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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-03-08 00:37:23 -0800 |
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Victorien Sardou et Émile Moreau + + +Author: Edmond Lepelletier + + + +Release Date: April 6, 2013 [eBook #42472] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + + +***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I*** + + +E-text prepared by Claudine Corbasson, Hans Pieterse, and the Online +Distributed Proofreading Team (http://www.pgdp.net) from page images +generously made available by Internet Archive/Canadian Libraries +(http://archive.org/details/toronto) + + + +Note: Images of the original pages are available through + Internet Archive/Canadian Libraries. See + http://archive.org/details/madamesansgner01lepeuoft + + +Note de transcription: + + L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs + typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces + corrections se trouve à la fin du texte. + + La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections + mineures. + + L'original contient deux pages de titre complètes: une seule page + a été retenue ici. + + + + + +EDMOND LEPELLETIER + +MADAME SANS-GÊNE + +ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE +DE MM. VICTORIEN SARDOU ET Émile MOREAU + +[Illustration] + +* + +La Blanchisseuse + + + + + + + +PARIS +A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE +8, RUE SAINT-JOSEPH, 8 + +Tous droits réservés. + + + + +MADAME SANS-GÊNE + +ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + +MADAME SANS-GÊNE + + +PREMIÈRE PARTIE + +LA BLANCHISSEUSE + + + + +I + +LA FRICASSÉE + + +Rue de Bondy, des lampions allumés et fumeux éclairaient l'entrée d'un +bal populaire, le _Waux-Hall_. + +Ce bal, au nom exotique, était dirigé par le citoyen Joly, artiste du +Théâtre des Arts. + +On était aux grands jours de juillet 1792. + +Louis XVI conservait encore une royauté nominale, mais sa tête, coiffée +du bonnet phrygien, au 20 juin, chancelait déjà sur ses épaules. + +La Révolution grondait dans les faubourgs. + +Robespierre, Marat et Barbaroux, le beau Marseillais, avaient eu une +entrevue secrète où l'on avait, sans pouvoir tomber d'accord sur le +choix d'un chef, d'un dictateur, comme le voulait l'Ami du peuple, +décidé de livrer un assaut décisif à la royauté retranchée, ainsi qu'en +une forteresse, au château des Tuileries. + +On attendait l'arrivée des bataillons des Marseillais pour donner le +signal de l'insurrection. + +Le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche se préparaient, de leur côté, +à se jeter sur la France qu'ils estimaient une proie facile, un pays +ouvert: comptant sur les trahisons et sur les dissensions intérieures +pour frayer un passage à leurs armées jusqu'à la capitale. + +Avec une arrogance téméraire, le prince de Brunswick, généralissime des +armées impériales et royales, avait lancé de Coblentz son fameux +manifeste, où il était dit: + +«Si le château des Tuileries est forcé ou insulté, s'il est fait la +moindre violence, le moindre outrage à Leurs Majestés le roi Louis XVI +et la reine Marie-Antoinette ou à quelque membre de la famille royale, +s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation +et à leur liberté, l'Empereur et le Roi en tireront une vengeance +exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une +exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés +coupables d'attentats aux supplices qu'ils auront mérités...» + +Paris répondit à ce défi féroce en organisant le soulèvement du 10 août. + +Mais Paris est toujours le volcan à deux cratères: la joie y bout avec +la fureur. + +On s'armait dans les faubourgs. On discourait dans les clubs, et, à la +Commune, on distribuait des cartouches aux gardes nationaux patriotes, +sans pour cela perdre le goût du plaisir et l'amour de la danse. + +Car on se trémoussait beaucoup sous la Révolution. + +Sur les ruines toutes fraîches de la Bastille, enfin démolie, un +écriteau fut planté portant ces mots: Ici l'on danse! + +Et ce n'était pas une ironie. L'usage le plus agréable que pouvaient +faire les patriotes de ce lugubre emplacement où, tant de siècles +durant, avaient sourdement gémi les malheureux que détenait le caprice +monarchique, c'était encore d'y accorder les violons. Les joyeux +flonflons succédaient aux cris lugubres des chouettes, et c'était aussi +une façon de témoigner de la disparition de l'ancien régime. + +La Révolution s'est accomplie en chantant _la Marseillaise_ et en +dansant _la Carmagnole_. + +Enumérer les bals ouverts alors dans Paris prendrait toute une page: on +dansait à l'hôtel d'Aligre, rue d'Orléans-Saint-Honoré; à l'hôtel +Biron, au pavillon de Hanovre; au pavillon de l'Echiquier, à l'hôtel de +Longueville; rue des Filles-Saint-Thomas, à la Modestie; au bal de +Calypso; faubourg Montmartre, aux Porcherons; à la Courtille, au +Waux-Hall enfin, rue de Bondy, où nous allons conduire le lecteur. + +Comme les costumes, les danses de l'ancien régime se mélangeaient aux +entrechats nouveaux: à la noble pavane, au menuet et à la gavotte +succédaient la trénitz, le rigaudon, la monaco et la populaire +_fricassée_. + +Dans la grande salle du Waux-Hall, un soir de la fin de juillet 1792, la +foule était grande et l'on s'amusait fort. Les danseuses étaient jeunes, +alertes, gentiment troussées, et les danseurs pleins d'entrain. + +Les costumes les plus divers se rencontraient. La culotte courte avec +les bas, la perruque et l'habit à la française, étalaient leurs grâces +dans les avant-deux où apparaissait le pantalon révolutionnaire; car, +disons-le en passant, le terme de _sans-culottes_, dont on s'est servi +pour désigner les patriotes, ne signifiait nullement que ceux-ci +allaient dépourvus du vêtement destiné à couvrir les jambes; cela +voulait dire qu'au contraire les jambes révolutionnaires étaient trop +vêtues: les citoyens avaient allongé l'étoffe et ne portaient plus de +culottes, mais des pantalons. + +Les uniformes étincelaient, nombreux. Beaucoup de gardes nationaux, +en tenue, prêts à s'élancer hors du bal et à courir, au premier appel du +tambour, commencer la danse du trône et le branle de la révolution. + +Parmi ceux-ci, circulant l'air vainqueur et se cambrant avec avantage en +passant devant les jolies filles, on pouvait remarquer un grand et fort +garçon aux traits à la fois énergiques et doux, qui portait le coquet +costume de garde française avec la cocarde bleu et rouge de la +municipalité de Paris. Sur sa manche, le galon d'argent indiquait son +grade: un sergent passé, comme beaucoup de ses camarades, dans la milice +soldée de la ville, depuis le licenciement des gardes françaises. + +Il tournait et retournait aux alentours d'une robuste et appétissante +luronne, à l'Å“il honnête et bleu, à l'allure dégagée. Celle-ci +regardait ironiquement le beau garde française hésitant à s'approcher +d'elle, malgré les encouragements de ses camarades: + +—Mais vas-y donc, Lefebvre! soufflait l'un des gardes... la place n'est +pas imprenable!... + +—Elle a même peut-être déjà connu la brèche! disait un autre. + +—Si tu n'oses pas l'aborder, moi, j'essaie! ajoutait un troisième. + +—Tu vois bien que c'est toi qu'elle reluque! On va danser la +fricassée... Invite-la!... reprit le premier, encourageant le sergent +Lefebvre. + +Celui-ci se tâtait; il n'osait accoster la fraîche et jolie commère, +nullement décontenancée d'ailleurs et qui semblait n'avoir pas froid aux +yeux. + +—Tu crois, Bernadotte? répondit Lefebvre à celui qui l'excitait ainsi, +comme lui sergent... Morbleu! un soldat français n'a jamais reculé ni +devant l'ennemi ni en face d'une belle... je vais tenter l'assaut!... + +Et se détachant de ses camarades, le sergent Lefebvre marcha droit à la +jolie fille, dont les yeux s'étaient chargés de colère et qui +s'apprêtait à le recevoir de la plus belle façon, ayant entendu les +propos peu respectueux des militaires sur son compte. + +—Attends! ma fille, dit-elle à sa voisine, j'vas leur apprendre, moi, à +ces freluquets de gardes françaises, si j'ai une brèche! + +Et elle se leva vivement, les poings sur la hanche, les yeux pétillants, +la langue la démangeant, prompte à l'attaque comme à la riposte. + +Le sergent crut que l'action valait mieux que la parole... + +Avançant les bras, il saisit la jeune fille à la taille et tenta de lui +déposer un baiser sur le cou, en disant: + +—Mam'zelle, voulez-vous danser la fricassée? + +La gaillarde était leste. En un clin d'Å“il elle se dégagea, puis +expédiant sa main avec vivacité dans la direction de la joue du sergent, +ébahi et penaud, elle l'appliqua en disant, mais sans colère et plutôt +joyeuse de sa réplique: + +—Tiens, fiston, en voilà d'la fricassée!... + +Le sergent recula d'un pas, se frotta la joue, devenue cerise, et +portant la main à son tricorne dit galamment: + +—Mam'zelle, je vous demande bien pardon!... + +—Oh! il n'y a pas d'offense, mon garçon! Ça vous servira de leçon... +Une autre fois vous saurez à qui vous avez affaire!... répondit la jeune +fille, dont toute la colère paraissait tombée, et qui se tournait vers +sa compagne en disant à mi-voix: + +—Il n'est pas trop mal, ce garde!... + +Bernadotte, cependant, qui avait suivi avec un regard jaloux son +camarade s'approchant de la jolie fille, beaucoup plus satisfait de voir +les choses s'envenimer, s'approcha de lui, le prit par le bras et lui +dit: + +—Viens avec nous... tu vois bien qu'on ne veut pas danser avec toi... +Mademoiselle ne sait d'ailleurs peut-être pas la fricassée... + +—Qu'est-ce qui vous demande l'heure qu'il est à vous? dit vivement la +luronne... Je sais danser la fricassée et je la danserai avec qui me +plaît... pas avec vous, par exemple!... Mais si votre camarade veut +m'inviter poliment... eh bien! je tricoterai des jambes avec lui +volontiers... sans rancune, n'est-ce pas, sergent? + +Et cette joyeuse et bonne fille, toute de premier mouvement et de +franche allure, tendit sa main à Lefebvre. + +—Sans rancune, oh! oui, mademoiselle!... Je vous demande encore une +fois bien pardon... Ce qui s'est passé tout à l'heure, voyez-vous, c'est +un peu la faute des camarades... c'est Bernadotte, que vous voyez là , +qui m'a poussé... Oh! je n'ai eu que ce que je méritais!... + +Et comme il s'excusait ainsi de son mieux, la jeune fille, +l'interrompant, lui demanda sans façon: + +—Mais dites donc, à votre accent, on dirait que vous êtes Alsacien?... + +—Né natif du Haut-Rhin! à Ruffach! + +—Parbleu! en v'là un hasard... moi, je suis de Saint-Amarin... + +—Vous êtes ma payse! + +—Et vous mon pays! Comme on se retrouve, hein? + +—Et vous vous nommez? + +—Catherine Upscher... blanchisseuse, rue Royale, au coin de la rue des +Orties-Saint-Honoré. + +—Et moi, Lefebvre, ex-sergent aux gardes, présentement dans la +milice... + +—Alors, pays, nous ferons tout à l'heure, si vous le voulez bien, plus +ample connaissance, mais pour le moment la fricassée nous +appelle... + +Et le prenant sans façon par la main, elle l'entraîna dans le tourbillon +des danseurs. + +Comme elle tournoyait devant un jeune homme, au visage très pâle, +presque blême, portant les cheveux longs en oreilles de chien, à la mine +discrète et futée, et dont la longue lévite avait des allures de +soutane, celui-ci dit assez haut: + +—Tiens! voilà Catherine qui passe aux gardes!... + +—Vous connaissez cette Catherine? demanda le sergent Bernadotte, qui +avait entendu le propos. + +—Oh! en tout bien tout honneur, répondit le jeune homme à tournure +ecclésiastique: c'est ma blanchisseuse... une bonne fille, vaillante, +proprette et vertueuse... le cÅ“ur sur la main et la langue joliment +pendue!... dans tout le quartier, pour son franc parler et ses manières +toutes rondes, on la nomme mam'zelle Sans-Gêne... + +Le tapage de l'orchestre grandissait et le reste de la conversation se +perdit dans le tumulte joyeux de la fricassée. + + + + +II + +LA PRÉDICTION + + +La danse terminée, le sergent Lefebvre reconduisit sa payse Catherine à +sa place. + +La paix était complète. Ils se parlaient comme deux vieilles +connaissances et s'avançaient bras dessus bras dessous, ainsi que deux +amoureux. + +Lefebvre, pour cimenter tout à fait l'accord, proposa un +rafraîchissement. + +—Accepté! répondit Catherine... oh! je ne fais pas de manières, moi... +vous m'avez l'air d'un bon garçon, et, ma foi, je ne refuse pas votre +politesse, d'autant plus que la fricassée donne une jolie soif... +asseyons-nous! + +Ils prirent place à une des tables qui garnissaient la salle. + +Lefebvre paraissait enchanté de la tournure que prenaient les choses. Il +eut cependant un moment d'hésitation avant de s'asseoir. + +—Qu'avez-vous? demanda Catherine brusquement. + +—C'est que, voyez-vous, mam'zelle, aux gardes comme dans la milice, +répondit-il un peu embarrassé, nous n'avons pas l'habitude de faire +suisse... + +—Ah! je comprends!... vos camarades?... Eh bien! invitez-les... +voulez-vous que je les appelle?... + +Et sans attendre la permission, se levant, montant sur le banc de bois +peint en vert qui tenait à la table, Catherine, arrondissant ses mains +en porte-voix, héla le groupe des trois gardes qui, à distance, +regardaient avec de la raillerie dans les yeux le manège du couple: + +—Ohé! les gas! venez donc par ici!... On ne vous mangera pas!... et de +voir boire les autres, ça donne la pépie!... + +Les trois gardes ne firent aucune difficulté de répondre à l'invitation +familière. + +—Tu ne viens pas, Bernadotte? demanda l'un des gardes au sergent, qui +restait en arrière. + +—Je cause avec le citoyen... répondit d'un ton de mauvaise humeur +Bernadotte, jaloux de tout avantage d'un camarade et qui, dépité du +succès remporté par Lefebvre auprès de la belle blanchisseuse, voulait +se tenir à l'écart en affectant de s'entretenir avec le jeune homme à +longue lévite et à oreilles de chien. + +—Oh! le citoyen n'est pas de trop, cria Catherine... je le +connais... il me connaît bien aussi, pas vrai, citoyen Fouché? + +Le jeune homme ainsi interpellé s'avança vers la table où déjà Lefebvre +avait commandé du vin chaud avec des échaudés, et dit en saluant: + +—Puisque mademoiselle Catherine le veut bien... nous allons prendre +place... j'adore me trouver avec les vaillants défenseurs de la cité!... + +Les quatre gardes et le civil qu'on avait nommé Fouché s'assirent, et +les verres ayant été remplis, on trinqua. + +Catherine et Lefebvre, qui en étaient déjà aux petites privautés +galantes, burent, à la dérobée, dans le même verre. + +Lefebvre voulut s'enhardir et prendre un baiser... + +Catherine se regimba. + +—Pas de ça, pays! dit-elle... je veux bien rire tant qu'on voudra, mais +pas plus! + +—De la vertu chez une blanchisseuse, vous ne vous attendiez pas à cela, +milicien? dit Fouché... Ah! c'est qu'elle n'est pas commode tous les +jours, mademoiselle Sans-Gêne!... + +—Dites donc, citoyen Fouché, reprit vivement Catherine, vous me +connaissez, puisque c'est moi qui ai votre linge... depuis trois mois +que vous êtes débarqué de Nantes... est-ce qu'il y a quelque chose à +dire sur mon compte?... + +—Non!... rien... absolument rien! + +—Je consens comme cela à plaisanter... à danser une fricassée comme +tout à l'heure... à trinquer même avec de bons enfants comme vous +paraissez l'être, mais personne, entendez-vous, ne peut se vanter, dans +le quartier ou ailleurs, d'avoir dépassé le seuil de ma chambre... ma +boutique, par exemple, est ouverte à tout le monde!... quant à ma +chambre, une seule personne en aura la clef... + +—Et quel sera l'heureux coquin? dit Lefebvre en frisant sa moustache. + +—Mon mari!... répondit fièrement Catherine, et, choquant son verre au +verre de Lefebvre, elle ajouta en riant:—Vous voilà averti, pays, +qu'est-ce que vous en dites?... + +—Mais ce ne serait peut-être pas si désagréable que cela... répondit le +sergent en tortillant sa moustache... on peut voir... A la vôtre, +mam'zelle Sans-Gêne!... + +—A la vôtre, citoyen!... en attendant votre demande... + +Et tous deux trinquèrent gaiement, en riant franchement de ces libres +accordailles... + +A ce moment, un personnage singulier, coiffé d'un chapeau pointu et vêtu +d'une longue robe noire parsemée d'étoiles d'argent, de croissants +lunaires bleus et de comètes à queues ponceau, se glissa entre les +tables dans une allure spectrale. + +—Tiens, c'est Fortunatus!... s'écria Bernadotte... c'est le +sorcier!... Qui veut se faire dire la bonne aventure?... + +Chaque bal alors avait son sorcier ou sa tireuse de cartes, prédisant +l'avenir et révélant le passé, moyennant cinq sols. + +Dans ces grands bouleversements, à une époque comme celle de la veille +du 10 août, où toute une société disparaissait pour faire place à un +monde nouveau, dans un changement à vue rappelant celui des féeries, la +croyance au merveilleux était partout. Cagliostro et sa carafe, Mesmer +avec son baquet, avaient troublé bien des têtes dans l'aristocratie. La +crédulité populaire allait aux devins de carrefours et aux astrologues +de guinguettes. + +Catherine avait envie de connaître sa destinée. Il lui semblait que la +rencontre du beau sergent devait modifier sa vie... + +Au moment où elle allait prier Lefebvre d'appeler Fortunatus et de +l'interroger pour elle, le sorcier, se détournant, répondait à un groupe +de trois jeunes gens assis à une table voisine... + +—Écoutons ce qu'il va leur dire! fit Catherine à mi-voix, désignant ses +voisins... + +—J'en connais un, dit Bernadotte... il s'appelle Andoche Junot... c'est +un bourguignon... je l'ai rencontré volontaire au bataillon de la +Côte-d'Or... + +—Le second, c'est un aristocrate... dit Lefebvre, il se nomme +Pierre de Marmont... c'est un bourguignon aussi, il est de Châtillon... + +—Et le troisième?... demanda Fouché, ce jeune homme si maigre, au teint +olivâtre, qui a des yeux enfoncés... il me semble l'avoir déjà vu!... +mais où ça?... + +—Dans ma boutique sans doute, dit Catherine, rougissant un peu... c'est +un officier d'artillerie... démissionnaire... il attend une place... il +logeait, près de chez moi, à l'_Hôtel des Patriotes_, rue +Royale-Saint-Roch... + +—Un Corse? demanda Fouché... ils logent tous à cet hôtel... il a un +drôle de nom, votre client... attendez donc... Berna... Buna, Bina... ça +n'est pas cela! fit-il, cherchant le nom qui lui échappait. + +—Bonaparte! dit Catherine. + +—Oui, c'est cela... Bonaparte... Timoléon, je crois? + +—Napoléon! reprit Catherine... c'est un garçon savant et qui en impose +à tous ceux qui le voient!... + +—Il a un fichu nom ce Timolé... ce Napoléon Bonaparte... et une triste +mine! Ah! si celui-là arrive jamais à quelque chose!... Un nom pareil, +ça ne se retient pas! grommela Fouché, et il ajouta:—Attention! le +sorcier leur parle... qu'est-ce qu'il peut bien leur prédire?... + +Les quatre jeunes gens se turent, tendant l'oreille, et Catherine, +devenue sérieuse, impressionnée par le voisinage du magicien, murmura à +l'oreille de Lefebvre: + +—Je voudrais qu'il prédise bien du bonheur à Bonaparte... il a tant de +mérite ce jeune homme-là ! il soutient ses quatre frères et ses +sÅ“urs... et il est loin d'être riche... aussi, voyez-vous, je n'ai +jamais pu lui présenter sa note... il m'en doit pourtant des +blanchissages! ajouta-t-elle avec un soupir de commerçante un peu +alarmée. + +Fortunatus cependant, balançant son chapeau pointu, lisait avec gravité +dans la main que lui tendait le jeune homme que Bernadotte avait appelé +Junot: + +—Toi! lui dit-il d'une voix caverneuse, ta carrière sera belle et bien +remplie... tu seras l'ami d'un grand homme... tu l'accompagneras dans sa +gloire... sur ta tête se posera une couronne ducale... tu triompheras +dans le Midi... + +—Bravo! je suis actuellement en demi-solde... tu es consolant, l'ami! +Mais, dis-moi, après tant de bonheur, comment mourrai-je? + +—Fou! dit d'un ton lugubre le sorcier. + +—Diable! le commencement de ta prophétie vaut mieux que la fin, fit en +riant le second, celui que Bernadotte avait désigné sous le nom de +Marmont... et moi, me prédis-tu la folie? + +—Non! tu vivras pour le malheur de ton pays et pour ta honte... +après une existence de gloire et d'honneur, tu abandonneras ton maître, +tu trahiras ta patrie et ton nom deviendra synonyme de celui de +Judas!... + +—Tu ne me favorises guère en tes prédictions, dit Marmont en +ricanant... et que vas-tu annoncer à notre camarade?... + +Et il désignait le jeune officier d'artillerie, à qui Catherine portait +de l'intérêt. + +Mais celui-ci, retirant vivement sa main, dit d'un ton brusque: + +—Je ne veux pas connaître l'avenir... je le sais!... + +Et montrant à ses amis, à travers la clôture en planches du jardin, +entourant le Waux-Hall, le ciel, dont un pan s'étalait au-dessus du bal: + +—Voyez-vous cette étoile là -bas? dit-il d'une voix vibrante... Non? +n'est-ce pas? Eh bien! moi, je la vois... c'est la mienne!... + +Le sorcier s'était éloigné. + +Catherine lui fit signe; il s'approcha du groupe, et regardant deux des +gardes, il leur dit: + +—Profitez de votre jeunesse... vos jours sont comptés!... + +—Et où mourrons-nous? demanda l'un des deux jeunes gens, qui devaient +être parmi les héros qui tombèrent pour la liberté, le 10 août, fusillés +par les Suisses. + +—Sur les marches d'un palais! + +—Que de grandeurs! s'écria Bernadotte... et à moi aussi tu vas +prédire une fin tragique... avec un palais?... + +—Non!... ta mort sera douce... tu occuperas un trône, et après avoir +renié ton drapeau et combattu tes compagnons d'armes, dans un vaste +tombeau lointain, près d'une mer glacée, tu reposeras... + +—Si les camarades prennent tout, que me restera-t-il à moi? demanda +Lefebvre. + +—Toi, dit Fortunatus, tu épouseras celle que tu aimeras, tu commanderas +une formidable armée et ton nom signifiera toujours bravoure et +loyauté!... + +—Et moi, citoyen sorcier, hasarda Catherine, intimidée, pour la +première fois de sa vie peut-être... + +—Vous, mademoiselle, vous serez la femme de celui que vous aimerez... +et vous deviendrez duchesse!... + +—Il faudra donc que je devienne duc alors! général ne me suffirait pas? +dit gaiement Lefebvre... Eh! sorcier, achève ta prédiction... dis-moi +que j'épouserai Catherine et qu'ensemble nous serons duc et duchesse... + +Mais Fortunatus, à pas lents, s'en allait parmi les rires des jeunes +gens et les regards attentifs des femmes. + +—Vraiment! dit Fouché, ce magicien est peu inventif... il vous +prédit à tous les plus hautes destinées... à moi il ne m'a rien dit... +Je ne serai donc jamais un personnage?... + +—Vous avez déjà été curé, dit Catherine, que voulez-vous donc +devenir?... + +—J'ai été simplement oratorien, ma chère... à présent je suis patriote, +ennemi des tyrans... Ce que je voudrais être? oh! c'est bien simple: +ministre de la police!... + +—Vous le serez peut-être... vous êtes si malin, au courant de tout ce +qui se passe, de tout ce qui se dit, citoyen Fouché! riposta Catherine. + +—Oui, je serai ministre de la police, quand vous serez duchesse! fit-il +avec un sourire étrange qui illumina un instant sa physionomie triste et +adoucit son profil de fouine. + +Le bal était fini. Les quatre jeunes gens se levèrent en riant aux +éclats et s'éloignèrent en se moquant bien fort du sorcier et de sa +sorcellerie. + +Catherine donnait le bras à Lefebvre, qui avait obtenu la permission de +la reconduire jusqu'à la porte de sa boutique. + +Devant eux marchaient leurs trois voisins de table. Napoléon Bonaparte, +un peu à l'écart de ses deux amis, Junot et Marmont, devisant +insoucieusement, allait grave et raide; par instants il levait les yeux +au plafond bleu du ciel, semblant y suivre cette étoile dont il avait +parlé, visible pour lui seul. + + + + +III + +LA DERNIÈRE NUIT DE LA ROYAUTÉ + + +Le 10 août était un vendredi. + +La nuit du 9 au 10 fut douce, étoilée, sereine. Jusqu'à minuit, la lune +répandit sa clarté rafraîchissante sur la ville, en apparence calme, +paisible, endormie. + +Paris, cependant, depuis une quinzaine ne dormait plus que d'un Å“il, +la main sur ses armes, prêt à se dresser au premier appel. + +Depuis la soirée où Lefebvre avait fait la rencontre de Catherine la +blanchisseuse, au Waux-Hall, la cité était devenue fournaise. + +La Révolution bouillait dans cette cuve géante. + +Les Marseillais étaient venus, emplissant les rues et les clubs de leur +ardeur, de leur patriotisme ensoleillé et de leur entrain martial. Ils +lançaient aux échos l'hymne immortel de l'armée des bords du Rhin, +sorti du génie subitement inspiré et du cÅ“ur vibrant de Rouget de +Lisle. Ils l'apprenaient aux Parisiens, qui, au lieu d'appeler ce chant +à jamais national la Française, lui donnèrent généreusement le nom de +_Marseillaise_. + +La cour et le peuple se préparaient à la lutte, au grand jour. + +La cour barricadait le château des Tuileries, y faisait tenir garnison +par les Suisses mandés de Courbevoie et de Rueil, convoquait les nobles +fanatiques qu'on avait appelés, après le banquet d'octobre où la cocarde +nationale avait été foulée aux pieds, les Chevaliers du poignard. + +Cette grande journée, qui est la victoire même de la Révolution et +l'avènement de la République, car le 22 septembre ne fit que proclamer +et légaliser l'acte triomphant du 10 août, nul ne peut se vanter de +l'avoir organisée, commandée, décrétée. + +Danton dormait chez Camille Desmoulins, quand on vint le chercher pour +se rendre à la Commune. Marat se terrait dans sa cave. Robespierre +demeurait à l'écart; il ne fut élu que le 11 membre de la Commune. +Barbaroux avait décliné l'honneur de conduire les Marseillais, et +Santerre, le grand agitateur du faubourg Saint-Antoine, ne figura qu'au +milieu de la journée dans la lutte. + +Le 10 août, insurrection anonyme, bataille sans commandant en chef, eut +pour général la foule et pour héros tout le peuple. + +Le mouvement ne commença qu'après minuit, dans cette nuit radieuse +du 9. + +Les émissaires des 47 sections qui avaient demandé la déchéance de la +royauté,—une l'avait votée, la section Mauconseil,—circulaient +silencieusement par les rues, transmettaient de porte en porte le mot +d'ordre: Aux armes, quand vous entendrez le tocsin sonner et battre le +rappel!... + +Vers une heure, le tocsin tinta dans plusieurs paroisses. La cloche de +Saint-Germain-l'Auxerrois, qui avait sonné le massacre de la +Saint-Barthélemy, sonna le glas de la monarchie. + +A ce bruit lugubre qu'accompagna bientôt le roulement lointain des +tambours battant le rappel, Paris se leva et empoigna ses fusils, en se +frottant les yeux. + +La lune était couchée. L'ombre avait envahi la ville. Mais, à toutes les +fenêtres, des lumières une à une s'allumèrent. Cette illumination +soudaine, comme pour une fête, avait un aspect sinistre. Aube factice +d'une journée où la fumée du combat, la vapeur des incendies et la buée +du sang devaient obscurcir le soleil. + +Les portes, successivement, s'entre-bâillèrent dans les rues en éveil. +Des hommes en armes se montrèrent sur les seuils. Ils interrogeaient +l'horizon, tendaient l'oreille, attendant au passage le gros de leur +section pour entrer dans les rangs, et regardaient le jour monter +au-dessus des toits. + +Des crosses de fusils résonnaient sur les pavés. Par les ruelles et +dans les cours on entendait le crépitement des batteries qu'on faisait +jouer, le froissement métallique de la baïonnette dont on essayait la +douille et le cliquetis des sabres et des piques. + +Les maisons avoisinant les Tuileries avaient toutes leurs volets +poussés, et déjà plusieurs boutiques s'ouvraient. + +Mademoiselle Sans-Gêne n'avait pas été la dernière à mettre le nez au +vent. + +Vêtue d'un jupon court, une camisole légère couvrant sa poitrine bombée, +un coquet bonnet de nuit sur la tête, après avoir écouté, de la fenêtre, +les rumeurs de la nuit, percevant le tambour et reconnaissant le tocsin, +elle s'était hâtée de passer dans son atelier, d'allumer et +d'entr'ouvrir, avec prudence, sa porte... + +La rue Royale-Saint-Roch où se trouvait sa boutique de blanchisseuse +était encore déserte... + +Catherine attendit, regardant, écoutant... + +Ce n'était pas seulement la curiosité qui lui faisait ainsi guetter la +venue des sections en armes... + +Elle était bonne patriote, la Sans-Gêne, mais un autre sentiment que la +haine du tyran l'animait alors... + +Depuis la _fricassée_ dansée au Waux-Hall, elle avait revu son pays, le +sergent Lefebvre... + +On avait fait plus ample connaissance. A une petite partie fine, à +la Râpée, où, sans trop de difficultés, elle s'était laissé conduire, on +avait échangé des serments et échafaudé plus d'un projet... + +L'ex-garde française s'était montré fort entreprenant, mais Catherine +lui avait répondu d'un ton si énergique qu'elle ne se donnerait qu'à son +mari, que le sergent, tout à fait épris, avait fini par causer +mariage... + +Elle avait accepté la proposition. + +—Nous n'avons pas grand'chose, avait-elle dit gaiement, à apporter en +ménage... moi, j'ai ma blanchisserie... où les mauvaises payes ne +manquent pas... + +—Moi, mes galons, et la solde est souvent en retard... + +—Cela ne fait rien... nous sommes jeunes, nous nous aimons, et nous +avons l'avenir devant nous!... Le sorcier de l'autre jour ne m'a-t-il +pas promis que je serais duchesse?... + +—Et à moi ne m'a-t-il pas dit que je deviendrais général!... + +—Il a d'abord dit que tu épouserais celle que tu aimais... + +—Eh bien! réalisons la prédiction par le commencement! + +—Mais on ne peut guère se marier en ce moment... on va se battre!... + +—Fixons une date, Catherine!... + +—A la chute du tyran, veux-tu?... + +—Oui... ça me va!... les tyrans, je les exècre... Tiens, Catherine, +regarde-moi ça... + +Et Lefebvre, retroussant sa manche, fit voir à sa promise son bras droit +sur lequel s'étalait un superbe tatouage: deux sabres entrecroisés, +surmontés d'une grenade en flammes, avec cette inscription: Mort aux +tyrans!... + +—Hein!... on est patriote! dit-il avec orgueil en étendant +triomphalement son bras nu. + +—C'est très beau! fit avec conviction Catherine. + +Et comme elle avançait un doigt pour tâter le dessin. + +—Touche pas! dit vivement Lefebvre, c'est tout frais... + +Catherine recula sa main, toute craintive d'endommager le +chef-d'Å“uvre. + +—Aie pas peur; ça ne déteint pas... seulement ça cuit... oh! ça se +passera!... mais attends... dans quelques jours tu auras mieux que +cela... + +—Quoi donc?... demanda curieusement Catherine. + +—Mon cadeau de noces! répondit mystérieusement le sergent. + +Il n'en voulut pas dire davantage ce jour-là , et après avoir trinqué +gaiement, sous la tonnelle du traiteur, à la chute du tyran et à leur +prochain mariage, qui en serait la conséquence, Catherine et son +amoureux s'en revinrent par la diligence de Charenton, jusqu'à la rue du +Bouloi, et de là , à pied, gagnèrent, sous le clignotement malicieux des +étoiles, la boutique de la rue Royale-Saint-Roch où, brusquement, pour +éviter les scènes d'attendrissement, la blanchisseuse ferma la porte au +nez du sergent, en lui criant: + +—Bonne nuit, Lefebvre!... tu entreras quand tu seras mon mari!... + +Depuis, toutes les fois que son service lui laissait un peu de liberté, +Lefebvre accourait à la boutique et jasait un bon moment avec sa payse. + +Tous deux commençaient à trouver que le tyran mettait bien du temps à +tomber. + +Aussi, l'on conçoit avec quelle double impatience de bonne patriote et +de fille à marier Catherine épiait cette aube du 10 août... + +Le tocsin, dans la nuit lançant ses notes funèbres, sonnait pour les +Tuileries le _De profundis_ de la royauté et, pour la blanchisseuse, +l'_Alleluia_ nuptial. + +Deux autres voisins, en costume nocturne, avaient imité Catherine et se +tenaient sur leurs portes, bayant aux nouvelles... + +—Y a-t-il du nouveau, mam'zelle Sans-Gêne? demanda l'un d'eux à travers +la rue... + +—J'en attends, voisin... tenez! patientez un peu... vous allez savoir +ce qu'il en est... + +Essoufflé, ayant couru vite, Lefebvre, équipé, armé, les +buffleteries croisées sur la poitrine, déboucha de la rue Saint-Honoré, +déposa son fusil dans l'angle de la porte, et embrassa vigoureusement la +blanchisseuse. + +—Ah! ma bonne Catherine, que je suis content de te voir... Ça va +chauffer, va! ça chauffe même déjà ... c'est pour aujourd'hui!... Vive la +nation!... + +Les voisins timidement s'étaient rapprochés. + +Ils demandèrent ce qui se passait. + +—Voilà ... dit Lefebvre, se campant, comme s'il allait lire au tambour +une proclamation, il faut vous dire que l'on a voulu assassiner au +château le vertueux Pétion, le maire de Paris... + +Une rumeur indignée s'éleva de l'auditoire. + +—Qu'avait-il été faire chez le tyran? demanda Catherine. + +—Dame! on l'avait attiré là comme otage... Imaginez-vous que le château +est une vraie forteresse, il y a des madriers aux fenêtres, les portes +sont barricadées... Les Suisses sont armés jusqu'aux dents et avec eux +se trouvent ces scélérats de Chevaliers du poignard... des traîtres, des +amis de l'étranger... ils ont juré d'assassiner les patriotes!... Oh! +s'il m'en tombe un entre les mains dans la journée qui se prépare, à +celui-là son compte est bon!... s'écria Lefebvre avec une énergie +presque sauvage. + +—Continue, dit Catherine, il n'y en a pas ici, de ces Chevaliers du +poignard... et il est douteux que tu en trouves un sur ton chemin... et +M. Pétion... dis-nous ce qu'il est devenu?... + +—Mandé à la barre de l'Assemblée... là du moins il est en sûreté... Oh! +il l'a échappé belle!... + +—Est-ce qu'on s'est battu déjà ? + +—Non... il y a eu cependant un homme tué... Mandat... le commandant de +la garde nationale... + +—Votre chef!... les Suisses ont tiré dessus?... + +—Lui!... il était de leur côté... on a trouvé, signé de sa main, un +ordre de fusiller les patriotes du faubourg, par derrière, quand ils +seraient arrivés à la hauteur du Pont-Neuf, pour faire leur jonction +avec les camarades de Saint-Marceau et de Saint-Victor... mais la +trahison est déjouée: le traître, appelé à l'Hôtel de Ville pour +s'expliquer, a été abattu d'un coup de pistolet parti de la foule... +rien ne peut arrêter les sections en marche... ce soir, Catherine, nous +serons vainqueurs et dans huit jours nous nous marierons!... Tiens, j'ai +déjà mon cadeau de noces... tu sais, je te l'avais promis!... + +Et devant les voisins ébahis, le sergent, mettant à nu son bras gauche, +fit voir un second tatouage représentant deux cÅ“urs enflammés. + +—Tu vois, dit-il, ce qu'il y a d'écrit: A Catherine pour la vie!... + +Il recula pour mieux laisser admirer le dessin. + +—Il est beau... plus beau que l'autre! dit Catherine rouge de +plaisir, et elle sauta au cou du sergent en répétant par deux fois: + +—Oh! mon Lefebvre, que tu es gentil et que je t'aime!... + +A ce moment, des coups de feu au loin déchirèrent l'air brumeux... Le +canon répondit... + +Tous les badauds rentrèrent dans leurs maisons... + +—Allons! à tantôt, Catherine! il faut que j'aille où le devoir +m'appelle... Sois tranquille! nous reviendrons vainqueurs!... dit +joyeusement Lefebvre. + +Et tout en prenant son fusil, il l'embrassa encore une fois, et +s'éloigna dans la direction des Tuileries. + +Les Suisses avaient tiré sur une foule à peine armée et qui parlementait +avec eux... + +Des cadavres jonchaient le vestibule des Tuileries, les trois cours et +le Carrousel!... + +Mais déjà les canons des patriotes envoyaient leurs boulets signifier à +la royauté sa déchéance... + +Louis XVI s'était réfugié au sein de l'Assemblée nationale, qui s'était +réunie à deux heures du matin, au son du tocsin. En attendant les +événements, les législateurs, sous la présidence de Vergniaud, +discutaient l'abolition de la traite des nègres. La cause sacrée de la +liberté humaine était ce jour-là défendue partout, sans distinction de +races, ni de couleurs. + +Tapi dans la loge du logotachygraphe, le journaliste sténographe, +comme on dirait aujourd'hui, chargé de la rédaction des comptes rendus, +l'épais monarque mangeait tranquillement une pêche, sourd aux +détonations qui faisaient crouler son trône, indifférent au sort de ses +Suisses, et oublieux de ces nobles qui mouraient pour lui... + +Il faisait grand jour. La dernière nuit de la royauté était passée, et +les Marseillais, en chantant, montaient à l'assaut du dernier donjon de +la féodalité. + + + + +IV + +UN CHEVALIER DU POIGNARD + + +Il était midi quand le canon cessa de gronder du côté des Tuileries. + +Des rumeurs confuses s'élevaient, où l'on distinguait vaguement les cris +de: Victoire! Victoire!... + +De grosses nuées montaient au-dessus des maisons et des flammèches, des +flocons de papier et de laine brûlés, tourbillonnaient et s'abattaient +dans les rues... + +Les péripéties de cette journée à jamais mémorable avaient été diverses. + +Les sections avaient nommé chacune trois commissaires, qui devaient +former la Commune de Paris. Pétion, le maire, appelé à l'Hôtel de Ville, +avait été consigné chez lui, afin que l'insurrection pût agir en toute +indépendance. Mandat, reconnu coupable de trahison, et tué, Santerre +fut, à sa place, nommé commandant de la garde nationale. L'arsenal +avait été forcé et des armes distribuées permirent à une première +colonne, partie du faubourg Saint-Antoine, de se mettre en route. + +Le roi, après avoir passé en revue les bataillons de garde nationale +requis pour la défense du château, était rentré découragé en son +appartement. Les seuls bataillons des Petits-Pères, de la +Butte-des-Moulins, l'avaient acclamé. Les autres avaient crié: Vive la +nation! A bas le véto! Et les canonniers, retournant leurs pièces, les +avaient braquées sur le château. + +Louis XVI se sentit donc perdu et vit son pouvoir et son prestige +s'évanouir. Il alla demander asile à l'Assemblée nationale, dont la +salle des séances, au Manège, était alors proche du jardin des +Tuileries, à l'endroit où est aujourd'hui, rue de Rivoli, l'hôtel +Continental. Trois cents gardes nationaux et trois cents Suisses +l'escortèrent. + +Les Suisses étaient au nombre de neuf cent cinquante, bien armés, bien +disciplinés. La plupart ne parlaient que l'allemand. Cette troupe +domestique, attachée à la personne du roi, fidèle surtout au point +d'honneur de son contrat de louage, était décidée à se sacrifier pour le +maître qui l'avait racolée et la soldait. Ignorant d'ailleurs la +situation, la garde suisse, trompée par ses chefs et excitée par les +Chevaliers du poignard, croyait encore, à l'aube du 10 août, qu'il +s'agissait de défendre la personne du roi contre des brigands venus pour +l'assassiner. Beaucoup, ainsi qu'en témoigna par la suite un de leurs +colonels, M. Pfyffer, furent étonnés et ébranlés en voyant s'avancer, +lors de la poussée populaire vers les portes du château, les gardes +nationaux. L'uniforme les troubla. Ils pensaient n'avoir affaire qu'à la +lie populaire, à des forcenés contre lesquels protestaient les honnêtes +citoyens, et ils voyaient s'avancer vers eux la nation armée et +organisée. + +Aussi peut-on croire que le sang eût été épargné dans cette journée, +dont les résultats étaient déjà acquis par la retraite de Louis XVI, si +un de ces terribles hasards, comme il s'en produit dans ces moments +confus, n'était venu donner le signal d'un massacre impitoyable. + +Les Marseillais et les Bretons ayant pour chef un ami de Danton, ancien +sous-officier, Westermann, Alsacien, militaire très énergique, +pénétrèrent dans les cours du château. Il y en avait trois à cette +époque, et le Carrousel, beaucoup plus restreint qu'aujourd'hui, était +couvert de maisons. + +Westermann avait rangé sa troupe en bataille. Les Suisses étaient postés +aux fenêtres du château, prêts à faire feu. + +On s'observait. Westermann dit quelques mots en allemand aux +Suisses pour les dissuader de tirer sur le peuple et les encourager à +fraterniser. + +Déjà quelques-uns de ces infortunés mercenaires lançaient des cartouches +par les fenêtres, en signe de désarmement. + +Les patriotes, encouragés, rassurés par ces démonstrations pacifiques, +s'engagèrent sous le vestibule du château. + +Une barrière était placée au bas des marches du grand escalier, +conduisant à la chapelle. + +Sur chaque degré, deux Suisses, l'un adossé au mur, l'autre à la rampe, +se tenaient debout, immobiles, muets et sévères, le fusil en joue, prêts +à faire feu... + +Avec leur haute stature, leurs bonnets à poils et leurs habits rouges, +ces montagnards enrégimentés étaient imposants et devaient inspirer la +crainte. + +Mais il n'y avait pas que des fédérés bretons ou marseillais dans cette +foule. Des loustics du faubourg s'y étaient faufilés. Gavroche est de +tous les temps et de toutes les fêtes: on est sûr de le retrouver au +premier rang, les jours de bataille, les matins d'exécution et les soirs +de feu d'artifice. + +Quelques-uns de ces Parisiens, farceurs intrépides, imaginèrent +d'attirer à eux, avec des crocs, avec des piques, deux ou trois des +Suisses des plus rapprochés... + +Les hommes ainsi happés se laissèrent assez facilement entraîner, +contents peut-être d'échapper à une bagarre possible, se croyant hors +d'affaire. + +Cette pêche aux Suisses allait continuer, aux éclats de rire des +assistants, quand tout à coup, sans qu'on ait jamais pu démêler, dans la +fumée du combat, l'origine du premier coup de feu et la responsabilité +du signal du massacre, une trombe de projectiles balaya cette foule +jusque-là inoffensive, et plutôt gouailleuse que menaçante. + +On est en droit de croire que des gentilshommes, postés sur le palier du +haut, voyant les Suisses accrochés se laisser aller sans résistance, +prêts à fraterniser, pour arrêter la défection et creuser un fossé +sanglant entre le peuple et la garde, ont tout à coup tiré... + +Les deux Suisses déjà au milieu du peuple tombèrent frappés les +premiers... + +Le feu plongeant, dirigé avec sang-froid par les défenseurs du château, +fut terrible... + +En un instant le vestibule fut plein de cadavres. + +Le sang coulait en ruisseaux sur les dalles... + +Une fumée épaisse avait envahi le vestibule... + +Au signal des coups de feu de l'intérieur, la fusillade s'était engagée +partout. + +Les Suisses et les gentilshommes, dont beaucoup avaient revêtu +l'uniforme de la garde, tiraient à l'abri des fenêtres barricadées. +Tous leurs coups portaient... + +Les cours s'étaient vidées. Le Carrousel était balayé. Les Suisses +firent alors une sortie vigoureuse jusque dans la rue Saint-Honoré. + +Mais les Marseillais, les Bretons, les gardes nationaux revinrent en +forces, avec du canon. Les Suisses étaient débordés, le château fut +envahi. Rien ne résista à la foule triomphante. La plupart des Suisses +furent massacrés dans les appartements, dans les jardins; jusqu'aux +Champs-Elysées, on les poursuivit. Plusieurs durent la vie à la +générosité des vainqueurs, qui s'efforcèrent de les protéger contre la +fureur populaire. + +Le roi avait été sommé de faire cesser le feu des Suisses. Il donna +l'ordre à M. d'Hervilly, mais ce chef des Chevaliers du poignard se +réserva de s'en servir selon les circonstances. Il croyait alors, avec +la reine, que force resterait aux défenseurs du château et que le feu +des Suisses aurait raison de ce qu'il appelait la canaille. Quand il +reconnut son erreur, il était trop tard: le château était au pouvoir du +peuple et le roi, prisonnier dans l'enceinte de l'Assemblée, n'allait +pas tarder à être écroué au Temple. + +Catherine, qui n'avait plus peur, après avoir suivi avec émotion les +débuts de l'affaire, rassurée bientôt, n'entendant pas de coups de feu, +s'était aventurée jusqu'à gagner le Carrousel... + +Elle voulait voir si le tyran mettait de la bonne volonté à +déguerpir et à hâter sa noce... + +Et puis, elle se disait aussi, que peut-être, parmi les combattants, +elle apercevrait son Lefebvre... + +Cette idée de le surprendre, noir de poudre, se battant comme un démon +au premier rang, sous la mitraille, loin de lui inspirer de la crainte, +l'enhardissait... + +Elle aurait voulu être près de lui, pouvoir lui passer les cartouches... +plus que cela: tenir elle-même un fusil, le charger et faire feu sur les +défenseurs du tyran!... + +Elle se sentait une âme de guerrière, à l'odeur de la poudre... + +Tous les dangers de son Lefebvre elle aurait voulu les partager, et de +la gloire qu'il allait acquérir elle se montrait à la fois fière et un +peu jalouse... + +Non! pas une seule fois la pensée ne lui vint qu'il pouvait tomber sous +les balles des Suisses... + +Ne leur avait-on pas prédit qu'il commanderait des armées et qu'elle +serait sa femme!... Ni l'un ni l'autre n'étaient destinés à périr en +cette journée... + +Et, bravant le péril, elle avançait toujours plus près des canonniers et +des Marseillais, cherchant Lefebvre et dédaignant la mort... + +Quand la furieuse fusillade des Suisses éclata, il y eut une affreuse +débandade... + +Catherine fut entraînée par la masse des fuyards dans la rue +Saint-Honoré. + +Vers sa boutique elle s'en revint, redoutant que la panique ne se +propageât jusque-là et qu'on n'envahît sa maison... + +Elle n'avait pas perdu tout espoir, mais elle commençait à craindre que +sa noce ne fût reculée... + +—Ah! les hommes!... ils n'ont donc pas de cÅ“ur de lâcher pied ainsi! +grognait-elle en piétinant de rage sur la porte de sa blanchisserie... +Oh! si j'avais eu un fusil, je serais restée, moi!... Je parie bien que +Lefebvre ne s'est pas sauvé, lui!... + +Et, fiévreuse, impatiente, elle prêtait toujours l'oreille... guettant +la victoire qu'elle attendait toujours... + +Quand le canon se remit à tonner avec force, elle trépigna de joie et +cria: + +—Ça, c'est à nous!... bravo, les canonniers!... + +Puis elle se remit à écouter... + +Les coups de canon se multipliaient, la fusillade était nourrie, des +cris confus lui arrivaient. Pour sûr, les patriotes avançaient. On avait +la victoire! + +Ah! qu'il lui tardait de revoir son Lefebvre sain et sauf, et de +l'embrasser vainqueur en lui disant: + +—A présent, nous pouvons nous marier? + +Elle allait et venait, fébrilement, dans sa boutique dont elle avait, +par prudence, laissé les volets clos. + +Elle n'osait s'éloigner, quelque envie qu'elle eût de retourner au +champ de bataille, de peur que Lefebvre ne revînt en son absence. Il +serait alarmé et ne saurait où la chercher. Le mieux était de +l'attendre. Il repasserait sûrement par la rue Royale-Saint-Roch avec +ses camarades, le château pris. + +La rue était redevenue calme et déserte. + +Les voisins s'étaient enfermés chez eux. + +Midi venait de sonner. On entendait, tout proche, des coups de feu +isolés. + +Par l'entre-bâillement de sa porte, elle entrevoyait au loin, du côté de +la rue Saint-Honoré, des ombres qui fuyaient, poursuivies par des hommes +armés... + +C'étaient les derniers défenseurs du château qu'on pourchassait par les +rues... + +Tout à coup, après deux ou trois décharges tout près d'elle, elle +distingua comme un bruit de pas précipités dans l'allée qui conduisait à +la porte de dégagement de sa boutique sur la rue Saint-Honoré. + +Elle tressaillit... + +—On dirait qu'il y a quelqu'un, murmura-t-elle... Oui... on marche... +qui donc peut venir? + +Brave, elle courut tirer la barre de la porte de l'allée et ouvrit... + +Un homme parut, pâle, faible et tout sanglant, portant la main à sa +poitrine; il se traînait avec peine... + +Ce blessé était vêtu d'un habit blanc, avec la culotte courte et les bas +de soie... + +Ce n'était pas un patriote; s'il avait combattu, c'était assurément dans +les rangs des ennemis du peuple... + +—Qui êtes-vous?... Que voulez-vous? dit-elle avec fermeté... + +—Un vaincu... je suis blessé... on me poursuit... donnez-moi asile... +sauvez-moi, au nom du ciel, madame!... Je me nomme le comte de +Neipperg... Je suis officier autrichien... + +Il n'en put dire davantage. + +Une écume rose lui montait aux lèvres. Son visage devenait d'une pâleur +effrayante. + +Il s'abattit sur le seuil de l'allée... + +Catherine, en voyant tomber devant elle ce jeune homme élégant, dont le +jabot et le gilet étaient rouges de sang, poussa un cri de pitié et +d'effroi: + +—Ah! le pauvre garçon!... dit-elle... comme ils l'ont arrangé... C'est +pourtant un aristocrate!... il a tiré sur le peuple... ce n'est pas même +un Français... il a dit qu'il était Autrichien... C'est égal, c'est un +homme tout de même!... + +Et, mue par cet instinct de bonté qui se trouve au cÅ“ur de toutes les +femmes, même les plus énergiques,—dans toute cantinière robuste il y +a une douce sÅ“ur de charité,—Catherine se baissa, tâta la +poitrine du blessé, écarta doucement les linges englués de sang et +chercha à s'assurer s'il était mort... + +—Il respire encore, dit-elle avec joie... on peut le sauver! + +Alors, courant à la cuve, elle remplit une jatte d'eau fraîche, et après +avoir pris la précaution de fermer la porte de la rue solidement, en +assujettissant la barre, elle revint vers le blessé. + +Elle fit une compresse, déchirant le premier linge qu'elle trouva sous +sa main... + +Dans sa précipitation, elle ne s'aperçut pas qu'elle venait de mettre en +pièces une chemise d'homme. + +—Ah! j'ai fait un joli coup, se dit-elle, voilà que j'ai pris la +chemise d'une pratique!... + +Elle regarda la marque: + +—C'est à ce pauvre petit capitaine d'artillerie... Napoléon +Bonaparte!... Le pauvre garçon n'en a pas de trop... Il me doit aussi +une note assez forte... C'est égal, je lui rendrai une chemise neuve... +J'irai l'acheter et je la lui porterai moi-même à son garni, en lui +disant que j'ai roussi la sienne avec mon fer... Pourvu qu'il accepte, +car il est bien fier!... Ah! en voilà un qui ne fait pas beaucoup +attention à son linge... pas plus qu'aux femmes, d'ailleurs! +acheva-t-elle avec un léger soupir. + +Tout en pensant ainsi à la pratique dont elle mettait le linge en +charpie, Catherine, avec délicatesse, posait ses compresses sur la +blessure de cet officier autrichien, hôte inattendu chez une patriote +comme elle. + +La vue de ce jeune homme, frappé à mort peut-être, tout pâle, sans +forces, dont l'énergie et la vie coulaient par une plaie énorme, avait +changé tous les sentiments de Catherine. + +Ce n'était plus alors l'amazone en jupon court, s'avançant parmi les +combattants, bondissant de joie à chaque volée de mitraille et +souhaitant d'avoir un fusil pour participer à cette fête de la mort. + +Elle était devenue l'ange secourable qui se penche vers les souffrances +humaines. + +Elle avait presque sur les lèvres une malédiction contre la guerre et se +disait que les hommes étaient encore bien sauvages pour s'entretuer de +la sorte. + +Mais elle reportait en même temps sa haine et son anathème contre ce roi +et cette reine qui avaient rendu fatales et nécessaires ces boucheries. + +—C'est un Autrichien, murmura-t-elle... Qu'est-ce qu'il venait faire +chez nous, cet habit blanc?... Défendre son Autrichienne... Madame +Véto!... Pourtant il n'a pas l'air méchant... + +Elle le considéra plus attentivement. + +—Il est tout jeune... vingt ans à peine!... On dirait une fille... + +Puis cette observation professionnelle lui vint: + +—Son linge est fin... de la batiste!... Oh! c'est un aristo... + +Et elle soupira, comme pour dire: «Quel dommage!...» + +Sous l'influence bienfaisante de l'eau froide, et sous les compresses +formant ligature, arrêtant l'épanchement du sang, le blessé cependant se +ranima... + +Il rouvrit lentement les yeux... Autour de lui ses prunelles mourantes +semblaient chercher... + +Avec la connaissance, l'impression du danger lui revint... + +Il fit un mouvement comme pour se lever. + +—Ne me tuez pas! murmura-t-il dans un effort suprême et instinctif, +étendant les bras en avant, comme pour parer les coups d'ennemis +invisibles. + +Faisant alors un énergique effort, rassemblant dans une tension suprême +de la volonté toutes ses forces, le blessé arriva à articuler cette +phrase: + +—Vous êtes Catherine Upscher... de Saint-Amarin? C'est mademoiselle de +Laveline qui m'a envoyé chez vous. Elle m'a dit que vous étiez bonne... +que vous m'aideriez à me cacher... je vous expliquerai plus tard... + +—Mademoiselle Blanche de Laveline? dit Catherine stupéfaite, la +fille du seigneur de Saint-Amarin... ma protectrice! Celle qui m'a +permis de m'établir! d'acheter ce fonds! Vous la connaissez donc? Ah! +pour elle, il n'est péril que je ne brave. Que vous avez eu raison de +venir ici! Vous êtes en sûreté, allez! et l'on me passerait sur le corps +avant de vous arracher de cet asile! + +Le blessé tenta de parler. Il voulait sans doute invoquer encore le nom +de cette Blanche de Laveline, qui paraissait avoir si grande influence +sur Catherine. + +Catherine lui imposa silence, d'un geste: + +—Soyez raisonnable, dit-elle d'une voix maternelle... personne ne veut +vous tuer! Mademoiselle Blanche sera contente de moi... Vous êtes ici +chez une patriote... + +Elle s'arrêta, grommelant: + +—Qu'est-ce que je lui dis là ? Les Autrichiens, ça ne sait pas ce que +c'est que des patriotes! C'est des sujets, des esclaves... Vous êtes +chez une amie, reprit-elle en élevant la voix. + +Neipperg se laissa retomber sur le sol. Ses forces, un instant ranimées, +le quittaient. + +Mais il avait entendu la voix compatissante de Catherine, il avait +compris qu'il était sauvé. + +Une indicible expression de joie et de reconnaissance éclaira son visage +défait. Il était chez une amie... le nom de Blanche de Laveline le +protégeait... il n'avait plus rien à craindre... + +Dans un effort suprême, les yeux demi-clos, il allongea le bras et sa +main, exsangue et froide, chercha la main brûlante de Catherine... + +—C'est bon!... calmez-vous!... laissez-moi vous soigner, citoyen +Autrichien... dit Catherine, s'efforçant de maîtriser son émotion... + +Et, attentive, anxieuse, elle se dit: + +—Il serait mieux couché... mais je ne suis pas assez forte pour le +porter sur le lit... Ah! si Lefebvre était là !... mais il ne vient +pas!... est-ce qu'il serait... + +Elle n'acheva pas sa pensée... + +L'idée que son Lefebvre pouvait se trouver inerte comme cet officier +étranger, plein de sang et à bout de souffle, se présentait pour la +première fois à son esprit et la glaçait d'épouvante... + +—C'est terrible, la guerre!... murmura-t-elle... + +Puis, son tempérament énergique reprenant le dessus, elle songea: + +—Bah!... Lefebvre est trop brave, trop solide pour être comme ce petit +aristocrate... c'est un coffre à balles, Lefebvre!... il en recevrait +une demi-douzaine dans le sac, sans dire seulement ouf!... c'est pas +taillé comme ces freluquets... Et ça se mêle de vouloir défendre madame +Véto, ça ose tirer sur le peuple!... + +Elle haussa les épaules, puis regardant de nouveau son blessé: + +—C'est impossible qu'il reste là ... il va passer pour sûr!... +Comment faire?... C'est un ami de mademoiselle Blanche... je ne peux pas +le laisser mourir comme ça... il faut que je fasse tout pour le +ranimer... + +Cette pensée lui vint tout à coup: + +—C'est peut-être le fiancé de mademoiselle Blanche?... Ce serait drôle +si je la mariais, moi, qu'elle avait promis de doter! Oh! il faut que je +sauve ce jeune homme!... et mon Lefebvre qui n'arrive pas! répéta-t-elle +embarrassée, cherchant le moyen de transporter l'Autrichien. + +Puis, cette réflexion lui traversa l'esprit: + +—Il vaut mieux que Lefebvre ne soit pas là ... Oh! ce n'est pas qu'il +soit méchant ni qu'il lui vienne à l'idée de me reprocher de sauver un +aristocrate... quand il saura que c'est un ami de ma bienfaitrice, il +n'aura rien à dire... et puis, après la bataille, un soldat français ne +connaît plus d'ennemis... Lefebvre me l'a dit bien souvent! mais il est +jaloux comme un tigre!... Ça lui déplairait de me voir tripoter les +chairs blanches de cet aristo... ensuite, il se demanderait peut-être, +comment que ça se fait que ce jeune homme soit venu se réfugier chez +moi... Pour te demander asile, il faut qu'il te connaisse! C'est ce +qu'il dirait... je sais bien ce que je lui répondrais moi... mais ça ne +fait rien, j'aime mieux qu'il ne le voie pas... + +Et de nouveau, faisant un effort, elle tenta de soulever le corps, +devenu pesant par l'inertie, du jeune Autrichien... + +A ce moment, on frappa à la porte de la rue... + +Catherine tressaillit. + +Elle écouta, aussi pâle que le blessé... + +—Qui peut venir? se demanda-t-elle. La boutique est fermée et personne +ne viendra chercher et apporter du linge un jour pareil... + +Les crosses de fusils résonnaient sur le pavé... + +On heurtait en même temps à la porte de l'allée... + +Des voix s'élevèrent confuses... + +—Il s'est sauvé par là ... + +—Il est caché ici... + +Catherine frémit: + +—C'est lui qu'on cherche!... murmura-t-elle en regardant avec une +compassion plus grande le blessé, toujours inerte. + +Les voix grondaient aux deux issues. Un piétinement irrité témoignait de +l'impatience d'une foule. + +—Enfonçons la porte!... dit tout à coup une voix. + +—Comment le sauver? murmura Catherine... et, secouant le moribond, elle +lui dit: + +—Allons!... citoyen... monsieur... du courage!... essayez de marcher... + +Le blessé rouvrit les yeux et soupira d'une voix étranglée: + +—Je ne peux pas... laissez-moi mourir!... + +—Il s'agit bien de mourir! grommela Catherine; voyons! de l'énergie, +morbleu!... Sachez qu'il faut que je vous ramène vivant à mademoiselle +de Laveline... Ce ne serait pas la peine qu'elle vous ait envoyé ici +pour y rester... Levez-vous... là ... ça y est!... Vous voyez que ce +n'est pas difficile... il n'y a qu'à vouloir... + +Neipperg chancelait comme un homme ivre. + +Catherine avait peine à le soutenir. Les cris, les menaces, les jurons +redoublaient au dehors. + +Déjà des coups de crosse solidement appliqués faisaient trembler les ais +de la porte... + +Tout à coup une voix s'éleva: + +—Attendez, citoyens... laissez-moi faire!... on va m'ouvrir, à moi... + +Et la même voix cria très haut: + +—Catherine, c'est moi!... n'aie pas peur!... arrive donc!... + +—Lefebvre!... dit Catherine toute tremblante, heureuse assurément de +savoir son pays sain et sauf, mais craintive pour le blessé. + +—Attends!... j'accours! cria-t-elle. + +—Vous le voyez, citoyens... elle va ouvrir; un peu de patience!... +dame! vous l'aviez effrayée avec votre façon de demander la porte à +coups de crosse!... dit Lefebvre assez haut pour que Catherine reconnût +sa voix. + +—Vous avez entendu, dit-elle vivement au blessé... ils vont +entrer... je suis obligée d'ouvrir... venez! + +—Où faut-il aller? + +—Essayez de monter cet escalier... je vous cacherai dans le grenier... + +—Monter? Oh! c'est impossible... voyez, je me traîne... + +—Eh bien! là ... dans ma chambre!... + +Et Catherine le poussant, le remorquant, finit par introduire +l'autrichien dans sa chambre, dont elle ferma la porte à clef... + +Puis, rouge, essoufflée, contente, elle se hâta d'aller ouvrir à +Lefebvre et à la foule, en se disant avec une joyeuse satisfaction: + +—Maintenant, il est sauvé! + + + + +V + +LA CHAMBRE DE CATHERINE + + +La barre tombée, les verrous tirés, la porte s'ouvrit et laissa pénétrer +Lefebvre, suivi de trois ou quatre gardes nationaux et d'une foule de +voisins, de badauds, où les femmes et les enfants se trouvaient en +majorité. + +—Tu as bien tardé à nous ouvrir, ma bonne Catherine!... dit Lefebvre en +l'embrassant sur les deux joues... + +—Dame! ce bruit... ces cris... + +—Oui... je comprends cela... tu avais peur... mais c'étaient des +patriotes, des amis qui frappaient... Catherine, nous sommes vainqueurs +sur toute la ligne!... le tyran n'est plus qu'un prisonnier de la +nation... la forteresse du despotisme est prise... le peuple est le +maître aujourd'hui!... + +—Vive la nation!... crièrent des voix. + +—A mort les traîtres!... A bas les Suisses et les Chevaliers du +poignard! crièrent d'autres voix, dans la foule qui se pressait sur le +seuil de la boutique de Catherine. + +—Oui! la mort pour ceux qui ont tiré sur le peuple! dit Lefebvre d'une +voix forte... Catherine, sais-tu pourquoi on cognait si rudement à ta +boutique?... + +—Non!... j'ai été effrayée... Il y a eu des coups de feu, près d'ici... + +—Nous avons tiré sur un aristocrate qui s'était échappé des +Tuileries... un de ces Chevaliers du poignard qui voulaient assassiner +les patriotes... j'avais juré que s'il m'en tombait un sous la main je +lui ferais payer le sang des nôtres... Justement, moi et les camarades, +dit Lefebvre en désignant les gardes nationaux qui l'accompagnaient, +nous en poursuivions un... nous avions déchargé sur lui nos fusils... +quand tout à coup, au détour de la rue, il a disparu... il était blessé +pourtant... il y avait du sang jusqu'auprès de la porte de ton allée, +Catherine... alors nous avons cru qu'il s'était réfugié chez toi... + +Lefebvre regarda autour de lui, et aussitôt reprit: + +—Mais il n'y est pas... on le verrait... et puis tu nous l'aurais déjà +dit, n'est-ce pas?... + +Alors se tournant vers les gardes nationaux: + +—Camarades, nous n'avons plus rien à faire ici... vous du +moins!... vous voyez que l'habit blanc n'est pas là ... vous permettrez +bien à un vainqueur des Tuileries d'embrasser tranquillement sa femme... + +—Ta femme? Oh! pas encore, Lefebvre!... dit Catherine. + +—Comment!... est-ce que le tyran n'est pas abattu?... + +Et tendant la main aux gardes: + +—Au revoir, citoyens, à bientôt... à la section!... nous devons nommer +un capitaine et deux lieutenants... et puis un curé pour la paroisse... +un curé patriote, bien entendu!... le curé a pris peur et s'est enfui, +les deux lieutenants et le capitaine ont été tués par les Suisses, il +faut donc les remplacer... à tantôt!... + +Les gardes s'éloignèrent. + +Les badauds continuaient à stationner devant la porte. + +—Eh bien! mes amis, vous n'avez pas entendu... pas compris?... dit +Lefebvre d'une voix bourrue et bon enfant... qu'est-ce que vous +attendez?... l'habit blanc?... il n'est pas chez Catherine, c'est +clair!... oh! il a dû tomber pas bien loin d'ici, dans quelque coin... +il avait au moins trois balles dans la poitrine... cherchez-le... c'est +votre affaire!... ce n'est pas le chasseur qui ramasse le gibier!... + +Et il les poussa devant lui. + +—C'est bien!... c'est bien!... on s'en va, sergent! + +—C'est pas la peine de bousculer le monde!... dit un des curieux. + +Et il ajouta d'une voix traînarde: + +—Avec ça qu'on ne pourrait pas cacher quelqu'un dans la chambre... + +Lefebvre referma brusquement la porte, et revenant à Catherine, lui dit, +les bras ouverts, pour l'embrasser de nouveau: + +—J'ai cru qu'ils ne voudraient jamais s'en aller!... as-tu entendu +cette bêtise, ils parlaient de la chambre... de ta chambre!... Quelle +idée!... Mais comme tu es tremblante, ma Catherine!... Voyons, +calme-toi... c'est fini!... occupons-nous de nous deux... + +Il surprit un regard de Catherine fixé vers la porte de sa chambre... + +Instinctivement il alla droit à cette porte et voulut l'ouvrir. + +Elle résista. + +Lefebvre s'arrêta, surpris, inquiet. + +Un vague soupçon envahit son visage. + +—Catherine, dit-il, pourquoi cette porte est-elle fermée?... + +—Mais... parce que cela m'a plu!... répondit Catherine avec un embarras +visible. + +—Ce n'est pas une raison... donne-moi la clef?... + +—Non!... tu ne l'auras pas!... + +—Catherine, s'écria Lefebvre, blême de colère, tu me trompes... il +y a quelqu'un dans cette chambre... un amant sans doute... je veux la +clef... + +—Je t'ai dit que tu ne l'aurais pas... + +—Eh bien! je la prendrai!... + +Et Lefebvre, plongeant la main dans la poche béante du tablier de +Catherine, prit la clef, alla à la porte de la chambre, l'ouvrit... + +—Lefebvre, cria Catherine, mon mari seul, je t'en avais prévenu, devait +franchir cette porte... Tu veux entrer de force, jamais je n'y entrerai +avec toi... + +On cogna de nouveau aux volets de la boutique. + +Catherine alla ouvrir. + +Plusieurs gardes nationaux, en armes, se présentèrent. + +—Où est le sergent Lefebvre? demandèrent-ils; on le réclame à la +section... On parle de le nommer lieutenant... + +Lefebvre, ému, pâle, grave, sortit de la chambre de Catherine. + +Il referma soigneusement la porte, en retira la clef, qu'il rendit à +Catherine en lui disant: + +—Tu ne m'avais pas dit qu'il y avait un mort dans ta chambre?... + +—Il est mort!... Ah! le pauvre garçon! fit Catherine avec tristesse. + +—Non!... il vit!... Mais c'était donc vrai? Ce n'était donc pas un +galant?... + +—Gros bête! répondit Catherine, s'il avait été bien portant, est-ce +que je l'aurais caché là !... Mais tu ne vas pas le livrer, au moins?... +reprit-elle avec inquiétude. C'est, tout Autrichien qu'il est, un ami de +mademoiselle Blanche de Laveline, ma bienfaitrice... + +—Un blessé est sacré! dit Lefebvre... ta chambre est devenue une +ambulance, ma Catherine, on ne tire jamais dessus!... Soigne ce pauvre +diable! sauve-le! je suis content de t'aider à payer ta dette à cette +demoiselle qui t'a obligée... mais tâche qu'on ne le sache jamais... ça +me nuirait peut-être à ma section!... + +—Oh! tu es un brave cÅ“ur!... aussi bon que brave!... Lefebvre, tu as +ma parole! Quand tu voudras, je serai ta femme!... + +—Ça sera vite fait... mais les amis s'impatientent... il faut que je +les suive... + +—Sergent Lefebvre, on vous attend... on va voter!... dit un des gardes. + +—C'est bien!... je vous suis... en route, camarades!... + +Et, tandis que le sergent se rendait à la section, dont les urnes +recueillaient les suffrages, Catherine, sur la pointe du pied, pénétrait +dans la chambre, où, d'un sommeil léger, entrecoupé de sursauts +fébriles, reposait le jeune officier autrichien qu'elle avait recueilli, +hôte sacré pour elle, ayant invoqué le nom de Blanche de Laveline. + + + + +VI + +LE PETIT HENRIOT + + +Catherine avait apporté du bouillon, un peu de vin au blessé, en lui +disant, car il s'était éveillé au léger bruit de ses pas: + +—Prenez! il faut vous soutenir... Vous avez besoin de vos forces, car +vous ne pourrez rester bien longtemps dans cette chambre... Oh! ce n'est +pas moi qui vous renverrai!... Vous êtes ici l'hôte de mademoiselle +Blanche, c'est elle qui vous a conduit vers ma demeure, c'est elle qui +vous abrite et vous protège... Mais, voyez-vous, il vient beaucoup trop +de monde dans cette boutique... votre habit est suspect... Mes +ouvrières, mes pratiques ne tarderaient pas à jaser, et il pourrait +survenir une dénonciation... Dame! vous avez tiré sur le peuple! + +Neipperg fit un mouvement et dit lentement: + +—Nous avons défendu le roi!... + +—Le gros Véto! fit Catherine en haussant les épaules... il s'était +réfugié à l'Assemblée... on n'allait pas le chercher là ... il était en +sûreté, bien tranquille... il vous laissait égorger, en égoïste qu'il +est, sans plus penser à vous qu'au bonnet rouge qu'il avait arraché de +sa tête le 20 juin, les patriotes partis, après avoir feint de le +coiffer de bonne grâce devant nos compagnons du faubourg Antoine!... +C'est un propre à rien, un fainéant, votre gros Véto, que sa coquine de +femme mène par le bout du nez... savez-vous où? devant les fusils du +peuple! Oh! ça lui arrivera pour sûr! Mais, reprit-elle, après un court +silence, pourquoi donc vous êtes-vous fourré dans cette bagarre, vous, +un étranger? Car vous êtes autrichien, m'avez-vous dit? + +—Lieutenant aux gardes nobles de Sa Majesté, j'étais chargé d'une +mission auprès de la reine... + +—L'Autrichienne!... grommela Catherine... et c'est pour elle que vous +avez combattu, vous qui n'aviez rien à faire dans nos luttes!... + +—Je voulais mourir! répondit avec une grande simplicité le jeune +officier. + +—Mourir! à votre âge?... pour le roi?... pour la reine?... il doit y +avoir autre anguille sous roche, mon jeune monsieur!... dit Catherine +avec une raillerie pleine de bonne humeur... Excusez-moi si je suis +indiscrète, mais quand on a vingt ans et qu'on veut se faire tuer pour +des gens qu'on ne connaît pas et par des gens envers lesquels on +n'a aucun motif de bataille... eh bien! c'est qu'on est amoureux... +Hein? suis-je tombé juste?... + +—Vous avez deviné, ma bonne hôtesse!... + +—Parbleu!... ce n'était pas difficile!... et voulez-vous que je dise de +qui vous êtes amoureux?... de mademoiselle Blanche de Laveline, je +parie!... Oh! je ne vous demande pas vos confidences, fit vivement +Catherine, surprenant de l'inquiétude sur le visage pâle du blessé... +d'ailleurs ça ne me regarde pas... et puis mademoiselle de Laveline +mérite bien d'être aimée... + +Le comte de Neipperg se souleva à demi et s'écria avec exaltation: + +—Oui... elle est belle et bonne, ma Blanche aimée!... Oh! madame, si la +mort me prend, dites-lui que mon dernier souffle aura exhalé son nom! +dites-lui que ma pensée, avant que la vie se retire de moi, aura été +pour elle et pour... + +Le jeune homme s'arrêta, suspendant un aveu prêt à tomber de ses lèvres. + +—Vous ne mourrez pas! dit Catherine désireuse de le réconforter... +est-ce qu'on meurt à votre âge et quand on est amoureux!... Vous devez +vivre, monsieur, pour mademoiselle Blanche que vous aimez, qui vous aime +certainement, et pour l'autre personne que vous alliez nommer... son +père sans doute, M. de Laveline?... Un fort beau gentilhomme... je +l'ai vu deux ou trois fois, le marquis de Laveline, là -bas, en notre +Alsace... il portait un superbe habit de velours bleu, avec de l'or +dessus, et il puisait du tabac dans une boîte où il y avait des pierres +qui brillaient!... + +Neipperg, en entendant prononcer le nom du marquis de Laveline, avait +laissé échapper un geste qui pouvait passer pour un signe de mépris et +de colère. + +—Il paraît, se dit Catherine, qu'ils ne sont pas grands amis... bon à +savoir! je ne lui en parlerai plus... sans doute que le père de Blanche +s'est opposé au mariage... Pauvre demoiselle!... C'est pour cela que ce +jeune homme a voulu se faire tuer!... + +Et, avec un soupir de compassion, elle se mit à arranger l'oreiller sous +la tête du blessé, en lui disant: + +—Je bavarde et cela ne vous vaut sans doute rien... Si vous reposiez un +peu, monsieur?... ça ferait tomber la fièvre... + +Le malade secoua doucement la tête: + +—Parlez-moi de Blanche, dit-il... parlez-moi d'elle encore!... Voilà ma +guérison!... + +Catherine sourit et se mit à raconter comment, née dans une petite +ferme, non loin du château des seigneurs de Laveline, elle avait vu +grandir mademoiselle Blanche. Elevée par sa mère que le marquis +laissait seule la plus grande partie de l'année, étant retenu par une +charge à la cour, Blanche avait vécu de la vie rustique, courant les +forêts, chevauchant, chassant, et se lançant par les prés et par les +champs au hasard, sans s'inquiéter des barrières à sauter, des fossés à +franchir. Elle n'était pas fière et causait familièrement avec les +paysans. Souvent elle était venue à la ferme et avait pris la petite +Catherine en affection. + +Un jour, le marquis avait mandé à Versailles sa femme et sa fille. +Catherine avec trois autres jeunes filles du pays avaient été emmenées +pour le service de madame et de mademoiselle de Laveline. A la +buanderie, Catherine avait été attachée. Elle avait ainsi passé +plusieurs années heureuses, puis madame de Laveline était morte; c'était +alors que mademoiselle Blanche, que son père avait conduite à Londres, +lors d'une mission diplomatique en Angleterre, avait bien voulu +l'établir en lui achetant la blanchisserie de mademoiselle Lobligeois... +où elle se trouvait présentement. Ah! c'était une créature digne d'être +aimée et bénie que mademoiselle Blanche! + +Comme Catherine achevait le récit de sa modeste existence et retraçait +les bienfaits de la fille du marquis de Laveline, on heurta à la porte. + +—Serait-ce déjà Lefebvre qui reviendrait avec ses camarades de la +section? pensa Catherine inquiète... Rassurez-vous!... ne faites +pas de bruit! dit-elle à Neipperg qui tendait l'oreille; si Lefebvre est +seul, il n'y a aucun danger, mais si ses camarades sont avec lui, je +vais leur parler et les renvoyer... Attendez-moi et ne craignez rien!... + +Elle alla ouvrir, un peu émue. Sa surprise fut extrême en voyant une +jeune femme, très effrayée, s'élancer dans la boutique en disant: + +—Il est là , n'est-ce pas?... on m'a dit qu'on avait vu un homme se +traîner de ce côté... vit-il encore?... + +—Oui, mademoiselle Blanche, dit Catherine, reconnaissant, dans cette +femme effarée, mademoiselle de Laveline, il est à côté... dans ma +chambre... il vit et il ne parle que de vous!... venez le voir... + +—Oh! ma bonne Catherine, quelle heureuse inspiration j'ai eue de lui +indiquer ta maison comme un refuge sûr, lorsqu'il est parti pour se +battre avec les gentilshommes du château!... + +Et mademoiselle de Laveline prit les mains de Catherine et les serra +avec reconnaissance, en lui disant: + +—Mène-moi auprès de lui!... + +La vue de Blanche produisit un effet saisissant sur le blessé. + +Il voulut sauter à bas du lit, où si difficilement Catherine était +parvenue à l'allonger. + +Il fallut que les deux femmes eussent recours presque à la force +pour le maintenir. + +—Méchant!... dit Blanche de sa voix douce, tu as donc voulu mourir!... + +—La vie sans toi m'était à charge... pouvais-je trouver plus noble +occasion de quitter l'existence, qu'au milieu d'un combat, l'épée à la +main et souriant à la mort qui venait à moi glorieuse et parée!... + +—Ingrat!... tu devais vivre pour moi... + +—Pour toi!... N'étais-tu pas à mes yeux comme une morte?... n'allais-tu +pas me quitter pour toujours!... + +—Ce mariage odieux n'était pas encore conclu... un hasard pouvait nous +secourir... il fallait espérer!... + +—Tu m'avais dit toi-même, fit Neipperg, qu'il n'existait aucune +espérance... Aujourd'hui 10 août, tu devais être la femme d'un autre et +t'appeler madame de Lowendaal!... ton père l'avait ainsi décidé... et tu +n'avais pu résister... + +—Tu sais bien que mes pleurs, mes prières étaient inutiles... Menacé +d'être ruiné par ce baron de Lowendaal, ce Belge millionnaire qui lui +avait prêté de grosses sommes et exigeait le remboursement +immédiatement... ou ma main, mon père avait consenti à lui accorder ce +qu'il désirait le plus... + +—Et ce qui coûtait le moins à ton père... le Marquis payait ses +dettes avec sa fille!... + +—Oh! mon ami, mon père ignorait que notre amour fût si grand... il ne +savait rien... il ne sait rien encore... dit Blanche avec une énergie +croissante. + +Catherine, pendant cette conversation entre les deux amoureux, s'était +tenue à l'écart. Par discrétion, elle passa dans l'atelier au moment où +Neipperg, avec une exaltation douloureuse, regardant Blanche, répondit: + +—Oui... ils ignoreront tout... car je m'éloignerai, je disparaîtrai... +Ma mort, vois-tu, aurait rendu le silence plus complet, l'ignorance plus +profonde... mais les balles des sans-culottes n'ont pas voulu de moi, ce +sera à recommencer!... Aussi bien les occasions de mourir ne sauraient +manquer dans les années qui vont s'ouvrir... la guerre est déclarée... +je vais chercher dans les rangs de l'armée impériale, sur les bords du +Rhin, cette mort qui n'a pas voulu de moi dans les décombres des +Tuileries!... + +—Tu ne feras pas cela! + +—Qui m'en empêcherait?... Mais, pardon, Blanche!... c'est aujourd'hui +le 10 août, le jour fixé pour votre mariage... comment se fait-il que +vous soyez ici... votre place doit être auprès de votre époux... On vous +réclame à l'église!... qu'attendez-vous pour rendre heureux le baron de +Lowendaal et acquitter les dettes du marquis?... Le combat a +interrompu la cérémonie sans doute, mais à présent les coups de feu ont +cessé, le tocsin se tait, on peut sonner les cloches nuptiales... +laissez-moi mourir... ici ou ailleurs, aujourd'hui ou demain, peu +importe?... + +—Non!... non! tu dois vivre!... pour moi... pour notre enfant!... +s'écria Blanche se penchant sur Neipperg et l'embrassant avec passion. + +—Notre enfant! murmura le blessé... + +—Oui... notre cher petit Henriot... tu n'as pas le droit de mourir!... +ta vie ne t'appartient plus!... + +—Notre enfant!... répéta avec douleur Neipperg, mais... mais ton +mariage?... + +—N'est pas encore fait... il y a tout espoir... + +—Vraiment!... tu n'es pas encore madame de Lowendaal?... + +—Pas encore!... jamais peut-être!... + +—Explique-moi... + +Et une anxiété fiévreuse agita la physionomie du blessé, tandis que +Blanche répondait: + +—Quand tu es parti... me disant un adieu que l'un et l'autre nous +pensions devoir être éternel... tu m'as annoncé que tu allais te ranger +parmi les défenseurs du château... c'était courir à la mort... j'avais +cependant un peu d'espoir au fond du cÅ“ur... c'est alors que je +t'indiquai la boutique de l'excellente Catherine comme un asile sûr si +tu parvenais à t'échapper des Tuileries... j'avais aussi +l'espérance de pouvoir t'y rejoindre... + +—Tu espérais cela, toi?... cependant tu avais obéi à ton père... tu +avais consenti à devenir la femme de ce Lowendaal... + +—Oui... mais quelque chose me disait que le mariage serait reculé... + +—Et il l'a été?... + +—L'insurrection grondait dans les faubourgs... Mon père a déclaré qu'il +était impossible de célébrer le mariage à la date fixée... Alors le +baron de Lowendaal a proposé d'accomplir la cérémonie plus tard... dans +trois mois... + +—Trois mois! + +—Oui, le 6 novembre... c'est la date qu'il a fixée... + +—Ah! il est moins pressé, le baron... + +—Epouvanté par les événements, redoutant les progrès de la Révolution, +M. de Lowendaal a quitté Paris hier soir, avant la fermeture des +barrières... Il s'est rendu dans ses terres. C'est son château, auprès +de Jemmapes, sur la frontière de Belgique, qu'il a désigné pour la +célébration de cet impossible mariage... + +—Et tu iras à Jemmapes?... + +—Mon père, un peu effrayé aussi, a décidé qu'il se rendrait au château +du baron... Nous devons partir prochainement, si les routes sont +libres... + +—Et tu l'accompagneras?... + +—Je l'accompagnerai... Oh! mais rassure-toi, je sais ce que j'ai +résolu... Jamais je ne serai la femme du baron... + +—Tu me le jures? + +—Je le jure!... + +—Mais qui te donnera cette force de résister à Jemmapes, quand ici tu +cédais?... + +—Avant son départ, le baron a reçu une lettre que je lui ai écrite... +oh! avec des larmes!... son domestique, gagné par moi, n'a dû lui +remettre ce message que les barrières franchies... + +—Alors il sait?... + +—La vérité!... il sait que je t'aime et que notre petit Henriot ne peut +avoir d'autre père que toi... + +—Oh! ma Blanche adorée!... ma chère femme, que je t'adore... tiens! tu +me rends la vie... il me semble que je serais de force à me relever et à +recommencer le combat contre les sans-culottes!... + +Et Neipperg, dans sa surexcitation, fit un si brusque mouvement que les +bandes qui couvraient sa blessure glissèrent, la plaie s'entr'ouvrit et +un flot de sang coula. + +Il poussa un cri. + +Catherine accourut, offrit ses services. + +Les deux femmes, de leur mieux, rajustèrent les linges et comprimèrent +de nouveau la blessure. + +Neipperg s'était évanoui. + +Il reprit lentement ses sens. + +Ses premières paroles, entrecoupées, laissèrent échapper son secret: + +—Blanche... je vais mourir... veille sur notre enfant!... murmura-t-il. + +Catherine, en entendant cette révélation, eut un geste de stupeur: + +—Mademoiselle Blanche a un enfant! pensa-t-elle; puis aussitôt se +tournant vers la jeune femme, honteuse et baissant les yeux: + +—Ne craignez rien, dit-elle vivement, ce que je viens d'apprendre est +entré par une oreille et est sorti par l'autre... Si toutefois vous +aviez besoin de moi, vous savez que Catherine vous appartient des pieds +à la tête... Voyons! ne vous désolez pas... les enfants, c'est des +accidents qui arrivent à tout le monde quand on s'aime! Est-il déjà +grand, le chérubin? je suis certaine qu'il est bien gentil! + +—Il a trois ans bientôt. + +—Et il se nomme? + +—Henri... nous l'appelons Henriot. + +—C'est un joli nom... Est-ce que je pourrai le voir, mademoiselle? + +Blanche de Laveline réfléchissait. + +—Ecoute, ma bonne Catherine, tu peux me rendre un grand service... +achevant ainsi ce que tu as si bien commencé en recueillant et en +soignant M. de Neipperg... + +—Parlez... que faut-il faire? + +—Mon fils est chez une brave femme des environs de Paris, la mère +Hoche, dans un faubourg de Versailles. + +—La mère Hoche, mais je la connais! Son fils est un ami de Lefebvre... +c'est mon amoureux, Lefebvre, ou plutôt mon mari, car moi aussi je vais +me marier et j'aurai un petit Henri... beaucoup de petits Henri... + +—Je te félicite! Tu iras donc voir la maman Hoche... + +—J'avais justement une commission pour elle de la part de son fils +Lazare... qui était aux gardes-françaises avec Lefebvre... c'est +Lefebvre qui l'a mis au port d'armes... ils ont pris la Bastille +ensemble... Et qu'est-ce qu'il faudra lui dire à la citoyenne Hoche?... + +—Tu lui remettras cet argent et cette lettre... dit Blanche en donnant +une bourse et un papier à Catherine, et puis tu prendras l'enfant et tu +l'emmèneras... Est-ce trop exiger de toi, Catherine? + +—Ce n'est que cela!... Vous savez bien que vous me demanderiez d'aller, +à moi toute seule, reprendre les Tuileries, si les Suisses y revenaient, +que je le ferais pour vous!... trop exigeante, vous!... c'te bêtise!... +est-ce que ce n'est pas grâce à vous que j'ai pu acheter cette boutique, +m'établir, et devenir bientôt la citoyenne Lefebvre?... Voyons, +vous devez avoir autre chose à me commander... ça ne suffit pas!... Une +fois que j'aurai retiré le mioche de Versailles, qu'est-ce qu'il faudra +en faire? + +—Tu me l'amèneras... + +—Où cela?... + +—Au château de Lowendaal... auprès d'un village nommé Jemmapes... C'est +en Belgique, à la frontière... pourras-tu facilement t'y rendre?... + +—Pour vous je braverai tout!... et quand faudra-t-il me trouver avec +l'enfant, à Jemmapes?... + +—Au plus tard le 6 novembre... + +—Bon. J'y serai!... Lefebvre s'arrangera pour me laisser partir... +d'ailleurs, d'ici là , nous serons mariés... et, on ne sait pas, il +viendra peut-être avec moi... On pourrait se battre par là !... + +—Embrasse-moi, Catherine!... un jour, puissé-je reconnaître ce que tu +fais pour moi... + +—Vous l'avez reconnu d'avance... comptez sur moi... + +—A Jemmapes donc!... + +—A Jemmapes, le 6 novembre!... + +Blanche de Laveline dit alors en montrant Neipperg: + +—Il repose, je vais veiller auprès de lui... Va à tes affaires, +Catherine, car tu dois nous trouver bien gênants, bien encombrants... + +—Vous êtes ici chez vous, je vous l'ai dit... Mais tenez, voici qu'il +se réveille, fit-elle en désignant le blessé qui rouvrait lentement +les yeux, vous devez avoir à vous raconter tous les deux bien des choses +encore... et je n'ai que faire auprès de vous. + +—Tu t'en vas?... Tu me laisses ici seule? + +—Oh! je ne serai pas longtemps... Du linge que je reporte à une +pratique pas bien loin, et je reviens... N'ouvrez à personne!... A +bientôt! + + + + +VII + +LE LOCATAIRE DE L'HOTEL DE METZ + + +Tandis que le comte de Neipperg et Blanche de Laveline, dans un +tête-à -tête délicieux, échangeaient des projets d'avenir et parlaient +de leur enfant, Catherine avait passé un panier empli de linge à son +bras et se disposait à sortir. + +Elle voulait mettre à profit le temps. Les amoureux bavardaient, ils ne +seraient pas fâchés de son absence, et puis toute la matinée avait été +perdue pour la blanchisseuse. C'est vrai qu'on ne prend pas les +Tuileries tous les jours, mais enfin il fallait bien rattraper un peu sa +journée. + +Et puis elle réfléchissait à tous les événements qui venaient de se +produire. + +Elle avait désormais charge d'âmes. + +Neipperg avait fort approuvé la confiance de Blanche, la chargeant de +retirer le petit Henriot des mains de la mère Hoche, qui le gardait +à Versailles, pour le conduire à Jemmapes. + +Une fois guéri, Neipperg irait retrouver la mère de son enfant, bravant +la colère du marquis de Laveline, prêt à tenir tête au baron de +Lowendaal et à lui disputer Blanche, l'épée à la main, s'il le fallait. + +Et Catherine, tout en se mettant en route, se disait: + +—Lefebvre est à sa section où l'on vote... Il ne sera pas de retour +avant que l'élection des nouveaux officiers soit proclamée... Oh! ça +prendra bien deux heures!... Ils sont longs à voter, à la section des +Filles-Saint-Thomas... tous beaux parleurs, sauf mon Lefebvre!... J'ai +donc le temps de donner un coup de pied jusque chez le capitaine +Bonaparte!... + +Et pensant à son client, le maigre et hâve officier d'artillerie, elle +sourit: + +—C'est qu'il n'en a pas trop de chemises, le capitaine! se dit-elle, +celle-ci peut lui faire défaut... + +Et, avec un soupir, elle ajouta: + +—Puisque je vais devenir la citoyenne Lefebvre, je ne veux rien devoir +au capitaine Bonaparte... c'est plutôt lui qui me devra... A tout +hasard, je vais emporter sa note!... s'il me la demande, je la lui +donnerai... sinon, tant pis!... je n'oserai jamais lui réclamer ce qu'il +me doit... le pauvre garçon! en voilà un travailleur!... un +savant!... toujours à lire ou à écrire... une triste jeunesse que la +sienne!... comme s'il ne devait pas y avoir temps pour tout! fit-elle +avec une moue ironique et quelque peu dépitée, en fourrant dans sa poche +la note de blanchissage du capitaine Bonaparte. + +Elle se rendit à l'hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où logeait alors +l'humble officier d'artillerie. + +Il y occupait une modeste chambre, au troisième étage, portant le nº +14. + +La jeunesse de l'homme, à la fois grandiose et fatal, qui devait emplir +le siècle de son nom et dont la gloire, auréolée de sang, empourpre +encore tout notre horizon, fut sans mouvements extraordinaires, sans +révélations surprenantes. Ce n'est qu'après coup qu'on a voulu y +découvrir des particularités prophétiques, révélant son génie, prédisant +sa carrière prodigieuse. + +Bonaparte enfant, jeune homme, trompa tout le monde. Nul ne put annoncer +sa fortune, personne ne crut à son mérite. + +Ses premières années furent celles d'un étudiant pauvre, timide, +laborieux, fier et un peu sombre. Il souffrit cruellement du mal de +misère. Sa pauvreté l'isolait. Le sentiment très vif qu'il eut toujours +de la famille, de la tribu, lui rendait fort pénible la condition +précaire où se débattaient les siens. + +Son père, Charles Bonaparte, ou, plus exactement, de Buonaparte, +d'une ancienne famille noble de la Toscane, établie à Ajaccio depuis +plus de deux siècles, exerçait la profession d'avocat. Tous ses ancêtres +avaient été gens de robe. Charles Bonaparte se montra l'un des plus +ardents partisans de Paoli, le patriote corse. Il se soumit à l'autorité +française, quand Paoli eut quitté l'île. + +Bien que membre du conseil d'administration de la Corse et très en vue, +Charles Bonaparte était fort gêné. Il ne possédait, pour toutes +ressources, qu'un domaine, vignes et oliviers, rapportant à peine douze +cents livres de rente. Il le faisait valoir lui-même. + +Plus tard, à la suite des troubles dont la Corse fut le théâtre, ce +revenu lui manqua et il connut tout à fait le dénûment. + +Il avait épousé Letizia Ramolino, née le 24 août 1749, belle jeune fille +aux traits purs, au profil de camée antique, qui devait par la suite +montrer tant de fermeté et de finesse, avec un esprit de prévoyance +singulièrement aiguisé. + +Quand, portant le titre de Madame Mère, elle trônait à côté de ses fils, +dominateurs de l'Europe, ne répondait-elle pas à Napoléon, qui lui +reprochait de ne pas dépenser toute sa liste civile: «Je fais des +économies pour vous, mes enfants, qui en aurez peut-être un jour +besoin!» + +Selon une tradition non démentie, Napoléon Bonaparte naquit de +Charles et de Letizia, le 15 août 1769. + +Il se trouvait ainsi le second des fils du couple Bonaparte. Une +assertion, fort plausible, affirme que Joseph n'est que le cadet. Ce +serait lui l'enfant né à Ajaccio. Napoléon, né le 7 janvier 1768, aurait +eu Corte pour berceau. + +L'acte de naissance, existant à l'Ecole militaire, et produit pour +l'admission du jeune Napoléon, porte bien la date du 15 août 1769, mais +d'autres pièces peuvent justifier la confusion qui s'est établie par la +suite. L'acte de mariage de Bonaparte et de Joséphine principalement. On +a dit que Joséphine, par coquetterie, s'était rajeunie, ce qui est +exact, mais on a ajouté que Bonaparte, pour rapprocher les distances +d'âge, s'était, de son côté, vieilli de deux ans. Il a pu être incité à +donner son âge vrai, par galanterie, et puis les motifs qui avaient +poussé ses parents à une substitution d'actes d'état civil, n'existaient +plus. La raison, en effet, de ce rajeunissement, tenait tout entière +dans la condition d'âge pour l'admission à l'Ecole militaire de Brienne. + +L'aîné, Napoléon, avait dépassé l'âge limitatif de dix ans. Ses parents, +en lui attribuant l'acte de naissance de Joseph, plus jeune de deux ans, +et dont les goûts n'étaient pas du tout militaires, auraient ainsi rendu +possible l'entrée à l'école du futur général. + +Deux circonstances influèrent sur la formation de ses idées et la +trempe de son caractère: les perturbations politiques de son pays natal +et la détresse de sa famille. + +La guerre civile autour de son berceau, la misère au foyer paternel, +endurcirent son âme et assombrirent son enfance. + +Il était sérieux en entrant à l'École de Brienne; il en sortit triste, +ulcéré. + +Ses camarades s'étaient moqués de son accent italien, de son nom baroque +de Napoleone,—on l'appelait _Paille-au-Nez_; ils l'avaient insulté dans +sa pauvreté: on sait combien sont féroces ces railleries d'enfant et +quelles cruelles plaies elles laissent à leurs victimes. + +Elève studieux, fort en mathématiques, jouant peu, si ce n'est au fort +de l'hiver, où, stratégiste précoce, il conduisait les assauts +enfantins, à coups de boules de neige, donnés à des forteresses de +glace, dans la cour de l'École de Brienne, il vécut, presque inaperçu, +ces premières années de son existence. + +Ce fut alors qu'il se lia avec Bourrienne, futur concussionnaire, son +secrétaire intime, qui s'est vengé des bienfaits et de l'indulgence de +son ami, devenu son empereur, en le bafouant et en le calomniant dans +des mémoires payés par la police de la Restauration. + +De Brienne, il passa à l'Ecole Militaire et, là encore, il +souffrit, endurant ces petites blessures quotidiennes, supportant ces +piqûres d'épingle qui parfois font mourir, que les jeunes gens pauvres +connaissent, et dont ils n'osent se plaindre. Il n'avait nul argent et, +ne pouvant partager les plaisirs coûteux des fils de famille, il se +tenait à l'écart, un peu en paria. Cet isolement, à l'âge où le cÅ“ur +aime à s'épancher, a contribué certainement à rendre impassible, et +impitoyable aussi, celui qui devait devenir l'homme de bronze. + +Il avait perdu son père, mort, d'un cancer à l'estomac, à l'âge de +trente-neuf ans, lorsqu'il fut nommé, le 1er septembre 1785, +lieutenant en second à la compagnie des bombardiers du régiment de la +Fère, en garnison à Valence. + +Il occupait ses loisirs de garnison à écrire une histoire de la Corse, +et, débutant dans le monde, il prenait des leçons de danse du professeur +Dautel et faisait la cour aux dames de la ville, rencontrées dans le +salon d'une dame du Colombier. + +Son régiment fut envoyé successivement à Lyon, à Douai. Il obtint un +congé qui lui permit d'embrasser sa famille, à Ajaccio, et après un +voyage à Paris, où il logea à l'hôtel de Cherbourg, rue du +Four-Saint-Honoré, il reçut l'ordre de rejoindre son régiment à Auxonne, +le 1er mai 1788. + +Le travail, les privations,—il ne se nourrissait guère que de lait, +faute d'argent,—le rendirent malade. + +Pour soulager sa mère, restée veuve avec huit enfants, Napoléon +avait pris auprès de lui son jeune frère Louis. + +Il vivait avec cet enfant, en émargeant quatre-vingt-douze francs quinze +centimes par mois. + +Deux pièces sans feu, sans meubles, composaient tout son logement. Dans +l'une, garnie d'un grabat, avec une malle pleine de paperasses, une +chaise de paille et une table de bois blanc, travaillait et dormait +l'hôte promis aux Tuileries et à Saint-Cloud. Le futur roi de Hollande +couchait dans la pièce voisine, sur un matelas jeté par terre. + +Naturellement, pas de valet de chambre. Bonaparte brossait ses habits, +cirait ses bottes et cuisinait la soupe. + +Napoléon fit un jour allusion à cette époque de sa vie, en présence d'un +fonctionnaire qui se plaignait de l'insuffisance de ses émoluments. + +—«Je connais cela, moi, monsieur; quand j'avais l'honneur d'être +sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma +porte sur ma pauvreté... En public, je ne faisais pas tache sur mes +camarades!...» + +La pauvreté rend chaste et ne dispose guère à l'amour. + +A cette époque, Bonaparte, se comportant peut-être un peu comme le +renard, en présence des raisins inabordables, lançait cet anathème aux +femmes: «Je crois l'amour nuisible à la société, au bonheur +individuel des hommes; enfin, je crois que l'amour fait plus de mal que +de bien.» + +La bonne Catherine qui, tout en blanchissant le linge de son client, +avait éprouvé pour lui, avant de rencontrer Lefebvre, une certaine +inclination, n'avait pas tardé à s'apercevoir que Bonaparte, retombé à +Paris dans la gêne, pratiquait toujours sa sévère philosophie +d'Auxonne. + +Promu lieutenant en premier au 4e d'artillerie, Bonaparte était revenu +à Valence, en compagnie de son frère Louis. Il avait repris sa vie +d'officier studieux, sédentaire, un peu farouche. On était à l'aurore de +la Révolution. Il se montra aussitôt chaud partisan des idées de liberté +et de l'émancipation du peuple. Alors on le voit partout se signaler +comme révolutionnaire. Il parle, il écrit, il agit; il se fait inscrire +au club des Amis de la Constitution, dont il devient le secrétaire. Il +était certainement de bonne foi. Cet homme extraordinaire a pu prendre +tous les tons sans paraître mentir, et montrer tous les masques comme +son véritable visage. + +En octobre 1791, il demande un congé de trois mois pour soigner sa santé +et embrasser sa famille. Il se rend en Corse. + +Là , au milieu des siens, se créant des partisans, il brigue le grade de +chef de bataillon dans la garde nationale d'Ajaccio. Ce commandement +lui donnait la force publique, l'autorité. Il était ardemment +disputé. + +Son principal concurrent se nommait Marius Peraldi; il appartenait à une +famille fort influente. + +Bonaparte déploya une activité fébrile pour se recruter des partisans. +Ajaccio fut partagé en deux camps. + +Les commissaires de la Constituante, envoyés par le pouvoir central, +pouvaient disposer, par leur présence seule, d'un grand nombre de +suffrages et faire pencher la balance. + +Le commissaire principal, Muratori, était descendu chez Marius Peraldi. + +C'était désigner à l'opinion le concurrent de Bonaparte comme agréable +au pouvoir. + +On sait de quel poids pèse en Corse l'appui officiel. + +Les amis de Bonaparte, impuissants à parer ce coup droit, jugèrent le +triomphe de Peraldi certain. + +Mais l'ardent et tenace jeune homme ne désespéra pas. + +Il rassembla quelques amis solides, et, à l'heure du souper, quand les +Peraldi se trouvaient à table, leur salle à manger fut envahie par une +bande en armes. + +On coucha en joue les convives et, entre deux hommes armés, Muratori, +sommé de se lever et de marcher, fut conduit à la maison de Bonaparte. + +Le commissaire était plus mort que vif. + +Bonaparte vint à lui souriant, comme s'il ignorait de quelle façon on +s'y était pris pour lui amener le visiteur, et dit, la main tendue: + +—Vous êtes le bienvenu dans ma maison... j'ai voulu que vous fussiez +libre, vous ne l'étiez pas chez les Peraldi... asseyez-vous à mon foyer, +mon cher commissaire! + +Comme ses guides avec leurs fusils étaient encore à portée, prêts à +obéir aux ordres de Bonaparte, Muratori s'assit, fit contre fortune bon +cÅ“ur et ne parla plus de retourner chez les Peraldi. + +Le lendemain, Bonaparte fut élu commandant des gardes nationales +d'Ajaccio. + +L'homme de Brumaire était en germe dans le candidat à la milice. Le coup +de force d'Ajaccio présageait celui de Saint-Cloud. + +La situation de Bonaparte, acceptant un commandement territorial, alors +qu'il faisait partie de l'armée active, n'était pas très régulière. Mais +on était en période révolutionnaire. + +Il est certain qu'en des temps différents, cette infraction pouvait lui +coûter cher. + +Il prolongea en effet son congé bien au delà du terme qui lui avait été +assigné. + +Le motif qui le poussa à rester à la tête de la milice corse, où il +avait le grade de lieutenant-colonel, ne fut ni l'ambition ni la passion +politique. + +Son génie en ébullition ne pouvait être contenu dans son île étroite +et misérable. + +Ce fut l'argent, toujours la question d'argent, qui gouverna à cette +époque la conduite de l'aventureux condottiere. + +Sa solde dans la garde nationale était de 162 livres par mois, le double +de ses appointements de lieutenant d'artillerie. + +Avec cette somme, il pouvait subvenir aux charges croissantes de sa trop +nombreuse famille et élever convenablement son frère Louis. + +Voilà le motif qui le poussa à rester en Corse. Bonaparte a toujours été +un peu la victime des siens. + +Ajoutons qu'en commandant le bataillon d'Ajaccio, il ne désertait pas, +comme on l'a prétendu. La garde nationale alors faisait, surtout en +Corse, un service actif. Elle était assimilée à l'armée. Bonaparte, pour +se justifier, argua d'ailleurs d'une autorisation du maréchal de camp de +Rossi, qui lui avait été délivrée, en attendant la promesse de +régularisation de sa situation, conformément au décret de l'Assemblée du +17 décembre 1791, qui autorisait les officiers de l'armée active à +servir dans les bataillons de la garde nationale. + +Destitué par le colonel Maillard, Bonaparte vint à Paris pour exposer sa +conduite et plaider sa cause devant le ministre de la guerre. + +Il avait l'espoir d'obtenir sa réintégration. + +Mais, en attendant le décret, il menait à Paris une existence solitaire +et besogneuse. + +Il faisait maigre chère à son hôtel, dînait le plus souvent possible en +ville, chez M. et madame Permon, qu'il avait connus à Valence et dont la +fille devait épouser Junot et devenir duchesse d'Abrantès. Plus tard, +Bonaparte eut la pensée de demander la main de madame Permon, restée +veuve avec une certaine fortune. + +Malgré son économie, il eut, à cette époque, quelques dettes. + +Il devait quinze francs à son gargotier, et, comme nous l'avons vu, une +note de quarante-cinq francs à sa blanchisseuse, Catherine Sans-Gêne. + +Ses relations étaient rares. Il vivait en quotidienne intimité avec +Junot, Marmont et Bourrienne. + +Tous trois, comme lui, dénués d'argent et riches d'espérances. + +Le matin du 10 août, Bonaparte s'était levé au son du tocsin et, simple +spectateur du combat, avait couru chez Fauvelet de Bourrienne, le frère +aîné de son camarade, qui tenait un bureau de prêts et de bric-à -brac +place du Carrousel. Il avait besoin d'argent, et ne voulait pas être +démuni un jour de révolution; il mit alors sa montre en gage chez +Fauvelet, qui lui avança quinze francs. + +De la boutique de ce prêteur, d'où il était difficile de sortir, la +bataille étant engagée, Bonaparte suivit toutes les péripéties de la +lutte. + +A midi, quand la victoire fut acquise au peuple, il regagna son logis. + +Il cheminait pensif, attristé par la vue des cadavres, écÅ“uré à +l'odeur du sang. + +Bien des années après, le grand boucher de l'Europe, oubliant les +hémorragies terribles de ses peuples et les monceaux de cadavres +accumulés en trophées sous ses pas, se souvenait encore de l'horreur du +spectacle: sur le rocher de Sainte-Hélène, il exprimait son indignation +et son émotion, à la vue des innombrables victimes des Suisses et des +Chevaliers du poignard, rencontrées par lui dans le parcours, pour +rentrer à son hôtel, le matin rouge du 10 août. + + + + +VIII + +LE JOLI SERGENT + + +Tel était l'homme, encore inconnu, obscur, mystérieux, que Catherine +Lefebvre venait trouver dans sa chambrette d'hôtel meublé, où il +attendait impatiemment la fortune, déesse capricieuse et tardive, qui ne +se décidait pas à venir frapper à sa porte. + +Tout lui semblait contraire. Rien ne lui réussissait. La malechance le +poursuivait... + +A son retour du Carrousel, en cette matinée sanglante du 10 août, il +avait cherché, dans le travail, le repos de l'esprit, la distraction de +ses ennuis et l'oubli du spectacle tragique auquel il avait assisté de +la boutique du prêteur sur gages. + +Il avait déployé une carte de géographie et, attentivement, s'était mis +à étudier la région du Midi, le littoral de la Méditerranée, Marseille +et surtout le port de Toulon, où la réaction royaliste s'agitait et +que menaçait la flotte des Anglais. + +De temps en temps, il repoussait la carte, se plongeait la tête dans les +mains, et rêvait... + +Sa pensée ardente s'échauffait... Comme le voyageur des sables, devant +lui il entrevoyait de féeriques et prodigieux mirages... + +Des villes prises où il pénétrait en vainqueur, monté sur un cheval +blanc, au milieu de l'agitation des foules, des acclamations des +soldats... Un pont que la mitraille balayait et qu'il traversait, un +drapeau à la main, entraînant des bataillons, refoulant l'ennemi... Des +cavaliers étranges, aux riches vêtements de laine brodée d'or, qui +tourbillonnaient le cimeterre levé, autour de lui, impassible, et tout à +coup s'arrêtaient, jetaient leurs armes et inclinaient leurs turbans +devant sa tente... Puis, des foulées triomphales, parmi des monceaux de +combattants vaincus, en des pays lointains, variés, changeants... Le +soleil ardent du Midi brûlant sa tête, la neige du Nord poudrant son +manteau... et, aussi, des fêtes, des défilés, des cortèges... des rois +soumis, prosternés, des reines lui offrant la coupe de leurs seins... +les ivresses, les gloires, les apothéoses... + +Tout ce rêve fantastique se fondait, se reformait pour s'évanouir de +nouveau, tandis qu'il rafraîchissait son front brûlant dans sa main... + +Rouvrant les yeux, la réalité laide et ridicule de sa chambre +d'hôtel lui apparaissait... + +Un sourire amer errait sur sa lèvre, et, son esprit positif reprenant le +dessus, il chassait le trompeur fantôme; cessant de voir le mirage, il +envisageait avec des yeux nets ce qui l'entourait, il examinait, avec un +froid raisonnement, l'inquiétante situation, le présent mauvais, +l'avenir probablement pire... + +Sa position était déplorable, et nul changement ne paraissait +probable... + +Pas d'argent. Pas d'emploi. Le ministre, sourd à ses réclamations. Les +bureaux hostiles. Aucun ami. Nul protecteur... + +Il se voyait acculé à une impasse navrante: la misère noire et +l'impuissance! + +Ses fumées d'ambition s'étaient dissipées au vent brutal de la vie... +ses projets d'avenir s'effondraient ainsi que des châteaux de cartes. + +Il commençait à sentir sur la nuque le frisson glacé de la +désillusion... + +Que faire?... Il avait un instant imaginé, en passant dans une rue du +quartier de la Nouvelle-France, alors en construction, de louer des +maisons et d'entreprendre la location en garni... + +Il songeait aussi à quitter la France et à demander du service dans +l'armée turque... + +Cependant il se disait qu'il avait quelque chose dans la cervelle, et +dans ses veines il sentait courir un sang impétueux, avec la +rapidité du Rhône... + +Alors il se remettait à la tâche, s'appliquant à l'étude topographique +du bassin de la Méditerranée, son berceau, où le canon allait bientôt +gronder... + +Oh! s'il pouvait être là , où l'on se battrait, où l'on défendrait la +nation, en canonnant les Anglais!... + +Ce songe était possible... s'il demeurait chimérique, c'est que le Corse +besogneux se trouvait seul, sans appui, sans personne qui crût en lui... + +De nouveau, pour vaincre le découragement qui commençait à s'insinuer +dans ses veines,—ce poison subtil et charnel qui glace les plus solides +énergies,—il se pencha sur sa carte, reprenant la suite de son étude +interrompue par son rêve. + +On frappa deux légers coups à la porte. + +Il tressaillit. Un peu d'angoisse lui comprima le cÅ“ur. Les plus +braves, la poche vide, quand soudain on vient, frissonnent. L'inconnu +les effraie, les paralyse. Ils accueilleraient, le front haut, l'Å“il +fixe, la Mort heurtant du bout de sa faux. Ils sont lâches et tremblants +à la pensée du créancier qui survient, la dette à la main. + +On frappa de nouveau, un peu plus fort. + +—C'est peut-être le père Maugeard qui monte pour sa note!... pensa +Bonaparte en rougissant.—Entrez! dit-il sourdement. + +Une minute s'écoula. + +—Entrez donc! répéta-t-il, impatienté. + +Et il pensa, surpris: + +—Ce n'est pas l'hôtelier... Junot ou Bourrienne n'attendraient pas pour +entrer... qui donc peut venir aujourd'hui?... moins inquiet, plus +étonné, car jamais il ne recevait de visites. + +Il leva curieusement la tête pour dévisager l'intrus. + +La porte s'ouvrit, la clef étant restée dans la serrure, et un jeune +homme parut, portant l'uniforme de fantassin. + +Un gentil jeune homme frais, rose, délicat, sans barbe encore, avec des +yeux noirs pleins d'énergie... + +Sur la manche du fusilier luisait le galon de sergent, tout neuf... + +—Que me voulez-vous? demanda Bonaparte avec brusquerie, vous vous +trompez sans doute?... + +Le jeune sergent fit le salut militaire. + +—C'est bien au capitaine d'artillerie Bonaparte que j'ai l'honneur de +parler? dit-il d'une voix douce. + +—A lui-même... quelle affaire vous amène?... + +—Je me nomme René... dit avec une certaine hésitation le petit soldat. + +—René... tout court? demanda Bonaparte, fixant sur cet inconnu son +regard perçant, qui fouillait jusqu'au plus profond de l'âme. + +—Oui, René... reprit avec plus d'assurance le visiteur... au +bataillon des volontaires de Mayenne-et-Loire, où je suis incorporé, on +m'appelle aussi le Joli Sergent... + +—Vous méritez ce surnom, dit Bonaparte souriant, vous avez en effet +l'air bien doux, bien coquet pour un soldat... + +—Vous me jugerez au feu, mon capitaine!... répondit avec crânerie le +pimpant volontaire. + +Bonaparte fit une grimace, où il y avait de la mélancolie. Il grommela: + +—Au feu!... si on m'y envoie jamais!... + +Il reprit, examinant plus soigneusement ce visiteur inattendu: + +—Arrivez au fait... que me demandez-vous? que puis-je pour vous?... + +—Voici, mon capitaine, l'objet de ma démarche... mon bataillon, +commandé par M. de Beaurepaire... + +—Un brave!... un énergique soldat! je le connais et je l'apprécie, +interrompit Bonaparte. Et où est-il en ce moment, votre bataillon? +fit-il avec un intérêt plus marqué, sans cesser d'observer dans une +attention profonde ce sergent, si jeune et qui semblait si intimidé. + +—A Paris... oh! pour peu de jours!... nous arrivons en courant +d'Angers, et nous avons sollicité l'honneur de partir les premiers pour +la frontière... on nous envoie au secours de Verdun... + +—C'est très bien!... Que vous êtes heureux d'aller vous battre! dit +Bonaparte avec un soupir, et il ajouta: + +—Enfin, que désirez-vous de moi? + +—Mon capitaine, j'ai mon frère, Marcel... + +—Votre frère se nomme Marcel? interrogea Bonaparte d'un ton méfiant. + +—Marcel René!... se hâta de dire le joli sergent se troublant un peu, +et baissant les yeux sous le regard inquisitorial du sévère capitaine +d'artillerie... Mon frère est médecin... il a été détaché, comme +aide-major... au 4e régiment d'artillerie à Valence... + +—Mon régiment!... mon ex-régiment, plutôt! + +—Oui, mon capitaine... alors j'ai espéré... ayant appris que vous vous +trouviez à Paris, par des gardes nationaux, avec qui je me suis +rencontré ce matin, au combat des Tuileries... le sergent Lefebvre entre +autres, qui vous connaît... + +—Le brave Lefebvre! pardieu! oui, je le connais aussi... eh bien! que +vous a dit Lefebvre? + +—Que vous pourriez peut-être... par un mot au commandant... par votre +protection... obtenir que mon frère pût permuter... + +Bonaparte réfléchissait profondément, sans détourner son regard du joli +sergent, qui se troublait de plus en plus. + +Par embarras, pour en finir plus vite et se tirer de sa requête, qui +semblait lui causer une vive émotion, le volontaire continua, en +précipitant ses paroles: + +—Enfin, je voudrais que mon frère fût envoyé, du régiment d'artillerie +qui est à Valence, à l'armée du Nord... Il serait avec moi... je ne le +perdrais pas de vue... on pourrait se rencontrer... on serait l'un près +de l'autre... et s'il venait à être blessé, je me trouverais là ... Il me +serait possible de le soigner, de le sauver, peut-être!... Oh! mon +capitaine, faites-nous à tous les deux cette grande joie!... Si nous +étions réunis, nous vous bénirions, nous vous serions éternellement +reconnaissants!... + +En achevant ces paroles, la voix du jeune homme s'était entrecoupée de +hoquets... on eût dit des sanglots refoulés. + +Bonaparte s'était levé. + +Il marcha droit au sergent et lui dit de son ton saccadé: + +—D'abord, mon enfant, je ne puis rien pour vous, ni pour celui que vous +nommez votre frère... Lefebvre aurait dû vous dire que je suis sans +emploi, sans grade... on a brisé mon épée!... Ma recommandation au 4e +d'artillerie serait nulle... plutôt nuisible... je ne connais personne à +Paris... je vis seul... je suis moi-même dans l'attente d'une +protection... cependant je connais le frère d'un homme influent, d'un +ancien député nommé Maximilien Robespierre... il demeure tout près +d'ici, rue Saint-Honoré... Vous irez le trouver de ma part... peut-être +pourra-t-il obtenir ce qui me serait refusé à moi... allez voir +Robespierre jeune!... + +—Oh! merci, mon capitaine... comment vous témoigner ma gratitude!... + +Bonaparte leva un doigt et, moitié souriant, moitié grave, dit +lentement: + +—En m'apprenant, brave sergent, ce qui vous a fait quitter les +vêtements de votre sexe, pour vous incorporer et courir le hasard des +guerres!... + +Le joli sergent se mit à trembler: + +—Ah! pardon! mon capitaine!... ne me trahissez pas!... soyez généreux! +respectez mon déguisement... ne me perdez pas en divulguant ma +supercherie... Oui, je suis une femme!... + +—Je l'avais soupçonné tout d'abord! dit Bonaparte avec bonne humeur. +Mais vos camarades, vos chefs ne se sont aperçus de rien? + +—Nous avons au bataillon un grand nombre de tout jeunes gens... pas un +n'a de poil au menton... et puis, mon capitaine, je fais mon service +très sérieusement! dit avec fierté la jeune guerrière. + +—Je n'en doute pas!... Enfin, vous voilà volontaire... et vous voulez +être rejointe à l'armée du Nord, si j'ai bien compris votre désir, par +ce médecin... cet aide, nommé Marcel... qui vous touche certainement +plus qu'un frère... pour qui, probablement, vous vous êtes +enrôlée... Oh! je ne vous demande pas votre histoire!... Gardez votre +secret!... Vous m'avez intéressé, et si je puis vous être utile, comptez +sur moi... Allez voir Robespierre jeune! Dites-lui bien que c'est son +ami Bonaparte qui vous envoie! + +Et il tendit la main au joli sergent, qui la serra avec des transports +de joie... + +Le capitaine regarda s'éloigner Renée, toute radieuse. + +Son visage s'éclaircit un instant; il murmura avec envie: + +—Ils s'aiment... et ils vont combattre ensemble pour la patrie, ces +jeunes gens! qu'ils sont heureux!... + +Et la mélancolie de nouveau envahit son front. + +Il se remit à sa table, promena son doigt sur la carte, et, pensif, +considéra longuement cette ville de Toulon, la grande place maritime du +Midi, en disant avec exaltation: + +—Oh! si je pouvais battre les Anglais!... car je les battrais... là !... +là !... + +Et son doigt fiévreux pointait, sur la carte étalée, une place inconnue, +visible pour lui seul, d'où il foudroyait, par la pensée, la flotte +anglaise. + + + + +IX + +LE SERMENT SOUS LES PEUPLIERS + + +Le comte de Surgères, dont le château, auprès de Laval, baignait ses +vieilles tourelles crevassées dans la Mayenne, aux premiers grondements +de la Révolution, s'était empressé de gagner l'hospitalière rive du +Rhin. + +A Trèves, puis à Coblentz, il s'était campé, résolu à observer, en +spectateur tranquille, les bouleversements. + +Nominalement il avait pris du service dans l'armée des princes, mais, +excipant de son âge et de ses précoces infirmités, quoiqu'il eût à peine +dépassé la cinquantaine, le comte de Surgères s'était surtout attaché à +bien vivre et à attendre les événements en repos, sous la protection des +armées impériale et royale, dans les calmes petites cités rhénanes. + +L'empressement qu'il avait mis à quitter son domaine ne tenait pas +seulement à la terreur des sans-culottes ou à l'amour pour ses +princes... + +Le comte, resté veuf sans enfants, après quelques courtes années de +mariage, avait, depuis un assez long temps, une liaison secrète avec la +femme d'un gentilhomme du voisinage, royaliste ardent et qui parlait, +dès la nuit du 4 août, de prendre les armes, de faire sonner le tocsin +et d'appeler les paysans à la défense de la religion et des fleurs de +lys. + +M. de Surgères, vu son intimité avec son voisin, n'aurait pu se +dispenser de le suivre par les grands chemins. + +Mais il n'avait que des goûts de chevalerie fort paisibles; se bornant +aux hommages à rendre aux dames, il laissait aux amateurs de prouesses +brutales les honneurs du combat. + +De plus, il commençait à éprouver une terrible lassitude de son amoureux +servage. La dame de ses pensées ne s'était pas seulement alourdie avec +l'âge; jadis si mince, si élégante, si fluette, si poétiquement +sylphide, à présent robuste et massive quadragénaire, à la poitrine +formidablement bastionnée, elle lui pesait lourdement à l'âme. De tous +les corps pondéreux, la femme qu'on cesse d'aimer est assurément celui +qui offre le plus de densité. + +Ainsi pensait le comte de Surgères, homme d'esprit, ami du plaisir, mais +détestant les reproches, les pleurs, les jalousies, les menaces. +Son caractère indépendant, un peu philosophique,—il avait, dans sa +jeunesse, à Paris, fréquenté les encyclopédistes,—s'accommodait mal de +tout joug. La chaîne de l'adultère lui paraissait la plus insupportable. + +S'il avait longtemps patienté et conservé, auprès de la marquise de +Louvigné, l'attitude fatigante d'un soupirant en titre, c'est qu'il +s'ennuyait fort en son domaine, qu'il était trop désargenté pour vivre à +la cour et que la marquise était la seule personne courtisable des +châteaux d'alentour. + +Pour lui donner une rivale, il eût fallu se déplacer, chercher en +quelque manoir éloigné une gentille châtelaine, ou bien tomber dans la +bourgeoisie en aimant à la ville. M. de Surgères, en sage, s'était +contenté du bonheur qu'il trouvait à portée de fusil. + +Mais les événements s'y prêtant, et d'une part les exigences héroïques +du marquis, voulant absolument l'entraîner dans les bois et le forcer à +la guerre des haies,—de l'autre la prétention de la marquise de jouer +les duchesses de Longueville, en cette Fronde qui pouvait être terrible, +et de chevaucher par les grands chemins, la cocarde blanche au chapeau +et des pistolets à la ceinture, avaient complètement décidé le comte à +prendre la route de l'émigration. + +Cette résolution avait le double avantage de ne pas laisser douter +de ses sentiments de fidélité envers le roi, et en même temps de le +délivrer de l'amazone obèse et du gentilhomme trop ami des embuscades +parmi les buissons. + +Il était seul et relativement libre. Il annonça donc son départ, un beau +matin, et le brusqua, prétendant avoir reçu un message pressant du comte +de Provence, l'invitant à le rejoindre au plus vite, à l'étranger. + +Dans la crainte que le marquis ne renonçât à sa guerre paysanne et +surtout que la marquise ne voulût galoper dans les plaines du Palatinat, +le comte ajouta malicieusement que le comte de Provence témoignait toute +sa reconnaissance à son fidèle Louvigné de son zèle à garder à la +couronne les provinces de l'Ouest. + +Enchanté de cette marque de la confiance royale, le marquis laissa +partir son ami. + +La marquise pleura un peu, mais, toute consolée à l'idée de guerroyer, +de coiffer un chapeau à cocarde et d'avoir une carabine accrochée à la +selle du cheval puissant qui la porterait, elle sourit, à travers ses +larmes, quand le comte de Surgères, lui faisant ses adieux, en présence +de son mari, demanda la permission de l'embrasser. + +Tandis qu'il penchait ses lèvres vers elle, un peu gêné par les ouvrages +avancés qui protégeaient sa poitrine, Surgères eut le temps de lui +glisser ces deux mots à l'oreille: + +—Veillez sur Renée... je vais l'embrasser avant de partir! + +La marquise fit un signe de tête affirmatif, indiquant qu'elle avait +compris et qu'elle se souviendrait de la recommandation. + +Le comte, léger, joyeux, émancipé, fit un dernier signe du pommeau de la +cravache à son ami le marquis, déjà tout préoccupé des chemins creux où +il irait se poster avec ses fermiers, guettant les soldats de la +République isolés ou marchant par petites troupes, puis il se rendit à +un des tournants de la route de Fougères, vers une blanche maison, +proprette et fleurie, qu'on nommait la Garderie. + +Là , jadis, était un rendez-vous de chasse, un poste de gardes des +seigneurs de Mayenne. + +Le comte arrêta son cheval devant l'échalier fermant la cour, au milieu +de laquelle se trouvait la maisonnette. + +Il mit pied à terre, effrayant et chassant les poules picorant dans +l'herbe, les canards barbotant au milieu d'une mare que recouvrait à +demi une taie verdâtre. + +Un chien avait aboyé. + +—Paix! paix! Ramonneau!... dit une voix forte, ne reconnais-tu pas +notre bon seigneur?... + +—Oui, c'est moi, père La Brisée... et quoi de nouveau à la Garderie? + +—Rien de nouveau, monseigneur!... dit le vieux garde-chasse, +debout sur le seuil de sa maison, vêtu de sa veste de velours, botté, le +couteau sur la cuisse, prêt à découpler ses chiens pour la battue ou à +décrocher son fusil, pour l'affût au coucher du soleil. + +Dans l'intérieur soigneusement lavé, poli, frotté de la pièce servant de +cuisine et de salle à manger, des trompes de chasse faisaient étinceler +leurs cuivres, à côté de fouets alignés et de défenses de sangliers, +d'andouillers, de têtes de cerfs et de museaux de renards, garnissant +les parois. + +—Monseigneur veut-il me faire l'honneur d'entrer un instant se reposer +et d'accepter un pot de cidre? + +—Ce ne serait pas de refus, en un autre moment, mon bon La Brisée, mais +aujourd'hui impossible... Je pars... je vais faire une assez longue +absence... + +La Brisée eut un mouvement où il y avait de la tristesse. + +—Ah! monseigneur nous quitte, dit-il... A une époque pareille!... +Qu'allons-nous devenir? + +—Je reviendrai, mon vieux La Brisée, il s'agit d'un voyage... un simple +voyage d'agrément. + +—Monseigneur est le maître de rester ou de s'en aller! dit avec +résignation le garde-chasse... et monsieur le comte a-t-il des ordres à +me donner pour le temps de son absence? ajouta-t-il en reprenant +son ton ordinaire de serviteur soumis. + +—Oh! pas grand'chose, La Brisée... le droit de chasse est présentement +aboli et cela te laisse des loisirs... + +La Brisée fit un geste mélancolique, et murmura: + +—C'est l'abomination de la désolation!... Si encore on s'était contenté +de supprimer... + +Il s'arrêta, se rappelant que son seigneur était là , et le vieux garde, +partisan sous cape de toutes les réformes de la Révolution, sauf en ce +qui concernait la chasse, termina son appréciation en disant: + +—Toucher au gibier... ça ne s'était jamais vu!... + +—Vous en verrez... je veux dire, nous en verrons bien d'autres, La +Brisée! Mais parlons de ce qui m'amène... Où est Renée?... + +—Mademoiselle Renée est avec ma femme, tout près d'ici... à la ferme de +Verbois... Oh! elles ne vont pas tarder... je les espère depuis un quart +d'heure... + +—Je ne puis attendre... il faut que j'aille coucher à Rennes cette +nuit... Vous embrasserez donc Renée pour moi... Adieu, mon brave La +Brisée!... portez-vous bien... je reviendrai!... je reviendrai... + +Et le comte de Surgères s'éloigna, en faisant un signe bienveillant à +son garde. Gaillard et dispos, il sauta en selle. L'idée d'une +scène d'attendrissement avec Renée l'avait tourmenté jusque-là . Il +redoutait les effusions du cÅ“ur. + +Ce n'était pas qu'il fût incapable de tendresse. Renée était sa fille. +L'enfant issu de ses amours avec la plantureuse marquise de Louvigné. Il +éprouvait, pour cette fille de la passion depuis longtemps refroidie, +une affection fort tempérée. Il avait sans doute veillé sur elle, mais +de loin, et s'il n'avait pas ménagé l'argent, les cadeaux, il s'était +montré moins prodigue de ses caresses. + +Aussitôt sa naissance, heureusement survenue tandis que le marquis de +Louvigné s'était rendu à une assemblée de gentilshommes de la Bretagne +et du Perche, tenue à Rennes, Renée avait été confiée aux bons soins de +La Brisée et de sa femme. + +L'enfant avait été élevée en secret, ne voyant que de loin, au hasard +des promenades, son père, et plus rarement encore la marquise de +Louvigné, sa mère, qui, l'un et l'autre, en présence de témoins toujours +à portée, gars de ferme ou villageois curieux, s'abstenaient de lui +donner de bien grandes preuves d'intérêt. + +Elle ignorait donc sa naissance et se croyait la fille de La Brisée et +de sa digne mais peu aristocratique compagne. + +Le comte et la marquise, l'une grande dame du voisinage, l'autre +seigneur du domaine où La Brisée était garde, ne lui laissaient en +rien soupçonner, par leurs rares visites, le lien naturel qui les +attachait à elle. + +Grâce aux libéralités du comte, Renée avait eu l'éducation large et +s'était accoutumée à montrer une indépendance de demoiselle de bonne +maison. + +Elle avait appris à monter à cheval et galopait, seule, sans crainte +comme sans tutelle, à travers prés et champs, sur une petite jument, +sortie des écuries du château. Le père La Brisée l'avait emmenée dans +ses courses sous bois, et, déjà forestière, la gamine s'était improvisée +chasseresse. + +Un jour, pendant que La Brisée, son repas pris en forêt, sommeillait à +l'ombre d'un hêtre, comme un pasteur virgilien, elle lui avait doucement +dérobé son fusil. A pas lents, elle s'était éloignée... évitant le +craquement, sous les pieds, du bois mort ou le froissement des feuilles +sèches... + +Parvenue à une clairière, où le chien de garde, qui, voyant prendre le +fusil, sans s'occuper de qui le portait, s'était mis en quête, fit lever +un faisan, avec émotion, Renée épaula, ajusta, tira... + +Dans un lourd battement d'ailes, l'oiseau tomba. + +Renée demeura un instant stupéfaite: comme assourdie par la détonation, +elle regardait avec surprise, et non sans un mouvement d'orgueil, +un éclair de victoire aux yeux, le gibier se débattre et tout à coup +demeurer inerte dans l'herbe humide, allongé, les plumes raides, le bec +bâillant. + +Le chien s'était précipité sur la proie, et, dans sa gueule, en +frétillant, l'apportait. + +Avec une caresse, Renée récompensa l'animal qu'elle débarrassa de sa +capture, puis, comme un avare son trésor, elle enfouit son gibier dans +la poche de la veste masculine qu'elle revêtait pour ses courses +sylvestres, et s'en revint trouver La Brisée, réveillé, tout ému de ce +coup de feu. Il cherchait son fusil, et, ne le trouvant pas à sa portée, +se croyait dévalisé par des braconniers. + +Il gronda Renée d'abord, puis s'humanisa en constatant qu'elle ne +revenait pas bredouille, la chasseresse débutante! Il était mécontent +d'avoir été désarmé durant le sommeil, mais fier du bon usage que son +élève avait fait de l'arme empruntée. + +Depuis, elle l'accompagna dans ses rondes, chaque fois que l'heure et le +temps le permettaient, et, à l'occasion, tirait un lapin ou servait un +chevreuil. + +Ainsi Renée se familiarisa avec la marche, avec la fatigue, avec la +poudre, avec les armes. + +Au hasard de ses courses, bien souvent, le fusil sous le bras, elle s'en +allait seule, loin du père La Brisée, occupé à surveiller de rusés +fraudeurs ayant disposé pièges et collets dans les sentes et les +passes du gibier. Ces jours-là , lièvres, faisans et perdreaux pouvaient, +tranquilles, se raser, se percher, ou rappeler. Renée ne renouvelait pas +la pierre de son fusil, et ne faisait nulle attention aux rencontres de +son chien. Alors elle battait la plaine du côté d'un moulin, où, près du +ruisseau jaseur qui l'alimentait, se trouvait, derrière un rideau de +peupliers, comme une cabane de verdure faite de plantes sauvages, +viornes, prèles, lierres, grimpant et s'enchevêtrant dans un verdoyant +fouillis. + +Ce n'était pas seulement la fraîcheur de cette retraite heureuse, ni le +gazouillis du ruisseau sur les cailloux, ni le calme profond sous +l'ombre épaisse, qui l'attiraient. + +Pour Marcel, le fils du meunier, les bords discrets du ruisseau avaient +pareillement un attrait. + +Aussi fréquemment qu'il était possible, les deux jeunes gens se +rencontraient là ... + +Un livre à la main, le jeune homme, à pas lents, dès qu'il apercevait +Renée partant en chasse, venait au-devant d'elle... + +Il feignait de lire comme elle de chasser... + +Leur pensée était ailleurs, et livre et gibier n'intéressaient que comme +prétextes. + +Renée avait alors dix-sept ans, Marcel entrait dans sa vingtième +année... + +Fils de paysan aisé et neveu du curé, Marcel avait appris un peu de +latin et l'on avait pensé qu'il entrerait dans les ordres; mais l'église +ne le tentait guère. Epris des charmes de la nature, aimant les bois, +les prés, les fleurs, cherchant à étudier le secret de la vie +universelle et désireux d'en surprendre le mystère, Marcel avait +manifesté de très vives dispositions pour les sciences naturelles. + +Avec l'appui de son oncle le curé, il avait pu prendre quelques leçons +d'anatomie chez un vieux médecin, familier du presbytère. A force +d'études et de patience, il avait préparé suffisamment ses premiers +grades, qu'il avait obtenus à Rennes. + +Il serait donc médecin et dans ses projets d'avenir, ébauchés au bord du +ruisseau babillard, avec Renée, qui, pour lui, négligeait décidément la +chasse et ne prenait plus le fusil que comme explication de ses longues +absences, il se voyait d'abord à Rennes, puis ensuite à Paris, où +seulement la science pouvait être acquise avec la notoriété et la +fortune, pratiquant ce bel art de guérir dont les anciens faisaient un +attribut divin... + +Pacifique, sentimental, ayant lu avec ardeur les écrits de Rousseau, +Marcel avait l'âme d'un philosophe. Il s'agenouillait devant la Nature +et sa profession de foi était celle du Vicaire Savoyard. Sa pensée, +élargissant le cercle restreint des êtres et des choses qui +l'environnaient, embrassait l'humanité tout entière. Il se rêvait +citoyen du monde et proclamait que le globe était la patrie de tous les +humains. Il lui était tombé entre les mains plusieurs écrits +d'Anacharsis Clootz, connu sous le nom du philosophe Anaxagoras, et il +avait fait sa doctrine de sa République universelle. + +Dans ses courses projetées, le jeune médecin cosmopolite ne partait pas +seul pour Paris et pour la gloire... + +Renée l'accompagnait, Renée, devenue sa femme, car les deux jeunes gens, +sans se l'être jamais bien dit nettement, s'aimaient, et, au fond du +cÅ“ur, s'étaient juré de ne jamais se quitter. + +Ils étaient d'âge apparié, ils se plaisaient, et leur situation de +fortune se trouvant à peu près égale, rien ne semblait donc devoir +s'opposer à leur bonheur. + +Marcel, fils de meunier, ayant pour seigneur le comte de Surgères, ne +dérogeait guère en épousant celle qu'il croyait la fille du brigadier +des gardes-chasses du comte, le père La Brisée. + +La bonne maman Toinon, la femme du garde, avait surpris leurs projets, +un jour qu'elle s'était trouvée faire de l'herbe pour ses lapins, du +côté du ruisseau. + +Elle n'avait pas grondé fort, mais ce qui avait un peu surpris Marcel, +c'est que, dans ses réticences et ses grognements, la mère Toinon +avait paru insinuer qu'il y aurait un obstacle, du côté de Renée. + +Le fils du meunier, dont l'aisance paternelle pouvait justifier quelque +opposition à un mariage avec la fille d'un simple garde-chasse, ne +devina pas ce que voulait dire la femme de La Brisée; celui-ci ne +paraissait tenir aucune place dans les réserves qu'elle indiquait +vaguement... son consentement était-il donc nul, ou n'y avait-il aucune +raison de s'en inquiéter? Marcel ne démêlait pas trop les craintes de la +femme du garde ni les causes de cet empêchement qu'elle signalait, du +fait de Renée... + +Quand le comte de Surgères eut brusquement quitté le pays pour aller, +comme on le sut bientôt, retrouver les princes dans l'émigration, la +maman Toinon, en regardant avec des yeux narquois les deux amoureux, +leur dit: + +—A présent, mes enfants, si vous voulez toujours vous marier, n'y a +plus qu'à demander au meunier... + +Marcel, sans comprendre pourquoi la mère La Brisée disait que le +consentement de son père suffirait désormais, s'en était allé trouver +celui-ci et lui avait fait part de son désir d'épouser Renée. + +Le meunier, tout en déclarant qu'il n'avait rien à dire contre la jeune +fille, avait tenté de dissuader son fils. Il lui avait représenté qu'il +était très jeune, qu'il devait travailler, se faire une position, +enfin ce que les pères disent en pareil cas, lorsqu'il est question d'un +mariage qui ne leur convient pas, sans qu'ils puissent donner de bonnes +raisons pour refuser franchement. + +Surpris de cette résistance, qui n'était pas celle qu'il attendait, car +le jeune homme supposait que son père aurait invoqué la condition +relativement inférieure de la fille d'un garde-chasse, Marcel résolut +d'approfondir les motifs du refus paternel. + +Sa mère—les mamans sont bavardes lorsqu'il s'agit du bonheur de leurs +fils—lui apprit que maître Bertrand Le Goëz, tabellion et régisseur des +biens du comte de Surgères, de plus son mandataire en son absence, nanti +de sa procuration générale, avait jeté des regards fort tendres du côté +de la Garderie. La gentille Renée lui avait plu, et il l'avait demandée +en mariage, ou peu s'en fallait, à La Brisée. + +Marcel éprouva une vraie douleur, où la colère ajoutait ses flammes, à +cette confidence de sa mère... + +Il avait donc pour rival maître Bertrand! un homme vilain, vieux, +désagréable, sur le compte duquel couraient mille méchants propos!... + +Mais Renée n'aimait pas le tabellion. Elle ne voudrait pas de lui. Elle +résisterait à ses prétentions. Il était sûr d'elle. De ce côté, nulle +inquiétude. Quant à La Brisée, il comprenait ses hésitations, étant +sous la dépendance de maître Bertrand Le Goëz qui, chargé par le comte +de la direction de tous ses biens, était par conséquent libre de +congédier les gardes-chasses... + +Là était le danger. Cependant Le Goëz n'osait pas renvoyer, pour ce +motif, un vieux et fidèle serviteur comme La Brisée, l'honneur et le +modèle des forestiers d'alentour. + +C'est pourquoi le rusé tabellion s'était précautionné de l'appui du +meunier. Il dépendait de lui de renouveler le bail de diverses terres +appartenant au seigneur de Surgères, qui étaient indispensables au +meunier pour alimenter son moulin. + +Le Goëz avait mis nettement le marché à la main. + +Marcel cesserait donc toute accointance avec Renée, sinon le bail ne +serait pas renouvelé et le meunier, ruiné, devrait abandonner son +moulin, quitter le pays. + +Le jeune homme, en apprenant les projets et les calculs du tabellion, ne +parlait rien moins que d'aller le trouver dans son étude, au milieu de +ses paperasses, et de lui casser les reins. + +Sa mère l'en dissuada. Le Goëz était puissant autant que vindicatif. +Bien que fondé de pouvoirs d'un noble, peut-être pour cette raison, il +affectait les principes révolutionnaires les plus violents. Il ne +parlait que de couper des têtes et avait réclamé l'installation d'un +tribunal chargé de juger les contre-révolutionnaires dans chaque +commune. Il était officier municipal et correspondait avec des +agitateurs influents des sections de Paris, l'huissier Maillard, le +marquis de Saint-Huruge, Fournier l'Américain et autres hommes d'action. +Il n'y avait ni à plaisanter avec un pareil citoyen, ni à le braver. + +—Que faire alors? avait demandé le jeune homme. + +—Partir, répondit sa bonne femme de mère, ne plus songer à Renée, aller +à Rennes, où il finirait ses études, où il deviendrait un grand médecin, +où il trouverait l'oubli, le repos, le bonheur peut-être... + +Le jeune amoureux secoua la tête et s'éloigna tout pensif, sans répondre +à sa mère. Il ne voulait ni du repos ni de l'oubli. Il savait bien que +loin de Renée il ne pourrait trouver le bonheur. Il resterait au pays et +il arracherait Renée à l'odieux tabellion. Ou bien, s'il le fallait, +l'âme ouverte à de vagues aspirations de vie en pleine nature, de terres +nouvelles où la liberté fleurissait sans péril, il s'expatrierait, il +traverserait les mers, il irait dans cette Amérique où la France avait +combattu pour l'indépendance; là , il travaillerait, il étudierait, il +deviendrait un citoyen laborieux et utile, loin du fracas des camps, +hors de tout le tumulte belliqueux de la vieille Europe. +Naturellement, dans ce rêve d'émigration, Renée était du voyage. + +Le soir de cette conversation décisive avec sa mère, Marcel retrouvait +Renée au bord du ruisseau, dont la chanson semblait, à l'heure +crépusculaire, plus mélancolique et plus triste. + +Une barre rougeâtre au couchant indiquait la mort du soleil, enseveli +dans les linceuls de grands nuages roux et gris. + +La lune cependant, dissipant les nuées avec lenteur, à l'orient montait, +et son disque paisible luisait entre les hautes et frêles branches des +peupliers. + +Renée et Marcel, assis sur l'herbe, au bord du petit cours d'eau, se +tenaient les mains et regardaient, comme une roue d'argent, l'astre +blanc et doux rouler dans l'espace. + +L'instant était solennel, l'heure était nuptiale. + +Comme deux chants d'oiseaux se répondant au mois de mai, sous la ramure +enamourée, les deux voix des jeunes gens alternaient dans la sérénité du +soir: + +—Je t'aime, ma Renée, et n'aimerai jamais que toi!... + +—Toi seul, Marcel, occupes ma pensée, et mon cÅ“ur n'est qu'à toi +seul... + +—Nous ne nous quitterons jamais!... + +—Toujours nous vivrons côte à côte... + +—Rien ne pourra nous séparer!... + +—Nous serons réunis jusqu'à la mort... + +—Tu jures de me suivre partout, ma Renée? + +—Je jure de t'accompagner où tu iras, Marcel!... + +—Nous nous aimerons toujours!... + +—Toujours nous nous aimerons, je le jure!... + +—Que ces branches, emblèmes de la liberté, que ces arbres qui sont les +piliers du temple de la Nature, que ces peuples rustiques reçoivent mes +serments et soient témoins! dit Marcel avec l'emphase qui se trouvait +alors dans le langage comme dans les gestes, et il étendit la main vers +les arbres que la Révolution honorait tels que les symboles de la +nation, en manière de serment. + +Renée imita Marcel et, comme lui, la main étendue, jura d'aimer toujours +et de suivre partout celui à qui elle s'engageait librement, sous les +peupliers qu'argentait la lune bienveillante. + + + + +X + +L'ENROLEMENT INVOLONTAIRE + + +Quand les deux jeunes gens eurent, d'un chaste baiser, scellé le serment +échangé sous la sérénité du clair de lune, envahissant toute l'étendue +du ciel et dispersant les brumes de l'occident, ils crurent entendre +comme un froissement de feuilles derrière eux, suivi d'un cri analogue +au houloulement du chat-huant. + +Cet oiseau de funèbre augure troubla leur extase. + +Ils se levèrent, impressionnés, et une secrète angoisse comprima leurs +élans. + +Marcel prit une pierre et la lança dans la direction du massif d'où le +cri était parti, cherchant à déloger la bête importune. + +—Veux-tu t'en aller, vilain chat-huant! cria Marcel, regardant avec +colère le feuillage sombre où sans doute était blotti, dans quelque +creux d'arbre, le témoin jaloux de leurs tendresses. + +Aucun oiseau ne s'envola. Au lieu d'un battement d'ailes, ce fut comme +un bruit de pas précipités que les deux amoureux perçurent, et il leur +sembla, dans le fouillis des feuilles, entendre un ricanement d'homme... + +On les avait donc surpris, épiés, écoutés?... + +Ils rentrèrent tous deux, au village, attristés, silencieux, inquiets. + +—J'ai peur de ce mauvais présage! dit Renée au moment des adieux, +auprès de la haie bordant la Garderie. + +—Bah! répondit Marcel, essayant de tranquilliser la jeune fille, c'est +quelque mauvais plaisant qui aura voulu s'amuser à nos dépens... un +jaloux que notre bonheur fait rager... n'y pensons plus, mignonne! Nous +nous aimons, nous avons juré de nous être toujours fidèles et rien ne +peut nous séparer!... + +Ils se quittèrent cependant, alarmés par cet avertissement qui leur +avait été donné. Un ennemi les surveillait. On voulait donc les empêcher +d'être heureux? Qui pouvait ainsi les suivre et les menacer? A qui leur +bonheur portait-il ombrage? Le souvenir des paroles de la meunière et la +pensée de ce Bertrand Le Goëz qui osait vouloir posséder Renée, se +présenta aussitôt à l'esprit de Marcel. Il se raisonna et chercha à se +prémunir contre cette appréhension vague qui pénétrait dans son +âme. «Bertrand Le Goëz est un méchant homme et un jaloux, se dit-il, +mais que peut-il contre nous, puisque Renée m'aime et qu'elle a juré de +n'être qu'à moi!» + +Il se promit cependant de se tenir sur ses gardes et de veiller sur les +manÅ“uvres du tabellion. + +La crainte qu'il éprouvait n'était pas sans quelque fondement. + +Le Goëz multipliait ses visites au moulin. Il avait une seconde fois +averti le père de Marcel que son bail expirait prochainement et qu'il +n'avait à compter sur aucun renouvellement. En vertu de la procuration +que le comte de Surgères lui avait remise, Le Goëz signifierait au +meunier d'avoir à céder ses terres. Aucun délai ne lui serait accordé... + +Toutefois le tabellion avertissait le père de Marcel que, s'il voulait +envoyer son fils à Rennes et lui déclarer qu'il eût à renoncer à tout +espoir d'épouser Renée, il consentirait à un renouvellement de bail. + +Le meunier était fort embarrassé: son fils persistait dans ses +intentions et jurait qu'il épouserait Renée, malgré Bertrand Le Goëz; de +son côté, la jeune fille avait répondu à toutes les sollicitations du +régisseur amoureux par un refus catégorique. + +Bertrand Le Goëz résolut de séparer violemment les deux jeunes gens. + +La France courait aux armes. De tous côtés se présentaient aux +municipalités des volontaires, réclamant des fusils, des piques, et +s'engageant à mourir pour la patrie. + +Le tabellion, en sa qualité de procureur de la commune, convoqua, un +dimanche matin, tous les jeunes gens du pays et leur adressa un appel +chaleureux: il s'agissait d'aller à Rennes renforcer le bataillon +d'Ille-et-Vilaine. + +Plusieurs volontaires se présentèrent, s'enrôlèrent et partirent le +lendemain. + +Bertrand Le Goëz s'empressa de signaler partout le mauvais exemple et la +lâcheté de ceux qui, jeunes, vigoureux, capables de porter les armes, se +dérobaient à l'honneur de défendre la patrie et préféraient s'amollir en +compagnie des vieilles gens et des jeunes filles... + +Sa harangue visait directement Marcel... + +Celui-ci, comprenant quel parti Le Goëz comptait tirer de son inaction, +se rendit chez le garde-chasse. + +Il trouva La Brisée occupé à nettoyer ses fusils, en sifflotant un air +de chasse. + +Renée cousait à côté de la femme du garde. + +Elle poussa un cri de surprise en voyant entrer Marcel. + +Un malheur était imminent... Du regard elle l'interrogea, le +suppliant de la rassurer. + +—Père La Brisée, dit le jeune homme d'une voix émue, je viens vous +faire mes adieux ainsi qu'à Renée... Je pars!... + +—Oh! mon Dieu! fit la jeune fille, en portant la main à son cÅ“ur... +Pourquoi nous quittez-vous, Marcel!... Ce méchant Le Goëz veut-il donc +toujours reprendre à votre père ses terres?... + +—Ce n'est pas pour cette seule raison que je dois m'en aller... + +—Et où vas-tu, garçon?... dit tranquillement La Brisée, tout en +frottant la platine de son arme... + +—Je ne sais... devant tout le village, on m'a reproché ce qu'on a +appelé ma lâcheté... ce n'est pas par crainte que je ne prenais pas un +fusil, bien que je considère la guerre comme un fléau, et que les +peuples qu'on y mène, ainsi que des moutons à la tuerie, soient de bien +grands fous, ainsi que l'a démontré Jean-Jacques, mon maître! Pourquoi +se laissent-ils entre-détruire pour des intérêts qui ne les touchent +pas? La guerre actuelle est juste... c'est celle des esclaves brisant +leurs fers... c'est la guerre de la liberté contre la tyrannie, et +celle-là , Jean-Jacques Rousseau lui-même l'eût approuvée!... + +—Alors tu t'es enrôlé, garçon?... dit le garde La Brisée... mais c'est +bien, c'est très bien... tu as fait comme les autres... tu es un +brave... tu vas en tuer, je l'espère, de ces voleurs de +Prussiens... dommage que tu n'aies jamais su tirer un coup de fusil!... +tu n'es pas comme Renée, toi!... c'est elle qui ferait un fameux +soldat... enfin ça te viendra... tu apprendras... courage, Marcel!... + +Renée s'était levée, défaillante, le visage subitement pâli. + +—Je quitte le pays, reprit Marcel avec une émotion croissante, parce +que je ne puis plus vivre au milieu des menaces des uns, des insultes +des autres... Père La Brisée, je vais, avec mon père et ma mère, qui eux +aussi sont chassés m'établir en Amérique... + +—Comment! dit le garde stupéfait, laissant échapper son fusil, ce n'est +pas à l'armée que tu cours?... et quoi faire en Amérique, bon Dieu!... + +—Je veux, dit le jeune homme avec énergie, que vous me permettiez +d'emmener avec moi, comme épouse, votre fille Renée... Là -bas, nous +fonderons une famille, là -bas nous serons heureux sous les grands arbres +des solitudes! + +Renée s'était élancée vers La Brisée en disant: + +—Père! père! venez-vous avec nous dans cette Amérique que je ne connais +pas, mais qui doit être bien belle, et que j'aime déjà , puisque Marcel +dit qu'il y fait si bon vivre! + +Le garde s'était levé, très troublé, et apostrophant sa femme, immobile, +qui semblait n'avoir rien entendu, continuant à tirer l'aiguille +d'un mouvement machinal: + +—Eh bien, en voilà d'une autre! Emmener Renée en Amérique! L'épouser! +Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, la vieille? + +La mère La Brisée s'arrêta de coudre, et, relevant la tête, répondit +d'une voix aigrelette: + +—Je dis que c'est des bêtises, tout ça! Il est temps que ça finisse. +Voyons, La Brisée, faut leur raconter ce qu'il en est à ces deux +tourtereaux. Ils ne savent pas qu'ils sont dépareillés! A toi de le leur +apprendre! + +La Brisée alors révéla à Renée qu'elle était la fille du comte de +Surgères et ne pouvait devenir la femme d'un fils de meunier. + +Renée, surprise et accablée, maudissait cette noblesse qui devenait un +obstacle à son bonheur. + +Mais elle se disait aussi que son père absent, ainsi que l'avait dit le +garde La Brisée, l'ayant confiée à des soins mercenaires, ne devait ni +disposer d'elle ni l'empêcher de se donner à l'homme qu'elle aimait... +elle se trouvait placée, de par les conditions irrégulières de sa +naissance, en dehors des conventions de la société, pourquoi ne s'en +affranchirait-elle pas définitivement?... + +La Révolution soufflait partout alors, et dans les cerveaux les plus +calmes, dans l'âme même d'une jeune fille comme Renée, elle déposait ses +germes d'indépendance et de liberté... + +Marcel, de son côté, réfléchissait. La situation nouvelle de Renée +bouleversait tous ses projets et le déconcertait. + +La noblesse, à laquelle appartenait Renée, ne lui apparaissait pas non +plus comme un obstacle sérieux. La Révolution avait aboli tous les +privilèges et déclaré les hommes égaux. Mais Renée était riche. Elle ne +pouvait suivre, comme elle s'y engageait, le fils d'un meunier ruiné, +tel que lui: ce qui n'était qu'amour et entraînement de la jeunesse, à +leurs yeux, passerait pour un calcul cupide de sa part, pour une sorte +de captation indigne. Non! il ne devait pas accepter le sacrifice auquel +était prête Renée... il s'éloignerait!... il s'efforcerait de chasser de +sa pensée son souvenir... il irait chercher hors de France, sinon le +bonheur, du moins l'oubli, le repos... il partirait seul en Amérique... + +Son parti fut pris rapidement. Il allait déclarer son intention de +s'expatrier... de mettre l'espace entre son amour et lui, quand on +frappa à la porte... + +La mère La Brisée alla ouvrir... Bertrand Le Goëz parut. + +Il avait ceint l'écharpe et était accompagné de deux commissaires du +district, portant le chapeau à plumes tricolores et les insignes de +délégués municipaux. + +Comme La Brisée s'étonnait de la venue des trois personnages, Le +Goëz dit à l'un des commissaires, en désignant le jeune homme: + +—Citoyens, voici le nommé Marcel!... faites votre devoir!... + +—Vous venez m'arrêter? dit Marcel stupéfait. Qu'ai-je fait?... + +—Nous venons simplement te demander, citoyen, dit l'un des +commissaires, s'il est vrai que tu sois à la veille de partir... de +quitter ton foyer, ton drapeau, comme l'a déclaré ton père, le meunier? + +—J'ai eu cette intention-là , en effet! + +—Vous le voyez! dit Le Goëz triomphant et prenant à témoin les +commissaires. + +—Alors, tu veux émigrer?... tu veux porter les armes contre ta +patrie?... tu ne sais donc pas que la loi punit ceux qui en ce moment +désertent?... réponds!... + +—Je ne déserte pas... je n'émigre pas, je ne puis plus vivre ici... La +pauvreté me chasse avec les miens. Je vais sous un autre soleil chercher +le travail avec la liberté! + +—La liberté, elle est sous les drapeaux de la nation, reprit le premier +commissaire. Pour du travail, la nation va t'en fournir! Tu es médecin, +nous as-tu dit? + +—Je vais l'être. Il ne me reste plus qu'un diplôme à obtenir... + +—Tu l'auras... au régiment! + +—Au régiment! Que voulez-vous dire? + +—Nous avons un ordre de réquisition pour toi, dit le second +commissaire. Nos armées manquent de médecins et nous sommes chargés, mon +collègue et moi, de leur en fournir... + +Il tendait un papier à Marcel, surpris: + +—Signe ici... et dans vingt-quatre heures va rejoindre à Angers... On +te dira au dépôt sur quel corps tu seras dirigé! + +—Et si je ne signe pas? + +—Nous t'arrêtons immédiatement comme réfractaire, comme agent de +l'émigration... et nous t'envoyons à Angers, mais en prison! Allons, +signe! + +Marcel hésitait. + +Bertrand Le Goëz, clignant de l'Å“il, disait à l'un des commissaires, +à mi-voix: + +—Vous auriez mieux fait de m'écouter et de le faire arrêter tout de +suite... Il ne signera pas, c'est un aristocrate, un ennemi du peuple! + +La Brisée et sa femme assistaient, interdits et muets, à cette scène. + +Renée, cependant, s'étant approchée de Marcel, prit la plume, la lui +tendit, en lui disant doucement: + +—Signez, Marcel... il le faut!... je le désire... + +—Vous voulez donc que je vous quitte... que je vous laisse, sans +défense, exposée à toutes les tentatives de ce misérable! dit-il en +montrant Le Goëz. + +Renée reprit, en se penchant à son oreille: + +—Signe... j'irai te retrouver... je te le jure!... + +Marcel fit un mouvement: + +—Toi!... parmi les soldats!... toi à l'armée! dit-il à voix basse. + +—Pourquoi pas? je suis un garçon, moi!... je sais me servir d'un fusil, +demande au père... ce n'est pas comme toi! Allons, signe! + +Marcel prit la plume, et nerveusement signa l'acte d'enrôlement, puis +s'adressant aux commissaires: + +—Où faut-il aller?... + +—A Angers... où l'on forme le bataillon de Mayenne-et-Loire... Bonne +chance, citoyen médecin!... + +—Salut, citoyens commissaires!... + +—Tu ne me dis rien, à moi? demanda Le Goëz d'un ton goguenard. + +Marcel lui montra la porte. + +—Tu as tort de m'en vouloir... à présent que tu es bon sans-culotte et +que tu sers la patrie, je te rends mon estime, Marcel! et pour te le +prouver, je vais de ce pas renouveler le bail de tes parents! dit le +tabellion, riant faux. + +Bertrand Le Goëz se retira en se frottant les mains. Il avait gagné la +partie: son rival s'en allait au loin, à l'ennemi... Reviendrait-il +jamais? Renée resterait en son pouvoir... Renée, dont il connaissait la +naissance, et qui, devenue sa femme, lui apporterait une partie de +ces domaines du comte de Surgères dont il n'était que le régisseur... il +se voyait déjà maître et seigneur de ces vastes propriétés dont il avait +la garde... il pourrait se montrer bienveillant vis-à -vis des parents de +Marcel et leur laisser leurs terres... il aurait en eux des alliés, et +Marcel ne pourrait les animer contre lui... Tout lui réussissait, et +déjà il savourait la joie de parcourir, non plus en intendant, mais en +véritable propriétaire, au bras de Renée, malgré tout sa femme, les +domaines du comte, que la loi sur l'émigration allait frapper. Il se +chargerait bien de faire reconnaître les droits de l'héritière. + +Renée, cependant, après avoir déclaré à La Brisée et à Toinon qu'elle +n'aurait, malgré Bertrand, jamais d'autre amour, et que Marcel serait un +jour son mari, s'en fut, le soir venu, au rendez-vous habituel, au bord +du ruisseau, sous les peupliers... + +Elle y trouva Marcel, bien triste, bien inquiet... Sa main tremblait de +fièvre et des larmes roulaient dans ses yeux. + +Elle le rassura, lui renouvelant sa promesse de le retrouver au +régiment... + +Et comme il manifestait de nouveau son incrédulité, elle lui répondit +avec assurance: + +—Tu verras!... Est-ce que je ne ferai pas un gentil soldat?... + +Et elle ajouta en riant: + +—Dame! je n'ai pas tes idées sur la guerre... Je ne suis pas +philosophe, moi, mais je t'aime et je te suivrai partout!... + +—Mais les fatigues?... les étapes?... le fusil est lourd et le sac +pèse!... Tu n'as pas d'idée des pénibles travaux de la guerre, pauvre +enfant! disait Marcel pour la dissuader de ce projet qu'il taxait de +folie. + +—Je suis forte... et puis l'on s'y fait!... il part tous les jours des +jeunes gens, qui ne sont pas si robustes que moi... et ils n'ont pas, +comme moi, leur amour sous les drapeaux!... répondait-elle avec +crânerie. + +—Mais si tu venais à être blessée?... + +—N'es-tu pas médecin?... tu me soignerais, tu me guérirais!... + +Quelques jours après, à la brune, on aurait pu voir, marchant d'un pas +allègre, un tout jeune homme se diriger vers Angers, portant au bout +d'un bâton un petit paquet de linge et vêtu du costume de garde +national. Ce jeune homme s'était présenté, aussitôt arrivé à Angers, à +la mairie, et s'était fait inscrire comme volontaire au bataillon de +Mayenne-et-Loire, sous les noms de René Marcel, fils de Marcel, meunier +à Surgères. + +Le jeune homme avait ajouté qu'il rejoignait le corps où son frère +Marcel, déjà enrôlé, servait en qualité d'aide-major. + +La jeune fille fut ainsi incorporée sans difficulté. Nul ne +soupçonna son sexe. Cette incorporation de jeunes femmes, sous des +habits d'homme et sous des noms supposés, se produisit quelquefois, à +cette époque de confusion et de dévouement de toutes sortes. Les +bataillons de la Révolution reçurent ainsi nombre de recrues féminines. + +On conserve encore sur le livre d'or des annales militaires de la +République les noms obscurs et les glorieux états de service de ces +héroïques guerrières. + +Au bataillon de Mayenne-et-Loire, où Renée conquit très vite les +sardines d'argent et reçut le sobriquet de _Joli Sergent_, une déception +cruelle bientôt l'atteignit... + +Elle ne devait pas rester longtemps auprès de celui qu'elle était venue +retrouver: un ordre supérieur ordonna à l'aide-major Marcel de passer au +4e régiment d'artillerie à Valence, où l'on manquait de médecins, et +qui devait être dirigé en hâte sur Toulon. + +La séparation fut cruelle. L'obligation de contenir leur douleur et de +cacher leurs larmes, car on observait les deux jeunes gens et trop +d'émotion pouvait les trahir, augmenta le déchirement du départ. + +En se donnant le dernier baiser d'adieu, il fut convenu que chacun +ferait tous ses efforts pour rejoindre l'autre. + +On a vu, par la démarche du Joli Sergent auprès du capitaine +Bonaparte, combien Renée s'efforçait de faire revenir auprès d'elle +celui qu'elle aimait... + +Grâce à la protection de Robespierre jeune, dont Bonaparte était l'ami, +la permutation désirée fut obtenue et nous ne tarderons pas à rencontrer +réunis, sous les ordres du commandant Beaurepaire, l'héroïque défenseur +de Verdun, Renée, engagée par amour, et Marcel, le philosophe +humanitaire, l'élève de Jean-Jacques, apôtre de la paix et de la +fraternité universelles, citoyen du monde, comme il s'appelait, ayant +subi un enrôlement un peu involontaire. + + + + +XI + +LA CRÉANCE DE MADAME SANS-GÊNE + + +Après le départ du Joli Sergent, Bonaparte, s'isolant dans sa pensée, +s'était remis au travail. Combinant, devant la carte, de vastes projets +de défense du littoral méditerranéen, il jetait un coup d'Å“il +ambitieux sur les montagnes séparant la France du Piémont, la clef de +l'Italie... + +Au milieu de ses calculs stratégiques, un coup frappé à la porte lui fit +relever la tête: + +—Qui vient encore? pensa-t-il, impatienté d'être dérangé... c'est donc +le jour aux visites!... Qui est là ? cria-t-il. + +—C'est moi... répondit une voix de femme... Catherine... la +blanchisseuse!... + +—Entrez! grommela-t-il. + +Catherine parut, un peu embarrassée, son panier au bras: + +—Ne vous dérangez pas, capitaine, dit-elle presque timidement... je +vous rapporte votre linge... j'ai pensé que vous pourriez en avoir +besoin... + +Sans lever les yeux, Bonaparte grogna: + +—Le linge? C'est bien... Posez-le sur le lit. + +Catherine demeura tout interdite. + +Elle n'osait ni avancer, ni bouger, son panier à la main. Elle pensait: +Je dois avoir l'air godiche! Mais c'est plus fort que moi, il m'en +impose cet homme-là ! + +Celle qu'on nommait dans tout le quartier Saint-Roch _la Sans-Gêne_, et +qui volontiers justifiait son surnom, se trouvait visiblement intimidée. + +Elle regardait le lit, que lui avait indiqué Bonaparte; elle changeait +son panier de bras, et puis aussi, elle palpait, dans la poche de son +tablier, la note qu'elle avait apportée, sans oser se décider à une +action quelconque. + +Elle était, comme on dit, dans ses petits souliers. + +Bonaparte continuait à examiner la carte déployée sur sa table, sans +paraître faire aucune attention à elle. + +A la fin elle se mit à toussoter légèrement, pour indiquer sa présence. + +—Il n'est guère galant le capitaine! pensait-elle... Sans doute, on est +honnête femme, et l'on ne vient pas pour... des bêtises, mais tout de +même on vaut bien la peine d'être regardée un brin!... + +Et, piquée, elle recommença son léger toussotement... + +Bonaparte releva la tête et fronça le sourcil: + +—Comment, vous êtes encore là ? dit-il peu galamment... +Qu'attendez-vous? reprit-il après un court silence, avec sa brusquerie +accoutumée. + +—Mais, citoyen... pardon, capitaine! je voulais vous dire... enfin, +c'est que je me marie! dit Catherine vivement. + +Elle était rouge comme une pomme d'api. Sous son fichu de laine son sein +battait. Décidément, le capitaine lui faisait perdre l'aplomb. + +—Ah! vous vous mariez?... dit Bonaparte, froidement, eh bien! tant +mieux pour vous, ma fille... je vous souhaite bien du bonheur!... Et +vous épousez un brave garçon, je suppose, quelque garçon +blanchisseur?... + +—Non, capitaine! répliqua vivement Catherine froissée, un soldat... un +sergent!... + +—Ah! très bien! vous avez raison d'épouser un militaire, +mademoiselle... reprit Bonaparte d'un ton plus aimable; être soldat, +c'est être deux fois Français... je vous souhaite bonne chance!... + +Bonaparte allait se remettre à son travail, s'intéressant médiocrement +aux amours de sa blanchisseuse; cependant il ne put s'empêcher de +sourire à l'aspect égayant du corsage solide de Catherine, de la +belle santé rayonnante de ses joues et de tout son aspect gaillard et +engageant, contrastant avec la mine confite et l'air sainte-nitouche +qu'elle prenait, pour lui apporter son linge. + +Il eut toujours du goût pour les femmes bien en chair; le maigre et +famélique officier comme le premier consul nerveux, comme l'empereur +bedonnant, se plurent au contact de formes rebondies... + +La beauté robuste de Catherine l'arracha un instant à ses préoccupations +stratégiques... + +Avec la galanterie, un peu brutale, qui lui était déjà habituelle, il +s'avança vivement vers la jeune blanchisseuse et porta une main hardie +sur sa gorge... + +Catherine poussa un léger cri. + +Le futur vainqueur d'Arcole n'était pas pour hésiter. L'attaque +commença... + +Il redoubla de vivacité et pressa Catherine, la forçant à reculer +jusqu'au bord du lit, où elle s'adossa, faisant hardiment front à +l'assaillant... + +Elle se défendit, sans fausse pudeur, sans se montrer effarouchée. + +Et comme Bonaparte, oubliant tout à fait Toulon, semblait vouloir hâter +les travaux d'approche, brusquer le siège et finalement donner l'assaut +au corps de place, elle se fit une défense de son panier qu'elle posa +devant elle, comme un gabion, et dit à l'assiégeant surpris: + +—Non!... non! capitaine... c'est trop tard!... Vous ne me prendrez +pas... j'ai capitulé... que dirait mon mari!... + +—Vraiment! dit Bonaparte, s'arrêtant... Alors, ce mariage, c'est +sérieux?... + +—Très sérieux... et je venais vous prévenir aussi, en vous annonçant +mon mariage, que je ne pourrais plus continuer à vous blanchir... + +—Vous fermez boutique, ma belle enfant?... + +—Ça va si mal, la blanchisserie, en ce moment!... Et puis, je veux +suivre mon mari... + +—Au régiment? fit Bonaparte surpris. + +—Pourquoi pas?... + +—Cela s'est déjà vu! Et, pensant à Renée, s'enrôlant pour rejoindre +Marcel, il murmura: Ah çà ! l'armée, à présent, va donc n'avoir que des +ménages!... Alors, vous allez apprendre la charge en douze temps, et +peut-être la manÅ“uvre du canon?... reprit-il d'un ton railleur. + +—Je sais manier un fusil, capitaine, et quant au canon, j'aurais bien +pris des leçons avec vous... mais mon homme est dans l'infanterie, +fit-elle en riant. Non, je ne ferai pas le coup de feu... à moins d'y +être forcée... mais il y a besoin de cantinières dans les bataillons... +Je vais verser la goutte aux camarades de mon homme!... et j'espère +avoir votre pratique, capitaine, si vous servez de notre côté... + +—Je m'inscrirai à votre cantine... mais pas pour le moment!... le +ministre ne me permet ni de me battre... ni de... + +Il allait dire: ni de manger. Il se retint et finit simplement sa phrase +ainsi: + +—Ni de dépenser de l'argent à la cantine... Ce sera pour plus tard!... +pour beaucoup plus tard, mon enfant!... ajouta-t-il avec un soupir. + +Et il retourna à sa table, en proie à de tristes pensées. Catherine +lentement, sans mot dire, le cÅ“ur un peu serré par la mélancolie de +ce jeune officier dont elle constatait le dénûment, rangea rapidement +sur le lit le linge qu'elle avait apporté, ainsi que le lui avait +indiqué son client. + +Puis, faisant une révérence, elle alla vers la porte, l'ouvrit et dit, +comme se ravisant: + +—Ah! j'avais roussi par mégarde une de vos chemises, je vous en ai +remis une autre... elle est là , avec les caleçons et les mouchoirs... Au +revoir, capitaine!... + +—Au revoir!... à votre cantine, ma belle enfant!... répondit Bonaparte, +qui se replongea aussitôt dans son étude. + +En descendant l'escalier de l'hôtel de Metz, Catherine murmurait: + +—Je lui avais aussi apporté sa note... mais je n'ai pas eu le courage +de la lui donner... Bah! il me la paiera un jour ou l'autre... j'ai +confiance dans ce garçon-là , moi!... je ne suis pas comme le citoyen +Fouché, je suis sûre qu'il fera son chemin!... + +Puis elle pensa, riant toute seule et mise en belle humeur par un +souvenir amusant: + +—Comme il me lutinait, le capitaine!... Oh! il s'était dérangé tout de +même de ses papiers... Voyez vous ça!... il n'y allait pas de main +morte!... Dame! ça l'a distrait un peu... il n'a pas tant d'occasions de +batifoler, ce pauvre jeune homme!... + +Et elle ajouta, rougissant un peu: + +—Dire que s'il avait voulu...! Oh! pas aujourd'hui, mais autrefois, +avant de m'être engagée avec Lefebvre!... + +Elle s'interrompit dans ce regret rétrospectif d'une inclination qu'elle +s'était d'abord sentie pour le maigre et triste officier d'artillerie. + +Gaiement elle reprit: + +—Au fond, je n'y pense guère... et lui n'y a jamais pensé!... Allons +voir si Lefebvre n'est pas à la boutique! Il m'aime bien, celui-là ... et +je suis sûre qu'il fera un meilleur mari que le capitaine Bonaparte! + +A peine était-elle rentrée dans la blanchisserie, que des cris, des +vivats retentirent dans la rue. + +Elle ouvrit la porte pour se rendre compte de ce qui se passait. + +Tout le voisinage était en rumeur. + +Elle aperçut alors Lefebvre, sans fusil, sans buffleteries, mais tenant +à la main son sabre, qu'ornait une dragonne d'or. + +Ses camarades l'entouraient et semblaient lui faire un cortège +triomphal. + +—Catherine, je suis lieutenant! s'écria-t-il tout joyeux, en sautant au +cou de sa fiancée. + +—Vive le lieutenant Lefebvre! clamèrent les gardes nationaux, levant en +l'air tricornes et fusils. + +—Ajoutez, camarades, dit le nouveau lieutenant en présentant Catherine, +vive la citoyenne Lefebvre... car voici ma femme!... Nous nous marions +la semaine prochaine!... + +—Vive la citoyenne Lefebvre! crièrent les gardes enthousiasmés. + +—Vive madame Sans-Gêne! reprirent les commères accourues... + +—Qu'ils ne crient pas si fort! dit Catherine à l'oreille de son mari, +pensant à Neipperg, couché dans la chambre voisine, ils vont réveiller +notre blessé!... + + * * * * * + +Dans la petite chambre de l'hôtel de Metz, cependant, l'officier +d'artillerie sans solde et sans emploi, ayant fini d'étudier sa carte, +rangeait méthodiquement, sur une planchette de sapin, le linge que lui +avait apporté Catherine. + +—Tiens!... elle ne m'a pas laissé sa note! dit le futur empereur, au +fond satisfait de cet oubli, car il lui aurait fallu exposer +l'impossibilité où il se trouvait de payer. + +Il ajouta, en faisant mentalement le calcul de ses dettes: + +—Je dois lui devoir au moins 30 francs, peut-être plus!... Diable!... +je passerai lui régler cela... au premier argent que je toucherai!... +C'est une bonne fille, cette Catherine, je ne l'oublierai pas! + +Et il s'habilla pour aller dîner chez ses amis, les Permon... + +Cette modeste créance, Napoléon devait, durant bien des années, ne plus +en entendre parler. + +Ce ne fut que longtemps après qu'elle lui fut tout à coup mise +sous les yeux, à un moment fort imprévu, la note oubliée de la +blanchisseuse,—ainsi que l'apprendront nos lecteurs s'ils veulent bien +suivre avec nous, dans les pages où seront retrouvés Neipperg, Blanche, +le Joli Sergent, Marcel, et le petit Henriot, les étapes pleines +d'aventures et de gloire de Catherine la blanchisseuse, devenue +cantinière au 13e léger, puis maréchale Lefebvre, ensuite duchesse de +Dantzig, et toujours restée sympathique et populaire, vaillante et bonne +enfant, héroïque et charitable, sous le sobriquet parisien de _Madame +Sans-Gêne_. + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +LA CANTINIÈRE + + + + +I + +EN CHAISE DE POSTE + + +—Allons, ils ne s'arrêteront pas... Voyez comme le postillon a fait +claquer son fouet en passant devant l'Ecu... Il semblait nous narguer! + +—Les voyageurs ne sont pas si nombreux au jour d'aujourd'hui... + +—On ne les voit déjà plus!... Ce sera pour le Lion-d'Or... + +—Ou pour le Cheval-Blanc... + +Un double soupir ponctuait ces paroles, mélancoliquement échangées entre +le ventripotent patron de l'hôtel de l'Ecu et sa fluette épouse sur +le seuil de la principale auberge de Dammartin. + +Les voyageurs en chaise de poste étaient rares, depuis les événements +qui avaient suivi le 20 juin. + +La voiture qui avait disparu, aux yeux désappointés des hôteliers de +l'Ecu, avait quitté Paris la veille au soir. Elle était +vraisemblablement la dernière qui eût franchi les barrières, car l'ordre +d'empêcher qui que ce fût de sortir de Paris avait été notifié dans la +soirée, lorsque fut prise la résolution d'attaquer les Tuileries, au +matin. + +Informé par des amis de ce qui s'était agité dans les sections, du +mouvement qui se préparait, le baron de Lowendaal avait ajourné son +mariage avec la fille du marquis de Laveline et s'était hâté de faire +ses préparatifs de départ. + +Fermier général, il redoutait le contrôle prochain des vrais mandataires +de la nation. Le baron de Lowendaal avait du flair. + +La veille du 10 août, il se jeta donc dans une chaise de poste, +accompagné de son factotum Léonard, emportant tout ce qu'il avait pu +réunir d'argent, donnant l'ordre au postillon de brûler les premiers +relais. + +Le baron voyageait un peu comme on se sauve. + +A Crépy, il fallut cependant faire halte. Les chevaux n'en pouvaient +plus. + +Le matin avait chassé la nuit et sur la plaine, déjà , le grand jour +avait balayé les nuées, blanchissait les ombres. Les dernières étoiles +s'éteignaient dans le recul bleu pâle du ciel, tandis que, du côté de +Soissons, le soleil s'allumait. + +Le baron de Lowendaal se rendait à son château, situé auprès du village +de Jemmapes, à la frontière belge. Originaire de Belgique, bien que +devenu Français, là , le baron se sentirait en sûreté. La Révolution ne +viendrait jamais le chercher jusque sur le territoire belge; d'ailleurs, +l'armée du prince de Brunswick était rassemblée à la frontière; elle ne +tarderait pas à mettre les sans-culottes à la raison, et à rétablir le +roi dans toutes ses prérogatives. Il en serait quitte pour un court +déplacement, juste le temps d'épouser la charmante fille du marquis de +Laveline. Un simple voyage de noces. + +Il avait fixé la célébration de son mariage au 6 novembre, car il lui +fallait auparavant régler une grosse affaire d'intérêts, dans la ville +de Verdun, dont il gérait la ferme des tabacs. + +Il s'était assoupi au sortir de Paris, certain d'échapper, si par hasard +on tentait de le poursuivre. Ses chevaux étaient excellents et ne +pourraient être rejoints. + +Il s'éveilla lorsqu'il avait déjà mis quelques bonnes lieues +protectrices entre lui et les sans-culottes. + +Le nez à la portière, il huma l'air matinal, et comme on avait +dépassé les premières maisons de Crépy, tout à fait rassuré, il ordonna +au postillon de faire halte. + +Celui-ci obéit de grand cÅ“ur. Il était navré de brûler ainsi, en +route, les meilleurs bouchons, sans une lampée, sans un bout de +causette. Il en avait pourtant long à raconter! Ce n'est pas tous les +jours que l'on peut voir Paris s'armant et se préparant à déloger le roi +du château de ses pères... C'étaient des nouvelles, ça!... Comme on +l'eût écouté et régalé, narrant ce qui se passait dans les sections!... + +A l'hôtel de la Poste, on fit relais. + +Tandis que l'hôte et ses gens s'empressaient, offrant au baron un lit, +lui proposant de déjeuner, énumérant des rafraîchissements variés, et +qu'ils tournaient autour de lui d'un air inquiet, afin d'avoir des +nouvelles de la capitale, l'homme de confiance, Léonard, s'éloigna un +moment, sous le prétexte de s'assurer que nul citoyen trop curieux ne +rôdait aux alentours. + +Depuis la fuite manquée du roi à Varennes, non seulement les +municipalités étaient plus défiantes, mais aussi beaucoup de +particuliers ambitionnaient la gloire du citoyen Drouet, qui avait eu +l'honneur d'arrêter Louis XVI. Ces surveillants volontaires examinaient +et fouillaient toute voiture suspecte. Une chaise de poste était +particulièrement désignée à la vigilance des patriotes. + +Heureusement pour le baron, le patriotisme local n'était pas encore levé +quand la chaise de poste fit son entrée tapageuse dans la bonne ville de +Crépy-en-Valois. + +Tandis que le voyageur s'attablait devant un appétissant bol de +chocolat, apporté bouillant par une servante plantureuse, dont il tapota +les joues rougeaudes, car c'était un terrible lutineur de tendrons que +notre financier, Léonard s'était enfermé dans l'écurie. + +Là , profitant de la lueur d'une lanterne, il se mit en mesure de lire la +lettre que lui avait confiée mademoiselle de Laveline, au moment du +départ. + +Blanche lui avait bien recommandé, en ajoutant à sa prière deux doubles +louis, de ne remettre cette missive, fort importante, que lorsque le +baron serait sorti de Paris. + +Léonard, flairant un mystère dont la découverte pouvait être profitable, +résolut de prendre connaissance d'abord de ce message si sérieux. + +Les secrets des maîtres, c'est parfois la fortune des domestiques... + +Il avait remarqué combien ce mariage, que souhaitait vivement le baron, +semblait pénible à mademoiselle de Laveline! + +Peut-être dans cette lettre remise à ses soins se trouvait-il +quelque grave révélation dont il lui serait facile de tirer profit par +la suite... Hardiment, mais avec certaines précautions, de façon à +pouvoir rendre à l'étrange missive son aspect primitif, il rompit le +cachet en se servant de la lame de son couteau, préalablement chauffée à +la flamme de la lanterne. + +Il lut, et son visage exprima la profonde surprise où le plongeait le +secret qu'il venait d'apprendre. + +Voici ce que contenait la lettre de Blanche: + + «Monsieur le baron, + + «Je vous dois un aveu pénible, qu'il me faut faire pour ne pas + entretenir plus longtemps une illusion sur mon compte, que les + événements ne tarderaient pas à dissiper cruellement. + + »Vous m'avez témoigné de l'affection, et vous avez obtenu de + mon père un consentement à un mariage où vous pensiez trouver + le bonheur, peut-être l'amour... + + »Le bonheur est impossible pour vous dans une pareille union: + l'amour, je ne saurais vous le promettre, mon cÅ“ur + appartient à un autre... Excusez-moi de ne pas vous nommer + celui qui a toute mon âme, et dont je me considère comme la + femme devant Dieu!... + + »Il me reste un dernier aveu à vous faire: je suis mère, + monsieur le baron, et la mort seule pourra me détacher de + mon époux, du père de mon petit Henriot. + + »Je suivrai M. de Laveline à Jemmapes, puisque telle est sa + volonté, mais j'ose espérer, qu'informé de l'obstacle absolu + qui s'oppose à la réalisation de vos projets, vous aurez pitié + de moi et que vous m'épargnerez la honte de révéler à mon père + la véritable cause qui rend impossible cette union. + + »Je me fie, monsieur, à votre discrétion de galant homme. + Brûlez cette lettre et croyez à ma reconnaissance et à mon + amitié. + + »BLANCHE.» + +Léonard, ayant lu, poussa un cri de surprise et de joie. + +—Saperlipopette! voilà qui peut faire une fortune! se dit-il. + +Il tournait et retournait la lettre de Blanche entre ses doigts, comme +s'il devait, à force de la presser, faire jaillir, de cette éponge à +secrets, tout l'or qu'elle lui semblait contenir. + +—Je me doutais bien de quelque chose, se dit-il en grimaçant un +sourire; M. le baron désirait mademoiselle et mademoiselle ne désirait +nullement M. le baron. Mais je n'aurais jamais imaginé que mademoiselle +Blanche de Laveline eût un enfant... ce que j'aurais encore moins +supposé, c'est qu'elle ferait savoir son escapade à M. le baron!... +Que les femmes sont bêtes!... elle ne se doute pas, la petite Blanche, +de la bêtise qu'elle a faite là ... non! pas celle qu'elle s'imagine... +ça n'est rien!... un enfant de plus ou de moins, baste!... la sottise +c'est d'avoir confié ce secret au papier... heureusement que je suis là , +moi!... + +Il s'arrêta, rapprocha la lettre du falot, dont la clarté douteuse +emplissait l'écurie d'un jeu d'ombre et de demi-clartés, et murmura +après examen du papier: + +—Elle a écrit elle-même... pas moyen de nier l'écriture!... Oh! elle +est toute naïve cette enfant-là !... elle pourrait regretter ce qu'elle a +raconté, dans un moment d'abandon et de nerfs surexcités... +heureusement, c'est à moi qu'elle a confié le soin de son honneur et de +sa fortune!... + +Il eut comme un mouvement d'hésitation. Puis, serrant la lettre dans sa +poche, il se dit: + +—Mademoiselle Blanche paiera peut-être un jour fort cher... plus tard, +quand elle sera devenue la baronne de Lowendaal... ce qui est +inévitable... pour ravoir cette lettre... alors je verrai le prix qu'il +me conviendra d'y mettre!... + +Et Léonard eut un nouveau sourire avantageux et coquin: + +—Peut-être, murmura-t-il, ne me contenterai-je pas d'un peu d'or... je +voudrai mieux... ou du moins un autre prix... car, moi aussi, je la +trouve gentille mademoiselle Blanche!... mais, pour le moment, rien à +faire qu'à garder précieusement cette preuve... cette arme... tout en +encourageant discrètement les projets de mon maître, qui, plus que +jamais, doit épouser mademoiselle Blanche!... + +Et Léonard, après avoir boutonné soigneusement sa veste, palpa, comme +pour s'assurer qu'elle se trouvait toujours à sa portée, la lettre +révélatrice, avec la joie intime et féroce de l'usurier, gardant le +billet qui doit livrer un jour à sa discrétion la victime imprudente, +ayant donné sa signature. + +Il s'en fut retrouver le baron, un peu inquiet, son déjeuner fini, car +déjà les curieux s'attroupaient devant la cour de l'hôtel, contemplant +la chaise de poste. Il avait à deux reprises demandé pourquoi l'on +n'attelait pas?... + +Léonard donna pour explication de son absence le soin qu'il avait pris +de vérifier si rien ne s'opposait au départ. + +Le baron, rassuré, remonta de fort belle humeur dans sa chaise de poste +qui roula bientôt comme un tonnerre sur le pavé, lequel n'était déjà +plus celui du roi. + + + + +II + +CHEZ LA FRUITIÈRE + + +Sur le seuil de sa boutique de fruitière, rue de Montreuil, à +Versailles, la mère Hoche achevait de servir ses pratiques, tout en +donnant un coup d'Å“il maternel à un petit bonhomme, rose et joufflu, +qui jouait sur le carreau parmi les tas de choux et les bottes de +carottes amoncelées. + +—Henriot!... Henriot!... Veux-tu ne pas te fourrer ça dans la +bouche!... Tu vas te faire du mal! criait-elle de temps en temps, quand +le petit garçon essayait de sucer une carotte ou de mordre dans un +navet. + +Et la bonne femme continuait à répondre aux commandes des ménagères, +tout en grommelant: + +—Ce petit garnement-là ... quel appétit, quel touche-à -tout!... Il est +bien gentil tout de même... + +Elle ajoutait sur un ton bon enfant, se tournant en souriant vers la +pratique: + +—Et avec cela, ma belle, qu'est-ce qu'il vous faut? + +Tout à coup, s'interrompant dans sa besogne délicate, qui consistait à +mesurer de la fourniture à une bourgeoise, qui achetait une salade, elle +poussa un grand cri de surprise! + +Sur le pas de la porte, précédant un lieutenant,—qui donnait le bras à +une fraîche et accorte jeune femme, endimanchée, toute empêtrée dans une +robe d'organdi, la tête empanachée d'un haut bonnet tuyauté,—un grand +garçon, à l'air fier et au visage martial, venait d'apparaître... + +Il portait l'uniforme de grenadier... + +Il souriait... il tendait les bras... + +—Eh bien, maman Hoche, on ne me reconnaît donc pas! dit-il en avançant +brusquement et en serrant sur sa poitrine la bonne femme, émue, +tremblante de joie et frissonnante d'orgueil. + +Les pratiques, ébahies, regardaient, stationnant, à quelques pas de la +boutique, le cabriolet qui avait amené de Paris le jeune homme et ses +deux compagnons. On admirait l'uniforme tout neuf, le chapeau, +l'écharpe, la ceinture et la ganse d'or du sabre du jeune militaire. + +Et les commères murmuraient: + +—C'est un capitaine!... + +—Pardine! je le connais bien, disait une des ménagères, mieux +informée, c'est le petit Lazare... le neveu de la fruitière... celui +qu'elle a élevé comme son fils... nous l'avons vu jouer avec les +polissons de son âge, sur la place d'Armes, le v'là devenu capitaine à +c'te heure!... + +—Oui, ma bonne maman, disait Lazare Hoche à son excellente tante, sa +mère adoptive, tu me vois capitaine... hein! c'est une surprise!... +nommé d'hier, à l'ancienneté, c'est vrai, mais je regagnerai le temps +perdu, je te le jure!... Aussitôt promu, je suis accouru pour +t'embrasser... j'ai voulu que tu sois la première à arroser mon grade... +car je m'invite, avec ces deux amis que voilà ... + +Et Hoche, s'écartant, présenta ses compagnons: + +—François Lefebvre... lieutenant... Un camarade des +gardes-françaises... Un solide!... C'est pourtant lui qui m'a mis au +port d'armes! dit Hoche en tapant familièrement sur l'épaule de son +compagnon. + +—Et te voilà mon supérieur! répondit gaiement Lefebvre. + +—Oh! tu me rattraperas!... tu me dépasseras peut-être... La guerre, +c'est une loterie où tout le monde peut avoir un bon numéro... à +condition de vivre!... mais laisse-moi finir les présentations... Maman, +voici la bonne Catherine, la femme du camarade Lefebvre, continua Hoche +en montrant à la fruitière l'ex-blanchisseuse de la rue +Royale-Saint-Roch. + +Catherine fit vivement deux pas en avant et, sans barguigner, tendit ses +deux joues à la fruitière, qui l'embrassa chaudement. + +—A présent, dit Hoche, que l'on est en pays de connaissance, nous +allons te quitter un instant, maman... + +—Comment, vous vous en allez déjà ? dit la bonne femme mécontente... ça +n'était pas la peine de venir, alors!... + +—Calme-toi... nous allons faire un petit tour, près d'ici, avec +Lefebvre... nous avons des personnes... des officiers qui nous +attendent, ajouta Hoche en clignant de l'Å“il du côté de son camarade, +comme pour lui recommander la discrétion... oh! nous reviendrons!... ça +ne sera pas trop long, je pense... pendant ce temps-là tu nous +cuisineras un de ces excellents fricots dont tu possèdes le secret... + +—De l'abatis d'oie aux navets, n'est-ce pas, fiston? + +—Oui, c'est délicieux, l'abatis!... et puis Catherine a besoin de te +parler au sujet de ce moutard, qui nous regarde là , assis sur son +derrière, avec de grands yeux étonnés!... + +—Le petit Henriot? demanda la fruitière surprise. + +—Oui, dit Catherine intervenant, il s'agit du petit Henriot, +citoyenne, c'est pour lui que je suis ici, sans cela j'aurais laissé +Lefebvre venir avec le capitaine Hoche. Ils n'avaient pas du tout besoin +de moi pour ce qu'ils ont à faire dans le bois de Satory... J'ai à vous +parler de ce petit... + +—Bien, nous causerons du mioche, et vous m'aiderez à gratter mes +navets, dit la fruitière, et puis nous casserons le cou à un poulet... +avec une omelette au lard, ça fera-t-il votre affaire, mes gaillards? + +—Fameuse, l'omelette au lard! dit Hoche à Lefebvre... La maman la fait +si bien! Mais viens-tu, François, il faut les laisser toutes les deux +bavarder et cuisiner. A tantôt! On nous attend! + +Les deux amis s'en furent au rendez-vous mystérieux, dont Catherine +semblait avoir la confidence. + +Les deux femmes, restées seules, commencèrent les apprêts du repas. + +Tout en épluchant les légumes et en aidant à trousser le poulet, +Catherine fit connaître à la fruitière qu'elle venait chercher l'enfant, +pour le conduire à sa mère, ainsi qu'elle s'y était engagée. + +La bonne fruitière fut tout émue. Elle s'était attachée à Henriot. Il +lui rappelait son Lazare, quand il jouait tout petit, sur le pas de la +porte. + +Catherine lui apprit en même temps que son mari partait; de là cette +hâte à emmener le fils de Blanche de Laveline. + +—Où allez-vous donc? demanda la mère Hoche. + +—Parbleu!... à la frontière, où on se bat... Lefebvre va être nommé +capitaine... + +—Comme Lazare? + +—Oui... au 13e d'infanterie légère... il a reçu l'ordre de se diriger +sur Verdun... + +—Eh bien! votre mari part à l'armée, pourquoi le petit Henriot ne +reste-t-il pas ici? vous le verriez aussi souvent qu'il vous plairait et +vous viendriez le reprendre, au dernier moment, quand il serait temps +d'aller retrouver sa mère... + +—Il y a une petite difficulté, dit Catherine en souriant, c'est que +j'accompagne Lefebvre... + +—Au régiment?... vous, ma belle enfant?... + +—Au 13e léger!... oui, maman Hoche... j'ai dans ma poche mon brevet de +cantinière!... + +Catherine souriait à l'enfant, qui n'avait cessé de la regarder, avec +ces yeux fixes et profonds de l'enfance attentive qui écoute, se +recueille et semble graver dans la molle matière de sa cervelle tout ce +qu'elle voit, entend, touche, surprend. Puis elle tira de son corsage un +grand papier format ministre, signé, paraphé et scellé du sceau de la +Guerre. Elle le tendit triomphalement à la fruitière: + +—Vous voyez, ma commission est en règle!... et je dois rejoindre mon +corps sous huit jours, dernier délai... c'est qu'il s'agit de +délivrer Verdun!... il y a là -bas des royalistes qui conspirent avec +Brunswick... nous allons les déloger! ajouta gaiement la nouvelle +cantinière. + +La maman Hoche l'examinait avec surprise: + +—Comment!... vous voilà cantinière?... dit-elle en hochant la tête; +puis, fixant des regards d'envie sur la Sans-Gêne, elle reprit: Ah! +c'est un bel état!... j'aurais bien aimé cela, moi, dans les temps!... +on marche au son du tambour... on voit du pays... on a tout le jour de +la joie autour de soi... le soldat est si bien à la cantine!... il +oublie ses misères et il rêve qu'il deviendra général... ou caporal!... +Et puis, les matins de combat, on se dit qu'on n'est pas une femme +inutile, bonne à pleurnicher et à s'effrayer en entendant la +canonnade... on fait partie de l'armée, et, de rang en rang, on verse, +aux défenseurs de la nation, l'héroïsme et le courage pour deux sous, +dans un petit verre!... l'eau-de-vie que porte la cantinière, c'est de +la poudre aussi, et son petit baril a plus d'une fois contribué à +décider de la victoire... je vous admire et je voudrais bien être comme +vous, citoyenne!... vraiment, si j'étais plus jeune, je demanderais à +accompagner mon cher Lazare, comme vous allez suivre votre Lefebvre... +Mais l'enfant?... que ferez-vous du petit Henriot au milieu d'un camp, +pendant les étapes, dans le tintamarre du combat?... + +—Comme cantinière du 13e, j'ai droit à une voiture et à un +cheval... nous en avons déjà fait l'emplette, sur nos économies, dit +Catherine avec orgueil, j'ai vendu mon fonds de blanchisserie... +Lefebvre, en se mariant, a reçu une petite somme... ça provenait de +l'héritage de son père, le meunier de Ruffach, tout près de chez nous, +en Alsace... Oh! nous ne manquerons de rien!... et le petit sera plus +dorloté dans notre carriole qu'un fils de commandant... N'est-ce pas que +tu te trouveras bien aise et que tu ne regretteras pas d'être venu avec +nous? dit-elle en prenant le moutard et en l'élevant à la hauteur de ses +lèvres pour l'embrasser. + +A ce moment, un bruit de pas se fit entendre et l'enfant, subitement +effrayé, détourna la tête pour se cacher derrière l'épaule de Catherine, +en poussant des cris aigus... + +Hoche rentrait, appuyé au bras de Lefebvre. + +Il avait un mouchoir taché de sang, disposé en bandeau, lui cachant la +moitié du visage... + +—N'aie pas peur, maman!... cria-t-il de la porte... ça n'est rien!... +une simple coupure qui ne m'empêchera pas de me mettre à table, +ajouta-t-il gaiement. + +—Ah! mon Dieu! il est blessé! que s'est-il donc passé? s'écria maman +Hoche. Vous l'avez mené quelque part où l'on assassinait, lieutenant +Lefebvre? + +Hoche se mit à rire et dit: + +—N'accusez pas Lefebvre, la mère! il a été tout bonnement mon témoin, +dans une affaire, assez sotte d'ailleurs! Un duel avec un collègue!... +Je vous le répète, ça n'est rien! + +—Oh! j'étais bien sûr que vous n'auriez pas grand'chose!... dit +Catherine, mais lui...? + +Hoche ne répondit rien. Il était occupé à rassurer sa bonne mère +adoptive, tout en réclamant de l'eau pour laver une fente rouge et +profonde qui lui partageait le front, et s'arrêtait juste à la naissance +du nez. + +—Hoche a été un vaillant comme toujours, dit Lefebvre... imaginez-vous +qu'il y avait autrefois aux gardes, et dernièrement encore dans la +milice, un lieutenant nommé Serre qui était bien le plus mauvais +coucheur qu'on ait jamais reçu dans une chambrée... il en voulait à +Hoche... pour un tapage qui avait eu lieu dans un cabaret—où Lazare +avait pris fait et cause pour de simples gardes, ses anciens +camarades... ce coquin l'avait dénoncé... il l'avait fait punir de trois +mois de cachot, parce qu'il avait refusé de livrer les noms des hommes +recherchés... à sa sortie du cachot, une rencontre avait été décidée +entre Serre et Lazare... il faut vous dire que Serre passait pour une +lame... c'était la terreur du quartier... et il avait tué ou blessé +plusieurs hommes en duel... + +—C'était grave d'aller te battre avec ce bretteur! dit maman Hoche, +tout émue du danger qu'avait pu courir son cher Lazare. + +—Mais, reprit Lefebvre, le duel ne pouvait pas avoir lieu... Lazare +n'était que lieutenant et Serre se trouvait capitaine... + +—Il s'est pourtant battu... + +—Oui... dès qu'il a été l'égal de son adversaire... + +—Mais lui si brave, si gaillard, comment a-t-il pu recevoir cet affreux +coup? + +—De la façon la plus simple, maman, dit Hoche en souriant; bien que peu +partisan des combats singuliers, car j'estime qu'un soldat déserte quand +il risque sa vie pour une querelle particulière, il ne m'était pas +possible de rester sous le coup des menaces et des insultes de ce +drôle... il faisait trembler les recrues, il avait insulté la femme d'un +ami absent... + +Lefebvre prit la main de Hoche et la serra chaudement, les larmes aux +yeux: + +—C'est pour moi... c'est pour nous, qu'il s'est battu! dit-il en se +tournant vers Catherine... n'avait-il pas prétendu, ce Serre, que tu +avais un amant caché dans ta chambre, le 10 août... + +—Oh! le monstre! dit Catherine furieuse, où est-il?... C'est à moi +qu'il aura affaire à présent... Mais dites-moi donc où il est le +misérable! + +—A l'hôpital... avec un coup de pointe dans le ventre... il en a +pour six mois! dit Lefebvre... s'il guérit, je le retrouverai peut-être +à sa sortie... et je lui réglerai à la fois son compte, le mien et celui +de Hoche!... + +—Nous aurons d'autres occasions de nous servir de nos sabres, ami +Lefebvre, dit avec énergie Hoche... la patrie est en danger! la patrie +nous appelle!... dédaignons ces rixes particulières... mon adversaire +avait calomnié, avait insulté, de plus il prétendait que j'avais +sollicité mon envoi à l'armée du Nord pour le fuir... il fallait, malgré +ma répugnance, mettre le sabre en main et montrer à ce spadassin qu'il +n'effrayait pas les braves, je lui ai donné une leçon dont il se +souviendra... à présent parlons d'autres choses et, si le fricot est à +point, mettons-nous à table... + +—Mais cette blessure?... dit la fruitière encore toute tremblante, en +posant sur la table la soupière d'où montait une buée odorante... + +—Bah! dit gaiement Hoche, s'asseyant et déployant sa serviette, les +Autrichiens et les Prussiens me feront vraisemblablement d'autres +estafilades... une de plus ou de moins, ça ne tire pas à conséquence!... +d'ailleurs c'est déjà sec, voyez! + +Et, avec insouciance, il enleva le mouchoir qui lui bandait la peau et +mit à nu cette balafre, qui depuis caractérisa la physionomie martiale +du futur général de Sambre-et-Meuse. + + + + +III + +LA DEMOISELLE DE SAINT-CYR + + +Le repas fini, la maman Hoche et Catherine disposèrent tout pour le +départ du petit Henriot. + +On cherchait ses modestes hardes, qu'on empilait dans une malle, où la +bonne fruitière ajoutait des pots de confitures, des petits gâteaux, des +sucreries. + +L'enfant assistait impassible, et plutôt satisfait, à ces préparatifs. + +Elle aime le changement, l'enfance! Et tout émerveillé par la dragonne +d'or du sabre de Hoche, avec laquelle il avait joué, le jeune Henriot +commençait à trouver quelque plaisir dans ce départ. Il entrevoyait les +joies du voyage. Et puis, il se disait que là où on le mènerait, il +verrait des soldats, beaucoup de soldats, faisant l'exercice, et qu'on +le laisserait sans doute s'amuser avec toutes les dragonnes des +sabres de tous ces militaires, au milieu desquels il vivrait. + +Il oubliait toute la tendresse et tous les soins de la bonne maman +Hoche. Loin de l'attrister, l'idée de s'en aller loin, très loin, +donnait à sa jeune rêverie un tour nullement désagréable. L'enfance est +ingrate, et son innocence admirable a pour corrélatif un égoïsme +puissant, nécessaire et utile d'ailleurs, qui protège et affermit la +débile créature et lui permet de concentrer sur elle-même son attention, +son instinct de conservation et sa volonté de vivre. + +Hoche et Lefebvre, laissant agir les femmes, s'étaient assis à la +cavalière sur leurs chaises et parlaient de la Révolution qui grondait, +de la guerre qui déjà s'allumait aux quatre coins de la frontière. + +Ils étaient sortis de la boutique, plaçant leurs sièges devant la façade +de la fruiterie, sur la route de Montreuil. Heureux de vivre, pleins de +jeunesse, avec l'espoir dans l'âme et la vaillance dans les yeux, ces +deux héros promis aux armées de la République, digérant l'excellent +déjeuner de la maman Hoche, devisaient gaiement, fumant, riant et +dévisageant les passants. + +Cette route de Montreuil, aujourd'hui appelée avenue de Saint-Cloud, +était le grand chemin ordinaire des gens venus à pied de Paris: +maraîchers, soldats, petits bourgeois. + +Par économie, beaucoup de voyageurs modestes prenaient le coche +d'eau à la Samaritaine, au Pont-Neuf, et du pont de Sèvres gagnaient +ensuite pédestrement Versailles, et réciproquement. + +Au milieu des allées et venues de ces humbles piétons, Lefebvre +distingua tout à coup un jeune homme maigre, à longs cheveux, dont +l'uniforme râpé était celui de l'artillerie. + +Ce passant, qui semblait pressé, accompagnait une jeune fille, en +fourreau de laine noire, portant un petit carton à la main. + +Tous deux cheminaient pensifs dans la poussière de la route. + +Lefebvre, regardant avec plus d'attention, dit tout à coup: + +—Mais je ne me trompe pas! on dirait le capitaine Bonaparte... + +—Qui ça, Bonaparte? demanda Hoche. + +—Un bon républicain... un excellent artilleur et un chaud jacobin, +celui-là ! répondit Lefebvre... il est Corse, il paraîtrait qu'on lui a +retiré son grade, pour ses opinions là -bas... c'est tous des +aristocrates menés par les prêtres, dans cette île!... mais je vais +appeler ma femme, elle le connaît plus que moi... + +Il héla Catherine, qui accourut toute surprise: + +—Quoi qu'il y a, mon homme? dit-elle en campant ses deux poings sur ses +fortes hanches, attitude favorite que tous les maîtres à danser, +Despréaux en tête, eurent bien de la peine à lui faire perdre, +lorsqu'elle fut maréchale et duchesse. + +—Est-ce que ce n'est pas le capitaine Bonaparte, qui passe là -bas sur +la route, avec cette jeune demoiselle?... demanda Lefebvre. + +—Parbleu! oui... je le reconnaîtrais entre dix mille... c'est pas parce +qu'il me doit de l'argent... mais il me va, moi, le capitaine +Bonaparte!... qu'est-ce qu'il peut bien faire à Versailles, avec une +jeunesse?... Dis donc, Lefebvre, une idée?... + +—Parle, ma bonne Catherine... + +—Si on l'invitait sans façon à se rafraîchir... avec la demoiselle?... +il fait chaud et la poussière est desséchante... + +Lefebvre, avec l'assentiment de Hoche, se leva, courut sur la route et +rejoignit le capitaine et sa compagne. Il leur fit part de l'invitation. + +Le premier mouvement de Bonaparte fut de refuser. Il n'avait jamais ni +chaud ni soif. Et puis, lui et la jeune fille qu'il escortait n'avaient +pas de temps à perdre, s'ils voulaient prendre le coche d'eau à Sèvres, +qui partait dans une heure. + +—Bah! il y en a un autre à cinq heures, dit Lefebvre... mademoiselle ne +sera peut-être pas fâchée de se reposer un instant? ajouta-t-il en se +tournant vers la compagne de Bonaparte. + +La jeune fille insinua qu'elle accepterait volontiers un verre d'eau... + +Bonaparte suivit donc Lefebvre. On apporta une table, des chaises, +que l'on plaça sur la route, à l'ombre, puis des verres et deux +bouteilles de bon petit vin aigrelet, couleur de sirop de groseille, +provenant des coteaux de Marly. + +On trinqua à la nation, et Bonaparte, se déridant, présenta sa sÅ“ur, +Marie-Anne, plus connue sous le nom d'Elisa, et qui devait, par la +suite, épouser Félix Bacciochi et devenir successivement princesse de +Piombino et de Lucques, puis grande-duchesse de Toscane. + +Elisa, dont les obsessions continuelles devaient, comme celles de ses +sÅ“urs, lasser la patience de Napoléon, et qui toujours fut revêche, +au milieu de ses galanteries, et se montra fort jalouse de ses cadettes +ayant épousé des rois, avait alors seize ans. Elle ne soupçonnait +nullement ses grandeurs futures, ni les convoitises envieuses qui en +seraient la conséquence. + +C'était une grande fille, brune et maigre, avec le teint mat, les +cheveux très noirs et très opulents, les lèvres fortes dénotant la +sensualité, le menton un peu proéminent, la tête d'un ovale parfait, le +regard profond et plein d'intelligence. Tout son aspect était hérissé +d'orgueil et son Å“il toisait dédaigneusement les petites gens, avec +lesquelles on la faisait s'attabler, devant la boutique d'une fruitière. + +Elisa était une de ces demoiselles de Saint-Cyr, dont l'éducation, +issue des règles de madame de Maintenon, était rétribuée par la cassette +royale, et qui se croyaient toutes sorties de la cuisse de Jupiter. + +Un décret du 16 août avait supprimé la maison d'éducation de Saint-Cyr, +comme un foyer royaliste. + +Les parents avaient dû au plus vite retirer leurs filles, et +l'établissement s'était promptement vidé. + +Bonaparte, faute d'argent, avait tardé à venir retirer sa sÅ“ur du +couvent aboli. + +Il fallait cependant que la maison fût évacuée complètement, le 1er +septembre. + +Sur le conseil de son frère, Elisa adressa une demande au directoire de +Versailles à l'effet de toucher la somme nécessaire, pour son retour +dans sa famille. + +M. Aubrun, alors maire de Versailles, délivra un certificat constatant: +que la demoiselle Marie-Anne Bonaparte, née le 3 janvier 1777, entrée le +22 juin 1784 comme élève de la maison de Saint-Louis, s'y trouvait +encore, et demandait une somme de 352 livres pour se rendre à Ajaccio, +résidence de sa famille distante de 352 lieues. + +En vertu de cette autorisation, Bonaparte était venu le matin à +Versailles, pour chercher sa sÅ“ur. + +Il l'emmenait avec lui, à Paris, et de là se rendait en Corse. + +Lefebvre et Hoche félicitèrent le capitaine d'avoir ainsi pu +terminer cette délicate affaire de famille. + +Bonaparte leur apprit en même temps que l'obligation où il se trouvait +de ramener sa sÅ“ur dans sa famille lui avait permis de solliciter, +avec plus d'énergie, sa propre réintégration dans l'armée. + +—Alors, lui demanda Hoche avec intérêt, vous rejoignez votre régiment +bientôt? + +—Le ministre de la guerre, Servan, m'a replacé au 4e d'artillerie, +avec mon grade de capitaine, répondit Bonaparte, mais je vais en Corse +accompagner ma sÅ“ur. Là , je suis autorisé à reprendre le commandement +de mon bataillon de volontaires. + +—Bonne chance, camarade! dit Hoche. On se battra peut-être aussi de ce +côté-là ? + +—On se battra partout! + +—C'est dommage qu'on ne puisse pas se faire tuer en deux endroits à la +fois! dit alors, avec enthousiasme, Catherine, à qui la langue +démangeait furieusement. + +—Ah! si les circonstances me favorisent, mes amis, s'écria Bonaparte +avec conviction, je vous en fournirai, moi, des occasions de périr avec +honneur ou de glaner grades, titres, gloire, dignités, richesses, dans +le sillon de la victoire!... Mais, excusez-nous, ma sÅ“ur et moi... il +se fait tard et nous devons nous rendre à pied jusqu'à Sèvres... + +—Et nous, avant de nous mettre en chemin pour délivrer Verdun que les +Prussiens menacent, il nous faut regagner Paris, en emmenant ce futur +hussard-là ! dit gaiement Catherine, montrant le petit Henriot, tout +harnaché, prêt à partir. L'enfant regardait avec impatience tous ces +gens qui bavardaient et s'éternisaient, sans paraître se décider à se +mettre en route. + +—On se retrouvera peut-être, capitaine Bonaparte! dit Hoche, serrant la +main de son collègue. + +—Sur le chemin de la gloire! fit Lefebvre. + +—Pour y arriver, ajouta Bonaparte en souriant, il faut commencer par +prendre la galiote au pont de Sèvres!... Allons, venez, mademoiselle de +Saint-Louis! fit-il en montrant l'horizon à sa sÅ“ur. + +Tous deux, en cheminant, causèrent. + +—Comment trouves-tu ce capitaine? demanda Bonaparte à la pensionnaire. + +—Le capitaine Lefebvre? + +—Non, pas celui-là ... il est marié, Lefebvre! Sa femme, c'est cette +bonne réjouie de Catherine... mais l'autre... Lazare Hoche? + +—Il n'est pas trop mal... + +—Te plairait-il pour mari?... + +La future grande-duchesse rougit et eut un mouvement de dénégation. + +—Oh! il ne te convient pas... dit vivement son frère, interprétant +comme un refus son mouvement, c'est dommage! Hoche est un bon soldat et +un garçon d'avenir... + +—Je n'ai pas dit que M. Hoche me déplairait... murmura Elisa, mais, mon +frère, je suis bien jeune pour songer à me marier... et puis... + +—Et puis quoi? + +—Je ne voudrais pas d'un homme qui ne soit pas dévoué au roi... non! +jamais je n'épouserai un républicain!... + +—Tu es donc royaliste? + +—Tout le monde l'était à Saint-Cyr... + +—Voilà qui justifie le décret de licenciement! dit en riant +Bonaparte... Voyez-vous ces demoiselles de Saint-Louis... quelles +aristocrates! Il faudra peut-être qu'on rétablisse toute une noblesse +pour leur trouver des maris!... + +—Et pourquoi pas? répondit l'orgueilleuse Elisa. + +Bonaparte fronça le sourcil et ne releva pas le propos ambitieux de sa +sÅ“ur. + +La réponse d'Elisa ne le choquait pas, mais il était inquiet de ses +visées trop hautes. + +—Avec cela, pensait-il, que toute élève de Saint-Louis qu'elle soit, il +sera facile de lui donner un mari! Ces petites filles ne doutent de +rien, ma parole!... Sans dot, des frères sans position... et ça veut +encore faire les difficiles!... + +Toujours hanté par le spectre familial, se représentant la vision +lamentable de sa mère Letizia entourée de sa nombreuse nichée, devant un +âtre toujours éteint et un buffet souvent vide, il s'effrayait de la +responsabilité qu'il prenait, en se déclarant chef de la famille. + +L'avenir de ses trois sÅ“urs surtout le tourmentait, l'obsédait. + +Il était impatient de les voir établies et leur cherchait partout des +maris. + +Il avait rencontré ce jour-là Hoche; il n'eût pas été fâché qu'il plût à +la jeune pensionnaire de Saint-Cyr. Hoche n'était que capitaine, mais on +pouvait prévoir qu'il ne s'arrêterait pas là . + +Il murmura, avec irritation, méditant le refus de sa sÅ“ur: + +—Ce sont les hommes qui ne devraient pas se marier capitaines, mais les +filles sans le sou, qu'ont-elles à risquer?... + +Puis il reprit, comme répondant à un secret calcul, qu'il faisait dans +son âme: + +—Les capitaines ont raison de se marier, s'ils trouvent une femme +agréable, riche, influente, pouvant leur créer des relations, leur +donner une situation, un rang dans le monde... mais alors ce n'est pas à +des jeunes filles qu'ils doivent s'adresser!... + +Considérant le mariage comme une façon de sortir les siens de leur +détresse sans cesse plus grande, il n'était pas loin de chercher +lui-même dans une union, fût-elle disproportionnée, un refuge +contre la misère, un instrument de fortune, un marchepied pour s'élever +au-dessus de ce misérable grade de capitaine, qu'il venait, non sans +difficulté, de reconquérir. + + + + +IV + +PREMIÈRE DÉFAITE DE BONAPARTE + + +Le lendemain, après avoir touché le montant de l'indemnité de route +allouée à la demoiselle de Saint-Cyr, pour son retour dans sa famille, +Bonaparte se rendit, avec Elisa, chez madame Permon. + +Il voulait lui présenter sa sÅ“ur, avant son départ pour la Corse. + +Un autre projet l'amenait, en même temps, chez la veuve de son ami. + +Madame Permon, mère de la future duchesse d'Abrantès, Grecque d'origine, +ayant habité la Corse, était encore une fort jolie femme. + +Par coquetterie, elle dissimulait son âge, et insouciante, frivole, +sachant s'habiller, s'entourant, à une époque où le luxe était difficile +et dangereux, de jolis bibelots du siècle de Louis XV et de meubles +artistiques de cette époque délicate et sensuelle, elle apparaissait aux +yeux du besogneux corse, comme la reine des grâces et des +élégances. + +Il la voyait parée de toutes les séductions, et cet aspect grande dame +qu'elle prenait à ses yeux, qu'elle conserva toujours pour lui, cachait, +à ses regards de jeune amoureux pauvre, les rides déjà visibles du +visage et les lourdeurs inséparables de la maturité. + +Les Permon avaient eu une assez jolie fortune. Bonaparte qui, souvent, +avec Junot, Marmont et Bourrienne, venait, les jours de déficit, +s'asseoir à leur table hospitalière, supposait à la veuve un avoir +encore important. + +Ces considérations le décidèrent à tenter une double démarche. + +Après avoir laissé Elisa en tête à tête avec Laure, la fille aînée de +madame Permon, il accompagna celle-ci dans un petit salon, et lui fit la +proposition de marier le jeune Permon. + +Et comme madame Permon s'informait avec curiosité de la personne qu'il +voulait faire épouser à son fils, il répondit: + +—Ma sÅ“ur Elisa! + +—Mais elle est bien jeune, répondit madame Permon, et je sais que mon +fils n'a présentement aucun goût pour le mariage. + +Bonaparte se mordit les lèvres et reprit aussitôt: + +—Peut-être ma sÅ“ur Paulette, qui est fort jolie, conviendrait-elle +mieux à M. Permon? Et il ajouta qu'on pourrait du même coup marier +Laure Permon à l'un de ses frères, Louis ou Jérôme... + +—Jérôme est plus jeune que Laurette, dit madame Permon en riant... En +vérité, mon cher Napoléon, vous faites le grand prêtre aujourd'hui... +vous voulez marier tout le monde, même les enfants!... + +Bonaparte fit semblant de rire et répondit, sur un ton embarrassé, qu'en +effet le mariage des siens était l'un de ses plus grands soucis. + +Puis, se précipitant sur la main de madame Permon, il y imprima deux +brûlants baisers, en disant qu'il avait décidé de commencer l'union des +deux familles, son rêve le plus cher, par un mariage entre lui et elle, +aussitôt que les convenances, à raison de son deuil encore récent, le +permettraient. + +Stupéfaite, celle qui se trouvait l'objet de cette démarche inattendue +n'y put tenir: elle éclata de rire au nez du postulant. + +Bonaparte se montra froissé de cette hilarité. Madame Permon se hâta de +l'expliquer: + +—Mon cher Napoléon, lui dit-elle, se faisant tout à fait maternelle, +parlons sérieusement: vous croyez connaître mon âge? Eh bien! vous ne +vous en doutez pas... je ne vous le dirai point, parce que c'est ma +petite faiblesse cette cachotterie-là ... je vous dirai seulement que je +serais non seulement votre mère, mais celle de Joseph, votre aîné. +Laissons donc cette plaisanterie. Elle m'afflige, venant de vous... + +—Je ne croyais pas plaisanter, dit d'un ton piqué Bonaparte, et je ne +vois pas ce que ma demande a de si risible! L'âge de la femme que +j'épouserai m'est indifférent. D'ailleurs, sans flatterie, vous ne +paraissez avoir que trente ans. + +—J'ai bien davantage!... + +—Je l'ignore! je vous vois jeune et belle, s'écria Bonaparte avec feu, +et vous êtes la femme que je rêve pour compagne... + +—Et si je ne consens pas à cette folie, que ferez-vous?... + +—Je chercherai ailleurs le bonheur que vous m'aurez refusé, reprit +Bonaparte, avec énergie. Je veux me marier... ajouta-t-il après un +instant de réflexion. Des amis ont pensé pour moi à une femme charmante +comme vous... de votre âge ou à peu près... et dont le nom et la +naissance sont fort honorables... Je veux me marier, je le répète!... +réfléchissez!... + +Madame Permon n'avait pas à beaucoup réfléchir. Son cÅ“ur n'était pas +libre. Elle aimait, en secret, un de ses cousins, un grand bellâtre, +nommé Stephanopolis. Elle l'avait présenté à Bonaparte et voulait le +faire entrer dans la garde de la Convention qu'on créait en ce moment. + +Pour ce brave soldat, qui d'ailleurs devait mourir fort +prosaïquement en se coupant avec maladresse un cor au pied, elle +repoussa l'offre de Bonaparte qui lui en garda rancune. + +A quoi tiennent les destinées? Marié à madame Permon, Bonaparte n'eût +peut-être jamais été général en chef de l'armée d'Italie et eût servi +sans doute obscurément dans l'artillerie, durant des guerres sans +gloire. + +Bonaparte, dans cette conversation, avait manifesté son désir de +réaliser un mariage avantageux, d'épouser une femme riche, qui lui +faciliterait ses débuts dans la vie active, et lui ouvrirait les rangs +de la haute société alors proscrite et terrifiée, mais qu'il devinait +prête à ressortir, plus arrogante, de dessous les échafauds. + +Le double refus de madame Permon devait faire, de la pensionnaire de +Saint-Cyr, la princesse de Piombino, et du futur général Bonaparte, le +mari de Joséphine. + + + + +V + +LE SIÈGE DE VERDUN + + +M. de Lowendaal avait réussi à franchir la distance qui séparait +Crépy-en-Valois de Verdun. + +Il s'était, aussitôt arrivé, rendu à l'hôtel de ville. + +Deux grands intérêts l'avaient contraint à se rapprocher du théâtre de +la guerre et à venir s'enfermer dans une cité qui, d'un moment à +l'autre, pouvait se trouver investie. + +Il lui fallait liquider sa fortune et rentrer dans le cautionnement, par +lui versé à la ville de Verdun, pour sa ferme des tabacs. + +Et puis un autre grave souci nécessitait la venue du baron à Verdun. + +Il voulait, à la veille d'épouser Blanche de Laveline, rompre un lien, +pour lui insupportable à présent, et s'affranchir d'une affection +remontant déjà à quelques années. + +Il avait rencontré, à Verdun, une jeune fille d'une honorable famille, +mais sans fortune, venue d'Angers pour entrer en religion. + +Mademoiselle Herminie de Beaurepaire n'avait pas sur-le-champ prononcé +ses vÅ“ux. Sa vocation était médiocre. Elle s'était résignée au +sacrifice du voile, afin de permettre à son frère de tenir son rang dans +le monde et d'acheter une compagnie. + +Le baron de Lowendaal n'eut pas de peine à détourner Herminie du +cloître. + +Rappelé à Paris par les soins que nécessitait sa grande fortune, le +baron ne tarda pas à oublier complètement la pauvre Herminie. + +Affolé d'amour pour Blanche de Laveline, il n'avait plus qu'indifférence +pour la jeune femme qui l'attendait avec des alternatives d'angoisse et +d'espérance, dans la tristesse de l'antique hôtel d'une vieille tante, +fort riche et peu valide. + +Perplexe, le baron se demandait quel genre d'explication il devait +fournir à celle qui se considérait toujours comme sa femme, au moment où +sa chaise de poste franchit la porte de France, sur la route de Châlons. + +Il lui fallait absolument trancher dans le vif et signifier à Herminie +qu'elle n'eût plus à compter sur lui. + +Il traversa la ville en rumeur, car les nouvelles les plus étranges +et les plus contradictoires circulaient, et se présenta au +procureur-syndic, auquel il exposa sa réclamation. + +Celui-ci répondit que les finances de Verdun étaient à sec et qu'il ne +pouvait être question d'un remboursement quelconque. + +—Cependant, avait ajouté le magistrat, en prenant un air mystérieux et +entendu, il vous reste, monsieur le baron, une chance d'être +remboursé... + +—Laquelle?... parlez! dit vivement Lowendaal. + +—Si nous n'avons pas d'argent, reprit le procureur-syndic, l'empereur +d'Autriche en a, lui... Que la paix soit maintenue... que les horreurs +d'un siège puissent être épargnées à cette malheureuse ville, et je +réponds de votre remboursement, monsieur le baron! + +Le fermier général hésita avant de répondre. + +Cosmopolite, comme tous les financiers, peu lui importait que son argent +lui vînt du roi de France ou de l'empereur d'Autriche. + +Il n'était donc arrêté par aucun scrupule patriotique. + +Il n'éprouvait aucune indignation, en entendant ce magistrat lui parler +de la remise de la ville aux ennemis. + +Le baron se demandait si le procureur-syndic était exactement informé, +s'il était certain que les soldats du roi de Prusse et de l'empereur +d'Autriche, maîtres de Verdun, sauraient garder la ville et la +préserver d'un mouvement offensif des volontaires qu'on disait en route. + +Il calculait uniquement les chances que pouvait présenter le marché +qu'on lui proposait. + +Après avoir envisagé les fortunes diverses qu'offrait l'affaire, il +s'informa des renforts, qu'on disait dirigés de Paris sur Verdun. + +—Ils arriveront trop tard! répondit le procureur-syndic. + +—Alors je suis votre homme! dit le baron. + +—Bien. Vous êtes venu rapidement de Paris?... n'ayant parlé avec +personne? + +—J'étais fort pressé, en effet. + +—Avez-vous dans votre suite un personnage à la fois discret... et +bavard?... + +—Discret? c'est-à -dire sachant garder un secret? + +—Et bavard... c'est-à -dire capable de lâcher à propos quelques paroles +en apparence inconsidérées... c'est cela!... + +—J'ai cet homme... Léonard, mon valet de chambre... que devra-t-il +taire? + +—Nos projets d'abord... + +—Il ne les connaît pas! + +—Ceci nous garantit sa fidélité... les secrets qu'on ignore sont les +mieux gardés. + +—Et sur quoi devra-t-il se montrer bavard? + +—Sur les nouvelles de Paris... la cité aux mains des brigands... +l'autorité royale cependant forte de l'approche de l'armée de +l'empereur d'Autriche et des troupes du roi de Prusse, prête à reprendre +tout pouvoir, se disposant à châtier les rebelles... + +—C'est tout? Léonard n'aime pas les sans-culottes, il s'acquittera fort +bien de cette mission... + +—Votre Léonard pourra ajouter qu'il tient de source sûre que 80.000 +Anglais viennent de débarquer à Brest et marchent sur Paris... + +—Et le but de ces alarmes répandues? + +—Justifier la décision que nous allons prendre cette nuit... + +—Où cela? + +—Ici même... il y a assemblée des principaux bourgeois de la ville... +et l'on doit arrêter les termes de la réponse qu'il convient de faire au +duc de Brunswick... Vous serez des nôtres? dit le syndic. + +—Vous avez ma promesse... comme j'ai la vôtre, n'est-ce pas, pour le +remboursement de ma créance? + +—Entre honnêtes gens, monsieur le baron, on n'a qu'une parole! dit le +procureur-syndic en serrant la main du fermier général. + +Les deux complices se séparèrent. L'un allant styler Léonard chargé de +propager les bruits alarmistes dans le peuple, l'autre recrutant de +nouvelles adhésions secrètes, pour la trahison qui allait s'accomplir. + + + + +VI + +A L'ÉTAPE + + +Sur la route de Verdun, gaiement, les volontaires de Mayenne-et-Loire, +accompagnés d'un détachement du 13e léger, où François Lefebvre servait +en qualité de lieutenant faisant fonctions de capitaine, marchaient en +chantant. + +L'enthousiasme brillait dans les yeux, le désir de vaincre animait les +cÅ“urs. + +En traversant les villages, aux femmes debout sur les seuils, présentant +leurs enfants, comme au passage de la procession, les volontaires +envoyaient des baisers. Aux hommes, ils promettaient de vaincre ou de +mourir. Ils allaient confiants, hardis, superbes, au son aigrelet des +fifres, dans le martèlement martial des tambours; les trois couleurs +claquaient au vent dans un déploiement joyeux, et l'âme de la +patrie était parmi eux. + +Tous, en quittant leur pays natal, avaient fait don à leurs parents de +ce qu'ils possédaient, en déclarant qu'on devait les considérer comme +déjà morts. + +Et ces héros allaient, la chanson aux lèvres, au-devant de cette mort +pour la patrie, qui, pour eux, était, comme on l'a dit depuis, le sort +le plus beau, le plus digne d'envie. + +Par les routes, afin d'abréger la longueur des étapes, ils entonnaient +sur l'air de la _Carmagnole_ quelque refrain naïf et bon enfant, comme +la _Gamelle_: + + Savez-vous pourquoi, mes amis, + Nous sommes tous si réjouis? + C'est qu'un repas n'est bon + Qu'apprêté sans façon. + Mangeons à la gamelle! + Vive le son (_bis_) + Mangeons à la gamelle! + Vive le son du chaudron! + +Le refrain se propageait par toute la colonne, et l'arrière-garde +reprenait avec entrain: + + Point de froideur, point de hauteur, + L'aménité fait le bonheur. + Oui, sans fraternité, + Il n'est point de gaîté. + Mangeons à la gamelle! + Vive le son (_bis_) + Mangeons à la gamelle! + Vive le son du chaudron! + +Comme on approchait de Verdun, dont les murailles se dressaient +au-dessus de la campagne boisée, le commandant Beaurepaire fit faire +halte. + +Il était prudent d'observer les abords de la place. + +Les Prussiens n'étaient pas loin; d'après les derniers renseignements, +l'on pouvait craindre de tomber dans une embuscade. + +Sur un monticule, au milieu de taillis, bien abritée, invisible de la +ville, la petite armée campa. + +On dominait une gorge verdoyante, au fond de laquelle se groupaient +quelques maisons. + +Un berger, qui avait suivi les soldats depuis leur rencontre auprès de +Dombasle, fut interrogé par Beaurepaire. + +Il ne put fournir aucune indication sur le mouvement présumé de l'armée +ennemie. + +Beaurepaire allait renvoyer le berger. Il le rappela et lui demanda: + +—Le nom de ce petit village, en face, entre les collines et que des +bois cachent si complètement, le connais-tu? + +—Oui, monsieur... c'est Jouy-en-Argonne! + +Un tressaillement, aussitôt réprimé, échappa à Beaurepaire. + +Il prit sa longue-vue et, du haut du tertre, considéra attentivement, +avidement, avec de la tristesse dans les yeux, le modeste village... + +Il ne pouvait en détacher sa vue... On eût dit qu'il cherchait à y +découvrir quelque chose qui l'intéressait au plus haut point. + +Pourtant nulle trace d'un campement, aucune lueur de bivouac; rien de ce +qui décèle la présence de soldats n'apparaissait dans la gorge boisée... + +Beaurepaire revint, pensif, au milieu des volontaires qui déjà , les +faisceaux formés, s'occupaient à confectionner la soupe. + +Tandis que les uns allaient couper du bois, que les autres puisaient de +l'eau à une source qui dégoulinait en gazouillant de la hauteur, les +aides de cuisine épluchaient les légumes empruntés, en passant, à des +champs rencontrés, et accompagnaient leur opération culinaire d'un +couplet de la _Gamelle_: + + Bientôt les brigands couronnés, + Mourant de faim, proscrits, bernés, + Vont envier l'état + Du plus mince soldat + Qui mange à la gamelle! + Vive le son (_bis_) du chaudron! + +Un chariot stationnait à quelques pas des cuisines en plein air. Un +bon vieux cheval gris, dételé, paisiblement broutait l'herbe, cherchant +à tirer sur la longe, pour atteindre l'écorce de jeunes arbrisseaux, +objet de sa convoitise. + +Le chariot portait sur sa caisse cette inscription: + + 13e LÉGER + + Mme CATHERINE LEFEBVRE + + _Cantinière._ + +A quelques pas du chariot, un enfant gaminait, rôdant autour des +faisceaux; comme pour chercher protection, il s'approchait de temps en +temps de la cantinière, qui lui tapotait les joues pour le rassurer, +sans s'interrompre, pressant la besogne, car les troupiers réclamaient +l'ouverture de la cantine. Aidée par un soldat, elle disposait en forme +de table, sur deux tréteaux, une grande planche. + +Bientôt des cruchons, des brocs, un petit tonneau, avec des verres et +des assiettes, se trouvaient rangés sur la table improvisée. + +La cantine était montée. + +Les buveurs déjà s'empressaient. + +La route et les chansons avaient donné soif à la troupe pleine de bonne +humeur. + +Bientôt les verres s'emplissaient et l'on trinquait aux succès du +bataillon de Mayenne-et-Loire, à la délivrance de Verdun, au triomphe de +la liberté! + +Tous n'avaient pas d'argent, mais la cantinière était bonne fille et +faisait crédit aux désargentés... On la rembourserait après la +victoire. + +Beaurepaire regardait, en souriant, ce tableau animé, et ses yeux se +reportant vers le village de Jouy-en-Argonne, il murmurait, perplexe: + +—Impossible de m'éloigner... qui donc pourrai-je envoyer là ?... il me +faudrait quelqu'un de confiance... une femme serait préférable... mais +où trouver cette messagère?... + +Et il continua à observer les hommes groupés devant l'éventaire de +Catherine Lefebvre. + +A l'écart, et paraissant indifférents à la joie de la troupe en repos, +un sergent et un jeune homme portant les aiguillettes distinctives du +corps de santé s'entretenaient avec animation, baissant la voix quand +ils se supposaient regardés. + +C'était Marcel, qui avait retrouvé Renée, le joli sergent. Il avait, +selon l'espoir de la jeune fille, obtenu par la protection de +Robespierre jeune, et sur la recommandation de Bonaparte, d'être détaché +du 4e d'artillerie. Envoyé à la batterie dépendant du petit corps placé +sous le commandement de Beaurepaire, il avait rejoint le bataillon, à +Sainte-Menehould. + +Les exigences du service, la différence des grades et la place de +l'aide-major à la queue de la colonne, avaient empêché les deux jeunes +gens d'échanger leurs confidences et de témoigner leur joie de se +revoir. + +L'étape inattendue, ordonnée par le commandant sur la lisière de la +forêt de Hesse, au-dessus du village de Jouy-en-Argonne, leur avait +enfin fourni cette occasion si attendue. Ils en profitaient. + +Beaurepaire allait s'éloigner, un peu surpris de l'intimité semblant +exister entre ce sergent et l'aide-major. Il se réservait de s'informer +des causes de cette familiarité, quand Lefebvre, venant à passer, +interpella Marcel: + +—Vous venez du 4e d'artillerie? demanda-t-il, troublant le tête-à -tête +des deux amoureux. + +—Oui, lieutenant... en droite ligne. + +—Est-ce que le capitaine Bonaparte, qui a été réintégré dans son grade, +se trouvait au régiment, quand vous l'avez quitté? + +—Le capitaine Bonaparte était en Corse... il a obtenu une permission... +mais il a écrit à des amis à Valence, et nous avons eu de ses nouvelles +au régiment... On parlait beaucoup du capitaine Bonaparte. + +Beaurepaire, qui avait entendu, s'avança et dit vivement: + +—Ah!... et comment va-t-il, Bonaparte?... J'espère qu'il ne lui est +rien survenu de fâcheux?... Pouvez-vous me renseigner, major?... +Moi aussi, je suis de ses amis... + +—Mon commandant, dit Marcel, le capitaine Bonaparte est aujourd'hui en +sûreté, à Marseille, avec toute sa famille... Mais il a couru un grand +danger. + +—Diable!... contez-moi donc cela... ce cher Bonaparte! que lui est-il +donc arrivé?... + +—Pardon, mon commandant, dit Lefebvre, ne pensez-vous pas que pour +écouter le récit du major, nous serions mieux, assis, là , devant un +rafraîchissement... C'est ma femme qui nous servira... + +—Volontiers!... dit le commandant, s'attablant, et à la santé de la +citoyenne Lefebvre, la belle cantinière du 13e!... + +Tous trois choquèrent leurs verres, tandis que Lefebvre, en clignant de +l'Å“il, disait à sa femme: + +—Ecoute ce que va raconter le major... il a des nouvelles de Corse... +il s'agit de ton ami, le capitaine Bonaparte!... + +—Vas-tu pas être jaloux à présent de ce pauvre Bonaparte! dit Catherine +en haussant les épaules... Est-ce qu'il lui serait survenu quelque chose +de fâcheux, monsieur le major?... + +—Il n'a échappé que par miracle à la mort... + +—Est-ce possible!... Oh! dites-nous vite de quoi il s'agit, monsieur le +major... avec la permission du commandant! fit Catherine se campant à +califourchon sur un tronc d'arbre, bouche béante, oreilles tendues, +impatiente d'avoir des nouvelles de son ancien client. + +Marcel expliqua d'abord que les Corses, hostiles à la Révolution, +avaient cherché à se donner à l'Angleterre. Paoli, le héros des +premières années de l'indépendance, avait négocié avec les Anglais. Il +avait cherché à entraîner Bonaparte dans sa défection. L'appui du +commandant de la garde nationale d'Ajaccio lui devenait indispensable. +Mais Bonaparte avait refusé avec indignation de participer à sa +trahison. + +Paoli, irrité, avait ameuté contre lui et contre les siens la +population. Napoléon et ses frères Joseph et Lucien avaient été obligés +de s'enfuir sous des déguisements. + +Contre la mère de Bonaparte, Paoli tourna sa fureur. La maison, où +Letizia Bonaparte était réfugiée avec ses filles, fut assaillie, pillée, +incendiée. La courageuse femme dut se sauver, la nuit, à travers le +maquis. + +Ce fut une fuite tragique. Quelques amis dévoués, sous les ordres d'un +énergique vigneron nommé Bastelica, protégeaient les fugitifs. La +famille Bonaparte marchait au centre de l'escouade armée de carabines. +Letizia tenait par la main la petit Pauline, la future générale Leclerc; +Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr qui, à peine sortie de la calme maison +d'éducation, tombait dans les aventures d'un exode à travers la +montagne, accompagnait son oncle, l'abbé Fesch, dont la pourpre +était encore bien lointaine; le jeune Louis gambadait en avant de la +colonne, sondant l'épaisseur des halliers et réclamant avec insistance +une carabine. Le petit Jérôme était porté par Savaria, la servante +dévouée. + +On évitait les routes battues. On recherchait les sentiers les plus +abrupts. Il s'agissait de gagner le rivage sans être aperçu des +paolistes. + +Les arbustes, les ronces, déchiraient au passage les vêtements, les +mains, les visages des enfants en pleurs. + +Après une nuit de fatigue et d'insomnie, les proscrits parvinrent à un +torrent. Il était impossible de le franchir avec cette marmaille. +Heureusement, on put se procurer un cheval, et le gué périlleux fut +traversé. + +Au moment d'atteindre la côte, une troupe de paolistes, lancée à la +poursuite des Bonaparte, passa en courant. + +On se blottit dans le maquis, chacun retenant son souffle. Madame +Letizia s'efforçait d'empêcher la craintive Pauline de crier. Le cheval +qui semblait deviner le danger, maintenu par Louis, demeurait immobile, +les oreilles dressées, avec un frisson à fleur de peau. + +Enfin, du haut d'un rocher, on aperçut Napoléon qui venait, en barque, +d'un navire français croisant dans le golfe. + +Bonaparte se hâta d'aborder. A peine était-il réuni avec les siens, +qu'un berger accourut prévenir: les paolistes les avaient découverts. + +On eut juste le temps d'embarquer. Les Corses, débouchant sur le rivage, +saluèrent les fugitifs d'un feu de mousqueterie nourri, mais ils étaient +déjà hors d'atteinte. + +Une fois à bord, Bonaparte court à l'unique pièce de canon armant le +navire, la charge à mitraille, la pointe, et envoie aux paolistes une si +terrible décharge, que huit ou dix de ceux qui avaient tenté de +l'assassiner restèrent sur le sable. Les autres s'enfuirent. La famille +et son chef étaient sauvés. + +—Bravo, Bonaparte!... dit Catherine, battant des mains au récit... ah! +les canailles de Corsicos, si j'avais été là avec nos hommes, n'est-ce +pas, Lefebvre?... + +—Bonaparte suffisait! dit Lefebvre, c'est un fin canonnier! + +—Et un bon Français! ajouta Beaurepaire. Il ne voulait pas que sa +patrie fût livrée aux ennemis... c'est bien!... Voyez-vous Bonaparte +mourant ainsi dans une île, prisonnier des Anglais?... C'eût été absurde +et sa destinée vaut mieux que cela... Merci, major, de vos +renseignements... Quand nous aurons délivré Verdun, j'écrirai à +Bonaparte pour le féliciter... + +Le commandant s'était levé. Ayant jugé le repos suffisant, rien de +suspect ne lui apparaissant en avant de Verdun, il donna l'ordre de tout +préparer pour le départ... On devait se remettre en route dans deux +heures, afin d'atteindre Verdun un peu avant la nuit, en profitant du +crépuscule. + +Tandis que les hommes, ayant mangé la soupe et nettoyé leurs armes, se +disposaient à reformer la colonne, le commandant se dirigea vers la +voiture tout attelée de Catherine. + +Il fit signe à la cantinière qu'il avait à lui parler. + +A voix basse, il donna ses instructions à Catherine, qui semblait +écouter avec quelque surprise. + +Quand il eut fini, la cantinière répondit simplement: + +—C'est compris, mon commandant... et quand j'aurai quitté +Jouy-en-Argonne et que je serai dans Verdun, que faudra-t-il faire? + +—Nous attendre, si la ville est tranquille... accourir nous avertir, si +l'ennemi avait fait un mouvement... + +—Bien, mon commandant!... je vais mettre mes vêtements civils... et +j'espère que vous serez content de moi... + +Puis elle cria à Lefebvre, qui se demandait quelle mission secrète +le commandant pouvait bien confier à sa femme: + +—François... je te retrouverai à Verdun... Ordre du commandant!... Aie +bien soin d'Henriot... Que La Violette,—c'était le nom du jeune soldat +désigné pour le service de la cantine,—prenne garde aux descentes... le +cheval toujours au pas... et même tenu par la bride... + +—On y veillera! dit Lefebvre... Mais, Catherine, sois prudente!... Si +les cavaliers prussiens qui battent la campagne allaient te faire +prisonnière?... + +—T'es bête! Est-ce que, sous mes jupons, je n'ai pas mes deux chiens de +garde! dit gaiement Catherine. + +Et, soulevant sa jupe, elle fit voir à son mari les crosses de deux +pistolets passés dans la ceinture qui contenait son argent. + +Les volontaires, cependant, sur un signe de Beaurepaire, s'étaient +alignés et se disposaient à continuer leur route. + +Catherine, bravement, dévalait les pentes rapides de la gorge, au fond +de laquelle était tapi le petit village de Jouy-en-Argonne. + +Elle en avait atteint les premières maisons, quand par-dessus les bois, +les prés, les champs, lui arriva ce chant plein d'entrain des +volontaires en marche sur Verdun: + + Ah! ça ira! ça ira! ça ira! + Petits comme grands sont soldats dans l'âme: + Ah! ça ira! ça ira! ça ira! + Pendant la guerre aucun ne trahira... + Ah! ça ira! ça ira! ça ira! + +Et l'écho du vallon répéta: Ça ira! ça ira! rythmant l'allure martiale +de ces braves enfants de la patrie courant à la victoire, en chantant, +sous le drapeau de la liberté! + + + + +VII + +L'ABANDONNÉE + + +Herminie de Beaurepaire se trouvait dans une vaste pièce de l'hôtel de +Blécourt, à Verdun, transformée en oratoire, sous les inspirations de sa +tante, fort bigote, madame de Blécourt. + +Deux prie-Dieu et un petit autel improvisé, sur lequel une Vierge Marie, +tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, étalait sa robe bleue et sa +couronne de bois doré, avec des candélabres et deux vases de fleurs, +composaient l'ornement de ce salon, devenu chapelle depuis la +suppression des ordres religieux. La pieuse tante entendait qu'Herminie +continuât à se préparer à la vie monastique, à laquelle elle avait été +destinée, en attendant la réouverture des couvents. + +Quand Lowendaal parut sur le seuil de l'oratoire, mademoiselle de +Beaurepaire poussa un cri, fit un bond de surprise, puis s'arrêta, +le regardant, indécise, hésitante, intimidée, attendant un mot, un +geste, un élan, un mouvement des lèvres, un cri du cÅ“ur. + +Le baron demeurait froid, légèrement embarrassé, pinçant la bouche et +n'osant parler. + +—Ah! c'est vous, monsieur, dit la jeune femme d'une voix tremblante; je +ne comptais plus guère vous revoir... un si long temps s'est écoulé +depuis que, pour la dernière fois, nous nous sommes trouvés ici, à cette +place... et puis là -bas, au village de Jouy-en-Argonne... + +—Ah! oui... Jouy!... Et comment se porte l'enfant?... toujours bien, je +suppose?... + +—Votre fille grandit... elle aura tantôt trois ans... Ah! plût à Dieu +que la pauvre petite ne fût jamais née!... et les yeux d'Herminie +s'emplirent de larmes. + +—Ne pleurez pas! ne vous désolez pas, dit le baron sans se départir de +sa calme indifférence... Voyons, Herminie, il faut se faire une +raison!... vos larmes, vos sanglots peuvent attirer l'attention... toute +la maison est déjà en rumeur par ma venue, voulez-vous faire connaître à +tous ce que vous avez si grand intérêt à cacher?... + +Herminie releva la tête et dit avec fierté: + +—Quand je me suis donnée à vous, monsieur, ce fut mon cÅ“ur qui seul +parla... aujourd'hui ma raison revenue me dicte ma conduite... +l'heure de folie qui m'a poussée dans vos bras est passée... je ne vis +plus pour l'amour... tout en moi est éteint de la flamme d'autrefois... +en remuant mon existence je n'y trouve que cendres et débris!... Mais +j'ai une enfant... votre fille Alice... pour elle je dois vivre, pour +elle je dois conserver les apparences. + +—Vous avez, pardieu! fort raison... le monde est impitoyable, ma chère +Herminie, pour les petites aventures du genre de la nôtre... Que +voulez-vous? nous étions tous deux, comme vous l'avez dit, +déraisonnables... de la folie traversait nos cerveaux... c'était une +ivresse... nous voilà dégrisés... eh bien! mais c'est dans l'ordre... on +ne peut rester, toute la vie, fol et enivré!... + +Et le baron esquissa un geste plein de fatuité et de cynique +désinvolture. + +Herminie s'avança vers lui, sévère, presque tragique. + +—Monsieur le baron, je ne vous aime plus! dit-elle. + +—Vraiment! c'est un grand malheur pour moi... + +—Ne raillez pas!... Oh! je sens bien que vous, pareillement, vous ne +m'aimez plus... m'avez-vous même jamais aimée? Je fus pour vous la +distraction d'un instant... le jouet du cÅ“ur... non pas même du +cÅ“ur, l'amusement des sens, une façon d'user les heures de +désÅ“uvrement au fond d'une retraite provinciale... Vous étiez retenu +par vos affaires ici... La vie des gentilshommes et des militaires, +avec leurs plaisirs faciles et leurs bruyantes débauches, vous semblait +fade et peu digne de vous, brillant personnage de la cour, habitué de +Trianon, ami du prince de Rohan et du comte de Narbonne... vous m'avez +aperçue dans mon coin, triste, seule, pensive... + +—Vous étiez charmante, Herminie!... vous êtes toujours désirable et +belle, mais à cette époque vous aviez pour moi un attrait indicible... +un piquant... une saveur... + +—J'ai perdu tout cela, à présent, n'est-ce pas? + +—Je proteste! s'écria galamment le baron. + +—Ne mentez pas!... je ne suis plus la même à vos yeux... Vous avez vu +juste; je vous l'ai dit: je vous aimais alors et aujourd'hui vous m'êtes +devenu indifférent. + +—J'aime mieux cela! pensa le baron. + +Et il ajouta en lui-même: + +—Eh! mais, les choses se passent fort bien... La rupture s'accomplit +sans secousse, sans trop de pleurs et de reproches... C'est parfait! + +Il reprit, en tendant la main à Herminie: + +—Restons de bons amis, voulez-vous? + +La jeune femme demeura immobile, refusant la main qu'avançait Lowendaal. + +Un plissement de ses lèvres indiqua son dédain. + +—Ecoutez-moi, dit-elle d'un ton sévère. J'étais ici bien éloignée +de toute idée d'amour... On me destinait au couvent et je me trouvais +prête à obéir à ceux qui m'avaient offert le cloître comme un asile +noble et digne pour les filles telles que moi, ayant un beau nom et +nulle fortune... Auprès de mademoiselle de Blécourt, j'attendais l'heure +de prononcer mes vÅ“ux. Vous dire que je ne regrettais pas ce monde, à +peine entrevu par moi, mais dont je me faisais une idée assez riante, +serait mentir... J'avais envié celles de mes compagnes qui pouvaient, +grâce à leur richesse, épouser un honnête homme et traverser la vie, la +joie au cÅ“ur, l'orgueil au front, entre leur mari et leur enfant... +Ce bonheur ne m'était pas offert... Je me résignai... + +—Vous étiez pourtant de celles à qui la vie ne devait donner que des +joies... + +—Et à qui elle n'a donné que des amertumes!... Pardonnez-moi, monsieur, +de vous rappeler ces choses douloureuses... Mais c'est alors, quand mon +abandon semblait complet et que je me voyais sacrifiée, dans ma +jeunesse, dans mes désirs, dans mes rêves... c'est alors que vous m'êtes +apparu... Etais-je consciente? Je ne sais... Oh! je ne veux pas +récriminer... je ne cherche même pas à excuser ma faute... Mais, en ce +jour, dans cette entrevue qui, pour nous deux, peut être décisive, +permettez-moi de vous adresser une question... + +—Laquelle?... Parlez!... Je vous autorise à me poser dix, vingt +questions!... Que craignez-vous?... De quoi doutez-vous? + +—Je ne crains plus! dit avec tristesse Herminie; j'ai malheureusement +perdu le droit de douter... Monsieur le baron, vous m'avez juré de faire +de moi votre femme, venez-vous aujourd'hui accomplir votre promesse?... + +—Diable!... nous y voilà ! pensa le baron. + +Et, avec un sourire qui dissimulait mal une grimace, il murmura: + +—Votre demande me charme... et, je vous l'avouerai, m'embarrasse... +Certainement je n'ai pas oublié qu'autrefois... dans ces moments de +folie, comme vous les désigniez tout à l'heure, j'ai pu m'engager... Oh! +je ne me dédis pas... je vous prie de croire que mes sentiments sont +toujours pour vous respectueux, ardents, sincères... + +—Mais vous refusez? + +—Je ne dis pas cela!... + +—Alors, vous consentez?... Voyons, répondez franchement!... Je vous ai +dit que je n'avais plus ni doute ni crainte. Je pourrais ajouter que +l'espérance a marché côte à côte avec moi, et, brusquement, au détour du +chemin, m'a faussé compagnie... J'attends votre réponse avec la fermeté +d'un cÅ“ur où tout s'est apaisé!... où tout est mort!... + +—Mon Dieu, ma chère Herminie, vous me prenez là au dépourvu... Je +ne suis pas venu précisément à Verdun pour causer mariage... De graves +affaires, des intérêts de premier ordre, nécessitent ma présence dans +cette ville, où le moment serait mal choisi pour s'occuper de joies +nuptiales... + +—Ne parlez pas de joies entre nous!... Donc, vous refusez?... + +—Non... je vous prie de m'accorder un délai... Attendez que la paix +soit faite... ce ne sera pas long... + +—Vous croyez?... Vous espérez donc que les lâches et les traîtres +l'emporteront, et que Verdun ne se défendra pas? + +—Je crois la défense impossible... Ce ne sont pas vos artisans, vos +petits bourgeois, des cloutiers et des savetiers, qui sont capables de +résister aux armées de l'empereur et du roi! + +—N'insultez pas de braves gens qui se battront comme des héros, s'ils +savent se débarrasser des traîtres et des chefs incapables! dit avec +énergie Herminie. + +—Je n'insulte personne, fit le baron de sa voix toujours doucereuse; je +vous prie seulement de considérer que cette ville n'a pas de garnison... + +—Elle en aura une bientôt! murmura Herminie. + +—Que voulez-vous dire? s'écria le baron stupéfait. + +—Je veux dire... Tenez! écoutez!... + +Et Herminie fit signe au baron de prêter l'oreille. + +Une rumeur confuse, des cris, des vivats montaient vers la ville +haute... + +Des roulements joyeux de tambours se mêlaient aux clameurs du peuple en +mouvement. + +Le baron pâlit. + +—Que signifie ce vacarme? dit-il. Sans doute quelque émeute... Les +habitants qui réclament l'ouverture des portes, et ne veulent pas +entendre parler d'un siège... + +—Non, ce bruit est tout autre, monsieur le baron!... Encore une fois, +voulez-vous tenir votre promesse et donner à notre enfant, à notre fille +Alice, le nom, le rang, la fortune qui lui appartiennent? + +—Je vous ai dit, madame, que pour le moment je ne voulais... je ne +pouvais prendre aucune décision... Attendez!... j'ai des affaires trop +sérieuses à terminer... Que diable! un peu de patience!... A la paix, +vous dis-je!... Quand les factieux seront punis et que Sa Majesté +rentrera tranquillement, non pas aux Tuileries, la Révolution y pénètre +avec trop de facilité, mais à Versailles... alors je verrai!... je +déciderai... + +—Prenez garde, monsieur!... je suis femme à me venger de ceux qui font +de faux serments!... + +—Des menaces!... Allons donc! fit le baron ricanant, j'aime mieux +cela... C'est moins dangereux que vos larmes! + +—Prenez garde, encore une fois!... Vous me croyez faible, désarmée, +sans appui... Vous pouvez vous tromper!... + +—Je vous répète, madame, que vous ne réussirez pas à m'intimider... + +—Vous n'entendez donc pas ce bruit, ce tumulte?... C'est le tambour qui +se rapproche! + +—En effet... c'est singulier!... Est-ce que les Prussiens seraient déjà +dans la ville? murmura le baron. + +Et il ajouta, avec une satisfaction intérieure très visible: + +—Ils arrivent à propos, nos bons amis les ennemis, pour couper court à +cette sotte histoire et me fournir un honnête prétexte de prendre congé +de cette ennuyeuse fille!... + +—Ce ne sont pas les Prussiens, dit Herminie avec triomphe... ce sont +des patriotes qui viennent secourir Verdun... + +—Les renforts qu'on attendait!... Allons donc, ce n'est pas +possible!... Lafayette est au pouvoir des Autrichiens... Dumouriez est +occupé au camp de Maulde... Dillon est acheté par les alliés... Il n'y a +pas de renforts!... Quels renforts, d'abord?... + +—Vous allez le savoir!... + +Et Herminie, ouvrant la porte de son oratoire, dit à une femme qui +se trouvait dans une pièce voisine, avec deux jeunes enfants: + +—Entrez, madame, et faites connaître à M. le baron de Lowendaal ce que +c'est que ce bruit de tambours qui réveille la ville!... + + + + +VIII + +L'ARRIVÉE DES VOLONTAIRES + + +Une femme jeune et à l'allure franche parut. + +Elle fit le salut militaire et dit en regardant avec aplomb le baron: + +—Catherine Lefebvre, cantinière au 13e, pour vous servir!... Vous +désirez savoir ce qu'il y a de nouveau?... Eh bien! parbleu! c'est le +bataillon de Mayenne-et-Loire qui fait son entrée dans Verdun... avec +une compagnie du 13e que commande mon homme, François Lefebvre... Hein, +mademoiselle! c'est une belle surprise pour tout le monde!... + +Le baron murmura, désappointé: + +—Le bataillon de Mayenne-et-Loire! Que vient-il faire ici? + +—Ce que nous venons faire? dit Catherine, parbleu! fiche une brûlée +aux Prussiens, rassurer les patriotes, et taper sur les aristos, +s'ils font mine de bouger! + +—Bien parlé, madame! dit Herminie, ajoutez donc le nom du chef des +volontaires de Mayenne-et-Loire... cela fera plaisir à monsieur... + +—C'est le brave Beaurepaire qui les commande!... + +—Beaurepaire! dit le baron avec effroi. + +—Oui... mon frère!... qui, une heure avant son entrée dans la ville, +m'a envoyé cette vaillante femme pour m'avertir, pour me rassurer!... +dit Herminie dont le pâle visage était empourpré de joie. + +—On dirait que ça vous défrise, mon petit père! fit Catherine Lefebvre, +tapant familièrement sur l'épaule du baron décontenancé. Vous n'êtes +donc pas patriote?... Ah! faut faire attention, voyez-vous, parce que +les aristos qui voudraient parler de capitulation, à présent, ils +n'auront pas beau jeu avec nous! + +—Combien sont-ils vos volontaires? demanda le baron tout soucieux. + +—Quatre cents... et puis, il y a la compagnie de Lefebvre, mon homme... +Ça fait, en tout, cinq cents lapins qui vont remuer la ville, allez! + +La physionomie du baron était redevenue calme. + +—Cinq cents hommes! Le mal n'est pas si grand que je le craignais!... +Ces cinq cents forcenés ne pourront tenir la ville... surtout si la +population bien travaillée réclame à cor et à cris la capitulation... Le +pire, c'est la présence de ce Beaurepaire!... Comment me débarrasser de +lui? + +Herminie, cependant, avait été chercher l'un des deux enfants qui se +trouvaient dans la pièce voisine. + +Elle amena une petite blondinette, blême et craintive, se tenant mal sur +ses jambes grêles, et dit au baron: + +—Voici votre fille, monsieur... voulez-vous l'embrasser?... + +Lowendaal, dissimulant une grimace, se pencha vers l'enfant et déposa +sur son front un rapide baiser. + +L'enfant eut peur et se mit à pleurer. + +Alors, s'élançant de l'autre chambre, un petit bonhomme, coiffé d'un +bonnet de liberté, avec la cocarde nationale, vint à la fillette, +l'emmena, la calma, en lui disant: + +—Ne pleure pas!... Nous allons bien nous amuser, Alice... on va tirer +le canon!... Poûm!... Poûm!... c'est joliment drôle le canon!... + +Catherine Lefebvre montra le gamin avec orgueil, en disant: + +—C'est mon petit Henriot... un futur sergent que j'élève, en attendant +que mon homme me donne des mioches pour défendre la République!... + +Herminie, pressant doucement la main de la cantinière, dit au baron: + +—Cette excellente personne traversait, avec le bataillon, le village de +Jouy-en-Argonne... le commandant de Beaurepaire la fit appeler et la +pria de se rendre dans une maison du village, où elle trouverait un +enfant qu'il lui désigna... le commandant lui indiqua en outre cette +demeure... ici, elle devait me remettre l'enfant et me prévenir de +l'arrivée des volontaires, de la présence d'un protecteur pour la +malheureuse mère abandonnée... Voilà comment votre fille se trouve ici, +monsieur!... + +—Alors, balbutia Lowendaal, le commandant de Beaurepaire sait... + +—Tout! dit avec fermeté Herminie... Oh! ce fut une douloureuse +confession, allez! Mais je n'avais plus d'espoir qu'en mon frère... je +ne savais comment il accueillerait la triste confidence que je lui +faisais, un jour de découragement, où, lasse de tout, je voulais mourir. + +—Et votre frère s'est montré clément?... dit le baron essayant de +paraître indifférent et calme, ainsi qu'au commencement de l'entretien. + +—Mon frère a pardonné... il s'est hâté de venir me secourir, me +délivrer... Les volontaires de Mayenne-et-Loire, entraînés par lui, ont +traversé la France en courant... + +—Ah! nom de nom! quelles étapes, mes enfants! dit Catherine... +Nous montrions tous grand désir d'arriver à temps pour secourir votre +bonne ville de Verdun... mais le commandant Beaurepaire avait des ailes +aux talons!... + +Le son du tambour s'était rapproché. La ville semblait en fête. Des cris +de joie, plus nourris, s'élevaient du côté de la Meuse. + +—Il faut que je me retire, dit le baron... on m'attend à l'hôtel de +ville!... + +—Et moi j'ai besoin d'embrasser mon homme! fit Catherine. Allons! toi, +marche, jeune conscrit!... ajouta-t-elle en empoignant le petit Henriot. + +L'enfant résista. Il avait gardé dans sa main la jupe de la petite +fille, et semblait vouloir rester auprès d'elle. + +—Voyez-vous, le gaillard, dit avec bonne humeur la Sans-Gêne, il +s'attache déjà au cotillon!... Ah! il promet, le moutard!... En route, +petit, tu la reverras... tu la retrouveras, la gamine, quand nous aurons +administré une frottée soignée aux Prussiens!... + +—Madame, dit Herminie avec émotion, jamais je n'oublierai ce que vous +avez fait pour moi... dites à mon frère que je vous bénis et que je +l'attends!... Quant à cette enfant, ajouta-t-elle en montrant Alice, qui +souriait au jeune Henriot et semblait, elle aussi, ne plus vouloir le +quitter, si le malheur faisait que je ne puisse plus la défendre, +l'aimer, la garder... remettez-la aux mains de mon frère... + +—Comptez sur moi!... j'ai déjà ce gamin-là à brouetter dans ma +carriole, ça me fera la paire... un moyen de prendre patience en +attendant que mon homme se décide à me donner des enfants à moi... Ce +qui ne sera pas trop long, je crois! dit-elle, en riant de son franc et +large rire, et en avançant sa robuste poitrine... Au revoir, madame, +v'là qu'on rappelle à présent, mes soldats doivent avoir besoin de moi +là -bas et Lefebvre s'étonne, sans doute, de ne pas me trouver sur les +rangs! + +Emmenant alors le petit Henriot, devenu boudeur et mécontent de quitter +si vite la jeune Alice, Catherine se hâta de rejoindre la compagnie +détachée du 13e léger, qui formait les faisceaux sur la place. + +Herminie, après un salut glacial au baron, s'était retirée dans la +chambre voisine avec sa fille, qu'elle couvrait de caresses. + +Lowendaal s'éloigna tout pensif dans la direction de l'hôtel de ville, +en se disant: + +—Si la capitulation pouvait me débarrasser de ce Beaurepaire!... Mais +non!... cet enragé-là voudra défendre la ville et me faire épouser sa +sÅ“ur!... Ah! dans quel guêpier suis-je venu me fourrer!... + +Et, fort peu satisfait des événements, le baron monta à l'hôtel de +ville, où déjà les notables se trouvaient rassemblés, sur la convocation +du président du directoire Ternaux et du procureur-syndic Gossin, deux +traîtres, dont les noms doivent demeurer cloués au pilori de l'histoire. + + + + +IX + +L'ENVOYÉ DE BRUNSWICK + + +Dans la grande salle de l'hôtel de ville de Verdun, à la lueur des +flambeaux, les membres du district et les notables étaient rassemblés. + +Le commandant du génie Bellemond, gouverneur de la place, assistait à la +délibération. + +Le président Ternaux ayant ouvert la séance, le procureur-syndic Gossin +exposa la situation. + +Le duc de Brunswick campait aux portes de la ville. Fallait-il les lui +ouvrir toutes grandes et acclamer le généralissime impérial comme un +libérateur, ou bien devait-on lever les ponts-levis et répondre à coups +de canon aux sommations de les baisser? C'était déjà une honte que de +poser la question. + +—Messieurs, dit le procureur d'une voix dolente, notre cÅ“ur saigne à +l'idée des malheurs qui peuvent fondre sur Verdun assiégé... +Messieurs, la résistance est folie contre un ennemi dix fois +supérieur... Voulez-vous recevoir une personne qui nous est envoyée avec +une mission conciliante? + +Et le président consulta du regard en même temps l'assemblée, +sollicitant son adhésion. + +—Oui, nous le voulons! dirent plusieurs voix. + +—Je vais donc, messieurs, reprit le président, faire introduire la +personne qui nous est annoncée. + +Un mouvement de curiosité se produisit. + +Tous les yeux étaient tournés vers la porte du cabinet du président. + +Elle s'ouvrit bientôt, livrant passage à un jeune homme, portant le +costume civil. Il était très pâle et maintenait son bras en écharpe. + +On eût dit qu'il relevait d'une longue maladie. + +—M. le comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt, général en +chef de l'armée autrichienne! dit le président, présentant le mandataire +de Brunswick. + +C'était en effet le jeune Autrichien sauvé par Catherine Sans-Gêne, dans +la matinée du 10 août. + +A peine rétabli de sa blessure, grâce aux soins de la bonne Catherine, +il s'était échappé de Paris, et avait gagné le quartier général +autrichien. + +Bien que souffrant encore, il avait voulu reprendre du service. Le +souvenir de Blanche de Laveline le faisait plus souffrir que sa +blessure. En pensant à son enfant, le petit Henriot, exposé à tous les +périls d'une naissance irrégulière, en se reportant aux tentatives de +Lowendaal, soutenu par le marquis, et qui pouvait contraindre Blanche à +un mariage les séparant à jamais, Neipperg éprouvait une cruelle et +lente torture. Il avait besoin d'oublier, et la guerre ne permet pas à +la pensée de s'éterniser dans la douleur. Avec joie il avait donc repris +du service. + +Le général Clerfayt, qui avait apprécié les qualités de bravoure et de +finesse de Neipperg, l'avait attaché à son état-major. + +Comme il connaissait parfaitement la langue française, le général +l'avait choisi pour porter aux notables et aux autorités de Verdun les +propositions de capitulation. + +Après avoir salué l'assemblée, le jeune envoyé fit connaître les +conditions de Brunswick: elles consistaient dans la reddition de la +ville et de la citadelle dans les vingt-quatre heures, sous peine de +voir Verdun soumis à un bombardement et ses habitants livrés, après +l'assaut, à toute la fureur du soldat. + +Au milieu d'une morne stupeur, ces farouches conditions furent écoutées. + +On a beau se dire royaliste, comme se vantaient de l'être ces notables, +et craindre pour ses propriétés, il était difficile à ces riches +bourgeois d'entendre sans quelque révolte dans le cÅ“ur cette +hautaine et insultante menace. + +Plusieurs de ces poltrons n'auraient pas été fâchés d'assister à une +protestation courageuse, ne fût-ce que pour la forme, afin de +sauvegarder les apparences de l'honneur. + +Mais nul n'éleva la voix. Personne n'osait paraître appeler sur Verdun +la colère des Allemands. + +Neipperg demeurait immobile, baissant les yeux. + +Il s'indignait intérieurement de la couardise de ces marchands qui +préféraient la honte et le démembrement de la patrie à une résistance, +où leurs maisons auraient à subir les obus. + +En lui-même il pensait que ce n'étaient point là les Français du 10 +août, contre lesquels il s'était battu, et qui avaient si furieusement +emporté d'assaut le château des Tuileries. + +Il n'avait plus que de l'admiration pour ces patriotes qui l'avaient +blessé. Les cÅ“urs de soldat ne gardent pas de rancune après la +bataille. Mais la peur de ces bourgeois lui faisait mal et leur silence +honteux l'écÅ“urait... + +Il avait besoin de sortir, de respirer, de ne plus avoir sous les yeux +le spectacle de cette lâcheté collective. + +Il lui semblait que sa blessure s'envenimait au contact de ces +trembleurs, qui étaient aussi des traîtres. + +Il se leva et dit froidement: + +—Vous avez entendu, messieurs, la communication du général en chef, que +dois-je rapporter comme réponse à M. le duc de Brunswick?... + +Et il attendit, plus pâle qu'à son arrivée, debout, la main appuyée au +rebord de la table. + +Une voix parla dans le silence général: + +—Ne pensez-vous pas, messieurs, que tout en rendant hommage aux +sentiments miséricordieux de monseigneur le duc de Brunswick, vous +feriez bien d'ajourner votre réponse... ne fût-ce que pour permettre à +l'artillerie de M. le duc de faire à notre ville l'honneur de quelques +bombes?... + +C'était Lowendaal qui avait pris tout à coup la parole. + +Neipperg avait reconnu son rival. + +Un flot de sang lui monta au visage. + +Il eut un mouvement instinctif, comme pour s'élancer vers le baron, afin +de le provoquer... + +Mais il se contint: il était ambassadeur: il avait une mission à +remplir, il ne s'appartenait pas... + +Cette pensée lui traversa en même temps l'esprit: si le baron de +Lowendaal se trouvait à Verdun, Blanche de Laveline devait y être +aussi?... + +Mais où la rencontrer? où la voir? où lui parler? + +Il eut alors cet espoir que peut-être le baron, à son insu, lui ferait +connaître la retraite de Blanche... + +Il fallait donc se montrer impassible, attendre, chercher... + +Un murmure assez vif avait suivi les paroles de Lowendaal. + +—De quoi se mêlait-il, ce fermier général? se disaient les bourgeois +chuchotant entre eux. Est-ce qu'il a des maisons, des ateliers, des +marchandises dans la cité? Est-ce lui qui supportera les dégâts des +propriétés? Puisqu'on sait qu'il est impossible de résister, le +commandant du génie l'a reconnu, à quoi bon faire massacrer du monde et +pour quelle raison exposer les immeubles au feu de l'artillerie? + +—Notre population est sage et redoute les horreurs d'un siège, dit le +président, la proposition de M. le marquis de Lowendaal n'aurait pour +elle que la canaille... encore, presque tous ces braillards qui ne +possèdent rien, ont-ils déjà quitté la ville... ils se sont réfugiés du +côté de Thionville... ils ont retrouvé là un pas grand'chose de leur +espèce, un certain Billaud-Varennes qui va les envoyer au feu... +Espérons qu'on ne les reverra jamais à Verdun... Messieurs, êtes-vous +d'avis de les imiter ici?... Voulez-vous être mitraillés? + +—Non! non! pas de bombardement! Signons tout de suite! crièrent vingt +voix. + +Et les plus empressés, saisissant des plumes, entourèrent le président, +le pressant de leur laisser apposer leur signature sur le projet de +capitulation, rédigé à l'avance, dès l'annonce de l'arrivée de l'envoyé +autrichien. + +Neipperg observait en silence cette réunion qui, d'abord paisible, +menaçait de devenir batailleuse. + +Le baron de Lowendaal avait repris sa place, à l'écart: + +—Mettons que je n'ai rien dit, avait-il murmuré, dépité. + +Déjà le président levait la plume et cherchait l'endroit où il +convenait, sur le projet de capitulation, de mettre son nom, qui +engageait l'honneur de la ville, quand une fusillade lointaine éclata, +en même temps que le tambour battait la générale et que, sous les +fenêtres de l'hôtel de ville, des voix chantaient le _Ça ira_! + + + + +X + +LE SERMENT DE BEAUREPAIRE + + +Tout le monde s'était levé dans un effarement indescriptible. + +Les moins affolés avaient couru aux fenêtres... + +La ville apparaissait illuminée, comme pour une fête... + +Sur la place, des torches brûlaient, des femmes, des enfants battaient +des mains et formaient une ronde fantastique dans cette rougeur +d'incendie... + +C'étaient les volontaires de Mayenne-et-Loire qui avaient entonné le _Ça +ira_, donnant le signal joyeux du réveil à la ville engourdie. + +Les hommes étaient rares dans cette foule... + +Ils se tenaient à distance et semblaient ne participer que des yeux à ce +tumulte martial. + +Le procureur-syndic en fit la remarque au président. + +—Voilà ces damnés volontaires qui font leur tapage! dit en +soupirant M. Ternaux. + +Et M. Gossin de répondre avec un haussement d'épaules: + +—Patience!... le duc de Brunswick nous en débarrassera bientôt! + +Et il ajouta: + +—Pourvu que ces diables déchaînés ne nous attirent pas un bombardement! + +Au même instant, une lueur rouge traversa l'espace et un corps +flamboyant vint s'abattre sur une des maisons qui faisaient l'angle de +la place, en même temps qu'une forte détonation ébranla les vitres de +l'hôtel de ville... + +—Tenez!... je l'avais prévu!... s'écria le procureur-syndic, voilà ce +que nous attirent ces coquins!... Les Prussiens tirent à boulets rouges +sur nos maisons!... Le voilà le bombardement que vous demandiez... vous +devez être satisfait, baron? + +Le procureur se tourna, cherchant Lowendaal, mais le fermier général +avait disparu. + +Impatient, désireux de le suivre, supposant que Lowendaal se dirigeait +du côté de Blanche de Laveline, Neipperg voulut se retirer. + +—Je n'ai rien à faire ici désormais, messieurs, dit-il en prenant +congé. Le canon parle, je n'ai plus qu'à me taire... je vais retourner à +mon quartier général... Ma réponse, c'est votre poudre qui la porte en +ce moment!... + +—Monsieur le comte, supplia le président, ne partez pas... +restez!... c'est un malentendu... tout va s'expliquer... tout +s'arrangera... + +—Je ne vois pas trop comment! dit en souriant Neipperg; écoutez!... +voici le canon de vos remparts qui donne la réplique à nos obusiers... +le tambour bat dans vos rues... et il me semble que l'on vient jusque +dans votre hôtel de ville chercher des renforts pour garnir les +murailles et servir les pièces!... + +Le tambour résonnait en effet dans l'escalier de l'hôtel de ville et des +pas nombreux martelaient les degrés. On entendait sonner sur le pavé du +vestibule les crosses des fusils. + +—Ils osent venir ici! dit le procureur-syndic exaspéré. Monsieur le +commandant, vite, signez l'ordre de faire taire le tambour, et que les +hommes rentrent dans les logements qui ont dû leur être assignés! ajouta +le magistrat en invoquant M. Bellemond, directeur du génie et de +l'artillerie. + +—Oui, monsieur le procureur, répondit cet officier pusillanime, je vais +donner ces ordres... dans un quart d'heure Verdun sera tranquille... + +—Dans un quart d'heure Verdun sera en flammes et nous chanterons +l'Hymne des Marseillais à la lueur des obus! cria une voix forte, +derrière eux. + +La porte s'était ouverte sous une poussée, et Beaurepaire, +accompagné de Lefebvre, et entouré de soldats du 13e et de volontaires +de Mayenne-et-Loire, apparaissait terrible comme le Dieu de la guerre, +devant ces citadins effarés. + +Le président essaya de prendre un peu d'autorité: + +—Qui vous a autorisé, commandant, à venir troubler les délibérations de +la municipalité et des citoyens qu'elle a réunis en conseil? dit-il +d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme. + +—On assure, répondit Beaurepaire, sans se troubler, que vous machinez +tous ici une infâme trahison et que vous parlez de rendre la ville... +Est-ce vrai, citoyens?... répondez! + +—Nous n'avons pas à vous faire connaître les résolutions de l'autorité, +commandant... veuillez vous retirer avec vos hommes et faire cesser le +feu que vous avez ordonné sans avoir pris l'avis du conseil de défense! +dit sévèrement le président, se sentant soutenu par les notables. + +Beaurepaire réfléchit un instant, puis, se découvrant, dit avec une +intonation respectueuse: + +—Messieurs, c'est vrai, je n'ai pas attendu l'avis du conseil de +défense pour faire feu sur les Prussiens qui déjà s'approchaient des +portes et faisaient mine d'entrer au premier signal... un signal qu'ils +paraissaient attendre du dedans... J'ai barricadé les portes; mon brave +ami Lefebvre, que voilà , a placé ses voltigeurs des deux côtés de +chaque palissade, et l'ennemi s'est arrêté... en même temps, pour +l'empêcher de voir de trop près ce que nous faisions sur les remparts, +j'ai envoyé quelques boulets qui ont fait reculer un peloton +d'Autrichiens trop pressés de nous rendre visite... je venais d'arriver +avec mes volontaires quand on m'a prévenu de ce qui se passait... +j'avoue que je n'ai pas pensé à prendre l'avis du conseil de défense! + +—Et vous avez eu tort, commandant! dit le directeur du génie Bellemond. + +Beaurepaire remit son chapeau. + +—Camarade, dit-il au commandant, ceci me regarde... je répondrai, s'il +le faut, de ma conduite devant les représentants du peuple qui ne vont +pas tarder à venir ici... Je respecte la Commune de Verdun et ses +officiers municipaux... j'espère qu'ils sont patriotes, et prêts à faire +leur devoir... je prendrai leurs ordres pour tout ce qui concerne le +service intérieur et les mesures de police... Je sais l'obéissance que +les soldats de la nation doivent aux mandataires du peuple... Mais, pour +ce qui regarde mon métier de soldat et les obus à envoyer aux Prussiens, +vous me permettrez, camarade, d'agir comme il me paraîtra utile... +Tenez-vous-le pour dit! je suis ici votre égal, et nous n'avons qu'à +marcher d'accord ensemble pour repousser l'ennemi et sauver la ville!... + +Ces paroles énergiques, lancées d'une voix mâle, impressionnèrent le +directeur du génie, officier subalterne subitement promu, et qui eût agi +bravement s'il ne se fût senti dominé par le président et le +procureur-syndic. + +—Pourtant, hasarda-t-il, le conseil de défense existe... vous devez +prendre ses avis avant de livrer bataille! + +—Quand l'ennemi est aux portes, et que déjà les combattants de la ville +hésitent, le conseil de défense, s'il était alors consulté, ne pourrait +qu'ordonner au chef des troupes de barrer la route, de disperser les +tirailleurs sur les remparts, de braquer des pièces sur les corps +ennemis s'approchant, et de commencer le feu... C'est ce que j'ai fait, +camarade! tout comme si j'avais eu le temps de consulter le conseil que +vous présidez... Mais en réalité, pouvait-il avoir un autre avis? +Pouvait-il me commander autre chose? Tout ce qu'il devrait me reprocher, +c'est de n'avoir pas ouvert un feu assez vif... Mais les munitions +manquaient... Les voilà qui arrivent... Ecoutez!... ça va chauffer!... + +De violentes détonations suivirent les paroles de Beaurepaire; c'était +dans la direction de la porte Saint-Victor. + +Les notables frémirent. Plusieurs se glissèrent dehors, inquiets pour +leurs demeures, car à cette furieuse canonnade les Prussiens et les +Autrichiens allaient certainement répondre par une pluie d'obus. + +—Parbleu! voilà un brave homme! se dit Neipperg en regardant la franche +physionomie de Beaurepaire. Sa vue console de tout ce spectacle +honteux!... + +Et s'avançant vers lui poliment, il lui dit: + +—Commandant, je ne dois pas vous laisser ignorer qui je suis... le +comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt... + +—Vous êtes en civil? dit Beaurepaire défiant, regardant celui qui se +présentait ainsi à lui. + +—Je ne suis pas venu en parlementaire, commandant, mais simplement +chargé de remettre à la municipalité de Verdun et au conseil de défense +une note officieuse du généralissime. + +—Une sommation d'avoir à rendre la place sans doute? + +—Vous l'avez dit. + +—Et qu'a-t-on répondu ici?... + +Beaurepaire jeta un regard accusateur sur les notables et sur les +magistrats municipaux, qui baissèrent les yeux et détournèrent la tête. + +Gossin, le procureur, souffla à l'oreille du président: + +—Si cet agent de Brunswick dit tout, ce chenapan de Beaurepaire est +capable de nous faire fusiller par ses brigands, mon pauvre monsieur +Ternaux! + +—J'en ai peur, mon pauvre monsieur Gossin! répondit tristement le +président. + +Mais Neipperg se contenta de dire habilement: + +—Je n'ai pas eu le temps de recueillir l'avis de ces messieurs... Vous +vous êtes chargé de répondre vous-même au généralissime!... + +Cette franchise plut à Beaurepaire, qui dit aussitôt: + +—Alors, monsieur, votre mission est terminée... Voulez-vous me +permettre de vous reconduire moi-même jusqu'aux avant-postes? + +—Je suis à vos ordres, commandant! + +Beaurepaire, avant de quitter la salle, se tourna une dernière fois vers +le président et le procureur-syndic: + +—Messieurs de la Commune, leur dit-il, j'ai promis à mes hommes de +m'ensevelir avec eux sous les ruines de Verdun plutôt que de rendre la +ville... J'espère que vous partagez mon avis?... + +—Mais, commandant, si la ville entière voulait capituler?... Si les +habitants refusaient de se laisser bombarder? Que décideriez-vous? +Iriez-vous, malgré toute une population, continuer à entretenir un feu +meurtrier? dit le président... Voyons! que feriez-vous?... Nous +attendons votre réponse... + +Beaurepaire réfléchit une seconde, puis il éclata: + +—Si vous me forciez à rendre la ville, entendez-vous bien, +messieurs? plutôt que de subir cette honte et de trahir mon serment... +je me ferais sauter la cervelle!... J'ai juré de défendre Verdun jusqu'à +la mort!... + +Il alla vers la porte, puis revint brusquement, frappa d'un grand coup +de poing la table et répéta: + +—Oui, jusqu'à la mort!... jusqu'à la mort!... + +Il sortit suivi de Neipperg, laissant les notables terrifiés. + +—Il se tuerait?... Ma foi, ce serait de la besogne toute faite et un +fort soulagement pour tout le monde, dit à mi-voix Lowendaal qui venait +de rentrer, sans bruit, dans la salle du conseil. + +On l'interrogea. On lui demanda ce qui se passait dans la ville. + +—On se bombarde ferme de part et d'autre, dit-il avec son sourire +sceptique. Les volontaires courent sur les remparts comme des fauves... +Il y en a déjà parmi eux plusieurs d'atteints... Ah! ces fantassins du +13e!... ils ont avec eux une sorte de démon femelle, la femme du +capitaine Lefebvre, m'a-t-on dit, une cantinière, qui se démène, va, +vient, porte les munitions, s'attelle aux pièces de canon, arrache la +mèche tout allumée des obus prussiens qui tombent sur les glacis... Je +crois vraiment qu'elle a ramassé à plusieurs reprises les fusils des +voltigeurs tombés près d'elle et ne s'en est allée qu'après avoir fait +le coup de feu... comme un homme!... Heureusement qu'il n'y a pas +beaucoup de soldats comme cette amazone, autrement jamais les +Autrichiens n'entreraient ici!... + +—Vous espérez donc encore, baron? demanda le président. + +—Plus que jamais... Ce bombardement était nécessaire, je vous l'ai +dit... les habitants n'étaient pas suffisamment impressionnés... Mon +domestique, le fidèle Léonard, avait eu beau griser des artisans, des +bourgeois, et leur raconter mille balivernes selon mes instructions, ils +n'étaient pas encore persuadés... ils n'acceptaient qu'avec hésitation +la capitulation... Demain matin, ils la réclameront tous!... + +—Vous nous redonnez confiance!... + +—Je vous dis, monsieur le président, que l'on viendra vous obliger à +signer la capitulation... vous aurez la main forcée!... + +—Le ciel vous entende! soupira le président; mais voici l'envoyé du duc +de Brunswick retourné à son quartier général... Quand le revoir? Comment +le faire revenir... il a gardé le projet de capitulation... + +—Il suffit que quelqu'un de sûr aille au camp autrichien et lui porte +le double que vous avez conservé... avec l'assurance que demain le +généralissime trouvera les portes ouvertes... + +—Mais qui charger d'une telle mission? + +—Moi! dit Lowendaal. + +—Ah! vous nous sauvez!... s'écria le président qui, se levant, dans un +élan de joie, lui donna l'accolade comme il l'eût fait pour un messager +annonçant une victoire. + + + + +XI + +LA MISSION DE LÉONARD + + +Quelques instants après, Lowendaal, muni du double du projet de +capitulation, quittait l'hôtel de ville. Il retrouva sur la place +Léonard qui l'attendait. + +A voix basse, bien que toute oreille fût éloignée, le baron lui donna un +ordre assez détaillé. + +Léonard eut des mouvements de surprise, témoignant qu'il comprenait la +tâche qui lui était confiée, mais aussi montrant qu'elle l'embarrassait +et l'effrayait même un peu... + +Il se fit répéter deux fois ce que venait de lui dire son maître. + +Celui-ci, d'un ton sévère, ajouta: + +—Hésiteriez-vous, maître Léonard?... vous savez pourtant que, bien que +nous nous trouvions dans une ville assiégée, il s'y rencontre des +prisons et des gendarmes pour y conduire ceux qui... comme certain +personnage de ma connaissance... ont contrefait le sceau de l'Etat et +délivré, aux employés des aides et des gabelles, de faux récépissés... + +—Je sais cela, monsieur le baron, hélas!... dit Léonard d'un ton +soumis. + +—Si vous le savez, ne l'oubliez plus! reprit le baron se radoucissant. +Cela me peine, Léonard, d'être obligé de rappeler à un serviteur dévoué +comme vous l'êtes, que je l'ai sauvé des galères!... + +—Et que vous pouvez l'y renvoyer! Oh! monsieur, je m'en souviendrai! + +—Alors, vous obéirez?... + +—Oui, monsieur le baron... Mais songez comme c'est grave... comme c'est +terrible ce que vous me demandez là !... + +—Vous vous exagérez l'importance de cette affaire... de confiance, dont +il me plaît de vous charger... Morbleu! maître Léonard, vous m'avez +accoutumé à plus de docilité, à plus de dévouement aussi! Vous devenez +ingrat!... C'est un vilain défaut, l'oubli des bienfaits!... + +—Monsieur le baron, je vous serai éternellement reconnaissant, larmoya +le misérable que Lowendaal avait surpris volant avec les employés des +fermes à l'aide de faux poinçons... je suis prêt à vous suivre et à vous +obéir partout où il vous plaira me conduire... Mais ce que vous +m'ordonnez présentement est... + +—Abominable? vous avez des scrupules à présent, maître Léonard? dit le +baron, d'un ton devenu goguenard. + +—Je ne me permettrais pas de trouver abominable une chose que M. le +baron me commande... je voulais dire autrement... + +—Et quelle était votre pensée? Je serais curieux de connaître votre +opinion... + +—Monsieur le baron, la... chose... est dangereuse... oh! pour moi +seulement! se hâta de dire Léonard, car si j'étais pris, on me rôtirait +à petit feu plutôt que de me faire dire ce que M. le baron m'aurait +ordonné... + +—D'abord, on ne vous croirait pas, interrompit sèchement le baron; +ensuite, aucune preuve de l'ordre, que vous prétendriez avoir reçu de +moi, ne serait trouvée... Enfin, et ceci doit vous rassurer pleinement, +mes dispositions sont prises pour assurer votre retraite, au cas +improbable où vous seriez découvert... + +—Vraiment, monsieur le baron? dit avec joie Léonard. + +—Ma chaise de poste vous attendra auprès de la Porte-Neuve, sur la +route de Commercy... On ne se bat pas de ce côté!... + +—Mais comment sortirai-je? + +—Mission du conseil de défense... Prenez ce sauf-conduit et venez +me retrouver demain, au point du jour, au camp du duc de Brunswick... + +Et Lowendaal remit à Léonard un laissez-passer en blanc de la +municipalité. + +—J'obéirai! dit Léonard, plus rassuré. + +—Tâchez de ne pas compromettre sottement votre mission en vous faisant +prendre par les enragés volontaires de Beaurepaire... Si vous vous +laissez arrêter, il me sera impossible de taire vos antécédents... Alors +gare les galères!... C'est aussi peut-être la mort immédiate, comme +espion! + +Léonard eut un frisson. + +—Je ferai attention, monsieur le baron! + +—Bien... vous avez compris... allez donc!... et que du camp des émigrés +je reçoive de vos nouvelles!... + +—Je tâcherai, monsieur le baron!... C'est égal, ce que vous voulez de +moi n'est pas commode... et j'ai peur que la chaise de poste attende +inutilement à la Porte-Neuve!... + +—Imbécile!... dans une ville que de toutes parts l'on bombarde... où la +flamme est partout... la surveillance est impossible... Je compte sur +vous, maître Léonard!... Si vous me trahissiez, ou si vous veniez à +faiblir, comme je rentrerai demain dans Verdun, vous pouvez compter que +ma première visite sera pour le présidial et la seconde pour le +fonctionnaire chargé de ferrer les galériens en attendant le départ +de la prochaine chiourme pour Toulon!... Adieu, maître Léonard, ou +plutôt à demain, à la pointe du jour!... + +Et Lowendaal s'éloigna d'un pas tranquille vers la Porte-Neuve, tandis +que Léonard, perplexe, méditant sur l'accomplissement de sa mission, se +demandait: + +—Comment pénétrer, sans éveiller l'attention de personne, dans cet +hôtel de madame de Blécourt?... Comment aborder au milieu de la nuit le +commandant Beaurepaire?... sans escorte, désarmé, endormi?... + + + + +XII + +LE CAMP DES ÉMIGRÉS + + +Lowendaal, en quittant Léonard, murmura d'un air satisfait: + +—Le drôle fera ce que je lui ai dit... il tremble un peu... mais la +peur des galères sera pour son esprit plus forte que la crainte du grand +sabre de ce sacripant de Beaurepaire!... placer l'homme entre deux +alternatives inégalement chanceuses, être envoyé aux galères ou bien +risquer de l'être seulement si l'on est pris, tous les gens +intelligents, et Léonard n'est pas un sot, choisiraient ce dernier +parti... donc il ira et ne se fera pas prendre!... Il marchera un peu à +contre-cÅ“ur et en serrant les jambes, mais il marchera... Les soldats +ne font-ils pas ainsi? Quand on les envoie à la gueule d'un canon, ce +n'est pas toujours l'amour de la gloire qui les y pousse, c'est aussi la +crainte d'être fusillés s'ils lâchent pied... ce qui le prouve +bien, c'est que l'on ne fuit qu'en masse... le châtiment, en se +répandant sur trop de têtes, ne pourrait atteindre personne... Léonard +est seul... il ne reculera pas... du camp des émigrés, comme le bon +Talthybios, le héraut veillant au palais des Atrides, j'espère +apercevoir bientôt le signal attendu!... ajouta en souriant le baron +qui, en sa qualité de fermier général, s'il ne se montrait pas très +scrupuleux en toutes matières, aimait fort à prouver sa délicatesse +littéraire et sa connaissance érudite des bons auteurs. + +Il marchait lentement dans la nuit, par les quartiers déserts de la +ville, prêtant l'oreille aux détonations lointaines, et suivant d'un +regard indifférent la trace lumineuse des obus qui, comme de rapides +météores, s'entre-croisaient sur le fond noir du ciel. + +On ne se battait pas de ce côté de la ville. + +Quelques factionnaires veillaient sur les remparts, et leurs cris +d'appel: Sentinelles, prenez garde à vous! espacés dans le silence, +troublaient seuls les abords de la Porte-Neuve vers laquelle le baron se +dirigeait. + +Il trouva à cette porte des gardes nationaux à qui, ainsi que cela avait +été convenu secrètement à son départ de l'hôtel de ville, un ordre avait +été envoyé par le procureur-syndic de laisser passer le baron de +Lowendaal. + +Sans difficulté, le chef de poste fit franchir la poterne au baron, +en lui souhaitant bonne réussite. + +S'orientant dans la campagne déserte, le baron gagna un petit bois dont +il longea les maigres arbres et marcha droit vers un feu qui brûlait à +quelque distance dans la plaine,—un bivouac d'avant-poste +vraisemblablement. + +Un cri de: «Qui-vive?» prononcé en français le fit s'arrêter. + +—Je ne me suis pas trompé! murmura-t-il, ce sont des Français qui sont +là ! + +Il demeura immobile après avoir répondu: + +—Ami!... envoyé de la municipalité de Verdun!... + +Un silence suivit, puis il vit se détacher une masse sombre, +qu'accompagnait un cliquetis de fer. + +Une lueur se balançait et marchait vers lui... + +Quatre hommes, avec le porteur du falot, venaient le reconnaître. + +Après avoir décliné ses qualités au chef de l'escouade, et avoir demandé +à être conduit au général en chef, le baron fut prié très poliment de +prendre place au bivouac, en attendant qu'on pût le mener au quartier +général. + +Il accepta de grand cÅ“ur, car la nuit était fraîche. Il vint +s'asseoir auprès des volontaires royaux, devant des fagots brûlants. + +Son arrivée avait mis en rumeur le campement, et les plus dormeurs +s'étaient éveillés pour venir aux nouvelles et apprendre de l'arrivant +ce qui se passait dans Verdun. + +Ce camp des émigrés était étrange et bigarré. + +L'armée de Condé se composait de volontaires accourus de tous les points +de la France, mais principalement de l'Ouest, pour se battre contre les +armées du pays, défendre le drapeau blanc, rétablir le roi et abattre la +Révolution. + +Beaucoup de ces volontaires étaient venus là un peu contraints. + +Les uns poussés par leurs familles, entraînés par l'exemple, incapables +de rester dans leurs propriétés ruinées ou envahies. + +Quelques-uns par fanatisme, beaucoup dans l'espoir de rentrer avec +triomphe et profit en France, escomptant vingt-cinq ans d'avance le +fameux milliard des émigrés. + +Cette armée de rebelles et de traîtres était divisée par provinces. Les +gentilshommes y conservaient leurs privilèges et leur infatuation. Ils +ne se mêlaient pas aux roturiers. Ainsi la Bretagne avait fourni sept +compagnies de nobles, et une huitième avait été réservée aux défenseurs +issus du tiers état. Le costume affirmait encore cette distinction des +castes. Les non-nobles portaient un uniforme gris de fer; les +gentilshommes avaient l'habit bleu de roi avec retroussis. Ainsi +ces insurgés contre la volonté de la nation, rassemblés pour une même +cause, courant les mêmes dangers, se préoccupaient de perpétuer dans +leurs bandes de partisans des hiérarchies et des catégories sociales qui +n'étaient déjà plus qu'un legs du passé. Les bourgeois, avec leur triste +casaque gris de fer, avaient pourtant plus d'abnégation et de vrai +dévouement que les nobles, puisqu'ils se battaient pour défendre des +privilèges auxquels ils n'avaient aucun droit. + +Quelques déserteurs, conservant l'uniforme de leur corps, des officiers +de marine en très grand nombre, formaient le seul élément vraiment +militaire de l'émigration. + +Le corps de la marine, brave, mais superstitieux et très entiché de la +royauté, était surtout recruté parmi les familles du littoral breton, +toutes hostiles à la Révolution. La désertion de ces marins affaiblit +pour longtemps notre force sur mer et, malgré le courage des matelots, +assura aux Anglais la victoire sur nos flottes et leur conserva l'empire +des eaux. On n'a pas assez tenu compte de cette trahison des officiers +de la marine royaliste, lorsqu'on a énuméré les mesures de rigueur +prises par la Convention dans l'Ouest. + +La résistance héroïque des chouans fanatisés fut moins funeste à la +patrie que la fuite de ces marins expérimentés, les compagnons de La +Pérouse et de d'Estaing, ces glorieux adversaires des Anglais +durant la guerre d'Amérique, quittant le pont de leurs navires pour +aller caracoler ridiculement derrière un général prussien et se faire +battre par des gardes nationaux. + +Les volontaires royaux étaient mal équipés, mal armés, mal +approvisionnés en tout. Leurs fusils, de fabrication allemande, étaient +fort pesants. Beaucoup de gentilshommes n'avaient que leurs armes de +chasse. + +La composition de cette armée disparate la faisait ressembler à une +troupe de bohémiens révoltés. Les âges étaient mêlés. De vieux +hobereaux, cassés, voûtés, traînant la jambe, s'avançaient à côté de +jouvenceaux étiolés. Des familles entières, depuis le grand-père +jusqu'au petit-fils, se trouvaient côte à côte sur les rangs. C'était +touchant et grotesque. + +L'armée des princes était d'ailleurs dépourvue d'artillerie et, malgré +le courage individuel dont firent preuve la plupart de ces soldats +improvisés, leur appoint à la cause royale ne fut jamais qu'une quantité +négligeable. Les Prussiens et les Autrichiens ne se firent pas faute de +le faire sentir à plus d'une reprise à ces gentilshommes encombrants et +inutiles. + +Le baron de Lowendaal écoutait, avec son sourire railleur, les +confidences, les vantardises et les récriminations des volontaires. + +Comme il venait de Paris, on l'accablait de questions sur l'état de +la capitale et les prévisions favorables au retour triomphal du roi. + +Le baron leur répondait évasivement, disant qu'à son avis tout pouvait +encore s'arranger, qu'il fallait cependant compter avec la surexcitation +des foules et l'ardeur avec laquelle on courait s'enrôler, depuis que la +patrie avait été déclarée en danger. + +Les jeunes gentilshommes écoutaient avec des ricanements hautains les +réponses pourtant fort mesurées du baron qui, de son côté, tout en +s'informant de l'heure à laquelle le général en chef pourrait le +recevoir, témoignait une certaine impatience de remplir sa mission. + +Tout en racontant à son auditoire irritable ce qu'il savait des +préparatifs de résistance de la nation tout entière debout, prête à +mourir, le baron, du coin de l'Å“il, par-dessus la flamme rouge du +bivouac, guettait un coin sombre, par delà les remparts de Verdun, du +côté de la porte Saint-Victor. + +Il semblait attendre d'un instant à l'autre un signal qui ne se +produisait pas... + +Par moments il tirait sa montre, la consultait et, avec anxiété, +n'écoutant plus que distraitement le verbiage des gentilshommes, +regardait le coin du ciel toujours noir au-dessus de la ville... + +—Que fait donc ce faquin de Léonard? murmurait-il. M'aurait-il +trahi!... aurait-il manqué de courage au bon moment... Oh! je me +vengerai terriblement... je l'envoie aux galères comme je l'ai dit, s'il +m'a trompé!... + +Et le baron, ne faisant même plus mine de prêter l'oreille aux propos +des volontaires, feignant de céder au sommeil, fermait les yeux et +s'apprêtait à se rouler dans son manteau, le long des cendres rougeâtres +du bivouac, quand on vint l'avertir que le général Clerfayt l'attendait +et qu'il le recevrait sur-le-champ dans sa tente. + +Le baron se leva en rechignant et suivit le planton qui devait le +guider, non sans jeter une dernière fois un regard chargé d'inquiétude +vers les maisons de Verdun se dressant au-dessus du rempart, dans la +ville haute. Plongées dans l'ombre et le repos, ces demeures paisibles +semblaient indifférentes au bombardement qui continuait de l'autre côté +de la ville, plus faible, plus ralenti, les Prussiens ne répondant que +modérément au feu des assiégés, et ceux-ci, en prévision d'un siège qui +pouvait, qui devait être long, ménageant les munitions. + +Dans la tente du général en chef, le baron retrouva l'aide de camp qui +s'était présenté à l'hôtel de ville. + +Il fit une grimace en saluant toutefois poliment le comte de Neipperg. + +Celui-ci lui rendit froidement son salut. + +L'entrevue fut brève. + +Le général autrichien s'informa des dispositions de la ville de Verdun. + +Et comme le baron lui assurait qu'elles étaient excellentes, favorables +à la reddition, le général répondit d'un geste muet, entr'ouvrant la +toile de sa tente, comme pour montrer les flamboiements d'obus au-dessus +des remparts... + +Le baron regarda, suivant machinalement le geste du général. + +Quelque maître qu'il fût de lui-même, il ne put s'empêcher de pousser +une rapide exclamation où il y avait du triomphe et du soulagement. + +Il venait d'apercevoir, dans la partie nord de la ville, une rougeur +ardente. + +Des flammes tourbillonnaient au milieu de flocons de fumée dans ce +quartier de Verdun, qui jusque-là semblait épargné par le feu des +assiégeants. + +—Qu'avez-vous? demanda le général en chef, surpris de l'émotion +extraordinaire que venait de manifester l'envoyé de la municipalité. + +—Rien, mon général... rien du tout! la fatigue, le trouble... la joie +aussi où je me trouve de savoir que demain les horreurs d'un siège +seront épargnées à cette belle cité... Voilà l'explication de mon cri à +la vue des obus et des boulets rouges sillonnant l'espace!... +dit-il en s'efforçant de paraître calme. + +—Alors vous croyez, dit Clerfayt, que la ville ouvrira demain ses +portes?... + +—J'en suis sûr, monseigneur... un homme à moi doit m'apporter ce matin +même la capitulation signée... + +—Pourquoi ne pas l'avoir apportée vous-même? Pourquoi renvoyer mon aide +de camp, M. le comte de Neipperg que voici, chargé par moi et par +monseigneur le duc de Brunswick de vous remettre votre acceptation?... + +—Je n'étais pas certain, général, que la ville serait en état de +capituler demain matin?... + +—Ah!... et quel était l'obstacle? + +—Un forcené... un chef de brigands, le commandant de Beaurepaire... +entré hier soir, par surprise, dans la place, et qui pourrait +contrecarrer nos projets, ruiner nos espérances... + +—Un brave soldat! un adversaire énergique, que ce commandant, dit le +comte de Neipperg à Clerfayt. + +—Vous l'avez vu? demanda Clerfayt avec intérêt. + +—Je l'ai vu... je l'ai entendu parler... vous pouvez le voir agir... +car c'est lui qui a mis Verdun si rapidement en état de défense... tant +qu'il sera debout, je ne suis pas de l'avis de monsieur, moi: Verdun ne +capitulera pas... + +Et Neipperg jeta un regard méprisant au baron. + +—Qu'avez-vous à dire? fit Clerfayt. Vous me promettez l'ouverture des +portes pour demain matin... mon aide de camp, qui a vu la place et qui +affirme l'énergie de son défenseur, dit qu'elle ne cédera pas aussi +facilement... répondez-moi! + +—Pardon! monseigneur, dit le baron de sa voix onctueuse, je ne +contredis point l'aide de camp... je vous avais déjà signalé cet +obstacle... Beaurepaire... et je vous faisais part de mes hésitations, +de mes craintes... je n'étais pas assuré, je vous l'ai dit, que Verdun +capitulerait... + +—Et maintenant vous croyez la reddition possible? + +—Certaine, monseigneur!... + +—Mais... Beaurepaire?... + +—Beaurepaire est mort, monseigneur! + +—Mort!... qu'en savez-vous?... qui vous l'a appris?... + +Le baron s'inclina, et, avec un sourire plus accentué que de coutume: + +—Monseigneur, dit-il, me permettra d'attendre la confirmation +officielle de la nouvelle dont je ne suis que le prévoyant messager... +L'homme qui doit apporter la capitulation signée vous apprendra +également la fin, pour moi certaine, du commandant de Beaurepaire... + +—Bien, monsieur, nous attendrons! dit froidement Clerfayt en +faisant signe au baron que l'entretien était terminé. + +Tandis que Lowendaal se retirait, le comte de Neipperg disait au général +autrichien: + +—Comment cet homme louche, à figure d'espion, sous son masque +débonnaire et souriant, sait-il que Beaurepaire n'est plus?... Il était +vivant il y a deux heures, quand j'ai quitté Verdun... l'auraient-ils +assassiné là -bas!... + +Clerfayt regarda avec surprise son aide de camp: + +—Nous faisons la guerre loyale et au grand jour, nous autres soldats, +mon cher Neipperg... Mais ces marchands qui nous tendent les mains et +nous ouvrent les portes de leurs villes sont capables de bien des +lâchetés!... il y a des épluchures et des débris peu propres dans la +cuisine de la victoire!... Les convives du festin ne doivent pas trop +s'inquiéter de la façon dont on leur a préparé les plats... Autrement +personne n'aurait d'appétit et personne ne mordrait à la gloire!... +Achevons notre courrier, mon cher, car déjà le matin paraît et, si ce +baron a dit vrai, nous aurons pas mal de choses à faire dans la journée: +la ville à occuper, les postes à garnir, les autorités à changer et à +surveiller, sans compter la revue que Leurs Majestés doivent passer au +milieu des félicitations et des hommages des habitants! A la besogne, et +faisons comme si ce Lowendaal n'avait pas dit vrai... Continuons à +envoyer quelques messagers énergiques à ce Beaurepaire, qui m'a l'air en +effet d'un rude adversaire!... + +Et tandis que Neipperg s'asseyait devant la petite table du général, se +disposant à écrire sous sa dictée, Clerfayt, soulevant la porte de sa +tente, cria à l'un des officiers d'artillerie qui attendait auprès d'une +batterie: + +—Commandant, continuez le feu jusqu'à ce que, sur les remparts de +Verdun, vous aperceviez hissé le drapeau parlementaire!... + + + + +XIII + +LE SECOND ENFANT DE CATHERINE + + +Léonard, en quittant, fort perplexe, comme nous l'avons vu, son maître, +peu commode ce soir-là et beaucoup trop porté à se souvenir d'un passé +désagréable, se rendit vers la porte de France. + +De ce côté, le canon tonnait sans relâche. + +Ce n'était pas que Léonard fût fort amateur de cette musique des canons. + +Mais il avait reçu des ordres précis et il lui fallait les exécuter. + +Là où l'on se battait, il pensait devoir rencontrer celui qu'il +cherchait, celui qu'il avait reçu l'ordre de trouver: le commandant +Beaurepaire. + +Avant de gagner les abords de la porte où, debout sur le revers des +glacis, se tenaient plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait +certainement celui qu'il avait mission d'aborder, Léonard se +faufila parmi des groupes de curieux entourant une carriole, devant +laquelle une table était installée avec des bouteilles, des verres, +quelques morceaux de pain, du cervelas et du saucisson. + +C'était la cantine du 13e léger. + +Derrière la table que deux torches fumeuses éclairaient, Catherine +Lefebvre, alerte, joyeuse et bourrue, vaquait à la distribution des +vivres et des rafraîchissements, suffisant à peine à répondre aux +commandes réitérées des canonniers altérés et des soldats venus, entre +deux coups de feu, s'offrir la goutte et boire à la délivrance de +Verdun. + +De temps en temps, Catherine s'arrêtait de verser du vin ou de couper +des tronçons de cervelas pour donner un coup d'Å“il à sa carriole... + +Là , dans un petit lit, dormait du sommeil inaltérable de l'enfance le +petit Henriot. + +—Ça le berce, le canon! disait Catherine rassurée. + +Elle se remettait à sa distribution, non sans grommeler quelques paroles +énergiques à l'adresse des Prussiens. + +Dès le commencement de la bataille, lorsque, les ennemis s'approchant +déjà des portes de la ville, Beaurepaire avait surgi, se multipliant, +courant aux batteries, déployant ses tirailleurs, faisant garnir de +gabions et de fascines les ouvrages protégeant la porte de France, +Catherine, dédaignant l'abri de sa cantine, avait grimpé sur les glacis. + +Là , comme une furie de la guerre, harcelant les traînards, encourageant +les braves, ramassant les premiers blessés, et, par moment, saisissant +un fusil et le déchargeant sur les cavaliers autrichiens qui s'étaient +hasardés jusque sous les embrasures des poternes, elle avait contribué +énergiquement à enrayer la panique et à arrêter l'ennemi, surpris de cet +accueil. + +Beaurepaire l'avait aperçue et l'avait félicitée. + +Puis, l'ennemi s'était retiré, ayant renoncé à surprendre une ville qui +se trouvait ainsi sur ses gardes; Catherine était retournée à sa cantine +où les clients abondaient. + +Elle avait, dans l'intervalle du premier combat, entrevu Lefebvre qui, +avec ses voltigeurs, garnissait les parapets et, des meurtrières, +dirigeait un feu plongeant sur les éclaireurs autrichiens. + +Toute rassurée et tout heureuse, car c'était pour elle le baptême du +feu, elle avait repris ses fonctions de cantinière, dont elle +s'acquittait avec bonne humeur, à la satisfaction générale. + +Comme elle venait de verser la goutte à deux artilleurs, elle aperçut, +un peu à l'écart, un civil qui les regardait boire: + +—Eh! l'ami, lui cria-t-elle sans façon, pourquoi ne viens-tu pas +t'arroser d'un bon coup de schnick, comme on dit chez nous?... Tu es un +civil, ça ne fait rien... Demain, tu seras comme les autres, sous les +armes... Va! tu peux trinquer avec les défenseurs de ton pays... on est +tous des frères! + +Et comme l'homme ne répondait pas à cet appel engageant et faisait mine +de s'éloigner, elle le rappela: + +—Eh! l'ami, ne t'en va pas comme ça!... Viens, que je t'ai dit... Tu +n'as peut-être pas d'argent pour trinquer?... Ça ne fait rien... c'est +moi qui régale aujourd'hui, demain tu paieras à ton tour... Qu'est-ce +qu'il faut te servir, citoyen? + +L'homme interpellé répondit sèchement: + +—Merci, je ne bois pas... + +—Tu n'as pas soif... et tu ne te bats pas? Alors, qu'est-ce que tu +viens faire ici?... + +L'homme hésita, puis dit d'une voix sourde: + +—Je voudrais parler au commandant Beaurepaire... + +Catherine le regarda avec surprise. + +—Toi?... parler au commandant?... et qu'est-ce que tu lui veux?... + +—J'ai des choses importantes à lui dire... + +Catherine haussa les épaules. + +—Tu choisis bien ton moment, mon garçon!... + +—On choisit le moment qu'on peut... + +—C'est possible... mais pour l'instant le commandant n'est pas +visible... + +L'homme se frotta la tête et murmura: + +—C'est qu'il faut absolument que je le trouve... + +Catherine regardait avec méfiance son interlocuteur. Son insistance lui +semblait suspecte. Elle résolut d'avertir son mari. + +Elle allait le signaler à l'un des soldats, en le priant de chercher +Lefebvre sur-le-champ, quand l'ordonnance de Beaurepaire survint. + +Excité par le bruit du combat, la langue déliée par des libations +abondantes offertes par l'un des membres de la municipalité qui l'avait +interrogé longuement sur son chef, l'ordonnance se mit à bavarder. Le +soldat raconta, malgré les coups d'Å“il significatifs de Catherine, +que Beaurepaire avait été prendre un peu de repos chez une de ses +parentes dans un hôtel de la ville haute, où il devait, à quatre heures +du matin, aller l'éveiller, en lui amenant son cheval. + +Catherine, à bout de patience, cria à l'ordonnance: + +—Tu jacasses comme une pie borgne, veux-tu aller dormir un peu... ça te +fera du bien!... tu ne seras jamais en état d'éveiller le commandant à +quatre heures... comme il te l'a dit... Allons! demi-tour, ou je fais +venir le lieutenant Lefebvre... il ne plaisante pas avec les indiscrets +et les ivrognes, lui... + +—C'est bien! on se tait... et l'on s'en va!... grommela +l'ordonnance qui, en trébuchant, s'éclipsa. + +Catherine s'était remise à servir ses soldats. + +Machinalement elle regarda du côté de l'homme qui insistait pour parler +à Beaurepaire... + +Il avait disparu... + +Catherine crut le voir se diriger en compagnie de l'ordonnance vers un +cabaret, entre-bâillant sa porte à des curieux hardis désireux +d'assister, à l'abri, aux travaux de défense de la ville. + +Elle eut le rapide soupçon que cet homme complotait et qu'un danger +menaçait Beaurepaire... + +Elle aurait voulu le suivre et le signaler à Lefebvre, mais elle ne +pouvait songer à quitter sa cantine en un pareil moment. + +Les défenseurs de Verdun, passant la nuit à dresser des gabions sur les +remparts, à élever des palissades, à disposer des fascines, tandis que +le canon tirait sans relâche, avaient droit à trouver la cantine +ouverte. + +Elle piétinait d'impatience, essayait de se persuader qu'elle s'alarmait +à tort et qu'aucun péril ne pourrait atteindre Beaurepaire du fait de +cet homme... + +Le souvenir de Lowendaal, toutefois, se présenta à sa pensée. + +Ce baron avait l'aspect d'un traître... Qui pouvait deviner ce qu'il +avait machiné contre l'intrépide défenseur de Verdun? + +A la fin Catherine n'y tint plus, et quand, la nuit avançant, les +buveurs se firent plus rares, elle annonça brusquement son besoin de +sommeil et congédia les soldats attardés, les engageant, s'ils n'avaient +point le désir de se reposer, à se donner de la distraction sur les +remparts, où l'on n'avait pas trop de monde pour placer les gabions et +poser les fascines. + + + + +XIV + +LA FIN D'UN HÉROS + + +Après avoir rangé sa cantine et donné un baiser léger au petit Henriot +qui dormait paisiblement, Catherine s'enfonça dans les rues sombres de +la ville haute. + +Le soupçon lui restait. C'était vers l'hôtel de madame Blécourt, dans +cette maison où le commandant lui avait fait conduire la petite fille +gardée à Jouy-en-Argonne, qu'un péril menaçait Beaurepaire... Elle +devinait le piège, elle flairait la trahison. + +Au moment où elle s'approchait de l'hôtel de madame de Blécourt, elle +entendit une détonation d'arme à feu... + +Ce n'était pas un bruit capable de surprendre dans une ville +bombardée... + +Mais ce coup de feu dans ce quartier isolé, paisible, loin des +remparts et où tout semblait sommeiller, l'effraya... + +Elle pressentit un malheur, un crime. + +Au bout d'une ruelle elle aperçut la silhouette d'un homme fuyant... + +Il lui sembla reconnaître le singulier personnage dont les allures, à la +cantine, avaient éveillé sa méfiance. + +Elle lui cria à tout hasard: + +—Eh! l'homme!... pas si vite.... qui donc a tiré par ici?... + +Mais l'inconnu redoublait de vitesse, sans répondre; tournant court, il +disparut dans une rue sombre... + +Catherine hésita un instant. Devait-elle le suivre? Mais elle réfléchit +qu'un homme marchant vite, la nuit, dans une ville assiégée, n'était pas +par cela même un coupable... et puis, quel rapport pouvait-il exister +entre cet inconnu et Beaurepaire? + +Ce n'était pas là qu'était le péril, si Beaurepaire se trouvait +menacé... + +A l'hôtel de Blécourt il fallait d'abord s'assurer que le commandant +reposait en sûreté. + +Catherine rebroussa donc chemin et marcha rapidement vers la maison, où +Herminie de Beaurepaire devait être endormie, ayant auprès d'elle la +petite Alice, où sans doute Beaurepaire, brisé de fatigue, s'était jeté +sur un lit, en attendant qu'on vînt l'éveiller pour retourner au +combat. + +Comme elle allait soulever le marteau et frapper, des cris, des appels +s'élevèrent de l'intérieur... + +Les fenêtres s'ouvrirent avec force. + +Des têtes effarées apparurent, réclamant du secours... + +En bonnet de nuit et en chemise, la vieille douairière de Blécourt se +montra au balcon, agitant convulsivement les bras, d'un air désespéré. + +En même temps une lueur rouge darda son reflet sinistre sur la façade de +la maison voisine... + +Des tourbillons de fumée noire s'échappaient des fenêtres ouvertes... + +De longs jets de flammes jaillissaient sur les toits... + +—Le feu!... il y a le feu!... cria Catherine... et cette porte qui ne +s'ouvre pas!... + +Les domestiques, perdant la tête, couraient en poussant des cris par les +escaliers, s'appelant, réclamant les clefs. Ils finirent par ouvrir la +porte et se précipitèrent dans la rue... + +Quelques habitants du voisinage, réveillés en sursaut, accoururent... + +Mais déjà Catherine, courageusement, s'était élancée dans la maison en +flammes... + +Le danger l'attirait, et elle se disait qu'il y avait là des existences +à sauver... + +Elle montait au hasard, dans la fumée, se guidant à la clarté fauve +de l'incendie. + +Une chambre, dont la porte était ouverte, s'offrit à sa vue, au premier +étage... + +Elle y pénétra hardiment, criant: + +—Y a-t-il quelqu'un qui dort ici?... Sauvez-vous vite! + +La fumée l'empêchait d'avancer. + +Nulle voix ne répondait. + +Une gerbe de flammes vint brusquement empourprer le palier et éclairer +la chambre... + +Catherine jeta un cri de terreur... Elle venait d'apercevoir, étendu sur +le lit, Beaurepaire, semblant endormi, inerte, sourd au tumulte +grandissant. + +Elle se précipita vers lui. + +—Mon commandant, vite, éveillez-vous! Levez-vous! c'est le feu! +cria-t-elle. + +Le commandant demeura immobile. + +La chambre était redevenue sombre. + +La fumée tourbillonnait, épaisse, suffocante. + +Catherine se pencha, avançant la main à tâtons. + +Elle cherchait dans ces ténèbres fumeuses à reconnaître la place du lit. + +Elle voulait secouer le commandant, pensant: «Peut-être s'est-il +évanoui?» + +Elle toucha le corps inerte. + +Prêtant l'oreille, elle écouta. + +Aucun bruit de respiration ne montait du lit. + +—Quel étrange et profond sommeil! pensa-t-elle. Et l'épouvante +envahit son âme virile. + +S'approchant davantage, elle posa son oreille sur la poitrine du +commandant... + +—Son cÅ“ur ne bat plus! murmura-t-elle pleine d'angoisse. + +Un silence terrible emplissait la chambre... + +Elle avait appliqué sa main sur le front du commandant, elle sentit +quelque chose d'épais, de gluant, qui poissait ses doigts... + +Effrayée, elle recula... + +Elle éprouvait comme un vertige, une faiblesse générale l'enveloppait, +des nausées lui montaient à la gorge, elle allait tomber... + +C'était la mort... + +Elle rassembla son énergie. + +—Ah! la fenêtre!... se dit-elle, étonnée de ne pas avoir pensé plus tôt +à ouvrir. + +Elle se précipita vers la croisée, et donna brusquement de l'air... + +Il était temps. La suffocation lui venait. Une seconde de plus, elle +s'affaissait étourdie, étouffée par la fumée... + +La réverbération de l'incendie sur la maison d'en face éclaira le lit où +Beaurepaire était étendu. + +Le commandant semblait dormir, rigide, insensible. + +Sa face était livide, l'oreiller était rouge... + +Un trou à la tempe, d'où suintait un filet de sang, révélait de quel +sommeil dormait l'héroïque commandant. + +—Ah! les misérables, ils l'ont assassiné! cria Catherine en s'élançant +hors de la chambre. Elle poussa un appel désespéré que nul n'entendit +dans la confusion générale et qui se perdit parmi l'horreur de +l'incendie. + +Comme elle cherchait à s'orienter à travers l'escalier où pleuvaient des +décombres, des débris de charpente calcinée, des plâtras, des lambeaux +de boiseries à demi brûlées au milieu d'une pluie d'étincelles crevant +de lourds flocons de fumée noire, elle entendit une voix douce qui +chantait sur un mode plaintif: + + Do, do, + L'enfant do, + L'enfant dormira tantôt. + +Stupéfaite, Catherine chercha à reconnaître d'où provenait ce chant +inattendu. Quelle nourrice aveugle et sourde berçait son enfant avec ce +chant paisible au milieu de cette nuit d'épouvante? + +La voix venait de l'étage supérieur. Hardiment, bravant la flamme qui +pouvait d'un moment à l'autre attaquer l'escalier derrière elle et lui +couper la retraite, Catherine escalada les marches à travers la fumée. + +Elle poussa vivement la porte d'une chambre d'où partait la voix +dolente, chantonnant toujours, sur un ton égal, le refrain berceur... + +Elle aperçut, insensible, l'Å“il vague, la tête penchée, Herminie de +Beaurepaire, assise au bord du lit et tenant sur ses genoux la petite +Alice, dormant du lourd sommeil de l'enfance. + +—Venez vite!... venez vite, madame! s'écria Catherine... C'est le feu! + +Mais Herminie continua à chantonner et à bercer la petite Alice. + +Aux cris de Catherine, l'enfant s'était éveillée... + +—Il n'y a pas de temps à perdre!... vite! descendons! dit Catherine +impérativement. + +Et elle prit par la main l'enfant qui tremblait de frayeur. + +Herminie, debout, fit une grave révérence et dit: + +—Bonjour, madame!... vous ne savez pas? je vais me marier... vous +viendrez à ma noce, n'est-ce pas?... vous verrez comme je serai +belle!... + +—La malheureuse est folle!... oh! la pauvre femme! fit avec pitié +Catherine, mais ce n'est pas le moment de s'attendrir... Allons! il faut +me suivre! reprit-elle, donnant exprès à sa voix une intonation rude. + +La folle se mit en mouvement, d'une seule pièce, les yeux fixes, les +bras pendants, comme un automate effrayant. + +Catherine, entraînant la petite Alice, se hâta de descendre. Elle se +retourna pour voir si Herminie la suivait... + +Celle-ci continuait à marcher droite et raide... + +En passant devant la chambre où gisait Beaurepaire, Herminie allongea le +bras, poussa un cri aigu et cria: + +—C'est là ... là ... l'homme... le pistolet à la tempe!... Oh! il me tue +aussi!... + +Et elle tomba inanimée sur le palier. + +Catherine jugea impossible de l'emporter. Il fallait aller au plus +pressé. + +Elle dégringola les marches du premier étage, traînant toujours Alice +après elle et, farouche, bondit dans la rue. + +Elle était sauvée avec l'enfant. + +Des soldats, accourus au signal de l'incendie attribué à un obus des +Prussiens, commençaient à organiser une chaîne. + +Elle leur confia l'enfant, et, reconnaissant des hommes de la compagnie +de Lefebvre, elle les supplia de monter dans la maison pour essayer de +soustraire aux flammes Herminie encore vivante et le cadavre du +commandant. + +Trois ou quatre hommes de bonne volonté s'élancèrent aussitôt. + +Quelques instants après, on ramenait le corps de Beaurepaire, et deux +soldats maintenaient la folle qui criait: + +—Laissez-moi partir!... il faut que j'aille m'habiller... vous ne +savez donc pas! je me marie!... voyez tout ce monde... et puis l'on a +allumé les cierges... Oh! que c'est beau, l'église, un jour de +mariage!... + +Et, tragique, elle montrait aux assistants glacés de terreur les flammes +qui léchaient les murs déjà noircis... + + * * * * * + +Madame de Blécourt s'était cassé la jambe, en sautant de son balcon dans +la rue. Elle mourut peu de jours après. + +Herminie, dont la raison n'était pas revenue, fut emmenée chez un parent +qui s'offrit à la garder, à la soigner. + +Le corps de Beaurepaire fut transporté à l'hôtel de ville. + +Là , le président et le procureur-syndic déclarèrent que le commandant +s'était suicidé pour ne pas signer la capitulation de Verdun. + +Cette intention avait été, disait-on, manifestée à haute voix par +Beaurepaire, la veille, lorsqu'on délibérait sur les conditions de la +reddition de la ville. + +Plusieurs témoins en déposèrent, et la nouvelle de la mort héroïque du +commandant, ne voulant pas assister vivant à la reddition de la ville +qu'il avait charge de défendre, propagée par les traîtres qui +l'avaient fait assassiner, fut acceptée par les patriotes. + +De grands honneurs funèbres furent par la suite décernés à la mémoire de +l'héroïque Beaurepaire. La Convention accueillit l'explication d'un +suicide exemplaire et glorieux. + +Les lâches qui avaient poussé à l'assassinat de Beaurepaire, accompli +par Léonard, ouvrirent le lendemain la porte de leur ville aux armées +autrichiennes et prussiennes, en vertu du traité de capitulation que +Lowendaal avait porté au quartier général du duc de Brunswick. + +Le roi de Prusse fit une entrée triomphale dans Verdun. + +Tous les riches bourgeois l'acclamèrent. Le président Ternaux lui offrit +un banquet à l'hôtel de ville, et le procureur-syndic Gossin, au +dessert, le compara à Alexandre le Grand prenant possession de Babylone. + +Des jeunes filles royalistes, qui furent plus tard exécutées, et que la +poésie a glorifiées comme des martyres, insultèrent au dévouement des +défenseurs de Verdun, en apportant, vêtues de blanc, avec la bannière de +leur confrérie en tête, des couronnes au roi de Prusse, vainqueur sans +combat, maître de la ville par la trahison. + +Verdun, comme Longwy, méritait d'être désormais appelée la ville des +lâches. + +La frontière était dégarnie, la route de Paris ouverte, et les +armées d'Autriche et de Prusse n'avaient plus qu'à marcher sur la +capitale afin de lui infliger le châtiment exemplaire promis par +Brunswick. + +Aucune forteresse, aucune armée, aucune résistance ne pouvait, pensaient +les royalistes dans l'ivresse de l'espérance, arrêter la course +victorieuse des alliés. On n'avait pas prévu le Moulin de Valmy. + + * * * * * + +La garnison de Verdun avait été admise aux honneurs de la guerre. Elle +défila avec armes et bagages. + +Lefebvre, promu capitaine, fut dirigé avec le 13e d'infanterie légère +sur l'armée du Nord. + +Catherine Lefebvre avait emmené avec elle la petite Alice, que la folie +de sa mère faisait orpheline. + +Elle la coucha dans la carriole, à côté du petit Henriot, enchanté de +retrouver sa jeune camarade de Verdun, puis elle dit à Lefebvre avec un +bon sourire, en lui montrant ces deux têtes blondes endormies: + +—Dis donc, mon homme, ça nous fait déjà deux enfants que la patrie nous +envoie, est-ce que ça ne te donne pas un peu de honte? + +Le capitaine Lefebvre, en embrassant sa femme, promit de rattraper le +temps perdu. + +Et l'on se mit en route, la colère aux yeux et l'espoir de la +revanche au cÅ“ur, en jurant de reprendre bientôt la ville livrée et +de reconduire, la baïonnette aux reins, les Prussiens et les +Autrichiens, qui n'auraient pas toujours en face d'eux les traîtres de +Verdun. + + + + +XV + +AU BORD DU NÉANT + + +Pendant que ces événements s'accomplissaient dans l'Est et que Dumouriez +et Kellermann arrêtaient l'invasion à Valmy et sauvaient la France et la +République en forçant les Autrichiens et les Prussiens à se rejeter sur +la Belgique, que faisait Bonaparte? + +Il se trouvait fort en peine au milieu de toute sa famille, réfugiée à +Marseille et dénuée de toutes ressources. + +Après plusieurs pérégrinations de logements en logements, en des +quartiers pauvres, expulsée sans pitié par d'intraitables logeurs, +madame Letizia Bonaparte, âme virile, cÅ“ur énergique, trouva un local +assez convenable dans la rue du faubourg de Rome. Le propriétaire était +un riche marchand de savons, nommé Clary, qui montra tout de suite +une grande sympathie pour les exilés. + +L'existence de la famille Bonaparte était laborieuse et digne. + +Levée dès l'aube, madame Bonaparte se mettait aux soins du ménage, +balayait, lavait, préparait le modeste repas, puis distribuait à ses +filles la besogne. L'une allait aux provisions, l'autre raccommodait le +linge et les habits de la maisonnée, la plus jeune seule avait la +permission de jouer. + +Dans le jour, la mère et les deux filles aînées faisaient des travaux +d'aiguille dont l'humble produit les aidait à vivre. + +Joseph venait d'obtenir un emploi de commissaire des guerres dans +l'administration des subsistances militaires, mais ses émoluments lui +suffisaient à peine. + +A titre de réfugiés corses, victimes de leur dévouement à la France, la +famille Bonaparte recevait de la municipalité des rations de pain de +munition. + +Bonaparte, encore une fois privé de solde, était dans l'impossibilité de +contribuer à l'alimentation des siens. + +Face à face avec l'horrible spectre de la misère, il perdit courage, et +le suicide hanta son cerveau surexcité. + +Un jour, n'ayant dans la poche qu'un sou qu'il jeta à un pauvre, il se +dirigea vers un rocher dominant la mer. + +Il s'abîma alors dans une méditation profonde. + +L'eau verte miroitante l'attirait... Inutile à son pays, désarmé, +sentant son génie réduit à l'impuissance, n'ayant plus confiance en soi, +ne voyant plus au firmament assombri cette étoile qui l'avait guidé, +accablé par le sentiment de son isolement, ne pouvant supporter l'idée +d'être à charge à sa mère au lieu de la soutenir, il considéra d'un +Å“il fixe et farouche la mer battant doucement la pointe d'un roc à +fleur d'eau. + +Là , en se précipitant de la hauteur, il se fracasserait sûrement le +crâne... + +Délivré de la vie, il débarrasserait les siens d'une bouche inutile et +leur laisserait tout entière la ration de pain allouée par la charité +publique. + +Il demeura ainsi, en proie aux plus sinistres résolutions, se tâtant, se +reprochant d'hésiter à mourir, se persuadant qu'il n'avait rien à +espérer sur la terre, et ses yeux, fixes et froids, semblaient attirés +par l'abîme sombre et tournoyant au-dessous de lui. + +Il resta ainsi une longue heure, au bord du néant. + +La vue d'une barque cinglant au loin, et qui semblait se diriger vers la +côte, l'arracha à sa torpeur désespérée... + +—Il faut en finir! se dit-il brusquement. + +Déjà il calculait la distance et l'élan nécessaire pour s'élancer du +roc dans la mer, quand son nom prononcé le fit se retourner. + +Un homme vêtu en pêcheur accourait vers lui, les bras ouverts. + +Surpris et irrité d'être troublé dans sa détermination, il allait +descendre vivement du rocher et chercher un endroit plus écarté où il +pût mettre à fin sa sinistre résolution, quand le pêcheur lui cria: + +—C'est bien toi, Napoléon?... Que diable fais-tu ici? tu ne me remets +donc pas?... Desmazis, ton ancien camarade d'artillerie au régiment de +la Fère?... as-tu donc oublié nos bonnes soirées de Valence? + +Bonaparte reconnut alors son ancien compagnon, et tous deux +s'embrassèrent. + +Desmazis expliqua qu'il avait émigré, aux premiers grondements de la +Révolution. Il vivait tranquille en Italie, auprès de Savone, sur la +côte. Ayant appris que sa vieille mère, retirée à Marseille, se trouvait +gravement malade, il avait équipé à ses frais, car il était fort riche, +une balancelle, et était parvenu, sous un costume de pêcheur, jusqu'au +port où il avait abordé sans éveiller l'attention. + +Rassuré sur la santé de sa mère qu'il avait pu serrer dans ses bras, et +que son arrivée avait contribué à rétablir, il allait se remettre en +mer. Par prudence, il avait donné l'ordre à son matelot de venir le +prendre en dehors du port. + +Il attendait sa barque. + +—Mais, toi, que faisais-tu en cet endroit solitaire? demanda-t-il avec +intérêt. + +Bonaparte balbutia quelque vague explication. + +Puis il cessa de parler, et, retombant dans une morne méditation, il se +mit à regarder de nouveau avec fixité l'eau verte ourlant d'argent la +pointe noire du roc. + +—Ah çà ! qu'as-tu? dit avec émotion le bon Desmazis. Tu ne m'écoutes +pas... ça ne te réjouit donc pas de me revoir?... Quel chagrin te fait +souffrir?... est-ce qu'un malheur te menace?... réponds-moi!... vraiment +tu m'as tout l'air d'un fou qui va se tuer!... + +Bonaparte, gagné par l'accent de sympathie de son camarade, lui révéla +sa situation et confessa son désir d'en finir avec l'existence. + +—Quoi! ce n'est que cela? dit Desmazis. Oh! j'arrive bien alors! Tiens, +ajouta-t-il en détachant sa ceinture, voici dix mille francs en or. Je +n'en ai pas besoin pour le moment. Tu me les rendras quand tu le +pourras. Prends donc et va sauver les tiens. + +Et il tendit à Bonaparte abasourdi les dix mille francs, une fortune +pour le pauvre officier sans solde. + +Puis, comme pour se dérober à la reconnaissance, et aussi pour ne +pas permettre, avec la réflexion, à un refus de se produire, Desmazis +quitta brusquement son ami, en lui disant: + +—Au revoir!... ma balancelle accoste... mes matelots m'attendent... +bonne chance, Napoléon!... + +Et, dégringolant rapidement le sentier par lequel il avait grimpé pour +surprendre si à propos son camarade désespéré, le généreux Desmazis +gagna sa barque, fit déployer la voile et prit rapidement le large. + +Bonaparte, cependant, tout ahuri, avait laissé partir son sauveur, sans +un mot; comme fasciné, il considérait cet or qui semblait tombé du ciel. + +Puis, tout à coup, prenant sa course, il s'élança vers la ville, entra +comme une trombe dans la pauvre chambre où madame Bonaparte cousait avec +ses filles... + +Il répandit, ainsi qu'un semeur le grain, les pièces d'or sur la table, +en s'écriant: + +—Mère, nous sommes riches!... Mes sÅ“urs, vous pourrez manger tous +les jours et vous acheter chacune une robe neuve... Ah! c'est un coup du +sort!... + +Et il faisait ruisseler les pièces joyeusement autour de lui... + +Et ses oreilles s'emplissaient du tintement du métal sur le carreau... + +Plus tard, Napoléon fit rechercher par la police son bienfaiteur. +Desmazis, caché dans un village de la Provence, s'occupait +d'horticulture. Il cultivait des violettes et semblait ne plus se +souvenir du camarade qu'il avait si à propos obligé. + +Napoléon eut toutes les peines du monde à lui faire accepter trois cent +mille francs à titre de remboursement; il lui donna en même temps la +place d'administrateur des jardins de la couronne. + +Les dix mille francs prêtés par l'ancien camarade de régiment, non +seulement sauvèrent de la misère Bonaparte et de la famine les siens, +mais ils permirent aussi à Joseph de faire un riche mariage, en parant +aux premières nécessités de la vie quotidienne. + +M. Clary, le propriétaire de la maison, avait deux charmantes filles: +Julie et Désirée. + +Joseph fit la cour à Julie et bientôt elle devint sa femme. + +Bonaparte, toujours préoccupé de projets matrimoniaux, enviait le +bonheur de Joseph. + +Il jeta les yeux sur Désirée et se déclara à plusieurs reprises, comme +prétendant sérieux. + +Mais il fut éconduit poliment, doucement, éconduit quand même. + +Le futur vainqueur préludait à ses triomphes de toute sorte par deux +échecs féminins successifs. + +Désirée, pas plus que madame Permon, ne semblait tentée par sa mine +chétive et son avenir problématique. + +Il se montra longtemps dépité du refus de Désirée Clary. + +La ténacité avec laquelle il l'avait poursuivie ne fit qu'accroître son +irritation. Le désir de prendre une éclatante revanche conjugale de +cette petite sotte qui avait dédaigné celui qui, par la suite, était +appelé à choisir parmi tout un gracieux étalage de princesses et +d'archiduchesses, contribua pour beaucoup à le jeter bientôt dans les +bras de la veuve Beauharnais, celle qui devait être un jour +l'impératrice Joséphine. + +Quant à Désirée Clary, sa destinée, pour être moins éblouissante, fut +brillante cependant. Elle épousa, en effet, Bernadotte, et nous la +retrouverons reine de Suède. + +Telle était donc la situation de Bonaparte au moment où Lefebvre et sa +femme, dans les bataillons de l'armée du Nord, marchaient vers le +village immortel de Jemmapes. + + + + +XVI + +JEMMAPES + + +Robespierre avait dit: La guerre est absurde. + +Et il avait ajouté: Il faut la faire quand même! + +C'était le _Credo_ républicain. + +La guerre était absurde parce qu'on n'avait ni soldats, ni généraux, ni +armes, ni munitions, ni vivres, ni argent,—rien de ce qui permet à un +peuple d'entrer en campagne pour attaquer, ou de se resserrer sur son +territoire pour barrer la route à l'invasion. + +Les généraux étaient tous des royalistes et des traîtres: Dumouriez, +Dillon, Custine, Valence. + +Le jeune duc de Chartres, qui devait plus tard s'appeler Louis-Philippe, +était favorisé par le général en chef. Dumouriez, dans un but secret, +devançant de beaucoup trop d'années l'avenir, avait réservé au prince +royal un rôle très brillant: le jeune duc devait occuper la Meuse +et arrêter les Autrichiens en marche sur Valenciennes et Lille. On lui +ménageait ainsi des lauriers susceptibles de se transformer en fleurs de +couronne. + +Bien que le duc de Chartres se soit conduit très bravement dans +l'immortelle journée de Jemmapes, ce fut un simple domestique, nommé +Baptiste Renard, au service de Dumouriez, qui rallia la brigade du jeune +prince, ébranlée et prête à reculer, décidant ainsi de la victoire au +centre. + +L'armée,—il n'y avait pas d'armée, mais une cohue de combattants +équipés à la diable, dont beaucoup étaient encore vêtus de la blouse et +du sarreau rustiques, beaucoup sans fusils, armés de piques, forgées à +la hâte,—n'avait ni cohésion, ni discipline, ni instruction. C'était le +peuple debout, ayant, dans un instant d'enthousiasme, empoigné les armes +qui se trouvaient sous sa main, courant pêle-mêle à la délivrance du sol +natal. + +Ils allaient en chantant, ces volontaires sublimes. La _Marseillaise_, +la _Carmagnole_, le _Ça ira_ rythmaient leur marche tumultueuse. + +Mais ces bandes héroïques avaient la foi, l'entraînement, l'élan... + +Elles eurent bien vite raison, à Valmy, des vieilles troupes +mercenaires. + +A Jemmapes, l'infanterie improvisée des volontaires de la République, +commandée, il est vrai, par de vieux sous-officiers comme Hoche et +Lefebvre, remplaçant les officiers nobles passés à l'ennemi, allait +devenir, pour vingt ans, la reine des batailles. + +Le 5 novembre 1792, au coucher du soleil, rouge vif, traînant comme une +bannière de sang à l'horizon, l'armée de la République déboucha devant +les formidables positions de Jemmapes. + +Les hauteurs qui avoisinent la ville de Mons supportent trois villages, +aujourd'hui centres actifs d'exploitation houillère: Cuesmes, +Berthaimont, Jemmapes. + +Les Autrichiens s'étaient retranchés sur ces positions. Des redoutes, +des abatis de bois, des palissades, quatorze petits fortins, une +artillerie nombreuse, des chasseurs tyroliens embusqués dans les bois, +la cavalerie massée dans les vallons entre les trois villages, prête à +déboucher et à sabrer les Français montant imprudemment à l'assaut des +collines, telle était l'inexpugnable forteresse naturelle que les +conscrits de la liberté avaient à enlever. + +Le duc de Saxe-Teschen, prince d'Empire, lieutenant de l'empereur +d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, commandait en chef, ayant sous ses +ordre Clerfayt, général habile, mais dont les sages conseils ne purent +prévaloir. Clerfayt se défiait de l'impétuosité gauloise et, au lieu +d'attendre l'assaut, il proposait de déboucher, par trois colonnes, +la nuit, sur les Français surpris, et de les disperser avant qu'ils +aient pu adopter un ordre de bataille. L'avantage devait rester dans +cette surprise à des troupes aguerries et disciplinées. + +Le duc de Saxe-Teschen, heureusement, considéra comme peu glorieuse une +attaque de nuit: il rêvait l'apothéose d'une retentissante bataille, +livrée au grand soleil. + +Dumouriez profita de l'inaction de l'ennemi pour disposer son armée en +demi-cercle: le général d'Harville commandait l'extrême droite; +Beurnonville, la droite marchant sur Cuesmes; le duc de Chartres, +occupant le centre, devait attaquer Jemmapes de front, le général +Ferrand manÅ“uvrait sur le flanc du village à gauche. L'ordre était de +s'avancer en colonnes, par bataillons. La cavalerie soutenait les +flancs. L'artillerie avait été bien disposée pour enfiler les vallons +séparant les trois collines. Les hussards et les dragons étaient massés +entre Cuesmes et Jemmapes pour barrer la route à la cavalerie +autrichienne. + +Ces dispositions prises de part et d'autre, on alluma les feux et on +passa la nuit à s'observer. + +Tandis que la bataille se préparait, voici ce qui se décidait dans le +château de Lowendaal, campé à mi-côte du village de Jemmapes, entre les +deux armées. + +Un ruisseau et un bouquet de bois le protégeaient du côté des +Français, la montagne s'élevant derrière les tourelles l'abritait du feu +des Autrichiens. + +Terrain neutre entre les deux camps, le château avait été désigné comme +poste avancé par les deux états-majors. + +Des escouades françaises, envoyées en reconnaissance, avaient rencontré +sous ses murailles, venant en sens inverse, des patrouilles +autrichiennes. On s'était salué de quelques coups de fusil, puis chaque +petite troupe s'était repliée, pour faire le rapport sur la situation. + +Les Autrichiens soutenaient que le château était au pouvoir des +Français, et les Français déclaraient que les Autrichiens y avaient déjà +pris position. + +Le résultat fut que la demeure du baron de Lowendaal resta seulement +occupée par ses hôtes naturels. + +Le baron de Lowendaal, arrivé de l'avant-veille, y avait reçu, comme il +avait été convenu, son ami le marquis de Laveline, accompagné de +Blanche. + +Les troupes n'ayant pas encore opéré leur mouvement de concentration, le +baron, plus épris que jamais de Blanche, rassuré par Léonard sur les +suites de son aventure d'amour avec Herminie de Beaurepaire, n'avait pas +hésité à hâter les préparatifs de son mariage. + +Beaurepaire mort, Herminie, corps sans raison et sans existence +sociale, ne pouvait plus être un obstacle. De ses reproches, de ses +plaintes, de ses menaces, Lowendaal se trouvait affranchi. La preuve +vivante de ses importunes amours, la petite Alice, avait disparu; le +baron se trouvait donc absolument libre... + +Il touchait au but de ses désirs. Encore quelques heures et il +posséderait Blanche. + +Malgré les observations du marquis de Laveline, estimant que le moment +et le lieu apparaissaient fort mal choisis pour célébrer un mariage, +l'ennemi—pour le marquis et son futur gendre, l'ennemi, c'étaient les +soldats français—pouvant survenir d'un jour à l'autre, le baron avait +répondu en exigeant du marquis qu'il tînt sa promesse. + +Il lui rappela même assez brutalement que les opérations militaires +n'empêchaient nullement le règlement des dettes et que les biens du +marquis étant situés en Alsace, c'est-à -dire sous le canon des armées +impériales, il lui serait difficile de se soustraire à ses engagements. + +Il ajouta même une phrase comminatoire dont M. de Laveline parut +comprendre très nettement la portée, car il cessa ses objections et +répondit: + +—Allons, il n'y a plus qu'à décider ma fille... je ne peux pourtant pas +la traîner de force à l'autel! + +Le baron avait grommelé: + +—Cela vous regarde!... Arrangez-vous pour mettre à la raison cette +jeune rebelle! + +Il manda aussitôt le notaire de Jemmapes et ordonna au chapelain du +château de tout disposer pour la bénédiction nuptiale... + +A minuit, le mariage serait célébré, et immédiatement après, profitant +de la nuit, les époux partiraient pour Bruxelles avec le marquis. On +attendrait là , bien en sûreté, derrière l'armée impériale, le résultat +des hostilités. + +Blanche, depuis son arrivée au château, s'était enfermée, ne voulant +recevoir personne. + +Le baron avait insisté par deux fois pour avoir ensemble un entretien; +elle avait refusé de le laisser pénétrer dans l'appartement qui lui +était réservé. + +Anxieusement elle guettait, auprès d'une fenêtre, la venue de quelqu'un +qui tardait... + +Ses yeux parcouraient la campagne déserte, cherchant en vain... + +C'était Catherine Lefebvre dont elle attendait l'apparition... + +La poitrine serrée, le cÅ“ur battant et s'arrêtant avec des sursauts +douloureux, la gorge sèche et les mains agitées d'un tremblement +nerveux, Blanche de Laveline se remémorait les promesses de la vaillante +femme... + +Elle avait toute confiance. Elle se disait que si Catherine ne se +trouvait pas au rendez-vous fixé, si elle ne lui amenait pas son enfant, +ainsi qu'il avait été convenu, c'était qu'un obstacle imprévu était +survenu... + +Quel pouvait être cet empêchement qui arrêtait Catherine Lefebvre et lui +faisait ainsi manquer à sa promesse? La malheureuse Blanche ne le +devinait pas. + +Elle ignorait la présence de Catherine dans l'armée du Nord... + +Elle ne se doutait point qu'à quelques mètres d'elle, des éclaireurs du +13e léger fouillaient les bois de Cuesmes, et qu'au retour de leur +reconnaissance, à la cantine où Catherine, ayant auprès d'elle Henriot +et Alice, leur versait la goutte, ils racontaient leurs hardies +explorations jusque sous les murs du château de Lowendaal... + +Catherine, elle, n'avait pas eu de peine à apprendre que Blanche de +Laveline se trouvait au château... + +Un paysan, dévoué à la cause de la liberté, avait rapporté que, la +veille, un beau monsieur et une belle dame étaient arrivés s'installer +au château... + +Dans ces hôtes élégants, Catherine avait reconnu sa protectrice, et +aussitôt son plan fut bien arrêté: elle se rendrait au château, elle +verrait Blanche de Laveline et lui apprendrait que son enfant, le petit +Henriot, se trouvait tout près d'elle, sous la protection des +baïonnettes de Lefebvre... + +On combinerait ensuite la façon la moins périlleuse de réunir la mère et +l'enfant, en leur facilitant le passage à travers les lignes. + +Sa résolution prise, Catherine, ayant mis dans sa ceinture les deux +pistolets dont elle avait coutume de s'armer les jours de combat, sortit +à la brune du camp et se dirigea vers le château de Lowendaal. + +Elle n'avait rien dit à Lefebvre, car il eût probablement désapprouvé +l'expédition, redoutant les périls auxquels s'exposait sa femme courant +les bois et les plaines, la nuit, entre les deux armées prêtes à prendre +contact. + +Mais, avant de partir, elle embrassa longuement le petit Henriot, déjà +au lit, dans le chariot où reposait aussi Alice, en murmurant: + +—Dors... petit, je vais chercher ta mère!... + +Puis elle se mit en route, insoucieuse et brave, se moquant des +Autrichiens qui battaient la campagne, un peu inquiète cependant du +retour, craignant d'être grondée par Lefebvre. + +Au moment où elle franchissait un petit bouquet d'arbres, dernier +avant-poste français, elle vit se dresser devant elle une forme longue +et maigre... + +La silhouette d'un homme, embusqué derrière l'un des arbres, lui +apparut... + +Elle porta la main à sa ceinture, prit un des pistolets, l'arma et +dit, pas très fort, de peur d'être entendue des sentinelles postées dans +le voisinage: + +—Qui va là ?... + +Elle visait en même temps, prête à faire feu... + +—Pas de bêtises! m'ame Lefebvre... c'est un ami, dit une voix qu'elle +crut reconnaître. + +—Qui ça, un ami?... + +—Mais... La Violette, pour vous servir. + +—Ah! c'est toi, imbécile... tu m'as fait presque peur! dit Catherine +reconnaissant l'aide-cantinier, garçon dévoué un peu simplet et dont le +bataillon se moquait volontiers. + +La Violette ne passait pas pour un brave, et il était l'objet de +quolibets et de brimades chaque jour. + +Catherine avait désarmé son pistolet. Elle riait à présent de son émoi. + +—Eh bien! avance, dit-elle... que diable! je ne dois pas te faire +peur!... qu'as-tu donc à rôder par ici, en avant des lignes, toi, un +poltron? + +La Violette, timidement, fit quelques pas. + +—J'vas vous dire, m'ame Lefebvre... je vous ai vue sortir du camp, pour +lors j'ai voulu vous suivre... + +—Pour m'espionner? + +—Oh! non... mais je me suis dit comme ça qu'il y avait peut-être du +danger là où vous allez... + +—Du danger!... oui, oui, il y en a, mais qu'est-ce que cela te +faisait?... Le danger et toi, ça fait deux! + +—Il y a longtemps, m'ame Lefebvre, que je veux m'apprivoiser avec le +danger... Je m'suis dit comme ça que c'était peut-être une bonne +occasion ce soir... + +—Pourquoi ce soir? dit Catherine, surprise de l'attitude et de +l'insistance de l'aide-cantinier. + +—Dame! répondit La Violette un peu embarrassé, cherchant ses mots, +parce que... le soir, on est tranquille, on n'a pas crainte d'être vu... + +—Tu ne voulais pas être vu? + +—Ah! pour ça, non!... Si j'ai peur, la nuit, on ne le verra pas, tandis +que le jour ça m'intimiderait... Mais quelque chose me dit qu'avec vous, +m'ame Lefebvre, je n'aurai pas peur. + +—Tu veux donc venir avec moi? demanda Catherine de plus en plus +surprise. + +—Oh! ne me refusez pas! ne me renvoyez pas! supplia le pauvre garçon, +et il ajouta d'un ton très sincère, très ému aussi: Je vous aime tant, +m'ame Lefebvre!... je n'aurais jamais osé vous le dire dans le jour... à +la cantine... devant les camarades... Mais ici... où tout est noir, je +suis hardi... je ne me reconnais plus. + +Catherine, tout en écoutant La Violette, avait continué sa route. + +Elle allait répondre, d'un ton à demi irrité, à demi ironique, à +cet amoureux ridicule, quand deux coups de feu retentirent dans la nuit. + +—Arrête-toi! cria Catherine à La Violette, qui s'était élancé en avant. +Où vas-tu donc?... Prends garde! cria-t-elle plus fort. + +La Violette courait toujours. Derrière son dos ballottait un objet +rond... on eût dit une bosse mobile. + +Catherine avait vu disparaître l'aide-cantinier dans une houblonnière, +d'où les deux coups de feu étaient partis... + +Craignant une embuscade, elle s'arrêta sur la bordure de la +houblonnière... + +Elle entendit comme un bruit sec de branches cassées, le tapage d'une +lutte, un piétinement... puis, au loin, dans la plaine, elle aperçut la +silhouette indécise d'un homme s'enfuyant vers les bois qui montaient +jusqu'à Jemmapes. + +—Il file du mauvais côté!... il va tomber dans les avant-postes +autrichiens et se faire prendre, pensa-t-elle, supposant que c'était La +Violette qui fuyait ainsi. + +Et elle ajouta avec un soupir où il y avait un tantinet de regret: + +—C'est dommage! C'était un bon garçon, quoique poltron! On le +remplacera difficilement à la cantine. + +Elle se disposait à poursuivre son chemin, en tournant la houblonnière, +et voulait gagner les communs du château dont elle apercevait déjà +les toits, quand reparut parmi les perches à houblon, long et maigre +comme elles, La Violette. + +Il tenait son sabre nu à la main et en essuyait la lame dans les +feuilles. + +—C'est toi! fit-elle stupéfaite. D'où viens-tu? Qu'as-tu fait? + +—J'ai empêché ce kaiserlick de recharger son fusil comme il en avait +l'intention, dit tranquillement La Violette en remettant son sabre au +fourreau. + +—Où est-il? demanda Catherine. + +—Là ... dans les houblons!... + +—Il est mort?... + +—Je crois que oui... Quant à l'autre, il a eu de la chance d'avoir +affaire à un poltron comme moi... sans cela je l'aurais attrapé à la +course... Car je cours bien, m'ame Lefebvre!... Mais j'avais ça qui me +gênait, ajouta l'aide-cantinier, en montrant l'objet rond qu'il portait +sur le dos... + +—Qu'est-ce donc?... + +—La caisse de Guillaumet, le tapin... Je la lui ai empruntée... + +—Pourquoi faire?... + +—Ça peut servir, des fois... Et puis, ça me va mieux que le fusil, le +tambour. Oh! que j'aurais été tapin avec plaisir... mais y a pas +mèche!... j'suis trop grand, m'ame Lefebvre. A présent, dites donc, +si on poussait un peu les cailloux?... L'Autrichien que j'ai désarmé va +donner l'alarme et il pourrait nous tomber pas mal de ces habits blancs +sur le dos... Ce n'est pas pour moi que je dis cela!... + +—Tu n'as donc plus peur?... + +—La nuit, jamais!... je vous l'ai dit... Marchons, m'ame Lefebvre! + +—La Violette, tu es un brave!... + +—Ne vous moquez pas de moi, m'ame Lefebvre!... je sais bien que je ne +suis qu'un poltron et je sais aussi que je vous aime si tellement si +fort!... + +—La Violette... je te défends de parler comme ça... + +—C'est bon!... on s'taira... mais, avançons!... avançons!... à présent +que le terrain est déblayé... + +Catherine regarda avec une nouvelle surprise son aide-cantinier. Il se +révélait à elle sous un aspect fort inattendu. La Violette ne bronchait +pas sous le feu! La Violette se précipitait le sabre à la main sur deux +Autrichiens en embuscade! on lui avait changé son aide de cantine!... + +Elle eut un instant la pensée de le renvoyer au camp, mais le voyant si +aguerri, si martial, elle craignit de lui faire de la peine. Et puis, à +deux on pouvait mieux se tirer d'affaire. + +—La Violette, lui dit-elle avec une voix plus douce, plus amicale, +je dois te prévenir que là où je vais il y a du danger... beaucoup de +danger... Tu persistes à vouloir m'accompagner? + +—Je vous suivrai dans le feu, m'ame Lefebvre!... + +—Eh bien! commence par m'accompagner dans l'eau, car il faut franchir +le ruisseau pour parvenir à ce château que tu vois... C'est là que je +vais... + +—Que nous allons!... Marchez, m'ame Lefebvre! je vous suis!... + +—Bien! tais-toi!... et ouvre l'Å“il!... + +Tous deux descendirent dans le lit du petit ruisseau la Wême, et ayant +de l'eau à mi-jambes, le traversèrent... + +Bientôt ils se trouvèrent devant la porte des écuries du château. + +Avec précaution Catherine suivit les murs, cherchant un endroit par où +pénétrer facilement dans les jardins. + +Ayant aperçu une place où la muraille était en partie démolie, elle fit +signe à La Violette de l'aider à grimper. + +—Avec bonheur, m'ame Lefebvre, dit le naïf amoureux se courbant, tout +joyeux de sentir frôler ses épaules par la robuste jambe de Catherine, +qui se servait de ses reins comme d'un escabeau. + +Quelques instants après, tous deux étaient dans le jardin et se +dirigeaient avec prudence, en se dissimulant derrière les arbres, vers +une salle du rez-de-chaussée où brillait une vive lumière. + + + + +XVII + +LA MESSE DE MARIAGE + + +Le baron de Lowendaal et le marquis de Laveline, dans une entrevue +décisive, avaient terminé leurs accords. + +Le fermier général avait posé ses conditions: Blanche serait sa femme, +cette nuit-là même, ou bien, partant immédiatement pour l'Alsace, il +ferait mettre sous séquestre les biens de Laveline, sans parler d'autres +mesures dont il se réservait d'user... Il pouvait perdre à tout jamais +le marquis. + +Celui-ci avait aussitôt témoigné de son vif désir d'avoir pour gendre le +baron. + +Ce n'était pas seulement l'honneur de ce mariage qui préoccupait M. de +Laveline, son propre honneur était en jeu et lui faisait désirer +ardemment que Blanche se montrât raisonnable et consentît à répondre aux +vÅ“ux de Lowendaal. + +Le baron, comme lorsqu'il avait décidé Léonard à le débarrasser de +Beaurepaire, agissait par contrainte. + +Il avait su engager le marquis, toujours pressé d'argent, dans une +opération scandaleuse et pleine de dangers. Ami du prince de Rohan, +Laveline avait trempé dans l'affaire misérable du Collier. + +Il avait échappé aux poursuites, mais le baron détenait la preuve de sa +participation aux manÅ“uvres frauduleuses des instigateurs de cette +vaste escroquerie, où le rôle de la reine Marie-Antoinette fut plus +qu'équivoque. + +Le marquis, pour échapper au baron, fuyait-il la France? La cour +autrichienne, dont il deviendrait le prisonnier, lui ferait son procès, +vengeant ainsi l'honneur de la reine, archiduchesse de l'empire. + +Demeurait-il en son pays? Dénoncé au gouvernement révolutionnaire, son +rôle dans l'aventure du Collier le désignait inévitablement à +l'échafaud. + +Il se trouvait donc absolument à la discrétion du baron. + +Comme le château même qui l'abritait, un peu forcément, le père de +Blanche était pris entre deux feux. + +Il résolut donc de tenter une dernière démarche auprès de sa fille. + +Il trouva Blanche plus décidée que jamais à résister aux désirs du +baron. + +M. de Laveline, à bout d'arguments, finit par confesser le péril où +il s'était placé. Le baron était maître de ses biens, de son honneur, de +sa vie. Il fallait que Blanche le sauvât ou il n'aurait plus qu'à +mourir. Voudrait-elle, en le poussant à un acte de désespoir, assumer le +remords d'une sorte de parricide? + +Blanche, émue, tremblante, en recevant cette confidence, ne put que +balbutier des paroles sans suite. + +Elle s'étonnait de l'étrange persistance du baron. N'avait-il donc ni +pitié, ni dignité, celui qui voulait encore être son époux, bien que +sachant qu'elle le détestait, qu'elle en aimait un autre et qu'un enfant +était né de son amour? + +Persuadée que le baron avait reçu la lettre remise à Léonard, Blanche +essayait de calmer les alarmes de son père. Elle se disait que pour +avoir gardé le silence vis-à -vis de M. de Laveline, il fallait que M. de +Lowendaal eût été touché par la confession qui lui était parvenue. Il +n'avait pas révélé son secret, c'est donc qu'il ne voulait pas abuser de +son influence redoutable sur M. de Laveline. Epris fortement, il +comptait que Blanche reviendrait sur sa détermination. Il pardonnait la +faute qui lui avait été avouée. Il voulait oublier qu'un autre avait été +aimé avant lui. Peut-être espérait-il se faire aimer à son tour... + +Il y avait donc, au fond du cÅ“ur de M. de Lowendaal, une +espérance qu'il convenait de détruire. Pour cela, il fallait persister +dans le refus, et sans rien dire à M. de Laveline des motifs qui la +poussaient, Blanche répéta que jamais elle ne serait la femme du baron. + +—Eh bien! fit M. de Laveline, emporté par la fureur et taxant de folie +cette résistance, fille rebelle et perverse, je te contraindrai bien à +obéir... tu seras mariée cette nuit, entends-tu, cette nuit, quand je +devrais te traîner moi-même, les pieds attachés, jusqu'à l'autel!... + +Puis il était sorti pour retrouver le baron, et lui dire de presser les +préparatifs du mariage. + +Blanche, restée seule, se mit à réfléchir. La résolution de Lowendaal ne +tiendrait pas contre l'énergie dont elle s'armait. Elle devait résister +encore, et jusqu'au bout refuser cette union qui lui faisait horreur. + +Mais, pour cette lutte, il lui manquait l'allié le plus sûr: son +enfant... + +Pourquoi ne l'avait-elle pas auprès d'elle? + +La présence de ce témoignage vivant de son amour pour un autre +convaincrait le marquis et forcerait Lowendaal à renoncer à sa +poursuite. + +Elle se demandait avec une inquiétude croissante ce qui empêchait +Catherine Lefebvre de tenir sa promesse... + +La nuit était venue et elle ne pouvait plus parcourir du regard la +campagne. Elle devait renoncer à l'espoir de découvrir au loin une +femme, en marche vers le château, portant un enfant dans les bras. + +Alors elle tomba dans une profonde mélancolie, songeant à ces armées +qui, autour du château, comme un filet, déployaient leurs masses +sombres. Elle se disait qu'au milieu de ces gens de guerre, Catherine +avait dû craindre de se mettre en route; on l'avait peut-être forcée à +retarder son voyage. + +—Elle ne viendra pas! pensait-elle douloureusement, et qui sait si je +reverrai jamais mon enfant?... + +Alors, épouvantée à l'idée d'être contrainte à ce mariage odieux qu'on +préparait en ce moment même, désespérée de causer la ruine et peut-être +la mort de son père par son refus, la pensée lui vint de s'enfuir... + +Elle irait par les chemins, au hasard, droit devant elle... + +La nuit était propice; le voisinage des deux armées favorable. + +Au milieu de tous ces soldats elle pourrait se glisser, les routes +étaient remplies de pauvres gens effrayés qui fuyaient devant les +troupes. Une femme se sauvant passerait inaperçue, ou du moins +insoupçonnée. + +Elle gagnerait une ville quelconque, Bruxelles ou Lille, et de là se +rendrait à Paris, à Versailles, à la recherche de Catherine et de +son petit Henriot... + +Des bijoux et un peu d'or lui restaient; elle écrirait à son père, une +fois loin de ce château détesté, et le premier moment de colère passé, +elle recevrait du marquis des ressources. + +Son projet arrêté, elle se mit aussitôt en mesure de l'exécuter... + +Elle prit un petit sac dans lequel elle jeta pêle-mêle ce qu'elle avait +de plus précieux, puis elle s'enveloppa dans son manteau de voyage et, +par précaution, prit une seconde cape, destinée à servir de couverture +et de matelas dans les auberges incommodes où le hasard des routes lui +ferait chercher un gîte... + +Ayant soin de laisser la lumière allumée, bien en vue, elle ouvrit la +porte avec précaution, descendit sur la pointe du pied, sondant les +corridors, prêtant l'oreille, retenant sa respiration, s'arrêtant à +chaque pas pour repartir, oppressée, anxieuse, vaillante quand même. + +Elle parvint à une porte donnant sur les jardins potagers... + +Sans bruit, elle fit glisser le verrou et se trouva en plein air... + +La nuit était fraîche et belle. Pas assez obscure. Il fallait éviter, en +traversant les espaces découverts, de se laisser apercevoir des gens du +château. + +Quand elle aurait gagné les bois avoisinant les murs du parc, elle +serait sauvée: s'apercevrait-on de sa fuite, on ne pourrait la rejoindre +dans ces halliers ténébreux... + +Comme elle contournait avec précaution les bâtiments du château, et +qu'elle passait devant une salle basse joyeusement éclairée, où les gens +de service achevaient leur repas, il lui sembla voir, embusquées +derrière un arbre, deux formes étranges... + +Elle tressaillit, elle s'arrêta... + +Lentement les deux formes se détachèrent, vinrent à elle... + +La peur la paralysait. Elle n'osait ni fuir, ni avancer, ni crier... + +Elle distingua vaguement une longue et maigre silhouette d'homme, puis +une femme portant un jupon court, avec un petit chapeau aux bords +relevés... + +Deux secondes après, l'homme et la femme étaient près d'elle: + +—Ne dites rien! nous sommes des amis, fit vivement la femme... + +—Cette voix!... murmura Blanche, qui êtes-vous?... j'ai peur... je vais +appeler... + +—N'appelez pas!... dites-nous où nous pourrions trouver mademoiselle +Blanche de Laveline... + +—Mais c'est moi... Ah! mon Dieu! Catherine, c'est vous!... je +distingue votre voix! s'écria Blanche, reconnaissant celle qui devait +lui rendre son enfant. + +Catherine, surprise et heureuse de la rencontre, apprit rapidement à +Blanche qu'elle venait en compagnie de La Violette, qu'elle présenta, et +qui se mit respectueusement au port d'armes, faisant le salut militaire, +pour lui parler de son enfant et le lui remettre, si elle pouvait, au +milieu des désordres d'une guerre, s'en charger. + +—Où est-il, mon petit Henriot? demanda Blanche tremblante, craignant +d'apprendre une terrible nouvelle. + +Elle fut bien vite rassurée. + +—Mais ce costume? demanda-t-elle, étonnée de l'accoutrement de la +cantinière. + +Catherine lui fit connaître qu'elle servait au régiment et que son petit +Henriot reposait au milieu des voltigeurs du 13e. + +Blanche voulait se rendre aussitôt au camp. + +Catherine lui conseilla de rester plutôt au château. Le lendemain, au +jour, on saurait à quoi s'en tenir sur les mouvements de l'armée +autrichienne. Peut-être les Français viendraient-ils occuper le château. +Rien ne serait plus simple que de lui amener alors l'enfant. Se hasarder +au milieu de la nuit, à travers la campagne que parcouraient les +éclaireurs, était folie! + +—C'est bon pour moi, une cantinière, de courir ainsi entre deux +armées! dit gaiement Catherine. + +Et La Violette ajouta: + +—Vous ne savez pas ce que c'est d'avoir peur, mam'zelle!... c'est +effrayant, allez! je connais ça, moi!... restez ici, c'est le +meilleur... M'ame Lefebvre, dites-lui donc qu'il peut y avoir encore des +Autrichiens dans la houblonnière! + +Catherine confirma l'opinion de La Violette. Blanche devait +raisonnablement passer la nuit au château et le lendemain on aviserait. + +Mais mademoiselle de Laveline déclara alors à Catherine qu'elle voulait +fuir le château où, par force, on entendait qu'elle fût, cette nuit +même, éternellement liée au baron de Lowendaal. + +Que faire? se demanda la bonne Catherine embarrassée, et elle murmura: +Quel malheur que Lefebvre ne soit pas avec nous!... il nous donnerait un +bon conseil, lui!... Si encore cet imbécile-là avait une idée, +grommela-t-elle en regardant La Violette... + +—Voyons! as-tu une idée, toi? demanda-t-elle avec brusquerie à +l'aide-cantinier. + +—Si vous voulez, m'ame Lefebvre, répondit-il timidement, je m'en vas +retourner au camp et je ramènerai le petit. + +Catherine haussa les épaules. + +—Je ne te vois pas bien, La Violette, portant un enfant dans les +bras... + +—Si j'allais avec vous? dit vivement Blanche... Oh! oui, Catherine, +permets-moi de t'accompagner... + +—Mais le danger?... les balles?... les sentinelles?... + +—Je ne crains rien de tout cela... Est-ce qu'une mère a peur de quelque +chose lorsqu'il s'agit d'embrasser son enfant! + +Catherine allait se décider à donner satisfaction à Blanche; avec elle +on battrait en retraite vers le camp français, quand un bruit de voix +les contraignit à se taire et à se blottir derrière un bouquet d'arbres +dont l'ombre pouvait les protéger. + +Entouré de valets portant des flambeaux, le baron de Lowendaal disait à +l'un de ses domestiques: + +—Prévenez mademoiselle de Laveline que l'heure de la cérémonie est +avancée et que je l'attends à la chapelle, en compagnie du marquis, son +père... + +Le baron traversa le terre-plein, devant le château, et se rendit à la +chapelle, petit édifice élevé sur la droite, au milieu d'une pelouse. + +—Ah! mon Dieu! je suis perdue... on va s'apercevoir de ma disparition! +murmura Blanche. + +—Il faudrait gagner du temps... mais comment?... Ah! il y a un moyen, +mais il est bien chanceux, dit Catherine. + +—Lequel?... parle, ma bonne Catherine... je suis prête à tout +braver plutôt que de me laisser violenter par cet homme... je n'irai pas +à la chapelle!... + +—Si quelqu'un s'y rendait à votre place?... cela permettrait de +dérouter un quart d'heure leurs recherches... + +—Un quart d'heure, ce serait le salut! dit Blanche. Je pourrais sortir +du parc, me cacher dans la campagne... Qui sait? atteindre peut-être les +avant-postes français... Oui! l'idée est excellente... Mais qui donc +oserait ainsi prendre ma place? + +—Moi! dit Catherine... Allons! il n'y a pas une seconde à perdre... +Donnez-moi votre manteau... Hâtez-vous! Tenez, voilà votre baron qui +sort. + +Lowendaal, ayant examiné si tout se trouvait disposé à la chapelle pour +la cérémonie, revenait, satisfait, chercher M. de Laveline et donner en +passant des ordres aux écuries pour le départ. Aussitôt le mariage +célébré, il comptait monter en berline et gagner avec sa jeune épousée +la route de Bruxelles. L'approche de l'armée autrichienne et l'imminence +du combat lui faisaient avancer l'heure qu'il avait fixée pour la +cérémonie et pour le voyage. + +Rapidement, Catherine s'était enveloppée du manteau de Blanche. + +Celle-ci, se couvrant de la cape dont elle avait eu la précaution +de se munir, après avoir embrassé silencieusement l'énergique +cantinière, s'éloigna suivie de La Violette, tout fier de son rôle +nouveau d'écuyer d'une demoiselle errante... + +Catherine les suivit anxieusement jusqu'à ce qu'elle vît leurs formes se +fondre dans la nuit... + +Ils avaient alors atteint la limite du parc... + +Blanche se trouvait à l'abri des violences du baron de Lowendaal. Elle +allait bientôt embrasser son enfant. + +—Pauvre petit Henriot! le reverrai-je seulement?... se dit Catherine +avec émotion; et mon Lefebvre, s'il ne me revoyait plus, lui aussi?... +Bah! ne pensons pas à tout cela, et tâchons de jouer de notre mieux +notre rôle de fiancée! reprit-elle avec sa bonne humeur habituelle. + +Elle marcha hardiment vers la salle basse aux clartés joyeuses, où, le +souper terminé, les domestiques bavardaient. + +Elle se montra sur le seuil et dit, d'un ton bref: + +—Qu'on prévienne M. le baron que mademoiselle de Laveline l'attend à la +chapelle!... + +Puis elle se retira lentement, s'efforçant de marcher avec majesté, et +prenant garde de ne pas s'embarrasser dans les plis de la cape, un peu +longue pour sa taille. + +Comme elle allait pénétrer dans la chapelle, des pas et des voix près +d'elle la surprirent. + +Le baron parlait. + +—Alors, tu as le mot d'ordre, Léonard?... + +—Oui, monsieur le baron, répondait l'homme interrogé, j'ai pu le +surprendre... J'avais attiré ici, à la cuisine, une estafette, sous +prétexte de lui fournir des renseignements... je lui ai offert à boire, +il avait grand'soif et probablement grand sommeil aussi, car il dort à +présent. + +—Et ses papiers? demanda vivement Lowendaal. + +—Je les ai lus... rien d'important... sauf le mot d'ordre que j'ai +retenu... + +—Bien, Léonard... cours vite aux grand'gardes autrichiennes... avertir +l'officier qui commande!... + +Et le baron, cessant de parler, rentra dans le château. + +—Que veut dire cela? se demanda Catherine... Quel mot d'ordre ont-ils +surpris?... Serait-ce par hasard celui des nôtres?... + +Elle hésita sur ce qu'elle devait faire. Ne fallait-il pas s'enfuir, +courir au camp français et donner l'alarme?... + +Mais elle avait promis à Blanche, sa bienfaitrice, de tromper ses +persécuteurs, en jouant un instant son personnage à la chapelle... + +Elle allait d'abord tenir sa promesse, ensuite elle aurait le temps de +regagner le camp et de prévenir Lefebvre de la trahison. + +Elle entra donc résolument dans la chapelle, impatiente à présent de +voir paraître le baron et de s'échapper pour donner l'alarme aux soldats +de son mari. + +—Si on les surprenait pendant leur sommeil! pensa-t-elle avec effroi. + +Son insouciance reprit le dessus bien vite. + +—Bah! se dit-elle, les braves du 13e ne dorment que d'un Å“il, et +ils ne laisseront pas les kaiserlicks, même avec le mot d'ordre volé, +arriver à portée de fusil, sans leur montrer qu'on fait bonne garde chez +nous, et qu'on s'y méfie des traîtres... + +Elle s'assit donc, un peu plus rassurée, sur l'un des deux fauteuils +préparés, devant l'autel, pour les époux. + +Un prêtre, agenouillé, priait dévotement dans un angle. + +Il parut ne faire aucune attention à elle. + +Curieusement, elle examina les tableaux du chemin de croix, les +ornements du tabernacle, la petite lampe astrale où brûlait une mèche +vacillante et les quatre cierges allumés jetant une lueur funèbre. + +—Brrr!... est-ce qu'on voulait chanter ici l'office des morts et non +célébrer une messe de mariage? murmura Catherine, impressionnée par la +tristesse de l'édifice religieux. + +L'attente lui parut longue. + +Tout à coup la porte de la chapelle s'ouvrit avec fracas. + +Un bruit de pas, auquel se mêlait un cliquetis de sabres, résonna. + +Catherine, pour conserver plus longtemps son personnage, se drapa +complètement dans le manteau de Blanche et s'agenouilla, évitant de se +retourner. + +Le prêtre, lentement, s'était relevé après deux génuflexions et s'était +approché de l'autel. Il avait commencé rapidement la lecture, à voix +basse, de son rituel. + +Le baron de Lowendaal cependant, se dirigeant vers celle qu'il croyait +sa fiancée, l'aborda le chapeau à la main, la jambe tendue, le sourire +aux lèvres, et lui dit galamment: + +—J'espérais, mademoiselle, avoir l'honneur et le très grand plaisir de +vous accompagner moi-même en ce saint lieu, avec monsieur votre père... +bien heureux comme moi de votre bon vouloir. Je comprends vos timidités +et vous les pardonne... Veuillez me permettre de prendre place à vos +côtés! + +Catherine ne répondit rien, ne bougea pas. + +Le marquis à son tour s'avança et dit à mi-voix: + +—C'est très bien, ma fille... et je vous félicite d'être enfin devenue +raisonnable!... + +Et il ajouta plus haut: + +—Mais, Blanche, débarrassez-vous donc de ce manteau de voyage... ce +n'est pas aimable de se marier ainsi!... et puis il faut faire honneur à +nos invités, vos témoins et ceux de votre mari... des officiers du +général Clerfayt... Montrez-leur au moins votre visage! souriez un peu, +c'est de mise en un pareil jour!... qu'on puisse voir votre sourire!... + +Catherine, en entendant nommer des officiers autrichiens, fit un +mouvement brusque. + +Son manteau s'écarta et dégagea sa jupe à ganse tricolore. + +Vivement le marquis porta la main au manteau, le tira entièrement. + +—Ce n'est pas ma fille! cria-t-il abasourdi. + +—Qui êtes-vous? dit le baron non moins stupéfait. + +Le prêtre, à ce moment tourné vers l'assistance, étendait les bras, +marmottant: + +—_Benedicat vos, omnipotens Deus!... Dominus vobiscum!