la part de son fils
+Lazare... qui était aux gardes-françaises avec Lefebvre... c'est
+Lefebvre qui l'a mis au port d'armes... ils ont pris la Bastille
+ensemble... Et qu'est-ce qu'il faudra lui dire à la citoyenne Hoche?...
+
+—Tu lui remettras cet argent et cette lettre... dit Blanche en donnant
+une bourse et un papier à Catherine, et puis tu prendras l'enfant et tu
+l'emmèneras... Est-ce trop exiger de toi, Catherine?
+
+—Ce n'est que cela!... Vous savez bien que vous me demanderiez d'aller,
+à moi toute seule, reprendre les Tuileries, si les Suisses y revenaient,
+que je le ferais pour vous!... trop exigeante, vous!... c'te bêtise!...
+est-ce que ce n'est pas grâce à vous que j'ai pu acheter cette boutique,
+m'établir, et devenir bientôt la citoyenne Lefebvre?... Voyons,
+vous devez avoir autre chose à me commander... ça ne suffit pas!... Une
+fois que j'aurai retiré le mioche de Versailles, qu'est-ce qu'il faudra
+en faire?
+
+—Tu me l'amèneras...
+
+—Où cela?...
+
+—Au château de Lowendaal... auprès d'un village nommé Jemmapes... C'est
+en Belgique, à la frontière... pourras-tu facilement t'y rendre?...
+
+—Pour vous je braverai tout!... et quand faudra-t-il me trouver avec
+l'enfant, à Jemmapes?...
+
+—Au plus tard le 6 novembre...
+
+—Bon. J'y serai!... Lefebvre s'arrangera pour me laisser partir...
+d'ailleurs, d'ici là, nous serons mariés... et, on ne sait pas, il
+viendra peut-être avec moi... On pourrait se battre par là!...
+
+—Embrasse-moi, Catherine!... un jour, puissé-je reconnaître ce que tu
+fais pour moi...
+
+—Vous l'avez reconnu d'avance... comptez sur moi...
+
+—A Jemmapes donc!...
+
+—A Jemmapes, le 6 novembre!...
+
+Blanche de Laveline dit alors en montrant Neipperg:
+
+—Il repose, je vais veiller auprès de lui... Va à tes affaires,
+Catherine, car tu dois nous trouver bien gênants, bien encombrants...
+
+—Vous êtes ici chez vous, je vous l'ai dit... Mais tenez, voici qu'il
+se réveille, fit-elle en désignant le blessé qui rouvrait lentement
+les yeux, vous devez avoir à vous raconter tous les deux bien des choses
+encore... et je n'ai que faire auprès de vous.
+
+—Tu t'en vas?... Tu me laisses ici seule?
+
+—Oh! je ne serai pas longtemps... Du linge que je reporte à une
+pratique pas bien loin, et je reviens... N'ouvrez à personne!... A
+bientôt!
+
+
+
+
+VII
+
+LE LOCATAIRE DE L'HOTEL DE METZ
+
+
+Tandis que le comte de Neipperg et Blanche de Laveline, dans un
+tête-à-tête délicieux, échangeaient des projets d'avenir et parlaient
+de leur enfant, Catherine avait passé un panier empli de linge à son
+bras et se disposait à sortir.
+
+Elle voulait mettre à profit le temps. Les amoureux bavardaient, ils ne
+seraient pas fâchés de son absence, et puis toute la matinée avait été
+perdue pour la blanchisseuse. C'est vrai qu'on ne prend pas les
+Tuileries tous les jours, mais enfin il fallait bien rattraper un peu sa
+journée.
+
+Et puis elle réfléchissait à tous les événements qui venaient de se
+produire.
+
+Elle avait désormais charge d'âmes.
+
+Neipperg avait fort approuvé la confiance de Blanche, la chargeant de
+retirer le petit Henriot des mains de la mère Hoche, qui le gardait
+à Versailles, pour le conduire à Jemmapes.
+
+Une fois guéri, Neipperg irait retrouver la mère de son enfant, bravant
+la colère du marquis de Laveline, prêt à tenir tête au baron de
+Lowendaal et à lui disputer Blanche, l'épée à la main, s'il le fallait.
+
+Et Catherine, tout en se mettant en route, se disait:
+
+—Lefebvre est à sa section où l'on vote... Il ne sera pas de retour
+avant que l'élection des nouveaux officiers soit proclamée... Oh! ça
+prendra bien deux heures!... Ils sont longs à voter, à la section des
+Filles-Saint-Thomas... tous beaux parleurs, sauf mon Lefebvre!... J'ai
+donc le temps de donner un coup de pied jusque chez le capitaine
+Bonaparte!...
+
+Et pensant à son client, le maigre et hâve officier d'artillerie, elle
+sourit:
+
+—C'est qu'il n'en a pas trop de chemises, le capitaine! se dit-elle,
+celle-ci peut lui faire défaut...
+
+Et, avec un soupir, elle ajouta:
+
+—Puisque je vais devenir la citoyenne Lefebvre, je ne veux rien devoir
+au capitaine Bonaparte... c'est plutôt lui qui me devra... A tout
+hasard, je vais emporter sa note!... s'il me la demande, je la lui
+donnerai... sinon, tant pis!... je n'oserai jamais lui réclamer ce qu'il
+me doit... le pauvre garçon! en voilà un travailleur!... un
+savant!... toujours à lire ou à écrire... une triste jeunesse que la
+sienne!... comme s'il ne devait pas y avoir temps pour tout! fit-elle
+avec une moue ironique et quelque peu dépitée, en fourrant dans sa poche
+la note de blanchissage du capitaine Bonaparte.
+
+Elle se rendit à l'hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où logeait alors
+l'humble officier d'artillerie.
+
+Il y occupait une modeste chambre, au troisième étage, portant le nº
+14.
+
+La jeunesse de l'homme, à la fois grandiose et fatal, qui devait emplir
+le siècle de son nom et dont la gloire, auréolée de sang, empourpre
+encore tout notre horizon, fut sans mouvements extraordinaires, sans
+révélations surprenantes. Ce n'est qu'après coup qu'on a voulu y
+découvrir des particularités prophétiques, révélant son génie, prédisant
+sa carrière prodigieuse.
+
+Bonaparte enfant, jeune homme, trompa tout le monde. Nul ne put annoncer
+sa fortune, personne ne crut à son mérite.
+
+Ses premières années furent celles d'un étudiant pauvre, timide,
+laborieux, fier et un peu sombre. Il souffrit cruellement du mal de
+misère. Sa pauvreté l'isolait. Le sentiment très vif qu'il eut toujours
+de la famille, de la tribu, lui rendait fort pénible la condition
+précaire où se débattaient les siens.
+
+Son père, Charles Bonaparte, ou, plus exactement, de Buonaparte,
+d'une ancienne famille noble de la Toscane, établie à Ajaccio depuis
+plus de deux siècles, exerçait la profession d'avocat. Tous ses ancêtres
+avaient été gens de robe. Charles Bonaparte se montra l'un des plus
+ardents partisans de Paoli, le patriote corse. Il se soumit à l'autorité
+française, quand Paoli eut quitté l'île.
+
+Bien que membre du conseil d'administration de la Corse et très en vue,
+Charles Bonaparte était fort gêné. Il ne possédait, pour toutes
+ressources, qu'un domaine, vignes et oliviers, rapportant à peine douze
+cents livres de rente. Il le faisait valoir lui-même.
+
+Plus tard, à la suite des troubles dont la Corse fut le théâtre, ce
+revenu lui manqua et il connut tout à fait le dénûment.
+
+Il avait épousé Letizia Ramolino, née le 24 août 1749, belle jeune fille
+aux traits purs, au profil de camée antique, qui devait par la suite
+montrer tant de fermeté et de finesse, avec un esprit de prévoyance
+singulièrement aiguisé.
+
+Quand, portant le titre de Madame Mère, elle trônait à côté de ses fils,
+dominateurs de l'Europe, ne répondait-elle pas à Napoléon, qui lui
+reprochait de ne pas dépenser toute sa liste civile: «Je fais des
+économies pour vous, mes enfants, qui en aurez peut-être un jour
+besoin!»
+
+Selon une tradition non démentie, Napoléon Bonaparte naquit de
+Charles et de Letizia, le 15 août 1769.
+
+Il se trouvait ainsi le second des fils du couple Bonaparte. Une
+assertion, fort plausible, affirme que Joseph n'est que le cadet. Ce
+serait lui l'enfant né à Ajaccio. Napoléon, né le 7 janvier 1768, aurait
+eu Corte pour berceau.
+
+L'acte de naissance, existant à l'Ecole militaire, et produit pour
+l'admission du jeune Napoléon, porte bien la date du 15 août 1769, mais
+d'autres pièces peuvent justifier la confusion qui s'est établie par la
+suite. L'acte de mariage de Bonaparte et de Joséphine principalement. On
+a dit que Joséphine, par coquetterie, s'était rajeunie, ce qui est
+exact, mais on a ajouté que Bonaparte, pour rapprocher les distances
+d'âge, s'était, de son côté, vieilli de deux ans. Il a pu être incité à
+donner son âge vrai, par galanterie, et puis les motifs qui avaient
+poussé ses parents à une substitution d'actes d'état civil, n'existaient
+plus. La raison, en effet, de ce rajeunissement, tenait tout entière
+dans la condition d'âge pour l'admission à l'Ecole militaire de Brienne.
+
+L'aîné, Napoléon, avait dépassé l'âge limitatif de dix ans. Ses parents,
+en lui attribuant l'acte de naissance de Joseph, plus jeune de deux ans,
+et dont les goûts n'étaient pas du tout militaires, auraient ainsi rendu
+possible l'entrée à l'école du futur général.
+
+Deux circonstances influèrent sur la formation de ses idées et la
+trempe de son caractère: les perturbations politiques de son pays natal
+et la détresse de sa famille.
+
+La guerre civile autour de son berceau, la misère au foyer paternel,
+endurcirent son âme et assombrirent son enfance.
+
+Il était sérieux en entrant à l'École de Brienne; il en sortit triste,
+ulcéré.
+
+Ses camarades s'étaient moqués de son accent italien, de son nom baroque
+de Napoleone,—on l'appelait _Paille-au-Nez_; ils l'avaient insulté dans
+sa pauvreté: on sait combien sont féroces ces railleries d'enfant et
+quelles cruelles plaies elles laissent à leurs victimes.
+
+Elève studieux, fort en mathématiques, jouant peu, si ce n'est au fort
+de l'hiver, où, stratégiste précoce, il conduisait les assauts
+enfantins, à coups de boules de neige, donnés à des forteresses de
+glace, dans la cour de l'École de Brienne, il vécut, presque inaperçu,
+ces premières années de son existence.
+
+Ce fut alors qu'il se lia avec Bourrienne, futur concussionnaire, son
+secrétaire intime, qui s'est vengé des bienfaits et de l'indulgence de
+son ami, devenu son empereur, en le bafouant et en le calomniant dans
+des mémoires payés par la police de la Restauration.
+
+De Brienne, il passa à l'Ecole Militaire et, là encore, il
+souffrit, endurant ces petites blessures quotidiennes, supportant ces
+piqûres d'épingle qui parfois font mourir, que les jeunes gens pauvres
+connaissent, et dont ils n'osent se plaindre. Il n'avait nul argent et,
+ne pouvant partager les plaisirs coûteux des fils de famille, il se
+tenait à l'écart, un peu en paria. Cet isolement, à l'âge où le cœur
+aime à s'épancher, a contribué certainement à rendre impassible, et
+impitoyable aussi, celui qui devait devenir l'homme de bronze.
+
+Il avait perdu son père, mort, d'un cancer à l'estomac, à l'âge de
+trente-neuf ans, lorsqu'il fut nommé, le 1er septembre 1785,
+lieutenant en second à la compagnie des bombardiers du régiment de la
+Fère, en garnison à Valence.
+
+Il occupait ses loisirs de garnison à écrire une histoire de la Corse,
+et, débutant dans le monde, il prenait des leçons de danse du professeur
+Dautel et faisait la cour aux dames de la ville, rencontrées dans le
+salon d'une dame du Colombier.
+
+Son régiment fut envoyé successivement à Lyon, à Douai. Il obtint un
+congé qui lui permit d'embrasser sa famille, à Ajaccio, et après un
+voyage à Paris, où il logea à l'hôtel de Cherbourg, rue du
+Four-Saint-Honoré, il reçut l'ordre de rejoindre son régiment à Auxonne,
+le 1er mai 1788.
+
+Le travail, les privations,—il ne se nourrissait guère que de lait,
+faute d'argent,—le rendirent malade.
+
+Pour soulager sa mère, restée veuve avec huit enfants, Napoléon
+avait pris auprès de lui son jeune frère Louis.
+
+Il vivait avec cet enfant, en émargeant quatre-vingt-douze francs quinze
+centimes par mois.
+
+Deux pièces sans feu, sans meubles, composaient tout son logement. Dans
+l'une, garnie d'un grabat, avec une malle pleine de paperasses, une
+chaise de paille et une table de bois blanc, travaillait et dormait
+l'hôte promis aux Tuileries et à Saint-Cloud. Le futur roi de Hollande
+couchait dans la pièce voisine, sur un matelas jeté par terre.
+
+Naturellement, pas de valet de chambre. Bonaparte brossait ses habits,
+cirait ses bottes et cuisinait la soupe.
+
+Napoléon fit un jour allusion à cette époque de sa vie, en présence d'un
+fonctionnaire qui se plaignait de l'insuffisance de ses émoluments.
+
+—«Je connais cela, moi, monsieur; quand j'avais l'honneur d'être
+sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma
+porte sur ma pauvreté... En public, je ne faisais pas tache sur mes
+camarades!...»
+
+La pauvreté rend chaste et ne dispose guère à l'amour.
+
+A cette époque, Bonaparte, se comportant peut-être un peu comme le
+renard, en présence des raisins inabordables, lançait cet anathème aux
+femmes: «Je crois l'amour nuisible à la société, au bonheur
+individuel des hommes; enfin, je crois que l'amour fait plus de mal que
+de bien.»
+
+La bonne Catherine qui, tout en blanchissant le linge de son client,
+avait éprouvé pour lui, avant de rencontrer Lefebvre, une certaine
+inclination, n'avait pas tardé à s'apercevoir que Bonaparte, retombé à
+Paris dans la gêne, pratiquait toujours sa sévère philosophie
+d'Auxonne.
+
+Promu lieutenant en premier au 4e d'artillerie, Bonaparte était revenu
+à Valence, en compagnie de son frère Louis. Il avait repris sa vie
+d'officier studieux, sédentaire, un peu farouche. On était à l'aurore de
+la Révolution. Il se montra aussitôt chaud partisan des idées de liberté
+et de l'émancipation du peuple. Alors on le voit partout se signaler
+comme révolutionnaire. Il parle, il écrit, il agit; il se fait inscrire
+au club des Amis de la Constitution, dont il devient le secrétaire. Il
+était certainement de bonne foi. Cet homme extraordinaire a pu prendre
+tous les tons sans paraître mentir, et montrer tous les masques comme
+son véritable visage.
+
+En octobre 1791, il demande un congé de trois mois pour soigner sa santé
+et embrasser sa famille. Il se rend en Corse.
+
+Là, au milieu des siens, se créant des partisans, il brigue le grade de
+chef de bataillon dans la garde nationale d'Ajaccio. Ce commandement
+lui donnait la force publique, l'autorité. Il était ardemment
+disputé.
+
+Son principal concurrent se nommait Marius Peraldi; il appartenait à une
+famille fort influente.
+
+Bonaparte déploya une activité fébrile pour se recruter des partisans.
+Ajaccio fut partagé en deux camps.
+
+Les commissaires de la Constituante, envoyés par le pouvoir central,
+pouvaient disposer, par leur présence seule, d'un grand nombre de
+suffrages et faire pencher la balance.
+
+Le commissaire principal, Muratori, était descendu chez Marius Peraldi.
+
+C'était désigner à l'opinion le concurrent de Bonaparte comme agréable
+au pouvoir.
+
+On sait de quel poids pèse en Corse l'appui officiel.
+
+Les amis de Bonaparte, impuissants à parer ce coup droit, jugèrent le
+triomphe de Peraldi certain.
+
+Mais l'ardent et tenace jeune homme ne désespéra pas.
+
+Il rassembla quelques amis solides, et, à l'heure du souper, quand les
+Peraldi se trouvaient à table, leur salle à manger fut envahie par une
+bande en armes.
+
+On coucha en joue les convives et, entre deux hommes armés, Muratori,
+sommé de se lever et de marcher, fut conduit à la maison de Bonaparte.
+
+Le commissaire était plus mort que vif.
+
+Bonaparte vint à lui souriant, comme s'il ignorait de quelle façon on
+s'y était pris pour lui amener le visiteur, et dit, la main tendue:
+
+—Vous êtes le bienvenu dans ma maison... j'ai voulu que vous fussiez
+libre, vous ne l'étiez pas chez les Peraldi... asseyez-vous à mon foyer,
+mon cher commissaire!
+
+Comme ses guides avec leurs fusils étaient encore à portée, prêts à
+obéir aux ordres de Bonaparte, Muratori s'assit, fit contre fortune bon
+cœur et ne parla plus de retourner chez les Peraldi.
+
+Le lendemain, Bonaparte fut élu commandant des gardes nationales
+d'Ajaccio.
+
+L'homme de Brumaire était en germe dans le candidat à la milice. Le coup
+de force d'Ajaccio présageait celui de Saint-Cloud.
+
+La situation de Bonaparte, acceptant un commandement territorial, alors
+qu'il faisait partie de l'armée active, n'était pas très régulière. Mais
+on était en période révolutionnaire.
+
+Il est certain qu'en des temps différents, cette infraction pouvait lui
+coûter cher.
+
+Il prolongea en effet son congé bien au delà du terme qui lui avait été
+assigné.
+
+Le motif qui le poussa à rester à la tête de la milice corse, où il
+avait le grade de lieutenant-colonel, ne fut ni l'ambition ni la passion
+politique.
+
+Son génie en ébullition ne pouvait être contenu dans son île étroite
+et misérable.
+
+Ce fut l'argent, toujours la question d'argent, qui gouverna à cette
+époque la conduite de l'aventureux condottiere.
+
+Sa solde dans la garde nationale était de 162 livres par mois, le double
+de ses appointements de lieutenant d'artillerie.
+
+Avec cette somme, il pouvait subvenir aux charges croissantes de sa trop
+nombreuse famille et élever convenablement son frère Louis.
+
+Voilà le motif qui le poussa à rester en Corse. Bonaparte a toujours été
+un peu la victime des siens.
+
+Ajoutons qu'en commandant le bataillon d'Ajaccio, il ne désertait pas,
+comme on l'a prétendu. La garde nationale alors faisait, surtout en
+Corse, un service actif. Elle était assimilée à l'armée. Bonaparte, pour
+se justifier, argua d'ailleurs d'une autorisation du maréchal de camp de
+Rossi, qui lui avait été délivrée, en attendant la promesse de
+régularisation de sa situation, conformément au décret de l'Assemblée du
+17 décembre 1791, qui autorisait les officiers de l'armée active à
+servir dans les bataillons de la garde nationale.
+
+Destitué par le colonel Maillard, Bonaparte vint à Paris pour exposer sa
+conduite et plaider sa cause devant le ministre de la guerre.
+
+Il avait l'espoir d'obtenir sa réintégration.
+
+Mais, en attendant le décret, il menait à Paris une existence solitaire
+et besogneuse.
+
+Il faisait maigre chère à son hôtel, dînait le plus souvent possible en
+ville, chez M. et madame Permon, qu'il avait connus à Valence et dont la
+fille devait épouser Junot et devenir duchesse d'Abrantès. Plus tard,
+Bonaparte eut la pensée de demander la main de madame Permon, restée
+veuve avec une certaine fortune.
+
+Malgré son économie, il eut, à cette époque, quelques dettes.
+
+Il devait quinze francs à son gargotier, et, comme nous l'avons vu, une
+note de quarante-cinq francs à sa blanchisseuse, Catherine Sans-Gêne.
+
+Ses relations étaient rares. Il vivait en quotidienne intimité avec
+Junot, Marmont et Bourrienne.
+
+Tous trois, comme lui, dénués d'argent et riches d'espérances.
+
+Le matin du 10 août, Bonaparte s'était levé au son du tocsin et, simple
+spectateur du combat, avait couru chez Fauvelet de Bourrienne, le frère
+aîné de son camarade, qui tenait un bureau de prêts et de bric-à-brac
+place du Carrousel. Il avait besoin d'argent, et ne voulait pas être
+démuni un jour de révolution; il mit alors sa montre en gage chez
+Fauvelet, qui lui avança quinze francs.
+
+De la boutique de ce prêteur, d'où il était difficile de sortir, la
+bataille étant engagée, Bonaparte suivit toutes les péripéties de la
+lutte.
+
+A midi, quand la victoire fut acquise au peuple, il regagna son logis.
+
+Il cheminait pensif, attristé par la vue des cadavres, écœuré à
+l'odeur du sang.
+
+Bien des années après, le grand boucher de l'Europe, oubliant les
+hémorragies terribles de ses peuples et les monceaux de cadavres
+accumulés en trophées sous ses pas, se souvenait encore de l'horreur du
+spectacle: sur le rocher de Sainte-Hélène, il exprimait son indignation
+et son émotion, à la vue des innombrables victimes des Suisses et des
+Chevaliers du poignard, rencontrées par lui dans le parcours, pour
+rentrer à son hôtel, le matin rouge du 10 août.
+
+
+
+
+VIII
+
+LE JOLI SERGENT
+
+
+Tel était l'homme, encore inconnu, obscur, mystérieux, que Catherine
+Lefebvre venait trouver dans sa chambrette d'hôtel meublé, où il
+attendait impatiemment la fortune, déesse capricieuse et tardive, qui ne
+se décidait pas à venir frapper à sa porte.
+
+Tout lui semblait contraire. Rien ne lui réussissait. La malechance le
+poursuivait...
+
+A son retour du Carrousel, en cette matinée sanglante du 10 août, il
+avait cherché, dans le travail, le repos de l'esprit, la distraction de
+ses ennuis et l'oubli du spectacle tragique auquel il avait assisté de
+la boutique du prêteur sur gages.
+
+Il avait déployé une carte de géographie et, attentivement, s'était mis
+à étudier la région du Midi, le littoral de la Méditerranée, Marseille
+et surtout le port de Toulon, où la réaction royaliste s'agitait et
+que menaçait la flotte des Anglais.
+
+De temps en temps, il repoussait la carte, se plongeait la tête dans les
+mains, et rêvait...
+
+Sa pensée ardente s'échauffait... Comme le voyageur des sables, devant
+lui il entrevoyait de féeriques et prodigieux mirages...
+
+Des villes prises où il pénétrait en vainqueur, monté sur un cheval
+blanc, au milieu de l'agitation des foules, des acclamations des
+soldats... Un pont que la mitraille balayait et qu'il traversait, un
+drapeau à la main, entraînant des bataillons, refoulant l'ennemi... Des
+cavaliers étranges, aux riches vêtements de laine brodée d'or, qui
+tourbillonnaient le cimeterre levé, autour de lui, impassible, et tout à
+coup s'arrêtaient, jetaient leurs armes et inclinaient leurs turbans
+devant sa tente... Puis, des foulées triomphales, parmi des monceaux de
+combattants vaincus, en des pays lointains, variés, changeants... Le
+soleil ardent du Midi brûlant sa tête, la neige du Nord poudrant son
+manteau... et, aussi, des fêtes, des défilés, des cortèges... des rois
+soumis, prosternés, des reines lui offrant la coupe de leurs seins...
+les ivresses, les gloires, les apothéoses...
+
+Tout ce rêve fantastique se fondait, se reformait pour s'évanouir de
+nouveau, tandis qu'il rafraîchissait son front brûlant dans sa main...
+
+Rouvrant les yeux, la réalité laide et ridicule de sa chambre
+d'hôtel lui apparaissait...
+
+Un sourire amer errait sur sa lèvre, et, son esprit positif reprenant le
+dessus, il chassait le trompeur fantôme; cessant de voir le mirage, il
+envisageait avec des yeux nets ce qui l'entourait, il examinait, avec un
+froid raisonnement, l'inquiétante situation, le présent mauvais,
+l'avenir probablement pire...
+
+Sa position était déplorable, et nul changement ne paraissait
+probable...
+
+Pas d'argent. Pas d'emploi. Le ministre, sourd à ses réclamations. Les
+bureaux hostiles. Aucun ami. Nul protecteur...
+
+Il se voyait acculé à une impasse navrante: la misère noire et
+l'impuissance!
+
+Ses fumées d'ambition s'étaient dissipées au vent brutal de la vie...
+ses projets d'avenir s'effondraient ainsi que des châteaux de cartes.
+
+Il commençait à sentir sur la nuque le frisson glacé de la
+désillusion...
+
+Que faire?... Il avait un instant imaginé, en passant dans une rue du
+quartier de la Nouvelle-France, alors en construction, de louer des
+maisons et d'entreprendre la location en garni...
+
+Il songeait aussi à quitter la France et à demander du service dans
+l'armée turque...
+
+Cependant il se disait qu'il avait quelque chose dans la cervelle, et
+dans ses veines il sentait courir un sang impétueux, avec la
+rapidité du Rhône...
+
+Alors il se remettait à la tâche, s'appliquant à l'étude topographique
+du bassin de la Méditerranée, son berceau, où le canon allait bientôt
+gronder...
+
+Oh! s'il pouvait être là, où l'on se battrait, où l'on défendrait la
+nation, en canonnant les Anglais!...
+
+Ce songe était possible... s'il demeurait chimérique, c'est que le Corse
+besogneux se trouvait seul, sans appui, sans personne qui crût en lui...
+
+De nouveau, pour vaincre le découragement qui commençait à s'insinuer
+dans ses veines,—ce poison subtil et charnel qui glace les plus solides
+énergies,—il se pencha sur sa carte, reprenant la suite de son étude
+interrompue par son rêve.
+
+On frappa deux légers coups à la porte.
+
+Il tressaillit. Un peu d'angoisse lui comprima le cœur. Les plus
+braves, la poche vide, quand soudain on vient, frissonnent. L'inconnu
+les effraie, les paralyse. Ils accueilleraient, le front haut, l'œil
+fixe, la Mort heurtant du bout de sa faux. Ils sont lâches et tremblants
+à la pensée du créancier qui survient, la dette à la main.
+
+On frappa de nouveau, un peu plus fort.
+
+—C'est peut-être le père Maugeard qui monte pour sa note!... pensa
+Bonaparte en rougissant.—Entrez! dit-il sourdement.
+
+Une minute s'écoula.
+
+—Entrez donc! répéta-t-il, impatienté.
+
+Et il pensa, surpris:
+
+—Ce n'est pas l'hôtelier... Junot ou Bourrienne n'attendraient pas pour
+entrer... qui donc peut venir aujourd'hui?... moins inquiet, plus
+étonné, car jamais il ne recevait de visites.
+
+Il leva curieusement la tête pour dévisager l'intrus.
+
+La porte s'ouvrit, la clef étant restée dans la serrure, et un jeune
+homme parut, portant l'uniforme de fantassin.
+
+Un gentil jeune homme frais, rose, délicat, sans barbe encore, avec des
+yeux noirs pleins d'énergie...
+
+Sur la manche du fusilier luisait le galon de sergent, tout neuf...
+
+—Que me voulez-vous? demanda Bonaparte avec brusquerie, vous vous
+trompez sans doute?...
+
+Le jeune sergent fit le salut militaire.
+
+—C'est bien au capitaine d'artillerie Bonaparte que j'ai l'honneur de
+parler? dit-il d'une voix douce.
+
+—A lui-même... quelle affaire vous amène?...
+
+—Je me nomme René... dit avec une certaine hésitation le petit soldat.
+
+—René... tout court? demanda Bonaparte, fixant sur cet inconnu son
+regard perçant, qui fouillait jusqu'au plus profond de l'âme.
+
+—Oui, René... reprit avec plus d'assurance le visiteur... au
+bataillon des volontaires de Mayenne-et-Loire, où je suis incorporé, on
+m'appelle aussi le Joli Sergent...
+
+—Vous méritez ce surnom, dit Bonaparte souriant, vous avez en effet
+l'air bien doux, bien coquet pour un soldat...
+
+—Vous me jugerez au feu, mon capitaine!... répondit avec crânerie le
+pimpant volontaire.
+
+Bonaparte fit une grimace, où il y avait de la mélancolie. Il grommela:
+
+—Au feu!... si on m'y envoie jamais!...
+
+Il reprit, examinant plus soigneusement ce visiteur inattendu:
+
+—Arrivez au fait... que me demandez-vous? que puis-je pour vous?...
+
+—Voici, mon capitaine, l'objet de ma démarche... mon bataillon,
+commandé par M. de Beaurepaire...
+
+—Un brave!... un énergique soldat! je le connais et je l'apprécie,
+interrompit Bonaparte. Et où est-il en ce moment, votre bataillon?
+fit-il avec un intérêt plus marqué, sans cesser d'observer dans une
+attention profonde ce sergent, si jeune et qui semblait si intimidé.
+
+—A Paris... oh! pour peu de jours!... nous arrivons en courant
+d'Angers, et nous avons sollicité l'honneur de partir les premiers pour
+la frontière... on nous envoie au secours de Verdun...
+
+—C'est très bien!... Que vous êtes heureux d'aller vous battre! dit
+Bonaparte avec un soupir, et il ajouta:
+
+—Enfin, que désirez-vous de moi?
+
+—Mon capitaine, j'ai mon frère, Marcel...
+
+—Votre frère se nomme Marcel? interrogea Bonaparte d'un ton méfiant.
+
+—Marcel René!... se hâta de dire le joli sergent se troublant un peu,
+et baissant les yeux sous le regard inquisitorial du sévère capitaine
+d'artillerie... Mon frère est médecin... il a été détaché, comme
+aide-major... au 4e régiment d'artillerie à Valence...
+
+—Mon régiment!... mon ex-régiment, plutôt!
+
+—Oui, mon capitaine... alors j'ai espéré... ayant appris que vous vous
+trouviez à Paris, par des gardes nationaux, avec qui je me suis
+rencontré ce matin, au combat des Tuileries... le sergent Lefebvre entre
+autres, qui vous connaît...
+
+—Le brave Lefebvre! pardieu! oui, je le connais aussi... eh bien! que
+vous a dit Lefebvre?
+
+—Que vous pourriez peut-être... par un mot au commandant... par votre
+protection... obtenir que mon frère pût permuter...
+
+Bonaparte réfléchissait profondément, sans détourner son regard du joli
+sergent, qui se troublait de plus en plus.
+
+Par embarras, pour en finir plus vite et se tirer de sa requête, qui
+semblait lui causer une vive émotion, le volontaire continua, en
+précipitant ses paroles:
+
+—Enfin, je voudrais que mon frère fût envoyé, du régiment d'artillerie
+qui est à Valence, à l'armée du Nord... Il serait avec moi... je ne le
+perdrais pas de vue... on pourrait se rencontrer... on serait l'un près
+de l'autre... et s'il venait à être blessé, je me trouverais là... Il me
+serait possible de le soigner, de le sauver, peut-être!... Oh! mon
+capitaine, faites-nous à tous les deux cette grande joie!... Si nous
+étions réunis, nous vous bénirions, nous vous serions éternellement
+reconnaissants!...
+
+En achevant ces paroles, la voix du jeune homme s'était entrecoupée de
+hoquets... on eût dit des sanglots refoulés.
+
+Bonaparte s'était levé.
+
+Il marcha droit au sergent et lui dit de son ton saccadé:
+
+—D'abord, mon enfant, je ne puis rien pour vous, ni pour celui que vous
+nommez votre frère... Lefebvre aurait dû vous dire que je suis sans
+emploi, sans grade... on a brisé mon épée!... Ma recommandation au 4e
+d'artillerie serait nulle... plutôt nuisible... je ne connais personne à
+Paris... je vis seul... je suis moi-même dans l'attente d'une
+protection... cependant je connais le frère d'un homme influent, d'un
+ancien député nommé Maximilien Robespierre... il demeure tout près
+d'ici, rue Saint-Honoré... Vous irez le trouver de ma part... peut-être
+pourra-t-il obtenir ce qui me serait refusé à moi... allez voir
+Robespierre jeune!...
+
+—Oh! merci, mon capitaine... comment vous témoigner ma gratitude!...
+
+Bonaparte leva un doigt et, moitié souriant, moitié grave, dit
+lentement:
+
+—En m'apprenant, brave sergent, ce qui vous a fait quitter les
+vêtements de votre sexe, pour vous incorporer et courir le hasard des
+guerres!...
+
+Le joli sergent se mit à trembler:
+
+—Ah! pardon! mon capitaine!... ne me trahissez pas!... soyez généreux!
+respectez mon déguisement... ne me perdez pas en divulguant ma
+supercherie... Oui, je suis une femme!...
+
+—Je l'avais soupçonné tout d'abord! dit Bonaparte avec bonne humeur.
+Mais vos camarades, vos chefs ne se sont aperçus de rien?
+
+—Nous avons au bataillon un grand nombre de tout jeunes gens... pas un
+n'a de poil au menton... et puis, mon capitaine, je fais mon service
+très sérieusement! dit avec fierté la jeune guerrière.
+
+—Je n'en doute pas!... Enfin, vous voilà volontaire... et vous voulez
+être rejointe à l'armée du Nord, si j'ai bien compris votre désir, par
+ce médecin... cet aide, nommé Marcel... qui vous touche certainement
+plus qu'un frère... pour qui, probablement, vous vous êtes
+enrôlée... Oh! je ne vous demande pas votre histoire!... Gardez votre
+secret!... Vous m'avez intéressé, et si je puis vous être utile, comptez
+sur moi... Allez voir Robespierre jeune! Dites-lui bien que c'est son
+ami Bonaparte qui vous envoie!
+
+Et il tendit la main au joli sergent, qui la serra avec des transports
+de joie...
+
+Le capitaine regarda s'éloigner Renée, toute radieuse.
+
+Son visage s'éclaircit un instant; il murmura avec envie:
+
+—Ils s'aiment... et ils vont combattre ensemble pour la patrie, ces
+jeunes gens! qu'ils sont heureux!...
+
+Et la mélancolie de nouveau envahit son front.
+
+Il se remit à sa table, promena son doigt sur la carte, et, pensif,
+considéra longuement cette ville de Toulon, la grande place maritime du
+Midi, en disant avec exaltation:
+
+—Oh! si je pouvais battre les Anglais!... car je les battrais... là!...
+là!...
+
+Et son doigt fiévreux pointait, sur la carte étalée, une place inconnue,
+visible pour lui seul, d'où il foudroyait, par la pensée, la flotte
+anglaise.
+
+
+
+
+IX
+
+LE SERMENT SOUS LES PEUPLIERS
+
+
+Le comte de Surgères, dont le château, auprès de Laval, baignait ses
+vieilles tourelles crevassées dans la Mayenne, aux premiers grondements
+de la Révolution, s'était empressé de gagner l'hospitalière rive du
+Rhin.
+
+A Trèves, puis à Coblentz, il s'était campé, résolu à observer, en
+spectateur tranquille, les bouleversements.
+
+Nominalement il avait pris du service dans l'armée des princes, mais,
+excipant de son âge et de ses précoces infirmités, quoiqu'il eût à peine
+dépassé la cinquantaine, le comte de Surgères s'était surtout attaché à
+bien vivre et à attendre les événements en repos, sous la protection des
+armées impériale et royale, dans les calmes petites cités rhénanes.
+
+L'empressement qu'il avait mis à quitter son domaine ne tenait pas
+seulement à la terreur des sans-culottes ou à l'amour pour ses
+princes...
+
+Le comte, resté veuf sans enfants, après quelques courtes années de
+mariage, avait, depuis un assez long temps, une liaison secrète avec la
+femme d'un gentilhomme du voisinage, royaliste ardent et qui parlait,
+dès la nuit du 4 août, de prendre les armes, de faire sonner le tocsin
+et d'appeler les paysans à la défense de la religion et des fleurs de
+lys.
+
+M. de Surgères, vu son intimité avec son voisin, n'aurait pu se
+dispenser de le suivre par les grands chemins.
+
+Mais il n'avait que des goûts de chevalerie fort paisibles; se bornant
+aux hommages à rendre aux dames, il laissait aux amateurs de prouesses
+brutales les honneurs du combat.
+
+De plus, il commençait à éprouver une terrible lassitude de son amoureux
+servage. La dame de ses pensées ne s'était pas seulement alourdie avec
+l'âge; jadis si mince, si élégante, si fluette, si poétiquement
+sylphide, à présent robuste et massive quadragénaire, à la poitrine
+formidablement bastionnée, elle lui pesait lourdement à l'âme. De tous
+les corps pondéreux, la femme qu'on cesse d'aimer est assurément celui
+qui offre le plus de densité.
+
+Ainsi pensait le comte de Surgères, homme d'esprit, ami du plaisir, mais
+détestant les reproches, les pleurs, les jalousies, les menaces.
+Son caractère indépendant, un peu philosophique,—il avait, dans sa
+jeunesse, à Paris, fréquenté les encyclopédistes,—s'accommodait mal de
+tout joug. La chaîne de l'adultère lui paraissait la plus insupportable.
+
+S'il avait longtemps patienté et conservé, auprès de la marquise de
+Louvigné, l'attitude fatigante d'un soupirant en titre, c'est qu'il
+s'ennuyait fort en son domaine, qu'il était trop désargenté pour vivre à
+la cour et que la marquise était la seule personne courtisable des
+châteaux d'alentour.
+
+Pour lui donner une rivale, il eût fallu se déplacer, chercher en
+quelque manoir éloigné une gentille châtelaine, ou bien tomber dans la
+bourgeoisie en aimant à la ville. M. de Surgères, en sage, s'était
+contenté du bonheur qu'il trouvait à portée de fusil.
+
+Mais les événements s'y prêtant, et d'une part les exigences héroïques
+du marquis, voulant absolument l'entraîner dans les bois et le forcer à
+la guerre des haies,—de l'autre la prétention de la marquise de jouer
+les duchesses de Longueville, en cette Fronde qui pouvait être terrible,
+et de chevaucher par les grands chemins, la cocarde blanche au chapeau
+et des pistolets à la ceinture, avaient complètement décidé le comte à
+prendre la route de l'émigration.
+
+Cette résolution avait le double avantage de ne pas laisser douter
+de ses sentiments de fidélité envers le roi, et en même temps de le
+délivrer de l'amazone obèse et du gentilhomme trop ami des embuscades
+parmi les buissons.
+
+Il était seul et relativement libre. Il annonça donc son départ, un beau
+matin, et le brusqua, prétendant avoir reçu un message pressant du comte
+de Provence, l'invitant à le rejoindre au plus vite, à l'étranger.
+
+Dans la crainte que le marquis ne renonçât à sa guerre paysanne et
+surtout que la marquise ne voulût galoper dans les plaines du Palatinat,
+le comte ajouta malicieusement que le comte de Provence témoignait toute
+sa reconnaissance à son fidèle Louvigné de son zèle à garder à la
+couronne les provinces de l'Ouest.
+
+Enchanté de cette marque de la confiance royale, le marquis laissa
+partir son ami.
+
+La marquise pleura un peu, mais, toute consolée à l'idée de guerroyer,
+de coiffer un chapeau à cocarde et d'avoir une carabine accrochée à la
+selle du cheval puissant qui la porterait, elle sourit, à travers ses
+larmes, quand le comte de Surgères, lui faisant ses adieux, en présence
+de son mari, demanda la permission de l'embrasser.
+
+Tandis qu'il penchait ses lèvres vers elle, un peu gêné par les ouvrages
+avancés qui protégeaient sa poitrine, Surgères eut le temps de lui
+glisser ces deux mots à l'oreille:
+
+—Veillez sur Renée... je vais l'embrasser avant de partir!
+
+La marquise fit un signe de tête affirmatif, indiquant qu'elle avait
+compris et qu'elle se souviendrait de la recommandation.
+
+Le comte, léger, joyeux, émancipé, fit un dernier signe du pommeau de la
+cravache à son ami le marquis, déjà tout préoccupé des chemins creux où
+il irait se poster avec ses fermiers, guettant les soldats de la
+République isolés ou marchant par petites troupes, puis il se rendit à
+un des tournants de la route de Fougères, vers une blanche maison,
+proprette et fleurie, qu'on nommait la Garderie.
+
+Là, jadis, était un rendez-vous de chasse, un poste de gardes des
+seigneurs de Mayenne.
+
+Le comte arrêta son cheval devant l'échalier fermant la cour, au milieu
+de laquelle se trouvait la maisonnette.
+
+Il mit pied à terre, effrayant et chassant les poules picorant dans
+l'herbe, les canards barbotant au milieu d'une mare que recouvrait à
+demi une taie verdâtre.
+
+Un chien avait aboyé.
+
+—Paix! paix! Ramonneau!... dit une voix forte, ne reconnais-tu pas
+notre bon seigneur?...
+
+—Oui, c'est moi, père La Brisée... et quoi de nouveau à la Garderie?
+
+—Rien de nouveau, monseigneur!... dit le vieux garde-chasse,
+debout sur le seuil de sa maison, vêtu de sa veste de velours, botté, le
+couteau sur la cuisse, prêt à découpler ses chiens pour la battue ou à
+décrocher son fusil, pour l'affût au coucher du soleil.
+
+Dans l'intérieur soigneusement lavé, poli, frotté de la pièce servant de
+cuisine et de salle à manger, des trompes de chasse faisaient étinceler
+leurs cuivres, à côté de fouets alignés et de défenses de sangliers,
+d'andouillers, de têtes de cerfs et de museaux de renards, garnissant
+les parois.
+
+—Monseigneur veut-il me faire l'honneur d'entrer un instant se reposer
+et d'accepter un pot de cidre?
+
+—Ce ne serait pas de refus, en un autre moment, mon bon La Brisée, mais
+aujourd'hui impossible... Je pars... je vais faire une assez longue
+absence...
+
+La Brisée eut un mouvement où il y avait de la tristesse.
+
+—Ah! monseigneur nous quitte, dit-il... A une époque pareille!...
+Qu'allons-nous devenir?
+
+—Je reviendrai, mon vieux La Brisée, il s'agit d'un voyage... un simple
+voyage d'agrément.
+
+—Monseigneur est le maître de rester ou de s'en aller! dit avec
+résignation le garde-chasse... et monsieur le comte a-t-il des ordres à
+me donner pour le temps de son absence? ajouta-t-il en reprenant
+son ton ordinaire de serviteur soumis.
+
+—Oh! pas grand'chose, La Brisée... le droit de chasse est présentement
+aboli et cela te laisse des loisirs...
+
+La Brisée fit un geste mélancolique, et murmura:
+
+—C'est l'abomination de la désolation!... Si encore on s'était contenté
+de supprimer...
+
+Il s'arrêta, se rappelant que son seigneur était là, et le vieux garde,
+partisan sous cape de toutes les réformes de la Révolution, sauf en ce
+qui concernait la chasse, termina son appréciation en disant:
+
+—Toucher au gibier... ça ne s'était jamais vu!...
+
+—Vous en verrez... je veux dire, nous en verrons bien d'autres, La
+Brisée! Mais parlons de ce qui m'amène... Où est Renée?...
+
+—Mademoiselle Renée est avec ma femme, tout près d'ici... à la ferme de
+Verbois... Oh! elles ne vont pas tarder... je les espère depuis un quart
+d'heure...
+
+—Je ne puis attendre... il faut que j'aille coucher à Rennes cette
+nuit... Vous embrasserez donc Renée pour moi... Adieu, mon brave La
+Brisée!... portez-vous bien... je reviendrai!... je reviendrai...
+
+Et le comte de Surgères s'éloigna, en faisant un signe bienveillant à
+son garde. Gaillard et dispos, il sauta en selle. L'idée d'une
+scène d'attendrissement avec Renée l'avait tourmenté jusque-là. Il
+redoutait les effusions du cœur.
+
+Ce n'était pas qu'il fût incapable de tendresse. Renée était sa fille.
+L'enfant issu de ses amours avec la plantureuse marquise de Louvigné. Il
+éprouvait, pour cette fille de la passion depuis longtemps refroidie,
+une affection fort tempérée. Il avait sans doute veillé sur elle, mais
+de loin, et s'il n'avait pas ménagé l'argent, les cadeaux, il s'était
+montré moins prodigue de ses caresses.
+
+Aussitôt sa naissance, heureusement survenue tandis que le marquis de
+Louvigné s'était rendu à une assemblée de gentilshommes de la Bretagne
+et du Perche, tenue à Rennes, Renée avait été confiée aux bons soins de
+La Brisée et de sa femme.
+
+L'enfant avait été élevée en secret, ne voyant que de loin, au hasard
+des promenades, son père, et plus rarement encore la marquise de
+Louvigné, sa mère, qui, l'un et l'autre, en présence de témoins toujours
+à portée, gars de ferme ou villageois curieux, s'abstenaient de lui
+donner de bien grandes preuves d'intérêt.
+
+Elle ignorait donc sa naissance et se croyait la fille de La Brisée et
+de sa digne mais peu aristocratique compagne.
+
+Le comte et la marquise, l'une grande dame du voisinage, l'autre
+seigneur du domaine où La Brisée était garde, ne lui laissaient en
+rien soupçonner, par leurs rares visites, le lien naturel qui les
+attachait à elle.
+
+Grâce aux libéralités du comte, Renée avait eu l'éducation large et
+s'était accoutumée à montrer une indépendance de demoiselle de bonne
+maison.
+
+Elle avait appris à monter à cheval et galopait, seule, sans crainte
+comme sans tutelle, à travers prés et champs, sur une petite jument,
+sortie des écuries du château. Le père La Brisée l'avait emmenée dans
+ses courses sous bois, et, déjà forestière, la gamine s'était improvisée
+chasseresse.
+
+Un jour, pendant que La Brisée, son repas pris en forêt, sommeillait à
+l'ombre d'un hêtre, comme un pasteur virgilien, elle lui avait doucement
+dérobé son fusil. A pas lents, elle s'était éloignée... évitant le
+craquement, sous les pieds, du bois mort ou le froissement des feuilles
+sèches...
+
+Parvenue à une clairière, où le chien de garde, qui, voyant prendre le
+fusil, sans s'occuper de qui le portait, s'était mis en quête, fit lever
+un faisan, avec émotion, Renée épaula, ajusta, tira...
+
+Dans un lourd battement d'ailes, l'oiseau tomba.
+
+Renée demeura un instant stupéfaite: comme assourdie par la détonation,
+elle regardait avec surprise, et non sans un mouvement d'orgueil,
+un éclair de victoire aux yeux, le gibier se débattre et tout à coup
+demeurer inerte dans l'herbe humide, allongé, les plumes raides, le bec
+bâillant.
+
+Le chien s'était précipité sur la proie, et, dans sa gueule, en
+frétillant, l'apportait.
+
+Avec une caresse, Renée récompensa l'animal qu'elle débarrassa de sa
+capture, puis, comme un avare son trésor, elle enfouit son gibier dans
+la poche de la veste masculine qu'elle revêtait pour ses courses
+sylvestres, et s'en revint trouver La Brisée, réveillé, tout ému de ce
+coup de feu. Il cherchait son fusil, et, ne le trouvant pas à sa portée,
+se croyait dévalisé par des braconniers.
+
+Il gronda Renée d'abord, puis s'humanisa en constatant qu'elle ne
+revenait pas bredouille, la chasseresse débutante! Il était mécontent
+d'avoir été désarmé durant le sommeil, mais fier du bon usage que son
+élève avait fait de l'arme empruntée.
+
+Depuis, elle l'accompagna dans ses rondes, chaque fois que l'heure et le
+temps le permettaient, et, à l'occasion, tirait un lapin ou servait un
+chevreuil.
+
+Ainsi Renée se familiarisa avec la marche, avec la fatigue, avec la
+poudre, avec les armes.
+
+Au hasard de ses courses, bien souvent, le fusil sous le bras, elle s'en
+allait seule, loin du père La Brisée, occupé à surveiller de rusés
+fraudeurs ayant disposé pièges et collets dans les sentes et les
+passes du gibier. Ces jours-là, lièvres, faisans et perdreaux pouvaient,
+tranquilles, se raser, se percher, ou rappeler. Renée ne renouvelait pas
+la pierre de son fusil, et ne faisait nulle attention aux rencontres de
+son chien. Alors elle battait la plaine du côté d'un moulin, où, près du
+ruisseau jaseur qui l'alimentait, se trouvait, derrière un rideau de
+peupliers, comme une cabane de verdure faite de plantes sauvages,
+viornes, prèles, lierres, grimpant et s'enchevêtrant dans un verdoyant
+fouillis.
+
+Ce n'était pas seulement la fraîcheur de cette retraite heureuse, ni le
+gazouillis du ruisseau sur les cailloux, ni le calme profond sous
+l'ombre épaisse, qui l'attiraient.
+
+Pour Marcel, le fils du meunier, les bords discrets du ruisseau avaient
+pareillement un attrait.
+
+Aussi fréquemment qu'il était possible, les deux jeunes gens se
+rencontraient là...
+
+Un livre à la main, le jeune homme, à pas lents, dès qu'il apercevait
+Renée partant en chasse, venait au-devant d'elle...
+
+Il feignait de lire comme elle de chasser...
+
+Leur pensée était ailleurs, et livre et gibier n'intéressaient que comme
+prétextes.
+
+Renée avait alors dix-sept ans, Marcel entrait dans sa vingtième
+année...
+
+Fils de paysan aisé et neveu du curé, Marcel avait appris un peu de
+latin et l'on avait pensé qu'il entrerait dans les ordres; mais l'église
+ne le tentait guère. Epris des charmes de la nature, aimant les bois,
+les prés, les fleurs, cherchant à étudier le secret de la vie
+universelle et désireux d'en surprendre le mystère, Marcel avait
+manifesté de très vives dispositions pour les sciences naturelles.
+
+Avec l'appui de son oncle le curé, il avait pu prendre quelques leçons
+d'anatomie chez un vieux médecin, familier du presbytère. A force
+d'études et de patience, il avait préparé suffisamment ses premiers
+grades, qu'il avait obtenus à Rennes.
+
+Il serait donc médecin et dans ses projets d'avenir, ébauchés au bord du
+ruisseau babillard, avec Renée, qui, pour lui, négligeait décidément la
+chasse et ne prenait plus le fusil que comme explication de ses longues
+absences, il se voyait d'abord à Rennes, puis ensuite à Paris, où
+seulement la science pouvait être acquise avec la notoriété et la
+fortune, pratiquant ce bel art de guérir dont les anciens faisaient un
+attribut divin...
+
+Pacifique, sentimental, ayant lu avec ardeur les écrits de Rousseau,
+Marcel avait l'âme d'un philosophe. Il s'agenouillait devant la Nature
+et sa profession de foi était celle du Vicaire Savoyard. Sa pensée,
+élargissant le cercle restreint des êtres et des choses qui
+l'environnaient, embrassait l'humanité tout entière. Il se rêvait
+citoyen du monde et proclamait que le globe était la patrie de tous les
+humains. Il lui était tombé entre les mains plusieurs écrits
+d'Anacharsis Clootz, connu sous le nom du philosophe Anaxagoras, et il
+avait fait sa doctrine de sa République universelle.
+
+Dans ses courses projetées, le jeune médecin cosmopolite ne partait pas
+seul pour Paris et pour la gloire...
+
+Renée l'accompagnait, Renée, devenue sa femme, car les deux jeunes gens,
+sans se l'être jamais bien dit nettement, s'aimaient, et, au fond du
+cœur, s'étaient juré de ne jamais se quitter.
+
+Ils étaient d'âge apparié, ils se plaisaient, et leur situation de
+fortune se trouvant à peu près égale, rien ne semblait donc devoir
+s'opposer à leur bonheur.
+
+Marcel, fils de meunier, ayant pour seigneur le comte de Surgères, ne
+dérogeait guère en épousant celle qu'il croyait la fille du brigadier
+des gardes-chasses du comte, le père La Brisée.
+
+La bonne maman Toinon, la femme du garde, avait surpris leurs projets,
+un jour qu'elle s'était trouvée faire de l'herbe pour ses lapins, du
+côté du ruisseau.
+
+Elle n'avait pas grondé fort, mais ce qui avait un peu surpris Marcel,
+c'est que, dans ses réticences et ses grognements, la mère Toinon
+avait paru insinuer qu'il y aurait un obstacle, du côté de Renée.
+
+Le fils du meunier, dont l'aisance paternelle pouvait justifier quelque
+opposition à un mariage avec la fille d'un simple garde-chasse, ne
+devina pas ce que voulait dire la femme de La Brisée; celui-ci ne
+paraissait tenir aucune place dans les réserves qu'elle indiquait
+vaguement... son consentement était-il donc nul, ou n'y avait-il aucune
+raison de s'en inquiéter? Marcel ne démêlait pas trop les craintes de la
+femme du garde ni les causes de cet empêchement qu'elle signalait, du
+fait de Renée...
+
+Quand le comte de Surgères eut brusquement quitté le pays pour aller,
+comme on le sut bientôt, retrouver les princes dans l'émigration, la
+maman Toinon, en regardant avec des yeux narquois les deux amoureux,
+leur dit:
+
+—A présent, mes enfants, si vous voulez toujours vous marier, n'y a
+plus qu'à demander au meunier...
+
+Marcel, sans comprendre pourquoi la mère La Brisée disait que le
+consentement de son père suffirait désormais, s'en était allé trouver
+celui-ci et lui avait fait part de son désir d'épouser Renée.
+
+Le meunier, tout en déclarant qu'il n'avait rien à dire contre la jeune
+fille, avait tenté de dissuader son fils. Il lui avait représenté qu'il
+était très jeune, qu'il devait travailler, se faire une position,
+enfin ce que les pères disent en pareil cas, lorsqu'il est question d'un
+mariage qui ne leur convient pas, sans qu'ils puissent donner de bonnes
+raisons pour refuser franchement.
+
+Surpris de cette résistance, qui n'était pas celle qu'il attendait, car
+le jeune homme supposait que son père aurait invoqué la condition
+relativement inférieure de la fille d'un garde-chasse, Marcel résolut
+d'approfondir les motifs du refus paternel.
+
+Sa mère—les mamans sont bavardes lorsqu'il s'agit du bonheur de leurs
+fils—lui apprit que maître Bertrand Le Goëz, tabellion et régisseur des
+biens du comte de Surgères, de plus son mandataire en son absence, nanti
+de sa procuration générale, avait jeté des regards fort tendres du côté
+de la Garderie. La gentille Renée lui avait plu, et il l'avait demandée
+en mariage, ou peu s'en fallait, à La Brisée.
+
+Marcel éprouva une vraie douleur, où la colère ajoutait ses flammes, à
+cette confidence de sa mère...
+
+Il avait donc pour rival maître Bertrand! un homme vilain, vieux,
+désagréable, sur le compte duquel couraient mille méchants propos!...
+
+Mais Renée n'aimait pas le tabellion. Elle ne voudrait pas de lui. Elle
+résisterait à ses prétentions. Il était sûr d'elle. De ce côté, nulle
+inquiétude. Quant à La Brisée, il comprenait ses hésitations, étant
+sous la dépendance de maître Bertrand Le Goëz qui, chargé par le comte
+de la direction de tous ses biens, était par conséquent libre de
+congédier les gardes-chasses...
+
+Là était le danger. Cependant Le Goëz n'osait pas renvoyer, pour ce
+motif, un vieux et fidèle serviteur comme La Brisée, l'honneur et le
+modèle des forestiers d'alentour.
+
+C'est pourquoi le rusé tabellion s'était précautionné de l'appui du
+meunier. Il dépendait de lui de renouveler le bail de diverses terres
+appartenant au seigneur de Surgères, qui étaient indispensables au
+meunier pour alimenter son moulin.
+
+Le Goëz avait mis nettement le marché à la main.
+
+Marcel cesserait donc toute accointance avec Renée, sinon le bail ne
+serait pas renouvelé et le meunier, ruiné, devrait abandonner son
+moulin, quitter le pays.
+
+Le jeune homme, en apprenant les projets et les calculs du tabellion, ne
+parlait rien moins que d'aller le trouver dans son étude, au milieu de
+ses paperasses, et de lui casser les reins.
+
+Sa mère l'en dissuada. Le Goëz était puissant autant que vindicatif.
+Bien que fondé de pouvoirs d'un noble, peut-être pour cette raison, il
+affectait les principes révolutionnaires les plus violents. Il ne
+parlait que de couper des têtes et avait réclamé l'installation d'un
+tribunal chargé de juger les contre-révolutionnaires dans chaque
+commune. Il était officier municipal et correspondait avec des
+agitateurs influents des sections de Paris, l'huissier Maillard, le
+marquis de Saint-Huruge, Fournier l'Américain et autres hommes d'action.
+Il n'y avait ni à plaisanter avec un pareil citoyen, ni à le braver.
+
+—Que faire alors? avait demandé le jeune homme.
+
+—Partir, répondit sa bonne femme de mère, ne plus songer à Renée, aller
+à Rennes, où il finirait ses études, où il deviendrait un grand médecin,
+où il trouverait l'oubli, le repos, le bonheur peut-être...
+
+Le jeune amoureux secoua la tête et s'éloigna tout pensif, sans répondre
+à sa mère. Il ne voulait ni du repos ni de l'oubli. Il savait bien que
+loin de Renée il ne pourrait trouver le bonheur. Il resterait au pays et
+il arracherait Renée à l'odieux tabellion. Ou bien, s'il le fallait,
+l'âme ouverte à de vagues aspirations de vie en pleine nature, de terres
+nouvelles où la liberté fleurissait sans péril, il s'expatrierait, il
+traverserait les mers, il irait dans cette Amérique où la France avait
+combattu pour l'indépendance; là, il travaillerait, il étudierait, il
+deviendrait un citoyen laborieux et utile, loin du fracas des camps,
+hors de tout le tumulte belliqueux de la vieille Europe.
+Naturellement, dans ce rêve d'émigration, Renée était du voyage.
+
+Le soir de cette conversation décisive avec sa mère, Marcel retrouvait
+Renée au bord du ruisseau, dont la chanson semblait, à l'heure
+crépusculaire, plus mélancolique et plus triste.
+
+Une barre rougeâtre au couchant indiquait la mort du soleil, enseveli
+dans les linceuls de grands nuages roux et gris.
+
+La lune cependant, dissipant les nuées avec lenteur, à l'orient montait,
+et son disque paisible luisait entre les hautes et frêles branches des
+peupliers.
+
+Renée et Marcel, assis sur l'herbe, au bord du petit cours d'eau, se
+tenaient les mains et regardaient, comme une roue d'argent, l'astre
+blanc et doux rouler dans l'espace.
+
+L'instant était solennel, l'heure était nuptiale.
+
+Comme deux chants d'oiseaux se répondant au mois de mai, sous la ramure
+enamourée, les deux voix des jeunes gens alternaient dans la sérénité du
+soir:
+
+—Je t'aime, ma Renée, et n'aimerai jamais que toi!...
+
+—Toi seul, Marcel, occupes ma pensée, et mon cœur n'est qu'à toi
+seul...
+
+—Nous ne nous quitterons jamais!...
+
+—Toujours nous vivrons côte à côte...
+
+—Rien ne pourra nous séparer!...
+
+—Nous serons réunis jusqu'à la mort...
+
+—Tu jures de me suivre partout, ma Renée?
+
+—Je jure de t'accompagner où tu iras, Marcel!...
+
+—Nous nous aimerons toujours!...
+
+—Toujours nous nous aimerons, je le jure!...
+
+—Que ces branches, emblèmes de la liberté, que ces arbres qui sont les
+piliers du temple de la Nature, que ces peuples rustiques reçoivent mes
+serments et soient témoins! dit Marcel avec l'emphase qui se trouvait
+alors dans le langage comme dans les gestes, et il étendit la main vers
+les arbres que la Révolution honorait tels que les symboles de la
+nation, en manière de serment.
+
+Renée imita Marcel et, comme lui, la main étendue, jura d'aimer toujours
+et de suivre partout celui à qui elle s'engageait librement, sous les
+peupliers qu'argentait la lune bienveillante.
+
+
+
+
+X
+
+L'ENROLEMENT INVOLONTAIRE
+
+
+Quand les deux jeunes gens eurent, d'un chaste baiser, scellé le serment
+échangé sous la sérénité du clair de lune, envahissant toute l'étendue
+du ciel et dispersant les brumes de l'occident, ils crurent entendre
+comme un froissement de feuilles derrière eux, suivi d'un cri analogue
+au houloulement du chat-huant.
+
+Cet oiseau de funèbre augure troubla leur extase.
+
+Ils se levèrent, impressionnés, et une secrète angoisse comprima leurs
+élans.
+
+Marcel prit une pierre et la lança dans la direction du massif d'où le
+cri était parti, cherchant à déloger la bête importune.
+
+—Veux-tu t'en aller, vilain chat-huant! cria Marcel, regardant avec
+colère le feuillage sombre où sans doute était blotti, dans quelque
+creux d'arbre, le témoin jaloux de leurs tendresses.
+
+Aucun oiseau ne s'envola. Au lieu d'un battement d'ailes, ce fut comme
+un bruit de pas précipités que les deux amoureux perçurent, et il leur
+sembla, dans le fouillis des feuilles, entendre un ricanement d'homme...
+
+On les avait donc surpris, épiés, écoutés?...
+
+Ils rentrèrent tous deux, au village, attristés, silencieux, inquiets.
+
+—J'ai peur de ce mauvais présage! dit Renée au moment des adieux,
+auprès de la haie bordant la Garderie.
+
+—Bah! répondit Marcel, essayant de tranquilliser la jeune fille, c'est
+quelque mauvais plaisant qui aura voulu s'amuser à nos dépens... un
+jaloux que notre bonheur fait rager... n'y pensons plus, mignonne! Nous
+nous aimons, nous avons juré de nous être toujours fidèles et rien ne
+peut nous séparer!...
+
+Ils se quittèrent cependant, alarmés par cet avertissement qui leur
+avait été donné. Un ennemi les surveillait. On voulait donc les empêcher
+d'être heureux? Qui pouvait ainsi les suivre et les menacer? A qui leur
+bonheur portait-il ombrage? Le souvenir des paroles de la meunière et la
+pensée de ce Bertrand Le Goëz qui osait vouloir posséder Renée, se
+présenta aussitôt à l'esprit de Marcel. Il se raisonna et chercha à se
+prémunir contre cette appréhension vague qui pénétrait dans son
+âme. «Bertrand Le Goëz est un méchant homme et un jaloux, se dit-il,
+mais que peut-il contre nous, puisque Renée m'aime et qu'elle a juré de
+n'être qu'à moi!»
+
+Il se promit cependant de se tenir sur ses gardes et de veiller sur les
+manœuvres du tabellion.
+
+La crainte qu'il éprouvait n'était pas sans quelque fondement.
+
+Le Goëz multipliait ses visites au moulin. Il avait une seconde fois
+averti le père de Marcel que son bail expirait prochainement et qu'il
+n'avait à compter sur aucun renouvellement. En vertu de la procuration
+que le comte de Surgères lui avait remise, Le Goëz signifierait au
+meunier d'avoir à céder ses terres. Aucun délai ne lui serait accordé...
+
+Toutefois le tabellion avertissait le père de Marcel que, s'il voulait
+envoyer son fils à Rennes et lui déclarer qu'il eût à renoncer à tout
+espoir d'épouser Renée, il consentirait à un renouvellement de bail.
+
+Le meunier était fort embarrassé: son fils persistait dans ses
+intentions et jurait qu'il épouserait Renée, malgré Bertrand Le Goëz; de
+son côté, la jeune fille avait répondu à toutes les sollicitations du
+régisseur amoureux par un refus catégorique.
+
+Bertrand Le Goëz résolut de séparer violemment les deux jeunes gens.
+
+La France courait aux armes. De tous côtés se présentaient aux
+municipalités des volontaires, réclamant des fusils, des piques, et
+s'engageant à mourir pour la patrie.
+
+Le tabellion, en sa qualité de procureur de la commune, convoqua, un
+dimanche matin, tous les jeunes gens du pays et leur adressa un appel
+chaleureux: il s'agissait d'aller à Rennes renforcer le bataillon
+d'Ille-et-Vilaine.
+
+Plusieurs volontaires se présentèrent, s'enrôlèrent et partirent le
+lendemain.
+
+Bertrand Le Goëz s'empressa de signaler partout le mauvais exemple et la
+lâcheté de ceux qui, jeunes, vigoureux, capables de porter les armes, se
+dérobaient à l'honneur de défendre la patrie et préféraient s'amollir en
+compagnie des vieilles gens et des jeunes filles...
+
+Sa harangue visait directement Marcel...
+
+Celui-ci, comprenant quel parti Le Goëz comptait tirer de son inaction,
+se rendit chez le garde-chasse.
+
+Il trouva La Brisée occupé à nettoyer ses fusils, en sifflotant un air
+de chasse.
+
+Renée cousait à côté de la femme du garde.
+
+Elle poussa un cri de surprise en voyant entrer Marcel.
+
+Un malheur était imminent... Du regard elle l'interrogea, le
+suppliant de la rassurer.
+
+—Père La Brisée, dit le jeune homme d'une voix émue, je viens vous
+faire mes adieux ainsi qu'à Renée... Je pars!...
+
+—Oh! mon Dieu! fit la jeune fille, en portant la main à son cœur...
+Pourquoi nous quittez-vous, Marcel!... Ce méchant Le Goëz veut-il donc
+toujours reprendre à votre père ses terres?...
+
+—Ce n'est pas pour cette seule raison que je dois m'en aller...
+
+—Et où vas-tu, garçon?... dit tranquillement La Brisée, tout en
+frottant la platine de son arme...
+
+—Je ne sais... devant tout le village, on m'a reproché ce qu'on a
+appelé ma lâcheté... ce n'est pas par crainte que je ne prenais pas un
+fusil, bien que je considère la guerre comme un fléau, et que les
+peuples qu'on y mène, ainsi que des moutons à la tuerie, soient de bien
+grands fous, ainsi que l'a démontré Jean-Jacques, mon maître! Pourquoi
+se laissent-ils entre-détruire pour des intérêts qui ne les touchent
+pas? La guerre actuelle est juste... c'est celle des esclaves brisant
+leurs fers... c'est la guerre de la liberté contre la tyrannie, et
+celle-là, Jean-Jacques Rousseau lui-même l'eût approuvée!...
+
+—Alors tu t'es enrôlé, garçon?... dit le garde La Brisée... mais c'est
+bien, c'est très bien... tu as fait comme les autres... tu es un
+brave... tu vas en tuer, je l'espère, de ces voleurs de
+Prussiens... dommage que tu n'aies jamais su tirer un coup de fusil!...
+tu n'es pas comme Renée, toi!... c'est elle qui ferait un fameux
+soldat... enfin ça te viendra... tu apprendras... courage, Marcel!...
+
+Renée s'était levée, défaillante, le visage subitement pâli.
+
+—Je quitte le pays, reprit Marcel avec une émotion croissante, parce
+que je ne puis plus vivre au milieu des menaces des uns, des insultes
+des autres... Père La Brisée, je vais, avec mon père et ma mère, qui eux
+aussi sont chassés m'établir en Amérique...
+
+—Comment! dit le garde stupéfait, laissant échapper son fusil, ce n'est
+pas à l'armée que tu cours?... et quoi faire en Amérique, bon Dieu!...
+
+—Je veux, dit le jeune homme avec énergie, que vous me permettiez
+d'emmener avec moi, comme épouse, votre fille Renée... Là-bas, nous
+fonderons une famille, là-bas nous serons heureux sous les grands arbres
+des solitudes!
+
+Renée s'était élancée vers La Brisée en disant:
+
+—Père! père! venez-vous avec nous dans cette Amérique que je ne connais
+pas, mais qui doit être bien belle, et que j'aime déjà, puisque Marcel
+dit qu'il y fait si bon vivre!
+
+Le garde s'était levé, très troublé, et apostrophant sa femme, immobile,
+qui semblait n'avoir rien entendu, continuant à tirer l'aiguille
+d'un mouvement machinal:
+
+—Eh bien, en voilà d'une autre! Emmener Renée en Amérique! L'épouser!
+Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, la vieille?
+
+La mère La Brisée s'arrêta de coudre, et, relevant la tête, répondit
+d'une voix aigrelette:
+
+—Je dis que c'est des bêtises, tout ça! Il est temps que ça finisse.
+Voyons, La Brisée, faut leur raconter ce qu'il en est à ces deux
+tourtereaux. Ils ne savent pas qu'ils sont dépareillés! A toi de le leur
+apprendre!
+
+La Brisée alors révéla à Renée qu'elle était la fille du comte de
+Surgères et ne pouvait devenir la femme d'un fils de meunier.
+
+Renée, surprise et accablée, maudissait cette noblesse qui devenait un
+obstacle à son bonheur.
+
+Mais elle se disait aussi que son père absent, ainsi que l'avait dit le
+garde La Brisée, l'ayant confiée à des soins mercenaires, ne devait ni
+disposer d'elle ni l'empêcher de se donner à l'homme qu'elle aimait...
+elle se trouvait placée, de par les conditions irrégulières de sa
+naissance, en dehors des conventions de la société, pourquoi ne s'en
+affranchirait-elle pas définitivement?...
+
+La Révolution soufflait partout alors, et dans les cerveaux les plus
+calmes, dans l'âme même d'une jeune fille comme Renée, elle déposait ses
+germes d'indépendance et de liberté...
+
+Marcel, de son côté, réfléchissait. La situation nouvelle de Renée
+bouleversait tous ses projets et le déconcertait.
+
+La noblesse, à laquelle appartenait Renée, ne lui apparaissait pas non
+plus comme un obstacle sérieux. La Révolution avait aboli tous les
+privilèges et déclaré les hommes égaux. Mais Renée était riche. Elle ne
+pouvait suivre, comme elle s'y engageait, le fils d'un meunier ruiné,
+tel que lui: ce qui n'était qu'amour et entraînement de la jeunesse, à
+leurs yeux, passerait pour un calcul cupide de sa part, pour une sorte
+de captation indigne. Non! il ne devait pas accepter le sacrifice auquel
+était prête Renée... il s'éloignerait!... il s'efforcerait de chasser de
+sa pensée son souvenir... il irait chercher hors de France, sinon le
+bonheur, du moins l'oubli, le repos... il partirait seul en Amérique...
+
+Son parti fut pris rapidement. Il allait déclarer son intention de
+s'expatrier... de mettre l'espace entre son amour et lui, quand on
+frappa à la porte...
+
+La mère La Brisée alla ouvrir... Bertrand Le Goëz parut.
+
+Il avait ceint l'écharpe et était accompagné de deux commissaires du
+district, portant le chapeau à plumes tricolores et les insignes de
+délégués municipaux.
+
+Comme La Brisée s'étonnait de la venue des trois personnages, Le
+Goëz dit à l'un des commissaires, en désignant le jeune homme:
+
+—Citoyens, voici le nommé Marcel!... faites votre devoir!...
+
+—Vous venez m'arrêter? dit Marcel stupéfait. Qu'ai-je fait?...
+
+—Nous venons simplement te demander, citoyen, dit l'un des
+commissaires, s'il est vrai que tu sois à la veille de partir... de
+quitter ton foyer, ton drapeau, comme l'a déclaré ton père, le meunier?
+
+—J'ai eu cette intention-là, en effet!
+
+—Vous le voyez! dit Le Goëz triomphant et prenant à témoin les
+commissaires.
+
+—Alors, tu veux émigrer?... tu veux porter les armes contre ta
+patrie?... tu ne sais donc pas que la loi punit ceux qui en ce moment
+désertent?... réponds!...
+
+—Je ne déserte pas... je n'émigre pas, je ne puis plus vivre ici... La
+pauvreté me chasse avec les miens. Je vais sous un autre soleil chercher
+le travail avec la liberté!
+
+—La liberté, elle est sous les drapeaux de la nation, reprit le premier
+commissaire. Pour du travail, la nation va t'en fournir! Tu es médecin,
+nous as-tu dit?
+
+—Je vais l'être. Il ne me reste plus qu'un diplôme à obtenir...
+
+—Tu l'auras... au régiment!
+
+—Au régiment! Que voulez-vous dire?
+
+—Nous avons un ordre de réquisition pour toi, dit le second
+commissaire. Nos armées manquent de médecins et nous sommes chargés, mon
+collègue et moi, de leur en fournir...
+
+Il tendait un papier à Marcel, surpris:
+
+—Signe ici... et dans vingt-quatre heures va rejoindre à Angers... On
+te dira au dépôt sur quel corps tu seras dirigé!
+
+—Et si je ne signe pas?
+
+—Nous t'arrêtons immédiatement comme réfractaire, comme agent de
+l'émigration... et nous t'envoyons à Angers, mais en prison! Allons,
+signe!
+
+Marcel hésitait.
+
+Bertrand Le Goëz, clignant de l'œil, disait à l'un des commissaires,
+à mi-voix:
+
+—Vous auriez mieux fait de m'écouter et de le faire arrêter tout de
+suite... Il ne signera pas, c'est un aristocrate, un ennemi du peuple!
+
+La Brisée et sa femme assistaient, interdits et muets, à cette scène.
+
+Renée, cependant, s'étant approchée de Marcel, prit la plume, la lui
+tendit, en lui disant doucement:
+
+—Signez, Marcel... il le faut!... je le désire...
+
+—Vous voulez donc que je vous quitte... que je vous laisse, sans
+défense, exposée à toutes les tentatives de ce misérable! dit-il en
+montrant Le Goëz.
+
+Renée reprit, en se penchant à son oreille:
+
+—Signe... j'irai te retrouver... je te le jure!...
+
+Marcel fit un mouvement:
+
+—Toi!... parmi les soldats!... toi à l'armée! dit-il à voix basse.
+
+—Pourquoi pas? je suis un garçon, moi!... je sais me servir d'un fusil,
+demande au père... ce n'est pas comme toi! Allons, signe!
+
+Marcel prit la plume, et nerveusement signa l'acte d'enrôlement, puis
+s'adressant aux commissaires:
+
+—Où faut-il aller?...
+
+—A Angers... où l'on forme le bataillon de Mayenne-et-Loire... Bonne
+chance, citoyen médecin!...
+
+—Salut, citoyens commissaires!...
+
+—Tu ne me dis rien, à moi? demanda Le Goëz d'un ton goguenard.
+
+Marcel lui montra la porte.
+
+—Tu as tort de m'en vouloir... à présent que tu es bon sans-culotte et
+que tu sers la patrie, je te rends mon estime, Marcel! et pour te le
+prouver, je vais de ce pas renouveler le bail de tes parents! dit le
+tabellion, riant faux.
+
+Bertrand Le Goëz se retira en se frottant les mains. Il avait gagné la
+partie: son rival s'en allait au loin, à l'ennemi... Reviendrait-il
+jamais? Renée resterait en son pouvoir... Renée, dont il connaissait la
+naissance, et qui, devenue sa femme, lui apporterait une partie de
+ces domaines du comte de Surgères dont il n'était que le régisseur... il
+se voyait déjà maître et seigneur de ces vastes propriétés dont il avait
+la garde... il pourrait se montrer bienveillant vis-à-vis des parents de
+Marcel et leur laisser leurs terres... il aurait en eux des alliés, et
+Marcel ne pourrait les animer contre lui... Tout lui réussissait, et
+déjà il savourait la joie de parcourir, non plus en intendant, mais en
+véritable propriétaire, au bras de Renée, malgré tout sa femme, les
+domaines du comte, que la loi sur l'émigration allait frapper. Il se
+chargerait bien de faire reconnaître les droits de l'héritière.
+
+Renée, cependant, après avoir déclaré à La Brisée et à Toinon qu'elle
+n'aurait, malgré Bertrand, jamais d'autre amour, et que Marcel serait un
+jour son mari, s'en fut, le soir venu, au rendez-vous habituel, au bord
+du ruisseau, sous les peupliers...
+
+Elle y trouva Marcel, bien triste, bien inquiet... Sa main tremblait de
+fièvre et des larmes roulaient dans ses yeux.
+
+Elle le rassura, lui renouvelant sa promesse de le retrouver au
+régiment...
+
+Et comme il manifestait de nouveau son incrédulité, elle lui répondit
+avec assurance:
+
+—Tu verras!... Est-ce que je ne ferai pas un gentil soldat?...
+
+Et elle ajouta en riant:
+
+—Dame! je n'ai pas tes idées sur la guerre... Je ne suis pas
+philosophe, moi, mais je t'aime et je te suivrai partout!...
+
+—Mais les fatigues?... les étapes?... le fusil est lourd et le sac
+pèse!... Tu n'as pas d'idée des pénibles travaux de la guerre, pauvre
+enfant! disait Marcel pour la dissuader de ce projet qu'il taxait de
+folie.
+
+—Je suis forte... et puis l'on s'y fait!... il part tous les jours des
+jeunes gens, qui ne sont pas si robustes que moi... et ils n'ont pas,
+comme moi, leur amour sous les drapeaux!... répondait-elle avec
+crânerie.
+
+—Mais si tu venais à être blessée?...
+
+—N'es-tu pas médecin?... tu me soignerais, tu me guérirais!...
+
+Quelques jours après, à la brune, on aurait pu voir, marchant d'un pas
+allègre, un tout jeune homme se diriger vers Angers, portant au bout
+d'un bâton un petit paquet de linge et vêtu du costume de garde
+national. Ce jeune homme s'était présenté, aussitôt arrivé à Angers, à
+la mairie, et s'était fait inscrire comme volontaire au bataillon de
+Mayenne-et-Loire, sous les noms de René Marcel, fils de Marcel, meunier
+à Surgères.
+
+Le jeune homme avait ajouté qu'il rejoignait le corps où son frère
+Marcel, déjà enrôlé, servait en qualité d'aide-major.
+
+La jeune fille fut ainsi incorporée sans difficulté. Nul ne
+soupçonna son sexe. Cette incorporation de jeunes femmes, sous des
+habits d'homme et sous des noms supposés, se produisit quelquefois, à
+cette époque de confusion et de dévouement de toutes sortes. Les
+bataillons de la Révolution reçurent ainsi nombre de recrues féminines.
+
+On conserve encore sur le livre d'or des annales militaires de la
+République les noms obscurs et les glorieux états de service de ces
+héroïques guerrières.
+
+Au bataillon de Mayenne-et-Loire, où Renée conquit très vite les
+sardines d'argent et reçut le sobriquet de _Joli Sergent_, une déception
+cruelle bientôt l'atteignit...
+
+Elle ne devait pas rester longtemps auprès de celui qu'elle était venue
+retrouver: un ordre supérieur ordonna à l'aide-major Marcel de passer au
+4e régiment d'artillerie à Valence, où l'on manquait de médecins, et
+qui devait être dirigé en hâte sur Toulon.
+
+La séparation fut cruelle. L'obligation de contenir leur douleur et de
+cacher leurs larmes, car on observait les deux jeunes gens et trop
+d'émotion pouvait les trahir, augmenta le déchirement du départ.
+
+En se donnant le dernier baiser d'adieu, il fut convenu que chacun
+ferait tous ses efforts pour rejoindre l'autre.
+
+On a vu, par la démarche du Joli Sergent auprès du capitaine
+Bonaparte, combien Renée s'efforçait de faire revenir auprès d'elle
+celui qu'elle aimait...
+
+Grâce à la protection de Robespierre jeune, dont Bonaparte était l'ami,
+la permutation désirée fut obtenue et nous ne tarderons pas à rencontrer
+réunis, sous les ordres du commandant Beaurepaire, l'héroïque défenseur
+de Verdun, Renée, engagée par amour, et Marcel, le philosophe
+humanitaire, l'élève de Jean-Jacques, apôtre de la paix et de la
+fraternité universelles, citoyen du monde, comme il s'appelait, ayant
+subi un enrôlement un peu involontaire.
+
+
+
+
+XI
+
+LA CRÉANCE DE MADAME SANS-GÊNE
+
+
+Après le départ du Joli Sergent, Bonaparte, s'isolant dans sa pensée,
+s'était remis au travail. Combinant, devant la carte, de vastes projets
+de défense du littoral méditerranéen, il jetait un coup d'œil
+ambitieux sur les montagnes séparant la France du Piémont, la clef de
+l'Italie...
+
+Au milieu de ses calculs stratégiques, un coup frappé à la porte lui fit
+relever la tête:
+
+—Qui vient encore? pensa-t-il, impatienté d'être dérangé... c'est donc
+le jour aux visites!... Qui est là? cria-t-il.
+
+—C'est moi... répondit une voix de femme... Catherine... la
+blanchisseuse!...
+
+—Entrez! grommela-t-il.
+
+Catherine parut, un peu embarrassée, son panier au bras:
+
+—Ne vous dérangez pas, capitaine, dit-elle presque timidement... je
+vous rapporte votre linge... j'ai pensé que vous pourriez en avoir
+besoin...
+
+Sans lever les yeux, Bonaparte grogna:
+
+—Le linge? C'est bien... Posez-le sur le lit.
+
+Catherine demeura tout interdite.
+
+Elle n'osait ni avancer, ni bouger, son panier à la main. Elle pensait:
+Je dois avoir l'air godiche! Mais c'est plus fort que moi, il m'en
+impose cet homme-là!
+
+Celle qu'on nommait dans tout le quartier Saint-Roch _la Sans-Gêne_, et
+qui volontiers justifiait son surnom, se trouvait visiblement intimidée.
+
+Elle regardait le lit, que lui avait indiqué Bonaparte; elle changeait
+son panier de bras, et puis aussi, elle palpait, dans la poche de son
+tablier, la note qu'elle avait apportée, sans oser se décider à une
+action quelconque.
+
+Elle était, comme on dit, dans ses petits souliers.
+
+Bonaparte continuait à examiner la carte déployée sur sa table, sans
+paraître faire aucune attention à elle.
+
+A la fin elle se mit à toussoter légèrement, pour indiquer sa présence.
+
+—Il n'est guère galant le capitaine! pensait-elle... Sans doute, on est
+honnête femme, et l'on ne vient pas pour... des bêtises, mais tout de
+même on vaut bien la peine d'être regardée un brin!...
+
+Et, piquée, elle recommença son léger toussotement...
+
+Bonaparte releva la tête et fronça le sourcil:
+
+—Comment, vous êtes encore là? dit-il peu galamment...
+Qu'attendez-vous? reprit-il après un court silence, avec sa brusquerie
+accoutumée.
+
+—Mais, citoyen... pardon, capitaine! je voulais vous dire... enfin,
+c'est que je me marie! dit Catherine vivement.
+
+Elle était rouge comme une pomme d'api. Sous son fichu de laine son sein
+battait. Décidément, le capitaine lui faisait perdre l'aplomb.
+
+—Ah! vous vous mariez?... dit Bonaparte, froidement, eh bien! tant
+mieux pour vous, ma fille... je vous souhaite bien du bonheur!... Et
+vous épousez un brave garçon, je suppose, quelque garçon
+blanchisseur?...
+
+—Non, capitaine! répliqua vivement Catherine froissée, un soldat... un
+sergent!...
+
+—Ah! très bien! vous avez raison d'épouser un militaire,
+mademoiselle... reprit Bonaparte d'un ton plus aimable; être soldat,
+c'est être deux fois Français... je vous souhaite bonne chance!...
+
+Bonaparte allait se remettre à son travail, s'intéressant médiocrement
+aux amours de sa blanchisseuse; cependant il ne put s'empêcher de
+sourire à l'aspect égayant du corsage solide de Catherine, de la
+belle santé rayonnante de ses joues et de tout son aspect gaillard et
+engageant, contrastant avec la mine confite et l'air sainte-nitouche
+qu'elle prenait, pour lui apporter son linge.
+
+Il eut toujours du goût pour les femmes bien en chair; le maigre et
+famélique officier comme le premier consul nerveux, comme l'empereur
+bedonnant, se plurent au contact de formes rebondies...
+
+La beauté robuste de Catherine l'arracha un instant à ses préoccupations
+stratégiques...
+
+Avec la galanterie, un peu brutale, qui lui était déjà habituelle, il
+s'avança vivement vers la jeune blanchisseuse et porta une main hardie
+sur sa gorge...
+
+Catherine poussa un léger cri.
+
+Le futur vainqueur d'Arcole n'était pas pour hésiter. L'attaque
+commença...
+
+Il redoubla de vivacité et pressa Catherine, la forçant à reculer
+jusqu'au bord du lit, où elle s'adossa, faisant hardiment front à
+l'assaillant...
+
+Elle se défendit, sans fausse pudeur, sans se montrer effarouchée.
+
+Et comme Bonaparte, oubliant tout à fait Toulon, semblait vouloir hâter
+les travaux d'approche, brusquer le siège et finalement donner l'assaut
+au corps de place, elle se fit une défense de son panier qu'elle posa
+devant elle, comme un gabion, et dit à l'assiégeant surpris:
+
+—Non!... non! capitaine... c'est trop tard!... Vous ne me prendrez
+pas... j'ai capitulé... que dirait mon mari!...
+
+—Vraiment! dit Bonaparte, s'arrêtant... Alors, ce mariage, c'est
+sérieux?...
+
+—Très sérieux... et je venais vous prévenir aussi, en vous annonçant
+mon mariage, que je ne pourrais plus continuer à vous blanchir...
+
+—Vous fermez boutique, ma belle enfant?...
+
+—Ça va si mal, la blanchisserie, en ce moment!... Et puis, je veux
+suivre mon mari...
+
+—Au régiment? fit Bonaparte surpris.
+
+—Pourquoi pas?...
+
+—Cela s'est déjà vu! Et, pensant à Renée, s'enrôlant pour rejoindre
+Marcel, il murmura: Ah çà! l'armée, à présent, va donc n'avoir que des
+ménages!... Alors, vous allez apprendre la charge en douze temps, et
+peut-être la manœuvre du canon?... reprit-il d'un ton railleur.
+
+—Je sais manier un fusil, capitaine, et quant au canon, j'aurais bien
+pris des leçons avec vous... mais mon homme est dans l'infanterie,
+fit-elle en riant. Non, je ne ferai pas le coup de feu... à moins d'y
+être forcée... mais il y a besoin de cantinières dans les bataillons...
+Je vais verser la goutte aux camarades de mon homme!... et j'espère
+avoir votre pratique, capitaine, si vous servez de notre côté...
+
+—Je m'inscrirai à votre cantine... mais pas pour le moment!... le
+ministre ne me permet ni de me battre... ni de...
+
+Il allait dire: ni de manger. Il se retint et finit simplement sa phrase
+ainsi:
+
+—Ni de dépenser de l'argent à la cantine... Ce sera pour plus tard!...
+pour beaucoup plus tard, mon enfant!... ajouta-t-il avec un soupir.
+
+Et il retourna à sa table, en proie à de tristes pensées. Catherine
+lentement, sans mot dire, le cœur un peu serré par la mélancolie de
+ce jeune officier dont elle constatait le dénûment, rangea rapidement
+sur le lit le linge qu'elle avait apporté, ainsi que le lui avait
+indiqué son client.
+
+Puis, faisant une révérence, elle alla vers la porte, l'ouvrit et dit,
+comme se ravisant:
+
+—Ah! j'avais roussi par mégarde une de vos chemises, je vous en ai
+remis une autre... elle est là, avec les caleçons et les mouchoirs... Au
+revoir, capitaine!...
+
+—Au revoir!... à votre cantine, ma belle enfant!... répondit Bonaparte,
+qui se replongea aussitôt dans son étude.
+
+En descendant l'escalier de l'hôtel de Metz, Catherine murmurait:
+
+—Je lui avais aussi apporté sa note... mais je n'ai pas eu le courage
+de la lui donner... Bah! il me la paiera un jour ou l'autre... j'ai
+confiance dans ce garçon-là, moi!... je ne suis pas comme le citoyen
+Fouché, je suis sûre qu'il fera son chemin!...
+
+Puis elle pensa, riant toute seule et mise en belle humeur par un
+souvenir amusant:
+
+—Comme il me lutinait, le capitaine!... Oh! il s'était dérangé tout de
+même de ses papiers... Voyez vous ça!... il n'y allait pas de main
+morte!... Dame! ça l'a distrait un peu... il n'a pas tant d'occasions de
+batifoler, ce pauvre jeune homme!...
+
+Et elle ajouta, rougissant un peu:
+
+—Dire que s'il avait voulu...! Oh! pas aujourd'hui, mais autrefois,
+avant de m'être engagée avec Lefebvre!...
+
+Elle s'interrompit dans ce regret rétrospectif d'une inclination qu'elle
+s'était d'abord sentie pour le maigre et triste officier d'artillerie.
+
+Gaiement elle reprit:
+
+—Au fond, je n'y pense guère... et lui n'y a jamais pensé!... Allons
+voir si Lefebvre n'est pas à la boutique! Il m'aime bien, celui-là... et
+je suis sûre qu'il fera un meilleur mari que le capitaine Bonaparte!
+
+A peine était-elle rentrée dans la blanchisserie, que des cris, des
+vivats retentirent dans la rue.
+
+Elle ouvrit la porte pour se rendre compte de ce qui se passait.
+
+Tout le voisinage était en rumeur.
+
+Elle aperçut alors Lefebvre, sans fusil, sans buffleteries, mais tenant
+à la main son sabre, qu'ornait une dragonne d'or.
+
+Ses camarades l'entouraient et semblaient lui faire un cortège
+triomphal.
+
+—Catherine, je suis lieutenant! s'écria-t-il tout joyeux, en sautant au
+cou de sa fiancée.
+
+—Vive le lieutenant Lefebvre! clamèrent les gardes nationaux, levant en
+l'air tricornes et fusils.
+
+—Ajoutez, camarades, dit le nouveau lieutenant en présentant Catherine,
+vive la citoyenne Lefebvre... car voici ma femme!... Nous nous marions
+la semaine prochaine!...
+
+—Vive la citoyenne Lefebvre! crièrent les gardes enthousiasmés.
+
+—Vive madame Sans-Gêne! reprirent les commères accourues...
+
+—Qu'ils ne crient pas si fort! dit Catherine à l'oreille de son mari,
+pensant à Neipperg, couché dans la chambre voisine, ils vont réveiller
+notre blessé!...
+
+ * * * * *
+
+Dans la petite chambre de l'hôtel de Metz, cependant, l'officier
+d'artillerie sans solde et sans emploi, ayant fini d'étudier sa carte,
+rangeait méthodiquement, sur une planchette de sapin, le linge que lui
+avait apporté Catherine.
+
+—Tiens!... elle ne m'a pas laissé sa note! dit le futur empereur, au
+fond satisfait de cet oubli, car il lui aurait fallu exposer
+l'impossibilité où il se trouvait de payer.
+
+Il ajouta, en faisant mentalement le calcul de ses dettes:
+
+—Je dois lui devoir au moins 30 francs, peut-être plus!... Diable!...
+je passerai lui régler cela... au premier argent que je toucherai!...
+C'est une bonne fille, cette Catherine, je ne l'oublierai pas!
+
+Et il s'habilla pour aller dîner chez ses amis, les Permon...
+
+Cette modeste créance, Napoléon devait, durant bien des années, ne plus
+en entendre parler.
+
+Ce ne fut que longtemps après qu'elle lui fut tout à coup mise
+sous les yeux, à un moment fort imprévu, la note oubliée de la
+blanchisseuse,—ainsi que l'apprendront nos lecteurs s'ils veulent bien
+suivre avec nous, dans les pages où seront retrouvés Neipperg, Blanche,
+le Joli Sergent, Marcel, et le petit Henriot, les étapes pleines
+d'aventures et de gloire de Catherine la blanchisseuse, devenue
+cantinière au 13e léger, puis maréchale Lefebvre, ensuite duchesse de
+Dantzig, et toujours restée sympathique et populaire, vaillante et bonne
+enfant, héroïque et charitable, sous le sobriquet parisien de _Madame
+Sans-Gêne_.
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LA CANTINIÈRE
+
+
+
+
+I
+
+EN CHAISE DE POSTE
+
+
+—Allons, ils ne s'arrêteront pas... Voyez comme le postillon a fait
+claquer son fouet en passant devant l'Ecu... Il semblait nous narguer!
+
+—Les voyageurs ne sont pas si nombreux au jour d'aujourd'hui...
+
+—On ne les voit déjà plus!... Ce sera pour le Lion-d'Or...
+
+—Ou pour le Cheval-Blanc...
+
+Un double soupir ponctuait ces paroles, mélancoliquement échangées entre
+le ventripotent patron de l'hôtel de l'Ecu et sa fluette épouse sur
+le seuil de la principale auberge de Dammartin.
+
+Les voyageurs en chaise de poste étaient rares, depuis les événements
+qui avaient suivi le 20 juin.
+
+La voiture qui avait disparu, aux yeux désappointés des hôteliers de
+l'Ecu, avait quitté Paris la veille au soir. Elle était
+vraisemblablement la dernière qui eût franchi les barrières, car l'ordre
+d'empêcher qui que ce fût de sortir de Paris avait été notifié dans la
+soirée, lorsque fut prise la résolution d'attaquer les Tuileries, au
+matin.
+
+Informé par des amis de ce qui s'était agité dans les sections, du
+mouvement qui se préparait, le baron de Lowendaal avait ajourné son
+mariage avec la fille du marquis de Laveline et s'était hâté de faire
+ses préparatifs de départ.
+
+Fermier général, il redoutait le contrôle prochain des vrais mandataires
+de la nation. Le baron de Lowendaal avait du flair.
+
+La veille du 10 août, il se jeta donc dans une chaise de poste,
+accompagné de son factotum Léonard, emportant tout ce qu'il avait pu
+réunir d'argent, donnant l'ordre au postillon de brûler les premiers
+relais.
+
+Le baron voyageait un peu comme on se sauve.
+
+A Crépy, il fallut cependant faire halte. Les chevaux n'en pouvaient
+plus.
+
+Le matin avait chassé la nuit et sur la plaine, déjà, le grand jour
+avait balayé les nuées, blanchissait les ombres. Les dernières étoiles
+s'éteignaient dans le recul bleu pâle du ciel, tandis que, du côté de
+Soissons, le soleil s'allumait.
+
+Le baron de Lowendaal se rendait à son château, situé auprès du village
+de Jemmapes, à la frontière belge. Originaire de Belgique, bien que
+devenu Français, là, le baron se sentirait en sûreté. La Révolution ne
+viendrait jamais le chercher jusque sur le territoire belge; d'ailleurs,
+l'armée du prince de Brunswick était rassemblée à la frontière; elle ne
+tarderait pas à mettre les sans-culottes à la raison, et à rétablir le
+roi dans toutes ses prérogatives. Il en serait quitte pour un court
+déplacement, juste le temps d'épouser la charmante fille du marquis de
+Laveline. Un simple voyage de noces.
+
+Il avait fixé la célébration de son mariage au 6 novembre, car il lui
+fallait auparavant régler une grosse affaire d'intérêts, dans la ville
+de Verdun, dont il gérait la ferme des tabacs.
+
+Il s'était assoupi au sortir de Paris, certain d'échapper, si par hasard
+on tentait de le poursuivre. Ses chevaux étaient excellents et ne
+pourraient être rejoints.
+
+Il s'éveilla lorsqu'il avait déjà mis quelques bonnes lieues
+protectrices entre lui et les sans-culottes.
+
+Le nez à la portière, il huma l'air matinal, et comme on avait
+dépassé les premières maisons de Crépy, tout à fait rassuré, il ordonna
+au postillon de faire halte.
+
+Celui-ci obéit de grand cœur. Il était navré de brûler ainsi, en
+route, les meilleurs bouchons, sans une lampée, sans un bout de
+causette. Il en avait pourtant long à raconter! Ce n'est pas tous les
+jours que l'on peut voir Paris s'armant et se préparant à déloger le roi
+du château de ses pères... C'étaient des nouvelles, ça!... Comme on
+l'eût écouté et régalé, narrant ce qui se passait dans les sections!...
+
+A l'hôtel de la Poste, on fit relais.
+
+Tandis que l'hôte et ses gens s'empressaient, offrant au baron un lit,
+lui proposant de déjeuner, énumérant des rafraîchissements variés, et
+qu'ils tournaient autour de lui d'un air inquiet, afin d'avoir des
+nouvelles de la capitale, l'homme de confiance, Léonard, s'éloigna un
+moment, sous le prétexte de s'assurer que nul citoyen trop curieux ne
+rôdait aux alentours.
+
+Depuis la fuite manquée du roi à Varennes, non seulement les
+municipalités étaient plus défiantes, mais aussi beaucoup de
+particuliers ambitionnaient la gloire du citoyen Drouet, qui avait eu
+l'honneur d'arrêter Louis XVI. Ces surveillants volontaires examinaient
+et fouillaient toute voiture suspecte. Une chaise de poste était
+particulièrement désignée à la vigilance des patriotes.
+
+Heureusement pour le baron, le patriotisme local n'était pas encore levé
+quand la chaise de poste fit son entrée tapageuse dans la bonne ville de
+Crépy-en-Valois.
+
+Tandis que le voyageur s'attablait devant un appétissant bol de
+chocolat, apporté bouillant par une servante plantureuse, dont il tapota
+les joues rougeaudes, car c'était un terrible lutineur de tendrons que
+notre financier, Léonard s'était enfermé dans l'écurie.
+
+Là, profitant de la lueur d'une lanterne, il se mit en mesure de lire la
+lettre que lui avait confiée mademoiselle de Laveline, au moment du
+départ.
+
+Blanche lui avait bien recommandé, en ajoutant à sa prière deux doubles
+louis, de ne remettre cette missive, fort importante, que lorsque le
+baron serait sorti de Paris.
+
+Léonard, flairant un mystère dont la découverte pouvait être profitable,
+résolut de prendre connaissance d'abord de ce message si sérieux.
+
+Les secrets des maîtres, c'est parfois la fortune des domestiques...
+
+Il avait remarqué combien ce mariage, que souhaitait vivement le baron,
+semblait pénible à mademoiselle de Laveline!
+
+Peut-être dans cette lettre remise à ses soins se trouvait-il
+quelque grave révélation dont il lui serait facile de tirer profit par
+la suite... Hardiment, mais avec certaines précautions, de façon à
+pouvoir rendre à l'étrange missive son aspect primitif, il rompit le
+cachet en se servant de la lame de son couteau, préalablement chauffée à
+la flamme de la lanterne.
+
+Il lut, et son visage exprima la profonde surprise où le plongeait le
+secret qu'il venait d'apprendre.
+
+Voici ce que contenait la lettre de Blanche:
+
+ «Monsieur le baron,
+
+ «Je vous dois un aveu pénible, qu'il me faut faire pour ne pas
+ entretenir plus longtemps une illusion sur mon compte, que les
+ événements ne tarderaient pas à dissiper cruellement.
+
+ »Vous m'avez témoigné de l'affection, et vous avez obtenu de
+ mon père un consentement à un mariage où vous pensiez trouver
+ le bonheur, peut-être l'amour...
+
+ »Le bonheur est impossible pour vous dans une pareille union:
+ l'amour, je ne saurais vous le promettre, mon cœur
+ appartient à un autre... Excusez-moi de ne pas vous nommer
+ celui qui a toute mon âme, et dont je me considère comme la
+ femme devant Dieu!...
+
+ »Il me reste un dernier aveu à vous faire: je suis mère,
+ monsieur le baron, et la mort seule pourra me détacher de
+ mon époux, du père de mon petit Henriot.
+
+ »Je suivrai M. de Laveline à Jemmapes, puisque telle est sa
+ volonté, mais j'ose espérer, qu'informé de l'obstacle absolu
+ qui s'oppose à la réalisation de vos projets, vous aurez pitié
+ de moi et que vous m'épargnerez la honte de révéler à mon père
+ la véritable cause qui rend impossible cette union.
+
+ »Je me fie, monsieur, à votre discrétion de galant homme.
+ Brûlez cette lettre et croyez à ma reconnaissance et à mon
+ amitié.
+
+ »BLANCHE.»
+
+Léonard, ayant lu, poussa un cri de surprise et de joie.
+
+—Saperlipopette! voilà qui peut faire une fortune! se dit-il.
+
+Il tournait et retournait la lettre de Blanche entre ses doigts, comme
+s'il devait, à force de la presser, faire jaillir, de cette éponge à
+secrets, tout l'or qu'elle lui semblait contenir.
+
+—Je me doutais bien de quelque chose, se dit-il en grimaçant un
+sourire; M. le baron désirait mademoiselle et mademoiselle ne désirait
+nullement M. le baron. Mais je n'aurais jamais imaginé que mademoiselle
+Blanche de Laveline eût un enfant... ce que j'aurais encore moins
+supposé, c'est qu'elle ferait savoir son escapade à M. le baron!...
+Que les femmes sont bêtes!... elle ne se doute pas, la petite Blanche,
+de la bêtise qu'elle a faite là... non! pas celle qu'elle s'imagine...
+ça n'est rien!... un enfant de plus ou de moins, baste!... la sottise
+c'est d'avoir confié ce secret au papier... heureusement que je suis là,
+moi!...
+
+Il s'arrêta, rapprocha la lettre du falot, dont la clarté douteuse
+emplissait l'écurie d'un jeu d'ombre et de demi-clartés, et murmura
+après examen du papier:
+
+—Elle a écrit elle-même... pas moyen de nier l'écriture!... Oh! elle
+est toute naïve cette enfant-là!... elle pourrait regretter ce qu'elle a
+raconté, dans un moment d'abandon et de nerfs surexcités...
+heureusement, c'est à moi qu'elle a confié le soin de son honneur et de
+sa fortune!...
+
+Il eut comme un mouvement d'hésitation. Puis, serrant la lettre dans sa
+poche, il se dit:
+
+—Mademoiselle Blanche paiera peut-être un jour fort cher... plus tard,
+quand elle sera devenue la baronne de Lowendaal... ce qui est
+inévitable... pour ravoir cette lettre... alors je verrai le prix qu'il
+me conviendra d'y mettre!...
+
+Et Léonard eut un nouveau sourire avantageux et coquin:
+
+—Peut-être, murmura-t-il, ne me contenterai-je pas d'un peu d'or... je
+voudrai mieux... ou du moins un autre prix... car, moi aussi, je la
+trouve gentille mademoiselle Blanche!... mais, pour le moment, rien à
+faire qu'à garder précieusement cette preuve... cette arme... tout en
+encourageant discrètement les projets de mon maître, qui, plus que
+jamais, doit épouser mademoiselle Blanche!...
+
+Et Léonard, après avoir boutonné soigneusement sa veste, palpa, comme
+pour s'assurer qu'elle se trouvait toujours à sa portée, la lettre
+révélatrice, avec la joie intime et féroce de l'usurier, gardant le
+billet qui doit livrer un jour à sa discrétion la victime imprudente,
+ayant donné sa signature.
+
+Il s'en fut retrouver le baron, un peu inquiet, son déjeuner fini, car
+déjà les curieux s'attroupaient devant la cour de l'hôtel, contemplant
+la chaise de poste. Il avait à deux reprises demandé pourquoi l'on
+n'attelait pas?...
+
+Léonard donna pour explication de son absence le soin qu'il avait pris
+de vérifier si rien ne s'opposait au départ.
+
+Le baron, rassuré, remonta de fort belle humeur dans sa chaise de poste
+qui roula bientôt comme un tonnerre sur le pavé, lequel n'était déjà
+plus celui du roi.
+
+
+
+
+II
+
+CHEZ LA FRUITIÈRE
+
+
+Sur le seuil de sa boutique de fruitière, rue de Montreuil, à
+Versailles, la mère Hoche achevait de servir ses pratiques, tout en
+donnant un coup d'œil maternel à un petit bonhomme, rose et joufflu,
+qui jouait sur le carreau parmi les tas de choux et les bottes de
+carottes amoncelées.
+
+—Henriot!... Henriot!... Veux-tu ne pas te fourrer ça dans la
+bouche!... Tu vas te faire du mal! criait-elle de temps en temps, quand
+le petit garçon essayait de sucer une carotte ou de mordre dans un
+navet.
+
+Et la bonne femme continuait à répondre aux commandes des ménagères,
+tout en grommelant:
+
+—Ce petit garnement-là... quel appétit, quel touche-à-tout!... Il est
+bien gentil tout de même...
+
+Elle ajoutait sur un ton bon enfant, se tournant en souriant vers la
+pratique:
+
+—Et avec cela, ma belle, qu'est-ce qu'il vous faut?
+
+Tout à coup, s'interrompant dans sa besogne délicate, qui consistait à
+mesurer de la fourniture à une bourgeoise, qui achetait une salade, elle
+poussa un grand cri de surprise!
+
+Sur le pas de la porte, précédant un lieutenant,—qui donnait le bras à
+une fraîche et accorte jeune femme, endimanchée, toute empêtrée dans une
+robe d'organdi, la tête empanachée d'un haut bonnet tuyauté,—un grand
+garçon, à l'air fier et au visage martial, venait d'apparaître...
+
+Il portait l'uniforme de grenadier...
+
+Il souriait... il tendait les bras...
+
+—Eh bien, maman Hoche, on ne me reconnaît donc pas! dit-il en avançant
+brusquement et en serrant sur sa poitrine la bonne femme, émue,
+tremblante de joie et frissonnante d'orgueil.
+
+Les pratiques, ébahies, regardaient, stationnant, à quelques pas de la
+boutique, le cabriolet qui avait amené de Paris le jeune homme et ses
+deux compagnons. On admirait l'uniforme tout neuf, le chapeau,
+l'écharpe, la ceinture et la ganse d'or du sabre du jeune militaire.
+
+Et les commères murmuraient:
+
+—C'est un capitaine!...
+
+—Pardine! je le connais bien, disait une des ménagères, mieux
+informée, c'est le petit Lazare... le neveu de la fruitière... celui
+qu'elle a élevé comme son fils... nous l'avons vu jouer avec les
+polissons de son âge, sur la place d'Armes, le v'là devenu capitaine à
+c'te heure!...
+
+—Oui, ma bonne maman, disait Lazare Hoche à son excellente tante, sa
+mère adoptive, tu me vois capitaine... hein! c'est une surprise!...
+nommé d'hier, à l'ancienneté, c'est vrai, mais je regagnerai le temps
+perdu, je te le jure!... Aussitôt promu, je suis accouru pour
+t'embrasser... j'ai voulu que tu sois la première à arroser mon grade...
+car je m'invite, avec ces deux amis que voilà...
+
+Et Hoche, s'écartant, présenta ses compagnons:
+
+—François Lefebvre... lieutenant... Un camarade des
+gardes-françaises... Un solide!... C'est pourtant lui qui m'a mis au
+port d'armes! dit Hoche en tapant familièrement sur l'épaule de son
+compagnon.
+
+—Et te voilà mon supérieur! répondit gaiement Lefebvre.
+
+—Oh! tu me rattraperas!... tu me dépasseras peut-être... La guerre,
+c'est une loterie où tout le monde peut avoir un bon numéro... à
+condition de vivre!... mais laisse-moi finir les présentations... Maman,
+voici la bonne Catherine, la femme du camarade Lefebvre, continua Hoche
+en montrant à la fruitière l'ex-blanchisseuse de la rue
+Royale-Saint-Roch.
+
+Catherine fit vivement deux pas en avant et, sans barguigner, tendit ses
+deux joues à la fruitière, qui l'embrassa chaudement.
+
+—A présent, dit Hoche, que l'on est en pays de connaissance, nous
+allons te quitter un instant, maman...
+
+—Comment, vous vous en allez déjà? dit la bonne femme mécontente... ça
+n'était pas la peine de venir, alors!...
+
+—Calme-toi... nous allons faire un petit tour, près d'ici, avec
+Lefebvre... nous avons des personnes... des officiers qui nous
+attendent, ajouta Hoche en clignant de l'œil du côté de son camarade,
+comme pour lui recommander la discrétion... oh! nous reviendrons!... ça
+ne sera pas trop long, je pense... pendant ce temps-là tu nous
+cuisineras un de ces excellents fricots dont tu possèdes le secret...
+
+—De l'abatis d'oie aux navets, n'est-ce pas, fiston?
+
+—Oui, c'est délicieux, l'abatis!... et puis Catherine a besoin de te
+parler au sujet de ce moutard, qui nous regarde là, assis sur son
+derrière, avec de grands yeux étonnés!...
+
+—Le petit Henriot? demanda la fruitière surprise.
+
+—Oui, dit Catherine intervenant, il s'agit du petit Henriot,
+citoyenne, c'est pour lui que je suis ici, sans cela j'aurais laissé
+Lefebvre venir avec le capitaine Hoche. Ils n'avaient pas du tout besoin
+de moi pour ce qu'ils ont à faire dans le bois de Satory... J'ai à vous
+parler de ce petit...
+
+—Bien, nous causerons du mioche, et vous m'aiderez à gratter mes
+navets, dit la fruitière, et puis nous casserons le cou à un poulet...
+avec une omelette au lard, ça fera-t-il votre affaire, mes gaillards?
+
+—Fameuse, l'omelette au lard! dit Hoche à Lefebvre... La maman la fait
+si bien! Mais viens-tu, François, il faut les laisser toutes les deux
+bavarder et cuisiner. A tantôt! On nous attend!
+
+Les deux amis s'en furent au rendez-vous mystérieux, dont Catherine
+semblait avoir la confidence.
+
+Les deux femmes, restées seules, commencèrent les apprêts du repas.
+
+Tout en épluchant les légumes et en aidant à trousser le poulet,
+Catherine fit connaître à la fruitière qu'elle venait chercher l'enfant,
+pour le conduire à sa mère, ainsi qu'elle s'y était engagée.
+
+La bonne fruitière fut tout émue. Elle s'était attachée à Henriot. Il
+lui rappelait son Lazare, quand il jouait tout petit, sur le pas de la
+porte.
+
+Catherine lui apprit en même temps que son mari partait; de là cette
+hâte à emmener le fils de Blanche de Laveline.
+
+—Où allez-vous donc? demanda la mère Hoche.
+
+—Parbleu!... à la frontière, où on se bat... Lefebvre va être nommé
+capitaine...
+
+—Comme Lazare?
+
+—Oui... au 13e d'infanterie légère... il a reçu l'ordre de se diriger
+sur Verdun...
+
+—Eh bien! votre mari part à l'armée, pourquoi le petit Henriot ne
+reste-t-il pas ici? vous le verriez aussi souvent qu'il vous plairait et
+vous viendriez le reprendre, au dernier moment, quand il serait temps
+d'aller retrouver sa mère...
+
+—Il y a une petite difficulté, dit Catherine en souriant, c'est que
+j'accompagne Lefebvre...
+
+—Au régiment?... vous, ma belle enfant?...
+
+—Au 13e léger!... oui, maman Hoche... j'ai dans ma poche mon brevet de
+cantinière!...
+
+Catherine souriait à l'enfant, qui n'avait cessé de la regarder, avec
+ces yeux fixes et profonds de l'enfance attentive qui écoute, se
+recueille et semble graver dans la molle matière de sa cervelle tout ce
+qu'elle voit, entend, touche, surprend. Puis elle tira de son corsage un
+grand papier format ministre, signé, paraphé et scellé du sceau de la
+Guerre. Elle le tendit triomphalement à la fruitière:
+
+—Vous voyez, ma commission est en règle!... et je dois rejoindre mon
+corps sous huit jours, dernier délai... c'est qu'il s'agit de
+délivrer Verdun!... il y a là-bas des royalistes qui conspirent avec
+Brunswick... nous allons les déloger! ajouta gaiement la nouvelle
+cantinière.
+
+La maman Hoche l'examinait avec surprise:
+
+—Comment!... vous voilà cantinière?... dit-elle en hochant la tête;
+puis, fixant des regards d'envie sur la Sans-Gêne, elle reprit: Ah!
+c'est un bel état!... j'aurais bien aimé cela, moi, dans les temps!...
+on marche au son du tambour... on voit du pays... on a tout le jour de
+la joie autour de soi... le soldat est si bien à la cantine!... il
+oublie ses misères et il rêve qu'il deviendra général... ou caporal!...
+Et puis, les matins de combat, on se dit qu'on n'est pas une femme
+inutile, bonne à pleurnicher et à s'effrayer en entendant la
+canonnade... on fait partie de l'armée, et, de rang en rang, on verse,
+aux défenseurs de la nation, l'héroïsme et le courage pour deux sous,
+dans un petit verre!... l'eau-de-vie que porte la cantinière, c'est de
+la poudre aussi, et son petit baril a plus d'une fois contribué à
+décider de la victoire... je vous admire et je voudrais bien être comme
+vous, citoyenne!... vraiment, si j'étais plus jeune, je demanderais à
+accompagner mon cher Lazare, comme vous allez suivre votre Lefebvre...
+Mais l'enfant?... que ferez-vous du petit Henriot au milieu d'un camp,
+pendant les étapes, dans le tintamarre du combat?...
+
+—Comme cantinière du 13e, j'ai droit à une voiture et à un
+cheval... nous en avons déjà fait l'emplette, sur nos économies, dit
+Catherine avec orgueil, j'ai vendu mon fonds de blanchisserie...
+Lefebvre, en se mariant, a reçu une petite somme... ça provenait de
+l'héritage de son père, le meunier de Ruffach, tout près de chez nous,
+en Alsace... Oh! nous ne manquerons de rien!... et le petit sera plus
+dorloté dans notre carriole qu'un fils de commandant... N'est-ce pas que
+tu te trouveras bien aise et que tu ne regretteras pas d'être venu avec
+nous? dit-elle en prenant le moutard et en l'élevant à la hauteur de ses
+lèvres pour l'embrasser.
+
+A ce moment, un bruit de pas se fit entendre et l'enfant, subitement
+effrayé, détourna la tête pour se cacher derrière l'épaule de Catherine,
+en poussant des cris aigus...
+
+Hoche rentrait, appuyé au bras de Lefebvre.
+
+Il avait un mouchoir taché de sang, disposé en bandeau, lui cachant la
+moitié du visage...
+
+—N'aie pas peur, maman!... cria-t-il de la porte... ça n'est rien!...
+une simple coupure qui ne m'empêchera pas de me mettre à table,
+ajouta-t-il gaiement.
+
+—Ah! mon Dieu! il est blessé! que s'est-il donc passé? s'écria maman
+Hoche. Vous l'avez mené quelque part où l'on assassinait, lieutenant
+Lefebvre?
+
+Hoche se mit à rire et dit:
+
+—N'accusez pas Lefebvre, la mère! il a été tout bonnement mon témoin,
+dans une affaire, assez sotte d'ailleurs! Un duel avec un collègue!...
+Je vous le répète, ça n'est rien!
+
+—Oh! j'étais bien sûr que vous n'auriez pas grand'chose!... dit
+Catherine, mais lui...?
+
+Hoche ne répondit rien. Il était occupé à rassurer sa bonne mère
+adoptive, tout en réclamant de l'eau pour laver une fente rouge et
+profonde qui lui partageait le front, et s'arrêtait juste à la naissance
+du nez.
+
+—Hoche a été un vaillant comme toujours, dit Lefebvre... imaginez-vous
+qu'il y avait autrefois aux gardes, et dernièrement encore dans la
+milice, un lieutenant nommé Serre qui était bien le plus mauvais
+coucheur qu'on ait jamais reçu dans une chambrée... il en voulait à
+Hoche... pour un tapage qui avait eu lieu dans un cabaret—où Lazare
+avait pris fait et cause pour de simples gardes, ses anciens
+camarades... ce coquin l'avait dénoncé... il l'avait fait punir de trois
+mois de cachot, parce qu'il avait refusé de livrer les noms des hommes
+recherchés... à sa sortie du cachot, une rencontre avait été décidée
+entre Serre et Lazare... il faut vous dire que Serre passait pour une
+lame... c'était la terreur du quartier... et il avait tué ou blessé
+plusieurs hommes en duel...
+
+—C'était grave d'aller te battre avec ce bretteur! dit maman Hoche,
+tout émue du danger qu'avait pu courir son cher Lazare.
+
+—Mais, reprit Lefebvre, le duel ne pouvait pas avoir lieu... Lazare
+n'était que lieutenant et Serre se trouvait capitaine...
+
+—Il s'est pourtant battu...
+
+—Oui... dès qu'il a été l'égal de son adversaire...
+
+—Mais lui si brave, si gaillard, comment a-t-il pu recevoir cet affreux
+coup?
+
+—De la façon la plus simple, maman, dit Hoche en souriant; bien que peu
+partisan des combats singuliers, car j'estime qu'un soldat déserte quand
+il risque sa vie pour une querelle particulière, il ne m'était pas
+possible de rester sous le coup des menaces et des insultes de ce
+drôle... il faisait trembler les recrues, il avait insulté la femme d'un
+ami absent...
+
+Lefebvre prit la main de Hoche et la serra chaudement, les larmes aux
+yeux:
+
+—C'est pour moi... c'est pour nous, qu'il s'est battu! dit-il en se
+tournant vers Catherine... n'avait-il pas prétendu, ce Serre, que tu
+avais un amant caché dans ta chambre, le 10 août...
+
+—Oh! le monstre! dit Catherine furieuse, où est-il?... C'est à moi
+qu'il aura affaire à présent... Mais dites-moi donc où il est le
+misérable!
+
+—A l'hôpital... avec un coup de pointe dans le ventre... il en a
+pour six mois! dit Lefebvre... s'il guérit, je le retrouverai peut-être
+à sa sortie... et je lui réglerai à la fois son compte, le mien et celui
+de Hoche!...
+
+—Nous aurons d'autres occasions de nous servir de nos sabres, ami
+Lefebvre, dit avec énergie Hoche... la patrie est en danger! la patrie
+nous appelle!... dédaignons ces rixes particulières... mon adversaire
+avait calomnié, avait insulté, de plus il prétendait que j'avais
+sollicité mon envoi à l'armée du Nord pour le fuir... il fallait, malgré
+ma répugnance, mettre le sabre en main et montrer à ce spadassin qu'il
+n'effrayait pas les braves, je lui ai donné une leçon dont il se
+souviendra... à présent parlons d'autres choses et, si le fricot est à
+point, mettons-nous à table...
+
+—Mais cette blessure?... dit la fruitière encore toute tremblante, en
+posant sur la table la soupière d'où montait une buée odorante...
+
+—Bah! dit gaiement Hoche, s'asseyant et déployant sa serviette, les
+Autrichiens et les Prussiens me feront vraisemblablement d'autres
+estafilades... une de plus ou de moins, ça ne tire pas à conséquence!...
+d'ailleurs c'est déjà sec, voyez!
+
+Et, avec insouciance, il enleva le mouchoir qui lui bandait la peau et
+mit à nu cette balafre, qui depuis caractérisa la physionomie martiale
+du futur général de Sambre-et-Meuse.
+
+
+
+
+III
+
+LA DEMOISELLE DE SAINT-CYR
+
+
+Le repas fini, la maman Hoche et Catherine disposèrent tout pour le
+départ du petit Henriot.
+
+On cherchait ses modestes hardes, qu'on empilait dans une malle, où la
+bonne fruitière ajoutait des pots de confitures, des petits gâteaux, des
+sucreries.
+
+L'enfant assistait impassible, et plutôt satisfait, à ces préparatifs.
+
+Elle aime le changement, l'enfance! Et tout émerveillé par la dragonne
+d'or du sabre de Hoche, avec laquelle il avait joué, le jeune Henriot
+commençait à trouver quelque plaisir dans ce départ. Il entrevoyait les
+joies du voyage. Et puis, il se disait que là où on le mènerait, il
+verrait des soldats, beaucoup de soldats, faisant l'exercice, et qu'on
+le laisserait sans doute s'amuser avec toutes les dragonnes des
+sabres de tous ces militaires, au milieu desquels il vivrait.
+
+Il oubliait toute la tendresse et tous les soins de la bonne maman
+Hoche. Loin de l'attrister, l'idée de s'en aller loin, très loin,
+donnait à sa jeune rêverie un tour nullement désagréable. L'enfance est
+ingrate, et son innocence admirable a pour corrélatif un égoïsme
+puissant, nécessaire et utile d'ailleurs, qui protège et affermit la
+débile créature et lui permet de concentrer sur elle-même son attention,
+son instinct de conservation et sa volonté de vivre.
+
+Hoche et Lefebvre, laissant agir les femmes, s'étaient assis à la
+cavalière sur leurs chaises et parlaient de la Révolution qui grondait,
+de la guerre qui déjà s'allumait aux quatre coins de la frontière.
+
+Ils étaient sortis de la boutique, plaçant leurs sièges devant la façade
+de la fruiterie, sur la route de Montreuil. Heureux de vivre, pleins de
+jeunesse, avec l'espoir dans l'âme et la vaillance dans les yeux, ces
+deux héros promis aux armées de la République, digérant l'excellent
+déjeuner de la maman Hoche, devisaient gaiement, fumant, riant et
+dévisageant les passants.
+
+Cette route de Montreuil, aujourd'hui appelée avenue de Saint-Cloud,
+était le grand chemin ordinaire des gens venus à pied de Paris:
+maraîchers, soldats, petits bourgeois.
+
+Par économie, beaucoup de voyageurs modestes prenaient le coche
+d'eau à la Samaritaine, au Pont-Neuf, et du pont de Sèvres gagnaient
+ensuite pédestrement Versailles, et réciproquement.
+
+Au milieu des allées et venues de ces humbles piétons, Lefebvre
+distingua tout à coup un jeune homme maigre, à longs cheveux, dont
+l'uniforme râpé était celui de l'artillerie.
+
+Ce passant, qui semblait pressé, accompagnait une jeune fille, en
+fourreau de laine noire, portant un petit carton à la main.
+
+Tous deux cheminaient pensifs dans la poussière de la route.
+
+Lefebvre, regardant avec plus d'attention, dit tout à coup:
+
+—Mais je ne me trompe pas! on dirait le capitaine Bonaparte...
+
+—Qui ça, Bonaparte? demanda Hoche.
+
+—Un bon républicain... un excellent artilleur et un chaud jacobin,
+celui-là! répondit Lefebvre... il est Corse, il paraîtrait qu'on lui a
+retiré son grade, pour ses opinions là-bas... c'est tous des
+aristocrates menés par les prêtres, dans cette île!... mais je vais
+appeler ma femme, elle le connaît plus que moi...
+
+Il héla Catherine, qui accourut toute surprise:
+
+—Quoi qu'il y a, mon homme? dit-elle en campant ses deux poings sur ses
+fortes hanches, attitude favorite que tous les maîtres à danser,
+Despréaux en tête, eurent bien de la peine à lui faire perdre,
+lorsqu'elle fut maréchale et duchesse.
+
+—Est-ce que ce n'est pas le capitaine Bonaparte, qui passe là-bas sur
+la route, avec cette jeune demoiselle?... demanda Lefebvre.
+
+—Parbleu! oui... je le reconnaîtrais entre dix mille... c'est pas parce
+qu'il me doit de l'argent... mais il me va, moi, le capitaine
+Bonaparte!... qu'est-ce qu'il peut bien faire à Versailles, avec une
+jeunesse?... Dis donc, Lefebvre, une idée?...
+
+—Parle, ma bonne Catherine...
+
+—Si on l'invitait sans façon à se rafraîchir... avec la demoiselle?...
+il fait chaud et la poussière est desséchante...
+
+Lefebvre, avec l'assentiment de Hoche, se leva, courut sur la route et
+rejoignit le capitaine et sa compagne. Il leur fit part de l'invitation.
+
+Le premier mouvement de Bonaparte fut de refuser. Il n'avait jamais ni
+chaud ni soif. Et puis, lui et la jeune fille qu'il escortait n'avaient
+pas de temps à perdre, s'ils voulaient prendre le coche d'eau à Sèvres,
+qui partait dans une heure.
+
+—Bah! il y en a un autre à cinq heures, dit Lefebvre... mademoiselle ne
+sera peut-être pas fâchée de se reposer un instant? ajouta-t-il en se
+tournant vers la compagne de Bonaparte.
+
+La jeune fille insinua qu'elle accepterait volontiers un verre d'eau...
+
+Bonaparte suivit donc Lefebvre. On apporta une table, des chaises,
+que l'on plaça sur la route, à l'ombre, puis des verres et deux
+bouteilles de bon petit vin aigrelet, couleur de sirop de groseille,
+provenant des coteaux de Marly.
+
+On trinqua à la nation, et Bonaparte, se déridant, présenta sa sœur,
+Marie-Anne, plus connue sous le nom d'Elisa, et qui devait, par la
+suite, épouser Félix Bacciochi et devenir successivement princesse de
+Piombino et de Lucques, puis grande-duchesse de Toscane.
+
+Elisa, dont les obsessions continuelles devaient, comme celles de ses
+sœurs, lasser la patience de Napoléon, et qui toujours fut revêche,
+au milieu de ses galanteries, et se montra fort jalouse de ses cadettes
+ayant épousé des rois, avait alors seize ans. Elle ne soupçonnait
+nullement ses grandeurs futures, ni les convoitises envieuses qui en
+seraient la conséquence.
+
+C'était une grande fille, brune et maigre, avec le teint mat, les
+cheveux très noirs et très opulents, les lèvres fortes dénotant la
+sensualité, le menton un peu proéminent, la tête d'un ovale parfait, le
+regard profond et plein d'intelligence. Tout son aspect était hérissé
+d'orgueil et son œil toisait dédaigneusement les petites gens, avec
+lesquelles on la faisait s'attabler, devant la boutique d'une fruitière.
+
+Elisa était une de ces demoiselles de Saint-Cyr, dont l'éducation,
+issue des règles de madame de Maintenon, était rétribuée par la cassette
+royale, et qui se croyaient toutes sorties de la cuisse de Jupiter.
+
+Un décret du 16 août avait supprimé la maison d'éducation de Saint-Cyr,
+comme un foyer royaliste.
+
+Les parents avaient dû au plus vite retirer leurs filles, et
+l'établissement s'était promptement vidé.
+
+Bonaparte, faute d'argent, avait tardé à venir retirer sa sœur du
+couvent aboli.
+
+Il fallait cependant que la maison fût évacuée complètement, le 1er
+septembre.
+
+Sur le conseil de son frère, Elisa adressa une demande au directoire de
+Versailles à l'effet de toucher la somme nécessaire, pour son retour
+dans sa famille.
+
+M. Aubrun, alors maire de Versailles, délivra un certificat constatant:
+que la demoiselle Marie-Anne Bonaparte, née le 3 janvier 1777, entrée le
+22 juin 1784 comme élève de la maison de Saint-Louis, s'y trouvait
+encore, et demandait une somme de 352 livres pour se rendre à Ajaccio,
+résidence de sa famille distante de 352 lieues.
+
+En vertu de cette autorisation, Bonaparte était venu le matin à
+Versailles, pour chercher sa sœur.
+
+Il l'emmenait avec lui, à Paris, et de là se rendait en Corse.
+
+Lefebvre et Hoche félicitèrent le capitaine d'avoir ainsi pu
+terminer cette délicate affaire de famille.
+
+Bonaparte leur apprit en même temps que l'obligation où il se trouvait
+de ramener sa sœur dans sa famille lui avait permis de solliciter,
+avec plus d'énergie, sa propre réintégration dans l'armée.
+
+—Alors, lui demanda Hoche avec intérêt, vous rejoignez votre régiment
+bientôt?
+
+—Le ministre de la guerre, Servan, m'a replacé au 4e d'artillerie,
+avec mon grade de capitaine, répondit Bonaparte, mais je vais en Corse
+accompagner ma sœur. Là, je suis autorisé à reprendre le commandement
+de mon bataillon de volontaires.
+
+—Bonne chance, camarade! dit Hoche. On se battra peut-être aussi de ce
+côté-là?
+
+—On se battra partout!
+
+—C'est dommage qu'on ne puisse pas se faire tuer en deux endroits à la
+fois! dit alors, avec enthousiasme, Catherine, à qui la langue
+démangeait furieusement.
+
+—Ah! si les circonstances me favorisent, mes amis, s'écria Bonaparte
+avec conviction, je vous en fournirai, moi, des occasions de périr avec
+honneur ou de glaner grades, titres, gloire, dignités, richesses, dans
+le sillon de la victoire!... Mais, excusez-nous, ma sœur et moi... il
+se fait tard et nous devons nous rendre à pied jusqu'à Sèvres...
+
+—Et nous, avant de nous mettre en chemin pour délivrer Verdun que les
+Prussiens menacent, il nous faut regagner Paris, en emmenant ce futur
+hussard-là! dit gaiement Catherine, montrant le petit Henriot, tout
+harnaché, prêt à partir. L'enfant regardait avec impatience tous ces
+gens qui bavardaient et s'éternisaient, sans paraître se décider à se
+mettre en route.
+
+—On se retrouvera peut-être, capitaine Bonaparte! dit Hoche, serrant la
+main de son collègue.
+
+—Sur le chemin de la gloire! fit Lefebvre.
+
+—Pour y arriver, ajouta Bonaparte en souriant, il faut commencer par
+prendre la galiote au pont de Sèvres!... Allons, venez, mademoiselle de
+Saint-Louis! fit-il en montrant l'horizon à sa sœur.
+
+Tous deux, en cheminant, causèrent.
+
+—Comment trouves-tu ce capitaine? demanda Bonaparte à la pensionnaire.
+
+—Le capitaine Lefebvre?
+
+—Non, pas celui-là... il est marié, Lefebvre! Sa femme, c'est cette
+bonne réjouie de Catherine... mais l'autre... Lazare Hoche?
+
+—Il n'est pas trop mal...
+
+—Te plairait-il pour mari?...
+
+La future grande-duchesse rougit et eut un mouvement de dénégation.
+
+—Oh! il ne te convient pas... dit vivement son frère, interprétant
+comme un refus son mouvement, c'est dommage! Hoche est un bon soldat et
+un garçon d'avenir...
+
+—Je n'ai pas dit que M. Hoche me déplairait... murmura Elisa, mais, mon
+frère, je suis bien jeune pour songer à me marier... et puis...
+
+—Et puis quoi?
+
+—Je ne voudrais pas d'un homme qui ne soit pas dévoué au roi... non!
+jamais je n'épouserai un républicain!...
+
+—Tu es donc royaliste?
+
+—Tout le monde l'était à Saint-Cyr...
+
+—Voilà qui justifie le décret de licenciement! dit en riant
+Bonaparte... Voyez-vous ces demoiselles de Saint-Louis... quelles
+aristocrates! Il faudra peut-être qu'on rétablisse toute une noblesse
+pour leur trouver des maris!...
+
+—Et pourquoi pas? répondit l'orgueilleuse Elisa.
+
+Bonaparte fronça le sourcil et ne releva pas le propos ambitieux de sa
+sœur.
+
+La réponse d'Elisa ne le choquait pas, mais il était inquiet de ses
+visées trop hautes.
+
+—Avec cela, pensait-il, que toute élève de Saint-Louis qu'elle soit, il
+sera facile de lui donner un mari! Ces petites filles ne doutent de
+rien, ma parole!... Sans dot, des frères sans position... et ça veut
+encore faire les difficiles!...
+
+Toujours hanté par le spectre familial, se représentant la vision
+lamentable de sa mère Letizia entourée de sa nombreuse nichée, devant un
+âtre toujours éteint et un buffet souvent vide, il s'effrayait de la
+responsabilité qu'il prenait, en se déclarant chef de la famille.
+
+L'avenir de ses trois sœurs surtout le tourmentait, l'obsédait.
+
+Il était impatient de les voir établies et leur cherchait partout des
+maris.
+
+Il avait rencontré ce jour-là Hoche; il n'eût pas été fâché qu'il plût à
+la jeune pensionnaire de Saint-Cyr. Hoche n'était que capitaine, mais on
+pouvait prévoir qu'il ne s'arrêterait pas là.
+
+Il murmura, avec irritation, méditant le refus de sa sœur:
+
+—Ce sont les hommes qui ne devraient pas se marier capitaines, mais les
+filles sans le sou, qu'ont-elles à risquer?...
+
+Puis il reprit, comme répondant à un secret calcul, qu'il faisait dans
+son âme:
+
+—Les capitaines ont raison de se marier, s'ils trouvent une femme
+agréable, riche, influente, pouvant leur créer des relations, leur
+donner une situation, un rang dans le monde... mais alors ce n'est pas à
+des jeunes filles qu'ils doivent s'adresser!...
+
+Considérant le mariage comme une façon de sortir les siens de leur
+détresse sans cesse plus grande, il n'était pas loin de chercher
+lui-même dans une union, fût-elle disproportionnée, un refuge
+contre la misère, un instrument de fortune, un marchepied pour s'élever
+au-dessus de ce misérable grade de capitaine, qu'il venait, non sans
+difficulté, de reconquérir.
+
+
+
+
+IV
+
+PREMIÈRE DÉFAITE DE BONAPARTE
+
+
+Le lendemain, après avoir touché le montant de l'indemnité de route
+allouée à la demoiselle de Saint-Cyr, pour son retour dans sa famille,
+Bonaparte se rendit, avec Elisa, chez madame Permon.
+
+Il voulait lui présenter sa sœur, avant son départ pour la Corse.
+
+Un autre projet l'amenait, en même temps, chez la veuve de son ami.
+
+Madame Permon, mère de la future duchesse d'Abrantès, Grecque d'origine,
+ayant habité la Corse, était encore une fort jolie femme.
+
+Par coquetterie, elle dissimulait son âge, et insouciante, frivole,
+sachant s'habiller, s'entourant, à une époque où le luxe était difficile
+et dangereux, de jolis bibelots du siècle de Louis XV et de meubles
+artistiques de cette époque délicate et sensuelle, elle apparaissait aux
+yeux du besogneux corse, comme la reine des grâces et des
+élégances.
+
+Il la voyait parée de toutes les séductions, et cet aspect grande dame
+qu'elle prenait à ses yeux, qu'elle conserva toujours pour lui, cachait,
+à ses regards de jeune amoureux pauvre, les rides déjà visibles du
+visage et les lourdeurs inséparables de la maturité.
+
+Les Permon avaient eu une assez jolie fortune. Bonaparte qui, souvent,
+avec Junot, Marmont et Bourrienne, venait, les jours de déficit,
+s'asseoir à leur table hospitalière, supposait à la veuve un avoir
+encore important.
+
+Ces considérations le décidèrent à tenter une double démarche.
+
+Après avoir laissé Elisa en tête à tête avec Laure, la fille aînée de
+madame Permon, il accompagna celle-ci dans un petit salon, et lui fit la
+proposition de marier le jeune Permon.
+
+Et comme madame Permon s'informait avec curiosité de la personne qu'il
+voulait faire épouser à son fils, il répondit:
+
+—Ma sœur Elisa!
+
+—Mais elle est bien jeune, répondit madame Permon, et je sais que mon
+fils n'a présentement aucun goût pour le mariage.
+
+Bonaparte se mordit les lèvres et reprit aussitôt:
+
+—Peut-être ma sœur Paulette, qui est fort jolie, conviendrait-elle
+mieux à M. Permon? Et il ajouta qu'on pourrait du même coup marier
+Laure Permon à l'un de ses frères, Louis ou Jérôme...
+
+—Jérôme est plus jeune que Laurette, dit madame Permon en riant... En
+vérité, mon cher Napoléon, vous faites le grand prêtre aujourd'hui...
+vous voulez marier tout le monde, même les enfants!...
+
+Bonaparte fit semblant de rire et répondit, sur un ton embarrassé, qu'en
+effet le mariage des siens était l'un de ses plus grands soucis.
+
+Puis, se précipitant sur la main de madame Permon, il y imprima deux
+brûlants baisers, en disant qu'il avait décidé de commencer l'union des
+deux familles, son rêve le plus cher, par un mariage entre lui et elle,
+aussitôt que les convenances, à raison de son deuil encore récent, le
+permettraient.
+
+Stupéfaite, celle qui se trouvait l'objet de cette démarche inattendue
+n'y put tenir: elle éclata de rire au nez du postulant.
+
+Bonaparte se montra froissé de cette hilarité. Madame Permon se hâta de
+l'expliquer:
+
+—Mon cher Napoléon, lui dit-elle, se faisant tout à fait maternelle,
+parlons sérieusement: vous croyez connaître mon âge? Eh bien! vous ne
+vous en doutez pas... je ne vous le dirai point, parce que c'est ma
+petite faiblesse cette cachotterie-là... je vous dirai seulement que je
+serais non seulement votre mère, mais celle de Joseph, votre aîné.
+Laissons donc cette plaisanterie. Elle m'afflige, venant de vous...
+
+—Je ne croyais pas plaisanter, dit d'un ton piqué Bonaparte, et je ne
+vois pas ce que ma demande a de si risible! L'âge de la femme que
+j'épouserai m'est indifférent. D'ailleurs, sans flatterie, vous ne
+paraissez avoir que trente ans.
+
+—J'ai bien davantage!...
+
+—Je l'ignore! je vous vois jeune et belle, s'écria Bonaparte avec feu,
+et vous êtes la femme que je rêve pour compagne...
+
+—Et si je ne consens pas à cette folie, que ferez-vous?...
+
+—Je chercherai ailleurs le bonheur que vous m'aurez refusé, reprit
+Bonaparte, avec énergie. Je veux me marier... ajouta-t-il après un
+instant de réflexion. Des amis ont pensé pour moi à une femme charmante
+comme vous... de votre âge ou à peu près... et dont le nom et la
+naissance sont fort honorables... Je veux me marier, je le répète!...
+réfléchissez!...
+
+Madame Permon n'avait pas à beaucoup réfléchir. Son cœur n'était pas
+libre. Elle aimait, en secret, un de ses cousins, un grand bellâtre,
+nommé Stephanopolis. Elle l'avait présenté à Bonaparte et voulait le
+faire entrer dans la garde de la Convention qu'on créait en ce moment.
+
+Pour ce brave soldat, qui d'ailleurs devait mourir fort
+prosaïquement en se coupant avec maladresse un cor au pied, elle
+repoussa l'offre de Bonaparte qui lui en garda rancune.
+
+A quoi tiennent les destinées? Marié à madame Permon, Bonaparte n'eût
+peut-être jamais été général en chef de l'armée d'Italie et eût servi
+sans doute obscurément dans l'artillerie, durant des guerres sans
+gloire.
+
+Bonaparte, dans cette conversation, avait manifesté son désir de
+réaliser un mariage avantageux, d'épouser une femme riche, qui lui
+faciliterait ses débuts dans la vie active, et lui ouvrirait les rangs
+de la haute société alors proscrite et terrifiée, mais qu'il devinait
+prête à ressortir, plus arrogante, de dessous les échafauds.
+
+Le double refus de madame Permon devait faire, de la pensionnaire de
+Saint-Cyr, la princesse de Piombino, et du futur général Bonaparte, le
+mari de Joséphine.
+
+
+
+
+V
+
+LE SIÈGE DE VERDUN
+
+
+M. de Lowendaal avait réussi à franchir la distance qui séparait
+Crépy-en-Valois de Verdun.
+
+Il s'était, aussitôt arrivé, rendu à l'hôtel de ville.
+
+Deux grands intérêts l'avaient contraint à se rapprocher du théâtre de
+la guerre et à venir s'enfermer dans une cité qui, d'un moment à
+l'autre, pouvait se trouver investie.
+
+Il lui fallait liquider sa fortune et rentrer dans le cautionnement, par
+lui versé à la ville de Verdun, pour sa ferme des tabacs.
+
+Et puis un autre grave souci nécessitait la venue du baron à Verdun.
+
+Il voulait, à la veille d'épouser Blanche de Laveline, rompre un lien,
+pour lui insupportable à présent, et s'affranchir d'une affection
+remontant déjà à quelques années.
+
+Il avait rencontré, à Verdun, une jeune fille d'une honorable famille,
+mais sans fortune, venue d'Angers pour entrer en religion.
+
+Mademoiselle Herminie de Beaurepaire n'avait pas sur-le-champ prononcé
+ses vœux. Sa vocation était médiocre. Elle s'était résignée au
+sacrifice du voile, afin de permettre à son frère de tenir son rang dans
+le monde et d'acheter une compagnie.
+
+Le baron de Lowendaal n'eut pas de peine à détourner Herminie du
+cloître.
+
+Rappelé à Paris par les soins que nécessitait sa grande fortune, le
+baron ne tarda pas à oublier complètement la pauvre Herminie.
+
+Affolé d'amour pour Blanche de Laveline, il n'avait plus qu'indifférence
+pour la jeune femme qui l'attendait avec des alternatives d'angoisse et
+d'espérance, dans la tristesse de l'antique hôtel d'une vieille tante,
+fort riche et peu valide.
+
+Perplexe, le baron se demandait quel genre d'explication il devait
+fournir à celle qui se considérait toujours comme sa femme, au moment où
+sa chaise de poste franchit la porte de France, sur la route de Châlons.
+
+Il lui fallait absolument trancher dans le vif et signifier à Herminie
+qu'elle n'eût plus à compter sur lui.
+
+Il traversa la ville en rumeur, car les nouvelles les plus étranges
+et les plus contradictoires circulaient, et se présenta au
+procureur-syndic, auquel il exposa sa réclamation.
+
+Celui-ci répondit que les finances de Verdun étaient à sec et qu'il ne
+pouvait être question d'un remboursement quelconque.
+
+—Cependant, avait ajouté le magistrat, en prenant un air mystérieux et
+entendu, il vous reste, monsieur le baron, une chance d'être
+remboursé...
+
+—Laquelle?... parlez! dit vivement Lowendaal.
+
+—Si nous n'avons pas d'argent, reprit le procureur-syndic, l'empereur
+d'Autriche en a, lui... Que la paix soit maintenue... que les horreurs
+d'un siège puissent être épargnées à cette malheureuse ville, et je
+réponds de votre remboursement, monsieur le baron!
+
+Le fermier général hésita avant de répondre.
+
+Cosmopolite, comme tous les financiers, peu lui importait que son argent
+lui vînt du roi de France ou de l'empereur d'Autriche.
+
+Il n'était donc arrêté par aucun scrupule patriotique.
+
+Il n'éprouvait aucune indignation, en entendant ce magistrat lui parler
+de la remise de la ville aux ennemis.
+
+Le baron se demandait si le procureur-syndic était exactement informé,
+s'il était certain que les soldats du roi de Prusse et de l'empereur
+d'Autriche, maîtres de Verdun, sauraient garder la ville et la
+préserver d'un mouvement offensif des volontaires qu'on disait en route.
+
+Il calculait uniquement les chances que pouvait présenter le marché
+qu'on lui proposait.
+
+Après avoir envisagé les fortunes diverses qu'offrait l'affaire, il
+s'informa des renforts, qu'on disait dirigés de Paris sur Verdun.
+
+—Ils arriveront trop tard! répondit le procureur-syndic.
+
+—Alors je suis votre homme! dit le baron.
+
+—Bien. Vous êtes venu rapidement de Paris?... n'ayant parlé avec
+personne?
+
+—J'étais fort pressé, en effet.
+
+—Avez-vous dans votre suite un personnage à la fois discret... et
+bavard?...
+
+—Discret? c'est-à-dire sachant garder un secret?
+
+—Et bavard... c'est-à-dire capable de lâcher à propos quelques paroles
+en apparence inconsidérées... c'est cela!...
+
+—J'ai cet homme... Léonard, mon valet de chambre... que devra-t-il
+taire?
+
+—Nos projets d'abord...
+
+—Il ne les connaît pas!
+
+—Ceci nous garantit sa fidélité... les secrets qu'on ignore sont les
+mieux gardés.
+
+—Et sur quoi devra-t-il se montrer bavard?
+
+—Sur les nouvelles de Paris... la cité aux mains des brigands...
+l'autorité royale cependant forte de l'approche de l'armée de
+l'empereur d'Autriche et des troupes du roi de Prusse, prête à reprendre
+tout pouvoir, se disposant à châtier les rebelles...
+
+—C'est tout? Léonard n'aime pas les sans-culottes, il s'acquittera fort
+bien de cette mission...
+
+—Votre Léonard pourra ajouter qu'il tient de source sûre que 80.000
+Anglais viennent de débarquer à Brest et marchent sur Paris...
+
+—Et le but de ces alarmes répandues?
+
+—Justifier la décision que nous allons prendre cette nuit...
+
+—Où cela?
+
+—Ici même... il y a assemblée des principaux bourgeois de la ville...
+et l'on doit arrêter les termes de la réponse qu'il convient de faire au
+duc de Brunswick... Vous serez des nôtres? dit le syndic.
+
+—Vous avez ma promesse... comme j'ai la vôtre, n'est-ce pas, pour le
+remboursement de ma créance?
+
+—Entre honnêtes gens, monsieur le baron, on n'a qu'une parole! dit le
+procureur-syndic en serrant la main du fermier général.
+
+Les deux complices se séparèrent. L'un allant styler Léonard chargé de
+propager les bruits alarmistes dans le peuple, l'autre recrutant de
+nouvelles adhésions secrètes, pour la trahison qui allait s'accomplir.
+
+
+
+
+VI
+
+A L'ÉTAPE
+
+
+Sur la route de Verdun, gaiement, les volontaires de Mayenne-et-Loire,
+accompagnés d'un détachement du 13e léger, où François Lefebvre servait
+en qualité de lieutenant faisant fonctions de capitaine, marchaient en
+chantant.
+
+L'enthousiasme brillait dans les yeux, le désir de vaincre animait les
+cœurs.
+
+En traversant les villages, aux femmes debout sur les seuils, présentant
+leurs enfants, comme au passage de la procession, les volontaires
+envoyaient des baisers. Aux hommes, ils promettaient de vaincre ou de
+mourir. Ils allaient confiants, hardis, superbes, au son aigrelet des
+fifres, dans le martèlement martial des tambours; les trois couleurs
+claquaient au vent dans un déploiement joyeux, et l'âme de la
+patrie était parmi eux.
+
+Tous, en quittant leur pays natal, avaient fait don à leurs parents de
+ce qu'ils possédaient, en déclarant qu'on devait les considérer comme
+déjà morts.
+
+Et ces héros allaient, la chanson aux lèvres, au-devant de cette mort
+pour la patrie, qui, pour eux, était, comme on l'a dit depuis, le sort
+le plus beau, le plus digne d'envie.
+
+Par les routes, afin d'abréger la longueur des étapes, ils entonnaient
+sur l'air de la _Carmagnole_ quelque refrain naïf et bon enfant, comme
+la _Gamelle_:
+
+ Savez-vous pourquoi, mes amis,
+ Nous sommes tous si réjouis?
+ C'est qu'un repas n'est bon
+ Qu'apprêté sans façon.
+ Mangeons à la gamelle!
+ Vive le son (_bis_)
+ Mangeons à la gamelle!
+ Vive le son du chaudron!
+
+Le refrain se propageait par toute la colonne, et l'arrière-garde
+reprenait avec entrain:
+
+ Point de froideur, point de hauteur,
+ L'aménité fait le bonheur.
+ Oui, sans fraternité,
+ Il n'est point de gaîté.
+ Mangeons à la gamelle!
+ Vive le son (_bis_)
+ Mangeons à la gamelle!
+ Vive le son du chaudron!
+
+Comme on approchait de Verdun, dont les murailles se dressaient
+au-dessus de la campagne boisée, le commandant Beaurepaire fit faire
+halte.
+
+Il était prudent d'observer les abords de la place.
+
+Les Prussiens n'étaient pas loin; d'après les derniers renseignements,
+l'on pouvait craindre de tomber dans une embuscade.
+
+Sur un monticule, au milieu de taillis, bien abritée, invisible de la
+ville, la petite armée campa.
+
+On dominait une gorge verdoyante, au fond de laquelle se groupaient
+quelques maisons.
+
+Un berger, qui avait suivi les soldats depuis leur rencontre auprès de
+Dombasle, fut interrogé par Beaurepaire.
+
+Il ne put fournir aucune indication sur le mouvement présumé de l'armée
+ennemie.
+
+Beaurepaire allait renvoyer le berger. Il le rappela et lui demanda:
+
+—Le nom de ce petit village, en face, entre les collines et que des
+bois cachent si complètement, le connais-tu?
+
+—Oui, monsieur... c'est Jouy-en-Argonne!
+
+Un tressaillement, aussitôt réprimé, échappa à Beaurepaire.
+
+Il prit sa longue-vue et, du haut du tertre, considéra attentivement,
+avidement, avec de la tristesse dans les yeux, le modeste village...
+
+Il ne pouvait en détacher sa vue... On eût dit qu'il cherchait à y
+découvrir quelque chose qui l'intéressait au plus haut point.
+
+Pourtant nulle trace d'un campement, aucune lueur de bivouac; rien de ce
+qui décèle la présence de soldats n'apparaissait dans la gorge boisée...
+
+Beaurepaire revint, pensif, au milieu des volontaires qui déjà, les
+faisceaux formés, s'occupaient à confectionner la soupe.
+
+Tandis que les uns allaient couper du bois, que les autres puisaient de
+l'eau à une source qui dégoulinait en gazouillant de la hauteur, les
+aides de cuisine épluchaient les légumes empruntés, en passant, à des
+champs rencontrés, et accompagnaient leur opération culinaire d'un
+couplet de la _Gamelle_:
+
+ Bientôt les brigands couronnés,
+ Mourant de faim, proscrits, bernés,
+ Vont envier l'état
+ Du plus mince soldat
+ Qui mange à la gamelle!
+ Vive le son (_bis_) du chaudron!
+
+Un chariot stationnait à quelques pas des cuisines en plein air. Un
+bon vieux cheval gris, dételé, paisiblement broutait l'herbe, cherchant
+à tirer sur la longe, pour atteindre l'écorce de jeunes arbrisseaux,
+objet de sa convoitise.
+
+Le chariot portait sur sa caisse cette inscription:
+
+ 13e LÉGER
+
+ Mme CATHERINE LEFEBVRE
+
+ _Cantinière._
+
+A quelques pas du chariot, un enfant gaminait, rôdant autour des
+faisceaux; comme pour chercher protection, il s'approchait de temps en
+temps de la cantinière, qui lui tapotait les joues pour le rassurer,
+sans s'interrompre, pressant la besogne, car les troupiers réclamaient
+l'ouverture de la cantine. Aidée par un soldat, elle disposait en forme
+de table, sur deux tréteaux, une grande planche.
+
+Bientôt des cruchons, des brocs, un petit tonneau, avec des verres et
+des assiettes, se trouvaient rangés sur la table improvisée.
+
+La cantine était montée.
+
+Les buveurs déjà s'empressaient.
+
+La route et les chansons avaient donné soif à la troupe pleine de bonne
+humeur.
+
+Bientôt les verres s'emplissaient et l'on trinquait aux succès du
+bataillon de Mayenne-et-Loire, à la délivrance de Verdun, au triomphe de
+la liberté!
+
+Tous n'avaient pas d'argent, mais la cantinière était bonne fille et
+faisait crédit aux désargentés... On la rembourserait après la
+victoire.
+
+Beaurepaire regardait, en souriant, ce tableau animé, et ses yeux se
+reportant vers le village de Jouy-en-Argonne, il murmurait, perplexe:
+
+—Impossible de m'éloigner... qui donc pourrai-je envoyer là?... il me
+faudrait quelqu'un de confiance... une femme serait préférable... mais
+où trouver cette messagère?...
+
+Et il continua à observer les hommes groupés devant l'éventaire de
+Catherine Lefebvre.
+
+A l'écart, et paraissant indifférents à la joie de la troupe en repos,
+un sergent et un jeune homme portant les aiguillettes distinctives du
+corps de santé s'entretenaient avec animation, baissant la voix quand
+ils se supposaient regardés.
+
+C'était Marcel, qui avait retrouvé Renée, le joli sergent. Il avait,
+selon l'espoir de la jeune fille, obtenu par la protection de
+Robespierre jeune, et sur la recommandation de Bonaparte, d'être détaché
+du 4e d'artillerie. Envoyé à la batterie dépendant du petit corps placé
+sous le commandement de Beaurepaire, il avait rejoint le bataillon, à
+Sainte-Menehould.
+
+Les exigences du service, la différence des grades et la place de
+l'aide-major à la queue de la colonne, avaient empêché les deux jeunes
+gens d'échanger leurs confidences et de témoigner leur joie de se
+revoir.
+
+L'étape inattendue, ordonnée par le commandant sur la lisière de la
+forêt de Hesse, au-dessus du village de Jouy-en-Argonne, leur avait
+enfin fourni cette occasion si attendue. Ils en profitaient.
+
+Beaurepaire allait s'éloigner, un peu surpris de l'intimité semblant
+exister entre ce sergent et l'aide-major. Il se réservait de s'informer
+des causes de cette familiarité, quand Lefebvre, venant à passer,
+interpella Marcel:
+
+—Vous venez du 4e d'artillerie? demanda-t-il, troublant le tête-à-tête
+des deux amoureux.
+
+—Oui, lieutenant... en droite ligne.
+
+—Est-ce que le capitaine Bonaparte, qui a été réintégré dans son grade,
+se trouvait au régiment, quand vous l'avez quitté?
+
+—Le capitaine Bonaparte était en Corse... il a obtenu une permission...
+mais il a écrit à des amis à Valence, et nous avons eu de ses nouvelles
+au régiment... On parlait beaucoup du capitaine Bonaparte.
+
+Beaurepaire, qui avait entendu, s'avança et dit vivement:
+
+—Ah!... et comment va-t-il, Bonaparte?... J'espère qu'il ne lui est
+rien survenu de fâcheux?... Pouvez-vous me renseigner, major?...
+Moi aussi, je suis de ses amis...
+
+—Mon commandant, dit Marcel, le capitaine Bonaparte est aujourd'hui en
+sûreté, à Marseille, avec toute sa famille... Mais il a couru un grand
+danger.
+
+—Diable!... contez-moi donc cela... ce cher Bonaparte! que lui est-il
+donc arrivé?...
+
+—Pardon, mon commandant, dit Lefebvre, ne pensez-vous pas que pour
+écouter le récit du major, nous serions mieux, assis, là, devant un
+rafraîchissement... C'est ma femme qui nous servira...
+
+—Volontiers!... dit le commandant, s'attablant, et à la santé de la
+citoyenne Lefebvre, la belle cantinière du 13e!...
+
+Tous trois choquèrent leurs verres, tandis que Lefebvre, en clignant de
+l'œil, disait à sa femme:
+
+—Ecoute ce que va raconter le major... il a des nouvelles de Corse...
+il s'agit de ton ami, le capitaine Bonaparte!...
+
+—Vas-tu pas être jaloux à présent de ce pauvre Bonaparte! dit Catherine
+en haussant les épaules... Est-ce qu'il lui serait survenu quelque chose
+de fâcheux, monsieur le major?...
+
+—Il n'a échappé que par miracle à la mort...
+
+—Est-ce possible!... Oh! dites-nous vite de quoi il s'agit, monsieur le
+major... avec la permission du commandant! fit Catherine se campant à
+califourchon sur un tronc d'arbre, bouche béante, oreilles tendues,
+impatiente d'avoir des nouvelles de son ancien client.
+
+Marcel expliqua d'abord que les Corses, hostiles à la Révolution,
+avaient cherché à se donner à l'Angleterre. Paoli, le héros des
+premières années de l'indépendance, avait négocié avec les Anglais. Il
+avait cherché à entraîner Bonaparte dans sa défection. L'appui du
+commandant de la garde nationale d'Ajaccio lui devenait indispensable.
+Mais Bonaparte avait refusé avec indignation de participer à sa
+trahison.
+
+Paoli, irrité, avait ameuté contre lui et contre les siens la
+population. Napoléon et ses frères Joseph et Lucien avaient été obligés
+de s'enfuir sous des déguisements.
+
+Contre la mère de Bonaparte, Paoli tourna sa fureur. La maison, où
+Letizia Bonaparte était réfugiée avec ses filles, fut assaillie, pillée,
+incendiée. La courageuse femme dut se sauver, la nuit, à travers le
+maquis.
+
+Ce fut une fuite tragique. Quelques amis dévoués, sous les ordres d'un
+énergique vigneron nommé Bastelica, protégeaient les fugitifs. La
+famille Bonaparte marchait au centre de l'escouade armée de carabines.
+Letizia tenait par la main la petit Pauline, la future générale Leclerc;
+Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr qui, à peine sortie de la calme maison
+d'éducation, tombait dans les aventures d'un exode à travers la
+montagne, accompagnait son oncle, l'abbé Fesch, dont la pourpre
+était encore bien lointaine; le jeune Louis gambadait en avant de la
+colonne, sondant l'épaisseur des halliers et réclamant avec insistance
+une carabine. Le petit Jérôme était porté par Savaria, la servante
+dévouée.
+
+On évitait les routes battues. On recherchait les sentiers les plus
+abrupts. Il s'agissait de gagner le rivage sans être aperçu des
+paolistes.
+
+Les arbustes, les ronces, déchiraient au passage les vêtements, les
+mains, les visages des enfants en pleurs.
+
+Après une nuit de fatigue et d'insomnie, les proscrits parvinrent à un
+torrent. Il était impossible de le franchir avec cette marmaille.
+Heureusement, on put se procurer un cheval, et le gué périlleux fut
+traversé.
+
+Au moment d'atteindre la côte, une troupe de paolistes, lancée à la
+poursuite des Bonaparte, passa en courant.
+
+On se blottit dans le maquis, chacun retenant son souffle. Madame
+Letizia s'efforçait d'empêcher la craintive Pauline de crier. Le cheval
+qui semblait deviner le danger, maintenu par Louis, demeurait immobile,
+les oreilles dressées, avec un frisson à fleur de peau.
+
+Enfin, du haut d'un rocher, on aperçut Napoléon qui venait, en barque,
+d'un navire français croisant dans le golfe.
+
+Bonaparte se hâta d'aborder. A peine était-il réuni avec les siens,
+qu'un berger accourut prévenir: les paolistes les avaient découverts.
+
+On eut juste le temps d'embarquer. Les Corses, débouchant sur le rivage,
+saluèrent les fugitifs d'un feu de mousqueterie nourri, mais ils étaient
+déjà hors d'atteinte.
+
+Une fois à bord, Bonaparte court à l'unique pièce de canon armant le
+navire, la charge à mitraille, la pointe, et envoie aux paolistes une si
+terrible décharge, que huit ou dix de ceux qui avaient tenté de
+l'assassiner restèrent sur le sable. Les autres s'enfuirent. La famille
+et son chef étaient sauvés.
+
+—Bravo, Bonaparte!... dit Catherine, battant des mains au récit... ah!
+les canailles de Corsicos, si j'avais été là avec nos hommes, n'est-ce
+pas, Lefebvre?...
+
+—Bonaparte suffisait! dit Lefebvre, c'est un fin canonnier!
+
+—Et un bon Français! ajouta Beaurepaire. Il ne voulait pas que sa
+patrie fût livrée aux ennemis... c'est bien!... Voyez-vous Bonaparte
+mourant ainsi dans une île, prisonnier des Anglais?... C'eût été absurde
+et sa destinée vaut mieux que cela... Merci, major, de vos
+renseignements... Quand nous aurons délivré Verdun, j'écrirai à
+Bonaparte pour le féliciter...
+
+Le commandant s'était levé. Ayant jugé le repos suffisant, rien de
+suspect ne lui apparaissant en avant de Verdun, il donna l'ordre de tout
+préparer pour le départ... On devait se remettre en route dans deux
+heures, afin d'atteindre Verdun un peu avant la nuit, en profitant du
+crépuscule.
+
+Tandis que les hommes, ayant mangé la soupe et nettoyé leurs armes, se
+disposaient à reformer la colonne, le commandant se dirigea vers la
+voiture tout attelée de Catherine.
+
+Il fit signe à la cantinière qu'il avait à lui parler.
+
+A voix basse, il donna ses instructions à Catherine, qui semblait
+écouter avec quelque surprise.
+
+Quand il eut fini, la cantinière répondit simplement:
+
+—C'est compris, mon commandant... et quand j'aurai quitté
+Jouy-en-Argonne et que je serai dans Verdun, que faudra-t-il faire?
+
+—Nous attendre, si la ville est tranquille... accourir nous avertir, si
+l'ennemi avait fait un mouvement...
+
+—Bien, mon commandant!... je vais mettre mes vêtements civils... et
+j'espère que vous serez content de moi...
+
+Puis elle cria à Lefebvre, qui se demandait quelle mission secrète
+le commandant pouvait bien confier à sa femme:
+
+—François... je te retrouverai à Verdun... Ordre du commandant!... Aie
+bien soin d'Henriot... Que La Violette,—c'était le nom du jeune soldat
+désigné pour le service de la cantine,—prenne garde aux descentes... le
+cheval toujours au pas... et même tenu par la bride...
+
+—On y veillera! dit Lefebvre... Mais, Catherine, sois prudente!... Si
+les cavaliers prussiens qui battent la campagne allaient te faire
+prisonnière?...
+
+—T'es bête! Est-ce que, sous mes jupons, je n'ai pas mes deux chiens de
+garde! dit gaiement Catherine.
+
+Et, soulevant sa jupe, elle fit voir à son mari les crosses de deux
+pistolets passés dans la ceinture qui contenait son argent.
+
+Les volontaires, cependant, sur un signe de Beaurepaire, s'étaient
+alignés et se disposaient à continuer leur route.
+
+Catherine, bravement, dévalait les pentes rapides de la gorge, au fond
+de laquelle était tapi le petit village de Jouy-en-Argonne.
+
+Elle en avait atteint les premières maisons, quand par-dessus les bois,
+les prés, les champs, lui arriva ce chant plein d'entrain des
+volontaires en marche sur Verdun:
+
+ Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
+ Petits comme grands sont soldats dans l'âme:
+ Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
+ Pendant la guerre aucun ne trahira...
+ Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
+
+Et l'écho du vallon répéta: Ça ira! ça ira! rythmant l'allure martiale
+de ces braves enfants de la patrie courant à la victoire, en chantant,
+sous le drapeau de la liberté!
+
+
+
+
+VII
+
+L'ABANDONNÉE
+
+
+Herminie de Beaurepaire se trouvait dans une vaste pièce de l'hôtel de
+Blécourt, à Verdun, transformée en oratoire, sous les inspirations de sa
+tante, fort bigote, madame de Blécourt.
+
+Deux prie-Dieu et un petit autel improvisé, sur lequel une Vierge Marie,
+tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, étalait sa robe bleue et sa
+couronne de bois doré, avec des candélabres et deux vases de fleurs,
+composaient l'ornement de ce salon, devenu chapelle depuis la
+suppression des ordres religieux. La pieuse tante entendait qu'Herminie
+continuât à se préparer à la vie monastique, à laquelle elle avait été
+destinée, en attendant la réouverture des couvents.
+
+Quand Lowendaal parut sur le seuil de l'oratoire, mademoiselle de
+Beaurepaire poussa un cri, fit un bond de surprise, puis s'arrêta,
+le regardant, indécise, hésitante, intimidée, attendant un mot, un
+geste, un élan, un mouvement des lèvres, un cri du cœur.
+
+Le baron demeurait froid, légèrement embarrassé, pinçant la bouche et
+n'osant parler.
+
+—Ah! c'est vous, monsieur, dit la jeune femme d'une voix tremblante; je
+ne comptais plus guère vous revoir... un si long temps s'est écoulé
+depuis que, pour la dernière fois, nous nous sommes trouvés ici, à cette
+place... et puis là-bas, au village de Jouy-en-Argonne...
+
+—Ah! oui... Jouy!... Et comment se porte l'enfant?... toujours bien, je
+suppose?...
+
+—Votre fille grandit... elle aura tantôt trois ans... Ah! plût à Dieu
+que la pauvre petite ne fût jamais née!... et les yeux d'Herminie
+s'emplirent de larmes.
+
+—Ne pleurez pas! ne vous désolez pas, dit le baron sans se départir de
+sa calme indifférence... Voyons, Herminie, il faut se faire une
+raison!... vos larmes, vos sanglots peuvent attirer l'attention... toute
+la maison est déjà en rumeur par ma venue, voulez-vous faire connaître à
+tous ce que vous avez si grand intérêt à cacher?...
+
+Herminie releva la tête et dit avec fierté:
+
+—Quand je me suis donnée à vous, monsieur, ce fut mon cœur qui seul
+parla... aujourd'hui ma raison revenue me dicte ma conduite...
+l'heure de folie qui m'a poussée dans vos bras est passée... je ne vis
+plus pour l'amour... tout en moi est éteint de la flamme d'autrefois...
+en remuant mon existence je n'y trouve que cendres et débris!... Mais
+j'ai une enfant... votre fille Alice... pour elle je dois vivre, pour
+elle je dois conserver les apparences.
+
+—Vous avez, pardieu! fort raison... le monde est impitoyable, ma chère
+Herminie, pour les petites aventures du genre de la nôtre... Que
+voulez-vous? nous étions tous deux, comme vous l'avez dit,
+déraisonnables... de la folie traversait nos cerveaux... c'était une
+ivresse... nous voilà dégrisés... eh bien! mais c'est dans l'ordre... on
+ne peut rester, toute la vie, fol et enivré!...
+
+Et le baron esquissa un geste plein de fatuité et de cynique
+désinvolture.
+
+Herminie s'avança vers lui, sévère, presque tragique.
+
+—Monsieur le baron, je ne vous aime plus! dit-elle.
+
+—Vraiment! c'est un grand malheur pour moi...
+
+—Ne raillez pas!... Oh! je sens bien que vous, pareillement, vous ne
+m'aimez plus... m'avez-vous même jamais aimée? Je fus pour vous la
+distraction d'un instant... le jouet du cœur... non pas même du
+cœur, l'amusement des sens, une façon d'user les heures de
+désœuvrement au fond d'une retraite provinciale... Vous étiez retenu
+par vos affaires ici... La vie des gentilshommes et des militaires,
+avec leurs plaisirs faciles et leurs bruyantes débauches, vous semblait
+fade et peu digne de vous, brillant personnage de la cour, habitué de
+Trianon, ami du prince de Rohan et du comte de Narbonne... vous m'avez
+aperçue dans mon coin, triste, seule, pensive...
+
+—Vous étiez charmante, Herminie!... vous êtes toujours désirable et
+belle, mais à cette époque vous aviez pour moi un attrait indicible...
+un piquant... une saveur...
+
+—J'ai perdu tout cela, à présent, n'est-ce pas?
+
+—Je proteste! s'écria galamment le baron.
+
+—Ne mentez pas!... je ne suis plus la même à vos yeux... Vous avez vu
+juste; je vous l'ai dit: je vous aimais alors et aujourd'hui vous m'êtes
+devenu indifférent.
+
+—J'aime mieux cela! pensa le baron.
+
+Et il ajouta en lui-même:
+
+—Eh! mais, les choses se passent fort bien... La rupture s'accomplit
+sans secousse, sans trop de pleurs et de reproches... C'est parfait!
+
+Il reprit, en tendant la main à Herminie:
+
+—Restons de bons amis, voulez-vous?
+
+La jeune femme demeura immobile, refusant la main qu'avançait Lowendaal.
+
+Un plissement de ses lèvres indiqua son dédain.
+
+—Ecoutez-moi, dit-elle d'un ton sévère. J'étais ici bien éloignée
+de toute idée d'amour... On me destinait au couvent et je me trouvais
+prête à obéir à ceux qui m'avaient offert le cloître comme un asile
+noble et digne pour les filles telles que moi, ayant un beau nom et
+nulle fortune... Auprès de mademoiselle de Blécourt, j'attendais l'heure
+de prononcer mes vœux. Vous dire que je ne regrettais pas ce monde, à
+peine entrevu par moi, mais dont je me faisais une idée assez riante,
+serait mentir... J'avais envié celles de mes compagnes qui pouvaient,
+grâce à leur richesse, épouser un honnête homme et traverser la vie, la
+joie au cœur, l'orgueil au front, entre leur mari et leur enfant...
+Ce bonheur ne m'était pas offert... Je me résignai...
+
+—Vous étiez pourtant de celles à qui la vie ne devait donner que des
+joies...
+
+—Et à qui elle n'a donné que des amertumes!... Pardonnez-moi, monsieur,
+de vous rappeler ces choses douloureuses... Mais c'est alors, quand mon
+abandon semblait complet et que je me voyais sacrifiée, dans ma
+jeunesse, dans mes désirs, dans mes rêves... c'est alors que vous m'êtes
+apparu... Etais-je consciente? Je ne sais... Oh! je ne veux pas
+récriminer... je ne cherche même pas à excuser ma faute... Mais, en ce
+jour, dans cette entrevue qui, pour nous deux, peut être décisive,
+permettez-moi de vous adresser une question...
+
+—Laquelle?... Parlez!... Je vous autorise à me poser dix, vingt
+questions!... Que craignez-vous?... De quoi doutez-vous?
+
+—Je ne crains plus! dit avec tristesse Herminie; j'ai malheureusement
+perdu le droit de douter... Monsieur le baron, vous m'avez juré de faire
+de moi votre femme, venez-vous aujourd'hui accomplir votre promesse?...
+
+—Diable!... nous y voilà! pensa le baron.
+
+Et, avec un sourire qui dissimulait mal une grimace, il murmura:
+
+—Votre demande me charme... et, je vous l'avouerai, m'embarrasse...
+Certainement je n'ai pas oublié qu'autrefois... dans ces moments de
+folie, comme vous les désigniez tout à l'heure, j'ai pu m'engager... Oh!
+je ne me dédis pas... je vous prie de croire que mes sentiments sont
+toujours pour vous respectueux, ardents, sincères...
+
+—Mais vous refusez?
+
+—Je ne dis pas cela!...
+
+—Alors, vous consentez?... Voyons, répondez franchement!... Je vous ai
+dit que je n'avais plus ni doute ni crainte. Je pourrais ajouter que
+l'espérance a marché côte à côte avec moi, et, brusquement, au détour du
+chemin, m'a faussé compagnie... J'attends votre réponse avec la fermeté
+d'un cœur où tout s'est apaisé!... où tout est mort!...
+
+—Mon Dieu, ma chère Herminie, vous me prenez là au dépourvu... Je
+ne suis pas venu précisément à Verdun pour causer mariage... De graves
+affaires, des intérêts de premier ordre, nécessitent ma présence dans
+cette ville, où le moment serait mal choisi pour s'occuper de joies
+nuptiales...
+
+—Ne parlez pas de joies entre nous!... Donc, vous refusez?...
+
+—Non... je vous prie de m'accorder un délai... Attendez que la paix
+soit faite... ce ne sera pas long...
+
+—Vous croyez?... Vous espérez donc que les lâches et les traîtres
+l'emporteront, et que Verdun ne se défendra pas?
+
+—Je crois la défense impossible... Ce ne sont pas vos artisans, vos
+petits bourgeois, des cloutiers et des savetiers, qui sont capables de
+résister aux armées de l'empereur et du roi!
+
+—N'insultez pas de braves gens qui se battront comme des héros, s'ils
+savent se débarrasser des traîtres et des chefs incapables! dit avec
+énergie Herminie.
+
+—Je n'insulte personne, fit le baron de sa voix toujours doucereuse; je
+vous prie seulement de considérer que cette ville n'a pas de garnison...
+
+—Elle en aura une bientôt! murmura Herminie.
+
+—Que voulez-vous dire? s'écria le baron stupéfait.
+
+—Je veux dire... Tenez! écoutez!...
+
+Et Herminie fit signe au baron de prêter l'oreille.
+
+Une rumeur confuse, des cris, des vivats montaient vers la ville
+haute...
+
+Des roulements joyeux de tambours se mêlaient aux clameurs du peuple en
+mouvement.
+
+Le baron pâlit.
+
+—Que signifie ce vacarme? dit-il. Sans doute quelque émeute... Les
+habitants qui réclament l'ouverture des portes, et ne veulent pas
+entendre parler d'un siège...
+
+—Non, ce bruit est tout autre, monsieur le baron!... Encore une fois,
+voulez-vous tenir votre promesse et donner à notre enfant, à notre fille
+Alice, le nom, le rang, la fortune qui lui appartiennent?
+
+—Je vous ai dit, madame, que pour le moment je ne voulais... je ne
+pouvais prendre aucune décision... Attendez!... j'ai des affaires trop
+sérieuses à terminer... Que diable! un peu de patience!... A la paix,
+vous dis-je!... Quand les factieux seront punis et que Sa Majesté
+rentrera tranquillement, non pas aux Tuileries, la Révolution y pénètre
+avec trop de facilité, mais à Versailles... alors je verrai!... je
+déciderai...
+
+—Prenez garde, monsieur!... je suis femme à me venger de ceux qui font
+de faux serments!...
+
+—Des menaces!... Allons donc! fit le baron ricanant, j'aime mieux
+cela... C'est moins dangereux que vos larmes!
+
+—Prenez garde, encore une fois!... Vous me croyez faible, désarmée,
+sans appui... Vous pouvez vous tromper!...
+
+—Je vous répète, madame, que vous ne réussirez pas à m'intimider...
+
+—Vous n'entendez donc pas ce bruit, ce tumulte?... C'est le tambour qui
+se rapproche!
+
+—En effet... c'est singulier!... Est-ce que les Prussiens seraient déjà
+dans la ville? murmura le baron.
+
+Et il ajouta, avec une satisfaction intérieure très visible:
+
+—Ils arrivent à propos, nos bons amis les ennemis, pour couper court à
+cette sotte histoire et me fournir un honnête prétexte de prendre congé
+de cette ennuyeuse fille!...
+
+—Ce ne sont pas les Prussiens, dit Herminie avec triomphe... ce sont
+des patriotes qui viennent secourir Verdun...
+
+—Les renforts qu'on attendait!... Allons donc, ce n'est pas
+possible!... Lafayette est au pouvoir des Autrichiens... Dumouriez est
+occupé au camp de Maulde... Dillon est acheté par les alliés... Il n'y a
+pas de renforts!... Quels renforts, d'abord?...
+
+—Vous allez le savoir!...
+
+Et Herminie, ouvrant la porte de son oratoire, dit à une femme qui
+se trouvait dans une pièce voisine, avec deux jeunes enfants:
+
+—Entrez, madame, et faites connaître à M. le baron de Lowendaal ce que
+c'est que ce bruit de tambours qui réveille la ville!...
+
+
+
+
+VIII
+
+L'ARRIVÉE DES VOLONTAIRES
+
+
+Une femme jeune et à l'allure franche parut.
+
+Elle fit le salut militaire et dit en regardant avec aplomb le baron:
+
+—Catherine Lefebvre, cantinière au 13e, pour vous servir!... Vous
+désirez savoir ce qu'il y a de nouveau?... Eh bien! parbleu! c'est le
+bataillon de Mayenne-et-Loire qui fait son entrée dans Verdun... avec
+une compagnie du 13e que commande mon homme, François Lefebvre... Hein,
+mademoiselle! c'est une belle surprise pour tout le monde!...
+
+Le baron murmura, désappointé:
+
+—Le bataillon de Mayenne-et-Loire! Que vient-il faire ici?
+
+—Ce que nous venons faire? dit Catherine, parbleu! fiche une brûlée
+aux Prussiens, rassurer les patriotes, et taper sur les aristos,
+s'ils font mine de bouger!
+
+—Bien parlé, madame! dit Herminie, ajoutez donc le nom du chef des
+volontaires de Mayenne-et-Loire... cela fera plaisir à monsieur...
+
+—C'est le brave Beaurepaire qui les commande!...
+
+—Beaurepaire! dit le baron avec effroi.
+
+—Oui... mon frère!... qui, une heure avant son entrée dans la ville,
+m'a envoyé cette vaillante femme pour m'avertir, pour me rassurer!...
+dit Herminie dont le pâle visage était empourpré de joie.
+
+—On dirait que ça vous défrise, mon petit père! fit Catherine Lefebvre,
+tapant familièrement sur l'épaule du baron décontenancé. Vous n'êtes
+donc pas patriote?... Ah! faut faire attention, voyez-vous, parce que
+les aristos qui voudraient parler de capitulation, à présent, ils
+n'auront pas beau jeu avec nous!
+
+—Combien sont-ils vos volontaires? demanda le baron tout soucieux.
+
+—Quatre cents... et puis, il y a la compagnie de Lefebvre, mon homme...
+Ça fait, en tout, cinq cents lapins qui vont remuer la ville, allez!
+
+La physionomie du baron était redevenue calme.
+
+—Cinq cents hommes! Le mal n'est pas si grand que je le craignais!...
+Ces cinq cents forcenés ne pourront tenir la ville... surtout si la
+population bien travaillée réclame à cor et à cris la capitulation... Le
+pire, c'est la présence de ce Beaurepaire!... Comment me débarrasser de
+lui?
+
+Herminie, cependant, avait été chercher l'un des deux enfants qui se
+trouvaient dans la pièce voisine.
+
+Elle amena une petite blondinette, blême et craintive, se tenant mal sur
+ses jambes grêles, et dit au baron:
+
+—Voici votre fille, monsieur... voulez-vous l'embrasser?...
+
+Lowendaal, dissimulant une grimace, se pencha vers l'enfant et déposa
+sur son front un rapide baiser.
+
+L'enfant eut peur et se mit à pleurer.
+
+Alors, s'élançant de l'autre chambre, un petit bonhomme, coiffé d'un
+bonnet de liberté, avec la cocarde nationale, vint à la fillette,
+l'emmena, la calma, en lui disant:
+
+—Ne pleure pas!... Nous allons bien nous amuser, Alice... on va tirer
+le canon!... Poûm!... Poûm!... c'est joliment drôle le canon!...
+
+Catherine Lefebvre montra le gamin avec orgueil, en disant:
+
+—C'est mon petit Henriot... un futur sergent que j'élève, en attendant
+que mon homme me donne des mioches pour défendre la République!...
+
+Herminie, pressant doucement la main de la cantinière, dit au baron:
+
+—Cette excellente personne traversait, avec le bataillon, le village de
+Jouy-en-Argonne... le commandant de Beaurepaire la fit appeler et la
+pria de se rendre dans une maison du village, où elle trouverait un
+enfant qu'il lui désigna... le commandant lui indiqua en outre cette
+demeure... ici, elle devait me remettre l'enfant et me prévenir de
+l'arrivée des volontaires, de la présence d'un protecteur pour la
+malheureuse mère abandonnée... Voilà comment votre fille se trouve ici,
+monsieur!...
+
+—Alors, balbutia Lowendaal, le commandant de Beaurepaire sait...
+
+—Tout! dit avec fermeté Herminie... Oh! ce fut une douloureuse
+confession, allez! Mais je n'avais plus d'espoir qu'en mon frère... je
+ne savais comment il accueillerait la triste confidence que je lui
+faisais, un jour de découragement, où, lasse de tout, je voulais mourir.
+
+—Et votre frère s'est montré clément?... dit le baron essayant de
+paraître indifférent et calme, ainsi qu'au commencement de l'entretien.
+
+—Mon frère a pardonné... il s'est hâté de venir me secourir, me
+délivrer... Les volontaires de Mayenne-et-Loire, entraînés par lui, ont
+traversé la France en courant...
+
+—Ah! nom de nom! quelles étapes, mes enfants! dit Catherine...
+Nous montrions tous grand désir d'arriver à temps pour secourir votre
+bonne ville de Verdun... mais le commandant Beaurepaire avait des ailes
+aux talons!...
+
+Le son du tambour s'était rapproché. La ville semblait en fête. Des cris
+de joie, plus nourris, s'élevaient du côté de la Meuse.
+
+—Il faut que je me retire, dit le baron... on m'attend à l'hôtel de
+ville!...
+
+—Et moi j'ai besoin d'embrasser mon homme! fit Catherine. Allons! toi,
+marche, jeune conscrit!... ajouta-t-elle en empoignant le petit Henriot.
+
+L'enfant résista. Il avait gardé dans sa main la jupe de la petite
+fille, et semblait vouloir rester auprès d'elle.
+
+—Voyez-vous, le gaillard, dit avec bonne humeur la Sans-Gêne, il
+s'attache déjà au cotillon!... Ah! il promet, le moutard!... En route,
+petit, tu la reverras... tu la retrouveras, la gamine, quand nous aurons
+administré une frottée soignée aux Prussiens!...
+
+—Madame, dit Herminie avec émotion, jamais je n'oublierai ce que vous
+avez fait pour moi... dites à mon frère que je vous bénis et que je
+l'attends!... Quant à cette enfant, ajouta-t-elle en montrant Alice, qui
+souriait au jeune Henriot et semblait, elle aussi, ne plus vouloir le
+quitter, si le malheur faisait que je ne puisse plus la défendre,
+l'aimer, la garder... remettez-la aux mains de mon frère...
+
+—Comptez sur moi!... j'ai déjà ce gamin-là à brouetter dans ma
+carriole, ça me fera la paire... un moyen de prendre patience en
+attendant que mon homme se décide à me donner des enfants à moi... Ce
+qui ne sera pas trop long, je crois! dit-elle, en riant de son franc et
+large rire, et en avançant sa robuste poitrine... Au revoir, madame,
+v'là qu'on rappelle à présent, mes soldats doivent avoir besoin de moi
+là-bas et Lefebvre s'étonne, sans doute, de ne pas me trouver sur les
+rangs!
+
+Emmenant alors le petit Henriot, devenu boudeur et mécontent de quitter
+si vite la jeune Alice, Catherine se hâta de rejoindre la compagnie
+détachée du 13e léger, qui formait les faisceaux sur la place.
+
+Herminie, après un salut glacial au baron, s'était retirée dans la
+chambre voisine avec sa fille, qu'elle couvrait de caresses.
+
+Lowendaal s'éloigna tout pensif dans la direction de l'hôtel de ville,
+en se disant:
+
+—Si la capitulation pouvait me débarrasser de ce Beaurepaire!... Mais
+non!... cet enragé-là voudra défendre la ville et me faire épouser sa
+sœur!... Ah! dans quel guêpier suis-je venu me fourrer!...
+
+Et, fort peu satisfait des événements, le baron monta à l'hôtel de
+ville, où déjà les notables se trouvaient rassemblés, sur la convocation
+du président du directoire Ternaux et du procureur-syndic Gossin, deux
+traîtres, dont les noms doivent demeurer cloués au pilori de l'histoire.
+
+
+
+
+IX
+
+L'ENVOYÉ DE BRUNSWICK
+
+
+Dans la grande salle de l'hôtel de ville de Verdun, à la lueur des
+flambeaux, les membres du district et les notables étaient rassemblés.
+
+Le commandant du génie Bellemond, gouverneur de la place, assistait à la
+délibération.
+
+Le président Ternaux ayant ouvert la séance, le procureur-syndic Gossin
+exposa la situation.
+
+Le duc de Brunswick campait aux portes de la ville. Fallait-il les lui
+ouvrir toutes grandes et acclamer le généralissime impérial comme un
+libérateur, ou bien devait-on lever les ponts-levis et répondre à coups
+de canon aux sommations de les baisser? C'était déjà une honte que de
+poser la question.
+
+—Messieurs, dit le procureur d'une voix dolente, notre cœur saigne à
+l'idée des malheurs qui peuvent fondre sur Verdun assiégé...
+Messieurs, la résistance est folie contre un ennemi dix fois
+supérieur... Voulez-vous recevoir une personne qui nous est envoyée avec
+une mission conciliante?
+
+Et le président consulta du regard en même temps l'assemblée,
+sollicitant son adhésion.
+
+—Oui, nous le voulons! dirent plusieurs voix.
+
+—Je vais donc, messieurs, reprit le président, faire introduire la
+personne qui nous est annoncée.
+
+Un mouvement de curiosité se produisit.
+
+Tous les yeux étaient tournés vers la porte du cabinet du président.
+
+Elle s'ouvrit bientôt, livrant passage à un jeune homme, portant le
+costume civil. Il était très pâle et maintenait son bras en écharpe.
+
+On eût dit qu'il relevait d'une longue maladie.
+
+—M. le comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt, général en
+chef de l'armée autrichienne! dit le président, présentant le mandataire
+de Brunswick.
+
+C'était en effet le jeune Autrichien sauvé par Catherine Sans-Gêne, dans
+la matinée du 10 août.
+
+A peine rétabli de sa blessure, grâce aux soins de la bonne Catherine,
+il s'était échappé de Paris, et avait gagné le quartier général
+autrichien.
+
+Bien que souffrant encore, il avait voulu reprendre du service. Le
+souvenir de Blanche de Laveline le faisait plus souffrir que sa
+blessure. En pensant à son enfant, le petit Henriot, exposé à tous les
+périls d'une naissance irrégulière, en se reportant aux tentatives de
+Lowendaal, soutenu par le marquis, et qui pouvait contraindre Blanche à
+un mariage les séparant à jamais, Neipperg éprouvait une cruelle et
+lente torture. Il avait besoin d'oublier, et la guerre ne permet pas à
+la pensée de s'éterniser dans la douleur. Avec joie il avait donc repris
+du service.
+
+Le général Clerfayt, qui avait apprécié les qualités de bravoure et de
+finesse de Neipperg, l'avait attaché à son état-major.
+
+Comme il connaissait parfaitement la langue française, le général
+l'avait choisi pour porter aux notables et aux autorités de Verdun les
+propositions de capitulation.
+
+Après avoir salué l'assemblée, le jeune envoyé fit connaître les
+conditions de Brunswick: elles consistaient dans la reddition de la
+ville et de la citadelle dans les vingt-quatre heures, sous peine de
+voir Verdun soumis à un bombardement et ses habitants livrés, après
+l'assaut, à toute la fureur du soldat.
+
+Au milieu d'une morne stupeur, ces farouches conditions furent écoutées.
+
+On a beau se dire royaliste, comme se vantaient de l'être ces notables,
+et craindre pour ses propriétés, il était difficile à ces riches
+bourgeois d'entendre sans quelque révolte dans le cœur cette
+hautaine et insultante menace.
+
+Plusieurs de ces poltrons n'auraient pas été fâchés d'assister à une
+protestation courageuse, ne fût-ce que pour la forme, afin de
+sauvegarder les apparences de l'honneur.
+
+Mais nul n'éleva la voix. Personne n'osait paraître appeler sur Verdun
+la colère des Allemands.
+
+Neipperg demeurait immobile, baissant les yeux.
+
+Il s'indignait intérieurement de la couardise de ces marchands qui
+préféraient la honte et le démembrement de la patrie à une résistance,
+où leurs maisons auraient à subir les obus.
+
+En lui-même il pensait que ce n'étaient point là les Français du 10
+août, contre lesquels il s'était battu, et qui avaient si furieusement
+emporté d'assaut le château des Tuileries.
+
+Il n'avait plus que de l'admiration pour ces patriotes qui l'avaient
+blessé. Les cœurs de soldat ne gardent pas de rancune après la
+bataille. Mais la peur de ces bourgeois lui faisait mal et leur silence
+honteux l'écœurait...
+
+Il avait besoin de sortir, de respirer, de ne plus avoir sous les yeux
+le spectacle de cette lâcheté collective.
+
+Il lui semblait que sa blessure s'envenimait au contact de ces
+trembleurs, qui étaient aussi des traîtres.
+
+Il se leva et dit froidement:
+
+—Vous avez entendu, messieurs, la communication du général en chef, que
+dois-je rapporter comme réponse à M. le duc de Brunswick?...
+
+Et il attendit, plus pâle qu'à son arrivée, debout, la main appuyée au
+rebord de la table.
+
+Une voix parla dans le silence général:
+
+—Ne pensez-vous pas, messieurs, que tout en rendant hommage aux
+sentiments miséricordieux de monseigneur le duc de Brunswick, vous
+feriez bien d'ajourner votre réponse... ne fût-ce que pour permettre à
+l'artillerie de M. le duc de faire à notre ville l'honneur de quelques
+bombes?...
+
+C'était Lowendaal qui avait pris tout à coup la parole.
+
+Neipperg avait reconnu son rival.
+
+Un flot de sang lui monta au visage.
+
+Il eut un mouvement instinctif, comme pour s'élancer vers le baron, afin
+de le provoquer...
+
+Mais il se contint: il était ambassadeur: il avait une mission à
+remplir, il ne s'appartenait pas...
+
+Cette pensée lui traversa en même temps l'esprit: si le baron de
+Lowendaal se trouvait à Verdun, Blanche de Laveline devait y être
+aussi?...
+
+Mais où la rencontrer? où la voir? où lui parler?
+
+Il eut alors cet espoir que peut-être le baron, à son insu, lui ferait
+connaître la retraite de Blanche...
+
+Il fallait donc se montrer impassible, attendre, chercher...
+
+Un murmure assez vif avait suivi les paroles de Lowendaal.
+
+—De quoi se mêlait-il, ce fermier général? se disaient les bourgeois
+chuchotant entre eux. Est-ce qu'il a des maisons, des ateliers, des
+marchandises dans la cité? Est-ce lui qui supportera les dégâts des
+propriétés? Puisqu'on sait qu'il est impossible de résister, le
+commandant du génie l'a reconnu, à quoi bon faire massacrer du monde et
+pour quelle raison exposer les immeubles au feu de l'artillerie?
+
+—Notre population est sage et redoute les horreurs d'un siège, dit le
+président, la proposition de M. le marquis de Lowendaal n'aurait pour
+elle que la canaille... encore, presque tous ces braillards qui ne
+possèdent rien, ont-ils déjà quitté la ville... ils se sont réfugiés du
+côté de Thionville... ils ont retrouvé là un pas grand'chose de leur
+espèce, un certain Billaud-Varennes qui va les envoyer au feu...
+Espérons qu'on ne les reverra jamais à Verdun... Messieurs, êtes-vous
+d'avis de les imiter ici?... Voulez-vous être mitraillés?
+
+—Non! non! pas de bombardement! Signons tout de suite! crièrent vingt
+voix.
+
+Et les plus empressés, saisissant des plumes, entourèrent le président,
+le pressant de leur laisser apposer leur signature sur le projet de
+capitulation, rédigé à l'avance, dès l'annonce de l'arrivée de l'envoyé
+autrichien.
+
+Neipperg observait en silence cette réunion qui, d'abord paisible,
+menaçait de devenir batailleuse.
+
+Le baron de Lowendaal avait repris sa place, à l'écart:
+
+—Mettons que je n'ai rien dit, avait-il murmuré, dépité.
+
+Déjà le président levait la plume et cherchait l'endroit où il
+convenait, sur le projet de capitulation, de mettre son nom, qui
+engageait l'honneur de la ville, quand une fusillade lointaine éclata,
+en même temps que le tambour battait la générale et que, sous les
+fenêtres de l'hôtel de ville, des voix chantaient le _Ça ira_!
+
+
+
+
+X
+
+LE SERMENT DE BEAUREPAIRE
+
+
+Tout le monde s'était levé dans un effarement indescriptible.
+
+Les moins affolés avaient couru aux fenêtres...
+
+La ville apparaissait illuminée, comme pour une fête...
+
+Sur la place, des torches brûlaient, des femmes, des enfants battaient
+des mains et formaient une ronde fantastique dans cette rougeur
+d'incendie...
+
+C'étaient les volontaires de Mayenne-et-Loire qui avaient entonné le _Ça
+ira_, donnant le signal joyeux du réveil à la ville engourdie.
+
+Les hommes étaient rares dans cette foule...
+
+Ils se tenaient à distance et semblaient ne participer que des yeux à ce
+tumulte martial.
+
+Le procureur-syndic en fit la remarque au président.