_ + +Et il attendait qu'on répondît: + +—_Et cum spiritu tuo!..._ + +Mais l'effarement était trop général pour qu'on pût suivre la liturgie. + +Les officiers autrichiens s'étaient approchés: + +—Une Française!... une cantinière! dit, avec un effroi comique, celui +qui paraissait le chef. + +—Eh bien! oui, une Française!... Catherine Lefebvre, cantinière au +13e! Vrai! ça vous estomaque, mes gas!... s'écria madame Sans-Gêne, se +dépêtrant de son long manteau et prête à rire au nez du fiancé déconfit, +à tirer la langue au marquis furieux et à ratisser des doigts devant les +officiers autrichiens inquiets, regardant si des soldats du 13e, dont +Catherine avait fièrement lancé le numéro, comme un appel de trompette, +comme un signal de combat, n'allaient pas surgir du confessionnal et +sortir du tabernacle, sous la protection du Dieu des armées. + + + + +XVIII + +DETTE DE RECONNAISSANCE + + +Le premier moment de surprise passé, l'un des officiers mit la main sur +l'épaule de Catherine: + +—Vous êtes ma prisonnière, madame! reprit-il gravement. + +—Allons donc! fit Catherine... moi, je ne me bats pas!... je suis ici +en visite... en parlementaire... + +—Ne raillez pas!... vous vous êtes introduite dans ce château... dont +j'ai pris possession au nom de S. M. l'empereur d'Autriche... vous êtes +Française et en territoire autrichien... je vous garde!... + +—Vous arrêtez les femmes à présent?... ça n'est pas galant... + +—Vous êtes cantinière... + +—Les cantinières ne sont pas des soldats... + +—Ce n'est pas comme soldat que vous êtes prisonnière, c'est comme +espionne!... répondit l'officier, et faisant un signe derrière lui, il +commanda: + +—Qu'on aille chercher quatre hommes, et qu'on emmène cette femme... +qu'elle soit gardée à vue jusqu'à ce qu'on ait examiné ce qu'il +conviendra de faire d'elle... + +Le baron de Lowendaal, qui s'était précipité au dehors et avait couru à +la chambre de Blanche, revenait effaré: + +—Messieurs, dit-il d'une voix étranglée, cette femme est la complice +d'une évasion... elle a facilité la fuite de mademoiselle de Laveline, +ma fiancée... Où est mademoiselle de Laveline? reprit-il, furieux, +s'adressant à Catherine. + +Celle-ci se mit à rire. + +—Si vous voulez revoir mademoiselle de Laveline, dit-elle au baron, +vous devrez quitter ces messieurs autrichiens et vous rendre au camp +français... c'est là qu'elle vous attend!... + +—Au camp français!... qu'a-t-elle été y faire?... + +Le marquis se pencha à l'oreille du baron: + +—Ceci vous rassure... ce n'est pas chez les Français qu'elle aura été +retrouver ce Neipperg, dont vous étiez jaloux... + +Il essayait ainsi de calmer le fiancé déconfit. + +—C'est possible, répondit le baron, mais, encore une fois, qu'est-ce +qui l'a pu décider à se sauver chez les Français... Est-ce qu'elle +est amoureuse de Dumouriez? + +—Elle a été retrouver son enfant, dit tranquillement Catherine. + +—Son enfant! s'écrièrent le marquis et le baron, également stupéfaits. + +—Eh! oui... le petit Henriot, un joli chérubin... comme vous n'auriez +jamais été capable d'en fabriquer un, baron! cria familièrement la +Sans-Gêne, narguant l'épouseur déçu. + +Mais Lowendaal se dépitait à l'écart, trop mystifié, trop accablé aussi +pour relever les paroles narquoises de Catherine. + +Léonard cependant, qui assistait à cette scène, tout déconcerté +contournait sa lèvre dans une piteuse grimace. + +Tous ses projets s'écroulaient: Blanche partie, l'enfant, dont le baron +apprenait l'existence, cessait d'être un moyen d'intimidation, une +menace, une arme perpétuellement levée sur celle qui devait s'appeler +dans quelques instants la baronne de Lowendaal. Il n'avait plus aucun +espoir de réaliser les combinaisons avantageuses qu'avait fait naître en +lui la possession du secret de mademoiselle de Laveline. + +Il réfléchit rapidement au parti qu'il convenait de prendre. + +C'était un homme de tête et qu'aucun scrupule n'arrêtait, maître +Léonard, sauf la crainte des galères, dont à propos savait +l'entretenir son patron, dans les circonstances difficiles. + +—Moi aussi, je vais au camp français!... murmura-t-il, j'ai le mot +d'ordre... je pourrai passer... et tout n'est peut-être pas perdu pour +moi!... A nous deux, madame la baronne! + +Alors, sans bruit, se glissant derrière les soldats autrichiens que l'un +des officiers avait été chercher, il gagna la porte de la chapelle, et +s'élança dans la campagne... + +L'officier qui avait arrêté Catherine dit alors d'une voix brève: + +—Il faut en finir... monsieur le baron, vous n'avez aucune observation +à faire?... aucune question à poser à notre prisonnière?... + +—Non... non, emmenez-la!... gardez-la!... fusillez-la!... s'écria-t-il +exaspéré, ou plutôt, reprit-il avec un désespoir comique, interrogez-la, +obtenez d'elle que je sache ce qu'est devenue mademoiselle de +Laveline... qu'elle dise enfin ce que signifie cet enfant dont elle a +parlé... + +L'officier répondit tranquillement: + +—Nous allons l'enfermer dans une des salles du château... la prison +porte conseil, demain elle nous répondra... + +—Demain, les soldats de la République seront ici et pas un de nous ne +parlera, car vous serez tous morts ou détalés, cria crânement Catherine. + +—Emmenez-la, dit froidement l'officier, se tournant vers ses +hommes. + +Et il ajouta: + +—Déposez vos fusils, et emportez cette femme après l'avoir garrottée si +elle résiste. + +Les quatre hommes appuyèrent leurs fusils contre la balustrade qui +fermait le chÅ“ur et s'avancèrent d'un pas lourd, prêts à exécuter +l'ordre. + +—N'approchez pas! cria Catherine... Le premier qui bouge est mort!... + +Et tirant vivement ses deux pistolets de sa ceinture, elle les braqua +sur les soldats qui s'arrêtèrent. + +—Avancez donc!... mais avancez donc! rugit l'officier, une femme vous +fait peur à présent!... + +Les quatre hommes allaient se décider à exécuter l'ordre, quand, dans le +silence de la nuit, tout proche de la chapelle, éclata un roulement de +tambour... + +C'était le pas de charge qu'on battait... + +—Les Français!... les Français!... dit avec terreur le baron. + +La panique fut soudaine, irrésistible. + +Les soldats, oubliant leurs fusils, s'enfuirent en désordre. Sur leurs +traces, les officiers s'élancèrent, cherchant à les rallier pour se +replier sur les positions autrichiennes, persuadés qu'ils étaient d'une +surprise par l'avant-garde de Dumouriez. + +Le marquis et le baron avaient couru s'enfermer dans le château... + +La chapelle était déserte. Le prêtre, à l'autel, indifférent à tout ce +qui s'était accompli, achevait son office... + +Le tambour cependant battait toujours plus fort... + +Sur le seuil de la chapelle, Catherine, surprise et joyeuse, vit +déboucher, tapant à tour de bras sur la peau d'âne, le maigre et long La +Violette... + +—Toi ici! dit-elle... Que viens-tu faire?... où est le régiment?... + +—Au camp, parbleu!... fit La Violette cessant de taper. Je suis arrivé +à temps, hein? m'ame Lefebvre... Dites donc, si nous fermions l'entrée, +nous serions plus chez nous?... + +Et, rapidement, il poussa les deux battants de la porte et assujettit +solidement la barre. + +Puis, il expliqua à Catherine étonnée qu'il avait conduit Blanche vers +le camp, mais qu'à mi-chemin ils étaient tombés dans une patrouille +française, commandée par Lefebvre. + +Il avait confié à deux hommes sûrs mademoiselle de Laveline, qui, à +cette heure, devait se trouver en sûreté, dans les lignes de Dumouriez, +avec son petit Henriot. + +Alors il avait pris le parti de revenir vivement au château, craignant +pour la brave cantinière du 13e. Surpris d'entendre du bruit dans la +chapelle, il en avait fait le tour et, se haussant vers un vitrail, +il s'était rendu compte du danger que courait la femme de son capitaine. + +L'idée lui était venue d'utiliser son tambour, afin d'effrayer les +kaiserlicks... + +—Hein! m'ame Lefebvre, j'sais bien m'en servir de la caisse à +Guillaumet... qu'en pensez-vous? j'ferais un fameux tapin tout de même, +si j'n'étais pas si long!... dit en terminant son récit le brave garçon. + +—Et mon mari, où l'as-tu laissé?... demanda Catherine anxieuse. + +—A deux cents mètres d'ici! prêt à accourir avec ses hommes, si je +donne le signal... + +—Quel signal?... + +—Un coup de feu... + +—Attendons!... il me semble qu'on vient... entends-tu ces pas, ce +bruit?... on dirait des chevaux?... + +Un piétinement d'hommes et un frappement de sabots indiquaient en effet +l'arrivée d'une troupe nombreuse, avec de la cavalerie. + +—Faut-il tirer, m'ame Lefebvre? demanda La Violette décrochant son +fusil qu'il portait en bandoulière. + +Et il ajouta, montrant les fusils abandonnés par les Autrichiens: + +—Nous avons là de quoi donner, quatre fois encore, le signal. + +—Ne tire pas! dit-elle vivement. + +—Pourquoi ça?... vous croyez donc qu'ils me font peur vos +kaiserlicks... puisqu'il est nuit, je vous l'ai dit, je ne crains +rien... + +—Malheureux!... les Autrichiens ont du renfort... tu ferais tomber +Lefebvre et les nôtres dans une embuscade... nous deux, nous nous +échapperons toujours... il vaut mieux parlementer... + +—Commandez, m'ame Lefebvre, je vous obtempère! + +On cogna rudement à la porte, et une voix cria: + +—Ouvrez! ou l'on enfonce la porte... + +Catherine dit à La Violette de faire tomber la barre. La porte fut +ouverte, et des cavaliers, des soldats apparurent. Leur masse sombre se +discernait au scintillement des sabres, des casques et des baïonnettes, +dans la nuit. + +Catherine et La Violette s'étaient réfugiés jusqu'auprès de l'autel. + +Ils aperçurent là un fantôme noir, accroupi. + +C'était le prêtre, qui, ayant terminé sa messe, marmottait tout bas des +prières... peut-être celles qu'on dit pour les agonisants... + +Les soldats avaient envahi la chapelle. On ne voyait que des fusils et +des sabres. + +L'officier qui avait voulu arrêter Catherine reparut, humilié de s'être +sauvé devant une femme, désireux de prendre sa revanche. + +Il se tourna vers un personnage, enveloppé dans un manteau galonné, +et qui semblait un officier supérieur. + +—Mon colonel, dit-il, nous allons fusiller ce soldat et cette femme... + +—La femme aussi? demanda froidement celui qu'on avait désigné comme +colonel. + +—Ce sont deux espions... les ordres sont formels... + +—Demandez-leur qui ils sont... leurs noms... ce qu'ils voulaient faire +en s'introduisant ici... après nous déciderons! dit le colonel. + +Catherine avait entendu: + +—Je demande, fit-elle avec fermeté, qu'on nous traite en prisonniers de +guerre... + +—La bataille n'est pas commencée, dit l'officier. + +—Si... par nous!... j'étais l'avant-garde et voici la première colonne, +dit-elle en montrant La Violette. Vous n'avez pas le droit de nous +fusiller, puisque nous nous rendons... Prenez garde! si vous commettez +cette lâcheté, ça se saura chez les nôtres... n'attendez alors pas de +grâce des voltigeurs du 13e!... Ils ne sont pas loin... ils ne +tarderont pas à être ici... souvenez-vous du moulin de Valmy... Vos +prisonniers paieront pour nous deux!... Mon mari, qui est capitaine, +nous vengera, allez! aussi vrai que je me nomme Catherine Lefebvre... + +L'officier au manteau, qu'on avait appelé colonel, fit un mouvement +de surprise. + +Il s'avança de quelques pas, cherchant à discerner dans l'ombre celle +qui venait de parler ainsi. + +—Seriez-vous parente, madame, dit-il avec politesse, d'un Lefebvre, qui +servait dans les gardes à Paris, et qui a épousé une blanchisseuse... +qu'on nommait madame Sans-Gêne? + +—La blanchisseuse, la Sans-Gêne, c'est moi!... Lefebvre, le capitaine +Lefebvre, c'est mon mari!... + +Le colonel, en proie à une vive émotion, très visible, fit deux pas vers +Catherine, puis, entr'ouvrant son manteau et la regardant bien en face, +il lui dit: + +—Ne me reconnaissez-vous pas, à votre tour?... + +Catherine recula d'un pas, disant: + +—Votre voix... vos traits, mon colonel, il me semble... oh! c'est comme +dans un brouillard que votre personne m'apparaît. + +—Un brouillard fait par la fumée des canons... Avez-vous oublié la +matinée du 10 août?... + +—Le dix août?... c'est donc vous, le blessé?... l'officier autrichien? +s'écria Catherine. + +—Oui, c'est moi, le comte de Neipperg, que vous avez sauvé... et qui +vous ai gardé une éternelle reconnaissance... Venez, que je vous +embrasse, vous à qui je dois la vie! + +Et il s'avançait, les bras ouverts, cherchant à l'attirer vers +lui... + +Mais Catherine, reculant, dit vivement: + +—Je vous remercie, mon colonel, d'avoir ainsi conservé la mémoire... Ce +que j'ai fait pour vous, le 10 août, m'était inspiré par l'humanité... +vous étiez poursuivi, désarmé, de plus blessé; je vous ai protégé... +sans m'occuper de savoir sous quel drapeau vous aviez reçu une blessure, +pour quelle cause vous preniez la fuite... Aujourd'hui, je vous +retrouve, portant l'uniforme des ennemis de la nation, commandant des +soldats qui envahissent mon pays: je ne veux plus me rappeler ce qui +s'est passé à Paris... mes amis, les soldats de mon régiment, mon +mari... ce brave garçon que vous voyez là , prisonnier, à côté de moi, +tous les patriotes pourraient me reprocher d'avoir préservé la vie d'un +aristocrate, d'un Autrichien, d'un colonel qui fait fusiller des gens +qui se rendent... Monsieur le comte, ne me parlez pas du 10 août!... je +ne veux pas savoir que j'ai sauvé un ennemi tel que vous... + +Neipperg se contint. Les paroles énergiques de Catherine Lefebvre +produisirent en lui une émotion extraordinaire. + +—Catherine, ma bienfaitrice, dit-il avec un accent sincère, ne me +reprochez pas de servir mon pays comme vous servez le vôtre. Comme votre +vaillant mari défend son drapeau, je me bats pour le mien... la +destinée nous a séparés en nous faisant naître sous un ciel différent, +elle ne semble nous rapprocher qu'aux heures de grand péril... Ne +m'accablez pas de votre hostilité... Si vous voulez oublier le 10 août, +moi, je dois m'en souvenir, et le colonel d'état-major de l'armée +impériale victorieuse... + +—Pas encore victorieuse! interrompit sèchement Catherine. + +—Elle le sera demain, reprit Neipperg, et il ajouta: Le colonel de +l'Empire qui commande ici, n'a pas oublié, lui, qu'il doit payer la +dette contractée par le combattant des Tuileries, le blessé de la +blanchisserie Saint-Roch... Catherine Lefebvre, vous êtes libre!... + +—Merci, répondit simplement la cantinière. Mais, et... La Violette? +dit-elle en montrant l'aide-cantinier, qui redressa sa haute taille avec +fierté, désireux de se montrer sous tous ses avantages à l'officier +ennemi. + +—Cet homme est un soldat... il a pénétré ici par ruse... je ne puis lui +éviter le traitement réservé aux espions... + +—Alors, vous me fusillerez avec lui! dit simplement Catherine. Il ne +sera pas raconté par la suite, dans nos camps, que Catherine Lefebvre, +la cantinière du 13e, aura laissé passer par les armes un brave garçon +qui n'est venu que pour elle se faire prendre par les Autrichiens. +Allons, colonel, donnez les ordres, et qu'on fasse vite, car je +pourrais m'attendrir... ce n'est pas toujours drôle de penser qu'on va +recevoir douze balles dans la peau, quand on est jeune... et qu'on aime +son mari!... Pauvre Lefebvre, j'vas lui manquer! Enfin, c'est la +guerre!... + +—Pardon, excuse, mon colonel, dit La Violette, de sa voix enfantine, si +ça ne vous faisait rien de me fusiller tout seul... car moi je l'ai +mérité, oh! je ne dis pas non! chacun pour soi et malheureux qui est +pris!... moi, je ne dois pas y couper au peloton d'exécution... Mais +m'ame Lefebvre n'a rien fait... parole, mon colonel, c'est moi qui l'ai +traînée ici!... + +—Toi... et pourquoi cela?... Que venait-elle chercher avec toi dans +cette demeure? + +—Je l'ai forcée à venir... pour porter l'enfant, donc! quand on se +serait entendu... moi, je ne suis pas fameux comme nourrice... + +—Quel enfant?... Oh! mon Dieu, s'écria Neipperg se penchant vers +Catherine, vous deviez porter un enfant... Cet enfant? + +—C'est le vôtre, monsieur le comte... j'avais promis à mademoiselle de +Laveline de lui remettre son fils, ici, à Jemmapes... + +—Et vous avez risqué?... Oh! brave cÅ“ur!... Et où est-il, mon +enfant?... + +—En sûreté au camp français... auprès de sa mère... + +—Mademoiselle de Laveline n'est donc plus ici!... que +m'apprenez-vous?... + +—Elle s'est enfuie... au moment où son père allait la contraindre à +épouser le baron de Lowendaal... + +—Je serais donc arrivé trop tard pour la délivrer, sans vous? + +—Sans La Violette! dit Catherine, c'est lui qui a tout fait. + +—Allons, je vois qu'il faut aussi que je mette en liberté La Violette, +dit Neipperg en souriant. Catherine, vous êtes libre... je vous le +répète, emmenez aussi votre camarade... Je vais vous donner deux hommes +qui vous accompagneront jusqu'aux grand'gardes... + +Puis, ayant donné les ordres nécessaires, Neipperg dit à Catherine: + +—Vous allez revoir Blanche, dites-lui que je l'aime toujours et que je +l'attends... Après la bataille, je la retrouverai sur la route de +Paris... + +—Ou sur la route de Bruxelles, monsieur le comte! répliqua Catherine +très crâne. + +Neipperg ne répondit rien. + +Il porta la main à son chapeau et dit à Catherine: + +—Profitez des dernières heures de la nuit pour regagner votre camp... +Croyez bien, ma chère madame Lefebvre, que je ne m'estime pas avoir +assez payé ma dette... je suis toujours votre obligé... Peut-être +les hasards de la guerre me fourniront-ils encore l'occasion de vous +prouver que le comte de Neipperg n'est pas un ingrat!... + +—Bah! fit Catherine, nous sommes quittes, monsieur le comte, pour +l'affaire du 10 août... mais je vous redois encore quelque chose pour ce +garçon-là , fit-elle en montrant La Violette... comme vous le dites, nous +sommes gens de revue, et l'on s'acquittera un jour ou l'autre... Allons, +adieu, mon colonel... et toi, grand clampin, par file à droite et au pas +accéléré, en avant, marche! ajouta-t-elle en bourrant amicalement La +Violette. + +Tous deux passèrent, fièrement, devant les soldats autrichiens. La +Violette ne perdant pas un pouce de sa haute taille, et Catherine, le +poing à la hanche, le coquet chapeau à cocarde tricolore sur le côté, et +son rire de défi aux lèvres. + +Au moment de franchir la porte de la chapelle, elle se retourna et dit +ironiquement: + +—A tantôt, messieurs, je reviendrai ici avec Lefebvre et ses +voltigeurs, avant midi!... + + + + +XIX + +AVANT L'ATTAQUE + + +Neipperg, tout soucieux, regardait s'éloigner Catherine. + +Il se demandait si, comme l'avait annoncé la brave cantinière, il lui +serait donné de retrouver bientôt Blanche et de revoir enfin son petit +Henriot. + +Comment, au milieu d'armées en bataille, une jeune femme, avec un +enfant, pourrait-elle se frayer un passage sans danger? + +Il était heureux toutefois de savoir que le mariage comploté par +Lowendaal et le marquis n'avait pas été accompli. Blanche demeurait +libre et pouvait encore être à lui. + +Il chercha, des yeux, Lowendaal et M. de Laveline, mais ils avaient +disparu. + +Un sous-officier, qu'il interrogea, lui apprit que le baron et le +marquis étaient montés dans la berline tout attelée qui les +attendait. Ils avaient pris en hâte la route de Bruxelles. + +Neipperg poussa un soupir de soulagement. Son rival ne serait plus là +pour lui disputer celle qui tenait toute son âme. L'espoir lui +appartenait. L'avenir n'était plus un gouffre noir, où il s'abîmait. + +Blanche et son enfant lui apparaissaient, émergeant de ce gouffre. Il +les arrachait à la nuit, et, avec eux, se baignait dans un bonheur +radieux... + +Une ombre à cette vision rayonnante. Comment rejoindrait-il Blanche? en +quel endroit retrouverait-il son enfant?... + +La bataille allait commencer. Il ne pouvait songer à traverser les +lignes, ni à se rendre au camp français, même comme parlementaire, à +l'heure où, avec le soleil allumant la crête des collines, luirait de +Jemmapes à Mons la flamme des canons... + +Il fallait attendre le résultat de la journée. La victoire devait sans +nul doute appartenir aux vieilles troupes disciplinées de l'armée +impériale. Les cordonniers, les tailleurs et les merciers qui formaient +les bataillons républicains pouvaient-ils avoir l'espérance de tenir +contre les soldats aguerris du duc de Saxe? La canonnade de Valmy +n'avait été qu'une surprise. La fortune des armes, à Jemmapes, devait +revenir du côté du nombre, du savoir militaire et de l'ordre +tactique: le duc de Saxe-Teschen avait déjà dépêché un courrier à Vienne +annonçant la défaite des sans-culottes. + +Mais, dans la déroute inévitable des Français, que deviendraient Blanche +et son enfant?... + +L'angoisse de Neipperg croissait, à la prévision des dangers qui +suivraient cette défaite, et la débandade de cette armée improvisée, +incapable d'opérer une retraite, selon les règles de l'art militaire. + +Il cherchait vainement le moyen de préserver les deux êtres qui lui +étaient si chers des conséquences terribles de la débâcle prévue, quand +une rumeur au dehors le fit sortir précipitamment du grand salon du +château transformé en quartier général, où les officiers qui +l'accompagnaient rédigeaient sous sa dictée les ordres de combat du +général Clerfayt et remettaient aux estafettes des plis pour les +différents chefs de corps, en vue de l'action qui allait s'engager... + +Il s'informa de la cause de ce tumulte. + +On lui apprit qu'une femme échevelée, les vêtements déchirés, souillés +de boue, l'air égaré, venait d'être arrêtée par les sentinelles, à +l'entrée du parc. Elle voulait pénétrer dans le château. Elle prétendait +qu'elle était la fille du marquis de Laveline, logé en ce moment chez M. +de Lowendaal. + +Neipperg poussa un cri de surprise et d'effroi. + +Blanche au château! Blanche ayant passé à travers les troupes occupant +la plaine!... Que signifiait ce retour brusque de la jeune fille, que +Catherine lui avait assuré être en sûreté au camp des Français?... Quel +malheur inattendu présageait cette rencontre inespérée!... + +Il ordonna qu'on lui amenât sur-le-champ cette femme... + +C'était bien Blanche de Laveline, le costume en lambeaux, ayant couru à +travers les buissons et les fondrières de la campagne marécageuse. + +Il se précipita vers elle, il l'étreignit dans un élan passionné... + +Au milieu de ses sanglots et de ses sourires, car la joie, comme un +rayon de soleil à travers la pluie, croisait sa douleur, Blanche de +Laveline raconta à son amant sa fuite, qu'il savait déjà , et son arrivée +au camp des républicains, escortée par les soldats du capitaine +Lefebvre. + +Selon les indications données par la bonne Catherine, elle s'était +dirigée en hâte vers la cantine du 13e léger... + +Là , dans la carriole de la cantinière, elle avait trouvé un enfant +endormi sur un matelas roulé dans des couvertures. + +Auprès se trouvait un autre matelas, mais dont les couvertures étaient +rejetées... + +Elle s'était penchée vers l'enfant endormi, et déjà sa lèvre +maternelle allait se poser, ravie, sur le front pur de son fils, surpris +dans son sommeil par ce baiser, quand, à la lueur d'une lanterne que +portait un des soldats lui servant de guide, elle distingua les traits +du petit être reposant... + +C'était une fillette, qui, s'éveillant, se mit à l'examiner avec des +yeux effarés... + +Elle poussa un grand cri: + +—Où est mon enfant?... où est mon petit Henriot? s'écria-t-elle, le +cÅ“ur déchiré d'angoisse. + +La petite fille, regardant à côté d'elle, dit: + +—Tiens... Henriot qui n'est plus là !... Est-ce qu'il est allé voir +tirer le canon?... Oh! le vilain, de ne pas m'avoir éveillée!... + +Un soldat expliqua alors qu'il avait cru apercevoir un homme,—un +civil,—qui s'enfuyait du côté de Maubeuge, emportant dans ses bras un +enfant endormi... + +Blanche s'était évanouie en apprenant cette affreuse nouvelle. + +On la transporta au poste de santé. Des premiers soins lui furent +donnés. + +Dès qu'elle rouvrit les yeux, elle réclama son enfant... elle se +souvenait de ce qu'elle venait d'apprendre... cet homme aperçu +s'enfuyant vers Maubeuge, un enfant dans les bras... elle voulait se +lever, s'élancer à sa poursuite... + +L'aide-major qui la soignait eut pitié de sa douleur. + +—Vous ne pourriez, lui dit-il, passer par cette route tout +encombrée de charrois, de caissons, de troupes, de fuyards aussi... + +—Je veux retrouver mon enfant! répétait la malheureuse mère avec +obstination, et elle ajoutait, en suppliant l'aide-major de la laisser +partir: Mais pourquoi cet homme a-t-il pris mon fils?... quel crime cet +enlèvement cache-t-il? quel or a payé ce scélérat?... pour le compte de +qui agissait-il? + +L'aide-major Marcel ne pouvait répondre à ces questions pressées, qui +s'échappaient confusément de la gorge enfiévrée de la jeune femme. + +Un sergent qui était venu rejoindre à l'ambulance l'aide-major et lui +avait parlé à l'oreille, dit tout à coup, comme pris de pitié devant +cette grande souffrance: + +—Madame, un renseignement que j'ai surpris peut vous mettre sur la +trace du misérable qui s'est introduit dans le camp, à l'aide de la +trahison sans doute... + +—Oh! dites-moi ce que vous savez, sergent! fit Blanche reprenant +espoir. + +—Parle, René, dit l'aide-major, dans une audacieuse tentative comme +celle-ci, le moindre indice peut aider à surprendre le coupable... + +Et le Joli Sergent, car c'était la jeune fiancée de Marcel le philosophe +qui intervenait, raconta que dans sa compagnie se trouvait un homme qui +avait été, à Verdun, l'ordonnance du malheureux commandant +Beaurepaire. + +Cette ordonnance avait reconnu, s'approchant de la carriole de la +cantinière Lefebvre, un homme avec lequel il avait bu à Verdun, la nuit +du bombardement. Il l'avait parfaitement reconnu. Cet homme était le +domestique du baron de Lowendaal. Il se nommait Léonard... + +—Léonard?... le valet à tout faire de M. de Lowendaal? s'était écriée +Blanche. Et aussitôt, devinant d'où le coup partait, elle avait accusé +Lowendaal de lui avoir fait enlever son enfant par ce Léonard, afin de +la dominer, de la contraindre au mariage qu'elle avait cru rompre à +jamais par sa fuite. Le petit Henriot devenait un otage aux mains du +baron. + +Aussi, malgré les conseils de l'aide-major et de René, Blanche, +subitement ranimée, s'était remise en route. + +Elle avait refait le chemin périlleux déjà parcouru; se glissant parmi +les herbes, les taillis, les ronces, enjambant les fossés, franchissant +les ruisseaux, les pieds ensanglantés, la robe en loques; elle était +revenue au château, espérant y retrouver, avec Lowendaal et Léonard, son +enfant volé. + +Elle ne savait ce qu'elle ferait, ce qu'elle dirait pour résister aux +menaces de Lowendaal, aux injonctions de son père... + +Mais elle se sentait forte, elle ne faillirait pas puisqu'il +s'agissait d'arracher son enfant aux mains du ravisseur. + +Sa joie de trouver Neipperg au château se mêlait à l'accablement où la +jetait la nouvelle du départ de son père et de Lowendaal, sans qu'aucune +trace de Léonard et de l'enfant eût été reconnue. + +Sans doute, le scélérat avait été rejoindre, à un endroit désigné à +l'avance, le baron, et lui avait remis l'enfant. + +Où et comment atteindre Lowendaal, le marquis de Laveline? car personne +ne savait certainement vers quel point s'était dirigé Léonard avec son +précieux fardeau. + +Neipperg fit connaître à Blanche que son père et le baron avaient pris +la route de Bruxelles. + +—Nous les rattraperons là demain, dit-il, avec une assurance qui calma +un peu Blanche. + +—Pourquoi ne pas nous mettre en route cette nuit même? demanda Blanche +impatiente. Demain nous serions à Bruxelles... + +—Demain, chère amie, chère femme, dit en souriant Neipperg, il faut que +je me batte... Quand nous aurons mis les Français en déroute, je pourrai +revenir sur mes pas et poursuivre les misérables qui nous ont volé notre +enfant... mon devoir de soldat passe avant mes angoisses de père!... + +Blanche poussa un soupir et dit: + +—Je vous obéis... j'attendrai donc... Oh! que cette nuit, que cette +journée vont me paraître longues!... + +Neipperg réfléchissait profondément. + +—Blanche, dit-il tout à coup avec gravité, qu'allez-vous devenir ici, +seule femme au milieu de tant de gens de guerre rassemblés?... Je ne +puis me tenir sans cesse auprès de vous... et ma protection ne saurait +être que discrète, réservée... je suis sans droits pour vous faire +respecter... pour réclamer en votre nom l'aide, les égards, et même +l'appui de nos généraux, de nos princes, de nos soldats aussi... +Blanche, me comprenez-vous?... + +Mademoiselle de Laveline rougit, baissa la tête, et ne répondit pas. + +Neipperg continua: + +—Si nous rejoignons, après la bataille, votre père et M. de Lowendaal, +croyez-vous qu'ils ne se targueront pas de leur autorité!... + +—Je résisterai... je me défendrai... + +—Ils vous domineront par votre enfant... qu'ils garderont... ainsi ils +s'empareront de mon fils!... quel droit pourrais-je invoquer pour +réclamer cet enfant, pour leur ordonner de vous le remettre?... Blanche, +avez-vous songé à cette difficulté que rien ne saurait surmonter... rien +que votre volonté? + +—Que faut-il faire? + +—Me donner les droits qui me permettront de parler haut et ferme, en +votre nom et au mien... + +—Faites ce que vous jugerez bon, ne savez-vous pas que mon sort est lié +au vôtre?... + +—Eh bien, quoique séparés, les hasards de la guerre nous ont +rapprochés, il faut que nous soyons à jamais unis, Blanche, il faut que +vous soyez ma femme!... Y consentez-vous?... + +Pour toute réponse, mademoiselle de Laveline s'élança dans les bras de +celui qui allait devenir son époux. + +—Tout avait été préparé ici pour la célébration du mariage, dit +Neipperg... le prêtre est à l'autel, le notaire sommeille avec ses +paperasses dans une des salles du château... il n'y a qu'à l'éveiller... +il changera les noms du futur, tandis que l'ecclésiastique donnera sa +bénédiction... Venez, Blanche, venez faire de moi le plus heureux des +époux!... + +Une heure après, dans la chapelle où Catherine Lefebvre avait joué un +instant le personnage de l'épousée, Blanche de Laveline devenait +comtesse de Neipperg... + +A peine les paroles sacramentelles de l'église avaient-elles uni les +époux, pendant que le tabellion, effaré, remportait précipitamment son +contrat dûment signé, paraphé, scellé, un crépitement de fusillade +éclata dans le vallon au pied de la chapelle... + +Les trompettes, les tambours lançaient éperdument aux échos le signal du +combat... + +—Messieurs, dit Neipperg en conduisant Blanche vers un groupe +d'officiers, je vous présente la comtesse de Neipperg, ma femme... + +Tous s'inclinèrent et souhaitèrent mille chances et prospérité à une +union contractée un si beau matin de bataille, la veille d'une grande +victoire, dans une chapelle transformée en redoute, où les volées +formidables du canon remplaçaient l'alleluia des cloches. + + + + +XX + +LA VICTOIRE EN CHANTANT... + + +Ceux qui se trouvaient, ce mémorable matin du 6 novembre 1792, sur la +crête de Jemmapes,—les paysans belges opprimés par l'Empire que la +victoire des sans-culottes allait affranchir,—virent un inoubliable et +majestueux spectacle... + +Une aube pâle et grise se levait sur les collines. De légers frissons +couraient sur les sommets, courbant les tiges des arbustes, éparpillant +des feuilles séchées. + +Les masses profondes des Autrichiens, des Hongrois, des Prussiens, +garnissaient toutes les cimes. Les pelisses fourrées des hussards, les +hauts bonnets des grenadiers, les shakos demi-coniques de l'infanterie, +les lances, les sabres courbés de la cavalerie, luisaient, +papillotaient, bruissaient, dans la clarté livide de cette matinée +automnale. + +Plus bas, des redoutes improvisées, des fortins, des palissades, +abritaient des tirailleurs tyroliens, aux chapeaux de feutre en pointe, +avec une plume de faisan ou de héron passée dans la ganse. + +L'artillerie, embusquée à droite et à gauche, espaçait, dans l'embrasure +des gabions et des madriers, ses longs cous de bronze aux bouches prêtes +à cracher la mitraille. + +La position des Autrichiens s'étendait formidable: la droite s'adossait +au village de Jemmapes, formant une équerre avec le front et la gauche +appuyée à la chaussée de Valenciennes. + +Sur les trois collines boisées, en amphithéâtre, s'étageaient trois +rangs de redoutes garnies de vingt pièces de grosse artillerie, d'autant +d'obusiers et de trois pièces de canon par bataillon, formant un total +de près de cent bouches à feu. + +L'avantage de l'emplacement, la supériorité incontestable d'une armée +aguerrie, bien pourvue de munitions, commandée par des chefs +expérimentés comme Clerfayt et Beaulieu, la puissance d'une artillerie +foudroyant d'en haut l'ennemi s'avançant dans une plaine coupée de +marais, et forcé de gravir sous un feu meurtrier des pentes aussi +terriblement défendues, donnaient aux généraux de l'Empire la presque +certitude de la victoire. + +De plus, l'armée autrichienne, bien reposée, installée sur un terrain +sec, avait le ventre garni, quand le premier coup de canon, avec +l'aurore, ouvrit la bataille. + +Les Français, eux, avaient pataugé toute la nuit dans un terrain humide, +ils n'avaient pas eu le temps de faire la soupe. On leur avait dit +qu'ils mangeraient dans la journée, à Mons, après la victoire. + +Ils s'étaient mis en marche, l'estomac vide, mais le cÅ“ur plein +d'espérance, se promettant de gagner, avec la bataille, leur déjeuner +avant midi... + +Le brouillard lentement se leva sur les fonds fangeux de la plaine +couverte d'hommes, piétinant, se bousculant, avançant dans un désordre +de torrent... + +Au signal du canon, en même temps que l'armée s'ébranlait, toutes les +musiques des brigades attaquèrent, dans un ensemble sublime, la +_Marseillaise_... Les sonorités des cuivres répondaient aux détonations +des obusiers... + +De cinquante mille poitrines s'échappaient à la fois, rythmées par +l'artillerie et soutenues par les instruments, les paroles martiales de +l'hymne terrifiant de la Révolution... + +Et les échos de Jemmapes, de Cuesmes, de Berthaimont renvoyaient aux +Autrichiens les défis superbes de ces appels héroïques: Aux armes, +citoyens!... formez vos bataillons!... + +Ce n'était plus une armée qui entrait en ligne, c'était une nation +entière, debout, se ruant, pour défendre son sol et sauver sa liberté... + +La vieille tactique était abandonnée. Comme une mer rompant ses digues, +la France écumante poussait sa marée d'hommes à l'assaut de ces +hauteurs, brisant tout, emportant redoutes, fortins, palissades, abatis, +sous ses vagues de plus en plus hautes... + +Une inondation dans un ouragan, telle fut la bataille de Jemmapes... + +Le canon et la baïonnette furent seuls employés... + +De loin, l'artillerie ravageait les défenses autrichiennes, puis, à +l'arme blanche, les volontaires, les gardes, les bourgeois et les +ouvriers d'hier s'élançaient sur les pièces, sabraient les artilleurs, +enfonçaient les carrés d'infanterie, arrêtaient les escadrons, les +cavaliers en un instant culbutés... + +Les antiques bandes impériales, les vétérans des guerres dynastiques, +furent décimés, dispersés, anéantis, par ces héros à jeun, dont beaucoup +portaient encore le sarrau campagnard, la veste de l'artisan, et dont +les mains pour la première fois maniaient le fusil. + +Le général d'Harville commandait à gauche, avec le vieux général +Ferrand. Chargé d'enlever le village de Jemmapes, celui-ci trouva de la +résistance; Dumouriez lui envoya Thévenot comme renfort, qui, +bientôt, pénétrait victorieux dans la place. Il était midi. + +Beurnonville attaquait à droite. Sous ses ordres, Dampierre commandait +les volontaires parisiens. A ces enfants des faubourgs de Paris revint +l'honneur d'emporter les trois redoutes. Ils hésitaient un peu, nos +guerriers improvisés. L'imposante ordonnance de l'armée autrichienne les +surprenait. Les dragons impériaux les chargeaient avec un ensemble +magnifique et terrifiant. Intrépides, face à la mort, croisant le fusil, +ils se laissèrent aborder, puis, faisant feu à bout portant, se jetèrent +la baïonnette en avant et dispersèrent cette cavalerie chamarrée. Les +hussards de Dumouriez achevèrent la déroute, détruisant tout, jusqu'à +Mons. + +Au centre, deux brigades s'étaient arrêtées. Un combattant, sans grade, +sans uniforme, le valet de chambre de Dumouriez, Baptiste Renard, prit +sur lui de les rallier, de les entraîner, et assura la victoire sur ce +point. Là commandait le lieutenant-général Egalité, plus connu par la +suite sous le nom de Louis-Philippe. + +Ce fut au chant de la _Marseillaise_ et du _Ça ira_ que les derniers +retranchements des Autrichiens furent emportés par les bataillons +parisiens, celui de la section des Lombards entre autres, et par les +braves volontaires. Les troupes de ligne, le 13e léger où Lefebvre se +battit comme un enragé, les chasseurs et hussards de Berchiny et de +Chamborand contribuèrent également à cette victoire décisive, qui +préservait la France de l'invasion, délivrait la Belgique, écrasait les +vieilles bandes d'Allemagne et donnait à la République naissante le +baptême de la gloire. + + * * * * * + +Après la bataille, on se mit en mesure de souper, chez les vainqueurs. + +L'heure du déjeuner et du dîner était passée. On se rattrapa sur le +repas du soir. + +On but à la victoire, à la nation, à Dumouriez, à Baptiste Renard, héros +en livrée, à la Convention nationale, aux Belges affranchis, et aussi à +l'humanité!... + +Ce dernier toast fut porté au bivouac des volontaires de +Mayenne-et-Loire, par un aide-major, à l'uniforme tout éclaboussé de +sang, car il avait, lui aussi, terriblement manÅ“uvré avec l'arme +blanche, parmi les héros de cette immortelle journée. + +Comme on se racontait les diverses péripéties de la bataille, un soldat +dit tout à coup: + +—Vous ne savez pas ce que nous avons trouvé dans ce château que l'on +voit là -bas, à mi-côte, et qui était, paraît-il, le quartier général des +Autrichiens?... Major Marcel, ça pourrait vous intéresser... + +—Qu'est-ce qu'il y avait donc dans ce château? demanda notre +philosophe, qui avait, ce jour-là du moins, de décisifs arguments, +vivants et morts, à faire valoir contre la barbarie des guerres. + +—Eh bien! major, il y avait un enfant... + +—Que dites-vous, un enfant?... Expliquez-vous, dit René qui s'était +approché, ce qui ne pouvait guère surprendre, car on était sûr de +rencontrer le Joli Sergent partout où se trouvait l'aide-major Marcel. + +René ajouta: + +—La citoyenne Lefebvre, la cantinière du 13e, s'informait tantôt d'un +enfant... Dites-nous un peu ce que c'était que ce p'tiot ramassé au +milieu des balles?... + +—Je ne l'ai pas ramassé, dit le soldat. + +—Vous avez eu le cÅ“ur de laisser cet innocent exposé à la +mitraille... Ça n'est pas d'un soldat français! + +—Ecoutez donc, sergent, reprit le narrateur... Nous avancions, quelques +camarades et moi, dans ce château tout désert... On se défilait avec +prudence, redoutant quelque embuscade... Ça ne nous disait rien de bon, +ce silence, cette tranquillité... + +—C'était sage, dit le major... Continue... + +—Voilà que tout à coup, en regardant par un soupirail, dans une cave, +nous apercevons comme une ombre... j'ajuste... je tire... plus +rien!... nous descendons vers la cave... nous entendons vaguement +appeler... crier... nous enfonçons la porte... qu'est-ce que nous +trouvons?... Un petit bonhomme, tout effaré, qu'on avait enfermé là , et +qui nous dit, en nous voyant:—C'est Léonard!... Il s'est sauvé par +là !... Et l'enfant nous montrait un second soupirail donnant sur une +cour extérieure. + +—Léonard!... on devait retrouver ce traître-là partout où il y a une +lâcheté à commettre, dit une voix derrière les soldats... + +C'était Catherine Lefebvre qui survenait. Elle avait entendu la fin du +récit du soldat. + +Elle dit vivement: + +—Et qu'avez-vous fait?... Vous avez fusillé Léonard, je pense... et +rassuré l'enfant... Où est-il, mon petit Henriot? Car c'est lui, j'en +suis sûre, que ce scélérat avait volé et qu'il voulait livrer à ce baron +de Lowendaal... Mais parle donc, clampin! cria-t-elle au soldat. + +Celui-ci secoua la tête: + +—Léonard s'est échappé... quant à l'enfant... + +—Tu l'as abandonné, malheureux? + +—Il a bien fallu!... En se donnant de l'air, ce coquin que vous nommez +Léonard a mis le feu à un baril de poudre abandonné par les +Autrichiens... Nous avons tous failli sauter avec la baraque!... Alors, +nous avons battu en retraite... + +—Mes amis, s'écria Catherine, des gens de cÅ“ur il n'en manque +pas ici... qui veut aller chercher sous les décombres du château?... +peut-être ce pauvre petit être sera-t-il encore vivant!... Allons! ne +parlez pas tous à la fois! dit la cantinière irritée du silence. + +—C'est qu'on est moulu, fit un des soldats. + +—On n'a seulement pas fini la soupe, dit un autre. + +—Demain, il faut être d'aplomb pour entrer dans Mons, ajouta un +troisième. + +Et celui qui avait raconté l'aventure grommela: + +—Il y a peut-être encore des coups de fusil à attraper et des barils de +poudre à voir péter dans ce maudit château!... Un moutard ne vaut pas la +peine qu'on risque sa peau comme ça... + +—J'irai donc, moi, dit Catherine, et toute seule encore, puisque +Lefebvre est de service aux grand'gardes et que vous êtes tous trop +lâches pour m'accompagner... J'ai promis à sa mère de lui rendre un jour +cet enfant, je tiendrai ma promesse... Buvez bien, mangez bien, dormez +bien, les enfants!... bonsoir!... + +—Citoyenne Lefebvre, je vous suivrai, moi, si vous le voulez, dit le +Joli Sergent. A deux, on a plus de courage!... + +—Dites à trois, fit une voix timide, et le long La Violette apparut. +Son sabre n'avait plus de fourreau, son uniforme était haché de +coups de sabre. Il était coiffé d'un casque de capitaine de dragons +impériaux. + +—Tu viens avec nous, La Violette?... C'est bien ça, mon garçon!... Il +s'agit, tu sais, de notre petit Henriot, car c'est certainement lui que +ce misérable Léonard a abandonné dans le château. + +—Il s'agit de vous, m'ame Lefebvre!... j'veux pas vous laisser seule, +dans les champs de bataille, vous le savez bien... ah! c'est que j'ai eu +une fière peur toute la journée, allez!... il s'en apercevait, le +capitaine de dragons!... oh! oui, quand il m'a fendu mon shako d'un +coup de sabre... J'étais décoiffé, voyez-vous... + +—Et tu l'as tué, le capitaine?... + +—Oui... pour lui prendre son casque... je ne pouvais pas m'en aller +nu-tête... j'aurais eu l'air de m'être endormi pendant qu'on se +battait... Oh! ça n'a pas été si commode, m'ame Lefebvre!... le +capitaine avait auprès de lui cinq dragons qui ne voulaient pas me +laisser emporter le casque de leur chef... ils y tenaient, paraît-il! Je +l'ai eu tout de même, vous le voyez... mais ça a été dur... les cinq +dragons ont tenu bon jusqu'au dernier... c'est très entêté, ces +Allemands!... + +—Brave garçon, tu as fait cela, toi... un aide-cantinier?... + +—Oui, m'ame Lefebvre... Mais marchons, allons au château... vous +verrez que, la nuit, je vous l'ai dit, je ne suis pas un poltron... + +Au moment où ils se disposaient à se mettre en route, une forme sombre +se dessina, leur barrant le passage... + +Catherine eut un mouvement de surprise: + +—Comment! c'est vous, major Marcel? dit-elle étonnée. + +—Il vient avec nous! dit René aussitôt. + +—Ne faut-il pas un médecin, là -bas?... si l'enfant est blessé, fit +l'aide-major. + +Et tous les quatre s'enfoncèrent dans la nuit, parmi les morts, les +débris d'affûts, les armes brisées, encombrant les pentes glorieuses de +Jemmapes. + +Sous les ruines du château de Lowendaal, Catherine découvrit le petit +Henriot, évanoui, atteint seulement de contusions légères. + +Marcel le soigna, le ranima. Ramené au camp, le jeune garçon sauvé du +champ de bataille fut adopté par le 13e léger et devint l'enfant du +régiment. + + + + +XXI + +L'ÉTOILE + + +Toulon, comme Lyon, Marseille, Caen, Bordeaux, était devenu une place +forte de la trahison. + +Les royalistes, unis aux Girondins, avaient ouvert les portes de la +ville, avec l'arsenal, à la coalition. + +Toute la poésie lamartinienne, tout le charme qui s'attache aux talents +oratoires, aux vertus et aux renommées des députés de la Gironde, ne +sauraient les amnistier du crime de lèse-patrie. + +A l'heure où l'Europe monarchique se ruait sur la France et prétendait +dicter des lois et imposer un régime dynastique à la nation affranchie, +les Girondins, oublieux de leur passé, méconnaissant le devoir, par +haine contre la Montagne, par peur aussi, dans un mouvement de recul à +jamais exécrable, pactisèrent avec l'ennemi, firent appel à l'étranger. + +Heureusement, Robespierre, Saint-Just, Couthon, Carnot veillaient au +Comité de salut public; les volontaires accouraient aux armées; de +jeunes généraux comme Hoche et Marceau remplaçaient aux frontières les +Dumouriez et les Custine, conspirateurs royalistes; heureusement, +surtout, le hasard fit que les canons de la République, devant Toulon et +la flotte anglaise, furent confiés à un jeune artilleur inconnu, +Napoléon Bonaparte. + +La ville traîtresse était occupée par une tourbe exotique venue, comme à +la curée, de tous les ports du littoral: des Espagnols, des Napolitains, +des Sardes, des Maltais. Le pape avait envoyé des moines chargés de +fanatiser la population. C'était la Vendée du Midi. Une Vendée pire que +celle de l'Ouest: les rebelles ayant la route de la mer pour recevoir +des renforts et, au milieu d'eux, les troupes anglaises. + +L'armée républicaine était divisée en deux corps séparés par le mont +Pharon; l'enthousiasme, l'inexpérience, la bravoure et l'indiscipline se +rencontraient, dans le mélange tumultueux de ces bataillons improvisés, +qui furent le noyau de la future armée d'Italie. + +Le commandement était échu un peu au hasard. De simples soldats +devenaient généraux en une semaine. Le général en chef était un mauvais +peintre, pire militaire, Carteaux. Le médecin Doppet et le ci-devant +marquis Lapoype étaient ses seconds. Cette bigarrure s'expliquait +par la désertion et l'émigration de presque tous les anciens officiers, +appartenant à la noblesse. + +Les commissaires de la Convention, Salicetti, Fréron, Albitte, Barras et +Gasparin, se multipliaient, enflammant le zèle des chefs, haranguant les +soldats, et décrétant la résistance, en attendant la victoire. + +Le siège se prolongeait. Les gorges d'Ollioules, les défilés avoisinant +Toulon, avaient été emportés, mais la place tenait toujours, défendue +par de formidables ouvrages. Les sièges réclament de l'expérience +militaire, de la science et des qualités de sang-froid qui faisaient +défaut aux chefs comme aux soldats de cette armée, formée de la veille. +Carteaux, le général en chef, ne connaissait même pas la portée d'une +pièce d'artillerie. + +Le hasard lui amena Bonaparte. Se rendant d'Avignon à Nice, Bonaparte +s'arrêta à Toulon pour faire visite à son compatriote le représentant +Salicetti. + +Celui-ci le présenta à Carteaux, qui, avec une satisfaction réelle, +quêtant un compliment, s'empressa de montrer à l'officier d'artillerie +ses batteries. Bonaparte ne put que hausser les épaules; les pièces +étaient si mal placées que les boulets destinés à atteindre la flotte +anglaise n'allaient pas jusqu'au rivage. + +Carteaux se retrancha derrière la mauvaise qualité de la poudre, +mais Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer l'inanité de +l'explication. Les représentants, frappés de ses raisonnements, lui +confièrent aussitôt la direction des opérations du siège. + +En quelques jours, avec une activité prodigieuse, il fit venir du +matériel, des pièces, des officiers, de Lyon, de Grenoble, de Marseille. +Il sentait qu'il était inutile de faire un siège en règle. Si l'on +parvenait à forcer l'escadre anglaise à s'éloigner de Toulon, la ville +bloquée se rendrait. Il fallait donc s'emparer d'un point, d'où l'on pût +battre la double rade, le promontoire de l'Eguillette. «Là est Toulon!» +dit Bonaparte, avec la vision du génie. Il s'empara en effet du fort de +l'Eguillette; la flotte anglaise mit à la voile, et Toulon se rendit. La +coalition était vaincue. Le Midi ne connaîtrait point la Vendée, et +Bonaparte entrait dans l'histoire, victorieux et tout surprenant de +génie. Il fut fait général d'artillerie et envoyé à Nice au quartier +général de l'armée d'Italie, commandée par Dumerbion. + +Glorieux, pourvu d'un grade qui pouvait, à vingt-quatre ans, satisfaire +son ambition et amortir le choc de ses désirs, Bonaparte se préoccupa de +l'établissement de ses frères et sÅ“urs, son idée fixe. + +Le bonheur de Joseph le ravissait. Il ne cessait de dire en parlant +de lui: «Est-il heureux, ce coquin de Joseph!» Avoir épousé la fille +d'un marchand de savons lui semblait alors la plus belle destinée. Il se +mêlait, à cette admiration pour le couple nouvellement uni, un peu de +regret de n'avoir pu épouser Désirée, la seconde fille du négociant +Clary. + +Mais un incident matrimonial qu'il n'avait pas prévu vint le troubler et +l'irriter. + +Il apprit, à Nice, que son frère Lucien venait de se marier. Et dans +quelles conditions! Bonaparte n'en décoléra pas de dix ans. + +Lucien avait un petit emploi dans l'administration militaire, à +Saint-Maximin, dans le Vaucluse. + +Il était jeune, ardent, beau parleur, et faisait la joie et la gloire +d'une auberge où il prenait ses repas. + +Boyer, l'aubergiste, avait une fille charmante, nommée Christine. +Celle-ci ne put demeurer insensible à la faconde et aux compliments du +futur président des Cinq-Cents. Elle déclara à son père qu'elle voulait +épouser Lucien. + +L'aubergiste, qui était sur le point de refuser la clef et la table à +son pensionnaire, toujours en retard pour le paiement des quinzaines, se +gratta la tête et finit par donner son consentement. C'était une façon +de solder le compte de ce mauvais payeur. + +Bonaparte, en découvrant que son frère lui donnait pour +belle-sÅ“ur la fille d'un aubergiste, eut un violent accès de fureur. +Déjà il devinait sa grandeur et s'irritait de tout ce qui pouvait, parmi +les siens, nuire à sa fortune ou amoindrir l'éclat de sa renommée +grandissante. + +Il rompit toute relation avec son frère. + +A la jeune femme il garda toujours rancune. Elle était douce et +résignée, cette Christine Boyer; elle s'efforça à plusieurs reprises +d'apaiser Bonaparte et de rentrer en grâce. + +On a conservé d'elle cette lettre touchante, écrite au moment où elle +allait devenir mère: + + «Permettez-moi de vous appeler du nom de frère. Fuyant Paris + d'après votre ordre, j'ai avorté en Allemagne. Dans un mois, + j'espère vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien + d'autres circonstances me font espérer que ce sera un neveu. Je + vous promets d'en faire un militaire; mais je désire qu'il porte + votre nom et soit votre filleul. J'espère que vous ne me + refuserez pas. Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous + dédaignerez pas, car après tout vous êtes notre frère; mes + enfants sont vos seuls neveux et nous vous aimons plus que la + fortune. Puissé-je un jour vous témoigner toute la tendresse que + j'ai pour vous!» + +Bonaparte demeura sourd à cette plainte. La fille de l'aubergiste +demeura consignée à la porte de son cÅ“ur. + +Il rêvait d'ailleurs pour lui-même une alliance qui flattait son +amour-propre, et se souciait peu de présenter à la grande dame qu'il se +proposait d'épouser l'ignorante et rustique Christine. + +Les événements s'étaient précipités pour Bonaparte. + +Il avait perdu ses protecteurs: les deux Robespierre guillotinés, les +thermidoriens poursuivaient leurs vengeances. Bonaparte eut un instant +la pensée, en apprenant le 9 thermidor, de proposer aux représentants de +marcher sur Paris avec ses troupes. Il renonça à ce projet, mais ne put +se faire pardonner ses attaches avec les révolutionnaires. + +Dubois-Crancé, membre du Comité de Salut public, désireux de disperser +les Jacobins, qui, selon des rapports de police, étaient nombreux à +l'armée d'Italie, désigna Bonaparte comme général d'artillerie en +Vendée. + +Stupéfait et accablé par ce coup, Bonaparte partit pour Paris, +accompagné de ses deux aides de camp, Junot et Marmont. + +Un capitaine d'artillerie sans valeur, Aubry, étant alors ministre de la +guerre, jalousait les officiers de son arme qui avaient eu de +l'avancement rapide. Girondin par-dessus le marché, Aubry se vengea de +l'ami de Robespierre, du stratégiste de Toulon, en l'envoyant comme +général d'infanterie à l'armée de l'Ouest. C'était renchérir sur la +disgrâce de Dubois-Crancé. + +Comme on essayait de fléchir le ministre de la guerre, ce triste +successeur de Carnot s'étonna que l'on soutînt aussi chaleureusement un +terroriste. Bonaparte ayant voulu plaider sa cause lui-même, Aubry lui +dit sèchement: + +—Vous êtes trop jeune pour commander l'artillerie d'une armée! + +—On vieillit vite sur les champs de bataille et j'en arrive! répondit +cruellement le général, cinglant le rond de cuir arrogant. + +Aubry fut inflexible. Bonaparte, refusant d'aller combattre en Vendée, +fut rayé de l'armée. + +Il chercha alors à prendre du service auprès du sultan, et serait +retombé dans la misère noire des années précédentes, si son frère Joseph +ne lui était venu en aide. + +Un des directeurs du ministère de la guerre, Doulcet de Pontécoulant, se +souvint tout à coup de lui et le fit entrer au service topographique, au +moment même où il allait s'embarquer pour Constantinople. + +L'Orient l'attirait toujours. Il rêvait, sous un ciel lointain, la +fortune et la gloire. Un fatalisme tout musulman dominait déjà son âme: +«Tout me fait braver le sort et le destin, écrivait-il à son frère +Joseph, et si cela continue, mon ami, je finirai par ne plus me +détourner lorsque passe une voiture.» + +Avec les pays bleus de l'Islam, un autre mirage attire et fascine sa +pensée: il entrevoit, parée, brillante, ornée d'élégance et toute +rehaussée d'aristocratie, une femme, de l'ancienne société, à qui il +donnera son cÅ“ur, son nom, et qui en échange lui apportera la +satisfaction des sens, le bonheur domestique, l'aisance aussi, et +l'accès dans la société qui se reconstitue. + +Un événement retentissant vint condenser les vapeurs de cette rêverie en +réalité... + +La Convention avait terminé sa laborieuse et formidable carrière. La +Constitution de l'an III était son legs. Les conventionnels, en se +retirant, avaient décidé que les deux tiers de membres de la Convention +resteraient sur leurs sièges. Ces décrets soulevèrent une insurrection +dans Paris. + +Le 11 vendémiaire (3 octobre 1795), les électeurs de diverses sections +réunis à l'Odéon, et, le 12, les électeurs de la section Lepelletier +(Bourse) firent un appel aux armes. Le général de Menou, qui reçut +l'ordre de désarmer les sections, se laissa déborder. Il sortit du +couvent des Filles-Saint-Thomas, aujourd'hui l'emplacement de la rue du +4 Septembre et de la rue Vivienne, en parlementant. Les insurgés +triomphaient. Il était huit heures du soir. + +Bonaparte se trouvait au théâtre Feydeau. Surpris par les +événements, il se rendit à l'assemblée. On discutait les mesures à +prendre. On cherchait à désigner un général pour remplacer Menou. + +Barras, qui était désigné pour assurer le maintien de l'ordre, se +ressouvint de Bonaparte qu'il avait connu et apprécié devant Toulon. + +Le lendemain 13 vendémiaire, Bonaparte balayait les sectionnaires devant +l'église Saint-Roch, et se trouvait nommé général pour l'intérieur. + +Il tenait cette fois le pouvoir et n'allait plus le lâcher. La veille, +destitué et sans ressources, il se voyait brusquement maître de Paris et +bientôt de la nation. + +Son étoile, tour à tour radieuse et pâlissante, luisait enfin claire et +fixe au firmament. Pour vingt ans elle allait devenir le phare de la +France éblouie. + + + + +XXII + +YEYETTE + + +La fortune avait soudainement souri à Bonaparte. + +Un coup de bascule inattendu et puissant venait de l'envoyer au pinacle. + +Malgré ses talents militaires déjà révélés, et les éloges que lui +avaient décernés publiquement des hommes au pouvoir, son nom demeurait +obscur et sa situation précaire. + +Cambon, le grand financier de la Convention, homme intègre et esprit +d'élite, le héros favori de Michelet, peu tendre pour la plupart des +vrais chefs de la Révolution, avait délivré en sa faveur ce certificat à +l'occasion des combats d'Antibes: «Nous étions dans ces imminents +dangers, lorsque le vertueux et brave général Bonaparte se mit à la tête +de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage.» + +Fréron déclarait qu'il était seul capable de sauver les armées en +péril de la République. + +Barras, le corrompu mais intelligent politicien, l'oubliait. + +Mariette, arrachée par lui à la mort, au milieu des forçats de Toulon +lâchés par les Anglais, ne donnait aucun signe de vie. + +Aubry, le capitaine obtus qui s'était bombardé général de division en +prenant le portefeuille de la guerre, le rayait de l'armée. + +Enfin ce rêve d'un mariage riche qu'il avait par deux fois tenté de +réaliser, en épousant, soit la veuve de son ami Permon, soit Désirée +Clary, la seconde fille de l'aubergiste Boyer, s'était évanoui. + +Il ne lui restait plus qu'à partir pour la Turquie, organiser la garde +du sultan, ainsi que l'y autorisait un décret du Comité de Salut public, +en date du 15 septembre 1795, ainsi conçu: + + «Le général Bonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux + aides de camp pour y prendre du service dans l'armée du + Grand-Seigneur et contribuer de ses talents et de ses + connaissances acquises à la restauration de l'artillerie de ce + puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les + ministres de la Porte. Il servira dans sa garde et sera traité + par le Grand-Seigneur comme les généraux de ses armées. + + »Il sera accompagné, pour l'aider dans sa mission, par les + citoyens Junot et Henri Livrat, en qualité d'aides de + camp, capitaines Sergis et Billaud de Villarceau, comme chefs + de bataillon d'artillerie, Blaise de Villeneuve, capitaine du + génie, Bourgeois et la Chasse, lieutenants d'artillerie de + première classe, Maissonnet et Schneid, sergents-majors + d'artillerie.» + +Mais l'insurrection du 13 vendémiaire avait éclaté. + +Tout le monde avait perdu la tête, excepté celui qui devait sauver la +Convention et rétablir l'ordre légal. + +Barras, que les souvenirs du 9 thermidor désignaient au choix de ses +collègues, chargé de tous les pouvoirs, chercha autour de lui le +militaire capable de commander les troupes, dans cette journée où chacun +jouait sa vie. + +Il avisa Bonaparte qui rôdait dans les couloirs. + +Carnot avait proposé de confier le commandement à Brune. Barras répondit +qu'il fallait un artilleur. Fréron, très amoureux de Pauline Bonaparte +et qui sollicitait sa main, appuya le nom de Bonaparte. + +—Je vous donne trois minutes pour réfléchir, dit Barras. + +Durant ces trois minutes, la pensée de Bonaparte tourna avec la rapidité +vertigineuse et insensible des sphères célestes. + +Il craignait, en acceptant, d'assumer la responsabilité lourde, parfois +injuste, terrible toujours, de ceux qui se chargent des besognes de +répression. Ecraser les sectionnaires, c'était peut-être vouer son nom à +l'exécration de la postérité. Il avait refusé d'aller commander une +brigade contre les Vendéens: devait-il prendre sur lui de faire marcher +une armée contre les Parisiens? Il n'était pas fait pour la guerre +civile. Et puis, au fond, il partageait beaucoup les sentiments des +sectionnaires. Ces insurgés voulaient chasser les impuissants et les +incapables qui cherchaient à s'éterniser au pouvoir, en enlevant au +peuple les deux tiers du choix de la représentation nationale. Vaincu, +il serait perdu, livré à la vengeance des sectionnaires maîtres de +Paris. Victorieux, il trempait son épée dans le sang français et +devenait, comme il l'a dit lui-même, le bouc émissaire des crimes de la +Révolution, auxquels il était étranger. + +Mais, sa pensée, évoluant avec la promptitude de la foudre, lui montra +les conséquences de son refus: si la Convention était dispersée par la +force, que devenaient les conquêtes de la Révolution? Les victoires de +Valmy, de Jemmapes, de Toulon, du Col de Tende, les glorieux succès des +armées de Sambre-et-Meuse et d'Italie devenaient inutiles; la réaction, +la trahison effaçaient tout cela. La défaite de la Convention, c'était +la déroute de la Révolution et l'oppression de la France: les +Autrichiens à Strasbourg, les Anglais débarquant à Brest, les +principes et les libertés de la République anéantis avec les +conquêtes... Le devoir d'un bon citoyen était de se rallier à la +Convention, malgré ses fautes, et, puisqu'il tenait une épée et savait +s'en servir, il agirait bien en défendant le gouvernement établi, quelle +que fût l'incapacité de ceux qui le composaient. + +Relevant la tête, il répondit à Barras: + +—J'accepte, mais je vous préviens que l'épée tirée, je ne la remettrai +au fourreau que l'ordre rétabli... + +Il était une heure du matin. Le lendemain, la victoire de la Convention +était définitive et Barras disait à la tribune: + +—J'appellerai l'attention de la Convention nationale sur le général +Bonaparte. C'est à lui, c'est à ses dispositions savantes et promptes +que l'on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait +distribué des postes avec beaucoup d'habileté. Je demande que la +Convention confirme la nomination de Bonaparte à la place de général en +second de l'armée de l'intérieur. + +Quelques jours après, Barras donnait sa démission et Bonaparte restait +seul investi du commandement. + +Il était temps. Il n'avait plus de bottes aux pieds et son habit se +fendait d'une façon cynique et dérisoire. + +Quelques jours auparavant, il s'était enhardi à se présenter chez +madame Tallien. + +Cette créature séduisante et perverse, Thérézia Cabarrus, qui avait armé +le bras du versatile Tallien et décrété, du fond de sa prison, le 9 +thermidor, gouvernait Barras, alors personnage de premier rang. + +Pour obtenir l'appui de Barras et décrocher un emploi quelconque, +Bonaparte, à bout de ressources, n'ayant ni un écu ni un vêtement, se +rendit à une soirée de la belle courtisane. + +Il lui fallut une énergie et une force de caractère énormes pour oser +s'avancer, en son piteux accoutrement, au milieu de femmes élégantes, de +muscadins pimpants et de généraux empanachés. + +Il portait de longs cheveux tombant des deux côtés du front, sans +poudre,—et pour cause: les perruquiers faisaient payer cher leur +accommodement,—une petite queue derrière nouait ses mèches lisses. Ses +bottes ne résistaient que par un miracle de précaution. Les crevasses en +avaient été soigneusement barbouillées d'encre. Son uniforme tout râpé +était le même qu'il avait porté devant l'ennemi, glorieux mais usé, et +un simple galon de soie remplaçait, par économie, la broderie insigne du +grade. + +Il apparut si minable à la triomphante maîtresse en titre, qu'elle lui +donna sur-le-champ une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la +division de Paris, la 17e, à l'effet de lui faire obtenir, conformément +au décret de fructidor an III, qui accordait un costume aux officiers en +activité, du drap pour un habit neuf. Bonaparte n'était pas en activité, +n'avait aucun droit à cette distribution, mais la protection de madame +Tallien valait mieux qu'un décret: le pauvre officier sans solde eut du +drap pour se faire tailler un habit, et put, le 13 vendémiaire, montrer +aux conventionnels, transis de peur et ensuite exubérants de joie, un +sauveur vêtu à peu près proprement. + +Rapidement, comme les princesses de contes de fées pour qui les palais +sortent des citrouilles, Bonaparte se métamorphosa et autour de lui les +choses changèrent. + +Il s'installa au quartier général, situé rue des Capucines. Junot, +Lemarois sont auprès de lui. Son oncle est mandé à Paris pour lui servir +de secrétaire. Il emploie le premier argent que lui verse le trésorier à +secourir sa famille. Il envoie cinquante mille francs à sa mère, se +contentant, lui, d'acheter de belles bottes neuves dont il avait envie +et de se faire coudre une broderie d'or luisant, à l'habit qu'il devait +à l'intervention de madame Tallien. + +Il se hâta d'user de son influence pour placer ses frères: il prend +Louis comme aide de camp, avec le grade de capitaine, et sollicite un +consulat pour Joseph. Il expédie de l'argent au collège où se +trouve Jérôme, réglant l'arriéré et ordonnant qu'on lui apprît les arts +d'agrément, le dessin, la musique. + +Rassuré sur le sort des siens, sûr de l'avenir quant à lui, redevenu +général et en passe de choisir un commandement avantageux, car la +Convention n'a rien à refuser à son sauveur et le Directoire qui va +entrer en fonctions ne peut se passer de son épée, il en revient à ses +idées matrimoniales. + +Un mariage riche, avec une femme lui donnant la fortune, l'influence, le +poids social qui lui manquent, effaçant les traces de la gêne antérieure +et l'aidant à tenir son nouveau rang, voilà le but de son ambition. + +Mais Bonaparte, mathématicien inflexible, cerveau puissant et +infaillible, devait connaître, comme le plus naïf jeune homme, la +domination du turbulent viscère qui règle les actions des hommes et +souvent les dérègle. + +Il devint amoureux. + +Avec une étourderie de collégien, il se laissa prendre au piège +voluptueux d'une coquette sur le retour, de cette créole vaine, volage, +dépensière et sotte, qui ne l'aima que le jour où l'empereur lui ôta le +diadème d'impératrice qu'il avait follement posé sur son front de femme +légère. + +Ce fut chez madame Tallien, que le général de vendémiaire venait +remercier de l'accueil fait à l'officier destitué du mois précédent, que +Bonaparte rencontra la veuve Beauharnais. + +Cette veuve Beauharnais était une créole des Antilles. + +Une de ces aventurières qui courent le monde, et, sensuelles, +audacieuses, charmantes, sont des courtisanes pires, protégées par leur +exotisme et admises dans la société à la faveur de leur aspect +d'étrangères. A beau séduire qui vient de loin. + +Elle se nommait Marie-Josèphe-Rose Tascher de la Pagerie. Elle était née +le 23 juin 1763, dans la paroisse de Notre-Dame de la Purification, à la +Martinique. Le père de cette Josèphe, dite Joséphine, nommé Joseph +Gaspard, cultivait les plantations que lui avait léguées sa famille, +venue de France, pour coloniser, en 1726. Ancien capitaine de dragons, +chevalier de Saint-Louis et page de la Dauphine, il avait peu de fortune +et se préoccupait fort de marier convenablement sa fille aînée, car +Joséphine avait encore deux sÅ“urs: Catherine-Marie-Désirée et +Marie-Françoise. + +Une certaine dame Renaudin, tante de la jeune fille, lui procura le mari +souhaité. Elle l'avait sous la main: le fils cadet du marquis de +Beauharnais, ancien gouverneur des Iles du Vent. Les Beauharnais +provenaient de l'Orléanais. La tante Renaudin était la maîtresse du +marquis. + +Le mariage fut décidé à distance, car le jeune Beauharnais se +trouvait en France, et sa fiancée s'embarqua en septembre 1779. Elle +parvint à Bordeaux et, quelque temps après, épousa le vicomte Alexandre +de Beauharnais, nommé capitaine au régiment de la Sarre, à l'occasion de +son mariage. Il avait dix-huit ans, elle seize. Bonaparte, à l'époque où +sa future impératrice se mariait, avait dix ans et entrait à l'Ecole de +Brienne. + +Ce fut rue Thévenot, à Paris, que se logèrent les deux époux. Le 2 +septembre 1780, naquit Eugène, le futur prince, vice-roi d'Italie. Le +ménage ne demeura pas longtemps uni. Bientôt le jeune vicomte quittait +sa femme pour aller servir en Amérique, sous les ordres de Bouillé. Le +désir de donner aux Américains l'indépendance, et de s'immortaliser aux +côtés de Lafayette et de Rochambeau, s'alliait, chez le trop précoce +mari, au désir de s'éloigner d'une femme coquette, frivole à l'excès et +surtout dépensière. Il laissait Joséphine enceinte. Elle mit au monde, +le 10 avril 1781, la future reine Hortense, la mère de Napoléon III. + +A cette époque, Joséphine n'avait donné à son mari aucun sujet de +plainte. Celui-ci, marié trop jeune, s'abandonnait au désir des amours +nouvelles et à l'entraînement des distractions passagères. Son départ +n'attrista que médiocrement l'étourdie. Il lui rendait une liberté dont +elle se montrait friande. + +Elle mena dès lors une existence à moitié régulière, ayant des +amants, des dettes, des hauts et des bas. Elle vivait en marge de la +société. La cour lui était non pas interdite, car les Beauharnais +faisaient partie de la bonne noblesse d'Orléans, mais difficile à +aborder. Elle n'avait que sa tante Renaudin pour la présenter, et la +situation équivoque de cette dame lui interdisait l'entrée de +Versailles. + +M. de Beauharnais revint en France, plaida en séparation. Le Parlement +lui donna gain de cause, mais les torts étant réciproques, l'arrêt +alloua à Joséphine une pension de dix mille livres. La séparée jugea à +propos de faire un voyage au pays natal. Elle retourna à la Martinique, +en revint en 1791, en compagnie d'un galant officier de marine, M. +Scipion de Roure. + +Elle retrouva son mari en haute situation. Le vicomte de Beauharnais, +député de la noblesse, était devenu l'un des membres influents de la +Constituante. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir proposé, dans la +nuit fameuse du 4 août, l'admissibilité de tous les citoyens dans les +emplois civils, militaires et ecclésiastiques, et l'égalité des peines +pour toutes les classes de citoyens; l'abolition, par conséquent, de +l'ancien régime en deux articles. Il avait été élu plusieurs fois +président de l'Assemblée nationale et recevait, en son hôtel de la rue +de l'Université, un grand nombre de députés dont il était le chef. + +Joséphine, ambitieuse et avide de présider un salon politique, où +fréquentait tout ce que l'Assemblée comptait d'hommes distingués, voulut +se réconcilier avec son mari. Elle se fit humble, douce, repentante, +féline. Elle réussit. Pendant quelque temps, elle rayonna dans cet hôtel +de la rue de l'Université dont elle était la reine. + +Mais les jours s'assombrissaient. La Terreur avait clos les salons. +Beauharnais était à l'armée. Général en chef de l'armée du Rhin, il fit +le siège de Mayence. Démissionnaire, il fut arrêté en 1794, comme frère +et major général de l'armée de Condé. Bien qu'un républicain et un +patriote comme le général Beauharnais ne dût pas pactiser avec les +traîtres, malgré la présence de son frère dans leur état-major, il fut +guillotiné, le 5 thermidor. Quatre jours plus tard, les prisons +s'ouvraient, et il eût été sauvé. + +Sa mort fut le fait d'une erreur, et de la précipitation avec laquelle, +dans ce terrible moment, s'exécutaient les arrêts criminels. + +Beauharnais doit être réhabilité entièrement, quoique sa tête ait roulé +pêle-mêle avec celles des traîtres, des conspirateurs et des ennemis de +la patrie. Il a été victime de dénonciations injustes. Lui-même a +déclaré qu'il ne fallait point reprocher à la Révolution sa mort. + +Avant de marcher à l'échafaud, dans un testament sublime, digne +d'un philosophe de l'antiquité, Beauharnais exprima surtout cette +crainte que la postérité ne le crût un «mauvais citoyen», relevant son +cadavre parmi ceux des traîtres que le glaive de la loi frappait. +«Travaille à réhabiliter ma mémoire, écrivait-il à sa femme, dans cette +lettre suprême, interrompue par le bourreau; prouve qu'une vie entière +consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité +doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout +dans la classe des gens suspects. Mais ce travail doit être ajourné, +car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour +pulvériser ses fers, doit s'environner d'une juste méfiance et plus +craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.» + +Le noble citoyen terminait en recommandant à sa jeune femme de se +consoler dans l'éducation de ses enfants, en leur apprenant que c'était +à force de civisme qu'ils devaient effacer le souvenir de son supplice. + +Quel admirable caractère que ce héros, qui, sorti des rangs de +l'aristocratie, se fait le défenseur du peuple, abat la féodalité, +proclame le premier, à une époque où cette loi des sociétés modernes +semblait une hérésie, une anarchique utopie, l'égalité des peines et +l'admissibilité des nobles et des roturiers aux grades dans l'armée, +aux emplois dans la magistrature, dans les fonctions de l'État, et +qui, après avoir présidé la plus grande des assemblées françaises, +commandé l'armée immortelle du Rhin, périt sur l'échafaud, victime de +passions aveugles, subissant le contre-coup d'une cruelle et injuste +fiction de solidarité fraternelle, et n'a, au seuil de la mort, qu'une +crainte, c'est que la peine inique qu'il subit ne laisse supposer qu'il +l'ait méritée! Alexandre de Beauharnais a le droit de prendre place au +Panthéon de la Révolution, parmi les martyrs sanglants de l'évangile +nouveau,—au Panthéon égalitaire et indistinct où se retrouvent +proscripteurs et proscrits, les décapités de germinal et les vaincus de +thermidor ou de prairial: Danton à côté de Saint-Just, et Vergniaud près +de Couthon et de Soubrany. + +Joséphine a été favorisée, entre toutes, par le mariage. Beauharnais et +Bonaparte, quelle femme n'eût été fière de ces deux maris, ne les eût +aimés, adorés, respectés! Elle ne les a aimés ni l'un ni l'autre; elle +les a trompés, à bouche que veux-tu, avec les premiers gentils officiers +et muscadins que le hasard des sociétés faciles où elle se plaisait +jetait dans ses jupes. + +La Révolution fit de Joséphine, qui, jusque-là , n'avait été qu'une +déclassée, une sorte de grande dame. Le nom de son mari lui servit de +titre auprès des femmes de l'ancienne cour ayant échappé à la +Terreur. En prison, elle se lia avec plusieurs vénérables survivantes du +naufrage de la vieille aristocratie. Elle connut aussi la Cabarrus. + +Chez celle-ci, trônant et minaudant sous le double pavillon du citoyen +Tallien, son époux, et du directeur Barras, son amant, Joséphine, un +jour, se trouva en face du maigre et silencieux vainqueur de +vendémiaire. + +Bonaparte était à la mode. On ne parlait que de ce jeune général qui, +d'un bond, venait de sauter dans la gloire. Les salons se le +disputaient. Les femmes lui souriaient, cherchaient à l'attirer. Lui, +passait grave, indifférent, souverain déjà . + +La veuve Beauharnais, avec sa nonchalance créole, ses graves manières, +ses charmes déjà fanés, séduisit le froid jeune homme du premier regard. + +En cette entrevue décisive chez madame Tallien, Bonaparte se sentit +attiré, pris, enveloppé. Dans le cercle vaporeux de cette brune enfant +des îles, il se voyait entraîné, et, avec charme, subissait le vertige. + +Elle était loin d'être belle. Son futur beau-frère, Lucien Bonaparte, +fit part en ces termes de l'impression qu'elle produisit sur lui: + +«Elle avait peu, fort peu d'esprit; point du tout de ce que l'on +pourrait appeler la beauté; mais certains souvenirs créoles, dans les +souples ondulations de sa taille, plutôt petite que moyenne; une +figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle les apprêts de +sa toilette remédiaient assez bien, à la clarté des lustres; tout enfin +dans sa personne n'était pas dépourvu de ces quelques restes de sa +première jeunesse, que le peintre Gérard, cet habile restaurateur de la +beauté flétrie des femmes sur le retour, a fort agréablement reproduits +dans les portraits qui nous restent de la femme du Premier Consul... +dans les brillantes soirées du Directoire où Barras m'avait fait +l'honneur de m'admettre, elle ne me paraissait plus jeune et inférieure +aux autres beautés qui composaient ordinairement la cour du voluptueux +directeur et dont la belle Tallien était la véritable Calypso...» + +Le portrait, peu flatté, paraît exact. + +Joséphine avait alors plus de trente-deux ans. Elle était mère de deux +jeunes enfants, et son existence mouvementée, ses tracas princiers, ses +voyages, le décousu de sa vie domestique, ses amours de passage, avaient +certainement contribué à accélérer pour elle la marche du temps. + +Elle vainquit cependant le vainqueur à leur premier tête-à -tête. +Bonaparte sortit de chez la Tallien le cÅ“ur bouleversé, les yeux +brillants, secoué dans tout son être par une fièvre qui, pour la +première fois, n'était pas celle de la gloire, tourmenté d'un besoin qui +n'était plus la faim, oubliant même sa famille et dédaignant la +conquête du monde, qu'il rêvait en ses heures solitaires de jeunesse +besogneuse, pour ne penser qu'à celle de _Yeyette_, comme lui avait dit +se nommer familièrement, pour les intimes, la voluptueuse créole. + + + + +XXIII + +MADAME BONAPARTE + + +Bonaparte,—dont toute la première jeunesse fut chaste, laborieuse, et +qui ne connut que les débauches cérébrales et les griseries de +l'intellect,—fut amoureux de Yeyette avec emportement. + +Il est certain que Joséphine ne méritait nullement cet excès d'amour. +Mais le jeune général se trouvait dans une situation psychologique telle +que son cÅ“ur devait fatalement s'éprendre au premier contact d'une +femme répondant à peu près à ce type, à ce modèle, que dans ses songes +antérieurs, sa pensée avait si longuement et si avidement évoqué. + +Joséphine n'était pas une de ces femmes d'esprit, de ces bas-bleus dont +il eut justement, toute sa vie, l'horreur. Elle ne se piquait point de +lancer des saillies ou de malicieuses épigrammes. Elle plut d'abord +au général, en paraissant s'intéresser énormément à ses conquêtes +militaires, en lui parlant stratégie. + +Elle avait en outre à ses yeux un prestige incomparable: +n'appartenait-elle pas à l'ancienne aristocratie? Pour le petit +gentillâtre corse, élevé dans un domaine misérable, et qui jamais +n'avait approché de femmes bien vêtues, fleurant le parfum de l'ancienne +cour, cette vicomtesse personnifiait la beauté féminine alliée à la +grandeur. Le prestige de la noblesse, la Terreur passée se ravivait, +lustral: la guillotine avait rajeuni les oripeaux fanés de l'ancien +régime, et, sous l'ondée de sang, la noblesse reprenait coloris et +vigueur. Il redevenait véridique le mot de la galante douairière: «Pour +un roturier, une marquise a toujours trente ans.» Cette attraction +nobiliaire, ce prestige du titre, du nom, du rang, jusqu'au plus profond +de nos couches sociales démoralisées s'est perpétuée. Le commerçant ne +fait-il pas étalage de sa clientèle titrée? Les hôteliers n'ouvrent-ils +pas toutes grandes les portes de leurs appartements, parfois celles de +leurs coffres-forts devant des monseigneurs aussi redoutables souvent +que les pinces des cambrioleurs? Et, dans la trivialité de leur verbiage +amoureux, les don Juan en casquette ne formulent-ils pas encore leur +admiration et leurs désirs, à la vue d'une jolie fille, par cette +exclamation toute chargée du respect de jadis: «Je l'embrasserais comme +une reine!» + +Bonaparte, dont le génie en ébullition n'excluait pas une ignorance +absolue des usages et des choses du monde, ne pouvait faire la +distinction entre une vraie grande dame, puisqu'il n'en avait jamais vu +auparavant, et cette irrégulière veuve, aux allures molles et aux yeux +langoureux, qui lui adressait des éloges si simples, si sincères, sur +ses talents militaires. + +Dans toute passion naissante, si déraisonnable qu'elle soit ou si +logique, si inévitable qu'elle apparaisse par la suite, il convient de +toujours constater un germe, un mobile initial, une monère, diraient les +embryogénistes. Chez l'un c'est le besoin d'aimer, le sexe qui commande; +un autre subira la loi de l'attraction et de la sociabilité, fuyant +l'isolement, l'ennui, monstre flasque, gluant comme un poulpe, qui vous +enlace en ses tentacules; pour celui-ci, l'amour sera comme une fleur +qui pousse, dans un terrain préparé, jaillissant d'une plante où la sève +a monté; enfin pour certains hommes, au cerveau intuitif, à la pensée +objective, pour les grands imaginatifs, les constructeurs de châteaux en +Espagne, les armateurs d'esquifs invraisemblables destinés à appareiller +vers des rivages fabuleux, l'amour est un concept réalisé, une +idée incarnée, une vapeur d'esprit qui se condense en chair +marmoréenne... pour ceux-là , dont Napoléon était, poètes sans jamais +écrire de vers, la femme est évoquée comme une apparition désignée; elle +sort de l'inconnu telle que la statue conçue par le statuaire du bloc +informe de la glaise, presque comme la blonde Eve tirée de la côte du +premier amant... + +Napoléon aimait en Joséphine l'amante idéale. + +Il ne retrouva pas en elle les traits, le nez, la bouche, les yeux qu'il +avait combinés dans l'esquisse de sa figure d'amour. Avec son teint mat, +sa peau de tropicale riche, élevée à l'ombre, portée en manchy de rotin +et balancée en des hamacs, tandis que, de grandes plumes d'autruche, +deux négresses éventaient sa sieste gracieuse, ses yeux gros bleu foncé, +ses cheveux châtains dorés aux boucles frisottantes que contenait un +cercle d'or, Yeyette ne réalisait sans doute pas au point juste le type +physique de son imagination. + +Mais elle personnifiait admirablement la femme idéale qu'il attendait, +qu'il espérait, qu'il voulait. + +Sa tentative auprès de madame veuve Permon, qui aurait pu être sa mère, +prouvait qu'il n'attachait qu'une importance secondaire à la question +d'âge. La maturité de Joséphine devenait sans doute un attrait de plus +pour le rude soldat, le politique impitoyable et glacé qu'il était déjà . +Avec les femmes, Bonaparte n'avait guère que les désirs et les audaces +d'un collégien. + +Sa démarche, sans résultat, auprès du marchand de savon de Marseille +pour épouser Désirée, la sÅ“ur de madame Joseph Bonaparte, prouvait +qu'il n'était pas indifférent à la dot. + +Il voulait une femme qui pût tenir un salon, et qui lui apportât, avec +une aisance acquise, un intérieur, un mobilier, des relations, et un +rang social établi. Joséphine, pour lui, présentait tous ces avantages. +Elle appartenait, comme la veuve Permon, à l'aristocratie, et de plus +elle était, comme Désirée Clary, riche. Bonaparte le croyait du moins. + +Après son entrevue chez la Tallien, il fut invité au petit hôtel du nº +6 de la rue Chantereine, et fut ébloui de ce qu'il prenait pour un luxe +de vraie vicomtesse. + +Disons à ce propos qu'elle est absolument inexacte l'anecdote, charmante +d'invention, du jeune Eugène Beauharnais venant réclamer, chez le +général Bonaparte, l'épée de son père, confisquée au cours des +perquisitions exécutées chez les sectionnaires, après leur défaite. +Aucun récit contemporain ne mentionne ce fait. L'épée du général n'avait +pu être saisie que chez sa veuve. Et la vicomtesse de Beauharnais était +l'amie de madame Tallien, elle vivait dans la société de Barras, elle +passait même pour remplacer, de temps à autre, auprès de lui, la belle +Notre-Dame de Thermidor. Chez une femme aussi protégée du +commandant en chef de l'intérieur, au nom duquel le désarmement +s'opérait, la police se fût bien gardée d'oser perquisitionner. Et puis, +dans ce cas, c'est à Barras, et non à Bonaparte, son subordonné +militaire, que se serait adressée la réclamation légitime de la famille +Beauharnais. + +Le logis de la rue Chantereine était modeste et meublé de bric et de +broc. La gêne y inscrivait partout son passage. Avec Gauthier, son +jardinier-cocher-valet de pied, et mademoiselle Compoint, femme de +chambre, très avancée dans l'amitié, dans l'intimité de Joséphine, +habillée presque aussi élégamment qu'elle et traitée en amie, en +sÅ“ur, Joséphine réussit à éblouir Bonaparte qui ne savait rien du +luxe, et ressemblait à un sous-officier invité chez la femme du colonel. + +La bohème dorée logeait à l'hôtel Chantereine, loué, à la citoyenne +Talma, quatre mille livres. Il n'y avait pas de vin dans la cave, ni de +bois sous la remise, mais un carrosse avec deux chevaux étiques +s'étalait, bien en vue, à l'entrée du pavillon. Joséphine, très +coquette, tenait au luxe apparent. Elle avait beaucoup de robes, très +peu de chemises. Ses costumes légers, vaporeux en gaze, en mousseline, +produisaient beaucoup d'effet aux réunions, et lui coûtaient fort peu. + +Bonaparte fut tout de suite pincé. Il sortit de la maisonnette délabrée, +la tête folle et les sens embrasés. Il désirait à présent Joséphine +comme femme, comme chair, comme être à posséder, à étreindre, à +fouler sous l'impétuosité de ses caresses. + +Celle qu'il avait cherchée sans la connaître par ses qualités +extérieures, sa position dans le monde, son origine, ses affinités, son +milieu, il la trouvait et, comme femme, elle satisfaisait toutes les +exigences de son désir. Donc il la voulait, il l'aurait. Rien ne pouvait +arrêter sa volonté lancée comme un obus hors du canon. + +Joséphine hésita tout d'abord. Bien que sa position fût précaire, elle +se demandait si la fortune du général Bonaparte persisterait. Après +tout, pour elle, ce n'était qu'un parvenu, grâce à l'amitié de Barras. +Sans le choix de Barras, c'est Brune ou Verdières, proposés par Carnot, +qui eussent été chargés de défendre la Convention au 13 vendémiaire. +Barras continuerait-il sa protection au jeune aventurier? Le +tout-puissant Directoire ne verrait-il pas d'un mauvais Å“il ce +mariage? + +Joséphine résolut d'aller consulter le sensuel et cynique potentat. + +Elle fit donc atteler un soir, et se rendit au Luxembourg, chez le +citoyen Barras, membre du Directoire. + + + + +XXIV + +CHEZ BARRAS + + +Il y avait fête au Luxembourg quand Joséphine de Beauharnais se fit +annoncer. + +Elle s'était habillée avec recherche à la mode nouvelle, robe à la +Flore, flottante à la façon d'une écharpe, vaporeuse, légère, au tissu +presque transparent, laissant luire sous son réseau délié l'ivoire mat +des chairs. + +Il s'agissait, non seulement de plaire à Barras, mais aussi d'éclipser +toutes les beautés qui s'épanouissaient en corbeilles roses, blanches, +bleues, à la grecque, à la romaine, à la Diane, à la Terpsichore, toute +la mythologie de l'Olympe du moment, dans les salons de Barras. + +Qu'elle refusât ou qu'elle donnât sa main au général Bonaparte, +Joséphine entendait maintenir sa réputation de femme à la mode, +courtisée, recherchée, et prouver qu'elle n'avait pas renoncé à +l'empire des grâces. Au fond du cÅ“ur, cette démarche qu'elle +risquait, ce conseil et cet appui qu'elle venait demander au brillant +directeur, n'étaient qu'un prétexte à se montrer sollicitée, désirée, +aimée, par un personnage, sans doute un peu nouveau, mais dont le monde +déjà semblait subir l'ascendant et présager les hautes destinées. + +Elle voulait exhiber à ses rivales son amoureux Bonaparte, comme une +parure inédite, comme un bijou un peu sauvage, mais précieux, et il ne +lui déplaisait pas de dire à Barras, en feignant de le consulter, que +son collègue au commandement de l'armée intérieure, son second dans la +journée de vendémiaire, dont l'épée victorieuse pouvait peser autant que +son sabre de parade dans la balance de l'avenir, la trouvait adorable et +n'avait pas la sottise de lui préférer quelque impure aux charmes +avilis. + +Était-ce coquetterie, regrets ou ironie? Joséphine n'a pas été +historiquement la maîtresse de Barras. Elle fut dans la réalité des +boudoirs restaurés, dans le décor poétique des sylphides et des nymphes +diaphanes peintes par Prud'hon, la sultane d'une heure de Barras, +démocrate pacha à la face brutale de soudard, aux prétentions élégantes +d'un roué de la Régence. + +Aucune femme ne lui résistait, à ce casse-cÅ“ur qui était un +casse-cou. Sa vie avait été pleine d'aventures amoureuses. Ce +révolutionnaire était un aristocrate de naissance, talon et bonnet +rouges, le comte Paul de Barras, s'il vous plaît! Méridional, cela va +sans dire, étant né à Fox-Emphoux, dans le Var, capitaine aux armées du +roi, membre de la Convention, régicide, président de la redoutable +assemblée, investi du commandement suprême au 9 thermidor et au 13 +vendémiaire, il avait été élu membre du Directoire, le dernier par 129 +voix sur 218 votants. On sait que le Directoire était composé de 5 +membres nommés par le Conseil des Anciens sur une liste de 50 membres +présentés par l'Assemblée des Cinq-Cents. Ses collègues étaient +Larévellière-Lépeaux, élu par 216 voix, Rewbell, Letourneur et Carnot. +Le dernier de tous, Barras, s'était imposé et gouvernait réellement le +Directoire. Il était grand, robuste, avec l'aspect d'un Fanfan-la-Tulipe +parvenu aux honneurs; il conservait, sous le fastueux manteau +directorial, ses mÅ“urs et ses allures de don Juan de caserne. Ses +collègues laborieux comme Letourneur, austères comme Carnot et Rewbell, +enthousiastes, honnêtes, mais peu décoratifs comme le difforme +Larévellière-Lépeaux, ne représentaient pas le pouvoir brillant, +théâtral, cabotin même, si l'on peut employer ce vocable alors inconnu, +tel que le voulaient les Français de l'an III, las de la liberté, +regrettant les plaisirs, l'insouciance, le laisser-aller des +mÅ“urs et la pompeuse allure de l'ancien régime. + +Barras, par sa prestance, par la façon dont il portait la tête au milieu +des solliciteurs de tout rang et de toute origine, par le geste dont il +soulevait son chapeau à triple plume blanche, par la soldatesque +nonchalance avec laquelle il laissait traîner sur les parquets du +Luxembourg son sabre courbé au fourreau de vermeil, personnifiait +admirablement, pour la foule redevenue servile, la majesté royale +rétablie sans la monarchie. Ce Louis XIV de corps de garde était le roi +de la République. Tout le servait. Ses vices surtout. Ses maîtresses +formaient la garde de son pouvoir joyeux. Il rassurait par les fêtes +qu'il donnait. Le peuple ne songeait pas à reprocher à ce jouisseur ses +jouissances. On sortait d'une bataille terrible, d'un carême effrayant: +à tous les rangs de la société, un seul régime apparaissait désirable, +celui qui permettrait de vivre en paix et de faire tous les jours +Mardi-Gras. + +La guillotine, les fêtes affreuses de la rue, les hommes en bonnet rouge +et en carmagnole, les furies de la guillotine coiffées du madras +évoquant la face hideuse de Marat, le luxe proscrit, l'amour suspect, +l'art réfugié à l'étranger, tout cela n'était plus qu'un cauchemar. On +s'éveillait dans la joie, dans l'ivresse; on se reprenait à des plaisirs +brusquement ranimés, on se retrouvait à table entre échappés de la +charrette. Les dîners, les parties de campagne, les vins débouchés au +milieu de gais compagnons et de jolies filles décolletées, les roses +dont on jonchait les nappes et les surtouts, les équipages qui +semblaient revenir des écuries de Pluton, les convives dont beaucoup, +comme Lazare, sortaient réellement du tombeau, donnaient à cette époque +étrange, bigarrée, puissante, une couleur et une outrance que jamais +plus les âges pacifiés ne reverront. + +Il la personnifiait superbement dans ses folies, dans ses passions, dans +ses forces aussi, cette transitoire période du Directoire, le +voluptueux et intelligent Barras. + +Il avait rétabli l'ordre dans la rue, et le plaisir dans la société. +Quoi d'étonnant que toutes les femmes fussent folles de lui? Avec cela, +très dépensier: comme il jetait l'or sur les tables de brelan du +Palais-Royal, il lançait par poignées les louis aux jeunes beautés +attirées, phalènes vénales, par le flamboiement de cet astre nouveau. La +Cabarrus était l'odalisque favorite. Cette intrigante courtisane qui +repoussa, n'ayant plus besoin de lui, l'odieux Tallien, n'est pas +seulement maîtresse en titre, elle est aussi la complice de Barras. +C'est elle le grand agent de corruption sociale. Son rôle est celui +d'une magnifique proxénète. Elle aide le sybarite directeur à enterrer +la Révolution sous les fleurs et à faire succéder l'orgie +crapuleuse à la débauche sanglante. La Révolution, où les frères +s'entre-dévorèrent, fut un repas des Atrides: la Cabarrus avec Barras en +fit un festin de Trimalcion. + +Une soirée chez Barras rassemblait tout ce que la société d'alors +comportait d'élégances, de distinction, de vice, de vertu, de gloire. +Les jeunes généraux, les vieux parlementaires, les femmes qui portaient +en breloques une boucle de leur fiancé, de leurs frères, ou de leur +premier amant, coupée sur la tête chérie au moment où Samson allait s'en +emparer, les fournisseurs plus cousus d'or que les fermiers généraux de +jadis, les muscadins aux amples cravates de mousseline, les madame Angot +toutes ruisselantes de bijouterie, les savants, les écrivains Monge, +Laplace, Volney, se pressaient dans les salons du Luxembourg, heureux de +survivre, désireux de rattraper les heures perdues, insoucieux de +l'avenir, se disant avec un sourire sceptique: «Pourvu que ça dure!» +Dans l'ombre Talleyrand, revenu d'Amérique, ricanait et couvait cette +société en décomposition, comme un vautour planant sur un charnier. + +Quand Joséphine eut fait prévenir Barras quelle désirait l'entretenir en +particulier, on la conduisit dans un petit salon attenant au cabinet du +directeur. + +Elle attendit quelques instants. La cloison était légère: un bruit +de voix s'élevait de la pièce voisine; elle entendit la fin d'une +discussion. + +—Pourquoi soupçonnes-tu Bonaparte? disait Barras dont Joséphine +reconnut le verbe sonore, c'est un homme pur d'argent, comme il nous en +faut... + +—Je le crois ambitieux, répondit la personne avec qui s'entretenait +Barras. + +—Ne l'es-tu pas, toi, Carnot? reprit le directeur... Sois donc franc: +tu es jaloux de Bonaparte! les plans qu'il a combinés pour l'armée +d'Italie, tu les as anéantis sans les soumettre au Directoire, craignant +que la gloire t'échappât du triomphe de nos armes! + +—Je n'ai pas connu ces plans, répondit le directeur Carnot. Je les +ignorais... Je jure que cela n'est pas vrai... + +—Ne lève pas la main! dit brutalement Barras. Il en dégoutterait du +sang!... + +—Tu me reproches, toi aussi, dit Carnot avec âpreté, d'avoir signé des +arrêts de mort? + +—Tous les arrêts de mort... oui, tu les as tous signés avec +Robespierre... + +—Je les ai signés sans les lire, comme Robespierre signait mes plans +d'attaque sans même y jeter les yeux... nous avons servi la Révolution +chacun de notre côté... la postérité nous jugera!... + +—Va-t'en, buveur de sang! cria Barras. + +—Adieu, toi qui te grises d'or et de volupté! répondit Carnot. Je +te le répète: je crains l'ambition de Bonaparte, mais je ne m'oppose +nullement à ce que tu le nommes général en Italie!... Après tout, lui +aussi fut un terroriste, un protégé des Jacobins, un régicide comme toi +et moi... récompense-le, c'est ton affaire! Mais ne crois pas qu'il ait +d'aussi vertueux desseins que tu le supposes... Le 13 vendémiaire, ce +n'est pas Rome qu'il a sauvée, c'est Byzance!... + +Et l'ancien membre du Comité de Salut public sortit en faisant claquer +la porte avec violence. + +Barras, soulevant une portière, se présenta souriant à Joséphine et lui +dit: + +—Quelle heureuse circonstance vous fait, belle vicomtesse, vous tenir à +l'écart de la fête, et qui me vaut l'agréable surprise de cet entretien +particulier? + +Barras, au fond, était inquiet. Il n'avait pas dédaigné les faveurs +passagères de la séduisante créole, mais il ne tenait nullement à +renouer des relations qui, de part et d'autre, n'avaient eu qu'un +caractère occasionnel et capricieux. Joséphine, très à court d'argent, +sans appui, sans relations, avait été heureuse de s'attacher un instant +l'homme qui avait vaincu Thermidor, un ci-devant noble, généreux, +aimable, et qui pouvait lui servir, sinon de protecteur en titre, du +moins de caution dans les circonstances difficiles. Lui, de son +côté, impatient de renouer les traditions de l'ancien régime, avait été +flatté d'une conquête d'origine aristocratique, la veuve d'un président +de la Constituante, général en chef de la glorieuse armée du Rhin. Mais +il n'était resté entre eux que des souvenirs d'une liaison agréable, et +la saveur de voluptés rapidement écoulées. + +Joséphine, un peu troublée, lui confessa l'objet de ses démarches: + +—On veut que je me remarie, mon cher directeur... Qu'en pensez-vous? + +—Mais je pense que vous ferez un heureux... Puis-je savoir quel est +l'homme sur lequel vous avez jeté les yeux? + +—Vous le connaissez, Barras!... c'est le général Vendémiaire, dit en +souriant Joséphine. + +—Bonaparte? Un garçon d'avenir... un artilleur de premier ordre... Si +vous l'aviez vu comme moi à cheval, dans le cul-de-sac Dauphin, braquant +ses canons contre les sectionnaires sur les marches de Saint-Roch, vous +seriez persuadée qu'un homme aussi brave ne peut faire qu'un excellent +mari... Oh! il est intrépide!... j'étais à côté de lui, et les +sectionnaires faisaient un feu du diable, dit Barras en manière +d'aparté. + +—Il est bon, fit Joséphine... Il veut servir de père aux orphelins +d'Alexandre de Beauharnais et de mari à sa veuve. + +—C'est très louable, mais l'aimez-vous? + +—Je serai franche avec vous, Barras; non, je ne l'aime pas... +d'amour... + +—Auriez-vous de l'éloignement pour lui?... Dame, il ne paie pas de +mine... + +—Je n'ai pour lui ni répugnance, ni désir... je me trouve dans un état +de tiédeur qui me déplaît... C'est ce que les dévots,—vous savez qu'à +la Martinique, mon pays, on est fort attaché à la religion,—trouvent +l'état le plus fâcheux pour l'âme... + +—Il s'agit aussi du corps, lorsqu'on parle du mariage... + +—L'amour est un culte aussi, Barras! Il exige la foi... on a besoin de +conseils, d'exhortations pour croire, pour être fervente... voilà +pourquoi je réclame vos conseils. Prendre une résolution a toujours paru +fatigant à ma nature nonchalante... J'ai, toute ma vie, trouvé plus +commode de suivre la volonté des autres... + +—Alors, il faut que je vous ordonne d'épouser le général? + +—Conseillez-le-moi seulement... J'admire le courage de Bonaparte... Il +a sauvé la société au 13 vendémiaire... + +—Il a protégé la Convention, abattu les factieux qui voulaient +renverser la République et gagné à lui seul, dans Paris, une bataille de +rues qui vaut toutes les batailles rangées... + +—C'est un homme supérieur... J'apprécie l'étendue de ses +connaissances en toutes choses dont il parle généralement bien, la +vivacité de son esprit qui lui fait comprendre la pensée des autres +presque avant qu'elle ait été exprimée; mais je suis effrayée, je +l'avoue, de l'empire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce qui +l'entoure... + +—Il a l'Å“il dominateur, en effet! La première fois que je l'ai vu, +dit Barras avec gravité, je fus étrangement surpris à son aspect. +J'aperçus un homme au-dessous de la taille ordinaire, d'une extrême +maigreur... On aurait dit un ascète échappé des solitudes... ses cheveux +coupés d'une façon particulière, encadrant ses oreilles, tombaient sur +ses épaules... Oh! ce n'est pas un de nos muguets de la jeunesse dorée! +Il était vêtu d'un habit droit, boutonné jusqu'en haut, orné d'une +petite broderie en or très étroite; il portait à son chapeau une plume +tricolore... Au premier abord, sa figure ne me parut pas belle, mais des +traits prononcés, un Å“il vif et fouilleur, un geste animé et brusque +décelaient une âme ardente; son front large et soucieux indiquait le +penseur profond... Son parler était bref; il s'exprime assez +incorrectement... mais, s'il ne cherche la correction, à tous moments il +trouve le sublime... C'est un homme, Joséphine! un homme intègre, un +vaillant qui sera peut-être demain un héros!... Puisqu'il veut de vous, +prenez-le... C'est un conseil d'ami que je vous donne... de bon +ami, croyez-le!... + +—Alors, vous m'engagez à devenir sa femme... + +—Oui... et, avec le temps, vous l'aimerez... + +—Vous croyez?... J'ai un peu peur de lui.... + +—Vous n'êtes pas la seule!... tous mes collègues le redoutent... +Carnot, un terroriste, un buveur de sang, un complice de Robespierre +pourtant, le déteste, parce qu'il en est jaloux et qu'il le craint... + +—S'il intimide les directeurs, jugez l'impression qu'il doit faire sur +une femme!... + +—Vous vous y habituerez... d'ailleurs, il vous aime, m'avez-vous +dit?... + +—Je crois qu'il est fort amoureux de moi, mais, Barras, entre amis, on +peut se faire de telles confidences, ayant passé la première jeunesse, +puis-je espérer conserver longtemps cette tendresse violente qui, chez +le général, ressemble à un accès de délire!... + +—Ne vous inquiétez pas de l'avenir... + +—Si, lorsque nous serons unis, il venait à cesser de m'aimer, ne me +reprochera-t-il pas sa faiblesse, son abandon?... Il se repentira de +l'illusion subie. Il cuvera l'amertume de l'ivresse dissipée. Ne +regrettera-t-il pas un mariage plus brillant, avec une femme plus jeune, +qu'il aurait pu contracter! Que répondrai-je alors? que ferai-je?... je +pleurerai... Autant m'éviter les larmes... + +—Ne prévoyez donc pas ainsi les malheurs... On souffre à devancer +les misères!... Bonaparte est un gaillard voué au bonheur... Êtes-vous +superstitieuse? Il m'a confié qu'il avait une étoile, et qu'il y +croyait... + +—Moi, à la Martinique, une négresse qui pratiquait les enchantements, +et dont les prophéties locales se sont toutes réalisées, m'a prédit que +je porterais un jour une couronne de reine... Je ne vois pas bien +Bonaparte roi et moi partageant son trône... + +—Vous pourrez partager avec lui la gloire qui couronnera le commandant +en chef de la plus belle armée de la République. + +—Que voulez-vous dire, mon cher Barras? demanda Joséphine surprise, se +souvenant de l'altercation avec Carnot qu'elle avait entendue, et dont +le général Bonaparte faisait l'objet. + +—Je veux dire que vous serez la plus heureuse des femmes, comme vous +êtes l'une des plus belles reines de beauté de notre République, si vous +épousez Bonaparte... et comme cadeau de noces, moi, votre vieil ami, +reconnaissant aussi envers le général qui m'a si bien mitraillé les +insurgés des sections, je mettrai dans votre corbeille un joli bijou... + +—Vraiment!... quoi donc? une agrafe d'or avec des diamants, comme en +porte la belle madame Tallien?... + +—Mieux que cela... le commandement en chef de l'armée d'Italie!... +Mais on doit s'étonner de mon absence de la fête, dit Barras jouissant +de l'étonnement de Joséphine, prenez mon bras et rentrons dans les +salons... Je veux être le premier à féliciter Bonaparte sur son mariage +et sur son nouveau commandement!... + +Et, entraînant la veuve Beauharnais, tout étonnée de la décision qui lui +était imposée et de la faveur inestimable que le tout-puissant directeur +accordait à son futur époux, Barras fit sa rentrée majestueuse dans les +salons ruisselants de lumières, de fleurs, de femmes, au bras de son +ancienne maîtresse qui allait s'appeler madame Bonaparte. + + + + +XXV + +LE SABRE DES PYRAMIDES + + +Bonaparte fut nommé, le 23 février 1796, général en chef de l'armée +d'Italie. Carnot s'était rallié à l'avis de Barras. Rewbell seul y fit +opposition, mais ses collègues passèrent outre. + +Le 9 mars, c'est-à -dire quelques jours après, le mariage du général et +de la veuve Beauharnais fut célébré. + +Il est à présumer qu'il avait été consommé auparavant. + +Toute cette période de la vie de Bonaparte n'est qu'une fièvre d'amour. + +On le vit littéralement à l'adoration de sa Joséphine. Prosterné, +extasié, anéanti devant la crèche comme un carmélite, en face de ce +saint-sacrement. + +Il l'accablait de ses caresses, il l'étreignait furieusement, il se +ruait sur elle et l'emportait, comme un fauve sa proie, dans +l'alcôve saccagée. Tel qu'un barbare au pillage, il se jetait sur ces +voiles légers dont Joséphine, en souvenir des tropicales soirées, se +plaisait à envelopper ses charmes. Il arrachait, déchirait, décousait, +mettait en lambeaux tout ce qui faisait obstacle à l'impétuosité de ses +mains frémissantes, de ses lèvres avides. Toute l'exubérance de sa +nature exceptionnelle éclatait dans cette prise de possession brutale +comme une charge de cavalerie. Il aimait, il prenait une femme pour la +première fois, ou à peu près, et ses réserves de passions accumulées +dévalaient comme un torrent, se précipitaient avec la violence d'un +fleuve longtemps retenu, les vannes levées. Dans cette expansion +vigoureuse, dans cet assouvissement de la chair à jeun, dans cette +jouissance double où l'amour-propre satisfait, la vanité flattée, la +joie du but atteint, le rêve accompli mêlaient leurs ivresses, Bonaparte +en oubliait le rut de la guerre, de la gloire, de la puissance dont ses +nerfs furent toute sa vie surexcités. Ce n'était plus le même homme. Il +tremblait, il balbutiait, il riait, il pleurait. Il y eut dans cette +prise de possession de Joséphine de la folie et de l'intoxication. + +La célébration du mariage fut la fin de cette lune de miel si courte. + +Deux jours après la cérémonie officielle, il se mettait en route pour +l'Italie. Il était désormais sur la route de la gloire et ne +s'arrêterait plus à l'hôtellerie de l'amour, qu'en passant, entre deux +victoires, jusqu'au jour où la fatalité le ferait trébucher contre le +lit éblouissant de l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche. + +Dans l'acte de mariage, Bonaparte par galanterie, pour rapprocher les +distances d'âge, s'était vieilli de deux ans, et, par coquetterie, +Joséphine, par un certificat de nativité, à défaut d'acte de naissance +régulier, s'était rajeunie de quatre ans. Cette supercherie d'une jolie +femme, désireuse de ne pas paraître trop âgée auprès d'un jeune époux, +devait avoir de terribles conséquences pour Joséphine, à l'époque du +divorce, au moins sous le rapport de la légalité de cette procédure. + +Bonaparte emporta sa fièvre passionnelle en courant vers cette Italie, +où les triomphes les plus prodigieux l'attendaient. + +Il ne laissait passer aucune journée sans adresser à sa Joséphine des +épîtres amoureuses, un peu emphatiques de ton, où l'on retrouvait +l'éloquence et la pompe de Saint-Preux écrivant à Julie. Harassé de +travaux, las de veiller, à peine descendu de cheval après avoir parcouru +les positions où le lendemain il battrait l'ennemi, le jeune général, au +milieu de préoccupations et de dangers qui se multipliaient, ne manquait +jamais de jeter sur le papier des phrases embrasées, témoignant de +l'intensité de son amour, qu'un courrier, galopant nuit et jour, portait +aussitôt à Paris avec le bulletin de la bataille gagnée la veille et +l'annonce des drapeaux pris à l'ennemi qu'un aide de camp déposerait sur +l'autel de la Patrie, dans une cérémonie magnifique présidée par les +directeurs. + +Et cette fête de la Victoire qu'il organisait de sa tente dressée sur le +plateau de Rivoli, cette journée de patriotiques réjouissances qu'il +donnait à Paris, quand son ami Junot se présenta à la Convention porteur +des étendards autrichiens, c'était pour sa Joséphine que l'idée, un peu +théâtrale, lui en était venue. + +Elle fut la reine de la France, ce jour-là , l'insignifiante et sensuelle +créole. Devant les troupes, en face de tout le peuple rassemblé, au son +du canon et des cloches, clamant à la cité en liesse l'alleluia de la +victoire, elle parada au bras de Junot, en qui l'on saluait le +représentant, l'ami, le compagnon du héros dont le nom montait vers le +ciel, proféré par cent mille bouches en délire. + +Carnot debout, au centre de l'autel du Champ de Mars, prononçait une +harangue où le jeune général victorieux était comparé à Epaminondas et à +Miltiade. Lebrun, poète officiel, dirigeait un chÅ“ur chantant cet +hymne de circonstance: + + Enivrons-nous, amis, aux coupes de la gloire. + Sous des lauriers, que Bacchus a d'attraits! + Buvons, buvons à la victoire, + Fidèle amante des Français! + +Tout Paris se montrait alors la citoyenne Bonaparte et son époux, à +distance, en donnant l'ordre de marcher sur Mantoue et de la prendre, +jouissait du triomphe qu'il lui avait préparé. + +Joséphine cependant, le soir même de cette apothéose où elle avait +figuré en déesse, ayant congédié un acteur subalterne qui l'occupait +depuis quelque temps, couchait avec un joli sous-lieutenant de hussards, +M. Charles, auquel elle donnait ce que les fournisseurs, les usuriers, +les marchandes à la toilette, lui laissaient de l'argent, qu'en se +privant, lui envoyait Bonaparte. C'était sa façon à elle de récompenser +l'armée. + +Non seulement Joséphine trompait ce jeune mari si ardent, si glorieux, +si convoité par toutes les femmes, qu'elle n'aimait pas, mais elle ne +feignait même pas d'avoir pour lui les égards que la simple convenance +exigeait. Elle se refusa longtemps à se rendre en Italie où il +l'appelait de tous ses désirs. Bonaparte, à la pensée surexcitée par la +privation, en arrivait aux plus folles divagations: il parlait +d'abandonner son commandement, de donner sa démission et d'accourir à +Paris, auprès de sa Joséphine, si elle ne se décidait à venir le +rejoindre. + +Elle consentit enfin, le cÅ“ur gros, à quitter ce Paris qui lui +tenait tant au cÅ“ur, et à se mettre en route. Dans ses bagages, elle +emmenait le beau Charles. + +Lorsque, dans la suite de ce récit (_La Maréchale_), nous parlerons du +divorce de Napoléon, nous reviendrons sur ces épisodes de la trahison +continuelle de cette gourgandine couronnée sur laquelle romanciers, +dramaturges, poètes, trompant la postérité, ont apitoyé l'âme populaire. + +Napoléon n'a pas été trahi que par les maréchaux qu'il avait gorgés +d'honneurs, engraissés de dotations. Les deux femmes qu'il avait +appelées à partager la gloire de son nom, furent deux infâmes coquines; +même la bestiale fille d'empereur, cette Marie-Louise, archiduchesse +toujours en chasse, est-elle plus excusable? Elle n'était pas tirée des +boudoirs équivoques de la galanterie directoriale, et l'on ne pouvait +exiger d'elle de la reconnaissance pour le soldat couronné qui l'avait +conquise l'épée à la main, et était entré dans son lit en vainqueur, +comme dans une capitale rendue. + +Après la campagne d'Italie, les préliminaires de Léoben, le traité de +Campo-Formio, Bonaparte, à la fois triomphateur et pacificateur, se +retrouva hanté des visions de l'Orient. + +Ce n'était plus alors l'aiguillon de la misère, l'ambition, la vague +convoitise d'une femme ardente et cupide de tout ce qui pouvait +s'acquérir, se prendre, se tenir dans des mains rapaces et solides comme +des serres, dont il se sentait pressé. L'Orient n'était pas seulement +pour lui un paradis de conquêtes et de gloire qu'il entrevoyait dans les +fumées de son rêve éveillé. C'était aussi un port, un abri. + +Revenu à Paris le 5 décembre 1797, après les ratifications du traité de +Campo-Formio, et la signature de la convention militaire qui remettait à +la France Mayence et Manheim, c'est-à -dire le Rhin, il n'avait pas +tardé, dans son petit hôtel de la rue Chantereine, flatteusement +débaptisée et devenue rue de la Victoire, à connaître les dangers de la +popularité et les périls d'une situation exceptionnelle dans la +République. + +Il dut tout d'abord assister à des fêtes célébrées en l'honneur des +armées victorieuses. Il en fut le héros. On ne voyait que lui parmi +l'éclat frissonnant des drapeaux, et son nom résonnait dans toutes les +bouches. Barras, Talleyrand, qui déjà s'essayait au métier de traître, +le louangèrent solennellement. Bonaparte répondit en termes vagues. De +son remerciement une seule phrase sortait claire, presque menaçante: +«Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois +organiques, l'Europe entière deviendra libre» dit-il avec énergie. Un +orage était ainsi prophétisé. Le coup de foudre du 18 brumaire +s'annonçait sourdement, sous cette phrase grosse de tempêtes. + +Bonaparte cherchait alors à se dérober aux ovations qui le +poursuivaient. Carnot, proscrit après Fructidor, avait laissé une place +vacante à l'Institut. Elle lui fut offerte et depuis, dans les +cérémonies publiques, il affecta de se montrer vêtu du modeste habit à +palmes vertes. Sous cette livrée de la science, il semblait moins un +soldat vainqueur, qu'un laborieux serviteur de l'idée. + +On avait proposé de lui donner le château de Chambord, cette merveille +de l'art de la Renaissance, à titre de donation nationale. Il refusa. Il +déclina également toutes distinctions qui lui furent offertes. Il ne +voulut accepter que le titre de général en chef de l'armée d'Angleterre. + +Il préparait avec certain fracas un projet de descente en +Grande-Bretagne. En réalité, il étudiait le moyen de frapper +l'implacable ennemi de la France et de la Révolution, là où surtout elle +était vulnérable: dans ses colonies. L'Egypte le tentait. Il résolut d'y +entraîner ses compagnons d'armes. Il y avait sur les bords du Nil des +lauriers inattendus à récolter. Il reviendrait de ce fabuleux pays avec +un prestige éblouissant. Le plan gigantesque et chimérique se +développait dans son cerveau bouillonnant de conquérir non seulement +l'Egypte, mais la Syrie, la Palestine, la Turquie, d'entrer, comme un +chef de croisés, dans Constantinople, et là , de prendre l'Europe à +revers, poussant les vagues de son armée, grossies de fellahs, de +Bédouins, de Druses, de Turcs et des peuplades attirées de l'Asie +Mineure; il battait toutes les armes, il reformait la carte du monde et +sous son épée triomphale courbait tous les souverains et toutes les +nations. + +Bonaparte s'emballait ainsi, devant les plans et les cartes concernant +l'Egypte, dans ses fantastiques rêveries d'immense empire occidental. En +même temps, sa froide raison lui conseillait une absence. Il n'était pas +fâché de prouver que, lui parti, le Directoire ne pouvait commettre que +des fautes, les généraux ne connaître que les défaites. Son besoin +d'activité le stimulait à chercher de nouvelles occasions de gloire. Il +se rendait compte aussi que le peuple est mobile, et qu'il se lasse bien +vite d'encenser une idole: «On ne m'aura pas vu trois fois en spectacle, +disait-il, qu'on ne me regardera plus.» + +Une sourde conspiration le décida à brusquer son départ. La jalousie des +directeurs s'était allumée. Déjà Rewbell, un honnête homme mais un +parfait imbécile, lui avait tendu la plume, un jour qu'il parlait de +donner sa démission, pour qu'il la signât. On cherchait vaguement à le +mettre en accusation sous un prétexte de concussion, à propos de sommes +touchées en Italie. Le Directoire feignait d'oublier qu'il avait poussé +le général à tirer de l'Italie des sommes en argent, des tableaux, +des statues, du butin de toute nature, et que chaque mois le victorieux +Bonaparte faisait passer à Moreau et à ses autres collègues moins +heureux de l'armée du Rhin, des subsides leur servant à régler les +soldes en retard. + +Le 19 mai 1798, il s'embarquait à Toulon. Avant de prendre la mer, il +adressa à ses troupes une proclamation vibrante d'espoir, où miroitait +la splendeur de la terre promise: + +«Soldats, apprenez que vous n'avez pas encore assez fait pour la patrie, +et que la patrie n'a pas encore assez fait pour vous. Je vais vous mener +dans un pays où, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui +étonnent aujourd'hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie les +services qu'elle a droit d'attendre d'une armée d'invincibles. Je +promets à chaque soldat, qu'au retour de cette expédition, il aura à sa +disposition de quoi acheter six arpents de terre.» + +La campagne d'Egypte, avec ses légendaires étapes,—les soldats +plaisamment demandèrent en foulant les sables du désert de Giseh si +c'était là que le général voulait leur distribuer les arpents de terre +promis,—ses victoires invraisemblables, ses désastres maritimes, sa +revanche terrestre d'Aboukir, furent comme un conte des Mille et une +Nuits dont le sultan public demeura charmé, impatient d'apprendre la +suite. + +Le 15 octobre 1799, grande nouvelle: Bonaparte est débarqué à +Fréjus. Il se dirige vers Paris, escorté de l'acclamation des foules. Il +est le héros, le sauveur, le dieu. La France se donne à lui, dans un rut +formidable, comme une gouge pâmée tombant aux bras d'un premier rôle, +dans l'entr'acte du drame palpitant. + +Avait-il, en revenant ainsi précipitamment, le projet préconçu de +renverser le gouvernement et de substituer sa volonté à la Constitution +existante? Nullement. C'était un grand rêveur, Napoléon Bonaparte. Il +avait entrevu la possibilité d'un changement de régime comme l'hypothèse +de la reconstitution d'un empire carlovingien. Il subordonnait aux +événements la réalisation de ces utopiques conceptions. + +Le 18 brumaire a été commandé par l'opinion, exécuté par Bonaparte. Le +Directoire était discrédité; la France, lasse de cette dictature de +l'incapacité. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait, mais elle le +voulait absolument. Si Bonaparte n'eût pas tenté le coup de Brumaire, +Augereau, Bernadotte ou Moreau l'eussent essayé. + +Bonaparte avait groupé autour de lui tout un état-major brillant et +valeureux: Lannes, Murat, Berthier, Marmont, puis des légistes, +inclinant la jurisprudence devant la force comme Cambacérès, des +pêcheurs en eaux troubles comme Fouché et Talleyrand. Ses deux frères, +Lucien et Joseph, travaillaient activement pour lui, Lucien surtout +qui était membre des Cinq-Cents. + +Le complot s'organisa sans grandes précautions. + +Tout le monde en était, ou à peu près. + +Le 18 brumaire,—9 novembre 1799,—à six heures du matin, tous les +généraux et officiers supérieurs, convoqués par Bonaparte, se trouvaient +rassemblés dans son hôtel de la rue de la Victoire, sous le prétexte +d'une revue à passer. Il y avait les six adjudants de la garde +nationale, et, à leur tête, Moreau, Macdonald, Murat, Sérurier, +Andréassy, Berthier, plus le prudent Bernadotte, seul en civil. + +Un seul général important manquait. Bonaparte en fit la remarque avec +inquiétude: + +—Où donc est Lefebvre? demanda-t-il à Marmont. Lefebvre ne serait-il +pas avec nous?... + +Au même instant, on annonça le général Lefebvre. + +Il avait fait du chemin, le mari de la Sans-Gêne. + +L'ancien garde-française, le lieutenant de la milice, le capitaine de +Verdun à l'armée du Nord, était devenu le général commandant la 17e +division militaire, c'est-à -dire le gouverneur de Paris. + +De capitaine au 13e d'infanterie légère à Jemmapes, il avait été nommé +chef de bataillon, chef de demi-brigade, puis général de brigade à +l'armée de la Moselle, sous les ordres de son ami Hoche. + +Le 10 janvier 1794, il était promu général de division et commandait +l'immortelle armée de Sambre-et-Meuse, à la mort de Hoche. A Fleurus, à +Altenkirchen, il s'était comporté en héros. + +Après avoir commandé l'armée du Danube, il avait été candidat au +Directoire, mais écarté à raison de ses opinions très républicaines et +de sa qualité de militaire. + +Nommé au commandement en chef de l'armée de Paris, Lefebvre était +peut-être le général dont le concours se trouvait le plus indispensable +à la réussite des desseins de Bonaparte. + +Il n'avait pas été averti des projets du futur maître de la France. + +A minuit, ayant appris que des mouvements de troupes s'opéraient, il +était monté à cheval et avait parcouru la ville. + +Surpris de voir sans son ordre de la cavalerie prête à se mettre en +route pour une destination inconnue, il avait interrogé sévèrement le +commandant: Sébastiani. Celui-ci l'avait renvoyé à Bonaparte. + +Lefebvre arrivait donc de fort méchante humeur chez le général. + +Bonaparte, l'apercevant, courut à lui, les bras ouverts: + +—Eh bien, mon vieux Lefebvre, lui cria-t-il familièrement, comment cela +va-t-il?... Et ta femme, la bonne Catherine? Toujours le cÅ“ur sur +la main et la réplique alerte, je suppose?... Madame Bonaparte se +plaint de ne pas la voir assez souvent... + +—Ma femme se porte fort bien, je vous remercie, général, dit Lefebvre, +très froid, mais il ne s'agit pas d'elle pour le moment... + +Bonaparte l'interrompit. + +—Voyons, Lefebvre, mon cher camarade, dit-il avec le ton affectueux et +l'air bon garçon qu'il savait prendre à l'occasion, vous, l'un des +soutiens de la République, la laisserez-vous périr entre les mains de +ces avocats?... Tenez, voilà le sabre que je portais aux Pyramides, je +vous le donne comme un gage de mon estime et de ma confiance... + +Et il tendit à Lefebvre, hésitant et flatté, un magnifique sabre, à +poignée ornée de pierreries, le cimeterre de Mourad-bey. + +—Vous avez raison, dit Lefebvre subitement calmé, jetons les avocats à +la rivière!... + +Et il ceignit le sabre des Pyramides. + +Le 18 brumaire était accompli. + +Le soir de cette journée décisive, qui changeait encore une fois la +destinée de la France, Lefebvre, embrassant Catherine, lui dit, tirant à +demi du fourreau le don de Bonaparte: + +—Ça, vois-tu, femme, c'est un sabre de Turc, ce n'est bon qu'à la +parade ou à taper du plat dans le dos des avocats... nous le laisserons +au fourreau... il nous rappellera seulement l'amitié du général +Bonaparte... un parvenu comme nous, ma Catherine!... + +—Tu ne t'en serviras pas de ce beau sabre? demanda la Sans-Gêne. + +—Non... pour défendre la patrie... pour taper sur les Autrichiens, les +Anglais, les Prussiens, partout où Bonaparte voudra nous conduire, +fût-ce au tonnerre de Dieu, j'ai le mien, femme, mon sabre de +Sambre-et-Meuse, il me suffit!... + +Et le général Lefebvre, attirant à lui sa bonne épouse, qu'il aimait +toujours comme au 10 août, déposa sur ses grosses joues un long baiser, +franc et pur comme son sabre de combat. + + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE[1] + + + [1] L'épisode qui complète l'ouvrage a pour titre: _Madame + Sans-Gêne, la Maréchale_, et paraîtra à la fin du mois de mai + prochain. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +PREMIÈRE PARTIE + +LA BLANCHISSEUSE + + I.—La fricassée 1 + II.—La prédiction 10 + III.—La dernière nuit de la royauté 20 + IV.—Un chevalier du poignard 31 + V.—La chambre de Catherine 50 + VI.—Le petit Henriot 56 + VII.—Le locataire de l'hôtel de Metz 71 + VIII.—Le joli sergent 85 + IX.—Le serment sous les peupliers 95 + X.—L'enrôlement involontaire 114 + XI.—La créance de madame Sans-Gêne 129 + +DEUXIÈME PARTIE + +LA CANTINIÈRE + + I.—En chaise de poste 138 + II.—Chez la fruitière 147 + III.—La demoiselle de Saint-Cyr 158 + IV.—Première défaite de Bonaparte 169 + V.—Le siège de Verdun 174 + VI.—A l'étape 179 + VII.—L'abandonnée 193 + VIII.—L'arrivée des volontaires 203 + IX.—L'envoyé de Brunswick 210 + X.—Le serment de Beaurepaire 217 + XI.—La mission de Léonard 228 + XII.—Le camp des émigrés 233 + XIII.—Le second enfant de Catherine 246 + XIV.—La fin d'un héros 253 + XV.—Au bord du néant 265 + XVI.—Jemmapes 273 + XVII.—La messe de mariage 289 + XVIII.—Dette de reconnaissance 306 + XIX.—Avant l'attaque 321 + XX.—La victoire en chantant 332 + XXI.—L'étoile 343 + XXII.—Yeyette 353 + XXIII.—Madame Bonaparte 370 + XXIV.—Chez Barras 377 + XXV.—Le sabre des Pyramides 391 + + +ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + + * * * * * + + + + +Modifications: + + Page 38 «bouique» remplacé par «boutique» (dans sa boutique dont + elle avait) + Page 58 «uste» par «juste» (Hein? suis-je tombé juste?...) + Page 79 «pratiquai» par «pratiquait» (pratiquait toujours sa sévère + philosophie) + Page 105 «vervoyant» par «verdoyant» (dans un verdoyant fouillis). + Page 107 «se» par «ses» (c'est que, dans ses réticences et ses + grognements). + Page 116 «qu» par «qui» (cette appréhension vague qui pénétrait son + âme). + Page 134 «ajouta-il» par «ajouta-t-il» (ajouta-t-il avec un soupir). + Page 174 «Crépi-en-Valois» par «Crépy-en-Valois» (qui séparait + Crépy-en-Valois de Verdun). + Page 203 «Catheriue» par «Catherine» (—Ce que nous venons faire? + dit Catherine). + Page 219 «l'Hymme» par «l'Hymne» (l'Hymne des Marseillais). + Page 230 «Commercv» par «Commercy» (sur la route de Commercy...) + Page 238 «C'étai,» par «C'était» (C'était touchant et grotesque). + Page 289 «Lavelide» par «Laveline» (et le marquis de Laveline). + Page 338 «ne ne» par «ne» (Ça ne nous disait rien de bon). + Page 341 «skako» par «shako» (il m'a fendu mon shako). + Page 357 «j'en je ne» par «je ne» (je ne la remettrai au fourreau). + Page 381 «volupteux» par «voluptueux» (le voluptueux et intelligent + Barras). + Page 397 «L'Orien» par «L'Orient» (L'Orient n'était pas seulement + pour lui). + Page 405 Appel de la note [1] ajouté. + + + +***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I*** + + +******* This file should be named 42472-0.txt or 42472-0.zip ******* + + +This and all associated files of various formats will be found in: +http://www.gutenberg.org/dirs/4/2/4/7/42472 + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/42472-0.zip b/42472-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..992def7 --- /dev/null +++ b/42472-0.zip diff --git a/42472-8.txt b/42472-8.txt new file mode 100644 index 0000000..4ec1760 --- /dev/null +++ b/42472-8.txt @@ -0,0 +1,11505 @@ +The Project Gutenberg eBook, Madame Sans-Gêne, Tome I, by Edmond +Lepelletier + + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + + + + +Title: Madame Sans-Gêne, Tome I + Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau + + +Author: Edmond Lepelletier + + + +Release Date: April 6, 2013 [eBook #42472] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + + +***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I*** + + +E-text prepared by Claudine Corbasson, Hans Pieterse, and the Online +Distributed Proofreading Team (http://www.pgdp.net) from page images +generously made available by Internet Archive/Canadian Libraries +(http://archive.org/details/toronto) + + + +Note: Images of the original pages are available through + Internet Archive/Canadian Libraries. See + http://archive.org/details/madamesansgner01lepeuoft + + +Note de transcription: + + L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs + typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces + corrections se trouve à la fin du texte. + + La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections + mineures. + + L'original contient deux pages de titre complètes: une seule + page a été retenue ici. + + + + + +EDMOND LEPELLETIER + +MADAME SANS-GÊNE + +ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE +DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU + +[Illustration] + +* + +La Blanchisseuse + + + + + + + +PARIS +A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE +8, RUE SAINT-JOSEPH, 8 + +Tous droits réservés. + + + + +MADAME SANS-GÊNE + +ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + +MADAME SANS-GÊNE + + +PREMIÈRE PARTIE + +LA BLANCHISSEUSE + + + + +I + +LA FRICASSÉE + + +Rue de Bondy, des lampions allumés et fumeux éclairaient l'entrée d'un +bal populaire, le _Waux-Hall_. + +Ce bal, au nom exotique, était dirigé par le citoyen Joly, artiste du +Théâtre des Arts. + +On était aux grands jours de juillet 1792. + +Louis XVI conservait encore une royauté nominale, mais sa tête, coiffée +du bonnet phrygien, au 20 juin, chancelait déjà sur ses épaules. + +La Révolution grondait dans les faubourgs. + +Robespierre, Marat et Barbaroux, le beau Marseillais, avaient eu une +entrevue secrète où l'on avait, sans pouvoir tomber d'accord sur le +choix d'un chef, d'un dictateur, comme le voulait l'Ami du peuple, +décidé de livrer un assaut décisif à la royauté retranchée, ainsi qu'en +une forteresse, au château des Tuileries. + +On attendait l'arrivée des bataillons des Marseillais pour donner le +signal de l'insurrection. + +Le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche se préparaient, de leur côté, +à se jeter sur la France qu'ils estimaient une proie facile, un pays +ouvert: comptant sur les trahisons et sur les dissensions intérieures +pour frayer un passage à leurs armées jusqu'à la capitale. + +Avec une arrogance téméraire, le prince de Brunswick, généralissime des +armées impériales et royales, avait lancé de Coblentz son fameux +manifeste, où il était dit: + +«Si le château des Tuileries est forcé ou insulté, s'il est fait la +moindre violence, le moindre outrage à Leurs Majestés le roi Louis XVI +et la reine Marie-Antoinette ou à quelque membre de la famille royale, +s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation +et à leur liberté, l'Empereur et le Roi en tireront une vengeance +exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une +exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés +coupables d'attentats aux supplices qu'ils auront mérités...» + +Paris répondit à ce défi féroce en organisant le soulèvement du 10 août. + +Mais Paris est toujours le volcan à deux cratères: la joie y bout avec +la fureur. + +On s'armait dans les faubourgs. On discourait dans les clubs, et, à la +Commune, on distribuait des cartouches aux gardes nationaux patriotes, +sans pour cela perdre le goût du plaisir et l'amour de la danse. + +Car on se trémoussait beaucoup sous la Révolution. + +Sur les ruines toutes fraîches de la Bastille, enfin démolie, un +écriteau fut planté portant ces mots: Ici l'on danse! + +Et ce n'était pas une ironie. L'usage le plus agréable que pouvaient +faire les patriotes de ce lugubre emplacement où, tant de siècles +durant, avaient sourdement gémi les malheureux que détenait le caprice +monarchique, c'était encore d'y accorder les violons. Les joyeux +flonflons succédaient aux cris lugubres des chouettes, et c'était aussi +une façon de témoigner de la disparition de l'ancien régime. + +La Révolution s'est accomplie en chantant _la Marseillaise_ et en +dansant _la Carmagnole_. + +Enumérer les bals ouverts alors dans Paris prendrait toute une page: on +dansait à l'hôtel d'Aligre, rue d'Orléans-Saint-Honoré; à l'hôtel +Biron, au pavillon de Hanovre; au pavillon de l'Echiquier, à l'hôtel de +Longueville; rue des Filles-Saint-Thomas, à la Modestie; au bal de +Calypso; faubourg Montmartre, aux Porcherons; à la Courtille, au +Waux-Hall enfin, rue de Bondy, où nous allons conduire le lecteur. + +Comme les costumes, les danses de l'ancien régime se mélangeaient aux +entrechats nouveaux: à la noble pavane, au menuet et à la gavotte +succédaient la trénitz, le rigaudon, la monaco et la populaire +_fricassée_. + +Dans la grande salle du Waux-Hall, un soir de la fin de juillet 1792, la +foule était grande et l'on s'amusait fort. Les danseuses étaient jeunes, +alertes, gentiment troussées, et les danseurs pleins d'entrain. + +Les costumes les plus divers se rencontraient. La culotte courte avec +les bas, la perruque et l'habit à la française, étalaient leurs grâces +dans les avant-deux où apparaissait le pantalon révolutionnaire; car, +disons-le en passant, le terme de _sans-culottes_, dont on s'est servi +pour désigner les patriotes, ne signifiait nullement que ceux-ci +allaient dépourvus du vêtement destiné à couvrir les jambes; cela +voulait dire qu'au contraire les jambes révolutionnaires étaient trop +vêtues: les citoyens avaient allongé l'étoffe et ne portaient plus de +culottes, mais des pantalons. + +Les uniformes étincelaient, nombreux. Beaucoup de gardes nationaux, +en tenue, prêts à s'élancer hors du bal et à courir, au premier appel du +tambour, commencer la danse du trône et le branle de la révolution. + +Parmi ceux-ci, circulant l'air vainqueur et se cambrant avec avantage en +passant devant les jolies filles, on pouvait remarquer un grand et fort +garçon aux traits à la fois énergiques et doux, qui portait le coquet +costume de garde française avec la cocarde bleu et rouge de la +municipalité de Paris. Sur sa manche, le galon d'argent indiquait son +grade: un sergent passé, comme beaucoup de ses camarades, dans la milice +soldée de la ville, depuis le licenciement des gardes françaises. + +Il tournait et retournait aux alentours d'une robuste et appétissante +luronne, à l'oeil honnête et bleu, à l'allure dégagée. Celle-ci +regardait ironiquement le beau garde française hésitant à s'approcher +d'elle, malgré les encouragements de ses camarades: + +--Mais vas-y donc, Lefebvre! soufflait l'un des gardes... la place n'est +pas imprenable!... + +--Elle a même peut-être déjà connu la brèche! disait un autre. + +--Si tu n'oses pas l'aborder, moi, j'essaie! ajoutait un troisième. + +--Tu vois bien que c'est toi qu'elle reluque! On va danser la +fricassée... Invite-la!... reprit le premier, encourageant le sergent +Lefebvre. + +Celui-ci se tâtait; il n'osait accoster la fraîche et jolie commère, +nullement décontenancée d'ailleurs et qui semblait n'avoir pas froid aux +yeux. + +--Tu crois, Bernadotte? répondit Lefebvre à celui qui l'excitait ainsi, +comme lui sergent... Morbleu! un soldat français n'a jamais reculé ni +devant l'ennemi ni en face d'une belle... je vais tenter l'assaut!... + +Et se détachant de ses camarades, le sergent Lefebvre marcha droit à la +jolie fille, dont les yeux s'étaient chargés de colère et qui +s'apprêtait à le recevoir de la plus belle façon, ayant entendu les +propos peu respectueux des militaires sur son compte. + +--Attends! ma fille, dit-elle à sa voisine, j'vas leur apprendre, moi, à +ces freluquets de gardes françaises, si j'ai une brèche! + +Et elle se leva vivement, les poings sur la hanche, les yeux pétillants, +la langue la démangeant, prompte à l'attaque comme à la riposte. + +Le sergent crut que l'action valait mieux que la parole... + +Avançant les bras, il saisit la jeune fille à la taille et tenta de lui +déposer un baiser sur le cou, en disant: + +--Mam'zelle, voulez-vous danser la fricassée? + +La gaillarde était leste. En un clin d'oeil elle se dégagea, puis +expédiant sa main avec vivacité dans la direction de la joue du sergent, +ébahi et penaud, elle l'appliqua en disant, mais sans colère et plutôt +joyeuse de sa réplique: + +--Tiens, fiston, en voilà d'la fricassée!... + +Le sergent recula d'un pas, se frotta la joue, devenue cerise, et +portant la main à son tricorne dit galamment: + +--Mam'zelle, je vous demande bien pardon!... + +--Oh! il n'y a pas d'offense, mon garçon! Ça vous servira de leçon... +Une autre fois vous saurez à qui vous avez affaire!... répondit la jeune +fille, dont toute la colère paraissait tombée, et qui se tournait vers +sa compagne en disant à mi-voix: + +--Il n'est pas trop mal, ce garde!... + +Bernadotte, cependant, qui avait suivi avec un regard jaloux son +camarade s'approchant de la jolie fille, beaucoup plus satisfait de voir +les choses s'envenimer, s'approcha de lui, le prit par le bras et lui +dit: + +--Viens avec nous... tu vois bien qu'on ne veut pas danser avec toi... +Mademoiselle ne sait d'ailleurs peut-être pas la fricassée... + +--Qu'est-ce qui vous demande l'heure qu'il est à vous? dit vivement la +luronne... Je sais danser la fricassée et je la danserai avec qui me +plaît... pas avec vous, par exemple!... Mais si votre camarade veut +m'inviter poliment... eh bien! je tricoterai des jambes avec lui +volontiers... sans rancune, n'est-ce pas, sergent? + +Et cette joyeuse et bonne fille, toute de premier mouvement et de +franche allure, tendit sa main à Lefebvre. + +--Sans rancune, oh! oui, mademoiselle!... Je vous demande encore une +fois bien pardon... Ce qui s'est passé tout à l'heure, voyez-vous, c'est +un peu la faute des camarades... c'est Bernadotte, que vous voyez là, +qui m'a poussé... Oh! je n'ai eu que ce que je méritais!... + +Et comme il s'excusait ainsi de son mieux, la jeune fille, +l'interrompant, lui demanda sans façon: + +--Mais dites donc, à votre accent, on dirait que vous êtes Alsacien?... + +--Né natif du Haut-Rhin! à Ruffach! + +--Parbleu! en v'là un hasard... moi, je suis de Saint-Amarin... + +--Vous êtes ma payse! + +--Et vous mon pays! Comme on se retrouve, hein? + +--Et vous vous nommez? + +--Catherine Upscher... blanchisseuse, rue Royale, au coin de la rue des +Orties-Saint-Honoré. + +--Et moi, Lefebvre, ex-sergent aux gardes, présentement dans la +milice... + +--Alors, pays, nous ferons tout à l'heure, si vous le voulez bien, plus +ample connaissance, mais pour le moment la fricassée nous +appelle... + +Et le prenant sans façon par la main, elle l'entraîna dans le tourbillon +des danseurs. + +Comme elle tournoyait devant un jeune homme, au visage très pâle, +presque blême, portant les cheveux longs en oreilles de chien, à la mine +discrète et futée, et dont la longue lévite avait des allures de +soutane, celui-ci dit assez haut: + +--Tiens! voilà Catherine qui passe aux gardes!... + +--Vous connaissez cette Catherine? demanda le sergent Bernadotte, qui +avait entendu le propos. + +--Oh! en tout bien tout honneur, répondit le jeune homme à tournure +ecclésiastique: c'est ma blanchisseuse... une bonne fille, vaillante, +proprette et vertueuse... le coeur sur la main et la langue joliment +pendue!... dans tout le quartier, pour son franc parler et ses manières +toutes rondes, on la nomme mam'zelle Sans-Gêne... + +Le tapage de l'orchestre grandissait et le reste de la conversation se +perdit dans le tumulte joyeux de la fricassée. + + + + +II + +LA PRÉDICTION + + +La danse terminée, le sergent Lefebvre reconduisit sa payse Catherine à +sa place. + +La paix était complète. Ils se parlaient comme deux vieilles +connaissances et s'avançaient bras dessus bras dessous, ainsi que deux +amoureux. + +Lefebvre, pour cimenter tout à fait l'accord, proposa un +rafraîchissement. + +--Accepté! répondit Catherine... oh! je ne fais pas de manières, moi... +vous m'avez l'air d'un bon garçon, et, ma foi, je ne refuse pas votre +politesse, d'autant plus que la fricassée donne une jolie soif... +asseyons-nous! + +Ils prirent place à une des tables qui garnissaient la salle. + +Lefebvre paraissait enchanté de la tournure que prenaient les choses. Il +eut cependant un moment d'hésitation avant de s'asseoir. + +--Qu'avez-vous? demanda Catherine brusquement. + +--C'est que, voyez-vous, mam'zelle, aux gardes comme dans la milice, +répondit-il un peu embarrassé, nous n'avons pas l'habitude de faire +suisse... + +--Ah! je comprends!... vos camarades?... Eh bien! invitez-les... +voulez-vous que je les appelle?... + +Et sans attendre la permission, se levant, montant sur le banc de bois +peint en vert qui tenait à la table, Catherine, arrondissant ses mains +en porte-voix, héla le groupe des trois gardes qui, à distance, +regardaient avec de la raillerie dans les yeux le manège du couple: + +--Ohé! les gas! venez donc par ici!... On ne vous mangera pas!... et de +voir boire les autres, ça donne la pépie!... + +Les trois gardes ne firent aucune difficulté de répondre à l'invitation +familière. + +--Tu ne viens pas, Bernadotte? demanda l'un des gardes au sergent, qui +restait en arrière. + +--Je cause avec le citoyen... répondit d'un ton de mauvaise humeur +Bernadotte, jaloux de tout avantage d'un camarade et qui, dépité du +succès remporté par Lefebvre auprès de la belle blanchisseuse, voulait +se tenir à l'écart en affectant de s'entretenir avec le jeune homme à +longue lévite et à oreilles de chien. + +--Oh! le citoyen n'est pas de trop, cria Catherine... je le +connais... il me connaît bien aussi, pas vrai, citoyen Fouché? + +Le jeune homme ainsi interpellé s'avança vers la table où déjà Lefebvre +avait commandé du vin chaud avec des échaudés, et dit en saluant: + +--Puisque mademoiselle Catherine le veut bien... nous allons prendre +place... j'adore me trouver avec les vaillants défenseurs de la cité!... + +Les quatre gardes et le civil qu'on avait nommé Fouché s'assirent, et +les verres ayant été remplis, on trinqua. + +Catherine et Lefebvre, qui en étaient déjà aux petites privautés +galantes, burent, à la dérobée, dans le même verre. + +Lefebvre voulut s'enhardir et prendre un baiser... + +Catherine se regimba. + +--Pas de ça, pays! dit-elle... je veux bien rire tant qu'on voudra, mais +pas plus! + +--De la vertu chez une blanchisseuse, vous ne vous attendiez pas à cela, +milicien? dit Fouché... Ah! c'est qu'elle n'est pas commode tous les +jours, mademoiselle Sans-Gêne!... + +--Dites donc, citoyen Fouché, reprit vivement Catherine, vous me +connaissez, puisque c'est moi qui ai votre linge... depuis trois mois +que vous êtes débarqué de Nantes... est-ce qu'il y a quelque chose à +dire sur mon compte?... + +--Non!... rien... absolument rien! + +--Je consens comme cela à plaisanter... à danser une fricassée comme +tout à l'heure... à trinquer même avec de bons enfants comme vous +paraissez l'être, mais personne, entendez-vous, ne peut se vanter, dans +le quartier ou ailleurs, d'avoir dépassé le seuil de ma chambre... ma +boutique, par exemple, est ouverte à tout le monde!... quant à ma +chambre, une seule personne en aura la clef... + +--Et quel sera l'heureux coquin? dit Lefebvre en frisant sa moustache. + +--Mon mari!... répondit fièrement Catherine, et, choquant son verre au +verre de Lefebvre, elle ajouta en riant:--Vous voilà averti, pays, +qu'est-ce que vous en dites?... + +--Mais ce ne serait peut-être pas si désagréable que cela... répondit le +sergent en tortillant sa moustache... on peut voir... A la vôtre, +mam'zelle Sans-Gêne!... + +--A la vôtre, citoyen!... en attendant votre demande... + +Et tous deux trinquèrent gaiement, en riant franchement de ces libres +accordailles... + +A ce moment, un personnage singulier, coiffé d'un chapeau pointu et vêtu +d'une longue robe noire parsemée d'étoiles d'argent, de croissants +lunaires bleus et de comètes à queues ponceau, se glissa entre les +tables dans une allure spectrale. + +--Tiens, c'est Fortunatus!... s'écria Bernadotte... c'est le +sorcier!... Qui veut se faire dire la bonne aventure?... + +Chaque bal alors avait son sorcier ou sa tireuse de cartes, prédisant +l'avenir et révélant le passé, moyennant cinq sols. + +Dans ces grands bouleversements, à une époque comme celle de la veille +du 10 août, où toute une société disparaissait pour faire place à un +monde nouveau, dans un changement à vue rappelant celui des féeries, la +croyance au merveilleux était partout. Cagliostro et sa carafe, Mesmer +avec son baquet, avaient troublé bien des têtes dans l'aristocratie. La +crédulité populaire allait aux devins de carrefours et aux astrologues +de guinguettes. + +Catherine avait envie de connaître sa destinée. Il lui semblait que la +rencontre du beau sergent devait modifier sa vie... + +Au moment où elle allait prier Lefebvre d'appeler Fortunatus et de +l'interroger pour elle, le sorcier, se détournant, répondait à un groupe +de trois jeunes gens assis à une table voisine... + +--Écoutons ce qu'il va leur dire! fit Catherine à mi-voix, désignant ses +voisins... + +--J'en connais un, dit Bernadotte... il s'appelle Andoche Junot... c'est +un bourguignon... je l'ai rencontré volontaire au bataillon de la +Côte-d'Or... + +--Le second, c'est un aristocrate... dit Lefebvre, il se nomme +Pierre de Marmont... c'est un bourguignon aussi, il est de Châtillon... + +--Et le troisième?... demanda Fouché, ce jeune homme si maigre, au teint +olivâtre, qui a des yeux enfoncés... il me semble l'avoir déjà vu!... +mais où ça?... + +--Dans ma boutique sans doute, dit Catherine, rougissant un peu... c'est +un officier d'artillerie... démissionnaire... il attend une place... il +logeait, près de chez moi, à l'_Hôtel des Patriotes_, rue +Royale-Saint-Roch... + +--Un Corse? demanda Fouché... ils logent tous à cet hôtel... il a un +drôle de nom, votre client... attendez donc... Berna... Buna, Bina... ça +n'est pas cela! fit-il, cherchant le nom qui lui échappait. + +--Bonaparte! dit Catherine. + +--Oui, c'est cela... Bonaparte... Timoléon, je crois? + +--Napoléon! reprit Catherine... c'est un garçon savant et qui en impose +à tous ceux qui le voient!... + +--Il a un fichu nom ce Timolé... ce Napoléon Bonaparte... et une triste +mine! Ah! si celui-là arrive jamais à quelque chose!... Un nom pareil, +ça ne se retient pas! grommela Fouché, et il ajouta:--Attention! le +sorcier leur parle... qu'est-ce qu'il peut bien leur prédire?... + +Les quatre jeunes gens se turent, tendant l'oreille, et Catherine, +devenue sérieuse, impressionnée par le voisinage du magicien, murmura à +l'oreille de Lefebvre: + +--Je voudrais qu'il prédise bien du bonheur à Bonaparte... il a tant de +mérite ce jeune homme-là! il soutient ses quatre frères et ses +soeurs... et il est loin d'être riche... aussi, voyez-vous, je n'ai +jamais pu lui présenter sa note... il m'en doit pourtant des +blanchissages! ajouta-t-elle avec un soupir de commerçante un peu +alarmée. + +Fortunatus cependant, balançant son chapeau pointu, lisait avec gravité +dans la main que lui tendait le jeune homme que Bernadotte avait appelé +Junot: + +--Toi! lui dit-il d'une voix caverneuse, ta carrière sera belle et bien +remplie... tu seras l'ami d'un grand homme... tu l'accompagneras dans sa +gloire... sur ta tête se posera une couronne ducale... tu triompheras +dans le Midi... + +--Bravo! je suis actuellement en demi-solde... tu es consolant, l'ami! +Mais, dis-moi, après tant de bonheur, comment mourrai-je? + +--Fou! dit d'un ton lugubre le sorcier. + +--Diable! le commencement de ta prophétie vaut mieux que la fin, fit en +riant le second, celui que Bernadotte avait désigné sous le nom de +Marmont... et moi, me prédis-tu la folie? + +--Non! tu vivras pour le malheur de ton pays et pour ta honte... +après une existence de gloire et d'honneur, tu abandonneras ton maître, +tu trahiras ta patrie et ton nom deviendra synonyme de celui de +Judas!... + +--Tu ne me favorises guère en tes prédictions, dit Marmont en +ricanant... et que vas-tu annoncer à notre camarade?... + +Et il désignait le jeune officier d'artillerie, à qui Catherine portait +de l'intérêt. + +Mais celui-ci, retirant vivement sa main, dit d'un ton brusque: + +--Je ne veux pas connaître l'avenir... je le sais!... + +Et montrant à ses amis, à travers la clôture en planches du jardin, +entourant le Waux-Hall, le ciel, dont un pan s'étalait au-dessus du bal: + +--Voyez-vous cette étoile là-bas? dit-il d'une voix vibrante... Non? +n'est-ce pas? Eh bien! moi, je la vois... c'est la mienne!... + +Le sorcier s'était éloigné. + +Catherine lui fit signe; il s'approcha du groupe, et regardant deux des +gardes, il leur dit: + +--Profitez de votre jeunesse... vos jours sont comptés!... + +--Et où mourrons-nous? demanda l'un des deux jeunes gens, qui devaient +être parmi les héros qui tombèrent pour la liberté, le 10 août, fusillés +par les Suisses. + +--Sur les marches d'un palais! + +--Que de grandeurs! s'écria Bernadotte... et à moi aussi tu vas +prédire une fin tragique... avec un palais?... + +--Non!... ta mort sera douce... tu occuperas un trône, et après avoir +renié ton drapeau et combattu tes compagnons d'armes, dans un vaste +tombeau lointain, près d'une mer glacée, tu reposeras... + +--Si les camarades prennent tout, que me restera-t-il à moi? demanda +Lefebvre. + +--Toi, dit Fortunatus, tu épouseras celle que tu aimeras, tu commanderas +une formidable armée et ton nom signifiera toujours bravoure et +loyauté!... + +--Et moi, citoyen sorcier, hasarda Catherine, intimidée, pour la +première fois de sa vie peut-être... + +--Vous, mademoiselle, vous serez la femme de celui que vous aimerez... +et vous deviendrez duchesse!... + +--Il faudra donc que je devienne duc alors! général ne me suffirait pas? +dit gaiement Lefebvre... Eh! sorcier, achève ta prédiction... dis-moi +que j'épouserai Catherine et qu'ensemble nous serons duc et duchesse... + +Mais Fortunatus, à pas lents, s'en allait parmi les rires des jeunes +gens et les regards attentifs des femmes. + +--Vraiment! dit Fouché, ce magicien est peu inventif... il vous +prédit à tous les plus hautes destinées... à moi il ne m'a rien dit... +Je ne serai donc jamais un personnage?... + +--Vous avez déjà été curé, dit Catherine, que voulez-vous donc +devenir?... + +--J'ai été simplement oratorien, ma chère... à présent je suis patriote, +ennemi des tyrans... Ce que je voudrais être? oh! c'est bien simple: +ministre de la police!... + +--Vous le serez peut-être... vous êtes si malin, au courant de tout ce +qui se passe, de tout ce qui se dit, citoyen Fouché! riposta Catherine. + +--Oui, je serai ministre de la police, quand vous serez duchesse! fit-il +avec un sourire étrange qui illumina un instant sa physionomie triste et +adoucit son profil de fouine. + +Le bal était fini. Les quatre jeunes gens se levèrent en riant aux +éclats et s'éloignèrent en se moquant bien fort du sorcier et de sa +sorcellerie. + +Catherine donnait le bras à Lefebvre, qui avait obtenu la permission de +la reconduire jusqu'à la porte de sa boutique. + +Devant eux marchaient leurs trois voisins de table. Napoléon Bonaparte, +un peu à l'écart de ses deux amis, Junot et Marmont, devisant +insoucieusement, allait grave et raide; par instants il levait les yeux +au plafond bleu du ciel, semblant y suivre cette étoile dont il avait +parlé, visible pour lui seul. + + + + +III + +LA DERNIÈRE NUIT DE LA ROYAUTÉ + + +Le 10 août était un vendredi. + +La nuit du 9 au 10 fut douce, étoilée, sereine. Jusqu'à minuit, la lune +répandit sa clarté rafraîchissante sur la ville, en apparence calme, +paisible, endormie. + +Paris, cependant, depuis une quinzaine ne dormait plus que d'un oeil, +la main sur ses armes, prêt à se dresser au premier appel. + +Depuis la soirée où Lefebvre avait fait la rencontre de Catherine la +blanchisseuse, au Waux-Hall, la cité était devenue fournaise. + +La Révolution bouillait dans cette cuve géante. + +Les Marseillais étaient venus, emplissant les rues et les clubs de leur +ardeur, de leur patriotisme ensoleillé et de leur entrain martial. Ils +lançaient aux échos l'hymne immortel de l'armée des bords du Rhin, +sorti du génie subitement inspiré et du coeur vibrant de Rouget de +Lisle. Ils l'apprenaient aux Parisiens, qui, au lieu d'appeler ce chant +à jamais national la Française, lui donnèrent généreusement le nom de +_Marseillaise_. + +La cour et le peuple se préparaient à la lutte, au grand jour. + +La cour barricadait le château des Tuileries, y faisait tenir garnison +par les Suisses mandés de Courbevoie et de Rueil, convoquait les nobles +fanatiques qu'on avait appelés, après le banquet d'octobre où la cocarde +nationale avait été foulée aux pieds, les Chevaliers du poignard. + +Cette grande journée, qui est la victoire même de la Révolution et +l'avènement de la République, car le 22 septembre ne fit que proclamer +et légaliser l'acte triomphant du 10 août, nul ne peut se vanter de +l'avoir organisée, commandée, décrétée. + +Danton dormait chez Camille Desmoulins, quand on vint le chercher pour +se rendre à la Commune. Marat se terrait dans sa cave. Robespierre +demeurait à l'écart; il ne fut élu que le 11 membre de la Commune. +Barbaroux avait décliné l'honneur de conduire les Marseillais, et +Santerre, le grand agitateur du faubourg Saint-Antoine, ne figura qu'au +milieu de la journée dans la lutte. + +Le 10 août, insurrection anonyme, bataille sans commandant en chef, eut +pour général la foule et pour héros tout le peuple. + +Le mouvement ne commença qu'après minuit, dans cette nuit radieuse +du 9. + +Les émissaires des 47 sections qui avaient demandé la déchéance de la +royauté,--une l'avait votée, la section Mauconseil,--circulaient +silencieusement par les rues, transmettaient de porte en porte le mot +d'ordre: Aux armes, quand vous entendrez le tocsin sonner et battre le +rappel!... + +Vers une heure, le tocsin tinta dans plusieurs paroisses. La cloche de +Saint-Germain-l'Auxerrois, qui avait sonné le massacre de la +Saint-Barthélemy, sonna le glas de la monarchie. + +A ce bruit lugubre qu'accompagna bientôt le roulement lointain des +tambours battant le rappel, Paris se leva et empoigna ses fusils, en se +frottant les yeux. + +La lune était couchée. L'ombre avait envahi la ville. Mais, à toutes les +fenêtres, des lumières une à une s'allumèrent. Cette illumination +soudaine, comme pour une fête, avait un aspect sinistre. Aube factice +d'une journée où la fumée du combat, la vapeur des incendies et la buée +du sang devaient obscurcir le soleil. + +Les portes, successivement, s'entre-bâillèrent dans les rues en éveil. +Des hommes en armes se montrèrent sur les seuils. Ils interrogeaient +l'horizon, tendaient l'oreille, attendant au passage le gros de leur +section pour entrer dans les rangs, et regardaient le jour monter +au-dessus des toits. + +Des crosses de fusils résonnaient sur les pavés. Par les ruelles et +dans les cours on entendait le crépitement des batteries qu'on faisait +jouer, le froissement métallique de la baïonnette dont on essayait la +douille et le cliquetis des sabres et des piques. + +Les maisons avoisinant les Tuileries avaient toutes leurs volets +poussés, et déjà plusieurs boutiques s'ouvraient. + +Mademoiselle Sans-Gêne n'avait pas été la dernière à mettre le nez au +vent. + +Vêtue d'un jupon court, une camisole légère couvrant sa poitrine bombée, +un coquet bonnet de nuit sur la tête, après avoir écouté, de la fenêtre, +les rumeurs de la nuit, percevant le tambour et reconnaissant le tocsin, +elle s'était hâtée de passer dans son atelier, d'allumer et +d'entr'ouvrir, avec prudence, sa porte... + +La rue Royale-Saint-Roch où se trouvait sa boutique de blanchisseuse +était encore déserte... + +Catherine attendit, regardant, écoutant... + +Ce n'était pas seulement la curiosité qui lui faisait ainsi guetter la +venue des sections en armes... + +Elle était bonne patriote, la Sans-Gêne, mais un autre sentiment que la +haine du tyran l'animait alors... + +Depuis la _fricassée_ dansée au Waux-Hall, elle avait revu son pays, le +sergent Lefebvre... + +On avait fait plus ample connaissance. A une petite partie fine, à +la Râpée, où, sans trop de difficultés, elle s'était laissé conduire, on +avait échangé des serments et échafaudé plus d'un projet... + +L'ex-garde française s'était montré fort entreprenant, mais Catherine +lui avait répondu d'un ton si énergique qu'elle ne se donnerait qu'à son +mari, que le sergent, tout à fait épris, avait fini par causer +mariage... + +Elle avait accepté la proposition. + +--Nous n'avons pas grand'chose, avait-elle dit gaiement, à apporter en +ménage... moi, j'ai ma blanchisserie... où les mauvaises payes ne +manquent pas... + +--Moi, mes galons, et la solde est souvent en retard... + +--Cela ne fait rien... nous sommes jeunes, nous nous aimons, et nous +avons l'avenir devant nous!... Le sorcier de l'autre jour ne m'a-t-il +pas promis que je serais duchesse?... + +--Et à moi ne m'a-t-il pas dit que je deviendrais général!... + +--Il a d'abord dit que tu épouserais celle que tu aimais... + +--Eh bien! réalisons la prédiction par le commencement! + +--Mais on ne peut guère se marier en ce moment... on va se battre!... + +--Fixons une date, Catherine!... + +--A la chute du tyran, veux-tu?... + +--Oui... ça me va!... les tyrans, je les exècre... Tiens, Catherine, +regarde-moi ça... + +Et Lefebvre, retroussant sa manche, fit voir à sa promise son bras droit +sur lequel s'étalait un superbe tatouage: deux sabres entrecroisés, +surmontés d'une grenade en flammes, avec cette inscription: Mort aux +tyrans!... + +--Hein!... on est patriote! dit-il avec orgueil en étendant +triomphalement son bras nu. + +--C'est très beau! fit avec conviction Catherine. + +Et comme elle avançait un doigt pour tâter le dessin. + +--Touche pas! dit vivement Lefebvre, c'est tout frais... + +Catherine recula sa main, toute craintive d'endommager le +chef-d'oeuvre. + +--Aie pas peur; ça ne déteint pas... seulement ça cuit... oh! ça se +passera!... mais attends... dans quelques jours tu auras mieux que +cela... + +--Quoi donc?... demanda curieusement Catherine. + +--Mon cadeau de noces! répondit mystérieusement le sergent. + +Il n'en voulut pas dire davantage ce jour-là, et après avoir trinqué +gaiement, sous la tonnelle du traiteur, à la chute du tyran et à leur +prochain mariage, qui en serait la conséquence, Catherine et son +amoureux s'en revinrent par la diligence de Charenton, jusqu'à la rue du +Bouloi, et de là, à pied, gagnèrent, sous le clignotement malicieux des +étoiles, la boutique de la rue Royale-Saint-Roch où, brusquement, pour +éviter les scènes d'attendrissement, la blanchisseuse ferma la porte au +nez du sergent, en lui criant: + +--Bonne nuit, Lefebvre!... tu entreras quand tu seras mon mari!... + +Depuis, toutes les fois que son service lui laissait un peu de liberté, +Lefebvre accourait à la boutique et jasait un bon moment avec sa payse. + +Tous deux commençaient à trouver que le tyran mettait bien du temps à +tomber. + +Aussi, l'on conçoit avec quelle double impatience de bonne patriote et +de fille à marier Catherine épiait cette aube du 10 août... + +Le tocsin, dans la nuit lançant ses notes funèbres, sonnait pour les +Tuileries le _De profundis_ de la royauté et, pour la blanchisseuse, +l'_Alleluia_ nuptial. + +Deux autres voisins, en costume nocturne, avaient imité Catherine et se +tenaient sur leurs portes, bayant aux nouvelles... + +--Y a-t-il du nouveau, mam'zelle Sans-Gêne? demanda l'un d'eux à travers +la rue... + +--J'en attends, voisin... tenez! patientez un peu... vous allez savoir +ce qu'il en est... + +Essoufflé, ayant couru vite, Lefebvre, équipé, armé, les +buffleteries croisées sur la poitrine, déboucha de la rue Saint-Honoré, +déposa son fusil dans l'angle de la porte, et embrassa vigoureusement la +blanchisseuse. + +--Ah! ma bonne Catherine, que je suis content de te voir... Ça va +chauffer, va! ça chauffe même déjà... c'est pour aujourd'hui!... Vive la +nation!... + +Les voisins timidement s'étaient rapprochés. + +Ils demandèrent ce qui se passait. + +--Voilà... dit Lefebvre, se campant, comme s'il allait lire au tambour +une proclamation, il faut vous dire que l'on a voulu assassiner au +château le vertueux Pétion, le maire de Paris... + +Une rumeur indignée s'éleva de l'auditoire. + +--Qu'avait-il été faire chez le tyran? demanda Catherine. + +--Dame! on l'avait attiré là comme otage... Imaginez-vous que le château +est une vraie forteresse, il y a des madriers aux fenêtres, les portes +sont barricadées... Les Suisses sont armés jusqu'aux dents et avec eux +se trouvent ces scélérats de Chevaliers du poignard... des traîtres, des +amis de l'étranger... ils ont juré d'assassiner les patriotes!... Oh! +s'il m'en tombe un entre les mains dans la journée qui se prépare, à +celui-là son compte est bon!... s'écria Lefebvre avec une énergie +presque sauvage. + +--Continue, dit Catherine, il n'y en a pas ici, de ces Chevaliers du +poignard... et il est douteux que tu en trouves un sur ton chemin... et +M. Pétion... dis-nous ce qu'il est devenu?... + +--Mandé à la barre de l'Assemblée... là du moins il est en sûreté... Oh! +il l'a échappé belle!... + +--Est-ce qu'on s'est battu déjà? + +--Non... il y a eu cependant un homme tué... Mandat... le commandant de +la garde nationale... + +--Votre chef!... les Suisses ont tiré dessus?... + +--Lui!... il était de leur côté... on a trouvé, signé de sa main, un +ordre de fusiller les patriotes du faubourg, par derrière, quand ils +seraient arrivés à la hauteur du Pont-Neuf, pour faire leur jonction +avec les camarades de Saint-Marceau et de Saint-Victor... mais la +trahison est déjouée: le traître, appelé à l'Hôtel de Ville pour +s'expliquer, a été abattu d'un coup de pistolet parti de la foule... +rien ne peut arrêter les sections en marche... ce soir, Catherine, nous +serons vainqueurs et dans huit jours nous nous marierons!... Tiens, j'ai +déjà mon cadeau de noces... tu sais, je te l'avais promis!... + +Et devant les voisins ébahis, le sergent, mettant à nu son bras gauche, +fit voir un second tatouage représentant deux coeurs enflammés. + +--Tu vois, dit-il, ce qu'il y a d'écrit: A Catherine pour la vie!... + +Il recula pour mieux laisser admirer le dessin. + +--Il est beau... plus beau que l'autre! dit Catherine rouge de +plaisir, et elle sauta au cou du sergent en répétant par deux fois: + +--Oh! mon Lefebvre, que tu es gentil et que je t'aime!... + +A ce moment, des coups de feu au loin déchirèrent l'air brumeux... Le +canon répondit... + +Tous les badauds rentrèrent dans leurs maisons... + +--Allons! à tantôt, Catherine! il faut que j'aille où le devoir +m'appelle... Sois tranquille! nous reviendrons vainqueurs!... dit +joyeusement Lefebvre. + +Et tout en prenant son fusil, il l'embrassa encore une fois, et +s'éloigna dans la direction des Tuileries. + +Les Suisses avaient tiré sur une foule à peine armée et qui parlementait +avec eux... + +Des cadavres jonchaient le vestibule des Tuileries, les trois cours et +le Carrousel!... + +Mais déjà les canons des patriotes envoyaient leurs boulets signifier à +la royauté sa déchéance... + +Louis XVI s'était réfugié au sein de l'Assemblée nationale, qui s'était +réunie à deux heures du matin, au son du tocsin. En attendant les +événements, les législateurs, sous la présidence de Vergniaud, +discutaient l'abolition de la traite des nègres. La cause sacrée de la +liberté humaine était ce jour-là défendue partout, sans distinction de +races, ni de couleurs. + +Tapi dans la loge du logotachygraphe, le journaliste sténographe, +comme on dirait aujourd'hui, chargé de la rédaction des comptes rendus, +l'épais monarque mangeait tranquillement une pêche, sourd aux +détonations qui faisaient crouler son trône, indifférent au sort de ses +Suisses, et oublieux de ces nobles qui mouraient pour lui... + +Il faisait grand jour. La dernière nuit de la royauté était passée, et +les Marseillais, en chantant, montaient à l'assaut du dernier donjon de +la féodalité. + + + + +IV + +UN CHEVALIER DU POIGNARD + + +Il était midi quand le canon cessa de gronder du côté des Tuileries. + +Des rumeurs confuses s'élevaient, où l'on distinguait vaguement les cris +de: Victoire! Victoire!... + +De grosses nuées montaient au-dessus des maisons et des flammèches, des +flocons de papier et de laine brûlés, tourbillonnaient et s'abattaient +dans les rues... + +Les péripéties de cette journée à jamais mémorable avaient été diverses. + +Les sections avaient nommé chacune trois commissaires, qui devaient +former la Commune de Paris. Pétion, le maire, appelé à l'Hôtel de Ville, +avait été consigné chez lui, afin que l'insurrection pût agir en toute +indépendance. Mandat, reconnu coupable de trahison, et tué, Santerre +fut, à sa place, nommé commandant de la garde nationale. L'arsenal +avait été forcé et des armes distribuées permirent à une première +colonne, partie du faubourg Saint-Antoine, de se mettre en route. + +Le roi, après avoir passé en revue les bataillons de garde nationale +requis pour la défense du château, était rentré découragé en son +appartement. Les seuls bataillons des Petits-Pères, de la +Butte-des-Moulins, l'avaient acclamé. Les autres avaient crié: Vive la +nation! A bas le véto! Et les canonniers, retournant leurs pièces, les +avaient braquées sur le château. + +Louis XVI se sentit donc perdu et vit son pouvoir et son prestige +s'évanouir. Il alla demander asile à l'Assemblée nationale, dont la +salle des séances, au Manège, était alors proche du jardin des +Tuileries, à l'endroit où est aujourd'hui, rue de Rivoli, l'hôtel +Continental. Trois cents gardes nationaux et trois cents Suisses +l'escortèrent. + +Les Suisses étaient au nombre de neuf cent cinquante, bien armés, bien +disciplinés. La plupart ne parlaient que l'allemand. Cette troupe +domestique, attachée à la personne du roi, fidèle surtout au point +d'honneur de son contrat de louage, était décidée à se sacrifier pour le +maître qui l'avait racolée et la soldait. Ignorant d'ailleurs la +situation, la garde suisse, trompée par ses chefs et excitée par les +Chevaliers du poignard, croyait encore, à l'aube du 10 août, qu'il +s'agissait de défendre la personne du roi contre des brigands venus pour +l'assassiner. Beaucoup, ainsi qu'en témoigna par la suite un de leurs +colonels, M. Pfyffer, furent étonnés et ébranlés en voyant s'avancer, +lors de la poussée populaire vers les portes du château, les gardes +nationaux. L'uniforme les troubla. Ils pensaient n'avoir affaire qu'à la +lie populaire, à des forcenés contre lesquels protestaient les honnêtes +citoyens, et ils voyaient s'avancer vers eux la nation armée et +organisée. + +Aussi peut-on croire que le sang eût été épargné dans cette journée, +dont les résultats étaient déjà acquis par la retraite de Louis XVI, si +un de ces terribles hasards, comme il s'en produit dans ces moments +confus, n'était venu donner le signal d'un massacre impitoyable. + +Les Marseillais et les Bretons ayant pour chef un ami de Danton, ancien +sous-officier, Westermann, Alsacien, militaire très énergique, +pénétrèrent dans les cours du château. Il y en avait trois à cette +époque, et le Carrousel, beaucoup plus restreint qu'aujourd'hui, était +couvert de maisons. + +Westermann avait rangé sa troupe en bataille. Les Suisses étaient postés +aux fenêtres du château, prêts à faire feu. + +On s'observait. Westermann dit quelques mots en allemand aux +Suisses pour les dissuader de tirer sur le peuple et les encourager à +fraterniser. + +Déjà quelques-uns de ces infortunés mercenaires lançaient des cartouches +par les fenêtres, en signe de désarmement. + +Les patriotes, encouragés, rassurés par ces démonstrations pacifiques, +s'engagèrent sous le vestibule du château. + +Une barrière était placée au bas des marches du grand escalier, +conduisant à la chapelle. + +Sur chaque degré, deux Suisses, l'un adossé au mur, l'autre à la rampe, +se tenaient debout, immobiles, muets et sévères, le fusil en joue, prêts +à faire feu... + +Avec leur haute stature, leurs bonnets à poils et leurs habits rouges, +ces montagnards enrégimentés étaient imposants et devaient inspirer la +crainte. + +Mais il n'y avait pas que des fédérés bretons ou marseillais dans cette +foule. Des loustics du faubourg s'y étaient faufilés. Gavroche est de +tous les temps et de toutes les fêtes: on est sûr de le retrouver au +premier rang, les jours de bataille, les matins d'exécution et les soirs +de feu d'artifice. + +Quelques-uns de ces Parisiens, farceurs intrépides, imaginèrent +d'attirer à eux, avec des crocs, avec des piques, deux ou trois des +Suisses des plus rapprochés... + +Les hommes ainsi happés se laissèrent assez facilement entraîner, +contents peut-être d'échapper à une bagarre possible, se croyant hors +d'affaire. + +Cette pêche aux Suisses allait continuer, aux éclats de rire des +assistants, quand tout à coup, sans qu'on ait jamais pu démêler, dans la +fumée du combat, l'origine du premier coup de feu et la responsabilité +du signal du massacre, une trombe de projectiles balaya cette foule +jusque-là inoffensive, et plutôt gouailleuse que menaçante. + +On est en droit de croire que des gentilshommes, postés sur le palier du +haut, voyant les Suisses accrochés se laisser aller sans résistance, +prêts à fraterniser, pour arrêter la défection et creuser un fossé +sanglant entre le peuple et la garde, ont tout à coup tiré... + +Les deux Suisses déjà au milieu du peuple tombèrent frappés les +premiers... + +Le feu plongeant, dirigé avec sang-froid par les défenseurs du château, +fut terrible... + +En un instant le vestibule fut plein de cadavres. + +Le sang coulait en ruisseaux sur les dalles... + +Une fumée épaisse avait envahi le vestibule... + +Au signal des coups de feu de l'intérieur, la fusillade s'était engagée +partout. + +Les Suisses et les gentilshommes, dont beaucoup avaient revêtu +l'uniforme de la garde, tiraient à l'abri des fenêtres barricadées. +Tous leurs coups portaient... + +Les cours s'étaient vidées. Le Carrousel était balayé. Les Suisses +firent alors une sortie vigoureuse jusque dans la rue Saint-Honoré. + +Mais les Marseillais, les Bretons, les gardes nationaux revinrent en +forces, avec du canon. Les Suisses étaient débordés, le château fut +envahi. Rien ne résista à la foule triomphante. La plupart des Suisses +furent massacrés dans les appartements, dans les jardins; jusqu'aux +Champs-Elysées, on les poursuivit. Plusieurs durent la vie à la +générosité des vainqueurs, qui s'efforcèrent de les protéger contre la +fureur populaire. + +Le roi avait été sommé de faire cesser le feu des Suisses. Il donna +l'ordre à M. d'Hervilly, mais ce chef des Chevaliers du poignard se +réserva de s'en servir selon les circonstances. Il croyait alors, avec +la reine, que force resterait aux défenseurs du château et que le feu +des Suisses aurait raison de ce qu'il appelait la canaille. Quand il +reconnut son erreur, il était trop tard: le château était au pouvoir du +peuple et le roi, prisonnier dans l'enceinte de l'Assemblée, n'allait +pas tarder à être écroué au Temple. + +Catherine, qui n'avait plus peur, après avoir suivi avec émotion les +débuts de l'affaire, rassurée bientôt, n'entendant pas de coups de feu, +s'était aventurée jusqu'à gagner le Carrousel... + +Elle voulait voir si le tyran mettait de la bonne volonté à +déguerpir et à hâter sa noce... + +Et puis, elle se disait aussi, que peut-être, parmi les combattants, +elle apercevrait son Lefebvre... + +Cette idée de le surprendre, noir de poudre, se battant comme un démon +au premier rang, sous la mitraille, loin de lui inspirer de la crainte, +l'enhardissait... + +Elle aurait voulu être près de lui, pouvoir lui passer les cartouches... +plus que cela: tenir elle-même un fusil, le charger et faire feu sur les +défenseurs du tyran!... + +Elle se sentait une âme de guerrière, à l'odeur de la poudre... + +Tous les dangers de son Lefebvre elle aurait voulu les partager, et de +la gloire qu'il allait acquérir elle se montrait à la fois fière et un +peu jalouse... + +Non! pas une seule fois la pensée ne lui vint qu'il pouvait tomber sous +les balles des Suisses... + +Ne leur avait-on pas prédit qu'il commanderait des armées et qu'elle +serait sa femme!... Ni l'un ni l'autre n'étaient destinés à périr en +cette journée... + +Et, bravant le péril, elle avançait toujours plus près des canonniers et +des Marseillais, cherchant Lefebvre et dédaignant la mort... + +Quand la furieuse fusillade des Suisses éclata, il y eut une affreuse +débandade... + +Catherine fut entraînée par la masse des fuyards dans la rue +Saint-Honoré. + +Vers sa boutique elle s'en revint, redoutant que la panique ne se +propageât jusque-là et qu'on n'envahît sa maison... + +Elle n'avait pas perdu tout espoir, mais elle commençait à craindre que +sa noce ne fût reculée... + +--Ah! les hommes!... ils n'ont donc pas de coeur de lâcher pied ainsi! +grognait-elle en piétinant de rage sur la porte de sa blanchisserie... +Oh! si j'avais eu un fusil, je serais restée, moi!... Je parie bien que +Lefebvre ne s'est pas sauvé, lui!... + +Et, fiévreuse, impatiente, elle prêtait toujours l'oreille... guettant +la victoire qu'elle attendait toujours... + +Quand le canon se remit à tonner avec force, elle trépigna de joie et +cria: + +--Ça, c'est à nous!... bravo, les canonniers!... + +Puis elle se remit à écouter... + +Les coups de canon se multipliaient, la fusillade était nourrie, des +cris confus lui arrivaient. Pour sûr, les patriotes avançaient. On avait +la victoire! + +Ah! qu'il lui tardait de revoir son Lefebvre sain et sauf, et de +l'embrasser vainqueur en lui disant: + +--A présent, nous pouvons nous marier? + +Elle allait et venait, fébrilement, dans sa boutique dont elle avait, +par prudence, laissé les volets clos. + +Elle n'osait s'éloigner, quelque envie qu'elle eût de retourner au +champ de bataille, de peur que Lefebvre ne revînt en son absence. Il +serait alarmé et ne saurait où la chercher. Le mieux était de +l'attendre. Il repasserait sûrement par la rue Royale-Saint-Roch avec +ses camarades, le château pris. + +La rue était redevenue calme et déserte. + +Les voisins s'étaient enfermés chez eux. + +Midi venait de sonner. On entendait, tout proche, des coups de feu +isolés. + +Par l'entre-bâillement de sa porte, elle entrevoyait au loin, du côté de +la rue Saint-Honoré, des ombres qui fuyaient, poursuivies par des hommes +armés... + +C'étaient les derniers défenseurs du château qu'on pourchassait par les +rues... + +Tout à coup, après deux ou trois décharges tout près d'elle, elle +distingua comme un bruit de pas précipités dans l'allée qui conduisait à +la porte de dégagement de sa boutique sur la rue Saint-Honoré. + +Elle tressaillit... + +--On dirait qu'il y a quelqu'un, murmura-t-elle... Oui... on marche... +qui donc peut venir? + +Brave, elle courut tirer la barre de la porte de l'allée et ouvrit... + +Un homme parut, pâle, faible et tout sanglant, portant la main à sa +poitrine; il se traînait avec peine... + +Ce blessé était vêtu d'un habit blanc, avec la culotte courte et les bas +de soie... + +Ce n'était pas un patriote; s'il avait combattu, c'était assurément dans +les rangs des ennemis du peuple... + +--Qui êtes-vous?... Que voulez-vous? dit-elle avec fermeté... + +--Un vaincu... je suis blessé... on me poursuit... donnez-moi asile... +sauvez-moi, au nom du ciel, madame!... Je me nomme le comte de +Neipperg... Je suis officier autrichien... + +Il n'en put dire davantage. + +Une écume rose lui montait aux lèvres. Son visage devenait d'une pâleur +effrayante. + +Il s'abattit sur le seuil de l'allée... + +Catherine, en voyant tomber devant elle ce jeune homme élégant, dont le +jabot et le gilet étaient rouges de sang, poussa un cri de pitié et +d'effroi: + +--Ah! le pauvre garçon!... dit-elle... comme ils l'ont arrangé... C'est +pourtant un aristocrate!... il a tiré sur le peuple... ce n'est pas même +un Français... il a dit qu'il était Autrichien... C'est égal, c'est un +homme tout de même!... + +Et, mue par cet instinct de bonté qui se trouve au coeur de toutes les +femmes, même les plus énergiques,--dans toute cantinière robuste il y +a une douce soeur de charité,--Catherine se baissa, tâta la +poitrine du blessé, écarta doucement les linges englués de sang et +chercha à s'assurer s'il était mort... + +--Il respire encore, dit-elle avec joie... on peut le sauver! + +Alors, courant à la cuve, elle remplit une jatte d'eau fraîche, et après +avoir pris la précaution de fermer la porte de la rue solidement, en +assujettissant la barre, elle revint vers le blessé. + +Elle fit une compresse, déchirant le premier linge qu'elle trouva sous +sa main... + +Dans sa précipitation, elle ne s'aperçut pas qu'elle venait de mettre en +pièces une chemise d'homme. + +--Ah! j'ai fait un joli coup, se dit-elle, voilà que j'ai pris la +chemise d'une pratique!... + +Elle regarda la marque: + +--C'est à ce pauvre petit capitaine d'artillerie... Napoléon +Bonaparte!... Le pauvre garçon n'en a pas de trop... Il me doit aussi +une note assez forte... C'est égal, je lui rendrai une chemise neuve... +J'irai l'acheter et je la lui porterai moi-même à son garni, en lui +disant que j'ai roussi la sienne avec mon fer... Pourvu qu'il accepte, +car il est bien fier!... Ah! en voilà un qui ne fait pas beaucoup +attention à son linge... pas plus qu'aux femmes, d'ailleurs! +acheva-t-elle avec un léger soupir. + +Tout en pensant ainsi à la pratique dont elle mettait le linge en +charpie, Catherine, avec délicatesse, posait ses compresses sur la +blessure de cet officier autrichien, hôte inattendu chez une patriote +comme elle. + +La vue de ce jeune homme, frappé à mort peut-être, tout pâle, sans +forces, dont l'énergie et la vie coulaient par une plaie énorme, avait +changé tous les sentiments de Catherine. + +Ce n'était plus alors l'amazone en jupon court, s'avançant parmi les +combattants, bondissant de joie à chaque volée de mitraille et +souhaitant d'avoir un fusil pour participer à cette fête de la mort. + +Elle était devenue l'ange secourable qui se penche vers les souffrances +humaines. + +Elle avait presque sur les lèvres une malédiction contre la guerre et se +disait que les hommes étaient encore bien sauvages pour s'entretuer de +la sorte. + +Mais elle reportait en même temps sa haine et son anathème contre ce roi +et cette reine qui avaient rendu fatales et nécessaires ces boucheries. + +--C'est un Autrichien, murmura-t-elle... Qu'est-ce qu'il venait faire +chez nous, cet habit blanc?... Défendre son Autrichienne... Madame +Véto!... Pourtant il n'a pas l'air méchant... + +Elle le considéra plus attentivement. + +--Il est tout jeune... vingt ans à peine!... On dirait une fille... + +Puis cette observation professionnelle lui vint: + +--Son linge est fin... de la batiste!... Oh! c'est un aristo... + +Et elle soupira, comme pour dire: «Quel dommage!...» + +Sous l'influence bienfaisante de l'eau froide, et sous les compresses +formant ligature, arrêtant l'épanchement du sang, le blessé cependant se +ranima... + +Il rouvrit lentement les yeux... Autour de lui ses prunelles mourantes +semblaient chercher... + +Avec la connaissance, l'impression du danger lui revint... + +Il fit un mouvement comme pour se lever. + +--Ne me tuez pas! murmura-t-il dans un effort suprême et instinctif, +étendant les bras en avant, comme pour parer les coups d'ennemis +invisibles. + +Faisant alors un énergique effort, rassemblant dans une tension suprême +de la volonté toutes ses forces, le blessé arriva à articuler cette +phrase: + +--Vous êtes Catherine Upscher... de Saint-Amarin? C'est mademoiselle de +Laveline qui m'a envoyé chez vous. Elle m'a dit que vous étiez bonne... +que vous m'aideriez à me cacher... je vous expliquerai plus tard... + +--Mademoiselle Blanche de Laveline? dit Catherine stupéfaite, la +fille du seigneur de Saint-Amarin... ma protectrice! Celle qui m'a +permis de m'établir! d'acheter ce fonds! Vous la connaissez donc? Ah! +pour elle, il n'est péril que je ne brave. Que vous avez eu raison de +venir ici! Vous êtes en sûreté, allez! et l'on me passerait sur le corps +avant de vous arracher de cet asile! + +Le blessé tenta de parler. Il voulait sans doute invoquer encore le nom +de cette Blanche de Laveline, qui paraissait avoir si grande influence +sur Catherine. + +Catherine lui imposa silence, d'un geste: + +--Soyez raisonnable, dit-elle d'une voix maternelle... personne ne veut +vous tuer! Mademoiselle Blanche sera contente de moi... Vous êtes ici +chez une patriote... + +Elle s'arrêta, grommelant: + +--Qu'est-ce que je lui dis là? Les Autrichiens, ça ne sait pas ce que +c'est que des patriotes! C'est des sujets, des esclaves... Vous êtes +chez une amie, reprit-elle en élevant la voix. + +Neipperg se laissa retomber sur le sol. Ses forces, un instant ranimées, +le quittaient. + +Mais il avait entendu la voix compatissante de Catherine, il avait +compris qu'il était sauvé. + +Une indicible expression de joie et de reconnaissance éclaira son visage +défait. Il était chez une amie... le nom de Blanche de Laveline le +protégeait... il n'avait plus rien à craindre... + +Dans un effort suprême, les yeux demi-clos, il allongea le bras et sa +main, exsangue et froide, chercha la main brûlante de Catherine... + +--C'est bon!... calmez-vous!... laissez-moi vous soigner, citoyen +Autrichien... dit Catherine, s'efforçant de maîtriser son émotion... + +Et, attentive, anxieuse, elle se dit: + +--Il serait mieux couché... mais je ne suis pas assez forte pour le +porter sur le lit... Ah! si Lefebvre était là!... mais il ne vient +pas!... est-ce qu'il serait... + +Elle n'acheva pas sa pensée... + +L'idée que son Lefebvre pouvait se trouver inerte comme cet officier +étranger, plein de sang et à bout de souffle, se présentait pour la +première fois à son esprit et la glaçait d'épouvante... + +--C'est terrible, la guerre!... murmura-t-elle... + +Puis, son tempérament énergique reprenant le dessus, elle songea: + +--Bah!... Lefebvre est trop brave, trop solide pour être comme ce petit +aristocrate... c'est un coffre à balles, Lefebvre!... il en recevrait +une demi-douzaine dans le sac, sans dire seulement ouf!... c'est pas +taillé comme ces freluquets... Et ça se mêle de vouloir défendre madame +Véto, ça ose tirer sur le peuple!... + +Elle haussa les épaules, puis regardant de nouveau son blessé: + +--C'est impossible qu'il reste là... il va passer pour sûr!... +Comment faire?... C'est un ami de mademoiselle Blanche... je ne peux pas +le laisser mourir comme ça... il faut que je fasse tout pour le +ranimer... + +Cette pensée lui vint tout à coup: + +--C'est peut-être le fiancé de mademoiselle Blanche?... Ce serait drôle +si je la mariais, moi, qu'elle avait promis de doter! Oh! il faut que je +sauve ce jeune homme!... et mon Lefebvre qui n'arrive pas! répéta-t-elle +embarrassée, cherchant le moyen de transporter l'Autrichien. + +Puis, cette réflexion lui traversa l'esprit: + +--Il vaut mieux que Lefebvre ne soit pas là... Oh! ce n'est pas qu'il +soit méchant ni qu'il lui vienne à l'idée de me reprocher de sauver un +aristocrate... quand il saura que c'est un ami de ma bienfaitrice, il +n'aura rien à dire... et puis, après la bataille, un soldat français ne +connaît plus d'ennemis... Lefebvre me l'a dit bien souvent! mais il est +jaloux comme un tigre!... Ça lui déplairait de me voir tripoter les +chairs blanches de cet aristo... ensuite, il se demanderait peut-être, +comment que ça se fait que ce jeune homme soit venu se réfugier chez +moi... Pour te demander asile, il faut qu'il te connaisse! C'est ce +qu'il dirait... je sais bien ce que je lui répondrais moi... mais ça ne +fait rien, j'aime mieux qu'il ne le voie pas... + +Et de nouveau, faisant un effort, elle tenta de soulever le corps, +devenu pesant par l'inertie, du jeune Autrichien... + +A ce moment, on frappa à la porte de la rue... + +Catherine tressaillit. + +Elle écouta, aussi pâle que le blessé... + +--Qui peut venir? se demanda-t-elle. La boutique est fermée et personne +ne viendra chercher et apporter du linge un jour pareil... + +Les crosses de fusils résonnaient sur le pavé... + +On heurtait en même temps à la porte de l'allée... + +Des voix s'élevèrent confuses... + +--Il s'est sauvé par là... + +--Il est caché ici... + +Catherine frémit: + +--C'est lui qu'on cherche!... murmura-t-elle en regardant avec une +compassion plus grande le blessé, toujours inerte. + +Les voix grondaient aux deux issues. Un piétinement irrité témoignait de +l'impatience d'une foule. + +--Enfonçons la porte!... dit tout à coup une voix. + +--Comment le sauver? murmura Catherine... et, secouant le moribond, elle +lui dit: + +--Allons!... citoyen... monsieur... du courage!... essayez de marcher... + +Le blessé rouvrit les yeux et soupira d'une voix étranglée: + +--Je ne peux pas... laissez-moi mourir!... + +--Il s'agit bien de mourir! grommela Catherine; voyons! de l'énergie, +morbleu!... Sachez qu'il faut que je vous ramène vivant à mademoiselle +de Laveline... Ce ne serait pas la peine qu'elle vous ait envoyé ici +pour y rester... Levez-vous... là... ça y est!... Vous voyez que ce +n'est pas difficile... il n'y a qu'à vouloir... + +Neipperg chancelait comme un homme ivre. + +Catherine avait peine à le soutenir. Les cris, les menaces, les jurons +redoublaient au dehors. + +Déjà des coups de crosse solidement appliqués faisaient trembler les ais +de la porte... + +Tout à coup une voix s'éleva: + +--Attendez, citoyens... laissez-moi faire!... on va m'ouvrir, à moi... + +Et la même voix cria très haut: + +--Catherine, c'est moi!... n'aie pas peur!... arrive donc!... + +--Lefebvre!... dit Catherine toute tremblante, heureuse assurément de +savoir son pays sain et sauf, mais craintive pour le blessé. + +--Attends!... j'accours! cria-t-elle. + +--Vous le voyez, citoyens... elle va ouvrir; un peu de patience!... +dame! vous l'aviez effrayée avec votre façon de demander la porte à +coups de crosse!... dit Lefebvre assez haut pour que Catherine reconnût +sa voix. + +--Vous avez entendu, dit-elle vivement au blessé... ils vont +entrer... je suis obligée d'ouvrir... venez! + +--Où faut-il aller? + +--Essayez de monter cet escalier... je vous cacherai dans le grenier... + +--Monter? Oh! c'est impossible... voyez, je me traîne... + +--Eh bien! là... dans ma chambre!... + +Et Catherine le poussant, le remorquant, finit par introduire +l'autrichien dans sa chambre, dont elle ferma la porte à clef... + +Puis, rouge, essoufflée, contente, elle se hâta d'aller ouvrir à +Lefebvre et à la foule, en se disant avec une joyeuse satisfaction: + +--Maintenant, il est sauvé! + + + + +V + +LA CHAMBRE DE CATHERINE + + +La barre tombée, les verrous tirés, la porte s'ouvrit et laissa pénétrer +Lefebvre, suivi de trois ou quatre gardes nationaux et d'une foule de +voisins, de badauds, où les femmes et les enfants se trouvaient en +majorité. + +--Tu as bien tardé à nous ouvrir, ma bonne Catherine!... dit Lefebvre en +l'embrassant sur les deux joues... + +--Dame! ce bruit... ces cris... + +--Oui... je comprends cela... tu avais peur... mais c'étaient des +patriotes, des amis qui frappaient... Catherine, nous sommes vainqueurs +sur toute la ligne!... le tyran n'est plus qu'un prisonnier de la +nation... la forteresse du despotisme est prise... le peuple est le +maître aujourd'hui!... + +--Vive la nation!... crièrent des voix. + +--A mort les traîtres!... A bas les Suisses et les Chevaliers du +poignard! crièrent d'autres voix, dans la foule qui se pressait sur le +seuil de la boutique de Catherine. + +--Oui! la mort pour ceux qui ont tiré sur le peuple! dit Lefebvre d'une +voix forte... Catherine, sais-tu pourquoi on cognait si rudement à ta +boutique?... + +--Non!... j'ai été effrayée... Il y a eu des coups de feu, près d'ici... + +--Nous avons tiré sur un aristocrate qui s'était échappé des +Tuileries... un de ces Chevaliers du poignard qui voulaient assassiner +les patriotes... j'avais juré que s'il m'en tombait un sous la main je +lui ferais payer le sang des nôtres... Justement, moi et les camarades, +dit Lefebvre en désignant les gardes nationaux qui l'accompagnaient, +nous en poursuivions un... nous avions déchargé sur lui nos fusils... +quand tout à coup, au détour de la rue, il a disparu... il était blessé +pourtant... il y avait du sang jusqu'auprès de la porte de ton allée, +Catherine... alors nous avons cru qu'il s'était réfugié chez toi... + +Lefebvre regarda autour de lui, et aussitôt reprit: + +--Mais il n'y est pas... on le verrait... et puis tu nous l'aurais déjà +dit, n'est-ce pas?... + +Alors se tournant vers les gardes nationaux: + +--Camarades, nous n'avons plus rien à faire ici... vous du +moins!... vous voyez que l'habit blanc n'est pas là... vous permettrez +bien à un vainqueur des Tuileries d'embrasser tranquillement sa femme... + +--Ta femme? Oh! pas encore, Lefebvre!... dit Catherine. + +--Comment!... est-ce que le tyran n'est pas abattu?... + +Et tendant la main aux gardes: + +--Au revoir, citoyens, à bientôt... à la section!... nous devons nommer +un capitaine et deux lieutenants... et puis un curé pour la paroisse... +un curé patriote, bien entendu!... le curé a pris peur et s'est enfui, +les deux lieutenants et le capitaine ont été tués par les Suisses, il +faut donc les remplacer... à tantôt!... + +Les gardes s'éloignèrent. + +Les badauds continuaient à stationner devant la porte. + +--Eh bien! mes amis, vous n'avez pas entendu... pas compris?... dit +Lefebvre d'une voix bourrue et bon enfant... qu'est-ce que vous +attendez?... l'habit blanc?... il n'est pas chez Catherine, c'est +clair!... oh! il a dû tomber pas bien loin d'ici, dans quelque coin... +il avait au moins trois balles dans la poitrine... cherchez-le... c'est +votre affaire!... ce n'est pas le chasseur qui ramasse le gibier!... + +Et il les poussa devant lui. + +--C'est bien!... c'est bien!... on s'en va, sergent! + +--C'est pas la peine de bousculer le monde!... dit un des curieux. + +Et il ajouta d'une voix traînarde: + +--Avec ça qu'on ne pourrait pas cacher quelqu'un dans la chambre... + +Lefebvre referma brusquement la porte, et revenant à Catherine, lui dit, +les bras ouverts, pour l'embrasser de nouveau: + +--J'ai cru qu'ils ne voudraient jamais s'en aller!... as-tu entendu +cette bêtise, ils parlaient de la chambre... de ta chambre!... Quelle +idée!... Mais comme tu es tremblante, ma Catherine!... Voyons, +calme-toi... c'est fini!... occupons-nous de nous deux... + +Il surprit un regard de Catherine fixé vers la porte de sa chambre... + +Instinctivement il alla droit à cette porte et voulut l'ouvrir. + +Elle résista. + +Lefebvre s'arrêta, surpris, inquiet. + +Un vague soupçon envahit son visage. + +--Catherine, dit-il, pourquoi cette porte est-elle fermée?... + +--Mais... parce que cela m'a plu!... répondit Catherine avec un embarras +visible. + +--Ce n'est pas une raison... donne-moi la clef?... + +--Non!... tu ne l'auras pas!... + +--Catherine, s'écria Lefebvre, blême de colère, tu me trompes... il +y a quelqu'un dans cette chambre... un amant sans doute... je veux la +clef... + +--Je t'ai dit que tu ne l'aurais pas... + +--Eh bien! je la prendrai!... + +Et Lefebvre, plongeant la main dans la poche béante du tablier de +Catherine, prit la clef, alla à la porte de la chambre, l'ouvrit... + +--Lefebvre, cria Catherine, mon mari seul, je t'en avais prévenu, devait +franchir cette porte... Tu veux entrer de force, jamais je n'y entrerai +avec toi... + +On cogna de nouveau aux volets de la boutique. + +Catherine alla ouvrir. + +Plusieurs gardes nationaux, en armes, se présentèrent. + +--Où est le sergent Lefebvre? demandèrent-ils; on le réclame à la +section... On parle de le nommer lieutenant... + +Lefebvre, ému, pâle, grave, sortit de la chambre de Catherine. + +Il referma soigneusement la porte, en retira la clef, qu'il rendit à +Catherine en lui disant: + +--Tu ne m'avais pas dit qu'il y avait un mort dans ta chambre?... + +--Il est mort!... Ah! le pauvre garçon! fit Catherine avec tristesse. + +--Non!... il vit!... Mais c'était donc vrai? Ce n'était donc pas un +galant?... + +--Gros bête! répondit Catherine, s'il avait été bien portant, est-ce +que je l'aurais caché là!... Mais tu ne vas pas le livrer, au moins?... +reprit-elle avec inquiétude. C'est, tout Autrichien qu'il est, un ami de +mademoiselle Blanche de Laveline, ma bienfaitrice... + +--Un blessé est sacré! dit Lefebvre... ta chambre est devenue une +ambulance, ma Catherine, on ne tire jamais dessus!... Soigne ce pauvre +diable! sauve-le! je suis content de t'aider à payer ta dette à cette +demoiselle qui t'a obligée... mais tâche qu'on ne le sache jamais... ça +me nuirait peut-être à ma section!... + +--Oh! tu es un brave coeur!... aussi bon que brave!... Lefebvre, tu as +ma parole! Quand tu voudras, je serai ta femme!... + +--Ça sera vite fait... mais les amis s'impatientent... il faut que je +les suive... + +--Sergent Lefebvre, on vous attend... on va voter!... dit un des gardes. + +--C'est bien!... je vous suis... en route, camarades!... + +Et, tandis que le sergent se rendait à la section, dont les urnes +recueillaient les suffrages, Catherine, sur la pointe du pied, pénétrait +dans la chambre, où, d'un sommeil léger, entrecoupé de sursauts +fébriles, reposait le jeune officier autrichien qu'elle avait recueilli, +hôte sacré pour elle, ayant invoqué le nom de Blanche de Laveline. + + + + +VI + +LE PETIT HENRIOT + + +Catherine avait apporté du bouillon, un peu de vin au blessé, en lui +disant, car il s'était éveillé au léger bruit de ses pas: + +--Prenez! il faut vous soutenir... Vous avez besoin de vos forces, car +vous ne pourrez rester bien longtemps dans cette chambre... Oh! ce n'est +pas moi qui vous renverrai!... Vous êtes ici l'hôte de mademoiselle +Blanche, c'est elle qui vous a conduit vers ma demeure, c'est elle qui +vous abrite et vous protège... Mais, voyez-vous, il vient beaucoup trop +de monde dans cette boutique... votre habit est suspect... Mes +ouvrières, mes pratiques ne tarderaient pas à jaser, et il pourrait +survenir une dénonciation... Dame! vous avez tiré sur le peuple! + +Neipperg fit un mouvement et dit lentement: + +--Nous avons défendu le roi!... + +--Le gros Véto! fit Catherine en haussant les épaules... il s'était +réfugié à l'Assemblée... on n'allait pas le chercher là... il était en +sûreté, bien tranquille... il vous laissait égorger, en égoïste qu'il +est, sans plus penser à vous qu'au bonnet rouge qu'il avait arraché de +sa tête le 20 juin, les patriotes partis, après avoir feint de le +coiffer de bonne grâce devant nos compagnons du faubourg Antoine!... +C'est un propre à rien, un fainéant, votre gros Véto, que sa coquine de +femme mène par le bout du nez... savez-vous où? devant les fusils du +peuple! Oh! ça lui arrivera pour sûr! Mais, reprit-elle, après un court +silence, pourquoi donc vous êtes-vous fourré dans cette bagarre, vous, +un étranger? Car vous êtes autrichien, m'avez-vous dit? + +--Lieutenant aux gardes nobles de Sa Majesté, j'étais chargé d'une +mission auprès de la reine... + +--L'Autrichienne!... grommela Catherine... et c'est pour elle que vous +avez combattu, vous qui n'aviez rien à faire dans nos luttes!... + +--Je voulais mourir! répondit avec une grande simplicité le jeune +officier. + +--Mourir! à votre âge?... pour le roi?... pour la reine?... il doit y +avoir autre anguille sous roche, mon jeune monsieur!... dit Catherine +avec une raillerie pleine de bonne humeur... Excusez-moi si je suis +indiscrète, mais quand on a vingt ans et qu'on veut se faire tuer pour +des gens qu'on ne connaît pas et par des gens envers lesquels on +n'a aucun motif de bataille... eh bien! c'est qu'on est amoureux... +Hein? suis-je tombé juste?... + +--Vous avez deviné, ma bonne hôtesse!... + +--Parbleu!... ce n'était pas difficile!... et voulez-vous que je dise de +qui vous êtes amoureux?... de mademoiselle Blanche de Laveline, je +parie!... Oh! je ne vous demande pas vos confidences, fit vivement +Catherine, surprenant de l'inquiétude sur le visage pâle du blessé... +d'ailleurs ça ne me regarde pas... et puis mademoiselle de Laveline +mérite bien d'être aimée... + +Le comte de Neipperg se souleva à demi et s'écria avec exaltation: + +--Oui... elle est belle et bonne, ma Blanche aimée!... Oh! madame, si la +mort me prend, dites-lui que mon dernier souffle aura exhalé son nom! +dites-lui que ma pensée, avant que la vie se retire de moi, aura été +pour elle et pour... + +Le jeune homme s'arrêta, suspendant un aveu prêt à tomber de ses lèvres. + +--Vous ne mourrez pas! dit Catherine désireuse de le réconforter... +est-ce qu'on meurt à votre âge et quand on est amoureux!... Vous devez +vivre, monsieur, pour mademoiselle Blanche que vous aimez, qui vous aime +certainement, et pour l'autre personne que vous alliez nommer... son +père sans doute, M. de Laveline?... Un fort beau gentilhomme... je +l'ai vu deux ou trois fois, le marquis de Laveline, là-bas, en notre +Alsace... il portait un superbe habit de velours bleu, avec de l'or +dessus, et il puisait du tabac dans une boîte où il y avait des pierres +qui brillaient!... + +Neipperg, en entendant prononcer le nom du marquis de Laveline, avait +laissé échapper un geste qui pouvait passer pour un signe de mépris et +de colère. + +--Il paraît, se dit Catherine, qu'ils ne sont pas grands amis... bon à +savoir! je ne lui en parlerai plus... sans doute que le père de Blanche +s'est opposé au mariage... Pauvre demoiselle!... C'est pour cela que ce +jeune homme a voulu se faire tuer!... + +Et, avec un soupir de compassion, elle se mit à arranger l'oreiller sous +la tête du blessé, en lui disant: + +--Je bavarde et cela ne vous vaut sans doute rien... Si vous reposiez un +peu, monsieur?... ça ferait tomber la fièvre... + +Le malade secoua doucement la tête: + +--Parlez-moi de Blanche, dit-il... parlez-moi d'elle encore!... Voilà ma +guérison!... + +Catherine sourit et se mit à raconter comment, née dans une petite +ferme, non loin du château des seigneurs de Laveline, elle avait vu +grandir mademoiselle Blanche. Elevée par sa mère que le marquis +laissait seule la plus grande partie de l'année, étant retenu par une +charge à la cour, Blanche avait vécu de la vie rustique, courant les +forêts, chevauchant, chassant, et se lançant par les prés et par les +champs au hasard, sans s'inquiéter des barrières à sauter, des fossés à +franchir. Elle n'était pas fière et causait familièrement avec les +paysans. Souvent elle était venue à la ferme et avait pris la petite +Catherine en affection. + +Un jour, le marquis avait mandé à Versailles sa femme et sa fille. +Catherine avec trois autres jeunes filles du pays avaient été emmenées +pour le service de madame et de mademoiselle de Laveline. A la +buanderie, Catherine avait été attachée. Elle avait ainsi passé +plusieurs années heureuses, puis madame de Laveline était morte; c'était +alors que mademoiselle Blanche, que son père avait conduite à Londres, +lors d'une mission diplomatique en Angleterre, avait bien voulu +l'établir en lui achetant la blanchisserie de mademoiselle Lobligeois... +où elle se trouvait présentement. Ah! c'était une créature digne d'être +aimée et bénie que mademoiselle Blanche! + +Comme Catherine achevait le récit de sa modeste existence et retraçait +les bienfaits de la fille du marquis de Laveline, on heurta à la porte. + +--Serait-ce déjà Lefebvre qui reviendrait avec ses camarades de la +section? pensa Catherine inquiète... Rassurez-vous!... ne faites +pas de bruit! dit-elle à Neipperg qui tendait l'oreille; si Lefebvre est +seul, il n'y a aucun danger, mais si ses camarades sont avec lui, je +vais leur parler et les renvoyer... Attendez-moi et ne craignez rien!... + +Elle alla ouvrir, un peu émue. Sa surprise fut extrême en voyant une +jeune femme, très effrayée, s'élancer dans la boutique en disant: + +--Il est là, n'est-ce pas?... on m'a dit qu'on avait vu un homme se +traîner de ce côté... vit-il encore?... + +--Oui, mademoiselle Blanche, dit Catherine, reconnaissant, dans cette +femme effarée, mademoiselle de Laveline, il est à côté... dans ma +chambre... il vit et il ne parle que de vous!... venez le voir... + +--Oh! ma bonne Catherine, quelle heureuse inspiration j'ai eue de lui +indiquer ta maison comme un refuge sûr, lorsqu'il est parti pour se +battre avec les gentilshommes du château!... + +Et mademoiselle de Laveline prit les mains de Catherine et les serra +avec reconnaissance, en lui disant: + +--Mène-moi auprès de lui!... + +La vue de Blanche produisit un effet saisissant sur le blessé. + +Il voulut sauter à bas du lit, où si difficilement Catherine était +parvenue à l'allonger. + +Il fallut que les deux femmes eussent recours presque à la force +pour le maintenir. + +--Méchant!... dit Blanche de sa voix douce, tu as donc voulu mourir!... + +--La vie sans toi m'était à charge... pouvais-je trouver plus noble +occasion de quitter l'existence, qu'au milieu d'un combat, l'épée à la +main et souriant à la mort qui venait à moi glorieuse et parée!... + +--Ingrat!... tu devais vivre pour moi... + +--Pour toi!... N'étais-tu pas à mes yeux comme une morte?... n'allais-tu +pas me quitter pour toujours!... + +--Ce mariage odieux n'était pas encore conclu... un hasard pouvait nous +secourir... il fallait espérer!... + +--Tu m'avais dit toi-même, fit Neipperg, qu'il n'existait aucune +espérance... Aujourd'hui 10 août, tu devais être la femme d'un autre et +t'appeler madame de Lowendaal!... ton père l'avait ainsi décidé... et tu +n'avais pu résister... + +--Tu sais bien que mes pleurs, mes prières étaient inutiles... Menacé +d'être ruiné par ce baron de Lowendaal, ce Belge millionnaire qui lui +avait prêté de grosses sommes et exigeait le remboursement +immédiatement... ou ma main, mon père avait consenti à lui accorder ce +qu'il désirait le plus... + +--Et ce qui coûtait le moins à ton père... le Marquis payait ses +dettes avec sa fille!... + +--Oh! mon ami, mon père ignorait que notre amour fût si grand... il ne +savait rien... il ne sait rien encore... dit Blanche avec une énergie +croissante. + +Catherine, pendant cette conversation entre les deux amoureux, s'était +tenue à l'écart. Par discrétion, elle passa dans l'atelier au moment où +Neipperg, avec une exaltation douloureuse, regardant Blanche, répondit: + +--Oui... ils ignoreront tout... car je m'éloignerai, je disparaîtrai... +Ma mort, vois-tu, aurait rendu le silence plus complet, l'ignorance plus +profonde... mais les balles des sans-culottes n'ont pas voulu de moi, ce +sera à recommencer!... Aussi bien les occasions de mourir ne sauraient +manquer dans les années qui vont s'ouvrir... la guerre est déclarée... +je vais chercher dans les rangs de l'armée impériale, sur les bords du +Rhin, cette mort qui n'a pas voulu de moi dans les décombres des +Tuileries!... + +--Tu ne feras pas cela! + +--Qui m'en empêcherait?... Mais, pardon, Blanche!... c'est aujourd'hui +le 10 août, le jour fixé pour votre mariage... comment se fait-il que +vous soyez ici... votre place doit être auprès de votre époux... On vous +réclame à l'église!... qu'attendez-vous pour rendre heureux le baron de +Lowendaal et acquitter les dettes du marquis?... Le combat a +interrompu la cérémonie sans doute, mais à présent les coups de feu ont +cessé, le tocsin se tait, on peut sonner les cloches nuptiales... +laissez-moi mourir... ici ou ailleurs, aujourd'hui ou demain, peu +importe?... + +--Non!... non! tu dois vivre!... pour moi... pour notre enfant!... +s'écria Blanche se penchant sur Neipperg et l'embrassant avec passion. + +--Notre enfant! murmura le blessé... + +--Oui... notre cher petit Henriot... tu n'as pas le droit de mourir!... +ta vie ne t'appartient plus!... + +--Notre enfant!... répéta avec douleur Neipperg, mais... mais ton +mariage?... + +--N'est pas encore fait... il y a tout espoir... + +--Vraiment!... tu n'es pas encore madame de Lowendaal?... + +--Pas encore!... jamais peut-être!... + +--Explique-moi... + +Et une anxiété fiévreuse agita la physionomie du blessé, tandis que +Blanche répondait: + +--Quand tu es parti... me disant un adieu que l'un et l'autre nous +pensions devoir être éternel... tu m'as annoncé que tu allais te ranger +parmi les défenseurs du château... c'était courir à la mort... j'avais +cependant un peu d'espoir au fond du coeur... c'est alors que je +t'indiquai la boutique de l'excellente Catherine comme un asile sûr si +tu parvenais à t'échapper des Tuileries... j'avais aussi +l'espérance de pouvoir t'y rejoindre... + +--Tu espérais cela, toi?... cependant tu avais obéi à ton père... tu +avais consenti à devenir la femme de ce Lowendaal... + +--Oui... mais quelque chose me disait que le mariage serait reculé... + +--Et il l'a été?... + +--L'insurrection grondait dans les faubourgs... Mon père a déclaré qu'il +était impossible de célébrer le mariage à la date fixée... Alors le +baron de Lowendaal a proposé d'accomplir la cérémonie plus tard... dans +trois mois... + +--Trois mois! + +--Oui, le 6 novembre... c'est la date qu'il a fixée... + +--Ah! il est moins pressé, le baron... + +--Epouvanté par les événements, redoutant les progrès de la Révolution, +M. de Lowendaal a quitté Paris hier soir, avant la fermeture des +barrières... Il s'est rendu dans ses terres. C'est son château, auprès +de Jemmapes, sur la frontière de Belgique, qu'il a désigné pour la +célébration de cet impossible mariage... + +--Et tu iras à Jemmapes?... + +--Mon père, un peu effrayé aussi, a décidé qu'il se rendrait au château +du baron... Nous devons partir prochainement, si les routes sont +libres... + +--Et tu l'accompagneras?... + +--Je l'accompagnerai... Oh! mais rassure-toi, je sais ce que j'ai +résolu... Jamais je ne serai la femme du baron... + +--Tu me le jures? + +--Je le jure!... + +--Mais qui te donnera cette force de résister à Jemmapes, quand ici tu +cédais?... + +--Avant son départ, le baron a reçu une lettre que je lui ai écrite... +oh! avec des larmes!... son domestique, gagné par moi, n'a dû lui +remettre ce message que les barrières franchies... + +--Alors il sait?... + +--La vérité!... il sait que je t'aime et que notre petit Henriot ne peut +avoir d'autre père que toi... + +--Oh! ma Blanche adorée!... ma chère femme, que je t'adore... tiens! tu +me rends la vie... il me semble que je serais de force à me relever et à +recommencer le combat contre les sans-culottes!... + +Et Neipperg, dans sa surexcitation, fit un si brusque mouvement que les +bandes qui couvraient sa blessure glissèrent, la plaie s'entr'ouvrit et +un flot de sang coula. + +Il poussa un cri. + +Catherine accourut, offrit ses services. + +Les deux femmes, de leur mieux, rajustèrent les linges et comprimèrent +de nouveau la blessure. + +Neipperg s'était évanoui. + +Il reprit lentement ses sens. + +Ses premières paroles, entrecoupées, laissèrent échapper son secret: + +--Blanche... je vais mourir... veille sur notre enfant!... murmura-t-il. + +Catherine, en entendant cette révélation, eut un geste de stupeur: + +--Mademoiselle Blanche a un enfant! pensa-t-elle; puis aussitôt se +tournant vers la jeune femme, honteuse et baissant les yeux: + +--Ne craignez rien, dit-elle vivement, ce que je viens d'apprendre est +entré par une oreille et est sorti par l'autre... Si toutefois vous +aviez besoin de moi, vous savez que Catherine vous appartient des pieds +à la tête... Voyons! ne vous désolez pas... les enfants, c'est des +accidents qui arrivent à tout le monde quand on s'aime! Est-il déjà +grand, le chérubin? je suis certaine qu'il est bien gentil! + +--Il a trois ans bientôt. + +--Et il se nomme? + +--Henri... nous l'appelons Henriot. + +--C'est un joli nom... Est-ce que je pourrai le voir, mademoiselle? + +Blanche de Laveline réfléchissait. + +--Ecoute, ma bonne Catherine, tu peux me rendre un grand service... +achevant ainsi ce que tu as si bien commencé en recueillant et en +soignant M. de Neipperg... + +--Parlez... que faut-il faire? + +--Mon fils est chez une brave femme des environs de Paris, la mère +Hoche, dans un faubourg de Versailles. + +--La mère Hoche, mais je la connais! Son fils est un ami de Lefebvre... +c'est mon amoureux, Lefebvre, ou plutôt mon mari, car moi aussi je vais +me marier et j'aurai un petit Henri... beaucoup de petits Henri... + +--Je te félicite! Tu iras donc voir la maman Hoche... + +--J'avais justement une commission pour elle de la part de son fils +Lazare... qui était aux gardes-françaises avec Lefebvre... c'est +Lefebvre qui l'a mis au port d'armes... ils ont pris la Bastille +ensemble... Et qu'est-ce qu'il faudra lui dire à la citoyenne Hoche?... + +--Tu lui remettras cet argent et cette lettre... dit Blanche en donnant +une bourse et un papier à Catherine, et puis tu prendras l'enfant et tu +l'emmèneras... Est-ce trop exiger de toi, Catherine? + +--Ce n'est que cela!... Vous savez bien que vous me demanderiez d'aller, +à moi toute seule, reprendre les Tuileries, si les Suisses y revenaient, +que je le ferais pour vous!... trop exigeante, vous!... c'te bêtise!... +est-ce que ce n'est pas grâce à vous que j'ai pu acheter cette boutique, +m'établir, et devenir bientôt la citoyenne Lefebvre?... Voyons, +vous devez avoir autre chose à me commander... ça ne suffit pas!... Une +fois que j'aurai retiré le mioche de Versailles, qu'est-ce qu'il faudra +en faire? + +--Tu me l'amèneras... + +--Où cela?... + +--Au château de Lowendaal... auprès d'un village nommé Jemmapes... C'est +en Belgique, à la frontière... pourras-tu facilement t'y rendre?... + +--Pour vous je braverai tout!... et quand faudra-t-il me trouver avec +l'enfant, à Jemmapes?... + +--Au plus tard le 6 novembre... + +--Bon. J'y serai!... Lefebvre s'arrangera pour me laisser partir... +d'ailleurs, d'ici là, nous serons mariés... et, on ne sait pas, il +viendra peut-être avec moi... On pourrait se battre par là!... + +--Embrasse-moi, Catherine!... un jour, puissé-je reconnaître ce que tu +fais pour moi... + +--Vous l'avez reconnu d'avance... comptez sur moi... + +--A Jemmapes donc!... + +--A Jemmapes, le 6 novembre!... + +Blanche de Laveline dit alors en montrant Neipperg: + +--Il repose, je vais veiller auprès de lui... Va à tes affaires, +Catherine, car tu dois nous trouver bien gênants, bien encombrants... + +--Vous êtes ici chez vous, je vous l'ai dit... Mais tenez, voici qu'il +se réveille, fit-elle en désignant le blessé qui rouvrait lentement +les yeux, vous devez avoir à vous raconter tous les deux bien des choses +encore... et je n'ai que faire auprès de vous. + +--Tu t'en vas?... Tu me laisses ici seule? + +--Oh! je ne serai pas longtemps... Du linge que je reporte à une +pratique pas bien loin, et je reviens... N'ouvrez à personne!... A +bientôt! + + + + +VII + +LE LOCATAIRE DE L'HOTEL DE METZ + + +Tandis que le comte de Neipperg et Blanche de Laveline, dans un +tête-à-tête délicieux, échangeaient des projets d'avenir et parlaient +de leur enfant, Catherine avait passé un panier empli de linge à son +bras et se disposait à sortir. + +Elle voulait mettre à profit le temps. Les amoureux bavardaient, ils ne +seraient pas fâchés de son absence, et puis toute la matinée avait été +perdue pour la blanchisseuse. C'est vrai qu'on ne prend pas les +Tuileries tous les jours, mais enfin il fallait bien rattraper un peu sa +journée. + +Et puis elle réfléchissait à tous les événements qui venaient de se +produire. + +Elle avait désormais charge d'âmes. + +Neipperg avait fort approuvé la confiance de Blanche, la chargeant de +retirer le petit Henriot des mains de la mère Hoche, qui le gardait +à Versailles, pour le conduire à Jemmapes. + +Une fois guéri, Neipperg irait retrouver la mère de son enfant, bravant +la colère du marquis de Laveline, prêt à tenir tête au baron de +Lowendaal et à lui disputer Blanche, l'épée à la main, s'il le fallait. + +Et Catherine, tout en se mettant en route, se disait: + +--Lefebvre est à sa section où l'on vote... Il ne sera pas de retour +avant que l'élection des nouveaux officiers soit proclamée... Oh! ça +prendra bien deux heures!... Ils sont longs à voter, à la section des +Filles-Saint-Thomas... tous beaux parleurs, sauf mon Lefebvre!... J'ai +donc le temps de donner un coup de pied jusque chez le capitaine +Bonaparte!... + +Et pensant à son client, le maigre et hâve officier d'artillerie, elle +sourit: + +--C'est qu'il n'en a pas trop de chemises, le capitaine! se dit-elle, +celle-ci peut lui faire défaut... + +Et, avec un soupir, elle ajouta: + +--Puisque je vais devenir la citoyenne Lefebvre, je ne veux rien devoir +au capitaine Bonaparte... c'est plutôt lui qui me devra... A tout +hasard, je vais emporter sa note!... s'il me la demande, je la lui +donnerai... sinon, tant pis!... je n'oserai jamais lui réclamer ce qu'il +me doit... le pauvre garçon! en voilà un travailleur!... un +savant!... toujours à lire ou à écrire... une triste jeunesse que la +sienne!... comme s'il ne devait pas y avoir temps pour tout! fit-elle +avec une moue ironique et quelque peu dépitée, en fourrant dans sa poche +la note de blanchissage du capitaine Bonaparte. + +Elle se rendit à l'hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où logeait alors +l'humble officier d'artillerie. + +Il y occupait une modeste chambre, au troisième étage, portant le nº +14. + +La jeunesse de l'homme, à la fois grandiose et fatal, qui devait emplir +le siècle de son nom et dont la gloire, auréolée de sang, empourpre +encore tout notre horizon, fut sans mouvements extraordinaires, sans +révélations surprenantes. Ce n'est qu'après coup qu'on a voulu y +découvrir des particularités prophétiques, révélant son génie, prédisant +sa carrière prodigieuse. + +Bonaparte enfant, jeune homme, trompa tout le monde. Nul ne put annoncer +sa fortune, personne ne crut à son mérite. + +Ses premières années furent celles d'un étudiant pauvre, timide, +laborieux, fier et un peu sombre. Il souffrit cruellement du mal de +misère. Sa pauvreté l'isolait. Le sentiment très vif qu'il eut toujours +de la famille, de la tribu, lui rendait fort pénible la condition +précaire où se débattaient les siens. + +Son père, Charles Bonaparte, ou, plus exactement, de Buonaparte, +d'une ancienne famille noble de la Toscane, établie à Ajaccio depuis +plus de deux siècles, exerçait la profession d'avocat. Tous ses ancêtres +avaient été gens de robe. Charles Bonaparte se montra l'un des plus +ardents partisans de Paoli, le patriote corse. Il se soumit à l'autorité +française, quand Paoli eut quitté l'île. + +Bien que membre du conseil d'administration de la Corse et très en vue, +Charles Bonaparte était fort gêné. Il ne possédait, pour toutes +ressources, qu'un domaine, vignes et oliviers, rapportant à peine douze +cents livres de rente. Il le faisait valoir lui-même. + +Plus tard, à la suite des troubles dont la Corse fut le théâtre, ce +revenu lui manqua et il connut tout à fait le dénûment. + +Il avait épousé Letizia Ramolino, née le 24 août 1749, belle jeune fille +aux traits purs, au profil de camée antique, qui devait par la suite +montrer tant de fermeté et de finesse, avec un esprit de prévoyance +singulièrement aiguisé. + +Quand, portant le titre de Madame Mère, elle trônait à côté de ses fils, +dominateurs de l'Europe, ne répondait-elle pas à Napoléon, qui lui +reprochait de ne pas dépenser toute sa liste civile: «Je fais des +économies pour vous, mes enfants, qui en aurez peut-être un jour +besoin!» + +Selon une tradition non démentie, Napoléon Bonaparte naquit de +Charles et de Letizia, le 15 août 1769. + +Il se trouvait ainsi le second des fils du couple Bonaparte. Une +assertion, fort plausible, affirme que Joseph n'est que le cadet. Ce +serait lui l'enfant né à Ajaccio. Napoléon, né le 7 janvier 1768, aurait +eu Corte pour berceau. + +L'acte de naissance, existant à l'Ecole militaire, et produit pour +l'admission du jeune Napoléon, porte bien la date du 15 août 1769, mais +d'autres pièces peuvent justifier la confusion qui s'est établie par la +suite. L'acte de mariage de Bonaparte et de Joséphine principalement. On +a dit que Joséphine, par coquetterie, s'était rajeunie, ce qui est +exact, mais on a ajouté que Bonaparte, pour rapprocher les distances +d'âge, s'était, de son côté, vieilli de deux ans. Il a pu être incité à +donner son âge vrai, par galanterie, et puis les motifs qui avaient +poussé ses parents à une substitution d'actes d'état civil, n'existaient +plus. La raison, en effet, de ce rajeunissement, tenait tout entière +dans la condition d'âge pour l'admission à l'Ecole militaire de Brienne. + +L'aîné, Napoléon, avait dépassé l'âge limitatif de dix ans. Ses parents, +en lui attribuant l'acte de naissance de Joseph, plus jeune de deux ans, +et dont les goûts n'étaient pas du tout militaires, auraient ainsi rendu +possible l'entrée à l'école du futur général. + +Deux circonstances influèrent sur la formation de ses idées et la +trempe de son caractère: les perturbations politiques de son pays natal +et la détresse de sa famille. + +La guerre civile autour de son berceau, la misère au foyer paternel, +endurcirent son âme et assombrirent son enfance. + +Il était sérieux en entrant à l'École de Brienne; il en sortit triste, +ulcéré. + +Ses camarades s'étaient moqués de son accent italien, de son nom baroque +de Napoleone,--on l'appelait _Paille-au-Nez_; ils l'avaient insulté dans +sa pauvreté: on sait combien sont féroces ces railleries d'enfant et +quelles cruelles plaies elles laissent à leurs victimes. + +Elève studieux, fort en mathématiques, jouant peu, si ce n'est au fort +de l'hiver, où, stratégiste précoce, il conduisait les assauts +enfantins, à coups de boules de neige, donnés à des forteresses de +glace, dans la cour de l'École de Brienne, il vécut, presque inaperçu, +ces premières années de son existence. + +Ce fut alors qu'il se lia avec Bourrienne, futur concussionnaire, son +secrétaire intime, qui s'est vengé des bienfaits et de l'indulgence de +son ami, devenu son empereur, en le bafouant et en le calomniant dans +des mémoires payés par la police de la Restauration. + +De Brienne, il passa à l'Ecole Militaire et, là encore, il +souffrit, endurant ces petites blessures quotidiennes, supportant ces +piqûres d'épingle qui parfois font mourir, que les jeunes gens pauvres +connaissent, et dont ils n'osent se plaindre. Il n'avait nul argent et, +ne pouvant partager les plaisirs coûteux des fils de famille, il se +tenait à l'écart, un peu en paria. Cet isolement, à l'âge où le coeur +aime à s'épancher, a contribué certainement à rendre impassible, et +impitoyable aussi, celui qui devait devenir l'homme de bronze. + +Il avait perdu son père, mort, d'un cancer à l'estomac, à l'âge de +trente-neuf ans, lorsqu'il fut nommé, le 1er septembre 1785, +lieutenant en second à la compagnie des bombardiers du régiment de la +Fère, en garnison à Valence. + +Il occupait ses loisirs de garnison à écrire une histoire de la Corse, +et, débutant dans le monde, il prenait des leçons de danse du professeur +Dautel et faisait la cour aux dames de la ville, rencontrées dans le +salon d'une dame du Colombier. + +Son régiment fut envoyé successivement à Lyon, à Douai. Il obtint un +congé qui lui permit d'embrasser sa famille, à Ajaccio, et après un +voyage à Paris, où il logea à l'hôtel de Cherbourg, rue du +Four-Saint-Honoré, il reçut l'ordre de rejoindre son régiment à Auxonne, +le 1er mai 1788. + +Le travail, les privations,--il ne se nourrissait guère que de lait, +faute d'argent,--le rendirent malade. + +Pour soulager sa mère, restée veuve avec huit enfants, Napoléon +avait pris auprès de lui son jeune frère Louis. + +Il vivait avec cet enfant, en émargeant quatre-vingt-douze francs quinze +centimes par mois. + +Deux pièces sans feu, sans meubles, composaient tout son logement. Dans +l'une, garnie d'un grabat, avec une malle pleine de paperasses, une +chaise de paille et une table de bois blanc, travaillait et dormait +l'hôte promis aux Tuileries et à Saint-Cloud. Le futur roi de Hollande +couchait dans la pièce voisine, sur un matelas jeté par terre. + +Naturellement, pas de valet de chambre. Bonaparte brossait ses habits, +cirait ses bottes et cuisinait la soupe. + +Napoléon fit un jour allusion à cette époque de sa vie, en présence d'un +fonctionnaire qui se plaignait de l'insuffisance de ses émoluments. + +--«Je connais cela, moi, monsieur; quand j'avais l'honneur d'être +sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma +porte sur ma pauvreté... En public, je ne faisais pas tache sur mes +camarades!...» + +La pauvreté rend chaste et ne dispose guère à l'amour. + +A cette époque, Bonaparte, se comportant peut-être un peu comme le +renard, en présence des raisins inabordables, lançait cet anathème aux +femmes: «Je crois l'amour nuisible à la société, au bonheur +individuel des hommes; enfin, je crois que l'amour fait plus de mal que +de bien.» + +La bonne Catherine qui, tout en blanchissant le linge de son client, +avait éprouvé pour lui, avant de rencontrer Lefebvre, une certaine +inclination, n'avait pas tardé à s'apercevoir que Bonaparte, retombé à +Paris dans la gêne, pratiquait toujours sa sévère philosophie +d'Auxonne. + +Promu lieutenant en premier au 4e d'artillerie, Bonaparte était revenu +à Valence, en compagnie de son frère Louis. Il avait repris sa vie +d'officier studieux, sédentaire, un peu farouche. On était à l'aurore de +la Révolution. Il se montra aussitôt chaud partisan des idées de liberté +et de l'émancipation du peuple. Alors on le voit partout se signaler +comme révolutionnaire. Il parle, il écrit, il agit; il se fait inscrire +au club des Amis de la Constitution, dont il devient le secrétaire. Il +était certainement de bonne foi. Cet homme extraordinaire a pu prendre +tous les tons sans paraître mentir, et montrer tous les masques comme +son véritable visage. + +En octobre 1791, il demande un congé de trois mois pour soigner sa santé +et embrasser sa famille. Il se rend en Corse. + +Là, au milieu des siens, se créant des partisans, il brigue le grade de +chef de bataillon dans la garde nationale d'Ajaccio. Ce commandement +lui donnait la force publique, l'autorité. Il était ardemment +disputé. + +Son principal concurrent se nommait Marius Peraldi; il appartenait à une +famille fort influente. + +Bonaparte déploya une activité fébrile pour se recruter des partisans. +Ajaccio fut partagé en deux camps. + +Les commissaires de la Constituante, envoyés par le pouvoir central, +pouvaient disposer, par leur présence seule, d'un grand nombre de +suffrages et faire pencher la balance. + +Le commissaire principal, Muratori, était descendu chez Marius Peraldi. + +C'était désigner à l'opinion le concurrent de Bonaparte comme agréable +au pouvoir. + +On sait de quel poids pèse en Corse l'appui officiel. + +Les amis de Bonaparte, impuissants à parer ce coup droit, jugèrent le +triomphe de Peraldi certain. + +Mais l'ardent et tenace jeune homme ne désespéra pas. + +Il rassembla quelques amis solides, et, à l'heure du souper, quand les +Peraldi se trouvaient à table, leur salle à manger fut envahie par une +bande en armes. + +On coucha en joue les convives et, entre deux hommes armés, Muratori, +sommé de se lever et de marcher, fut conduit à la maison de Bonaparte. + +Le commissaire était plus mort que vif. + +Bonaparte vint à lui souriant, comme s'il ignorait de quelle façon on +s'y était pris pour lui amener le visiteur, et dit, la main tendue: + +--Vous êtes le bienvenu dans ma maison... j'ai voulu que vous fussiez +libre, vous ne l'étiez pas chez les Peraldi... asseyez-vous à mon foyer, +mon cher commissaire! + +Comme ses guides avec leurs fusils étaient encore à portée, prêts à +obéir aux ordres de Bonaparte, Muratori s'assit, fit contre fortune bon +coeur et ne parla plus de retourner chez les Peraldi. + +Le lendemain, Bonaparte fut élu commandant des gardes nationales +d'Ajaccio. + +L'homme de Brumaire était en germe dans le candidat à la milice. Le coup +de force d'Ajaccio présageait celui de Saint-Cloud. + +La situation de Bonaparte, acceptant un commandement territorial, alors +qu'il faisait partie de l'armée active, n'était pas très régulière. Mais +on était en période révolutionnaire. + +Il est certain qu'en des temps différents, cette infraction pouvait lui +coûter cher. + +Il prolongea en effet son congé bien au delà du terme qui lui avait été +assigné. + +Le motif qui le poussa à rester à la tête de la milice corse, où il +avait le grade de lieutenant-colonel, ne fut ni l'ambition ni la passion +politique. + +Son génie en ébullition ne pouvait être contenu dans son île étroite +et misérable. + +Ce fut l'argent, toujours la question d'argent, qui gouverna à cette +époque la conduite de l'aventureux condottiere. + +Sa solde dans la garde nationale était de 162 livres par mois, le double +de ses appointements de lieutenant d'artillerie. + +Avec cette somme, il pouvait subvenir aux charges croissantes de sa trop +nombreuse famille et élever convenablement son frère Louis. + +Voilà le motif qui le poussa à rester en Corse. Bonaparte a toujours été +un peu la victime des siens. + +Ajoutons qu'en commandant le bataillon d'Ajaccio, il ne désertait pas, +comme on l'a prétendu. La garde nationale alors faisait, surtout en +Corse, un service actif. Elle était assimilée à l'armée. Bonaparte, pour +se justifier, argua d'ailleurs d'une autorisation du maréchal de camp de +Rossi, qui lui avait été délivrée, en attendant la promesse de +régularisation de sa situation, conformément au décret de l'Assemblée du +17 décembre 1791, qui autorisait les officiers de l'armée active à +servir dans les bataillons de la garde nationale. + +Destitué par le colonel Maillard, Bonaparte vint à Paris pour exposer sa +conduite et plaider sa cause devant le ministre de la guerre. + +Il avait l'espoir d'obtenir sa réintégration. + +Mais, en attendant le décret, il menait à Paris une existence solitaire +et besogneuse. + +Il faisait maigre chère à son hôtel, dînait le plus souvent possible en +ville, chez M. et madame Permon, qu'il avait connus à Valence et dont la +fille devait épouser Junot et devenir duchesse d'Abrantès. Plus tard, +Bonaparte eut la pensée de demander la main de madame Permon, restée +veuve avec une certaine fortune. + +Malgré son économie, il eut, à cette époque, quelques dettes. + +Il devait quinze francs à son gargotier, et, comme nous l'avons vu, une +note de quarante-cinq francs à sa blanchisseuse, Catherine Sans-Gêne. + +Ses relations étaient rares. Il vivait en quotidienne intimité avec +Junot, Marmont et Bourrienne. + +Tous trois, comme lui, dénués d'argent et riches d'espérances. + +Le matin du 10 août, Bonaparte s'était levé au son du tocsin et, simple +spectateur du combat, avait couru chez Fauvelet de Bourrienne, le frère +aîné de son camarade, qui tenait un bureau de prêts et de bric-à-brac +place du Carrousel. Il avait besoin d'argent, et ne voulait pas être +démuni un jour de révolution; il mit alors sa montre en gage chez +Fauvelet, qui lui avança quinze francs. + +De la boutique de ce prêteur, d'où il était difficile de sortir, la +bataille étant engagée, Bonaparte suivit toutes les péripéties de la +lutte. + +A midi, quand la victoire fut acquise au peuple, il regagna son logis. + +Il cheminait pensif, attristé par la vue des cadavres, écoeuré à +l'odeur du sang. + +Bien des années après, le grand boucher de l'Europe, oubliant les +hémorragies terribles de ses peuples et les monceaux de cadavres +accumulés en trophées sous ses pas, se souvenait encore de l'horreur du +spectacle: sur le rocher de Sainte-Hélène, il exprimait son indignation +et son émotion, à la vue des innombrables victimes des Suisses et des +Chevaliers du poignard, rencontrées par lui dans le parcours, pour +rentrer à son hôtel, le matin rouge du 10 août. + + + + +VIII + +LE JOLI SERGENT + + +Tel était l'homme, encore inconnu, obscur, mystérieux, que Catherine +Lefebvre venait trouver dans sa chambrette d'hôtel meublé, où il +attendait impatiemment la fortune, déesse capricieuse et tardive, qui ne +se décidait pas à venir frapper à sa porte. + +Tout lui semblait contraire. Rien ne lui réussissait. La malechance le +poursuivait... + +A son retour du Carrousel, en cette matinée sanglante du 10 août, il +avait cherché, dans le travail, le repos de l'esprit, la distraction de +ses ennuis et l'oubli du spectacle tragique auquel il avait assisté de +la boutique du prêteur sur gages. + +Il avait déployé une carte de géographie et, attentivement, s'était mis +à étudier la région du Midi, le littoral de la Méditerranée, Marseille +et surtout le port de Toulon, où la réaction royaliste s'agitait et +que menaçait la flotte des Anglais. + +De temps en temps, il repoussait la carte, se plongeait la tête dans les +mains, et rêvait... + +Sa pensée ardente s'échauffait... Comme le voyageur des sables, devant +lui il entrevoyait de féeriques et prodigieux mirages... + +Des villes prises où il pénétrait en vainqueur, monté sur un cheval +blanc, au milieu de l'agitation des foules, des acclamations des +soldats... Un pont que la mitraille balayait et qu'il traversait, un +drapeau à la main, entraînant des bataillons, refoulant l'ennemi... Des +cavaliers étranges, aux riches vêtements de laine brodée d'or, qui +tourbillonnaient le cimeterre levé, autour de lui, impassible, et tout à +coup s'arrêtaient, jetaient leurs armes et inclinaient leurs turbans +devant sa tente... Puis, des foulées triomphales, parmi des monceaux de +combattants vaincus, en des pays lointains, variés, changeants... Le +soleil ardent du Midi brûlant sa tête, la neige du Nord poudrant son +manteau... et, aussi, des fêtes, des défilés, des cortèges... des rois +soumis, prosternés, des reines lui offrant la coupe de leurs seins... +les ivresses, les gloires, les apothéoses... + +Tout ce rêve fantastique se fondait, se reformait pour s'évanouir de +nouveau, tandis qu'il rafraîchissait son front brûlant dans sa main... + +Rouvrant les yeux, la réalité laide et ridicule de sa chambre +d'hôtel lui apparaissait... + +Un sourire amer errait sur sa lèvre, et, son esprit positif reprenant le +dessus, il chassait le trompeur fantôme; cessant de voir le mirage, il +envisageait avec des yeux nets ce qui l'entourait, il examinait, avec un +froid raisonnement, l'inquiétante situation, le présent mauvais, +l'avenir probablement pire... + +Sa position était déplorable, et nul changement ne paraissait +probable... + +Pas d'argent. Pas d'emploi. Le ministre, sourd à ses réclamations. Les +bureaux hostiles. Aucun ami. Nul protecteur... + +Il se voyait acculé à une impasse navrante: la misère noire et +l'impuissance! + +Ses fumées d'ambition s'étaient dissipées au vent brutal de la vie... +ses projets d'avenir s'effondraient ainsi que des châteaux de cartes. + +Il commençait à sentir sur la nuque le frisson glacé de la +désillusion... + +Que faire?... Il avait un instant imaginé, en passant dans une rue du +quartier de la Nouvelle-France, alors en construction, de louer des +maisons et d'entreprendre la location en garni... + +Il songeait aussi à quitter la France et à demander du service dans +l'armée turque... + +Cependant il se disait qu'il avait quelque chose dans la cervelle, et +dans ses veines il sentait courir un sang impétueux, avec la +rapidité du Rhône... + +Alors il se remettait à la tâche, s'appliquant à l'étude topographique +du bassin de la Méditerranée, son berceau, où le canon allait bientôt +gronder... + +Oh! s'il pouvait être là, où l'on se battrait, où l'on défendrait la +nation, en canonnant les Anglais!... + +Ce songe était possible... s'il demeurait chimérique, c'est que le Corse +besogneux se trouvait seul, sans appui, sans personne qui crût en lui... + +De nouveau, pour vaincre le découragement qui commençait à s'insinuer +dans ses veines,--ce poison subtil et charnel qui glace les plus solides +énergies,--il se pencha sur sa carte, reprenant la suite de son étude +interrompue par son rêve. + +On frappa deux légers coups à la porte. + +Il tressaillit. Un peu d'angoisse lui comprima le coeur. Les plus +braves, la poche vide, quand soudain on vient, frissonnent. L'inconnu +les effraie, les paralyse. Ils accueilleraient, le front haut, l'oeil +fixe, la Mort heurtant du bout de sa faux. Ils sont lâches et tremblants +à la pensée du créancier qui survient, la dette à la main. + +On frappa de nouveau, un peu plus fort. + +--C'est peut-être le père Maugeard qui monte pour sa note!... pensa +Bonaparte en rougissant.--Entrez! dit-il sourdement. + +Une minute s'écoula. + +--Entrez donc! répéta-t-il, impatienté. + +Et il pensa, surpris: + +--Ce n'est pas l'hôtelier... Junot ou Bourrienne n'attendraient pas pour +entrer... qui donc peut venir aujourd'hui?... moins inquiet, plus +étonné, car jamais il ne recevait de visites. + +Il leva curieusement la tête pour dévisager l'intrus. + +La porte s'ouvrit, la clef étant restée dans la serrure, et un jeune +homme parut, portant l'uniforme de fantassin. + +Un gentil jeune homme frais, rose, délicat, sans barbe encore, avec des +yeux noirs pleins d'énergie... + +Sur la manche du fusilier luisait le galon de sergent, tout neuf... + +--Que me voulez-vous? demanda Bonaparte avec brusquerie, vous vous +trompez sans doute?... + +Le jeune sergent fit le salut militaire. + +--C'est bien au capitaine d'artillerie Bonaparte que j'ai l'honneur de +parler? dit-il d'une voix douce. + +--A lui-même... quelle affaire vous amène?... + +--Je me nomme René... dit avec une certaine hésitation le petit soldat. + +--René... tout court? demanda Bonaparte, fixant sur cet inconnu son +regard perçant, qui fouillait jusqu'au plus profond de l'âme. + +--Oui, René... reprit avec plus d'assurance le visiteur... au +bataillon des volontaires de Mayenne-et-Loire, où je suis incorporé, on +m'appelle aussi le Joli Sergent... + +--Vous méritez ce surnom, dit Bonaparte souriant, vous avez en effet +l'air bien doux, bien coquet pour un soldat... + +--Vous me jugerez au feu, mon capitaine!... répondit avec crânerie le +pimpant volontaire. + +Bonaparte fit une grimace, où il y avait de la mélancolie. Il grommela: + +--Au feu!... si on m'y envoie jamais!... + +Il reprit, examinant plus soigneusement ce visiteur inattendu: + +--Arrivez au fait... que me demandez-vous? que puis-je pour vous?... + +--Voici, mon capitaine, l'objet de ma démarche... mon bataillon, +commandé par M. de Beaurepaire... + +--Un brave!... un énergique soldat! je le connais et je l'apprécie, +interrompit Bonaparte. Et où est-il en ce moment, votre bataillon? +fit-il avec un intérêt plus marqué, sans cesser d'observer dans une +attention profonde ce sergent, si jeune et qui semblait si intimidé. + +--A Paris... oh! pour peu de jours!... nous arrivons en courant +d'Angers, et nous avons sollicité l'honneur de partir les premiers pour +la frontière... on nous envoie au secours de Verdun... + +--C'est très bien!... Que vous êtes heureux d'aller vous battre! dit +Bonaparte avec un soupir, et il ajouta: + +--Enfin, que désirez-vous de moi? + +--Mon capitaine, j'ai mon frère, Marcel... + +--Votre frère se nomme Marcel? interrogea Bonaparte d'un ton méfiant. + +--Marcel René!... se hâta de dire le joli sergent se troublant un peu, +et baissant les yeux sous le regard inquisitorial du sévère capitaine +d'artillerie... Mon frère est médecin... il a été détaché, comme +aide-major... au 4e régiment d'artillerie à Valence... + +--Mon régiment!... mon ex-régiment, plutôt! + +--Oui, mon capitaine... alors j'ai espéré... ayant appris que vous vous +trouviez à Paris, par des gardes nationaux, avec qui je me suis +rencontré ce matin, au combat des Tuileries... le sergent Lefebvre entre +autres, qui vous connaît... + +--Le brave Lefebvre! pardieu! oui, je le connais aussi... eh bien! que +vous a dit Lefebvre? + +--Que vous pourriez peut-être... par un mot au commandant... par votre +protection... obtenir que mon frère pût permuter... + +Bonaparte réfléchissait profondément, sans détourner son regard du joli +sergent, qui se troublait de plus en plus. + +Par embarras, pour en finir plus vite et se tirer de sa requête, qui +semblait lui causer une vive émotion, le volontaire continua, en +précipitant ses paroles: + +--Enfin, je voudrais que mon frère fût envoyé, du régiment d'artillerie +qui est à Valence, à l'armée du Nord... Il serait avec moi... je ne le +perdrais pas de vue... on pourrait se rencontrer... on serait l'un près +de l'autre... et s'il venait à être blessé, je me trouverais là... Il me +serait possible de le soigner, de le sauver, peut-être!... Oh! mon +capitaine, faites-nous à tous les deux cette grande joie!... Si nous +étions réunis, nous vous bénirions, nous vous serions éternellement +reconnaissants!... + +En achevant ces paroles, la voix du jeune homme s'était entrecoupée de +hoquets... on eût dit des sanglots refoulés. + +Bonaparte s'était levé. + +Il marcha droit au sergent et lui dit de son ton saccadé: + +--D'abord, mon enfant, je ne puis rien pour vous, ni pour celui que vous +nommez votre frère... Lefebvre aurait dû vous dire que je suis sans +emploi, sans grade... on a brisé mon épée!... Ma recommandation au 4e +d'artillerie serait nulle... plutôt nuisible... je ne connais personne à +Paris... je vis seul... je suis moi-même dans l'attente d'une +protection... cependant je connais le frère d'un homme influent, d'un +ancien député nommé Maximilien Robespierre... il demeure tout près +d'ici, rue Saint-Honoré... Vous irez le trouver de ma part... peut-être +pourra-t-il obtenir ce qui me serait refusé à moi... allez voir +Robespierre jeune!... + +--Oh! merci, mon capitaine... comment vous témoigner ma gratitude!... + +Bonaparte leva un doigt et, moitié souriant, moitié grave, dit +lentement: + +--En m'apprenant, brave sergent, ce qui vous a fait quitter les +vêtements de votre sexe, pour vous incorporer et courir le hasard des +guerres!... + +Le joli sergent se mit à trembler: + +--Ah! pardon! mon capitaine!... ne me trahissez pas!... soyez généreux! +respectez mon déguisement... ne me perdez pas en divulguant ma +supercherie... Oui, je suis une femme!... + +--Je l'avais soupçonné tout d'abord! dit Bonaparte avec bonne humeur. +Mais vos camarades, vos chefs ne se sont aperçus de rien? + +--Nous avons au bataillon un grand nombre de tout jeunes gens... pas un +n'a de poil au menton... et puis, mon capitaine, je fais mon service +très sérieusement! dit avec fierté la jeune guerrière. + +--Je n'en doute pas!... Enfin, vous voilà volontaire... et vous voulez +être rejointe à l'armée du Nord, si j'ai bien compris votre désir, par +ce médecin... cet aide, nommé Marcel... qui vous touche certainement +plus qu'un frère... pour qui, probablement, vous vous êtes +enrôlée... Oh! je ne vous demande pas votre histoire!... Gardez votre +secret!... Vous m'avez intéressé, et si je puis vous être utile, comptez +sur moi... Allez voir Robespierre jeune! Dites-lui bien que c'est son +ami Bonaparte qui vous envoie! + +Et il tendit la main au joli sergent, qui la serra avec des transports +de joie... + +Le capitaine regarda s'éloigner Renée, toute radieuse. + +Son visage s'éclaircit un instant; il murmura avec envie: + +--Ils s'aiment... et ils vont combattre ensemble pour la patrie, ces +jeunes gens! qu'ils sont heureux!... + +Et la mélancolie de nouveau envahit son front. + +Il se remit à sa table, promena son doigt sur la carte, et, pensif, +considéra longuement cette ville de Toulon, la grande place maritime du +Midi, en disant avec exaltation: + +--Oh! si je pouvais battre les Anglais!... car je les battrais... là!... +là!... + +Et son doigt fiévreux pointait, sur la carte étalée, une place inconnue, +visible pour lui seul, d'où il foudroyait, par la pensée, la flotte +anglaise. + + + + +IX + +LE SERMENT SOUS LES PEUPLIERS + + +Le comte de Surgères, dont le château, auprès de Laval, baignait ses +vieilles tourelles crevassées dans la Mayenne, aux premiers grondements +de la Révolution, s'était empressé de gagner l'hospitalière rive du +Rhin. + +A Trèves, puis à Coblentz, il s'était campé, résolu à observer, en +spectateur tranquille, les bouleversements. + +Nominalement il avait pris du service dans l'armée des princes, mais, +excipant de son âge et de ses précoces infirmités, quoiqu'il eût à peine +dépassé la cinquantaine, le comte de Surgères s'était surtout attaché à +bien vivre et à attendre les événements en repos, sous la protection des +armées impériale et royale, dans les calmes petites cités rhénanes. + +L'empressement qu'il avait mis à quitter son domaine ne tenait pas +seulement à la terreur des sans-culottes ou à l'amour pour ses +princes... + +Le comte, resté veuf sans enfants, après quelques courtes années de +mariage, avait, depuis un assez long temps, une liaison secrète avec la +femme d'un gentilhomme du voisinage, royaliste ardent et qui parlait, +dès la nuit du 4 août, de prendre les armes, de faire sonner le tocsin +et d'appeler les paysans à la défense de la religion et des fleurs de +lys. + +M. de Surgères, vu son intimité avec son voisin, n'aurait pu se +dispenser de le suivre par les grands chemins. + +Mais il n'avait que des goûts de chevalerie fort paisibles; se bornant +aux hommages à rendre aux dames, il laissait aux amateurs de prouesses +brutales les honneurs du combat. + +De plus, il commençait à éprouver une terrible lassitude de son amoureux +servage. La dame de ses pensées ne s'était pas seulement alourdie avec +l'âge; jadis si mince, si élégante, si fluette, si poétiquement +sylphide, à présent robuste et massive quadragénaire, à la poitrine +formidablement bastionnée, elle lui pesait lourdement à l'âme. De tous +les corps pondéreux, la femme qu'on cesse d'aimer est assurément celui +qui offre le plus de densité. + +Ainsi pensait le comte de Surgères, homme d'esprit, ami du plaisir, mais +détestant les reproches, les pleurs, les jalousies, les menaces. +Son caractère indépendant, un peu philosophique,--il avait, dans sa +jeunesse, à Paris, fréquenté les encyclopédistes,--s'accommodait mal de +tout joug. La chaîne de l'adultère lui paraissait la plus insupportable. + +S'il avait longtemps patienté et conservé, auprès de la marquise de +Louvigné, l'attitude fatigante d'un soupirant en titre, c'est qu'il +s'ennuyait fort en son domaine, qu'il était trop désargenté pour vivre à +la cour et que la marquise était la seule personne courtisable des +châteaux d'alentour. + +Pour lui donner une rivale, il eût fallu se déplacer, chercher en +quelque manoir éloigné une gentille châtelaine, ou bien tomber dans la +bourgeoisie en aimant à la ville. M. de Surgères, en sage, s'était +contenté du bonheur qu'il trouvait à portée de fusil. + +Mais les événements s'y prêtant, et d'une part les exigences héroïques +du marquis, voulant absolument l'entraîner dans les bois et le forcer à +la guerre des haies,--de l'autre la prétention de la marquise de jouer +les duchesses de Longueville, en cette Fronde qui pouvait être terrible, +et de chevaucher par les grands chemins, la cocarde blanche au chapeau +et des pistolets à la ceinture, avaient complètement décidé le comte à +prendre la route de l'émigration. + +Cette résolution avait le double avantage de ne pas laisser douter +de ses sentiments de fidélité envers le roi, et en même temps de le +délivrer de l'amazone obèse et du gentilhomme trop ami des embuscades +parmi les buissons. + +Il était seul et relativement libre. Il annonça donc son départ, un beau +matin, et le brusqua, prétendant avoir reçu un message pressant du comte +de Provence, l'invitant à le rejoindre au plus vite, à l'étranger. + +Dans la crainte que le marquis ne renonçât à sa guerre paysanne et +surtout que la marquise ne voulût galoper dans les plaines du Palatinat, +le comte ajouta malicieusement que le comte de Provence témoignait toute +sa reconnaissance à son fidèle Louvigné de son zèle à garder à la +couronne les provinces de l'Ouest. + +Enchanté de cette marque de la confiance royale, le marquis laissa +partir son ami. + +La marquise pleura un peu, mais, toute consolée à l'idée de guerroyer, +de coiffer un chapeau à cocarde et d'avoir une carabine accrochée à la +selle du cheval puissant qui la porterait, elle sourit, à travers ses +larmes, quand le comte de Surgères, lui faisant ses adieux, en présence +de son mari, demanda la permission de l'embrasser. + +Tandis qu'il penchait ses lèvres vers elle, un peu gêné par les ouvrages +avancés qui protégeaient sa poitrine, Surgères eut le temps de lui +glisser ces deux mots à l'oreille: + +--Veillez sur Renée... je vais l'embrasser avant de partir! + +La marquise fit un signe de tête affirmatif, indiquant qu'elle avait +compris et qu'elle se souviendrait de la recommandation. + +Le comte, léger, joyeux, émancipé, fit un dernier signe du pommeau de la +cravache à son ami le marquis, déjà tout préoccupé des chemins creux où +il irait se poster avec ses fermiers, guettant les soldats de la +République isolés ou marchant par petites troupes, puis il se rendit à +un des tournants de la route de Fougères, vers une blanche maison, +proprette et fleurie, qu'on nommait la Garderie. + +Là, jadis, était un rendez-vous de chasse, un poste de gardes des +seigneurs de Mayenne. + +Le comte arrêta son cheval devant l'échalier fermant la cour, au milieu +de laquelle se trouvait la maisonnette. + +Il mit pied à terre, effrayant et chassant les poules picorant dans +l'herbe, les canards barbotant au milieu d'une mare que recouvrait à +demi une taie verdâtre. + +Un chien avait aboyé. + +--Paix! paix! Ramonneau!... dit une voix forte, ne reconnais-tu pas +notre bon seigneur?... + +--Oui, c'est moi, père La Brisée... et quoi de nouveau à la Garderie? + +--Rien de nouveau, monseigneur!... dit le vieux garde-chasse, +debout sur le seuil de sa maison, vêtu de sa veste de velours, botté, le +couteau sur la cuisse, prêt à découpler ses chiens pour la battue ou à +décrocher son fusil, pour l'affût au coucher du soleil. + +Dans l'intérieur soigneusement lavé, poli, frotté de la pièce servant de +cuisine et de salle à manger, des trompes de chasse faisaient étinceler +leurs cuivres, à côté de fouets alignés et de défenses de sangliers, +d'andouillers, de têtes de cerfs et de museaux de renards, garnissant +les parois. + +--Monseigneur veut-il me faire l'honneur d'entrer un instant se reposer +et d'accepter un pot de cidre? + +--Ce ne serait pas de refus, en un autre moment, mon bon La Brisée, mais +aujourd'hui impossible... Je pars... je vais faire une assez longue +absence... + +La Brisée eut un mouvement où il y avait de la tristesse. + +--Ah! monseigneur nous quitte, dit-il... A une époque pareille!... +Qu'allons-nous devenir? + +--Je reviendrai, mon vieux La Brisée, il s'agit d'un voyage... un simple +voyage d'agrément. + +--Monseigneur est le maître de rester ou de s'en aller! dit avec +résignation le garde-chasse... et monsieur le comte a-t-il des ordres à +me donner pour le temps de son absence? ajouta-t-il en reprenant +son ton ordinaire de serviteur soumis. + +--Oh! pas grand'chose, La Brisée... le droit de chasse est présentement +aboli et cela te laisse des loisirs... + +La Brisée fit un geste mélancolique, et murmura: + +--C'est l'abomination de la désolation!... Si encore on s'était contenté +de supprimer... + +Il s'arrêta, se rappelant que son seigneur était là, et le vieux garde, +partisan sous cape de toutes les réformes de la Révolution, sauf en ce +qui concernait la chasse, termina son appréciation en disant: + +--Toucher au gibier... ça ne s'était jamais vu!... + +--Vous en verrez... je veux dire, nous en verrons bien d'autres, La +Brisée! Mais parlons de ce qui m'amène... Où est Renée?... + +--Mademoiselle Renée est avec ma femme, tout près d'ici... à la ferme de +Verbois... Oh! elles ne vont pas tarder... je les espère depuis un quart +d'heure... + +--Je ne puis attendre... il faut que j'aille coucher à Rennes cette +nuit... Vous embrasserez donc Renée pour moi... Adieu, mon brave La +Brisée!... portez-vous bien... je reviendrai!... je reviendrai... + +Et le comte de Surgères s'éloigna, en faisant un signe bienveillant à +son garde. Gaillard et dispos, il sauta en selle. L'idée d'une +scène d'attendrissement avec Renée l'avait tourmenté jusque-là. Il +redoutait les effusions du coeur. + +Ce n'était pas qu'il fût incapable de tendresse. Renée était sa fille. +L'enfant issu de ses amours avec la plantureuse marquise de Louvigné. Il +éprouvait, pour cette fille de la passion depuis longtemps refroidie, +une affection fort tempérée. Il avait sans doute veillé sur elle, mais +de loin, et s'il n'avait pas ménagé l'argent, les cadeaux, il s'était +montré moins prodigue de ses caresses. + +Aussitôt sa naissance, heureusement survenue tandis que le marquis de +Louvigné s'était rendu à une assemblée de gentilshommes de la Bretagne +et du Perche, tenue à Rennes, Renée avait été confiée aux bons soins de +La Brisée et de sa femme. + +L'enfant avait été élevée en secret, ne voyant que de loin, au hasard +des promenades, son père, et plus rarement encore la marquise de +Louvigné, sa mère, qui, l'un et l'autre, en présence de témoins toujours +à portée, gars de ferme ou villageois curieux, s'abstenaient de lui +donner de bien grandes preuves d'intérêt. + +Elle ignorait donc sa naissance et se croyait la fille de La Brisée et +de sa digne mais peu aristocratique compagne. + +Le comte et la marquise, l'une grande dame du voisinage, l'autre +seigneur du domaine où La Brisée était garde, ne lui laissaient en +rien soupçonner, par leurs rares visites, le lien naturel qui les +attachait à elle. + +Grâce aux libéralités du comte, Renée avait eu l'éducation large et +s'était accoutumée à montrer une indépendance de demoiselle de bonne +maison. + +Elle avait appris à monter à cheval et galopait, seule, sans crainte +comme sans tutelle, à travers prés et champs, sur une petite jument, +sortie des écuries du château. Le père La Brisée l'avait emmenée dans +ses courses sous bois, et, déjà forestière, la gamine s'était improvisée +chasseresse. + +Un jour, pendant que La Brisée, son repas pris en forêt, sommeillait à +l'ombre d'un hêtre, comme un pasteur virgilien, elle lui avait doucement +dérobé son fusil. A pas lents, elle s'était éloignée... évitant le +craquement, sous les pieds, du bois mort ou le froissement des feuilles +sèches... + +Parvenue à une clairière, où le chien de garde, qui, voyant prendre le +fusil, sans s'occuper de qui le portait, s'était mis en quête, fit lever +un faisan, avec émotion, Renée épaula, ajusta, tira... + +Dans un lourd battement d'ailes, l'oiseau tomba. + +Renée demeura un instant stupéfaite: comme assourdie par la détonation, +elle regardait avec surprise, et non sans un mouvement d'orgueil, +un éclair de victoire aux yeux, le gibier se débattre et tout à coup +demeurer inerte dans l'herbe humide, allongé, les plumes raides, le bec +bâillant. + +Le chien s'était précipité sur la proie, et, dans sa gueule, en +frétillant, l'apportait. + +Avec une caresse, Renée récompensa l'animal qu'elle débarrassa de sa +capture, puis, comme un avare son trésor, elle enfouit son gibier dans +la poche de la veste masculine qu'elle revêtait pour ses courses +sylvestres, et s'en revint trouver La Brisée, réveillé, tout ému de ce +coup de feu. Il cherchait son fusil, et, ne le trouvant pas à sa portée, +se croyait dévalisé par des braconniers. + +Il gronda Renée d'abord, puis s'humanisa en constatant qu'elle ne +revenait pas bredouille, la chasseresse débutante! Il était mécontent +d'avoir été désarmé durant le sommeil, mais fier du bon usage que son +élève avait fait de l'arme empruntée. + +Depuis, elle l'accompagna dans ses rondes, chaque fois que l'heure et le +temps le permettaient, et, à l'occasion, tirait un lapin ou servait un +chevreuil. + +Ainsi Renée se familiarisa avec la marche, avec la fatigue, avec la +poudre, avec les armes. + +Au hasard de ses courses, bien souvent, le fusil sous le bras, elle s'en +allait seule, loin du père La Brisée, occupé à surveiller de rusés +fraudeurs ayant disposé pièges et collets dans les sentes et les +passes du gibier. Ces jours-là, lièvres, faisans et perdreaux pouvaient, +tranquilles, se raser, se percher, ou rappeler. Renée ne renouvelait pas +la pierre de son fusil, et ne faisait nulle attention aux rencontres de +son chien. Alors elle battait la plaine du côté d'un moulin, où, près du +ruisseau jaseur qui l'alimentait, se trouvait, derrière un rideau de +peupliers, comme une cabane de verdure faite de plantes sauvages, +viornes, prèles, lierres, grimpant et s'enchevêtrant dans un verdoyant +fouillis. + +Ce n'était pas seulement la fraîcheur de cette retraite heureuse, ni le +gazouillis du ruisseau sur les cailloux, ni le calme profond sous +l'ombre épaisse, qui l'attiraient. + +Pour Marcel, le fils du meunier, les bords discrets du ruisseau avaient +pareillement un attrait. + +Aussi fréquemment qu'il était possible, les deux jeunes gens se +rencontraient là... + +Un livre à la main, le jeune homme, à pas lents, dès qu'il apercevait +Renée partant en chasse, venait au-devant d'elle... + +Il feignait de lire comme elle de chasser... + +Leur pensée était ailleurs, et livre et gibier n'intéressaient que comme +prétextes. + +Renée avait alors dix-sept ans, Marcel entrait dans sa vingtième +année... + +Fils de paysan aisé et neveu du curé, Marcel avait appris un peu de +latin et l'on avait pensé qu'il entrerait dans les ordres; mais l'église +ne le tentait guère. Epris des charmes de la nature, aimant les bois, +les prés, les fleurs, cherchant à étudier le secret de la vie +universelle et désireux d'en surprendre le mystère, Marcel avait +manifesté de très vives dispositions pour les sciences naturelles. + +Avec l'appui de son oncle le curé, il avait pu prendre quelques leçons +d'anatomie chez un vieux médecin, familier du presbytère. A force +d'études et de patience, il avait préparé suffisamment ses premiers +grades, qu'il avait obtenus à Rennes. + +Il serait donc médecin et dans ses projets d'avenir, ébauchés au bord du +ruisseau babillard, avec Renée, qui, pour lui, négligeait décidément la +chasse et ne prenait plus le fusil que comme explication de ses longues +absences, il se voyait d'abord à Rennes, puis ensuite à Paris, où +seulement la science pouvait être acquise avec la notoriété et la +fortune, pratiquant ce bel art de guérir dont les anciens faisaient un +attribut divin... + +Pacifique, sentimental, ayant lu avec ardeur les écrits de Rousseau, +Marcel avait l'âme d'un philosophe. Il s'agenouillait devant la Nature +et sa profession de foi était celle du Vicaire Savoyard. Sa pensée, +élargissant le cercle restreint des êtres et des choses qui +l'environnaient, embrassait l'humanité tout entière. Il se rêvait +citoyen du monde et proclamait que le globe était la patrie de tous les +humains. Il lui était tombé entre les mains plusieurs écrits +d'Anacharsis Clootz, connu sous le nom du philosophe Anaxagoras, et il +avait fait sa doctrine de sa République universelle. + +Dans ses courses projetées, le jeune médecin cosmopolite ne partait pas +seul pour Paris et pour la gloire... + +Renée l'accompagnait, Renée, devenue sa femme, car les deux jeunes gens, +sans se l'être jamais bien dit nettement, s'aimaient, et, au fond du +coeur, s'étaient juré de ne jamais se quitter. + +Ils étaient d'âge apparié, ils se plaisaient, et leur situation de +fortune se trouvant à peu près égale, rien ne semblait donc devoir +s'opposer à leur bonheur. + +Marcel, fils de meunier, ayant pour seigneur le comte de Surgères, ne +dérogeait guère en épousant celle qu'il croyait la fille du brigadier +des gardes-chasses du comte, le père La Brisée. + +La bonne maman Toinon, la femme du garde, avait surpris leurs projets, +un jour qu'elle s'était trouvée faire de l'herbe pour ses lapins, du +côté du ruisseau. + +Elle n'avait pas grondé fort, mais ce qui avait un peu surpris Marcel, +c'est que, dans ses réticences et ses grognements, la mère Toinon +avait paru insinuer qu'il y aurait un obstacle, du côté de Renée. + +Le fils du meunier, dont l'aisance paternelle pouvait justifier quelque +opposition à un mariage avec la fille d'un simple garde-chasse, ne +devina pas ce que voulait dire la femme de La Brisée; celui-ci ne +paraissait tenir aucune place dans les réserves qu'elle indiquait +vaguement... son consentement était-il donc nul, ou n'y avait-il aucune +raison de s'en inquiéter? Marcel ne démêlait pas trop les craintes de la +femme du garde ni les causes de cet empêchement qu'elle signalait, du +fait de Renée... + +Quand le comte de Surgères eut brusquement quitté le pays pour aller, +comme on le sut bientôt, retrouver les princes dans l'émigration, la +maman Toinon, en regardant avec des yeux narquois les deux amoureux, +leur dit: + +--A présent, mes enfants, si vous voulez toujours vous marier, n'y a +plus qu'à demander au meunier... + +Marcel, sans comprendre pourquoi la mère La Brisée disait que le +consentement de son père suffirait désormais, s'en était allé trouver +celui-ci et lui avait fait part de son désir d'épouser Renée. + +Le meunier, tout en déclarant qu'il n'avait rien à dire contre la jeune +fille, avait tenté de dissuader son fils. Il lui avait représenté qu'il +était très jeune, qu'il devait travailler, se faire une position, +enfin ce que les pères disent en pareil cas, lorsqu'il est question d'un +mariage qui ne leur convient pas, sans qu'ils puissent donner de bonnes +raisons pour refuser franchement. + +Surpris de cette résistance, qui n'était pas celle qu'il attendait, car +le jeune homme supposait que son père aurait invoqué la condition +relativement inférieure de la fille d'un garde-chasse, Marcel résolut +d'approfondir les motifs du refus paternel. + +Sa mère--les mamans sont bavardes lorsqu'il s'agit du bonheur de leurs +fils--lui apprit que maître Bertrand Le Goëz, tabellion et régisseur des +biens du comte de Surgères, de plus son mandataire en son absence, nanti +de sa procuration générale, avait jeté des regards fort tendres du côté +de la Garderie. La gentille Renée lui avait plu, et il l'avait demandée +en mariage, ou peu s'en fallait, à La Brisée. + +Marcel éprouva une vraie douleur, où la colère ajoutait ses flammes, à +cette confidence de sa mère... + +Il avait donc pour rival maître Bertrand! un homme vilain, vieux, +désagréable, sur le compte duquel couraient mille méchants propos!... + +Mais Renée n'aimait pas le tabellion. Elle ne voudrait pas de lui. Elle +résisterait à ses prétentions. Il était sûr d'elle. De ce côté, nulle +inquiétude. Quant à La Brisée, il comprenait ses hésitations, étant +sous la dépendance de maître Bertrand Le Goëz qui, chargé par le comte +de la direction de tous ses biens, était par conséquent libre de +congédier les gardes-chasses... + +Là était le danger. Cependant Le Goëz n'osait pas renvoyer, pour ce +motif, un vieux et fidèle serviteur comme La Brisée, l'honneur et le +modèle des forestiers d'alentour. + +C'est pourquoi le rusé tabellion s'était précautionné de l'appui du +meunier. Il dépendait de lui de renouveler le bail de diverses terres +appartenant au seigneur de Surgères, qui étaient indispensables au +meunier pour alimenter son moulin. + +Le Goëz avait mis nettement le marché à la main. + +Marcel cesserait donc toute accointance avec Renée, sinon le bail ne +serait pas renouvelé et le meunier, ruiné, devrait abandonner son +moulin, quitter le pays. + +Le jeune homme, en apprenant les projets et les calculs du tabellion, ne +parlait rien moins que d'aller le trouver dans son étude, au milieu de +ses paperasses, et de lui casser les reins. + +Sa mère l'en dissuada. Le Goëz était puissant autant que vindicatif. +Bien que fondé de pouvoirs d'un noble, peut-être pour cette raison, il +affectait les principes révolutionnaires les plus violents. Il ne +parlait que de couper des têtes et avait réclamé l'installation d'un +tribunal chargé de juger les contre-révolutionnaires dans chaque +commune. Il était officier municipal et correspondait avec des +agitateurs influents des sections de Paris, l'huissier Maillard, le +marquis de Saint-Huruge, Fournier l'Américain et autres hommes d'action. +Il n'y avait ni à plaisanter avec un pareil citoyen, ni à le braver. + +--Que faire alors? avait demandé le jeune homme. + +--Partir, répondit sa bonne femme de mère, ne plus songer à Renée, aller +à Rennes, où il finirait ses études, où il deviendrait un grand médecin, +où il trouverait l'oubli, le repos, le bonheur peut-être... + +Le jeune amoureux secoua la tête et s'éloigna tout pensif, sans répondre +à sa mère. Il ne voulait ni du repos ni de l'oubli. Il savait bien que +loin de Renée il ne pourrait trouver le bonheur. Il resterait au pays et +il arracherait Renée à l'odieux tabellion. Ou bien, s'il le fallait, +l'âme ouverte à de vagues aspirations de vie en pleine nature, de terres +nouvelles où la liberté fleurissait sans péril, il s'expatrierait, il +traverserait les mers, il irait dans cette Amérique où la France avait +combattu pour l'indépendance; là, il travaillerait, il étudierait, il +deviendrait un citoyen laborieux et utile, loin du fracas des camps, +hors de tout le tumulte belliqueux de la vieille Europe. +Naturellement, dans ce rêve d'émigration, Renée était du voyage. + +Le soir de cette conversation décisive avec sa mère, Marcel retrouvait +Renée au bord du ruisseau, dont la chanson semblait, à l'heure +crépusculaire, plus mélancolique et plus triste. + +Une barre rougeâtre au couchant indiquait la mort du soleil, enseveli +dans les linceuls de grands nuages roux et gris. + +La lune cependant, dissipant les nuées avec lenteur, à l'orient montait, +et son disque paisible luisait entre les hautes et frêles branches des +peupliers. + +Renée et Marcel, assis sur l'herbe, au bord du petit cours d'eau, se +tenaient les mains et regardaient, comme une roue d'argent, l'astre +blanc et doux rouler dans l'espace. + +L'instant était solennel, l'heure était nuptiale. + +Comme deux chants d'oiseaux se répondant au mois de mai, sous la ramure +enamourée, les deux voix des jeunes gens alternaient dans la sérénité du +soir: + +--Je t'aime, ma Renée, et n'aimerai jamais que toi!... + +--Toi seul, Marcel, occupes ma pensée, et mon coeur n'est qu'à toi +seul... + +--Nous ne nous quitterons jamais!... + +--Toujours nous vivrons côte à côte... + +--Rien ne pourra nous séparer!... + +--Nous serons réunis jusqu'à la mort... + +--Tu jures de me suivre partout, ma Renée? + +--Je jure de t'accompagner où tu iras, Marcel!... + +--Nous nous aimerons toujours!... + +--Toujours nous nous aimerons, je le jure!... + +--Que ces branches, emblèmes de la liberté, que ces arbres qui sont les +piliers du temple de la Nature, que ces peuples rustiques reçoivent mes +serments et soient témoins! dit Marcel avec l'emphase qui se trouvait +alors dans le langage comme dans les gestes, et il étendit la main vers +les arbres que la Révolution honorait tels que les symboles de la +nation, en manière de serment. + +Renée imita Marcel et, comme lui, la main étendue, jura d'aimer toujours +et de suivre partout celui à qui elle s'engageait librement, sous les +peupliers qu'argentait la lune bienveillante. + + + + +X + +L'ENROLEMENT INVOLONTAIRE + + +Quand les deux jeunes gens eurent, d'un chaste baiser, scellé le serment +échangé sous la sérénité du clair de lune, envahissant toute l'étendue +du ciel et dispersant les brumes de l'occident, ils crurent entendre +comme un froissement de feuilles derrière eux, suivi d'un cri analogue +au houloulement du chat-huant. + +Cet oiseau de funèbre augure troubla leur extase. + +Ils se levèrent, impressionnés, et une secrète angoisse comprima leurs +élans. + +Marcel prit une pierre et la lança dans la direction du massif d'où le +cri était parti, cherchant à déloger la bête importune. + +--Veux-tu t'en aller, vilain chat-huant! cria Marcel, regardant avec +colère le feuillage sombre où sans doute était blotti, dans quelque +creux d'arbre, le témoin jaloux de leurs tendresses. + +Aucun oiseau ne s'envola. Au lieu d'un battement d'ailes, ce fut comme +un bruit de pas précipités que les deux amoureux perçurent, et il leur +sembla, dans le fouillis des feuilles, entendre un ricanement d'homme... + +On les avait donc surpris, épiés, écoutés?... + +Ils rentrèrent tous deux, au village, attristés, silencieux, inquiets. + +--J'ai peur de ce mauvais présage! dit Renée au moment des adieux, +auprès de la haie bordant la Garderie. + +--Bah! répondit Marcel, essayant de tranquilliser la jeune fille, c'est +quelque mauvais plaisant qui aura voulu s'amuser à nos dépens... un +jaloux que notre bonheur fait rager... n'y pensons plus, mignonne! Nous +nous aimons, nous avons juré de nous être toujours fidèles et rien ne +peut nous séparer!... + +Ils se quittèrent cependant, alarmés par cet avertissement qui leur +avait été donné. Un ennemi les surveillait. On voulait donc les empêcher +d'être heureux? Qui pouvait ainsi les suivre et les menacer? A qui leur +bonheur portait-il ombrage? Le souvenir des paroles de la meunière et la +pensée de ce Bertrand Le Goëz qui osait vouloir posséder Renée, se +présenta aussitôt à l'esprit de Marcel. Il se raisonna et chercha à se +prémunir contre cette appréhension vague qui pénétrait dans son +âme. «Bertrand Le Goëz est un méchant homme et un jaloux, se dit-il, +mais que peut-il contre nous, puisque Renée m'aime et qu'elle a juré de +n'être qu'à moi!» + +Il se promit cependant de se tenir sur ses gardes et de veiller sur les +manoeuvres du tabellion. + +La crainte qu'il éprouvait n'était pas sans quelque fondement. + +Le Goëz multipliait ses visites au moulin. Il avait une seconde fois +averti le père de Marcel que son bail expirait prochainement et qu'il +n'avait à compter sur aucun renouvellement. En vertu de la procuration +que le comte de Surgères lui avait remise, Le Goëz signifierait au +meunier d'avoir à céder ses terres. Aucun délai ne lui serait accordé... + +Toutefois le tabellion avertissait le père de Marcel que, s'il voulait +envoyer son fils à Rennes et lui déclarer qu'il eût à renoncer à tout +espoir d'épouser Renée, il consentirait à un renouvellement de bail. + +Le meunier était fort embarrassé: son fils persistait dans ses +intentions et jurait qu'il épouserait Renée, malgré Bertrand Le Goëz; de +son côté, la jeune fille avait répondu à toutes les sollicitations du +régisseur amoureux par un refus catégorique. + +Bertrand Le Goëz résolut de séparer violemment les deux jeunes gens. + +La France courait aux armes. De tous côtés se présentaient aux +municipalités des volontaires, réclamant des fusils, des piques, et +s'engageant à mourir pour la patrie. + +Le tabellion, en sa qualité de procureur de la commune, convoqua, un +dimanche matin, tous les jeunes gens du pays et leur adressa un appel +chaleureux: il s'agissait d'aller à Rennes renforcer le bataillon +d'Ille-et-Vilaine. + +Plusieurs volontaires se présentèrent, s'enrôlèrent et partirent le +lendemain. + +Bertrand Le Goëz s'empressa de signaler partout le mauvais exemple et la +lâcheté de ceux qui, jeunes, vigoureux, capables de porter les armes, se +dérobaient à l'honneur de défendre la patrie et préféraient s'amollir en +compagnie des vieilles gens et des jeunes filles... + +Sa harangue visait directement Marcel... + +Celui-ci, comprenant quel parti Le Goëz comptait tirer de son inaction, +se rendit chez le garde-chasse. + +Il trouva La Brisée occupé à nettoyer ses fusils, en sifflotant un air +de chasse. + +Renée cousait à côté de la femme du garde. + +Elle poussa un cri de surprise en voyant entrer Marcel. + +Un malheur était imminent... Du regard elle l'interrogea, le +suppliant de la rassurer. + +--Père La Brisée, dit le jeune homme d'une voix émue, je viens vous +faire mes adieux ainsi qu'à Renée... Je pars!... + +--Oh! mon Dieu! fit la jeune fille, en portant la main à son coeur... +Pourquoi nous quittez-vous, Marcel!... Ce méchant Le Goëz veut-il donc +toujours reprendre à votre père ses terres?... + +--Ce n'est pas pour cette seule raison que je dois m'en aller... + +--Et où vas-tu, garçon?... dit tranquillement La Brisée, tout en +frottant la platine de son arme... + +--Je ne sais... devant tout le village, on m'a reproché ce qu'on a +appelé ma lâcheté... ce n'est pas par crainte que je ne prenais pas un +fusil, bien que je considère la guerre comme un fléau, et que les +peuples qu'on y mène, ainsi que des moutons à la tuerie, soient de bien +grands fous, ainsi que l'a démontré Jean-Jacques, mon maître! Pourquoi +se laissent-ils entre-détruire pour des intérêts qui ne les touchent +pas? La guerre actuelle est juste... c'est celle des esclaves brisant +leurs fers... c'est la guerre de la liberté contre la tyrannie, et +celle-là, Jean-Jacques Rousseau lui-même l'eût approuvée!... + +--Alors tu t'es enrôlé, garçon?... dit le garde La Brisée... mais c'est +bien, c'est très bien... tu as fait comme les autres... tu es un +brave... tu vas en tuer, je l'espère, de ces voleurs de +Prussiens... dommage que tu n'aies jamais su tirer un coup de fusil!... +tu n'es pas comme Renée, toi!... c'est elle qui ferait un fameux +soldat... enfin ça te viendra... tu apprendras... courage, Marcel!... + +Renée s'était levée, défaillante, le visage subitement pâli. + +--Je quitte le pays, reprit Marcel avec une émotion croissante, parce +que je ne puis plus vivre au milieu des menaces des uns, des insultes +des autres... Père La Brisée, je vais, avec mon père et ma mère, qui eux +aussi sont chassés m'établir en Amérique... + +--Comment! dit le garde stupéfait, laissant échapper son fusil, ce n'est +pas à l'armée que tu cours?... et quoi faire en Amérique, bon Dieu!... + +--Je veux, dit le jeune homme avec énergie, que vous me permettiez +d'emmener avec moi, comme épouse, votre fille Renée... Là-bas, nous +fonderons une famille, là-bas nous serons heureux sous les grands arbres +des solitudes! + +Renée s'était élancée vers La Brisée en disant: + +--Père! père! venez-vous avec nous dans cette Amérique que je ne connais +pas, mais qui doit être bien belle, et que j'aime déjà, puisque Marcel +dit qu'il y fait si bon vivre! + +Le garde s'était levé, très troublé, et apostrophant sa femme, immobile, +qui semblait n'avoir rien entendu, continuant à tirer l'aiguille +d'un mouvement machinal: + +--Eh bien, en voilà d'une autre! Emmener Renée en Amérique! L'épouser! +Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, la vieille? + +La mère La Brisée s'arrêta de coudre, et, relevant la tête, répondit +d'une voix aigrelette: + +--Je dis que c'est des bêtises, tout ça! Il est temps que ça finisse. +Voyons, La Brisée, faut leur raconter ce qu'il en est à ces deux +tourtereaux. Ils ne savent pas qu'ils sont dépareillés! A toi de le leur +apprendre! + +La Brisée alors révéla à Renée qu'elle était la fille du comte de +Surgères et ne pouvait devenir la femme d'un fils de meunier. + +Renée, surprise et accablée, maudissait cette noblesse qui devenait un +obstacle à son bonheur. + +Mais elle se disait aussi que son père absent, ainsi que l'avait dit le +garde La Brisée, l'ayant confiée à des soins mercenaires, ne devait ni +disposer d'elle ni l'empêcher de se donner à l'homme qu'elle aimait... +elle se trouvait placée, de par les conditions irrégulières de sa +naissance, en dehors des conventions de la société, pourquoi ne s'en +affranchirait-elle pas définitivement?... + +La Révolution soufflait partout alors, et dans les cerveaux les plus +calmes, dans l'âme même d'une jeune fille comme Renée, elle déposait ses +germes d'indépendance et de liberté... + +Marcel, de son côté, réfléchissait. La situation nouvelle de Renée +bouleversait tous ses projets et le déconcertait. + +La noblesse, à laquelle appartenait Renée, ne lui apparaissait pas non +plus comme un obstacle sérieux. La Révolution avait aboli tous les +privilèges et déclaré les hommes égaux. Mais Renée était riche. Elle ne +pouvait suivre, comme elle s'y engageait, le fils d'un meunier ruiné, +tel que lui: ce qui n'était qu'amour et entraînement de la jeunesse, à +leurs yeux, passerait pour un calcul cupide de sa part, pour une sorte +de captation indigne. Non! il ne devait pas accepter le sacrifice auquel +était prête Renée... il s'éloignerait!... il s'efforcerait de chasser de +sa pensée son souvenir... il irait chercher hors de France, sinon le +bonheur, du moins l'oubli, le repos... il partirait seul en Amérique... + +Son parti fut pris rapidement. Il allait déclarer son intention de +s'expatrier... de mettre l'espace entre son amour et lui, quand on +frappa à la porte... + +La mère La Brisée alla ouvrir... Bertrand Le Goëz parut. + +Il avait ceint l'écharpe et était accompagné de deux commissaires du +district, portant le chapeau à plumes tricolores et les insignes de +délégués municipaux. + +Comme La Brisée s'étonnait de la venue des trois personnages, Le +Goëz dit à l'un des commissaires, en désignant le jeune homme: + +--Citoyens, voici le nommé Marcel!... faites votre devoir!... + +--Vous venez m'arrêter? dit Marcel stupéfait. Qu'ai-je fait?... + +--Nous venons simplement te demander, citoyen, dit l'un des +commissaires, s'il est vrai que tu sois à la veille de partir... de +quitter ton foyer, ton drapeau, comme l'a déclaré ton père, le meunier? + +--J'ai eu cette intention-là, en effet! + +--Vous le voyez! dit Le Goëz triomphant et prenant à témoin les +commissaires. + +--Alors, tu veux émigrer?... tu veux porter les armes contre ta +patrie?... tu ne sais donc pas que la loi punit ceux qui en ce moment +désertent?... réponds!... + +--Je ne déserte pas... je n'émigre pas, je ne puis plus vivre ici... La +pauvreté me chasse avec les miens. Je vais sous un autre soleil chercher +le travail avec la liberté! + +--La liberté, elle est sous les drapeaux de la nation, reprit le premier +commissaire. Pour du travail, la nation va t'en fournir! Tu es médecin, +nous as-tu dit? + +--Je vais l'être. Il ne me reste plus qu'un diplôme à obtenir... + +--Tu l'auras... au régiment! + +--Au régiment! Que voulez-vous dire? + +--Nous avons un ordre de réquisition pour toi, dit le second +commissaire. Nos armées manquent de médecins et nous sommes chargés, mon +collègue et moi, de leur en fournir... + +Il tendait un papier à Marcel, surpris: + +--Signe ici... et dans vingt-quatre heures va rejoindre à Angers... On +te dira au dépôt sur quel corps tu seras dirigé! + +--Et si je ne signe pas? + +--Nous t'arrêtons immédiatement comme réfractaire, comme agent de +l'émigration... et nous t'envoyons à Angers, mais en prison! Allons, +signe! + +Marcel hésitait. + +Bertrand Le Goëz, clignant de l'oeil, disait à l'un des commissaires, +à mi-voix: + +--Vous auriez mieux fait de m'écouter et de le faire arrêter tout de +suite... Il ne signera pas, c'est un aristocrate, un ennemi du peuple! + +La Brisée et sa femme assistaient, interdits et muets, à cette scène. + +Renée, cependant, s'étant approchée de Marcel, prit la plume, la lui +tendit, en lui disant doucement: + +--Signez, Marcel... il le faut!... je le désire... + +--Vous voulez donc que je vous quitte... que je vous laisse, sans +défense, exposée à toutes les tentatives de ce misérable! dit-il en +montrant Le Goëz. + +Renée reprit, en se penchant à son oreille: + +--Signe... j'irai te retrouver... je te le jure!... + +Marcel fit un mouvement: + +--Toi!... parmi les soldats!... toi à l'armée! dit-il à voix basse. + +--Pourquoi pas? je suis un garçon, moi!... je sais me servir d'un fusil, +demande au père... ce n'est pas comme toi! Allons, signe! + +Marcel prit la plume, et nerveusement signa l'acte d'enrôlement, puis +s'adressant aux commissaires: + +--Où faut-il aller?... + +--A Angers... où l'on forme le bataillon de Mayenne-et-Loire... Bonne +chance, citoyen médecin!... + +--Salut, citoyens commissaires!... + +--Tu ne me dis rien, à moi? demanda Le Goëz d'un ton goguenard. + +Marcel lui montra la porte. + +--Tu as tort de m'en vouloir... à présent que tu es bon sans-culotte et +que tu sers la patrie, je te rends mon estime, Marcel! et pour te le +prouver, je vais de ce pas renouveler le bail de tes parents! dit le +tabellion, riant faux. + +Bertrand Le Goëz se retira en se frottant les mains. Il avait gagné la +partie: son rival s'en allait au loin, à l'ennemi... Reviendrait-il +jamais? Renée resterait en son pouvoir... Renée, dont il connaissait la +naissance, et qui, devenue sa femme, lui apporterait une partie de +ces domaines du comte de Surgères dont il n'était que le régisseur... il +se voyait déjà maître et seigneur de ces vastes propriétés dont il avait +la garde... il pourrait se montrer bienveillant vis-à-vis des parents de +Marcel et leur laisser leurs terres... il aurait en eux des alliés, et +Marcel ne pourrait les animer contre lui... Tout lui réussissait, et +déjà il savourait la joie de parcourir, non plus en intendant, mais en +véritable propriétaire, au bras de Renée, malgré tout sa femme, les +domaines du comte, que la loi sur l'émigration allait frapper. Il se +chargerait bien de faire reconnaître les droits de l'héritière. + +Renée, cependant, après avoir déclaré à La Brisée et à Toinon qu'elle +n'aurait, malgré Bertrand, jamais d'autre amour, et que Marcel serait un +jour son mari, s'en fut, le soir venu, au rendez-vous habituel, au bord +du ruisseau, sous les peupliers... + +Elle y trouva Marcel, bien triste, bien inquiet... Sa main tremblait de +fièvre et des larmes roulaient dans ses yeux. + +Elle le rassura, lui renouvelant sa promesse de le retrouver au +régiment... + +Et comme il manifestait de nouveau son incrédulité, elle lui répondit +avec assurance: + +--Tu verras!... Est-ce que je ne ferai pas un gentil soldat?... + +Et elle ajouta en riant: + +--Dame! je n'ai pas tes idées sur la guerre... Je ne suis pas +philosophe, moi, mais je t'aime et je te suivrai partout!... + +--Mais les fatigues?... les étapes?... le fusil est lourd et le sac +pèse!... Tu n'as pas d'idée des pénibles travaux de la guerre, pauvre +enfant! disait Marcel pour la dissuader de ce projet qu'il taxait de +folie. + +--Je suis forte... et puis l'on s'y fait!... il part tous les jours des +jeunes gens, qui ne sont pas si robustes que moi... et ils n'ont pas, +comme moi, leur amour sous les drapeaux!... répondait-elle avec +crânerie. + +--Mais si tu venais à être blessée?... + +--N'es-tu pas médecin?... tu me soignerais, tu me guérirais!... + +Quelques jours après, à la brune, on aurait pu voir, marchant d'un pas +allègre, un tout jeune homme se diriger vers Angers, portant au bout +d'un bâton un petit paquet de linge et vêtu du costume de garde +national. Ce jeune homme s'était présenté, aussitôt arrivé à Angers, à +la mairie, et s'était fait inscrire comme volontaire au bataillon de +Mayenne-et-Loire, sous les noms de René Marcel, fils de Marcel, meunier +à Surgères. + +Le jeune homme avait ajouté qu'il rejoignait le corps où son frère +Marcel, déjà enrôlé, servait en qualité d'aide-major. + +La jeune fille fut ainsi incorporée sans difficulté. Nul ne +soupçonna son sexe. Cette incorporation de jeunes femmes, sous des +habits d'homme et sous des noms supposés, se produisit quelquefois, à +cette époque de confusion et de dévouement de toutes sortes. Les +bataillons de la Révolution reçurent ainsi nombre de recrues féminines. + +On conserve encore sur le livre d'or des annales militaires de la +République les noms obscurs et les glorieux états de service de ces +héroïques guerrières. + +Au bataillon de Mayenne-et-Loire, où Renée conquit très vite les +sardines d'argent et reçut le sobriquet de _Joli Sergent_, une déception +cruelle bientôt l'atteignit... + +Elle ne devait pas rester longtemps auprès de celui qu'elle était venue +retrouver: un ordre supérieur ordonna à l'aide-major Marcel de passer au +4e régiment d'artillerie à Valence, où l'on manquait de médecins, et +qui devait être dirigé en hâte sur Toulon. + +La séparation fut cruelle. L'obligation de contenir leur douleur et de +cacher leurs larmes, car on observait les deux jeunes gens et trop +d'émotion pouvait les trahir, augmenta le déchirement du départ. + +En se donnant le dernier baiser d'adieu, il fut convenu que chacun +ferait tous ses efforts pour rejoindre l'autre. + +On a vu, par la démarche du Joli Sergent auprès du capitaine +Bonaparte, combien Renée s'efforçait de faire revenir auprès d'elle +celui qu'elle aimait... + +Grâce à la protection de Robespierre jeune, dont Bonaparte était l'ami, +la permutation désirée fut obtenue et nous ne tarderons pas à rencontrer +réunis, sous les ordres du commandant Beaurepaire, l'héroïque défenseur +de Verdun, Renée, engagée par amour, et Marcel, le philosophe +humanitaire, l'élève de Jean-Jacques, apôtre de la paix et de la +fraternité universelles, citoyen du monde, comme il s'appelait, ayant +subi un enrôlement un peu involontaire. + + + + +XI + +LA CRÉANCE DE MADAME SANS-GÊNE + + +Après le départ du Joli Sergent, Bonaparte, s'isolant dans sa pensée, +s'était remis au travail. Combinant, devant la carte, de vastes projets +de défense du littoral méditerranéen, il jetait un coup d'oeil +ambitieux sur les montagnes séparant la France du Piémont, la clef de +l'Italie... + +Au milieu de ses calculs stratégiques, un coup frappé à la porte lui fit +relever la tête: + +--Qui vient encore? pensa-t-il, impatienté d'être dérangé... c'est donc +le jour aux visites!... Qui est là? cria-t-il. + +--C'est moi... répondit une voix de femme... Catherine... la +blanchisseuse!... + +--Entrez! grommela-t-il. + +Catherine parut, un peu embarrassée, son panier au bras: + +--Ne vous dérangez pas, capitaine, dit-elle presque timidement... je +vous rapporte votre linge... j'ai pensé que vous pourriez en avoir +besoin... + +Sans lever les yeux, Bonaparte grogna: + +--Le linge? C'est bien... Posez-le sur le lit. + +Catherine demeura tout interdite. + +Elle n'osait ni avancer, ni bouger, son panier à la main. Elle pensait: +Je dois avoir l'air godiche! Mais c'est plus fort que moi, il m'en +impose cet homme-là! + +Celle qu'on nommait dans tout le quartier Saint-Roch _la Sans-Gêne_, et +qui volontiers justifiait son surnom, se trouvait visiblement intimidée. + +Elle regardait le lit, que lui avait indiqué Bonaparte; elle changeait +son panier de bras, et puis aussi, elle palpait, dans la poche de son +tablier, la note qu'elle avait apportée, sans oser se décider à une +action quelconque. + +Elle était, comme on dit, dans ses petits souliers. + +Bonaparte continuait à examiner la carte déployée sur sa table, sans +paraître faire aucune attention à elle. + +A la fin elle se mit à toussoter légèrement, pour indiquer sa présence. + +--Il n'est guère galant le capitaine! pensait-elle... Sans doute, on est +honnête femme, et l'on ne vient pas pour... des bêtises, mais tout de +même on vaut bien la peine d'être regardée un brin!... + +Et, piquée, elle recommença son léger toussotement... + +Bonaparte releva la tête et fronça le sourcil: + +--Comment, vous êtes encore là? dit-il peu galamment... +Qu'attendez-vous? reprit-il après un court silence, avec sa brusquerie +accoutumée. + +--Mais, citoyen... pardon, capitaine! je voulais vous dire... enfin, +c'est que je me marie! dit Catherine vivement. + +Elle était rouge comme une pomme d'api. Sous son fichu de laine son sein +battait. Décidément, le capitaine lui faisait perdre l'aplomb. + +--Ah! vous vous mariez?... dit Bonaparte, froidement, eh bien! tant +mieux pour vous, ma fille... je vous souhaite bien du bonheur!... Et +vous épousez un brave garçon, je suppose, quelque garçon +blanchisseur?... + +--Non, capitaine! répliqua vivement Catherine froissée, un soldat... un +sergent!... + +--Ah! très bien! vous avez raison d'épouser un militaire, +mademoiselle... reprit Bonaparte d'un ton plus aimable; être soldat, +c'est être deux fois Français... je vous souhaite bonne chance!... + +Bonaparte allait se remettre à son travail, s'intéressant médiocrement +aux amours de sa blanchisseuse; cependant il ne put s'empêcher de +sourire à l'aspect égayant du corsage solide de Catherine, de la +belle santé rayonnante de ses joues et de tout son aspect gaillard et +engageant, contrastant avec la mine confite et l'air sainte-nitouche +qu'elle prenait, pour lui apporter son linge. + +Il eut toujours du goût pour les femmes bien en chair; le maigre et +famélique officier comme le premier consul nerveux, comme l'empereur +bedonnant, se plurent au contact de formes rebondies... + +La beauté robuste de Catherine l'arracha un instant à ses préoccupations +stratégiques... + +Avec la galanterie, un peu brutale, qui lui était déjà habituelle, il +s'avança vivement vers la jeune blanchisseuse et porta une main hardie +sur sa gorge... + +Catherine poussa un léger cri. + +Le futur vainqueur d'Arcole n'était pas pour hésiter. L'attaque +commença... + +Il redoubla de vivacité et pressa Catherine, la forçant à reculer +jusqu'au bord du lit, où elle s'adossa, faisant hardiment front à +l'assaillant... + +Elle se défendit, sans fausse pudeur, sans se montrer effarouchée. + +Et comme Bonaparte, oubliant tout à fait Toulon, semblait vouloir hâter +les travaux d'approche, brusquer le siège et finalement donner l'assaut +au corps de place, elle se fit une défense de son panier qu'elle posa +devant elle, comme un gabion, et dit à l'assiégeant surpris: + +--Non!... non! capitaine... c'est trop tard!... Vous ne me prendrez +pas... j'ai capitulé... que dirait mon mari!... + +--Vraiment! dit Bonaparte, s'arrêtant... Alors, ce mariage, c'est +sérieux?... + +--Très sérieux... et je venais vous prévenir aussi, en vous annonçant +mon mariage, que je ne pourrais plus continuer à vous blanchir... + +--Vous fermez boutique, ma belle enfant?... + +--Ça va si mal, la blanchisserie, en ce moment!... Et puis, je veux +suivre mon mari... + +--Au régiment? fit Bonaparte surpris. + +--Pourquoi pas?... + +--Cela s'est déjà vu! Et, pensant à Renée, s'enrôlant pour rejoindre +Marcel, il murmura: Ah çà! l'armée, à présent, va donc n'avoir que des +ménages!... Alors, vous allez apprendre la charge en douze temps, et +peut-être la manoeuvre du canon?... reprit-il d'un ton railleur. + +--Je sais manier un fusil, capitaine, et quant au canon, j'aurais bien +pris des leçons avec vous... mais mon homme est dans l'infanterie, +fit-elle en riant. Non, je ne ferai pas le coup de feu... à moins d'y +être forcée... mais il y a besoin de cantinières dans les bataillons... +Je vais verser la goutte aux camarades de mon homme!... et j'espère +avoir votre pratique, capitaine, si vous servez de notre côté... + +--Je m'inscrirai à votre cantine... mais pas pour le moment!... le +ministre ne me permet ni de me battre... ni de... + +Il allait dire: ni de manger. Il se retint et finit simplement sa phrase +ainsi: + +--Ni de dépenser de l'argent à la cantine... Ce sera pour plus tard!... +pour beaucoup plus tard, mon enfant!... ajouta-t-il avec un soupir. + +Et il retourna à sa table, en proie à de tristes pensées. Catherine +lentement, sans mot dire, le coeur un peu serré par la mélancolie de +ce jeune officier dont elle constatait le dénûment, rangea rapidement +sur le lit le linge qu'elle avait apporté, ainsi que le lui avait +indiqué son client. + +Puis, faisant une révérence, elle alla vers la porte, l'ouvrit et dit, +comme se ravisant: + +--Ah! j'avais roussi par mégarde une de vos chemises, je vous en ai +remis une autre... elle est là, avec les caleçons et les mouchoirs... Au +revoir, capitaine!... + +--Au revoir!... à votre cantine, ma belle enfant!... répondit Bonaparte, +qui se replongea aussitôt dans son étude. + +En descendant l'escalier de l'hôtel de Metz, Catherine murmurait: + +--Je lui avais aussi apporté sa note... mais je n'ai pas eu le courage +de la lui donner... Bah! il me la paiera un jour ou l'autre... j'ai +confiance dans ce garçon-là, moi!... je ne suis pas comme le citoyen +Fouché, je suis sûre qu'il fera son chemin!... + +Puis elle pensa, riant toute seule et mise en belle humeur par un +souvenir amusant: + +--Comme il me lutinait, le capitaine!... Oh! il s'était dérangé tout de +même de ses papiers... Voyez vous ça!... il n'y allait pas de main +morte!... Dame! ça l'a distrait un peu... il n'a pas tant d'occasions de +batifoler, ce pauvre jeune homme!... + +Et elle ajouta, rougissant un peu: + +--Dire que s'il avait voulu...! Oh! pas aujourd'hui, mais autrefois, +avant de m'être engagée avec Lefebvre!... + +Elle s'interrompit dans ce regret rétrospectif d'une inclination qu'elle +s'était d'abord sentie pour le maigre et triste officier d'artillerie. + +Gaiement elle reprit: + +--Au fond, je n'y pense guère... et lui n'y a jamais pensé!... Allons +voir si Lefebvre n'est pas à la boutique! Il m'aime bien, celui-là... et +je suis sûre qu'il fera un meilleur mari que le capitaine Bonaparte! + +A peine était-elle rentrée dans la blanchisserie, que des cris, des +vivats retentirent dans la rue. + +Elle ouvrit la porte pour se rendre compte de ce qui se passait. + +Tout le voisinage était en rumeur. + +Elle aperçut alors Lefebvre, sans fusil, sans buffleteries, mais tenant +à la main son sabre, qu'ornait une dragonne d'or. + +Ses camarades l'entouraient et semblaient lui faire un cortège +triomphal. + +--Catherine, je suis lieutenant! s'écria-t-il tout joyeux, en sautant au +cou de sa fiancée. + +--Vive le lieutenant Lefebvre! clamèrent les gardes nationaux, levant en +l'air tricornes et fusils. + +--Ajoutez, camarades, dit le nouveau lieutenant en présentant Catherine, +vive la citoyenne Lefebvre... car voici ma femme!... Nous nous marions +la semaine prochaine!... + +--Vive la citoyenne Lefebvre! crièrent les gardes enthousiasmés. + +--Vive madame Sans-Gêne! reprirent les commères accourues... + +--Qu'ils ne crient pas si fort! dit Catherine à l'oreille de son mari, +pensant à Neipperg, couché dans la chambre voisine, ils vont réveiller +notre blessé!... + + * * * * * + +Dans la petite chambre de l'hôtel de Metz, cependant, l'officier +d'artillerie sans solde et sans emploi, ayant fini d'étudier sa carte, +rangeait méthodiquement, sur une planchette de sapin, le linge que lui +avait apporté Catherine. + +--Tiens!... elle ne m'a pas laissé sa note! dit le futur empereur, au +fond satisfait de cet oubli, car il lui aurait fallu exposer +l'impossibilité où il se trouvait de payer. + +Il ajouta, en faisant mentalement le calcul de ses dettes: + +--Je dois lui devoir au moins 30 francs, peut-être plus!... Diable!... +je passerai lui régler cela... au premier argent que je toucherai!... +C'est une bonne fille, cette Catherine, je ne l'oublierai pas! + +Et il s'habilla pour aller dîner chez ses amis, les Permon... + +Cette modeste créance, Napoléon devait, durant bien des années, ne plus +en entendre parler. + +Ce ne fut que longtemps après qu'elle lui fut tout à coup mise +sous les yeux, à un moment fort imprévu, la note oubliée de la +blanchisseuse,--ainsi que l'apprendront nos lecteurs s'ils veulent bien +suivre avec nous, dans les pages où seront retrouvés Neipperg, Blanche, +le Joli Sergent, Marcel, et le petit Henriot, les étapes pleines +d'aventures et de gloire de Catherine la blanchisseuse, devenue +cantinière au 13e léger, puis maréchale Lefebvre, ensuite duchesse de +Dantzig, et toujours restée sympathique et populaire, vaillante et bonne +enfant, héroïque et charitable, sous le sobriquet parisien de _Madame +Sans-Gêne_. + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +LA CANTINIÈRE + + + + +I + +EN CHAISE DE POSTE + + +--Allons, ils ne s'arrêteront pas... Voyez comme le postillon a fait +claquer son fouet en passant devant l'Ecu... Il semblait nous narguer! + +--Les voyageurs ne sont pas si nombreux au jour d'aujourd'hui... + +--On ne les voit déjà plus!... Ce sera pour le Lion-d'Or... + +--Ou pour le Cheval-Blanc... + +Un double soupir ponctuait ces paroles, mélancoliquement échangées entre +le ventripotent patron de l'hôtel de l'Ecu et sa fluette épouse sur +le seuil de la principale auberge de Dammartin. + +Les voyageurs en chaise de poste étaient rares, depuis les événements +qui avaient suivi le 20 juin. + +La voiture qui avait disparu, aux yeux désappointés des hôteliers de +l'Ecu, avait quitté Paris la veille au soir. Elle était +vraisemblablement la dernière qui eût franchi les barrières, car l'ordre +d'empêcher qui que ce fût de sortir de Paris avait été notifié dans la +soirée, lorsque fut prise la résolution d'attaquer les Tuileries, au +matin. + +Informé par des amis de ce qui s'était agité dans les sections, du +mouvement qui se préparait, le baron de Lowendaal avait ajourné son +mariage avec la fille du marquis de Laveline et s'était hâté de faire +ses préparatifs de départ. + +Fermier général, il redoutait le contrôle prochain des vrais mandataires +de la nation. Le baron de Lowendaal avait du flair. + +La veille du 10 août, il se jeta donc dans une chaise de poste, +accompagné de son factotum Léonard, emportant tout ce qu'il avait pu +réunir d'argent, donnant l'ordre au postillon de brûler les premiers +relais. + +Le baron voyageait un peu comme on se sauve. + +A Crépy, il fallut cependant faire halte. Les chevaux n'en pouvaient +plus. + +Le matin avait chassé la nuit et sur la plaine, déjà, le grand jour +avait balayé les nuées, blanchissait les ombres. Les dernières étoiles +s'éteignaient dans le recul bleu pâle du ciel, tandis que, du côté de +Soissons, le soleil s'allumait. + +Le baron de Lowendaal se rendait à son château, situé auprès du village +de Jemmapes, à la frontière belge. Originaire de Belgique, bien que +devenu Français, là, le baron se sentirait en sûreté. La Révolution ne +viendrait jamais le chercher jusque sur le territoire belge; d'ailleurs, +l'armée du prince de Brunswick était rassemblée à la frontière; elle ne +tarderait pas à mettre les sans-culottes à la raison, et à rétablir le +roi dans toutes ses prérogatives. Il en serait quitte pour un court +déplacement, juste le temps d'épouser la charmante fille du marquis de +Laveline. Un simple voyage de noces. + +Il avait fixé la célébration de son mariage au 6 novembre, car il lui +fallait auparavant régler une grosse affaire d'intérêts, dans la ville +de Verdun, dont il gérait la ferme des tabacs. + +Il s'était assoupi au sortir de Paris, certain d'échapper, si par hasard +on tentait de le poursuivre. Ses chevaux étaient excellents et ne +pourraient être rejoints. + +Il s'éveilla lorsqu'il avait déjà mis quelques bonnes lieues +protectrices entre lui et les sans-culottes. + +Le nez à la portière, il huma l'air matinal, et comme on avait +dépassé les premières maisons de Crépy, tout à fait rassuré, il ordonna +au postillon de faire halte. + +Celui-ci obéit de grand coeur. Il était navré de brûler ainsi, en +route, les meilleurs bouchons, sans une lampée, sans un bout de +causette. Il en avait pourtant long à raconter! Ce n'est pas tous les +jours que l'on peut voir Paris s'armant et se préparant à déloger le roi +du château de ses pères... C'étaient des nouvelles, ça!... Comme on +l'eût écouté et régalé, narrant ce qui se passait dans les sections!... + +A l'hôtel de la Poste, on fit relais. + +Tandis que l'hôte et ses gens s'empressaient, offrant au baron un lit, +lui proposant de déjeuner, énumérant des rafraîchissements variés, et +qu'ils tournaient autour de lui d'un air inquiet, afin d'avoir des +nouvelles de la capitale, l'homme de confiance, Léonard, s'éloigna un +moment, sous le prétexte de s'assurer que nul citoyen trop curieux ne +rôdait aux alentours. + +Depuis la fuite manquée du roi à Varennes, non seulement les +municipalités étaient plus défiantes, mais aussi beaucoup de +particuliers ambitionnaient la gloire du citoyen Drouet, qui avait eu +l'honneur d'arrêter Louis XVI. Ces surveillants volontaires examinaient +et fouillaient toute voiture suspecte. Une chaise de poste était +particulièrement désignée à la vigilance des patriotes. + +Heureusement pour le baron, le patriotisme local n'était pas encore levé +quand la chaise de poste fit son entrée tapageuse dans la bonne ville de +Crépy-en-Valois. + +Tandis que le voyageur s'attablait devant un appétissant bol de +chocolat, apporté bouillant par une servante plantureuse, dont il tapota +les joues rougeaudes, car c'était un terrible lutineur de tendrons que +notre financier, Léonard s'était enfermé dans l'écurie. + +Là, profitant de la lueur d'une lanterne, il se mit en mesure de lire la +lettre que lui avait confiée mademoiselle de Laveline, au moment du +départ. + +Blanche lui avait bien recommandé, en ajoutant à sa prière deux doubles +louis, de ne remettre cette missive, fort importante, que lorsque le +baron serait sorti de Paris. + +Léonard, flairant un mystère dont la découverte pouvait être profitable, +résolut de prendre connaissance d'abord de ce message si sérieux. + +Les secrets des maîtres, c'est parfois la fortune des domestiques... + +Il avait remarqué combien ce mariage, que souhaitait vivement le baron, +semblait pénible à mademoiselle de Laveline! + +Peut-être dans cette lettre remise à ses soins se trouvait-il +quelque grave révélation dont il lui serait facile de tirer profit par +la suite... Hardiment, mais avec certaines précautions, de façon à +pouvoir rendre à l'étrange missive son aspect primitif, il rompit le +cachet en se servant de la lame de son couteau, préalablement chauffée à +la flamme de la lanterne. + +Il lut, et son visage exprima la profonde surprise où le plongeait le +secret qu'il venait d'apprendre. + +Voici ce que contenait la lettre de Blanche: + + «Monsieur le baron, + + «Je vous dois un aveu pénible, qu'il me faut faire pour ne pas + entretenir plus longtemps une illusion sur mon compte, que les + événements ne tarderaient pas à dissiper cruellement. + + »Vous m'avez témoigné de l'affection, et vous avez obtenu de + mon père un consentement à un mariage où vous pensiez trouver + le bonheur, peut-être l'amour... + + »Le bonheur est impossible pour vous dans une pareille union: + l'amour, je ne saurais vous le promettre, mon coeur + appartient à un autre... Excusez-moi de ne pas vous nommer + celui qui a toute mon âme, et dont je me considère comme la + femme devant Dieu!... + + »Il me reste un dernier aveu à vous faire: je suis mère, + monsieur le baron, et la mort seule pourra me détacher de + mon époux, du père de mon petit Henriot. + + »Je suivrai M. de Laveline à Jemmapes, puisque telle est sa + volonté, mais j'ose espérer, qu'informé de l'obstacle absolu + qui s'oppose à la réalisation de vos projets, vous aurez pitié + de moi et que vous m'épargnerez la honte de révéler à mon père + la véritable cause qui rend impossible cette union. + + »Je me fie, monsieur, à votre discrétion de galant homme. + Brûlez cette lettre et croyez à ma reconnaissance et à mon + amitié. + + »BLANCHE.» + +Léonard, ayant lu, poussa un cri de surprise et de joie. + +--Saperlipopette! voilà qui peut faire une fortune! se dit-il. + +Il tournait et retournait la lettre de Blanche entre ses doigts, comme +s'il devait, à force de la presser, faire jaillir, de cette éponge à +secrets, tout l'or qu'elle lui semblait contenir. + +--Je me doutais bien de quelque chose, se dit-il en grimaçant un +sourire; M. le baron désirait mademoiselle et mademoiselle ne désirait +nullement M. le baron. Mais je n'aurais jamais imaginé que mademoiselle +Blanche de Laveline eût un enfant... ce que j'aurais encore moins +supposé, c'est qu'elle ferait savoir son escapade à M. le baron!... +Que les femmes sont bêtes!... elle ne se doute pas, la petite Blanche, +de la bêtise qu'elle a faite là... non! pas celle qu'elle s'imagine... +ça n'est rien!... un enfant de plus ou de moins, baste!... la sottise +c'est d'avoir confié ce secret au papier... heureusement que je suis là, +moi!... + +Il s'arrêta, rapprocha la lettre du falot, dont la clarté douteuse +emplissait l'écurie d'un jeu d'ombre et de demi-clartés, et murmura +après examen du papier: + +--Elle a écrit elle-même... pas moyen de nier l'écriture!... Oh! elle +est toute naïve cette enfant-là!... elle pourrait regretter ce qu'elle a +raconté, dans un moment d'abandon et de nerfs surexcités... +heureusement, c'est à moi qu'elle a confié le soin de son honneur et de +sa fortune!... + +Il eut comme un mouvement d'hésitation. Puis, serrant la lettre dans sa +poche, il se dit: + +--Mademoiselle Blanche paiera peut-être un jour fort cher... plus tard, +quand elle sera devenue la baronne de Lowendaal... ce qui est +inévitable... pour ravoir cette lettre... alors je verrai le prix qu'il +me conviendra d'y mettre!... + +Et Léonard eut un nouveau sourire avantageux et coquin: + +--Peut-être, murmura-t-il, ne me contenterai-je pas d'un peu d'or... je +voudrai mieux... ou du moins un autre prix... car, moi aussi, je la +trouve gentille mademoiselle Blanche!... mais, pour le moment, rien à +faire qu'à garder précieusement cette preuve... cette arme... tout en +encourageant discrètement les projets de mon maître, qui, plus que +jamais, doit épouser mademoiselle Blanche!... + +Et Léonard, après avoir boutonné soigneusement sa veste, palpa, comme +pour s'assurer qu'elle se trouvait toujours à sa portée, la lettre +révélatrice, avec la joie intime et féroce de l'usurier, gardant le +billet qui doit livrer un jour à sa discrétion la victime imprudente, +ayant donné sa signature. + +Il s'en fut retrouver le baron, un peu inquiet, son déjeuner fini, car +déjà les curieux s'attroupaient devant la cour de l'hôtel, contemplant +la chaise de poste. Il avait à deux reprises demandé pourquoi l'on +n'attelait pas?... + +Léonard donna pour explication de son absence le soin qu'il avait pris +de vérifier si rien ne s'opposait au départ. + +Le baron, rassuré, remonta de fort belle humeur dans sa chaise de poste +qui roula bientôt comme un tonnerre sur le pavé, lequel n'était déjà +plus celui du roi. + + + + +II + +CHEZ LA FRUITIÈRE + + +Sur le seuil de sa boutique de fruitière, rue de Montreuil, à +Versailles, la mère Hoche achevait de servir ses pratiques, tout en +donnant un coup d'oeil maternel à un petit bonhomme, rose et joufflu, +qui jouait sur le carreau parmi les tas de choux et les bottes de +carottes amoncelées. + +--Henriot!... Henriot!... Veux-tu ne pas te fourrer ça dans la +bouche!... Tu vas te faire du mal! criait-elle de temps en temps, quand +le petit garçon essayait de sucer une carotte ou de mordre dans un +navet. + +Et la bonne femme continuait à répondre aux commandes des ménagères, +tout en grommelant: + +--Ce petit garnement-là... quel appétit, quel touche-à-tout!... Il est +bien gentil tout de même... + +Elle ajoutait sur un ton bon enfant, se tournant en souriant vers la +pratique: + +--Et avec cela, ma belle, qu'est-ce qu'il vous faut? + +Tout à coup, s'interrompant dans sa besogne délicate, qui consistait à +mesurer de la fourniture à une bourgeoise, qui achetait une salade, elle +poussa un grand cri de surprise! + +Sur le pas de la porte, précédant un lieutenant,--qui donnait le bras à +une fraîche et accorte jeune femme, endimanchée, toute empêtrée dans une +robe d'organdi, la tête empanachée d'un haut bonnet tuyauté,--un grand +garçon, à l'air fier et au visage martial, venait d'apparaître... + +Il portait l'uniforme de grenadier... + +Il souriait... il tendait les bras... + +--Eh bien, maman Hoche, on ne me reconnaît donc pas! dit-il en avançant +brusquement et en serrant sur sa poitrine la bonne femme, émue, +tremblante de joie et frissonnante d'orgueil. + +Les pratiques, ébahies, regardaient, stationnant, à quelques pas de la +boutique, le cabriolet qui avait amené de Paris le jeune homme et ses +deux compagnons. On admirait l'uniforme tout neuf, le chapeau, +l'écharpe, la ceinture et la ganse d'or du sabre du jeune militaire. + +Et les commères murmuraient: + +--C'est un capitaine!... + +--Pardine! je le connais bien, disait une des ménagères, mieux +informée, c'est le petit Lazare... le neveu de la fruitière... celui +qu'elle a élevé comme son fils... nous l'avons vu jouer avec les +polissons de son âge, sur la place d'Armes, le v'là devenu capitaine à +c'te heure!... + +--Oui, ma bonne maman, disait Lazare Hoche à son excellente tante, sa +mère adoptive, tu me vois capitaine... hein! c'est une surprise!... +nommé d'hier, à l'ancienneté, c'est vrai, mais je regagnerai le temps +perdu, je te le jure!... Aussitôt promu, je suis accouru pour +t'embrasser... j'ai voulu que tu sois la première à arroser mon grade... +car je m'invite, avec ces deux amis que voilà... + +Et Hoche, s'écartant, présenta ses compagnons: + +--François Lefebvre... lieutenant... Un camarade des +gardes-françaises... Un solide!... C'est pourtant lui qui m'a mis au +port d'armes! dit Hoche en tapant familièrement sur l'épaule de son +compagnon. + +--Et te voilà mon supérieur! répondit gaiement Lefebvre. + +--Oh! tu me rattraperas!... tu me dépasseras peut-être... La guerre, +c'est une loterie où tout le monde peut avoir un bon numéro... à +condition de vivre!... mais laisse-moi finir les présentations... Maman, +voici la bonne Catherine, la femme du camarade Lefebvre, continua Hoche +en montrant à la fruitière l'ex-blanchisseuse de la rue +Royale-Saint-Roch. + +Catherine fit vivement deux pas en avant et, sans barguigner, tendit ses +deux joues à la fruitière, qui l'embrassa chaudement. + +--A présent, dit Hoche, que l'on est en pays de connaissance, nous +allons te quitter un instant, maman... + +--Comment, vous vous en allez déjà? dit la bonne femme mécontente... ça +n'était pas la peine de venir, alors!... + +--Calme-toi... nous allons faire un petit tour, près d'ici, avec +Lefebvre... nous avons des personnes... des officiers qui nous +attendent, ajouta Hoche en clignant de l'oeil du côté de son camarade, +comme pour lui recommander la discrétion... oh! nous reviendrons!... ça +ne sera pas trop long, je pense... pendant ce temps-là tu nous +cuisineras un de ces excellents fricots dont tu possèdes le secret... + +--De l'abatis d'oie aux navets, n'est-ce pas, fiston? + +--Oui, c'est délicieux, l'abatis!... et puis Catherine a besoin de te +parler au sujet de ce moutard, qui nous regarde là, assis sur son +derrière, avec de grands yeux étonnés!... + +--Le petit Henriot? demanda la fruitière surprise. + +--Oui, dit Catherine intervenant, il s'agit du petit Henriot, +citoyenne, c'est pour lui que je suis ici, sans cela j'aurais laissé +Lefebvre venir avec le capitaine Hoche. Ils n'avaient pas du tout besoin +de moi pour ce qu'ils ont à faire dans le bois de Satory... J'ai à vous +parler de ce petit... + +--Bien, nous causerons du mioche, et vous m'aiderez à gratter mes +navets, dit la fruitière, et puis nous casserons le cou à un poulet... +avec une omelette au lard, ça fera-t-il votre affaire, mes gaillards? + +--Fameuse, l'omelette au lard! dit Hoche à Lefebvre... La maman la fait +si bien! Mais viens-tu, François, il faut les laisser toutes les deux +bavarder et cuisiner. A tantôt! On nous attend! + +Les deux amis s'en furent au rendez-vous mystérieux, dont Catherine +semblait avoir la confidence. + +Les deux femmes, restées seules, commencèrent les apprêts du repas. + +Tout en épluchant les légumes et en aidant à trousser le poulet, +Catherine fit connaître à la fruitière qu'elle venait chercher l'enfant, +pour le conduire à sa mère, ainsi qu'elle s'y était engagée. + +La bonne fruitière fut tout émue. Elle s'était attachée à Henriot. Il +lui rappelait son Lazare, quand il jouait tout petit, sur le pas de la +porte. + +Catherine lui apprit en même temps que son mari partait; de là cette +hâte à emmener le fils de Blanche de Laveline. + +--Où allez-vous donc? demanda la mère Hoche. + +--Parbleu!... à la frontière, où on se bat... Lefebvre va être nommé +capitaine... + +--Comme Lazare? + +--Oui... au 13e d'infanterie légère... il a reçu l'ordre de se diriger +sur Verdun... + +--Eh bien! votre mari part à l'armée, pourquoi le petit Henriot ne +reste-t-il pas ici? vous le verriez aussi souvent qu'il vous plairait et +vous viendriez le reprendre, au dernier moment, quand il serait temps +d'aller retrouver sa mère... + +--Il y a une petite difficulté, dit Catherine en souriant, c'est que +j'accompagne Lefebvre... + +--Au régiment?... vous, ma belle enfant?... + +--Au 13e léger!... oui, maman Hoche... j'ai dans ma poche mon brevet de +cantinière!... + +Catherine souriait à l'enfant, qui n'avait cessé de la regarder, avec +ces yeux fixes et profonds de l'enfance attentive qui écoute, se +recueille et semble graver dans la molle matière de sa cervelle tout ce +qu'elle voit, entend, touche, surprend. Puis elle tira de son corsage un +grand papier format ministre, signé, paraphé et scellé du sceau de la +Guerre. Elle le tendit triomphalement à la fruitière: + +--Vous voyez, ma commission est en règle!... et je dois rejoindre mon +corps sous huit jours, dernier délai... c'est qu'il s'agit de +délivrer Verdun!... il y a là-bas des royalistes qui conspirent avec +Brunswick... nous allons les déloger! ajouta gaiement la nouvelle +cantinière. + +La maman Hoche l'examinait avec surprise: + +--Comment!... vous voilà cantinière?... dit-elle en hochant la tête; +puis, fixant des regards d'envie sur la Sans-Gêne, elle reprit: Ah! +c'est un bel état!... j'aurais bien aimé cela, moi, dans les temps!... +on marche au son du tambour... on voit du pays... on a tout le jour de +la joie autour de soi... le soldat est si bien à la cantine!... il +oublie ses misères et il rêve qu'il deviendra général... ou caporal!... +Et puis, les matins de combat, on se dit qu'on n'est pas une femme +inutile, bonne à pleurnicher et à s'effrayer en entendant la +canonnade... on fait partie de l'armée, et, de rang en rang, on verse, +aux défenseurs de la nation, l'héroïsme et le courage pour deux sous, +dans un petit verre!... l'eau-de-vie que porte la cantinière, c'est de +la poudre aussi, et son petit baril a plus d'une fois contribué à +décider de la victoire... je vous admire et je voudrais bien être comme +vous, citoyenne!... vraiment, si j'étais plus jeune, je demanderais à +accompagner mon cher Lazare, comme vous allez suivre votre Lefebvre... +Mais l'enfant?... que ferez-vous du petit Henriot au milieu d'un camp, +pendant les étapes, dans le tintamarre du combat?... + +--Comme cantinière du 13e, j'ai droit à une voiture et à un +cheval... nous en avons déjà fait l'emplette, sur nos économies, dit +Catherine avec orgueil, j'ai vendu mon fonds de blanchisserie... +Lefebvre, en se mariant, a reçu une petite somme... ça provenait de +l'héritage de son père, le meunier de Ruffach, tout près de chez nous, +en Alsace... Oh! nous ne manquerons de rien!... et le petit sera plus +dorloté dans notre carriole qu'un fils de commandant... N'est-ce pas que +tu te trouveras bien aise et que tu ne regretteras pas d'être venu avec +nous? dit-elle en prenant le moutard et en l'élevant à la hauteur de ses +lèvres pour l'embrasser. + +A ce moment, un bruit de pas se fit entendre et l'enfant, subitement +effrayé, détourna la tête pour se cacher derrière l'épaule de Catherine, +en poussant des cris aigus... + +Hoche rentrait, appuyé au bras de Lefebvre. + +Il avait un mouchoir taché de sang, disposé en bandeau, lui cachant la +moitié du visage... + +--N'aie pas peur, maman!... cria-t-il de la porte... ça n'est rien!... +une simple coupure qui ne m'empêchera pas de me mettre à table, +ajouta-t-il gaiement. + +--Ah! mon Dieu! il est blessé! que s'est-il donc passé? s'écria maman +Hoche. Vous l'avez mené quelque part où l'on assassinait, lieutenant +Lefebvre? + +Hoche se mit à rire et dit: + +--N'accusez pas Lefebvre, la mère! il a été tout bonnement mon témoin, +dans une affaire, assez sotte d'ailleurs! Un duel avec un collègue!... +Je vous le répète, ça n'est rien! + +--Oh! j'étais bien sûr que vous n'auriez pas grand'chose!... dit +Catherine, mais lui...? + +Hoche ne répondit rien. Il était occupé à rassurer sa bonne mère +adoptive, tout en réclamant de l'eau pour laver une fente rouge et +profonde qui lui partageait le front, et s'arrêtait juste à la naissance +du nez. + +--Hoche a été un vaillant comme toujours, dit Lefebvre... imaginez-vous +qu'il y avait autrefois aux gardes, et dernièrement encore dans la +milice, un lieutenant nommé Serre qui était bien le plus mauvais +coucheur qu'on ait jamais reçu dans une chambrée... il en voulait à +Hoche... pour un tapage qui avait eu lieu dans un cabaret--où Lazare +avait pris fait et cause pour de simples gardes, ses anciens +camarades... ce coquin l'avait dénoncé... il l'avait fait punir de trois +mois de cachot, parce qu'il avait refusé de livrer les noms des hommes +recherchés... à sa sortie du cachot, une rencontre avait été décidée +entre Serre et Lazare... il faut vous dire que Serre passait pour une +lame... c'était la terreur du quartier... et il avait tué ou blessé +plusieurs hommes en duel... + +--C'était grave d'aller te battre avec ce bretteur! dit maman Hoche, +tout émue du danger qu'avait pu courir son cher Lazare. + +--Mais, reprit Lefebvre, le duel ne pouvait pas avoir lieu... Lazare +n'était que lieutenant et Serre se trouvait capitaine... + +--Il s'est pourtant battu... + +--Oui... dès qu'il a été l'égal de son adversaire... + +--Mais lui si brave, si gaillard, comment a-t-il pu recevoir cet affreux +coup? + +--De la façon la plus simple, maman, dit Hoche en souriant; bien que peu +partisan des combats singuliers, car j'estime qu'un soldat déserte quand +il risque sa vie pour une querelle particulière, il ne m'était pas +possible de rester sous le coup des menaces et des insultes de ce +drôle... il faisait trembler les recrues, il avait insulté la femme d'un +ami absent... + +Lefebvre prit la main de Hoche et la serra chaudement, les larmes aux +yeux: + +--C'est pour moi... c'est pour nous, qu'il s'est battu! dit-il en se +tournant vers Catherine... n'avait-il pas prétendu, ce Serre, que tu +avais un amant caché dans ta chambre, le 10 août... + +--Oh! le monstre! dit Catherine furieuse, où est-il?... C'est à moi +qu'il aura affaire à présent... Mais dites-moi donc où il est le +misérable! + +--A l'hôpital... avec un coup de pointe dans le ventre... il en a +pour six mois! dit Lefebvre... s'il guérit, je le retrouverai peut-être +à sa sortie... et je lui réglerai à la fois son compte, le mien et celui +de Hoche!... + +--Nous aurons d'autres occasions de nous servir de nos sabres, ami +Lefebvre, dit avec énergie Hoche... la patrie est en danger! la patrie +nous