+
+—Voilà ces damnés volontaires qui font leur tapage! dit en
+soupirant M. Ternaux.
+
+Et M. Gossin de répondre avec un haussement d'épaules:
+
+—Patience!... le duc de Brunswick nous en débarrassera bientôt!
+
+Et il ajouta:
+
+—Pourvu que ces diables déchaînés ne nous attirent pas un bombardement!
+
+Au même instant, une lueur rouge traversa l'espace et un corps
+flamboyant vint s'abattre sur une des maisons qui faisaient l'angle de
+la place, en même temps qu'une forte détonation ébranla les vitres de
+l'hôtel de ville...
+
+—Tenez!... je l'avais prévu!... s'écria le procureur-syndic, voilà ce
+que nous attirent ces coquins!... Les Prussiens tirent à boulets rouges
+sur nos maisons!... Le voilà le bombardement que vous demandiez... vous
+devez être satisfait, baron?
+
+Le procureur se tourna, cherchant Lowendaal, mais le fermier général
+avait disparu.
+
+Impatient, désireux de le suivre, supposant que Lowendaal se dirigeait
+du côté de Blanche de Laveline, Neipperg voulut se retirer.
+
+—Je n'ai rien à faire ici désormais, messieurs, dit-il en prenant
+congé. Le canon parle, je n'ai plus qu'à me taire... je vais retourner à
+mon quartier général... Ma réponse, c'est votre poudre qui la porte en
+ce moment!...
+
+—Monsieur le comte, supplia le président, ne partez pas...
+restez!... c'est un malentendu... tout va s'expliquer... tout
+s'arrangera...
+
+—Je ne vois pas trop comment! dit en souriant Neipperg; écoutez!...
+voici le canon de vos remparts qui donne la réplique à nos obusiers...
+le tambour bat dans vos rues... et il me semble que l'on vient jusque
+dans votre hôtel de ville chercher des renforts pour garnir les
+murailles et servir les pièces!...
+
+Le tambour résonnait en effet dans l'escalier de l'hôtel de ville et des
+pas nombreux martelaient les degrés. On entendait sonner sur le pavé du
+vestibule les crosses des fusils.
+
+—Ils osent venir ici! dit le procureur-syndic exaspéré. Monsieur le
+commandant, vite, signez l'ordre de faire taire le tambour, et que les
+hommes rentrent dans les logements qui ont dû leur être assignés! ajouta
+le magistrat en invoquant M. Bellemond, directeur du génie et de
+l'artillerie.
+
+—Oui, monsieur le procureur, répondit cet officier pusillanime, je vais
+donner ces ordres... dans un quart d'heure Verdun sera tranquille...
+
+—Dans un quart d'heure Verdun sera en flammes et nous chanterons
+l'Hymne des Marseillais à la lueur des obus! cria une voix forte,
+derrière eux.
+
+La porte s'était ouverte sous une poussée, et Beaurepaire,
+accompagné de Lefebvre, et entouré de soldats du 13e et de volontaires
+de Mayenne-et-Loire, apparaissait terrible comme le Dieu de la guerre,
+devant ces citadins effarés.
+
+Le président essaya de prendre un peu d'autorité:
+
+—Qui vous a autorisé, commandant, à venir troubler les délibérations de
+la municipalité et des citoyens qu'elle a réunis en conseil? dit-il
+d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme.
+
+—On assure, répondit Beaurepaire, sans se troubler, que vous machinez
+tous ici une infâme trahison et que vous parlez de rendre la ville...
+Est-ce vrai, citoyens?... répondez!
+
+—Nous n'avons pas à vous faire connaître les résolutions de l'autorité,
+commandant... veuillez vous retirer avec vos hommes et faire cesser le
+feu que vous avez ordonné sans avoir pris l'avis du conseil de défense!
+dit sévèrement le président, se sentant soutenu par les notables.
+
+Beaurepaire réfléchit un instant, puis, se découvrant, dit avec une
+intonation respectueuse:
+
+—Messieurs, c'est vrai, je n'ai pas attendu l'avis du conseil de
+défense pour faire feu sur les Prussiens qui déjà s'approchaient des
+portes et faisaient mine d'entrer au premier signal... un signal qu'ils
+paraissaient attendre du dedans... J'ai barricadé les portes; mon brave
+ami Lefebvre, que voilà, a placé ses voltigeurs des deux côtés de
+chaque palissade, et l'ennemi s'est arrêté... en même temps, pour
+l'empêcher de voir de trop près ce que nous faisions sur les remparts,
+j'ai envoyé quelques boulets qui ont fait reculer un peloton
+d'Autrichiens trop pressés de nous rendre visite... je venais d'arriver
+avec mes volontaires quand on m'a prévenu de ce qui se passait...
+j'avoue que je n'ai pas pensé à prendre l'avis du conseil de défense!
+
+—Et vous avez eu tort, commandant! dit le directeur du génie Bellemond.
+
+Beaurepaire remit son chapeau.
+
+—Camarade, dit-il au commandant, ceci me regarde... je répondrai, s'il
+le faut, de ma conduite devant les représentants du peuple qui ne vont
+pas tarder à venir ici... Je respecte la Commune de Verdun et ses
+officiers municipaux... j'espère qu'ils sont patriotes, et prêts à faire
+leur devoir... je prendrai leurs ordres pour tout ce qui concerne le
+service intérieur et les mesures de police... Je sais l'obéissance que
+les soldats de la nation doivent aux mandataires du peuple... Mais, pour
+ce qui regarde mon métier de soldat et les obus à envoyer aux Prussiens,
+vous me permettrez, camarade, d'agir comme il me paraîtra utile...
+Tenez-vous-le pour dit! je suis ici votre égal, et nous n'avons qu'à
+marcher d'accord ensemble pour repousser l'ennemi et sauver la ville!...
+
+Ces paroles énergiques, lancées d'une voix mâle, impressionnèrent le
+directeur du génie, officier subalterne subitement promu, et qui eût agi
+bravement s'il ne se fût senti dominé par le président et le
+procureur-syndic.
+
+—Pourtant, hasarda-t-il, le conseil de défense existe... vous devez
+prendre ses avis avant de livrer bataille!
+
+—Quand l'ennemi est aux portes, et que déjà les combattants de la ville
+hésitent, le conseil de défense, s'il était alors consulté, ne pourrait
+qu'ordonner au chef des troupes de barrer la route, de disperser les
+tirailleurs sur les remparts, de braquer des pièces sur les corps
+ennemis s'approchant, et de commencer le feu... C'est ce que j'ai fait,
+camarade! tout comme si j'avais eu le temps de consulter le conseil que
+vous présidez... Mais en réalité, pouvait-il avoir un autre avis?
+Pouvait-il me commander autre chose? Tout ce qu'il devrait me reprocher,
+c'est de n'avoir pas ouvert un feu assez vif... Mais les munitions
+manquaient... Les voilà qui arrivent... Ecoutez!... ça va chauffer!...
+
+De violentes détonations suivirent les paroles de Beaurepaire; c'était
+dans la direction de la porte Saint-Victor.
+
+Les notables frémirent. Plusieurs se glissèrent dehors, inquiets pour
+leurs demeures, car à cette furieuse canonnade les Prussiens et les
+Autrichiens allaient certainement répondre par une pluie d'obus.
+
+—Parbleu! voilà un brave homme! se dit Neipperg en regardant la franche
+physionomie de Beaurepaire. Sa vue console de tout ce spectacle
+honteux!...
+
+Et s'avançant vers lui poliment, il lui dit:
+
+—Commandant, je ne dois pas vous laisser ignorer qui je suis... le
+comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt...
+
+—Vous êtes en civil? dit Beaurepaire défiant, regardant celui qui se
+présentait ainsi à lui.
+
+—Je ne suis pas venu en parlementaire, commandant, mais simplement
+chargé de remettre à la municipalité de Verdun et au conseil de défense
+une note officieuse du généralissime.
+
+—Une sommation d'avoir à rendre la place sans doute?
+
+—Vous l'avez dit.
+
+—Et qu'a-t-on répondu ici?...
+
+Beaurepaire jeta un regard accusateur sur les notables et sur les
+magistrats municipaux, qui baissèrent les yeux et détournèrent la tête.
+
+Gossin, le procureur, souffla à l'oreille du président:
+
+—Si cet agent de Brunswick dit tout, ce chenapan de Beaurepaire est
+capable de nous faire fusiller par ses brigands, mon pauvre monsieur
+Ternaux!
+
+—J'en ai peur, mon pauvre monsieur Gossin! répondit tristement le
+président.
+
+Mais Neipperg se contenta de dire habilement:
+
+—Je n'ai pas eu le temps de recueillir l'avis de ces messieurs... Vous
+vous êtes chargé de répondre vous-même au généralissime!...
+
+Cette franchise plut à Beaurepaire, qui dit aussitôt:
+
+—Alors, monsieur, votre mission est terminée... Voulez-vous me
+permettre de vous reconduire moi-même jusqu'aux avant-postes?
+
+—Je suis à vos ordres, commandant!
+
+Beaurepaire, avant de quitter la salle, se tourna une dernière fois vers
+le président et le procureur-syndic:
+
+—Messieurs de la Commune, leur dit-il, j'ai promis à mes hommes de
+m'ensevelir avec eux sous les ruines de Verdun plutôt que de rendre la
+ville... J'espère que vous partagez mon avis?...
+
+—Mais, commandant, si la ville entière voulait capituler?... Si les
+habitants refusaient de se laisser bombarder? Que décideriez-vous?
+Iriez-vous, malgré toute une population, continuer à entretenir un feu
+meurtrier? dit le président... Voyons! que feriez-vous?... Nous
+attendons votre réponse...
+
+Beaurepaire réfléchit une seconde, puis il éclata:
+
+—Si vous me forciez à rendre la ville, entendez-vous bien,
+messieurs? plutôt que de subir cette honte et de trahir mon serment...
+je me ferais sauter la cervelle!... J'ai juré de défendre Verdun jusqu'à
+la mort!...
+
+Il alla vers la porte, puis revint brusquement, frappa d'un grand coup
+de poing la table et répéta:
+
+—Oui, jusqu'à la mort!... jusqu'à la mort!...
+
+Il sortit suivi de Neipperg, laissant les notables terrifiés.
+
+—Il se tuerait?... Ma foi, ce serait de la besogne toute faite et un
+fort soulagement pour tout le monde, dit à mi-voix Lowendaal qui venait
+de rentrer, sans bruit, dans la salle du conseil.
+
+On l'interrogea. On lui demanda ce qui se passait dans la ville.
+
+—On se bombarde ferme de part et d'autre, dit-il avec son sourire
+sceptique. Les volontaires courent sur les remparts comme des fauves...
+Il y en a déjà parmi eux plusieurs d'atteints... Ah! ces fantassins du
+13e!... ils ont avec eux une sorte de démon femelle, la femme du
+capitaine Lefebvre, m'a-t-on dit, une cantinière, qui se démène, va,
+vient, porte les munitions, s'attelle aux pièces de canon, arrache la
+mèche tout allumée des obus prussiens qui tombent sur les glacis... Je
+crois vraiment qu'elle a ramassé à plusieurs reprises les fusils des
+voltigeurs tombés près d'elle et ne s'en est allée qu'après avoir fait
+le coup de feu... comme un homme!... Heureusement qu'il n'y a pas
+beaucoup de soldats comme cette amazone, autrement jamais les
+Autrichiens n'entreraient ici!...
+
+—Vous espérez donc encore, baron? demanda le président.
+
+—Plus que jamais... Ce bombardement était nécessaire, je vous l'ai
+dit... les habitants n'étaient pas suffisamment impressionnés... Mon
+domestique, le fidèle Léonard, avait eu beau griser des artisans, des
+bourgeois, et leur raconter mille balivernes selon mes instructions, ils
+n'étaient pas encore persuadés... ils n'acceptaient qu'avec hésitation
+la capitulation... Demain matin, ils la réclameront tous!...
+
+—Vous nous redonnez confiance!...
+
+—Je vous dis, monsieur le président, que l'on viendra vous obliger à
+signer la capitulation... vous aurez la main forcée!...
+
+—Le ciel vous entende! soupira le président; mais voici l'envoyé du duc
+de Brunswick retourné à son quartier général... Quand le revoir? Comment
+le faire revenir... il a gardé le projet de capitulation...
+
+—Il suffit que quelqu'un de sûr aille au camp autrichien et lui porte
+le double que vous avez conservé... avec l'assurance que demain le
+généralissime trouvera les portes ouvertes...
+
+—Mais qui charger d'une telle mission?
+
+—Moi! dit Lowendaal.
+
+—Ah! vous nous sauvez!... s'écria le président qui, se levant, dans un
+élan de joie, lui donna l'accolade comme il l'eût fait pour un messager
+annonçant une victoire.
+
+
+
+
+XI
+
+LA MISSION DE LÉONARD
+
+
+Quelques instants après, Lowendaal, muni du double du projet de
+capitulation, quittait l'hôtel de ville. Il retrouva sur la place
+Léonard qui l'attendait.
+
+A voix basse, bien que toute oreille fût éloignée, le baron lui donna un
+ordre assez détaillé.
+
+Léonard eut des mouvements de surprise, témoignant qu'il comprenait la
+tâche qui lui était confiée, mais aussi montrant qu'elle l'embarrassait
+et l'effrayait même un peu...
+
+Il se fit répéter deux fois ce que venait de lui dire son maître.
+
+Celui-ci, d'un ton sévère, ajouta:
+
+—Hésiteriez-vous, maître Léonard?... vous savez pourtant que, bien que
+nous nous trouvions dans une ville assiégée, il s'y rencontre des
+prisons et des gendarmes pour y conduire ceux qui... comme certain
+personnage de ma connaissance... ont contrefait le sceau de l'Etat et
+délivré, aux employés des aides et des gabelles, de faux récépissés...
+
+—Je sais cela, monsieur le baron, hélas!... dit Léonard d'un ton
+soumis.
+
+—Si vous le savez, ne l'oubliez plus! reprit le baron se radoucissant.
+Cela me peine, Léonard, d'être obligé de rappeler à un serviteur dévoué
+comme vous l'êtes, que je l'ai sauvé des galères!...
+
+—Et que vous pouvez l'y renvoyer! Oh! monsieur, je m'en souviendrai!
+
+—Alors, vous obéirez?...
+
+—Oui, monsieur le baron... Mais songez comme c'est grave... comme c'est
+terrible ce que vous me demandez là!...
+
+—Vous vous exagérez l'importance de cette affaire... de confiance, dont
+il me plaît de vous charger... Morbleu! maître Léonard, vous m'avez
+accoutumé à plus de docilité, à plus de dévouement aussi! Vous devenez
+ingrat!... C'est un vilain défaut, l'oubli des bienfaits!...
+
+—Monsieur le baron, je vous serai éternellement reconnaissant, larmoya
+le misérable que Lowendaal avait surpris volant avec les employés des
+fermes à l'aide de faux poinçons... je suis prêt à vous suivre et à vous
+obéir partout où il vous plaira me conduire... Mais ce que vous
+m'ordonnez présentement est...
+
+—Abominable? vous avez des scrupules à présent, maître Léonard? dit le
+baron, d'un ton devenu goguenard.
+
+—Je ne me permettrais pas de trouver abominable une chose que M. le
+baron me commande... je voulais dire autrement...
+
+—Et quelle était votre pensée? Je serais curieux de connaître votre
+opinion...
+
+—Monsieur le baron, la... chose... est dangereuse... oh! pour moi
+seulement! se hâta de dire Léonard, car si j'étais pris, on me rôtirait
+à petit feu plutôt que de me faire dire ce que M. le baron m'aurait
+ordonné...
+
+—D'abord, on ne vous croirait pas, interrompit sèchement le baron;
+ensuite, aucune preuve de l'ordre, que vous prétendriez avoir reçu de
+moi, ne serait trouvée... Enfin, et ceci doit vous rassurer pleinement,
+mes dispositions sont prises pour assurer votre retraite, au cas
+improbable où vous seriez découvert...
+
+—Vraiment, monsieur le baron? dit avec joie Léonard.
+
+—Ma chaise de poste vous attendra auprès de la Porte-Neuve, sur la
+route de Commercy... On ne se bat pas de ce côté!...
+
+—Mais comment sortirai-je?
+
+—Mission du conseil de défense... Prenez ce sauf-conduit et venez
+me retrouver demain, au point du jour, au camp du duc de Brunswick...
+
+Et Lowendaal remit à Léonard un laissez-passer en blanc de la
+municipalité.
+
+—J'obéirai! dit Léonard, plus rassuré.
+
+—Tâchez de ne pas compromettre sottement votre mission en vous faisant
+prendre par les enragés volontaires de Beaurepaire... Si vous vous
+laissez arrêter, il me sera impossible de taire vos antécédents... Alors
+gare les galères!... C'est aussi peut-être la mort immédiate, comme
+espion!
+
+Léonard eut un frisson.
+
+—Je ferai attention, monsieur le baron!
+
+—Bien... vous avez compris... allez donc!... et que du camp des émigrés
+je reçoive de vos nouvelles!...
+
+—Je tâcherai, monsieur le baron!... C'est égal, ce que vous voulez de
+moi n'est pas commode... et j'ai peur que la chaise de poste attende
+inutilement à la Porte-Neuve!...
+
+—Imbécile!... dans une ville que de toutes parts l'on bombarde... où la
+flamme est partout... la surveillance est impossible... Je compte sur
+vous, maître Léonard!... Si vous me trahissiez, ou si vous veniez à
+faiblir, comme je rentrerai demain dans Verdun, vous pouvez compter que
+ma première visite sera pour le présidial et la seconde pour le
+fonctionnaire chargé de ferrer les galériens en attendant le départ
+de la prochaine chiourme pour Toulon!... Adieu, maître Léonard, ou
+plutôt à demain, à la pointe du jour!...
+
+Et Lowendaal s'éloigna d'un pas tranquille vers la Porte-Neuve, tandis
+que Léonard, perplexe, méditant sur l'accomplissement de sa mission, se
+demandait:
+
+—Comment pénétrer, sans éveiller l'attention de personne, dans cet
+hôtel de madame de Blécourt?... Comment aborder au milieu de la nuit le
+commandant Beaurepaire?... sans escorte, désarmé, endormi?...
+
+
+
+
+XII
+
+LE CAMP DES ÉMIGRÉS
+
+
+Lowendaal, en quittant Léonard, murmura d'un air satisfait:
+
+—Le drôle fera ce que je lui ai dit... il tremble un peu... mais la
+peur des galères sera pour son esprit plus forte que la crainte du grand
+sabre de ce sacripant de Beaurepaire!... placer l'homme entre deux
+alternatives inégalement chanceuses, être envoyé aux galères ou bien
+risquer de l'être seulement si l'on est pris, tous les gens
+intelligents, et Léonard n'est pas un sot, choisiraient ce dernier
+parti... donc il ira et ne se fera pas prendre!... Il marchera un peu à
+contre-cœur et en serrant les jambes, mais il marchera... Les soldats
+ne font-ils pas ainsi? Quand on les envoie à la gueule d'un canon, ce
+n'est pas toujours l'amour de la gloire qui les y pousse, c'est aussi la
+crainte d'être fusillés s'ils lâchent pied... ce qui le prouve
+bien, c'est que l'on ne fuit qu'en masse... le châtiment, en se
+répandant sur trop de têtes, ne pourrait atteindre personne... Léonard
+est seul... il ne reculera pas... du camp des émigrés, comme le bon
+Talthybios, le héraut veillant au palais des Atrides, j'espère
+apercevoir bientôt le signal attendu!... ajouta en souriant le baron
+qui, en sa qualité de fermier général, s'il ne se montrait pas très
+scrupuleux en toutes matières, aimait fort à prouver sa délicatesse
+littéraire et sa connaissance érudite des bons auteurs.
+
+Il marchait lentement dans la nuit, par les quartiers déserts de la
+ville, prêtant l'oreille aux détonations lointaines, et suivant d'un
+regard indifférent la trace lumineuse des obus qui, comme de rapides
+météores, s'entre-croisaient sur le fond noir du ciel.
+
+On ne se battait pas de ce côté de la ville.
+
+Quelques factionnaires veillaient sur les remparts, et leurs cris
+d'appel: Sentinelles, prenez garde à vous! espacés dans le silence,
+troublaient seuls les abords de la Porte-Neuve vers laquelle le baron se
+dirigeait.
+
+Il trouva à cette porte des gardes nationaux à qui, ainsi que cela avait
+été convenu secrètement à son départ de l'hôtel de ville, un ordre avait
+été envoyé par le procureur-syndic de laisser passer le baron de
+Lowendaal.
+
+Sans difficulté, le chef de poste fit franchir la poterne au baron,
+en lui souhaitant bonne réussite.
+
+S'orientant dans la campagne déserte, le baron gagna un petit bois dont
+il longea les maigres arbres et marcha droit vers un feu qui brûlait à
+quelque distance dans la plaine,—un bivouac d'avant-poste
+vraisemblablement.
+
+Un cri de: «Qui-vive?» prononcé en français le fit s'arrêter.
+
+—Je ne me suis pas trompé! murmura-t-il, ce sont des Français qui sont
+là!
+
+Il demeura immobile après avoir répondu:
+
+—Ami!... envoyé de la municipalité de Verdun!...
+
+Un silence suivit, puis il vit se détacher une masse sombre,
+qu'accompagnait un cliquetis de fer.
+
+Une lueur se balançait et marchait vers lui...
+
+Quatre hommes, avec le porteur du falot, venaient le reconnaître.
+
+Après avoir décliné ses qualités au chef de l'escouade, et avoir demandé
+à être conduit au général en chef, le baron fut prié très poliment de
+prendre place au bivouac, en attendant qu'on pût le mener au quartier
+général.
+
+Il accepta de grand cœur, car la nuit était fraîche. Il vint
+s'asseoir auprès des volontaires royaux, devant des fagots brûlants.
+
+Son arrivée avait mis en rumeur le campement, et les plus dormeurs
+s'étaient éveillés pour venir aux nouvelles et apprendre de l'arrivant
+ce qui se passait dans Verdun.
+
+Ce camp des émigrés était étrange et bigarré.
+
+L'armée de Condé se composait de volontaires accourus de tous les points
+de la France, mais principalement de l'Ouest, pour se battre contre les
+armées du pays, défendre le drapeau blanc, rétablir le roi et abattre la
+Révolution.
+
+Beaucoup de ces volontaires étaient venus là un peu contraints.
+
+Les uns poussés par leurs familles, entraînés par l'exemple, incapables
+de rester dans leurs propriétés ruinées ou envahies.
+
+Quelques-uns par fanatisme, beaucoup dans l'espoir de rentrer avec
+triomphe et profit en France, escomptant vingt-cinq ans d'avance le
+fameux milliard des émigrés.
+
+Cette armée de rebelles et de traîtres était divisée par provinces. Les
+gentilshommes y conservaient leurs privilèges et leur infatuation. Ils
+ne se mêlaient pas aux roturiers. Ainsi la Bretagne avait fourni sept
+compagnies de nobles, et une huitième avait été réservée aux défenseurs
+issus du tiers état. Le costume affirmait encore cette distinction des
+castes. Les non-nobles portaient un uniforme gris de fer; les
+gentilshommes avaient l'habit bleu de roi avec retroussis. Ainsi
+ces insurgés contre la volonté de la nation, rassemblés pour une même
+cause, courant les mêmes dangers, se préoccupaient de perpétuer dans
+leurs bandes de partisans des hiérarchies et des catégories sociales qui
+n'étaient déjà plus qu'un legs du passé. Les bourgeois, avec leur triste
+casaque gris de fer, avaient pourtant plus d'abnégation et de vrai
+dévouement que les nobles, puisqu'ils se battaient pour défendre des
+privilèges auxquels ils n'avaient aucun droit.
+
+Quelques déserteurs, conservant l'uniforme de leur corps, des officiers
+de marine en très grand nombre, formaient le seul élément vraiment
+militaire de l'émigration.
+
+Le corps de la marine, brave, mais superstitieux et très entiché de la
+royauté, était surtout recruté parmi les familles du littoral breton,
+toutes hostiles à la Révolution. La désertion de ces marins affaiblit
+pour longtemps notre force sur mer et, malgré le courage des matelots,
+assura aux Anglais la victoire sur nos flottes et leur conserva l'empire
+des eaux. On n'a pas assez tenu compte de cette trahison des officiers
+de la marine royaliste, lorsqu'on a énuméré les mesures de rigueur
+prises par la Convention dans l'Ouest.
+
+La résistance héroïque des chouans fanatisés fut moins funeste à la
+patrie que la fuite de ces marins expérimentés, les compagnons de La
+Pérouse et de d'Estaing, ces glorieux adversaires des Anglais
+durant la guerre d'Amérique, quittant le pont de leurs navires pour
+aller caracoler ridiculement derrière un général prussien et se faire
+battre par des gardes nationaux.
+
+Les volontaires royaux étaient mal équipés, mal armés, mal
+approvisionnés en tout. Leurs fusils, de fabrication allemande, étaient
+fort pesants. Beaucoup de gentilshommes n'avaient que leurs armes de
+chasse.
+
+La composition de cette armée disparate la faisait ressembler à une
+troupe de bohémiens révoltés. Les âges étaient mêlés. De vieux
+hobereaux, cassés, voûtés, traînant la jambe, s'avançaient à côté de
+jouvenceaux étiolés. Des familles entières, depuis le grand-père
+jusqu'au petit-fils, se trouvaient côte à côte sur les rangs. C'était
+touchant et grotesque.
+
+L'armée des princes était d'ailleurs dépourvue d'artillerie et, malgré
+le courage individuel dont firent preuve la plupart de ces soldats
+improvisés, leur appoint à la cause royale ne fut jamais qu'une quantité
+négligeable. Les Prussiens et les Autrichiens ne se firent pas faute de
+le faire sentir à plus d'une reprise à ces gentilshommes encombrants et
+inutiles.
+
+Le baron de Lowendaal écoutait, avec son sourire railleur, les
+confidences, les vantardises et les récriminations des volontaires.
+
+Comme il venait de Paris, on l'accablait de questions sur l'état de
+la capitale et les prévisions favorables au retour triomphal du roi.
+
+Le baron leur répondait évasivement, disant qu'à son avis tout pouvait
+encore s'arranger, qu'il fallait cependant compter avec la surexcitation
+des foules et l'ardeur avec laquelle on courait s'enrôler, depuis que la
+patrie avait été déclarée en danger.
+
+Les jeunes gentilshommes écoutaient avec des ricanements hautains les
+réponses pourtant fort mesurées du baron qui, de son côté, tout en
+s'informant de l'heure à laquelle le général en chef pourrait le
+recevoir, témoignait une certaine impatience de remplir sa mission.
+
+Tout en racontant à son auditoire irritable ce qu'il savait des
+préparatifs de résistance de la nation tout entière debout, prête à
+mourir, le baron, du coin de l'œil, par-dessus la flamme rouge du
+bivouac, guettait un coin sombre, par delà les remparts de Verdun, du
+côté de la porte Saint-Victor.
+
+Il semblait attendre d'un instant à l'autre un signal qui ne se
+produisait pas...
+
+Par moments il tirait sa montre, la consultait et, avec anxiété,
+n'écoutant plus que distraitement le verbiage des gentilshommes,
+regardait le coin du ciel toujours noir au-dessus de la ville...
+
+—Que fait donc ce faquin de Léonard? murmurait-il. M'aurait-il
+trahi!... aurait-il manqué de courage au bon moment... Oh! je me
+vengerai terriblement... je l'envoie aux galères comme je l'ai dit, s'il
+m'a trompé!...
+
+Et le baron, ne faisant même plus mine de prêter l'oreille aux propos
+des volontaires, feignant de céder au sommeil, fermait les yeux et
+s'apprêtait à se rouler dans son manteau, le long des cendres rougeâtres
+du bivouac, quand on vint l'avertir que le général Clerfayt l'attendait
+et qu'il le recevrait sur-le-champ dans sa tente.
+
+Le baron se leva en rechignant et suivit le planton qui devait le
+guider, non sans jeter une dernière fois un regard chargé d'inquiétude
+vers les maisons de Verdun se dressant au-dessus du rempart, dans la
+ville haute. Plongées dans l'ombre et le repos, ces demeures paisibles
+semblaient indifférentes au bombardement qui continuait de l'autre côté
+de la ville, plus faible, plus ralenti, les Prussiens ne répondant que
+modérément au feu des assiégés, et ceux-ci, en prévision d'un siège qui
+pouvait, qui devait être long, ménageant les munitions.
+
+Dans la tente du général en chef, le baron retrouva l'aide de camp qui
+s'était présenté à l'hôtel de ville.
+
+Il fit une grimace en saluant toutefois poliment le comte de Neipperg.
+
+Celui-ci lui rendit froidement son salut.
+
+L'entrevue fut brève.
+
+Le général autrichien s'informa des dispositions de la ville de Verdun.
+
+Et comme le baron lui assurait qu'elles étaient excellentes, favorables
+à la reddition, le général répondit d'un geste muet, entr'ouvrant la
+toile de sa tente, comme pour montrer les flamboiements d'obus au-dessus
+des remparts...
+
+Le baron regarda, suivant machinalement le geste du général.
+
+Quelque maître qu'il fût de lui-même, il ne put s'empêcher de pousser
+une rapide exclamation où il y avait du triomphe et du soulagement.
+
+Il venait d'apercevoir, dans la partie nord de la ville, une rougeur
+ardente.
+
+Des flammes tourbillonnaient au milieu de flocons de fumée dans ce
+quartier de Verdun, qui jusque-là semblait épargné par le feu des
+assiégeants.
+
+—Qu'avez-vous? demanda le général en chef, surpris de l'émotion
+extraordinaire que venait de manifester l'envoyé de la municipalité.
+
+—Rien, mon général... rien du tout! la fatigue, le trouble... la joie
+aussi où je me trouve de savoir que demain les horreurs d'un siège
+seront épargnées à cette belle cité... Voilà l'explication de mon cri à
+la vue des obus et des boulets rouges sillonnant l'espace!...
+dit-il en s'efforçant de paraître calme.
+
+—Alors vous croyez, dit Clerfayt, que la ville ouvrira demain ses
+portes?...
+
+—J'en suis sûr, monseigneur... un homme à moi doit m'apporter ce matin
+même la capitulation signée...
+
+—Pourquoi ne pas l'avoir apportée vous-même? Pourquoi renvoyer mon aide
+de camp, M. le comte de Neipperg que voici, chargé par moi et par
+monseigneur le duc de Brunswick de vous remettre votre acceptation?...
+
+—Je n'étais pas certain, général, que la ville serait en état de
+capituler demain matin?...
+
+—Ah!... et quel était l'obstacle?
+
+—Un forcené... un chef de brigands, le commandant de Beaurepaire...
+entré hier soir, par surprise, dans la place, et qui pourrait
+contrecarrer nos projets, ruiner nos espérances...
+
+—Un brave soldat! un adversaire énergique, que ce commandant, dit le
+comte de Neipperg à Clerfayt.
+
+—Vous l'avez vu? demanda Clerfayt avec intérêt.
+
+—Je l'ai vu... je l'ai entendu parler... vous pouvez le voir agir...
+car c'est lui qui a mis Verdun si rapidement en état de défense... tant
+qu'il sera debout, je ne suis pas de l'avis de monsieur, moi: Verdun ne
+capitulera pas...
+
+Et Neipperg jeta un regard méprisant au baron.
+
+—Qu'avez-vous à dire? fit Clerfayt. Vous me promettez l'ouverture des
+portes pour demain matin... mon aide de camp, qui a vu la place et qui
+affirme l'énergie de son défenseur, dit qu'elle ne cédera pas aussi
+facilement... répondez-moi!
+
+—Pardon! monseigneur, dit le baron de sa voix onctueuse, je ne
+contredis point l'aide de camp... je vous avais déjà signalé cet
+obstacle... Beaurepaire... et je vous faisais part de mes hésitations,
+de mes craintes... je n'étais pas assuré, je vous l'ai dit, que Verdun
+capitulerait...
+
+—Et maintenant vous croyez la reddition possible?
+
+—Certaine, monseigneur!...
+
+—Mais... Beaurepaire?...
+
+—Beaurepaire est mort, monseigneur!
+
+—Mort!... qu'en savez-vous?... qui vous l'a appris?...
+
+Le baron s'inclina, et, avec un sourire plus accentué que de coutume:
+
+—Monseigneur, dit-il, me permettra d'attendre la confirmation
+officielle de la nouvelle dont je ne suis que le prévoyant messager...
+L'homme qui doit apporter la capitulation signée vous apprendra
+également la fin, pour moi certaine, du commandant de Beaurepaire...
+
+—Bien, monsieur, nous attendrons! dit froidement Clerfayt en
+faisant signe au baron que l'entretien était terminé.
+
+Tandis que Lowendaal se retirait, le comte de Neipperg disait au général
+autrichien:
+
+—Comment cet homme louche, à figure d'espion, sous son masque
+débonnaire et souriant, sait-il que Beaurepaire n'est plus?... Il était
+vivant il y a deux heures, quand j'ai quitté Verdun... l'auraient-ils
+assassiné là-bas!...
+
+Clerfayt regarda avec surprise son aide de camp:
+
+—Nous faisons la guerre loyale et au grand jour, nous autres soldats,
+mon cher Neipperg... Mais ces marchands qui nous tendent les mains et
+nous ouvrent les portes de leurs villes sont capables de bien des
+lâchetés!... il y a des épluchures et des débris peu propres dans la
+cuisine de la victoire!... Les convives du festin ne doivent pas trop
+s'inquiéter de la façon dont on leur a préparé les plats... Autrement
+personne n'aurait d'appétit et personne ne mordrait à la gloire!...
+Achevons notre courrier, mon cher, car déjà le matin paraît et, si ce
+baron a dit vrai, nous aurons pas mal de choses à faire dans la journée:
+la ville à occuper, les postes à garnir, les autorités à changer et à
+surveiller, sans compter la revue que Leurs Majestés doivent passer au
+milieu des félicitations et des hommages des habitants! A la besogne, et
+faisons comme si ce Lowendaal n'avait pas dit vrai... Continuons à
+envoyer quelques messagers énergiques à ce Beaurepaire, qui m'a l'air en
+effet d'un rude adversaire!...
+
+Et tandis que Neipperg s'asseyait devant la petite table du général, se
+disposant à écrire sous sa dictée, Clerfayt, soulevant la porte de sa
+tente, cria à l'un des officiers d'artillerie qui attendait auprès d'une
+batterie:
+
+—Commandant, continuez le feu jusqu'à ce que, sur les remparts de
+Verdun, vous aperceviez hissé le drapeau parlementaire!...
+
+
+
+
+XIII
+
+LE SECOND ENFANT DE CATHERINE
+
+
+Léonard, en quittant, fort perplexe, comme nous l'avons vu, son maître,
+peu commode ce soir-là et beaucoup trop porté à se souvenir d'un passé
+désagréable, se rendit vers la porte de France.
+
+De ce côté, le canon tonnait sans relâche.
+
+Ce n'était pas que Léonard fût fort amateur de cette musique des canons.
+
+Mais il avait reçu des ordres précis et il lui fallait les exécuter.
+
+Là où l'on se battait, il pensait devoir rencontrer celui qu'il
+cherchait, celui qu'il avait reçu l'ordre de trouver: le commandant
+Beaurepaire.
+
+Avant de gagner les abords de la porte où, debout sur le revers des
+glacis, se tenaient plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait
+certainement celui qu'il avait mission d'aborder, Léonard se
+faufila parmi des groupes de curieux entourant une carriole, devant
+laquelle une table était installée avec des bouteilles, des verres,
+quelques morceaux de pain, du cervelas et du saucisson.
+
+C'était la cantine du 13e léger.
+
+Derrière la table que deux torches fumeuses éclairaient, Catherine
+Lefebvre, alerte, joyeuse et bourrue, vaquait à la distribution des
+vivres et des rafraîchissements, suffisant à peine à répondre aux
+commandes réitérées des canonniers altérés et des soldats venus, entre
+deux coups de feu, s'offrir la goutte et boire à la délivrance de
+Verdun.
+
+De temps en temps, Catherine s'arrêtait de verser du vin ou de couper
+des tronçons de cervelas pour donner un coup d'œil à sa carriole...
+
+Là, dans un petit lit, dormait du sommeil inaltérable de l'enfance le
+petit Henriot.
+
+—Ça le berce, le canon! disait Catherine rassurée.
+
+Elle se remettait à sa distribution, non sans grommeler quelques paroles
+énergiques à l'adresse des Prussiens.
+
+Dès le commencement de la bataille, lorsque, les ennemis s'approchant
+déjà des portes de la ville, Beaurepaire avait surgi, se multipliant,
+courant aux batteries, déployant ses tirailleurs, faisant garnir de
+gabions et de fascines les ouvrages protégeant la porte de France,
+Catherine, dédaignant l'abri de sa cantine, avait grimpé sur les glacis.
+
+Là, comme une furie de la guerre, harcelant les traînards, encourageant
+les braves, ramassant les premiers blessés, et, par moment, saisissant
+un fusil et le déchargeant sur les cavaliers autrichiens qui s'étaient
+hasardés jusque sous les embrasures des poternes, elle avait contribué
+énergiquement à enrayer la panique et à arrêter l'ennemi, surpris de cet
+accueil.
+
+Beaurepaire l'avait aperçue et l'avait félicitée.
+
+Puis, l'ennemi s'était retiré, ayant renoncé à surprendre une ville qui
+se trouvait ainsi sur ses gardes; Catherine était retournée à sa cantine
+où les clients abondaient.
+
+Elle avait, dans l'intervalle du premier combat, entrevu Lefebvre qui,
+avec ses voltigeurs, garnissait les parapets et, des meurtrières,
+dirigeait un feu plongeant sur les éclaireurs autrichiens.
+
+Toute rassurée et tout heureuse, car c'était pour elle le baptême du
+feu, elle avait repris ses fonctions de cantinière, dont elle
+s'acquittait avec bonne humeur, à la satisfaction générale.
+
+Comme elle venait de verser la goutte à deux artilleurs, elle aperçut,
+un peu à l'écart, un civil qui les regardait boire:
+
+—Eh! l'ami, lui cria-t-elle sans façon, pourquoi ne viens-tu pas
+t'arroser d'un bon coup de schnick, comme on dit chez nous?... Tu es un
+civil, ça ne fait rien... Demain, tu seras comme les autres, sous les
+armes... Va! tu peux trinquer avec les défenseurs de ton pays... on est
+tous des frères!
+
+Et comme l'homme ne répondait pas à cet appel engageant et faisait mine
+de s'éloigner, elle le rappela:
+
+—Eh! l'ami, ne t'en va pas comme ça!... Viens, que je t'ai dit... Tu
+n'as peut-être pas d'argent pour trinquer?... Ça ne fait rien... c'est
+moi qui régale aujourd'hui, demain tu paieras à ton tour... Qu'est-ce
+qu'il faut te servir, citoyen?
+
+L'homme interpellé répondit sèchement:
+
+—Merci, je ne bois pas...
+
+—Tu n'as pas soif... et tu ne te bats pas? Alors, qu'est-ce que tu
+viens faire ici?...
+
+L'homme hésita, puis dit d'une voix sourde:
+
+—Je voudrais parler au commandant Beaurepaire...
+
+Catherine le regarda avec surprise.
+
+—Toi?... parler au commandant?... et qu'est-ce que tu lui veux?...
+
+—J'ai des choses importantes à lui dire...
+
+Catherine haussa les épaules.
+
+—Tu choisis bien ton moment, mon garçon!...
+
+—On choisit le moment qu'on peut...
+
+—C'est possible... mais pour l'instant le commandant n'est pas
+visible...
+
+L'homme se frotta la tête et murmura:
+
+—C'est qu'il faut absolument que je le trouve...
+
+Catherine regardait avec méfiance son interlocuteur. Son insistance lui
+semblait suspecte. Elle résolut d'avertir son mari.
+
+Elle allait le signaler à l'un des soldats, en le priant de chercher
+Lefebvre sur-le-champ, quand l'ordonnance de Beaurepaire survint.
+
+Excité par le bruit du combat, la langue déliée par des libations
+abondantes offertes par l'un des membres de la municipalité qui l'avait
+interrogé longuement sur son chef, l'ordonnance se mit à bavarder. Le
+soldat raconta, malgré les coups d'œil significatifs de Catherine,
+que Beaurepaire avait été prendre un peu de repos chez une de ses
+parentes dans un hôtel de la ville haute, où il devait, à quatre heures
+du matin, aller l'éveiller, en lui amenant son cheval.
+
+Catherine, à bout de patience, cria à l'ordonnance:
+
+—Tu jacasses comme une pie borgne, veux-tu aller dormir un peu... ça te
+fera du bien!... tu ne seras jamais en état d'éveiller le commandant à
+quatre heures... comme il te l'a dit... Allons! demi-tour, ou je fais
+venir le lieutenant Lefebvre... il ne plaisante pas avec les indiscrets
+et les ivrognes, lui...
+
+—C'est bien! on se tait... et l'on s'en va!... grommela
+l'ordonnance qui, en trébuchant, s'éclipsa.
+
+Catherine s'était remise à servir ses soldats.
+
+Machinalement elle regarda du côté de l'homme qui insistait pour parler
+à Beaurepaire...
+
+Il avait disparu...
+
+Catherine crut le voir se diriger en compagnie de l'ordonnance vers un
+cabaret, entre-bâillant sa porte à des curieux hardis désireux
+d'assister, à l'abri, aux travaux de défense de la ville.
+
+Elle eut le rapide soupçon que cet homme complotait et qu'un danger
+menaçait Beaurepaire...
+
+Elle aurait voulu le suivre et le signaler à Lefebvre, mais elle ne
+pouvait songer à quitter sa cantine en un pareil moment.
+
+Les défenseurs de Verdun, passant la nuit à dresser des gabions sur les
+remparts, à élever des palissades, à disposer des fascines, tandis que
+le canon tirait sans relâche, avaient droit à trouver la cantine
+ouverte.
+
+Elle piétinait d'impatience, essayait de se persuader qu'elle s'alarmait
+à tort et qu'aucun péril ne pourrait atteindre Beaurepaire du fait de
+cet homme...
+
+Le souvenir de Lowendaal, toutefois, se présenta à sa pensée.
+
+Ce baron avait l'aspect d'un traître... Qui pouvait deviner ce qu'il
+avait machiné contre l'intrépide défenseur de Verdun?
+
+A la fin Catherine n'y tint plus, et quand, la nuit avançant, les
+buveurs se firent plus rares, elle annonça brusquement son besoin de
+sommeil et congédia les soldats attardés, les engageant, s'ils n'avaient
+point le désir de se reposer, à se donner de la distraction sur les
+remparts, où l'on n'avait pas trop de monde pour placer les gabions et
+poser les fascines.
+
+
+
+
+XIV
+
+LA FIN D'UN HÉROS
+
+
+Après avoir rangé sa cantine et donné un baiser léger au petit Henriot
+qui dormait paisiblement, Catherine s'enfonça dans les rues sombres de
+la ville haute.
+
+Le soupçon lui restait. C'était vers l'hôtel de madame Blécourt, dans
+cette maison où le commandant lui avait fait conduire la petite fille
+gardée à Jouy-en-Argonne, qu'un péril menaçait Beaurepaire... Elle
+devinait le piège, elle flairait la trahison.
+
+Au moment où elle s'approchait de l'hôtel de madame de Blécourt, elle
+entendit une détonation d'arme à feu...
+
+Ce n'était pas un bruit capable de surprendre dans une ville
+bombardée...
+
+Mais ce coup de feu dans ce quartier isolé, paisible, loin des
+remparts et où tout semblait sommeiller, l'effraya...
+
+Elle pressentit un malheur, un crime.
+
+Au bout d'une ruelle elle aperçut la silhouette d'un homme fuyant...
+
+Il lui sembla reconnaître le singulier personnage dont les allures, à la
+cantine, avaient éveillé sa méfiance.
+
+Elle lui cria à tout hasard:
+
+—Eh! l'homme!... pas si vite.... qui donc a tiré par ici?...
+
+Mais l'inconnu redoublait de vitesse, sans répondre; tournant court, il
+disparut dans une rue sombre...
+
+Catherine hésita un instant. Devait-elle le suivre? Mais elle réfléchit
+qu'un homme marchant vite, la nuit, dans une ville assiégée, n'était pas
+par cela même un coupable... et puis, quel rapport pouvait-il exister
+entre cet inconnu et Beaurepaire?
+
+Ce n'était pas là qu'était le péril, si Beaurepaire se trouvait
+menacé...
+
+A l'hôtel de Blécourt il fallait d'abord s'assurer que le commandant
+reposait en sûreté.
+
+Catherine rebroussa donc chemin et marcha rapidement vers la maison, où
+Herminie de Beaurepaire devait être endormie, ayant auprès d'elle la
+petite Alice, où sans doute Beaurepaire, brisé de fatigue, s'était jeté
+sur un lit, en attendant qu'on vînt l'éveiller pour retourner au
+combat.
+
+Comme elle allait soulever le marteau et frapper, des cris, des appels
+s'élevèrent de l'intérieur...
+
+Les fenêtres s'ouvrirent avec force.
+
+Des têtes effarées apparurent, réclamant du secours...
+
+En bonnet de nuit et en chemise, la vieille douairière de Blécourt se
+montra au balcon, agitant convulsivement les bras, d'un air désespéré.
+
+En même temps une lueur rouge darda son reflet sinistre sur la façade de
+la maison voisine...
+
+Des tourbillons de fumée noire s'échappaient des fenêtres ouvertes...
+
+De longs jets de flammes jaillissaient sur les toits...
+
+—Le feu!... il y a le feu!... cria Catherine... et cette porte qui ne
+s'ouvre pas!...
+
+Les domestiques, perdant la tête, couraient en poussant des cris par les
+escaliers, s'appelant, réclamant les clefs. Ils finirent par ouvrir la
+porte et se précipitèrent dans la rue...
+
+Quelques habitants du voisinage, réveillés en sursaut, accoururent...
+
+Mais déjà Catherine, courageusement, s'était élancée dans la maison en
+flammes...
+
+Le danger l'attirait, et elle se disait qu'il y avait là des existences
+à sauver...
+
+Elle montait au hasard, dans la fumée, se guidant à la clarté fauve
+de l'incendie.
+
+Une chambre, dont la porte était ouverte, s'offrit à sa vue, au premier
+étage...
+
+Elle y pénétra hardiment, criant:
+
+—Y a-t-il quelqu'un qui dort ici?... Sauvez-vous vite!
+
+La fumée l'empêchait d'avancer.
+
+Nulle voix ne répondait.
+
+Une gerbe de flammes vint brusquement empourprer le palier et éclairer
+la chambre...
+
+Catherine jeta un cri de terreur... Elle venait d'apercevoir, étendu sur
+le lit, Beaurepaire, semblant endormi, inerte, sourd au tumulte
+grandissant.
+
+Elle se précipita vers lui.
+
+—Mon commandant, vite, éveillez-vous! Levez-vous! c'est le feu!
+cria-t-elle.
+
+Le commandant demeura immobile.
+
+La chambre était redevenue sombre.
+
+La fumée tourbillonnait, épaisse, suffocante.
+
+Catherine se pencha, avançant la main à tâtons.
+
+Elle cherchait dans ces ténèbres fumeuses à reconnaître la place du lit.
+
+Elle voulait secouer le commandant, pensant: «Peut-être s'est-il
+évanoui?»
+
+Elle toucha le corps inerte.
+
+Prêtant l'oreille, elle écouta.
+
+Aucun bruit de respiration ne montait du lit.
+
+—Quel étrange et profond sommeil! pensa-t-elle. Et l'épouvante
+envahit son âme virile.
+
+S'approchant davantage, elle posa son oreille sur la poitrine du
+commandant...
+
+—Son cœur ne bat plus! murmura-t-elle pleine d'angoisse.
+
+Un silence terrible emplissait la chambre...
+
+Elle avait appliqué sa main sur le front du commandant, elle sentit
+quelque chose d'épais, de gluant, qui poissait ses doigts...
+
+Effrayée, elle recula...
+
+Elle éprouvait comme un vertige, une faiblesse générale l'enveloppait,
+des nausées lui montaient à la gorge, elle allait tomber...
+
+C'était la mort...
+
+Elle rassembla son énergie.
+
+—Ah! la fenêtre!... se dit-elle, étonnée de ne pas avoir pensé plus tôt
+à ouvrir.
+
+Elle se précipita vers la croisée, et donna brusquement de l'air...
+
+Il était temps. La suffocation lui venait. Une seconde de plus, elle
+s'affaissait étourdie, étouffée par la fumée...
+
+La réverbération de l'incendie sur la maison d'en face éclaira le lit où
+Beaurepaire était étendu.
+
+Le commandant semblait dormir, rigide, insensible.
+
+Sa face était livide, l'oreiller était rouge...
+
+Un trou à la tempe, d'où suintait un filet de sang, révélait de quel
+sommeil dormait l'héroïque commandant.
+
+—Ah! les misérables, ils l'ont assassiné! cria Catherine en s'élançant
+hors de la chambre. Elle poussa un appel désespéré que nul n'entendit
+dans la confusion générale et qui se perdit parmi l'horreur de
+l'incendie.
+
+Comme elle cherchait à s'orienter à travers l'escalier où pleuvaient des
+décombres, des débris de charpente calcinée, des plâtras, des lambeaux
+de boiseries à demi brûlées au milieu d'une pluie d'étincelles crevant
+de lourds flocons de fumée noire, elle entendit une voix douce qui
+chantait sur un mode plaintif:
+
+ Do, do,
+ L'enfant do,
+ L'enfant dormira tantôt.
+
+Stupéfaite, Catherine chercha à reconnaître d'où provenait ce chant
+inattendu. Quelle nourrice aveugle et sourde berçait son enfant avec ce
+chant paisible au milieu de cette nuit d'épouvante?
+
+La voix venait de l'étage supérieur. Hardiment, bravant la flamme qui
+pouvait d'un moment à l'autre attaquer l'escalier derrière elle et lui
+couper la retraite, Catherine escalada les marches à travers la fumée.
+
+Elle poussa vivement la porte d'une chambre d'où partait la voix
+dolente, chantonnant toujours, sur un ton égal, le refrain berceur...
+
+Elle aperçut, insensible, l'œil vague, la tête penchée, Herminie de
+Beaurepaire, assise au bord du lit et tenant sur ses genoux la petite
+Alice, dormant du lourd sommeil de l'enfance.
+
+—Venez vite!... venez vite, madame! s'écria Catherine... C'est le feu!
+
+Mais Herminie continua à chantonner et à bercer la petite Alice.
+
+Aux cris de Catherine, l'enfant s'était éveillée...
+
+—Il n'y a pas de temps à perdre!... vite! descendons! dit Catherine
+impérativement.
+
+Et elle prit par la main l'enfant qui tremblait de frayeur.
+
+Herminie, debout, fit une grave révérence et dit:
+
+—Bonjour, madame!... vous ne savez pas? je vais me marier... vous
+viendrez à ma noce, n'est-ce pas?... vous verrez comme je serai
+belle!...
+
+—La malheureuse est folle!... oh! la pauvre femme! fit avec pitié
+Catherine, mais ce n'est pas le moment de s'attendrir... Allons! il faut
+me suivre! reprit-elle, donnant exprès à sa voix une intonation rude.
+
+La folle se mit en mouvement, d'une seule pièce, les yeux fixes, les
+bras pendants, comme un automate effrayant.
+
+Catherine, entraînant la petite Alice, se hâta de descendre. Elle se
+retourna pour voir si Herminie la suivait...
+
+Celle-ci continuait à marcher droite et raide...
+
+En passant devant la chambre où gisait Beaurepaire, Herminie allongea le
+bras, poussa un cri aigu et cria:
+
+—C'est là... là... l'homme... le pistolet à la tempe!... Oh! il me tue
+aussi!...
+
+Et elle tomba inanimée sur le palier.
+
+Catherine jugea impossible de l'emporter. Il fallait aller au plus
+pressé.
+
+Elle dégringola les marches du premier étage, traînant toujours Alice
+après elle et, farouche, bondit dans la rue.
+
+Elle était sauvée avec l'enfant.
+
+Des soldats, accourus au signal de l'incendie attribué à un obus des
+Prussiens, commençaient à organiser une chaîne.
+
+Elle leur confia l'enfant, et, reconnaissant des hommes de la compagnie
+de Lefebvre, elle les supplia de monter dans la maison pour essayer de
+soustraire aux flammes Herminie encore vivante et le cadavre du
+commandant.
+
+Trois ou quatre hommes de bonne volonté s'élancèrent aussitôt.
+
+Quelques instants après, on ramenait le corps de Beaurepaire, et deux
+soldats maintenaient la folle qui criait:
+
+—Laissez-moi partir!... il faut que j'aille m'habiller... vous ne
+savez donc pas! je me marie!... voyez tout ce monde... et puis l'on a
+allumé les cierges... Oh! que c'est beau, l'église, un jour de
+mariage!...
+
+Et, tragique, elle montrait aux assistants glacés de terreur les flammes
+qui léchaient les murs déjà noircis...
+
+ * * * * *
+
+Madame de Blécourt s'était cassé la jambe, en sautant de son balcon dans
+la rue. Elle mourut peu de jours après.
+
+Herminie, dont la raison n'était pas revenue, fut emmenée chez un parent
+qui s'offrit à la garder, à la soigner.
+
+Le corps de Beaurepaire fut transporté à l'hôtel de ville.
+
+Là, le président et le procureur-syndic déclarèrent que le commandant
+s'était suicidé pour ne pas signer la capitulation de Verdun.
+
+Cette intention avait été, disait-on, manifestée à haute voix par
+Beaurepaire, la veille, lorsqu'on délibérait sur les conditions de la
+reddition de la ville.
+
+Plusieurs témoins en déposèrent, et la nouvelle de la mort héroïque du
+commandant, ne voulant pas assister vivant à la reddition de la ville
+qu'il avait charge de défendre, propagée par les traîtres qui
+l'avaient fait assassiner, fut acceptée par les patriotes.
+
+De grands honneurs funèbres furent par la suite décernés à la mémoire de
+l'héroïque Beaurepaire. La Convention accueillit l'explication d'un
+suicide exemplaire et glorieux.
+
+Les lâches qui avaient poussé à l'assassinat de Beaurepaire, accompli
+par Léonard, ouvrirent le lendemain la porte de leur ville aux armées
+autrichiennes et prussiennes, en vertu du traité de capitulation que
+Lowendaal avait porté au quartier général du duc de Brunswick.
+
+Le roi de Prusse fit une entrée triomphale dans Verdun.
+
+Tous les riches bourgeois l'acclamèrent. Le président Ternaux lui offrit
+un banquet à l'hôtel de ville, et le procureur-syndic Gossin, au
+dessert, le compara à Alexandre le Grand prenant possession de Babylone.
+
+Des jeunes filles royalistes, qui furent plus tard exécutées, et que la
+poésie a glorifiées comme des martyres, insultèrent au dévouement des
+défenseurs de Verdun, en apportant, vêtues de blanc, avec la bannière de
+leur confrérie en tête, des couronnes au roi de Prusse, vainqueur sans
+combat, maître de la ville par la trahison.
+
+Verdun, comme Longwy, méritait d'être désormais appelée la ville des
+lâches.
+
+La frontière était dégarnie, la route de Paris ouverte, et les
+armées d'Autriche et de Prusse n'avaient plus qu'à marcher sur la
+capitale afin de lui infliger le châtiment exemplaire promis par
+Brunswick.
+
+Aucune forteresse, aucune armée, aucune résistance ne pouvait, pensaient
+les royalistes dans l'ivresse de l'espérance, arrêter la course
+victorieuse des alliés. On n'avait pas prévu le Moulin de Valmy.
+
+ * * * * *
+
+La garnison de Verdun avait été admise aux honneurs de la guerre. Elle
+défila avec armes et bagages.
+
+Lefebvre, promu capitaine, fut dirigé avec le 13e d'infanterie légère
+sur l'armée du Nord.
+
+Catherine Lefebvre avait emmené avec elle la petite Alice, que la folie
+de sa mère faisait orpheline.
+
+Elle la coucha dans la carriole, à côté du petit Henriot, enchanté de
+retrouver sa jeune camarade de Verdun, puis elle dit à Lefebvre avec un
+bon sourire, en lui montrant ces deux têtes blondes endormies:
+
+—Dis donc, mon homme, ça nous fait déjà deux enfants que la patrie nous
+envoie, est-ce que ça ne te donne pas un peu de honte?
+
+Le capitaine Lefebvre, en embrassant sa femme, promit de rattraper le
+temps perdu.
+
+Et l'on se mit en route, la colère aux yeux et l'espoir de la
+revanche au cœur, en jurant de reprendre bientôt la ville livrée et
+de reconduire, la baïonnette aux reins, les Prussiens et les
+Autrichiens, qui n'auraient pas toujours en face d'eux les traîtres de
+Verdun.
+
+
+
+
+XV
+
+AU BORD DU NÉANT
+
+
+Pendant que ces événements s'accomplissaient dans l'Est et que Dumouriez
+et Kellermann arrêtaient l'invasion à Valmy et sauvaient la France et la
+République en forçant les Autrichiens et les Prussiens à se rejeter sur
+la Belgique, que faisait Bonaparte?
+
+Il se trouvait fort en peine au milieu de toute sa famille, réfugiée à
+Marseille et dénuée de toutes ressources.
+
+Après plusieurs pérégrinations de logements en logements, en des
+quartiers pauvres, expulsée sans pitié par d'intraitables logeurs,
+madame Letizia Bonaparte, âme virile, cœur énergique, trouva un local
+assez convenable dans la rue du faubourg de Rome. Le propriétaire était
+un riche marchand de savons, nommé Clary, qui montra tout de suite
+une grande sympathie pour les exilés.
+
+L'existence de la famille Bonaparte était laborieuse et digne.
+
+Levée dès l'aube, madame Bonaparte se mettait aux soins du ménage,
+balayait, lavait, préparait le modeste repas, puis distribuait à ses
+filles la besogne. L'une allait aux provisions, l'autre raccommodait le
+linge et les habits de la maisonnée, la plus jeune seule avait la
+permission de jouer.
+
+Dans le jour, la mère et les deux filles aînées faisaient des travaux
+d'aiguille dont l'humble produit les aidait à vivre.
+
+Joseph venait d'obtenir un emploi de commissaire des guerres dans
+l'administration des subsistances militaires, mais ses émoluments lui
+suffisaient à peine.
+
+A titre de réfugiés corses, victimes de leur dévouement à la France, la
+famille Bonaparte recevait de la municipalité des rations de pain de
+munition.
+
+Bonaparte, encore une fois privé de solde, était dans l'impossibilité de
+contribuer à l'alimentation des siens.
+
+Face à face avec l'horrible spectre de la misère, il perdit courage, et
+le suicide hanta son cerveau surexcité.
+
+Un jour, n'ayant dans la poche qu'un sou qu'il jeta à un pauvre, il se
+dirigea vers un rocher dominant la mer.
+
+Il s'abîma alors dans une méditation profonde.
+
+L'eau verte miroitante l'attirait... Inutile à son pays, désarmé,
+sentant son génie réduit à l'impuissance, n'ayant plus confiance en soi,
+ne voyant plus au firmament assombri cette étoile qui l'avait guidé,
+accablé par le sentiment de son isolement, ne pouvant supporter l'idée
+d'être à charge à sa mère au lieu de la soutenir, il considéra d'un
+œil fixe et farouche la mer battant doucement la pointe d'un roc à
+fleur d'eau.
+
+Là, en se précipitant de la hauteur, il se fracasserait sûrement le
+crâne...
+
+Délivré de la vie, il débarrasserait les siens d'une bouche inutile et
+leur laisserait tout entière la ration de pain allouée par la charité
+publique.
+
+Il demeura ainsi, en proie aux plus sinistres résolutions, se tâtant, se
+reprochant d'hésiter à mourir, se persuadant qu'il n'avait rien à
+espérer sur la terre, et ses yeux, fixes et froids, semblaient attirés
+par l'abîme sombre et tournoyant au-dessous de lui.
+
+Il resta ainsi une longue heure, au bord du néant.
+
+La vue d'une barque cinglant au loin, et qui semblait se diriger vers la
+côte, l'arracha à sa torpeur désespérée...
+
+—Il faut en finir! se dit-il brusquement.
+
+Déjà il calculait la distance et l'élan nécessaire pour s'élancer du
+roc dans la mer, quand son nom prononcé le fit se retourner.
+
+Un homme vêtu en pêcheur accourait vers lui, les bras ouverts.
+
+Surpris et irrité d'être troublé dans sa détermination, il allait
+descendre vivement du rocher et chercher un endroit plus écarté où il
+pût mettre à fin sa sinistre résolution, quand le pêcheur lui cria:
+
+—C'est bien toi, Napoléon?... Que diable fais-tu ici? tu ne me remets
+donc pas?... Desmazis, ton ancien camarade d'artillerie au régiment de
+la Fère?... as-tu donc oublié nos bonnes soirées de Valence?
+
+Bonaparte reconnut alors son ancien compagnon, et tous deux
+s'embrassèrent.
+
+Desmazis expliqua qu'il avait émigré, aux premiers grondements de la
+Révolution. Il vivait tranquille en Italie, auprès de Savone, sur la
+côte. Ayant appris que sa vieille mère, retirée à Marseille, se trouvait
+gravement malade, il avait équipé à ses frais, car il était fort riche,
+une balancelle, et était parvenu, sous un costume de pêcheur, jusqu'au
+port où il avait abordé sans éveiller l'attention.
+
+Rassuré sur la santé de sa mère qu'il avait pu serrer dans ses bras, et
+que son arrivée avait contribué à rétablir, il allait se remettre en
+mer. Par prudence, il avait donné l'ordre à son matelot de venir le
+prendre en dehors du port.
+
+Il attendait sa barque.
+
+—Mais, toi, que faisais-tu en cet endroit solitaire? demanda-t-il avec
+intérêt.
+
+Bonaparte balbutia quelque vague explication.
+
+Puis il cessa de parler, et, retombant dans une morne méditation, il se
+mit à regarder de nouveau avec fixité l'eau verte ourlant d'argent la
+pointe noire du roc.
+
+—Ah çà! qu'as-tu? dit avec émotion le bon Desmazis. Tu ne m'écoutes
+pas... ça ne te réjouit donc pas de me revoir?... Quel chagrin te fait
+souffrir?... est-ce qu'un malheur te menace?... réponds-moi!... vraiment
+tu m'as tout l'air d'un fou qui va se tuer!...
+
+Bonaparte, gagné par l'accent de sympathie de son camarade, lui révéla
+sa situation et confessa son désir d'en finir avec l'existence.
+
+—Quoi! ce n'est que cela? dit Desmazis. Oh! j'arrive bien alors! Tiens,
+ajouta-t-il en détachant sa ceinture, voici dix mille francs en or. Je
+n'en ai pas besoin pour le moment. Tu me les rendras quand tu le
+pourras. Prends donc et va sauver les tiens.
+
+Et il tendit à Bonaparte abasourdi les dix mille francs, une fortune
+pour le pauvre officier sans solde.
+
+Puis, comme pour se dérober à la reconnaissance, et aussi pour ne
+pas permettre, avec la réflexion, à un refus de se produire, Desmazis
+quitta brusquement son ami, en lui disant:
+
+—Au revoir!... ma balancelle accoste... mes matelots m'attendent...
+bonne chance, Napoléon!...
+
+Et, dégringolant rapidement le sentier par lequel il avait grimpé pour
+surprendre si à propos son camarade désespéré, le généreux Desmazis
+gagna sa barque, fit déployer la voile et prit rapidement le large.
+
+Bonaparte, cependant, tout ahuri, avait laissé partir son sauveur, sans
+un mot; comme fasciné, il considérait cet or qui semblait tombé du ciel.
+
+Puis, tout à coup, prenant sa course, il s'élança vers la ville, entra
+comme une trombe dans la pauvre chambre où madame Bonaparte cousait avec
+ses filles...
+
+Il répandit, ainsi qu'un semeur le grain, les pièces d'or sur la table,
+en s'écriant:
+
+—Mère, nous sommes riches!... Mes sœurs, vous pourrez manger tous
+les jours et vous acheter chacune une robe neuve... Ah! c'est un coup du
+sort!...
+
+Et il faisait ruisseler les pièces joyeusement autour de lui...
+
+Et ses oreilles s'emplissaient du tintement du métal sur le carreau...
+
+Plus tard, Napoléon fit rechercher par la police son bienfaiteur.
+Desmazis, caché dans un village de la Provence, s'occupait
+d'horticulture. Il cultivait des violettes et semblait ne plus se
+souvenir du camarade qu'il avait si à propos obligé.
+
+Napoléon eut toutes les peines du monde à lui faire accepter trois cent
+mille francs à titre de remboursement; il lui donna en même temps la
+place d'administrateur des jardins de la couronne.
+
+Les dix mille francs prêtés par l'ancien camarade de régiment, non
+seulement sauvèrent de la misère Bonaparte et de la famine les siens,
+mais ils permirent aussi à Joseph de faire un riche mariage, en parant
+aux premières nécessités de la vie quotidienne.
+
+M. Clary, le propriétaire de la maison, avait deux charmantes filles:
+Julie et Désirée.
+
+Joseph fit la cour à Julie et bientôt elle devint sa femme.
+
+Bonaparte, toujours préoccupé de projets matrimoniaux, enviait le
+bonheur de Joseph.
+
+Il jeta les yeux sur Désirée et se déclara à plusieurs reprises, comme
+prétendant sérieux.
+
+Mais il fut éconduit poliment, doucement, éconduit quand même.
+
+Le futur vainqueur préludait à ses triomphes de toute sorte par deux
+échecs féminins successifs.
+
+Désirée, pas plus que madame Permon, ne semblait tentée par sa mine
+chétive et son avenir problématique.
+
+Il se montra longtemps dépité du refus de Désirée Clary.
+
+La ténacité avec laquelle il l'avait poursuivie ne fit qu'accroître son
+irritation. Le désir de prendre une éclatante revanche conjugale de
+cette petite sotte qui avait dédaigné celui qui, par la suite, était
+appelé à choisir parmi tout un gracieux étalage de princesses et
+d'archiduchesses, contribua pour beaucoup à le jeter bientôt dans les
+bras de la veuve Beauharnais, celle qui devait être un jour
+l'impératrice Joséphine.
+
+Quant à Désirée Clary, sa destinée, pour être moins éblouissante, fut
+brillante cependant. Elle épousa, en effet, Bernadotte, et nous la
+retrouverons reine de Suède.
+
+Telle était donc la situation de Bonaparte au moment où Lefebvre et sa
+femme, dans les bataillons de l'armée du Nord, marchaient vers le
+village immortel de Jemmapes.
+
+
+
+
+XVI
+
+JEMMAPES
+
+
+Robespierre avait dit: La guerre est absurde.
+
+Et il avait ajouté: Il faut la faire quand même!
+
+C'était le _Credo_ républicain.
+
+La guerre était absurde parce qu'on n'avait ni soldats, ni généraux, ni
+armes, ni munitions, ni vivres, ni argent,—rien de ce qui permet à un
+peuple d'entrer en campagne pour attaquer, ou de se resserrer sur son
+territoire pour barrer la route à l'invasion.
+
+Les généraux étaient tous des royalistes et des traîtres: Dumouriez,
+Dillon, Custine, Valence.
+
+Le jeune duc de Chartres, qui devait plus tard s'appeler Louis-Philippe,
+était favorisé par le général en chef. Dumouriez, dans un but secret,
+devançant de beaucoup trop d'années l'avenir, avait réservé au prince
+royal un rôle très brillant: le jeune duc devait occuper la Meuse
+et arrêter les Autrichiens en marche sur Valenciennes et Lille. On lui
+ménageait ainsi des lauriers susceptibles de se transformer en fleurs de
+couronne.
+
+Bien que le duc de Chartres se soit conduit très bravement dans
+l'immortelle journée de Jemmapes, ce fut un simple domestique, nommé
+Baptiste Renard, au service de Dumouriez, qui rallia la brigade du jeune
+prince, ébranlée et prête à reculer, décidant ainsi de la victoire au
+centre.
+
+L'armée,—il n'y avait pas d'armée, mais une cohue de combattants
+équipés à la diable, dont beaucoup étaient encore vêtus de la blouse et
+du sarreau rustiques, beaucoup sans fusils, armés de piques, forgées à
+la hâte,—n'avait ni cohésion, ni discipline, ni instruction. C'était le
+peuple debout, ayant, dans un instant d'enthousiasme, empoigné les armes
+qui se trouvaient sous sa main, courant pêle-mêle à la délivrance du sol
+natal.
+
+Ils allaient en chantant, ces volontaires sublimes. La _Marseillaise_,
+la _Carmagnole_, le _Ça ira_ rythmaient leur marche tumultueuse.
+
+Mais ces bandes héroïques avaient la foi, l'entraînement, l'élan...
+
+Elles eurent bien vite raison, à Valmy, des vieilles troupes
+mercenaires.
+
+A Jemmapes, l'infanterie improvisée des volontaires de la République,
+commandée, il est vrai, par de vieux sous-officiers comme Hoche et
+Lefebvre, remplaçant les officiers nobles passés à l'ennemi, allait
+devenir, pour vingt ans, la reine des batailles.
+
+Le 5 novembre 1792, au coucher du soleil, rouge vif, traînant comme une
+bannière de sang à l'horizon, l'armée de la République déboucha devant
+les formidables positions de Jemmapes.
+
+Les hauteurs qui avoisinent la ville de Mons supportent trois villages,
+aujourd'hui centres actifs d'exploitation houillère: Cuesmes,
+Berthaimont, Jemmapes.
+
+Les Autrichiens s'étaient retranchés sur ces positions. Des redoutes,
+des abatis de bois, des palissades, quatorze petits fortins, une
+artillerie nombreuse, des chasseurs tyroliens embusqués dans les bois,
+la cavalerie massée dans les vallons entre les trois villages, prête à
+déboucher et à sabrer les Français montant imprudemment à l'assaut des
+collines, telle était l'inexpugnable forteresse naturelle que les
+conscrits de la liberté avaient à enlever.
+
+Le duc de Saxe-Teschen, prince d'Empire, lieutenant de l'empereur
+d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, commandait en chef, ayant sous ses
+ordre Clerfayt, général habile, mais dont les sages conseils ne purent
+prévaloir. Clerfayt se défiait de l'impétuosité gauloise et, au lieu
+d'attendre l'assaut, il proposait de déboucher, par trois colonnes,
+la nuit, sur les Français surpris, et de les disperser avant qu'ils
+aient pu adopter un ordre de bataille. L'avantage devait rester dans
+cette surprise à des troupes aguerries et disciplinées.
+
+Le duc de Saxe-Teschen, heureusement, considéra comme peu glorieuse une
+attaque de nuit: il rêvait l'apothéose d'une retentissante bataille,
+livrée au grand soleil.
+
+Dumouriez profita de l'inaction de l'ennemi pour disposer son armée en
+demi-cercle: le général d'Harville commandait l'extrême droite;
+Beurnonville, la droite marchant sur Cuesmes; le duc de Chartres,
+occupant le centre, devait attaquer Jemmapes de front, le général
+Ferrand manœuvrait sur le flanc du village à gauche. L'ordre était de
+s'avancer en colonnes, par bataillons. La cavalerie soutenait les
+flancs. L'artillerie avait été bien disposée pour enfiler les vallons
+séparant les trois collines. Les hussards et les dragons étaient massés
+entre Cuesmes et Jemmapes pour barrer la route à la cavalerie
+autrichienne.
+
+Ces dispositions prises de part et d'autre, on alluma les feux et on
+passa la nuit à s'observer.
+
+Tandis que la bataille se préparait, voici ce qui se décidait dans le
+château de Lowendaal, campé à mi-côte du village de Jemmapes, entre les
+deux armées.
+
+Un ruisseau et un bouquet de bois le protégeaient du côté des
+Français, la montagne s'élevant derrière les tourelles l'abritait du feu
+des Autrichiens.
+
+Terrain neutre entre les deux camps, le château avait été désigné comme
+poste avancé par les deux états-majors.
+
+Des escouades françaises, envoyées en reconnaissance, avaient rencontré
+sous ses murailles, venant en sens inverse, des patrouilles
+autrichiennes. On s'était salué de quelques coups de fusil, puis chaque
+petite troupe s'était repliée, pour faire le rapport sur la situation.
+
+Les Autrichiens soutenaient que le château était au pouvoir des
+Français, et les Français déclaraient que les Autrichiens y avaient déjà
+pris position.
+
+Le résultat fut que la demeure du baron de Lowendaal resta seulement
+occupée par ses hôtes naturels.
+
+Le baron de Lowendaal, arrivé de l'avant-veille, y avait reçu, comme il
+avait été convenu, son ami le marquis de Laveline, accompagné de
+Blanche.
+
+Les troupes n'ayant pas encore opéré leur mouvement de concentration, le
+baron, plus épris que jamais de Blanche, rassuré par Léonard sur les
+suites de son aventure d'amour avec Herminie de Beaurepaire, n'avait pas
+hésité à hâter les préparatifs de son mariage.
+
+Beaurepaire mort, Herminie, corps sans raison et sans existence
+sociale, ne pouvait plus être un obstacle. De ses reproches, de ses
+plaintes, de ses menaces, Lowendaal se trouvait affranchi. La preuve
+vivante de ses importunes amours, la petite Alice, avait disparu; le
+baron se trouvait donc absolument libre...
+
+Il touchait au but de ses désirs. Encore quelques heures et il
+posséderait Blanche.
+
+Malgré les observations du marquis de Laveline, estimant que le moment
+et le lieu apparaissaient fort mal choisis pour célébrer un mariage,
+l'ennemi—pour le marquis et son futur gendre, l'ennemi, c'étaient les
+soldats français—pouvant survenir d'un jour à l'autre, le baron avait
+répondu en exigeant du marquis qu'il tînt sa promesse.
+
+Il lui rappela même assez brutalement que les opérations militaires
+n'empêchaient nullement le règlement des dettes et que les biens du
+marquis étant situés en Alsace, c'est-à-dire sous le canon des armées
+impériales, il lui serait difficile de se soustraire à ses engagements.
+
+Il ajouta même une phrase comminatoire dont M. de Laveline parut
+comprendre très nettement la portée, car il cessa ses objections et
+répondit:
+
+—Allons, il n'y a plus qu'à décider ma fille... je ne peux pourtant pas
+la traîner de force à l'autel!
+
+Le baron avait grommelé:
+
+—Cela vous regarde!... Arrangez-vous pour mettre à la raison cette
+jeune rebelle!
+
+Il manda aussitôt le notaire de Jemmapes et ordonna au chapelain du
+château de tout disposer pour la bénédiction nuptiale...
+
+A minuit, le mariage serait célébré, et immédiatement après, profitant
+de la nuit, les époux partiraient pour Bruxelles avec le marquis. On
+attendrait là, bien en sûreté, derrière l'armée impériale, le résultat
+des hostilités.
+
+Blanche, depuis son arrivée au château, s'était enfermée, ne voulant
+recevoir personne.
+
+Le baron avait insisté par deux fois pour avoir ensemble un entretien;
+elle avait refusé de le laisser pénétrer dans l'appartement qui lui
+était réservé.
+
+Anxieusement elle guettait, auprès d'une fenêtre, la venue de quelqu'un
+qui tardait...
+
+Ses yeux parcouraient la campagne déserte, cherchant en vain...
+
+C'était Catherine Lefebvre dont elle attendait l'apparition...
+
+La poitrine serrée, le cœur battant et s'arrêtant avec des sursauts
+douloureux, la gorge sèche et les mains agitées d'un tremblement
+nerveux, Blanche de Laveline se remémorait les promesses de la vaillante
+femme...
+
+Elle avait toute confiance. Elle se disait que si Catherine ne se
+trouvait pas au rendez-vous fixé, si elle ne lui amenait pas son enfant,
+ainsi qu'il avait été convenu, c'était qu'un obstacle imprévu était
+survenu...
+
+Quel pouvait être cet empêchement qui arrêtait Catherine Lefebvre et lui
+faisait ainsi manquer à sa promesse? La malheureuse Blanche ne le
+devinait pas.
+
+Elle ignorait la présence de Catherine dans l'armée du Nord...
+
+Elle ne se doutait point qu'à quelques mètres d'elle, des éclaireurs du
+13e léger fouillaient les bois de Cuesmes, et qu'au retour de leur
+reconnaissance, à la cantine où Catherine, ayant auprès d'elle Henriot
+et Alice, leur versait la goutte, ils racontaient leurs hardies
+explorations jusque sous les murs du château de Lowendaal...
+
+Catherine, elle, n'avait pas eu de peine à apprendre que Blanche de
+Laveline se trouvait au château...
+
+Un paysan, dévoué à la cause de la liberté, avait rapporté que, la
+veille, un beau monsieur et une belle dame étaient arrivés s'installer
+au château...
+
+Dans ces hôtes élégants, Catherine avait reconnu sa protectrice, et
+aussitôt son plan fut bien arrêté: elle se rendrait au château, elle
+verrait Blanche de Laveline et lui apprendrait que son enfant, le petit
+Henriot, se trouvait tout près d'elle, sous la protection des
+baïonnettes de Lefebvre...
+
+On combinerait ensuite la façon la moins périlleuse de réunir la mère et
+l'enfant, en leur facilitant le passage à travers les lignes.
+
+Sa résolution prise, Catherine, ayant mis dans sa ceinture les deux
+pistolets dont elle avait coutume de s'armer les jours de combat, sortit
+à la brune du camp et se dirigea vers le château de Lowendaal.
+
+Elle n'avait rien dit à Lefebvre, car il eût probablement désapprouvé
+l'expédition, redoutant les périls auxquels s'exposait sa femme courant
+les bois et les plaines, la nuit, entre les deux armées prêtes à prendre
+contact.
+
+Mais, avant de partir, elle embrassa longuement le petit Henriot, déjà
+au lit, dans le chariot où reposait aussi Alice, en murmurant:
+
+—Dors... petit, je vais chercher ta mère!...
+
+Puis elle se mit en route, insoucieuse et brave, se moquant des
+Autrichiens qui battaient la campagne, un peu inquiète cependant du
+retour, craignant d'être grondée par Lefebvre.
+
+Au moment où elle franchissait un petit bouquet d'arbres, dernier
+avant-poste français, elle vit se dresser devant elle une forme longue
+et maigre...
+
+La silhouette d'un homme, embusqué derrière l'un des arbres, lui
+apparut...
+
+Elle porta la main à sa ceinture, prit un des pistolets, l'arma et
+dit, pas très fort, de peur d'être entendue des sentinelles postées dans
+le voisinage:
+
+—Qui va là?...
+
+Elle visait en même temps, prête à faire feu...
+
+—Pas de bêtises! m'ame Lefebvre... c'est un ami, dit une voix qu'elle
+crut reconnaître.
+
+—Qui ça, un ami?...
+
+—Mais... La Violette, pour vous servir.
+
+—Ah! c'est toi, imbécile... tu m'as fait presque peur! dit Catherine
+reconnaissant l'aide-cantinier, garçon dévoué un peu simplet et dont le
+bataillon se moquait volontiers.
+
+La Violette ne passait pas pour un brave, et il était l'objet de
+quolibets et de brimades chaque jour.
+
+Catherine avait désarmé son pistolet. Elle riait à présent de son émoi.
+
+—Eh bien! avance, dit-elle... que diable! je ne dois pas te faire
+peur!... qu'as-tu donc à rôder par ici, en avant des lignes, toi, un
+poltron?
+
+La Violette, timidement, fit quelques pas.
+
+—J'vas vous dire, m'ame Lefebvre... je vous ai vue sortir du camp, pour
+lors j'ai voulu vous suivre...
+
+—Pour m'espionner?
+
+—Oh! non... mais je me suis dit comme ça qu'il y avait peut-être du
+danger là où vous allez...
+
+—Du danger!... oui, oui, il y en a, mais qu'est-ce que cela te
+faisait?... Le danger et toi, ça fait deux!
+
+—Il y a longtemps, m'ame Lefebvre, que je veux m'apprivoiser avec le
+danger... Je m'suis dit comme ça que c'était peut-être une bonne
+occasion ce soir...
+
+—Pourquoi ce soir? dit Catherine, surprise de l'attitude et de
+l'insistance de l'aide-cantinier.
+
+—Dame! répondit La Violette un peu embarrassé, cherchant ses mots,
+parce que... le soir, on est tranquille, on n'a pas crainte d'être vu...
+
+—Tu ne voulais pas être vu?
+
+—Ah! pour ça, non!... Si j'ai peur, la nuit, on ne le verra pas, tandis
+que le jour ça m'intimiderait... Mais quelque chose me dit qu'avec vous,
+m'ame Lefebvre, je n'aurai pas peur.
+
+—Tu veux donc venir avec moi? demanda Catherine de plus en plus
+surprise.
+
+—Oh! ne me refusez pas! ne me renvoyez pas! supplia le pauvre garçon,
+et il ajouta d'un ton très sincère, très ému aussi: Je vous aime tant,
+m'ame Lefebvre!... je n'aurais jamais osé vous le dire dans le jour... à
+la cantine... devant les camarades... Mais ici... où tout est noir, je
+suis hardi... je ne me reconnais plus.
+
+Catherine, tout en écoutant La Violette, avait continué sa route.
+
+Elle allait répondre, d'un ton à demi irrité, à demi ironique, à
+cet amoureux ridicule, quand deux coups de feu retentirent dans la nuit.
+
+—Arrête-toi! cria Catherine à La Violette, qui s'était élancé en avant.
+Où vas-tu donc?... Prends garde! cria-t-elle plus fort.
+
+La Violette courait toujours. Derrière son dos ballottait un objet
+rond... on eût dit une bosse mobile.
+
+Catherine avait vu disparaître l'aide-cantinier dans une houblonnière,
+d'où les deux coups de feu étaient partis...
+
+Craignant une embuscade, elle s'arrêta sur la bordure de la
+houblonnière...
+
+Elle entendit comme un bruit sec de branches cassées, le tapage d'une
+lutte, un piétinement... puis, au loin, dans la plaine, elle aperçut la
+silhouette indécise d'un homme s'enfuyant vers les bois qui montaient
+jusqu'à Jemmapes.
+
+—Il file du mauvais côté!... il va tomber dans les avant-postes
+autrichiens et se faire prendre, pensa-t-elle, supposant que c'était La
+Violette qui fuyait ainsi.
+
+Et elle ajouta avec un soupir où il y avait un tantinet de regret:
+
+—C'est dommage! C'était un bon garçon, quoique poltron! On le
+remplacera difficilement à la cantine.
+
+Elle se disposait à poursuivre son chemin, en tournant la houblonnière,
+et voulait gagner les communs du château dont elle apercevait déjà
+les toits, quand reparut parmi les perches à houblon, long et maigre
+comme elles, La Violette.
+
+Il tenait son sabre nu à la main et en essuyait la lame dans les
+feuilles.
+
+—C'est toi! fit-elle stupéfaite. D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?
+
+—J'ai empêché ce kaiserlick de recharger son fusil comme il en avait
+l'intention, dit tranquillement La Violette en remettant son sabre au
+fourreau.
+
+—Où est-il? demanda Catherine.
+
+—Là... dans les houblons!...
+
+—Il est mort?...
+
+—Je crois que oui... Quant à l'autre, il a eu de la chance d'avoir
+affaire à un poltron comme moi... sans cela je l'aurais attrapé à la
+course... Car je cours bien, m'ame Lefebvre!... Mais j'avais ça qui me
+gênait, ajouta l'aide-cantinier, en montrant l'objet rond qu'il portait
+sur le dos...
+
+—Qu'est-ce donc?...
+
+—La caisse de Guillaumet, le tapin... Je la lui ai empruntée...
+
+—Pourquoi faire?...
+
+—Ça peut servir, des fois... Et puis, ça me va mieux que le fusil, le
+tambour. Oh! que j'aurais été tapin avec plaisir... mais y a pas
+mèche!... j'suis trop grand, m'ame Lefebvre. A présent, dites donc,
+si on poussait un peu les cailloux?... L'Autrichien que j'ai désarmé va
+donner l'alarme et il pourrait nous tomber pas mal de ces habits blancs
+sur le dos... Ce n'est pas pour moi que je dis cela!...
+
+—Tu n'as donc plus peur?...
+
+—La nuit, jamais!... je vous l'ai dit... Marchons, m'ame Lefebvre!
+
+—La Violette, tu es un brave!...
+
+—Ne vous moquez pas de moi, m'ame Lefebvre!... je sais bien que je ne
+suis qu'un poltron et je sais aussi que je vous aime si tellement si
+fort!...
+
+—La Violette... je te défends de parler comme ça...
+
+—C'est bon!... on s'taira... mais, avançons!... avançons!... à présent
+que le terrain est déblayé...
+
+Catherine regarda avec une nouvelle surprise son aide-cantinier. Il se
+révélait à elle sous un aspect fort inattendu. La Violette ne bronchait
+pas sous le feu! La Violette se précipitait le sabre à la main sur deux
+Autrichiens en embuscade! on lui avait changé son aide de cantine!...
+
+Elle eut un instant la pensée de le renvoyer au camp, mais le voyant si
+aguerri, si martial, elle craignit de lui faire de la peine. Et puis, à
+deux on pouvait mieux se tirer d'affaire.
+
+—La Violette, lui dit-elle avec une voix plus douce, plus amicale,
+je dois te prévenir que là où je vais il y a du danger... beaucoup de
+danger... Tu persistes à vouloir m'accompagner?
+
+—Je vous suivrai dans le feu, m'ame Lefebvre!...
+
+—Eh bien! commence par m'accompagner dans l'eau, car il faut franchir
+le ruisseau pour parvenir à ce château que tu vois... C'est là que je
+vais...
+
+—Que nous allons!... Marchez, m'ame Lefebvre! je vous suis!...
+
+—Bien! tais-toi!... et ouvre l'œil!...
+
+Tous deux descendirent dans le lit du petit ruisseau la Wême, et ayant
+de l'eau à mi-jambes, le traversèrent...
+
+Bientôt ils se trouvèrent devant la porte des écuries du château.
+
+Avec précaution Catherine suivit les murs, cherchant un endroit par où
+pénétrer facilement dans les jardins.
+
+Ayant aperçu une place où la muraille était en partie démolie, elle fit
+signe à La Violette de l'aider à grimper.
+
+—Avec bonheur, m'ame Lefebvre, dit le naïf amoureux se courbant, tout
+joyeux de sentir frôler ses épaules par la robuste jambe de Catherine,
+qui se servait de ses reins comme d'un escabeau.
+
+Quelques instants après, tous deux étaient dans le jardin et se
+dirigeaient avec prudence, en se dissimulant derrière les arbres, vers
+une salle du rez-de-chaussée où brillait une vive lumière.
+
+
+
+
+XVII
+
+LA MESSE DE MARIAGE
+
+
+Le baron de Lowendaal et le marquis de Laveline, dans une entrevue
+décisive, avaient terminé leurs accords.
+
+Le fermier général avait posé ses conditions: Blanche serait sa femme,
+cette nuit-là même, ou bien, partant immédiatement pour l'Alsace, il
+ferait mettre sous séquestre les biens de Laveline, sans parler d'autres
+mesures dont il se réservait d'user... Il pouvait perdre à tout jamais
+le marquis.
+
+Celui-ci avait aussitôt témoigné de son vif désir d'avoir pour gendre le
+baron.
+
+Ce n'était pas seulement l'honneur de ce mariage qui préoccupait M. de
+Laveline, son propre honneur était en jeu et lui faisait désirer
+ardemment que Blanche se montrât raisonnable et consentît à répondre aux
+vœux de Lowendaal.
+
+Le baron, comme lorsqu'il avait décidé Léonard à le débarrasser de
+Beaurepaire, agissait par contrainte.
+
+Il avait su engager le marquis, toujours pressé d'argent, dans une
+opération scandaleuse et pleine de dangers. Ami du prince de Rohan,
+Laveline avait trempé dans l'affaire misérable du Collier.
+
+Il avait échappé aux poursuites, mais le baron détenait la preuve de sa
+participation aux manœuvres frauduleuses des instigateurs de cette
+vaste escroquerie, où le rôle de la reine Marie-Antoinette fut plus
+qu'équivoque.
+
+Le marquis, pour échapper au baron, fuyait-il la France? La cour
+autrichienne, dont il deviendrait le prisonnier, lui ferait son procès,
+vengeant ainsi l'honneur de la reine, archiduchesse de l'empire.
+
+Demeurait-il en son pays? Dénoncé au gouvernement révolutionnaire, son
+rôle dans l'aventure du Collier le désignait inévitablement à
+l'échafaud.
+
+Il se trouvait donc absolument à la discrétion du baron.
+
+Comme le château même qui l'abritait, un peu forcément, le père de
+Blanche était pris entre deux feux.
+
+Il résolut donc de tenter une dernière démarche auprès de sa fille.
+
+Il trouva Blanche plus décidée que jamais à résister aux désirs du
+baron.
+
+M. de Laveline, à bout d'arguments, finit par confesser le péril où
+il s'était placé. Le baron était maître de ses biens, de son honneur, de
+sa vie. Il fallait que Blanche le sauvât ou il n'aurait plus qu'à
+mourir. Voudrait-elle, en le poussant à un acte de désespoir, assumer le
+remords d'une sorte de parricide?
+
+Blanche, émue, tremblante, en recevant cette confidence, ne put que
+balbutier des paroles sans suite.
+
+Elle s'étonnait de l'étrange persistance du baron. N'avait-il donc ni
+pitié, ni dignité, celui qui voulait encore être son époux, bien que
+sachant qu'elle le détestait, qu'elle en aimait un autre et qu'un enfant
+était né de son amour?
+
+Persuadée que le baron avait reçu la lettre remise à Léonard, Blanche
+essayait de calmer les alarmes de son père. Elle se disait que pour
+avoir gardé le silence vis-à-vis de M. de Laveline, il fallait que M. de
+Lowendaal eût été touché par la confession qui lui était parvenue. Il
+n'avait pas révélé son secret, c'est donc qu'il ne voulait pas abuser de
+son influence redoutable sur M. de Laveline. Epris fortement, il
+comptait que Blanche reviendrait sur sa détermination. Il pardonnait la
+faute qui lui avait été avouée. Il voulait oublier qu'un autre avait été
+aimé avant lui. Peut-être espérait-il se faire aimer à son tour...
+
+Il y avait donc, au fond du cœur de M. de Lowendaal, une
+espérance qu'il convenait de détruire. Pour cela, il fallait persister
+dans le refus, et sans rien dire à M. de Laveline des motifs qui la
+poussaient, Blanche répéta que jamais elle ne serait la femme du baron.
+
+—Eh bien! fit M. de Laveline, emporté par la fureur et taxant de folie
+cette résistance, fille rebelle et perverse, je te contraindrai bien à
+obéir... tu seras mariée cette nuit, entends-tu, cette nuit, quand je
+devrais te traîner moi-même, les pieds attachés, jusqu'à l'autel!...
+
+Puis il était sorti pour retrouver le baron, et lui dire de presser les
+préparatifs du mariage.
+
+Blanche, restée seule, se mit à réfléchir. La résolution de Lowendaal ne
+tiendrait pas contre l'énergie dont elle s'armait. Elle devait résister
+encore, et jusqu'au bout refuser cette union qui lui faisait horreur.
+
+Mais, pour cette lutte, il lui manquait l'allié le plus sûr: son
+enfant...
+
+Pourquoi ne l'avait-elle pas auprès d'elle?
+
+La présence de ce témoignage vivant de son amour pour un autre
+convaincrait le marquis et forcerait Lowendaal à renoncer à sa
+poursuite.
+
+Elle se demandait avec une inquiétude croissante ce qui empêchait
+Catherine Lefebvre de tenir sa promesse...
+
+La nuit était venue et elle ne pouvait plus parcourir du regard la
+campagne. Elle devait renoncer à l'espoir de découvrir au loin une
+femme, en marche vers le château, portant un enfant dans les bras.
+
+Alors elle tomba dans une profonde mélancolie, songeant à ces armées
+qui, autour du château, comme un filet, déployaient leurs masses
+sombres. Elle se disait qu'au milieu de ces gens de guerre, Catherine
+avait dû craindre de se mettre en route; on l'avait peut-être forcée à
+retarder son voyage.
+
+—Elle ne viendra pas! pensait-elle douloureusement, et qui sait si je
+reverrai jamais mon enfant?...
+
+Alors, épouvantée à l'idée d'être contrainte à ce mariage odieux qu'on
+préparait en ce moment même, désespérée de causer la ruine et peut-être
+la mort de son père par son refus, la pensée lui vint de s'enfuir...
+
+Elle irait par les chemins, au hasard, droit devant elle...
+
+La nuit était propice; le voisinage des deux armées favorable.
+
+Au milieu de tous ces soldats elle pourrait se glisser, les routes
+étaient remplies de pauvres gens effrayés qui fuyaient devant les
+troupes. Une femme se sauvant passerait inaperçue, ou du moins
+insoupçonnée.
+
+Elle gagnerait une ville quelconque, Bruxelles ou Lille, et de là se
+rendrait à Paris, à Versailles, à la recherche de Catherine et de
+son petit Henriot...
+
+Des bijoux et un peu d'or lui restaient; elle écrirait à son père, une
+fois loin de ce château détesté, et le premier moment de colère passé,
+elle recevrait du marquis des ressources.
+
+Son projet arrêté, elle se mit aussitôt en mesure de l'exécuter...
+
+Elle prit un petit sac dans lequel elle jeta pêle-mêle ce qu'elle avait
+de plus précieux, puis elle s'enveloppa dans son manteau de voyage et,
+par précaution, prit une seconde cape, destinée à servir de couverture
+et de matelas dans les auberges incommodes où le hasard des routes lui
+ferait chercher un gîte...
+
+Ayant soin de laisser la lumière allumée, bien en vue, elle ouvrit la
+porte avec précaution, descendit sur la pointe du pied, sondant les
+corridors, prêtant l'oreille, retenant sa respiration, s'arrêtant à
+chaque pas pour repartir, oppressée, anxieuse, vaillante quand même.
+
+Elle parvint à une porte donnant sur les jardins potagers...
+
+Sans bruit, elle fit glisser le verrou et se trouva en plein air...
+
+La nuit était fraîche et belle. Pas assez obscure. Il fallait éviter, en
+traversant les espaces découverts, de se laisser apercevoir des gens du
+château.
+
+Quand elle aurait gagné les bois avoisinant les murs du parc, elle
+serait sauvée: s'apercevrait-on de sa fuite, on ne pourrait la rejoindre
+dans ces halliers ténébreux...
+
+Comme elle contournait avec précaution les bâtiments du château, et
+qu'elle passait devant une salle basse joyeusement éclairée, où les gens
+de service achevaient leur repas, il lui sembla voir, embusquées
+derrière un arbre, deux formes étranges...
+
+Elle tressaillit, elle s'arrêta...
+
+Lentement les deux formes se détachèrent, vinrent à elle...
+
+La peur la paralysait. Elle n'osait ni fuir, ni avancer, ni crier...
+
+Elle distingua vaguement une longue et maigre silhouette d'homme, puis
+une femme portant un jupon court, avec un petit chapeau aux bords
+relevés...
+
+Deux secondes après, l'homme et la femme étaient près d'elle:
+
+—Ne dites rien! nous sommes des amis, fit vivement la femme...
+
+—Cette voix!... murmura Blanche, qui êtes-vous?... j'ai peur... je vais
+appeler...
+
+—N'appelez pas!... dites-nous où nous pourrions trouver mademoiselle
+Blanche de Laveline...
+
+—Mais c'est moi... Ah! mon Dieu! Catherine, c'est vous!... je
+distingue votre voix! s'écria Blanche, reconnaissant celle qui devait
+lui rendre son enfant.
+
+Catherine, surprise et heureuse de la rencontre, apprit rapidement à
+Blanche qu'elle venait en compagnie de La Violette, qu'elle présenta, et
+qui se mit respectueusement au port d'armes, faisant le salut militaire,
+pour lui parler de son enfant et le lui remettre, si elle pouvait, au
+milieu des désordres d'une guerre, s'en charger.
+
+—Où est-il, mon petit Henriot? demanda Blanche tremblante, craignant
+d'apprendre une terrible nouvelle.
+
+Elle fut bien vite rassurée.
+
+—Mais ce costume? demanda-t-elle, étonnée de l'accoutrement de la
+cantinière.
+
+Catherine lui fit connaître qu'elle servait au régiment et que son petit
+Henriot reposait au milieu des voltigeurs du 13e.
+
+Blanche voulait se rendre aussitôt au camp.
+
+Catherine lui conseilla de rester plutôt au château. Le lendemain, au
+jour, on saurait à quoi s'en tenir sur les mouvements de l'armée
+autrichienne. Peut-être les Français viendraient-ils occuper le château.
+Rien ne serait plus simple que de lui amener alors l'enfant. Se hasarder
+au milieu de la nuit, à travers la campagne que parcouraient les
+éclaireurs, était folie!
+
+—C'est bon pour moi, une cantinière, de courir ainsi entre deux
+armées! dit gaiement Catherine.
+
+Et La Violette ajouta:
+
+—Vous ne savez pas ce que c'est d'avoir peur, mam'zelle!... c'est
+effrayant, allez! je connais ça, moi!... restez ici, c'est le
+meilleur... M'ame Lefebvre, dites-lui donc qu'il peut y avoir encore des
+Autrichiens dans la houblonnière!
+
+Catherine confirma l'opinion de La Violette. Blanche devait
+raisonnablement passer la nuit au château et le lendemain on aviserait.
+
+Mais mademoiselle de Laveline déclara alors à Catherine qu'elle voulait
+fuir le château où, par force, on entendait qu'elle fût, cette nuit
+même, éternellement liée au baron de Lowendaal.
+
+Que faire? se demanda la bonne Catherine embarrassée, et elle murmura:
+Quel malheur que Lefebvre ne soit pas avec nous!... il nous donnerait un
+bon conseil, lui!... Si encore cet imbécile-là avait une idée,
+grommela-t-elle en regardant La Violette...
+
+—Voyons! as-tu une idée, toi? demanda-t-elle avec brusquerie à
+l'aide-cantinier.
+
+—Si vous voulez, m'ame Lefebvre, répondit-il timidement, je m'en vas
+retourner au camp et je ramènerai le petit.
+
+Catherine haussa les épaules.
+
+—Je ne te vois pas bien, La Violette, portant un enfant dans les
+bras...
+
+—Si j'allais avec vous? dit vivement Blanche... Oh! oui, Catherine,
+permets-moi de t'accompagner...
+
+—Mais le danger?... les balles?... les sentinelles?...
+
+—Je ne crains rien de tout cela... Est-ce qu'une mère a peur de quelque
+chose lorsqu'il s'agit d'embrasser son enfant!
+
+Catherine allait se décider à donner satisfaction à Blanche; avec elle
+on battrait en retraite vers le camp français, quand un bruit de voix
+les contraignit à se taire et à se blottir derrière un bouquet d'arbres
+dont l'ombre pouvait les protéger.
+
+Entouré de valets portant des flambeaux, le baron de Lowendaal disait à
+l'un de ses domestiques:
+
+—Prévenez mademoiselle de Laveline que l'heure de la cérémonie est
+avancée et que je l'attends à la chapelle, en compagnie du marquis, son
+père...
+
+Le baron traversa le terre-plein, devant le château, et se rendit à la
+chapelle, petit édifice élevé sur la droite, au milieu d'une pelouse.
+
+—Ah! mon Dieu! je suis perdue... on va s'apercevoir de ma disparition!
+murmura Blanche.
+
+—Il faudrait gagner du temps... mais comment?... Ah! il y a un moyen,
+mais il est bien chanceux, dit Catherine.
+
+—Lequel?... parle, ma bonne Catherine... je suis prête à tout
+braver plutôt que de me laisser violenter par cet homme... je n'irai pas
+à la chapelle!...
+
+—Si quelqu'un s'y rendait à votre place?... cela permettrait de
+dérouter un quart d'heure leurs recherches...
+
+—Un quart d'heure, ce serait le salut! dit Blanche. Je pourrais sortir
+du parc, me cacher dans la campagne... Qui sait? atteindre peut-être les
+avant-postes français... Oui! l'idée est excellente... Mais qui donc
+oserait ainsi prendre ma place?
+
+—Moi! dit Catherine... Allons! il n'y a pas une seconde à perdre...
+Donnez-moi votre manteau... Hâtez-vous! Tenez, voilà votre baron qui
+sort.
+
+Lowendaal, ayant examiné si tout se trouvait disposé à la chapelle pour
+la cérémonie, revenait, satisfait, chercher M. de Laveline et donner en
+passant des ordres aux écuries pour le départ. Aussitôt le mariage
+célébré, il comptait monter en berline et gagner avec sa jeune épousée
+la route de Bruxelles. L'approche de l'armée autrichienne et l'imminence
+du combat lui faisaient avancer l'heure qu'il avait fixée pour la
+cérémonie et pour le voyage.
+
+Rapidement, Catherine s'était enveloppée du manteau de Blanche.
+
+Celle-ci, se couvrant de la cape dont elle avait eu la précaution
+de se munir, après avoir embrassé silencieusement l'énergique
+cantinière, s'éloigna suivie de La Violette, tout fier de son rôle
+nouveau d'écuyer d'une demoiselle errante...
+
+Catherine les suivit anxieusement jusqu'à ce qu'elle vît leurs formes se
+fondre dans la nuit...
+
+Ils avaient alors atteint la limite du parc...
+
+Blanche se trouvait à l'abri des violences du baron de Lowendaal. Elle
+allait bientôt embrasser son enfant.
+
+—Pauvre petit Henriot! le reverrai-je seulement?... se dit Catherine
+avec émotion; et mon Lefebvre, s'il ne me revoyait plus, lui aussi?...
+Bah! ne pensons pas à tout cela, et tâchons de jouer de notre mieux
+notre rôle de fiancée! reprit-elle avec sa bonne humeur habituelle.
+
+Elle marcha hardiment vers la salle basse aux clartés joyeuses, où, le
+souper terminé, les domestiques bavardaient.
+
+Elle se montra sur le seuil et dit, d'un ton bref:
+
+—Qu'on prévienne M. le baron que mademoiselle de Laveline l'attend à la
+chapelle!...
+
+Puis elle se retira lentement, s'efforçant de marcher avec majesté, et
+prenant garde de ne pas s'embarrasser dans les plis de la cape, un peu
+longue pour sa taille.
+
+Comme elle allait pénétrer dans la chapelle, des pas et des voix près
+d'elle la surprirent.
+
+Le baron parlait.
+
+—Alors, tu as le mot d'ordre, Léonard?...
+
+—Oui, monsieur le baron, répondait l'homme interrogé, j'ai pu le
+surprendre... J'avais attiré ici, à la cuisine, une estafette, sous
+prétexte de lui fournir des renseignements... je lui ai offert à boire,
+il avait grand'soif et probablement grand sommeil aussi, car il dort à
+présent.
+
+—Et ses papiers? demanda vivement Lowendaal.
+
+—Je les ai lus... rien d'important... sauf le mot d'ordre que j'ai
+retenu...
+
+—Bien, Léonard... cours vite aux grand'gardes autrichiennes... avertir
+l'officier qui commande!...
+
+Et le baron, cessant de parler, rentra dans le château.
+
+—Que veut dire cela? se demanda Catherine... Quel mot d'ordre ont-ils
+surpris?... Serait-ce par hasard celui des nôtres?...
+
+Elle hésita sur ce qu'elle devait faire. Ne fallait-il pas s'enfuir,
+courir au camp français et donner l'alarme?...
+
+Mais elle avait promis à Blanche, sa bienfaitrice, de tromper ses
+persécuteurs, en jouant un instant son personnage à la chapelle...
+
+Elle allait d'abord tenir sa promesse, ensuite elle aurait le temps de
+regagner le camp et de prévenir Lefebvre de la trahison.
+
+Elle entra donc résolument dans la chapelle, impatiente à présent de
+voir paraître le baron et de s'échapper pour donner l'alarme aux soldats
+de son mari.
+
+—Si on les surprenait pendant leur sommeil! pensa-t-elle avec effroi.
+
+Son insouciance reprit le dessus bien vite.
+
+—Bah! se dit-elle, les braves du 13e ne dorment que d'un œil, et
+ils ne laisseront pas les kaiserlicks, même avec le mot d'ordre volé,
+arriver à portée de fusil, sans leur montrer qu'on fait bonne garde chez
+nous, et qu'on s'y méfie des traîtres...
+
+Elle s'assit donc, un peu plus rassurée, sur l'un des deux fauteuils
+préparés, devant l'autel, pour les époux.
+
+Un prêtre, agenouillé, priait dévotement dans un angle.
+
+Il parut ne faire aucune attention à elle.
+
+Curieusement, elle examina les tableaux du chemin de croix, les
+ornements du tabernacle, la petite lampe astrale où brûlait une mèche
+vacillante et les quatre cierges allumés jetant une lueur funèbre.
+
+—Brrr!... est-ce qu'on voulait chanter ici l'office des morts et non
+célébrer une messe de mariage? murmura Catherine, impressionnée par la
+tristesse de l'édifice religieux.
+
+L'attente lui parut longue.
+
+Tout à coup la porte de la chapelle s'ouvrit avec fracas.
+
+Un bruit de pas, auquel se mêlait un cliquetis de sabres, résonna.
+
+Catherine, pour conserver plus longtemps son personnage, se drapa
+complètement dans le manteau de Blanche et s'agenouilla, évitant de se
+retourner.
+
+Le prêtre, lentement, s'était relevé après deux génuflexions et s'était
+approché de l'autel. Il avait commencé rapidement la lecture, à voix
+basse, de son rituel.
+
+Le baron de Lowendaal cependant, se dirigeant vers celle qu'il croyait
+sa fiancée, l'aborda le chapeau à la main, la jambe tendue, le sourire
+aux lèvres, et lui dit galamment:
+
+—J'espérais, mademoiselle, avoir l'honneur et le très grand plaisir de
+vous accompagner moi-même en ce saint lieu, avec monsieur votre père...
+bien heureux comme moi de votre bon vouloir. Je comprends vos timidités
+et vous les pardonne... Veuillez me permettre de prendre place à vos
+côtés!
+
+Catherine ne répondit rien, ne bougea pas.
+
+Le marquis à son tour s'avança et dit à mi-voix:
+
+—C'est très bien, ma fille... et je vous félicite d'être enfin devenue
+raisonnable!...
+
+Et il ajouta plus haut:
+
+—Mais, Blanche, débarrassez-vous donc de ce manteau de voyage... ce
+n'est pas aimable de se marier ainsi!... et puis il faut faire honneur à
+nos invités, vos témoins et ceux de votre mari... des officiers du
+général Clerfayt... Montrez-leur au moins votre visage! souriez un peu,
+c'est de mise en un pareil jour!... qu'on puisse voir votre sourire!...
+
+Catherine, en entendant nommer des officiers autrichiens, fit un
+mouvement brusque.
+
+Son manteau s'écarta et dégagea sa jupe à ganse tricolore.
+
+Vivement le marquis porta la main au manteau, le tira entièrement.
+
+—Ce n'est pas ma fille! cria-t-il abasourdi.
+
+—Qui êtes-vous? dit le baron non moins stupéfait.
+
+Le prêtre, à ce moment tourné vers l'assistance, étendait les bras,
+marmottant:
+
+—_Benedicat vos, omnipotens Deus!... Dominus vobiscum!_
+
+Et il attendait qu'on répondît:
+
+—_Et cum spiritu tuo!..._
+
+Mais l'effarement était trop général pour qu'on pût suivre la liturgie.
+
+Les officiers autrichiens s'étaient approchés:
+
+—Une Française!... une cantinière! dit, avec un effroi comique, celui
+qui paraissait le chef.
+
+—Eh bien! oui, une Française!... Catherine Lefebvre, cantinière au
+13e! Vrai! ça vous estomaque, mes gas!... s'écria madame Sans-Gêne, se
+dépêtrant de son long manteau et prête à rire au nez du fiancé déconfit,
+à tirer la langue au marquis furieux et à ratisser des doigts devant les
+officiers autrichiens inquiets, regardant si des soldats du 13e, dont
+Catherine avait fièrement lancé le numéro, comme un appel de trompette,
+comme un signal de combat, n'allaient pas surgir du confessionnal et
+sortir du tabernacle, sous la protection du Dieu des armées.
+
+
+
+
+XVIII
+
+DETTE DE RECONNAISSANCE
+
+
+Le premier moment de surprise passé, l'un des officiers mit la main sur
+l'épaule de Catherine:
+
+—Vous êtes ma prisonnière, madame! reprit-il gravement.
+
+—Allons donc! fit Catherine... moi, je ne me bats pas!... je suis ici
+en visite... en parlementaire...
+
+—Ne raillez pas!... vous vous êtes introduite dans ce château... dont
+j'ai pris possession au nom de S. M. l'empereur d'Autriche... vous êtes
+Française et en territoire autrichien... je vous garde!...
+
+—Vous arrêtez les femmes à présent?... ça n'est pas galant...
+
+—Vous êtes cantinière...
+
+—Les cantinières ne sont pas des soldats...
+
+—Ce n'est pas comme soldat que vous êtes prisonnière, c'est comme
+espionne!... répondit l'officier, et faisant un signe derrière lui, il
+commanda:
+
+—Qu'on aille chercher quatre hommes, et qu'on emmène cette femme...
+qu'elle soit gardée à vue jusqu'à ce qu'on ait examiné ce qu'il
+conviendra de faire d'elle...
+
+Le baron de Lowendaal, qui s'était précipité au dehors et avait couru à
+la chambre de Blanche, revenait effaré:
+
+—Messieurs, dit-il d'une voix étranglée, cette femme est la complice
+d'une évasion... elle a facilité la fuite de mademoiselle de Laveline,
+ma fiancée... Où est mademoiselle de Laveline? reprit-il, furieux,
+s'adressant à Catherine.
+
+Celle-ci se mit à rire.
+
+—Si vous voulez revoir mademoiselle de Laveline, dit-elle au baron,
+vous devrez quitter ces messieurs autrichiens et vous rendre au camp
+français... c'est là qu'elle vous attend!...
+
+—Au camp français!... qu'a-t-elle été y faire?...
+
+Le marquis se pencha à l'oreille du baron:
+
+—Ceci vous rassure... ce n'est pas chez les Français qu'elle aura été
+retrouver ce Neipperg, dont vous étiez jaloux...
+
+Il essayait ainsi de calmer le fiancé déconfit.
+
+—C'est possible, répondit le baron, mais, encore une fois, qu'est-ce
+qui l'a pu décider à se sauver chez les Français... Est-ce qu'elle
+est amoureuse de Dumouriez?
+
+—Elle a été retrouver son enfant, dit tranquillement Catherine.
+
+—Son enfant! s'écrièrent le marquis et le baron, également stupéfaits.
+
+—Eh! oui... le petit Henriot, un joli chérubin... comme vous n'auriez
+jamais été capable d'en fabriquer un, baron! cria familièrement la
+Sans-Gêne, narguant l'épouseur déçu.
+
+Mais Lowendaal se dépitait à l'écart, trop mystifié, trop accablé aussi
+pour relever les paroles narquoises de Catherine.
+
+Léonard cependant, qui assistait à cette scène, tout déconcerté
+contournait sa lèvre dans une piteuse grimace.
+
+Tous ses projets s'écroulaient: Blanche partie, l'enfant, dont le baron
+apprenait l'existence, cessait d'être un moyen d'intimidation, une
+menace, une arme perpétuellement levée sur celle qui devait s'appeler
+dans quelques instants la baronne de Lowendaal. Il n'avait plus aucun
+espoir de réaliser les combinaisons avantageuses qu'avait fait naître en
+lui la possession du secret de mademoiselle de Laveline.
+
+Il réfléchit rapidement au parti qu'il convenait de prendre.
+
+C'était un homme de tête et qu'aucun scrupule n'arrêtait, maître
+Léonard, sauf la crainte des galères, dont à propos savait
+l'entretenir son patron, dans les circonstances difficiles.
+
+—Moi aussi, je vais au camp français!... murmura-t-il, j'ai le mot
+d'ordre... je pourrai passer... et tout n'est peut-être pas perdu pour
+moi!... A nous deux, madame la baronne!
+
+Alors, sans bruit, se glissant derrière les soldats autrichiens que l'un
+des officiers avait été chercher, il gagna la porte de la chapelle, et
+s'élança dans la campagne...
+
+L'officier qui avait arrêté Catherine dit alors d'une voix brève:
+
+—Il faut en finir... monsieur le baron, vous n'avez aucune observation
+à faire?... aucune question à poser à notre prisonnière?...
+
+—Non... non, emmenez-la!... gardez-la!... fusillez-la!... s'écria-t-il
+exaspéré, ou plutôt, reprit-il avec un désespoir comique, interrogez-la,
+obtenez d'elle que je sache ce qu'est devenue mademoiselle de
+Laveline... qu'elle dise enfin ce que signifie cet enfant dont elle a
+parlé...
+
+L'officier répondit tranquillement:
+
+—Nous allons l'enfermer dans une des salles du château... la prison
+porte conseil, demain elle nous répondra...
+
+—Demain, les soldats de la République seront ici et pas un de nous ne
+parlera, car vous serez tous morts ou détalés, cria crânement Catherine.
+
+—Emmenez-la, dit froidement l'officier, se tournant vers ses
+hommes.
+
+Et il ajouta:
+
+—Déposez vos fusils, et emportez cette femme après l'avoir garrottée si
+elle résiste.
+
+Les quatre hommes appuyèrent leurs fusils contre la balustrade qui
+fermait le chœur et s'avancèrent d'un pas lourd, prêts à exécuter
+l'ordre.
+
+—N'approchez pas! cria Catherine... Le premier qui bouge est mort!...
+
+Et tirant vivement ses deux pistolets de sa ceinture, elle les braqua
+sur les soldats qui s'arrêtèrent.
+
+—Avancez donc!... mais avancez donc! rugit l'officier, une femme vous
+fait peur à présent!...
+
+Les quatre hommes allaient se décider à exécuter l'ordre, quand, dans le
+silence de la nuit, tout proche de la chapelle, éclata un roulement de
+tambour...
+
+C'était le pas de charge qu'on battait...
+
+—Les Français!... les Français!... dit avec terreur le baron.
+
+La panique fut soudaine, irrésistible.
+
+Les soldats, oubliant leurs fusils, s'enfuirent en désordre. Sur leurs
+traces, les officiers s'élancèrent, cherchant à les rallier pour se
+replier sur les positions autrichiennes, persuadés qu'ils étaient d'une
+surprise par l'avant-garde de Dumouriez.
+
+Le marquis et le baron avaient couru s'enfermer dans le château...
+
+La chapelle était déserte. Le prêtre, à l'autel, indifférent à tout ce
+qui s'était accompli, achevait son office...
+
+Le tambour cependant battait toujours plus fort...
+
+Sur le seuil de la chapelle, Catherine, surprise et joyeuse, vit
+déboucher, tapant à tour de bras sur la peau d'âne, le maigre et long La
+Violette...
+
+—Toi ici! dit-elle... Que viens-tu faire?... où est le régiment?...
+
+—Au camp, parbleu!... fit La Violette cessant de taper. Je suis arrivé
+à temps, hein? m'ame Lefebvre... Dites donc, si nous fermions l'entrée,
+nous serions plus chez nous?...
+
+Et, rapidement, il poussa les deux battants de la porte et assujettit
+solidement la barre.
+
+Puis, il expliqua à Catherine étonnée qu'il avait conduit Blanche vers
+le camp, mais qu'à mi-chemin ils étaient tombés dans une patrouille
+française, commandée par Lefebvre.
+
+Il avait confié à deux hommes sûrs mademoiselle de Laveline, qui, à
+cette heure, devait se trouver en sûreté, dans les lignes de Dumouriez,
+avec son petit Henriot.
+
+Alors il avait pris le parti de revenir vivement au château, craignant
+pour la brave cantinière du 13e. Surpris d'entendre du bruit dans la
+chapelle, il en avait fait le tour et, se haussant vers un vitrail,
+il s'était rendu compte du danger que courait la femme de son capitaine.
+
+L'idée lui était venue d'utiliser son tambour, afin d'effrayer les
+kaiserlicks...
+
+—Hein! m'ame Lefebvre, j'sais bien m'en servir de la caisse à
+Guillaumet... qu'en pensez-vous? j'ferais un fameux tapin tout de même,
+si j'n'étais pas si long!... dit en terminant son récit le brave garçon.
+
+—Et mon mari, où l'as-tu laissé?... demanda Catherine anxieuse.
+
+—A deux cents mètres d'ici! prêt à accourir avec ses hommes, si je
+donne le signal...
+
+—Quel signal?...
+
+—Un coup de feu...
+
+—Attendons!... il me semble qu'on vient... entends-tu ces pas, ce
+bruit?... on dirait des chevaux?...
+
+Un piétinement d'hommes et un frappement de sabots indiquaient en effet
+l'arrivée d'une troupe nombreuse, avec de la cavalerie.
+
+—Faut-il tirer, m'ame Lefebvre? demanda La Violette décrochant son
+fusil qu'il portait en bandoulière.
+
+Et il ajouta, montrant les fusils abandonnés par les Autrichiens:
+
+—Nous avons là de quoi donner, quatre fois encore, le signal.
+
+—Ne tire pas! dit-elle vivement.
+
+—Pourquoi ça?... vous croyez donc qu'ils me font peur vos
+kaiserlicks... puisqu'il est nuit, je vous l'ai dit, je ne crains
+rien...
+
+—Malheureux!... les Autrichiens ont du renfort... tu ferais tomber
+Lefebvre et les nôtres dans une embuscade... nous deux, nous nous
+échapperons toujours... il vaut mieux parlementer...
+
+—Commandez, m'ame Lefebvre, je vous obtempère!
+
+On cogna rudement à la porte, et une voix cria:
+
+—Ouvrez! ou l'on enfonce la porte...
+
+Catherine dit à La Violette de faire tomber la barre. La porte fut
+ouverte, et des cavaliers, des soldats apparurent. Leur masse sombre se
+discernait au scintillement des sabres, des casques et des baïonnettes,
+dans la nuit.
+
+Catherine et La Violette s'étaient réfugiés jusqu'auprès de l'autel.
+
+Ils aperçurent là un fantôme noir, accroupi.
+
+C'était le prêtre, qui, ayant terminé sa messe, marmottait tout bas des
+prières... peut-être celles qu'on dit pour les agonisants...
+
+Les soldats avaient envahi la chapelle. On ne voyait que des fusils et
+des sabres.
+
+L'officier qui avait voulu arrêter Catherine reparut, humilié de s'être
+sauvé devant une femme, désireux de prendre sa revanche.
+
+Il se tourna vers un personnage, enveloppé dans un manteau galonné,
+et qui semblait un officier supérieur.
+
+—Mon colonel, dit-il, nous allons fusiller ce soldat et cette femme...
+
+—La femme aussi? demanda froidement celui qu'on avait désigné comme
+colonel.
+
+—Ce sont deux espions... les ordres sont formels...
+
+—Demandez-leur qui ils sont... leurs noms... ce qu'ils voulaient faire
+en s'introduisant ici... après nous déciderons! dit le colonel.
+
+Catherine avait entendu:
+
+—Je demande, fit-elle avec fermeté, qu'on nous traite en prisonniers de
+guerre...
+
+—La bataille n'est pas commencée, dit l'officier.
+
+—Si... par nous!... j'étais l'avant-garde et voici la première colonne,
+dit-elle en montrant La Violette. Vous n'avez pas le droit de nous
+fusiller, puisque nous nous rendons... Prenez garde! si vous commettez
+cette lâcheté, ça se saura chez les nôtres... n'attendez alors pas de
+grâce des voltigeurs du 13e!... Ils ne sont pas loin... ils ne
+tarderont pas à être ici... souvenez-vous du moulin de Valmy... Vos
+prisonniers paieront pour nous deux!... Mon mari, qui est capitaine,
+nous vengera, allez! aussi vrai que je me nomme Catherine Lefebvre...
+
+L'officier au manteau, qu'on avait appelé colonel, fit un mouvement
+de surprise.
+
+Il s'avança de quelques pas, cherchant à discerner dans l'ombre celle
+qui venait de parler ainsi.
+
+—Seriez-vous parente, madame, dit-il avec politesse, d'un Lefebvre, qui
+servait dans les gardes à Paris, et qui a épousé une blanchisseuse...
+qu'on nommait madame Sans-Gêne?
+
+—La blanchisseuse, la Sans-Gêne, c'est moi!... Lefebvre, le capitaine
+Lefebvre, c'est mon mari!...
+
+Le colonel, en proie à une vive émotion, très visible, fit deux pas vers
+Catherine, puis, entr'ouvrant son manteau et la regardant bien en face,
+il lui dit:
+
+—Ne me reconnaissez-vous pas, à votre tour?...
+
+Catherine recula d'un pas, disant:
+
+—Votre voix... vos traits, mon colonel, il me semble... oh! c'est comme
+dans un brouillard que votre personne m'apparaît.
+
+—Un brouillard fait par la fumée des canons... Avez-vous oublié la
+matinée du 10 août?...
+
+—Le dix août?... c'est donc vous, le blessé?... l'officier autrichien?
+s'écria Catherine.
+
+—Oui, c'est moi, le comte de Neipperg, que vous avez sauvé... et qui
+vous ai gardé une éternelle reconnaissance... Venez, que je vous
+embrasse, vous à qui je dois la vie!
+
+Et il s'avançait, les bras ouverts, cherchant à l'attirer vers
+lui...
+
+Mais Catherine, reculant, dit vivement:
+
+—Je vous remercie, mon colonel, d'avoir ainsi conservé la mémoire... Ce
+que j'ai fait pour vous, le 10 août, m'était inspiré par l'humanité...
+vous étiez poursuivi, désarmé, de plus blessé; je vous ai protégé...
+sans m'occuper de savoir sous quel drapeau vous aviez reçu une blessure,
+pour quelle cause vous preniez la fuite... Aujourd'hui, je vous
+retrouve, portant l'uniforme des ennemis de la nation, commandant des
+soldats qui envahissent mon pays: je ne veux plus me rappeler ce qui
+s'est passé à Paris... mes amis, les soldats de mon régiment, mon
+mari... ce brave garçon que vous voyez là, prisonnier, à côté de moi,
+tous les patriotes pourraient me reprocher d'avoir préservé la vie d'un
+aristocrate, d'un Autrichien, d'un colonel qui fait fusiller des gens
+qui se rendent... Monsieur le comte, ne me parlez pas du 10 août!... je
+ne veux pas savoir que j'ai sauvé un ennemi tel que vous...
+
+Neipperg se contint. Les paroles énergiques de Catherine Lefebvre
+produisirent en lui une émotion extraordinaire.
+
+—Catherine, ma bienfaitrice, dit-il avec un accent sincère, ne me
+reprochez pas de servir mon pays comme vous servez le vôtre. Comme votre
+vaillant mari défend son drapeau, je me bats pour le mien... la
+destinée nous a séparés en nous faisant naître sous un ciel différent,
+elle ne semble nous rapprocher qu'aux heures de grand péril... Ne
+m'accablez pas de votre hostilité... Si vous voulez oublier le 10 août,
+moi, je dois m'en souvenir, et le colonel d'état-major de l'armée
+impériale victorieuse...
+
+—Pas encore victorieuse! interrompit sèchement Catherine.
+
+—Elle le sera demain, reprit Neipperg, et il ajouta: Le colonel de
+l'Empire qui commande ici, n'a pas oublié, lui, qu'il doit payer la
+dette contractée par le combattant des Tuileries, le blessé de la
+blanchisserie Saint-Roch... Catherine Lefebvre, vous êtes libre!...
+
+—Merci, répondit simplement la cantinière. Mais, et... La Violette?
+dit-elle en montrant l'aide-cantinier, qui redressa sa haute taille avec
+fierté, désireux de se montrer sous tous ses avantages à l'officier
+ennemi.
+
+—Cet homme est un soldat... il a pénétré ici par ruse... je ne puis lui
+éviter le traitement réservé aux espions...
+
+—Alors, vous me fusillerez avec lui! dit simplement Catherine. Il ne
+sera pas raconté par la suite, dans nos camps, que Catherine Lefebvre,
+la cantinière du 13e, aura laissé passer par les armes un brave garçon
+qui n'est venu que pour elle se faire prendre par les Autrichiens.
+Allons, colonel, donnez les ordres, et qu'on fasse vite, car je
+pourrais m'attendrir... ce n'est pas toujours drôle de penser qu'on va
+recevoir douze balles dans la peau, quand on est jeune... et qu'on aime
+son mari!... Pauvre Lefebvre, j'vas lui manquer! Enfin, c'est la
+guerre!...
+
+—Pardon, excuse, mon colonel, dit La Violette, de sa voix enfantine, si
+ça ne vous faisait rien de me fusiller tout seul... car moi je l'ai
+mérité, oh! je ne dis pas non! chacun pour soi et malheureux qui est
+pris!... moi, je ne dois pas y couper au peloton d'exécution... Mais
+m'ame Lefebvre n'a rien fait... parole, mon colonel, c'est moi qui l'ai
+traînée ici!...
+
+—Toi... et pourquoi cela?... Que venait-elle chercher avec toi dans
+cette demeure?
+
+—Je l'ai forcée à venir... pour porter l'enfant, donc! quand on se
+serait entendu... moi, je ne suis pas fameux comme nourrice...
+
+—Quel enfant?... Oh! mon Dieu, s'écria Neipperg se penchant vers
+Catherine, vous deviez porter un enfant... Cet enfant?
+
+—C'est le vôtre, monsieur le comte... j'avais promis à mademoiselle de
+Laveline de lui remettre son fils, ici, à Jemmapes...
+
+—Et vous avez risqué?... Oh! brave cœur!... Et où est-il, mon
+enfant?...
+
+—En sûreté au camp français... auprès de sa mère...
+
+—Mademoiselle de Laveline n'est donc plus ici!... que
+m'apprenez-vous?...
+
+—Elle s'est enfuie... au moment où son père allait la contraindre à
+épouser le baron de Lowendaal...
+
+—Je serais donc arrivé trop tard pour la délivrer, sans vous?
+
+—Sans La Violette! dit Catherine, c'est lui qui a tout fait.
+
+—Allons, je vois qu'il faut aussi que je mette en liberté La Violette,
+dit Neipperg en souriant. Catherine, vous êtes libre... je vous le
+répète, emmenez aussi votre camarade... Je vais vous donner deux hommes
+qui vous accompagneront jusqu'aux grand'gardes...
+
+Puis, ayant donné les ordres nécessaires, Neipperg dit à Catherine:
+
+—Vous allez revoir Blanche, dites-lui que je l'aime toujours et que je
+l'attends... Après la bataille, je la retrouverai sur la route de
+Paris...
+
+—Ou sur la route de Bruxelles, monsieur le comte! répliqua Catherine
+très crâne.
+
+Neipperg ne répondit rien.
+
+Il porta la main à son chapeau et dit à Catherine:
+
+—Profitez des dernières heures de la nuit pour regagner votre camp...
+Croyez bien, ma chère madame Lefebvre, que je ne m'estime pas avoir
+assez payé ma dette... je suis toujours votre obligé... Peut-être
+les hasards de la guerre me fourniront-ils encore l'occasion de vous
+prouver que le comte de Neipperg n'est pas un ingrat!...
+
+—Bah! fit Catherine, nous sommes quittes, monsieur le comte, pour
+l'affaire du 10 août... mais je vous redois encore quelque chose pour ce
+garçon-là, fit-elle en montrant La Violette... comme vous le dites, nous
+sommes gens de revue, et l'on s'acquittera un jour ou l'autre... Allons,
+adieu, mon colonel... et toi, grand clampin, par file à droite et au pas
+accéléré, en avant, marche! ajouta-t-elle en bourrant amicalement La
+Violette.
+
+Tous deux passèrent, fièrement, devant les soldats autrichiens. La
+Violette ne perdant pas un pouce de sa haute taille, et Catherine, le
+poing à la hanche, le coquet chapeau à cocarde tricolore sur le côté, et
+son rire de défi aux lèvres.
+
+Au moment de franchir la porte de la chapelle, elle se retourna et dit
+ironiquement:
+
+—A tantôt, messieurs, je reviendrai ici avec Lefebvre et ses
+voltigeurs, avant midi!...
+
+
+
+
+XIX
+
+AVANT L'ATTAQUE
+
+
+Neipperg, tout soucieux, regardait s'éloigner Catherine.
+
+Il se demandait si, comme l'avait annoncé la brave cantinière, il lui
+serait donné de retrouver bientôt Blanche et de revoir enfin son petit
+Henriot.
+
+Comment, au milieu d'armées en bataille, une jeune femme, avec un
+enfant, pourrait-elle se frayer un passage sans danger?
+
+Il était heureux toutefois de savoir que le mariage comploté par
+Lowendaal et le marquis n'avait pas été accompli. Blanche demeurait
+libre et pouvait encore être à lui.
+
+Il chercha, des yeux, Lowendaal et M. de Laveline, mais ils avaient
+disparu.
+
+Un sous-officier, qu'il interrogea, lui apprit que le baron et le
+marquis étaient montés dans la berline tout attelée qui les
+attendait. Ils avaient pris en hâte la route de Bruxelles.
+
+Neipperg poussa un soupir de soulagement. Son rival ne serait plus là
+pour lui disputer celle qui tenait toute son âme. L'espoir lui
+appartenait. L'avenir n'était plus un gouffre noir, où il s'abîmait.
+
+Blanche et son enfant lui apparaissaient, émergeant de ce gouffre. Il
+les arrachait à la nuit, et, avec eux, se baignait dans un bonheur
+radieux...
+
+Une ombre à cette vision rayonnante. Comment rejoindrait-il Blanche? en
+quel endroit retrouverait-il son enfant?...
+
+La bataille allait commencer. Il ne pouvait songer à traverser les
+lignes, ni à se rendre au camp français, même comme parlementaire, à
+l'heure où, avec le soleil allumant la crête des collines, luirait de
+Jemmapes à Mons la flamme des canons...
+
+Il fallait attendre le résultat de la journée. La victoire devait sans
+nul doute appartenir aux vieilles troupes disciplinées de l'armée
+impériale. Les cordonniers, les tailleurs et les merciers qui formaient
+les bataillons républicains pouvaient-ils avoir l'espérance de tenir
+contre les soldats aguerris du duc de Saxe? La canonnade de Valmy
+n'avait été qu'une surprise. La fortune des armes, à Jemmapes, devait
+revenir du côté du nombre, du savoir militaire et de l'ordre
+tactique: le duc de Saxe-Teschen avait déjà dépêché un courrier à Vienne
+annonçant la défaite des sans-culottes.
+
+Mais, dans la déroute inévitable des Français, que deviendraient Blanche
+et son enfant?...
+
+L'angoisse de Neipperg croissait, à la prévision des dangers qui
+suivraient cette défaite, et la débandade de cette armée improvisée,
+incapable d'opérer une retraite, selon les règles de l'art militaire.
+
+Il cherchait vainement le moyen de préserver les deux êtres qui lui
+étaient si chers des conséquences terribles de la débâcle prévue, quand
+une rumeur au dehors le fit sortir précipitamment du grand salon du
+château transformé en quartier général, où les officiers qui
+l'accompagnaient rédigeaient sous sa dictée les ordres de combat du
+général Clerfayt et remettaient aux estafettes des plis pour les
+différents chefs de corps, en vue de l'action qui allait s'engager...
+
+Il s'informa de la cause de ce tumulte.
+
+On lui apprit qu'une femme échevelée, les vêtements déchirés, souillés
+de boue, l'air égaré, venait d'être arrêtée par les sentinelles, à
+l'entrée du parc. Elle voulait pénétrer dans le château. Elle prétendait
+qu'elle était la fille du marquis de Laveline, logé en ce moment chez M.
+de Lowendaal.
+
+Neipperg poussa un cri de surprise et d'effroi.
+
+Blanche au château! Blanche ayant passé à travers les troupes occupant
+la plaine!... Que signifiait ce retour brusque de la jeune fille, que
+Catherine lui avait assuré être en sûreté au camp des Français?... Quel
+malheur inattendu présageait cette rencontre inespérée!...
+
+Il ordonna qu'on lui amenât sur-le-champ cette femme...
+
+C'était bien Blanche de Laveline, le costume en lambeaux, ayant couru à
+travers les buissons et les fondrières de la campagne marécageuse.
+
+Il se précipita vers elle, il l'étreignit dans un élan passionné...
+
+Au milieu de ses sanglots et de ses sourires, car la joie, comme un
+rayon de soleil à travers la pluie, croisait sa douleur, Blanche de
+Laveline raconta à son amant sa fuite, qu'il savait déjà, et son arrivée
+au camp des républicains, escortée par les soldats du capitaine
+Lefebvre.
+
+Selon les indications données par la bonne Catherine, elle s'était
+dirigée en hâte vers la cantine du 13e léger...
+
+Là, dans la carriole de la cantinière, elle avait trouvé un enfant
+endormi sur un matelas roulé dans des couvertures.
+
+Auprès se trouvait un autre matelas, mais dont les couvertures étaient
+rejetées...
+
+Elle s'était penchée vers l'enfant endormi, et déjà sa lèvre
+maternelle allait se poser, ravie, sur le front pur de son fils, surpris
+dans son sommeil par ce baiser, quand, à la lueur d'une lanterne que
+portait un des soldats lui servant de guide, elle distingua les traits
+du petit être reposant...
+
+C'était une fillette, qui, s'éveillant, se mit à l'examiner avec des
+yeux effarés...
+
+Elle poussa un grand cri:
+
+—Où est mon enfant?... où est mon petit Henriot? s'écria-t-elle, le
+cœur déchiré d'angoisse.
+
+La petite fille, regardant à côté d'elle, dit:
+
+—Tiens... Henriot qui n'est plus là!... Est-ce qu'il est allé voir
+tirer le canon?... Oh! le vilain, de ne pas m'avoir éveillée!...
+
+Un soldat expliqua alors qu'il avait cru apercevoir un homme,—un
+civil,—qui s'enfuyait du côté de Maubeuge, emportant dans ses bras un
+enfant endormi...
+
+Blanche s'était évanouie en apprenant cette affreuse nouvelle.
+
+On la transporta au poste de santé. Des premiers soins lui furent
+donnés.
+
+Dès qu'elle rouvrit les yeux, elle réclama son enfant... elle se
+souvenait de ce qu'elle venait d'apprendre... cet homme aperçu
+s'enfuyant vers Maubeuge, un enfant dans les bras... elle voulait se
+lever, s'élancer à sa poursuite...
+
+L'aide-major qui la soignait eut pitié de sa douleur.
+
+—Vous ne pourriez, lui dit-il, passer par cette route tout
+encombrée de charrois, de caissons, de troupes, de fuyards aussi...
+
+—Je veux retrouver mon enfant! répétait la malheureuse mère avec
+obstination, et elle ajoutait, en suppliant l'aide-major de la laisser
+partir: Mais pourquoi cet homme a-t-il pris mon fils?... quel crime cet
+enlèvement cache-t-il? quel or a payé ce scélérat?... pour le compte de
+qui agissait-il?
+
+L'aide-major Marcel ne pouvait répondre à ces questions pressées, qui
+s'échappaient confusément de la gorge enfiévrée de la jeune femme.
+
+Un sergent qui était venu rejoindre à l'ambulance l'aide-major et lui
+avait parlé à l'oreille, dit tout à coup, comme pris de pitié devant
+cette grande souffrance:
+
+—Madame, un renseignement que j'ai surpris peut vous mettre sur la
+trace du misérable qui s'est introduit dans le camp, à l'aide de la
+trahison sans doute...
+
+—Oh! dites-moi ce que vous savez, sergent! fit Blanche reprenant
+espoir.
+
+—Parle, René, dit l'aide-major, dans une audacieuse tentative comme
+celle-ci, le moindre indice peut aider à surprendre le coupable...
+
+Et le Joli Sergent, car c'était la jeune fiancée de Marcel le philosophe
+qui intervenait, raconta que dans sa compagnie se trouvait un homme qui
+avait été, à Verdun, l'ordonnance du malheureux commandant
+Beaurepaire.
+
+Cette ordonnance avait reconnu, s'approchant de la carriole de la
+cantinière Lefebvre, un homme avec lequel il avait bu à Verdun, la nuit
+du bombardement. Il l'avait parfaitement reconnu. Cet homme était le
+domestique du baron de Lowendaal. Il se nommait Léonard...
+
+—Léonard?... le valet à tout faire de M. de Lowendaal? s'était écriée
+Blanche. Et aussitôt, devinant d'où le coup partait, elle avait accusé
+Lowendaal de lui avoir fait enlever son enfant par ce Léonard, afin de
+la dominer, de la contraindre au mariage qu'elle avait cru rompre à
+jamais par sa fuite. Le petit Henriot devenait un otage aux mains du
+baron.
+
+Aussi, malgré les conseils de l'aide-major et de René, Blanche,
+subitement ranimée, s'était remise en route.
+
+Elle avait refait le chemin périlleux déjà parcouru; se glissant parmi
+les herbes, les taillis, les ronces, enjambant les fossés, franchissant
+les ruisseaux, les pieds ensanglantés, la robe en loques; elle était
+revenue au château, espérant y retrouver, avec Lowendaal et Léonard, son
+enfant volé.
+
+Elle ne savait ce qu'elle ferait, ce qu'elle dirait pour résister aux
+menaces de Lowendaal, aux injonctions de son père...
+
+Mais elle se sentait forte, elle ne faillirait pas puisqu'il
+s'agissait d'arracher son enfant aux mains du ravisseur.
+
+Sa joie de trouver Neipperg au château se mêlait à l'accablement où la
+jetait la nouvelle du départ de son père et de Lowendaal, sans qu'aucune
+trace de Léonard et de l'enfant eût été reconnue.
+
+Sans doute, le scélérat avait été rejoindre, à un endroit désigné à
+l'avance, le baron, et lui avait remis l'enfant.
+
+Où et comment atteindre Lowendaal, le marquis de Laveline? car personne
+ne savait certainement vers quel point s'était dirigé Léonard avec son
+précieux fardeau.
+
+Neipperg fit connaître à Blanche que son père et le baron avaient pris
+la route de Bruxelles.
+
+—Nous les rattraperons là demain, dit-il, avec une assurance qui calma
+un peu Blanche.
+
+—Pourquoi ne pas nous mettre en route cette nuit même? demanda Blanche
+impatiente. Demain nous serions à Bruxelles...
+
+—Demain, chère amie, chère femme, dit en souriant Neipperg, il faut que
+je me batte... Quand nous aurons mis les Français en déroute, je pourrai
+revenir sur mes pas et poursuivre les misérables qui nous ont volé notre
+enfant... mon devoir de soldat passe avant mes angoisses de père!...
+
+Blanche poussa un soupir et dit:
+
+—Je vous obéis... j'attendrai donc... Oh! que cette nuit, que cette
+journée vont me paraître longues!...
+
+Neipperg réfléchissait profondément.
+
+—Blanche, dit-il tout à coup avec gravité, qu'allez-vous devenir ici,
+seule femme au milieu de tant de gens de guerre rassemblés?... Je ne
+puis me tenir sans cesse auprès de vous... et ma protection ne saurait
+être que discrète, réservée... je suis sans droits pour vous faire
+respecter... pour réclamer en votre nom l'aide, les égards, et même
+l'appui de nos généraux, de nos princes, de nos soldats aussi...
+Blanche, me comprenez-vous?...
+
+Mademoiselle de Laveline rougit, baissa la tête, et ne répondit pas.
+
+Neipperg continua:
+
+—Si nous rejoignons, après la bataille, votre père et M. de Lowendaal,
+croyez-vous qu'ils ne se targueront pas de leur autorité!...
+
+—Je résisterai... je me défendrai...
+
+—Ils vous domineront par votre enfant... qu'ils garderont... ainsi ils
+s'empareront de mon fils!... quel droit pourrais-je invoquer pour
+réclamer cet enfant, pour leur ordonner de vous le remettre?... Blanche,
+avez-vous songé à cette difficulté que rien ne saurait surmonter... rien
+que votre volonté?
+
+—Que faut-il faire?
+
+—Me donner les droits qui me permettront de parler haut et ferme, en
+votre nom et au mien...
+
+—Faites ce que vous jugerez bon, ne savez-vous pas que mon sort est lié
+au vôtre?...
+
+—Eh bien, quoique séparés, les hasards de la guerre nous ont
+rapprochés, il faut que nous soyons à jamais unis, Blanche, il faut que
+vous soyez ma femme!... Y consentez-vous?...
+
+Pour toute réponse, mademoiselle de Laveline s'élança dans les bras de
+celui qui allait devenir son époux.
+
+—Tout avait été préparé ici pour la célébration du mariage, dit
+Neipperg... le prêtre est à l'autel, le notaire sommeille avec ses
+paperasses dans une des salles du château... il n'y a qu'à l'éveiller...
+il changera les noms du futur, tandis que l'ecclésiastique donnera sa
+bénédiction... Venez, Blanche, venez faire de moi le plus heureux des
+époux!...
+
+Une heure après, dans la chapelle où Catherine Lefebvre avait joué un
+instant le personnage de l'épousée, Blanche de Laveline devenait
+comtesse de Neipperg...
+
+A peine les paroles sacramentelles de l'église avaient-elles uni les
+époux, pendant que le tabellion, effaré, remportait précipitamment son
+contrat dûment signé, paraphé, scellé, un crépitement de fusillade
+éclata dans le vallon au pied de la chapelle...
+
+Les trompettes, les tambours lançaient éperdument aux échos le signal du
+combat...
+
+—Messieurs, dit Neipperg en conduisant Blanche vers un groupe
+d'officiers, je vous présente la comtesse de Neipperg, ma femme...
+
+Tous s'inclinèrent et souhaitèrent mille chances et prospérité à une
+union contractée un si beau matin de bataille, la veille d'une grande
+victoire, dans une chapelle transformée en redoute, où les volées
+formidables du canon remplaçaient l'alleluia des cloches.
+
+
+
+
+XX
+
+LA VICTOIRE EN CHANTANT...
+
+
+Ceux qui se trouvaient, ce mémorable matin du 6 novembre 1792, sur la
+crête de Jemmapes,—les paysans belges opprimés par l'Empire que la
+victoire des sans-culottes allait affranchir,—virent un inoubliable et
+majestueux spectacle...
+
+Une aube pâle et grise se levait sur les collines. De légers frissons
+couraient sur les sommets, courbant les tiges des arbustes, éparpillant
+des feuilles séchées.
+
+Les masses profondes des Autrichiens, des Hongrois, des Prussiens,
+garnissaient toutes les cimes. Les pelisses fourrées des hussards, les
+hauts bonnets des grenadiers, les shakos demi-coniques de l'infanterie,
+les lances, les sabres courbés de la cavalerie, luisaient,
+papillotaient, bruissaient, dans la clarté livide de cette matinée
+automnale.
+
+Plus bas, des redoutes improvisées, des fortins, des palissades,
+abritaient des tirailleurs tyroliens, aux chapeaux de feutre en pointe,
+avec une plume de faisan ou de héron passée dans la ganse.
+
+L'artillerie, embusquée à droite et à gauche, espaçait, dans l'embrasure
+des gabions et des madriers, ses longs cous de bronze aux bouches prêtes
+à cracher la mitraille.
+
+La position des Autrichiens s'étendait formidable: la droite s'adossait
+au village de Jemmapes, formant une équerre avec le front et la gauche
+appuyée à la chaussée de Valenciennes.
+
+Sur les trois collines boisées, en amphithéâtre, s'étageaient trois
+rangs de redoutes garnies de vingt pièces de grosse artillerie, d'autant
+d'obusiers et de trois pièces de canon par bataillon, formant un total
+de près de cent bouches à feu.
+
+L'avantage de l'emplacement, la supériorité incontestable d'une armée
+aguerrie, bien pourvue de munitions, commandée par des chefs
+expérimentés comme Clerfayt et Beaulieu, la puissance d'une artillerie
+foudroyant d'en haut l'ennemi s'avançant dans une plaine coupée de
+marais, et forcé de gravir sous un feu meurtrier des pentes aussi
+terriblement défendues, donnaient aux généraux de l'Empire la presque
+certitude de la victoire.
+
+De plus, l'armée autrichienne, bien reposée, installée sur un terrain
+sec, avait le ventre garni, quand le premier coup de canon, avec
+l'aurore, ouvrit la bataille.
+
+Les Français, eux, avaient pataugé toute la nuit dans un terrain humide,
+ils n'avaient pas eu le temps de faire la soupe. On leur avait dit
+qu'ils mangeraient dans la journée, à Mons, après la victoire.
+
+Ils s'étaient mis en marche, l'estomac vide, mais le cœur plein
+d'espérance, se promettant de gagner, avec la bataille, leur déjeuner
+avant midi...
+
+Le brouillard lentement se leva sur les fonds fangeux de la plaine
+couverte d'hommes, piétinant, se bousculant, avançant dans un désordre
+de torrent...
+
+Au signal du canon, en même temps que l'armée s'ébranlait, toutes les
+musiques des brigades attaquèrent, dans un ensemble sublime, la
+_Marseillaise_... Les sonorités des cuivres répondaient aux détonations
+des obusiers...
+
+De cinquante mille poitrines s'échappaient à la fois, rythmées par
+l'artillerie et soutenues par les instruments, les paroles martiales de
+l'hymne terrifiant de la Révolution...
+
+Et les échos de Jemmapes, de Cuesmes, de Berthaimont renvoyaient aux
+Autrichiens les défis superbes de ces appels héroïques: Aux armes,
+citoyens!... formez vos bataillons!...
+
+Ce n'était plus une armée qui entrait en ligne, c'était une nation
+entière, debout, se ruant, pour défendre son sol et sauver sa liberté...
+
+La vieille tactique était abandonnée. Comme une mer rompant ses digues,
+la France écumante poussait sa marée d'hommes à l'assaut de ces
+hauteurs, brisant tout, emportant redoutes, fortins, palissades, abatis,
+sous ses vagues de plus en plus hautes...
+
+Une inondation dans un ouragan, telle fut la bataille de Jemmapes...
+
+Le canon et la baïonnette furent seuls employés...
+
+De loin, l'artillerie ravageait les défenses autrichiennes, puis, à
+l'arme blanche, les volontaires, les gardes, les bourgeois et les
+ouvriers d'hier s'élançaient sur les pièces, sabraient les artilleurs,
+enfonçaient les carrés d'infanterie, arrêtaient les escadrons, les
+cavaliers en un instant culbutés...
+
+Les antiques bandes impériales, les vétérans des guerres dynastiques,
+furent décimés, dispersés, anéantis, par ces héros à jeun, dont beaucoup
+portaient encore le sarrau campagnard, la veste de l'artisan, et dont
+les mains pour la première fois maniaient le fusil.
+
+Le général d'Harville commandait à gauche, avec le vieux général
+Ferrand. Chargé d'enlever le village de Jemmapes, celui-ci trouva de la
+résistance; Dumouriez lui envoya Thévenot comme renfort, qui,
+bientôt, pénétrait victorieux dans la place. Il était midi.
+
+Beurnonville attaquait à droite. Sous ses ordres, Dampierre commandait
+les volontaires parisiens. A ces enfants des faubourgs de Paris revint
+l'honneur d'emporter les trois redoutes. Ils hésitaient un peu, nos
+guerriers improvisés. L'imposante ordonnance de l'armée autrichienne les
+surprenait. Les dragons impériaux les chargeaient avec un ensemble
+magnifique et terrifiant. Intrépides, face à la mort, croisant le fusil,
+ils se laissèrent aborder, puis, faisant feu à bout portant, se jetèrent
+la baïonnette en avant et dispersèrent cette cavalerie chamarrée. Les
+hussards de Dumouriez achevèrent la déroute, détruisant tout, jusqu'à
+Mons.
+
+Au centre, deux brigades s'étaient arrêtées. Un combattant, sans grade,
+sans uniforme, le valet de chambre de Dumouriez, Baptiste Renard, prit
+sur lui de les rallier, de les entraîner, et assura la victoire sur ce
+point. Là commandait le lieutenant-général Egalité, plus connu par la
+suite sous le nom de Louis-Philippe.
+
+Ce fut au chant de la _Marseillaise_ et du _Ça ira_ que les derniers
+retranchements des Autrichiens furent emportés par les bataillons
+parisiens, celui de la section des Lombards entre autres, et par les
+braves volontaires. Les troupes de ligne, le 13e léger où Lefebvre se
+battit comme un enragé, les chasseurs et hussards de Berchiny et de
+Chamborand contribuèrent également à cette victoire décisive, qui
+préservait la France de l'invasion, délivrait la Belgique, écrasait les
+vieilles bandes d'Allemagne et donnait à la République naissante le
+baptême de la gloire.
+
+ * * * * *
+
+Après la bataille, on se mit en mesure de souper, chez les vainqueurs.
+
+L'heure du déjeuner et du dîner était passée. On se rattrapa sur le
+repas du soir.
+
+On but à la victoire, à la nation, à Dumouriez, à Baptiste Renard, héros
+en livrée, à la Convention nationale, aux Belges affranchis, et aussi à
+l'humanité!...
+
+Ce dernier toast fut porté au bivouac des volontaires de
+Mayenne-et-Loire, par un aide-major, à l'uniforme tout éclaboussé de
+sang, car il avait, lui aussi, terriblement manœuvré avec l'arme
+blanche, parmi les héros de cette immortelle journée.
+
+Comme on se racontait les diverses péripéties de la bataille, un soldat
+dit tout à coup:
+
+—Vous ne savez pas ce que nous avons trouvé dans ce château que l'on
+voit là-bas, à mi-côte, et qui était, paraît-il, le quartier général des
+Autrichiens?... Major Marcel, ça pourrait vous intéresser...
+
+—Qu'est-ce qu'il y avait donc dans ce château? demanda notre
+philosophe, qui avait, ce jour-là du moins, de décisifs arguments,
+vivants et morts, à faire valoir contre la barbarie des guerres.
+
+—Eh bien! major, il y avait un enfant...
+
+—Que dites-vous, un enfant?... Expliquez-vous, dit René qui s'était
+approché, ce qui ne pouvait guère surprendre, car on était sûr de
+rencontrer le Joli Sergent partout où se trouvait l'aide-major Marcel.
+
+René ajouta:
+
+—La citoyenne Lefebvre, la cantinière du 13e, s'informait tantôt d'un
+enfant... Dites-nous un peu ce que c'était que ce p'tiot ramassé au
+milieu des balles?...
+
+—Je ne l'ai pas ramassé, dit le soldat.
+
+—Vous avez eu le cœur de laisser cet innocent exposé à la
+mitraille... Ça n'est pas d'un soldat français!
+
+—Ecoutez donc, sergent, reprit le narrateur... Nous avancions, quelques
+camarades et moi, dans ce château tout désert... On se défilait avec
+prudence, redoutant quelque embuscade... Ça ne nous disait rien de bon,
+ce silence, cette tranquillité...
+
+—C'était sage, dit le major... Continue...
+
+—Voilà que tout à coup, en regardant par un soupirail, dans une cave,
+nous apercevons comme une ombre... j'ajuste... je tire... plus
+rien!... nous descendons vers la cave... nous entendons vaguement
+appeler... crier... nous enfonçons la porte... qu'est-ce que nous
+trouvons?... Un petit bonhomme, tout effaré, qu'on avait enfermé là, et
+qui nous dit, en nous voyant:—C'est Léonard!... Il s'est sauvé par
+là!... Et l'enfant nous montrait un second soupirail donnant sur une
+cour extérieure.
+
+—Léonard!... on devait retrouver ce traître-là partout où il y a une
+lâcheté à commettre, dit une voix derrière les soldats...
+
+C'était Catherine Lefebvre qui survenait. Elle avait entendu la fin du
+récit du soldat.
+
+Elle dit vivement:
+
+—Et qu'avez-vous fait?... Vous avez fusillé Léonard, je pense... et
+rassuré l'enfant... Où est-il, mon petit Henriot? Car c'est lui, j'en
+suis sûre, que ce scélérat avait volé et qu'il voulait livrer à ce baron
+de Lowendaal... Mais parle donc, clampin! cria-t-elle au soldat.
+
+Celui-ci secoua la tête:
+
+—Léonard s'est échappé... quant à l'enfant...
+
+—Tu l'as abandonné, malheureux?
+
+—Il a bien fallu!... En se donnant de l'air, ce coquin que vous nommez
+Léonard a mis le feu à un baril de poudre abandonné par les
+Autrichiens... Nous avons tous failli sauter avec la baraque!... Alors,
+nous avons battu en retraite...
+
+—Mes amis, s'écria Catherine, des gens de cœur il n'en manque
+pas ici... qui veut aller chercher sous les décombres du château?...
+peut-être ce pauvre petit être sera-t-il encore vivant!... Allons! ne
+parlez pas tous à la fois! dit la cantinière irritée du silence.
+
+—C'est qu'on est moulu, fit un des soldats.
+
+—On n'a seulement pas fini la soupe, dit un autre.
+
+—Demain, il faut être d'aplomb pour entrer dans Mons, ajouta un
+troisième.
+
+Et celui qui avait raconté l'aventure grommela:
+
+—Il y a peut-être encore des coups de fusil à attraper et des barils de
+poudre à voir péter dans ce maudit château!... Un moutard ne vaut pas la
+peine qu'on risque sa peau comme ça...
+
+—J'irai donc, moi, dit Catherine, et toute seule encore, puisque
+Lefebvre est de service aux grand'gardes et que vous êtes tous trop
+lâches pour m'accompagner... J'ai promis à sa mère de lui rendre un jour
+cet enfant, je tiendrai ma promesse... Buvez bien, mangez bien, dormez
+bien, les enfants!... bonsoir!...
+
+—Citoyenne Lefebvre, je vous suivrai, moi, si vous le voulez, dit le
+Joli Sergent. A deux, on a plus de courage!...
+
+—Dites à trois, fit une voix timide, et le long La Violette apparut.
+Son sabre n'avait plus de fourreau, son uniforme était haché de
+coups de sabre. Il était coiffé d'un casque de capitaine de dragons
+impériaux.
+
+—Tu viens avec nous, La Violette?... C'est bien ça, mon garçon!... Il
+s'agit, tu sais, de notre petit Henriot, car c'est certainement lui que
+ce misérable Léonard a abandonné dans le château.
+
+—Il s'agit de vous, m'ame Lefebvre!... j'veux pas vous laisser seule,
+dans les champs de bataille, vous le savez bien... ah! c'est que j'ai eu
+une fière peur toute la journée, allez!... il s'en apercevait, le
+capitaine de dragons!... oh! oui, quand il m'a fendu mon shako d'un
+coup de sabre... J'étais décoiffé, voyez-vous...
+
+—Et tu l'as tué, le capitaine?...
+
+—Oui... pour lui prendre son casque... je ne pouvais pas m'en aller
+nu-tête... j'aurais eu l'air de m'être endormi pendant qu'on se
+battait... Oh! ça n'a pas été si commode, m'ame Lefebvre!... le
+capitaine avait auprès de lui cinq dragons qui ne voulaient pas me
+laisser emporter le casque de leur chef... ils y tenaient, paraît-il! Je
+l'ai eu tout de même, vous le voyez... mais ça a été dur... les cinq
+dragons ont tenu bon jusqu'au dernier... c'est très entêté, ces
+Allemands!...
+
+—Brave garçon, tu as fait cela, toi... un aide-cantinier?...
+
+—Oui, m'ame Lefebvre... Mais marchons, allons au château... vous
+verrez que, la nuit, je vous l'ai dit, je ne suis pas un poltron...
+
+Au moment où ils se disposaient à se mettre en route, une forme sombre
+se dessina, leur barrant le passage...
+
+Catherine eut un mouvement de surprise:
+
+—Comment! c'est vous, major Marcel? dit-elle étonnée.
+
+—Il vient avec nous! dit René aussitôt.
+
+—Ne faut-il pas un médecin, là-bas?... si l'enfant est blessé, fit
+l'aide-major.
+
+Et tous les quatre s'enfoncèrent dans la nuit, parmi les morts, les
+débris d'affûts, les armes brisées, encombrant les pentes glorieuses de
+Jemmapes.
+
+Sous les ruines du château de Lowendaal, Catherine découvrit le petit
+Henriot, évanoui, atteint seulement de contusions légères.
+
+Marcel le soigna, le ranima. Ramené au camp, le jeune garçon sauvé du
+champ de bataille fut adopté par le 13e léger et devint l'enfant du
+régiment.
+
+
+
+
+XXI
+
+L'ÉTOILE
+
+
+Toulon, comme Lyon, Marseille, Caen, Bordeaux, était devenu une place
+forte de la trahison.
+
+Les royalistes, unis aux Girondins, avaient ouvert les portes de la
+ville, avec l'arsenal, à la coalition.
+
+Toute la poésie lamartinienne, tout le charme qui s'attache aux talents
+oratoires, aux vertus et aux renommées des députés de la Gironde, ne
+sauraient les amnistier du crime de lèse-patrie.
+
+A l'heure où l'Europe monarchique se ruait sur la France et prétendait
+dicter des lois et imposer un régime dynastique à la nation affranchie,
+les Girondins, oublieux de leur passé, méconnaissant le devoir, par
+haine contre la Montagne, par peur aussi, dans un mouvement de recul à
+jamais exécrable, pactisèrent avec l'ennemi, firent appel à l'étranger.
+
+Heureusement, Robespierre, Saint-Just, Couthon, Carnot veillaient au
+Comité de salut public; les volontaires accouraient aux armées; de
+jeunes généraux comme Hoche et Marceau remplaçaient aux frontières les
+Dumouriez et les Custine, conspirateurs royalistes; heureusement,
+surtout, le hasard fit que les canons de la République, devant Toulon et
+la flotte anglaise, furent confiés à un jeune artilleur inconnu,
+Napoléon Bonaparte.
+
+La ville traîtresse était occupée par une tourbe exotique venue, comme à
+la curée, de tous les ports du littoral: des Espagnols, des Napolitains,
+des Sardes, des Maltais. Le pape avait envoyé des moines chargés de
+fanatiser la population. C'était la Vendée du Midi. Une Vendée pire que
+celle de l'Ouest: les rebelles ayant la route de la mer pour recevoir
+des renforts et, au milieu d'eux, les troupes anglaises.
+
+L'armée républicaine était divisée en deux corps séparés par le mont
+Pharon; l'enthousiasme, l'inexpérience, la bravoure et l'indiscipline se
+rencontraient, dans le mélange tumultueux de ces bataillons improvisés,
+qui furent le noyau de la future armée d'Italie.
+
+Le commandement était échu un peu au hasard. De simples soldats
+devenaient généraux en une semaine. Le général en chef était un mauvais
+peintre, pire militaire, Carteaux. Le médecin Doppet et le ci-devant
+marquis Lapoype étaient ses seconds. Cette bigarrure s'expliquait
+par la désertion et l'émigration de presque tous les anciens officiers,
+appartenant à la noblesse.
+
+Les commissaires de la Convention, Salicetti, Fréron, Albitte, Barras et
+Gasparin, se multipliaient, enflammant le zèle des chefs, haranguant les
+soldats, et décrétant la résistance, en attendant la victoire.
+
+Le siège se prolongeait. Les gorges d'Ollioules, les défilés avoisinant
+Toulon, avaient été emportés, mais la place tenait toujours, défendue
+par de formidables ouvrages. Les sièges réclament de l'expérience
+militaire, de la science et des qualités de sang-froid qui faisaient
+défaut aux chefs comme aux soldats de cette armée, formée de la veille.
+Carteaux, le général en chef, ne connaissait même pas la portée d'une
+pièce d'artillerie.
+
+Le hasard lui amena Bonaparte. Se rendant d'Avignon à Nice, Bonaparte
+s'arrêta à Toulon pour faire visite à son compatriote le représentant
+Salicetti.
+
+Celui-ci le présenta à Carteaux, qui, avec une satisfaction réelle,
+quêtant un compliment, s'empressa de montrer à l'officier d'artillerie
+ses batteries. Bonaparte ne put que hausser les épaules; les pièces
+étaient si mal placées que les boulets destinés à atteindre la flotte
+anglaise n'allaient pas jusqu'au rivage.
+
+Carteaux se retrancha derrière la mauvaise qualité de la poudre,
+mais Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer l'inanité de
+l'explication. Les représentants, frappés de ses raisonnements, lui
+confièrent aussitôt la direction des opérations du siège.
+
+En quelques jours, avec une activité prodigieuse, il fit venir du
+matériel, des pièces, des officiers, de Lyon, de Grenoble, de Marseille.
+Il sentait qu'il était inutile de faire un siège en règle. Si l'on
+parvenait à forcer l'escadre anglaise à s'éloigner de Toulon, la ville
+bloquée se rendrait. Il fallait donc s'emparer d'un point, d'où l'on pût
+battre la double rade, le promontoire de l'Eguillette. «Là est Toulon!»
+dit Bonaparte, avec la vision du génie. Il s'empara en effet du fort de
+l'Eguillette; la flotte anglaise mit à la voile, et Toulon se rendit. La
+coalition était vaincue. Le Midi ne connaîtrait point la Vendée, et
+Bonaparte entrait dans l'histoire, victorieux et tout surprenant de
+génie. Il fut fait général d'artillerie et envoyé à Nice au quartier
+général de l'armée d'Italie, commandée par Dumerbion.
+
+Glorieux, pourvu d'un grade qui pouvait, à vingt-quatre ans, satisfaire
+son ambition et amortir le choc de ses désirs, Bonaparte se préoccupa de
+l'établissement de ses frères et sœurs, son idée fixe.
+
+Le bonheur de Joseph le ravissait. Il ne cessait de dire en parlant
+de lui: «Est-il heureux, ce coquin de Joseph!» Avoir épousé la fille
+d'un marchand de savons lui semblait alors la plus belle destinée. Il se
+mêlait, à cette admiration pour le couple nouvellement uni, un peu de
+regret de n'avoir pu épouser Désirée, la seconde fille du négociant
+Clary.
+
+Mais un incident matrimonial qu'il n'avait pas prévu vint le troubler et
+l'irriter.
+
+Il apprit, à Nice, que son frère Lucien venait de se marier. Et dans
+quelles conditions! Bonaparte n'en décoléra pas de dix ans.
+
+Lucien avait un petit emploi dans l'administration militaire, à
+Saint-Maximin, dans le Vaucluse.
+
+Il était jeune, ardent, beau parleur, et faisait la joie et la gloire
+d'une auberge où il prenait ses repas.
+
+Boyer, l'aubergiste, avait une fille charmante, nommée Christine.
+Celle-ci ne put demeurer insensible à la faconde et aux compliments du
+futur président des Cinq-Cents. Elle déclara à son père qu'elle voulait
+épouser Lucien.
+
+L'aubergiste, qui était sur le point de refuser la clef et la table à
+son pensionnaire, toujours en retard pour le paiement des quinzaines, se
+gratta la tête et finit par donner son consentement. C'était une façon
+de solder le compte de ce mauvais payeur.
+
+Bonaparte, en découvrant que son frère lui donnait pour
+belle-sœur la fille d'un aubergiste, eut un violent accès de fureur.
+Déjà il devinait sa grandeur et s'irritait de tout ce qui pouvait, parmi
+les siens, nuire à sa fortune ou amoindrir l'éclat de sa renommée
+grandissante.
+
+Il rompit toute relation avec son frère.
+
+A la jeune femme il garda toujours rancune. Elle était douce et
+résignée, cette Christine Boyer; elle s'efforça à plusieurs reprises
+d'apaiser Bonaparte et de rentrer en grâce.
+
+On a conservé d'elle cette lettre touchante, écrite au moment où elle
+allait devenir mère:
+
+ «Permettez-moi de vous appeler du nom de frère. Fuyant Paris
+ d'après votre ordre, j'ai avorté en Allemagne. Dans un mois,
+ j'espère vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien
+ d'autres circonstances me font espérer que ce sera un neveu. Je
+ vous promets d'en faire un militaire; mais je désire qu'il porte
+ votre nom et soit votre filleul. J'espère que vous ne me
+ refuserez pas. Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous
+ dédaignerez pas, car après tout vous êtes notre frère; mes
+ enfants sont vos seuls neveux et nous vous aimons plus que la
+ fortune. Puissé-je un jour vous témoigner toute la tendresse que
+ j'ai pour vous!»
+
+Bonaparte demeura sourd à cette plainte. La fille de l'aubergiste
+demeura consignée à la porte de son cœur.
+
+Il rêvait d'ailleurs pour lui-même une alliance qui flattait son
+amour-propre, et se souciait peu de présenter à la grande dame qu'il se
+proposait d'épouser l'ignorante et rustique Christine.
+
+Les événements s'étaient précipités pour Bonaparte.
+
+Il avait perdu ses protecteurs: les deux Robespierre guillotinés, les
+thermidoriens poursuivaient leurs vengeances. Bonaparte eut un instant
+la pensée, en apprenant le 9 thermidor, de proposer aux représentants de
+marcher sur Paris avec ses troupes. Il renonça à ce projet, mais ne put
+se faire pardonner ses attaches avec les révolutionnaires.
+
+Dubois-Crancé, membre du Comité de Salut public, désireux de disperser
+les Jacobins, qui, selon des rapports de police, étaient nombreux à
+l'armée d'Italie, désigna Bonaparte comme général d'artillerie en
+Vendée.
+
+Stupéfait et accablé par ce coup, Bonaparte partit pour Paris,
+accompagné de ses deux aides de camp, Junot et Marmont.
+
+Un capitaine d'artillerie sans valeur, Aubry, étant alors ministre de la
+guerre, jalousait les officiers de son arme qui avaient eu de
+l'avancement rapide. Girondin par-dessus le marché, Aubry se vengea de
+l'ami de Robespierre, du stratégiste de Toulon, en l'envoyant comme
+général d'infanterie à l'armée de l'Ouest. C'était renchérir sur la
+disgrâce de Dubois-Crancé.
+
+Comme on essayait de fléchir le ministre de la guerre, ce triste
+successeur de Carnot s'étonna que l'on soutînt aussi chaleureusement un
+terroriste. Bonaparte ayant voulu plaider sa cause lui-même, Aubry lui
+dit sèchement:
+
+—Vous êtes trop jeune pour commander l'artillerie d'une armée!
+
+—On vieillit vite sur les champs de bataille et j'en arrive! répondit
+cruellement le général, cinglant le rond de cuir arrogant.
+
+Aubry fut inflexible. Bonaparte, refusant d'aller combattre en Vendée,
+fut rayé de l'armée.
+
+Il chercha alors à prendre du service auprès du sultan, et serait
+retombé dans la misère noire des années précédentes, si son frère Joseph
+ne lui était venu en aide.
+
+Un des directeurs du ministère de la guerre, Doulcet de Pontécoulant, se
+souvint tout à coup de lui et le fit entrer au service topographique, au
+moment même où il allait s'embarquer pour Constantinople.
+
+L'Orient l'attirait toujours. Il rêvait, sous un ciel lointain, la
+fortune et la gloire. Un fatalisme tout musulman dominait déjà son âme:
+«Tout me fait braver le sort et le destin, écrivait-il à son frère
+Joseph, et si cela continue, mon ami, je finirai par ne plus me
+détourner lorsque passe une voiture.»
+
+Avec les pays bleus de l'Islam, un autre mirage attire et fascine sa
+pensée: il entrevoit, parée, brillante, ornée d'élégance et toute
+rehaussée d'aristocratie, une femme, de l'ancienne société, à qui il
+donnera son cœur, son nom, et qui en échange lui apportera la
+satisfaction des sens, le bonheur domestique, l'aisance aussi, et
+l'accès dans la société qui se reconstitue.
+
+Un événement retentissant vint condenser les vapeurs de cette rêverie en
+réalité...
+
+La Convention avait terminé sa laborieuse et formidable carrière. La
+Constitution de l'an III était son legs. Les conventionnels, en se
+retirant, avaient décidé que les deux tiers de membres de la Convention
+resteraient sur leurs sièges. Ces décrets soulevèrent une insurrection
+dans Paris.
+
+Le 11 vendémiaire (3 octobre 1795), les électeurs de diverses sections
+réunis à l'Odéon, et, le 12, les électeurs de la section Lepelletier
+(Bourse) firent un appel aux armes. Le général de Menou, qui reçut
+l'ordre de désarmer les sections, se laissa déborder. Il sortit du
+couvent des Filles-Saint-Thomas, aujourd'hui l'emplacement de la rue du
+4 Septembre et de la rue Vivienne, en parlementant. Les insurgés
+triomphaient. Il était huit heures du soir.
+
+Bonaparte se trouvait au théâtre Feydeau. Surpris par les
+événements, il se rendit à l'assemblée. On discutait les mesures à
+prendre. On cherchait à désigner un général pour remplacer Menou.
+
+Barras, qui était désigné pour assurer le maintien de l'ordre, se
+ressouvint de Bonaparte qu'il avait connu et apprécié devant Toulon.
+
+Le lendemain 13 vendémiaire, Bonaparte balayait les sectionnaires devant
+l'église Saint-Roch, et se trouvait nommé général pour l'intérieur.
+
+Il tenait cette fois le pouvoir et n'allait plus le lâcher. La veille,
+destitué et sans ressources, il se voyait brusquement maître de Paris et
+bientôt de la nation.
+
+Son étoile, tour à tour radieuse et pâlissante, luisait enfin claire et
+fixe au firmament. Pour vingt ans elle allait devenir le phare de la
+France éblouie.
+
+
+
+
+XXII
+
+YEYETTE
+
+
+La fortune avait soudainement souri à Bonaparte.
+
+Un coup de bascule inattendu et puissant venait de l'envoyer au pinacle.
+
+Malgré ses talents militaires déjà révélés, et les éloges que lui
+avaient décernés publiquement des hommes au pouvoir, son nom demeurait
+obscur et sa situation précaire.
+
+Cambon, le grand financier de la Convention, homme intègre et esprit
+d'élite, le héros favori de Michelet, peu tendre pour la plupart des
+vrais chefs de la Révolution, avait délivré en sa faveur ce certificat à
+l'occasion des combats d'Antibes: «Nous étions dans ces imminents
+dangers, lorsque le vertueux et brave général Bonaparte se mit à la tête
+de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage.»
+
+Fréron déclarait qu'il était seul capable de sauver les armées en
+péril de la République.
+
+Barras, le corrompu mais intelligent politicien, l'oubliait.
+
+Mariette, arrachée par lui à la mort, au milieu des forçats de Toulon
+lâchés par les Anglais, ne donnait aucun signe de vie.
+
+Aubry, le capitaine obtus qui s'était bombardé général de division en
+prenant le portefeuille de la guerre, le rayait de l'armée.
+
+Enfin ce rêve d'un mariage riche qu'il avait par deux fois tenté de
+réaliser, en épousant, soit la veuve de son ami Permon, soit Désirée
+Clary, la seconde fille de l'aubergiste Boyer, s'était évanoui.
+
+Il ne lui restait plus qu'à partir pour la Turquie, organiser la garde
+du sultan, ainsi que l'y autorisait un décret du Comité de Salut public,
+en date du 15 septembre 1795, ainsi conçu:
+
+ «Le général Bonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux
+ aides de camp pour y prendre du service dans l'armée du
+ Grand-Seigneur et contribuer de ses talents et de ses
+ connaissances acquises à la restauration de l'artillerie de ce
+ puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les
+ ministres de la Porte. Il servira dans sa garde et sera traité
+ par le Grand-Seigneur comme les généraux de ses armées.
+
+ »Il sera accompagné, pour l'aider dans sa mission, par les
+ citoyens Junot et Henri Livrat, en qualité d'aides de
+ camp, capitaines Sergis et Billaud de Villarceau, comme chefs
+ de bataillon d'artillerie, Blaise de Villeneuve, capitaine du
+ génie, Bourgeois et la Chasse, lieutenants d'artillerie de
+ première classe, Maissonnet et Schneid, sergents-majors
+ d'artillerie.»
+
+Mais l'insurrection du 13 vendémiaire avait éclaté.
+
+Tout le monde avait perdu la tête, excepté celui qui devait sauver la
+Convention et rétablir l'ordre légal.
+
+Barras, que les souvenirs du 9 thermidor désignaient au choix de ses
+collègues, chargé de tous les pouvoirs, chercha autour de lui le
+militaire capable de commander les troupes, dans cette journée où chacun
+jouait sa vie.
+
+Il avisa Bonaparte qui rôdait dans les couloirs.
+
+Carnot avait proposé de confier le commandement à Brune. Barras répondit
+qu'il fallait un artilleur. Fréron, très amoureux de Pauline Bonaparte
+et qui sollicitait sa main, appuya le nom de Bonaparte.
+
+—Je vous donne trois minutes pour réfléchir, dit Barras.
+
+Durant ces trois minutes, la pensée de Bonaparte tourna avec la rapidité
+vertigineuse et insensible des sphères célestes.
+
+Il craignait, en acceptant, d'assumer la responsabilité lourde, parfois
+injuste, terrible toujours, de ceux qui se chargent des besognes de
+répression. Ecraser les sectionnaires, c'était peut-être vouer son nom à
+l'exécration de la postérité. Il avait refusé d'aller commander une
+brigade contre les Vendéens: devait-il prendre sur lui de faire marcher
+une armée contre les Parisiens? Il n'était pas fait pour la guerre
+civile. Et puis, au fond, il partageait beaucoup les sentiments des
+sectionnaires. Ces insurgés voulaient chasser les impuissants et les
+incapables qui cherchaient à s'éterniser au pouvoir, en enlevant au
+peuple les deux tiers du choix de la représentation nationale. Vaincu,
+il serait perdu, livré à la vengeance des sectionnaires maîtres de
+Paris. Victorieux, il trempait son épée dans le sang français et
+devenait, comme il l'a dit lui-même, le bouc émissaire des crimes de la
+Révolution, auxquels il était étranger.
+
+Mais, sa pensée, évoluant avec la promptitude de la foudre, lui montra
+les conséquences de son refus: si la Convention était dispersée par la
+force, que devenaient les conquêtes de la Révolution? Les victoires de
+Valmy, de Jemmapes, de Toulon, du Col de Tende, les glorieux succès des
+armées de Sambre-et-Meuse et d'Italie devenaient inutiles; la réaction,
+la trahison effaçaient tout cela. La défaite de la Convention, c'était
+la déroute de la Révolution et l'oppression de la France: les
+Autrichiens à Strasbourg, les Anglais débarquant à Brest, les
+principes et les libertés de la République anéantis avec les
+conquêtes... Le devoir d'un bon citoyen était de se rallier à la
+Convention, malgré ses fautes, et, puisqu'il tenait une épée et savait
+s'en servir, il agirait bien en défendant le gouvernement établi, quelle
+que fût l'incapacité de ceux qui le composaient.
+
+Relevant la tête, il répondit à Barras:
+
+—J'accepte, mais je vous préviens que l'épée tirée, je ne la remettrai
+au fourreau que l'ordre rétabli...
+
+Il était une heure du matin. Le lendemain, la victoire de la Convention
+était définitive et Barras disait à la tribune:
+
+—J'appellerai l'attention de la Convention nationale sur le général
+Bonaparte. C'est à lui, c'est à ses dispositions savantes et promptes
+que l'on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait
+distribué des postes avec beaucoup d'habileté. Je demande que la
+Convention confirme la nomination de Bonaparte à la place de général en
+second de l'armée de l'intérieur.
+
+Quelques jours après, Barras donnait sa démission et Bonaparte restait
+seul investi du commandement.
+
+Il était temps. Il n'avait plus de bottes aux pieds et son habit se
+fendait d'une façon cynique et dérisoire.
+
+Quelques jours auparavant, il s'était enhardi à se présenter chez
+madame Tallien.
+
+Cette créature séduisante et perverse, Thérézia Cabarrus, qui avait armé
+le bras du versatile Tallien et décrété, du fond de sa prison, le 9
+thermidor, gouvernait Barras, alors personnage de premier rang.
+
+Pour obtenir l'appui de Barras et décrocher un emploi quelconque,
+Bonaparte, à bout de ressources, n'ayant ni un écu ni un vêtement, se
+rendit à une soirée de la belle courtisane.
+
+Il lui fallut une énergie et une force de caractère énormes pour oser
+s'avancer, en son piteux accoutrement, au milieu de femmes élégantes, de
+muscadins pimpants et de généraux empanachés.
+
+Il portait de longs cheveux tombant des deux côtés du front, sans
+poudre,—et pour cause: les perruquiers faisaient payer cher leur
+accommodement,—une petite queue derrière nouait ses mèches lisses. Ses
+bottes ne résistaient que par un miracle de précaution. Les crevasses en
+avaient été soigneusement barbouillées d'encre. Son uniforme tout râpé
+était le même qu'il avait porté devant l'ennemi, glorieux mais usé, et
+un simple galon de soie remplaçait, par économie, la broderie insigne du
+grade.
+
+Il apparut si minable à la triomphante maîtresse en titre, qu'elle lui
+donna sur-le-champ une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la
+division de Paris, la 17e, à l'effet de lui faire obtenir, conformément
+au décret de fructidor an III, qui accordait un costume aux officiers en
+activité, du drap pour un habit neuf. Bonaparte n'était pas en activité,
+n'avait aucun droit à cette distribution, mais la protection de madame
+Tallien valait mieux qu'un décret: le pauvre officier sans solde eut du
+drap pour se faire tailler un habit, et put, le 13 vendémiaire, montrer
+aux conventionnels, transis de peur et ensuite exubérants de joie, un
+sauveur vêtu à peu près proprement.
+
+Rapidement, comme les princesses de contes de fées pour qui les palais
+sortent des citrouilles, Bonaparte se métamorphosa et autour de lui les
+choses changèrent.
+
+Il s'installa au quartier général, situé rue des Capucines. Junot,
+Lemarois sont auprès de lui. Son oncle est mandé à Paris pour lui servir
+de secrétaire. Il emploie le premier argent que lui verse le trésorier à
+secourir sa famille. Il envoie cinquante mille francs à sa mère, se
+contentant, lui, d'acheter de belles bottes neuves dont il avait envie
+et de se faire coudre une broderie d'or luisant, à l'habit qu'il devait
+à l'intervention de madame Tallien.
+
+Il se hâta d'user de son influence pour placer ses frères: il prend
+Louis comme aide de camp, avec le grade de capitaine, et sollicite un
+consulat pour Joseph. Il expédie de l'argent au collège où se
+trouve Jérôme, réglant l'arriéré et ordonnant qu'on lui apprît les arts
+d'agrément, le dessin, la musique.
+
+Rassuré sur le sort des siens, sûr de l'avenir quant à lui, redevenu
+général et en passe de choisir un commandement avantageux, car la
+Convention n'a rien à refuser à son sauveur et le Directoire qui va
+entrer en fonctions ne peut se passer de son épée, il en revient à ses
+idées matrimoniales.
+
+Un mariage riche, avec une femme lui donnant la fortune, l'influence, le
+poids social qui lui manquent, effaçant les traces de la gêne antérieure
+et l'aidant à tenir son nouveau rang, voilà le but de son ambition.
+
+Mais Bonaparte, mathématicien inflexible, cerveau puissant et
+infaillible, devait connaître, comme le plus naïf jeune homme, la
+domination du turbulent viscère qui règle les actions des hommes et
+souvent les dérègle.
+
+Il devint amoureux.
+
+Avec une étourderie de collégien, il se laissa prendre au piège
+voluptueux d'une coquette sur le retour, de cette créole vaine, volage,
+dépensière et sotte, qui ne l'aima que le jour où l'empereur lui ôta le
+diadème d'impératrice qu'il avait follement posé sur son front de femme
+légère.
+
+Ce fut chez madame Tallien, que le général de vendémiaire venait
+remercier de l'accueil fait à l'officier destitué du mois précédent, que
+Bonaparte rencontra la veuve Beauharnais.
+
+Cette veuve Beauharnais était une créole des Antilles.
+
+Une de ces aventurières qui courent le monde, et, sensuelles,
+audacieuses, charmantes, sont des courtisanes pires, protégées par leur
+exotisme et admises dans la société à la faveur de leur aspect
+d'étrangères. A beau séduire qui vient de loin.
+
+Elle se nommait Marie-Josèphe-Rose Tascher de la Pagerie. Elle était née
+le 23 juin 1763, dans la paroisse de Notre-Dame de la Purification, à la
+Martinique. Le père de cette Josèphe, dite Joséphine, nommé Joseph
+Gaspard, cultivait les plantations que lui avait léguées sa famille,
+venue de France, pour coloniser, en 1726. Ancien capitaine de dragons,
+chevalier de Saint-Louis et page de la Dauphine, il avait peu de fortune
+et se préoccupait fort de marier convenablement sa fille aînée, car
+Joséphine avait encore deux sœurs: Catherine-Marie-Désirée et
+Marie-Françoise.
+
+Une certaine dame Renaudin, tante de la jeune fille, lui procura le mari
+souhaité. Elle l'avait sous la main: le fils cadet du marquis de
+Beauharnais, ancien gouverneur des Iles du Vent. Les Beauharnais
+provenaient de l'Orléanais. La tante Renaudin était la maîtresse du
+marquis.
+
+Le mariage fut décidé à distance, car le jeune Beauharnais se
+trouvait en France, et sa fiancée s'embarqua en septembre 1779. Elle
+parvint à Bordeaux et, quelque temps après, épousa le vicomte Alexandre
+de Beauharnais, nommé capitaine au régiment de la Sarre, à l'occasion de
+son mariage. Il avait dix-huit ans, elle seize. Bonaparte, à l'époque où
+sa future impératrice se mariait, avait dix ans et entrait à l'Ecole de
+Brienne.
+
+Ce fut rue Thévenot, à Paris, que se logèrent les deux époux. Le 2
+septembre 1780, naquit Eugène, le futur prince, vice-roi d'Italie. Le
+ménage ne demeura pas longtemps uni. Bientôt le jeune vicomte quittait
+sa femme pour aller servir en Amérique, sous les ordres de Bouillé. Le
+désir de donner aux Américains l'indépendance, et de s'immortaliser aux
+côtés de Lafayette et de Rochambeau, s'alliait, chez le trop précoce
+mari, au désir de s'éloigner d'une femme coquette, frivole à l'excès et
+surtout dépensière. Il laissait Joséphine enceinte. Elle mit au monde,
+le 10 avril 1781, la future reine Hortense, la mère de Napoléon III.
+
+A cette époque, Joséphine n'avait donné à son mari aucun sujet de
+plainte. Celui-ci, marié trop jeune, s'abandonnait au désir des amours
+nouvelles et à l'entraînement des distractions passagères. Son départ
+n'attrista que médiocrement l'étourdie. Il lui rendait une liberté dont
+elle se montrait friande.
+
+Elle mena dès lors une existence à moitié régulière, ayant des
+amants, des dettes, des hauts et des bas. Elle vivait en marge de la
+société. La cour lui était non pas interdite, car les Beauharnais
+faisaient partie de la bonne noblesse d'Orléans, mais difficile à
+aborder. Elle n'avait que sa tante Renaudin pour la présenter, et la
+situation équivoque de cette dame lui interdisait l'entrée de
+Versailles.
+
+M. de Beauharnais revint en France, plaida en séparation. Le Parlement
+lui donna gain de cause, mais les torts étant réciproques, l'arrêt
+alloua à Joséphine une pension de dix mille livres. La séparée jugea à
+propos de faire un voyage au pays natal. Elle retourna à la Martinique,
+en revint en 1791, en compagnie d'un galant officier de marine, M.
+Scipion de Roure.
+
+Elle retrouva son mari en haute situation. Le vicomte de Beauharnais,
+député de la noblesse, était devenu l'un des membres influents de la
+Constituante. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir proposé, dans la
+nuit fameuse du 4 août, l'admissibilité de tous les citoyens dans les
+emplois civils, militaires et ecclésiastiques, et l'égalité des peines
+pour toutes les classes de citoyens; l'abolition, par conséquent, de
+l'ancien régime en deux articles. Il avait été élu plusieurs fois
+président de l'Assemblée nationale et recevait, en son hôtel de la rue
+de l'Université, un grand nombre de députés dont il était le chef.
+
+Joséphine, ambitieuse et avide de présider un salon politique, où
+fréquentait tout ce que l'Assemblée comptait d'hommes distingués, voulut
+se réconcilier avec son mari. Elle se fit humble, douce, repentante,
+féline. Elle réussit. Pendant quelque temps, elle rayonna dans cet hôtel
+de la rue de l'Université dont elle était la reine.
+
+Mais les jours s'assombrissaient. La Terreur avait clos les salons.
+Beauharnais était à l'armée. Général en chef de l'armée du Rhin, il fit
+le siège de Mayence. Démissionnaire, il fut arrêté en 1794, comme frère
+et major général de l'armée de Condé. Bien qu'un républicain et un
+patriote comme le général Beauharnais ne dût pas pactiser avec les
+traîtres, malgré la présence de son frère dans leur état-major, il fut
+guillotiné, le 5 thermidor. Quatre jours plus tard, les prisons
+s'ouvraient, et il eût été sauvé.
+
+Sa mort fut le fait d'une erreur, et de la précipitation avec laquelle,
+dans ce terrible moment, s'exécutaient les arrêts criminels.
+
+Beauharnais doit être réhabilité entièrement, quoique sa tête ait roulé
+pêle-mêle avec celles des traîtres, des conspirateurs et des ennemis de
+la patrie. Il a été victime de dénonciations injustes. Lui-même a
+déclaré qu'il ne fallait point reprocher à la Révolution sa mort.
+
+Avant de marcher à l'échafaud, dans un testament sublime, digne
+d'un philosophe de l'antiquité, Beauharnais exprima surtout cette
+crainte que la postérité ne le crût un «mauvais citoyen», relevant son
+cadavre parmi ceux des traîtres que le glaive de la loi frappait.
+«Travaille à réhabiliter ma mémoire, écrivait-il à sa femme, dans cette
+lettre suprême, interrompue par le bourreau; prouve qu'une vie entière
+consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité
+doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout
+dans la classe des gens suspects. Mais ce travail doit être ajourné,
+car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour
+pulvériser ses fers, doit s'environner d'une juste méfiance et plus
+craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.»
+
+Le noble citoyen terminait en recommandant à sa jeune femme de se
+consoler dans l'éducation de ses enfants, en leur apprenant que c'était
+à force de civisme qu'ils devaient effacer le souvenir de son supplice.
+
+Quel admirable caractère que ce héros, qui, sorti des rangs de
+l'aristocratie, se fait le défenseur du peuple, abat la féodalité,
+proclame le premier, à une époque où cette loi des sociétés modernes
+semblait une hérésie, une anarchique utopie, l'égalité des peines et
+l'admissibilité des nobles et des roturiers aux grades dans l'armée,
+aux emplois dans la magistrature, dans les fonctions de l'État, et
+qui, après avoir présidé la plus grande des assemblées françaises,
+commandé l'armée immortelle du Rhin, périt sur l'échafaud, victime de
+passions aveugles, subissant le contre-coup d'une cruelle et injuste
+fiction de solidarité fraternelle, et n'a, au seuil de la mort, qu'une
+crainte, c'est que la peine inique qu'il subit ne laisse supposer qu'il
+l'ait méritée! Alexandre de Beauharnais a le droit de prendre place au
+Panthéon de la Révolution, parmi les martyrs sanglants de l'évangile
+nouveau,—au Panthéon égalitaire et indistinct où se retrouvent
+proscripteurs et proscrits, les décapités de germinal et les vaincus de
+thermidor ou de prairial: Danton à côté de Saint-Just, et Vergniaud près
+de Couthon et de Soubrany.
+
+Joséphine a été favorisée, entre toutes, par le mariage. Beauharnais et
+Bonaparte, quelle femme n'eût été fière de ces deux maris, ne les eût
+aimés, adorés, respectés! Elle ne les a aimés ni l'un ni l'autre; elle
+les a trompés, à bouche que veux-tu, avec les premiers gentils officiers
+et muscadins que le hasard des sociétés faciles où elle se plaisait
+jetait dans ses jupes.
+
+La Révolution fit de Joséphine, qui, jusque-là, n'avait été qu'une
+déclassée, une sorte de grande dame. Le nom de son mari lui servit de
+titre auprès des femmes de l'ancienne cour ayant échappé à la
+Terreur. En prison, elle se lia avec plusieurs vénérables survivantes du
+naufrage de la vieille aristocratie. Elle connut aussi la Cabarrus.
+
+Chez celle-ci, trônant et minaudant sous le double pavillon du citoyen
+Tallien, son époux, et du directeur Barras, son amant, Joséphine, un
+jour, se trouva en face du maigre et silencieux vainqueur de
+vendémiaire.
+
+Bonaparte était à la mode. On ne parlait que de ce jeune général qui,
+d'un bond, venait de sauter dans la gloire. Les salons se le
+disputaient. Les femmes lui souriaient, cherchaient à l'attirer. Lui,
+passait grave, indifférent, souverain déjà.
+
+La veuve Beauharnais, avec sa nonchalance créole, ses graves manières,
+ses charmes déjà fanés, séduisit le froid jeune homme du premier regard.
+
+En cette entrevue décisive chez madame Tallien, Bonaparte se sentit
+attiré, pris, enveloppé. Dans le cercle vaporeux de cette brune enfant
+des îles, il se voyait entraîné, et, avec charme, subissait le vertige.
+
+Elle était loin d'être belle. Son futur beau-frère, Lucien Bonaparte,
+fit part en ces termes de l'impression qu'elle produisit sur lui:
+
+«Elle avait peu, fort peu d'esprit; point du tout de ce que l'on
+pourrait appeler la beauté; mais certains souvenirs créoles, dans les
+souples ondulations de sa taille, plutôt petite que moyenne; une
+figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle les apprêts de
+sa toilette remédiaient assez bien, à la clarté des lustres; tout enfin
+dans sa personne n'était pas dépourvu de ces quelques restes de sa
+première jeunesse, que le peintre Gérard, cet habile restaurateur de la
+beauté flétrie des femmes sur le retour, a fort agréablement reproduits
+dans les portraits qui nous restent de la femme du Premier Consul...
+dans les brillantes soirées du Directoire où Barras m'avait fait
+l'honneur de m'admettre, elle ne me paraissait plus jeune et inférieure
+aux autres beautés qui composaient ordinairement la cour du voluptueux
+directeur et dont la belle Tallien était la véritable Calypso...»
+
+Le portrait, peu flatté, paraît exact.
+
+Joséphine avait alors plus de trente-deux ans. Elle était mère de deux
+jeunes enfants, et son existence mouvementée, ses tracas princiers, ses
+voyages, le décousu de sa vie domestique, ses amours de passage, avaient
+certainement contribué à accélérer pour elle la marche du temps.
+
+Elle vainquit cependant le vainqueur à leur premier tête-à-tête.
+Bonaparte sortit de chez la Tallien le cœur bouleversé, les yeux
+brillants, secoué dans tout son être par une fièvre qui, pour la
+première fois, n'était pas celle de la gloire, tourmenté d'un besoin qui
+n'était plus la faim, oubliant même sa famille et dédaignant la
+conquête du monde, qu'il rêvait en ses heures solitaires de jeunesse
+besogneuse, pour ne penser qu'à celle de _Yeyette_, comme lui avait dit
+se nommer familièrement, pour les intimes, la voluptueuse créole.
+
+
+
+
+XXIII
+
+MADAME BONAPARTE
+
+
+Bonaparte,—dont toute la première jeunesse fut chaste, laborieuse, et
+qui ne connut que les débauches cérébrales et les griseries de
+l'intellect,—fut amoureux de Yeyette avec emportement.
+
+Il est certain que Joséphine ne méritait nullement cet excès d'amour.
+Mais le jeune général se trouvait dans une situation psychologique telle
+que son cœur devait fatalement s'éprendre au premier contact d'une
+femme répondant à peu près à ce type, à ce modèle, que dans ses songes
+antérieurs, sa pensée avait si longuement et si avidement évoqué.
+
+Joséphine n'était pas une de ces femmes d'esprit, de ces bas-bleus dont
+il eut justement, toute sa vie, l'horreur. Elle ne se piquait point de
+lancer des saillies ou de malicieuses épigrammes. Elle plut d'abord
+au général, en paraissant s'intéresser énormément à ses conquêtes
+militaires, en lui parlant stratégie.
+
+Elle avait en outre à ses yeux un prestige incomparable:
+n'appartenait-elle pas à l'ancienne aristocratie? Pour le petit
+gentillâtre corse, élevé dans un domaine misérable, et qui jamais
+n'avait approché de femmes bien vêtues, fleurant le parfum de l'ancienne
+cour, cette vicomtesse personnifiait la beauté féminine alliée à la
+grandeur. Le prestige de la noblesse, la Terreur passée se ravivait,
+lustral: la guillotine avait rajeuni les oripeaux fanés de l'ancien
+régime, et, sous l'ondée de sang, la noblesse reprenait coloris et
+vigueur. Il redevenait véridique le mot de la galante douairière: «Pour
+un roturier, une marquise a toujours trente ans.» Cette attraction
+nobiliaire, ce prestige du titre, du nom, du rang, jusqu'au plus profond
+de nos couches sociales démoralisées s'est perpétuée. Le commerçant ne
+fait-il pas étalage de sa clientèle titrée? Les hôteliers n'ouvrent-ils
+pas toutes grandes les portes de leurs appartements, parfois celles de
+leurs coffres-forts devant des monseigneurs aussi redoutables souvent
+que les pinces des cambrioleurs? Et, dans la trivialité de leur verbiage
+amoureux, les don Juan en casquette ne formulent-ils pas encore leur
+admiration et leurs désirs, à la vue d'une jolie fille, par cette
+exclamation toute chargée du respect de jadis: «Je l'embrasserais comme
+une reine!»
+
+Bonaparte, dont le génie en ébullition n'excluait pas une ignorance
+absolue des usages et des choses du monde, ne pouvait faire la
+distinction entre une vraie grande dame, puisqu'il n'en avait jamais vu
+auparavant, et cette irrégulière veuve, aux allures molles et aux yeux
+langoureux, qui lui adressait des éloges si simples, si sincères, sur
+ses talents militaires.
+
+Dans toute passion naissante, si déraisonnable qu'elle soit ou si
+logique, si inévitable qu'elle apparaisse par la suite, il convient de
+toujours constater un germe, un mobile initial, une monère, diraient les
+embryogénistes. Chez l'un c'est le besoin d'aimer, le sexe qui commande;
+un autre subira la loi de l'attraction et de la sociabilité, fuyant
+l'isolement, l'ennui, monstre flasque, gluant comme un poulpe, qui vous
+enlace en ses tentacules; pour celui-ci, l'amour sera comme une fleur
+qui pousse, dans un terrain préparé, jaillissant d'une plante où la sève
+a monté; enfin pour certains hommes, au cerveau intuitif, à la pensée
+objective, pour les grands imaginatifs, les constructeurs de châteaux en
+Espagne, les armateurs d'esquifs invraisemblables destinés à appareiller
+vers des rivages fabuleux, l'amour est un concept réalisé, une
+idée incarnée, une vapeur d'esprit qui se condense en chair
+marmoréenne... pour ceux-là, dont Napoléon était, poètes sans jamais
+écrire de vers, la femme est évoquée comme une apparition désignée; elle
+sort de l'inconnu telle que la statue conçue par le statuaire du bloc
+informe de la glaise, presque comme la blonde Eve tirée de la côte du
+premier amant...
+
+Napoléon aimait en Joséphine l'amante idéale.
+
+Il ne retrouva pas en elle les traits, le nez, la bouche, les yeux qu'il
+avait combinés dans l'esquisse de sa figure d'amour. Avec son teint mat,
+sa peau de tropicale riche, élevée à l'ombre, portée en manchy de rotin
+et balancée en des hamacs, tandis que, de grandes plumes d'autruche,
+deux négresses éventaient sa sieste gracieuse, ses yeux gros bleu foncé,
+ses cheveux châtains dorés aux boucles frisottantes que contenait un
+cercle d'or, Yeyette ne réalisait sans doute pas au point juste le type
+physique de son imagination.
+
+Mais elle personnifiait admirablement la femme idéale qu'il attendait,
+qu'il espérait, qu'il voulait.
+
+Sa tentative auprès de madame veuve Permon, qui aurait pu être sa mère,
+prouvait qu'il n'attachait qu'une importance secondaire à la question
+d'âge. La maturité de Joséphine devenait sans doute un attrait de plus
+pour le rude soldat, le politique impitoyable et glacé qu'il était déjà.
+Avec les femmes, Bonaparte n'avait guère que les désirs et les audaces
+d'un collégien.
+
+Sa démarche, sans résultat, auprès du marchand de savon de Marseille
+pour épouser Désirée, la sœur de madame Joseph Bonaparte, prouvait
+qu'il n'était pas indifférent à la dot.
+
+Il voulait une femme qui pût tenir un salon, et qui lui apportât, avec
+une aisance acquise, un intérieur, un mobilier, des relations, et un
+rang social établi. Joséphine, pour lui, présentait tous ces avantages.
+Elle appartenait, comme la veuve Permon, à l'aristocratie, et de plus
+elle était, comme Désirée Clary, riche. Bonaparte le croyait du moins.
+
+Après son entrevue chez la Tallien, il fut invité au petit hôtel du nº
+6 de la rue Chantereine, et fut ébloui de ce qu'il prenait pour un luxe
+de vraie vicomtesse.
+
+Disons à ce propos qu'elle est absolument inexacte l'anecdote, charmante
+d'invention, du jeune Eugène Beauharnais venant réclamer, chez le
+général Bonaparte, l'épée de son père, confisquée au cours des
+perquisitions exécutées chez les sectionnaires, après leur défaite.
+Aucun récit contemporain ne mentionne ce fait. L'épée du général n'avait
+pu être saisie que chez sa veuve. Et la vicomtesse de Beauharnais était
+l'amie de madame Tallien, elle vivait dans la société de Barras, elle
+passait même pour remplacer, de temps à autre, auprès de lui, la belle
+Notre-Dame de Thermidor. Chez une femme aussi protégée du
+commandant en chef de l'intérieur, au nom duquel le désarmement
+s'opérait, la police se fût bien gardée d'oser perquisitionner. Et puis,
+dans ce cas, c'est à Barras, et non à Bonaparte, son subordonné
+militaire, que se serait adressée la réclamation légitime de la famille
+Beauharnais.
+
+Le logis de la rue Chantereine était modeste et meublé de bric et de
+broc. La gêne y inscrivait partout son passage. Avec Gauthier, son
+jardinier-cocher-valet de pied, et mademoiselle Compoint, femme de
+chambre, très avancée dans l'amitié, dans l'intimité de Joséphine,
+habillée presque aussi élégamment qu'elle et traitée en amie, en
+sœur, Joséphine réussit à éblouir Bonaparte qui ne savait rien du
+luxe, et ressemblait à un sous-officier invité chez la femme du colonel.
+
+La bohème dorée logeait à l'hôtel Chantereine, loué, à la citoyenne
+Talma, quatre mille livres. Il n'y avait pas de vin dans la cave, ni de
+bois sous la remise, mais un carrosse avec deux chevaux étiques
+s'étalait, bien en vue, à l'entrée du pavillon. Joséphine, très
+coquette, tenait au luxe apparent. Elle avait beaucoup de robes, très
+peu de chemises. Ses costumes légers, vaporeux en gaze, en mousseline,
+produisaient beaucoup d'effet aux réunions, et lui coûtaient fort peu.
+
+Bonaparte fut tout de suite pincé. Il sortit de la maisonnette délabrée,
+la tête folle et les sens embrasés. Il désirait à présent Joséphine
+comme femme, comme chair, comme être à posséder, à étreindre, à
+fouler sous l'impétuosité de ses caresses.
+
+Celle qu'il avait cherchée sans la connaître par ses qualités
+extérieures, sa position dans le monde, son origine, ses affinités, son
+milieu, il la trouvait et, comme femme, elle satisfaisait toutes les
+exigences de son désir. Donc il la voulait, il l'aurait. Rien ne pouvait
+arrêter sa volonté lancée comme un obus hors du canon.
+
+Joséphine hésita tout d'abord. Bien que sa position fût précaire, elle
+se demandait si la fortune du général Bonaparte persisterait. Après
+tout, pour elle, ce n'était qu'un parvenu, grâce à l'amitié de Barras.
+Sans le choix de Barras, c'est Brune ou Verdières, proposés par Carnot,
+qui eussent été chargés de défendre la Convention au 13 vendémiaire.
+Barras continuerait-il sa protection au jeune aventurier? Le
+tout-puissant Directoire ne verrait-il pas d'un mauvais œil ce
+mariage?
+
+Joséphine résolut d'aller consulter le sensuel et cynique potentat.
+
+Elle fit donc atteler un soir, et se rendit au Luxembourg, chez le
+citoyen Barras, membre du Directoire.
+
+
+
+
+XXIV
+
+CHEZ BARRAS
+
+
+Il y avait fête au Luxembourg quand Joséphine de Beauharnais se fit
+annoncer.
+
+Elle s'était habillée avec recherche à la mode nouvelle, robe à la
+Flore, flottante à la façon d'une écharpe, vaporeuse, légère, au tissu
+presque transparent, laissant luire sous son réseau délié l'ivoire mat
+des chairs.
+
+Il s'agissait, non seulement de plaire à Barras, mais aussi d'éclipser
+toutes les beautés qui s'épanouissaient en corbeilles roses, blanches,
+bleues, à la grecque, à la romaine, à la Diane, à la Terpsichore, toute
+la mythologie de l'Olympe du moment, dans les salons de Barras.
+
+Qu'elle refusât ou qu'elle donnât sa main au général Bonaparte,
+Joséphine entendait maintenir sa réputation de femme à la mode,
+courtisée, recherchée, et prouver qu'elle n'avait pas renoncé à
+l'empire des grâces. Au fond du cœur, cette démarche qu'elle
+risquait, ce conseil et cet appui qu'elle venait demander au brillant
+directeur, n'étaient qu'un prétexte à se montrer sollicitée, désirée,
+aimée, par un personnage, sans doute un peu nouveau, mais dont le monde
+déjà semblait subir l'ascendant et présager les hautes destinées.
+
+Elle voulait exhiber à ses rivales son amoureux Bonaparte, comme une
+parure inédite, comme un bijou un peu sauvage, mais précieux, et il ne
+lui déplaisait pas de dire à Barras, en feignant de le consulter, que
+son collègue au commandement de l'armée intérieure, son second dans la
+journée de vendémiaire, dont l'épée victorieuse pouvait peser autant que
+son sabre de parade dans la balance de l'avenir, la trouvait adorable et
+n'avait pas la sottise de lui préférer quelque impure aux charmes
+avilis.
+
+Était-ce coquetterie, regrets ou ironie? Joséphine n'a pas été
+historiquement la maîtresse de Barras. Elle fut dans la réalité des
+boudoirs restaurés, dans le décor poétique des sylphides et des nymphes
+diaphanes peintes par Prud'hon, la sultane d'une heure de Barras,
+démocrate pacha à la face brutale de soudard, aux prétentions élégantes
+d'un roué de la Régence.
+
+Aucune femme ne lui résistait, à ce casse-cœur qui était un
+casse-cou. Sa vie avait été pleine d'aventures amoureuses. Ce
+révolutionnaire était un aristocrate de naissance, talon et bonnet
+rouges, le comte Paul de Barras, s'il vous plaît! Méridional, cela va
+sans dire, étant né à Fox-Emphoux, dans le Var, capitaine aux armées du
+roi, membre de la Convention, régicide, président de la redoutable
+assemblée, investi du commandement suprême au 9 thermidor et au 13
+vendémiaire, il avait été élu membre du Directoire, le dernier par 129
+voix sur 218 votants. On sait que le Directoire était composé de 5
+membres nommés par le Conseil des Anciens sur une liste de 50 membres
+présentés par l'Assemblée des Cinq-Cents. Ses collègues étaient
+Larévellière-Lépeaux, élu par 216 voix, Rewbell, Letourneur et Carnot.
+Le dernier de tous, Barras, s'était imposé et gouvernait réellement le
+Directoire. Il était grand, robuste, avec l'aspect d'un Fanfan-la-Tulipe
+parvenu aux honneurs; il conservait, sous le fastueux manteau
+directorial, ses mœurs et ses allures de don Juan de caserne. Ses
+collègues laborieux comme Letourneur, austères comme Carnot et Rewbell,
+enthousiastes, honnêtes, mais peu décoratifs comme le difforme
+Larévellière-Lépeaux, ne représentaient pas le pouvoir brillant,
+théâtral, cabotin même, si l'on peut employer ce vocable alors inconnu,
+tel que le voulaient les Français de l'an III, las de la liberté,
+regrettant les plaisirs, l'insouciance, le laisser-aller des
+mœurs et la pompeuse allure de l'ancien régime.
+
+Barras, par sa prestance, par la façon dont il portait la tête au milieu
+des solliciteurs de tout rang et de toute origine, par le geste dont il
+soulevait son chapeau à triple plume blanche, par la soldatesque
+nonchalance avec laquelle il laissait traîner sur les parquets du
+Luxembourg son sabre courbé au fourreau de vermeil, personnifiait
+admirablement, pour la foule redevenue servile, la majesté royale
+rétablie sans la monarchie. Ce Louis XIV de corps de garde était le roi
+de la République. Tout le servait. Ses vices surtout. Ses maîtresses
+formaient la garde de son pouvoir joyeux. Il rassurait par les fêtes
+qu'il donnait. Le peuple ne songeait pas à reprocher à ce jouisseur ses
+jouissances. On sortait d'une bataille terrible, d'un carême effrayant:
+à tous les rangs de la société, un seul régime apparaissait désirable,
+celui qui permettrait de vivre en paix et de faire tous les jours
+Mardi-Gras.
+
+La guillotine, les fêtes affreuses de la rue, les hommes en bonnet rouge
+et en carmagnole, les furies de la guillotine coiffées du madras
+évoquant la face hideuse de Marat, le luxe proscrit, l'amour suspect,
+l'art réfugié à l'étranger, tout cela n'était plus qu'un cauchemar. On
+s'éveillait dans la joie, dans l'ivresse; on se reprenait à des plaisirs
+brusquement ranimés, on se retrouvait à table entre échappés de la
+charrette. Les dîners, les parties de campagne, les vins débouchés au
+milieu de gais compagnons et de jolies filles décolletées, les roses
+dont on jonchait les nappes et les surtouts, les équipages qui
+semblaient revenir des écuries de Pluton, les convives dont beaucoup,
+comme Lazare, sortaient réellement du tombeau, donnaient à cette époque
+étrange, bigarrée, puissante, une couleur et une outrance que jamais
+plus les âges pacifiés ne reverront.
+
+Il la personnifiait superbement dans ses folies, dans ses passions, dans
+ses forces aussi, cette transitoire période du Directoire, le
+voluptueux et intelligent Barras.
+
+Il avait rétabli l'ordre dans la rue, et le plaisir dans la société.
+Quoi d'étonnant que toutes les femmes fussent folles de lui? Avec cela,
+très dépensier: comme il jetait l'or sur les tables de brelan du
+Palais-Royal, il lançait par poignées les louis aux jeunes beautés
+attirées, phalènes vénales, par le flamboiement de cet astre nouveau. La
+Cabarrus était l'odalisque favorite. Cette intrigante courtisane qui
+repoussa, n'ayant plus besoin de lui, l'odieux Tallien, n'est pas
+seulement maîtresse en titre, elle est aussi la complice de Barras.
+C'est elle le grand agent de corruption sociale. Son rôle est celui
+d'une magnifique proxénète. Elle aide le sybarite directeur à enterrer
+la Révolution sous les fleurs et à faire succéder l'orgie
+crapuleuse à la débauche sanglante. La Révolution, où les frères
+s'entre-dévorèrent, fut un repas des Atrides: la Cabarrus avec Barras en
+fit un festin de Trimalcion.
+
+Une soirée chez Barras rassemblait tout ce que la société d'alors
+comportait d'élégances, de distinction, de vice, de vertu, de gloire.
+Les jeunes généraux, les vieux parlementaires, les femmes qui portaient
+en breloques une boucle de leur fiancé, de leurs frères, ou de leur
+premier amant, coupée sur la tête chérie au moment où Samson allait s'en
+emparer, les fournisseurs plus cousus d'or que les fermiers généraux de
+jadis, les muscadins aux amples cravates de mousseline, les madame Angot
+toutes ruisselantes de bijouterie, les savants, les écrivains Monge,
+Laplace, Volney, se pressaient dans les salons du Luxembourg, heureux de
+survivre, désireux de rattraper les heures perdues, insoucieux de
+l'avenir, se disant avec un sourire sceptique: «Pourvu que ça dure!»
+Dans l'ombre Talleyrand, revenu d'Amérique, ricanait et couvait cette
+société en décomposition, comme un vautour planant sur un charnier.
+
+Quand Joséphine eut fait prévenir Barras quelle désirait l'entretenir en
+particulier, on la conduisit dans un petit salon attenant au cabinet du
+directeur.
+
+Elle attendit quelques instants. La cloison était légère: un bruit
+de voix s'élevait de la pièce voisine; elle entendit la fin d'une
+discussion.
+
+—Pourquoi soupçonnes-tu Bonaparte? disait Barras dont Joséphine
+reconnut le verbe sonore, c'est un homme pur d'argent, comme il nous en
+faut...
+
+—Je le crois ambitieux, répondit la personne avec qui s'entretenait
+Barras.
+
+—Ne l'es-tu pas, toi, Carnot? reprit le directeur... Sois donc franc:
+tu es jaloux de Bonaparte! les plans qu'il a combinés pour l'armée
+d'Italie, tu les as anéantis sans les soumettre au Directoire, craignant
+que la gloire t'échappât du triomphe de nos armes!
+
+—Je n'ai pas connu ces plans, répondit le directeur Carnot. Je les
+ignorais... Je jure que cela n'est pas vrai...
+
+—Ne lève pas la main! dit brutalement Barras. Il en dégoutterait du
+sang!...
+
+—Tu me reproches, toi aussi, dit Carnot avec âpreté, d'avoir signé des
+arrêts de mort?
+
+—Tous les arrêts de mort... oui, tu les as tous signés avec
+Robespierre...
+
+—Je les ai signés sans les lire, comme Robespierre signait mes plans
+d'attaque sans même y jeter les yeux... nous avons servi la Révolution
+chacun de notre côté... la postérité nous jugera!...
+
+—Va-t'en, buveur de sang! cria Barras.
+
+—Adieu, toi qui te grises d'or et de volupté! répondit Carnot. Je
+te le répète: je crains l'ambition de Bonaparte, mais je ne m'oppose
+nullement à ce que tu le nommes général en Italie!... Après tout, lui
+aussi fut un terroriste, un protégé des Jacobins, un régicide comme toi
+et moi... récompense-le, c'est ton affaire! Mais ne crois pas qu'il ait
+d'aussi vertueux desseins que tu le supposes... Le 13 vendémiaire, ce
+n'est pas Rome qu'il a sauvée, c'est Byzance!...
+
+Et l'ancien membre du Comité de Salut public sortit en faisant claquer
+la porte avec violence.
+
+Barras, soulevant une portière, se présenta souriant à Joséphine et lui
+dit:
+
+—Quelle heureuse circonstance vous fait, belle vicomtesse, vous tenir à
+l'écart de la fête, et qui me vaut l'agréable surprise de cet entretien
+particulier?
+
+Barras, au fond, était inquiet. Il n'avait pas dédaigné les faveurs
+passagères de la séduisante créole, mais il ne tenait nullement à
+renouer des relations qui, de part et d'autre, n'avaient eu qu'un
+caractère occasionnel et capricieux. Joséphine, très à court d'argent,
+sans appui, sans relations, avait été heureuse de s'attacher un instant
+l'homme qui avait vaincu Thermidor, un ci-devant noble, généreux,
+aimable, et qui pouvait lui servir, sinon de protecteur en titre, du
+moins de caution dans les circonstances difficiles. Lui, de son
+côté, impatient de renouer les traditions de l'ancien régime, avait été
+flatté d'une conquête d'origine aristocratique, la veuve d'un président
+de la Constituante, général en chef de la glorieuse armée du Rhin. Mais
+il n'était resté entre eux que des souvenirs d'une liaison agréable, et
+la saveur de voluptés rapidement écoulées.
+
+Joséphine, un peu troublée, lui confessa l'objet de ses démarches:
+
+—On veut que je me remarie, mon cher directeur... Qu'en pensez-vous?
+
+—Mais je pense que vous ferez un heureux... Puis-je savoir quel est
+l'homme sur lequel vous avez jeté les yeux?
+
+—Vous le connaissez, Barras!... c'est le général Vendémiaire, dit en
+souriant Joséphine.
+
+—Bonaparte? Un garçon d'avenir... un artilleur de premier ordre... Si
+vous l'aviez vu comme moi à cheval, dans le cul-de-sac Dauphin, braquant
+ses canons contre les sectionnaires sur les marches de Saint-Roch, vous
+seriez persuadée qu'un homme aussi brave ne peut faire qu'un excellent
+mari... Oh! il est intrépide!... j'étais à côté de lui, et les
+sectionnaires faisaient un feu du diable, dit Barras en manière
+d'aparté.
+
+—Il est bon, fit Joséphine... Il veut servir de père aux orphelins
+d'Alexandre de Beauharnais et de mari à sa veuve.
+
+—C'est très louable, mais l'aimez-vous?
+
+—Je serai franche avec vous, Barras; non, je ne l'aime pas...
+d'amour...
+
+—Auriez-vous de l'éloignement pour lui?... Dame, il ne paie pas de
+mine...
+
+—Je n'ai pour lui ni répugnance, ni désir... je me trouve dans un état
+de tiédeur qui me déplaît... C'est ce que les dévots,—vous savez qu'à
+la Martinique, mon pays, on est fort attaché à la religion,—trouvent
+l'état le plus fâcheux pour l'âme...
+
+—Il s'agit aussi du corps, lorsqu'on parle du mariage...
+
+—L'amour est un culte aussi, Barras! Il exige la foi... on a besoin de
+conseils, d'exhortations pour croire, pour être fervente... voilà
+pourquoi je réclame vos conseils. Prendre une résolution a toujours paru
+fatigant à ma nature nonchalante... J'ai, toute ma vie, trouvé plus
+commode de suivre la volonté des autres...
+
+—Alors, il faut que je vous ordonne d'épouser le général?
+
+—Conseillez-le-moi seulement... J'admire le courage de Bonaparte... Il
+a sauvé la société au 13 vendémiaire...
+
+—Il a protégé la Convention, abattu les factieux qui voulaient
+renverser la République et gagné à lui seul, dans Paris, une bataille de
+rues qui vaut toutes les batailles rangées...
+
+—C'est un homme supérieur... J'apprécie l'étendue de ses
+connaissances en toutes choses dont il parle généralement bien, la
+vivacité de son esprit qui lui fait comprendre la pensée des autres
+presque avant qu'elle ait été exprimée; mais je suis effrayée, je
+l'avoue, de l'empire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce qui
+l'entoure...
+
+—Il a l'œil dominateur, en effet! La première fois que je l'ai vu,
+dit Barras avec gravité, je fus étrangement surpris à son aspect.
+J'aperçus un homme au-dessous de la taille ordinaire, d'une extrême
+maigreur... On aurait dit un ascète échappé des solitudes... ses cheveux
+coupés d'une façon particulière, encadrant ses oreilles, tombaient sur
+ses épaules... Oh! ce n'est pas un de nos muguets de la jeunesse dorée!
+Il était vêtu d'un habit droit, boutonné jusqu'en haut, orné d'une
+petite broderie en or très étroite; il portait à son chapeau une plume
+tricolore... Au premier abord, sa figure ne me parut pas belle, mais des
+traits prononcés, un œil vif et fouilleur, un geste animé et brusque
+décelaient une âme ardente; son front large et soucieux indiquait le
+penseur profond... Son parler était bref; il s'exprime assez
+incorrectement... mais, s'il ne cherche la correction, à tous moments il
+trouve le sublime... C'est un homme, Joséphine! un homme intègre, un
+vaillant qui sera peut-être demain un héros!... Puisqu'il veut de vous,
+prenez-le... C'est un conseil d'ami que je vous donne... de bon
+ami, croyez-le!...
+
+—Alors, vous m'engagez à devenir sa femme...
+
+—Oui... et, avec le temps, vous l'aimerez...
+
+—Vous croyez?... J'ai un peu peur de lui....
+
+—Vous n'êtes pas la seule!... tous mes collègues le redoutent...
+Carnot, un terroriste, un buveur de sang, un complice de Robespierre
+pourtant, le déteste, parce qu'il en est jaloux et qu'il le craint...
+
+—S'il intimide les directeurs, jugez l'impression qu'il doit faire sur
+une femme!...
+
+—Vous vous y habituerez... d'ailleurs, il vous aime, m'avez-vous
+dit?...
+
+—Je crois qu'il est fort amoureux de moi, mais, Barras, entre amis, on
+peut se faire de telles confidences, ayant passé la première jeunesse,
+puis-je espérer conserver longtemps cette tendresse violente qui, chez
+le général, ressemble à un accès de délire!...
+
+—Ne vous inquiétez pas de l'avenir...
+
+—Si, lorsque nous serons unis, il venait à cesser de m'aimer, ne me
+reprochera-t-il pas sa faiblesse, son abandon?... Il se repentira de
+l'illusion subie. Il cuvera l'amertume de l'ivresse dissipée. Ne
+regrettera-t-il pas un mariage plus brillant, avec une femme plus jeune,
+qu'il aurait pu contracter! Que répondrai-je alors? que ferai-je?... je
+pleurerai... Autant m'éviter les larmes...
+
+—Ne prévoyez donc pas ainsi les malheurs... On souffre à devancer
+les misères!... Bonaparte est un gaillard voué au bonheur... Êtes-vous
+superstitieuse? Il m'a confié qu'il avait une étoile, et qu'il y
+croyait...
+
+—Moi, à la Martinique, une négresse qui pratiquait les enchantements,
+et dont les prophéties locales se sont toutes réalisées, m'a prédit que
+je porterais un jour une couronne de reine... Je ne vois pas bien
+Bonaparte roi et moi partageant son trône...
+
+—Vous pourrez partager avec lui la gloire qui couronnera le commandant
+en chef de la plus belle armée de la République.
+
+—Que voulez-vous dire, mon cher Barras? demanda Joséphine surprise, se
+souvenant de l'altercation avec Carnot qu'elle avait entendue, et dont
+le général Bonaparte faisait l'objet.
+
+—Je veux dire que vous serez la plus heureuse des femmes, comme vous
+êtes l'une des plus belles reines de beauté de notre République, si vous
+épousez Bonaparte... et comme cadeau de noces, moi, votre vieil ami,
+reconnaissant aussi envers le général qui m'a si bien mitraillé les
+insurgés des sections, je mettrai dans votre corbeille un joli bijou...
+
+—Vraiment!... quoi donc? une agrafe d'or avec des diamants, comme en
+porte la belle madame Tallien?...
+
+—Mieux que cela... le commandement en chef de l'armée d'Italie!...
+Mais on doit s'étonner de mon absence de la fête, dit Barras jouissant
+de l'étonnement de Joséphine, prenez mon bras et rentrons dans les
+salons... Je veux être le premier à féliciter Bonaparte sur son mariage
+et sur son nouveau commandement!...
+
+Et, entraînant la veuve Beauharnais, tout étonnée de la décision qui lui
+était imposée et de la faveur inestimable que le tout-puissant directeur
+accordait à son futur époux, Barras fit sa rentrée majestueuse dans les
+salons ruisselants de lumières, de fleurs, de femmes, au bras de son
+ancienne maîtresse qui allait s'appeler madame Bonaparte.
+
+
+
+
+XXV
+
+LE SABRE DES PYRAMIDES
+
+
+Bonaparte fut nommé, le 23 février 1796, général en chef de l'armée
+d'Italie. Carnot s'était rallié à l'avis de Barras. Rewbell seul y fit
+opposition, mais ses collègues passèrent outre.
+
+Le 9 mars, c'est-à-dire quelques jours après, le mariage du général et
+de la veuve Beauharnais fut célébré.
+
+Il est à présumer qu'il avait été consommé auparavant.
+
+Toute cette période de la vie de Bonaparte n'est qu'une fièvre d'amour.
+
+On le vit littéralement à l'adoration de sa Joséphine. Prosterné,
+extasié, anéanti devant la crèche comme un carmélite, en face de ce
+saint-sacrement.
+
+Il l'accablait de ses caresses, il l'étreignait furieusement, il se
+ruait sur elle et l'emportait, comme un fauve sa proie, dans
+l'alcôve saccagée. Tel qu'un barbare au pillage, il se jetait sur ces
+voiles légers dont Joséphine, en souvenir des tropicales soirées, se
+plaisait à envelopper ses charmes. Il arrachait, déchirait, décousait,
+mettait en lambeaux tout ce qui faisait obstacle à l'impétuosité de ses
+mains frémissantes, de ses lèvres avides. Toute l'exubérance de sa
+nature exceptionnelle éclatait dans cette prise de possession brutale
+comme une charge de cavalerie. Il aimait, il prenait une femme pour la
+première fois, ou à peu près, et ses réserves de passions accumulées
+dévalaient comme un torrent, se précipitaient avec la violence d'un
+fleuve longtemps retenu, les vannes levées. Dans cette expansion
+vigoureuse, dans cet assouvissement de la chair à jeun, dans cette
+jouissance double où l'amour-propre satisfait, la vanité flattée, la
+joie du but atteint, le rêve accompli mêlaient leurs ivresses, Bonaparte
+en oubliait le rut de la guerre, de la gloire, de la puissance dont ses
+nerfs furent toute sa vie surexcités. Ce n'était plus le même homme. Il
+tremblait, il balbutiait, il riait, il pleurait. Il y eut dans cette
+prise de possession de Joséphine de la folie et de l'intoxication.
+
+La célébration du mariage fut la fin de cette lune de miel si courte.
+
+Deux jours après la cérémonie officielle, il se mettait en route pour
+l'Italie. Il était désormais sur la route de la gloire et ne
+s'arrêterait plus à l'hôtellerie de l'amour, qu'en passant, entre deux
+victoires, jusqu'au jour où la fatalité le ferait trébucher contre le
+lit éblouissant de l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche.
+
+Dans l'acte de mariage, Bonaparte par galanterie, pour rapprocher les
+distances d'âge, s'était vieilli de deux ans, et, par coquetterie,
+Joséphine, par un certificat de nativité, à défaut d'acte de naissance
+régulier, s'était rajeunie de quatre ans. Cette supercherie d'une jolie
+femme, désireuse de ne pas paraître trop âgée auprès d'un jeune époux,
+devait avoir de terribles conséquences pour Joséphine, à l'époque du
+divorce, au moins sous le rapport de la légalité de cette procédure.
+
+Bonaparte emporta sa fièvre passionnelle en courant vers cette Italie,
+où les triomphes les plus prodigieux l'attendaient.
+
+Il ne laissait passer aucune journée sans adresser à sa Joséphine des
+épîtres amoureuses, un peu emphatiques de ton, où l'on retrouvait
+l'éloquence et la pompe de Saint-Preux écrivant à Julie. Harassé de
+travaux, las de veiller, à peine descendu de cheval après avoir parcouru
+les positions où le lendemain il battrait l'ennemi, le jeune général, au
+milieu de préoccupations et de dangers qui se multipliaient, ne manquait
+jamais de jeter sur le papier des phrases embrasées, témoignant de
+l'intensité de son amour, qu'un courrier, galopant nuit et jour, portait
+aussitôt à Paris avec le bulletin de la bataille gagnée la veille et
+l'annonce des drapeaux pris à l'ennemi qu'un aide de camp déposerait sur
+l'autel de la Patrie, dans une cérémonie magnifique présidée par les
+directeurs.
+
+Et cette fête de la Victoire qu'il organisait de sa tente dressée sur le
+plateau de Rivoli, cette journée de patriotiques réjouissances qu'il
+donnait à Paris, quand son ami Junot se présenta à la Convention porteur
+des étendards autrichiens, c'était pour sa Joséphine que l'idée, un peu
+théâtrale, lui en était venue.
+
+Elle fut la reine de la France, ce jour-là, l'insignifiante et sensuelle
+créole. Devant les troupes, en face de tout le peuple rassemblé, au son
+du canon et des cloches, clamant à la cité en liesse l'alleluia de la
+victoire, elle parada au bras de Junot, en qui l'on saluait le
+représentant, l'ami, le compagnon du héros dont le nom montait vers le
+ciel, proféré par cent mille bouches en délire.
+
+Carnot debout, au centre de l'autel du Champ de Mars, prononçait une
+harangue où le jeune général victorieux était comparé à Epaminondas et à
+Miltiade. Lebrun, poète officiel, dirigeait un chœur chantant cet
+hymne de circonstance:
+
+ Enivrons-nous, amis, aux coupes de la gloire.
+ Sous des lauriers, que Bacchus a d'attraits!
+ Buvons, buvons à la victoire,
+ Fidèle amante des Français!
+
+Tout Paris se montrait alors la citoyenne Bonaparte et son époux, à
+distance, en donnant l'ordre de marcher sur Mantoue et de la prendre,
+jouissait du triomphe qu'il lui avait préparé.
+
+Joséphine cependant, le soir même de cette apothéose où elle avait
+figuré en déesse, ayant congédié un acteur subalterne qui l'occupait
+depuis quelque temps, couchait avec un joli sous-lieutenant de hussards,
+M. Charles, auquel elle donnait ce que les fournisseurs, les usuriers,
+les marchandes à la toilette, lui laissaient de l'argent, qu'en se
+privant, lui envoyait Bonaparte. C'était sa façon à elle de récompenser
+l'armée.
+
+Non seulement Joséphine trompait ce jeune mari si ardent, si glorieux,
+si convoité par toutes les femmes, qu'elle n'aimait pas, mais elle ne
+feignait même pas d'avoir pour lui les égards que la simple convenance
+exigeait. Elle se refusa longtemps à se rendre en Italie où il
+l'appelait de tous ses désirs. Bonaparte, à la pensée surexcitée par la
+privation, en arrivait aux plus folles divagations: il parlait
+d'abandonner son commandement, de donner sa démission et d'accourir à
+Paris, auprès de sa Joséphine, si elle ne se décidait à venir le
+rejoindre.
+
+Elle consentit enfin, le cœur gros, à quitter ce Paris qui lui
+tenait tant au cœur, et à se mettre en route. Dans ses bagages, elle
+emmenait le beau Charles.
+
+Lorsque, dans la suite de ce récit (_La Maréchale_), nous parlerons du
+divorce de Napoléon, nous reviendrons sur ces épisodes de la trahison
+continuelle de cette gourgandine couronnée sur laquelle romanciers,
+dramaturges, poètes, trompant la postérité, ont apitoyé l'âme populaire.
+
+Napoléon n'a pas été trahi que par les maréchaux qu'il avait gorgés
+d'honneurs, engraissés de dotations. Les deux femmes qu'il avait
+appelées à partager la gloire de son nom, furent deux infâmes coquines;
+même la bestiale fille d'empereur, cette Marie-Louise, archiduchesse
+toujours en chasse, est-elle plus excusable? Elle n'était pas tirée des
+boudoirs équivoques de la galanterie directoriale, et l'on ne pouvait
+exiger d'elle de la reconnaissance pour le soldat couronné qui l'avait
+conquise l'épée à la main, et était entré dans son lit en vainqueur,
+comme dans une capitale rendue.
+
+Après la campagne d'Italie, les préliminaires de Léoben, le traité de
+Campo-Formio, Bonaparte, à la fois triomphateur et pacificateur, se
+retrouva hanté des visions de l'Orient.
+
+Ce n'était plus alors l'aiguillon de la misère, l'ambition, la vague
+convoitise d'une femme ardente et cupide de tout ce qui pouvait
+s'acquérir, se prendre, se tenir dans des mains rapaces et solides comme
+des serres, dont il se sentait pressé. L'Orient n'était pas seulement
+pour lui un paradis de conquêtes et de gloire qu'il entrevoyait dans les
+fumées de son rêve éveillé. C'était aussi un port, un abri.
+
+Revenu à Paris le 5 décembre 1797, après les ratifications du traité de
+Campo-Formio, et la signature de la convention militaire qui remettait à
+la France Mayence et Manheim, c'est-à-dire le Rhin, il n'avait pas
+tardé, dans son petit hôtel de la rue Chantereine, flatteusement
+débaptisée et devenue rue de la Victoire, à connaître les dangers de la
+popularité et les périls d'une situation exceptionnelle dans la
+République.
+
+Il dut tout d'abord assister à des fêtes célébrées en l'honneur des
+armées victorieuses. Il en fut le héros. On ne voyait que lui parmi
+l'éclat frissonnant des drapeaux, et son nom résonnait dans toutes les
+bouches. Barras, Talleyrand, qui déjà s'essayait au métier de traître,
+le louangèrent solennellement. Bonaparte répondit en termes vagues. De
+son remerciement une seule phrase sortait claire, presque menaçante:
+«Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois
+organiques, l'Europe entière deviendra libre» dit-il avec énergie. Un
+orage était ainsi prophétisé. Le coup de foudre du 18 brumaire
+s'annonçait sourdement, sous cette phrase grosse de tempêtes.
+
+Bonaparte cherchait alors à se dérober aux ovations qui le
+poursuivaient. Carnot, proscrit après Fructidor, avait laissé une place
+vacante à l'Institut. Elle lui fut offerte et depuis, dans les
+cérémonies publiques, il affecta de se montrer vêtu du modeste habit à
+palmes vertes. Sous cette livrée de la science, il semblait moins un
+soldat vainqueur, qu'un laborieux serviteur de l'idée.
+
+On avait proposé de lui donner le château de Chambord, cette merveille
+de l'art de la Renaissance, à titre de donation nationale. Il refusa. Il
+déclina également toutes distinctions qui lui furent offertes. Il ne
+voulut accepter que le titre de général en chef de l'armée d'Angleterre.
+
+Il préparait avec certain fracas un projet de descente en
+Grande-Bretagne. En réalité, il étudiait le moyen de frapper
+l'implacable ennemi de la France et de la Révolution, là où surtout elle
+était vulnérable: dans ses colonies. L'Egypte le tentait. Il résolut d'y
+entraîner ses compagnons d'armes. Il y avait sur les bords du Nil des
+lauriers inattendus à récolter. Il reviendrait de ce fabuleux pays avec
+un prestige éblouissant. Le plan gigantesque et chimérique se
+développait dans son cerveau bouillonnant de conquérir non seulement
+l'Egypte, mais la Syrie, la Palestine, la Turquie, d'entrer, comme un
+chef de croisés, dans Constantinople, et là, de prendre l'Europe à
+revers, poussant les vagues de son armée, grossies de fellahs, de
+Bédouins, de Druses, de Turcs et des peuplades attirées de l'Asie
+Mineure; il battait toutes les armes, il reformait la carte du monde et
+sous son épée triomphale courbait tous les souverains et toutes les
+nations.
+
+Bonaparte s'emballait ainsi, devant les plans et les cartes concernant
+l'Egypte, dans ses fantastiques rêveries d'immense empire occidental. En
+même temps, sa froide raison lui conseillait une absence. Il n'était pas
+fâché de prouver que, lui parti, le Directoire ne pouvait commettre que
+des fautes, les généraux ne connaître que les défaites. Son besoin
+d'activité le stimulait à chercher de nouvelles occasions de gloire. Il
+se rendait compte aussi que le peuple est mobile, et qu'il se lasse bien
+vite d'encenser une idole: «On ne m'aura pas vu trois fois en spectacle,
+disait-il, qu'on ne me regardera plus.»
+
+Une sourde conspiration le décida à brusquer son départ. La jalousie des
+directeurs s'était allumée. Déjà Rewbell, un honnête homme mais un
+parfait imbécile, lui avait tendu la plume, un jour qu'il parlait de
+donner sa démission, pour qu'il la signât. On cherchait vaguement à le
+mettre en accusation sous un prétexte de concussion, à propos de sommes
+touchées en Italie. Le Directoire feignait d'oublier qu'il avait poussé
+le général à tirer de l'Italie des sommes en argent, des tableaux,
+des statues, du butin de toute nature, et que chaque mois le victorieux
+Bonaparte faisait passer à Moreau et à ses autres collègues moins
+heureux de l'armée du Rhin, des subsides leur servant à régler les
+soldes en retard.
+
+Le 19 mai 1798, il s'embarquait à Toulon. Avant de prendre la mer, il
+adressa à ses troupes une proclamation vibrante d'espoir, où miroitait
+la splendeur de la terre promise:
+
+«Soldats, apprenez que vous n'avez pas encore assez fait pour la patrie,
+et que la patrie n'a pas encore assez fait pour vous. Je vais vous mener
+dans un pays où, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui
+étonnent aujourd'hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie les
+services qu'elle a droit d'attendre d'une armée d'invincibles. Je
+promets à chaque soldat, qu'au retour de cette expédition, il aura à sa
+disposition de quoi acheter six arpents de terre.»
+
+La campagne d'Egypte, avec ses légendaires étapes,—les soldats
+plaisamment demandèrent en foulant les sables du désert de Giseh si
+c'était là que le général voulait leur distribuer les arpents de terre
+promis,—ses victoires invraisemblables, ses désastres maritimes, sa
+revanche terrestre d'Aboukir, furent comme un conte des Mille et une
+Nuits dont le sultan public demeura charmé, impatient d'apprendre la
+suite.
+
+Le 15 octobre 1799, grande nouvelle: Bonaparte est débarqué à
+Fréjus. Il se dirige vers Paris, escorté de l'acclamation des foules. Il
+est le héros, le sauveur, le dieu. La France se donne à lui, dans un rut
+formidable, comme une gouge pâmée tombant aux bras d'un premier rôle,
+dans l'entr'acte du drame palpitant.
+
+Avait-il, en revenant ainsi précipitamment, le projet préconçu de
+renverser le gouvernement et de substituer sa volonté à la Constitution
+existante? Nullement. C'était un grand rêveur, Napoléon Bonaparte. Il
+avait entrevu la possibilité d'un changement de régime comme l'hypothèse
+de la reconstitution d'un empire carlovingien. Il subordonnait aux
+événements la réalisation de ces utopiques conceptions.
+
+Le 18 brumaire a été commandé par l'opinion, exécuté par Bonaparte. Le
+Directoire était discrédité; la France, lasse de cette dictature de
+l'incapacité. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait, mais elle le
+voulait absolument. Si Bonaparte n'eût pas tenté le coup de Brumaire,
+Augereau, Bernadotte ou Moreau l'eussent essayé.
+
+Bonaparte avait groupé autour de lui tout un état-major brillant et
+valeureux: Lannes, Murat, Berthier, Marmont, puis des légistes,
+inclinant la jurisprudence devant la force comme Cambacérès, des
+pêcheurs en eaux troubles comme Fouché et Talleyrand. Ses deux frères,
+Lucien et Joseph, travaillaient activement pour lui, Lucien surtout
+qui était membre des Cinq-Cents.
+
+Le complot s'organisa sans grandes précautions.
+
+Tout le monde en était, ou à peu près.
+
+Le 18 brumaire,—9 novembre 1799,—à six heures du matin, tous les
+généraux et officiers supérieurs, convoqués par Bonaparte, se trouvaient
+rassemblés dans son hôtel de la rue de la Victoire, sous le prétexte
+d'une revue à passer. Il y avait les six adjudants de la garde
+nationale, et, à leur tête, Moreau, Macdonald, Murat, Sérurier,
+Andréassy, Berthier, plus le prudent Bernadotte, seul en civil.
+
+Un seul général important manquait. Bonaparte en fit la remarque avec
+inquiétude:
+
+—Où donc est Lefebvre? demanda-t-il à Marmont. Lefebvre ne serait-il
+pas avec nous?...
+
+Au même instant, on annonça le général Lefebvre.
+
+Il avait fait du chemin, le mari de la Sans-Gêne.
+
+L'ancien garde-française, le lieutenant de la milice, le capitaine de
+Verdun à l'armée du Nord, était devenu le général commandant la 17e
+division militaire, c'est-à-dire le gouverneur de Paris.
+
+De capitaine au 13e d'infanterie légère à Jemmapes, il avait été nommé
+chef de bataillon, chef de demi-brigade, puis général de brigade à
+l'armée de la Moselle, sous les ordres de son ami Hoche.
+
+Le 10 janvier 1794, il était promu général de division et commandait
+l'immortelle armée de Sambre-et-Meuse, à la mort de Hoche. A Fleurus, à
+Altenkirchen, il s'était comporté en héros.
+
+Après avoir commandé l'armée du Danube, il avait été candidat au
+Directoire, mais écarté à raison de ses opinions très républicaines et
+de sa qualité de militaire.
+
+Nommé au commandement en chef de l'armée de Paris, Lefebvre était
+peut-être le général dont le concours se trouvait le plus indispensable
+à la réussite des desseins de Bonaparte.
+
+Il n'avait pas été averti des projets du futur maître de la France.
+
+A minuit, ayant appris que des mouvements de troupes s'opéraient, il
+était monté à cheval et avait parcouru la ville.
+
+Surpris de voir sans son ordre de la cavalerie prête à se mettre en
+route pour une destination inconnue, il avait interrogé sévèrement le
+commandant: Sébastiani. Celui-ci l'avait renvoyé à Bonaparte.
+
+Lefebvre arrivait donc de fort méchante humeur chez le général.
+
+Bonaparte, l'apercevant, courut à lui, les bras ouverts:
+
+—Eh bien, mon vieux Lefebvre, lui cria-t-il familièrement, comment cela
+va-t-il?... Et ta femme, la bonne Catherine? Toujours le cœur sur
+la main et la réplique alerte, je suppose?... Madame Bonaparte se
+plaint de ne pas la voir assez souvent...
+
+—Ma femme se porte fort bien, je vous remercie, général, dit Lefebvre,
+très froid, mais il ne s'agit pas d'elle pour le moment...
+
+Bonaparte l'interrompit.
+
+—Voyons, Lefebvre, mon cher camarade, dit-il avec le ton affectueux et
+l'air bon garçon qu'il savait prendre à l'occasion, vous, l'un des
+soutiens de la République, la laisserez-vous périr entre les mains de
+ces avocats?... Tenez, voilà le sabre que je portais aux Pyramides, je
+vous le donne comme un gage de mon estime et de ma confiance...
+
+Et il tendit à Lefebvre, hésitant et flatté, un magnifique sabre, à
+poignée ornée de pierreries, le cimeterre de Mourad-bey.
+
+—Vous avez raison, dit Lefebvre subitement calmé, jetons les avocats à
+la rivière!...
+
+Et il ceignit le sabre des Pyramides.
+
+Le 18 brumaire était accompli.
+
+Le soir de cette journée décisive, qui changeait encore une fois la
+destinée de la France, Lefebvre, embrassant Catherine, lui dit, tirant à
+demi du fourreau le don de Bonaparte:
+
+—Ça, vois-tu, femme, c'est un sabre de Turc, ce n'est bon qu'à la
+parade ou à taper du plat dans le dos des avocats... nous le laisserons
+au fourreau... il nous rappellera seulement l'amitié du général
+Bonaparte... un parvenu comme nous, ma Catherine!...
+
+—Tu ne t'en serviras pas de ce beau sabre? demanda la Sans-Gêne.
+
+—Non... pour défendre la patrie... pour taper sur les Autrichiens, les
+Anglais, les Prussiens, partout où Bonaparte voudra nous conduire,
+fût-ce au tonnerre de Dieu, j'ai le mien, femme, mon sabre de
+Sambre-et-Meuse, il me suffit!...
+
+Et le général Lefebvre, attirant à lui sa bonne épouse, qu'il aimait
+toujours comme au 10 août, déposa sur ses grosses joues un long baiser,
+franc et pur comme son sabre de combat.
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE[1]
+
+
+ [1] L'épisode qui complète l'ouvrage a pour titre: _Madame
+ Sans-Gêne, la Maréchale_, et paraîtra à la fin du mois de mai
+ prochain.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LA BLANCHISSEUSE
+
+ I.—La fricassée 1
+ II.—La prédiction 10
+ III.—La dernière nuit de la royauté 20
+ IV.—Un chevalier du poignard 31
+ V.—La chambre de Catherine 50
+ VI.—Le petit Henriot 56
+ VII.—Le locataire de l'hôtel de Metz 71
+ VIII.—Le joli sergent 85
+ IX.—Le serment sous les peupliers 95
+ X.—L'enrôlement involontaire 114
+ XI.—La créance de madame Sans-Gêne 129
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LA CANTINIÈRE
+
+ I.—En chaise de poste 138
+ II.—Chez la fruitière 147
+ III.—La demoiselle de Saint-Cyr 158
+ IV.—Première défaite de Bonaparte 169
+ V.—Le siège de Verdun 174
+ VI.—A l'étape 179
+ VII.—L'abandonnée 193
+ VIII.—L'arrivée des volontaires 203
+ IX.—L'envoyé de Brunswick 210
+ X.—Le serment de Beaurepaire 217
+ XI.—La mission de Léonard 228
+ XII.—Le camp des émigrés 233
+ XIII.—Le second enfant de Catherine 246
+ XIV.—La fin d'un héros 253
+ XV.—Au bord du néant 265
+ XVI.—Jemmapes 273
+ XVII.—La messe de mariage 289
+ XVIII.—Dette de reconnaissance 306
+ XIX.—Avant l'attaque 321
+ XX.—La victoire en chantant 332
+ XXI.—L'étoile 343
+ XXII.—Yeyette 353
+ XXIII.—Madame Bonaparte 370
+ XXIV.—Chez Barras 377
+ XXV.—Le sabre des Pyramides 391
+
+
+ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+Modifications:
+
+ Page 38 «bouique» remplacé par «boutique» (dans sa boutique dont
+ elle avait)
+ Page 58 «uste» par «juste» (Hein? suis-je tombé juste?...)
+ Page 79 «pratiquai» par «pratiquait» (pratiquait toujours sa sévère
+ philosophie)
+ Page 105 «vervoyant» par «verdoyant» (dans un verdoyant fouillis).
+ Page 107 «se» par «ses» (c'est que, dans ses réticences et ses
+ grognements).
+ Page 116 «qu» par «qui» (cette appréhension vague qui pénétrait son
+ âme).
+ Page 134 «ajouta-il» par «ajouta-t-il» (ajouta-t-il avec un soupir).
+ Page 174 «Crépi-en-Valois» par «Crépy-en-Valois» (qui séparait
+ Crépy-en-Valois de Verdun).
+ Page 203 «Catheriue» par «Catherine» (—Ce que nous venons faire?
+ dit Catherine).
+ Page 219 «l'Hymme» par «l'Hymne» (l'Hymne des Marseillais).
+ Page 230 «Commercv» par «Commercy» (sur la route de Commercy...)
+ Page 238 «C'étai,» par «C'était» (C'était touchant et grotesque).
+ Page 289 «Lavelide» par «Laveline» (et le marquis de Laveline).
+ Page 338 «ne ne» par «ne» (Ça ne nous disait rien de bon).
+ Page 341 «skako» par «shako» (il m'a fendu mon shako).
+ Page 357 «j'en je ne» par «je ne» (je ne la remettrai au fourreau).
+ Page 381 «volupteux» par «voluptueux» (le voluptueux et intelligent
+ Barras).
+ Page 397 «L'Orien» par «L'Orient» (L'Orient n'était pas seulement
+ pour lui).
+ Page 405 Appel de la note [1] ajouté.
+
+
+
+***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I***
+
+
+******* This file should be named 42472-0.txt or 42472-0.zip *******
+
+
+This and all associated files of various formats will be found in:
+http://www.gutenberg.org/dirs/4/2/4/7/42472
+
+
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
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+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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--- /dev/null
+++ b/42472-8.txt
@@ -0,0 +1,11505 @@
+The Project Gutenberg eBook, Madame Sans-Gêne, Tome I, by Edmond
+Lepelletier
+
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+
+
+
+Title: Madame Sans-Gêne, Tome I
+ Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
+
+
+Author: Edmond Lepelletier
+
+
+
+Release Date: April 6, 2013 [eBook #42472]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+
+***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I***
+
+
+E-text prepared by Claudine Corbasson, Hans Pieterse, and the Online
+Distributed Proofreading Team (http://www.pgdp.net) from page images
+generously made available by Internet Archive/Canadian Libraries
+(http://archive.org/details/toronto)
+
+
+
+Note: Images of the original pages are available through
+ Internet Archive/Canadian Libraries. See
+ http://archive.org/details/madamesansgner01lepeuoft
+
+
+Note de transcription:
+
+ L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
+ typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces
+ corrections se trouve à la fin du texte.
+
+ La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
+ mineures.
+
+ L'original contient deux pages de titre complètes: une seule
+ page a été retenue ici.
+
+
+
+
+
+EDMOND LEPELLETIER
+
+MADAME SANS-GÊNE
+
+ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE
+DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU
+
+[Illustration]
+
+*
+
+La Blanchisseuse
+
+
+
+
+
+
+
+PARIS
+A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
+8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+MADAME SANS-GÊNE
+
+ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+MADAME SANS-GÊNE
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LA BLANCHISSEUSE
+
+
+
+
+I
+
+LA FRICASSÉE
+
+
+Rue de Bondy, des lampions allumés et fumeux éclairaient l'entrée d'un
+bal populaire, le _Waux-Hall_.
+
+Ce bal, au nom exotique, était dirigé par le citoyen Joly, artiste du
+Théâtre des Arts.
+
+On était aux grands jours de juillet 1792.
+
+Louis XVI conservait encore une royauté nominale, mais sa tête, coiffée
+du bonnet phrygien, au 20 juin, chancelait déjà sur ses épaules.
+
+La Révolution grondait dans les faubourgs.
+
+Robespierre, Marat et Barbaroux, le beau Marseillais, avaient eu une
+entrevue secrète où l'on avait, sans pouvoir tomber d'accord sur le
+choix d'un chef, d'un dictateur, comme le voulait l'Ami du peuple,
+décidé de livrer un assaut décisif à la royauté retranchée, ainsi qu'en
+une forteresse, au château des Tuileries.
+
+On attendait l'arrivée des bataillons des Marseillais pour donner le
+signal de l'insurrection.
+
+Le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche se préparaient, de leur côté,
+à se jeter sur la France qu'ils estimaient une proie facile, un pays
+ouvert: comptant sur les trahisons et sur les dissensions intérieures
+pour frayer un passage à leurs armées jusqu'à la capitale.
+
+Avec une arrogance téméraire, le prince de Brunswick, généralissime des
+armées impériales et royales, avait lancé de Coblentz son fameux
+manifeste, où il était dit:
+
+«Si le château des Tuileries est forcé ou insulté, s'il est fait la
+moindre violence, le moindre outrage à Leurs Majestés le roi Louis XVI
+et la reine Marie-Antoinette ou à quelque membre de la famille royale,
+s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation
+et à leur liberté, l'Empereur et le Roi en tireront une vengeance
+exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une
+exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés
+coupables d'attentats aux supplices qu'ils auront mérités...»
+
+Paris répondit à ce défi féroce en organisant le soulèvement du 10 août.
+
+Mais Paris est toujours le volcan à deux cratères: la joie y bout avec
+la fureur.
+
+On s'armait dans les faubourgs. On discourait dans les clubs, et, à la
+Commune, on distribuait des cartouches aux gardes nationaux patriotes,
+sans pour cela perdre le goût du plaisir et l'amour de la danse.
+
+Car on se trémoussait beaucoup sous la Révolution.
+
+Sur les ruines toutes fraîches de la Bastille, enfin démolie, un
+écriteau fut planté portant ces mots: Ici l'on danse!
+
+Et ce n'était pas une ironie. L'usage le plus agréable que pouvaient
+faire les patriotes de ce lugubre emplacement où, tant de siècles
+durant, avaient sourdement gémi les malheureux que détenait le caprice
+monarchique, c'était encore d'y accorder les violons. Les joyeux
+flonflons succédaient aux cris lugubres des chouettes, et c'était aussi
+une façon de témoigner de la disparition de l'ancien régime.
+
+La Révolution s'est accomplie en chantant _la Marseillaise_ et en
+dansant _la Carmagnole_.
+
+Enumérer les bals ouverts alors dans Paris prendrait toute une page: on
+dansait à l'hôtel d'Aligre, rue d'Orléans-Saint-Honoré; à l'hôtel
+Biron, au pavillon de Hanovre; au pavillon de l'Echiquier, à l'hôtel de
+Longueville; rue des Filles-Saint-Thomas, à la Modestie; au bal de
+Calypso; faubourg Montmartre, aux Porcherons; à la Courtille, au
+Waux-Hall enfin, rue de Bondy, où nous allons conduire le lecteur.
+
+Comme les costumes, les danses de l'ancien régime se mélangeaient aux
+entrechats nouveaux: à la noble pavane, au menuet et à la gavotte
+succédaient la trénitz, le rigaudon, la monaco et la populaire
+_fricassée_.
+
+Dans la grande salle du Waux-Hall, un soir de la fin de juillet 1792, la
+foule était grande et l'on s'amusait fort. Les danseuses étaient jeunes,
+alertes, gentiment troussées, et les danseurs pleins d'entrain.
+
+Les costumes les plus divers se rencontraient. La culotte courte avec
+les bas, la perruque et l'habit à la française, étalaient leurs grâces
+dans les avant-deux où apparaissait le pantalon révolutionnaire; car,
+disons-le en passant, le terme de _sans-culottes_, dont on s'est servi
+pour désigner les patriotes, ne signifiait nullement que ceux-ci
+allaient dépourvus du vêtement destiné à couvrir les jambes; cela
+voulait dire qu'au contraire les jambes révolutionnaires étaient trop
+vêtues: les citoyens avaient allongé l'étoffe et ne portaient plus de
+culottes, mais des pantalons.
+
+Les uniformes étincelaient, nombreux. Beaucoup de gardes nationaux,
+en tenue, prêts à s'élancer hors du bal et à courir, au premier appel du
+tambour, commencer la danse du trône et le branle de la révolution.
+
+Parmi ceux-ci, circulant l'air vainqueur et se cambrant avec avantage en
+passant devant les jolies filles, on pouvait remarquer un grand et fort
+garçon aux traits à la fois énergiques et doux, qui portait le coquet
+costume de garde française avec la cocarde bleu et rouge de la
+municipalité de Paris. Sur sa manche, le galon d'argent indiquait son
+grade: un sergent passé, comme beaucoup de ses camarades, dans la milice
+soldée de la ville, depuis le licenciement des gardes françaises.
+
+Il tournait et retournait aux alentours d'une robuste et appétissante
+luronne, à l'oeil honnête et bleu, à l'allure dégagée. Celle-ci
+regardait ironiquement le beau garde française hésitant à s'approcher
+d'elle, malgré les encouragements de ses camarades:
+
+--Mais vas-y donc, Lefebvre! soufflait l'un des gardes... la place n'est
+pas imprenable!...
+
+--Elle a même peut-être déjà connu la brèche! disait un autre.
+
+--Si tu n'oses pas l'aborder, moi, j'essaie! ajoutait un troisième.
+
+--Tu vois bien que c'est toi qu'elle reluque! On va danser la
+fricassée... Invite-la!... reprit le premier, encourageant le sergent
+Lefebvre.
+
+Celui-ci se tâtait; il n'osait accoster la fraîche et jolie commère,
+nullement décontenancée d'ailleurs et qui semblait n'avoir pas froid aux
+yeux.
+
+--Tu crois, Bernadotte? répondit Lefebvre à celui qui l'excitait ainsi,
+comme lui sergent... Morbleu! un soldat français n'a jamais reculé ni
+devant l'ennemi ni en face d'une belle... je vais tenter l'assaut!...
+
+Et se détachant de ses camarades, le sergent Lefebvre marcha droit à la
+jolie fille, dont les yeux s'étaient chargés de colère et qui
+s'apprêtait à le recevoir de la plus belle façon, ayant entendu les
+propos peu respectueux des militaires sur son compte.
+
+--Attends! ma fille, dit-elle à sa voisine, j'vas leur apprendre, moi, à
+ces freluquets de gardes françaises, si j'ai une brèche!
+
+Et elle se leva vivement, les poings sur la hanche, les yeux pétillants,
+la langue la démangeant, prompte à l'attaque comme à la riposte.
+
+Le sergent crut que l'action valait mieux que la parole...
+
+Avançant les bras, il saisit la jeune fille à la taille et tenta de lui
+déposer un baiser sur le cou, en disant:
+
+--Mam'zelle, voulez-vous danser la fricassée?
+
+La gaillarde était leste. En un clin d'oeil elle se dégagea, puis
+expédiant sa main avec vivacité dans la direction de la joue du sergent,
+ébahi et penaud, elle l'appliqua en disant, mais sans colère et plutôt
+joyeuse de sa réplique:
+
+--Tiens, fiston, en voilà d'la fricassée!...
+
+Le sergent recula d'un pas, se frotta la joue, devenue cerise, et
+portant la main à son tricorne dit galamment:
+
+--Mam'zelle, je vous demande bien pardon!...
+
+--Oh! il n'y a pas d'offense, mon garçon! Ça vous servira de leçon...
+Une autre fois vous saurez à qui vous avez affaire!... répondit la jeune
+fille, dont toute la colère paraissait tombée, et qui se tournait vers
+sa compagne en disant à mi-voix:
+
+--Il n'est pas trop mal, ce garde!...
+
+Bernadotte, cependant, qui avait suivi avec un regard jaloux son
+camarade s'approchant de la jolie fille, beaucoup plus satisfait de voir
+les choses s'envenimer, s'approcha de lui, le prit par le bras et lui
+dit:
+
+--Viens avec nous... tu vois bien qu'on ne veut pas danser avec toi...
+Mademoiselle ne sait d'ailleurs peut-être pas la fricassée...
+
+--Qu'est-ce qui vous demande l'heure qu'il est à vous? dit vivement la
+luronne... Je sais danser la fricassée et je la danserai avec qui me
+plaît... pas avec vous, par exemple!... Mais si votre camarade veut
+m'inviter poliment... eh bien! je tricoterai des jambes avec lui
+volontiers... sans rancune, n'est-ce pas, sergent?
+
+Et cette joyeuse et bonne fille, toute de premier mouvement et de
+franche allure, tendit sa main à Lefebvre.
+
+--Sans rancune, oh! oui, mademoiselle!... Je vous demande encore une
+fois bien pardon... Ce qui s'est passé tout à l'heure, voyez-vous, c'est
+un peu la faute des camarades... c'est Bernadotte, que vous voyez là,
+qui m'a poussé... Oh! je n'ai eu que ce que je méritais!...
+
+Et comme il s'excusait ainsi de son mieux, la jeune fille,
+l'interrompant, lui demanda sans façon:
+
+--Mais dites donc, à votre accent, on dirait que vous êtes Alsacien?...
+
+--Né natif du Haut-Rhin! à Ruffach!
+
+--Parbleu! en v'là un hasard... moi, je suis de Saint-Amarin...
+
+--Vous êtes ma payse!
+
+--Et vous mon pays! Comme on se retrouve, hein?
+
+--Et vous vous nommez?
+
+--Catherine Upscher... blanchisseuse, rue Royale, au coin de la rue des
+Orties-Saint-Honoré.
+
+--Et moi, Lefebvre, ex-sergent aux gardes, présentement dans la
+milice...
+
+--Alors, pays, nous ferons tout à l'heure, si vous le voulez bien, plus
+ample connaissance, mais pour le moment la fricassée nous
+appelle...
+
+Et le prenant sans façon par la main, elle l'entraîna dans le tourbillon
+des danseurs.
+
+Comme elle tournoyait devant un jeune homme, au visage très pâle,
+presque blême, portant les cheveux longs en oreilles de chien, à la mine
+discrète et futée, et dont la longue lévite avait des allures de
+soutane, celui-ci dit assez haut:
+
+--Tiens! voilà Catherine qui passe aux gardes!...
+
+--Vous connaissez cette Catherine? demanda le sergent Bernadotte, qui
+avait entendu le propos.
+
+--Oh! en tout bien tout honneur, répondit le jeune homme à tournure
+ecclésiastique: c'est ma blanchisseuse... une bonne fille, vaillante,
+proprette et vertueuse... le coeur sur la main et la langue joliment
+pendue!... dans tout le quartier, pour son franc parler et ses manières
+toutes rondes, on la nomme mam'zelle Sans-Gêne...
+
+Le tapage de l'orchestre grandissait et le reste de la conversation se
+perdit dans le tumulte joyeux de la fricassée.
+
+
+
+
+II
+
+LA PRÉDICTION
+
+
+La danse terminée, le sergent Lefebvre reconduisit sa payse Catherine à
+sa place.
+
+La paix était complète. Ils se parlaient comme deux vieilles
+connaissances et s'avançaient bras dessus bras dessous, ainsi que deux
+amoureux.
+
+Lefebvre, pour cimenter tout à fait l'accord, proposa un
+rafraîchissement.
+
+--Accepté! répondit Catherine... oh! je ne fais pas de manières, moi...
+vous m'avez l'air d'un bon garçon, et, ma foi, je ne refuse pas votre
+politesse, d'autant plus que la fricassée donne une jolie soif...
+asseyons-nous!
+
+Ils prirent place à une des tables qui garnissaient la salle.
+
+Lefebvre paraissait enchanté de la tournure que prenaient les choses. Il
+eut cependant un moment d'hésitation avant de s'asseoir.
+
+--Qu'avez-vous? demanda Catherine brusquement.
+
+--C'est que, voyez-vous, mam'zelle, aux gardes comme dans la milice,
+répondit-il un peu embarrassé, nous n'avons pas l'habitude de faire
+suisse...
+
+--Ah! je comprends!... vos camarades?... Eh bien! invitez-les...
+voulez-vous que je les appelle?...
+
+Et sans attendre la permission, se levant, montant sur le banc de bois
+peint en vert qui tenait à la table, Catherine, arrondissant ses mains
+en porte-voix, héla le groupe des trois gardes qui, à distance,
+regardaient avec de la raillerie dans les yeux le manège du couple:
+
+--Ohé! les gas! venez donc par ici!... On ne vous mangera pas!... et de
+voir boire les autres, ça donne la pépie!...
+
+Les trois gardes ne firent aucune difficulté de répondre à l'invitation
+familière.
+
+--Tu ne viens pas, Bernadotte? demanda l'un des gardes au sergent, qui
+restait en arrière.
+
+--Je cause avec le citoyen... répondit d'un ton de mauvaise humeur
+Bernadotte, jaloux de tout avantage d'un camarade et qui, dépité du
+succès remporté par Lefebvre auprès de la belle blanchisseuse, voulait
+se tenir à l'écart en affectant de s'entretenir avec le jeune homme à
+longue lévite et à oreilles de chien.
+
+--Oh! le citoyen n'est pas de trop, cria Catherine... je le
+connais... il me connaît bien aussi, pas vrai, citoyen Fouché?
+
+Le jeune homme ainsi interpellé s'avança vers la table où déjà Lefebvre
+avait commandé du vin chaud avec des échaudés, et dit en saluant:
+
+--Puisque mademoiselle Catherine le veut bien... nous allons prendre
+place... j'adore me trouver avec les vaillants défenseurs de la cité!...
+
+Les quatre gardes et le civil qu'on avait nommé Fouché s'assirent, et
+les verres ayant été remplis, on trinqua.
+
+Catherine et Lefebvre, qui en étaient déjà aux petites privautés
+galantes, burent, à la dérobée, dans le même verre.
+
+Lefebvre voulut s'enhardir et prendre un baiser...
+
+Catherine se regimba.
+
+--Pas de ça, pays! dit-elle... je veux bien rire tant qu'on voudra, mais
+pas plus!
+
+--De la vertu chez une blanchisseuse, vous ne vous attendiez pas à cela,
+milicien? dit Fouché... Ah! c'est qu'elle n'est pas commode tous les
+jours, mademoiselle Sans-Gêne!...
+
+--Dites donc, citoyen Fouché, reprit vivement Catherine, vous me
+connaissez, puisque c'est moi qui ai votre linge... depuis trois mois
+que vous êtes débarqué de Nantes... est-ce qu'il y a quelque chose à
+dire sur mon compte?...
+
+--Non!... rien... absolument rien!
+
+--Je consens comme cela à plaisanter... à danser une fricassée comme
+tout à l'heure... à trinquer même avec de bons enfants comme vous
+paraissez l'être, mais personne, entendez-vous, ne peut se vanter, dans
+le quartier ou ailleurs, d'avoir dépassé le seuil de ma chambre... ma
+boutique, par exemple, est ouverte à tout le monde!... quant à ma
+chambre, une seule personne en aura la clef...
+
+--Et quel sera l'heureux coquin? dit Lefebvre en frisant sa moustache.
+
+--Mon mari!... répondit fièrement Catherine, et, choquant son verre au
+verre de Lefebvre, elle ajouta en riant:--Vous voilà averti, pays,
+qu'est-ce que vous en dites?...
+
+--Mais ce ne serait peut-être pas si désagréable que cela... répondit le
+sergent en tortillant sa moustache... on peut voir... A la vôtre,
+mam'zelle Sans-Gêne!...
+
+--A la vôtre, citoyen!... en attendant votre demande...
+
+Et tous deux trinquèrent gaiement, en riant franchement de ces libres
+accordailles...
+
+A ce moment, un personnage singulier, coiffé d'un chapeau pointu et vêtu
+d'une longue robe noire parsemée d'étoiles d'argent, de croissants
+lunaires bleus et de comètes à queues ponceau, se glissa entre les
+tables dans une allure spectrale.
+
+--Tiens, c'est Fortunatus!... s'écria Bernadotte... c'est le
+sorcier!... Qui veut se faire dire la bonne aventure?...
+
+Chaque bal alors avait son sorcier ou sa tireuse de cartes, prédisant
+l'avenir et révélant le passé, moyennant cinq sols.
+
+Dans ces grands bouleversements, à une époque comme celle de la veille
+du 10 août, où toute une société disparaissait pour faire place à un
+monde nouveau, dans un changement à vue rappelant celui des féeries, la
+croyance au merveilleux était partout. Cagliostro et sa carafe, Mesmer
+avec son baquet, avaient troublé bien des têtes dans l'aristocratie. La
+crédulité populaire allait aux devins de carrefours et aux astrologues
+de guinguettes.
+
+Catherine avait envie de connaître sa destinée. Il lui semblait que la
+rencontre du beau sergent devait modifier sa vie...
+
+Au moment où elle allait prier Lefebvre d'appeler Fortunatus et de
+l'interroger pour elle, le sorcier, se détournant, répondait à un groupe
+de trois jeunes gens assis à une table voisine...
+
+--Écoutons ce qu'il va leur dire! fit Catherine à mi-voix, désignant ses
+voisins...
+
+--J'en connais un, dit Bernadotte... il s'appelle Andoche Junot... c'est
+un bourguignon... je l'ai rencontré volontaire au bataillon de la
+Côte-d'Or...
+
+--Le second, c'est un aristocrate... dit Lefebvre, il se nomme
+Pierre de Marmont... c'est un bourguignon aussi, il est de Châtillon...
+
+--Et le troisième?... demanda Fouché, ce jeune homme si maigre, au teint
+olivâtre, qui a des yeux enfoncés... il me semble l'avoir déjà vu!...
+mais où ça?...
+
+--Dans ma boutique sans doute, dit Catherine, rougissant un peu... c'est
+un officier d'artillerie... démissionnaire... il attend une place... il
+logeait, près de chez moi, à l'_Hôtel des Patriotes_, rue
+Royale-Saint-Roch...
+
+--Un Corse? demanda Fouché... ils logent tous à cet hôtel... il a un
+drôle de nom, votre client... attendez donc... Berna... Buna, Bina... ça
+n'est pas cela! fit-il, cherchant le nom qui lui échappait.
+
+--Bonaparte! dit Catherine.
+
+--Oui, c'est cela... Bonaparte... Timoléon, je crois?
+
+--Napoléon! reprit Catherine... c'est un garçon savant et qui en impose
+à tous ceux qui le voient!...
+
+--Il a un fichu nom ce Timolé... ce Napoléon Bonaparte... et une triste
+mine! Ah! si celui-là arrive jamais à quelque chose!... Un nom pareil,
+ça ne se retient pas! grommela Fouché, et il ajouta:--Attention! le
+sorcier leur parle... qu'est-ce qu'il peut bien leur prédire?...
+
+Les quatre jeunes gens se turent, tendant l'oreille, et Catherine,
+devenue sérieuse, impressionnée par le voisinage du magicien, murmura à
+l'oreille de Lefebvre:
+
+--Je voudrais qu'il prédise bien du bonheur à Bonaparte... il a tant de
+mérite ce jeune homme-là! il soutient ses quatre frères et ses
+soeurs... et il est loin d'être riche... aussi, voyez-vous, je n'ai
+jamais pu lui présenter sa note... il m'en doit pourtant des
+blanchissages! ajouta-t-elle avec un soupir de commerçante un peu
+alarmée.
+
+Fortunatus cependant, balançant son chapeau pointu, lisait avec gravité
+dans la main que lui tendait le jeune homme que Bernadotte avait appelé
+Junot:
+
+--Toi! lui dit-il d'une voix caverneuse, ta carrière sera belle et bien
+remplie... tu seras l'ami d'un grand homme... tu l'accompagneras dans sa
+gloire... sur ta tête se posera une couronne ducale... tu triompheras
+dans le Midi...
+
+--Bravo! je suis actuellement en demi-solde... tu es consolant, l'ami!
+Mais, dis-moi, après tant de bonheur, comment mourrai-je?
+
+--Fou! dit d'un ton lugubre le sorcier.
+
+--Diable! le commencement de ta prophétie vaut mieux que la fin, fit en
+riant le second, celui que Bernadotte avait désigné sous le nom de
+Marmont... et moi, me prédis-tu la folie?
+
+--Non! tu vivras pour le malheur de ton pays et pour ta honte...
+après une existence de gloire et d'honneur, tu abandonneras ton maître,
+tu trahiras ta patrie et ton nom deviendra synonyme de celui de
+Judas!...
+
+--Tu ne me favorises guère en tes prédictions, dit Marmont en
+ricanant... et que vas-tu annoncer à notre camarade?...
+
+Et il désignait le jeune officier d'artillerie, à qui Catherine portait
+de l'intérêt.
+
+Mais celui-ci, retirant vivement sa main, dit d'un ton brusque:
+
+--Je ne veux pas connaître l'avenir... je le sais!...
+
+Et montrant à ses amis, à travers la clôture en planches du jardin,
+entourant le Waux-Hall, le ciel, dont un pan s'étalait au-dessus du bal:
+
+--Voyez-vous cette étoile là-bas? dit-il d'une voix vibrante... Non?
+n'est-ce pas? Eh bien! moi, je la vois... c'est la mienne!...
+
+Le sorcier s'était éloigné.
+
+Catherine lui fit signe; il s'approcha du groupe, et regardant deux des
+gardes, il leur dit:
+
+--Profitez de votre jeunesse... vos jours sont comptés!...
+
+--Et où mourrons-nous? demanda l'un des deux jeunes gens, qui devaient
+être parmi les héros qui tombèrent pour la liberté, le 10 août, fusillés
+par les Suisses.
+
+--Sur les marches d'un palais!
+
+--Que de grandeurs! s'écria Bernadotte... et à moi aussi tu vas
+prédire une fin tragique... avec un palais?...
+
+--Non!... ta mort sera douce... tu occuperas un trône, et après avoir
+renié ton drapeau et combattu tes compagnons d'armes, dans un vaste
+tombeau lointain, près d'une mer glacée, tu reposeras...
+
+--Si les camarades prennent tout, que me restera-t-il à moi? demanda
+Lefebvre.
+
+--Toi, dit Fortunatus, tu épouseras celle que tu aimeras, tu commanderas
+une formidable armée et ton nom signifiera toujours bravoure et
+loyauté!...
+
+--Et moi, citoyen sorcier, hasarda Catherine, intimidée, pour la
+première fois de sa vie peut-être...
+
+--Vous, mademoiselle, vous serez la femme de celui que vous aimerez...
+et vous deviendrez duchesse!...
+
+--Il faudra donc que je devienne duc alors! général ne me suffirait pas?
+dit gaiement Lefebvre... Eh! sorcier, achève ta prédiction... dis-moi
+que j'épouserai Catherine et qu'ensemble nous serons duc et duchesse...
+
+Mais Fortunatus, à pas lents, s'en allait parmi les rires des jeunes
+gens et les regards attentifs des femmes.
+
+--Vraiment! dit Fouché, ce magicien est peu inventif... il vous
+prédit à tous les plus hautes destinées... à moi il ne m'a rien dit...
+Je ne serai donc jamais un personnage?...
+
+--Vous avez déjà été curé, dit Catherine, que voulez-vous donc
+devenir?...
+
+--J'ai été simplement oratorien, ma chère... à présent je suis patriote,
+ennemi des tyrans... Ce que je voudrais être? oh! c'est bien simple:
+ministre de la police!...
+
+--Vous le serez peut-être... vous êtes si malin, au courant de tout ce
+qui se passe, de tout ce qui se dit, citoyen Fouché! riposta Catherine.
+
+--Oui, je serai ministre de la police, quand vous serez duchesse! fit-il
+avec un sourire étrange qui illumina un instant sa physionomie triste et
+adoucit son profil de fouine.
+
+Le bal était fini. Les quatre jeunes gens se levèrent en riant aux
+éclats et s'éloignèrent en se moquant bien fort du sorcier et de sa
+sorcellerie.
+
+Catherine donnait le bras à Lefebvre, qui avait obtenu la permission de
+la reconduire jusqu'à la porte de sa boutique.
+
+Devant eux marchaient leurs trois voisins de table. Napoléon Bonaparte,
+un peu à l'écart de ses deux amis, Junot et Marmont, devisant
+insoucieusement, allait grave et raide; par instants il levait les yeux
+au plafond bleu du ciel, semblant y suivre cette étoile dont il avait
+parlé, visible pour lui seul.
+
+
+
+
+III
+
+LA DERNIÈRE NUIT DE LA ROYAUTÉ
+
+
+Le 10 août était un vendredi.
+
+La nuit du 9 au 10 fut douce, étoilée, sereine. Jusqu'à minuit, la lune
+répandit sa clarté rafraîchissante sur la ville, en apparence calme,
+paisible, endormie.
+
+Paris, cependant, depuis une quinzaine ne dormait plus que d'un oeil,
+la main sur ses armes, prêt à se dresser au premier appel.
+
+Depuis la soirée où Lefebvre avait fait la rencontre de Catherine la
+blanchisseuse, au Waux-Hall, la cité était devenue fournaise.
+
+La Révolution bouillait dans cette cuve géante.
+
+Les Marseillais étaient venus, emplissant les rues et les clubs de leur
+ardeur, de leur patriotisme ensoleillé et de leur entrain martial. Ils
+lançaient aux échos l'hymne immortel de l'armée des bords du Rhin,
+sorti du génie subitement inspiré et du coeur vibrant de Rouget de
+Lisle. Ils l'apprenaient aux Parisiens, qui, au lieu d'appeler ce chant
+à jamais national la Française, lui donnèrent généreusement le nom de
+_Marseillaise_.
+
+La cour et le peuple se préparaient à la lutte, au grand jour.
+
+La cour barricadait le château des Tuileries, y faisait tenir garnison
+par les Suisses mandés de Courbevoie et de Rueil, convoquait les nobles
+fanatiques qu'on avait appelés, après le banquet d'octobre où la cocarde
+nationale avait été foulée aux pieds, les Chevaliers du poignard.
+
+Cette grande journée, qui est la victoire même de la Révolution et
+l'avènement de la République, car le 22 septembre ne fit que proclamer
+et légaliser l'acte triomphant du 10 août, nul ne peut se vanter de
+l'avoir organisée, commandée, décrétée.
+
+Danton dormait chez Camille Desmoulins, quand on vint le chercher pour
+se rendre à la Commune. Marat se terrait dans sa cave. Robespierre
+demeurait à l'écart; il ne fut élu que le 11 membre de la Commune.
+Barbaroux avait décliné l'honneur de conduire les Marseillais, et
+Santerre, le grand agitateur du faubourg Saint-Antoine, ne figura qu'au
+milieu de la journée dans la lutte.
+
+Le 10 août, insurrection anonyme, bataille sans commandant en chef, eut
+pour général la foule et pour héros tout le peuple.
+
+Le mouvement ne commença qu'après minuit, dans cette nuit radieuse
+du 9.
+
+Les émissaires des 47 sections qui avaient demandé la déchéance de la
+royauté,--une l'avait votée, la section Mauconseil,--circulaient
+silencieusement par les rues, transmettaient de porte en porte le mot
+d'ordre: Aux armes, quand vous entendrez le tocsin sonner et battre le
+rappel!...
+
+Vers une heure, le tocsin tinta dans plusieurs paroisses. La cloche de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, qui avait sonné le massacre de la
+Saint-Barthélemy, sonna le glas de la monarchie.
+
+A ce bruit lugubre qu'accompagna bientôt le roulement lointain des
+tambours battant le rappel, Paris se leva et empoigna ses fusils, en se
+frottant les yeux.
+
+La lune était couchée. L'ombre avait envahi la ville. Mais, à toutes les
+fenêtres, des lumières une à une s'allumèrent. Cette illumination
+soudaine, comme pour une fête, avait un aspect sinistre. Aube factice
+d'une journée où la fumée du combat, la vapeur des incendies et la buée
+du sang devaient obscurcir le soleil.
+
+Les portes, successivement, s'entre-bâillèrent dans les rues en éveil.
+Des hommes en armes se montrèrent sur les seuils. Ils interrogeaient
+l'horizon, tendaient l'oreille, attendant au passage le gros de leur
+section pour entrer dans les rangs, et regardaient le jour monter
+au-dessus des toits.
+
+Des crosses de fusils résonnaient sur les pavés. Par les ruelles et
+dans les cours on entendait le crépitement des batteries qu'on faisait
+jouer, le froissement métallique de la baïonnette dont on essayait la
+douille et le cliquetis des sabres et des piques.
+
+Les maisons avoisinant les Tuileries avaient toutes leurs volets
+poussés, et déjà plusieurs boutiques s'ouvraient.
+
+Mademoiselle Sans-Gêne n'avait pas été la dernière à mettre le nez au
+vent.
+
+Vêtue d'un jupon court, une camisole légère couvrant sa poitrine bombée,
+un coquet bonnet de nuit sur la tête, après avoir écouté, de la fenêtre,
+les rumeurs de la nuit, percevant le tambour et reconnaissant le tocsin,
+elle s'était hâtée de passer dans son atelier, d'allumer et
+d'entr'ouvrir, avec prudence, sa porte...
+
+La rue Royale-Saint-Roch où se trouvait sa boutique de blanchisseuse
+était encore déserte...
+
+Catherine attendit, regardant, écoutant...
+
+Ce n'était pas seulement la curiosité qui lui faisait ainsi guetter la
+venue des sections en armes...
+
+Elle était bonne patriote, la Sans-Gêne, mais un autre sentiment que la
+haine du tyran l'animait alors...
+
+Depuis la _fricassée_ dansée au Waux-Hall, elle avait revu son pays, le
+sergent Lefebvre...
+
+On avait fait plus ample connaissance. A une petite partie fine, à
+la Râpée, où, sans trop de difficultés, elle s'était laissé conduire, on
+avait échangé des serments et échafaudé plus d'un projet...
+
+L'ex-garde française s'était montré fort entreprenant, mais Catherine
+lui avait répondu d'un ton si énergique qu'elle ne se donnerait qu'à son
+mari, que le sergent, tout à fait épris, avait fini par causer
+mariage...
+
+Elle avait accepté la proposition.
+
+--Nous n'avons pas grand'chose, avait-elle dit gaiement, à apporter en
+ménage... moi, j'ai ma blanchisserie... où les mauvaises payes ne
+manquent pas...
+
+--Moi, mes galons, et la solde est souvent en retard...
+
+--Cela ne fait rien... nous sommes jeunes, nous nous aimons, et nous
+avons l'avenir devant nous!... Le sorcier de l'autre jour ne m'a-t-il
+pas promis que je serais duchesse?...
+
+--Et à moi ne m'a-t-il pas dit que je deviendrais général!...
+
+--Il a d'abord dit que tu épouserais celle que tu aimais...
+
+--Eh bien! réalisons la prédiction par le commencement!
+
+--Mais on ne peut guère se marier en ce moment... on va se battre!...
+
+--Fixons une date, Catherine!...
+
+--A la chute du tyran, veux-tu?...
+
+--Oui... ça me va!... les tyrans, je les exècre... Tiens, Catherine,
+regarde-moi ça...
+
+Et Lefebvre, retroussant sa manche, fit voir à sa promise son bras droit
+sur lequel s'étalait un superbe tatouage: deux sabres entrecroisés,
+surmontés d'une grenade en flammes, avec cette inscription: Mort aux
+tyrans!...
+
+--Hein!... on est patriote! dit-il avec orgueil en étendant
+triomphalement son bras nu.
+
+--C'est très beau! fit avec conviction Catherine.
+
+Et comme elle avançait un doigt pour tâter le dessin.
+
+--Touche pas! dit vivement Lefebvre, c'est tout frais...
+
+Catherine recula sa main, toute craintive d'endommager le
+chef-d'oeuvre.
+
+--Aie pas peur; ça ne déteint pas... seulement ça cuit... oh! ça se
+passera!... mais attends... dans quelques jours tu auras mieux que
+cela...
+
+--Quoi donc?... demanda curieusement Catherine.
+
+--Mon cadeau de noces! répondit mystérieusement le sergent.
+
+Il n'en voulut pas dire davantage ce jour-là, et après avoir trinqué
+gaiement, sous la tonnelle du traiteur, à la chute du tyran et à leur
+prochain mariage, qui en serait la conséquence, Catherine et son
+amoureux s'en revinrent par la diligence de Charenton, jusqu'à la rue du
+Bouloi, et de là, à pied, gagnèrent, sous le clignotement malicieux des
+étoiles, la boutique de la rue Royale-Saint-Roch où, brusquement, pour
+éviter les scènes d'attendrissement, la blanchisseuse ferma la porte au
+nez du sergent, en lui criant:
+
+--Bonne nuit, Lefebvre!... tu entreras quand tu seras mon mari!...
+
+Depuis, toutes les fois que son service lui laissait un peu de liberté,
+Lefebvre accourait à la boutique et jasait un bon moment avec sa payse.
+
+Tous deux commençaient à trouver que le tyran mettait bien du temps à
+tomber.
+
+Aussi, l'on conçoit avec quelle double impatience de bonne patriote et
+de fille à marier Catherine épiait cette aube du 10 août...
+
+Le tocsin, dans la nuit lançant ses notes funèbres, sonnait pour les
+Tuileries le _De profundis_ de la royauté et, pour la blanchisseuse,
+l'_Alleluia_ nuptial.
+
+Deux autres voisins, en costume nocturne, avaient imité Catherine et se
+tenaient sur leurs portes, bayant aux nouvelles...
+
+--Y a-t-il du nouveau, mam'zelle Sans-Gêne? demanda l'un d'eux à travers
+la rue...
+
+--J'en attends, voisin... tenez! patientez un peu... vous allez savoir
+ce qu'il en est...
+
+Essoufflé, ayant couru vite, Lefebvre, équipé, armé, les
+buffleteries croisées sur la poitrine, déboucha de la rue Saint-Honoré,
+déposa son fusil dans l'angle de la porte, et embrassa vigoureusement la
+blanchisseuse.
+
+--Ah! ma bonne Catherine, que je suis content de te voir... Ça va
+chauffer, va! ça chauffe même déjà... c'est pour aujourd'hui!... Vive la
+nation!...
+
+Les voisins timidement s'étaient rapprochés.
+
+Ils demandèrent ce qui se passait.
+
+--Voilà... dit Lefebvre, se campant, comme s'il allait lire au tambour
+une proclamation, il faut vous dire que l'on a voulu assassiner au
+château le vertueux Pétion, le maire de Paris...
+
+Une rumeur indignée s'éleva de l'auditoire.
+
+--Qu'avait-il été faire chez le tyran? demanda Catherine.
+
+--Dame! on l'avait attiré là comme otage... Imaginez-vous que le château
+est une vraie forteresse, il y a des madriers aux fenêtres, les portes
+sont barricadées... Les Suisses sont armés jusqu'aux dents et avec eux
+se trouvent ces scélérats de Chevaliers du poignard... des traîtres, des
+amis de l'étranger... ils ont juré d'assassiner les patriotes!... Oh!
+s'il m'en tombe un entre les mains dans la journée qui se prépare, à
+celui-là son compte est bon!... s'écria Lefebvre avec une énergie
+presque sauvage.
+
+--Continue, dit Catherine, il n'y en a pas ici, de ces Chevaliers du
+poignard... et il est douteux que tu en trouves un sur ton chemin... et
+M. Pétion... dis-nous ce qu'il est devenu?...
+
+--Mandé à la barre de l'Assemblée... là du moins il est en sûreté... Oh!
+il l'a échappé belle!...
+
+--Est-ce qu'on s'est battu déjà?
+
+--Non... il y a eu cependant un homme tué... Mandat... le commandant de
+la garde nationale...
+
+--Votre chef!... les Suisses ont tiré dessus?...
+
+--Lui!... il était de leur côté... on a trouvé, signé de sa main, un
+ordre de fusiller les patriotes du faubourg, par derrière, quand ils
+seraient arrivés à la hauteur du Pont-Neuf, pour faire leur jonction
+avec les camarades de Saint-Marceau et de Saint-Victor... mais la
+trahison est déjouée: le traître, appelé à l'Hôtel de Ville pour
+s'expliquer, a été abattu d'un coup de pistolet parti de la foule...
+rien ne peut arrêter les sections en marche... ce soir, Catherine, nous
+serons vainqueurs et dans huit jours nous nous marierons!... Tiens, j'ai
+déjà mon cadeau de noces... tu sais, je te l'avais promis!...
+
+Et devant les voisins ébahis, le sergent, mettant à nu son bras gauche,
+fit voir un second tatouage représentant deux coeurs enflammés.
+
+--Tu vois, dit-il, ce qu'il y a d'écrit: A Catherine pour la vie!...
+
+Il recula pour mieux laisser admirer le dessin.
+
+--Il est beau... plus beau que l'autre! dit Catherine rouge de
+plaisir, et elle sauta au cou du sergent en répétant par deux fois:
+
+--Oh! mon Lefebvre, que tu es gentil et que je t'aime!...
+
+A ce moment, des coups de feu au loin déchirèrent l'air brumeux... Le
+canon répondit...
+
+Tous les badauds rentrèrent dans leurs maisons...
+
+--Allons! à tantôt, Catherine! il faut que j'aille où le devoir
+m'appelle... Sois tranquille! nous reviendrons vainqueurs!... dit
+joyeusement Lefebvre.
+
+Et tout en prenant son fusil, il l'embrassa encore une fois, et
+s'éloigna dans la direction des Tuileries.
+
+Les Suisses avaient tiré sur une foule à peine armée et qui parlementait
+avec eux...
+
+Des cadavres jonchaient le vestibule des Tuileries, les trois cours et
+le Carrousel!...
+
+Mais déjà les canons des patriotes envoyaient leurs boulets signifier à
+la royauté sa déchéance...
+
+Louis XVI s'était réfugié au sein de l'Assemblée nationale, qui s'était
+réunie à deux heures du matin, au son du tocsin. En attendant les
+événements, les législateurs, sous la présidence de Vergniaud,
+discutaient l'abolition de la traite des nègres. La cause sacrée de la
+liberté humaine était ce jour-là défendue partout, sans distinction de
+races, ni de couleurs.
+
+Tapi dans la loge du logotachygraphe, le journaliste sténographe,
+comme on dirait aujourd'hui, chargé de la rédaction des comptes rendus,
+l'épais monarque mangeait tranquillement une pêche, sourd aux
+détonations qui faisaient crouler son trône, indifférent au sort de ses
+Suisses, et oublieux de ces nobles qui mouraient pour lui...
+
+Il faisait grand jour. La dernière nuit de la royauté était passée, et
+les Marseillais, en chantant, montaient à l'assaut du dernier donjon de
+la féodalité.
+
+
+
+
+IV
+
+UN CHEVALIER DU POIGNARD
+
+
+Il était midi quand le canon cessa de gronder du côté des Tuileries.
+
+Des rumeurs confuses s'élevaient, où l'on distinguait vaguement les cris
+de: Victoire! Victoire!...
+
+De grosses nuées montaient au-dessus des maisons et des flammèches, des
+flocons de papier et de laine brûlés, tourbillonnaient et s'abattaient
+dans les rues...
+
+Les péripéties de cette journée à jamais mémorable avaient été diverses.
+
+Les sections avaient nommé chacune trois commissaires, qui devaient
+former la Commune de Paris. Pétion, le maire, appelé à l'Hôtel de Ville,
+avait été consigné chez lui, afin que l'insurrection pût agir en toute
+indépendance. Mandat, reconnu coupable de trahison, et tué, Santerre
+fut, à sa place, nommé commandant de la garde nationale. L'arsenal
+avait été forcé et des armes distribuées permirent à une première
+colonne, partie du faubourg Saint-Antoine, de se mettre en route.
+
+Le roi, après avoir passé en revue les bataillons de garde nationale
+requis pour la défense du château, était rentré découragé en son
+appartement. Les seuls bataillons des Petits-Pères, de la
+Butte-des-Moulins, l'avaient acclamé. Les autres avaient crié: Vive la
+nation! A bas le véto! Et les canonniers, retournant leurs pièces, les
+avaient braquées sur le château.
+
+Louis XVI se sentit donc perdu et vit son pouvoir et son prestige
+s'évanouir. Il alla demander asile à l'Assemblée nationale, dont la
+salle des séances, au Manège, était alors proche du jardin des
+Tuileries, à l'endroit où est aujourd'hui, rue de Rivoli, l'hôtel
+Continental. Trois cents gardes nationaux et trois cents Suisses
+l'escortèrent.
+
+Les Suisses étaient au nombre de neuf cent cinquante, bien armés, bien
+disciplinés. La plupart ne parlaient que l'allemand. Cette troupe
+domestique, attachée à la personne du roi, fidèle surtout au point
+d'honneur de son contrat de louage, était décidée à se sacrifier pour le
+maître qui l'avait racolée et la soldait. Ignorant d'ailleurs la
+situation, la garde suisse, trompée par ses chefs et excitée par les
+Chevaliers du poignard, croyait encore, à l'aube du 10 août, qu'il
+s'agissait de défendre la personne du roi contre des brigands venus pour
+l'assassiner. Beaucoup, ainsi qu'en témoigna par la suite un de leurs
+colonels, M. Pfyffer, furent étonnés et ébranlés en voyant s'avancer,
+lors de la poussée populaire vers les portes du château, les gardes
+nationaux. L'uniforme les troubla. Ils pensaient n'avoir affaire qu'à la
+lie populaire, à des forcenés contre lesquels protestaient les honnêtes
+citoyens, et ils voyaient s'avancer vers eux la nation armée et
+organisée.
+
+Aussi peut-on croire que le sang eût été épargné dans cette journée,
+dont les résultats étaient déjà acquis par la retraite de Louis XVI, si
+un de ces terribles hasards, comme il s'en produit dans ces moments
+confus, n'était venu donner le signal d'un massacre impitoyable.
+
+Les Marseillais et les Bretons ayant pour chef un ami de Danton, ancien
+sous-officier, Westermann, Alsacien, militaire très énergique,
+pénétrèrent dans les cours du château. Il y en avait trois à cette
+époque, et le Carrousel, beaucoup plus restreint qu'aujourd'hui, était
+couvert de maisons.
+
+Westermann avait rangé sa troupe en bataille. Les Suisses étaient postés
+aux fenêtres du château, prêts à faire feu.
+
+On s'observait. Westermann dit quelques mots en allemand aux
+Suisses pour les dissuader de tirer sur le peuple et les encourager à
+fraterniser.
+
+Déjà quelques-uns de ces infortunés mercenaires lançaient des cartouches
+par les fenêtres, en signe de désarmement.
+
+Les patriotes, encouragés, rassurés par ces démonstrations pacifiques,
+s'engagèrent sous le vestibule du château.
+
+Une barrière était placée au bas des marches du grand escalier,
+conduisant à la chapelle.
+
+Sur chaque degré, deux Suisses, l'un adossé au mur, l'autre à la rampe,
+se tenaient debout, immobiles, muets et sévères, le fusil en joue, prêts
+à faire feu...
+
+Avec leur haute stature, leurs bonnets à poils et leurs habits rouges,
+ces montagnards enrégimentés étaient imposants et devaient inspirer la
+crainte.
+
+Mais il n'y avait pas que des fédérés bretons ou marseillais dans cette
+foule. Des loustics du faubourg s'y étaient faufilés. Gavroche est de
+tous les temps et de toutes les fêtes: on est sûr de le retrouver au
+premier rang, les jours de bataille, les matins d'exécution et les soirs
+de feu d'artifice.
+
+Quelques-uns de ces Parisiens, farceurs intrépides, imaginèrent
+d'attirer à eux, avec des crocs, avec des piques, deux ou trois des
+Suisses des plus rapprochés...
+
+Les hommes ainsi happés se laissèrent assez facilement entraîner,
+contents peut-être d'échapper à une bagarre possible, se croyant hors
+d'affaire.
+
+Cette pêche aux Suisses allait continuer, aux éclats de rire des
+assistants, quand tout à coup, sans qu'on ait jamais pu démêler, dans la
+fumée du combat, l'origine du premier coup de feu et la responsabilité
+du signal du massacre, une trombe de projectiles balaya cette foule
+jusque-là inoffensive, et plutôt gouailleuse que menaçante.
+
+On est en droit de croire que des gentilshommes, postés sur le palier du
+haut, voyant les Suisses accrochés se laisser aller sans résistance,
+prêts à fraterniser, pour arrêter la défection et creuser un fossé
+sanglant entre le peuple et la garde, ont tout à coup tiré...
+
+Les deux Suisses déjà au milieu du peuple tombèrent frappés les
+premiers...
+
+Le feu plongeant, dirigé avec sang-froid par les défenseurs du château,
+fut terrible...
+
+En un instant le vestibule fut plein de cadavres.
+
+Le sang coulait en ruisseaux sur les dalles...
+
+Une fumée épaisse avait envahi le vestibule...
+
+Au signal des coups de feu de l'intérieur, la fusillade s'était engagée
+partout.
+
+Les Suisses et les gentilshommes, dont beaucoup avaient revêtu
+l'uniforme de la garde, tiraient à l'abri des fenêtres barricadées.
+Tous leurs coups portaient...
+
+Les cours s'étaient vidées. Le Carrousel était balayé. Les Suisses
+firent alors une sortie vigoureuse jusque dans la rue Saint-Honoré.
+
+Mais les Marseillais, les Bretons, les gardes nationaux revinrent en
+forces, avec du canon. Les Suisses étaient débordés, le château fut
+envahi. Rien ne résista à la foule triomphante. La plupart des Suisses
+furent massacrés dans les appartements, dans les jardins; jusqu'aux
+Champs-Elysées, on les poursuivit. Plusieurs durent la vie à la
+générosité des vainqueurs, qui s'efforcèrent de les protéger contre la
+fureur populaire.
+
+Le roi avait été sommé de faire cesser le feu des Suisses. Il donna
+l'ordre à M. d'Hervilly, mais ce chef des Chevaliers du poignard se
+réserva de s'en servir selon les circonstances. Il croyait alors, avec
+la reine, que force resterait aux défenseurs du château et que le feu
+des Suisses aurait raison de ce qu'il appelait la canaille. Quand il
+reconnut son erreur, il était trop tard: le château était au pouvoir du
+peuple et le roi, prisonnier dans l'enceinte de l'Assemblée, n'allait
+pas tarder à être écroué au Temple.
+
+Catherine, qui n'avait plus peur, après avoir suivi avec émotion les
+débuts de l'affaire, rassurée bientôt, n'entendant pas de coups de feu,
+s'était aventurée jusqu'à gagner le Carrousel...
+
+Elle voulait voir si le tyran mettait de la bonne volonté à
+déguerpir et à hâter sa noce...
+
+Et puis, elle se disait aussi, que peut-être, parmi les combattants,
+elle apercevrait son Lefebvre...
+
+Cette idée de le surprendre, noir de poudre, se battant comme un démon
+au premier rang, sous la mitraille, loin de lui inspirer de la crainte,
+l'enhardissait...
+
+Elle aurait voulu être près de lui, pouvoir lui passer les cartouches...
+plus que cela: tenir elle-même un fusil, le charger et faire feu sur les
+défenseurs du tyran!...
+
+Elle se sentait une âme de guerrière, à l'odeur de la poudre...
+
+Tous les dangers de son Lefebvre elle aurait voulu les partager, et de
+la gloire qu'il allait acquérir elle se montrait à la fois fière et un
+peu jalouse...
+
+Non! pas une seule fois la pensée ne lui vint qu'il pouvait tomber sous
+les balles des Suisses...
+
+Ne leur avait-on pas prédit qu'il commanderait des armées et qu'elle
+serait sa femme!... Ni l'un ni l'autre n'étaient destinés à périr en
+cette journée...
+
+Et, bravant le péril, elle avançait toujours plus près des canonniers et
+des Marseillais, cherchant Lefebvre et dédaignant la mort...
+
+Quand la furieuse fusillade des Suisses éclata, il y eut une affreuse
+débandade...
+
+Catherine fut entraînée par la masse des fuyards dans la rue
+Saint-Honoré.
+
+Vers sa boutique elle s'en revint, redoutant que la panique ne se
+propageât jusque-là et qu'on n'envahît sa maison...
+
+Elle n'avait pas perdu tout espoir, mais elle commençait à craindre que
+sa noce ne fût reculée...
+
+--Ah! les hommes!... ils n'ont donc pas de coeur de lâcher pied ainsi!
+grognait-elle en piétinant de rage sur la porte de sa blanchisserie...
+Oh! si j'avais eu un fusil, je serais restée, moi!... Je parie bien que
+Lefebvre ne s'est pas sauvé, lui!...
+
+Et, fiévreuse, impatiente, elle prêtait toujours l'oreille... guettant
+la victoire qu'elle attendait toujours...
+
+Quand le canon se remit à tonner avec force, elle trépigna de joie et
+cria:
+
+--Ça, c'est à nous!... bravo, les canonniers!...
+
+Puis elle se remit à écouter...
+
+Les coups de canon se multipliaient, la fusillade était nourrie, des
+cris confus lui arrivaient. Pour sûr, les patriotes avançaient. On avait
+la victoire!
+
+Ah! qu'il lui tardait de revoir son Lefebvre sain et sauf, et de
+l'embrasser vainqueur en lui disant:
+
+--A présent, nous pouvons nous marier?
+
+Elle allait et venait, fébrilement, dans sa boutique dont elle avait,
+par prudence, laissé les volets clos.
+
+Elle n'osait s'éloigner, quelque envie qu'elle eût de retourner au
+champ de bataille, de peur que Lefebvre ne revînt en son absence. Il
+serait alarmé et ne saurait où la chercher. Le mieux était de
+l'attendre. Il repasserait sûrement par la rue Royale-Saint-Roch avec
+ses camarades, le château pris.
+
+La rue était redevenue calme et déserte.
+
+Les voisins s'étaient enfermés chez eux.
+
+Midi venait de sonner. On entendait, tout proche, des coups de feu
+isolés.
+
+Par l'entre-bâillement de sa porte, elle entrevoyait au loin, du côté de
+la rue Saint-Honoré, des ombres qui fuyaient, poursuivies par des hommes
+armés...
+
+C'étaient les derniers défenseurs du château qu'on pourchassait par les
+rues...
+
+Tout à coup, après deux ou trois décharges tout près d'elle, elle
+distingua comme un bruit de pas précipités dans l'allée qui conduisait à
+la porte de dégagement de sa boutique sur la rue Saint-Honoré.
+
+Elle tressaillit...
+
+--On dirait qu'il y a quelqu'un, murmura-t-elle... Oui... on marche...
+qui donc peut venir?
+
+Brave, elle courut tirer la barre de la porte de l'allée et ouvrit...
+
+Un homme parut, pâle, faible et tout sanglant, portant la main à sa
+poitrine; il se traînait avec peine...
+
+Ce blessé était vêtu d'un habit blanc, avec la culotte courte et les bas
+de soie...
+
+Ce n'était pas un patriote; s'il avait combattu, c'était assurément dans
+les rangs des ennemis du peuple...
+
+--Qui êtes-vous?... Que voulez-vous? dit-elle avec fermeté...
+
+--Un vaincu... je suis blessé... on me poursuit... donnez-moi asile...
+sauvez-moi, au nom du ciel, madame!... Je me nomme le comte de
+Neipperg... Je suis officier autrichien...
+
+Il n'en put dire davantage.
+
+Une écume rose lui montait aux lèvres. Son visage devenait d'une pâleur
+effrayante.
+
+Il s'abattit sur le seuil de l'allée...
+
+Catherine, en voyant tomber devant elle ce jeune homme élégant, dont le
+jabot et le gilet étaient rouges de sang, poussa un cri de pitié et
+d'effroi:
+
+--Ah! le pauvre garçon!... dit-elle... comme ils l'ont arrangé... C'est
+pourtant un aristocrate!... il a tiré sur le peuple... ce n'est pas même
+un Français... il a dit qu'il était Autrichien... C'est égal, c'est un
+homme tout de même!...
+
+Et, mue par cet instinct de bonté qui se trouve au coeur de toutes les
+femmes, même les plus énergiques,--dans toute cantinière robuste il y
+a une douce soeur de charité,--Catherine se baissa, tâta la
+poitrine du blessé, écarta doucement les linges englués de sang et
+chercha à s'assurer s'il était mort...
+
+--Il respire encore, dit-elle avec joie... on peut le sauver!
+
+Alors, courant à la cuve, elle remplit une jatte d'eau fraîche, et après
+avoir pris la précaution de fermer la porte de la rue solidement, en
+assujettissant la barre, elle revint vers le blessé.
+
+Elle fit une compresse, déchirant le premier linge qu'elle trouva sous
+sa main...
+
+Dans sa précipitation, elle ne s'aperçut pas qu'elle venait de mettre en
+pièces une chemise d'homme.
+
+--Ah! j'ai fait un joli coup, se dit-elle, voilà que j'ai pris la
+chemise d'une pratique!...
+
+Elle regarda la marque:
+
+--C'est à ce pauvre petit capitaine d'artillerie... Napoléon
+Bonaparte!... Le pauvre garçon n'en a pas de trop... Il me doit aussi
+une note assez forte... C'est égal, je lui rendrai une chemise neuve...
+J'irai l'acheter et je la lui porterai moi-même à son garni, en lui
+disant que j'ai roussi la sienne avec mon fer... Pourvu qu'il accepte,
+car il est bien fier!... Ah! en voilà un qui ne fait pas beaucoup
+attention à son linge... pas plus qu'aux femmes, d'ailleurs!
+acheva-t-elle avec un léger soupir.
+
+Tout en pensant ainsi à la pratique dont elle mettait le linge en
+charpie, Catherine, avec délicatesse, posait ses compresses sur la
+blessure de cet officier autrichien, hôte inattendu chez une patriote
+comme elle.
+
+La vue de ce jeune homme, frappé à mort peut-être, tout pâle, sans
+forces, dont l'énergie et la vie coulaient par une plaie énorme, avait
+changé tous les sentiments de Catherine.
+
+Ce n'était plus alors l'amazone en jupon court, s'avançant parmi les
+combattants, bondissant de joie à chaque volée de mitraille et
+souhaitant d'avoir un fusil pour participer à cette fête de la mort.
+
+Elle était devenue l'ange secourable qui se penche vers les souffrances
+humaines.
+
+Elle avait presque sur les lèvres une malédiction contre la guerre et se
+disait que les hommes étaient encore bien sauvages pour s'entretuer de
+la sorte.
+
+Mais elle reportait en même temps sa haine et son anathème contre ce roi
+et cette reine qui avaient rendu fatales et nécessaires ces boucheries.
+
+--C'est un Autrichien, murmura-t-elle... Qu'est-ce qu'il venait faire
+chez nous, cet habit blanc?... Défendre son Autrichienne... Madame
+Véto!... Pourtant il n'a pas l'air méchant...
+
+Elle le considéra plus attentivement.
+
+--Il est tout jeune... vingt ans à peine!... On dirait une fille...
+
+Puis cette observation professionnelle lui vint:
+
+--Son linge est fin... de la batiste!... Oh! c'est un aristo...
+
+Et elle soupira, comme pour dire: «Quel dommage!...»
+
+Sous l'influence bienfaisante de l'eau froide, et sous les compresses
+formant ligature, arrêtant l'épanchement du sang, le blessé cependant se
+ranima...
+
+Il rouvrit lentement les yeux... Autour de lui ses prunelles mourantes
+semblaient chercher...
+
+Avec la connaissance, l'impression du danger lui revint...
+
+Il fit un mouvement comme pour se lever.
+
+--Ne me tuez pas! murmura-t-il dans un effort suprême et instinctif,
+étendant les bras en avant, comme pour parer les coups d'ennemis
+invisibles.
+
+Faisant alors un énergique effort, rassemblant dans une tension suprême
+de la volonté toutes ses forces, le blessé arriva à articuler cette
+phrase:
+
+--Vous êtes Catherine Upscher... de Saint-Amarin? C'est mademoiselle de
+Laveline qui m'a envoyé chez vous. Elle m'a dit que vous étiez bonne...
+que vous m'aideriez à me cacher... je vous expliquerai plus tard...
+
+--Mademoiselle Blanche de Laveline? dit Catherine stupéfaite, la
+fille du seigneur de Saint-Amarin... ma protectrice! Celle qui m'a
+permis de m'établir! d'acheter ce fonds! Vous la connaissez donc? Ah!
+pour elle, il n'est péril que je ne brave. Que vous avez eu raison de
+venir ici! Vous êtes en sûreté, allez! et l'on me passerait sur le corps
+avant de vous arracher de cet asile!
+
+Le blessé tenta de parler. Il voulait sans doute invoquer encore le nom
+de cette Blanche de Laveline, qui paraissait avoir si grande influence
+sur Catherine.
+
+Catherine lui imposa silence, d'un geste:
+
+--Soyez raisonnable, dit-elle d'une voix maternelle... personne ne veut
+vous tuer! Mademoiselle Blanche sera contente de moi... Vous êtes ici
+chez une patriote...
+
+Elle s'arrêta, grommelant:
+
+--Qu'est-ce que je lui dis là? Les Autrichiens, ça ne sait pas ce que
+c'est que des patriotes! C'est des sujets, des esclaves... Vous êtes
+chez une amie, reprit-elle en élevant la voix.
+
+Neipperg se laissa retomber sur le sol. Ses forces, un instant ranimées,
+le quittaient.
+
+Mais il avait entendu la voix compatissante de Catherine, il avait
+compris qu'il était sauvé.
+
+Une indicible expression de joie et de reconnaissance éclaira son visage
+défait. Il était chez une amie... le nom de Blanche de Laveline le
+protégeait... il n'avait plus rien à craindre...
+
+Dans un effort suprême, les yeux demi-clos, il allongea le bras et sa
+main, exsangue et froide, chercha la main brûlante de Catherine...
+
+--C'est bon!... calmez-vous!... laissez-moi vous soigner, citoyen
+Autrichien... dit Catherine, s'efforçant de maîtriser son émotion...
+
+Et, attentive, anxieuse, elle se dit:
+
+--Il serait mieux couché... mais je ne suis pas assez forte pour le
+porter sur le lit... Ah! si Lefebvre était là!... mais il ne vient
+pas!... est-ce qu'il serait...
+
+Elle n'acheva pas sa pensée...
+
+L'idée que son Lefebvre pouvait se trouver inerte comme cet officier
+étranger, plein de sang et à bout de souffle, se présentait pour la
+première fois à son esprit et la glaçait d'épouvante...
+
+--C'est terrible, la guerre!... murmura-t-elle...
+
+Puis, son tempérament énergique reprenant le dessus, elle songea:
+
+--Bah!... Lefebvre est trop brave, trop solide pour être comme ce petit
+aristocrate... c'est un coffre à balles, Lefebvre!... il en recevrait
+une demi-douzaine dans le sac, sans dire seulement ouf!... c'est pas
+taillé comme ces freluquets... Et ça se mêle de vouloir défendre madame
+Véto, ça ose tirer sur le peuple!...
+
+Elle haussa les épaules, puis regardant de nouveau son blessé:
+
+--C'est impossible qu'il reste là... il va passer pour sûr!...
+Comment faire?... C'est un ami de mademoiselle Blanche... je ne peux pas
+le laisser mourir comme ça... il faut que je fasse tout pour le
+ranimer...
+
+Cette pensée lui vint tout à coup:
+
+--C'est peut-être le fiancé de mademoiselle Blanche?... Ce serait drôle
+si je la mariais, moi, qu'elle avait promis de doter! Oh! il faut que je
+sauve ce jeune homme!... et mon Lefebvre qui n'arrive pas! répéta-t-elle
+embarrassée, cherchant le moyen de transporter l'Autrichien.
+
+Puis, cette réflexion lui traversa l'esprit:
+
+--Il vaut mieux que Lefebvre ne soit pas là... Oh! ce n'est pas qu'il
+soit méchant ni qu'il lui vienne à l'idée de me reprocher de sauver un
+aristocrate... quand il saura que c'est un ami de ma bienfaitrice, il
+n'aura rien à dire... et puis, après la bataille, un soldat français ne
+connaît plus d'ennemis... Lefebvre me l'a dit bien souvent! mais il est
+jaloux comme un tigre!... Ça lui déplairait de me voir tripoter les
+chairs blanches de cet aristo... ensuite, il se demanderait peut-être,
+comment que ça se fait que ce jeune homme soit venu se réfugier chez
+moi... Pour te demander asile, il faut qu'il te connaisse! C'est ce
+qu'il dirait... je sais bien ce que je lui répondrais moi... mais ça ne
+fait rien, j'aime mieux qu'il ne le voie pas...
+
+Et de nouveau, faisant un effort, elle tenta de soulever le corps,
+devenu pesant par l'inertie, du jeune Autrichien...
+
+A ce moment, on frappa à la porte de la rue...
+
+Catherine tressaillit.
+
+Elle écouta, aussi pâle que le blessé...
+
+--Qui peut venir? se demanda-t-elle. La boutique est fermée et personne
+ne viendra chercher et apporter du linge un jour pareil...
+
+Les crosses de fusils résonnaient sur le pavé...
+
+On heurtait en même temps à la porte de l'allée...
+
+Des voix s'élevèrent confuses...
+
+--Il s'est sauvé par là...
+
+--Il est caché ici...
+
+Catherine frémit:
+
+--C'est lui qu'on cherche!... murmura-t-elle en regardant avec une
+compassion plus grande le blessé, toujours inerte.
+
+Les voix grondaient aux deux issues. Un piétinement irrité témoignait de
+l'impatience d'une foule.
+
+--Enfonçons la porte!... dit tout à coup une voix.
+
+--Comment le sauver? murmura Catherine... et, secouant le moribond, elle
+lui dit:
+
+--Allons!... citoyen... monsieur... du courage!... essayez de marcher...
+
+Le blessé rouvrit les yeux et soupira d'une voix étranglée:
+
+--Je ne peux pas... laissez-moi mourir!...
+
+--Il s'agit bien de mourir! grommela Catherine; voyons! de l'énergie,
+morbleu!... Sachez qu'il faut que je vous ramène vivant à mademoiselle
+de Laveline... Ce ne serait pas la peine qu'elle vous ait envoyé ici
+pour y rester... Levez-vous... là... ça y est!... Vous voyez que ce
+n'est pas difficile... il n'y a qu'à vouloir...
+
+Neipperg chancelait comme un homme ivre.
+
+Catherine avait peine à le soutenir. Les cris, les menaces, les jurons
+redoublaient au dehors.
+
+Déjà des coups de crosse solidement appliqués faisaient trembler les ais
+de la porte...
+
+Tout à coup une voix s'éleva:
+
+--Attendez, citoyens... laissez-moi faire!... on va m'ouvrir, à moi...
+
+Et la même voix cria très haut:
+
+--Catherine, c'est moi!... n'aie pas peur!... arrive donc!...
+
+--Lefebvre!... dit Catherine toute tremblante, heureuse assurément de
+savoir son pays sain et sauf, mais craintive pour le blessé.
+
+--Attends!... j'accours! cria-t-elle.
+
+--Vous le voyez, citoyens... elle va ouvrir; un peu de patience!...
+dame! vous l'aviez effrayée avec votre façon de demander la porte à
+coups de crosse!... dit Lefebvre assez haut pour que Catherine reconnût
+sa voix.
+
+--Vous avez entendu, dit-elle vivement au blessé... ils vont
+entrer... je suis obligée d'ouvrir... venez!
+
+--Où faut-il aller?
+
+--Essayez de monter cet escalier... je vous cacherai dans le grenier...
+
+--Monter? Oh! c'est impossible... voyez, je me traîne...
+
+--Eh bien! là... dans ma chambre!...
+
+Et Catherine le poussant, le remorquant, finit par introduire
+l'autrichien dans sa chambre, dont elle ferma la porte à clef...
+
+Puis, rouge, essoufflée, contente, elle se hâta d'aller ouvrir à
+Lefebvre et à la foule, en se disant avec une joyeuse satisfaction:
+
+--Maintenant, il est sauvé!
+
+
+
+
+V
+
+LA CHAMBRE DE CATHERINE
+
+
+La barre tombée, les verrous tirés, la porte s'ouvrit et laissa pénétrer
+Lefebvre, suivi de trois ou quatre gardes nationaux et d'une foule de
+voisins, de badauds, où les femmes et les enfants se trouvaient en
+majorité.
+
+--Tu as bien tardé à nous ouvrir, ma bonne Catherine!... dit Lefebvre en
+l'embrassant sur les deux joues...
+
+--Dame! ce bruit... ces cris...
+
+--Oui... je comprends cela... tu avais peur... mais c'étaient des
+patriotes, des amis qui frappaient... Catherine, nous sommes vainqueurs
+sur toute la ligne!... le tyran n'est plus qu'un prisonnier de la
+nation... la forteresse du despotisme est prise... le peuple est le
+maître aujourd'hui!...
+
+--Vive la nation!... crièrent des voix.
+
+--A mort les traîtres!... A bas les Suisses et les Chevaliers du
+poignard! crièrent d'autres voix, dans la foule qui se pressait sur le
+seuil de la boutique de Catherine.
+
+--Oui! la mort pour ceux qui ont tiré sur le peuple! dit Lefebvre d'une
+voix forte... Catherine, sais-tu pourquoi on cognait si rudement à ta
+boutique?...
+
+--Non!... j'ai été effrayée... Il y a eu des coups de feu, près d'ici...
+
+--Nous avons tiré sur un aristocrate qui s'était échappé des
+Tuileries... un de ces Chevaliers du poignard qui voulaient assassiner
+les patriotes... j'avais juré que s'il m'en tombait un sous la main je
+lui ferais payer le sang des nôtres... Justement, moi et les camarades,
+dit Lefebvre en désignant les gardes nationaux qui l'accompagnaient,
+nous en poursuivions un... nous avions déchargé sur lui nos fusils...
+quand tout à coup, au détour de la rue, il a disparu... il était blessé
+pourtant... il y avait du sang jusqu'auprès de la porte de ton allée,
+Catherine... alors nous avons cru qu'il s'était réfugié chez toi...
+
+Lefebvre regarda autour de lui, et aussitôt reprit:
+
+--Mais il n'y est pas... on le verrait... et puis tu nous l'aurais déjà
+dit, n'est-ce pas?...
+
+Alors se tournant vers les gardes nationaux:
+
+--Camarades, nous n'avons plus rien à faire ici... vous du
+moins!... vous voyez que l'habit blanc n'est pas là... vous permettrez
+bien à un vainqueur des Tuileries d'embrasser tranquillement sa femme...
+
+--Ta femme? Oh! pas encore, Lefebvre!... dit Catherine.
+
+--Comment!... est-ce que le tyran n'est pas abattu?...
+
+Et tendant la main aux gardes:
+
+--Au revoir, citoyens, à bientôt... à la section!... nous devons nommer
+un capitaine et deux lieutenants... et puis un curé pour la paroisse...
+un curé patriote, bien entendu!... le curé a pris peur et s'est enfui,
+les deux lieutenants et le capitaine ont été tués par les Suisses, il
+faut donc les remplacer... à tantôt!...
+
+Les gardes s'éloignèrent.
+
+Les badauds continuaient à stationner devant la porte.
+
+--Eh bien! mes amis, vous n'avez pas entendu... pas compris?... dit
+Lefebvre d'une voix bourrue et bon enfant... qu'est-ce que vous
+attendez?... l'habit blanc?... il n'est pas chez Catherine, c'est
+clair!... oh! il a dû tomber pas bien loin d'ici, dans quelque coin...
+il avait au moins trois balles dans la poitrine... cherchez-le... c'est
+votre affaire!... ce n'est pas le chasseur qui ramasse le gibier!...
+
+Et il les poussa devant lui.
+
+--C'est bien!... c'est bien!... on s'en va, sergent!
+
+--C'est pas la peine de bousculer le monde!... dit un des curieux.
+
+Et il ajouta d'une voix traînarde:
+
+--Avec ça qu'on ne pourrait pas cacher quelqu'un dans la chambre...
+
+Lefebvre referma brusquement la porte, et revenant à Catherine, lui dit,
+les bras ouverts, pour l'embrasser de nouveau:
+
+--J'ai cru qu'ils ne voudraient jamais s'en aller!... as-tu entendu
+cette bêtise, ils parlaient de la chambre... de ta chambre!... Quelle
+idée!... Mais comme tu es tremblante, ma Catherine!... Voyons,
+calme-toi... c'est fini!... occupons-nous de nous deux...
+
+Il surprit un regard de Catherine fixé vers la porte de sa chambre...
+
+Instinctivement il alla droit à cette porte et voulut l'ouvrir.
+
+Elle résista.
+
+Lefebvre s'arrêta, surpris, inquiet.
+
+Un vague soupçon envahit son visage.
+
+--Catherine, dit-il, pourquoi cette porte est-elle fermée?...
+
+--Mais... parce que cela m'a plu!... répondit Catherine avec un embarras
+visible.
+
+--Ce n'est pas une raison... donne-moi la clef?...
+
+--Non!... tu ne l'auras pas!...
+
+--Catherine, s'écria Lefebvre, blême de colère, tu me trompes... il
+y a quelqu'un dans cette chambre... un amant sans doute... je veux la
+clef...
+
+--Je t'ai dit que tu ne l'aurais pas...
+
+--Eh bien! je la prendrai!...
+
+Et Lefebvre, plongeant la main dans la poche béante du tablier de
+Catherine, prit la clef, alla à la porte de la chambre, l'ouvrit...
+
+--Lefebvre, cria Catherine, mon mari seul, je t'en avais prévenu, devait
+franchir cette porte... Tu veux entrer de force, jamais je n'y entrerai
+avec toi...
+
+On cogna de nouveau aux volets de la boutique.
+
+Catherine alla ouvrir.
+
+Plusieurs gardes nationaux, en armes, se présentèrent.
+
+--Où est le sergent Lefebvre? demandèrent-ils; on le réclame à la
+section... On parle de le nommer lieutenant...
+
+Lefebvre, ému, pâle, grave, sortit de la chambre de Catherine.
+
+Il referma soigneusement la porte, en retira la clef, qu'il rendit à
+Catherine en lui disant:
+
+--Tu ne m'avais pas dit qu'il y avait un mort dans ta chambre?...
+
+--Il est mort!... Ah! le pauvre garçon! fit Catherine avec tristesse.
+
+--Non!... il vit!... Mais c'était donc vrai? Ce n'était donc pas un
+galant?...
+
+--Gros bête! répondit Catherine, s'il avait été bien portant, est-ce
+que je l'aurais caché là!... Mais tu ne vas pas le livrer, au moins?...
+reprit-elle avec inquiétude. C'est, tout Autrichien qu'il est, un ami de
+mademoiselle Blanche de Laveline, ma bienfaitrice...
+
+--Un blessé est sacré! dit Lefebvre... ta chambre est devenue une
+ambulance, ma Catherine, on ne tire jamais dessus!... Soigne ce pauvre
+diable! sauve-le! je suis content de t'aider à payer ta dette à cette
+demoiselle qui t'a obligée... mais tâche qu'on ne le sache jamais... ça
+me nuirait peut-être à ma section!...
+
+--Oh! tu es un brave coeur!... aussi bon que brave!... Lefebvre, tu as
+ma parole! Quand tu voudras, je serai ta femme!...
+
+--Ça sera vite fait... mais les amis s'impatientent... il faut que je
+les suive...
+
+--Sergent Lefebvre, on vous attend... on va voter!... dit un des gardes.
+
+--C'est bien!... je vous suis... en route, camarades!...
+
+Et, tandis que le sergent se rendait à la section, dont les urnes
+recueillaient les suffrages, Catherine, sur la pointe du pied, pénétrait
+dans la chambre, où, d'un sommeil léger, entrecoupé de sursauts
+fébriles, reposait le jeune officier autrichien qu'elle avait recueilli,
+hôte sacré pour elle, ayant invoqué le nom de Blanche de Laveline.
+
+
+
+
+VI
+
+LE PETIT HENRIOT
+
+
+Catherine avait apporté du bouillon, un peu de vin au blessé, en lui
+disant, car il s'était éveillé au léger bruit de ses pas:
+
+--Prenez! il faut vous soutenir... Vous avez besoin de vos forces, car
+vous ne pourrez rester bien longtemps dans cette chambre... Oh! ce n'est
+pas moi qui vous renverrai!... Vous êtes ici l'hôte de mademoiselle
+Blanche, c'est elle qui vous a conduit vers ma demeure, c'est elle qui
+vous abrite et vous protège... Mais, voyez-vous, il vient beaucoup trop
+de monde dans cette boutique... votre habit est suspect... Mes
+ouvrières, mes pratiques ne tarderaient pas à jaser, et il pourrait
+survenir une dénonciation... Dame! vous avez tiré sur le peuple!
+
+Neipperg fit un mouvement et dit lentement:
+
+--Nous avons défendu le roi!...
+
+--Le gros Véto! fit Catherine en haussant les épaules... il s'était
+réfugié à l'Assemblée... on n'allait pas le chercher là... il était en
+sûreté, bien tranquille... il vous laissait égorger, en égoïste qu'il
+est, sans plus penser à vous qu'au bonnet rouge qu'il avait arraché de
+sa tête le 20 juin, les patriotes partis, après avoir feint de le
+coiffer de bonne grâce devant nos compagnons du faubourg Antoine!...
+C'est un propre à rien, un fainéant, votre gros Véto, que sa coquine de
+femme mène par le bout du nez... savez-vous où? devant les fusils du
+peuple! Oh! ça lui arrivera pour sûr! Mais, reprit-elle, après un court
+silence, pourquoi donc vous êtes-vous fourré dans cette bagarre, vous,
+un étranger? Car vous êtes autrichien, m'avez-vous dit?
+
+--Lieutenant aux gardes nobles de Sa Majesté, j'étais chargé d'une
+mission auprès de la reine...
+
+--L'Autrichienne!... grommela Catherine... et c'est pour elle que vous
+avez combattu, vous qui n'aviez rien à faire dans nos luttes!...
+
+--Je voulais mourir! répondit avec une grande simplicité le jeune
+officier.
+
+--Mourir! à votre âge?... pour le roi?... pour la reine?... il doit y
+avoir autre anguille sous roche, mon jeune monsieur!... dit Catherine
+avec une raillerie pleine de bonne humeur... Excusez-moi si je suis
+indiscrète, mais quand on a vingt ans et qu'on veut se faire tuer pour
+des gens qu'on ne connaît pas et par des gens envers lesquels on
+n'a aucun motif de bataille... eh bien! c'est qu'on est amoureux...
+Hein? suis-je tombé juste?...
+
+--Vous avez deviné, ma bonne hôtesse!...
+
+--Parbleu!... ce n'était pas difficile!... et voulez-vous que je dise de
+qui vous êtes amoureux?... de mademoiselle Blanche de Laveline, je
+parie!... Oh! je ne vous demande pas vos confidences, fit vivement
+Catherine, surprenant de l'inquiétude sur le visage pâle du blessé...
+d'ailleurs ça ne me regarde pas... et puis mademoiselle de Laveline
+mérite bien d'être aimée...
+
+Le comte de Neipperg se souleva à demi et s'écria avec exaltation:
+
+--Oui... elle est belle et bonne, ma Blanche aimée!... Oh! madame, si la
+mort me prend, dites-lui que mon dernier souffle aura exhalé son nom!
+dites-lui que ma pensée, avant que la vie se retire de moi, aura été
+pour elle et pour...
+
+Le jeune homme s'arrêta, suspendant un aveu prêt à tomber de ses lèvres.
+
+--Vous ne mourrez pas! dit Catherine désireuse de le réconforter...
+est-ce qu'on meurt à votre âge et quand on est amoureux!... Vous devez
+vivre, monsieur, pour mademoiselle Blanche que vous aimez, qui vous aime
+certainement, et pour l'autre personne que vous alliez nommer... son
+père sans doute, M. de Laveline?... Un fort beau gentilhomme... je
+l'ai vu deux ou trois fois, le marquis de Laveline, là-bas, en notre
+Alsace... il portait un superbe habit de velours bleu, avec de l'or
+dessus, et il puisait du tabac dans une boîte où il y avait des pierres
+qui brillaient!...
+
+Neipperg, en entendant prononcer le nom du marquis de Laveline, avait
+laissé échapper un geste qui pouvait passer pour un signe de mépris et
+de colère.
+
+--Il paraît, se dit Catherine, qu'ils ne sont pas grands amis... bon à
+savoir! je ne lui en parlerai plus... sans doute que le père de Blanche
+s'est opposé au mariage... Pauvre demoiselle!... C'est pour cela que ce
+jeune homme a voulu se faire tuer!...
+
+Et, avec un soupir de compassion, elle se mit à arranger l'oreiller sous
+la tête du blessé, en lui disant:
+
+--Je bavarde et cela ne vous vaut sans doute rien... Si vous reposiez un
+peu, monsieur?... ça ferait tomber la fièvre...
+
+Le malade secoua doucement la tête:
+
+--Parlez-moi de Blanche, dit-il... parlez-moi d'elle encore!... Voilà ma
+guérison!...
+
+Catherine sourit et se mit à raconter comment, née dans une petite
+ferme, non loin du château des seigneurs de Laveline, elle avait vu
+grandir mademoiselle Blanche. Elevée par sa mère que le marquis
+laissait seule la plus grande partie de l'année, étant retenu par une
+charge à la cour, Blanche avait vécu de la vie rustique, courant les
+forêts, chevauchant, chassant, et se lançant par les prés et par les
+champs au hasard, sans s'inquiéter des barrières à sauter, des fossés à
+franchir. Elle n'était pas fière et causait familièrement avec les
+paysans. Souvent elle était venue à la ferme et avait pris la petite
+Catherine en affection.
+
+Un jour, le marquis avait mandé à Versailles sa femme et sa fille.
+Catherine avec trois autres jeunes filles du pays avaient été emmenées
+pour le service de madame et de mademoiselle de Laveline. A la
+buanderie, Catherine avait été attachée. Elle avait ainsi passé
+plusieurs années heureuses, puis madame de Laveline était morte; c'était
+alors que mademoiselle Blanche, que son père avait conduite à Londres,
+lors d'une mission diplomatique en Angleterre, avait bien voulu
+l'établir en lui achetant la blanchisserie de mademoiselle Lobligeois...
+où elle se trouvait présentement. Ah! c'était une créature digne d'être
+aimée et bénie que mademoiselle Blanche!
+
+Comme Catherine achevait le récit de sa modeste existence et retraçait
+les bienfaits de la fille du marquis de Laveline, on heurta à la porte.
+
+--Serait-ce déjà Lefebvre qui reviendrait avec ses camarades de la
+section? pensa Catherine inquiète... Rassurez-vous!... ne faites
+pas de bruit! dit-elle à Neipperg qui tendait l'oreille; si Lefebvre est
+seul, il n'y a aucun danger, mais si ses camarades sont avec lui, je
+vais leur parler et les renvoyer... Attendez-moi et ne craignez rien!...
+
+Elle alla ouvrir, un peu émue. Sa surprise fut extrême en voyant une
+jeune femme, très effrayée, s'élancer dans la boutique en disant:
+
+--Il est là, n'est-ce pas?... on m'a dit qu'on avait vu un homme se
+traîner de ce côté... vit-il encore?...
+
+--Oui, mademoiselle Blanche, dit Catherine, reconnaissant, dans cette
+femme effarée, mademoiselle de Laveline, il est à côté... dans ma
+chambre... il vit et il ne parle que de vous!... venez le voir...
+
+--Oh! ma bonne Catherine, quelle heureuse inspiration j'ai eue de lui
+indiquer ta maison comme un refuge sûr, lorsqu'il est parti pour se
+battre avec les gentilshommes du château!...
+
+Et mademoiselle de Laveline prit les mains de Catherine et les serra
+avec reconnaissance, en lui disant:
+
+--Mène-moi auprès de lui!...
+
+La vue de Blanche produisit un effet saisissant sur le blessé.
+
+Il voulut sauter à bas du lit, où si difficilement Catherine était
+parvenue à l'allonger.
+
+Il fallut que les deux femmes eussent recours presque à la force
+pour le maintenir.
+
+--Méchant!... dit Blanche de sa voix douce, tu as donc voulu mourir!...
+
+--La vie sans toi m'était à charge... pouvais-je trouver plus noble
+occasion de quitter l'existence, qu'au milieu d'un combat, l'épée à la
+main et souriant à la mort qui venait à moi glorieuse et parée!...
+
+--Ingrat!... tu devais vivre pour moi...
+
+--Pour toi!... N'étais-tu pas à mes yeux comme une morte?... n'allais-tu
+pas me quitter pour toujours!...
+
+--Ce mariage odieux n'était pas encore conclu... un hasard pouvait nous
+secourir... il fallait espérer!...
+
+--Tu m'avais dit toi-même, fit Neipperg, qu'il n'existait aucune
+espérance... Aujourd'hui 10 août, tu devais être la femme d'un autre et
+t'appeler madame de Lowendaal!... ton père l'avait ainsi décidé... et tu
+n'avais pu résister...
+
+--Tu sais bien que mes pleurs, mes prières étaient inutiles... Menacé
+d'être ruiné par ce baron de Lowendaal, ce Belge millionnaire qui lui
+avait prêté de grosses sommes et exigeait le remboursement
+immédiatement... ou ma main, mon père avait consenti à lui accorder ce
+qu'il désirait le plus...
+
+--Et ce qui coûtait le moins à ton père... le Marquis payait ses
+dettes avec sa fille!...
+
+--Oh! mon ami, mon père ignorait que notre amour fût si grand... il ne
+savait rien... il ne sait rien encore... dit Blanche avec une énergie
+croissante.
+
+Catherine, pendant cette conversation entre les deux amoureux, s'était
+tenue à l'écart. Par discrétion, elle passa dans l'atelier au moment où
+Neipperg, avec une exaltation douloureuse, regardant Blanche, répondit:
+
+--Oui... ils ignoreront tout... car je m'éloignerai, je disparaîtrai...
+Ma mort, vois-tu, aurait rendu le silence plus complet, l'ignorance plus
+profonde... mais les balles des sans-culottes n'ont pas voulu de moi, ce
+sera à recommencer!... Aussi bien les occasions de mourir ne sauraient
+manquer dans les années qui vont s'ouvrir... la guerre est déclarée...
+je vais chercher dans les rangs de l'armée impériale, sur les bords du
+Rhin, cette mort qui n'a pas voulu de moi dans les décombres des
+Tuileries!...
+
+--Tu ne feras pas cela!
+
+--Qui m'en empêcherait?... Mais, pardon, Blanche!... c'est aujourd'hui
+le 10 août, le jour fixé pour votre mariage... comment se fait-il que
+vous soyez ici... votre place doit être auprès de votre époux... On vous
+réclame à l'église!... qu'attendez-vous pour rendre heureux le baron de
+Lowendaal et acquitter les dettes du marquis?... Le combat a
+interrompu la cérémonie sans doute, mais à présent les coups de feu ont
+cessé, le tocsin se tait, on peut sonner les cloches nuptiales...
+laissez-moi mourir... ici ou ailleurs, aujourd'hui ou demain, peu
+importe?...
+
+--Non!... non! tu dois vivre!... pour moi... pour notre enfant!...
+s'écria Blanche se penchant sur Neipperg et l'embrassant avec passion.
+
+--Notre enfant! murmura le blessé...
+
+--Oui... notre cher petit Henriot... tu n'as pas le droit de mourir!...
+ta vie ne t'appartient plus!...
+
+--Notre enfant!... répéta avec douleur Neipperg, mais... mais ton
+mariage?...
+
+--N'est pas encore fait... il y a tout espoir...
+
+--Vraiment!... tu n'es pas encore madame de Lowendaal?...
+
+--Pas encore!... jamais peut-être!...
+
+--Explique-moi...
+
+Et une anxiété fiévreuse agita la physionomie du blessé, tandis que
+Blanche répondait:
+
+--Quand tu es parti... me disant un adieu que l'un et l'autre nous
+pensions devoir être éternel... tu m'as annoncé que tu allais te ranger
+parmi les défenseurs du château... c'était courir à la mort... j'avais
+cependant un peu d'espoir au fond du coeur... c'est alors que je
+t'indiquai la boutique de l'excellente Catherine comme un asile sûr si
+tu parvenais à t'échapper des Tuileries... j'avais aussi
+l'espérance de pouvoir t'y rejoindre...
+
+--Tu espérais cela, toi?... cependant tu avais obéi à ton père... tu
+avais consenti à devenir la femme de ce Lowendaal...
+
+--Oui... mais quelque chose me disait que le mariage serait reculé...
+
+--Et il l'a été?...
+
+--L'insurrection grondait dans les faubourgs... Mon père a déclaré qu'il
+était impossible de célébrer le mariage à la date fixée... Alors le
+baron de Lowendaal a proposé d'accomplir la cérémonie plus tard... dans
+trois mois...
+
+--Trois mois!
+
+--Oui, le 6 novembre... c'est la date qu'il a fixée...
+
+--Ah! il est moins pressé, le baron...
+
+--Epouvanté par les événements, redoutant les progrès de la Révolution,
+M. de Lowendaal a quitté Paris hier soir, avant la fermeture des
+barrières... Il s'est rendu dans ses terres. C'est son château, auprès
+de Jemmapes, sur la frontière de Belgique, qu'il a désigné pour la
+célébration de cet impossible mariage...
+
+--Et tu iras à Jemmapes?...
+
+--Mon père, un peu effrayé aussi, a décidé qu'il se rendrait au château
+du baron... Nous devons partir prochainement, si les routes sont
+libres...
+
+--Et tu l'accompagneras?...
+
+--Je l'accompagnerai... Oh! mais rassure-toi, je sais ce que j'ai
+résolu... Jamais je ne serai la femme du baron...
+
+--Tu me le jures?
+
+--Je le jure!...
+
+--Mais qui te donnera cette force de résister à Jemmapes, quand ici tu
+cédais?...
+
+--Avant son départ, le baron a reçu une lettre que je lui ai écrite...
+oh! avec des larmes!... son domestique, gagné par moi, n'a dû lui
+remettre ce message que les barrières franchies...
+
+--Alors il sait?...
+
+--La vérité!... il sait que je t'aime et que notre petit Henriot ne peut
+avoir d'autre père que toi...
+
+--Oh! ma Blanche adorée!... ma chère femme, que je t'adore... tiens! tu
+me rends la vie... il me semble que je serais de force à me relever et à
+recommencer le combat contre les sans-culottes!...
+
+Et Neipperg, dans sa surexcitation, fit un si brusque mouvement que les
+bandes qui couvraient sa blessure glissèrent, la plaie s'entr'ouvrit et
+un flot de sang coula.
+
+Il poussa un cri.
+
+Catherine accourut, offrit ses services.
+
+Les deux femmes, de leur mieux, rajustèrent les linges et comprimèrent
+de nouveau la blessure.
+
+Neipperg s'était évanoui.
+
+Il reprit lentement ses sens.
+
+Ses premières paroles, entrecoupées, laissèrent échapper son secret:
+
+--Blanche... je vais mourir... veille sur notre enfant!... murmura-t-il.
+
+Catherine, en entendant cette révélation, eut un geste de stupeur:
+
+--Mademoiselle Blanche a un enfant! pensa-t-elle; puis aussitôt se
+tournant vers la jeune femme, honteuse et baissant les yeux:
+
+--Ne craignez rien, dit-elle vivement, ce que je viens d'apprendre est
+entré par une oreille et est sorti par l'autre... Si toutefois vous
+aviez besoin de moi, vous savez que Catherine vous appartient des pieds
+à la tête... Voyons! ne vous désolez pas... les enfants, c'est des
+accidents qui arrivent à tout le monde quand on s'aime! Est-il déjà
+grand, le chérubin? je suis certaine qu'il est bien gentil!
+
+--Il a trois ans bientôt.
+
+--Et il se nomme?
+
+--Henri... nous l'appelons Henriot.
+
+--C'est un joli nom... Est-ce que je pourrai le voir, mademoiselle?
+
+Blanche de Laveline réfléchissait.
+
+--Ecoute, ma bonne Catherine, tu peux me rendre un grand service...
+achevant ainsi ce que tu as si bien commencé en recueillant et en
+soignant M. de Neipperg...
+
+--Parlez... que faut-il faire?
+
+--Mon fils est chez une brave femme des environs de Paris, la mère
+Hoche, dans un faubourg de Versailles.
+
+--La mère Hoche, mais je la connais! Son fils est un ami de Lefebvre...
+c'est mon amoureux, Lefebvre, ou plutôt mon mari, car moi aussi je vais
+me marier et j'aurai un petit Henri... beaucoup de petits Henri...
+
+--Je te félicite! Tu iras donc voir la maman Hoche...
+
+--J'avais justement une commission pour elle de la part de son fils
+Lazare... qui était aux gardes-françaises avec Lefebvre... c'est
+Lefebvre qui l'a mis au port d'armes... ils ont pris la Bastille
+ensemble... Et qu'est-ce qu'il faudra lui dire à la citoyenne Hoche?...
+
+--Tu lui remettras cet argent et cette lettre... dit Blanche en donnant
+une bourse et un papier à Catherine, et puis tu prendras l'enfant et tu
+l'emmèneras... Est-ce trop exiger de toi, Catherine?
+
+--Ce n'est que cela!... Vous savez bien que vous me demanderiez d'aller,
+à moi toute seule, reprendre les Tuileries, si les Suisses y revenaient,
+que je le ferais pour vous!... trop exigeante, vous!... c'te bêtise!...
+est-ce que ce n'est pas grâce à vous que j'ai pu acheter cette boutique,
+m'établir, et devenir bientôt la citoyenne Lefebvre?... Voyons,
+vous devez avoir autre chose à me commander... ça ne suffit pas!... Une
+fois que j'aurai retiré le mioche de Versailles, qu'est-ce qu'il faudra
+en faire?
+
+--Tu me l'amèneras...
+
+--Où cela?...
+
+--Au château de Lowendaal... auprès d'un village nommé Jemmapes... C'est
+en Belgique, à la frontière... pourras-tu facilement t'y rendre?...
+
+--Pour vous je braverai tout!... et quand faudra-t-il me trouver avec
+l'enfant, à Jemmapes?...
+
+--Au plus tard le 6 novembre...
+
+--Bon. J'y serai!... Lefebvre s'arrangera pour me laisser partir...
+d'ailleurs, d'ici là, nous serons mariés... et, on ne sait pas, il
+viendra peut-être avec moi... On pourrait se battre par là!...
+
+--Embrasse-moi, Catherine!... un jour, puissé-je reconnaître ce que tu
+fais pour moi...
+
+--Vous l'avez reconnu d'avance... comptez sur moi...
+
+--A Jemmapes donc!...
+
+--A Jemmapes, le 6 novembre!...
+
+Blanche de Laveline dit alors en montrant Neipperg:
+
+--Il repose, je vais veiller auprès de lui... Va à tes affaires,
+Catherine, car tu dois nous trouver bien gênants, bien encombrants...
+
+--Vous êtes ici chez vous, je vous l'ai dit... Mais tenez, voici qu'il
+se réveille, fit-elle en désignant le blessé qui rouvrait lentement
+les yeux, vous devez avoir à vous raconter tous les deux bien des choses
+encore... et je n'ai que faire auprès de vous.
+
+--Tu t'en vas?... Tu me laisses ici seule?
+
+--Oh! je ne serai pas longtemps... Du linge que je reporte à une
+pratique pas bien loin, et je reviens... N'ouvrez à personne!... A
+bientôt!
+
+
+
+
+VII
+
+LE LOCATAIRE DE L'HOTEL DE METZ
+
+
+Tandis que le comte de Neipperg et Blanche de Laveline, dans un
+tête-à-tête délicieux, échangeaient des projets d'avenir et parlaient
+de leur enfant, Catherine avait passé un panier empli de linge à son
+bras et se disposait à sortir.
+
+Elle voulait mettre à profit le temps. Les amoureux bavardaient, ils ne
+seraient pas fâchés de son absence, et puis toute la matinée avait été
+perdue pour la blanchisseuse. C'est vrai qu'on ne prend pas les
+Tuileries tous les jours, mais enfin il fallait bien rattraper un peu sa
+journée.
+
+Et puis elle réfléchissait à tous les événements qui venaient de se
+produire.
+
+Elle avait désormais charge d'âmes.
+
+Neipperg avait fort approuvé la confiance de Blanche, la chargeant de
+retirer le petit Henriot des mains de la mère Hoche, qui le gardait
+à Versailles, pour le conduire à Jemmapes.
+
+Une fois guéri, Neipperg irait retrouver la mère de son enfant, bravant
+la colère du marquis de Laveline, prêt à tenir tête au baron de
+Lowendaal et à lui disputer Blanche, l'épée à la main, s'il le fallait.
+
+Et Catherine, tout en se mettant en route, se disait:
+
+--Lefebvre est à sa section où l'on vote... Il ne sera pas de retour
+avant que l'élection des nouveaux officiers soit proclamée... Oh! ça
+prendra bien deux heures!... Ils sont longs à voter, à la section des
+Filles-Saint-Thomas... tous beaux parleurs, sauf mon Lefebvre!... J'ai
+donc le temps de donner un coup de pied jusque chez le capitaine
+Bonaparte!...
+
+Et pensant à son client, le maigre et hâve officier d'artillerie, elle
+sourit:
+
+--C'est qu'il n'en a pas trop de chemises, le capitaine! se dit-elle,
+celle-ci peut lui faire défaut...
+
+Et, avec un soupir, elle ajouta:
+
+--Puisque je vais devenir la citoyenne Lefebvre, je ne veux rien devoir
+au capitaine Bonaparte... c'est plutôt lui qui me devra... A tout
+hasard, je vais emporter sa note!... s'il me la demande, je la lui
+donnerai... sinon, tant pis!... je n'oserai jamais lui réclamer ce qu'il
+me doit... le pauvre garçon! en voilà un travailleur!... un
+savant!... toujours à lire ou à écrire... une triste jeunesse que la
+sienne!... comme s'il ne devait pas y avoir temps pour tout! fit-elle
+avec une moue ironique et quelque peu dépitée, en fourrant dans sa poche
+la note de blanchissage du capitaine Bonaparte.
+
+Elle se rendit à l'hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où logeait alors
+l'humble officier d'artillerie.
+
+Il y occupait une modeste chambre, au troisième étage, portant le nº
+14.
+
+La jeunesse de l'homme, à la fois grandiose et fatal, qui devait emplir
+le siècle de son nom et dont la gloire, auréolée de sang, empourpre
+encore tout notre horizon, fut sans mouvements extraordinaires, sans
+révélations surprenantes. Ce n'est qu'après coup qu'on a voulu y
+découvrir des particularités prophétiques, révélant son génie, prédisant
+sa carrière prodigieuse.
+
+Bonaparte enfant, jeune homme, trompa tout le monde. Nul ne put annoncer
+sa fortune, personne ne crut à son mérite.
+
+Ses premières années furent celles d'un étudiant pauvre, timide,
+laborieux, fier et un peu sombre. Il souffrit cruellement du mal de
+misère. Sa pauvreté l'isolait. Le sentiment très vif qu'il eut toujours
+de la famille, de la tribu, lui rendait fort pénible la condition
+précaire où se débattaient les siens.
+
+Son père, Charles Bonaparte, ou, plus exactement, de Buonaparte,
+d'une ancienne famille noble de la Toscane, établie à Ajaccio depuis
+plus de deux siècles, exerçait la profession d'avocat. Tous ses ancêtres
+avaient été gens de robe. Charles Bonaparte se montra l'un des plus
+ardents partisans de Paoli, le patriote corse. Il se soumit à l'autorité
+française, quand Paoli eut quitté l'île.
+
+Bien que membre du conseil d'administration de la Corse et très en vue,
+Charles Bonaparte était fort gêné. Il ne possédait, pour toutes
+ressources, qu'un domaine, vignes et oliviers, rapportant à peine douze
+cents livres de rente. Il le faisait valoir lui-même.
+
+Plus tard, à la suite des troubles dont la Corse fut le théâtre, ce
+revenu lui manqua et il connut tout à fait le dénûment.
+
+Il avait épousé Letizia Ramolino, née le 24 août 1749, belle jeune fille
+aux traits purs, au profil de camée antique, qui devait par la suite
+montrer tant de fermeté et de finesse, avec un esprit de prévoyance
+singulièrement aiguisé.
+
+Quand, portant le titre de Madame Mère, elle trônait à côté de ses fils,
+dominateurs de l'Europe, ne répondait-elle pas à Napoléon, qui lui
+reprochait de ne pas dépenser toute sa liste civile: «Je fais des
+économies pour vous, mes enfants, qui en aurez peut-être un jour
+besoin!»
+
+Selon une tradition non démentie, Napoléon Bonaparte naquit de
+Charles et de Letizia, le 15 août 1769.
+
+Il se trouvait ainsi le second des fils du couple Bonaparte. Une
+assertion, fort plausible, affirme que Joseph n'est que le cadet. Ce
+serait lui l'enfant né à Ajaccio. Napoléon, né le 7 janvier 1768, aurait
+eu Corte pour berceau.
+
+L'acte de naissance, existant à l'Ecole militaire, et produit pour
+l'admission du jeune Napoléon, porte bien la date du 15 août 1769, mais
+d'autres pièces peuvent justifier la confusion qui s'est établie par la
+suite. L'acte de mariage de Bonaparte et de Joséphine principalement. On
+a dit que Joséphine, par coquetterie, s'était rajeunie, ce qui est
+exact, mais on a ajouté que Bonaparte, pour rapprocher les distances
+d'âge, s'était, de son côté, vieilli de deux ans. Il a pu être incité à
+donner son âge vrai, par galanterie, et puis les motifs qui avaient
+poussé ses parents à une substitution d'actes d'état civil, n'existaient
+plus. La raison, en effet, de ce rajeunissement, tenait tout entière
+dans la condition d'âge pour l'admission à l'Ecole militaire de Brienne.
+
+L'aîné, Napoléon, avait dépassé l'âge limitatif de dix ans. Ses parents,
+en lui attribuant l'acte de naissance de Joseph, plus jeune de deux ans,
+et dont les goûts n'étaient pas du tout militaires, auraient ainsi rendu
+possible l'entrée à l'école du futur général.
+
+Deux circonstances influèrent sur la formation de ses idées et la
+trempe de son caractère: les perturbations politiques de son pays natal
+et la détresse de sa famille.
+
+La guerre civile autour de son berceau, la misère au foyer paternel,
+endurcirent son âme et assombrirent son enfance.
+
+Il était sérieux en entrant à l'École de Brienne; il en sortit triste,
+ulcéré.
+
+Ses camarades s'étaient moqués de son accent italien, de son nom baroque
+de Napoleone,--on l'appelait _Paille-au-Nez_; ils l'avaient insulté dans
+sa pauvreté: on sait combien sont féroces ces railleries d'enfant et
+quelles cruelles plaies elles laissent à leurs victimes.
+
+Elève studieux, fort en mathématiques, jouant peu, si ce n'est au fort
+de l'hiver, où, stratégiste précoce, il conduisait les assauts
+enfantins, à coups de boules de neige, donnés à des forteresses de
+glace, dans la cour de l'École de Brienne, il vécut, presque inaperçu,
+ces premières années de son existence.
+
+Ce fut alors qu'il se lia avec Bourrienne, futur concussionnaire, son
+secrétaire intime, qui s'est vengé des bienfaits et de l'indulgence de
+son ami, devenu son empereur, en le bafouant et en le calomniant dans
+des mémoires payés par la police de la Restauration.
+
+De Brienne, il passa à l'Ecole Militaire et, là encore, il
+souffrit, endurant ces petites blessures quotidiennes, supportant ces
+piqûres d'épingle qui parfois font mourir, que les jeunes gens pauvres
+connaissent, et dont ils n'osent se plaindre. Il n'avait nul argent et,
+ne pouvant partager les plaisirs coûteux des fils de famille, il se
+tenait à l'écart, un peu en paria. Cet isolement, à l'âge où le coeur
+aime à s'épancher, a contribué certainement à rendre impassible, et
+impitoyable aussi, celui qui devait devenir l'homme de bronze.
+
+Il avait perdu son père, mort, d'un cancer à l'estomac, à l'âge de
+trente-neuf ans, lorsqu'il fut nommé, le 1er septembre 1785,
+lieutenant en second à la compagnie des bombardiers du régiment de la
+Fère, en garnison à Valence.
+
+Il occupait ses loisirs de garnison à écrire une histoire de la Corse,
+et, débutant dans le monde, il prenait des leçons de danse du professeur
+Dautel et faisait la cour aux dames de la ville, rencontrées dans le
+salon d'une dame du Colombier.
+
+Son régiment fut envoyé successivement à Lyon, à Douai. Il obtint un
+congé qui lui permit d'embrasser sa famille, à Ajaccio, et après un
+voyage à Paris, où il logea à l'hôtel de Cherbourg, rue du
+Four-Saint-Honoré, il reçut l'ordre de rejoindre son régiment à Auxonne,
+le 1er mai 1788.
+
+Le travail, les privations,--il ne se nourrissait guère que de lait,
+faute d'argent,--le rendirent malade.
+
+Pour soulager sa mère, restée veuve avec huit enfants, Napoléon
+avait pris auprès de lui son jeune frère Louis.
+
+Il vivait avec cet enfant, en émargeant quatre-vingt-douze francs quinze
+centimes par mois.
+
+Deux pièces sans feu, sans meubles, composaient tout son logement. Dans
+l'une, garnie d'un grabat, avec une malle pleine de paperasses, une
+chaise de paille et une table de bois blanc, travaillait et dormait
+l'hôte promis aux Tuileries et à Saint-Cloud. Le futur roi de Hollande
+couchait dans la pièce voisine, sur un matelas jeté par terre.
+
+Naturellement, pas de valet de chambre. Bonaparte brossait ses habits,
+cirait ses bottes et cuisinait la soupe.
+
+Napoléon fit un jour allusion à cette époque de sa vie, en présence d'un
+fonctionnaire qui se plaignait de l'insuffisance de ses émoluments.
+
+--«Je connais cela, moi, monsieur; quand j'avais l'honneur d'être
+sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma
+porte sur ma pauvreté... En public, je ne faisais pas tache sur mes
+camarades!...»
+
+La pauvreté rend chaste et ne dispose guère à l'amour.
+
+A cette époque, Bonaparte, se comportant peut-être un peu comme le
+renard, en présence des raisins inabordables, lançait cet anathème aux
+femmes: «Je crois l'amour nuisible à la société, au bonheur
+individuel des hommes; enfin, je crois que l'amour fait plus de mal que
+de bien.»
+
+La bonne Catherine qui, tout en blanchissant le linge de son client,
+avait éprouvé pour lui, avant de rencontrer Lefebvre, une certaine
+inclination, n'avait pas tardé à s'apercevoir que Bonaparte, retombé à
+Paris dans la gêne, pratiquait toujours sa sévère philosophie
+d'Auxonne.
+
+Promu lieutenant en premier au 4e d'artillerie, Bonaparte était revenu
+à Valence, en compagnie de son frère Louis. Il avait repris sa vie
+d'officier studieux, sédentaire, un peu farouche. On était à l'aurore de
+la Révolution. Il se montra aussitôt chaud partisan des idées de liberté
+et de l'émancipation du peuple. Alors on le voit partout se signaler
+comme révolutionnaire. Il parle, il écrit, il agit; il se fait inscrire
+au club des Amis de la Constitution, dont il devient le secrétaire. Il
+était certainement de bonne foi. Cet homme extraordinaire a pu prendre
+tous les tons sans paraître mentir, et montrer tous les masques comme
+son véritable visage.
+
+En octobre 1791, il demande un congé de trois mois pour soigner sa santé
+et embrasser sa famille. Il se rend en Corse.
+
+Là, au milieu des siens, se créant des partisans, il brigue le grade de
+chef de bataillon dans la garde nationale d'Ajaccio. Ce commandement
+lui donnait la force publique, l'autorité. Il était ardemment
+disputé.
+
+Son principal concurrent se nommait Marius Peraldi; il appartenait à une
+famille fort influente.
+
+Bonaparte déploya une activité fébrile pour se recruter des partisans.
+Ajaccio fut partagé en deux camps.
+
+Les commissaires de la Constituante, envoyés par le pouvoir central,
+pouvaient disposer, par leur présence seule, d'un grand nombre de
+suffrages et faire pencher la balance.
+
+Le commissaire principal, Muratori, était descendu chez Marius Peraldi.
+
+C'était désigner à l'opinion le concurrent de Bonaparte comme agréable
+au pouvoir.
+
+On sait de quel poids pèse en Corse l'appui officiel.
+
+Les amis de Bonaparte, impuissants à parer ce coup droit, jugèrent le
+triomphe de Peraldi certain.
+
+Mais l'ardent et tenace jeune homme ne désespéra pas.
+
+Il rassembla quelques amis solides, et, à l'heure du souper, quand les
+Peraldi se trouvaient à table, leur salle à manger fut envahie par une
+bande en armes.
+
+On coucha en joue les convives et, entre deux hommes armés, Muratori,
+sommé de se lever et de marcher, fut conduit à la maison de Bonaparte.
+
+Le commissaire était plus mort que vif.
+
+Bonaparte vint à lui souriant, comme s'il ignorait de quelle façon on
+s'y était pris pour lui amener le visiteur, et dit, la main tendue:
+
+--Vous êtes le bienvenu dans ma maison... j'ai voulu que vous fussiez
+libre, vous ne l'étiez pas chez les Peraldi... asseyez-vous à mon foyer,
+mon cher commissaire!
+
+Comme ses guides avec leurs fusils étaient encore à portée, prêts à
+obéir aux ordres de Bonaparte, Muratori s'assit, fit contre fortune bon
+coeur et ne parla plus de retourner chez les Peraldi.
+
+Le lendemain, Bonaparte fut élu commandant des gardes nationales
+d'Ajaccio.
+
+L'homme de Brumaire était en germe dans le candidat à la milice. Le coup
+de force d'Ajaccio présageait celui de Saint-Cloud.
+
+La situation de Bonaparte, acceptant un commandement territorial, alors
+qu'il faisait partie de l'armée active, n'était pas très régulière. Mais
+on était en période révolutionnaire.
+
+Il est certain qu'en des temps différents, cette infraction pouvait lui
+coûter cher.
+
+Il prolongea en effet son congé bien au delà du terme qui lui avait été
+assigné.
+
+Le motif qui le poussa à rester à la tête de la milice corse, où il
+avait le grade de lieutenant-colonel, ne fut ni l'ambition ni la passion
+politique.
+
+Son génie en ébullition ne pouvait être contenu dans son île étroite
+et misérable.
+
+Ce fut l'argent, toujours la question d'argent, qui gouverna à cette
+époque la conduite de l'aventureux condottiere.
+
+Sa solde dans la garde nationale était de 162 livres par mois, le double
+de ses appointements de lieutenant d'artillerie.
+
+Avec cette somme, il pouvait subvenir aux charges croissantes de sa trop
+nombreuse famille et élever convenablement son frère Louis.
+
+Voilà le motif qui le poussa à rester en Corse. Bonaparte a toujours été
+un peu la victime des siens.
+
+Ajoutons qu'en commandant le bataillon d'Ajaccio, il ne désertait pas,
+comme on l'a prétendu. La garde nationale alors faisait, surtout en
+Corse, un service actif. Elle était assimilée à l'armée. Bonaparte, pour
+se justifier, argua d'ailleurs d'une autorisation du maréchal de camp de
+Rossi, qui lui avait été délivrée, en attendant la promesse de
+régularisation de sa situation, conformément au décret de l'Assemblée du
+17 décembre 1791, qui autorisait les officiers de l'armée active à
+servir dans les bataillons de la garde nationale.
+
+Destitué par le colonel Maillard, Bonaparte vint à Paris pour exposer sa
+conduite et plaider sa cause devant le ministre de la guerre.
+
+Il avait l'espoir d'obtenir sa réintégration.
+
+Mais, en attendant le décret, il menait à Paris une existence solitaire
+et besogneuse.
+
+Il faisait maigre chère à son hôtel, dînait le plus souvent possible en
+ville, chez M. et madame Permon, qu'il avait connus à Valence et dont la
+fille devait épouser Junot et devenir duchesse d'Abrantès. Plus tard,
+Bonaparte eut la pensée de demander la main de madame Permon, restée
+veuve avec une certaine fortune.
+
+Malgré son économie, il eut, à cette époque, quelques dettes.
+
+Il devait quinze francs à son gargotier, et, comme nous l'avons vu, une
+note de quarante-cinq francs à sa blanchisseuse, Catherine Sans-Gêne.
+
+Ses relations étaient rares. Il vivait en quotidienne intimité avec
+Junot, Marmont et Bourrienne.
+
+Tous trois, comme lui, dénués d'argent et riches d'espérances.
+
+Le matin du 10 août, Bonaparte s'était levé au son du tocsin et, simple
+spectateur du combat, avait couru chez Fauvelet de Bourrienne, le frère
+aîné de son camarade, qui tenait un bureau de prêts et de bric-à-brac
+place du Carrousel. Il avait besoin d'argent, et ne voulait pas être
+démuni un jour de révolution; il mit alors sa montre en gage chez
+Fauvelet, qui lui avança quinze francs.
+
+De la boutique de ce prêteur, d'où il était difficile de sortir, la
+bataille étant engagée, Bonaparte suivit toutes les péripéties de la
+lutte.
+
+A midi, quand la victoire fut acquise au peuple, il regagna son logis.
+
+Il cheminait pensif, attristé par la vue des cadavres, écoeuré à
+l'odeur du sang.
+
+Bien des années après, le grand boucher de l'Europe, oubliant les
+hémorragies terribles de ses peuples et les monceaux de cadavres
+accumulés en trophées sous ses pas, se souvenait encore de l'horreur du
+spectacle: sur le rocher de Sainte-Hélène, il exprimait son indignation
+et son émotion, à la vue des innombrables victimes des Suisses et des
+Chevaliers du poignard, rencontrées par lui dans le parcours, pour
+rentrer à son hôtel, le matin rouge du 10 août.
+
+
+
+
+VIII
+
+LE JOLI SERGENT
+
+
+Tel était l'homme, encore inconnu, obscur, mystérieux, que Catherine
+Lefebvre venait trouver dans sa chambrette d'hôtel meublé, où il
+attendait impatiemment la fortune, déesse capricieuse et tardive, qui ne
+se décidait pas à venir frapper à sa porte.
+
+Tout lui semblait contraire. Rien ne lui réussissait. La malechance le
+poursuivait...
+
+A son retour du Carrousel, en cette matinée sanglante du 10 août, il
+avait cherché, dans le travail, le repos de l'esprit, la distraction de
+ses ennuis et l'oubli du spectacle tragique auquel il avait assisté de
+la boutique du prêteur sur gages.
+
+Il avait déployé une carte de géographie et, attentivement, s'était mis
+à étudier la région du Midi, le littoral de la Méditerranée, Marseille
+et surtout le port de Toulon, où la réaction royaliste s'agitait et
+que menaçait la flotte des Anglais.
+
+De temps en temps, il repoussait la carte, se plongeait la tête dans les
+mains, et rêvait...
+
+Sa pensée ardente s'échauffait... Comme le voyageur des sables, devant
+lui il entrevoyait de féeriques et prodigieux mirages...
+
+Des villes prises où il pénétrait en vainqueur, monté sur un cheval
+blanc, au milieu de l'agitation des foules, des acclamations des
+soldats... Un pont que la mitraille balayait et qu'il traversait, un
+drapeau à la main, entraînant des bataillons, refoulant l'ennemi... Des
+cavaliers étranges, aux riches vêtements de laine brodée d'or, qui
+tourbillonnaient le cimeterre levé, autour de lui, impassible, et tout à
+coup s'arrêtaient, jetaient leurs armes et inclinaient leurs turbans
+devant sa tente... Puis, des foulées triomphales, parmi des monceaux de
+combattants vaincus, en des pays lointains, variés, changeants... Le
+soleil ardent du Midi brûlant sa tête, la neige du Nord poudrant son
+manteau... et, aussi, des fêtes, des défilés, des cortèges... des rois
+soumis, prosternés, des reines lui offrant la coupe de leurs seins...
+les ivresses, les gloires, les apothéoses...
+
+Tout ce rêve fantastique se fondait, se reformait pour s'évanouir de
+nouveau, tandis qu'il rafraîchissait son front brûlant dans sa main...
+
+Rouvrant les yeux, la réalité laide et ridicule de sa chambre
+d'hôtel lui apparaissait...
+
+Un sourire amer errait sur sa lèvre, et, son esprit positif reprenant le
+dessus, il chassait le trompeur fantôme; cessant de voir le mirage, il
+envisageait avec des yeux nets ce qui l'entourait, il examinait, avec un
+froid raisonnement, l'inquiétante situation, le présent mauvais,
+l'avenir probablement pire...
+
+Sa position était déplorable, et nul changement ne paraissait
+probable...
+
+Pas d'argent. Pas d'emploi. Le ministre, sourd à ses réclamations. Les
+bureaux hostiles. Aucun ami. Nul protecteur...
+
+Il se voyait acculé à une impasse navrante: la misère noire et
+l'impuissance!
+
+Ses fumées d'ambition s'étaient dissipées au vent brutal de la vie...
+ses projets d'avenir s'effondraient ainsi que des châteaux de cartes.
+
+Il commençait à sentir sur la nuque le frisson glacé de la
+désillusion...
+
+Que faire?... Il avait un instant imaginé, en passant dans une rue du
+quartier de la Nouvelle-France, alors en construction, de louer des
+maisons et d'entreprendre la location en garni...
+
+Il songeait aussi à quitter la France et à demander du service dans
+l'armée turque...
+
+Cependant il se disait qu'il avait quelque chose dans la cervelle, et
+dans ses veines il sentait courir un sang impétueux, avec la
+rapidité du Rhône...
+
+Alors il se remettait à la tâche, s'appliquant à l'étude topographique
+du bassin de la Méditerranée, son berceau, où le canon allait bientôt
+gronder...
+
+Oh! s'il pouvait être là, où l'on se battrait, où l'on défendrait la
+nation, en canonnant les Anglais!...
+
+Ce songe était possible... s'il demeurait chimérique, c'est que le Corse
+besogneux se trouvait seul, sans appui, sans personne qui crût en lui...
+
+De nouveau, pour vaincre le découragement qui commençait à s'insinuer
+dans ses veines,--ce poison subtil et charnel qui glace les plus solides
+énergies,--il se pencha sur sa carte, reprenant la suite de son étude
+interrompue par son rêve.
+
+On frappa deux légers coups à la porte.
+
+Il tressaillit. Un peu d'angoisse lui comprima le coeur. Les plus
+braves, la poche vide, quand soudain on vient, frissonnent. L'inconnu
+les effraie, les paralyse. Ils accueilleraient, le front haut, l'oeil
+fixe, la Mort heurtant du bout de sa faux. Ils sont lâches et tremblants
+à la pensée du créancier qui survient, la dette à la main.
+
+On frappa de nouveau, un peu plus fort.
+
+--C'est peut-être le père Maugeard qui monte pour sa note!... pensa
+Bonaparte en rougissant.--Entrez! dit-il sourdement.
+
+Une minute s'écoula.
+
+--Entrez donc! répéta-t-il, impatienté.
+
+Et il pensa, surpris:
+
+--Ce n'est pas l'hôtelier... Junot ou Bourrienne n'attendraient pas pour
+entrer... qui donc peut venir aujourd'hui?... moins inquiet, plus
+étonné, car jamais il ne recevait de visites.
+
+Il leva curieusement la tête pour dévisager l'intrus.
+
+La porte s'ouvrit, la clef étant restée dans la serrure, et un jeune
+homme parut, portant l'uniforme de fantassin.
+
+Un gentil jeune homme frais, rose, délicat, sans barbe encore, avec des
+yeux noirs pleins d'énergie...
+
+Sur la manche du fusilier luisait le galon de sergent, tout neuf...
+
+--Que me voulez-vous? demanda Bonaparte avec brusquerie, vous vous
+trompez sans doute?...
+
+Le jeune sergent fit le salut militaire.
+
+--C'est bien au capitaine d'artillerie Bonaparte que j'ai l'honneur de
+parler? dit-il d'une voix douce.
+
+--A lui-même... quelle affaire vous amène?...
+
+--Je me nomme René... dit avec une certaine hésitation le petit soldat.
+
+--René... tout court? demanda Bonaparte, fixant sur cet inconnu son
+regard perçant, qui fouillait jusqu'au plus profond de l'âme.
+
+--Oui, René... reprit avec plus d'assurance le visiteur... au
+bataillon des volontaires de Mayenne-et-Loire, où je suis incorporé, on
+m'appelle aussi le Joli Sergent...
+
+--Vous méritez ce surnom, dit Bonaparte souriant, vous avez en effet
+l'air bien doux, bien coquet pour un soldat...
+
+--Vous me jugerez au feu, mon capitaine!... répondit avec crânerie le
+pimpant volontaire.
+
+Bonaparte fit une grimace, où il y avait de la mélancolie. Il grommela:
+
+--Au feu!... si on m'y envoie jamais!...
+
+Il reprit, examinant plus soigneusement ce visiteur inattendu:
+
+--Arrivez au fait... que me demandez-vous? que puis-je pour vous?...
+
+--Voici, mon capitaine, l'objet de ma démarche... mon bataillon,
+commandé par M. de Beaurepaire...
+
+--Un brave!... un énergique soldat! je le connais et je l'apprécie,
+interrompit Bonaparte. Et où est-il en ce moment, votre bataillon?
+fit-il avec un intérêt plus marqué, sans cesser d'observer dans une
+attention profonde ce sergent, si jeune et qui semblait si intimidé.
+
+--A Paris... oh! pour peu de jours!... nous arrivons en courant
+d'Angers, et nous avons sollicité l'honneur de partir les premiers pour
+la frontière... on nous envoie au secours de Verdun...
+
+--C'est très bien!... Que vous êtes heureux d'aller vous battre! dit
+Bonaparte avec un soupir, et il ajouta:
+
+--Enfin, que désirez-vous de moi?
+
+--Mon capitaine, j'ai mon frère, Marcel...
+
+--Votre frère se nomme Marcel? interrogea Bonaparte d'un ton méfiant.
+
+--Marcel René!... se hâta de dire le joli sergent se troublant un peu,
+et baissant les yeux sous le regard inquisitorial du sévère capitaine
+d'artillerie... Mon frère est médecin... il a été détaché, comme
+aide-major... au 4e régiment d'artillerie à Valence...
+
+--Mon régiment!... mon ex-régiment, plutôt!
+
+--Oui, mon capitaine... alors j'ai espéré... ayant appris que vous vous
+trouviez à Paris, par des gardes nationaux, avec qui je me suis
+rencontré ce matin, au combat des Tuileries... le sergent Lefebvre entre
+autres, qui vous connaît...
+
+--Le brave Lefebvre! pardieu! oui, je le connais aussi... eh bien! que
+vous a dit Lefebvre?
+
+--Que vous pourriez peut-être... par un mot au commandant... par votre
+protection... obtenir que mon frère pût permuter...
+
+Bonaparte réfléchissait profondément, sans détourner son regard du joli
+sergent, qui se troublait de plus en plus.
+
+Par embarras, pour en finir plus vite et se tirer de sa requête, qui
+semblait lui causer une vive émotion, le volontaire continua, en
+précipitant ses paroles:
+
+--Enfin, je voudrais que mon frère fût envoyé, du régiment d'artillerie
+qui est à Valence, à l'armée du Nord... Il serait avec moi... je ne le
+perdrais pas de vue... on pourrait se rencontrer... on serait l'un près
+de l'autre... et s'il venait à être blessé, je me trouverais là... Il me
+serait possible de le soigner, de le sauver, peut-être!... Oh! mon
+capitaine, faites-nous à tous les deux cette grande joie!... Si nous
+étions réunis, nous vous bénirions, nous vous serions éternellement
+reconnaissants!...
+
+En achevant ces paroles, la voix du jeune homme s'était entrecoupée de
+hoquets... on eût dit des sanglots refoulés.
+
+Bonaparte s'était levé.
+
+Il marcha droit au sergent et lui dit de son ton saccadé:
+
+--D'abord, mon enfant, je ne puis rien pour vous, ni pour celui que vous
+nommez votre frère... Lefebvre aurait dû vous dire que je suis sans
+emploi, sans grade... on a brisé mon épée!... Ma recommandation au 4e
+d'artillerie serait nulle... plutôt nuisible... je ne connais personne à
+Paris... je vis seul... je suis moi-même dans l'attente d'une
+protection... cependant je connais le frère d'un homme influent, d'un
+ancien député nommé Maximilien Robespierre... il demeure tout près
+d'ici, rue Saint-Honoré... Vous irez le trouver de ma part... peut-être
+pourra-t-il obtenir ce qui me serait refusé à moi... allez voir
+Robespierre jeune!...
+
+--Oh! merci, mon capitaine... comment vous témoigner ma gratitude!...
+
+Bonaparte leva un doigt et, moitié souriant, moitié grave, dit
+lentement:
+
+--En m'apprenant, brave sergent, ce qui vous a fait quitter les
+vêtements de votre sexe, pour vous incorporer et courir le hasard des
+guerres!...
+
+Le joli sergent se mit à trembler:
+
+--Ah! pardon! mon capitaine!... ne me trahissez pas!... soyez généreux!
+respectez mon déguisement... ne me perdez pas en divulguant ma
+supercherie... Oui, je suis une femme!...
+
+--Je l'avais soupçonné tout d'abord! dit Bonaparte avec bonne humeur.
+Mais vos camarades, vos chefs ne se sont aperçus de rien?
+
+--Nous avons au bataillon un grand nombre de tout jeunes gens... pas un
+n'a de poil au menton... et puis, mon capitaine, je fais mon service
+très sérieusement! dit avec fierté la jeune guerrière.
+
+--Je n'en doute pas!... Enfin, vous voilà volontaire... et vous voulez
+être rejointe à l'armée du Nord, si j'ai bien compris votre désir, par
+ce médecin... cet aide, nommé Marcel... qui vous touche certainement
+plus qu'un frère... pour qui, probablement, vous vous êtes
+enrôlée... Oh! je ne vous demande pas votre histoire!... Gardez votre
+secret!... Vous m'avez intéressé, et si je puis vous être utile, comptez
+sur moi... Allez voir Robespierre jeune! Dites-lui bien que c'est son
+ami Bonaparte qui vous envoie!
+
+Et il tendit la main au joli sergent, qui la serra avec des transports
+de joie...
+
+Le capitaine regarda s'éloigner Renée, toute radieuse.
+
+Son visage s'éclaircit un instant; il murmura avec envie:
+
+--Ils s'aiment... et ils vont combattre ensemble pour la patrie, ces
+jeunes gens! qu'ils sont heureux!...
+
+Et la mélancolie de nouveau envahit son front.
+
+Il se remit à sa table, promena son doigt sur la carte, et, pensif,
+considéra longuement cette ville de Toulon, la grande place maritime du
+Midi, en disant avec exaltation:
+
+--Oh! si je pouvais battre les Anglais!... car je les battrais... là!...
+là!...
+
+Et son doigt fiévreux pointait, sur la carte étalée, une place inconnue,
+visible pour lui seul, d'où il foudroyait, par la pensée, la flotte
+anglaise.
+
+
+
+
+IX
+
+LE SERMENT SOUS LES PEUPLIERS
+
+
+Le comte de Surgères, dont le château, auprès de Laval, baignait ses
+vieilles tourelles crevassées dans la Mayenne, aux premiers grondements
+de la Révolution, s'était empressé de gagner l'hospitalière rive du
+Rhin.
+
+A Trèves, puis à Coblentz, il s'était campé, résolu à observer, en
+spectateur tranquille, les bouleversements.
+
+Nominalement il avait pris du service dans l'armée des princes, mais,
+excipant de son âge et de ses précoces infirmités, quoiqu'il eût à peine
+dépassé la cinquantaine, le comte de Surgères s'était surtout attaché à
+bien vivre et à attendre les événements en repos, sous la protection des
+armées impériale et royale, dans les calmes petites cités rhénanes.
+
+L'empressement qu'il avait mis à quitter son domaine ne tenait pas
+seulement à la terreur des sans-culottes ou à l'amour pour ses
+princes...
+
+Le comte, resté veuf sans enfants, après quelques courtes années de
+mariage, avait, depuis un assez long temps, une liaison secrète avec la
+femme d'un gentilhomme du voisinage, royaliste ardent et qui parlait,
+dès la nuit du 4 août, de prendre les armes, de faire sonner le tocsin
+et d'appeler les paysans à la défense de la religion et des fleurs de
+lys.
+
+M. de Surgères, vu son intimité avec son voisin, n'aurait pu se
+dispenser de le suivre par les grands chemins.
+
+Mais il n'avait que des goûts de chevalerie fort paisibles; se bornant
+aux hommages à rendre aux dames, il laissait aux amateurs de prouesses
+brutales les honneurs du combat.
+
+De plus, il commençait à éprouver une terrible lassitude de son amoureux
+servage. La dame de ses pensées ne s'était pas seulement alourdie avec
+l'âge; jadis si mince, si élégante, si fluette, si poétiquement
+sylphide, à présent robuste et massive quadragénaire, à la poitrine
+formidablement bastionnée, elle lui pesait lourdement à l'âme. De tous
+les corps pondéreux, la femme qu'on cesse d'aimer est assurément celui
+qui offre le plus de densité.
+
+Ainsi pensait le comte de Surgères, homme d'esprit, ami du plaisir, mais
+détestant les reproches, les pleurs, les jalousies, les menaces.
+Son caractère indépendant, un peu philosophique,--il avait, dans sa
+jeunesse, à Paris, fréquenté les encyclopédistes,--s'accommodait mal de
+tout joug. La chaîne de l'adultère lui paraissait la plus insupportable.
+
+S'il avait longtemps patienté et conservé, auprès de la marquise de
+Louvigné, l'attitude fatigante d'un soupirant en titre, c'est qu'il
+s'ennuyait fort en son domaine, qu'il était trop désargenté pour vivre à
+la cour et que la marquise était la seule personne courtisable des
+châteaux d'alentour.
+
+Pour lui donner une rivale, il eût fallu se déplacer, chercher en
+quelque manoir éloigné une gentille châtelaine, ou bien tomber dans la
+bourgeoisie en aimant à la ville. M. de Surgères, en sage, s'était
+contenté du bonheur qu'il trouvait à portée de fusil.
+
+Mais les événements s'y prêtant, et d'une part les exigences héroïques
+du marquis, voulant absolument l'entraîner dans les bois et le forcer à
+la guerre des haies,--de l'autre la prétention de la marquise de jouer
+les duchesses de Longueville, en cette Fronde qui pouvait être terrible,
+et de chevaucher par les grands chemins, la cocarde blanche au chapeau
+et des pistolets à la ceinture, avaient complètement décidé le comte à
+prendre la route de l'émigration.
+
+Cette résolution avait le double avantage de ne pas laisser douter
+de ses sentiments de fidélité envers le roi, et en même temps de le
+délivrer de l'amazone obèse et du gentilhomme trop ami des embuscades
+parmi les buissons.
+
+Il était seul et relativement libre. Il annonça donc son départ, un beau
+matin, et le brusqua, prétendant avoir reçu un message pressant du comte
+de Provence, l'invitant à le rejoindre au plus vite, à l'étranger.
+
+Dans la crainte que le marquis ne renonçât à sa guerre paysanne et
+surtout que la marquise ne voulût galoper dans les plaines du Palatinat,
+le comte ajouta malicieusement que le comte de Provence témoignait toute
+sa reconnaissance à son fidèle Louvigné de son zèle à garder à la
+couronne les provinces de l'Ouest.
+
+Enchanté de cette marque de la confiance royale, le marquis laissa
+partir son ami.
+
+La marquise pleura un peu, mais, toute consolée à l'idée de guerroyer,
+de coiffer un chapeau à cocarde et d'avoir une carabine accrochée à la
+selle du cheval puissant qui la porterait, elle sourit, à travers ses
+larmes, quand le comte de Surgères, lui faisant ses adieux, en présence
+de son mari, demanda la permission de l'embrasser.
+
+Tandis qu'il penchait ses lèvres vers elle, un peu gêné par les ouvrages
+avancés qui protégeaient sa poitrine, Surgères eut le temps de lui
+glisser ces deux mots à l'oreille:
+
+--Veillez sur Renée... je vais l'embrasser avant de partir!
+
+La marquise fit un signe de tête affirmatif, indiquant qu'elle avait
+compris et qu'elle se souviendrait de la recommandation.
+
+Le comte, léger, joyeux, émancipé, fit un dernier signe du pommeau de la
+cravache à son ami le marquis, déjà tout préoccupé des chemins creux où
+il irait se poster avec ses fermiers, guettant les soldats de la
+République isolés ou marchant par petites troupes, puis il se rendit à
+un des tournants de la route de Fougères, vers une blanche maison,
+proprette et fleurie, qu'on nommait la Garderie.
+
+Là, jadis, était un rendez-vous de chasse, un poste de gardes des
+seigneurs de Mayenne.
+
+Le comte arrêta son cheval devant l'échalier fermant la cour, au milieu
+de laquelle se trouvait la maisonnette.
+
+Il mit pied à terre, effrayant et chassant les poules picorant dans
+l'herbe, les canards barbotant au milieu d'une mare que recouvrait à
+demi une taie verdâtre.
+
+Un chien avait aboyé.
+
+--Paix! paix! Ramonneau!... dit une voix forte, ne reconnais-tu pas
+notre bon seigneur?...
+
+--Oui, c'est moi, père La Brisée... et quoi de nouveau à la Garderie?
+
+--Rien de nouveau, monseigneur!... dit le vieux garde-chasse,
+debout sur le seuil de sa maison, vêtu de sa veste de velours, botté, le
+couteau sur la cuisse, prêt à découpler ses chiens pour la battue ou à
+décrocher son fusil, pour l'affût au coucher du soleil.
+
+Dans l'intérieur soigneusement lavé, poli, frotté de la pièce servant de
+cuisine et de salle à manger, des trompes de chasse faisaient étinceler
+leurs cuivres, à côté de fouets alignés et de défenses de sangliers,
+d'andouillers, de têtes de cerfs et de museaux de renards, garnissant
+les parois.
+
+--Monseigneur veut-il me faire l'honneur d'entrer un instant se reposer
+et d'accepter un pot de cidre?
+
+--Ce ne serait pas de refus, en un autre moment, mon bon La Brisée, mais
+aujourd'hui impossible... Je pars... je vais faire une assez longue
+absence...
+
+La Brisée eut un mouvement où il y avait de la tristesse.
+
+--Ah! monseigneur nous quitte, dit-il... A une époque pareille!...
+Qu'allons-nous devenir?
+
+--Je reviendrai, mon vieux La Brisée, il s'agit d'un voyage... un simple
+voyage d'agrément.
+
+--Monseigneur est le maître de rester ou de s'en aller! dit avec
+résignation le garde-chasse... et monsieur le comte a-t-il des ordres à
+me donner pour le temps de son absence? ajouta-t-il en reprenant
+son ton ordinaire de serviteur soumis.
+
+--Oh! pas grand'chose, La Brisée... le droit de chasse est présentement
+aboli et cela te laisse des loisirs...
+
+La Brisée fit un geste mélancolique, et murmura:
+
+--C'est l'abomination de la désolation!... Si encore on s'était contenté
+de supprimer...
+
+Il s'arrêta, se rappelant que son seigneur était là, et le vieux garde,
+partisan sous cape de toutes les réformes de la Révolution, sauf en ce
+qui concernait la chasse, termina son appréciation en disant:
+
+--Toucher au gibier... ça ne s'était jamais vu!...
+
+--Vous en verrez... je veux dire, nous en verrons bien d'autres, La
+Brisée! Mais parlons de ce qui m'amène... Où est Renée?...
+
+--Mademoiselle Renée est avec ma femme, tout près d'ici... à la ferme de
+Verbois... Oh! elles ne vont pas tarder... je les espère depuis un quart
+d'heure...
+
+--Je ne puis attendre... il faut que j'aille coucher à Rennes cette
+nuit... Vous embrasserez donc Renée pour moi... Adieu, mon brave La
+Brisée!... portez-vous bien... je reviendrai!... je reviendrai...
+
+Et le comte de Surgères s'éloigna, en faisant un signe bienveillant à
+son garde. Gaillard et dispos, il sauta en selle. L'idée d'une
+scène d'attendrissement avec Renée l'avait tourmenté jusque-là. Il
+redoutait les effusions du coeur.
+
+Ce n'était pas qu'il fût incapable de tendresse. Renée était sa fille.
+L'enfant issu de ses amours avec la plantureuse marquise de Louvigné. Il
+éprouvait, pour cette fille de la passion depuis longtemps refroidie,
+une affection fort tempérée. Il avait sans doute veillé sur elle, mais
+de loin, et s'il n'avait pas ménagé l'argent, les cadeaux, il s'était
+montré moins prodigue de ses caresses.
+
+Aussitôt sa naissance, heureusement survenue tandis que le marquis de
+Louvigné s'était rendu à une assemblée de gentilshommes de la Bretagne
+et du Perche, tenue à Rennes, Renée avait été confiée aux bons soins de
+La Brisée et de sa femme.
+
+L'enfant avait été élevée en secret, ne voyant que de loin, au hasard
+des promenades, son père, et plus rarement encore la marquise de
+Louvigné, sa mère, qui, l'un et l'autre, en présence de témoins toujours
+à portée, gars de ferme ou villageois curieux, s'abstenaient de lui
+donner de bien grandes preuves d'intérêt.
+
+Elle ignorait donc sa naissance et se croyait la fille de La Brisée et
+de sa digne mais peu aristocratique compagne.
+
+Le comte et la marquise, l'une grande dame du voisinage, l'autre
+seigneur du domaine où La Brisée était garde, ne lui laissaient en
+rien soupçonner, par leurs rares visites, le lien naturel qui les
+attachait à elle.
+
+Grâce aux libéralités du comte, Renée avait eu l'éducation large et
+s'était accoutumée à montrer une indépendance de demoiselle de bonne
+maison.
+
+Elle avait appris à monter à cheval et galopait, seule, sans crainte
+comme sans tutelle, à travers prés et champs, sur une petite jument,
+sortie des écuries du château. Le père La Brisée l'avait emmenée dans
+ses courses sous bois, et, déjà forestière, la gamine s'était improvisée
+chasseresse.
+
+Un jour, pendant que La Brisée, son repas pris en forêt, sommeillait à
+l'ombre d'un hêtre, comme un pasteur virgilien, elle lui avait doucement
+dérobé son fusil. A pas lents, elle s'était éloignée... évitant le
+craquement, sous les pieds, du bois mort ou le froissement des feuilles
+sèches...
+
+Parvenue à une clairière, où le chien de garde, qui, voyant prendre le
+fusil, sans s'occuper de qui le portait, s'était mis en quête, fit lever
+un faisan, avec émotion, Renée épaula, ajusta, tira...
+
+Dans un lourd battement d'ailes, l'oiseau tomba.
+
+Renée demeura un instant stupéfaite: comme assourdie par la détonation,
+elle regardait avec surprise, et non sans un mouvement d'orgueil,
+un éclair de victoire aux yeux, le gibier se débattre et tout à coup
+demeurer inerte dans l'herbe humide, allongé, les plumes raides, le bec
+bâillant.
+
+Le chien s'était précipité sur la proie, et, dans sa gueule, en
+frétillant, l'apportait.
+
+Avec une caresse, Renée récompensa l'animal qu'elle débarrassa de sa
+capture, puis, comme un avare son trésor, elle enfouit son gibier dans
+la poche de la veste masculine qu'elle revêtait pour ses courses
+sylvestres, et s'en revint trouver La Brisée, réveillé, tout ému de ce
+coup de feu. Il cherchait son fusil, et, ne le trouvant pas à sa portée,
+se croyait dévalisé par des braconniers.
+
+Il gronda Renée d'abord, puis s'humanisa en constatant qu'elle ne
+revenait pas bredouille, la chasseresse débutante! Il était mécontent
+d'avoir été désarmé durant le sommeil, mais fier du bon usage que son
+élève avait fait de l'arme empruntée.
+
+Depuis, elle l'accompagna dans ses rondes, chaque fois que l'heure et le
+temps le permettaient, et, à l'occasion, tirait un lapin ou servait un
+chevreuil.