appelle!... dédaignons ces rixes particulières... mon adversaire +avait calomnié, avait insulté, de plus il prétendait que j'avais +sollicité mon envoi à l'armée du Nord pour le fuir... il fallait, malgré +ma répugnance, mettre le sabre en main et montrer à ce spadassin qu'il +n'effrayait pas les braves, je lui ai donné une leçon dont il se +souviendra... à présent parlons d'autres choses et, si le fricot est à +point, mettons-nous à table... + +--Mais cette blessure?... dit la fruitière encore toute tremblante, en +posant sur la table la soupière d'où montait une buée odorante... + +--Bah! dit gaiement Hoche, s'asseyant et déployant sa serviette, les +Autrichiens et les Prussiens me feront vraisemblablement d'autres +estafilades... une de plus ou de moins, ça ne tire pas à conséquence!... +d'ailleurs c'est déjà sec, voyez! + +Et, avec insouciance, il enleva le mouchoir qui lui bandait la peau et +mit à nu cette balafre, qui depuis caractérisa la physionomie martiale +du futur général de Sambre-et-Meuse. + + + + +III + +LA DEMOISELLE DE SAINT-CYR + + +Le repas fini, la maman Hoche et Catherine disposèrent tout pour le +départ du petit Henriot. + +On cherchait ses modestes hardes, qu'on empilait dans une malle, où la +bonne fruitière ajoutait des pots de confitures, des petits gâteaux, des +sucreries. + +L'enfant assistait impassible, et plutôt satisfait, à ces préparatifs. + +Elle aime le changement, l'enfance! Et tout émerveillé par la dragonne +d'or du sabre de Hoche, avec laquelle il avait joué, le jeune Henriot +commençait à trouver quelque plaisir dans ce départ. Il entrevoyait les +joies du voyage. Et puis, il se disait que là où on le mènerait, il +verrait des soldats, beaucoup de soldats, faisant l'exercice, et qu'on +le laisserait sans doute s'amuser avec toutes les dragonnes des +sabres de tous ces militaires, au milieu desquels il vivrait. + +Il oubliait toute la tendresse et tous les soins de la bonne maman +Hoche. Loin de l'attrister, l'idée de s'en aller loin, très loin, +donnait à sa jeune rêverie un tour nullement désagréable. L'enfance est +ingrate, et son innocence admirable a pour corrélatif un égoïsme +puissant, nécessaire et utile d'ailleurs, qui protège et affermit la +débile créature et lui permet de concentrer sur elle-même son attention, +son instinct de conservation et sa volonté de vivre. + +Hoche et Lefebvre, laissant agir les femmes, s'étaient assis à la +cavalière sur leurs chaises et parlaient de la Révolution qui grondait, +de la guerre qui déjà s'allumait aux quatre coins de la frontière. + +Ils étaient sortis de la boutique, plaçant leurs sièges devant la façade +de la fruiterie, sur la route de Montreuil. Heureux de vivre, pleins de +jeunesse, avec l'espoir dans l'âme et la vaillance dans les yeux, ces +deux héros promis aux armées de la République, digérant l'excellent +déjeuner de la maman Hoche, devisaient gaiement, fumant, riant et +dévisageant les passants. + +Cette route de Montreuil, aujourd'hui appelée avenue de Saint-Cloud, +était le grand chemin ordinaire des gens venus à pied de Paris: +maraîchers, soldats, petits bourgeois. + +Par économie, beaucoup de voyageurs modestes prenaient le coche +d'eau à la Samaritaine, au Pont-Neuf, et du pont de Sèvres gagnaient +ensuite pédestrement Versailles, et réciproquement. + +Au milieu des allées et venues de ces humbles piétons, Lefebvre +distingua tout à coup un jeune homme maigre, à longs cheveux, dont +l'uniforme râpé était celui de l'artillerie. + +Ce passant, qui semblait pressé, accompagnait une jeune fille, en +fourreau de laine noire, portant un petit carton à la main. + +Tous deux cheminaient pensifs dans la poussière de la route. + +Lefebvre, regardant avec plus d'attention, dit tout à coup: + +--Mais je ne me trompe pas! on dirait le capitaine Bonaparte... + +--Qui ça, Bonaparte? demanda Hoche. + +--Un bon républicain... un excellent artilleur et un chaud jacobin, +celui-là! répondit Lefebvre... il est Corse, il paraîtrait qu'on lui a +retiré son grade, pour ses opinions là-bas... c'est tous des +aristocrates menés par les prêtres, dans cette île!... mais je vais +appeler ma femme, elle le connaît plus que moi... + +Il héla Catherine, qui accourut toute surprise: + +--Quoi qu'il y a, mon homme? dit-elle en campant ses deux poings sur ses +fortes hanches, attitude favorite que tous les maîtres à danser, +Despréaux en tête, eurent bien de la peine à lui faire perdre, +lorsqu'elle fut maréchale et duchesse. + +--Est-ce que ce n'est pas le capitaine Bonaparte, qui passe là-bas sur +la route, avec cette jeune demoiselle?... demanda Lefebvre. + +--Parbleu! oui... je le reconnaîtrais entre dix mille... c'est pas parce +qu'il me doit de l'argent... mais il me va, moi, le capitaine +Bonaparte!... qu'est-ce qu'il peut bien faire à Versailles, avec une +jeunesse?... Dis donc, Lefebvre, une idée?... + +--Parle, ma bonne Catherine... + +--Si on l'invitait sans façon à se rafraîchir... avec la demoiselle?... +il fait chaud et la poussière est desséchante... + +Lefebvre, avec l'assentiment de Hoche, se leva, courut sur la route et +rejoignit le capitaine et sa compagne. Il leur fit part de l'invitation. + +Le premier mouvement de Bonaparte fut de refuser. Il n'avait jamais ni +chaud ni soif. Et puis, lui et la jeune fille qu'il escortait n'avaient +pas de temps à perdre, s'ils voulaient prendre le coche d'eau à Sèvres, +qui partait dans une heure. + +--Bah! il y en a un autre à cinq heures, dit Lefebvre... mademoiselle ne +sera peut-être pas fâchée de se reposer un instant? ajouta-t-il en se +tournant vers la compagne de Bonaparte. + +La jeune fille insinua qu'elle accepterait volontiers un verre d'eau... + +Bonaparte suivit donc Lefebvre. On apporta une table, des chaises, +que l'on plaça sur la route, à l'ombre, puis des verres et deux +bouteilles de bon petit vin aigrelet, couleur de sirop de groseille, +provenant des coteaux de Marly. + +On trinqua à la nation, et Bonaparte, se déridant, présenta sa soeur, +Marie-Anne, plus connue sous le nom d'Elisa, et qui devait, par la +suite, épouser Félix Bacciochi et devenir successivement princesse de +Piombino et de Lucques, puis grande-duchesse de Toscane. + +Elisa, dont les obsessions continuelles devaient, comme celles de ses +soeurs, lasser la patience de Napoléon, et qui toujours fut revêche, +au milieu de ses galanteries, et se montra fort jalouse de ses cadettes +ayant épousé des rois, avait alors seize ans. Elle ne soupçonnait +nullement ses grandeurs futures, ni les convoitises envieuses qui en +seraient la conséquence. + +C'était une grande fille, brune et maigre, avec le teint mat, les +cheveux très noirs et très opulents, les lèvres fortes dénotant la +sensualité, le menton un peu proéminent, la tête d'un ovale parfait, le +regard profond et plein d'intelligence. Tout son aspect était hérissé +d'orgueil et son oeil toisait dédaigneusement les petites gens, avec +lesquelles on la faisait s'attabler, devant la boutique d'une fruitière. + +Elisa était une de ces demoiselles de Saint-Cyr, dont l'éducation, +issue des règles de madame de Maintenon, était rétribuée par la cassette +royale, et qui se croyaient toutes sorties de la cuisse de Jupiter. + +Un décret du 16 août avait supprimé la maison d'éducation de Saint-Cyr, +comme un foyer royaliste. + +Les parents avaient dû au plus vite retirer leurs filles, et +l'établissement s'était promptement vidé. + +Bonaparte, faute d'argent, avait tardé à venir retirer sa soeur du +couvent aboli. + +Il fallait cependant que la maison fût évacuée complètement, le 1er +septembre. + +Sur le conseil de son frère, Elisa adressa une demande au directoire de +Versailles à l'effet de toucher la somme nécessaire, pour son retour +dans sa famille. + +M. Aubrun, alors maire de Versailles, délivra un certificat constatant: +que la demoiselle Marie-Anne Bonaparte, née le 3 janvier 1777, entrée le +22 juin 1784 comme élève de la maison de Saint-Louis, s'y trouvait +encore, et demandait une somme de 352 livres pour se rendre à Ajaccio, +résidence de sa famille distante de 352 lieues. + +En vertu de cette autorisation, Bonaparte était venu le matin à +Versailles, pour chercher sa soeur. + +Il l'emmenait avec lui, à Paris, et de là se rendait en Corse. + +Lefebvre et Hoche félicitèrent le capitaine d'avoir ainsi pu +terminer cette délicate affaire de famille. + +Bonaparte leur apprit en même temps que l'obligation où il se trouvait +de ramener sa soeur dans sa famille lui avait permis de solliciter, +avec plus d'énergie, sa propre réintégration dans l'armée. + +--Alors, lui demanda Hoche avec intérêt, vous rejoignez votre régiment +bientôt? + +--Le ministre de la guerre, Servan, m'a replacé au 4e d'artillerie, +avec mon grade de capitaine, répondit Bonaparte, mais je vais en Corse +accompagner ma soeur. Là, je suis autorisé à reprendre le commandement +de mon bataillon de volontaires. + +--Bonne chance, camarade! dit Hoche. On se battra peut-être aussi de ce +côté-là? + +--On se battra partout! + +--C'est dommage qu'on ne puisse pas se faire tuer en deux endroits à la +fois! dit alors, avec enthousiasme, Catherine, à qui la langue +démangeait furieusement. + +--Ah! si les circonstances me favorisent, mes amis, s'écria Bonaparte +avec conviction, je vous en fournirai, moi, des occasions de périr avec +honneur ou de glaner grades, titres, gloire, dignités, richesses, dans +le sillon de la victoire!... Mais, excusez-nous, ma soeur et moi... il +se fait tard et nous devons nous rendre à pied jusqu'à Sèvres... + +--Et nous, avant de nous mettre en chemin pour délivrer Verdun que les +Prussiens menacent, il nous faut regagner Paris, en emmenant ce futur +hussard-là! dit gaiement Catherine, montrant le petit Henriot, tout +harnaché, prêt à partir. L'enfant regardait avec impatience tous ces +gens qui bavardaient et s'éternisaient, sans paraître se décider à se +mettre en route. + +--On se retrouvera peut-être, capitaine Bonaparte! dit Hoche, serrant la +main de son collègue. + +--Sur le chemin de la gloire! fit Lefebvre. + +--Pour y arriver, ajouta Bonaparte en souriant, il faut commencer par +prendre la galiote au pont de Sèvres!... Allons, venez, mademoiselle de +Saint-Louis! fit-il en montrant l'horizon à sa soeur. + +Tous deux, en cheminant, causèrent. + +--Comment trouves-tu ce capitaine? demanda Bonaparte à la pensionnaire. + +--Le capitaine Lefebvre? + +--Non, pas celui-là... il est marié, Lefebvre! Sa femme, c'est cette +bonne réjouie de Catherine... mais l'autre... Lazare Hoche? + +--Il n'est pas trop mal... + +--Te plairait-il pour mari?... + +La future grande-duchesse rougit et eut un mouvement de dénégation. + +--Oh! il ne te convient pas... dit vivement son frère, interprétant +comme un refus son mouvement, c'est dommage! Hoche est un bon soldat et +un garçon d'avenir... + +--Je n'ai pas dit que M. Hoche me déplairait... murmura Elisa, mais, mon +frère, je suis bien jeune pour songer à me marier... et puis... + +--Et puis quoi? + +--Je ne voudrais pas d'un homme qui ne soit pas dévoué au roi... non! +jamais je n'épouserai un républicain!... + +--Tu es donc royaliste? + +--Tout le monde l'était à Saint-Cyr... + +--Voilà qui justifie le décret de licenciement! dit en riant +Bonaparte... Voyez-vous ces demoiselles de Saint-Louis... quelles +aristocrates! Il faudra peut-être qu'on rétablisse toute une noblesse +pour leur trouver des maris!... + +--Et pourquoi pas? répondit l'orgueilleuse Elisa. + +Bonaparte fronça le sourcil et ne releva pas le propos ambitieux de sa +soeur. + +La réponse d'Elisa ne le choquait pas, mais il était inquiet de ses +visées trop hautes. + +--Avec cela, pensait-il, que toute élève de Saint-Louis qu'elle soit, il +sera facile de lui donner un mari! Ces petites filles ne doutent de +rien, ma parole!... Sans dot, des frères sans position... et ça veut +encore faire les difficiles!... + +Toujours hanté par le spectre familial, se représentant la vision +lamentable de sa mère Letizia entourée de sa nombreuse nichée, devant un +âtre toujours éteint et un buffet souvent vide, il s'effrayait de la +responsabilité qu'il prenait, en se déclarant chef de la famille. + +L'avenir de ses trois soeurs surtout le tourmentait, l'obsédait. + +Il était impatient de les voir établies et leur cherchait partout des +maris. + +Il avait rencontré ce jour-là Hoche; il n'eût pas été fâché qu'il plût à +la jeune pensionnaire de Saint-Cyr. Hoche n'était que capitaine, mais on +pouvait prévoir qu'il ne s'arrêterait pas là. + +Il murmura, avec irritation, méditant le refus de sa soeur: + +--Ce sont les hommes qui ne devraient pas se marier capitaines, mais les +filles sans le sou, qu'ont-elles à risquer?... + +Puis il reprit, comme répondant à un secret calcul, qu'il faisait dans +son âme: + +--Les capitaines ont raison de se marier, s'ils trouvent une femme +agréable, riche, influente, pouvant leur créer des relations, leur +donner une situation, un rang dans le monde... mais alors ce n'est pas à +des jeunes filles qu'ils doivent s'adresser!... + +Considérant le mariage comme une façon de sortir les siens de leur +détresse sans cesse plus grande, il n'était pas loin de chercher +lui-même dans une union, fût-elle disproportionnée, un refuge +contre la misère, un instrument de fortune, un marchepied pour s'élever +au-dessus de ce misérable grade de capitaine, qu'il venait, non sans +difficulté, de reconquérir. + + + + +IV + +PREMIÈRE DÉFAITE DE BONAPARTE + + +Le lendemain, après avoir touché le montant de l'indemnité de route +allouée à la demoiselle de Saint-Cyr, pour son retour dans sa famille, +Bonaparte se rendit, avec Elisa, chez madame Permon. + +Il voulait lui présenter sa soeur, avant son départ pour la Corse. + +Un autre projet l'amenait, en même temps, chez la veuve de son ami. + +Madame Permon, mère de la future duchesse d'Abrantès, Grecque d'origine, +ayant habité la Corse, était encore une fort jolie femme. + +Par coquetterie, elle dissimulait son âge, et insouciante, frivole, +sachant s'habiller, s'entourant, à une époque où le luxe était difficile +et dangereux, de jolis bibelots du siècle de Louis XV et de meubles +artistiques de cette époque délicate et sensuelle, elle apparaissait aux +yeux du besogneux corse, comme la reine des grâces et des +élégances. + +Il la voyait parée de toutes les séductions, et cet aspect grande dame +qu'elle prenait à ses yeux, qu'elle conserva toujours pour lui, cachait, +à ses regards de jeune amoureux pauvre, les rides déjà visibles du +visage et les lourdeurs inséparables de la maturité. + +Les Permon avaient eu une assez jolie fortune. Bonaparte qui, souvent, +avec Junot, Marmont et Bourrienne, venait, les jours de déficit, +s'asseoir à leur table hospitalière, supposait à la veuve un avoir +encore important. + +Ces considérations le décidèrent à tenter une double démarche. + +Après avoir laissé Elisa en tête à tête avec Laure, la fille aînée de +madame Permon, il accompagna celle-ci dans un petit salon, et lui fit la +proposition de marier le jeune Permon. + +Et comme madame Permon s'informait avec curiosité de la personne qu'il +voulait faire épouser à son fils, il répondit: + +--Ma soeur Elisa! + +--Mais elle est bien jeune, répondit madame Permon, et je sais que mon +fils n'a présentement aucun goût pour le mariage. + +Bonaparte se mordit les lèvres et reprit aussitôt: + +--Peut-être ma soeur Paulette, qui est fort jolie, conviendrait-elle +mieux à M. Permon? Et il ajouta qu'on pourrait du même coup marier +Laure Permon à l'un de ses frères, Louis ou Jérôme... + +--Jérôme est plus jeune que Laurette, dit madame Permon en riant... En +vérité, mon cher Napoléon, vous faites le grand prêtre aujourd'hui... +vous voulez marier tout le monde, même les enfants!... + +Bonaparte fit semblant de rire et répondit, sur un ton embarrassé, qu'en +effet le mariage des siens était l'un de ses plus grands soucis. + +Puis, se précipitant sur la main de madame Permon, il y imprima deux +brûlants baisers, en disant qu'il avait décidé de commencer l'union des +deux familles, son rêve le plus cher, par un mariage entre lui et elle, +aussitôt que les convenances, à raison de son deuil encore récent, le +permettraient. + +Stupéfaite, celle qui se trouvait l'objet de cette démarche inattendue +n'y put tenir: elle éclata de rire au nez du postulant. + +Bonaparte se montra froissé de cette hilarité. Madame Permon se hâta de +l'expliquer: + +--Mon cher Napoléon, lui dit-elle, se faisant tout à fait maternelle, +parlons sérieusement: vous croyez connaître mon âge? Eh bien! vous ne +vous en doutez pas... je ne vous le dirai point, parce que c'est ma +petite faiblesse cette cachotterie-là... je vous dirai seulement que je +serais non seulement votre mère, mais celle de Joseph, votre aîné. +Laissons donc cette plaisanterie. Elle m'afflige, venant de vous... + +--Je ne croyais pas plaisanter, dit d'un ton piqué Bonaparte, et je ne +vois pas ce que ma demande a de si risible! L'âge de la femme que +j'épouserai m'est indifférent. D'ailleurs, sans flatterie, vous ne +paraissez avoir que trente ans. + +--J'ai bien davantage!... + +--Je l'ignore! je vous vois jeune et belle, s'écria Bonaparte avec feu, +et vous êtes la femme que je rêve pour compagne... + +--Et si je ne consens pas à cette folie, que ferez-vous?... + +--Je chercherai ailleurs le bonheur que vous m'aurez refusé, reprit +Bonaparte, avec énergie. Je veux me marier... ajouta-t-il après un +instant de réflexion. Des amis ont pensé pour moi à une femme charmante +comme vous... de votre âge ou à peu près... et dont le nom et la +naissance sont fort honorables... Je veux me marier, je le répète!... +réfléchissez!... + +Madame Permon n'avait pas à beaucoup réfléchir. Son coeur n'était pas +libre. Elle aimait, en secret, un de ses cousins, un grand bellâtre, +nommé Stephanopolis. Elle l'avait présenté à Bonaparte et voulait le +faire entrer dans la garde de la Convention qu'on créait en ce moment. + +Pour ce brave soldat, qui d'ailleurs devait mourir fort +prosaïquement en se coupant avec maladresse un cor au pied, elle +repoussa l'offre de Bonaparte qui lui en garda rancune. + +A quoi tiennent les destinées? Marié à madame Permon, Bonaparte n'eût +peut-être jamais été général en chef de l'armée d'Italie et eût servi +sans doute obscurément dans l'artillerie, durant des guerres sans +gloire. + +Bonaparte, dans cette conversation, avait manifesté son désir de +réaliser un mariage avantageux, d'épouser une femme riche, qui lui +faciliterait ses débuts dans la vie active, et lui ouvrirait les rangs +de la haute société alors proscrite et terrifiée, mais qu'il devinait +prête à ressortir, plus arrogante, de dessous les échafauds. + +Le double refus de madame Permon devait faire, de la pensionnaire de +Saint-Cyr, la princesse de Piombino, et du futur général Bonaparte, le +mari de Joséphine. + + + + +V + +LE SIÈGE DE VERDUN + + +M. de Lowendaal avait réussi à franchir la distance qui séparait +Crépy-en-Valois de Verdun. + +Il s'était, aussitôt arrivé, rendu à l'hôtel de ville. + +Deux grands intérêts l'avaient contraint à se rapprocher du théâtre de +la guerre et à venir s'enfermer dans une cité qui, d'un moment à +l'autre, pouvait se trouver investie. + +Il lui fallait liquider sa fortune et rentrer dans le cautionnement, par +lui versé à la ville de Verdun, pour sa ferme des tabacs. + +Et puis un autre grave souci nécessitait la venue du baron à Verdun. + +Il voulait, à la veille d'épouser Blanche de Laveline, rompre un lien, +pour lui insupportable à présent, et s'affranchir d'une affection +remontant déjà à quelques années. + +Il avait rencontré, à Verdun, une jeune fille d'une honorable famille, +mais sans fortune, venue d'Angers pour entrer en religion. + +Mademoiselle Herminie de Beaurepaire n'avait pas sur-le-champ prononcé +ses voeux. Sa vocation était médiocre. Elle s'était résignée au +sacrifice du voile, afin de permettre à son frère de tenir son rang dans +le monde et d'acheter une compagnie. + +Le baron de Lowendaal n'eut pas de peine à détourner Herminie du +cloître. + +Rappelé à Paris par les soins que nécessitait sa grande fortune, le +baron ne tarda pas à oublier complètement la pauvre Herminie. + +Affolé d'amour pour Blanche de Laveline, il n'avait plus qu'indifférence +pour la jeune femme qui l'attendait avec des alternatives d'angoisse et +d'espérance, dans la tristesse de l'antique hôtel d'une vieille tante, +fort riche et peu valide. + +Perplexe, le baron se demandait quel genre d'explication il devait +fournir à celle qui se considérait toujours comme sa femme, au moment où +sa chaise de poste franchit la porte de France, sur la route de Châlons. + +Il lui fallait absolument trancher dans le vif et signifier à Herminie +qu'elle n'eût plus à compter sur lui. + +Il traversa la ville en rumeur, car les nouvelles les plus étranges +et les plus contradictoires circulaient, et se présenta au +procureur-syndic, auquel il exposa sa réclamation. + +Celui-ci répondit que les finances de Verdun étaient à sec et qu'il ne +pouvait être question d'un remboursement quelconque. + +--Cependant, avait ajouté le magistrat, en prenant un air mystérieux et +entendu, il vous reste, monsieur le baron, une chance d'être +remboursé... + +--Laquelle?... parlez! dit vivement Lowendaal. + +--Si nous n'avons pas d'argent, reprit le procureur-syndic, l'empereur +d'Autriche en a, lui... Que la paix soit maintenue... que les horreurs +d'un siège puissent être épargnées à cette malheureuse ville, et je +réponds de votre remboursement, monsieur le baron! + +Le fermier général hésita avant de répondre. + +Cosmopolite, comme tous les financiers, peu lui importait que son argent +lui vînt du roi de France ou de l'empereur d'Autriche. + +Il n'était donc arrêté par aucun scrupule patriotique. + +Il n'éprouvait aucune indignation, en entendant ce magistrat lui parler +de la remise de la ville aux ennemis. + +Le baron se demandait si le procureur-syndic était exactement informé, +s'il était certain que les soldats du roi de Prusse et de l'empereur +d'Autriche, maîtres de Verdun, sauraient garder la ville et la +préserver d'un mouvement offensif des volontaires qu'on disait en route. + +Il calculait uniquement les chances que pouvait présenter le marché +qu'on lui proposait. + +Après avoir envisagé les fortunes diverses qu'offrait l'affaire, il +s'informa des renforts, qu'on disait dirigés de Paris sur Verdun. + +--Ils arriveront trop tard! répondit le procureur-syndic. + +--Alors je suis votre homme! dit le baron. + +--Bien. Vous êtes venu rapidement de Paris?... n'ayant parlé avec +personne? + +--J'étais fort pressé, en effet. + +--Avez-vous dans votre suite un personnage à la fois discret... et +bavard?... + +--Discret? c'est-à-dire sachant garder un secret? + +--Et bavard... c'est-à-dire capable de lâcher à propos quelques paroles +en apparence inconsidérées... c'est cela!... + +--J'ai cet homme... Léonard, mon valet de chambre... que devra-t-il +taire? + +--Nos projets d'abord... + +--Il ne les connaît pas! + +--Ceci nous garantit sa fidélité... les secrets qu'on ignore sont les +mieux gardés. + +--Et sur quoi devra-t-il se montrer bavard? + +--Sur les nouvelles de Paris... la cité aux mains des brigands... +l'autorité royale cependant forte de l'approche de l'armée de +l'empereur d'Autriche et des troupes du roi de Prusse, prête à reprendre +tout pouvoir, se disposant à châtier les rebelles... + +--C'est tout? Léonard n'aime pas les sans-culottes, il s'acquittera fort +bien de cette mission... + +--Votre Léonard pourra ajouter qu'il tient de source sûre que 80.000 +Anglais viennent de débarquer à Brest et marchent sur Paris... + +--Et le but de ces alarmes répandues? + +--Justifier la décision que nous allons prendre cette nuit... + +--Où cela? + +--Ici même... il y a assemblée des principaux bourgeois de la ville... +et l'on doit arrêter les termes de la réponse qu'il convient de faire au +duc de Brunswick... Vous serez des nôtres? dit le syndic. + +--Vous avez ma promesse... comme j'ai la vôtre, n'est-ce pas, pour le +remboursement de ma créance? + +--Entre honnêtes gens, monsieur le baron, on n'a qu'une parole! dit le +procureur-syndic en serrant la main du fermier général. + +Les deux complices se séparèrent. L'un allant styler Léonard chargé de +propager les bruits alarmistes dans le peuple, l'autre recrutant de +nouvelles adhésions secrètes, pour la trahison qui allait s'accomplir. + + + + +VI + +A L'ÉTAPE + + +Sur la route de Verdun, gaiement, les volontaires de Mayenne-et-Loire, +accompagnés d'un détachement du 13e léger, où François Lefebvre servait +en qualité de lieutenant faisant fonctions de capitaine, marchaient en +chantant. + +L'enthousiasme brillait dans les yeux, le désir de vaincre animait les +coeurs. + +En traversant les villages, aux femmes debout sur les seuils, présentant +leurs enfants, comme au passage de la procession, les volontaires +envoyaient des baisers. Aux hommes, ils promettaient de vaincre ou de +mourir. Ils allaient confiants, hardis, superbes, au son aigrelet des +fifres, dans le martèlement martial des tambours; les trois couleurs +claquaient au vent dans un déploiement joyeux, et l'âme de la +patrie était parmi eux. + +Tous, en quittant leur pays natal, avaient fait don à leurs parents de +ce qu'ils possédaient, en déclarant qu'on devait les considérer comme +déjà morts. + +Et ces héros allaient, la chanson aux lèvres, au-devant de cette mort +pour la patrie, qui, pour eux, était, comme on l'a dit depuis, le sort +le plus beau, le plus digne d'envie. + +Par les routes, afin d'abréger la longueur des étapes, ils entonnaient +sur l'air de la _Carmagnole_ quelque refrain naïf et bon enfant, comme +la _Gamelle_: + + Savez-vous pourquoi, mes amis, + Nous sommes tous si réjouis? + C'est qu'un repas n'est bon + Qu'apprêté sans façon. + Mangeons à la gamelle! + Vive le son (_bis_) + Mangeons à la gamelle! + Vive le son du chaudron! + +Le refrain se propageait par toute la colonne, et l'arrière-garde +reprenait avec entrain: + + Point de froideur, point de hauteur, + L'aménité fait le bonheur. + Oui, sans fraternité, + Il n'est point de gaîté. + Mangeons à la gamelle! + Vive le son (_bis_) + Mangeons à la gamelle! + Vive le son du chaudron! + +Comme on approchait de Verdun, dont les murailles se dressaient +au-dessus de la campagne boisée, le commandant Beaurepaire fit faire +halte. + +Il était prudent d'observer les abords de la place. + +Les Prussiens n'étaient pas loin; d'après les derniers renseignements, +l'on pouvait craindre de tomber dans une embuscade. + +Sur un monticule, au milieu de taillis, bien abritée, invisible de la +ville, la petite armée campa. + +On dominait une gorge verdoyante, au fond de laquelle se groupaient +quelques maisons. + +Un berger, qui avait suivi les soldats depuis leur rencontre auprès de +Dombasle, fut interrogé par Beaurepaire. + +Il ne put fournir aucune indication sur le mouvement présumé de l'armée +ennemie. + +Beaurepaire allait renvoyer le berger. Il le rappela et lui demanda: + +--Le nom de ce petit village, en face, entre les collines et que des +bois cachent si complètement, le connais-tu? + +--Oui, monsieur... c'est Jouy-en-Argonne! + +Un tressaillement, aussitôt réprimé, échappa à Beaurepaire. + +Il prit sa longue-vue et, du haut du tertre, considéra attentivement, +avidement, avec de la tristesse dans les yeux, le modeste village... + +Il ne pouvait en détacher sa vue... On eût dit qu'il cherchait à y +découvrir quelque chose qui l'intéressait au plus haut point. + +Pourtant nulle trace d'un campement, aucune lueur de bivouac; rien de ce +qui décèle la présence de soldats n'apparaissait dans la gorge boisée... + +Beaurepaire revint, pensif, au milieu des volontaires qui déjà, les +faisceaux formés, s'occupaient à confectionner la soupe. + +Tandis que les uns allaient couper du bois, que les autres puisaient de +l'eau à une source qui dégoulinait en gazouillant de la hauteur, les +aides de cuisine épluchaient les légumes empruntés, en passant, à des +champs rencontrés, et accompagnaient leur opération culinaire d'un +couplet de la _Gamelle_: + + Bientôt les brigands couronnés, + Mourant de faim, proscrits, bernés, + Vont envier l'état + Du plus mince soldat + Qui mange à la gamelle! + Vive le son (_bis_) du chaudron! + +Un chariot stationnait à quelques pas des cuisines en plein air. Un +bon vieux cheval gris, dételé, paisiblement broutait l'herbe, cherchant +à tirer sur la longe, pour atteindre l'écorce de jeunes arbrisseaux, +objet de sa convoitise. + +Le chariot portait sur sa caisse cette inscription: + + 13e LÉGER + + Mme CATHERINE LEFEBVRE + + _Cantinière._ + +A quelques pas du chariot, un enfant gaminait, rôdant autour des +faisceaux; comme pour chercher protection, il s'approchait de temps en +temps de la cantinière, qui lui tapotait les joues pour le rassurer, +sans s'interrompre, pressant la besogne, car les troupiers réclamaient +l'ouverture de la cantine. Aidée par un soldat, elle disposait en forme +de table, sur deux tréteaux, une grande planche. + +Bientôt des cruchons, des brocs, un petit tonneau, avec des verres et +des assiettes, se trouvaient rangés sur la table improvisée. + +La cantine était montée. + +Les buveurs déjà s'empressaient. + +La route et les chansons avaient donné soif à la troupe pleine de bonne +humeur. + +Bientôt les verres s'emplissaient et l'on trinquait aux succès du +bataillon de Mayenne-et-Loire, à la délivrance de Verdun, au triomphe de +la liberté! + +Tous n'avaient pas d'argent, mais la cantinière était bonne fille et +faisait crédit aux désargentés... On la rembourserait après la +victoire. + +Beaurepaire regardait, en souriant, ce tableau animé, et ses yeux se +reportant vers le village de Jouy-en-Argonne, il murmurait, perplexe: + +--Impossible de m'éloigner... qui donc pourrai-je envoyer là?... il me +faudrait quelqu'un de confiance... une femme serait préférable... mais +où trouver cette messagère?... + +Et il continua à observer les hommes groupés devant l'éventaire de +Catherine Lefebvre. + +A l'écart, et paraissant indifférents à la joie de la troupe en repos, +un sergent et un jeune homme portant les aiguillettes distinctives du +corps de santé s'entretenaient avec animation, baissant la voix quand +ils se supposaient regardés. + +C'était Marcel, qui avait retrouvé Renée, le joli sergent. Il avait, +selon l'espoir de la jeune fille, obtenu par la protection de +Robespierre jeune, et sur la recommandation de Bonaparte, d'être détaché +du 4e d'artillerie. Envoyé à la batterie dépendant du petit corps placé +sous le commandement de Beaurepaire, il avait rejoint le bataillon, à +Sainte-Menehould. + +Les exigences du service, la différence des grades et la place de +l'aide-major à la queue de la colonne, avaient empêché les deux jeunes +gens d'échanger leurs confidences et de témoigner leur joie de se +revoir. + +L'étape inattendue, ordonnée par le commandant sur la lisière de la +forêt de Hesse, au-dessus du village de Jouy-en-Argonne, leur avait +enfin fourni cette occasion si attendue. Ils en profitaient. + +Beaurepaire allait s'éloigner, un peu surpris de l'intimité semblant +exister entre ce sergent et l'aide-major. Il se réservait de s'informer +des causes de cette familiarité, quand Lefebvre, venant à passer, +interpella Marcel: + +--Vous venez du 4e d'artillerie? demanda-t-il, troublant le tête-à-tête +des deux amoureux. + +--Oui, lieutenant... en droite ligne. + +--Est-ce que le capitaine Bonaparte, qui a été réintégré dans son grade, +se trouvait au régiment, quand vous l'avez quitté? + +--Le capitaine Bonaparte était en Corse... il a obtenu une permission... +mais il a écrit à des amis à Valence, et nous avons eu de ses nouvelles +au régiment... On parlait beaucoup du capitaine Bonaparte. + +Beaurepaire, qui avait entendu, s'avança et dit vivement: + +--Ah!... et comment va-t-il, Bonaparte?... J'espère qu'il ne lui est +rien survenu de fâcheux?... Pouvez-vous me renseigner, major?... +Moi aussi, je suis de ses amis... + +--Mon commandant, dit Marcel, le capitaine Bonaparte est aujourd'hui en +sûreté, à Marseille, avec toute sa famille... Mais il a couru un grand +danger. + +--Diable!... contez-moi donc cela... ce cher Bonaparte! que lui est-il +donc arrivé?... + +--Pardon, mon commandant, dit Lefebvre, ne pensez-vous pas que pour +écouter le récit du major, nous serions mieux, assis, là, devant un +rafraîchissement... C'est ma femme qui nous servira... + +--Volontiers!... dit le commandant, s'attablant, et à la santé de la +citoyenne Lefebvre, la belle cantinière du 13e!... + +Tous trois choquèrent leurs verres, tandis que Lefebvre, en clignant de +l'oeil, disait à sa femme: + +--Ecoute ce que va raconter le major... il a des nouvelles de Corse... +il s'agit de ton ami, le capitaine Bonaparte!... + +--Vas-tu pas être jaloux à présent de ce pauvre Bonaparte! dit Catherine +en haussant les épaules... Est-ce qu'il lui serait survenu quelque chose +de fâcheux, monsieur le major?... + +--Il n'a échappé que par miracle à la mort... + +--Est-ce possible!... Oh! dites-nous vite de quoi il s'agit, monsieur le +major... avec la permission du commandant! fit Catherine se campant à +califourchon sur un tronc d'arbre, bouche béante, oreilles tendues, +impatiente d'avoir des nouvelles de son ancien client. + +Marcel expliqua d'abord que les Corses, hostiles à la Révolution, +avaient cherché à se donner à l'Angleterre. Paoli, le héros des +premières années de l'indépendance, avait négocié avec les Anglais. Il +avait cherché à entraîner Bonaparte dans sa défection. L'appui du +commandant de la garde nationale d'Ajaccio lui devenait indispensable. +Mais Bonaparte avait refusé avec indignation de participer à sa +trahison. + +Paoli, irrité, avait ameuté contre lui et contre les siens la +population. Napoléon et ses frères Joseph et Lucien avaient été obligés +de s'enfuir sous des déguisements. + +Contre la mère de Bonaparte, Paoli tourna sa fureur. La maison, où +Letizia Bonaparte était réfugiée avec ses filles, fut assaillie, pillée, +incendiée. La courageuse femme dut se sauver, la nuit, à travers le +maquis. + +Ce fut une fuite tragique. Quelques amis dévoués, sous les ordres d'un +énergique vigneron nommé Bastelica, protégeaient les fugitifs. La +famille Bonaparte marchait au centre de l'escouade armée de carabines. +Letizia tenait par la main la petit Pauline, la future générale Leclerc; +Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr qui, à peine sortie de la calme maison +d'éducation, tombait dans les aventures d'un exode à travers la +montagne, accompagnait son oncle, l'abbé Fesch, dont la pourpre +était encore bien lointaine; le jeune Louis gambadait en avant de la +colonne, sondant l'épaisseur des halliers et réclamant avec insistance +une carabine. Le petit Jérôme était porté par Savaria, la servante +dévouée. + +On évitait les routes battues. On recherchait les sentiers les plus +abrupts. Il s'agissait de gagner le rivage sans être aperçu des +paolistes. + +Les arbustes, les ronces, déchiraient au passage les vêtements, les +mains, les visages des enfants en pleurs. + +Après une nuit de fatigue et d'insomnie, les proscrits parvinrent à un +torrent. Il était impossible de le franchir avec cette marmaille. +Heureusement, on put se procurer un cheval, et le gué périlleux fut +traversé. + +Au moment d'atteindre la côte, une troupe de paolistes, lancée à la +poursuite des Bonaparte, passa en courant. + +On se blottit dans le maquis, chacun retenant son souffle. Madame +Letizia s'efforçait d'empêcher la craintive Pauline de crier. Le cheval +qui semblait deviner le danger, maintenu par Louis, demeurait immobile, +les oreilles dressées, avec un frisson à fleur de peau. + +Enfin, du haut d'un rocher, on aperçut Napoléon qui venait, en barque, +d'un navire français croisant dans le golfe. + +Bonaparte se hâta d'aborder. A peine était-il réuni avec les siens, +qu'un berger accourut prévenir: les paolistes les avaient découverts. + +On eut juste le temps d'embarquer. Les Corses, débouchant sur le rivage, +saluèrent les fugitifs d'un feu de mousqueterie nourri, mais ils étaient +déjà hors d'atteinte. + +Une fois à bord, Bonaparte court à l'unique pièce de canon armant le +navire, la charge à mitraille, la pointe, et envoie aux paolistes une si +terrible décharge, que huit ou dix de ceux qui avaient tenté de +l'assassiner restèrent sur le sable. Les autres s'enfuirent. La famille +et son chef étaient sauvés. + +--Bravo, Bonaparte!... dit Catherine, battant des mains au récit... ah! +les canailles de Corsicos, si j'avais été là avec nos hommes, n'est-ce +pas, Lefebvre?... + +--Bonaparte suffisait! dit Lefebvre, c'est un fin canonnier! + +--Et un bon Français! ajouta Beaurepaire. Il ne voulait pas que sa +patrie fût livrée aux ennemis... c'est bien!... Voyez-vous Bonaparte +mourant ainsi dans une île, prisonnier des Anglais?... C'eût été absurde +et sa destinée vaut mieux que cela... Merci, major, de vos +renseignements... Quand nous aurons délivré Verdun, j'écrirai à +Bonaparte pour le féliciter... + +Le commandant s'était levé. Ayant jugé le repos suffisant, rien de +suspect ne lui apparaissant en avant de Verdun, il donna l'ordre de tout +préparer pour le départ... On devait se remettre en route dans deux +heures, afin d'atteindre Verdun un peu avant la nuit, en profitant du +crépuscule. + +Tandis que les hommes, ayant mangé la soupe et nettoyé leurs armes, se +disposaient à reformer la colonne, le commandant se dirigea vers la +voiture tout attelée de Catherine. + +Il fit signe à la cantinière qu'il avait à lui parler. + +A voix basse, il donna ses instructions à Catherine, qui semblait +écouter avec quelque surprise. + +Quand il eut fini, la cantinière répondit simplement: + +--C'est compris, mon commandant... et quand j'aurai quitté +Jouy-en-Argonne et que je serai dans Verdun, que faudra-t-il faire? + +--Nous attendre, si la ville est tranquille... accourir nous avertir, si +l'ennemi avait fait un mouvement... + +--Bien, mon commandant!... je vais mettre mes vêtements civils... et +j'espère que vous serez content de moi... + +Puis elle cria à Lefebvre, qui se demandait quelle mission secrète +le commandant pouvait bien confier à sa femme: + +--François... je te retrouverai à Verdun... Ordre du commandant!... Aie +bien soin d'Henriot... Que La Violette,--c'était le nom du jeune soldat +désigné pour le service de la cantine,--prenne garde aux descentes... le +cheval toujours au pas... et même tenu par la bride... + +--On y veillera! dit Lefebvre... Mais, Catherine, sois prudente!... Si +les cavaliers prussiens qui battent la campagne allaient te faire +prisonnière?... + +--T'es bête! Est-ce que, sous mes jupons, je n'ai pas mes deux chiens de +garde! dit gaiement Catherine. + +Et, soulevant sa jupe, elle fit voir à son mari les crosses de deux +pistolets passés dans la ceinture qui contenait son argent. + +Les volontaires, cependant, sur un signe de Beaurepaire, s'étaient +alignés et se disposaient à continuer leur route. + +Catherine, bravement, dévalait les pentes rapides de la gorge, au fond +de laquelle était tapi le petit village de Jouy-en-Argonne. + +Elle en avait atteint les premières maisons, quand par-dessus les bois, +les prés, les champs, lui arriva ce chant plein d'entrain des +volontaires en marche sur Verdun: + + Ah! ça ira! ça ira! ça ira! + Petits comme grands sont soldats dans l'âme: + Ah! ça ira! ça ira! ça ira! + Pendant la guerre aucun ne trahira... + Ah! ça ira! ça ira! ça ira! + +Et l'écho du vallon répéta: Ça ira! ça ira! rythmant l'allure martiale +de ces braves enfants de la patrie courant à la victoire, en chantant, +sous le drapeau de la liberté! + + + + +VII + +L'ABANDONNÉE + + +Herminie de Beaurepaire se trouvait dans une vaste pièce de l'hôtel de +Blécourt, à Verdun, transformée en oratoire, sous les inspirations de sa +tante, fort bigote, madame de Blécourt. + +Deux prie-Dieu et un petit autel improvisé, sur lequel une Vierge Marie, +tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, étalait sa robe bleue et sa +couronne de bois doré, avec des candélabres et deux vases de fleurs, +composaient l'ornement de ce salon, devenu chapelle depuis la +suppression des ordres religieux. La pieuse tante entendait qu'Herminie +continuât à se préparer à la vie monastique, à laquelle elle avait été +destinée, en attendant la réouverture des couvents. + +Quand Lowendaal parut sur le seuil de l'oratoire, mademoiselle de +Beaurepaire poussa un cri, fit un bond de surprise, puis s'arrêta, +le regardant, indécise, hésitante, intimidée, attendant un mot, un +geste, un élan, un mouvement des lèvres, un cri du coeur. + +Le baron demeurait froid, légèrement embarrassé, pinçant la bouche et +n'osant parler. + +--Ah! c'est vous, monsieur, dit la jeune femme d'une voix tremblante; je +ne comptais plus guère vous revoir... un si long temps s'est écoulé +depuis que, pour la dernière fois, nous nous sommes trouvés ici, à cette +place... et puis là-bas, au village de Jouy-en-Argonne... + +--Ah! oui... Jouy!... Et comment se porte l'enfant?... toujours bien, je +suppose?... + +--Votre fille grandit... elle aura tantôt trois ans... Ah! plût à Dieu +que la pauvre petite ne fût jamais née!... et les yeux d'Herminie +s'emplirent de larmes. + +--Ne pleurez pas! ne vous désolez pas, dit le baron sans se départir de +sa calme indifférence... Voyons, Herminie, il faut se faire une +raison!... vos larmes, vos sanglots peuvent attirer l'attention... toute +la maison est déjà en rumeur par ma venue, voulez-vous faire connaître à +tous ce que vous avez si grand intérêt à cacher?... + +Herminie releva la tête et dit avec fierté: + +--Quand je me suis donnée à vous, monsieur, ce fut mon coeur qui seul +parla... aujourd'hui ma raison revenue me dicte ma conduite... +l'heure de folie qui m'a poussée dans vos bras est passée... je ne vis +plus pour l'amour... tout en moi est éteint de la flamme d'autrefois... +en remuant mon existence je n'y trouve que cendres et débris!... Mais +j'ai une enfant... votre fille Alice... pour elle je dois vivre, pour +elle je dois conserver les apparences. + +--Vous avez, pardieu! fort raison... le monde est impitoyable, ma chère +Herminie, pour les petites aventures du genre de la nôtre... Que +voulez-vous? nous étions tous deux, comme vous l'avez dit, +déraisonnables... de la folie traversait nos cerveaux... c'était une +ivresse... nous voilà dégrisés... eh bien! mais c'est dans l'ordre... on +ne peut rester, toute la vie, fol et enivré!... + +Et le baron esquissa un geste plein de fatuité et de cynique +désinvolture. + +Herminie s'avança vers lui, sévère, presque tragique. + +--Monsieur le baron, je ne vous aime plus! dit-elle. + +--Vraiment! c'est un grand malheur pour moi... + +--Ne raillez pas!... Oh! je sens bien que vous, pareillement, vous ne +m'aimez plus... m'avez-vous même jamais aimée? Je fus pour vous la +distraction d'un instant... le jouet du coeur... non pas même du +coeur, l'amusement des sens, une façon d'user les heures de +désoeuvrement au fond d'une retraite provinciale... Vous étiez retenu +par vos affaires ici... La vie des gentilshommes et des militaires, +avec leurs plaisirs faciles et leurs bruyantes débauches, vous semblait +fade et peu digne de vous, brillant personnage de la cour, habitué de +Trianon, ami du prince de Rohan et du comte de Narbonne... vous m'avez +aperçue dans mon coin, triste, seule, pensive... + +--Vous étiez charmante, Herminie!... vous êtes toujours désirable et +belle, mais à cette époque vous aviez pour moi un attrait indicible... +un piquant... une saveur... + +--J'ai perdu tout cela, à présent, n'est-ce pas? + +--Je proteste! s'écria galamment le baron. + +--Ne mentez pas!... je ne suis plus la même à vos yeux... Vous avez vu +juste; je vous l'ai dit: je vous aimais alors et aujourd'hui vous m'êtes +devenu indifférent. + +--J'aime mieux cela! pensa le baron. + +Et il ajouta en lui-même: + +--Eh! mais, les choses se passent fort bien... La rupture s'accomplit +sans secousse, sans trop de pleurs et de reproches... C'est parfait! + +Il reprit, en tendant la main à Herminie: + +--Restons de bons amis, voulez-vous? + +La jeune femme demeura immobile, refusant la main qu'avançait Lowendaal. + +Un plissement de ses lèvres indiqua son dédain. + +--Ecoutez-moi, dit-elle d'un ton sévère. J'étais ici bien éloignée +de toute idée d'amour... On me destinait au couvent et je me trouvais +prête à obéir à ceux qui m'avaient offert le cloître comme un asile +noble et digne pour les filles telles que moi, ayant un beau nom et +nulle fortune... Auprès de mademoiselle de Blécourt, j'attendais l'heure +de prononcer mes voeux. Vous dire que je ne regrettais pas ce monde, à +peine entrevu par moi, mais dont je me faisais une idée assez riante, +serait mentir... J'avais envié celles de mes compagnes qui pouvaient, +grâce à leur richesse, épouser un honnête homme et traverser la vie, la +joie au coeur, l'orgueil au front, entre leur mari et leur enfant... +Ce bonheur ne m'était pas offert... Je me résignai... + +--Vous étiez pourtant de celles à qui la vie ne devait donner que des +joies... + +--Et à qui elle n'a donné que des amertumes!... Pardonnez-moi, monsieur, +de vous rappeler ces choses douloureuses... Mais c'est alors, quand mon +abandon semblait complet et que je me voyais sacrifiée, dans ma +jeunesse, dans mes désirs, dans mes rêves... c'est alors que vous m'êtes +apparu... Etais-je consciente? Je ne sais... Oh! je ne veux pas +récriminer... je ne cherche même pas à excuser ma faute... Mais, en ce +jour, dans cette entrevue qui, pour nous deux, peut être décisive, +permettez-moi de vous adresser une question... + +--Laquelle?... Parlez!... Je vous autorise à me poser dix, vingt +questions!... Que craignez-vous?... De quoi doutez-vous? + +--Je ne crains plus! dit avec tristesse Herminie; j'ai malheureusement +perdu le droit de douter... Monsieur le baron, vous m'avez juré de faire +de moi votre femme, venez-vous aujourd'hui accomplir votre promesse?... + +--Diable!... nous y voilà! pensa le baron. + +Et, avec un sourire qui dissimulait mal une grimace, il murmura: + +--Votre demande me charme... et, je vous l'avouerai, m'embarrasse... +Certainement je n'ai pas oublié qu'autrefois... dans ces moments de +folie, comme vous les désigniez tout à l'heure, j'ai pu m'engager... Oh! +je ne me dédis pas... je vous prie de croire que mes sentiments sont +toujours pour vous respectueux, ardents, sincères... + +--Mais vous refusez? + +--Je ne dis pas cela!... + +--Alors, vous consentez?... Voyons, répondez franchement!... Je vous ai +dit que je n'avais plus ni doute ni crainte. Je pourrais ajouter que +l'espérance a marché côte à côte avec moi, et, brusquement, au détour du +chemin, m'a faussé compagnie... J'attends votre réponse avec la fermeté +d'un coeur où tout s'est apaisé!... où tout est mort!... + +--Mon Dieu, ma chère Herminie, vous me prenez là au dépourvu... Je +ne suis pas venu précisément à Verdun pour causer mariage... De graves +affaires, des intérêts de premier ordre, nécessitent ma présence dans +cette ville, où le moment serait mal choisi pour s'occuper de joies +nuptiales... + +--Ne parlez pas de joies entre nous!... Donc, vous refusez?... + +--Non... je vous prie de m'accorder un délai... Attendez que la paix +soit faite... ce ne sera pas long... + +--Vous croyez?... Vous espérez donc que les lâches et les traîtres +l'emporteront, et que Verdun ne se défendra pas? + +--Je crois la défense impossible... Ce ne sont pas vos artisans, vos +petits bourgeois, des cloutiers et des savetiers, qui sont capables de +résister aux armées de l'empereur et du roi! + +--N'insultez pas de braves gens qui se battront comme des héros, s'ils +savent se débarrasser des traîtres et des chefs incapables! dit avec +énergie Herminie. + +--Je n'insulte personne, fit le baron de sa voix toujours doucereuse; je +vous prie seulement de considérer que cette ville n'a pas de garnison... + +--Elle en aura une bientôt! murmura Herminie. + +--Que voulez-vous dire? s'écria le baron stupéfait. + +--Je veux dire... Tenez! écoutez!... + +Et Herminie fit signe au baron de prêter l'oreille. + +Une rumeur confuse, des cris, des vivats montaient vers la ville +haute... + +Des roulements joyeux de tambours se mêlaient aux clameurs du peuple en +mouvement. + +Le baron pâlit. + +--Que signifie ce vacarme? dit-il. Sans doute quelque émeute... Les +habitants qui réclament l'ouverture des portes, et ne veulent pas +entendre parler d'un siège... + +--Non, ce bruit est tout autre, monsieur le baron!... Encore une fois, +voulez-vous tenir votre promesse et donner à notre enfant, à notre fille +Alice, le nom, le rang, la fortune qui lui appartiennent? + +--Je vous ai dit, madame, que pour le moment je ne voulais... je ne +pouvais prendre aucune décision... Attendez!... j'ai des affaires trop +sérieuses à terminer... Que diable! un peu de patience!... A la paix, +vous dis-je!... Quand les factieux seront punis et que Sa Majesté +rentrera tranquillement, non pas aux Tuileries, la Révolution y pénètre +avec trop de facilité, mais à Versailles... alors je verrai!... je +déciderai... + +--Prenez garde, monsieur!... je suis femme à me venger de ceux qui font +de faux serments!... + +--Des menaces!... Allons donc! fit le baron ricanant, j'aime mieux +cela... C'est moins dangereux que vos larmes! + +--Prenez garde, encore une fois!... Vous me croyez faible, désarmée, +sans appui... Vous pouvez vous tromper!... + +--Je vous répète, madame, que vous ne réussirez pas à m'intimider... + +--Vous n'entendez donc pas ce bruit, ce tumulte?... C'est le tambour qui +se rapproche! + +--En effet... c'est singulier!... Est-ce que les Prussiens seraient déjà +dans la ville? murmura le baron. + +Et il ajouta, avec une satisfaction intérieure très visible: + +--Ils arrivent à propos, nos bons amis les ennemis, pour couper court à +cette sotte histoire et me fournir un honnête prétexte de prendre congé +de cette ennuyeuse fille!... + +--Ce ne sont pas les Prussiens, dit Herminie avec triomphe... ce sont +des patriotes qui viennent secourir Verdun... + +--Les renforts qu'on attendait!... Allons donc, ce n'est pas +possible!... Lafayette est au pouvoir des Autrichiens... Dumouriez est +occupé au camp de Maulde... Dillon est acheté par les alliés... Il n'y a +pas de renforts!... Quels renforts, d'abord?... + +--Vous allez le savoir!... + +Et Herminie, ouvrant la porte de son oratoire, dit à une femme qui +se trouvait dans une pièce voisine, avec deux jeunes enfants: + +--Entrez, madame, et faites connaître à M. le baron de Lowendaal ce que +c'est que ce bruit de tambours qui réveille la ville!... + + + + +VIII + +L'ARRIVÉE DES VOLONTAIRES + + +Une femme jeune et à l'allure franche parut. + +Elle fit le salut militaire et dit en regardant avec aplomb le baron: + +--Catherine Lefebvre, cantinière au 13e, pour vous servir!... Vous +désirez savoir ce qu'il y a de nouveau?... Eh bien! parbleu! c'est le +bataillon de Mayenne-et-Loire qui fait son entrée dans Verdun... avec +une compagnie du 13e que commande mon homme, François Lefebvre... Hein, +mademoiselle! c'est une belle surprise pour tout le monde!... + +Le baron murmura, désappointé: + +--Le bataillon de Mayenne-et-Loire! Que vient-il faire ici? + +--Ce que nous venons faire? dit Catherine, parbleu! fiche une brûlée +aux Prussiens, rassurer les patriotes, et taper sur les aristos, +s'ils font mine de bouger! + +--Bien parlé, madame! dit Herminie, ajoutez donc le nom du chef des +volontaires de Mayenne-et-Loire... cela fera plaisir à monsieur... + +--C'est le brave Beaurepaire qui les commande!... + +--Beaurepaire! dit le baron avec effroi. + +--Oui... mon frère!... qui, une heure avant son entrée dans la ville, +m'a envoyé cette vaillante femme pour m'avertir, pour me rassurer!... +dit Herminie dont le pâle visage était empourpré de joie. + +--On dirait que ça vous défrise, mon petit père! fit Catherine Lefebvre, +tapant familièrement sur l'épaule du baron décontenancé. Vous n'êtes +donc pas patriote?... Ah! faut faire attention, voyez-vous, parce que +les aristos qui voudraient parler de capitulation, à présent, ils +n'auront pas beau jeu avec nous! + +--Combien sont-ils vos volontaires? demanda le baron tout soucieux. + +--Quatre cents... et puis, il y a la compagnie de Lefebvre, mon homme... +Ça fait, en tout, cinq cents lapins qui vont remuer la ville, allez! + +La physionomie du baron était redevenue calme. + +--Cinq cents hommes! Le mal n'est pas si grand que je le craignais!... +Ces cinq cents forcenés ne pourront tenir la ville... surtout si la +population bien travaillée réclame à cor et à cris la capitulation... Le +pire, c'est la présence de ce Beaurepaire!... Comment me débarrasser de +lui? + +Herminie, cependant, avait été chercher l'un des deux enfants qui se +trouvaient dans la pièce voisine. + +Elle amena une petite blondinette, blême et craintive, se tenant mal sur +ses jambes grêles, et dit au baron: + +--Voici votre fille, monsieur... voulez-vous l'embrasser?... + +Lowendaal, dissimulant une grimace, se pencha vers l'enfant et déposa +sur son front un rapide baiser. + +L'enfant eut peur et se mit à pleurer. + +Alors, s'élançant de l'autre chambre, un petit bonhomme, coiffé d'un +bonnet de liberté, avec la cocarde nationale, vint à la fillette, +l'emmena, la calma, en lui disant: + +--Ne pleure pas!... Nous allons bien nous amuser, Alice... on va tirer +le canon!... Poûm!... Poûm!... c'est joliment drôle le canon!... + +Catherine Lefebvre montra le gamin avec orgueil, en disant: + +--C'est mon petit Henriot... un futur sergent que j'élève, en attendant +que mon homme me donne des mioches pour défendre la République!... + +Herminie, pressant doucement la main de la cantinière, dit au baron: + +--Cette excellente personne traversait, avec le bataillon, le village de +Jouy-en-Argonne... le commandant de Beaurepaire la fit appeler et la +pria de se rendre dans une maison du village, où elle trouverait un +enfant qu'il lui désigna... le commandant lui indiqua en outre cette +demeure... ici, elle devait me remettre l'enfant et me prévenir de +l'arrivée des volontaires, de la présence d'un protecteur pour la +malheureuse mère abandonnée... Voilà comment votre fille se trouve ici, +monsieur!... + +--Alors, balbutia Lowendaal, le commandant de Beaurepaire sait... + +--Tout! dit avec fermeté Herminie... Oh! ce fut une douloureuse +confession, allez! Mais je n'avais plus d'espoir qu'en mon frère... je +ne savais comment il accueillerait la triste confidence que je lui +faisais, un jour de découragement, où, lasse de tout, je voulais mourir. + +--Et votre frère s'est montré clément?... dit le baron essayant de +paraître indifférent et calme, ainsi qu'au commencement de l'entretien. + +--Mon frère a pardonné... il s'est hâté de venir me secourir, me +délivrer... Les volontaires de Mayenne-et-Loire, entraînés par lui, ont +traversé la France en courant... + +--Ah! nom de nom! quelles étapes, mes enfants! dit Catherine... +Nous montrions tous grand désir d'arriver à temps pour secourir votre +bonne ville de Verdun... mais le commandant Beaurepaire avait des ailes +aux talons!... + +Le son du tambour s'était rapproché. La ville semblait en fête. Des cris +de joie, plus nourris, s'élevaient du côté de la Meuse. + +--Il faut que je me retire, dit le baron... on m'attend à l'hôtel de +ville!... + +--Et moi j'ai besoin d'embrasser mon homme! fit Catherine. Allons! toi, +marche, jeune conscrit!... ajouta-t-elle en empoignant le petit Henriot. + +L'enfant résista. Il avait gardé dans sa main la jupe de la petite +fille, et semblait vouloir rester auprès d'elle. + +--Voyez-vous, le gaillard, dit avec bonne humeur la Sans-Gêne, il +s'attache déjà au cotillon!... Ah! il promet, le moutard!... En route, +petit, tu la reverras... tu la retrouveras, la gamine, quand nous aurons +administré une frottée soignée aux Prussiens!... + +--Madame, dit Herminie avec émotion, jamais je n'oublierai ce que vous +avez fait pour moi... dites à mon frère que je vous bénis et que je +l'attends!... Quant à cette enfant, ajouta-t-elle en montrant Alice, qui +souriait au jeune Henriot et semblait, elle aussi, ne plus vouloir le +quitter, si le malheur faisait que je ne puisse plus la défendre, +l'aimer, la garder... remettez-la aux mains de mon frère... + +--Comptez sur moi!... j'ai déjà ce gamin-là à brouetter dans ma +carriole, ça me fera la paire... un moyen de prendre patience en +attendant que mon homme se décide à me donner des enfants à moi... Ce +qui ne sera pas trop long, je crois! dit-elle, en riant de son franc et +large rire, et en avançant sa robuste poitrine... Au revoir, madame, +v'là qu'on rappelle à présent, mes soldats doivent avoir besoin de moi +là-bas et Lefebvre s'étonne, sans doute, de ne pas me trouver sur les +rangs! + +Emmenant alors le petit Henriot, devenu boudeur et mécontent de quitter +si vite la jeune Alice, Catherine se hâta de rejoindre la compagnie +détachée du 13e léger, qui formait les faisceaux sur la place. + +Herminie, après un salut glacial au baron, s'était retirée dans la +chambre voisine avec sa fille, qu'elle couvrait de caresses. + +Lowendaal s'éloigna tout pensif dans la direction de l'hôtel de ville, +en se disant: + +--Si la capitulation pouvait me débarrasser de ce Beaurepaire!... Mais +non!... cet enragé-là voudra défendre la ville et me faire épouser sa +soeur!... Ah! dans quel guêpier suis-je venu me fourrer!... + +Et, fort peu satisfait des événements, le baron monta à l'hôtel de +ville, où déjà les notables se trouvaient rassemblés, sur la convocation +du président du directoire Ternaux et du procureur-syndic Gossin, deux +traîtres, dont les noms doivent demeurer cloués au pilori de l'histoire. + + + + +IX + +L'ENVOYÉ DE BRUNSWICK + + +Dans la grande salle de l'hôtel de ville de Verdun, à la lueur des +flambeaux, les membres du district et les notables étaient rassemblés. + +Le commandant du génie Bellemond, gouverneur de la place, assistait à la +délibération. + +Le président Ternaux ayant ouvert la séance, le procureur-syndic Gossin +exposa la situation. + +Le duc de Brunswick campait aux portes de la ville. Fallait-il les lui +ouvrir toutes grandes et acclamer le généralissime impérial comme un +libérateur, ou bien devait-on lever les ponts-levis et répondre à coups +de canon aux sommations de les baisser? C'était déjà une honte que de +poser la question. + +--Messieurs, dit le procureur d'une voix dolente, notre coeur saigne à +l'idée des malheurs qui peuvent fondre sur Verdun assiégé... +Messieurs, la résistance est folie contre un ennemi dix fois +supérieur... Voulez-vous recevoir une personne qui nous est envoyée avec +une mission conciliante? + +Et le président consulta du regard en même temps l'assemblée, +sollicitant son adhésion. + +--Oui, nous le voulons! dirent plusieurs voix. + +--Je vais donc, messieurs, reprit le président, faire introduire la +personne qui nous est annoncée. + +Un mouvement de curiosité se produisit. + +Tous les yeux étaient tournés vers la porte du cabinet du président. + +Elle s'ouvrit bientôt, livrant passage à un jeune homme, portant le +costume civil. Il était très pâle et maintenait son bras en écharpe. + +On eût dit qu'il relevait d'une longue maladie. + +--M. le comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt, général en +chef de l'armée autrichienne! dit le président, présentant le mandataire +de Brunswick. + +C'était en effet le jeune Autrichien sauvé par Catherine Sans-Gêne, dans +la matinée du 10 août. + +A peine rétabli de sa blessure, grâce aux soins de la bonne Catherine, +il s'était échappé de Paris, et avait gagné le quartier général +autrichien. + +Bien que souffrant encore, il avait voulu reprendre du service. Le +souvenir de Blanche de Laveline le faisait plus souffrir que sa +blessure. En pensant à son enfant, le petit Henriot, exposé à tous les +périls d'une naissance irrégulière, en se reportant aux tentatives de +Lowendaal, soutenu par le marquis, et qui pouvait contraindre Blanche à +un mariage les séparant à jamais, Neipperg éprouvait une cruelle et +lente torture. Il avait besoin d'oublier, et la guerre ne permet pas à +la pensée de s'éterniser dans la douleur. Avec joie il avait donc repris +du service. + +Le général Clerfayt, qui avait apprécié les qualités de bravoure et de +finesse de Neipperg, l'avait attaché à son état-major. + +Comme il connaissait parfaitement la langue française, le général +l'avait choisi pour porter aux notables et aux autorités de Verdun les +propositions de capitulation. + +Après avoir salué l'assemblée, le jeune envoyé fit connaître les +conditions de Brunswick: elles consistaient dans la reddition de la +ville et de la citadelle dans les vingt-quatre heures, sous peine de +voir Verdun soumis à un bombardement et ses habitants livrés, après +l'assaut, à toute la fureur du soldat. + +Au milieu d'une morne stupeur, ces farouches conditions furent écoutées. + +On a beau se dire royaliste, comme se vantaient de l'être ces notables, +et craindre pour ses propriétés, il était difficile à ces riches +bourgeois d'entendre sans quelque révolte dans le coeur cette +hautaine et insultante menace. + +Plusieurs de ces poltrons n'auraient pas été fâchés d'assister à une +protestation courageuse, ne fût-ce que pour la forme, afin de +sauvegarder les apparences de l'honneur. + +Mais nul n'éleva la voix. Personne n'osait paraître appeler sur Verdun +la colère des Allemands. + +Neipperg demeurait immobile, baissant les yeux. + +Il s'indignait intérieurement de la couardise de ces marchands qui +préféraient la honte et le démembrement de la patrie à une résistance, +où leurs maisons auraient à subir les obus. + +En lui-même il pensait que ce n'étaient point là les Français du 10 +août, contre lesquels il s'était battu, et qui avaient si furieusement +emporté d'assaut le château des Tuileries. + +Il n'avait plus que de l'admiration pour ces patriotes qui l'avaient +blessé. Les coeurs de soldat ne gardent pas de rancune après la +bataille. Mais la peur de ces bourgeois lui faisait mal et leur silence +honteux l'écoeurait... + +Il avait besoin de sortir, de respirer, de ne plus avoir sous les yeux +le spectacle de cette lâcheté collective. + +Il lui semblait que sa blessure s'envenimait au contact de ces +trembleurs, qui étaient aussi des traîtres. + +Il se leva et dit froidement: + +--Vous avez entendu, messieurs, la communication du général en chef, que +dois-je rapporter comme réponse à M. le duc de Brunswick?... + +Et il attendit, plus pâle qu'à son arrivée, debout, la main appuyée au +rebord de la table. + +Une voix parla dans le silence général: + +--Ne pensez-vous pas, messieurs, que tout en rendant hommage aux +sentiments miséricordieux de monseigneur le duc de Brunswick, vous +feriez bien d'ajourner votre réponse... ne fût-ce que pour permettre à +l'artillerie de M. le duc de faire à notre ville l'honneur de quelques +bombes?... + +C'était Lowendaal qui avait pris tout à coup la parole. + +Neipperg avait reconnu son rival. + +Un flot de sang lui monta au visage. + +Il eut un mouvement instinctif, comme pour s'élancer vers le baron, afin +de le provoquer... + +Mais il se contint: il était ambassadeur: il avait une mission à +remplir, il ne s'appartenait pas... + +Cette pensée lui traversa en même temps l'esprit: si le baron de +Lowendaal se trouvait à Verdun, Blanche de Laveline devait y être +aussi?... + +Mais où la rencontrer? où la voir? où lui parler? + +Il eut alors cet espoir que peut-être le baron, à son insu, lui ferait +connaître la retraite de Blanche... + +Il fallait donc se montrer impassible, attendre, chercher... + +Un murmure assez vif avait suivi les paroles de Lowendaal. + +--De quoi se mêlait-il, ce fermier général? se disaient les bourgeois +chuchotant entre eux. Est-ce qu'il a des maisons, des ateliers, des +marchandises dans la cité? Est-ce lui qui supportera les dégâts des +propriétés? Puisqu'on sait qu'il est impossible de résister, le +commandant du génie l'a reconnu, à quoi bon faire massacrer du monde et +pour quelle raison exposer les immeubles au feu de l'artillerie? + +--Notre population est sage et redoute les horreurs d'un siège, dit le +président, la proposition de M. le marquis de Lowendaal n'aurait pour +elle que la canaille... encore, presque tous ces braillards qui ne +possèdent rien, ont-ils déjà quitté la ville... ils se sont réfugiés du +côté de Thionville... ils ont retrouvé là un pas grand'chose de leur +espèce, un certain Billaud-Varennes qui va les envoyer au feu... +Espérons qu'on ne les reverra jamais à Verdun... Messieurs, êtes-vous +d'avis de les imiter ici?... Voulez-vous être mitraillés? + +--Non! non! pas de bombardement! Signons tout de suite! crièrent vingt +voix. + +Et les plus empressés, saisissant des plumes, entourèrent le président, +le pressant de leur laisser apposer leur signature sur le projet de +capitulation, rédigé à l'avance, dès l'annonce de l'arrivée de l'envoyé +autrichien. + +Neipperg observait en silence cette réunion qui, d'abord paisible, +menaçait de devenir batailleuse. + +Le baron de Lowendaal avait repris sa place, à l'écart: + +--Mettons que je n'ai rien dit, avait-il murmuré, dépité. + +Déjà le président levait la plume et cherchait l'endroit où il +convenait, sur le projet de capitulation, de mettre son nom, qui +engageait l'honneur de la ville, quand une fusillade lointaine éclata, +en même temps que le tambour battait la générale et que, sous les +fenêtres de l'hôtel de ville, des voix chantaient le _Ça ira_! + + + + +X + +LE SERMENT DE BEAUREPAIRE + + +Tout le monde s'était levé dans un effarement indescriptible. + +Les moins affolés avaient couru aux fenêtres... + +La ville apparaissait illuminée, comme pour une fête... + +Sur la place, des torches brûlaient, des femmes, des enfants battaient +des mains et formaient une ronde fantastique dans cette rougeur +d'incendie... + +C'étaient les volontaires de Mayenne-et-Loire qui avaient entonné le _Ça +ira_, donnant le signal joyeux du réveil à la ville engourdie. + +Les hommes étaient rares dans cette foule... + +Ils se tenaient à distance et semblaient ne participer que des yeux à ce +tumulte martial. + +Le procureur-syndic en fit la remarque au président. + +--Voilà ces damnés volontaires qui font leur tapage! dit en +soupirant M. Ternaux. + +Et M. Gossin de répondre avec un haussement d'épaules: + +--Patience!... le duc de Brunswick nous en débarrassera bientôt! + +Et il ajouta: + +--Pourvu que ces diables déchaînés ne nous attirent pas un bombardement! + +Au même instant, une lueur rouge traversa l'espace et un corps +flamboyant vint s'abattre sur une des maisons qui faisaient l'angle de +la place, en même temps qu'une forte détonation ébranla les vitres de +l'hôtel de ville... + +--Tenez!... je l'avais prévu!... s'écria le procureur-syndic, voilà ce +que nous attirent ces coquins!... Les Prussiens tirent à boulets rouges +sur nos maisons!... Le voilà le bombardement que vous demandiez... vous +devez être satisfait, baron? + +Le procureur se tourna, cherchant Lowendaal, mais le fermier général +avait disparu. + +Impatient, désireux de le suivre, supposant que Lowendaal se dirigeait +du côté de Blanche de Laveline, Neipperg voulut se retirer. + +--Je n'ai rien à faire ici désormais, messieurs, dit-il en prenant +congé. Le canon parle, je n'ai plus qu'à me taire... je vais retourner à +mon quartier général... Ma réponse, c'est votre poudre qui la porte en +ce moment!... + +--Monsieur le comte, supplia le président, ne partez pas... +restez!... c'est un malentendu... tout va s'expliquer... tout +s'arrangera... + +--Je ne vois pas trop comment! dit en souriant Neipperg; écoutez!... +voici le canon de vos remparts qui donne la réplique à nos obusiers... +le tambour bat dans vos rues... et il me semble que l'on vient jusque +dans votre hôtel de ville chercher des renforts pour garnir les +murailles et servir les pièces!... + +Le tambour résonnait en effet dans l'escalier de l'hôtel de ville et des +pas nombreux martelaient les degrés. On entendait sonner sur le pavé du +vestibule les crosses des fusils. + +--Ils osent venir ici! dit le procureur-syndic exaspéré. Monsieur le +commandant, vite, signez l'ordre de faire taire le tambour, et que les +hommes rentrent dans les logements qui ont dû leur être assignés! ajouta +le magistrat en invoquant M. Bellemond, directeur du génie et de +l'artillerie. + +--Oui, monsieur le procureur, répondit cet officier pusillanime, je vais +donner ces ordres... dans un quart d'heure Verdun sera tranquille... + +--Dans un quart d'heure Verdun sera en flammes et nous chanterons +l'Hymne des Marseillais à la lueur des obus! cria une voix forte, +derrière eux. + +La porte s'était ouverte sous une poussée, et Beaurepaire, +accompagné de Lefebvre, et entouré de soldats du 13e et de volontaires +de Mayenne-et-Loire, apparaissait terrible comme le Dieu de la guerre, +devant ces citadins effarés. + +Le président essaya de prendre un peu d'autorité: + +--Qui vous a autorisé, commandant, à venir troubler les délibérations de +la municipalité et des citoyens qu'elle a réunis en conseil? dit-il +d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme. + +--On assure, répondit Beaurepaire, sans se troubler, que vous machinez +tous ici une infâme trahison et que vous parlez de rendre la ville... +Est-ce vrai, citoyens?... répondez! + +--Nous n'avons pas à vous faire connaître les résolutions de l'autorité, +commandant... veuillez vous retirer avec vos hommes et faire cesser le +feu que vous avez ordonné sans avoir pris l'avis du conseil de défense! +dit sévèrement le président, se sentant soutenu par les notables. + +Beaurepaire réfléchit un instant, puis, se découvrant, dit avec une +intonation respectueuse: + +--Messieurs, c'est vrai, je n'ai pas attendu l'avis du conseil de +défense pour faire feu sur les Prussiens qui déjà s'approchaient des +portes et faisaient mine d'entrer au premier signal... un signal qu'ils +paraissaient attendre du dedans... J'ai barricadé les portes; mon brave +ami Lefebvre, que voilà, a placé ses voltigeurs des deux côtés de +chaque palissade, et l'ennemi s'est arrêté... en même temps, pour +l'empêcher de voir de trop près ce que nous faisions sur les remparts, +j'ai envoyé quelques boulets qui ont fait reculer un peloton +d'Autrichiens trop pressés de nous rendre visite... je venais d'arriver +avec mes volontaires quand on m'a prévenu de ce qui se passait... +j'avoue que je n'ai pas pensé à prendre l'avis du conseil de défense! + +--Et vous avez eu tort, commandant! dit le directeur du génie Bellemond. + +Beaurepaire remit son chapeau. + +--Camarade, dit-il au commandant, ceci me regarde... je répondrai, s'il +le faut, de ma conduite devant les représentants du peuple qui ne vont +pas tarder à venir ici... Je respecte la Commune de Verdun et ses +officiers municipaux... j'espère qu'ils sont patriotes, et prêts à faire +leur devoir... je prendrai leurs ordres pour tout ce qui concerne le +service intérieur et les mesures de police... Je sais l'obéissance que +les soldats de la nation doivent aux mandataires du peuple... Mais, pour +ce qui regarde mon métier de soldat et les obus à envoyer aux Prussiens, +vous me permettrez, camarade, d'agir comme il me paraîtra utile... +Tenez-vous-le pour dit! je suis ici votre égal, et nous n'avons qu'à +marcher d'accord ensemble pour repousser l'ennemi et sauver la ville!... + +Ces paroles énergiques, lancées d'une voix mâle, impressionnèrent le +directeur du génie, officier subalterne subitement promu, et qui eût agi +bravement s'il ne se fût senti dominé par le président et le +procureur-syndic. + +--Pourtant, hasarda-t-il, le conseil de défense existe... vous devez +prendre ses avis avant de livrer bataille! + +--Quand l'ennemi est aux portes, et que déjà les combattants de la ville +hésitent, le conseil de défense, s'il était alors consulté, ne pourrait +qu'ordonner au chef des troupes de barrer la route, de disperser les +tirailleurs sur les remparts, de braquer des pièces sur les corps +ennemis s'approchant, et de commencer le feu... C'est ce que j'ai fait, +camarade! tout comme si j'avais eu le temps de consulter le conseil que +vous présidez... Mais en réalité, pouvait-il avoir un autre avis? +Pouvait-il me commander autre chose? Tout ce qu'il devrait me reprocher, +c'est de n'avoir pas ouvert un feu assez vif... Mais les munitions +manquaient... Les voilà qui arrivent... Ecoutez!... ça va chauffer!... + +De violentes détonations suivirent les paroles de Beaurepaire; c'était +dans la direction de la porte Saint-Victor. + +Les notables frémirent. Plusieurs se glissèrent dehors, inquiets pour +leurs demeures, car à cette furieuse canonnade les Prussiens et les +Autrichiens allaient certainement répondre par une pluie d'obus. + +--Parbleu! voilà un brave homme! se dit Neipperg en regardant la franche +physionomie de Beaurepaire. Sa vue console de tout ce spectacle +honteux!... + +Et s'avançant vers lui poliment, il lui dit: + +--Commandant, je ne dois pas vous laisser ignorer qui je suis... le +comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt... + +--Vous êtes en civil? dit Beaurepaire défiant, regardant celui qui se +présentait ainsi à lui. + +--Je ne suis pas venu en parlementaire, commandant, mais simplement +chargé de remettre à la municipalité de Verdun et au conseil de défense +une note officieuse du généralissime. + +--Une sommation d'avoir à rendre la place sans doute? + +--Vous l'avez dit. + +--Et qu'a-t-on répondu ici?... + +Beaurepaire jeta un regard accusateur sur les notables et sur les +magistrats municipaux, qui baissèrent les yeux et détournèrent la tête. + +Gossin, le procureur, souffla à l'oreille du président: + +--Si cet agent de Brunswick dit tout, ce chenapan de Beaurepaire est +capable de nous faire fusiller par ses brigands, mon pauvre monsieur +Ternaux! + +--J'en ai peur, mon pauvre monsieur Gossin! répondit tristement le +président. + +Mais Neipperg se contenta de dire habilement: + +--Je n'ai pas eu le temps de recueillir l'avis de ces messieurs... Vous +vous êtes chargé de répondre vous-même au généralissime!... + +Cette franchise plut à Beaurepaire, qui dit aussitôt: + +--Alors, monsieur, votre mission est terminée... Voulez-vous me +permettre de vous reconduire moi-même jusqu'aux avant-postes? + +--Je suis à vos ordres, commandant! + +Beaurepaire, avant de quitter la salle, se tourna une dernière fois vers +le président et le procureur-syndic: + +--Messieurs de la Commune, leur dit-il, j'ai promis à mes hommes de +m'ensevelir avec eux sous les ruines de Verdun plutôt que de rendre la +ville... J'espère que vous partagez mon avis?... + +--Mais, commandant, si la ville entière voulait capituler?... Si les +habitants refusaient de se laisser bombarder? Que décideriez-vous? +Iriez-vous, malgré toute une population, continuer à entretenir un feu +meurtrier? dit le président... Voyons! que feriez-vous?... Nous +attendons votre réponse... + +Beaurepaire réfléchit une seconde, puis il éclata: + +--Si vous me forciez à rendre la ville, entendez-vous bien, +messieurs? plutôt que de subir cette honte et de trahir mon serment... +je me ferais sauter la cervelle!... J'ai juré de défendre Verdun jusqu'à +la mort!... + +Il alla vers la porte, puis revint brusquement, frappa d'un grand coup +de poing la table et répéta: + +--Oui, jusqu'à la mort!... jusqu'à la mort!... + +Il sortit suivi de Neipperg, laissant les notables terrifiés. + +--Il se tuerait?... Ma foi, ce serait de la besogne toute faite et un +fort soulagement pour tout le monde, dit à mi-voix Lowendaal qui venait +de rentrer, sans bruit, dans la salle du conseil. + +On l'interrogea. On lui demanda ce qui se passait dans la ville. + +--On se bombarde ferme de part et d'autre, dit-il avec son sourire +sceptique. Les volontaires courent sur les remparts comme des fauves... +Il y en a déjà parmi eux plusieurs d'atteints... Ah! ces fantassins du +13e!... ils ont avec eux une sorte de démon femelle, la femme du +capitaine Lefebvre, m'a-t-on dit, une cantinière, qui se démène, va, +vient, porte les munitions, s'attelle aux pièces de canon, arrache la +mèche tout allumée des obus prussiens qui tombent sur les glacis... Je +crois vraiment qu'elle a ramassé à plusieurs reprises les fusils des +voltigeurs tombés près d'elle et ne s'en est allée qu'après avoir fait +le coup de feu... comme un homme!... Heureusement qu'il n'y a pas +beaucoup de soldats comme cette amazone, autrement jamais les +Autrichiens n'entreraient ici!... + +--Vous espérez donc encore, baron? demanda le président. + +--Plus que jamais... Ce bombardement était nécessaire, je vous l'ai +dit... les habitants n'étaient pas suffisamment impressionnés... Mon +domestique, le fidèle Léonard, avait eu beau griser des artisans, des +bourgeois, et leur raconter mille balivernes selon mes instructions, ils +n'étaient pas encore persuadés... ils n'acceptaient qu'avec hésitation +la capitulation... Demain matin, ils la réclameront tous!... + +--Vous nous redonnez confiance!... + +--Je vous dis, monsieur le président, que l'on viendra vous obliger à +signer la capitulation... vous aurez la main forcée!... + +--Le ciel vous entende! soupira le président; mais voici l'envoyé du duc +de Brunswick retourné à son quartier général... Quand le revoir? Comment +le faire revenir... il a gardé le projet de capitulation... + +--Il suffit que quelqu'un de sûr aille au camp autrichien et lui porte +le double que vous avez conservé... avec l'assurance que demain le +généralissime trouvera les portes ouvertes... + +--Mais qui charger d'une telle mission? + +--Moi! dit Lowendaal. + +--Ah! vous nous sauvez!... s'écria le président qui, se levant, dans un +élan de joie, lui donna l'accolade comme il l'eût fait pour un messager +annonçant une victoire. + + + + +XI + +LA MISSION DE LÉONARD + + +Quelques instants après, Lowendaal, muni du double du projet de +capitulation, quittait l'hôtel de ville. Il retrouva sur la place +Léonard qui l'attendait. + +A voix basse, bien que toute oreille fût éloignée, le baron lui donna un +ordre assez détaillé. + +Léonard eut des mouvements de surprise, témoignant qu'il comprenait la +tâche qui lui était confiée, mais aussi montrant qu'elle l'embarrassait +et l'effrayait même un peu... + +Il se fit répéter deux fois ce que venait de lui dire son maître. + +Celui-ci, d'un ton sévère, ajouta: + +--Hésiteriez-vous, maître Léonard?... vous savez pourtant que, bien que +nous nous trouvions dans une ville assiégée, il s'y rencontre des +prisons et des gendarmes pour y conduire ceux qui... comme certain +personnage de ma connaissance... ont contrefait le sceau de l'Etat et +délivré, aux employés des aides et des gabelles, de faux récépissés... + +--Je sais cela, monsieur le baron, hélas!... dit Léonard d'un ton +soumis. + +--Si vous le savez, ne l'oubliez plus! reprit le baron se radoucissant. +Cela me peine, Léonard, d'être obligé de rappeler à un serviteur dévoué +comme vous l'êtes, que je l'ai sauvé des galères!... + +--Et que vous pouvez l'y renvoyer! Oh! monsieur, je m'en souviendrai! + +--Alors, vous obéirez?... + +--Oui, monsieur le baron... Mais songez comme c'est grave... comme c'est +terrible ce que vous me demandez là!... + +--Vous vous exagérez l'importance de cette affaire... de confiance, dont +il me plaît de vous charger... Morbleu! maître Léonard, vous m'avez +accoutumé à plus de docilité, à plus de dévouement aussi! Vous devenez +ingrat!... C'est un vilain défaut, l'oubli des bienfaits!... + +--Monsieur le baron, je vous serai éternellement reconnaissant, larmoya +le misérable que Lowendaal avait surpris volant avec les employés des +fermes à l'aide de faux poinçons... je suis prêt à vous suivre et à vous +obéir partout où il vous plaira me conduire... Mais ce que vous +m'ordonnez présentement est... + +--Abominable? vous avez des scrupules à présent, maître Léonard? dit le +baron, d'un ton devenu goguenard. + +--Je ne me permettrais pas de trouver abominable une chose que M. le +baron me commande... je voulais dire autrement... + +--Et quelle était votre pensée? Je serais curieux de connaître votre +opinion... + +--Monsieur le baron, la... chose... est dangereuse... oh! pour moi +seulement! se hâta de dire Léonard, car si j'étais pris, on me rôtirait +à petit feu plutôt que de me faire dire ce que M. le baron m'aurait +ordonné... + +--D'abord, on ne vous croirait pas, interrompit sèchement le baron; +ensuite, aucune preuve de l'ordre, que vous prétendriez avoir reçu de +moi, ne serait trouvée... Enfin, et ceci doit vous rassurer pleinement, +mes dispositions sont prises pour assurer votre retraite, au cas +improbable où vous seriez découvert... + +--Vraiment, monsieur le baron? dit avec joie Léonard. + +--Ma chaise de poste vous attendra auprès de la Porte-Neuve, sur la +route de Commercy... On ne se bat pas de ce côté!... + +--Mais comment sortirai-je? + +--Mission du conseil de défense... Prenez ce sauf-conduit et venez +me retrouver demain, au point du jour, au camp du duc de Brunswick... + +Et Lowendaal remit à Léonard un laissez-passer en blanc de la +municipalité. + +--J'obéirai! dit Léonard, plus rassuré. + +--Tâchez de ne pas compromettre sottement votre mission en vous faisant +prendre par les enragés volontaires de Beaurepaire... Si vous vous +laissez arrêter, il me sera impossible de taire vos antécédents... Alors +gare les galères!... C'est aussi peut-être la mort immédiate, comme +espion! + +Léonard eut un frisson. + +--Je ferai attention, monsieur le baron! + +--Bien... vous avez compris... allez donc!... et que du camp des émigrés +je reçoive de vos nouvelles!... + +--Je tâcherai, monsieur le baron!... C'est égal, ce que vous voulez de +moi n'est pas commode... et j'ai peur que la chaise de poste attende +inutilement à la Porte-Neuve!... + +--Imbécile!... dans une ville que de toutes parts l'on bombarde... où la +flamme est partout... la surveillance est impossible... Je compte sur +vous, maître Léonard!... Si vous me trahissiez, ou si vous veniez à +faiblir, comme je rentrerai demain dans Verdun, vous pouvez compter que +ma première visite sera pour le présidial et la seconde pour le +fonctionnaire chargé de ferrer les galériens en attendant le départ +de la prochaine chiourme pour Toulon!... Adieu, maître Léonard, ou +plutôt à demain, à la pointe du jour!... + +Et Lowendaal s'éloigna d'un pas tranquille vers la Porte-Neuve, tandis +que Léonard, perplexe, méditant sur l'accomplissement de sa mission, se +demandait: + +--Comment pénétrer, sans éveiller l'attention de personne, dans cet +hôtel de madame de Blécourt?... Comment aborder au milieu de la nuit le +commandant Beaurepaire?... sans escorte, désarmé, endormi?... + + + + +XII + +LE CAMP DES ÉMIGRÉS + + +Lowendaal, en quittant Léonard, murmura d'un air satisfait: + +--Le drôle fera ce que je lui ai dit... il tremble un peu... mais la +peur des galères sera pour son esprit plus forte que la crainte du grand +sabre de ce sacripant de Beaurepaire!... placer l'homme entre deux +alternatives inégalement chanceuses, être envoyé aux galères ou bien +risquer de l'être seulement si l'on est pris, tous les gens +intelligents, et Léonard n'est pas un sot, choisiraient ce dernier +parti... donc il ira et ne se fera pas prendre!... Il marchera un peu à +contre-coeur et en serrant les jambes, mais il marchera... Les soldats +ne font-ils pas ainsi? Quand on les envoie à la gueule d'un canon, ce +n'est pas toujours l'amour de la gloire qui les y pousse, c'est aussi la +crainte d'être fusillés s'ils lâchent pied... ce qui le prouve +bien, c'est que l'on ne fuit qu'en masse... le châtiment, en se +répandant sur trop de têtes, ne pourrait atteindre personne... Léonard +est seul... il ne reculera pas... du camp des émigrés, comme le bon +Talthybios, le héraut veillant au palais des Atrides, j'espère +apercevoir bientôt le signal attendu!... ajouta en souriant le baron +qui, en sa qualité de fermier général, s'il ne se montrait pas très +scrupuleux en toutes matières, aimait fort à prouver sa délicatesse +littéraire et sa connaissance érudite des bons auteurs. + +Il marchait lentement dans la nuit, par les quartiers déserts de la +ville, prêtant l'oreille aux détonations lointaines, et suivant d'un +regard indifférent la trace lumineuse des obus qui, comme de rapides +météores, s'entre-croisaient sur le fond noir du ciel. + +On ne se battait pas de ce côté de la ville. + +Quelques factionnaires veillaient sur les remparts, et leurs cris +d'appel: Sentinelles, prenez garde à vous! espacés dans le silence, +troublaient seuls les abords de la Porte-Neuve vers laquelle le baron se +dirigeait. + +Il trouva à cette porte des gardes nationaux à qui, ainsi que cela avait +été convenu secrètement à son départ de l'hôtel de ville, un ordre avait +été envoyé par le procureur-syndic de laisser passer le baron de +Lowendaal. + +Sans difficulté, le chef de poste fit franchir la poterne au baron, +en lui souhaitant bonne réussite. + +S'orientant dans la campagne déserte, le baron gagna un petit bois dont +il longea les maigres arbres et marcha droit vers un feu qui brûlait à +quelque distance dans la plaine,--un bivouac d'avant-poste +vraisemblablement. + +Un cri de: «Qui-vive?» prononcé en français le fit s'arrêter. + +--Je ne me suis pas trompé! murmura-t-il, ce sont des Français qui sont +là! + +Il demeura immobile après avoir répondu: + +--Ami!... envoyé de la municipalité de Verdun!... + +Un silence suivit, puis il vit se détacher une masse sombre, +qu'accompagnait un cliquetis de fer. + +Une lueur se balançait et marchait vers lui... + +Quatre hommes, avec le porteur du falot, venaient le reconnaître. + +Après avoir décliné ses qualités au chef de l'escouade, et avoir demandé +à être conduit au général en chef, le baron fut prié très poliment de +prendre place au bivouac, en attendant qu'on pût le mener au quartier +général. + +Il accepta de grand coeur, car la nuit était fraîche. Il vint +s'asseoir auprès des volontaires royaux, devant des fagots brûlants. + +Son arrivée avait mis en rumeur le campement, et les plus dormeurs +s'étaient éveillés pour venir aux nouvelles et apprendre de l'arrivant +ce qui se passait dans Verdun. + +Ce camp des émigrés était étrange et bigarré. + +L'armée de Condé se composait de volontaires accourus de tous les points +de la France, mais principalement de l'Ouest, pour se battre contre les +armées du pays, défendre le drapeau blanc, rétablir le roi et abattre la +Révolution. + +Beaucoup de ces volontaires étaient venus là un peu contraints. + +Les uns poussés par leurs familles, entraînés par l'exemple, incapables +de rester dans leurs propriétés ruinées ou envahies. + +Quelques-uns par fanatisme, beaucoup dans l'espoir de rentrer avec +triomphe et profit en France, escomptant vingt-cinq ans d'avance le +fameux milliard des émigrés. + +Cette armée de rebelles et de traîtres était divisée par provinces. Les +gentilshommes y conservaient leurs privilèges et leur infatuation. Ils +ne se mêlaient pas aux roturiers. Ainsi la Bretagne avait fourni sept +compagnies de nobles, et une huitième avait été réservée aux défenseurs +issus du tiers état. Le costume affirmait encore cette distinction des +castes. Les non-nobles portaient un uniforme gris de fer; les +gentilshommes avaient l'habit bleu de roi avec retroussis. Ainsi +ces insurgés contre la volonté de la nation, rassemblés pour une même +cause, courant les mêmes dangers, se préoccupaient de perpétuer dans +leurs bandes de partisans des hiérarchies et des catégories sociales qui +n'étaient déjà plus qu'un legs du passé. Les bourgeois, avec leur triste +casaque gris de fer, avaient pourtant plus d'abnégation et de vrai +dévouement que les nobles, puisqu'ils se battaient pour défendre des +privilèges auxquels ils n'avaient aucun droit. + +Quelques déserteurs, conservant l'uniforme de leur corps, des officiers +de marine en très grand nombre, formaient le seul élément vraiment +militaire de l'émigration. + +Le corps de la marine, brave, mais superstitieux et très entiché de la +royauté, était surtout recruté parmi les familles du littoral breton, +toutes hostiles à la Révolution. La désertion de ces marins affaiblit +pour longtemps notre force sur mer et, malgré le courage des matelots, +assura aux Anglais la victoire sur nos flottes et leur conserva l'empire +des eaux. On n'a pas assez tenu compte de cette trahison des officiers +de la marine royaliste, lorsqu'on a énuméré les mesures de rigueur +prises par la Convention dans l'Ouest. + +La résistance héroïque des chouans fanatisés fut moins funeste à la +patrie que la fuite de ces marins expérimentés, les compagnons de La +Pérouse et de d'Estaing, ces glorieux adversaires des Anglais +durant la guerre d'Amérique, quittant le pont de leurs navires pour +aller caracoler ridiculement derrière un général prussien et se faire +battre par des gardes nationaux. + +Les volontaires royaux étaient mal équipés, mal armés, mal +approvisionnés en tout. Leurs fusils, de fabrication allemande, étaient +fort pesants. Beaucoup de gentilshommes n'avaient que leurs armes de +chasse. + +La composition de cette armée disparate la faisait ressembler à une +troupe de bohémiens révoltés. Les âges étaient mêlés. De vieux +hobereaux, cassés, voûtés, traînant la jambe, s'avançaient à côté de +jouvenceaux étiolés. Des familles entières, depuis le grand-père +jusqu'au petit-fils, se trouvaient côte à côte sur les rangs. C'était +touchant et grotesque. + +L'armée des princes était d'ailleurs dépourvue d'artillerie et, malgré +le courage individuel dont firent preuve la plupart de ces soldats +improvisés, leur appoint à la cause royale ne fut jamais qu'une quantité +négligeable. Les Prussiens et les Autrichiens ne se firent pas faute de +le faire sentir à plus d'une reprise à ces gentilshommes encombrants et +inutiles. + +Le baron de Lowendaal écoutait, avec son sourire railleur, les +confidences, les vantardises et les récriminations des volontaires. + +Comme il venait de Paris, on l'accablait de questions sur l'état de +la capitale et les prévisions favorables au retour triomphal du roi. + +Le baron leur répondait évasivement, disant qu'à son avis tout pouvait +encore s'arranger, qu'il fallait cependant compter avec la surexcitation +des foules et l'ardeur avec laquelle on courait s'enrôler, depuis que la +patrie avait été déclarée en danger. + +Les jeunes gentilshommes écoutaient avec des ricanements hautains les +réponses pourtant fort mesurées du baron qui, de son côté, tout en +s'informant de l'heure à laquelle le général en chef pourrait le +recevoir, témoignait une certaine impatience de remplir sa mission. + +Tout en racontant à son auditoire irritable ce qu'il savait des +préparatifs de résistance de la nation tout entière debout, prête à +mourir, le baron, du coin de l'oeil, par-dessus la flamme rouge du +bivouac, guettait un coin sombre, par delà les remparts de Verdun, du +côté de la porte Saint-Victor. + +Il semblait attendre d'un instant à l'autre un signal qui ne se +produisait pas... + +Par moments il tirait sa montre, la consultait et, avec anxiété, +n'écoutant plus que distraitement le verbiage des gentilshommes, +regardait le coin du ciel toujours noir au-dessus de la ville... + +--Que fait donc ce faquin de Léonard? murmurait-il. M'aurait-il +trahi!... aurait-il manqué de courage au bon moment... Oh! je me +vengerai terriblement... je l'envoie aux galères comme je l'ai dit, s'il +m'a trompé!... + +Et le baron, ne faisant même plus mine de prêter l'oreille aux propos +des volontaires, feignant de céder au sommeil, fermait les yeux et +s'apprêtait à se rouler dans son manteau, le long des cendres rougeâtres +du bivouac, quand on vint l'avertir que le général Clerfayt l'attendait +et qu'il le recevrait sur-le-champ dans sa tente. + +Le baron se leva en rechignant et suivit le planton qui devait le +guider, non sans jeter une dernière fois un regard chargé d'inquiétude +vers les maisons de Verdun se dressant au-dessus du rempart, dans la +ville haute. Plongées dans l'ombre et le repos, ces demeures paisibles +semblaient indifférentes au bombardement qui continuait de l'autre côté +de la ville, plus faible, plus ralenti, les Prussiens ne répondant que +modérément au feu des assiégés, et ceux-ci, en prévision d'un siège qui +pouvait, qui devait être long, ménageant les munitions. + +Dans la tente du général en chef, le baron retrouva l'aide de camp qui +s'était présenté à l'hôtel de ville. + +Il fit une grimace en saluant toutefois poliment le comte de Neipperg. + +Celui-ci lui rendit froidement son salut. + +L'entrevue fut brève. + +Le général autrichien s'informa des dispositions de la ville de Verdun. + +Et comme le baron lui assurait qu'elles étaient excellentes, favorables +à la reddition, le général répondit d'un geste muet, entr'ouvrant la +toile de sa tente, comme pour montrer les flamboiements d'obus au-dessus +des remparts... + +Le baron regarda, suivant machinalement le geste du général. + +Quelque maître qu'il fût de lui-même, il ne put s'empêcher de pousser +une rapide exclamation où il y avait du triomphe et du soulagement. + +Il venait d'apercevoir, dans la partie nord de la ville, une rougeur +ardente. + +Des flammes tourbillonnaient au milieu de flocons de fumée dans ce +quartier de Verdun, qui jusque-là semblait épargné par le feu des +assiégeants. + +--Qu'avez-vous? demanda le général en chef, surpris de l'émotion +extraordinaire que venait de manifester l'envoyé de la municipalité. + +--Rien, mon général... rien du tout! la fatigue, le trouble... la joie +aussi où je me trouve de savoir que demain les horreurs d'un siège +seront épargnées à cette belle cité... Voilà l'explication de mon cri à +la vue des obus et des boulets rouges sillonnant l'espace!... +dit-il en s'efforçant de paraître calme. + +--Alors vous croyez, dit Clerfayt, que la ville ouvrira demain ses +portes?... + +--J'en suis sûr, monseigneur... un homme à moi doit m'apporter ce matin +même la capitulation signée... + +--Pourquoi ne pas l'avoir apportée vous-même? Pourquoi renvoyer mon aide +de camp, M. le comte de Neipperg que voici, chargé par moi et par +monseigneur le duc de Brunswick de vous remettre votre acceptation?... + +--Je n'étais pas certain, général, que la ville serait en état de +capituler demain matin?... + +--Ah!... et quel était l'obstacle? + +--Un forcené... un chef de brigands, le commandant de Beaurepaire... +entré hier soir, par surprise, dans la place, et qui pourrait +contrecarrer nos projets, ruiner nos espérances... + +--Un brave soldat! un adversaire énergique, que ce commandant, dit le +comte de Neipperg à Clerfayt. + +--Vous l'avez vu? demanda Clerfayt avec intérêt. + +--Je l'ai vu... je l'ai entendu parler... vous pouvez le voir agir... +car c'est lui qui a mis Verdun si rapidement en état de défense... tant +qu'il sera debout, je ne suis pas de l'avis de monsieur, moi: Verdun ne +capitulera pas... + +Et Neipperg jeta un regard méprisant au baron. + +--Qu'avez-vous à dire? fit Clerfayt. Vous me promettez l'ouverture des +portes pour demain matin... mon aide de camp, qui a vu la place et qui +affirme l'énergie de son défenseur, dit qu'elle ne cédera pas aussi +facilement... répondez-moi! + +--Pardon! monseigneur, dit le baron de sa voix onctueuse, je ne +contredis point l'aide de camp... je vous avais déjà signalé cet +obstacle... Beaurepaire... et je vous faisais part de mes hésitations, +de mes craintes... je n'étais pas assuré, je vous l'ai dit, que Verdun +capitulerait... + +--Et maintenant vous croyez la reddition possible? + +--Certaine, monseigneur!... + +--Mais... Beaurepaire?... + +--Beaurepaire est mort, monseigneur! + +--Mort!... qu'en savez-vous?... qui vous l'a appris?... + +Le baron s'inclina, et, avec un sourire plus accentué que de coutume: + +--Monseigneur, dit-il, me permettra d'attendre la confirmation +officielle de la nouvelle dont je ne suis que le prévoyant messager... +L'homme qui doit apporter la capitulation signée vous apprendra +également la fin, pour moi certaine, du commandant de Beaurepaire... + +--Bien, monsieur, nous attendrons! dit froidement Clerfayt en +faisant signe au baron que l'entretien était terminé. + +Tandis que Lowendaal se retirait, le comte de Neipperg disait au général +autrichien: + +--Comment cet homme louche, à figure d'espion, sous son masque +débonnaire et souriant, sait-il que Beaurepaire n'est plus?... Il était +vivant il y a deux heures, quand j'ai quitté Verdun... l'auraient-ils +assassiné là-bas!... + +Clerfayt regarda avec surprise son aide de camp: + +--Nous faisons la guerre loyale et au grand jour, nous autres soldats, +mon cher Neipperg... Mais ces marchands qui nous tendent les mains et +nous ouvrent les portes de leurs villes sont capables de bien des +lâchetés!... il y a des épluchures et des débris peu propres dans la +cuisine de la victoire!... Les convives du festin ne doivent pas trop +s'inquiéter de la façon dont on leur a préparé les plats... Autrement +personne n'aurait d'appétit et personne ne mordrait à la gloire!... +Achevons notre courrier, mon cher, car déjà le matin paraît et, si ce +baron a dit vrai, nous aurons pas mal de choses à faire dans la journée: +la ville à occuper, les postes à garnir, les autorités à changer et à +surveiller, sans compter la revue que Leurs Majestés doivent passer au +milieu des félicitations et des hommages des habitants! A la besogne, et +faisons comme si ce Lowendaal n'avait pas dit vrai... Continuons à +envoyer quelques messagers énergiques à ce Beaurepaire, qui m'a l'air en +effet d'un rude adversaire!... + +Et tandis que Neipperg s'asseyait devant la petite table du général, se +disposant à écrire sous sa dictée, Clerfayt, soulevant la porte de sa +tente, cria à l'un des officiers d'artillerie qui attendait auprès d'une +batterie: + +--Commandant, continuez le feu jusqu'à ce que, sur les remparts de +Verdun, vous aperceviez hissé le drapeau parlementaire!... + + + + +XIII + +LE SECOND ENFANT DE CATHERINE + + +Léonard, en quittant, fort perplexe, comme nous l'avons vu, son maître, +peu commode ce soir-là et beaucoup trop porté à se souvenir d'un passé +désagréable, se rendit vers la porte de France. + +De ce côté, le canon tonnait sans relâche. + +Ce n'était pas que Léonard fût fort amateur de cette musique des canons. + +Mais il avait reçu des ordres précis et il lui fallait les exécuter. + +Là où l'on se battait, il pensait devoir rencontrer celui qu'il +cherchait, celui qu'il avait reçu l'ordre de trouver: le commandant +Beaurepaire. + +Avant de gagner les abords de la porte où, debout sur le revers des +glacis, se tenaient plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait +certainement celui qu'il avait mission d'aborder, Léonard se +faufila parmi des groupes de curieux entourant une carriole, devant +laquelle une table était installée avec des bouteilles, des verres, +quelques morceaux de pain, du cervelas et du saucisson. + +C'était la cantine du 13e léger. + +Derrière la table que deux torches fumeuses éclairaient, Catherine +Lefebvre, alerte, joyeuse et bourrue, vaquait à la distribution des +vivres et des rafraîchissements, suffisant à peine à répondre aux +commandes réitérées des canonniers altérés et des soldats venus, entre +deux coups de feu, s'offrir la goutte et boire à la délivrance de +Verdun. + +De temps en temps, Catherine s'arrêtait de verser du vin ou de couper +des tronçons de cervelas pour donner un coup d'oeil à sa carriole... + +Là, dans un petit lit, dormait du sommeil inaltérable de l'enfance le +petit Henriot. + +--Ça le berce, le canon! disait Catherine rassurée. + +Elle se remettait à sa distribution, non sans grommeler quelques paroles +énergiques à l'adresse des Prussiens. + +Dès le commencement de la bataille, lorsque, les ennemis s'approchant +déjà des portes de la ville, Beaurepaire avait surgi, se multipliant, +courant aux batteries, déployant ses tirailleurs, faisant garnir de +gabions et de fascines les ouvrages protégeant la porte de France, +Catherine, dédaignant l'abri de sa cantine, avait grimpé sur les glacis. + +Là, comme une furie de la guerre, harcelant les traînards, encourageant +les braves, ramassant les premiers blessés, et, par moment, saisissant +un fusil et le déchargeant sur les cavaliers autrichiens qui s'étaient +hasardés jusque sous les embrasures des poternes, elle avait contribué +énergiquement à enrayer la panique et à arrêter l'ennemi, surpris de cet +accueil. + +Beaurepaire l'avait aperçue et l'avait félicitée. + +Puis, l'ennemi s'était retiré, ayant renoncé à surprendre une ville qui +se trouvait ainsi sur ses gardes; Catherine était retournée à sa cantine +où les clients abondaient. + +Elle avait, dans l'intervalle du premier combat, entrevu Lefebvre qui, +avec ses voltigeurs, garnissait les parapets et, des meurtrières, +dirigeait un feu plongeant sur les éclaireurs autrichiens. + +Toute rassurée et tout heureuse, car c'était pour elle le baptême du +feu, elle avait repris ses fonctions de cantinière, dont elle +s'acquittait avec bonne humeur, à la satisfaction générale. + +Comme elle venait de verser la goutte à deux artilleurs, elle aperçut, +un peu à l'écart, un civil qui les regardait boire: + +--Eh! l'ami, lui cria-t-elle sans façon, pourquoi ne viens-tu pas +t'arroser d'un bon coup de schnick, comme on dit chez nous?... Tu es un +civil, ça ne fait rien... Demain, tu seras comme les autres, sous les +armes... Va! tu peux trinquer avec les défenseurs de ton pays... on est +tous des frères! + +Et comme l'homme ne répondait pas à cet appel engageant et faisait mine +de s'éloigner, elle le rappela: + +--Eh! l'ami, ne t'en va pas comme ça!... Viens, que je t'ai dit... Tu +n'as peut-être pas d'argent pour trinquer?... Ça ne fait rien... c'est +moi qui régale aujourd'hui, demain tu paieras à ton tour... Qu'est-ce +qu'il faut te servir, citoyen? + +L'homme interpellé répondit sèchement: + +--Merci, je ne bois pas... + +--Tu n'as pas soif... et tu ne te bats pas? Alors, qu'est-ce que tu +viens faire ici?... + +L'homme hésita, puis dit d'une voix sourde: + +--Je voudrais parler au commandant Beaurepaire... + +Catherine le regarda avec surprise. + +--Toi?... parler au commandant?... et qu'est-ce que tu lui veux?... + +--J'ai des choses importantes à lui dire... + +Catherine haussa les épaules. + +--Tu choisis bien ton moment, mon garçon!... + +--On choisit le moment qu'on peut... + +--C'est possible... mais pour l'instant le commandant n'est pas +visible... + +L'homme se frotta la tête et murmura: + +--C'est qu'il faut absolument que je le trouve... + +Catherine regardait avec méfiance son interlocuteur. Son insistance lui +semblait suspecte. Elle résolut d'avertir son mari. + +Elle allait le signaler à l'un des soldats, en le priant de chercher +Lefebvre sur-le-champ, quand l'ordonnance de Beaurepaire survint. + +Excité par le bruit du combat, la langue déliée par des libations +abondantes offertes par l'un des membres de la municipalité qui l'avait +interrogé longuement sur son chef, l'ordonnance se mit à bavarder. Le +soldat raconta, malgré les coups d'oeil significatifs de Catherine, +que Beaurepaire avait été prendre un peu de repos chez une de ses +parentes dans un hôtel de la ville haute, où il devait, à quatre heures +du matin, aller l'éveiller, en lui amenant son cheval. + +Catherine, à bout de patience, cria à l'ordonnance: + +--Tu jacasses comme une pie borgne, veux-tu aller dormir un peu... ça te +fera du bien!... tu ne seras jamais en état d'éveiller le commandant à +quatre heures... comme il te l'a dit... Allons! demi-tour, ou je fais +venir le lieutenant Lefebvre... il ne plaisante pas avec les indiscrets +et les ivrognes, lui... + +--C'est bien! on se tait... et l'on s'en va!... grommela +l'ordonnance qui, en trébuchant, s'éclipsa. + +Catherine s'était remise à servir ses soldats. + +Machinalement elle regarda du côté de l'homme qui insistait pour parler +à Beaurepaire... + +Il avait disparu... + +Catherine crut le voir se diriger en compagnie de l'ordonnance vers un +cabaret, entre-bâillant sa porte à des curieux hardis désireux +d'assister, à l'abri, aux travaux de défense de la ville. + +Elle eut le rapide soupçon que cet homme complotait et qu'un danger +menaçait Beaurepaire... + +Elle aurait voulu le suivre et le signaler à Lefebvre, mais elle ne +pouvait songer à quitter sa cantine en un pareil moment. + +Les défenseurs de Verdun, passant la nuit à dresser des gabions sur les +remparts, à élever des palissades, à disposer des fascines, tandis que +le canon tirait sans relâche, avaient droit à trouver la cantine +ouverte. + +Elle piétinait d'impatience, essayait de se persuader qu'elle s'alarmait +à tort et qu'aucun péril ne pourrait atteindre Beaurepaire du fait de +cet homme... + +Le souvenir de Lowendaal, toutefois, se présenta à sa pensée. + +Ce baron avait l'aspect d'un traître... Qui pouvait deviner ce qu'il +avait machiné contre l'intrépide défenseur de Verdun? + +A la fin Catherine n'y tint plus, et quand, la nuit avançant, les +buveurs se firent plus rares, elle annonça brusquement son besoin de +sommeil et congédia les soldats attardés, les engageant, s'ils n'avaient +point le désir de se reposer, à se donner de la distraction sur les +remparts, où l'on n'avait pas trop de monde pour placer les gabions et +poser les fascines. + + + + +XIV + +LA FIN D'UN HÉROS + + +Après avoir rangé sa cantine et donné un baiser léger au petit Henriot +qui dormait paisiblement, Catherine s'enfonça dans les rues sombres de +la ville haute. + +Le soupçon lui restait. C'était vers l'hôtel de madame Blécourt, dans +cette maison où le commandant lui avait fait conduire la petite fille +gardée à Jouy-en-Argonne, qu'un péril menaçait Beaurepaire... Elle +devinait le piège, elle flairait la trahison. + +Au moment où elle s'approchait de l'hôtel de madame de Blécourt, elle +entendit une détonation d'arme à feu... + +Ce n'était pas un bruit capable de surprendre dans une ville +bombardée... + +Mais ce coup de feu dans ce quartier isolé, paisible, loin des +remparts et où tout semblait sommeiller, l'effraya... + +Elle pressentit un malheur, un crime. + +Au bout d'une ruelle elle aperçut la silhouette d'un homme fuyant... + +Il lui sembla reconnaître le singulier personnage dont les allures, à la +cantine, avaient éveillé sa méfiance. + +Elle lui cria à tout hasard: + +--Eh! l'homme!... pas si vite.... qui donc a tiré par ici?... + +Mais l'inconnu redoublait de vitesse, sans répondre; tournant court, il +disparut dans une rue sombre... + +Catherine hésita un instant. Devait-elle le suivre? Mais elle réfléchit +qu'un homme marchant vite, la nuit, dans une ville assiégée, n'était pas +par cela même un coupable... et puis, quel rapport pouvait-il exister +entre cet inconnu et Beaurepaire? + +Ce n'était pas là qu'était le péril, si Beaurepaire se trouvait +menacé... + +A l'hôtel de Blécourt il fallait d'abord s'assurer que le commandant +reposait en sûreté. + +Catherine rebroussa donc chemin et marcha rapidement vers la maison, où +Herminie de Beaurepaire devait être endormie, ayant auprès d'elle la +petite Alice, où sans doute Beaurepaire, brisé de fatigue, s'était jeté +sur un lit, en attendant qu'on vînt l'éveiller pour retourner au +combat. + +Comme elle allait soulever le marteau et frapper, des cris, des appels +s'élevèrent de l'intérieur... + +Les fenêtres s'ouvrirent avec force. + +Des têtes effarées apparurent, réclamant du secours... + +En bonnet de nuit et en chemise, la vieille douairière de Blécourt se +montra au balcon, agitant convulsivement les bras, d'un air désespéré. + +En même temps une lueur rouge darda son reflet sinistre sur la façade de +la maison voisine... + +Des tourbillons de fumée noire s'échappaient des fenêtres ouvertes... + +De longs jets de flammes jaillissaient sur les toits... + +--Le feu!... il y a le feu!... cria Catherine... et cette porte qui ne +s'ouvre pas!... + +Les domestiques, perdant la tête, couraient en poussant des cris par les +escaliers, s'appelant, réclamant les clefs. Ils finirent par ouvrir la +porte et se précipitèrent dans la rue... + +Quelques habitants du voisinage, réveillés en sursaut, accoururent... + +Mais déjà Catherine, courageusement, s'était élancée dans la maison en +flammes... + +Le danger l'attirait, et elle se disait qu'il y avait là des existences +à sauver... + +Elle montait au hasard, dans la fumée, se guidant à la clarté fauve +de l'incendie. + +Une chambre, dont la porte était ouverte, s'offrit à sa vue, au premier +étage... + +Elle y pénétra hardiment, criant: + +--Y a-t-il quelqu'un qui dort ici?... Sauvez-vous vite! + +La fumée l'empêchait d'avancer. + +Nulle voix ne répondait. + +Une gerbe de flammes vint brusquement empourprer le palier et éclairer +la chambre... + +Catherine jeta un cri de terreur... Elle venait d'apercevoir, étendu sur +le lit, Beaurepaire, semblant endormi, inerte, sourd au tumulte +grandissant. + +Elle se précipita vers lui. + +--Mon commandant, vite, éveillez-vous! Levez-vous! c'est le feu! +cria-t-elle. + +Le commandant demeura immobile. + +La chambre était redevenue sombre. + +La fumée tourbillonnait, épaisse, suffocante. + +Catherine se pencha, avançant la main à tâtons. + +Elle cherchait dans ces ténèbres fumeuses à reconnaître la place du lit. + +Elle voulait secouer le commandant, pensant: «Peut-être s'est-il +évanoui?» + +Elle toucha le corps inerte. + +Prêtant l'oreille, elle écouta. + +Aucun bruit de respiration ne montait du lit. + +--Quel étrange et profond sommeil! pensa-t-elle. Et l'épouvante +envahit son âme virile. + +S'approchant davantage, elle posa son oreille sur la poitrine du +commandant... + +--Son coeur ne bat plus! murmura-t-elle pleine d'angoisse. + +Un silence terrible emplissait la chambre... + +Elle avait appliqué sa main sur le front du commandant, elle sentit +quelque chose d'épais, de gluant, qui poissait ses doigts... + +Effrayée, elle recula... + +Elle éprouvait comme un vertige, une faiblesse générale l'enveloppait, +des nausées lui montaient à la gorge, elle allait tomber... + +C'était la mort... + +Elle rassembla son énergie. + +--Ah! la fenêtre!... se dit-elle, étonnée de ne pas avoir pensé plus tôt +à ouvrir. + +Elle se précipita vers la croisée, et donna brusquement de l'air... + +Il était temps. La suffocation lui venait. Une seconde de plus, elle +s'affaissait étourdie, étouffée par la fumée... + +La réverbération de l'incendie sur la maison d'en face éclaira le lit où +Beaurepaire était étendu. + +Le commandant semblait dormir, rigide, insensible. + +Sa face était livide, l'oreiller était rouge... + +Un trou à la tempe, d'où suintait un filet de sang, révélait de quel +sommeil dormait l'héroïque commandant. + +--Ah! les misérables, ils l'ont assassiné! cria Catherine en s'élançant +hors de la chambre. Elle poussa un appel désespéré que nul n'entendit +dans la confusion générale et qui se perdit parmi l'horreur de +l'incendie. + +Comme elle cherchait à s'orienter à travers l'escalier où pleuvaient des +décombres, des débris de charpente calcinée, des plâtras, des lambeaux +de boiseries à demi brûlées au milieu d'une pluie d'étincelles crevant +de lourds flocons de fumée noire, elle entendit une voix douce qui +chantait sur un mode plaintif: + + Do, do, + L'enfant do, + L'enfant dormira tantôt. + +Stupéfaite, Catherine chercha à reconnaître d'où provenait ce chant +inattendu. Quelle nourrice aveugle et sourde berçait son enfant avec ce +chant paisible au milieu de cette nuit d'épouvante? + +La voix venait de l'étage supérieur. Hardiment, bravant la flamme qui +pouvait d'un moment à l'autre attaquer l'escalier derrière elle et lui +couper la retraite, Catherine escalada les marches à travers la fumée. + +Elle poussa vivement la porte d'une chambre d'où partait la voix +dolente, chantonnant toujours, sur un ton égal, le refrain berceur... + +Elle aperçut, insensible, l'oeil vague, la tête penchée, Herminie de +Beaurepaire, assise au bord du lit et tenant sur ses genoux la petite +Alice, dormant du lourd sommeil de l'enfance. + +--Venez vite!... venez vite, madame! s'écria Catherine... C'est le feu! + +Mais Herminie continua à chantonner et à bercer la petite Alice. + +Aux cris de Catherine, l'enfant s'était éveillée... + +--Il n'y a pas de temps à perdre!... vite! descendons! dit Catherine +impérativement. + +Et elle prit par la main l'enfant qui tremblait de frayeur. + +Herminie, debout, fit une grave révérence et dit: + +--Bonjour, madame!... vous ne savez pas? je vais me marier... vous +viendrez à ma noce, n'est-ce pas?... vous verrez comme je serai +belle!... + +--La malheureuse est folle!... oh! la pauvre femme! fit avec pitié +Catherine, mais ce n'est pas le moment de s'attendrir... Allons! il faut +me suivre! reprit-elle, donnant exprès à sa voix une intonation rude. + +La folle se mit en mouvement, d'une seule pièce, les yeux fixes, les +bras pendants, comme un automate effrayant. + +Catherine, entraînant la petite Alice, se hâta de descendre. Elle se +retourna pour voir si Herminie la suivait... + +Celle-ci continuait à marcher droite et raide... + +En passant devant la chambre où gisait Beaurepaire, Herminie allongea le +bras, poussa un cri aigu et cria: + +--C'est là... là... l'homme... le pistolet à la tempe!... Oh! il me tue +aussi!... + +Et elle tomba inanimée sur le palier. + +Catherine jugea impossible de l'emporter. Il fallait aller au plus +pressé. + +Elle dégringola les marches du premier étage, traînant toujours Alice +après elle et, farouche, bondit dans la rue. + +Elle était sauvée avec l'enfant. + +Des soldats, accourus au signal de l'incendie attribué à un obus des +Prussiens, commençaient à organiser une chaîne. + +Elle leur confia l'enfant, et, reconnaissant des hommes de la compagnie +de Lefebvre, elle les supplia de monter dans la maison pour essayer de +soustraire aux flammes Herminie encore vivante et le cadavre du +commandant. + +Trois ou quatre hommes de bonne volonté s'élancèrent aussitôt. + +Quelques instants après, on ramenait le corps de Beaurepaire, et deux +soldats maintenaient la folle qui criait: + +--Laissez-moi partir!... il faut que j'aille m'habiller... vous ne +savez donc pas! je me marie!... voyez tout ce monde... et puis l'on a +allumé les cierges... Oh! que c'est beau, l'église, un jour de +mariage!... + +Et, tragique, elle montrait aux assistants glacés de terreur les flammes +qui léchaient les murs déjà noircis... + + * * * * * + +Madame de Blécourt s'était cassé la jambe, en sautant de son balcon dans +la rue. Elle mourut peu de jours après. + +Herminie, dont la raison n'était pas revenue, fut emmenée chez un parent +qui s'offrit à la garder, à la soigner. + +Le corps de Beaurepaire fut transporté à l'hôtel de ville. + +Là, le président et le procureur-syndic déclarèrent que le commandant +s'était suicidé pour ne pas signer la capitulation de Verdun. + +Cette intention avait été, disait-on, manifestée à haute voix par +Beaurepaire, la veille, lorsqu'on délibérait sur les conditions de la +reddition de la ville. + +Plusieurs témoins en déposèrent, et la nouvelle de la mort héroïque du +commandant, ne voulant pas assister vivant à la reddition de la ville +qu'il avait charge de défendre, propagée par les traîtres qui +l'avaient fait assassiner, fut acceptée par les patriotes. + +De grands honneurs funèbres furent par la suite décernés à la mémoire de +l'héroïque Beaurepaire. La Convention accueillit l'explication d'un +suicide exemplaire et glorieux. + +Les lâches qui avaient poussé à l'assassinat de Beaurepaire, accompli +par Léonard, ouvrirent le lendemain la porte de leur ville aux armées +autrichiennes et prussiennes, en vertu du traité de capitulation que +Lowendaal avait porté au quartier général du duc de Brunswick. + +Le roi de Prusse fit une entrée triomphale dans Verdun. + +Tous les riches bourgeois l'acclamèrent. Le président Ternaux lui offrit +un banquet à l'hôtel de ville, et le procureur-syndic Gossin, au +dessert, le compara à Alexandre le Grand prenant possession de Babylone. + +Des jeunes filles royalistes, qui furent plus tard exécutées, et que la +poésie a glorifiées comme des martyres, insultèrent au dévouement des +défenseurs de Verdun, en apportant, vêtues de blanc, avec la bannière de +leur confrérie en tête, des couronnes au roi de Prusse, vainqueur sans +combat, maître de la ville par la trahison. + +Verdun, comme Longwy, méritait d'être désormais appelée la ville des +lâches. + +La frontière était dégarnie, la route de Paris ouverte, et les +armées d'Autriche et de Prusse n'avaient plus qu'à marcher sur la +capitale afin de lui infliger le châtiment exemplaire promis par +Brunswick. + +Aucune forteresse, aucune armée, aucune résistance ne pouvait, pensaient +les royalistes dans l'ivresse de l'espérance, arrêter la course +victorieuse des alliés. On n'avait pas prévu le Moulin de Valmy. + + * * * * * + +La garnison de Verdun avait été admise aux honneurs de la guerre. Elle +défila avec armes et bagages. + +Lefebvre, promu capitaine, fut dirigé avec le 13e d'infanterie légère +sur l'armée du Nord. + +Catherine Lefebvre avait emmené avec elle la petite Alice, que la folie +de sa mère faisait orpheline. + +Elle la coucha dans la carriole, à côté du petit Henriot, enchanté de +retrouver sa jeune camarade de Verdun, puis elle dit à Lefebvre avec un +bon sourire, en lui montrant ces deux têtes blondes endormies: + +--Dis donc, mon homme, ça nous fait déjà deux enfants que la patrie nous +envoie, est-ce que ça ne te donne pas un peu de honte? + +Le capitaine Lefebvre, en embrassant sa femme, promit de rattraper le +temps perdu. + +Et l'on se mit en route, la colère aux yeux et l'espoir de la +revanche au coeur, en jurant de reprendre bientôt la ville livrée et +de reconduire, la baïonnette aux reins, les Prussiens et les +Autrichiens, qui n'auraient pas toujours en face d'eux les traîtres de +Verdun. + + + + +XV + +AU BORD DU NÉANT + + +Pendant que ces événements s'accomplissaient dans l'Est et que Dumouriez +et Kellermann arrêtaient l'invasion à Valmy et sauvaient la France et la +République en forçant les Autrichiens et les Prussiens à se rejeter sur +la Belgique, que faisait Bonaparte? + +Il se trouvait fort en peine au milieu de toute sa famille, réfugiée à +Marseille et dénuée de toutes ressources. + +Après plusieurs pérégrinations de logements en logements, en des +quartiers pauvres, expulsée sans pitié par d'intraitables logeurs, +madame Letizia Bonaparte, âme virile, coeur énergique, trouva un local +assez convenable dans la rue du faubourg de Rome. Le propriétaire était +un riche marchand de savons, nommé Clary, qui montra tout de suite +une grande sympathie pour les exilés. + +L'existence de la famille Bonaparte était laborieuse et digne. + +Levée dès l'aube, madame Bonaparte se mettait aux soins du ménage, +balayait, lavait, préparait le modeste repas, puis distribuait à ses +filles la besogne. L'une allait aux provisions, l'autre raccommodait le +linge et les habits de la maisonnée, la plus jeune seule avait la +permission de jouer. + +Dans le jour, la mère et les deux filles aînées faisaient des travaux +d'aiguille dont l'humble produit les aidait à vivre. + +Joseph venait d'obtenir un emploi de commissaire des guerres dans +l'administration des subsistances militaires, mais ses émoluments lui +suffisaient à peine. + +A titre de réfugiés corses, victimes de leur dévouement à la France, la +famille Bonaparte recevait de la municipalité des rations de pain de +munition. + +Bonaparte, encore une fois privé de solde, était dans l'impossibilité de +contribuer à l'alimentation des siens. + +Face à face avec l'horrible spectre de la misère, il perdit courage, et +le suicide hanta son cerveau surexcité. + +Un jour, n'ayant dans la poche qu'un sou qu'il jeta à un pauvre, il se +dirigea vers un rocher dominant la mer. + +Il s'abîma alors dans une méditation profonde. + +L'eau verte miroitante l'attirait... Inutile à son pays, désarmé, +sentant son génie réduit à l'impuissance, n'ayant plus confiance en soi, +ne voyant plus au firmament assombri cette étoile qui l'avait guidé, +accablé par le sentiment de son isolement, ne pouvant supporter l'idée +d'être à charge à sa mère au lieu de la soutenir, il considéra d'un +oeil fixe et farouche la mer battant doucement la pointe d'un roc à +fleur d'eau. + +Là, en se précipitant de la hauteur, il se fracasserait sûrement le +crâne... + +Délivré de la vie, il débarrasserait les siens d'une bouche inutile et +leur laisserait tout entière la ration de pain allouée par la charité +publique. + +Il demeura ainsi, en proie aux plus sinistres résolutions, se tâtant, se +reprochant d'hésiter à mourir, se persuadant qu'il n'avait rien à +espérer sur la terre, et ses yeux, fixes et froids, semblaient attirés +par l'abîme sombre et tournoyant au-dessous de lui. + +Il resta ainsi une longue heure, au bord du néant. + +La vue d'une barque cinglant au loin, et qui semblait se diriger vers la +côte, l'arracha à sa torpeur désespérée... + +--Il faut en finir! se dit-il brusquement. + +Déjà il calculait la distance et l'élan nécessaire pour s'élancer du +roc dans la mer, quand son nom prononcé le fit se retourner. + +Un homme vêtu en pêcheur accourait vers lui, les bras ouverts. + +Surpris et irrité d'être troublé dans sa détermination, il allait +descendre vivement du rocher et chercher un endroit plus écarté où il +pût mettre à fin sa sinistre résolution, quand le pêcheur lui cria: + +--C'est bien toi, Napoléon?... Que diable fais-tu ici? tu ne me remets +donc pas?... Desmazis, ton ancien camarade d'artillerie au régiment de +la Fère?... as-tu donc oublié nos bonnes soirées de Valence? + +Bonaparte reconnut alors son ancien compagnon, et tous deux +s'embrassèrent. + +Desmazis expliqua qu'il avait émigré, aux premiers grondements de la +Révolution. Il vivait tranquille en Italie, auprès de Savone, sur la +côte. Ayant appris que sa vieille mère, retirée à Marseille, se trouvait +gravement malade, il avait équipé à ses frais, car il était fort riche, +une balancelle, et était parvenu, sous un costume de pêcheur, jusqu'au +port où il avait abordé sans éveiller l'attention. + +Rassuré sur la santé de sa mère qu'il avait pu serrer dans ses bras, et +que son arrivée avait contribué à rétablir, il allait se remettre en +mer. Par prudence, il avait donné l'ordre à son matelot de venir le +prendre en dehors du port. + +Il attendait sa barque. + +--Mais, toi, que faisais-tu en cet endroit solitaire? demanda-t-il avec +intérêt. + +Bonaparte balbutia quelque vague explication. + +Puis il cessa de parler, et, retombant dans une morne méditation, il se +mit à regarder de nouveau avec fixité l'eau verte ourlant d'argent la +pointe noire du roc. + +--Ah çà! qu'as-tu? dit avec émotion le bon Desmazis. Tu ne m'écoutes +pas... ça ne te réjouit donc pas de me revoir?... Quel chagrin te fait +souffrir?... est-ce qu'un malheur te menace?... réponds-moi!... vraiment +tu m'as tout l'air d'un fou qui va se tuer!... + +Bonaparte, gagné par l'accent de sympathie de son camarade, lui révéla +sa situation et confessa son désir d'en finir avec l'existence. + +--Quoi! ce n'est que cela? dit Desmazis. Oh! j'arrive bien alors! Tiens, +ajouta-t-il en détachant sa ceinture, voici dix mille francs en or. Je +n'en ai pas besoin pour le moment. Tu me les rendras quand tu le +pourras. Prends donc et va sauver les tiens. + +Et il tendit à Bonaparte abasourdi les dix mille francs, une fortune +pour le pauvre officier sans solde. + +Puis, comme pour se dérober à la reconnaissance, et aussi pour ne +pas permettre, avec la réflexion, à un refus de se produire, Desmazis +quitta brusquement son ami, en lui disant: + +--Au revoir!... ma balancelle accoste... mes matelots m'attendent... +bonne chance, Napoléon!... + +Et, dégringolant rapidement le sentier par lequel il avait grimpé pour +surprendre si à propos son camarade désespéré, le généreux Desmazis +gagna sa barque, fit déployer la voile et prit rapidement le large. + +Bonaparte, cependant, tout ahuri, avait laissé partir son sauveur, sans +un mot; comme fasciné, il considérait cet or qui semblait tombé du ciel. + +Puis, tout à coup, prenant sa course, il s'élança vers la ville, entra +comme une trombe dans la pauvre chambre où madame Bonaparte cousait avec +ses filles... + +Il répandit, ainsi qu'un semeur le grain, les pièces d'or sur la table, +en s'écriant: + +--Mère, nous sommes riches!... Mes soeurs, vous pourrez manger tous +les jours et vous acheter chacune une robe neuve... Ah! c'est un coup du +sort!... + +Et il faisait ruisseler les pièces joyeusement autour de lui... + +Et ses oreilles s'emplissaient du tintement du métal sur le carreau... + +Plus tard, Napoléon fit rechercher par la police son bienfaiteur. +Desmazis, caché dans un village de la Provence, s'occupait +d'horticulture. Il cultivait des violettes et semblait ne plus se +souvenir du camarade qu'il avait si à propos obligé. + +Napoléon eut toutes les peines du monde à lui faire accepter trois cent +mille francs à titre de remboursement; il lui donna en même temps la +place d'administrateur des jardins de la couronne. + +Les dix mille francs prêtés par l'ancien camarade de régiment, non +seulement sauvèrent de la misère Bonaparte et de la famine les siens, +mais ils permirent aussi à Joseph de faire un riche mariage, en parant +aux premières nécessités de la vie quotidienne. + +M. Clary, le propriétaire de la maison, avait deux charmantes filles: +Julie et Désirée. + +Joseph fit la cour à Julie et bientôt elle devint sa femme. + +Bonaparte, toujours préoccupé de projets matrimoniaux, enviait le +bonheur de Joseph. + +Il jeta les yeux sur Désirée et se déclara à plusieurs reprises, comme +prétendant sérieux. + +Mais il fut éconduit poliment, doucement, éconduit quand même. + +Le futur vainqueur préludait à ses triomphes de toute sorte par deux +échecs féminins successifs. + +Désirée, pas plus que madame Permon, ne semblait tentée par sa mine +chétive et son avenir problématique. + +Il se montra longtemps dépité du refus de Désirée Clary. + +La ténacité avec laquelle il l'avait poursuivie ne fit qu'accroître son +irritation. Le désir de prendre une éclatante revanche conjugale de +cette petite sotte qui avait dédaigné celui qui, par la suite, était +appelé à choisir parmi tout un gracieux étalage de princesses et +d'archiduchesses, contribua pour beaucoup à le jeter bientôt dans les +bras de la veuve Beauharnais, celle qui devait être un jour +l'impératrice Joséphine. + +Quant à Désirée Clary, sa destinée, pour être moins éblouissante, fut +brillante cependant. Elle épousa, en effet, Bernadotte, et nous la +retrouverons reine de Suède. + +Telle était donc la situation de Bonaparte au moment où Lefebvre et sa +femme, dans les bataillons de l'armée du Nord, marchaient vers le +village immortel de Jemmapes. + + + + +XVI + +JEMMAPES + + +Robespierre avait dit: La guerre est absurde. + +Et il avait ajouté: Il faut la faire quand même! + +C'était le _Credo_ républicain. + +La guerre était absurde parce qu'on n'avait ni soldats, ni généraux, ni +armes, ni munitions, ni vivres, ni argent,--rien de ce qui permet à un +peuple d'entrer en campagne pour attaquer, ou de se resserrer sur son +territoire pour barrer la route à l'invasion. + +Les généraux étaient tous des royalistes et des traîtres: Dumouriez, +Dillon, Custine, Valence. + +Le jeune duc de Chartres, qui devait plus tard s'appeler Louis-Philippe, +était favorisé par le général en chef. Dumouriez, dans un but secret, +devançant de beaucoup trop d'années l'avenir, avait réservé au prince +royal un rôle très brillant: le jeune duc devait occuper la Meuse +et arrêter les Autrichiens en marche sur Valenciennes et Lille. On lui +ménageait ainsi des lauriers susceptibles de se transformer en fleurs de +couronne. + +Bien que le duc de Chartres se soit conduit très bravement dans +l'immortelle journée de Jemmapes, ce fut un simple domestique, nommé +Baptiste Renard, au service de Dumouriez, qui rallia la brigade du jeune +prince, ébranlée et prête à reculer, décidant ainsi de la victoire au +centre. + +L'armée,--il n'y avait pas d'armée, mais une cohue de combattants +équipés à la diable, dont beaucoup étaient encore vêtus de la blouse et +du sarreau rustiques, beaucoup sans fusils, armés de piques, forgées à +la hâte,--n'avait ni cohésion, ni discipline, ni instruction. C'était le +peuple debout, ayant, dans un instant d'enthousiasme, empoigné les armes +qui se trouvaient sous sa main, courant pêle-mêle à la délivrance du sol +natal. + +Ils allaient en chantant, ces volontaires sublimes. La _Marseillaise_, +la _Carmagnole_, le _Ça ira_ rythmaient leur marche tumultueuse. + +Mais ces bandes héroïques avaient la foi, l'entraînement, l'élan... + +Elles eurent bien vite raison, à Valmy, des vieilles troupes +mercenaires. + +A Jemmapes, l'infanterie improvisée des volontaires de la République, +commandée, il est vrai, par de vieux sous-officiers comme Hoche et +Lefebvre, remplaçant les officiers nobles passés à l'ennemi, allait +devenir, pour vingt ans, la reine des batailles. + +Le 5 novembre 1792, au coucher du soleil, rouge vif, traînant comme une +bannière de sang à l'horizon, l'armée de la République déboucha devant +les formidables positions de Jemmapes. + +Les hauteurs qui avoisinent la ville de Mons supportent trois villages, +aujourd'hui centres actifs d'exploitation houillère: Cuesmes, +Berthaimont, Jemmapes. + +Les Autrichiens s'étaient retranchés sur ces positions. Des redoutes, +des abatis de bois, des palissades, quatorze petits fortins, une +artillerie nombreuse, des chasseurs tyroliens embusqués dans les bois, +la cavalerie massée dans les vallons entre les trois villages, prête à +déboucher et à sabrer les Français montant imprudemment à l'assaut des +collines, telle était l'inexpugnable forteresse naturelle que les +conscrits de la liberté avaient à enlever. + +Le duc de Saxe-Teschen, prince d'Empire, lieutenant de l'empereur +d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, commandait en chef, ayant sous ses +ordres Clerfayt, général habile, mais dont les sages conseils ne purent +prévaloir. Clerfayt se défiait de l'impétuosité gauloise et, au lieu +d'attendre l'assaut, il proposait de déboucher, par trois colonnes, +la nuit, sur les Français surpris, et de les disperser avant qu'ils +aient pu adopter un ordre de bataille. L'avantage devait rester dans +cette surprise à des troupes aguerries et disciplinées. + +Le duc de Saxe-Teschen, heureusement, considéra comme peu glorieuse une +attaque de nuit: il rêvait l'apothéose d'une retentissante bataille, +livrée au grand soleil. + +Dumouriez profita de l'inaction de l'ennemi pour disposer son armée en +demi-cercle: le général d'Harville commandait l'extrême droite; +Beurnonville, la droite marchant sur Cuesmes; le duc de Chartres, +occupant le centre, devait attaquer Jemmapes de front, le général +Ferrand manoeuvrait sur le flanc du village à gauche. L'ordre était de +s'avancer en colonnes, par bataillons. La cavalerie soutenait les +flancs. L'artillerie avait été bien disposée pour enfiler les vallons +séparant les trois collines. Les hussards et les dragons étaient massés +entre Cuesmes et Jemmapes pour barrer la route à la cavalerie +autrichienne. + +Ces dispositions prises de part et d'autre, on alluma les feux et on +passa la nuit à s'observer. + +Tandis que la bataille se préparait, voici ce qui se décidait dans le +château de Lowendaal, campé à mi-côte du village de Jemmapes, entre les +deux armées. + +Un ruisseau et un bouquet de bois le protégeaient du côté des +Français, la montagne s'élevant derrière les tourelles l'abritait du feu +des Autrichiens. + +Terrain neutre entre les deux camps, le château avait été désigné comme +poste avancé par les deux états-majors. + +Des escouades françaises, envoyées en reconnaissance, avaient rencontré +sous ses murailles, venant en sens inverse, des patrouilles +autrichiennes. On s'était salué de quelques coups de fusil, puis chaque +petite troupe s'était repliée, pour faire le rapport sur la situation. + +Les Autrichiens soutenaient que le château était au pouvoir des +Français, et les Français déclaraient que les Autrichiens y avaient déjà +pris position. + +Le résultat fut que la demeure du baron de Lowendaal resta seulement +occupée par ses hôtes naturels. + +Le baron de Lowendaal, arrivé de l'avant-veille, y avait reçu, comme il +avait été convenu, son ami le marquis de Laveline, accompagné de +Blanche. + +Les troupes n'ayant pas encore opéré leur mouvement de concentration, le +baron, plus épris que jamais de Blanche, rassuré par Léonard sur les +suites de son aventure d'amour avec Herminie de Beaurepaire, n'avait pas +hésité à hâter les préparatifs de son mariage. + +Beaurepaire mort, Herminie, corps sans raison et sans existence +sociale, ne pouvait plus être un obstacle. De ses reproches, de ses +plaintes, de ses menaces, Lowendaal se trouvait affranchi. La preuve +vivante de ses importunes amours, la petite Alice, avait disparu; le +baron se trouvait donc absolument libre... + +Il touchait au but de ses désirs. Encore quelques heures et il +posséderait Blanche. + +Malgré les observations du marquis de Laveline, estimant que le moment +et le lieu apparaissaient fort mal choisis pour célébrer un mariage, +l'ennemi--pour le marquis et son futur gendre, l'ennemi, c'étaient les +soldats français--pouvant survenir d'un jour à l'autre, le baron avait +répondu en exigeant du marquis qu'il tînt sa promesse. + +Il lui rappela même assez brutalement que les opérations militaires +n'empêchaient nullement le règlement des dettes et que les biens du +marquis étant situés en Alsace, c'est-à-dire sous le canon des armées +impériales, il lui serait difficile de se soustraire à ses engagements. + +Il ajouta même une phrase comminatoire dont M. de Laveline parut +comprendre très nettement la portée, car il cessa ses objections et +répondit: + +--Allons, il n'y a plus qu'à décider ma fille... je ne peux pourtant pas +la traîner de force à l'autel! + +Le baron avait grommelé: + +--Cela vous regarde!... Arrangez-vous pour mettre à la raison cette +jeune rebelle! + +Il manda aussitôt le notaire de Jemmapes et ordonna au chapelain du +château de tout disposer pour la bénédiction nuptiale... + +A minuit, le mariage serait célébré, et immédiatement après, profitant +de la nuit, les époux partiraient pour Bruxelles avec le marquis. On +attendrait là, bien en sûreté, derrière l'armée impériale, le résultat +des hostilités. + +Blanche, depuis son arrivée au château, s'était enfermée, ne voulant +recevoir personne. + +Le baron avait insisté par deux fois pour avoir ensemble un entretien; +elle avait refusé de le laisser pénétrer dans l'appartement qui lui +était réservé. + +Anxieusement elle guettait, auprès d'une fenêtre, la venue de quelqu'un +qui tardait... + +Ses yeux parcouraient la campagne déserte, cherchant en vain... + +C'était Catherine Lefebvre dont elle attendait l'apparition... + +La poitrine serrée, le coeur battant et s'arrêtant avec des sursauts +douloureux, la gorge sèche et les mains agitées d'un tremblement +nerveux, Blanche de Laveline se remémorait les promesses de la vaillante +femme... + +Elle avait toute confiance. Elle se disait que si Catherine ne se +trouvait pas au rendez-vous fixé, si elle ne lui amenait pas son enfant, +ainsi qu'il avait été convenu, c'était qu'un obstacle imprévu était +survenu... + +Quel pouvait être cet empêchement qui arrêtait Catherine Lefebvre et lui +faisait ainsi manquer à sa promesse? La malheureuse Blanche ne le +devinait pas. + +Elle ignorait la présence de Catherine dans l'armée du Nord... + +Elle ne se doutait point qu'à quelques mètres d'elle, des éclaireurs du +13e léger fouillaient les bois de Cuesmes, et qu'au retour de leur +reconnaissance, à la cantine où Catherine, ayant auprès d'elle Henriot +et Alice, leur versait la goutte, ils racontaient leurs hardies +explorations jusque sous les murs du château de Lowendaal... + +Catherine, elle, n'avait pas eu de peine à apprendre que Blanche de +Laveline se trouvait au château... + +Un paysan, dévoué à la cause de la liberté, avait rapporté que, la +veille, un beau monsieur et une belle dame étaient arrivés s'installer +au château... + +Dans ces hôtes élégants, Catherine avait reconnu sa protectrice, et +aussitôt son plan fut bien arrêté: elle se rendrait au château, elle +verrait Blanche de Laveline et lui apprendrait que son enfant, le petit +Henriot, se trouvait tout près d'elle, sous la protection des +baïonnettes de Lefebvre... + +On combinerait ensuite la façon la moins périlleuse de réunir la mère et +l'enfant, en leur facilitant le passage à travers les lignes. + +Sa résolution prise, Catherine, ayant mis dans sa ceinture les deux +pistolets dont elle avait coutume de s'armer les jours de combat, sortit +à la brune du camp et se dirigea vers le château de Lowendaal. + +Elle n'avait rien dit à Lefebvre, car il eût probablement désapprouvé +l'expédition, redoutant les périls auxquels s'exposait sa femme courant +les bois et les plaines, la nuit, entre les deux armées prêtes à prendre +contact. + +Mais, avant de partir, elle embrassa longuement le petit Henriot, déjà +au lit, dans le chariot où reposait aussi Alice, en murmurant: + +--Dors... petit, je vais chercher ta mère!... + +Puis elle se mit en route, insoucieuse et brave, se moquant des +Autrichiens qui battaient la campagne, un peu inquiète cependant du +retour, craignant d'être grondée par Lefebvre. + +Au moment où elle franchissait un petit bouquet d'arbres, dernier +avant-poste français, elle vit se dresser devant elle une forme longue +et maigre... + +La silhouette d'un homme, embusqué derrière l'un des arbres, lui +apparut... + +Elle porta la main à sa ceinture, prit un des pistolets, l'arma et +dit, pas très fort, de peur d'être entendue des sentinelles postées dans +le voisinage: + +--Qui va là?... + +Elle visait en même temps, prête à faire feu... + +--Pas de bêtises! m'ame Lefebvre... c'est un ami, dit une voix qu'elle +crut reconnaître. + +--Qui ça, un ami?... + +--Mais... La Violette, pour vous servir. + +--Ah! c'est toi, imbécile... tu m'as fait presque peur! dit Catherine +reconnaissant l'aide-cantinier, garçon dévoué un peu simplet et dont le +bataillon se moquait volontiers. + +La Violette ne passait pas pour un brave, et il était l'objet de +quolibets et de brimades chaque jour. + +Catherine avait désarmé son pistolet. Elle riait à présent de son émoi. + +--Eh bien! avance, dit-elle... que diable! je ne dois pas te faire +peur!... qu'as-tu donc à rôder par ici, en avant des lignes, toi, un +poltron? + +La Violette, timidement, fit quelques pas. + +--J'vas vous dire, m'ame Lefebvre... je vous ai vue sortir du camp, pour +lors j'ai voulu vous suivre... + +--Pour m'espionner? + +--Oh! non... mais je me suis dit comme ça qu'il y avait peut-être du +danger là où vous allez... + +--Du danger!... oui, oui, il y en a, mais qu'est-ce que cela te +faisait?... Le danger et toi, ça fait deux! + +--Il y a longtemps, m'ame Lefebvre, que je veux m'apprivoiser avec le +danger... Je m'suis dit comme ça que c'était peut-être une bonne +occasion ce soir... + +--Pourquoi ce soir? dit Catherine, surprise de l'attitude et de +l'insistance de l'aide-cantinier. + +--Dame! répondit La Violette un peu embarrassé, cherchant ses mots, +parce que... le soir, on est tranquille, on n'a pas crainte d'être vu... + +--Tu ne voulais pas être vu? + +--Ah! pour ça, non!... Si j'ai peur, la nuit, on ne le verra pas, tandis +que le jour ça m'intimiderait... Mais quelque chose me dit qu'avec vous, +m'ame Lefebvre, je n'aurai pas peur. + +--Tu veux donc venir avec moi? demanda Catherine de plus en plus +surprise. + +--Oh! ne me refusez pas! ne me renvoyez pas! supplia le pauvre garçon, +et il ajouta d'un ton très sincère, très ému aussi: Je vous aime tant, +m'ame Lefebvre!... je n'aurais jamais osé vous le dire dans le jour... à +la cantine... devant les camarades... Mais ici... où tout est noir, je +suis hardi... je ne me reconnais plus. + +Catherine, tout en écoutant La Violette, avait continué sa route. + +Elle allait répondre, d'un ton à demi irrité, à demi ironique, à +cet amoureux ridicule, quand deux coups de feu retentirent dans la nuit. + +--Arrête-toi! cria Catherine à La Violette, qui s'était élancé en avant. +Où vas-tu donc?... Prends garde! cria-t-elle plus fort. + +La Violette courait toujours. Derrière son dos ballottait un objet +rond... on eût dit une bosse mobile. + +Catherine avait vu disparaître l'aide-cantinier dans une houblonnière, +d'où les deux coups de feu étaient partis... + +Craignant une embuscade, elle s'arrêta sur la bordure de la +houblonnière... + +Elle entendit comme un bruit sec de branches cassées, le tapage d'une +lutte, un piétinement... puis, au loin, dans la plaine, elle aperçut la +silhouette indécise d'un homme s'enfuyant vers les bois qui montaient +jusqu'à Jemmapes. + +--Il file du mauvais côté!... il va tomber dans les avant-postes +autrichiens et se faire prendre, pensa-t-elle, supposant que c'était La +Violette qui fuyait ainsi. + +Et elle ajouta avec un soupir où il y avait un tantinet de regret: + +--C'est dommage! C'était un bon garçon, quoique poltron! On le +remplacera difficilement à la cantine. + +Elle se disposait à poursuivre son chemin, en tournant la houblonnière, +et voulait gagner les communs du château dont elle apercevait déjà +les toits, quand reparut parmi les perches à houblon, long et maigre +comme elles, La Violette. + +Il tenait son sabre nu à la main et en essuyait la lame dans les +feuilles. + +--C'est toi! fit-elle stupéfaite. D'où viens-tu? Qu'as-tu fait? + +--J'ai empêché ce kaiserlick de recharger son fusil comme il en avait +l'intention, dit tranquillement La Violette en remettant son sabre au +fourreau. + +--Où est-il? demanda Catherine. + +--Là... dans les houblons!... + +--Il est mort?... + +--Je crois que oui... Quant à l'autre, il a eu de la chance d'avoir +affaire à un poltron comme moi... sans cela je l'aurais attrapé à la +course... Car je cours bien, m'ame Lefebvre!... Mais j'avais ça qui me +gênait, ajouta l'aide-cantinier, en montrant l'objet rond qu'il portait +sur le dos... + +--Qu'est-ce donc?... + +--La caisse de Guillaumet, le tapin... Je la lui ai empruntée... + +--Pourquoi faire?... + +--Ça peut servir, des fois... Et puis, ça me va mieux que le fusil, le +tambour. Oh! que j'aurais été tapin avec plaisir... mais y a pas +mèche!... j'suis trop grand, m'ame Lefebvre. A présent, dites donc, +si on poussait un peu les cailloux?... L'Autrichien que j'ai désarmé va +donner l'alarme et il pourrait nous tomber pas mal de ces habits blancs +sur le dos... Ce n'est pas pour moi que je dis cela!... + +--Tu n'as donc plus peur?... + +--La nuit, jamais!... je vous l'ai dit... Marchons, m'ame Lefebvre! + +--La Violette, tu es un brave!... + +--Ne vous moquez pas de moi, m'ame Lefebvre!... je sais bien que je ne +suis qu'un poltron et je sais aussi que je vous aime si tellement si +fort!... + +--La Violette... je te défends de parler comme ça... + +--C'est bon!... on s'taira... mais, avançons!... avançons!... à présent +que le terrain est déblayé... + +Catherine regarda avec une nouvelle surprise son aide-cantinier. Il se +révélait à elle sous un aspect fort inattendu. La Violette ne bronchait +pas sous le feu! La Violette se précipitait le sabre à la main sur deux +Autrichiens en embuscade! on lui avait changé son aide de cantine!... + +Elle eut un instant la pensée de le renvoyer au camp, mais le voyant si +aguerri, si martial, elle craignit de lui faire de la peine. Et puis, à +deux on pouvait mieux se tirer d'affaire. + +--La Violette, lui dit-elle avec une voix plus douce, plus amicale, +je dois te prévenir que là où je vais il y a du danger... beaucoup de +danger... Tu persistes à vouloir m'accompagner? + +--Je vous suivrai dans le feu, m'ame Lefebvre!... + +--Eh bien! commence par m'accompagner dans l'eau, car il faut franchir +le ruisseau pour parvenir à ce château que tu vois... C'est là que je +vais... + +--Que nous allons!... Marchez, m'ame Lefebvre! je vous suis!... + +--Bien! tais-toi!... et ouvre l'oeil!... + +Tous deux descendirent dans le lit du petit ruisseau la Wême, et ayant +de l'eau à mi-jambes, le traversèrent... + +Bientôt ils se trouvèrent devant la porte des écuries du château. + +Avec précaution Catherine suivit les murs, cherchant un endroit par où +pénétrer facilement dans les jardins. + +Ayant aperçu une place où la muraille était en partie démolie, elle fit +signe à La Violette de l'aider à grimper. + +--Avec bonheur, m'ame Lefebvre, dit le naïf amoureux se courbant, tout +joyeux de sentir frôler ses épaules par la robuste jambe de Catherine, +qui se servait de ses reins comme d'un escabeau. + +Quelques instants après, tous deux étaient dans le jardin et se +dirigeaient avec prudence, en se dissimulant derrière les arbres, vers +une salle du rez-de-chaussée où brillait une vive lumière. + + + + +XVII + +LA MESSE DE MARIAGE + + +Le baron de Lowendaal et le marquis de Laveline, dans une entrevue +décisive, avaient terminé leurs accords. + +Le fermier général avait posé ses conditions: Blanche serait sa femme, +cette nuit-là même, ou bien, partant immédiatement pour l'Alsace, il +ferait mettre sous séquestre les biens de Laveline, sans parler d'autres +mesures dont il se réservait d'user... Il pouvait perdre à tout jamais +le marquis. + +Celui-ci avait aussitôt témoigné de son vif désir d'avoir pour gendre le +baron. + +Ce n'était pas seulement l'honneur de ce mariage qui préoccupait M. de +Laveline, son propre honneur était en jeu et lui faisait désirer +ardemment que Blanche se montrât raisonnable et consentît à répondre aux +voeux de Lowendaal. + +Le baron, comme lorsqu'il avait décidé Léonard à le débarrasser de +Beaurepaire, agissait par contrainte. + +Il avait su engager le marquis, toujours pressé d'argent, dans une +opération scandaleuse et pleine de dangers. Ami du prince de Rohan, +Laveline avait trempé dans l'affaire misérable du Collier. + +Il avait échappé aux poursuites, mais le baron détenait la preuve de sa +participation aux manoeuvres frauduleuses des instigateurs de cette +vaste escroquerie, où le rôle de la reine Marie-Antoinette fut plus +qu'équivoque. + +Le marquis, pour échapper au baron, fuyait-il la France? La cour +autrichienne, dont il deviendrait le prisonnier, lui ferait son procès, +vengeant ainsi l'honneur de la reine, archiduchesse de l'empire. + +Demeurait-il en son pays? Dénoncé au gouvernement révolutionnaire, son +rôle dans l'aventure du Collier le désignait inévitablement à +l'échafaud. + +Il se trouvait donc absolument à la discrétion du baron. + +Comme le château même qui l'abritait, un peu forcément, le père de +Blanche était pris entre deux feux. + +Il résolut donc de tenter une dernière démarche auprès de sa fille. + +Il trouva Blanche plus décidée que jamais à résister aux désirs du +baron. + +M. de Laveline, à bout d'arguments, finit par confesser le péril où +il s'était placé. Le baron était maître de ses biens, de son honneur, de +sa vie. Il fallait que Blanche le sauvât ou il n'aurait plus qu'à +mourir. Voudrait-elle, en le poussant à un acte de désespoir, assumer le +remords d'une sorte de parricide? + +Blanche, émue, tremblante, en recevant cette confidence, ne put que +balbutier des paroles sans suite. + +Elle s'étonnait de l'étrange persistance du baron. N'avait-il donc ni +pitié, ni dignité, celui qui voulait encore être son époux, bien que +sachant qu'elle le détestait, qu'elle en aimait un autre et qu'un enfant +était né de son amour? + +Persuadée que le baron avait reçu la lettre remise à Léonard, Blanche +essayait de calmer les alarmes de son père. Elle se disait que pour +avoir gardé le silence vis-à-vis de M. de Laveline, il fallait que M. de +Lowendaal eût été touché par la confession qui lui était parvenue. Il +n'avait pas révélé son secret, c'est donc qu'il ne voulait pas abuser de +son influence redoutable sur M. de Laveline. Epris fortement, il +comptait que Blanche reviendrait sur sa détermination. Il pardonnait la +faute qui lui avait été avouée. Il voulait oublier qu'un autre avait été +aimé avant lui. Peut-être espérait-il se faire aimer à son tour... + +Il y avait donc, au fond du coeur de M. de Lowendaal, une +espérance qu'il convenait de détruire. Pour cela, il fallait persister +dans le refus, et sans rien dire à M. de Laveline des motifs qui la +poussaient, Blanche répéta que jamais elle ne serait la femme du baron. + +--Eh bien! fit M. de Laveline, emporté par la fureur et taxant de folie +cette résistance, fille rebelle et perverse, je te contraindrai bien à +obéir... tu seras mariée cette nuit, entends-tu, cette nuit, quand je +devrais te traîner moi-même, les pieds attachés, jusqu'à l'autel!... + +Puis il était sorti pour retrouver le baron, et lui dire de presser les +préparatifs du mariage. + +Blanche, restée seule, se mit à réfléchir. La résolution de Lowendaal ne +tiendrait pas contre l'énergie dont elle s'armait. Elle devait résister +encore, et jusqu'au bout refuser cette union qui lui faisait horreur. + +Mais, pour cette lutte, il lui manquait l'allié le plus sûr: son +enfant... + +Pourquoi ne l'avait-elle pas auprès d'elle? + +La présence de ce témoignage vivant de son amour pour un autre +convaincrait le marquis et forcerait Lowendaal à renoncer à sa +poursuite. + +Elle se demandait avec une inquiétude croissante ce qui empêchait +Catherine Lefebvre de tenir sa promesse... + +La nuit était venue et elle ne pouvait plus parcourir du regard la +campagne. Elle devait renoncer à l'espoir de découvrir au loin une +femme, en marche vers le château, portant un enfant dans les bras. + +Alors elle tomba dans une profonde mélancolie, songeant à ces armées +qui, autour du château, comme un filet, déployaient leurs masses +sombres. Elle se disait qu'au milieu de ces gens de guerre, Catherine +avait dû craindre de se mettre en route; on l'avait peut-être forcée à +retarder son voyage. + +--Elle ne viendra pas! pensait-elle douloureusement, et qui sait si je +reverrai jamais mon enfant?... + +Alors, épouvantée à l'idée d'être contrainte à ce mariage odieux qu'on +préparait en ce moment même, désespérée de causer la ruine et peut-être +la mort de son père par son refus, la pensée lui vint de s'enfuir... + +Elle irait par les chemins, au hasard, droit devant elle... + +La nuit était propice; le voisinage des deux armées favorable. + +Au milieu de tous ces soldats elle pourrait se glisser, les routes +étaient remplies de pauvres gens effrayés qui fuyaient devant les +troupes. Une femme se sauvant passerait inaperçue, ou du moins +insoupçonnée. + +Elle gagnerait une ville quelconque, Bruxelles ou Lille, et de là se +rendrait à Paris, à Versailles, à la recherche de Catherine et de +son petit Henriot... + +Des bijoux et un peu d'or lui restaient; elle écrirait à son père, une +fois loin de ce château détesté, et le premier moment de colère passé, +elle recevrait du marquis des ressources. + +Son projet arrêté, elle se mit aussitôt en mesure de l'exécuter... + +Elle prit un petit sac dans lequel elle jeta pêle-mêle ce qu'elle avait +de plus précieux, puis elle s'enveloppa dans son manteau de voyage et, +par précaution, prit une seconde cape, destinée à servir de couverture +et de matelas dans les auberges incommodes où le hasard des routes lui +ferait chercher un gîte... + +Ayant soin de laisser la lumière allumée, bien en vue, elle ouvrit la +porte avec précaution, descendit sur la pointe du pied, sondant les +corridors, prêtant l'oreille, retenant sa respiration, s'arrêtant à +chaque pas pour repartir, oppressée, anxieuse, vaillante quand même. + +Elle parvint à une porte donnant sur les jardins potagers... + +Sans bruit, elle fit glisser le verrou et se trouva en plein air... + +La nuit était fraîche et belle. Pas assez obscure. Il fallait éviter, en +traversant les espaces découverts, de se laisser apercevoir des gens du +château. + +Quand elle aurait gagné les bois avoisinant les murs du parc, elle +serait sauvée: s'apercevrait-on de sa fuite, on ne pourrait la rejoindre +dans ces halliers ténébreux... + +Comme elle contournait avec précaution les bâtiments du château, et +qu'elle passait devant une salle basse joyeusement éclairée, où les gens +de service achevaient leur repas, il lui sembla voir, embusquées +derrière un arbre, deux formes étranges... + +Elle tressaillit, elle s'arrêta... + +Lentement les deux formes se détachèrent, vinrent à elle... + +La peur la paralysait. Elle n'osait ni fuir, ni avancer, ni crier... + +Elle distingua vaguement une longue et maigre silhouette d'homme, puis +une femme portant un jupon court, avec un petit chapeau aux bords +relevés... + +Deux secondes après, l'homme et la femme étaient près d'elle: + +--Ne dites rien! nous sommes des amis, fit vivement la femme... + +--Cette voix!... murmura Blanche, qui êtes-vous?... j'ai peur... je vais +appeler... + +--N'appelez pas!... dites-nous où nous pourrions trouver mademoiselle +Blanche de Laveline... + +--Mais c'est moi... Ah! mon Dieu! Catherine, c'est vous!... je +distingue votre voix! s'écria Blanche, reconnaissant celle qui devait +lui rendre son enfant. + +Catherine, surprise et heureuse de la rencontre, apprit rapidement à +Blanche qu'elle venait en compagnie de La Violette, qu'elle présenta, et +qui se mit respectueusement au port d'armes, faisant le salut militaire, +pour lui parler de son enfant et le lui remettre, si elle pouvait, au +milieu des désordres d'une guerre, s'en charger. + +--Où est-il, mon petit Henriot? demanda Blanche tremblante, craignant +d'apprendre une terrible nouvelle. + +Elle fut bien vite rassurée. + +--Mais ce costume? demanda-t-elle, étonnée de l'accoutrement de la +cantinière. + +Catherine lui fit connaître qu'elle servait au régiment et que son petit +Henriot reposait au milieu des voltigeurs du 13e. + +Blanche voulait se rendre aussitôt au camp. + +Catherine lui conseilla de rester plutôt au château. Le lendemain, au +jour, on saurait à quoi s'en tenir sur les mouvements de l'armée +autrichienne. Peut-être les Français viendraient-ils occuper le château. +Rien ne serait plus simple que de lui amener alors l'enfant. Se hasarder +au milieu de la nuit, à travers la campagne que parcouraient les +éclaireurs, était folie! + +--C'est bon pour moi, une cantinière, de courir ainsi entre deux +armées! dit gaiement Catherine. + +Et La Violette ajouta: + +--Vous ne savez pas ce que c'est d'avoir peur, mam'zelle!... c'est +effrayant, allez! je connais ça, moi!... restez ici, c'est le +meilleur... M'ame Lefebvre, dites-lui donc qu'il peut y avoir encore des +Autrichiens dans la houblonnière! + +Catherine confirma l'opinion de La Violette. Blanche devait +raisonnablement passer la nuit au château et le lendemain on aviserait. + +Mais mademoiselle de Laveline déclara alors à Catherine qu'elle voulait +fuir le château où, par force, on entendait qu'elle fût, cette nuit +même, éternellement liée au baron de Lowendaal. + +Que faire? se demanda la bonne Catherine embarrassée, et elle murmura: +Quel malheur que Lefebvre ne soit pas avec nous!... il nous donnerait un +bon conseil, lui!... Si encore cet imbécile-là avait une idée, +grommela-t-elle en regardant La Violette... + +--Voyons! as-tu une idée, toi? demanda-t-elle avec brusquerie à +l'aide-cantinier. + +--Si vous voulez, m'ame Lefebvre, répondit-il timidement, je m'en vas +retourner au camp et je ramènerai le petit. + +Catherine haussa les épaules. + +--Je ne te vois pas bien, La Violette, portant un enfant dans les +bras... + +--Si j'allais avec vous? dit vivement Blanche... Oh! oui, Catherine, +permets-moi de t'accompagner... + +--Mais le danger?... les balles?... les sentinelles?... + +--Je ne crains rien de tout cela... Est-ce qu'une mère a peur de quelque +chose lorsqu'il s'agit d'embrasser son enfant! + +Catherine allait se décider à donner satisfaction à Blanche; avec elle +on battrait en retraite vers le camp français, quand un bruit de voix +les contraignit à se taire et à se blottir derrière un bouquet d'arbres +dont l'ombre pouvait les protéger. + +Entouré de valets portant des flambeaux, le baron de Lowendaal disait à +l'un de ses domestiques: + +--Prévenez mademoiselle de Laveline que l'heure de la cérémonie est +avancée et que je l'attends à la chapelle, en compagnie du marquis, son +père... + +Le baron traversa le terre-plein, devant le château, et se rendit à la +chapelle, petit édifice élevé sur la droite, au milieu d'une pelouse. + +--Ah! mon Dieu! je suis perdue... on va s'apercevoir de ma disparition! +murmura Blanche. + +--Il faudrait gagner du temps... mais comment?... Ah! il y a un moyen, +mais il est bien chanceux, dit Catherine. + +--Lequel?... parle, ma bonne Catherine... je suis prête à tout +braver plutôt que de me laisser violenter par cet homme... je n'irai pas +à la chapelle!... + +--Si quelqu'un s'y rendait à votre place?... cela permettrait de +dérouter un quart d'heure leurs recherches... + +--Un quart d'heure, ce serait le salut! dit Blanche. Je pourrais sortir +du parc, me cacher dans la campagne... Qui sait? atteindre peut-être les +avant-postes français... Oui! l'idée est excellente... Mais qui donc +oserait ainsi prendre ma place? + +--Moi! dit Catherine... Allons! il n'y a pas une seconde à perdre... +Donnez-moi votre manteau... Hâtez-vous! Tenez, voilà votre baron qui +sort. + +Lowendaal, ayant examiné si tout se trouvait disposé à la chapelle pour +la cérémonie, revenait, satisfait, chercher M. de Laveline et donner en +passant des ordres aux écuries pour le départ. Aussitôt le mariage +célébré, il comptait monter en berline et gagner avec sa jeune épousée +la route de Bruxelles. L'approche de l'armée autrichienne et l'imminence +du combat lui faisaient avancer l'heure qu'il avait fixée pour la +cérémonie et pour le voyage. + +Rapidement, Catherine s'était enveloppée du manteau de Blanche. + +Celle-ci, se couvrant de la cape dont elle avait eu la précaution +de se munir, après avoir embrassé silencieusement l'énergique +cantinière, s'éloigna suivie de La Violette, tout fier de son rôle +nouveau d'écuyer d'une demoiselle errante... + +Catherine les suivit anxieusement jusqu'à ce qu'elle vît leurs formes se +fondre dans la nuit... + +Ils avaient alors atteint la limite du parc... + +Blanche se trouvait à l'abri des violences du baron de Lowendaal. Elle +allait bientôt embrasser son enfant. + +--Pauvre petit Henriot! le reverrai-je seulement?... se dit Catherine +avec émotion; et mon Lefebvre, s'il ne me revoyait plus, lui aussi?... +Bah! ne pensons pas à tout cela, et tâchons de jouer de notre mieux +notre rôle de fiancée! reprit-elle avec sa bonne humeur habituelle. + +Elle marcha hardiment vers la salle basse aux clartés joyeuses, où, le +souper terminé, les domestiques bavardaient. + +Elle se montra sur le seuil et dit, d'un ton bref: + +--Qu'on prévienne M. le baron que mademoiselle de Laveline l'attend à la +chapelle!... + +Puis elle se retira lentement, s'efforçant de marcher avec majesté, et +prenant garde de ne pas s'embarrasser dans les plis de la cape, un peu +longue pour sa taille. + +Comme elle allait pénétrer dans la chapelle, des pas et des voix près +d'elle la surprirent. + +Le baron parlait. + +--Alors, tu as le mot d'ordre, Léonard?... + +--Oui, monsieur le baron, répondait l'homme interrogé, j'ai pu le +surprendre... J'avais attiré ici, à la cuisine, une estafette, sous +prétexte de lui fournir des renseignements... je lui ai offert à boire, +il avait grand'soif et probablement grand sommeil aussi, car il dort à +présent. + +--Et ses papiers? demanda vivement Lowendaal. + +--Je les ai lus... rien d'important... sauf le mot d'ordre que j'ai +retenu... + +--Bien, Léonard... cours vite aux grand'gardes autrichiennes... avertir +l'officier qui commande!... + +Et le baron, cessant de parler, rentra dans le château. + +--Que veut dire cela? se demanda Catherine... Quel mot d'ordre ont-ils +surpris?... Serait-ce par hasard celui des nôtres?... + +Elle hésita sur ce qu'elle devait faire. Ne fallait-il pas s'enfuir, +courir au camp français et donner l'alarme?... + +Mais elle avait promis à Blanche, sa bienfaitrice, de tromper ses +persécuteurs, en jouant un instant son personnage à la chapelle... + +Elle allait d'abord tenir sa promesse, ensuite elle aurait le temps de +regagner le camp et de prévenir Lefebvre de la trahison. + +Elle entra donc résolument dans la chapelle, impatiente à présent de +voir paraître le baron et de s'échapper pour donner l'alarme aux soldats +de son mari. + +--Si on les surprenait pendant leur sommeil! pensa-t-elle avec effroi. + +Son insouciance reprit le dessus bien vite. + +--Bah! se dit-elle, les braves du 13e ne dorment que d'un oeil, et +ils ne laisseront pas les kaiserlicks, même avec le mot d'ordre volé, +arriver à portée de fusil, sans leur montrer qu'on fait bonne garde chez +nous, et qu'on s'y méfie des traîtres... + +Elle s'assit donc, un peu plus rassurée, sur l'un des deux fauteuils +préparés, devant l'autel, pour les époux. + +Un prêtre, agenouillé, priait dévotement dans un angle. + +Il parut ne faire aucune attention à elle. + +Curieusement, elle examina les tableaux du chemin de croix, les +ornements du tabernacle, la petite lampe astrale où brûlait une mèche +vacillante et les quatre cierges allumés jetant une lueur funèbre. + +--Brrr!... est-ce qu'on voulait chanter ici l'office des morts et non +célébrer une messe de mariage? murmura Catherine, impressionnée par la +tristesse de l'édifice religieux. + +L'attente lui parut longue. + +Tout à coup la porte de la chapelle s'ouvrit avec fracas. + +Un bruit de pas, auquel se mêlait un cliquetis de sabres, résonna. + +Catherine, pour conserver plus longtemps son personnage, se drapa +complètement dans le manteau de Blanche et s'agenouilla, évitant de se +retourner. + +Le prêtre, lentement, s'était relevé après deux génuflexions et s'était +approché de l'autel. Il avait commencé rapidement la lecture, à voix +basse, de son rituel. + +Le baron de Lowendaal cependant, se dirigeant vers celle qu'il croyait +sa fiancée, l'aborda le chapeau à la main, la jambe tendue, le sourire +aux lèvres, et lui dit galamment: + +--J'espérais, mademoiselle, avoir l'honneur et le très grand plaisir de +vous accompagner moi-même en ce saint lieu, avec monsieur votre père... +bien heureux comme moi de votre bon vouloir. Je comprends vos timidités +et vous les pardonne... Veuillez me permettre de prendre place à vos +côtés! + +Catherine ne répondit rien, ne bougea pas. + +Le marquis à son tour s'avança et dit à mi-voix: + +--C'est très bien, ma fille... et je vous félicite d'être enfin devenue +raisonnable!... + +Et il ajouta plus haut: + +--Mais, Blanche, débarrassez-vous donc de ce manteau de voyage... ce +n'est pas aimable de se marier ainsi!... et puis il faut faire honneur à +nos invités, vos témoins et ceux de votre mari... des officiers du +général Clerfayt... Montrez-leur au moins votre visage! souriez un peu, +c'est de mise en un pareil jour!... qu'on puisse voir votre sourire!... + +Catherine, en entendant nommer des officiers autrichiens, fit un +mouvement brusque. + +Son manteau s'écarta et dégagea sa jupe à ganse tricolore. + +Vivement le marquis porta la main au manteau, le tira entièrement. + +--Ce n'est pas ma fille! cria-t-il abasourdi. + +--Qui êtes-vous? dit le baron non moins stupéfait. + +Le prêtre, à ce moment tourné vers l'assistance, étendait les bras, +marmottant: + +--_Benedicat vos, omnipotens Deus!... Dominus vobiscum!