+
+Ainsi Renée se familiarisa avec la marche, avec la fatigue, avec la
+poudre, avec les armes.
+
+Au hasard de ses courses, bien souvent, le fusil sous le bras, elle s'en
+allait seule, loin du père La Brisée, occupé à surveiller de rusés
+fraudeurs ayant disposé pièges et collets dans les sentes et les
+passes du gibier. Ces jours-là, lièvres, faisans et perdreaux pouvaient,
+tranquilles, se raser, se percher, ou rappeler. Renée ne renouvelait pas
+la pierre de son fusil, et ne faisait nulle attention aux rencontres de
+son chien. Alors elle battait la plaine du côté d'un moulin, où, près du
+ruisseau jaseur qui l'alimentait, se trouvait, derrière un rideau de
+peupliers, comme une cabane de verdure faite de plantes sauvages,
+viornes, prèles, lierres, grimpant et s'enchevêtrant dans un verdoyant
+fouillis.
+
+Ce n'était pas seulement la fraîcheur de cette retraite heureuse, ni le
+gazouillis du ruisseau sur les cailloux, ni le calme profond sous
+l'ombre épaisse, qui l'attiraient.
+
+Pour Marcel, le fils du meunier, les bords discrets du ruisseau avaient
+pareillement un attrait.
+
+Aussi fréquemment qu'il était possible, les deux jeunes gens se
+rencontraient là...
+
+Un livre à la main, le jeune homme, à pas lents, dès qu'il apercevait
+Renée partant en chasse, venait au-devant d'elle...
+
+Il feignait de lire comme elle de chasser...
+
+Leur pensée était ailleurs, et livre et gibier n'intéressaient que comme
+prétextes.
+
+Renée avait alors dix-sept ans, Marcel entrait dans sa vingtième
+année...
+
+Fils de paysan aisé et neveu du curé, Marcel avait appris un peu de
+latin et l'on avait pensé qu'il entrerait dans les ordres; mais l'église
+ne le tentait guère. Epris des charmes de la nature, aimant les bois,
+les prés, les fleurs, cherchant à étudier le secret de la vie
+universelle et désireux d'en surprendre le mystère, Marcel avait
+manifesté de très vives dispositions pour les sciences naturelles.
+
+Avec l'appui de son oncle le curé, il avait pu prendre quelques leçons
+d'anatomie chez un vieux médecin, familier du presbytère. A force
+d'études et de patience, il avait préparé suffisamment ses premiers
+grades, qu'il avait obtenus à Rennes.
+
+Il serait donc médecin et dans ses projets d'avenir, ébauchés au bord du
+ruisseau babillard, avec Renée, qui, pour lui, négligeait décidément la
+chasse et ne prenait plus le fusil que comme explication de ses longues
+absences, il se voyait d'abord à Rennes, puis ensuite à Paris, où
+seulement la science pouvait être acquise avec la notoriété et la
+fortune, pratiquant ce bel art de guérir dont les anciens faisaient un
+attribut divin...
+
+Pacifique, sentimental, ayant lu avec ardeur les écrits de Rousseau,
+Marcel avait l'âme d'un philosophe. Il s'agenouillait devant la Nature
+et sa profession de foi était celle du Vicaire Savoyard. Sa pensée,
+élargissant le cercle restreint des êtres et des choses qui
+l'environnaient, embrassait l'humanité tout entière. Il se rêvait
+citoyen du monde et proclamait que le globe était la patrie de tous les
+humains. Il lui était tombé entre les mains plusieurs écrits
+d'Anacharsis Clootz, connu sous le nom du philosophe Anaxagoras, et il
+avait fait sa doctrine de sa République universelle.
+
+Dans ses courses projetées, le jeune médecin cosmopolite ne partait pas
+seul pour Paris et pour la gloire...
+
+Renée l'accompagnait, Renée, devenue sa femme, car les deux jeunes gens,
+sans se l'être jamais bien dit nettement, s'aimaient, et, au fond du
+coeur, s'étaient juré de ne jamais se quitter.
+
+Ils étaient d'âge apparié, ils se plaisaient, et leur situation de
+fortune se trouvant à peu près égale, rien ne semblait donc devoir
+s'opposer à leur bonheur.
+
+Marcel, fils de meunier, ayant pour seigneur le comte de Surgères, ne
+dérogeait guère en épousant celle qu'il croyait la fille du brigadier
+des gardes-chasses du comte, le père La Brisée.
+
+La bonne maman Toinon, la femme du garde, avait surpris leurs projets,
+un jour qu'elle s'était trouvée faire de l'herbe pour ses lapins, du
+côté du ruisseau.
+
+Elle n'avait pas grondé fort, mais ce qui avait un peu surpris Marcel,
+c'est que, dans ses réticences et ses grognements, la mère Toinon
+avait paru insinuer qu'il y aurait un obstacle, du côté de Renée.
+
+Le fils du meunier, dont l'aisance paternelle pouvait justifier quelque
+opposition à un mariage avec la fille d'un simple garde-chasse, ne
+devina pas ce que voulait dire la femme de La Brisée; celui-ci ne
+paraissait tenir aucune place dans les réserves qu'elle indiquait
+vaguement... son consentement était-il donc nul, ou n'y avait-il aucune
+raison de s'en inquiéter? Marcel ne démêlait pas trop les craintes de la
+femme du garde ni les causes de cet empêchement qu'elle signalait, du
+fait de Renée...
+
+Quand le comte de Surgères eut brusquement quitté le pays pour aller,
+comme on le sut bientôt, retrouver les princes dans l'émigration, la
+maman Toinon, en regardant avec des yeux narquois les deux amoureux,
+leur dit:
+
+--A présent, mes enfants, si vous voulez toujours vous marier, n'y a
+plus qu'à demander au meunier...
+
+Marcel, sans comprendre pourquoi la mère La Brisée disait que le
+consentement de son père suffirait désormais, s'en était allé trouver
+celui-ci et lui avait fait part de son désir d'épouser Renée.
+
+Le meunier, tout en déclarant qu'il n'avait rien à dire contre la jeune
+fille, avait tenté de dissuader son fils. Il lui avait représenté qu'il
+était très jeune, qu'il devait travailler, se faire une position,
+enfin ce que les pères disent en pareil cas, lorsqu'il est question d'un
+mariage qui ne leur convient pas, sans qu'ils puissent donner de bonnes
+raisons pour refuser franchement.
+
+Surpris de cette résistance, qui n'était pas celle qu'il attendait, car
+le jeune homme supposait que son père aurait invoqué la condition
+relativement inférieure de la fille d'un garde-chasse, Marcel résolut
+d'approfondir les motifs du refus paternel.
+
+Sa mère--les mamans sont bavardes lorsqu'il s'agit du bonheur de leurs
+fils--lui apprit que maître Bertrand Le Goëz, tabellion et régisseur des
+biens du comte de Surgères, de plus son mandataire en son absence, nanti
+de sa procuration générale, avait jeté des regards fort tendres du côté
+de la Garderie. La gentille Renée lui avait plu, et il l'avait demandée
+en mariage, ou peu s'en fallait, à La Brisée.
+
+Marcel éprouva une vraie douleur, où la colère ajoutait ses flammes, à
+cette confidence de sa mère...
+
+Il avait donc pour rival maître Bertrand! un homme vilain, vieux,
+désagréable, sur le compte duquel couraient mille méchants propos!...
+
+Mais Renée n'aimait pas le tabellion. Elle ne voudrait pas de lui. Elle
+résisterait à ses prétentions. Il était sûr d'elle. De ce côté, nulle
+inquiétude. Quant à La Brisée, il comprenait ses hésitations, étant
+sous la dépendance de maître Bertrand Le Goëz qui, chargé par le comte
+de la direction de tous ses biens, était par conséquent libre de
+congédier les gardes-chasses...
+
+Là était le danger. Cependant Le Goëz n'osait pas renvoyer, pour ce
+motif, un vieux et fidèle serviteur comme La Brisée, l'honneur et le
+modèle des forestiers d'alentour.
+
+C'est pourquoi le rusé tabellion s'était précautionné de l'appui du
+meunier. Il dépendait de lui de renouveler le bail de diverses terres
+appartenant au seigneur de Surgères, qui étaient indispensables au
+meunier pour alimenter son moulin.
+
+Le Goëz avait mis nettement le marché à la main.
+
+Marcel cesserait donc toute accointance avec Renée, sinon le bail ne
+serait pas renouvelé et le meunier, ruiné, devrait abandonner son
+moulin, quitter le pays.
+
+Le jeune homme, en apprenant les projets et les calculs du tabellion, ne
+parlait rien moins que d'aller le trouver dans son étude, au milieu de
+ses paperasses, et de lui casser les reins.
+
+Sa mère l'en dissuada. Le Goëz était puissant autant que vindicatif.
+Bien que fondé de pouvoirs d'un noble, peut-être pour cette raison, il
+affectait les principes révolutionnaires les plus violents. Il ne
+parlait que de couper des têtes et avait réclamé l'installation d'un
+tribunal chargé de juger les contre-révolutionnaires dans chaque
+commune. Il était officier municipal et correspondait avec des
+agitateurs influents des sections de Paris, l'huissier Maillard, le
+marquis de Saint-Huruge, Fournier l'Américain et autres hommes d'action.
+Il n'y avait ni à plaisanter avec un pareil citoyen, ni à le braver.
+
+--Que faire alors? avait demandé le jeune homme.
+
+--Partir, répondit sa bonne femme de mère, ne plus songer à Renée, aller
+à Rennes, où il finirait ses études, où il deviendrait un grand médecin,
+où il trouverait l'oubli, le repos, le bonheur peut-être...
+
+Le jeune amoureux secoua la tête et s'éloigna tout pensif, sans répondre
+à sa mère. Il ne voulait ni du repos ni de l'oubli. Il savait bien que
+loin de Renée il ne pourrait trouver le bonheur. Il resterait au pays et
+il arracherait Renée à l'odieux tabellion. Ou bien, s'il le fallait,
+l'âme ouverte à de vagues aspirations de vie en pleine nature, de terres
+nouvelles où la liberté fleurissait sans péril, il s'expatrierait, il
+traverserait les mers, il irait dans cette Amérique où la France avait
+combattu pour l'indépendance; là, il travaillerait, il étudierait, il
+deviendrait un citoyen laborieux et utile, loin du fracas des camps,
+hors de tout le tumulte belliqueux de la vieille Europe.
+Naturellement, dans ce rêve d'émigration, Renée était du voyage.
+
+Le soir de cette conversation décisive avec sa mère, Marcel retrouvait
+Renée au bord du ruisseau, dont la chanson semblait, à l'heure
+crépusculaire, plus mélancolique et plus triste.
+
+Une barre rougeâtre au couchant indiquait la mort du soleil, enseveli
+dans les linceuls de grands nuages roux et gris.
+
+La lune cependant, dissipant les nuées avec lenteur, à l'orient montait,
+et son disque paisible luisait entre les hautes et frêles branches des
+peupliers.
+
+Renée et Marcel, assis sur l'herbe, au bord du petit cours d'eau, se
+tenaient les mains et regardaient, comme une roue d'argent, l'astre
+blanc et doux rouler dans l'espace.
+
+L'instant était solennel, l'heure était nuptiale.
+
+Comme deux chants d'oiseaux se répondant au mois de mai, sous la ramure
+enamourée, les deux voix des jeunes gens alternaient dans la sérénité du
+soir:
+
+--Je t'aime, ma Renée, et n'aimerai jamais que toi!...
+
+--Toi seul, Marcel, occupes ma pensée, et mon coeur n'est qu'à toi
+seul...
+
+--Nous ne nous quitterons jamais!...
+
+--Toujours nous vivrons côte à côte...
+
+--Rien ne pourra nous séparer!...
+
+--Nous serons réunis jusqu'à la mort...
+
+--Tu jures de me suivre partout, ma Renée?
+
+--Je jure de t'accompagner où tu iras, Marcel!...
+
+--Nous nous aimerons toujours!...
+
+--Toujours nous nous aimerons, je le jure!...
+
+--Que ces branches, emblèmes de la liberté, que ces arbres qui sont les
+piliers du temple de la Nature, que ces peuples rustiques reçoivent mes
+serments et soient témoins! dit Marcel avec l'emphase qui se trouvait
+alors dans le langage comme dans les gestes, et il étendit la main vers
+les arbres que la Révolution honorait tels que les symboles de la
+nation, en manière de serment.
+
+Renée imita Marcel et, comme lui, la main étendue, jura d'aimer toujours
+et de suivre partout celui à qui elle s'engageait librement, sous les
+peupliers qu'argentait la lune bienveillante.
+
+
+
+
+X
+
+L'ENROLEMENT INVOLONTAIRE
+
+
+Quand les deux jeunes gens eurent, d'un chaste baiser, scellé le serment
+échangé sous la sérénité du clair de lune, envahissant toute l'étendue
+du ciel et dispersant les brumes de l'occident, ils crurent entendre
+comme un froissement de feuilles derrière eux, suivi d'un cri analogue
+au houloulement du chat-huant.
+
+Cet oiseau de funèbre augure troubla leur extase.
+
+Ils se levèrent, impressionnés, et une secrète angoisse comprima leurs
+élans.
+
+Marcel prit une pierre et la lança dans la direction du massif d'où le
+cri était parti, cherchant à déloger la bête importune.
+
+--Veux-tu t'en aller, vilain chat-huant! cria Marcel, regardant avec
+colère le feuillage sombre où sans doute était blotti, dans quelque
+creux d'arbre, le témoin jaloux de leurs tendresses.
+
+Aucun oiseau ne s'envola. Au lieu d'un battement d'ailes, ce fut comme
+un bruit de pas précipités que les deux amoureux perçurent, et il leur
+sembla, dans le fouillis des feuilles, entendre un ricanement d'homme...
+
+On les avait donc surpris, épiés, écoutés?...
+
+Ils rentrèrent tous deux, au village, attristés, silencieux, inquiets.
+
+--J'ai peur de ce mauvais présage! dit Renée au moment des adieux,
+auprès de la haie bordant la Garderie.
+
+--Bah! répondit Marcel, essayant de tranquilliser la jeune fille, c'est
+quelque mauvais plaisant qui aura voulu s'amuser à nos dépens... un
+jaloux que notre bonheur fait rager... n'y pensons plus, mignonne! Nous
+nous aimons, nous avons juré de nous être toujours fidèles et rien ne
+peut nous séparer!...
+
+Ils se quittèrent cependant, alarmés par cet avertissement qui leur
+avait été donné. Un ennemi les surveillait. On voulait donc les empêcher
+d'être heureux? Qui pouvait ainsi les suivre et les menacer? A qui leur
+bonheur portait-il ombrage? Le souvenir des paroles de la meunière et la
+pensée de ce Bertrand Le Goëz qui osait vouloir posséder Renée, se
+présenta aussitôt à l'esprit de Marcel. Il se raisonna et chercha à se
+prémunir contre cette appréhension vague qui pénétrait dans son
+âme. «Bertrand Le Goëz est un méchant homme et un jaloux, se dit-il,
+mais que peut-il contre nous, puisque Renée m'aime et qu'elle a juré de
+n'être qu'à moi!»
+
+Il se promit cependant de se tenir sur ses gardes et de veiller sur les
+manoeuvres du tabellion.
+
+La crainte qu'il éprouvait n'était pas sans quelque fondement.
+
+Le Goëz multipliait ses visites au moulin. Il avait une seconde fois
+averti le père de Marcel que son bail expirait prochainement et qu'il
+n'avait à compter sur aucun renouvellement. En vertu de la procuration
+que le comte de Surgères lui avait remise, Le Goëz signifierait au
+meunier d'avoir à céder ses terres. Aucun délai ne lui serait accordé...
+
+Toutefois le tabellion avertissait le père de Marcel que, s'il voulait
+envoyer son fils à Rennes et lui déclarer qu'il eût à renoncer à tout
+espoir d'épouser Renée, il consentirait à un renouvellement de bail.
+
+Le meunier était fort embarrassé: son fils persistait dans ses
+intentions et jurait qu'il épouserait Renée, malgré Bertrand Le Goëz; de
+son côté, la jeune fille avait répondu à toutes les sollicitations du
+régisseur amoureux par un refus catégorique.
+
+Bertrand Le Goëz résolut de séparer violemment les deux jeunes gens.
+
+La France courait aux armes. De tous côtés se présentaient aux
+municipalités des volontaires, réclamant des fusils, des piques, et
+s'engageant à mourir pour la patrie.
+
+Le tabellion, en sa qualité de procureur de la commune, convoqua, un
+dimanche matin, tous les jeunes gens du pays et leur adressa un appel
+chaleureux: il s'agissait d'aller à Rennes renforcer le bataillon
+d'Ille-et-Vilaine.
+
+Plusieurs volontaires se présentèrent, s'enrôlèrent et partirent le
+lendemain.
+
+Bertrand Le Goëz s'empressa de signaler partout le mauvais exemple et la
+lâcheté de ceux qui, jeunes, vigoureux, capables de porter les armes, se
+dérobaient à l'honneur de défendre la patrie et préféraient s'amollir en
+compagnie des vieilles gens et des jeunes filles...
+
+Sa harangue visait directement Marcel...
+
+Celui-ci, comprenant quel parti Le Goëz comptait tirer de son inaction,
+se rendit chez le garde-chasse.
+
+Il trouva La Brisée occupé à nettoyer ses fusils, en sifflotant un air
+de chasse.
+
+Renée cousait à côté de la femme du garde.
+
+Elle poussa un cri de surprise en voyant entrer Marcel.
+
+Un malheur était imminent... Du regard elle l'interrogea, le
+suppliant de la rassurer.
+
+--Père La Brisée, dit le jeune homme d'une voix émue, je viens vous
+faire mes adieux ainsi qu'à Renée... Je pars!...
+
+--Oh! mon Dieu! fit la jeune fille, en portant la main à son coeur...
+Pourquoi nous quittez-vous, Marcel!... Ce méchant Le Goëz veut-il donc
+toujours reprendre à votre père ses terres?...
+
+--Ce n'est pas pour cette seule raison que je dois m'en aller...
+
+--Et où vas-tu, garçon?... dit tranquillement La Brisée, tout en
+frottant la platine de son arme...
+
+--Je ne sais... devant tout le village, on m'a reproché ce qu'on a
+appelé ma lâcheté... ce n'est pas par crainte que je ne prenais pas un
+fusil, bien que je considère la guerre comme un fléau, et que les
+peuples qu'on y mène, ainsi que des moutons à la tuerie, soient de bien
+grands fous, ainsi que l'a démontré Jean-Jacques, mon maître! Pourquoi
+se laissent-ils entre-détruire pour des intérêts qui ne les touchent
+pas? La guerre actuelle est juste... c'est celle des esclaves brisant
+leurs fers... c'est la guerre de la liberté contre la tyrannie, et
+celle-là, Jean-Jacques Rousseau lui-même l'eût approuvée!...
+
+--Alors tu t'es enrôlé, garçon?... dit le garde La Brisée... mais c'est
+bien, c'est très bien... tu as fait comme les autres... tu es un
+brave... tu vas en tuer, je l'espère, de ces voleurs de
+Prussiens... dommage que tu n'aies jamais su tirer un coup de fusil!...
+tu n'es pas comme Renée, toi!... c'est elle qui ferait un fameux
+soldat... enfin ça te viendra... tu apprendras... courage, Marcel!...
+
+Renée s'était levée, défaillante, le visage subitement pâli.
+
+--Je quitte le pays, reprit Marcel avec une émotion croissante, parce
+que je ne puis plus vivre au milieu des menaces des uns, des insultes
+des autres... Père La Brisée, je vais, avec mon père et ma mère, qui eux
+aussi sont chassés m'établir en Amérique...
+
+--Comment! dit le garde stupéfait, laissant échapper son fusil, ce n'est
+pas à l'armée que tu cours?... et quoi faire en Amérique, bon Dieu!...
+
+--Je veux, dit le jeune homme avec énergie, que vous me permettiez
+d'emmener avec moi, comme épouse, votre fille Renée... Là-bas, nous
+fonderons une famille, là-bas nous serons heureux sous les grands arbres
+des solitudes!
+
+Renée s'était élancée vers La Brisée en disant:
+
+--Père! père! venez-vous avec nous dans cette Amérique que je ne connais
+pas, mais qui doit être bien belle, et que j'aime déjà, puisque Marcel
+dit qu'il y fait si bon vivre!
+
+Le garde s'était levé, très troublé, et apostrophant sa femme, immobile,
+qui semblait n'avoir rien entendu, continuant à tirer l'aiguille
+d'un mouvement machinal:
+
+--Eh bien, en voilà d'une autre! Emmener Renée en Amérique! L'épouser!
+Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, la vieille?
+
+La mère La Brisée s'arrêta de coudre, et, relevant la tête, répondit
+d'une voix aigrelette:
+
+--Je dis que c'est des bêtises, tout ça! Il est temps que ça finisse.
+Voyons, La Brisée, faut leur raconter ce qu'il en est à ces deux
+tourtereaux. Ils ne savent pas qu'ils sont dépareillés! A toi de le leur
+apprendre!
+
+La Brisée alors révéla à Renée qu'elle était la fille du comte de
+Surgères et ne pouvait devenir la femme d'un fils de meunier.
+
+Renée, surprise et accablée, maudissait cette noblesse qui devenait un
+obstacle à son bonheur.
+
+Mais elle se disait aussi que son père absent, ainsi que l'avait dit le
+garde La Brisée, l'ayant confiée à des soins mercenaires, ne devait ni
+disposer d'elle ni l'empêcher de se donner à l'homme qu'elle aimait...
+elle se trouvait placée, de par les conditions irrégulières de sa
+naissance, en dehors des conventions de la société, pourquoi ne s'en
+affranchirait-elle pas définitivement?...
+
+La Révolution soufflait partout alors, et dans les cerveaux les plus
+calmes, dans l'âme même d'une jeune fille comme Renée, elle déposait ses
+germes d'indépendance et de liberté...
+
+Marcel, de son côté, réfléchissait. La situation nouvelle de Renée
+bouleversait tous ses projets et le déconcertait.
+
+La noblesse, à laquelle appartenait Renée, ne lui apparaissait pas non
+plus comme un obstacle sérieux. La Révolution avait aboli tous les
+privilèges et déclaré les hommes égaux. Mais Renée était riche. Elle ne
+pouvait suivre, comme elle s'y engageait, le fils d'un meunier ruiné,
+tel que lui: ce qui n'était qu'amour et entraînement de la jeunesse, à
+leurs yeux, passerait pour un calcul cupide de sa part, pour une sorte
+de captation indigne. Non! il ne devait pas accepter le sacrifice auquel
+était prête Renée... il s'éloignerait!... il s'efforcerait de chasser de
+sa pensée son souvenir... il irait chercher hors de France, sinon le
+bonheur, du moins l'oubli, le repos... il partirait seul en Amérique...
+
+Son parti fut pris rapidement. Il allait déclarer son intention de
+s'expatrier... de mettre l'espace entre son amour et lui, quand on
+frappa à la porte...
+
+La mère La Brisée alla ouvrir... Bertrand Le Goëz parut.
+
+Il avait ceint l'écharpe et était accompagné de deux commissaires du
+district, portant le chapeau à plumes tricolores et les insignes de
+délégués municipaux.
+
+Comme La Brisée s'étonnait de la venue des trois personnages, Le
+Goëz dit à l'un des commissaires, en désignant le jeune homme:
+
+--Citoyens, voici le nommé Marcel!... faites votre devoir!...
+
+--Vous venez m'arrêter? dit Marcel stupéfait. Qu'ai-je fait?...
+
+--Nous venons simplement te demander, citoyen, dit l'un des
+commissaires, s'il est vrai que tu sois à la veille de partir... de
+quitter ton foyer, ton drapeau, comme l'a déclaré ton père, le meunier?
+
+--J'ai eu cette intention-là, en effet!
+
+--Vous le voyez! dit Le Goëz triomphant et prenant à témoin les
+commissaires.
+
+--Alors, tu veux émigrer?... tu veux porter les armes contre ta
+patrie?... tu ne sais donc pas que la loi punit ceux qui en ce moment
+désertent?... réponds!...
+
+--Je ne déserte pas... je n'émigre pas, je ne puis plus vivre ici... La
+pauvreté me chasse avec les miens. Je vais sous un autre soleil chercher
+le travail avec la liberté!
+
+--La liberté, elle est sous les drapeaux de la nation, reprit le premier
+commissaire. Pour du travail, la nation va t'en fournir! Tu es médecin,
+nous as-tu dit?
+
+--Je vais l'être. Il ne me reste plus qu'un diplôme à obtenir...
+
+--Tu l'auras... au régiment!
+
+--Au régiment! Que voulez-vous dire?
+
+--Nous avons un ordre de réquisition pour toi, dit le second
+commissaire. Nos armées manquent de médecins et nous sommes chargés, mon
+collègue et moi, de leur en fournir...
+
+Il tendait un papier à Marcel, surpris:
+
+--Signe ici... et dans vingt-quatre heures va rejoindre à Angers... On
+te dira au dépôt sur quel corps tu seras dirigé!
+
+--Et si je ne signe pas?
+
+--Nous t'arrêtons immédiatement comme réfractaire, comme agent de
+l'émigration... et nous t'envoyons à Angers, mais en prison! Allons,
+signe!
+
+Marcel hésitait.
+
+Bertrand Le Goëz, clignant de l'oeil, disait à l'un des commissaires,
+à mi-voix:
+
+--Vous auriez mieux fait de m'écouter et de le faire arrêter tout de
+suite... Il ne signera pas, c'est un aristocrate, un ennemi du peuple!
+
+La Brisée et sa femme assistaient, interdits et muets, à cette scène.
+
+Renée, cependant, s'étant approchée de Marcel, prit la plume, la lui
+tendit, en lui disant doucement:
+
+--Signez, Marcel... il le faut!... je le désire...
+
+--Vous voulez donc que je vous quitte... que je vous laisse, sans
+défense, exposée à toutes les tentatives de ce misérable! dit-il en
+montrant Le Goëz.
+
+Renée reprit, en se penchant à son oreille:
+
+--Signe... j'irai te retrouver... je te le jure!...
+
+Marcel fit un mouvement:
+
+--Toi!... parmi les soldats!... toi à l'armée! dit-il à voix basse.
+
+--Pourquoi pas? je suis un garçon, moi!... je sais me servir d'un fusil,
+demande au père... ce n'est pas comme toi! Allons, signe!
+
+Marcel prit la plume, et nerveusement signa l'acte d'enrôlement, puis
+s'adressant aux commissaires:
+
+--Où faut-il aller?...
+
+--A Angers... où l'on forme le bataillon de Mayenne-et-Loire... Bonne
+chance, citoyen médecin!...
+
+--Salut, citoyens commissaires!...
+
+--Tu ne me dis rien, à moi? demanda Le Goëz d'un ton goguenard.
+
+Marcel lui montra la porte.
+
+--Tu as tort de m'en vouloir... à présent que tu es bon sans-culotte et
+que tu sers la patrie, je te rends mon estime, Marcel! et pour te le
+prouver, je vais de ce pas renouveler le bail de tes parents! dit le
+tabellion, riant faux.
+
+Bertrand Le Goëz se retira en se frottant les mains. Il avait gagné la
+partie: son rival s'en allait au loin, à l'ennemi... Reviendrait-il
+jamais? Renée resterait en son pouvoir... Renée, dont il connaissait la
+naissance, et qui, devenue sa femme, lui apporterait une partie de
+ces domaines du comte de Surgères dont il n'était que le régisseur... il
+se voyait déjà maître et seigneur de ces vastes propriétés dont il avait
+la garde... il pourrait se montrer bienveillant vis-à-vis des parents de
+Marcel et leur laisser leurs terres... il aurait en eux des alliés, et
+Marcel ne pourrait les animer contre lui... Tout lui réussissait, et
+déjà il savourait la joie de parcourir, non plus en intendant, mais en
+véritable propriétaire, au bras de Renée, malgré tout sa femme, les
+domaines du comte, que la loi sur l'émigration allait frapper. Il se
+chargerait bien de faire reconnaître les droits de l'héritière.
+
+Renée, cependant, après avoir déclaré à La Brisée et à Toinon qu'elle
+n'aurait, malgré Bertrand, jamais d'autre amour, et que Marcel serait un
+jour son mari, s'en fut, le soir venu, au rendez-vous habituel, au bord
+du ruisseau, sous les peupliers...
+
+Elle y trouva Marcel, bien triste, bien inquiet... Sa main tremblait de
+fièvre et des larmes roulaient dans ses yeux.
+
+Elle le rassura, lui renouvelant sa promesse de le retrouver au
+régiment...
+
+Et comme il manifestait de nouveau son incrédulité, elle lui répondit
+avec assurance:
+
+--Tu verras!... Est-ce que je ne ferai pas un gentil soldat?...
+
+Et elle ajouta en riant:
+
+--Dame! je n'ai pas tes idées sur la guerre... Je ne suis pas
+philosophe, moi, mais je t'aime et je te suivrai partout!...
+
+--Mais les fatigues?... les étapes?... le fusil est lourd et le sac
+pèse!... Tu n'as pas d'idée des pénibles travaux de la guerre, pauvre
+enfant! disait Marcel pour la dissuader de ce projet qu'il taxait de
+folie.
+
+--Je suis forte... et puis l'on s'y fait!... il part tous les jours des
+jeunes gens, qui ne sont pas si robustes que moi... et ils n'ont pas,
+comme moi, leur amour sous les drapeaux!... répondait-elle avec
+crânerie.
+
+--Mais si tu venais à être blessée?...
+
+--N'es-tu pas médecin?... tu me soignerais, tu me guérirais!...
+
+Quelques jours après, à la brune, on aurait pu voir, marchant d'un pas
+allègre, un tout jeune homme se diriger vers Angers, portant au bout
+d'un bâton un petit paquet de linge et vêtu du costume de garde
+national. Ce jeune homme s'était présenté, aussitôt arrivé à Angers, à
+la mairie, et s'était fait inscrire comme volontaire au bataillon de
+Mayenne-et-Loire, sous les noms de René Marcel, fils de Marcel, meunier
+à Surgères.
+
+Le jeune homme avait ajouté qu'il rejoignait le corps où son frère
+Marcel, déjà enrôlé, servait en qualité d'aide-major.
+
+La jeune fille fut ainsi incorporée sans difficulté. Nul ne
+soupçonna son sexe. Cette incorporation de jeunes femmes, sous des
+habits d'homme et sous des noms supposés, se produisit quelquefois, à
+cette époque de confusion et de dévouement de toutes sortes. Les
+bataillons de la Révolution reçurent ainsi nombre de recrues féminines.
+
+On conserve encore sur le livre d'or des annales militaires de la
+République les noms obscurs et les glorieux états de service de ces
+héroïques guerrières.
+
+Au bataillon de Mayenne-et-Loire, où Renée conquit très vite les
+sardines d'argent et reçut le sobriquet de _Joli Sergent_, une déception
+cruelle bientôt l'atteignit...
+
+Elle ne devait pas rester longtemps auprès de celui qu'elle était venue
+retrouver: un ordre supérieur ordonna à l'aide-major Marcel de passer au
+4e régiment d'artillerie à Valence, où l'on manquait de médecins, et
+qui devait être dirigé en hâte sur Toulon.
+
+La séparation fut cruelle. L'obligation de contenir leur douleur et de
+cacher leurs larmes, car on observait les deux jeunes gens et trop
+d'émotion pouvait les trahir, augmenta le déchirement du départ.
+
+En se donnant le dernier baiser d'adieu, il fut convenu que chacun
+ferait tous ses efforts pour rejoindre l'autre.
+
+On a vu, par la démarche du Joli Sergent auprès du capitaine
+Bonaparte, combien Renée s'efforçait de faire revenir auprès d'elle
+celui qu'elle aimait...
+
+Grâce à la protection de Robespierre jeune, dont Bonaparte était l'ami,
+la permutation désirée fut obtenue et nous ne tarderons pas à rencontrer
+réunis, sous les ordres du commandant Beaurepaire, l'héroïque défenseur
+de Verdun, Renée, engagée par amour, et Marcel, le philosophe
+humanitaire, l'élève de Jean-Jacques, apôtre de la paix et de la
+fraternité universelles, citoyen du monde, comme il s'appelait, ayant
+subi un enrôlement un peu involontaire.
+
+
+
+
+XI
+
+LA CRÉANCE DE MADAME SANS-GÊNE
+
+
+Après le départ du Joli Sergent, Bonaparte, s'isolant dans sa pensée,
+s'était remis au travail. Combinant, devant la carte, de vastes projets
+de défense du littoral méditerranéen, il jetait un coup d'oeil
+ambitieux sur les montagnes séparant la France du Piémont, la clef de
+l'Italie...
+
+Au milieu de ses calculs stratégiques, un coup frappé à la porte lui fit
+relever la tête:
+
+--Qui vient encore? pensa-t-il, impatienté d'être dérangé... c'est donc
+le jour aux visites!... Qui est là? cria-t-il.
+
+--C'est moi... répondit une voix de femme... Catherine... la
+blanchisseuse!...
+
+--Entrez! grommela-t-il.
+
+Catherine parut, un peu embarrassée, son panier au bras:
+
+--Ne vous dérangez pas, capitaine, dit-elle presque timidement... je
+vous rapporte votre linge... j'ai pensé que vous pourriez en avoir
+besoin...
+
+Sans lever les yeux, Bonaparte grogna:
+
+--Le linge? C'est bien... Posez-le sur le lit.
+
+Catherine demeura tout interdite.
+
+Elle n'osait ni avancer, ni bouger, son panier à la main. Elle pensait:
+Je dois avoir l'air godiche! Mais c'est plus fort que moi, il m'en
+impose cet homme-là!
+
+Celle qu'on nommait dans tout le quartier Saint-Roch _la Sans-Gêne_, et
+qui volontiers justifiait son surnom, se trouvait visiblement intimidée.
+
+Elle regardait le lit, que lui avait indiqué Bonaparte; elle changeait
+son panier de bras, et puis aussi, elle palpait, dans la poche de son
+tablier, la note qu'elle avait apportée, sans oser se décider à une
+action quelconque.
+
+Elle était, comme on dit, dans ses petits souliers.
+
+Bonaparte continuait à examiner la carte déployée sur sa table, sans
+paraître faire aucune attention à elle.
+
+A la fin elle se mit à toussoter légèrement, pour indiquer sa présence.
+
+--Il n'est guère galant le capitaine! pensait-elle... Sans doute, on est
+honnête femme, et l'on ne vient pas pour... des bêtises, mais tout de
+même on vaut bien la peine d'être regardée un brin!...
+
+Et, piquée, elle recommença son léger toussotement...
+
+Bonaparte releva la tête et fronça le sourcil:
+
+--Comment, vous êtes encore là? dit-il peu galamment...
+Qu'attendez-vous? reprit-il après un court silence, avec sa brusquerie
+accoutumée.
+
+--Mais, citoyen... pardon, capitaine! je voulais vous dire... enfin,
+c'est que je me marie! dit Catherine vivement.
+
+Elle était rouge comme une pomme d'api. Sous son fichu de laine son sein
+battait. Décidément, le capitaine lui faisait perdre l'aplomb.
+
+--Ah! vous vous mariez?... dit Bonaparte, froidement, eh bien! tant
+mieux pour vous, ma fille... je vous souhaite bien du bonheur!... Et
+vous épousez un brave garçon, je suppose, quelque garçon
+blanchisseur?...
+
+--Non, capitaine! répliqua vivement Catherine froissée, un soldat... un
+sergent!...
+
+--Ah! très bien! vous avez raison d'épouser un militaire,
+mademoiselle... reprit Bonaparte d'un ton plus aimable; être soldat,
+c'est être deux fois Français... je vous souhaite bonne chance!...
+
+Bonaparte allait se remettre à son travail, s'intéressant médiocrement
+aux amours de sa blanchisseuse; cependant il ne put s'empêcher de
+sourire à l'aspect égayant du corsage solide de Catherine, de la
+belle santé rayonnante de ses joues et de tout son aspect gaillard et
+engageant, contrastant avec la mine confite et l'air sainte-nitouche
+qu'elle prenait, pour lui apporter son linge.
+
+Il eut toujours du goût pour les femmes bien en chair; le maigre et
+famélique officier comme le premier consul nerveux, comme l'empereur
+bedonnant, se plurent au contact de formes rebondies...
+
+La beauté robuste de Catherine l'arracha un instant à ses préoccupations
+stratégiques...
+
+Avec la galanterie, un peu brutale, qui lui était déjà habituelle, il
+s'avança vivement vers la jeune blanchisseuse et porta une main hardie
+sur sa gorge...
+
+Catherine poussa un léger cri.
+
+Le futur vainqueur d'Arcole n'était pas pour hésiter. L'attaque
+commença...
+
+Il redoubla de vivacité et pressa Catherine, la forçant à reculer
+jusqu'au bord du lit, où elle s'adossa, faisant hardiment front à
+l'assaillant...
+
+Elle se défendit, sans fausse pudeur, sans se montrer effarouchée.
+
+Et comme Bonaparte, oubliant tout à fait Toulon, semblait vouloir hâter
+les travaux d'approche, brusquer le siège et finalement donner l'assaut
+au corps de place, elle se fit une défense de son panier qu'elle posa
+devant elle, comme un gabion, et dit à l'assiégeant surpris:
+
+--Non!... non! capitaine... c'est trop tard!... Vous ne me prendrez
+pas... j'ai capitulé... que dirait mon mari!...
+
+--Vraiment! dit Bonaparte, s'arrêtant... Alors, ce mariage, c'est
+sérieux?...
+
+--Très sérieux... et je venais vous prévenir aussi, en vous annonçant
+mon mariage, que je ne pourrais plus continuer à vous blanchir...
+
+--Vous fermez boutique, ma belle enfant?...
+
+--Ça va si mal, la blanchisserie, en ce moment!... Et puis, je veux
+suivre mon mari...
+
+--Au régiment? fit Bonaparte surpris.
+
+--Pourquoi pas?...
+
+--Cela s'est déjà vu! Et, pensant à Renée, s'enrôlant pour rejoindre
+Marcel, il murmura: Ah çà! l'armée, à présent, va donc n'avoir que des
+ménages!... Alors, vous allez apprendre la charge en douze temps, et
+peut-être la manoeuvre du canon?... reprit-il d'un ton railleur.
+
+--Je sais manier un fusil, capitaine, et quant au canon, j'aurais bien
+pris des leçons avec vous... mais mon homme est dans l'infanterie,
+fit-elle en riant. Non, je ne ferai pas le coup de feu... à moins d'y
+être forcée... mais il y a besoin de cantinières dans les bataillons...
+Je vais verser la goutte aux camarades de mon homme!... et j'espère
+avoir votre pratique, capitaine, si vous servez de notre côté...
+
+--Je m'inscrirai à votre cantine... mais pas pour le moment!... le
+ministre ne me permet ni de me battre... ni de...
+
+Il allait dire: ni de manger. Il se retint et finit simplement sa phrase
+ainsi:
+
+--Ni de dépenser de l'argent à la cantine... Ce sera pour plus tard!...
+pour beaucoup plus tard, mon enfant!... ajouta-t-il avec un soupir.
+
+Et il retourna à sa table, en proie à de tristes pensées. Catherine
+lentement, sans mot dire, le coeur un peu serré par la mélancolie de
+ce jeune officier dont elle constatait le dénûment, rangea rapidement
+sur le lit le linge qu'elle avait apporté, ainsi que le lui avait
+indiqué son client.
+
+Puis, faisant une révérence, elle alla vers la porte, l'ouvrit et dit,
+comme se ravisant:
+
+--Ah! j'avais roussi par mégarde une de vos chemises, je vous en ai
+remis une autre... elle est là, avec les caleçons et les mouchoirs... Au
+revoir, capitaine!...
+
+--Au revoir!... à votre cantine, ma belle enfant!... répondit Bonaparte,
+qui se replongea aussitôt dans son étude.
+
+En descendant l'escalier de l'hôtel de Metz, Catherine murmurait:
+
+--Je lui avais aussi apporté sa note... mais je n'ai pas eu le courage
+de la lui donner... Bah! il me la paiera un jour ou l'autre... j'ai
+confiance dans ce garçon-là, moi!... je ne suis pas comme le citoyen
+Fouché, je suis sûre qu'il fera son chemin!...
+
+Puis elle pensa, riant toute seule et mise en belle humeur par un
+souvenir amusant:
+
+--Comme il me lutinait, le capitaine!... Oh! il s'était dérangé tout de
+même de ses papiers... Voyez vous ça!... il n'y allait pas de main
+morte!... Dame! ça l'a distrait un peu... il n'a pas tant d'occasions de
+batifoler, ce pauvre jeune homme!...
+
+Et elle ajouta, rougissant un peu:
+
+--Dire que s'il avait voulu...! Oh! pas aujourd'hui, mais autrefois,
+avant de m'être engagée avec Lefebvre!...
+
+Elle s'interrompit dans ce regret rétrospectif d'une inclination qu'elle
+s'était d'abord sentie pour le maigre et triste officier d'artillerie.
+
+Gaiement elle reprit:
+
+--Au fond, je n'y pense guère... et lui n'y a jamais pensé!... Allons
+voir si Lefebvre n'est pas à la boutique! Il m'aime bien, celui-là... et
+je suis sûre qu'il fera un meilleur mari que le capitaine Bonaparte!
+
+A peine était-elle rentrée dans la blanchisserie, que des cris, des
+vivats retentirent dans la rue.
+
+Elle ouvrit la porte pour se rendre compte de ce qui se passait.
+
+Tout le voisinage était en rumeur.
+
+Elle aperçut alors Lefebvre, sans fusil, sans buffleteries, mais tenant
+à la main son sabre, qu'ornait une dragonne d'or.
+
+Ses camarades l'entouraient et semblaient lui faire un cortège
+triomphal.
+
+--Catherine, je suis lieutenant! s'écria-t-il tout joyeux, en sautant au
+cou de sa fiancée.
+
+--Vive le lieutenant Lefebvre! clamèrent les gardes nationaux, levant en
+l'air tricornes et fusils.
+
+--Ajoutez, camarades, dit le nouveau lieutenant en présentant Catherine,
+vive la citoyenne Lefebvre... car voici ma femme!... Nous nous marions
+la semaine prochaine!...
+
+--Vive la citoyenne Lefebvre! crièrent les gardes enthousiasmés.
+
+--Vive madame Sans-Gêne! reprirent les commères accourues...
+
+--Qu'ils ne crient pas si fort! dit Catherine à l'oreille de son mari,
+pensant à Neipperg, couché dans la chambre voisine, ils vont réveiller
+notre blessé!...
+
+ * * * * *
+
+Dans la petite chambre de l'hôtel de Metz, cependant, l'officier
+d'artillerie sans solde et sans emploi, ayant fini d'étudier sa carte,
+rangeait méthodiquement, sur une planchette de sapin, le linge que lui
+avait apporté Catherine.
+
+--Tiens!... elle ne m'a pas laissé sa note! dit le futur empereur, au
+fond satisfait de cet oubli, car il lui aurait fallu exposer
+l'impossibilité où il se trouvait de payer.
+
+Il ajouta, en faisant mentalement le calcul de ses dettes:
+
+--Je dois lui devoir au moins 30 francs, peut-être plus!... Diable!...
+je passerai lui régler cela... au premier argent que je toucherai!...
+C'est une bonne fille, cette Catherine, je ne l'oublierai pas!
+
+Et il s'habilla pour aller dîner chez ses amis, les Permon...
+
+Cette modeste créance, Napoléon devait, durant bien des années, ne plus
+en entendre parler.
+
+Ce ne fut que longtemps après qu'elle lui fut tout à coup mise
+sous les yeux, à un moment fort imprévu, la note oubliée de la
+blanchisseuse,--ainsi que l'apprendront nos lecteurs s'ils veulent bien
+suivre avec nous, dans les pages où seront retrouvés Neipperg, Blanche,
+le Joli Sergent, Marcel, et le petit Henriot, les étapes pleines
+d'aventures et de gloire de Catherine la blanchisseuse, devenue
+cantinière au 13e léger, puis maréchale Lefebvre, ensuite duchesse de
+Dantzig, et toujours restée sympathique et populaire, vaillante et bonne
+enfant, héroïque et charitable, sous le sobriquet parisien de _Madame
+Sans-Gêne_.
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LA CANTINIÈRE
+
+
+
+
+I
+
+EN CHAISE DE POSTE
+
+
+--Allons, ils ne s'arrêteront pas... Voyez comme le postillon a fait
+claquer son fouet en passant devant l'Ecu... Il semblait nous narguer!
+
+--Les voyageurs ne sont pas si nombreux au jour d'aujourd'hui...
+
+--On ne les voit déjà plus!... Ce sera pour le Lion-d'Or...
+
+--Ou pour le Cheval-Blanc...
+
+Un double soupir ponctuait ces paroles, mélancoliquement échangées entre
+le ventripotent patron de l'hôtel de l'Ecu et sa fluette épouse sur
+le seuil de la principale auberge de Dammartin.
+
+Les voyageurs en chaise de poste étaient rares, depuis les événements
+qui avaient suivi le 20 juin.
+
+La voiture qui avait disparu, aux yeux désappointés des hôteliers de
+l'Ecu, avait quitté Paris la veille au soir. Elle était
+vraisemblablement la dernière qui eût franchi les barrières, car l'ordre
+d'empêcher qui que ce fût de sortir de Paris avait été notifié dans la
+soirée, lorsque fut prise la résolution d'attaquer les Tuileries, au
+matin.
+
+Informé par des amis de ce qui s'était agité dans les sections, du
+mouvement qui se préparait, le baron de Lowendaal avait ajourné son
+mariage avec la fille du marquis de Laveline et s'était hâté de faire
+ses préparatifs de départ.
+
+Fermier général, il redoutait le contrôle prochain des vrais mandataires
+de la nation. Le baron de Lowendaal avait du flair.
+
+La veille du 10 août, il se jeta donc dans une chaise de poste,
+accompagné de son factotum Léonard, emportant tout ce qu'il avait pu
+réunir d'argent, donnant l'ordre au postillon de brûler les premiers
+relais.
+
+Le baron voyageait un peu comme on se sauve.
+
+A Crépy, il fallut cependant faire halte. Les chevaux n'en pouvaient
+plus.
+
+Le matin avait chassé la nuit et sur la plaine, déjà, le grand jour
+avait balayé les nuées, blanchissait les ombres. Les dernières étoiles
+s'éteignaient dans le recul bleu pâle du ciel, tandis que, du côté de
+Soissons, le soleil s'allumait.
+
+Le baron de Lowendaal se rendait à son château, situé auprès du village
+de Jemmapes, à la frontière belge. Originaire de Belgique, bien que
+devenu Français, là, le baron se sentirait en sûreté. La Révolution ne
+viendrait jamais le chercher jusque sur le territoire belge; d'ailleurs,
+l'armée du prince de Brunswick était rassemblée à la frontière; elle ne
+tarderait pas à mettre les sans-culottes à la raison, et à rétablir le
+roi dans toutes ses prérogatives. Il en serait quitte pour un court
+déplacement, juste le temps d'épouser la charmante fille du marquis de
+Laveline. Un simple voyage de noces.
+
+Il avait fixé la célébration de son mariage au 6 novembre, car il lui
+fallait auparavant régler une grosse affaire d'intérêts, dans la ville
+de Verdun, dont il gérait la ferme des tabacs.
+
+Il s'était assoupi au sortir de Paris, certain d'échapper, si par hasard
+on tentait de le poursuivre. Ses chevaux étaient excellents et ne
+pourraient être rejoints.
+
+Il s'éveilla lorsqu'il avait déjà mis quelques bonnes lieues
+protectrices entre lui et les sans-culottes.
+
+Le nez à la portière, il huma l'air matinal, et comme on avait
+dépassé les premières maisons de Crépy, tout à fait rassuré, il ordonna
+au postillon de faire halte.
+
+Celui-ci obéit de grand coeur. Il était navré de brûler ainsi, en
+route, les meilleurs bouchons, sans une lampée, sans un bout de
+causette. Il en avait pourtant long à raconter! Ce n'est pas tous les
+jours que l'on peut voir Paris s'armant et se préparant à déloger le roi
+du château de ses pères... C'étaient des nouvelles, ça!... Comme on
+l'eût écouté et régalé, narrant ce qui se passait dans les sections!...
+
+A l'hôtel de la Poste, on fit relais.
+
+Tandis que l'hôte et ses gens s'empressaient, offrant au baron un lit,
+lui proposant de déjeuner, énumérant des rafraîchissements variés, et
+qu'ils tournaient autour de lui d'un air inquiet, afin d'avoir des
+nouvelles de la capitale, l'homme de confiance, Léonard, s'éloigna un
+moment, sous le prétexte de s'assurer que nul citoyen trop curieux ne
+rôdait aux alentours.
+
+Depuis la fuite manquée du roi à Varennes, non seulement les
+municipalités étaient plus défiantes, mais aussi beaucoup de
+particuliers ambitionnaient la gloire du citoyen Drouet, qui avait eu
+l'honneur d'arrêter Louis XVI. Ces surveillants volontaires examinaient
+et fouillaient toute voiture suspecte. Une chaise de poste était
+particulièrement désignée à la vigilance des patriotes.
+
+Heureusement pour le baron, le patriotisme local n'était pas encore levé
+quand la chaise de poste fit son entrée tapageuse dans la bonne ville de
+Crépy-en-Valois.
+
+Tandis que le voyageur s'attablait devant un appétissant bol de
+chocolat, apporté bouillant par une servante plantureuse, dont il tapota
+les joues rougeaudes, car c'était un terrible lutineur de tendrons que
+notre financier, Léonard s'était enfermé dans l'écurie.
+
+Là, profitant de la lueur d'une lanterne, il se mit en mesure de lire la
+lettre que lui avait confiée mademoiselle de Laveline, au moment du
+départ.
+
+Blanche lui avait bien recommandé, en ajoutant à sa prière deux doubles
+louis, de ne remettre cette missive, fort importante, que lorsque le
+baron serait sorti de Paris.
+
+Léonard, flairant un mystère dont la découverte pouvait être profitable,
+résolut de prendre connaissance d'abord de ce message si sérieux.
+
+Les secrets des maîtres, c'est parfois la fortune des domestiques...
+
+Il avait remarqué combien ce mariage, que souhaitait vivement le baron,
+semblait pénible à mademoiselle de Laveline!
+
+Peut-être dans cette lettre remise à ses soins se trouvait-il
+quelque grave révélation dont il lui serait facile de tirer profit par
+la suite... Hardiment, mais avec certaines précautions, de façon à
+pouvoir rendre à l'étrange missive son aspect primitif, il rompit le
+cachet en se servant de la lame de son couteau, préalablement chauffée à
+la flamme de la lanterne.
+
+Il lut, et son visage exprima la profonde surprise où le plongeait le
+secret qu'il venait d'apprendre.
+
+Voici ce que contenait la lettre de Blanche:
+
+ «Monsieur le baron,
+
+ «Je vous dois un aveu pénible, qu'il me faut faire pour ne pas
+ entretenir plus longtemps une illusion sur mon compte, que les
+ événements ne tarderaient pas à dissiper cruellement.
+
+ »Vous m'avez témoigné de l'affection, et vous avez obtenu de
+ mon père un consentement à un mariage où vous pensiez trouver
+ le bonheur, peut-être l'amour...
+
+ »Le bonheur est impossible pour vous dans une pareille union:
+ l'amour, je ne saurais vous le promettre, mon coeur
+ appartient à un autre... Excusez-moi de ne pas vous nommer
+ celui qui a toute mon âme, et dont je me considère comme la
+ femme devant Dieu!...
+
+ »Il me reste un dernier aveu à vous faire: je suis mère,
+ monsieur le baron, et la mort seule pourra me détacher de
+ mon époux, du père de mon petit Henriot.
+
+ »Je suivrai M. de Laveline à Jemmapes, puisque telle est sa
+ volonté, mais j'ose espérer, qu'informé de l'obstacle absolu
+ qui s'oppose à la réalisation de vos projets, vous aurez pitié
+ de moi et que vous m'épargnerez la honte de révéler à mon père
+ la véritable cause qui rend impossible cette union.
+
+ »Je me fie, monsieur, à votre discrétion de galant homme.
+ Brûlez cette lettre et croyez à ma reconnaissance et à mon
+ amitié.
+
+ »BLANCHE.»
+
+Léonard, ayant lu, poussa un cri de surprise et de joie.
+
+--Saperlipopette! voilà qui peut faire une fortune! se dit-il.
+
+Il tournait et retournait la lettre de Blanche entre ses doigts, comme
+s'il devait, à force de la presser, faire jaillir, de cette éponge à
+secrets, tout l'or qu'elle lui semblait contenir.
+
+--Je me doutais bien de quelque chose, se dit-il en grimaçant un
+sourire; M. le baron désirait mademoiselle et mademoiselle ne désirait
+nullement M. le baron. Mais je n'aurais jamais imaginé que mademoiselle
+Blanche de Laveline eût un enfant... ce que j'aurais encore moins
+supposé, c'est qu'elle ferait savoir son escapade à M. le baron!...
+Que les femmes sont bêtes!... elle ne se doute pas, la petite Blanche,
+de la bêtise qu'elle a faite là... non! pas celle qu'elle s'imagine...
+ça n'est rien!... un enfant de plus ou de moins, baste!... la sottise
+c'est d'avoir confié ce secret au papier... heureusement que je suis là,
+moi!...
+
+Il s'arrêta, rapprocha la lettre du falot, dont la clarté douteuse
+emplissait l'écurie d'un jeu d'ombre et de demi-clartés, et murmura
+après examen du papier:
+
+--Elle a écrit elle-même... pas moyen de nier l'écriture!... Oh! elle
+est toute naïve cette enfant-là!... elle pourrait regretter ce qu'elle a
+raconté, dans un moment d'abandon et de nerfs surexcités...
+heureusement, c'est à moi qu'elle a confié le soin de son honneur et de
+sa fortune!...
+
+Il eut comme un mouvement d'hésitation. Puis, serrant la lettre dans sa
+poche, il se dit:
+
+--Mademoiselle Blanche paiera peut-être un jour fort cher... plus tard,
+quand elle sera devenue la baronne de Lowendaal... ce qui est
+inévitable... pour ravoir cette lettre... alors je verrai le prix qu'il
+me conviendra d'y mettre!...
+
+Et Léonard eut un nouveau sourire avantageux et coquin:
+
+--Peut-être, murmura-t-il, ne me contenterai-je pas d'un peu d'or... je
+voudrai mieux... ou du moins un autre prix... car, moi aussi, je la
+trouve gentille mademoiselle Blanche!... mais, pour le moment, rien à
+faire qu'à garder précieusement cette preuve... cette arme... tout en
+encourageant discrètement les projets de mon maître, qui, plus que
+jamais, doit épouser mademoiselle Blanche!...
+
+Et Léonard, après avoir boutonné soigneusement sa veste, palpa, comme
+pour s'assurer qu'elle se trouvait toujours à sa portée, la lettre
+révélatrice, avec la joie intime et féroce de l'usurier, gardant le
+billet qui doit livrer un jour à sa discrétion la victime imprudente,
+ayant donné sa signature.
+
+Il s'en fut retrouver le baron, un peu inquiet, son déjeuner fini, car
+déjà les curieux s'attroupaient devant la cour de l'hôtel, contemplant
+la chaise de poste. Il avait à deux reprises demandé pourquoi l'on
+n'attelait pas?...
+
+Léonard donna pour explication de son absence le soin qu'il avait pris
+de vérifier si rien ne s'opposait au départ.
+
+Le baron, rassuré, remonta de fort belle humeur dans sa chaise de poste
+qui roula bientôt comme un tonnerre sur le pavé, lequel n'était déjà
+plus celui du roi.
+
+
+
+
+II
+
+CHEZ LA FRUITIÈRE
+
+
+Sur le seuil de sa boutique de fruitière, rue de Montreuil, à
+Versailles, la mère Hoche achevait de servir ses pratiques, tout en
+donnant un coup d'oeil maternel à un petit bonhomme, rose et joufflu,
+qui jouait sur le carreau parmi les tas de choux et les bottes de
+carottes amoncelées.
+
+--Henriot!... Henriot!... Veux-tu ne pas te fourrer ça dans la
+bouche!... Tu vas te faire du mal! criait-elle de temps en temps, quand
+le petit garçon essayait de sucer une carotte ou de mordre dans un
+navet.
+
+Et la bonne femme continuait à répondre aux commandes des ménagères,
+tout en grommelant:
+
+--Ce petit garnement-là... quel appétit, quel touche-à-tout!... Il est
+bien gentil tout de même...
+
+Elle ajoutait sur un ton bon enfant, se tournant en souriant vers la
+pratique:
+
+--Et avec cela, ma belle, qu'est-ce qu'il vous faut?
+
+Tout à coup, s'interrompant dans sa besogne délicate, qui consistait à
+mesurer de la fourniture à une bourgeoise, qui achetait une salade, elle
+poussa un grand cri de surprise!
+
+Sur le pas de la porte, précédant un lieutenant,--qui donnait le bras à
+une fraîche et accorte jeune femme, endimanchée, toute empêtrée dans une
+robe d'organdi, la tête empanachée d'un haut bonnet tuyauté,--un grand
+garçon, à l'air fier et au visage martial, venait d'apparaître...
+
+Il portait l'uniforme de grenadier...
+
+Il souriait... il tendait les bras...
+
+--Eh bien, maman Hoche, on ne me reconnaît donc pas! dit-il en avançant
+brusquement et en serrant sur sa poitrine la bonne femme, émue,
+tremblante de joie et frissonnante d'orgueil.
+
+Les pratiques, ébahies, regardaient, stationnant, à quelques pas de la
+boutique, le cabriolet qui avait amené de Paris le jeune homme et ses
+deux compagnons. On admirait l'uniforme tout neuf, le chapeau,
+l'écharpe, la ceinture et la ganse d'or du sabre du jeune militaire.
+
+Et les commères murmuraient:
+
+--C'est un capitaine!...
+
+--Pardine! je le connais bien, disait une des ménagères, mieux
+informée, c'est le petit Lazare... le neveu de la fruitière... celui
+qu'elle a élevé comme son fils... nous l'avons vu jouer avec les
+polissons de son âge, sur la place d'Armes, le v'là devenu capitaine à
+c'te heure!...
+
+--Oui, ma bonne maman, disait Lazare Hoche à son excellente tante, sa
+mère adoptive, tu me vois capitaine... hein! c'est une surprise!...
+nommé d'hier, à l'ancienneté, c'est vrai, mais je regagnerai le temps
+perdu, je te le jure!... Aussitôt promu, je suis accouru pour
+t'embrasser... j'ai voulu que tu sois la première à arroser mon grade...
+car je m'invite, avec ces deux amis que voilà...
+
+Et Hoche, s'écartant, présenta ses compagnons:
+
+--François Lefebvre... lieutenant... Un camarade des
+gardes-françaises... Un solide!... C'est pourtant lui qui m'a mis au
+port d'armes! dit Hoche en tapant familièrement sur l'épaule de son
+compagnon.
+
+--Et te voilà mon supérieur! répondit gaiement Lefebvre.
+
+--Oh! tu me rattraperas!... tu me dépasseras peut-être... La guerre,
+c'est une loterie où tout le monde peut avoir un bon numéro... à
+condition de vivre!... mais laisse-moi finir les présentations... Maman,
+voici la bonne Catherine, la femme du camarade Lefebvre, continua Hoche
+en montrant à la fruitière l'ex-blanchisseuse de la rue
+Royale-Saint-Roch.
+
+Catherine fit vivement deux pas en avant et, sans barguigner, tendit ses
+deux joues à la fruitière, qui l'embrassa chaudement.
+
+--A présent, dit Hoche, que l'on est en pays de connaissance, nous
+allons te quitter un instant, maman...
+
+--Comment, vous vous en allez déjà? dit la bonne femme mécontente... ça
+n'était pas la peine de venir, alors!...
+
+--Calme-toi... nous allons faire un petit tour, près d'ici, avec
+Lefebvre... nous avons des personnes... des officiers qui nous
+attendent, ajouta Hoche en clignant de l'oeil du côté de son camarade,
+comme pour lui recommander la discrétion... oh! nous reviendrons!... ça
+ne sera pas trop long, je pense... pendant ce temps-là tu nous
+cuisineras un de ces excellents fricots dont tu possèdes le secret...
+
+--De l'abatis d'oie aux navets, n'est-ce pas, fiston?
+
+--Oui, c'est délicieux, l'abatis!... et puis Catherine a besoin de te
+parler au sujet de ce moutard, qui nous regarde là, assis sur son
+derrière, avec de grands yeux étonnés!...
+
+--Le petit Henriot? demanda la fruitière surprise.
+
+--Oui, dit Catherine intervenant, il s'agit du petit Henriot,
+citoyenne, c'est pour lui que je suis ici, sans cela j'aurais laissé
+Lefebvre venir avec le capitaine Hoche. Ils n'avaient pas du tout besoin
+de moi pour ce qu'ils ont à faire dans le bois de Satory... J'ai à vous
+parler de ce petit...
+
+--Bien, nous causerons du mioche, et vous m'aiderez à gratter mes
+navets, dit la fruitière, et puis nous casserons le cou à un poulet...
+avec une omelette au lard, ça fera-t-il votre affaire, mes gaillards?
+
+--Fameuse, l'omelette au lard! dit Hoche à Lefebvre... La maman la fait
+si bien! Mais viens-tu, François, il faut les laisser toutes les deux
+bavarder et cuisiner. A tantôt! On nous attend!
+
+Les deux amis s'en furent au rendez-vous mystérieux, dont Catherine
+semblait avoir la confidence.
+
+Les deux femmes, restées seules, commencèrent les apprêts du repas.
+
+Tout en épluchant les légumes et en aidant à trousser le poulet,
+Catherine fit connaître à la fruitière qu'elle venait chercher l'enfant,
+pour le conduire à sa mère, ainsi qu'elle s'y était engagée.
+
+La bonne fruitière fut tout émue. Elle s'était attachée à Henriot. Il
+lui rappelait son Lazare, quand il jouait tout petit, sur le pas de la
+porte.
+
+Catherine lui apprit en même temps que son mari partait; de là cette
+hâte à emmener le fils de Blanche de Laveline.
+
+--Où allez-vous donc? demanda la mère Hoche.
+
+--Parbleu!... à la frontière, où on se bat... Lefebvre va être nommé
+capitaine...
+
+--Comme Lazare?
+
+--Oui... au 13e d'infanterie légère... il a reçu l'ordre de se diriger
+sur Verdun...
+
+--Eh bien! votre mari part à l'armée, pourquoi le petit Henriot ne
+reste-t-il pas ici? vous le verriez aussi souvent qu'il vous plairait et
+vous viendriez le reprendre, au dernier moment, quand il serait temps
+d'aller retrouver sa mère...
+
+--Il y a une petite difficulté, dit Catherine en souriant, c'est que
+j'accompagne Lefebvre...
+
+--Au régiment?... vous, ma belle enfant?...
+
+--Au 13e léger!... oui, maman Hoche... j'ai dans ma poche mon brevet de
+cantinière!...
+
+Catherine souriait à l'enfant, qui n'avait cessé de la regarder, avec
+ces yeux fixes et profonds de l'enfance attentive qui écoute, se
+recueille et semble graver dans la molle matière de sa cervelle tout ce
+qu'elle voit, entend, touche, surprend. Puis elle tira de son corsage un
+grand papier format ministre, signé, paraphé et scellé du sceau de la
+Guerre. Elle le tendit triomphalement à la fruitière:
+
+--Vous voyez, ma commission est en règle!... et je dois rejoindre mon
+corps sous huit jours, dernier délai... c'est qu'il s'agit de
+délivrer Verdun!... il y a là-bas des royalistes qui conspirent avec
+Brunswick... nous allons les déloger! ajouta gaiement la nouvelle
+cantinière.
+
+La maman Hoche l'examinait avec surprise:
+
+--Comment!... vous voilà cantinière?... dit-elle en hochant la tête;
+puis, fixant des regards d'envie sur la Sans-Gêne, elle reprit: Ah!
+c'est un bel état!... j'aurais bien aimé cela, moi, dans les temps!...
+on marche au son du tambour... on voit du pays... on a tout le jour de
+la joie autour de soi... le soldat est si bien à la cantine!... il
+oublie ses misères et il rêve qu'il deviendra général... ou caporal!...
+Et puis, les matins de combat, on se dit qu'on n'est pas une femme
+inutile, bonne à pleurnicher et à s'effrayer en entendant la
+canonnade... on fait partie de l'armée, et, de rang en rang, on verse,
+aux défenseurs de la nation, l'héroïsme et le courage pour deux sous,
+dans un petit verre!... l'eau-de-vie que porte la cantinière, c'est de
+la poudre aussi, et son petit baril a plus d'une fois contribué à
+décider de la victoire... je vous admire et je voudrais bien être comme
+vous, citoyenne!... vraiment, si j'étais plus jeune, je demanderais à
+accompagner mon cher Lazare, comme vous allez suivre votre Lefebvre...
+Mais l'enfant?... que ferez-vous du petit Henriot au milieu d'un camp,
+pendant les étapes, dans le tintamarre du combat?...
+
+--Comme cantinière du 13e, j'ai droit à une voiture et à un
+cheval... nous en avons déjà fait l'emplette, sur nos économies, dit
+Catherine avec orgueil, j'ai vendu mon fonds de blanchisserie...
+Lefebvre, en se mariant, a reçu une petite somme... ça provenait de
+l'héritage de son père, le meunier de Ruffach, tout près de chez nous,
+en Alsace... Oh! nous ne manquerons de rien!... et le petit sera plus
+dorloté dans notre carriole qu'un fils de commandant... N'est-ce pas que
+tu te trouveras bien aise et que tu ne regretteras pas d'être venu avec
+nous? dit-elle en prenant le moutard et en l'élevant à la hauteur de ses
+lèvres pour l'embrasser.
+
+A ce moment, un bruit de pas se fit entendre et l'enfant, subitement
+effrayé, détourna la tête pour se cacher derrière l'épaule de Catherine,
+en poussant des cris aigus...
+
+Hoche rentrait, appuyé au bras de Lefebvre.
+
+Il avait un mouchoir taché de sang, disposé en bandeau, lui cachant la
+moitié du visage...
+
+--N'aie pas peur, maman!... cria-t-il de la porte... ça n'est rien!...
+une simple coupure qui ne m'empêchera pas de me mettre à table,
+ajouta-t-il gaiement.
+
+--Ah! mon Dieu! il est blessé! que s'est-il donc passé? s'écria maman
+Hoche. Vous l'avez mené quelque part où l'on assassinait, lieutenant
+Lefebvre?
+
+Hoche se mit à rire et dit:
+
+--N'accusez pas Lefebvre, la mère! il a été tout bonnement mon témoin,
+dans une affaire, assez sotte d'ailleurs! Un duel avec un collègue!...
+Je vous le répète, ça n'est rien!
+
+--Oh! j'étais bien sûr que vous n'auriez pas grand'chose!... dit
+Catherine, mais lui...?
+
+Hoche ne répondit rien. Il était occupé à rassurer sa bonne mère
+adoptive, tout en réclamant de l'eau pour laver une fente rouge et
+profonde qui lui partageait le front, et s'arrêtait juste à la naissance
+du nez.
+
+--Hoche a été un vaillant comme toujours, dit Lefebvre... imaginez-vous
+qu'il y avait autrefois aux gardes, et dernièrement encore dans la
+milice, un lieutenant nommé Serre qui était bien le plus mauvais
+coucheur qu'on ait jamais reçu dans une chambrée... il en voulait à
+Hoche... pour un tapage qui avait eu lieu dans un cabaret--où Lazare
+avait pris fait et cause pour de simples gardes, ses anciens
+camarades... ce coquin l'avait dénoncé... il l'avait fait punir de trois
+mois de cachot, parce qu'il avait refusé de livrer les noms des hommes
+recherchés... à sa sortie du cachot, une rencontre avait été décidée
+entre Serre et Lazare... il faut vous dire que Serre passait pour une
+lame... c'était la terreur du quartier... et il avait tué ou blessé
+plusieurs hommes en duel...
+
+--C'était grave d'aller te battre avec ce bretteur! dit maman Hoche,
+tout émue du danger qu'avait pu courir son cher Lazare.
+
+--Mais, reprit Lefebvre, le duel ne pouvait pas avoir lieu... Lazare
+n'était que lieutenant et Serre se trouvait capitaine...
+
+--Il s'est pourtant battu...
+
+--Oui... dès qu'il a été l'égal de son adversaire...
+
+--Mais lui si brave, si gaillard, comment a-t-il pu recevoir cet affreux
+coup?
+
+--De la façon la plus simple, maman, dit Hoche en souriant; bien que peu
+partisan des combats singuliers, car j'estime qu'un soldat déserte quand
+il risque sa vie pour une querelle particulière, il ne m'était pas
+possible de rester sous le coup des menaces et des insultes de ce
+drôle... il faisait trembler les recrues, il avait insulté la femme d'un
+ami absent...
+
+Lefebvre prit la main de Hoche et la serra chaudement, les larmes aux
+yeux:
+
+--C'est pour moi... c'est pour nous, qu'il s'est battu! dit-il en se
+tournant vers Catherine... n'avait-il pas prétendu, ce Serre, que tu
+avais un amant caché dans ta chambre, le 10 août...
+
+--Oh! le monstre! dit Catherine furieuse, où est-il?... C'est à moi
+qu'il aura affaire à présent... Mais dites-moi donc où il est le
+misérable!
+
+--A l'hôpital... avec un coup de pointe dans le ventre... il en a
+pour six mois! dit Lefebvre... s'il guérit, je le retrouverai peut-être
+à sa sortie... et je lui réglerai à la fois son compte, le mien et celui
+de Hoche!...
+
+--Nous aurons d'autres occasions de nous servir de nos sabres, ami
+Lefebvre, dit avec énergie Hoche... la patrie est en danger! la patrie
+nous appelle!... dédaignons ces rixes particulières... mon adversaire
+avait calomnié, avait insulté, de plus il prétendait que j'avais
+sollicité mon envoi à l'armée du Nord pour le fuir... il fallait, malgré
+ma répugnance, mettre le sabre en main et montrer à ce spadassin qu'il
+n'effrayait pas les braves, je lui ai donné une leçon dont il se
+souviendra... à présent parlons d'autres choses et, si le fricot est à
+point, mettons-nous à table...
+
+--Mais cette blessure?... dit la fruitière encore toute tremblante, en
+posant sur la table la soupière d'où montait une buée odorante...
+
+--Bah! dit gaiement Hoche, s'asseyant et déployant sa serviette, les
+Autrichiens et les Prussiens me feront vraisemblablement d'autres
+estafilades... une de plus ou de moins, ça ne tire pas à conséquence!...
+d'ailleurs c'est déjà sec, voyez!
+
+Et, avec insouciance, il enleva le mouchoir qui lui bandait la peau et
+mit à nu cette balafre, qui depuis caractérisa la physionomie martiale
+du futur général de Sambre-et-Meuse.
+
+
+
+
+III
+
+LA DEMOISELLE DE SAINT-CYR
+
+
+Le repas fini, la maman Hoche et Catherine disposèrent tout pour le
+départ du petit Henriot.
+
+On cherchait ses modestes hardes, qu'on empilait dans une malle, où la
+bonne fruitière ajoutait des pots de confitures, des petits gâteaux, des
+sucreries.
+
+L'enfant assistait impassible, et plutôt satisfait, à ces préparatifs.
+
+Elle aime le changement, l'enfance! Et tout émerveillé par la dragonne
+d'or du sabre de Hoche, avec laquelle il avait joué, le jeune Henriot
+commençait à trouver quelque plaisir dans ce départ. Il entrevoyait les
+joies du voyage. Et puis, il se disait que là où on le mènerait, il
+verrait des soldats, beaucoup de soldats, faisant l'exercice, et qu'on
+le laisserait sans doute s'amuser avec toutes les dragonnes des
+sabres de tous ces militaires, au milieu desquels il vivrait.
+
+Il oubliait toute la tendresse et tous les soins de la bonne maman
+Hoche. Loin de l'attrister, l'idée de s'en aller loin, très loin,
+donnait à sa jeune rêverie un tour nullement désagréable. L'enfance est
+ingrate, et son innocence admirable a pour corrélatif un égoïsme
+puissant, nécessaire et utile d'ailleurs, qui protège et affermit la
+débile créature et lui permet de concentrer sur elle-même son attention,
+son instinct de conservation et sa volonté de vivre.
+
+Hoche et Lefebvre, laissant agir les femmes, s'étaient assis à la
+cavalière sur leurs chaises et parlaient de la Révolution qui grondait,
+de la guerre qui déjà s'allumait aux quatre coins de la frontière.
+
+Ils étaient sortis de la boutique, plaçant leurs sièges devant la façade
+de la fruiterie, sur la route de Montreuil. Heureux de vivre, pleins de
+jeunesse, avec l'espoir dans l'âme et la vaillance dans les yeux, ces
+deux héros promis aux armées de la République, digérant l'excellent
+déjeuner de la maman Hoche, devisaient gaiement, fumant, riant et
+dévisageant les passants.
+
+Cette route de Montreuil, aujourd'hui appelée avenue de Saint-Cloud,
+était le grand chemin ordinaire des gens venus à pied de Paris:
+maraîchers, soldats, petits bourgeois.
+
+Par économie, beaucoup de voyageurs modestes prenaient le coche
+d'eau à la Samaritaine, au Pont-Neuf, et du pont de Sèvres gagnaient
+ensuite pédestrement Versailles, et réciproquement.
+
+Au milieu des allées et venues de ces humbles piétons, Lefebvre
+distingua tout à coup un jeune homme maigre, à longs cheveux, dont
+l'uniforme râpé était celui de l'artillerie.
+
+Ce passant, qui semblait pressé, accompagnait une jeune fille, en
+fourreau de laine noire, portant un petit carton à la main.
+
+Tous deux cheminaient pensifs dans la poussière de la route.
+
+Lefebvre, regardant avec plus d'attention, dit tout à coup:
+
+--Mais je ne me trompe pas! on dirait le capitaine Bonaparte...
+
+--Qui ça, Bonaparte? demanda Hoche.
+
+--Un bon républicain... un excellent artilleur et un chaud jacobin,
+celui-là! répondit Lefebvre... il est Corse, il paraîtrait qu'on lui a
+retiré son grade, pour ses opinions là-bas... c'est tous des
+aristocrates menés par les prêtres, dans cette île!... mais je vais
+appeler ma femme, elle le connaît plus que moi...
+
+Il héla Catherine, qui accourut toute surprise:
+
+--Quoi qu'il y a, mon homme? dit-elle en campant ses deux poings sur ses
+fortes hanches, attitude favorite que tous les maîtres à danser,
+Despréaux en tête, eurent bien de la peine à lui faire perdre,
+lorsqu'elle fut maréchale et duchesse.
+
+--Est-ce que ce n'est pas le capitaine Bonaparte, qui passe là-bas sur
+la route, avec cette jeune demoiselle?... demanda Lefebvre.
+
+--Parbleu! oui... je le reconnaîtrais entre dix mille... c'est pas parce
+qu'il me doit de l'argent... mais il me va, moi, le capitaine
+Bonaparte!... qu'est-ce qu'il peut bien faire à Versailles, avec une
+jeunesse?... Dis donc, Lefebvre, une idée?...
+
+--Parle, ma bonne Catherine...
+
+--Si on l'invitait sans façon à se rafraîchir... avec la demoiselle?...
+il fait chaud et la poussière est desséchante...
+
+Lefebvre, avec l'assentiment de Hoche, se leva, courut sur la route et
+rejoignit le capitaine et sa compagne. Il leur fit part de l'invitation.
+
+Le premier mouvement de Bonaparte fut de refuser. Il n'avait jamais ni
+chaud ni soif. Et puis, lui et la jeune fille qu'il escortait n'avaient
+pas de temps à perdre, s'ils voulaient prendre le coche d'eau à Sèvres,
+qui partait dans une heure.
+
+--Bah! il y en a un autre à cinq heures, dit Lefebvre... mademoiselle ne
+sera peut-être pas fâchée de se reposer un instant? ajouta-t-il en se
+tournant vers la compagne de Bonaparte.
+
+La jeune fille insinua qu'elle accepterait volontiers un verre d'eau...
+
+Bonaparte suivit donc Lefebvre. On apporta une table, des chaises,
+que l'on plaça sur la route, à l'ombre, puis des verres et deux
+bouteilles de bon petit vin aigrelet, couleur de sirop de groseille,
+provenant des coteaux de Marly.
+
+On trinqua à la nation, et Bonaparte, se déridant, présenta sa soeur,
+Marie-Anne, plus connue sous le nom d'Elisa, et qui devait, par la
+suite, épouser Félix Bacciochi et devenir successivement princesse de
+Piombino et de Lucques, puis grande-duchesse de Toscane.
+
+Elisa, dont les obsessions continuelles devaient, comme celles de ses
+soeurs, lasser la patience de Napoléon, et qui toujours fut revêche,
+au milieu de ses galanteries, et se montra fort jalouse de ses cadettes
+ayant épousé des rois, avait alors seize ans. Elle ne soupçonnait
+nullement ses grandeurs futures, ni les convoitises envieuses qui en
+seraient la conséquence.
+
+C'était une grande fille, brune et maigre, avec le teint mat, les
+cheveux très noirs et très opulents, les lèvres fortes dénotant la
+sensualité, le menton un peu proéminent, la tête d'un ovale parfait, le
+regard profond et plein d'intelligence. Tout son aspect était hérissé
+d'orgueil et son oeil toisait dédaigneusement les petites gens, avec
+lesquelles on la faisait s'attabler, devant la boutique d'une fruitière.
+
+Elisa était une de ces demoiselles de Saint-Cyr, dont l'éducation,
+issue des règles de madame de Maintenon, était rétribuée par la cassette
+royale, et qui se croyaient toutes sorties de la cuisse de Jupiter.
+
+Un décret du 16 août avait supprimé la maison d'éducation de Saint-Cyr,
+comme un foyer royaliste.
+
+Les parents avaient dû au plus vite retirer leurs filles, et
+l'établissement s'était promptement vidé.
+
+Bonaparte, faute d'argent, avait tardé à venir retirer sa soeur du
+couvent aboli.
+
+Il fallait cependant que la maison fût évacuée complètement, le 1er
+septembre.
+
+Sur le conseil de son frère, Elisa adressa une demande au directoire de
+Versailles à l'effet de toucher la somme nécessaire, pour son retour
+dans sa famille.
+
+M. Aubrun, alors maire de Versailles, délivra un certificat constatant:
+que la demoiselle Marie-Anne Bonaparte, née le 3 janvier 1777, entrée le
+22 juin 1784 comme élève de la maison de Saint-Louis, s'y trouvait
+encore, et demandait une somme de 352 livres pour se rendre à Ajaccio,
+résidence de sa famille distante de 352 lieues.
+
+En vertu de cette autorisation, Bonaparte était venu le matin à
+Versailles, pour chercher sa soeur.
+
+Il l'emmenait avec lui, à Paris, et de là se rendait en Corse.
+
+Lefebvre et Hoche félicitèrent le capitaine d'avoir ainsi pu
+terminer cette délicate affaire de famille.
+
+Bonaparte leur apprit en même temps que l'obligation où il se trouvait
+de ramener sa soeur dans sa famille lui avait permis de solliciter,
+avec plus d'énergie, sa propre réintégration dans l'armée.
+
+--Alors, lui demanda Hoche avec intérêt, vous rejoignez votre régiment
+bientôt?
+
+--Le ministre de la guerre, Servan, m'a replacé au 4e d'artillerie,
+avec mon grade de capitaine, répondit Bonaparte, mais je vais en Corse
+accompagner ma soeur. Là, je suis autorisé à reprendre le commandement
+de mon bataillon de volontaires.
+
+--Bonne chance, camarade! dit Hoche. On se battra peut-être aussi de ce
+côté-là?
+
+--On se battra partout!
+
+--C'est dommage qu'on ne puisse pas se faire tuer en deux endroits à la
+fois! dit alors, avec enthousiasme, Catherine, à qui la langue
+démangeait furieusement.
+
+--Ah! si les circonstances me favorisent, mes amis, s'écria Bonaparte
+avec conviction, je vous en fournirai, moi, des occasions de périr avec
+honneur ou de glaner grades, titres, gloire, dignités, richesses, dans
+le sillon de la victoire!... Mais, excusez-nous, ma soeur et moi... il
+se fait tard et nous devons nous rendre à pied jusqu'à Sèvres...
+
+--Et nous, avant de nous mettre en chemin pour délivrer Verdun que les
+Prussiens menacent, il nous faut regagner Paris, en emmenant ce futur
+hussard-là! dit gaiement Catherine, montrant le petit Henriot, tout
+harnaché, prêt à partir. L'enfant regardait avec impatience tous ces
+gens qui bavardaient et s'éternisaient, sans paraître se décider à se
+mettre en route.
+
+--On se retrouvera peut-être, capitaine Bonaparte! dit Hoche, serrant la
+main de son collègue.
+
+--Sur le chemin de la gloire! fit Lefebvre.
+
+--Pour y arriver, ajouta Bonaparte en souriant, il faut commencer par
+prendre la galiote au pont de Sèvres!... Allons, venez, mademoiselle de
+Saint-Louis! fit-il en montrant l'horizon à sa soeur.
+
+Tous deux, en cheminant, causèrent.
+
+--Comment trouves-tu ce capitaine? demanda Bonaparte à la pensionnaire.
+
+--Le capitaine Lefebvre?
+
+--Non, pas celui-là... il est marié, Lefebvre! Sa femme, c'est cette
+bonne réjouie de Catherine... mais l'autre... Lazare Hoche?
+
+--Il n'est pas trop mal...
+
+--Te plairait-il pour mari?...
+
+La future grande-duchesse rougit et eut un mouvement de dénégation.
+
+--Oh! il ne te convient pas... dit vivement son frère, interprétant
+comme un refus son mouvement, c'est dommage! Hoche est un bon soldat et
+un garçon d'avenir...
+
+--Je n'ai pas dit que M. Hoche me déplairait... murmura Elisa, mais, mon
+frère, je suis bien jeune pour songer à me marier... et puis...
+
+--Et puis quoi?
+
+--Je ne voudrais pas d'un homme qui ne soit pas dévoué au roi... non!
+jamais je n'épouserai un républicain!...
+
+--Tu es donc royaliste?
+
+--Tout le monde l'était à Saint-Cyr...
+
+--Voilà qui justifie le décret de licenciement! dit en riant
+Bonaparte... Voyez-vous ces demoiselles de Saint-Louis... quelles
+aristocrates! Il faudra peut-être qu'on rétablisse toute une noblesse
+pour leur trouver des maris!...
+
+--Et pourquoi pas? répondit l'orgueilleuse Elisa.
+
+Bonaparte fronça le sourcil et ne releva pas le propos ambitieux de sa
+soeur.
+
+La réponse d'Elisa ne le choquait pas, mais il était inquiet de ses
+visées trop hautes.
+
+--Avec cela, pensait-il, que toute élève de Saint-Louis qu'elle soit, il
+sera facile de lui donner un mari! Ces petites filles ne doutent de
+rien, ma parole!... Sans dot, des frères sans position... et ça veut
+encore faire les difficiles!...
+
+Toujours hanté par le spectre familial, se représentant la vision
+lamentable de sa mère Letizia entourée de sa nombreuse nichée, devant un
+âtre toujours éteint et un buffet souvent vide, il s'effrayait de la
+responsabilité qu'il prenait, en se déclarant chef de la famille.
+
+L'avenir de ses trois soeurs surtout le tourmentait, l'obsédait.
+
+Il était impatient de les voir établies et leur cherchait partout des
+maris.
+
+Il avait rencontré ce jour-là Hoche; il n'eût pas été fâché qu'il plût à
+la jeune pensionnaire de Saint-Cyr. Hoche n'était que capitaine, mais on
+pouvait prévoir qu'il ne s'arrêterait pas là.
+
+Il murmura, avec irritation, méditant le refus de sa soeur:
+
+--Ce sont les hommes qui ne devraient pas se marier capitaines, mais les
+filles sans le sou, qu'ont-elles à risquer?...
+
+Puis il reprit, comme répondant à un secret calcul, qu'il faisait dans
+son âme:
+
+--Les capitaines ont raison de se marier, s'ils trouvent une femme
+agréable, riche, influente, pouvant leur créer des relations, leur
+donner une situation, un rang dans le monde... mais alors ce n'est pas à
+des jeunes filles qu'ils doivent s'adresser!...
+
+Considérant le mariage comme une façon de sortir les siens de leur
+détresse sans cesse plus grande, il n'était pas loin de chercher
+lui-même dans une union, fût-elle disproportionnée, un refuge
+contre la misère, un instrument de fortune, un marchepied pour s'élever
+au-dessus de ce misérable grade de capitaine, qu'il venait, non sans
+difficulté, de reconquérir.
+
+
+
+
+IV
+
+PREMIÈRE DÉFAITE DE BONAPARTE
+
+
+Le lendemain, après avoir touché le montant de l'indemnité de route
+allouée à la demoiselle de Saint-Cyr, pour son retour dans sa famille,
+Bonaparte se rendit, avec Elisa, chez madame Permon.
+
+Il voulait lui présenter sa soeur, avant son départ pour la Corse.
+
+Un autre projet l'amenait, en même temps, chez la veuve de son ami.
+
+Madame Permon, mère de la future duchesse d'Abrantès, Grecque d'origine,
+ayant habité la Corse, était encore une fort jolie femme.
+
+Par coquetterie, elle dissimulait son âge, et insouciante, frivole,
+sachant s'habiller, s'entourant, à une époque où le luxe était difficile
+et dangereux, de jolis bibelots du siècle de Louis XV et de meubles
+artistiques de cette époque délicate et sensuelle, elle apparaissait aux
+yeux du besogneux corse, comme la reine des grâces et des
+élégances.
+
+Il la voyait parée de toutes les séductions, et cet aspect grande dame
+qu'elle prenait à ses yeux, qu'elle conserva toujours pour lui, cachait,
+à ses regards de jeune amoureux pauvre, les rides déjà visibles du
+visage et les lourdeurs inséparables de la maturité.
+
+Les Permon avaient eu une assez jolie fortune. Bonaparte qui, souvent,
+avec Junot, Marmont et Bourrienne, venait, les jours de déficit,
+s'asseoir à leur table hospitalière, supposait à la veuve un avoir
+encore important.
+
+Ces considérations le décidèrent à tenter une double démarche.
+
+Après avoir laissé Elisa en tête à tête avec Laure, la fille aînée de
+madame Permon, il accompagna celle-ci dans un petit salon, et lui fit la
+proposition de marier le jeune Permon.
+
+Et comme madame Permon s'informait avec curiosité de la personne qu'il
+voulait faire épouser à son fils, il répondit:
+
+--Ma soeur Elisa!
+
+--Mais elle est bien jeune, répondit madame Permon, et je sais que mon
+fils n'a présentement aucun goût pour le mariage.
+
+Bonaparte se mordit les lèvres et reprit aussitôt:
+
+--Peut-être ma soeur Paulette, qui est fort jolie, conviendrait-elle
+mieux à M. Permon? Et il ajouta qu'on pourrait du même coup marier
+Laure Permon à l'un de ses frères, Louis ou Jérôme...
+
+--Jérôme est plus jeune que Laurette, dit madame Permon en riant... En
+vérité, mon cher Napoléon, vous faites le grand prêtre aujourd'hui...
+vous voulez marier tout le monde, même les enfants!...
+
+Bonaparte fit semblant de rire et répondit, sur un ton embarrassé, qu'en
+effet le mariage des siens était l'un de ses plus grands soucis.
+
+Puis, se précipitant sur la main de madame Permon, il y imprima deux
+brûlants baisers, en disant qu'il avait décidé de commencer l'union des
+deux familles, son rêve le plus cher, par un mariage entre lui et elle,
+aussitôt que les convenances, à raison de son deuil encore récent, le
+permettraient.
+
+Stupéfaite, celle qui se trouvait l'objet de cette démarche inattendue
+n'y put tenir: elle éclata de rire au nez du postulant.
+
+Bonaparte se montra froissé de cette hilarité. Madame Permon se hâta de
+l'expliquer:
+
+--Mon cher Napoléon, lui dit-elle, se faisant tout à fait maternelle,
+parlons sérieusement: vous croyez connaître mon âge? Eh bien! vous ne
+vous en doutez pas... je ne vous le dirai point, parce que c'est ma
+petite faiblesse cette cachotterie-là... je vous dirai seulement que je
+serais non seulement votre mère, mais celle de Joseph, votre aîné.
+Laissons donc cette plaisanterie. Elle m'afflige, venant de vous...
+
+--Je ne croyais pas plaisanter, dit d'un ton piqué Bonaparte, et je ne
+vois pas ce que ma demande a de si risible! L'âge de la femme que
+j'épouserai m'est indifférent. D'ailleurs, sans flatterie, vous ne
+paraissez avoir que trente ans.
+
+--J'ai bien davantage!...
+
+--Je l'ignore! je vous vois jeune et belle, s'écria Bonaparte avec feu,
+et vous êtes la femme que je rêve pour compagne...
+
+--Et si je ne consens pas à cette folie, que ferez-vous?...
+
+--Je chercherai ailleurs le bonheur que vous m'aurez refusé, reprit
+Bonaparte, avec énergie. Je veux me marier... ajouta-t-il après un
+instant de réflexion. Des amis ont pensé pour moi à une femme charmante
+comme vous... de votre âge ou à peu près... et dont le nom et la
+naissance sont fort honorables... Je veux me marier, je le répète!...
+réfléchissez!...
+
+Madame Permon n'avait pas à beaucoup réfléchir. Son coeur n'était pas
+libre. Elle aimait, en secret, un de ses cousins, un grand bellâtre,
+nommé Stephanopolis. Elle l'avait présenté à Bonaparte et voulait le
+faire entrer dans la garde de la Convention qu'on créait en ce moment.
+
+Pour ce brave soldat, qui d'ailleurs devait mourir fort
+prosaïquement en se coupant avec maladresse un cor au pied, elle
+repoussa l'offre de Bonaparte qui lui en garda rancune.
+
+A quoi tiennent les destinées? Marié à madame Permon, Bonaparte n'eût
+peut-être jamais été général en chef de l'armée d'Italie et eût servi
+sans doute obscurément dans l'artillerie, durant des guerres sans
+gloire.
+
+Bonaparte, dans cette conversation, avait manifesté son désir de
+réaliser un mariage avantageux, d'épouser une femme riche, qui lui
+faciliterait ses débuts dans la vie active, et lui ouvrirait les rangs
+de la haute société alors proscrite et terrifiée, mais qu'il devinait
+prête à ressortir, plus arrogante, de dessous les échafauds.
+
+Le double refus de madame Permon devait faire, de la pensionnaire de
+Saint-Cyr, la princesse de Piombino, et du futur général Bonaparte, le
+mari de Joséphine.
+
+
+
+
+V
+
+LE SIÈGE DE VERDUN
+
+
+M. de Lowendaal avait réussi à franchir la distance qui séparait
+Crépy-en-Valois de Verdun.
+
+Il s'était, aussitôt arrivé, rendu à l'hôtel de ville.
+
+Deux grands intérêts l'avaient contraint à se rapprocher du théâtre de
+la guerre et à venir s'enfermer dans une cité qui, d'un moment à
+l'autre, pouvait se trouver investie.
+
+Il lui fallait liquider sa fortune et rentrer dans le cautionnement, par
+lui versé à la ville de Verdun, pour sa ferme des tabacs.
+
+Et puis un autre grave souci nécessitait la venue du baron à Verdun.
+
+Il voulait, à la veille d'épouser Blanche de Laveline, rompre un lien,
+pour lui insupportable à présent, et s'affranchir d'une affection
+remontant déjà à quelques années.
+
+Il avait rencontré, à Verdun, une jeune fille d'une honorable famille,
+mais sans fortune, venue d'Angers pour entrer en religion.
+
+Mademoiselle Herminie de Beaurepaire n'avait pas sur-le-champ prononcé
+ses voeux. Sa vocation était médiocre. Elle s'était résignée au
+sacrifice du voile, afin de permettre à son frère de tenir son rang dans
+le monde et d'acheter une compagnie.
+
+Le baron de Lowendaal n'eut pas de peine à détourner Herminie du
+cloître.
+
+Rappelé à Paris par les soins que nécessitait sa grande fortune, le
+baron ne tarda pas à oublier complètement la pauvre Herminie.
+
+Affolé d'amour pour Blanche de Laveline, il n'avait plus qu'indifférence
+pour la jeune femme qui l'attendait avec des alternatives d'angoisse et
+d'espérance, dans la tristesse de l'antique hôtel d'une vieille tante,
+fort riche et peu valide.
+
+Perplexe, le baron se demandait quel genre d'explication il devait
+fournir à celle qui se considérait toujours comme sa femme, au moment où
+sa chaise de poste franchit la porte de France, sur la route de Châlons.
+
+Il lui fallait absolument trancher dans le vif et signifier à Herminie
+qu'elle n'eût plus à compter sur lui.
+
+Il traversa la ville en rumeur, car les nouvelles les plus étranges
+et les plus contradictoires circulaient, et se présenta au
+procureur-syndic, auquel il exposa sa réclamation.
+
+Celui-ci répondit que les finances de Verdun étaient à sec et qu'il ne
+pouvait être question d'un remboursement quelconque.
+
+--Cependant, avait ajouté le magistrat, en prenant un air mystérieux et
+entendu, il vous reste, monsieur le baron, une chance d'être
+remboursé...
+
+--Laquelle?... parlez! dit vivement Lowendaal.
+
+--Si nous n'avons pas d'argent, reprit le procureur-syndic, l'empereur
+d'Autriche en a, lui... Que la paix soit maintenue... que les horreurs
+d'un siège puissent être épargnées à cette malheureuse ville, et je
+réponds de votre remboursement, monsieur le baron!
+
+Le fermier général hésita avant de répondre.
+
+Cosmopolite, comme tous les financiers, peu lui importait que son argent
+lui vînt du roi de France ou de l'empereur d'Autriche.
+
+Il n'était donc arrêté par aucun scrupule patriotique.
+
+Il n'éprouvait aucune indignation, en entendant ce magistrat lui parler
+de la remise de la ville aux ennemis.
+
+Le baron se demandait si le procureur-syndic était exactement informé,
+s'il était certain que les soldats du roi de Prusse et de l'empereur
+d'Autriche, maîtres de Verdun, sauraient garder la ville et la
+préserver d'un mouvement offensif des volontaires qu'on disait en route.
+
+Il calculait uniquement les chances que pouvait présenter le marché
+qu'on lui proposait.
+
+Après avoir envisagé les fortunes diverses qu'offrait l'affaire, il
+s'informa des renforts, qu'on disait dirigés de Paris sur Verdun.
+
+--Ils arriveront trop tard! répondit le procureur-syndic.
+
+--Alors je suis votre homme! dit le baron.
+
+--Bien. Vous êtes venu rapidement de Paris?... n'ayant parlé avec
+personne?
+
+--J'étais fort pressé, en effet.
+
+--Avez-vous dans votre suite un personnage à la fois discret... et
+bavard?...
+
+--Discret? c'est-à-dire sachant garder un secret?
+
+--Et bavard... c'est-à-dire capable de lâcher à propos quelques paroles
+en apparence inconsidérées... c'est cela!...
+
+--J'ai cet homme... Léonard, mon valet de chambre... que devra-t-il
+taire?
+
+--Nos projets d'abord...
+
+--Il ne les connaît pas!
+
+--Ceci nous garantit sa fidélité... les secrets qu'on ignore sont les
+mieux gardés.
+
+--Et sur quoi devra-t-il se montrer bavard?
+
+--Sur les nouvelles de Paris... la cité aux mains des brigands...
+l'autorité royale cependant forte de l'approche de l'armée de
+l'empereur d'Autriche et des troupes du roi de Prusse, prête à reprendre
+tout pouvoir, se disposant à châtier les rebelles...
+
+--C'est tout? Léonard n'aime pas les sans-culottes, il s'acquittera fort
+bien de cette mission...
+
+--Votre Léonard pourra ajouter qu'il tient de source sûre que 80.000
+Anglais viennent de débarquer à Brest et marchent sur Paris...
+
+--Et le but de ces alarmes répandues?
+
+--Justifier la décision que nous allons prendre cette nuit...
+
+--Où cela?
+
+--Ici même... il y a assemblée des principaux bourgeois de la ville...
+et l'on doit arrêter les termes de la réponse qu'il convient de faire au
+duc de Brunswick... Vous serez des nôtres? dit le syndic.
+
+--Vous avez ma promesse... comme j'ai la vôtre, n'est-ce pas, pour le
+remboursement de ma créance?
+
+--Entre honnêtes gens, monsieur le baron, on n'a qu'une parole! dit le
+procureur-syndic en serrant la main du fermier général.
+
+Les deux complices se séparèrent. L'un allant styler Léonard chargé de
+propager les bruits alarmistes dans le peuple, l'autre recrutant de
+nouvelles adhésions secrètes, pour la trahison qui allait s'accomplir.
+
+
+
+
+VI
+
+A L'ÉTAPE
+
+
+Sur la route de Verdun, gaiement, les volontaires de Mayenne-et-Loire,
+accompagnés d'un détachement du 13e léger, où François Lefebvre servait
+en qualité de lieutenant faisant fonctions de capitaine, marchaient en
+chantant.
+
+L'enthousiasme brillait dans les yeux, le désir de vaincre animait les
+coeurs.
+
+En traversant les villages, aux femmes debout sur les seuils, présentant
+leurs enfants, comme au passage de la procession, les volontaires
+envoyaient des baisers. Aux hommes, ils promettaient de vaincre ou de
+mourir. Ils allaient confiants, hardis, superbes, au son aigrelet des
+fifres, dans le martèlement martial des tambours; les trois couleurs
+claquaient au vent dans un déploiement joyeux, et l'âme de la
+patrie était parmi eux.
+
+Tous, en quittant leur pays natal, avaient fait don à leurs parents de
+ce qu'ils possédaient, en déclarant qu'on devait les considérer comme
+déjà morts.
+
+Et ces héros allaient, la chanson aux lèvres, au-devant de cette mort
+pour la patrie, qui, pour eux, était, comme on l'a dit depuis, le sort
+le plus beau, le plus digne d'envie.
+
+Par les routes, afin d'abréger la longueur des étapes, ils entonnaient
+sur l'air de la _Carmagnole_ quelque refrain naïf et bon enfant, comme
+la _Gamelle_:
+
+ Savez-vous pourquoi, mes amis,
+ Nous sommes tous si réjouis?
+ C'est qu'un repas n'est bon
+ Qu'apprêté sans façon.
+ Mangeons à la gamelle!
+ Vive le son (_bis_)
+ Mangeons à la gamelle!
+ Vive le son du chaudron!
+
+Le refrain se propageait par toute la colonne, et l'arrière-garde
+reprenait avec entrain:
+
+ Point de froideur, point de hauteur,
+ L'aménité fait le bonheur.
+ Oui, sans fraternité,
+ Il n'est point de gaîté.
+ Mangeons à la gamelle!
+ Vive le son (_bis_)
+ Mangeons à la gamelle!
+ Vive le son du chaudron!
+
+Comme on approchait de Verdun, dont les murailles se dressaient
+au-dessus de la campagne boisée, le commandant Beaurepaire fit faire
+halte.
+
+Il était prudent d'observer les abords de la place.
+
+Les Prussiens n'étaient pas loin; d'après les derniers renseignements,
+l'on pouvait craindre de tomber dans une embuscade.
+
+Sur un monticule, au milieu de taillis, bien abritée, invisible de la
+ville, la petite armée campa.
+
+On dominait une gorge verdoyante, au fond de laquelle se groupaient
+quelques maisons.
+
+Un berger, qui avait suivi les soldats depuis leur rencontre auprès de
+Dombasle, fut interrogé par Beaurepaire.
+
+Il ne put fournir aucune indication sur le mouvement présumé de l'armée
+ennemie.
+
+Beaurepaire allait renvoyer le berger. Il le rappela et lui demanda:
+
+--Le nom de ce petit village, en face, entre les collines et que des
+bois cachent si complètement, le connais-tu?
+
+--Oui, monsieur... c'est Jouy-en-Argonne!
+
+Un tressaillement, aussitôt réprimé, échappa à Beaurepaire.
+
+Il prit sa longue-vue et, du haut du tertre, considéra attentivement,
+avidement, avec de la tristesse dans les yeux, le modeste village...
+
+Il ne pouvait en détacher sa vue... On eût dit qu'il cherchait à y
+découvrir quelque chose qui l'intéressait au plus haut point.
+
+Pourtant nulle trace d'un campement, aucune lueur de bivouac; rien de ce
+qui décèle la présence de soldats n'apparaissait dans la gorge boisée...
+
+Beaurepaire revint, pensif, au milieu des volontaires qui déjà, les
+faisceaux formés, s'occupaient à confectionner la soupe.
+
+Tandis que les uns allaient couper du bois, que les autres puisaient de
+l'eau à une source qui dégoulinait en gazouillant de la hauteur, les
+aides de cuisine épluchaient les légumes empruntés, en passant, à des
+champs rencontrés, et accompagnaient leur opération culinaire d'un
+couplet de la _Gamelle_:
+
+ Bientôt les brigands couronnés,
+ Mourant de faim, proscrits, bernés,
+ Vont envier l'état
+ Du plus mince soldat
+ Qui mange à la gamelle!
+ Vive le son (_bis_) du chaudron!
+
+Un chariot stationnait à quelques pas des cuisines en plein air. Un
+bon vieux cheval gris, dételé, paisiblement broutait l'herbe, cherchant
+à tirer sur la longe, pour atteindre l'écorce de jeunes arbrisseaux,
+objet de sa convoitise.
+
+Le chariot portait sur sa caisse cette inscription:
+
+ 13e LÉGER
+
+ Mme CATHERINE LEFEBVRE
+
+ _Cantinière._
+
+A quelques pas du chariot, un enfant gaminait, rôdant autour des
+faisceaux; comme pour chercher protection, il s'approchait de temps en
+temps de la cantinière, qui lui tapotait les joues pour le rassurer,
+sans s'interrompre, pressant la besogne, car les troupiers réclamaient
+l'ouverture de la cantine. Aidée par un soldat, elle disposait en forme
+de table, sur deux tréteaux, une grande planche.
+
+Bientôt des cruchons, des brocs, un petit tonneau, avec des verres et
+des assiettes, se trouvaient rangés sur la table improvisée.
+
+La cantine était montée.
+
+Les buveurs déjà s'empressaient.
+
+La route et les chansons avaient donné soif à la troupe pleine de bonne
+humeur.
+
+Bientôt les verres s'emplissaient et l'on trinquait aux succès du
+bataillon de Mayenne-et-Loire, à la délivrance de Verdun, au triomphe de
+la liberté!
+
+Tous n'avaient pas d'argent, mais la cantinière était bonne fille et
+faisait crédit aux désargentés... On la rembourserait après la
+victoire.
+
+Beaurepaire regardait, en souriant, ce tableau animé, et ses yeux se
+reportant vers le village de Jouy-en-Argonne, il murmurait, perplexe:
+
+--Impossible de m'éloigner... qui donc pourrai-je envoyer là?... il me
+faudrait quelqu'un de confiance... une femme serait préférable... mais
+où trouver cette messagère?...
+
+Et il continua à observer les hommes groupés devant l'éventaire de
+Catherine Lefebvre.
+
+A l'écart, et paraissant indifférents à la joie de la troupe en repos,
+un sergent et un jeune homme portant les aiguillettes distinctives du
+corps de santé s'entretenaient avec animation, baissant la voix quand
+ils se supposaient regardés.
+
+C'était Marcel, qui avait retrouvé Renée, le joli sergent. Il avait,
+selon l'espoir de la jeune fille, obtenu par la protection de
+Robespierre jeune, et sur la recommandation de Bonaparte, d'être détaché
+du 4e d'artillerie. Envoyé à la batterie dépendant du petit corps placé
+sous le commandement de Beaurepaire, il avait rejoint le bataillon, à
+Sainte-Menehould.
+
+Les exigences du service, la différence des grades et la place de
+l'aide-major à la queue de la colonne, avaient empêché les deux jeunes
+gens d'échanger leurs confidences et de témoigner leur joie de se
+revoir.
+
+L'étape inattendue, ordonnée par le commandant sur la lisière de la
+forêt de Hesse, au-dessus du village de Jouy-en-Argonne, leur avait
+enfin fourni cette occasion si attendue. Ils en profitaient.
+
+Beaurepaire allait s'éloigner, un peu surpris de l'intimité semblant
+exister entre ce sergent et l'aide-major. Il se réservait de s'informer
+des causes de cette familiarité, quand Lefebvre, venant à passer,
+interpella Marcel:
+
+--Vous venez du 4e d'artillerie? demanda-t-il, troublant le tête-à-tête
+des deux amoureux.
+
+--Oui, lieutenant... en droite ligne.
+
+--Est-ce que le capitaine Bonaparte, qui a été réintégré dans son grade,
+se trouvait au régiment, quand vous l'avez quitté?
+
+--Le capitaine Bonaparte était en Corse... il a obtenu une permission...
+mais il a écrit à des amis à Valence, et nous avons eu de ses nouvelles
+au régiment... On parlait beaucoup du capitaine Bonaparte.
+
+Beaurepaire, qui avait entendu, s'avança et dit vivement:
+
+--Ah!... et comment va-t-il, Bonaparte?... J'espère qu'il ne lui est
+rien survenu de fâcheux?... Pouvez-vous me renseigner, major?...
+Moi aussi, je suis de ses amis...
+
+--Mon commandant, dit Marcel, le capitaine Bonaparte est aujourd'hui en
+sûreté, à Marseille, avec toute sa famille... Mais il a couru un grand
+danger.
+
+--Diable!... contez-moi donc cela... ce cher Bonaparte! que lui est-il
+donc arrivé?...
+
+--Pardon, mon commandant, dit Lefebvre, ne pensez-vous pas que pour
+écouter le récit du major, nous serions mieux, assis, là, devant un
+rafraîchissement... C'est ma femme qui nous servira...
+
+--Volontiers!... dit le commandant, s'attablant, et à la santé de la
+citoyenne Lefebvre, la belle cantinière du 13e!...
+
+Tous trois choquèrent leurs verres, tandis que Lefebvre, en clignant de
+l'oeil, disait à sa femme:
+
+--Ecoute ce que va raconter le major... il a des nouvelles de Corse...
+il s'agit de ton ami, le capitaine Bonaparte!...
+
+--Vas-tu pas être jaloux à présent de ce pauvre Bonaparte! dit Catherine
+en haussant les épaules... Est-ce qu'il lui serait survenu quelque chose
+de fâcheux, monsieur le major?...
+
+--Il n'a échappé que par miracle à la mort...
+
+--Est-ce possible!... Oh! dites-nous vite de quoi il s'agit, monsieur le
+major... avec la permission du commandant! fit Catherine se campant à
+califourchon sur un tronc d'arbre, bouche béante, oreilles tendues,
+impatiente d'avoir des nouvelles de son ancien client.
+
+Marcel expliqua d'abord que les Corses, hostiles à la Révolution,
+avaient cherché à se donner à l'Angleterre. Paoli, le héros des
+premières années de l'indépendance, avait négocié avec les Anglais. Il
+avait cherché à entraîner Bonaparte dans sa défection. L'appui du
+commandant de la garde nationale d'Ajaccio lui devenait indispensable.
+Mais Bonaparte avait refusé avec indignation de participer à sa
+trahison.
+
+Paoli, irrité, avait ameuté contre lui et contre les siens la
+population. Napoléon et ses frères Joseph et Lucien avaient été obligés
+de s'enfuir sous des déguisements.
+
+Contre la mère de Bonaparte, Paoli tourna sa fureur. La maison, où
+Letizia Bonaparte était réfugiée avec ses filles, fut assaillie, pillée,
+incendiée. La courageuse femme dut se sauver, la nuit, à travers le
+maquis.
+
+Ce fut une fuite tragique. Quelques amis dévoués, sous les ordres d'un
+énergique vigneron nommé Bastelica, protégeaient les fugitifs. La
+famille Bonaparte marchait au centre de l'escouade armée de carabines.
+Letizia tenait par la main la petit Pauline, la future générale Leclerc;
+Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr qui, à peine sortie de la calme maison
+d'éducation, tombait dans les aventures d'un exode à travers la
+montagne, accompagnait son oncle, l'abbé Fesch, dont la pourpre
+était encore bien lointaine; le jeune Louis gambadait en avant de la
+colonne, sondant l'épaisseur des halliers et réclamant avec insistance
+une carabine. Le petit Jérôme était porté par Savaria, la servante
+dévouée.
+
+On évitait les routes battues. On recherchait les sentiers les plus
+abrupts. Il s'agissait de gagner le rivage sans être aperçu des
+paolistes.
+
+Les arbustes, les ronces, déchiraient au passage les vêtements, les
+mains, les visages des enfants en pleurs.
+
+Après une nuit de fatigue et d'insomnie, les proscrits parvinrent à un
+torrent. Il était impossible de le franchir avec cette marmaille.
+Heureusement, on put se procurer un cheval, et le gué périlleux fut
+traversé.
+
+Au moment d'atteindre la côte, une troupe de paolistes, lancée à la
+poursuite des Bonaparte, passa en courant.
+
+On se blottit dans le maquis, chacun retenant son souffle. Madame
+Letizia s'efforçait d'empêcher la craintive Pauline de crier. Le cheval
+qui semblait deviner le danger, maintenu par Louis, demeurait immobile,
+les oreilles dressées, avec un frisson à fleur de peau.
+
+Enfin, du haut d'un rocher, on aperçut Napoléon qui venait, en barque,
+d'un navire français croisant dans le golfe.
+
+Bonaparte se hâta d'aborder. A peine était-il réuni avec les siens,
+qu'un berger accourut prévenir: les paolistes les avaient découverts.
+
+On eut juste le temps d'embarquer. Les Corses, débouchant sur le rivage,
+saluèrent les fugitifs d'un feu de mousqueterie nourri, mais ils étaient
+déjà hors d'atteinte.
+
+Une fois à bord, Bonaparte court à l'unique pièce de canon armant le
+navire, la charge à mitraille, la pointe, et envoie aux paolistes une si
+terrible décharge, que huit ou dix de ceux qui avaient tenté de
+l'assassiner restèrent sur le sable. Les autres s'enfuirent. La famille
+et son chef étaient sauvés.
+
+--Bravo, Bonaparte!... dit Catherine, battant des mains au récit... ah!
+les canailles de Corsicos, si j'avais été là avec nos hommes, n'est-ce
+pas, Lefebvre?...
+
+--Bonaparte suffisait! dit Lefebvre, c'est un fin canonnier!
+
+--Et un bon Français! ajouta Beaurepaire. Il ne voulait pas que sa
+patrie fût livrée aux ennemis... c'est bien!... Voyez-vous Bonaparte
+mourant ainsi dans une île, prisonnier des Anglais?... C'eût été absurde
+et sa destinée vaut mieux que cela... Merci, major, de vos
+renseignements... Quand nous aurons délivré Verdun, j'écrirai à
+Bonaparte pour le féliciter...
+
+Le commandant s'était levé. Ayant jugé le repos suffisant, rien de
+suspect ne lui apparaissant en avant de Verdun, il donna l'ordre de tout
+préparer pour le départ... On devait se remettre en route dans deux
+heures, afin d'atteindre Verdun un peu avant la nuit, en profitant du
+crépuscule.
+
+Tandis que les hommes, ayant mangé la soupe et nettoyé leurs armes, se
+disposaient à reformer la colonne, le commandant se dirigea vers la
+voiture tout attelée de Catherine.
+
+Il fit signe à la cantinière qu'il avait à lui parler.
+
+A voix basse, il donna ses instructions à Catherine, qui semblait
+écouter avec quelque surprise.
+
+Quand il eut fini, la cantinière répondit simplement:
+
+--C'est compris, mon commandant... et quand j'aurai quitté
+Jouy-en-Argonne et que je serai dans Verdun, que faudra-t-il faire?
+
+--Nous attendre, si la ville est tranquille... accourir nous avertir, si
+l'ennemi avait fait un mouvement...
+
+--Bien, mon commandant!... je vais mettre mes vêtements civils... et
+j'espère que vous serez content de moi...
+
+Puis elle cria à Lefebvre, qui se demandait quelle mission secrète
+le commandant pouvait bien confier à sa femme:
+
+--François... je te retrouverai à Verdun... Ordre du commandant!... Aie
+bien soin d'Henriot... Que La Violette,--c'était le nom du jeune soldat
+désigné pour le service de la cantine,--prenne garde aux descentes... le
+cheval toujours au pas... et même tenu par la bride...
+
+--On y veillera! dit Lefebvre... Mais, Catherine, sois prudente!... Si
+les cavaliers prussiens qui battent la campagne allaient te faire
+prisonnière?...
+
+--T'es bête! Est-ce que, sous mes jupons, je n'ai pas mes deux chiens de
+garde! dit gaiement Catherine.
+
+Et, soulevant sa jupe, elle fit voir à son mari les crosses de deux
+pistolets passés dans la ceinture qui contenait son argent.
+
+Les volontaires, cependant, sur un signe de Beaurepaire, s'étaient
+alignés et se disposaient à continuer leur route.
+
+Catherine, bravement, dévalait les pentes rapides de la gorge, au fond
+de laquelle était tapi le petit village de Jouy-en-Argonne.
+
+Elle en avait atteint les premières maisons, quand par-dessus les bois,
+les prés, les champs, lui arriva ce chant plein d'entrain des
+volontaires en marche sur Verdun:
+
+ Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
+ Petits comme grands sont soldats dans l'âme:
+ Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
+ Pendant la guerre aucun ne trahira...
+ Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
+
+Et l'écho du vallon répéta: Ça ira! ça ira! rythmant l'allure martiale
+de ces braves enfants de la patrie courant à la victoire, en chantant,
+sous le drapeau de la liberté!
+
+
+
+
+VII
+
+L'ABANDONNÉE
+
+
+Herminie de Beaurepaire se trouvait dans une vaste pièce de l'hôtel de
+Blécourt, à Verdun, transformée en oratoire, sous les inspirations de sa
+tante, fort bigote, madame de Blécourt.
+
+Deux prie-Dieu et un petit autel improvisé, sur lequel une Vierge Marie,
+tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, étalait sa robe bleue et sa
+couronne de bois doré, avec des candélabres et deux vases de fleurs,
+composaient l'ornement de ce salon, devenu chapelle depuis la
+suppression des ordres religieux. La pieuse tante entendait qu'Herminie
+continuât à se préparer à la vie monastique, à laquelle elle avait été
+destinée, en attendant la réouverture des couvents.
+
+Quand Lowendaal parut sur le seuil de l'oratoire, mademoiselle de
+Beaurepaire poussa un cri, fit un bond de surprise, puis s'arrêta,
+le regardant, indécise, hésitante, intimidée, attendant un mot, un
+geste, un élan, un mouvement des lèvres, un cri du coeur.
+
+Le baron demeurait froid, légèrement embarrassé, pinçant la bouche et
+n'osant parler.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur, dit la jeune femme d'une voix tremblante; je
+ne comptais plus guère vous revoir... un si long temps s'est écoulé
+depuis que, pour la dernière fois, nous nous sommes trouvés ici, à cette
+place... et puis là-bas, au village de Jouy-en-Argonne...
+
+--Ah! oui... Jouy!... Et comment se porte l'enfant?... toujours bien, je
+suppose?...
+
+--Votre fille grandit... elle aura tantôt trois ans... Ah! plût à Dieu
+que la pauvre petite ne fût jamais née!... et les yeux d'Herminie
+s'emplirent de larmes.
+
+--Ne pleurez pas! ne vous désolez pas, dit le baron sans se départir de
+sa calme indifférence... Voyons, Herminie, il faut se faire une
+raison!... vos larmes, vos sanglots peuvent attirer l'attention... toute
+la maison est déjà en rumeur par ma venue, voulez-vous faire connaître à
+tous ce que vous avez si grand intérêt à cacher?...
+
+Herminie releva la tête et dit avec fierté:
+
+--Quand je me suis donnée à vous, monsieur, ce fut mon coeur qui seul
+parla... aujourd'hui ma raison revenue me dicte ma conduite...
+l'heure de folie qui m'a poussée dans vos bras est passée... je ne vis
+plus pour l'amour... tout en moi est éteint de la flamme d'autrefois...
+en remuant mon existence je n'y trouve que cendres et débris!... Mais
+j'ai une enfant... votre fille Alice... pour elle je dois vivre, pour
+elle je dois conserver les apparences.
+
+--Vous avez, pardieu! fort raison... le monde est impitoyable, ma chère
+Herminie, pour les petites aventures du genre de la nôtre... Que
+voulez-vous? nous étions tous deux, comme vous l'avez dit,
+déraisonnables... de la folie traversait nos cerveaux... c'était une
+ivresse... nous voilà dégrisés... eh bien! mais c'est dans l'ordre... on
+ne peut rester, toute la vie, fol et enivré!...
+
+Et le baron esquissa un geste plein de fatuité et de cynique
+désinvolture.
+
+Herminie s'avança vers lui, sévère, presque tragique.
+
+--Monsieur le baron, je ne vous aime plus! dit-elle.
+
+--Vraiment! c'est un grand malheur pour moi...
+
+--Ne raillez pas!... Oh! je sens bien que vous, pareillement, vous ne
+m'aimez plus... m'avez-vous même jamais aimée? Je fus pour vous la
+distraction d'un instant... le jouet du coeur... non pas même du
+coeur, l'amusement des sens, une façon d'user les heures de
+désoeuvrement au fond d'une retraite provinciale... Vous étiez retenu
+par vos affaires ici... La vie des gentilshommes et des militaires,
+avec leurs plaisirs faciles et leurs bruyantes débauches, vous semblait
+fade et peu digne de vous, brillant personnage de la cour, habitué de
+Trianon, ami du prince de Rohan et du comte de Narbonne... vous m'avez
+aperçue dans mon coin, triste, seule, pensive...
+
+--Vous étiez charmante, Herminie!... vous êtes toujours désirable et
+belle, mais à cette époque vous aviez pour moi un attrait indicible...
+un piquant... une saveur...
+
+--J'ai perdu tout cela, à présent, n'est-ce pas?
+
+--Je proteste! s'écria galamment le baron.
+
+--Ne mentez pas!... je ne suis plus la même à vos yeux... Vous avez vu
+juste; je vous l'ai dit: je vous aimais alors et aujourd'hui vous m'êtes
+devenu indifférent.
+
+--J'aime mieux cela! pensa le baron.
+
+Et il ajouta en lui-même:
+
+--Eh! mais, les choses se passent fort bien... La rupture s'accomplit
+sans secousse, sans trop de pleurs et de reproches... C'est parfait!
+
+Il reprit, en tendant la main à Herminie:
+
+--Restons de bons amis, voulez-vous?
+
+La jeune femme demeura immobile, refusant la main qu'avançait Lowendaal.
+
+Un plissement de ses lèvres indiqua son dédain.
+
+--Ecoutez-moi, dit-elle d'un ton sévère. J'étais ici bien éloignée
+de toute idée d'amour... On me destinait au couvent et je me trouvais
+prête à obéir à ceux qui m'avaient offert le cloître comme un asile
+noble et digne pour les filles telles que moi, ayant un beau nom et
+nulle fortune... Auprès de mademoiselle de Blécourt, j'attendais l'heure
+de prononcer mes voeux. Vous dire que je ne regrettais pas ce monde, à
+peine entrevu par moi, mais dont je me faisais une idée assez riante,
+serait mentir... J'avais envié celles de mes compagnes qui pouvaient,
+grâce à leur richesse, épouser un honnête homme et traverser la vie, la
+joie au coeur, l'orgueil au front, entre leur mari et leur enfant...
+Ce bonheur ne m'était pas offert... Je me résignai...
+
+--Vous étiez pourtant de celles à qui la vie ne devait donner que des
+joies...
+
+--Et à qui elle n'a donné que des amertumes!... Pardonnez-moi, monsieur,
+de vous rappeler ces choses douloureuses... Mais c'est alors, quand mon
+abandon semblait complet et que je me voyais sacrifiée, dans ma
+jeunesse, dans mes désirs, dans mes rêves... c'est alors que vous m'êtes
+apparu... Etais-je consciente? Je ne sais... Oh! je ne veux pas
+récriminer... je ne cherche même pas à excuser ma faute... Mais, en ce
+jour, dans cette entrevue qui, pour nous deux, peut être décisive,
+permettez-moi de vous adresser une question...
+
+--Laquelle?... Parlez!... Je vous autorise à me poser dix, vingt
+questions!... Que craignez-vous?... De quoi doutez-vous?
+
+--Je ne crains plus! dit avec tristesse Herminie; j'ai malheureusement
+perdu le droit de douter... Monsieur le baron, vous m'avez juré de faire
+de moi votre femme, venez-vous aujourd'hui accomplir votre promesse?...
+
+--Diable!... nous y voilà! pensa le baron.
+
+Et, avec un sourire qui dissimulait mal une grimace, il murmura:
+
+--Votre demande me charme... et, je vous l'avouerai, m'embarrasse...
+Certainement je n'ai pas oublié qu'autrefois... dans ces moments de
+folie, comme vous les désigniez tout à l'heure, j'ai pu m'engager... Oh!
+je ne me dédis pas... je vous prie de croire que mes sentiments sont
+toujours pour vous respectueux, ardents, sincères...
+
+--Mais vous refusez?
+
+--Je ne dis pas cela!...
+
+--Alors, vous consentez?... Voyons, répondez franchement!... Je vous ai
+dit que je n'avais plus ni doute ni crainte. Je pourrais ajouter que
+l'espérance a marché côte à côte avec moi, et, brusquement, au détour du
+chemin, m'a faussé compagnie... J'attends votre réponse avec la fermeté
+d'un coeur où tout s'est apaisé!... où tout est mort!...
+
+--Mon Dieu, ma chère Herminie, vous me prenez là au dépourvu... Je
+ne suis pas venu précisément à Verdun pour causer mariage... De graves
+affaires, des intérêts de premier ordre, nécessitent ma présence dans
+cette ville, où le moment serait mal choisi pour s'occuper de joies
+nuptiales...
+
+--Ne parlez pas de joies entre nous!... Donc, vous refusez?...
+
+--Non... je vous prie de m'accorder un délai... Attendez que la paix
+soit faite... ce ne sera pas long...
+
+--Vous croyez?... Vous espérez donc que les lâches et les traîtres
+l'emporteront, et que Verdun ne se défendra pas?
+
+--Je crois la défense impossible... Ce ne sont pas vos artisans, vos
+petits bourgeois, des cloutiers et des savetiers, qui sont capables de
+résister aux armées de l'empereur et du roi!
+
+--N'insultez pas de braves gens qui se battront comme des héros, s'ils
+savent se débarrasser des traîtres et des chefs incapables! dit avec
+énergie Herminie.
+
+--Je n'insulte personne, fit le baron de sa voix toujours doucereuse; je
+vous prie seulement de considérer que cette ville n'a pas de garnison...
+
+--Elle en aura une bientôt! murmura Herminie.
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria le baron stupéfait.
+
+--Je veux dire... Tenez! écoutez!...
+
+Et Herminie fit signe au baron de prêter l'oreille.
+
+Une rumeur confuse, des cris, des vivats montaient vers la ville
+haute...
+
+Des roulements joyeux de tambours se mêlaient aux clameurs du peuple en
+mouvement.
+
+Le baron pâlit.
+
+--Que signifie ce vacarme? dit-il. Sans doute quelque émeute... Les
+habitants qui réclament l'ouverture des portes, et ne veulent pas
+entendre parler d'un siège...
+
+--Non, ce bruit est tout autre, monsieur le baron!... Encore une fois,
+voulez-vous tenir votre promesse et donner à notre enfant, à notre fille
+Alice, le nom, le rang, la fortune qui lui appartiennent?
+
+--Je vous ai dit, madame, que pour le moment je ne voulais... je ne
+pouvais prendre aucune décision... Attendez!... j'ai des affaires trop
+sérieuses à terminer... Que diable! un peu de patience!... A la paix,
+vous dis-je!... Quand les factieux seront punis et que Sa Majesté
+rentrera tranquillement, non pas aux Tuileries, la Révolution y pénètre
+avec trop de facilité, mais à Versailles... alors je verrai!... je
+déciderai...
+
+--Prenez garde, monsieur!... je suis femme à me venger de ceux qui font
+de faux serments!...
+
+--Des menaces!... Allons donc! fit le baron ricanant, j'aime mieux
+cela... C'est moins dangereux que vos larmes!
+
+--Prenez garde, encore une fois!... Vous me croyez faible, désarmée,
+sans appui... Vous pouvez vous tromper!...
+
+--Je vous répète, madame, que vous ne réussirez pas à m'intimider...
+
+--Vous n'entendez donc pas ce bruit, ce tumulte?... C'est le tambour qui
+se rapproche!
+
+--En effet... c'est singulier!... Est-ce que les Prussiens seraient déjà
+dans la ville? murmura le baron.
+
+Et il ajouta, avec une satisfaction intérieure très visible:
+
+--Ils arrivent à propos, nos bons amis les ennemis, pour couper court à
+cette sotte histoire et me fournir un honnête prétexte de prendre congé
+de cette ennuyeuse fille!...
+
+--Ce ne sont pas les Prussiens, dit Herminie avec triomphe... ce sont
+des patriotes qui viennent secourir Verdun...
+
+--Les renforts qu'on attendait!... Allons donc, ce n'est pas
+possible!... Lafayette est au pouvoir des Autrichiens... Dumouriez est
+occupé au camp de Maulde... Dillon est acheté par les alliés... Il n'y a
+pas de renforts!... Quels renforts, d'abord?...
+
+--Vous allez le savoir!...
+
+Et Herminie, ouvrant la porte de son oratoire, dit à une femme qui
+se trouvait dans une pièce voisine, avec deux jeunes enfants:
+
+--Entrez, madame, et faites connaître à M. le baron de Lowendaal ce que
+c'est que ce bruit de tambours qui réveille la ville!...
+
+
+
+
+VIII
+
+L'ARRIVÉE DES VOLONTAIRES
+
+
+Une femme jeune et à l'allure franche parut.
+
+Elle fit le salut militaire et dit en regardant avec aplomb le baron:
+
+--Catherine Lefebvre, cantinière au 13e, pour vous servir!... Vous
+désirez savoir ce qu'il y a de nouveau?... Eh bien! parbleu! c'est le
+bataillon de Mayenne-et-Loire qui fait son entrée dans Verdun... avec
+une compagnie du 13e que commande mon homme, François Lefebvre... Hein,
+mademoiselle! c'est une belle surprise pour tout le monde!...
+
+Le baron murmura, désappointé:
+
+--Le bataillon de Mayenne-et-Loire! Que vient-il faire ici?
+
+--Ce que nous venons faire? dit Catherine, parbleu! fiche une brûlée
+aux Prussiens, rassurer les patriotes, et taper sur les aristos,
+s'ils font mine de bouger!
+
+--Bien parlé, madame! dit Herminie, ajoutez donc le nom du chef des
+volontaires de Mayenne-et-Loire... cela fera plaisir à monsieur...
+
+--C'est le brave Beaurepaire qui les commande!...
+
+--Beaurepaire! dit le baron avec effroi.
+
+--Oui... mon frère!... qui, une heure avant son entrée dans la ville,
+m'a envoyé cette vaillante femme pour m'avertir, pour me rassurer!...
+dit Herminie dont le pâle visage était empourpré de joie.
+
+--On dirait que ça vous défrise, mon petit père! fit Catherine Lefebvre,
+tapant familièrement sur l'épaule du baron décontenancé. Vous n'êtes
+donc pas patriote?... Ah! faut faire attention, voyez-vous, parce que
+les aristos qui voudraient parler de capitulation, à présent, ils
+n'auront pas beau jeu avec nous!
+
+--Combien sont-ils vos volontaires? demanda le baron tout soucieux.
+
+--Quatre cents... et puis, il y a la compagnie de Lefebvre, mon homme...
+Ça fait, en tout, cinq cents lapins qui vont remuer la ville, allez!
+
+La physionomie du baron était redevenue calme.
+
+--Cinq cents hommes! Le mal n'est pas si grand que je le craignais!...
+Ces cinq cents forcenés ne pourront tenir la ville... surtout si la
+population bien travaillée réclame à cor et à cris la capitulation... Le
+pire, c'est la présence de ce Beaurepaire!... Comment me débarrasser de
+lui?
+
+Herminie, cependant, avait été chercher l'un des deux enfants qui se
+trouvaient dans la pièce voisine.
+
+Elle amena une petite blondinette, blême et craintive, se tenant mal sur
+ses jambes grêles, et dit au baron:
+
+--Voici votre fille, monsieur... voulez-vous l'embrasser?...
+
+Lowendaal, dissimulant une grimace, se pencha vers l'enfant et déposa
+sur son front un rapide baiser.
+
+L'enfant eut peur et se mit à pleurer.
+
+Alors, s'élançant de l'autre chambre, un petit bonhomme, coiffé d'un
+bonnet de liberté, avec la cocarde nationale, vint à la fillette,
+l'emmena, la calma, en lui disant:
+
+--Ne pleure pas!... Nous allons bien nous amuser, Alice... on va tirer
+le canon!... Poûm!... Poûm!... c'est joliment drôle le canon!...
+
+Catherine Lefebvre montra le gamin avec orgueil, en disant:
+
+--C'est mon petit Henriot... un futur sergent que j'élève, en attendant
+que mon homme me donne des mioches pour défendre la République!...
+
+Herminie, pressant doucement la main de la cantinière, dit au baron:
+
+--Cette excellente personne traversait, avec le bataillon, le village de
+Jouy-en-Argonne... le commandant de Beaurepaire la fit appeler et la
+pria de se rendre dans une maison du village, où elle trouverait un
+enfant qu'il lui désigna... le commandant lui indiqua en outre cette
+demeure... ici, elle devait me remettre l'enfant et me prévenir de
+l'arrivée des volontaires, de la présence d'un protecteur pour la
+malheureuse mère abandonnée... Voilà comment votre fille se trouve ici,
+monsieur!...
+
+--Alors, balbutia Lowendaal, le commandant de Beaurepaire sait...
+
+--Tout! dit avec fermeté Herminie... Oh! ce fut une douloureuse
+confession, allez! Mais je n'avais plus d'espoir qu'en mon frère... je
+ne savais comment il accueillerait la triste confidence que je lui
+faisais, un jour de découragement, où, lasse de tout, je voulais mourir.
+
+--Et votre frère s'est montré clément?... dit le baron essayant de
+paraître indifférent et calme, ainsi qu'au commencement de l'entretien.
+
+--Mon frère a pardonné... il s'est hâté de venir me secourir, me
+délivrer... Les volontaires de Mayenne-et-Loire, entraînés par lui, ont
+traversé la France en courant...
+
+--Ah! nom de nom! quelles étapes, mes enfants! dit Catherine...
+Nous montrions tous grand désir d'arriver à temps pour secourir votre
+bonne ville de Verdun... mais le commandant Beaurepaire avait des ailes
+aux talons!...
+
+Le son du tambour s'était rapproché. La ville semblait en fête. Des cris
+de joie, plus nourris, s'élevaient du côté de la Meuse.
+
+--Il faut que je me retire, dit le baron... on m'attend à l'hôtel de
+ville!...
+
+--Et moi j'ai besoin d'embrasser mon homme! fit Catherine. Allons! toi,
+marche, jeune conscrit!... ajouta-t-elle en empoignant le petit Henriot.
+
+L'enfant résista. Il avait gardé dans sa main la jupe de la petite
+fille, et semblait vouloir rester auprès d'elle.
+
+--Voyez-vous, le gaillard, dit avec bonne humeur la Sans-Gêne, il
+s'attache déjà au cotillon!... Ah! il promet, le moutard!... En route,
+petit, tu la reverras... tu la retrouveras, la gamine, quand nous aurons
+administré une frottée soignée aux Prussiens!...
+
+--Madame, dit Herminie avec émotion, jamais je n'oublierai ce que vous
+avez fait pour moi... dites à mon frère que je vous bénis et que je
+l'attends!... Quant à cette enfant, ajouta-t-elle en montrant Alice, qui
+souriait au jeune Henriot et semblait, elle aussi, ne plus vouloir le
+quitter, si le malheur faisait que je ne puisse plus la défendre,
+l'aimer, la garder... remettez-la aux mains de mon frère...
+
+--Comptez sur moi!... j'ai déjà ce gamin-là à brouetter dans ma
+carriole, ça me fera la paire... un moyen de prendre patience en
+attendant que mon homme se décide à me donner des enfants à moi... Ce
+qui ne sera pas trop long, je crois! dit-elle, en riant de son franc et
+large rire, et en avançant sa robuste poitrine... Au revoir, madame,
+v'là qu'on rappelle à présent, mes soldats doivent avoir besoin de moi
+là-bas et Lefebvre s'étonne, sans doute, de ne pas me trouver sur les
+rangs!
+
+Emmenant alors le petit Henriot, devenu boudeur et mécontent de quitter
+si vite la jeune Alice, Catherine se hâta de rejoindre la compagnie
+détachée du 13e léger, qui formait les faisceaux sur la place.
+
+Herminie, après un salut glacial au baron, s'était retirée dans la
+chambre voisine avec sa fille, qu'elle couvrait de caresses.
+
+Lowendaal s'éloigna tout pensif dans la direction de l'hôtel de ville,
+en se disant:
+
+--Si la capitulation pouvait me débarrasser de ce Beaurepaire!... Mais
+non!... cet enragé-là voudra défendre la ville et me faire épouser sa
+soeur!... Ah! dans quel guêpier suis-je venu me fourrer!...
+
+Et, fort peu satisfait des événements, le baron monta à l'hôtel de
+ville, où déjà les notables se trouvaient rassemblés, sur la convocation
+du président du directoire Ternaux et du procureur-syndic Gossin, deux
+traîtres, dont les noms doivent demeurer cloués au pilori de l'histoire.
+
+
+
+
+IX
+
+L'ENVOYÉ DE BRUNSWICK
+
+
+Dans la grande salle de l'hôtel de ville de Verdun, à la lueur des
+flambeaux, les membres du district et les notables étaient rassemblés.
+
+Le commandant du génie Bellemond, gouverneur de la place, assistait à la
+délibération.
+
+Le président Ternaux ayant ouvert la séance, le procureur-syndic Gossin
+exposa la situation.
+
+Le duc de Brunswick campait aux portes de la ville. Fallait-il les lui
+ouvrir toutes grandes et acclamer le généralissime impérial comme un
+libérateur, ou bien devait-on lever les ponts-levis et répondre à coups
+de canon aux sommations de les baisser? C'était déjà une honte que de
+poser la question.
+
+--Messieurs, dit le procureur d'une voix dolente, notre coeur saigne à
+l'idée des malheurs qui peuvent fondre sur Verdun assiégé...
+Messieurs, la résistance est folie contre un ennemi dix fois
+supérieur... Voulez-vous recevoir une personne qui nous est envoyée avec
+une mission conciliante?
+
+Et le président consulta du regard en même temps l'assemblée,
+sollicitant son adhésion.
+
+--Oui, nous le voulons! dirent plusieurs voix.
+
+--Je vais donc, messieurs, reprit le président, faire introduire la
+personne qui nous est annoncée.
+
+Un mouvement de curiosité se produisit.
+
+Tous les yeux étaient tournés vers la porte du cabinet du président.
+
+Elle s'ouvrit bientôt, livrant passage à un jeune homme, portant le
+costume civil. Il était très pâle et maintenait son bras en écharpe.
+
+On eût dit qu'il relevait d'une longue maladie.
+
+--M. le comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt, général en
+chef de l'armée autrichienne! dit le président, présentant le mandataire
+de Brunswick.
+
+C'était en effet le jeune Autrichien sauvé par Catherine Sans-Gêne, dans
+la matinée du 10 août.
+
+A peine rétabli de sa blessure, grâce aux soins de la bonne Catherine,
+il s'était échappé de Paris, et avait gagné le quartier général
+autrichien.
+
+Bien que souffrant encore, il avait voulu reprendre du service. Le
+souvenir de Blanche de Laveline le faisait plus souffrir que sa
+blessure. En pensant à son enfant, le petit Henriot, exposé à tous les
+périls d'une naissance irrégulière, en se reportant aux tentatives de
+Lowendaal, soutenu par le marquis, et qui pouvait contraindre Blanche à
+un mariage les séparant à jamais, Neipperg éprouvait une cruelle et
+lente torture. Il avait besoin d'oublier, et la guerre ne permet pas à
+la pensée de s'éterniser dans la douleur. Avec joie il avait donc repris
+du service.
+
+Le général Clerfayt, qui avait apprécié les qualités de bravoure et de
+finesse de Neipperg, l'avait attaché à son état-major.
+
+Comme il connaissait parfaitement la langue française, le général
+l'avait choisi pour porter aux notables et aux autorités de Verdun les
+propositions de capitulation.
+
+Après avoir salué l'assemblée, le jeune envoyé fit connaître les
+conditions de Brunswick: elles consistaient dans la reddition de la
+ville et de la citadelle dans les vingt-quatre heures, sous peine de
+voir Verdun soumis à un bombardement et ses habitants livrés, après
+l'assaut, à toute la fureur du soldat.
+
+Au milieu d'une morne stupeur, ces farouches conditions furent écoutées.
+
+On a beau se dire royaliste, comme se vantaient de l'être ces notables,
+et craindre pour ses propriétés, il était difficile à ces riches
+bourgeois d'entendre sans quelque révolte dans le coeur cette
+hautaine et insultante menace.
+
+Plusieurs de ces poltrons n'auraient pas été fâchés d'assister à une
+protestation courageuse, ne fût-ce que pour la forme, afin de
+sauvegarder les apparences de l'honneur.
+
+Mais nul n'éleva la voix. Personne n'osait paraître appeler sur Verdun
+la colère des Allemands.
+
+Neipperg demeurait immobile, baissant les yeux.
+
+Il s'indignait intérieurement de la couardise de ces marchands qui
+préféraient la honte et le démembrement de la patrie à une résistance,
+où leurs maisons auraient à subir les obus.
+
+En lui-même il pensait que ce n'étaient point là les Français du 10
+août, contre lesquels il s'était battu, et qui avaient si furieusement
+emporté d'assaut le château des Tuileries.
+
+Il n'avait plus que de l'admiration pour ces patriotes qui l'avaient
+blessé. Les coeurs de soldat ne gardent pas de rancune après la
+bataille. Mais la peur de ces bourgeois lui faisait mal et leur silence
+honteux l'écoeurait...
+
+Il avait besoin de sortir, de respirer, de ne plus avoir sous les yeux
+le spectacle de cette lâcheté collective.
+
+Il lui semblait que sa blessure s'envenimait au contact de ces
+trembleurs, qui étaient aussi des traîtres.
+
+Il se leva et dit froidement:
+
+--Vous avez entendu, messieurs, la communication du général en chef, que
+dois-je rapporter comme réponse à M. le duc de Brunswick?...
+
+Et il attendit, plus pâle qu'à son arrivée, debout, la main appuyée au
+rebord de la table.
+
+Une voix parla dans le silence général:
+
+--Ne pensez-vous pas, messieurs, que tout en rendant hommage aux
+sentiments miséricordieux de monseigneur le duc de Brunswick, vous
+feriez bien d'ajourner votre réponse... ne fût-ce que pour permettre à
+l'artillerie de M. le duc de faire à notre ville l'honneur de quelques
+bombes?...
+
+C'était Lowendaal qui avait pris tout à coup la parole.
+
+Neipperg avait reconnu son rival.
+
+Un flot de sang lui monta au visage.
+
+Il eut un mouvement instinctif, comme pour s'élancer vers le baron, afin
+de le provoquer...
+
+Mais il se contint: il était ambassadeur: il avait une mission à
+remplir, il ne s'appartenait pas...
+
+Cette pensée lui traversa en même temps l'esprit: si le baron de
+Lowendaal se trouvait à Verdun, Blanche de Laveline devait y être
+aussi?...
+
+Mais où la rencontrer? où la voir? où lui parler?
+
+Il eut alors cet espoir que peut-être le baron, à son insu, lui ferait
+connaître la retraite de Blanche...
+
+Il fallait donc se montrer impassible, attendre, chercher...
+
+Un murmure assez vif avait suivi les paroles de Lowendaal.
+
+--De quoi se mêlait-il, ce fermier général? se disaient les bourgeois
+chuchotant entre eux. Est-ce qu'il a des maisons, des ateliers, des
+marchandises dans la cité? Est-ce lui qui supportera les dégâts des
+propriétés? Puisqu'on sait qu'il est impossible de résister, le
+commandant du génie l'a reconnu, à quoi bon faire massacrer du monde et
+pour quelle raison exposer les immeubles au feu de l'artillerie?
+
+--Notre population est sage et redoute les horreurs d'un siège, dit le
+président, la proposition de M. le marquis de Lowendaal n'aurait pour
+elle que la canaille... encore, presque tous ces braillards qui ne
+possèdent rien, ont-ils déjà quitté la ville... ils se sont réfugiés du
+côté de Thionville... ils ont retrouvé là un pas grand'chose de leur
+espèce, un certain Billaud-Varennes qui va les envoyer au feu...
+Espérons qu'on ne les reverra jamais à Verdun... Messieurs, êtes-vous
+d'avis de les imiter ici?... Voulez-vous être mitraillés?
+
+--Non! non! pas de bombardement! Signons tout de suite! crièrent vingt
+voix.
+
+Et les plus empressés, saisissant des plumes, entourèrent le président,
+le pressant de leur laisser apposer leur signature sur le projet de
+capitulation, rédigé à l'avance, dès l'annonce de l'arrivée de l'envoyé
+autrichien.
+
+Neipperg observait en silence cette réunion qui, d'abord paisible,
+menaçait de devenir batailleuse.
+
+Le baron de Lowendaal avait repris sa place, à l'écart:
+
+--Mettons que je n'ai rien dit, avait-il murmuré, dépité.
+
+Déjà le président levait la plume et cherchait l'endroit où il
+convenait, sur le projet de capitulation, de mettre son nom, qui
+engageait l'honneur de la ville, quand une fusillade lointaine éclata,
+en même temps que le tambour battait la générale et que, sous les
+fenêtres de l'hôtel de ville, des voix chantaient le _Ça ira_!
+
+
+
+
+X
+
+LE SERMENT DE BEAUREPAIRE
+
+
+Tout le monde s'était levé dans un effarement indescriptible.
+
+Les moins affolés avaient couru aux fenêtres...
+
+La ville apparaissait illuminée, comme pour une fête...
+
+Sur la place, des torches brûlaient, des femmes, des enfants battaient
+des mains et formaient une ronde fantastique dans cette rougeur
+d'incendie...
+
+C'étaient les volontaires de Mayenne-et-Loire qui avaient entonné le _Ça
+ira_, donnant le signal joyeux du réveil à la ville engourdie.
+
+Les hommes étaient rares dans cette foule...
+
+Ils se tenaient à distance et semblaient ne participer que des yeux à ce
+tumulte martial.
+
+Le procureur-syndic en fit la remarque au président.
+
+--Voilà ces damnés volontaires qui font leur tapage! dit en
+soupirant M. Ternaux.
+
+Et M. Gossin de répondre avec un haussement d'épaules:
+
+--Patience!... le duc de Brunswick nous en débarrassera bientôt!
+
+Et il ajouta:
+
+--Pourvu que ces diables déchaînés ne nous attirent pas un bombardement!
+
+Au même instant, une lueur rouge traversa l'espace et un corps
+flamboyant vint s'abattre sur une des maisons qui faisaient l'angle de
+la place, en même temps qu'une forte détonation ébranla les vitres de
+l'hôtel de ville...
+
+--Tenez!... je l'avais prévu!... s'écria le procureur-syndic, voilà ce
+que nous attirent ces coquins!... Les Prussiens tirent à boulets rouges
+sur nos maisons!... Le voilà le bombardement que vous demandiez... vous
+devez être satisfait, baron?
+
+Le procureur se tourna, cherchant Lowendaal, mais le fermier général
+avait disparu.
+
+Impatient, désireux de le suivre, supposant que Lowendaal se dirigeait
+du côté de Blanche de Laveline, Neipperg voulut se retirer.
+
+--Je n'ai rien à faire ici désormais, messieurs, dit-il en prenant
+congé. Le canon parle, je n'ai plus qu'à me taire... je vais retourner à
+mon quartier général... Ma réponse, c'est votre poudre qui la porte en
+ce moment!...
+
+--Monsieur le comte, supplia le président, ne partez pas...
+restez!... c'est un malentendu... tout va s'expliquer... tout
+s'arrangera...
+
+--Je ne vois pas trop comment! dit en souriant Neipperg; écoutez!...
+voici le canon de vos remparts qui donne la réplique à nos obusiers...
+le tambour bat dans vos rues... et il me semble que l'on vient jusque
+dans votre hôtel de ville chercher des renforts pour garnir les
+murailles et servir les pièces!...
+
+Le tambour résonnait en effet dans l'escalier de l'hôtel de ville et des
+pas nombreux martelaient les degrés. On entendait sonner sur le pavé du
+vestibule les crosses des fusils.
+
+--Ils osent venir ici! dit le procureur-syndic exaspéré. Monsieur le
+commandant, vite, signez l'ordre de faire taire le tambour, et que les
+hommes rentrent dans les logements qui ont dû leur être assignés! ajouta
+le magistrat en invoquant M. Bellemond, directeur du génie et de
+l'artillerie.
+
+--Oui, monsieur le procureur, répondit cet officier pusillanime, je vais
+donner ces ordres... dans un quart d'heure Verdun sera tranquille...
+
+--Dans un quart d'heure Verdun sera en flammes et nous chanterons
+l'Hymne des Marseillais à la lueur des obus! cria une voix forte,
+derrière eux.
+
+La porte s'était ouverte sous une poussée, et Beaurepaire,
+accompagné de Lefebvre, et entouré de soldats du 13e et de volontaires
+de Mayenne-et-Loire, apparaissait terrible comme le Dieu de la guerre,
+devant ces citadins effarés.
+
+Le président essaya de prendre un peu d'autorité:
+
+--Qui vous a autorisé, commandant, à venir troubler les délibérations de
+la municipalité et des citoyens qu'elle a réunis en conseil? dit-il
+d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme.
+
+--On assure, répondit Beaurepaire, sans se troubler, que vous machinez
+tous ici une infâme trahison et que vous parlez de rendre la ville...
+Est-ce vrai, citoyens?... répondez!
+
+--Nous n'avons pas à vous faire connaître les résolutions de l'autorité,
+commandant... veuillez vous retirer avec vos hommes et faire cesser le
+feu que vous avez ordonné sans avoir pris l'avis du conseil de défense!
+dit sévèrement le président, se sentant soutenu par les notables.
+
+Beaurepaire réfléchit un instant, puis, se découvrant, dit avec une
+intonation respectueuse:
+
+--Messieurs, c'est vrai, je n'ai pas attendu l'avis du conseil de
+défense pour faire feu sur les Prussiens qui déjà s'approchaient des
+portes et faisaient mine d'entrer au premier signal... un signal qu'ils
+paraissaient attendre du dedans... J'ai barricadé les portes; mon brave
+ami Lefebvre, que voilà, a placé ses voltigeurs des deux côtés de
+chaque palissade, et l'ennemi s'est arrêté... en même temps, pour
+l'empêcher de voir de trop près ce que nous faisions sur les remparts,
+j'ai envoyé quelques boulets qui ont fait reculer un peloton
+d'Autrichiens trop pressés de nous rendre visite... je venais d'arriver
+avec mes volontaires quand on m'a prévenu de ce qui se passait...
+j'avoue que je n'ai pas pensé à prendre l'avis du conseil de défense!
+
+--Et vous avez eu tort, commandant! dit le directeur du génie Bellemond.
+
+Beaurepaire remit son chapeau.
+
+--Camarade, dit-il au commandant, ceci me regarde... je répondrai, s'il
+le faut, de ma conduite devant les représentants du peuple qui ne vont
+pas tarder à venir ici... Je respecte la Commune de Verdun et ses
+officiers municipaux... j'espère qu'ils sont patriotes, et prêts à faire
+leur devoir... je prendrai leurs ordres pour tout ce qui concerne le
+service intérieur et les mesures de police... Je sais l'obéissance que
+les soldats de la nation doivent aux mandataires du peuple... Mais, pour
+ce qui regarde mon métier de soldat et les obus à envoyer aux Prussiens,
+vous me permettrez, camarade, d'agir comme il me paraîtra utile...
+Tenez-vous-le pour dit! je suis ici votre égal, et nous n'avons qu'à
+marcher d'accord ensemble pour repousser l'ennemi et sauver la ville!...
+
+Ces paroles énergiques, lancées d'une voix mâle, impressionnèrent le
+directeur du génie, officier subalterne subitement promu, et qui eût agi
+bravement s'il ne se fût senti dominé par le président et le
+procureur-syndic.
+
+--Pourtant, hasarda-t-il, le conseil de défense existe... vous devez
+prendre ses avis avant de livrer bataille!
+
+--Quand l'ennemi est aux portes, et que déjà les combattants de la ville
+hésitent, le conseil de défense, s'il était alors consulté, ne pourrait
+qu'ordonner au chef des troupes de barrer la route, de disperser les
+tirailleurs sur les remparts, de braquer des pièces sur les corps
+ennemis s'approchant, et de commencer le feu... C'est ce que j'ai fait,
+camarade! tout comme si j'avais eu le temps de consulter le conseil que
+vous présidez... Mais en réalité, pouvait-il avoir un autre avis?
+Pouvait-il me commander autre chose? Tout ce qu'il devrait me reprocher,
+c'est de n'avoir pas ouvert un feu assez vif... Mais les munitions
+manquaient... Les voilà qui arrivent... Ecoutez!... ça va chauffer!...
+
+De violentes détonations suivirent les paroles de Beaurepaire; c'était
+dans la direction de la porte Saint-Victor.
+
+Les notables frémirent. Plusieurs se glissèrent dehors, inquiets pour
+leurs demeures, car à cette furieuse canonnade les Prussiens et les
+Autrichiens allaient certainement répondre par une pluie d'obus.
+
+--Parbleu! voilà un brave homme! se dit Neipperg en regardant la franche
+physionomie de Beaurepaire. Sa vue console de tout ce spectacle
+honteux!...
+
+Et s'avançant vers lui poliment, il lui dit:
+
+--Commandant, je ne dois pas vous laisser ignorer qui je suis... le
+comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt...
+
+--Vous êtes en civil? dit Beaurepaire défiant, regardant celui qui se
+présentait ainsi à lui.
+
+--Je ne suis pas venu en parlementaire, commandant, mais simplement
+chargé de remettre à la municipalité de Verdun et au conseil de défense
+une note officieuse du généralissime.
+
+--Une sommation d'avoir à rendre la place sans doute?
+
+--Vous l'avez dit.
+
+--Et qu'a-t-on répondu ici?...
+
+Beaurepaire jeta un regard accusateur sur les notables et sur les
+magistrats municipaux, qui baissèrent les yeux et détournèrent la tête.
+
+Gossin, le procureur, souffla à l'oreille du président:
+
+--Si cet agent de Brunswick dit tout, ce chenapan de Beaurepaire est
+capable de nous faire fusiller par ses brigands, mon pauvre monsieur
+Ternaux!
+
+--J'en ai peur, mon pauvre monsieur Gossin! répondit tristement le
+président.
+
+Mais Neipperg se contenta de dire habilement:
+
+--Je n'ai pas eu le temps de recueillir l'avis de ces messieurs... Vous
+vous êtes chargé de répondre vous-même au généralissime!...
+
+Cette franchise plut à Beaurepaire, qui dit aussitôt:
+
+--Alors, monsieur, votre mission est terminée... Voulez-vous me
+permettre de vous reconduire moi-même jusqu'aux avant-postes?
+
+--Je suis à vos ordres, commandant!
+
+Beaurepaire, avant de quitter la salle, se tourna une dernière fois vers
+le président et le procureur-syndic:
+
+--Messieurs de la Commune, leur dit-il, j'ai promis à mes hommes de
+m'ensevelir avec eux sous les ruines de Verdun plutôt que de rendre la
+ville... J'espère que vous partagez mon avis?...
+
+--Mais, commandant, si la ville entière voulait capituler?... Si les
+habitants refusaient de se laisser bombarder? Que décideriez-vous?
+Iriez-vous, malgré toute une population, continuer à entretenir un feu
+meurtrier? dit le président... Voyons! que feriez-vous?... Nous
+attendons votre réponse...
+
+Beaurepaire réfléchit une seconde, puis il éclata:
+
+--Si vous me forciez à rendre la ville, entendez-vous bien,
+messieurs? plutôt que de subir cette honte et de trahir mon serment...
+je me ferais sauter la cervelle!... J'ai juré de défendre Verdun jusqu'à
+la mort!...
+
+Il alla vers la porte, puis revint brusquement, frappa d'un grand coup
+de poing la table et répéta:
+
+--Oui, jusqu'à la mort!... jusqu'à la mort!...
+
+Il sortit suivi de Neipperg, laissant les notables terrifiés.
+
+--Il se tuerait?... Ma foi, ce serait de la besogne toute faite et un
+fort soulagement pour tout le monde, dit à mi-voix Lowendaal qui venait
+de rentrer, sans bruit, dans la salle du conseil.
+
+On l'interrogea. On lui demanda ce qui se passait dans la ville.
+
+--On se bombarde ferme de part et d'autre, dit-il avec son sourire
+sceptique. Les volontaires courent sur les remparts comme des fauves...
+Il y en a déjà parmi eux plusieurs d'atteints... Ah! ces fantassins du
+13e!... ils ont avec eux une sorte de démon femelle, la femme du
+capitaine Lefebvre, m'a-t-on dit, une cantinière, qui se démène, va,
+vient, porte les munitions, s'attelle aux pièces de canon, arrache la
+mèche tout allumée des obus prussiens qui tombent sur les glacis... Je
+crois vraiment qu'elle a ramassé à plusieurs reprises les fusils des
+voltigeurs tombés près d'elle et ne s'en est allée qu'après avoir fait
+le coup de feu... comme un homme!... Heureusement qu'il n'y a pas
+beaucoup de soldats comme cette amazone, autrement jamais les
+Autrichiens n'entreraient ici!...
+
+--Vous espérez donc encore, baron? demanda le président.
+
+--Plus que jamais... Ce bombardement était nécessaire, je vous l'ai
+dit... les habitants n'étaient pas suffisamment impressionnés... Mon
+domestique, le fidèle Léonard, avait eu beau griser des artisans, des
+bourgeois, et leur raconter mille balivernes selon mes instructions, ils
+n'étaient pas encore persuadés... ils n'acceptaient qu'avec hésitation
+la capitulation... Demain matin, ils la réclameront tous!...
+
+--Vous nous redonnez confiance!...
+
+--Je vous dis, monsieur le président, que l'on viendra vous obliger à
+signer la capitulation... vous aurez la main forcée!...
+
+--Le ciel vous entende! soupira le président; mais voici l'envoyé du duc
+de Brunswick retourné à son quartier général... Quand le revoir? Comment
+le faire revenir... il a gardé le projet de capitulation...
+
+--Il suffit que quelqu'un de sûr aille au camp autrichien et lui porte
+le double que vous avez conservé... avec l'assurance que demain le
+généralissime trouvera les portes ouvertes...
+
+--Mais qui charger d'une telle mission?
+
+--Moi! dit Lowendaal.
+
+--Ah! vous nous sauvez!... s'écria le président qui, se levant, dans un
+élan de joie, lui donna l'accolade comme il l'eût fait pour un messager
+annonçant une victoire.
+
+
+
+
+XI
+
+LA MISSION DE LÉONARD
+
+
+Quelques instants après, Lowendaal, muni du double du projet de
+capitulation, quittait l'hôtel de ville. Il retrouva sur la place
+Léonard qui l'attendait.
+
+A voix basse, bien que toute oreille fût éloignée, le baron lui donna un
+ordre assez détaillé.
+
+Léonard eut des mouvements de surprise, témoignant qu'il comprenait la
+tâche qui lui était confiée, mais aussi montrant qu'elle l'embarrassait
+et l'effrayait même un peu...
+
+Il se fit répéter deux fois ce que venait de lui dire son maître.
+
+Celui-ci, d'un ton sévère, ajouta:
+
+--Hésiteriez-vous, maître Léonard?... vous savez pourtant que, bien que
+nous nous trouvions dans une ville assiégée, il s'y rencontre des
+prisons et des gendarmes pour y conduire ceux qui... comme certain
+personnage de ma connaissance... ont contrefait le sceau de l'Etat et
+délivré, aux employés des aides et des gabelles, de faux récépissés...
+
+--Je sais cela, monsieur le baron, hélas!... dit Léonard d'un ton
+soumis.
+
+--Si vous le savez, ne l'oubliez plus! reprit le baron se radoucissant.
+Cela me peine, Léonard, d'être obligé de rappeler à un serviteur dévoué
+comme vous l'êtes, que je l'ai sauvé des galères!...
+
+--Et que vous pouvez l'y renvoyer! Oh! monsieur, je m'en souviendrai!
+
+--Alors, vous obéirez?...
+
+--Oui, monsieur le baron... Mais songez comme c'est grave... comme c'est
+terrible ce que vous me demandez là!...
+
+--Vous vous exagérez l'importance de cette affaire... de confiance, dont
+il me plaît de vous charger... Morbleu! maître Léonard, vous m'avez
+accoutumé à plus de docilité, à plus de dévouement aussi! Vous devenez
+ingrat!... C'est un vilain défaut, l'oubli des bienfaits!...
+
+--Monsieur le baron, je vous serai éternellement reconnaissant, larmoya
+le misérable que Lowendaal avait surpris volant avec les employés des
+fermes à l'aide de faux poinçons... je suis prêt à vous suivre et à vous
+obéir partout où il vous plaira me conduire... Mais ce que vous
+m'ordonnez présentement est...
+
+--Abominable? vous avez des scrupules à présent, maître Léonard? dit le
+baron, d'un ton devenu goguenard.
+
+--Je ne me permettrais pas de trouver abominable une chose que M. le
+baron me commande... je voulais dire autrement...
+
+--Et quelle était votre pensée? Je serais curieux de connaître votre
+opinion...
+
+--Monsieur le baron, la... chose... est dangereuse... oh! pour moi
+seulement! se hâta de dire Léonard, car si j'étais pris, on me rôtirait
+à petit feu plutôt que de me faire dire ce que M. le baron m'aurait
+ordonné...
+
+--D'abord, on ne vous croirait pas, interrompit sèchement le baron;
+ensuite, aucune preuve de l'ordre, que vous prétendriez avoir reçu de
+moi, ne serait trouvée... Enfin, et ceci doit vous rassurer pleinement,
+mes dispositions sont prises pour assurer votre retraite, au cas
+improbable où vous seriez découvert...
+
+--Vraiment, monsieur le baron? dit avec joie Léonard.
+
+--Ma chaise de poste vous attendra auprès de la Porte-Neuve, sur la
+route de Commercy... On ne se bat pas de ce côté!...
+
+--Mais comment sortirai-je?
+
+--Mission du conseil de défense... Prenez ce sauf-conduit et venez
+me retrouver demain, au point du jour, au camp du duc de Brunswick...
+
+Et Lowendaal remit à Léonard un laissez-passer en blanc de la
+municipalité.
+
+--J'obéirai! dit Léonard, plus rassuré.
+
+--Tâchez de ne pas compromettre sottement votre mission en vous faisant
+prendre par les enragés volontaires de Beaurepaire... Si vous vous
+laissez arrêter, il me sera impossible de taire vos antécédents... Alors
+gare les galères!... C'est aussi peut-être la mort immédiate, comme
+espion!
+
+Léonard eut un frisson.
+
+--Je ferai attention, monsieur le baron!
+
+--Bien... vous avez compris... allez donc!... et que du camp des émigrés
+je reçoive de vos nouvelles!...
+
+--Je tâcherai, monsieur le baron!... C'est égal, ce que vous voulez de
+moi n'est pas commode... et j'ai peur que la chaise de poste attende
+inutilement à la Porte-Neuve!...
+
+--Imbécile!... dans une ville que de toutes parts l'on bombarde... où la
+flamme est partout... la surveillance est impossible... Je compte sur
+vous, maître Léonard!... Si vous me trahissiez, ou si vous veniez à
+faiblir, comme je rentrerai demain dans Verdun, vous pouvez compter que
+ma première visite sera pour le présidial et la seconde pour le
+fonctionnaire chargé de ferrer les galériens en attendant le départ
+de la prochaine chiourme pour Toulon!... Adieu, maître Léonard, ou
+plutôt à demain, à la pointe du jour!...
+
+Et Lowendaal s'éloigna d'un pas tranquille vers la Porte-Neuve, tandis
+que Léonard, perplexe, méditant sur l'accomplissement de sa mission, se
+demandait:
+
+--Comment pénétrer, sans éveiller l'attention de personne, dans cet
+hôtel de madame de Blécourt?... Comment aborder au milieu de la nuit le
+commandant Beaurepaire?... sans escorte, désarmé, endormi?...
+
+
+
+
+XII
+
+LE CAMP DES ÉMIGRÉS
+
+
+Lowendaal, en quittant Léonard, murmura d'un air satisfait:
+
+--Le drôle fera ce que je lui ai dit... il tremble un peu... mais la
+peur des galères sera pour son esprit plus forte que la crainte du grand
+sabre de ce sacripant de Beaurepaire!... placer l'homme entre deux
+alternatives inégalement chanceuses, être envoyé aux galères ou bien
+risquer de l'être seulement si l'on est pris, tous les gens
+intelligents, et Léonard n'est pas un sot, choisiraient ce dernier
+parti... donc il ira et ne se fera pas prendre!... Il marchera un peu à
+contre-coeur et en serrant les jambes, mais il marchera... Les soldats
+ne font-ils pas ainsi? Quand on les envoie à la gueule d'un canon, ce
+n'est pas toujours l'amour de la gloire qui les y pousse, c'est aussi la
+crainte d'être fusillés s'ils lâchent pied... ce qui le prouve
+bien, c'est que l'on ne fuit qu'en masse... le châtiment, en se
+répandant sur trop de têtes, ne pourrait atteindre personne... Léonard
+est seul... il ne reculera pas... du camp des émigrés, comme le bon
+Talthybios, le héraut veillant au palais des Atrides, j'espère
+apercevoir bientôt le signal attendu!... ajouta en souriant le baron
+qui, en sa qualité de fermier général, s'il ne se montrait pas très
+scrupuleux en toutes matières, aimait fort à prouver sa délicatesse
+littéraire et sa connaissance érudite des bons auteurs.
+
+Il marchait lentement dans la nuit, par les quartiers déserts de la
+ville, prêtant l'oreille aux détonations lointaines, et suivant d'un
+regard indifférent la trace lumineuse des obus qui, comme de rapides
+météores, s'entre-croisaient sur le fond noir du ciel.
+
+On ne se battait pas de ce côté de la ville.
+
+Quelques factionnaires veillaient sur les remparts, et leurs cris
+d'appel: Sentinelles, prenez garde à vous! espacés dans le silence,
+troublaient seuls les abords de la Porte-Neuve vers laquelle le baron se
+dirigeait.
+
+Il trouva à cette porte des gardes nationaux à qui, ainsi que cela avait
+été convenu secrètement à son départ de l'hôtel de ville, un ordre avait
+été envoyé par le procureur-syndic de laisser passer le baron de
+Lowendaal.
+
+Sans difficulté, le chef de poste fit franchir la poterne au baron,
+en lui souhaitant bonne réussite.
+
+S'orientant dans la campagne déserte, le baron gagna un petit bois dont
+il longea les maigres arbres et marcha droit vers un feu qui brûlait à
+quelque distance dans la plaine,--un bivouac d'avant-poste
+vraisemblablement.
+
+Un cri de: «Qui-vive?» prononcé en français le fit s'arrêter.
+
+--Je ne me suis pas trompé! murmura-t-il, ce sont des Français qui sont
+là!
+
+Il demeura immobile après avoir répondu:
+
+--Ami!... envoyé de la municipalité de Verdun!...
+
+Un silence suivit, puis il vit se détacher une masse sombre,
+qu'accompagnait un cliquetis de fer.
+
+Une lueur se balançait et marchait vers lui...
+
+Quatre hommes, avec le porteur du falot, venaient le reconnaître.
+
+Après avoir décliné ses qualités au chef de l'escouade, et avoir demandé
+à être conduit au général en chef, le baron fut prié très poliment de
+prendre place au bivouac, en attendant qu'on pût le mener au quartier
+général.
+
+Il accepta de grand coeur, car la nuit était fraîche. Il vint
+s'asseoir auprès des volontaires royaux, devant des fagots brûlants.
+
+Son arrivée avait mis en rumeur le campement, et les plus dormeurs
+s'étaient éveillés pour venir aux nouvelles et apprendre de l'arrivant
+ce qui se passait dans Verdun.
+
+Ce camp des émigrés était étrange et bigarré.
+
+L'armée de Condé se composait de volontaires accourus de tous les points
+de la France, mais principalement de l'Ouest, pour se battre contre les
+armées du pays, défendre le drapeau blanc, rétablir le roi et abattre la
+Révolution.
+
+Beaucoup de ces volontaires étaient venus là un peu contraints.
+
+Les uns poussés par leurs familles, entraînés par l'exemple, incapables
+de rester dans leurs propriétés ruinées ou envahies.
+
+Quelques-uns par fanatisme, beaucoup dans l'espoir de rentrer avec
+triomphe et profit en France, escomptant vingt-cinq ans d'avance le
+fameux milliard des émigrés.
+
+Cette armée de rebelles et de traîtres était divisée par provinces. Les
+gentilshommes y conservaient leurs privilèges et leur infatuation. Ils
+ne se mêlaient pas aux roturiers. Ainsi la Bretagne avait fourni sept
+compagnies de nobles, et une huitième avait été réservée aux défenseurs
+issus du tiers état. Le costume affirmait encore cette distinction des
+castes. Les non-nobles portaient un uniforme gris de fer; les
+gentilshommes avaient l'habit bleu de roi avec retroussis. Ainsi
+ces insurgés contre la volonté de la nation, rassemblés pour une même
+cause, courant les mêmes dangers, se préoccupaient de perpétuer dans
+leurs bandes de partisans des hiérarchies et des catégories sociales qui
+n'étaient déjà plus qu'un legs du passé. Les bourgeois, avec leur triste
+casaque gris de fer, avaient pourtant plus d'abnégation et de vrai
+dévouement que les nobles, puisqu'ils se battaient pour défendre des
+privilèges auxquels ils n'avaient aucun droit.
+
+Quelques déserteurs, conservant l'uniforme de leur corps, des officiers
+de marine en très grand nombre, formaient le seul élément vraiment
+militaire de l'émigration.
+
+Le corps de la marine, brave, mais superstitieux et très entiché de la
+royauté, était surtout recruté parmi les familles du littoral breton,
+toutes hostiles à la Révolution. La désertion de ces marins affaiblit
+pour longtemps notre force sur mer et, malgré le courage des matelots,
+assura aux Anglais la victoire sur nos flottes et leur conserva l'empire
+des eaux. On n'a pas assez tenu compte de cette trahison des officiers
+de la marine royaliste, lorsqu'on a énuméré les mesures de rigueur
+prises par la Convention dans l'Ouest.
+
+La résistance héroïque des chouans fanatisés fut moins funeste à la
+patrie que la fuite de ces marins expérimentés, les compagnons de La
+Pérouse et de d'Estaing, ces glorieux adversaires des Anglais
+durant la guerre d'Amérique, quittant le pont de leurs navires pour
+aller caracoler ridiculement derrière un général prussien et se faire
+battre par des gardes nationaux.
+
+Les volontaires royaux étaient mal équipés, mal armés, mal
+approvisionnés en tout. Leurs fusils, de fabrication allemande, étaient
+fort pesants. Beaucoup de gentilshommes n'avaient que leurs armes de
+chasse.
+
+La composition de cette armée disparate la faisait ressembler à une
+troupe de bohémiens révoltés. Les âges étaient mêlés. De vieux
+hobereaux, cassés, voûtés, traînant la jambe, s'avançaient à côté de
+jouvenceaux étiolés. Des familles entières, depuis le grand-père
+jusqu'au petit-fils, se trouvaient côte à côte sur les rangs. C'était
+touchant et grotesque.
+
+L'armée des princes était d'ailleurs dépourvue d'artillerie et, malgré
+le courage individuel dont firent preuve la plupart de ces soldats
+improvisés, leur appoint à la cause royale ne fut jamais qu'une quantité
+négligeable. Les Prussiens et les Autrichiens ne se firent pas faute de
+le faire sentir à plus d'une reprise à ces gentilshommes encombrants et
+inutiles.
+
+Le baron de Lowendaal écoutait, avec son sourire railleur, les
+confidences, les vantardises et les récriminations des volontaires.
+
+Comme il venait de Paris, on l'accablait de questions sur l'état de
+la capitale et les prévisions favorables au retour triomphal du roi.
+
+Le baron leur répondait évasivement, disant qu'à son avis tout pouvait
+encore s'arranger, qu'il fallait cependant compter avec la surexcitation
+des foules et l'ardeur avec laquelle on courait s'enrôler, depuis que la
+patrie avait été déclarée en danger.
+
+Les jeunes gentilshommes écoutaient avec des ricanements hautains les
+réponses pourtant fort mesurées du baron qui, de son côté, tout en
+s'informant de l'heure à laquelle le général en chef pourrait le
+recevoir, témoignait une certaine impatience de remplir sa mission.
+
+Tout en racontant à son auditoire irritable ce qu'il savait des
+préparatifs de résistance de la nation tout entière debout, prête à
+mourir, le baron, du coin de l'oeil, par-dessus la flamme rouge du
+bivouac, guettait un coin sombre, par delà les remparts de Verdun, du
+côté de la porte Saint-Victor.
+
+Il semblait attendre d'un instant à l'autre un signal qui ne se
+produisait pas...
+
+Par moments il tirait sa montre, la consultait et, avec anxiété,
+n'écoutant plus que distraitement le verbiage des gentilshommes,
+regardait le coin du ciel toujours noir au-dessus de la ville...
+
+--Que fait donc ce faquin de Léonard? murmurait-il. M'aurait-il
+trahi!... aurait-il manqué de courage au bon moment... Oh! je me
+vengerai terriblement... je l'envoie aux galères comme je l'ai dit, s'il
+m'a trompé!...
+
+Et le baron, ne faisant même plus mine de prêter l'oreille aux propos
+des volontaires, feignant de céder au sommeil, fermait les yeux et
+s'apprêtait à se rouler dans son manteau, le long des cendres rougeâtres
+du bivouac, quand on vint l'avertir que le général Clerfayt l'attendait
+et qu'il le recevrait sur-le-champ dans sa tente.
+
+Le baron se leva en rechignant et suivit le planton qui devait le
+guider, non sans jeter une dernière fois un regard chargé d'inquiétude
+vers les maisons de Verdun se dressant au-dessus du rempart, dans la
+ville haute. Plongées dans l'ombre et le repos, ces demeures paisibles
+semblaient indifférentes au bombardement qui continuait de l'autre côté
+de la ville, plus faible, plus ralenti, les Prussiens ne répondant que
+modérément au feu des assiégés, et ceux-ci, en prévision d'un siège qui
+pouvait, qui devait être long, ménageant les munitions.
+
+Dans la tente du général en chef, le baron retrouva l'aide de camp qui
+s'était présenté à l'hôtel de ville.
+
+Il fit une grimace en saluant toutefois poliment le comte de Neipperg.
+
+Celui-ci lui rendit froidement son salut.
+
+L'entrevue fut brève.
+
+Le général autrichien s'informa des dispositions de la ville de Verdun.
+
+Et comme le baron lui assurait qu'elles étaient excellentes, favorables
+à la reddition, le général répondit d'un geste muet, entr'ouvrant la
+toile de sa tente, comme pour montrer les flamboiements d'obus au-dessus
+des remparts...
+
+Le baron regarda, suivant machinalement le geste du général.
+
+Quelque maître qu'il fût de lui-même, il ne put s'empêcher de pousser
+une rapide exclamation où il y avait du triomphe et du soulagement.
+
+Il venait d'apercevoir, dans la partie nord de la ville, une rougeur
+ardente.
+
+Des flammes tourbillonnaient au milieu de flocons de fumée dans ce
+quartier de Verdun, qui jusque-là semblait épargné par le feu des
+assiégeants.
+
+--Qu'avez-vous? demanda le général en chef, surpris de l'émotion
+extraordinaire que venait de manifester l'envoyé de la municipalité.
+
+--Rien, mon général... rien du tout! la fatigue, le trouble... la joie
+aussi où je me trouve de savoir que demain les horreurs d'un siège
+seront épargnées à cette belle cité... Voilà l'explication de mon cri à
+la vue des obus et des boulets rouges sillonnant l'espace!...
+dit-il en s'efforçant de paraître calme.
+
+--Alors vous croyez, dit Clerfayt, que la ville ouvrira demain ses
+portes?...
+
+--J'en suis sûr, monseigneur... un homme à moi doit m'apporter ce matin
+même la capitulation signée...
+
+--Pourquoi ne pas l'avoir apportée vous-même? Pourquoi renvoyer mon aide
+de camp, M. le comte de Neipperg que voici, chargé par moi et par
+monseigneur le duc de Brunswick de vous remettre votre acceptation?...
+
+--Je n'étais pas certain, général, que la ville serait en état de
+capituler demain matin?...
+
+--Ah!... et quel était l'obstacle?
+
+--Un forcené... un chef de brigands, le commandant de Beaurepaire...
+entré hier soir, par surprise, dans la place, et qui pourrait
+contrecarrer nos projets, ruiner nos espérances...
+
+--Un brave soldat! un adversaire énergique, que ce commandant, dit le
+comte de Neipperg à Clerfayt.
+
+--Vous l'avez vu? demanda Clerfayt avec intérêt.
+
+--Je l'ai vu... je l'ai entendu parler... vous pouvez le voir agir...
+car c'est lui qui a mis Verdun si rapidement en état de défense... tant
+qu'il sera debout, je ne suis pas de l'avis de monsieur, moi: Verdun ne
+capitulera pas...
+
+Et Neipperg jeta un regard méprisant au baron.
+
+--Qu'avez-vous à dire? fit Clerfayt. Vous me promettez l'ouverture des
+portes pour demain matin... mon aide de camp, qui a vu la place et qui
+affirme l'énergie de son défenseur, dit qu'elle ne cédera pas aussi
+facilement... répondez-moi!
+
+--Pardon! monseigneur, dit le baron de sa voix onctueuse, je ne
+contredis point l'aide de camp... je vous avais déjà signalé cet
+obstacle... Beaurepaire... et je vous faisais part de mes hésitations,
+de mes craintes... je n'étais pas assuré, je vous l'ai dit, que Verdun
+capitulerait...
+
+--Et maintenant vous croyez la reddition possible?
+
+--Certaine, monseigneur!...
+
+--Mais... Beaurepaire?...
+
+--Beaurepaire est mort, monseigneur!
+
+--Mort!... qu'en savez-vous?... qui vous l'a appris?...
+
+Le baron s'inclina, et, avec un sourire plus accentué que de coutume:
+
+--Monseigneur, dit-il, me permettra d'attendre la confirmation
+officielle de la nouvelle dont je ne suis que le prévoyant messager...
+L'homme qui doit apporter la capitulation signée vous apprendra
+également la fin, pour moi certaine, du commandant de Beaurepaire...
+
+--Bien, monsieur, nous attendrons! dit froidement Clerfayt en
+faisant signe au baron que l'entretien était terminé.
+
+Tandis que Lowendaal se retirait, le comte de Neipperg disait au général
+autrichien:
+
+--Comment cet homme louche, à figure d'espion, sous son masque
+débonnaire et souriant, sait-il que Beaurepaire n'est plus?... Il était
+vivant il y a deux heures, quand j'ai quitté Verdun... l'auraient-ils
+assassiné là-bas!...
+
+Clerfayt regarda avec surprise son aide de camp:
+
+--Nous faisons la guerre loyale et au grand jour, nous autres soldats,
+mon cher Neipperg... Mais ces marchands qui nous tendent les mains et
+nous ouvrent les portes de leurs villes sont capables de bien des
+lâchetés!... il y a des épluchures et des débris peu propres dans la
+cuisine de la victoire!... Les convives du festin ne doivent pas trop
+s'inquiéter de la façon dont on leur a préparé les plats... Autrement
+personne n'aurait d'appétit et personne ne mordrait à la gloire!...
+Achevons notre courrier, mon cher, car déjà le matin paraît et, si ce
+baron a dit vrai, nous aurons pas mal de choses à faire dans la journée:
+la ville à occuper, les postes à garnir, les autorités à changer et à
+surveiller, sans compter la revue que Leurs Majestés doivent passer au
+milieu des félicitations et des hommages des habitants! A la besogne, et
+faisons comme si ce Lowendaal n'avait pas dit vrai... Continuons à
+envoyer quelques messagers énergiques à ce Beaurepaire, qui m'a l'air en
+effet d'un rude adversaire!...
+
+Et tandis que Neipperg s'asseyait devant la petite table du général, se
+disposant à écrire sous sa dictée, Clerfayt, soulevant la porte de sa
+tente, cria à l'un des officiers d'artillerie qui attendait auprès d'une
+batterie:
+
+--Commandant, continuez le feu jusqu'à ce que, sur les remparts de
+Verdun, vous aperceviez hissé le drapeau parlementaire!...
+
+
+
+
+XIII
+
+LE SECOND ENFANT DE CATHERINE
+
+
+Léonard, en quittant, fort perplexe, comme nous l'avons vu, son maître,
+peu commode ce soir-là et beaucoup trop porté à se souvenir d'un passé
+désagréable, se rendit vers la porte de France.
+
+De ce côté, le canon tonnait sans relâche.
+
+Ce n'était pas que Léonard fût fort amateur de cette musique des canons.
+
+Mais il avait reçu des ordres précis et il lui fallait les exécuter.
+
+Là où l'on se battait, il pensait devoir rencontrer celui qu'il
+cherchait, celui qu'il avait reçu l'ordre de trouver: le commandant
+Beaurepaire.
+
+Avant de gagner les abords de la porte où, debout sur le revers des
+glacis, se tenaient plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait
+certainement celui qu'il avait mission d'aborder, Léonard se
+faufila parmi des groupes de curieux entourant une carriole, devant
+laquelle une table était installée avec des bouteilles, des verres,
+quelques morceaux de pain, du cervelas et du saucisson.
+
+C'était la cantine du 13e léger.
+
+Derrière la table que deux torches fumeuses éclairaient, Catherine
+Lefebvre, alerte, joyeuse et bourrue, vaquait à la distribution des
+vivres et des rafraîchissements, suffisant à peine à répondre aux
+commandes réitérées des canonniers altérés et des soldats venus, entre
+deux coups de feu, s'offrir la goutte et boire à la délivrance de
+Verdun.
+
+De temps en temps, Catherine s'arrêtait de verser du vin ou de couper
+des tronçons de cervelas pour donner un coup d'oeil à sa carriole...
+
+Là, dans un petit lit, dormait du sommeil inaltérable de l'enfance le
+petit Henriot.
+
+--Ça le berce, le canon! disait Catherine rassurée.
+
+Elle se remettait à sa distribution, non sans grommeler quelques paroles
+énergiques à l'adresse des Prussiens.
+
+Dès le commencement de la bataille, lorsque, les ennemis s'approchant
+déjà des portes de la ville, Beaurepaire avait surgi, se multipliant,
+courant aux batteries, déployant ses tirailleurs, faisant garnir de
+gabions et de fascines les ouvrages protégeant la porte de France,
+Catherine, dédaignant l'abri de sa cantine, avait grimpé sur les glacis.
+
+Là, comme une furie de la guerre, harcelant les traînards, encourageant
+les braves, ramassant les premiers blessés, et, par moment, saisissant
+un fusil et le déchargeant sur les cavaliers autrichiens qui s'étaient
+hasardés jusque sous les embrasures des poternes, elle avait contribué
+énergiquement à enrayer la panique et à arrêter l'ennemi, surpris de cet
+accueil.
+
+Beaurepaire l'avait aperçue et l'avait félicitée.
+
+Puis, l'ennemi s'était retiré, ayant renoncé à surprendre une ville qui
+se trouvait ainsi sur ses gardes; Catherine était retournée à sa cantine
+où les clients abondaient.
+
+Elle avait, dans l'intervalle du premier combat, entrevu Lefebvre qui,
+avec ses voltigeurs, garnissait les parapets et, des meurtrières,
+dirigeait un feu plongeant sur les éclaireurs autrichiens.
+
+Toute rassurée et tout heureuse, car c'était pour elle le baptême du
+feu, elle avait repris ses fonctions de cantinière, dont elle
+s'acquittait avec bonne humeur, à la satisfaction générale.
+
+Comme elle venait de verser la goutte à deux artilleurs, elle aperçut,
+un peu à l'écart, un civil qui les regardait boire:
+
+--Eh! l'ami, lui cria-t-elle sans façon, pourquoi ne viens-tu pas
+t'arroser d'un bon coup de schnick, comme on dit chez nous?... Tu es un
+civil, ça ne fait rien... Demain, tu seras comme les autres, sous les
+armes... Va! tu peux trinquer avec les défenseurs de ton pays... on est
+tous des frères!
+
+Et comme l'homme ne répondait pas à cet appel engageant et faisait mine
+de s'éloigner, elle le rappela:
+
+--Eh! l'ami, ne t'en va pas comme ça!... Viens, que je t'ai dit... Tu
+n'as peut-être pas d'argent pour trinquer?... Ça ne fait rien... c'est
+moi qui régale aujourd'hui, demain tu paieras à ton tour... Qu'est-ce
+qu'il faut te servir, citoyen?
+
+L'homme interpellé répondit sèchement:
+
+--Merci, je ne bois pas...
+
+--Tu n'as pas soif... et tu ne te bats pas? Alors, qu'est-ce que tu
+viens faire ici?...
+
+L'homme hésita, puis dit d'une voix sourde:
+
+--Je voudrais parler au commandant Beaurepaire...
+
+Catherine le regarda avec surprise.
+
+--Toi?... parler au commandant?... et qu'est-ce que tu lui veux?...
+
+--J'ai des choses importantes à lui dire...
+
+Catherine haussa les épaules.
+
+--Tu choisis bien ton moment, mon garçon!...
+
+--On choisit le moment qu'on peut...
+
+--C'est possible... mais pour l'instant le commandant n'est pas
+visible...
+
+L'homme se frotta la tête et murmura:
+
+--C'est qu'il faut absolument que je le trouve...
+
+Catherine regardait avec méfiance son interlocuteur. Son insistance lui
+semblait suspecte. Elle résolut d'avertir son mari.
+
+Elle allait le signaler à l'un des soldats, en le priant de chercher
+Lefebvre sur-le-champ, quand l'ordonnance de Beaurepaire survint.
+
+Excité par le bruit du combat, la langue déliée par des libations
+abondantes offertes par l'un des membres de la municipalité qui l'avait
+interrogé longuement sur son chef, l'ordonnance se mit à bavarder. Le
+soldat raconta, malgré les coups d'oeil significatifs de Catherine,
+que Beaurepaire avait été prendre un peu de repos chez une de ses
+parentes dans un hôtel de la ville haute, où il devait, à quatre heures
+du matin, aller l'éveiller, en lui amenant son cheval.
+
+Catherine, à bout de patience, cria à l'ordonnance:
+
+--Tu jacasses comme une pie borgne, veux-tu aller dormir un peu... ça te
+fera du bien!... tu ne seras jamais en état d'éveiller le commandant à
+quatre heures... comme il te l'a dit... Allons! demi-tour, ou je fais
+venir le lieutenant Lefebvre... il ne plaisante pas avec les indiscrets
+et les ivrognes, lui...
+
+--C'est bien! on se tait... et l'on s'en va!... grommela
+l'ordonnance qui, en trébuchant, s'éclipsa.
+
+Catherine s'était remise à servir ses soldats.
+
+Machinalement elle regarda du côté de l'homme qui insistait pour parler
+à Beaurepaire...
+
+Il avait disparu...
+
+Catherine crut le voir se diriger en compagnie de l'ordonnance vers un
+cabaret, entre-bâillant sa porte à des curieux hardis désireux
+d'assister, à l'abri, aux travaux de défense de la ville.
+
+Elle eut le rapide soupçon que cet homme complotait et qu'un danger
+menaçait Beaurepaire...
+
+Elle aurait voulu le suivre et le signaler à Lefebvre, mais elle ne
+pouvait songer à quitter sa cantine en un pareil moment.
+
+Les défenseurs de Verdun, passant la nuit à dresser des gabions sur les
+remparts, à élever des palissades, à disposer des fascines, tandis que
+le canon tirait sans relâche, avaient droit à trouver la cantine
+ouverte.
+
+Elle piétinait d'impatience, essayait de se persuader qu'elle s'alarmait
+à tort et qu'aucun péril ne pourrait atteindre Beaurepaire du fait de
+cet homme...
+
+Le souvenir de Lowendaal, toutefois, se présenta à sa pensée.
+
+Ce baron avait l'aspect d'un traître... Qui pouvait deviner ce qu'il
+avait machiné contre l'intrépide défenseur de Verdun?
+
+A la fin Catherine n'y tint plus, et quand, la nuit avançant, les
+buveurs se firent plus rares, elle annonça brusquement son besoin de
+sommeil et congédia les soldats attardés, les engageant, s'ils n'avaient
+point le désir de se reposer, à se donner de la distraction sur les
+remparts, où l'on n'avait pas trop de monde pour placer les gabions et
+poser les fascines.
+
+
+
+
+XIV
+
+LA FIN D'UN HÉROS
+
+
+Après avoir rangé sa cantine et donné un baiser léger au petit Henriot
+qui dormait paisiblement, Catherine s'enfonça dans les rues sombres de
+la ville haute.
+
+Le soupçon lui restait. C'était vers l'hôtel de madame Blécourt, dans
+cette maison où le commandant lui avait fait conduire la petite fille
+gardée à Jouy-en-Argonne, qu'un péril menaçait Beaurepaire... Elle
+devinait le piège, elle flairait la trahison.
+
+Au moment où elle s'approchait de l'hôtel de madame de Blécourt, elle
+entendit une détonation d'arme à feu...
+
+Ce n'était pas un bruit capable de surprendre dans une ville
+bombardée...
+
+Mais ce coup de feu dans ce quartier isolé, paisible, loin des
+remparts et où tout semblait sommeiller, l'effraya...
+
+Elle pressentit un malheur, un crime.
+
+Au bout d'une ruelle elle aperçut la silhouette d'un homme fuyant...
+
+Il lui sembla reconnaître le singulier personnage dont les allures, à la
+cantine, avaient éveillé sa méfiance.
+
+Elle lui cria à tout hasard:
+
+--Eh! l'homme!... pas si vite.... qui donc a tiré par ici?...
+
+Mais l'inconnu redoublait de vitesse, sans répondre; tournant court, il
+disparut dans une rue sombre...
+
+Catherine hésita un instant. Devait-elle le suivre? Mais elle réfléchit
+qu'un homme marchant vite, la nuit, dans une ville assiégée, n'était pas
+par cela même un coupable... et puis, quel rapport pouvait-il exister
+entre cet inconnu et Beaurepaire?
+
+Ce n'était pas là qu'était le péril, si Beaurepaire se trouvait
+menacé...
+
+A l'hôtel de Blécourt il fallait d'abord s'assurer que le commandant
+reposait en sûreté.
+
+Catherine rebroussa donc chemin et marcha rapidement vers la maison, où
+Herminie de Beaurepaire devait être endormie, ayant auprès d'elle la
+petite Alice, où sans doute Beaurepaire, brisé de fatigue, s'était jeté
+sur un lit, en attendant qu'on vînt l'éveiller pour retourner au
+combat.
+
+Comme elle allait soulever le marteau et frapper, des cris, des appels
+s'élevèrent de l'intérieur...
+
+Les fenêtres s'ouvrirent avec force.
+
+Des têtes effarées apparurent, réclamant du secours...
+
+En bonnet de nuit et en chemise, la vieille douairière de Blécourt se
+montra au balcon, agitant convulsivement les bras, d'un air désespéré.
+
+En même temps une lueur rouge darda son reflet sinistre sur la façade de
+la maison voisine...
+
+Des tourbillons de fumée noire s'échappaient des fenêtres ouvertes...
+
+De longs jets de flammes jaillissaient sur les toits...
+
+--Le feu!... il y a le feu!... cria Catherine... et cette porte qui ne
+s'ouvre pas!...
+
+Les domestiques, perdant la tête, couraient en poussant des cris par les
+escaliers, s'appelant, réclamant les clefs. Ils finirent par ouvrir la
+porte et se précipitèrent dans la rue...
+
+Quelques habitants du voisinage, réveillés en sursaut, accoururent...
+
+Mais déjà Catherine, courageusement, s'était élancée dans la maison en
+flammes...
+
+Le danger l'attirait, et elle se disait qu'il y avait là des existences
+à sauver...
+
+Elle montait au hasard, dans la fumée, se guidant à la clarté fauve
+de l'incendie.
+
+Une chambre, dont la porte était ouverte, s'offrit à sa vue, au premier
+étage...
+
+Elle y pénétra hardiment, criant:
+
+--Y a-t-il quelqu'un qui dort ici?... Sauvez-vous vite!
+
+La fumée l'empêchait d'avancer.
+
+Nulle voix ne répondait.
+
+Une gerbe de flammes vint brusquement empourprer le palier et éclairer
+la chambre...
+
+Catherine jeta un cri de terreur... Elle venait d'apercevoir, étendu sur
+le lit, Beaurepaire, semblant endormi, inerte, sourd au tumulte
+grandissant.
+
+Elle se précipita vers lui.
+
+--Mon commandant, vite, éveillez-vous! Levez-vous! c'est le feu!
+cria-t-elle.
+
+Le commandant demeura immobile.
+
+La chambre était redevenue sombre.
+
+La fumée tourbillonnait, épaisse, suffocante.
+
+Catherine se pencha, avançant la main à tâtons.
+
+Elle cherchait dans ces ténèbres fumeuses à reconnaître la place du lit.
+
+Elle voulait secouer le commandant, pensant: «Peut-être s'est-il
+évanoui?»
+
+Elle toucha le corps inerte.
+
+Prêtant l'oreille, elle écouta.
+
+Aucun bruit de respiration ne montait du lit.
+
+--Quel étrange et profond sommeil! pensa-t-elle. Et l'épouvante
+envahit son âme virile.
+
+S'approchant davantage, elle posa son oreille sur la poitrine du
+commandant...
+
+--Son coeur ne bat plus! murmura-t-elle pleine d'angoisse.
+
+Un silence terrible emplissait la chambre...
+
+Elle avait appliqué sa main sur le front du commandant, elle sentit
+quelque chose d'épais, de gluant, qui poissait ses doigts...
+
+Effrayée, elle recula...
+
+Elle éprouvait comme un vertige, une faiblesse générale l'enveloppait,
+des nausées lui montaient à la gorge, elle allait tomber...
+
+C'était la mort...
+
+Elle rassembla son énergie.
+
+--Ah! la fenêtre!... se dit-elle, étonnée de ne pas avoir pensé plus tôt
+à ouvrir.
+
+Elle se précipita vers la croisée, et donna brusquement de l'air...
+
+Il était temps. La suffocation lui venait. Une seconde de plus, elle
+s'affaissait étourdie, étouffée par la fumée...
+
+La réverbération de l'incendie sur la maison d'en face éclaira le lit où
+Beaurepaire était étendu.
+
+Le commandant semblait dormir, rigide, insensible.
+
+Sa face était livide, l'oreiller était rouge...
+
+Un trou à la tempe, d'où suintait un filet de sang, révélait de quel
+sommeil dormait l'héroïque commandant.
+
+--Ah! les misérables, ils l'ont assassiné! cria Catherine en s'élançant
+hors de la chambre. Elle poussa un appel désespéré que nul n'entendit
+dans la confusion générale et qui se perdit parmi l'horreur de
+l'incendie.
+
+Comme elle cherchait à s'orienter à travers l'escalier où pleuvaient des
+décombres, des débris de charpente calcinée, des plâtras, des lambeaux
+de boiseries à demi brûlées au milieu d'une pluie d'étincelles crevant
+de lourds flocons de fumée noire, elle entendit une voix douce qui
+chantait sur un mode plaintif:
+
+ Do, do,
+ L'enfant do,
+ L'enfant dormira tantôt.
+
+Stupéfaite, Catherine chercha à reconnaître d'où provenait ce chant
+inattendu. Quelle nourrice aveugle et sourde berçait son enfant avec ce
+chant paisible au milieu de cette nuit d'épouvante?
+
+La voix venait de l'étage supérieur. Hardiment, bravant la flamme qui
+pouvait d'un moment à l'autre attaquer l'escalier derrière elle et lui
+couper la retraite, Catherine escalada les marches à travers la fumée.
+
+Elle poussa vivement la porte d'une chambre d'où partait la voix
+dolente, chantonnant toujours, sur un ton égal, le refrain berceur...
+
+Elle aperçut, insensible, l'oeil vague, la tête penchée, Herminie de
+Beaurepaire, assise au bord du lit et tenant sur ses genoux la petite
+Alice, dormant du lourd sommeil de l'enfance.
+
+--Venez vite!... venez vite, madame! s'écria Catherine... C'est le feu!
+
+Mais Herminie continua à chantonner et à bercer la petite Alice.
+
+Aux cris de Catherine, l'enfant s'était éveillée...
+
+--Il n'y a pas de temps à perdre!... vite! descendons! dit Catherine
+impérativement.
+
+Et elle prit par la main l'enfant qui tremblait de frayeur.
+
+Herminie, debout, fit une grave révérence et dit:
+
+--Bonjour, madame!... vous ne savez pas? je vais me marier... vous
+viendrez à ma noce, n'est-ce pas?... vous verrez comme je serai
+belle!...
+
+--La malheureuse est folle!... oh! la pauvre femme! fit avec pitié
+Catherine, mais ce n'est pas le moment de s'attendrir... Allons! il faut
+me suivre! reprit-elle, donnant exprès à sa voix une intonation rude.
+
+La folle se mit en mouvement, d'une seule pièce, les yeux fixes, les
+bras pendants, comme un automate effrayant.
+
+Catherine, entraînant la petite Alice, se hâta de descendre. Elle se
+retourna pour voir si Herminie la suivait...
+
+Celle-ci continuait à marcher droite et raide...
+
+En passant devant la chambre où gisait Beaurepaire, Herminie allongea le
+bras, poussa un cri aigu et cria:
+
+--C'est là... là... l'homme... le pistolet à la tempe!... Oh! il me tue
+aussi!...
+
+Et elle tomba inanimée sur le palier.
+
+Catherine jugea impossible de l'emporter. Il fallait aller au plus
+pressé.
+
+Elle dégringola les marches du premier étage, traînant toujours Alice
+après elle et, farouche, bondit dans la rue.
+
+Elle était sauvée avec l'enfant.
+
+Des soldats, accourus au signal de l'incendie attribué à un obus des
+Prussiens, commençaient à organiser une chaîne.
+
+Elle leur confia l'enfant, et, reconnaissant des hommes de la compagnie
+de Lefebvre, elle les supplia de monter dans la maison pour essayer de
+soustraire aux flammes Herminie encore vivante et le cadavre du
+commandant.
+
+Trois ou quatre hommes de bonne volonté s'élancèrent aussitôt.
+
+Quelques instants après, on ramenait le corps de Beaurepaire, et deux
+soldats maintenaient la folle qui criait:
+
+--Laissez-moi partir!... il faut que j'aille m'habiller... vous ne
+savez donc pas! je me marie!... voyez tout ce monde... et puis l'on a
+allumé les cierges... Oh! que c'est beau, l'église, un jour de
+mariage!...
+
+Et, tragique, elle montrait aux assistants glacés de terreur les flammes
+qui léchaient les murs déjà noircis...
+
+ * * * * *
+
+Madame de Blécourt s'était cassé la jambe, en sautant de son balcon dans
+la rue. Elle mourut peu de jours après.
+
+Herminie, dont la raison n'était pas revenue, fut emmenée chez un parent
+qui s'offrit à la garder, à la soigner.
+
+Le corps de Beaurepaire fut transporté à l'hôtel de ville.
+
+Là, le président et le procureur-syndic déclarèrent que le commandant
+s'était suicidé pour ne pas signer la capitulation de Verdun.
+
+Cette intention avait été, disait-on, manifestée à haute voix par
+Beaurepaire, la veille, lorsqu'on délibérait sur les conditions de la
+reddition de la ville.
+
+Plusieurs témoins en déposèrent, et la nouvelle de la mort héroïque du
+commandant, ne voulant pas assister vivant à la reddition de la ville
+qu'il avait charge de défendre, propagée par les traîtres qui
+l'avaient fait assassiner, fut acceptée par les patriotes.
+
+De grands honneurs funèbres furent par la suite décernés à la mémoire de
+l'héroïque Beaurepaire. La Convention accueillit l'explication d'un
+suicide exemplaire et glorieux.
+
+Les lâches qui avaient poussé à l'assassinat de Beaurepaire, accompli
+par Léonard, ouvrirent le lendemain la porte de leur ville aux armées
+autrichiennes et prussiennes, en vertu du traité de capitulation que
+Lowendaal avait porté au quartier général du duc de Brunswick.
+
+Le roi de Prusse fit une entrée triomphale dans Verdun.
+
+Tous les riches bourgeois l'acclamèrent. Le président Ternaux lui offrit
+un banquet à l'hôtel de ville, et le procureur-syndic Gossin, au
+dessert, le compara à Alexandre le Grand prenant possession de Babylone.
+
+Des jeunes filles royalistes, qui furent plus tard exécutées, et que la
+poésie a glorifiées comme des martyres, insultèrent au dévouement des
+défenseurs de Verdun, en apportant, vêtues de blanc, avec la bannière de
+leur confrérie en tête, des couronnes au roi de Prusse, vainqueur sans
+combat, maître de la ville par la trahison.
+
+Verdun, comme Longwy, méritait d'être désormais appelée la ville des
+lâches.
+
+La frontière était dégarnie, la route de Paris ouverte, et les
+armées d'Autriche et de Prusse n'avaient plus qu'à marcher sur la
+capitale afin de lui infliger le châtiment exemplaire promis par
+Brunswick.
+
+Aucune forteresse, aucune armée, aucune résistance ne pouvait, pensaient
+les royalistes dans l'ivresse de l'espérance, arrêter la course
+victorieuse des alliés. On n'avait pas prévu le Moulin de Valmy.
+
+ * * * * *
+
+La garnison de Verdun avait été admise aux honneurs de la guerre. Elle
+défila avec armes et bagages.
+
+Lefebvre, promu capitaine, fut dirigé avec le 13e d'infanterie légère
+sur l'armée du Nord.
+
+Catherine Lefebvre avait emmené avec elle la petite Alice, que la folie
+de sa mère faisait orpheline.
+
+Elle la coucha dans la carriole, à côté du petit Henriot, enchanté de
+retrouver sa jeune camarade de Verdun, puis elle dit à Lefebvre avec un
+bon sourire, en lui montrant ces deux têtes blondes endormies:
+
+--Dis donc, mon homme, ça nous fait déjà deux enfants que la patrie nous
+envoie, est-ce que ça ne te donne pas un peu de honte?
+
+Le capitaine Lefebvre, en embrassant sa femme, promit de rattraper le
+temps perdu.
+
+Et l'on se mit en route, la colère aux yeux et l'espoir de la
+revanche au coeur, en jurant de reprendre bientôt la ville livrée et
+de reconduire, la baïonnette aux reins, les Prussiens et les
+Autrichiens, qui n'auraient pas toujours en face d'eux les traîtres de
+Verdun.
+
+
+
+
+XV
+
+AU BORD DU NÉANT
+
+
+Pendant que ces événements s'accomplissaient dans l'Est et que Dumouriez
+et Kellermann arrêtaient l'invasion à Valmy et sauvaient la France et la
+République en forçant les Autrichiens et les Prussiens à se rejeter sur
+la Belgique, que faisait Bonaparte?
+
+Il se trouvait fort en peine au milieu de toute sa famille, réfugiée à
+Marseille et dénuée de toutes ressources.
+
+Après plusieurs pérégrinations de logements en logements, en des
+quartiers pauvres, expulsée sans pitié par d'intraitables logeurs,
+madame Letizia Bonaparte, âme virile, coeur énergique, trouva un local
+assez convenable dans la rue du faubourg de Rome. Le propriétaire était
+un riche marchand de savons, nommé Clary, qui montra tout de suite
+une grande sympathie pour les exilés.
+
+L'existence de la famille Bonaparte était laborieuse et digne.
+
+Levée dès l'aube, madame Bonaparte se mettait aux soins du ménage,
+balayait, lavait, préparait le modeste repas, puis distribuait à ses
+filles la besogne. L'une allait aux provisions, l'autre raccommodait le
+linge et les habits de la maisonnée, la plus jeune seule avait la
+permission de jouer.
+
+Dans le jour, la mère et les deux filles aînées faisaient des travaux
+d'aiguille dont l'humble produit les aidait à vivre.
+
+Joseph venait d'obtenir un emploi de commissaire des guerres dans
+l'administration des subsistances militaires, mais ses émoluments lui
+suffisaient à peine.
+
+A titre de réfugiés corses, victimes de leur dévouement à la France, la
+famille Bonaparte recevait de la municipalité des rations de pain de
+munition.
+
+Bonaparte, encore une fois privé de solde, était dans l'impossibilité de
+contribuer à l'alimentation des siens.
+
+Face à face avec l'horrible spectre de la misère, il perdit courage, et
+le suicide hanta son cerveau surexcité.
+
+Un jour, n'ayant dans la poche qu'un sou qu'il jeta à un pauvre, il se
+dirigea vers un rocher dominant la mer.
+
+Il s'abîma alors dans une méditation profonde.
+
+L'eau verte miroitante l'attirait... Inutile à son pays, désarmé,
+sentant son génie réduit à l'impuissance, n'ayant plus confiance en soi,
+ne voyant plus au firmament assombri cette étoile qui l'avait guidé,
+accablé par le sentiment de son isolement, ne pouvant supporter l'idée
+d'être à charge à sa mère au lieu de la soutenir, il considéra d'un
+oeil fixe et farouche la mer battant doucement la pointe d'un roc à
+fleur d'eau.
+
+Là, en se précipitant de la hauteur, il se fracasserait sûrement le
+crâne...
+
+Délivré de la vie, il débarrasserait les siens d'une bouche inutile et
+leur laisserait tout entière la ration de pain allouée par la charité
+publique.
+
+Il demeura ainsi, en proie aux plus sinistres résolutions, se tâtant, se
+reprochant d'hésiter à mourir, se persuadant qu'il n'avait rien à
+espérer sur la terre, et ses yeux, fixes et froids, semblaient attirés
+par l'abîme sombre et tournoyant au-dessous de lui.
+
+Il resta ainsi une longue heure, au bord du néant.
+
+La vue d'une barque cinglant au loin, et qui semblait se diriger vers la
+côte, l'arracha à sa torpeur désespérée...
+
+--Il faut en finir! se dit-il brusquement.
+
+Déjà il calculait la distance et l'élan nécessaire pour s'élancer du
+roc dans la mer, quand son nom prononcé le fit se retourner.
+
+Un homme vêtu en pêcheur accourait vers lui, les bras ouverts.
+
+Surpris et irrité d'être troublé dans sa détermination, il allait
+descendre vivement du rocher et chercher un endroit plus écarté où il
+pût mettre à fin sa sinistre résolution, quand le pêcheur lui cria:
+
+--C'est bien toi, Napoléon?... Que diable fais-tu ici? tu ne me remets
+donc pas?... Desmazis, ton ancien camarade d'artillerie au régiment de
+la Fère?... as-tu donc oublié nos bonnes soirées de Valence?
+
+Bonaparte reconnut alors son ancien compagnon, et tous deux
+s'embrassèrent.
+
+Desmazis expliqua qu'il avait émigré, aux premiers grondements de la
+Révolution. Il vivait tranquille en Italie, auprès de Savone, sur la
+côte. Ayant appris que sa vieille mère, retirée à Marseille, se trouvait
+gravement malade, il avait équipé à ses frais, car il était fort riche,
+une balancelle, et était parvenu, sous un costume de pêcheur, jusqu'au
+port où il avait abordé sans éveiller l'attention.
+
+Rassuré sur la santé de sa mère qu'il avait pu serrer dans ses bras, et
+que son arrivée avait contribué à rétablir, il allait se remettre en
+mer. Par prudence, il avait donné l'ordre à son matelot de venir le
+prendre en dehors du port.
+
+Il attendait sa barque.
+
+--Mais, toi, que faisais-tu en cet endroit solitaire? demanda-t-il avec
+intérêt.
+
+Bonaparte balbutia quelque vague explication.
+
+Puis il cessa de parler, et, retombant dans une morne méditation, il se
+mit à regarder de nouveau avec fixité l'eau verte ourlant d'argent la
+pointe noire du roc.
+
+--Ah çà! qu'as-tu? dit avec émotion le bon Desmazis. Tu ne m'écoutes
+pas... ça ne te réjouit donc pas de me revoir?... Quel chagrin te fait
+souffrir?... est-ce qu'un malheur te menace?... réponds-moi!... vraiment
+tu m'as tout l'air d'un fou qui va se tuer!...
+
+Bonaparte, gagné par l'accent de sympathie de son camarade, lui révéla
+sa situation et confessa son désir d'en finir avec l'existence.
+
+--Quoi! ce n'est que cela? dit Desmazis. Oh! j'arrive bien alors! Tiens,
+ajouta-t-il en détachant sa ceinture, voici dix mille francs en or. Je
+n'en ai pas besoin pour le moment. Tu me les rendras quand tu le
+pourras. Prends donc et va sauver les tiens.
+
+Et il tendit à Bonaparte abasourdi les dix mille francs, une fortune
+pour le pauvre officier sans solde.
+
+Puis, comme pour se dérober à la reconnaissance, et aussi pour ne
+pas permettre, avec la réflexion, à un refus de se produire, Desmazis
+quitta brusquement son ami, en lui disant:
+
+--Au revoir!... ma balancelle accoste... mes matelots m'attendent...
+bonne chance, Napoléon!...
+
+Et, dégringolant rapidement le sentier par lequel il avait grimpé pour
+surprendre si à propos son camarade désespéré, le généreux Desmazis
+gagna sa barque, fit déployer la voile et prit rapidement le large.
+
+Bonaparte, cependant, tout ahuri, avait laissé partir son sauveur, sans
+un mot; comme fasciné, il considérait cet or qui semblait tombé du ciel.
+
+Puis, tout à coup, prenant sa course, il s'élança vers la ville, entra
+comme une trombe dans la pauvre chambre où madame Bonaparte cousait avec
+ses filles...
+
+Il répandit, ainsi qu'un semeur le grain, les pièces d'or sur la table,
+en s'écriant:
+
+--Mère, nous sommes riches!... Mes soeurs, vous pourrez manger tous
+les jours et vous acheter chacune une robe neuve... Ah! c'est un coup du
+sort!...
+
+Et il faisait ruisseler les pièces joyeusement autour de lui...
+
+Et ses oreilles s'emplissaient du tintement du métal sur le carreau...
+
+Plus tard, Napoléon fit rechercher par la police son bienfaiteur.
+Desmazis, caché dans un village de la Provence, s'occupait
+d'horticulture. Il cultivait des violettes et semblait ne plus se
+souvenir du camarade qu'il avait si à propos obligé.
+
+Napoléon eut toutes les peines du monde à lui faire accepter trois cent
+mille francs à titre de remboursement; il lui donna en même temps la
+place d'administrateur des jardins de la couronne.
+
+Les dix mille francs prêtés par l'ancien camarade de régiment, non
+seulement sauvèrent de la misère Bonaparte et de la famine les siens,
+mais ils permirent aussi à Joseph de faire un riche mariage, en parant
+aux premières nécessités de la vie quotidienne.
+
+M. Clary, le propriétaire de la maison, avait deux charmantes filles:
+Julie et Désirée.
+
+Joseph fit la cour à Julie et bientôt elle devint sa femme.
+
+Bonaparte, toujours préoccupé de projets matrimoniaux, enviait le
+bonheur de Joseph.
+
+Il jeta les yeux sur Désirée et se déclara à plusieurs reprises, comme
+prétendant sérieux.
+
+Mais il fut éconduit poliment, doucement, éconduit quand même.
+
+Le futur vainqueur préludait à ses triomphes de toute sorte par deux
+échecs féminins successifs.
+
+Désirée, pas plus que madame Permon, ne semblait tentée par sa mine
+chétive et son avenir problématique.
+
+Il se montra longtemps dépité du refus de Désirée Clary.
+
+La ténacité avec laquelle il l'avait poursuivie ne fit qu'accroître son
+irritation. Le désir de prendre une éclatante revanche conjugale de
+cette petite sotte qui avait dédaigné celui qui, par la suite, était
+appelé à choisir parmi tout un gracieux étalage de princesses et
+d'archiduchesses, contribua pour beaucoup à le jeter bientôt dans les
+bras de la veuve Beauharnais, celle qui devait être un jour
+l'impératrice Joséphine.
+
+Quant à Désirée Clary, sa destinée, pour être moins éblouissante, fut
+brillante cependant. Elle épousa, en effet, Bernadotte, et nous la
+retrouverons reine de Suède.
+
+Telle était donc la situation de Bonaparte au moment où Lefebvre et sa
+femme, dans les bataillons de l'armée du Nord, marchaient vers le
+village immortel de Jemmapes.
+
+
+
+
+XVI
+
+JEMMAPES
+
+
+Robespierre avait dit: La guerre est absurde.
+
+Et il avait ajouté: Il faut la faire quand même!
+
+C'était le _Credo_ républicain.
+
+La guerre était absurde parce qu'on n'avait ni soldats, ni généraux, ni
+armes, ni munitions, ni vivres, ni argent,--rien de ce qui permet à un
+peuple d'entrer en campagne pour attaquer, ou de se resserrer sur son
+territoire pour barrer la route à l'invasion.
+
+Les généraux étaient tous des royalistes et des traîtres: Dumouriez,
+Dillon, Custine, Valence.
+
+Le jeune duc de Chartres, qui devait plus tard s'appeler Louis-Philippe,
+était favorisé par le général en chef. Dumouriez, dans un but secret,
+devançant de beaucoup trop d'années l'avenir, avait réservé au prince
+royal un rôle très brillant: le jeune duc devait occuper la Meuse
+et arrêter les Autrichiens en marche sur Valenciennes et Lille. On lui
+ménageait ainsi des lauriers susceptibles de se transformer en fleurs de
+couronne.
+
+Bien que le duc de Chartres se soit conduit très bravement dans
+l'immortelle journée de Jemmapes, ce fut un simple domestique, nommé
+Baptiste Renard, au service de Dumouriez, qui rallia la brigade du jeune
+prince, ébranlée et prête à reculer, décidant ainsi de la victoire au
+centre.
+
+L'armée,--il n'y avait pas d'armée, mais une cohue de combattants
+équipés à la diable, dont beaucoup étaient encore vêtus de la blouse et
+du sarreau rustiques, beaucoup sans fusils, armés de piques, forgées à
+la hâte,--n'avait ni cohésion, ni discipline, ni instruction. C'était le
+peuple debout, ayant, dans un instant d'enthousiasme, empoigné les armes
+qui se trouvaient sous sa main, courant pêle-mêle à la délivrance du sol
+natal.
+
+Ils allaient en chantant, ces volontaires sublimes. La _Marseillaise_,
+la _Carmagnole_, le _Ça ira_ rythmaient leur marche tumultueuse.
+
+Mais ces bandes héroïques avaient la foi, l'entraînement, l'élan...
+
+Elles eurent bien vite raison, à Valmy, des vieilles troupes
+mercenaires.
+
+A Jemmapes, l'infanterie improvisée des volontaires de la République,
+commandée, il est vrai, par de vieux sous-officiers comme Hoche et
+Lefebvre, remplaçant les officiers nobles passés à l'ennemi, allait
+devenir, pour vingt ans, la reine des batailles.
+
+Le 5 novembre 1792, au coucher du soleil, rouge vif, traînant comme une
+bannière de sang à l'horizon, l'armée de la République déboucha devant
+les formidables positions de Jemmapes.
+
+Les hauteurs qui avoisinent la ville de Mons supportent trois villages,
+aujourd'hui centres actifs d'exploitation houillère: Cuesmes,
+Berthaimont, Jemmapes.
+
+Les Autrichiens s'étaient retranchés sur ces positions. Des redoutes,
+des abatis de bois, des palissades, quatorze petits fortins, une
+artillerie nombreuse, des chasseurs tyroliens embusqués dans les bois,
+la cavalerie massée dans les vallons entre les trois villages, prête à
+déboucher et à sabrer les Français montant imprudemment à l'assaut des
+collines, telle était l'inexpugnable forteresse naturelle que les
+conscrits de la liberté avaient à enlever.
+
+Le duc de Saxe-Teschen, prince d'Empire, lieutenant de l'empereur
+d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, commandait en chef, ayant sous ses
+ordres Clerfayt, général habile, mais dont les sages conseils ne purent
+prévaloir. Clerfayt se défiait de l'impétuosité gauloise et, au lieu
+d'attendre l'assaut, il proposait de déboucher, par trois colonnes,
+la nuit, sur les Français surpris, et de les disperser avant qu'ils
+aient pu adopter un ordre de bataille. L'avantage devait rester dans
+cette surprise à des troupes aguerries et disciplinées.
+
+Le duc de Saxe-Teschen, heureusement, considéra comme peu glorieuse une
+attaque de nuit: il rêvait l'apothéose d'une retentissante bataille,
+livrée au grand soleil.
+
+Dumouriez profita de l'inaction de l'ennemi pour disposer son armée en
+demi-cercle: le général d'Harville commandait l'extrême droite;
+Beurnonville, la droite marchant sur Cuesmes; le duc de Chartres,
+occupant le centre, devait attaquer Jemmapes de front, le général
+Ferrand manoeuvrait sur le flanc du village à gauche. L'ordre était de
+s'avancer en colonnes, par bataillons. La cavalerie soutenait les
+flancs. L'artillerie avait été bien disposée pour enfiler les vallons
+séparant les trois collines. Les hussards et les dragons étaient massés
+entre Cuesmes et Jemmapes pour barrer la route à la cavalerie
+autrichienne.
+
+Ces dispositions prises de part et d'autre, on alluma les feux et on
+passa la nuit à s'observer.
+
+Tandis que la bataille se préparait, voici ce qui se décidait dans le
+château de Lowendaal, campé à mi-côte du village de Jemmapes, entre les
+deux armées.
+
+Un ruisseau et un bouquet de bois le protégeaient du côté des
+Français, la montagne s'élevant derrière les tourelles l'abritait du feu
+des Autrichiens.
+
+Terrain neutre entre les deux camps, le château avait été désigné comme
+poste avancé par les deux états-majors.
+
+Des escouades françaises, envoyées en reconnaissance, avaient rencontré
+sous ses murailles, venant en sens inverse, des patrouilles
+autrichiennes. On s'était salué de quelques coups de fusil, puis chaque
+petite troupe s'était repliée, pour faire le rapport sur la situation.
+
+Les Autrichiens soutenaient que le château était au pouvoir des
+Français, et les Français déclaraient que les Autrichiens y avaient déjà
+pris position.
+
+Le résultat fut que la demeure du baron de Lowendaal resta seulement
+occupée par ses hôtes naturels.
+
+Le baron de Lowendaal, arrivé de l'avant-veille, y avait reçu, comme il
+avait été convenu, son ami le marquis de Laveline, accompagné de
+Blanche.
+
+Les troupes n'ayant pas encore opéré leur mouvement de concentration, le
+baron, plus épris que jamais de Blanche, rassuré par Léonard sur les
+suites de son aventure d'amour avec Herminie de Beaurepaire, n'avait pas
+hésité à hâter les préparatifs de son mariage.
+
+Beaurepaire mort, Herminie, corps sans raison et sans existence
+sociale, ne pouvait plus être un obstacle. De ses reproches, de ses
+plaintes, de ses menaces, Lowendaal se trouvait affranchi. La preuve
+vivante de ses importunes amours, la petite Alice, avait disparu; le
+baron se trouvait donc absolument libre...
+
+Il touchait au but de ses désirs. Encore quelques heures et il
+posséderait Blanche.
+
+Malgré les observations du marquis de Laveline, estimant que le moment
+et le lieu apparaissaient fort mal choisis pour célébrer un mariage,
+l'ennemi--pour le marquis et son futur gendre, l'ennemi, c'étaient les
+soldats français--pouvant survenir d'un jour à l'autre, le baron avait
+répondu en exigeant du marquis qu'il tînt sa promesse.
+
+Il lui rappela même assez brutalement que les opérations militaires
+n'empêchaient nullement le règlement des dettes et que les biens du
+marquis étant situés en Alsace, c'est-à-dire sous le canon des armées
+impériales, il lui serait difficile de se soustraire à ses engagements.
+
+Il ajouta même une phrase comminatoire dont M. de Laveline parut
+comprendre très nettement la portée, car il cessa ses objections et
+répondit:
+
+--Allons, il n'y a plus qu'à décider ma fille... je ne peux pourtant pas
+la traîner de force à l'autel!
+
+Le baron avait grommelé:
+
+--Cela vous regarde!... Arrangez-vous pour mettre à la raison cette
+jeune rebelle!
+
+Il manda aussitôt le notaire de Jemmapes et ordonna au chapelain du
+château de tout disposer pour la bénédiction nuptiale...
+
+A minuit, le mariage serait célébré, et immédiatement après, profitant
+de la nuit, les époux partiraient pour Bruxelles avec le marquis. On
+attendrait là, bien en sûreté, derrière l'armée impériale, le résultat
+des hostilités.
+
+Blanche, depuis son arrivée au château, s'était enfermée, ne voulant
+recevoir personne.
+
+Le baron avait insisté par deux fois pour avoir ensemble un entretien;
+elle avait refusé de le laisser pénétrer dans l'appartement qui lui
+était réservé.
+
+Anxieusement elle guettait, auprès d'une fenêtre, la venue de quelqu'un
+qui tardait...
+
+Ses yeux parcouraient la campagne déserte, cherchant en vain...
+
+C'était Catherine Lefebvre dont elle attendait l'apparition...
+
+La poitrine serrée, le coeur battant et s'arrêtant avec des sursauts
+douloureux, la gorge sèche et les mains agitées d'un tremblement
+nerveux, Blanche de Laveline se remémorait les promesses de la vaillante
+femme...
+
+Elle avait toute confiance. Elle se disait que si Catherine ne se
+trouvait pas au rendez-vous fixé, si elle ne lui amenait pas son enfant,
+ainsi qu'il avait été convenu, c'était qu'un obstacle imprévu était
+survenu...
+
+Quel pouvait être cet empêchement qui arrêtait Catherine Lefebvre et lui
+faisait ainsi manquer à sa promesse? La malheureuse Blanche ne le
+devinait pas.
+
+Elle ignorait la présence de Catherine dans l'armée du Nord...
+
+Elle ne se doutait point qu'à quelques mètres d'elle, des éclaireurs du
+13e léger fouillaient les bois de Cuesmes, et qu'au retour de leur
+reconnaissance, à la cantine où Catherine, ayant auprès d'elle Henriot
+et Alice, leur versait la goutte, ils racontaient leurs hardies
+explorations jusque sous les murs du château de Lowendaal...
+
+Catherine, elle, n'avait pas eu de peine à apprendre que Blanche de
+Laveline se trouvait au château...
+
+Un paysan, dévoué à la cause de la liberté, avait rapporté que, la
+veille, un beau monsieur et une belle dame étaient arrivés s'installer
+au château...
+
+Dans ces hôtes élégants, Catherine avait reconnu sa protectrice, et
+aussitôt son plan fut bien arrêté: elle se rendrait au château, elle
+verrait Blanche de Laveline et lui apprendrait que son enfant, le petit
+Henriot, se trouvait tout près d'elle, sous la protection des
+baïonnettes de Lefebvre...
+
+On combinerait ensuite la façon la moins périlleuse de réunir la mère et
+l'enfant, en leur facilitant le passage à travers les lignes.
+
+Sa résolution prise, Catherine, ayant mis dans sa ceinture les deux
+pistolets dont elle avait coutume de s'armer les jours de combat, sortit
+à la brune du camp et se dirigea vers le château de Lowendaal.
+
+Elle n'avait rien dit à Lefebvre, car il eût probablement désapprouvé
+l'expédition, redoutant les périls auxquels s'exposait sa femme courant
+les bois et les plaines, la nuit, entre les deux armées prêtes à prendre
+contact.
+
+Mais, avant de partir, elle embrassa longuement le petit Henriot, déjà
+au lit, dans le chariot où reposait aussi Alice, en murmurant:
+
+--Dors... petit, je vais chercher ta mère!...
+
+Puis elle se mit en route, insoucieuse et brave, se moquant des
+Autrichiens qui battaient la campagne, un peu inquiète cependant du
+retour, craignant d'être grondée par Lefebvre.
+
+Au moment où elle franchissait un petit bouquet d'arbres, dernier
+avant-poste français, elle vit se dresser devant elle une forme longue
+et maigre...
+
+La silhouette d'un homme, embusqué derrière l'un des arbres, lui
+apparut...
+
+Elle porta la main à sa ceinture, prit un des pistolets, l'arma et
+dit, pas très fort, de peur d'être entendue des sentinelles postées dans
+le voisinage:
+
+--Qui va là?...
+
+Elle visait en même temps, prête à faire feu...
+
+--Pas de bêtises! m'ame Lefebvre... c'est un ami, dit une voix qu'elle
+crut reconnaître.
+
+--Qui ça, un ami?...
+
+--Mais... La Violette, pour vous servir.
+
+--Ah! c'est toi, imbécile... tu m'as fait presque peur! dit Catherine
+reconnaissant l'aide-cantinier, garçon dévoué un peu simplet et dont le
+bataillon se moquait volontiers.
+
+La Violette ne passait pas pour un brave, et il était l'objet de
+quolibets et de brimades chaque jour.
+
+Catherine avait désarmé son pistolet. Elle riait à présent de son émoi.
+
+--Eh bien! avance, dit-elle... que diable! je ne dois pas te faire
+peur!... qu'as-tu donc à rôder par ici, en avant des lignes, toi, un
+poltron?
+
+La Violette, timidement, fit quelques pas.
+
+--J'vas vous dire, m'ame Lefebvre... je vous ai vue sortir du camp, pour
+lors j'ai voulu vous suivre...
+
+--Pour m'espionner?
+
+--Oh! non... mais je me suis dit comme ça qu'il y avait peut-être du
+danger là où vous allez...
+
+--Du danger!... oui, oui, il y en a, mais qu'est-ce que cela te
+faisait?... Le danger et toi, ça fait deux!
+
+--Il y a longtemps, m'ame Lefebvre, que je veux m'apprivoiser avec le
+danger... Je m'suis dit comme ça que c'était peut-être une bonne
+occasion ce soir...
+
+--Pourquoi ce soir? dit Catherine, surprise de l'attitude et de
+l'insistance de l'aide-cantinier.
+
+--Dame! répondit La Violette un peu embarrassé, cherchant ses mots,
+parce que... le soir, on est tranquille, on n'a pas crainte d'être vu...
+
+--Tu ne voulais pas être vu?
+
+--Ah! pour ça, non!... Si j'ai peur, la nuit, on ne le verra pas, tandis
+que le jour ça m'intimiderait... Mais quelque chose me dit qu'avec vous,
+m'ame Lefebvre, je n'aurai pas peur.
+
+--Tu veux donc venir avec moi? demanda Catherine de plus en plus
+surprise.
+
+--Oh! ne me refusez pas! ne me renvoyez pas! supplia le pauvre garçon,
+et il ajouta d'un ton très sincère, très ému aussi: Je vous aime tant,
+m'ame Lefebvre!... je n'aurais jamais osé vous le dire dans le jour... à
+la cantine... devant les camarades... Mais ici... où tout est noir, je
+suis hardi... je ne me reconnais plus.
+
+Catherine, tout en écoutant La Violette, avait continué sa route.
+
+Elle allait répondre, d'un ton à demi irrité, à demi ironique, à
+cet amoureux ridicule, quand deux coups de feu retentirent dans la nuit.
+
+--Arrête-toi! cria Catherine à La Violette, qui s'était élancé en avant.
+Où vas-tu donc?... Prends garde! cria-t-elle plus fort.
+
+La Violette courait toujours. Derrière son dos ballottait un objet
+rond... on eût dit une bosse mobile.
+
+Catherine avait vu disparaître l'aide-cantinier dans une houblonnière,
+d'où les deux coups de feu étaient partis...
+
+Craignant une embuscade, elle s'arrêta sur la bordure de la
+houblonnière...
+
+Elle entendit comme un bruit sec de branches cassées, le tapage d'une
+lutte, un piétinement... puis, au loin, dans la plaine, elle aperçut la
+silhouette indécise d'un homme s'enfuyant vers les bois qui montaient
+jusqu'à Jemmapes.
+
+--Il file du mauvais côté!... il va tomber dans les avant-postes
+autrichiens et se faire prendre, pensa-t-elle, supposant que c'était La
+Violette qui fuyait ainsi.
+
+Et elle ajouta avec un soupir où il y avait un tantinet de regret:
+
+--C'est dommage! C'était un bon garçon, quoique poltron! On le
+remplacera difficilement à la cantine.
+
+Elle se disposait à poursuivre son chemin, en tournant la houblonnière,
+et voulait gagner les communs du château dont elle apercevait déjà
+les toits, quand reparut parmi les perches à houblon, long et maigre
+comme elles, La Violette.
+
+Il tenait son sabre nu à la main et en essuyait la lame dans les
+feuilles.
+
+--C'est toi! fit-elle stupéfaite. D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?
+
+--J'ai empêché ce kaiserlick de recharger son fusil comme il en avait
+l'intention, dit tranquillement La Violette en remettant son sabre au
+fourreau.
+
+--Où est-il? demanda Catherine.
+
+--Là... dans les houblons!...
+
+--Il est mort?...
+
+--Je crois que oui... Quant à l'autre, il a eu de la chance d'avoir
+affaire à un poltron comme moi... sans cela je l'aurais attrapé à la
+course... Car je cours bien, m'ame Lefebvre!... Mais j'avais ça qui me
+gênait, ajouta l'aide-cantinier, en montrant l'objet rond qu'il portait
+sur le dos...
+
+--Qu'est-ce donc?...
+
+--La caisse de Guillaumet, le tapin... Je la lui ai empruntée...
+
+--Pourquoi faire?...
+
+--Ça peut servir, des fois... Et puis, ça me va mieux que le fusil, le
+tambour. Oh! que j'aurais été tapin avec plaisir... mais y a pas
+mèche!... j'suis trop grand, m'ame Lefebvre. A présent, dites donc,
+si on poussait un peu les cailloux?... L'Autrichien que j'ai désarmé va
+donner l'alarme et il pourrait nous tomber pas mal de ces habits blancs
+sur le dos... Ce n'est pas pour moi que je dis cela!...
+
+--Tu n'as donc plus peur?...
+
+--La nuit, jamais!... je vous l'ai dit... Marchons, m'ame Lefebvre!
+
+--La Violette, tu es un brave!...
+
+--Ne vous moquez pas de moi, m'ame Lefebvre!... je sais bien que je ne
+suis qu'un poltron et je sais aussi que je vous aime si tellement si
+fort!...
+
+--La Violette... je te défends de parler comme ça...
+
+--C'est bon!... on s'taira... mais, avançons!... avançons!... à présent
+que le terrain est déblayé...
+
+Catherine regarda avec une nouvelle surprise son aide-cantinier. Il se
+révélait à elle sous un aspect fort inattendu. La Violette ne bronchait
+pas sous le feu! La Violette se précipitait le sabre à la main sur deux
+Autrichiens en embuscade! on lui avait changé son aide de cantine!...
+
+Elle eut un instant la pensée de le renvoyer au camp, mais le voyant si
+aguerri, si martial, elle craignit de lui faire de la peine. Et puis, à
+deux on pouvait mieux se tirer d'affaire.
+
+--La Violette, lui dit-elle avec une voix plus douce, plus amicale,
+je dois te prévenir que là où je vais il y a du danger... beaucoup de
+danger... Tu persistes à vouloir m'accompagner?
+
+--Je vous suivrai dans le feu, m'ame Lefebvre!...
+
+--Eh bien! commence par m'accompagner dans l'eau, car il faut franchir
+le ruisseau pour parvenir à ce château que tu vois... C'est là que je
+vais...
+
+--Que nous allons!... Marchez, m'ame Lefebvre! je vous suis!...
+
+--Bien! tais-toi!... et ouvre l'oeil!...
+
+Tous deux descendirent dans le lit du petit ruisseau la Wême, et ayant
+de l'eau à mi-jambes, le traversèrent...
+
+Bientôt ils se trouvèrent devant la porte des écuries du château.
+
+Avec précaution Catherine suivit les murs, cherchant un endroit par où
+pénétrer facilement dans les jardins.
+
+Ayant aperçu une place où la muraille était en partie démolie, elle fit
+signe à La Violette de l'aider à grimper.
+
+--Avec bonheur, m'ame Lefebvre, dit le naïf amoureux se courbant, tout
+joyeux de sentir frôler ses épaules par la robuste jambe de Catherine,
+qui se servait de ses reins comme d'un escabeau.
+
+Quelques instants après, tous deux étaient dans le jardin et se
+dirigeaient avec prudence, en se dissimulant derrière les arbres, vers
+une salle du rez-de-chaussée où brillait une vive lumière.
+
+
+
+
+XVII
+
+LA MESSE DE MARIAGE
+
+
+Le baron de Lowendaal et le marquis de Laveline, dans une entrevue
+décisive, avaient terminé leurs accords.
+
+Le fermier général avait posé ses conditions: Blanche serait sa femme,
+cette nuit-là même, ou bien, partant immédiatement pour l'Alsace, il
+ferait mettre sous séquestre les biens de Laveline, sans parler d'autres
+mesures dont il se réservait d'user... Il pouvait perdre à tout jamais
+le marquis.
+
+Celui-ci avait aussitôt témoigné de son vif désir d'avoir pour gendre le
+baron.
+
+Ce n'était pas seulement l'honneur de ce mariage qui préoccupait M. de
+Laveline, son propre honneur était en jeu et lui faisait désirer
+ardemment que Blanche se montrât raisonnable et consentît à répondre aux
+voeux de Lowendaal.
+
+Le baron, comme lorsqu'il avait décidé Léonard à le débarrasser de
+Beaurepaire, agissait par contrainte.
+
+Il avait su engager le marquis, toujours pressé d'argent, dans une
+opération scandaleuse et pleine de dangers. Ami du prince de Rohan,
+Laveline avait trempé dans l'affaire misérable du Collier.
+
+Il avait échappé aux poursuites, mais le baron détenait la preuve de sa
+participation aux manoeuvres frauduleuses des instigateurs de cette
+vaste escroquerie, où le rôle de la reine Marie-Antoinette fut plus
+qu'équivoque.
+
+Le marquis, pour échapper au baron, fuyait-il la France? La cour
+autrichienne, dont il deviendrait le prisonnier, lui ferait son procès,
+vengeant ainsi l'honneur de la reine, archiduchesse de l'empire.
+
+Demeurait-il en son pays? Dénoncé au gouvernement révolutionnaire, son
+rôle dans l'aventure du Collier le désignait inévitablement à
+l'échafaud.
+
+Il se trouvait donc absolument à la discrétion du baron.
+
+Comme le château même qui l'abritait, un peu forcément, le père de
+Blanche était pris entre deux feux.
+
+Il résolut donc de tenter une dernière démarche auprès de sa fille.
+
+Il trouva Blanche plus décidée que jamais à résister aux désirs du
+baron.
+
+M. de Laveline, à bout d'arguments, finit par confesser le péril où
+il s'était placé. Le baron était maître de ses biens, de son honneur, de
+sa vie. Il fallait que Blanche le sauvât ou il n'aurait plus qu'à
+mourir. Voudrait-elle, en le poussant à un acte de désespoir, assumer le
+remords d'une sorte de parricide?
+
+Blanche, émue, tremblante, en recevant cette confidence, ne put que
+balbutier des paroles sans suite.
+
+Elle s'étonnait de l'étrange persistance du baron. N'avait-il donc ni
+pitié, ni dignité, celui qui voulait encore être son époux, bien que
+sachant qu'elle le détestait, qu'elle en aimait un autre et qu'un enfant
+était né de son amour?
+
+Persuadée que le baron avait reçu la lettre remise à Léonard, Blanche
+essayait de calmer les alarmes de son père. Elle se disait que pour
+avoir gardé le silence vis-à-vis de M. de Laveline, il fallait que M. de
+Lowendaal eût été touché par la confession qui lui était parvenue. Il
+n'avait pas révélé son secret, c'est donc qu'il ne voulait pas abuser de
+son influence redoutable sur M. de Laveline. Epris fortement, il
+comptait que Blanche reviendrait sur sa détermination. Il pardonnait la
+faute qui lui avait été avouée. Il voulait oublier qu'un autre avait été
+aimé avant lui. Peut-être espérait-il se faire aimer à son tour...
+
+Il y avait donc, au fond du coeur de M. de Lowendaal, une
+espérance qu'il convenait de détruire. Pour cela, il fallait persister
+dans le refus, et sans rien dire à M. de Laveline des motifs qui la
+poussaient, Blanche répéta que jamais elle ne serait la femme du baron.
+
+--Eh bien! fit M. de Laveline, emporté par la fureur et taxant de folie
+cette résistance, fille rebelle et perverse, je te contraindrai bien à
+obéir... tu seras mariée cette nuit, entends-tu, cette nuit, quand je
+devrais te traîner moi-même, les pieds attachés, jusqu'à l'autel!...
+
+Puis il était sorti pour retrouver le baron, et lui dire de presser les
+préparatifs du mariage.
+
+Blanche, restée seule, se mit à réfléchir. La résolution de Lowendaal ne
+tiendrait pas contre l'énergie dont elle s'armait. Elle devait résister
+encore, et jusqu'au bout refuser cette union qui lui faisait horreur.
+
+Mais, pour cette lutte, il lui manquait l'allié le plus sûr: son
+enfant...
+
+Pourquoi ne l'avait-elle pas auprès d'elle?
+
+La présence de ce témoignage vivant de son amour pour un autre
+convaincrait le marquis et forcerait Lowendaal à renoncer à sa
+poursuite.
+
+Elle se demandait avec une inquiétude croissante ce qui empêchait
+Catherine Lefebvre de tenir sa promesse...
+
+La nuit était venue et elle ne pouvait plus parcourir du regard la
+campagne. Elle devait renoncer à l'espoir de découvrir au loin une
+femme, en marche vers le château, portant un enfant dans les bras.
+
+Alors elle tomba dans une profonde mélancolie, songeant à ces armées
+qui, autour du château, comme un filet, déployaient leurs masses
+sombres. Elle se disait qu'au milieu de ces gens de guerre, Catherine
+avait dû craindre de se mettre en route; on l'avait peut-être forcée à
+retarder son voyage.
+
+--Elle ne viendra pas! pensait-elle douloureusement, et qui sait si je
+reverrai jamais mon enfant?...
+
+Alors, épouvantée à l'idée d'être contrainte à ce mariage odieux qu'on
+préparait en ce moment même, désespérée de causer la ruine et peut-être
+la mort de son père par son refus, la pensée lui vint de s'enfuir...
+
+Elle irait par les chemins, au hasard, droit devant elle...
+
+La nuit était propice; le voisinage des deux armées favorable.
+
+Au milieu de tous ces soldats elle pourrait se glisser, les routes
+étaient remplies de pauvres gens effrayés qui fuyaient devant les
+troupes. Une femme se sauvant passerait inaperçue, ou du moins
+insoupçonnée.
+
+Elle gagnerait une ville quelconque, Bruxelles ou Lille, et de là se
+rendrait à Paris, à Versailles, à la recherche de Catherine et de
+son petit Henriot...
+
+Des bijoux et un peu d'or lui restaient; elle écrirait à son père, une
+fois loin de ce château détesté, et le premier moment de colère passé,
+elle recevrait du marquis des ressources.
+
+Son projet arrêté, elle se mit aussitôt en mesure de l'exécuter...
+
+Elle prit un petit sac dans lequel elle jeta pêle-mêle ce qu'elle avait
+de plus précieux, puis elle s'enveloppa dans son manteau de voyage et,
+par précaution, prit une seconde cape, destinée à servir de couverture
+et de matelas dans les auberges incommodes où le hasard des routes lui
+ferait chercher un gîte...
+
+Ayant soin de laisser la lumière allumée, bien en vue, elle ouvrit la
+porte avec précaution, descendit sur la pointe du pied, sondant les
+corridors, prêtant l'oreille, retenant sa respiration, s'arrêtant à
+chaque pas pour repartir, oppressée, anxieuse, vaillante quand même.
+
+Elle parvint à une porte donnant sur les jardins potagers...
+
+Sans bruit, elle fit glisser le verrou et se trouva en plein air...
+
+La nuit était fraîche et belle. Pas assez obscure. Il fallait éviter, en
+traversant les espaces découverts, de se laisser apercevoir des gens du
+château.
+
+Quand elle aurait gagné les bois avoisinant les murs du parc, elle
+serait sauvée: s'apercevrait-on de sa fuite, on ne pourrait la rejoindre
+dans ces halliers ténébreux...
+
+Comme elle contournait avec précaution les bâtiments du château, et
+qu'elle passait devant une salle basse joyeusement éclairée, où les gens
+de service achevaient leur repas, il lui sembla voir, embusquées
+derrière un arbre, deux formes étranges...
+
+Elle tressaillit, elle s'arrêta...
+
+Lentement les deux formes se détachèrent, vinrent à elle...
+
+La peur la paralysait. Elle n'osait ni fuir, ni avancer, ni crier...
+
+Elle distingua vaguement une longue et maigre silhouette d'homme, puis
+une femme portant un jupon court, avec un petit chapeau aux bords
+relevés...
+
+Deux secondes après, l'homme et la femme étaient près d'elle:
+
+--Ne dites rien! nous sommes des amis, fit vivement la femme...
+
+--Cette voix!... murmura Blanche, qui êtes-vous?... j'ai peur... je vais
+appeler...
+
+--N'appelez pas!... dites-nous où nous pourrions trouver mademoiselle
+Blanche de Laveline...
+
+--Mais c'est moi... Ah! mon Dieu! Catherine, c'est vous!... je
+distingue votre voix! s'écria Blanche, reconnaissant celle qui devait
+lui rendre son enfant.
+
+Catherine, surprise et heureuse de la rencontre, apprit rapidement à
+Blanche qu'elle venait en compagnie de La Violette, qu'elle présenta, et
+qui se mit respectueusement au port d'armes, faisant le salut militaire,
+pour lui parler de son enfant et le lui remettre, si elle pouvait, au
+milieu des désordres d'une guerre, s'en charger.
+
+--Où est-il, mon petit Henriot? demanda Blanche tremblante, craignant
+d'apprendre une terrible nouvelle.
+
+Elle fut bien vite rassurée.
+
+--Mais ce costume? demanda-t-elle, étonnée de l'accoutrement de la
+cantinière.
+
+Catherine lui fit connaître qu'elle servait au régiment et que son petit
+Henriot reposait au milieu des voltigeurs du 13e.
+
+Blanche voulait se rendre aussitôt au camp.
+
+Catherine lui conseilla de rester plutôt au château. Le lendemain, au
+jour, on saurait à quoi s'en tenir sur les mouvements de l'armée
+autrichienne. Peut-être les Français viendraient-ils occuper le château.
+Rien ne serait plus simple que de lui amener alors l'enfant. Se hasarder
+au milieu de la nuit, à travers la campagne que parcouraient les
+éclaireurs, était folie!
+
+--C'est bon pour moi, une cantinière, de courir ainsi entre deux
+armées! dit gaiement Catherine.
+
+Et La Violette ajouta:
+
+--Vous ne savez pas ce que c'est d'avoir peur, mam'zelle!... c'est
+effrayant, allez! je connais ça, moi!... restez ici, c'est le
+meilleur... M'ame Lefebvre, dites-lui donc qu'il peut y avoir encore des
+Autrichiens dans la houblonnière!
+
+Catherine confirma l'opinion de La Violette. Blanche devait
+raisonnablement passer la nuit au château et le lendemain on aviserait.
+
+Mais mademoiselle de Laveline déclara alors à Catherine qu'elle voulait
+fuir le château où, par force, on entendait qu'elle fût, cette nuit
+même, éternellement liée au baron de Lowendaal.
+
+Que faire? se demanda la bonne Catherine embarrassée, et elle murmura:
+Quel malheur que Lefebvre ne soit pas avec nous!... il nous donnerait un
+bon conseil, lui!... Si encore cet imbécile-là avait une idée,
+grommela-t-elle en regardant La Violette...
+
+--Voyons! as-tu une idée, toi? demanda-t-elle avec brusquerie à
+l'aide-cantinier.
+
+--Si vous voulez, m'ame Lefebvre, répondit-il timidement, je m'en vas
+retourner au camp et je ramènerai le petit.
+
+Catherine haussa les épaules.
+
+--Je ne te vois pas bien, La Violette, portant un enfant dans les
+bras...
+
+--Si j'allais avec vous? dit vivement Blanche... Oh! oui, Catherine,
+permets-moi de t'accompagner...
+
+--Mais le danger?... les balles?... les sentinelles?...
+
+--Je ne crains rien de tout cela... Est-ce qu'une mère a peur de quelque
+chose lorsqu'il s'agit d'embrasser son enfant!
+
+Catherine allait se décider à donner satisfaction à Blanche; avec elle
+on battrait en retraite vers le camp français, quand un bruit de voix
+les contraignit à se taire et à se blottir derrière un bouquet d'arbres
+dont l'ombre pouvait les protéger.
+
+Entouré de valets portant des flambeaux, le baron de Lowendaal disait à
+l'un de ses domestiques:
+
+--Prévenez mademoiselle de Laveline que l'heure de la cérémonie est
+avancée et que je l'attends à la chapelle, en compagnie du marquis, son
+père...
+
+Le baron traversa le terre-plein, devant le château, et se rendit à la
+chapelle, petit édifice élevé sur la droite, au milieu d'une pelouse.
+
+--Ah! mon Dieu! je suis perdue... on va s'apercevoir de ma disparition!
+murmura Blanche.
+
+--Il faudrait gagner du temps... mais comment?... Ah! il y a un moyen,
+mais il est bien chanceux, dit Catherine.
+
+--Lequel?... parle, ma bonne Catherine... je suis prête à tout
+braver plutôt que de me laisser violenter par cet homme... je n'irai pas
+à la chapelle!...
+
+--Si quelqu'un s'y rendait à votre place?... cela permettrait de
+dérouter un quart d'heure leurs recherches...
+
+--Un quart d'heure, ce serait le salut! dit Blanche. Je pourrais sortir
+du parc, me cacher dans la campagne... Qui sait? atteindre peut-être les
+avant-postes français... Oui! l'idée est excellente... Mais qui donc
+oserait ainsi prendre ma place?
+
+--Moi! dit Catherine... Allons! il n'y a pas une seconde à perdre...
+Donnez-moi votre manteau... Hâtez-vous! Tenez, voilà votre baron qui
+sort.
+
+Lowendaal, ayant examiné si tout se trouvait disposé à la chapelle pour
+la cérémonie, revenait, satisfait, chercher M. de Laveline et donner en
+passant des ordres aux écuries pour le départ. Aussitôt le mariage
+célébré, il comptait monter en berline et gagner avec sa jeune épousée
+la route de Bruxelles. L'approche de l'armée autrichienne et l'imminence
+du combat lui faisaient avancer l'heure qu'il avait fixée pour la
+cérémonie et pour le voyage.
+
+Rapidement, Catherine s'était enveloppée du manteau de Blanche.
+
+Celle-ci, se couvrant de la cape dont elle avait eu la précaution
+de se munir, après avoir embrassé silencieusement l'énergique
+cantinière, s'éloigna suivie de La Violette, tout fier de son rôle
+nouveau d'écuyer d'une demoiselle errante...
+
+Catherine les suivit anxieusement jusqu'à ce qu'elle vît leurs formes se
+fondre dans la nuit...
+
+Ils avaient alors atteint la limite du parc...
+
+Blanche se trouvait à l'abri des violences du baron de Lowendaal. Elle
+allait bientôt embrasser son enfant.
+
+--Pauvre petit Henriot! le reverrai-je seulement?... se dit Catherine
+avec émotion; et mon Lefebvre, s'il ne me revoyait plus, lui aussi?...
+Bah! ne pensons pas à tout cela, et tâchons de jouer de notre mieux
+notre rôle de fiancée! reprit-elle avec sa bonne humeur habituelle.
+
+Elle marcha hardiment vers la salle basse aux clartés joyeuses, où, le
+souper terminé, les domestiques bavardaient.
+
+Elle se montra sur le seuil et dit, d'un ton bref:
+
+--Qu'on prévienne M. le baron que mademoiselle de Laveline l'attend à la
+chapelle!...
+
+Puis elle se retira lentement, s'efforçant de marcher avec majesté, et
+prenant garde de ne pas s'embarrasser dans les plis de la cape, un peu
+longue pour sa taille.
+
+Comme elle allait pénétrer dans la chapelle, des pas et des voix près
+d'elle la surprirent.
+
+Le baron parlait.
+
+--Alors, tu as le mot d'ordre, Léonard?...
+
+--Oui, monsieur le baron, répondait l'homme interrogé, j'ai pu le
+surprendre... J'avais attiré ici, à la cuisine, une estafette, sous
+prétexte de lui fournir des renseignements... je lui ai offert à boire,
+il avait grand'soif et probablement grand sommeil aussi, car il dort à
+présent.
+
+--Et ses papiers? demanda vivement Lowendaal.
+
+--Je les ai lus... rien d'important... sauf le mot d'ordre que j'ai
+retenu...
+
+--Bien, Léonard... cours vite aux grand'gardes autrichiennes... avertir
+l'officier qui commande!...
+
+Et le baron, cessant de parler, rentra dans le château.
+
+--Que veut dire cela? se demanda Catherine... Quel mot d'ordre ont-ils
+surpris?... Serait-ce par hasard celui des nôtres?...
+
+Elle hésita sur ce qu'elle devait faire. Ne fallait-il pas s'enfuir,
+courir au camp français et donner l'alarme?...
+
+Mais elle avait promis à Blanche, sa bienfaitrice, de tromper ses
+persécuteurs, en jouant un instant son personnage à la chapelle...
+
+Elle allait d'abord tenir sa promesse, ensuite elle aurait le temps de
+regagner le camp et de prévenir Lefebvre de la trahison.
+
+Elle entra donc résolument dans la chapelle, impatiente à présent de
+voir paraître le baron et de s'échapper pour donner l'alarme aux soldats
+de son mari.
+
+--Si on les surprenait pendant leur sommeil! pensa-t-elle avec effroi.
+
+Son insouciance reprit le dessus bien vite.
+
+--Bah! se dit-elle, les braves du 13e ne dorment que d'un oeil, et
+ils ne laisseront pas les kaiserlicks, même avec le mot d'ordre volé,
+arriver à portée de fusil, sans leur montrer qu'on fait bonne garde chez
+nous, et qu'on s'y méfie des traîtres...
+
+Elle s'assit donc, un peu plus rassurée, sur l'un des deux fauteuils
+préparés, devant l'autel, pour les époux.
+
+Un prêtre, agenouillé, priait dévotement dans un angle.
+
+Il parut ne faire aucune attention à elle.
+
+Curieusement, elle examina les tableaux du chemin de croix, les
+ornements du tabernacle, la petite lampe astrale où brûlait une mèche
+vacillante et les quatre cierges allumés jetant une lueur funèbre.
+
+--Brrr!... est-ce qu'on voulait chanter ici l'office des morts et non
+célébrer une messe de mariage? murmura Catherine, impressionnée par la
+tristesse de l'édifice religieux.
+
+L'attente lui parut longue.
+
+Tout à coup la porte de la chapelle s'ouvrit avec fracas.
+
+Un bruit de pas, auquel se mêlait un cliquetis de sabres, résonna.
+
+Catherine, pour conserver plus longtemps son personnage, se drapa
+complètement dans le manteau de Blanche et s'agenouilla, évitant de se
+retourner.
+
+Le prêtre, lentement, s'était relevé après deux génuflexions et s'était
+approché de l'autel. Il avait commencé rapidement la lecture, à voix
+basse, de son rituel.
+
+Le baron de Lowendaal cependant, se dirigeant vers celle qu'il croyait
+sa fiancée, l'aborda le chapeau à la main, la jambe tendue, le sourire
+aux lèvres, et lui dit galamment:
+
+--J'espérais, mademoiselle, avoir l'honneur et le très grand plaisir de
+vous accompagner moi-même en ce saint lieu, avec monsieur votre père...
+bien heureux comme moi de votre bon vouloir. Je comprends vos timidités
+et vous les pardonne... Veuillez me permettre de prendre place à vos
+côtés!
+
+Catherine ne répondit rien, ne bougea pas.
+
+Le marquis à son tour s'avança et dit à mi-voix:
+
+--C'est très bien, ma fille... et je vous félicite d'être enfin devenue
+raisonnable!...
+
+Et il ajouta plus haut:
+
+--Mais, Blanche, débarrassez-vous donc de ce manteau de voyage... ce
+n'est pas aimable de se marier ainsi!... et puis il faut faire honneur à
+nos invités, vos témoins et ceux de votre mari... des officiers du
+général Clerfayt... Montrez-leur au moins votre visage! souriez un peu,
+c'est de mise en un pareil jour!... qu'on puisse voir votre sourire!...
+
+Catherine, en entendant nommer des officiers autrichiens, fit un
+mouvement brusque.
+
+Son manteau s'écarta et dégagea sa jupe à ganse tricolore.
+
+Vivement le marquis porta la main au manteau, le tira entièrement.
+
+--Ce n'est pas ma fille! cria-t-il abasourdi.
+
+--Qui êtes-vous? dit le baron non moins stupéfait.
+
+Le prêtre, à ce moment tourné vers l'assistance, étendait les bras,
+marmottant:
+
+--_Benedicat vos, omnipotens Deus!... Dominus vobiscum!_
+
+Et il attendait qu'on répondît:
+
+--_Et cum spiritu tuo!..._
+
+Mais l'effarement était trop général pour qu'on pût suivre la liturgie.
+
+Les officiers autrichiens s'étaient approchés:
+
+--Une Française!... une cantinière! dit, avec un effroi comique, celui
+qui paraissait le chef.
+
+--Eh bien! oui, une Française!... Catherine Lefebvre, cantinière au
+13e! Vrai! ça vous estomaque, mes gas!... s'écria madame Sans-Gêne, se
+dépêtrant de son long manteau et prête à rire au nez du fiancé déconfit,
+à tirer la langue au marquis furieux et à ratisser des doigts devant les
+officiers autrichiens inquiets, regardant si des soldats du 13e, dont
+Catherine avait fièrement lancé le numéro, comme un appel de trompette,
+comme un signal de combat, n'allaient pas surgir du confessionnal et
+sortir du tabernacle, sous la protection du Dieu des armées.
+
+
+
+
+XVIII
+
+DETTE DE RECONNAISSANCE
+
+
+Le premier moment de surprise passé, l'un des officiers mit la main sur
+l'épaule de Catherine:
+
+--Vous êtes ma prisonnière, madame! reprit-il gravement.
+
+--Allons donc! fit Catherine... moi, je ne me bats pas!... je suis ici
+en visite... en parlementaire...
+
+--Ne raillez pas!... vous vous êtes introduite dans ce château... dont
+j'ai pris possession au nom de S. M. l'empereur d'Autriche... vous êtes
+Française et en territoire autrichien... je vous garde!...
+
+--Vous arrêtez les femmes à présent?... ça n'est pas galant...
+
+--Vous êtes cantinière...
+
+--Les cantinières ne sont pas des soldats...
+
+--Ce n'est pas comme soldat que vous êtes prisonnière, c'est comme
+espionne!... répondit l'officier, et faisant un signe derrière lui, il
+commanda:
+
+--Qu'on aille chercher quatre hommes, et qu'on emmène cette femme...
+qu'elle soit gardée à vue jusqu'à ce qu'on ait examiné ce qu'il
+conviendra de faire d'elle...
+
+Le baron de Lowendaal, qui s'était précipité au dehors et avait couru à
+la chambre de Blanche, revenait effaré:
+
+--Messieurs, dit-il d'une voix étranglée, cette femme est la complice
+d'une évasion... elle a facilité la fuite de mademoiselle de Laveline,
+ma fiancée... Où est mademoiselle de Laveline? reprit-il, furieux,
+s'adressant à Catherine.
+
+Celle-ci se mit à rire.
+
+--Si vous voulez revoir mademoiselle de Laveline, dit-elle au baron,
+vous devrez quitter ces messieurs autrichiens et vous rendre au camp
+français... c'est là qu'elle vous attend!...
+
+--Au camp français!... qu'a-t-elle été y faire?...
+
+Le marquis se pencha à l'oreille du baron:
+
+--Ceci vous rassure... ce n'est pas chez les Français qu'elle aura été
+retrouver ce Neipperg, dont vous étiez jaloux...
+
+Il essayait ainsi de calmer le fiancé déconfit.
+
+--C'est possible, répondit le baron, mais, encore une fois, qu'est-ce
+qui l'a pu décider à se sauver chez les Français... Est-ce qu'elle
+est amoureuse de Dumouriez?
+
+--Elle a été retrouver son enfant, dit tranquillement Catherine.
+
+--Son enfant! s'écrièrent le marquis et le baron, également stupéfaits.
+
+--Eh! oui... le petit Henriot, un joli chérubin... comme vous n'auriez
+jamais été capable d'en fabriquer un, baron! cria familièrement la
+Sans-Gêne, narguant l'épouseur déçu.
+
+Mais Lowendaal se dépitait à l'écart, trop mystifié, trop accablé aussi
+pour relever les paroles narquoises de Catherine.
+
+Léonard cependant, qui assistait à cette scène, tout déconcerté
+contournait sa lèvre dans une piteuse grimace.
+
+Tous ses projets s'écroulaient: Blanche partie, l'enfant, dont le baron
+apprenait l'existence, cessait d'être un moyen d'intimidation, une
+menace, une arme perpétuellement levée sur celle qui devait s'appeler
+dans quelques instants la baronne de Lowendaal. Il n'avait plus aucun
+espoir de réaliser les combinaisons avantageuses qu'avait fait naître en
+lui la possession du secret de mademoiselle de Laveline.
+
+Il réfléchit rapidement au parti qu'il convenait de prendre.
+
+C'était un homme de tête et qu'aucun scrupule n'arrêtait, maître
+Léonard, sauf la crainte des galères, dont à propos savait
+l'entretenir son patron, dans les circonstances difficiles.
+
+--Moi aussi, je vais au camp français!... murmura-t-il, j'ai le mot
+d'ordre... je pourrai passer... et tout n'est peut-être pas perdu pour
+moi!... A nous deux, madame la baronne!
+
+Alors, sans bruit, se glissant derrière les soldats autrichiens que l'un
+des officiers avait été chercher, il gagna la porte de la chapelle, et
+s'élança dans la campagne...
+
+L'officier qui avait arrêté Catherine dit alors d'une voix brève:
+
+--Il faut en finir... monsieur le baron, vous n'avez aucune observation
+à faire?... aucune question à poser à notre prisonnière?...
+
+--Non... non, emmenez-la!... gardez-la!... fusillez-la!... s'écria-t-il
+exaspéré, ou plutôt, reprit-il avec un désespoir comique, interrogez-la,
+obtenez d'elle que je sache ce qu'est devenue mademoiselle de
+Laveline... qu'elle dise enfin ce que signifie cet enfant dont elle a
+parlé...
+
+L'officier répondit tranquillement:
+
+--Nous allons l'enfermer dans une des salles du château... la prison
+porte conseil, demain elle nous répondra...
+
+--Demain, les soldats de la République seront ici et pas un de nous ne
+parlera, car vous serez tous morts ou détalés, cria crânement Catherine.
+
+--Emmenez-la, dit froidement l'officier, se tournant vers ses
+hommes.
+
+Et il ajouta:
+
+--Déposez vos fusils, et emportez cette femme après l'avoir garrottée si
+elle résiste.
+
+Les quatre hommes appuyèrent leurs fusils contre la balustrade qui
+fermait le choeur et s'avancèrent d'un pas lourd, prêts à exécuter
+l'ordre.
+
+--N'approchez pas! cria Catherine... Le premier qui bouge est mort!...
+
+Et tirant vivement ses deux pistolets de sa ceinture, elle les braqua
+sur les soldats qui s'arrêtèrent.
+
+--Avancez donc!... mais avancez donc! rugit l'officier, une femme vous
+fait peur à présent!...
+
+Les quatre hommes allaient se décider à exécuter l'ordre, quand, dans le
+silence de la nuit, tout proche de la chapelle, éclata un roulement de
+tambour...
+
+C'était le pas de charge qu'on battait...
+
+--Les Français!... les Français!... dit avec terreur le baron.
+
+La panique fut soudaine, irrésistible.
+
+Les soldats, oubliant leurs fusils, s'enfuirent en désordre. Sur leurs
+traces, les officiers s'élancèrent, cherchant à les rallier pour se
+replier sur les positions autrichiennes, persuadés qu'ils étaient d'une
+surprise par l'avant-garde de Dumouriez.
+
+Le marquis et le baron avaient couru s'enfermer dans le château...
+
+La chapelle était déserte. Le prêtre, à l'autel, indifférent à tout ce
+qui s'était accompli, achevait son office...
+
+Le tambour cependant battait toujours plus fort...
+
+Sur le seuil de la chapelle, Catherine, surprise et joyeuse, vit
+déboucher, tapant à tour de bras sur la peau d'âne, le maigre et long La
+Violette...
+
+--Toi ici! dit-elle... Que viens-tu faire?... où est le régiment?...
+
+--Au camp, parbleu!... fit La Violette cessant de taper. Je suis arrivé
+à temps, hein? m'ame Lefebvre... Dites donc, si nous fermions l'entrée,
+nous serions plus chez nous?...
+
+Et, rapidement, il poussa les deux battants de la porte et assujettit
+solidement la barre.
+
+Puis, il expliqua à Catherine étonnée qu'il avait conduit Blanche vers
+le camp, mais qu'à mi-chemin ils étaient tombés dans une patrouille
+française, commandée par Lefebvre.
+
+Il avait confié à deux hommes sûrs mademoiselle de Laveline, qui, à
+cette heure, devait se trouver en sûreté, dans les lignes de Dumouriez,
+avec son petit Henriot.
+
+Alors il avait pris le parti de revenir vivement au château, craignant
+pour la brave cantinière du 13e. Surpris d'entendre du bruit dans la
+chapelle, il en avait fait le tour et, se haussant vers un vitrail,
+il s'était rendu compte du danger que courait la femme de son capitaine.
+
+L'idée lui était venue d'utiliser son tambour, afin d'effrayer les
+kaiserlicks...
+
+--Hein! m'ame Lefebvre, j'sais bien m'en servir de la caisse à
+Guillaumet... qu'en pensez-vous? j'ferais un fameux tapin tout de même,
+si j'n'étais pas si long!... dit en terminant son récit le brave garçon.
+
+--Et mon mari, où l'as-tu laissé?... demanda Catherine anxieuse.
+
+--A deux cents mètres d'ici! prêt à accourir avec ses hommes, si je
+donne le signal...
+
+--Quel signal?...
+
+--Un coup de feu...
+
+--Attendons!... il me semble qu'on vient... entends-tu ces pas, ce
+bruit?... on dirait des chevaux?...
+
+Un piétinement d'hommes et un frappement de sabots indiquaient en effet
+l'arrivée d'une troupe nombreuse, avec de la cavalerie.
+
+--Faut-il tirer, m'ame Lefebvre? demanda La Violette décrochant son
+fusil qu'il portait en bandoulière.
+
+Et il ajouta, montrant les fusils abandonnés par les Autrichiens:
+
+--Nous avons là de quoi donner, quatre fois encore, le signal.
+
+--Ne tire pas! dit-elle vivement.
+
+--Pourquoi ça?... vous croyez donc qu'ils me font peur vos
+kaiserlicks... puisqu'il est nuit, je vous l'ai dit, je ne crains
+rien...
+
+--Malheureux!... les Autrichiens ont du renfort... tu ferais tomber
+Lefebvre et les nôtres dans une embuscade... nous deux, nous nous
+échapperons toujours... il vaut mieux parlementer...
+
+--Commandez, m'ame Lefebvre, je vous obtempère!
+
+On cogna rudement à la porte, et une voix cria:
+
+--Ouvrez! ou l'on enfonce la porte...
+
+Catherine dit à La Violette de faire tomber la barre. La porte fut
+ouverte, et des cavaliers, des soldats apparurent. Leur masse sombre se
+discernait au scintillement des sabres, des casques et des baïonnettes,
+dans la nuit.
+
+Catherine et La Violette s'étaient réfugiés jusqu'auprès de l'autel.
+
+Ils aperçurent là un fantôme noir, accroupi.
+
+C'était le prêtre, qui, ayant terminé sa messe, marmottait tout bas des
+prières... peut-être celles qu'on dit pour les agonisants...
+
+Les soldats avaient envahi la chapelle. On ne voyait que des fusils et
+des sabres.
+
+L'officier qui avait voulu arrêter Catherine reparut, humilié de s'être
+sauvé devant une femme, désireux de prendre sa revanche.
+
+Il se tourna vers un personnage, enveloppé dans un manteau galonné,
+et qui semblait un officier supérieur.
+
+--Mon colonel, dit-il, nous allons fusiller ce soldat et cette femme...
+
+--La femme aussi? demanda froidement celui qu'on avait désigné comme
+colonel.
+
+--Ce sont deux espions... les ordres sont formels...
+
+--Demandez-leur qui ils sont... leurs noms... ce qu'ils voulaient faire
+en s'introduisant ici... après nous déciderons! dit le colonel.
+
+Catherine avait entendu:
+
+--Je demande, fit-elle avec fermeté, qu'on nous traite en prisonniers de
+guerre...
+
+--La bataille n'est pas commencée, dit l'officier.
+
+--Si... par nous!... j'étais l'avant-garde et voici la première colonne,
+dit-elle en montrant La Violette. Vous n'avez pas le droit de nous
+fusiller, puisque nous nous rendons... Prenez garde! si vous commettez
+cette lâcheté, ça se saura chez les nôtres... n'attendez alors pas de
+grâce des voltigeurs du 13e!... Ils ne sont pas loin... ils ne
+tarderont pas à être ici... souvenez-vous du moulin de Valmy... Vos
+prisonniers paieront pour nous deux!... Mon mari, qui est capitaine,
+nous vengera, allez! aussi vrai que je me nomme Catherine Lefebvre...
+
+L'officier au manteau, qu'on avait appelé colonel, fit un mouvement
+de surprise.
+
+Il s'avança de quelques pas, cherchant à discerner dans l'ombre celle
+qui venait de parler ainsi.
+
+--Seriez-vous parente, madame, dit-il avec politesse, d'un Lefebvre, qui
+servait dans les gardes à Paris, et qui a épousé une blanchisseuse...
+qu'on nommait madame Sans-Gêne?
+
+--La blanchisseuse, la Sans-Gêne, c'est moi!... Lefebvre, le capitaine
+Lefebvre, c'est mon mari!...
+
+Le colonel, en proie à une vive émotion, très visible, fit deux pas vers
+Catherine, puis, entr'ouvrant son manteau et la regardant bien en face,
+il lui dit:
+
+--Ne me reconnaissez-vous pas, à votre tour?...
+
+Catherine recula d'un pas, disant:
+
+--Votre voix... vos traits, mon colonel, il me semble... oh! c'est comme
+dans un brouillard que votre personne m'apparaît.
+
+--Un brouillard fait par la fumée des canons... Avez-vous oublié la
+matinée du 10 août?...
+
+--Le dix août?... c'est donc vous, le blessé?... l'officier autrichien?
+s'écria Catherine.
+
+--Oui, c'est moi, le comte de Neipperg, que vous avez sauvé... et qui
+vous ai gardé une éternelle reconnaissance... Venez, que je vous
+embrasse, vous à qui je dois la vie!
+
+Et il s'avançait, les bras ouverts, cherchant à l'attirer vers
+lui...
+
+Mais Catherine, reculant, dit vivement:
+
+--Je vous remercie, mon colonel, d'avoir ainsi conservé la mémoire... Ce
+que j'ai fait pour vous, le 10 août, m'était inspiré par l'humanité...
+vous étiez poursuivi, désarmé, de plus blessé; je vous ai protégé...
+sans m'occuper de savoir sous quel drapeau vous aviez reçu une blessure,
+pour quelle cause vous preniez la fuite... Aujourd'hui, je vous
+retrouve, portant l'uniforme des ennemis de la nation, commandant des
+soldats qui envahissent mon pays: je ne veux plus me rappeler ce qui
+s'est passé à Paris... mes amis, les soldats de mon régiment, mon
+mari... ce brave garçon que vous voyez là, prisonnier, à côté de moi,
+tous les patriotes pourraient me reprocher d'avoir préservé la vie d'un
+aristocrate, d'un Autrichien, d'un colonel qui fait fusiller des gens
+qui se rendent... Monsieur le comte, ne me parlez pas du 10 août!... je
+ne veux pas savoir que j'ai sauvé un ennemi tel que vous...
+
+Neipperg se contint. Les paroles énergiques de Catherine Lefebvre
+produisirent en lui une émotion extraordinaire.
+
+--Catherine, ma bienfaitrice, dit-il avec un accent sincère, ne me
+reprochez pas de servir mon pays comme vous servez le vôtre. Comme votre
+vaillant mari défend son drapeau, je me bats pour le mien... la
+destinée nous a séparés en nous faisant naître sous un ciel différent,
+elle ne semble nous rapprocher qu'aux heures de grand péril... Ne
+m'accablez pas de votre hostilité... Si vous voulez oublier le 10 août,
+moi, je dois m'en souvenir, et le colonel d'état-major de l'armée
+impériale victorieuse...
+
+--Pas encore victorieuse! interrompit sèchement Catherine.
+
+--Elle le sera demain, reprit Neipperg, et il ajouta: Le colonel de
+l'Empire qui commande ici, n'a pas oublié, lui, qu'il doit payer la
+dette contractée par le combattant des Tuileries, le blessé de la
+blanchisserie Saint-Roch... Catherine Lefebvre, vous êtes libre!...
+
+--Merci, répondit simplement la cantinière. Mais, et... La Violette?
+dit-elle en montrant l'aide-cantinier, qui redressa sa haute taille avec
+fierté, désireux de se montrer sous tous ses avantages à l'officier
+ennemi.
+
+--Cet homme est un soldat... il a pénétré ici par ruse... je ne puis lui
+éviter le traitement réservé aux espions...
+
+--Alors, vous me fusillerez avec lui! dit simplement Catherine. Il ne
+sera pas raconté par la suite, dans nos camps, que Catherine Lefebvre,
+la cantinière du 13e, aura laissé passer par les armes un brave garçon
+qui n'est venu que pour elle se faire prendre par les Autrichiens.
+Allons, colonel, donnez les ordres, et qu'on fasse vite, car je
+pourrais m'attendrir... ce n'est pas toujours drôle de penser qu'on va
+recevoir douze balles dans la peau, quand on est jeune... et qu'on aime
+son mari!... Pauvre Lefebvre, j'vas lui manquer! Enfin, c'est la
+guerre!...
+
+--Pardon, excuse, mon colonel, dit La Violette, de sa voix enfantine, si
+ça ne vous faisait rien de me fusiller tout seul... car moi je l'ai
+mérité, oh! je ne dis pas non! chacun pour soi et malheureux qui est
+pris!... moi, je ne dois pas y couper au peloton d'exécution... Mais
+m'ame Lefebvre n'a rien fait... parole, mon colonel, c'est moi qui l'ai
+traînée ici!...
+
+--Toi... et pourquoi cela?... Que venait-elle chercher avec toi dans
+cette demeure?
+
+--Je l'ai forcée à venir... pour porter l'enfant, donc! quand on se
+serait entendu... moi, je ne suis pas fameux comme nourrice...
+
+--Quel enfant?... Oh! mon Dieu, s'écria Neipperg se penchant vers
+Catherine, vous deviez porter un enfant... Cet enfant?
+
+--C'est le vôtre, monsieur le comte... j'avais promis à mademoiselle de
+Laveline de lui remettre son fils, ici, à Jemmapes...
+
+--Et vous avez risqué?... Oh! brave coeur!... Et où est-il, mon
+enfant?...
+
+--En sûreté au camp français... auprès de sa mère...
+
+--Mademoiselle de Laveline n'est donc plus ici!... que
+m'apprenez-vous?...
+
+--Elle s'est enfuie... au moment où son père allait la contraindre à
+épouser le baron de Lowendaal...
+
+--Je serais donc arrivé trop tard pour la délivrer, sans vous?
+
+--Sans La Violette! dit Catherine, c'est lui qui a tout fait.
+
+--Allons, je vois qu'il faut aussi que je mette en liberté La Violette,
+dit Neipperg en souriant. Catherine, vous êtes libre... je vous le
+répète, emmenez aussi votre camarade... Je vais vous donner deux hommes
+qui vous accompagneront jusqu'aux grand'gardes...
+
+Puis, ayant donné les ordres nécessaires, Neipperg dit à Catherine:
+
+--Vous allez revoir Blanche, dites-lui que je l'aime toujours et que je
+l'attends... Après la bataille, je la retrouverai sur la route de
+Paris...
+
+--Ou sur la route de Bruxelles, monsieur le comte! répliqua Catherine
+très crâne.
+
+Neipperg ne répondit rien.
+
+Il porta la main à son chapeau et dit à Catherine:
+
+--Profitez des dernières heures de la nuit pour regagner votre camp...
+Croyez bien, ma chère madame Lefebvre, que je ne m'estime pas avoir
+assez payé ma dette... je suis toujours votre obligé... Peut-être
+les hasards de la guerre me fourniront-ils encore l'occasion de vous
+prouver que le comte de Neipperg n'est pas un ingrat!...
+
+--Bah! fit Catherine, nous sommes quittes, monsieur le comte, pour
+l'affaire du 10 août... mais je vous redois encore quelque chose pour ce
+garçon-là, fit-elle en montrant La Violette... comme vous le dites, nous
+sommes gens de revue, et l'on s'acquittera un jour ou l'autre... Allons,
+adieu, mon colonel... et toi, grand clampin, par file à droite et au pas
+accéléré, en avant, marche! ajouta-t-elle en bourrant amicalement La
+Violette.
+
+Tous deux passèrent, fièrement, devant les soldats autrichiens. La
+Violette ne perdant pas un pouce de sa haute taille, et Catherine, le
+poing à la hanche, le coquet chapeau à cocarde tricolore sur le côté, et
+son rire de défi aux lèvres.
+
+Au moment de franchir la porte de la chapelle, elle se retourna et dit
+ironiquement:
+
+--A tantôt, messieurs, je reviendrai ici avec Lefebvre et ses
+voltigeurs, avant midi!...
+
+
+
+
+XIX
+
+AVANT L'ATTAQUE
+
+
+Neipperg, tout soucieux, regardait s'éloigner Catherine.
+
+Il se demandait si, comme l'avait annoncé la brave cantinière, il lui
+serait donné de retrouver bientôt Blanche et de revoir enfin son petit
+Henriot.
+
+Comment, au milieu d'armées en bataille, une jeune femme, avec un
+enfant, pourrait-elle se frayer un passage sans danger?
+
+Il était heureux toutefois de savoir que le mariage comploté par
+Lowendaal et le marquis n'avait pas été accompli. Blanche demeurait
+libre et pouvait encore être à lui.
+
+Il chercha, des yeux, Lowendaal et M. de Laveline, mais ils avaient
+disparu.
+
+Un sous-officier, qu'il interrogea, lui apprit que le baron et le
+marquis étaient montés dans la berline tout attelée qui les
+attendait. Ils avaient pris en hâte la route de Bruxelles.
+
+Neipperg poussa un soupir de soulagement. Son rival ne serait plus là
+pour lui disputer celle qui tenait toute son âme. L'espoir lui
+appartenait. L'avenir n'était plus un gouffre noir, où il s'abîmait.
+
+Blanche et son enfant lui apparaissaient, émergeant de ce gouffre. Il
+les arrachait à la nuit, et, avec eux, se baignait dans un bonheur
+radieux...
+
+Une ombre à cette vision rayonnante. Comment rejoindrait-il Blanche? en
+quel endroit retrouverait-il son enfant?...
+
+La bataille allait commencer. Il ne pouvait songer à traverser les
+lignes, ni à se rendre au camp français, même comme parlementaire, à
+l'heure où, avec le soleil allumant la crête des collines, luirait de
+Jemmapes à Mons la flamme des canons...
+
+Il fallait attendre le résultat de la journée. La victoire devait sans
+nul doute appartenir aux vieilles troupes disciplinées de l'armée
+impériale. Les cordonniers, les tailleurs et les merciers qui formaient
+les bataillons républicains pouvaient-ils avoir l'espérance de tenir
+contre les soldats aguerris du duc de Saxe? La canonnade de Valmy
+n'avait été qu'une surprise. La fortune des armes, à Jemmapes, devait
+revenir du côté du nombre, du savoir militaire et de l'ordre
+tactique: le duc de Saxe-Teschen avait déjà dépêché un courrier à Vienne
+annonçant la défaite des sans-culottes.
+
+Mais, dans la déroute inévitable des Français, que deviendraient Blanche
+et son enfant?...
+
+L'angoisse de Neipperg croissait, à la prévision des dangers qui
+suivraient cette défaite, et la débandade de cette armée improvisée,
+incapable d'opérer une retraite, selon les règles de l'art militaire.
+
+Il cherchait vainement le moyen de préserver les deux êtres qui lui
+étaient si chers des conséquences terribles de la débâcle prévue, quand
+une rumeur au dehors le fit sortir précipitamment du grand salon du
+château transformé en quartier général, où les officiers qui
+l'accompagnaient rédigeaient sous sa dictée les ordres de combat du
+général Clerfayt et remettaient aux estafettes des plis pour les
+différents chefs de corps, en vue de l'action qui allait s'engager...
+
+Il s'informa de la cause de ce tumulte.
+
+On lui apprit qu'une femme échevelée, les vêtements déchirés, souillés
+de boue, l'air égaré, venait d'être arrêtée par les sentinelles, à
+l'entrée du parc. Elle voulait pénétrer dans le château. Elle prétendait
+qu'elle était la fille du marquis de Laveline, logé en ce moment chez M.
+de Lowendaal.
+
+Neipperg poussa un cri de surprise et d'effroi.
+
+Blanche au château! Blanche ayant passé à travers les troupes occupant
+la plaine!... Que signifiait ce retour brusque de la jeune fille, que
+Catherine lui avait assuré être en sûreté au camp des Français?... Quel
+malheur inattendu présageait cette rencontre inespérée!...
+
+Il ordonna qu'on lui amenât sur-le-champ cette femme...
+
+C'était bien Blanche de Laveline, le costume en lambeaux, ayant couru à
+travers les buissons et les fondrières de la campagne marécageuse.
+
+Il se précipita vers elle, il l'étreignit dans un élan passionné...
+
+Au milieu de ses sanglots et de ses sourires, car la joie, comme un
+rayon de soleil à travers la pluie, croisait sa douleur, Blanche de
+Laveline raconta à son amant sa fuite, qu'il savait déjà, et son arrivée
+au camp des républicains, escortée par les soldats du capitaine
+Lefebvre.
+
+Selon les indications données par la bonne Catherine, elle s'était
+dirigée en hâte vers la cantine du 13e léger...
+
+Là, dans la carriole de la cantinière, elle avait trouvé un enfant
+endormi sur un matelas roulé dans des couvertures.
+
+Auprès se trouvait un autre matelas, mais dont les couvertures étaient
+rejetées...
+
+Elle s'était penchée vers l'enfant endormi, et déjà sa lèvre
+maternelle allait se poser, ravie, sur le front pur de son fils, surpris
+dans son sommeil par ce baiser, quand, à la lueur d'une lanterne que
+portait un des soldats lui servant de guide, elle distingua les traits
+du petit être reposant...
+
+C'était une fillette, qui, s'éveillant, se mit à l'examiner avec des
+yeux effarés...
+
+Elle poussa un grand cri:
+
+--Où est mon enfant?... où est mon petit Henriot? s'écria-t-elle, le
+coeur déchiré d'angoisse.
+
+La petite fille, regardant à côté d'elle, dit:
+
+--Tiens... Henriot qui n'est plus là!... Est-ce qu'il est allé voir
+tirer le canon?... Oh! le vilain, de ne pas m'avoir éveillée!...
+
+Un soldat expliqua alors qu'il avait cru apercevoir un homme,--un
+civil,--qui s'enfuyait du côté de Maubeuge, emportant dans ses bras un
+enfant endormi...
+
+Blanche s'était évanouie en apprenant cette affreuse nouvelle.
+
+On la transporta au poste de santé. Des premiers soins lui furent
+donnés.
+
+Dès qu'elle rouvrit les yeux, elle réclama son enfant... elle se
+souvenait de ce qu'elle venait d'apprendre... cet homme aperçu
+s'enfuyant vers Maubeuge, un enfant dans les bras... elle voulait se
+lever, s'élancer à sa poursuite...
+
+L'aide-major qui la soignait eut pitié de sa douleur.
+
+--Vous ne pourriez, lui dit-il, passer par cette route tout
+encombrée de charrois, de caissons, de troupes, de fuyards aussi...
+
+--Je veux retrouver mon enfant! répétait la malheureuse mère avec
+obstination, et elle ajoutait, en suppliant l'aide-major de la laisser
+partir: Mais pourquoi cet homme a-t-il pris mon fils?... quel crime cet
+enlèvement cache-t-il? quel or a payé ce scélérat?... pour le compte de
+qui agissait-il?
+
+L'aide-major Marcel ne pouvait répondre à ces questions pressées, qui
+s'échappaient confusément de la gorge enfiévrée de la jeune femme.
+
+Un sergent qui était venu rejoindre à l'ambulance l'aide-major et lui
+avait parlé à l'oreille, dit tout à coup, comme pris de pitié devant
+cette grande souffrance:
+
+--Madame, un renseignement que j'ai surpris peut vous mettre sur la
+trace du misérable qui s'est introduit dans le camp, à l'aide de la
+trahison sans doute...
+
+--Oh! dites-moi ce que vous savez, sergent! fit Blanche reprenant
+espoir.
+
+--Parle, René, dit l'aide-major, dans une audacieuse tentative comme
+celle-ci, le moindre indice peut aider à surprendre le coupable...
+
+Et le Joli Sergent, car c'était la jeune fiancée de Marcel le philosophe
+qui intervenait, raconta que dans sa compagnie se trouvait un homme qui
+avait été, à Verdun, l'ordonnance du malheureux commandant
+Beaurepaire.
+
+Cette ordonnance avait reconnu, s'approchant de la carriole de la
+cantinière Lefebvre, un homme avec lequel il avait bu à Verdun, la nuit
+du bombardement. Il l'avait parfaitement reconnu. Cet homme était le
+domestique du baron de Lowendaal. Il se nommait Léonard...
+
+--Léonard?... le valet à tout faire de M. de Lowendaal? s'était écriée
+Blanche. Et aussitôt, devinant d'où le coup partait, elle avait accusé
+Lowendaal de lui avoir fait enlever son enfant par ce Léonard, afin de
+la dominer, de la contraindre au mariage qu'elle avait cru rompre à
+jamais par sa fuite. Le petit Henriot devenait un otage aux mains du
+baron.
+
+Aussi, malgré les conseils de l'aide-major et de René, Blanche,
+subitement ranimée, s'était remise en route.
+
+Elle avait refait le chemin périlleux déjà parcouru; se glissant parmi
+les herbes, les taillis, les ronces, enjambant les fossés, franchissant
+les ruisseaux, les pieds ensanglantés, la robe en loques; elle était
+revenue au château, espérant y retrouver, avec Lowendaal et Léonard, son
+enfant volé.
+
+Elle ne savait ce qu'elle ferait, ce qu'elle dirait pour résister aux
+menaces de Lowendaal, aux injonctions de son père...
+
+Mais elle se sentait forte, elle ne faillirait pas puisqu'il
+s'agissait d'arracher son enfant aux mains du ravisseur.
+
+Sa joie de trouver Neipperg au château se mêlait à l'accablement où la
+jetait la nouvelle du départ de son père et de Lowendaal, sans qu'aucune
+trace de Léonard et de l'enfant eût été reconnue.
+
+Sans doute, le scélérat avait été rejoindre, à un endroit désigné à
+l'avance, le baron, et lui avait remis l'enfant.
+
+Où et comment atteindre Lowendaal, le marquis de Laveline? car personne
+ne savait certainement vers quel point s'était dirigé Léonard avec son
+précieux fardeau.
+
+Neipperg fit connaître à Blanche que son père et le baron avaient pris
+la route de Bruxelles.
+
+--Nous les rattraperons là demain, dit-il, avec une assurance qui calma
+un peu Blanche.
+
+--Pourquoi ne pas nous mettre en route cette nuit même? demanda Blanche
+impatiente. Demain nous serions à Bruxelles...
+
+--Demain, chère amie, chère femme, dit en souriant Neipperg, il faut que
+je me batte... Quand nous aurons mis les Français en déroute, je pourrai
+revenir sur mes pas et poursuivre les misérables qui nous ont volé notre
+enfant... mon devoir de soldat passe avant mes angoisses de père!...
+
+Blanche poussa un soupir et dit:
+
+--Je vous obéis... j'attendrai donc... Oh! que cette nuit, que cette
+journée vont me paraître longues!...
+
+Neipperg réfléchissait profondément.
+
+--Blanche, dit-il tout à coup avec gravité, qu'allez-vous devenir ici,
+seule femme au milieu de tant de gens de guerre rassemblés?... Je ne
+puis me tenir sans cesse auprès de vous... et ma protection ne saurait
+être que discrète, réservée... je suis sans droits pour vous faire
+respecter... pour réclamer en votre nom l'aide, les égards, et même
+l'appui de nos généraux, de nos princes, de nos soldats aussi...
+Blanche, me comprenez-vous?...
+
+Mademoiselle de Laveline rougit, baissa la tête, et ne répondit pas.
+
+Neipperg continua:
+
+--Si nous rejoignons, après la bataille, votre père et M. de Lowendaal,
+croyez-vous qu'ils ne se targueront pas de leur autorité!...
+
+--Je résisterai... je me défendrai...
+
+--Ils vous domineront par votre enfant... qu'ils garderont... ainsi ils
+s'empareront de mon fils!... quel droit pourrais-je invoquer pour
+réclamer cet enfant, pour leur ordonner de vous le remettre?... Blanche,
+avez-vous songé à cette difficulté que rien ne saurait surmonter... rien
+que votre volonté?
+
+--Que faut-il faire?
+
+--Me donner les droits qui me permettront de parler haut et ferme, en
+votre nom et au mien...
+
+--Faites ce que vous jugerez bon, ne savez-vous pas que mon sort est lié
+au vôtre?...
+
+--Eh bien, quoique séparés, les hasards de la guerre nous ont
+rapprochés, il faut que nous soyons à jamais unis, Blanche, il faut que
+vous soyez ma femme!... Y consentez-vous?...
+
+Pour toute réponse, mademoiselle de Laveline s'élança dans les bras de
+celui qui allait devenir son époux.
+
+--Tout avait été préparé ici pour la célébration du mariage, dit
+Neipperg... le prêtre est à l'autel, le notaire sommeille avec ses
+paperasses dans une des salles du château... il n'y a qu'à l'éveiller...
+il changera les noms du futur, tandis que l'ecclésiastique donnera sa
+bénédiction... Venez, Blanche, venez faire de moi le plus heureux des
+époux!...
+
+Une heure après, dans la chapelle où Catherine Lefebvre avait joué un
+instant le personnage de l'épousée, Blanche de Laveline devenait
+comtesse de Neipperg...
+
+A peine les paroles sacramentelles de l'église avaient-elles uni les
+époux, pendant que le tabellion, effaré, remportait précipitamment son
+contrat dûment signé, paraphé, scellé, un crépitement de fusillade
+éclata dans le vallon au pied de la chapelle...
+
+Les trompettes, les tambours lançaient éperdument aux échos le signal du
+combat...
+
+--Messieurs, dit Neipperg en conduisant Blanche vers un groupe
+d'officiers, je vous présente la comtesse de Neipperg, ma femme...
+
+Tous s'inclinèrent et souhaitèrent mille chances et prospérité à une
+union contractée un si beau matin de bataille, la veille d'une grande
+victoire, dans une chapelle transformée en redoute, où les volées
+formidables du canon remplaçaient l'alleluia des cloches.
+
+
+
+
+XX
+
+LA VICTOIRE EN CHANTANT...
+
+
+Ceux qui se trouvaient, ce mémorable matin du 6 novembre 1792, sur la
+crête de Jemmapes,--les paysans belges opprimés par l'Empire que la
+victoire des sans-culottes allait affranchir,--virent un inoubliable et
+majestueux spectacle...
+
+Une aube pâle et grise se levait sur les collines. De légers frissons
+couraient sur les sommets, courbant les tiges des arbustes, éparpillant
+des feuilles séchées.
+
+Les masses profondes des Autrichiens, des Hongrois, des Prussiens,
+garnissaient toutes les cimes. Les pelisses fourrées des hussards, les
+hauts bonnets des grenadiers, les shakos demi-coniques de l'infanterie,
+les lances, les sabres courbés de la cavalerie, luisaient,
+papillotaient, bruissaient, dans la clarté livide de cette matinée
+automnale.
+
+Plus bas, des redoutes improvisées, des fortins, des palissades,
+abritaient des tirailleurs tyroliens, aux chapeaux de feutre en pointe,
+avec une plume de faisan ou de héron passée dans la ganse.
+
+L'artillerie, embusquée à droite et à gauche, espaçait, dans l'embrasure
+des gabions et des madriers, ses longs cous de bronze aux bouches prêtes
+à cracher la mitraille.
+
+La position des Autrichiens s'étendait formidable: la droite s'adossait
+au village de Jemmapes, formant une équerre avec le front et la gauche
+appuyée à la chaussée de Valenciennes.
+
+Sur les trois collines boisées, en amphithéâtre, s'étageaient trois
+rangs de redoutes garnies de vingt pièces de grosse artillerie, d'autant
+d'obusiers et de trois pièces de canon par bataillon, formant un total
+de près de cent bouches à feu.
+
+L'avantage de l'emplacement, la supériorité incontestable d'une armée
+aguerrie, bien pourvue de munitions, commandée par des chefs
+expérimentés comme Clerfayt et Beaulieu, la puissance d'une artillerie
+foudroyant d'en haut l'ennemi s'avançant dans une plaine coupée de
+marais, et forcé de gravir sous un feu meurtrier des pentes aussi
+terriblement défendues, donnaient aux généraux de l'Empire la presque
+certitude de la victoire.
+
+De plus, l'armée autrichienne, bien reposée, installée sur un terrain
+sec, avait le ventre garni, quand le premier coup de canon, avec
+l'aurore, ouvrit la bataille.
+
+Les Français, eux, avaient pataugé toute la nuit dans un terrain humide,
+ils n'avaient pas eu le temps de faire la soupe. On leur avait dit
+qu'ils mangeraient dans la journée, à Mons, après la victoire.
+
+Ils s'étaient mis en marche, l'estomac vide, mais le coeur plein
+d'espérance, se promettant de gagner, avec la bataille, leur déjeuner
+avant midi...
+
+Le brouillard lentement se leva sur les fonds fangeux de la plaine
+couverte d'hommes, piétinant, se bousculant, avançant dans un désordre
+de torrent...
+
+Au signal du canon, en même temps que l'armée s'ébranlait, toutes les
+musiques des brigades attaquèrent, dans un ensemble sublime, la
+_Marseillaise_... Les sonorités des cuivres répondaient aux détonations
+des obusiers...
+
+De cinquante mille poitrines s'échappaient à la fois, rythmées par
+l'artillerie et soutenues par les instruments, les paroles martiales de
+l'hymne terrifiant de la Révolution...
+
+Et les échos de Jemmapes, de Cuesmes, de Berthaimont renvoyaient aux
+Autrichiens les défis superbes de ces appels héroïques: Aux armes,
+citoyens!... formez vos bataillons!...
+
+Ce n'était plus une armée qui entrait en ligne, c'était une nation
+entière, debout, se ruant, pour défendre son sol et sauver sa liberté...
+
+La vieille tactique était abandonnée. Comme une mer rompant ses digues,
+la France écumante poussait sa marée d'hommes à l'assaut de ces
+hauteurs, brisant tout, emportant redoutes, fortins, palissades, abatis,
+sous ses vagues de plus en plus hautes...
+
+Une inondation dans un ouragan, telle fut la bataille de Jemmapes...
+
+Le canon et la baïonnette furent seuls employés...
+
+De loin, l'artillerie ravageait les défenses autrichiennes, puis, à
+l'arme blanche, les volontaires, les gardes, les bourgeois et les
+ouvriers d'hier s'élançaient sur les pièces, sabraient les artilleurs,
+enfonçaient les carrés d'infanterie, arrêtaient les escadrons, les
+cavaliers en un instant culbutés...
+
+Les antiques bandes impériales, les vétérans des guerres dynastiques,
+furent décimés, dispersés, anéantis, par ces héros à jeun, dont beaucoup
+portaient encore le sarrau campagnard, la veste de l'artisan, et dont
+les mains pour la première fois maniaient le fusil.
+
+Le général d'Harville commandait à gauche, avec le vieux général
+Ferrand. Chargé d'enlever le village de Jemmapes, celui-ci trouva de la
+résistance; Dumouriez lui envoya Thévenot comme renfort, qui,
+bientôt, pénétrait victorieux dans la place. Il était midi.
+
+Beurnonville attaquait à droite. Sous ses ordres, Dampierre commandait
+les volontaires parisiens. A ces enfants des faubourgs de Paris revint
+l'honneur d'emporter les trois redoutes. Ils hésitaient un peu, nos
+guerriers improvisés. L'imposante ordonnance de l'armée autrichienne les
+surprenait. Les dragons impériaux les chargeaient avec un ensemble
+magnifique et terrifiant. Intrépides, face à la mort, croisant le fusil,
+ils se laissèrent aborder, puis, faisant feu à bout portant, se jetèrent
+la baïonnette en avant et dispersèrent cette cavalerie chamarrée. Les
+hussards de Dumouriez achevèrent la déroute, détruisant tout, jusqu'à
+Mons.
+
+Au centre, deux brigades s'étaient arrêtées. Un combattant, sans grade,
+sans uniforme, le valet de chambre de Dumouriez, Baptiste Renard, prit
+sur lui de les rallier, de les entraîner, et assura la victoire sur ce
+point. Là commandait le lieutenant-général Egalité, plus connu par la
+suite sous le nom de Louis-Philippe.
+
+Ce fut au chant de la _Marseillaise_ et du _Ça ira_ que les derniers
+retranchements des Autrichiens furent emportés par les bataillons
+parisiens, celui de la section des Lombards entre autres, et par les
+braves volontaires. Les troupes de ligne, le 13e léger où Lefebvre se
+battit comme un enragé, les chasseurs et hussards de Berchiny et de
+Chamborand contribuèrent également à cette victoire décisive, qui
+préservait la France de l'invasion, délivrait la Belgique, écrasait les
+vieilles bandes d'Allemagne et donnait à la République naissante le
+baptême de la gloire.
+
+ * * * * *
+
+Après la bataille, on se mit en mesure de souper, chez les vainqueurs.
+
+L'heure du déjeuner et du dîner était passée. On se rattrapa sur le
+repas du soir.
+
+On but à la victoire, à la nation, à Dumouriez, à Baptiste Renard, héros
+en livrée, à la Convention nationale, aux Belges affranchis, et aussi à
+l'humanité!...
+
+Ce dernier toast fut porté au bivouac des volontaires de
+Mayenne-et-Loire, par un aide-major, à l'uniforme tout éclaboussé de
+sang, car il avait, lui aussi, terriblement manoeuvré avec l'arme
+blanche, parmi les héros de cette immortelle journée.
+
+Comme on se racontait les diverses péripéties de la bataille, un soldat
+dit tout à coup:
+
+--Vous ne savez pas ce que nous avons trouvé dans ce château que l'on
+voit là-bas, à mi-côte, et qui était, paraît-il, le quartier général des
+Autrichiens?... Major Marcel, ça pourrait vous intéresser...
+
+--Qu'est-ce qu'il y avait donc dans ce château? demanda notre
+philosophe, qui avait, ce jour-là du moins, de décisifs arguments,
+vivants et morts, à faire valoir contre la barbarie des guerres.
+
+--Eh bien! major, il y avait un enfant...
+
+--Que dites-vous, un enfant?... Expliquez-vous, dit René qui s'était
+approché, ce qui ne pouvait guère surprendre, car on était sûr de
+rencontrer le Joli Sergent partout où se trouvait l'aide-major Marcel.
+
+René ajouta:
+
+--La citoyenne Lefebvre, la cantinière du 13e, s'informait tantôt d'un
+enfant... Dites-nous un peu ce que c'était que ce p'tiot ramassé au
+milieu des balles?...
+
+--Je ne l'ai pas ramassé, dit le soldat.
+
+--Vous avez eu le coeur de laisser cet innocent exposé à la
+mitraille... Ça n'est pas d'un soldat français!
+
+--Ecoutez donc, sergent, reprit le narrateur... Nous avancions, quelques
+camarades et moi, dans ce château tout désert... On se défilait avec
+prudence, redoutant quelque embuscade... Ça ne nous disait rien de bon,
+ce silence, cette tranquillité...
+
+--C'était sage, dit le major... Continue...
+
+--Voilà que tout à coup, en regardant par un soupirail, dans une cave,
+nous apercevons comme une ombre... j'ajuste... je tire... plus
+rien!... nous descendons vers la cave... nous entendons vaguement
+appeler... crier... nous enfonçons la porte... qu'est-ce que nous
+trouvons?... Un petit bonhomme, tout effaré, qu'on avait enfermé là, et
+qui nous dit, en nous voyant:--C'est Léonard!... Il s'est sauvé par
+là!... Et l'enfant nous montrait un second soupirail donnant sur une
+cour extérieure.
+
+--Léonard!... on devait retrouver ce traître-là partout où il y a une
+lâcheté à commettre, dit une voix derrière les soldats...
+
+C'était Catherine Lefebvre qui survenait. Elle avait entendu la fin du
+récit du soldat.
+
+Elle dit vivement:
+
+--Et qu'avez-vous fait?... Vous avez fusillé Léonard, je pense... et
+rassuré l'enfant... Où est-il, mon petit Henriot? Car c'est lui, j'en
+suis sûre, que ce scélérat avait volé et qu'il voulait livrer à ce baron
+de Lowendaal... Mais parle donc, clampin! cria-t-elle au soldat.
+
+Celui-ci secoua la tête:
+
+--Léonard s'est échappé... quant à l'enfant...
+
+--Tu l'as abandonné, malheureux?
+
+--Il a bien fallu!... En se donnant de l'air, ce coquin que vous nommez
+Léonard a mis le feu à un baril de poudre abandonné par les
+Autrichiens... Nous avons tous failli sauter avec la baraque!... Alors,
+nous avons battu en retraite...
+
+--Mes amis, s'écria Catherine, des gens de coeur il n'en manque
+pas ici... qui veut aller chercher sous les décombres du château?...
+peut-être ce pauvre petit être sera-t-il encore vivant!... Allons! ne
+parlez pas tous à la fois! dit la cantinière irritée du silence.
+
+--C'est qu'on est moulu, fit un des soldats.
+
+--On n'a seulement pas fini la soupe, dit un autre.
+
+--Demain, il faut être d'aplomb pour entrer dans Mons, ajouta un
+troisième.
+
+Et celui qui avait raconté l'aventure grommela:
+
+--Il y a peut-être encore des coups de fusil à attraper et des barils de
+poudre à voir péter dans ce maudit château!... Un moutard ne vaut pas la
+peine qu'on risque sa peau comme ça...
+
+--J'irai donc, moi, dit Catherine, et toute seule encore, puisque
+Lefebvre est de service aux grand'gardes et que vous êtes tous trop
+lâches pour m'accompagner... J'ai promis à sa mère de lui rendre un jour
+cet enfant, je tiendrai ma promesse... Buvez bien, mangez bien, dormez
+bien, les enfants!... bonsoir!...
+
+--Citoyenne Lefebvre, je vous suivrai, moi, si vous le voulez, dit le
+Joli Sergent. A deux, on a plus de courage!...
+
+--Dites à trois, fit une voix timide, et le long La Violette apparut.
+Son sabre n'avait plus de fourreau, son uniforme était haché de
+coups de sabre. Il était coiffé d'un casque de capitaine de dragons
+impériaux.
+
+--Tu viens avec nous, La Violette?... C'est bien ça, mon garçon!... Il
+s'agit, tu sais, de notre petit Henriot, car c'est certainement lui que
+ce misérable Léonard a abandonné dans le château.
+
+--Il s'agit de vous, m'ame Lefebvre!... j'veux pas vous laisser seule,
+dans les champs de bataille, vous le savez bien... ah! c'est que j'ai eu
+une fière peur toute la journée, allez!... il s'en apercevait, le
+capitaine de dragons!... oh! oui, quand il m'a fendu mon shako d'un
+coup de sabre... J'étais décoiffé, voyez-vous...
+
+--Et tu l'as tué, le capitaine?...
+
+--Oui... pour lui prendre son casque... je ne pouvais pas m'en aller
+nu-tête... j'aurais eu l'air de m'être endormi pendant qu'on se
+battait... Oh! ça n'a pas été si commode, m'ame Lefebvre!... le
+capitaine avait auprès de lui cinq dragons qui ne voulaient pas me
+laisser emporter le casque de leur chef... ils y tenaient, paraît-il! Je
+l'ai eu tout de même, vous le voyez... mais ça a été dur... les cinq
+dragons ont tenu bon jusqu'au dernier... c'est très entêté, ces
+Allemands!...
+
+--Brave garçon, tu as fait cela, toi... un aide-cantinier?...
+
+--Oui, m'ame Lefebvre... Mais marchons, allons au château... vous
+verrez que, la nuit, je vous l'ai dit, je ne suis pas un poltron...
+
+Au moment où ils se disposaient à se mettre en route, une forme sombre
+se dessina, leur barrant le passage...
+
+Catherine eut un mouvement de surprise:
+
+--Comment! c'est vous, major Marcel? dit-elle étonnée.
+
+--Il vient avec nous! dit René aussitôt.
+
+--Ne faut-il pas un médecin, là-bas?... si l'enfant est blessé, fit
+l'aide-major.
+
+Et tous les quatre s'enfoncèrent dans la nuit, parmi les morts, les
+débris d'affûts, les armes brisées, encombrant les pentes glorieuses de
+Jemmapes.
+
+Sous les ruines du château de Lowendaal, Catherine découvrit le petit
+Henriot, évanoui, atteint seulement de contusions légères.
+
+Marcel le soigna, le ranima. Ramené au camp, le jeune garçon sauvé du
+champ de bataille fut adopté par le 13e léger et devint l'enfant du
+régiment.
+
+
+
+
+XXI
+
+L'ÉTOILE
+
+
+Toulon, comme Lyon, Marseille, Caen, Bordeaux, était devenu une place
+forte de la trahison.
+
+Les royalistes, unis aux Girondins, avaient ouvert les portes de la
+ville, avec l'arsenal, à la coalition.
+
+Toute la poésie lamartinienne, tout le charme qui s'attache aux talents
+oratoires, aux vertus et aux renommées des députés de la Gironde, ne
+sauraient les amnistier du crime de lèse-patrie.
+
+A l'heure où l'Europe monarchique se ruait sur la France et prétendait
+dicter des lois et imposer un régime dynastique à la nation affranchie,
+les Girondins, oublieux de leur passé, méconnaissant le devoir, par
+haine contre la Montagne, par peur aussi, dans un mouvement de recul à
+jamais exécrable, pactisèrent avec l'ennemi, firent appel à l'étranger.
+
+Heureusement, Robespierre, Saint-Just, Couthon, Carnot veillaient au
+Comité de salut public; les volontaires accouraient aux armées; de
+jeunes généraux comme Hoche et Marceau remplaçaient aux frontières les
+Dumouriez et les Custine, conspirateurs royalistes; heureusement,
+surtout, le hasard fit que les canons de la République, devant Toulon et
+la flotte anglaise, furent confiés à un jeune artilleur inconnu,
+Napoléon Bonaparte.
+
+La ville traîtresse était occupée par une tourbe exotique venue, comme à
+la curée, de tous les ports du littoral: des Espagnols, des Napolitains,
+des Sardes, des Maltais. Le pape avait envoyé des moines chargés de
+fanatiser la population. C'était la Vendée du Midi. Une Vendée pire que
+celle de l'Ouest: les rebelles ayant la route de la mer pour recevoir
+des renforts et, au milieu d'eux, les troupes anglaises.
+
+L'armée républicaine était divisée en deux corps séparés par le mont
+Pharon; l'enthousiasme, l'inexpérience, la bravoure et l'indiscipline se
+rencontraient, dans le mélange tumultueux de ces bataillons improvisés,
+qui furent le noyau de la future armée d'Italie.
+
+Le commandement était échu un peu au hasard. De simples soldats
+devenaient généraux en une semaine. Le général en chef était un mauvais
+peintre, pire militaire, Carteaux. Le médecin Doppet et le ci-devant
+marquis Lapoype étaient ses seconds. Cette bigarrure s'expliquait
+par la désertion et l'émigration de presque tous les anciens officiers,
+appartenant à la noblesse.
+
+Les commissaires de la Convention, Salicetti, Fréron, Albitte, Barras et
+Gasparin, se multipliaient, enflammant le zèle des chefs, haranguant les
+soldats, et décrétant la résistance, en attendant la victoire.
+
+Le siège se prolongeait. Les gorges d'Ollioules, les défilés avoisinant
+Toulon, avaient été emportés, mais la place tenait toujours, défendue
+par de formidables ouvrages. Les sièges réclament de l'expérience
+militaire, de la science et des qualités de sang-froid qui faisaient
+défaut aux chefs comme aux soldats de cette armée, formée de la veille.
+Carteaux, le général en chef, ne connaissait même pas la portée d'une
+pièce d'artillerie.
+
+Le hasard lui amena Bonaparte. Se rendant d'Avignon à Nice, Bonaparte
+s'arrêta à Toulon pour faire visite à son compatriote le représentant
+Salicetti.
+
+Celui-ci le présenta à Carteaux, qui, avec une satisfaction réelle,
+quêtant un compliment, s'empressa de montrer à l'officier d'artillerie
+ses batteries. Bonaparte ne put que hausser les épaules; les pièces
+étaient si mal placées que les boulets destinés à atteindre la flotte
+anglaise n'allaient pas jusqu'au rivage.
+
+Carteaux se retrancha derrière la mauvaise qualité de la poudre,
+mais Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer l'inanité de
+l'explication. Les représentants, frappés de ses raisonnements, lui
+confièrent aussitôt la direction des opérations du siège.
+
+En quelques jours, avec une activité prodigieuse, il fit venir du
+matériel, des pièces, des officiers, de Lyon, de Grenoble, de Marseille.
+Il sentait qu'il était inutile de faire un siège en règle. Si l'on
+parvenait à forcer l'escadre anglaise à s'éloigner de Toulon, la ville
+bloquée se rendrait. Il fallait donc s'emparer d'un point, d'où l'on pût
+battre la double rade, le promontoire de l'Eguillette. «Là est Toulon!»
+dit Bonaparte, avec la vision du génie. Il s'empara en effet du fort de
+l'Eguillette; la flotte anglaise mit à la voile, et Toulon se rendit. La
+coalition était vaincue. Le Midi ne connaîtrait point la Vendée, et
+Bonaparte entrait dans l'histoire, victorieux et tout surprenant de
+génie. Il fut fait général d'artillerie et envoyé à Nice au quartier
+général de l'armée d'Italie, commandée par Dumerbion.
+
+Glorieux, pourvu d'un grade qui pouvait, à vingt-quatre ans, satisfaire
+son ambition et amortir le choc de ses désirs, Bonaparte se préoccupa de
+l'établissement de ses frères et soeurs, son idée fixe.
+
+Le bonheur de Joseph le ravissait. Il ne cessait de dire en parlant
+de lui: «Est-il heureux, ce coquin de Joseph!» Avoir épousé la fille
+d'un marchand de savons lui semblait alors la plus belle destinée. Il se
+mêlait, à cette admiration pour le couple nouvellement uni, un peu de
+regret de n'avoir pu épouser Désirée, la seconde fille du négociant
+Clary.
+
+Mais un incident matrimonial qu'il n'avait pas prévu vint le troubler et
+l'irriter.
+
+Il apprit, à Nice, que son frère Lucien venait de se marier. Et dans
+quelles conditions! Bonaparte n'en décoléra pas de dix ans.
+
+Lucien avait un petit emploi dans l'administration militaire, à
+Saint-Maximin, dans le Vaucluse.
+
+Il était jeune, ardent, beau parleur, et faisait la joie et la gloire
+d'une auberge où il prenait ses repas.
+
+Boyer, l'aubergiste, avait une fille charmante, nommée Christine.
+Celle-ci ne put demeurer insensible à la faconde et aux compliments du
+futur président des Cinq-Cents. Elle déclara à son père qu'elle voulait
+épouser Lucien.
+
+L'aubergiste, qui était sur le point de refuser la clef et la table à
+son pensionnaire, toujours en retard pour le paiement des quinzaines, se
+gratta la tête et finit par donner son consentement. C'était une façon
+de solder le compte de ce mauvais payeur.
+
+Bonaparte, en découvrant que son frère lui donnait pour
+belle-soeur la fille d'un aubergiste, eut un violent accès de fureur.
+Déjà il devinait sa grandeur et s'irritait de tout ce qui pouvait, parmi
+les siens, nuire à sa fortune ou amoindrir l'éclat de sa renommée
+grandissante.
+
+Il rompit toute relation avec son frère.
+
+A la jeune femme il garda toujours rancune. Elle était douce et
+résignée, cette Christine Boyer; elle s'efforça à plusieurs reprises
+d'apaiser Bonaparte et de rentrer en grâce.
+
+On a conservé d'elle cette lettre touchante, écrite au moment où elle
+allait devenir mère:
+
+ «Permettez-moi de vous appeler du nom de frère. Fuyant Paris
+ d'après votre ordre, j'ai avorté en Allemagne. Dans un mois,
+ j'espère vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien
+ d'autres circonstances me font espérer que ce sera un neveu. Je
+ vous promets d'en faire un militaire; mais je désire qu'il porte
+ votre nom et soit votre filleul. J'espère que vous ne me
+ refuserez pas. Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous
+ dédaignerez pas, car après tout vous êtes notre frère; mes
+ enfants sont vos seuls neveux et nous vous aimons plus que la
+ fortune. Puissé-je un jour vous témoigner toute la tendresse que
+ j'ai pour vous!»
+
+Bonaparte demeura sourd à cette plainte. La fille de l'aubergiste
+demeura consignée à la porte de son coeur.
+
+Il rêvait d'ailleurs pour lui-même une alliance qui flattait son
+amour-propre, et se souciait peu de présenter à la grande dame qu'il se
+proposait d'épouser l'ignorante et rustique Christine.
+
+Les événements s'étaient précipités pour Bonaparte.
+
+Il avait perdu ses protecteurs: les deux Robespierre guillotinés, les
+thermidoriens poursuivaient leurs vengeances. Bonaparte eut un instant
+la pensée, en apprenant le 9 thermidor, de proposer aux représentants de
+marcher sur Paris avec ses troupes. Il renonça à ce projet, mais ne put
+se faire pardonner ses attaches avec les révolutionnaires.
+
+Dubois-Crancé, membre du Comité de Salut public, désireux de disperser
+les Jacobins, qui, selon des rapports de police, étaient nombreux à
+l'armée d'Italie, désigna Bonaparte comme général d'artillerie en
+Vendée.
+
+Stupéfait et accablé par ce coup, Bonaparte partit pour Paris,
+accompagné de ses deux aides de camp, Junot et Marmont.
+
+Un capitaine d'artillerie sans valeur, Aubry, étant alors ministre de la
+guerre, jalousait les officiers de son arme qui avaient eu de
+l'avancement rapide. Girondin par-dessus le marché, Aubry se vengea de
+l'ami de Robespierre, du stratégiste de Toulon, en l'envoyant comme
+général d'infanterie à l'armée de l'Ouest. C'était renchérir sur la
+disgrâce de Dubois-Crancé.
+
+Comme on essayait de fléchir le ministre de la guerre, ce triste
+successeur de Carnot s'étonna que l'on soutînt aussi chaleureusement un
+terroriste. Bonaparte ayant voulu plaider sa cause lui-même, Aubry lui
+dit sèchement:
+
+--Vous êtes trop jeune pour commander l'artillerie d'une armée!
+
+--On vieillit vite sur les champs de bataille et j'en arrive! répondit
+cruellement le général, cinglant le rond de cuir arrogant.
+
+Aubry fut inflexible. Bonaparte, refusant d'aller combattre en Vendée,
+fut rayé de l'armée.
+
+Il chercha alors à prendre du service auprès du sultan, et serait
+retombé dans la misère noire des années précédentes, si son frère Joseph
+ne lui était venu en aide.
+
+Un des directeurs du ministère de la guerre, Doulcet de Pontécoulant, se
+souvint tout à coup de lui et le fit entrer au service topographique, au
+moment même où il allait s'embarquer pour Constantinople.
+
+L'Orient l'attirait toujours. Il rêvait, sous un ciel lointain, la
+fortune et la gloire. Un fatalisme tout musulman dominait déjà son âme:
+«Tout me fait braver le sort et le destin, écrivait-il à son frère
+Joseph, et si cela continue, mon ami, je finirai par ne plus me
+détourner lorsque passe une voiture.»
+
+Avec les pays bleus de l'Islam, un autre mirage attire et fascine sa
+pensée: il entrevoit, parée, brillante, ornée d'élégance et toute
+rehaussée d'aristocratie, une femme, de l'ancienne société, à qui il
+donnera son coeur, son nom, et qui en échange lui apportera la
+satisfaction des sens, le bonheur domestique, l'aisance aussi, et
+l'accès dans la société qui se reconstitue.
+
+Un événement retentissant vint condenser les vapeurs de cette rêverie en
+réalité...
+
+La Convention avait terminé sa laborieuse et formidable carrière. La
+Constitution de l'an III était son legs. Les conventionnels, en se
+retirant, avaient décidé que les deux tiers de membres de la Convention
+resteraient sur leurs sièges. Ces décrets soulevèrent une insurrection
+dans Paris.
+
+Le 11 vendémiaire (3 octobre 1795), les électeurs de diverses sections
+réunis à l'Odéon, et, le 12, les électeurs de la section Lepelletier
+(Bourse) firent un appel aux armes. Le général de Menou, qui reçut
+l'ordre de désarmer les sections, se laissa déborder. Il sortit du
+couvent des Filles-Saint-Thomas, aujourd'hui l'emplacement de la rue du
+4 Septembre et de la rue Vivienne, en parlementant. Les insurgés
+triomphaient. Il était huit heures du soir.
+
+Bonaparte se trouvait au théâtre Feydeau. Surpris par les
+événements, il se rendit à l'assemblée. On discutait les mesures à
+prendre. On cherchait à désigner un général pour remplacer Menou.
+
+Barras, qui était désigné pour assurer le maintien de l'ordre, se
+ressouvint de Bonaparte qu'il avait connu et apprécié devant Toulon.
+
+Le lendemain 13 vendémiaire, Bonaparte balayait les sectionnaires devant
+l'église Saint-Roch, et se trouvait nommé général pour l'intérieur.
+
+Il tenait cette fois le pouvoir et n'allait plus le lâcher. La veille,
+destitué et sans ressources, il se voyait brusquement maître de Paris et
+bientôt de la nation.
+
+Son étoile, tour à tour radieuse et pâlissante, luisait enfin claire et
+fixe au firmament. Pour vingt ans elle allait devenir le phare de la
+France éblouie.
+
+
+
+
+XXII
+
+YEYETTE
+
+
+La fortune avait soudainement souri à Bonaparte.
+
+Un coup de bascule inattendu et puissant venait de l'envoyer au pinacle.
+
+Malgré ses talents militaires déjà révélés, et les éloges que lui
+avaient décernés publiquement des hommes au pouvoir, son nom demeurait
+obscur et sa situation précaire.
+
+Cambon, le grand financier de la Convention, homme intègre et esprit
+d'élite, le héros favori de Michelet, peu tendre pour la plupart des
+vrais chefs de la Révolution, avait délivré en sa faveur ce certificat à
+l'occasion des combats d'Antibes: «Nous étions dans ces imminents
+dangers, lorsque le vertueux et brave général Bonaparte se mit à la tête
+de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage.»
+
+Fréron déclarait qu'il était seul capable de sauver les armées en
+péril de la République.
+
+Barras, le corrompu mais intelligent politicien, l'oubliait.
+
+Mariette, arrachée par lui à la mort, au milieu des forçats de Toulon
+lâchés par les Anglais, ne donnait aucun signe de vie.
+
+Aubry, le capitaine obtus qui s'était bombardé général de division en
+prenant le portefeuille de la guerre, le rayait de l'armée.
+
+Enfin ce rêve d'un mariage riche qu'il avait par deux fois tenté de
+réaliser, en épousant, soit la veuve de son ami Permon, soit Désirée
+Clary, la seconde fille de l'aubergiste Boyer, s'était évanoui.
+
+Il ne lui restait plus qu'à partir pour la Turquie, organiser la garde
+du sultan, ainsi que l'y autorisait un décret du Comité de Salut public,
+en date du 15 septembre 1795, ainsi conçu:
+
+ «Le général Bonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux
+ aides de camp pour y prendre du service dans l'armée du
+ Grand-Seigneur et contribuer de ses talents et de ses
+ connaissances acquises à la restauration de l'artillerie de ce
+ puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les
+ ministres de la Porte. Il servira dans sa garde et sera traité
+ par le Grand-Seigneur comme les généraux de ses armées.
+
+ »Il sera accompagné, pour l'aider dans sa mission, par les
+ citoyens Junot et Henri Livrat, en qualité d'aides de
+ camp, capitaines Sergis et Billaud de Villarceau, comme chefs
+ de bataillon d'artillerie, Blaise de Villeneuve, capitaine du
+ génie, Bourgeois et la Chasse, lieutenants d'artillerie de
+ première classe, Maissonnet et Schneid, sergents-majors
+ d'artillerie.»
+
+Mais l'insurrection du 13 vendémiaire avait éclaté.
+
+Tout le monde avait perdu la tête, excepté celui qui devait sauver la
+Convention et rétablir l'ordre légal.
+
+Barras, que les souvenirs du 9 thermidor désignaient au choix de ses
+collègues, chargé de tous les pouvoirs, chercha autour de lui le
+militaire capable de commander les troupes, dans cette journée où chacun
+jouait sa vie.
+
+Il avisa Bonaparte qui rôdait dans les couloirs.
+
+Carnot avait proposé de confier le commandement à Brune. Barras répondit
+qu'il fallait un artilleur. Fréron, très amoureux de Pauline Bonaparte
+et qui sollicitait sa main, appuya le nom de Bonaparte.
+
+--Je vous donne trois minutes pour réfléchir, dit Barras.
+
+Durant ces trois minutes, la pensée de Bonaparte tourna avec la rapidité
+vertigineuse et insensible des sphères célestes.
+
+Il craignait, en acceptant, d'assumer la responsabilité lourde, parfois
+injuste, terrible toujours, de ceux qui se chargent des besognes de
+répression. Ecraser les sectionnaires, c'était peut-être vouer son nom à
+l'exécration de la postérité. Il avait refusé d'aller commander une
+brigade contre les Vendéens: devait-il prendre sur lui de faire marcher
+une armée contre les Parisiens? Il n'était pas fait pour la guerre
+civile. Et puis, au fond, il partageait beaucoup les sentiments des
+sectionnaires. Ces insurgés voulaient chasser les impuissants et les
+incapables qui cherchaient à s'éterniser au pouvoir, en enlevant au
+peuple les deux tiers du choix de la représentation nationale. Vaincu,
+il serait perdu, livré à la vengeance des sectionnaires maîtres de
+Paris. Victorieux, il trempait son épée dans le sang français et
+devenait, comme il l'a dit lui-même, le bouc émissaire des crimes de la
+Révolution, auxquels il était étranger.
+
+Mais, sa pensée, évoluant avec la promptitude de la foudre, lui montra
+les conséquences de son refus: si la Convention était dispersée par la
+force, que devenaient les conquêtes de la Révolution? Les victoires de
+Valmy, de Jemmapes, de Toulon, du Col de Tende, les glorieux succès des
+armées de Sambre-et-Meuse et d'Italie devenaient inutiles; la réaction,
+la trahison effaçaient tout cela. La défaite de la Convention, c'était
+la déroute de la Révolution et l'oppression de la France: les
+Autrichiens à Strasbourg, les Anglais débarquant à Brest, les
+principes et les libertés de la République anéantis avec les
+conquêtes... Le devoir d'un bon citoyen était de se rallier à la
+Convention, malgré ses fautes, et, puisqu'il tenait une épée et savait
+s'en servir, il agirait bien en défendant le gouvernement établi, quelle
+que fût l'incapacité de ceux qui le composaient.
+
+Relevant la tête, il répondit à Barras:
+
+--J'accepte, mais je vous préviens que l'épée tirée, je ne la remettrai
+au fourreau que l'ordre rétabli...
+
+Il était une heure du matin. Le lendemain, la victoire de la Convention
+était définitive et Barras disait à la tribune:
+
+--J'appellerai l'attention de la Convention nationale sur le général
+Bonaparte. C'est à lui, c'est à ses dispositions savantes et promptes
+que l'on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait
+distribué des postes avec beaucoup d'habileté. Je demande que la
+Convention confirme la nomination de Bonaparte à la place de général en
+second de l'armée de l'intérieur.
+
+Quelques jours après, Barras donnait sa démission et Bonaparte restait
+seul investi du commandement.
+
+Il était temps. Il n'avait plus de bottes aux pieds et son habit se
+fendait d'une façon cynique et dérisoire.
+
+Quelques jours auparavant, il s'était enhardi à se présenter chez
+madame Tallien.
+
+Cette créature séduisante et perverse, Thérézia Cabarrus, qui avait armé
+le bras du versatile Tallien et décrété, du fond de sa prison, le 9
+thermidor, gouvernait Barras, alors personnage de premier rang.
+
+Pour obtenir l'appui de Barras et décrocher un emploi quelconque,
+Bonaparte, à bout de ressources, n'ayant ni un écu ni un vêtement, se
+rendit à une soirée de la belle courtisane.
+
+Il lui fallut une énergie et une force de caractère énormes pour oser
+s'avancer, en son piteux accoutrement, au milieu de femmes élégantes, de
+muscadins pimpants et de généraux empanachés.
+
+Il portait de longs cheveux tombant des deux côtés du front, sans
+poudre,--et pour cause: les perruquiers faisaient payer cher leur
+accommodement,--une petite queue derrière nouait ses mèches lisses. Ses
+bottes ne résistaient que par un miracle de précaution. Les crevasses en
+avaient été soigneusement barbouillées d'encre. Son uniforme tout râpé
+était le même qu'il avait porté devant l'ennemi, glorieux mais usé, et
+un simple galon de soie remplaçait, par économie, la broderie insigne du
+grade.
+
+Il apparut si minable à la triomphante maîtresse en titre, qu'elle lui
+donna sur-le-champ une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la
+division de Paris, la 17e, à l'effet de lui faire obtenir, conformément
+au décret de fructidor an III, qui accordait un costume aux officiers en
+activité, du drap pour un habit neuf. Bonaparte n'était pas en activité,
+n'avait aucun droit à cette distribution, mais la protection de madame
+Tallien valait mieux qu'un décret: le pauvre officier sans solde eut du
+drap pour se faire tailler un habit, et put, le 13 vendémiaire, montrer
+aux conventionnels, transis de peur et ensuite exubérants de joie, un
+sauveur vêtu à peu près proprement.
+
+Rapidement, comme les princesses de contes de fées pour qui les palais
+sortent des citrouilles, Bonaparte se métamorphosa et autour de lui les
+choses changèrent.
+
+Il s'installa au quartier général, situé rue des Capucines. Junot,
+Lemarois sont auprès de lui. Son oncle est mandé à Paris pour lui servir
+de secrétaire. Il emploie le premier argent que lui verse le trésorier à
+secourir sa famille. Il envoie cinquante mille francs à sa mère, se
+contentant, lui, d'acheter de belles bottes neuves dont il avait envie
+et de se faire coudre une broderie d'or luisant, à l'habit qu'il devait
+à l'intervention de madame Tallien.
+
+Il se hâta d'user de son influence pour placer ses frères: il prend
+Louis comme aide de camp, avec le grade de capitaine, et sollicite un
+consulat pour Joseph. Il expédie de l'argent au collège où se
+trouve Jérôme, réglant l'arriéré et ordonnant qu'on lui apprît les arts
+d'agrément, le dessin, la musique.
+
+Rassuré sur le sort des siens, sûr de l'avenir quant à lui, redevenu
+général et en passe de choisir un commandement avantageux, car la
+Convention n'a rien à refuser à son sauveur et le Directoire qui va
+entrer en fonctions ne peut se passer de son épée, il en revient à ses
+idées matrimoniales.
+
+Un mariage riche, avec une femme lui donnant la fortune, l'influence, le
+poids social qui lui manquent, effaçant les traces de la gêne antérieure
+et l'aidant à tenir son nouveau rang, voilà le but de son ambition.
+
+Mais Bonaparte, mathématicien inflexible, cerveau puissant et
+infaillible, devait connaître, comme le plus naïf jeune homme, la
+domination du turbulent viscère qui règle les actions des hommes et
+souvent les dérègle.
+
+Il devint amoureux.
+
+Avec une étourderie de collégien, il se laissa prendre au piège
+voluptueux d'une coquette sur le retour, de cette créole vaine, volage,
+dépensière et sotte, qui ne l'aima que le jour où l'empereur lui ôta le
+diadème d'impératrice qu'il avait follement posé sur son front de femme
+légère.
+
+Ce fut chez madame Tallien, que le général de vendémiaire venait
+remercier de l'accueil fait à l'officier destitué du mois précédent, que
+Bonaparte rencontra la veuve Beauharnais.
+
+Cette veuve Beauharnais était une créole des Antilles.
+
+Une de ces aventurières qui courent le monde, et, sensuelles,
+audacieuses, charmantes, sont des courtisanes pires, protégées par leur
+exotisme et admises dans la société à la faveur de leur aspect
+d'étrangères. A beau séduire qui vient de loin.
+
+Elle se nommait Marie-Josèphe-Rose Tascher de la Pagerie. Elle était née
+le 23 juin 1763, dans la paroisse de Notre-Dame de la Purification, à la
+Martinique. Le père de cette Josèphe, dite Joséphine, nommé Joseph
+Gaspard, cultivait les plantations que lui avait léguées sa famille,
+venue de France, pour coloniser, en 1726. Ancien capitaine de dragons,
+chevalier de Saint-Louis et page de la Dauphine, il avait peu de fortune
+et se préoccupait fort de marier convenablement sa fille aînée, car
+Joséphine avait encore deux soeurs: Catherine-Marie-Désirée et
+Marie-Françoise.
+
+Une certaine dame Renaudin, tante de la jeune fille, lui procura le mari
+souhaité. Elle l'avait sous la main: le fils cadet du marquis de
+Beauharnais, ancien gouverneur des Iles du Vent. Les Beauharnais
+provenaient de l'Orléanais. La tante Renaudin était la maîtresse du
+marquis.
+
+Le mariage fut décidé à distance, car le jeune Beauharnais se
+trouvait en France, et sa fiancée s'embarqua en septembre 1779. Elle
+parvint à Bordeaux et, quelque temps après, épousa le vicomte Alexandre
+de Beauharnais, nommé capitaine au régiment de la Sarre, à l'occasion de
+son mariage. Il avait dix-huit ans, elle seize. Bonaparte, à l'époque où
+sa future impératrice se mariait, avait dix ans et entrait à l'Ecole de
+Brienne.
+
+Ce fut rue Thévenot, à Paris, que se logèrent les deux époux. Le 2
+septembre 1780, naquit Eugène, le futur prince, vice-roi d'Italie. Le
+ménage ne demeura pas longtemps uni. Bientôt le jeune vicomte quittait
+sa femme pour aller servir en Amérique, sous les ordres de Bouillé. Le
+désir de donner aux Américains l'indépendance, et de s'immortaliser aux
+côtés de Lafayette et de Rochambeau, s'alliait, chez le trop précoce
+mari, au désir de s'éloigner d'une femme coquette, frivole à l'excès et
+surtout dépensière. Il laissait Joséphine enceinte. Elle mit au monde,
+le 10 avril 1781, la future reine Hortense, la mère de Napoléon III.
+
+A cette époque, Joséphine n'avait donné à son mari aucun sujet de
+plainte. Celui-ci, marié trop jeune, s'abandonnait au désir des amours
+nouvelles et à l'entraînement des distractions passagères. Son départ
+n'attrista que médiocrement l'étourdie. Il lui rendait une liberté dont
+elle se montrait friande.
+
+Elle mena dès lors une existence à moitié régulière, ayant des
+amants, des dettes, des hauts et des bas. Elle vivait en marge de la
+société. La cour lui était non pas interdite, car les Beauharnais
+faisaient partie de la bonne noblesse d'Orléans, mais difficile à
+aborder. Elle n'avait que sa tante Renaudin pour la présenter, et la
+situation équivoque de cette dame lui interdisait l'entrée de
+Versailles.
+
+M. de Beauharnais revint en France, plaida en séparation. Le Parlement
+lui donna gain de cause, mais les torts étant réciproques, l'arrêt
+alloua à Joséphine une pension de dix mille livres. La séparée jugea à
+propos de faire un voyage au pays natal. Elle retourna à la Martinique,
+en revint en 1791, en compagnie d'un galant officier de marine, M.
+Scipion de Roure.
+
+Elle retrouva son mari en haute situation. Le vicomte de Beauharnais,
+député de la noblesse, était devenu l'un des membres influents de la
+Constituante. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir proposé, dans la
+nuit fameuse du 4 août, l'admissibilité de tous les citoyens dans les
+emplois civils, militaires et ecclésiastiques, et l'égalité des peines
+pour toutes les classes de citoyens; l'abolition, par conséquent, de
+l'ancien régime en deux articles. Il avait été élu plusieurs fois
+président de l'Assemblée nationale et recevait, en son hôtel de la rue
+de l'Université, un grand nombre de députés dont il était le chef.
+
+Joséphine, ambitieuse et avide de présider un salon politique, où
+fréquentait tout ce que l'Assemblée comptait d'hommes distingués, voulut
+se réconcilier avec son mari. Elle se fit humble, douce, repentante,
+féline. Elle réussit. Pendant quelque temps, elle rayonna dans cet hôtel
+de la rue de l'Université dont elle était la reine.
+
+Mais les jours s'assombrissaient. La Terreur avait clos les salons.
+Beauharnais était à l'armée. Général en chef de l'armée du Rhin, il fit
+le siège de Mayence. Démissionnaire, il fut arrêté en 1794, comme frère
+et major général de l'armée de Condé. Bien qu'un républicain et un
+patriote comme le général Beauharnais ne dût pas pactiser avec les
+traîtres, malgré la présence de son frère dans leur état-major, il fut
+guillotiné, le 5 thermidor. Quatre jours plus tard, les prisons
+s'ouvraient, et il eût été sauvé.
+
+Sa mort fut le fait d'une erreur, et de la précipitation avec laquelle,
+dans ce terrible moment, s'exécutaient les arrêts criminels.
+
+Beauharnais doit être réhabilité entièrement, quoique sa tête ait roulé
+pêle-mêle avec celles des traîtres, des conspirateurs et des ennemis de
+la patrie. Il a été victime de dénonciations injustes. Lui-même a
+déclaré qu'il ne fallait point reprocher à la Révolution sa mort.
+
+Avant de marcher à l'échafaud, dans un testament sublime, digne
+d'un philosophe de l'antiquité, Beauharnais exprima surtout cette
+crainte que la postérité ne le crût un «mauvais citoyen», relevant son
+cadavre parmi ceux des traîtres que le glaive de la loi frappait.
+«Travaille à réhabiliter ma mémoire, écrivait-il à sa femme, dans cette
+lettre suprême, interrompue par le bourreau; prouve qu'une vie entière
+consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité
+doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout
+dans la classe des gens suspects. Mais ce travail doit être ajourné,
+car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour
+pulvériser ses fers, doit s'environner d'une juste méfiance et plus
+craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.»
+
+Le noble citoyen terminait en recommandant à sa jeune femme de se
+consoler dans l'éducation de ses enfants, en leur apprenant que c'était
+à force de civisme qu'ils devaient effacer le souvenir de son supplice.
+
+Quel admirable caractère que ce héros, qui, sorti des rangs de
+l'aristocratie, se fait le défenseur du peuple, abat la féodalité,
+proclame le premier, à une époque où cette loi des sociétés modernes
+semblait une hérésie, une anarchique utopie, l'égalité des peines et
+l'admissibilité des nobles et des roturiers aux grades dans l'armée,
+aux emplois dans la magistrature, dans les fonctions de l'État, et
+qui, après avoir présidé la plus grande des assemblées françaises,
+commandé l'armée immortelle du Rhin, périt sur l'échafaud, victime de
+passions aveugles, subissant le contre-coup d'une cruelle et injuste
+fiction de solidarité fraternelle, et n'a, au seuil de la mort, qu'une
+crainte, c'est que la peine inique qu'il subit ne laisse supposer qu'il
+l'ait méritée! Alexandre de Beauharnais a le droit de prendre place au
+Panthéon de la Révolution, parmi les martyrs sanglants de l'évangile
+nouveau,--au Panthéon égalitaire et indistinct où se retrouvent
+proscripteurs et proscrits, les décapités de germinal et les vaincus de
+thermidor ou de prairial: Danton à côté de Saint-Just, et Vergniaud près
+de Couthon et de Soubrany.
+
+Joséphine a été favorisée, entre toutes, par le mariage. Beauharnais et
+Bonaparte, quelle femme n'eût été fière de ces deux maris, ne les eût
+aimés, adorés, respectés! Elle ne les a aimés ni l'un ni l'autre; elle
+les a trompés, à bouche que veux-tu, avec les premiers gentils officiers
+et muscadins que le hasard des sociétés faciles où elle se plaisait
+jetait dans ses jupes.
+
+La Révolution fit de Joséphine, qui, jusque-là, n'avait été qu'une
+déclassée, une sorte de grande dame. Le nom de son mari lui servit de
+titre auprès des femmes de l'ancienne cour ayant échappé à la
+Terreur. En prison, elle se lia avec plusieurs vénérables survivantes du
+naufrage de la vieille aristocratie. Elle connut aussi la Cabarrus.
+
+Chez celle-ci, trônant et minaudant sous le double pavillon du citoyen
+Tallien, son époux, et du directeur Barras, son amant, Joséphine, un
+jour, se trouva en face du maigre et silencieux vainqueur de
+vendémiaire.
+
+Bonaparte était à la mode. On ne parlait que de ce jeune général qui,
+d'un bond, venait de sauter dans la gloire. Les salons se le
+disputaient. Les femmes lui souriaient, cherchaient à l'attirer. Lui,
+passait grave, indifférent, souverain déjà.
+
+La veuve Beauharnais, avec sa nonchalance créole, ses graves manières,
+ses charmes déjà fanés, séduisit le froid jeune homme du premier regard.
+
+En cette entrevue décisive chez madame Tallien, Bonaparte se sentit
+attiré, pris, enveloppé. Dans le cercle vaporeux de cette brune enfant
+des îles, il se voyait entraîné, et, avec charme, subissait le vertige.
+
+Elle était loin d'être belle. Son futur beau-frère, Lucien Bonaparte,
+fit part en ces termes de l'impression qu'elle produisit sur lui:
+
+«Elle avait peu, fort peu d'esprit; point du tout de ce que l'on
+pourrait appeler la beauté; mais certains souvenirs créoles, dans les
+souples ondulations de sa taille, plutôt petite que moyenne; une
+figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle les apprêts de
+sa toilette remédiaient assez bien, à la clarté des lustres; tout enfin
+dans sa personne n'était pas dépourvu de ces quelques restes de sa
+première jeunesse, que le peintre Gérard, cet habile restaurateur de la
+beauté flétrie des femmes sur le retour, a fort agréablement reproduits
+dans les portraits qui nous restent de la femme du Premier Consul...
+dans les brillantes soirées du Directoire où Barras m'avait fait
+l'honneur de m'admettre, elle ne me paraissait plus jeune et inférieure
+aux autres beautés qui composaient ordinairement la cour du voluptueux
+directeur et dont la belle Tallien était la véritable Calypso...»
+
+Le portrait, peu flatté, paraît exact.
+
+Joséphine avait alors plus de trente-deux ans. Elle était mère de deux
+jeunes enfants, et son existence mouvementée, ses tracas princiers, ses
+voyages, le décousu de sa vie domestique, ses amours de passage, avaient
+certainement contribué à accélérer pour elle la marche du temps.
+
+Elle vainquit cependant le vainqueur à leur premier tête-à-tête.
+Bonaparte sortit de chez la Tallien le coeur bouleversé, les yeux
+brillants, secoué dans tout son être par une fièvre qui, pour la
+première fois, n'était pas celle de la gloire, tourmenté d'un besoin qui
+n'était plus la faim, oubliant même sa famille et dédaignant la
+conquête du monde, qu'il rêvait en ses heures solitaires de jeunesse
+besogneuse, pour ne penser qu'à celle de _Yeyette_, comme lui avait dit
+se nommer familièrement, pour les intimes, la voluptueuse créole.
+
+
+
+
+XXIII
+
+MADAME BONAPARTE
+
+
+Bonaparte,--dont toute la première jeunesse fut chaste, laborieuse, et
+qui ne connut que les débauches cérébrales et les griseries de
+l'intellect,--fut amoureux de Yeyette avec emportement.
+
+Il est certain que Joséphine ne méritait nullement cet excès d'amour.
+Mais le jeune général se trouvait dans une situation psychologique telle
+que son coeur devait fatalement s'éprendre au premier contact d'une
+femme répondant à peu près à ce type, à ce modèle, que dans ses songes
+antérieurs, sa pensée avait si longuement et si avidement évoqué.
+
+Joséphine n'était pas une de ces femmes d'esprit, de ces bas-bleus dont
+il eut justement, toute sa vie, l'horreur. Elle ne se piquait point de
+lancer des saillies ou de malicieuses épigrammes. Elle plut d'abord
+au général, en paraissant s'intéresser énormément à ses conquêtes
+militaires, en lui parlant stratégie.
+
+Elle avait en outre à ses yeux un prestige incomparable:
+n'appartenait-elle pas à l'ancienne aristocratie? Pour le petit
+gentillâtre corse, élevé dans un domaine misérable, et qui jamais
+n'avait approché de femmes bien vêtues, fleurant le parfum de l'ancienne
+cour, cette vicomtesse personnifiait la beauté féminine alliée à la
+grandeur. Le prestige de la noblesse, la Terreur passée se ravivait,
+lustral: la guillotine avait rajeuni les oripeaux fanés de l'ancien
+régime, et, sous l'ondée de sang, la noblesse reprenait coloris et
+vigueur. Il redevenait véridique le mot de la galante douairière: «Pour
+un roturier, une marquise a toujours trente ans.» Cette attraction
+nobiliaire, ce prestige du titre, du nom, du rang, jusqu'au plus profond
+de nos couches sociales démoralisées s'est perpétuée. Le commerçant ne
+fait-il pas étalage de sa clientèle titrée? Les hôteliers n'ouvrent-ils
+pas toutes grandes les portes de leurs appartements, parfois celles de
+leurs coffres-forts devant des monseigneurs aussi redoutables souvent
+que les pinces des cambrioleurs? Et, dans la trivialité de leur verbiage
+amoureux, les don Juan en casquette ne formulent-ils pas encore leur
+admiration et leurs désirs, à la vue d'une jolie fille, par cette
+exclamation toute chargée du respect de jadis: «Je l'embrasserais comme
+une reine!»
+
+Bonaparte, dont le génie en ébullition n'excluait pas une ignorance
+absolue des usages et des choses du monde, ne pouvait faire la
+distinction entre une vraie grande dame, puisqu'il n'en avait jamais vu
+auparavant, et cette irrégulière veuve, aux allures molles et aux yeux
+langoureux, qui lui adressait des éloges si simples, si sincères, sur
+ses talents militaires.
+
+Dans toute passion naissante, si déraisonnable qu'elle soit ou si
+logique, si inévitable qu'elle apparaisse par la suite, il convient de
+toujours constater un germe, un mobile initial, une monère, diraient les
+embryogénistes. Chez l'un c'est le besoin d'aimer, le sexe qui commande;
+un autre subira la loi de l'attraction et de la sociabilité, fuyant
+l'isolement, l'ennui, monstre flasque, gluant comme un poulpe, qui vous
+enlace en ses tentacules; pour celui-ci, l'amour sera comme une fleur
+qui pousse, dans un terrain préparé, jaillissant d'une plante où la sève
+a monté; enfin pour certains hommes, au cerveau intuitif, à la pensée
+objective, pour les grands imaginatifs, les constructeurs de châteaux en
+Espagne, les armateurs d'esquifs invraisemblables destinés à appareiller
+vers des rivages fabuleux, l'amour est un concept réalisé, une
+idée incarnée, une vapeur d'esprit qui se condense en chair
+marmoréenne... pour ceux-là, dont Napoléon était, poètes sans jamais
+écrire de vers, la femme est évoquée comme une apparition désignée; elle
+sort de l'inconnu telle que la statue conçue par le statuaire du bloc
+informe de la glaise, presque comme la blonde Eve tirée de la côte du
+premier amant...
+
+Napoléon aimait en Joséphine l'amante idéale.
+
+Il ne retrouva pas en elle les traits, le nez, la bouche, les yeux qu'il
+avait combinés dans l'esquisse de sa figure d'amour. Avec son teint mat,
+sa peau de tropicale riche, élevée à l'ombre, portée en manchy de rotin
+et balancée en des hamacs, tandis que, de grandes plumes d'autruche,
+deux négresses éventaient sa sieste gracieuse, ses yeux gros bleu foncé,
+ses cheveux châtains dorés aux boucles frisottantes que contenait un
+cercle d'or, Yeyette ne réalisait sans doute pas au point juste le type
+physique de son imagination.
+
+Mais elle personnifiait admirablement la femme idéale qu'il attendait,
+qu'il espérait, qu'il voulait.
+
+Sa tentative auprès de madame veuve Permon, qui aurait pu être sa mère,
+prouvait qu'il n'attachait qu'une importance secondaire à la question
+d'âge. La maturité de Joséphine devenait sans doute un attrait de plus
+pour le rude soldat, le politique impitoyable et glacé qu'il était déjà.
+Avec les femmes, Bonaparte n'avait guère que les désirs et les audaces
+d'un collégien.
+
+Sa démarche, sans résultat, auprès du marchand de savon de Marseille
+pour épouser Désirée, la soeur de madame Joseph Bonaparte, prouvait
+qu'il n'était pas indifférent à la dot.
+
+Il voulait une femme qui pût tenir un salon, et qui lui apportât, avec
+une aisance acquise, un intérieur, un mobilier, des relations, et un
+rang social établi. Joséphine, pour lui, présentait tous ces avantages.
+Elle appartenait, comme la veuve Permon, à l'aristocratie, et de plus
+elle était, comme Désirée Clary, riche. Bonaparte le croyait du moins.
+
+Après son entrevue chez la Tallien, il fut invité au petit hôtel du nº
+6 de la rue Chantereine, et fut ébloui de ce qu'il prenait pour un luxe
+de vraie vicomtesse.
+
+Disons à ce propos qu'elle est absolument inexacte l'anecdote, charmante
+d'invention, du jeune Eugène Beauharnais venant réclamer, chez le
+général Bonaparte, l'épée de son père, confisquée au cours des
+perquisitions exécutées chez les sectionnaires, après leur défaite.
+Aucun récit contemporain ne mentionne ce fait. L'épée du général n'avait
+pu être saisie que chez sa veuve. Et la vicomtesse de Beauharnais était
+l'amie de madame Tallien, elle vivait dans la société de Barras, elle
+passait même pour remplacer, de temps à autre, auprès de lui, la belle
+Notre-Dame de Thermidor. Chez une femme aussi protégée du
+commandant en chef de l'intérieur, au nom duquel le désarmement
+s'opérait, la police se fût bien gardée d'oser perquisitionner. Et puis,
+dans ce cas, c'est à Barras, et non à Bonaparte, son subordonné
+militaire, que se serait adressée la réclamation légitime de la famille
+Beauharnais.
+
+Le logis de la rue Chantereine était modeste et meublé de bric et de
+broc. La gêne y inscrivait partout son passage. Avec Gauthier, son
+jardinier-cocher-valet de pied, et mademoiselle Compoint, femme de
+chambre, très avancée dans l'amitié, dans l'intimité de Joséphine,
+habillée presque aussi élégamment qu'elle et traitée en amie, en
+soeur, Joséphine réussit à éblouir Bonaparte qui ne savait rien du
+luxe, et ressemblait à un sous-officier invité chez la femme du colonel.
+
+La bohème dorée logeait à l'hôtel Chantereine, loué, à la citoyenne
+Talma, quatre mille livres. Il n'y avait pas de vin dans la cave, ni de
+bois sous la remise, mais un carrosse avec deux chevaux étiques
+s'étalait, bien en vue, à l'entrée du pavillon. Joséphine, très
+coquette, tenait au luxe apparent. Elle avait beaucoup de robes, très
+peu de chemises. Ses costumes légers, vaporeux en gaze, en mousseline,
+produisaient beaucoup d'effet aux réunions, et lui coûtaient fort peu.
+
+Bonaparte fut tout de suite pincé. Il sortit de la maisonnette délabrée,
+la tête folle et les sens embrasés. Il désirait à présent Joséphine
+comme femme, comme chair, comme être à posséder, à étreindre, à
+fouler sous l'impétuosité de ses caresses.
+
+Celle qu'il avait cherchée sans la connaître par ses qualités
+extérieures, sa position dans le monde, son origine, ses affinités, son
+milieu, il la trouvait et, comme femme, elle satisfaisait toutes les
+exigences de son désir. Donc il la voulait, il l'aurait. Rien ne pouvait
+arrêter sa volonté lancée comme un obus hors du canon.
+
+Joséphine hésita tout d'abord. Bien que sa position fût précaire, elle
+se demandait si la fortune du général Bonaparte persisterait. Après
+tout, pour elle, ce n'était qu'un parvenu, grâce à l'amitié de Barras.
+Sans le choix de Barras, c'est Brune ou Verdières, proposés par Carnot,
+qui eussent été chargés de défendre la Convention au 13 vendémiaire.
+Barras continuerait-il sa protection au jeune aventurier? Le
+tout-puissant Directoire ne verrait-il pas d'un mauvais oeil ce
+mariage?
+
+Joséphine résolut d'aller consulter le sensuel et cynique potentat.
+
+Elle fit donc atteler un soir, et se rendit au Luxembourg, chez le
+citoyen Barras, membre du Directoire.
+
+
+
+
+XXIV
+
+CHEZ BARRAS
+
+
+Il y avait fête au Luxembourg quand Joséphine de Beauharnais se fit
+annoncer.
+
+Elle s'était habillée avec recherche à la mode nouvelle, robe à la
+Flore, flottante à la façon d'une écharpe, vaporeuse, légère, au tissu
+presque transparent, laissant luire sous son réseau délié l'ivoire mat
+des chairs.
+
+Il s'agissait, non seulement de plaire à Barras, mais aussi d'éclipser
+toutes les beautés qui s'épanouissaient en corbeilles roses, blanches,
+bleues, à la grecque, à la romaine, à la Diane, à la Terpsichore, toute
+la mythologie de l'Olympe du moment, dans les salons de Barras.
+
+Qu'elle refusât ou qu'elle donnât sa main au général Bonaparte,
+Joséphine entendait maintenir sa réputation de femme à la mode,
+courtisée, recherchée, et prouver qu'elle n'avait pas renoncé à
+l'empire des grâces. Au fond du coeur, cette démarche qu'elle
+risquait, ce conseil et cet appui qu'elle venait demander au brillant
+directeur, n'étaient qu'un prétexte à se montrer sollicitée, désirée,
+aimée, par un personnage, sans doute un peu nouveau, mais dont le monde
+déjà semblait subir l'ascendant et présager les hautes destinées.
+
+Elle voulait exhiber à ses rivales son amoureux Bonaparte, comme une
+parure inédite, comme un bijou un peu sauvage, mais précieux, et il ne
+lui déplaisait pas de dire à Barras, en feignant de le consulter, que
+son collègue au commandement de l'armée intérieure, son second dans la
+journée de vendémiaire, dont l'épée victorieuse pouvait peser autant que
+son sabre de parade dans la balance de l'avenir, la trouvait adorable et
+n'avait pas la sottise de lui préférer quelque impure aux charmes
+avilis.
+
+Était-ce coquetterie, regrets ou ironie? Joséphine n'a pas été
+historiquement la maîtresse de Barras. Elle fut dans la réalité des
+boudoirs restaurés, dans le décor poétique des sylphides et des nymphes
+diaphanes peintes par Prud'hon, la sultane d'une heure de Barras,
+démocrate pacha à la face brutale de soudard, aux prétentions élégantes
+d'un roué de la Régence.
+
+Aucune femme ne lui résistait, à ce casse-coeur qui était un
+casse-cou. Sa vie avait été pleine d'aventures amoureuses. Ce
+révolutionnaire était un aristocrate de naissance, talon et bonnet
+rouges, le comte Paul de Barras, s'il vous plaît! Méridional, cela va
+sans dire, étant né à Fox-Emphoux, dans le Var, capitaine aux armées du
+roi, membre de la Convention, régicide, président de la redoutable
+assemblée, investi du commandement suprême au 9 thermidor et au 13
+vendémiaire, il avait été élu membre du Directoire, le dernier par 129
+voix sur 218 votants. On sait que le Directoire était composé de 5
+membres nommés par le Conseil des Anciens sur une liste de 50 membres
+présentés par l'Assemblée des Cinq-Cents. Ses collègues étaient
+Larévellière-Lépeaux, élu par 216 voix, Rewbell, Letourneur et Carnot.
+Le dernier de tous, Barras, s'était imposé et gouvernait réellement le
+Directoire. Il était grand, robuste, avec l'aspect d'un Fanfan-la-Tulipe
+parvenu aux honneurs; il conservait, sous le fastueux manteau
+directorial, ses moeurs et ses allures de don Juan de caserne. Ses
+collègues laborieux comme Letourneur, austères comme Carnot et Rewbell,
+enthousiastes, honnêtes, mais peu décoratifs comme le difforme
+Larévellière-Lépeaux, ne représentaient pas le pouvoir brillant,
+théâtral, cabotin même, si l'on peut employer ce vocable alors inconnu,
+tel que le voulaient les Français de l'an III, las de la liberté,
+regrettant les plaisirs, l'insouciance, le laisser-aller des
+moeurs et la pompeuse allure de l'ancien régime.
+
+Barras, par sa prestance, par la façon dont il portait la tête au milieu
+des solliciteurs de tout rang et de toute origine, par le geste dont il
+soulevait son chapeau à triple plume blanche, par la soldatesque
+nonchalance avec laquelle il laissait traîner sur les parquets du
+Luxembourg son sabre courbé au fourreau de vermeil, personnifiait
+admirablement, pour la foule redevenue servile, la majesté royale
+rétablie sans la monarchie. Ce Louis XIV de corps de garde était le roi
+de la République. Tout le servait. Ses vices surtout. Ses maîtresses
+formaient la garde de son pouvoir joyeux. Il rassurait par les fêtes
+qu'il donnait. Le peuple ne songeait pas à reprocher à ce jouisseur ses
+jouissances. On sortait d'une bataille terrible, d'un carême effrayant:
+à tous les rangs de la société, un seul régime apparaissait désirable,
+celui qui permettrait de vivre en paix et de faire tous les jours
+Mardi-Gras.
+
+La guillotine, les fêtes affreuses de la rue, les hommes en bonnet rouge
+et en carmagnole, les furies de la guillotine coiffées du madras
+évoquant la face hideuse de Marat, le luxe proscrit, l'amour suspect,
+l'art réfugié à l'étranger, tout cela n'était plus qu'un cauchemar. On
+s'éveillait dans la joie, dans l'ivresse; on se reprenait à des plaisirs
+brusquement ranimés, on se retrouvait à table entre échappés de la
+charrette. Les dîners, les parties de campagne, les vins débouchés au
+milieu de gais compagnons et de jolies filles décolletées, les roses
+dont on jonchait les nappes et les surtouts, les équipages qui
+semblaient revenir des écuries de Pluton, les convives dont beaucoup,
+comme Lazare, sortaient réellement du tombeau, donnaient à cette époque
+étrange, bigarrée, puissante, une couleur et une outrance que jamais
+plus les âges pacifiés ne reverront.
+
+Il la personnifiait superbement dans ses folies, dans ses passions, dans
+ses forces aussi, cette transitoire période du Directoire, le
+voluptueux et intelligent Barras.
+
+Il avait rétabli l'ordre dans la rue, et le plaisir dans la société.
+Quoi d'étonnant que toutes les femmes fussent folles de lui? Avec cela,
+très dépensier: comme il jetait l'or sur les tables de brelan du
+Palais-Royal, il lançait par poignées les louis aux jeunes beautés
+attirées, phalènes vénales, par le flamboiement de cet astre nouveau. La
+Cabarrus était l'odalisque favorite. Cette intrigante courtisane qui
+repoussa, n'ayant plus besoin de lui, l'odieux Tallien, n'est pas
+seulement maîtresse en titre, elle est aussi la complice de Barras.
+C'est elle le grand agent de corruption sociale. Son rôle est celui
+d'une magnifique proxénète. Elle aide le sybarite directeur à enterrer
+la Révolution sous les fleurs et à faire succéder l'orgie
+crapuleuse à la débauche sanglante. La Révolution, où les frères
+s'entre-dévorèrent, fut un repas des Atrides: la Cabarrus avec Barras en
+fit un festin de Trimalcion.
+
+Une soirée chez Barras rassemblait tout ce que la société d'alors
+comportait d'élégances, de distinction, de vice, de vertu, de gloire.
+Les jeunes généraux, les vieux parlementaires, les femmes qui portaient
+en breloques une boucle de leur fiancé, de leurs frères, ou de leur
+premier amant, coupée sur la tête chérie au moment où Samson allait s'en
+emparer, les fournisseurs plus cousus d'or que les fermiers généraux de
+jadis, les muscadins aux amples cravates de mousseline, les madame Angot
+toutes ruisselantes de bijouterie, les savants, les écrivains Monge,
+Laplace, Volney, se pressaient dans les salons du Luxembourg, heureux de
+survivre, désireux de rattraper les heures perdues, insoucieux de
+l'avenir, se disant avec un sourire sceptique: «Pourvu que ça dure!»
+Dans l'ombre Talleyrand, revenu d'Amérique, ricanait et couvait cette
+société en décomposition, comme un vautour planant sur un charnier.
+
+Quand Joséphine eut fait prévenir Barras quelle désirait l'entretenir en
+particulier, on la conduisit dans un petit salon attenant au cabinet du
+directeur.
+
+Elle attendit quelques instants. La cloison était légère: un bruit
+de voix s'élevait de la pièce voisine; elle entendit la fin d'une
+discussion.
+
+--Pourquoi soupçonnes-tu Bonaparte? disait Barras dont Joséphine
+reconnut le verbe sonore, c'est un homme pur d'argent, comme il nous en
+faut...
+
+--Je le crois ambitieux, répondit la personne avec qui s'entretenait
+Barras.
+
+--Ne l'es-tu pas, toi, Carnot? reprit le directeur... Sois donc franc:
+tu es jaloux de Bonaparte! les plans qu'il a combinés pour l'armée
+d'Italie, tu les as anéantis sans les soumettre au Directoire, craignant
+que la gloire t'échappât du triomphe de nos armes!
+
+--Je n'ai pas connu ces plans, répondit le directeur Carnot. Je les
+ignorais... Je jure que cela n'est pas vrai...
+
+--Ne lève pas la main! dit brutalement Barras. Il en dégoutterait du
+sang!...
+
+--Tu me reproches, toi aussi, dit Carnot avec âpreté, d'avoir signé des
+arrêts de mort?
+
+--Tous les arrêts de mort... oui, tu les as tous signés avec
+Robespierre...
+
+--Je les ai signés sans les lire, comme Robespierre signait mes plans
+d'attaque sans même y jeter les yeux... nous avons servi la Révolution
+chacun de notre côté... la postérité nous jugera!...
+
+--Va-t'en, buveur de sang! cria Barras.
+
+--Adieu, toi qui te grises d'or et de volupté! répondit Carnot. Je
+te le répète: je crains l'ambition de Bonaparte, mais je ne m'oppose
+nullement à ce que tu le nommes général en Italie!... Après tout, lui
+aussi fut un terroriste, un protégé des Jacobins, un régicide comme toi
+et moi... récompense-le, c'est ton affaire! Mais ne crois pas qu'il ait
+d'aussi vertueux desseins que tu le supposes... Le 13 vendémiaire, ce
+n'est pas Rome qu'il a sauvée, c'est Byzance!...
+
+Et l'ancien membre du Comité de Salut public sortit en faisant claquer
+la porte avec violence.
+
+Barras, soulevant une portière, se présenta souriant à Joséphine et lui
+dit:
+
+--Quelle heureuse circonstance vous fait, belle vicomtesse, vous tenir à
+l'écart de la fête, et qui me vaut l'agréable surprise de cet entretien
+particulier?
+
+Barras, au fond, était inquiet. Il n'avait pas dédaigné les faveurs
+passagères de la séduisante créole, mais il ne tenait nullement à
+renouer des relations qui, de part et d'autre, n'avaient eu qu'un
+caractère occasionnel et capricieux. Joséphine, très à court d'argent,
+sans appui, sans relations, avait été heureuse de s'attacher un instant
+l'homme qui avait vaincu Thermidor, un ci-devant noble, généreux,
+aimable, et qui pouvait lui servir, sinon de protecteur en titre, du
+moins de caution dans les circonstances difficiles. Lui, de son
+côté, impatient de renouer les traditions de l'ancien régime, avait été
+flatté d'une conquête d'origine aristocratique, la veuve d'un président
+de la Constituante, général en chef de la glorieuse armée du Rhin. Mais
+il n'était resté entre eux que des souvenirs d'une liaison agréable, et
+la saveur de voluptés rapidement écoulées.
+
+Joséphine, un peu troublée, lui confessa l'objet de ses démarches:
+
+--On veut que je me remarie, mon cher directeur... Qu'en pensez-vous?
+
+--Mais je pense que vous ferez un heureux... Puis-je savoir quel est
+l'homme sur lequel vous avez jeté les yeux?
+
+--Vous le connaissez, Barras!... c'est le général Vendémiaire, dit en
+souriant Joséphine.
+
+--Bonaparte? Un garçon d'avenir... un artilleur de premier ordre... Si
+vous l'aviez vu comme moi à cheval, dans le cul-de-sac Dauphin, braquant
+ses canons contre les sectionnaires sur les marches de Saint-Roch, vous
+seriez persuadée qu'un homme aussi brave ne peut faire qu'un excellent
+mari... Oh! il est intrépide!... j'étais à côté de lui, et les
+sectionnaires faisaient un feu du diable, dit Barras en manière
+d'aparté.
+
+--Il est bon, fit Joséphine... Il veut servir de père aux orphelins
+d'Alexandre de Beauharnais et de mari à sa veuve.
+
+--C'est très louable, mais l'aimez-vous?
+
+--Je serai franche avec vous, Barras; non, je ne l'aime pas...
+d'amour...
+
+--Auriez-vous de l'éloignement pour lui?... Dame, il ne paie pas de
+mine...
+
+--Je n'ai pour lui ni répugnance, ni désir... je me trouve dans un état
+de tiédeur qui me déplaît... C'est ce que les dévots,--vous savez qu'à
+la Martinique, mon pays, on est fort attaché à la religion,--trouvent
+l'état le plus fâcheux pour l'âme...
+
+--Il s'agit aussi du corps, lorsqu'on parle du mariage...
+
+--L'amour est un culte aussi, Barras! Il exige la foi... on a besoin de
+conseils, d'exhortations pour croire, pour être fervente... voilà
+pourquoi je réclame vos conseils. Prendre une résolution a toujours paru
+fatigant à ma nature nonchalante... J'ai, toute ma vie, trouvé plus
+commode de suivre la volonté des autres...
+
+--Alors, il faut que je vous ordonne d'épouser le général?
+
+--Conseillez-le-moi seulement... J'admire le courage de Bonaparte... Il
+a sauvé la société au 13 vendémiaire...
+
+--Il a protégé la Convention, abattu les factieux qui voulaient
+renverser la République et gagné à lui seul, dans Paris, une bataille de
+rues qui vaut toutes les batailles rangées...
+
+--C'est un homme supérieur... J'apprécie l'étendue de ses
+connaissances en toutes choses dont il parle généralement bien, la
+vivacité de son esprit qui lui fait comprendre la pensée des autres
+presque avant qu'elle ait été exprimée; mais je suis effrayée, je
+l'avoue, de l'empire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce qui
+l'entoure...
+
+--Il a l'oeil dominateur, en effet! La première fois que je l'ai vu,
+dit Barras avec gravité, je fus étrangement surpris à son aspect.
+J'aperçus un homme au-dessous de la taille ordinaire, d'une extrême
+maigreur... On aurait dit un ascète échappé des solitudes... ses cheveux
+coupés d'une façon particulière, encadrant ses oreilles, tombaient sur
+ses épaules... Oh! ce n'est pas un de nos muguets de la jeunesse dorée!
+Il était vêtu d'un habit droit, boutonné jusqu'en haut, orné d'une
+petite broderie en or très étroite; il portait à son chapeau une plume
+tricolore... Au premier abord, sa figure ne me parut pas belle, mais des
+traits prononcés, un oeil vif et fouilleur, un geste animé et brusque
+décelaient une âme ardente; son front large et soucieux indiquait le
+penseur profond... Son parler était bref; il s'exprime assez
+incorrectement... mais, s'il ne cherche la correction, à tous moments il
+trouve le sublime... C'est un homme, Joséphine! un homme intègre, un
+vaillant qui sera peut-être demain un héros!... Puisqu'il veut de vous,
+prenez-le... C'est un conseil d'ami que je vous donne... de bon
+ami, croyez-le!...
+
+--Alors, vous m'engagez à devenir sa femme...
+
+--Oui... et, avec le temps, vous l'aimerez...
+
+--Vous croyez?... J'ai un peu peur de lui....
+
+--Vous n'êtes pas la seule!... tous mes collègues le redoutent...
+Carnot, un terroriste, un buveur de sang, un complice de Robespierre
+pourtant, le déteste, parce qu'il en est jaloux et qu'il le craint...
+
+--S'il intimide les directeurs, jugez l'impression qu'il doit faire sur
+une femme!...
+
+--Vous vous y habituerez... d'ailleurs, il vous aime, m'avez-vous
+dit?...
+
+--Je crois qu'il est fort amoureux de moi, mais, Barras, entre amis, on
+peut se faire de telles confidences, ayant passé la première jeunesse,
+puis-je espérer conserver longtemps cette tendresse violente qui, chez
+le général, ressemble à un accès de délire!...
+
+--Ne vous inquiétez pas de l'avenir...
+
+--Si, lorsque nous serons unis, il venait à cesser de m'aimer, ne me
+reprochera-t-il pas sa faiblesse, son abandon?... Il se repentira de
+l'illusion subie. Il cuvera l'amertume de l'ivresse dissipée. Ne
+regrettera-t-il pas un mariage plus brillant, avec une femme plus jeune,
+qu'il aurait pu contracter! Que répondrai-je alors? que ferai-je?... je
+pleurerai... Autant m'éviter les larmes...
+
+--Ne prévoyez donc pas ainsi les malheurs... On souffre à devancer
+les misères!... Bonaparte est un gaillard voué au bonheur... Êtes-vous
+superstitieuse? Il m'a confié qu'il avait une étoile, et qu'il y
+croyait...
+
+--Moi, à la Martinique, une négresse qui pratiquait les enchantements,
+et dont les prophéties locales se sont toutes réalisées, m'a prédit que
+je porterais un jour une couronne de reine... Je ne vois pas bien
+Bonaparte roi et moi partageant son trône...
+
+--Vous pourrez partager avec lui la gloire qui couronnera le commandant
+en chef de la plus belle armée de la République.
+
+--Que voulez-vous dire, mon cher Barras? demanda Joséphine surprise, se
+souvenant de l'altercation avec Carnot qu'elle avait entendue, et dont
+le général Bonaparte faisait l'objet.
+
+--Je veux dire que vous serez la plus heureuse des femmes, comme vous
+êtes l'une des plus belles reines de beauté de notre République, si vous
+épousez Bonaparte... et comme cadeau de noces, moi, votre vieil ami,
+reconnaissant aussi envers le général qui m'a si bien mitraillé les
+insurgés des sections, je mettrai dans votre corbeille un joli bijou...
+
+--Vraiment!... quoi donc? une agrafe d'or avec des diamants, comme en
+porte la belle madame Tallien?...
+
+--Mieux que cela... le commandement en chef de l'armée d'Italie!...
+Mais on doit s'étonner de mon absence de la fête, dit Barras jouissant
+de l'étonnement de Joséphine, prenez mon bras et rentrons dans les
+salons... Je veux être le premier à féliciter Bonaparte sur son mariage
+et sur son nouveau commandement!...
+
+Et, entraînant la veuve Beauharnais, tout étonnée de la décision qui lui
+était imposée et de la faveur inestimable que le tout-puissant directeur
+accordait à son futur époux, Barras fit sa rentrée majestueuse dans les
+salons ruisselants de lumières, de fleurs, de femmes, au bras de son
+ancienne maîtresse qui allait s'appeler madame Bonaparte.
+
+
+
+
+XXV
+
+LE SABRE DES PYRAMIDES
+
+
+Bonaparte fut nommé, le 23 février 1796, général en chef de l'armée
+d'Italie. Carnot s'était rallié à l'avis de Barras. Rewbell seul y fit
+opposition, mais ses collègues passèrent outre.
+
+Le 9 mars, c'est-à-dire quelques jours après, le mariage du général et
+de la veuve Beauharnais fut célébré.
+
+Il est à présumer qu'il avait été consommé auparavant.
+
+Toute cette période de la vie de Bonaparte n'est qu'une fièvre d'amour.
+
+On le vit littéralement à l'adoration de sa Joséphine. Prosterné,
+extasié, anéanti devant la crèche comme un carmélite, en face de ce
+saint-sacrement.
+
+Il l'accablait de ses caresses, il l'étreignait furieusement, il se
+ruait sur elle et l'emportait, comme un fauve sa proie, dans
+l'alcôve saccagée. Tel qu'un barbare au pillage, il se jetait sur ces
+voiles légers dont Joséphine, en souvenir des tropicales soirées, se
+plaisait à envelopper ses charmes. Il arrachait, déchirait, décousait,
+mettait en lambeaux tout ce qui faisait obstacle à l'impétuosité de ses
+mains frémissantes, de ses lèvres avides. Toute l'exubérance de sa
+nature exceptionnelle éclatait dans cette prise de possession brutale
+comme une charge de cavalerie. Il aimait, il prenait une femme pour la
+première fois, ou à peu près, et ses réserves de passions accumulées
+dévalaient comme un torrent, se précipitaient avec la violence d'un
+fleuve longtemps retenu, les vannes levées. Dans cette expansion
+vigoureuse, dans cet assouvissement de la chair à jeun, dans cette
+jouissance double où l'amour-propre satisfait, la vanité flattée, la
+joie du but atteint, le rêve accompli mêlaient leurs ivresses, Bonaparte
+en oubliait le rut de la guerre, de la gloire, de la puissance dont ses
+nerfs furent toute sa vie surexcités. Ce n'était plus le même homme. Il
+tremblait, il balbutiait, il riait, il pleurait. Il y eut dans cette
+prise de possession de Joséphine de la folie et de l'intoxication.
+
+La célébration du mariage fut la fin de cette lune de miel si courte.
+
+Deux jours après la cérémonie officielle, il se mettait en route pour
+l'Italie. Il était désormais sur la route de la gloire et ne
+s'arrêterait plus à l'hôtellerie de l'amour, qu'en passant, entre deux
+victoires, jusqu'au jour où la fatalité le ferait trébucher contre le
+lit éblouissant de l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche.
+
+Dans l'acte de mariage, Bonaparte par galanterie, pour rapprocher les
+distances d'âge, s'était vieilli de deux ans, et, par coquetterie,
+Joséphine, par un certificat de nativité, à défaut d'acte de naissance
+régulier, s'était rajeunie de quatre ans. Cette supercherie d'une jolie
+femme, désireuse de ne pas paraître trop âgée auprès d'un jeune époux,
+devait avoir de terribles conséquences pour Joséphine, à l'époque du
+divorce, au moins sous le rapport de la légalité de cette procédure.
+
+Bonaparte emporta sa fièvre passionnelle en courant vers cette Italie,
+où les triomphes les plus prodigieux l'attendaient.
+
+Il ne laissait passer aucune journée sans adresser à sa Joséphine des
+épîtres amoureuses, un peu emphatiques de ton, où l'on retrouvait
+l'éloquence et la pompe de Saint-Preux écrivant à Julie. Harassé de
+travaux, las de veiller, à peine descendu de cheval après avoir parcouru
+les positions où le lendemain il battrait l'ennemi, le jeune général, au
+milieu de préoccupations et de dangers qui se multipliaient, ne manquait
+jamais de jeter sur le papier des phrases embrasées, témoignant de
+l'intensité de son amour, qu'un courrier, galopant nuit et jour, portait
+aussitôt à Paris avec le bulletin de la bataille gagnée la veille et
+l'annonce des drapeaux pris à l'ennemi qu'un aide de camp déposerait sur
+l'autel de la Patrie, dans une cérémonie magnifique présidée par les
+directeurs.
+
+Et cette fête de la Victoire qu'il organisait de sa tente dressée sur le
+plateau de Rivoli, cette journée de patriotiques réjouissances qu'il
+donnait à Paris, quand son ami Junot se présenta à la Convention porteur
+des étendards autrichiens, c'était pour sa Joséphine que l'idée, un peu
+théâtrale, lui en était venue.
+
+Elle fut la reine de la France, ce jour-là, l'insignifiante et sensuelle
+créole. Devant les troupes, en face de tout le peuple rassemblé, au son
+du canon et des cloches, clamant à la cité en liesse l'alleluia de la
+victoire, elle parada au bras de Junot, en qui l'on saluait le
+représentant, l'ami, le compagnon du héros dont le nom montait vers le
+ciel, proféré par cent mille bouches en délire.
+
+Carnot debout, au centre de l'autel du Champ de Mars, prononçait une
+harangue où le jeune général victorieux était comparé à Epaminondas et à
+Miltiade. Lebrun, poète officiel, dirigeait un choeur chantant cet
+hymne de circonstance:
+
+ Enivrons-nous, amis, aux coupes de la gloire.
+ Sous des lauriers, que Bacchus a d'attraits!
+ Buvons, buvons à la victoire,
+ Fidèle amante des Français!
+
+Tout Paris se montrait alors la citoyenne Bonaparte et son époux, à
+distance, en donnant l'ordre de marcher sur Mantoue et de la prendre,
+jouissait du triomphe qu'il lui avait préparé.
+
+Joséphine cependant, le soir même de cette apothéose où elle avait
+figuré en déesse, ayant congédié un acteur subalterne qui l'occupait
+depuis quelque temps, couchait avec un joli sous-lieutenant de hussards,
+M. Charles, auquel elle donnait ce que les fournisseurs, les usuriers,
+les marchandes à la toilette, lui laissaient de l'argent, qu'en se
+privant, lui envoyait Bonaparte. C'était sa façon à elle de récompenser
+l'armée.
+
+Non seulement Joséphine trompait ce jeune mari si ardent, si glorieux,
+si convoité par toutes les femmes, qu'elle n'aimait pas, mais elle ne
+feignait même pas d'avoir pour lui les égards que la simple convenance
+exigeait. Elle se refusa longtemps à se rendre en Italie où il
+l'appelait de tous ses désirs. Bonaparte, à la pensée surexcitée par la
+privation, en arrivait aux plus folles divagations: il parlait
+d'abandonner son commandement, de donner sa démission et d'accourir à
+Paris, auprès de sa Joséphine, si elle ne se décidait à venir le
+rejoindre.
+
+Elle consentit enfin, le coeur gros, à quitter ce Paris qui lui
+tenait tant au coeur, et à se mettre en route. Dans ses bagages, elle
+emmenait le beau Charles.
+
+Lorsque, dans la suite de ce récit (_La Maréchale_), nous parlerons du
+divorce de Napoléon, nous reviendrons sur ces épisodes de la trahison
+continuelle de cette gourgandine couronnée sur laquelle romanciers,
+dramaturges, poètes, trompant la postérité, ont apitoyé l'âme populaire.
+
+Napoléon n'a pas été trahi que par les maréchaux qu'il avait gorgés
+d'honneurs, engraissés de dotations. Les deux femmes qu'il avait
+appelées à partager la gloire de son nom, furent deux infâmes coquines;
+même la bestiale fille d'empereur, cette Marie-Louise, archiduchesse
+toujours en chasse, est-elle plus excusable? Elle n'était pas tirée des
+boudoirs équivoques de la galanterie directoriale, et l'on ne pouvait
+exiger d'elle de la reconnaissance pour le soldat couronné qui l'avait
+conquise l'épée à la main, et était entré dans son lit en vainqueur,
+comme dans une capitale rendue.
+
+Après la campagne d'Italie, les préliminaires de Léoben, le traité de
+Campo-Formio, Bonaparte, à la fois triomphateur et pacificateur, se
+retrouva hanté des visions de l'Orient.
+
+Ce n'était plus alors l'aiguillon de la misère, l'ambition, la vague
+convoitise d'une femme ardente et cupide de tout ce qui pouvait
+s'acquérir, se prendre, se tenir dans des mains rapaces et solides comme
+des serres, dont il se sentait pressé. L'Orient n'était pas seulement
+pour lui un paradis de conquêtes et de gloire qu'il entrevoyait dans les
+fumées de son rêve éveillé. C'était aussi un port, un abri.
+
+Revenu à Paris le 5 décembre 1797, après les ratifications du traité de
+Campo-Formio, et la signature de la convention militaire qui remettait à
+la France Mayence et Manheim, c'est-à-dire le Rhin, il n'avait pas
+tardé, dans son petit hôtel de la rue Chantereine, flatteusement
+débaptisée et devenue rue de la Victoire, à connaître les dangers de la
+popularité et les périls d'une situation exceptionnelle dans la
+République.
+
+Il dut tout d'abord assister à des fêtes célébrées en l'honneur des
+armées victorieuses. Il en fut le héros. On ne voyait que lui parmi
+l'éclat frissonnant des drapeaux, et son nom résonnait dans toutes les
+bouches. Barras, Talleyrand, qui déjà s'essayait au métier de traître,
+le louangèrent solennellement. Bonaparte répondit en termes vagues. De
+son remerciement une seule phrase sortait claire, presque menaçante:
+«Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois
+organiques, l'Europe entière deviendra libre» dit-il avec énergie. Un
+orage était ainsi prophétisé. Le coup de foudre du 18 brumaire
+s'annonçait sourdement, sous cette phrase grosse de tempêtes.
+
+Bonaparte cherchait alors à se dérober aux ovations qui le
+poursuivaient. Carnot, proscrit après Fructidor, avait laissé une place
+vacante à l'Institut. Elle lui fut offerte et depuis, dans les
+cérémonies publiques, il affecta de se montrer vêtu du modeste habit à
+palmes vertes. Sous cette livrée de la science, il semblait moins un
+soldat vainqueur, qu'un laborieux serviteur de l'idée.
+
+On avait proposé de lui donner le château de Chambord, cette merveille
+de l'art de la Renaissance, à titre de donation nationale. Il refusa. Il
+déclina également toutes distinctions qui lui furent offertes. Il ne
+voulut accepter que le titre de général en chef de l'armée d'Angleterre.
+
+Il préparait avec certain fracas un projet de descente en
+Grande-Bretagne. En réalité, il étudiait le moyen de frapper
+l'implacable ennemi de la France et de la Révolution, là où surtout elle
+était vulnérable: dans ses colonies. L'Egypte le tentait. Il résolut d'y
+entraîner ses compagnons d'armes. Il y avait sur les bords du Nil des
+lauriers inattendus à récolter. Il reviendrait de ce fabuleux pays avec
+un prestige éblouissant. Le plan gigantesque et chimérique se
+développait dans son cerveau bouillonnant de conquérir non seulement
+l'Egypte, mais la Syrie, la Palestine, la Turquie, d'entrer, comme un
+chef de croisés, dans Constantinople, et là, de prendre l'Europe à
+revers, poussant les vagues de son armée, grossies de fellahs, de
+Bédouins, de Druses, de Turcs et des peuplades attirées de l'Asie
+Mineure; il battait toutes les armes, il reformait la carte du monde et
+sous son épée triomphale courbait tous les souverains et toutes les
+nations.
+
+Bonaparte s'emballait ainsi, devant les plans et les cartes concernant
+l'Egypte, dans ses fantastiques rêveries d'immense empire occidental. En
+même temps, sa froide raison lui conseillait une absence. Il n'était pas
+fâché de prouver que, lui parti, le Directoire ne pouvait commettre que
+des fautes, les généraux ne connaître que les défaites. Son besoin
+d'activité le stimulait à chercher de nouvelles occasions de gloire. Il
+se rendait compte aussi que le peuple est mobile, et qu'il se lasse bien
+vite d'encenser une idole: «On ne m'aura pas vu trois fois en spectacle,
+disait-il, qu'on ne me regardera plus.»
+
+Une sourde conspiration le décida à brusquer son départ. La jalousie des
+directeurs s'était allumée. Déjà Rewbell, un honnête homme mais un
+parfait imbécile, lui avait tendu la plume, un jour qu'il parlait de
+donner sa démission, pour qu'il la signât. On cherchait vaguement à le
+mettre en accusation sous un prétexte de concussion, à propos de sommes
+touchées en Italie. Le Directoire feignait d'oublier qu'il avait poussé
+le général à tirer de l'Italie des sommes en argent, des tableaux,
+des statues, du butin de toute nature, et que chaque mois le victorieux
+Bonaparte faisait passer à Moreau et à ses autres collègues moins
+heureux de l'armée du Rhin, des subsides leur servant à régler les
+soldes en retard.
+
+Le 19 mai 1798, il s'embarquait à Toulon. Avant de prendre la mer, il
+adressa à ses troupes une proclamation vibrante d'espoir, où miroitait
+la splendeur de la terre promise:
+
+«Soldats, apprenez que vous n'avez pas encore assez fait pour la patrie,
+et que la patrie n'a pas encore assez fait pour vous. Je vais vous mener
+dans un pays où, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui
+étonnent aujourd'hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie les
+services qu'elle a droit d'attendre d'une armée d'invincibles. Je
+promets à chaque soldat, qu'au retour de cette expédition, il aura à sa
+disposition de quoi acheter six arpents de terre.»
+
+La campagne d'Egypte, avec ses légendaires étapes,--les soldats
+plaisamment demandèrent en foulant les sables du désert de Giseh si
+c'était là que le général voulait leur distribuer les arpents de terre
+promis,--ses victoires invraisemblables, ses désastres maritimes, sa
+revanche terrestre d'Aboukir, furent comme un conte des Mille et une
+Nuits dont le sultan public demeura charmé, impatient d'apprendre la
+suite.
+
+Le 15 octobre 1799, grande nouvelle: Bonaparte est débarqué à
+Fréjus. Il se dirige vers Paris, escorté de l'acclamation des foules. Il
+est le héros, le sauveur, le dieu. La France se donne à lui, dans un rut
+formidable, comme une gouge pâmée tombant aux bras d'un premier rôle,
+dans l'entr'acte du drame palpitant.
+
+Avait-il, en revenant ainsi précipitamment, le projet préconçu de
+renverser le gouvernement et de substituer sa volonté à la Constitution
+existante? Nullement. C'était un grand rêveur, Napoléon Bonaparte. Il
+avait entrevu la possibilité d'un changement de régime comme l'hypothèse
+de la reconstitution d'un empire carlovingien. Il subordonnait aux
+événements la réalisation de ces utopiques conceptions.
+
+Le 18 brumaire a été commandé par l'opinion, exécuté par Bonaparte. Le
+Directoire était discrédité; la France, lasse de cette dictature de
+l'incapacité. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait, mais elle le
+voulait absolument. Si Bonaparte n'eût pas tenté le coup de Brumaire,
+Augereau, Bernadotte ou Moreau l'eussent essayé.
+
+Bonaparte avait groupé autour de lui tout un état-major brillant et
+valeureux: Lannes, Murat, Berthier, Marmont, puis des légistes,
+inclinant la jurisprudence devant la force comme Cambacérès, des
+pêcheurs en eaux troubles comme Fouché et Talleyrand. Ses deux frères,
+Lucien et Joseph, travaillaient activement pour lui, Lucien surtout
+qui était membre des Cinq-Cents.
+
+Le complot s'organisa sans grandes précautions.
+
+Tout le monde en était, ou à peu près.
+
+Le 18 brumaire,--9 novembre 1799,--à six heures du matin, tous les
+généraux et officiers supérieurs, convoqués par Bonaparte, se trouvaient
+rassemblés dans son hôtel de la rue de la Victoire, sous le prétexte
+d'une revue à passer. Il y avait les six adjudants de la garde
+nationale, et, à leur tête, Moreau, Macdonald, Murat, Sérurier,
+Andréassy, Berthier, plus le prudent Bernadotte, seul en civil.
+
+Un seul général important manquait. Bonaparte en fit la remarque avec
+inquiétude:
+
+--Où donc est Lefebvre? demanda-t-il à Marmont. Lefebvre ne serait-il
+pas avec nous?...
+
+Au même instant, on annonça le général Lefebvre.
+
+Il avait fait du chemin, le mari de la Sans-Gêne.
+
+L'ancien garde-française, le lieutenant de la milice, le capitaine de
+Verdun à l'armée du Nord, était devenu le général commandant la 17e
+division militaire, c'est-à-dire le gouverneur de Paris.
+
+De capitaine au 13e d'infanterie légère à Jemmapes, il avait été nommé
+chef de bataillon, chef de demi-brigade, puis général de brigade à
+l'armée de la Moselle, sous les ordres de son ami Hoche.
+
+Le 10 janvier 1794, il était promu général de division et commandait
+l'immortelle armée de Sambre-et-Meuse, à la mort de Hoche. A Fleurus, à
+Altenkirchen, il s'était comporté en héros.
+
+Après avoir commandé l'armée du Danube, il avait été candidat au
+Directoire, mais écarté à raison de ses opinions très républicaines et
+de sa qualité de militaire.
+
+Nommé au commandement en chef de l'armée de Paris, Lefebvre était
+peut-être le général dont le concours se trouvait le plus indispensable
+à la réussite des desseins de Bonaparte.
+
+Il n'avait pas été averti des projets du futur maître de la France.
+
+A minuit, ayant appris que des mouvements de troupes s'opéraient, il
+était monté à cheval et avait parcouru la ville.
+
+Surpris de voir sans son ordre de la cavalerie prête à se mettre en
+route pour une destination inconnue, il avait interrogé sévèrement le
+commandant: Sébastiani. Celui-ci l'avait renvoyé à Bonaparte.
+
+Lefebvre arrivait donc de fort méchante humeur chez le général.
+
+Bonaparte, l'apercevant, courut à lui, les bras ouverts:
+
+--Eh bien, mon vieux Lefebvre, lui cria-t-il familièrement, comment cela
+va-t-il?... Et ta femme, la bonne Catherine? Toujours le coeur sur
+la main et la réplique alerte, je suppose?... Madame Bonaparte se
+plaint de ne pas la voir assez souvent...
+
+--Ma femme se porte fort bien, je vous remercie, général, dit Lefebvre,
+très froid, mais il ne s'agit pas d'elle pour le moment...
+
+Bonaparte l'interrompit.
+
+--Voyons, Lefebvre, mon cher camarade, dit-il avec le ton affectueux et
+l'air bon garçon qu'il savait prendre à l'occasion, vous, l'un des
+soutiens de la République, la laisserez-vous périr entre les mains de
+ces avocats?... Tenez, voilà le sabre que je portais aux Pyramides, je
+vous le donne comme un gage de mon estime et de ma confiance...
+
+Et il tendit à Lefebvre, hésitant et flatté, un magnifique sabre, à
+poignée ornée de pierreries, le cimeterre de Mourad-bey.