_ + +Et il attendait qu'on répondît: + +--_Et cum spiritu tuo!..._ + +Mais l'effarement était trop général pour qu'on pût suivre la liturgie. + +Les officiers autrichiens s'étaient approchés: + +--Une Française!... une cantinière! dit, avec un effroi comique, celui +qui paraissait le chef. + +--Eh bien! oui, une Française!... Catherine Lefebvre, cantinière au +13e! Vrai! ça vous estomaque, mes gas!... s'écria madame Sans-Gêne, se +dépêtrant de son long manteau et prête à rire au nez du fiancé déconfit, +à tirer la langue au marquis furieux et à ratisser des doigts devant les +officiers autrichiens inquiets, regardant si des soldats du 13e, dont +Catherine avait fièrement lancé le numéro, comme un appel de trompette, +comme un signal de combat, n'allaient pas surgir du confessionnal et +sortir du tabernacle, sous la protection du Dieu des armées. + + + + +XVIII + +DETTE DE RECONNAISSANCE + + +Le premier moment de surprise passé, l'un des officiers mit la main sur +l'épaule de Catherine: + +--Vous êtes ma prisonnière, madame! reprit-il gravement. + +--Allons donc! fit Catherine... moi, je ne me bats pas!... je suis ici +en visite... en parlementaire... + +--Ne raillez pas!... vous vous êtes introduite dans ce château... dont +j'ai pris possession au nom de S. M. l'empereur d'Autriche... vous êtes +Française et en territoire autrichien... je vous garde!... + +--Vous arrêtez les femmes à présent?... ça n'est pas galant... + +--Vous êtes cantinière... + +--Les cantinières ne sont pas des soldats... + +--Ce n'est pas comme soldat que vous êtes prisonnière, c'est comme +espionne!... répondit l'officier, et faisant un signe derrière lui, il +commanda: + +--Qu'on aille chercher quatre hommes, et qu'on emmène cette femme... +qu'elle soit gardée à vue jusqu'à ce qu'on ait examiné ce qu'il +conviendra de faire d'elle... + +Le baron de Lowendaal, qui s'était précipité au dehors et avait couru à +la chambre de Blanche, revenait effaré: + +--Messieurs, dit-il d'une voix étranglée, cette femme est la complice +d'une évasion... elle a facilité la fuite de mademoiselle de Laveline, +ma fiancée... Où est mademoiselle de Laveline? reprit-il, furieux, +s'adressant à Catherine. + +Celle-ci se mit à rire. + +--Si vous voulez revoir mademoiselle de Laveline, dit-elle au baron, +vous devrez quitter ces messieurs autrichiens et vous rendre au camp +français... c'est là qu'elle vous attend!... + +--Au camp français!... qu'a-t-elle été y faire?... + +Le marquis se pencha à l'oreille du baron: + +--Ceci vous rassure... ce n'est pas chez les Français qu'elle aura été +retrouver ce Neipperg, dont vous étiez jaloux... + +Il essayait ainsi de calmer le fiancé déconfit. + +--C'est possible, répondit le baron, mais, encore une fois, qu'est-ce +qui l'a pu décider à se sauver chez les Français... Est-ce qu'elle +est amoureuse de Dumouriez? + +--Elle a été retrouver son enfant, dit tranquillement Catherine. + +--Son enfant! s'écrièrent le marquis et le baron, également stupéfaits. + +--Eh! oui... le petit Henriot, un joli chérubin... comme vous n'auriez +jamais été capable d'en fabriquer un, baron! cria familièrement la +Sans-Gêne, narguant l'épouseur déçu. + +Mais Lowendaal se dépitait à l'écart, trop mystifié, trop accablé aussi +pour relever les paroles narquoises de Catherine. + +Léonard cependant, qui assistait à cette scène, tout déconcerté +contournait sa lèvre dans une piteuse grimace. + +Tous ses projets s'écroulaient: Blanche partie, l'enfant, dont le baron +apprenait l'existence, cessait d'être un moyen d'intimidation, une +menace, une arme perpétuellement levée sur celle qui devait s'appeler +dans quelques instants la baronne de Lowendaal. Il n'avait plus aucun +espoir de réaliser les combinaisons avantageuses qu'avait fait naître en +lui la possession du secret de mademoiselle de Laveline. + +Il réfléchit rapidement au parti qu'il convenait de prendre. + +C'était un homme de tête et qu'aucun scrupule n'arrêtait, maître +Léonard, sauf la crainte des galères, dont à propos savait +l'entretenir son patron, dans les circonstances difficiles. + +--Moi aussi, je vais au camp français!... murmura-t-il, j'ai le mot +d'ordre... je pourrai passer... et tout n'est peut-être pas perdu pour +moi!... A nous deux, madame la baronne! + +Alors, sans bruit, se glissant derrière les soldats autrichiens que l'un +des officiers avait été chercher, il gagna la porte de la chapelle, et +s'élança dans la campagne... + +L'officier qui avait arrêté Catherine dit alors d'une voix brève: + +--Il faut en finir... monsieur le baron, vous n'avez aucune observation +à faire?... aucune question à poser à notre prisonnière?... + +--Non... non, emmenez-la!... gardez-la!... fusillez-la!... s'écria-t-il +exaspéré, ou plutôt, reprit-il avec un désespoir comique, interrogez-la, +obtenez d'elle que je sache ce qu'est devenue mademoiselle de +Laveline... qu'elle dise enfin ce que signifie cet enfant dont elle a +parlé... + +L'officier répondit tranquillement: + +--Nous allons l'enfermer dans une des salles du château... la prison +porte conseil, demain elle nous répondra... + +--Demain, les soldats de la République seront ici et pas un de nous ne +parlera, car vous serez tous morts ou détalés, cria crânement Catherine. + +--Emmenez-la, dit froidement l'officier, se tournant vers ses +hommes. + +Et il ajouta: + +--Déposez vos fusils, et emportez cette femme après l'avoir garrottée si +elle résiste. + +Les quatre hommes appuyèrent leurs fusils contre la balustrade qui +fermait le choeur et s'avancèrent d'un pas lourd, prêts à exécuter +l'ordre. + +--N'approchez pas! cria Catherine... Le premier qui bouge est mort!... + +Et tirant vivement ses deux pistolets de sa ceinture, elle les braqua +sur les soldats qui s'arrêtèrent. + +--Avancez donc!... mais avancez donc! rugit l'officier, une femme vous +fait peur à présent!... + +Les quatre hommes allaient se décider à exécuter l'ordre, quand, dans le +silence de la nuit, tout proche de la chapelle, éclata un roulement de +tambour... + +C'était le pas de charge qu'on battait... + +--Les Français!... les Français!... dit avec terreur le baron. + +La panique fut soudaine, irrésistible. + +Les soldats, oubliant leurs fusils, s'enfuirent en désordre. Sur leurs +traces, les officiers s'élancèrent, cherchant à les rallier pour se +replier sur les positions autrichiennes, persuadés qu'ils étaient d'une +surprise par l'avant-garde de Dumouriez. + +Le marquis et le baron avaient couru s'enfermer dans le château... + +La chapelle était déserte. Le prêtre, à l'autel, indifférent à tout ce +qui s'était accompli, achevait son office... + +Le tambour cependant battait toujours plus fort... + +Sur le seuil de la chapelle, Catherine, surprise et joyeuse, vit +déboucher, tapant à tour de bras sur la peau d'âne, le maigre et long La +Violette... + +--Toi ici! dit-elle... Que viens-tu faire?... où est le régiment?... + +--Au camp, parbleu!... fit La Violette cessant de taper. Je suis arrivé +à temps, hein? m'ame Lefebvre... Dites donc, si nous fermions l'entrée, +nous serions plus chez nous?... + +Et, rapidement, il poussa les deux battants de la porte et assujettit +solidement la barre. + +Puis, il expliqua à Catherine étonnée qu'il avait conduit Blanche vers +le camp, mais qu'à mi-chemin ils étaient tombés dans une patrouille +française, commandée par Lefebvre. + +Il avait confié à deux hommes sûrs mademoiselle de Laveline, qui, à +cette heure, devait se trouver en sûreté, dans les lignes de Dumouriez, +avec son petit Henriot. + +Alors il avait pris le parti de revenir vivement au château, craignant +pour la brave cantinière du 13e. Surpris d'entendre du bruit dans la +chapelle, il en avait fait le tour et, se haussant vers un vitrail, +il s'était rendu compte du danger que courait la femme de son capitaine. + +L'idée lui était venue d'utiliser son tambour, afin d'effrayer les +kaiserlicks... + +--Hein! m'ame Lefebvre, j'sais bien m'en servir de la caisse à +Guillaumet... qu'en pensez-vous? j'ferais un fameux tapin tout de même, +si j'n'étais pas si long!... dit en terminant son récit le brave garçon. + +--Et mon mari, où l'as-tu laissé?... demanda Catherine anxieuse. + +--A deux cents mètres d'ici! prêt à accourir avec ses hommes, si je +donne le signal... + +--Quel signal?... + +--Un coup de feu... + +--Attendons!... il me semble qu'on vient... entends-tu ces pas, ce +bruit?... on dirait des chevaux?... + +Un piétinement d'hommes et un frappement de sabots indiquaient en effet +l'arrivée d'une troupe nombreuse, avec de la cavalerie. + +--Faut-il tirer, m'ame Lefebvre? demanda La Violette décrochant son +fusil qu'il portait en bandoulière. + +Et il ajouta, montrant les fusils abandonnés par les Autrichiens: + +--Nous avons là de quoi donner, quatre fois encore, le signal. + +--Ne tire pas! dit-elle vivement. + +--Pourquoi ça?... vous croyez donc qu'ils me font peur vos +kaiserlicks... puisqu'il est nuit, je vous l'ai dit, je ne crains +rien... + +--Malheureux!... les Autrichiens ont du renfort... tu ferais tomber +Lefebvre et les nôtres dans une embuscade... nous deux, nous nous +échapperons toujours... il vaut mieux parlementer... + +--Commandez, m'ame Lefebvre, je vous obtempère! + +On cogna rudement à la porte, et une voix cria: + +--Ouvrez! ou l'on enfonce la porte... + +Catherine dit à La Violette de faire tomber la barre. La porte fut +ouverte, et des cavaliers, des soldats apparurent. Leur masse sombre se +discernait au scintillement des sabres, des casques et des baïonnettes, +dans la nuit. + +Catherine et La Violette s'étaient réfugiés jusqu'auprès de l'autel. + +Ils aperçurent là un fantôme noir, accroupi. + +C'était le prêtre, qui, ayant terminé sa messe, marmottait tout bas des +prières... peut-être celles qu'on dit pour les agonisants... + +Les soldats avaient envahi la chapelle. On ne voyait que des fusils et +des sabres. + +L'officier qui avait voulu arrêter Catherine reparut, humilié de s'être +sauvé devant une femme, désireux de prendre sa revanche. + +Il se tourna vers un personnage, enveloppé dans un manteau galonné, +et qui semblait un officier supérieur. + +--Mon colonel, dit-il, nous allons fusiller ce soldat et cette femme... + +--La femme aussi? demanda froidement celui qu'on avait désigné comme +colonel. + +--Ce sont deux espions... les ordres sont formels... + +--Demandez-leur qui ils sont... leurs noms... ce qu'ils voulaient faire +en s'introduisant ici... après nous déciderons! dit le colonel. + +Catherine avait entendu: + +--Je demande, fit-elle avec fermeté, qu'on nous traite en prisonniers de +guerre... + +--La bataille n'est pas commencée, dit l'officier. + +--Si... par nous!... j'étais l'avant-garde et voici la première colonne, +dit-elle en montrant La Violette. Vous n'avez pas le droit de nous +fusiller, puisque nous nous rendons... Prenez garde! si vous commettez +cette lâcheté, ça se saura chez les nôtres... n'attendez alors pas de +grâce des voltigeurs du 13e!... Ils ne sont pas loin... ils ne +tarderont pas à être ici... souvenez-vous du moulin de Valmy... Vos +prisonniers paieront pour nous deux!... Mon mari, qui est capitaine, +nous vengera, allez! aussi vrai que je me nomme Catherine Lefebvre... + +L'officier au manteau, qu'on avait appelé colonel, fit un mouvement +de surprise. + +Il s'avança de quelques pas, cherchant à discerner dans l'ombre celle +qui venait de parler ainsi. + +--Seriez-vous parente, madame, dit-il avec politesse, d'un Lefebvre, qui +servait dans les gardes à Paris, et qui a épousé une blanchisseuse... +qu'on nommait madame Sans-Gêne? + +--La blanchisseuse, la Sans-Gêne, c'est moi!... Lefebvre, le capitaine +Lefebvre, c'est mon mari!... + +Le colonel, en proie à une vive émotion, très visible, fit deux pas vers +Catherine, puis, entr'ouvrant son manteau et la regardant bien en face, +il lui dit: + +--Ne me reconnaissez-vous pas, à votre tour?... + +Catherine recula d'un pas, disant: + +--Votre voix... vos traits, mon colonel, il me semble... oh! c'est comme +dans un brouillard que votre personne m'apparaît. + +--Un brouillard fait par la fumée des canons... Avez-vous oublié la +matinée du 10 août?... + +--Le dix août?... c'est donc vous, le blessé?... l'officier autrichien? +s'écria Catherine. + +--Oui, c'est moi, le comte de Neipperg, que vous avez sauvé... et qui +vous ai gardé une éternelle reconnaissance... Venez, que je vous +embrasse, vous à qui je dois la vie! + +Et il s'avançait, les bras ouverts, cherchant à l'attirer vers +lui... + +Mais Catherine, reculant, dit vivement: + +--Je vous remercie, mon colonel, d'avoir ainsi conservé la mémoire... Ce +que j'ai fait pour vous, le 10 août, m'était inspiré par l'humanité... +vous étiez poursuivi, désarmé, de plus blessé; je vous ai protégé... +sans m'occuper de savoir sous quel drapeau vous aviez reçu une blessure, +pour quelle cause vous preniez la fuite... Aujourd'hui, je vous +retrouve, portant l'uniforme des ennemis de la nation, commandant des +soldats qui envahissent mon pays: je ne veux plus me rappeler ce qui +s'est passé à Paris... mes amis, les soldats de mon régiment, mon +mari... ce brave garçon que vous voyez là, prisonnier, à côté de moi, +tous les patriotes pourraient me reprocher d'avoir préservé la vie d'un +aristocrate, d'un Autrichien, d'un colonel qui fait fusiller des gens +qui se rendent... Monsieur le comte, ne me parlez pas du 10 août!... je +ne veux pas savoir que j'ai sauvé un ennemi tel que vous... + +Neipperg se contint. Les paroles énergiques de Catherine Lefebvre +produisirent en lui une émotion extraordinaire. + +--Catherine, ma bienfaitrice, dit-il avec un accent sincère, ne me +reprochez pas de servir mon pays comme vous servez le vôtre. Comme votre +vaillant mari défend son drapeau, je me bats pour le mien... la +destinée nous a séparés en nous faisant naître sous un ciel différent, +elle ne semble nous rapprocher qu'aux heures de grand péril... Ne +m'accablez pas de votre hostilité... Si vous voulez oublier le 10 août, +moi, je dois m'en souvenir, et le colonel d'état-major de l'armée +impériale victorieuse... + +--Pas encore victorieuse! interrompit sèchement Catherine. + +--Elle le sera demain, reprit Neipperg, et il ajouta: Le colonel de +l'Empire qui commande ici, n'a pas oublié, lui, qu'il doit payer la +dette contractée par le combattant des Tuileries, le blessé de la +blanchisserie Saint-Roch... Catherine Lefebvre, vous êtes libre!... + +--Merci, répondit simplement la cantinière. Mais, et... La Violette? +dit-elle en montrant l'aide-cantinier, qui redressa sa haute taille avec +fierté, désireux de se montrer sous tous ses avantages à l'officier +ennemi. + +--Cet homme est un soldat... il a pénétré ici par ruse... je ne puis lui +éviter le traitement réservé aux espions... + +--Alors, vous me fusillerez avec lui! dit simplement Catherine. Il ne +sera pas raconté par la suite, dans nos camps, que Catherine Lefebvre, +la cantinière du 13e, aura laissé passer par les armes un brave garçon +qui n'est venu que pour elle se faire prendre par les Autrichiens. +Allons, colonel, donnez les ordres, et qu'on fasse vite, car je +pourrais m'attendrir... ce n'est pas toujours drôle de penser qu'on va +recevoir douze balles dans la peau, quand on est jeune... et qu'on aime +son mari!... Pauvre Lefebvre, j'vas lui manquer! Enfin, c'est la +guerre!... + +--Pardon, excuse, mon colonel, dit La Violette, de sa voix enfantine, si +ça ne vous faisait rien de me fusiller tout seul... car moi je l'ai +mérité, oh! je ne dis pas non! chacun pour soi et malheureux qui est +pris!... moi, je ne dois pas y couper au peloton d'exécution... Mais +m'ame Lefebvre n'a rien fait... parole, mon colonel, c'est moi qui l'ai +traînée ici!... + +--Toi... et pourquoi cela?... Que venait-elle chercher avec toi dans +cette demeure? + +--Je l'ai forcée à venir... pour porter l'enfant, donc! quand on se +serait entendu... moi, je ne suis pas fameux comme nourrice... + +--Quel enfant?... Oh! mon Dieu, s'écria Neipperg se penchant vers +Catherine, vous deviez porter un enfant... Cet enfant? + +--C'est le vôtre, monsieur le comte... j'avais promis à mademoiselle de +Laveline de lui remettre son fils, ici, à Jemmapes... + +--Et vous avez risqué?... Oh! brave coeur!... Et où est-il, mon +enfant?... + +--En sûreté au camp français... auprès de sa mère... + +--Mademoiselle de Laveline n'est donc plus ici!... que +m'apprenez-vous?... + +--Elle s'est enfuie... au moment où son père allait la contraindre à +épouser le baron de Lowendaal... + +--Je serais donc arrivé trop tard pour la délivrer, sans vous? + +--Sans La Violette! dit Catherine, c'est lui qui a tout fait. + +--Allons, je vois qu'il faut aussi que je mette en liberté La Violette, +dit Neipperg en souriant. Catherine, vous êtes libre... je vous le +répète, emmenez aussi votre camarade... Je vais vous donner deux hommes +qui vous accompagneront jusqu'aux grand'gardes... + +Puis, ayant donné les ordres nécessaires, Neipperg dit à Catherine: + +--Vous allez revoir Blanche, dites-lui que je l'aime toujours et que je +l'attends... Après la bataille, je la retrouverai sur la route de +Paris... + +--Ou sur la route de Bruxelles, monsieur le comte! répliqua Catherine +très crâne. + +Neipperg ne répondit rien. + +Il porta la main à son chapeau et dit à Catherine: + +--Profitez des dernières heures de la nuit pour regagner votre camp... +Croyez bien, ma chère madame Lefebvre, que je ne m'estime pas avoir +assez payé ma dette... je suis toujours votre obligé... Peut-être +les hasards de la guerre me fourniront-ils encore l'occasion de vous +prouver que le comte de Neipperg n'est pas un ingrat!... + +--Bah! fit Catherine, nous sommes quittes, monsieur le comte, pour +l'affaire du 10 août... mais je vous redois encore quelque chose pour ce +garçon-là, fit-elle en montrant La Violette... comme vous le dites, nous +sommes gens de revue, et l'on s'acquittera un jour ou l'autre... Allons, +adieu, mon colonel... et toi, grand clampin, par file à droite et au pas +accéléré, en avant, marche! ajouta-t-elle en bourrant amicalement La +Violette. + +Tous deux passèrent, fièrement, devant les soldats autrichiens. La +Violette ne perdant pas un pouce de sa haute taille, et Catherine, le +poing à la hanche, le coquet chapeau à cocarde tricolore sur le côté, et +son rire de défi aux lèvres. + +Au moment de franchir la porte de la chapelle, elle se retourna et dit +ironiquement: + +--A tantôt, messieurs, je reviendrai ici avec Lefebvre et ses +voltigeurs, avant midi!... + + + + +XIX + +AVANT L'ATTAQUE + + +Neipperg, tout soucieux, regardait s'éloigner Catherine. + +Il se demandait si, comme l'avait annoncé la brave cantinière, il lui +serait donné de retrouver bientôt Blanche et de revoir enfin son petit +Henriot. + +Comment, au milieu d'armées en bataille, une jeune femme, avec un +enfant, pourrait-elle se frayer un passage sans danger? + +Il était heureux toutefois de savoir que le mariage comploté par +Lowendaal et le marquis n'avait pas été accompli. Blanche demeurait +libre et pouvait encore être à lui. + +Il chercha, des yeux, Lowendaal et M. de Laveline, mais ils avaient +disparu. + +Un sous-officier, qu'il interrogea, lui apprit que le baron et le +marquis étaient montés dans la berline tout attelée qui les +attendait. Ils avaient pris en hâte la route de Bruxelles. + +Neipperg poussa un soupir de soulagement. Son rival ne serait plus là +pour lui disputer celle qui tenait toute son âme. L'espoir lui +appartenait. L'avenir n'était plus un gouffre noir, où il s'abîmait. + +Blanche et son enfant lui apparaissaient, émergeant de ce gouffre. Il +les arrachait à la nuit, et, avec eux, se baignait dans un bonheur +radieux... + +Une ombre à cette vision rayonnante. Comment rejoindrait-il Blanche? en +quel endroit retrouverait-il son enfant?... + +La bataille allait commencer. Il ne pouvait songer à traverser les +lignes, ni à se rendre au camp français, même comme parlementaire, à +l'heure où, avec le soleil allumant la crête des collines, luirait de +Jemmapes à Mons la flamme des canons... + +Il fallait attendre le résultat de la journée. La victoire devait sans +nul doute appartenir aux vieilles troupes disciplinées de l'armée +impériale. Les cordonniers, les tailleurs et les merciers qui formaient +les bataillons républicains pouvaient-ils avoir l'espérance de tenir +contre les soldats aguerris du duc de Saxe? La canonnade de Valmy +n'avait été qu'une surprise. La fortune des armes, à Jemmapes, devait +revenir du côté du nombre, du savoir militaire et de l'ordre +tactique: le duc de Saxe-Teschen avait déjà dépêché un courrier à Vienne +annonçant la défaite des sans-culottes. + +Mais, dans la déroute inévitable des Français, que deviendraient Blanche +et son enfant?... + +L'angoisse de Neipperg croissait, à la prévision des dangers qui +suivraient cette défaite, et la débandade de cette armée improvisée, +incapable d'opérer une retraite, selon les règles de l'art militaire. + +Il cherchait vainement le moyen de préserver les deux êtres qui lui +étaient si chers des conséquences terribles de la débâcle prévue, quand +une rumeur au dehors le fit sortir précipitamment du grand salon du +château transformé en quartier général, où les officiers qui +l'accompagnaient rédigeaient sous sa dictée les ordres de combat du +général Clerfayt et remettaient aux estafettes des plis pour les +différents chefs de corps, en vue de l'action qui allait s'engager... + +Il s'informa de la cause de ce tumulte. + +On lui apprit qu'une femme échevelée, les vêtements déchirés, souillés +de boue, l'air égaré, venait d'être arrêtée par les sentinelles, à +l'entrée du parc. Elle voulait pénétrer dans le château. Elle prétendait +qu'elle était la fille du marquis de Laveline, logé en ce moment chez M. +de Lowendaal. + +Neipperg poussa un cri de surprise et d'effroi. + +Blanche au château! Blanche ayant passé à travers les troupes occupant +la plaine!... Que signifiait ce retour brusque de la jeune fille, que +Catherine lui avait assuré être en sûreté au camp des Français?... Quel +malheur inattendu présageait cette rencontre inespérée!... + +Il ordonna qu'on lui amenât sur-le-champ cette femme... + +C'était bien Blanche de Laveline, le costume en lambeaux, ayant couru à +travers les buissons et les fondrières de la campagne marécageuse. + +Il se précipita vers elle, il l'étreignit dans un élan passionné... + +Au milieu de ses sanglots et de ses sourires, car la joie, comme un +rayon de soleil à travers la pluie, croisait sa douleur, Blanche de +Laveline raconta à son amant sa fuite, qu'il savait déjà, et son arrivée +au camp des républicains, escortée par les soldats du capitaine +Lefebvre. + +Selon les indications données par la bonne Catherine, elle s'était +dirigée en hâte vers la cantine du 13e léger... + +Là, dans la carriole de la cantinière, elle avait trouvé un enfant +endormi sur un matelas roulé dans des couvertures. + +Auprès se trouvait un autre matelas, mais dont les couvertures étaient +rejetées... + +Elle s'était penchée vers l'enfant endormi, et déjà sa lèvre +maternelle allait se poser, ravie, sur le front pur de son fils, surpris +dans son sommeil par ce baiser, quand, à la lueur d'une lanterne que +portait un des soldats lui servant de guide, elle distingua les traits +du petit être reposant... + +C'était une fillette, qui, s'éveillant, se mit à l'examiner avec des +yeux effarés... + +Elle poussa un grand cri: + +--Où est mon enfant?... où est mon petit Henriot? s'écria-t-elle, le +coeur déchiré d'angoisse. + +La petite fille, regardant à côté d'elle, dit: + +--Tiens... Henriot qui n'est plus là!... Est-ce qu'il est allé voir +tirer le canon?... Oh! le vilain, de ne pas m'avoir éveillée!... + +Un soldat expliqua alors qu'il avait cru apercevoir un homme,--un +civil,--qui s'enfuyait du côté de Maubeuge, emportant dans ses bras un +enfant endormi... + +Blanche s'était évanouie en apprenant cette affreuse nouvelle. + +On la transporta au poste de santé. Des premiers soins lui furent +donnés. + +Dès qu'elle rouvrit les yeux, elle réclama son enfant... elle se +souvenait de ce qu'elle venait d'apprendre... cet homme aperçu +s'enfuyant vers Maubeuge, un enfant dans les bras... elle voulait se +lever, s'élancer à sa poursuite... + +L'aide-major qui la soignait eut pitié de sa douleur. + +--Vous ne pourriez, lui dit-il, passer par cette route tout +encombrée de charrois, de caissons, de troupes, de fuyards aussi... + +--Je veux retrouver mon enfant! répétait la malheureuse mère avec +obstination, et elle ajoutait, en suppliant l'aide-major de la laisser +partir: Mais pourquoi cet homme a-t-il pris mon fils?... quel crime cet +enlèvement cache-t-il? quel or a payé ce scélérat?... pour le compte de +qui agissait-il? + +L'aide-major Marcel ne pouvait répondre à ces questions pressées, qui +s'échappaient confusément de la gorge enfiévrée de la jeune femme. + +Un sergent qui était venu rejoindre à l'ambulance l'aide-major et lui +avait parlé à l'oreille, dit tout à coup, comme pris de pitié devant +cette grande souffrance: + +--Madame, un renseignement que j'ai surpris peut vous mettre sur la +trace du misérable qui s'est introduit dans le camp, à l'aide de la +trahison sans doute... + +--Oh! dites-moi ce que vous savez, sergent! fit Blanche reprenant +espoir. + +--Parle, René, dit l'aide-major, dans une audacieuse tentative comme +celle-ci, le moindre indice peut aider à surprendre le coupable... + +Et le Joli Sergent, car c'était la jeune fiancée de Marcel le philosophe +qui intervenait, raconta que dans sa compagnie se trouvait un homme qui +avait été, à Verdun, l'ordonnance du malheureux commandant +Beaurepaire. + +Cette ordonnance avait reconnu, s'approchant de la carriole de la +cantinière Lefebvre, un homme avec lequel il avait bu à Verdun, la nuit +du bombardement. Il l'avait parfaitement reconnu. Cet homme était le +domestique du baron de Lowendaal. Il se nommait Léonard... + +--Léonard?... le valet à tout faire de M. de Lowendaal? s'était écriée +Blanche. Et aussitôt, devinant d'où le coup partait, elle avait accusé +Lowendaal de lui avoir fait enlever son enfant par ce Léonard, afin de +la dominer, de la contraindre au mariage qu'elle avait cru rompre à +jamais par sa fuite. Le petit Henriot devenait un otage aux mains du +baron. + +Aussi, malgré les conseils de l'aide-major et de René, Blanche, +subitement ranimée, s'était remise en route. + +Elle avait refait le chemin périlleux déjà parcouru; se glissant parmi +les herbes, les taillis, les ronces, enjambant les fossés, franchissant +les ruisseaux, les pieds ensanglantés, la robe en loques; elle était +revenue au château, espérant y retrouver, avec Lowendaal et Léonard, son +enfant volé. + +Elle ne savait ce qu'elle ferait, ce qu'elle dirait pour résister aux +menaces de Lowendaal, aux injonctions de son père... + +Mais elle se sentait forte, elle ne faillirait pas puisqu'il +s'agissait d'arracher son enfant aux mains du ravisseur. + +Sa joie de trouver Neipperg au château se mêlait à l'accablement où la +jetait la nouvelle du départ de son père et de Lowendaal, sans qu'aucune +trace de Léonard et de l'enfant eût été reconnue. + +Sans doute, le scélérat avait été rejoindre, à un endroit désigné à +l'avance, le baron, et lui avait remis l'enfant. + +Où et comment atteindre Lowendaal, le marquis de Laveline? car personne +ne savait certainement vers quel point s'était dirigé Léonard avec son +précieux fardeau. + +Neipperg fit connaître à Blanche que son père et le baron avaient pris +la route de Bruxelles. + +--Nous les rattraperons là demain, dit-il, avec une assurance qui calma +un peu Blanche. + +--Pourquoi ne pas nous mettre en route cette nuit même? demanda Blanche +impatiente. Demain nous serions à Bruxelles... + +--Demain, chère amie, chère femme, dit en souriant Neipperg, il faut que +je me batte... Quand nous aurons mis les Français en déroute, je pourrai +revenir sur mes pas et poursuivre les misérables qui nous ont volé notre +enfant... mon devoir de soldat passe avant mes angoisses de père!... + +Blanche poussa un soupir et dit: + +--Je vous obéis... j'attendrai donc... Oh! que cette nuit, que cette +journée vont me paraître longues!... + +Neipperg réfléchissait profondément. + +--Blanche, dit-il tout à coup avec gravité, qu'allez-vous devenir ici, +seule femme au milieu de tant de gens de guerre rassemblés?... Je ne +puis me tenir sans cesse auprès de vous... et ma protection ne saurait +être que discrète, réservée... je suis sans droits pour vous faire +respecter... pour réclamer en votre nom l'aide, les égards, et même +l'appui de nos généraux, de nos princes, de nos soldats aussi... +Blanche, me comprenez-vous?... + +Mademoiselle de Laveline rougit, baissa la tête, et ne répondit pas. + +Neipperg continua: + +--Si nous rejoignons, après la bataille, votre père et M. de Lowendaal, +croyez-vous qu'ils ne se targueront pas de leur autorité!... + +--Je résisterai... je me défendrai... + +--Ils vous domineront par votre enfant... qu'ils garderont... ainsi ils +s'empareront de mon fils!... quel droit pourrais-je invoquer pour +réclamer cet enfant, pour leur ordonner de vous le remettre?... Blanche, +avez-vous songé à cette difficulté que rien ne saurait surmonter... rien +que votre volonté? + +--Que faut-il faire? + +--Me donner les droits qui me permettront de parler haut et ferme, en +votre nom et au mien... + +--Faites ce que vous jugerez bon, ne savez-vous pas que mon sort est lié +au vôtre?... + +--Eh bien, quoique séparés, les hasards de la guerre nous ont +rapprochés, il faut que nous soyons à jamais unis, Blanche, il faut que +vous soyez ma femme!... Y consentez-vous?... + +Pour toute réponse, mademoiselle de Laveline s'élança dans les bras de +celui qui allait devenir son époux. + +--Tout avait été préparé ici pour la célébration du mariage, dit +Neipperg... le prêtre est à l'autel, le notaire sommeille avec ses +paperasses dans une des salles du château... il n'y a qu'à l'éveiller... +il changera les noms du futur, tandis que l'ecclésiastique donnera sa +bénédiction... Venez, Blanche, venez faire de moi le plus heureux des +époux!... + +Une heure après, dans la chapelle où Catherine Lefebvre avait joué un +instant le personnage de l'épousée, Blanche de Laveline devenait +comtesse de Neipperg... + +A peine les paroles sacramentelles de l'église avaient-elles uni les +époux, pendant que le tabellion, effaré, remportait précipitamment son +contrat dûment signé, paraphé, scellé, un crépitement de fusillade +éclata dans le vallon au pied de la chapelle... + +Les trompettes, les tambours lançaient éperdument aux échos le signal du +combat... + +--Messieurs, dit Neipperg en conduisant Blanche vers un groupe +d'officiers, je vous présente la comtesse de Neipperg, ma femme... + +Tous s'inclinèrent et souhaitèrent mille chances et prospérité à une +union contractée un si beau matin de bataille, la veille d'une grande +victoire, dans une chapelle transformée en redoute, où les volées +formidables du canon remplaçaient l'alleluia des cloches. + + + + +XX + +LA VICTOIRE EN CHANTANT... + + +Ceux qui se trouvaient, ce mémorable matin du 6 novembre 1792, sur la +crête de Jemmapes,--les paysans belges opprimés par l'Empire que la +victoire des sans-culottes allait affranchir,--virent un inoubliable et +majestueux spectacle... + +Une aube pâle et grise se levait sur les collines. De légers frissons +couraient sur les sommets, courbant les tiges des arbustes, éparpillant +des feuilles séchées. + +Les masses profondes des Autrichiens, des Hongrois, des Prussiens, +garnissaient toutes les cimes. Les pelisses fourrées des hussards, les +hauts bonnets des grenadiers, les shakos demi-coniques de l'infanterie, +les lances, les sabres courbés de la cavalerie, luisaient, +papillotaient, bruissaient, dans la clarté livide de cette matinée +automnale. + +Plus bas, des redoutes improvisées, des fortins, des palissades, +abritaient des tirailleurs tyroliens, aux chapeaux de feutre en pointe, +avec une plume de faisan ou de héron passée dans la ganse. + +L'artillerie, embusquée à droite et à gauche, espaçait, dans l'embrasure +des gabions et des madriers, ses longs cous de bronze aux bouches prêtes +à cracher la mitraille. + +La position des Autrichiens s'étendait formidable: la droite s'adossait +au village de Jemmapes, formant une équerre avec le front et la gauche +appuyée à la chaussée de Valenciennes. + +Sur les trois collines boisées, en amphithéâtre, s'étageaient trois +rangs de redoutes garnies de vingt pièces de grosse artillerie, d'autant +d'obusiers et de trois pièces de canon par bataillon, formant un total +de près de cent bouches à feu. + +L'avantage de l'emplacement, la supériorité incontestable d'une armée +aguerrie, bien pourvue de munitions, commandée par des chefs +expérimentés comme Clerfayt et Beaulieu, la puissance d'une artillerie +foudroyant d'en haut l'ennemi s'avançant dans une plaine coupée de +marais, et forcé de gravir sous un feu meurtrier des pentes aussi +terriblement défendues, donnaient aux généraux de l'Empire la presque +certitude de la victoire. + +De plus, l'armée autrichienne, bien reposée, installée sur un terrain +sec, avait le ventre garni, quand le premier coup de canon, avec +l'aurore, ouvrit la bataille. + +Les Français, eux, avaient pataugé toute la nuit dans un terrain humide, +ils n'avaient pas eu le temps de faire la soupe. On leur avait dit +qu'ils mangeraient dans la journée, à Mons, après la victoire. + +Ils s'étaient mis en marche, l'estomac vide, mais le coeur plein +d'espérance, se promettant de gagner, avec la bataille, leur déjeuner +avant midi... + +Le brouillard lentement se leva sur les fonds fangeux de la plaine +couverte d'hommes, piétinant, se bousculant, avançant dans un désordre +de torrent... + +Au signal du canon, en même temps que l'armée s'ébranlait, toutes les +musiques des brigades attaquèrent, dans un ensemble sublime, la +_Marseillaise_... Les sonorités des cuivres répondaient aux détonations +des obusiers... + +De cinquante mille poitrines s'échappaient à la fois, rythmées par +l'artillerie et soutenues par les instruments, les paroles martiales de +l'hymne terrifiant de la Révolution... + +Et les échos de Jemmapes, de Cuesmes, de Berthaimont renvoyaient aux +Autrichiens les défis superbes de ces appels héroïques: Aux armes, +citoyens!... formez vos bataillons!... + +Ce n'était plus une armée qui entrait en ligne, c'était une nation +entière, debout, se ruant, pour défendre son sol et sauver sa liberté... + +La vieille tactique était abandonnée. Comme une mer rompant ses digues, +la France écumante poussait sa marée d'hommes à l'assaut de ces +hauteurs, brisant tout, emportant redoutes, fortins, palissades, abatis, +sous ses vagues de plus en plus hautes... + +Une inondation dans un ouragan, telle fut la bataille de Jemmapes... + +Le canon et la baïonnette furent seuls employés... + +De loin, l'artillerie ravageait les défenses autrichiennes, puis, à +l'arme blanche, les volontaires, les gardes, les bourgeois et les +ouvriers d'hier s'élançaient sur les pièces, sabraient les artilleurs, +enfonçaient les carrés d'infanterie, arrêtaient les escadrons, les +cavaliers en un instant culbutés... + +Les antiques bandes impériales, les vétérans des guerres dynastiques, +furent décimés, dispersés, anéantis, par ces héros à jeun, dont beaucoup +portaient encore le sarrau campagnard, la veste de l'artisan, et dont +les mains pour la première fois maniaient le fusil. + +Le général d'Harville commandait à gauche, avec le vieux général +Ferrand. Chargé d'enlever le village de Jemmapes, celui-ci trouva de la +résistance; Dumouriez lui envoya Thévenot comme renfort, qui, +bientôt, pénétrait victorieux dans la place. Il était midi. + +Beurnonville attaquait à droite. Sous ses ordres, Dampierre commandait +les volontaires parisiens. A ces enfants des faubourgs de Paris revint +l'honneur d'emporter les trois redoutes. Ils hésitaient un peu, nos +guerriers improvisés. L'imposante ordonnance de l'armée autrichienne les +surprenait. Les dragons impériaux les chargeaient avec un ensemble +magnifique et terrifiant. Intrépides, face à la mort, croisant le fusil, +ils se laissèrent aborder, puis, faisant feu à bout portant, se jetèrent +la baïonnette en avant et dispersèrent cette cavalerie chamarrée. Les +hussards de Dumouriez achevèrent la déroute, détruisant tout, jusqu'à +Mons. + +Au centre, deux brigades s'étaient arrêtées. Un combattant, sans grade, +sans uniforme, le valet de chambre de Dumouriez, Baptiste Renard, prit +sur lui de les rallier, de les entraîner, et assura la victoire sur ce +point. Là commandait le lieutenant-général Egalité, plus connu par la +suite sous le nom de Louis-Philippe. + +Ce fut au chant de la _Marseillaise_ et du _Ça ira_ que les derniers +retranchements des Autrichiens furent emportés par les bataillons +parisiens, celui de la section des Lombards entre autres, et par les +braves volontaires. Les troupes de ligne, le 13e léger où Lefebvre se +battit comme un enragé, les chasseurs et hussards de Berchiny et de +Chamborand contribuèrent également à cette victoire décisive, qui +préservait la France de l'invasion, délivrait la Belgique, écrasait les +vieilles bandes d'Allemagne et donnait à la République naissante le +baptême de la gloire. + + * * * * * + +Après la bataille, on se mit en mesure de souper, chez les vainqueurs. + +L'heure du déjeuner et du dîner était passée. On se rattrapa sur le +repas du soir. + +On but à la victoire, à la nation, à Dumouriez, à Baptiste Renard, héros +en livrée, à la Convention nationale, aux Belges affranchis, et aussi à +l'humanité!... + +Ce dernier toast fut porté au bivouac des volontaires de +Mayenne-et-Loire, par un aide-major, à l'uniforme tout éclaboussé de +sang, car il avait, lui aussi, terriblement manoeuvré avec l'arme +blanche, parmi les héros de cette immortelle journée. + +Comme on se racontait les diverses péripéties de la bataille, un soldat +dit tout à coup: + +--Vous ne savez pas ce que nous avons trouvé dans ce château que l'on +voit là-bas, à mi-côte, et qui était, paraît-il, le quartier général des +Autrichiens?... Major Marcel, ça pourrait vous intéresser... + +--Qu'est-ce qu'il y avait donc dans ce château? demanda notre +philosophe, qui avait, ce jour-là du moins, de décisifs arguments, +vivants et morts, à faire valoir contre la barbarie des guerres. + +--Eh bien! major, il y avait un enfant... + +--Que dites-vous, un enfant?... Expliquez-vous, dit René qui s'était +approché, ce qui ne pouvait guère surprendre, car on était sûr de +rencontrer le Joli Sergent partout où se trouvait l'aide-major Marcel. + +René ajouta: + +--La citoyenne Lefebvre, la cantinière du 13e, s'informait tantôt d'un +enfant... Dites-nous un peu ce que c'était que ce p'tiot ramassé au +milieu des balles?... + +--Je ne l'ai pas ramassé, dit le soldat. + +--Vous avez eu le coeur de laisser cet innocent exposé à la +mitraille... Ça n'est pas d'un soldat français! + +--Ecoutez donc, sergent, reprit le narrateur... Nous avancions, quelques +camarades et moi, dans ce château tout désert... On se défilait avec +prudence, redoutant quelque embuscade... Ça ne nous disait rien de bon, +ce silence, cette tranquillité... + +--C'était sage, dit le major... Continue... + +--Voilà que tout à coup, en regardant par un soupirail, dans une cave, +nous apercevons comme une ombre... j'ajuste... je tire... plus +rien!... nous descendons vers la cave... nous entendons vaguement +appeler... crier... nous enfonçons la porte... qu'est-ce que nous +trouvons?... Un petit bonhomme, tout effaré, qu'on avait enfermé là, et +qui nous dit, en nous voyant:--C'est Léonard!... Il s'est sauvé par +là!... Et l'enfant nous montrait un second soupirail donnant sur une +cour extérieure. + +--Léonard!... on devait retrouver ce traître-là partout où il y a une +lâcheté à commettre, dit une voix derrière les soldats... + +C'était Catherine Lefebvre qui survenait. Elle avait entendu la fin du +récit du soldat. + +Elle dit vivement: + +--Et qu'avez-vous fait?... Vous avez fusillé Léonard, je pense... et +rassuré l'enfant... Où est-il, mon petit Henriot? Car c'est lui, j'en +suis sûre, que ce scélérat avait volé et qu'il voulait livrer à ce baron +de Lowendaal... Mais parle donc, clampin! cria-t-elle au soldat. + +Celui-ci secoua la tête: + +--Léonard s'est échappé... quant à l'enfant... + +--Tu l'as abandonné, malheureux? + +--Il a bien fallu!... En se donnant de l'air, ce coquin que vous nommez +Léonard a mis le feu à un baril de poudre abandonné par les +Autrichiens... Nous avons tous failli sauter avec la baraque!... Alors, +nous avons battu en retraite... + +--Mes amis, s'écria Catherine, des gens de coeur il n'en manque +pas ici... qui veut aller chercher sous les décombres du château?... +peut-être ce pauvre petit être sera-t-il encore vivant!... Allons! ne +parlez pas tous à la fois! dit la cantinière irritée du silence. + +--C'est qu'on est moulu, fit un des soldats. + +--On n'a seulement pas fini la soupe, dit un autre. + +--Demain, il faut être d'aplomb pour entrer dans Mons, ajouta un +troisième. + +Et celui qui avait raconté l'aventure grommela: + +--Il y a peut-être encore des coups de fusil à attraper et des barils de +poudre à voir péter dans ce maudit château!... Un moutard ne vaut pas la +peine qu'on risque sa peau comme ça... + +--J'irai donc, moi, dit Catherine, et toute seule encore, puisque +Lefebvre est de service aux grand'gardes et que vous êtes tous trop +lâches pour m'accompagner... J'ai promis à sa mère de lui rendre un jour +cet enfant, je tiendrai ma promesse... Buvez bien, mangez bien, dormez +bien, les enfants!... bonsoir!... + +--Citoyenne Lefebvre, je vous suivrai, moi, si vous le voulez, dit le +Joli Sergent. A deux, on a plus de courage!... + +--Dites à trois, fit une voix timide, et le long La Violette apparut. +Son sabre n'avait plus de fourreau, son uniforme était haché de +coups de sabre. Il était coiffé d'un casque de capitaine de dragons +impériaux. + +--Tu viens avec nous, La Violette?... C'est bien ça, mon garçon!... Il +s'agit, tu sais, de notre petit Henriot, car c'est certainement lui que +ce misérable Léonard a abandonné dans le château. + +--Il s'agit de vous, m'ame Lefebvre!... j'veux pas vous laisser seule, +dans les champs de bataille, vous le savez bien... ah! c'est que j'ai eu +une fière peur toute la journée, allez!... il s'en apercevait, le +capitaine de dragons!... oh! oui, quand il m'a fendu mon shako d'un +coup de sabre... J'étais décoiffé, voyez-vous... + +--Et tu l'as tué, le capitaine?... + +--Oui... pour lui prendre son casque... je ne pouvais pas m'en aller +nu-tête... j'aurais eu l'air de m'être endormi pendant qu'on se +battait... Oh! ça n'a pas été si commode, m'ame Lefebvre!... le +capitaine avait auprès de lui cinq dragons qui ne voulaient pas me +laisser emporter le casque de leur chef... ils y tenaient, paraît-il! Je +l'ai eu tout de même, vous le voyez... mais ça a été dur... les cinq +dragons ont tenu bon jusqu'au dernier... c'est très entêté, ces +Allemands!... + +--Brave garçon, tu as fait cela, toi... un aide-cantinier?... + +--Oui, m'ame Lefebvre... Mais marchons, allons au château... vous +verrez que, la nuit, je vous l'ai dit, je ne suis pas un poltron... + +Au moment où ils se disposaient à se mettre en route, une forme sombre +se dessina, leur barrant le passage... + +Catherine eut un mouvement de surprise: + +--Comment! c'est vous, major Marcel? dit-elle étonnée. + +--Il vient avec nous! dit René aussitôt. + +--Ne faut-il pas un médecin, là-bas?... si l'enfant est blessé, fit +l'aide-major. + +Et tous les quatre s'enfoncèrent dans la nuit, parmi les morts, les +débris d'affûts, les armes brisées, encombrant les pentes glorieuses de +Jemmapes. + +Sous les ruines du château de Lowendaal, Catherine découvrit le petit +Henriot, évanoui, atteint seulement de contusions légères. + +Marcel le soigna, le ranima. Ramené au camp, le jeune garçon sauvé du +champ de bataille fut adopté par le 13e léger et devint l'enfant du +régiment. + + + + +XXI + +L'ÉTOILE + + +Toulon, comme Lyon, Marseille, Caen, Bordeaux, était devenu une place +forte de la trahison. + +Les royalistes, unis aux Girondins, avaient ouvert les portes de la +ville, avec l'arsenal, à la coalition. + +Toute la poésie lamartinienne, tout le charme qui s'attache aux talents +oratoires, aux vertus et aux renommées des députés de la Gironde, ne +sauraient les amnistier du crime de lèse-patrie. + +A l'heure où l'Europe monarchique se ruait sur la France et prétendait +dicter des lois et imposer un régime dynastique à la nation affranchie, +les Girondins, oublieux de leur passé, méconnaissant le devoir, par +haine contre la Montagne, par peur aussi, dans un mouvement de recul à +jamais exécrable, pactisèrent avec l'ennemi, firent appel à l'étranger. + +Heureusement, Robespierre, Saint-Just, Couthon, Carnot veillaient au +Comité de salut public; les volontaires accouraient aux armées; de +jeunes généraux comme Hoche et Marceau remplaçaient aux frontières les +Dumouriez et les Custine, conspirateurs royalistes; heureusement, +surtout, le hasard fit que les canons de la République, devant Toulon et +la flotte anglaise, furent confiés à un jeune artilleur inconnu, +Napoléon Bonaparte. + +La ville traîtresse était occupée par une tourbe exotique venue, comme à +la curée, de tous les ports du littoral: des Espagnols, des Napolitains, +des Sardes, des Maltais. Le pape avait envoyé des moines chargés de +fanatiser la population. C'était la Vendée du Midi. Une Vendée pire que +celle de l'Ouest: les rebelles ayant la route de la mer pour recevoir +des renforts et, au milieu d'eux, les troupes anglaises. + +L'armée républicaine était divisée en deux corps séparés par le mont +Pharon; l'enthousiasme, l'inexpérience, la bravoure et l'indiscipline se +rencontraient, dans le mélange tumultueux de ces bataillons improvisés, +qui furent le noyau de la future armée d'Italie. + +Le commandement était échu un peu au hasard. De simples soldats +devenaient généraux en une semaine. Le général en chef était un mauvais +peintre, pire militaire, Carteaux. Le médecin Doppet et le ci-devant +marquis Lapoype étaient ses seconds. Cette bigarrure s'expliquait +par la désertion et l'émigration de presque tous les anciens officiers, +appartenant à la noblesse. + +Les commissaires de la Convention, Salicetti, Fréron, Albitte, Barras et +Gasparin, se multipliaient, enflammant le zèle des chefs, haranguant les +soldats, et décrétant la résistance, en attendant la victoire. + +Le siège se prolongeait. Les gorges d'Ollioules, les défilés avoisinant +Toulon, avaient été emportés, mais la place tenait toujours, défendue +par de formidables ouvrages. Les sièges réclament de l'expérience +militaire, de la science et des qualités de sang-froid qui faisaient +défaut aux chefs comme aux soldats de cette armée, formée de la veille. +Carteaux, le général en chef, ne connaissait même pas la portée d'une +pièce d'artillerie. + +Le hasard lui amena Bonaparte. Se rendant d'Avignon à Nice, Bonaparte +s'arrêta à Toulon pour faire visite à son compatriote le représentant +Salicetti. + +Celui-ci le présenta à Carteaux, qui, avec une satisfaction réelle, +quêtant un compliment, s'empressa de montrer à l'officier d'artillerie +ses batteries. Bonaparte ne put que hausser les épaules; les pièces +étaient si mal placées que les boulets destinés à atteindre la flotte +anglaise n'allaient pas jusqu'au rivage. + +Carteaux se retrancha derrière la mauvaise qualité de la poudre, +mais Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer l'inanité de +l'explication. Les représentants, frappés de ses raisonnements, lui +confièrent aussitôt la direction des opérations du siège. + +En quelques jours, avec une activité prodigieuse, il fit venir du +matériel, des pièces, des officiers, de Lyon, de Grenoble, de Marseille. +Il sentait qu'il était inutile de faire un siège en règle. Si l'on +parvenait à forcer l'escadre anglaise à s'éloigner de Toulon, la ville +bloquée se rendrait. Il fallait donc s'emparer d'un point, d'où l'on pût +battre la double rade, le promontoire de l'Eguillette. «Là est Toulon!» +dit Bonaparte, avec la vision du génie. Il s'empara en effet du fort de +l'Eguillette; la flotte anglaise mit à la voile, et Toulon se rendit. La +coalition était vaincue. Le Midi ne connaîtrait point la Vendée, et +Bonaparte entrait dans l'histoire, victorieux et tout surprenant de +génie. Il fut fait général d'artillerie et envoyé à Nice au quartier +général de l'armée d'Italie, commandée par Dumerbion. + +Glorieux, pourvu d'un grade qui pouvait, à vingt-quatre ans, satisfaire +son ambition et amortir le choc de ses désirs, Bonaparte se préoccupa de +l'établissement de ses frères et soeurs, son idée fixe. + +Le bonheur de Joseph le ravissait. Il ne cessait de dire en parlant +de lui: «Est-il heureux, ce coquin de Joseph!» Avoir épousé la fille +d'un marchand de savons lui semblait alors la plus belle destinée. Il se +mêlait, à cette admiration pour le couple nouvellement uni, un peu de +regret de n'avoir pu épouser Désirée, la seconde fille du négociant +Clary. + +Mais un incident matrimonial qu'il n'avait pas prévu vint le troubler et +l'irriter. + +Il apprit, à Nice, que son frère Lucien venait de se marier. Et dans +quelles conditions! Bonaparte n'en décoléra pas de dix ans. + +Lucien avait un petit emploi dans l'administration militaire, à +Saint-Maximin, dans le Vaucluse. + +Il était jeune, ardent, beau parleur, et faisait la joie et la gloire +d'une auberge où il prenait ses repas. + +Boyer, l'aubergiste, avait une fille charmante, nommée Christine. +Celle-ci ne put demeurer insensible à la faconde et aux compliments du +futur président des Cinq-Cents. Elle déclara à son père qu'elle voulait +épouser Lucien. + +L'aubergiste, qui était sur le point de refuser la clef et la table à +son pensionnaire, toujours en retard pour le paiement des quinzaines, se +gratta la tête et finit par donner son consentement. C'était une façon +de solder le compte de ce mauvais payeur. + +Bonaparte, en découvrant que son frère lui donnait pour +belle-soeur la fille d'un aubergiste, eut un violent accès de fureur. +Déjà il devinait sa grandeur et s'irritait de tout ce qui pouvait, parmi +les siens, nuire à sa fortune ou amoindrir l'éclat de sa renommée +grandissante. + +Il rompit toute relation avec son frère. + +A la jeune femme il garda toujours rancune. Elle était douce et +résignée, cette Christine Boyer; elle s'efforça à plusieurs reprises +d'apaiser Bonaparte et de rentrer en grâce. + +On a conservé d'elle cette lettre touchante, écrite au moment où elle +allait devenir mère: + + «Permettez-moi de vous appeler du nom de frère. Fuyant Paris + d'après votre ordre, j'ai avorté en Allemagne. Dans un mois, + j'espère vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien + d'autres circonstances me font espérer que ce sera un neveu. Je + vous promets d'en faire un militaire; mais je désire qu'il porte + votre nom et soit votre filleul. J'espère que vous ne me + refuserez pas. Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous + dédaignerez pas, car après tout vous êtes notre frère; mes + enfants sont vos seuls neveux et nous vous aimons plus que la + fortune. Puissé-je un jour vous témoigner toute la tendresse que + j'ai pour vous!» + +Bonaparte demeura sourd à cette plainte. La fille de l'aubergiste +demeura consignée à la porte de son coeur. + +Il rêvait d'ailleurs pour lui-même une alliance qui flattait son +amour-propre, et se souciait peu de présenter à la grande dame qu'il se +proposait d'épouser l'ignorante et rustique Christine. + +Les événements s'étaient précipités pour Bonaparte. + +Il avait perdu ses protecteurs: les deux Robespierre guillotinés, les +thermidoriens poursuivaient leurs vengeances. Bonaparte eut un instant +la pensée, en apprenant le 9 thermidor, de proposer aux représentants de +marcher sur Paris avec ses troupes. Il renonça à ce projet, mais ne put +se faire pardonner ses attaches avec les révolutionnaires. + +Dubois-Crancé, membre du Comité de Salut public, désireux de disperser +les Jacobins, qui, selon des rapports de police, étaient nombreux à +l'armée d'Italie, désigna Bonaparte comme général d'artillerie en +Vendée. + +Stupéfait et accablé par ce coup, Bonaparte partit pour Paris, +accompagné de ses deux aides de camp, Junot et Marmont. + +Un capitaine d'artillerie sans valeur, Aubry, étant alors ministre de la +guerre, jalousait les officiers de son arme qui avaient eu de +l'avancement rapide. Girondin par-dessus le marché, Aubry se vengea de +l'ami de Robespierre, du stratégiste de Toulon, en l'envoyant comme +général d'infanterie à l'armée de l'Ouest. C'était renchérir sur la +disgrâce de Dubois-Crancé. + +Comme on essayait de fléchir le ministre de la guerre, ce triste +successeur de Carnot s'étonna que l'on soutînt aussi chaleureusement un +terroriste. Bonaparte ayant voulu plaider sa cause lui-même, Aubry lui +dit sèchement: + +--Vous êtes trop jeune pour commander l'artillerie d'une armée! + +--On vieillit vite sur les champs de bataille et j'en arrive! répondit +cruellement le général, cinglant le rond de cuir arrogant. + +Aubry fut inflexible. Bonaparte, refusant d'aller combattre en Vendée, +fut rayé de l'armée. + +Il chercha alors à prendre du service auprès du sultan, et serait +retombé dans la misère noire des années précédentes, si son frère Joseph +ne lui était venu en aide. + +Un des directeurs du ministère de la guerre, Doulcet de Pontécoulant, se +souvint tout à coup de lui et le fit entrer au service topographique, au +moment même où il allait s'embarquer pour Constantinople. + +L'Orient l'attirait toujours. Il rêvait, sous un ciel lointain, la +fortune et la gloire. Un fatalisme tout musulman dominait déjà son âme: +«Tout me fait braver le sort et le destin, écrivait-il à son frère +Joseph, et si cela continue, mon ami, je finirai par ne plus me +détourner lorsque passe une voiture.» + +Avec les pays bleus de l'Islam, un autre mirage attire et fascine sa +pensée: il entrevoit, parée, brillante, ornée d'élégance et toute +rehaussée d'aristocratie, une femme, de l'ancienne société, à qui il +donnera son coeur, son nom, et qui en échange lui apportera la +satisfaction des sens, le bonheur domestique, l'aisance aussi, et +l'accès dans la société qui se reconstitue. + +Un événement retentissant vint condenser les vapeurs de cette rêverie en +réalité... + +La Convention avait terminé sa laborieuse et formidable carrière. La +Constitution de l'an III était son legs. Les conventionnels, en se +retirant, avaient décidé que les deux tiers de membres de la Convention +resteraient sur leurs sièges. Ces décrets soulevèrent une insurrection +dans Paris. + +Le 11 vendémiaire (3 octobre 1795), les électeurs de diverses sections +réunis à l'Odéon, et, le 12, les électeurs de la section Lepelletier +(Bourse) firent un appel aux armes. Le général de Menou, qui reçut +l'ordre de désarmer les sections, se laissa déborder. Il sortit du +couvent des Filles-Saint-Thomas, aujourd'hui l'emplacement de la rue du +4 Septembre et de la rue Vivienne, en parlementant. Les insurgés +triomphaient. Il était huit heures du soir. + +Bonaparte se trouvait au théâtre Feydeau. Surpris par les +événements, il se rendit à l'assemblée. On discutait les mesures à +prendre. On cherchait à désigner un général pour remplacer Menou. + +Barras, qui était désigné pour assurer le maintien de l'ordre, se +ressouvint de Bonaparte qu'il avait connu et apprécié devant Toulon. + +Le lendemain 13 vendémiaire, Bonaparte balayait les sectionnaires devant +l'église Saint-Roch, et se trouvait nommé général pour l'intérieur. + +Il tenait cette fois le pouvoir et n'allait plus le lâcher. La veille, +destitué et sans ressources, il se voyait brusquement maître de Paris et +bientôt de la nation. + +Son étoile, tour à tour radieuse et pâlissante, luisait enfin claire et +fixe au firmament. Pour vingt ans elle allait devenir le phare de la +France éblouie. + + + + +XXII + +YEYETTE + + +La fortune avait soudainement souri à Bonaparte. + +Un coup de bascule inattendu et puissant venait de l'envoyer au pinacle. + +Malgré ses talents militaires déjà révélés, et les éloges que lui +avaient décernés publiquement des hommes au pouvoir, son nom demeurait +obscur et sa situation précaire. + +Cambon, le grand financier de la Convention, homme intègre et esprit +d'élite, le héros favori de Michelet, peu tendre pour la plupart des +vrais chefs de la Révolution, avait délivré en sa faveur ce certificat à +l'occasion des combats d'Antibes: «Nous étions dans ces imminents +dangers, lorsque le vertueux et brave général Bonaparte se mit à la tête +de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage.» + +Fréron déclarait qu'il était seul capable de sauver les armées en +péril de la République. + +Barras, le corrompu mais intelligent politicien, l'oubliait. + +Mariette, arrachée par lui à la mort, au milieu des forçats de Toulon +lâchés par les Anglais, ne donnait aucun signe de vie. + +Aubry, le capitaine obtus qui s'était bombardé général de division en +prenant le portefeuille de la guerre, le rayait de l'armée. + +Enfin ce rêve d'un mariage riche qu'il avait par deux fois tenté de +réaliser, en épousant, soit la veuve de son ami Permon, soit Désirée +Clary, la seconde fille de l'aubergiste Boyer, s'était évanoui. + +Il ne lui restait plus qu'à partir pour la Turquie, organiser la garde +du sultan, ainsi que l'y autorisait un décret du Comité de Salut public, +en date du 15 septembre 1795, ainsi conçu: + + «Le général Bonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux + aides de camp pour y prendre du service dans l'armée du + Grand-Seigneur et contribuer de ses talents et de ses + connaissances acquises à la restauration de l'artillerie de ce + puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les + ministres de la Porte. Il servira dans sa garde et sera traité + par le Grand-Seigneur comme les généraux de ses armées. + + »Il sera accompagné, pour l'aider dans sa mission, par les + citoyens Junot et Henri Livrat, en qualité d'aides de + camp, capitaines Sergis et Billaud de Villarceau, comme chefs + de bataillon d'artillerie, Blaise de Villeneuve, capitaine du + génie, Bourgeois et la Chasse, lieutenants d'artillerie de + première classe, Maissonnet et Schneid, sergents-majors + d'artillerie.» + +Mais l'insurrection du 13 vendémiaire avait éclaté. + +Tout le monde avait perdu la tête, excepté celui qui devait sauver la +Convention et rétablir l'ordre légal. + +Barras, que les souvenirs du 9 thermidor désignaient au choix de ses +collègues, chargé de tous les pouvoirs, chercha autour de lui le +militaire capable de commander les troupes, dans cette journée où chacun +jouait sa vie. + +Il avisa Bonaparte qui rôdait dans les couloirs. + +Carnot avait proposé de confier le commandement à Brune. Barras répondit +qu'il fallait un artilleur. Fréron, très amoureux de Pauline Bonaparte +et qui sollicitait sa main, appuya le nom de Bonaparte. + +--Je vous donne trois minutes pour réfléchir, dit Barras. + +Durant ces trois minutes, la pensée de Bonaparte tourna avec la rapidité +vertigineuse et insensible des sphères célestes. + +Il craignait, en acceptant, d'assumer la responsabilité lourde, parfois +injuste, terrible toujours, de ceux qui se chargent des besognes de +répression. Ecraser les sectionnaires, c'était peut-être vouer son nom à +l'exécration de la postérité. Il avait refusé d'aller commander une +brigade contre les Vendéens: devait-il prendre sur lui de faire marcher +une armée contre les Parisiens? Il n'était pas fait pour la guerre +civile. Et puis, au fond, il partageait beaucoup les sentiments des +sectionnaires. Ces insurgés voulaient chasser les impuissants et les +incapables qui cherchaient à s'éterniser au pouvoir, en enlevant au +peuple les deux tiers du choix de la représentation nationale. Vaincu, +il serait perdu, livré à la vengeance des sectionnaires maîtres de +Paris. Victorieux, il trempait son épée dans le sang français et +devenait, comme il l'a dit lui-même, le bouc émissaire des crimes de la +Révolution, auxquels il était étranger. + +Mais, sa pensée, évoluant avec la promptitude de la foudre, lui montra +les conséquences de son refus: si la Convention était dispersée par la +force, que devenaient les conquêtes de la Révolution? Les victoires de +Valmy, de Jemmapes, de Toulon, du Col de Tende, les glorieux succès des +armées de Sambre-et-Meuse et d'Italie devenaient inutiles; la réaction, +la trahison effaçaient tout cela. La défaite de la Convention, c'était +la déroute de la Révolution et l'oppression de la France: les +Autrichiens à Strasbourg, les Anglais débarquant à Brest, les +principes et les libertés de la République anéantis avec les +conquêtes... Le devoir d'un bon citoyen était de se rallier à la +Convention, malgré ses fautes, et, puisqu'il tenait une épée et savait +s'en servir, il agirait bien en défendant le gouvernement établi, quelle +que fût l'incapacité de ceux qui le composaient. + +Relevant la tête, il répondit à Barras: + +--J'accepte, mais je vous préviens que l'épée tirée, je ne la remettrai +au fourreau que l'ordre rétabli... + +Il était une heure du matin. Le lendemain, la victoire de la Convention +était définitive et Barras disait à la tribune: + +--J'appellerai l'attention de la Convention nationale sur le général +Bonaparte. C'est à lui, c'est à ses dispositions savantes et promptes +que l'on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait +distribué des postes avec beaucoup d'habileté. Je demande que la +Convention confirme la nomination de Bonaparte à la place de général en +second de l'armée de l'intérieur. + +Quelques jours après, Barras donnait sa démission et Bonaparte restait +seul investi du commandement. + +Il était temps. Il n'avait plus de bottes aux pieds et son habit se +fendait d'une façon cynique et dérisoire. + +Quelques jours auparavant, il s'était enhardi à se présenter chez +madame Tallien. + +Cette créature séduisante et perverse, Thérézia Cabarrus, qui avait armé +le bras du versatile Tallien et décrété, du fond de sa prison, le 9 +thermidor, gouvernait Barras, alors personnage de premier rang. + +Pour obtenir l'appui de Barras et décrocher un emploi quelconque, +Bonaparte, à bout de ressources, n'ayant ni un écu ni un vêtement, se +rendit à une soirée de la belle courtisane. + +Il lui fallut une énergie et une force de caractère énormes pour oser +s'avancer, en son piteux accoutrement, au milieu de femmes élégantes, de +muscadins pimpants et de généraux empanachés. + +Il portait de longs cheveux tombant des deux côtés du front, sans +poudre,--et pour cause: les perruquiers faisaient payer cher leur +accommodement,--une petite queue derrière nouait ses mèches lisses. Ses +bottes ne résistaient que par un miracle de précaution. Les crevasses en +avaient été soigneusement barbouillées d'encre. Son uniforme tout râpé +était le même qu'il avait porté devant l'ennemi, glorieux mais usé, et +un simple galon de soie remplaçait, par économie, la broderie insigne du +grade. + +Il apparut si minable à la triomphante maîtresse en titre, qu'elle lui +donna sur-le-champ une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la +division de Paris, la 17e, à l'effet de lui faire obtenir, conformément +au décret de fructidor an III, qui accordait un costume aux officiers en +activité, du drap pour un habit neuf. Bonaparte n'était pas en activité, +n'avait aucun droit à cette distribution, mais la protection de madame +Tallien valait mieux qu'un décret: le pauvre officier sans solde eut du +drap pour se faire tailler un habit, et put, le 13 vendémiaire, montrer +aux conventionnels, transis de peur et ensuite exubérants de joie, un +sauveur vêtu à peu près proprement. + +Rapidement, comme les princesses de contes de fées pour qui les palais +sortent des citrouilles, Bonaparte se métamorphosa et autour de lui les +choses changèrent. + +Il s'installa au quartier général, situé rue des Capucines. Junot, +Lemarois sont auprès de lui. Son oncle est mandé à Paris pour lui servir +de secrétaire. Il emploie le premier argent que lui verse le trésorier à +secourir sa famille. Il envoie cinquante mille francs à sa mère, se +contentant, lui, d'acheter de belles bottes neuves dont il avait envie +et de se faire coudre une broderie d'or luisant, à l'habit qu'il devait +à l'intervention de madame Tallien. + +Il se hâta d'user de son influence pour placer ses frères: il prend +Louis comme aide de camp, avec le grade de capitaine, et sollicite un +consulat pour Joseph. Il expédie de l'argent au collège où se +trouve Jérôme, réglant l'arriéré et ordonnant qu'on lui apprît les arts +d'agrément, le dessin, la musique. + +Rassuré sur le sort des siens, sûr de l'avenir quant à lui, redevenu +général et en passe de choisir un commandement avantageux, car la +Convention n'a rien à refuser à son sauveur et le Directoire qui va +entrer en fonctions ne peut se passer de son épée, il en revient à ses +idées matrimoniales. + +Un mariage riche, avec une femme lui donnant la fortune, l'influence, le +poids social qui lui manquent, effaçant les traces de la gêne antérieure +et l'aidant à tenir son nouveau rang, voilà le but de son ambition. + +Mais Bonaparte, mathématicien inflexible, cerveau puissant et +infaillible, devait connaître, comme le plus naïf jeune homme, la +domination du turbulent viscère qui règle les actions des hommes et +souvent les dérègle. + +Il devint amoureux. + +Avec une étourderie de collégien, il se laissa prendre au piège +voluptueux d'une coquette sur le retour, de cette créole vaine, volage, +dépensière et sotte, qui ne l'aima que le jour où l'empereur lui ôta le +diadème d'impératrice qu'il avait follement posé sur son front de femme +légère. + +Ce fut chez madame Tallien, que le général de vendémiaire venait +remercier de l'accueil fait à l'officier destitué du mois précédent, que +Bonaparte rencontra la veuve Beauharnais. + +Cette veuve Beauharnais était une créole des Antilles. + +Une de ces aventurières qui courent le monde, et, sensuelles, +audacieuses, charmantes, sont des courtisanes pires, protégées par leur +exotisme et admises dans la société à la faveur de leur aspect +d'étrangères. A beau séduire qui vient de loin. + +Elle se nommait Marie-Josèphe-Rose Tascher de la Pagerie. Elle était née +le 23 juin 1763, dans la paroisse de Notre-Dame de la Purification, à la +Martinique. Le père de cette Josèphe, dite Joséphine, nommé Joseph +Gaspard, cultivait les plantations que lui avait léguées sa famille, +venue de France, pour coloniser, en 1726. Ancien capitaine de dragons, +chevalier de Saint-Louis et page de la Dauphine, il avait peu de fortune +et se préoccupait fort de marier convenablement sa fille aînée, car +Joséphine avait encore deux soeurs: Catherine-Marie-Désirée et +Marie-Françoise. + +Une certaine dame Renaudin, tante de la jeune fille, lui procura le mari +souhaité. Elle l'avait sous la main: le fils cadet du marquis de +Beauharnais, ancien gouverneur des Iles du Vent. Les Beauharnais +provenaient de l'Orléanais. La tante Renaudin était la maîtresse du +marquis. + +Le mariage fut décidé à distance, car le jeune Beauharnais se +trouvait en France, et sa fiancée s'embarqua en septembre 1779. Elle +parvint à Bordeaux et, quelque temps après, épousa le vicomte Alexandre +de Beauharnais, nommé capitaine au régiment de la Sarre, à l'occasion de +son mariage. Il avait dix-huit ans, elle seize. Bonaparte, à l'époque où +sa future impératrice se mariait, avait dix ans et entrait à l'Ecole de +Brienne. + +Ce fut rue Thévenot, à Paris, que se logèrent les deux époux. Le 2 +septembre 1780, naquit Eugène, le futur prince, vice-roi d'Italie. Le +ménage ne demeura pas longtemps uni. Bientôt le jeune vicomte quittait +sa femme pour aller servir en Amérique, sous les ordres de Bouillé. Le +désir de donner aux Américains l'indépendance, et de s'immortaliser aux +côtés de Lafayette et de Rochambeau, s'alliait, chez le trop précoce +mari, au désir de s'éloigner d'une femme coquette, frivole à l'excès et +surtout dépensière. Il laissait Joséphine enceinte. Elle mit au monde, +le 10 avril 1781, la future reine Hortense, la mère de Napoléon III. + +A cette époque, Joséphine n'avait donné à son mari aucun sujet de +plainte. Celui-ci, marié trop jeune, s'abandonnait au désir des amours +nouvelles et à l'entraînement des distractions passagères. Son départ +n'attrista que médiocrement l'étourdie. Il lui rendait une liberté dont +elle se montrait friande. + +Elle mena dès lors une existence à moitié régulière, ayant des +amants, des dettes, des hauts et des bas. Elle vivait en marge de la +société. La cour lui était non pas interdite, car les Beauharnais +faisaient partie de la bonne noblesse d'Orléans, mais difficile à +aborder. Elle n'avait que sa tante Renaudin pour la présenter, et la +situation équivoque de cette dame lui interdisait l'entrée de +Versailles. + +M. de Beauharnais revint en France, plaida en séparation. Le Parlement +lui donna gain de cause, mais les torts étant réciproques, l'arrêt +alloua à Joséphine une pension de dix mille livres. La séparée jugea à +propos de faire un voyage au pays natal. Elle retourna à la Martinique, +en revint en 1791, en compagnie d'un galant officier de marine, M. +Scipion de Roure. + +Elle retrouva son mari en haute situation. Le vicomte de Beauharnais, +député de la noblesse, était devenu l'un des membres influents de la +Constituante. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir proposé, dans la +nuit fameuse du 4 août, l'admissibilité de tous les citoyens dans les +emplois civils, militaires et ecclésiastiques, et l'égalité des peines +pour toutes les classes de citoyens; l'abolition, par conséquent, de +l'ancien régime en deux articles. Il avait été élu plusieurs fois +président de l'Assemblée nationale et recevait, en son hôtel de la rue +de l'Université, un grand nombre de députés dont il était le chef. + +Joséphine, ambitieuse et avide de présider un salon politique, où +fréquentait tout ce que l'Assemblée comptait d'hommes distingués, voulut +se réconcilier avec son mari. Elle se fit humble, douce, repentante, +féline. Elle réussit. Pendant quelque temps, elle rayonna dans cet hôtel +de la rue de l'Université dont elle était la reine. + +Mais les jours s'assombrissaient. La Terreur avait clos les salons. +Beauharnais était à l'armée. Général en chef de l'armée du Rhin, il fit +le siège de Mayence. Démissionnaire, il fut arrêté en 1794, comme frère +et major général de l'armée de Condé. Bien qu'un républicain et un +patriote comme le général Beauharnais ne dût pas pactiser avec les +traîtres, malgré la présence de son frère dans leur état-major, il fut +guillotiné, le 5 thermidor. Quatre jours plus tard, les prisons +s'ouvraient, et il eût été sauvé. + +Sa mort fut le fait d'une erreur, et de la précipitation avec laquelle, +dans ce terrible moment, s'exécutaient les arrêts criminels. + +Beauharnais doit être réhabilité entièrement, quoique sa tête ait roulé +pêle-mêle avec celles des traîtres, des conspirateurs et des ennemis de +la patrie. Il a été victime de dénonciations injustes. Lui-même a +déclaré qu'il ne fallait point reprocher à la Révolution sa mort. + +Avant de marcher à l'échafaud, dans un testament sublime, digne +d'un philosophe de l'antiquité, Beauharnais exprima surtout cette +crainte que la postérité ne le crût un «mauvais citoyen», relevant son +cadavre parmi ceux des traîtres que le glaive de la loi frappait. +«Travaille à réhabiliter ma mémoire, écrivait-il à sa femme, dans cette +lettre suprême, interrompue par le bourreau; prouve qu'une vie entière +consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité +doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout +dans la classe des gens suspects. Mais ce travail doit être ajourné, +car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour +pulvériser ses fers, doit s'environner d'une juste méfiance et plus +craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.» + +Le noble citoyen terminait en recommandant à sa jeune femme de se +consoler dans l'éducation de ses enfants, en leur apprenant que c'était +à force de civisme qu'ils devaient effacer le souvenir de son supplice. + +Quel admirable caractère que ce héros, qui, sorti des rangs de +l'aristocratie, se fait le défenseur du peuple, abat la féodalité, +proclame le premier, à une époque où cette loi des sociétés modernes +semblait une hérésie, une anarchique utopie, l'égalité des peines et +l'admissibilité des nobles et des roturiers aux grades dans l'armée, +aux emplois dans la magistrature, dans les fonctions de l'État, et +qui, après avoir présidé la plus grande des assemblées françaises, +commandé l'armée immortelle du Rhin, périt sur l'échafaud, victime de +passions aveugles, subissant le contre-coup d'une cruelle et injuste +fiction de solidarité fraternelle, et n'a, au seuil de la mort, qu'une +crainte, c'est que la peine inique qu'il subit ne laisse supposer qu'il +l'ait méritée! Alexandre de Beauharnais a le droit de prendre place au +Panthéon de la Révolution, parmi les martyrs sanglants de l'évangile +nouveau,--au Panthéon égalitaire et indistinct où se retrouvent +proscripteurs et proscrits, les décapités de germinal et les vaincus de +thermidor ou de prairial: Danton à côté de Saint-Just, et Vergniaud près +de Couthon et de Soubrany. + +Joséphine a été favorisée, entre toutes, par le mariage. Beauharnais et +Bonaparte, quelle femme n'eût été fière de ces deux maris, ne les eût +aimés, adorés, respectés! Elle ne les a aimés ni l'un ni l'autre; elle +les a trompés, à bouche que veux-tu, avec les premiers gentils officiers +et muscadins que le hasard des sociétés faciles où elle se plaisait +jetait dans ses jupes. + +La Révolution fit de Joséphine, qui, jusque-là, n'avait été qu'une +déclassée, une sorte de grande dame. Le nom de son mari lui servit de +titre auprès des femmes de l'ancienne cour ayant échappé à la +Terreur. En prison, elle se lia avec plusieurs vénérables survivantes du +naufrage de la vieille aristocratie. Elle connut aussi la Cabarrus. + +Chez celle-ci, trônant et minaudant sous le double pavillon du citoyen +Tallien, son époux, et du directeur Barras, son amant, Joséphine, un +jour, se trouva en face du maigre et silencieux vainqueur de +vendémiaire. + +Bonaparte était à la mode. On ne parlait que de ce jeune général qui, +d'un bond, venait de sauter dans la gloire. Les salons se le +disputaient. Les femmes lui souriaient, cherchaient à l'attirer. Lui, +passait grave, indifférent, souverain déjà. + +La veuve Beauharnais, avec sa nonchalance créole, ses graves manières, +ses charmes déjà fanés, séduisit le froid jeune homme du premier regard. + +En cette entrevue décisive chez madame Tallien, Bonaparte se sentit +attiré, pris, enveloppé. Dans le cercle vaporeux de cette brune enfant +des îles, il se voyait entraîné, et, avec charme, subissait le vertige. + +Elle était loin d'être belle. Son futur beau-frère, Lucien Bonaparte, +fit part en ces termes de l'impression qu'elle produisit sur lui: + +«Elle avait peu, fort peu d'esprit; point du tout de ce que l'on +pourrait appeler la beauté; mais certains souvenirs créoles, dans les +souples ondulations de sa taille, plutôt petite que moyenne; une +figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle les apprêts de +sa toilette remédiaient assez bien, à la clarté des lustres; tout enfin +dans sa personne n'était pas dépourvu de ces quelques restes de sa +première jeunesse, que le peintre Gérard, cet habile restaurateur de la +beauté flétrie des femmes sur le retour, a fort agréablement reproduits +dans les portraits qui nous restent de la femme du Premier Consul... +dans les brillantes soirées du Directoire où Barras m'avait fait +l'honneur de m'admettre, elle ne me paraissait plus jeune et inférieure +aux autres beautés qui composaient ordinairement la cour du voluptueux +directeur et dont la belle Tallien était la véritable Calypso...» + +Le portrait, peu flatté, paraît exact. + +Joséphine avait alors plus de trente-deux ans. Elle était mère de deux +jeunes enfants, et son existence mouvementée, ses tracas princiers, ses +voyages, le décousu de sa vie domestique, ses amours de passage, avaient +certainement contribué à accélérer pour elle la marche du temps. + +Elle vainquit cependant le vainqueur à leur premier tête-à-tête. +Bonaparte sortit de chez la Tallien le coeur bouleversé, les yeux +brillants, secoué dans tout son être par une fièvre qui, pour la +première fois, n'était pas celle de la gloire, tourmenté d'un besoin qui +n'était plus la faim, oubliant même sa famille et dédaignant la +conquête du monde, qu'il rêvait en ses heures solitaires de jeunesse +besogneuse, pour ne penser qu'à celle de _Yeyette_, comme lui avait dit +se nommer familièrement, pour les intimes, la voluptueuse créole. + + + + +XXIII + +MADAME BONAPARTE + + +Bonaparte,--dont toute la première jeunesse fut chaste, laborieuse, et +qui ne connut que les débauches cérébrales et les griseries de +l'intellect,--fut amoureux de Yeyette avec emportement. + +Il est certain que Joséphine ne méritait nullement cet excès d'amour. +Mais le jeune général se trouvait dans une situation psychologique telle +que son coeur devait fatalement s'éprendre au premier contact d'une +femme répondant à peu près à ce type, à ce modèle, que dans ses songes +antérieurs, sa pensée avait si longuement et si avidement évoqué. + +Joséphine n'était pas une de ces femmes d'esprit, de ces bas-bleus dont +il eut justement, toute sa vie, l'horreur. Elle ne se piquait point de +lancer des saillies ou de malicieuses épigrammes. Elle plut d'abord +au général, en paraissant s'intéresser énormément à ses conquêtes +militaires, en lui parlant stratégie. + +Elle avait en outre à ses yeux un prestige incomparable: +n'appartenait-elle pas à l'ancienne aristocratie? Pour le petit +gentillâtre corse, élevé dans un domaine misérable, et qui jamais +n'avait approché de femmes bien vêtues, fleurant le parfum de l'ancienne +cour, cette vicomtesse personnifiait la beauté féminine alliée à la +grandeur. Le prestige de la noblesse, la Terreur passée se ravivait, +lustral: la guillotine avait rajeuni les oripeaux fanés de l'ancien +régime, et, sous l'ondée de sang, la noblesse reprenait coloris et +vigueur. Il redevenait véridique le mot de la galante douairière: «Pour +un roturier, une marquise a toujours trente ans.» Cette attraction +nobiliaire, ce prestige du titre, du nom, du rang, jusqu'au plus profond +de nos couches sociales démoralisées s'est perpétuée. Le commerçant ne +fait-il pas étalage de sa clientèle titrée? Les hôteliers n'ouvrent-ils +pas toutes grandes les portes de leurs appartements, parfois celles de +leurs coffres-forts devant des monseigneurs aussi redoutables souvent +que les pinces des cambrioleurs? Et, dans la trivialité de leur verbiage +amoureux, les don Juan en casquette ne formulent-ils pas encore leur +admiration et leurs désirs, à la vue d'une jolie fille, par cette +exclamation toute chargée du respect de jadis: «Je l'embrasserais comme +une reine!» + +Bonaparte, dont le génie en ébullition n'excluait pas une ignorance +absolue des usages et des choses du monde, ne pouvait faire la +distinction entre une vraie grande dame, puisqu'il n'en avait jamais vu +auparavant, et cette irrégulière veuve, aux allures molles et aux yeux +langoureux, qui lui adressait des éloges si simples, si sincères, sur +ses talents militaires. + +Dans toute passion naissante, si déraisonnable qu'elle soit ou si +logique, si inévitable qu'elle apparaisse par la suite, il convient de +toujours constater un germe, un mobile initial, une monère, diraient les +embryogénistes. Chez l'un c'est le besoin d'aimer, le sexe qui commande; +un autre subira la loi de l'attraction et de la sociabilité, fuyant +l'isolement, l'ennui, monstre flasque, gluant comme un poulpe, qui vous +enlace en ses tentacules; pour celui-ci, l'amour sera comme une fleur +qui pousse, dans un terrain préparé, jaillissant d'une plante où la sève +a monté; enfin pour certains hommes, au cerveau intuitif, à la pensée +objective, pour les grands imaginatifs, les constructeurs de châteaux en +Espagne, les armateurs d'esquifs invraisemblables destinés à appareiller +vers des rivages fabuleux, l'amour est un concept réalisé, une +idée incarnée, une vapeur d'esprit qui se condense en chair +marmoréenne... pour ceux-là, dont Napoléon était, poètes sans jamais +écrire de vers, la femme est évoquée comme une apparition désignée; elle +sort de l'inconnu telle que la statue conçue par le statuaire du bloc +informe de la glaise, presque comme la blonde Eve tirée de la côte du +premier amant... + +Napoléon aimait en Joséphine l'amante idéale. + +Il ne retrouva pas en elle les traits, le nez, la bouche, les yeux qu'il +avait combinés dans l'esquisse de sa figure d'amour. Avec son teint mat, +sa peau de tropicale riche, élevée à l'ombre, portée en manchy de rotin +et balancée en des hamacs, tandis que, de grandes plumes d'autruche, +deux négresses éventaient sa sieste gracieuse, ses yeux gros bleu foncé, +ses cheveux châtains dorés aux boucles frisottantes que contenait un +cercle d'or, Yeyette ne réalisait sans doute pas au point juste le type +physique de son imagination. + +Mais elle personnifiait admirablement la femme idéale qu'il attendait, +qu'il espérait, qu'il voulait. + +Sa tentative auprès de madame veuve Permon, qui aurait pu être sa mère, +prouvait qu'il n'attachait qu'une importance secondaire à la question +d'âge. La maturité de Joséphine devenait sans doute un attrait de plus +pour le rude soldat, le politique impitoyable et glacé qu'il était déjà. +Avec les femmes, Bonaparte n'avait guère que les désirs et les audaces +d'un collégien. + +Sa démarche, sans résultat, auprès du marchand de savon de Marseille +pour épouser Désirée, la soeur de madame Joseph Bonaparte, prouvait +qu'il n'était pas indifférent à la dot. + +Il voulait une femme qui pût tenir un salon, et qui lui apportât, avec +une aisance acquise, un intérieur, un mobilier, des relations, et un +rang social établi. Joséphine, pour lui, présentait tous ces avantages. +Elle appartenait, comme la veuve Permon, à l'aristocratie, et de plus +elle était, comme Désirée Clary, riche. Bonaparte le croyait du moins. + +Après son entrevue chez la Tallien, il fut invité au petit hôtel du nº +6 de la rue Chantereine, et fut ébloui de ce qu'il prenait pour un luxe +de vraie vicomtesse. + +Disons à ce propos qu'elle est absolument inexacte l'anecdote, charmante +d'invention, du jeune Eugène Beauharnais venant réclamer, chez le +général Bonaparte, l'épée de son père, confisquée au cours des +perquisitions exécutées chez les sectionnaires, après leur défaite. +Aucun récit contemporain ne mentionne ce fait. L'épée du général n'avait +pu être saisie que chez sa veuve. Et la vicomtesse de Beauharnais était +l'amie de madame Tallien, elle vivait dans la société de Barras, elle +passait même pour remplacer, de temps à autre, auprès de lui, la belle +Notre-Dame de Thermidor. Chez une femme aussi protégée du +commandant en chef de l'intérieur, au nom duquel le désarmement +s'opérait, la police se fût bien gardée d'oser perquisitionner. Et puis, +dans ce cas, c'est à Barras, et non à Bonaparte, son subordonné +militaire, que se serait adressée la réclamation légitime de la famille +Beauharnais. + +Le logis de la rue Chantereine était modeste et meublé de bric et de +broc. La gêne y inscrivait partout son passage. Avec Gauthier, son +jardinier-cocher-valet de pied, et mademoiselle Compoint, femme de +chambre, très avancée dans l'amitié, dans l'intimité de Joséphine, +habillée presque aussi élégamment qu'elle et traitée en amie, en +soeur, Joséphine réussit à éblouir Bonaparte qui ne savait rien du +luxe, et ressemblait à un sous-officier invité chez la femme du colonel. + +La bohème dorée logeait à l'hôtel Chantereine, loué, à la citoyenne +Talma, quatre mille livres. Il n'y avait pas de vin dans la cave, ni de +bois sous la remise, mais un carrosse avec deux chevaux étiques +s'étalait, bien en vue, à l'entrée du pavillon. Joséphine, très +coquette, tenait au luxe apparent. Elle avait beaucoup de robes, très +peu de chemises. Ses costumes légers, vaporeux en gaze, en mousseline, +produisaient beaucoup d'effet aux réunions, et lui coûtaient fort peu. + +Bonaparte fut tout de suite pincé. Il sortit de la maisonnette délabrée, +la tête folle et les sens embrasés. Il désirait à présent Joséphine +comme femme, comme chair, comme être à posséder, à étreindre, à +fouler sous l'impétuosité de ses caresses. + +Celle qu'il avait cherchée sans la connaître par ses qualités +extérieures, sa position dans le monde, son origine, ses affinités, son +milieu, il la trouvait et, comme femme, elle satisfaisait toutes les +exigences de son désir. Donc il la voulait, il l'aurait. Rien ne pouvait +arrêter sa volonté lancée comme un obus hors du canon. + +Joséphine hésita tout d'abord. Bien que sa position fût précaire, elle +se demandait si la fortune du général Bonaparte persisterait. Après +tout, pour elle, ce n'était qu'un parvenu, grâce à l'amitié de Barras. +Sans le choix de Barras, c'est Brune ou Verdières, proposés par Carnot, +qui eussent été chargés de défendre la Convention au 13 vendémiaire. +Barras continuerait-il sa protection au jeune aventurier? Le +tout-puissant Directoire ne verrait-il pas d'un mauvais oeil ce +mariage? + +Joséphine résolut d'aller consulter le sensuel et cynique potentat. + +Elle fit donc atteler un soir, et se rendit au Luxembourg, chez le +citoyen Barras, membre du Directoire. + + + + +XXIV + +CHEZ BARRAS + + +Il y avait fête au Luxembourg quand Joséphine de Beauharnais se fit +annoncer. + +Elle s'était habillée avec recherche à la mode nouvelle, robe à la +Flore, flottante à la façon d'une écharpe, vaporeuse, légère, au tissu +presque transparent, laissant luire sous son réseau délié l'ivoire mat +des chairs. + +Il s'agissait, non seulement de plaire à Barras, mais aussi d'éclipser +toutes les beautés qui s'épanouissaient en corbeilles roses, blanches, +bleues, à la grecque, à la romaine, à la Diane, à la Terpsichore, toute +la mythologie de l'Olympe du moment, dans les salons de Barras. + +Qu'elle refusât ou qu'elle donnât sa main au général Bonaparte, +Joséphine entendait maintenir sa réputation de femme à la mode, +courtisée, recherchée, et prouver qu'elle n'avait pas renoncé à +l'empire des grâces. Au fond du coeur, cette démarche qu'elle +risquait, ce conseil et cet appui qu'elle venait demander au brillant +directeur, n'étaient qu'un prétexte à se montrer sollicitée, désirée, +aimée, par un personnage, sans doute un peu nouveau, mais dont le monde +déjà semblait subir l'ascendant et présager les hautes destinées. + +Elle voulait exhiber à ses rivales son amoureux Bonaparte, comme une +parure inédite, comme un bijou un peu sauvage, mais précieux, et il ne +lui déplaisait pas de dire à Barras, en feignant de le consulter, que +son collègue au commandement de l'armée intérieure, son second dans la +journée de vendémiaire, dont l'épée victorieuse pouvait peser autant que +son sabre de parade dans la balance de l'avenir, la trouvait adorable et +n'avait pas la sottise de lui préférer quelque impure aux charmes +avilis. + +Était-ce coquetterie, regrets ou ironie? Joséphine n'a pas été +historiquement la maîtresse de Barras. Elle fut dans la réalité des +boudoirs restaurés, dans le décor poétique des sylphides et des nymphes +diaphanes peintes par Prud'hon, la sultane d'une heure de Barras, +démocrate pacha à la face brutale de soudard, aux prétentions élégantes +d'un roué de la Régence. + +Aucune femme ne lui résistait, à ce casse-coeur qui était un +casse-cou. Sa vie avait été pleine d'aventures amoureuses. Ce +révolutionnaire était un aristocrate de naissance, talon et bonnet +rouges, le comte Paul de Barras, s'il vous plaît! Méridional, cela va +sans dire, étant né à Fox-Emphoux, dans le Var, capitaine aux armées du +roi, membre de la Convention, régicide, président de la redoutable +assemblée, investi du commandement suprême au 9 thermidor et au 13 +vendémiaire, il avait été élu membre du Directoire, le dernier par 129 +voix sur 218 votants. On sait que le Directoire était composé de 5 +membres nommés par le Conseil des Anciens sur une liste de 50 membres +présentés par l'Assemblée des Cinq-Cents. Ses collègues étaient +Larévellière-Lépeaux, élu par 216 voix, Rewbell, Letourneur et Carnot. +Le dernier de tous, Barras, s'était imposé et gouvernait réellement le +Directoire. Il était grand, robuste, avec l'aspect d'un Fanfan-la-Tulipe +parvenu aux honneurs; il conservait, sous le fastueux manteau +directorial, ses moeurs et ses allures de don Juan de caserne. Ses +collègues laborieux comme Letourneur, austères comme Carnot et Rewbell, +enthousiastes, honnêtes, mais peu décoratifs comme le difforme +Larévellière-Lépeaux, ne représentaient pas le pouvoir brillant, +théâtral, cabotin même, si l'on peut employer ce vocable alors inconnu, +tel que le voulaient les Français de l'an III, las de la liberté, +regrettant les plaisirs, l'insouciance, le laisser-aller des +moeurs et la pompeuse allure de l'ancien régime. + +Barras, par sa prestance, par la façon dont il portait la tête au milieu +des solliciteurs de tout rang et de toute origine, par le geste dont il +soulevait son chapeau à triple plume blanche, par la soldatesque +nonchalance avec laquelle il laissait traîner sur les parquets du +Luxembourg son sabre courbé au fourreau de vermeil, personnifiait +admirablement, pour la foule redevenue servile, la majesté royale +rétablie sans la monarchie. Ce Louis XIV de corps de garde était le roi +de la République. Tout le servait. Ses vices surtout. Ses maîtresses +formaient la garde de son pouvoir joyeux. Il rassurait par les fêtes +qu'il donnait. Le peuple ne songeait pas à reprocher à ce jouisseur ses +jouissances. On sortait d'une bataille terrible, d'un carême effrayant: +à tous les rangs de la société, un seul régime apparaissait désirable, +celui qui permettrait de vivre en paix et de faire tous les jours +Mardi-Gras. + +La guillotine, les fêtes affreuses de la rue, les hommes en bonnet rouge +et en carmagnole, les furies de la guillotine coiffées du madras +évoquant la face hideuse de Marat, le luxe proscrit, l'amour suspect, +l'art réfugié à l'étranger, tout cela n'était plus qu'un cauchemar. On +s'éveillait dans la joie, dans l'ivresse; on se reprenait à des plaisirs +brusquement ranimés, on se retrouvait à table entre échappés de la +charrette. Les dîners, les parties de campagne, les vins débouchés au +milieu de gais compagnons et de jolies filles décolletées, les roses +dont on jonchait les nappes et les surtouts, les équipages qui +semblaient revenir des écuries de Pluton, les convives dont beaucoup, +comme Lazare, sortaient réellement du tombeau, donnaient à cette époque +étrange, bigarrée, puissante, une couleur et une outrance que jamais +plus les âges pacifiés ne reverront. + +Il la personnifiait superbement dans ses folies, dans ses passions, dans +ses forces aussi, cette transitoire période du Directoire, le +voluptueux et intelligent Barras. + +Il avait rétabli l'ordre dans la rue, et le plaisir dans la société. +Quoi d'étonnant que toutes les femmes fussent folles de lui? Avec cela, +très dépensier: comme il jetait l'or sur les tables de brelan du +Palais-Royal, il lançait par poignées les louis aux jeunes beautés +attirées, phalènes vénales, par le flamboiement de cet astre nouveau. La +Cabarrus était l'odalisque favorite. Cette intrigante courtisane qui +repoussa, n'ayant plus besoin de lui, l'odieux Tallien, n'est pas +seulement maîtresse en titre, elle est aussi la complice de Barras. +C'est elle le grand agent de corruption sociale. Son rôle est celui +d'une magnifique proxénète. Elle aide le sybarite directeur à enterrer +la Révolution sous les fleurs et à faire succéder l'orgie +crapuleuse à la débauche sanglante. La Révolution, où les frères +s'entre-dévorèrent, fut un repas des Atrides: la Cabarrus avec Barras en +fit un festin de Trimalcion. + +Une soirée chez Barras rassemblait tout ce que la société d'alors +comportait d'élégances, de distinction, de vice, de vertu, de gloire. +Les jeunes généraux, les vieux parlementaires, les femmes qui portaient +en breloques une boucle de leur fiancé, de leurs frères, ou de leur +premier amant, coupée sur la tête chérie au moment où Samson allait s'en +emparer, les fournisseurs plus cousus d'or que les fermiers généraux de +jadis, les muscadins aux amples cravates de mousseline, les madame Angot +toutes ruisselantes de bijouterie, les savants, les écrivains Monge, +Laplace, Volney, se pressaient dans les salons du Luxembourg, heureux de +survivre, désireux de rattraper les heures perdues, insoucieux de +l'avenir, se disant avec un sourire sceptique: «Pourvu que ça dure!» +Dans l'ombre Talleyrand, revenu d'Amérique, ricanait et couvait cette +société en décomposition, comme un vautour planant sur un charnier. + +Quand Joséphine eut fait prévenir Barras quelle désirait l'entretenir en +particulier, on la conduisit dans un petit salon attenant au cabinet du +directeur. + +Elle attendit quelques instants. La cloison était légère: un bruit +de voix s'élevait de la pièce voisine; elle entendit la fin d'une +discussion. + +--Pourquoi soupçonnes-tu Bonaparte? disait Barras dont Joséphine +reconnut le verbe sonore, c'est un homme pur d'argent, comme il nous en +faut... + +--Je le crois ambitieux, répondit la personne avec qui s'entretenait +Barras. + +--Ne l'es-tu pas, toi, Carnot? reprit le directeur... Sois donc franc: +tu es jaloux de Bonaparte! les plans qu'il a combinés pour l'armée +d'Italie, tu les as anéantis sans les soumettre au Directoire, craignant +que la gloire t'échappât du triomphe de nos armes! + +--Je n'ai pas connu ces plans, répondit le directeur Carnot. Je les +ignorais... Je jure que cela n'est pas vrai... + +--Ne lève pas la main! dit brutalement Barras. Il en dégoutterait du +sang!... + +--Tu me reproches, toi aussi, dit Carnot avec âpreté, d'avoir signé des +arrêts de mort? + +--Tous les arrêts de mort... oui, tu les as tous signés avec +Robespierre... + +--Je les ai signés sans les lire, comme Robespierre signait mes plans +d'attaque sans même y jeter les yeux... nous avons servi la Révolution +chacun de notre côté... la postérité nous jugera!... + +--Va-t'en, buveur de sang! cria Barras. + +--Adieu, toi qui te grises d'or et de volupté! répondit Carnot. Je +te le répète: je crains l'ambition de Bonaparte, mais je ne m'oppose +nullement à ce que tu le nommes général en Italie!... Après tout, lui +aussi fut un terroriste, un protégé des Jacobins, un régicide comme toi +et moi... récompense-le, c'est ton affaire! Mais ne crois pas qu'il ait +d'aussi vertueux desseins que tu le supposes... Le 13 vendémiaire, ce +n'est pas Rome qu'il a sauvée, c'est Byzance!... + +Et l'ancien membre du Comité de Salut public sortit en faisant claquer +la porte avec violence. + +Barras, soulevant une portière, se présenta souriant à Joséphine et lui +dit: + +--Quelle heureuse circonstance vous fait, belle vicomtesse, vous tenir à +l'écart de la fête, et qui me vaut l'agréable surprise de cet entretien +particulier? + +Barras, au fond, était inquiet. Il n'avait pas dédaigné les faveurs +passagères de la séduisante créole, mais il ne tenait nullement à +renouer des relations qui, de part et d'autre, n'avaient eu qu'un +caractère occasionnel et capricieux. Joséphine, très à court d'argent, +sans appui, sans relations, avait été heureuse de s'attacher un instant +l'homme qui avait vaincu Thermidor, un ci-devant noble, généreux, +aimable, et qui pouvait lui servir, sinon de protecteur en titre, du +moins de caution dans les circonstances difficiles. Lui, de son +côté, impatient de renouer les traditions de l'ancien régime, avait été +flatté d'une conquête d'origine aristocratique, la veuve d'un président +de la Constituante, général en chef de la glorieuse armée du Rhin. Mais +il n'était resté entre eux que des souvenirs d'une liaison agréable, et +la saveur de voluptés rapidement écoulées. + +Joséphine, un peu troublée, lui confessa l'objet de ses démarches: + +--On veut que je me remarie, mon cher directeur... Qu'en pensez-vous? + +--Mais je pense que vous ferez un heureux... Puis-je savoir quel est +l'homme sur lequel vous avez jeté les yeux? + +--Vous le connaissez, Barras!... c'est le général Vendémiaire, dit en +souriant Joséphine. + +--Bonaparte? Un garçon d'avenir... un artilleur de premier ordre... Si +vous l'aviez vu comme moi à cheval, dans le cul-de-sac Dauphin, braquant +ses canons contre les sectionnaires sur les marches de Saint-Roch, vous +seriez persuadée qu'un homme aussi brave ne peut faire qu'un excellent +mari... Oh! il est intrépide!... j'étais à côté de lui, et les +sectionnaires faisaient un feu du diable, dit Barras en manière +d'aparté. + +--Il est bon, fit Joséphine... Il veut servir de père aux orphelins +d'Alexandre de Beauharnais et de mari à sa veuve. + +--C'est très louable, mais l'aimez-vous? + +--Je serai franche avec vous, Barras; non, je ne l'aime pas... +d'amour... + +--Auriez-vous de l'éloignement pour lui?... Dame, il ne paie pas de +mine... + +--Je n'ai pour lui ni répugnance, ni désir... je me trouve dans un état +de tiédeur qui me déplaît... C'est ce que les dévots,--vous savez qu'à +la Martinique, mon pays, on est fort attaché à la religion,--trouvent +l'état le plus fâcheux pour l'âme... + +--Il s'agit aussi du corps, lorsqu'on parle du mariage... + +--L'amour est un culte aussi, Barras! Il exige la foi... on a besoin de +conseils, d'exhortations pour croire, pour être fervente... voilà +pourquoi je réclame vos conseils. Prendre une résolution a toujours paru +fatigant à ma nature nonchalante... J'ai, toute ma vie, trouvé plus +commode de suivre la volonté des autres... + +--Alors, il faut que je vous ordonne d'épouser le général? + +--Conseillez-le-moi seulement... J'admire le courage de Bonaparte... Il +a sauvé la société au 13 vendémiaire... + +--Il a protégé la Convention, abattu les factieux qui voulaient +renverser la République et gagné à lui seul, dans Paris, une bataille de +rues qui vaut toutes les batailles rangées... + +--C'est un homme supérieur... J'apprécie l'étendue de ses +connaissances en toutes choses dont il parle généralement bien, la +vivacité de son esprit qui lui fait comprendre la pensée des autres +presque avant qu'elle ait été exprimée; mais je suis effrayée, je +l'avoue, de l'empire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce qui +l'entoure... + +--Il a l'oeil dominateur, en effet! La première fois que je l'ai vu, +dit Barras avec gravité, je fus étrangement surpris à son aspect. +J'aperçus un homme au-dessous de la taille ordinaire, d'une extrême +maigreur... On aurait dit un ascète échappé des solitudes... ses cheveux +coupés d'une façon particulière, encadrant ses oreilles, tombaient sur +ses épaules... Oh! ce n'est pas un de nos muguets de la jeunesse dorée! +Il était vêtu d'un habit droit, boutonné jusqu'en haut, orné d'une +petite broderie en or très étroite; il portait à son chapeau une plume +tricolore... Au premier abord, sa figure ne me parut pas belle, mais des +traits prononcés, un oeil vif et fouilleur, un geste animé et brusque +décelaient une âme ardente; son front large et soucieux indiquait le +penseur profond... Son parler était bref; il s'exprime assez +incorrectement... mais, s'il ne cherche la correction, à tous moments il +trouve le sublime... C'est un homme, Joséphine! un homme intègre, un +vaillant qui sera peut-être demain un héros!... Puisqu'il veut de vous, +prenez-le... C'est un conseil d'ami que je vous donne... de bon +ami, croyez-le!... + +--Alors, vous m'engagez à devenir sa femme... + +--Oui... et, avec le temps, vous l'aimerez... + +--Vous croyez?... J'ai un peu peur de lui.... + +--Vous n'êtes pas la seule!... tous mes collègues le redoutent... +Carnot, un terroriste, un buveur de sang, un complice de Robespierre +pourtant, le déteste, parce qu'il en est jaloux et qu'il le craint... + +--S'il intimide les directeurs, jugez l'impression qu'il doit faire sur +une femme!... + +--Vous vous y habituerez... d'ailleurs, il vous aime, m'avez-vous +dit?... + +--Je crois qu'il est fort amoureux de moi, mais, Barras, entre amis, on +peut se faire de telles confidences, ayant passé la première jeunesse, +puis-je espérer conserver longtemps cette tendresse violente qui, chez +le général, ressemble à un accès de délire!... + +--Ne vous inquiétez pas de l'avenir... + +--Si, lorsque nous serons unis, il venait à cesser de m'aimer, ne me +reprochera-t-il pas sa faiblesse, son abandon?... Il se repentira de +l'illusion subie. Il cuvera l'amertume de l'ivresse dissipée. Ne +regrettera-t-il pas un mariage plus brillant, avec une femme plus jeune, +qu'il aurait pu contracter! Que répondrai-je alors? que ferai-je?... je +pleurerai... Autant m'éviter les larmes... + +--Ne prévoyez donc pas ainsi les malheurs... On souffre à devancer +les misères!... Bonaparte est un gaillard voué au bonheur... Êtes-vous +superstitieuse? Il m'a confié qu'il avait une étoile, et qu'il y +croyait... + +--Moi, à la Martinique, une négresse qui pratiquait les enchantements, +et dont les prophéties locales se sont toutes réalisées, m'a prédit que +je porterais un jour une couronne de reine... Je ne vois pas bien +Bonaparte roi et moi partageant son trône... + +--Vous pourrez partager avec lui la gloire qui couronnera le commandant +en chef de la plus belle armée de la République. + +--Que voulez-vous dire, mon cher Barras? demanda Joséphine surprise, se +souvenant de l'altercation avec Carnot qu'elle avait entendue, et dont +le général Bonaparte faisait l'objet. + +--Je veux dire que vous serez la plus heureuse des femmes, comme vous +êtes l'une des plus belles reines de beauté de notre République, si vous +épousez Bonaparte... et comme cadeau de noces, moi, votre vieil ami, +reconnaissant aussi envers le général qui m'a si bien mitraillé les +insurgés des sections, je mettrai dans votre corbeille un joli bijou... + +--Vraiment!... quoi donc? une agrafe d'or avec des diamants, comme en +porte la belle madame Tallien?... + +--Mieux que cela... le commandement en chef de l'armée d'Italie!... +Mais on doit s'étonner de mon absence de la fête, dit Barras jouissant +de l'étonnement de Joséphine, prenez mon bras et rentrons dans les +salons... Je veux être le premier à féliciter Bonaparte sur son mariage +et sur son nouveau commandement!... + +Et, entraînant la veuve Beauharnais, tout étonnée de la décision qui lui +était imposée et de la faveur inestimable que le tout-puissant directeur +accordait à son futur époux, Barras fit sa rentrée majestueuse dans les +salons ruisselants de lumières, de fleurs, de femmes, au bras de son +ancienne maîtresse qui allait s'appeler madame Bonaparte. + + + + +XXV + +LE SABRE DES PYRAMIDES + + +Bonaparte fut nommé, le 23 février 1796, général en chef de l'armée +d'Italie. Carnot s'était rallié à l'avis de Barras. Rewbell seul y fit +opposition, mais ses collègues passèrent outre. + +Le 9 mars, c'est-à-dire quelques jours après, le mariage du général et +de la veuve Beauharnais fut célébré. + +Il est à présumer qu'il avait été consommé auparavant. + +Toute cette période de la vie de Bonaparte n'est qu'une fièvre d'amour. + +On le vit littéralement à l'adoration de sa Joséphine. Prosterné, +extasié, anéanti devant la crèche comme un carmélite, en face de ce +saint-sacrement. + +Il l'accablait de ses caresses, il l'étreignait furieusement, il se +ruait sur elle et l'emportait, comme un fauve sa proie, dans +l'alcôve saccagée. Tel qu'un barbare au pillage, il se jetait sur ces +voiles légers dont Joséphine, en souvenir des tropicales soirées, se +plaisait à envelopper ses charmes. Il arrachait, déchirait, décousait, +mettait en lambeaux tout ce qui faisait obstacle à l'impétuosité de ses +mains frémissantes, de ses lèvres avides. Toute l'exubérance de sa +nature exceptionnelle éclatait dans cette prise de possession brutale +comme une charge de cavalerie. Il aimait, il prenait une femme pour la +première fois, ou à peu près, et ses réserves de passions accumulées +dévalaient comme un torrent, se précipitaient avec la violence d'un +fleuve longtemps retenu, les vannes levées. Dans cette expansion +vigoureuse, dans cet assouvissement de la chair à jeun, dans cette +jouissance double où l'amour-propre satisfait, la vanité flattée, la +joie du but atteint, le rêve accompli mêlaient leurs ivresses, Bonaparte +en oubliait le rut de la guerre, de la gloire, de la puissance dont ses +nerfs furent toute sa vie surexcités. Ce n'était plus le même homme. Il +tremblait, il balbutiait, il riait, il pleurait. Il y eut dans cette +prise de possession de Joséphine de la folie et de l'intoxication. + +La célébration du mariage fut la fin de cette lune de miel si courte. + +Deux jours après la cérémonie officielle, il se mettait en route pour +l'Italie. Il était désormais sur la route de la gloire et ne +s'arrêterait plus à l'hôtellerie de l'amour, qu'en passant, entre deux +victoires, jusqu'au jour où la fatalité le ferait trébucher contre le +lit éblouissant de l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche. + +Dans l'acte de mariage, Bonaparte par galanterie, pour rapprocher les +distances d'âge, s'était vieilli de deux ans, et, par coquetterie, +Joséphine, par un certificat de nativité, à défaut d'acte de naissance +régulier, s'était rajeunie de quatre ans. Cette supercherie d'une jolie +femme, désireuse de ne pas paraître trop âgée auprès d'un jeune époux, +devait avoir de terribles conséquences pour Joséphine, à l'époque du +divorce, au moins sous le rapport de la légalité de cette procédure. + +Bonaparte emporta sa fièvre passionnelle en courant vers cette Italie, +où les triomphes les plus prodigieux l'attendaient. + +Il ne laissait passer aucune journée sans adresser à sa Joséphine des +épîtres amoureuses, un peu emphatiques de ton, où l'on retrouvait +l'éloquence et la pompe de Saint-Preux écrivant à Julie. Harassé de +travaux, las de veiller, à peine descendu de cheval après avoir parcouru +les positions où le lendemain il battrait l'ennemi, le jeune général, au +milieu de préoccupations et de dangers qui se multipliaient, ne manquait +jamais de jeter sur le papier des phrases embrasées, témoignant de +l'intensité de son amour, qu'un courrier, galopant nuit et jour, portait +aussitôt à Paris avec le bulletin de la bataille gagnée la veille et +l'annonce des drapeaux pris à l'ennemi qu'un aide de camp déposerait sur +l'autel de la Patrie, dans une cérémonie magnifique présidée par les +directeurs. + +Et cette fête de la Victoire qu'il organisait de sa tente dressée sur le +plateau de Rivoli, cette journée de patriotiques réjouissances qu'il +donnait à Paris, quand son ami Junot se présenta à la Convention porteur +des étendards autrichiens, c'était pour sa Joséphine que l'idée, un peu +théâtrale, lui en était venue. + +Elle fut la reine de la France, ce jour-là, l'insignifiante et sensuelle +créole. Devant les troupes, en face de tout le peuple rassemblé, au son +du canon et des cloches, clamant à la cité en liesse l'alleluia de la +victoire, elle parada au bras de Junot, en qui l'on saluait le +représentant, l'ami, le compagnon du héros dont le nom montait vers le +ciel, proféré par cent mille bouches en délire. + +Carnot debout, au centre de l'autel du Champ de Mars, prononçait une +harangue où le jeune général victorieux était comparé à Epaminondas et à +Miltiade. Lebrun, poète officiel, dirigeait un choeur chantant cet +hymne de circonstance: + + Enivrons-nous, amis, aux coupes de la gloire. + Sous des lauriers, que Bacchus a d'attraits! + Buvons, buvons à la victoire, + Fidèle amante des Français! + +Tout Paris se montrait alors la citoyenne Bonaparte et son époux, à +distance, en donnant l'ordre de marcher sur Mantoue et de la prendre, +jouissait du triomphe qu'il lui avait préparé. + +Joséphine cependant, le soir même de cette apothéose où elle avait +figuré en déesse, ayant congédié un acteur subalterne qui l'occupait +depuis quelque temps, couchait avec un joli sous-lieutenant de hussards, +M. Charles, auquel elle donnait ce que les fournisseurs, les usuriers, +les marchandes à la toilette, lui laissaient de l'argent, qu'en se +privant, lui envoyait Bonaparte. C'était sa façon à elle de récompenser +l'armée. + +Non seulement Joséphine trompait ce jeune mari si ardent, si glorieux, +si convoité par toutes les femmes, qu'elle n'aimait pas, mais elle ne +feignait même pas d'avoir pour lui les égards que la simple convenance +exigeait. Elle se refusa longtemps à se rendre en Italie où il +l'appelait de tous ses désirs. Bonaparte, à la pensée surexcitée par la +privation, en arrivait aux plus folles divagations: il parlait +d'abandonner son commandement, de donner sa démission et d'accourir à +Paris, auprès de sa Joséphine, si elle ne se décidait à venir le +rejoindre. + +Elle consentit enfin, le coeur gros, à quitter ce Paris qui lui +tenait tant au coeur, et à se mettre en route. Dans ses bagages, elle +emmenait le beau Charles. + +Lorsque, dans la suite de ce récit (_La Maréchale_), nous parlerons du +divorce de Napoléon, nous reviendrons sur ces épisodes de la trahison +continuelle de cette gourgandine couronnée sur laquelle romanciers, +dramaturges, poètes, trompant la postérité, ont apitoyé l'âme populaire. + +Napoléon n'a pas été trahi que par les maréchaux qu'il avait gorgés +d'honneurs, engraissés de dotations. Les deux femmes qu'il avait +appelées à partager la gloire de son nom, furent deux infâmes coquines; +même la bestiale fille d'empereur, cette Marie-Louise, archiduchesse +toujours en chasse, est-elle plus excusable? Elle n'était pas tirée des +boudoirs équivoques de la galanterie directoriale, et l'on ne pouvait +exiger d'elle de la reconnaissance pour le soldat couronné qui l'avait +conquise l'épée à la main, et était entré dans son lit en vainqueur, +comme dans une capitale rendue. + +Après la campagne d'Italie, les préliminaires de Léoben, le traité de +Campo-Formio, Bonaparte, à la fois triomphateur et pacificateur, se +retrouva hanté des visions de l'Orient. + +Ce n'était plus alors l'aiguillon de la misère, l'ambition, la vague +convoitise d'une femme ardente et cupide de tout ce qui pouvait +s'acquérir, se prendre, se tenir dans des mains rapaces et solides comme +des serres, dont il se sentait pressé. L'Orient n'était pas seulement +pour lui un paradis de conquêtes et de gloire qu'il entrevoyait dans les +fumées de son rêve éveillé. C'était aussi un port, un abri. + +Revenu à Paris le 5 décembre 1797, après les ratifications du traité de +Campo-Formio, et la signature de la convention militaire qui remettait à +la France Mayence et Manheim, c'est-à-dire le Rhin, il n'avait pas +tardé, dans son petit hôtel de la rue Chantereine, flatteusement +débaptisée et devenue rue de la Victoire, à connaître les dangers de la +popularité et les périls d'une situation exceptionnelle dans la +République. + +Il dut tout d'abord assister à des fêtes célébrées en l'honneur des +armées victorieuses. Il en fut le héros. On ne voyait que lui parmi +l'éclat frissonnant des drapeaux, et son nom résonnait dans toutes les +bouches. Barras, Talleyrand, qui déjà s'essayait au métier de traître, +le louangèrent solennellement. Bonaparte répondit en termes vagues. De +son remerciement une seule phrase sortait claire, presque menaçante: +«Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois +organiques, l'Europe entière deviendra libre» dit-il avec énergie. Un +orage était ainsi prophétisé. Le coup de foudre du 18 brumaire +s'annonçait sourdement, sous cette phrase grosse de tempêtes. + +Bonaparte cherchait alors à se dérober aux ovations qui le +poursuivaient. Carnot, proscrit après Fructidor, avait laissé une place +vacante à l'Institut. Elle lui fut offerte et depuis, dans les +cérémonies publiques, il affecta de se montrer vêtu du modeste habit à +palmes vertes. Sous cette livrée de la science, il semblait moins un +soldat vainqueur, qu'un laborieux serviteur de l'idée. + +On avait proposé de lui donner le château de Chambord, cette merveille +de l'art de la Renaissance, à titre de donation nationale. Il refusa. Il +déclina également toutes distinctions qui lui furent offertes. Il ne +voulut accepter que le titre de général en chef de l'armée d'Angleterre. + +Il préparait avec certain fracas un projet de descente en +Grande-Bretagne. En réalité, il étudiait le moyen de frapper +l'implacable ennemi de la France et de la Révolution, là où surtout elle +était vulnérable: dans ses colonies. L'Egypte le tentait. Il résolut d'y +entraîner ses compagnons d'armes. Il y avait sur les bords du Nil des +lauriers inattendus à récolter. Il reviendrait de ce fabuleux pays avec +un prestige éblouissant. Le plan gigantesque et chimérique se +développait dans son cerveau bouillonnant de conquérir non seulement +l'Egypte, mais la Syrie, la Palestine, la Turquie, d'entrer, comme un +chef de croisés, dans Constantinople, et là, de prendre l'Europe à +revers, poussant les vagues de son armée, grossies de fellahs, de +Bédouins, de Druses, de Turcs et des peuplades attirées de l'Asie +Mineure; il battait toutes les armes, il reformait la carte du monde et +sous son épée triomphale courbait tous les souverains et toutes les +nations. + +Bonaparte s'emballait ainsi, devant les plans et les cartes concernant +l'Egypte, dans ses fantastiques rêveries d'immense empire occidental. En +même temps, sa froide raison lui conseillait une absence. Il n'était pas +fâché de prouver que, lui parti, le Directoire ne pouvait commettre que +des fautes, les généraux ne connaître que les défaites. Son besoin +d'activité le stimulait à chercher de nouvelles occasions de gloire. Il +se rendait compte aussi que le peuple est mobile, et qu'il se lasse bien +vite d'encenser une idole: «On ne m'aura pas vu trois fois en spectacle, +disait-il, qu'on ne me regardera plus.» + +Une sourde conspiration le décida à brusquer son départ. La jalousie des +directeurs s'était allumée. Déjà Rewbell, un honnête homme mais un +parfait imbécile, lui avait tendu la plume, un jour qu'il parlait de +donner sa démission, pour qu'il la signât. On cherchait vaguement à le +mettre en accusation sous un prétexte de concussion, à propos de sommes +touchées en Italie. Le Directoire feignait d'oublier qu'il avait poussé +le général à tirer de l'Italie des sommes en argent, des tableaux, +des statues, du butin de toute nature, et que chaque mois le victorieux +Bonaparte faisait passer à Moreau et à ses autres collègues moins +heureux de l'armée du Rhin, des subsides leur servant à régler les +soldes en retard. + +Le 19 mai 1798, il s'embarquait à Toulon. Avant de prendre la mer, il +adressa à ses troupes une proclamation vibrante d'espoir, où miroitait +la splendeur de la terre promise: + +«Soldats, apprenez que vous n'avez pas encore assez fait pour la patrie, +et que la patrie n'a pas encore assez fait pour vous. Je vais vous mener +dans un pays où, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui +étonnent aujourd'hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie les +services qu'elle a droit d'attendre d'une armée d'invincibles. Je +promets à chaque soldat, qu'au retour de cette expédition, il aura à sa +disposition de quoi acheter six arpents de terre.» + +La campagne d'Egypte, avec ses légendaires étapes,--les soldats +plaisamment demandèrent en foulant les sables du désert de Giseh si +c'était là que le général voulait leur distribuer les arpents de terre +promis,--ses victoires invraisemblables, ses désastres maritimes, sa +revanche terrestre d'Aboukir, furent comme un conte des Mille et une +Nuits dont le sultan public demeura charmé, impatient d'apprendre la +suite. + +Le 15 octobre 1799, grande nouvelle: Bonaparte est débarqué à +Fréjus. Il se dirige vers Paris, escorté de l'acclamation des foules. Il +est le héros, le sauveur, le dieu. La France se donne à lui, dans un rut +formidable, comme une gouge pâmée tombant aux bras d'un premier rôle, +dans l'entr'acte du drame palpitant. + +Avait-il, en revenant ainsi précipitamment, le projet préconçu de +renverser le gouvernement et de substituer sa volonté à la Constitution +existante? Nullement. C'était un grand rêveur, Napoléon Bonaparte. Il +avait entrevu la possibilité d'un changement de régime comme l'hypothèse +de la reconstitution d'un empire carlovingien. Il subordonnait aux +événements la réalisation de ces utopiques conceptions. + +Le 18 brumaire a été commandé par l'opinion, exécuté par Bonaparte. Le +Directoire était discrédité; la France, lasse de cette dictature de +l'incapacité. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait, mais elle le +voulait absolument. Si Bonaparte n'eût pas tenté le coup de Brumaire, +Augereau, Bernadotte ou Moreau l'eussent essayé. + +Bonaparte avait groupé autour de lui tout un état-major brillant et +valeureux: Lannes, Murat, Berthier, Marmont, puis des légistes, +inclinant la jurisprudence devant la force comme Cambacérès, des +pêcheurs en eaux troubles comme Fouché et Talleyrand. Ses deux frères, +Lucien et Joseph, travaillaient activement pour lui, Lucien surtout +qui était membre des Cinq-Cents. + +Le complot s'organisa sans grandes précautions. + +Tout le monde en était, ou à peu près. + +Le 18 brumaire,--9 novembre 1799,--à six heures du matin, tous les +généraux et officiers supérieurs, convoqués par Bonaparte, se trouvaient +rassemblés dans son hôtel de la rue de la Victoire, sous le prétexte +d'une revue à passer. Il y avait les six adjudants de la garde +nationale, et, à leur tête, Moreau, Macdonald, Murat, Sérurier, +Andréassy, Berthier, plus le prudent Bernadotte, seul en civil. + +Un seul général important manquait. Bonaparte en fit la remarque avec +inquiétude: + +--Où donc est Lefebvre? demanda-t-il à Marmont. Lefebvre ne serait-il +pas avec nous?... + +Au même instant, on annonça le général Lefebvre. + +Il avait fait du chemin, le mari de la Sans-Gêne. + +L'ancien garde-française, le lieutenant de la milice, le capitaine de +Verdun à l'armée du Nord, était devenu le général commandant la 17e +division militaire, c'est-à-dire le gouverneur de Paris. + +De capitaine au 13e d'infanterie légère à Jemmapes, il avait été nommé +chef de bataillon, chef de demi-brigade, puis général de brigade à +l'armée de la Moselle, sous les ordres de son ami Hoche. + +Le 10 janvier 1794, il était promu général de division et commandait +l'immortelle armée de Sambre-et-Meuse, à la mort de Hoche. A Fleurus, à +Altenkirchen, il s'était comporté en héros. + +Après avoir commandé l'armée du Danube, il avait été candidat au +Directoire, mais écarté à raison de ses opinions très républicaines et +de sa qualité de militaire. + +Nommé au commandement en chef de l'armée de Paris, Lefebvre était +peut-être le général dont le concours se trouvait le plus indispensable +à la réussite des desseins de Bonaparte. + +Il n'avait pas été averti des projets du futur maître de la France. + +A minuit, ayant appris que des mouvements de troupes s'opéraient, il +était monté à cheval et avait parcouru la ville. + +Surpris de voir sans son ordre de la cavalerie prête à se mettre en +route pour une destination inconnue, il avait interrogé sévèrement le +commandant: Sébastiani. Celui-ci l'avait renvoyé à Bonaparte. + +Lefebvre arrivait donc de fort méchante humeur chez le général. + +Bonaparte, l'apercevant, courut à lui, les bras ouverts: + +--Eh bien, mon vieux Lefebvre, lui cria-t-il familièrement, comment cela +va-t-il?... Et ta femme, la bonne Catherine? Toujours le coeur sur +la main et la réplique alerte, je suppose?... Madame Bonaparte se +plaint de ne pas la voir assez souvent... + +--Ma femme se porte fort bien, je vous remercie, général, dit Lefebvre, +très froid, mais il ne s'agit pas d'elle pour le moment... + +Bonaparte l'interrompit. + +--Voyons, Lefebvre, mon cher camarade, dit-il avec le ton affectueux et +l'air bon garçon qu'il savait prendre à l'occasion, vous, l'un des +soutiens de la République, la laisserez-vous périr entre les mains de +ces avocats?... Tenez, voilà le sabre que je portais aux Pyramides, je +vous le donne comme un gage de mon estime et de ma confiance... + +Et il tendit à Lefebvre, hésitant et flatté, un magnifique sabre, à +poignée ornée de pierreries, le cimeterre de Mourad-bey. + +--Vous avez raison, dit Lefebvre subitement calmé, jetons les avocats à +la rivière!... + +Et il ceignit le sabre des Pyramides. + +Le 18 brumaire était accompli. + +Le soir de cette journée décisive, qui changeait encore une fois la +destinée de la France, Lefebvre, embrassant Catherine, lui dit, tirant à +demi du fourreau le don de Bonaparte: + +--Ça, vois-tu, femme, c'est un sabre de Turc, ce n'est bon qu'à la +parade ou à taper du plat dans le dos des avocats... nous le laisserons +au fourreau... il nous rappellera seulement l'amitié du général +Bonaparte... un parvenu comme nous, ma Catherine!... + +--Tu ne t'en serviras pas de ce beau sabre? demanda la Sans-Gêne. + +--Non... pour défendre la patrie... pour taper sur les Autrichiens, les +Anglais, les Prussiens, partout où Bonaparte voudra nous conduire, +fût-ce au tonnerre de Dieu, j'ai le mien, femme, mon sabre de +Sambre-et-Meuse, il me suffit!... + +Et le général Lefebvre, attirant à lui sa bonne épouse, qu'il aimait +toujours comme au 10 août, déposa sur ses grosses joues un long baiser, +franc et pur comme son sabre de combat. + + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE[1] + + + [1] L'épisode qui complète l'ouvrage a pour titre: _Madame + Sans-Gêne, la Maréchale_, et paraîtra à la fin du mois de mai + prochain. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +PREMIÈRE PARTIE + +LA BLANCHISSEUSE + + I.--La fricassée 1 + II.--La prédiction 10 + III.--La dernière nuit de la royauté 20 + IV.--Un chevalier du poignard 31 + V.--La chambre de Catherine 50 + VI.--Le petit Henriot 56 + VII.--Le locataire de l'hôtel de Metz 71 + VIII.--Le joli sergent 85 + IX.--Le serment sous les peupliers 95 + X.--L'enrôlement involontaire 114 + XI.--La créance de madame Sans-Gêne 129 + +DEUXIÈME PARTIE + +LA CANTINIÈRE + + I.--En chaise de poste 138 + II.--Chez la fruitière 147 + III.--La demoiselle de Saint-Cyr 158 + IV.--Première défaite de Bonaparte 169 + V.--Le siège de Verdun 174 + VI.--A l'étape 179 + VII.--L'abandonnée 193 + VIII.--L'arrivée des volontaires 203 + IX.--L'envoyé de Brunswick 210 + X.--Le serment de Beaurepaire 217 + XI.--La mission de Léonard 228 + XII.--Le camp des émigrés 233 + XIII.--Le second enfant de Catherine 246 + XIV.--La fin d'un héros 253 + XV.--Au bord du néant 265 + XVI.--Jemmapes 273 + XVII.--La messe de mariage 289 + XVIII.--Dette de reconnaissance 306 + XIX.--Avant l'attaque 321 + XX.--La victoire en chantant 332 + XXI.--L'étoile 343 + XXII.--Yeyette 353 + XXIII.--Madame Bonaparte 370 + XXIV.--Chez Barras 377 + XXV.--Le sabre des Pyramides 391 + + +ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + + * * * * * + + + + +Modifications: + + Page 38 «bouique» remplacé par «boutique» (dans sa boutique dont + elle avait) + Page 58 «uste» par «juste» (Hein? suis-je tombé juste?...) + Page 79 «pratiquai» par «pratiquait» (pratiquait toujours sa sévère + philosophie) + Page 105 «vervoyant» par «verdoyant» (dans un verdoyant fouillis). + Page 107 «se» par «ses» (c'est que, dans ses réticences et ses + grognements). + Page 116 «qu» par «qui» (cette appréhension vague qui pénétrait son + âme). + Page 134 «ajouta-il» par «ajouta-t-il» (ajouta-t-il avec un soupir). + Page 174 «Crépi-en-Valois» par «Crépy-en-Valois» (qui séparait + Crépy-en-Valois de Verdun). + Page 203 «Catheriue» par «Catherine» (--Ce que nous venons faire? + dit Catherine). + Page 219 «l'Hymme» par «l'Hymne» (l'Hymne des Marseillais). + Page 230 «Commercv» par «Commercy» (sur la route de Commercy...) + Page 238 «C'étai,» par «C'était» (C'était touchant et grotesque). + Page 289 «Lavelide» par «Laveline» (et le marquis de Laveline). + Page 338 «ne ne» par «ne» (Ça ne nous disait rien de bon). + Page 341 «skako» par «shako» (il m'a fendu mon shako). + Page 357 «j'en je ne» par «je ne» (je ne la remettrai au fourreau). + Page 381 «volupteux» par «voluptueux» (le voluptueux et intelligent + Barras). + Page 397 «L'Orien» par «L'Orient» (L'Orient n'était pas seulement + pour lui). + Page 405 Appel de la note [1] ajouté. + + + +***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I*** + + +******* This file should be named 42472-8.txt or 42472-8.zip ******* + + +This and all associated files of various formats will be found in: +http://www.gutenberg.org/dirs/4/2/4/7/42472 + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at <a +href="http://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a></p> +<p>Title: Madame Sans-Gêne, Tome I</p> +<p> Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau</p> +<p>Author: Edmond Lepelletier</p> +<p>Release Date: April 6, 2013 [eBook #42472]</p> +<p>Language: French</p> +<p>Character set encoding: ISO-8859-1</p> +<p>***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I***</p> +<p> </p> +<h4>E-text prepared by Claudine Corbasson, Hans Pieterse,<br /> + and the Online Distributed Proofreading Team<br /> + (<a href="http://www.pgdp.net">http://www.pgdp.net</a>)<br /> + from page images generously made available by<br /> + Internet Archive/Canadian Libraries<br /> + (<a href="http://archive.org/details/toronto">http://archive.org/details/toronto</a>)</h4> +<p> </p> +<table border="0" style="background-color: #ccccff;margin: 0 auto;" cellpadding="10"> + <tr> + <td valign="top"> + Note: + </td> + <td> + Images of the original pages are available through + Internet Archive/Canadian Libraries. See + <a href="http://archive.org/details/madamesansgner01lepeuoft"> + http://archive.org/details/madamesansgner01lepeuoft</a> + </td> + </tr> +</table> +<p> </p> +<div class="box"> +<p>Note de transcription:</p> + +<p>L'orthographe d'origine a été conservée, mais +quelques erreurs typographiques évidentes ont été corrigées.</p> + +<p><span class="screenonly">Pour voir les corrections, faites glisser votre souris, sans cliquer, +sur un mot souligné <ins title="texte original">en pointillés gris</ins> et le texte d'origine apparaîtra.</span> +<span class="handonly">La <a href="#cor_list">liste</a> de ces corrections se trouve à la fin du texte.</span></p> + +<p>La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections +mineures.</p> </div> +<p> </p> +<hr class="full" /> +<p> </p> + +<div class="screenonly"> +<div class="figcenter"> +<img class="sep2" src="images/couverture.jpg" width="449" height="700" title="Couverture" alt="Couverture" /> +</div> +<div class="figcenter"> +<img class="sep2" src="images/titre.jpg" width="423" height="640" title="Titre" alt="Titre" /> +</div></div> + +<div class="npage"> +<p class="sep3 t1 cent ext sepb">Madame<br /><big>Sans-Gêne</big></p> + +<hr class="hr40" /> + +<p class="t4 cent">ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</p> + +<hr class="hr40" /> +</div> + +<div class="npage"> +<p class="sep6 t2 cent"><i>EDMOND LEPELLETIER</i><br /> +<img src="images/filet.jpg" width="75" height="5" title="" alt="" /></p> + +<h1 class="ext">Madame<br /><big>Sans-Gêne</big></h1> + +<p class="t4 cent">ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE</p> + +<p class="cent">DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU</p> + +<div class="cent"> +<img src="images/im01.jpg" width="246" height="300" title="Mme Sans-Gêne" alt="Mme Sans-Gêne" /> +</div> + +<div class="sep1 cent"> +<img src="images/aster.png" width="12" height="13" title="" alt="" /> + +<p class="cent ext">La Blanchisseuse</p> + +<p class="sep1 cent">PARIS<br /> +<span class="smaller">A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE<br /> +<span class="smaller">8, RUE SAINT-JOSEPH, 8</span></span></p> + +<p class="t4 cent"><b><i>Tous droits réservés.</i></b></p> +</div> + +<div class="npage"> +<p class="sep4 t2 cent ext">MADAME<br /><big>SANS-GÊNE</big></p> + +<hr class="hr100" /> +</div> + +<h2 class="sep4" id="Page_1"><a href="#toc">PREMIÈRE PARTIE</a><br /> +<small><b>LA BLANCHISSEUSE</b></small></h2> + +<hr class="hr20" /> + +<h3><a href="#toc">I</a><br /> +<small>LA FRICASSÉE</small></h3> + +<p>Rue de Bondy, des lampions allumés et fumeux éclairaient l'entrée d'un +bal populaire, le <i>Waux-Hall</i>.</p> + +<p>Ce bal, au nom exotique, était dirigé par le citoyen Joly, artiste du +Théâtre des Arts.</p> + +<p>On était aux grands jours de juillet 1792.</p> + +<p>Louis XVI conservait encore une royauté nominale, mais sa tête, coiffée +du bonnet phrygien, au 20 juin, chancelait déjà sur ses épaules.</p> + +<p>La Révolution grondait dans les faubourgs.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_2">[2]</span> +Robespierre, Marat et Barbaroux, le beau Marseillais, avaient eu une +entrevue secrète où l'on avait, sans pouvoir tomber d'accord sur le +choix d'un chef, d'un dictateur, comme le voulait l'Ami du peuple, +décidé de livrer un assaut décisif à la royauté retranchée, ainsi qu'en +une forteresse, au château des Tuileries.</p> + +<p>On attendait l'arrivée des bataillons des Marseillais pour donner le +signal de l'insurrection.</p> + +<p>Le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche se préparaient, de leur côté, +à se jeter sur la France qu'ils estimaient une proie facile, un pays +ouvert: comptant sur les trahisons et sur les dissensions intérieures +pour frayer un passage à leurs armées jusqu'à la capitale.</p> + +<p>Avec une arrogance téméraire, le prince de Brunswick, généralissime des +armées impériales et royales, avait lancé de Coblentz son fameux +manifeste, où il était dit:</p> + +<p>«Si le château des Tuileries est forcé ou insulté, s'il est fait la +moindre violence, le moindre outrage à Leurs Majestés le roi Louis XVI +et la reine Marie-Antoinette ou à quelque membre de la famille royale, +s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation +et à leur liberté, l'Empereur et le Roi en tireront une vengeance +exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une +exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés +coupables <span class="pagenum" id="Page_3">[3]</span> d'attentats aux supplices qu'ils auront mérités...»</p> + +<p>Paris répondit à ce défi féroce en organisant le soulèvement du 10 août.</p> + +<p>Mais Paris est toujours le volcan à deux cratères: la joie y bout avec +la fureur.</p> + +<p>On s'armait dans les faubourgs. On discourait dans les clubs, et, à la +Commune, on distribuait des cartouches aux gardes nationaux patriotes, +sans pour cela perdre le goût du plaisir et l'amour de la danse.</p> + +<p>Car on se trémoussait beaucoup sous la Révolution.</p> + +<p>Sur les ruines toutes fraîches de la Bastille, enfin démolie, un +écriteau fut planté portant ces mots: Ici l'on danse!</p> + +<p>Et ce n'était pas une ironie. L'usage le plus agréable que pouvaient +faire les patriotes de ce lugubre emplacement où, tant de siècles +durant, avaient sourdement gémi les malheureux que détenait le caprice +monarchique, c'était encore d'y accorder les violons. Les joyeux +flonflons succédaient aux cris lugubres des chouettes, et c'était aussi +une façon de témoigner de la disparition de l'ancien régime.</p> + +<p>La Révolution s'est accomplie en chantant <i>la Marseillaise</i> et en +dansant <i>la Carmagnole</i>.</p> + +<p>Enumérer les bals ouverts alors dans Paris prendrait toute une page: on +dansait à l'hôtel <span class="pagenum" id="Page_4">[4]</span> d'Aligre, rue d'Orléans-Saint-Honoré; à l'hôtel +Biron, au pavillon de Hanovre; au pavillon de l'Echiquier, à l'hôtel de +Longueville; rue des Filles-Saint-Thomas, à la Modestie; au bal de +Calypso; faubourg Montmartre, aux Porcherons; à la Courtille, au +Waux-Hall enfin, rue de Bondy, où nous allons conduire le lecteur.</p> + +<p>Comme les costumes, les danses de l'ancien régime se mélangeaient aux +entrechats nouveaux: à la noble pavane, au menuet et à la gavotte +succédaient la trénitz, le rigaudon, la monaco et la populaire +<i>fricassée</i>.</p> + +<p>Dans la grande salle du Waux-Hall, un soir de la fin de juillet 1792, la +foule était grande et l'on s'amusait fort. Les danseuses étaient jeunes, +alertes, gentiment troussées, et les danseurs pleins d'entrain.</p> + +<p>Les costumes les plus divers se rencontraient. La culotte courte avec +les bas, la perruque et l'habit à la française, étalaient leurs grâces +dans les avant-deux où apparaissait le pantalon révolutionnaire; car, +disons-le en passant, le terme de <i>sans-culottes</i>, dont on s'est servi +pour désigner les patriotes, ne signifiait nullement que ceux-ci +allaient dépourvus du vêtement destiné à couvrir les jambes; cela +voulait dire qu'au contraire les jambes révolutionnaires étaient trop +vêtues: les citoyens avaient allongé l'étoffe et ne portaient plus de +culottes, mais des pantalons.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_5">[5]</span> +Les uniformes étincelaient, nombreux. Beaucoup de gardes nationaux, +en tenue, prêts à s'élancer hors du bal et à courir, au premier appel du +tambour, commencer la danse du trône et le branle de la révolution.</p> + +<p>Parmi ceux-ci, circulant l'air vainqueur et se cambrant avec avantage en +passant devant les jolies filles, on pouvait remarquer un grand et fort +garçon aux traits à la fois énergiques et doux, qui portait le coquet +costume de garde française avec la cocarde bleu et rouge de la +municipalité de Paris. Sur sa manche, le galon d'argent indiquait son +grade: un sergent passé, comme beaucoup de ses camarades, dans la milice +soldée de la ville, depuis le licenciement des gardes françaises.</p> + +<p>Il tournait et retournait aux alentours d'une robuste et appétissante +luronne, à l'œil honnête et bleu, à l'allure dégagée. Celle-ci +regardait ironiquement le beau garde française hésitant à s'approcher +d'elle, malgré les encouragements de ses camarades:</p> + +<p>—Mais vas-y donc, Lefebvre! soufflait l'un des gardes... la place n'est +pas imprenable!...</p> + +<p>—Elle a même peut-être déjà connu la brèche! disait un autre.</p> + +<p>—Si tu n'oses pas l'aborder, moi, j'essaie! ajoutait un troisième.</p> + +<p>—Tu vois bien que c'est toi qu'elle reluque! <span class="pagenum" id="Page_6">[6]</span> On va danser la +fricassée... Invite-la!... reprit le premier, encourageant le sergent +Lefebvre.</p> + +<p>Celui-ci se tâtait; il n'osait accoster la fraîche et jolie commère, +nullement décontenancée d'ailleurs et qui semblait n'avoir pas froid aux +yeux.</p> + +<p>—Tu crois, Bernadotte? répondit Lefebvre à celui qui l'excitait ainsi, +comme lui sergent... Morbleu! un soldat français n'a jamais reculé ni +devant l'ennemi ni en face d'une belle... je vais tenter l'assaut!...</p> + +<p>Et se détachant de ses camarades, le sergent Lefebvre marcha droit à la +jolie fille, dont les yeux s'étaient chargés de colère et qui +s'apprêtait à le recevoir de la plus belle façon, ayant entendu les +propos peu respectueux des militaires sur son compte.</p> + +<p>—Attends! ma fille, dit-elle à sa voisine, j'vas leur apprendre, moi, à +ces freluquets de gardes françaises, si j'ai une brèche!</p> + +<p>Et elle se leva vivement, les poings sur la hanche, les yeux pétillants, +la langue la démangeant, prompte à l'attaque comme à la riposte.</p> + +<p>Le sergent crut que l'action valait mieux que la parole...</p> + +<p>Avançant les bras, il saisit la jeune fille à la taille et tenta de lui +déposer un baiser sur le cou, en disant:</p> + +<p>—Mam'zelle, voulez-vous danser la fricassée?</p> + +<p>La gaillarde était leste. En un clin d'œil elle se <span class="pagenum" id="Page_7">[7]</span> dégagea, puis +expédiant sa main avec vivacité dans la direction de la joue du sergent, +ébahi et penaud, elle l'appliqua en disant, mais sans colère et plutôt +joyeuse de sa réplique:</p> + +<p>—Tiens, fiston, en voilà d'la fricassée!...</p> + +<p>Le sergent recula d'un pas, se frotta la joue, devenue cerise, et +portant la main à son tricorne dit galamment:</p> + +<p>—Mam'zelle, je vous demande bien pardon!...</p> + +<p>—Oh! il n'y a pas d'offense, mon garçon! Ça vous servira de leçon... +Une autre fois vous saurez à qui vous avez affaire!... répondit la jeune +fille, dont toute la colère paraissait tombée, et qui se tournait vers +sa compagne en disant à mi-voix:</p> + +<p>—Il n'est pas trop mal, ce garde!...</p> + +<p>Bernadotte, cependant, qui avait suivi avec un regard jaloux son +camarade s'approchant de la jolie fille, beaucoup plus satisfait de voir +les choses s'envenimer, s'approcha de lui, le prit par le bras et lui +dit:</p> + +<p>—Viens avec nous... tu vois bien qu'on ne veut pas danser avec toi... +Mademoiselle ne sait d'ailleurs peut-être pas la fricassée...</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous demande l'heure qu'il est à vous? dit vivement la +luronne... Je sais danser la fricassée et je la danserai avec qui me +plaît... pas avec vous, par exemple!... Mais si votre camarade veut +m'inviter poliment... eh bien! je <span class="pagenum" id="Page_8">[8]</span> tricoterai des jambes avec lui +volontiers... sans rancune, n'est-ce pas, sergent?</p> + +<p>Et cette joyeuse et bonne fille, toute de premier mouvement et de +franche allure, tendit sa main à Lefebvre.</p> + +<p>—Sans rancune, oh! oui, mademoiselle!... Je vous demande encore une +fois bien pardon... Ce qui s'est passé tout à l'heure, voyez-vous, c'est +un peu la faute des camarades... c'est Bernadotte, que vous voyez là, +qui m'a poussé... Oh! je n'ai eu que ce que je méritais!...</p> + +<p>Et comme il s'excusait ainsi de son mieux, la jeune fille, +l'interrompant, lui demanda sans façon:</p> + +<p>—Mais dites donc, à votre accent, on dirait que vous êtes Alsacien?...</p> + +<p>—Né natif du Haut-Rhin! à Ruffach!</p> + +<p>—Parbleu! en v'là un hasard... moi, je suis de Saint-Amarin...</p> + +<p>—Vous êtes ma payse!</p> + +<p>—Et vous mon pays! Comme on se retrouve, hein?</p> + +<p>—Et vous vous nommez?</p> + +<p>—Catherine Upscher... blanchisseuse, rue Royale, au coin de la rue des +Orties-Saint-Honoré.</p> + +<p>—Et moi, Lefebvre, ex-sergent aux gardes, présentement dans la +milice...</p> + +<p>—Alors, pays, nous ferons tout à l'heure, si vous le voulez bien, plus +ample connaissance, <span class="pagenum" id="Page_9">[9]</span> mais pour le moment la fricassée nous +appelle...</p> + +<p>Et le prenant sans façon par la main, elle l'entraîna dans le tourbillon +des danseurs.</p> + +<p>Comme elle tournoyait devant un jeune homme, au visage très pâle, +presque blême, portant les cheveux longs en oreilles de chien, à la mine +discrète et futée, et dont la longue lévite avait des allures de +soutane, celui-ci dit assez haut:</p> + +<p>—Tiens! voilà Catherine qui passe aux gardes!...</p> + +<p>—Vous connaissez cette Catherine? demanda le sergent Bernadotte, qui +avait entendu le propos.</p> + +<p>—Oh! en tout bien tout honneur, répondit le jeune homme à tournure +ecclésiastique: c'est ma blanchisseuse... une bonne fille, vaillante, +proprette et vertueuse... le cœur sur la main et la langue joliment +pendue!... dans tout le quartier, pour son franc parler et ses manières +toutes rondes, on la nomme mam'zelle Sans-Gêne...</p> + +<p>Le tapage de l'orchestre grandissait et le reste de la conversation se +perdit dans le tumulte joyeux de la fricassée.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_10"><a href="#toc">II</a><br /> +<small>LA PRÉDICTION</small></h3> + +<p>La danse terminée, le sergent Lefebvre reconduisit sa payse Catherine à +sa place.</p> + +<p>La paix était complète. Ils se parlaient comme deux vieilles +connaissances et s'avançaient bras dessus bras dessous, ainsi que deux +amoureux.</p> +</div> + +<p>Lefebvre, pour cimenter tout à fait l'accord, proposa un +rafraîchissement.</p> + +<p>—Accepté! répondit Catherine... oh! je ne fais pas de manières, moi... +vous m'avez l'air d'un bon garçon, et, ma foi, je ne refuse pas votre +politesse, d'autant plus que la fricassée donne une jolie soif... +asseyons-nous!</p> + +<p>Ils prirent place à une des tables qui garnissaient la salle.</p> + +<p>Lefebvre paraissait enchanté de la tournure que prenaient les choses. Il +eut cependant un moment d'hésitation avant de s'asseoir.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_11">[11]</span> +—Qu'avez-vous? demanda Catherine brusquement.</p> + +<p>—C'est que, voyez-vous, mam'zelle, aux gardes comme dans la milice, +répondit-il un peu embarrassé, nous n'avons pas l'habitude de faire +suisse...</p> + +<p>—Ah! je comprends!... vos camarades?... Eh bien! invitez-les... +voulez-vous que je les appelle?...</p> + +<p>Et sans attendre la permission, se levant, montant sur le banc de bois +peint en vert qui tenait à la table, Catherine, arrondissant ses mains +en porte-voix, héla le groupe des trois gardes qui, à distance, +regardaient avec de la raillerie dans les yeux le manège du couple:</p> + +<p>—Ohé! les gas! venez donc par ici!... On ne vous mangera pas!... et de +voir boire les autres, ça donne la pépie!...</p> + +<p>Les trois gardes ne firent aucune difficulté de répondre à l'invitation +familière.</p> + +<p>—Tu ne viens pas, Bernadotte? demanda l'un des gardes au sergent, qui +restait en arrière.</p> + +<p>—Je cause avec le citoyen... répondit d'un ton de mauvaise humeur +Bernadotte, jaloux de tout avantage d'un camarade et qui, dépité du +succès remporté par Lefebvre auprès de la belle blanchisseuse, voulait +se tenir à l'écart en affectant de s'entretenir avec le jeune homme à +longue lévite et à oreilles de chien.</p> + +<p>—Oh! le citoyen n'est pas de trop, cria Catherine... <span class="pagenum" id="Page_12">[12]</span> je le +connais... il me connaît bien aussi, pas vrai, citoyen Fouché?</p> + +<p>Le jeune homme ainsi interpellé s'avança vers la table où déjà Lefebvre +avait commandé du vin chaud avec des échaudés, et dit en saluant:</p> + +<p>—Puisque mademoiselle Catherine le veut bien... nous allons prendre +place... j'adore me trouver avec les vaillants défenseurs de la cité!...</p> + +<p>Les quatre gardes et le civil qu'on avait nommé Fouché s'assirent, et +les verres ayant été remplis, on trinqua.</p> + +<p>Catherine et Lefebvre, qui en étaient déjà aux petites privautés +galantes, burent, à la dérobée, dans le même verre.</p> + +<p>Lefebvre voulut s'enhardir et prendre un baiser...</p> + +<p>Catherine se regimba.</p> + +<p>—Pas de ça, pays! dit-elle... je veux bien rire tant qu'on voudra, mais +pas plus!</p> + +<p>—De la vertu chez une blanchisseuse, vous ne vous attendiez pas à cela, +milicien? dit Fouché... Ah! c'est qu'elle n'est pas commode tous les +jours, mademoiselle Sans-Gêne!...</p> + +<p>—Dites donc, citoyen Fouché, reprit vivement Catherine, vous me +connaissez, puisque c'est moi qui ai votre linge... depuis trois mois +que vous êtes débarqué de Nantes... est-ce qu'il y a quelque chose à +dire sur mon compte?...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_13">[13]</span> +—Non!... rien... absolument rien!</p> + +<p>—Je consens comme cela à plaisanter... à danser une fricassée comme +tout à l'heure... à trinquer même avec de bons enfants comme vous +paraissez l'être, mais personne, entendez-vous, ne peut se vanter, dans +le quartier ou ailleurs, d'avoir dépassé le seuil de ma chambre... ma +boutique, par exemple, est ouverte à tout le monde!... quant à ma +chambre, une seule personne en aura la clef...</p> + +<p>—Et quel sera l'heureux coquin? dit Lefebvre en frisant sa moustache.</p> + +<p>—Mon mari!... répondit fièrement Catherine, et, choquant son verre au +verre de Lefebvre, elle ajouta en riant:—Vous voilà averti, pays, +qu'est-ce que vous en dites?...</p> + +<p>—Mais ce ne serait peut-être pas si désagréable que cela... répondit le +sergent en tortillant sa moustache... on peut voir... A la vôtre, +mam'zelle Sans-Gêne!...</p> + +<p>—A la vôtre, citoyen!... en attendant votre demande...</p> + +<p>Et tous deux trinquèrent gaiement, en riant franchement de ces libres +accordailles...</p> + +<p>A ce moment, un personnage singulier, coiffé d'un chapeau pointu et vêtu +d'une longue robe noire parsemée d'étoiles d'argent, de croissants +lunaires bleus et de comètes à queues ponceau, se glissa entre les +tables dans une allure spectrale.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_14">[14]</span> +—Tiens, c'est Fortunatus!... s'écria Bernadotte... c'est le +sorcier!... Qui veut se faire dire la bonne aventure?...</p> + +<p>Chaque bal alors avait son sorcier ou sa tireuse de cartes, prédisant +l'avenir et révélant le passé, moyennant cinq sols.</p> + +<p>Dans ces grands bouleversements, à une époque comme celle de la veille +du 10 août, où toute une société disparaissait pour faire place à un +monde nouveau, dans un changement à vue rappelant celui des féeries, la +croyance au merveilleux était partout. Cagliostro et sa carafe, Mesmer +avec son baquet, avaient troublé bien des têtes dans l'aristocratie. La +crédulité populaire allait aux devins de carrefours et aux astrologues +de guinguettes.</p> + +<p>Catherine avait envie de connaître sa destinée. Il lui semblait que la +rencontre du beau sergent devait modifier sa vie...</p> + +<p>Au moment où elle allait prier Lefebvre d'appeler Fortunatus et de +l'interroger pour elle, le sorcier, se détournant, répondait à un groupe +de trois jeunes gens assis à une table voisine...</p> + +<p>—Écoutons ce qu'il va leur dire! fit Catherine à mi-voix, désignant ses +voisins...</p> + +<p>—J'en connais un, dit Bernadotte... il s'appelle Andoche Junot... c'est +un bourguignon... je l'ai rencontré volontaire au bataillon de la +Côte-d'Or...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_15">[15]</span> +—Le second, c'est un aristocrate... dit Lefebvre, il se nomme +Pierre de Marmont... c'est un bourguignon aussi, il est de Châtillon...</p> + +<p>—Et le troisième?... demanda Fouché, ce jeune homme si maigre, au teint +olivâtre, qui a des yeux enfoncés... il me semble l'avoir déjà vu!... +mais où ça?...</p> + +<p>—Dans ma boutique sans doute, dit Catherine, rougissant un peu... c'est +un officier d'artillerie... démissionnaire... il attend une place... il +logeait, près de chez moi, à l'<i>Hôtel des Patriotes</i>, rue +Royale-Saint-Roch...</p> + +<p>—Un Corse? demanda Fouché... ils logent tous à cet hôtel... il a un +drôle de nom, votre client... attendez donc... Berna... Buna, Bina... ça +n'est pas cela! fit-il, cherchant le nom qui lui échappait.</p> + +<p>—Bonaparte! dit Catherine.</p> + +<p>—Oui, c'est cela... Bonaparte... Timoléon, je crois?</p> + +<p>—Napoléon! reprit Catherine... c'est un garçon savant et qui en impose +à tous ceux qui le voient!...</p> + +<p>—Il a un fichu nom ce Timolé... ce Napoléon Bonaparte... et une triste +mine! Ah! si celui-là arrive jamais à quelque chose!... Un nom pareil, +ça ne se retient pas! grommela Fouché, et il ajouta:—Attention! le +sorcier leur parle... qu'est-ce qu'il peut bien leur prédire?...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_16">[16]</span> +Les quatre jeunes gens se turent, tendant l'oreille, et Catherine, +devenue sérieuse, impressionnée par le voisinage du magicien, murmura à +l'oreille de Lefebvre:</p> + +<p>—Je voudrais qu'il prédise bien du bonheur à Bonaparte... il a tant de +mérite ce jeune homme-là! il soutient ses quatre frères et ses +sœurs... et il est loin d'être riche... aussi, voyez-vous, je n'ai +jamais pu lui présenter sa note... il m'en doit pourtant des +blanchissages! ajouta-t-elle avec un soupir de commerçante un peu +alarmée.</p> + +<p>Fortunatus cependant, balançant son chapeau pointu, lisait avec gravité +dans la main que lui tendait le jeune homme que Bernadotte avait appelé +Junot:</p> + +<p>—Toi! lui dit-il d'une voix caverneuse, ta carrière sera belle et bien +remplie... tu seras l'ami d'un grand homme... tu l'accompagneras dans sa +gloire... sur ta tête se posera une couronne ducale... tu triompheras +dans le Midi...</p> + +<p>—Bravo! je suis actuellement en demi-solde... tu es consolant, l'ami! +Mais, dis-moi, après tant de bonheur, comment mourrai-je?</p> + +<p>—Fou! dit d'un ton lugubre le sorcier.</p> + +<p>—Diable! le commencement de ta prophétie vaut mieux que la fin, fit en +riant le second, celui que Bernadotte avait désigné sous le nom de +Marmont... et moi, me prédis-tu la folie?</p> + +<p>—Non! tu vivras pour le malheur de ton pays <span class="pagenum" id="Page_17">[17]</span> et pour ta honte... +après une existence de gloire et d'honneur, tu abandonneras ton maître, +tu trahiras ta patrie et ton nom deviendra synonyme de celui de +Judas!...</p> + +<p>—Tu ne me favorises guère en tes prédictions, dit Marmont en +ricanant... et que vas-tu annoncer à notre camarade?...</p> + +<p>Et il désignait le jeune officier d'artillerie, à qui Catherine portait +de l'intérêt.</p> + +<p>Mais celui-ci, retirant vivement sa main, dit d'un ton brusque:</p> + +<p>—Je ne veux pas connaître l'avenir... je le sais!...</p> + +<p>Et montrant à ses amis, à travers la clôture en planches du jardin, +entourant le Waux-Hall, le ciel, dont un pan s'étalait au-dessus du bal:</p> + +<p>—Voyez-vous cette étoile là-bas? dit-il d'une voix vibrante... Non? +n'est-ce pas? Eh bien! moi, je la vois... c'est la mienne!...</p> + +<p>Le sorcier s'était éloigné.</p> + +<p>Catherine lui fit signe; il s'approcha du groupe, et regardant deux des +gardes, il leur dit:</p> + +<p>—Profitez de votre jeunesse... vos jours sont comptés!...</p> + +<p>—Et où mourrons-nous? demanda l'un des deux jeunes gens, qui devaient +être parmi les héros qui tombèrent pour la liberté, le 10 août, fusillés +par les Suisses.</p> + +<p>—Sur les marches d'un palais!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_18">[18]</span> +—Que de grandeurs! s'écria Bernadotte... et à moi aussi tu vas +prédire une fin tragique... avec un palais?...</p> + +<p>—Non!... ta mort sera douce... tu occuperas un trône, et après avoir +renié ton drapeau et combattu tes compagnons d'armes, dans un vaste +tombeau lointain, près d'une mer glacée, tu reposeras...</p> + +<p>—Si les camarades prennent tout, que me restera-t-il à moi? demanda +Lefebvre.</p> + +<p>—Toi, dit Fortunatus, tu épouseras celle que tu aimeras, tu commanderas +une formidable armée et ton nom signifiera toujours bravoure et +loyauté!...</p> + +<p>—Et moi, citoyen sorcier, hasarda Catherine, intimidée, pour la +première fois de sa vie peut-être...</p> + +<p>—Vous, mademoiselle, vous serez la femme de celui que vous aimerez... +et vous deviendrez duchesse!...</p> + +<p>—Il faudra donc que je devienne duc alors! général ne me suffirait pas? +dit gaiement Lefebvre... Eh! sorcier, achève ta prédiction... dis-moi +que j'épouserai Catherine et qu'ensemble nous serons duc et duchesse...</p> + +<p>Mais Fortunatus, à pas lents, s'en allait parmi les rires des jeunes +gens et les regards attentifs des femmes.</p> + +<p>—Vraiment! dit Fouché, ce magicien est peu <span class="pagenum" id="Page_19">[19]</span> inventif... il vous +prédit à tous les plus hautes destinées... à moi il ne m'a rien dit... +Je ne serai donc jamais un personnage?...</p> + +<p>—Vous avez déjà été curé, dit Catherine, que voulez-vous donc +devenir?...</p> + +<p>—J'ai été simplement oratorien, ma chère... à présent je suis patriote, +ennemi des tyrans... Ce que je voudrais être? oh! c'est bien simple: +ministre de la police!...</p> + +<p>—Vous le serez peut-être... vous êtes si malin, au courant de tout ce +qui se passe, de tout ce qui se dit, citoyen Fouché! riposta Catherine.</p> + +<p>—Oui, je serai ministre de la police, quand vous serez duchesse! fit-il +avec un sourire étrange qui illumina un instant sa physionomie triste et +adoucit son profil de fouine.</p> + +<p>Le bal était fini. Les quatre jeunes gens se levèrent en riant aux +éclats et s'éloignèrent en se moquant bien fort du sorcier et de sa +sorcellerie.</p> + +<p>Catherine donnait le bras à Lefebvre, qui avait obtenu la permission de +la reconduire jusqu'à la porte de sa boutique.</p> + +<p>Devant eux marchaient leurs trois voisins de table. Napoléon Bonaparte, +un peu à l'écart de ses deux amis, Junot et Marmont, devisant +insoucieusement, allait grave et raide; par instants il levait les yeux +au plafond bleu du ciel, semblant y suivre cette étoile dont il avait +parlé, visible pour lui seul.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_20"><a href="#toc">III</a><br /> +<small>LA DERNIÈRE NUIT DE LA ROYAUTÉ</small></h3> + +<p>Le 10 août était un vendredi.</p> + +<p>La nuit du 9 au 10 fut douce, étoilée, sereine. Jusqu'à minuit, la lune +répandit sa clarté rafraîchissante sur la ville, en apparence calme, +paisible, endormie.</p> +</div> + +<p>Paris, cependant, depuis une quinzaine ne dormait plus que d'un œil, +la main sur ses armes, prêt à se dresser au premier appel.</p> + +<p>Depuis la soirée où Lefebvre avait fait la rencontre de Catherine la +blanchisseuse, au Waux-Hall, la cité était devenue fournaise.</p> + +<p>La Révolution bouillait dans cette cuve géante.</p> + +<p>Les Marseillais étaient venus, emplissant les rues et les clubs de leur +ardeur, de leur patriotisme ensoleillé et de leur entrain martial. Ils +lançaient aux échos l'hymne immortel de l'armée <span class="pagenum" id="Page_21">[21]</span> des bords du Rhin, +sorti du génie subitement inspiré et du cœur vibrant de Rouget de +Lisle. Ils l'apprenaient aux Parisiens, qui, au lieu d'appeler ce chant +à jamais national la Française, lui donnèrent généreusement le nom de +<i>Marseillaise</i>.</p> + +<p>La cour et le peuple se préparaient à la lutte, au grand jour.</p> + +<p>La cour barricadait le château des Tuileries, y faisait tenir garnison +par les Suisses mandés de Courbevoie et de Rueil, convoquait les nobles +fanatiques qu'on avait appelés, après le banquet d'octobre où la cocarde +nationale avait été foulée aux pieds, les Chevaliers du poignard.</p> + +<p>Cette grande journée, qui est la victoire même de la Révolution et +l'avènement de la République, car le 22 septembre ne fit que proclamer +et légaliser l'acte triomphant du 10 août, nul ne peut se vanter de +l'avoir organisée, commandée, décrétée.</p> + +<p>Danton dormait chez Camille Desmoulins, quand on vint le chercher pour +se rendre à la Commune. Marat se terrait dans sa cave. Robespierre +demeurait à l'écart; il ne fut élu que le 11 membre de la Commune. +Barbaroux avait décliné l'honneur de conduire les Marseillais, et +Santerre, le grand agitateur du faubourg Saint-Antoine, ne figura qu'au +milieu de la journée dans la lutte.</p> + +<p>Le 10 août, insurrection anonyme, bataille sans commandant en chef, eut +pour général la foule et pour héros tout le peuple.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_22">[22]</span> +Le mouvement ne commença qu'après minuit, dans cette nuit radieuse +du 9.</p> + +<p>Les émissaires des 47 sections qui avaient demandé la déchéance de la +royauté,—une l'avait votée, la section Mauconseil,—circulaient +silencieusement par les rues, transmettaient de porte en porte le mot +d'ordre: Aux armes, quand vous entendrez le tocsin sonner et battre le +rappel!...</p> + +<p>Vers une heure, le tocsin tinta dans plusieurs paroisses. La cloche de +Saint-Germain-l'Auxerrois, qui avait sonné le massacre de la +Saint-Barthélemy, sonna le glas de la monarchie.</p> + +<p>A ce bruit lugubre qu'accompagna bientôt le roulement lointain des +tambours battant le rappel, Paris se leva et empoigna ses fusils, en se +frottant les yeux.</p> + +<p>La lune était couchée. L'ombre avait envahi la ville. Mais, à toutes les +fenêtres, des lumières une à une s'allumèrent. Cette illumination +soudaine, comme pour une fête, avait un aspect sinistre. Aube factice +d'une journée où la fumée du combat, la vapeur des incendies et la buée +du sang devaient obscurcir le soleil.</p> + +<p>Les portes, successivement, s'entre-bâillèrent dans les rues en éveil. +Des hommes en armes se montrèrent sur les seuils. Ils interrogeaient +l'horizon, tendaient l'oreille, attendant au passage le gros de leur +section pour entrer dans les rangs, et regardaient le jour monter +au-dessus des toits.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_23">[23]</span> +Des crosses de fusils résonnaient sur les pavés. Par les ruelles et +dans les cours on entendait le crépitement des batteries qu'on faisait +jouer, le froissement métallique de la baïonnette dont on essayait la +douille et le cliquetis des sabres et des piques.</p> + +<p>Les maisons avoisinant les Tuileries avaient toutes leurs volets +poussés, et déjà plusieurs boutiques s'ouvraient.</p> + +<p>Mademoiselle Sans-Gêne n'avait pas été la dernière à mettre le nez au +vent.</p> + +<p>Vêtue d'un jupon court, une camisole légère couvrant sa poitrine bombée, +un coquet bonnet de nuit sur la tête, après avoir écouté, de la fenêtre, +les rumeurs de la nuit, percevant le tambour et reconnaissant le tocsin, +elle s'était hâtée de passer dans son atelier, d'allumer et +d'entr'ouvrir, avec prudence, sa porte...</p> + +<p>La rue Royale-Saint-Roch où se trouvait sa boutique de blanchisseuse +était encore déserte...</p> + +<p>Catherine attendit, regardant, écoutant...</p> + +<p>Ce n'était pas seulement la curiosité qui lui faisait ainsi guetter la +venue des sections en armes...</p> + +<p>Elle était bonne patriote, la Sans-Gêne, mais un autre sentiment que la +haine du tyran l'animait alors...</p> + +<p>Depuis la <i>fricassée</i> dansée au Waux-Hall, elle avait revu son pays, le +sergent Lefebvre...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_24">[24]</span> +On avait fait plus ample connaissance. A une petite partie fine, à +la Râpée, où, sans trop de difficultés, elle s'était laissé conduire, on +avait échangé des serments et échafaudé plus d'un projet...</p> + +<p>L'ex-garde française s'était montré fort entreprenant, mais Catherine +lui avait répondu d'un ton si énergique qu'elle ne se donnerait qu'à son +mari, que le sergent, tout à fait épris, avait fini par causer +mariage...</p> + +<p>Elle avait accepté la proposition.</p> + +<p>—Nous n'avons pas grand'chose, avait-elle dit gaiement, à apporter en +ménage... moi, j'ai ma blanchisserie... où les mauvaises payes ne +manquent pas...</p> + +<p>—Moi, mes galons, et la solde est souvent en retard...</p> + +<p>—Cela ne fait rien... nous sommes jeunes, nous nous aimons, et nous +avons l'avenir devant nous!... Le sorcier de l'autre jour ne m'a-t-il +pas promis que je serais duchesse?...</p> + +<p>—Et à moi ne m'a-t-il pas dit que je deviendrais général!...</p> + +<p>—Il a d'abord dit que tu épouserais celle que tu aimais...</p> + +<p>—Eh bien! réalisons la prédiction par le commencement!</p> + +<p>—Mais on ne peut guère se marier en ce moment... on va se battre!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_25">[25]</span> +—Fixons une date, Catherine!...</p> + +<p>—A la chute du tyran, veux-tu?...</p> + +<p>—Oui... ça me va!... les tyrans, je les exècre... Tiens, Catherine, +regarde-moi ça...</p> + +<p>Et Lefebvre, retroussant sa manche, fit voir à sa promise son bras droit +sur lequel s'étalait un superbe tatouage: deux sabres entrecroisés, +surmontés d'une grenade en flammes, avec cette inscription: Mort aux +tyrans!...</p> + +<p>—Hein!... on est patriote! dit-il avec orgueil en étendant +triomphalement son bras nu.</p> + +<p>—C'est très beau! fit avec conviction Catherine.</p> + +<p>Et comme elle avançait un doigt pour tâter le dessin.</p> + +<p>—Touche pas! dit vivement Lefebvre, c'est tout frais...</p> + +<p>Catherine recula sa main, toute craintive d'endommager le +chef-d'œuvre.</p> + +<p>—Aie pas peur; ça ne déteint pas... seulement ça cuit... oh! ça se +passera!... mais attends... dans quelques jours tu auras mieux que +cela...</p> + +<p>—Quoi donc?... demanda curieusement Catherine.</p> + +<p>—Mon cadeau de noces! répondit mystérieusement le sergent.</p> + +<p>Il n'en voulut pas dire davantage ce jour-là, et après avoir trinqué +gaiement, sous la tonnelle du traiteur, à la chute du tyran et à leur +prochain <span class="pagenum" id="Page_26">[26]</span> mariage, qui en serait la conséquence, Catherine et son +amoureux s'en revinrent par la diligence de Charenton, jusqu'à la rue du +Bouloi, et de là, à pied, gagnèrent, sous le clignotement malicieux des +étoiles, la boutique de la rue Royale-Saint-Roch où, brusquement, pour +éviter les scènes d'attendrissement, la blanchisseuse ferma la porte au +nez du sergent, en lui criant:</p> + +<p>—Bonne nuit, Lefebvre!... tu entreras quand tu seras mon mari!...</p> + +<p>Depuis, toutes les fois que son service lui laissait un peu de liberté, +Lefebvre accourait à la boutique et jasait un bon moment avec sa payse.</p> + +<p>Tous deux commençaient à trouver que le tyran mettait bien du temps à +tomber.</p> + +<p>Aussi, l'on conçoit avec quelle double impatience de bonne patriote et +de fille à marier Catherine épiait cette aube du 10 août...</p> + +<p>Le tocsin, dans la nuit lançant ses notes funèbres, sonnait pour les +Tuileries le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> de la royauté et, pour la blanchisseuse, +l'<i lang="la" xml:lang="la">Alleluia</i> nuptial.</p> + +<p>Deux autres voisins, en costume nocturne, avaient imité Catherine et se +tenaient sur leurs portes, bayant aux nouvelles...</p> + +<p>—Y a-t-il du nouveau, mam'zelle Sans-Gêne? demanda l'un d'eux à travers +la rue...</p> + +<p>—J'en attends, voisin... tenez! patientez un peu... vous allez savoir +ce qu'il en est...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_27">[27]</span> +Essoufflé, ayant couru vite, Lefebvre, équipé, armé, les +buffleteries croisées sur la poitrine, déboucha de la rue Saint-Honoré, +déposa son fusil dans l'angle de la porte, et embrassa vigoureusement la +blanchisseuse.</p> + +<p>—Ah! ma bonne Catherine, que je suis content de te voir... Ça va +chauffer, va! ça chauffe même déjà... c'est pour aujourd'hui!... Vive la +nation!...</p> + +<p>Les voisins timidement s'étaient rapprochés.</p> + +<p>Ils demandèrent ce qui se passait.</p> + +<p>—Voilà... dit Lefebvre, se campant, comme s'il allait lire au tambour +une proclamation, il faut vous dire que l'on a voulu assassiner au +château le vertueux Pétion, le maire de Paris...</p> + +<p>Une rumeur indignée s'éleva de l'auditoire.</p> + +<p>—Qu'avait-il été faire chez le tyran? demanda Catherine.</p> + +<p>—Dame! on l'avait attiré là comme otage... Imaginez-vous que le château +est une vraie forteresse, il y a des madriers aux fenêtres, les portes +sont barricadées... Les Suisses sont armés jusqu'aux dents et avec eux +se trouvent ces scélérats de Chevaliers du poignard... des traîtres, des +amis de l'étranger... ils ont juré d'assassiner les patriotes!... Oh! +s'il m'en tombe un entre les mains dans la journée qui se prépare, à +celui-là son compte est bon!... s'écria Lefebvre avec une énergie +presque sauvage.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_28">[28]</span> +—Continue, dit Catherine, il n'y en a pas ici, de ces Chevaliers du +poignard... et il est douteux que tu en trouves un sur ton chemin... et +M. Pétion... dis-nous ce qu'il est devenu?...</p> + +<p>—Mandé à la barre de l'Assemblée... là du moins il est en sûreté... Oh! +il l'a échappé belle!...</p> + +<p>—Est-ce qu'on s'est battu déjà?</p> + +<p>—Non... il y a eu cependant un homme tué... Mandat... le commandant de +la garde nationale...</p> + +<p>—Votre chef!... les Suisses ont tiré dessus?...</p> + +<p>—Lui!... il était de leur côté... on a trouvé, signé de sa main, un +ordre de fusiller les patriotes du faubourg, par derrière, quand ils +seraient arrivés à la hauteur du Pont-Neuf, pour faire leur jonction +avec les camarades de Saint-Marceau et de Saint-Victor... mais la +trahison est déjouée: le traître, appelé à l'Hôtel de Ville pour +s'expliquer, a été abattu d'un coup de pistolet parti de la foule... +rien ne peut arrêter les sections en marche... ce soir, Catherine, nous +serons vainqueurs et dans huit jours nous nous marierons!... Tiens, j'ai +déjà mon cadeau de noces... tu sais, je te l'avais promis!...</p> + +<p>Et devant les voisins ébahis, le sergent, mettant à nu son bras gauche, +fit voir un second tatouage représentant deux cœurs enflammés.</p> + +<p>—Tu vois, dit-il, ce qu'il y a d'écrit: A Catherine pour la vie!...</p> + +<p>Il recula pour mieux laisser admirer le dessin.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_29">[29]</span> +—Il est beau... plus beau que l'autre! dit Catherine rouge de +plaisir, et elle sauta au cou du sergent en répétant par deux fois:</p> + +<p>—Oh! mon Lefebvre, que tu es gentil et que je t'aime!...</p> + +<p>A ce moment, des coups de feu au loin déchirèrent l'air brumeux... Le +canon répondit...</p> + +<p>Tous les badauds rentrèrent dans leurs maisons...</p> + +<p>—Allons! à tantôt, Catherine! il faut que j'aille où le devoir +m'appelle... Sois tranquille! nous reviendrons vainqueurs!... dit +joyeusement Lefebvre.</p> + +<p>Et tout en prenant son fusil, il l'embrassa encore une fois, et +s'éloigna dans la direction des Tuileries.</p> + +<p>Les Suisses avaient tiré sur une foule à peine armée et qui parlementait +avec eux...</p> + +<p>Des cadavres jonchaient le vestibule des Tuileries, les trois cours et +le Carrousel!...</p> + +<p>Mais déjà les canons des patriotes envoyaient leurs boulets signifier à +la royauté sa déchéance...</p> + +<p>Louis XVI s'était réfugié au sein de l'Assemblée nationale, qui s'était +réunie à deux heures du matin, au son du tocsin. En attendant les +événements, les législateurs, sous la présidence de Vergniaud, +discutaient l'abolition de la traite des nègres. La cause sacrée de la +liberté humaine était ce jour-là défendue partout, sans distinction de +races, ni de couleurs.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_30">[30]</span> +Tapi dans la loge du logotachygraphe, le journaliste sténographe, +comme on dirait aujourd'hui, chargé de la rédaction des comptes rendus, +l'épais monarque mangeait tranquillement une pêche, sourd aux +détonations qui faisaient crouler son trône, indifférent au sort de ses +Suisses, et oublieux de ces nobles qui mouraient pour lui...</p> + +<p>Il faisait grand jour. La dernière nuit de la royauté était passée, et +les Marseillais, en chantant, montaient à l'assaut du dernier donjon de +la féodalité.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_31"><a href="#toc">IV</a><br /> +<small>UN CHEVALIER DU POIGNARD</small></h3> + +<p>Il était midi quand le canon cessa de gronder du côté des Tuileries.</p> + +<p>Des rumeurs confuses s'élevaient, où l'on distinguait vaguement les cris +de: Victoire! Victoire!...</p> + +<p>De grosses nuées montaient au-dessus des maisons et des flammèches, des +flocons de papier et de laine brûlés, tourbillonnaient et s'abattaient +dans les rues...