+
+--Vous avez raison, dit Lefebvre subitement calmé, jetons les avocats à
+la rivière!...
+
+Et il ceignit le sabre des Pyramides.
+
+Le 18 brumaire était accompli.
+
+Le soir de cette journée décisive, qui changeait encore une fois la
+destinée de la France, Lefebvre, embrassant Catherine, lui dit, tirant à
+demi du fourreau le don de Bonaparte:
+
+--Ça, vois-tu, femme, c'est un sabre de Turc, ce n'est bon qu'à la
+parade ou à taper du plat dans le dos des avocats... nous le laisserons
+au fourreau... il nous rappellera seulement l'amitié du général
+Bonaparte... un parvenu comme nous, ma Catherine!...
+
+--Tu ne t'en serviras pas de ce beau sabre? demanda la Sans-Gêne.
+
+--Non... pour défendre la patrie... pour taper sur les Autrichiens, les
+Anglais, les Prussiens, partout où Bonaparte voudra nous conduire,
+fût-ce au tonnerre de Dieu, j'ai le mien, femme, mon sabre de
+Sambre-et-Meuse, il me suffit!...
+
+Et le général Lefebvre, attirant à lui sa bonne épouse, qu'il aimait
+toujours comme au 10 août, déposa sur ses grosses joues un long baiser,
+franc et pur comme son sabre de combat.
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE[1]
+
+
+ [1] L'épisode qui complète l'ouvrage a pour titre: _Madame
+ Sans-Gêne, la Maréchale_, et paraîtra à la fin du mois de mai
+ prochain.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LA BLANCHISSEUSE
+
+ I.--La fricassée 1
+ II.--La prédiction 10
+ III.--La dernière nuit de la royauté 20
+ IV.--Un chevalier du poignard 31
+ V.--La chambre de Catherine 50
+ VI.--Le petit Henriot 56
+ VII.--Le locataire de l'hôtel de Metz 71
+ VIII.--Le joli sergent 85
+ IX.--Le serment sous les peupliers 95
+ X.--L'enrôlement involontaire 114
+ XI.--La créance de madame Sans-Gêne 129
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LA CANTINIÈRE
+
+ I.--En chaise de poste 138
+ II.--Chez la fruitière 147
+ III.--La demoiselle de Saint-Cyr 158
+ IV.--Première défaite de Bonaparte 169
+ V.--Le siège de Verdun 174
+ VI.--A l'étape 179
+ VII.--L'abandonnée 193
+ VIII.--L'arrivée des volontaires 203
+ IX.--L'envoyé de Brunswick 210
+ X.--Le serment de Beaurepaire 217
+ XI.--La mission de Léonard 228
+ XII.--Le camp des émigrés 233
+ XIII.--Le second enfant de Catherine 246
+ XIV.--La fin d'un héros 253
+ XV.--Au bord du néant 265
+ XVI.--Jemmapes 273
+ XVII.--La messe de mariage 289
+ XVIII.--Dette de reconnaissance 306
+ XIX.--Avant l'attaque 321
+ XX.--La victoire en chantant 332
+ XXI.--L'étoile 343
+ XXII.--Yeyette 353
+ XXIII.--Madame Bonaparte 370
+ XXIV.--Chez Barras 377
+ XXV.--Le sabre des Pyramides 391
+
+
+ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+Modifications:
+
+ Page 38 «bouique» remplacé par «boutique» (dans sa boutique dont
+ elle avait)
+ Page 58 «uste» par «juste» (Hein? suis-je tombé juste?...)
+ Page 79 «pratiquai» par «pratiquait» (pratiquait toujours sa sévère
+ philosophie)
+ Page 105 «vervoyant» par «verdoyant» (dans un verdoyant fouillis).
+ Page 107 «se» par «ses» (c'est que, dans ses réticences et ses
+ grognements).
+ Page 116 «qu» par «qui» (cette appréhension vague qui pénétrait son
+ âme).
+ Page 134 «ajouta-il» par «ajouta-t-il» (ajouta-t-il avec un soupir).
+ Page 174 «Crépi-en-Valois» par «Crépy-en-Valois» (qui séparait
+ Crépy-en-Valois de Verdun).
+ Page 203 «Catheriue» par «Catherine» (--Ce que nous venons faire?
+ dit Catherine).
+ Page 219 «l'Hymme» par «l'Hymne» (l'Hymne des Marseillais).
+ Page 230 «Commercv» par «Commercy» (sur la route de Commercy...)
+ Page 238 «C'étai,» par «C'était» (C'était touchant et grotesque).
+ Page 289 «Lavelide» par «Laveline» (et le marquis de Laveline).
+ Page 338 «ne ne» par «ne» (Ça ne nous disait rien de bon).
+ Page 341 «skako» par «shako» (il m'a fendu mon shako).
+ Page 357 «j'en je ne» par «je ne» (je ne la remettrai au fourreau).
+ Page 381 «volupteux» par «voluptueux» (le voluptueux et intelligent
+ Barras).
+ Page 397 «L'Orien» par «L'Orient» (L'Orient n'était pas seulement
+ pour lui).
+ Page 405 Appel de la note [1] ajouté.
+
+
+
+***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I***
+
+
+******* This file should be named 42472-8.txt or 42472-8.zip *******
+
+
+This and all associated files of various formats will be found in:
+http://www.gutenberg.org/dirs/4/2/4/7/42472
+
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+<body>
+<h1>The Project Gutenberg eBook, Madame Sans-Gêne, Tome I, by Edmond
+Lepelletier</h1>
+<p>This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at <a
+href="http://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a></p>
+<p>Title: Madame Sans-Gêne, Tome I</p>
+<p> Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau</p>
+<p>Author: Edmond Lepelletier</p>
+<p>Release Date: April 6, 2013 [eBook #42472]</p>
+<p>Language: French</p>
+<p>Character set encoding: ISO-8859-1</p>
+<p>***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I***</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h4>E-text prepared by Claudine Corbasson, Hans Pieterse,<br />
+ and the Online Distributed Proofreading Team<br />
+ (<a href="http://www.pgdp.net">http://www.pgdp.net</a>)<br />
+ from page images generously made available by<br />
+ Internet Archive/Canadian Libraries<br />
+ (<a href="http://archive.org/details/toronto">http://archive.org/details/toronto</a>)</h4>
+<p>&nbsp;</p>
+<table border="0" style="background-color: #ccccff;margin: 0 auto;" cellpadding="10">
+ <tr>
+ <td valign="top">
+ Note:
+ </td>
+ <td>
+ Images of the original pages are available through
+ Internet Archive/Canadian Libraries. See
+ <a href="http://archive.org/details/madamesansgner01lepeuoft">
+ http://archive.org/details/madamesansgner01lepeuoft</a>
+ </td>
+ </tr>
+</table>
+<p>&nbsp;</p>
+<div class="box">
+<p>Note de transcription:</p>
+
+<p>L'orthographe d'origine a été conservée, mais
+quelques erreurs typographiques évidentes ont été corrigées.</p>
+
+<p><span class="screenonly">Pour voir les corrections, faites glisser votre souris, sans cliquer,
+sur un mot souligné <ins title="texte original">en pointillés gris</ins> et le texte d'origine apparaîtra.</span>
+<span class="handonly">La <a href="#cor_list">liste</a> de ces corrections se trouve à la fin du texte.</span></p>
+
+<p>La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
+mineures.</p> </div>
+<p>&nbsp;</p>
+<hr class="full" />
+<p>&nbsp;</p>
+
+<div class="screenonly">
+<div class="figcenter">
+<img class="sep2" src="images/couverture.jpg" width="449" height="700" title="Couverture" alt="Couverture" />
+</div>
+<div class="figcenter">
+<img class="sep2" src="images/titre.jpg" width="423" height="640" title="Titre" alt="Titre" />
+</div></div>
+
+<div class="npage">
+<p class="sep3 t1 cent ext sepb">Madame<br /><big>Sans-Gêne</big></p>
+
+<hr class="hr40" />
+
+<p class="t4 cent">ÉMILE COLIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+
+<hr class="hr40" />
+</div>
+
+<div class="npage">
+<p class="sep6 t2 cent"><i>EDMOND LEPELLETIER</i><br />
+<img src="images/filet.jpg" width="75" height="5" title="" alt="" /></p>
+
+<h1 class="ext">Madame<br /><big>Sans-Gêne</big></h1>
+
+<p class="t4 cent">ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE</p>
+
+<p class="cent">DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU</p>
+
+<div class="cent">
+<img src="images/im01.jpg" width="246" height="300" title="Mme Sans-Gêne" alt="Mme Sans-Gêne" />
+</div>
+
+<div class="sep1 cent">
+<img src="images/aster.png" width="12" height="13" title="" alt="" />
+
+<p class="cent ext">La Blanchisseuse</p>
+
+<p class="sep1 cent">PARIS<br />
+<span class="smaller">A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE<br />
+<span class="smaller">8, RUE SAINT-JOSEPH, 8</span></span></p>
+
+<p class="t4 cent"><b><i>Tous droits réservés.</i></b></p>
+</div>
+
+<div class="npage">
+<p class="sep4 t2 cent ext">MADAME<br /><big>SANS-GÊNE</big></p>
+
+<hr class="hr100" />
+</div>
+
+<h2 class="sep4" id="Page_1"><a href="#toc">PREMIÈRE PARTIE</a><br />
+<small><b>LA BLANCHISSEUSE</b></small></h2>
+
+<hr class="hr20" />
+
+<h3><a href="#toc">I</a><br />
+<small>LA FRICASSÉE</small></h3>
+
+<p>Rue de Bondy, des lampions allumés et fumeux éclairaient l'entrée d'un
+bal populaire, le <i>Waux-Hall</i>.</p>
+
+<p>Ce bal, au nom exotique, était dirigé par le citoyen Joly, artiste du
+Théâtre des Arts.</p>
+
+<p>On était aux grands jours de juillet 1792.</p>
+
+<p>Louis XVI conservait encore une royauté nominale, mais sa tête, coiffée
+du bonnet phrygien, au 20 juin, chancelait déjà sur ses épaules.</p>
+
+<p>La Révolution grondait dans les faubourgs.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_2">[2]</span>
+Robespierre, Marat et Barbaroux, le beau Marseillais, avaient eu une
+entrevue secrète où l'on avait, sans pouvoir tomber d'accord sur le
+choix d'un chef, d'un dictateur, comme le voulait l'Ami du peuple,
+décidé de livrer un assaut décisif à la royauté retranchée, ainsi qu'en
+une forteresse, au château des Tuileries.</p>
+
+<p>On attendait l'arrivée des bataillons des Marseillais pour donner le
+signal de l'insurrection.</p>
+
+<p>Le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche se préparaient, de leur côté,
+à se jeter sur la France qu'ils estimaient une proie facile, un pays
+ouvert: comptant sur les trahisons et sur les dissensions intérieures
+pour frayer un passage à leurs armées jusqu'à la capitale.</p>
+
+<p>Avec une arrogance téméraire, le prince de Brunswick, généralissime des
+armées impériales et royales, avait lancé de Coblentz son fameux
+manifeste, où il était dit:</p>
+
+<p>«Si le château des Tuileries est forcé ou insulté, s'il est fait la
+moindre violence, le moindre outrage à Leurs Majestés le roi Louis XVI
+et la reine Marie-Antoinette ou à quelque membre de la famille royale,
+s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation
+et à leur liberté, l'Empereur et le Roi en tireront une vengeance
+exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une
+exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés
+coupables <span class="pagenum" id="Page_3">[3]</span> d'attentats aux supplices qu'ils auront mérités...»</p>
+
+<p>Paris répondit à ce défi féroce en organisant le soulèvement du 10 août.</p>
+
+<p>Mais Paris est toujours le volcan à deux cratères: la joie y bout avec
+la fureur.</p>
+
+<p>On s'armait dans les faubourgs. On discourait dans les clubs, et, à la
+Commune, on distribuait des cartouches aux gardes nationaux patriotes,
+sans pour cela perdre le goût du plaisir et l'amour de la danse.</p>
+
+<p>Car on se trémoussait beaucoup sous la Révolution.</p>
+
+<p>Sur les ruines toutes fraîches de la Bastille, enfin démolie, un
+écriteau fut planté portant ces mots: Ici l'on danse!</p>
+
+<p>Et ce n'était pas une ironie. L'usage le plus agréable que pouvaient
+faire les patriotes de ce lugubre emplacement où, tant de siècles
+durant, avaient sourdement gémi les malheureux que détenait le caprice
+monarchique, c'était encore d'y accorder les violons. Les joyeux
+flonflons succédaient aux cris lugubres des chouettes, et c'était aussi
+une façon de témoigner de la disparition de l'ancien régime.</p>
+
+<p>La Révolution s'est accomplie en chantant <i>la Marseillaise</i> et en
+dansant <i>la Carmagnole</i>.</p>
+
+<p>Enumérer les bals ouverts alors dans Paris prendrait toute une page: on
+dansait à l'hôtel <span class="pagenum" id="Page_4">[4]</span> d'Aligre, rue d'Orléans-Saint-Honoré; à l'hôtel
+Biron, au pavillon de Hanovre; au pavillon de l'Echiquier, à l'hôtel de
+Longueville; rue des Filles-Saint-Thomas, à la Modestie; au bal de
+Calypso; faubourg Montmartre, aux Porcherons; à la Courtille, au
+Waux-Hall enfin, rue de Bondy, où nous allons conduire le lecteur.</p>
+
+<p>Comme les costumes, les danses de l'ancien régime se mélangeaient aux
+entrechats nouveaux: à la noble pavane, au menuet et à la gavotte
+succédaient la trénitz, le rigaudon, la monaco et la populaire
+<i>fricassée</i>.</p>
+
+<p>Dans la grande salle du Waux-Hall, un soir de la fin de juillet 1792, la
+foule était grande et l'on s'amusait fort. Les danseuses étaient jeunes,
+alertes, gentiment troussées, et les danseurs pleins d'entrain.</p>
+
+<p>Les costumes les plus divers se rencontraient. La culotte courte avec
+les bas, la perruque et l'habit à la française, étalaient leurs grâces
+dans les avant-deux où apparaissait le pantalon révolutionnaire; car,
+disons-le en passant, le terme de <i>sans-culottes</i>, dont on s'est servi
+pour désigner les patriotes, ne signifiait nullement que ceux-ci
+allaient dépourvus du vêtement destiné à couvrir les jambes; cela
+voulait dire qu'au contraire les jambes révolutionnaires étaient trop
+vêtues: les citoyens avaient allongé l'étoffe et ne portaient plus de
+culottes, mais des pantalons.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_5">[5]</span>
+Les uniformes étincelaient, nombreux. Beaucoup de gardes nationaux,
+en tenue, prêts à s'élancer hors du bal et à courir, au premier appel du
+tambour, commencer la danse du trône et le branle de la révolution.</p>
+
+<p>Parmi ceux-ci, circulant l'air vainqueur et se cambrant avec avantage en
+passant devant les jolies filles, on pouvait remarquer un grand et fort
+garçon aux traits à la fois énergiques et doux, qui portait le coquet
+costume de garde française avec la cocarde bleu et rouge de la
+municipalité de Paris. Sur sa manche, le galon d'argent indiquait son
+grade: un sergent passé, comme beaucoup de ses camarades, dans la milice
+soldée de la ville, depuis le licenciement des gardes françaises.</p>
+
+<p>Il tournait et retournait aux alentours d'une robuste et appétissante
+luronne, à l'&oelig;il honnête et bleu, à l'allure dégagée. Celle-ci
+regardait ironiquement le beau garde française hésitant à s'approcher
+d'elle, malgré les encouragements de ses camarades:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vas-y donc, Lefebvre! soufflait l'un des gardes... la place n'est
+pas imprenable!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle a même peut-être déjà connu la brèche! disait un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu n'oses pas l'aborder, moi, j'essaie! ajoutait un troisième.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien que c'est toi qu'elle reluque! <span class="pagenum" id="Page_6">[6]</span> On va danser la
+fricassée... Invite-la!... reprit le premier, encourageant le sergent
+Lefebvre.</p>
+
+<p>Celui-ci se tâtait; il n'osait accoster la fraîche et jolie commère,
+nullement décontenancée d'ailleurs et qui semblait n'avoir pas froid aux
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois, Bernadotte? répondit Lefebvre à celui qui l'excitait ainsi,
+comme lui sergent... Morbleu! un soldat français n'a jamais reculé ni
+devant l'ennemi ni en face d'une belle... je vais tenter l'assaut!...</p>
+
+<p>Et se détachant de ses camarades, le sergent Lefebvre marcha droit à la
+jolie fille, dont les yeux s'étaient chargés de colère et qui
+s'apprêtait à le recevoir de la plus belle façon, ayant entendu les
+propos peu respectueux des militaires sur son compte.</p>
+
+<p>&mdash;Attends! ma fille, dit-elle à sa voisine, j'vas leur apprendre, moi, à
+ces freluquets de gardes françaises, si j'ai une brèche!</p>
+
+<p>Et elle se leva vivement, les poings sur la hanche, les yeux pétillants,
+la langue la démangeant, prompte à l'attaque comme à la riposte.</p>
+
+<p>Le sergent crut que l'action valait mieux que la parole...</p>
+
+<p>Avançant les bras, il saisit la jeune fille à la taille et tenta de lui
+déposer un baiser sur le cou, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mam'zelle, voulez-vous danser la fricassée?</p>
+
+<p>La gaillarde était leste. En un clin d'&oelig;il elle se <span class="pagenum" id="Page_7">[7]</span> dégagea, puis
+expédiant sa main avec vivacité dans la direction de la joue du sergent,
+ébahi et penaud, elle l'appliqua en disant, mais sans colère et plutôt
+joyeuse de sa réplique:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, fiston, en voilà d'la fricassée!...</p>
+
+<p>Le sergent recula d'un pas, se frotta la joue, devenue cerise, et
+portant la main à son tricorne dit galamment:</p>
+
+<p>&mdash;Mam'zelle, je vous demande bien pardon!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il n'y a pas d'offense, mon garçon! Ça vous servira de leçon...
+Une autre fois vous saurez à qui vous avez affaire!... répondit la jeune
+fille, dont toute la colère paraissait tombée, et qui se tournait vers
+sa compagne en disant à mi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas trop mal, ce garde!...</p>
+
+<p>Bernadotte, cependant, qui avait suivi avec un regard jaloux son
+camarade s'approchant de la jolie fille, beaucoup plus satisfait de voir
+les choses s'envenimer, s'approcha de lui, le prit par le bras et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Viens avec nous... tu vois bien qu'on ne veut pas danser avec toi...
+Mademoiselle ne sait d'ailleurs peut-être pas la fricassée...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous demande l'heure qu'il est à vous? dit vivement la
+luronne... Je sais danser la fricassée et je la danserai avec qui me
+plaît... pas avec vous, par exemple!... Mais si votre camarade veut
+m'inviter poliment... eh bien! je <span class="pagenum" id="Page_8">[8]</span> tricoterai des jambes avec lui
+volontiers... sans rancune, n'est-ce pas, sergent?</p>
+
+<p>Et cette joyeuse et bonne fille, toute de premier mouvement et de
+franche allure, tendit sa main à Lefebvre.</p>
+
+<p>&mdash;Sans rancune, oh! oui, mademoiselle!... Je vous demande encore une
+fois bien pardon... Ce qui s'est passé tout à l'heure, voyez-vous, c'est
+un peu la faute des camarades... c'est Bernadotte, que vous voyez là,
+qui m'a poussé... Oh! je n'ai eu que ce que je méritais!...</p>
+
+<p>Et comme il s'excusait ainsi de son mieux, la jeune fille,
+l'interrompant, lui demanda sans façon:</p>
+
+<p>&mdash;Mais dites donc, à votre accent, on dirait que vous êtes Alsacien?...</p>
+
+<p>&mdash;Né natif du Haut-Rhin! à Ruffach!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! en v'là un hasard... moi, je suis de Saint-Amarin...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes ma payse!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous mon pays! Comme on se retrouve, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous nommez?</p>
+
+<p>&mdash;Catherine Upscher... blanchisseuse, rue Royale, au coin de la rue des
+Orties-Saint-Honoré.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, Lefebvre, ex-sergent aux gardes, présentement dans la
+milice...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pays, nous ferons tout à l'heure, si vous le voulez bien, plus
+ample connaissance, <span class="pagenum" id="Page_9">[9]</span> mais pour le moment la fricassée nous
+appelle...</p>
+
+<p>Et le prenant sans façon par la main, elle l'entraîna dans le tourbillon
+des danseurs.</p>
+
+<p>Comme elle tournoyait devant un jeune homme, au visage très pâle,
+presque blême, portant les cheveux longs en oreilles de chien, à la mine
+discrète et futée, et dont la longue lévite avait des allures de
+soutane, celui-ci dit assez haut:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! voilà Catherine qui passe aux gardes!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez cette Catherine? demanda le sergent Bernadotte, qui
+avait entendu le propos.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! en tout bien tout honneur, répondit le jeune homme à tournure
+ecclésiastique: c'est ma blanchisseuse... une bonne fille, vaillante,
+proprette et vertueuse... le c&oelig;ur sur la main et la langue joliment
+pendue!... dans tout le quartier, pour son franc parler et ses manières
+toutes rondes, on la nomme mam'zelle Sans-Gêne...</p>
+
+<p>Le tapage de l'orchestre grandissait et le reste de la conversation se
+perdit dans le tumulte joyeux de la fricassée.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_10"><a href="#toc">II</a><br />
+<small>LA PRÉDICTION</small></h3>
+
+<p>La danse terminée, le sergent Lefebvre reconduisit sa payse Catherine à
+sa place.</p>
+
+<p>La paix était complète. Ils se parlaient comme deux vieilles
+connaissances et s'avançaient bras dessus bras dessous, ainsi que deux
+amoureux.</p>
+</div>
+
+<p>Lefebvre, pour cimenter tout à fait l'accord, proposa un
+rafraîchissement.</p>
+
+<p>&mdash;Accepté! répondit Catherine... oh! je ne fais pas de manières, moi...
+vous m'avez l'air d'un bon garçon, et, ma foi, je ne refuse pas votre
+politesse, d'autant plus que la fricassée donne une jolie soif...
+asseyons-nous!</p>
+
+<p>Ils prirent place à une des tables qui garnissaient la salle.</p>
+
+<p>Lefebvre paraissait enchanté de la tournure que prenaient les choses. Il
+eut cependant un moment d'hésitation avant de s'asseoir.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_11">[11]</span>
+&mdash;Qu'avez-vous? demanda Catherine brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, voyez-vous, mam'zelle, aux gardes comme dans la milice,
+répondit-il un peu embarrassé, nous n'avons pas l'habitude de faire
+suisse...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends!... vos camarades?... Eh bien! invitez-les...
+voulez-vous que je les appelle?...</p>
+
+<p>Et sans attendre la permission, se levant, montant sur le banc de bois
+peint en vert qui tenait à la table, Catherine, arrondissant ses mains
+en porte-voix, héla le groupe des trois gardes qui, à distance,
+regardaient avec de la raillerie dans les yeux le manège du couple:</p>
+
+<p>&mdash;Ohé! les gas! venez donc par ici!... On ne vous mangera pas!... et de
+voir boire les autres, ça donne la pépie!...</p>
+
+<p>Les trois gardes ne firent aucune difficulté de répondre à l'invitation
+familière.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne viens pas, Bernadotte? demanda l'un des gardes au sergent, qui
+restait en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Je cause avec le citoyen... répondit d'un ton de mauvaise humeur
+Bernadotte, jaloux de tout avantage d'un camarade et qui, dépité du
+succès remporté par Lefebvre auprès de la belle blanchisseuse, voulait
+se tenir à l'écart en affectant de s'entretenir avec le jeune homme à
+longue lévite et à oreilles de chien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le citoyen n'est pas de trop, cria Catherine... <span class="pagenum" id="Page_12">[12]</span> je le
+connais... il me connaît bien aussi, pas vrai, citoyen Fouché?</p>
+
+<p>Le jeune homme ainsi interpellé s'avança vers la table où déjà Lefebvre
+avait commandé du vin chaud avec des échaudés, et dit en saluant:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque mademoiselle Catherine le veut bien... nous allons prendre
+place... j'adore me trouver avec les vaillants défenseurs de la cité!...</p>
+
+<p>Les quatre gardes et le civil qu'on avait nommé Fouché s'assirent, et
+les verres ayant été remplis, on trinqua.</p>
+
+<p>Catherine et Lefebvre, qui en étaient déjà aux petites privautés
+galantes, burent, à la dérobée, dans le même verre.</p>
+
+<p>Lefebvre voulut s'enhardir et prendre un baiser...</p>
+
+<p>Catherine se regimba.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de ça, pays! dit-elle... je veux bien rire tant qu'on voudra, mais
+pas plus!</p>
+
+<p>&mdash;De la vertu chez une blanchisseuse, vous ne vous attendiez pas à cela,
+milicien? dit Fouché... Ah! c'est qu'elle n'est pas commode tous les
+jours, mademoiselle Sans-Gêne!...</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, citoyen Fouché, reprit vivement Catherine, vous me
+connaissez, puisque c'est moi qui ai votre linge... depuis trois mois
+que vous êtes débarqué de Nantes... est-ce qu'il y a quelque chose à
+dire sur mon compte?...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_13">[13]</span>
+&mdash;Non!... rien... absolument rien!</p>
+
+<p>&mdash;Je consens comme cela à plaisanter... à danser une fricassée comme
+tout à l'heure... à trinquer même avec de bons enfants comme vous
+paraissez l'être, mais personne, entendez-vous, ne peut se vanter, dans
+le quartier ou ailleurs, d'avoir dépassé le seuil de ma chambre... ma
+boutique, par exemple, est ouverte à tout le monde!... quant à ma
+chambre, une seule personne en aura la clef...</p>
+
+<p>&mdash;Et quel sera l'heureux coquin? dit Lefebvre en frisant sa moustache.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari!... répondit fièrement Catherine, et, choquant son verre au
+verre de Lefebvre, elle ajouta en riant:&mdash;Vous voilà averti, pays,
+qu'est-ce que vous en dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce ne serait peut-être pas si désagréable que cela... répondit le
+sergent en tortillant sa moustache... on peut voir... A la vôtre,
+mam'zelle Sans-Gêne!...</p>
+
+<p>&mdash;A la vôtre, citoyen!... en attendant votre demande...</p>
+
+<p>Et tous deux trinquèrent gaiement, en riant franchement de ces libres
+accordailles...</p>
+
+<p>A ce moment, un personnage singulier, coiffé d'un chapeau pointu et vêtu
+d'une longue robe noire parsemée d'étoiles d'argent, de croissants
+lunaires bleus et de comètes à queues ponceau, se glissa entre les
+tables dans une allure spectrale.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_14">[14]</span>
+&mdash;Tiens, c'est Fortunatus!... s'écria Bernadotte... c'est le
+sorcier!... Qui veut se faire dire la bonne aventure?...</p>
+
+<p>Chaque bal alors avait son sorcier ou sa tireuse de cartes, prédisant
+l'avenir et révélant le passé, moyennant cinq sols.</p>
+
+<p>Dans ces grands bouleversements, à une époque comme celle de la veille
+du 10 août, où toute une société disparaissait pour faire place à un
+monde nouveau, dans un changement à vue rappelant celui des féeries, la
+croyance au merveilleux était partout. Cagliostro et sa carafe, Mesmer
+avec son baquet, avaient troublé bien des têtes dans l'aristocratie. La
+crédulité populaire allait aux devins de carrefours et aux astrologues
+de guinguettes.</p>
+
+<p>Catherine avait envie de connaître sa destinée. Il lui semblait que la
+rencontre du beau sergent devait modifier sa vie...</p>
+
+<p>Au moment où elle allait prier Lefebvre d'appeler Fortunatus et de
+l'interroger pour elle, le sorcier, se détournant, répondait à un groupe
+de trois jeunes gens assis à une table voisine...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutons ce qu'il va leur dire! fit Catherine à mi-voix, désignant ses
+voisins...</p>
+
+<p>&mdash;J'en connais un, dit Bernadotte... il s'appelle Andoche Junot... c'est
+un bourguignon... je l'ai rencontré volontaire au bataillon de la
+Côte-d'Or...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_15">[15]</span>
+&mdash;Le second, c'est un aristocrate... dit Lefebvre, il se nomme
+Pierre de Marmont... c'est un bourguignon aussi, il est de Châtillon...</p>
+
+<p>&mdash;Et le troisième?... demanda Fouché, ce jeune homme si maigre, au teint
+olivâtre, qui a des yeux enfoncés... il me semble l'avoir déjà vu!...
+mais où ça?...</p>
+
+<p>&mdash;Dans ma boutique sans doute, dit Catherine, rougissant un peu... c'est
+un officier d'artillerie... démissionnaire... il attend une place... il
+logeait, près de chez moi, à l'<i>Hôtel des Patriotes</i>, rue
+Royale-Saint-Roch...</p>
+
+<p>&mdash;Un Corse? demanda Fouché... ils logent tous à cet hôtel... il a un
+drôle de nom, votre client... attendez donc... Berna... Buna, Bina... ça
+n'est pas cela! fit-il, cherchant le nom qui lui échappait.</p>
+
+<p>&mdash;Bonaparte! dit Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est cela... Bonaparte... Timoléon, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Napoléon! reprit Catherine... c'est un garçon savant et qui en impose
+à tous ceux qui le voient!...</p>
+
+<p>&mdash;Il a un fichu nom ce Timolé... ce Napoléon Bonaparte... et une triste
+mine! Ah! si celui-là arrive jamais à quelque chose!... Un nom pareil,
+ça ne se retient pas! grommela Fouché, et il ajouta:&mdash;Attention! le
+sorcier leur parle... qu'est-ce qu'il peut bien leur prédire?...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_16">[16]</span>
+Les quatre jeunes gens se turent, tendant l'oreille, et Catherine,
+devenue sérieuse, impressionnée par le voisinage du magicien, murmura à
+l'oreille de Lefebvre:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais qu'il prédise bien du bonheur à Bonaparte... il a tant de
+mérite ce jeune homme-là! il soutient ses quatre frères et ses
+s&oelig;urs... et il est loin d'être riche... aussi, voyez-vous, je n'ai
+jamais pu lui présenter sa note... il m'en doit pourtant des
+blanchissages! ajouta-t-elle avec un soupir de commerçante un peu
+alarmée.</p>
+
+<p>Fortunatus cependant, balançant son chapeau pointu, lisait avec gravité
+dans la main que lui tendait le jeune homme que Bernadotte avait appelé
+Junot:</p>
+
+<p>&mdash;Toi! lui dit-il d'une voix caverneuse, ta carrière sera belle et bien
+remplie... tu seras l'ami d'un grand homme... tu l'accompagneras dans sa
+gloire... sur ta tête se posera une couronne ducale... tu triompheras
+dans le Midi...</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! je suis actuellement en demi-solde... tu es consolant, l'ami!
+Mais, dis-moi, après tant de bonheur, comment mourrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Fou! dit d'un ton lugubre le sorcier.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! le commencement de ta prophétie vaut mieux que la fin, fit en
+riant le second, celui que Bernadotte avait désigné sous le nom de
+Marmont... et moi, me prédis-tu la folie?</p>
+
+<p>&mdash;Non! tu vivras pour le malheur de ton pays <span class="pagenum" id="Page_17">[17]</span> et pour ta honte...
+après une existence de gloire et d'honneur, tu abandonneras ton maître,
+tu trahiras ta patrie et ton nom deviendra synonyme de celui de
+Judas!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me favorises guère en tes prédictions, dit Marmont en
+ricanant... et que vas-tu annoncer à notre camarade?...</p>
+
+<p>Et il désignait le jeune officier d'artillerie, à qui Catherine portait
+de l'intérêt.</p>
+
+<p>Mais celui-ci, retirant vivement sa main, dit d'un ton brusque:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas connaître l'avenir... je le sais!...</p>
+
+<p>Et montrant à ses amis, à travers la clôture en planches du jardin,
+entourant le Waux-Hall, le ciel, dont un pan s'étalait au-dessus du bal:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous cette étoile là-bas? dit-il d'une voix vibrante... Non?
+n'est-ce pas? Eh bien! moi, je la vois... c'est la mienne!...</p>
+
+<p>Le sorcier s'était éloigné.</p>
+
+<p>Catherine lui fit signe; il s'approcha du groupe, et regardant deux des
+gardes, il leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Profitez de votre jeunesse... vos jours sont comptés!...</p>
+
+<p>&mdash;Et où mourrons-nous? demanda l'un des deux jeunes gens, qui devaient
+être parmi les héros qui tombèrent pour la liberté, le 10 août, fusillés
+par les Suisses.</p>
+
+<p>&mdash;Sur les marches d'un palais!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_18">[18]</span>
+&mdash;Que de grandeurs! s'écria Bernadotte... et à moi aussi tu vas
+prédire une fin tragique... avec un palais?...</p>
+
+<p>&mdash;Non!... ta mort sera douce... tu occuperas un trône, et après avoir
+renié ton drapeau et combattu tes compagnons d'armes, dans un vaste
+tombeau lointain, près d'une mer glacée, tu reposeras...</p>
+
+<p>&mdash;Si les camarades prennent tout, que me restera-t-il à moi? demanda
+Lefebvre.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, dit Fortunatus, tu épouseras celle que tu aimeras, tu commanderas
+une formidable armée et ton nom signifiera toujours bravoure et
+loyauté!...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, citoyen sorcier, hasarda Catherine, intimidée, pour la
+première fois de sa vie peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mademoiselle, vous serez la femme de celui que vous aimerez...
+et vous deviendrez duchesse!...</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra donc que je devienne duc alors! général ne me suffirait pas?
+dit gaiement Lefebvre... Eh! sorcier, achève ta prédiction... dis-moi
+que j'épouserai Catherine et qu'ensemble nous serons duc et duchesse...</p>
+
+<p>Mais Fortunatus, à pas lents, s'en allait parmi les rires des jeunes
+gens et les regards attentifs des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! dit Fouché, ce magicien est peu <span class="pagenum" id="Page_19">[19]</span> inventif... il vous
+prédit à tous les plus hautes destinées... à moi il ne m'a rien dit...
+Je ne serai donc jamais un personnage?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez déjà été curé, dit Catherine, que voulez-vous donc
+devenir?...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été simplement oratorien, ma chère... à présent je suis patriote,
+ennemi des tyrans... Ce que je voudrais être? oh! c'est bien simple:
+ministre de la police!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le serez peut-être... vous êtes si malin, au courant de tout ce
+qui se passe, de tout ce qui se dit, citoyen Fouché! riposta Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je serai ministre de la police, quand vous serez duchesse! fit-il
+avec un sourire étrange qui illumina un instant sa physionomie triste et
+adoucit son profil de fouine.</p>
+
+<p>Le bal était fini. Les quatre jeunes gens se levèrent en riant aux
+éclats et s'éloignèrent en se moquant bien fort du sorcier et de sa
+sorcellerie.</p>
+
+<p>Catherine donnait le bras à Lefebvre, qui avait obtenu la permission de
+la reconduire jusqu'à la porte de sa boutique.</p>
+
+<p>Devant eux marchaient leurs trois voisins de table. Napoléon Bonaparte,
+un peu à l'écart de ses deux amis, Junot et Marmont, devisant
+insoucieusement, allait grave et raide; par instants il levait les yeux
+au plafond bleu du ciel, semblant y suivre cette étoile dont il avait
+parlé, visible pour lui seul.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_20"><a href="#toc">III</a><br />
+<small>LA DERNIÈRE NUIT DE LA ROYAUTÉ</small></h3>
+
+<p>Le 10 août était un vendredi.</p>
+
+<p>La nuit du 9 au 10 fut douce, étoilée, sereine. Jusqu'à minuit, la lune
+répandit sa clarté rafraîchissante sur la ville, en apparence calme,
+paisible, endormie.</p>
+</div>
+
+<p>Paris, cependant, depuis une quinzaine ne dormait plus que d'un &oelig;il,
+la main sur ses armes, prêt à se dresser au premier appel.</p>
+
+<p>Depuis la soirée où Lefebvre avait fait la rencontre de Catherine la
+blanchisseuse, au Waux-Hall, la cité était devenue fournaise.</p>
+
+<p>La Révolution bouillait dans cette cuve géante.</p>
+
+<p>Les Marseillais étaient venus, emplissant les rues et les clubs de leur
+ardeur, de leur patriotisme ensoleillé et de leur entrain martial. Ils
+lançaient aux échos l'hymne immortel de l'armée <span class="pagenum" id="Page_21">[21]</span> des bords du Rhin,
+sorti du génie subitement inspiré et du c&oelig;ur vibrant de Rouget de
+Lisle. Ils l'apprenaient aux Parisiens, qui, au lieu d'appeler ce chant
+à jamais national la Française, lui donnèrent généreusement le nom de
+<i>Marseillaise</i>.</p>
+
+<p>La cour et le peuple se préparaient à la lutte, au grand jour.</p>
+
+<p>La cour barricadait le château des Tuileries, y faisait tenir garnison
+par les Suisses mandés de Courbevoie et de Rueil, convoquait les nobles
+fanatiques qu'on avait appelés, après le banquet d'octobre où la cocarde
+nationale avait été foulée aux pieds, les Chevaliers du poignard.</p>
+
+<p>Cette grande journée, qui est la victoire même de la Révolution et
+l'avènement de la République, car le 22 septembre ne fit que proclamer
+et légaliser l'acte triomphant du 10 août, nul ne peut se vanter de
+l'avoir organisée, commandée, décrétée.</p>
+
+<p>Danton dormait chez Camille Desmoulins, quand on vint le chercher pour
+se rendre à la Commune. Marat se terrait dans sa cave. Robespierre
+demeurait à l'écart; il ne fut élu que le 11 membre de la Commune.
+Barbaroux avait décliné l'honneur de conduire les Marseillais, et
+Santerre, le grand agitateur du faubourg Saint-Antoine, ne figura qu'au
+milieu de la journée dans la lutte.</p>
+
+<p>Le 10 août, insurrection anonyme, bataille sans commandant en chef, eut
+pour général la foule et pour héros tout le peuple.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_22">[22]</span>
+Le mouvement ne commença qu'après minuit, dans cette nuit radieuse
+du 9.</p>
+
+<p>Les émissaires des 47 sections qui avaient demandé la déchéance de la
+royauté,&mdash;une l'avait votée, la section Mauconseil,&mdash;circulaient
+silencieusement par les rues, transmettaient de porte en porte le mot
+d'ordre: Aux armes, quand vous entendrez le tocsin sonner et battre le
+rappel!...</p>
+
+<p>Vers une heure, le tocsin tinta dans plusieurs paroisses. La cloche de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, qui avait sonné le massacre de la
+Saint-Barthélemy, sonna le glas de la monarchie.</p>
+
+<p>A ce bruit lugubre qu'accompagna bientôt le roulement lointain des
+tambours battant le rappel, Paris se leva et empoigna ses fusils, en se
+frottant les yeux.</p>
+
+<p>La lune était couchée. L'ombre avait envahi la ville. Mais, à toutes les
+fenêtres, des lumières une à une s'allumèrent. Cette illumination
+soudaine, comme pour une fête, avait un aspect sinistre. Aube factice
+d'une journée où la fumée du combat, la vapeur des incendies et la buée
+du sang devaient obscurcir le soleil.</p>
+
+<p>Les portes, successivement, s'entre-bâillèrent dans les rues en éveil.
+Des hommes en armes se montrèrent sur les seuils. Ils interrogeaient
+l'horizon, tendaient l'oreille, attendant au passage le gros de leur
+section pour entrer dans les rangs, et regardaient le jour monter
+au-dessus des toits.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_23">[23]</span>
+Des crosses de fusils résonnaient sur les pavés. Par les ruelles et
+dans les cours on entendait le crépitement des batteries qu'on faisait
+jouer, le froissement métallique de la baïonnette dont on essayait la
+douille et le cliquetis des sabres et des piques.</p>
+
+<p>Les maisons avoisinant les Tuileries avaient toutes leurs volets
+poussés, et déjà plusieurs boutiques s'ouvraient.</p>
+
+<p>Mademoiselle Sans-Gêne n'avait pas été la dernière à mettre le nez au
+vent.</p>
+
+<p>Vêtue d'un jupon court, une camisole légère couvrant sa poitrine bombée,
+un coquet bonnet de nuit sur la tête, après avoir écouté, de la fenêtre,
+les rumeurs de la nuit, percevant le tambour et reconnaissant le tocsin,
+elle s'était hâtée de passer dans son atelier, d'allumer et
+d'entr'ouvrir, avec prudence, sa porte...</p>
+
+<p>La rue Royale-Saint-Roch où se trouvait sa boutique de blanchisseuse
+était encore déserte...</p>
+
+<p>Catherine attendit, regardant, écoutant...</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement la curiosité qui lui faisait ainsi guetter la
+venue des sections en armes...</p>
+
+<p>Elle était bonne patriote, la Sans-Gêne, mais un autre sentiment que la
+haine du tyran l'animait alors...</p>
+
+<p>Depuis la <i>fricassée</i> dansée au Waux-Hall, elle avait revu son pays, le
+sergent Lefebvre...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_24">[24]</span>
+On avait fait plus ample connaissance. A une petite partie fine, à
+la Râpée, où, sans trop de difficultés, elle s'était laissé conduire, on
+avait échangé des serments et échafaudé plus d'un projet...</p>
+
+<p>L'ex-garde française s'était montré fort entreprenant, mais Catherine
+lui avait répondu d'un ton si énergique qu'elle ne se donnerait qu'à son
+mari, que le sergent, tout à fait épris, avait fini par causer
+mariage...</p>
+
+<p>Elle avait accepté la proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas grand'chose, avait-elle dit gaiement, à apporter en
+ménage... moi, j'ai ma blanchisserie... où les mauvaises payes ne
+manquent pas...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mes galons, et la solde est souvent en retard...</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien... nous sommes jeunes, nous nous aimons, et nous
+avons l'avenir devant nous!... Le sorcier de l'autre jour ne m'a-t-il
+pas promis que je serais duchesse?...</p>
+
+<p>&mdash;Et à moi ne m'a-t-il pas dit que je deviendrais général!...</p>
+
+<p>&mdash;Il a d'abord dit que tu épouserais celle que tu aimais...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! réalisons la prédiction par le commencement!</p>
+
+<p>&mdash;Mais on ne peut guère se marier en ce moment... on va se battre!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_25">[25]</span>
+&mdash;Fixons une date, Catherine!...</p>
+
+<p>&mdash;A la chute du tyran, veux-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... ça me va!... les tyrans, je les exècre... Tiens, Catherine,
+regarde-moi ça...</p>
+
+<p>Et Lefebvre, retroussant sa manche, fit voir à sa promise son bras droit
+sur lequel s'étalait un superbe tatouage: deux sabres entrecroisés,
+surmontés d'une grenade en flammes, avec cette inscription: Mort aux
+tyrans!...</p>
+
+<p>&mdash;Hein!... on est patriote! dit-il avec orgueil en étendant
+triomphalement son bras nu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très beau! fit avec conviction Catherine.</p>
+
+<p>Et comme elle avançait un doigt pour tâter le dessin.</p>
+
+<p>&mdash;Touche pas! dit vivement Lefebvre, c'est tout frais...</p>
+
+<p>Catherine recula sa main, toute craintive d'endommager le
+chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;Aie pas peur; ça ne déteint pas... seulement ça cuit... oh! ça se
+passera!... mais attends... dans quelques jours tu auras mieux que
+cela...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?... demanda curieusement Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cadeau de noces! répondit mystérieusement le sergent.</p>
+
+<p>Il n'en voulut pas dire davantage ce jour-là, et après avoir trinqué
+gaiement, sous la tonnelle du traiteur, à la chute du tyran et à leur
+prochain <span class="pagenum" id="Page_26">[26]</span> mariage, qui en serait la conséquence, Catherine et son
+amoureux s'en revinrent par la diligence de Charenton, jusqu'à la rue du
+Bouloi, et de là, à pied, gagnèrent, sous le clignotement malicieux des
+étoiles, la boutique de la rue Royale-Saint-Roch où, brusquement, pour
+éviter les scènes d'attendrissement, la blanchisseuse ferma la porte au
+nez du sergent, en lui criant:</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit, Lefebvre!... tu entreras quand tu seras mon mari!...</p>
+
+<p>Depuis, toutes les fois que son service lui laissait un peu de liberté,
+Lefebvre accourait à la boutique et jasait un bon moment avec sa payse.</p>
+
+<p>Tous deux commençaient à trouver que le tyran mettait bien du temps à
+tomber.</p>
+
+<p>Aussi, l'on conçoit avec quelle double impatience de bonne patriote et
+de fille à marier Catherine épiait cette aube du 10 août...</p>
+
+<p>Le tocsin, dans la nuit lançant ses notes funèbres, sonnait pour les
+Tuileries le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> de la royauté et, pour la blanchisseuse,
+l'<i lang="la" xml:lang="la">Alleluia</i> nuptial.</p>
+
+<p>Deux autres voisins, en costume nocturne, avaient imité Catherine et se
+tenaient sur leurs portes, bayant aux nouvelles...</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il du nouveau, mam'zelle Sans-Gêne? demanda l'un d'eux à travers
+la rue...</p>
+
+<p>&mdash;J'en attends, voisin... tenez! patientez un peu... vous allez savoir
+ce qu'il en est...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_27">[27]</span>
+Essoufflé, ayant couru vite, Lefebvre, équipé, armé, les
+buffleteries croisées sur la poitrine, déboucha de la rue Saint-Honoré,
+déposa son fusil dans l'angle de la porte, et embrassa vigoureusement la
+blanchisseuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma bonne Catherine, que je suis content de te voir... Ça va
+chauffer, va! ça chauffe même déjà... c'est pour aujourd'hui!... Vive la
+nation!...</p>
+
+<p>Les voisins timidement s'étaient rapprochés.</p>
+
+<p>Ils demandèrent ce qui se passait.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà... dit Lefebvre, se campant, comme s'il allait lire au tambour
+une proclamation, il faut vous dire que l'on a voulu assassiner au
+château le vertueux Pétion, le maire de Paris...</p>
+
+<p>Une rumeur indignée s'éleva de l'auditoire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avait-il été faire chez le tyran? demanda Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! on l'avait attiré là comme otage... Imaginez-vous que le château
+est une vraie forteresse, il y a des madriers aux fenêtres, les portes
+sont barricadées... Les Suisses sont armés jusqu'aux dents et avec eux
+se trouvent ces scélérats de Chevaliers du poignard... des traîtres, des
+amis de l'étranger... ils ont juré d'assassiner les patriotes!... Oh!
+s'il m'en tombe un entre les mains dans la journée qui se prépare, à
+celui-là son compte est bon!... s'écria Lefebvre avec une énergie
+presque sauvage.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_28">[28]</span>
+&mdash;Continue, dit Catherine, il n'y en a pas ici, de ces Chevaliers du
+poignard... et il est douteux que tu en trouves un sur ton chemin... et
+M. Pétion... dis-nous ce qu'il est devenu?...</p>
+
+<p>&mdash;Mandé à la barre de l'Assemblée... là du moins il est en sûreté... Oh!
+il l'a échappé belle!...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on s'est battu déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Non... il y a eu cependant un homme tué... Mandat... le commandant de
+la garde nationale...</p>
+
+<p>&mdash;Votre chef!... les Suisses ont tiré dessus?...</p>
+
+<p>&mdash;Lui!... il était de leur côté... on a trouvé, signé de sa main, un
+ordre de fusiller les patriotes du faubourg, par derrière, quand ils
+seraient arrivés à la hauteur du Pont-Neuf, pour faire leur jonction
+avec les camarades de Saint-Marceau et de Saint-Victor... mais la
+trahison est déjouée: le traître, appelé à l'Hôtel de Ville pour
+s'expliquer, a été abattu d'un coup de pistolet parti de la foule...
+rien ne peut arrêter les sections en marche... ce soir, Catherine, nous
+serons vainqueurs et dans huit jours nous nous marierons!... Tiens, j'ai
+déjà mon cadeau de noces... tu sais, je te l'avais promis!...</p>
+
+<p>Et devant les voisins ébahis, le sergent, mettant à nu son bras gauche,
+fit voir un second tatouage représentant deux c&oelig;urs enflammés.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, dit-il, ce qu'il y a d'écrit: A Catherine pour la vie!...</p>
+
+<p>Il recula pour mieux laisser admirer le dessin.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_29">[29]</span>
+&mdash;Il est beau... plus beau que l'autre! dit Catherine rouge de
+plaisir, et elle sauta au cou du sergent en répétant par deux fois:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Lefebvre, que tu es gentil et que je t'aime!...</p>
+
+<p>A ce moment, des coups de feu au loin déchirèrent l'air brumeux... Le
+canon répondit...</p>
+
+<p>Tous les badauds rentrèrent dans leurs maisons...</p>
+
+<p>&mdash;Allons! à tantôt, Catherine! il faut que j'aille où le devoir
+m'appelle... Sois tranquille! nous reviendrons vainqueurs!... dit
+joyeusement Lefebvre.</p>
+
+<p>Et tout en prenant son fusil, il l'embrassa encore une fois, et
+s'éloigna dans la direction des Tuileries.</p>
+
+<p>Les Suisses avaient tiré sur une foule à peine armée et qui parlementait
+avec eux...</p>
+
+<p>Des cadavres jonchaient le vestibule des Tuileries, les trois cours et
+le Carrousel!...</p>
+
+<p>Mais déjà les canons des patriotes envoyaient leurs boulets signifier à
+la royauté sa déchéance...</p>
+
+<p>Louis XVI s'était réfugié au sein de l'Assemblée nationale, qui s'était
+réunie à deux heures du matin, au son du tocsin. En attendant les
+événements, les législateurs, sous la présidence de Vergniaud,
+discutaient l'abolition de la traite des nègres. La cause sacrée de la
+liberté humaine était ce jour-là défendue partout, sans distinction de
+races, ni de couleurs.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_30">[30]</span>
+Tapi dans la loge du logotachygraphe, le journaliste sténographe,
+comme on dirait aujourd'hui, chargé de la rédaction des comptes rendus,
+l'épais monarque mangeait tranquillement une pêche, sourd aux
+détonations qui faisaient crouler son trône, indifférent au sort de ses
+Suisses, et oublieux de ces nobles qui mouraient pour lui...</p>
+
+<p>Il faisait grand jour. La dernière nuit de la royauté était passée, et
+les Marseillais, en chantant, montaient à l'assaut du dernier donjon de
+la féodalité.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_31"><a href="#toc">IV</a><br />
+<small>UN CHEVALIER DU POIGNARD</small></h3>
+
+<p>Il était midi quand le canon cessa de gronder du côté des Tuileries.</p>
+
+<p>Des rumeurs confuses s'élevaient, où l'on distinguait vaguement les cris
+de: Victoire! Victoire!...</p>
+
+<p>De grosses nuées montaient au-dessus des maisons et des flammèches, des
+flocons de papier et de laine brûlés, tourbillonnaient et s'abattaient
+dans les rues...</p>
+</div>
+
+<p>Les péripéties de cette journée à jamais mémorable avaient été diverses.</p>
+
+<p>Les sections avaient nommé chacune trois commissaires, qui devaient
+former la Commune de Paris. Pétion, le maire, appelé à l'Hôtel de Ville,
+avait été consigné chez lui, afin que l'insurrection pût agir en toute
+indépendance. Mandat, reconnu coupable de trahison, et tué, Santerre
+<span class="pagenum" id="Page_32">[32]</span> fut, à sa place, nommé commandant de la garde nationale. L'arsenal
+avait été forcé et des armes distribuées permirent à une première
+colonne, partie du faubourg Saint-Antoine, de se mettre en route.</p>
+
+<p>Le roi, après avoir passé en revue les bataillons de garde nationale
+requis pour la défense du château, était rentré découragé en son
+appartement. Les seuls bataillons des Petits-Pères, de la
+Butte-des-Moulins, l'avaient acclamé. Les autres avaient crié: Vive la
+nation! A bas le véto! Et les canonniers, retournant leurs pièces, les
+avaient braquées sur le château.</p>
+
+<p>Louis XVI se sentit donc perdu et vit son pouvoir et son prestige
+s'évanouir. Il alla demander asile à l'Assemblée nationale, dont la
+salle des séances, au Manège, était alors proche du jardin des
+Tuileries, à l'endroit où est aujourd'hui, rue de Rivoli, l'hôtel
+Continental. Trois cents gardes nationaux et trois cents Suisses
+l'escortèrent.</p>
+
+<p>Les Suisses étaient au nombre de neuf cent cinquante, bien armés, bien
+disciplinés. La plupart ne parlaient que l'allemand. Cette troupe
+domestique, attachée à la personne du roi, fidèle surtout au point
+d'honneur de son contrat de louage, était décidée à se sacrifier pour le
+maître qui l'avait racolée et la soldait. Ignorant d'ailleurs la
+situation, la garde suisse, trompée par ses chefs et excitée par les
+Chevaliers du poignard, <span class="pagenum" id="Page_33">[33]</span> croyait encore, à l'aube du 10 août, qu'il
+s'agissait de défendre la personne du roi contre des brigands venus pour
+l'assassiner. Beaucoup, ainsi qu'en témoigna par la suite un de leurs
+colonels, M. Pfyffer, furent étonnés et ébranlés en voyant s'avancer,
+lors de la poussée populaire vers les portes du château, les gardes
+nationaux. L'uniforme les troubla. Ils pensaient n'avoir affaire qu'à la
+lie populaire, à des forcenés contre lesquels protestaient les honnêtes
+citoyens, et ils voyaient s'avancer vers eux la nation armée et
+organisée.</p>
+
+<p>Aussi peut-on croire que le sang eût été épargné dans cette journée,
+dont les résultats étaient déjà acquis par la retraite de Louis XVI, si
+un de ces terribles hasards, comme il s'en produit dans ces moments
+confus, n'était venu donner le signal d'un massacre impitoyable.</p>
+
+<p>Les Marseillais et les Bretons ayant pour chef un ami de Danton, ancien
+sous-officier, Westermann, Alsacien, militaire très énergique,
+pénétrèrent dans les cours du château. Il y en avait trois à cette
+époque, et le Carrousel, beaucoup plus restreint qu'aujourd'hui, était
+couvert de maisons.</p>
+
+<p>Westermann avait rangé sa troupe en bataille. Les Suisses étaient postés
+aux fenêtres du château, prêts à faire feu.</p>
+
+<p>On s'observait. Westermann dit quelques mots <span class="pagenum" id="Page_34">[34]</span> en allemand aux
+Suisses pour les dissuader de tirer sur le peuple et les encourager à
+fraterniser.</p>
+
+<p>Déjà quelques-uns de ces infortunés mercenaires lançaient des cartouches
+par les fenêtres, en signe de désarmement.</p>
+
+<p>Les patriotes, encouragés, rassurés par ces démonstrations pacifiques,
+s'engagèrent sous le vestibule du château.</p>
+
+<p>Une barrière était placée au bas des marches du grand escalier,
+conduisant à la chapelle.</p>
+
+<p>Sur chaque degré, deux Suisses, l'un adossé au mur, l'autre à la rampe,
+se tenaient debout, immobiles, muets et sévères, le fusil en joue, prêts
+à faire feu...</p>
+
+<p>Avec leur haute stature, leurs bonnets à poils et leurs habits rouges,
+ces montagnards enrégimentés étaient imposants et devaient inspirer la
+crainte.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait pas que des fédérés bretons ou marseillais dans cette
+foule. Des loustics du faubourg s'y étaient faufilés. Gavroche est de
+tous les temps et de toutes les fêtes: on est sûr de le retrouver au
+premier rang, les jours de bataille, les matins d'exécution et les soirs
+de feu d'artifice.</p>
+
+<p>Quelques-uns de ces Parisiens, farceurs intrépides, imaginèrent
+d'attirer à eux, avec des crocs, avec des piques, deux ou trois des
+Suisses des plus rapprochés...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_35">[35]</span>
+Les hommes ainsi happés se laissèrent assez facilement entraîner,
+contents peut-être d'échapper à une bagarre possible, se croyant hors
+d'affaire.</p>
+
+<p>Cette pêche aux Suisses allait continuer, aux éclats de rire des
+assistants, quand tout à coup, sans qu'on ait jamais pu démêler, dans la
+fumée du combat, l'origine du premier coup de feu et la responsabilité
+du signal du massacre, une trombe de projectiles balaya cette foule
+jusque-là inoffensive, et plutôt gouailleuse que menaçante.</p>
+
+<p>On est en droit de croire que des gentilshommes, postés sur le palier du
+haut, voyant les Suisses accrochés se laisser aller sans résistance,
+prêts à fraterniser, pour arrêter la défection et creuser un fossé
+sanglant entre le peuple et la garde, ont tout à coup tiré...</p>
+
+<p>Les deux Suisses déjà au milieu du peuple tombèrent frappés les
+premiers...</p>
+
+<p>Le feu plongeant, dirigé avec sang-froid par les défenseurs du château,
+fut terrible...</p>
+
+<p>En un instant le vestibule fut plein de cadavres.</p>
+
+<p>Le sang coulait en ruisseaux sur les dalles...</p>
+
+<p>Une fumée épaisse avait envahi le vestibule...</p>
+
+<p>Au signal des coups de feu de l'intérieur, la fusillade s'était engagée
+partout.</p>
+
+<p>Les Suisses et les gentilshommes, dont beaucoup avaient revêtu
+l'uniforme de la garde, tiraient à <span class="pagenum" id="Page_36">[36]</span> l'abri des fenêtres barricadées.
+Tous leurs coups portaient...</p>
+
+<p>Les cours s'étaient vidées. Le Carrousel était balayé. Les Suisses
+firent alors une sortie vigoureuse jusque dans la rue Saint-Honoré.</p>
+
+<p>Mais les Marseillais, les Bretons, les gardes nationaux revinrent en
+forces, avec du canon. Les Suisses étaient débordés, le château fut
+envahi. Rien ne résista à la foule triomphante. La plupart des Suisses
+furent massacrés dans les appartements, dans les jardins; jusqu'aux
+Champs-Elysées, on les poursuivit. Plusieurs durent la vie à la
+générosité des vainqueurs, qui s'efforcèrent de les protéger contre la
+fureur populaire.</p>
+
+<p>Le roi avait été sommé de faire cesser le feu des Suisses. Il donna
+l'ordre à M. d'Hervilly, mais ce chef des Chevaliers du poignard se
+réserva de s'en servir selon les circonstances. Il croyait alors, avec
+la reine, que force resterait aux défenseurs du château et que le feu
+des Suisses aurait raison de ce qu'il appelait la canaille. Quand il
+reconnut son erreur, il était trop tard: le château était au pouvoir du
+peuple et le roi, prisonnier dans l'enceinte de l'Assemblée, n'allait
+pas tarder à être écroué au Temple.</p>
+
+<p>Catherine, qui n'avait plus peur, après avoir suivi avec émotion les
+débuts de l'affaire, rassurée bientôt, n'entendant pas de coups de feu,
+s'était aventurée jusqu'à gagner le Carrousel...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_37">[37]</span>
+Elle voulait voir si le tyran mettait de la bonne volonté à
+déguerpir et à hâter sa noce...</p>
+
+<p>Et puis, elle se disait aussi, que peut-être, parmi les combattants,
+elle apercevrait son Lefebvre...</p>
+
+<p>Cette idée de le surprendre, noir de poudre, se battant comme un démon
+au premier rang, sous la mitraille, loin de lui inspirer de la crainte,
+l'enhardissait...</p>
+
+<p>Elle aurait voulu être près de lui, pouvoir lui passer les cartouches...
+plus que cela: tenir elle-même un fusil, le charger et faire feu sur les
+défenseurs du tyran!...</p>
+
+<p>Elle se sentait une âme de guerrière, à l'odeur de la poudre...</p>
+
+<p>Tous les dangers de son Lefebvre elle aurait voulu les partager, et de
+la gloire qu'il allait acquérir elle se montrait à la fois fière et un
+peu jalouse...</p>
+
+<p>Non! pas une seule fois la pensée ne lui vint qu'il pouvait tomber sous
+les balles des Suisses...</p>
+
+<p>Ne leur avait-on pas prédit qu'il commanderait des armées et qu'elle
+serait sa femme!... Ni l'un ni l'autre n'étaient destinés à périr en
+cette journée...</p>
+
+<p>Et, bravant le péril, elle avançait toujours plus près des canonniers et
+des Marseillais, cherchant Lefebvre et dédaignant la mort...</p>
+
+<p>Quand la furieuse fusillade des Suisses éclata, il y eut une affreuse
+débandade...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_38">[38]</span>
+Catherine fut entraînée par la masse des fuyards dans la rue
+Saint-Honoré.</p>
+
+<p>Vers sa boutique elle s'en revint, redoutant que la panique ne se
+propageât jusque-là et qu'on n'envahît sa maison...</p>
+
+<p>Elle n'avait pas perdu tout espoir, mais elle commençait à craindre que
+sa noce ne fût reculée...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les hommes!... ils n'ont donc pas de c&oelig;ur de lâcher pied ainsi!
+grognait-elle en piétinant de rage sur la porte de sa blanchisserie...
+Oh! si j'avais eu un fusil, je serais restée, moi!... Je parie bien que
+Lefebvre ne s'est pas sauvé, lui!...</p>
+
+<p>Et, fiévreuse, impatiente, elle prêtait toujours l'oreille... guettant
+la victoire qu'elle attendait toujours...</p>
+
+<p>Quand le canon se remit à tonner avec force, elle trépigna de joie et
+cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est à nous!... bravo, les canonniers!...</p>
+
+<p>Puis elle se remit à écouter...</p>
+
+<p>Les coups de canon se multipliaient, la fusillade était nourrie, des
+cris confus lui arrivaient. Pour sûr, les patriotes avançaient. On avait
+la victoire!</p>
+
+<p>Ah! qu'il lui tardait de revoir son Lefebvre sain et sauf, et de
+l'embrasser vainqueur en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;A présent, nous pouvons nous marier?</p>
+
+<p id="cor_1">Elle allait et venait, fébrilement, dans sa <ins title='bouique'>boutique</ins> dont elle avait,
+par prudence, laissé les volets clos.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_39">[39]</span>
+Elle n'osait s'éloigner, quelque envie qu'elle eût de retourner au
+champ de bataille, de peur que Lefebvre ne revînt en son absence. Il
+serait alarmé et ne saurait où la chercher. Le mieux était de
+l'attendre. Il repasserait sûrement par la rue Royale-Saint-Roch avec
+ses camarades, le château pris.</p>
+
+<p>La rue était redevenue calme et déserte.</p>
+
+<p>Les voisins s'étaient enfermés chez eux.</p>
+
+<p>Midi venait de sonner. On entendait, tout proche, des coups de feu
+isolés.</p>
+
+<p>Par l'entre-bâillement de sa porte, elle entrevoyait au loin, du côté de
+la rue Saint-Honoré, des ombres qui fuyaient, poursuivies par des hommes
+armés...</p>
+
+<p>C'étaient les derniers défenseurs du château qu'on pourchassait par les
+rues...</p>
+
+<p>Tout à coup, après deux ou trois décharges tout près d'elle, elle
+distingua comme un bruit de pas précipités dans l'allée qui conduisait à
+la porte de dégagement de sa boutique sur la rue Saint-Honoré.</p>
+
+<p>Elle tressaillit...</p>
+
+<p>&mdash;On dirait qu'il y a quelqu'un, murmura-t-elle... Oui... on marche...
+qui donc peut venir?</p>
+
+<p>Brave, elle courut tirer la barre de la porte de l'allée et ouvrit...</p>
+
+<p>Un homme parut, pâle, faible et tout sanglant, <span class="pagenum" id="Page_40">[40]</span> portant la main à sa
+poitrine; il se traînait avec peine...</p>
+
+<p>Ce blessé était vêtu d'un habit blanc, avec la culotte courte et les bas
+de soie...</p>
+
+<p>Ce n'était pas un patriote; s'il avait combattu, c'était assurément dans
+les rangs des ennemis du peuple...</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous?... Que voulez-vous? dit-elle avec fermeté...</p>
+
+<p>&mdash;Un vaincu... je suis blessé... on me poursuit... donnez-moi asile...
+sauvez-moi, au nom du ciel, madame!... Je me nomme le comte de
+Neipperg... Je suis officier autrichien...</p>
+
+<p>Il n'en put dire davantage.</p>
+
+<p>Une écume rose lui montait aux lèvres. Son visage devenait d'une pâleur
+effrayante.</p>
+
+<p>Il s'abattit sur le seuil de l'allée...</p>
+
+<p>Catherine, en voyant tomber devant elle ce jeune homme élégant, dont le
+jabot et le gilet étaient rouges de sang, poussa un cri de pitié et
+d'effroi:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le pauvre garçon!... dit-elle... comme ils l'ont arrangé... C'est
+pourtant un aristocrate!... il a tiré sur le peuple... ce n'est pas même
+un Français... il a dit qu'il était Autrichien... C'est égal, c'est un
+homme tout de même!...</p>
+
+<p>Et, mue par cet instinct de bonté qui se trouve au c&oelig;ur de toutes les
+femmes, même les plus énergiques,&mdash;dans toute cantinière robuste il y
+<span class="pagenum" id="Page_41">[41]</span> a une douce s&oelig;ur de charité,&mdash;Catherine se baissa, tâta la
+poitrine du blessé, écarta doucement les linges englués de sang et
+chercha à s'assurer s'il était mort...</p>
+
+<p>&mdash;Il respire encore, dit-elle avec joie... on peut le sauver!</p>
+
+<p>Alors, courant à la cuve, elle remplit une jatte d'eau fraîche, et après
+avoir pris la précaution de fermer la porte de la rue solidement, en
+assujettissant la barre, elle revint vers le blessé.</p>
+
+<p>Elle fit une compresse, déchirant le premier linge qu'elle trouva sous
+sa main...</p>
+
+<p>Dans sa précipitation, elle ne s'aperçut pas qu'elle venait de mettre en
+pièces une chemise d'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'ai fait un joli coup, se dit-elle, voilà que j'ai pris la
+chemise d'une pratique!...</p>
+
+<p>Elle regarda la marque:</p>
+
+<p>&mdash;C'est à ce pauvre petit capitaine d'artillerie... Napoléon
+Bonaparte!... Le pauvre garçon n'en a pas de trop... Il me doit aussi
+une note assez forte... C'est égal, je lui rendrai une chemise neuve...
+J'irai l'acheter et je la lui porterai moi-même à son garni, en lui
+disant que j'ai roussi la sienne avec mon fer... Pourvu qu'il accepte,
+car il est bien fier!... Ah! en voilà un qui ne fait pas beaucoup
+attention à son linge... pas plus qu'aux femmes, d'ailleurs!
+acheva-t-elle avec un léger soupir.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_42">[42]</span>
+Tout en pensant ainsi à la pratique dont elle mettait le linge en
+charpie, Catherine, avec délicatesse, posait ses compresses sur la
+blessure de cet officier autrichien, hôte inattendu chez une patriote
+comme elle.</p>
+
+<p>La vue de ce jeune homme, frappé à mort peut-être, tout pâle, sans
+forces, dont l'énergie et la vie coulaient par une plaie énorme, avait
+changé tous les sentiments de Catherine.</p>
+
+<p>Ce n'était plus alors l'amazone en jupon court, s'avançant parmi les
+combattants, bondissant de joie à chaque volée de mitraille et
+souhaitant d'avoir un fusil pour participer à cette fête de la mort.</p>
+
+<p>Elle était devenue l'ange secourable qui se penche vers les souffrances
+humaines.</p>
+
+<p>Elle avait presque sur les lèvres une malédiction contre la guerre et se
+disait que les hommes étaient encore bien sauvages pour s'entretuer de
+la sorte.</p>
+
+<p>Mais elle reportait en même temps sa haine et son anathème contre ce roi
+et cette reine qui avaient rendu fatales et nécessaires ces boucheries.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un Autrichien, murmura-t-elle... Qu'est-ce qu'il venait faire
+chez nous, cet habit blanc?... Défendre son Autrichienne... Madame
+Véto!... Pourtant il n'a pas l'air méchant...</p>
+
+<p>Elle le considéra plus attentivement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_43">[43]</span>
+&mdash;Il est tout jeune... vingt ans à peine!... On dirait une fille...</p>
+
+<p>Puis cette observation professionnelle lui vint:</p>
+
+<p>&mdash;Son linge est fin... de la batiste!... Oh! c'est un aristo...</p>
+
+<p>Et elle soupira, comme pour dire: «Quel dommage!...»</p>
+
+<p>Sous l'influence bienfaisante de l'eau froide, et sous les compresses
+formant ligature, arrêtant l'épanchement du sang, le blessé cependant se
+ranima...</p>
+
+<p>Il rouvrit lentement les yeux... Autour de lui ses prunelles mourantes
+semblaient chercher...</p>
+
+<p>Avec la connaissance, l'impression du danger lui revint...</p>
+
+<p>Il fit un mouvement comme pour se lever.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me tuez pas! murmura-t-il dans un effort suprême et instinctif,
+étendant les bras en avant, comme pour parer les coups d'ennemis
+invisibles.</p>
+
+<p>Faisant alors un énergique effort, rassemblant dans une tension suprême
+de la volonté toutes ses forces, le blessé arriva à articuler cette
+phrase:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes Catherine Upscher... de Saint-Amarin? C'est mademoiselle de
+Laveline qui m'a envoyé chez vous. Elle m'a dit que vous étiez bonne...
+que vous m'aideriez à me cacher... je vous expliquerai plus tard...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_44">[44]</span>
+&mdash;Mademoiselle Blanche de Laveline? dit Catherine stupéfaite, la
+fille du seigneur de Saint-Amarin... ma protectrice! Celle qui m'a
+permis de m'établir! d'acheter ce fonds! Vous la connaissez donc? Ah!
+pour elle, il n'est péril que je ne brave. Que vous avez eu raison de
+venir ici! Vous êtes en sûreté, allez! et l'on me passerait sur le corps
+avant de vous arracher de cet asile!</p>
+
+<p>Le blessé tenta de parler. Il voulait sans doute invoquer encore le nom
+de cette Blanche de Laveline, qui paraissait avoir si grande influence
+sur Catherine.</p>
+
+<p>Catherine lui imposa silence, d'un geste:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez raisonnable, dit-elle d'une voix maternelle... personne ne veut
+vous tuer! Mademoiselle Blanche sera contente de moi... Vous êtes ici
+chez une patriote...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, grommelant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je lui dis là? Les Autrichiens, ça ne sait pas ce que
+c'est que des patriotes! C'est des sujets, des esclaves... Vous êtes
+chez une amie, reprit-elle en élevant la voix.</p>
+
+<p>Neipperg se laissa retomber sur le sol. Ses forces, un instant ranimées,
+le quittaient.</p>
+
+<p>Mais il avait entendu la voix compatissante de Catherine, il avait
+compris qu'il était sauvé.</p>
+
+<p>Une indicible expression de joie et de reconnaissance éclaira son visage
+défait. Il était chez une amie... le nom de Blanche de Laveline le <span class="pagenum" id="Page_45">[45]</span>
+protégeait... il n'avait plus rien à craindre...</p>
+
+<p>Dans un effort suprême, les yeux demi-clos, il allongea le bras et sa
+main, exsangue et froide, chercha la main brûlante de Catherine...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon!... calmez-vous!... laissez-moi vous soigner, citoyen
+Autrichien... dit Catherine, s'efforçant de maîtriser son émotion...</p>
+
+<p>Et, attentive, anxieuse, elle se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il serait mieux couché... mais je ne suis pas assez forte pour le
+porter sur le lit... Ah! si Lefebvre était là!... mais il ne vient
+pas!... est-ce qu'il serait...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas sa pensée...</p>
+
+<p>L'idée que son Lefebvre pouvait se trouver inerte comme cet officier
+étranger, plein de sang et à bout de souffle, se présentait pour la
+première fois à son esprit et la glaçait d'épouvante...</p>
+
+<p>&mdash;C'est terrible, la guerre!... murmura-t-elle...</p>
+
+<p>Puis, son tempérament énergique reprenant le dessus, elle songea:</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... Lefebvre est trop brave, trop solide pour être comme ce petit
+aristocrate... c'est un coffre à balles, Lefebvre!... il en recevrait
+une demi-douzaine dans le sac, sans dire seulement ouf!... c'est pas
+taillé comme ces freluquets... Et ça se mêle de vouloir défendre madame
+Véto, ça ose tirer sur le peuple!...</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules, puis regardant de nouveau son blessé:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_46">[46]</span>
+&mdash;C'est impossible qu'il reste là... il va passer pour sûr!...
+Comment faire?... C'est un ami de mademoiselle Blanche... je ne peux pas
+le laisser mourir comme ça... il faut que je fasse tout pour le
+ranimer...</p>
+
+<p>Cette pensée lui vint tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être le fiancé de mademoiselle Blanche?... Ce serait drôle
+si je la mariais, moi, qu'elle avait promis de doter! Oh! il faut que je
+sauve ce jeune homme!... et mon Lefebvre qui n'arrive pas! répéta-t-elle
+embarrassée, cherchant le moyen de transporter l'Autrichien.</p>
+
+<p>Puis, cette réflexion lui traversa l'esprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut mieux que Lefebvre ne soit pas là... Oh! ce n'est pas qu'il
+soit méchant ni qu'il lui vienne à l'idée de me reprocher de sauver un
+aristocrate... quand il saura que c'est un ami de ma bienfaitrice, il
+n'aura rien à dire... et puis, après la bataille, un soldat français ne
+connaît plus d'ennemis... Lefebvre me l'a dit bien souvent! mais il est
+jaloux comme un tigre!... Ça lui déplairait de me voir tripoter les
+chairs blanches de cet aristo... ensuite, il se demanderait peut-être,
+comment que ça se fait que ce jeune homme soit venu se réfugier chez
+moi... Pour te demander asile, il faut qu'il te connaisse! C'est ce
+qu'il dirait... je sais bien ce que je lui répondrais moi... mais ça ne
+fait rien, j'aime mieux qu'il ne le voie pas...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_47">[47]</span>
+Et de nouveau, faisant un effort, elle tenta de soulever le corps,
+devenu pesant par l'inertie, du jeune Autrichien...</p>
+
+<p>A ce moment, on frappa à la porte de la rue...</p>
+
+<p>Catherine tressaillit.</p>
+
+<p>Elle écouta, aussi pâle que le blessé...</p>
+
+<p>&mdash;Qui peut venir? se demanda-t-elle. La boutique est fermée et personne
+ne viendra chercher et apporter du linge un jour pareil...</p>
+
+<p>Les crosses de fusils résonnaient sur le pavé...</p>
+
+<p>On heurtait en même temps à la porte de l'allée...</p>
+
+<p>Des voix s'élevèrent confuses...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est sauvé par là...</p>
+
+<p>&mdash;Il est caché ici...</p>
+
+<p>Catherine frémit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qu'on cherche!... murmura-t-elle en regardant avec une
+compassion plus grande le blessé, toujours inerte.</p>
+
+<p>Les voix grondaient aux deux issues. Un piétinement irrité témoignait de
+l'impatience d'une foule.</p>
+
+<p>&mdash;Enfonçons la porte!... dit tout à coup une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le sauver? murmura Catherine... et, secouant le moribond, elle
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons!... citoyen... monsieur... du courage!... essayez de marcher...</p>
+
+<p>Le blessé rouvrit les yeux et soupira d'une voix étranglée:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_48">[48]</span>
+&mdash;Je ne peux pas... laissez-moi mourir!...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit bien de mourir! grommela Catherine; voyons! de l'énergie,
+morbleu!... Sachez qu'il faut que je vous ramène vivant à mademoiselle
+de Laveline... Ce ne serait pas la peine qu'elle vous ait envoyé ici
+pour y rester... Levez-vous... là... ça y est!... Vous voyez que ce
+n'est pas difficile... il n'y a qu'à vouloir...</p>
+
+<p>Neipperg chancelait comme un homme ivre.</p>
+
+<p>Catherine avait peine à le soutenir. Les cris, les menaces, les jurons
+redoublaient au dehors.</p>
+
+<p>Déjà des coups de crosse solidement appliqués faisaient trembler les ais
+de la porte...</p>
+
+<p>Tout à coup une voix s'éleva:</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, citoyens... laissez-moi faire!... on va m'ouvrir, à moi...</p>
+
+<p>Et la même voix cria très haut:</p>
+
+<p>&mdash;Catherine, c'est moi!... n'aie pas peur!... arrive donc!...</p>
+
+<p>&mdash;Lefebvre!... dit Catherine toute tremblante, heureuse assurément de
+savoir son pays sain et sauf, mais craintive pour le blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Attends!... j'accours! cria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, citoyens... elle va ouvrir; un peu de patience!...
+dame! vous l'aviez effrayée avec votre façon de demander la porte à
+coups de crosse!... dit Lefebvre assez haut pour que Catherine reconnût
+sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu, dit-elle vivement au <span class="pagenum" id="Page_49">[49]</span> blessé... ils vont
+entrer... je suis obligée d'ouvrir... venez!</p>
+
+<p>&mdash;Où faut-il aller?</p>
+
+<p>&mdash;Essayez de monter cet escalier... je vous cacherai dans le grenier...</p>
+
+<p>&mdash;Monter? Oh! c'est impossible... voyez, je me traîne...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! là... dans ma chambre!...</p>
+
+<p>Et Catherine le poussant, le remorquant, finit par introduire
+l'autrichien dans sa chambre, dont elle ferma la porte à clef...</p>
+
+<p>Puis, rouge, essoufflée, contente, elle se hâta d'aller ouvrir à
+Lefebvre et à la foule, en se disant avec une joyeuse satisfaction:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, il est sauvé!</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_50"><a href="#toc">V</a><br />
+<small>LA CHAMBRE DE CATHERINE</small></h3>
+
+<p>La barre tombée, les verrous tirés, la porte s'ouvrit et laissa pénétrer
+Lefebvre, suivi de trois ou quatre gardes nationaux et d'une foule de
+voisins, de badauds, où les femmes et les enfants se trouvaient en
+majorité.</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Tu as bien tardé à nous ouvrir, ma bonne Catherine!... dit Lefebvre en
+l'embrassant sur les deux joues...</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ce bruit... ces cris...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je comprends cela... tu avais peur... mais c'étaient des
+patriotes, des amis qui frappaient... Catherine, nous sommes vainqueurs
+sur toute la ligne!... le tyran n'est plus qu'un prisonnier de la
+nation... la forteresse du despotisme est prise... le peuple est le
+maître aujourd'hui!...</p>
+
+<p>&mdash;Vive la nation!... crièrent des voix.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_51">[51]</span>
+&mdash;A mort les traîtres!... A bas les Suisses et les Chevaliers du
+poignard! crièrent d'autres voix, dans la foule qui se pressait sur le
+seuil de la boutique de Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! la mort pour ceux qui ont tiré sur le peuple! dit Lefebvre d'une
+voix forte... Catherine, sais-tu pourquoi on cognait si rudement à ta
+boutique?...</p>
+
+<p>&mdash;Non!... j'ai été effrayée... Il y a eu des coups de feu, près d'ici...</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons tiré sur un aristocrate qui s'était échappé des
+Tuileries... un de ces Chevaliers du poignard qui voulaient assassiner
+les patriotes... j'avais juré que s'il m'en tombait un sous la main je
+lui ferais payer le sang des nôtres... Justement, moi et les camarades,
+dit Lefebvre en désignant les gardes nationaux qui l'accompagnaient,
+nous en poursuivions un... nous avions déchargé sur lui nos fusils...
+quand tout à coup, au détour de la rue, il a disparu... il était blessé
+pourtant... il y avait du sang jusqu'auprès de la porte de ton allée,
+Catherine... alors nous avons cru qu'il s'était réfugié chez toi...</p>
+
+<p>Lefebvre regarda autour de lui, et aussitôt reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y est pas... on le verrait... et puis tu nous l'aurais déjà
+dit, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>Alors se tournant vers les gardes nationaux:</p>
+
+<p>&mdash;Camarades, nous n'avons plus rien à faire <span class="pagenum" id="Page_52">[52]</span> ici... vous du
+moins!... vous voyez que l'habit blanc n'est pas là... vous permettrez
+bien à un vainqueur des Tuileries d'embrasser tranquillement sa femme...</p>
+
+<p>&mdash;Ta femme? Oh! pas encore, Lefebvre!... dit Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... est-ce que le tyran n'est pas abattu?...</p>
+
+<p>Et tendant la main aux gardes:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, citoyens, à bientôt... à la section!... nous devons nommer
+un capitaine et deux lieutenants... et puis un curé pour la paroisse...
+un curé patriote, bien entendu!... le curé a pris peur et s'est enfui,
+les deux lieutenants et le capitaine ont été tués par les Suisses, il
+faut donc les remplacer... à tantôt!...</p>
+
+<p>Les gardes s'éloignèrent.</p>
+
+<p>Les badauds continuaient à stationner devant la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mes amis, vous n'avez pas entendu... pas compris?... dit
+Lefebvre d'une voix bourrue et bon enfant... qu'est-ce que vous
+attendez?... l'habit blanc?... il n'est pas chez Catherine, c'est
+clair!... oh! il a dû tomber pas bien loin d'ici, dans quelque coin...
+il avait au moins trois balles dans la poitrine... cherchez-le... c'est
+votre affaire!... ce n'est pas le chasseur qui ramasse le gibier!...</p>
+
+<p>Et il les poussa devant lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_53">[53]</span>
+&mdash;C'est bien!... c'est bien!... on s'en va, sergent!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas la peine de bousculer le monde!... dit un des curieux.</p>
+
+<p>Et il ajouta d'une voix traînarde:</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça qu'on ne pourrait pas cacher quelqu'un dans la chambre...</p>
+
+<p>Lefebvre referma brusquement la porte, et revenant à Catherine, lui dit,
+les bras ouverts, pour l'embrasser de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru qu'ils ne voudraient jamais s'en aller!... as-tu entendu
+cette bêtise, ils parlaient de la chambre... de ta chambre!... Quelle
+idée!... Mais comme tu es tremblante, ma Catherine!... Voyons,
+calme-toi... c'est fini!... occupons-nous de nous deux...</p>
+
+<p>Il surprit un regard de Catherine fixé vers la porte de sa chambre...</p>
+
+<p>Instinctivement il alla droit à cette porte et voulut l'ouvrir.</p>
+
+<p>Elle résista.</p>
+
+<p>Lefebvre s'arrêta, surpris, inquiet.</p>
+
+<p>Un vague soupçon envahit son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Catherine, dit-il, pourquoi cette porte est-elle fermée?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... parce que cela m'a plu!... répondit Catherine avec un embarras
+visible.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une raison... donne-moi la clef?...</p>
+
+<p>&mdash;Non!... tu ne l'auras pas!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_54">[54]</span>
+&mdash;Catherine, s'écria Lefebvre, blême de colère, tu me trompes... il
+y a quelqu'un dans cette chambre... un amant sans doute... je veux la
+clef...</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit que tu ne l'aurais pas...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je la prendrai!...</p>
+
+<p>Et Lefebvre, plongeant la main dans la poche béante du tablier de
+Catherine, prit la clef, alla à la porte de la chambre, l'ouvrit...</p>
+
+<p>&mdash;Lefebvre, cria Catherine, mon mari seul, je t'en avais prévenu, devait
+franchir cette porte... Tu veux entrer de force, jamais je n'y entrerai
+avec toi...</p>
+
+<p>On cogna de nouveau aux volets de la boutique.</p>
+
+<p>Catherine alla ouvrir.</p>
+
+<p>Plusieurs gardes nationaux, en armes, se présentèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Où est le sergent Lefebvre? demandèrent-ils; on le réclame à la
+section... On parle de le nommer lieutenant...</p>
+
+<p>Lefebvre, ému, pâle, grave, sortit de la chambre de Catherine.</p>
+
+<p>Il referma soigneusement la porte, en retira la clef, qu'il rendit à
+Catherine en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m'avais pas dit qu'il y avait un mort dans ta chambre?...</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort!... Ah! le pauvre garçon! fit Catherine avec tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Non!... il vit!... Mais c'était donc vrai? Ce n'était donc pas un
+galant?...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_55">[55]</span>
+&mdash;Gros bête! répondit Catherine, s'il avait été bien portant, est-ce
+que je l'aurais caché là!... Mais tu ne vas pas le livrer, au moins?...
+reprit-elle avec inquiétude. C'est, tout Autrichien qu'il est, un ami de
+mademoiselle Blanche de Laveline, ma bienfaitrice...</p>
+
+<p>&mdash;Un blessé est sacré! dit Lefebvre... ta chambre est devenue une
+ambulance, ma Catherine, on ne tire jamais dessus!... Soigne ce pauvre
+diable! sauve-le! je suis content de t'aider à payer ta dette à cette
+demoiselle qui t'a obligée... mais tâche qu'on ne le sache jamais... ça
+me nuirait peut-être à ma section!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu es un brave c&oelig;ur!... aussi bon que brave!... Lefebvre, tu as
+ma parole! Quand tu voudras, je serai ta femme!...</p>
+
+<p>&mdash;Ça sera vite fait... mais les amis s'impatientent... il faut que je
+les suive...</p>
+
+<p>&mdash;Sergent Lefebvre, on vous attend... on va voter!... dit un des gardes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien!... je vous suis... en route, camarades!...</p>
+
+<p>Et, tandis que le sergent se rendait à la section, dont les urnes
+recueillaient les suffrages, Catherine, sur la pointe du pied, pénétrait
+dans la chambre, où, d'un sommeil léger, entrecoupé de sursauts
+fébriles, reposait le jeune officier autrichien qu'elle avait recueilli,
+hôte sacré pour elle, ayant invoqué le nom de Blanche de Laveline.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_56"><a href="#toc">VI</a><br />
+<small>LE PETIT HENRIOT</small></h3>
+
+<p>Catherine avait apporté du bouillon, un peu de vin au blessé, en lui
+disant, car il s'était éveillé au léger bruit de ses pas:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez! il faut vous soutenir... Vous avez besoin de vos forces, car
+vous ne pourrez rester bien longtemps dans cette chambre... Oh! ce n'est
+pas moi qui vous renverrai!... Vous êtes ici l'hôte de mademoiselle
+Blanche, c'est elle qui vous a conduit vers ma demeure, c'est elle qui
+vous abrite et vous protège... Mais, voyez-vous, il vient beaucoup trop
+de monde dans cette boutique... votre habit est suspect... Mes
+ouvrières, mes pratiques ne tarderaient pas à jaser, et il pourrait
+survenir une dénonciation... Dame! vous avez tiré sur le peuple!</p>
+</div>
+
+<p>Neipperg fit un mouvement et dit lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons défendu le roi!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_57">[57]</span>
+&mdash;Le gros Véto! fit Catherine en haussant les épaules... il s'était
+réfugié à l'Assemblée... on n'allait pas le chercher là... il était en
+sûreté, bien tranquille... il vous laissait égorger, en égoïste qu'il
+est, sans plus penser à vous qu'au bonnet rouge qu'il avait arraché de
+sa tête le 20 juin, les patriotes partis, après avoir feint de le
+coiffer de bonne grâce devant nos compagnons du faubourg Antoine!...
+C'est un propre à rien, un fainéant, votre gros Véto, que sa coquine de
+femme mène par le bout du nez... savez-vous où? devant les fusils du
+peuple! Oh! ça lui arrivera pour sûr! Mais, reprit-elle, après un court
+silence, pourquoi donc vous êtes-vous fourré dans cette bagarre, vous,
+un étranger? Car vous êtes autrichien, m'avez-vous dit?</p>
+
+<p>&mdash;Lieutenant aux gardes nobles de Sa Majesté, j'étais chargé d'une
+mission auprès de la reine...</p>
+
+<p>&mdash;L'Autrichienne!... grommela Catherine... et c'est pour elle que vous
+avez combattu, vous qui n'aviez rien à faire dans nos luttes!...</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais mourir! répondit avec une grande simplicité le jeune
+officier.</p>
+
+<p id="cor_2">&mdash;Mourir! à votre âge?... pour le roi?... pour la reine?... il doit y
+avoir autre anguille sous roche, mon jeune monsieur!... dit Catherine
+avec une raillerie pleine de bonne humeur... Excusez-moi si je suis
+indiscrète, mais quand on a vingt ans et qu'on veut se faire tuer pour
+des gens <span class="pagenum" id="Page_58">[58]</span> qu'on ne connaît pas et par des gens envers lesquels on
+n'a aucun motif de bataille... eh bien! c'est qu'on est amoureux...
+Hein? suis-je tombé <ins title='uste'>juste</ins>?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez deviné, ma bonne hôtesse!...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!... ce n'était pas difficile!... et voulez-vous que je dise de
+qui vous êtes amoureux?... de mademoiselle Blanche de Laveline, je
+parie!... Oh! je ne vous demande pas vos confidences, fit vivement
+Catherine, surprenant de l'inquiétude sur le visage pâle du blessé...
+d'ailleurs ça ne me regarde pas... et puis mademoiselle de Laveline
+mérite bien d'être aimée...</p>
+
+<p>Le comte de Neipperg se souleva à demi et s'écria avec exaltation:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... elle est belle et bonne, ma Blanche aimée!... Oh! madame, si la
+mort me prend, dites-lui que mon dernier souffle aura exhalé son nom!
+dites-lui que ma pensée, avant que la vie se retire de moi, aura été
+pour elle et pour...</p>
+
+<p>Le jeune homme s'arrêta, suspendant un aveu prêt à tomber de ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne mourrez pas! dit Catherine désireuse de le réconforter...
+est-ce qu'on meurt à votre âge et quand on est amoureux!... Vous devez
+vivre, monsieur, pour mademoiselle Blanche que vous aimez, qui vous aime
+certainement, et pour l'autre personne que vous alliez nommer... son
+père sans doute, M. de Laveline?... <span class="pagenum" id="Page_59">[59]</span> Un fort beau gentilhomme... je
+l'ai vu deux ou trois fois, le marquis de Laveline, là-bas, en notre
+Alsace... il portait un superbe habit de velours bleu, avec de l'or
+dessus, et il puisait du tabac dans une boîte où il y avait des pierres
+qui brillaient!...</p>
+
+<p>Neipperg, en entendant prononcer le nom du marquis de Laveline, avait
+laissé échapper un geste qui pouvait passer pour un signe de mépris et
+de colère.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît, se dit Catherine, qu'ils ne sont pas grands amis... bon à
+savoir! je ne lui en parlerai plus... sans doute que le père de Blanche
+s'est opposé au mariage... Pauvre demoiselle!... C'est pour cela que ce
+jeune homme a voulu se faire tuer!...</p>
+
+<p>Et, avec un soupir de compassion, elle se mit à arranger l'oreiller sous
+la tête du blessé, en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je bavarde et cela ne vous vaut sans doute rien... Si vous reposiez un
+peu, monsieur?... ça ferait tomber la fièvre...</p>
+
+<p>Le malade secoua doucement la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-moi de Blanche, dit-il... parlez-moi d'elle encore!... Voilà ma
+guérison!...</p>
+
+<p>Catherine sourit et se mit à raconter comment, née dans une petite
+ferme, non loin du château des seigneurs de Laveline, elle avait vu
+grandir mademoiselle Blanche. Elevée par sa mère que <span class="pagenum" id="Page_60">[60]</span> le marquis
+laissait seule la plus grande partie de l'année, étant retenu par une
+charge à la cour, Blanche avait vécu de la vie rustique, courant les
+forêts, chevauchant, chassant, et se lançant par les prés et par les
+champs au hasard, sans s'inquiéter des barrières à sauter, des fossés à
+franchir. Elle n'était pas fière et causait familièrement avec les
+paysans. Souvent elle était venue à la ferme et avait pris la petite
+Catherine en affection.</p>
+
+<p>Un jour, le marquis avait mandé à Versailles sa femme et sa fille.
+Catherine avec trois autres jeunes filles du pays avaient été emmenées
+pour le service de madame et de mademoiselle de Laveline. A la
+buanderie, Catherine avait été attachée. Elle avait ainsi passé
+plusieurs années heureuses, puis madame de Laveline était morte; c'était
+alors que mademoiselle Blanche, que son père avait conduite à Londres,
+lors d'une mission diplomatique en Angleterre, avait bien voulu
+l'établir en lui achetant la blanchisserie de mademoiselle Lobligeois...
+où elle se trouvait présentement. Ah! c'était une créature digne d'être
+aimée et bénie que mademoiselle Blanche!</p>
+
+<p>Comme Catherine achevait le récit de sa modeste existence et retraçait
+les bienfaits de la fille du marquis de Laveline, on heurta à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce déjà Lefebvre qui reviendrait avec ses camarades de la
+section? pensa Catherine <span class="pagenum" id="Page_61">[61]</span> inquiète... Rassurez-vous!... ne faites
+pas de bruit! dit-elle à Neipperg qui tendait l'oreille; si Lefebvre est
+seul, il n'y a aucun danger, mais si ses camarades sont avec lui, je
+vais leur parler et les renvoyer... Attendez-moi et ne craignez rien!...</p>
+
+<p>Elle alla ouvrir, un peu émue. Sa surprise fut extrême en voyant une
+jeune femme, très effrayée, s'élancer dans la boutique en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il est là, n'est-ce pas?... on m'a dit qu'on avait vu un homme se
+traîner de ce côté... vit-il encore?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle Blanche, dit Catherine, reconnaissant, dans cette
+femme effarée, mademoiselle de Laveline, il est à côté... dans ma
+chambre... il vit et il ne parle que de vous!... venez le voir...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma bonne Catherine, quelle heureuse inspiration j'ai eue de lui
+indiquer ta maison comme un refuge sûr, lorsqu'il est parti pour se
+battre avec les gentilshommes du château!...</p>
+
+<p>Et mademoiselle de Laveline prit les mains de Catherine et les serra
+avec reconnaissance, en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mène-moi auprès de lui!...</p>
+
+<p>La vue de Blanche produisit un effet saisissant sur le blessé.</p>
+
+<p>Il voulut sauter à bas du lit, où si difficilement Catherine était
+parvenue à l'allonger.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_62">[62]</span>
+Il fallut que les deux femmes eussent recours presque à la force
+pour le maintenir.</p>
+
+<p>&mdash;Méchant!... dit Blanche de sa voix douce, tu as donc voulu mourir!...</p>
+
+<p>&mdash;La vie sans toi m'était à charge... pouvais-je trouver plus noble
+occasion de quitter l'existence, qu'au milieu d'un combat, l'épée à la
+main et souriant à la mort qui venait à moi glorieuse et parée!...</p>
+
+<p>&mdash;Ingrat!... tu devais vivre pour moi...</p>
+
+<p>&mdash;Pour toi!... N'étais-tu pas à mes yeux comme une morte?... n'allais-tu
+pas me quitter pour toujours!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce mariage odieux n'était pas encore conclu... un hasard pouvait nous
+secourir... il fallait espérer!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'avais dit toi-même, fit Neipperg, qu'il n'existait aucune
+espérance... Aujourd'hui 10 août, tu devais être la femme d'un autre et
+t'appeler madame de Lowendaal!... ton père l'avait ainsi décidé... et tu
+n'avais pu résister...</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que mes pleurs, mes prières étaient inutiles... Menacé
+d'être ruiné par ce baron de Lowendaal, ce Belge millionnaire qui lui
+avait prêté de grosses sommes et exigeait le remboursement
+immédiatement... ou ma main, mon père avait consenti à lui accorder ce
+qu'il désirait le plus...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce qui coûtait le moins à ton père... <span class="pagenum" id="Page_63">[63]</span> le Marquis payait ses
+dettes avec sa fille!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami, mon père ignorait que notre amour fût si grand... il ne
+savait rien... il ne sait rien encore... dit Blanche avec une énergie
+croissante.</p>
+
+<p>Catherine, pendant cette conversation entre les deux amoureux, s'était
+tenue à l'écart. Par discrétion, elle passa dans l'atelier au moment où
+Neipperg, avec une exaltation douloureuse, regardant Blanche, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... ils ignoreront tout... car je m'éloignerai, je disparaîtrai...
+Ma mort, vois-tu, aurait rendu le silence plus complet, l'ignorance plus
+profonde... mais les balles des sans-culottes n'ont pas voulu de moi, ce
+sera à recommencer!... Aussi bien les occasions de mourir ne sauraient
+manquer dans les années qui vont s'ouvrir... la guerre est déclarée...
+je vais chercher dans les rangs de l'armée impériale, sur les bords du
+Rhin, cette mort qui n'a pas voulu de moi dans les décombres des
+Tuileries!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne feras pas cela!</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'en empêcherait?... Mais, pardon, Blanche!... c'est aujourd'hui
+le 10 août, le jour fixé pour votre mariage... comment se fait-il que
+vous soyez ici... votre place doit être auprès de votre époux... On vous
+réclame à l'église!... qu'attendez-vous pour rendre heureux le baron de
+Lowendaal et acquitter les dettes du marquis?... <span class="pagenum" id="Page_64">[64]</span> Le combat a
+interrompu la cérémonie sans doute, mais à présent les coups de feu ont
+cessé, le tocsin se tait, on peut sonner les cloches nuptiales...
+laissez-moi mourir... ici ou ailleurs, aujourd'hui ou demain, peu
+importe?...</p>
+
+<p>&mdash;Non!... non! tu dois vivre!... pour moi... pour notre enfant!...
+s'écria Blanche se penchant sur Neipperg et l'embrassant avec passion.</p>
+
+<p>&mdash;Notre enfant! murmura le blessé...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... notre cher petit Henriot... tu n'as pas le droit de mourir!...
+ta vie ne t'appartient plus!...</p>
+
+<p>&mdash;Notre enfant!... répéta avec douleur Neipperg, mais... mais ton
+mariage?...</p>
+
+<p>&mdash;N'est pas encore fait... il y a tout espoir...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!... tu n'es pas encore madame de Lowendaal?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore!... jamais peut-être!...</p>
+
+<p>&mdash;Explique-moi...</p>
+
+<p>Et une anxiété fiévreuse agita la physionomie du blessé, tandis que
+Blanche répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu es parti... me disant un adieu que l'un et l'autre nous
+pensions devoir être éternel... tu m'as annoncé que tu allais te ranger
+parmi les défenseurs du château... c'était courir à la mort... j'avais
+cependant un peu d'espoir au fond du c&oelig;ur... c'est alors que je
+t'indiquai la boutique de l'excellente Catherine comme un asile sûr si
+tu parvenais à t'échapper des Tuileries... <span class="pagenum" id="Page_65">[65]</span> j'avais aussi
+l'espérance de pouvoir t'y rejoindre...</p>
+
+<p>&mdash;Tu espérais cela, toi?... cependant tu avais obéi à ton père... tu
+avais consenti à devenir la femme de ce Lowendaal...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais quelque chose me disait que le mariage serait reculé...</p>
+
+<p>&mdash;Et il l'a été?...</p>
+
+<p>&mdash;L'insurrection grondait dans les faubourgs... Mon père a déclaré qu'il
+était impossible de célébrer le mariage à la date fixée... Alors le
+baron de Lowendaal a proposé d'accomplir la cérémonie plus tard... dans
+trois mois...</p>
+
+<p>&mdash;Trois mois!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le 6 novembre... c'est la date qu'il a fixée...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il est moins pressé, le baron...</p>
+
+<p>&mdash;Epouvanté par les événements, redoutant les progrès de la Révolution,
+M. de Lowendaal a quitté Paris hier soir, avant la fermeture des
+barrières... Il s'est rendu dans ses terres. C'est son château, auprès
+de Jemmapes, sur la frontière de Belgique, qu'il a désigné pour la
+célébration de cet impossible mariage...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu iras à Jemmapes?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, un peu effrayé aussi, a décidé qu'il se rendrait au château
+du baron... Nous devons partir prochainement, si les routes sont
+libres...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu l'accompagneras?...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_66">[66]</span>
+&mdash;Je l'accompagnerai... Oh! mais rassure-toi, je sais ce que j'ai
+résolu... Jamais je ne serai la femme du baron...</p>
+
+<p>&mdash;Tu me le jures?</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui te donnera cette force de résister à Jemmapes, quand ici tu
+cédais?...</p>
+
+<p>&mdash;Avant son départ, le baron a reçu une lettre que je lui ai écrite...
+oh! avec des larmes!... son domestique, gagné par moi, n'a dû lui
+remettre ce message que les barrières franchies...</p>
+
+<p>&mdash;Alors il sait?...</p>
+
+<p>&mdash;La vérité!... il sait que je t'aime et que notre petit Henriot ne peut
+avoir d'autre père que toi...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma Blanche adorée!... ma chère femme, que je t'adore... tiens! tu
+me rends la vie... il me semble que je serais de force à me relever et à
+recommencer le combat contre les sans-culottes!...</p>
+
+<p>Et Neipperg, dans sa surexcitation, fit un si brusque mouvement que les
+bandes qui couvraient sa blessure glissèrent, la plaie s'entr'ouvrit et
+un flot de sang coula.</p>
+
+<p>Il poussa un cri.</p>
+
+<p>Catherine accourut, offrit ses services.</p>
+
+<p>Les deux femmes, de leur mieux, rajustèrent les linges et comprimèrent
+de nouveau la blessure.</p>
+
+<p>Neipperg s'était évanoui.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_67">[67]</span>
+Il reprit lentement ses sens.</p>
+
+<p>Ses premières paroles, entrecoupées, laissèrent échapper son secret:</p>
+
+<p>&mdash;Blanche... je vais mourir... veille sur notre enfant!... murmura-t-il.</p>
+
+<p>Catherine, en entendant cette révélation, eut un geste de stupeur:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Blanche a un enfant! pensa-t-elle; puis aussitôt se
+tournant vers la jeune femme, honteuse et baissant les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, dit-elle vivement, ce que je viens d'apprendre est
+entré par une oreille et est sorti par l'autre... Si toutefois vous
+aviez besoin de moi, vous savez que Catherine vous appartient des pieds
+à la tête... Voyons! ne vous désolez pas... les enfants, c'est des
+accidents qui arrivent à tout le monde quand on s'aime! Est-il déjà
+grand, le chérubin? je suis certaine qu'il est bien gentil!</p>
+
+<p>&mdash;Il a trois ans bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Et il se nomme?</p>
+
+<p>&mdash;Henri... nous l'appelons Henriot.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un joli nom... Est-ce que je pourrai le voir, mademoiselle?</p>
+
+<p>Blanche de Laveline réfléchissait.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, ma bonne Catherine, tu peux me rendre un grand service...
+achevant ainsi ce que tu as si bien commencé en recueillant et en
+soignant M. de Neipperg...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_68">[68]</span>
+&mdash;Parlez... que faut-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils est chez une brave femme des environs de Paris, la mère
+Hoche, dans un faubourg de Versailles.</p>
+
+<p>&mdash;La mère Hoche, mais je la connais! Son fils est un ami de Lefebvre...
+c'est mon amoureux, Lefebvre, ou plutôt mon mari, car moi aussi je vais
+me marier et j'aurai un petit Henri... beaucoup de petits Henri...</p>
+
+<p>&mdash;Je te félicite! Tu iras donc voir la maman Hoche...</p>
+
+<p>&mdash;J'avais justement une commission pour elle de la part de son fils
+Lazare... qui était aux gardes-françaises avec Lefebvre... c'est
+Lefebvre qui l'a mis au port d'armes... ils ont pris la Bastille
+ensemble... Et qu'est-ce qu'il faudra lui dire à la citoyenne Hoche?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui remettras cet argent et cette lettre... dit Blanche en donnant
+une bourse et un papier à Catherine, et puis tu prendras l'enfant et tu
+l'emmèneras... Est-ce trop exiger de toi, Catherine?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est que cela!... Vous savez bien que vous me demanderiez d'aller,
+à moi toute seule, reprendre les Tuileries, si les Suisses y revenaient,
+que je le ferais pour vous!... trop exigeante, vous!... c'te bêtise!...
+est-ce que ce n'est pas grâce à vous que j'ai pu acheter cette boutique,
+m'établir, et devenir bientôt la citoyenne <span class="pagenum" id="Page_69">[69]</span> Lefebvre?... Voyons,
+vous devez avoir autre chose à me commander... ça ne suffit pas!... Une
+fois que j'aurai retiré le mioche de Versailles, qu'est-ce qu'il faudra
+en faire?</p>
+
+<p>&mdash;Tu me l'amèneras...</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Au château de Lowendaal... auprès d'un village nommé Jemmapes... C'est
+en Belgique, à la frontière... pourras-tu facilement t'y rendre?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous je braverai tout!... et quand faudra-t-il me trouver avec
+l'enfant, à Jemmapes?...</p>
+
+<p>&mdash;Au plus tard le 6 novembre...</p>
+
+<p>&mdash;Bon. J'y serai!... Lefebvre s'arrangera pour me laisser partir...
+d'ailleurs, d'ici là, nous serons mariés... et, on ne sait pas, il
+viendra peut-être avec moi... On pourrait se battre par là!...</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse-moi, Catherine!... un jour, puissé-je reconnaître ce que tu
+fais pour moi...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez reconnu d'avance... comptez sur moi...</p>
+
+<p>&mdash;A Jemmapes donc!...</p>
+
+<p>&mdash;A Jemmapes, le 6 novembre!...</p>
+
+<p>Blanche de Laveline dit alors en montrant Neipperg:</p>
+
+<p>&mdash;Il repose, je vais veiller auprès de lui... Va à tes affaires,
+Catherine, car tu dois nous trouver bien gênants, bien encombrants...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes ici chez vous, je vous l'ai dit... Mais tenez, voici qu'il
+se réveille, fit-elle en désignant <span class="pagenum" id="Page_70">[70]</span> le blessé qui rouvrait lentement
+les yeux, vous devez avoir à vous raconter tous les deux bien des choses
+encore... et je n'ai que faire auprès de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'en vas?... Tu me laisses ici seule?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne serai pas longtemps... Du linge que je reporte à une
+pratique pas bien loin, et je reviens... N'ouvrez à personne!... A
+bientôt!</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_71"><a href="#toc">VII</a><br />
+<small>LE LOCATAIRE DE L'HOTEL DE METZ</small></h3>
+
+<p>Tandis que le comte de Neipperg et Blanche de Laveline, dans un
+tête-à-tête délicieux, échangeaient des projets d'avenir et parlaient
+de leur enfant, Catherine avait passé un panier empli de linge à son
+bras et se disposait à sortir.</p>
+</div>
+
+<p>Elle voulait mettre à profit le temps. Les amoureux bavardaient, ils ne
+seraient pas fâchés de son absence, et puis toute la matinée avait été
+perdue pour la blanchisseuse. C'est vrai qu'on ne prend pas les
+Tuileries tous les jours, mais enfin il fallait bien rattraper un peu sa
+journée.</p>
+
+<p>Et puis elle réfléchissait à tous les événements qui venaient de se
+produire.</p>
+
+<p>Elle avait désormais charge d'âmes.</p>
+
+<p>Neipperg avait fort approuvé la confiance de Blanche, la chargeant de
+retirer le petit Henriot <span class="pagenum" id="Page_72">[72]</span> des mains de la mère Hoche, qui le gardait
+à Versailles, pour le conduire à Jemmapes.</p>
+
+<p>Une fois guéri, Neipperg irait retrouver la mère de son enfant, bravant
+la colère du marquis de Laveline, prêt à tenir tête au baron de
+Lowendaal et à lui disputer Blanche, l'épée à la main, s'il le fallait.</p>
+
+<p>Et Catherine, tout en se mettant en route, se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Lefebvre est à sa section où l'on vote... Il ne sera pas de retour
+avant que l'élection des nouveaux officiers soit proclamée... Oh! ça
+prendra bien deux heures!... Ils sont longs à voter, à la section des
+Filles-Saint-Thomas... tous beaux parleurs, sauf mon Lefebvre!... J'ai
+donc le temps de donner un coup de pied jusque chez le capitaine
+Bonaparte!...</p>
+
+<p>Et pensant à son client, le maigre et hâve officier d'artillerie, elle
+sourit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il n'en a pas trop de chemises, le capitaine! se dit-elle,
+celle-ci peut lui faire défaut...</p>
+
+<p>Et, avec un soupir, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je vais devenir la citoyenne Lefebvre, je ne veux rien devoir
+au capitaine Bonaparte... c'est plutôt lui qui me devra... A tout
+hasard, je vais emporter sa note!... s'il me la demande, je la lui
+donnerai... sinon, tant pis!... je n'oserai jamais lui réclamer ce qu'il
+me doit... <span class="pagenum" id="Page_73">[73]</span> le pauvre garçon! en voilà un travailleur!... un
+savant!... toujours à lire ou à écrire... une triste jeunesse que la
+sienne!... comme s'il ne devait pas y avoir temps pour tout! fit-elle
+avec une moue ironique et quelque peu dépitée, en fourrant dans sa poche
+la note de blanchissage du capitaine Bonaparte.</p>
+
+<p>Elle se rendit à l'hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où logeait alors
+l'humble officier d'artillerie.</p>
+
+<p>Il y occupait une modeste chambre, au troisième étage, portant le n<sup>o</sup>
+14.</p>
+
+<p>La jeunesse de l'homme, à la fois grandiose et fatal, qui devait emplir
+le siècle de son nom et dont la gloire, auréolée de sang, empourpre
+encore tout notre horizon, fut sans mouvements extraordinaires, sans
+révélations surprenantes. Ce n'est qu'après coup qu'on a voulu y
+découvrir des particularités prophétiques, révélant son génie, prédisant
+sa carrière prodigieuse.</p>
+
+<p>Bonaparte enfant, jeune homme, trompa tout le monde. Nul ne put annoncer
+sa fortune, personne ne crut à son mérite.</p>
+
+<p>Ses premières années furent celles d'un étudiant pauvre, timide,
+laborieux, fier et un peu sombre. Il souffrit cruellement du mal de
+misère. Sa pauvreté l'isolait. Le sentiment très vif qu'il eut toujours
+de la famille, de la tribu, lui rendait fort pénible la condition
+précaire où se débattaient les siens.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_74">[74]</span>
+Son père, Charles Bonaparte, ou, plus exactement, de Buonaparte,
+d'une ancienne famille noble de la Toscane, établie à Ajaccio depuis
+plus de deux siècles, exerçait la profession d'avocat. Tous ses ancêtres
+avaient été gens de robe. Charles Bonaparte se montra l'un des plus
+ardents partisans de Paoli, le patriote corse. Il se soumit à l'autorité
+française, quand Paoli eut quitté l'île.</p>
+
+<p>Bien que membre du conseil d'administration de la Corse et très en vue,
+Charles Bonaparte était fort gêné. Il ne possédait, pour toutes
+ressources, qu'un domaine, vignes et oliviers, rapportant à peine douze
+cents livres de rente. Il le faisait valoir lui-même.</p>
+
+<p>Plus tard, à la suite des troubles dont la Corse fut le théâtre, ce
+revenu lui manqua et il connut tout à fait le dénûment.</p>
+
+<p>Il avait épousé Letizia Ramolino, née le 24 août 1749, belle jeune fille
+aux traits purs, au profil de camée antique, qui devait par la suite
+montrer tant de fermeté et de finesse, avec un esprit de prévoyance
+singulièrement aiguisé.</p>
+
+<p>Quand, portant le titre de Madame Mère, elle trônait à côté de ses fils,
+dominateurs de l'Europe, ne répondait-elle pas à Napoléon, qui lui
+reprochait de ne pas dépenser toute sa liste civile: «Je fais des
+économies pour vous, mes enfants, qui en aurez peut-être un jour
+besoin!»</p>
+
+<p>Selon une tradition non démentie, Napoléon <span class="pagenum" id="Page_75">[75]</span> Bonaparte naquit de
+Charles et de Letizia, le 15 août 1769.</p>
+
+<p>Il se trouvait ainsi le second des fils du couple Bonaparte. Une
+assertion, fort plausible, affirme que Joseph n'est que le cadet. Ce
+serait lui l'enfant né à Ajaccio. Napoléon, né le 7 janvier 1768, aurait
+eu Corte pour berceau.</p>
+
+<p>L'acte de naissance, existant à l'Ecole militaire, et produit pour
+l'admission du jeune Napoléon, porte bien la date du 15 août 1769, mais
+d'autres pièces peuvent justifier la confusion qui s'est établie par la
+suite. L'acte de mariage de Bonaparte et de Joséphine principalement. On
+a dit que Joséphine, par coquetterie, s'était rajeunie, ce qui est
+exact, mais on a ajouté que Bonaparte, pour rapprocher les distances
+d'âge, s'était, de son côté, vieilli de deux ans. Il a pu être incité à
+donner son âge vrai, par galanterie, et puis les motifs qui avaient
+poussé ses parents à une substitution d'actes d'état civil, n'existaient
+plus. La raison, en effet, de ce rajeunissement, tenait tout entière
+dans la condition d'âge pour l'admission à l'Ecole militaire de Brienne.</p>
+
+<p>L'aîné, Napoléon, avait dépassé l'âge limitatif de dix ans. Ses parents,
+en lui attribuant l'acte de naissance de Joseph, plus jeune de deux ans,
+et dont les goûts n'étaient pas du tout militaires, auraient ainsi rendu
+possible l'entrée à l'école du futur général.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_76">[76]</span>
+Deux circonstances influèrent sur la formation de ses idées et la
+trempe de son caractère: les perturbations politiques de son pays natal
+et la détresse de sa famille.</p>
+
+<p>La guerre civile autour de son berceau, la misère au foyer paternel,
+endurcirent son âme et assombrirent son enfance.</p>
+
+<p>Il était sérieux en entrant à l'École de Brienne; il en sortit triste,
+ulcéré.</p>
+
+<p>Ses camarades s'étaient moqués de son accent italien, de son nom baroque
+de Napoleone,&mdash;on l'appelait <i>Paille-au-Nez</i>; ils l'avaient insulté dans
+sa pauvreté: on sait combien sont féroces ces railleries d'enfant et
+quelles cruelles plaies elles laissent à leurs victimes.</p>
+
+<p>Elève studieux, fort en mathématiques, jouant peu, si ce n'est au fort
+de l'hiver, où, stratégiste précoce, il conduisait les assauts
+enfantins, à coups de boules de neige, donnés à des forteresses de
+glace, dans la cour de l'École de Brienne, il vécut, presque inaperçu,
+ces premières années de son existence.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'il se lia avec Bourrienne, futur concussionnaire, son
+secrétaire intime, qui s'est vengé des bienfaits et de l'indulgence de
+son ami, devenu son empereur, en le bafouant et en le calomniant dans
+des mémoires payés par la police de la Restauration.</p>
+
+<p>De Brienne, il passa à l'Ecole Militaire et, là encore, <span class="pagenum" id="Page_77">[77]</span> il
+souffrit, endurant ces petites blessures quotidiennes, supportant ces
+piqûres d'épingle qui parfois font mourir, que les jeunes gens pauvres
+connaissent, et dont ils n'osent se plaindre. Il n'avait nul argent et,
+ne pouvant partager les plaisirs coûteux des fils de famille, il se
+tenait à l'écart, un peu en paria. Cet isolement, à l'âge où le c&oelig;ur
+aime à s'épancher, a contribué certainement à rendre impassible, et
+impitoyable aussi, celui qui devait devenir l'homme de bronze.</p>
+
+<p>Il avait perdu son père, mort, d'un cancer à l'estomac, à l'âge de
+trente-neuf ans, lorsqu'il fut nommé, le 1<sup>er</sup> septembre 1785,
+lieutenant en second à la compagnie des bombardiers du régiment de la
+Fère, en garnison à Valence.</p>
+
+<p>Il occupait ses loisirs de garnison à écrire une histoire de la Corse,
+et, débutant dans le monde, il prenait des leçons de danse du professeur
+Dautel et faisait la cour aux dames de la ville, rencontrées dans le
+salon d'une dame du Colombier.</p>
+
+<p>Son régiment fut envoyé successivement à Lyon, à Douai. Il obtint un
+congé qui lui permit d'embrasser sa famille, à Ajaccio, et après un
+voyage à Paris, où il logea à l'hôtel de Cherbourg, rue du
+Four-Saint-Honoré, il reçut l'ordre de rejoindre son régiment à Auxonne,
+le 1<sup>er</sup> mai 1788.</p>
+
+<p>Le travail, les privations,&mdash;il ne se nourrissait guère que de lait,
+faute d'argent,&mdash;le rendirent malade.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_78">[78]</span>
+Pour soulager sa mère, restée veuve avec huit enfants, Napoléon
+avait pris auprès de lui son jeune frère Louis.</p>
+
+<p>Il vivait avec cet enfant, en émargeant quatre-vingt-douze francs quinze
+centimes par mois.</p>
+
+<p>Deux pièces sans feu, sans meubles, composaient tout son logement. Dans
+l'une, garnie d'un grabat, avec une malle pleine de paperasses, une
+chaise de paille et une table de bois blanc, travaillait et dormait
+l'hôte promis aux Tuileries et à Saint-Cloud. Le futur roi de Hollande
+couchait dans la pièce voisine, sur un matelas jeté par terre.</p>
+
+<p>Naturellement, pas de valet de chambre. Bonaparte brossait ses habits,
+cirait ses bottes et cuisinait la soupe.</p>
+
+<p>Napoléon fit un jour allusion à cette époque de sa vie, en présence d'un
+fonctionnaire qui se plaignait de l'insuffisance de ses émoluments.</p>
+
+<p>&mdash;«Je connais cela, moi, monsieur; quand j'avais l'honneur d'être
+sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma
+porte sur ma pauvreté... En public, je ne faisais pas tache sur mes
+camarades!...»</p>
+
+<p>La pauvreté rend chaste et ne dispose guère à l'amour.</p>
+
+<p>A cette époque, Bonaparte, se comportant peut-être un peu comme le
+renard, en présence des raisins inabordables, lançait cet anathème aux
+<span class="pagenum" id="Page_79">[79]</span> femmes: «Je crois l'amour nuisible à la société, au bonheur
+individuel des hommes; enfin, je crois que l'amour fait plus de mal que
+de bien.»</p>
+
+<p id="cor_3">La bonne Catherine qui, tout en blanchissant le linge de son client,
+avait éprouvé pour lui, avant de rencontrer Lefebvre, une certaine
+inclination, n'avait pas tardé à s'apercevoir que Bonaparte, retombé à
+Paris dans la gêne, <ins title='pratiquai'>pratiquait</ins> toujours sa sévère philosophie
+d'Auxonne.</p>
+
+<p>Promu lieutenant en premier au 4<sup>e</sup> d'artillerie, Bonaparte était revenu
+à Valence, en compagnie de son frère Louis. Il avait repris sa vie
+d'officier studieux, sédentaire, un peu farouche. On était à l'aurore de
+la Révolution. Il se montra aussitôt chaud partisan des idées de liberté
+et de l'émancipation du peuple. Alors on le voit partout se signaler
+comme révolutionnaire. Il parle, il écrit, il agit; il se fait inscrire
+au club des Amis de la Constitution, dont il devient le secrétaire. Il
+était certainement de bonne foi. Cet homme extraordinaire a pu prendre
+tous les tons sans paraître mentir, et montrer tous les masques comme
+son véritable visage.</p>
+
+<p>En octobre 1791, il demande un congé de trois mois pour soigner sa santé
+et embrasser sa famille. Il se rend en Corse.</p>
+
+<p>Là, au milieu des siens, se créant des partisans, il brigue le grade de
+chef de bataillon dans la garde nationale d'Ajaccio. Ce commandement
+<span class="pagenum" id="Page_80">[80]</span> lui donnait la force publique, l'autorité. Il était ardemment
+disputé.</p>
+
+<p>Son principal concurrent se nommait Marius Peraldi; il appartenait à une
+famille fort influente.</p>
+
+<p>Bonaparte déploya une activité fébrile pour se recruter des partisans.
+Ajaccio fut partagé en deux camps.</p>
+
+<p>Les commissaires de la Constituante, envoyés par le pouvoir central,
+pouvaient disposer, par leur présence seule, d'un grand nombre de
+suffrages et faire pencher la balance.</p>
+
+<p>Le commissaire principal, Muratori, était descendu chez Marius Peraldi.</p>
+
+<p>C'était désigner à l'opinion le concurrent de Bonaparte comme agréable
+au pouvoir.</p>
+
+<p>On sait de quel poids pèse en Corse l'appui officiel.</p>
+
+<p>Les amis de Bonaparte, impuissants à parer ce coup droit, jugèrent le
+triomphe de Peraldi certain.</p>
+
+<p>Mais l'ardent et tenace jeune homme ne désespéra pas.</p>
+
+<p>Il rassembla quelques amis solides, et, à l'heure du souper, quand les
+Peraldi se trouvaient à table, leur salle à manger fut envahie par une
+bande en armes.</p>
+
+<p>On coucha en joue les convives et, entre deux hommes armés, Muratori,
+sommé de se lever et de marcher, fut conduit à la maison de Bonaparte.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_81">[81]</span>
+Le commissaire était plus mort que vif.</p>
+
+<p>Bonaparte vint à lui souriant, comme s'il ignorait de quelle façon on
+s'y était pris pour lui amener le visiteur, et dit, la main tendue:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le bienvenu dans ma maison... j'ai voulu que vous fussiez
+libre, vous ne l'étiez pas chez les Peraldi... asseyez-vous à mon foyer,
+mon cher commissaire!</p>
+
+<p>Comme ses guides avec leurs fusils étaient encore à portée, prêts à
+obéir aux ordres de Bonaparte, Muratori s'assit, fit contre fortune bon
+c&oelig;ur et ne parla plus de retourner chez les Peraldi.</p>
+
+<p>Le lendemain, Bonaparte fut élu commandant des gardes nationales
+d'Ajaccio.</p>
+
+<p>L'homme de Brumaire était en germe dans le candidat à la milice. Le coup
+de force d'Ajaccio présageait celui de Saint-Cloud.</p>
+
+<p>La situation de Bonaparte, acceptant un commandement territorial, alors
+qu'il faisait partie de l'armée active, n'était pas très régulière. Mais
+on était en période révolutionnaire.</p>
+
+<p>Il est certain qu'en des temps différents, cette infraction pouvait lui
+coûter cher.</p>
+
+<p>Il prolongea en effet son congé bien au delà du terme qui lui avait été
+assigné.</p>
+
+<p>Le motif qui le poussa à rester à la tête de la milice corse, où il
+avait le grade de lieutenant-colonel, ne fut ni l'ambition ni la passion
+politique.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_82">[82]</span>
+Son génie en ébullition ne pouvait être contenu dans son île étroite
+et misérable.</p>
+
+<p>Ce fut l'argent, toujours la question d'argent, qui gouverna à cette
+époque la conduite de l'aventureux condottiere.</p>
+
+<p>Sa solde dans la garde nationale était de 162 livres par mois, le double
+de ses appointements de lieutenant d'artillerie.</p>
+
+<p>Avec cette somme, il pouvait subvenir aux charges croissantes de sa trop
+nombreuse famille et élever convenablement son frère Louis.</p>
+
+<p>Voilà le motif qui le poussa à rester en Corse. Bonaparte a toujours été
+un peu la victime des siens.</p>
+
+<p>Ajoutons qu'en commandant le bataillon d'Ajaccio, il ne désertait pas,
+comme on l'a prétendu. La garde nationale alors faisait, surtout en
+Corse, un service actif. Elle était assimilée à l'armée. Bonaparte, pour
+se justifier, argua d'ailleurs d'une autorisation du maréchal de camp de
+Rossi, qui lui avait été délivrée, en attendant la promesse de
+régularisation de sa situation, conformément au décret de l'Assemblée du
+17 décembre 1791, qui autorisait les officiers de l'armée active à
+servir dans les bataillons de la garde nationale.</p>
+
+<p>Destitué par le colonel Maillard, Bonaparte vint à Paris pour exposer sa
+conduite et plaider sa cause devant le ministre de la guerre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_83">[83]</span>
+Il avait l'espoir d'obtenir sa réintégration.</p>
+
+<p>Mais, en attendant le décret, il menait à Paris une existence solitaire
+et besogneuse.</p>
+
+<p>Il faisait maigre chère à son hôtel, dînait le plus souvent possible en
+ville, chez M. et madame Permon, qu'il avait connus à Valence et dont la
+fille devait épouser Junot et devenir duchesse d'Abrantès. Plus tard,
+Bonaparte eut la pensée de demander la main de madame Permon, restée
+veuve avec une certaine fortune.</p>
+
+<p>Malgré son économie, il eut, à cette époque, quelques dettes.</p>
+
+<p>Il devait quinze francs à son gargotier, et, comme nous l'avons vu, une
+note de quarante-cinq francs à sa blanchisseuse, Catherine Sans-Gêne.</p>
+
+<p>Ses relations étaient rares. Il vivait en quotidienne intimité avec
+Junot, Marmont et Bourrienne.</p>
+
+<p>Tous trois, comme lui, dénués d'argent et riches d'espérances.</p>
+
+<p>Le matin du 10 août, Bonaparte s'était levé au son du tocsin et, simple
+spectateur du combat, avait couru chez Fauvelet de Bourrienne, le frère
+aîné de son camarade, qui tenait un bureau de prêts et de bric-à-brac
+place du Carrousel. Il avait besoin d'argent, et ne voulait pas être
+démuni un jour de révolution; il mit alors sa montre en gage chez
+Fauvelet, qui lui avança quinze francs.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_84">[84]</span>
+De la boutique de ce prêteur, d'où il était difficile de sortir, la
+bataille étant engagée, Bonaparte suivit toutes les péripéties de la
+lutte.</p>
+
+<p>A midi, quand la victoire fut acquise au peuple, il regagna son logis.</p>
+
+<p>Il cheminait pensif, attristé par la vue des cadavres, éc&oelig;uré à
+l'odeur du sang.</p>
+
+<p>Bien des années après, le grand boucher de l'Europe, oubliant les
+hémorragies terribles de ses peuples et les monceaux de cadavres
+accumulés en trophées sous ses pas, se souvenait encore de l'horreur du
+spectacle: sur le rocher de Sainte-Hélène, il exprimait son indignation
+et son émotion, à la vue des innombrables victimes des Suisses et des
+Chevaliers du poignard, rencontrées par lui dans le parcours, pour
+rentrer à son hôtel, le matin rouge du 10 août.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_85"><a href="#toc">VIII</a><br />
+<small>LE JOLI SERGENT</small></h3>
+
+<p>Tel était l'homme, encore inconnu, obscur, mystérieux, que Catherine
+Lefebvre venait trouver dans sa chambrette d'hôtel meublé, où il
+attendait impatiemment la fortune, déesse capricieuse et tardive, qui ne
+se décidait pas à venir frapper à sa porte.</p>
+</div>
+
+<p>Tout lui semblait contraire. Rien ne lui réussissait. La malechance le
+poursuivait...</p>
+
+<p>A son retour du Carrousel, en cette matinée sanglante du 10 août, il
+avait cherché, dans le travail, le repos de l'esprit, la distraction de
+ses ennuis et l'oubli du spectacle tragique auquel il avait assisté de
+la boutique du prêteur sur gages.</p>
+
+<p>Il avait déployé une carte de géographie et, attentivement, s'était mis
+à étudier la région du Midi, le littoral de la Méditerranée, Marseille
+et <span class="pagenum" id="Page_86">[86]</span> surtout le port de Toulon, où la réaction royaliste s'agitait et
+que menaçait la flotte des Anglais.</p>
+
+<p>De temps en temps, il repoussait la carte, se plongeait la tête dans les
+mains, et rêvait...</p>
+
+<p>Sa pensée ardente s'échauffait... Comme le voyageur des sables, devant
+lui il entrevoyait de féeriques et prodigieux mirages...</p>
+
+<p>Des villes prises où il pénétrait en vainqueur, monté sur un cheval
+blanc, au milieu de l'agitation des foules, des acclamations des
+soldats... Un pont que la mitraille balayait et qu'il traversait, un
+drapeau à la main, entraînant des bataillons, refoulant l'ennemi... Des
+cavaliers étranges, aux riches vêtements de laine brodée d'or, qui
+tourbillonnaient le cimeterre levé, autour de lui, impassible, et tout à
+coup s'arrêtaient, jetaient leurs armes et inclinaient leurs turbans
+devant sa tente... Puis, des foulées triomphales, parmi des monceaux de
+combattants vaincus, en des pays lointains, variés, changeants... Le
+soleil ardent du Midi brûlant sa tête, la neige du Nord poudrant son
+manteau... et, aussi, des fêtes, des défilés, des cortèges... des rois
+soumis, prosternés, des reines lui offrant la coupe de leurs seins...
+les ivresses, les gloires, les apothéoses...</p>
+
+<p>Tout ce rêve fantastique se fondait, se reformait pour s'évanouir de
+nouveau, tandis qu'il rafraîchissait son front brûlant dans sa main...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_87">[87]</span>
+Rouvrant les yeux, la réalité laide et ridicule de sa chambre
+d'hôtel lui apparaissait...</p>
+
+<p>Un sourire amer errait sur sa lèvre, et, son esprit positif reprenant le
+dessus, il chassait le trompeur fantôme; cessant de voir le mirage, il
+envisageait avec des yeux nets ce qui l'entourait, il examinait, avec un
+froid raisonnement, l'inquiétante situation, le présent mauvais,
+l'avenir probablement pire...</p>
+
+<p>Sa position était déplorable, et nul changement ne paraissait
+probable...</p>
+
+<p>Pas d'argent. Pas d'emploi. Le ministre, sourd à ses réclamations. Les
+bureaux hostiles. Aucun ami. Nul protecteur...</p>
+
+<p>Il se voyait acculé à une impasse navrante: la misère noire et
+l'impuissance!</p>
+
+<p>Ses fumées d'ambition s'étaient dissipées au vent brutal de la vie...
+ses projets d'avenir s'effondraient ainsi que des châteaux de cartes.</p>
+
+<p>Il commençait à sentir sur la nuque le frisson glacé de la
+désillusion...</p>
+
+<p>Que faire?... Il avait un instant imaginé, en passant dans une rue du
+quartier de la Nouvelle-France, alors en construction, de louer des
+maisons et d'entreprendre la location en garni...</p>
+
+<p>Il songeait aussi à quitter la France et à demander du service dans
+l'armée turque...</p>
+
+<p>Cependant il se disait qu'il avait quelque chose dans la cervelle, et
+dans ses veines il sentait <span class="pagenum" id="Page_88">[88]</span> courir un sang impétueux, avec la
+rapidité du Rhône...</p>
+
+<p>Alors il se remettait à la tâche, s'appliquant à l'étude topographique
+du bassin de la Méditerranée, son berceau, où le canon allait bientôt
+gronder...</p>
+
+<p>Oh! s'il pouvait être là, où l'on se battrait, où l'on défendrait la
+nation, en canonnant les Anglais!...</p>
+
+<p>Ce songe était possible... s'il demeurait chimérique, c'est que le Corse
+besogneux se trouvait seul, sans appui, sans personne qui crût en lui...</p>
+
+<p>De nouveau, pour vaincre le découragement qui commençait à s'insinuer
+dans ses veines,&mdash;ce poison subtil et charnel qui glace les plus solides
+énergies,&mdash;il se pencha sur sa carte, reprenant la suite de son étude
+interrompue par son rêve.</p>
+
+<p>On frappa deux légers coups à la porte.</p>
+
+<p>Il tressaillit. Un peu d'angoisse lui comprima le c&oelig;ur. Les plus
+braves, la poche vide, quand soudain on vient, frissonnent. L'inconnu
+les effraie, les paralyse. Ils accueilleraient, le front haut, l'&oelig;il
+fixe, la Mort heurtant du bout de sa faux. Ils sont lâches et tremblants
+à la pensée du créancier qui survient, la dette à la main.</p>
+
+<p>On frappa de nouveau, un peu plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être le père Maugeard qui monte pour sa note!... pensa
+Bonaparte en rougissant.&mdash;Entrez! dit-il sourdement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_89">[89]</span>
+Une minute s'écoula.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez donc! répéta-t-il, impatienté.</p>
+
+<p>Et il pensa, surpris:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas l'hôtelier... Junot ou Bourrienne n'attendraient pas pour
+entrer... qui donc peut venir aujourd'hui?... moins inquiet, plus
+étonné, car jamais il ne recevait de visites.</p>
+
+<p>Il leva curieusement la tête pour dévisager l'intrus.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, la clef étant restée dans la serrure, et un jeune
+homme parut, portant l'uniforme de fantassin.</p>
+
+<p>Un gentil jeune homme frais, rose, délicat, sans barbe encore, avec des
+yeux noirs pleins d'énergie...</p>
+
+<p>Sur la manche du fusilier luisait le galon de sergent, tout neuf...</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous? demanda Bonaparte avec brusquerie, vous vous
+trompez sans doute?...</p>
+
+<p>Le jeune sergent fit le salut militaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien au capitaine d'artillerie Bonaparte que j'ai l'honneur de
+parler? dit-il d'une voix douce.</p>
+
+<p>&mdash;A lui-même... quelle affaire vous amène?...</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme René... dit avec une certaine hésitation le petit soldat.</p>
+
+<p>&mdash;René... tout court? demanda Bonaparte, fixant sur cet inconnu son
+regard perçant, qui fouillait jusqu'au plus profond de l'âme.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_90">[90]</span>
+&mdash;Oui, René... reprit avec plus d'assurance le visiteur... au
+bataillon des volontaires de Mayenne-et-Loire, où je suis incorporé, on
+m'appelle aussi le Joli Sergent...</p>
+
+<p>&mdash;Vous méritez ce surnom, dit Bonaparte souriant, vous avez en effet
+l'air bien doux, bien coquet pour un soldat...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me jugerez au feu, mon capitaine!... répondit avec crânerie le
+pimpant volontaire.</p>
+
+<p>Bonaparte fit une grimace, où il y avait de la mélancolie. Il grommela:</p>
+
+<p>&mdash;Au feu!... si on m'y envoie jamais!...</p>
+
+<p>Il reprit, examinant plus soigneusement ce visiteur inattendu:</p>
+
+<p>&mdash;Arrivez au fait... que me demandez-vous? que puis-je pour vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Voici, mon capitaine, l'objet de ma démarche... mon bataillon,
+commandé par M. de Beaurepaire...</p>
+
+<p>&mdash;Un brave!... un énergique soldat! je le connais et je l'apprécie,
+interrompit Bonaparte. Et où est-il en ce moment, votre bataillon?
+fit-il avec un intérêt plus marqué, sans cesser d'observer dans une
+attention profonde ce sergent, si jeune et qui semblait si intimidé.</p>
+
+<p>&mdash;A Paris... oh! pour peu de jours!... nous arrivons en courant
+d'Angers, et nous avons sollicité l'honneur de partir les premiers pour
+la frontière... on nous envoie au secours de Verdun...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_91">[91]</span>
+&mdash;C'est très bien!... Que vous êtes heureux d'aller vous battre! dit
+Bonaparte avec un soupir, et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, que désirez-vous de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon capitaine, j'ai mon frère, Marcel...</p>
+
+<p>&mdash;Votre frère se nomme Marcel? interrogea Bonaparte d'un ton méfiant.</p>
+
+<p>&mdash;Marcel René!... se hâta de dire le joli sergent se troublant un peu,
+et baissant les yeux sous le regard inquisitorial du sévère capitaine
+d'artillerie... Mon frère est médecin... il a été détaché, comme
+aide-major... au 4<sup>e</sup> régiment d'artillerie à Valence...</p>
+
+<p>&mdash;Mon régiment!... mon ex-régiment, plutôt!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon capitaine... alors j'ai espéré... ayant appris que vous vous
+trouviez à Paris, par des gardes nationaux, avec qui je me suis
+rencontré ce matin, au combat des Tuileries... le sergent Lefebvre entre
+autres, qui vous connaît...</p>
+
+<p>&mdash;Le brave Lefebvre! pardieu! oui, je le connais aussi... eh bien! que
+vous a dit Lefebvre?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous pourriez peut-être... par un mot au commandant... par votre
+protection... obtenir que mon frère pût permuter...</p>
+
+<p>Bonaparte réfléchissait profondément, sans détourner son regard du joli
+sergent, qui se troublait de plus en plus.</p>
+
+<p>Par embarras, pour en finir plus vite et se tirer de sa requête, qui
+semblait lui causer une <span class="pagenum" id="Page_92">[92]</span> vive émotion, le volontaire continua, en
+précipitant ses paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je voudrais que mon frère fût envoyé, du régiment d'artillerie
+qui est à Valence, à l'armée du Nord... Il serait avec moi... je ne le
+perdrais pas de vue... on pourrait se rencontrer... on serait l'un près
+de l'autre... et s'il venait à être blessé, je me trouverais là... Il me
+serait possible de le soigner, de le sauver, peut-être!... Oh! mon
+capitaine, faites-nous à tous les deux cette grande joie!... Si nous
+étions réunis, nous vous bénirions, nous vous serions éternellement
+reconnaissants!...</p>
+
+<p>En achevant ces paroles, la voix du jeune homme s'était entrecoupée de
+hoquets... on eût dit des sanglots refoulés.</p>
+
+<p>Bonaparte s'était levé.</p>
+
+<p>Il marcha droit au sergent et lui dit de son ton saccadé:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, mon enfant, je ne puis rien pour vous, ni pour celui que vous
+nommez votre frère... Lefebvre aurait dû vous dire que je suis sans
+emploi, sans grade... on a brisé mon épée!... Ma recommandation au 4<sup>e</sup>
+d'artillerie serait nulle... plutôt nuisible... je ne connais personne à
+Paris... je vis seul... je suis moi-même dans l'attente d'une
+protection... cependant je connais le frère d'un homme influent, d'un
+ancien député nommé Maximilien Robespierre... il demeure <span class="pagenum" id="Page_93">[93]</span> tout près
+d'ici, rue Saint-Honoré... Vous irez le trouver de ma part... peut-être
+pourra-t-il obtenir ce qui me serait refusé à moi... allez voir
+Robespierre jeune!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, mon capitaine... comment vous témoigner ma gratitude!...</p>
+
+<p>Bonaparte leva un doigt et, moitié souriant, moitié grave, dit
+lentement:</p>
+
+<p>&mdash;En m'apprenant, brave sergent, ce qui vous a fait quitter les
+vêtements de votre sexe, pour vous incorporer et courir le hasard des
+guerres!...</p>
+
+<p>Le joli sergent se mit à trembler:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon! mon capitaine!... ne me trahissez pas!... soyez généreux!
+respectez mon déguisement... ne me perdez pas en divulguant ma
+supercherie... Oui, je suis une femme!...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais soupçonné tout d'abord! dit Bonaparte avec bonne humeur.
+Mais vos camarades, vos chefs ne se sont aperçus de rien?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons au bataillon un grand nombre de tout jeunes gens... pas un
+n'a de poil au menton... et puis, mon capitaine, je fais mon service
+très sérieusement! dit avec fierté la jeune guerrière.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas!... Enfin, vous voilà volontaire... et vous voulez
+être rejointe à l'armée du Nord, si j'ai bien compris votre désir, par
+ce médecin... cet aide, nommé Marcel... qui vous touche certainement
+plus qu'un frère... pour qui, <span class="pagenum" id="Page_94">[94]</span> probablement, vous vous êtes
+enrôlée... Oh! je ne vous demande pas votre histoire!... Gardez votre
+secret!... Vous m'avez intéressé, et si je puis vous être utile, comptez
+sur moi... Allez voir Robespierre jeune! Dites-lui bien que c'est son
+ami Bonaparte qui vous envoie!</p>
+
+<p>Et il tendit la main au joli sergent, qui la serra avec des transports
+de joie...</p>
+
+<p>Le capitaine regarda s'éloigner Renée, toute radieuse.</p>
+
+<p>Son visage s'éclaircit un instant; il murmura avec envie:</p>
+
+<p>&mdash;Ils s'aiment... et ils vont combattre ensemble pour la patrie, ces
+jeunes gens! qu'ils sont heureux!...</p>
+
+<p>Et la mélancolie de nouveau envahit son front.</p>
+
+<p>Il se remit à sa table, promena son doigt sur la carte, et, pensif,
+considéra longuement cette ville de Toulon, la grande place maritime du
+Midi, en disant avec exaltation:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si je pouvais battre les Anglais!... car je les battrais... là!...
+là!...</p>
+
+<p>Et son doigt fiévreux pointait, sur la carte étalée, une place inconnue,
+visible pour lui seul, d'où il foudroyait, par la pensée, la flotte
+anglaise.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_95"><a href="#toc">IX</a><br />
+<small>LE SERMENT SOUS LES PEUPLIERS</small></h3>
+
+<p>Le comte de Surgères, dont le château, auprès de Laval, baignait ses
+vieilles tourelles crevassées dans la Mayenne, aux premiers grondements
+de la Révolution, s'était empressé de gagner l'hospitalière rive du
+Rhin.</p>
+</div>
+
+<p>A Trèves, puis à Coblentz, il s'était campé, résolu à observer, en
+spectateur tranquille, les bouleversements.</p>
+
+<p>Nominalement il avait pris du service dans l'armée des princes, mais,
+excipant de son âge et de ses précoces infirmités, quoiqu'il eût à peine
+dépassé la cinquantaine, le comte de Surgères s'était surtout attaché à
+bien vivre et à attendre les événements en repos, sous la protection des
+armées impériale et royale, dans les calmes petites cités rhénanes.</p>
+
+<p>L'empressement qu'il avait mis à quitter son <span class="pagenum" id="Page_96">[96]</span> domaine ne tenait pas
+seulement à la terreur des sans-culottes ou à l'amour pour ses
+princes...</p>
+
+<p>Le comte, resté veuf sans enfants, après quelques courtes années de
+mariage, avait, depuis un assez long temps, une liaison secrète avec la
+femme d'un gentilhomme du voisinage, royaliste ardent et qui parlait,
+dès la nuit du 4 août, de prendre les armes, de faire sonner le tocsin
+et d'appeler les paysans à la défense de la religion et des fleurs de
+lys.</p>
+
+<p>M. de Surgères, vu son intimité avec son voisin, n'aurait pu se
+dispenser de le suivre par les grands chemins.</p>
+
+<p>Mais il n'avait que des goûts de chevalerie fort paisibles; se bornant
+aux hommages à rendre aux dames, il laissait aux amateurs de prouesses
+brutales les honneurs du combat.</p>
+
+<p>De plus, il commençait à éprouver une terrible lassitude de son amoureux
+servage. La dame de ses pensées ne s'était pas seulement alourdie avec
+l'âge; jadis si mince, si élégante, si fluette, si poétiquement
+sylphide, à présent robuste et massive quadragénaire, à la poitrine
+formidablement bastionnée, elle lui pesait lourdement à l'âme. De tous
+les corps pondéreux, la femme qu'on cesse d'aimer est assurément celui
+qui offre le plus de densité.</p>
+
+<p>Ainsi pensait le comte de Surgères, homme d'esprit, ami du plaisir, mais
+détestant les reproches, <span class="pagenum" id="Page_97">[97]</span> les pleurs, les jalousies, les menaces.
+Son caractère indépendant, un peu philosophique,&mdash;il avait, dans sa
+jeunesse, à Paris, fréquenté les encyclopédistes,&mdash;s'accommodait mal de
+tout joug. La chaîne de l'adultère lui paraissait la plus insupportable.</p>
+
+<p>S'il avait longtemps patienté et conservé, auprès de la marquise de
+Louvigné, l'attitude fatigante d'un soupirant en titre, c'est qu'il
+s'ennuyait fort en son domaine, qu'il était trop désargenté pour vivre à
+la cour et que la marquise était la seule personne courtisable des
+châteaux d'alentour.</p>
+
+<p>Pour lui donner une rivale, il eût fallu se déplacer, chercher en
+quelque manoir éloigné une gentille châtelaine, ou bien tomber dans la
+bourgeoisie en aimant à la ville. M. de Surgères, en sage, s'était
+contenté du bonheur qu'il trouvait à portée de fusil.</p>
+
+<p>Mais les événements s'y prêtant, et d'une part les exigences héroïques
+du marquis, voulant absolument l'entraîner dans les bois et le forcer à
+la guerre des haies,&mdash;de l'autre la prétention de la marquise de jouer
+les duchesses de Longueville, en cette Fronde qui pouvait être terrible,
+et de chevaucher par les grands chemins, la cocarde blanche au chapeau
+et des pistolets à la ceinture, avaient complètement décidé le comte à
+prendre la route de l'émigration.</p>
+
+<p>Cette résolution avait le double avantage de ne <span class="pagenum" id="Page_98">[98]</span> pas laisser douter
+de ses sentiments de fidélité envers le roi, et en même temps de le
+délivrer de l'amazone obèse et du gentilhomme trop ami des embuscades
+parmi les buissons.</p>
+
+<p>Il était seul et relativement libre. Il annonça donc son départ, un beau
+matin, et le brusqua, prétendant avoir reçu un message pressant du comte
+de Provence, l'invitant à le rejoindre au plus vite, à l'étranger.</p>
+
+<p>Dans la crainte que le marquis ne renonçât à sa guerre paysanne et
+surtout que la marquise ne voulût galoper dans les plaines du Palatinat,
+le comte ajouta malicieusement que le comte de Provence témoignait toute
+sa reconnaissance à son fidèle Louvigné de son zèle à garder à la
+couronne les provinces de l'Ouest.</p>
+
+<p>Enchanté de cette marque de la confiance royale, le marquis laissa
+partir son ami.</p>
+
+<p>La marquise pleura un peu, mais, toute consolée à l'idée de guerroyer,
+de coiffer un chapeau à cocarde et d'avoir une carabine accrochée à la
+selle du cheval puissant qui la porterait, elle sourit, à travers ses
+larmes, quand le comte de Surgères, lui faisant ses adieux, en présence
+de son mari, demanda la permission de l'embrasser.</p>
+
+<p>Tandis qu'il penchait ses lèvres vers elle, un peu gêné par les ouvrages
+avancés qui protégeaient sa poitrine, Surgères eut le temps de lui
+glisser ces deux mots à l'oreille:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_99">[99]</span>
+&mdash;Veillez sur Renée... je vais l'embrasser avant de partir!</p>
+
+<p>La marquise fit un signe de tête affirmatif, indiquant qu'elle avait
+compris et qu'elle se souviendrait de la recommandation.</p>
+
+<p>Le comte, léger, joyeux, émancipé, fit un dernier signe du pommeau de la
+cravache à son ami le marquis, déjà tout préoccupé des chemins creux où
+il irait se poster avec ses fermiers, guettant les soldats de la
+République isolés ou marchant par petites troupes, puis il se rendit à
+un des tournants de la route de Fougères, vers une blanche maison,
+proprette et fleurie, qu'on nommait la Garderie.</p>
+
+<p>Là, jadis, était un rendez-vous de chasse, un poste de gardes des
+seigneurs de Mayenne.</p>
+
+<p>Le comte arrêta son cheval devant l'échalier fermant la cour, au milieu
+de laquelle se trouvait la maisonnette.</p>
+
+<p>Il mit pied à terre, effrayant et chassant les poules picorant dans
+l'herbe, les canards barbotant au milieu d'une mare que recouvrait à
+demi une taie verdâtre.</p>
+
+<p>Un chien avait aboyé.</p>
+
+<p>&mdash;Paix! paix! Ramonneau!... dit une voix forte, ne reconnais-tu pas
+notre bon seigneur?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, père La Brisée... et quoi de nouveau à la Garderie?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de nouveau, monseigneur!... dit le <span class="pagenum" id="Page_100">[100]</span> vieux garde-chasse,
+debout sur le seuil de sa maison, vêtu de sa veste de velours, botté, le
+couteau sur la cuisse, prêt à découpler ses chiens pour la battue ou à
+décrocher son fusil, pour l'affût au coucher du soleil.</p>
+
+<p>Dans l'intérieur soigneusement lavé, poli, frotté de la pièce servant de
+cuisine et de salle à manger, des trompes de chasse faisaient étinceler
+leurs cuivres, à côté de fouets alignés et de défenses de sangliers,
+d'andouillers, de têtes de cerfs et de museaux de renards, garnissant
+les parois.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur veut-il me faire l'honneur d'entrer un instant se reposer
+et d'accepter un pot de cidre?</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas de refus, en un autre moment, mon bon La Brisée, mais
+aujourd'hui impossible... Je pars... je vais faire une assez longue
+absence...</p>
+
+<p>La Brisée eut un mouvement où il y avait de la tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur nous quitte, dit-il... A une époque pareille!...
+Qu'allons-nous devenir?</p>
+
+<p>&mdash;Je reviendrai, mon vieux La Brisée, il s'agit d'un voyage... un simple
+voyage d'agrément.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur est le maître de rester ou de s'en aller! dit avec
+résignation le garde-chasse... et monsieur le comte a-t-il des ordres à
+me donner pour le temps de son absence? ajouta-t-il en <span class="pagenum" id="Page_101">[101]</span> reprenant
+son ton ordinaire de serviteur soumis.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas grand'chose, La Brisée... le droit de chasse est présentement
+aboli et cela te laisse des loisirs...</p>
+
+<p>La Brisée fit un geste mélancolique, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'abomination de la désolation!... Si encore on s'était contenté
+de supprimer...</p>
+
+<p>Il s'arrêta, se rappelant que son seigneur était là, et le vieux garde,
+partisan sous cape de toutes les réformes de la Révolution, sauf en ce
+qui concernait la chasse, termina son appréciation en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Toucher au gibier... ça ne s'était jamais vu!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous en verrez... je veux dire, nous en verrons bien d'autres, La
+Brisée! Mais parlons de ce qui m'amène... Où est Renée?...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Renée est avec ma femme, tout près d'ici... à la ferme de
+Verbois... Oh! elles ne vont pas tarder... je les espère depuis un quart
+d'heure...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis attendre... il faut que j'aille coucher à Rennes cette
+nuit... Vous embrasserez donc Renée pour moi... Adieu, mon brave La
+Brisée!... portez-vous bien... je reviendrai!... je reviendrai...</p>
+
+<p>Et le comte de Surgères s'éloigna, en faisant un signe bienveillant à
+son garde. Gaillard et <span class="pagenum" id="Page_102">[102]</span> dispos, il sauta en selle. L'idée d'une
+scène d'attendrissement avec Renée l'avait tourmenté jusque-là. Il
+redoutait les effusions du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ce n'était pas qu'il fût incapable de tendresse. Renée était sa fille.
+L'enfant issu de ses amours avec la plantureuse marquise de Louvigné. Il
+éprouvait, pour cette fille de la passion depuis longtemps refroidie,
+une affection fort tempérée. Il avait sans doute veillé sur elle, mais
+de loin, et s'il n'avait pas ménagé l'argent, les cadeaux, il s'était
+montré moins prodigue de ses caresses.</p>
+
+<p>Aussitôt sa naissance, heureusement survenue tandis que le marquis de
+Louvigné s'était rendu à une assemblée de gentilshommes de la Bretagne
+et du Perche, tenue à Rennes, Renée avait été confiée aux bons soins de
+La Brisée et de sa femme.</p>
+
+<p>L'enfant avait été élevée en secret, ne voyant que de loin, au hasard
+des promenades, son père, et plus rarement encore la marquise de
+Louvigné, sa mère, qui, l'un et l'autre, en présence de témoins toujours
+à portée, gars de ferme ou villageois curieux, s'abstenaient de lui
+donner de bien grandes preuves d'intérêt.</p>
+
+<p>Elle ignorait donc sa naissance et se croyait la fille de La Brisée et
+de sa digne mais peu aristocratique compagne.</p>
+
+<p>Le comte et la marquise, l'une grande dame du voisinage, l'autre
+seigneur du domaine où La <span class="pagenum" id="Page_103">[103]</span> Brisée était garde, ne lui laissaient en
+rien soupçonner, par leurs rares visites, le lien naturel qui les
+attachait à elle.</p>
+
+<p>Grâce aux libéralités du comte, Renée avait eu l'éducation large et
+s'était accoutumée à montrer une indépendance de demoiselle de bonne
+maison.</p>
+
+<p>Elle avait appris à monter à cheval et galopait, seule, sans crainte
+comme sans tutelle, à travers prés et champs, sur une petite jument,
+sortie des écuries du château. Le père La Brisée l'avait emmenée dans
+ses courses sous bois, et, déjà forestière, la gamine s'était improvisée
+chasseresse.</p>
+
+<p>Un jour, pendant que La Brisée, son repas pris en forêt, sommeillait à
+l'ombre d'un hêtre, comme un pasteur virgilien, elle lui avait doucement
+dérobé son fusil. A pas lents, elle s'était éloignée... évitant le
+craquement, sous les pieds, du bois mort ou le froissement des feuilles
+sèches...</p>
+
+<p>Parvenue à une clairière, où le chien de garde, qui, voyant prendre le
+fusil, sans s'occuper de qui le portait, s'était mis en quête, fit lever
+un faisan, avec émotion, Renée épaula, ajusta, tira...</p>
+
+<p>Dans un lourd battement d'ailes, l'oiseau tomba.</p>
+
+<p>Renée demeura un instant stupéfaite: comme assourdie par la détonation,
+elle regardait avec surprise, et non sans un mouvement d'orgueil, <span class="pagenum" id="Page_104">[104]</span>
+un éclair de victoire aux yeux, le gibier se débattre et tout à coup
+demeurer inerte dans l'herbe humide, allongé, les plumes raides, le bec
+bâillant.</p>
+
+<p>Le chien s'était précipité sur la proie, et, dans sa gueule, en
+frétillant, l'apportait.</p>
+
+<p>Avec une caresse, Renée récompensa l'animal qu'elle débarrassa de sa
+capture, puis, comme un avare son trésor, elle enfouit son gibier dans
+la poche de la veste masculine qu'elle revêtait pour ses courses
+sylvestres, et s'en revint trouver La Brisée, réveillé, tout ému de ce
+coup de feu. Il cherchait son fusil, et, ne le trouvant pas à sa portée,
+se croyait dévalisé par des braconniers.</p>
+
+<p>Il gronda Renée d'abord, puis s'humanisa en constatant qu'elle ne
+revenait pas bredouille, la chasseresse débutante! Il était mécontent
+d'avoir été désarmé durant le sommeil, mais fier du bon usage que son
+élève avait fait de l'arme empruntée.</p>
+
+<p>Depuis, elle l'accompagna dans ses rondes, chaque fois que l'heure et le
+temps le permettaient, et, à l'occasion, tirait un lapin ou servait un
+chevreuil.</p>
+
+<p>Ainsi Renée se familiarisa avec la marche, avec la fatigue, avec la
+poudre, avec les armes.</p>
+
+<p id="cor_4">Au hasard de ses courses, bien souvent, le fusil sous le bras, elle s'en
+allait seule, loin du père La Brisée, occupé à surveiller de rusés
+fraudeurs <span class="pagenum" id="Page_105">[105]</span> ayant disposé pièges et collets dans les sentes et les
+passes du gibier. Ces jours-là, lièvres, faisans et perdreaux pouvaient,
+tranquilles, se raser, se percher, ou rappeler. Renée ne renouvelait pas
+la pierre de son fusil, et ne faisait nulle attention aux rencontres de
+son chien. Alors elle battait la plaine du côté d'un moulin, où, près du
+ruisseau jaseur qui l'alimentait, se trouvait, derrière un rideau de
+peupliers, comme une cabane de verdure faite de plantes sauvages,
+viornes, prèles, lierres, grimpant et s'enchevêtrant dans un <ins title='vervoyant'>verdoyant</ins>
+fouillis.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement la fraîcheur de cette retraite heureuse, ni le
+gazouillis du ruisseau sur les cailloux, ni le calme profond sous
+l'ombre épaisse, qui l'attiraient.</p>
+
+<p>Pour Marcel, le fils du meunier, les bords discrets du ruisseau avaient
+pareillement un attrait.</p>
+
+<p>Aussi fréquemment qu'il était possible, les deux jeunes gens se
+rencontraient là...</p>
+
+<p>Un livre à la main, le jeune homme, à pas lents, dès qu'il apercevait
+Renée partant en chasse, venait au-devant d'elle...</p>
+
+<p>Il feignait de lire comme elle de chasser...</p>
+
+<p>Leur pensée était ailleurs, et livre et gibier n'intéressaient que comme
+prétextes.</p>
+
+<p>Renée avait alors dix-sept ans, Marcel entrait dans sa vingtième
+année...</p>
+
+<p>Fils de paysan aisé et neveu du curé, Marcel <span class="pagenum" id="Page_106">[106]</span> avait appris un peu de
+latin et l'on avait pensé qu'il entrerait dans les ordres; mais l'église
+ne le tentait guère. Epris des charmes de la nature, aimant les bois,
+les prés, les fleurs, cherchant à étudier le secret de la vie
+universelle et désireux d'en surprendre le mystère, Marcel avait
+manifesté de très vives dispositions pour les sciences naturelles.</p>
+
+<p>Avec l'appui de son oncle le curé, il avait pu prendre quelques leçons
+d'anatomie chez un vieux médecin, familier du presbytère. A force
+d'études et de patience, il avait préparé suffisamment ses premiers
+grades, qu'il avait obtenus à Rennes.</p>
+
+<p>Il serait donc médecin et dans ses projets d'avenir, ébauchés au bord du
+ruisseau babillard, avec Renée, qui, pour lui, négligeait décidément la
+chasse et ne prenait plus le fusil que comme explication de ses longues
+absences, il se voyait d'abord à Rennes, puis ensuite à Paris, où
+seulement la science pouvait être acquise avec la notoriété et la
+fortune, pratiquant ce bel art de guérir dont les anciens faisaient un
+attribut divin...</p>
+
+<p>Pacifique, sentimental, ayant lu avec ardeur les écrits de Rousseau,
+Marcel avait l'âme d'un philosophe. Il s'agenouillait devant la Nature
+et sa profession de foi était celle du Vicaire Savoyard. Sa pensée,
+élargissant le cercle restreint <span class="pagenum" id="Page_107">[107]</span> des êtres et des choses qui
+l'environnaient, embrassait l'humanité tout entière. Il se rêvait
+citoyen du monde et proclamait que le globe était la patrie de tous les
+humains. Il lui était tombé entre les mains plusieurs écrits
+d'Anacharsis Clootz, connu sous le nom du philosophe Anaxagoras, et il
+avait fait sa doctrine de sa République universelle.</p>
+
+<p>Dans ses courses projetées, le jeune médecin cosmopolite ne partait pas
+seul pour Paris et pour la gloire...</p>
+
+<p>Renée l'accompagnait, Renée, devenue sa femme, car les deux jeunes gens,
+sans se l'être jamais bien dit nettement, s'aimaient, et, au fond du
+c&oelig;ur, s'étaient juré de ne jamais se quitter.</p>
+
+<p>Ils étaient d'âge apparié, ils se plaisaient, et leur situation de
+fortune se trouvant à peu près égale, rien ne semblait donc devoir
+s'opposer à leur bonheur.</p>
+
+<p>Marcel, fils de meunier, ayant pour seigneur le comte de Surgères, ne
+dérogeait guère en épousant celle qu'il croyait la fille du brigadier
+des gardes-chasses du comte, le père La Brisée.</p>
+
+<p>La bonne maman Toinon, la femme du garde, avait surpris leurs projets,
+un jour qu'elle s'était trouvée faire de l'herbe pour ses lapins, du
+côté du ruisseau.</p>
+
+<p id="cor_5">Elle n'avait pas grondé fort, mais ce qui avait un peu surpris Marcel,
+c'est que, dans <ins title='se'>ses</ins> réticences <span class="pagenum" id="Page_108">[108]</span> et ses grognements, la mère Toinon
+avait paru insinuer qu'il y aurait un obstacle, du côté de Renée.</p>
+
+<p>Le fils du meunier, dont l'aisance paternelle pouvait justifier quelque
+opposition à un mariage avec la fille d'un simple garde-chasse, ne
+devina pas ce que voulait dire la femme de La Brisée; celui-ci ne
+paraissait tenir aucune place dans les réserves qu'elle indiquait
+vaguement... son consentement était-il donc nul, ou n'y avait-il aucune
+raison de s'en inquiéter? Marcel ne démêlait pas trop les craintes de la
+femme du garde ni les causes de cet empêchement qu'elle signalait, du
+fait de Renée...</p>
+
+<p>Quand le comte de Surgères eut brusquement quitté le pays pour aller,
+comme on le sut bientôt, retrouver les princes dans l'émigration, la
+maman Toinon, en regardant avec des yeux narquois les deux amoureux,
+leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;A présent, mes enfants, si vous voulez toujours vous marier, n'y a
+plus qu'à demander au meunier...</p>
+
+<p>Marcel, sans comprendre pourquoi la mère La Brisée disait que le
+consentement de son père suffirait désormais, s'en était allé trouver
+celui-ci et lui avait fait part de son désir d'épouser Renée.</p>
+
+<p>Le meunier, tout en déclarant qu'il n'avait rien à dire contre la jeune
+fille, avait tenté de dissuader son fils. Il lui avait représenté qu'il
+<span class="pagenum" id="Page_109">[109]</span> était très jeune, qu'il devait travailler, se faire une position,
+enfin ce que les pères disent en pareil cas, lorsqu'il est question d'un
+mariage qui ne leur convient pas, sans qu'ils puissent donner de bonnes
+raisons pour refuser franchement.</p>
+
+<p>Surpris de cette résistance, qui n'était pas celle qu'il attendait, car
+le jeune homme supposait que son père aurait invoqué la condition
+relativement inférieure de la fille d'un garde-chasse, Marcel résolut
+d'approfondir les motifs du refus paternel.</p>
+
+<p>Sa mère&mdash;les mamans sont bavardes lorsqu'il s'agit du bonheur de leurs
+fils&mdash;lui apprit que maître Bertrand Le Goëz, tabellion et régisseur des
+biens du comte de Surgères, de plus son mandataire en son absence, nanti
+de sa procuration générale, avait jeté des regards fort tendres du côté
+de la Garderie. La gentille Renée lui avait plu, et il l'avait demandée
+en mariage, ou peu s'en fallait, à La Brisée.</p>
+
+<p>Marcel éprouva une vraie douleur, où la colère ajoutait ses flammes, à
+cette confidence de sa mère...</p>
+
+<p>Il avait donc pour rival maître Bertrand! un homme vilain, vieux,
+désagréable, sur le compte duquel couraient mille méchants propos!...</p>
+
+<p>Mais Renée n'aimait pas le tabellion. Elle ne voudrait pas de lui. Elle
+résisterait à ses prétentions. Il était sûr d'elle. De ce côté, nulle
+inquiétude. <span class="pagenum" id="Page_110">[110]</span> Quant à La Brisée, il comprenait ses hésitations, étant
+sous la dépendance de maître Bertrand Le Goëz qui, chargé par le comte
+de la direction de tous ses biens, était par conséquent libre de
+congédier les gardes-chasses...</p>
+
+<p>Là était le danger. Cependant Le Goëz n'osait pas renvoyer, pour ce
+motif, un vieux et fidèle serviteur comme La Brisée, l'honneur et le
+modèle des forestiers d'alentour.</p>
+
+<p>C'est pourquoi le rusé tabellion s'était précautionné de l'appui du
+meunier. Il dépendait de lui de renouveler le bail de diverses terres
+appartenant au seigneur de Surgères, qui étaient indispensables au
+meunier pour alimenter son moulin.</p>
+
+<p>Le Goëz avait mis nettement le marché à la main.</p>
+
+<p>Marcel cesserait donc toute accointance avec Renée, sinon le bail ne
+serait pas renouvelé et le meunier, ruiné, devrait abandonner son
+moulin, quitter le pays.</p>
+
+<p>Le jeune homme, en apprenant les projets et les calculs du tabellion, ne
+parlait rien moins que d'aller le trouver dans son étude, au milieu de
+ses paperasses, et de lui casser les reins.</p>
+
+<p>Sa mère l'en dissuada. Le Goëz était puissant autant que vindicatif.
+Bien que fondé de pouvoirs d'un noble, peut-être pour cette raison, il
+affectait les principes révolutionnaires les plus violents. <span class="pagenum" id="Page_111">[111]</span> Il ne
+parlait que de couper des têtes et avait réclamé l'installation d'un
+tribunal chargé de juger les contre-révolutionnaires dans chaque
+commune. Il était officier municipal et correspondait avec des
+agitateurs influents des sections de Paris, l'huissier Maillard, le
+marquis de Saint-Huruge, Fournier l'Américain et autres hommes d'action.
+Il n'y avait ni à plaisanter avec un pareil citoyen, ni à le braver.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire alors? avait demandé le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Partir, répondit sa bonne femme de mère, ne plus songer à Renée, aller
+à Rennes, où il finirait ses études, où il deviendrait un grand médecin,
+où il trouverait l'oubli, le repos, le bonheur peut-être...</p>
+
+<p>Le jeune amoureux secoua la tête et s'éloigna tout pensif, sans répondre
+à sa mère. Il ne voulait ni du repos ni de l'oubli. Il savait bien que
+loin de Renée il ne pourrait trouver le bonheur. Il resterait au pays et
+il arracherait Renée à l'odieux tabellion. Ou bien, s'il le fallait,
+l'âme ouverte à de vagues aspirations de vie en pleine nature, de terres
+nouvelles où la liberté fleurissait sans péril, il s'expatrierait, il
+traverserait les mers, il irait dans cette Amérique où la France avait
+combattu pour l'indépendance; là, il travaillerait, il étudierait, il
+deviendrait un citoyen laborieux et utile, loin du fracas des camps,
+hors <span class="pagenum" id="Page_112">[112]</span> de tout le tumulte belliqueux de la vieille Europe.
+Naturellement, dans ce rêve d'émigration, Renée était du voyage.</p>
+
+<p>Le soir de cette conversation décisive avec sa mère, Marcel retrouvait
+Renée au bord du ruisseau, dont la chanson semblait, à l'heure
+crépusculaire, plus mélancolique et plus triste.</p>
+
+<p>Une barre rougeâtre au couchant indiquait la mort du soleil, enseveli
+dans les linceuls de grands nuages roux et gris.</p>
+
+<p>La lune cependant, dissipant les nuées avec lenteur, à l'orient montait,
+et son disque paisible luisait entre les hautes et frêles branches des
+peupliers.</p>
+
+<p>Renée et Marcel, assis sur l'herbe, au bord du petit cours d'eau, se
+tenaient les mains et regardaient, comme une roue d'argent, l'astre
+blanc et doux rouler dans l'espace.</p>
+
+<p>L'instant était solennel, l'heure était nuptiale.</p>
+
+<p>Comme deux chants d'oiseaux se répondant au mois de mai, sous la ramure
+enamourée, les deux voix des jeunes gens alternaient dans la sérénité du
+soir:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime, ma Renée, et n'aimerai jamais que toi!...</p>
+
+<p>&mdash;Toi seul, Marcel, occupes ma pensée, et mon c&oelig;ur n'est qu'à toi
+seul...</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous quitterons jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;Toujours nous vivrons côte à côte...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_113">[113]</span>
+&mdash;Rien ne pourra nous séparer!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous serons réunis jusqu'à la mort...</p>
+
+<p>&mdash;Tu jures de me suivre partout, ma Renée?</p>
+
+<p>&mdash;Je jure de t'accompagner où tu iras, Marcel!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous aimerons toujours!...</p>
+
+<p>&mdash;Toujours nous nous aimerons, je le jure!...</p>
+
+<p>&mdash;Que ces branches, emblèmes de la liberté, que ces arbres qui sont les
+piliers du temple de la Nature, que ces peuples rustiques reçoivent mes
+serments et soient témoins! dit Marcel avec l'emphase qui se trouvait
+alors dans le langage comme dans les gestes, et il étendit la main vers
+les arbres que la Révolution honorait tels que les symboles de la
+nation, en manière de serment.</p>
+
+<p>Renée imita Marcel et, comme lui, la main étendue, jura d'aimer toujours
+et de suivre partout celui à qui elle s'engageait librement, sous les
+peupliers qu'argentait la lune bienveillante.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_114"><a href="#toc">X</a><br />
+<small>L'ENROLEMENT INVOLONTAIRE</small></h3>
+
+<p>Quand les deux jeunes gens eurent, d'un chaste baiser, scellé le serment
+échangé sous la sérénité du clair de lune, envahissant toute l'étendue
+du ciel et dispersant les brumes de l'occident, ils crurent entendre
+comme un froissement de feuilles derrière eux, suivi d'un cri analogue
+au houloulement du chat-huant.</p>
+</div>
+
+<p>Cet oiseau de funèbre augure troubla leur extase.</p>
+
+<p>Ils se levèrent, impressionnés, et une secrète angoisse comprima leurs
+élans.</p>
+
+<p>Marcel prit une pierre et la lança dans la direction du massif d'où le
+cri était parti, cherchant à déloger la bête importune.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu t'en aller, vilain chat-huant! cria Marcel, regardant avec
+colère le feuillage sombre <span class="pagenum" id="Page_115">[115]</span> où sans doute était blotti, dans quelque
+creux d'arbre, le témoin jaloux de leurs tendresses.</p>
+
+<p>Aucun oiseau ne s'envola. Au lieu d'un battement d'ailes, ce fut comme
+un bruit de pas précipités que les deux amoureux perçurent, et il leur
+sembla, dans le fouillis des feuilles, entendre un ricanement d'homme...</p>
+
+<p>On les avait donc surpris, épiés, écoutés?...</p>
+
+<p>Ils rentrèrent tous deux, au village, attristés, silencieux, inquiets.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur de ce mauvais présage! dit Renée au moment des adieux,
+auprès de la haie bordant la Garderie.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! répondit Marcel, essayant de tranquilliser la jeune fille, c'est
+quelque mauvais plaisant qui aura voulu s'amuser à nos dépens... un
+jaloux que notre bonheur fait rager... n'y pensons plus, mignonne! Nous
+nous aimons, nous avons juré de nous être toujours fidèles et rien ne
+peut nous séparer!...</p>
+
+<p id="cor_6">Ils se quittèrent cependant, alarmés par cet avertissement qui leur
+avait été donné. Un ennemi les surveillait. On voulait donc les empêcher
+d'être heureux? Qui pouvait ainsi les suivre et les menacer? A qui leur
+bonheur portait-il ombrage? Le souvenir des paroles de la meunière et la
+pensée de ce Bertrand Le Goëz qui osait vouloir posséder Renée, se
+présenta aussitôt à l'esprit de Marcel. Il se raisonna et chercha à se
+<span class="pagenum" id="Page_116">[116]</span> prémunir contre cette appréhension vague <ins title='qu'>qui</ins> pénétrait dans son
+âme. «Bertrand Le Goëz est un méchant homme et un jaloux, se dit-il,
+mais que peut-il contre nous, puisque Renée m'aime et qu'elle a juré de
+n'être qu'à moi!»</p>
+
+<p>Il se promit cependant de se tenir sur ses gardes et de veiller sur les
+man&oelig;uvres du tabellion.</p>
+
+<p>La crainte qu'il éprouvait n'était pas sans quelque fondement.</p>
+
+<p>Le Goëz multipliait ses visites au moulin. Il avait une seconde fois
+averti le père de Marcel que son bail expirait prochainement et qu'il
+n'avait à compter sur aucun renouvellement. En vertu de la procuration
+que le comte de Surgères lui avait remise, Le Goëz signifierait au
+meunier d'avoir à céder ses terres. Aucun délai ne lui serait accordé...</p>
+
+<p>Toutefois le tabellion avertissait le père de Marcel que, s'il voulait
+envoyer son fils à Rennes et lui déclarer qu'il eût à renoncer à tout
+espoir d'épouser Renée, il consentirait à un renouvellement de bail.</p>
+
+<p>Le meunier était fort embarrassé: son fils persistait dans ses
+intentions et jurait qu'il épouserait Renée, malgré Bertrand Le Goëz; de
+son côté, la jeune fille avait répondu à toutes les sollicitations du
+régisseur amoureux par un refus catégorique.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_117">[117]</span>
+Bertrand Le Goëz résolut de séparer violemment les deux jeunes gens.</p>
+
+<p>La France courait aux armes. De tous côtés se présentaient aux
+municipalités des volontaires, réclamant des fusils, des piques, et
+s'engageant à mourir pour la patrie.</p>
+
+<p>Le tabellion, en sa qualité de procureur de la commune, convoqua, un
+dimanche matin, tous les jeunes gens du pays et leur adressa un appel
+chaleureux: il s'agissait d'aller à Rennes renforcer le bataillon
+d'Ille-et-Vilaine.</p>
+
+<p>Plusieurs volontaires se présentèrent, s'enrôlèrent et partirent le
+lendemain.</p>
+
+<p>Bertrand Le Goëz s'empressa de signaler partout le mauvais exemple et la
+lâcheté de ceux qui, jeunes, vigoureux, capables de porter les armes, se
+dérobaient à l'honneur de défendre la patrie et préféraient s'amollir en
+compagnie des vieilles gens et des jeunes filles...</p>
+
+<p>Sa harangue visait directement Marcel...</p>
+
+<p>Celui-ci, comprenant quel parti Le Goëz comptait tirer de son inaction,
+se rendit chez le garde-chasse.</p>
+
+<p>Il trouva La Brisée occupé à nettoyer ses fusils, en sifflotant un air
+de chasse.</p>
+
+<p>Renée cousait à côté de la femme du garde.</p>
+
+<p>Elle poussa un cri de surprise en voyant entrer Marcel.</p>
+
+<p>Un malheur était imminent... Du regard <span class="pagenum" id="Page_118">[118]</span> elle l'interrogea, le
+suppliant de la rassurer.</p>
+
+<p>&mdash;Père La Brisée, dit le jeune homme d'une voix émue, je viens vous
+faire mes adieux ainsi qu'à Renée... Je pars!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! fit la jeune fille, en portant la main à son c&oelig;ur...
+Pourquoi nous quittez-vous, Marcel!... Ce méchant Le Goëz veut-il donc
+toujours reprendre à votre père ses terres?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour cette seule raison que je dois m'en aller...</p>
+
+<p>&mdash;Et où vas-tu, garçon?... dit tranquillement La Brisée, tout en
+frottant la platine de son arme...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... devant tout le village, on m'a reproché ce qu'on a
+appelé ma lâcheté... ce n'est pas par crainte que je ne prenais pas un
+fusil, bien que je considère la guerre comme un fléau, et que les
+peuples qu'on y mène, ainsi que des moutons à la tuerie, soient de bien
+grands fous, ainsi que l'a démontré Jean-Jacques, mon maître! Pourquoi
+se laissent-ils entre-détruire pour des intérêts qui ne les touchent
+pas? La guerre actuelle est juste... c'est celle des esclaves brisant
+leurs fers... c'est la guerre de la liberté contre la tyrannie, et
+celle-là, Jean-Jacques Rousseau lui-même l'eût approuvée!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu t'es enrôlé, garçon?... dit le garde La Brisée... mais c'est
+bien, c'est très bien... tu as fait comme les autres... tu es un
+brave... tu <span class="pagenum" id="Page_119">[119]</span> vas en tuer, je l'espère, de ces voleurs de
+Prussiens... dommage que tu n'aies jamais su tirer un coup de fusil!...
+tu n'es pas comme Renée, toi!... c'est elle qui ferait un fameux
+soldat... enfin ça te viendra... tu apprendras... courage, Marcel!...</p>
+
+<p>Renée s'était levée, défaillante, le visage subitement pâli.</p>
+
+<p>&mdash;Je quitte le pays, reprit Marcel avec une émotion croissante, parce
+que je ne puis plus vivre au milieu des menaces des uns, des insultes
+des autres... Père La Brisée, je vais, avec mon père et ma mère, qui eux
+aussi sont chassés m'établir en Amérique...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit le garde stupéfait, laissant échapper son fusil, ce n'est
+pas à l'armée que tu cours?... et quoi faire en Amérique, bon Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, dit le jeune homme avec énergie, que vous me permettiez
+d'emmener avec moi, comme épouse, votre fille Renée... Là-bas, nous
+fonderons une famille, là-bas nous serons heureux sous les grands arbres
+des solitudes!</p>
+
+<p>Renée s'était élancée vers La Brisée en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Père! père! venez-vous avec nous dans cette Amérique que je ne connais
+pas, mais qui doit être bien belle, et que j'aime déjà, puisque Marcel
+dit qu'il y fait si bon vivre!</p>
+
+<p>Le garde s'était levé, très troublé, et apostrophant sa femme, immobile,
+qui semblait n'avoir <span class="pagenum" id="Page_120">[120]</span> rien entendu, continuant à tirer l'aiguille
+d'un mouvement machinal:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, en voilà d'une autre! Emmener Renée en Amérique! L'épouser!
+Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, la vieille?</p>
+
+<p>La mère La Brisée s'arrêta de coudre, et, relevant la tête, répondit
+d'une voix aigrelette:</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que c'est des bêtises, tout ça! Il est temps que ça finisse.
+Voyons, La Brisée, faut leur raconter ce qu'il en est à ces deux
+tourtereaux. Ils ne savent pas qu'ils sont dépareillés! A toi de le leur
+apprendre!</p>
+
+<p>La Brisée alors révéla à Renée qu'elle était la fille du comte de
+Surgères et ne pouvait devenir la femme d'un fils de meunier.</p>
+
+<p>Renée, surprise et accablée, maudissait cette noblesse qui devenait un
+obstacle à son bonheur.</p>
+
+<p>Mais elle se disait aussi que son père absent, ainsi que l'avait dit le
+garde La Brisée, l'ayant confiée à des soins mercenaires, ne devait ni
+disposer d'elle ni l'empêcher de se donner à l'homme qu'elle aimait...
+elle se trouvait placée, de par les conditions irrégulières de sa
+naissance, en dehors des conventions de la société, pourquoi ne s'en
+affranchirait-elle pas définitivement?...</p>
+
+<p>La Révolution soufflait partout alors, et dans les cerveaux les plus
+calmes, dans l'âme même d'une jeune fille comme Renée, elle déposait ses
+germes d'indépendance et de liberté...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_121">[121]</span>
+Marcel, de son côté, réfléchissait. La situation nouvelle de Renée
+bouleversait tous ses projets et le déconcertait.</p>
+
+<p>La noblesse, à laquelle appartenait Renée, ne lui apparaissait pas non
+plus comme un obstacle sérieux. La Révolution avait aboli tous les
+privilèges et déclaré les hommes égaux. Mais Renée était riche. Elle ne
+pouvait suivre, comme elle s'y engageait, le fils d'un meunier ruiné,
+tel que lui: ce qui n'était qu'amour et entraînement de la jeunesse, à
+leurs yeux, passerait pour un calcul cupide de sa part, pour une sorte
+de captation indigne. Non! il ne devait pas accepter le sacrifice auquel
+était prête Renée... il s'éloignerait!... il s'efforcerait de chasser de
+sa pensée son souvenir... il irait chercher hors de France, sinon le
+bonheur, du moins l'oubli, le repos... il partirait seul en Amérique...</p>
+
+<p>Son parti fut pris rapidement. Il allait déclarer son intention de
+s'expatrier... de mettre l'espace entre son amour et lui, quand on
+frappa à la porte...</p>
+
+<p>La mère La Brisée alla ouvrir... Bertrand Le Goëz parut.</p>
+
+<p>Il avait ceint l'écharpe et était accompagné de deux commissaires du
+district, portant le chapeau à plumes tricolores et les insignes de
+délégués municipaux.</p>
+
+<p>Comme La Brisée s'étonnait de la venue des <span class="pagenum" id="Page_122">[122]</span> trois personnages, Le
+Goëz dit à l'un des commissaires, en désignant le jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens, voici le nommé Marcel!... faites votre devoir!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez m'arrêter? dit Marcel stupéfait. Qu'ai-je fait?...</p>
+
+<p>&mdash;Nous venons simplement te demander, citoyen, dit l'un des
+commissaires, s'il est vrai que tu sois à la veille de partir... de
+quitter ton foyer, ton drapeau, comme l'a déclaré ton père, le meunier?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu cette intention-là, en effet!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez! dit Le Goëz triomphant et prenant à témoin les
+commissaires.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu veux émigrer?... tu veux porter les armes contre ta
+patrie?... tu ne sais donc pas que la loi punit ceux qui en ce moment
+désertent?... réponds!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne déserte pas... je n'émigre pas, je ne puis plus vivre ici... La
+pauvreté me chasse avec les miens. Je vais sous un autre soleil chercher
+le travail avec la liberté!</p>
+
+<p>&mdash;La liberté, elle est sous les drapeaux de la nation, reprit le premier
+commissaire. Pour du travail, la nation va t'en fournir! Tu es médecin,
+nous as-tu dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais l'être. Il ne me reste plus qu'un diplôme à obtenir...</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'auras... au régiment!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_123">[123]</span>
+&mdash;Au régiment! Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons un ordre de réquisition pour toi, dit le second
+commissaire. Nos armées manquent de médecins et nous sommes chargés, mon
+collègue et moi, de leur en fournir...</p>
+
+<p>Il tendait un papier à Marcel, surpris:</p>
+
+<p>&mdash;Signe ici... et dans vingt-quatre heures va rejoindre à Angers... On
+te dira au dépôt sur quel corps tu seras dirigé!</p>
+
+<p>&mdash;Et si je ne signe pas?</p>
+
+<p>&mdash;Nous t'arrêtons immédiatement comme réfractaire, comme agent de
+l'émigration... et nous t'envoyons à Angers, mais en prison! Allons,
+signe!</p>
+
+<p>Marcel hésitait.</p>
+
+<p>Bertrand Le Goëz, clignant de l'&oelig;il, disait à l'un des commissaires,
+à mi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez mieux fait de m'écouter et de le faire arrêter tout de
+suite... Il ne signera pas, c'est un aristocrate, un ennemi du peuple!</p>
+
+<p>La Brisée et sa femme assistaient, interdits et muets, à cette scène.</p>
+
+<p>Renée, cependant, s'étant approchée de Marcel, prit la plume, la lui
+tendit, en lui disant doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Signez, Marcel... il le faut!... je le désire...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc que je vous quitte... que je vous laisse, sans
+défense, exposée à toutes les tentatives de ce misérable! dit-il en
+montrant Le Goëz.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_124">[124]</span>
+Renée reprit, en se penchant à son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Signe... j'irai te retrouver... je te le jure!...</p>
+
+<p>Marcel fit un mouvement:</p>
+
+<p>&mdash;Toi!... parmi les soldats!... toi à l'armée! dit-il à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? je suis un garçon, moi!... je sais me servir d'un fusil,
+demande au père... ce n'est pas comme toi! Allons, signe!</p>
+
+<p>Marcel prit la plume, et nerveusement signa l'acte d'enrôlement, puis
+s'adressant aux commissaires:</p>
+
+<p>&mdash;Où faut-il aller?...</p>
+
+<p>&mdash;A Angers... où l'on forme le bataillon de Mayenne-et-Loire... Bonne
+chance, citoyen médecin!...</p>
+
+<p>&mdash;Salut, citoyens commissaires!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me dis rien, à moi? demanda Le Goëz d'un ton goguenard.</p>
+
+<p>Marcel lui montra la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort de m'en vouloir... à présent que tu es bon sans-culotte et
+que tu sers la patrie, je te rends mon estime, Marcel! et pour te le
+prouver, je vais de ce pas renouveler le bail de tes parents! dit le
+tabellion, riant faux.</p>
+
+<p>Bertrand Le Goëz se retira en se frottant les mains. Il avait gagné la
+partie: son rival s'en allait au loin, à l'ennemi... Reviendrait-il
+jamais? Renée resterait en son pouvoir... Renée, dont il connaissait la
+naissance, et qui, devenue sa <span class="pagenum" id="Page_125">[125]</span> femme, lui apporterait une partie de
+ces domaines du comte de Surgères dont il n'était que le régisseur... il
+se voyait déjà maître et seigneur de ces vastes propriétés dont il avait
+la garde... il pourrait se montrer bienveillant vis-à-vis des parents de
+Marcel et leur laisser leurs terres... il aurait en eux des alliés, et
+Marcel ne pourrait les animer contre lui... Tout lui réussissait, et
+déjà il savourait la joie de parcourir, non plus en intendant, mais en
+véritable propriétaire, au bras de Renée, malgré tout sa femme, les
+domaines du comte, que la loi sur l'émigration allait frapper. Il se
+chargerait bien de faire reconnaître les droits de l'héritière.</p>
+
+<p>Renée, cependant, après avoir déclaré à La Brisée et à Toinon qu'elle
+n'aurait, malgré Bertrand, jamais d'autre amour, et que Marcel serait un
+jour son mari, s'en fut, le soir venu, au rendez-vous habituel, au bord
+du ruisseau, sous les peupliers...</p>
+
+<p>Elle y trouva Marcel, bien triste, bien inquiet... Sa main tremblait de
+fièvre et des larmes roulaient dans ses yeux.</p>
+
+<p>Elle le rassura, lui renouvelant sa promesse de le retrouver au
+régiment...</p>
+
+<p>Et comme il manifestait de nouveau son incrédulité, elle lui répondit
+avec assurance:</p>
+
+<p>&mdash;Tu verras!... Est-ce que je ne ferai pas un gentil soldat?...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_126">[126]</span>
+Et elle ajouta en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je n'ai pas tes idées sur la guerre... Je ne suis pas
+philosophe, moi, mais je t'aime et je te suivrai partout!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais les fatigues?... les étapes?... le fusil est lourd et le sac
+pèse!... Tu n'as pas d'idée des pénibles travaux de la guerre, pauvre
+enfant! disait Marcel pour la dissuader de ce projet qu'il taxait de
+folie.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis forte... et puis l'on s'y fait!... il part tous les jours des
+jeunes gens, qui ne sont pas si robustes que moi... et ils n'ont pas,
+comme moi, leur amour sous les drapeaux!... répondait-elle avec
+crânerie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si tu venais à être blessée?...</p>
+
+<p>&mdash;N'es-tu pas médecin?... tu me soignerais, tu me guérirais!...</p>
+
+<p>Quelques jours après, à la brune, on aurait pu voir, marchant d'un pas
+allègre, un tout jeune homme se diriger vers Angers, portant au bout
+d'un bâton un petit paquet de linge et vêtu du costume de garde
+national. Ce jeune homme s'était présenté, aussitôt arrivé à Angers, à
+la mairie, et s'était fait inscrire comme volontaire au bataillon de
+Mayenne-et-Loire, sous les noms de René Marcel, fils de Marcel, meunier
+à Surgères.</p>
+
+<p>Le jeune homme avait ajouté qu'il rejoignait le corps où son frère
+Marcel, déjà enrôlé, servait en qualité d'aide-major.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_127">[127]</span>
+La jeune fille fut ainsi incorporée sans difficulté. Nul ne
+soupçonna son sexe. Cette incorporation de jeunes femmes, sous des
+habits d'homme et sous des noms supposés, se produisit quelquefois, à
+cette époque de confusion et de dévouement de toutes sortes. Les
+bataillons de la Révolution reçurent ainsi nombre de recrues féminines.</p>
+
+<p>On conserve encore sur le livre d'or des annales militaires de la
+République les noms obscurs et les glorieux états de service de ces
+héroïques guerrières.</p>
+
+<p>Au bataillon de Mayenne-et-Loire, où Renée conquit très vite les
+sardines d'argent et reçut le sobriquet de <i>Joli Sergent</i>, une déception
+cruelle bientôt l'atteignit...</p>
+
+<p>Elle ne devait pas rester longtemps auprès de celui qu'elle était venue
+retrouver: un ordre supérieur ordonna à l'aide-major Marcel de passer au
+4<sup>e</sup> régiment d'artillerie à Valence, où l'on manquait de médecins, et
+qui devait être dirigé en hâte sur Toulon.</p>
+
+<p>La séparation fut cruelle. L'obligation de contenir leur douleur et de
+cacher leurs larmes, car on observait les deux jeunes gens et trop
+d'émotion pouvait les trahir, augmenta le déchirement du départ.</p>
+
+<p>En se donnant le dernier baiser d'adieu, il fut convenu que chacun
+ferait tous ses efforts pour rejoindre l'autre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_128">[128]</span>
+On a vu, par la démarche du Joli Sergent auprès du capitaine
+Bonaparte, combien Renée s'efforçait de faire revenir auprès d'elle
+celui qu'elle aimait...</p>
+
+<p>Grâce à la protection de Robespierre jeune, dont Bonaparte était l'ami,
+la permutation désirée fut obtenue et nous ne tarderons pas à rencontrer
+réunis, sous les ordres du commandant Beaurepaire, l'héroïque défenseur
+de Verdun, Renée, engagée par amour, et Marcel, le philosophe
+humanitaire, l'élève de Jean-Jacques, apôtre de la paix et de la
+fraternité universelles, citoyen du monde, comme il s'appelait, ayant
+subi un enrôlement un peu involontaire.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_129"><a href="#toc">XI</a><br />
+<small>LA CRÉANCE DE MADAME SANS-GÊNE</small></h3>
+
+<p>Après le départ du Joli Sergent, Bonaparte, s'isolant dans sa pensée,
+s'était remis au travail. Combinant, devant la carte, de vastes projets
+de défense du littoral méditerranéen, il jetait un coup d'&oelig;il
+ambitieux sur les montagnes séparant la France du Piémont, la clef de
+l'Italie...</p>
+</div>
+
+<p>Au milieu de ses calculs stratégiques, un coup frappé à la porte lui fit
+relever la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Qui vient encore? pensa-t-il, impatienté d'être dérangé... c'est donc
+le jour aux visites!... Qui est là? cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi... répondit une voix de femme... Catherine... la
+blanchisseuse!...</p>
+
+<p>&mdash;Entrez! grommela-t-il.</p>
+
+<p>Catherine parut, un peu embarrassée, son panier au bras:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_130">[130]</span>
+&mdash;Ne vous dérangez pas, capitaine, dit-elle presque timidement... je
+vous rapporte votre linge... j'ai pensé que vous pourriez en avoir
+besoin...</p>
+
+<p>Sans lever les yeux, Bonaparte grogna:</p>
+
+<p>&mdash;Le linge? C'est bien... Posez-le sur le lit.</p>
+
+<p>Catherine demeura tout interdite.</p>
+
+<p>Elle n'osait ni avancer, ni bouger, son panier à la main. Elle pensait:
+Je dois avoir l'air godiche! Mais c'est plus fort que moi, il m'en
+impose cet homme-là!</p>
+
+<p>Celle qu'on nommait dans tout le quartier Saint-Roch <i>la Sans-Gêne</i>, et
+qui volontiers justifiait son surnom, se trouvait visiblement intimidée.</p>
+
+<p>Elle regardait le lit, que lui avait indiqué Bonaparte; elle changeait
+son panier de bras, et puis aussi, elle palpait, dans la poche de son
+tablier, la note qu'elle avait apportée, sans oser se décider à une
+action quelconque.</p>
+
+<p>Elle était, comme on dit, dans ses petits souliers.</p>
+
+<p>Bonaparte continuait à examiner la carte déployée sur sa table, sans
+paraître faire aucune attention à elle.</p>
+
+<p>A la fin elle se mit à toussoter légèrement, pour indiquer sa présence.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est guère galant le capitaine! pensait-elle... Sans doute, on est
+honnête femme, et l'on ne vient pas pour... des bêtises, mais tout de
+<span class="pagenum" id="Page_131">[131]</span> même on vaut bien la peine d'être regardée un brin!...</p>
+
+<p>Et, piquée, elle recommença son léger toussotement...</p>
+
+<p>Bonaparte releva la tête et fronça le sourcil:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous êtes encore là? dit-il peu galamment...
+Qu'attendez-vous? reprit-il après un court silence, avec sa brusquerie
+accoutumée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, citoyen... pardon, capitaine! je voulais vous dire... enfin,
+c'est que je me marie! dit Catherine vivement.</p>
+
+<p>Elle était rouge comme une pomme d'api. Sous son fichu de laine son sein
+battait. Décidément, le capitaine lui faisait perdre l'aplomb.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous vous mariez?... dit Bonaparte, froidement, eh bien! tant
+mieux pour vous, ma fille... je vous souhaite bien du bonheur!... Et
+vous épousez un brave garçon, je suppose, quelque garçon
+blanchisseur?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, capitaine! répliqua vivement Catherine froissée, un soldat... un
+sergent!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! très bien! vous avez raison d'épouser un militaire,
+mademoiselle... reprit Bonaparte d'un ton plus aimable; être soldat,
+c'est être deux fois Français... je vous souhaite bonne chance!...</p>
+
+<p>Bonaparte allait se remettre à son travail, s'intéressant médiocrement
+aux amours de sa blanchisseuse; cependant il ne put s'empêcher de
+sourire à l'aspect égayant du corsage solide de Catherine, <span class="pagenum" id="Page_132">[132]</span> de la
+belle santé rayonnante de ses joues et de tout son aspect gaillard et
+engageant, contrastant avec la mine confite et l'air sainte-nitouche
+qu'elle prenait, pour lui apporter son linge.</p>
+
+<p>Il eut toujours du goût pour les femmes bien en chair; le maigre et
+famélique officier comme le premier consul nerveux, comme l'empereur
+bedonnant, se plurent au contact de formes rebondies...</p>
+
+<p>La beauté robuste de Catherine l'arracha un instant à ses préoccupations
+stratégiques...</p>
+
+<p>Avec la galanterie, un peu brutale, qui lui était déjà habituelle, il
+s'avança vivement vers la jeune blanchisseuse et porta une main hardie
+sur sa gorge...</p>
+
+<p>Catherine poussa un léger cri.</p>
+
+<p>Le futur vainqueur d'Arcole n'était pas pour hésiter. L'attaque
+commença...</p>
+
+<p>Il redoubla de vivacité et pressa Catherine, la forçant à reculer
+jusqu'au bord du lit, où elle s'adossa, faisant hardiment front à
+l'assaillant...</p>
+
+<p>Elle se défendit, sans fausse pudeur, sans se montrer effarouchée.</p>
+
+<p>Et comme Bonaparte, oubliant tout à fait Toulon, semblait vouloir hâter
+les travaux d'approche, brusquer le siège et finalement donner l'assaut
+au corps de place, elle se fit une défense de son panier qu'elle posa
+devant elle, comme un gabion, et dit à l'assiégeant surpris:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_133">[133]</span>
+&mdash;Non!... non! capitaine... c'est trop tard!... Vous ne me prendrez
+pas... j'ai capitulé... que dirait mon mari!...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! dit Bonaparte, s'arrêtant... Alors, ce mariage, c'est
+sérieux?...</p>
+
+<p>&mdash;Très sérieux... et je venais vous prévenir aussi, en vous annonçant
+mon mariage, que je ne pourrais plus continuer à vous blanchir...</p>
+
+<p>&mdash;Vous fermez boutique, ma belle enfant?...</p>
+
+<p>&mdash;Ça va si mal, la blanchisserie, en ce moment!... Et puis, je veux
+suivre mon mari...</p>
+
+<p>&mdash;Au régiment? fit Bonaparte surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Cela s'est déjà vu! Et, pensant à Renée, s'enrôlant pour rejoindre
+Marcel, il murmura: Ah çà! l'armée, à présent, va donc n'avoir que des
+ménages!... Alors, vous allez apprendre la charge en douze temps, et
+peut-être la man&oelig;uvre du canon?... reprit-il d'un ton railleur.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais manier un fusil, capitaine, et quant au canon, j'aurais bien
+pris des leçons avec vous... mais mon homme est dans l'infanterie,
+fit-elle en riant. Non, je ne ferai pas le coup de feu... à moins d'y
+être forcée... mais il y a besoin de cantinières dans les bataillons...
+Je vais verser la goutte aux camarades de mon homme!... et j'espère
+avoir votre pratique, capitaine, si vous servez de notre côté...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'inscrirai à votre cantine... mais pas <span class="pagenum" id="Page_134">[134]</span> pour le moment!... le
+ministre ne me permet ni de me battre... ni de...</p>
+
+<p>Il allait dire: ni de manger. Il se retint et finit simplement sa phrase
+ainsi:</p>
+
+<p id="cor_7">&mdash;Ni de dépenser de l'argent à la cantine... Ce sera pour plus tard!...
+pour beaucoup plus tard, mon enfant!... <ins title='ajouta-il'>ajouta-t-il</ins> avec un soupir.</p>
+
+<p>Et il retourna à sa table, en proie à de tristes pensées. Catherine
+lentement, sans mot dire, le c&oelig;ur un peu serré par la mélancolie de
+ce jeune officier dont elle constatait le dénûment, rangea rapidement
+sur le lit le linge qu'elle avait apporté, ainsi que le lui avait
+indiqué son client.</p>
+
+<p>Puis, faisant une révérence, elle alla vers la porte, l'ouvrit et dit,
+comme se ravisant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'avais roussi par mégarde une de vos chemises, je vous en ai
+remis une autre... elle est là, avec les caleçons et les mouchoirs... Au
+revoir, capitaine!...</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir!... à votre cantine, ma belle enfant!... répondit Bonaparte,
+qui se replongea aussitôt dans son étude.</p>
+
+<p>En descendant l'escalier de l'hôtel de Metz, Catherine murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Je lui avais aussi apporté sa note... mais je n'ai pas eu le courage
+de la lui donner... Bah! il me la paiera un jour ou l'autre... j'ai
+confiance dans ce garçon-là, moi!... je ne suis pas comme le citoyen
+Fouché, je suis sûre qu'il fera son chemin!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_135">[135]</span>
+Puis elle pensa, riant toute seule et mise en belle humeur par un
+souvenir amusant:</p>
+
+<p>&mdash;Comme il me lutinait, le capitaine!... Oh! il s'était dérangé tout de
+même de ses papiers... Voyez vous ça!... il n'y allait pas de main
+morte!... Dame! ça l'a distrait un peu... il n'a pas tant d'occasions de
+batifoler, ce pauvre jeune homme!...</p>
+
+<p>Et elle ajouta, rougissant un peu:</p>
+
+<p>&mdash;Dire que s'il avait voulu...! Oh! pas aujourd'hui, mais autrefois,
+avant de m'être engagée avec Lefebvre!...</p>
+
+<p>Elle s'interrompit dans ce regret rétrospectif d'une inclination qu'elle
+s'était d'abord sentie pour le maigre et triste officier d'artillerie.</p>
+
+<p>Gaiement elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Au fond, je n'y pense guère... et lui n'y a jamais pensé!... Allons
+voir si Lefebvre n'est pas à la boutique! Il m'aime bien, celui-là... et
+je suis sûre qu'il fera un meilleur mari que le capitaine Bonaparte!</p>
+
+<p>A peine était-elle rentrée dans la blanchisserie, que des cris, des
+vivats retentirent dans la rue.</p>
+
+<p>Elle ouvrit la porte pour se rendre compte de ce qui se passait.</p>
+
+<p>Tout le voisinage était en rumeur.</p>
+
+<p>Elle aperçut alors Lefebvre, sans fusil, sans buffleteries, mais tenant
+à la main son sabre, qu'ornait une dragonne d'or.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_136">[136]</span>
+Ses camarades l'entouraient et semblaient lui faire un cortège
+triomphal.</p>
+
+<p>&mdash;Catherine, je suis lieutenant! s'écria-t-il tout joyeux, en sautant au
+cou de sa fiancée.</p>
+
+<p>&mdash;Vive le lieutenant Lefebvre! clamèrent les gardes nationaux, levant en
+l'air tricornes et fusils.</p>
+
+<p>&mdash;Ajoutez, camarades, dit le nouveau lieutenant en présentant Catherine,
+vive la citoyenne Lefebvre... car voici ma femme!... Nous nous marions
+la semaine prochaine!...</p>
+
+<p>&mdash;Vive la citoyenne Lefebvre! crièrent les gardes enthousiasmés.</p>
+
+<p>&mdash;Vive madame Sans-Gêne! reprirent les commères accourues...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils ne crient pas si fort! dit Catherine à l'oreille de son mari,
+pensant à Neipperg, couché dans la chambre voisine, ils vont réveiller
+notre blessé!...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Dans la petite chambre de l'hôtel de Metz, cependant, l'officier
+d'artillerie sans solde et sans emploi, ayant fini d'étudier sa carte,
+rangeait méthodiquement, sur une planchette de sapin, le linge que lui
+avait apporté Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... elle ne m'a pas laissé sa note! dit le futur empereur, au
+fond satisfait de cet oubli, car il lui aurait fallu exposer
+l'impossibilité où il se trouvait de payer.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_137">[137]</span>
+Il ajouta, en faisant mentalement le calcul de ses dettes:</p>
+
+<p>&mdash;Je dois lui devoir au moins 30 francs, peut-être plus!... Diable!...
+je passerai lui régler cela... au premier argent que je toucherai!...
+C'est une bonne fille, cette Catherine, je ne l'oublierai pas!</p>
+
+<p>Et il s'habilla pour aller dîner chez ses amis, les Permon...</p>
+
+<p>Cette modeste créance, Napoléon devait, durant bien des années, ne plus
+en entendre parler.</p>
+
+<p>Ce ne fut que longtemps après qu'elle lui fut tout à coup mise
+sous les yeux, à un moment fort imprévu, la note oubliée de la
+blanchisseuse,&mdash;ainsi que l'apprendront nos lecteurs s'ils veulent bien
+suivre avec nous, dans les pages où seront retrouvés Neipperg, Blanche,
+le Joli Sergent, Marcel, et le petit Henriot, les étapes pleines
+d'aventures et de gloire de Catherine la blanchisseuse, devenue
+cantinière au 13<sup>e</sup> léger, puis maréchale Lefebvre, ensuite duchesse de
+Dantzig, et toujours restée sympathique et populaire, vaillante et bonne
+enfant, héroïque et charitable, sous le sobriquet parisien de <i>Madame
+Sans-Gêne</i>.</p>
+
+<p class="sep3 cent">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</p>
+
+<h2 class="sep4" id="Page_138"><a href="#toc">DEUXIÈME PARTIE</a><br />
+<small><b>LA CANTINIÈRE</b></small></h2>
+
+<hr class="hr20" />
+
+<h3><a href="#toc">I</a><br />
+<small>EN CHAISE DE POSTE</small></h3>
+
+<p>&mdash;Allons, ils ne s'arrêteront pas... Voyez comme le postillon a fait
+claquer son fouet en passant devant l'Ecu... Il semblait nous narguer!</p>
+
+<p>&mdash;Les voyageurs ne sont pas si nombreux au jour d'aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;On ne les voit déjà plus!... Ce sera pour le Lion-d'Or...</p>
+
+<p>&mdash;Ou pour le Cheval-Blanc...</p>
+
+<p>Un double soupir ponctuait ces paroles, mélancoliquement échangées entre
+le ventripotent patron de l'hôtel de l'Ecu et sa fluette épouse <span class="pagenum" id="Page_139">[139]</span> sur
+le seuil de la principale auberge de Dammartin.</p>
+
+<p>Les voyageurs en chaise de poste étaient rares, depuis les événements
+qui avaient suivi le 20 juin.</p>
+
+<p>La voiture qui avait disparu, aux yeux désappointés des hôteliers de
+l'Ecu, avait quitté Paris la veille au soir. Elle était
+vraisemblablement la dernière qui eût franchi les barrières, car l'ordre
+d'empêcher qui que ce fût de sortir de Paris avait été notifié dans la
+soirée, lorsque fut prise la résolution d'attaquer les Tuileries, au
+matin.</p>
+
+<p>Informé par des amis de ce qui s'était agité dans les sections, du
+mouvement qui se préparait, le baron de Lowendaal avait ajourné son
+mariage avec la fille du marquis de Laveline et s'était hâté de faire
+ses préparatifs de départ.</p>
+
+<p>Fermier général, il redoutait le contrôle prochain des vrais mandataires
+de la nation. Le baron de Lowendaal avait du flair.</p>
+
+<p>La veille du 10 août, il se jeta donc dans une chaise de poste,
+accompagné de son factotum Léonard, emportant tout ce qu'il avait pu
+réunir d'argent, donnant l'ordre au postillon de brûler les premiers
+relais.</p>
+
+<p>Le baron voyageait un peu comme on se sauve.</p>
+
+<p>A Crépy, il fallut cependant faire halte. Les chevaux n'en pouvaient
+plus.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_140">[140]</span>
+Le matin avait chassé la nuit et sur la plaine, déjà, le grand jour
+avait balayé les nuées, blanchissait les ombres. Les dernières étoiles
+s'éteignaient dans le recul bleu pâle du ciel, tandis que, du côté de
+Soissons, le soleil s'allumait.</p>
+
+<p>Le baron de Lowendaal se rendait à son château, situé auprès du village
+de Jemmapes, à la frontière belge. Originaire de Belgique, bien que
+devenu Français, là, le baron se sentirait en sûreté. La Révolution ne
+viendrait jamais le chercher jusque sur le territoire belge; d'ailleurs,
+l'armée du prince de Brunswick était rassemblée à la frontière; elle ne
+tarderait pas à mettre les sans-culottes à la raison, et à rétablir le
+roi dans toutes ses prérogatives. Il en serait quitte pour un court
+déplacement, juste le temps d'épouser la charmante fille du marquis de
+Laveline. Un simple voyage de noces.</p>
+
+<p>Il avait fixé la célébration de son mariage au 6 novembre, car il lui
+fallait auparavant régler une grosse affaire d'intérêts, dans la ville
+de Verdun, dont il gérait la ferme des tabacs.</p>
+
+<p>Il s'était assoupi au sortir de Paris, certain d'échapper, si par hasard
+on tentait de le poursuivre. Ses chevaux étaient excellents et ne
+pourraient être rejoints.</p>
+
+<p>Il s'éveilla lorsqu'il avait déjà mis quelques bonnes lieues
+protectrices entre lui et les sans-culottes.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_141">[141]</span>
+Le nez à la portière, il huma l'air matinal, et comme on avait
+dépassé les premières maisons de Crépy, tout à fait rassuré, il ordonna
+au postillon de faire halte.</p>
+
+<p>Celui-ci obéit de grand c&oelig;ur. Il était navré de brûler ainsi, en
+route, les meilleurs bouchons, sans une lampée, sans un bout de
+causette. Il en avait pourtant long à raconter! Ce n'est pas tous les
+jours que l'on peut voir Paris s'armant et se préparant à déloger le roi
+du château de ses pères... C'étaient des nouvelles, ça!... Comme on
+l'eût écouté et régalé, narrant ce qui se passait dans les sections!...</p>
+
+<p>A l'hôtel de la Poste, on fit relais.</p>
+
+<p>Tandis que l'hôte et ses gens s'empressaient, offrant au baron un lit,
+lui proposant de déjeuner, énumérant des rafraîchissements variés, et
+qu'ils tournaient autour de lui d'un air inquiet, afin d'avoir des
+nouvelles de la capitale, l'homme de confiance, Léonard, s'éloigna un
+moment, sous le prétexte de s'assurer que nul citoyen trop curieux ne
+rôdait aux alentours.</p>
+
+<p>Depuis la fuite manquée du roi à Varennes, non seulement les
+municipalités étaient plus défiantes, mais aussi beaucoup de
+particuliers ambitionnaient la gloire du citoyen Drouet, qui avait eu
+l'honneur d'arrêter Louis XVI. Ces surveillants volontaires examinaient
+et fouillaient toute voiture suspecte. Une chaise de poste était <span class="pagenum" id="Page_142">[142]</span>
+particulièrement désignée à la vigilance des patriotes.</p>
+
+<p>Heureusement pour le baron, le patriotisme local n'était pas encore levé
+quand la chaise de poste fit son entrée tapageuse dans la bonne ville de
+Crépy-en-Valois.</p>
+
+<p>Tandis que le voyageur s'attablait devant un appétissant bol de
+chocolat, apporté bouillant par une servante plantureuse, dont il tapota
+les joues rougeaudes, car c'était un terrible lutineur de tendrons que
+notre financier, Léonard s'était enfermé dans l'écurie.</p>
+
+<p>Là, profitant de la lueur d'une lanterne, il se mit en mesure de lire la
+lettre que lui avait confiée mademoiselle de Laveline, au moment du
+départ.</p>
+
+<p>Blanche lui avait bien recommandé, en ajoutant à sa prière deux doubles
+louis, de ne remettre cette missive, fort importante, que lorsque le
+baron serait sorti de Paris.</p>
+
+<p>Léonard, flairant un mystère dont la découverte pouvait être profitable,
+résolut de prendre connaissance d'abord de ce message si sérieux.</p>
+
+<p>Les secrets des maîtres, c'est parfois la fortune des domestiques...</p>
+
+<p>Il avait remarqué combien ce mariage, que souhaitait vivement le baron,
+semblait pénible à mademoiselle de Laveline!</p>
+
+<p>Peut-être dans cette lettre remise à ses soins <span class="pagenum" id="Page_143">[143]</span> se trouvait-il
+quelque grave révélation dont il lui serait facile de tirer profit par
+la suite... Hardiment, mais avec certaines précautions, de façon à
+pouvoir rendre à l'étrange missive son aspect primitif, il rompit le
+cachet en se servant de la lame de son couteau, préalablement chauffée à
+la flamme de la lanterne.</p>
+
+<p>Il lut, et son visage exprima la profonde surprise où le plongeait le
+secret qu'il venait d'apprendre.</p>
+
+<p>Voici ce que contenait la lettre de Blanche:</p>
+
+<div class="manuscr">
+<p class="adr">«Monsieur le baron,</p>
+
+<p>«Je vous dois un aveu pénible, qu'il me faut faire pour ne pas
+entretenir plus longtemps une illusion sur mon compte, que les
+événements ne tarderaient pas à dissiper cruellement.</p>
+
+<p>»Vous m'avez témoigné de l'affection, et vous avez obtenu de
+mon père un consentement à un mariage où vous pensiez trouver
+le bonheur, peut-être l'amour...</p>
+
+<p>»Le bonheur est impossible pour vous dans une pareille union: l'amour,
+je ne saurais vous le promettre, mon c&oelig;ur appartient à un autre...
+Excusez-moi de ne pas vous nommer celui qui a toute mon âme, et dont je
+me considère comme la femme devant Dieu!...</p>
+
+<p>»Il me reste un dernier aveu à vous faire: je suis mère,
+monsieur le baron, et la mort seule <span class="pagenum" id="Page_144">[144]</span> pourra me détacher de
+mon époux, du père de mon petit Henriot.</p>
+
+<p>»Je suivrai M. de Laveline à Jemmapes, puisque telle est sa
+volonté, mais j'ose espérer, qu'informé de l'obstacle absolu
+qui s'oppose à la réalisation de vos projets, vous aurez pitié
+de moi et que vous m'épargnerez la honte de révéler à mon père
+la véritable cause qui rend impossible cette union.</p>
+
+<p>»Je me fie, monsieur, à votre discrétion de galant homme.
+Brûlez cette lettre et croyez à ma reconnaissance et à mon
+amitié.</p>
+
+<p class="aut">»<span class="smcap">Blanche.</span>»</p>
+</div>
+
+<p>Léonard, ayant lu, poussa un cri de surprise et de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Saperlipopette! voilà qui peut faire une fortune! se dit-il.</p>
+
+<p>Il tournait et retournait la lettre de Blanche entre ses doigts, comme
+s'il devait, à force de la presser, faire jaillir, de cette éponge à
+secrets, tout l'or qu'elle lui semblait contenir.</p>
+
+<p>&mdash;Je me doutais bien de quelque chose, se dit-il en grimaçant un
+sourire; M. le baron désirait mademoiselle et mademoiselle ne désirait
+nullement M. le baron. Mais je n'aurais jamais imaginé que mademoiselle
+Blanche de Laveline eût un enfant... ce que j'aurais encore moins
+supposé, c'est qu'elle ferait savoir son escapade <span class="pagenum" id="Page_145">[145]</span> à M. le baron!...
+Que les femmes sont bêtes!... elle ne se doute pas, la petite Blanche,
+de la bêtise qu'elle a faite là... non! pas celle qu'elle s'imagine...
+ça n'est rien!... un enfant de plus ou de moins, baste!... la sottise
+c'est d'avoir confié ce secret au papier... heureusement que je suis là,
+moi!...</p>
+
+<p>Il s'arrêta, rapprocha la lettre du falot, dont la clarté douteuse
+emplissait l'écurie d'un jeu d'ombre et de demi-clartés, et murmura
+après examen du papier:</p>
+
+<p>&mdash;Elle a écrit elle-même... pas moyen de nier l'écriture!... Oh! elle
+est toute naïve cette enfant-là!... elle pourrait regretter ce qu'elle a
+raconté, dans un moment d'abandon et de nerfs surexcités...
+heureusement, c'est à moi qu'elle a confié le soin de son honneur et de
+sa fortune!...</p>
+
+<p>Il eut comme un mouvement d'hésitation. Puis, serrant la lettre dans sa
+poche, il se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Blanche paiera peut-être un jour fort cher... plus tard,
+quand elle sera devenue la baronne de Lowendaal... ce qui est
+inévitable... pour ravoir cette lettre... alors je verrai le prix qu'il
+me conviendra d'y mettre!...</p>
+
+<p>Et Léonard eut un nouveau sourire avantageux et coquin:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, murmura-t-il, ne me contenterai-je pas d'un peu d'or... je
+voudrai mieux... ou du moins un autre prix... car, moi aussi, je la <span class="pagenum" id="Page_146">[146]</span>
+trouve gentille mademoiselle Blanche!... mais, pour le moment, rien à
+faire qu'à garder précieusement cette preuve... cette arme... tout en
+encourageant discrètement les projets de mon maître, qui, plus que
+jamais, doit épouser mademoiselle Blanche!...</p>
+
+<p>Et Léonard, après avoir boutonné soigneusement sa veste, palpa, comme
+pour s'assurer qu'elle se trouvait toujours à sa portée, la lettre
+révélatrice, avec la joie intime et féroce de l'usurier, gardant le
+billet qui doit livrer un jour à sa discrétion la victime imprudente,
+ayant donné sa signature.</p>
+
+<p>Il s'en fut retrouver le baron, un peu inquiet, son déjeuner fini, car
+déjà les curieux s'attroupaient devant la cour de l'hôtel, contemplant
+la chaise de poste. Il avait à deux reprises demandé pourquoi l'on
+n'attelait pas?...</p>
+
+<p>Léonard donna pour explication de son absence le soin qu'il avait pris
+de vérifier si rien ne s'opposait au départ.</p>
+
+<p>Le baron, rassuré, remonta de fort belle humeur dans sa chaise de poste
+qui roula bientôt comme un tonnerre sur le pavé, lequel n'était déjà
+plus celui du roi.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_147"><a href="#toc">II</a><br />
+<small>CHEZ LA FRUITIÈRE</small></h3>
+
+<p>Sur le seuil de sa boutique de fruitière, rue de Montreuil, à
+Versailles, la mère Hoche achevait de servir ses pratiques, tout en
+donnant un coup d'&oelig;il maternel à un petit bonhomme, rose et joufflu,
+qui jouait sur le carreau parmi les tas de choux et les bottes de
+carottes amoncelées.</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Henriot!... Henriot!... Veux-tu ne pas te fourrer ça dans la
+bouche!... Tu vas te faire du mal! criait-elle de temps en temps, quand
+le petit garçon essayait de sucer une carotte ou de mordre dans un
+navet.</p>
+
+<p>Et la bonne femme continuait à répondre aux commandes des ménagères,
+tout en grommelant:</p>
+
+<p>&mdash;Ce petit garnement-là... quel appétit, quel touche-à-tout!... Il est
+bien gentil tout de même...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_148">[148]</span>
+Elle ajoutait sur un ton bon enfant, se tournant en souriant vers la
+pratique:</p>
+
+<p>&mdash;Et avec cela, ma belle, qu'est-ce qu'il vous faut?</p>
+
+<p>Tout à coup, s'interrompant dans sa besogne délicate, qui consistait à
+mesurer de la fourniture à une bourgeoise, qui achetait une salade, elle
+poussa un grand cri de surprise!</p>
+
+<p>Sur le pas de la porte, précédant un lieutenant,&mdash;qui donnait le bras à
+une fraîche et accorte jeune femme, endimanchée, toute empêtrée dans une
+robe d'organdi, la tête empanachée d'un haut bonnet tuyauté,&mdash;un grand
+garçon, à l'air fier et au visage martial, venait d'apparaître...</p>
+
+<p>Il portait l'uniforme de grenadier...</p>
+
+<p>Il souriait... il tendait les bras...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maman Hoche, on ne me reconnaît donc pas! dit-il en avançant
+brusquement et en serrant sur sa poitrine la bonne femme, émue,
+tremblante de joie et frissonnante d'orgueil.</p>
+
+<p>Les pratiques, ébahies, regardaient, stationnant, à quelques pas de la
+boutique, le cabriolet qui avait amené de Paris le jeune homme et ses
+deux compagnons. On admirait l'uniforme tout neuf, le chapeau,
+l'écharpe, la ceinture et la ganse d'or du sabre du jeune militaire.</p>
+
+<p>Et les commères murmuraient:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un capitaine!...</p>
+
+<p>&mdash;Pardine! je le connais bien, disait une des <span class="pagenum" id="Page_149">[149]</span> ménagères, mieux
+informée, c'est le petit Lazare... le neveu de la fruitière... celui
+qu'elle a élevé comme son fils... nous l'avons vu jouer avec les
+polissons de son âge, sur la place d'Armes, le v'là devenu capitaine à
+c'te heure!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma bonne maman, disait Lazare Hoche à son excellente tante, sa
+mère adoptive, tu me vois capitaine... hein! c'est une surprise!...
+nommé d'hier, à l'ancienneté, c'est vrai, mais je regagnerai le temps
+perdu, je te le jure!... Aussitôt promu, je suis accouru pour
+t'embrasser... j'ai voulu que tu sois la première à arroser mon grade...
+car je m'invite, avec ces deux amis que voilà...</p>
+
+<p>Et Hoche, s'écartant, présenta ses compagnons:</p>
+
+<p>&mdash;François Lefebvre... lieutenant... Un camarade des
+gardes-françaises... Un solide!... C'est pourtant lui qui m'a mis au
+port d'armes! dit Hoche en tapant familièrement sur l'épaule de son
+compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Et te voilà mon supérieur! répondit gaiement Lefebvre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu me rattraperas!... tu me dépasseras peut-être... La guerre,
+c'est une loterie où tout le monde peut avoir un bon numéro... à
+condition de vivre!... mais laisse-moi finir les présentations... Maman,
+voici la bonne Catherine, la femme du camarade Lefebvre, continua Hoche
+<span class="pagenum" id="Page_150">[150]</span> en montrant à la fruitière l'ex-blanchisseuse de la rue
+Royale-Saint-Roch.</p>
+
+<p>Catherine fit vivement deux pas en avant et, sans barguigner, tendit ses
+deux joues à la fruitière, qui l'embrassa chaudement.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, dit Hoche, que l'on est en pays de connaissance, nous
+allons te quitter un instant, maman...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous vous en allez déjà? dit la bonne femme mécontente... ça
+n'était pas la peine de venir, alors!...</p>
+
+<p>&mdash;Calme-toi... nous allons faire un petit tour, près d'ici, avec
+Lefebvre... nous avons des personnes... des officiers qui nous
+attendent, ajouta Hoche en clignant de l'&oelig;il du côté de son camarade,
+comme pour lui recommander la discrétion... oh! nous reviendrons!... ça
+ne sera pas trop long, je pense... pendant ce temps-là tu nous
+cuisineras un de ces excellents fricots dont tu possèdes le secret...</p>
+
+<p>&mdash;De l'abatis d'oie aux navets, n'est-ce pas, fiston?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est délicieux, l'abatis!... et puis Catherine a besoin de te
+parler au sujet de ce moutard, qui nous regarde là, assis sur son
+derrière, avec de grands yeux étonnés!...</p>
+
+<p>&mdash;Le petit Henriot? demanda la fruitière surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Catherine intervenant, il s'agit du <span class="pagenum" id="Page_151">[151]</span> petit Henriot,
+citoyenne, c'est pour lui que je suis ici, sans cela j'aurais laissé
+Lefebvre venir avec le capitaine Hoche. Ils n'avaient pas du tout besoin
+de moi pour ce qu'ils ont à faire dans le bois de Satory... J'ai à vous
+parler de ce petit...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, nous causerons du mioche, et vous m'aiderez à gratter mes
+navets, dit la fruitière, et puis nous casserons le cou à un poulet...
+avec une omelette au lard, ça fera-t-il votre affaire, mes gaillards?</p>
+
+<p>&mdash;Fameuse, l'omelette au lard! dit Hoche à Lefebvre... La maman la fait
+si bien! Mais viens-tu, François, il faut les laisser toutes les deux
+bavarder et cuisiner. A tantôt! On nous attend!</p>
+
+<p>Les deux amis s'en furent au rendez-vous mystérieux, dont Catherine
+semblait avoir la confidence.</p>
+
+<p>Les deux femmes, restées seules, commencèrent les apprêts du repas.</p>
+
+<p>Tout en épluchant les légumes et en aidant à trousser le poulet,
+Catherine fit connaître à la fruitière qu'elle venait chercher l'enfant,
+pour le conduire à sa mère, ainsi qu'elle s'y était engagée.</p>
+
+<p>La bonne fruitière fut tout émue. Elle s'était attachée à Henriot. Il
+lui rappelait son Lazare, quand il jouait tout petit, sur le pas de la
+porte.</p>
+
+<p>Catherine lui apprit en même temps que son mari partait; de là cette
+hâte à emmener le fils de Blanche de Laveline.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_152">[152]</span>
+&mdash;Où allez-vous donc? demanda la mère Hoche.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!... à la frontière, où on se bat... Lefebvre va être nommé
+capitaine...</p>
+
+<p>&mdash;Comme Lazare?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... au 13<sup>e</sup> d'infanterie légère... il a reçu l'ordre de se diriger
+sur Verdun...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! votre mari part à l'armée, pourquoi le petit Henriot ne
+reste-t-il pas ici? vous le verriez aussi souvent qu'il vous plairait et
+vous viendriez le reprendre, au dernier moment, quand il serait temps
+d'aller retrouver sa mère...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une petite difficulté, dit Catherine en souriant, c'est que
+j'accompagne Lefebvre...</p>
+
+<p>&mdash;Au régiment?... vous, ma belle enfant?...</p>
+
+<p>&mdash;Au 13<sup>e</sup> léger!... oui, maman Hoche... j'ai dans ma poche mon brevet de
+cantinière!...</p>
+
+<p>Catherine souriait à l'enfant, qui n'avait cessé de la regarder, avec
+ces yeux fixes et profonds de l'enfance attentive qui écoute, se
+recueille et semble graver dans la molle matière de sa cervelle tout ce
+qu'elle voit, entend, touche, surprend. Puis elle tira de son corsage un
+grand papier format ministre, signé, paraphé et scellé du sceau de la
+Guerre. Elle le tendit triomphalement à la fruitière:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, ma commission est en règle!... et je dois rejoindre mon
+corps sous huit jours, <span class="pagenum" id="Page_153">[153]</span> dernier délai... c'est qu'il s'agit de
+délivrer Verdun!... il y a là-bas des royalistes qui conspirent avec
+Brunswick... nous allons les déloger! ajouta gaiement la nouvelle
+cantinière.</p>
+
+<p>La maman Hoche l'examinait avec surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... vous voilà cantinière?... dit-elle en hochant la tête;
+puis, fixant des regards d'envie sur la Sans-Gêne, elle reprit: Ah!
+c'est un bel état!... j'aurais bien aimé cela, moi, dans les temps!...
+on marche au son du tambour... on voit du pays... on a tout le jour de
+la joie autour de soi... le soldat est si bien à la cantine!... il
+oublie ses misères et il rêve qu'il deviendra général... ou caporal!...
+Et puis, les matins de combat, on se dit qu'on n'est pas une femme
+inutile, bonne à pleurnicher et à s'effrayer en entendant la
+canonnade... on fait partie de l'armée, et, de rang en rang, on verse,
+aux défenseurs de la nation, l'héroïsme et le courage pour deux sous,
+dans un petit verre!... l'eau-de-vie que porte la cantinière, c'est de
+la poudre aussi, et son petit baril a plus d'une fois contribué à
+décider de la victoire... je vous admire et je voudrais bien être comme
+vous, citoyenne!... vraiment, si j'étais plus jeune, je demanderais à
+accompagner mon cher Lazare, comme vous allez suivre votre Lefebvre...
+Mais l'enfant?... que ferez-vous du petit Henriot au milieu d'un camp,
+pendant les étapes, dans le tintamarre du combat?...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_154">[154]</span>
+&mdash;Comme cantinière du 13<sup>e</sup>, j'ai droit à une voiture et à un
+cheval... nous en avons déjà fait l'emplette, sur nos économies, dit
+Catherine avec orgueil, j'ai vendu mon fonds de blanchisserie...
+Lefebvre, en se mariant, a reçu une petite somme... ça provenait de
+l'héritage de son père, le meunier de Ruffach, tout près de chez nous,
+en Alsace... Oh! nous ne manquerons de rien!... et le petit sera plus
+dorloté dans notre carriole qu'un fils de commandant... N'est-ce pas que
+tu te trouveras bien aise et que tu ne regretteras pas d'être venu avec
+nous? dit-elle en prenant le moutard et en l'élevant à la hauteur de ses
+lèvres pour l'embrasser.</p>
+
+<p>A ce moment, un bruit de pas se fit entendre et l'enfant, subitement
+effrayé, détourna la tête pour se cacher derrière l'épaule de Catherine,
+en poussant des cris aigus...</p>
+
+<p>Hoche rentrait, appuyé au bras de Lefebvre.</p>
+
+<p>Il avait un mouchoir taché de sang, disposé en bandeau, lui cachant la
+moitié du visage...</p>
+
+<p>&mdash;N'aie pas peur, maman!... cria-t-il de la porte... ça n'est rien!...
+une simple coupure qui ne m'empêchera pas de me mettre à table,
+ajouta-t-il gaiement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! il est blessé! que s'est-il donc passé? s'écria maman
+Hoche. Vous l'avez mené quelque part où l'on assassinait, lieutenant
+Lefebvre?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_155">[155]</span>
+Hoche se mit à rire et dit:</p>
+
+<p>&mdash;N'accusez pas Lefebvre, la mère! il a été tout bonnement mon témoin,
+dans une affaire, assez sotte d'ailleurs! Un duel avec un collègue!...
+Je vous le répète, ça n'est rien!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'étais bien sûr que vous n'auriez pas grand'chose!... dit
+Catherine, mais lui...?</p>
+
+<p>Hoche ne répondit rien. Il était occupé à rassurer sa bonne mère
+adoptive, tout en réclamant de l'eau pour laver une fente rouge et
+profonde qui lui partageait le front, et s'arrêtait juste à la naissance
+du nez.</p>
+
+<p>&mdash;Hoche a été un vaillant comme toujours, dit Lefebvre... imaginez-vous
+qu'il y avait autrefois aux gardes, et dernièrement encore dans la
+milice, un lieutenant nommé Serre qui était bien le plus mauvais
+coucheur qu'on ait jamais reçu dans une chambrée... il en voulait à
+Hoche... pour un tapage qui avait eu lieu dans un cabaret&mdash;où Lazare
+avait pris fait et cause pour de simples gardes, ses anciens
+camarades... ce coquin l'avait dénoncé... il l'avait fait punir de trois
+mois de cachot, parce qu'il avait refusé de livrer les noms des hommes
+recherchés... à sa sortie du cachot, une rencontre avait été décidée
+entre Serre et Lazare... il faut vous dire que Serre passait pour une
+lame... c'était la terreur du quartier... et il avait tué ou blessé
+plusieurs hommes en duel...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_156">[156]</span>
+&mdash;C'était grave d'aller te battre avec ce bretteur! dit maman Hoche,
+tout émue du danger qu'avait pu courir son cher Lazare.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Lefebvre, le duel ne pouvait pas avoir lieu... Lazare
+n'était que lieutenant et Serre se trouvait capitaine...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est pourtant battu...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... dès qu'il a été l'égal de son adversaire...</p>
+
+<p>&mdash;Mais lui si brave, si gaillard, comment a-t-il pu recevoir cet affreux
+coup?</p>
+
+<p>&mdash;De la façon la plus simple, maman, dit Hoche en souriant; bien que peu
+partisan des combats singuliers, car j'estime qu'un soldat déserte quand
+il risque sa vie pour une querelle particulière, il ne m'était pas
+possible de rester sous le coup des menaces et des insultes de ce
+drôle... il faisait trembler les recrues, il avait insulté la femme d'un
+ami absent...</p>
+
+<p>Lefebvre prit la main de Hoche et la serra chaudement, les larmes aux
+yeux:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour moi... c'est pour nous, qu'il s'est battu! dit-il en se
+tournant vers Catherine... n'avait-il pas prétendu, ce Serre, que tu
+avais un amant caché dans ta chambre, le 10 août...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le monstre! dit Catherine furieuse, où est-il?... C'est à moi
+qu'il aura affaire à présent... Mais dites-moi donc où il est le
+misérable!</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôpital... avec un coup de pointe dans le <span class="pagenum" id="Page_157">[157]</span> ventre... il en a
+pour six mois! dit Lefebvre... s'il guérit, je le retrouverai peut-être
+à sa sortie... et je lui réglerai à la fois son compte, le mien et celui
+de Hoche!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurons d'autres occasions de nous servir de nos sabres, ami
+Lefebvre, dit avec énergie Hoche... la patrie est en danger! la patrie
+nous appelle!... dédaignons ces rixes particulières... mon adversaire
+avait calomnié, avait insulté, de plus il prétendait que j'avais
+sollicité mon envoi à l'armée du Nord pour le fuir... il fallait, malgré
+ma répugnance, mettre le sabre en main et montrer à ce spadassin qu'il
+n'effrayait pas les braves, je lui ai donné une leçon dont il se
+souviendra... à présent parlons d'autres choses et, si le fricot est à
+point, mettons-nous à table...</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette blessure?... dit la fruitière encore toute tremblante, en
+posant sur la table la soupière d'où montait une buée odorante...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit gaiement Hoche, s'asseyant et déployant sa serviette, les
+Autrichiens et les Prussiens me feront vraisemblablement d'autres
+estafilades... une de plus ou de moins, ça ne tire pas à conséquence!...
+d'ailleurs c'est déjà sec, voyez!</p>
+
+<p>Et, avec insouciance, il enleva le mouchoir qui lui bandait la peau et
+mit à nu cette balafre, qui depuis caractérisa la physionomie martiale
+du futur général de Sambre-et-Meuse.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_158"><a href="#toc">III</a><br />
+<small>LA DEMOISELLE DE SAINT-CYR</small></h3>
+
+<p>Le repas fini, la maman Hoche et Catherine disposèrent tout pour le
+départ du petit Henriot.</p>
+
+<p>On cherchait ses modestes hardes, qu'on empilait dans une malle, où la
+bonne fruitière ajoutait des pots de confitures, des petits gâteaux, des
+sucreries.</p>
+</div>
+
+<p>L'enfant assistait impassible, et plutôt satisfait, à ces préparatifs.</p>
+
+<p>Elle aime le changement, l'enfance! Et tout émerveillé par la dragonne
+d'or du sabre de Hoche, avec laquelle il avait joué, le jeune Henriot
+commençait à trouver quelque plaisir dans ce départ. Il entrevoyait les
+joies du voyage. Et puis, il se disait que là où on le mènerait, il
+verrait des soldats, beaucoup de soldats, faisant l'exercice, et qu'on
+le laisserait sans doute s'amuser <span class="pagenum" id="Page_159">[159]</span> avec toutes les dragonnes des
+sabres de tous ces militaires, au milieu desquels il vivrait.</p>
+
+<p>Il oubliait toute la tendresse et tous les soins de la bonne maman
+Hoche. Loin de l'attrister, l'idée de s'en aller loin, très loin,
+donnait à sa jeune rêverie un tour nullement désagréable. L'enfance est
+ingrate, et son innocence admirable a pour corrélatif un égoïsme
+puissant, nécessaire et utile d'ailleurs, qui protège et affermit la
+débile créature et lui permet de concentrer sur elle-même son attention,
+son instinct de conservation et sa volonté de vivre.</p>
+
+<p>Hoche et Lefebvre, laissant agir les femmes, s'étaient assis à la
+cavalière sur leurs chaises et parlaient de la Révolution qui grondait,
+de la guerre qui déjà s'allumait aux quatre coins de la frontière.</p>
+
+<p>Ils étaient sortis de la boutique, plaçant leurs sièges devant la façade
+de la fruiterie, sur la route de Montreuil. Heureux de vivre, pleins de
+jeunesse, avec l'espoir dans l'âme et la vaillance dans les yeux, ces
+deux héros promis aux armées de la République, digérant l'excellent
+déjeuner de la maman Hoche, devisaient gaiement, fumant, riant et
+dévisageant les passants.</p>
+
+<p>Cette route de Montreuil, aujourd'hui appelée avenue de Saint-Cloud,
+était le grand chemin ordinaire des gens venus à pied de Paris:
+maraîchers, soldats, petits bourgeois.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_160">[160]</span>
+Par économie, beaucoup de voyageurs modestes prenaient le coche
+d'eau à la Samaritaine, au Pont-Neuf, et du pont de Sèvres gagnaient
+ensuite pédestrement Versailles, et réciproquement.</p>
+
+<p>Au milieu des allées et venues de ces humbles piétons, Lefebvre
+distingua tout à coup un jeune homme maigre, à longs cheveux, dont
+l'uniforme râpé était celui de l'artillerie.</p>
+
+<p>Ce passant, qui semblait pressé, accompagnait une jeune fille, en
+fourreau de laine noire, portant un petit carton à la main.</p>
+
+<p>Tous deux cheminaient pensifs dans la poussière de la route.</p>
+
+<p>Lefebvre, regardant avec plus d'attention, dit tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne me trompe pas! on dirait le capitaine Bonaparte...</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça, Bonaparte? demanda Hoche.</p>
+
+<p>&mdash;Un bon républicain... un excellent artilleur et un chaud jacobin,
+celui-là! répondit Lefebvre... il est Corse, il paraîtrait qu'on lui a
+retiré son grade, pour ses opinions là-bas... c'est tous des
+aristocrates menés par les prêtres, dans cette île!... mais je vais
+appeler ma femme, elle le connaît plus que moi...</p>
+
+<p>Il héla Catherine, qui accourut toute surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il y a, mon homme? dit-elle en campant ses deux poings sur ses
+fortes hanches, <span class="pagenum" id="Page_161">[161]</span> attitude favorite que tous les maîtres à danser,
+Despréaux en tête, eurent bien de la peine à lui faire perdre,
+lorsqu'elle fut maréchale et duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce n'est pas le capitaine Bonaparte, qui passe là-bas sur
+la route, avec cette jeune demoiselle?... demanda Lefebvre.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! oui... je le reconnaîtrais entre dix mille... c'est pas parce
+qu'il me doit de l'argent... mais il me va, moi, le capitaine
+Bonaparte!... qu'est-ce qu'il peut bien faire à Versailles, avec une
+jeunesse?... Dis donc, Lefebvre, une idée?...</p>
+
+<p>&mdash;Parle, ma bonne Catherine...</p>
+
+<p>&mdash;Si on l'invitait sans façon à se rafraîchir... avec la demoiselle?...
+il fait chaud et la poussière est desséchante...</p>
+
+<p>Lefebvre, avec l'assentiment de Hoche, se leva, courut sur la route et
+rejoignit le capitaine et sa compagne. Il leur fit part de l'invitation.</p>
+
+<p>Le premier mouvement de Bonaparte fut de refuser. Il n'avait jamais ni
+chaud ni soif. Et puis, lui et la jeune fille qu'il escortait n'avaient
+pas de temps à perdre, s'ils voulaient prendre le coche d'eau à Sèvres,
+qui partait dans une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! il y en a un autre à cinq heures, dit Lefebvre... mademoiselle ne
+sera peut-être pas fâchée de se reposer un instant? ajouta-t-il en se
+tournant vers la compagne de Bonaparte.</p>
+
+<p>La jeune fille insinua qu'elle accepterait volontiers un verre d'eau...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_162">[162]</span>
+Bonaparte suivit donc Lefebvre. On apporta une table, des chaises,
+que l'on plaça sur la route, à l'ombre, puis des verres et deux
+bouteilles de bon petit vin aigrelet, couleur de sirop de groseille,
+provenant des coteaux de Marly.</p>
+
+<p>On trinqua à la nation, et Bonaparte, se déridant, présenta sa s&oelig;ur,
+Marie-Anne, plus connue sous le nom d'Elisa, et qui devait, par la
+suite, épouser Félix Bacciochi et devenir successivement princesse de
+Piombino et de Lucques, puis grande-duchesse de Toscane.</p>
+
+<p>Elisa, dont les obsessions continuelles devaient, comme celles de ses
+s&oelig;urs, lasser la patience de Napoléon, et qui toujours fut revêche,
+au milieu de ses galanteries, et se montra fort jalouse de ses cadettes
+ayant épousé des rois, avait alors seize ans. Elle ne soupçonnait
+nullement ses grandeurs futures, ni les convoitises envieuses qui en
+seraient la conséquence.</p>
+
+<p>C'était une grande fille, brune et maigre, avec le teint mat, les
+cheveux très noirs et très opulents, les lèvres fortes dénotant la
+sensualité, le menton un peu proéminent, la tête d'un ovale parfait, le
+regard profond et plein d'intelligence. Tout son aspect était hérissé
+d'orgueil et son &oelig;il toisait dédaigneusement les petites gens, avec
+lesquelles on la faisait s'attabler, devant la boutique d'une fruitière.</p>
+
+<p>Elisa était une de ces demoiselles de Saint-Cyr, <span class="pagenum" id="Page_163">[163]</span> dont l'éducation,
+issue des règles de madame de Maintenon, était rétribuée par la cassette
+royale, et qui se croyaient toutes sorties de la cuisse de Jupiter.</p>
+
+<p>Un décret du 16 août avait supprimé la maison d'éducation de Saint-Cyr,
+comme un foyer royaliste.</p>
+
+<p>Les parents avaient dû au plus vite retirer leurs filles, et
+l'établissement s'était promptement vidé.</p>
+
+<p>Bonaparte, faute d'argent, avait tardé à venir retirer sa s&oelig;ur du
+couvent aboli.</p>
+
+<p>Il fallait cependant que la maison fût évacuée complètement, le 1<sup>er</sup>
+septembre.</p>
+
+<p>Sur le conseil de son frère, Elisa adressa une demande au directoire de
+Versailles à l'effet de toucher la somme nécessaire, pour son retour
+dans sa famille.</p>
+
+<p>M. Aubrun, alors maire de Versailles, délivra un certificat constatant:
+que la demoiselle Marie-Anne Bonaparte, née le 3 janvier 1777, entrée le
+22 juin 1784 comme élève de la maison de Saint-Louis, s'y trouvait
+encore, et demandait une somme de 352 livres pour se rendre à Ajaccio,
+résidence de sa famille distante de 352 lieues.</p>
+
+<p>En vertu de cette autorisation, Bonaparte était venu le matin à
+Versailles, pour chercher sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il l'emmenait avec lui, à Paris, et de là se rendait en Corse.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_164">[164]</span>
+Lefebvre et Hoche félicitèrent le capitaine d'avoir ainsi pu
+terminer cette délicate affaire de famille.</p>
+
+<p>Bonaparte leur apprit en même temps que l'obligation où il se trouvait
+de ramener sa s&oelig;ur dans sa famille lui avait permis de solliciter,
+avec plus d'énergie, sa propre réintégration dans l'armée.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, lui demanda Hoche avec intérêt, vous rejoignez votre régiment
+bientôt?</p>
+
+<p>&mdash;Le ministre de la guerre, Servan, m'a replacé au 4<sup>e</sup> d'artillerie,
+avec mon grade de capitaine, répondit Bonaparte, mais je vais en Corse
+accompagner ma s&oelig;ur. Là, je suis autorisé à reprendre le commandement
+de mon bataillon de volontaires.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne chance, camarade! dit Hoche. On se battra peut-être aussi de ce
+côté-là?</p>
+
+<p>&mdash;On se battra partout!</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage qu'on ne puisse pas se faire tuer en deux endroits à la
+fois! dit alors, avec enthousiasme, Catherine, à qui la langue
+démangeait furieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si les circonstances me favorisent, mes amis, s'écria Bonaparte
+avec conviction, je vous en fournirai, moi, des occasions de périr avec
+honneur ou de glaner grades, titres, gloire, dignités, richesses, dans
+le sillon de la victoire!... Mais, excusez-nous, ma s&oelig;ur et moi... il
+se fait tard <span class="pagenum" id="Page_165">[165]</span> et nous devons nous rendre à pied jusqu'à Sèvres...</p>
+
+<p>&mdash;Et nous, avant de nous mettre en chemin pour délivrer Verdun que les
+Prussiens menacent, il nous faut regagner Paris, en emmenant ce futur
+hussard-là! dit gaiement Catherine, montrant le petit Henriot, tout
+harnaché, prêt à partir. L'enfant regardait avec impatience tous ces
+gens qui bavardaient et s'éternisaient, sans paraître se décider à se
+mettre en route.</p>
+
+<p>&mdash;On se retrouvera peut-être, capitaine Bonaparte! dit Hoche, serrant la
+main de son collègue.</p>
+
+<p>&mdash;Sur le chemin de la gloire! fit Lefebvre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour y arriver, ajouta Bonaparte en souriant, il faut commencer par
+prendre la galiote au pont de Sèvres!... Allons, venez, mademoiselle de
+Saint-Louis! fit-il en montrant l'horizon à sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Tous deux, en cheminant, causèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouves-tu ce capitaine? demanda Bonaparte à la pensionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine Lefebvre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas celui-là... il est marié, Lefebvre! Sa femme, c'est cette
+bonne réjouie de Catherine... mais l'autre... Lazare Hoche?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas trop mal...</p>
+
+<p>&mdash;Te plairait-il pour mari?...</p>
+
+<p>La future grande-duchesse rougit et eut un mouvement de dénégation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il ne te convient pas... dit vivement <span class="pagenum" id="Page_166">[166]</span> son frère, interprétant
+comme un refus son mouvement, c'est dommage! Hoche est un bon soldat et
+un garçon d'avenir...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas dit que M. Hoche me déplairait... murmura Elisa, mais, mon
+frère, je suis bien jeune pour songer à me marier... et puis...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voudrais pas d'un homme qui ne soit pas dévoué au roi... non!
+jamais je n'épouserai un républicain!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc royaliste?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde l'était à Saint-Cyr...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui justifie le décret de licenciement! dit en riant
+Bonaparte... Voyez-vous ces demoiselles de Saint-Louis... quelles
+aristocrates! Il faudra peut-être qu'on rétablisse toute une noblesse
+pour leur trouver des maris!...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas? répondit l'orgueilleuse Elisa.</p>
+
+<p>Bonaparte fronça le sourcil et ne releva pas le propos ambitieux de sa
+s&oelig;ur.</p>
+
+<p>La réponse d'Elisa ne le choquait pas, mais il était inquiet de ses
+visées trop hautes.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cela, pensait-il, que toute élève de Saint-Louis qu'elle soit, il
+sera facile de lui donner un mari! Ces petites filles ne doutent de
+rien, ma parole!... Sans dot, des frères sans position... et ça veut
+encore faire les difficiles!...</p>
+
+<p>Toujours hanté par le spectre familial, se représentant <span class="pagenum" id="Page_167">[167]</span> la vision
+lamentable de sa mère Letizia entourée de sa nombreuse nichée, devant un
+âtre toujours éteint et un buffet souvent vide, il s'effrayait de la
+responsabilité qu'il prenait, en se déclarant chef de la famille.</p>
+
+<p>L'avenir de ses trois s&oelig;urs surtout le tourmentait, l'obsédait.</p>
+
+<p>Il était impatient de les voir établies et leur cherchait partout des
+maris.</p>
+
+<p>Il avait rencontré ce jour-là Hoche; il n'eût pas été fâché qu'il plût à
+la jeune pensionnaire de Saint-Cyr. Hoche n'était que capitaine, mais on
+pouvait prévoir qu'il ne s'arrêterait pas là.</p>
+
+<p>Il murmura, avec irritation, méditant le refus de sa s&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les hommes qui ne devraient pas se marier capitaines, mais les
+filles sans le sou, qu'ont-elles à risquer?...</p>
+
+<p>Puis il reprit, comme répondant à un secret calcul, qu'il faisait dans
+son âme:</p>
+
+<p>&mdash;Les capitaines ont raison de se marier, s'ils trouvent une femme
+agréable, riche, influente, pouvant leur créer des relations, leur
+donner une situation, un rang dans le monde... mais alors ce n'est pas à
+des jeunes filles qu'ils doivent s'adresser!...</p>
+
+<p>Considérant le mariage comme une façon de sortir les siens de leur
+détresse sans cesse plus grande, il n'était pas loin de chercher
+lui-même <span class="pagenum" id="Page_168">[168]</span> dans une union, fût-elle disproportionnée, un refuge
+contre la misère, un instrument de fortune, un marchepied pour s'élever
+au-dessus de ce misérable grade de capitaine, qu'il venait, non sans
+difficulté, de reconquérir.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_169"><a href="#toc">IV</a><br />
+<small>PREMIÈRE DÉFAITE DE BONAPARTE</small></h3>
+
+<p>Le lendemain, après avoir touché le montant de l'indemnité de route
+allouée à la demoiselle de Saint-Cyr, pour son retour dans sa famille,
+Bonaparte se rendit, avec Elisa, chez madame Permon.</p>
+</div>
+
+<p>Il voulait lui présenter sa s&oelig;ur, avant son départ pour la Corse.</p>
+
+<p>Un autre projet l'amenait, en même temps, chez la veuve de son ami.</p>
+
+<p>Madame Permon, mère de la future duchesse d'Abrantès, Grecque d'origine,
+ayant habité la Corse, était encore une fort jolie femme.</p>
+
+<p>Par coquetterie, elle dissimulait son âge, et insouciante, frivole,
+sachant s'habiller, s'entourant, à une époque où le luxe était difficile
+et dangereux, de jolis bibelots du siècle de Louis XV et de meubles
+artistiques de cette époque délicate et sensuelle, elle apparaissait aux
+yeux du besogneux <span class="pagenum" id="Page_170">[170]</span> corse, comme la reine des grâces et des
+élégances.</p>
+
+<p>Il la voyait parée de toutes les séductions, et cet aspect grande dame
+qu'elle prenait à ses yeux, qu'elle conserva toujours pour lui, cachait,
+à ses regards de jeune amoureux pauvre, les rides déjà visibles du
+visage et les lourdeurs inséparables de la maturité.</p>
+
+<p>Les Permon avaient eu une assez jolie fortune. Bonaparte qui, souvent,
+avec Junot, Marmont et Bourrienne, venait, les jours de déficit,
+s'asseoir à leur table hospitalière, supposait à la veuve un avoir
+encore important.</p>
+
+<p>Ces considérations le décidèrent à tenter une double démarche.</p>
+
+<p>Après avoir laissé Elisa en tête à tête avec Laure, la fille aînée de
+madame Permon, il accompagna celle-ci dans un petit salon, et lui fit la
+proposition de marier le jeune Permon.</p>
+
+<p>Et comme madame Permon s'informait avec curiosité de la personne qu'il
+voulait faire épouser à son fils, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur Elisa!</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle est bien jeune, répondit madame Permon, et je sais que mon
+fils n'a présentement aucun goût pour le mariage.</p>
+
+<p>Bonaparte se mordit les lèvres et reprit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être ma s&oelig;ur Paulette, qui est fort jolie, conviendrait-elle
+mieux à M. Permon? Et il <span class="pagenum" id="Page_171">[171]</span> ajouta qu'on pourrait du même coup marier
+Laure Permon à l'un de ses frères, Louis ou Jérôme...</p>
+
+<p>&mdash;Jérôme est plus jeune que Laurette, dit madame Permon en riant... En
+vérité, mon cher Napoléon, vous faites le grand prêtre aujourd'hui...
+vous voulez marier tout le monde, même les enfants!...</p>
+
+<p>Bonaparte fit semblant de rire et répondit, sur un ton embarrassé, qu'en
+effet le mariage des siens était l'un de ses plus grands soucis.</p>
+
+<p>Puis, se précipitant sur la main de madame Permon, il y imprima deux
+brûlants baisers, en disant qu'il avait décidé de commencer l'union des
+deux familles, son rêve le plus cher, par un mariage entre lui et elle,
+aussitôt que les convenances, à raison de son deuil encore récent, le
+permettraient.</p>
+
+<p>Stupéfaite, celle qui se trouvait l'objet de cette démarche inattendue
+n'y put tenir: elle éclata de rire au nez du postulant.</p>
+
+<p>Bonaparte se montra froissé de cette hilarité. Madame Permon se hâta de
+l'expliquer:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Napoléon, lui dit-elle, se faisant tout à fait maternelle,
+parlons sérieusement: vous croyez connaître mon âge? Eh bien! vous ne
+vous en doutez pas... je ne vous le dirai point, parce que c'est ma
+petite faiblesse cette cachotterie-là... je vous dirai seulement que je
+serais <span class="pagenum" id="Page_172">[172]</span> non seulement votre mère, mais celle de Joseph, votre aîné.
+Laissons donc cette plaisanterie. Elle m'afflige, venant de vous...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne croyais pas plaisanter, dit d'un ton piqué Bonaparte, et je ne
+vois pas ce que ma demande a de si risible! L'âge de la femme que
+j'épouserai m'est indifférent. D'ailleurs, sans flatterie, vous ne
+paraissez avoir que trente ans.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien davantage!...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore! je vous vois jeune et belle, s'écria Bonaparte avec feu,
+et vous êtes la femme que je rêve pour compagne...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je ne consens pas à cette folie, que ferez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Je chercherai ailleurs le bonheur que vous m'aurez refusé, reprit
+Bonaparte, avec énergie. Je veux me marier... ajouta-t-il après un
+instant de réflexion. Des amis ont pensé pour moi à une femme charmante
+comme vous... de votre âge ou à peu près... et dont le nom et la
+naissance sont fort honorables... Je veux me marier, je le répète!...
+réfléchissez!...</p>
+
+<p>Madame Permon n'avait pas à beaucoup réfléchir. Son c&oelig;ur n'était pas
+libre. Elle aimait, en secret, un de ses cousins, un grand bellâtre,
+nommé Stephanopolis. Elle l'avait présenté à Bonaparte et voulait le
+faire entrer dans la garde de la Convention qu'on créait en ce moment.</p>
+
+<p>Pour ce brave soldat, qui d'ailleurs devait <span class="pagenum" id="Page_173">[173]</span> mourir fort
+prosaïquement en se coupant avec maladresse un cor au pied, elle
+repoussa l'offre de Bonaparte qui lui en garda rancune.</p>
+
+<p>A quoi tiennent les destinées? Marié à madame Permon, Bonaparte n'eût
+peut-être jamais été général en chef de l'armée d'Italie et eût servi
+sans doute obscurément dans l'artillerie, durant des guerres sans
+gloire.</p>
+
+<p>Bonaparte, dans cette conversation, avait manifesté son désir de
+réaliser un mariage avantageux, d'épouser une femme riche, qui lui
+faciliterait ses débuts dans la vie active, et lui ouvrirait les rangs
+de la haute société alors proscrite et terrifiée, mais qu'il devinait
+prête à ressortir, plus arrogante, de dessous les échafauds.</p>
+
+<p>Le double refus de madame Permon devait faire, de la pensionnaire de
+Saint-Cyr, la princesse de Piombino, et du futur général Bonaparte, le
+mari de Joséphine.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_174"><a href="#toc">V</a><br />
+<small>LE SIÈGE DE VERDUN</small></h3>
+
+<p id="cor_8">M. de Lowendaal avait réussi à franchir la distance qui séparait
+<ins title='Crépi-en-Valois'>Crépy-en-Valois</ins> de Verdun.</p>
+
+<p>Il s'était, aussitôt arrivé, rendu à l'hôtel de ville.</p>
+</div>
+
+<p>Deux grands intérêts l'avaient contraint à se rapprocher du théâtre de
+la guerre et à venir s'enfermer dans une cité qui, d'un moment à
+l'autre, pouvait se trouver investie.</p>
+
+<p>Il lui fallait liquider sa fortune et rentrer dans le cautionnement, par
+lui versé à la ville de Verdun, pour sa ferme des tabacs.</p>
+
+<p>Et puis un autre grave souci nécessitait la venue du baron à Verdun.</p>
+
+<p>Il voulait, à la veille d'épouser Blanche de Laveline, rompre un lien,
+pour lui insupportable <span class="pagenum" id="Page_175">[175]</span> à présent, et s'affranchir d'une affection
+remontant déjà à quelques années.</p>
+
+<p>Il avait rencontré, à Verdun, une jeune fille d'une honorable famille,
+mais sans fortune, venue d'Angers pour entrer en religion.</p>
+
+<p>Mademoiselle Herminie de Beaurepaire n'avait pas sur-le-champ prononcé
+ses v&oelig;ux. Sa vocation était médiocre. Elle s'était résignée au
+sacrifice du voile, afin de permettre à son frère de tenir son rang dans
+le monde et d'acheter une compagnie.</p>
+
+<p>Le baron de Lowendaal n'eut pas de peine à détourner Herminie du
+cloître.</p>
+
+<p>Rappelé à Paris par les soins que nécessitait sa grande fortune, le
+baron ne tarda pas à oublier complètement la pauvre Herminie.</p>
+
+<p>Affolé d'amour pour Blanche de Laveline, il n'avait plus qu'indifférence
+pour la jeune femme qui l'attendait avec des alternatives d'angoisse et
+d'espérance, dans la tristesse de l'antique hôtel d'une vieille tante,
+fort riche et peu valide.</p>
+
+<p>Perplexe, le baron se demandait quel genre d'explication il devait
+fournir à celle qui se considérait toujours comme sa femme, au moment où
+sa chaise de poste franchit la porte de France, sur la route de Châlons.</p>
+
+<p>Il lui fallait absolument trancher dans le vif et signifier à Herminie
+qu'elle n'eût plus à compter sur lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_176">[176]</span>
+Il traversa la ville en rumeur, car les nouvelles les plus étranges
+et les plus contradictoires circulaient, et se présenta au
+procureur-syndic, auquel il exposa sa réclamation.</p>
+
+<p>Celui-ci répondit que les finances de Verdun étaient à sec et qu'il ne
+pouvait être question d'un remboursement quelconque.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, avait ajouté le magistrat, en prenant un air mystérieux et
+entendu, il vous reste, monsieur le baron, une chance d'être
+remboursé...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?... parlez! dit vivement Lowendaal.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous n'avons pas d'argent, reprit le procureur-syndic, l'empereur
+d'Autriche en a, lui... Que la paix soit maintenue... que les horreurs
+d'un siège puissent être épargnées à cette malheureuse ville, et je
+réponds de votre remboursement, monsieur le baron!</p>
+
+<p>Le fermier général hésita avant de répondre.</p>
+
+<p>Cosmopolite, comme tous les financiers, peu lui importait que son argent
+lui vînt du roi de France ou de l'empereur d'Autriche.</p>
+
+<p>Il n'était donc arrêté par aucun scrupule patriotique.</p>
+
+<p>Il n'éprouvait aucune indignation, en entendant ce magistrat lui parler
+de la remise de la ville aux ennemis.</p>
+
+<p>Le baron se demandait si le procureur-syndic était exactement informé,
+s'il était certain que les soldats du roi de Prusse et de l'empereur
+<span class="pagenum" id="Page_177">[177]</span> d'Autriche, maîtres de Verdun, sauraient garder la ville et la
+préserver d'un mouvement offensif des volontaires qu'on disait en route.</p>
+
+<p>Il calculait uniquement les chances que pouvait présenter le marché
+qu'on lui proposait.</p>
+
+<p>Après avoir envisagé les fortunes diverses qu'offrait l'affaire, il
+s'informa des renforts, qu'on disait dirigés de Paris sur Verdun.</p>
+
+<p>&mdash;Ils arriveront trop tard! répondit le procureur-syndic.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je suis votre homme! dit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Vous êtes venu rapidement de Paris?... n'ayant parlé avec
+personne?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais fort pressé, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous dans votre suite un personnage à la fois discret... et
+bavard?...</p>
+
+<p>&mdash;Discret? c'est-à-dire sachant garder un secret?</p>
+
+<p>&mdash;Et bavard... c'est-à-dire capable de lâcher à propos quelques paroles
+en apparence inconsidérées... c'est cela!...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cet homme... Léonard, mon valet de chambre... que devra-t-il
+taire?</p>
+
+<p>&mdash;Nos projets d'abord...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne les connaît pas!</p>
+
+<p>&mdash;Ceci nous garantit sa fidélité... les secrets qu'on ignore sont les
+mieux gardés.</p>
+
+<p>&mdash;Et sur quoi devra-t-il se montrer bavard?</p>
+
+<p>&mdash;Sur les nouvelles de Paris... la cité aux mains des brigands...
+l'autorité royale cependant <span class="pagenum" id="Page_178">[178]</span> forte de l'approche de l'armée de
+l'empereur d'Autriche et des troupes du roi de Prusse, prête à reprendre
+tout pouvoir, se disposant à châtier les rebelles...</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout? Léonard n'aime pas les sans-culottes, il s'acquittera fort
+bien de cette mission...</p>
+
+<p>&mdash;Votre Léonard pourra ajouter qu'il tient de source sûre que 80.000
+Anglais viennent de débarquer à Brest et marchent sur Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Et le but de ces alarmes répandues?</p>
+
+<p>&mdash;Justifier la décision que nous allons prendre cette nuit...</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ici même... il y a assemblée des principaux bourgeois de la ville...
+et l'on doit arrêter les termes de la réponse qu'il convient de faire au
+duc de Brunswick... Vous serez des nôtres? dit le syndic.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez ma promesse... comme j'ai la vôtre, n'est-ce pas, pour le
+remboursement de ma créance?</p>
+
+<p>&mdash;Entre honnêtes gens, monsieur le baron, on n'a qu'une parole! dit le
+procureur-syndic en serrant la main du fermier général.</p>
+
+<p>Les deux complices se séparèrent. L'un allant styler Léonard chargé de
+propager les bruits alarmistes dans le peuple, l'autre recrutant de
+nouvelles adhésions secrètes, pour la trahison qui allait s'accomplir.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_179"><a href="#toc">VI</a><br />
+<small>A L'ÉTAPE</small></h3>
+
+<p>Sur la route de Verdun, gaiement, les volontaires de Mayenne-et-Loire,
+accompagnés d'un détachement du 13<sup>e</sup> léger, où François Lefebvre servait
+en qualité de lieutenant faisant fonctions de capitaine, marchaient en
+chantant.</p>
+
+<p>L'enthousiasme brillait dans les yeux, le désir de vaincre animait les
+c&oelig;urs.</p>
+</div>
+
+<p>En traversant les villages, aux femmes debout sur les seuils, présentant
+leurs enfants, comme au passage de la procession, les volontaires
+envoyaient des baisers. Aux hommes, ils promettaient de vaincre ou de
+mourir. Ils allaient confiants, hardis, superbes, au son aigrelet des
+fifres, dans le martèlement martial des tambours; les trois couleurs
+claquaient au vent dans un déploiement <span class="pagenum" id="Page_180">[180]</span> joyeux, et l'âme de la
+patrie était parmi eux.</p>
+
+<p>Tous, en quittant leur pays natal, avaient fait don à leurs parents de
+ce qu'ils possédaient, en déclarant qu'on devait les considérer comme
+déjà morts.</p>
+
+<p>Et ces héros allaient, la chanson aux lèvres, au-devant de cette mort
+pour la patrie, qui, pour eux, était, comme on l'a dit depuis, le sort
+le plus beau, le plus digne d'envie.</p>
+
+<p>Par les routes, afin d'abréger la longueur des étapes, ils entonnaient
+sur l'air de la <i>Carmagnole</i> quelque refrain naïf et bon enfant, comme
+la <i>Gamelle</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="verse8">Savez-vous pourquoi, mes amis,</div>
+<div class="verse8">Nous sommes tous si réjouis?</div>
+<div class="verse6">C'est qu'un repas n'est bon</div>
+<div class="verse6">Qu'apprêté sans façon.</div>
+<div class="verse6">Mangeons à la gamelle!</div>
+<div class="verse4">Vive le son (<i>bis</i>)</div>
+<div class="verse6">Mangeons à la gamelle!</div>
+<div class="verse7">Vive le son du chaudron!</div>
+</div></div>
+
+<p>Le refrain se propageait par toute la colonne, et l'arrière-garde
+reprenait avec entrain:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="verse8">Point de froideur, point de hauteur,</div>
+<div class="verse8">L'aménité fait le bonheur.</div>
+<div class="verse6">Oui, sans fraternité,</div>
+<div class="verse6">Il n'est point de gaîté.</div>
+<div class="verse6"><span class="pagenum" id="Page_181">[181]</span>
+Mangeons à la gamelle!</div>
+<div class="verse4">Vive le son (<i>bis</i>)</div>
+<div class="verse6">Mangeons à la gamelle!</div>
+<div class="verse7">Vive le son du chaudron!</div>
+</div></div>
+
+<p>Comme on approchait de Verdun, dont les murailles se dressaient
+au-dessus de la campagne boisée, le commandant Beaurepaire fit faire
+halte.</p>
+
+<p>Il était prudent d'observer les abords de la place.</p>
+
+<p>Les Prussiens n'étaient pas loin; d'après les derniers renseignements,
+l'on pouvait craindre de tomber dans une embuscade.</p>
+
+<p>Sur un monticule, au milieu de taillis, bien abritée, invisible de la
+ville, la petite armée campa.</p>
+
+<p>On dominait une gorge verdoyante, au fond de laquelle se groupaient
+quelques maisons.</p>
+
+<p>Un berger, qui avait suivi les soldats depuis leur rencontre auprès de
+Dombasle, fut interrogé par Beaurepaire.</p>
+
+<p>Il ne put fournir aucune indication sur le mouvement présumé de l'armée
+ennemie.</p>
+
+<p>Beaurepaire allait renvoyer le berger. Il le rappela et lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de ce petit village, en face, entre les collines et que des
+bois cachent si complètement, le connais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur... c'est Jouy-en-Argonne!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_182">[182]</span>
+Un tressaillement, aussitôt réprimé, échappa à Beaurepaire.</p>
+
+<p>Il prit sa longue-vue et, du haut du tertre, considéra attentivement,
+avidement, avec de la tristesse dans les yeux, le modeste village...</p>
+
+<p>Il ne pouvait en détacher sa vue... On eût dit qu'il cherchait à y
+découvrir quelque chose qui l'intéressait au plus haut point.</p>
+
+<p>Pourtant nulle trace d'un campement, aucune lueur de bivouac; rien de ce
+qui décèle la présence de soldats n'apparaissait dans la gorge boisée...</p>
+
+<p>Beaurepaire revint, pensif, au milieu des volontaires qui déjà, les
+faisceaux formés, s'occupaient à confectionner la soupe.</p>
+
+<p>Tandis que les uns allaient couper du bois, que les autres puisaient de
+l'eau à une source qui dégoulinait en gazouillant de la hauteur, les
+aides de cuisine épluchaient les légumes empruntés, en passant, à des
+champs rencontrés, et accompagnaient leur opération culinaire d'un
+couplet de la <i>Gamelle</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="verse8">Bientôt les brigands couronnés,</div>
+<div class="verse8">Mourant de faim, proscrits, bernés,</div>
+<div class="verse5">Vont envier l'état</div>
+<div class="verse5">Du plus mince soldat</div>
+<div class="verse5">Qui mange à la gamelle!</div>
+<div class="verse7">Vive le son (<i>bis</i>) du chaudron!</div>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_183">[183]</span>
+Un chariot stationnait à quelques pas des cuisines en plein air. Un
+bon vieux cheval gris, dételé, paisiblement broutait l'herbe, cherchant
+à tirer sur la longe, pour atteindre l'écorce de jeunes arbrisseaux,
+objet de sa convoitise.</p>
+
+<p>Le chariot portait sur sa caisse cette inscription:</p>
+
+<p class="sep2 cent">13<sup>e</sup> <small>LÉGER</small></p>
+
+<p class="cent">M<sup>me</sup> <span class="smcap">Catherine Lefebvre</span></p>
+
+<p class="cent"><i>Cantinière.</i></p>
+
+<p class="sep2">A quelques pas du chariot, un enfant gaminait, rôdant autour des
+faisceaux; comme pour chercher protection, il s'approchait de temps en
+temps de la cantinière, qui lui tapotait les joues pour le rassurer,
+sans s'interrompre, pressant la besogne, car les troupiers réclamaient
+l'ouverture de la cantine. Aidée par un soldat, elle disposait en forme
+de table, sur deux tréteaux, une grande planche.</p>
+
+<p>Bientôt des cruchons, des brocs, un petit tonneau, avec des verres et
+des assiettes, se trouvaient rangés sur la table improvisée.</p>
+
+<p>La cantine était montée.</p>
+
+<p>Les buveurs déjà s'empressaient.</p>
+
+<p>La route et les chansons avaient donné soif à la troupe pleine de bonne
+humeur.</p>
+
+<p>Bientôt les verres s'emplissaient et l'on trinquait <span class="pagenum" id="Page_184">[184]</span> aux succès du
+bataillon de Mayenne-et-Loire, à la délivrance de Verdun, au triomphe de
+la liberté!</p>
+
+<p>Tous n'avaient pas d'argent, mais la cantinière était bonne fille et
+faisait crédit aux désargentés... On la rembourserait après la
+victoire.</p>
+
+<p>Beaurepaire regardait, en souriant, ce tableau animé, et ses yeux se
+reportant vers le village de Jouy-en-Argonne, il murmurait, perplexe:</p>
+
+<p>&mdash;Impossible de m'éloigner... qui donc pourrai-je envoyer là?... il me
+faudrait quelqu'un de confiance... une femme serait préférable... mais
+où trouver cette messagère?...</p>
+
+<p>Et il continua à observer les hommes groupés devant l'éventaire de
+Catherine Lefebvre.</p>
+
+<p>A l'écart, et paraissant indifférents à la joie de la troupe en repos,
+un sergent et un jeune homme portant les aiguillettes distinctives du
+corps de santé s'entretenaient avec animation, baissant la voix quand
+ils se supposaient regardés.</p>
+
+<p>C'était Marcel, qui avait retrouvé Renée, le joli sergent. Il avait,
+selon l'espoir de la jeune fille, obtenu par la protection de
+Robespierre jeune, et sur la recommandation de Bonaparte, d'être détaché
+du 4<sup>e</sup> d'artillerie. Envoyé à la batterie dépendant du petit corps placé
+sous le commandement de Beaurepaire, il avait rejoint le bataillon, à
+Sainte-Menehould.</p>
+
+<p>Les exigences du service, la différence des <span class="pagenum" id="Page_185">[185]</span> grades et la place de
+l'aide-major à la queue de la colonne, avaient empêché les deux jeunes
+gens d'échanger leurs confidences et de témoigner leur joie de se
+revoir.</p>
+
+<p>L'étape inattendue, ordonnée par le commandant sur la lisière de la
+forêt de Hesse, au-dessus du village de Jouy-en-Argonne, leur avait
+enfin fourni cette occasion si attendue. Ils en profitaient.</p>
+
+<p>Beaurepaire allait s'éloigner, un peu surpris de l'intimité semblant
+exister entre ce sergent et l'aide-major. Il se réservait de s'informer
+des causes de cette familiarité, quand Lefebvre, venant à passer,
+interpella Marcel:</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez du 4<sup>e</sup> d'artillerie? demanda-t-il, troublant le tête-à-tête
+des deux amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lieutenant... en droite ligne.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le capitaine Bonaparte, qui a été réintégré dans son grade,
+se trouvait au régiment, quand vous l'avez quitté?</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine Bonaparte était en Corse... il a obtenu une permission...
+mais il a écrit à des amis à Valence, et nous avons eu de ses nouvelles
+au régiment... On parlait beaucoup du capitaine Bonaparte.</p>
+
+<p>Beaurepaire, qui avait entendu, s'avança et dit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... et comment va-t-il, Bonaparte?... J'espère qu'il ne lui est
+rien survenu de fâcheux?... <span class="pagenum" id="Page_186">[186]</span> Pouvez-vous me renseigner, major?...
+Moi aussi, je suis de ses amis...</p>
+
+<p>&mdash;Mon commandant, dit Marcel, le capitaine Bonaparte est aujourd'hui en
+sûreté, à Marseille, avec toute sa famille... Mais il a couru un grand
+danger.</p>
+
+<p>&mdash;Diable!... contez-moi donc cela... ce cher Bonaparte! que lui est-il
+donc arrivé?...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon commandant, dit Lefebvre, ne pensez-vous pas que pour
+écouter le récit du major, nous serions mieux, assis, là, devant un
+rafraîchissement... C'est ma femme qui nous servira...</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers!... dit le commandant, s'attablant, et à la santé de la
+citoyenne Lefebvre, la belle cantinière du 13<sup>e</sup>!...</p>
+
+<p>Tous trois choquèrent leurs verres, tandis que Lefebvre, en clignant de
+l'&oelig;il, disait à sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute ce que va raconter le major... il a des nouvelles de Corse...
+il s'agit de ton ami, le capitaine Bonaparte!...</p>
+
+<p>&mdash;Vas-tu pas être jaloux à présent de ce pauvre Bonaparte! dit Catherine
+en haussant les épaules... Est-ce qu'il lui serait survenu quelque chose
+de fâcheux, monsieur le major?...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a échappé que par miracle à la mort...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible!... Oh! dites-nous vite de quoi il s'agit, monsieur le
+major... avec la permission du commandant! fit Catherine se campant à
+califourchon sur un tronc d'arbre, bouche <span class="pagenum" id="Page_187">[187]</span> béante, oreilles tendues,
+impatiente d'avoir des nouvelles de son ancien client.</p>
+
+<p>Marcel expliqua d'abord que les Corses, hostiles à la Révolution,
+avaient cherché à se donner à l'Angleterre. Paoli, le héros des
+premières années de l'indépendance, avait négocié avec les Anglais. Il
+avait cherché à entraîner Bonaparte dans sa défection. L'appui du
+commandant de la garde nationale d'Ajaccio lui devenait indispensable.
+Mais Bonaparte avait refusé avec indignation de participer à sa
+trahison.</p>
+
+<p>Paoli, irrité, avait ameuté contre lui et contre les siens la
+population. Napoléon et ses frères Joseph et Lucien avaient été obligés
+de s'enfuir sous des déguisements.</p>
+
+<p>Contre la mère de Bonaparte, Paoli tourna sa fureur. La maison, où
+Letizia Bonaparte était réfugiée avec ses filles, fut assaillie, pillée,
+incendiée. La courageuse femme dut se sauver, la nuit, à travers le
+maquis.</p>
+
+<p>Ce fut une fuite tragique. Quelques amis dévoués, sous les ordres d'un
+énergique vigneron nommé Bastelica, protégeaient les fugitifs. La
+famille Bonaparte marchait au centre de l'escouade armée de carabines.
+Letizia tenait par la main la petit Pauline, la future générale Leclerc;
+Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr qui, à peine sortie de la calme maison
+d'éducation, tombait dans les aventures d'un exode à travers la
+montagne, accompagnait <span class="pagenum" id="Page_188">[188]</span> son oncle, l'abbé Fesch, dont la pourpre
+était encore bien lointaine; le jeune Louis gambadait en avant de la
+colonne, sondant l'épaisseur des halliers et réclamant avec insistance
+une carabine. Le petit Jérôme était porté par Savaria, la servante
+dévouée.</p>
+
+<p>On évitait les routes battues. On recherchait les sentiers les plus
+abrupts. Il s'agissait de gagner le rivage sans être aperçu des
+paolistes.</p>
+
+<p>Les arbustes, les ronces, déchiraient au passage les vêtements, les
+mains, les visages des enfants en pleurs.</p>
+
+<p>Après une nuit de fatigue et d'insomnie, les proscrits parvinrent à un
+torrent. Il était impossible de le franchir avec cette marmaille.
+Heureusement, on put se procurer un cheval, et le gué périlleux fut
+traversé.</p>
+
+<p>Au moment d'atteindre la côte, une troupe de paolistes, lancée à la
+poursuite des Bonaparte, passa en courant.</p>
+
+<p>On se blottit dans le maquis, chacun retenant son souffle. Madame
+Letizia s'efforçait d'empêcher la craintive Pauline de crier. Le cheval
+qui semblait deviner le danger, maintenu par Louis, demeurait immobile,
+les oreilles dressées, avec un frisson à fleur de peau.</p>
+
+<p>Enfin, du haut d'un rocher, on aperçut Napoléon qui venait, en barque,
+d'un navire français croisant dans le golfe.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_189">[189]</span>
+Bonaparte se hâta d'aborder. A peine était-il réuni avec les siens,
+qu'un berger accourut prévenir: les paolistes les avaient découverts.</p>
+
+<p>On eut juste le temps d'embarquer. Les Corses, débouchant sur le rivage,
+saluèrent les fugitifs d'un feu de mousqueterie nourri, mais ils étaient
+déjà hors d'atteinte.</p>
+
+<p>Une fois à bord, Bonaparte court à l'unique pièce de canon armant le
+navire, la charge à mitraille, la pointe, et envoie aux paolistes une si
+terrible décharge, que huit ou dix de ceux qui avaient tenté de
+l'assassiner restèrent sur le sable. Les autres s'enfuirent. La famille
+et son chef étaient sauvés.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, Bonaparte!... dit Catherine, battant des mains au récit... ah!
+les canailles de Corsicos, si j'avais été là avec nos hommes, n'est-ce
+pas, Lefebvre?...</p>
+
+<p>&mdash;Bonaparte suffisait! dit Lefebvre, c'est un fin canonnier!</p>
+
+<p>&mdash;Et un bon Français! ajouta Beaurepaire. Il ne voulait pas que sa
+patrie fût livrée aux ennemis... c'est bien!... Voyez-vous Bonaparte
+mourant ainsi dans une île, prisonnier des Anglais?... C'eût été absurde
+et sa destinée vaut mieux que cela... Merci, major, de vos
+renseignements... Quand nous aurons délivré Verdun, j'écrirai à
+Bonaparte pour le féliciter...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_190">[190]</span>
+Le commandant s'était levé. Ayant jugé le repos suffisant, rien de
+suspect ne lui apparaissant en avant de Verdun, il donna l'ordre de tout
+préparer pour le départ... On devait se remettre en route dans deux
+heures, afin d'atteindre Verdun un peu avant la nuit, en profitant du
+crépuscule.</p>
+
+<p>Tandis que les hommes, ayant mangé la soupe et nettoyé leurs armes, se
+disposaient à reformer la colonne, le commandant se dirigea vers la
+voiture tout attelée de Catherine.</p>
+
+<p>Il fit signe à la cantinière qu'il avait à lui parler.</p>
+
+<p>A voix basse, il donna ses instructions à Catherine, qui semblait
+écouter avec quelque surprise.</p>
+
+<p>Quand il eut fini, la cantinière répondit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est compris, mon commandant... et quand j'aurai quitté
+Jouy-en-Argonne et que je serai dans Verdun, que faudra-t-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;Nous attendre, si la ville est tranquille... accourir nous avertir, si
+l'ennemi avait fait un mouvement...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mon commandant!... je vais mettre mes vêtements civils... et
+j'espère que vous serez content de moi...</p>
+
+<p>Puis elle cria à Lefebvre, qui se demandait <span class="pagenum" id="Page_191">[191]</span> quelle mission secrète
+le commandant pouvait bien confier à sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;François... je te retrouverai à Verdun... Ordre du commandant!... Aie
+bien soin d'Henriot... Que La Violette,&mdash;c'était le nom du jeune soldat
+désigné pour le service de la cantine,&mdash;prenne garde aux descentes... le
+cheval toujours au pas... et même tenu par la bride...</p>
+
+<p>&mdash;On y veillera! dit Lefebvre... Mais, Catherine, sois prudente!... Si
+les cavaliers prussiens qui battent la campagne allaient te faire
+prisonnière?...</p>
+
+<p>&mdash;T'es bête! Est-ce que, sous mes jupons, je n'ai pas mes deux chiens de
+garde! dit gaiement Catherine.</p>
+
+<p>Et, soulevant sa jupe, elle fit voir à son mari les crosses de deux
+pistolets passés dans la ceinture qui contenait son argent.</p>
+
+<p>Les volontaires, cependant, sur un signe de Beaurepaire, s'étaient
+alignés et se disposaient à continuer leur route.</p>
+
+<p>Catherine, bravement, dévalait les pentes rapides de la gorge, au fond
+de laquelle était tapi le petit village de Jouy-en-Argonne.</p>
+
+<p>Elle en avait atteint les premières maisons, quand par-dessus les bois,
+les prés, les champs, lui arriva ce chant plein d'entrain des
+volontaires en marche sur Verdun:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="verse4"><span class="pagenum" id="Page_192">[192]</span>
+Ah! ça ira! ça ira! ça ira!</div>
+<div class="verse8">Petits comme grands sont soldats dans l'âme:</div>
+<div class="verse4">Ah! ça ira! ça ira! ça ira!</div>
+<div class="verse8">Pendant la guerre aucun ne trahira...</div>
+<div class="verse4">Ah! ça ira! ça ira! ça ira!</div>
+</div></div>
+
+<p>Et l'écho du vallon répéta: Ça ira! ça ira! rythmant l'allure martiale
+de ces braves enfants de la patrie courant à la victoire, en chantant,
+sous le drapeau de la liberté!</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_193"><a href="#toc">VII</a><br />
+<small>L'ABANDONNÉE</small></h3>
+
+<p>Herminie de Beaurepaire se trouvait dans une vaste pièce de l'hôtel de
+Blécourt, à Verdun, transformée en oratoire, sous les inspirations de sa
+tante, fort bigote, madame de Blécourt.</p>
+</div>
+
+<p>Deux prie-Dieu et un petit autel improvisé, sur lequel une Vierge Marie,
+tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, étalait sa robe bleue et sa
+couronne de bois doré, avec des candélabres et deux vases de fleurs,
+composaient l'ornement de ce salon, devenu chapelle depuis la
+suppression des ordres religieux. La pieuse tante entendait qu'Herminie
+continuât à se préparer à la vie monastique, à laquelle elle avait été
+destinée, en attendant la réouverture des couvents.</p>
+
+<p>Quand Lowendaal parut sur le seuil de l'oratoire, mademoiselle de
+Beaurepaire poussa un <span class="pagenum" id="Page_194">[194]</span> cri, fit un bond de surprise, puis s'arrêta,
+le regardant, indécise, hésitante, intimidée, attendant un mot, un
+geste, un élan, un mouvement des lèvres, un cri du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le baron demeurait froid, légèrement embarrassé, pinçant la bouche et
+n'osant parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, monsieur, dit la jeune femme d'une voix tremblante; je
+ne comptais plus guère vous revoir... un si long temps s'est écoulé
+depuis que, pour la dernière fois, nous nous sommes trouvés ici, à cette
+place... et puis là-bas, au village de Jouy-en-Argonne...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... Jouy!... Et comment se porte l'enfant?... toujours bien, je
+suppose?...</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille grandit... elle aura tantôt trois ans... Ah! plût à Dieu
+que la pauvre petite ne fût jamais née!... et les yeux d'Herminie
+s'emplirent de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pleurez pas! ne vous désolez pas, dit le baron sans se départir de
+sa calme indifférence... Voyons, Herminie, il faut se faire une
+raison!... vos larmes, vos sanglots peuvent attirer l'attention... toute
+la maison est déjà en rumeur par ma venue, voulez-vous faire connaître à
+tous ce que vous avez si grand intérêt à cacher?...</p>
+
+<p>Herminie releva la tête et dit avec fierté:</p>
+
+<p>&mdash;Quand je me suis donnée à vous, monsieur, ce fut mon c&oelig;ur qui seul
+parla... aujourd'hui ma raison revenue me dicte ma conduite... <span class="pagenum" id="Page_195">[195]</span>
+l'heure de folie qui m'a poussée dans vos bras est passée... je ne vis
+plus pour l'amour... tout en moi est éteint de la flamme d'autrefois...
+en remuant mon existence je n'y trouve que cendres et débris!... Mais
+j'ai une enfant... votre fille Alice... pour elle je dois vivre, pour
+elle je dois conserver les apparences.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez, pardieu! fort raison... le monde est impitoyable, ma chère
+Herminie, pour les petites aventures du genre de la nôtre... Que
+voulez-vous? nous étions tous deux, comme vous l'avez dit,
+déraisonnables... de la folie traversait nos cerveaux... c'était une
+ivresse... nous voilà dégrisés... eh bien! mais c'est dans l'ordre... on
+ne peut rester, toute la vie, fol et enivré!...</p>
+
+<p>Et le baron esquissa un geste plein de fatuité et de cynique
+désinvolture.</p>
+
+<p>Herminie s'avança vers lui, sévère, presque tragique.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, je ne vous aime plus! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! c'est un grand malheur pour moi...</p>
+
+<p>&mdash;Ne raillez pas!... Oh! je sens bien que vous, pareillement, vous ne
+m'aimez plus... m'avez-vous même jamais aimée? Je fus pour vous la
+distraction d'un instant... le jouet du c&oelig;ur... non pas même du
+c&oelig;ur, l'amusement des sens, une façon d'user les heures de
+dés&oelig;uvrement au fond d'une retraite provinciale... Vous étiez retenu
+<span class="pagenum" id="Page_196">[196]</span> par vos affaires ici... La vie des gentilshommes et des militaires,
+avec leurs plaisirs faciles et leurs bruyantes débauches, vous semblait
+fade et peu digne de vous, brillant personnage de la cour, habitué de
+Trianon, ami du prince de Rohan et du comte de Narbonne... vous m'avez
+aperçue dans mon coin, triste, seule, pensive...</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez charmante, Herminie!... vous êtes toujours désirable et
+belle, mais à cette époque vous aviez pour moi un attrait indicible...
+un piquant... une saveur...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai perdu tout cela, à présent, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je proteste! s'écria galamment le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Ne mentez pas!... je ne suis plus la même à vos yeux... Vous avez vu
+juste; je vous l'ai dit: je vous aimais alors et aujourd'hui vous m'êtes
+devenu indifférent.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux cela! pensa le baron.</p>
+
+<p>Et il ajouta en lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais, les choses se passent fort bien... La rupture s'accomplit
+sans secousse, sans trop de pleurs et de reproches... C'est parfait!</p>
+
+<p>Il reprit, en tendant la main à Herminie:</p>
+
+<p>&mdash;Restons de bons amis, voulez-vous?</p>
+
+<p>La jeune femme demeura immobile, refusant la main qu'avançait Lowendaal.</p>
+
+<p>Un plissement de ses lèvres indiqua son dédain.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez-moi, dit-elle d'un ton sévère. J'étais <span class="pagenum" id="Page_197">[197]</span> ici bien éloignée
+de toute idée d'amour... On me destinait au couvent et je me trouvais
+prête à obéir à ceux qui m'avaient offert le cloître comme un asile
+noble et digne pour les filles telles que moi, ayant un beau nom et
+nulle fortune... Auprès de mademoiselle de Blécourt, j'attendais l'heure
+de prononcer mes v&oelig;ux. Vous dire que je ne regrettais pas ce monde, à
+peine entrevu par moi, mais dont je me faisais une idée assez riante,
+serait mentir... J'avais envié celles de mes compagnes qui pouvaient,
+grâce à leur richesse, épouser un honnête homme et traverser la vie, la
+joie au c&oelig;ur, l'orgueil au front, entre leur mari et leur enfant...
+Ce bonheur ne m'était pas offert... Je me résignai...</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez pourtant de celles à qui la vie ne devait donner que des
+joies...</p>
+
+<p>&mdash;Et à qui elle n'a donné que des amertumes!... Pardonnez-moi, monsieur,
+de vous rappeler ces choses douloureuses... Mais c'est alors, quand mon
+abandon semblait complet et que je me voyais sacrifiée, dans ma
+jeunesse, dans mes désirs, dans mes rêves... c'est alors que vous m'êtes
+apparu... Etais-je consciente? Je ne sais... Oh! je ne veux pas
+récriminer... je ne cherche même pas à excuser ma faute... Mais, en ce
+jour, dans cette entrevue qui, pour nous deux, peut être décisive,
+permettez-moi de vous adresser une question...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_198">[198]</span>
+&mdash;Laquelle?... Parlez!... Je vous autorise à me poser dix, vingt
+questions!... Que craignez-vous?... De quoi doutez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crains plus! dit avec tristesse Herminie; j'ai malheureusement
+perdu le droit de douter... Monsieur le baron, vous m'avez juré de faire
+de moi votre femme, venez-vous aujourd'hui accomplir votre promesse?...</p>
+
+<p>&mdash;Diable!... nous y voilà! pensa le baron.</p>
+
+<p>Et, avec un sourire qui dissimulait mal une grimace, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Votre demande me charme... et, je vous l'avouerai, m'embarrasse...
+Certainement je n'ai pas oublié qu'autrefois... dans ces moments de
+folie, comme vous les désigniez tout à l'heure, j'ai pu m'engager... Oh!
+je ne me dédis pas... je vous prie de croire que mes sentiments sont
+toujours pour vous respectueux, ardents, sincères...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous refusez?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous consentez?... Voyons, répondez franchement!... Je vous ai
+dit que je n'avais plus ni doute ni crainte. Je pourrais ajouter que
+l'espérance a marché côte à côte avec moi, et, brusquement, au détour du
+chemin, m'a faussé compagnie... J'attends votre réponse avec la fermeté
+d'un c&oelig;ur où tout s'est apaisé!... où tout est mort!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_199">[199]</span>
+&mdash;Mon Dieu, ma chère Herminie, vous me prenez là au dépourvu... Je
+ne suis pas venu précisément à Verdun pour causer mariage... De graves
+affaires, des intérêts de premier ordre, nécessitent ma présence dans
+cette ville, où le moment serait mal choisi pour s'occuper de joies
+nuptiales...</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas de joies entre nous!... Donc, vous refusez?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... je vous prie de m'accorder un délai... Attendez que la paix
+soit faite... ce ne sera pas long...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?... Vous espérez donc que les lâches et les traîtres
+l'emporteront, et que Verdun ne se défendra pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois la défense impossible... Ce ne sont pas vos artisans, vos
+petits bourgeois, des cloutiers et des savetiers, qui sont capables de
+résister aux armées de l'empereur et du roi!</p>
+
+<p>&mdash;N'insultez pas de braves gens qui se battront comme des héros, s'ils
+savent se débarrasser des traîtres et des chefs incapables! dit avec
+énergie Herminie.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'insulte personne, fit le baron de sa voix toujours doucereuse; je
+vous prie seulement de considérer que cette ville n'a pas de garnison...</p>
+
+<p>&mdash;Elle en aura une bientôt! murmura Herminie.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? s'écria le baron stupéfait.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_200">[200]</span>
+&mdash;Je veux dire... Tenez! écoutez!...</p>
+
+<p>Et Herminie fit signe au baron de prêter l'oreille.</p>
+
+<p>Une rumeur confuse, des cris, des vivats montaient vers la ville
+haute...</p>
+
+<p>Des roulements joyeux de tambours se mêlaient aux clameurs du peuple en
+mouvement.</p>
+
+<p>Le baron pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie ce vacarme? dit-il. Sans doute quelque émeute... Les
+habitants qui réclament l'ouverture des portes, et ne veulent pas
+entendre parler d'un siège...</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce bruit est tout autre, monsieur le baron!... Encore une fois,
+voulez-vous tenir votre promesse et donner à notre enfant, à notre fille
+Alice, le nom, le rang, la fortune qui lui appartiennent?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit, madame, que pour le moment je ne voulais... je ne
+pouvais prendre aucune décision... Attendez!... j'ai des affaires trop
+sérieuses à terminer... Que diable! un peu de patience!... A la paix,
+vous dis-je!... Quand les factieux seront punis et que Sa Majesté
+rentrera tranquillement, non pas aux Tuileries, la Révolution y pénètre
+avec trop de facilité, mais à Versailles... alors je verrai!... je
+déciderai...</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, monsieur!... je suis femme à me venger de ceux qui font
+de faux serments!...</p>
+
+<p>&mdash;Des menaces!... Allons donc! fit le baron <span class="pagenum" id="Page_201">[201]</span> ricanant, j'aime mieux
+cela... C'est moins dangereux que vos larmes!</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, encore une fois!... Vous me croyez faible, désarmée,
+sans appui... Vous pouvez vous tromper!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète, madame, que vous ne réussirez pas à m'intimider...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'entendez donc pas ce bruit, ce tumulte?... C'est le tambour qui
+se rapproche!</p>
+
+<p>&mdash;En effet... c'est singulier!... Est-ce que les Prussiens seraient déjà
+dans la ville? murmura le baron.</p>
+
+<p>Et il ajouta, avec une satisfaction intérieure très visible:</p>
+
+<p>&mdash;Ils arrivent à propos, nos bons amis les ennemis, pour couper court à
+cette sotte histoire et me fournir un honnête prétexte de prendre congé
+de cette ennuyeuse fille!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont pas les Prussiens, dit Herminie avec triomphe... ce sont
+des patriotes qui viennent secourir Verdun...</p>
+
+<p>&mdash;Les renforts qu'on attendait!... Allons donc, ce n'est pas
+possible!... Lafayette est au pouvoir des Autrichiens... Dumouriez est
+occupé au camp de Maulde... Dillon est acheté par les alliés... Il n'y a
+pas de renforts!... Quels renforts, d'abord?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le savoir!...</p>
+
+<p>Et Herminie, ouvrant la porte de son oratoire, <span class="pagenum" id="Page_202">[202]</span> dit à une femme qui
+se trouvait dans une pièce voisine, avec deux jeunes enfants:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, madame, et faites connaître à M. le baron de Lowendaal ce que
+c'est que ce bruit de tambours qui réveille la ville!...</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_203"><a href="#toc">VIII</a><br />
+<small>L'ARRIVÉE DES VOLONTAIRES</small></h3>
+
+<p>Une femme jeune et à l'allure franche parut.</p>
+
+<p>Elle fit le salut militaire et dit en regardant avec aplomb le baron:</p>
+
+<p>&mdash;Catherine Lefebvre, cantinière au 13<sup>e</sup>, pour vous servir!... Vous
+désirez savoir ce qu'il y a de nouveau?... Eh bien! parbleu! c'est le
+bataillon de Mayenne-et-Loire qui fait son entrée dans Verdun... avec
+une compagnie du 13<sup>e</sup> que commande mon homme, François Lefebvre... Hein,
+mademoiselle! c'est une belle surprise pour tout le monde!...</p>
+</div>
+
+<p>Le baron murmura, désappointé:</p>
+
+<p>&mdash;Le bataillon de Mayenne-et-Loire! Que vient-il faire ici?</p>
+
+<p id="cor_9">&mdash;Ce que nous venons faire? dit <ins title='Catheriue'>Catherine</ins>, parbleu! fiche une brûlée
+aux Prussiens, rassurer <span class="pagenum" id="Page_204">[204]</span> les patriotes, et taper sur les aristos,
+s'ils font mine de bouger!</p>
+
+<p>&mdash;Bien parlé, madame! dit Herminie, ajoutez donc le nom du chef des
+volontaires de Mayenne-et-Loire... cela fera plaisir à monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;C'est le brave Beaurepaire qui les commande!...</p>
+
+<p>&mdash;Beaurepaire! dit le baron avec effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mon frère!... qui, une heure avant son entrée dans la ville,
+m'a envoyé cette vaillante femme pour m'avertir, pour me rassurer!...
+dit Herminie dont le pâle visage était empourpré de joie.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que ça vous défrise, mon petit père! fit Catherine Lefebvre,
+tapant familièrement sur l'épaule du baron décontenancé. Vous n'êtes
+donc pas patriote?... Ah! faut faire attention, voyez-vous, parce que
+les aristos qui voudraient parler de capitulation, à présent, ils
+n'auront pas beau jeu avec nous!</p>
+
+<p>&mdash;Combien sont-ils vos volontaires? demanda le baron tout soucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre cents... et puis, il y a la compagnie de Lefebvre, mon homme...
+Ça fait, en tout, cinq cents lapins qui vont remuer la ville, allez!</p>
+
+<p>La physionomie du baron était redevenue calme.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cents hommes! Le mal n'est pas si grand que je le craignais!...
+Ces cinq cents forcenés <span class="pagenum" id="Page_205">[205]</span> ne pourront tenir la ville... surtout si la
+population bien travaillée réclame à cor et à cris la capitulation... Le
+pire, c'est la présence de ce Beaurepaire!... Comment me débarrasser de
+lui?</p>
+
+<p>Herminie, cependant, avait été chercher l'un des deux enfants qui se
+trouvaient dans la pièce voisine.</p>
+
+<p>Elle amena une petite blondinette, blême et craintive, se tenant mal sur
+ses jambes grêles, et dit au baron:</p>
+
+<p>&mdash;Voici votre fille, monsieur... voulez-vous l'embrasser?...</p>
+
+<p>Lowendaal, dissimulant une grimace, se pencha vers l'enfant et déposa
+sur son front un rapide baiser.</p>
+
+<p>L'enfant eut peur et se mit à pleurer.</p>
+
+<p>Alors, s'élançant de l'autre chambre, un petit bonhomme, coiffé d'un
+bonnet de liberté, avec la cocarde nationale, vint à la fillette,
+l'emmena, la calma, en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pleure pas!... Nous allons bien nous amuser, Alice... on va tirer
+le canon!... Poûm!... Poûm!... c'est joliment drôle le canon!...</p>
+
+<p>Catherine Lefebvre montra le gamin avec orgueil, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon petit Henriot... un futur sergent que j'élève, en attendant
+que mon homme me donne des mioches pour défendre la République!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_206">[206]</span>
+Herminie, pressant doucement la main de la cantinière, dit au baron:</p>
+
+<p>&mdash;Cette excellente personne traversait, avec le bataillon, le village de
+Jouy-en-Argonne... le commandant de Beaurepaire la fit appeler et la
+pria de se rendre dans une maison du village, où elle trouverait un
+enfant qu'il lui désigna... le commandant lui indiqua en outre cette
+demeure... ici, elle devait me remettre l'enfant et me prévenir de
+l'arrivée des volontaires, de la présence d'un protecteur pour la
+malheureuse mère abandonnée... Voilà comment votre fille se trouve ici,
+monsieur!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, balbutia Lowendaal, le commandant de Beaurepaire sait...</p>
+
+<p>&mdash;Tout! dit avec fermeté Herminie... Oh! ce fut une douloureuse
+confession, allez! Mais je n'avais plus d'espoir qu'en mon frère... je
+ne savais comment il accueillerait la triste confidence que je lui
+faisais, un jour de découragement, où, lasse de tout, je voulais mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre frère s'est montré clément?... dit le baron essayant de
+paraître indifférent et calme, ainsi qu'au commencement de l'entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère a pardonné... il s'est hâté de venir me secourir, me
+délivrer... Les volontaires de Mayenne-et-Loire, entraînés par lui, ont
+traversé la France en courant...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nom de nom! quelles étapes, mes <span class="pagenum" id="Page_207">[207]</span> enfants! dit Catherine...
+Nous montrions tous grand désir d'arriver à temps pour secourir votre
+bonne ville de Verdun... mais le commandant Beaurepaire avait des ailes
+aux talons!...</p>
+
+<p>Le son du tambour s'était rapproché. La ville semblait en fête. Des cris
+de joie, plus nourris, s'élevaient du côté de la Meuse.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je me retire, dit le baron... on m'attend à l'hôtel de
+ville!...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi j'ai besoin d'embrasser mon homme! fit Catherine. Allons! toi,
+marche, jeune conscrit!... ajouta-t-elle en empoignant le petit Henriot.</p>
+
+<p>L'enfant résista. Il avait gardé dans sa main la jupe de la petite
+fille, et semblait vouloir rester auprès d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, le gaillard, dit avec bonne humeur la Sans-Gêne, il
+s'attache déjà au cotillon!... Ah! il promet, le moutard!... En route,
+petit, tu la reverras... tu la retrouveras, la gamine, quand nous aurons
+administré une frottée soignée aux Prussiens!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Herminie avec émotion, jamais je n'oublierai ce que vous
+avez fait pour moi... dites à mon frère que je vous bénis et que je
+l'attends!... Quant à cette enfant, ajouta-t-elle en montrant Alice, qui
+souriait au jeune Henriot et semblait, elle aussi, ne plus vouloir le
+quitter, si le malheur faisait que je ne puisse plus la <span class="pagenum" id="Page_208">[208]</span> défendre,
+l'aimer, la garder... remettez-la aux mains de mon frère...</p>
+
+<p>&mdash;Comptez sur moi!... j'ai déjà ce gamin-là à brouetter dans ma
+carriole, ça me fera la paire... un moyen de prendre patience en
+attendant que mon homme se décide à me donner des enfants à moi... Ce
+qui ne sera pas trop long, je crois! dit-elle, en riant de son franc et
+large rire, et en avançant sa robuste poitrine... Au revoir, madame,
+v'là qu'on rappelle à présent, mes soldats doivent avoir besoin de moi
+là-bas et Lefebvre s'étonne, sans doute, de ne pas me trouver sur les
+rangs!</p>
+
+<p>Emmenant alors le petit Henriot, devenu boudeur et mécontent de quitter
+si vite la jeune Alice, Catherine se hâta de rejoindre la compagnie
+détachée du 13<sup>e</sup> léger, qui formait les faisceaux sur la place.</p>
+
+<p>Herminie, après un salut glacial au baron, s'était retirée dans la
+chambre voisine avec sa fille, qu'elle couvrait de caresses.</p>
+
+<p>Lowendaal s'éloigna tout pensif dans la direction de l'hôtel de ville,
+en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Si la capitulation pouvait me débarrasser de ce Beaurepaire!... Mais
+non!... cet enragé-là voudra défendre la ville et me faire épouser sa
+s&oelig;ur!... Ah! dans quel guêpier suis-je venu me fourrer!...</p>
+
+<p>Et, fort peu satisfait des événements, le baron <span class="pagenum" id="Page_209">[209]</span> monta à l'hôtel de
+ville, où déjà les notables se trouvaient rassemblés, sur la convocation
+du président du directoire Ternaux et du procureur-syndic Gossin, deux
+traîtres, dont les noms doivent demeurer cloués au pilori de l'histoire.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_210"><a href="#toc">IX</a><br />
+<small>L'ENVOYÉ DE BRUNSWICK</small></h3>
+
+<p>Dans la grande salle de l'hôtel de ville de Verdun, à la lueur des
+flambeaux, les membres du district et les notables étaient rassemblés.</p>
+
+<p>Le commandant du génie Bellemond, gouverneur de la place, assistait à la
+délibération.</p>
+</div>
+
+<p>Le président Ternaux ayant ouvert la séance, le procureur-syndic Gossin
+exposa la situation.</p>
+
+<p>Le duc de Brunswick campait aux portes de la ville. Fallait-il les lui
+ouvrir toutes grandes et acclamer le généralissime impérial comme un
+libérateur, ou bien devait-on lever les ponts-levis et répondre à coups
+de canon aux sommations de les baisser? C'était déjà une honte que de
+poser la question.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit le procureur d'une voix dolente, notre c&oelig;ur saigne à
+l'idée des malheurs <span class="pagenum" id="Page_211">[211]</span> qui peuvent fondre sur Verdun assiégé...
+Messieurs, la résistance est folie contre un ennemi dix fois
+supérieur... Voulez-vous recevoir une personne qui nous est envoyée avec
+une mission conciliante?</p>
+
+<p>Et le président consulta du regard en même temps l'assemblée,
+sollicitant son adhésion.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous le voulons! dirent plusieurs voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais donc, messieurs, reprit le président, faire introduire la
+personne qui nous est annoncée.</p>
+
+<p>Un mouvement de curiosité se produisit.</p>
+
+<p>Tous les yeux étaient tournés vers la porte du cabinet du président.</p>
+
+<p>Elle s'ouvrit bientôt, livrant passage à un jeune homme, portant le
+costume civil. Il était très pâle et maintenait son bras en écharpe.</p>
+
+<p>On eût dit qu'il relevait d'une longue maladie.</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt, général en
+chef de l'armée autrichienne! dit le président, présentant le mandataire
+de Brunswick.</p>
+
+<p>C'était en effet le jeune Autrichien sauvé par Catherine Sans-Gêne, dans
+la matinée du 10 août.</p>
+
+<p>A peine rétabli de sa blessure, grâce aux soins de la bonne Catherine,
+il s'était échappé de Paris, et avait gagné le quartier général
+autrichien.</p>
+
+<p>Bien que souffrant encore, il avait voulu reprendre du service. Le
+souvenir de Blanche de <span class="pagenum" id="Page_212">[212]</span> Laveline le faisait plus souffrir que sa
+blessure. En pensant à son enfant, le petit Henriot, exposé à tous les
+périls d'une naissance irrégulière, en se reportant aux tentatives de
+Lowendaal, soutenu par le marquis, et qui pouvait contraindre Blanche à
+un mariage les séparant à jamais, Neipperg éprouvait une cruelle et
+lente torture. Il avait besoin d'oublier, et la guerre ne permet pas à
+la pensée de s'éterniser dans la douleur. Avec joie il avait donc repris
+du service.</p>
+
+<p>Le général Clerfayt, qui avait apprécié les qualités de bravoure et de
+finesse de Neipperg, l'avait attaché à son état-major.</p>
+
+<p>Comme il connaissait parfaitement la langue française, le général
+l'avait choisi pour porter aux notables et aux autorités de Verdun les
+propositions de capitulation.</p>
+
+<p>Après avoir salué l'assemblée, le jeune envoyé fit connaître les
+conditions de Brunswick: elles consistaient dans la reddition de la
+ville et de la citadelle dans les vingt-quatre heures, sous peine de
+voir Verdun soumis à un bombardement et ses habitants livrés, après
+l'assaut, à toute la fureur du soldat.</p>
+
+<p>Au milieu d'une morne stupeur, ces farouches conditions furent écoutées.</p>
+
+<p>On a beau se dire royaliste, comme se vantaient de l'être ces notables,
+et craindre pour ses propriétés, il était difficile à ces riches
+bourgeois <span class="pagenum" id="Page_213">[213]</span> d'entendre sans quelque révolte dans le c&oelig;ur cette
+hautaine et insultante menace.</p>
+
+<p>Plusieurs de ces poltrons n'auraient pas été fâchés d'assister à une
+protestation courageuse, ne fût-ce que pour la forme, afin de
+sauvegarder les apparences de l'honneur.</p>
+
+<p>Mais nul n'éleva la voix. Personne n'osait paraître appeler sur Verdun
+la colère des Allemands.</p>
+
+<p>Neipperg demeurait immobile, baissant les yeux.</p>
+
+<p>Il s'indignait intérieurement de la couardise de ces marchands qui
+préféraient la honte et le démembrement de la patrie à une résistance,
+où leurs maisons auraient à subir les obus.</p>
+
+<p>En lui-même il pensait que ce n'étaient point là les Français du 10
+août, contre lesquels il s'était battu, et qui avaient si furieusement
+emporté d'assaut le château des Tuileries.</p>
+
+<p>Il n'avait plus que de l'admiration pour ces patriotes qui l'avaient
+blessé. Les c&oelig;urs de soldat ne gardent pas de rancune après la
+bataille. Mais la peur de ces bourgeois lui faisait mal et leur silence
+honteux l'éc&oelig;urait...</p>
+
+<p>Il avait besoin de sortir, de respirer, de ne plus avoir sous les yeux
+le spectacle de cette lâcheté collective.</p>
+
+<p>Il lui semblait que sa blessure s'envenimait au contact de ces
+trembleurs, qui étaient aussi des traîtres.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_214">[214]</span>
+Il se leva et dit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu, messieurs, la communication du général en chef, que
+dois-je rapporter comme réponse à M. le duc de Brunswick?...</p>
+
+<p>Et il attendit, plus pâle qu'à son arrivée, debout, la main appuyée au
+rebord de la table.</p>
+
+<p>Une voix parla dans le silence général:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pensez-vous pas, messieurs, que tout en rendant hommage aux
+sentiments miséricordieux de monseigneur le duc de Brunswick, vous
+feriez bien d'ajourner votre réponse... ne fût-ce que pour permettre à
+l'artillerie de M. le duc de faire à notre ville l'honneur de quelques
+bombes?...</p>
+
+<p>C'était Lowendaal qui avait pris tout à coup la parole.</p>
+
+<p>Neipperg avait reconnu son rival.</p>
+
+<p>Un flot de sang lui monta au visage.</p>
+
+<p>Il eut un mouvement instinctif, comme pour s'élancer vers le baron, afin
+de le provoquer...</p>
+
+<p>Mais il se contint: il était ambassadeur: il avait une mission à
+remplir, il ne s'appartenait pas...</p>
+
+<p>Cette pensée lui traversa en même temps l'esprit: si le baron de
+Lowendaal se trouvait à Verdun, Blanche de Laveline devait y être
+aussi?...</p>
+
+<p>Mais où la rencontrer? où la voir? où lui parler?</p>
+
+<p>Il eut alors cet espoir que peut-être le baron, à son insu, lui ferait
+connaître la retraite de Blanche...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_215">[215]</span>
+Il fallait donc se montrer impassible, attendre, chercher...</p>
+
+<p>Un murmure assez vif avait suivi les paroles de Lowendaal.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi se mêlait-il, ce fermier général? se disaient les bourgeois
+chuchotant entre eux. Est-ce qu'il a des maisons, des ateliers, des
+marchandises dans la cité? Est-ce lui qui supportera les dégâts des
+propriétés? Puisqu'on sait qu'il est impossible de résister, le
+commandant du génie l'a reconnu, à quoi bon faire massacrer du monde et
+pour quelle raison exposer les immeubles au feu de l'artillerie?</p>
+
+<p>&mdash;Notre population est sage et redoute les horreurs d'un siège, dit le
+président, la proposition de M. le marquis de Lowendaal n'aurait pour
+elle que la canaille... encore, presque tous ces braillards qui ne
+possèdent rien, ont-ils déjà quitté la ville... ils se sont réfugiés du
+côté de Thionville... ils ont retrouvé là un pas grand'chose de leur
+espèce, un certain Billaud-Varennes qui va les envoyer au feu...
+Espérons qu'on ne les reverra jamais à Verdun... Messieurs, êtes-vous
+d'avis de les imiter ici?... Voulez-vous être mitraillés?</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! pas de bombardement! Signons tout de suite! crièrent vingt
+voix.</p>
+
+<p>Et les plus empressés, saisissant des plumes, entourèrent le président,
+le pressant de leur laisser apposer leur signature sur le projet de <span class="pagenum" id="Page_216">[216]</span>
+capitulation, rédigé à l'avance, dès l'annonce de l'arrivée de l'envoyé
+autrichien.</p>
+
+<p>Neipperg observait en silence cette réunion qui, d'abord paisible,
+menaçait de devenir batailleuse.</p>
+
+<p>Le baron de Lowendaal avait repris sa place, à l'écart:</p>
+
+<p>&mdash;Mettons que je n'ai rien dit, avait-il murmuré, dépité.</p>
+
+<p>Déjà le président levait la plume et cherchait l'endroit où il
+convenait, sur le projet de capitulation, de mettre son nom, qui
+engageait l'honneur de la ville, quand une fusillade lointaine éclata,
+en même temps que le tambour battait la générale et que, sous les
+fenêtres de l'hôtel de ville, des voix chantaient le <i>Ça ira</i>!</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_217"><a href="#toc">X</a><br />
+<small>LE SERMENT DE BEAUREPAIRE</small></h3>
+
+<p>Tout le monde s'était levé dans un effarement indescriptible.</p>
+
+<p>Les moins affolés avaient couru aux fenêtres...</p>
+
+<p>La ville apparaissait illuminée, comme pour une fête...</p>
+</div>
+
+<p>Sur la place, des torches brûlaient, des femmes, des enfants battaient
+des mains et formaient une ronde fantastique dans cette rougeur
+d'incendie...</p>
+
+<p>C'étaient les volontaires de Mayenne-et-Loire qui avaient entonné le <i>Ça
+ira</i>, donnant le signal joyeux du réveil à la ville engourdie.</p>
+
+<p>Les hommes étaient rares dans cette foule...</p>
+
+<p>Ils se tenaient à distance et semblaient ne participer que des yeux à ce
+tumulte martial.</p>
+
+<p>Le procureur-syndic en fit la remarque au président.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_218">[218]</span>
+&mdash;Voilà ces damnés volontaires qui font leur tapage! dit en
+soupirant M. Ternaux.</p>
+
+<p>Et M. Gossin de répondre avec un haussement d'épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Patience!... le duc de Brunswick nous en débarrassera bientôt!</p>
+
+<p>Et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu que ces diables déchaînés ne nous attirent pas un bombardement!</p>
+
+<p>Au même instant, une lueur rouge traversa l'espace et un corps
+flamboyant vint s'abattre sur une des maisons qui faisaient l'angle de
+la place, en même temps qu'une forte détonation ébranla les vitres de
+l'hôtel de ville...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez!... je l'avais prévu!... s'écria le procureur-syndic, voilà ce
+que nous attirent ces coquins!... Les Prussiens tirent à boulets rouges
+sur nos maisons!... Le voilà le bombardement que vous demandiez... vous
+devez être satisfait, baron?</p>
+
+<p>Le procureur se tourna, cherchant Lowendaal, mais le fermier général
+avait disparu.</p>
+
+<p>Impatient, désireux de le suivre, supposant que Lowendaal se dirigeait
+du côté de Blanche de Laveline, Neipperg voulut se retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à faire ici désormais, messieurs, dit-il en prenant
+congé. Le canon parle, je n'ai plus qu'à me taire... je vais retourner à
+mon quartier général... Ma réponse, c'est votre poudre qui la porte en
+ce moment!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_219">[219]</span>
+&mdash;Monsieur le comte, supplia le président, ne partez pas...
+restez!... c'est un malentendu... tout va s'expliquer... tout
+s'arrangera...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas trop comment! dit en souriant Neipperg; écoutez!...
+voici le canon de vos remparts qui donne la réplique à nos obusiers...
+le tambour bat dans vos rues... et il me semble que l'on vient jusque
+dans votre hôtel de ville chercher des renforts pour garnir les
+murailles et servir les pièces!...</p>
+
+<p>Le tambour résonnait en effet dans l'escalier de l'hôtel de ville et des
+pas nombreux martelaient les degrés. On entendait sonner sur le pavé du
+vestibule les crosses des fusils.</p>
+
+<p>&mdash;Ils osent venir ici! dit le procureur-syndic exaspéré. Monsieur le
+commandant, vite, signez l'ordre de faire taire le tambour, et que les
+hommes rentrent dans les logements qui ont dû leur être assignés! ajouta
+le magistrat en invoquant M. Bellemond, directeur du génie et de
+l'artillerie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le procureur, répondit cet officier pusillanime, je vais
+donner ces ordres... dans un quart d'heure Verdun sera tranquille...</p>
+
+<p id="cor_10">&mdash;Dans un quart d'heure Verdun sera en flammes et nous chanterons
+l'<ins title='Hymme'>Hymne</ins> des Marseillais à la lueur des obus! cria une voix forte,
+derrière eux.</p>
+
+<p>La porte s'était ouverte sous une poussée, et <span class="pagenum" id="Page_220">[220]</span> Beaurepaire,
+accompagné de Lefebvre, et entouré de soldats du 13<sup>e</sup> et de volontaires
+de Mayenne-et-Loire, apparaissait terrible comme le Dieu de la guerre,
+devant ces citadins effarés.</p>
+
+<p>Le président essaya de prendre un peu d'autorité:</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a autorisé, commandant, à venir troubler les délibérations de
+la municipalité et des citoyens qu'elle a réunis en conseil? dit-il
+d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme.</p>
+
+<p>&mdash;On assure, répondit Beaurepaire, sans se troubler, que vous machinez
+tous ici une infâme trahison et que vous parlez de rendre la ville...
+Est-ce vrai, citoyens?... répondez!</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas à vous faire connaître les résolutions de l'autorité,
+commandant... veuillez vous retirer avec vos hommes et faire cesser le
+feu que vous avez ordonné sans avoir pris l'avis du conseil de défense!
+dit sévèrement le président, se sentant soutenu par les notables.</p>
+
+<p>Beaurepaire réfléchit un instant, puis, se découvrant, dit avec une
+intonation respectueuse:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, c'est vrai, je n'ai pas attendu l'avis du conseil de
+défense pour faire feu sur les Prussiens qui déjà s'approchaient des
+portes et faisaient mine d'entrer au premier signal... un signal qu'ils
+paraissaient attendre du dedans... J'ai barricadé les portes; mon brave
+ami Lefebvre, que voilà, a placé ses voltigeurs des deux côtés <span class="pagenum" id="Page_221">[221]</span> de
+chaque palissade, et l'ennemi s'est arrêté... en même temps, pour
+l'empêcher de voir de trop près ce que nous faisions sur les remparts,
+j'ai envoyé quelques boulets qui ont fait reculer un peloton
+d'Autrichiens trop pressés de nous rendre visite... je venais d'arriver
+avec mes volontaires quand on m'a prévenu de ce qui se passait...
+j'avoue que je n'ai pas pensé à prendre l'avis du conseil de défense!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez eu tort, commandant! dit le directeur du génie Bellemond.</p>
+
+<p>Beaurepaire remit son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Camarade, dit-il au commandant, ceci me regarde... je répondrai, s'il
+le faut, de ma conduite devant les représentants du peuple qui ne vont
+pas tarder à venir ici... Je respecte la Commune de Verdun et ses
+officiers municipaux... j'espère qu'ils sont patriotes, et prêts à faire
+leur devoir... je prendrai leurs ordres pour tout ce qui concerne le
+service intérieur et les mesures de police... Je sais l'obéissance que
+les soldats de la nation doivent aux mandataires du peuple... Mais, pour
+ce qui regarde mon métier de soldat et les obus à envoyer aux Prussiens,
+vous me permettrez, camarade, d'agir comme il me paraîtra utile...
+Tenez-vous-le pour dit! je suis ici votre égal, et nous n'avons qu'à
+marcher d'accord ensemble pour repousser l'ennemi et sauver la ville!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_222">[222]</span>
+Ces paroles énergiques, lancées d'une voix mâle, impressionnèrent le
+directeur du génie, officier subalterne subitement promu, et qui eût agi
+bravement s'il ne se fût senti dominé par le président et le
+procureur-syndic.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, hasarda-t-il, le conseil de défense existe... vous devez
+prendre ses avis avant de livrer bataille!</p>
+
+<p>&mdash;Quand l'ennemi est aux portes, et que déjà les combattants de la ville
+hésitent, le conseil de défense, s'il était alors consulté, ne pourrait
+qu'ordonner au chef des troupes de barrer la route, de disperser les
+tirailleurs sur les remparts, de braquer des pièces sur les corps
+ennemis s'approchant, et de commencer le feu... C'est ce que j'ai fait,
+camarade! tout comme si j'avais eu le temps de consulter le conseil que
+vous présidez... Mais en réalité, pouvait-il avoir un autre avis?
+Pouvait-il me commander autre chose? Tout ce qu'il devrait me reprocher,
+c'est de n'avoir pas ouvert un feu assez vif... Mais les munitions
+manquaient... Les voilà qui arrivent... Ecoutez!... ça va chauffer!...</p>
+
+<p>De violentes détonations suivirent les paroles de Beaurepaire; c'était
+dans la direction de la porte Saint-Victor.</p>
+
+<p>Les notables frémirent. Plusieurs se glissèrent dehors, inquiets pour
+leurs demeures, car à cette furieuse canonnade les Prussiens et les
+Autrichiens <span class="pagenum" id="Page_223">[223]</span> allaient certainement répondre par une pluie d'obus.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! voilà un brave homme! se dit Neipperg en regardant la franche
+physionomie de Beaurepaire. Sa vue console de tout ce spectacle
+honteux!...</p>
+
+<p>Et s'avançant vers lui poliment, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Commandant, je ne dois pas vous laisser ignorer qui je suis... le
+comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes en civil? dit Beaurepaire défiant, regardant celui qui se
+présentait ainsi à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas venu en parlementaire, commandant, mais simplement
+chargé de remettre à la municipalité de Verdun et au conseil de défense
+une note officieuse du généralissime.</p>
+
+<p>&mdash;Une sommation d'avoir à rendre la place sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-on répondu ici?...</p>
+
+<p>Beaurepaire jeta un regard accusateur sur les notables et sur les
+magistrats municipaux, qui baissèrent les yeux et détournèrent la tête.</p>
+
+<p>Gossin, le procureur, souffla à l'oreille du président:</p>
+
+<p>&mdash;Si cet agent de Brunswick dit tout, ce chenapan de Beaurepaire est
+capable de nous faire fusiller par ses brigands, mon pauvre monsieur
+Ternaux!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_224">[224]</span>
+&mdash;J'en ai peur, mon pauvre monsieur Gossin! répondit tristement le
+président.</p>
+
+<p>Mais Neipperg se contenta de dire habilement:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas eu le temps de recueillir l'avis de ces messieurs... Vous
+vous êtes chargé de répondre vous-même au généralissime!...</p>
+
+<p>Cette franchise plut à Beaurepaire, qui dit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, votre mission est terminée... Voulez-vous me
+permettre de vous reconduire moi-même jusqu'aux avant-postes?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vos ordres, commandant!</p>
+
+<p>Beaurepaire, avant de quitter la salle, se tourna une dernière fois vers
+le président et le procureur-syndic:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs de la Commune, leur dit-il, j'ai promis à mes hommes de
+m'ensevelir avec eux sous les ruines de Verdun plutôt que de rendre la
+ville... J'espère que vous partagez mon avis?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, commandant, si la ville entière voulait capituler?... Si les
+habitants refusaient de se laisser bombarder? Que décideriez-vous?
+Iriez-vous, malgré toute une population, continuer à entretenir un feu
+meurtrier? dit le président... Voyons! que feriez-vous?... Nous
+attendons votre réponse...</p>
+
+<p>Beaurepaire réfléchit une seconde, puis il éclata:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me forciez à rendre la ville, entendez-vous <span class="pagenum" id="Page_225">[225]</span> bien,
+messieurs? plutôt que de subir cette honte et de trahir mon serment...
+je me ferais sauter la cervelle!... J'ai juré de défendre Verdun jusqu'à
+la mort!...</p>
+
+<p>Il alla vers la porte, puis revint brusquement, frappa d'un grand coup
+de poing la table et répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, jusqu'à la mort!... jusqu'à la mort!...</p>
+
+<p>Il sortit suivi de Neipperg, laissant les notables terrifiés.</p>
+
+<p>&mdash;Il se tuerait?... Ma foi, ce serait de la besogne toute faite et un
+fort soulagement pour tout le monde, dit à mi-voix Lowendaal qui venait
+de rentrer, sans bruit, dans la salle du conseil.</p>
+
+<p>On l'interrogea. On lui demanda ce qui se passait dans la ville.</p>
+
+<p>&mdash;On se bombarde ferme de part et d'autre, dit-il avec son sourire
+sceptique. Les volontaires courent sur les remparts comme des fauves...
+Il y en a déjà parmi eux plusieurs d'atteints... Ah! ces fantassins du
+13<sup>e</sup>!... ils ont avec eux une sorte de démon femelle, la femme du
+capitaine Lefebvre, m'a-t-on dit, une cantinière, qui se démène, va,
+vient, porte les munitions, s'attelle aux pièces de canon, arrache la
+mèche tout allumée des obus prussiens qui tombent sur les glacis... Je
+crois vraiment qu'elle a ramassé à plusieurs reprises les fusils des
+voltigeurs tombés près d'elle et ne s'en est allée qu'après avoir fait
+<span class="pagenum" id="Page_226">[226]</span> le coup de feu... comme un homme!... Heureusement qu'il n'y a pas
+beaucoup de soldats comme cette amazone, autrement jamais les
+Autrichiens n'entreraient ici!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous espérez donc encore, baron? demanda le président.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais... Ce bombardement était nécessaire, je vous l'ai
+dit... les habitants n'étaient pas suffisamment impressionnés... Mon
+domestique, le fidèle Léonard, avait eu beau griser des artisans, des
+bourgeois, et leur raconter mille balivernes selon mes instructions, ils
+n'étaient pas encore persuadés... ils n'acceptaient qu'avec hésitation
+la capitulation... Demain matin, ils la réclameront tous!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous redonnez confiance!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, monsieur le président, que l'on viendra vous obliger à
+signer la capitulation... vous aurez la main forcée!...</p>
+
+<p>&mdash;Le ciel vous entende! soupira le président; mais voici l'envoyé du duc
+de Brunswick retourné à son quartier général... Quand le revoir? Comment
+le faire revenir... il a gardé le projet de capitulation...</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit que quelqu'un de sûr aille au camp autrichien et lui porte
+le double que vous avez conservé... avec l'assurance que demain le
+généralissime trouvera les portes ouvertes...</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui charger d'une telle mission?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_227">[227]</span>
+&mdash;Moi! dit Lowendaal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous nous sauvez!... s'écria le président qui, se levant, dans un
+élan de joie, lui donna l'accolade comme il l'eût fait pour un messager
+annonçant une victoire.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_228"><a href="#toc">XI</a><br />
+<small>LA MISSION DE LÉONARD</small></h3>
+
+<p>Quelques instants après, Lowendaal, muni du double du projet de
+capitulation, quittait l'hôtel de ville. Il retrouva sur la place
+Léonard qui l'attendait.</p>
+
+<p>A voix basse, bien que toute oreille fût éloignée, le baron lui donna un
+ordre assez détaillé.</p>
+</div>
+
+<p>Léonard eut des mouvements de surprise, témoignant qu'il comprenait la
+tâche qui lui était confiée, mais aussi montrant qu'elle l'embarrassait
+et l'effrayait même un peu...</p>
+
+<p>Il se fit répéter deux fois ce que venait de lui dire son maître.</p>
+
+<p>Celui-ci, d'un ton sévère, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Hésiteriez-vous, maître Léonard?... vous savez pourtant que, bien que
+nous nous trouvions dans une ville assiégée, il s'y rencontre <span class="pagenum" id="Page_229">[229]</span> des
+prisons et des gendarmes pour y conduire ceux qui... comme certain
+personnage de ma connaissance... ont contrefait le sceau de l'Etat et
+délivré, aux employés des aides et des gabelles, de faux récépissés...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais cela, monsieur le baron, hélas!... dit Léonard d'un ton
+soumis.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le savez, ne l'oubliez plus! reprit le baron se radoucissant.
+Cela me peine, Léonard, d'être obligé de rappeler à un serviteur dévoué
+comme vous l'êtes, que je l'ai sauvé des galères!...</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous pouvez l'y renvoyer! Oh! monsieur, je m'en souviendrai!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous obéirez?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le baron... Mais songez comme c'est grave... comme c'est
+terrible ce que vous me demandez là!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous exagérez l'importance de cette affaire... de confiance, dont
+il me plaît de vous charger... Morbleu! maître Léonard, vous m'avez
+accoutumé à plus de docilité, à plus de dévouement aussi! Vous devenez
+ingrat!... C'est un vilain défaut, l'oubli des bienfaits!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, je vous serai éternellement reconnaissant, larmoya
+le misérable que Lowendaal avait surpris volant avec les employés des
+fermes à l'aide de faux poinçons... je suis prêt à vous suivre et à vous
+obéir partout où il <span class="pagenum" id="Page_230">[230]</span> vous plaira me conduire... Mais ce que vous
+m'ordonnez présentement est...</p>
+
+<p>&mdash;Abominable? vous avez des scrupules à présent, maître Léonard? dit le
+baron, d'un ton devenu goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me permettrais pas de trouver abominable une chose que M. le
+baron me commande... je voulais dire autrement...</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle était votre pensée? Je serais curieux de connaître votre
+opinion...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, la... chose... est dangereuse... oh! pour moi
+seulement! se hâta de dire Léonard, car si j'étais pris, on me rôtirait
+à petit feu plutôt que de me faire dire ce que M. le baron m'aurait
+ordonné...</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, on ne vous croirait pas, interrompit sèchement le baron;
+ensuite, aucune preuve de l'ordre, que vous prétendriez avoir reçu de
+moi, ne serait trouvée... Enfin, et ceci doit vous rassurer pleinement,
+mes dispositions sont prises pour assurer votre retraite, au cas
+improbable où vous seriez découvert...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, monsieur le baron? dit avec joie Léonard.</p>
+
+<p id="cor_11">&mdash;Ma chaise de poste vous attendra auprès de la Porte-Neuve, sur la
+route de <ins title='Commercv'>Commercy</ins>... On ne se bat pas de ce côté!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment sortirai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Mission du conseil de défense... Prenez ce <span class="pagenum" id="Page_231">[231]</span> sauf-conduit et venez
+me retrouver demain, au point du jour, au camp du duc de Brunswick...</p>
+
+<p>Et Lowendaal remit à Léonard un laissez-passer en blanc de la
+municipalité.</p>
+
+<p>&mdash;J'obéirai! dit Léonard, plus rassuré.</p>
+
+<p>&mdash;Tâchez de ne pas compromettre sottement votre mission en vous faisant
+prendre par les enragés volontaires de Beaurepaire... Si vous vous
+laissez arrêter, il me sera impossible de taire vos antécédents... Alors
+gare les galères!... C'est aussi peut-être la mort immédiate, comme
+espion!</p>
+
+<p>Léonard eut un frisson.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai attention, monsieur le baron!</p>
+
+<p>&mdash;Bien... vous avez compris... allez donc!... et que du camp des émigrés
+je reçoive de vos nouvelles!...</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai, monsieur le baron!... C'est égal, ce que vous voulez de
+moi n'est pas commode... et j'ai peur que la chaise de poste attende
+inutilement à la Porte-Neuve!...</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile!... dans une ville que de toutes parts l'on bombarde... où la
+flamme est partout... la surveillance est impossible... Je compte sur
+vous, maître Léonard!... Si vous me trahissiez, ou si vous veniez à
+faiblir, comme je rentrerai demain dans Verdun, vous pouvez compter que
+ma première visite sera pour le présidial et la seconde pour le
+fonctionnaire chargé de ferrer <span class="pagenum" id="Page_232">[232]</span> les galériens en attendant le départ
+de la prochaine chiourme pour Toulon!... Adieu, maître Léonard, ou
+plutôt à demain, à la pointe du jour!...</p>
+
+<p>Et Lowendaal s'éloigna d'un pas tranquille vers la Porte-Neuve, tandis
+que Léonard, perplexe, méditant sur l'accomplissement de sa mission, se
+demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Comment pénétrer, sans éveiller l'attention de personne, dans cet
+hôtel de madame de Blécourt?... Comment aborder au milieu de la nuit le
+commandant Beaurepaire?... sans escorte, désarmé, endormi?...</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_233"><a href="#toc">XII</a><br />
+<small>LE CAMP DES ÉMIGRÉS</small></h3>
+
+<p>Lowendaal, en quittant Léonard, murmura d'un air satisfait:</p>
+
+<p>&mdash;Le drôle fera ce que je lui ai dit... il tremble un peu... mais la
+peur des galères sera pour son esprit plus forte que la crainte du grand
+sabre de ce sacripant de Beaurepaire!... placer l'homme entre deux
+alternatives inégalement chanceuses, être envoyé aux galères ou bien
+risquer de l'être seulement si l'on est pris, tous les gens
+intelligents, et Léonard n'est pas un sot, choisiraient ce dernier
+parti... donc il ira et ne se fera pas prendre!... Il marchera un peu à
+contre-c&oelig;ur et en serrant les jambes, mais il marchera... Les soldats
+ne font-ils pas ainsi? Quand on les envoie à la gueule d'un canon, ce
+n'est pas toujours l'amour de la gloire qui les y pousse, c'est aussi la
+<span class="pagenum" id="Page_234">[234]</span> crainte d'être fusillés s'ils lâchent pied... ce qui le prouve
+bien, c'est que l'on ne fuit qu'en masse... le châtiment, en se
+répandant sur trop de têtes, ne pourrait atteindre personne... Léonard
+est seul... il ne reculera pas... du camp des émigrés, comme le bon
+Talthybios, le héraut veillant au palais des Atrides, j'espère
+apercevoir bientôt le signal attendu!... ajouta en souriant le baron
+qui, en sa qualité de fermier général, s'il ne se montrait pas très
+scrupuleux en toutes matières, aimait fort à prouver sa délicatesse
+littéraire et sa connaissance érudite des bons auteurs.</p>
+</div>
+
+<p>Il marchait lentement dans la nuit, par les quartiers déserts de la
+ville, prêtant l'oreille aux détonations lointaines, et suivant d'un
+regard indifférent la trace lumineuse des obus qui, comme de rapides
+météores, s'entre-croisaient sur le fond noir du ciel.</p>
+
+<p>On ne se battait pas de ce côté de la ville.</p>
+
+<p>Quelques factionnaires veillaient sur les remparts, et leurs cris
+d'appel: Sentinelles, prenez garde à vous! espacés dans le silence,
+troublaient seuls les abords de la Porte-Neuve vers laquelle le baron se
+dirigeait.</p>
+
+<p>Il trouva à cette porte des gardes nationaux à qui, ainsi que cela avait
+été convenu secrètement à son départ de l'hôtel de ville, un ordre avait
+été envoyé par le procureur-syndic de laisser passer le baron de
+Lowendaal.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_235">[235]</span>
+Sans difficulté, le chef de poste fit franchir la poterne au baron,
+en lui souhaitant bonne réussite.</p>
+
+<p>S'orientant dans la campagne déserte, le baron gagna un petit bois dont
+il longea les maigres arbres et marcha droit vers un feu qui brûlait à
+quelque distance dans la plaine,&mdash;un bivouac d'avant-poste
+vraisemblablement.</p>
+
+<p>Un cri de: «Qui-vive?» prononcé en français le fit s'arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me suis pas trompé! murmura-t-il, ce sont des Français qui sont
+là!</p>
+
+<p>Il demeura immobile après avoir répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Ami!... envoyé de la municipalité de Verdun!...</p>
+
+<p>Un silence suivit, puis il vit se détacher une masse sombre,
+qu'accompagnait un cliquetis de fer.</p>
+
+<p>Une lueur se balançait et marchait vers lui...</p>
+
+<p>Quatre hommes, avec le porteur du falot, venaient le reconnaître.</p>
+
+<p>Après avoir décliné ses qualités au chef de l'escouade, et avoir demandé
+à être conduit au général en chef, le baron fut prié très poliment de
+prendre place au bivouac, en attendant qu'on pût le mener au quartier
+général.</p>
+
+<p>Il accepta de grand c&oelig;ur, car la nuit était fraîche. Il vint
+s'asseoir auprès des volontaires royaux, devant des fagots brûlants.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_236">[236]</span>
+Son arrivée avait mis en rumeur le campement, et les plus dormeurs
+s'étaient éveillés pour venir aux nouvelles et apprendre de l'arrivant
+ce qui se passait dans Verdun.</p>
+
+<p>Ce camp des émigrés était étrange et bigarré.</p>
+
+<p>L'armée de Condé se composait de volontaires accourus de tous les points
+de la France, mais principalement de l'Ouest, pour se battre contre les
+armées du pays, défendre le drapeau blanc, rétablir le roi et abattre la
+Révolution.</p>
+
+<p>Beaucoup de ces volontaires étaient venus là un peu contraints.</p>
+
+<p>Les uns poussés par leurs familles, entraînés par l'exemple, incapables
+de rester dans leurs propriétés ruinées ou envahies.</p>
+
+<p>Quelques-uns par fanatisme, beaucoup dans l'espoir de rentrer avec
+triomphe et profit en France, escomptant vingt-cinq ans d'avance le
+fameux milliard des émigrés.</p>
+
+<p>Cette armée de rebelles et de traîtres était divisée par provinces. Les
+gentilshommes y conservaient leurs privilèges et leur infatuation. Ils
+ne se mêlaient pas aux roturiers. Ainsi la Bretagne avait fourni sept
+compagnies de nobles, et une huitième avait été réservée aux défenseurs
+issus du tiers état. Le costume affirmait encore cette distinction des
+castes. Les non-nobles portaient un uniforme gris de fer; les
+gentilshommes avaient l'habit bleu de roi avec retroussis. Ainsi <span class="pagenum" id="Page_237">[237]</span>
+ces insurgés contre la volonté de la nation, rassemblés pour une même
+cause, courant les mêmes dangers, se préoccupaient de perpétuer dans
+leurs bandes de partisans des hiérarchies et des catégories sociales qui
+n'étaient déjà plus qu'un legs du passé. Les bourgeois, avec leur triste
+casaque gris de fer, avaient pourtant plus d'abnégation et de vrai
+dévouement que les nobles, puisqu'ils se battaient pour défendre des
+privilèges auxquels ils n'avaient aucun droit.</p>
+
+<p>Quelques déserteurs, conservant l'uniforme de leur corps, des officiers
+de marine en très grand nombre, formaient le seul élément vraiment
+militaire de l'émigration.</p>
+
+<p>Le corps de la marine, brave, mais superstitieux et très entiché de la
+royauté, était surtout recruté parmi les familles du littoral breton,
+toutes hostiles à la Révolution. La désertion de ces marins affaiblit
+pour longtemps notre force sur mer et, malgré le courage des matelots,
+assura aux Anglais la victoire sur nos flottes et leur conserva l'empire
+des eaux. On n'a pas assez tenu compte de cette trahison des officiers
+de la marine royaliste, lorsqu'on a énuméré les mesures de rigueur
+prises par la Convention dans l'Ouest.</p>
+
+<p>La résistance héroïque des chouans fanatisés fut moins funeste à la
+patrie que la fuite de ces marins expérimentés, les compagnons de La
+Pérouse <span class="pagenum" id="Page_238">[238]</span> et de d'Estaing, ces glorieux adversaires des Anglais
+durant la guerre d'Amérique, quittant le pont de leurs navires pour
+aller caracoler ridiculement derrière un général prussien et se faire
+battre par des gardes nationaux.</p>
+
+<p>Les volontaires royaux étaient mal équipés, mal armés, mal
+approvisionnés en tout. Leurs fusils, de fabrication allemande, étaient
+fort pesants. Beaucoup de gentilshommes n'avaient que leurs armes de
+chasse.</p>
+
+<p id="cor_12">La composition de cette armée disparate la faisait ressembler à une
+troupe de bohémiens révoltés. Les âges étaient mêlés. De vieux
+hobereaux, cassés, voûtés, traînant la jambe, s'avançaient à côté de
+jouvenceaux étiolés. Des familles entières, depuis le grand-père
+jusqu'au petit-fils, se trouvaient côte à côte sur les rangs. <ins title="C'étai,">C'était</ins>
+touchant et grotesque.</p>
+
+<p>L'armée des princes était d'ailleurs dépourvue d'artillerie et, malgré
+le courage individuel dont firent preuve la plupart de ces soldats
+improvisés, leur appoint à la cause royale ne fut jamais qu'une quantité
+négligeable. Les Prussiens et les Autrichiens ne se firent pas faute de
+le faire sentir à plus d'une reprise à ces gentilshommes encombrants et
+inutiles.</p>
+
+<p>Le baron de Lowendaal écoutait, avec son sourire railleur, les
+confidences, les vantardises et les récriminations des volontaires.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_239">[239]</span>
+Comme il venait de Paris, on l'accablait de questions sur l'état de
+la capitale et les prévisions favorables au retour triomphal du roi.</p>
+
+<p>Le baron leur répondait évasivement, disant qu'à son avis tout pouvait
+encore s'arranger, qu'il fallait cependant compter avec la surexcitation
+des foules et l'ardeur avec laquelle on courait s'enrôler, depuis que la
+patrie avait été déclarée en danger.</p>
+
+<p>Les jeunes gentilshommes écoutaient avec des ricanements hautains les
+réponses pourtant fort mesurées du baron qui, de son côté, tout en
+s'informant de l'heure à laquelle le général en chef pourrait le
+recevoir, témoignait une certaine impatience de remplir sa mission.</p>
+
+<p>Tout en racontant à son auditoire irritable ce qu'il savait des
+préparatifs de résistance de la nation tout entière debout, prête à
+mourir, le baron, du coin de l'&oelig;il, par-dessus la flamme rouge du
+bivouac, guettait un coin sombre, par delà les remparts de Verdun, du
+côté de la porte Saint-Victor.</p>
+
+<p>Il semblait attendre d'un instant à l'autre un signal qui ne se
+produisait pas...</p>
+
+<p>Par moments il tirait sa montre, la consultait et, avec anxiété,
+n'écoutant plus que distraitement le verbiage des gentilshommes,
+regardait le coin du ciel toujours noir au-dessus de la ville...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_240">[240]</span>
+&mdash;Que fait donc ce faquin de Léonard? murmurait-il. M'aurait-il
+trahi!... aurait-il manqué de courage au bon moment... Oh! je me
+vengerai terriblement... je l'envoie aux galères comme je l'ai dit, s'il
+m'a trompé!...</p>
+
+<p>Et le baron, ne faisant même plus mine de prêter l'oreille aux propos
+des volontaires, feignant de céder au sommeil, fermait les yeux et
+s'apprêtait à se rouler dans son manteau, le long des cendres rougeâtres
+du bivouac, quand on vint l'avertir que le général Clerfayt l'attendait
+et qu'il le recevrait sur-le-champ dans sa tente.</p>
+
+<p>Le baron se leva en rechignant et suivit le planton qui devait le
+guider, non sans jeter une dernière fois un regard chargé d'inquiétude
+vers les maisons de Verdun se dressant au-dessus du rempart, dans la
+ville haute. Plongées dans l'ombre et le repos, ces demeures paisibles
+semblaient indifférentes au bombardement qui continuait de l'autre côté
+de la ville, plus faible, plus ralenti, les Prussiens ne répondant que
+modérément au feu des assiégés, et ceux-ci, en prévision d'un siège qui
+pouvait, qui devait être long, ménageant les munitions.</p>
+
+<p>Dans la tente du général en chef, le baron retrouva l'aide de camp qui
+s'était présenté à l'hôtel de ville.</p>
+
+<p>Il fit une grimace en saluant toutefois poliment le comte de Neipperg.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_241">[241]</span>
+Celui-ci lui rendit froidement son salut.</p>
+
+<p>L'entrevue fut brève.</p>
+
+<p>Le général autrichien s'informa des dispositions de la ville de Verdun.</p>
+
+<p>Et comme le baron lui assurait qu'elles étaient excellentes, favorables
+à la reddition, le général répondit d'un geste muet, entr'ouvrant la
+toile de sa tente, comme pour montrer les flamboiements d'obus au-dessus
+des remparts...</p>
+
+<p>Le baron regarda, suivant machinalement le geste du général.</p>
+
+<p>Quelque maître qu'il fût de lui-même, il ne put s'empêcher de pousser
+une rapide exclamation où il y avait du triomphe et du soulagement.</p>
+
+<p>Il venait d'apercevoir, dans la partie nord de la ville, une rougeur
+ardente.</p>
+
+<p>Des flammes tourbillonnaient au milieu de flocons de fumée dans ce
+quartier de Verdun, qui jusque-là semblait épargné par le feu des
+assiégeants.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? demanda le général en chef, surpris de l'émotion
+extraordinaire que venait de manifester l'envoyé de la municipalité.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mon général... rien du tout! la fatigue, le trouble... la joie
+aussi où je me trouve de savoir que demain les horreurs d'un siège
+seront épargnées à cette belle cité... Voilà l'explication de mon cri à
+la vue des obus et des boulets <span class="pagenum" id="Page_242">[242]</span> rouges sillonnant l'espace!...
+dit-il en s'efforçant de paraître calme.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous croyez, dit Clerfayt, que la ville ouvrira demain ses
+portes?...</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr, monseigneur... un homme à moi doit m'apporter ce matin
+même la capitulation signée...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas l'avoir apportée vous-même? Pourquoi renvoyer mon aide
+de camp, M. le comte de Neipperg que voici, chargé par moi et par
+monseigneur le duc de Brunswick de vous remettre votre acceptation?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'étais pas certain, général, que la ville serait en état de
+capituler demain matin?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... et quel était l'obstacle?</p>
+
+<p>&mdash;Un forcené... un chef de brigands, le commandant de Beaurepaire...
+entré hier soir, par surprise, dans la place, et qui pourrait
+contrecarrer nos projets, ruiner nos espérances...</p>
+
+<p>&mdash;Un brave soldat! un adversaire énergique, que ce commandant, dit le
+comte de Neipperg à Clerfayt.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vu? demanda Clerfayt avec intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu... je l'ai entendu parler... vous pouvez le voir agir...
+car c'est lui qui a mis Verdun si rapidement en état de défense... tant
+qu'il sera debout, je ne suis pas de l'avis de monsieur, moi: Verdun ne
+capitulera pas...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_243">[243]</span>
+Et Neipperg jeta un regard méprisant au baron.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous à dire? fit Clerfayt. Vous me promettez l'ouverture des
+portes pour demain matin... mon aide de camp, qui a vu la place et qui
+affirme l'énergie de son défenseur, dit qu'elle ne cédera pas aussi
+facilement... répondez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! monseigneur, dit le baron de sa voix onctueuse, je ne
+contredis point l'aide de camp... je vous avais déjà signalé cet
+obstacle... Beaurepaire... et je vous faisais part de mes hésitations,
+de mes craintes... je n'étais pas assuré, je vous l'ai dit, que Verdun
+capitulerait...</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant vous croyez la reddition possible?</p>
+
+<p>&mdash;Certaine, monseigneur!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... Beaurepaire?...</p>
+
+<p>&mdash;Beaurepaire est mort, monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Mort!... qu'en savez-vous?... qui vous l'a appris?...</p>
+
+<p>Le baron s'inclina, et, avec un sourire plus accentué que de coutume:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il, me permettra d'attendre la confirmation
+officielle de la nouvelle dont je ne suis que le prévoyant messager...
+L'homme qui doit apporter la capitulation signée vous apprendra
+également la fin, pour moi certaine, du commandant de Beaurepaire...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur, nous attendrons! dit froidement <span class="pagenum" id="Page_244">[244]</span> Clerfayt en
+faisant signe au baron que l'entretien était terminé.</p>
+
+<p>Tandis que Lowendaal se retirait, le comte de Neipperg disait au général
+autrichien:</p>
+
+<p>&mdash;Comment cet homme louche, à figure d'espion, sous son masque
+débonnaire et souriant, sait-il que Beaurepaire n'est plus?... Il était
+vivant il y a deux heures, quand j'ai quitté Verdun... l'auraient-ils
+assassiné là-bas!...</p>
+
+<p>Clerfayt regarda avec surprise son aide de camp:</p>
+
+<p>&mdash;Nous faisons la guerre loyale et au grand jour, nous autres soldats,
+mon cher Neipperg... Mais ces marchands qui nous tendent les mains et
+nous ouvrent les portes de leurs villes sont capables de bien des
+lâchetés!... il y a des épluchures et des débris peu propres dans la
+cuisine de la victoire!... Les convives du festin ne doivent pas trop
+s'inquiéter de la façon dont on leur a préparé les plats... Autrement
+personne n'aurait d'appétit et personne ne mordrait à la gloire!...
+Achevons notre courrier, mon cher, car déjà le matin paraît et, si ce
+baron a dit vrai, nous aurons pas mal de choses à faire dans la journée:
+la ville à occuper, les postes à garnir, les autorités à changer et à
+surveiller, sans compter la revue que Leurs Majestés doivent passer au
+milieu des félicitations et des hommages des habitants! A la besogne, et
+faisons comme si <span class="pagenum" id="Page_245">[245]</span> ce Lowendaal n'avait pas dit vrai... Continuons à
+envoyer quelques messagers énergiques à ce Beaurepaire, qui m'a l'air en
+effet d'un rude adversaire!...</p>
+
+<p>Et tandis que Neipperg s'asseyait devant la petite table du général, se
+disposant à écrire sous sa dictée, Clerfayt, soulevant la porte de sa
+tente, cria à l'un des officiers d'artillerie qui attendait auprès d'une
+batterie:</p>
+
+<p>&mdash;Commandant, continuez le feu jusqu'à ce que, sur les remparts de
+Verdun, vous aperceviez hissé le drapeau parlementaire!...</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_246"><a href="#toc">XIII</a><br />
+<small>LE SECOND ENFANT DE CATHERINE</small></h3>
+
+<p>Léonard, en quittant, fort perplexe, comme nous l'avons vu, son maître,
+peu commode ce soir-là et beaucoup trop porté à se souvenir d'un passé
+désagréable, se rendit vers la porte de France.</p>
+
+<p>De ce côté, le canon tonnait sans relâche.</p>
+</div>
+
+<p>Ce n'était pas que Léonard fût fort amateur de cette musique des canons.</p>
+
+<p>Mais il avait reçu des ordres précis et il lui fallait les exécuter.</p>
+
+<p>Là où l'on se battait, il pensait devoir rencontrer celui qu'il
+cherchait, celui qu'il avait reçu l'ordre de trouver: le commandant
+Beaurepaire.</p>
+
+<p>Avant de gagner les abords de la porte où, debout sur le revers des
+glacis, se tenaient plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait
+certainement <span class="pagenum" id="Page_247">[247]</span> celui qu'il avait mission d'aborder, Léonard se
+faufila parmi des groupes de curieux entourant une carriole, devant
+laquelle une table était installée avec des bouteilles, des verres,
+quelques morceaux de pain, du cervelas et du saucisson.</p>
+
+<p>C'était la cantine du 13<sup>e</sup> léger.</p>
+
+<p>Derrière la table que deux torches fumeuses éclairaient, Catherine
+Lefebvre, alerte, joyeuse et bourrue, vaquait à la distribution des
+vivres et des rafraîchissements, suffisant à peine à répondre aux
+commandes réitérées des canonniers altérés et des soldats venus, entre
+deux coups de feu, s'offrir la goutte et boire à la délivrance de
+Verdun.</p>
+
+<p>De temps en temps, Catherine s'arrêtait de verser du vin ou de couper
+des tronçons de cervelas pour donner un coup d'&oelig;il à sa carriole...</p>
+
+<p>Là, dans un petit lit, dormait du sommeil inaltérable de l'enfance le
+petit Henriot.</p>
+
+<p>&mdash;Ça le berce, le canon! disait Catherine rassurée.</p>
+
+<p>Elle se remettait à sa distribution, non sans grommeler quelques paroles
+énergiques à l'adresse des Prussiens.</p>
+
+<p>Dès le commencement de la bataille, lorsque, les ennemis s'approchant
+déjà des portes de la ville, Beaurepaire avait surgi, se multipliant,
+courant aux batteries, déployant ses tirailleurs, <span class="pagenum" id="Page_248">[248]</span> faisant garnir de
+gabions et de fascines les ouvrages protégeant la porte de France,
+Catherine, dédaignant l'abri de sa cantine, avait grimpé sur les glacis.</p>
+
+<p>Là, comme une furie de la guerre, harcelant les traînards, encourageant
+les braves, ramassant les premiers blessés, et, par moment, saisissant
+un fusil et le déchargeant sur les cavaliers autrichiens qui s'étaient
+hasardés jusque sous les embrasures des poternes, elle avait contribué
+énergiquement à enrayer la panique et à arrêter l'ennemi, surpris de cet
+accueil.</p>
+
+<p>Beaurepaire l'avait aperçue et l'avait félicitée.</p>
+
+<p>Puis, l'ennemi s'était retiré, ayant renoncé à surprendre une ville qui
+se trouvait ainsi sur ses gardes; Catherine était retournée à sa cantine
+où les clients abondaient.</p>
+
+<p>Elle avait, dans l'intervalle du premier combat, entrevu Lefebvre qui,
+avec ses voltigeurs, garnissait les parapets et, des meurtrières,
+dirigeait un feu plongeant sur les éclaireurs autrichiens.</p>
+
+<p>Toute rassurée et tout heureuse, car c'était pour elle le baptême du
+feu, elle avait repris ses fonctions de cantinière, dont elle
+s'acquittait avec bonne humeur, à la satisfaction générale.</p>
+
+<p>Comme elle venait de verser la goutte à deux artilleurs, elle aperçut,
+un peu à l'écart, un civil qui les regardait boire:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_249">[249]</span>
+&mdash;Eh! l'ami, lui cria-t-elle sans façon, pourquoi ne viens-tu pas
+t'arroser d'un bon coup de schnick, comme on dit chez nous?... Tu es un
+civil, ça ne fait rien... Demain, tu seras comme les autres, sous les
+armes... Va! tu peux trinquer avec les défenseurs de ton pays... on est
+tous des frères!</p>
+
+<p>Et comme l'homme ne répondait pas à cet appel engageant et faisait mine
+de s'éloigner, elle le rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! l'ami, ne t'en va pas comme ça!... Viens, que je t'ai dit... Tu
+n'as peut-être pas d'argent pour trinquer?... Ça ne fait rien... c'est
+moi qui régale aujourd'hui, demain tu paieras à ton tour... Qu'est-ce
+qu'il faut te servir, citoyen?</p>
+
+<p>L'homme interpellé répondit sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, je ne bois pas...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas soif... et tu ne te bats pas? Alors, qu'est-ce que tu
+viens faire ici?...</p>
+
+<p>L'homme hésita, puis dit d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais parler au commandant Beaurepaire...</p>
+
+<p>Catherine le regarda avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Toi?... parler au commandant?... et qu'est-ce que tu lui veux?...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai des choses importantes à lui dire...</p>
+
+<p>Catherine haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Tu choisis bien ton moment, mon garçon!...</p>
+
+<p>&mdash;On choisit le moment qu'on peut...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_250">[250]</span>
+&mdash;C'est possible... mais pour l'instant le commandant n'est pas
+visible...</p>
+
+<p>L'homme se frotta la tête et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il faut absolument que je le trouve...</p>
+
+<p>Catherine regardait avec méfiance son interlocuteur. Son insistance lui
+semblait suspecte. Elle résolut d'avertir son mari.</p>
+
+<p>Elle allait le signaler à l'un des soldats, en le priant de chercher
+Lefebvre sur-le-champ, quand l'ordonnance de Beaurepaire survint.</p>
+
+<p>Excité par le bruit du combat, la langue déliée par des libations
+abondantes offertes par l'un des membres de la municipalité qui l'avait
+interrogé longuement sur son chef, l'ordonnance se mit à bavarder. Le
+soldat raconta, malgré les coups d'&oelig;il significatifs de Catherine,
+que Beaurepaire avait été prendre un peu de repos chez une de ses
+parentes dans un hôtel de la ville haute, où il devait, à quatre heures
+du matin, aller l'éveiller, en lui amenant son cheval.</p>
+
+<p>Catherine, à bout de patience, cria à l'ordonnance:</p>
+
+<p>&mdash;Tu jacasses comme une pie borgne, veux-tu aller dormir un peu... ça te
+fera du bien!... tu ne seras jamais en état d'éveiller le commandant à
+quatre heures... comme il te l'a dit... Allons! demi-tour, ou je fais
+venir le lieutenant Lefebvre... il ne plaisante pas avec les indiscrets
+et les ivrognes, lui...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_251">[251]</span>
+&mdash;C'est bien! on se tait... et l'on s'en va!... grommela
+l'ordonnance qui, en trébuchant, s'éclipsa.</p>
+
+<p>Catherine s'était remise à servir ses soldats.</p>
+
+<p>Machinalement elle regarda du côté de l'homme qui insistait pour parler
+à Beaurepaire...</p>
+
+<p>Il avait disparu...</p>
+
+<p>Catherine crut le voir se diriger en compagnie de l'ordonnance vers un
+cabaret, entre-bâillant sa porte à des curieux hardis désireux
+d'assister, à l'abri, aux travaux de défense de la ville.</p>
+
+<p>Elle eut le rapide soupçon que cet homme complotait et qu'un danger
+menaçait Beaurepaire...</p>
+
+<p>Elle aurait voulu le suivre et le signaler à Lefebvre, mais elle ne
+pouvait songer à quitter sa cantine en un pareil moment.</p>
+
+<p>Les défenseurs de Verdun, passant la nuit à dresser des gabions sur les
+remparts, à élever des palissades, à disposer des fascines, tandis que
+le canon tirait sans relâche, avaient droit à trouver la cantine
+ouverte.</p>
+
+<p>Elle piétinait d'impatience, essayait de se persuader qu'elle s'alarmait
+à tort et qu'aucun péril ne pourrait atteindre Beaurepaire du fait de
+cet homme...</p>
+
+<p>Le souvenir de Lowendaal, toutefois, se présenta à sa pensée.</p>
+
+<p>Ce baron avait l'aspect d'un traître... Qui pouvait deviner ce qu'il
+avait machiné contre l'intrépide défenseur de Verdun?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_252">[252]</span>
+A la fin Catherine n'y tint plus, et quand, la nuit avançant, les
+buveurs se firent plus rares, elle annonça brusquement son besoin de
+sommeil et congédia les soldats attardés, les engageant, s'ils n'avaient
+point le désir de se reposer, à se donner de la distraction sur les
+remparts, où l'on n'avait pas trop de monde pour placer les gabions et
+poser les fascines.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_253"><a href="#toc">XIV</a><br />
+<small>LA FIN D'UN HÉROS</small></h3>
+
+<p>Après avoir rangé sa cantine et donné un baiser léger au petit Henriot
+qui dormait paisiblement, Catherine s'enfonça dans les rues sombres de
+la ville haute.</p>
+
+<p>Le soupçon lui restait. C'était vers l'hôtel de madame Blécourt, dans
+cette maison où le commandant lui avait fait conduire la petite fille
+gardée à Jouy-en-Argonne, qu'un péril menaçait Beaurepaire... Elle
+devinait le piège, elle flairait la trahison.</p>
+</div>
+
+<p>Au moment où elle s'approchait de l'hôtel de madame de Blécourt, elle
+entendit une détonation d'arme à feu...</p>
+
+<p>Ce n'était pas un bruit capable de surprendre dans une ville
+bombardée...</p>
+
+<p>Mais ce coup de feu dans ce quartier isolé, <span class="pagenum" id="Page_254">[254]</span> paisible, loin des
+remparts et où tout semblait sommeiller, l'effraya...</p>
+
+<p>Elle pressentit un malheur, un crime.</p>
+
+<p>Au bout d'une ruelle elle aperçut la silhouette d'un homme fuyant...</p>
+
+<p>Il lui sembla reconnaître le singulier personnage dont les allures, à la
+cantine, avaient éveillé sa méfiance.</p>
+
+<p>Elle lui cria à tout hasard:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! l'homme!... pas si vite.... qui donc a tiré par ici?...</p>
+
+<p>Mais l'inconnu redoublait de vitesse, sans répondre; tournant court, il
+disparut dans une rue sombre...</p>
+
+<p>Catherine hésita un instant. Devait-elle le suivre? Mais elle réfléchit
+qu'un homme marchant vite, la nuit, dans une ville assiégée, n'était pas
+par cela même un coupable... et puis, quel rapport pouvait-il exister
+entre cet inconnu et Beaurepaire?</p>
+
+<p>Ce n'était pas là qu'était le péril, si Beaurepaire se trouvait
+menacé...</p>
+
+<p>A l'hôtel de Blécourt il fallait d'abord s'assurer que le commandant
+reposait en sûreté.</p>
+
+<p>Catherine rebroussa donc chemin et marcha rapidement vers la maison, où
+Herminie de Beaurepaire devait être endormie, ayant auprès d'elle la
+petite Alice, où sans doute Beaurepaire, brisé de fatigue, s'était jeté
+sur un lit, en attendant <span class="pagenum" id="Page_255">[255]</span> qu'on vînt l'éveiller pour retourner au
+combat.</p>
+
+<p>Comme elle allait soulever le marteau et frapper, des cris, des appels
+s'élevèrent de l'intérieur...</p>
+
+<p>Les fenêtres s'ouvrirent avec force.</p>
+
+<p>Des têtes effarées apparurent, réclamant du secours...</p>
+
+<p>En bonnet de nuit et en chemise, la vieille douairière de Blécourt se
+montra au balcon, agitant convulsivement les bras, d'un air désespéré.</p>
+
+<p>En même temps une lueur rouge darda son reflet sinistre sur la façade de
+la maison voisine...</p>
+
+<p>Des tourbillons de fumée noire s'échappaient des fenêtres ouvertes...</p>
+
+<p>De longs jets de flammes jaillissaient sur les toits...</p>
+
+<p>&mdash;Le feu!... il y a le feu!... cria Catherine... et cette porte qui ne
+s'ouvre pas!...</p>
+
+<p>Les domestiques, perdant la tête, couraient en poussant des cris par les
+escaliers, s'appelant, réclamant les clefs. Ils finirent par ouvrir la
+porte et se précipitèrent dans la rue...</p>
+
+<p>Quelques habitants du voisinage, réveillés en sursaut, accoururent...</p>
+
+<p>Mais déjà Catherine, courageusement, s'était élancée dans la maison en
+flammes...</p>
+
+<p>Le danger l'attirait, et elle se disait qu'il y avait là des existences
+à sauver...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_256">[256]</span>
+Elle montait au hasard, dans la fumée, se guidant à la clarté fauve
+de l'incendie.</p>
+
+<p>Une chambre, dont la porte était ouverte, s'offrit à sa vue, au premier
+étage...</p>
+
+<p>Elle y pénétra hardiment, criant:</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il quelqu'un qui dort ici?... Sauvez-vous vite!</p>
+
+<p>La fumée l'empêchait d'avancer.</p>
+
+<p>Nulle voix ne répondait.</p>
+
+<p>Une gerbe de flammes vint brusquement empourprer le palier et éclairer
+la chambre...</p>
+
+<p>Catherine jeta un cri de terreur... Elle venait d'apercevoir, étendu sur
+le lit, Beaurepaire, semblant endormi, inerte, sourd au tumulte
+grandissant.</p>
+
+<p>Elle se précipita vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon commandant, vite, éveillez-vous! Levez-vous! c'est le feu!
+cria-t-elle.</p>
+
+<p>Le commandant demeura immobile.</p>
+
+<p>La chambre était redevenue sombre.</p>
+
+<p>La fumée tourbillonnait, épaisse, suffocante.</p>
+
+<p>Catherine se pencha, avançant la main à tâtons.</p>
+
+<p>Elle cherchait dans ces ténèbres fumeuses à reconnaître la place du lit.</p>
+
+<p>Elle voulait secouer le commandant, pensant: «Peut-être s'est-il
+évanoui?»</p>
+
+<p>Elle toucha le corps inerte.</p>
+
+<p>Prêtant l'oreille, elle écouta.</p>
+
+<p>Aucun bruit de respiration ne montait du lit.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_257">[257]</span>
+&mdash;Quel étrange et profond sommeil! pensa-t-elle. Et l'épouvante
+envahit son âme virile.</p>
+
+<p>S'approchant davantage, elle posa son oreille sur la poitrine du
+commandant...</p>
+
+<p>&mdash;Son c&oelig;ur ne bat plus! murmura-t-elle pleine d'angoisse.</p>
+
+<p>Un silence terrible emplissait la chambre...</p>
+
+<p>Elle avait appliqué sa main sur le front du commandant, elle sentit
+quelque chose d'épais, de gluant, qui poissait ses doigts...</p>
+
+<p>Effrayée, elle recula...</p>
+
+<p>Elle éprouvait comme un vertige, une faiblesse générale l'enveloppait,
+des nausées lui montaient à la gorge, elle allait tomber...</p>
+
+<p>C'était la mort...</p>
+
+<p>Elle rassembla son énergie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la fenêtre!... se dit-elle, étonnée de ne pas avoir pensé plus tôt
+à ouvrir.</p>
+
+<p>Elle se précipita vers la croisée, et donna brusquement de l'air...</p>
+
+<p>Il était temps. La suffocation lui venait. Une seconde de plus, elle
+s'affaissait étourdie, étouffée par la fumée...</p>
+
+<p>La réverbération de l'incendie sur la maison d'en face éclaira le lit où
+Beaurepaire était étendu.</p>
+
+<p>Le commandant semblait dormir, rigide, insensible.</p>
+
+<p>Sa face était livide, l'oreiller était rouge...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_258">[258]</span>
+Un trou à la tempe, d'où suintait un filet de sang, révélait de quel
+sommeil dormait l'héroïque commandant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les misérables, ils l'ont assassiné! cria Catherine en s'élançant
+hors de la chambre. Elle poussa un appel désespéré que nul n'entendit
+dans la confusion générale et qui se perdit parmi l'horreur de
+l'incendie.</p>
+
+<p>Comme elle cherchait à s'orienter à travers l'escalier où pleuvaient des
+décombres, des débris de charpente calcinée, des plâtras, des lambeaux
+de boiseries à demi brûlées au milieu d'une pluie d'étincelles crevant
+de lourds flocons de fumée noire, elle entendit une voix douce qui
+chantait sur un mode plaintif:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="verse4">Do, do,</div>
+<div class="verse5">L'enfant do,</div>
+<div class="verse8">L'enfant dormira tantôt.</div>
+</div></div>
+
+<p>Stupéfaite, Catherine chercha à reconnaître d'où provenait ce chant
+inattendu. Quelle nourrice aveugle et sourde berçait son enfant avec ce
+chant paisible au milieu de cette nuit d'épouvante?</p>
+
+<p>La voix venait de l'étage supérieur. Hardiment, bravant la flamme qui
+pouvait d'un moment à l'autre attaquer l'escalier derrière elle et lui
+couper la retraite, Catherine escalada les marches à travers la fumée.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_259">[259]</span>
+Elle poussa vivement la porte d'une chambre d'où partait la voix
+dolente, chantonnant toujours, sur un ton égal, le refrain berceur...</p>
+
+<p>Elle aperçut, insensible, l'&oelig;il vague, la tête penchée, Herminie de
+Beaurepaire, assise au bord du lit et tenant sur ses genoux la petite
+Alice, dormant du lourd sommeil de l'enfance.</p>
+
+<p>&mdash;Venez vite!... venez vite, madame! s'écria Catherine... C'est le feu!</p>
+
+<p>Mais Herminie continua à chantonner et à bercer la petite Alice.</p>
+
+<p>Aux cris de Catherine, l'enfant s'était éveillée...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de temps à perdre!... vite! descendons! dit Catherine
+impérativement.</p>
+
+<p>Et elle prit par la main l'enfant qui tremblait de frayeur.</p>
+
+<p>Herminie, debout, fit une grave révérence et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, madame!... vous ne savez pas? je vais me marier... vous
+viendrez à ma noce, n'est-ce pas?... vous verrez comme je serai
+belle!...</p>
+
+<p>&mdash;La malheureuse est folle!... oh! la pauvre femme! fit avec pitié
+Catherine, mais ce n'est pas le moment de s'attendrir... Allons! il faut
+me suivre! reprit-elle, donnant exprès à sa voix une intonation rude.</p>
+
+<p>La folle se mit en mouvement, d'une seule pièce, les yeux fixes, les
+bras pendants, comme un automate effrayant.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_260">[260]</span>
+Catherine, entraînant la petite Alice, se hâta de descendre. Elle se
+retourna pour voir si Herminie la suivait...</p>
+
+<p>Celle-ci continuait à marcher droite et raide...</p>
+
+<p>En passant devant la chambre où gisait Beaurepaire, Herminie allongea le
+bras, poussa un cri aigu et cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est là... là... l'homme... le pistolet à la tempe!... Oh! il me tue
+aussi!...</p>
+
+<p>Et elle tomba inanimée sur le palier.</p>
+
+<p>Catherine jugea impossible de l'emporter. Il fallait aller au plus
+pressé.</p>
+
+<p>Elle dégringola les marches du premier étage, traînant toujours Alice
+après elle et, farouche, bondit dans la rue.</p>
+
+<p>Elle était sauvée avec l'enfant.</p>
+
+<p>Des soldats, accourus au signal de l'incendie attribué à un obus des
+Prussiens, commençaient à organiser une chaîne.</p>
+
+<p>Elle leur confia l'enfant, et, reconnaissant des hommes de la compagnie
+de Lefebvre, elle les supplia de monter dans la maison pour essayer de
+soustraire aux flammes Herminie encore vivante et le cadavre du
+commandant.</p>
+
+<p>Trois ou quatre hommes de bonne volonté s'élancèrent aussitôt.</p>
+
+<p>Quelques instants après, on ramenait le corps de Beaurepaire, et deux
+soldats maintenaient la folle qui criait:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_261">[261]</span>
+&mdash;Laissez-moi partir!... il faut que j'aille m'habiller... vous ne
+savez donc pas! je me marie!... voyez tout ce monde... et puis l'on a
+allumé les cierges... Oh! que c'est beau, l'église, un jour de
+mariage!...</p>
+
+<p>Et, tragique, elle montrait aux assistants glacés de terreur les flammes
+qui léchaient les murs déjà noircis...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Madame de Blécourt s'était cassé la jambe, en sautant de son balcon dans
+la rue. Elle mourut peu de jours après.</p>
+
+<p>Herminie, dont la raison n'était pas revenue, fut emmenée chez un parent
+qui s'offrit à la garder, à la soigner.</p>
+
+<p>Le corps de Beaurepaire fut transporté à l'hôtel de ville.</p>
+
+<p>Là, le président et le procureur-syndic déclarèrent que le commandant
+s'était suicidé pour ne pas signer la capitulation de Verdun.</p>
+
+<p>Cette intention avait été, disait-on, manifestée à haute voix par
+Beaurepaire, la veille, lorsqu'on délibérait sur les conditions de la
+reddition de la ville.</p>
+
+<p>Plusieurs témoins en déposèrent, et la nouvelle de la mort héroïque du
+commandant, ne voulant pas assister vivant à la reddition de la ville
+qu'il avait charge de défendre, propagée par les traîtres <span class="pagenum" id="Page_262">[262]</span> qui
+l'avaient fait assassiner, fut acceptée par les patriotes.</p>
+
+<p>De grands honneurs funèbres furent par la suite décernés à la mémoire de
+l'héroïque Beaurepaire. La Convention accueillit l'explication d'un
+suicide exemplaire et glorieux.</p>
+
+<p>Les lâches qui avaient poussé à l'assassinat de Beaurepaire, accompli
+par Léonard, ouvrirent le lendemain la porte de leur ville aux armées
+autrichiennes et prussiennes, en vertu du traité de capitulation que
+Lowendaal avait porté au quartier général du duc de Brunswick.</p>
+
+<p>Le roi de Prusse fit une entrée triomphale dans Verdun.</p>
+
+<p>Tous les riches bourgeois l'acclamèrent. Le président Ternaux lui offrit
+un banquet à l'hôtel de ville, et le procureur-syndic Gossin, au
+dessert, le compara à Alexandre le Grand prenant possession de Babylone.</p>
+
+<p>Des jeunes filles royalistes, qui furent plus tard exécutées, et que la
+poésie a glorifiées comme des martyres, insultèrent au dévouement des
+défenseurs de Verdun, en apportant, vêtues de blanc, avec la bannière de
+leur confrérie en tête, des couronnes au roi de Prusse, vainqueur sans
+combat, maître de la ville par la trahison.</p>
+
+<p>Verdun, comme Longwy, méritait d'être désormais appelée la ville des
+lâches.</p>
+
+<p>La frontière était dégarnie, la route de Paris <span class="pagenum" id="Page_263">[263]</span> ouverte, et les
+armées d'Autriche et de Prusse n'avaient plus qu'à marcher sur la
+capitale afin de lui infliger le châtiment exemplaire promis par
+Brunswick.</p>
+
+<p>Aucune forteresse, aucune armée, aucune résistance ne pouvait, pensaient
+les royalistes dans l'ivresse de l'espérance, arrêter la course
+victorieuse des alliés. On n'avait pas prévu le Moulin de Valmy.</p>
+
+<hr />
+
+<p>La garnison de Verdun avait été admise aux honneurs de la guerre. Elle
+défila avec armes et bagages.</p>
+
+<p>Lefebvre, promu capitaine, fut dirigé avec le 13<sup>e</sup> d'infanterie légère
+sur l'armée du Nord.</p>
+
+<p>Catherine Lefebvre avait emmené avec elle la petite Alice, que la folie
+de sa mère faisait orpheline.</p>
+
+<p>Elle la coucha dans la carriole, à côté du petit Henriot, enchanté de
+retrouver sa jeune camarade de Verdun, puis elle dit à Lefebvre avec un
+bon sourire, en lui montrant ces deux têtes blondes endormies:</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, mon homme, ça nous fait déjà deux enfants que la patrie nous
+envoie, est-ce que ça ne te donne pas un peu de honte?</p>
+
+<p>Le capitaine Lefebvre, en embrassant sa femme, promit de rattraper le
+temps perdu.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_264">[264]</span>
+Et l'on se mit en route, la colère aux yeux et l'espoir de la
+revanche au c&oelig;ur, en jurant de reprendre bientôt la ville livrée et
+de reconduire, la baïonnette aux reins, les Prussiens et les
+Autrichiens, qui n'auraient pas toujours en face d'eux les traîtres de
+Verdun.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_265"><a href="#toc">XV</a><br />
+<small>AU BORD DU NÉANT</small></h3>
+
+<p>Pendant que ces événements s'accomplissaient dans l'Est et que Dumouriez
+et Kellermann arrêtaient l'invasion à Valmy et sauvaient la France et la
+République en forçant les Autrichiens et les Prussiens à se rejeter sur
+la Belgique, que faisait Bonaparte?</p>
+</div>
+
+<p>Il se trouvait fort en peine au milieu de toute sa famille, réfugiée à
+Marseille et dénuée de toutes ressources.</p>
+
+<p>Après plusieurs pérégrinations de logements en logements, en des
+quartiers pauvres, expulsée sans pitié par d'intraitables logeurs,
+madame Letizia Bonaparte, âme virile, c&oelig;ur énergique, trouva un local
+assez convenable dans la rue du faubourg de Rome. Le propriétaire était
+un riche marchand de savons, nommé Clary, qui montra <span class="pagenum" id="Page_266">[266]</span> tout de suite
+une grande sympathie pour les exilés.</p>
+
+<p>L'existence de la famille Bonaparte était laborieuse et digne.</p>
+
+<p>Levée dès l'aube, madame Bonaparte se mettait aux soins du ménage,
+balayait, lavait, préparait le modeste repas, puis distribuait à ses
+filles la besogne. L'une allait aux provisions, l'autre raccommodait le
+linge et les habits de la maisonnée, la plus jeune seule avait la
+permission de jouer.</p>
+
+<p>Dans le jour, la mère et les deux filles aînées faisaient des travaux
+d'aiguille dont l'humble produit les aidait à vivre.</p>
+
+<p>Joseph venait d'obtenir un emploi de commissaire des guerres dans
+l'administration des subsistances militaires, mais ses émoluments lui
+suffisaient à peine.</p>
+
+<p>A titre de réfugiés corses, victimes de leur dévouement à la France, la
+famille Bonaparte recevait de la municipalité des rations de pain de
+munition.</p>
+
+<p>Bonaparte, encore une fois privé de solde, était dans l'impossibilité de
+contribuer à l'alimentation des siens.</p>
+
+<p>Face à face avec l'horrible spectre de la misère, il perdit courage, et
+le suicide hanta son cerveau surexcité.</p>
+
+<p>Un jour, n'ayant dans la poche qu'un sou qu'il jeta à un pauvre, il se
+dirigea vers un rocher dominant la mer.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_267">[267]</span>
+Il s'abîma alors dans une méditation profonde.</p>
+
+<p>L'eau verte miroitante l'attirait... Inutile à son pays, désarmé,
+sentant son génie réduit à l'impuissance, n'ayant plus confiance en soi,
+ne voyant plus au firmament assombri cette étoile qui l'avait guidé,
+accablé par le sentiment de son isolement, ne pouvant supporter l'idée
+d'être à charge à sa mère au lieu de la soutenir, il considéra d'un
+&oelig;il fixe et farouche la mer battant doucement la pointe d'un roc à
+fleur d'eau.</p>
+
+<p>Là, en se précipitant de la hauteur, il se fracasserait sûrement le
+crâne...</p>
+
+<p>Délivré de la vie, il débarrasserait les siens d'une bouche inutile et
+leur laisserait tout entière la ration de pain allouée par la charité
+publique.</p>
+
+<p>Il demeura ainsi, en proie aux plus sinistres résolutions, se tâtant, se
+reprochant d'hésiter à mourir, se persuadant qu'il n'avait rien à
+espérer sur la terre, et ses yeux, fixes et froids, semblaient attirés
+par l'abîme sombre et tournoyant au-dessous de lui.</p>
+
+<p>Il resta ainsi une longue heure, au bord du néant.</p>
+
+<p>La vue d'une barque cinglant au loin, et qui semblait se diriger vers la
+côte, l'arracha à sa torpeur désespérée...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut en finir! se dit-il brusquement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_268">[268]</span>
+Déjà il calculait la distance et l'élan nécessaire pour s'élancer du
+roc dans la mer, quand son nom prononcé le fit se retourner.</p>
+
+<p>Un homme vêtu en pêcheur accourait vers lui, les bras ouverts.</p>
+
+<p>Surpris et irrité d'être troublé dans sa détermination, il allait
+descendre vivement du rocher et chercher un endroit plus écarté où il
+pût mettre à fin sa sinistre résolution, quand le pêcheur lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien toi, Napoléon?... Que diable fais-tu ici? tu ne me remets
+donc pas?... Desmazis, ton ancien camarade d'artillerie au régiment de
+la Fère?... as-tu donc oublié nos bonnes soirées de Valence?</p>
+
+<p>Bonaparte reconnut alors son ancien compagnon, et tous deux
+s'embrassèrent.</p>
+
+<p>Desmazis expliqua qu'il avait émigré, aux premiers grondements de la
+Révolution. Il vivait tranquille en Italie, auprès de Savone, sur la
+côte. Ayant appris que sa vieille mère, retirée à Marseille, se trouvait
+gravement malade, il avait équipé à ses frais, car il était fort riche,
+une balancelle, et était parvenu, sous un costume de pêcheur, jusqu'au
+port où il avait abordé sans éveiller l'attention.</p>
+
+<p>Rassuré sur la santé de sa mère qu'il avait pu serrer dans ses bras, et
+que son arrivée avait contribué à rétablir, il allait se remettre en
+mer. Par <span class="pagenum" id="Page_269">[269]</span> prudence, il avait donné l'ordre à son matelot de venir le
+prendre en dehors du port.</p>
+
+<p>Il attendait sa barque.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, toi, que faisais-tu en cet endroit solitaire? demanda-t-il avec
+intérêt.</p>
+
+<p>Bonaparte balbutia quelque vague explication.</p>
+
+<p>Puis il cessa de parler, et, retombant dans une morne méditation, il se
+mit à regarder de nouveau avec fixité l'eau verte ourlant d'argent la
+pointe noire du roc.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! qu'as-tu? dit avec émotion le bon Desmazis. Tu ne m'écoutes
+pas... ça ne te réjouit donc pas de me revoir?... Quel chagrin te fait
+souffrir?... est-ce qu'un malheur te menace?... réponds-moi!... vraiment
+tu m'as tout l'air d'un fou qui va se tuer!...</p>
+
+<p>Bonaparte, gagné par l'accent de sympathie de son camarade, lui révéla
+sa situation et confessa son désir d'en finir avec l'existence.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! ce n'est que cela? dit Desmazis. Oh! j'arrive bien alors! Tiens,
+ajouta-t-il en détachant sa ceinture, voici dix mille francs en or. Je
+n'en ai pas besoin pour le moment. Tu me les rendras quand tu le
+pourras. Prends donc et va sauver les tiens.</p>
+
+<p>Et il tendit à Bonaparte abasourdi les dix mille francs, une fortune
+pour le pauvre officier sans solde.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_270">[270]</span>
+Puis, comme pour se dérober à la reconnaissance, et aussi pour ne
+pas permettre, avec la réflexion, à un refus de se produire, Desmazis
+quitta brusquement son ami, en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir!... ma balancelle accoste... mes matelots m'attendent...
+bonne chance, Napoléon!...</p>
+
+<p>Et, dégringolant rapidement le sentier par lequel il avait grimpé pour
+surprendre si à propos son camarade désespéré, le généreux Desmazis
+gagna sa barque, fit déployer la voile et prit rapidement le large.</p>
+
+<p>Bonaparte, cependant, tout ahuri, avait laissé partir son sauveur, sans
+un mot; comme fasciné, il considérait cet or qui semblait tombé du ciel.</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, prenant sa course, il s'élança vers la ville, entra
+comme une trombe dans la pauvre chambre où madame Bonaparte cousait avec
+ses filles...</p>
+
+<p>Il répandit, ainsi qu'un semeur le grain, les pièces d'or sur la table,
+en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mère, nous sommes riches!... Mes s&oelig;urs, vous pourrez manger tous
+les jours et vous acheter chacune une robe neuve... Ah! c'est un coup du
+sort!...</p>
+
+<p>Et il faisait ruisseler les pièces joyeusement autour de lui...</p>
+
+<p>Et ses oreilles s'emplissaient du tintement du métal sur le carreau...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_271">[271]</span>
+Plus tard, Napoléon fit rechercher par la police son bienfaiteur.