</p> +</div> + +<p>Les péripéties de cette journée à jamais mémorable avaient été diverses.</p> + +<p>Les sections avaient nommé chacune trois commissaires, qui devaient +former la Commune de Paris. Pétion, le maire, appelé à l'Hôtel de Ville, +avait été consigné chez lui, afin que l'insurrection pût agir en toute +indépendance. Mandat, reconnu coupable de trahison, et tué, Santerre +<span class="pagenum" id="Page_32">[32]</span> fut, à sa place, nommé commandant de la garde nationale. L'arsenal +avait été forcé et des armes distribuées permirent à une première +colonne, partie du faubourg Saint-Antoine, de se mettre en route.</p> + +<p>Le roi, après avoir passé en revue les bataillons de garde nationale +requis pour la défense du château, était rentré découragé en son +appartement. Les seuls bataillons des Petits-Pères, de la +Butte-des-Moulins, l'avaient acclamé. Les autres avaient crié: Vive la +nation! A bas le véto! Et les canonniers, retournant leurs pièces, les +avaient braquées sur le château.</p> + +<p>Louis XVI se sentit donc perdu et vit son pouvoir et son prestige +s'évanouir. Il alla demander asile à l'Assemblée nationale, dont la +salle des séances, au Manège, était alors proche du jardin des +Tuileries, à l'endroit où est aujourd'hui, rue de Rivoli, l'hôtel +Continental. Trois cents gardes nationaux et trois cents Suisses +l'escortèrent.</p> + +<p>Les Suisses étaient au nombre de neuf cent cinquante, bien armés, bien +disciplinés. La plupart ne parlaient que l'allemand. Cette troupe +domestique, attachée à la personne du roi, fidèle surtout au point +d'honneur de son contrat de louage, était décidée à se sacrifier pour le +maître qui l'avait racolée et la soldait. Ignorant d'ailleurs la +situation, la garde suisse, trompée par ses chefs et excitée par les +Chevaliers du poignard, <span class="pagenum" id="Page_33">[33]</span> croyait encore, à l'aube du 10 août, qu'il +s'agissait de défendre la personne du roi contre des brigands venus pour +l'assassiner. Beaucoup, ainsi qu'en témoigna par la suite un de leurs +colonels, M. Pfyffer, furent étonnés et ébranlés en voyant s'avancer, +lors de la poussée populaire vers les portes du château, les gardes +nationaux. L'uniforme les troubla. Ils pensaient n'avoir affaire qu'à la +lie populaire, à des forcenés contre lesquels protestaient les honnêtes +citoyens, et ils voyaient s'avancer vers eux la nation armée et +organisée.</p> + +<p>Aussi peut-on croire que le sang eût été épargné dans cette journée, +dont les résultats étaient déjà acquis par la retraite de Louis XVI, si +un de ces terribles hasards, comme il s'en produit dans ces moments +confus, n'était venu donner le signal d'un massacre impitoyable.</p> + +<p>Les Marseillais et les Bretons ayant pour chef un ami de Danton, ancien +sous-officier, Westermann, Alsacien, militaire très énergique, +pénétrèrent dans les cours du château. Il y en avait trois à cette +époque, et le Carrousel, beaucoup plus restreint qu'aujourd'hui, était +couvert de maisons.</p> + +<p>Westermann avait rangé sa troupe en bataille. Les Suisses étaient postés +aux fenêtres du château, prêts à faire feu.</p> + +<p>On s'observait. Westermann dit quelques mots <span class="pagenum" id="Page_34">[34]</span> en allemand aux +Suisses pour les dissuader de tirer sur le peuple et les encourager à +fraterniser.</p> + +<p>Déjà quelques-uns de ces infortunés mercenaires lançaient des cartouches +par les fenêtres, en signe de désarmement.</p> + +<p>Les patriotes, encouragés, rassurés par ces démonstrations pacifiques, +s'engagèrent sous le vestibule du château.</p> + +<p>Une barrière était placée au bas des marches du grand escalier, +conduisant à la chapelle.</p> + +<p>Sur chaque degré, deux Suisses, l'un adossé au mur, l'autre à la rampe, +se tenaient debout, immobiles, muets et sévères, le fusil en joue, prêts +à faire feu...</p> + +<p>Avec leur haute stature, leurs bonnets à poils et leurs habits rouges, +ces montagnards enrégimentés étaient imposants et devaient inspirer la +crainte.</p> + +<p>Mais il n'y avait pas que des fédérés bretons ou marseillais dans cette +foule. Des loustics du faubourg s'y étaient faufilés. Gavroche est de +tous les temps et de toutes les fêtes: on est sûr de le retrouver au +premier rang, les jours de bataille, les matins d'exécution et les soirs +de feu d'artifice.</p> + +<p>Quelques-uns de ces Parisiens, farceurs intrépides, imaginèrent +d'attirer à eux, avec des crocs, avec des piques, deux ou trois des +Suisses des plus rapprochés...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_35">[35]</span> +Les hommes ainsi happés se laissèrent assez facilement entraîner, +contents peut-être d'échapper à une bagarre possible, se croyant hors +d'affaire.</p> + +<p>Cette pêche aux Suisses allait continuer, aux éclats de rire des +assistants, quand tout à coup, sans qu'on ait jamais pu démêler, dans la +fumée du combat, l'origine du premier coup de feu et la responsabilité +du signal du massacre, une trombe de projectiles balaya cette foule +jusque-là inoffensive, et plutôt gouailleuse que menaçante.</p> + +<p>On est en droit de croire que des gentilshommes, postés sur le palier du +haut, voyant les Suisses accrochés se laisser aller sans résistance, +prêts à fraterniser, pour arrêter la défection et creuser un fossé +sanglant entre le peuple et la garde, ont tout à coup tiré...</p> + +<p>Les deux Suisses déjà au milieu du peuple tombèrent frappés les +premiers...</p> + +<p>Le feu plongeant, dirigé avec sang-froid par les défenseurs du château, +fut terrible...</p> + +<p>En un instant le vestibule fut plein de cadavres.</p> + +<p>Le sang coulait en ruisseaux sur les dalles...</p> + +<p>Une fumée épaisse avait envahi le vestibule...</p> + +<p>Au signal des coups de feu de l'intérieur, la fusillade s'était engagée +partout.</p> + +<p>Les Suisses et les gentilshommes, dont beaucoup avaient revêtu +l'uniforme de la garde, tiraient à <span class="pagenum" id="Page_36">[36]</span> l'abri des fenêtres barricadées. +Tous leurs coups portaient...</p> + +<p>Les cours s'étaient vidées. Le Carrousel était balayé. Les Suisses +firent alors une sortie vigoureuse jusque dans la rue Saint-Honoré.</p> + +<p>Mais les Marseillais, les Bretons, les gardes nationaux revinrent en +forces, avec du canon. Les Suisses étaient débordés, le château fut +envahi. Rien ne résista à la foule triomphante. La plupart des Suisses +furent massacrés dans les appartements, dans les jardins; jusqu'aux +Champs-Elysées, on les poursuivit. Plusieurs durent la vie à la +générosité des vainqueurs, qui s'efforcèrent de les protéger contre la +fureur populaire.</p> + +<p>Le roi avait été sommé de faire cesser le feu des Suisses. Il donna +l'ordre à M. d'Hervilly, mais ce chef des Chevaliers du poignard se +réserva de s'en servir selon les circonstances. Il croyait alors, avec +la reine, que force resterait aux défenseurs du château et que le feu +des Suisses aurait raison de ce qu'il appelait la canaille. Quand il +reconnut son erreur, il était trop tard: le château était au pouvoir du +peuple et le roi, prisonnier dans l'enceinte de l'Assemblée, n'allait +pas tarder à être écroué au Temple.</p> + +<p>Catherine, qui n'avait plus peur, après avoir suivi avec émotion les +débuts de l'affaire, rassurée bientôt, n'entendant pas de coups de feu, +s'était aventurée jusqu'à gagner le Carrousel...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_37">[37]</span> +Elle voulait voir si le tyran mettait de la bonne volonté à +déguerpir et à hâter sa noce...</p> + +<p>Et puis, elle se disait aussi, que peut-être, parmi les combattants, +elle apercevrait son Lefebvre...</p> + +<p>Cette idée de le surprendre, noir de poudre, se battant comme un démon +au premier rang, sous la mitraille, loin de lui inspirer de la crainte, +l'enhardissait...</p> + +<p>Elle aurait voulu être près de lui, pouvoir lui passer les cartouches... +plus que cela: tenir elle-même un fusil, le charger et faire feu sur les +défenseurs du tyran!...</p> + +<p>Elle se sentait une âme de guerrière, à l'odeur de la poudre...</p> + +<p>Tous les dangers de son Lefebvre elle aurait voulu les partager, et de +la gloire qu'il allait acquérir elle se montrait à la fois fière et un +peu jalouse...</p> + +<p>Non! pas une seule fois la pensée ne lui vint qu'il pouvait tomber sous +les balles des Suisses...</p> + +<p>Ne leur avait-on pas prédit qu'il commanderait des armées et qu'elle +serait sa femme!... Ni l'un ni l'autre n'étaient destinés à périr en +cette journée...</p> + +<p>Et, bravant le péril, elle avançait toujours plus près des canonniers et +des Marseillais, cherchant Lefebvre et dédaignant la mort...</p> + +<p>Quand la furieuse fusillade des Suisses éclata, il y eut une affreuse +débandade...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_38">[38]</span> +Catherine fut entraînée par la masse des fuyards dans la rue +Saint-Honoré.</p> + +<p>Vers sa boutique elle s'en revint, redoutant que la panique ne se +propageât jusque-là et qu'on n'envahît sa maison...</p> + +<p>Elle n'avait pas perdu tout espoir, mais elle commençait à craindre que +sa noce ne fût reculée...</p> + +<p>—Ah! les hommes!... ils n'ont donc pas de cœur de lâcher pied ainsi! +grognait-elle en piétinant de rage sur la porte de sa blanchisserie... +Oh! si j'avais eu un fusil, je serais restée, moi!... Je parie bien que +Lefebvre ne s'est pas sauvé, lui!...</p> + +<p>Et, fiévreuse, impatiente, elle prêtait toujours l'oreille... guettant +la victoire qu'elle attendait toujours...</p> + +<p>Quand le canon se remit à tonner avec force, elle trépigna de joie et +cria:</p> + +<p>—Ça, c'est à nous!... bravo, les canonniers!...</p> + +<p>Puis elle se remit à écouter...</p> + +<p>Les coups de canon se multipliaient, la fusillade était nourrie, des +cris confus lui arrivaient. Pour sûr, les patriotes avançaient. On avait +la victoire!</p> + +<p>Ah! qu'il lui tardait de revoir son Lefebvre sain et sauf, et de +l'embrasser vainqueur en lui disant:</p> + +<p>—A présent, nous pouvons nous marier?</p> + +<p id="cor_1">Elle allait et venait, fébrilement, dans sa <ins title='bouique'>boutique</ins> dont elle avait, +par prudence, laissé les volets clos.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_39">[39]</span> +Elle n'osait s'éloigner, quelque envie qu'elle eût de retourner au +champ de bataille, de peur que Lefebvre ne revînt en son absence. Il +serait alarmé et ne saurait où la chercher. Le mieux était de +l'attendre. Il repasserait sûrement par la rue Royale-Saint-Roch avec +ses camarades, le château pris.</p> + +<p>La rue était redevenue calme et déserte.</p> + +<p>Les voisins s'étaient enfermés chez eux.</p> + +<p>Midi venait de sonner. On entendait, tout proche, des coups de feu +isolés.</p> + +<p>Par l'entre-bâillement de sa porte, elle entrevoyait au loin, du côté de +la rue Saint-Honoré, des ombres qui fuyaient, poursuivies par des hommes +armés...</p> + +<p>C'étaient les derniers défenseurs du château qu'on pourchassait par les +rues...</p> + +<p>Tout à coup, après deux ou trois décharges tout près d'elle, elle +distingua comme un bruit de pas précipités dans l'allée qui conduisait à +la porte de dégagement de sa boutique sur la rue Saint-Honoré.</p> + +<p>Elle tressaillit...</p> + +<p>—On dirait qu'il y a quelqu'un, murmura-t-elle... Oui... on marche... +qui donc peut venir?</p> + +<p>Brave, elle courut tirer la barre de la porte de l'allée et ouvrit...</p> + +<p>Un homme parut, pâle, faible et tout sanglant, <span class="pagenum" id="Page_40">[40]</span> portant la main à sa +poitrine; il se traînait avec peine...</p> + +<p>Ce blessé était vêtu d'un habit blanc, avec la culotte courte et les bas +de soie...</p> + +<p>Ce n'était pas un patriote; s'il avait combattu, c'était assurément dans +les rangs des ennemis du peuple...</p> + +<p>—Qui êtes-vous?... Que voulez-vous? dit-elle avec fermeté...</p> + +<p>—Un vaincu... je suis blessé... on me poursuit... donnez-moi asile... +sauvez-moi, au nom du ciel, madame!... Je me nomme le comte de +Neipperg... Je suis officier autrichien...</p> + +<p>Il n'en put dire davantage.</p> + +<p>Une écume rose lui montait aux lèvres. Son visage devenait d'une pâleur +effrayante.</p> + +<p>Il s'abattit sur le seuil de l'allée...</p> + +<p>Catherine, en voyant tomber devant elle ce jeune homme élégant, dont le +jabot et le gilet étaient rouges de sang, poussa un cri de pitié et +d'effroi:</p> + +<p>—Ah! le pauvre garçon!... dit-elle... comme ils l'ont arrangé... C'est +pourtant un aristocrate!... il a tiré sur le peuple... ce n'est pas même +un Français... il a dit qu'il était Autrichien... C'est égal, c'est un +homme tout de même!...</p> + +<p>Et, mue par cet instinct de bonté qui se trouve au cœur de toutes les +femmes, même les plus énergiques,—dans toute cantinière robuste il y +<span class="pagenum" id="Page_41">[41]</span> a une douce sœur de charité,—Catherine se baissa, tâta la +poitrine du blessé, écarta doucement les linges englués de sang et +chercha à s'assurer s'il était mort...</p> + +<p>—Il respire encore, dit-elle avec joie... on peut le sauver!</p> + +<p>Alors, courant à la cuve, elle remplit une jatte d'eau fraîche, et après +avoir pris la précaution de fermer la porte de la rue solidement, en +assujettissant la barre, elle revint vers le blessé.</p> + +<p>Elle fit une compresse, déchirant le premier linge qu'elle trouva sous +sa main...</p> + +<p>Dans sa précipitation, elle ne s'aperçut pas qu'elle venait de mettre en +pièces une chemise d'homme.</p> + +<p>—Ah! j'ai fait un joli coup, se dit-elle, voilà que j'ai pris la +chemise d'une pratique!...</p> + +<p>Elle regarda la marque:</p> + +<p>—C'est à ce pauvre petit capitaine d'artillerie... Napoléon +Bonaparte!... Le pauvre garçon n'en a pas de trop... Il me doit aussi +une note assez forte... C'est égal, je lui rendrai une chemise neuve... +J'irai l'acheter et je la lui porterai moi-même à son garni, en lui +disant que j'ai roussi la sienne avec mon fer... Pourvu qu'il accepte, +car il est bien fier!... Ah! en voilà un qui ne fait pas beaucoup +attention à son linge... pas plus qu'aux femmes, d'ailleurs! +acheva-t-elle avec un léger soupir.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_42">[42]</span> +Tout en pensant ainsi à la pratique dont elle mettait le linge en +charpie, Catherine, avec délicatesse, posait ses compresses sur la +blessure de cet officier autrichien, hôte inattendu chez une patriote +comme elle.</p> + +<p>La vue de ce jeune homme, frappé à mort peut-être, tout pâle, sans +forces, dont l'énergie et la vie coulaient par une plaie énorme, avait +changé tous les sentiments de Catherine.</p> + +<p>Ce n'était plus alors l'amazone en jupon court, s'avançant parmi les +combattants, bondissant de joie à chaque volée de mitraille et +souhaitant d'avoir un fusil pour participer à cette fête de la mort.</p> + +<p>Elle était devenue l'ange secourable qui se penche vers les souffrances +humaines.</p> + +<p>Elle avait presque sur les lèvres une malédiction contre la guerre et se +disait que les hommes étaient encore bien sauvages pour s'entretuer de +la sorte.</p> + +<p>Mais elle reportait en même temps sa haine et son anathème contre ce roi +et cette reine qui avaient rendu fatales et nécessaires ces boucheries.</p> + +<p>—C'est un Autrichien, murmura-t-elle... Qu'est-ce qu'il venait faire +chez nous, cet habit blanc?... Défendre son Autrichienne... Madame +Véto!... Pourtant il n'a pas l'air méchant...</p> + +<p>Elle le considéra plus attentivement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_43">[43]</span> +—Il est tout jeune... vingt ans à peine!... On dirait une fille...</p> + +<p>Puis cette observation professionnelle lui vint:</p> + +<p>—Son linge est fin... de la batiste!... Oh! c'est un aristo...</p> + +<p>Et elle soupira, comme pour dire: «Quel dommage!...»</p> + +<p>Sous l'influence bienfaisante de l'eau froide, et sous les compresses +formant ligature, arrêtant l'épanchement du sang, le blessé cependant se +ranima...</p> + +<p>Il rouvrit lentement les yeux... Autour de lui ses prunelles mourantes +semblaient chercher...</p> + +<p>Avec la connaissance, l'impression du danger lui revint...</p> + +<p>Il fit un mouvement comme pour se lever.</p> + +<p>—Ne me tuez pas! murmura-t-il dans un effort suprême et instinctif, +étendant les bras en avant, comme pour parer les coups d'ennemis +invisibles.</p> + +<p>Faisant alors un énergique effort, rassemblant dans une tension suprême +de la volonté toutes ses forces, le blessé arriva à articuler cette +phrase:</p> + +<p>—Vous êtes Catherine Upscher... de Saint-Amarin? C'est mademoiselle de +Laveline qui m'a envoyé chez vous. Elle m'a dit que vous étiez bonne... +que vous m'aideriez à me cacher... je vous expliquerai plus tard...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_44">[44]</span> +—Mademoiselle Blanche de Laveline? dit Catherine stupéfaite, la +fille du seigneur de Saint-Amarin... ma protectrice! Celle qui m'a +permis de m'établir! d'acheter ce fonds! Vous la connaissez donc? Ah! +pour elle, il n'est péril que je ne brave. Que vous avez eu raison de +venir ici! Vous êtes en sûreté, allez! et l'on me passerait sur le corps +avant de vous arracher de cet asile!</p> + +<p>Le blessé tenta de parler. Il voulait sans doute invoquer encore le nom +de cette Blanche de Laveline, qui paraissait avoir si grande influence +sur Catherine.</p> + +<p>Catherine lui imposa silence, d'un geste:</p> + +<p>—Soyez raisonnable, dit-elle d'une voix maternelle... personne ne veut +vous tuer! Mademoiselle Blanche sera contente de moi... Vous êtes ici +chez une patriote...</p> + +<p>Elle s'arrêta, grommelant:</p> + +<p>—Qu'est-ce que je lui dis là? Les Autrichiens, ça ne sait pas ce que +c'est que des patriotes! C'est des sujets, des esclaves... Vous êtes +chez une amie, reprit-elle en élevant la voix.</p> + +<p>Neipperg se laissa retomber sur le sol. Ses forces, un instant ranimées, +le quittaient.</p> + +<p>Mais il avait entendu la voix compatissante de Catherine, il avait +compris qu'il était sauvé.</p> + +<p>Une indicible expression de joie et de reconnaissance éclaira son visage +défait. Il était chez une amie... le nom de Blanche de Laveline le <span class="pagenum" id="Page_45">[45]</span> +protégeait... il n'avait plus rien à craindre...</p> + +<p>Dans un effort suprême, les yeux demi-clos, il allongea le bras et sa +main, exsangue et froide, chercha la main brûlante de Catherine...</p> + +<p>—C'est bon!... calmez-vous!... laissez-moi vous soigner, citoyen +Autrichien... dit Catherine, s'efforçant de maîtriser son émotion...</p> + +<p>Et, attentive, anxieuse, elle se dit:</p> + +<p>—Il serait mieux couché... mais je ne suis pas assez forte pour le +porter sur le lit... Ah! si Lefebvre était là!... mais il ne vient +pas!... est-ce qu'il serait...</p> + +<p>Elle n'acheva pas sa pensée...</p> + +<p>L'idée que son Lefebvre pouvait se trouver inerte comme cet officier +étranger, plein de sang et à bout de souffle, se présentait pour la +première fois à son esprit et la glaçait d'épouvante...</p> + +<p>—C'est terrible, la guerre!... murmura-t-elle...</p> + +<p>Puis, son tempérament énergique reprenant le dessus, elle songea:</p> + +<p>—Bah!... Lefebvre est trop brave, trop solide pour être comme ce petit +aristocrate... c'est un coffre à balles, Lefebvre!... il en recevrait +une demi-douzaine dans le sac, sans dire seulement ouf!... c'est pas +taillé comme ces freluquets... Et ça se mêle de vouloir défendre madame +Véto, ça ose tirer sur le peuple!...</p> + +<p>Elle haussa les épaules, puis regardant de nouveau son blessé:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_46">[46]</span> +—C'est impossible qu'il reste là... il va passer pour sûr!... +Comment faire?... C'est un ami de mademoiselle Blanche... je ne peux pas +le laisser mourir comme ça... il faut que je fasse tout pour le +ranimer...</p> + +<p>Cette pensée lui vint tout à coup:</p> + +<p>—C'est peut-être le fiancé de mademoiselle Blanche?... Ce serait drôle +si je la mariais, moi, qu'elle avait promis de doter! Oh! il faut que je +sauve ce jeune homme!... et mon Lefebvre qui n'arrive pas! répéta-t-elle +embarrassée, cherchant le moyen de transporter l'Autrichien.</p> + +<p>Puis, cette réflexion lui traversa l'esprit:</p> + +<p>—Il vaut mieux que Lefebvre ne soit pas là... Oh! ce n'est pas qu'il +soit méchant ni qu'il lui vienne à l'idée de me reprocher de sauver un +aristocrate... quand il saura que c'est un ami de ma bienfaitrice, il +n'aura rien à dire... et puis, après la bataille, un soldat français ne +connaît plus d'ennemis... Lefebvre me l'a dit bien souvent! mais il est +jaloux comme un tigre!... Ça lui déplairait de me voir tripoter les +chairs blanches de cet aristo... ensuite, il se demanderait peut-être, +comment que ça se fait que ce jeune homme soit venu se réfugier chez +moi... Pour te demander asile, il faut qu'il te connaisse! C'est ce +qu'il dirait... je sais bien ce que je lui répondrais moi... mais ça ne +fait rien, j'aime mieux qu'il ne le voie pas...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_47">[47]</span> +Et de nouveau, faisant un effort, elle tenta de soulever le corps, +devenu pesant par l'inertie, du jeune Autrichien...</p> + +<p>A ce moment, on frappa à la porte de la rue...</p> + +<p>Catherine tressaillit.</p> + +<p>Elle écouta, aussi pâle que le blessé...</p> + +<p>—Qui peut venir? se demanda-t-elle. La boutique est fermée et personne +ne viendra chercher et apporter du linge un jour pareil...</p> + +<p>Les crosses de fusils résonnaient sur le pavé...</p> + +<p>On heurtait en même temps à la porte de l'allée...</p> + +<p>Des voix s'élevèrent confuses...</p> + +<p>—Il s'est sauvé par là...</p> + +<p>—Il est caché ici...</p> + +<p>Catherine frémit:</p> + +<p>—C'est lui qu'on cherche!... murmura-t-elle en regardant avec une +compassion plus grande le blessé, toujours inerte.</p> + +<p>Les voix grondaient aux deux issues. Un piétinement irrité témoignait de +l'impatience d'une foule.</p> + +<p>—Enfonçons la porte!... dit tout à coup une voix.</p> + +<p>—Comment le sauver? murmura Catherine... et, secouant le moribond, elle +lui dit:</p> + +<p>—Allons!... citoyen... monsieur... du courage!... essayez de marcher...</p> + +<p>Le blessé rouvrit les yeux et soupira d'une voix étranglée:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_48">[48]</span> +—Je ne peux pas... laissez-moi mourir!...</p> + +<p>—Il s'agit bien de mourir! grommela Catherine; voyons! de l'énergie, +morbleu!... Sachez qu'il faut que je vous ramène vivant à mademoiselle +de Laveline... Ce ne serait pas la peine qu'elle vous ait envoyé ici +pour y rester... Levez-vous... là... ça y est!... Vous voyez que ce +n'est pas difficile... il n'y a qu'à vouloir...</p> + +<p>Neipperg chancelait comme un homme ivre.</p> + +<p>Catherine avait peine à le soutenir. Les cris, les menaces, les jurons +redoublaient au dehors.</p> + +<p>Déjà des coups de crosse solidement appliqués faisaient trembler les ais +de la porte...</p> + +<p>Tout à coup une voix s'éleva:</p> + +<p>—Attendez, citoyens... laissez-moi faire!... on va m'ouvrir, à moi...</p> + +<p>Et la même voix cria très haut:</p> + +<p>—Catherine, c'est moi!... n'aie pas peur!... arrive donc!...</p> + +<p>—Lefebvre!... dit Catherine toute tremblante, heureuse assurément de +savoir son pays sain et sauf, mais craintive pour le blessé.</p> + +<p>—Attends!... j'accours! cria-t-elle.</p> + +<p>—Vous le voyez, citoyens... elle va ouvrir; un peu de patience!... +dame! vous l'aviez effrayée avec votre façon de demander la porte à +coups de crosse!... dit Lefebvre assez haut pour que Catherine reconnût +sa voix.</p> + +<p>—Vous avez entendu, dit-elle vivement au <span class="pagenum" id="Page_49">[49]</span> blessé... ils vont +entrer... je suis obligée d'ouvrir... venez!</p> + +<p>—Où faut-il aller?</p> + +<p>—Essayez de monter cet escalier... je vous cacherai dans le grenier...</p> + +<p>—Monter? Oh! c'est impossible... voyez, je me traîne...</p> + +<p>—Eh bien! là... dans ma chambre!...</p> + +<p>Et Catherine le poussant, le remorquant, finit par introduire +l'autrichien dans sa chambre, dont elle ferma la porte à clef...</p> + +<p>Puis, rouge, essoufflée, contente, elle se hâta d'aller ouvrir à +Lefebvre et à la foule, en se disant avec une joyeuse satisfaction:</p> + +<p>—Maintenant, il est sauvé!</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_50"><a href="#toc">V</a><br /> +<small>LA CHAMBRE DE CATHERINE</small></h3> + +<p>La barre tombée, les verrous tirés, la porte s'ouvrit et laissa pénétrer +Lefebvre, suivi de trois ou quatre gardes nationaux et d'une foule de +voisins, de badauds, où les femmes et les enfants se trouvaient en +majorité.</p> +</div> + +<p>—Tu as bien tardé à nous ouvrir, ma bonne Catherine!... dit Lefebvre en +l'embrassant sur les deux joues...</p> + +<p>—Dame! ce bruit... ces cris...</p> + +<p>—Oui... je comprends cela... tu avais peur... mais c'étaient des +patriotes, des amis qui frappaient... Catherine, nous sommes vainqueurs +sur toute la ligne!... le tyran n'est plus qu'un prisonnier de la +nation... la forteresse du despotisme est prise... le peuple est le +maître aujourd'hui!...</p> + +<p>—Vive la nation!... crièrent des voix.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_51">[51]</span> +—A mort les traîtres!... A bas les Suisses et les Chevaliers du +poignard! crièrent d'autres voix, dans la foule qui se pressait sur le +seuil de la boutique de Catherine.</p> + +<p>—Oui! la mort pour ceux qui ont tiré sur le peuple! dit Lefebvre d'une +voix forte... Catherine, sais-tu pourquoi on cognait si rudement à ta +boutique?...</p> + +<p>—Non!... j'ai été effrayée... Il y a eu des coups de feu, près d'ici...</p> + +<p>—Nous avons tiré sur un aristocrate qui s'était échappé des +Tuileries... un de ces Chevaliers du poignard qui voulaient assassiner +les patriotes... j'avais juré que s'il m'en tombait un sous la main je +lui ferais payer le sang des nôtres... Justement, moi et les camarades, +dit Lefebvre en désignant les gardes nationaux qui l'accompagnaient, +nous en poursuivions un... nous avions déchargé sur lui nos fusils... +quand tout à coup, au détour de la rue, il a disparu... il était blessé +pourtant... il y avait du sang jusqu'auprès de la porte de ton allée, +Catherine... alors nous avons cru qu'il s'était réfugié chez toi...</p> + +<p>Lefebvre regarda autour de lui, et aussitôt reprit:</p> + +<p>—Mais il n'y est pas... on le verrait... et puis tu nous l'aurais déjà +dit, n'est-ce pas?...</p> + +<p>Alors se tournant vers les gardes nationaux:</p> + +<p>—Camarades, nous n'avons plus rien à faire <span class="pagenum" id="Page_52">[52]</span> ici... vous du +moins!... vous voyez que l'habit blanc n'est pas là... vous permettrez +bien à un vainqueur des Tuileries d'embrasser tranquillement sa femme...</p> + +<p>—Ta femme? Oh! pas encore, Lefebvre!... dit Catherine.</p> + +<p>—Comment!... est-ce que le tyran n'est pas abattu?...</p> + +<p>Et tendant la main aux gardes:</p> + +<p>—Au revoir, citoyens, à bientôt... à la section!... nous devons nommer +un capitaine et deux lieutenants... et puis un curé pour la paroisse... +un curé patriote, bien entendu!... le curé a pris peur et s'est enfui, +les deux lieutenants et le capitaine ont été tués par les Suisses, il +faut donc les remplacer... à tantôt!...</p> + +<p>Les gardes s'éloignèrent.</p> + +<p>Les badauds continuaient à stationner devant la porte.</p> + +<p>—Eh bien! mes amis, vous n'avez pas entendu... pas compris?... dit +Lefebvre d'une voix bourrue et bon enfant... qu'est-ce que vous +attendez?... l'habit blanc?... il n'est pas chez Catherine, c'est +clair!... oh! il a dû tomber pas bien loin d'ici, dans quelque coin... +il avait au moins trois balles dans la poitrine... cherchez-le... c'est +votre affaire!... ce n'est pas le chasseur qui ramasse le gibier!...</p> + +<p>Et il les poussa devant lui.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_53">[53]</span> +—C'est bien!... c'est bien!... on s'en va, sergent!</p> + +<p>—C'est pas la peine de bousculer le monde!... dit un des curieux.</p> + +<p>Et il ajouta d'une voix traînarde:</p> + +<p>—Avec ça qu'on ne pourrait pas cacher quelqu'un dans la chambre...</p> + +<p>Lefebvre referma brusquement la porte, et revenant à Catherine, lui dit, +les bras ouverts, pour l'embrasser de nouveau:</p> + +<p>—J'ai cru qu'ils ne voudraient jamais s'en aller!... as-tu entendu +cette bêtise, ils parlaient de la chambre... de ta chambre!... Quelle +idée!... Mais comme tu es tremblante, ma Catherine!... Voyons, +calme-toi... c'est fini!... occupons-nous de nous deux...</p> + +<p>Il surprit un regard de Catherine fixé vers la porte de sa chambre...</p> + +<p>Instinctivement il alla droit à cette porte et voulut l'ouvrir.</p> + +<p>Elle résista.</p> + +<p>Lefebvre s'arrêta, surpris, inquiet.</p> + +<p>Un vague soupçon envahit son visage.</p> + +<p>—Catherine, dit-il, pourquoi cette porte est-elle fermée?...</p> + +<p>—Mais... parce que cela m'a plu!... répondit Catherine avec un embarras +visible.</p> + +<p>—Ce n'est pas une raison... donne-moi la clef?...</p> + +<p>—Non!... tu ne l'auras pas!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_54">[54]</span> +—Catherine, s'écria Lefebvre, blême de colère, tu me trompes... il +y a quelqu'un dans cette chambre... un amant sans doute... je veux la +clef...</p> + +<p>—Je t'ai dit que tu ne l'aurais pas...</p> + +<p>—Eh bien! je la prendrai!...</p> + +<p>Et Lefebvre, plongeant la main dans la poche béante du tablier de +Catherine, prit la clef, alla à la porte de la chambre, l'ouvrit...</p> + +<p>—Lefebvre, cria Catherine, mon mari seul, je t'en avais prévenu, devait +franchir cette porte... Tu veux entrer de force, jamais je n'y entrerai +avec toi...</p> + +<p>On cogna de nouveau aux volets de la boutique.</p> + +<p>Catherine alla ouvrir.</p> + +<p>Plusieurs gardes nationaux, en armes, se présentèrent.</p> + +<p>—Où est le sergent Lefebvre? demandèrent-ils; on le réclame à la +section... On parle de le nommer lieutenant...</p> + +<p>Lefebvre, ému, pâle, grave, sortit de la chambre de Catherine.</p> + +<p>Il referma soigneusement la porte, en retira la clef, qu'il rendit à +Catherine en lui disant:</p> + +<p>—Tu ne m'avais pas dit qu'il y avait un mort dans ta chambre?...</p> + +<p>—Il est mort!... Ah! le pauvre garçon! fit Catherine avec tristesse.</p> + +<p>—Non!... il vit!... Mais c'était donc vrai? Ce n'était donc pas un +galant?...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_55">[55]</span> +—Gros bête! répondit Catherine, s'il avait été bien portant, est-ce +que je l'aurais caché là!... Mais tu ne vas pas le livrer, au moins?... +reprit-elle avec inquiétude. C'est, tout Autrichien qu'il est, un ami de +mademoiselle Blanche de Laveline, ma bienfaitrice...</p> + +<p>—Un blessé est sacré! dit Lefebvre... ta chambre est devenue une +ambulance, ma Catherine, on ne tire jamais dessus!... Soigne ce pauvre +diable! sauve-le! je suis content de t'aider à payer ta dette à cette +demoiselle qui t'a obligée... mais tâche qu'on ne le sache jamais... ça +me nuirait peut-être à ma section!...</p> + +<p>—Oh! tu es un brave cœur!... aussi bon que brave!... Lefebvre, tu as +ma parole! Quand tu voudras, je serai ta femme!...</p> + +<p>—Ça sera vite fait... mais les amis s'impatientent... il faut que je +les suive...</p> + +<p>—Sergent Lefebvre, on vous attend... on va voter!... dit un des gardes.</p> + +<p>—C'est bien!... je vous suis... en route, camarades!...</p> + +<p>Et, tandis que le sergent se rendait à la section, dont les urnes +recueillaient les suffrages, Catherine, sur la pointe du pied, pénétrait +dans la chambre, où, d'un sommeil léger, entrecoupé de sursauts +fébriles, reposait le jeune officier autrichien qu'elle avait recueilli, +hôte sacré pour elle, ayant invoqué le nom de Blanche de Laveline.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_56"><a href="#toc">VI</a><br /> +<small>LE PETIT HENRIOT</small></h3> + +<p>Catherine avait apporté du bouillon, un peu de vin au blessé, en lui +disant, car il s'était éveillé au léger bruit de ses pas:</p> + +<p>—Prenez! il faut vous soutenir... Vous avez besoin de vos forces, car +vous ne pourrez rester bien longtemps dans cette chambre... Oh! ce n'est +pas moi qui vous renverrai!... Vous êtes ici l'hôte de mademoiselle +Blanche, c'est elle qui vous a conduit vers ma demeure, c'est elle qui +vous abrite et vous protège... Mais, voyez-vous, il vient beaucoup trop +de monde dans cette boutique... votre habit est suspect... Mes +ouvrières, mes pratiques ne tarderaient pas à jaser, et il pourrait +survenir une dénonciation... Dame! vous avez tiré sur le peuple!</p> +</div> + +<p>Neipperg fit un mouvement et dit lentement:</p> + +<p>—Nous avons défendu le roi!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_57">[57]</span> +—Le gros Véto! fit Catherine en haussant les épaules... il s'était +réfugié à l'Assemblée... on n'allait pas le chercher là... il était en +sûreté, bien tranquille... il vous laissait égorger, en égoïste qu'il +est, sans plus penser à vous qu'au bonnet rouge qu'il avait arraché de +sa tête le 20 juin, les patriotes partis, après avoir feint de le +coiffer de bonne grâce devant nos compagnons du faubourg Antoine!... +C'est un propre à rien, un fainéant, votre gros Véto, que sa coquine de +femme mène par le bout du nez... savez-vous où? devant les fusils du +peuple! Oh! ça lui arrivera pour sûr! Mais, reprit-elle, après un court +silence, pourquoi donc vous êtes-vous fourré dans cette bagarre, vous, +un étranger? Car vous êtes autrichien, m'avez-vous dit?</p> + +<p>—Lieutenant aux gardes nobles de Sa Majesté, j'étais chargé d'une +mission auprès de la reine...</p> + +<p>—L'Autrichienne!... grommela Catherine... et c'est pour elle que vous +avez combattu, vous qui n'aviez rien à faire dans nos luttes!...</p> + +<p>—Je voulais mourir! répondit avec une grande simplicité le jeune +officier.</p> + +<p id="cor_2">—Mourir! à votre âge?... pour le roi?... pour la reine?... il doit y +avoir autre anguille sous roche, mon jeune monsieur!... dit Catherine +avec une raillerie pleine de bonne humeur... Excusez-moi si je suis +indiscrète, mais quand on a vingt ans et qu'on veut se faire tuer pour +des gens <span class="pagenum" id="Page_58">[58]</span> qu'on ne connaît pas et par des gens envers lesquels on +n'a aucun motif de bataille... eh bien! c'est qu'on est amoureux... +Hein? suis-je tombé <ins title='uste'>juste</ins>?...</p> + +<p>—Vous avez deviné, ma bonne hôtesse!...</p> + +<p>—Parbleu!... ce n'était pas difficile!... et voulez-vous que je dise de +qui vous êtes amoureux?... de mademoiselle Blanche de Laveline, je +parie!... Oh! je ne vous demande pas vos confidences, fit vivement +Catherine, surprenant de l'inquiétude sur le visage pâle du blessé... +d'ailleurs ça ne me regarde pas... et puis mademoiselle de Laveline +mérite bien d'être aimée...</p> + +<p>Le comte de Neipperg se souleva à demi et s'écria avec exaltation:</p> + +<p>—Oui... elle est belle et bonne, ma Blanche aimée!... Oh! madame, si la +mort me prend, dites-lui que mon dernier souffle aura exhalé son nom! +dites-lui que ma pensée, avant que la vie se retire de moi, aura été +pour elle et pour...</p> + +<p>Le jeune homme s'arrêta, suspendant un aveu prêt à tomber de ses lèvres.</p> + +<p>—Vous ne mourrez pas! dit Catherine désireuse de le réconforter... +est-ce qu'on meurt à votre âge et quand on est amoureux!... Vous devez +vivre, monsieur, pour mademoiselle Blanche que vous aimez, qui vous aime +certainement, et pour l'autre personne que vous alliez nommer... son +père sans doute, M. de Laveline?... <span class="pagenum" id="Page_59">[59]</span> Un fort beau gentilhomme... je +l'ai vu deux ou trois fois, le marquis de Laveline, là-bas, en notre +Alsace... il portait un superbe habit de velours bleu, avec de l'or +dessus, et il puisait du tabac dans une boîte où il y avait des pierres +qui brillaient!...</p> + +<p>Neipperg, en entendant prononcer le nom du marquis de Laveline, avait +laissé échapper un geste qui pouvait passer pour un signe de mépris et +de colère.</p> + +<p>—Il paraît, se dit Catherine, qu'ils ne sont pas grands amis... bon à +savoir! je ne lui en parlerai plus... sans doute que le père de Blanche +s'est opposé au mariage... Pauvre demoiselle!... C'est pour cela que ce +jeune homme a voulu se faire tuer!...</p> + +<p>Et, avec un soupir de compassion, elle se mit à arranger l'oreiller sous +la tête du blessé, en lui disant:</p> + +<p>—Je bavarde et cela ne vous vaut sans doute rien... Si vous reposiez un +peu, monsieur?... ça ferait tomber la fièvre...</p> + +<p>Le malade secoua doucement la tête:</p> + +<p>—Parlez-moi de Blanche, dit-il... parlez-moi d'elle encore!... Voilà ma +guérison!...</p> + +<p>Catherine sourit et se mit à raconter comment, née dans une petite +ferme, non loin du château des seigneurs de Laveline, elle avait vu +grandir mademoiselle Blanche. Elevée par sa mère que <span class="pagenum" id="Page_60">[60]</span> le marquis +laissait seule la plus grande partie de l'année, étant retenu par une +charge à la cour, Blanche avait vécu de la vie rustique, courant les +forêts, chevauchant, chassant, et se lançant par les prés et par les +champs au hasard, sans s'inquiéter des barrières à sauter, des fossés à +franchir. Elle n'était pas fière et causait familièrement avec les +paysans. Souvent elle était venue à la ferme et avait pris la petite +Catherine en affection.</p> + +<p>Un jour, le marquis avait mandé à Versailles sa femme et sa fille. +Catherine avec trois autres jeunes filles du pays avaient été emmenées +pour le service de madame et de mademoiselle de Laveline. A la +buanderie, Catherine avait été attachée. Elle avait ainsi passé +plusieurs années heureuses, puis madame de Laveline était morte; c'était +alors que mademoiselle Blanche, que son père avait conduite à Londres, +lors d'une mission diplomatique en Angleterre, avait bien voulu +l'établir en lui achetant la blanchisserie de mademoiselle Lobligeois... +où elle se trouvait présentement. Ah! c'était une créature digne d'être +aimée et bénie que mademoiselle Blanche!</p> + +<p>Comme Catherine achevait le récit de sa modeste existence et retraçait +les bienfaits de la fille du marquis de Laveline, on heurta à la porte.</p> + +<p>—Serait-ce déjà Lefebvre qui reviendrait avec ses camarades de la +section? pensa Catherine <span class="pagenum" id="Page_61">[61]</span> inquiète... Rassurez-vous!... ne faites +pas de bruit! dit-elle à Neipperg qui tendait l'oreille; si Lefebvre est +seul, il n'y a aucun danger, mais si ses camarades sont avec lui, je +vais leur parler et les renvoyer... Attendez-moi et ne craignez rien!...</p> + +<p>Elle alla ouvrir, un peu émue. Sa surprise fut extrême en voyant une +jeune femme, très effrayée, s'élancer dans la boutique en disant:</p> + +<p>—Il est là, n'est-ce pas?... on m'a dit qu'on avait vu un homme se +traîner de ce côté... vit-il encore?...</p> + +<p>—Oui, mademoiselle Blanche, dit Catherine, reconnaissant, dans cette +femme effarée, mademoiselle de Laveline, il est à côté... dans ma +chambre... il vit et il ne parle que de vous!... venez le voir...</p> + +<p>—Oh! ma bonne Catherine, quelle heureuse inspiration j'ai eue de lui +indiquer ta maison comme un refuge sûr, lorsqu'il est parti pour se +battre avec les gentilshommes du château!...</p> + +<p>Et mademoiselle de Laveline prit les mains de Catherine et les serra +avec reconnaissance, en lui disant:</p> + +<p>—Mène-moi auprès de lui!...</p> + +<p>La vue de Blanche produisit un effet saisissant sur le blessé.</p> + +<p>Il voulut sauter à bas du lit, où si difficilement Catherine était +parvenue à l'allonger.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_62">[62]</span> +Il fallut que les deux femmes eussent recours presque à la force +pour le maintenir.</p> + +<p>—Méchant!... dit Blanche de sa voix douce, tu as donc voulu mourir!...</p> + +<p>—La vie sans toi m'était à charge... pouvais-je trouver plus noble +occasion de quitter l'existence, qu'au milieu d'un combat, l'épée à la +main et souriant à la mort qui venait à moi glorieuse et parée!...</p> + +<p>—Ingrat!... tu devais vivre pour moi...</p> + +<p>—Pour toi!... N'étais-tu pas à mes yeux comme une morte?... n'allais-tu +pas me quitter pour toujours!...</p> + +<p>—Ce mariage odieux n'était pas encore conclu... un hasard pouvait nous +secourir... il fallait espérer!...</p> + +<p>—Tu m'avais dit toi-même, fit Neipperg, qu'il n'existait aucune +espérance... Aujourd'hui 10 août, tu devais être la femme d'un autre et +t'appeler madame de Lowendaal!... ton père l'avait ainsi décidé... et tu +n'avais pu résister...</p> + +<p>—Tu sais bien que mes pleurs, mes prières étaient inutiles... Menacé +d'être ruiné par ce baron de Lowendaal, ce Belge millionnaire qui lui +avait prêté de grosses sommes et exigeait le remboursement +immédiatement... ou ma main, mon père avait consenti à lui accorder ce +qu'il désirait le plus...</p> + +<p>—Et ce qui coûtait le moins à ton père... <span class="pagenum" id="Page_63">[63]</span> le Marquis payait ses +dettes avec sa fille!...</p> + +<p>—Oh! mon ami, mon père ignorait que notre amour fût si grand... il ne +savait rien... il ne sait rien encore... dit Blanche avec une énergie +croissante.</p> + +<p>Catherine, pendant cette conversation entre les deux amoureux, s'était +tenue à l'écart. Par discrétion, elle passa dans l'atelier au moment où +Neipperg, avec une exaltation douloureuse, regardant Blanche, répondit:</p> + +<p>—Oui... ils ignoreront tout... car je m'éloignerai, je disparaîtrai... +Ma mort, vois-tu, aurait rendu le silence plus complet, l'ignorance plus +profonde... mais les balles des sans-culottes n'ont pas voulu de moi, ce +sera à recommencer!... Aussi bien les occasions de mourir ne sauraient +manquer dans les années qui vont s'ouvrir... la guerre est déclarée... +je vais chercher dans les rangs de l'armée impériale, sur les bords du +Rhin, cette mort qui n'a pas voulu de moi dans les décombres des +Tuileries!...</p> + +<p>—Tu ne feras pas cela!</p> + +<p>—Qui m'en empêcherait?... Mais, pardon, Blanche!... c'est aujourd'hui +le 10 août, le jour fixé pour votre mariage... comment se fait-il que +vous soyez ici... votre place doit être auprès de votre époux... On vous +réclame à l'église!... qu'attendez-vous pour rendre heureux le baron de +Lowendaal et acquitter les dettes du marquis?... <span class="pagenum" id="Page_64">[64]</span> Le combat a +interrompu la cérémonie sans doute, mais à présent les coups de feu ont +cessé, le tocsin se tait, on peut sonner les cloches nuptiales... +laissez-moi mourir... ici ou ailleurs, aujourd'hui ou demain, peu +importe?...</p> + +<p>—Non!... non! tu dois vivre!... pour moi... pour notre enfant!... +s'écria Blanche se penchant sur Neipperg et l'embrassant avec passion.</p> + +<p>—Notre enfant! murmura le blessé...</p> + +<p>—Oui... notre cher petit Henriot... tu n'as pas le droit de mourir!... +ta vie ne t'appartient plus!...</p> + +<p>—Notre enfant!... répéta avec douleur Neipperg, mais... mais ton +mariage?...</p> + +<p>—N'est pas encore fait... il y a tout espoir...</p> + +<p>—Vraiment!... tu n'es pas encore madame de Lowendaal?...</p> + +<p>—Pas encore!... jamais peut-être!...</p> + +<p>—Explique-moi...</p> + +<p>Et une anxiété fiévreuse agita la physionomie du blessé, tandis que +Blanche répondait:</p> + +<p>—Quand tu es parti... me disant un adieu que l'un et l'autre nous +pensions devoir être éternel... tu m'as annoncé que tu allais te ranger +parmi les défenseurs du château... c'était courir à la mort... j'avais +cependant un peu d'espoir au fond du cœur... c'est alors que je +t'indiquai la boutique de l'excellente Catherine comme un asile sûr si +tu parvenais à t'échapper des Tuileries... <span class="pagenum" id="Page_65">[65]</span> j'avais aussi +l'espérance de pouvoir t'y rejoindre...</p> + +<p>—Tu espérais cela, toi?... cependant tu avais obéi à ton père... tu +avais consenti à devenir la femme de ce Lowendaal...</p> + +<p>—Oui... mais quelque chose me disait que le mariage serait reculé...</p> + +<p>—Et il l'a été?...</p> + +<p>—L'insurrection grondait dans les faubourgs... Mon père a déclaré qu'il +était impossible de célébrer le mariage à la date fixée... Alors le +baron de Lowendaal a proposé d'accomplir la cérémonie plus tard... dans +trois mois...</p> + +<p>—Trois mois!</p> + +<p>—Oui, le 6 novembre... c'est la date qu'il a fixée...</p> + +<p>—Ah! il est moins pressé, le baron...</p> + +<p>—Epouvanté par les événements, redoutant les progrès de la Révolution, +M. de Lowendaal a quitté Paris hier soir, avant la fermeture des +barrières... Il s'est rendu dans ses terres. C'est son château, auprès +de Jemmapes, sur la frontière de Belgique, qu'il a désigné pour la +célébration de cet impossible mariage...</p> + +<p>—Et tu iras à Jemmapes?...</p> + +<p>—Mon père, un peu effrayé aussi, a décidé qu'il se rendrait au château +du baron... Nous devons partir prochainement, si les routes sont +libres...</p> + +<p>—Et tu l'accompagneras?...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_66">[66]</span> +—Je l'accompagnerai... Oh! mais rassure-toi, je sais ce que j'ai +résolu... Jamais je ne serai la femme du baron...</p> + +<p>—Tu me le jures?</p> + +<p>—Je le jure!...</p> + +<p>—Mais qui te donnera cette force de résister à Jemmapes, quand ici tu +cédais?...</p> + +<p>—Avant son départ, le baron a reçu une lettre que je lui ai écrite... +oh! avec des larmes!... son domestique, gagné par moi, n'a dû lui +remettre ce message que les barrières franchies...</p> + +<p>—Alors il sait?...</p> + +<p>—La vérité!... il sait que je t'aime et que notre petit Henriot ne peut +avoir d'autre père que toi...</p> + +<p>—Oh! ma Blanche adorée!... ma chère femme, que je t'adore... tiens! tu +me rends la vie... il me semble que je serais de force à me relever et à +recommencer le combat contre les sans-culottes!...</p> + +<p>Et Neipperg, dans sa surexcitation, fit un si brusque mouvement que les +bandes qui couvraient sa blessure glissèrent, la plaie s'entr'ouvrit et +un flot de sang coula.</p> + +<p>Il poussa un cri.</p> + +<p>Catherine accourut, offrit ses services.</p> + +<p>Les deux femmes, de leur mieux, rajustèrent les linges et comprimèrent +de nouveau la blessure.</p> + +<p>Neipperg s'était évanoui.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_67">[67]</span> +Il reprit lentement ses sens.</p> + +<p>Ses premières paroles, entrecoupées, laissèrent échapper son secret:</p> + +<p>—Blanche... je vais mourir... veille sur notre enfant!... murmura-t-il.</p> + +<p>Catherine, en entendant cette révélation, eut un geste de stupeur:</p> + +<p>—Mademoiselle Blanche a un enfant! pensa-t-elle; puis aussitôt se +tournant vers la jeune femme, honteuse et baissant les yeux:</p> + +<p>—Ne craignez rien, dit-elle vivement, ce que je viens d'apprendre est +entré par une oreille et est sorti par l'autre... Si toutefois vous +aviez besoin de moi, vous savez que Catherine vous appartient des pieds +à la tête... Voyons! ne vous désolez pas... les enfants, c'est des +accidents qui arrivent à tout le monde quand on s'aime! Est-il déjà +grand, le chérubin? je suis certaine qu'il est bien gentil!</p> + +<p>—Il a trois ans bientôt.</p> + +<p>—Et il se nomme?</p> + +<p>—Henri... nous l'appelons Henriot.</p> + +<p>—C'est un joli nom... Est-ce que je pourrai le voir, mademoiselle?</p> + +<p>Blanche de Laveline réfléchissait.</p> + +<p>—Ecoute, ma bonne Catherine, tu peux me rendre un grand service... +achevant ainsi ce que tu as si bien commencé en recueillant et en +soignant M. de Neipperg...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_68">[68]</span> +—Parlez... que faut-il faire?</p> + +<p>—Mon fils est chez une brave femme des environs de Paris, la mère +Hoche, dans un faubourg de Versailles.</p> + +<p>—La mère Hoche, mais je la connais! Son fils est un ami de Lefebvre... +c'est mon amoureux, Lefebvre, ou plutôt mon mari, car moi aussi je vais +me marier et j'aurai un petit Henri... beaucoup de petits Henri...</p> + +<p>—Je te félicite! Tu iras donc voir la maman Hoche...</p> + +<p>—J'avais justement une commission pour elle de la part de son fils +Lazare... qui était aux gardes-françaises avec Lefebvre... c'est +Lefebvre qui l'a mis au port d'armes... ils ont pris la Bastille +ensemble... Et qu'est-ce qu'il faudra lui dire à la citoyenne Hoche?...</p> + +<p>—Tu lui remettras cet argent et cette lettre... dit Blanche en donnant +une bourse et un papier à Catherine, et puis tu prendras l'enfant et tu +l'emmèneras... Est-ce trop exiger de toi, Catherine?</p> + +<p>—Ce n'est que cela!... Vous savez bien que vous me demanderiez d'aller, +à moi toute seule, reprendre les Tuileries, si les Suisses y revenaient, +que je le ferais pour vous!... trop exigeante, vous!... c'te bêtise!... +est-ce que ce n'est pas grâce à vous que j'ai pu acheter cette boutique, +m'établir, et devenir bientôt la citoyenne <span class="pagenum" id="Page_69">[69]</span> Lefebvre?... Voyons, +vous devez avoir autre chose à me commander... ça ne suffit pas!... Une +fois que j'aurai retiré le mioche de Versailles, qu'est-ce qu'il faudra +en faire?</p> + +<p>—Tu me l'amèneras...</p> + +<p>—Où cela?...</p> + +<p>—Au château de Lowendaal... auprès d'un village nommé Jemmapes... C'est +en Belgique, à la frontière... pourras-tu facilement t'y rendre?...</p> + +<p>—Pour vous je braverai tout!... et quand faudra-t-il me trouver avec +l'enfant, à Jemmapes?...</p> + +<p>—Au plus tard le 6 novembre...</p> + +<p>—Bon. J'y serai!... Lefebvre s'arrangera pour me laisser partir... +d'ailleurs, d'ici là, nous serons mariés... et, on ne sait pas, il +viendra peut-être avec moi... On pourrait se battre par là!...</p> + +<p>—Embrasse-moi, Catherine!... un jour, puissé-je reconnaître ce que tu +fais pour moi...</p> + +<p>—Vous l'avez reconnu d'avance... comptez sur moi...</p> + +<p>—A Jemmapes donc!...</p> + +<p>—A Jemmapes, le 6 novembre!...</p> + +<p>Blanche de Laveline dit alors en montrant Neipperg:</p> + +<p>—Il repose, je vais veiller auprès de lui... Va à tes affaires, +Catherine, car tu dois nous trouver bien gênants, bien encombrants...</p> + +<p>—Vous êtes ici chez vous, je vous l'ai dit... Mais tenez, voici qu'il +se réveille, fit-elle en désignant <span class="pagenum" id="Page_70">[70]</span> le blessé qui rouvrait lentement +les yeux, vous devez avoir à vous raconter tous les deux bien des choses +encore... et je n'ai que faire auprès de vous.</p> + +<p>—Tu t'en vas?... Tu me laisses ici seule?</p> + +<p>—Oh! je ne serai pas longtemps... Du linge que je reporte à une +pratique pas bien loin, et je reviens... N'ouvrez à personne!... A +bientôt!</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_71"><a href="#toc">VII</a><br /> +<small>LE LOCATAIRE DE L'HOTEL DE METZ</small></h3> + +<p>Tandis que le comte de Neipperg et Blanche de Laveline, dans un +tête-à-tête délicieux, échangeaient des projets d'avenir et parlaient +de leur enfant, Catherine avait passé un panier empli de linge à son +bras et se disposait à sortir.</p> +</div> + +<p>Elle voulait mettre à profit le temps. Les amoureux bavardaient, ils ne +seraient pas fâchés de son absence, et puis toute la matinée avait été +perdue pour la blanchisseuse. C'est vrai qu'on ne prend pas les +Tuileries tous les jours, mais enfin il fallait bien rattraper un peu sa +journée.</p> + +<p>Et puis elle réfléchissait à tous les événements qui venaient de se +produire.</p> + +<p>Elle avait désormais charge d'âmes.</p> + +<p>Neipperg avait fort approuvé la confiance de Blanche, la chargeant de +retirer le petit Henriot <span class="pagenum" id="Page_72">[72]</span> des mains de la mère Hoche, qui le gardait +à Versailles, pour le conduire à Jemmapes.</p> + +<p>Une fois guéri, Neipperg irait retrouver la mère de son enfant, bravant +la colère du marquis de Laveline, prêt à tenir tête au baron de +Lowendaal et à lui disputer Blanche, l'épée à la main, s'il le fallait.</p> + +<p>Et Catherine, tout en se mettant en route, se disait:</p> + +<p>—Lefebvre est à sa section où l'on vote... Il ne sera pas de retour +avant que l'élection des nouveaux officiers soit proclamée... Oh! ça +prendra bien deux heures!... Ils sont longs à voter, à la section des +Filles-Saint-Thomas... tous beaux parleurs, sauf mon Lefebvre!... J'ai +donc le temps de donner un coup de pied jusque chez le capitaine +Bonaparte!...</p> + +<p>Et pensant à son client, le maigre et hâve officier d'artillerie, elle +sourit:</p> + +<p>—C'est qu'il n'en a pas trop de chemises, le capitaine! se dit-elle, +celle-ci peut lui faire défaut...</p> + +<p>Et, avec un soupir, elle ajouta:</p> + +<p>—Puisque je vais devenir la citoyenne Lefebvre, je ne veux rien devoir +au capitaine Bonaparte... c'est plutôt lui qui me devra... A tout +hasard, je vais emporter sa note!... s'il me la demande, je la lui +donnerai... sinon, tant pis!... je n'oserai jamais lui réclamer ce qu'il +me doit... <span class="pagenum" id="Page_73">[73]</span> le pauvre garçon! en voilà un travailleur!... un +savant!... toujours à lire ou à écrire... une triste jeunesse que la +sienne!... comme s'il ne devait pas y avoir temps pour tout! fit-elle +avec une moue ironique et quelque peu dépitée, en fourrant dans sa poche +la note de blanchissage du capitaine Bonaparte.</p> + +<p>Elle se rendit à l'hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où logeait alors +l'humble officier d'artillerie.</p> + +<p>Il y occupait une modeste chambre, au troisième étage, portant le n<sup>o</sup> +14.</p> + +<p>La jeunesse de l'homme, à la fois grandiose et fatal, qui devait emplir +le siècle de son nom et dont la gloire, auréolée de sang, empourpre +encore tout notre horizon, fut sans mouvements extraordinaires, sans +révélations surprenantes. Ce n'est qu'après coup qu'on a voulu y +découvrir des particularités prophétiques, révélant son génie, prédisant +sa carrière prodigieuse.</p> + +<p>Bonaparte enfant, jeune homme, trompa tout le monde. Nul ne put annoncer +sa fortune, personne ne crut à son mérite.</p> + +<p>Ses premières années furent celles d'un étudiant pauvre, timide, +laborieux, fier et un peu sombre. Il souffrit cruellement du mal de +misère. Sa pauvreté l'isolait. Le sentiment très vif qu'il eut toujours +de la famille, de la tribu, lui rendait fort pénible la condition +précaire où se débattaient les siens.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_74">[74]</span> +Son père, Charles Bonaparte, ou, plus exactement, de Buonaparte, +d'une ancienne famille noble de la Toscane, établie à Ajaccio depuis +plus de deux siècles, exerçait la profession d'avocat. Tous ses ancêtres +avaient été gens de robe. Charles Bonaparte se montra l'un des plus +ardents partisans de Paoli, le patriote corse. Il se soumit à l'autorité +française, quand Paoli eut quitté l'île.</p> + +<p>Bien que membre du conseil d'administration de la Corse et très en vue, +Charles Bonaparte était fort gêné. Il ne possédait, pour toutes +ressources, qu'un domaine, vignes et oliviers, rapportant à peine douze +cents livres de rente. Il le faisait valoir lui-même.</p> + +<p>Plus tard, à la suite des troubles dont la Corse fut le théâtre, ce +revenu lui manqua et il connut tout à fait le dénûment.</p> + +<p>Il avait épousé Letizia Ramolino, née le 24 août 1749, belle jeune fille +aux traits purs, au profil de camée antique, qui devait par la suite +montrer tant de fermeté et de finesse, avec un esprit de prévoyance +singulièrement aiguisé.</p> + +<p>Quand, portant le titre de Madame Mère, elle trônait à côté de ses fils, +dominateurs de l'Europe, ne répondait-elle pas à Napoléon, qui lui +reprochait de ne pas dépenser toute sa liste civile: «Je fais des +économies pour vous, mes enfants, qui en aurez peut-être un jour +besoin!»</p> + +<p>Selon une tradition non démentie, Napoléon <span class="pagenum" id="Page_75">[75]</span> Bonaparte naquit de +Charles et de Letizia, le 15 août 1769.</p> + +<p>Il se trouvait ainsi le second des fils du couple Bonaparte. Une +assertion, fort plausible, affirme que Joseph n'est que le cadet. Ce +serait lui l'enfant né à Ajaccio. Napoléon, né le 7 janvier 1768, aurait +eu Corte pour berceau.</p> + +<p>L'acte de naissance, existant à l'Ecole militaire, et produit pour +l'admission du jeune Napoléon, porte bien la date du 15 août 1769, mais +d'autres pièces peuvent justifier la confusion qui s'est établie par la +suite. L'acte de mariage de Bonaparte et de Joséphine principalement. On +a dit que Joséphine, par coquetterie, s'était rajeunie, ce qui est +exact, mais on a ajouté que Bonaparte, pour rapprocher les distances +d'âge, s'était, de son côté, vieilli de deux ans. Il a pu être incité à +donner son âge vrai, par galanterie, et puis les motifs qui avaient +poussé ses parents à une substitution d'actes d'état civil, n'existaient +plus. La raison, en effet, de ce rajeunissement, tenait tout entière +dans la condition d'âge pour l'admission à l'Ecole militaire de Brienne.</p> + +<p>L'aîné, Napoléon, avait dépassé l'âge limitatif de dix ans. Ses parents, +en lui attribuant l'acte de naissance de Joseph, plus jeune de deux ans, +et dont les goûts n'étaient pas du tout militaires, auraient ainsi rendu +possible l'entrée à l'école du futur général.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_76">[76]</span> +Deux circonstances influèrent sur la formation de ses idées et la +trempe de son caractère: les perturbations politiques de son pays natal +et la détresse de sa famille.</p> + +<p>La guerre civile autour de son berceau, la misère au foyer paternel, +endurcirent son âme et assombrirent son enfance.</p> + +<p>Il était sérieux en entrant à l'École de Brienne; il en sortit triste, +ulcéré.</p> + +<p>Ses camarades s'étaient moqués de son accent italien, de son nom baroque +de Napoleone,—on l'appelait <i>Paille-au-Nez</i>; ils l'avaient insulté dans +sa pauvreté: on sait combien sont féroces ces railleries d'enfant et +quelles cruelles plaies elles laissent à leurs victimes.</p> + +<p>Elève studieux, fort en mathématiques, jouant peu, si ce n'est au fort +de l'hiver, où, stratégiste précoce, il conduisait les assauts +enfantins, à coups de boules de neige, donnés à des forteresses de +glace, dans la cour de l'École de Brienne, il vécut, presque inaperçu, +ces premières années de son existence.</p> + +<p>Ce fut alors qu'il se lia avec Bourrienne, futur concussionnaire, son +secrétaire intime, qui s'est vengé des bienfaits et de l'indulgence de +son ami, devenu son empereur, en le bafouant et en le calomniant dans +des mémoires payés par la police de la Restauration.</p> + +<p>De Brienne, il passa à l'Ecole Militaire et, là encore, <span class="pagenum" id="Page_77">[77]</span> il +souffrit, endurant ces petites blessures quotidiennes, supportant ces +piqûres d'épingle qui parfois font mourir, que les jeunes gens pauvres +connaissent, et dont ils n'osent se plaindre. Il n'avait nul argent et, +ne pouvant partager les plaisirs coûteux des fils de famille, il se +tenait à l'écart, un peu en paria. Cet isolement, à l'âge où le cœur +aime à s'épancher, a contribué certainement à rendre impassible, et +impitoyable aussi, celui qui devait devenir l'homme de bronze.</p> + +<p>Il avait perdu son père, mort, d'un cancer à l'estomac, à l'âge de +trente-neuf ans, lorsqu'il fut nommé, le 1<sup>er</sup> septembre 1785, +lieutenant en second à la compagnie des bombardiers du régiment de la +Fère, en garnison à Valence.</p> + +<p>Il occupait ses loisirs de garnison à écrire une histoire de la Corse, +et, débutant dans le monde, il prenait des leçons de danse du professeur +Dautel et faisait la cour aux dames de la ville, rencontrées dans le +salon d'une dame du Colombier.</p> + +<p>Son régiment fut envoyé successivement à Lyon, à Douai. Il obtint un +congé qui lui permit d'embrasser sa famille, à Ajaccio, et après un +voyage à Paris, où il logea à l'hôtel de Cherbourg, rue du +Four-Saint-Honoré, il reçut l'ordre de rejoindre son régiment à Auxonne, +le 1<sup>er</sup> mai 1788.</p> + +<p>Le travail, les privations,—il ne se nourrissait guère que de lait, +faute d'argent,—le rendirent malade.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_78">[78]</span> +Pour soulager sa mère, restée veuve avec huit enfants, Napoléon +avait pris auprès de lui son jeune frère Louis.</p> + +<p>Il vivait avec cet enfant, en émargeant quatre-vingt-douze francs quinze +centimes par mois.</p> + +<p>Deux pièces sans feu, sans meubles, composaient tout son logement. Dans +l'une, garnie d'un grabat, avec une malle pleine de paperasses, une +chaise de paille et une table de bois blanc, travaillait et dormait +l'hôte promis aux Tuileries et à Saint-Cloud. Le futur roi de Hollande +couchait dans la pièce voisine, sur un matelas jeté par terre.</p> + +<p>Naturellement, pas de valet de chambre. Bonaparte brossait ses habits, +cirait ses bottes et cuisinait la soupe.</p> + +<p>Napoléon fit un jour allusion à cette époque de sa vie, en présence d'un +fonctionnaire qui se plaignait de l'insuffisance de ses émoluments.</p> + +<p>—«Je connais cela, moi, monsieur; quand j'avais l'honneur d'être +sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma +porte sur ma pauvreté... En public, je ne faisais pas tache sur mes +camarades!...»</p> + +<p>La pauvreté rend chaste et ne dispose guère à l'amour.</p> + +<p>A cette époque, Bonaparte, se comportant peut-être un peu comme le +renard, en présence des raisins inabordables, lançait cet anathème aux +<span class="pagenum" id="Page_79">[79]</span> femmes: «Je crois l'amour nuisible à la société, au bonheur +individuel des hommes; enfin, je crois que l'amour fait plus de mal que +de bien.»</p> + +<p id="cor_3">La bonne Catherine qui, tout en blanchissant le linge de son client, +avait éprouvé pour lui, avant de rencontrer Lefebvre, une certaine +inclination, n'avait pas tardé à s'apercevoir que Bonaparte, retombé à +Paris dans la gêne, <ins title='pratiquai'>pratiquait</ins> toujours sa sévère philosophie +d'Auxonne.</p> + +<p>Promu lieutenant en premier au 4<sup>e</sup> d'artillerie, Bonaparte était revenu +à Valence, en compagnie de son frère Louis. Il avait repris sa vie +d'officier studieux, sédentaire, un peu farouche. On était à l'aurore de +la Révolution. Il se montra aussitôt chaud partisan des idées de liberté +et de l'émancipation du peuple. Alors on le voit partout se signaler +comme révolutionnaire. Il parle, il écrit, il agit; il se fait inscrire +au club des Amis de la Constitution, dont il devient le secrétaire. Il +était certainement de bonne foi. Cet homme extraordinaire a pu prendre +tous les tons sans paraître mentir, et montrer tous les masques comme +son véritable visage.</p> + +<p>En octobre 1791, il demande un congé de trois mois pour soigner sa santé +et embrasser sa famille. Il se rend en Corse.</p> + +<p>Là, au milieu des siens, se créant des partisans, il brigue le grade de +chef de bataillon dans la garde nationale d'Ajaccio. Ce commandement +<span class="pagenum" id="Page_80">[80]</span> lui donnait la force publique, l'autorité. Il était ardemment +disputé.</p> + +<p>Son principal concurrent se nommait Marius Peraldi; il appartenait à une +famille fort influente.</p> + +<p>Bonaparte déploya une activité fébrile pour se recruter des partisans. +Ajaccio fut partagé en deux camps.</p> + +<p>Les commissaires de la Constituante, envoyés par le pouvoir central, +pouvaient disposer, par leur présence seule, d'un grand nombre de +suffrages et faire pencher la balance.</p> + +<p>Le commissaire principal, Muratori, était descendu chez Marius Peraldi.</p> + +<p>C'était désigner à l'opinion le concurrent de Bonaparte comme agréable +au pouvoir.</p> + +<p>On sait de quel poids pèse en Corse l'appui officiel.</p> + +<p>Les amis de Bonaparte, impuissants à parer ce coup droit, jugèrent le +triomphe de Peraldi certain.</p> + +<p>Mais l'ardent et tenace jeune homme ne désespéra pas.</p> + +<p>Il rassembla quelques amis solides, et, à l'heure du souper, quand les +Peraldi se trouvaient à table, leur salle à manger fut envahie par une +bande en armes.</p> + +<p>On coucha en joue les convives et, entre deux hommes armés, Muratori, +sommé de se lever et de marcher, fut conduit à la maison de Bonaparte.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_81">[81]</span> +Le commissaire était plus mort que vif.</p> + +<p>Bonaparte vint à lui souriant, comme s'il ignorait de quelle façon on +s'y était pris pour lui amener le visiteur, et dit, la main tendue:</p> + +<p>—Vous êtes le bienvenu dans ma maison... j'ai voulu que vous fussiez +libre, vous ne l'étiez pas chez les Peraldi... asseyez-vous à mon foyer, +mon cher commissaire!</p> + +<p>Comme ses guides avec leurs fusils étaient encore à portée, prêts à +obéir aux ordres de Bonaparte, Muratori s'assit, fit contre fortune bon +cœur et ne parla plus de retourner chez les Peraldi.</p> + +<p>Le lendemain, Bonaparte fut élu commandant des gardes nationales +d'Ajaccio.</p> + +<p>L'homme de Brumaire était en germe dans le candidat à la milice. Le coup +de force d'Ajaccio présageait celui de Saint-Cloud.</p> + +<p>La situation de Bonaparte, acceptant un commandement territorial, alors +qu'il faisait partie de l'armée active, n'était pas très régulière. Mais +on était en période révolutionnaire.</p> + +<p>Il est certain qu'en des temps différents, cette infraction pouvait lui +coûter cher.</p> + +<p>Il prolongea en effet son congé bien au delà du terme qui lui avait été +assigné.</p> + +<p>Le motif qui le poussa à rester à la tête de la milice corse, où il +avait le grade de lieutenant-colonel, ne fut ni l'ambition ni la passion +politique.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_82">[82]</span> +Son génie en ébullition ne pouvait être contenu dans son île étroite +et misérable.</p> + +<p>Ce fut l'argent, toujours la question d'argent, qui gouverna à cette +époque la conduite de l'aventureux condottiere.</p> + +<p>Sa solde dans la garde nationale était de 162 livres par mois, le double +de ses appointements de lieutenant d'artillerie.</p> + +<p>Avec cette somme, il pouvait subvenir aux charges croissantes de sa trop +nombreuse famille et élever convenablement son frère Louis.</p> + +<p>Voilà le motif qui le poussa à rester en Corse. Bonaparte a toujours été +un peu la victime des siens.</p> + +<p>Ajoutons qu'en commandant le bataillon d'Ajaccio, il ne désertait pas, +comme on l'a prétendu. La garde nationale alors faisait, surtout en +Corse, un service actif. Elle était assimilée à l'armée. Bonaparte, pour +se justifier, argua d'ailleurs d'une autorisation du maréchal de camp de +Rossi, qui lui avait été délivrée, en attendant la promesse de +régularisation de sa situation, conformément au décret de l'Assemblée du +17 décembre 1791, qui autorisait les officiers de l'armée active à +servir dans les bataillons de la garde nationale.</p> + +<p>Destitué par le colonel Maillard, Bonaparte vint à Paris pour exposer sa +conduite et plaider sa cause devant le ministre de la guerre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_83">[83]</span> +Il avait l'espoir d'obtenir sa réintégration.</p> + +<p>Mais, en attendant le décret, il menait à Paris une existence solitaire +et besogneuse.</p> + +<p>Il faisait maigre chère à son hôtel, dînait le plus souvent possible en +ville, chez M. et madame Permon, qu'il avait connus à Valence et dont la +fille devait épouser Junot et devenir duchesse d'Abrantès. Plus tard, +Bonaparte eut la pensée de demander la main de madame Permon, restée +veuve avec une certaine fortune.</p> + +<p>Malgré son économie, il eut, à cette époque, quelques dettes.</p> + +<p>Il devait quinze francs à son gargotier, et, comme nous l'avons vu, une +note de quarante-cinq francs à sa blanchisseuse, Catherine Sans-Gêne.</p> + +<p>Ses relations étaient rares. Il vivait en quotidienne intimité avec +Junot, Marmont et Bourrienne.</p> + +<p>Tous trois, comme lui, dénués d'argent et riches d'espérances.</p> + +<p>Le matin du 10 août, Bonaparte s'était levé au son du tocsin et, simple +spectateur du combat, avait couru chez Fauvelet de Bourrienne, le frère +aîné de son camarade, qui tenait un bureau de prêts et de bric-à-brac +place du Carrousel. Il avait besoin d'argent, et ne voulait pas être +démuni un jour de révolution; il mit alors sa montre en gage chez +Fauvelet, qui lui avança quinze francs.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_84">[84]</span> +De la boutique de ce prêteur, d'où il était difficile de sortir, la +bataille étant engagée, Bonaparte suivit toutes les péripéties de la +lutte.</p> + +<p>A midi, quand la victoire fut acquise au peuple, il regagna son logis.</p> + +<p>Il cheminait pensif, attristé par la vue des cadavres, écœuré à +l'odeur du sang.</p> + +<p>Bien des années après, le grand boucher de l'Europe, oubliant les +hémorragies terribles de ses peuples et les monceaux de cadavres +accumulés en trophées sous ses pas, se souvenait encore de l'horreur du +spectacle: sur le rocher de Sainte-Hélène, il exprimait son indignation +et son émotion, à la vue des innombrables victimes des Suisses et des +Chevaliers du poignard, rencontrées par lui dans le parcours, pour +rentrer à son hôtel, le matin rouge du 10 août.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_85"><a href="#toc">VIII</a><br /> +<small>LE JOLI SERGENT</small></h3> + +<p>Tel était l'homme, encore inconnu, obscur, mystérieux, que Catherine +Lefebvre venait trouver dans sa chambrette d'hôtel meublé, où il +attendait impatiemment la fortune, déesse capricieuse et tardive, qui ne +se décidait pas à venir frapper à sa porte.</p> +</div> + +<p>Tout lui semblait contraire. Rien ne lui réussissait. La malechance le +poursuivait...</p> + +<p>A son retour du Carrousel, en cette matinée sanglante du 10 août, il +avait cherché, dans le travail, le repos de l'esprit, la distraction de +ses ennuis et l'oubli du spectacle tragique auquel il avait assisté de +la boutique du prêteur sur gages.</p> + +<p>Il avait déployé une carte de géographie et, attentivement, s'était mis +à étudier la région du Midi, le littoral de la Méditerranée, Marseille +et <span class="pagenum" id="Page_86">[86]</span> surtout le port de Toulon, où la réaction royaliste s'agitait et +que menaçait la flotte des Anglais.</p> + +<p>De temps en temps, il repoussait la carte, se plongeait la tête dans les +mains, et rêvait...</p> + +<p>Sa pensée ardente s'échauffait... Comme le voyageur des sables, devant +lui il entrevoyait de féeriques et prodigieux mirages...</p> + +<p>Des villes prises où il pénétrait en vainqueur, monté sur un cheval +blanc, au milieu de l'agitation des foules, des acclamations des +soldats... Un pont que la mitraille balayait et qu'il traversait, un +drapeau à la main, entraînant des bataillons, refoulant l'ennemi... Des +cavaliers étranges, aux riches vêtements de laine brodée d'or, qui +tourbillonnaient le cimeterre levé, autour de lui, impassible, et tout à +coup s'arrêtaient, jetaient leurs armes et inclinaient leurs turbans +devant sa tente... Puis, des foulées triomphales, parmi des monceaux de +combattants vaincus, en des pays lointains, variés, changeants... Le +soleil ardent du Midi brûlant sa tête, la neige du Nord poudrant son +manteau... et, aussi, des fêtes, des défilés, des cortèges... des rois +soumis, prosternés, des reines lui offrant la coupe de leurs seins... +les ivresses, les gloires, les apothéoses...</p> + +<p>Tout ce rêve fantastique se fondait, se reformait pour s'évanouir de +nouveau, tandis qu'il rafraîchissait son front brûlant dans sa main...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_87">[87]</span> +Rouvrant les yeux, la réalité laide et ridicule de sa chambre +d'hôtel lui apparaissait...</p> + +<p>Un sourire amer errait sur sa lèvre, et, son esprit positif reprenant le +dessus, il chassait le trompeur fantôme; cessant de voir le mirage, il +envisageait avec des yeux nets ce qui l'entourait, il examinait, avec un +froid raisonnement, l'inquiétante situation, le présent mauvais, +l'avenir probablement pire...</p> + +<p>Sa position était déplorable, et nul changement ne paraissait +probable...</p> + +<p>Pas d'argent. Pas d'emploi. Le ministre, sourd à ses réclamations. Les +bureaux hostiles. Aucun ami. Nul protecteur...</p> + +<p>Il se voyait acculé à une impasse navrante: la misère noire et +l'impuissance!</p> + +<p>Ses fumées d'ambition s'étaient dissipées au vent brutal de la vie... +ses projets d'avenir s'effondraient ainsi que des châteaux de cartes.</p> + +<p>Il commençait à sentir sur la nuque le frisson glacé de la +désillusion...</p> + +<p>Que faire?... Il avait un instant imaginé, en passant dans une rue du +quartier de la Nouvelle-France, alors en construction, de louer des +maisons et d'entreprendre la location en garni...</p> + +<p>Il songeait aussi à quitter la France et à demander du service dans +l'armée turque...</p> + +<p>Cependant il se disait qu'il avait quelque chose dans la cervelle, et +dans ses veines il sentait <span class="pagenum" id="Page_88">[88]</span> courir un sang impétueux, avec la +rapidité du Rhône...</p> + +<p>Alors il se remettait à la tâche, s'appliquant à l'étude topographique +du bassin de la Méditerranée, son berceau, où le canon allait bientôt +gronder...</p> + +<p>Oh! s'il pouvait être là, où l'on se battrait, où l'on défendrait la +nation, en canonnant les Anglais!...</p> + +<p>Ce songe était possible... s'il demeurait chimérique, c'est que le Corse +besogneux se trouvait seul, sans appui, sans personne qui crût en lui...</p> + +<p>De nouveau, pour vaincre le découragement qui commençait à s'insinuer +dans ses veines,—ce poison subtil et charnel qui glace les plus solides +énergies,—il se pencha sur sa carte, reprenant la suite de son étude +interrompue par son rêve.</p> + +<p>On frappa deux légers coups à la porte.</p> + +<p>Il tressaillit. Un peu d'angoisse lui comprima le cœur. Les plus +braves, la poche vide, quand soudain on vient, frissonnent. L'inconnu +les effraie, les paralyse. Ils accueilleraient, le front haut, l'œil +fixe, la Mort heurtant du bout de sa faux. Ils sont lâches et tremblants +à la pensée du créancier qui survient, la dette à la main.</p> + +<p>On frappa de nouveau, un peu plus fort.</p> + +<p>—C'est peut-être le père Maugeard qui monte pour sa note!... pensa +Bonaparte en rougissant.—Entrez! dit-il sourdement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_89">[89]</span> +Une minute s'écoula.</p> + +<p>—Entrez donc! répéta-t-il, impatienté.</p> + +<p>Et il pensa, surpris:</p> + +<p>—Ce n'est pas l'hôtelier... Junot ou Bourrienne n'attendraient pas pour +entrer... qui donc peut venir aujourd'hui?... moins inquiet, plus +étonné, car jamais il ne recevait de visites.</p> + +<p>Il leva curieusement la tête pour dévisager l'intrus.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, la clef étant restée dans la serrure, et un jeune +homme parut, portant l'uniforme de fantassin.</p> + +<p>Un gentil jeune homme frais, rose, délicat, sans barbe encore, avec des +yeux noirs pleins d'énergie...</p> + +<p>Sur la manche du fusilier luisait le galon de sergent, tout neuf...</p> + +<p>—Que me voulez-vous? demanda Bonaparte avec brusquerie, vous vous +trompez sans doute?...</p> + +<p>Le jeune sergent fit le salut militaire.</p> + +<p>—C'est bien au capitaine d'artillerie Bonaparte que j'ai l'honneur de +parler? dit-il d'une voix douce.</p> + +<p>—A lui-même... quelle affaire vous amène?...</p> + +<p>—Je me nomme René... dit avec une certaine hésitation le petit soldat.</p> + +<p>—René... tout court? demanda Bonaparte, fixant sur cet inconnu son +regard perçant, qui fouillait jusqu'au plus profond de l'âme.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_90">[90]</span> +—Oui, René... reprit avec plus d'assurance le visiteur... au +bataillon des volontaires de Mayenne-et-Loire, où je suis incorporé, on +m'appelle aussi le Joli Sergent...</p> + +<p>—Vous méritez ce surnom, dit Bonaparte souriant, vous avez en effet +l'air bien doux, bien coquet pour un soldat...</p> + +<p>—Vous me jugerez au feu, mon capitaine!... répondit avec crânerie le +pimpant volontaire.</p> + +<p>Bonaparte fit une grimace, où il y avait de la mélancolie. Il grommela:</p> + +<p>—Au feu!... si on m'y envoie jamais!...</p> + +<p>Il reprit, examinant plus soigneusement ce visiteur inattendu:</p> + +<p>—Arrivez au fait... que me demandez-vous? que puis-je pour vous?...</p> + +<p>—Voici, mon capitaine, l'objet de ma démarche... mon bataillon, +commandé par M. de Beaurepaire...</p> + +<p>—Un brave!... un énergique soldat! je le connais et je l'apprécie, +interrompit Bonaparte. Et où est-il en ce moment, votre bataillon? +fit-il avec un intérêt plus marqué, sans cesser d'observer dans une +attention profonde ce sergent, si jeune et qui semblait si intimidé.</p> + +<p>—A Paris... oh! pour peu de jours!... nous arrivons en courant +d'Angers, et nous avons sollicité l'honneur de partir les premiers pour +la frontière... on nous envoie au secours de Verdun...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_91">[91]</span> +—C'est très bien!... Que vous êtes heureux d'aller vous battre! dit +Bonaparte avec un soupir, et il ajouta:</p> + +<p>—Enfin, que désirez-vous de moi?</p> + +<p>—Mon capitaine, j'ai mon frère, Marcel...</p> + +<p>—Votre frère se nomme Marcel? interrogea Bonaparte d'un ton méfiant.</p> + +<p>—Marcel René!... se hâta de dire le joli sergent se troublant un peu, +et baissant les yeux sous le regard inquisitorial du sévère capitaine +d'artillerie... Mon frère est médecin... il a été détaché, comme +aide-major... au 4<sup>e</sup> régiment d'artillerie à Valence...</p> + +<p>—Mon régiment!... mon ex-régiment, plutôt!</p> + +<p>—Oui, mon capitaine... alors j'ai espéré... ayant appris que vous vous +trouviez à Paris, par des gardes nationaux, avec qui je me suis +rencontré ce matin, au combat des Tuileries... le sergent Lefebvre entre +autres, qui vous connaît...</p> + +<p>—Le brave Lefebvre! pardieu! oui, je le connais aussi... eh bien! que +vous a dit Lefebvre?</p> + +<p>—Que vous pourriez peut-être... par un mot au commandant... par votre +protection... obtenir que mon frère pût permuter...</p> + +<p>Bonaparte réfléchissait profondément, sans détourner son regard du joli +sergent, qui se troublait de plus en plus.</p> + +<p>Par embarras, pour en finir plus vite et se tirer de sa requête, qui +semblait lui causer une <span class="pagenum" id="Page_92">[92]</span> vive émotion, le volontaire continua, en +précipitant ses paroles:</p> + +<p>—Enfin, je voudrais que mon frère fût envoyé, du régiment d'artillerie +qui est à Valence, à l'armée du Nord... Il serait avec moi... je ne le +perdrais pas de vue... on pourrait se rencontrer... on serait l'un près +de l'autre... et s'il venait à être blessé, je me trouverais là... Il me +serait possible de le soigner, de le sauver, peut-être!... Oh! mon +capitaine, faites-nous à tous les deux cette grande joie!... Si nous +étions réunis, nous vous bénirions, nous vous serions éternellement +reconnaissants!...</p> + +<p>En achevant ces paroles, la voix du jeune homme s'était entrecoupée de +hoquets... on eût dit des sanglots refoulés.</p> + +<p>Bonaparte s'était levé.</p> + +<p>Il marcha droit au sergent et lui dit de son ton saccadé:</p> + +<p>—D'abord, mon enfant, je ne puis rien pour vous, ni pour celui que vous +nommez votre frère... Lefebvre aurait dû vous dire que je suis sans +emploi, sans grade... on a brisé mon épée!... Ma recommandation au 4<sup>e</sup> +d'artillerie serait nulle... plutôt nuisible... je ne connais personne à +Paris... je vis seul... je suis moi-même dans l'attente d'une +protection... cependant je connais le frère d'un homme influent, d'un +ancien député nommé Maximilien Robespierre... il demeure <span class="pagenum" id="Page_93">[93]</span> tout près +d'ici, rue Saint-Honoré... Vous irez le trouver de ma part... peut-être +pourra-t-il obtenir ce qui me serait refusé à moi... allez voir +Robespierre jeune!...</p> + +<p>—Oh! merci, mon capitaine... comment vous témoigner ma gratitude!...</p> + +<p>Bonaparte leva un doigt et, moitié souriant, moitié grave, dit +lentement:</p> + +<p>—En m'apprenant, brave sergent, ce qui vous a fait quitter les +vêtements de votre sexe, pour vous incorporer et courir le hasard des +guerres!...</p> + +<p>Le joli sergent se mit à trembler:</p> + +<p>—Ah! pardon! mon capitaine!... ne me trahissez pas!... soyez généreux! +respectez mon déguisement... ne me perdez pas en divulguant ma +supercherie... Oui, je suis une femme!...</p> + +<p>—Je l'avais soupçonné tout d'abord! dit Bonaparte avec bonne humeur. +Mais vos camarades, vos chefs ne se sont aperçus de rien?</p> + +<p>—Nous avons au bataillon un grand nombre de tout jeunes gens... pas un +n'a de poil au menton... et puis, mon capitaine, je fais mon service +très sérieusement! dit avec fierté la jeune guerrière.</p> + +<p>—Je n'en doute pas!... Enfin, vous voilà volontaire... et vous voulez +être rejointe à l'armée du Nord, si j'ai bien compris votre désir, par +ce médecin... cet aide, nommé Marcel... qui vous touche certainement +plus qu'un frère... pour qui, <span class="pagenum" id="Page_94">[94]</span> probablement, vous vous êtes +enrôlée... Oh! je ne vous demande pas votre histoire!... Gardez votre +secret!... Vous m'avez intéressé, et si je puis vous être utile, comptez +sur moi... Allez voir Robespierre jeune! Dites-lui bien que c'est son +ami Bonaparte qui vous envoie!</p> + +<p>Et il tendit la main au joli sergent, qui la serra avec des transports +de joie...</p> + +<p>Le capitaine regarda s'éloigner Renée, toute radieuse.</p> + +<p>Son visage s'éclaircit un instant; il murmura avec envie:</p> + +<p>—Ils s'aiment... et ils vont combattre ensemble pour la patrie, ces +jeunes gens! qu'ils sont heureux!...</p> + +<p>Et la mélancolie de nouveau envahit son front.</p> + +<p>Il se remit à sa table, promena son doigt sur la carte, et, pensif, +considéra longuement cette ville de Toulon, la grande place maritime du +Midi, en disant avec exaltation:</p> + +<p>—Oh! si je pouvais battre les Anglais!... car je les battrais... là!... +là!...</p> + +<p>Et son doigt fiévreux pointait, sur la carte étalée, une place inconnue, +visible pour lui seul, d'où il foudroyait, par la pensée, la flotte +anglaise.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_95"><a href="#toc">IX</a><br /> +<small>LE SERMENT SOUS LES PEUPLIERS</small></h3> + +<p>Le comte de Surgères, dont le château, auprès de Laval, baignait ses +vieilles tourelles crevassées dans la Mayenne, aux premiers grondements +de la Révolution, s'était empressé de gagner l'hospitalière rive du +Rhin.</p> +</div> + +<p>A Trèves, puis à Coblentz, il s'était campé, résolu à observer, en +spectateur tranquille, les bouleversements.</p> + +<p>Nominalement il avait pris du service dans l'armée des princes, mais, +excipant de son âge et de ses précoces infirmités, quoiqu'il eût à peine +dépassé la cinquantaine, le comte de Surgères s'était surtout attaché à +bien vivre et à attendre les événements en repos, sous la protection des +armées impériale et royale, dans les calmes petites cités rhénanes.</p> + +<p>L'empressement qu'il avait mis à quitter son <span class="pagenum" id="Page_96">[96]</span> domaine ne tenait pas +seulement à la terreur des sans-culottes ou à l'amour pour ses +princes...</p> + +<p>Le comte, resté veuf sans enfants, après quelques courtes années de +mariage, avait, depuis un assez long temps, une liaison secrète avec la +femme d'un gentilhomme du voisinage, royaliste ardent et qui parlait, +dès la nuit du 4 août, de prendre les armes, de faire sonner le tocsin +et d'appeler les paysans à la défense de la religion et des fleurs de +lys.</p> + +<p>M. de Surgères, vu son intimité avec son voisin, n'aurait pu se +dispenser de le suivre par les grands chemins.</p> + +<p>Mais il n'avait que des goûts de chevalerie fort paisibles; se bornant +aux hommages à rendre aux dames, il laissait aux amateurs de prouesses +brutales les honneurs du combat.</p> + +<p>De plus, il commençait à éprouver une terrible lassitude de son amoureux +servage. La dame de ses pensées ne s'était pas seulement alourdie avec +l'âge; jadis si mince, si élégante, si fluette, si poétiquement +sylphide, à présent robuste et massive quadragénaire, à la poitrine +formidablement bastionnée, elle lui pesait lourdement à l'âme. De tous +les corps pondéreux, la femme qu'on cesse d'aimer est assurément celui +qui offre le plus de densité.</p> + +<p>Ainsi pensait le comte de Surgères, homme d'esprit, ami du plaisir, mais +détestant les reproches, <span class="pagenum" id="Page_97">[97]</span> les pleurs, les jalousies, les menaces. +Son caractère indépendant, un peu philosophique,—il avait, dans sa +jeunesse, à Paris, fréquenté les encyclopédistes,—s'accommodait mal de +tout joug. La chaîne de l'adultère lui paraissait la plus insupportable.</p> + +<p>S'il avait longtemps patienté et conservé, auprès de la marquise de +Louvigné, l'attitude fatigante d'un soupirant en titre, c'est qu'il +s'ennuyait fort en son domaine, qu'il était trop désargenté pour vivre à +la cour et que la marquise était la seule personne courtisable des +châteaux d'alentour.</p> + +<p>Pour lui donner une rivale, il eût fallu se déplacer, chercher en +quelque manoir éloigné une gentille châtelaine, ou bien tomber dans la +bourgeoisie en aimant à la ville. M. de Surgères, en sage, s'était +contenté du bonheur qu'il trouvait à portée de fusil.</p> + +<p>Mais les événements s'y prêtant, et d'une part les exigences héroïques +du marquis, voulant absolument l'entraîner dans les bois et le forcer à +la guerre des haies,—de l'autre la prétention de la marquise de jouer +les duchesses de Longueville, en cette Fronde qui pouvait être terrible, +et de chevaucher par les grands chemins, la cocarde blanche au chapeau +et des pistolets à la ceinture, avaient complètement décidé le comte à +prendre la route de l'émigration.</p> + +<p>Cette résolution avait le double avantage de ne <span class="pagenum" id="Page_98">[98]</span> pas laisser douter +de ses sentiments de fidélité envers le roi, et en même temps de le +délivrer de l'amazone obèse et du gentilhomme trop ami des embuscades +parmi les buissons.</p> + +<p>Il était seul et relativement libre. Il annonça donc son départ, un beau +matin, et le brusqua, prétendant avoir reçu un message pressant du comte +de Provence, l'invitant à le rejoindre au plus vite, à l'étranger.</p> + +<p>Dans la crainte que le marquis ne renonçât à sa guerre paysanne et +surtout que la marquise ne voulût galoper dans les plaines du Palatinat, +le comte ajouta malicieusement que le comte de Provence témoignait toute +sa reconnaissance à son fidèle Louvigné de son zèle à garder à la +couronne les provinces de l'Ouest.</p> + +<p>Enchanté de cette marque de la confiance royale, le marquis laissa +partir son ami.</p> + +<p>La marquise pleura un peu, mais, toute consolée à l'idée de guerroyer, +de coiffer un chapeau à cocarde et d'avoir une carabine accrochée à la +selle du cheval puissant qui la porterait, elle sourit, à travers ses +larmes, quand le comte de Surgères, lui faisant ses adieux, en présence +de son mari, demanda la permission de l'embrasser.</p> + +<p>Tandis qu'il penchait ses lèvres vers elle, un peu gêné par les ouvrages +avancés qui protégeaient sa poitrine, Surgères eut le temps de lui +glisser ces deux mots à l'oreille:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_99">[99]</span> +—Veillez sur Renée... je vais l'embrasser avant de partir!</p> + +<p>La marquise fit un signe de tête affirmatif, indiquant qu'elle avait +compris et qu'elle se souviendrait de la recommandation.</p> + +<p>Le comte, léger, joyeux, émancipé, fit un dernier signe du pommeau de la +cravache à son ami le marquis, déjà tout préoccupé des chemins creux où +il irait se poster avec ses fermiers, guettant les soldats de la +République isolés ou marchant par petites troupes, puis il se rendit à +un des tournants de la route de Fougères, vers une blanche maison, +proprette et fleurie, qu'on nommait la Garderie.</p> + +<p>Là, jadis, était un rendez-vous de chasse, un poste de gardes des +seigneurs de Mayenne.</p> + +<p>Le comte arrêta son cheval devant l'échalier fermant la cour, au milieu +de laquelle se trouvait la maisonnette.</p> + +<p>Il mit pied à terre, effrayant et chassant les poules picorant dans +l'herbe, les canards barbotant au milieu d'une mare que recouvrait à +demi une taie verdâtre.</p> + +<p>Un chien avait aboyé.</p> + +<p>—Paix! paix! Ramonneau!... dit une voix forte, ne reconnais-tu pas +notre bon seigneur?...</p> + +<p>—Oui, c'est moi, père La Brisée... et quoi de nouveau à la Garderie?</p> + +<p>—Rien de nouveau, monseigneur!... dit le <span class="pagenum" id="Page_100">[100]</span> vieux garde-chasse, +debout sur le seuil de sa maison, vêtu de sa veste de velours, botté, le +couteau sur la cuisse, prêt à découpler ses chiens pour la battue ou à +décrocher son fusil, pour l'affût au coucher du soleil.</p> + +<p>Dans l'intérieur soigneusement lavé, poli, frotté de la pièce servant de +cuisine et de salle à manger, des trompes de chasse faisaient étinceler +leurs cuivres, à côté de fouets alignés et de défenses de sangliers, +d'andouillers, de têtes de cerfs et de museaux de renards, garnissant +les parois.</p> + +<p>—Monseigneur veut-il me faire l'honneur d'entrer un instant se reposer +et d'accepter un pot de cidre?</p> + +<p>—Ce ne serait pas de refus, en un autre moment, mon bon La Brisée, mais +aujourd'hui impossible... Je pars... je vais faire une assez longue +absence...</p> + +<p>La Brisée eut un mouvement où il y avait de la tristesse.</p> + +<p>—Ah! monseigneur nous quitte, dit-il... A une époque pareille!... +Qu'allons-nous devenir?</p> + +<p>—Je reviendrai, mon vieux La Brisée, il s'agit d'un voyage... un simple +voyage d'agrément.</p> + +<p>—Monseigneur est le maître de rester ou de s'en aller! dit avec +résignation le garde-chasse... et monsieur le comte a-t-il des ordres à +me donner pour le temps de son absence? ajouta-t-il en <span class="pagenum" id="Page_101">[101]</span> reprenant +son ton ordinaire de serviteur soumis.</p> + +<p>—Oh! pas grand'chose, La Brisée... le droit de chasse est présentement +aboli et cela te laisse des loisirs...</p> + +<p>La Brisée fit un geste mélancolique, et murmura:</p> + +<p>—C'est l'abomination de la désolation!... Si encore on s'était contenté +de supprimer...</p> + +<p>Il s'arrêta, se rappelant que son seigneur était là, et le vieux garde, +partisan sous cape de toutes les réformes de la Révolution, sauf en ce +qui concernait la chasse, termina son appréciation en disant:</p> + +<p>—Toucher au gibier... ça ne s'était jamais vu!...</p> + +<p>—Vous en verrez... je veux dire, nous en verrons bien d'autres, La +Brisée! Mais parlons de ce qui m'amène... Où est Renée?...</p> + +<p>—Mademoiselle Renée est avec ma femme, tout près d'ici... à la ferme de +Verbois... Oh! elles ne vont pas tarder... je les espère depuis un quart +d'heure...</p> + +<p>—Je ne puis attendre... il faut que j'aille coucher à Rennes cette +nuit... Vous embrasserez donc Renée pour moi... Adieu, mon brave La +Brisée!... portez-vous bien... je reviendrai!... je reviendrai...</p> + +<p>Et le comte de Surgères s'éloigna, en faisant un signe bienveillant à +son garde. Gaillard et <span class="pagenum" id="Page_102">[102]</span> dispos, il sauta en selle. L'idée d'une +scène d'attendrissement avec Renée l'avait tourmenté jusque-là. Il +redoutait les effusions du cœur.</p> + +<p>Ce n'était pas qu'il fût incapable de tendresse. Renée était sa fille. +L'enfant issu de ses amours avec la plantureuse marquise de Louvigné. Il +éprouvait, pour cette fille de la passion depuis longtemps refroidie, +une affection fort tempérée. Il avait sans doute veillé sur elle, mais +de loin, et s'il n'avait pas ménagé l'argent, les cadeaux, il s'était +montré moins prodigue de ses caresses.</p> + +<p>Aussitôt sa naissance, heureusement survenue tandis que le marquis de +Louvigné s'était rendu à une assemblée de gentilshommes de la Bretagne +et du Perche, tenue à Rennes, Renée avait été confiée aux bons soins de +La Brisée et de sa femme.</p> + +<p>L'enfant avait été élevée en secret, ne voyant que de loin, au hasard +des promenades, son père, et plus rarement encore la marquise de +Louvigné, sa mère, qui, l'un et l'autre, en présence de témoins toujours +à portée, gars de ferme ou villageois curieux, s'abstenaient de lui +donner de bien grandes preuves d'intérêt.</p> + +<p>Elle ignorait donc sa naissance et se croyait la fille de La Brisée et +de sa digne mais peu aristocratique compagne.</p> + +<p>Le comte et la marquise, l'une grande dame du voisinage, l'autre +seigneur du domaine où La <span class="pagenum" id="Page_103">[103]</span> Brisée était garde, ne lui laissaient en +rien soupçonner, par leurs rares visites, le lien naturel qui les +attachait à elle.</p> + +<p>Grâce aux libéralités du comte, Renée avait eu l'éducation large et +s'était accoutumée à montrer une indépendance de demoiselle de bonne +maison.</p> + +<p>Elle avait appris à monter à cheval et galopait, seule, sans crainte +comme sans tutelle, à travers prés et champs, sur une petite jument, +sortie des écuries du château. Le père La Brisée l'avait emmenée dans +ses courses sous bois, et, déjà forestière, la gamine s'était improvisée +chasseresse.</p> + +<p>Un jour, pendant que La Brisée, son repas pris en forêt, sommeillait à +l'ombre d'un hêtre, comme un pasteur virgilien, elle lui avait doucement +dérobé son fusil. A pas lents, elle s'était éloignée... évitant le +craquement, sous les pieds, du bois mort ou le froissement des feuilles +sèches...</p> + +<p>Parvenue à une clairière, où le chien de garde, qui, voyant prendre le +fusil, sans s'occuper de qui le portait, s'était mis en quête, fit lever +un faisan, avec émotion, Renée épaula, ajusta, tira...</p> + +<p>Dans un lourd battement d'ailes, l'oiseau tomba.</p> + +<p>Renée demeura un instant stupéfaite: comme assourdie par la détonation, +elle regardait avec surprise, et non sans un mouvement d'orgueil, <span class="pagenum" id="Page_104">[104]</span> +un éclair de victoire aux yeux, le gibier se débattre et tout à coup +demeurer inerte dans l'herbe humide, allongé, les plumes raides, le bec +bâillant.</p> + +<p>Le chien s'était précipité sur la proie, et, dans sa gueule, en +frétillant, l'apportait.</p> + +<p>Avec une caresse, Renée récompensa l'animal qu'elle débarrassa de sa +capture, puis, comme un avare son trésor, elle enfouit son gibier dans +la poche de la veste masculine qu'elle revêtait pour ses courses +sylvestres, et s'en revint trouver La Brisée, réveillé, tout ému de ce +coup de feu. Il cherchait son fusil, et, ne le trouvant pas à sa portée, +se croyait dévalisé par des braconniers.</p> + +<p>Il gronda Renée d'abord, puis s'humanisa en constatant qu'elle ne +revenait pas bredouille, la chasseresse débutante! Il était mécontent +d'avoir été désarmé durant le sommeil, mais fier du bon usage que son +élève avait fait de l'arme empruntée.</p> + +<p>Depuis, elle l'accompagna dans ses rondes, chaque fois que l'heure et le +temps le permettaient, et, à l'occasion, tirait un lapin ou servait un +chevreuil.</p> + +<p>Ainsi Renée se familiarisa avec la marche, avec la fatigue, avec la +poudre, avec les armes.</p> + +<p id="cor_4">Au hasard de ses courses, bien souvent, le fusil sous le bras, elle s'en +allait seule, loin du père La Brisée, occupé à surveiller de rusés +fraudeurs <span class="pagenum" id="Page_105">[105]</span> ayant disposé pièges et collets dans les sentes et les +passes du gibier. Ces jours-là, lièvres, faisans et perdreaux pouvaient, +tranquilles, se raser, se percher, ou rappeler. Renée ne renouvelait pas +la pierre de son fusil, et ne faisait nulle attention aux rencontres de +son chien. Alors elle battait la plaine du côté d'un moulin, où, près du +ruisseau jaseur qui l'alimentait, se trouvait, derrière un rideau de +peupliers, comme une cabane de verdure faite de plantes sauvages, +viornes, prèles, lierres, grimpant et s'enchevêtrant dans un <ins title='vervoyant'>verdoyant</ins> +fouillis.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement la fraîcheur de cette retraite heureuse, ni le +gazouillis du ruisseau sur les cailloux, ni le calme profond sous +l'ombre épaisse, qui l'attiraient.</p> + +<p>Pour Marcel, le fils du meunier, les bords discrets du ruisseau avaient +pareillement un attrait.</p> + +<p>Aussi fréquemment qu'il était possible, les deux jeunes gens se +rencontraient là...</p> + +<p>Un livre à la main, le jeune homme, à pas lents, dès qu'il apercevait +Renée partant en chasse, venait au-devant d'elle...</p> + +<p>Il feignait de lire comme elle de chasser...</p> + +<p>Leur pensée était ailleurs, et livre et gibier n'intéressaient que comme +prétextes.</p> + +<p>Renée avait alors dix-sept ans, Marcel entrait dans sa vingtième +année...</p> + +<p>Fils de paysan aisé et neveu du curé, Marcel <span class="pagenum" id="Page_106">[106]</span> avait appris un peu de +latin et l'on avait pensé qu'il entrerait dans les ordres; mais l'église +ne le tentait guère. Epris des charmes de la nature, aimant les bois, +les prés, les fleurs, cherchant à étudier le secret de la vie +universelle et désireux d'en surprendre le mystère, Marcel avait +manifesté de très vives dispositions pour les sciences naturelles.</p> + +<p>Avec l'appui de son oncle le curé, il avait pu prendre quelques leçons +d'anatomie chez un vieux médecin, familier du presbytère. A force +d'études et de patience, il avait préparé suffisamment ses premiers +grades, qu'il avait obtenus à Rennes.</p> + +<p>Il serait donc médecin et dans ses projets d'avenir, ébauchés au bord du +ruisseau babillard, avec Renée, qui, pour lui, négligeait décidément la +chasse et ne prenait plus le fusil que comme explication de ses longues +absences, il se voyait d'abord à Rennes, puis ensuite à Paris, où +seulement la science pouvait être acquise avec la notoriété et la +fortune, pratiquant ce bel art de guérir dont les anciens faisaient un +attribut divin...</p> + +<p>Pacifique, sentimental, ayant lu avec ardeur les écrits de Rousseau, +Marcel avait l'âme d'un philosophe. Il s'agenouillait devant la Nature +et sa profession de foi était celle du Vicaire Savoyard. Sa pensée, +élargissant le cercle restreint <span class="pagenum" id="Page_107">[107]</span> des êtres et des choses qui +l'environnaient, embrassait l'humanité tout entière. Il se rêvait +citoyen du monde et proclamait que le globe était la patrie de tous les +humains. Il lui était tombé entre les mains plusieurs écrits +d'Anacharsis Clootz, connu sous le nom du philosophe Anaxagoras, et il +avait fait sa doctrine de sa République universelle.</p> + +<p>Dans ses courses projetées, le jeune médecin cosmopolite ne partait pas +seul pour Paris et pour la gloire...</p> + +<p>Renée l'accompagnait, Renée, devenue sa femme, car les deux jeunes gens, +sans se l'être jamais bien dit nettement, s'aimaient, et, au fond du +cœur, s'étaient juré de ne jamais se quitter.</p> + +<p>Ils étaient d'âge apparié, ils se plaisaient, et leur situation de +fortune se trouvant à peu près égale, rien ne semblait donc devoir +s'opposer à leur bonheur.</p> + +<p>Marcel, fils de meunier, ayant pour seigneur le comte de Surgères, ne +dérogeait guère en épousant celle qu'il croyait la fille du brigadier +des gardes-chasses du comte, le père La Brisée.</p> + +<p>La bonne maman Toinon, la femme du garde, avait surpris leurs projets, +un jour qu'elle s'était trouvée faire de l'herbe pour ses lapins, du +côté du ruisseau.</p> + +<p id="cor_5">Elle n'avait pas grondé fort, mais ce qui avait un peu surpris Marcel, +c'est que, dans <ins title='se'>ses</ins> réticences <span class="pagenum" id="Page_108">[108]</span> et ses grognements, la mère Toinon +avait paru insinuer qu'il y aurait un obstacle, du côté de Renée.</p> + +<p>Le fils du meunier, dont l'aisance paternelle pouvait justifier quelque +opposition à un mariage avec la fille d'un simple garde-chasse, ne +devina pas ce que voulait dire la femme de La Brisée; celui-ci ne +paraissait tenir aucune place dans les réserves qu'elle indiquait +vaguement... son consentement était-il donc nul, ou n'y avait-il aucune +raison de s'en inquiéter? Marcel ne démêlait pas trop les craintes de la +femme du garde ni les causes de cet empêchement qu'elle signalait, du +fait de Renée...</p> + +<p>Quand le comte de Surgères eut brusquement quitté le pays pour aller, +comme on le sut bientôt, retrouver les princes dans l'émigration, la +maman Toinon, en regardant avec des yeux narquois les deux amoureux, +leur dit:</p> + +<p>—A présent, mes enfants, si vous voulez toujours vous marier, n'y a +plus qu'à demander au meunier...</p> + +<p>Marcel, sans comprendre pourquoi la mère La Brisée disait que le +consentement de son père suffirait désormais, s'en était allé trouver +celui-ci et lui avait fait part de son désir d'épouser Renée.</p> + +<p>Le meunier, tout en déclarant qu'il n'avait rien à dire contre la jeune +fille, avait tenté de dissuader son fils. Il lui avait représenté qu'il +<span class="pagenum" id="Page_109">[109]</span> était très jeune, qu'il devait travailler, se faire une position, +enfin ce que les pères disent en pareil cas, lorsqu'il est question d'un +mariage qui ne leur convient pas, sans qu'ils puissent donner de bonnes +raisons pour refuser franchement.</p> + +<p>Surpris de cette résistance, qui n'était pas celle qu'il attendait, car +le jeune homme supposait que son père aurait invoqué la condition +relativement inférieure de la fille d'un garde-chasse, Marcel résolut +d'approfondir les motifs du refus paternel.</p> + +<p>Sa mère—les mamans sont bavardes lorsqu'il s'agit du bonheur de leurs +fils—lui apprit que maître Bertrand Le Goëz, tabellion et régisseur des +biens du comte de Surgères, de plus son mandataire en son absence, nanti +de sa procuration générale, avait jeté des regards fort tendres du côté +de la Garderie. La gentille Renée lui avait plu, et il l'avait demandée +en mariage, ou peu s'en fallait, à La Brisée.</p> + +<p>Marcel éprouva une vraie douleur, où la colère ajoutait ses flammes, à +cette confidence de sa mère...</p> + +<p>Il avait donc pour rival maître Bertrand! un homme vilain, vieux, +désagréable, sur le compte duquel couraient mille méchants propos!...</p> + +<p>Mais Renée n'aimait pas le tabellion. Elle ne voudrait pas de lui. Elle +résisterait à ses prétentions. Il était sûr d'elle. De ce côté, nulle +inquiétude. <span class="pagenum" id="Page_110">[110]</span> Quant à La Brisée, il comprenait ses hésitations, étant +sous la dépendance de maître Bertrand Le Goëz qui, chargé par le comte +de la direction de tous ses biens, était par conséquent libre de +congédier les gardes-chasses...</p> + +<p>Là était le danger. Cependant Le Goëz n'osait pas renvoyer, pour ce +motif, un vieux et fidèle serviteur comme La Brisée, l'honneur et le +modèle des forestiers d'alentour.</p> + +<p>C'est pourquoi le rusé tabellion s'était précautionné de l'appui du +meunier. Il dépendait de lui de renouveler le bail de diverses terres +appartenant au seigneur de Surgères, qui étaient indispensables au +meunier pour alimenter son moulin.</p> + +<p>Le Goëz avait mis nettement le marché à la main.</p> + +<p>Marcel cesserait donc toute accointance avec Renée, sinon le bail ne +serait pas renouvelé et le meunier, ruiné, devrait abandonner son +moulin, quitter le pays.</p> + +<p>Le jeune homme, en apprenant les projets et les calculs du tabellion, ne +parlait rien moins que d'aller le trouver dans son étude, au milieu de +ses paperasses, et de lui casser les reins.</p> + +<p>Sa mère l'en dissuada. Le Goëz était puissant autant que vindicatif. +Bien que fondé de pouvoirs d'un noble, peut-être pour cette raison, il +affectait les principes révolutionnaires les plus violents. <span class="pagenum" id="Page_111">[111]</span> Il ne +parlait que de couper des têtes et avait réclamé l'installation d'un +tribunal chargé de juger les contre-révolutionnaires dans chaque +commune. Il était officier municipal et correspondait avec des +agitateurs influents des sections de Paris, l'huissier Maillard, le +marquis de Saint-Huruge, Fournier l'Américain et autres hommes d'action. +Il n'y avait ni à plaisanter avec un pareil citoyen, ni à le braver.</p> + +<p>—Que faire alors? avait demandé le jeune homme.</p> + +<p>—Partir, répondit sa bonne femme de mère, ne plus songer à Renée, aller +à Rennes, où il finirait ses études, où il deviendrait un grand médecin, +où il trouverait l'oubli, le repos, le bonheur peut-être...</p> + +<p>Le jeune amoureux secoua la tête et s'éloigna tout pensif, sans répondre +à sa mère. Il ne voulait ni du repos ni de l'oubli. Il savait bien que +loin de Renée il ne pourrait trouver le bonheur. Il resterait au pays et +il arracherait Renée à l'odieux tabellion. Ou bien, s'il le fallait, +l'âme ouverte à de vagues aspirations de vie en pleine nature, de terres +nouvelles où la liberté fleurissait sans péril, il s'expatrierait, il +traverserait les mers, il irait dans cette Amérique où la France avait +combattu pour l'indépendance; là, il travaillerait, il étudierait, il +deviendrait un citoyen laborieux et utile, loin du fracas des camps, +hors <span class="pagenum" id="Page_112">[112]</span> de tout le tumulte belliqueux de la vieille Europe. +Naturellement, dans ce rêve d'émigration, Renée était du voyage.</p> + +<p>Le soir de cette conversation décisive avec sa mère, Marcel retrouvait +Renée au bord du ruisseau, dont la chanson semblait, à l'heure +crépusculaire, plus mélancolique et plus triste.</p> + +<p>Une barre rougeâtre au couchant indiquait la mort du soleil, enseveli +dans les linceuls de grands nuages roux et gris.</p> + +<p>La lune cependant, dissipant les nuées avec lenteur, à l'orient montait, +et son disque paisible luisait entre les hautes et frêles branches des +peupliers.</p> + +<p>Renée et Marcel, assis sur l'herbe, au bord du petit cours d'eau, se +tenaient les mains et regardaient, comme une roue d'argent, l'astre +blanc et doux rouler dans l'espace.</p> + +<p>L'instant était solennel, l'heure était nuptiale.</p> + +<p>Comme deux chants d'oiseaux se répondant au mois de mai, sous la ramure +enamourée, les deux voix des jeunes gens alternaient dans la sérénité du +soir:</p> + +<p>—Je t'aime, ma Renée, et n'aimerai jamais que toi!...</p> + +<p>—Toi seul, Marcel, occupes ma pensée, et mon cœur n'est qu'à toi +seul...</p> + +<p>—Nous ne nous quitterons jamais!...</p> + +<p>—Toujours nous vivrons côte à côte...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_113">[113]</span> +—Rien ne pourra nous séparer!...</p> + +<p>—Nous serons réunis jusqu'à la mort...</p> + +<p>—Tu jures de me suivre partout, ma Renée?</p> + +<p>—Je jure de t'accompagner où tu iras, Marcel!...</p> + +<p>—Nous nous aimerons toujours!...</p> + +<p>—Toujours nous nous aimerons, je le jure!...</p> + +<p>—Que ces branches, emblèmes de la liberté, que ces arbres qui sont les +piliers du temple de la Nature, que ces peuples rustiques reçoivent mes +serments et soient témoins! dit Marcel avec l'emphase qui se trouvait +alors dans le langage comme dans les gestes, et il étendit la main vers +les arbres que la Révolution honorait tels que les symboles de la +nation, en manière de serment.</p> + +<p>Renée imita Marcel et, comme lui, la main étendue, jura d'aimer toujours +et de suivre partout celui à qui elle s'engageait librement, sous les +peupliers qu'argentait la lune bienveillante.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_114"><a href="#toc">X</a><br /> +<small>L'ENROLEMENT INVOLONTAIRE</small></h3> + +<p>Quand les deux jeunes gens eurent, d'un chaste baiser, scellé le serment +échangé sous la sérénité du clair de lune, envahissant toute l'étendue +du ciel et dispersant les brumes de l'occident, ils crurent entendre +comme un froissement de feuilles derrière eux, suivi d'un cri analogue +au houloulement du chat-huant.</p> +</div> + +<p>Cet oiseau de funèbre augure troubla leur extase.</p> + +<p>Ils se levèrent, impressionnés, et une secrète angoisse comprima leurs +élans.</p> + +<p>Marcel prit une pierre et la lança dans la direction du massif d'où le +cri était parti, cherchant à déloger la bête importune.</p> + +<p>—Veux-tu t'en aller, vilain chat-huant! cria Marcel, regardant avec +colère le feuillage sombre <span class="pagenum" id="Page_115">[115]</span> où sans doute était blotti, dans quelque +creux d'arbre, le témoin jaloux de leurs tendresses.</p> + +<p>Aucun oiseau ne s'envola. Au lieu d'un battement d'ailes, ce fut comme +un bruit de pas précipités que les deux amoureux perçurent, et il leur +sembla, dans le fouillis des feuilles, entendre un ricanement d'homme...</p> + +<p>On les avait donc surpris, épiés, écoutés?...</p> + +<p>Ils rentrèrent tous deux, au village, attristés, silencieux, inquiets.</p> + +<p>—J'ai peur de ce mauvais présage! dit Renée au moment des adieux, +auprès de la haie bordant la Garderie.</p> + +<p>—Bah! répondit Marcel, essayant de tranquilliser la jeune fille, c'est +quelque mauvais plaisant qui aura voulu s'amuser à nos dépens... un +jaloux que notre bonheur fait rager... n'y pensons plus, mignonne! Nous +nous aimons, nous avons juré de nous être toujours fidèles et rien ne +peut nous séparer!...</p> + +<p id="cor_6">Ils se quittèrent cependant, alarmés par cet avertissement qui leur +avait été donné. Un ennemi les surveillait. On voulait donc les empêcher +d'être heureux? Qui pouvait ainsi les suivre et les menacer? A qui leur +bonheur portait-il ombrage? Le souvenir des paroles de la meunière et la +pensée de ce Bertrand Le Goëz qui osait vouloir posséder Renée, se +présenta aussitôt à l'esprit de Marcel. Il se raisonna et chercha à se +<span class="pagenum" id="Page_116">[116]</span> prémunir contre cette appréhension vague <ins title='qu'>qui</ins> pénétrait dans son +âme. «Bertrand Le Goëz est un méchant homme et un jaloux, se dit-il, +mais que peut-il contre nous, puisque Renée m'aime et qu'elle a juré de +n'être qu'à moi!»</p> + +<p>Il se promit cependant de se tenir sur ses gardes et de veiller sur les +manœuvres du tabellion.</p> + +<p>La crainte qu'il éprouvait n'était pas sans quelque fondement.</p> + +<p>Le Goëz multipliait ses visites au moulin. Il avait une seconde fois +averti le père de Marcel que son bail expirait prochainement et qu'il +n'avait à compter sur aucun renouvellement. En vertu de la procuration +que le comte de Surgères lui avait remise, Le Goëz signifierait au +meunier d'avoir à céder ses terres. Aucun délai ne lui serait accordé...</p> + +<p>Toutefois le tabellion avertissait le père de Marcel que, s'il voulait +envoyer son fils à Rennes et lui déclarer qu'il eût à renoncer à tout +espoir d'épouser Renée, il consentirait à un renouvellement de bail.</p> + +<p>Le meunier était fort embarrassé: son fils persistait dans ses +intentions et jurait qu'il épouserait Renée, malgré Bertrand Le Goëz; de +son côté, la jeune fille avait répondu à toutes les sollicitations du +régisseur amoureux par un refus catégorique.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_117">[117]</span> +Bertrand Le Goëz résolut de séparer violemment les deux jeunes gens.</p> + +<p>La France courait aux armes. De tous côtés se présentaient aux +municipalités des volontaires, réclamant des fusils, des piques, et +s'engageant à mourir pour la patrie.</p> + +<p>Le tabellion, en sa qualité de procureur de la commune, convoqua, un +dimanche matin, tous les jeunes gens du pays et leur adressa un appel +chaleureux: il s'agissait d'aller à Rennes renforcer le bataillon +d'Ille-et-Vilaine.</p> + +<p>Plusieurs volontaires se présentèrent, s'enrôlèrent et partirent le +lendemain.</p> + +<p>Bertrand Le Goëz s'empressa de signaler partout le mauvais exemple et la +lâcheté de ceux qui, jeunes, vigoureux, capables de porter les armes, se +dérobaient à l'honneur de défendre la patrie et préféraient s'amollir en +compagnie des vieilles gens et des jeunes filles...</p> + +<p>Sa harangue visait directement Marcel...</p> + +<p>Celui-ci, comprenant quel parti Le Goëz comptait tirer de son inaction, +se rendit chez le garde-chasse.</p> + +<p>Il trouva La Brisée occupé à nettoyer ses fusils, en sifflotant un air +de chasse.</p> + +<p>Renée cousait à côté de la femme du garde.</p> + +<p>Elle poussa un cri de surprise en voyant entrer Marcel.</p> + +<p>Un malheur était imminent... Du regard <span class="pagenum" id="Page_118">[118]</span> elle l'interrogea, le +suppliant de la rassurer.</p> + +<p>—Père La Brisée, dit le jeune homme d'une voix émue, je viens vous +faire mes adieux ainsi qu'à Renée... Je pars!...</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! fit la jeune fille, en portant la main à son cœur... +Pourquoi nous quittez-vous, Marcel!... Ce méchant Le Goëz veut-il donc +toujours reprendre à votre père ses terres?...</p> + +<p>—Ce n'est pas pour cette seule raison que je dois m'en aller...</p> + +<p>—Et où vas-tu, garçon?... dit tranquillement La Brisée, tout en +frottant la platine de son arme...</p> + +<p>—Je ne sais... devant tout le village, on m'a reproché ce qu'on a +appelé ma lâcheté... ce n'est pas par crainte que je ne prenais pas un +fusil, bien que je considère la guerre comme un fléau, et que les +peuples qu'on y mène, ainsi que des moutons à la tuerie, soient de bien +grands fous, ainsi que l'a démontré Jean-Jacques, mon maître! Pourquoi +se laissent-ils entre-détruire pour des intérêts qui ne les touchent +pas? La guerre actuelle est juste... c'est celle des esclaves brisant +leurs fers... c'est la guerre de la liberté contre la tyrannie, et +celle-là, Jean-Jacques Rousseau lui-même l'eût approuvée!...</p> + +<p>—Alors tu t'es enrôlé, garçon?... dit le garde La Brisée... mais c'est +bien, c'est très bien... tu as fait comme les autres... tu es un +brave... tu <span class="pagenum" id="Page_119">[119]</span> vas en tuer, je l'espère, de ces voleurs de +Prussiens... dommage que tu n'aies jamais su tirer un coup de fusil!... +tu n'es pas comme Renée, toi!... c'est elle qui ferait un fameux +soldat... enfin ça te viendra... tu apprendras... courage, Marcel!...</p> + +<p>Renée s'était levée, défaillante, le visage subitement pâli.</p> + +<p>—Je quitte le pays, reprit Marcel avec une émotion croissante, parce +que je ne puis plus vivre au milieu des menaces des uns, des insultes +des autres... Père La Brisée, je vais, avec mon père et ma mère, qui eux +aussi sont chassés m'établir en Amérique...</p> + +<p>—Comment! dit le garde stupéfait, laissant échapper son fusil, ce n'est +pas à l'armée que tu cours?... et quoi faire en Amérique, bon Dieu!...</p> + +<p>—Je veux, dit le jeune homme avec énergie, que vous me permettiez +d'emmener avec moi, comme épouse, votre fille Renée... Là-bas, nous +fonderons une famille, là-bas nous serons heureux sous les grands arbres +des solitudes!</p> + +<p>Renée s'était élancée vers La Brisée en disant:</p> + +<p>—Père! père! venez-vous avec nous dans cette Amérique que je ne connais +pas, mais qui doit être bien belle, et que j'aime déjà, puisque Marcel +dit qu'il y fait si bon vivre!</p> + +<p>Le garde s'était levé, très troublé, et apostrophant sa femme, immobile, +qui semblait n'avoir <span class="pagenum" id="Page_120">[120]</span> rien entendu, continuant à tirer l'aiguille +d'un mouvement machinal:</p> + +<p>—Eh bien, en voilà d'une autre! Emmener Renée en Amérique! L'épouser! +Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, la vieille?</p> + +<p>La mère La Brisée s'arrêta de coudre, et, relevant la tête, répondit +d'une voix aigrelette:</p> + +<p>—Je dis que c'est des bêtises, tout ça! Il est temps que ça finisse. +Voyons, La Brisée, faut leur raconter ce qu'il en est à ces deux +tourtereaux. Ils ne savent pas qu'ils sont dépareillés! A toi de le leur +apprendre!</p> + +<p>La Brisée alors révéla à Renée qu'elle était la fille du comte de +Surgères et ne pouvait devenir la femme d'un fils de meunier.</p> + +<p>Renée, surprise et accablée, maudissait cette noblesse qui devenait un +obstacle à son bonheur.</p> + +<p>Mais elle se disait aussi que son père absent, ainsi que l'avait dit le +garde La Brisée, l'ayant confiée à des soins mercenaires, ne devait ni +disposer d'elle ni l'empêcher de se donner à l'homme qu'elle aimait... +elle se trouvait placée, de par les conditions irrégulières de sa +naissance, en dehors des conventions de la société, pourquoi ne s'en +affranchirait-elle pas définitivement?...</p> + +<p>La Révolution soufflait partout alors, et dans les cerveaux les plus +calmes, dans l'âme même d'une jeune fille comme Renée, elle déposait ses +germes d'indépendance et de liberté...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_121">[121]</span> +Marcel, de son côté, réfléchissait. La situation nouvelle de Renée +bouleversait tous ses projets et le déconcertait.</p> + +<p>La noblesse, à laquelle appartenait Renée, ne lui apparaissait pas non +plus comme un obstacle sérieux. La Révolution avait aboli tous les +privilèges et déclaré les hommes égaux. Mais Renée était riche. Elle ne +pouvait suivre, comme elle s'y engageait, le fils d'un meunier ruiné, +tel que lui: ce qui n'était qu'amour et entraînement de la jeunesse, à +leurs yeux, passerait pour un calcul cupide de sa part, pour une sorte +de captation indigne. Non! il ne devait pas accepter le sacrifice auquel +était prête Renée... il s'éloignerait!... il s'efforcerait de chasser de +sa pensée son souvenir... il irait chercher hors de France, sinon le +bonheur, du moins l'oubli, le repos... il partirait seul en Amérique...</p> + +<p>Son parti fut pris rapidement. Il allait déclarer son intention de +s'expatrier... de mettre l'espace entre son amour et lui, quand on +frappa à la porte...</p> + +<p>La mère La Brisée alla ouvrir... Bertrand Le Goëz parut.</p> + +<p>Il avait ceint l'écharpe et était accompagné de deux commissaires du +district, portant le chapeau à plumes tricolores et les insignes de +délégués municipaux.</p> + +<p>Comme La Brisée s'étonnait de la venue des <span class="pagenum" id="Page_122">[122]</span> trois personnages, Le +Goëz dit à l'un des commissaires, en désignant le jeune homme:</p> + +<p>—Citoyens, voici le nommé Marcel!... faites votre devoir!...</p> + +<p>—Vous venez m'arrêter? dit Marcel stupéfait. Qu'ai-je fait?...</p> + +<p>—Nous venons simplement te demander, citoyen, dit l'un des +commissaires, s'il est vrai que tu sois à la veille de partir... de +quitter ton foyer, ton drapeau, comme l'a déclaré ton père, le meunier?</p> + +<p>—J'ai eu cette intention-là, en effet!</p> + +<p>—Vous le voyez! dit Le Goëz triomphant et prenant à témoin les +commissaires.</p> + +<p>—Alors, tu veux émigrer?... tu veux porter les armes contre ta +patrie?... tu ne sais donc pas que la loi punit ceux qui en ce moment +désertent?... réponds!...</p> + +<p>—Je ne déserte pas... je n'émigre pas, je ne puis plus vivre ici... La +pauvreté me chasse avec les miens. Je vais sous un autre soleil chercher +le travail avec la liberté!</p> + +<p>—La liberté, elle est sous les drapeaux de la nation, reprit le premier +commissaire. Pour du travail, la nation va t'en fournir! Tu es médecin, +nous as-tu dit?</p> + +<p>—Je vais l'être. Il ne me reste plus qu'un diplôme à obtenir...</p> + +<p>—Tu l'auras... au régiment!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_123">[123]</span> +—Au régiment! Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Nous avons un ordre de réquisition pour toi, dit le second +commissaire. Nos armées manquent de médecins et nous sommes chargés, mon +collègue et moi, de leur en fournir...</p> + +<p>Il tendait un papier à Marcel, surpris:</p> + +<p>—Signe ici... et dans vingt-quatre heures va rejoindre à Angers... On +te dira au dépôt sur quel corps tu seras dirigé!</p> + +<p>—Et si je ne signe pas?</p> + +<p>—Nous t'arrêtons immédiatement comme réfractaire, comme agent de +l'émigration... et nous t'envoyons à Angers, mais en prison! Allons, +signe!</p> + +<p>Marcel hésitait.</p> + +<p>Bertrand Le Goëz, clignant de l'œil, disait à l'un des commissaires, +à mi-voix:</p> + +<p>—Vous auriez mieux fait de m'écouter et de le faire arrêter tout de +suite... Il ne signera pas, c'est un aristocrate, un ennemi du peuple!</p> + +<p>La Brisée et sa femme assistaient, interdits et muets, à cette scène.</p> + +<p>Renée, cependant, s'étant approchée de Marcel, prit la plume, la lui +tendit, en lui disant doucement:</p> + +<p>—Signez, Marcel... il le faut!... je le désire...</p> + +<p>—Vous voulez donc que je vous quitte... que je vous laisse, sans +défense, exposée à toutes les tentatives de ce misérable! dit-il en +montrant Le Goëz.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_124">[124]</span> +Renée reprit, en se penchant à son oreille:</p> + +<p>—Signe... j'irai te retrouver... je te le jure!...</p> + +<p>Marcel fit un mouvement:</p> + +<p>—Toi!... parmi les soldats!... toi à l'armée! dit-il à voix basse.</p> + +<p>—Pourquoi pas? je suis un garçon, moi!... je sais me servir d'un fusil, +demande au père... ce n'est pas comme toi! Allons, signe!</p> + +<p>Marcel prit la plume, et nerveusement signa l'acte d'enrôlement, puis +s'adressant aux commissaires:</p> + +<p>—Où faut-il aller?...</p> + +<p>—A Angers... où l'on forme le bataillon de Mayenne-et-Loire... Bonne +chance, citoyen médecin!...</p> + +<p>—Salut, citoyens commissaires!...</p> + +<p>—Tu ne me dis rien, à moi? demanda Le Goëz d'un ton goguenard.</p> + +<p>Marcel lui montra la porte.</p> + +<p>—Tu as tort de m'en vouloir... à présent que tu es bon sans-culotte et +que tu sers la patrie, je te rends mon estime, Marcel! et pour te le +prouver, je vais de ce pas renouveler le bail de tes parents! dit le +tabellion, riant faux.</p> + +<p>Bertrand Le Goëz se retira en se frottant les mains. Il avait gagné la +partie: son rival s'en allait au loin, à l'ennemi... Reviendrait-il +jamais? Renée resterait en son pouvoir... Renée, dont il connaissait la +naissance, et qui, devenue sa <span class="pagenum" id="Page_125">[125]</span> femme, lui apporterait une partie de +ces domaines du comte de Surgères dont il n'était que le régisseur... il +se voyait déjà maître et seigneur de ces vastes propriétés dont il avait +la garde... il pourrait se montrer bienveillant vis-à-vis des parents de +Marcel et leur laisser leurs terres... il aurait en eux des alliés, et +Marcel ne pourrait les animer contre lui... Tout lui réussissait, et +déjà il savourait la joie de parcourir, non plus en intendant, mais en +véritable propriétaire, au bras de Renée, malgré tout sa femme, les +domaines du comte, que la loi sur l'émigration allait frapper. Il se +chargerait bien de faire reconnaître les droits de l'héritière.</p> + +<p>Renée, cependant, après avoir déclaré à La Brisée et à Toinon qu'elle +n'aurait, malgré Bertrand, jamais d'autre amour, et que Marcel serait un +jour son mari, s'en fut, le soir venu, au rendez-vous habituel, au bord +du ruisseau, sous les peupliers...</p> + +<p>Elle y trouva Marcel, bien triste, bien inquiet... Sa main tremblait de +fièvre et des larmes roulaient dans ses yeux.</p> + +<p>Elle le rassura, lui renouvelant sa promesse de le retrouver au +régiment...</p> + +<p>Et comme il manifestait de nouveau son incrédulité, elle lui répondit +avec assurance:</p> + +<p>—Tu verras!... Est-ce que je ne ferai pas un gentil soldat?...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_126">[126]</span> +Et elle ajouta en riant:</p> + +<p>—Dame! je n'ai pas tes idées sur la guerre... Je ne suis pas +philosophe, moi, mais je t'aime et je te suivrai partout!...</p> + +<p>—Mais les fatigues?... les étapes?... le fusil est lourd et le sac +pèse!... Tu n'as pas d'idée des pénibles travaux de la guerre, pauvre +enfant! disait Marcel pour la dissuader de ce projet qu'il taxait de +folie.</p> + +<p>—Je suis forte... et puis l'on s'y fait!... il part tous les jours des +jeunes gens, qui ne sont pas si robustes que moi... et ils n'ont pas, +comme moi, leur amour sous les drapeaux!... répondait-elle avec +crânerie.</p> + +<p>—Mais si tu venais à être blessée?...</p> + +<p>—N'es-tu pas médecin?... tu me soignerais, tu me guérirais!...</p> + +<p>Quelques jours après, à la brune, on aurait pu voir, marchant d'un pas +allègre, un tout jeune homme se diriger vers Angers, portant au bout +d'un bâton un petit paquet de linge et vêtu du costume de garde +national. Ce jeune homme s'était présenté, aussitôt arrivé à Angers, à +la mairie, et s'était fait inscrire comme volontaire au bataillon de +Mayenne-et-Loire, sous les noms de René Marcel, fils de Marcel, meunier +à Surgères.</p> + +<p>Le jeune homme avait ajouté qu'il rejoignait le corps où son frère +Marcel, déjà enrôlé, servait en qualité d'aide-major.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_127">[127]</span> +La jeune fille fut ainsi incorporée sans difficulté. Nul ne +soupçonna son sexe. Cette incorporation de jeunes femmes, sous des +habits d'homme et sous des noms supposés, se produisit quelquefois, à +cette époque de confusion et de dévouement de toutes sortes. Les +bataillons de la Révolution reçurent ainsi nombre de recrues féminines.</p> + +<p>On conserve encore sur le livre d'or des annales militaires de la +République les noms obscurs et les glorieux états de service de ces +héroïques guerrières.</p> + +<p>Au bataillon de Mayenne-et-Loire, où Renée conquit très vite les +sardines d'argent et reçut le sobriquet de <i>Joli Sergent</i>, une déception +cruelle bientôt l'atteignit...</p> + +<p>Elle ne devait pas rester longtemps auprès de celui qu'elle était venue +retrouver: un ordre supérieur ordonna à l'aide-major Marcel de passer au +4<sup>e</sup> régiment d'artillerie à Valence, où l'on manquait de médecins, et +qui devait être dirigé en hâte sur Toulon.</p> + +<p>La séparation fut cruelle. L'obligation de contenir leur douleur et de +cacher leurs larmes, car on observait les deux jeunes gens et trop +d'émotion pouvait les trahir, augmenta le déchirement du départ.</p> + +<p>En se donnant le dernier baiser d'adieu, il fut convenu que chacun +ferait tous ses efforts pour rejoindre l'autre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_128">[128]</span> +On a vu, par la démarche du Joli Sergent auprès du capitaine +Bonaparte, combien Renée s'efforçait de faire revenir auprès d'elle +celui qu'elle aimait...</p> + +<p>Grâce à la protection de Robespierre jeune, dont Bonaparte était l'ami, +la permutation désirée fut obtenue et nous ne tarderons pas à rencontrer +réunis, sous les ordres du commandant Beaurepaire, l'héroïque défenseur +de Verdun, Renée, engagée par amour, et Marcel, le philosophe +humanitaire, l'élève de Jean-Jacques, apôtre de la paix et de la +fraternité universelles, citoyen du monde, comme il s'appelait, ayant +subi un enrôlement un peu involontaire.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_129"><a href="#toc">XI</a><br /> +<small>LA CRÉANCE DE MADAME SANS-GÊNE</small></h3> + +<p>Après le départ du Joli Sergent, Bonaparte, s'isolant dans sa pensée, +s'était remis au travail. Combinant, devant la carte, de vastes projets +de défense du littoral méditerranéen, il jetait un coup d'œil +ambitieux sur les montagnes séparant la France du Piémont, la clef de +l'Italie...</p> +</div> + +<p>Au milieu de ses calculs stratégiques, un coup frappé à la porte lui fit +relever la tête:</p> + +<p>—Qui vient encore? pensa-t-il, impatienté d'être dérangé... c'est donc +le jour aux visites!... Qui est là? cria-t-il.</p> + +<p>—C'est moi... répondit une voix de femme... Catherine... la +blanchisseuse!...</p> + +<p>—Entrez! grommela-t-il.</p> + +<p>Catherine parut, un peu embarrassée, son panier au bras:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_130">[130]</span> +—Ne vous dérangez pas, capitaine, dit-elle presque timidement... je +vous rapporte votre linge... j'ai pensé que vous pourriez en avoir +besoin...</p> + +<p>Sans lever les yeux, Bonaparte grogna:</p> + +<p>—Le linge? C'est bien... Posez-le sur le lit.</p> + +<p>Catherine demeura tout interdite.</p> + +<p>Elle n'osait ni avancer, ni bouger, son panier à la main. Elle pensait: +Je dois avoir l'air godiche! Mais c'est plus fort que moi, il m'en +impose cet homme-là!</p> + +<p>Celle qu'on nommait dans tout le quartier Saint-Roch <i>la Sans-Gêne</i>, et +qui volontiers justifiait son surnom, se trouvait visiblement intimidée.</p> + +<p>Elle regardait le lit, que lui avait indiqué Bonaparte; elle changeait +son panier de bras, et puis aussi, elle palpait, dans la poche de son +tablier, la note qu'elle avait apportée, sans oser se décider à une +action quelconque.</p> + +<p>Elle était, comme on dit, dans ses petits souliers.</p> + +<p>Bonaparte continuait à examiner la carte déployée sur sa table, sans +paraître faire aucune attention à elle.</p> + +<p>A la fin elle se mit à toussoter légèrement, pour indiquer sa présence.</p> + +<p>—Il n'est guère galant le capitaine! pensait-elle... Sans doute, on est +honnête femme, et l'on ne vient pas pour... des bêtises, mais tout de +<span class="pagenum" id="Page_131">[131]</span> même on vaut bien la peine d'être regardée un brin!...</p> + +<p>Et, piquée, elle recommença son léger toussotement...</p> + +<p>Bonaparte releva la tête et fronça le sourcil:</p> + +<p>—Comment, vous êtes encore là? dit-il peu galamment... +Qu'attendez-vous? reprit-il après un court silence, avec sa brusquerie +accoutumée.</p> + +<p>—Mais, citoyen... pardon, capitaine! je voulais vous dire... enfin, +c'est que je me marie! dit Catherine vivement.</p> + +<p>Elle était rouge comme une pomme d'api. Sous son fichu de laine son sein +battait. Décidément, le capitaine lui faisait perdre l'aplomb.</p> + +<p>—Ah! vous vous mariez?... dit Bonaparte, froidement, eh bien! tant +mieux pour vous, ma fille... je vous souhaite bien du bonheur!... Et +vous épousez un brave garçon, je suppose, quelque garçon +blanchisseur?...</p> + +<p>—Non, capitaine! répliqua vivement Catherine froissée, un soldat... un +sergent!...</p> + +<p>—Ah! très bien! vous avez raison d'épouser un militaire, +mademoiselle... reprit Bonaparte d'un ton plus aimable; être soldat, +c'est être deux fois Français... je vous souhaite bonne chance!...</p> + +<p>Bonaparte allait se remettre à son travail, s'intéressant médiocrement +aux amours de sa blanchisseuse; cependant il ne put s'empêcher de +sourire à l'aspect égayant du corsage solide de Catherine, <span class="pagenum" id="Page_132">[132]</span> de la +belle santé rayonnante de ses joues et de tout son aspect gaillard et +engageant, contrastant avec la mine confite et l'air sainte-nitouche +qu'elle prenait, pour lui apporter son linge.</p> + +<p>Il eut toujours du goût pour les femmes bien en chair; le maigre et +famélique officier comme le premier consul nerveux, comme l'empereur +bedonnant, se plurent au contact de formes rebondies...</p> + +<p>La beauté robuste de Catherine l'arracha un instant à ses préoccupations +stratégiques...</p> + +<p>Avec la galanterie, un peu brutale, qui lui était déjà habituelle, il +s'avança vivement vers la jeune blanchisseuse et porta une main hardie +sur sa gorge...</p> + +<p>Catherine poussa un léger cri.</p> + +<p>Le futur vainqueur d'Arcole n'était pas pour hésiter. L'attaque +commença...</p> + +<p>Il redoubla de vivacité et pressa Catherine, la forçant à reculer +jusqu'au bord du lit, où elle s'adossa, faisant hardiment front à +l'assaillant...</p> + +<p>Elle se défendit, sans fausse pudeur, sans se montrer effarouchée.</p> + +<p>Et comme Bonaparte, oubliant tout à fait Toulon, semblait vouloir hâter +les travaux d'approche, brusquer le siège et finalement donner l'assaut +au corps de place, elle se fit une défense de son panier qu'elle posa +devant elle, comme un gabion, et dit à l'assiégeant surpris:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_133">[133]</span> +—Non!... non! capitaine... c'est trop tard!... Vous ne me prendrez +pas... j'ai capitulé... que dirait mon mari!...</p> + +<p>—Vraiment! dit Bonaparte, s'arrêtant... Alors, ce mariage, c'est +sérieux?...</p> + +<p>—Très sérieux... et je venais vous prévenir aussi, en vous annonçant +mon mariage, que je ne pourrais plus continuer à vous blanchir...</p> + +<p>—Vous fermez boutique, ma belle enfant?...</p> + +<p>—Ça va si mal, la blanchisserie, en ce moment!... Et puis, je veux +suivre mon mari...</p> + +<p>—Au régiment? fit Bonaparte surpris.</p> + +<p>—Pourquoi pas?...</p> + +<p>—Cela s'est déjà vu! Et, pensant à Renée, s'enrôlant pour rejoindre +Marcel, il murmura: Ah çà! l'armée, à présent, va donc n'avoir que des +ménages!... Alors, vous allez apprendre la charge en douze temps, et +peut-être la manœuvre du canon?... reprit-il d'un ton railleur.</p> + +<p>—Je sais manier un fusil, capitaine, et quant au canon, j'aurais bien +pris des leçons avec vous... mais mon homme est dans l'infanterie, +fit-elle en riant. Non, je ne ferai pas le coup de feu... à moins d'y +être forcée... mais il y a besoin de cantinières dans les bataillons... +Je vais verser la goutte aux camarades de mon homme!... et j'espère +avoir votre pratique, capitaine, si vous servez de notre côté...</p> + +<p>—Je m'inscrirai à votre cantine... mais pas <span class="pagenum" id="Page_134">[134]</span> pour le moment!... le +ministre ne me permet ni de me battre... ni de...</p> + +<p>Il allait dire: ni de manger. Il se retint et finit simplement sa phrase +ainsi:</p> + +<p id="cor_7">—Ni de dépenser de l'argent à la cantine... Ce sera pour plus tard!... +pour beaucoup plus tard, mon enfant!... <ins title='ajouta-il'>ajouta-t-il</ins> avec un soupir.</p> + +<p>Et il retourna à sa table, en proie à de tristes pensées. Catherine +lentement, sans mot dire, le cœur un peu serré par la mélancolie de +ce jeune officier dont elle constatait le dénûment, rangea rapidement +sur le lit le linge qu'elle avait apporté, ainsi que le lui avait +indiqué son client.</p> + +<p>Puis, faisant une révérence, elle alla vers la porte, l'ouvrit et dit, +comme se ravisant:</p> + +<p>—Ah! j'avais roussi par mégarde une de vos chemises, je vous en ai +remis une autre... elle est là, avec les caleçons et les mouchoirs... Au +revoir, capitaine!...</p> + +<p>—Au revoir!... à votre cantine, ma belle enfant!... répondit Bonaparte, +qui se replongea aussitôt dans son étude.</p> + +<p>En descendant l'escalier de l'hôtel de Metz, Catherine murmurait:</p> + +<p>—Je lui avais aussi apporté sa note... mais je n'ai pas eu le courage +de la lui donner... Bah! il me la paiera un jour ou l'autre... j'ai +confiance dans ce garçon-là, moi!... je ne suis pas comme le citoyen +Fouché, je suis sûre qu'il fera son chemin!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_135">[135]</span> +Puis elle pensa, riant toute seule et mise en belle humeur par un +souvenir amusant:</p> + +<p>—Comme il me lutinait, le capitaine!... Oh! il s'était dérangé tout de +même de ses papiers... Voyez vous ça!... il n'y allait pas de main +morte!... Dame! ça l'a distrait un peu... il n'a pas tant d'occasions de +batifoler, ce pauvre jeune homme!...</p> + +<p>Et elle ajouta, rougissant un peu:</p> + +<p>—Dire que s'il avait voulu...! Oh! pas aujourd'hui, mais autrefois, +avant de m'être engagée avec Lefebvre!...</p> + +<p>Elle s'interrompit dans ce regret rétrospectif d'une inclination qu'elle +s'était d'abord sentie pour le maigre et triste officier d'artillerie.</p> + +<p>Gaiement elle reprit:</p> + +<p>—Au fond, je n'y pense guère... et lui n'y a jamais pensé!... Allons +voir si Lefebvre n'est pas à la boutique! Il m'aime bien, celui-là... et +je suis sûre qu'il fera un meilleur mari que le capitaine Bonaparte!</p> + +<p>A peine était-elle rentrée dans la blanchisserie, que des cris, des +vivats retentirent dans la rue.</p> + +<p>Elle ouvrit la porte pour se rendre compte de ce qui se passait.</p> + +<p>Tout le voisinage était en rumeur.</p> + +<p>Elle aperçut alors Lefebvre, sans fusil, sans buffleteries, mais tenant +à la main son sabre, qu'ornait une dragonne d'or.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_136">[136]</span> +Ses camarades l'entouraient et semblaient lui faire un cortège +triomphal.</p> + +<p>—Catherine, je suis lieutenant! s'écria-t-il tout joyeux, en sautant au +cou de sa fiancée.</p> + +<p>—Vive le lieutenant Lefebvre! clamèrent les gardes nationaux, levant en +l'air tricornes et fusils.</p> + +<p>—Ajoutez, camarades, dit le nouveau lieutenant en présentant Catherine, +vive la citoyenne Lefebvre... car voici ma femme!... Nous nous marions +la semaine prochaine!...</p> + +<p>—Vive la citoyenne Lefebvre! crièrent les gardes enthousiasmés.</p> + +<p>—Vive madame Sans-Gêne! reprirent les commères accourues...</p> + +<p>—Qu'ils ne crient pas si fort! dit Catherine à l'oreille de son mari, +pensant à Neipperg, couché dans la chambre voisine, ils vont réveiller +notre blessé!...</p> + +<hr /> + +<p>Dans la petite chambre de l'hôtel de Metz, cependant, l'officier +d'artillerie sans solde et sans emploi, ayant fini d'étudier sa carte, +rangeait méthodiquement, sur une planchette de sapin, le linge que lui +avait apporté Catherine.</p> + +<p>—Tiens!... elle ne m'a pas laissé sa note! dit le futur empereur, au +fond satisfait de cet oubli, car il lui aurait fallu exposer +l'impossibilité où il se trouvait de payer.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_137">[137]</span> +Il ajouta, en faisant mentalement le calcul de ses dettes:</p> + +<p>—Je dois lui devoir au moins 30 francs, peut-être plus!... Diable!... +je passerai lui régler cela... au premier argent que je toucherai!... +C'est une bonne fille, cette Catherine, je ne l'oublierai pas!</p> + +<p>Et il s'habilla pour aller dîner chez ses amis, les Permon...</p> + +<p>Cette modeste créance, Napoléon devait, durant bien des années, ne plus +en entendre parler.</p> + +<p>Ce ne fut que longtemps après qu'elle lui fut tout à coup mise +sous les yeux, à un moment fort imprévu, la note oubliée de la +blanchisseuse,—ainsi que l'apprendront nos lecteurs s'ils veulent bien +suivre avec nous, dans les pages où seront retrouvés Neipperg, Blanche, +le Joli Sergent, Marcel, et le petit Henriot, les étapes pleines +d'aventures et de gloire de Catherine la blanchisseuse, devenue +cantinière au 13<sup>e</sup> léger, puis maréchale Lefebvre, ensuite duchesse de +Dantzig, et toujours restée sympathique et populaire, vaillante et bonne +enfant, héroïque et charitable, sous le sobriquet parisien de <i>Madame +Sans-Gêne</i>.</p> + +<p class="sep3 cent">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</p> + +<h2 class="sep4" id="Page_138"><a href="#toc">DEUXIÈME PARTIE</a><br /> +<small><b>LA CANTINIÈRE</b></small></h2> + +<hr class="hr20" /> + +<h3><a href="#toc">I</a><br /> +<small>EN CHAISE DE POSTE</small></h3> + +<p>—Allons, ils ne s'arrêteront pas... Voyez comme le postillon a fait +claquer son fouet en passant devant l'Ecu... Il semblait nous narguer!</p> + +<p>—Les voyageurs ne sont pas si nombreux au jour d'aujourd'hui...</p> + +<p>—On ne les voit déjà plus!... Ce sera pour le Lion-d'Or...</p> + +<p>—Ou pour le Cheval-Blanc...</p> + +<p>Un double soupir ponctuait ces paroles, mélancoliquement échangées entre +le ventripotent patron de l'hôtel de l'Ecu et sa fluette épouse <span class="pagenum" id="Page_139">[139]</span> sur +le seuil de la principale auberge de Dammartin.</p> + +<p>Les voyageurs en chaise de poste étaient rares, depuis les événements +qui avaient suivi le 20 juin.</p> + +<p>La voiture qui avait disparu, aux yeux désappointés des hôteliers de +l'Ecu, avait quitté Paris la veille au soir. Elle était +vraisemblablement la dernière qui eût franchi les barrières, car l'ordre +d'empêcher qui que ce fût de sortir de Paris avait été notifié dans la +soirée, lorsque fut prise la résolution d'attaquer les Tuileries, au +matin.</p> + +<p>Informé par des amis de ce qui s'était agité dans les sections, du +mouvement qui se préparait, le baron de Lowendaal avait ajourné son +mariage avec la fille du marquis de Laveline et s'était hâté de faire +ses préparatifs de départ.</p> + +<p>Fermier général, il redoutait le contrôle prochain des vrais mandataires +de la nation. Le baron de Lowendaal avait du flair.</p> + +<p>La veille du 10 août, il se jeta donc dans une chaise de poste, +accompagné de son factotum Léonard, emportant tout ce qu'il avait pu +réunir d'argent, donnant l'ordre au postillon de brûler les premiers +relais.</p> + +<p>Le baron voyageait un peu comme on se sauve.</p> + +<p>A Crépy, il fallut cependant faire halte. Les chevaux n'en pouvaient +plus.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_140">[140]</span> +Le matin avait chassé la nuit et sur la plaine, déjà, le grand jour +avait balayé les nuées, blanchissait les ombres. Les dernières étoiles +s'éteignaient dans le recul bleu pâle du ciel, tandis que, du côté de +Soissons, le soleil s'allumait.</p> + +<p>Le baron de Lowendaal se rendait à son château, situé auprès du village +de Jemmapes, à la frontière belge. Originaire de Belgique, bien que +devenu Français, là, le baron se sentirait en sûreté. La Révolution ne +viendrait jamais le chercher jusque sur le territoire belge; d'ailleurs, +l'armée du prince de Brunswick était rassemblée à la frontière; elle ne +tarderait pas à mettre les sans-culottes à la raison, et à rétablir le +roi dans toutes ses prérogatives. Il en serait quitte pour un court +déplacement, juste le temps d'épouser la charmante fille du marquis de +Laveline. Un simple voyage de noces.</p> + +<p>Il avait fixé la célébration de son mariage au 6 novembre, car il lui +fallait auparavant régler une grosse affaire d'intérêts, dans la ville +de Verdun, dont il gérait la ferme des tabacs.</p> + +<p>Il s'était assoupi au sortir de Paris, certain d'échapper, si par hasard +on tentait de le poursuivre. Ses chevaux étaient excellents et ne +pourraient être rejoints.</p> + +<p>Il s'éveilla lorsqu'il avait déjà mis quelques bonnes lieues +protectrices entre lui et les sans-culottes.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_141">[141]</span> +Le nez à la portière, il huma l'air matinal, et comme on avait +dépassé les premières maisons de Crépy, tout à fait rassuré, il ordonna +au postillon de faire halte.</p> + +<p>Celui-ci obéit de grand cœur. Il était navré de brûler ainsi, en +route, les meilleurs bouchons, sans une lampée, sans un bout de +causette. Il en avait pourtant long à raconter! Ce n'est pas tous les +jours que l'on peut voir Paris s'armant et se préparant à déloger le roi +du château de ses pères... C'étaient des nouvelles, ça!... Comme on +l'eût écouté et régalé, narrant ce qui se passait dans les sections!...</p> + +<p>A l'hôtel de la Poste, on fit relais.</p> + +<p>Tandis que l'hôte et ses gens s'empressaient, offrant au baron un lit, +lui proposant de déjeuner, énumérant des rafraîchissements variés, et +qu'ils tournaient autour de lui d'un air inquiet, afin d'avoir des +nouvelles de la capitale, l'homme de confiance, Léonard, s'éloigna un +moment, sous le prétexte de s'assurer que nul citoyen trop curieux ne +rôdait aux alentours.</p> + +<p>Depuis la fuite manquée du roi à Varennes, non seulement les +municipalités étaient plus défiantes, mais aussi beaucoup de +particuliers ambitionnaient la gloire du citoyen Drouet, qui avait eu +l'honneur d'arrêter Louis XVI. Ces surveillants volontaires examinaient +et fouillaient toute voiture suspecte. Une chaise de poste était <span class="pagenum" id="Page_142">[142]</span> +particulièrement désignée à la vigilance des patriotes.</p> + +<p>Heureusement pour le baron, le patriotisme local n'était pas encore levé +quand la chaise de poste fit son entrée tapageuse dans la bonne ville de +Crépy-en-Valois.</p> + +<p>Tandis que le voyageur s'attablait devant un appétissant bol de +chocolat, apporté bouillant par une servante plantureuse, dont il tapota +les joues rougeaudes, car c'était un terrible lutineur de tendrons que +notre financier, Léonard s'était enfermé dans l'écurie.</p> + +<p>Là, profitant de la lueur d'une lanterne, il se mit en mesure de lire la +lettre que lui avait confiée mademoiselle de Laveline, au moment du +départ.</p> + +<p>Blanche lui avait bien recommandé, en ajoutant à sa prière deux doubles +louis, de ne remettre cette missive, fort importante, que lorsque le +baron serait sorti de Paris.</p> + +<p>Léonard, flairant un mystère dont la découverte pouvait être profitable, +résolut de prendre connaissance d'abord de ce message si sérieux.</p> + +<p>Les secrets des maîtres, c'est parfois la fortune des domestiques...</p> + +<p>Il avait remarqué combien ce mariage, que souhaitait vivement le baron, +semblait pénible à mademoiselle de Laveline!</p> + +<p>Peut-être dans cette lettre remise à ses soins <span class="pagenum" id="Page_143">[143]</span> se trouvait-il +quelque grave révélation dont il lui serait facile de tirer profit par +la suite... Hardiment, mais avec certaines précautions, de façon à +pouvoir rendre à l'étrange missive son aspect primitif, il rompit le +cachet en se servant de la lame de son couteau, préalablement chauffée à +la flamme de la lanterne.</p> + +<p>Il lut, et son visage exprima la profonde surprise où le plongeait le +secret qu'il venait d'apprendre.</p> + +<p>Voici ce que contenait la lettre de Blanche:</p> + +<div class="manuscr"> +<p class="adr">«Monsieur le baron,</p> + +<p>«Je vous dois un aveu pénible, qu'il me faut faire pour ne pas +entretenir plus longtemps une illusion sur mon compte, que les +événements ne tarderaient pas à dissiper cruellement.</p> + +<p>»Vous m'avez témoigné de l'affection, et vous avez obtenu de +mon père un consentement à un mariage où vous pensiez trouver +le bonheur, peut-être l'amour...</p> + +<p>»Le bonheur est impossible pour vous dans une pareille union: l'amour, +je ne saurais vous le promettre, mon cœur appartient à un autre... +Excusez-moi de ne pas vous nommer celui qui a toute mon âme, et dont je +me considère comme la femme devant Dieu!...</p> + +<p>»Il me reste un dernier aveu à vous faire: je suis mère, +monsieur le baron, et la mort seule <span class="pagenum" id="Page_144">[144]</span> pourra me détacher de +mon époux, du père de mon petit Henriot.</p> + +<p>»Je suivrai M. de Laveline à Jemmapes, puisque telle est sa +volonté, mais j'ose espérer, qu'informé de l'obstacle absolu +qui s'oppose à la réalisation de vos projets, vous aurez pitié +de moi et que vous m'épargnerez la honte de révéler à mon père +la véritable cause qui rend impossible cette union.</p> + +<p>»Je me fie, monsieur, à votre discrétion de galant homme. +Brûlez cette lettre et croyez à ma reconnaissance et à mon +amitié.</p> + +<p class="aut">»<span class="smcap">Blanche.</span>»</p> +</div> + +<p>Léonard, ayant lu, poussa un cri de surprise et de joie.</p> + +<p>—Saperlipopette! voilà qui peut faire une fortune! se dit-il.</p> + +<p>Il tournait et retournait la lettre de Blanche entre ses doigts, comme +s'il devait, à force de la presser, faire jaillir, de cette éponge à +secrets, tout l'or qu'elle lui semblait contenir.</p> + +<p>—Je me doutais bien de quelque chose, se dit-il en grimaçant un +sourire; M. le baron désirait mademoiselle et mademoiselle ne désirait +nullement M. le baron. Mais je n'aurais jamais imaginé que mademoiselle +Blanche de Laveline eût un enfant... ce que j'aurais encore moins +supposé, c'est qu'elle ferait savoir son escapade <span class="pagenum" id="Page_145">[145]</span> à M. le baron!... +Que les femmes sont bêtes!... elle ne se doute pas, la petite Blanche, +de la bêtise qu'elle a faite là... non! pas celle qu'elle s'imagine... +ça n'est rien!... un enfant de plus ou de moins, baste!... la sottise +c'est d'avoir confié ce secret au papier... heureusement que je suis là, +moi!...</p> + +<p>Il s'arrêta, rapprocha la lettre du falot, dont la clarté douteuse +emplissait l'écurie d'un jeu d'ombre et de demi-clartés, et murmura +après examen du papier:</p> + +<p>—Elle a écrit elle-même... pas moyen de nier l'écriture!... Oh! elle +est toute naïve cette enfant-là!... elle pourrait regretter ce qu'elle a +raconté, dans un moment d'abandon et de nerfs surexcités... +heureusement, c'est à moi qu'elle a confié le soin de son honneur et de +sa fortune!...</p> + +<p>Il eut comme un mouvement d'hésitation. Puis, serrant la lettre dans sa +poche, il se dit:</p> + +<p>—Mademoiselle Blanche paiera peut-être un jour fort cher... plus tard, +quand elle sera devenue la baronne de Lowendaal... ce qui est +inévitable... pour ravoir cette lettre... alors je verrai le prix qu'il +me conviendra d'y mettre!...</p> + +<p>Et Léonard eut un nouveau sourire avantageux et coquin:</p> + +<p>—Peut-être, murmura-t-il, ne me contenterai-je pas d'un peu d'or... je +voudrai mieux... ou du moins un autre prix... car, moi aussi, je la <span class="pagenum" id="Page_146">[146]</span> +trouve gentille mademoiselle Blanche!... mais, pour le moment, rien à +faire qu'à garder précieusement cette preuve... cette arme... tout en +encourageant discrètement les projets de mon maître, qui, plus que +jamais, doit épouser mademoiselle Blanche!...</p> + +<p>Et Léonard, après avoir boutonné soigneusement sa veste, palpa, comme +pour s'assurer qu'elle se trouvait toujours à sa portée, la lettre +révélatrice, avec la joie intime et féroce de l'usurier, gardant le +billet qui doit livrer un jour à sa discrétion la victime imprudente, +ayant donné sa signature.</p> + +<p>Il s'en fut retrouver le baron, un peu inquiet, son déjeuner fini, car +déjà les curieux s'attroupaient devant la cour de l'hôtel, contemplant +la chaise de poste. Il avait à deux reprises demandé pourquoi l'on +n'attelait pas?...</p> + +<p>Léonard donna pour explication de son absence le soin qu'il avait pris +de vérifier si rien ne s'opposait au départ.</p> + +<p>Le baron, rassuré, remonta de fort belle humeur dans sa chaise de poste +qui roula bientôt comme un tonnerre sur le pavé, lequel n'était déjà +plus celui du roi.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_147"><a href="#toc">II</a><br /> +<small>CHEZ LA FRUITIÈRE</small></h3> + +<p>Sur le seuil de sa boutique de fruitière, rue de Montreuil, à +Versailles, la mère Hoche achevait de servir ses pratiques, tout en +donnant un coup d'œil maternel à un petit bonhomme, rose et joufflu, +qui jouait sur le carreau parmi les tas de choux et les bottes de +carottes amoncelées.</p> +</div> + +<p>—Henriot!... Henriot!... Veux-tu ne pas te fourrer ça dans la +bouche!... Tu vas te faire du mal! criait-elle de temps en temps, quand +le petit garçon essayait de sucer une carotte ou de mordre dans un +navet.</p> + +<p>Et la bonne femme continuait à répondre aux commandes des ménagères, +tout en grommelant:</p> + +<p>—Ce petit garnement-là... quel appétit, quel touche-à-tout!... Il est +bien gentil tout de même...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_148">[148]</span> +Elle ajoutait sur un ton bon enfant, se tournant en souriant vers la +pratique:</p> + +<p>—Et avec cela, ma belle, qu'est-ce qu'il vous faut?</p> + +<p>Tout à coup, s'interrompant dans sa besogne délicate, qui consistait à +mesurer de la fourniture à une bourgeoise, qui achetait une salade, elle +poussa un grand cri de surprise!</p> + +<p>Sur le pas de la porte, précédant un lieutenant,—qui donnait le bras à +une fraîche et accorte jeune femme, endimanchée, toute empêtrée dans une +robe d'organdi, la tête empanachée d'un haut bonnet tuyauté,—un grand +garçon, à l'air fier et au visage martial, venait d'apparaître...</p> + +<p>Il portait l'uniforme de grenadier...</p> + +<p>Il souriait... il tendait les bras...</p> + +<p>—Eh bien, maman Hoche, on ne me reconnaît donc pas! dit-il en avançant +brusquement et en serrant sur sa poitrine la bonne femme, émue, +tremblante de joie et frissonnante d'orgueil.</p> + +<p>Les pratiques, ébahies, regardaient, stationnant, à quelques pas de la +boutique, le cabriolet qui avait amené de Paris le jeune homme et ses +deux compagnons. On admirait l'uniforme tout neuf, le chapeau, +l'écharpe, la ceinture et la ganse d'or du sabre du jeune militaire.</p> + +<p>Et les commères murmuraient:</p> + +<p>—C'est un capitaine!...</p> + +<p>—Pardine! je le connais bien, disait une des <span class="pagenum" id="Page_149">[149]</span> ménagères, mieux +informée, c'est le petit Lazare... le neveu de la fruitière... celui +qu'elle a élevé comme son fils... nous l'avons vu jouer avec les +polissons de son âge, sur la place d'Armes, le v'là devenu capitaine à +c'te heure!...</p> + +<p>—Oui, ma bonne maman, disait Lazare Hoche à son excellente tante, sa +mère adoptive, tu me vois capitaine... hein! c'est une surprise!... +nommé d'hier, à l'ancienneté, c'est vrai, mais je regagnerai le temps +perdu, je te le jure!... Aussitôt promu, je suis accouru pour +t'embrasser... j'ai voulu que tu sois la première à arroser mon grade... +car je m'invite, avec ces deux amis que voilà...</p> + +<p>Et Hoche, s'écartant, présenta ses compagnons:</p> + +<p>—François Lefebvre... lieutenant... Un camarade des +gardes-françaises... Un solide!... C'est pourtant lui qui m'a mis au +port d'armes! dit Hoche en tapant familièrement sur l'épaule de son +compagnon.</p> + +<p>—Et te voilà mon supérieur! répondit gaiement Lefebvre.</p> + +<p>—Oh! tu me rattraperas!... tu me dépasseras peut-être... La guerre, +c'est une loterie où tout le monde peut avoir un bon numéro... à +condition de vivre!... mais laisse-moi finir les présentations... Maman, +voici la bonne Catherine, la femme du camarade Lefebvre, continua Hoche +<span class="pagenum" id="Page_150">[150]</span> en montrant à la fruitière l'ex-blanchisseuse de la rue +Royale-Saint-Roch.</p> + +<p>Catherine fit vivement deux pas en avant et, sans barguigner, tendit ses +deux joues à la fruitière, qui l'embrassa chaudement.</p> + +<p>—A présent, dit Hoche, que l'on est en pays de connaissance, nous +allons te quitter un instant, maman...</p> + +<p>—Comment, vous vous en allez déjà? dit la bonne femme mécontente... ça +n'était pas la peine de venir, alors!...</p> + +<p>—Calme-toi... nous allons faire un petit tour, près d'ici, avec +Lefebvre... nous avons des personnes... des officiers qui nous +attendent, ajouta Hoche en clignant de l'œil du côté de son camarade, +comme pour lui recommander la discrétion... oh! nous reviendrons!... ça +ne sera pas trop long, je pense... pendant ce temps-là tu nous +cuisineras un de ces excellents fricots dont tu possèdes le secret...</p> + +<p>—De l'abatis d'oie aux navets, n'est-ce pas, fiston?</p> + +<p>—Oui, c'est délicieux, l'abatis!... et puis Catherine a besoin de te +parler au sujet de ce moutard, qui nous regarde là, assis sur son +derrière, avec de grands yeux étonnés!...</p> + +<p>—Le petit Henriot? demanda la fruitière surprise.</p> + +<p>—Oui, dit Catherine intervenant, il s'agit du <span class="pagenum" id="Page_151">[151]</span> petit Henriot, +citoyenne, c'est pour lui que je suis ici, sans cela j'aurais laissé +Lefebvre venir avec le capitaine Hoche. Ils n'avaient pas du tout besoin +de moi pour ce qu'ils ont à faire dans le bois de Satory... J'ai à vous +parler de ce petit...</p> + +<p>—Bien, nous causerons du mioche, et vous m'aiderez à gratter mes +navets, dit la fruitière, et puis nous casserons le cou à un poulet... +avec une omelette au lard, ça fera-t-il votre affaire, mes gaillards?</p> + +<p>—Fameuse, l'omelette au lard! dit Hoche à Lefebvre... La maman la fait +si bien! Mais viens-tu, François, il faut les laisser toutes les deux +bavarder et cuisiner. A tantôt! On nous attend!</p> + +<p>Les deux amis s'en furent au rendez-vous mystérieux, dont Catherine +semblait avoir la confidence.</p> + +<p>Les deux femmes, restées seules, commencèrent les apprêts du repas.</p> + +<p>Tout en épluchant les légumes et en aidant à trousser le poulet, +Catherine fit connaître à la fruitière qu'elle venait chercher l'enfant, +pour le conduire à sa mère, ainsi qu'elle s'y était engagée.</p> + +<p>La bonne fruitière fut tout émue. Elle s'était attachée à Henriot. Il +lui rappelait son Lazare, quand il jouait tout petit, sur le pas de la +porte.</p> + +<p>Catherine lui apprit en même temps que son mari partait; de là cette +hâte à emmener le fils de Blanche de Laveline.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_152">[152]</span> +—Où allez-vous donc? demanda la mère Hoche.</p> + +<p>—Parbleu!... à la frontière, où on se bat... Lefebvre va être nommé +capitaine...</p> + +<p>—Comme Lazare?</p> + +<p>—Oui... au 13<sup>e</sup> d'infanterie légère... il a reçu l'ordre de se diriger +sur Verdun...</p> + +<p>—Eh bien! votre mari part à l'armée, pourquoi le petit Henriot ne +reste-t-il pas ici? vous le verriez aussi souvent qu'il vous plairait et +vous viendriez le reprendre, au dernier moment, quand il serait temps +d'aller retrouver sa mère...</p> + +<p>—Il y a une petite difficulté, dit Catherine en souriant, c'est que +j'accompagne Lefebvre...</p> + +<p>—Au régiment?... vous, ma belle enfant?...</p> + +<p>—Au 13<sup>e</sup> léger!... oui, maman Hoche... j'ai dans ma poche mon brevet de +cantinière!...</p> + +<p>Catherine souriait à l'enfant, qui n'avait cessé de la regarder, avec +ces yeux fixes et profonds de l'enfance attentive qui écoute, se +recueille et semble graver dans la molle matière de sa cervelle tout ce +qu'elle voit, entend, touche, surprend. Puis elle tira de son corsage un +grand papier format ministre, signé, paraphé et scellé du sceau de la +Guerre. Elle le tendit triomphalement à la fruitière:</p> + +<p>—Vous voyez, ma commission est en règle!... et je dois rejoindre mon +corps sous huit jours, <span class="pagenum" id="Page_153">[153]</span> dernier délai... c'est qu'il s'agit de +délivrer Verdun!... il y a là-bas des royalistes qui conspirent avec +Brunswick... nous allons les déloger! ajouta gaiement la nouvelle +cantinière.</p> + +<p>La maman Hoche l'examinait avec surprise:</p> + +<p>—Comment!... vous voilà cantinière?... dit-elle en hochant la tête; +puis, fixant des regards d'envie sur la Sans-Gêne, elle reprit: Ah! +c'est un bel état!... j'aurais bien aimé cela, moi, dans les temps!... +on marche au son du tambour... on voit du pays... on a tout le jour de +la joie autour de soi... le soldat est si bien à la cantine!... il +oublie ses misères et il rêve qu'il deviendra général... ou caporal!... +Et puis, les matins de combat, on se dit qu'on n'est pas une femme +inutile, bonne à pleurnicher et à s'effrayer en entendant la +canonnade... on fait partie de l'armée, et, de rang en rang, on verse, +aux défenseurs de la nation, l'héroïsme et le courage pour deux sous, +dans un petit verre!... l'eau-de-vie que porte la cantinière, c'est de +la poudre aussi, et son petit baril a plus d'une fois contribué à +décider de la victoire... je vous admire et je voudrais bien être comme +vous, citoyenne!... vraiment, si j'étais plus jeune, je demanderais à +accompagner mon cher Lazare, comme vous allez suivre votre Lefebvre... +Mais l'enfant?... que ferez-vous du petit Henriot au milieu d'un camp, +pendant les étapes, dans le tintamarre du combat?...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_154">[154]</span> +—Comme cantinière du 13<sup>e</sup>, j'ai droit à une voiture et à un +cheval... nous en avons déjà fait l'emplette, sur nos économies, dit +Catherine avec orgueil, j'ai vendu mon fonds de blanchisserie... +Lefebvre, en se mariant, a reçu une petite somme... ça provenait de +l'héritage de son père, le meunier de Ruffach, tout près de chez nous, +en Alsace... Oh! nous ne manquerons de rien!... et le petit sera plus +dorloté dans notre carriole qu'un fils de commandant... N'est-ce pas que +tu te trouveras bien aise et que tu ne regretteras pas d'être venu avec +nous? dit-elle en prenant le moutard et en l'élevant à la hauteur de ses +lèvres pour l'embrasser.</p> + +<p>A ce moment, un bruit de pas se fit entendre et l'enfant, subitement +effrayé, détourna la tête pour se cacher derrière l'épaule de Catherine, +en poussant des cris aigus...</p> + +<p>Hoche rentrait, appuyé au bras de Lefebvre.</p> + +<p>Il avait un mouchoir taché de sang, disposé en bandeau, lui cachant la +moitié du visage...</p> + +<p>—N'aie pas peur, maman!... cria-t-il de la porte... ça n'est rien!... +une simple coupure qui ne m'empêchera pas de me mettre à table, +ajouta-t-il gaiement.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! il est blessé! que s'est-il donc passé? s'écria maman +Hoche. Vous l'avez mené quelque part où l'on assassinait, lieutenant +Lefebvre?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_155">[155]</span> +Hoche se mit à rire et dit:</p> + +<p>—N'accusez pas Lefebvre, la mère! il a été tout bonnement mon témoin, +dans une affaire, assez sotte d'ailleurs! Un duel avec un collègue!... +Je vous le répète, ça n'est rien!</p> + +<p>—Oh! j'étais bien sûr que vous n'auriez pas grand'chose!... dit +Catherine, mais lui...?</p> + +<p>Hoche ne répondit rien. Il était occupé à rassurer sa bonne mère +adoptive, tout en réclamant de l'eau pour laver une fente rouge et +profonde qui lui partageait le front, et s'arrêtait juste à la naissance +du nez.</p> + +<p>—Hoche a été un vaillant comme toujours, dit Lefebvre... imaginez-vous +qu'il y avait autrefois aux gardes, et dernièrement encore dans la +milice, un lieutenant nommé Serre qui était bien le plus mauvais +coucheur qu'on ait jamais reçu dans une chambrée... il en voulait à +Hoche... pour un tapage qui avait eu lieu dans un cabaret—où Lazare +avait pris fait et cause pour de simples gardes, ses anciens +camarades... ce coquin l'avait dénoncé... il l'avait fait punir de trois +mois de cachot, parce qu'il avait refusé de livrer les noms des hommes +recherchés... à sa sortie du cachot, une rencontre avait été décidée +entre Serre et Lazare... il faut vous dire que Serre passait pour une +lame... c'était la terreur du quartier... et il avait tué ou blessé +plusieurs hommes en duel...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_156">[156]</span> +—C'était grave d'aller te battre avec ce bretteur! dit maman Hoche, +tout émue du danger qu'avait pu courir son cher Lazare.</p> + +<p>—Mais, reprit Lefebvre, le duel ne pouvait pas avoir lieu... Lazare +n'était que lieutenant et Serre se trouvait capitaine...</p> + +<p>—Il s'est pourtant battu...</p> + +<p>—Oui... dès qu'il a été l'égal de son adversaire...</p> + +<p>—Mais lui si brave, si gaillard, comment a-t-il pu recevoir cet affreux +coup?</p> + +<p>—De la façon la plus simple, maman, dit Hoche en souriant; bien que peu +partisan des combats singuliers, car j'estime qu'un soldat déserte quand +il risque sa vie pour une querelle particulière, il ne m'était pas +possible de rester sous le coup des menaces et des insultes de ce +drôle... il faisait trembler les recrues, il avait insulté la femme d'un +ami absent...</p> + +<p>Lefebvre prit la main de Hoche et la serra chaudement, les larmes aux +yeux:</p> + +<p>—C'est pour moi... c'est pour nous, qu'il s'est battu! dit-il en se +tournant vers Catherine... n'avait-il pas prétendu, ce Serre, que tu +avais un amant caché dans ta chambre, le 10 août...</p> + +<p>—Oh! le monstre! dit Catherine furieuse, où est-il?... C'est à moi +qu'il aura affaire à présent... Mais dites-moi donc où il est le +misérable!</p> + +<p>—A l'hôpital... avec un coup de pointe dans le <span class="pagenum" id="Page_157">[157]</span> ventre... il en a +pour six mois! dit Lefebvre... s'il guérit, je le retrouverai peut-être +à sa sortie... et je lui réglerai à la fois son compte, le mien et celui +de Hoche!...</p> + +<p>—Nous aurons d'autres occasions de nous servir de nos sabres, ami +Lefebvre, dit avec énergie Hoche... la patrie est en danger! la patrie +nous appelle!... dédaignons ces rixes particulières... mon adversaire +avait calomnié, avait insulté, de plus il prétendait que j'avais +sollicité mon envoi à l'armée du Nord pour le fuir... il fallait, malgré +ma répugnance, mettre le sabre en main et montrer à ce spadassin qu'il +n'effrayait pas les braves, je lui ai donné une leçon dont il se +souviendra... à présent parlons d'autres choses et, si le fricot est à +point, mettons-nous à table...</p> + +<p>—Mais cette blessure?... dit la fruitière encore toute tremblante, en +posant sur la table la soupière d'où montait une buée odorante...</p> + +<p>—Bah! dit gaiement Hoche, s'asseyant et déployant sa serviette, les +Autrichiens et les Prussiens me feront vraisemblablement d'autres +estafilades... une de plus ou de moins, ça ne tire pas à conséquence!... +d'ailleurs c'est déjà sec, voyez!</p> + +<p>Et, avec insouciance, il enleva le mouchoir qui lui bandait la peau et +mit à nu cette balafre, qui depuis caractérisa la physionomie martiale +du futur général de Sambre-et-Meuse.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_158"><a href="#toc">III</a><br /> +<small>LA DEMOISELLE DE SAINT-CYR</small></h3> + +<p>Le repas fini, la maman Hoche et Catherine disposèrent tout pour le +départ du petit Henriot.</p> + +<p>On cherchait ses modestes hardes, qu'on empilait dans une malle, où la +bonne fruitière ajoutait des pots de confitures, des petits gâteaux, des +sucreries.</p> +</div> + +<p>L'enfant assistait impassible, et plutôt satisfait, à ces préparatifs.