+Desmazis, caché dans un village de la Provence, s'occupait
+d'horticulture. Il cultivait des violettes et semblait ne plus se
+souvenir du camarade qu'il avait si à propos obligé.</p>
+
+<p>Napoléon eut toutes les peines du monde à lui faire accepter trois cent
+mille francs à titre de remboursement; il lui donna en même temps la
+place d'administrateur des jardins de la couronne.</p>
+
+<p>Les dix mille francs prêtés par l'ancien camarade de régiment, non
+seulement sauvèrent de la misère Bonaparte et de la famine les siens,
+mais ils permirent aussi à Joseph de faire un riche mariage, en parant
+aux premières nécessités de la vie quotidienne.</p>
+
+<p>M. Clary, le propriétaire de la maison, avait deux charmantes filles:
+Julie et Désirée.</p>
+
+<p>Joseph fit la cour à Julie et bientôt elle devint sa femme.</p>
+
+<p>Bonaparte, toujours préoccupé de projets matrimoniaux, enviait le
+bonheur de Joseph.</p>
+
+<p>Il jeta les yeux sur Désirée et se déclara à plusieurs reprises, comme
+prétendant sérieux.</p>
+
+<p>Mais il fut éconduit poliment, doucement, éconduit quand même.</p>
+
+<p>Le futur vainqueur préludait à ses triomphes de toute sorte par deux
+échecs féminins successifs.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_272">[272]</span>
+Désirée, pas plus que madame Permon, ne semblait tentée par sa mine
+chétive et son avenir problématique.</p>
+
+<p>Il se montra longtemps dépité du refus de Désirée Clary.</p>
+
+<p>La ténacité avec laquelle il l'avait poursuivie ne fit qu'accroître son
+irritation. Le désir de prendre une éclatante revanche conjugale de
+cette petite sotte qui avait dédaigné celui qui, par la suite, était
+appelé à choisir parmi tout un gracieux étalage de princesses et
+d'archiduchesses, contribua pour beaucoup à le jeter bientôt dans les
+bras de la veuve Beauharnais, celle qui devait être un jour
+l'impératrice Joséphine.</p>
+
+<p>Quant à Désirée Clary, sa destinée, pour être moins éblouissante, fut
+brillante cependant. Elle épousa, en effet, Bernadotte, et nous la
+retrouverons reine de Suède.</p>
+
+<p>Telle était donc la situation de Bonaparte au moment où Lefebvre et sa
+femme, dans les bataillons de l'armée du Nord, marchaient vers le
+village immortel de Jemmapes.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_273"><a href="#toc">XVI</a><br />
+<small>JEMMAPES</small></h3>
+
+<p>Robespierre avait dit: La guerre est absurde.</p>
+
+<p>Et il avait ajouté: Il faut la faire quand même!</p>
+
+<p>C'était le <i>Credo</i> républicain.</p>
+</div>
+
+<p>La guerre était absurde parce qu'on n'avait ni soldats, ni généraux, ni
+armes, ni munitions, ni vivres, ni argent,&mdash;rien de ce qui permet à un
+peuple d'entrer en campagne pour attaquer, ou de se resserrer sur son
+territoire pour barrer la route à l'invasion.</p>
+
+<p>Les généraux étaient tous des royalistes et des traîtres: Dumouriez,
+Dillon, Custine, Valence.</p>
+
+<p>Le jeune duc de Chartres, qui devait plus tard s'appeler Louis-Philippe,
+était favorisé par le général en chef. Dumouriez, dans un but secret,
+devançant de beaucoup trop d'années l'avenir, avait réservé au prince
+royal un rôle très brillant: <span class="pagenum" id="Page_274">[274]</span> le jeune duc devait occuper la Meuse
+et arrêter les Autrichiens en marche sur Valenciennes et Lille. On lui
+ménageait ainsi des lauriers susceptibles de se transformer en fleurs de
+couronne.</p>
+
+<p>Bien que le duc de Chartres se soit conduit très bravement dans
+l'immortelle journée de Jemmapes, ce fut un simple domestique, nommé
+Baptiste Renard, au service de Dumouriez, qui rallia la brigade du jeune
+prince, ébranlée et prête à reculer, décidant ainsi de la victoire au
+centre.</p>
+
+<p>L'armée,&mdash;il n'y avait pas d'armée, mais une cohue de combattants
+équipés à la diable, dont beaucoup étaient encore vêtus de la blouse et
+du sarreau rustiques, beaucoup sans fusils, armés de piques, forgées à
+la hâte,&mdash;n'avait ni cohésion, ni discipline, ni instruction. C'était le
+peuple debout, ayant, dans un instant d'enthousiasme, empoigné les armes
+qui se trouvaient sous sa main, courant pêle-mêle à la délivrance du sol
+natal.</p>
+
+<p>Ils allaient en chantant, ces volontaires sublimes. La <i>Marseillaise</i>,
+la <i>Carmagnole</i>, le <i>Ça ira</i> rythmaient leur marche tumultueuse.</p>
+
+<p>Mais ces bandes héroïques avaient la foi, l'entraînement, l'élan...</p>
+
+<p>Elles eurent bien vite raison, à Valmy, des vieilles troupes
+mercenaires.</p>
+
+<p>A Jemmapes, l'infanterie improvisée des volontaires de la République,
+commandée, il est vrai, <span class="pagenum" id="Page_275">[275]</span> par de vieux sous-officiers comme Hoche et
+Lefebvre, remplaçant les officiers nobles passés à l'ennemi, allait
+devenir, pour vingt ans, la reine des batailles.</p>
+
+<p>Le 5 novembre 1792, au coucher du soleil, rouge vif, traînant comme une
+bannière de sang à l'horizon, l'armée de la République déboucha devant
+les formidables positions de Jemmapes.</p>
+
+<p>Les hauteurs qui avoisinent la ville de Mons supportent trois villages,
+aujourd'hui centres actifs d'exploitation houillère: Cuesmes,
+Berthaimont, Jemmapes.</p>
+
+<p>Les Autrichiens s'étaient retranchés sur ces positions. Des redoutes,
+des abatis de bois, des palissades, quatorze petits fortins, une
+artillerie nombreuse, des chasseurs tyroliens embusqués dans les bois,
+la cavalerie massée dans les vallons entre les trois villages, prête à
+déboucher et à sabrer les Français montant imprudemment à l'assaut des
+collines, telle était l'inexpugnable forteresse naturelle que les
+conscrits de la liberté avaient à enlever.</p>
+
+<p>Le duc de Saxe-Teschen, prince d'Empire, lieutenant de l'empereur
+d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, commandait en chef, ayant sous ses
+ordre Clerfayt, général habile, mais dont les sages conseils ne purent
+prévaloir. Clerfayt se défiait de l'impétuosité gauloise et, au lieu
+d'attendre l'assaut, il proposait de déboucher, par <span class="pagenum" id="Page_276">[276]</span> trois colonnes,
+la nuit, sur les Français surpris, et de les disperser avant qu'ils
+aient pu adopter un ordre de bataille. L'avantage devait rester dans
+cette surprise à des troupes aguerries et disciplinées.</p>
+
+<p>Le duc de Saxe-Teschen, heureusement, considéra comme peu glorieuse une
+attaque de nuit: il rêvait l'apothéose d'une retentissante bataille,
+livrée au grand soleil.</p>
+
+<p>Dumouriez profita de l'inaction de l'ennemi pour disposer son armée en
+demi-cercle: le général d'Harville commandait l'extrême droite;
+Beurnonville, la droite marchant sur Cuesmes; le duc de Chartres,
+occupant le centre, devait attaquer Jemmapes de front, le général
+Ferrand man&oelig;uvrait sur le flanc du village à gauche. L'ordre était de
+s'avancer en colonnes, par bataillons. La cavalerie soutenait les
+flancs. L'artillerie avait été bien disposée pour enfiler les vallons
+séparant les trois collines. Les hussards et les dragons étaient massés
+entre Cuesmes et Jemmapes pour barrer la route à la cavalerie
+autrichienne.</p>
+
+<p>Ces dispositions prises de part et d'autre, on alluma les feux et on
+passa la nuit à s'observer.</p>
+
+<p>Tandis que la bataille se préparait, voici ce qui se décidait dans le
+château de Lowendaal, campé à mi-côte du village de Jemmapes, entre les
+deux armées.</p>
+
+<p>Un ruisseau et un bouquet de bois le protégeaient <span class="pagenum" id="Page_277">[277]</span> du côté des
+Français, la montagne s'élevant derrière les tourelles l'abritait du feu
+des Autrichiens.</p>
+
+<p>Terrain neutre entre les deux camps, le château avait été désigné comme
+poste avancé par les deux états-majors.</p>
+
+<p>Des escouades françaises, envoyées en reconnaissance, avaient rencontré
+sous ses murailles, venant en sens inverse, des patrouilles
+autrichiennes. On s'était salué de quelques coups de fusil, puis chaque
+petite troupe s'était repliée, pour faire le rapport sur la situation.</p>
+
+<p>Les Autrichiens soutenaient que le château était au pouvoir des
+Français, et les Français déclaraient que les Autrichiens y avaient déjà
+pris position.</p>
+
+<p>Le résultat fut que la demeure du baron de Lowendaal resta seulement
+occupée par ses hôtes naturels.</p>
+
+<p>Le baron de Lowendaal, arrivé de l'avant-veille, y avait reçu, comme il
+avait été convenu, son ami le marquis de Laveline, accompagné de
+Blanche.</p>
+
+<p>Les troupes n'ayant pas encore opéré leur mouvement de concentration, le
+baron, plus épris que jamais de Blanche, rassuré par Léonard sur les
+suites de son aventure d'amour avec Herminie de Beaurepaire, n'avait pas
+hésité à hâter les préparatifs de son mariage.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_278">[278]</span>
+Beaurepaire mort, Herminie, corps sans raison et sans existence
+sociale, ne pouvait plus être un obstacle. De ses reproches, de ses
+plaintes, de ses menaces, Lowendaal se trouvait affranchi. La preuve
+vivante de ses importunes amours, la petite Alice, avait disparu; le
+baron se trouvait donc absolument libre...</p>
+
+<p>Il touchait au but de ses désirs. Encore quelques heures et il
+posséderait Blanche.</p>
+
+<p>Malgré les observations du marquis de Laveline, estimant que le moment
+et le lieu apparaissaient fort mal choisis pour célébrer un mariage,
+l'ennemi&mdash;pour le marquis et son futur gendre, l'ennemi, c'étaient les
+soldats français&mdash;pouvant survenir d'un jour à l'autre, le baron avait
+répondu en exigeant du marquis qu'il tînt sa promesse.</p>
+
+<p>Il lui rappela même assez brutalement que les opérations militaires
+n'empêchaient nullement le règlement des dettes et que les biens du
+marquis étant situés en Alsace, c'est-à-dire sous le canon des armées
+impériales, il lui serait difficile de se soustraire à ses engagements.</p>
+
+<p>Il ajouta même une phrase comminatoire dont M. de Laveline parut
+comprendre très nettement la portée, car il cessa ses objections et
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, il n'y a plus qu'à décider ma fille... je ne peux pourtant pas
+la traîner de force à l'autel!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_279">[279]</span>
+Le baron avait grommelé:</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous regarde!... Arrangez-vous pour mettre à la raison cette
+jeune rebelle!</p>
+
+<p>Il manda aussitôt le notaire de Jemmapes et ordonna au chapelain du
+château de tout disposer pour la bénédiction nuptiale...</p>
+
+<p>A minuit, le mariage serait célébré, et immédiatement après, profitant
+de la nuit, les époux partiraient pour Bruxelles avec le marquis. On
+attendrait là, bien en sûreté, derrière l'armée impériale, le résultat
+des hostilités.</p>
+
+<p>Blanche, depuis son arrivée au château, s'était enfermée, ne voulant
+recevoir personne.</p>
+
+<p>Le baron avait insisté par deux fois pour avoir ensemble un entretien;
+elle avait refusé de le laisser pénétrer dans l'appartement qui lui
+était réservé.</p>
+
+<p>Anxieusement elle guettait, auprès d'une fenêtre, la venue de quelqu'un
+qui tardait...</p>
+
+<p>Ses yeux parcouraient la campagne déserte, cherchant en vain...</p>
+
+<p>C'était Catherine Lefebvre dont elle attendait l'apparition...</p>
+
+<p>La poitrine serrée, le c&oelig;ur battant et s'arrêtant avec des sursauts
+douloureux, la gorge sèche et les mains agitées d'un tremblement
+nerveux, Blanche de Laveline se remémorait les promesses de la vaillante
+femme...</p>
+
+<p>Elle avait toute confiance. Elle se disait que si <span class="pagenum" id="Page_280">[280]</span> Catherine ne se
+trouvait pas au rendez-vous fixé, si elle ne lui amenait pas son enfant,
+ainsi qu'il avait été convenu, c'était qu'un obstacle imprévu était
+survenu...</p>
+
+<p>Quel pouvait être cet empêchement qui arrêtait Catherine Lefebvre et lui
+faisait ainsi manquer à sa promesse? La malheureuse Blanche ne le
+devinait pas.</p>
+
+<p>Elle ignorait la présence de Catherine dans l'armée du Nord...</p>
+
+<p>Elle ne se doutait point qu'à quelques mètres d'elle, des éclaireurs du
+13<sup>e</sup> léger fouillaient les bois de Cuesmes, et qu'au retour de leur
+reconnaissance, à la cantine où Catherine, ayant auprès d'elle Henriot
+et Alice, leur versait la goutte, ils racontaient leurs hardies
+explorations jusque sous les murs du château de Lowendaal...</p>
+
+<p>Catherine, elle, n'avait pas eu de peine à apprendre que Blanche de
+Laveline se trouvait au château...</p>
+
+<p>Un paysan, dévoué à la cause de la liberté, avait rapporté que, la
+veille, un beau monsieur et une belle dame étaient arrivés s'installer
+au château...</p>
+
+<p>Dans ces hôtes élégants, Catherine avait reconnu sa protectrice, et
+aussitôt son plan fut bien arrêté: elle se rendrait au château, elle
+verrait Blanche de Laveline et lui apprendrait que son enfant, le petit
+Henriot, se trouvait tout près <span class="pagenum" id="Page_281">[281]</span> d'elle, sous la protection des
+baïonnettes de Lefebvre...</p>
+
+<p>On combinerait ensuite la façon la moins périlleuse de réunir la mère et
+l'enfant, en leur facilitant le passage à travers les lignes.</p>
+
+<p>Sa résolution prise, Catherine, ayant mis dans sa ceinture les deux
+pistolets dont elle avait coutume de s'armer les jours de combat, sortit
+à la brune du camp et se dirigea vers le château de Lowendaal.</p>
+
+<p>Elle n'avait rien dit à Lefebvre, car il eût probablement désapprouvé
+l'expédition, redoutant les périls auxquels s'exposait sa femme courant
+les bois et les plaines, la nuit, entre les deux armées prêtes à prendre
+contact.</p>
+
+<p>Mais, avant de partir, elle embrassa longuement le petit Henriot, déjà
+au lit, dans le chariot où reposait aussi Alice, en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Dors... petit, je vais chercher ta mère!...</p>
+
+<p>Puis elle se mit en route, insoucieuse et brave, se moquant des
+Autrichiens qui battaient la campagne, un peu inquiète cependant du
+retour, craignant d'être grondée par Lefebvre.</p>
+
+<p>Au moment où elle franchissait un petit bouquet d'arbres, dernier
+avant-poste français, elle vit se dresser devant elle une forme longue
+et maigre...</p>
+
+<p>La silhouette d'un homme, embusqué derrière l'un des arbres, lui
+apparut...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_282">[282]</span>
+Elle porta la main à sa ceinture, prit un des pistolets, l'arma et
+dit, pas très fort, de peur d'être entendue des sentinelles postées dans
+le voisinage:</p>
+
+<p>&mdash;Qui va là?...</p>
+
+<p>Elle visait en même temps, prête à faire feu...</p>
+
+<p>&mdash;Pas de bêtises! m'ame Lefebvre... c'est un ami, dit une voix qu'elle
+crut reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça, un ami?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... La Violette, pour vous servir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, imbécile... tu m'as fait presque peur! dit Catherine
+reconnaissant l'aide-cantinier, garçon dévoué un peu simplet et dont le
+bataillon se moquait volontiers.</p>
+
+<p>La Violette ne passait pas pour un brave, et il était l'objet de
+quolibets et de brimades chaque jour.</p>
+
+<p>Catherine avait désarmé son pistolet. Elle riait à présent de son émoi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! avance, dit-elle... que diable! je ne dois pas te faire
+peur!... qu'as-tu donc à rôder par ici, en avant des lignes, toi, un
+poltron?</p>
+
+<p>La Violette, timidement, fit quelques pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'vas vous dire, m'ame Lefebvre... je vous ai vue sortir du camp, pour
+lors j'ai voulu vous suivre...</p>
+
+<p>&mdash;Pour m'espionner?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non... mais je me suis dit comme ça qu'il y avait peut-être du
+danger là où vous allez...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_283">[283]</span>
+&mdash;Du danger!... oui, oui, il y en a, mais qu'est-ce que cela te
+faisait?... Le danger et toi, ça fait deux!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps, m'ame Lefebvre, que je veux m'apprivoiser avec le
+danger... Je m'suis dit comme ça que c'était peut-être une bonne
+occasion ce soir...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ce soir? dit Catherine, surprise de l'attitude et de
+l'insistance de l'aide-cantinier.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! répondit La Violette un peu embarrassé, cherchant ses mots,
+parce que... le soir, on est tranquille, on n'a pas crainte d'être vu...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne voulais pas être vu?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour ça, non!... Si j'ai peur, la nuit, on ne le verra pas, tandis
+que le jour ça m'intimiderait... Mais quelque chose me dit qu'avec vous,
+m'ame Lefebvre, je n'aurai pas peur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux donc venir avec moi? demanda Catherine de plus en plus
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne me refusez pas! ne me renvoyez pas! supplia le pauvre garçon,
+et il ajouta d'un ton très sincère, très ému aussi: Je vous aime tant,
+m'ame Lefebvre!... je n'aurais jamais osé vous le dire dans le jour... à
+la cantine... devant les camarades... Mais ici... où tout est noir, je
+suis hardi... je ne me reconnais plus.</p>
+
+<p>Catherine, tout en écoutant La Violette, avait continué sa route.</p>
+
+<p>Elle allait répondre, d'un ton à demi irrité, à <span class="pagenum" id="Page_284">[284]</span> demi ironique, à
+cet amoureux ridicule, quand deux coups de feu retentirent dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Arrête-toi! cria Catherine à La Violette, qui s'était élancé en avant.
+Où vas-tu donc?... Prends garde! cria-t-elle plus fort.</p>
+
+<p>La Violette courait toujours. Derrière son dos ballottait un objet
+rond... on eût dit une bosse mobile.</p>
+
+<p>Catherine avait vu disparaître l'aide-cantinier dans une houblonnière,
+d'où les deux coups de feu étaient partis...</p>
+
+<p>Craignant une embuscade, elle s'arrêta sur la bordure de la
+houblonnière...</p>
+
+<p>Elle entendit comme un bruit sec de branches cassées, le tapage d'une
+lutte, un piétinement... puis, au loin, dans la plaine, elle aperçut la
+silhouette indécise d'un homme s'enfuyant vers les bois qui montaient
+jusqu'à Jemmapes.</p>
+
+<p>&mdash;Il file du mauvais côté!... il va tomber dans les avant-postes
+autrichiens et se faire prendre, pensa-t-elle, supposant que c'était La
+Violette qui fuyait ainsi.</p>
+
+<p>Et elle ajouta avec un soupir où il y avait un tantinet de regret:</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage! C'était un bon garçon, quoique poltron! On le
+remplacera difficilement à la cantine.</p>
+
+<p>Elle se disposait à poursuivre son chemin, en tournant la houblonnière,
+et voulait gagner les <span class="pagenum" id="Page_285">[285]</span> communs du château dont elle apercevait déjà
+les toits, quand reparut parmi les perches à houblon, long et maigre
+comme elles, La Violette.</p>
+
+<p>Il tenait son sabre nu à la main et en essuyait la lame dans les
+feuilles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi! fit-elle stupéfaite. D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai empêché ce kaiserlick de recharger son fusil comme il en avait
+l'intention, dit tranquillement La Violette en remettant son sabre au
+fourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il? demanda Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Là... dans les houblons!...</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort?...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui... Quant à l'autre, il a eu de la chance d'avoir
+affaire à un poltron comme moi... sans cela je l'aurais attrapé à la
+course... Car je cours bien, m'ame Lefebvre!... Mais j'avais ça qui me
+gênait, ajouta l'aide-cantinier, en montrant l'objet rond qu'il portait
+sur le dos...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc?...</p>
+
+<p>&mdash;La caisse de Guillaumet, le tapin... Je la lui ai empruntée...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Ça peut servir, des fois... Et puis, ça me va mieux que le fusil, le
+tambour. Oh! que j'aurais été tapin avec plaisir... mais y a pas
+mèche!... j'suis trop grand, m'ame Lefebvre. A présent, <span class="pagenum" id="Page_286">[286]</span> dites donc,
+si on poussait un peu les cailloux?... L'Autrichien que j'ai désarmé va
+donner l'alarme et il pourrait nous tomber pas mal de ces habits blancs
+sur le dos... Ce n'est pas pour moi que je dis cela!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as donc plus peur?...</p>
+
+<p>&mdash;La nuit, jamais!... je vous l'ai dit... Marchons, m'ame Lefebvre!</p>
+
+<p>&mdash;La Violette, tu es un brave!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous moquez pas de moi, m'ame Lefebvre!... je sais bien que je ne
+suis qu'un poltron et je sais aussi que je vous aime si tellement si
+fort!...</p>
+
+<p>&mdash;La Violette... je te défends de parler comme ça...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon!... on s'taira... mais, avançons!... avançons!... à présent
+que le terrain est déblayé...</p>
+
+<p>Catherine regarda avec une nouvelle surprise son aide-cantinier. Il se
+révélait à elle sous un aspect fort inattendu. La Violette ne bronchait
+pas sous le feu! La Violette se précipitait le sabre à la main sur deux
+Autrichiens en embuscade! on lui avait changé son aide de cantine!...</p>
+
+<p>Elle eut un instant la pensée de le renvoyer au camp, mais le voyant si
+aguerri, si martial, elle craignit de lui faire de la peine. Et puis, à
+deux on pouvait mieux se tirer d'affaire.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_287">[287]</span>
+&mdash;La Violette, lui dit-elle avec une voix plus douce, plus amicale,
+je dois te prévenir que là où je vais il y a du danger... beaucoup de
+danger... Tu persistes à vouloir m'accompagner?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suivrai dans le feu, m'ame Lefebvre!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! commence par m'accompagner dans l'eau, car il faut franchir
+le ruisseau pour parvenir à ce château que tu vois... C'est là que je
+vais...</p>
+
+<p>&mdash;Que nous allons!... Marchez, m'ame Lefebvre! je vous suis!...</p>
+
+<p>&mdash;Bien! tais-toi!... et ouvre l'&oelig;il!...</p>
+
+<p>Tous deux descendirent dans le lit du petit ruisseau la Wême, et ayant
+de l'eau à mi-jambes, le traversèrent...</p>
+
+<p>Bientôt ils se trouvèrent devant la porte des écuries du château.</p>
+
+<p>Avec précaution Catherine suivit les murs, cherchant un endroit par où
+pénétrer facilement dans les jardins.</p>
+
+<p>Ayant aperçu une place où la muraille était en partie démolie, elle fit
+signe à La Violette de l'aider à grimper.</p>
+
+<p>&mdash;Avec bonheur, m'ame Lefebvre, dit le naïf amoureux se courbant, tout
+joyeux de sentir frôler ses épaules par la robuste jambe de Catherine,
+qui se servait de ses reins comme d'un escabeau.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_288">[288]</span>
+Quelques instants après, tous deux étaient dans le jardin et se
+dirigeaient avec prudence, en se dissimulant derrière les arbres, vers
+une salle du rez-de-chaussée où brillait une vive lumière.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_289"><a href="#toc">XVII</a><br />
+<small>LA MESSE DE MARIAGE</small></h3>
+
+<p id="cor_13">Le baron de Lowendaal et le marquis de <ins title='Lavelide'>Laveline</ins>, dans une entrevue
+décisive, avaient terminé leurs accords.</p>
+
+<p>Le fermier général avait posé ses conditions: Blanche serait sa femme,
+cette nuit-là même, ou bien, partant immédiatement pour l'Alsace, il
+ferait mettre sous séquestre les biens de Laveline, sans parler d'autres
+mesures dont il se réservait d'user... Il pouvait perdre à tout jamais
+le marquis.</p>
+</div>
+
+<p>Celui-ci avait aussitôt témoigné de son vif désir d'avoir pour gendre le
+baron.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement l'honneur de ce mariage qui préoccupait M. de
+Laveline, son propre honneur était en jeu et lui faisait désirer
+ardemment que Blanche se montrât raisonnable et consentît à répondre aux
+v&oelig;ux de Lowendaal.</p>
+
+<p>Le baron, comme lorsqu'il avait décidé Léonard <span class="pagenum" id="Page_290">[290]</span> à le débarrasser de
+Beaurepaire, agissait par contrainte.</p>
+
+<p>Il avait su engager le marquis, toujours pressé d'argent, dans une
+opération scandaleuse et pleine de dangers. Ami du prince de Rohan,
+Laveline avait trempé dans l'affaire misérable du Collier.</p>
+
+<p>Il avait échappé aux poursuites, mais le baron détenait la preuve de sa
+participation aux man&oelig;uvres frauduleuses des instigateurs de cette
+vaste escroquerie, où le rôle de la reine Marie-Antoinette fut plus
+qu'équivoque.</p>
+
+<p>Le marquis, pour échapper au baron, fuyait-il la France? La cour
+autrichienne, dont il deviendrait le prisonnier, lui ferait son procès,
+vengeant ainsi l'honneur de la reine, archiduchesse de l'empire.</p>
+
+<p>Demeurait-il en son pays? Dénoncé au gouvernement révolutionnaire, son
+rôle dans l'aventure du Collier le désignait inévitablement à
+l'échafaud.</p>
+
+<p>Il se trouvait donc absolument à la discrétion du baron.</p>
+
+<p>Comme le château même qui l'abritait, un peu forcément, le père de
+Blanche était pris entre deux feux.</p>
+
+<p>Il résolut donc de tenter une dernière démarche auprès de sa fille.</p>
+
+<p>Il trouva Blanche plus décidée que jamais à résister aux désirs du
+baron.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_291">[291]</span>
+M. de Laveline, à bout d'arguments, finit par confesser le péril où
+il s'était placé. Le baron était maître de ses biens, de son honneur, de
+sa vie. Il fallait que Blanche le sauvât ou il n'aurait plus qu'à
+mourir. Voudrait-elle, en le poussant à un acte de désespoir, assumer le
+remords d'une sorte de parricide?</p>
+
+<p>Blanche, émue, tremblante, en recevant cette confidence, ne put que
+balbutier des paroles sans suite.</p>
+
+<p>Elle s'étonnait de l'étrange persistance du baron. N'avait-il donc ni
+pitié, ni dignité, celui qui voulait encore être son époux, bien que
+sachant qu'elle le détestait, qu'elle en aimait un autre et qu'un enfant
+était né de son amour?</p>
+
+<p>Persuadée que le baron avait reçu la lettre remise à Léonard, Blanche
+essayait de calmer les alarmes de son père. Elle se disait que pour
+avoir gardé le silence vis-à-vis de M. de Laveline, il fallait que M. de
+Lowendaal eût été touché par la confession qui lui était parvenue. Il
+n'avait pas révélé son secret, c'est donc qu'il ne voulait pas abuser de
+son influence redoutable sur M. de Laveline. Epris fortement, il
+comptait que Blanche reviendrait sur sa détermination. Il pardonnait la
+faute qui lui avait été avouée. Il voulait oublier qu'un autre avait été
+aimé avant lui. Peut-être espérait-il se faire aimer à son tour...</p>
+
+<p>Il y avait donc, au fond du c&oelig;ur de M. de Lowendaal, <span class="pagenum" id="Page_292">[292]</span> une
+espérance qu'il convenait de détruire. Pour cela, il fallait persister
+dans le refus, et sans rien dire à M. de Laveline des motifs qui la
+poussaient, Blanche répéta que jamais elle ne serait la femme du baron.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit M. de Laveline, emporté par la fureur et taxant de folie
+cette résistance, fille rebelle et perverse, je te contraindrai bien à
+obéir... tu seras mariée cette nuit, entends-tu, cette nuit, quand je
+devrais te traîner moi-même, les pieds attachés, jusqu'à l'autel!...</p>
+
+<p>Puis il était sorti pour retrouver le baron, et lui dire de presser les
+préparatifs du mariage.</p>
+
+<p>Blanche, restée seule, se mit à réfléchir. La résolution de Lowendaal ne
+tiendrait pas contre l'énergie dont elle s'armait. Elle devait résister
+encore, et jusqu'au bout refuser cette union qui lui faisait horreur.</p>
+
+<p>Mais, pour cette lutte, il lui manquait l'allié le plus sûr: son
+enfant...</p>
+
+<p>Pourquoi ne l'avait-elle pas auprès d'elle?</p>
+
+<p>La présence de ce témoignage vivant de son amour pour un autre
+convaincrait le marquis et forcerait Lowendaal à renoncer à sa
+poursuite.</p>
+
+<p>Elle se demandait avec une inquiétude croissante ce qui empêchait
+Catherine Lefebvre de tenir sa promesse...</p>
+
+<p>La nuit était venue et elle ne pouvait plus parcourir du regard la
+campagne. Elle devait renoncer <span class="pagenum" id="Page_293">[293]</span> à l'espoir de découvrir au loin une
+femme, en marche vers le château, portant un enfant dans les bras.</p>
+
+<p>Alors elle tomba dans une profonde mélancolie, songeant à ces armées
+qui, autour du château, comme un filet, déployaient leurs masses
+sombres. Elle se disait qu'au milieu de ces gens de guerre, Catherine
+avait dû craindre de se mettre en route; on l'avait peut-être forcée à
+retarder son voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne viendra pas! pensait-elle douloureusement, et qui sait si je
+reverrai jamais mon enfant?...</p>
+
+<p>Alors, épouvantée à l'idée d'être contrainte à ce mariage odieux qu'on
+préparait en ce moment même, désespérée de causer la ruine et peut-être
+la mort de son père par son refus, la pensée lui vint de s'enfuir...</p>
+
+<p>Elle irait par les chemins, au hasard, droit devant elle...</p>
+
+<p>La nuit était propice; le voisinage des deux armées favorable.</p>
+
+<p>Au milieu de tous ces soldats elle pourrait se glisser, les routes
+étaient remplies de pauvres gens effrayés qui fuyaient devant les
+troupes. Une femme se sauvant passerait inaperçue, ou du moins
+insoupçonnée.</p>
+
+<p>Elle gagnerait une ville quelconque, Bruxelles ou Lille, et de là se
+rendrait à Paris, à Versailles, <span class="pagenum" id="Page_294">[294]</span> à la recherche de Catherine et de
+son petit Henriot...</p>
+
+<p>Des bijoux et un peu d'or lui restaient; elle écrirait à son père, une
+fois loin de ce château détesté, et le premier moment de colère passé,
+elle recevrait du marquis des ressources.</p>
+
+<p>Son projet arrêté, elle se mit aussitôt en mesure de l'exécuter...</p>
+
+<p>Elle prit un petit sac dans lequel elle jeta pêle-mêle ce qu'elle avait
+de plus précieux, puis elle s'enveloppa dans son manteau de voyage et,
+par précaution, prit une seconde cape, destinée à servir de couverture
+et de matelas dans les auberges incommodes où le hasard des routes lui
+ferait chercher un gîte...</p>
+
+<p>Ayant soin de laisser la lumière allumée, bien en vue, elle ouvrit la
+porte avec précaution, descendit sur la pointe du pied, sondant les
+corridors, prêtant l'oreille, retenant sa respiration, s'arrêtant à
+chaque pas pour repartir, oppressée, anxieuse, vaillante quand même.</p>
+
+<p>Elle parvint à une porte donnant sur les jardins potagers...</p>
+
+<p>Sans bruit, elle fit glisser le verrou et se trouva en plein air...</p>
+
+<p>La nuit était fraîche et belle. Pas assez obscure. Il fallait éviter, en
+traversant les espaces découverts, de se laisser apercevoir des gens du
+château.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_295">[295]</span>
+Quand elle aurait gagné les bois avoisinant les murs du parc, elle
+serait sauvée: s'apercevrait-on de sa fuite, on ne pourrait la rejoindre
+dans ces halliers ténébreux...</p>
+
+<p>Comme elle contournait avec précaution les bâtiments du château, et
+qu'elle passait devant une salle basse joyeusement éclairée, où les gens
+de service achevaient leur repas, il lui sembla voir, embusquées
+derrière un arbre, deux formes étranges...</p>
+
+<p>Elle tressaillit, elle s'arrêta...</p>
+
+<p>Lentement les deux formes se détachèrent, vinrent à elle...</p>
+
+<p>La peur la paralysait. Elle n'osait ni fuir, ni avancer, ni crier...</p>
+
+<p>Elle distingua vaguement une longue et maigre silhouette d'homme, puis
+une femme portant un jupon court, avec un petit chapeau aux bords
+relevés...</p>
+
+<p>Deux secondes après, l'homme et la femme étaient près d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites rien! nous sommes des amis, fit vivement la femme...</p>
+
+<p>&mdash;Cette voix!... murmura Blanche, qui êtes-vous?... j'ai peur... je vais
+appeler...</p>
+
+<p>&mdash;N'appelez pas!... dites-nous où nous pourrions trouver mademoiselle
+Blanche de Laveline...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est moi... Ah! mon Dieu! Catherine, <span class="pagenum" id="Page_296">[296]</span> c'est vous!... je
+distingue votre voix! s'écria Blanche, reconnaissant celle qui devait
+lui rendre son enfant.</p>
+
+<p>Catherine, surprise et heureuse de la rencontre, apprit rapidement à
+Blanche qu'elle venait en compagnie de La Violette, qu'elle présenta, et
+qui se mit respectueusement au port d'armes, faisant le salut militaire,
+pour lui parler de son enfant et le lui remettre, si elle pouvait, au
+milieu des désordres d'une guerre, s'en charger.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il, mon petit Henriot? demanda Blanche tremblante, craignant
+d'apprendre une terrible nouvelle.</p>
+
+<p>Elle fut bien vite rassurée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce costume? demanda-t-elle, étonnée de l'accoutrement de la
+cantinière.</p>
+
+<p>Catherine lui fit connaître qu'elle servait au régiment et que son petit
+Henriot reposait au milieu des voltigeurs du 13<sup>e</sup>.</p>
+
+<p>Blanche voulait se rendre aussitôt au camp.</p>
+
+<p>Catherine lui conseilla de rester plutôt au château. Le lendemain, au
+jour, on saurait à quoi s'en tenir sur les mouvements de l'armée
+autrichienne. Peut-être les Français viendraient-ils occuper le château.
+Rien ne serait plus simple que de lui amener alors l'enfant. Se hasarder
+au milieu de la nuit, à travers la campagne que parcouraient les
+éclaireurs, était folie!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon pour moi, une cantinière, de courir <span class="pagenum" id="Page_297">[297]</span> ainsi entre deux
+armées! dit gaiement Catherine.</p>
+
+<p>Et La Violette ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas ce que c'est d'avoir peur, mam'zelle!... c'est
+effrayant, allez! je connais ça, moi!... restez ici, c'est le
+meilleur... M'ame Lefebvre, dites-lui donc qu'il peut y avoir encore des
+Autrichiens dans la houblonnière!</p>
+
+<p>Catherine confirma l'opinion de La Violette. Blanche devait
+raisonnablement passer la nuit au château et le lendemain on aviserait.</p>
+
+<p>Mais mademoiselle de Laveline déclara alors à Catherine qu'elle voulait
+fuir le château où, par force, on entendait qu'elle fût, cette nuit
+même, éternellement liée au baron de Lowendaal.</p>
+
+<p>Que faire? se demanda la bonne Catherine embarrassée, et elle murmura:
+Quel malheur que Lefebvre ne soit pas avec nous!... il nous donnerait un
+bon conseil, lui!... Si encore cet imbécile-là avait une idée,
+grommela-t-elle en regardant La Violette...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! as-tu une idée, toi? demanda-t-elle avec brusquerie à
+l'aide-cantinier.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez, m'ame Lefebvre, répondit-il timidement, je m'en vas
+retourner au camp et je ramènerai le petit.</p>
+
+<p>Catherine haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te vois pas bien, La Violette, portant un enfant dans les
+bras...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_298">[298]</span>
+&mdash;Si j'allais avec vous? dit vivement Blanche... Oh! oui, Catherine,
+permets-moi de t'accompagner...</p>
+
+<p>&mdash;Mais le danger?... les balles?... les sentinelles?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crains rien de tout cela... Est-ce qu'une mère a peur de quelque
+chose lorsqu'il s'agit d'embrasser son enfant!</p>
+
+<p>Catherine allait se décider à donner satisfaction à Blanche; avec elle
+on battrait en retraite vers le camp français, quand un bruit de voix
+les contraignit à se taire et à se blottir derrière un bouquet d'arbres
+dont l'ombre pouvait les protéger.</p>
+
+<p>Entouré de valets portant des flambeaux, le baron de Lowendaal disait à
+l'un de ses domestiques:</p>
+
+<p>&mdash;Prévenez mademoiselle de Laveline que l'heure de la cérémonie est
+avancée et que je l'attends à la chapelle, en compagnie du marquis, son
+père...</p>
+
+<p>Le baron traversa le terre-plein, devant le château, et se rendit à la
+chapelle, petit édifice élevé sur la droite, au milieu d'une pelouse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! je suis perdue... on va s'apercevoir de ma disparition!
+murmura Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait gagner du temps... mais comment?... Ah! il y a un moyen,
+mais il est bien chanceux, dit Catherine.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_299">[299]</span>
+&mdash;Lequel?... parle, ma bonne Catherine... je suis prête à tout
+braver plutôt que de me laisser violenter par cet homme... je n'irai pas
+à la chapelle!...</p>
+
+<p>&mdash;Si quelqu'un s'y rendait à votre place?... cela permettrait de
+dérouter un quart d'heure leurs recherches...</p>
+
+<p>&mdash;Un quart d'heure, ce serait le salut! dit Blanche. Je pourrais sortir
+du parc, me cacher dans la campagne... Qui sait? atteindre peut-être les
+avant-postes français... Oui! l'idée est excellente... Mais qui donc
+oserait ainsi prendre ma place?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit Catherine... Allons! il n'y a pas une seconde à perdre...
+Donnez-moi votre manteau... Hâtez-vous! Tenez, voilà votre baron qui
+sort.</p>
+
+<p>Lowendaal, ayant examiné si tout se trouvait disposé à la chapelle pour
+la cérémonie, revenait, satisfait, chercher M. de Laveline et donner en
+passant des ordres aux écuries pour le départ. Aussitôt le mariage
+célébré, il comptait monter en berline et gagner avec sa jeune épousée
+la route de Bruxelles. L'approche de l'armée autrichienne et l'imminence
+du combat lui faisaient avancer l'heure qu'il avait fixée pour la
+cérémonie et pour le voyage.</p>
+
+<p>Rapidement, Catherine s'était enveloppée du manteau de Blanche.</p>
+
+<p>Celle-ci, se couvrant de la cape dont elle avait <span class="pagenum" id="Page_300">[300]</span> eu la précaution
+de se munir, après avoir embrassé silencieusement l'énergique
+cantinière, s'éloigna suivie de La Violette, tout fier de son rôle
+nouveau d'écuyer d'une demoiselle errante...</p>
+
+<p>Catherine les suivit anxieusement jusqu'à ce qu'elle vît leurs formes se
+fondre dans la nuit...</p>
+
+<p>Ils avaient alors atteint la limite du parc...</p>
+
+<p>Blanche se trouvait à l'abri des violences du baron de Lowendaal. Elle
+allait bientôt embrasser son enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petit Henriot! le reverrai-je seulement?... se dit Catherine
+avec émotion; et mon Lefebvre, s'il ne me revoyait plus, lui aussi?...
+Bah! ne pensons pas à tout cela, et tâchons de jouer de notre mieux
+notre rôle de fiancée! reprit-elle avec sa bonne humeur habituelle.</p>
+
+<p>Elle marcha hardiment vers la salle basse aux clartés joyeuses, où, le
+souper terminé, les domestiques bavardaient.</p>
+
+<p>Elle se montra sur le seuil et dit, d'un ton bref:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on prévienne M. le baron que mademoiselle de Laveline l'attend à la
+chapelle!...</p>
+
+<p>Puis elle se retira lentement, s'efforçant de marcher avec majesté, et
+prenant garde de ne pas s'embarrasser dans les plis de la cape, un peu
+longue pour sa taille.</p>
+
+<p>Comme elle allait pénétrer dans la chapelle, des pas et des voix près
+d'elle la surprirent.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_301">[301]</span>
+Le baron parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu as le mot d'ordre, Léonard?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le baron, répondait l'homme interrogé, j'ai pu le
+surprendre... J'avais attiré ici, à la cuisine, une estafette, sous
+prétexte de lui fournir des renseignements... je lui ai offert à boire,
+il avait grand'soif et probablement grand sommeil aussi, car il dort à
+présent.</p>
+
+<p>&mdash;Et ses papiers? demanda vivement Lowendaal.</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai lus... rien d'important... sauf le mot d'ordre que j'ai
+retenu...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Léonard... cours vite aux grand'gardes autrichiennes... avertir
+l'officier qui commande!...</p>
+
+<p>Et le baron, cessant de parler, rentra dans le château.</p>
+
+<p>&mdash;Que veut dire cela? se demanda Catherine... Quel mot d'ordre ont-ils
+surpris?... Serait-ce par hasard celui des nôtres?...</p>
+
+<p>Elle hésita sur ce qu'elle devait faire. Ne fallait-il pas s'enfuir,
+courir au camp français et donner l'alarme?...</p>
+
+<p>Mais elle avait promis à Blanche, sa bienfaitrice, de tromper ses
+persécuteurs, en jouant un instant son personnage à la chapelle...</p>
+
+<p>Elle allait d'abord tenir sa promesse, ensuite elle aurait le temps de
+regagner le camp et de prévenir Lefebvre de la trahison.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_302">[302]</span>
+Elle entra donc résolument dans la chapelle, impatiente à présent de
+voir paraître le baron et de s'échapper pour donner l'alarme aux soldats
+de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Si on les surprenait pendant leur sommeil! pensa-t-elle avec effroi.</p>
+
+<p>Son insouciance reprit le dessus bien vite.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! se dit-elle, les braves du 13<sup>e</sup> ne dorment que d'un &oelig;il, et
+ils ne laisseront pas les kaiserlicks, même avec le mot d'ordre volé,
+arriver à portée de fusil, sans leur montrer qu'on fait bonne garde chez
+nous, et qu'on s'y méfie des traîtres...</p>
+
+<p>Elle s'assit donc, un peu plus rassurée, sur l'un des deux fauteuils
+préparés, devant l'autel, pour les époux.</p>
+
+<p>Un prêtre, agenouillé, priait dévotement dans un angle.</p>
+
+<p>Il parut ne faire aucune attention à elle.</p>
+
+<p>Curieusement, elle examina les tableaux du chemin de croix, les
+ornements du tabernacle, la petite lampe astrale où brûlait une mèche
+vacillante et les quatre cierges allumés jetant une lueur funèbre.</p>
+
+<p>&mdash;Brrr!... est-ce qu'on voulait chanter ici l'office des morts et non
+célébrer une messe de mariage? murmura Catherine, impressionnée par la
+tristesse de l'édifice religieux.</p>
+
+<p>L'attente lui parut longue.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_303">[303]</span>
+Tout à coup la porte de la chapelle s'ouvrit avec fracas.</p>
+
+<p>Un bruit de pas, auquel se mêlait un cliquetis de sabres, résonna.</p>
+
+<p>Catherine, pour conserver plus longtemps son personnage, se drapa
+complètement dans le manteau de Blanche et s'agenouilla, évitant de se
+retourner.</p>
+
+<p>Le prêtre, lentement, s'était relevé après deux génuflexions et s'était
+approché de l'autel. Il avait commencé rapidement la lecture, à voix
+basse, de son rituel.</p>
+
+<p>Le baron de Lowendaal cependant, se dirigeant vers celle qu'il croyait
+sa fiancée, l'aborda le chapeau à la main, la jambe tendue, le sourire
+aux lèvres, et lui dit galamment:</p>
+
+<p>&mdash;J'espérais, mademoiselle, avoir l'honneur et le très grand plaisir de
+vous accompagner moi-même en ce saint lieu, avec monsieur votre père...
+bien heureux comme moi de votre bon vouloir. Je comprends vos timidités
+et vous les pardonne... Veuillez me permettre de prendre place à vos
+côtés!</p>
+
+<p>Catherine ne répondit rien, ne bougea pas.</p>
+
+<p>Le marquis à son tour s'avança et dit à mi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;C'est très bien, ma fille... et je vous félicite d'être enfin devenue
+raisonnable!...</p>
+
+<p>Et il ajouta plus haut:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_304">[304]</span>
+&mdash;Mais, Blanche, débarrassez-vous donc de ce manteau de voyage... ce
+n'est pas aimable de se marier ainsi!... et puis il faut faire honneur à
+nos invités, vos témoins et ceux de votre mari... des officiers du
+général Clerfayt... Montrez-leur au moins votre visage! souriez un peu,
+c'est de mise en un pareil jour!... qu'on puisse voir votre sourire!...</p>
+
+<p>Catherine, en entendant nommer des officiers autrichiens, fit un
+mouvement brusque.</p>
+
+<p>Son manteau s'écarta et dégagea sa jupe à ganse tricolore.</p>
+
+<p>Vivement le marquis porta la main au manteau, le tira entièrement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ma fille! cria-t-il abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? dit le baron non moins stupéfait.</p>
+
+<p>Le prêtre, à ce moment tourné vers l'assistance, étendait les bras,
+marmottant:</p>
+
+<p>&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Benedicat vos, omnipotens Deus!... Dominus vobiscum!</i></p>
+
+<p>Et il attendait qu'on répondît:</p>
+
+<p>&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Et cum spiritu tuo!...</i></p>
+
+<p>Mais l'effarement était trop général pour qu'on pût suivre la liturgie.</p>
+
+<p>Les officiers autrichiens s'étaient approchés:</p>
+
+<p>&mdash;Une Française!... une cantinière! dit, avec un effroi comique, celui
+qui paraissait le chef.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, une Française!... Catherine <span class="pagenum" id="Page_305">[305]</span> Lefebvre, cantinière au
+13<sup>e</sup>! Vrai! ça vous estomaque, mes gas!... s'écria madame Sans-Gêne, se
+dépêtrant de son long manteau et prête à rire au nez du fiancé déconfit,
+à tirer la langue au marquis furieux et à ratisser des doigts devant les
+officiers autrichiens inquiets, regardant si des soldats du 13<sup>e</sup>, dont
+Catherine avait fièrement lancé le numéro, comme un appel de trompette,
+comme un signal de combat, n'allaient pas surgir du confessionnal et
+sortir du tabernacle, sous la protection du Dieu des armées.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_306"><a href="#toc">XVIII</a><br />
+<small>DETTE DE RECONNAISSANCE</small></h3>
+
+<p>Le premier moment de surprise passé, l'un des officiers mit la main sur
+l'épaule de Catherine:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes ma prisonnière, madame! reprit-il gravement.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! fit Catherine... moi, je ne me bats pas!... je suis ici
+en visite... en parlementaire...</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Ne raillez pas!... vous vous êtes introduite dans ce château... dont
+j'ai pris possession au nom de S. M. l'empereur d'Autriche... vous êtes
+Française et en territoire autrichien... je vous garde!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous arrêtez les femmes à présent?... ça n'est pas galant...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes cantinière...</p>
+
+<p>&mdash;Les cantinières ne sont pas des soldats...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas comme soldat que vous êtes <span class="pagenum" id="Page_307">[307]</span> prisonnière, c'est comme
+espionne!... répondit l'officier, et faisant un signe derrière lui, il
+commanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on aille chercher quatre hommes, et qu'on emmène cette femme...
+qu'elle soit gardée à vue jusqu'à ce qu'on ait examiné ce qu'il
+conviendra de faire d'elle...</p>
+
+<p>Le baron de Lowendaal, qui s'était précipité au dehors et avait couru à
+la chambre de Blanche, revenait effaré:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il d'une voix étranglée, cette femme est la complice
+d'une évasion... elle a facilité la fuite de mademoiselle de Laveline,
+ma fiancée... Où est mademoiselle de Laveline? reprit-il, furieux,
+s'adressant à Catherine.</p>
+
+<p>Celle-ci se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez revoir mademoiselle de Laveline, dit-elle au baron,
+vous devrez quitter ces messieurs autrichiens et vous rendre au camp
+français... c'est là qu'elle vous attend!...</p>
+
+<p>&mdash;Au camp français!... qu'a-t-elle été y faire?...</p>
+
+<p>Le marquis se pencha à l'oreille du baron:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci vous rassure... ce n'est pas chez les Français qu'elle aura été
+retrouver ce Neipperg, dont vous étiez jaloux...</p>
+
+<p>Il essayait ainsi de calmer le fiancé déconfit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, répondit le baron, mais, encore une fois, qu'est-ce
+qui l'a pu décider à se <span class="pagenum" id="Page_308">[308]</span> sauver chez les Français... Est-ce qu'elle
+est amoureuse de Dumouriez?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a été retrouver son enfant, dit tranquillement Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Son enfant! s'écrièrent le marquis et le baron, également stupéfaits.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui... le petit Henriot, un joli chérubin... comme vous n'auriez
+jamais été capable d'en fabriquer un, baron! cria familièrement la
+Sans-Gêne, narguant l'épouseur déçu.</p>
+
+<p>Mais Lowendaal se dépitait à l'écart, trop mystifié, trop accablé aussi
+pour relever les paroles narquoises de Catherine.</p>
+
+<p>Léonard cependant, qui assistait à cette scène, tout déconcerté
+contournait sa lèvre dans une piteuse grimace.</p>
+
+<p>Tous ses projets s'écroulaient: Blanche partie, l'enfant, dont le baron
+apprenait l'existence, cessait d'être un moyen d'intimidation, une
+menace, une arme perpétuellement levée sur celle qui devait s'appeler
+dans quelques instants la baronne de Lowendaal. Il n'avait plus aucun
+espoir de réaliser les combinaisons avantageuses qu'avait fait naître en
+lui la possession du secret de mademoiselle de Laveline.</p>
+
+<p>Il réfléchit rapidement au parti qu'il convenait de prendre.</p>
+
+<p>C'était un homme de tête et qu'aucun scrupule n'arrêtait, maître
+Léonard, sauf la crainte des galères, <span class="pagenum" id="Page_309">[309]</span> dont à propos savait
+l'entretenir son patron, dans les circonstances difficiles.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, je vais au camp français!... murmura-t-il, j'ai le mot
+d'ordre... je pourrai passer... et tout n'est peut-être pas perdu pour
+moi!... A nous deux, madame la baronne!</p>
+
+<p>Alors, sans bruit, se glissant derrière les soldats autrichiens que l'un
+des officiers avait été chercher, il gagna la porte de la chapelle, et
+s'élança dans la campagne...</p>
+
+<p>L'officier qui avait arrêté Catherine dit alors d'une voix brève:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut en finir... monsieur le baron, vous n'avez aucune observation
+à faire?... aucune question à poser à notre prisonnière?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non, emmenez-la!... gardez-la!... fusillez-la!... s'écria-t-il
+exaspéré, ou plutôt, reprit-il avec un désespoir comique, interrogez-la,
+obtenez d'elle que je sache ce qu'est devenue mademoiselle de
+Laveline... qu'elle dise enfin ce que signifie cet enfant dont elle a
+parlé...</p>
+
+<p>L'officier répondit tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons l'enfermer dans une des salles du château... la prison
+porte conseil, demain elle nous répondra...</p>
+
+<p>&mdash;Demain, les soldats de la République seront ici et pas un de nous ne
+parlera, car vous serez tous morts ou détalés, cria crânement Catherine.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_310">[310]</span>
+&mdash;Emmenez-la, dit froidement l'officier, se tournant vers ses
+hommes.</p>
+
+<p>Et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Déposez vos fusils, et emportez cette femme après l'avoir garrottée si
+elle résiste.</p>
+
+<p>Les quatre hommes appuyèrent leurs fusils contre la balustrade qui
+fermait le ch&oelig;ur et s'avancèrent d'un pas lourd, prêts à exécuter
+l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;N'approchez pas! cria Catherine... Le premier qui bouge est mort!...</p>
+
+<p>Et tirant vivement ses deux pistolets de sa ceinture, elle les braqua
+sur les soldats qui s'arrêtèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Avancez donc!... mais avancez donc! rugit l'officier, une femme vous
+fait peur à présent!...</p>
+
+<p>Les quatre hommes allaient se décider à exécuter l'ordre, quand, dans le
+silence de la nuit, tout proche de la chapelle, éclata un roulement de
+tambour...</p>
+
+<p>C'était le pas de charge qu'on battait...</p>
+
+<p>&mdash;Les Français!... les Français!... dit avec terreur le baron.</p>
+
+<p>La panique fut soudaine, irrésistible.</p>
+
+<p>Les soldats, oubliant leurs fusils, s'enfuirent en désordre. Sur leurs
+traces, les officiers s'élancèrent, cherchant à les rallier pour se
+replier sur les positions autrichiennes, persuadés qu'ils étaient d'une
+surprise par l'avant-garde de Dumouriez.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_311">[311]</span>
+Le marquis et le baron avaient couru s'enfermer dans le château...</p>
+
+<p>La chapelle était déserte. Le prêtre, à l'autel, indifférent à tout ce
+qui s'était accompli, achevait son office...</p>
+
+<p>Le tambour cependant battait toujours plus fort...</p>
+
+<p>Sur le seuil de la chapelle, Catherine, surprise et joyeuse, vit
+déboucher, tapant à tour de bras sur la peau d'âne, le maigre et long La
+Violette...</p>
+
+<p>&mdash;Toi ici! dit-elle... Que viens-tu faire?... où est le régiment?...</p>
+
+<p>&mdash;Au camp, parbleu!... fit La Violette cessant de taper. Je suis arrivé
+à temps, hein? m'ame Lefebvre... Dites donc, si nous fermions l'entrée,
+nous serions plus chez nous?...</p>
+
+<p>Et, rapidement, il poussa les deux battants de la porte et assujettit
+solidement la barre.</p>
+
+<p>Puis, il expliqua à Catherine étonnée qu'il avait conduit Blanche vers
+le camp, mais qu'à mi-chemin ils étaient tombés dans une patrouille
+française, commandée par Lefebvre.</p>
+
+<p>Il avait confié à deux hommes sûrs mademoiselle de Laveline, qui, à
+cette heure, devait se trouver en sûreté, dans les lignes de Dumouriez,
+avec son petit Henriot.</p>
+
+<p>Alors il avait pris le parti de revenir vivement au château, craignant
+pour la brave cantinière du 13<sup>e</sup>. Surpris d'entendre du bruit dans la
+chapelle, <span class="pagenum" id="Page_312">[312]</span> il en avait fait le tour et, se haussant vers un vitrail,
+il s'était rendu compte du danger que courait la femme de son capitaine.</p>
+
+<p>L'idée lui était venue d'utiliser son tambour, afin d'effrayer les
+kaiserlicks...</p>
+
+<p>&mdash;Hein! m'ame Lefebvre, j'sais bien m'en servir de la caisse à
+Guillaumet... qu'en pensez-vous? j'ferais un fameux tapin tout de même,
+si j'n'étais pas si long!... dit en terminant son récit le brave garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon mari, où l'as-tu laissé?... demanda Catherine anxieuse.</p>
+
+<p>&mdash;A deux cents mètres d'ici! prêt à accourir avec ses hommes, si je
+donne le signal...</p>
+
+<p>&mdash;Quel signal?...</p>
+
+<p>&mdash;Un coup de feu...</p>
+
+<p>&mdash;Attendons!... il me semble qu'on vient... entends-tu ces pas, ce
+bruit?... on dirait des chevaux?...</p>
+
+<p>Un piétinement d'hommes et un frappement de sabots indiquaient en effet
+l'arrivée d'une troupe nombreuse, avec de la cavalerie.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il tirer, m'ame Lefebvre? demanda La Violette décrochant son
+fusil qu'il portait en bandoulière.</p>
+
+<p>Et il ajouta, montrant les fusils abandonnés par les Autrichiens:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons là de quoi donner, quatre fois encore, le signal.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_313">[313]</span>
+&mdash;Ne tire pas! dit-elle vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça?... vous croyez donc qu'ils me font peur vos
+kaiserlicks... puisqu'il est nuit, je vous l'ai dit, je ne crains
+rien...</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux!... les Autrichiens ont du renfort... tu ferais tomber
+Lefebvre et les nôtres dans une embuscade... nous deux, nous nous
+échapperons toujours... il vaut mieux parlementer...</p>
+
+<p>&mdash;Commandez, m'ame Lefebvre, je vous obtempère!</p>
+
+<p>On cogna rudement à la porte, et une voix cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez! ou l'on enfonce la porte...</p>
+
+<p>Catherine dit à La Violette de faire tomber la barre. La porte fut
+ouverte, et des cavaliers, des soldats apparurent. Leur masse sombre se
+discernait au scintillement des sabres, des casques et des baïonnettes,
+dans la nuit.</p>
+
+<p>Catherine et La Violette s'étaient réfugiés jusqu'auprès de l'autel.</p>
+
+<p>Ils aperçurent là un fantôme noir, accroupi.</p>
+
+<p>C'était le prêtre, qui, ayant terminé sa messe, marmottait tout bas des
+prières... peut-être celles qu'on dit pour les agonisants...</p>
+
+<p>Les soldats avaient envahi la chapelle. On ne voyait que des fusils et
+des sabres.</p>
+
+<p>L'officier qui avait voulu arrêter Catherine reparut, humilié de s'être
+sauvé devant une femme, désireux de prendre sa revanche.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_314">[314]</span>
+Il se tourna vers un personnage, enveloppé dans un manteau galonné,
+et qui semblait un officier supérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon colonel, dit-il, nous allons fusiller ce soldat et cette femme...</p>
+
+<p>&mdash;La femme aussi? demanda froidement celui qu'on avait désigné comme
+colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont deux espions... les ordres sont formels...</p>
+
+<p>&mdash;Demandez-leur qui ils sont... leurs noms... ce qu'ils voulaient faire
+en s'introduisant ici... après nous déciderons! dit le colonel.</p>
+
+<p>Catherine avait entendu:</p>
+
+<p>&mdash;Je demande, fit-elle avec fermeté, qu'on nous traite en prisonniers de
+guerre...</p>
+
+<p>&mdash;La bataille n'est pas commencée, dit l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Si... par nous!... j'étais l'avant-garde et voici la première colonne,
+dit-elle en montrant La Violette. Vous n'avez pas le droit de nous
+fusiller, puisque nous nous rendons... Prenez garde! si vous commettez
+cette lâcheté, ça se saura chez les nôtres... n'attendez alors pas de
+grâce des voltigeurs du 13<sup>e</sup>!... Ils ne sont pas loin... ils ne
+tarderont pas à être ici... souvenez-vous du moulin de Valmy... Vos
+prisonniers paieront pour nous deux!... Mon mari, qui est capitaine,
+nous vengera, allez! aussi vrai que je me nomme Catherine Lefebvre...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_315">[315]</span>
+L'officier au manteau, qu'on avait appelé colonel, fit un mouvement
+de surprise.</p>
+
+<p>Il s'avança de quelques pas, cherchant à discerner dans l'ombre celle
+qui venait de parler ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous parente, madame, dit-il avec politesse, d'un Lefebvre, qui
+servait dans les gardes à Paris, et qui a épousé une blanchisseuse...
+qu'on nommait madame Sans-Gêne?</p>
+
+<p>&mdash;La blanchisseuse, la Sans-Gêne, c'est moi!... Lefebvre, le capitaine
+Lefebvre, c'est mon mari!...</p>
+
+<p>Le colonel, en proie à une vive émotion, très visible, fit deux pas vers
+Catherine, puis, entr'ouvrant son manteau et la regardant bien en face,
+il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me reconnaissez-vous pas, à votre tour?...</p>
+
+<p>Catherine recula d'un pas, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Votre voix... vos traits, mon colonel, il me semble... oh! c'est comme
+dans un brouillard que votre personne m'apparaît.</p>
+
+<p>&mdash;Un brouillard fait par la fumée des canons... Avez-vous oublié la
+matinée du 10 août?...</p>
+
+<p>&mdash;Le dix août?... c'est donc vous, le blessé?... l'officier autrichien?
+s'écria Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, le comte de Neipperg, que vous avez sauvé... et qui
+vous ai gardé une éternelle reconnaissance... Venez, que je vous
+embrasse, vous à qui je dois la vie!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_316">[316]</span>
+Et il s'avançait, les bras ouverts, cherchant à l'attirer vers
+lui...</p>
+
+<p>Mais Catherine, reculant, dit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, mon colonel, d'avoir ainsi conservé la mémoire... Ce
+que j'ai fait pour vous, le 10 août, m'était inspiré par l'humanité...
+vous étiez poursuivi, désarmé, de plus blessé; je vous ai protégé...
+sans m'occuper de savoir sous quel drapeau vous aviez reçu une blessure,
+pour quelle cause vous preniez la fuite... Aujourd'hui, je vous
+retrouve, portant l'uniforme des ennemis de la nation, commandant des
+soldats qui envahissent mon pays: je ne veux plus me rappeler ce qui
+s'est passé à Paris... mes amis, les soldats de mon régiment, mon
+mari... ce brave garçon que vous voyez là, prisonnier, à côté de moi,
+tous les patriotes pourraient me reprocher d'avoir préservé la vie d'un
+aristocrate, d'un Autrichien, d'un colonel qui fait fusiller des gens
+qui se rendent... Monsieur le comte, ne me parlez pas du 10 août!... je
+ne veux pas savoir que j'ai sauvé un ennemi tel que vous...</p>
+
+<p>Neipperg se contint. Les paroles énergiques de Catherine Lefebvre
+produisirent en lui une émotion extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Catherine, ma bienfaitrice, dit-il avec un accent sincère, ne me
+reprochez pas de servir mon pays comme vous servez le vôtre. Comme votre
+vaillant mari défend son drapeau, je me <span class="pagenum" id="Page_317">[317]</span> bats pour le mien... la
+destinée nous a séparés en nous faisant naître sous un ciel différent,
+elle ne semble nous rapprocher qu'aux heures de grand péril... Ne
+m'accablez pas de votre hostilité... Si vous voulez oublier le 10 août,
+moi, je dois m'en souvenir, et le colonel d'état-major de l'armée
+impériale victorieuse...</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore victorieuse! interrompit sèchement Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Elle le sera demain, reprit Neipperg, et il ajouta: Le colonel de
+l'Empire qui commande ici, n'a pas oublié, lui, qu'il doit payer la
+dette contractée par le combattant des Tuileries, le blessé de la
+blanchisserie Saint-Roch... Catherine Lefebvre, vous êtes libre!...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, répondit simplement la cantinière. Mais, et... La Violette?
+dit-elle en montrant l'aide-cantinier, qui redressa sa haute taille avec
+fierté, désireux de se montrer sous tous ses avantages à l'officier
+ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est un soldat... il a pénétré ici par ruse... je ne puis lui
+éviter le traitement réservé aux espions...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous me fusillerez avec lui! dit simplement Catherine. Il ne
+sera pas raconté par la suite, dans nos camps, que Catherine Lefebvre,
+la cantinière du 13<sup>e</sup>, aura laissé passer par les armes un brave garçon
+qui n'est venu que pour elle se faire prendre par les Autrichiens.
+Allons, <span class="pagenum" id="Page_318">[318]</span> colonel, donnez les ordres, et qu'on fasse vite, car je
+pourrais m'attendrir... ce n'est pas toujours drôle de penser qu'on va
+recevoir douze balles dans la peau, quand on est jeune... et qu'on aime
+son mari!... Pauvre Lefebvre, j'vas lui manquer! Enfin, c'est la
+guerre!...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, excuse, mon colonel, dit La Violette, de sa voix enfantine, si
+ça ne vous faisait rien de me fusiller tout seul... car moi je l'ai
+mérité, oh! je ne dis pas non! chacun pour soi et malheureux qui est
+pris!... moi, je ne dois pas y couper au peloton d'exécution... Mais
+m'ame Lefebvre n'a rien fait... parole, mon colonel, c'est moi qui l'ai
+traînée ici!...</p>
+
+<p>&mdash;Toi... et pourquoi cela?... Que venait-elle chercher avec toi dans
+cette demeure?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai forcée à venir... pour porter l'enfant, donc! quand on se
+serait entendu... moi, je ne suis pas fameux comme nourrice...</p>
+
+<p>&mdash;Quel enfant?... Oh! mon Dieu, s'écria Neipperg se penchant vers
+Catherine, vous deviez porter un enfant... Cet enfant?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le vôtre, monsieur le comte... j'avais promis à mademoiselle de
+Laveline de lui remettre son fils, ici, à Jemmapes...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez risqué?... Oh! brave c&oelig;ur!... Et où est-il, mon
+enfant?...</p>
+
+<p>&mdash;En sûreté au camp français... auprès de sa mère...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_319">[319]</span>
+&mdash;Mademoiselle de Laveline n'est donc plus ici!... que
+m'apprenez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'est enfuie... au moment où son père allait la contraindre à
+épouser le baron de Lowendaal...</p>
+
+<p>&mdash;Je serais donc arrivé trop tard pour la délivrer, sans vous?</p>
+
+<p>&mdash;Sans La Violette! dit Catherine, c'est lui qui a tout fait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je vois qu'il faut aussi que je mette en liberté La Violette,
+dit Neipperg en souriant. Catherine, vous êtes libre... je vous le
+répète, emmenez aussi votre camarade... Je vais vous donner deux hommes
+qui vous accompagneront jusqu'aux grand'gardes...</p>
+
+<p>Puis, ayant donné les ordres nécessaires, Neipperg dit à Catherine:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez revoir Blanche, dites-lui que je l'aime toujours et que je
+l'attends... Après la bataille, je la retrouverai sur la route de
+Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Ou sur la route de Bruxelles, monsieur le comte! répliqua Catherine
+très crâne.</p>
+
+<p>Neipperg ne répondit rien.</p>
+
+<p>Il porta la main à son chapeau et dit à Catherine:</p>
+
+<p>&mdash;Profitez des dernières heures de la nuit pour regagner votre camp...
+Croyez bien, ma chère madame Lefebvre, que je ne m'estime pas avoir
+assez payé ma dette... je suis toujours <span class="pagenum" id="Page_320">[320]</span> votre obligé... Peut-être
+les hasards de la guerre me fourniront-ils encore l'occasion de vous
+prouver que le comte de Neipperg n'est pas un ingrat!...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Catherine, nous sommes quittes, monsieur le comte, pour
+l'affaire du 10 août... mais je vous redois encore quelque chose pour ce
+garçon-là, fit-elle en montrant La Violette... comme vous le dites, nous
+sommes gens de revue, et l'on s'acquittera un jour ou l'autre... Allons,
+adieu, mon colonel... et toi, grand clampin, par file à droite et au pas
+accéléré, en avant, marche! ajouta-t-elle en bourrant amicalement La
+Violette.</p>
+
+<p>Tous deux passèrent, fièrement, devant les soldats autrichiens. La
+Violette ne perdant pas un pouce de sa haute taille, et Catherine, le
+poing à la hanche, le coquet chapeau à cocarde tricolore sur le côté, et
+son rire de défi aux lèvres.</p>
+
+<p>Au moment de franchir la porte de la chapelle, elle se retourna et dit
+ironiquement:</p>
+
+<p>&mdash;A tantôt, messieurs, je reviendrai ici avec Lefebvre et ses
+voltigeurs, avant midi!...</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_321"><a href="#toc">XIX</a><br />
+<small>AVANT L'ATTAQUE</small></h3>
+
+<p>Neipperg, tout soucieux, regardait s'éloigner Catherine.</p>
+
+<p>Il se demandait si, comme l'avait annoncé la brave cantinière, il lui
+serait donné de retrouver bientôt Blanche et de revoir enfin son petit
+Henriot.</p>
+</div>
+
+<p>Comment, au milieu d'armées en bataille, une jeune femme, avec un
+enfant, pourrait-elle se frayer un passage sans danger?</p>
+
+<p>Il était heureux toutefois de savoir que le mariage comploté par
+Lowendaal et le marquis n'avait pas été accompli. Blanche demeurait
+libre et pouvait encore être à lui.</p>
+
+<p>Il chercha, des yeux, Lowendaal et M. de Laveline, mais ils avaient
+disparu.</p>
+
+<p>Un sous-officier, qu'il interrogea, lui apprit que le baron et le
+marquis étaient montés dans <span class="pagenum" id="Page_322">[322]</span> la berline tout attelée qui les
+attendait. Ils avaient pris en hâte la route de Bruxelles.</p>
+
+<p>Neipperg poussa un soupir de soulagement. Son rival ne serait plus là
+pour lui disputer celle qui tenait toute son âme. L'espoir lui
+appartenait. L'avenir n'était plus un gouffre noir, où il s'abîmait.</p>
+
+<p>Blanche et son enfant lui apparaissaient, émergeant de ce gouffre. Il
+les arrachait à la nuit, et, avec eux, se baignait dans un bonheur
+radieux...</p>
+
+<p>Une ombre à cette vision rayonnante. Comment rejoindrait-il Blanche? en
+quel endroit retrouverait-il son enfant?...</p>
+
+<p>La bataille allait commencer. Il ne pouvait songer à traverser les
+lignes, ni à se rendre au camp français, même comme parlementaire, à
+l'heure où, avec le soleil allumant la crête des collines, luirait de
+Jemmapes à Mons la flamme des canons...</p>
+
+<p>Il fallait attendre le résultat de la journée. La victoire devait sans
+nul doute appartenir aux vieilles troupes disciplinées de l'armée
+impériale. Les cordonniers, les tailleurs et les merciers qui formaient
+les bataillons républicains pouvaient-ils avoir l'espérance de tenir
+contre les soldats aguerris du duc de Saxe? La canonnade de Valmy
+n'avait été qu'une surprise. La fortune des armes, à Jemmapes, devait
+revenir du côté du <span class="pagenum" id="Page_323">[323]</span> nombre, du savoir militaire et de l'ordre
+tactique: le duc de Saxe-Teschen avait déjà dépêché un courrier à Vienne
+annonçant la défaite des sans-culottes.</p>
+
+<p>Mais, dans la déroute inévitable des Français, que deviendraient Blanche
+et son enfant?...</p>
+
+<p>L'angoisse de Neipperg croissait, à la prévision des dangers qui
+suivraient cette défaite, et la débandade de cette armée improvisée,
+incapable d'opérer une retraite, selon les règles de l'art militaire.</p>
+
+<p>Il cherchait vainement le moyen de préserver les deux êtres qui lui
+étaient si chers des conséquences terribles de la débâcle prévue, quand
+une rumeur au dehors le fit sortir précipitamment du grand salon du
+château transformé en quartier général, où les officiers qui
+l'accompagnaient rédigeaient sous sa dictée les ordres de combat du
+général Clerfayt et remettaient aux estafettes des plis pour les
+différents chefs de corps, en vue de l'action qui allait s'engager...</p>
+
+<p>Il s'informa de la cause de ce tumulte.</p>
+
+<p>On lui apprit qu'une femme échevelée, les vêtements déchirés, souillés
+de boue, l'air égaré, venait d'être arrêtée par les sentinelles, à
+l'entrée du parc. Elle voulait pénétrer dans le château. Elle prétendait
+qu'elle était la fille du marquis de Laveline, logé en ce moment chez M.
+de Lowendaal.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_324">[324]</span>
+Neipperg poussa un cri de surprise et d'effroi.</p>
+
+<p>Blanche au château! Blanche ayant passé à travers les troupes occupant
+la plaine!... Que signifiait ce retour brusque de la jeune fille, que
+Catherine lui avait assuré être en sûreté au camp des Français?... Quel
+malheur inattendu présageait cette rencontre inespérée!...</p>
+
+<p>Il ordonna qu'on lui amenât sur-le-champ cette femme...</p>
+
+<p>C'était bien Blanche de Laveline, le costume en lambeaux, ayant couru à
+travers les buissons et les fondrières de la campagne marécageuse.</p>
+
+<p>Il se précipita vers elle, il l'étreignit dans un élan passionné...</p>
+
+<p>Au milieu de ses sanglots et de ses sourires, car la joie, comme un
+rayon de soleil à travers la pluie, croisait sa douleur, Blanche de
+Laveline raconta à son amant sa fuite, qu'il savait déjà, et son arrivée
+au camp des républicains, escortée par les soldats du capitaine
+Lefebvre.</p>
+
+<p>Selon les indications données par la bonne Catherine, elle s'était
+dirigée en hâte vers la cantine du 13<sup>e</sup> léger...</p>
+
+<p>Là, dans la carriole de la cantinière, elle avait trouvé un enfant
+endormi sur un matelas roulé dans des couvertures.</p>
+
+<p>Auprès se trouvait un autre matelas, mais dont les couvertures étaient
+rejetées...</p>
+
+<p>Elle s'était penchée vers l'enfant endormi, et <span class="pagenum" id="Page_325">[325]</span> déjà sa lèvre
+maternelle allait se poser, ravie, sur le front pur de son fils, surpris
+dans son sommeil par ce baiser, quand, à la lueur d'une lanterne que
+portait un des soldats lui servant de guide, elle distingua les traits
+du petit être reposant...</p>
+
+<p>C'était une fillette, qui, s'éveillant, se mit à l'examiner avec des
+yeux effarés...</p>
+
+<p>Elle poussa un grand cri:</p>
+
+<p>&mdash;Où est mon enfant?... où est mon petit Henriot? s'écria-t-elle, le
+c&oelig;ur déchiré d'angoisse.</p>
+
+<p>La petite fille, regardant à côté d'elle, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... Henriot qui n'est plus là!... Est-ce qu'il est allé voir
+tirer le canon?... Oh! le vilain, de ne pas m'avoir éveillée!...</p>
+
+<p>Un soldat expliqua alors qu'il avait cru apercevoir un homme,&mdash;un
+civil,&mdash;qui s'enfuyait du côté de Maubeuge, emportant dans ses bras un
+enfant endormi...</p>
+
+<p>Blanche s'était évanouie en apprenant cette affreuse nouvelle.</p>
+
+<p>On la transporta au poste de santé. Des premiers soins lui furent
+donnés.</p>
+
+<p>Dès qu'elle rouvrit les yeux, elle réclama son enfant... elle se
+souvenait de ce qu'elle venait d'apprendre... cet homme aperçu
+s'enfuyant vers Maubeuge, un enfant dans les bras... elle voulait se
+lever, s'élancer à sa poursuite...</p>
+
+<p>L'aide-major qui la soignait eut pitié de sa douleur.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_326">[326]</span>
+&mdash;Vous ne pourriez, lui dit-il, passer par cette route tout
+encombrée de charrois, de caissons, de troupes, de fuyards aussi...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux retrouver mon enfant! répétait la malheureuse mère avec
+obstination, et elle ajoutait, en suppliant l'aide-major de la laisser
+partir: Mais pourquoi cet homme a-t-il pris mon fils?... quel crime cet
+enlèvement cache-t-il? quel or a payé ce scélérat?... pour le compte de
+qui agissait-il?</p>
+
+<p>L'aide-major Marcel ne pouvait répondre à ces questions pressées, qui
+s'échappaient confusément de la gorge enfiévrée de la jeune femme.</p>
+
+<p>Un sergent qui était venu rejoindre à l'ambulance l'aide-major et lui
+avait parlé à l'oreille, dit tout à coup, comme pris de pitié devant
+cette grande souffrance:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, un renseignement que j'ai surpris peut vous mettre sur la
+trace du misérable qui s'est introduit dans le camp, à l'aide de la
+trahison sans doute...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dites-moi ce que vous savez, sergent! fit Blanche reprenant
+espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, René, dit l'aide-major, dans une audacieuse tentative comme
+celle-ci, le moindre indice peut aider à surprendre le coupable...</p>
+
+<p>Et le Joli Sergent, car c'était la jeune fiancée de Marcel le philosophe
+qui intervenait, raconta que dans sa compagnie se trouvait un homme qui
+<span class="pagenum" id="Page_327">[327]</span> avait été, à Verdun, l'ordonnance du malheureux commandant
+Beaurepaire.</p>
+
+<p>Cette ordonnance avait reconnu, s'approchant de la carriole de la
+cantinière Lefebvre, un homme avec lequel il avait bu à Verdun, la nuit
+du bombardement. Il l'avait parfaitement reconnu. Cet homme était le
+domestique du baron de Lowendaal. Il se nommait Léonard...</p>
+
+<p>&mdash;Léonard?... le valet à tout faire de M. de Lowendaal? s'était écriée
+Blanche. Et aussitôt, devinant d'où le coup partait, elle avait accusé
+Lowendaal de lui avoir fait enlever son enfant par ce Léonard, afin de
+la dominer, de la contraindre au mariage qu'elle avait cru rompre à
+jamais par sa fuite. Le petit Henriot devenait un otage aux mains du
+baron.</p>
+
+<p>Aussi, malgré les conseils de l'aide-major et de René, Blanche,
+subitement ranimée, s'était remise en route.</p>
+
+<p>Elle avait refait le chemin périlleux déjà parcouru; se glissant parmi
+les herbes, les taillis, les ronces, enjambant les fossés, franchissant
+les ruisseaux, les pieds ensanglantés, la robe en loques; elle était
+revenue au château, espérant y retrouver, avec Lowendaal et Léonard, son
+enfant volé.</p>
+
+<p>Elle ne savait ce qu'elle ferait, ce qu'elle dirait pour résister aux
+menaces de Lowendaal, aux injonctions de son père...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_328">[328]</span>
+Mais elle se sentait forte, elle ne faillirait pas puisqu'il
+s'agissait d'arracher son enfant aux mains du ravisseur.</p>
+
+<p>Sa joie de trouver Neipperg au château se mêlait à l'accablement où la
+jetait la nouvelle du départ de son père et de Lowendaal, sans qu'aucune
+trace de Léonard et de l'enfant eût été reconnue.</p>
+
+<p>Sans doute, le scélérat avait été rejoindre, à un endroit désigné à
+l'avance, le baron, et lui avait remis l'enfant.</p>
+
+<p>Où et comment atteindre Lowendaal, le marquis de Laveline? car personne
+ne savait certainement vers quel point s'était dirigé Léonard avec son
+précieux fardeau.</p>
+
+<p>Neipperg fit connaître à Blanche que son père et le baron avaient pris
+la route de Bruxelles.</p>
+
+<p>&mdash;Nous les rattraperons là demain, dit-il, avec une assurance qui calma
+un peu Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas nous mettre en route cette nuit même? demanda Blanche
+impatiente. Demain nous serions à Bruxelles...</p>
+
+<p>&mdash;Demain, chère amie, chère femme, dit en souriant Neipperg, il faut que
+je me batte... Quand nous aurons mis les Français en déroute, je pourrai
+revenir sur mes pas et poursuivre les misérables qui nous ont volé notre
+enfant... mon devoir de soldat passe avant mes angoisses de père!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_329">[329]</span>
+Blanche poussa un soupir et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous obéis... j'attendrai donc... Oh! que cette nuit, que cette
+journée vont me paraître longues!...</p>
+
+<p>Neipperg réfléchissait profondément.</p>
+
+<p>&mdash;Blanche, dit-il tout à coup avec gravité, qu'allez-vous devenir ici,
+seule femme au milieu de tant de gens de guerre rassemblés?... Je ne
+puis me tenir sans cesse auprès de vous... et ma protection ne saurait
+être que discrète, réservée... je suis sans droits pour vous faire
+respecter... pour réclamer en votre nom l'aide, les égards, et même
+l'appui de nos généraux, de nos princes, de nos soldats aussi...
+Blanche, me comprenez-vous?...</p>
+
+<p>Mademoiselle de Laveline rougit, baissa la tête, et ne répondit pas.</p>
+
+<p>Neipperg continua:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous rejoignons, après la bataille, votre père et M. de Lowendaal,
+croyez-vous qu'ils ne se targueront pas de leur autorité!...</p>
+
+<p>&mdash;Je résisterai... je me défendrai...</p>
+
+<p>&mdash;Ils vous domineront par votre enfant... qu'ils garderont... ainsi ils
+s'empareront de mon fils!... quel droit pourrais-je invoquer pour
+réclamer cet enfant, pour leur ordonner de vous le remettre?... Blanche,
+avez-vous songé à cette difficulté que rien ne saurait surmonter... rien
+que votre volonté?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_330">[330]</span>
+&mdash;Que faut-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;Me donner les droits qui me permettront de parler haut et ferme, en
+votre nom et au mien...</p>
+
+<p>&mdash;Faites ce que vous jugerez bon, ne savez-vous pas que mon sort est lié
+au vôtre?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quoique séparés, les hasards de la guerre nous ont
+rapprochés, il faut que nous soyons à jamais unis, Blanche, il faut que
+vous soyez ma femme!... Y consentez-vous?...</p>
+
+<p>Pour toute réponse, mademoiselle de Laveline s'élança dans les bras de
+celui qui allait devenir son époux.</p>
+
+<p>&mdash;Tout avait été préparé ici pour la célébration du mariage, dit
+Neipperg... le prêtre est à l'autel, le notaire sommeille avec ses
+paperasses dans une des salles du château... il n'y a qu'à l'éveiller...
+il changera les noms du futur, tandis que l'ecclésiastique donnera sa
+bénédiction... Venez, Blanche, venez faire de moi le plus heureux des
+époux!...</p>
+
+<p>Une heure après, dans la chapelle où Catherine Lefebvre avait joué un
+instant le personnage de l'épousée, Blanche de Laveline devenait
+comtesse de Neipperg...</p>
+
+<p>A peine les paroles sacramentelles de l'église avaient-elles uni les
+époux, pendant que le tabellion, effaré, remportait précipitamment son
+contrat dûment signé, paraphé, scellé, un crépitement <span class="pagenum" id="Page_331">[331]</span> de fusillade
+éclata dans le vallon au pied de la chapelle...</p>
+
+<p>Les trompettes, les tambours lançaient éperdument aux échos le signal du
+combat...</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Neipperg en conduisant Blanche vers un groupe
+d'officiers, je vous présente la comtesse de Neipperg, ma femme...</p>
+
+<p>Tous s'inclinèrent et souhaitèrent mille chances et prospérité à une
+union contractée un si beau matin de bataille, la veille d'une grande
+victoire, dans une chapelle transformée en redoute, où les volées
+formidables du canon remplaçaient l'alleluia des cloches.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_332"><a href="#toc">XX</a><br />
+<small>LA VICTOIRE EN CHANTANT...</small></h3>
+
+<p>Ceux qui se trouvaient, ce mémorable matin du 6 novembre 1792, sur la
+crête de Jemmapes,&mdash;les paysans belges opprimés par l'Empire que la
+victoire des sans-culottes allait affranchir,&mdash;virent un inoubliable et
+majestueux spectacle...</p>
+</div>
+
+<p>Une aube pâle et grise se levait sur les collines. De légers frissons
+couraient sur les sommets, courbant les tiges des arbustes, éparpillant
+des feuilles séchées.</p>
+
+<p>Les masses profondes des Autrichiens, des Hongrois, des Prussiens,
+garnissaient toutes les cimes. Les pelisses fourrées des hussards, les
+hauts bonnets des grenadiers, les shakos demi-coniques de l'infanterie,
+les lances, les sabres courbés de la cavalerie, luisaient,
+papillotaient, bruissaient, dans la clarté livide de cette matinée
+automnale.</p>
+
+<p>Plus bas, des redoutes improvisées, des fortins, <span class="pagenum" id="Page_333">[333]</span> des palissades,
+abritaient des tirailleurs tyroliens, aux chapeaux de feutre en pointe,
+avec une plume de faisan ou de héron passée dans la ganse.</p>
+
+<p>L'artillerie, embusquée à droite et à gauche, espaçait, dans l'embrasure
+des gabions et des madriers, ses longs cous de bronze aux bouches prêtes
+à cracher la mitraille.</p>
+
+<p>La position des Autrichiens s'étendait formidable: la droite s'adossait
+au village de Jemmapes, formant une équerre avec le front et la gauche
+appuyée à la chaussée de Valenciennes.</p>
+
+<p>Sur les trois collines boisées, en amphithéâtre, s'étageaient trois
+rangs de redoutes garnies de vingt pièces de grosse artillerie, d'autant
+d'obusiers et de trois pièces de canon par bataillon, formant un total
+de près de cent bouches à feu.</p>
+
+<p>L'avantage de l'emplacement, la supériorité incontestable d'une armée
+aguerrie, bien pourvue de munitions, commandée par des chefs
+expérimentés comme Clerfayt et Beaulieu, la puissance d'une artillerie
+foudroyant d'en haut l'ennemi s'avançant dans une plaine coupée de
+marais, et forcé de gravir sous un feu meurtrier des pentes aussi
+terriblement défendues, donnaient aux généraux de l'Empire la presque
+certitude de la victoire.</p>
+
+<p>De plus, l'armée autrichienne, bien reposée, installée sur un terrain
+sec, avait le ventre garni, <span class="pagenum" id="Page_334">[334]</span> quand le premier coup de canon, avec
+l'aurore, ouvrit la bataille.</p>
+
+<p>Les Français, eux, avaient pataugé toute la nuit dans un terrain humide,
+ils n'avaient pas eu le temps de faire la soupe. On leur avait dit
+qu'ils mangeraient dans la journée, à Mons, après la victoire.</p>
+
+<p>Ils s'étaient mis en marche, l'estomac vide, mais le c&oelig;ur plein
+d'espérance, se promettant de gagner, avec la bataille, leur déjeuner
+avant midi...</p>
+
+<p>Le brouillard lentement se leva sur les fonds fangeux de la plaine
+couverte d'hommes, piétinant, se bousculant, avançant dans un désordre
+de torrent...</p>
+
+<p>Au signal du canon, en même temps que l'armée s'ébranlait, toutes les
+musiques des brigades attaquèrent, dans un ensemble sublime, la
+<i>Marseillaise</i>... Les sonorités des cuivres répondaient aux détonations
+des obusiers...</p>
+
+<p>De cinquante mille poitrines s'échappaient à la fois, rythmées par
+l'artillerie et soutenues par les instruments, les paroles martiales de
+l'hymne terrifiant de la Révolution...</p>
+
+<p>Et les échos de Jemmapes, de Cuesmes, de Berthaimont renvoyaient aux
+Autrichiens les défis superbes de ces appels héroïques: Aux armes,
+citoyens!... formez vos bataillons!...</p>
+
+<p>Ce n'était plus une armée qui entrait en ligne, <span class="pagenum" id="Page_335">[335]</span> c'était une nation
+entière, debout, se ruant, pour défendre son sol et sauver sa liberté...</p>
+
+<p>La vieille tactique était abandonnée. Comme une mer rompant ses digues,
+la France écumante poussait sa marée d'hommes à l'assaut de ces
+hauteurs, brisant tout, emportant redoutes, fortins, palissades, abatis,
+sous ses vagues de plus en plus hautes...</p>
+
+<p>Une inondation dans un ouragan, telle fut la bataille de Jemmapes...</p>
+
+<p>Le canon et la baïonnette furent seuls employés...</p>
+
+<p>De loin, l'artillerie ravageait les défenses autrichiennes, puis, à
+l'arme blanche, les volontaires, les gardes, les bourgeois et les
+ouvriers d'hier s'élançaient sur les pièces, sabraient les artilleurs,
+enfonçaient les carrés d'infanterie, arrêtaient les escadrons, les
+cavaliers en un instant culbutés...</p>
+
+<p>Les antiques bandes impériales, les vétérans des guerres dynastiques,
+furent décimés, dispersés, anéantis, par ces héros à jeun, dont beaucoup
+portaient encore le sarrau campagnard, la veste de l'artisan, et dont
+les mains pour la première fois maniaient le fusil.</p>
+
+<p>Le général d'Harville commandait à gauche, avec le vieux général
+Ferrand. Chargé d'enlever le village de Jemmapes, celui-ci trouva de la
+résistance; Dumouriez lui envoya Thévenot <span class="pagenum" id="Page_336">[336]</span> comme renfort, qui,
+bientôt, pénétrait victorieux dans la place. Il était midi.</p>
+
+<p>Beurnonville attaquait à droite. Sous ses ordres, Dampierre commandait
+les volontaires parisiens. A ces enfants des faubourgs de Paris revint
+l'honneur d'emporter les trois redoutes. Ils hésitaient un peu, nos
+guerriers improvisés. L'imposante ordonnance de l'armée autrichienne les
+surprenait. Les dragons impériaux les chargeaient avec un ensemble
+magnifique et terrifiant. Intrépides, face à la mort, croisant le fusil,
+ils se laissèrent aborder, puis, faisant feu à bout portant, se jetèrent
+la baïonnette en avant et dispersèrent cette cavalerie chamarrée. Les
+hussards de Dumouriez achevèrent la déroute, détruisant tout, jusqu'à
+Mons.</p>
+
+<p>Au centre, deux brigades s'étaient arrêtées. Un combattant, sans grade,
+sans uniforme, le valet de chambre de Dumouriez, Baptiste Renard, prit
+sur lui de les rallier, de les entraîner, et assura la victoire sur ce
+point. Là commandait le lieutenant-général Egalité, plus connu par la
+suite sous le nom de Louis-Philippe.</p>
+
+<p>Ce fut au chant de la <i>Marseillaise</i> et du <i>Ça ira</i> que les derniers
+retranchements des Autrichiens furent emportés par les bataillons
+parisiens, celui de la section des Lombards entre autres, et par les
+braves volontaires. Les troupes de ligne, le 13<sup>e</sup> léger où Lefebvre se
+battit comme un enragé, <span class="pagenum" id="Page_337">[337]</span> les chasseurs et hussards de Berchiny et de
+Chamborand contribuèrent également à cette victoire décisive, qui
+préservait la France de l'invasion, délivrait la Belgique, écrasait les
+vieilles bandes d'Allemagne et donnait à la République naissante le
+baptême de la gloire.</p>
+
+<hr class="double" />
+
+<p>Après la bataille, on se mit en mesure de souper, chez les vainqueurs.</p>
+
+<p>L'heure du déjeuner et du dîner était passée. On se rattrapa sur le
+repas du soir.</p>
+
+<p>On but à la victoire, à la nation, à Dumouriez, à Baptiste Renard, héros
+en livrée, à la Convention nationale, aux Belges affranchis, et aussi à
+l'humanité!...</p>
+
+<p>Ce dernier toast fut porté au bivouac des volontaires de
+Mayenne-et-Loire, par un aide-major, à l'uniforme tout éclaboussé de
+sang, car il avait, lui aussi, terriblement man&oelig;uvré avec l'arme
+blanche, parmi les héros de cette immortelle journée.</p>
+
+<p>Comme on se racontait les diverses péripéties de la bataille, un soldat
+dit tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas ce que nous avons trouvé dans ce château que l'on
+voit là-bas, à mi-côte, et qui était, paraît-il, le quartier général des
+Autrichiens?... Major Marcel, ça pourrait vous intéresser...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_338">[338]</span>
+&mdash;Qu'est-ce qu'il y avait donc dans ce château? demanda notre
+philosophe, qui avait, ce jour-là du moins, de décisifs arguments,
+vivants et morts, à faire valoir contre la barbarie des guerres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! major, il y avait un enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, un enfant?... Expliquez-vous, dit René qui s'était
+approché, ce qui ne pouvait guère surprendre, car on était sûr de
+rencontrer le Joli Sergent partout où se trouvait l'aide-major Marcel.</p>
+
+<p>René ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;La citoyenne Lefebvre, la cantinière du 13<sup>e</sup>, s'informait tantôt d'un
+enfant... Dites-nous un peu ce que c'était que ce p'tiot ramassé au
+milieu des balles?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas ramassé, dit le soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu le c&oelig;ur de laisser cet innocent exposé à la
+mitraille... Ça n'est pas d'un soldat français!</p>
+
+<p id="cor_14">&mdash;Ecoutez donc, sergent, reprit le narrateur... Nous avancions, quelques
+camarades et moi, dans ce château tout désert... On se défilait avec
+prudence, redoutant quelque embuscade... Ça <ins title='ne ne'>ne</ins> nous disait rien de bon,
+ce silence, cette tranquillité...</p>
+
+<p>&mdash;C'était sage, dit le major... Continue...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà que tout à coup, en regardant par un soupirail, dans une cave,
+nous apercevons comme <span class="pagenum" id="Page_339">[339]</span> une ombre... j'ajuste... je tire... plus
+rien!... nous descendons vers la cave... nous entendons vaguement
+appeler... crier... nous enfonçons la porte... qu'est-ce que nous
+trouvons?... Un petit bonhomme, tout effaré, qu'on avait enfermé là, et
+qui nous dit, en nous voyant:&mdash;C'est Léonard!... Il s'est sauvé par
+là!... Et l'enfant nous montrait un second soupirail donnant sur une
+cour extérieure.</p>
+
+<p>&mdash;Léonard!... on devait retrouver ce traître-là partout où il y a une
+lâcheté à commettre, dit une voix derrière les soldats...</p>
+
+<p>C'était Catherine Lefebvre qui survenait. Elle avait entendu la fin du
+récit du soldat.</p>
+
+<p>Elle dit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'avez-vous fait?... Vous avez fusillé Léonard, je pense... et
+rassuré l'enfant... Où est-il, mon petit Henriot? Car c'est lui, j'en
+suis sûre, que ce scélérat avait volé et qu'il voulait livrer à ce baron
+de Lowendaal... Mais parle donc, clampin! cria-t-elle au soldat.</p>
+
+<p>Celui-ci secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Léonard s'est échappé... quant à l'enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as abandonné, malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Il a bien fallu!... En se donnant de l'air, ce coquin que vous nommez
+Léonard a mis le feu à un baril de poudre abandonné par les
+Autrichiens... Nous avons tous failli sauter avec la baraque!... Alors,
+nous avons battu en retraite...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_340">[340]</span>
+&mdash;Mes amis, s'écria Catherine, des gens de c&oelig;ur il n'en manque
+pas ici... qui veut aller chercher sous les décombres du château?...
+peut-être ce pauvre petit être sera-t-il encore vivant!... Allons! ne
+parlez pas tous à la fois! dit la cantinière irritée du silence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'on est moulu, fit un des soldats.</p>
+
+<p>&mdash;On n'a seulement pas fini la soupe, dit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, il faut être d'aplomb pour entrer dans Mons, ajouta un
+troisième.</p>
+
+<p>Et celui qui avait raconté l'aventure grommela:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a peut-être encore des coups de fusil à attraper et des barils de
+poudre à voir péter dans ce maudit château!... Un moutard ne vaut pas la
+peine qu'on risque sa peau comme ça...</p>
+
+<p>&mdash;J'irai donc, moi, dit Catherine, et toute seule encore, puisque
+Lefebvre est de service aux grand'gardes et que vous êtes tous trop
+lâches pour m'accompagner... J'ai promis à sa mère de lui rendre un jour
+cet enfant, je tiendrai ma promesse... Buvez bien, mangez bien, dormez
+bien, les enfants!... bonsoir!...</p>
+
+<p>&mdash;Citoyenne Lefebvre, je vous suivrai, moi, si vous le voulez, dit le
+Joli Sergent. A deux, on a plus de courage!...</p>
+
+<p>&mdash;Dites à trois, fit une voix timide, et le long La Violette apparut.
+Son sabre n'avait plus de <span class="pagenum" id="Page_341">[341]</span> fourreau, son uniforme était haché de
+coups de sabre. Il était coiffé d'un casque de capitaine de dragons
+impériaux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens avec nous, La Violette?... C'est bien ça, mon garçon!... Il
+s'agit, tu sais, de notre petit Henriot, car c'est certainement lui que
+ce misérable Léonard a abandonné dans le château.</p>
+
+<p id="cor_15">&mdash;Il s'agit de vous, m'ame Lefebvre!... j'veux pas vous laisser seule,
+dans les champs de bataille, vous le savez bien... ah! c'est que j'ai eu
+une fière peur toute la journée, allez!... il s'en apercevait, le
+capitaine de dragons!... oh! oui, quand il m'a fendu mon <ins title='skako'>shako</ins> d'un
+coup de sabre... J'étais décoiffé, voyez-vous...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu l'as tué, le capitaine?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... pour lui prendre son casque... je ne pouvais pas m'en aller
+nu-tête... j'aurais eu l'air de m'être endormi pendant qu'on se
+battait... Oh! ça n'a pas été si commode, m'ame Lefebvre!... le
+capitaine avait auprès de lui cinq dragons qui ne voulaient pas me
+laisser emporter le casque de leur chef... ils y tenaient, paraît-il! Je
+l'ai eu tout de même, vous le voyez... mais ça a été dur... les cinq
+dragons ont tenu bon jusqu'au dernier... c'est très entêté, ces
+Allemands!...</p>
+
+<p>&mdash;Brave garçon, tu as fait cela, toi... un aide-cantinier?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, m'ame Lefebvre... Mais marchons, allons <span class="pagenum" id="Page_342">[342]</span> au château... vous
+verrez que, la nuit, je vous l'ai dit, je ne suis pas un poltron...</p>
+
+<p>Au moment où ils se disposaient à se mettre en route, une forme sombre
+se dessina, leur barrant le passage...</p>
+
+<p>Catherine eut un mouvement de surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est vous, major Marcel? dit-elle étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Il vient avec nous! dit René aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faut-il pas un médecin, là-bas?... si l'enfant est blessé, fit
+l'aide-major.</p>
+
+<p>Et tous les quatre s'enfoncèrent dans la nuit, parmi les morts, les
+débris d'affûts, les armes brisées, encombrant les pentes glorieuses de
+Jemmapes.</p>
+
+<p>Sous les ruines du château de Lowendaal, Catherine découvrit le petit
+Henriot, évanoui, atteint seulement de contusions légères.</p>
+
+<p>Marcel le soigna, le ranima. Ramené au camp, le jeune garçon sauvé du
+champ de bataille fut adopté par le 13<sup>e</sup> léger et devint l'enfant du
+régiment.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_343"><a href="#toc">XXI</a><br />
+<small>L'ÉTOILE</small></h3>
+
+<p>Toulon, comme Lyon, Marseille, Caen, Bordeaux, était devenu une place
+forte de la trahison.</p>
+
+<p>Les royalistes, unis aux Girondins, avaient ouvert les portes de la
+ville, avec l'arsenal, à la coalition.</p>
+</div>
+
+<p>Toute la poésie lamartinienne, tout le charme qui s'attache aux talents
+oratoires, aux vertus et aux renommées des députés de la Gironde, ne
+sauraient les amnistier du crime de lèse-patrie.</p>
+
+<p>A l'heure où l'Europe monarchique se ruait sur la France et prétendait
+dicter des lois et imposer un régime dynastique à la nation affranchie,
+les Girondins, oublieux de leur passé, méconnaissant le devoir, par
+haine contre la Montagne, par peur aussi, dans un mouvement de recul à
+jamais exécrable, pactisèrent avec l'ennemi, firent appel à l'étranger.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_344">[344]</span>
+Heureusement, Robespierre, Saint-Just, Couthon, Carnot veillaient au
+Comité de salut public; les volontaires accouraient aux armées; de
+jeunes généraux comme Hoche et Marceau remplaçaient aux frontières les
+Dumouriez et les Custine, conspirateurs royalistes; heureusement,
+surtout, le hasard fit que les canons de la République, devant Toulon et
+la flotte anglaise, furent confiés à un jeune artilleur inconnu,
+Napoléon Bonaparte.</p>
+
+<p>La ville traîtresse était occupée par une tourbe exotique venue, comme à
+la curée, de tous les ports du littoral: des Espagnols, des Napolitains,
+des Sardes, des Maltais. Le pape avait envoyé des moines chargés de
+fanatiser la population. C'était la Vendée du Midi. Une Vendée pire que
+celle de l'Ouest: les rebelles ayant la route de la mer pour recevoir
+des renforts et, au milieu d'eux, les troupes anglaises.</p>
+
+<p>L'armée républicaine était divisée en deux corps séparés par le mont
+Pharon; l'enthousiasme, l'inexpérience, la bravoure et l'indiscipline se
+rencontraient, dans le mélange tumultueux de ces bataillons improvisés,
+qui furent le noyau de la future armée d'Italie.</p>
+
+<p>Le commandement était échu un peu au hasard. De simples soldats
+devenaient généraux en une semaine. Le général en chef était un mauvais
+peintre, pire militaire, Carteaux. Le médecin Doppet et le ci-devant
+marquis Lapoype étaient <span class="pagenum" id="Page_345">[345]</span> ses seconds. Cette bigarrure s'expliquait
+par la désertion et l'émigration de presque tous les anciens officiers,
+appartenant à la noblesse.</p>
+
+<p>Les commissaires de la Convention, Salicetti, Fréron, Albitte, Barras et
+Gasparin, se multipliaient, enflammant le zèle des chefs, haranguant les
+soldats, et décrétant la résistance, en attendant la victoire.</p>
+
+<p>Le siège se prolongeait. Les gorges d'Ollioules, les défilés avoisinant
+Toulon, avaient été emportés, mais la place tenait toujours, défendue
+par de formidables ouvrages. Les sièges réclament de l'expérience
+militaire, de la science et des qualités de sang-froid qui faisaient
+défaut aux chefs comme aux soldats de cette armée, formée de la veille.
+Carteaux, le général en chef, ne connaissait même pas la portée d'une
+pièce d'artillerie.</p>
+
+<p>Le hasard lui amena Bonaparte. Se rendant d'Avignon à Nice, Bonaparte
+s'arrêta à Toulon pour faire visite à son compatriote le représentant
+Salicetti.</p>
+
+<p>Celui-ci le présenta à Carteaux, qui, avec une satisfaction réelle,
+quêtant un compliment, s'empressa de montrer à l'officier d'artillerie
+ses batteries. Bonaparte ne put que hausser les épaules; les pièces
+étaient si mal placées que les boulets destinés à atteindre la flotte
+anglaise n'allaient pas jusqu'au rivage.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_346">[346]</span>
+Carteaux se retrancha derrière la mauvaise qualité de la poudre,
+mais Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer l'inanité de
+l'explication. Les représentants, frappés de ses raisonnements, lui
+confièrent aussitôt la direction des opérations du siège.</p>
+
+<p>En quelques jours, avec une activité prodigieuse, il fit venir du
+matériel, des pièces, des officiers, de Lyon, de Grenoble, de Marseille.
+Il sentait qu'il était inutile de faire un siège en règle. Si l'on
+parvenait à forcer l'escadre anglaise à s'éloigner de Toulon, la ville
+bloquée se rendrait. Il fallait donc s'emparer d'un point, d'où l'on pût
+battre la double rade, le promontoire de l'Eguillette. «Là est Toulon!»
+dit Bonaparte, avec la vision du génie. Il s'empara en effet du fort de
+l'Eguillette; la flotte anglaise mit à la voile, et Toulon se rendit. La
+coalition était vaincue. Le Midi ne connaîtrait point la Vendée, et
+Bonaparte entrait dans l'histoire, victorieux et tout surprenant de
+génie. Il fut fait général d'artillerie et envoyé à Nice au quartier
+général de l'armée d'Italie, commandée par Dumerbion.</p>
+
+<p>Glorieux, pourvu d'un grade qui pouvait, à vingt-quatre ans, satisfaire
+son ambition et amortir le choc de ses désirs, Bonaparte se préoccupa de
+l'établissement de ses frères et s&oelig;urs, son idée fixe.</p>
+
+<p>Le bonheur de Joseph le ravissait. Il ne cessait <span class="pagenum" id="Page_347">[347]</span> de dire en parlant
+de lui: «Est-il heureux, ce coquin de Joseph!» Avoir épousé la fille
+d'un marchand de savons lui semblait alors la plus belle destinée. Il se
+mêlait, à cette admiration pour le couple nouvellement uni, un peu de
+regret de n'avoir pu épouser Désirée, la seconde fille du négociant
+Clary.</p>
+
+<p>Mais un incident matrimonial qu'il n'avait pas prévu vint le troubler et
+l'irriter.</p>
+
+<p>Il apprit, à Nice, que son frère Lucien venait de se marier. Et dans
+quelles conditions! Bonaparte n'en décoléra pas de dix ans.</p>
+
+<p>Lucien avait un petit emploi dans l'administration militaire, à
+Saint-Maximin, dans le Vaucluse.</p>
+
+<p>Il était jeune, ardent, beau parleur, et faisait la joie et la gloire
+d'une auberge où il prenait ses repas.</p>
+
+<p>Boyer, l'aubergiste, avait une fille charmante, nommée Christine.
+Celle-ci ne put demeurer insensible à la faconde et aux compliments du
+futur président des Cinq-Cents. Elle déclara à son père qu'elle voulait
+épouser Lucien.</p>
+
+<p>L'aubergiste, qui était sur le point de refuser la clef et la table à
+son pensionnaire, toujours en retard pour le paiement des quinzaines, se
+gratta la tête et finit par donner son consentement. C'était une façon
+de solder le compte de ce mauvais payeur.</p>
+
+<p>Bonaparte, en découvrant que son frère lui <span class="pagenum" id="Page_348">[348]</span> donnait pour
+belle-s&oelig;ur la fille d'un aubergiste, eut un violent accès de fureur.
+Déjà il devinait sa grandeur et s'irritait de tout ce qui pouvait, parmi
+les siens, nuire à sa fortune ou amoindrir l'éclat de sa renommée
+grandissante.</p>
+
+<p>Il rompit toute relation avec son frère.</p>
+
+<p>A la jeune femme il garda toujours rancune. Elle était douce et
+résignée, cette Christine Boyer; elle s'efforça à plusieurs reprises
+d'apaiser Bonaparte et de rentrer en grâce.</p>
+
+<p>On a conservé d'elle cette lettre touchante, écrite au moment où elle
+allait devenir mère:</p>
+
+<div class="manuscr">
+<p>«Permettez-moi de vous appeler du nom de frère. Fuyant Paris
+d'après votre ordre, j'ai avorté en Allemagne. Dans un mois,
+j'espère vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien
+d'autres circonstances me font espérer que ce sera un neveu. Je
+vous promets d'en faire un militaire; mais je désire qu'il porte
+votre nom et soit votre filleul. J'espère que vous ne me
+refuserez pas. Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous
+dédaignerez pas, car après tout vous êtes notre frère; mes
+enfants sont vos seuls neveux et nous vous aimons plus que la
+fortune. Puissé-je un jour vous témoigner toute la tendresse que
+j'ai pour vous!»</p>
+</div>
+
+<p>Bonaparte demeura sourd à cette plainte. La fille de l'aubergiste
+demeura consignée à la porte de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_349">[349]</span>
+Il rêvait d'ailleurs pour lui-même une alliance qui flattait son
+amour-propre, et se souciait peu de présenter à la grande dame qu'il se
+proposait d'épouser l'ignorante et rustique Christine.</p>
+
+<p>Les événements s'étaient précipités pour Bonaparte.</p>
+
+<p>Il avait perdu ses protecteurs: les deux Robespierre guillotinés, les
+thermidoriens poursuivaient leurs vengeances. Bonaparte eut un instant
+la pensée, en apprenant le 9 thermidor, de proposer aux représentants de
+marcher sur Paris avec ses troupes. Il renonça à ce projet, mais ne put
+se faire pardonner ses attaches avec les révolutionnaires.</p>
+
+<p>Dubois-Crancé, membre du Comité de Salut public, désireux de disperser
+les Jacobins, qui, selon des rapports de police, étaient nombreux à
+l'armée d'Italie, désigna Bonaparte comme général d'artillerie en
+Vendée.</p>
+
+<p>Stupéfait et accablé par ce coup, Bonaparte partit pour Paris,
+accompagné de ses deux aides de camp, Junot et Marmont.</p>
+
+<p>Un capitaine d'artillerie sans valeur, Aubry, étant alors ministre de la
+guerre, jalousait les officiers de son arme qui avaient eu de
+l'avancement rapide. Girondin par-dessus le marché, Aubry se vengea de
+l'ami de Robespierre, du stratégiste de Toulon, en l'envoyant comme <span class="pagenum" id="Page_350">[350]</span>
+général d'infanterie à l'armée de l'Ouest. C'était renchérir sur la
+disgrâce de Dubois-Crancé.</p>
+
+<p>Comme on essayait de fléchir le ministre de la guerre, ce triste
+successeur de Carnot s'étonna que l'on soutînt aussi chaleureusement un
+terroriste. Bonaparte ayant voulu plaider sa cause lui-même, Aubry lui
+dit sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop jeune pour commander l'artillerie d'une armée!</p>
+
+<p>&mdash;On vieillit vite sur les champs de bataille et j'en arrive! répondit
+cruellement le général, cinglant le rond de cuir arrogant.</p>
+
+<p>Aubry fut inflexible. Bonaparte, refusant d'aller combattre en Vendée,
+fut rayé de l'armée.</p>
+
+<p>Il chercha alors à prendre du service auprès du sultan, et serait
+retombé dans la misère noire des années précédentes, si son frère Joseph
+ne lui était venu en aide.</p>
+
+<p>Un des directeurs du ministère de la guerre, Doulcet de Pontécoulant, se
+souvint tout à coup de lui et le fit entrer au service topographique, au
+moment même où il allait s'embarquer pour Constantinople.</p>
+
+<p>L'Orient l'attirait toujours. Il rêvait, sous un ciel lointain, la
+fortune et la gloire. Un fatalisme tout musulman dominait déjà son âme:
+«Tout me fait braver le sort et le destin, écrivait-il à son frère
+Joseph, et si cela continue, mon <span class="pagenum" id="Page_351">[351]</span> ami, je finirai par ne plus me
+détourner lorsque passe une voiture.»</p>
+
+<p>Avec les pays bleus de l'Islam, un autre mirage attire et fascine sa
+pensée: il entrevoit, parée, brillante, ornée d'élégance et toute
+rehaussée d'aristocratie, une femme, de l'ancienne société, à qui il
+donnera son c&oelig;ur, son nom, et qui en échange lui apportera la
+satisfaction des sens, le bonheur domestique, l'aisance aussi, et
+l'accès dans la société qui se reconstitue.</p>
+
+<p>Un événement retentissant vint condenser les vapeurs de cette rêverie en
+réalité...</p>
+
+<p>La Convention avait terminé sa laborieuse et formidable carrière. La
+Constitution de l'an III était son legs. Les conventionnels, en se
+retirant, avaient décidé que les deux tiers de membres de la Convention
+resteraient sur leurs sièges. Ces décrets soulevèrent une insurrection
+dans Paris.</p>
+
+<p>Le 11 vendémiaire (3 octobre 1795), les électeurs de diverses sections
+réunis à l'Odéon, et, le 12, les électeurs de la section Lepelletier
+(Bourse) firent un appel aux armes. Le général de Menou, qui reçut
+l'ordre de désarmer les sections, se laissa déborder. Il sortit du
+couvent des Filles-Saint-Thomas, aujourd'hui l'emplacement de la rue du
+4 Septembre et de la rue Vivienne, en parlementant. Les insurgés
+triomphaient. Il était huit heures du soir.</p>
+
+<p>Bonaparte se trouvait au théâtre Feydeau. Surpris <span class="pagenum" id="Page_352">[352]</span> par les
+événements, il se rendit à l'assemblée. On discutait les mesures à
+prendre. On cherchait à désigner un général pour remplacer Menou.</p>
+
+<p>Barras, qui était désigné pour assurer le maintien de l'ordre, se
+ressouvint de Bonaparte qu'il avait connu et apprécié devant Toulon.</p>
+
+<p>Le lendemain 13 vendémiaire, Bonaparte balayait les sectionnaires devant
+l'église Saint-Roch, et se trouvait nommé général pour l'intérieur.</p>
+
+<p>Il tenait cette fois le pouvoir et n'allait plus le lâcher. La veille,
+destitué et sans ressources, il se voyait brusquement maître de Paris et
+bientôt de la nation.</p>
+
+<p>Son étoile, tour à tour radieuse et pâlissante, luisait enfin claire et
+fixe au firmament. Pour vingt ans elle allait devenir le phare de la
+France éblouie.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_353"><a href="#toc">XXII</a><br />
+<small>YEYETTE</small></h3>
+
+<p>La fortune avait soudainement souri à Bonaparte.</p>
+
+<p>Un coup de bascule inattendu et puissant venait de l'envoyer au pinacle.</p>
+
+<p>Malgré ses talents militaires déjà révélés, et les éloges que lui
+avaient décernés publiquement des hommes au pouvoir, son nom demeurait
+obscur et sa situation précaire.</p>
+</div>
+
+<p>Cambon, le grand financier de la Convention, homme intègre et esprit
+d'élite, le héros favori de Michelet, peu tendre pour la plupart des
+vrais chefs de la Révolution, avait délivré en sa faveur ce certificat à
+l'occasion des combats d'Antibes: «Nous étions dans ces imminents
+dangers, lorsque le vertueux et brave général Bonaparte se mit à la tête
+de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage.»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_354">[354]</span>
+Fréron déclarait qu'il était seul capable de sauver les armées en
+péril de la République.</p>
+
+<p>Barras, le corrompu mais intelligent politicien, l'oubliait.</p>
+
+<p>Mariette, arrachée par lui à la mort, au milieu des forçats de Toulon
+lâchés par les Anglais, ne donnait aucun signe de vie.</p>
+
+<p>Aubry, le capitaine obtus qui s'était bombardé général de division en
+prenant le portefeuille de la guerre, le rayait de l'armée.</p>
+
+<p>Enfin ce rêve d'un mariage riche qu'il avait par deux fois tenté de
+réaliser, en épousant, soit la veuve de son ami Permon, soit Désirée
+Clary, la seconde fille de l'aubergiste Boyer, s'était évanoui.</p>
+
+<p>Il ne lui restait plus qu'à partir pour la Turquie, organiser la garde
+du sultan, ainsi que l'y autorisait un décret du Comité de Salut public,
+en date du 15 septembre 1795, ainsi conçu:</p>
+
+<div class="manuscr">
+<p>«Le général Bonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux
+aides de camp pour y prendre du service dans l'armée du
+Grand-Seigneur et contribuer de ses talents et de ses
+connaissances acquises à la restauration de l'artillerie de ce
+puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les
+ministres de la Porte. Il servira dans sa garde et sera traité
+par le Grand-Seigneur comme les généraux de ses armées.</p>
+
+<p>»Il sera accompagné, pour l'aider dans sa mission, par les
+citoyens Junot et Henri Livrat, en <span class="pagenum" id="Page_355">[355]</span> qualité d'aides de
+camp, capitaines Sergis et Billaud de Villarceau, comme chefs
+de bataillon d'artillerie, Blaise de Villeneuve, capitaine du
+génie, Bourgeois et la Chasse, lieutenants d'artillerie de
+première classe, Maissonnet et Schneid, sergents-majors
+d'artillerie.»</p>
+</div>
+
+<p>Mais l'insurrection du 13 vendémiaire avait éclaté.</p>
+
+<p>Tout le monde avait perdu la tête, excepté celui qui devait sauver la
+Convention et rétablir l'ordre légal.</p>
+
+<p>Barras, que les souvenirs du 9 thermidor désignaient au choix de ses
+collègues, chargé de tous les pouvoirs, chercha autour de lui le
+militaire capable de commander les troupes, dans cette journée où chacun
+jouait sa vie.</p>
+
+<p>Il avisa Bonaparte qui rôdait dans les couloirs.</p>
+
+<p>Carnot avait proposé de confier le commandement à Brune. Barras répondit
+qu'il fallait un artilleur. Fréron, très amoureux de Pauline Bonaparte
+et qui sollicitait sa main, appuya le nom de Bonaparte.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donne trois minutes pour réfléchir, dit Barras.</p>
+
+<p>Durant ces trois minutes, la pensée de Bonaparte tourna avec la rapidité
+vertigineuse et insensible des sphères célestes.</p>
+
+<p>Il craignait, en acceptant, d'assumer la responsabilité lourde, parfois
+injuste, terrible toujours, <span class="pagenum" id="Page_356">[356]</span> de ceux qui se chargent des besognes de
+répression. Ecraser les sectionnaires, c'était peut-être vouer son nom à
+l'exécration de la postérité. Il avait refusé d'aller commander une
+brigade contre les Vendéens: devait-il prendre sur lui de faire marcher
+une armée contre les Parisiens? Il n'était pas fait pour la guerre
+civile. Et puis, au fond, il partageait beaucoup les sentiments des
+sectionnaires. Ces insurgés voulaient chasser les impuissants et les
+incapables qui cherchaient à s'éterniser au pouvoir, en enlevant au
+peuple les deux tiers du choix de la représentation nationale. Vaincu,
+il serait perdu, livré à la vengeance des sectionnaires maîtres de
+Paris. Victorieux, il trempait son épée dans le sang français et
+devenait, comme il l'a dit lui-même, le bouc émissaire des crimes de la
+Révolution, auxquels il était étranger.</p>
+
+<p>Mais, sa pensée, évoluant avec la promptitude de la foudre, lui montra
+les conséquences de son refus: si la Convention était dispersée par la
+force, que devenaient les conquêtes de la Révolution? Les victoires de
+Valmy, de Jemmapes, de Toulon, du Col de Tende, les glorieux succès des
+armées de Sambre-et-Meuse et d'Italie devenaient inutiles; la réaction,
+la trahison effaçaient tout cela. La défaite de la Convention, c'était
+la déroute de la Révolution et l'oppression de la France: les
+Autrichiens à Strasbourg, les Anglais <span class="pagenum" id="Page_357">[357]</span> débarquant à Brest, les
+principes et les libertés de la République anéantis avec les
+conquêtes... Le devoir d'un bon citoyen était de se rallier à la
+Convention, malgré ses fautes, et, puisqu'il tenait une épée et savait
+s'en servir, il agirait bien en défendant le gouvernement établi, quelle
+que fût l'incapacité de ceux qui le composaient.</p>
+
+<p>Relevant la tête, il répondit à Barras:</p>
+
+<p id="cor_16">&mdash;J'accepte, mais je vous préviens que l'épée tirée, <ins title="j'en je">je</ins> ne la remettrai
+au fourreau que l'ordre rétabli...</p>
+
+<p>Il était une heure du matin. Le lendemain, la victoire de la Convention
+était définitive et Barras disait à la tribune:</p>
+
+<p>&mdash;J'appellerai l'attention de la Convention nationale sur le général
+Bonaparte. C'est à lui, c'est à ses dispositions savantes et promptes
+que l'on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait
+distribué des postes avec beaucoup d'habileté. Je demande que la
+Convention confirme la nomination de Bonaparte à la place de général en
+second de l'armée de l'intérieur.</p>
+
+<p>Quelques jours après, Barras donnait sa démission et Bonaparte restait
+seul investi du commandement.</p>
+
+<p>Il était temps. Il n'avait plus de bottes aux pieds et son habit se
+fendait d'une façon cynique et dérisoire.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_358">[358]</span>
+Quelques jours auparavant, il s'était enhardi à se présenter chez
+madame Tallien.</p>
+
+<p>Cette créature séduisante et perverse, Thérézia Cabarrus, qui avait armé
+le bras du versatile Tallien et décrété, du fond de sa prison, le 9
+thermidor, gouvernait Barras, alors personnage de premier rang.</p>
+
+<p>Pour obtenir l'appui de Barras et décrocher un emploi quelconque,
+Bonaparte, à bout de ressources, n'ayant ni un écu ni un vêtement, se
+rendit à une soirée de la belle courtisane.</p>
+
+<p>Il lui fallut une énergie et une force de caractère énormes pour oser
+s'avancer, en son piteux accoutrement, au milieu de femmes élégantes, de
+muscadins pimpants et de généraux empanachés.</p>
+
+<p>Il portait de longs cheveux tombant des deux côtés du front, sans
+poudre,&mdash;et pour cause: les perruquiers faisaient payer cher leur
+accommodement,&mdash;une petite queue derrière nouait ses mèches lisses. Ses
+bottes ne résistaient que par un miracle de précaution. Les crevasses en
+avaient été soigneusement barbouillées d'encre. Son uniforme tout râpé
+était le même qu'il avait porté devant l'ennemi, glorieux mais usé, et
+un simple galon de soie remplaçait, par économie, la broderie insigne du
+grade.</p>
+
+<p>Il apparut si minable à la triomphante maîtresse en titre, qu'elle lui
+donna sur-le-champ <span class="pagenum" id="Page_359">[359]</span> une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la
+division de Paris, la 17<sup>e</sup>, à l'effet de lui faire obtenir, conformément
+au décret de fructidor an III, qui accordait un costume aux officiers en
+activité, du drap pour un habit neuf. Bonaparte n'était pas en activité,
+n'avait aucun droit à cette distribution, mais la protection de madame
+Tallien valait mieux qu'un décret: le pauvre officier sans solde eut du
+drap pour se faire tailler un habit, et put, le 13 vendémiaire, montrer
+aux conventionnels, transis de peur et ensuite exubérants de joie, un
+sauveur vêtu à peu près proprement.</p>
+
+<p>Rapidement, comme les princesses de contes de fées pour qui les palais
+sortent des citrouilles, Bonaparte se métamorphosa et autour de lui les
+choses changèrent.</p>
+
+<p>Il s'installa au quartier général, situé rue des Capucines. Junot,
+Lemarois sont auprès de lui. Son oncle est mandé à Paris pour lui servir
+de secrétaire. Il emploie le premier argent que lui verse le trésorier à
+secourir sa famille. Il envoie cinquante mille francs à sa mère, se
+contentant, lui, d'acheter de belles bottes neuves dont il avait envie
+et de se faire coudre une broderie d'or luisant, à l'habit qu'il devait
+à l'intervention de madame Tallien.</p>
+
+<p>Il se hâta d'user de son influence pour placer ses frères: il prend
+Louis comme aide de camp, avec le grade de capitaine, et sollicite un
+consulat <span class="pagenum" id="Page_360">[360]</span> pour Joseph. Il expédie de l'argent au collège où se
+trouve Jérôme, réglant l'arriéré et ordonnant qu'on lui apprît les arts
+d'agrément, le dessin, la musique.</p>
+
+<p>Rassuré sur le sort des siens, sûr de l'avenir quant à lui, redevenu
+général et en passe de choisir un commandement avantageux, car la
+Convention n'a rien à refuser à son sauveur et le Directoire qui va
+entrer en fonctions ne peut se passer de son épée, il en revient à ses
+idées matrimoniales.</p>
+
+<p>Un mariage riche, avec une femme lui donnant la fortune, l'influence, le
+poids social qui lui manquent, effaçant les traces de la gêne antérieure
+et l'aidant à tenir son nouveau rang, voilà le but de son ambition.</p>
+
+<p>Mais Bonaparte, mathématicien inflexible, cerveau puissant et
+infaillible, devait connaître, comme le plus naïf jeune homme, la
+domination du turbulent viscère qui règle les actions des hommes et
+souvent les dérègle.</p>
+
+<p>Il devint amoureux.</p>
+
+<p>Avec une étourderie de collégien, il se laissa prendre au piège
+voluptueux d'une coquette sur le retour, de cette créole vaine, volage,
+dépensière et sotte, qui ne l'aima que le jour où l'empereur lui ôta le
+diadème d'impératrice qu'il avait follement posé sur son front de femme
+légère.</p>
+
+<p>Ce fut chez madame Tallien, que le général de <span class="pagenum" id="Page_361">[361]</span> vendémiaire venait
+remercier de l'accueil fait à l'officier destitué du mois précédent, que
+Bonaparte rencontra la veuve Beauharnais.</p>
+
+<p>Cette veuve Beauharnais était une créole des Antilles.</p>
+
+<p>Une de ces aventurières qui courent le monde, et, sensuelles,
+audacieuses, charmantes, sont des courtisanes pires, protégées par leur
+exotisme et admises dans la société à la faveur de leur aspect
+d'étrangères. A beau séduire qui vient de loin.</p>
+
+<p>Elle se nommait Marie-Josèphe-Rose Tascher de la Pagerie. Elle était née
+le 23 juin 1763, dans la paroisse de Notre-Dame de la Purification, à la
+Martinique. Le père de cette Josèphe, dite Joséphine, nommé Joseph
+Gaspard, cultivait les plantations que lui avait léguées sa famille,
+venue de France, pour coloniser, en 1726. Ancien capitaine de dragons,
+chevalier de Saint-Louis et page de la Dauphine, il avait peu de fortune
+et se préoccupait fort de marier convenablement sa fille aînée, car
+Joséphine avait encore deux s&oelig;urs: Catherine-Marie-Désirée et
+Marie-Françoise.</p>
+
+<p>Une certaine dame Renaudin, tante de la jeune fille, lui procura le mari
+souhaité. Elle l'avait sous la main: le fils cadet du marquis de
+Beauharnais, ancien gouverneur des Iles du Vent. Les Beauharnais
+provenaient de l'Orléanais. La tante Renaudin était la maîtresse du
+marquis.</p>
+
+<p>Le mariage fut décidé à distance, car le jeune <span class="pagenum" id="Page_362">[362]</span> Beauharnais se
+trouvait en France, et sa fiancée s'embarqua en septembre 1779. Elle
+parvint à Bordeaux et, quelque temps après, épousa le vicomte Alexandre
+de Beauharnais, nommé capitaine au régiment de la Sarre, à l'occasion de
+son mariage. Il avait dix-huit ans, elle seize. Bonaparte, à l'époque où
+sa future impératrice se mariait, avait dix ans et entrait à l'Ecole de
+Brienne.</p>
+
+<p>Ce fut rue Thévenot, à Paris, que se logèrent les deux époux. Le 2
+septembre 1780, naquit Eugène, le futur prince, vice-roi d'Italie. Le
+ménage ne demeura pas longtemps uni. Bientôt le jeune vicomte quittait
+sa femme pour aller servir en Amérique, sous les ordres de Bouillé. Le
+désir de donner aux Américains l'indépendance, et de s'immortaliser aux
+côtés de Lafayette et de Rochambeau, s'alliait, chez le trop précoce
+mari, au désir de s'éloigner d'une femme coquette, frivole à l'excès et
+surtout dépensière. Il laissait Joséphine enceinte. Elle mit au monde,
+le 10 avril 1781, la future reine Hortense, la mère de Napoléon III.</p>
+
+<p>A cette époque, Joséphine n'avait donné à son mari aucun sujet de
+plainte. Celui-ci, marié trop jeune, s'abandonnait au désir des amours
+nouvelles et à l'entraînement des distractions passagères. Son départ
+n'attrista que médiocrement l'étourdie. Il lui rendait une liberté dont
+elle se montrait friande.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_363">[363]</span>
+Elle mena dès lors une existence à moitié régulière, ayant des
+amants, des dettes, des hauts et des bas. Elle vivait en marge de la
+société. La cour lui était non pas interdite, car les Beauharnais
+faisaient partie de la bonne noblesse d'Orléans, mais difficile à
+aborder. Elle n'avait que sa tante Renaudin pour la présenter, et la
+situation équivoque de cette dame lui interdisait l'entrée de
+Versailles.</p>
+
+<p>M. de Beauharnais revint en France, plaida en séparation. Le Parlement
+lui donna gain de cause, mais les torts étant réciproques, l'arrêt
+alloua à Joséphine une pension de dix mille livres. La séparée jugea à
+propos de faire un voyage au pays natal. Elle retourna à la Martinique,
+en revint en 1791, en compagnie d'un galant officier de marine, M.
+Scipion de Roure.</p>
+
+<p>Elle retrouva son mari en haute situation. Le vicomte de Beauharnais,
+député de la noblesse, était devenu l'un des membres influents de la
+Constituante. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir proposé, dans la
+nuit fameuse du 4 août, l'admissibilité de tous les citoyens dans les
+emplois civils, militaires et ecclésiastiques, et l'égalité des peines
+pour toutes les classes de citoyens; l'abolition, par conséquent, de
+l'ancien régime en deux articles. Il avait été élu plusieurs fois
+président de l'Assemblée nationale et recevait, en son hôtel de la rue
+de l'Université, <span class="pagenum" id="Page_364">[364]</span> un grand nombre de députés dont il était le chef.</p>
+
+<p>Joséphine, ambitieuse et avide de présider un salon politique, où
+fréquentait tout ce que l'Assemblée comptait d'hommes distingués, voulut
+se réconcilier avec son mari. Elle se fit humble, douce, repentante,
+féline. Elle réussit. Pendant quelque temps, elle rayonna dans cet hôtel
+de la rue de l'Université dont elle était la reine.</p>
+
+<p>Mais les jours s'assombrissaient. La Terreur avait clos les salons.
+Beauharnais était à l'armée. Général en chef de l'armée du Rhin, il fit
+le siège de Mayence. Démissionnaire, il fut arrêté en 1794, comme frère
+et major général de l'armée de Condé. Bien qu'un républicain et un
+patriote comme le général Beauharnais ne dût pas pactiser avec les
+traîtres, malgré la présence de son frère dans leur état-major, il fut
+guillotiné, le 5 thermidor. Quatre jours plus tard, les prisons
+s'ouvraient, et il eût été sauvé.</p>
+
+<p>Sa mort fut le fait d'une erreur, et de la précipitation avec laquelle,
+dans ce terrible moment, s'exécutaient les arrêts criminels.</p>
+
+<p>Beauharnais doit être réhabilité entièrement, quoique sa tête ait roulé
+pêle-mêle avec celles des traîtres, des conspirateurs et des ennemis de
+la patrie. Il a été victime de dénonciations injustes. Lui-même a
+déclaré qu'il ne fallait point reprocher à la Révolution sa mort.</p>
+
+<p>Avant de marcher à l'échafaud, dans un testament <span class="pagenum" id="Page_365">[365]</span> sublime, digne
+d'un philosophe de l'antiquité, Beauharnais exprima surtout cette
+crainte que la postérité ne le crût un «mauvais citoyen», relevant son
+cadavre parmi ceux des traîtres que le glaive de la loi frappait.
+«Travaille à réhabiliter ma mémoire, écrivait-il à sa femme, dans cette
+lettre suprême, interrompue par le bourreau; prouve qu'une vie entière
+consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité
+doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout
+dans la classe des gens suspects. Mais ce travail doit être ajourné,
+car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour
+pulvériser ses fers, doit s'environner d'une juste méfiance et plus
+craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.»</p>
+
+<p>Le noble citoyen terminait en recommandant à sa jeune femme de se
+consoler dans l'éducation de ses enfants, en leur apprenant que c'était
+à force de civisme qu'ils devaient effacer le souvenir de son supplice.</p>
+
+<p>Quel admirable caractère que ce héros, qui, sorti des rangs de
+l'aristocratie, se fait le défenseur du peuple, abat la féodalité,
+proclame le premier, à une époque où cette loi des sociétés modernes
+semblait une hérésie, une anarchique utopie, l'égalité des peines et
+l'admissibilité des nobles et des roturiers aux grades dans l'armée,
+<span class="pagenum" id="Page_366">[366]</span> aux emplois dans la magistrature, dans les fonctions de l'État, et
+qui, après avoir présidé la plus grande des assemblées françaises,
+commandé l'armée immortelle du Rhin, périt sur l'échafaud, victime de
+passions aveugles, subissant le contre-coup d'une cruelle et injuste
+fiction de solidarité fraternelle, et n'a, au seuil de la mort, qu'une
+crainte, c'est que la peine inique qu'il subit ne laisse supposer qu'il
+l'ait méritée! Alexandre de Beauharnais a le droit de prendre place au
+Panthéon de la Révolution, parmi les martyrs sanglants de l'évangile
+nouveau,&mdash;au Panthéon égalitaire et indistinct où se retrouvent
+proscripteurs et proscrits, les décapités de germinal et les vaincus de
+thermidor ou de prairial: Danton à côté de Saint-Just, et Vergniaud près
+de Couthon et de Soubrany.</p>
+
+<p>Joséphine a été favorisée, entre toutes, par le mariage. Beauharnais et
+Bonaparte, quelle femme n'eût été fière de ces deux maris, ne les eût
+aimés, adorés, respectés! Elle ne les a aimés ni l'un ni l'autre; elle
+les a trompés, à bouche que veux-tu, avec les premiers gentils officiers
+et muscadins que le hasard des sociétés faciles où elle se plaisait
+jetait dans ses jupes.</p>
+
+<p>La Révolution fit de Joséphine, qui, jusque-là, n'avait été qu'une
+déclassée, une sorte de grande dame. Le nom de son mari lui servit de
+titre auprès des femmes de l'ancienne cour ayant <span class="pagenum" id="Page_367">[367]</span> échappé à la
+Terreur. En prison, elle se lia avec plusieurs vénérables survivantes du
+naufrage de la vieille aristocratie. Elle connut aussi la Cabarrus.</p>
+
+<p>Chez celle-ci, trônant et minaudant sous le double pavillon du citoyen
+Tallien, son époux, et du directeur Barras, son amant, Joséphine, un
+jour, se trouva en face du maigre et silencieux vainqueur de
+vendémiaire.</p>
+
+<p>Bonaparte était à la mode. On ne parlait que de ce jeune général qui,
+d'un bond, venait de sauter dans la gloire. Les salons se le
+disputaient. Les femmes lui souriaient, cherchaient à l'attirer. Lui,
+passait grave, indifférent, souverain déjà.</p>
+
+<p>La veuve Beauharnais, avec sa nonchalance créole, ses graves manières,
+ses charmes déjà fanés, séduisit le froid jeune homme du premier regard.</p>
+
+<p>En cette entrevue décisive chez madame Tallien, Bonaparte se sentit
+attiré, pris, enveloppé. Dans le cercle vaporeux de cette brune enfant
+des îles, il se voyait entraîné, et, avec charme, subissait le vertige.</p>
+
+<p>Elle était loin d'être belle. Son futur beau-frère, Lucien Bonaparte,
+fit part en ces termes de l'impression qu'elle produisit sur lui:</p>
+
+<p>«Elle avait peu, fort peu d'esprit; point du tout de ce que l'on
+pourrait appeler la beauté; mais certains souvenirs créoles, dans les
+souples <span class="pagenum" id="Page_368">[368]</span> ondulations de sa taille, plutôt petite que moyenne; une
+figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle les apprêts de
+sa toilette remédiaient assez bien, à la clarté des lustres; tout enfin
+dans sa personne n'était pas dépourvu de ces quelques restes de sa
+première jeunesse, que le peintre Gérard, cet habile restaurateur de la
+beauté flétrie des femmes sur le retour, a fort agréablement reproduits
+dans les portraits qui nous restent de la femme du Premier Consul...
+dans les brillantes soirées du Directoire où Barras m'avait fait
+l'honneur de m'admettre, elle ne me paraissait plus jeune et inférieure
+aux autres beautés qui composaient ordinairement la cour du voluptueux
+directeur et dont la belle Tallien était la véritable Calypso...»</p>
+
+<p>Le portrait, peu flatté, paraît exact.</p>
+
+<p>Joséphine avait alors plus de trente-deux ans. Elle était mère de deux
+jeunes enfants, et son existence mouvementée, ses tracas princiers, ses
+voyages, le décousu de sa vie domestique, ses amours de passage, avaient
+certainement contribué à accélérer pour elle la marche du temps.</p>
+
+<p>Elle vainquit cependant le vainqueur à leur premier tête-à-tête.
+Bonaparte sortit de chez la Tallien le c&oelig;ur bouleversé, les yeux
+brillants, secoué dans tout son être par une fièvre qui, pour la
+première fois, n'était pas celle de la gloire, tourmenté d'un besoin qui
+n'était plus la faim, oubliant <span class="pagenum" id="Page_369">[369]</span> même sa famille et dédaignant la
+conquête du monde, qu'il rêvait en ses heures solitaires de jeunesse
+besogneuse, pour ne penser qu'à celle de <i>Yeyette</i>, comme lui avait dit
+se nommer familièrement, pour les intimes, la voluptueuse créole.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_370"><a href="#toc">XXIII</a><br />
+<small>MADAME BONAPARTE</small></h3>
+
+<p>Bonaparte,&mdash;dont toute la première jeunesse fut chaste, laborieuse, et
+qui ne connut que les débauches cérébrales et les griseries de
+l'intellect,&mdash;fut amoureux de Yeyette avec emportement.</p>
+
+<p>Il est certain que Joséphine ne méritait nullement cet excès d'amour.
+Mais le jeune général se trouvait dans une situation psychologique telle
+que son c&oelig;ur devait fatalement s'éprendre au premier contact d'une
+femme répondant à peu près à ce type, à ce modèle, que dans ses songes
+antérieurs, sa pensée avait si longuement et si avidement évoqué.</p>
+</div>
+
+<p>Joséphine n'était pas une de ces femmes d'esprit, de ces bas-bleus dont
+il eut justement, toute sa vie, l'horreur. Elle ne se piquait point de
+<span class="pagenum" id="Page_371">[371]</span> lancer des saillies ou de malicieuses épigrammes. Elle plut d'abord
+au général, en paraissant s'intéresser énormément à ses conquêtes
+militaires, en lui parlant stratégie.</p>
+
+<p>Elle avait en outre à ses yeux un prestige incomparable:
+n'appartenait-elle pas à l'ancienne aristocratie? Pour le petit
+gentillâtre corse, élevé dans un domaine misérable, et qui jamais
+n'avait approché de femmes bien vêtues, fleurant le parfum de l'ancienne
+cour, cette vicomtesse personnifiait la beauté féminine alliée à la
+grandeur. Le prestige de la noblesse, la Terreur passée se ravivait,
+lustral: la guillotine avait rajeuni les oripeaux fanés de l'ancien
+régime, et, sous l'ondée de sang, la noblesse reprenait coloris et
+vigueur. Il redevenait véridique le mot de la galante douairière: «Pour
+un roturier, une marquise a toujours trente ans.» Cette attraction
+nobiliaire, ce prestige du titre, du nom, du rang, jusqu'au plus profond
+de nos couches sociales démoralisées s'est perpétuée. Le commerçant ne
+fait-il pas étalage de sa clientèle titrée? Les hôteliers n'ouvrent-ils
+pas toutes grandes les portes de leurs appartements, parfois celles de
+leurs coffres-forts devant des monseigneurs aussi redoutables souvent
+que les pinces des cambrioleurs? Et, dans la trivialité de leur verbiage
+amoureux, les don Juan en casquette ne formulent-ils pas encore leur
+admiration et leurs désirs, à la vue d'une jolie <span class="pagenum" id="Page_372">[372]</span> fille, par cette
+exclamation toute chargée du respect de jadis: «Je l'embrasserais comme
+une reine!»</p>
+
+<p>Bonaparte, dont le génie en ébullition n'excluait pas une ignorance
+absolue des usages et des choses du monde, ne pouvait faire la
+distinction entre une vraie grande dame, puisqu'il n'en avait jamais vu
+auparavant, et cette irrégulière veuve, aux allures molles et aux yeux
+langoureux, qui lui adressait des éloges si simples, si sincères, sur
+ses talents militaires.</p>
+
+<p>Dans toute passion naissante, si déraisonnable qu'elle soit ou si
+logique, si inévitable qu'elle apparaisse par la suite, il convient de
+toujours constater un germe, un mobile initial, une monère, diraient les
+embryogénistes. Chez l'un c'est le besoin d'aimer, le sexe qui commande;
+un autre subira la loi de l'attraction et de la sociabilité, fuyant
+l'isolement, l'ennui, monstre flasque, gluant comme un poulpe, qui vous
+enlace en ses tentacules; pour celui-ci, l'amour sera comme une fleur
+qui pousse, dans un terrain préparé, jaillissant d'une plante où la sève
+a monté; enfin pour certains hommes, au cerveau intuitif, à la pensée
+objective, pour les grands imaginatifs, les constructeurs de châteaux en
+Espagne, les armateurs d'esquifs invraisemblables destinés à appareiller
+vers des rivages fabuleux, l'amour est un concept réalisé, une idée
+incarnée, une vapeur <span class="pagenum" id="Page_373">[373]</span> d'esprit qui se condense en chair
+marmoréenne... pour ceux-là, dont Napoléon était, poètes sans jamais
+écrire de vers, la femme est évoquée comme une apparition désignée; elle
+sort de l'inconnu telle que la statue conçue par le statuaire du bloc
+informe de la glaise, presque comme la blonde Eve tirée de la côte du
+premier amant...</p>
+
+<p>Napoléon aimait en Joséphine l'amante idéale.</p>
+
+<p>Il ne retrouva pas en elle les traits, le nez, la bouche, les yeux qu'il
+avait combinés dans l'esquisse de sa figure d'amour. Avec son teint mat,
+sa peau de tropicale riche, élevée à l'ombre, portée en manchy de rotin
+et balancée en des hamacs, tandis que, de grandes plumes d'autruche,
+deux négresses éventaient sa sieste gracieuse, ses yeux gros bleu foncé,
+ses cheveux châtains dorés aux boucles frisottantes que contenait un
+cercle d'or, Yeyette ne réalisait sans doute pas au point juste le type
+physique de son imagination.</p>
+
+<p>Mais elle personnifiait admirablement la femme idéale qu'il attendait,
+qu'il espérait, qu'il voulait.</p>
+
+<p>Sa tentative auprès de madame veuve Permon, qui aurait pu être sa mère,
+prouvait qu'il n'attachait qu'une importance secondaire à la question
+d'âge. La maturité de Joséphine devenait sans doute un attrait de plus
+pour le rude soldat, le politique impitoyable et glacé qu'il était déjà.
+Avec les femmes, Bonaparte n'avait guère que les désirs et les audaces
+d'un collégien.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_374">[374]</span>
+Sa démarche, sans résultat, auprès du marchand de savon de Marseille
+pour épouser Désirée, la s&oelig;ur de madame Joseph Bonaparte, prouvait
+qu'il n'était pas indifférent à la dot.</p>
+
+<p>Il voulait une femme qui pût tenir un salon, et qui lui apportât, avec
+une aisance acquise, un intérieur, un mobilier, des relations, et un
+rang social établi. Joséphine, pour lui, présentait tous ces avantages.
+Elle appartenait, comme la veuve Permon, à l'aristocratie, et de plus
+elle était, comme Désirée Clary, riche. Bonaparte le croyait du moins.</p>
+
+<p>Après son entrevue chez la Tallien, il fut invité au petit hôtel du n<sup>o</sup>
+6 de la rue Chantereine, et fut ébloui de ce qu'il prenait pour un luxe
+de vraie vicomtesse.</p>
+
+<p>Disons à ce propos qu'elle est absolument inexacte l'anecdote, charmante
+d'invention, du jeune Eugène Beauharnais venant réclamer, chez le
+général Bonaparte, l'épée de son père, confisquée au cours des
+perquisitions exécutées chez les sectionnaires, après leur défaite.
+Aucun récit contemporain ne mentionne ce fait. L'épée du général n'avait
+pu être saisie que chez sa veuve. Et la vicomtesse de Beauharnais était
+l'amie de madame Tallien, elle vivait dans la société de Barras, elle
+passait même pour remplacer, de temps à autre, auprès de lui, la belle
+Notre-Dame de Thermidor. Chez une femme aussi protégée <span class="pagenum" id="Page_375">[375]</span> du
+commandant en chef de l'intérieur, au nom duquel le désarmement
+s'opérait, la police se fût bien gardée d'oser perquisitionner. Et puis,
+dans ce cas, c'est à Barras, et non à Bonaparte, son subordonné
+militaire, que se serait adressée la réclamation légitime de la famille
+Beauharnais.</p>
+
+<p>Le logis de la rue Chantereine était modeste et meublé de bric et de
+broc. La gêne y inscrivait partout son passage. Avec Gauthier, son
+jardinier-cocher-valet de pied, et mademoiselle Compoint, femme de
+chambre, très avancée dans l'amitié, dans l'intimité de Joséphine,
+habillée presque aussi élégamment qu'elle et traitée en amie, en
+s&oelig;ur, Joséphine réussit à éblouir Bonaparte qui ne savait rien du
+luxe, et ressemblait à un sous-officier invité chez la femme du colonel.</p>
+
+<p>La bohème dorée logeait à l'hôtel Chantereine, loué, à la citoyenne
+Talma, quatre mille livres. Il n'y avait pas de vin dans la cave, ni de
+bois sous la remise, mais un carrosse avec deux chevaux étiques
+s'étalait, bien en vue, à l'entrée du pavillon. Joséphine, très
+coquette, tenait au luxe apparent. Elle avait beaucoup de robes, très
+peu de chemises. Ses costumes légers, vaporeux en gaze, en mousseline,
+produisaient beaucoup d'effet aux réunions, et lui coûtaient fort peu.</p>
+
+<p>Bonaparte fut tout de suite pincé. Il sortit de la maisonnette délabrée,
+la tête folle et les sens embrasés. Il désirait à présent Joséphine
+comme <span class="pagenum" id="Page_376">[376]</span> femme, comme chair, comme être à posséder, à étreindre, à
+fouler sous l'impétuosité de ses caresses.</p>
+
+<p>Celle qu'il avait cherchée sans la connaître par ses qualités
+extérieures, sa position dans le monde, son origine, ses affinités, son
+milieu, il la trouvait et, comme femme, elle satisfaisait toutes les
+exigences de son désir. Donc il la voulait, il l'aurait. Rien ne pouvait
+arrêter sa volonté lancée comme un obus hors du canon.</p>
+
+<p>Joséphine hésita tout d'abord. Bien que sa position fût précaire, elle
+se demandait si la fortune du général Bonaparte persisterait. Après
+tout, pour elle, ce n'était qu'un parvenu, grâce à l'amitié de Barras.
+Sans le choix de Barras, c'est Brune ou Verdières, proposés par Carnot,
+qui eussent été chargés de défendre la Convention au 13 vendémiaire.
+Barras continuerait-il sa protection au jeune aventurier? Le
+tout-puissant Directoire ne verrait-il pas d'un mauvais &oelig;il ce
+mariage?</p>
+
+<p>Joséphine résolut d'aller consulter le sensuel et cynique potentat.</p>
+
+<p>Elle fit donc atteler un soir, et se rendit au Luxembourg, chez le
+citoyen Barras, membre du Directoire.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_377"><a href="#toc">XXIV</a><br />
+<small>CHEZ BARRAS</small></h3>
+
+<p>Il y avait fête au Luxembourg quand Joséphine de Beauharnais se fit
+annoncer.</p>
+
+<p>Elle s'était habillée avec recherche à la mode nouvelle, robe à la
+Flore, flottante à la façon d'une écharpe, vaporeuse, légère, au tissu
+presque transparent, laissant luire sous son réseau délié l'ivoire mat
+des chairs.</p>
+</div>
+
+<p>Il s'agissait, non seulement de plaire à Barras, mais aussi d'éclipser
+toutes les beautés qui s'épanouissaient en corbeilles roses, blanches,
+bleues, à la grecque, à la romaine, à la Diane, à la Terpsichore, toute
+la mythologie de l'Olympe du moment, dans les salons de Barras.</p>
+
+<p>Qu'elle refusât ou qu'elle donnât sa main au général Bonaparte,
+Joséphine entendait maintenir sa réputation de femme à la mode,
+courtisée, recherchée, et prouver qu'elle n'avait pas renoncé <span class="pagenum" id="Page_378">[378]</span> à
+l'empire des grâces. Au fond du c&oelig;ur, cette démarche qu'elle
+risquait, ce conseil et cet appui qu'elle venait demander au brillant
+directeur, n'étaient qu'un prétexte à se montrer sollicitée, désirée,
+aimée, par un personnage, sans doute un peu nouveau, mais dont le monde
+déjà semblait subir l'ascendant et présager les hautes destinées.</p>
+
+<p>Elle voulait exhiber à ses rivales son amoureux Bonaparte, comme une
+parure inédite, comme un bijou un peu sauvage, mais précieux, et il ne
+lui déplaisait pas de dire à Barras, en feignant de le consulter, que
+son collègue au commandement de l'armée intérieure, son second dans la
+journée de vendémiaire, dont l'épée victorieuse pouvait peser autant que
+son sabre de parade dans la balance de l'avenir, la trouvait adorable et
+n'avait pas la sottise de lui préférer quelque impure aux charmes
+avilis.</p>
+
+<p>Était-ce coquetterie, regrets ou ironie? Joséphine n'a pas été
+historiquement la maîtresse de Barras. Elle fut dans la réalité des
+boudoirs restaurés, dans le décor poétique des sylphides et des nymphes
+diaphanes peintes par Prud'hon, la sultane d'une heure de Barras,
+démocrate pacha à la face brutale de soudard, aux prétentions élégantes
+d'un roué de la Régence.</p>
+
+<p>Aucune femme ne lui résistait, à ce casse-c&oelig;ur qui était un
+casse-cou. Sa vie avait été <span class="pagenum" id="Page_379">[379]</span> pleine d'aventures amoureuses. Ce
+révolutionnaire était un aristocrate de naissance, talon et bonnet
+rouges, le comte Paul de Barras, s'il vous plaît! Méridional, cela va
+sans dire, étant né à Fox-Emphoux, dans le Var, capitaine aux armées du
+roi, membre de la Convention, régicide, président de la redoutable
+assemblée, investi du commandement suprême au 9 thermidor et au 13
+vendémiaire, il avait été élu membre du Directoire, le dernier par 129
+voix sur 218 votants. On sait que le Directoire était composé de 5
+membres nommés par le Conseil des Anciens sur une liste de 50 membres
+présentés par l'Assemblée des Cinq-Cents. Ses collègues étaient
+Larévellière-Lépeaux, élu par 216 voix, Rewbell, Letourneur et Carnot.
+Le dernier de tous, Barras, s'était imposé et gouvernait réellement le
+Directoire. Il était grand, robuste, avec l'aspect d'un Fanfan-la-Tulipe
+parvenu aux honneurs; il conservait, sous le fastueux manteau
+directorial, ses m&oelig;urs et ses allures de don Juan de caserne. Ses
+collègues laborieux comme Letourneur, austères comme Carnot et Rewbell,
+enthousiastes, honnêtes, mais peu décoratifs comme le difforme
+Larévellière-Lépeaux, ne représentaient pas le pouvoir brillant,
+théâtral, cabotin même, si l'on peut employer ce vocable alors inconnu,
+tel que le voulaient les Français de l'an III, las de la liberté,
+regrettant les plaisirs, l'insouciance, le <span class="pagenum" id="Page_380">[380]</span> laisser-aller des
+m&oelig;urs et la pompeuse allure de l'ancien régime.</p>
+
+<p>Barras, par sa prestance, par la façon dont il portait la tête au milieu
+des solliciteurs de tout rang et de toute origine, par le geste dont il
+soulevait son chapeau à triple plume blanche, par la soldatesque
+nonchalance avec laquelle il laissait traîner sur les parquets du
+Luxembourg son sabre courbé au fourreau de vermeil, personnifiait
+admirablement, pour la foule redevenue servile, la majesté royale
+rétablie sans la monarchie. Ce Louis XIV de corps de garde était le roi
+de la République. Tout le servait. Ses vices surtout. Ses maîtresses
+formaient la garde de son pouvoir joyeux. Il rassurait par les fêtes
+qu'il donnait. Le peuple ne songeait pas à reprocher à ce jouisseur ses
+jouissances. On sortait d'une bataille terrible, d'un carême effrayant:
+à tous les rangs de la société, un seul régime apparaissait désirable,
+celui qui permettrait de vivre en paix et de faire tous les jours
+Mardi-Gras.</p>
+
+<p>La guillotine, les fêtes affreuses de la rue, les hommes en bonnet rouge
+et en carmagnole, les furies de la guillotine coiffées du madras
+évoquant la face hideuse de Marat, le luxe proscrit, l'amour suspect,
+l'art réfugié à l'étranger, tout cela n'était plus qu'un cauchemar. On
+s'éveillait dans la joie, dans l'ivresse; on se reprenait à des plaisirs
+brusquement ranimés, on se retrouvait à <span class="pagenum" id="Page_381">[381]</span> table entre échappés de la
+charrette. Les dîners, les parties de campagne, les vins débouchés au
+milieu de gais compagnons et de jolies filles décolletées, les roses
+dont on jonchait les nappes et les surtouts, les équipages qui
+semblaient revenir des écuries de Pluton, les convives dont beaucoup,
+comme Lazare, sortaient réellement du tombeau, donnaient à cette époque
+étrange, bigarrée, puissante, une couleur et une outrance que jamais
+plus les âges pacifiés ne reverront.</p>
+
+<p id="cor_17">Il la personnifiait superbement dans ses folies, dans ses passions, dans
+ses forces aussi, cette transitoire période du Directoire, le
+<ins title='volupteux'>voluptueux</ins> et intelligent Barras.</p>
+
+<p>Il avait rétabli l'ordre dans la rue, et le plaisir dans la société.
+Quoi d'étonnant que toutes les femmes fussent folles de lui? Avec cela,
+très dépensier: comme il jetait l'or sur les tables de brelan du
+Palais-Royal, il lançait par poignées les louis aux jeunes beautés
+attirées, phalènes vénales, par le flamboiement de cet astre nouveau. La
+Cabarrus était l'odalisque favorite. Cette intrigante courtisane qui
+repoussa, n'ayant plus besoin de lui, l'odieux Tallien, n'est pas
+seulement maîtresse en titre, elle est aussi la complice de Barras.
+C'est elle le grand agent de corruption sociale. Son rôle est celui
+d'une magnifique proxénète. Elle aide le sybarite directeur à enterrer
+la Révolution sous les fleurs et à faire <span class="pagenum" id="Page_382">[382]</span> succéder l'orgie
+crapuleuse à la débauche sanglante. La Révolution, où les frères
+s'entre-dévorèrent, fut un repas des Atrides: la Cabarrus avec Barras en
+fit un festin de Trimalcion.</p>
+
+<p>Une soirée chez Barras rassemblait tout ce que la société d'alors
+comportait d'élégances, de distinction, de vice, de vertu, de gloire.
+Les jeunes généraux, les vieux parlementaires, les femmes qui portaient
+en breloques une boucle de leur fiancé, de leurs frères, ou de leur
+premier amant, coupée sur la tête chérie au moment où Samson allait s'en
+emparer, les fournisseurs plus cousus d'or que les fermiers généraux de
+jadis, les muscadins aux amples cravates de mousseline, les madame Angot
+toutes ruisselantes de bijouterie, les savants, les écrivains Monge,
+Laplace, Volney, se pressaient dans les salons du Luxembourg, heureux de
+survivre, désireux de rattraper les heures perdues, insoucieux de
+l'avenir, se disant avec un sourire sceptique: «Pourvu que ça dure!»
+Dans l'ombre Talleyrand, revenu d'Amérique, ricanait et couvait cette
+société en décomposition, comme un vautour planant sur un charnier.</p>
+
+<p>Quand Joséphine eut fait prévenir Barras quelle désirait l'entretenir en
+particulier, on la conduisit dans un petit salon attenant au cabinet du
+directeur.</p>
+
+<p>Elle attendit quelques instants. La cloison était <span class="pagenum" id="Page_383">[383]</span> légère: un bruit
+de voix s'élevait de la pièce voisine; elle entendit la fin d'une
+discussion.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi soupçonnes-tu Bonaparte? disait Barras dont Joséphine
+reconnut le verbe sonore, c'est un homme pur d'argent, comme il nous en
+faut...</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois ambitieux, répondit la personne avec qui s'entretenait
+Barras.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'es-tu pas, toi, Carnot? reprit le directeur... Sois donc franc:
+tu es jaloux de Bonaparte! les plans qu'il a combinés pour l'armée
+d'Italie, tu les as anéantis sans les soumettre au Directoire, craignant
+que la gloire t'échappât du triomphe de nos armes!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas connu ces plans, répondit le directeur Carnot. Je les
+ignorais... Je jure que cela n'est pas vrai...</p>
+
+<p>&mdash;Ne lève pas la main! dit brutalement Barras. Il en dégoutterait du
+sang!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu me reproches, toi aussi, dit Carnot avec âpreté, d'avoir signé des
+arrêts de mort?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les arrêts de mort... oui, tu les as tous signés avec
+Robespierre...</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai signés sans les lire, comme Robespierre signait mes plans
+d'attaque sans même y jeter les yeux... nous avons servi la Révolution
+chacun de notre côté... la postérité nous jugera!...</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, buveur de sang! cria Barras.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_384">[384]</span>
+&mdash;Adieu, toi qui te grises d'or et de volupté! répondit Carnot. Je
+te le répète: je crains l'ambition de Bonaparte, mais je ne m'oppose
+nullement à ce que tu le nommes général en Italie!... Après tout, lui
+aussi fut un terroriste, un protégé des Jacobins, un régicide comme toi
+et moi... récompense-le, c'est ton affaire! Mais ne crois pas qu'il ait
+d'aussi vertueux desseins que tu le supposes... Le 13 vendémiaire, ce
+n'est pas Rome qu'il a sauvée, c'est Byzance!...</p>
+
+<p>Et l'ancien membre du Comité de Salut public sortit en faisant claquer
+la porte avec violence.</p>
+
+<p>Barras, soulevant une portière, se présenta souriant à Joséphine et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heureuse circonstance vous fait, belle vicomtesse, vous tenir à
+l'écart de la fête, et qui me vaut l'agréable surprise de cet entretien
+particulier?</p>
+
+<p>Barras, au fond, était inquiet. Il n'avait pas dédaigné les faveurs
+passagères de la séduisante créole, mais il ne tenait nullement à
+renouer des relations qui, de part et d'autre, n'avaient eu qu'un
+caractère occasionnel et capricieux. Joséphine, très à court d'argent,
+sans appui, sans relations, avait été heureuse de s'attacher un instant
+l'homme qui avait vaincu Thermidor, un ci-devant noble, généreux,
+aimable, et qui pouvait lui servir, sinon de protecteur en titre, du
+moins de caution dans les circonstances difficiles. Lui, <span class="pagenum" id="Page_385">[385]</span> de son
+côté, impatient de renouer les traditions de l'ancien régime, avait été
+flatté d'une conquête d'origine aristocratique, la veuve d'un président
+de la Constituante, général en chef de la glorieuse armée du Rhin. Mais
+il n'était resté entre eux que des souvenirs d'une liaison agréable, et
+la saveur de voluptés rapidement écoulées.</p>
+
+<p>Joséphine, un peu troublée, lui confessa l'objet de ses démarches:</p>
+
+<p>&mdash;On veut que je me remarie, mon cher directeur... Qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je pense que vous ferez un heureux... Puis-je savoir quel est
+l'homme sur lequel vous avez jeté les yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez, Barras!... c'est le général Vendémiaire, dit en
+souriant Joséphine.</p>
+
+<p>&mdash;Bonaparte? Un garçon d'avenir... un artilleur de premier ordre... Si
+vous l'aviez vu comme moi à cheval, dans le cul-de-sac Dauphin, braquant
+ses canons contre les sectionnaires sur les marches de Saint-Roch, vous
+seriez persuadée qu'un homme aussi brave ne peut faire qu'un excellent
+mari... Oh! il est intrépide!... j'étais à côté de lui, et les
+sectionnaires faisaient un feu du diable, dit Barras en manière
+d'aparté.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bon, fit Joséphine... Il veut servir de père aux orphelins
+d'Alexandre de Beauharnais et de mari à sa veuve.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très louable, mais l'aimez-vous?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_386">[386]</span>
+&mdash;Je serai franche avec vous, Barras; non, je ne l'aime pas...
+d'amour...</p>
+
+<p>&mdash;Auriez-vous de l'éloignement pour lui?... Dame, il ne paie pas de
+mine...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pour lui ni répugnance, ni désir... je me trouve dans un état
+de tiédeur qui me déplaît... C'est ce que les dévots,&mdash;vous savez qu'à
+la Martinique, mon pays, on est fort attaché à la religion,&mdash;trouvent
+l'état le plus fâcheux pour l'âme...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit aussi du corps, lorsqu'on parle du mariage...</p>
+
+<p>&mdash;L'amour est un culte aussi, Barras! Il exige la foi... on a besoin de
+conseils, d'exhortations pour croire, pour être fervente... voilà
+pourquoi je réclame vos conseils. Prendre une résolution a toujours paru
+fatigant à ma nature nonchalante... J'ai, toute ma vie, trouvé plus
+commode de suivre la volonté des autres...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il faut que je vous ordonne d'épouser le général?</p>
+
+<p>&mdash;Conseillez-le-moi seulement... J'admire le courage de Bonaparte... Il
+a sauvé la société au 13 vendémiaire...</p>
+
+<p>&mdash;Il a protégé la Convention, abattu les factieux qui voulaient
+renverser la République et gagné à lui seul, dans Paris, une bataille de
+rues qui vaut toutes les batailles rangées...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme supérieur... J'apprécie <span class="pagenum" id="Page_387">[387]</span> l'étendue de ses
+connaissances en toutes choses dont il parle généralement bien, la
+vivacité de son esprit qui lui fait comprendre la pensée des autres
+presque avant qu'elle ait été exprimée; mais je suis effrayée, je
+l'avoue, de l'empire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce qui
+l'entoure...</p>
+
+<p>&mdash;Il a l'&oelig;il dominateur, en effet! La première fois que je l'ai vu,
+dit Barras avec gravité, je fus étrangement surpris à son aspect.
+J'aperçus un homme au-dessous de la taille ordinaire, d'une extrême
+maigreur... On aurait dit un ascète échappé des solitudes... ses cheveux
+coupés d'une façon particulière, encadrant ses oreilles, tombaient sur
+ses épaules... Oh! ce n'est pas un de nos muguets de la jeunesse dorée!
+Il était vêtu d'un habit droit, boutonné jusqu'en haut, orné d'une
+petite broderie en or très étroite; il portait à son chapeau une plume
+tricolore... Au premier abord, sa figure ne me parut pas belle, mais des
+traits prononcés, un &oelig;il vif et fouilleur, un geste animé et brusque
+décelaient une âme ardente; son front large et soucieux indiquait le
+penseur profond... Son parler était bref; il s'exprime assez
+incorrectement... mais, s'il ne cherche la correction, à tous moments il
+trouve le sublime... C'est un homme, Joséphine! un homme intègre, un
+vaillant qui sera peut-être demain un héros!... Puisqu'il veut de vous,
+prenez-le... C'est un conseil <span class="pagenum" id="Page_388">[388]</span> d'ami que je vous donne... de bon
+ami, croyez-le!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous m'engagez à devenir sa femme...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et, avec le temps, vous l'aimerez...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?... J'ai un peu peur de lui....</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas la seule!... tous mes collègues le redoutent...
+Carnot, un terroriste, un buveur de sang, un complice de Robespierre
+pourtant, le déteste, parce qu'il en est jaloux et qu'il le craint...</p>
+
+<p>&mdash;S'il intimide les directeurs, jugez l'impression qu'il doit faire sur
+une femme!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous y habituerez... d'ailleurs, il vous aime, m'avez-vous
+dit?...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il est fort amoureux de moi, mais, Barras, entre amis, on
+peut se faire de telles confidences, ayant passé la première jeunesse,
+puis-je espérer conserver longtemps cette tendresse violente qui, chez
+le général, ressemble à un accès de délire!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas de l'avenir...</p>
+
+<p>&mdash;Si, lorsque nous serons unis, il venait à cesser de m'aimer, ne me
+reprochera-t-il pas sa faiblesse, son abandon?... Il se repentira de
+l'illusion subie. Il cuvera l'amertume de l'ivresse dissipée. Ne
+regrettera-t-il pas un mariage plus brillant, avec une femme plus jeune,
+qu'il aurait pu contracter! Que répondrai-je alors? que ferai-je?... je
+pleurerai... Autant m'éviter les larmes...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_389">[389]</span>
+&mdash;Ne prévoyez donc pas ainsi les malheurs... On souffre à devancer
+les misères!... Bonaparte est un gaillard voué au bonheur... Êtes-vous
+superstitieuse? Il m'a confié qu'il avait une étoile, et qu'il y
+croyait...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, à la Martinique, une négresse qui pratiquait les enchantements,
+et dont les prophéties locales se sont toutes réalisées, m'a prédit que
+je porterais un jour une couronne de reine... Je ne vois pas bien
+Bonaparte roi et moi partageant son trône...</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourrez partager avec lui la gloire qui couronnera le commandant
+en chef de la plus belle armée de la République.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, mon cher Barras? demanda Joséphine surprise, se
+souvenant de l'altercation avec Carnot qu'elle avait entendue, et dont
+le général Bonaparte faisait l'objet.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que vous serez la plus heureuse des femmes, comme vous
+êtes l'une des plus belles reines de beauté de notre République, si vous
+épousez Bonaparte... et comme cadeau de noces, moi, votre vieil ami,
+reconnaissant aussi envers le général qui m'a si bien mitraillé les
+insurgés des sections, je mettrai dans votre corbeille un joli bijou...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!... quoi donc? une agrafe d'or avec des diamants, comme en
+porte la belle madame Tallien?...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_390">[390]</span>
+&mdash;Mieux que cela... le commandement en chef de l'armée d'Italie!...
+Mais on doit s'étonner de mon absence de la fête, dit Barras jouissant
+de l'étonnement de Joséphine, prenez mon bras et rentrons dans les
+salons... Je veux être le premier à féliciter Bonaparte sur son mariage
+et sur son nouveau commandement!...</p>
+
+<p>Et, entraînant la veuve Beauharnais, tout étonnée de la décision qui lui
+était imposée et de la faveur inestimable que le tout-puissant directeur
+accordait à son futur époux, Barras fit sa rentrée majestueuse dans les
+salons ruisselants de lumières, de fleurs, de femmes, au bras de son
+ancienne maîtresse qui allait s'appeler madame Bonaparte.</p>
+
+<div class="npage">
+<h3 id="Page_391"><a href="#toc">XXV</a><br />
+<small>LE SABRE DES PYRAMIDES</small></h3>
+
+<p>Bonaparte fut nommé, le 23 février 1796, général en chef de l'armée
+d'Italie. Carnot s'était rallié à l'avis de Barras. Rewbell seul y fit
+opposition, mais ses collègues passèrent outre.</p>
+
+<p>Le 9 mars, c'est-à-dire quelques jours après, le mariage du général et
+de la veuve Beauharnais fut célébré.</p>
+
+<p>Il est à présumer qu'il avait été consommé auparavant.</p>
+</div>
+
+<p>Toute cette période de la vie de Bonaparte n'est qu'une fièvre d'amour.</p>
+
+<p>On le vit littéralement à l'adoration de sa Joséphine. Prosterné,
+extasié, anéanti devant la crèche comme un carmélite, en face de ce
+saint-sacrement.</p>
+
+<p>Il l'accablait de ses caresses, il l'étreignait furieusement, il se
+ruait sur elle et l'emportait, <span class="pagenum" id="Page_392">[392]</span> comme un fauve sa proie, dans
+l'alcôve saccagée. Tel qu'un barbare au pillage, il se jetait sur ces
+voiles légers dont Joséphine, en souvenir des tropicales soirées, se
+plaisait à envelopper ses charmes. Il arrachait, déchirait, décousait,
+mettait en lambeaux tout ce qui faisait obstacle à l'impétuosité de ses
+mains frémissantes, de ses lèvres avides. Toute l'exubérance de sa
+nature exceptionnelle éclatait dans cette prise de possession brutale
+comme une charge de cavalerie. Il aimait, il prenait une femme pour la
+première fois, ou à peu près, et ses réserves de passions accumulées
+dévalaient comme un torrent, se précipitaient avec la violence d'un
+fleuve longtemps retenu, les vannes levées. Dans cette expansion
+vigoureuse, dans cet assouvissement de la chair à jeun, dans cette
+jouissance double où l'amour-propre satisfait, la vanité flattée, la
+joie du but atteint, le rêve accompli mêlaient leurs ivresses, Bonaparte
+en oubliait le rut de la guerre, de la gloire, de la puissance dont ses
+nerfs furent toute sa vie surexcités. Ce n'était plus le même homme. Il
+tremblait, il balbutiait, il riait, il pleurait. Il y eut dans cette
+prise de possession de Joséphine de la folie et de l'intoxication.</p>
+
+<p>La célébration du mariage fut la fin de cette lune de miel si courte.</p>
+
+<p>Deux jours après la cérémonie officielle, il se mettait en route pour
+l'Italie. Il était désormais <span class="pagenum" id="Page_393">[393]</span> sur la route de la gloire et ne
+s'arrêterait plus à l'hôtellerie de l'amour, qu'en passant, entre deux
+victoires, jusqu'au jour où la fatalité le ferait trébucher contre le
+lit éblouissant de l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche.</p>
+
+<p>Dans l'acte de mariage, Bonaparte par galanterie, pour rapprocher les
+distances d'âge, s'était vieilli de deux ans, et, par coquetterie,
+Joséphine, par un certificat de nativité, à défaut d'acte de naissance
+régulier, s'était rajeunie de quatre ans. Cette supercherie d'une jolie
+femme, désireuse de ne pas paraître trop âgée auprès d'un jeune époux,
+devait avoir de terribles conséquences pour Joséphine, à l'époque du
+divorce, au moins sous le rapport de la légalité de cette procédure.</p>
+
+<p>Bonaparte emporta sa fièvre passionnelle en courant vers cette Italie,
+où les triomphes les plus prodigieux l'attendaient.</p>
+
+<p>Il ne laissait passer aucune journée sans adresser à sa Joséphine des
+épîtres amoureuses, un peu emphatiques de ton, où l'on retrouvait
+l'éloquence et la pompe de Saint-Preux écrivant à Julie. Harassé de
+travaux, las de veiller, à peine descendu de cheval après avoir parcouru
+les positions où le lendemain il battrait l'ennemi, le jeune général, au
+milieu de préoccupations et de dangers qui se multipliaient, ne manquait
+jamais de jeter sur le papier des phrases embrasées, témoignant <span class="pagenum" id="Page_394">[394]</span> de
+l'intensité de son amour, qu'un courrier, galopant nuit et jour, portait
+aussitôt à Paris avec le bulletin de la bataille gagnée la veille et
+l'annonce des drapeaux pris à l'ennemi qu'un aide de camp déposerait sur
+l'autel de la Patrie, dans une cérémonie magnifique présidée par les
+directeurs.</p>
+
+<p>Et cette fête de la Victoire qu'il organisait de sa tente dressée sur le
+plateau de Rivoli, cette journée de patriotiques réjouissances qu'il
+donnait à Paris, quand son ami Junot se présenta à la Convention porteur
+des étendards autrichiens, c'était pour sa Joséphine que l'idée, un peu
+théâtrale, lui en était venue.</p>
+
+<p>Elle fut la reine de la France, ce jour-là, l'insignifiante et sensuelle
+créole. Devant les troupes, en face de tout le peuple rassemblé, au son
+du canon et des cloches, clamant à la cité en liesse l'alleluia de la
+victoire, elle parada au bras de Junot, en qui l'on saluait le
+représentant, l'ami, le compagnon du héros dont le nom montait vers le
+ciel, proféré par cent mille bouches en délire.</p>
+
+<p>Carnot debout, au centre de l'autel du Champ de Mars, prononçait une
+harangue où le jeune général victorieux était comparé à Epaminondas et à
+Miltiade. Lebrun, poète officiel, dirigeait un ch&oelig;ur chantant cet
+hymne de circonstance:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<div class="verse8"><span class="pagenum" id="Page_395">[395]</span>
+Enivrons-nous, amis, aux coupes de la gloire.</div>
+<div class="verse8">Sous des lauriers, que Bacchus a d'attraits!</div>
+<div class="verse6">Buvons, buvons à la victoire,</div>
+<div class="verse6">Fidèle amante des Français!</div>
+</div></div>
+
+<p>Tout Paris se montrait alors la citoyenne Bonaparte et son époux, à
+distance, en donnant l'ordre de marcher sur Mantoue et de la prendre,
+jouissait du triomphe qu'il lui avait préparé.</p>
+
+<p>Joséphine cependant, le soir même de cette apothéose où elle avait
+figuré en déesse, ayant congédié un acteur subalterne qui l'occupait
+depuis quelque temps, couchait avec un joli sous-lieutenant de hussards,
+M. Charles, auquel elle donnait ce que les fournisseurs, les usuriers,
+les marchandes à la toilette, lui laissaient de l'argent, qu'en se
+privant, lui envoyait Bonaparte. C'était sa façon à elle de récompenser
+l'armée.</p>
+
+<p>Non seulement Joséphine trompait ce jeune mari si ardent, si glorieux,
+si convoité par toutes les femmes, qu'elle n'aimait pas, mais elle ne
+feignait même pas d'avoir pour lui les égards que la simple convenance
+exigeait. Elle se refusa longtemps à se rendre en Italie où il
+l'appelait de tous ses désirs. Bonaparte, à la pensée surexcitée par la
+privation, en arrivait aux plus folles divagations: il parlait
+d'abandonner son commandement, de donner sa démission et d'accourir à
+Paris, auprès de sa Joséphine, si elle ne se décidait à venir le
+rejoindre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_396">[396]</span>
+Elle consentit enfin, le c&oelig;ur gros, à quitter ce Paris qui lui
+tenait tant au c&oelig;ur, et à se mettre en route. Dans ses bagages, elle
+emmenait le beau Charles.</p>
+
+<p>Lorsque, dans la suite de ce récit (<i>La Maréchale</i>), nous parlerons du
+divorce de Napoléon, nous reviendrons sur ces épisodes de la trahison
+continuelle de cette gourgandine couronnée sur laquelle romanciers,
+dramaturges, poètes, trompant la postérité, ont apitoyé l'âme populaire.</p>
+
+<p>Napoléon n'a pas été trahi que par les maréchaux qu'il avait gorgés
+d'honneurs, engraissés de dotations. Les deux femmes qu'il avait
+appelées à partager la gloire de son nom, furent deux infâmes coquines;
+même la bestiale fille d'empereur, cette Marie-Louise, archiduchesse
+toujours en chasse, est-elle plus excusable? Elle n'était pas tirée des
+boudoirs équivoques de la galanterie directoriale, et l'on ne pouvait
+exiger d'elle de la reconnaissance pour le soldat couronné qui l'avait
+conquise l'épée à la main, et était entré dans son lit en vainqueur,
+comme dans une capitale rendue.</p>
+
+<p>Après la campagne d'Italie, les préliminaires de Léoben, le traité de
+Campo-Formio, Bonaparte, à la fois triomphateur et pacificateur, se
+retrouva hanté des visions de l'Orient.</p>
+
+<p id="cor_18">Ce n'était plus alors l'aiguillon de la misère, l'ambition, la vague
+convoitise d'une femme <span class="pagenum" id="Page_397">[397]</span> ardente et cupide de tout ce qui pouvait
+s'acquérir, se prendre, se tenir dans des mains rapaces et solides comme
+des serres, dont il se sentait pressé. L'<ins title='Orien'>Orient</ins> n'était pas seulement
+pour lui un paradis de conquêtes et de gloire qu'il entrevoyait dans les
+fumées de son rêve éveillé. C'était aussi un port, un abri.</p>
+
+<p>Revenu à Paris le 5 décembre 1797, après les ratifications du traité de
+Campo-Formio, et la signature de la convention militaire qui remettait à
+la France Mayence et Manheim, c'est-à-dire le Rhin, il n'avait pas
+tardé, dans son petit hôtel de la rue Chantereine, flatteusement
+débaptisée et devenue rue de la Victoire, à connaître les dangers de la
+popularité et les périls d'une situation exceptionnelle dans la
+République.</p>
+
+<p>Il dut tout d'abord assister à des fêtes célébrées en l'honneur des
+armées victorieuses. Il en fut le héros. On ne voyait que lui parmi
+l'éclat frissonnant des drapeaux, et son nom résonnait dans toutes les
+bouches. Barras, Talleyrand, qui déjà s'essayait au métier de traître,
+le louangèrent solennellement. Bonaparte répondit en termes vagues. De
+son remerciement une seule phrase sortait claire, presque menaçante:
+«Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois
+organiques, l'Europe entière deviendra libre» dit-il avec énergie. Un
+orage était ainsi prophétisé. Le coup de foudre du 18 brumaire <span class="pagenum" id="Page_398">[398]</span>
+s'annonçait sourdement, sous cette phrase grosse de tempêtes.</p>
+
+<p>Bonaparte cherchait alors à se dérober aux ovations qui le
+poursuivaient. Carnot, proscrit après Fructidor, avait laissé une place
+vacante à l'Institut. Elle lui fut offerte et depuis, dans les
+cérémonies publiques, il affecta de se montrer vêtu du modeste habit à
+palmes vertes. Sous cette livrée de la science, il semblait moins un
+soldat vainqueur, qu'un laborieux serviteur de l'idée.</p>
+
+<p>On avait proposé de lui donner le château de Chambord, cette merveille
+de l'art de la Renaissance, à titre de donation nationale. Il refusa. Il
+déclina également toutes distinctions qui lui furent offertes. Il ne
+voulut accepter que le titre de général en chef de l'armée d'Angleterre.</p>
+
+<p>Il préparait avec certain fracas un projet de descente en
+Grande-Bretagne. En réalité, il étudiait le moyen de frapper
+l'implacable ennemi de la France et de la Révolution, là où surtout elle
+était vulnérable: dans ses colonies. L'Egypte le tentait. Il résolut d'y
+entraîner ses compagnons d'armes. Il y avait sur les bords du Nil des
+lauriers inattendus à récolter. Il reviendrait de ce fabuleux pays avec
+un prestige éblouissant. Le plan gigantesque et chimérique se
+développait dans son cerveau bouillonnant de conquérir non seulement
+l'Egypte, mais la Syrie, la Palestine, la Turquie, d'entrer, comme un
+chef de croisés, dans <span class="pagenum" id="Page_399">[399]</span> Constantinople, et là, de prendre l'Europe à
+revers, poussant les vagues de son armée, grossies de fellahs, de
+Bédouins, de Druses, de Turcs et des peuplades attirées de l'Asie
+Mineure; il battait toutes les armes, il reformait la carte du monde et
+sous son épée triomphale courbait tous les souverains et toutes les
+nations.</p>
+
+<p>Bonaparte s'emballait ainsi, devant les plans et les cartes concernant
+l'Egypte, dans ses fantastiques rêveries d'immense empire occidental. En
+même temps, sa froide raison lui conseillait une absence. Il n'était pas
+fâché de prouver que, lui parti, le Directoire ne pouvait commettre que
+des fautes, les généraux ne connaître que les défaites. Son besoin
+d'activité le stimulait à chercher de nouvelles occasions de gloire. Il
+se rendait compte aussi que le peuple est mobile, et qu'il se lasse bien
+vite d'encenser une idole: «On ne m'aura pas vu trois fois en spectacle,
+disait-il, qu'on ne me regardera plus.»</p>
+
+<p>Une sourde conspiration le décida à brusquer son départ. La jalousie des
+directeurs s'était allumée. Déjà Rewbell, un honnête homme mais un
+parfait imbécile, lui avait tendu la plume, un jour qu'il parlait de
+donner sa démission, pour qu'il la signât. On cherchait vaguement à le
+mettre en accusation sous un prétexte de concussion, à propos de sommes
+touchées en Italie. Le Directoire feignait d'oublier qu'il avait poussé
+le général <span class="pagenum" id="Page_400">[400]</span> à tirer de l'Italie des sommes en argent, des tableaux,
+des statues, du butin de toute nature, et que chaque mois le victorieux
+Bonaparte faisait passer à Moreau et à ses autres collègues moins
+heureux de l'armée du Rhin, des subsides leur servant à régler les
+soldes en retard.</p>
+
+<p>Le 19 mai 1798, il s'embarquait à Toulon. Avant de prendre la mer, il
+adressa à ses troupes une proclamation vibrante d'espoir, où miroitait
+la splendeur de la terre promise:</p>
+
+<p>«Soldats, apprenez que vous n'avez pas encore assez fait pour la patrie,
+et que la patrie n'a pas encore assez fait pour vous. Je vais vous mener
+dans un pays où, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui
+étonnent aujourd'hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie les
+services qu'elle a droit d'attendre d'une armée d'invincibles. Je
+promets à chaque soldat, qu'au retour de cette expédition, il aura à sa
+disposition de quoi acheter six arpents de terre.»</p>
+
+<p>La campagne d'Egypte, avec ses légendaires étapes,&mdash;les soldats
+plaisamment demandèrent en foulant les sables du désert de Giseh si
+c'était là que le général voulait leur distribuer les arpents de terre
+promis,&mdash;ses victoires invraisemblables, ses désastres maritimes, sa
+revanche terrestre d'Aboukir, furent comme un conte des Mille et une
+Nuits dont le sultan public demeura charmé, impatient d'apprendre la
+suite.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_401">[401]</span>
+Le 15 octobre 1799, grande nouvelle: Bonaparte est débarqué à
+Fréjus. Il se dirige vers Paris, escorté de l'acclamation des foules. Il
+est le héros, le sauveur, le dieu. La France se donne à lui, dans un rut
+formidable, comme une gouge pâmée tombant aux bras d'un premier rôle,
+dans l'entr'acte du drame palpitant.</p>
+
+<p>Avait-il, en revenant ainsi précipitamment, le projet préconçu de
+renverser le gouvernement et de substituer sa volonté à la Constitution
+existante? Nullement. C'était un grand rêveur, Napoléon Bonaparte. Il
+avait entrevu la possibilité d'un changement de régime comme l'hypothèse
+de la reconstitution d'un empire carlovingien. Il subordonnait aux
+événements la réalisation de ces utopiques conceptions.</p>
+
+<p>Le 18 brumaire a été commandé par l'opinion, exécuté par Bonaparte. Le
+Directoire était discrédité; la France, lasse de cette dictature de
+l'incapacité. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait, mais elle le
+voulait absolument. Si Bonaparte n'eût pas tenté le coup de Brumaire,
+Augereau, Bernadotte ou Moreau l'eussent essayé.</p>
+
+<p>Bonaparte avait groupé autour de lui tout un état-major brillant et
+valeureux: Lannes, Murat, Berthier, Marmont, puis des légistes,
+inclinant la jurisprudence devant la force comme Cambacérès, des
+pêcheurs en eaux troubles comme Fouché et Talleyrand. Ses deux frères,
+Lucien et Joseph, <span class="pagenum" id="Page_402">[402]</span> travaillaient activement pour lui, Lucien surtout
+qui était membre des Cinq-Cents.</p>
+
+<p>Le complot s'organisa sans grandes précautions.</p>
+
+<p>Tout le monde en était, ou à peu près.</p>
+
+<p>Le 18 brumaire,&mdash;9 novembre 1799,&mdash;à six heures du matin, tous les
+généraux et officiers supérieurs, convoqués par Bonaparte, se trouvaient
+rassemblés dans son hôtel de la rue de la Victoire, sous le prétexte
+d'une revue à passer. Il y avait les six adjudants de la garde
+nationale, et, à leur tête, Moreau, Macdonald, Murat, Sérurier,
+Andréassy, Berthier, plus le prudent Bernadotte, seul en civil.</p>
+
+<p>Un seul général important manquait. Bonaparte en fit la remarque avec
+inquiétude:</p>
+
+<p>&mdash;Où donc est Lefebvre? demanda-t-il à Marmont. Lefebvre ne serait-il
+pas avec nous?...</p>
+
+<p>Au même instant, on annonça le général Lefebvre.</p>
+
+<p>Il avait fait du chemin, le mari de la Sans-Gêne.</p>
+
+<p>L'ancien garde-française, le lieutenant de la milice, le capitaine de
+Verdun à l'armée du Nord, était devenu le général commandant la 17<sup>e</sup>
+division militaire, c'est-à-dire le gouverneur de Paris.</p>
+
+<p>De capitaine au 13<sup>e</sup> d'infanterie légère à Jemmapes, il avait été nommé
+chef de bataillon, chef de demi-brigade, puis général de brigade à
+l'armée de la Moselle, sous les ordres de son ami Hoche.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_403">[403]</span>
+Le 10 janvier 1794, il était promu général de division et commandait
+l'immortelle armée de Sambre-et-Meuse, à la mort de Hoche. A Fleurus, à
+Altenkirchen, il s'était comporté en héros.</p>
+
+<p>Après avoir commandé l'armée du Danube, il avait été candidat au
+Directoire, mais écarté à raison de ses opinions très républicaines et
+de sa qualité de militaire.</p>
+
+<p>Nommé au commandement en chef de l'armée de Paris, Lefebvre était
+peut-être le général dont le concours se trouvait le plus indispensable
+à la réussite des desseins de Bonaparte.</p>
+
+<p>Il n'avait pas été averti des projets du futur maître de la France.</p>
+
+<p>A minuit, ayant appris que des mouvements de troupes s'opéraient, il
+était monté à cheval et avait parcouru la ville.</p>
+
+<p>Surpris de voir sans son ordre de la cavalerie prête à se mettre en
+route pour une destination inconnue, il avait interrogé sévèrement le
+commandant: Sébastiani. Celui-ci l'avait renvoyé à Bonaparte.</p>
+
+<p>Lefebvre arrivait donc de fort méchante humeur chez le général.</p>
+
+<p>Bonaparte, l'apercevant, courut à lui, les bras ouverts:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon vieux Lefebvre, lui cria-t-il familièrement, comment cela
+va-t-il?... Et ta femme, la bonne Catherine? Toujours le c&oelig;ur sur
+<span class="pagenum" id="Page_404">[404]</span> la main et la réplique alerte, je suppose?... Madame Bonaparte se
+plaint de ne pas la voir assez souvent...</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme se porte fort bien, je vous remercie, général, dit Lefebvre,
+très froid, mais il ne s'agit pas d'elle pour le moment...</p>
+
+<p>Bonaparte l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Lefebvre, mon cher camarade, dit-il avec le ton affectueux et
+l'air bon garçon qu'il savait prendre à l'occasion, vous, l'un des
+soutiens de la République, la laisserez-vous périr entre les mains de
+ces avocats?... Tenez, voilà le sabre que je portais aux Pyramides, je
+vous le donne comme un gage de mon estime et de ma confiance...</p>
+
+<p>Et il tendit à Lefebvre, hésitant et flatté, un magnifique sabre, à
+poignée ornée de pierreries, le cimeterre de Mourad-bey.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit Lefebvre subitement calmé, jetons les avocats à
+la rivière!...</p>
+
+<p>Et il ceignit le sabre des Pyramides.</p>
+
+<p>Le 18 brumaire était accompli.</p>
+
+<p>Le soir de cette journée décisive, qui changeait encore une fois la
+destinée de la France, Lefebvre, embrassant Catherine, lui dit, tirant à
+demi du fourreau le don de Bonaparte:</p>
+
+<p>&mdash;Ça, vois-tu, femme, c'est un sabre de Turc, ce n'est bon qu'à la
+parade ou à taper du plat dans le dos des avocats... nous le laisserons
+au fourreau... <span class="pagenum" id="Page_405">[405]</span> il nous rappellera seulement l'amitié du général
+Bonaparte... un parvenu comme nous, ma Catherine!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne t'en serviras pas de ce beau sabre? demanda la Sans-Gêne.</p>
+
+<p>&mdash;Non... pour défendre la patrie... pour taper sur les Autrichiens, les
+Anglais, les Prussiens, partout où Bonaparte voudra nous conduire,
+fût-ce au tonnerre de Dieu, j'ai le mien, femme, mon sabre de
+Sambre-et-Meuse, il me suffit!...</p>
+
+<p>Et le général Lefebvre, attirant à lui sa bonne épouse, qu'il aimait
+toujours comme au 10 août, déposa sur ses grosses joues un long baiser,
+franc et pur comme son sabre de combat.</p>
+
+<p class="sep3 cent" id="cor_19">FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE<ins title="manque dans l'original"><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></ins></p>
+
+<div class="sep4 footnote">
+<p><span class="label"><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1">[1]</a></span>
+L'épisode qui complète l'ouvrage a pour titre: <i>Madame
+Sans-Gêne, la Maréchale</i>, et paraîtra à la fin du mois de mai prochain.</p>
+</div>
+
+<h2 id="toc" class="sep4">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<hr class="hr20" />
+
+<table summary="Table" class="sepb">
+ <tr>
+ <td class="tdc" colspan="3"><a href="#Page_1">PREMIÈRE PARTIE</a><br /><small>LA BLANCHISSEUSE</small></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">I.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">La fricassée</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">II.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">La prédiction</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_10">10</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">III.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">La dernière nuit de la royauté</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_20">20</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">IV.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Un chevalier du poignard</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_31">31</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">V.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">La chambre de Catherine</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_50">50</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">VI.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Le petit Henriot</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_56">56</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">VII.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Le locataire de l'hôtel de Metz</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_71">71</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">VIII.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Le joli sergent</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">IX.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Le serment sous les peupliers</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_95">95</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">X.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">L'enrôlement involontaire</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_114">114</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XI.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">La créance de madame Sans-Gêne</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_129">129</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdc" colspan="3"><a href="#Page_138">DEUXIÈME PARTIE</a><br /><small>LA CANTINIÈRE</small></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">I.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">En chaise de poste</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_138">138</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">II.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Chez la fruitière</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_147">147</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">III.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">La demoiselle de Saint-Cyr</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_158">158</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">IV.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Première défaite de Bonaparte</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_169">169</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">V.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Le siège de Verdun</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_174">174</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">VI.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">A l'étape</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">VII.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">L'abandonnée</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr"><span class="pagenum" id="Page_408">[408]</span>VIII.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">L'arrivée des volontaires</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_203">203</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">IX.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">L'envoyé de Brunswick</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_210">210</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">X.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Le serment de Beaurepaire</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_217">217</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XI.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">La mission de Léonard</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_228">228</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XII.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Le camp des émigrés</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_233">233</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XIII.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Le second enfant de Catherine</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_246">246</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XIV.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">La fin d'un héros</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_253">253</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XV.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Au bord du néant</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_265">265</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XVI.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Jemmapes</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_273">273</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XVII.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">La messe de mariage</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_289">289</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XVIII.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Dette de reconnaissance</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_306">306</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XIX.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Avant l'attaque</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_321">321</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XX.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">La victoire en chantant...</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_332">332</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XXI.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">L'étoile</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_343">343</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XXII.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Yeyette</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_353">353</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XXIII.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Madame Bonaparte</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_370">370</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XXIV.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Chez Barras</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_377">377</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdr">XXV.&mdash;</td>
+ <td class="tdl">Le sabre des Pyramides</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_391">391</a></td>
+ </tr>
+</table>
+
+<hr class="sep3 hr40" />
+
+<p class="t4 cent">ÉMILE COLIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+
+<div class="screenonly">
+<div class="figcenter">
+<img class="sep2" src="images/dos.jpg" width="458" height="700" title="Dos" alt="Dos" />
+</div></div>
+
+<div class="box sep4 handonly" id="cor_list">
+<p>Corrections:</p>
+
+<table summary="Corrections">
+ <tr>
+ <td class="tdp">Page</td>
+ <td class="tdl">&nbsp;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_1">38</a></td>
+ <td class="tdl">«bouique» remplacé par «boutique» (dans sa boutique dont elle avait).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_2">58</a></td>
+ <td class="tdl">«uste» par «juste» (Hein? suis-je tombé juste?...).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_3">79</a></td>
+ <td class="tdl">«pratiquai» par «pratiquait» (pratiquait toujours sa sévère philosophie).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_4">105</a></td>
+ <td class="tdl">«vervoyant» par «verdoyant» (dans un verdoyant fouillis).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_5">107</a></td>
+ <td class="tdl">«se» par «ses» (c'est que, dans ses réticences et ses grognements).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_6">116</a></td>
+ <td class="tdl">«qu» par «qui» (cette appréhension vague qui pénétrait son âme).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_7">134</a></td>
+ <td class="tdl">«ajouta-il» par «ajouta-t-il» (ajouta-t-il avec un soupir).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_8">174</a></td>
+ <td class="tdl">«Crépi-en-Valois» par «Crépy-en-Valois» (qui séparait Crépy-en-Valois de Verdun).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_9">203</a></td>
+ <td class="tdl">«Catheriue» par «Catherine» (--Ce que nous venons faire? dit Catherine).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_10">219</a></td>
+ <td class="tdl">«l'Hymme» par «l'Hymne» (l'Hymne des Marseillais).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_11">230</a></td>
+ <td class="tdl">«Commercv» par «Commercy» (sur la route de Commercy...)</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_12">238</a></td>
+ <td class="tdl">«C'étai,» par «C'était» (C'était touchant et grotesque).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_13">289</a></td>
+ <td class="tdl">«Lavelide» par «Laveline» (et le marquis de Laveline).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_14">338</a></td>
+ <td class="tdl">«ne ne» par «ne» (Ça ne nous disait rien de bon).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_15">341</a></td>
+ <td class="tdl">«skako» par «shako» (il m'a fendu mon shako).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_16">357</a></td>
+ <td class="tdl">«j'en je ne» par «je ne» (je ne la remettrai au fourreau).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_17">381</a></td>
+ <td class="tdl">«volupteux» par «voluptueux» (le voluptueux et intelligent Barras).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_18">397</a></td>
+ <td class="tdl">«L'Orien» par «L'Orient» (L'Orient n'était pas seulement pour lui).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_19">405</a></td>
+ <td class="tdl">Appel de la note [1] ajouté.</td>
+ </tr>
+</table>
+</div></div>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<hr class="full" />
+<p>***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I***</p>
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+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.</p>
+
+<p>1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.</p>
+
+<p>1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.</p>
+
+<p>1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.</p>
+
+<p>1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:</p>
+
+<p>1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:</p>
+
+<p>This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at <a
+href="http://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a></p>
+
+<p>1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.</p>
+
+<p>1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.</p>
+
+<p>1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.</p>
+
+<p>1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.</p>
+
+<p>1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.</p>
+
+<p>1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.</p>
+
+<p>1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that</p>
+
+<ul>
+<li>You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."</li>
+
+<li>You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.</li>
+
+<li>You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.</li>
+
+<li>You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.</li>
+</ul>
+
+<p>1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.</p>
+
+<p>1.F.</p>
+
+<p>1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.</p>
+
+<p>1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.</p>
+
+<p>1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.</p>
+
+<p>1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.</p>
+
+<p>1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.</p>
+
+<p>1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.</p>
+
+<h3>Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm</h3>
+
+<p>Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.</p>
+
+<p>Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and
+the Foundation information page at <a
+href="http://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a></p>
+
+<h3>Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation</h3>
+
+<p>The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.</p>
+
+<p>The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at <a
+href="http://www.gutenberg.org/contact">www.gutenberg.org/contact</a></p>
+
+<p>For additional contact information:<br />
+ Dr. Gregory B. Newby<br />
+ Chief Executive and Director<br />
+ gbnewby@pglaf.org</p>
+
+<h3>Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation</h3>
+
+<p>Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.</p>
+
+<p>The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit <a
+href="http://www.gutenberg.org/donate">www.gutenberg.org/donate</a></p>
+
+<p>While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.</p>
+
+<p>International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.</p>
+
+<p>Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: <a
+href="http://www.gutenberg.org/donate">www.gutenberg.org/donate</a></p>
+
+<h3>Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.</h3>
+
+<p>Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.</p>
+
+<p>Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.</p>
+
+<p>Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+<a href="http://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a></p>
+
+<p>This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.</p>
+
+</body>
+</html>
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