</p> + +<p>Elle aime le changement, l'enfance! Et tout émerveillé par la dragonne +d'or du sabre de Hoche, avec laquelle il avait joué, le jeune Henriot +commençait à trouver quelque plaisir dans ce départ. Il entrevoyait les +joies du voyage. Et puis, il se disait que là où on le mènerait, il +verrait des soldats, beaucoup de soldats, faisant l'exercice, et qu'on +le laisserait sans doute s'amuser <span class="pagenum" id="Page_159">[159]</span> avec toutes les dragonnes des +sabres de tous ces militaires, au milieu desquels il vivrait.</p> + +<p>Il oubliait toute la tendresse et tous les soins de la bonne maman +Hoche. Loin de l'attrister, l'idée de s'en aller loin, très loin, +donnait à sa jeune rêverie un tour nullement désagréable. L'enfance est +ingrate, et son innocence admirable a pour corrélatif un égoïsme +puissant, nécessaire et utile d'ailleurs, qui protège et affermit la +débile créature et lui permet de concentrer sur elle-même son attention, +son instinct de conservation et sa volonté de vivre.</p> + +<p>Hoche et Lefebvre, laissant agir les femmes, s'étaient assis à la +cavalière sur leurs chaises et parlaient de la Révolution qui grondait, +de la guerre qui déjà s'allumait aux quatre coins de la frontière.</p> + +<p>Ils étaient sortis de la boutique, plaçant leurs sièges devant la façade +de la fruiterie, sur la route de Montreuil. Heureux de vivre, pleins de +jeunesse, avec l'espoir dans l'âme et la vaillance dans les yeux, ces +deux héros promis aux armées de la République, digérant l'excellent +déjeuner de la maman Hoche, devisaient gaiement, fumant, riant et +dévisageant les passants.</p> + +<p>Cette route de Montreuil, aujourd'hui appelée avenue de Saint-Cloud, +était le grand chemin ordinaire des gens venus à pied de Paris: +maraîchers, soldats, petits bourgeois.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_160">[160]</span> +Par économie, beaucoup de voyageurs modestes prenaient le coche +d'eau à la Samaritaine, au Pont-Neuf, et du pont de Sèvres gagnaient +ensuite pédestrement Versailles, et réciproquement.</p> + +<p>Au milieu des allées et venues de ces humbles piétons, Lefebvre +distingua tout à coup un jeune homme maigre, à longs cheveux, dont +l'uniforme râpé était celui de l'artillerie.</p> + +<p>Ce passant, qui semblait pressé, accompagnait une jeune fille, en +fourreau de laine noire, portant un petit carton à la main.</p> + +<p>Tous deux cheminaient pensifs dans la poussière de la route.</p> + +<p>Lefebvre, regardant avec plus d'attention, dit tout à coup:</p> + +<p>—Mais je ne me trompe pas! on dirait le capitaine Bonaparte...</p> + +<p>—Qui ça, Bonaparte? demanda Hoche.</p> + +<p>—Un bon républicain... un excellent artilleur et un chaud jacobin, +celui-là! répondit Lefebvre... il est Corse, il paraîtrait qu'on lui a +retiré son grade, pour ses opinions là-bas... c'est tous des +aristocrates menés par les prêtres, dans cette île!... mais je vais +appeler ma femme, elle le connaît plus que moi...</p> + +<p>Il héla Catherine, qui accourut toute surprise:</p> + +<p>—Quoi qu'il y a, mon homme? dit-elle en campant ses deux poings sur ses +fortes hanches, <span class="pagenum" id="Page_161">[161]</span> attitude favorite que tous les maîtres à danser, +Despréaux en tête, eurent bien de la peine à lui faire perdre, +lorsqu'elle fut maréchale et duchesse.</p> + +<p>—Est-ce que ce n'est pas le capitaine Bonaparte, qui passe là-bas sur +la route, avec cette jeune demoiselle?... demanda Lefebvre.</p> + +<p>—Parbleu! oui... je le reconnaîtrais entre dix mille... c'est pas parce +qu'il me doit de l'argent... mais il me va, moi, le capitaine +Bonaparte!... qu'est-ce qu'il peut bien faire à Versailles, avec une +jeunesse?... Dis donc, Lefebvre, une idée?...</p> + +<p>—Parle, ma bonne Catherine...</p> + +<p>—Si on l'invitait sans façon à se rafraîchir... avec la demoiselle?... +il fait chaud et la poussière est desséchante...</p> + +<p>Lefebvre, avec l'assentiment de Hoche, se leva, courut sur la route et +rejoignit le capitaine et sa compagne. Il leur fit part de l'invitation.</p> + +<p>Le premier mouvement de Bonaparte fut de refuser. Il n'avait jamais ni +chaud ni soif. Et puis, lui et la jeune fille qu'il escortait n'avaient +pas de temps à perdre, s'ils voulaient prendre le coche d'eau à Sèvres, +qui partait dans une heure.</p> + +<p>—Bah! il y en a un autre à cinq heures, dit Lefebvre... mademoiselle ne +sera peut-être pas fâchée de se reposer un instant? ajouta-t-il en se +tournant vers la compagne de Bonaparte.</p> + +<p>La jeune fille insinua qu'elle accepterait volontiers un verre d'eau...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_162">[162]</span> +Bonaparte suivit donc Lefebvre. On apporta une table, des chaises, +que l'on plaça sur la route, à l'ombre, puis des verres et deux +bouteilles de bon petit vin aigrelet, couleur de sirop de groseille, +provenant des coteaux de Marly.</p> + +<p>On trinqua à la nation, et Bonaparte, se déridant, présenta sa sœur, +Marie-Anne, plus connue sous le nom d'Elisa, et qui devait, par la +suite, épouser Félix Bacciochi et devenir successivement princesse de +Piombino et de Lucques, puis grande-duchesse de Toscane.</p> + +<p>Elisa, dont les obsessions continuelles devaient, comme celles de ses +sœurs, lasser la patience de Napoléon, et qui toujours fut revêche, +au milieu de ses galanteries, et se montra fort jalouse de ses cadettes +ayant épousé des rois, avait alors seize ans. Elle ne soupçonnait +nullement ses grandeurs futures, ni les convoitises envieuses qui en +seraient la conséquence.</p> + +<p>C'était une grande fille, brune et maigre, avec le teint mat, les +cheveux très noirs et très opulents, les lèvres fortes dénotant la +sensualité, le menton un peu proéminent, la tête d'un ovale parfait, le +regard profond et plein d'intelligence. Tout son aspect était hérissé +d'orgueil et son œil toisait dédaigneusement les petites gens, avec +lesquelles on la faisait s'attabler, devant la boutique d'une fruitière.</p> + +<p>Elisa était une de ces demoiselles de Saint-Cyr, <span class="pagenum" id="Page_163">[163]</span> dont l'éducation, +issue des règles de madame de Maintenon, était rétribuée par la cassette +royale, et qui se croyaient toutes sorties de la cuisse de Jupiter.</p> + +<p>Un décret du 16 août avait supprimé la maison d'éducation de Saint-Cyr, +comme un foyer royaliste.</p> + +<p>Les parents avaient dû au plus vite retirer leurs filles, et +l'établissement s'était promptement vidé.</p> + +<p>Bonaparte, faute d'argent, avait tardé à venir retirer sa sœur du +couvent aboli.</p> + +<p>Il fallait cependant que la maison fût évacuée complètement, le 1<sup>er</sup> +septembre.</p> + +<p>Sur le conseil de son frère, Elisa adressa une demande au directoire de +Versailles à l'effet de toucher la somme nécessaire, pour son retour +dans sa famille.</p> + +<p>M. Aubrun, alors maire de Versailles, délivra un certificat constatant: +que la demoiselle Marie-Anne Bonaparte, née le 3 janvier 1777, entrée le +22 juin 1784 comme élève de la maison de Saint-Louis, s'y trouvait +encore, et demandait une somme de 352 livres pour se rendre à Ajaccio, +résidence de sa famille distante de 352 lieues.</p> + +<p>En vertu de cette autorisation, Bonaparte était venu le matin à +Versailles, pour chercher sa sœur.</p> + +<p>Il l'emmenait avec lui, à Paris, et de là se rendait en Corse.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_164">[164]</span> +Lefebvre et Hoche félicitèrent le capitaine d'avoir ainsi pu +terminer cette délicate affaire de famille.</p> + +<p>Bonaparte leur apprit en même temps que l'obligation où il se trouvait +de ramener sa sœur dans sa famille lui avait permis de solliciter, +avec plus d'énergie, sa propre réintégration dans l'armée.</p> + +<p>—Alors, lui demanda Hoche avec intérêt, vous rejoignez votre régiment +bientôt?</p> + +<p>—Le ministre de la guerre, Servan, m'a replacé au 4<sup>e</sup> d'artillerie, +avec mon grade de capitaine, répondit Bonaparte, mais je vais en Corse +accompagner ma sœur. Là, je suis autorisé à reprendre le commandement +de mon bataillon de volontaires.</p> + +<p>—Bonne chance, camarade! dit Hoche. On se battra peut-être aussi de ce +côté-là?</p> + +<p>—On se battra partout!</p> + +<p>—C'est dommage qu'on ne puisse pas se faire tuer en deux endroits à la +fois! dit alors, avec enthousiasme, Catherine, à qui la langue +démangeait furieusement.</p> + +<p>—Ah! si les circonstances me favorisent, mes amis, s'écria Bonaparte +avec conviction, je vous en fournirai, moi, des occasions de périr avec +honneur ou de glaner grades, titres, gloire, dignités, richesses, dans +le sillon de la victoire!... Mais, excusez-nous, ma sœur et moi... il +se fait tard <span class="pagenum" id="Page_165">[165]</span> et nous devons nous rendre à pied jusqu'à Sèvres...</p> + +<p>—Et nous, avant de nous mettre en chemin pour délivrer Verdun que les +Prussiens menacent, il nous faut regagner Paris, en emmenant ce futur +hussard-là! dit gaiement Catherine, montrant le petit Henriot, tout +harnaché, prêt à partir. L'enfant regardait avec impatience tous ces +gens qui bavardaient et s'éternisaient, sans paraître se décider à se +mettre en route.</p> + +<p>—On se retrouvera peut-être, capitaine Bonaparte! dit Hoche, serrant la +main de son collègue.</p> + +<p>—Sur le chemin de la gloire! fit Lefebvre.</p> + +<p>—Pour y arriver, ajouta Bonaparte en souriant, il faut commencer par +prendre la galiote au pont de Sèvres!... Allons, venez, mademoiselle de +Saint-Louis! fit-il en montrant l'horizon à sa sœur.</p> + +<p>Tous deux, en cheminant, causèrent.</p> + +<p>—Comment trouves-tu ce capitaine? demanda Bonaparte à la pensionnaire.</p> + +<p>—Le capitaine Lefebvre?</p> + +<p>—Non, pas celui-là... il est marié, Lefebvre! Sa femme, c'est cette +bonne réjouie de Catherine... mais l'autre... Lazare Hoche?</p> + +<p>—Il n'est pas trop mal...</p> + +<p>—Te plairait-il pour mari?...</p> + +<p>La future grande-duchesse rougit et eut un mouvement de dénégation.</p> + +<p>—Oh! il ne te convient pas... dit vivement <span class="pagenum" id="Page_166">[166]</span> son frère, interprétant +comme un refus son mouvement, c'est dommage! Hoche est un bon soldat et +un garçon d'avenir...</p> + +<p>—Je n'ai pas dit que M. Hoche me déplairait... murmura Elisa, mais, mon +frère, je suis bien jeune pour songer à me marier... et puis...</p> + +<p>—Et puis quoi?</p> + +<p>—Je ne voudrais pas d'un homme qui ne soit pas dévoué au roi... non! +jamais je n'épouserai un républicain!...</p> + +<p>—Tu es donc royaliste?</p> + +<p>—Tout le monde l'était à Saint-Cyr...</p> + +<p>—Voilà qui justifie le décret de licenciement! dit en riant +Bonaparte... Voyez-vous ces demoiselles de Saint-Louis... quelles +aristocrates! Il faudra peut-être qu'on rétablisse toute une noblesse +pour leur trouver des maris!...</p> + +<p>—Et pourquoi pas? répondit l'orgueilleuse Elisa.</p> + +<p>Bonaparte fronça le sourcil et ne releva pas le propos ambitieux de sa +sœur.</p> + +<p>La réponse d'Elisa ne le choquait pas, mais il était inquiet de ses +visées trop hautes.</p> + +<p>—Avec cela, pensait-il, que toute élève de Saint-Louis qu'elle soit, il +sera facile de lui donner un mari! Ces petites filles ne doutent de +rien, ma parole!... Sans dot, des frères sans position... et ça veut +encore faire les difficiles!...</p> + +<p>Toujours hanté par le spectre familial, se représentant <span class="pagenum" id="Page_167">[167]</span> la vision +lamentable de sa mère Letizia entourée de sa nombreuse nichée, devant un +âtre toujours éteint et un buffet souvent vide, il s'effrayait de la +responsabilité qu'il prenait, en se déclarant chef de la famille.</p> + +<p>L'avenir de ses trois sœurs surtout le tourmentait, l'obsédait.</p> + +<p>Il était impatient de les voir établies et leur cherchait partout des +maris.</p> + +<p>Il avait rencontré ce jour-là Hoche; il n'eût pas été fâché qu'il plût à +la jeune pensionnaire de Saint-Cyr. Hoche n'était que capitaine, mais on +pouvait prévoir qu'il ne s'arrêterait pas là.</p> + +<p>Il murmura, avec irritation, méditant le refus de sa sœur:</p> + +<p>—Ce sont les hommes qui ne devraient pas se marier capitaines, mais les +filles sans le sou, qu'ont-elles à risquer?...</p> + +<p>Puis il reprit, comme répondant à un secret calcul, qu'il faisait dans +son âme:</p> + +<p>—Les capitaines ont raison de se marier, s'ils trouvent une femme +agréable, riche, influente, pouvant leur créer des relations, leur +donner une situation, un rang dans le monde... mais alors ce n'est pas à +des jeunes filles qu'ils doivent s'adresser!...</p> + +<p>Considérant le mariage comme une façon de sortir les siens de leur +détresse sans cesse plus grande, il n'était pas loin de chercher +lui-même <span class="pagenum" id="Page_168">[168]</span> dans une union, fût-elle disproportionnée, un refuge +contre la misère, un instrument de fortune, un marchepied pour s'élever +au-dessus de ce misérable grade de capitaine, qu'il venait, non sans +difficulté, de reconquérir.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_169"><a href="#toc">IV</a><br /> +<small>PREMIÈRE DÉFAITE DE BONAPARTE</small></h3> + +<p>Le lendemain, après avoir touché le montant de l'indemnité de route +allouée à la demoiselle de Saint-Cyr, pour son retour dans sa famille, +Bonaparte se rendit, avec Elisa, chez madame Permon.</p> +</div> + +<p>Il voulait lui présenter sa sœur, avant son départ pour la Corse.</p> + +<p>Un autre projet l'amenait, en même temps, chez la veuve de son ami.</p> + +<p>Madame Permon, mère de la future duchesse d'Abrantès, Grecque d'origine, +ayant habité la Corse, était encore une fort jolie femme.</p> + +<p>Par coquetterie, elle dissimulait son âge, et insouciante, frivole, +sachant s'habiller, s'entourant, à une époque où le luxe était difficile +et dangereux, de jolis bibelots du siècle de Louis XV et de meubles +artistiques de cette époque délicate et sensuelle, elle apparaissait aux +yeux du besogneux <span class="pagenum" id="Page_170">[170]</span> corse, comme la reine des grâces et des +élégances.</p> + +<p>Il la voyait parée de toutes les séductions, et cet aspect grande dame +qu'elle prenait à ses yeux, qu'elle conserva toujours pour lui, cachait, +à ses regards de jeune amoureux pauvre, les rides déjà visibles du +visage et les lourdeurs inséparables de la maturité.</p> + +<p>Les Permon avaient eu une assez jolie fortune. Bonaparte qui, souvent, +avec Junot, Marmont et Bourrienne, venait, les jours de déficit, +s'asseoir à leur table hospitalière, supposait à la veuve un avoir +encore important.</p> + +<p>Ces considérations le décidèrent à tenter une double démarche.</p> + +<p>Après avoir laissé Elisa en tête à tête avec Laure, la fille aînée de +madame Permon, il accompagna celle-ci dans un petit salon, et lui fit la +proposition de marier le jeune Permon.</p> + +<p>Et comme madame Permon s'informait avec curiosité de la personne qu'il +voulait faire épouser à son fils, il répondit:</p> + +<p>—Ma sœur Elisa!</p> + +<p>—Mais elle est bien jeune, répondit madame Permon, et je sais que mon +fils n'a présentement aucun goût pour le mariage.</p> + +<p>Bonaparte se mordit les lèvres et reprit aussitôt:</p> + +<p>—Peut-être ma sœur Paulette, qui est fort jolie, conviendrait-elle +mieux à M. Permon? Et il <span class="pagenum" id="Page_171">[171]</span> ajouta qu'on pourrait du même coup marier +Laure Permon à l'un de ses frères, Louis ou Jérôme...</p> + +<p>—Jérôme est plus jeune que Laurette, dit madame Permon en riant... En +vérité, mon cher Napoléon, vous faites le grand prêtre aujourd'hui... +vous voulez marier tout le monde, même les enfants!...</p> + +<p>Bonaparte fit semblant de rire et répondit, sur un ton embarrassé, qu'en +effet le mariage des siens était l'un de ses plus grands soucis.</p> + +<p>Puis, se précipitant sur la main de madame Permon, il y imprima deux +brûlants baisers, en disant qu'il avait décidé de commencer l'union des +deux familles, son rêve le plus cher, par un mariage entre lui et elle, +aussitôt que les convenances, à raison de son deuil encore récent, le +permettraient.</p> + +<p>Stupéfaite, celle qui se trouvait l'objet de cette démarche inattendue +n'y put tenir: elle éclata de rire au nez du postulant.</p> + +<p>Bonaparte se montra froissé de cette hilarité. Madame Permon se hâta de +l'expliquer:</p> + +<p>—Mon cher Napoléon, lui dit-elle, se faisant tout à fait maternelle, +parlons sérieusement: vous croyez connaître mon âge? Eh bien! vous ne +vous en doutez pas... je ne vous le dirai point, parce que c'est ma +petite faiblesse cette cachotterie-là... je vous dirai seulement que je +serais <span class="pagenum" id="Page_172">[172]</span> non seulement votre mère, mais celle de Joseph, votre aîné. +Laissons donc cette plaisanterie. Elle m'afflige, venant de vous...</p> + +<p>—Je ne croyais pas plaisanter, dit d'un ton piqué Bonaparte, et je ne +vois pas ce que ma demande a de si risible! L'âge de la femme que +j'épouserai m'est indifférent. D'ailleurs, sans flatterie, vous ne +paraissez avoir que trente ans.</p> + +<p>—J'ai bien davantage!...</p> + +<p>—Je l'ignore! je vous vois jeune et belle, s'écria Bonaparte avec feu, +et vous êtes la femme que je rêve pour compagne...</p> + +<p>—Et si je ne consens pas à cette folie, que ferez-vous?...</p> + +<p>—Je chercherai ailleurs le bonheur que vous m'aurez refusé, reprit +Bonaparte, avec énergie. Je veux me marier... ajouta-t-il après un +instant de réflexion. Des amis ont pensé pour moi à une femme charmante +comme vous... de votre âge ou à peu près... et dont le nom et la +naissance sont fort honorables... Je veux me marier, je le répète!... +réfléchissez!...</p> + +<p>Madame Permon n'avait pas à beaucoup réfléchir. Son cœur n'était pas +libre. Elle aimait, en secret, un de ses cousins, un grand bellâtre, +nommé Stephanopolis. Elle l'avait présenté à Bonaparte et voulait le +faire entrer dans la garde de la Convention qu'on créait en ce moment.</p> + +<p>Pour ce brave soldat, qui d'ailleurs devait <span class="pagenum" id="Page_173">[173]</span> mourir fort +prosaïquement en se coupant avec maladresse un cor au pied, elle +repoussa l'offre de Bonaparte qui lui en garda rancune.</p> + +<p>A quoi tiennent les destinées? Marié à madame Permon, Bonaparte n'eût +peut-être jamais été général en chef de l'armée d'Italie et eût servi +sans doute obscurément dans l'artillerie, durant des guerres sans +gloire.</p> + +<p>Bonaparte, dans cette conversation, avait manifesté son désir de +réaliser un mariage avantageux, d'épouser une femme riche, qui lui +faciliterait ses débuts dans la vie active, et lui ouvrirait les rangs +de la haute société alors proscrite et terrifiée, mais qu'il devinait +prête à ressortir, plus arrogante, de dessous les échafauds.</p> + +<p>Le double refus de madame Permon devait faire, de la pensionnaire de +Saint-Cyr, la princesse de Piombino, et du futur général Bonaparte, le +mari de Joséphine.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_174"><a href="#toc">V</a><br /> +<small>LE SIÈGE DE VERDUN</small></h3> + +<p id="cor_8">M. de Lowendaal avait réussi à franchir la distance qui séparait +<ins title='Crépi-en-Valois'>Crépy-en-Valois</ins> de Verdun.</p> + +<p>Il s'était, aussitôt arrivé, rendu à l'hôtel de ville.</p> +</div> + +<p>Deux grands intérêts l'avaient contraint à se rapprocher du théâtre de +la guerre et à venir s'enfermer dans une cité qui, d'un moment à +l'autre, pouvait se trouver investie.</p> + +<p>Il lui fallait liquider sa fortune et rentrer dans le cautionnement, par +lui versé à la ville de Verdun, pour sa ferme des tabacs.</p> + +<p>Et puis un autre grave souci nécessitait la venue du baron à Verdun.</p> + +<p>Il voulait, à la veille d'épouser Blanche de Laveline, rompre un lien, +pour lui insupportable <span class="pagenum" id="Page_175">[175]</span> à présent, et s'affranchir d'une affection +remontant déjà à quelques années.</p> + +<p>Il avait rencontré, à Verdun, une jeune fille d'une honorable famille, +mais sans fortune, venue d'Angers pour entrer en religion.</p> + +<p>Mademoiselle Herminie de Beaurepaire n'avait pas sur-le-champ prononcé +ses vœux. Sa vocation était médiocre. Elle s'était résignée au +sacrifice du voile, afin de permettre à son frère de tenir son rang dans +le monde et d'acheter une compagnie.</p> + +<p>Le baron de Lowendaal n'eut pas de peine à détourner Herminie du +cloître.</p> + +<p>Rappelé à Paris par les soins que nécessitait sa grande fortune, le +baron ne tarda pas à oublier complètement la pauvre Herminie.</p> + +<p>Affolé d'amour pour Blanche de Laveline, il n'avait plus qu'indifférence +pour la jeune femme qui l'attendait avec des alternatives d'angoisse et +d'espérance, dans la tristesse de l'antique hôtel d'une vieille tante, +fort riche et peu valide.</p> + +<p>Perplexe, le baron se demandait quel genre d'explication il devait +fournir à celle qui se considérait toujours comme sa femme, au moment où +sa chaise de poste franchit la porte de France, sur la route de Châlons.</p> + +<p>Il lui fallait absolument trancher dans le vif et signifier à Herminie +qu'elle n'eût plus à compter sur lui.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_176">[176]</span> +Il traversa la ville en rumeur, car les nouvelles les plus étranges +et les plus contradictoires circulaient, et se présenta au +procureur-syndic, auquel il exposa sa réclamation.</p> + +<p>Celui-ci répondit que les finances de Verdun étaient à sec et qu'il ne +pouvait être question d'un remboursement quelconque.</p> + +<p>—Cependant, avait ajouté le magistrat, en prenant un air mystérieux et +entendu, il vous reste, monsieur le baron, une chance d'être +remboursé...</p> + +<p>—Laquelle?... parlez! dit vivement Lowendaal.</p> + +<p>—Si nous n'avons pas d'argent, reprit le procureur-syndic, l'empereur +d'Autriche en a, lui... Que la paix soit maintenue... que les horreurs +d'un siège puissent être épargnées à cette malheureuse ville, et je +réponds de votre remboursement, monsieur le baron!</p> + +<p>Le fermier général hésita avant de répondre.</p> + +<p>Cosmopolite, comme tous les financiers, peu lui importait que son argent +lui vînt du roi de France ou de l'empereur d'Autriche.</p> + +<p>Il n'était donc arrêté par aucun scrupule patriotique.</p> + +<p>Il n'éprouvait aucune indignation, en entendant ce magistrat lui parler +de la remise de la ville aux ennemis.</p> + +<p>Le baron se demandait si le procureur-syndic était exactement informé, +s'il était certain que les soldats du roi de Prusse et de l'empereur +<span class="pagenum" id="Page_177">[177]</span> d'Autriche, maîtres de Verdun, sauraient garder la ville et la +préserver d'un mouvement offensif des volontaires qu'on disait en route.</p> + +<p>Il calculait uniquement les chances que pouvait présenter le marché +qu'on lui proposait.</p> + +<p>Après avoir envisagé les fortunes diverses qu'offrait l'affaire, il +s'informa des renforts, qu'on disait dirigés de Paris sur Verdun.</p> + +<p>—Ils arriveront trop tard! répondit le procureur-syndic.</p> + +<p>—Alors je suis votre homme! dit le baron.</p> + +<p>—Bien. Vous êtes venu rapidement de Paris?... n'ayant parlé avec +personne?</p> + +<p>—J'étais fort pressé, en effet.</p> + +<p>—Avez-vous dans votre suite un personnage à la fois discret... et +bavard?...</p> + +<p>—Discret? c'est-à-dire sachant garder un secret?</p> + +<p>—Et bavard... c'est-à-dire capable de lâcher à propos quelques paroles +en apparence inconsidérées... c'est cela!...</p> + +<p>—J'ai cet homme... Léonard, mon valet de chambre... que devra-t-il +taire?</p> + +<p>—Nos projets d'abord...</p> + +<p>—Il ne les connaît pas!</p> + +<p>—Ceci nous garantit sa fidélité... les secrets qu'on ignore sont les +mieux gardés.</p> + +<p>—Et sur quoi devra-t-il se montrer bavard?</p> + +<p>—Sur les nouvelles de Paris... la cité aux mains des brigands... +l'autorité royale cependant <span class="pagenum" id="Page_178">[178]</span> forte de l'approche de l'armée de +l'empereur d'Autriche et des troupes du roi de Prusse, prête à reprendre +tout pouvoir, se disposant à châtier les rebelles...</p> + +<p>—C'est tout? Léonard n'aime pas les sans-culottes, il s'acquittera fort +bien de cette mission...</p> + +<p>—Votre Léonard pourra ajouter qu'il tient de source sûre que 80.000 +Anglais viennent de débarquer à Brest et marchent sur Paris...</p> + +<p>—Et le but de ces alarmes répandues?</p> + +<p>—Justifier la décision que nous allons prendre cette nuit...</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—Ici même... il y a assemblée des principaux bourgeois de la ville... +et l'on doit arrêter les termes de la réponse qu'il convient de faire au +duc de Brunswick... Vous serez des nôtres? dit le syndic.</p> + +<p>—Vous avez ma promesse... comme j'ai la vôtre, n'est-ce pas, pour le +remboursement de ma créance?</p> + +<p>—Entre honnêtes gens, monsieur le baron, on n'a qu'une parole! dit le +procureur-syndic en serrant la main du fermier général.</p> + +<p>Les deux complices se séparèrent. L'un allant styler Léonard chargé de +propager les bruits alarmistes dans le peuple, l'autre recrutant de +nouvelles adhésions secrètes, pour la trahison qui allait s'accomplir.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_179"><a href="#toc">VI</a><br /> +<small>A L'ÉTAPE</small></h3> + +<p>Sur la route de Verdun, gaiement, les volontaires de Mayenne-et-Loire, +accompagnés d'un détachement du 13<sup>e</sup> léger, où François Lefebvre servait +en qualité de lieutenant faisant fonctions de capitaine, marchaient en +chantant.</p> + +<p>L'enthousiasme brillait dans les yeux, le désir de vaincre animait les +cœurs.</p> +</div> + +<p>En traversant les villages, aux femmes debout sur les seuils, présentant +leurs enfants, comme au passage de la procession, les volontaires +envoyaient des baisers. Aux hommes, ils promettaient de vaincre ou de +mourir. Ils allaient confiants, hardis, superbes, au son aigrelet des +fifres, dans le martèlement martial des tambours; les trois couleurs +claquaient au vent dans un déploiement <span class="pagenum" id="Page_180">[180]</span> joyeux, et l'âme de la +patrie était parmi eux.</p> + +<p>Tous, en quittant leur pays natal, avaient fait don à leurs parents de +ce qu'ils possédaient, en déclarant qu'on devait les considérer comme +déjà morts.</p> + +<p>Et ces héros allaient, la chanson aux lèvres, au-devant de cette mort +pour la patrie, qui, pour eux, était, comme on l'a dit depuis, le sort +le plus beau, le plus digne d'envie.</p> + +<p>Par les routes, afin d'abréger la longueur des étapes, ils entonnaient +sur l'air de la <i>Carmagnole</i> quelque refrain naïf et bon enfant, comme +la <i>Gamelle</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="verse8">Savez-vous pourquoi, mes amis,</div> +<div class="verse8">Nous sommes tous si réjouis?</div> +<div class="verse6">C'est qu'un repas n'est bon</div> +<div class="verse6">Qu'apprêté sans façon.</div> +<div class="verse6">Mangeons à la gamelle!</div> +<div class="verse4">Vive le son (<i>bis</i>)</div> +<div class="verse6">Mangeons à la gamelle!</div> +<div class="verse7">Vive le son du chaudron!</div> +</div></div> + +<p>Le refrain se propageait par toute la colonne, et l'arrière-garde +reprenait avec entrain:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="verse8">Point de froideur, point de hauteur,</div> +<div class="verse8">L'aménité fait le bonheur.</div> +<div class="verse6">Oui, sans fraternité,</div> +<div class="verse6">Il n'est point de gaîté.</div> +<div class="verse6"><span class="pagenum" id="Page_181">[181]</span> +Mangeons à la gamelle!</div> +<div class="verse4">Vive le son (<i>bis</i>)</div> +<div class="verse6">Mangeons à la gamelle!</div> +<div class="verse7">Vive le son du chaudron!</div> +</div></div> + +<p>Comme on approchait de Verdun, dont les murailles se dressaient +au-dessus de la campagne boisée, le commandant Beaurepaire fit faire +halte.</p> + +<p>Il était prudent d'observer les abords de la place.</p> + +<p>Les Prussiens n'étaient pas loin; d'après les derniers renseignements, +l'on pouvait craindre de tomber dans une embuscade.</p> + +<p>Sur un monticule, au milieu de taillis, bien abritée, invisible de la +ville, la petite armée campa.</p> + +<p>On dominait une gorge verdoyante, au fond de laquelle se groupaient +quelques maisons.</p> + +<p>Un berger, qui avait suivi les soldats depuis leur rencontre auprès de +Dombasle, fut interrogé par Beaurepaire.</p> + +<p>Il ne put fournir aucune indication sur le mouvement présumé de l'armée +ennemie.</p> + +<p>Beaurepaire allait renvoyer le berger. Il le rappela et lui demanda:</p> + +<p>—Le nom de ce petit village, en face, entre les collines et que des +bois cachent si complètement, le connais-tu?</p> + +<p>—Oui, monsieur... c'est Jouy-en-Argonne!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_182">[182]</span> +Un tressaillement, aussitôt réprimé, échappa à Beaurepaire.</p> + +<p>Il prit sa longue-vue et, du haut du tertre, considéra attentivement, +avidement, avec de la tristesse dans les yeux, le modeste village...</p> + +<p>Il ne pouvait en détacher sa vue... On eût dit qu'il cherchait à y +découvrir quelque chose qui l'intéressait au plus haut point.</p> + +<p>Pourtant nulle trace d'un campement, aucune lueur de bivouac; rien de ce +qui décèle la présence de soldats n'apparaissait dans la gorge boisée...</p> + +<p>Beaurepaire revint, pensif, au milieu des volontaires qui déjà, les +faisceaux formés, s'occupaient à confectionner la soupe.</p> + +<p>Tandis que les uns allaient couper du bois, que les autres puisaient de +l'eau à une source qui dégoulinait en gazouillant de la hauteur, les +aides de cuisine épluchaient les légumes empruntés, en passant, à des +champs rencontrés, et accompagnaient leur opération culinaire d'un +couplet de la <i>Gamelle</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="verse8">Bientôt les brigands couronnés,</div> +<div class="verse8">Mourant de faim, proscrits, bernés,</div> +<div class="verse5">Vont envier l'état</div> +<div class="verse5">Du plus mince soldat</div> +<div class="verse5">Qui mange à la gamelle!</div> +<div class="verse7">Vive le son (<i>bis</i>) du chaudron!</div> +</div></div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_183">[183]</span> +Un chariot stationnait à quelques pas des cuisines en plein air. Un +bon vieux cheval gris, dételé, paisiblement broutait l'herbe, cherchant +à tirer sur la longe, pour atteindre l'écorce de jeunes arbrisseaux, +objet de sa convoitise.</p> + +<p>Le chariot portait sur sa caisse cette inscription:</p> + +<p class="sep2 cent">13<sup>e</sup> <small>LÉGER</small></p> + +<p class="cent">M<sup>me</sup> <span class="smcap">Catherine Lefebvre</span></p> + +<p class="cent"><i>Cantinière.</i></p> + +<p class="sep2">A quelques pas du chariot, un enfant gaminait, rôdant autour des +faisceaux; comme pour chercher protection, il s'approchait de temps en +temps de la cantinière, qui lui tapotait les joues pour le rassurer, +sans s'interrompre, pressant la besogne, car les troupiers réclamaient +l'ouverture de la cantine. Aidée par un soldat, elle disposait en forme +de table, sur deux tréteaux, une grande planche.</p> + +<p>Bientôt des cruchons, des brocs, un petit tonneau, avec des verres et +des assiettes, se trouvaient rangés sur la table improvisée.</p> + +<p>La cantine était montée.</p> + +<p>Les buveurs déjà s'empressaient.</p> + +<p>La route et les chansons avaient donné soif à la troupe pleine de bonne +humeur.</p> + +<p>Bientôt les verres s'emplissaient et l'on trinquait <span class="pagenum" id="Page_184">[184]</span> aux succès du +bataillon de Mayenne-et-Loire, à la délivrance de Verdun, au triomphe de +la liberté!</p> + +<p>Tous n'avaient pas d'argent, mais la cantinière était bonne fille et +faisait crédit aux désargentés... On la rembourserait après la +victoire.</p> + +<p>Beaurepaire regardait, en souriant, ce tableau animé, et ses yeux se +reportant vers le village de Jouy-en-Argonne, il murmurait, perplexe:</p> + +<p>—Impossible de m'éloigner... qui donc pourrai-je envoyer là?... il me +faudrait quelqu'un de confiance... une femme serait préférable... mais +où trouver cette messagère?...</p> + +<p>Et il continua à observer les hommes groupés devant l'éventaire de +Catherine Lefebvre.</p> + +<p>A l'écart, et paraissant indifférents à la joie de la troupe en repos, +un sergent et un jeune homme portant les aiguillettes distinctives du +corps de santé s'entretenaient avec animation, baissant la voix quand +ils se supposaient regardés.</p> + +<p>C'était Marcel, qui avait retrouvé Renée, le joli sergent. Il avait, +selon l'espoir de la jeune fille, obtenu par la protection de +Robespierre jeune, et sur la recommandation de Bonaparte, d'être détaché +du 4<sup>e</sup> d'artillerie. Envoyé à la batterie dépendant du petit corps placé +sous le commandement de Beaurepaire, il avait rejoint le bataillon, à +Sainte-Menehould.</p> + +<p>Les exigences du service, la différence des <span class="pagenum" id="Page_185">[185]</span> grades et la place de +l'aide-major à la queue de la colonne, avaient empêché les deux jeunes +gens d'échanger leurs confidences et de témoigner leur joie de se +revoir.</p> + +<p>L'étape inattendue, ordonnée par le commandant sur la lisière de la +forêt de Hesse, au-dessus du village de Jouy-en-Argonne, leur avait +enfin fourni cette occasion si attendue. Ils en profitaient.</p> + +<p>Beaurepaire allait s'éloigner, un peu surpris de l'intimité semblant +exister entre ce sergent et l'aide-major. Il se réservait de s'informer +des causes de cette familiarité, quand Lefebvre, venant à passer, +interpella Marcel:</p> + +<p>—Vous venez du 4<sup>e</sup> d'artillerie? demanda-t-il, troublant le tête-à-tête +des deux amoureux.</p> + +<p>—Oui, lieutenant... en droite ligne.</p> + +<p>—Est-ce que le capitaine Bonaparte, qui a été réintégré dans son grade, +se trouvait au régiment, quand vous l'avez quitté?</p> + +<p>—Le capitaine Bonaparte était en Corse... il a obtenu une permission... +mais il a écrit à des amis à Valence, et nous avons eu de ses nouvelles +au régiment... On parlait beaucoup du capitaine Bonaparte.</p> + +<p>Beaurepaire, qui avait entendu, s'avança et dit vivement:</p> + +<p>—Ah!... et comment va-t-il, Bonaparte?... J'espère qu'il ne lui est +rien survenu de fâcheux?... <span class="pagenum" id="Page_186">[186]</span> Pouvez-vous me renseigner, major?... +Moi aussi, je suis de ses amis...</p> + +<p>—Mon commandant, dit Marcel, le capitaine Bonaparte est aujourd'hui en +sûreté, à Marseille, avec toute sa famille... Mais il a couru un grand +danger.</p> + +<p>—Diable!... contez-moi donc cela... ce cher Bonaparte! que lui est-il +donc arrivé?...</p> + +<p>—Pardon, mon commandant, dit Lefebvre, ne pensez-vous pas que pour +écouter le récit du major, nous serions mieux, assis, là, devant un +rafraîchissement... C'est ma femme qui nous servira...</p> + +<p>—Volontiers!... dit le commandant, s'attablant, et à la santé de la +citoyenne Lefebvre, la belle cantinière du 13<sup>e</sup>!...</p> + +<p>Tous trois choquèrent leurs verres, tandis que Lefebvre, en clignant de +l'œil, disait à sa femme:</p> + +<p>—Ecoute ce que va raconter le major... il a des nouvelles de Corse... +il s'agit de ton ami, le capitaine Bonaparte!...</p> + +<p>—Vas-tu pas être jaloux à présent de ce pauvre Bonaparte! dit Catherine +en haussant les épaules... Est-ce qu'il lui serait survenu quelque chose +de fâcheux, monsieur le major?...</p> + +<p>—Il n'a échappé que par miracle à la mort...</p> + +<p>—Est-ce possible!... Oh! dites-nous vite de quoi il s'agit, monsieur le +major... avec la permission du commandant! fit Catherine se campant à +califourchon sur un tronc d'arbre, bouche <span class="pagenum" id="Page_187">[187]</span> béante, oreilles tendues, +impatiente d'avoir des nouvelles de son ancien client.</p> + +<p>Marcel expliqua d'abord que les Corses, hostiles à la Révolution, +avaient cherché à se donner à l'Angleterre. Paoli, le héros des +premières années de l'indépendance, avait négocié avec les Anglais. Il +avait cherché à entraîner Bonaparte dans sa défection. L'appui du +commandant de la garde nationale d'Ajaccio lui devenait indispensable. +Mais Bonaparte avait refusé avec indignation de participer à sa +trahison.</p> + +<p>Paoli, irrité, avait ameuté contre lui et contre les siens la +population. Napoléon et ses frères Joseph et Lucien avaient été obligés +de s'enfuir sous des déguisements.</p> + +<p>Contre la mère de Bonaparte, Paoli tourna sa fureur. La maison, où +Letizia Bonaparte était réfugiée avec ses filles, fut assaillie, pillée, +incendiée. La courageuse femme dut se sauver, la nuit, à travers le +maquis.</p> + +<p>Ce fut une fuite tragique. Quelques amis dévoués, sous les ordres d'un +énergique vigneron nommé Bastelica, protégeaient les fugitifs. La +famille Bonaparte marchait au centre de l'escouade armée de carabines. +Letizia tenait par la main la petit Pauline, la future générale Leclerc; +Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr qui, à peine sortie de la calme maison +d'éducation, tombait dans les aventures d'un exode à travers la +montagne, accompagnait <span class="pagenum" id="Page_188">[188]</span> son oncle, l'abbé Fesch, dont la pourpre +était encore bien lointaine; le jeune Louis gambadait en avant de la +colonne, sondant l'épaisseur des halliers et réclamant avec insistance +une carabine. Le petit Jérôme était porté par Savaria, la servante +dévouée.</p> + +<p>On évitait les routes battues. On recherchait les sentiers les plus +abrupts. Il s'agissait de gagner le rivage sans être aperçu des +paolistes.</p> + +<p>Les arbustes, les ronces, déchiraient au passage les vêtements, les +mains, les visages des enfants en pleurs.</p> + +<p>Après une nuit de fatigue et d'insomnie, les proscrits parvinrent à un +torrent. Il était impossible de le franchir avec cette marmaille. +Heureusement, on put se procurer un cheval, et le gué périlleux fut +traversé.</p> + +<p>Au moment d'atteindre la côte, une troupe de paolistes, lancée à la +poursuite des Bonaparte, passa en courant.</p> + +<p>On se blottit dans le maquis, chacun retenant son souffle. Madame +Letizia s'efforçait d'empêcher la craintive Pauline de crier. Le cheval +qui semblait deviner le danger, maintenu par Louis, demeurait immobile, +les oreilles dressées, avec un frisson à fleur de peau.</p> + +<p>Enfin, du haut d'un rocher, on aperçut Napoléon qui venait, en barque, +d'un navire français croisant dans le golfe.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_189">[189]</span> +Bonaparte se hâta d'aborder. A peine était-il réuni avec les siens, +qu'un berger accourut prévenir: les paolistes les avaient découverts.</p> + +<p>On eut juste le temps d'embarquer. Les Corses, débouchant sur le rivage, +saluèrent les fugitifs d'un feu de mousqueterie nourri, mais ils étaient +déjà hors d'atteinte.</p> + +<p>Une fois à bord, Bonaparte court à l'unique pièce de canon armant le +navire, la charge à mitraille, la pointe, et envoie aux paolistes une si +terrible décharge, que huit ou dix de ceux qui avaient tenté de +l'assassiner restèrent sur le sable. Les autres s'enfuirent. La famille +et son chef étaient sauvés.</p> + +<p>—Bravo, Bonaparte!... dit Catherine, battant des mains au récit... ah! +les canailles de Corsicos, si j'avais été là avec nos hommes, n'est-ce +pas, Lefebvre?...</p> + +<p>—Bonaparte suffisait! dit Lefebvre, c'est un fin canonnier!</p> + +<p>—Et un bon Français! ajouta Beaurepaire. Il ne voulait pas que sa +patrie fût livrée aux ennemis... c'est bien!... Voyez-vous Bonaparte +mourant ainsi dans une île, prisonnier des Anglais?... C'eût été absurde +et sa destinée vaut mieux que cela... Merci, major, de vos +renseignements... Quand nous aurons délivré Verdun, j'écrirai à +Bonaparte pour le féliciter...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_190">[190]</span> +Le commandant s'était levé. Ayant jugé le repos suffisant, rien de +suspect ne lui apparaissant en avant de Verdun, il donna l'ordre de tout +préparer pour le départ... On devait se remettre en route dans deux +heures, afin d'atteindre Verdun un peu avant la nuit, en profitant du +crépuscule.</p> + +<p>Tandis que les hommes, ayant mangé la soupe et nettoyé leurs armes, se +disposaient à reformer la colonne, le commandant se dirigea vers la +voiture tout attelée de Catherine.</p> + +<p>Il fit signe à la cantinière qu'il avait à lui parler.</p> + +<p>A voix basse, il donna ses instructions à Catherine, qui semblait +écouter avec quelque surprise.</p> + +<p>Quand il eut fini, la cantinière répondit simplement:</p> + +<p>—C'est compris, mon commandant... et quand j'aurai quitté +Jouy-en-Argonne et que je serai dans Verdun, que faudra-t-il faire?</p> + +<p>—Nous attendre, si la ville est tranquille... accourir nous avertir, si +l'ennemi avait fait un mouvement...</p> + +<p>—Bien, mon commandant!... je vais mettre mes vêtements civils... et +j'espère que vous serez content de moi...</p> + +<p>Puis elle cria à Lefebvre, qui se demandait <span class="pagenum" id="Page_191">[191]</span> quelle mission secrète +le commandant pouvait bien confier à sa femme:</p> + +<p>—François... je te retrouverai à Verdun... Ordre du commandant!... Aie +bien soin d'Henriot... Que La Violette,—c'était le nom du jeune soldat +désigné pour le service de la cantine,—prenne garde aux descentes... le +cheval toujours au pas... et même tenu par la bride...</p> + +<p>—On y veillera! dit Lefebvre... Mais, Catherine, sois prudente!... Si +les cavaliers prussiens qui battent la campagne allaient te faire +prisonnière?...</p> + +<p>—T'es bête! Est-ce que, sous mes jupons, je n'ai pas mes deux chiens de +garde! dit gaiement Catherine.</p> + +<p>Et, soulevant sa jupe, elle fit voir à son mari les crosses de deux +pistolets passés dans la ceinture qui contenait son argent.</p> + +<p>Les volontaires, cependant, sur un signe de Beaurepaire, s'étaient +alignés et se disposaient à continuer leur route.</p> + +<p>Catherine, bravement, dévalait les pentes rapides de la gorge, au fond +de laquelle était tapi le petit village de Jouy-en-Argonne.</p> + +<p>Elle en avait atteint les premières maisons, quand par-dessus les bois, +les prés, les champs, lui arriva ce chant plein d'entrain des +volontaires en marche sur Verdun:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="verse4"><span class="pagenum" id="Page_192">[192]</span> +Ah! ça ira! ça ira! ça ira!</div> +<div class="verse8">Petits comme grands sont soldats dans l'âme:</div> +<div class="verse4">Ah! ça ira! ça ira! ça ira!</div> +<div class="verse8">Pendant la guerre aucun ne trahira...</div> +<div class="verse4">Ah! ça ira! ça ira! ça ira!</div> +</div></div> + +<p>Et l'écho du vallon répéta: Ça ira! ça ira! rythmant l'allure martiale +de ces braves enfants de la patrie courant à la victoire, en chantant, +sous le drapeau de la liberté!</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_193"><a href="#toc">VII</a><br /> +<small>L'ABANDONNÉE</small></h3> + +<p>Herminie de Beaurepaire se trouvait dans une vaste pièce de l'hôtel de +Blécourt, à Verdun, transformée en oratoire, sous les inspirations de sa +tante, fort bigote, madame de Blécourt.</p> +</div> + +<p>Deux prie-Dieu et un petit autel improvisé, sur lequel une Vierge Marie, +tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, étalait sa robe bleue et sa +couronne de bois doré, avec des candélabres et deux vases de fleurs, +composaient l'ornement de ce salon, devenu chapelle depuis la +suppression des ordres religieux. La pieuse tante entendait qu'Herminie +continuât à se préparer à la vie monastique, à laquelle elle avait été +destinée, en attendant la réouverture des couvents.</p> + +<p>Quand Lowendaal parut sur le seuil de l'oratoire, mademoiselle de +Beaurepaire poussa un <span class="pagenum" id="Page_194">[194]</span> cri, fit un bond de surprise, puis s'arrêta, +le regardant, indécise, hésitante, intimidée, attendant un mot, un +geste, un élan, un mouvement des lèvres, un cri du cœur.</p> + +<p>Le baron demeurait froid, légèrement embarrassé, pinçant la bouche et +n'osant parler.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, monsieur, dit la jeune femme d'une voix tremblante; je +ne comptais plus guère vous revoir... un si long temps s'est écoulé +depuis que, pour la dernière fois, nous nous sommes trouvés ici, à cette +place... et puis là-bas, au village de Jouy-en-Argonne...</p> + +<p>—Ah! oui... Jouy!... Et comment se porte l'enfant?... toujours bien, je +suppose?...</p> + +<p>—Votre fille grandit... elle aura tantôt trois ans... Ah! plût à Dieu +que la pauvre petite ne fût jamais née!... et les yeux d'Herminie +s'emplirent de larmes.</p> + +<p>—Ne pleurez pas! ne vous désolez pas, dit le baron sans se départir de +sa calme indifférence... Voyons, Herminie, il faut se faire une +raison!... vos larmes, vos sanglots peuvent attirer l'attention... toute +la maison est déjà en rumeur par ma venue, voulez-vous faire connaître à +tous ce que vous avez si grand intérêt à cacher?...</p> + +<p>Herminie releva la tête et dit avec fierté:</p> + +<p>—Quand je me suis donnée à vous, monsieur, ce fut mon cœur qui seul +parla... aujourd'hui ma raison revenue me dicte ma conduite... <span class="pagenum" id="Page_195">[195]</span> +l'heure de folie qui m'a poussée dans vos bras est passée... je ne vis +plus pour l'amour... tout en moi est éteint de la flamme d'autrefois... +en remuant mon existence je n'y trouve que cendres et débris!... Mais +j'ai une enfant... votre fille Alice... pour elle je dois vivre, pour +elle je dois conserver les apparences.</p> + +<p>—Vous avez, pardieu! fort raison... le monde est impitoyable, ma chère +Herminie, pour les petites aventures du genre de la nôtre... Que +voulez-vous? nous étions tous deux, comme vous l'avez dit, +déraisonnables... de la folie traversait nos cerveaux... c'était une +ivresse... nous voilà dégrisés... eh bien! mais c'est dans l'ordre... on +ne peut rester, toute la vie, fol et enivré!...</p> + +<p>Et le baron esquissa un geste plein de fatuité et de cynique +désinvolture.</p> + +<p>Herminie s'avança vers lui, sévère, presque tragique.</p> + +<p>—Monsieur le baron, je ne vous aime plus! dit-elle.</p> + +<p>—Vraiment! c'est un grand malheur pour moi...</p> + +<p>—Ne raillez pas!... Oh! je sens bien que vous, pareillement, vous ne +m'aimez plus... m'avez-vous même jamais aimée? Je fus pour vous la +distraction d'un instant... le jouet du cœur... non pas même du +cœur, l'amusement des sens, une façon d'user les heures de +désœuvrement au fond d'une retraite provinciale... Vous étiez retenu +<span class="pagenum" id="Page_196">[196]</span> par vos affaires ici... La vie des gentilshommes et des militaires, +avec leurs plaisirs faciles et leurs bruyantes débauches, vous semblait +fade et peu digne de vous, brillant personnage de la cour, habitué de +Trianon, ami du prince de Rohan et du comte de Narbonne... vous m'avez +aperçue dans mon coin, triste, seule, pensive...</p> + +<p>—Vous étiez charmante, Herminie!... vous êtes toujours désirable et +belle, mais à cette époque vous aviez pour moi un attrait indicible... +un piquant... une saveur...</p> + +<p>—J'ai perdu tout cela, à présent, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je proteste! s'écria galamment le baron.</p> + +<p>—Ne mentez pas!... je ne suis plus la même à vos yeux... Vous avez vu +juste; je vous l'ai dit: je vous aimais alors et aujourd'hui vous m'êtes +devenu indifférent.</p> + +<p>—J'aime mieux cela! pensa le baron.</p> + +<p>Et il ajouta en lui-même:</p> + +<p>—Eh! mais, les choses se passent fort bien... La rupture s'accomplit +sans secousse, sans trop de pleurs et de reproches... C'est parfait!</p> + +<p>Il reprit, en tendant la main à Herminie:</p> + +<p>—Restons de bons amis, voulez-vous?</p> + +<p>La jeune femme demeura immobile, refusant la main qu'avançait Lowendaal.</p> + +<p>Un plissement de ses lèvres indiqua son dédain.</p> + +<p>—Ecoutez-moi, dit-elle d'un ton sévère. J'étais <span class="pagenum" id="Page_197">[197]</span> ici bien éloignée +de toute idée d'amour... On me destinait au couvent et je me trouvais +prête à obéir à ceux qui m'avaient offert le cloître comme un asile +noble et digne pour les filles telles que moi, ayant un beau nom et +nulle fortune... Auprès de mademoiselle de Blécourt, j'attendais l'heure +de prononcer mes vœux. Vous dire que je ne regrettais pas ce monde, à +peine entrevu par moi, mais dont je me faisais une idée assez riante, +serait mentir... J'avais envié celles de mes compagnes qui pouvaient, +grâce à leur richesse, épouser un honnête homme et traverser la vie, la +joie au cœur, l'orgueil au front, entre leur mari et leur enfant... +Ce bonheur ne m'était pas offert... Je me résignai...</p> + +<p>—Vous étiez pourtant de celles à qui la vie ne devait donner que des +joies...</p> + +<p>—Et à qui elle n'a donné que des amertumes!... Pardonnez-moi, monsieur, +de vous rappeler ces choses douloureuses... Mais c'est alors, quand mon +abandon semblait complet et que je me voyais sacrifiée, dans ma +jeunesse, dans mes désirs, dans mes rêves... c'est alors que vous m'êtes +apparu... Etais-je consciente? Je ne sais... Oh! je ne veux pas +récriminer... je ne cherche même pas à excuser ma faute... Mais, en ce +jour, dans cette entrevue qui, pour nous deux, peut être décisive, +permettez-moi de vous adresser une question...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_198">[198]</span> +—Laquelle?... Parlez!... Je vous autorise à me poser dix, vingt +questions!... Que craignez-vous?... De quoi doutez-vous?</p> + +<p>—Je ne crains plus! dit avec tristesse Herminie; j'ai malheureusement +perdu le droit de douter... Monsieur le baron, vous m'avez juré de faire +de moi votre femme, venez-vous aujourd'hui accomplir votre promesse?...</p> + +<p>—Diable!... nous y voilà! pensa le baron.</p> + +<p>Et, avec un sourire qui dissimulait mal une grimace, il murmura:</p> + +<p>—Votre demande me charme... et, je vous l'avouerai, m'embarrasse... +Certainement je n'ai pas oublié qu'autrefois... dans ces moments de +folie, comme vous les désigniez tout à l'heure, j'ai pu m'engager... Oh! +je ne me dédis pas... je vous prie de croire que mes sentiments sont +toujours pour vous respectueux, ardents, sincères...</p> + +<p>—Mais vous refusez?</p> + +<p>—Je ne dis pas cela!...</p> + +<p>—Alors, vous consentez?... Voyons, répondez franchement!... Je vous ai +dit que je n'avais plus ni doute ni crainte. Je pourrais ajouter que +l'espérance a marché côte à côte avec moi, et, brusquement, au détour du +chemin, m'a faussé compagnie... J'attends votre réponse avec la fermeté +d'un cœur où tout s'est apaisé!... où tout est mort!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_199">[199]</span> +—Mon Dieu, ma chère Herminie, vous me prenez là au dépourvu... Je +ne suis pas venu précisément à Verdun pour causer mariage... De graves +affaires, des intérêts de premier ordre, nécessitent ma présence dans +cette ville, où le moment serait mal choisi pour s'occuper de joies +nuptiales...</p> + +<p>—Ne parlez pas de joies entre nous!... Donc, vous refusez?...</p> + +<p>—Non... je vous prie de m'accorder un délai... Attendez que la paix +soit faite... ce ne sera pas long...</p> + +<p>—Vous croyez?... Vous espérez donc que les lâches et les traîtres +l'emporteront, et que Verdun ne se défendra pas?</p> + +<p>—Je crois la défense impossible... Ce ne sont pas vos artisans, vos +petits bourgeois, des cloutiers et des savetiers, qui sont capables de +résister aux armées de l'empereur et du roi!</p> + +<p>—N'insultez pas de braves gens qui se battront comme des héros, s'ils +savent se débarrasser des traîtres et des chefs incapables! dit avec +énergie Herminie.</p> + +<p>—Je n'insulte personne, fit le baron de sa voix toujours doucereuse; je +vous prie seulement de considérer que cette ville n'a pas de garnison...</p> + +<p>—Elle en aura une bientôt! murmura Herminie.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? s'écria le baron stupéfait.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_200">[200]</span> +—Je veux dire... Tenez! écoutez!...</p> + +<p>Et Herminie fit signe au baron de prêter l'oreille.</p> + +<p>Une rumeur confuse, des cris, des vivats montaient vers la ville +haute...</p> + +<p>Des roulements joyeux de tambours se mêlaient aux clameurs du peuple en +mouvement.</p> + +<p>Le baron pâlit.</p> + +<p>—Que signifie ce vacarme? dit-il. Sans doute quelque émeute... Les +habitants qui réclament l'ouverture des portes, et ne veulent pas +entendre parler d'un siège...</p> + +<p>—Non, ce bruit est tout autre, monsieur le baron!... Encore une fois, +voulez-vous tenir votre promesse et donner à notre enfant, à notre fille +Alice, le nom, le rang, la fortune qui lui appartiennent?</p> + +<p>—Je vous ai dit, madame, que pour le moment je ne voulais... je ne +pouvais prendre aucune décision... Attendez!... j'ai des affaires trop +sérieuses à terminer... Que diable! un peu de patience!... A la paix, +vous dis-je!... Quand les factieux seront punis et que Sa Majesté +rentrera tranquillement, non pas aux Tuileries, la Révolution y pénètre +avec trop de facilité, mais à Versailles... alors je verrai!... je +déciderai...</p> + +<p>—Prenez garde, monsieur!... je suis femme à me venger de ceux qui font +de faux serments!...</p> + +<p>—Des menaces!... Allons donc! fit le baron <span class="pagenum" id="Page_201">[201]</span> ricanant, j'aime mieux +cela... C'est moins dangereux que vos larmes!</p> + +<p>—Prenez garde, encore une fois!... Vous me croyez faible, désarmée, +sans appui... Vous pouvez vous tromper!...</p> + +<p>—Je vous répète, madame, que vous ne réussirez pas à m'intimider...</p> + +<p>—Vous n'entendez donc pas ce bruit, ce tumulte?... C'est le tambour qui +se rapproche!</p> + +<p>—En effet... c'est singulier!... Est-ce que les Prussiens seraient déjà +dans la ville? murmura le baron.</p> + +<p>Et il ajouta, avec une satisfaction intérieure très visible:</p> + +<p>—Ils arrivent à propos, nos bons amis les ennemis, pour couper court à +cette sotte histoire et me fournir un honnête prétexte de prendre congé +de cette ennuyeuse fille!...</p> + +<p>—Ce ne sont pas les Prussiens, dit Herminie avec triomphe... ce sont +des patriotes qui viennent secourir Verdun...</p> + +<p>—Les renforts qu'on attendait!... Allons donc, ce n'est pas +possible!... Lafayette est au pouvoir des Autrichiens... Dumouriez est +occupé au camp de Maulde... Dillon est acheté par les alliés... Il n'y a +pas de renforts!... Quels renforts, d'abord?...</p> + +<p>—Vous allez le savoir!...</p> + +<p>Et Herminie, ouvrant la porte de son oratoire, <span class="pagenum" id="Page_202">[202]</span> dit à une femme qui +se trouvait dans une pièce voisine, avec deux jeunes enfants:</p> + +<p>—Entrez, madame, et faites connaître à M. le baron de Lowendaal ce que +c'est que ce bruit de tambours qui réveille la ville!...</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_203"><a href="#toc">VIII</a><br /> +<small>L'ARRIVÉE DES VOLONTAIRES</small></h3> + +<p>Une femme jeune et à l'allure franche parut.</p> + +<p>Elle fit le salut militaire et dit en regardant avec aplomb le baron:</p> + +<p>—Catherine Lefebvre, cantinière au 13<sup>e</sup>, pour vous servir!... Vous +désirez savoir ce qu'il y a de nouveau?... Eh bien! parbleu! c'est le +bataillon de Mayenne-et-Loire qui fait son entrée dans Verdun... avec +une compagnie du 13<sup>e</sup> que commande mon homme, François Lefebvre... Hein, +mademoiselle! c'est une belle surprise pour tout le monde!...</p> +</div> + +<p>Le baron murmura, désappointé:</p> + +<p>—Le bataillon de Mayenne-et-Loire! Que vient-il faire ici?</p> + +<p id="cor_9">—Ce que nous venons faire? dit <ins title='Catheriue'>Catherine</ins>, parbleu! fiche une brûlée +aux Prussiens, rassurer <span class="pagenum" id="Page_204">[204]</span> les patriotes, et taper sur les aristos, +s'ils font mine de bouger!</p> + +<p>—Bien parlé, madame! dit Herminie, ajoutez donc le nom du chef des +volontaires de Mayenne-et-Loire... cela fera plaisir à monsieur...</p> + +<p>—C'est le brave Beaurepaire qui les commande!...</p> + +<p>—Beaurepaire! dit le baron avec effroi.</p> + +<p>—Oui... mon frère!... qui, une heure avant son entrée dans la ville, +m'a envoyé cette vaillante femme pour m'avertir, pour me rassurer!... +dit Herminie dont le pâle visage était empourpré de joie.</p> + +<p>—On dirait que ça vous défrise, mon petit père! fit Catherine Lefebvre, +tapant familièrement sur l'épaule du baron décontenancé. Vous n'êtes +donc pas patriote?... Ah! faut faire attention, voyez-vous, parce que +les aristos qui voudraient parler de capitulation, à présent, ils +n'auront pas beau jeu avec nous!</p> + +<p>—Combien sont-ils vos volontaires? demanda le baron tout soucieux.</p> + +<p>—Quatre cents... et puis, il y a la compagnie de Lefebvre, mon homme... +Ça fait, en tout, cinq cents lapins qui vont remuer la ville, allez!</p> + +<p>La physionomie du baron était redevenue calme.</p> + +<p>—Cinq cents hommes! Le mal n'est pas si grand que je le craignais!... +Ces cinq cents forcenés <span class="pagenum" id="Page_205">[205]</span> ne pourront tenir la ville... surtout si la +population bien travaillée réclame à cor et à cris la capitulation... Le +pire, c'est la présence de ce Beaurepaire!... Comment me débarrasser de +lui?</p> + +<p>Herminie, cependant, avait été chercher l'un des deux enfants qui se +trouvaient dans la pièce voisine.</p> + +<p>Elle amena une petite blondinette, blême et craintive, se tenant mal sur +ses jambes grêles, et dit au baron:</p> + +<p>—Voici votre fille, monsieur... voulez-vous l'embrasser?...</p> + +<p>Lowendaal, dissimulant une grimace, se pencha vers l'enfant et déposa +sur son front un rapide baiser.</p> + +<p>L'enfant eut peur et se mit à pleurer.</p> + +<p>Alors, s'élançant de l'autre chambre, un petit bonhomme, coiffé d'un +bonnet de liberté, avec la cocarde nationale, vint à la fillette, +l'emmena, la calma, en lui disant:</p> + +<p>—Ne pleure pas!... Nous allons bien nous amuser, Alice... on va tirer +le canon!... Poûm!... Poûm!... c'est joliment drôle le canon!...</p> + +<p>Catherine Lefebvre montra le gamin avec orgueil, en disant:</p> + +<p>—C'est mon petit Henriot... un futur sergent que j'élève, en attendant +que mon homme me donne des mioches pour défendre la République!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_206">[206]</span> +Herminie, pressant doucement la main de la cantinière, dit au baron:</p> + +<p>—Cette excellente personne traversait, avec le bataillon, le village de +Jouy-en-Argonne... le commandant de Beaurepaire la fit appeler et la +pria de se rendre dans une maison du village, où elle trouverait un +enfant qu'il lui désigna... le commandant lui indiqua en outre cette +demeure... ici, elle devait me remettre l'enfant et me prévenir de +l'arrivée des volontaires, de la présence d'un protecteur pour la +malheureuse mère abandonnée... Voilà comment votre fille se trouve ici, +monsieur!...</p> + +<p>—Alors, balbutia Lowendaal, le commandant de Beaurepaire sait...</p> + +<p>—Tout! dit avec fermeté Herminie... Oh! ce fut une douloureuse +confession, allez! Mais je n'avais plus d'espoir qu'en mon frère... je +ne savais comment il accueillerait la triste confidence que je lui +faisais, un jour de découragement, où, lasse de tout, je voulais mourir.</p> + +<p>—Et votre frère s'est montré clément?... dit le baron essayant de +paraître indifférent et calme, ainsi qu'au commencement de l'entretien.</p> + +<p>—Mon frère a pardonné... il s'est hâté de venir me secourir, me +délivrer... Les volontaires de Mayenne-et-Loire, entraînés par lui, ont +traversé la France en courant...</p> + +<p>—Ah! nom de nom! quelles étapes, mes <span class="pagenum" id="Page_207">[207]</span> enfants! dit Catherine... +Nous montrions tous grand désir d'arriver à temps pour secourir votre +bonne ville de Verdun... mais le commandant Beaurepaire avait des ailes +aux talons!...</p> + +<p>Le son du tambour s'était rapproché. La ville semblait en fête. Des cris +de joie, plus nourris, s'élevaient du côté de la Meuse.</p> + +<p>—Il faut que je me retire, dit le baron... on m'attend à l'hôtel de +ville!...</p> + +<p>—Et moi j'ai besoin d'embrasser mon homme! fit Catherine. Allons! toi, +marche, jeune conscrit!... ajouta-t-elle en empoignant le petit Henriot.</p> + +<p>L'enfant résista. Il avait gardé dans sa main la jupe de la petite +fille, et semblait vouloir rester auprès d'elle.</p> + +<p>—Voyez-vous, le gaillard, dit avec bonne humeur la Sans-Gêne, il +s'attache déjà au cotillon!... Ah! il promet, le moutard!... En route, +petit, tu la reverras... tu la retrouveras, la gamine, quand nous aurons +administré une frottée soignée aux Prussiens!...</p> + +<p>—Madame, dit Herminie avec émotion, jamais je n'oublierai ce que vous +avez fait pour moi... dites à mon frère que je vous bénis et que je +l'attends!... Quant à cette enfant, ajouta-t-elle en montrant Alice, qui +souriait au jeune Henriot et semblait, elle aussi, ne plus vouloir le +quitter, si le malheur faisait que je ne puisse plus la <span class="pagenum" id="Page_208">[208]</span> défendre, +l'aimer, la garder... remettez-la aux mains de mon frère...</p> + +<p>—Comptez sur moi!... j'ai déjà ce gamin-là à brouetter dans ma +carriole, ça me fera la paire... un moyen de prendre patience en +attendant que mon homme se décide à me donner des enfants à moi... Ce +qui ne sera pas trop long, je crois! dit-elle, en riant de son franc et +large rire, et en avançant sa robuste poitrine... Au revoir, madame, +v'là qu'on rappelle à présent, mes soldats doivent avoir besoin de moi +là-bas et Lefebvre s'étonne, sans doute, de ne pas me trouver sur les +rangs!</p> + +<p>Emmenant alors le petit Henriot, devenu boudeur et mécontent de quitter +si vite la jeune Alice, Catherine se hâta de rejoindre la compagnie +détachée du 13<sup>e</sup> léger, qui formait les faisceaux sur la place.</p> + +<p>Herminie, après un salut glacial au baron, s'était retirée dans la +chambre voisine avec sa fille, qu'elle couvrait de caresses.</p> + +<p>Lowendaal s'éloigna tout pensif dans la direction de l'hôtel de ville, +en se disant:</p> + +<p>—Si la capitulation pouvait me débarrasser de ce Beaurepaire!... Mais +non!... cet enragé-là voudra défendre la ville et me faire épouser sa +sœur!... Ah! dans quel guêpier suis-je venu me fourrer!...</p> + +<p>Et, fort peu satisfait des événements, le baron <span class="pagenum" id="Page_209">[209]</span> monta à l'hôtel de +ville, où déjà les notables se trouvaient rassemblés, sur la convocation +du président du directoire Ternaux et du procureur-syndic Gossin, deux +traîtres, dont les noms doivent demeurer cloués au pilori de l'histoire.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_210"><a href="#toc">IX</a><br /> +<small>L'ENVOYÉ DE BRUNSWICK</small></h3> + +<p>Dans la grande salle de l'hôtel de ville de Verdun, à la lueur des +flambeaux, les membres du district et les notables étaient rassemblés.</p> + +<p>Le commandant du génie Bellemond, gouverneur de la place, assistait à la +délibération.</p> +</div> + +<p>Le président Ternaux ayant ouvert la séance, le procureur-syndic Gossin +exposa la situation.</p> + +<p>Le duc de Brunswick campait aux portes de la ville. Fallait-il les lui +ouvrir toutes grandes et acclamer le généralissime impérial comme un +libérateur, ou bien devait-on lever les ponts-levis et répondre à coups +de canon aux sommations de les baisser? C'était déjà une honte que de +poser la question.</p> + +<p>—Messieurs, dit le procureur d'une voix dolente, notre cœur saigne à +l'idée des malheurs <span class="pagenum" id="Page_211">[211]</span> qui peuvent fondre sur Verdun assiégé... +Messieurs, la résistance est folie contre un ennemi dix fois +supérieur... Voulez-vous recevoir une personne qui nous est envoyée avec +une mission conciliante?</p> + +<p>Et le président consulta du regard en même temps l'assemblée, +sollicitant son adhésion.</p> + +<p>—Oui, nous le voulons! dirent plusieurs voix.</p> + +<p>—Je vais donc, messieurs, reprit le président, faire introduire la +personne qui nous est annoncée.</p> + +<p>Un mouvement de curiosité se produisit.</p> + +<p>Tous les yeux étaient tournés vers la porte du cabinet du président.</p> + +<p>Elle s'ouvrit bientôt, livrant passage à un jeune homme, portant le +costume civil. Il était très pâle et maintenait son bras en écharpe.</p> + +<p>On eût dit qu'il relevait d'une longue maladie.</p> + +<p>—M. le comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt, général en +chef de l'armée autrichienne! dit le président, présentant le mandataire +de Brunswick.</p> + +<p>C'était en effet le jeune Autrichien sauvé par Catherine Sans-Gêne, dans +la matinée du 10 août.</p> + +<p>A peine rétabli de sa blessure, grâce aux soins de la bonne Catherine, +il s'était échappé de Paris, et avait gagné le quartier général +autrichien.</p> + +<p>Bien que souffrant encore, il avait voulu reprendre du service. Le +souvenir de Blanche de <span class="pagenum" id="Page_212">[212]</span> Laveline le faisait plus souffrir que sa +blessure. En pensant à son enfant, le petit Henriot, exposé à tous les +périls d'une naissance irrégulière, en se reportant aux tentatives de +Lowendaal, soutenu par le marquis, et qui pouvait contraindre Blanche à +un mariage les séparant à jamais, Neipperg éprouvait une cruelle et +lente torture. Il avait besoin d'oublier, et la guerre ne permet pas à +la pensée de s'éterniser dans la douleur. Avec joie il avait donc repris +du service.</p> + +<p>Le général Clerfayt, qui avait apprécié les qualités de bravoure et de +finesse de Neipperg, l'avait attaché à son état-major.</p> + +<p>Comme il connaissait parfaitement la langue française, le général +l'avait choisi pour porter aux notables et aux autorités de Verdun les +propositions de capitulation.</p> + +<p>Après avoir salué l'assemblée, le jeune envoyé fit connaître les +conditions de Brunswick: elles consistaient dans la reddition de la +ville et de la citadelle dans les vingt-quatre heures, sous peine de +voir Verdun soumis à un bombardement et ses habitants livrés, après +l'assaut, à toute la fureur du soldat.</p> + +<p>Au milieu d'une morne stupeur, ces farouches conditions furent écoutées.</p> + +<p>On a beau se dire royaliste, comme se vantaient de l'être ces notables, +et craindre pour ses propriétés, il était difficile à ces riches +bourgeois <span class="pagenum" id="Page_213">[213]</span> d'entendre sans quelque révolte dans le cœur cette +hautaine et insultante menace.</p> + +<p>Plusieurs de ces poltrons n'auraient pas été fâchés d'assister à une +protestation courageuse, ne fût-ce que pour la forme, afin de +sauvegarder les apparences de l'honneur.</p> + +<p>Mais nul n'éleva la voix. Personne n'osait paraître appeler sur Verdun +la colère des Allemands.</p> + +<p>Neipperg demeurait immobile, baissant les yeux.</p> + +<p>Il s'indignait intérieurement de la couardise de ces marchands qui +préféraient la honte et le démembrement de la patrie à une résistance, +où leurs maisons auraient à subir les obus.</p> + +<p>En lui-même il pensait que ce n'étaient point là les Français du 10 +août, contre lesquels il s'était battu, et qui avaient si furieusement +emporté d'assaut le château des Tuileries.</p> + +<p>Il n'avait plus que de l'admiration pour ces patriotes qui l'avaient +blessé. Les cœurs de soldat ne gardent pas de rancune après la +bataille. Mais la peur de ces bourgeois lui faisait mal et leur silence +honteux l'écœurait...</p> + +<p>Il avait besoin de sortir, de respirer, de ne plus avoir sous les yeux +le spectacle de cette lâcheté collective.</p> + +<p>Il lui semblait que sa blessure s'envenimait au contact de ces +trembleurs, qui étaient aussi des traîtres.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_214">[214]</span> +Il se leva et dit froidement:</p> + +<p>—Vous avez entendu, messieurs, la communication du général en chef, que +dois-je rapporter comme réponse à M. le duc de Brunswick?...</p> + +<p>Et il attendit, plus pâle qu'à son arrivée, debout, la main appuyée au +rebord de la table.</p> + +<p>Une voix parla dans le silence général:</p> + +<p>—Ne pensez-vous pas, messieurs, que tout en rendant hommage aux +sentiments miséricordieux de monseigneur le duc de Brunswick, vous +feriez bien d'ajourner votre réponse... ne fût-ce que pour permettre à +l'artillerie de M. le duc de faire à notre ville l'honneur de quelques +bombes?...</p> + +<p>C'était Lowendaal qui avait pris tout à coup la parole.</p> + +<p>Neipperg avait reconnu son rival.</p> + +<p>Un flot de sang lui monta au visage.</p> + +<p>Il eut un mouvement instinctif, comme pour s'élancer vers le baron, afin +de le provoquer...</p> + +<p>Mais il se contint: il était ambassadeur: il avait une mission à +remplir, il ne s'appartenait pas...</p> + +<p>Cette pensée lui traversa en même temps l'esprit: si le baron de +Lowendaal se trouvait à Verdun, Blanche de Laveline devait y être +aussi?...</p> + +<p>Mais où la rencontrer? où la voir? où lui parler?</p> + +<p>Il eut alors cet espoir que peut-être le baron, à son insu, lui ferait +connaître la retraite de Blanche...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_215">[215]</span> +Il fallait donc se montrer impassible, attendre, chercher...</p> + +<p>Un murmure assez vif avait suivi les paroles de Lowendaal.</p> + +<p>—De quoi se mêlait-il, ce fermier général? se disaient les bourgeois +chuchotant entre eux. Est-ce qu'il a des maisons, des ateliers, des +marchandises dans la cité? Est-ce lui qui supportera les dégâts des +propriétés? Puisqu'on sait qu'il est impossible de résister, le +commandant du génie l'a reconnu, à quoi bon faire massacrer du monde et +pour quelle raison exposer les immeubles au feu de l'artillerie?</p> + +<p>—Notre population est sage et redoute les horreurs d'un siège, dit le +président, la proposition de M. le marquis de Lowendaal n'aurait pour +elle que la canaille... encore, presque tous ces braillards qui ne +possèdent rien, ont-ils déjà quitté la ville... ils se sont réfugiés du +côté de Thionville... ils ont retrouvé là un pas grand'chose de leur +espèce, un certain Billaud-Varennes qui va les envoyer au feu... +Espérons qu'on ne les reverra jamais à Verdun... Messieurs, êtes-vous +d'avis de les imiter ici?... Voulez-vous être mitraillés?</p> + +<p>—Non! non! pas de bombardement! Signons tout de suite! crièrent vingt +voix.</p> + +<p>Et les plus empressés, saisissant des plumes, entourèrent le président, +le pressant de leur laisser apposer leur signature sur le projet de <span class="pagenum" id="Page_216">[216]</span> +capitulation, rédigé à l'avance, dès l'annonce de l'arrivée de l'envoyé +autrichien.</p> + +<p>Neipperg observait en silence cette réunion qui, d'abord paisible, +menaçait de devenir batailleuse.</p> + +<p>Le baron de Lowendaal avait repris sa place, à l'écart:</p> + +<p>—Mettons que je n'ai rien dit, avait-il murmuré, dépité.</p> + +<p>Déjà le président levait la plume et cherchait l'endroit où il +convenait, sur le projet de capitulation, de mettre son nom, qui +engageait l'honneur de la ville, quand une fusillade lointaine éclata, +en même temps que le tambour battait la générale et que, sous les +fenêtres de l'hôtel de ville, des voix chantaient le <i>Ça ira</i>!</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_217"><a href="#toc">X</a><br /> +<small>LE SERMENT DE BEAUREPAIRE</small></h3> + +<p>Tout le monde s'était levé dans un effarement indescriptible.</p> + +<p>Les moins affolés avaient couru aux fenêtres...</p> + +<p>La ville apparaissait illuminée, comme pour une fête...</p> +</div> + +<p>Sur la place, des torches brûlaient, des femmes, des enfants battaient +des mains et formaient une ronde fantastique dans cette rougeur +d'incendie...</p> + +<p>C'étaient les volontaires de Mayenne-et-Loire qui avaient entonné le <i>Ça +ira</i>, donnant le signal joyeux du réveil à la ville engourdie.</p> + +<p>Les hommes étaient rares dans cette foule...</p> + +<p>Ils se tenaient à distance et semblaient ne participer que des yeux à ce +tumulte martial.</p> + +<p>Le procureur-syndic en fit la remarque au président.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_218">[218]</span> +—Voilà ces damnés volontaires qui font leur tapage! dit en +soupirant M. Ternaux.</p> + +<p>Et M. Gossin de répondre avec un haussement d'épaules:</p> + +<p>—Patience!... le duc de Brunswick nous en débarrassera bientôt!</p> + +<p>Et il ajouta:</p> + +<p>—Pourvu que ces diables déchaînés ne nous attirent pas un bombardement!</p> + +<p>Au même instant, une lueur rouge traversa l'espace et un corps +flamboyant vint s'abattre sur une des maisons qui faisaient l'angle de +la place, en même temps qu'une forte détonation ébranla les vitres de +l'hôtel de ville...</p> + +<p>—Tenez!... je l'avais prévu!... s'écria le procureur-syndic, voilà ce +que nous attirent ces coquins!... Les Prussiens tirent à boulets rouges +sur nos maisons!... Le voilà le bombardement que vous demandiez... vous +devez être satisfait, baron?</p> + +<p>Le procureur se tourna, cherchant Lowendaal, mais le fermier général +avait disparu.</p> + +<p>Impatient, désireux de le suivre, supposant que Lowendaal se dirigeait +du côté de Blanche de Laveline, Neipperg voulut se retirer.</p> + +<p>—Je n'ai rien à faire ici désormais, messieurs, dit-il en prenant +congé. Le canon parle, je n'ai plus qu'à me taire... je vais retourner à +mon quartier général... Ma réponse, c'est votre poudre qui la porte en +ce moment!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_219">[219]</span> +—Monsieur le comte, supplia le président, ne partez pas... +restez!... c'est un malentendu... tout va s'expliquer... tout +s'arrangera...</p> + +<p>—Je ne vois pas trop comment! dit en souriant Neipperg; écoutez!... +voici le canon de vos remparts qui donne la réplique à nos obusiers... +le tambour bat dans vos rues... et il me semble que l'on vient jusque +dans votre hôtel de ville chercher des renforts pour garnir les +murailles et servir les pièces!...</p> + +<p>Le tambour résonnait en effet dans l'escalier de l'hôtel de ville et des +pas nombreux martelaient les degrés. On entendait sonner sur le pavé du +vestibule les crosses des fusils.</p> + +<p>—Ils osent venir ici! dit le procureur-syndic exaspéré. Monsieur le +commandant, vite, signez l'ordre de faire taire le tambour, et que les +hommes rentrent dans les logements qui ont dû leur être assignés! ajouta +le magistrat en invoquant M. Bellemond, directeur du génie et de +l'artillerie.</p> + +<p>—Oui, monsieur le procureur, répondit cet officier pusillanime, je vais +donner ces ordres... dans un quart d'heure Verdun sera tranquille...</p> + +<p id="cor_10">—Dans un quart d'heure Verdun sera en flammes et nous chanterons +l'<ins title='Hymme'>Hymne</ins> des Marseillais à la lueur des obus! cria une voix forte, +derrière eux.</p> + +<p>La porte s'était ouverte sous une poussée, et <span class="pagenum" id="Page_220">[220]</span> Beaurepaire, +accompagné de Lefebvre, et entouré de soldats du 13<sup>e</sup> et de volontaires +de Mayenne-et-Loire, apparaissait terrible comme le Dieu de la guerre, +devant ces citadins effarés.</p> + +<p>Le président essaya de prendre un peu d'autorité:</p> + +<p>—Qui vous a autorisé, commandant, à venir troubler les délibérations de +la municipalité et des citoyens qu'elle a réunis en conseil? dit-il +d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme.</p> + +<p>—On assure, répondit Beaurepaire, sans se troubler, que vous machinez +tous ici une infâme trahison et que vous parlez de rendre la ville... +Est-ce vrai, citoyens?... répondez!</p> + +<p>—Nous n'avons pas à vous faire connaître les résolutions de l'autorité, +commandant... veuillez vous retirer avec vos hommes et faire cesser le +feu que vous avez ordonné sans avoir pris l'avis du conseil de défense! +dit sévèrement le président, se sentant soutenu par les notables.</p> + +<p>Beaurepaire réfléchit un instant, puis, se découvrant, dit avec une +intonation respectueuse:</p> + +<p>—Messieurs, c'est vrai, je n'ai pas attendu l'avis du conseil de +défense pour faire feu sur les Prussiens qui déjà s'approchaient des +portes et faisaient mine d'entrer au premier signal... un signal qu'ils +paraissaient attendre du dedans... J'ai barricadé les portes; mon brave +ami Lefebvre, que voilà, a placé ses voltigeurs des deux côtés <span class="pagenum" id="Page_221">[221]</span> de +chaque palissade, et l'ennemi s'est arrêté... en même temps, pour +l'empêcher de voir de trop près ce que nous faisions sur les remparts, +j'ai envoyé quelques boulets qui ont fait reculer un peloton +d'Autrichiens trop pressés de nous rendre visite... je venais d'arriver +avec mes volontaires quand on m'a prévenu de ce qui se passait... +j'avoue que je n'ai pas pensé à prendre l'avis du conseil de défense!</p> + +<p>—Et vous avez eu tort, commandant! dit le directeur du génie Bellemond.</p> + +<p>Beaurepaire remit son chapeau.</p> + +<p>—Camarade, dit-il au commandant, ceci me regarde... je répondrai, s'il +le faut, de ma conduite devant les représentants du peuple qui ne vont +pas tarder à venir ici... Je respecte la Commune de Verdun et ses +officiers municipaux... j'espère qu'ils sont patriotes, et prêts à faire +leur devoir... je prendrai leurs ordres pour tout ce qui concerne le +service intérieur et les mesures de police... Je sais l'obéissance que +les soldats de la nation doivent aux mandataires du peuple... Mais, pour +ce qui regarde mon métier de soldat et les obus à envoyer aux Prussiens, +vous me permettrez, camarade, d'agir comme il me paraîtra utile... +Tenez-vous-le pour dit! je suis ici votre égal, et nous n'avons qu'à +marcher d'accord ensemble pour repousser l'ennemi et sauver la ville!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_222">[222]</span> +Ces paroles énergiques, lancées d'une voix mâle, impressionnèrent le +directeur du génie, officier subalterne subitement promu, et qui eût agi +bravement s'il ne se fût senti dominé par le président et le +procureur-syndic.</p> + +<p>—Pourtant, hasarda-t-il, le conseil de défense existe... vous devez +prendre ses avis avant de livrer bataille!</p> + +<p>—Quand l'ennemi est aux portes, et que déjà les combattants de la ville +hésitent, le conseil de défense, s'il était alors consulté, ne pourrait +qu'ordonner au chef des troupes de barrer la route, de disperser les +tirailleurs sur les remparts, de braquer des pièces sur les corps +ennemis s'approchant, et de commencer le feu... C'est ce que j'ai fait, +camarade! tout comme si j'avais eu le temps de consulter le conseil que +vous présidez... Mais en réalité, pouvait-il avoir un autre avis? +Pouvait-il me commander autre chose? Tout ce qu'il devrait me reprocher, +c'est de n'avoir pas ouvert un feu assez vif... Mais les munitions +manquaient... Les voilà qui arrivent... Ecoutez!... ça va chauffer!...</p> + +<p>De violentes détonations suivirent les paroles de Beaurepaire; c'était +dans la direction de la porte Saint-Victor.</p> + +<p>Les notables frémirent. Plusieurs se glissèrent dehors, inquiets pour +leurs demeures, car à cette furieuse canonnade les Prussiens et les +Autrichiens <span class="pagenum" id="Page_223">[223]</span> allaient certainement répondre par une pluie d'obus.</p> + +<p>—Parbleu! voilà un brave homme! se dit Neipperg en regardant la franche +physionomie de Beaurepaire. Sa vue console de tout ce spectacle +honteux!...</p> + +<p>Et s'avançant vers lui poliment, il lui dit:</p> + +<p>—Commandant, je ne dois pas vous laisser ignorer qui je suis... le +comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt...</p> + +<p>—Vous êtes en civil? dit Beaurepaire défiant, regardant celui qui se +présentait ainsi à lui.</p> + +<p>—Je ne suis pas venu en parlementaire, commandant, mais simplement +chargé de remettre à la municipalité de Verdun et au conseil de défense +une note officieuse du généralissime.</p> + +<p>—Une sommation d'avoir à rendre la place sans doute?</p> + +<p>—Vous l'avez dit.</p> + +<p>—Et qu'a-t-on répondu ici?...</p> + +<p>Beaurepaire jeta un regard accusateur sur les notables et sur les +magistrats municipaux, qui baissèrent les yeux et détournèrent la tête.</p> + +<p>Gossin, le procureur, souffla à l'oreille du président:</p> + +<p>—Si cet agent de Brunswick dit tout, ce chenapan de Beaurepaire est +capable de nous faire fusiller par ses brigands, mon pauvre monsieur +Ternaux!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_224">[224]</span> +—J'en ai peur, mon pauvre monsieur Gossin! répondit tristement le +président.</p> + +<p>Mais Neipperg se contenta de dire habilement:</p> + +<p>—Je n'ai pas eu le temps de recueillir l'avis de ces messieurs... Vous +vous êtes chargé de répondre vous-même au généralissime!...</p> + +<p>Cette franchise plut à Beaurepaire, qui dit aussitôt:</p> + +<p>—Alors, monsieur, votre mission est terminée... Voulez-vous me +permettre de vous reconduire moi-même jusqu'aux avant-postes?</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, commandant!</p> + +<p>Beaurepaire, avant de quitter la salle, se tourna une dernière fois vers +le président et le procureur-syndic:</p> + +<p>—Messieurs de la Commune, leur dit-il, j'ai promis à mes hommes de +m'ensevelir avec eux sous les ruines de Verdun plutôt que de rendre la +ville... J'espère que vous partagez mon avis?...</p> + +<p>—Mais, commandant, si la ville entière voulait capituler?... Si les +habitants refusaient de se laisser bombarder? Que décideriez-vous? +Iriez-vous, malgré toute une population, continuer à entretenir un feu +meurtrier? dit le président... Voyons! que feriez-vous?... Nous +attendons votre réponse...</p> + +<p>Beaurepaire réfléchit une seconde, puis il éclata:</p> + +<p>—Si vous me forciez à rendre la ville, entendez-vous <span class="pagenum" id="Page_225">[225]</span> bien, +messieurs? plutôt que de subir cette honte et de trahir mon serment... +je me ferais sauter la cervelle!... J'ai juré de défendre Verdun jusqu'à +la mort!...</p> + +<p>Il alla vers la porte, puis revint brusquement, frappa d'un grand coup +de poing la table et répéta:</p> + +<p>—Oui, jusqu'à la mort!... jusqu'à la mort!...</p> + +<p>Il sortit suivi de Neipperg, laissant les notables terrifiés.</p> + +<p>—Il se tuerait?... Ma foi, ce serait de la besogne toute faite et un +fort soulagement pour tout le monde, dit à mi-voix Lowendaal qui venait +de rentrer, sans bruit, dans la salle du conseil.</p> + +<p>On l'interrogea. On lui demanda ce qui se passait dans la ville.</p> + +<p>—On se bombarde ferme de part et d'autre, dit-il avec son sourire +sceptique. Les volontaires courent sur les remparts comme des fauves... +Il y en a déjà parmi eux plusieurs d'atteints... Ah! ces fantassins du +13<sup>e</sup>!... ils ont avec eux une sorte de démon femelle, la femme du +capitaine Lefebvre, m'a-t-on dit, une cantinière, qui se démène, va, +vient, porte les munitions, s'attelle aux pièces de canon, arrache la +mèche tout allumée des obus prussiens qui tombent sur les glacis... Je +crois vraiment qu'elle a ramassé à plusieurs reprises les fusils des +voltigeurs tombés près d'elle et ne s'en est allée qu'après avoir fait +<span class="pagenum" id="Page_226">[226]</span> le coup de feu... comme un homme!... Heureusement qu'il n'y a pas +beaucoup de soldats comme cette amazone, autrement jamais les +Autrichiens n'entreraient ici!...</p> + +<p>—Vous espérez donc encore, baron? demanda le président.</p> + +<p>—Plus que jamais... Ce bombardement était nécessaire, je vous l'ai +dit... les habitants n'étaient pas suffisamment impressionnés... Mon +domestique, le fidèle Léonard, avait eu beau griser des artisans, des +bourgeois, et leur raconter mille balivernes selon mes instructions, ils +n'étaient pas encore persuadés... ils n'acceptaient qu'avec hésitation +la capitulation... Demain matin, ils la réclameront tous!...</p> + +<p>—Vous nous redonnez confiance!...</p> + +<p>—Je vous dis, monsieur le président, que l'on viendra vous obliger à +signer la capitulation... vous aurez la main forcée!...</p> + +<p>—Le ciel vous entende! soupira le président; mais voici l'envoyé du duc +de Brunswick retourné à son quartier général... Quand le revoir? Comment +le faire revenir... il a gardé le projet de capitulation...</p> + +<p>—Il suffit que quelqu'un de sûr aille au camp autrichien et lui porte +le double que vous avez conservé... avec l'assurance que demain le +généralissime trouvera les portes ouvertes...</p> + +<p>—Mais qui charger d'une telle mission?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_227">[227]</span> +—Moi! dit Lowendaal.</p> + +<p>—Ah! vous nous sauvez!... s'écria le président qui, se levant, dans un +élan de joie, lui donna l'accolade comme il l'eût fait pour un messager +annonçant une victoire.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_228"><a href="#toc">XI</a><br /> +<small>LA MISSION DE LÉONARD</small></h3> + +<p>Quelques instants après, Lowendaal, muni du double du projet de +capitulation, quittait l'hôtel de ville. Il retrouva sur la place +Léonard qui l'attendait.</p> + +<p>A voix basse, bien que toute oreille fût éloignée, le baron lui donna un +ordre assez détaillé.</p> +</div> + +<p>Léonard eut des mouvements de surprise, témoignant qu'il comprenait la +tâche qui lui était confiée, mais aussi montrant qu'elle l'embarrassait +et l'effrayait même un peu...</p> + +<p>Il se fit répéter deux fois ce que venait de lui dire son maître.</p> + +<p>Celui-ci, d'un ton sévère, ajouta:</p> + +<p>—Hésiteriez-vous, maître Léonard?... vous savez pourtant que, bien que +nous nous trouvions dans une ville assiégée, il s'y rencontre <span class="pagenum" id="Page_229">[229]</span> des +prisons et des gendarmes pour y conduire ceux qui... comme certain +personnage de ma connaissance... ont contrefait le sceau de l'Etat et +délivré, aux employés des aides et des gabelles, de faux récépissés...</p> + +<p>—Je sais cela, monsieur le baron, hélas!... dit Léonard d'un ton +soumis.</p> + +<p>—Si vous le savez, ne l'oubliez plus! reprit le baron se radoucissant. +Cela me peine, Léonard, d'être obligé de rappeler à un serviteur dévoué +comme vous l'êtes, que je l'ai sauvé des galères!...</p> + +<p>—Et que vous pouvez l'y renvoyer! Oh! monsieur, je m'en souviendrai!</p> + +<p>—Alors, vous obéirez?...</p> + +<p>—Oui, monsieur le baron... Mais songez comme c'est grave... comme c'est +terrible ce que vous me demandez là!...</p> + +<p>—Vous vous exagérez l'importance de cette affaire... de confiance, dont +il me plaît de vous charger... Morbleu! maître Léonard, vous m'avez +accoutumé à plus de docilité, à plus de dévouement aussi! Vous devenez +ingrat!... C'est un vilain défaut, l'oubli des bienfaits!...</p> + +<p>—Monsieur le baron, je vous serai éternellement reconnaissant, larmoya +le misérable que Lowendaal avait surpris volant avec les employés des +fermes à l'aide de faux poinçons... je suis prêt à vous suivre et à vous +obéir partout où il <span class="pagenum" id="Page_230">[230]</span> vous plaira me conduire... Mais ce que vous +m'ordonnez présentement est...</p> + +<p>—Abominable? vous avez des scrupules à présent, maître Léonard? dit le +baron, d'un ton devenu goguenard.</p> + +<p>—Je ne me permettrais pas de trouver abominable une chose que M. le +baron me commande... je voulais dire autrement...</p> + +<p>—Et quelle était votre pensée? Je serais curieux de connaître votre +opinion...</p> + +<p>—Monsieur le baron, la... chose... est dangereuse... oh! pour moi +seulement! se hâta de dire Léonard, car si j'étais pris, on me rôtirait +à petit feu plutôt que de me faire dire ce que M. le baron m'aurait +ordonné...</p> + +<p>—D'abord, on ne vous croirait pas, interrompit sèchement le baron; +ensuite, aucune preuve de l'ordre, que vous prétendriez avoir reçu de +moi, ne serait trouvée... Enfin, et ceci doit vous rassurer pleinement, +mes dispositions sont prises pour assurer votre retraite, au cas +improbable où vous seriez découvert...</p> + +<p>—Vraiment, monsieur le baron? dit avec joie Léonard.</p> + +<p id="cor_11">—Ma chaise de poste vous attendra auprès de la Porte-Neuve, sur la +route de <ins title='Commercv'>Commercy</ins>... On ne se bat pas de ce côté!...</p> + +<p>—Mais comment sortirai-je?</p> + +<p>—Mission du conseil de défense... Prenez ce <span class="pagenum" id="Page_231">[231]</span> sauf-conduit et venez +me retrouver demain, au point du jour, au camp du duc de Brunswick...</p> + +<p>Et Lowendaal remit à Léonard un laissez-passer en blanc de la +municipalité.</p> + +<p>—J'obéirai! dit Léonard, plus rassuré.</p> + +<p>—Tâchez de ne pas compromettre sottement votre mission en vous faisant +prendre par les enragés volontaires de Beaurepaire... Si vous vous +laissez arrêter, il me sera impossible de taire vos antécédents... Alors +gare les galères!... C'est aussi peut-être la mort immédiate, comme +espion!</p> + +<p>Léonard eut un frisson.</p> + +<p>—Je ferai attention, monsieur le baron!</p> + +<p>—Bien... vous avez compris... allez donc!... et que du camp des émigrés +je reçoive de vos nouvelles!...</p> + +<p>—Je tâcherai, monsieur le baron!... C'est égal, ce que vous voulez de +moi n'est pas commode... et j'ai peur que la chaise de poste attende +inutilement à la Porte-Neuve!...</p> + +<p>—Imbécile!... dans une ville que de toutes parts l'on bombarde... où la +flamme est partout... la surveillance est impossible... Je compte sur +vous, maître Léonard!... Si vous me trahissiez, ou si vous veniez à +faiblir, comme je rentrerai demain dans Verdun, vous pouvez compter que +ma première visite sera pour le présidial et la seconde pour le +fonctionnaire chargé de ferrer <span class="pagenum" id="Page_232">[232]</span> les galériens en attendant le départ +de la prochaine chiourme pour Toulon!... Adieu, maître Léonard, ou +plutôt à demain, à la pointe du jour!...</p> + +<p>Et Lowendaal s'éloigna d'un pas tranquille vers la Porte-Neuve, tandis +que Léonard, perplexe, méditant sur l'accomplissement de sa mission, se +demandait:</p> + +<p>—Comment pénétrer, sans éveiller l'attention de personne, dans cet +hôtel de madame de Blécourt?... Comment aborder au milieu de la nuit le +commandant Beaurepaire?... sans escorte, désarmé, endormi?...</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_233"><a href="#toc">XII</a><br /> +<small>LE CAMP DES ÉMIGRÉS</small></h3> + +<p>Lowendaal, en quittant Léonard, murmura d'un air satisfait:</p> + +<p>—Le drôle fera ce que je lui ai dit... il tremble un peu... mais la +peur des galères sera pour son esprit plus forte que la crainte du grand +sabre de ce sacripant de Beaurepaire!... placer l'homme entre deux +alternatives inégalement chanceuses, être envoyé aux galères ou bien +risquer de l'être seulement si l'on est pris, tous les gens +intelligents, et Léonard n'est pas un sot, choisiraient ce dernier +parti... donc il ira et ne se fera pas prendre!... Il marchera un peu à +contre-cœur et en serrant les jambes, mais il marchera... Les soldats +ne font-ils pas ainsi? Quand on les envoie à la gueule d'un canon, ce +n'est pas toujours l'amour de la gloire qui les y pousse, c'est aussi la +<span class="pagenum" id="Page_234">[234]</span> crainte d'être fusillés s'ils lâchent pied... ce qui le prouve +bien, c'est que l'on ne fuit qu'en masse... le châtiment, en se +répandant sur trop de têtes, ne pourrait atteindre personne... Léonard +est seul... il ne reculera pas... du camp des émigrés, comme le bon +Talthybios, le héraut veillant au palais des Atrides, j'espère +apercevoir bientôt le signal attendu!... ajouta en souriant le baron +qui, en sa qualité de fermier général, s'il ne se montrait pas très +scrupuleux en toutes matières, aimait fort à prouver sa délicatesse +littéraire et sa connaissance érudite des bons auteurs.</p> +</div> + +<p>Il marchait lentement dans la nuit, par les quartiers déserts de la +ville, prêtant l'oreille aux détonations lointaines, et suivant d'un +regard indifférent la trace lumineuse des obus qui, comme de rapides +météores, s'entre-croisaient sur le fond noir du ciel.</p> + +<p>On ne se battait pas de ce côté de la ville.</p> + +<p>Quelques factionnaires veillaient sur les remparts, et leurs cris +d'appel: Sentinelles, prenez garde à vous! espacés dans le silence, +troublaient seuls les abords de la Porte-Neuve vers laquelle le baron se +dirigeait.</p> + +<p>Il trouva à cette porte des gardes nationaux à qui, ainsi que cela avait +été convenu secrètement à son départ de l'hôtel de ville, un ordre avait +été envoyé par le procureur-syndic de laisser passer le baron de +Lowendaal.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_235">[235]</span> +Sans difficulté, le chef de poste fit franchir la poterne au baron, +en lui souhaitant bonne réussite.</p> + +<p>S'orientant dans la campagne déserte, le baron gagna un petit bois dont +il longea les maigres arbres et marcha droit vers un feu qui brûlait à +quelque distance dans la plaine,—un bivouac d'avant-poste +vraisemblablement.</p> + +<p>Un cri de: «Qui-vive?» prononcé en français le fit s'arrêter.</p> + +<p>—Je ne me suis pas trompé! murmura-t-il, ce sont des Français qui sont +là!</p> + +<p>Il demeura immobile après avoir répondu:</p> + +<p>—Ami!... envoyé de la municipalité de Verdun!...</p> + +<p>Un silence suivit, puis il vit se détacher une masse sombre, +qu'accompagnait un cliquetis de fer.</p> + +<p>Une lueur se balançait et marchait vers lui...</p> + +<p>Quatre hommes, avec le porteur du falot, venaient le reconnaître.</p> + +<p>Après avoir décliné ses qualités au chef de l'escouade, et avoir demandé +à être conduit au général en chef, le baron fut prié très poliment de +prendre place au bivouac, en attendant qu'on pût le mener au quartier +général.</p> + +<p>Il accepta de grand cœur, car la nuit était fraîche. Il vint +s'asseoir auprès des volontaires royaux, devant des fagots brûlants.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_236">[236]</span> +Son arrivée avait mis en rumeur le campement, et les plus dormeurs +s'étaient éveillés pour venir aux nouvelles et apprendre de l'arrivant +ce qui se passait dans Verdun.</p> + +<p>Ce camp des émigrés était étrange et bigarré.</p> + +<p>L'armée de Condé se composait de volontaires accourus de tous les points +de la France, mais principalement de l'Ouest, pour se battre contre les +armées du pays, défendre le drapeau blanc, rétablir le roi et abattre la +Révolution.</p> + +<p>Beaucoup de ces volontaires étaient venus là un peu contraints.</p> + +<p>Les uns poussés par leurs familles, entraînés par l'exemple, incapables +de rester dans leurs propriétés ruinées ou envahies.</p> + +<p>Quelques-uns par fanatisme, beaucoup dans l'espoir de rentrer avec +triomphe et profit en France, escomptant vingt-cinq ans d'avance le +fameux milliard des émigrés.</p> + +<p>Cette armée de rebelles et de traîtres était divisée par provinces. Les +gentilshommes y conservaient leurs privilèges et leur infatuation. Ils +ne se mêlaient pas aux roturiers. Ainsi la Bretagne avait fourni sept +compagnies de nobles, et une huitième avait été réservée aux défenseurs +issus du tiers état. Le costume affirmait encore cette distinction des +castes. Les non-nobles portaient un uniforme gris de fer; les +gentilshommes avaient l'habit bleu de roi avec retroussis. Ainsi <span class="pagenum" id="Page_237">[237]</span> +ces insurgés contre la volonté de la nation, rassemblés pour une même +cause, courant les mêmes dangers, se préoccupaient de perpétuer dans +leurs bandes de partisans des hiérarchies et des catégories sociales qui +n'étaient déjà plus qu'un legs du passé. Les bourgeois, avec leur triste +casaque gris de fer, avaient pourtant plus d'abnégation et de vrai +dévouement que les nobles, puisqu'ils se battaient pour défendre des +privilèges auxquels ils n'avaient aucun droit.</p> + +<p>Quelques déserteurs, conservant l'uniforme de leur corps, des officiers +de marine en très grand nombre, formaient le seul élément vraiment +militaire de l'émigration.</p> + +<p>Le corps de la marine, brave, mais superstitieux et très entiché de la +royauté, était surtout recruté parmi les familles du littoral breton, +toutes hostiles à la Révolution. La désertion de ces marins affaiblit +pour longtemps notre force sur mer et, malgré le courage des matelots, +assura aux Anglais la victoire sur nos flottes et leur conserva l'empire +des eaux. On n'a pas assez tenu compte de cette trahison des officiers +de la marine royaliste, lorsqu'on a énuméré les mesures de rigueur +prises par la Convention dans l'Ouest.</p> + +<p>La résistance héroïque des chouans fanatisés fut moins funeste à la +patrie que la fuite de ces marins expérimentés, les compagnons de La +Pérouse <span class="pagenum" id="Page_238">[238]</span> et de d'Estaing, ces glorieux adversaires des Anglais +durant la guerre d'Amérique, quittant le pont de leurs navires pour +aller caracoler ridiculement derrière un général prussien et se faire +battre par des gardes nationaux.</p> + +<p>Les volontaires royaux étaient mal équipés, mal armés, mal +approvisionnés en tout. Leurs fusils, de fabrication allemande, étaient +fort pesants. Beaucoup de gentilshommes n'avaient que leurs armes de +chasse.</p> + +<p id="cor_12">La composition de cette armée disparate la faisait ressembler à une +troupe de bohémiens révoltés. Les âges étaient mêlés. De vieux +hobereaux, cassés, voûtés, traînant la jambe, s'avançaient à côté de +jouvenceaux étiolés. Des familles entières, depuis le grand-père +jusqu'au petit-fils, se trouvaient côte à côte sur les rangs. <ins title="C'étai,">C'était</ins> +touchant et grotesque.</p> + +<p>L'armée des princes était d'ailleurs dépourvue d'artillerie et, malgré +le courage individuel dont firent preuve la plupart de ces soldats +improvisés, leur appoint à la cause royale ne fut jamais qu'une quantité +négligeable. Les Prussiens et les Autrichiens ne se firent pas faute de +le faire sentir à plus d'une reprise à ces gentilshommes encombrants et +inutiles.</p> + +<p>Le baron de Lowendaal écoutait, avec son sourire railleur, les +confidences, les vantardises et les récriminations des volontaires.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_239">[239]</span> +Comme il venait de Paris, on l'accablait de questions sur l'état de +la capitale et les prévisions favorables au retour triomphal du roi.</p> + +<p>Le baron leur répondait évasivement, disant qu'à son avis tout pouvait +encore s'arranger, qu'il fallait cependant compter avec la surexcitation +des foules et l'ardeur avec laquelle on courait s'enrôler, depuis que la +patrie avait été déclarée en danger.</p> + +<p>Les jeunes gentilshommes écoutaient avec des ricanements hautains les +réponses pourtant fort mesurées du baron qui, de son côté, tout en +s'informant de l'heure à laquelle le général en chef pourrait le +recevoir, témoignait une certaine impatience de remplir sa mission.</p> + +<p>Tout en racontant à son auditoire irritable ce qu'il savait des +préparatifs de résistance de la nation tout entière debout, prête à +mourir, le baron, du coin de l'œil, par-dessus la flamme rouge du +bivouac, guettait un coin sombre, par delà les remparts de Verdun, du +côté de la porte Saint-Victor.</p> + +<p>Il semblait attendre d'un instant à l'autre un signal qui ne se +produisait pas...</p> + +<p>Par moments il tirait sa montre, la consultait et, avec anxiété, +n'écoutant plus que distraitement le verbiage des gentilshommes, +regardait le coin du ciel toujours noir au-dessus de la ville...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_240">[240]</span> +—Que fait donc ce faquin de Léonard? murmurait-il. M'aurait-il +trahi!... aurait-il manqué de courage au bon moment... Oh! je me +vengerai terriblement... je l'envoie aux galères comme je l'ai dit, s'il +m'a trompé!...</p> + +<p>Et le baron, ne faisant même plus mine de prêter l'oreille aux propos +des volontaires, feignant de céder au sommeil, fermait les yeux et +s'apprêtait à se rouler dans son manteau, le long des cendres rougeâtres +du bivouac, quand on vint l'avertir que le général Clerfayt l'attendait +et qu'il le recevrait sur-le-champ dans sa tente.</p> + +<p>Le baron se leva en rechignant et suivit le planton qui devait le +guider, non sans jeter une dernière fois un regard chargé d'inquiétude +vers les maisons de Verdun se dressant au-dessus du rempart, dans la +ville haute. Plongées dans l'ombre et le repos, ces demeures paisibles +semblaient indifférentes au bombardement qui continuait de l'autre côté +de la ville, plus faible, plus ralenti, les Prussiens ne répondant que +modérément au feu des assiégés, et ceux-ci, en prévision d'un siège qui +pouvait, qui devait être long, ménageant les munitions.</p> + +<p>Dans la tente du général en chef, le baron retrouva l'aide de camp qui +s'était présenté à l'hôtel de ville.</p> + +<p>Il fit une grimace en saluant toutefois poliment le comte de Neipperg.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_241">[241]</span> +Celui-ci lui rendit froidement son salut.</p> + +<p>L'entrevue fut brève.</p> + +<p>Le général autrichien s'informa des dispositions de la ville de Verdun.</p> + +<p>Et comme le baron lui assurait qu'elles étaient excellentes, favorables +à la reddition, le général répondit d'un geste muet, entr'ouvrant la +toile de sa tente, comme pour montrer les flamboiements d'obus au-dessus +des remparts...</p> + +<p>Le baron regarda, suivant machinalement le geste du général.</p> + +<p>Quelque maître qu'il fût de lui-même, il ne put s'empêcher de pousser +une rapide exclamation où il y avait du triomphe et du soulagement.</p> + +<p>Il venait d'apercevoir, dans la partie nord de la ville, une rougeur +ardente.</p> + +<p>Des flammes tourbillonnaient au milieu de flocons de fumée dans ce +quartier de Verdun, qui jusque-là semblait épargné par le feu des +assiégeants.</p> + +<p>—Qu'avez-vous? demanda le général en chef, surpris de l'émotion +extraordinaire que venait de manifester l'envoyé de la municipalité.</p> + +<p>—Rien, mon général... rien du tout! la fatigue, le trouble... la joie +aussi où je me trouve de savoir que demain les horreurs d'un siège +seront épargnées à cette belle cité... Voilà l'explication de mon cri à +la vue des obus et des boulets <span class="pagenum" id="Page_242">[242]</span> rouges sillonnant l'espace!... +dit-il en s'efforçant de paraître calme.</p> + +<p>—Alors vous croyez, dit Clerfayt, que la ville ouvrira demain ses +portes?...</p> + +<p>—J'en suis sûr, monseigneur... un homme à moi doit m'apporter ce matin +même la capitulation signée...</p> + +<p>—Pourquoi ne pas l'avoir apportée vous-même? Pourquoi renvoyer mon aide +de camp, M. le comte de Neipperg que voici, chargé par moi et par +monseigneur le duc de Brunswick de vous remettre votre acceptation?...</p> + +<p>—Je n'étais pas certain, général, que la ville serait en état de +capituler demain matin?...</p> + +<p>—Ah!... et quel était l'obstacle?</p> + +<p>—Un forcené... un chef de brigands, le commandant de Beaurepaire... +entré hier soir, par surprise, dans la place, et qui pourrait +contrecarrer nos projets, ruiner nos espérances...</p> + +<p>—Un brave soldat! un adversaire énergique, que ce commandant, dit le +comte de Neipperg à Clerfayt.</p> + +<p>—Vous l'avez vu? demanda Clerfayt avec intérêt.</p> + +<p>—Je l'ai vu... je l'ai entendu parler... vous pouvez le voir agir... +car c'est lui qui a mis Verdun si rapidement en état de défense... tant +qu'il sera debout, je ne suis pas de l'avis de monsieur, moi: Verdun ne +capitulera pas...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_243">[243]</span> +Et Neipperg jeta un regard méprisant au baron.</p> + +<p>—Qu'avez-vous à dire? fit Clerfayt. Vous me promettez l'ouverture des +portes pour demain matin... mon aide de camp, qui a vu la place et qui +affirme l'énergie de son défenseur, dit qu'elle ne cédera pas aussi +facilement... répondez-moi!</p> + +<p>—Pardon! monseigneur, dit le baron de sa voix onctueuse, je ne +contredis point l'aide de camp... je vous avais déjà signalé cet +obstacle... Beaurepaire... et je vous faisais part de mes hésitations, +de mes craintes... je n'étais pas assuré, je vous l'ai dit, que Verdun +capitulerait...</p> + +<p>—Et maintenant vous croyez la reddition possible?</p> + +<p>—Certaine, monseigneur!...</p> + +<p>—Mais... Beaurepaire?...</p> + +<p>—Beaurepaire est mort, monseigneur!</p> + +<p>—Mort!... qu'en savez-vous?... qui vous l'a appris?...</p> + +<p>Le baron s'inclina, et, avec un sourire plus accentué que de coutume:</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, me permettra d'attendre la confirmation +officielle de la nouvelle dont je ne suis que le prévoyant messager... +L'homme qui doit apporter la capitulation signée vous apprendra +également la fin, pour moi certaine, du commandant de Beaurepaire...</p> + +<p>—Bien, monsieur, nous attendrons! dit froidement <span class="pagenum" id="Page_244">[244]</span> Clerfayt en +faisant signe au baron que l'entretien était terminé.</p> + +<p>Tandis que Lowendaal se retirait, le comte de Neipperg disait au général +autrichien:</p> + +<p>—Comment cet homme louche, à figure d'espion, sous son masque +débonnaire et souriant, sait-il que Beaurepaire n'est plus?... Il était +vivant il y a deux heures, quand j'ai quitté Verdun... l'auraient-ils +assassiné là-bas!...</p> + +<p>Clerfayt regarda avec surprise son aide de camp:</p> + +<p>—Nous faisons la guerre loyale et au grand jour, nous autres soldats, +mon cher Neipperg... Mais ces marchands qui nous tendent les mains et +nous ouvrent les portes de leurs villes sont capables de bien des +lâchetés!... il y a des épluchures et des débris peu propres dans la +cuisine de la victoire!... Les convives du festin ne doivent pas trop +s'inquiéter de la façon dont on leur a préparé les plats... Autrement +personne n'aurait d'appétit et personne ne mordrait à la gloire!... +Achevons notre courrier, mon cher, car déjà le matin paraît et, si ce +baron a dit vrai, nous aurons pas mal de choses à faire dans la journée: +la ville à occuper, les postes à garnir, les autorités à changer et à +surveiller, sans compter la revue que Leurs Majestés doivent passer au +milieu des félicitations et des hommages des habitants! A la besogne, et +faisons comme si <span class="pagenum" id="Page_245">[245]</span> ce Lowendaal n'avait pas dit vrai... Continuons à +envoyer quelques messagers énergiques à ce Beaurepaire, qui m'a l'air en +effet d'un rude adversaire!...</p> + +<p>Et tandis que Neipperg s'asseyait devant la petite table du général, se +disposant à écrire sous sa dictée, Clerfayt, soulevant la porte de sa +tente, cria à l'un des officiers d'artillerie qui attendait auprès d'une +batterie:</p> + +<p>—Commandant, continuez le feu jusqu'à ce que, sur les remparts de +Verdun, vous aperceviez hissé le drapeau parlementaire!...</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_246"><a href="#toc">XIII</a><br /> +<small>LE SECOND ENFANT DE CATHERINE</small></h3> + +<p>Léonard, en quittant, fort perplexe, comme nous l'avons vu, son maître, +peu commode ce soir-là et beaucoup trop porté à se souvenir d'un passé +désagréable, se rendit vers la porte de France.</p> + +<p>De ce côté, le canon tonnait sans relâche.</p> +</div> + +<p>Ce n'était pas que Léonard fût fort amateur de cette musique des canons.</p> + +<p>Mais il avait reçu des ordres précis et il lui fallait les exécuter.</p> + +<p>Là où l'on se battait, il pensait devoir rencontrer celui qu'il +cherchait, celui qu'il avait reçu l'ordre de trouver: le commandant +Beaurepaire.</p> + +<p>Avant de gagner les abords de la porte où, debout sur le revers des +glacis, se tenaient plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait +certainement <span class="pagenum" id="Page_247">[247]</span> celui qu'il avait mission d'aborder, Léonard se +faufila parmi des groupes de curieux entourant une carriole, devant +laquelle une table était installée avec des bouteilles, des verres, +quelques morceaux de pain, du cervelas et du saucisson.</p> + +<p>C'était la cantine du 13<sup>e</sup> léger.</p> + +<p>Derrière la table que deux torches fumeuses éclairaient, Catherine +Lefebvre, alerte, joyeuse et bourrue, vaquait à la distribution des +vivres et des rafraîchissements, suffisant à peine à répondre aux +commandes réitérées des canonniers altérés et des soldats venus, entre +deux coups de feu, s'offrir la goutte et boire à la délivrance de +Verdun.</p> + +<p>De temps en temps, Catherine s'arrêtait de verser du vin ou de couper +des tronçons de cervelas pour donner un coup d'œil à sa carriole...</p> + +<p>Là, dans un petit lit, dormait du sommeil inaltérable de l'enfance le +petit Henriot.</p> + +<p>—Ça le berce, le canon! disait Catherine rassurée.</p> + +<p>Elle se remettait à sa distribution, non sans grommeler quelques paroles +énergiques à l'adresse des Prussiens.</p> + +<p>Dès le commencement de la bataille, lorsque, les ennemis s'approchant +déjà des portes de la ville, Beaurepaire avait surgi, se multipliant, +courant aux batteries, déployant ses tirailleurs, <span class="pagenum" id="Page_248">[248]</span> faisant garnir de +gabions et de fascines les ouvrages protégeant la porte de France, +Catherine, dédaignant l'abri de sa cantine, avait grimpé sur les glacis.</p> + +<p>Là, comme une furie de la guerre, harcelant les traînards, encourageant +les braves, ramassant les premiers blessés, et, par moment, saisissant +un fusil et le déchargeant sur les cavaliers autrichiens qui s'étaient +hasardés jusque sous les embrasures des poternes, elle avait contribué +énergiquement à enrayer la panique et à arrêter l'ennemi, surpris de cet +accueil.</p> + +<p>Beaurepaire l'avait aperçue et l'avait félicitée.</p> + +<p>Puis, l'ennemi s'était retiré, ayant renoncé à surprendre une ville qui +se trouvait ainsi sur ses gardes; Catherine était retournée à sa cantine +où les clients abondaient.</p> + +<p>Elle avait, dans l'intervalle du premier combat, entrevu Lefebvre qui, +avec ses voltigeurs, garnissait les parapets et, des meurtrières, +dirigeait un feu plongeant sur les éclaireurs autrichiens.</p> + +<p>Toute rassurée et tout heureuse, car c'était pour elle le baptême du +feu, elle avait repris ses fonctions de cantinière, dont elle +s'acquittait avec bonne humeur, à la satisfaction générale.</p> + +<p>Comme elle venait de verser la goutte à deux artilleurs, elle aperçut, +un peu à l'écart, un civil qui les regardait boire:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_249">[249]</span> +—Eh! l'ami, lui cria-t-elle sans façon, pourquoi ne viens-tu pas +t'arroser d'un bon coup de schnick, comme on dit chez nous?... Tu es un +civil, ça ne fait rien... Demain, tu seras comme les autres, sous les +armes... Va! tu peux trinquer avec les défenseurs de ton pays... on est +tous des frères!</p> + +<p>Et comme l'homme ne répondait pas à cet appel engageant et faisait mine +de s'éloigner, elle le rappela:</p> + +<p>—Eh! l'ami, ne t'en va pas comme ça!... Viens, que je t'ai dit... Tu +n'as peut-être pas d'argent pour trinquer?... Ça ne fait rien... c'est +moi qui régale aujourd'hui, demain tu paieras à ton tour... Qu'est-ce +qu'il faut te servir, citoyen?</p> + +<p>L'homme interpellé répondit sèchement:</p> + +<p>—Merci, je ne bois pas...</p> + +<p>—Tu n'as pas soif... et tu ne te bats pas? Alors, qu'est-ce que tu +viens faire ici?...</p> + +<p>L'homme hésita, puis dit d'une voix sourde:</p> + +<p>—Je voudrais parler au commandant Beaurepaire...</p> + +<p>Catherine le regarda avec surprise.</p> + +<p>—Toi?... parler au commandant?... et qu'est-ce que tu lui veux?...</p> + +<p>—J'ai des choses importantes à lui dire...</p> + +<p>Catherine haussa les épaules.</p> + +<p>—Tu choisis bien ton moment, mon garçon!...</p> + +<p>—On choisit le moment qu'on peut...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_250">[250]</span> +—C'est possible... mais pour l'instant le commandant n'est pas +visible...</p> + +<p>L'homme se frotta la tête et murmura:</p> + +<p>—C'est qu'il faut absolument que je le trouve...</p> + +<p>Catherine regardait avec méfiance son interlocuteur. Son insistance lui +semblait suspecte. Elle résolut d'avertir son mari.</p> + +<p>Elle allait le signaler à l'un des soldats, en le priant de chercher +Lefebvre sur-le-champ, quand l'ordonnance de Beaurepaire survint.</p> + +<p>Excité par le bruit du combat, la langue déliée par des libations +abondantes offertes par l'un des membres de la municipalité qui l'avait +interrogé longuement sur son chef, l'ordonnance se mit à bavarder. Le +soldat raconta, malgré les coups d'œil significatifs de Catherine, +que Beaurepaire avait été prendre un peu de repos chez une de ses +parentes dans un hôtel de la ville haute, où il devait, à quatre heures +du matin, aller l'éveiller, en lui amenant son cheval.</p> + +<p>Catherine, à bout de patience, cria à l'ordonnance:</p> + +<p>—Tu jacasses comme une pie borgne, veux-tu aller dormir un peu... ça te +fera du bien!... tu ne seras jamais en état d'éveiller le commandant à +quatre heures... comme il te l'a dit... Allons! demi-tour, ou je fais +venir le lieutenant Lefebvre... il ne plaisante pas avec les indiscrets +et les ivrognes, lui...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_251">[251]</span> +—C'est bien! on se tait... et l'on s'en va!... grommela +l'ordonnance qui, en trébuchant, s'éclipsa.</p> + +<p>Catherine s'était remise à servir ses soldats.</p> + +<p>Machinalement elle regarda du côté de l'homme qui insistait pour parler +à Beaurepaire...</p> + +<p>Il avait disparu...</p> + +<p>Catherine crut le voir se diriger en compagnie de l'ordonnance vers un +cabaret, entre-bâillant sa porte à des curieux hardis désireux +d'assister, à l'abri, aux travaux de défense de la ville.</p> + +<p>Elle eut le rapide soupçon que cet homme complotait et qu'un danger +menaçait Beaurepaire...</p> + +<p>Elle aurait voulu le suivre et le signaler à Lefebvre, mais elle ne +pouvait songer à quitter sa cantine en un pareil moment.</p> + +<p>Les défenseurs de Verdun, passant la nuit à dresser des gabions sur les +remparts, à élever des palissades, à disposer des fascines, tandis que +le canon tirait sans relâche, avaient droit à trouver la cantine +ouverte.</p> + +<p>Elle piétinait d'impatience, essayait de se persuader qu'elle s'alarmait +à tort et qu'aucun péril ne pourrait atteindre Beaurepaire du fait de +cet homme...</p> + +<p>Le souvenir de Lowendaal, toutefois, se présenta à sa pensée.</p> + +<p>Ce baron avait l'aspect d'un traître... Qui pouvait deviner ce qu'il +avait machiné contre l'intrépide défenseur de Verdun?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_252">[252]</span> +A la fin Catherine n'y tint plus, et quand, la nuit avançant, les +buveurs se firent plus rares, elle annonça brusquement son besoin de +sommeil et congédia les soldats attardés, les engageant, s'ils n'avaient +point le désir de se reposer, à se donner de la distraction sur les +remparts, où l'on n'avait pas trop de monde pour placer les gabions et +poser les fascines.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_253"><a href="#toc">XIV</a><br /> +<small>LA FIN D'UN HÉROS</small></h3> + +<p>Après avoir rangé sa cantine et donné un baiser léger au petit Henriot +qui dormait paisiblement, Catherine s'enfonça dans les rues sombres de +la ville haute.</p> + +<p>Le soupçon lui restait. C'était vers l'hôtel de madame Blécourt, dans +cette maison où le commandant lui avait fait conduire la petite fille +gardée à Jouy-en-Argonne, qu'un péril menaçait Beaurepaire... Elle +devinait le piège, elle flairait la trahison.</p> +</div> + +<p>Au moment où elle s'approchait de l'hôtel de madame de Blécourt, elle +entendit une détonation d'arme à feu...</p> + +<p>Ce n'était pas un bruit capable de surprendre dans une ville +bombardée...</p> + +<p>Mais ce coup de feu dans ce quartier isolé, <span class="pagenum" id="Page_254">[254]</span> paisible, loin des +remparts et où tout semblait sommeiller, l'effraya...</p> + +<p>Elle pressentit un malheur, un crime.</p> + +<p>Au bout d'une ruelle elle aperçut la silhouette d'un homme fuyant...</p> + +<p>Il lui sembla reconnaître le singulier personnage dont les allures, à la +cantine, avaient éveillé sa méfiance.</p> + +<p>Elle lui cria à tout hasard:</p> + +<p>—Eh! l'homme!... pas si vite.... qui donc a tiré par ici?...</p> + +<p>Mais l'inconnu redoublait de vitesse, sans répondre; tournant court, il +disparut dans une rue sombre...</p> + +<p>Catherine hésita un instant. Devait-elle le suivre? Mais elle réfléchit +qu'un homme marchant vite, la nuit, dans une ville assiégée, n'était pas +par cela même un coupable... et puis, quel rapport pouvait-il exister +entre cet inconnu et Beaurepaire?</p> + +<p>Ce n'était pas là qu'était le péril, si Beaurepaire se trouvait +menacé...</p> + +<p>A l'hôtel de Blécourt il fallait d'abord s'assurer que le commandant +reposait en sûreté.</p> + +<p>Catherine rebroussa donc chemin et marcha rapidement vers la maison, où +Herminie de Beaurepaire devait être endormie, ayant auprès d'elle la +petite Alice, où sans doute Beaurepaire, brisé de fatigue, s'était jeté +sur un lit, en attendant <span class="pagenum" id="Page_255">[255]</span> qu'on vînt l'éveiller pour retourner au +combat.</p> + +<p>Comme elle allait soulever le marteau et frapper, des cris, des appels +s'élevèrent de l'intérieur...</p> + +<p>Les fenêtres s'ouvrirent avec force.</p> + +<p>Des têtes effarées apparurent, réclamant du secours...</p> + +<p>En bonnet de nuit et en chemise, la vieille douairière de Blécourt se +montra au balcon, agitant convulsivement les bras, d'un air désespéré.</p> + +<p>En même temps une lueur rouge darda son reflet sinistre sur la façade de +la maison voisine...</p> + +<p>Des tourbillons de fumée noire s'échappaient des fenêtres ouvertes...</p> + +<p>De longs jets de flammes jaillissaient sur les toits...</p> + +<p>—Le feu!... il y a le feu!... cria Catherine... et cette porte qui ne +s'ouvre pas!...</p> + +<p>Les domestiques, perdant la tête, couraient en poussant des cris par les +escaliers, s'appelant, réclamant les clefs. Ils finirent par ouvrir la +porte et se précipitèrent dans la rue...</p> + +<p>Quelques habitants du voisinage, réveillés en sursaut, accoururent...</p> + +<p>Mais déjà Catherine, courageusement, s'était élancée dans la maison en +flammes...</p> + +<p>Le danger l'attirait, et elle se disait qu'il y avait là des existences +à sauver...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_256">[256]</span> +Elle montait au hasard, dans la fumée, se guidant à la clarté fauve +de l'incendie.</p> + +<p>Une chambre, dont la porte était ouverte, s'offrit à sa vue, au premier +étage...</p> + +<p>Elle y pénétra hardiment, criant:</p> + +<p>—Y a-t-il quelqu'un qui dort ici?... Sauvez-vous vite!</p> + +<p>La fumée l'empêchait d'avancer.</p> + +<p>Nulle voix ne répondait.</p> + +<p>Une gerbe de flammes vint brusquement empourprer le palier et éclairer +la chambre...</p> + +<p>Catherine jeta un cri de terreur... Elle venait d'apercevoir, étendu sur +le lit, Beaurepaire, semblant endormi, inerte, sourd au tumulte +grandissant.</p> + +<p>Elle se précipita vers lui.</p> + +<p>—Mon commandant, vite, éveillez-vous! Levez-vous! c'est le feu! +cria-t-elle.</p> + +<p>Le commandant demeura immobile.</p> + +<p>La chambre était redevenue sombre.</p> + +<p>La fumée tourbillonnait, épaisse, suffocante.</p> + +<p>Catherine se pencha, avançant la main à tâtons.</p> + +<p>Elle cherchait dans ces ténèbres fumeuses à reconnaître la place du lit.</p> + +<p>Elle voulait secouer le commandant, pensant: «Peut-être s'est-il +évanoui?»</p> + +<p>Elle toucha le corps inerte.</p> + +<p>Prêtant l'oreille, elle écouta.</p> + +<p>Aucun bruit de respiration ne montait du lit.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_257">[257]</span> +—Quel étrange et profond sommeil! pensa-t-elle. Et l'épouvante +envahit son âme virile.</p> + +<p>S'approchant davantage, elle posa son oreille sur la poitrine du +commandant...</p> + +<p>—Son cœur ne bat plus! murmura-t-elle pleine d'angoisse.</p> + +<p>Un silence terrible emplissait la chambre...</p> + +<p>Elle avait appliqué sa main sur le front du commandant, elle sentit +quelque chose d'épais, de gluant, qui poissait ses doigts...</p> + +<p>Effrayée, elle recula...</p> + +<p>Elle éprouvait comme un vertige, une faiblesse générale l'enveloppait, +des nausées lui montaient à la gorge, elle allait tomber...</p> + +<p>C'était la mort...</p> + +<p>Elle rassembla son énergie.</p> + +<p>—Ah! la fenêtre!... se dit-elle, étonnée de ne pas avoir pensé plus tôt +à ouvrir.</p> + +<p>Elle se précipita vers la croisée, et donna brusquement de l'air...</p> + +<p>Il était temps. La suffocation lui venait. Une seconde de plus, elle +s'affaissait étourdie, étouffée par la fumée...</p> + +<p>La réverbération de l'incendie sur la maison d'en face éclaira le lit où +Beaurepaire était étendu.</p> + +<p>Le commandant semblait dormir, rigide, insensible.</p> + +<p>Sa face était livide, l'oreiller était rouge...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_258">[258]</span> +Un trou à la tempe, d'où suintait un filet de sang, révélait de quel +sommeil dormait l'héroïque commandant.</p> + +<p>—Ah! les misérables, ils l'ont assassiné! cria Catherine en s'élançant +hors de la chambre. Elle poussa un appel désespéré que nul n'entendit +dans la confusion générale et qui se perdit parmi l'horreur de +l'incendie.</p> + +<p>Comme elle cherchait à s'orienter à travers l'escalier où pleuvaient des +décombres, des débris de charpente calcinée, des plâtras, des lambeaux +de boiseries à demi brûlées au milieu d'une pluie d'étincelles crevant +de lourds flocons de fumée noire, elle entendit une voix douce qui +chantait sur un mode plaintif:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="verse4">Do, do,</div> +<div class="verse5">L'enfant do,</div> +<div class="verse8">L'enfant dormira tantôt.</div> +</div></div> + +<p>Stupéfaite, Catherine chercha à reconnaître d'où provenait ce chant +inattendu. Quelle nourrice aveugle et sourde berçait son enfant avec ce +chant paisible au milieu de cette nuit d'épouvante?</p> + +<p>La voix venait de l'étage supérieur. Hardiment, bravant la flamme qui +pouvait d'un moment à l'autre attaquer l'escalier derrière elle et lui +couper la retraite, Catherine escalada les marches à travers la fumée.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_259">[259]</span> +Elle poussa vivement la porte d'une chambre d'où partait la voix +dolente, chantonnant toujours, sur un ton égal, le refrain berceur...</p> + +<p>Elle aperçut, insensible, l'œil vague, la tête penchée, Herminie de +Beaurepaire, assise au bord du lit et tenant sur ses genoux la petite +Alice, dormant du lourd sommeil de l'enfance.</p> + +<p>—Venez vite!... venez vite, madame! s'écria Catherine... C'est le feu!</p> + +<p>Mais Herminie continua à chantonner et à bercer la petite Alice.</p> + +<p>Aux cris de Catherine, l'enfant s'était éveillée...</p> + +<p>—Il n'y a pas de temps à perdre!... vite! descendons! dit Catherine +impérativement.</p> + +<p>Et elle prit par la main l'enfant qui tremblait de frayeur.</p> + +<p>Herminie, debout, fit une grave révérence et dit:</p> + +<p>—Bonjour, madame!... vous ne savez pas? je vais me marier... vous +viendrez à ma noce, n'est-ce pas?... vous verrez comme je serai +belle!...</p> + +<p>—La malheureuse est folle!... oh! la pauvre femme! fit avec pitié +Catherine, mais ce n'est pas le moment de s'attendrir... Allons! il faut +me suivre! reprit-elle, donnant exprès à sa voix une intonation rude.</p> + +<p>La folle se mit en mouvement, d'une seule pièce, les yeux fixes, les +bras pendants, comme un automate effrayant.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_260">[260]</span> +Catherine, entraînant la petite Alice, se hâta de descendre. Elle se +retourna pour voir si Herminie la suivait...</p> + +<p>Celle-ci continuait à marcher droite et raide...</p> + +<p>En passant devant la chambre où gisait Beaurepaire, Herminie allongea le +bras, poussa un cri aigu et cria:</p> + +<p>—C'est là... là... l'homme... le pistolet à la tempe!... Oh! il me tue +aussi!...</p> + +<p>Et elle tomba inanimée sur le palier.</p> + +<p>Catherine jugea impossible de l'emporter. Il fallait aller au plus +pressé.</p> + +<p>Elle dégringola les marches du premier étage, traînant toujours Alice +après elle et, farouche, bondit dans la rue.</p> + +<p>Elle était sauvée avec l'enfant.</p> + +<p>Des soldats, accourus au signal de l'incendie attribué à un obus des +Prussiens, commençaient à organiser une chaîne.</p> + +<p>Elle leur confia l'enfant, et, reconnaissant des hommes de la compagnie +de Lefebvre, elle les supplia de monter dans la maison pour essayer de +soustraire aux flammes Herminie encore vivante et le cadavre du +commandant.</p> + +<p>Trois ou quatre hommes de bonne volonté s'élancèrent aussitôt.</p> + +<p>Quelques instants après, on ramenait le corps de Beaurepaire, et deux +soldats maintenaient la folle qui criait:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_261">[261]</span> +—Laissez-moi partir!... il faut que j'aille m'habiller... vous ne +savez donc pas! je me marie!... voyez tout ce monde... et puis l'on a +allumé les cierges... Oh! que c'est beau, l'église, un jour de +mariage!...</p> + +<p>Et, tragique, elle montrait aux assistants glacés de terreur les flammes +qui léchaient les murs déjà noircis...</p> + +<hr /> + +<p>Madame de Blécourt s'était cassé la jambe, en sautant de son balcon dans +la rue. Elle mourut peu de jours après.</p> + +<p>Herminie, dont la raison n'était pas revenue, fut emmenée chez un parent +qui s'offrit à la garder, à la soigner.</p> + +<p>Le corps de Beaurepaire fut transporté à l'hôtel de ville.</p> + +<p>Là, le président et le procureur-syndic déclarèrent que le commandant +s'était suicidé pour ne pas signer la capitulation de Verdun.</p> + +<p>Cette intention avait été, disait-on, manifestée à haute voix par +Beaurepaire, la veille, lorsqu'on délibérait sur les conditions de la +reddition de la ville.</p> + +<p>Plusieurs témoins en déposèrent, et la nouvelle de la mort héroïque du +commandant, ne voulant pas assister vivant à la reddition de la ville +qu'il avait charge de défendre, propagée par les traîtres <span class="pagenum" id="Page_262">[262]</span> qui +l'avaient fait assassiner, fut acceptée par les patriotes.</p> + +<p>De grands honneurs funèbres furent par la suite décernés à la mémoire de +l'héroïque Beaurepaire. La Convention accueillit l'explication d'un +suicide exemplaire et glorieux.</p> + +<p>Les lâches qui avaient poussé à l'assassinat de Beaurepaire, accompli +par Léonard, ouvrirent le lendemain la porte de leur ville aux armées +autrichiennes et prussiennes, en vertu du traité de capitulation que +Lowendaal avait porté au quartier général du duc de Brunswick.</p> + +<p>Le roi de Prusse fit une entrée triomphale dans Verdun.</p> + +<p>Tous les riches bourgeois l'acclamèrent. Le président Ternaux lui offrit +un banquet à l'hôtel de ville, et le procureur-syndic Gossin, au +dessert, le compara à Alexandre le Grand prenant possession de Babylone.</p> + +<p>Des jeunes filles royalistes, qui furent plus tard exécutées, et que la +poésie a glorifiées comme des martyres, insultèrent au dévouement des +défenseurs de Verdun, en apportant, vêtues de blanc, avec la bannière de +leur confrérie en tête, des couronnes au roi de Prusse, vainqueur sans +combat, maître de la ville par la trahison.</p> + +<p>Verdun, comme Longwy, méritait d'être désormais appelée la ville des +lâches.</p> + +<p>La frontière était dégarnie, la route de Paris <span class="pagenum" id="Page_263">[263]</span> ouverte, et les +armées d'Autriche et de Prusse n'avaient plus qu'à marcher sur la +capitale afin de lui infliger le châtiment exemplaire promis par +Brunswick.</p> + +<p>Aucune forteresse, aucune armée, aucune résistance ne pouvait, pensaient +les royalistes dans l'ivresse de l'espérance, arrêter la course +victorieuse des alliés. On n'avait pas prévu le Moulin de Valmy.</p> + +<hr /> + +<p>La garnison de Verdun avait été admise aux honneurs de la guerre. Elle +défila avec armes et bagages.</p> + +<p>Lefebvre, promu capitaine, fut dirigé avec le 13<sup>e</sup> d'infanterie légère +sur l'armée du Nord.</p> + +<p>Catherine Lefebvre avait emmené avec elle la petite Alice, que la folie +de sa mère faisait orpheline.</p> + +<p>Elle la coucha dans la carriole, à côté du petit Henriot, enchanté de +retrouver sa jeune camarade de Verdun, puis elle dit à Lefebvre avec un +bon sourire, en lui montrant ces deux têtes blondes endormies:</p> + +<p>—Dis donc, mon homme, ça nous fait déjà deux enfants que la patrie nous +envoie, est-ce que ça ne te donne pas un peu de honte?</p> + +<p>Le capitaine Lefebvre, en embrassant sa femme, promit de rattraper le +temps perdu.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_264">[264]</span> +Et l'on se mit en route, la colère aux yeux et l'espoir de la +revanche au cœur, en jurant de reprendre bientôt la ville livrée et +de reconduire, la baïonnette aux reins, les Prussiens et les +Autrichiens, qui n'auraient pas toujours en face d'eux les traîtres de +Verdun.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_265"><a href="#toc">XV</a><br /> +<small>AU BORD DU NÉANT</small></h3> + +<p>Pendant que ces événements s'accomplissaient dans l'Est et que Dumouriez +et Kellermann arrêtaient l'invasion à Valmy et sauvaient la France et la +République en forçant les Autrichiens et les Prussiens à se rejeter sur +la Belgique, que faisait Bonaparte?</p> +</div> + +<p>Il se trouvait fort en peine au milieu de toute sa famille, réfugiée à +Marseille et dénuée de toutes ressources.</p> + +<p>Après plusieurs pérégrinations de logements en logements, en des +quartiers pauvres, expulsée sans pitié par d'intraitables logeurs, +madame Letizia Bonaparte, âme virile, cœur énergique, trouva un local +assez convenable dans la rue du faubourg de Rome. Le propriétaire était +un riche marchand de savons, nommé Clary, qui montra <span class="pagenum" id="Page_266">[266]</span> tout de suite +une grande sympathie pour les exilés.</p> + +<p>L'existence de la famille Bonaparte était laborieuse et digne.</p> + +<p>Levée dès l'aube, madame Bonaparte se mettait aux soins du ménage, +balayait, lavait, préparait le modeste repas, puis distribuait à ses +filles la besogne. L'une allait aux provisions, l'autre raccommodait le +linge et les habits de la maisonnée, la plus jeune seule avait la +permission de jouer.</p> + +<p>Dans le jour, la mère et les deux filles aînées faisaient des travaux +d'aiguille dont l'humble produit les aidait à vivre.</p> + +<p>Joseph venait d'obtenir un emploi de commissaire des guerres dans +l'administration des subsistances militaires, mais ses émoluments lui +suffisaient à peine.</p> + +<p>A titre de réfugiés corses, victimes de leur dévouement à la France, la +famille Bonaparte recevait de la municipalité des rations de pain de +munition.</p> + +<p>Bonaparte, encore une fois privé de solde, était dans l'impossibilité de +contribuer à l'alimentation des siens.</p> + +<p>Face à face avec l'horrible spectre de la misère, il perdit courage, et +le suicide hanta son cerveau surexcité.</p> + +<p>Un jour, n'ayant dans la poche qu'un sou qu'il jeta à un pauvre, il se +dirigea vers un rocher dominant la mer.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_267">[267]</span> +Il s'abîma alors dans une méditation profonde.</p> + +<p>L'eau verte miroitante l'attirait... Inutile à son pays, désarmé, +sentant son génie réduit à l'impuissance, n'ayant plus confiance en soi, +ne voyant plus au firmament assombri cette étoile qui l'avait guidé, +accablé par le sentiment de son isolement, ne pouvant supporter l'idée +d'être à charge à sa mère au lieu de la soutenir, il considéra d'un +œil fixe et farouche la mer battant doucement la pointe d'un roc à +fleur d'eau.</p> + +<p>Là, en se précipitant de la hauteur, il se fracasserait sûrement le +crâne...</p> + +<p>Délivré de la vie, il débarrasserait les siens d'une bouche inutile et +leur laisserait tout entière la ration de pain allouée par la charité +publique.</p> + +<p>Il demeura ainsi, en proie aux plus sinistres résolutions, se tâtant, se +reprochant d'hésiter à mourir, se persuadant qu'il n'avait rien à +espérer sur la terre, et ses yeux, fixes et froids, semblaient attirés +par l'abîme sombre et tournoyant au-dessous de lui.</p> + +<p>Il resta ainsi une longue heure, au bord du néant.</p> + +<p>La vue d'une barque cinglant au loin, et qui semblait se diriger vers la +côte, l'arracha à sa torpeur désespérée...</p> + +<p>—Il faut en finir! se dit-il brusquement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_268">[268]</span> +Déjà il calculait la distance et l'élan nécessaire pour s'élancer du +roc dans la mer, quand son nom prononcé le fit se retourner.</p> + +<p>Un homme vêtu en pêcheur accourait vers lui, les bras ouverts.</p> + +<p>Surpris et irrité d'être troublé dans sa détermination, il allait +descendre vivement du rocher et chercher un endroit plus écarté où il +pût mettre à fin sa sinistre résolution, quand le pêcheur lui cria:</p> + +<p>—C'est bien toi, Napoléon?... Que diable fais-tu ici? tu ne me remets +donc pas?... Desmazis, ton ancien camarade d'artillerie au régiment de +la Fère?... as-tu donc oublié nos bonnes soirées de Valence?</p> + +<p>Bonaparte reconnut alors son ancien compagnon, et tous deux +s'embrassèrent.</p> + +<p>Desmazis expliqua qu'il avait émigré, aux premiers grondements de la +Révolution. Il vivait tranquille en Italie, auprès de Savone, sur la +côte. Ayant appris que sa vieille mère, retirée à Marseille, se trouvait +gravement malade, il avait équipé à ses frais, car il était fort riche, +une balancelle, et était parvenu, sous un costume de pêcheur, jusqu'au +port où il avait abordé sans éveiller l'attention.</p> + +<p>Rassuré sur la santé de sa mère qu'il avait pu serrer dans ses bras, et +que son arrivée avait contribué à rétablir, il allait se remettre en +mer. Par <span class="pagenum" id="Page_269">[269]</span> prudence, il avait donné l'ordre à son matelot de venir le +prendre en dehors du port.</p> + +<p>Il attendait sa barque.</p> + +<p>—Mais, toi, que faisais-tu en cet endroit solitaire? demanda-t-il avec +intérêt.</p> + +<p>Bonaparte balbutia quelque vague explication.</p> + +<p>Puis il cessa de parler, et, retombant dans une morne méditation, il se +mit à regarder de nouveau avec fixité l'eau verte ourlant d'argent la +pointe noire du roc.</p> + +<p>—Ah çà! qu'as-tu? dit avec émotion le bon Desmazis. Tu ne m'écoutes +pas... ça ne te réjouit donc pas de me revoir?... Quel chagrin te fait +souffrir?... est-ce qu'un malheur te menace?... réponds-moi!... vraiment +tu m'as tout l'air d'un fou qui va se tuer!...</p> + +<p>Bonaparte, gagné par l'accent de sympathie de son camarade, lui révéla +sa situation et confessa son désir d'en finir avec l'existence.</p> + +<p>—Quoi! ce n'est que cela? dit Desmazis. Oh! j'arrive bien alors! Tiens, +ajouta-t-il en détachant sa ceinture, voici dix mille francs en or. Je +n'en ai pas besoin pour le moment. Tu me les rendras quand tu le +pourras. Prends donc et va sauver les tiens.</p> + +<p>Et il tendit à Bonaparte abasourdi les dix mille francs, une fortune +pour le pauvre officier sans solde.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_270">[270]</span> +Puis, comme pour se dérober à la reconnaissance, et aussi pour ne +pas permettre, avec la réflexion, à un refus de se produire, Desmazis +quitta brusquement son ami, en lui disant:</p> + +<p>—Au revoir!... ma balancelle accoste... mes matelots m'attendent... +bonne chance, Napoléon!...</p> + +<p>Et, dégringolant rapidement le sentier par lequel il avait grimpé pour +surprendre si à propos son camarade désespéré, le généreux Desmazis +gagna sa barque, fit déployer la voile et prit rapidement le large.</p> + +<p>Bonaparte, cependant, tout ahuri, avait laissé partir son sauveur, sans +un mot; comme fasciné, il considérait cet or qui semblait tombé du ciel.</p> + +<p>Puis, tout à coup, prenant sa course, il s'élança vers la ville, entra +comme une trombe dans la pauvre chambre où madame Bonaparte cousait avec +ses filles...</p> + +<p>Il répandit, ainsi qu'un semeur le grain, les pièces d'or sur la table, +en s'écriant:</p> + +<p>—Mère, nous sommes riches!... Mes sœurs, vous pourrez manger tous +les jours et vous acheter chacune une robe neuve... Ah! c'est un coup du +sort!...</p> + +<p>Et il faisait ruisseler les pièces joyeusement autour de lui...</p> + +<p>Et ses oreilles s'emplissaient du tintement du métal sur le carreau...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_271">[271]</span> +Plus tard, Napoléon fit rechercher par la police son bienfaiteur. +Desmazis, caché dans un village de la Provence, s'occupait +d'horticulture. Il cultivait des violettes et semblait ne plus se +souvenir du camarade qu'il avait si à propos obligé.</p> + +<p>Napoléon eut toutes les peines du monde à lui faire accepter trois cent +mille francs à titre de remboursement; il lui donna en même temps la +place d'administrateur des jardins de la couronne.</p> + +<p>Les dix mille francs prêtés par l'ancien camarade de régiment, non +seulement sauvèrent de la misère Bonaparte et de la famine les siens, +mais ils permirent aussi à Joseph de faire un riche mariage, en parant +aux premières nécessités de la vie quotidienne.</p> + +<p>M. Clary, le propriétaire de la maison, avait deux charmantes filles: +Julie et Désirée.</p> + +<p>Joseph fit la cour à Julie et bientôt elle devint sa femme.</p> + +<p>Bonaparte, toujours préoccupé de projets matrimoniaux, enviait le +bonheur de Joseph.</p> + +<p>Il jeta les yeux sur Désirée et se déclara à plusieurs reprises, comme +prétendant sérieux.</p> + +<p>Mais il fut éconduit poliment, doucement, éconduit quand même.</p> + +<p>Le futur vainqueur préludait à ses triomphes de toute sorte par deux +échecs féminins successifs.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_272">[272]</span> +Désirée, pas plus que madame Permon, ne semblait tentée par sa mine +chétive et son avenir problématique.</p> + +<p>Il se montra longtemps dépité du refus de Désirée Clary.</p> + +<p>La ténacité avec laquelle il l'avait poursuivie ne fit qu'accroître son +irritation. Le désir de prendre une éclatante revanche conjugale de +cette petite sotte qui avait dédaigné celui qui, par la suite, était +appelé à choisir parmi tout un gracieux étalage de princesses et +d'archiduchesses, contribua pour beaucoup à le jeter bientôt dans les +bras de la veuve Beauharnais, celle qui devait être un jour +l'impératrice Joséphine.</p> + +<p>Quant à Désirée Clary, sa destinée, pour être moins éblouissante, fut +brillante cependant. Elle épousa, en effet, Bernadotte, et nous la +retrouverons reine de Suède.</p> + +<p>Telle était donc la situation de Bonaparte au moment où Lefebvre et sa +femme, dans les bataillons de l'armée du Nord, marchaient vers le +village immortel de Jemmapes.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_273"><a href="#toc">XVI</a><br /> +<small>JEMMAPES</small></h3> + +<p>Robespierre avait dit: La guerre est absurde.</p> + +<p>Et il avait ajouté: Il faut la faire quand même!</p> + +<p>C'était le <i>Credo</i> républicain.</p> +</div> + +<p>La guerre était absurde parce qu'on n'avait ni soldats, ni généraux, ni +armes, ni munitions, ni vivres, ni argent,—rien de ce qui permet à un +peuple d'entrer en campagne pour attaquer, ou de se resserrer sur son +territoire pour barrer la route à l'invasion.</p> + +<p>Les généraux étaient tous des royalistes et des traîtres: Dumouriez, +Dillon, Custine, Valence.</p> + +<p>Le jeune duc de Chartres, qui devait plus tard s'appeler Louis-Philippe, +était favorisé par le général en chef. Dumouriez, dans un but secret, +devançant de beaucoup trop d'années l'avenir, avait réservé au prince +royal un rôle très brillant: <span class="pagenum" id="Page_274">[274]</span> le jeune duc devait occuper la Meuse +et arrêter les Autrichiens en marche sur Valenciennes et Lille. On lui +ménageait ainsi des lauriers susceptibles de se transformer en fleurs de +couronne.</p> + +<p>Bien que le duc de Chartres se soit conduit très bravement dans +l'immortelle journée de Jemmapes, ce fut un simple domestique, nommé +Baptiste Renard, au service de Dumouriez, qui rallia la brigade du jeune +prince, ébranlée et prête à reculer, décidant ainsi de la victoire au +centre.</p> + +<p>L'armée,—il n'y avait pas d'armée, mais une cohue de combattants +équipés à la diable, dont beaucoup étaient encore vêtus de la blouse et +du sarreau rustiques, beaucoup sans fusils, armés de piques, forgées à +la hâte,—n'avait ni cohésion, ni discipline, ni instruction. C'était le +peuple debout, ayant, dans un instant d'enthousiasme, empoigné les armes +qui se trouvaient sous sa main, courant pêle-mêle à la délivrance du sol +natal.</p> + +<p>Ils allaient en chantant, ces volontaires sublimes. La <i>Marseillaise</i>, +la <i>Carmagnole</i>, le <i>Ça ira</i> rythmaient leur marche tumultueuse.</p> + +<p>Mais ces bandes héroïques avaient la foi, l'entraînement, l'élan...</p> + +<p>Elles eurent bien vite raison, à Valmy, des vieilles troupes +mercenaires.</p> + +<p>A Jemmapes, l'infanterie improvisée des volontaires de la République, +commandée, il est vrai, <span class="pagenum" id="Page_275">[275]</span> par de vieux sous-officiers comme Hoche et +Lefebvre, remplaçant les officiers nobles passés à l'ennemi, allait +devenir, pour vingt ans, la reine des batailles.</p> + +<p>Le 5 novembre 1792, au coucher du soleil, rouge vif, traînant comme une +bannière de sang à l'horizon, l'armée de la République déboucha devant +les formidables positions de Jemmapes.</p> + +<p>Les hauteurs qui avoisinent la ville de Mons supportent trois villages, +aujourd'hui centres actifs d'exploitation houillère: Cuesmes, +Berthaimont, Jemmapes.</p> + +<p>Les Autrichiens s'étaient retranchés sur ces positions. Des redoutes, +des abatis de bois, des palissades, quatorze petits fortins, une +artillerie nombreuse, des chasseurs tyroliens embusqués dans les bois, +la cavalerie massée dans les vallons entre les trois villages, prête à +déboucher et à sabrer les Français montant imprudemment à l'assaut des +collines, telle était l'inexpugnable forteresse naturelle que les +conscrits de la liberté avaient à enlever.</p> + +<p>Le duc de Saxe-Teschen, prince d'Empire, lieutenant de l'empereur +d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, commandait en chef, ayant sous ses +ordre Clerfayt, général habile, mais dont les sages conseils ne purent +prévaloir. Clerfayt se défiait de l'impétuosité gauloise et, au lieu +d'attendre l'assaut, il proposait de déboucher, par <span class="pagenum" id="Page_276">[276]</span> trois colonnes, +la nuit, sur les Français surpris, et de les disperser avant qu'ils +aient pu adopter un ordre de bataille. L'avantage devait rester dans +cette surprise à des troupes aguerries et disciplinées.</p> + +<p>Le duc de Saxe-Teschen, heureusement, considéra comme peu glorieuse une +attaque de nuit: il rêvait l'apothéose d'une retentissante bataille, +livrée au grand soleil.</p> + +<p>Dumouriez profita de l'inaction de l'ennemi pour disposer son armée en +demi-cercle: le général d'Harville commandait l'extrême droite; +Beurnonville, la droite marchant sur Cuesmes; le duc de Chartres, +occupant le centre, devait attaquer Jemmapes de front, le général +Ferrand manœuvrait sur le flanc du village à gauche. L'ordre était de +s'avancer en colonnes, par bataillons. La cavalerie soutenait les +flancs. L'artillerie avait été bien disposée pour enfiler les vallons +séparant les trois collines. Les hussards et les dragons étaient massés +entre Cuesmes et Jemmapes pour barrer la route à la cavalerie +autrichienne.</p> + +<p>Ces dispositions prises de part et d'autre, on alluma les feux et on +passa la nuit à s'observer.</p> + +<p>Tandis que la bataille se préparait, voici ce qui se décidait dans le +château de Lowendaal, campé à mi-côte du village de Jemmapes, entre les +deux armées.</p> + +<p>Un ruisseau et un bouquet de bois le protégeaient <span class="pagenum" id="Page_277">[277]</span> du côté des +Français, la montagne s'élevant derrière les tourelles l'abritait du feu +des Autrichiens.</p> + +<p>Terrain neutre entre les deux camps, le château avait été désigné comme +poste avancé par les deux états-majors.</p> + +<p>Des escouades françaises, envoyées en reconnaissance, avaient rencontré +sous ses murailles, venant en sens inverse, des patrouilles +autrichiennes. On s'était salué de quelques coups de fusil, puis chaque +petite troupe s'était repliée, pour faire le rapport sur la situation.</p> + +<p>Les Autrichiens soutenaient que le château était au pouvoir des +Français, et les Français déclaraient que les Autrichiens y avaient déjà +pris position.</p> + +<p>Le résultat fut que la demeure du baron de Lowendaal resta seulement +occupée par ses hôtes naturels.</p> + +<p>Le baron de Lowendaal, arrivé de l'avant-veille, y avait reçu, comme il +avait été convenu, son ami le marquis de Laveline, accompagné de +Blanche.</p> + +<p>Les troupes n'ayant pas encore opéré leur mouvement de concentration, le +baron, plus épris que jamais de Blanche, rassuré par Léonard sur les +suites de son aventure d'amour avec Herminie de Beaurepaire, n'avait pas +hésité à hâter les préparatifs de son mariage.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_278">[278]</span> +Beaurepaire mort, Herminie, corps sans raison et sans existence +sociale, ne pouvait plus être un obstacle. De ses reproches, de ses +plaintes, de ses menaces, Lowendaal se trouvait affranchi. La preuve +vivante de ses importunes amours, la petite Alice, avait disparu; le +baron se trouvait donc absolument libre...</p> + +<p>Il touchait au but de ses désirs. Encore quelques heures et il +posséderait Blanche.</p> + +<p>Malgré les observations du marquis de Laveline, estimant que le moment +et le lieu apparaissaient fort mal choisis pour célébrer un mariage, +l'ennemi—pour le marquis et son futur gendre, l'ennemi, c'étaient les +soldats français—pouvant survenir d'un jour à l'autre, le baron avait +répondu en exigeant du marquis qu'il tînt sa promesse.</p> + +<p>Il lui rappela même assez brutalement que les opérations militaires +n'empêchaient nullement le règlement des dettes et que les biens du +marquis étant situés en Alsace, c'est-à-dire sous le canon des armées +impériales, il lui serait difficile de se soustraire à ses engagements.</p> + +<p>Il ajouta même une phrase comminatoire dont M. de Laveline parut +comprendre très nettement la portée, car il cessa ses objections et +répondit:</p> + +<p>—Allons, il n'y a plus qu'à décider ma fille... je ne peux pourtant pas +la traîner de force à l'autel!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_279">[279]</span> +Le baron avait grommelé:</p> + +<p>—Cela vous regarde!... Arrangez-vous pour mettre à la raison cette +jeune rebelle!</p> + +<p>Il manda aussitôt le notaire de Jemmapes et ordonna au chapelain du +château de tout disposer pour la bénédiction nuptiale...</p> + +<p>A minuit, le mariage serait célébré, et immédiatement après, profitant +de la nuit, les époux partiraient pour Bruxelles avec le marquis. On +attendrait là, bien en sûreté, derrière l'armée impériale, le résultat +des hostilités.</p> + +<p>Blanche, depuis son arrivée au château, s'était enfermée, ne voulant +recevoir personne.</p> + +<p>Le baron avait insisté par deux fois pour avoir ensemble un entretien; +elle avait refusé de le laisser pénétrer dans l'appartement qui lui +était réservé.</p> + +<p>Anxieusement elle guettait, auprès d'une fenêtre, la venue de quelqu'un +qui tardait...</p> + +<p>Ses yeux parcouraient la campagne déserte, cherchant en vain...</p> + +<p>C'était Catherine Lefebvre dont elle attendait l'apparition...</p> + +<p>La poitrine serrée, le cœur battant et s'arrêtant avec des sursauts +douloureux, la gorge sèche et les mains agitées d'un tremblement +nerveux, Blanche de Laveline se remémorait les promesses de la vaillante +femme...</p> + +<p>Elle avait toute confiance. Elle se disait que si <span class="pagenum" id="Page_280">[280]</span> Catherine ne se +trouvait pas au rendez-vous fixé, si elle ne lui amenait pas son enfant, +ainsi qu'il avait été convenu, c'était qu'un obstacle imprévu était +survenu...</p> + +<p>Quel pouvait être cet empêchement qui arrêtait Catherine Lefebvre et lui +faisait ainsi manquer à sa promesse? La malheureuse Blanche ne le +devinait pas.</p> + +<p>Elle ignorait la présence de Catherine dans l'armée du Nord...</p> + +<p>Elle ne se doutait point qu'à quelques mètres d'elle, des éclaireurs du +13<sup>e</sup> léger fouillaient les bois de Cuesmes, et qu'au retour de leur +reconnaissance, à la cantine où Catherine, ayant auprès d'elle Henriot +et Alice, leur versait la goutte, ils racontaient leurs hardies +explorations jusque sous les murs du château de Lowendaal...</p> + +<p>Catherine, elle, n'avait pas eu de peine à apprendre que Blanche de +Laveline se trouvait au château...</p> + +<p>Un paysan, dévoué à la cause de la liberté, avait rapporté que, la +veille, un beau monsieur et une belle dame étaient arrivés s'installer +au château...</p> + +<p>Dans ces hôtes élégants, Catherine avait reconnu sa protectrice, et +aussitôt son plan fut bien arrêté: elle se rendrait au château, elle +verrait Blanche de Laveline et lui apprendrait que son enfant, le petit +Henriot, se trouvait tout près <span class="pagenum" id="Page_281">[281]</span> d'elle, sous la protection des +baïonnettes de Lefebvre...</p> + +<p>On combinerait ensuite la façon la moins périlleuse de réunir la mère et +l'enfant, en leur facilitant le passage à travers les lignes.</p> + +<p>Sa résolution prise, Catherine, ayant mis dans sa ceinture les deux +pistolets dont elle avait coutume de s'armer les jours de combat, sortit +à la brune du camp et se dirigea vers le château de Lowendaal.</p> + +<p>Elle n'avait rien dit à Lefebvre, car il eût probablement désapprouvé +l'expédition, redoutant les périls auxquels s'exposait sa femme courant +les bois et les plaines, la nuit, entre les deux armées prêtes à prendre +contact.</p> + +<p>Mais, avant de partir, elle embrassa longuement le petit Henriot, déjà +au lit, dans le chariot où reposait aussi Alice, en murmurant:</p> + +<p>—Dors... petit, je vais chercher ta mère!...</p> + +<p>Puis elle se mit en route, insoucieuse et brave, se moquant des +Autrichiens qui battaient la campagne, un peu inquiète cependant du +retour, craignant d'être grondée par Lefebvre.</p> + +<p>Au moment où elle franchissait un petit bouquet d'arbres, dernier +avant-poste français, elle vit se dresser devant elle une forme longue +et maigre...</p> + +<p>La silhouette d'un homme, embusqué derrière l'un des arbres, lui +apparut...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_282">[282]</span> +Elle porta la main à sa ceinture, prit un des pistolets, l'arma et +dit, pas très fort, de peur d'être entendue des sentinelles postées dans +le voisinage:</p> + +<p>—Qui va là?...</p> + +<p>Elle visait en même temps, prête à faire feu...</p> + +<p>—Pas de bêtises! m'ame Lefebvre... c'est un ami, dit une voix qu'elle +crut reconnaître.</p> + +<p>—Qui ça, un ami?...</p> + +<p>—Mais... La Violette, pour vous servir.</p> + +<p>—Ah! c'est toi, imbécile... tu m'as fait presque peur! dit Catherine +reconnaissant l'aide-cantinier, garçon dévoué un peu simplet et dont le +bataillon se moquait volontiers.</p> + +<p>La Violette ne passait pas pour un brave, et il était l'objet de +quolibets et de brimades chaque jour.</p> + +<p>Catherine avait désarmé son pistolet. Elle riait à présent de son émoi.</p> + +<p>—Eh bien! avance, dit-elle... que diable! je ne dois pas te faire +peur!... qu'as-tu donc à rôder par ici, en avant des lignes, toi, un +poltron?</p> + +<p>La Violette, timidement, fit quelques pas.</p> + +<p>—J'vas vous dire, m'ame Lefebvre... je vous ai vue sortir du camp, pour +lors j'ai voulu vous suivre...</p> + +<p>—Pour m'espionner?</p> + +<p>—Oh! non... mais je me suis dit comme ça qu'il y avait peut-être du +danger là où vous allez...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_283">[283]</span> +—Du danger!... oui, oui, il y en a, mais qu'est-ce que cela te +faisait?... Le danger et toi, ça fait deux!</p> + +<p>—Il y a longtemps, m'ame Lefebvre, que je veux m'apprivoiser avec le +danger... Je m'suis dit comme ça que c'était peut-être une bonne +occasion ce soir...</p> + +<p>—Pourquoi ce soir? dit Catherine, surprise de l'attitude et de +l'insistance de l'aide-cantinier.</p> + +<p>—Dame! répondit La Violette un peu embarrassé, cherchant ses mots, +parce que... le soir, on est tranquille, on n'a pas crainte d'être vu...</p> + +<p>—Tu ne voulais pas être vu?</p> + +<p>—Ah! pour ça, non!... Si j'ai peur, la nuit, on ne le verra pas, tandis +que le jour ça m'intimiderait... Mais quelque chose me dit qu'avec vous, +m'ame Lefebvre, je n'aurai pas peur.</p> + +<p>—Tu veux donc venir avec moi? demanda Catherine de plus en plus +surprise.</p> + +<p>—Oh! ne me refusez pas! ne me renvoyez pas! supplia le pauvre garçon, +et il ajouta d'un ton très sincère, très ému aussi: Je vous aime tant, +m'ame Lefebvre!... je n'aurais jamais osé vous le dire dans le jour... à +la cantine... devant les camarades... Mais ici... où tout est noir, je +suis hardi... je ne me reconnais plus.</p> + +<p>Catherine, tout en écoutant La Violette, avait continué sa route.</p> + +<p>Elle allait répondre, d'un ton à demi irrité, à <span class="pagenum" id="Page_284">[284]</span> demi ironique, à +cet amoureux ridicule, quand deux coups de feu retentirent dans la nuit.</p> + +<p>—Arrête-toi! cria Catherine à La Violette, qui s'était élancé en avant. +Où vas-tu donc?... Prends garde! cria-t-elle plus fort.</p> + +<p>La Violette courait toujours. Derrière son dos ballottait un objet +rond... on eût dit une bosse mobile.</p> + +<p>Catherine avait vu disparaître l'aide-cantinier dans une houblonnière, +d'où les deux coups de feu étaient partis...</p> + +<p>Craignant une embuscade, elle s'arrêta sur la bordure de la +houblonnière...</p> + +<p>Elle entendit comme un bruit sec de branches cassées, le tapage d'une +lutte, un piétinement... puis, au loin, dans la plaine, elle aperçut la +silhouette indécise d'un homme s'enfuyant vers les bois qui montaient +jusqu'à Jemmapes.</p> + +<p>—Il file du mauvais côté!... il va tomber dans les avant-postes +autrichiens et se faire prendre, pensa-t-elle, supposant que c'était La +Violette qui fuyait ainsi.</p> + +<p>Et elle ajouta avec un soupir où il y avait un tantinet de regret:</p> + +<p>—C'est dommage! C'était un bon garçon, quoique poltron! On le +remplacera difficilement à la cantine.</p> + +<p>Elle se disposait à poursuivre son chemin, en tournant la houblonnière, +et voulait gagner les <span class="pagenum" id="Page_285">[285]</span> communs du château dont elle apercevait déjà +les toits, quand reparut parmi les perches à houblon, long et maigre +comme elles, La Violette.</p> + +<p>Il tenait son sabre nu à la main et en essuyait la lame dans les +feuilles.</p> + +<p>—C'est toi! fit-elle stupéfaite. D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?</p> + +<p>—J'ai empêché ce kaiserlick de recharger son fusil comme il en avait +l'intention, dit tranquillement La Violette en remettant son sabre au +fourreau.</p> + +<p>—Où est-il? demanda Catherine.</p> + +<p>—Là... dans les houblons!...</p> + +<p>—Il est mort?...</p> + +<p>—Je crois que oui... Quant à l'autre, il a eu de la chance d'avoir +affaire à un poltron comme moi... sans cela je l'aurais attrapé à la +course... Car je cours bien, m'ame Lefebvre!... Mais j'avais ça qui me +gênait, ajouta l'aide-cantinier, en montrant l'objet rond qu'il portait +sur le dos...</p> + +<p>—Qu'est-ce donc?...</p> + +<p>—La caisse de Guillaumet, le tapin... Je la lui ai empruntée...</p> + +<p>—Pourquoi faire?...</p> + +<p>—Ça peut servir, des fois... Et puis, ça me va mieux que le fusil, le +tambour. Oh! que j'aurais été tapin avec plaisir... mais y a pas +mèche!... j'suis trop grand, m'ame Lefebvre. A présent, <span class="pagenum" id="Page_286">[286]</span> dites donc, +si on poussait un peu les cailloux?... L'Autrichien que j'ai désarmé va +donner l'alarme et il pourrait nous tomber pas mal de ces habits blancs +sur le dos... Ce n'est pas pour moi que je dis cela!...</p> + +<p>—Tu n'as donc plus peur?...</p> + +<p>—La nuit, jamais!... je vous l'ai dit... Marchons, m'ame Lefebvre!</p> + +<p>—La Violette, tu es un brave!...</p> + +<p>—Ne vous moquez pas de moi, m'ame Lefebvre!... je sais bien que je ne +suis qu'un poltron et je sais aussi que je vous aime si tellement si +fort!...</p> + +<p>—La Violette... je te défends de parler comme ça...</p> + +<p>—C'est bon!... on s'taira... mais, avançons!... avançons!... à présent +que le terrain est déblayé...</p> + +<p>Catherine regarda avec une nouvelle surprise son aide-cantinier. Il se +révélait à elle sous un aspect fort inattendu. La Violette ne bronchait +pas sous le feu! La Violette se précipitait le sabre à la main sur deux +Autrichiens en embuscade! on lui avait changé son aide de cantine!...</p> + +<p>Elle eut un instant la pensée de le renvoyer au camp, mais le voyant si +aguerri, si martial, elle craignit de lui faire de la peine. Et puis, à +deux on pouvait mieux se tirer d'affaire.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_287">[287]</span> +—La Violette, lui dit-elle avec une voix plus douce, plus amicale, +je dois te prévenir que là où je vais il y a du danger... beaucoup de +danger... Tu persistes à vouloir m'accompagner?</p> + +<p>—Je vous suivrai dans le feu, m'ame Lefebvre!...</p> + +<p>—Eh bien! commence par m'accompagner dans l'eau, car il faut franchir +le ruisseau pour parvenir à ce château que tu vois... C'est là que je +vais...</p> + +<p>—Que nous allons!... Marchez, m'ame Lefebvre! je vous suis!...</p> + +<p>—Bien! tais-toi!... et ouvre l'œil!...</p> + +<p>Tous deux descendirent dans le lit du petit ruisseau la Wême, et ayant +de l'eau à mi-jambes, le traversèrent...</p> + +<p>Bientôt ils se trouvèrent devant la porte des écuries du château.</p> + +<p>Avec précaution Catherine suivit les murs, cherchant un endroit par où +pénétrer facilement dans les jardins.</p> + +<p>Ayant aperçu une place où la muraille était en partie démolie, elle fit +signe à La Violette de l'aider à grimper.</p> + +<p>—Avec bonheur, m'ame Lefebvre, dit le naïf amoureux se courbant, tout +joyeux de sentir frôler ses épaules par la robuste jambe de Catherine, +qui se servait de ses reins comme d'un escabeau.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_288">[288]</span> +Quelques instants après, tous deux étaient dans le jardin et se +dirigeaient avec prudence, en se dissimulant derrière les arbres, vers +une salle du rez-de-chaussée où brillait une vive lumière.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_289"><a href="#toc">XVII</a><br /> +<small>LA MESSE DE MARIAGE</small></h3> + +<p id="cor_13">Le baron de Lowendaal et le marquis de <ins title='Lavelide'>Laveline</ins>, dans une entrevue +décisive, avaient terminé leurs accords.</p> + +<p>Le fermier général avait posé ses conditions: Blanche serait sa femme, +cette nuit-là même, ou bien, partant immédiatement pour l'Alsace, il +ferait mettre sous séquestre les biens de Laveline, sans parler d'autres +mesures dont il se réservait d'user... Il pouvait perdre à tout jamais +le marquis.</p> +</div> + +<p>Celui-ci avait aussitôt témoigné de son vif désir d'avoir pour gendre le +baron.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement l'honneur de ce mariage qui préoccupait M. de +Laveline, son propre honneur était en jeu et lui faisait désirer +ardemment que Blanche se montrât raisonnable et consentît à répondre aux +vœux de Lowendaal.</p> + +<p>Le baron, comme lorsqu'il avait décidé Léonard <span class="pagenum" id="Page_290">[290]</span> à le débarrasser de +Beaurepaire, agissait par contrainte.</p> + +<p>Il avait su engager le marquis, toujours pressé d'argent, dans une +opération scandaleuse et pleine de dangers. Ami du prince de Rohan, +Laveline avait trempé dans l'affaire misérable du Collier.</p> + +<p>Il avait échappé aux poursuites, mais le baron détenait la preuve de sa +participation aux manœuvres frauduleuses des instigateurs de cette +vaste escroquerie, où le rôle de la reine Marie-Antoinette fut plus +qu'équivoque.</p> + +<p>Le marquis, pour échapper au baron, fuyait-il la France? La cour +autrichienne, dont il deviendrait le prisonnier, lui ferait son procès, +vengeant ainsi l'honneur de la reine, archiduchesse de l'empire.</p> + +<p>Demeurait-il en son pays? Dénoncé au gouvernement révolutionnaire, son +rôle dans l'aventure du Collier le désignait inévitablement à +l'échafaud.</p> + +<p>Il se trouvait donc absolument à la discrétion du baron.</p> + +<p>Comme le château même qui l'abritait, un peu forcément, le père de +Blanche était pris entre deux feux.</p> + +<p>Il résolut donc de tenter une dernière démarche auprès de sa fille.</p> + +<p>Il trouva Blanche plus décidée que jamais à résister aux désirs du +baron.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_291">[291]</span> +M. de Laveline, à bout d'arguments, finit par confesser le péril où +il s'était placé. Le baron était maître de ses biens, de son honneur, de +sa vie. Il fallait que Blanche le sauvât ou il n'aurait plus qu'à +mourir. Voudrait-elle, en le poussant à un acte de désespoir, assumer le +remords d'une sorte de parricide?</p> + +<p>Blanche, émue, tremblante, en recevant cette confidence, ne put que +balbutier des paroles sans suite.</p> + +<p>Elle s'étonnait de l'étrange persistance du baron. N'avait-il donc ni +pitié, ni dignité, celui qui voulait encore être son époux, bien que +sachant qu'elle le détestait, qu'elle en aimait un autre et qu'un enfant +était né de son amour?</p> + +<p>Persuadée que le baron avait reçu la lettre remise à Léonard, Blanche +essayait de calmer les alarmes de son père. Elle se disait que pour +avoir gardé le silence vis-à-vis de M. de Laveline, il fallait que M. de +Lowendaal eût été touché par la confession qui lui était parvenue. Il +n'avait pas révélé son secret, c'est donc qu'il ne voulait pas abuser de +son influence redoutable sur M. de Laveline. Epris fortement, il +comptait que Blanche reviendrait sur sa détermination. Il pardonnait la +faute qui lui avait été avouée. Il voulait oublier qu'un autre avait été +aimé avant lui. Peut-être espérait-il se faire aimer à son tour...</p> + +<p>Il y avait donc, au fond du cœur de M. de Lowendaal, <span class="pagenum" id="Page_292">[292]</span> une +espérance qu'il convenait de détruire. Pour cela, il fallait persister +dans le refus, et sans rien dire à M. de Laveline des motifs qui la +poussaient, Blanche répéta que jamais elle ne serait la femme du baron.</p> + +<p>—Eh bien! fit M. de Laveline, emporté par la fureur et taxant de folie +cette résistance, fille rebelle et perverse, je te contraindrai bien à +obéir... tu seras mariée cette nuit, entends-tu, cette nuit, quand je +devrais te traîner moi-même, les pieds attachés, jusqu'à l'autel!...</p> + +<p>Puis il était sorti pour retrouver le baron, et lui dire de presser les +préparatifs du mariage.</p> + +<p>Blanche, restée seule, se mit à réfléchir. La résolution de Lowendaal ne +tiendrait pas contre l'énergie dont elle s'armait. Elle devait résister +encore, et jusqu'au bout refuser cette union qui lui faisait horreur.</p> + +<p>Mais, pour cette lutte, il lui manquait l'allié le plus sûr: son +enfant...</p> + +<p>Pourquoi ne l'avait-elle pas auprès d'elle?</p> + +<p>La présence de ce témoignage vivant de son amour pour un autre +convaincrait le marquis et forcerait Lowendaal à renoncer à sa +poursuite.</p> + +<p>Elle se demandait avec une inquiétude croissante ce qui empêchait +Catherine Lefebvre de tenir sa promesse...</p> + +<p>La nuit était venue et elle ne pouvait plus parcourir du regard la +campagne. Elle devait renoncer <span class="pagenum" id="Page_293">[293]</span> à l'espoir de découvrir au loin une +femme, en marche vers le château, portant un enfant dans les bras.</p> + +<p>Alors elle tomba dans une profonde mélancolie, songeant à ces armées +qui, autour du château, comme un filet, déployaient leurs masses +sombres. Elle se disait qu'au milieu de ces gens de guerre, Catherine +avait dû craindre de se mettre en route; on l'avait peut-être forcée à +retarder son voyage.</p> + +<p>—Elle ne viendra pas! pensait-elle douloureusement, et qui sait si je +reverrai jamais mon enfant?...</p> + +<p>Alors, épouvantée à l'idée d'être contrainte à ce mariage odieux qu'on +préparait en ce moment même, désespérée de causer la ruine et peut-être +la mort de son père par son refus, la pensée lui vint de s'enfuir...</p> + +<p>Elle irait par les chemins, au hasard, droit devant elle...</p> + +<p>La nuit était propice; le voisinage des deux armées favorable.</p> + +<p>Au milieu de tous ces soldats elle pourrait se glisser, les routes +étaient remplies de pauvres gens effrayés qui fuyaient devant les +troupes. Une femme se sauvant passerait inaperçue, ou du moins +insoupçonnée.</p> + +<p>Elle gagnerait une ville quelconque, Bruxelles ou Lille, et de là se +rendrait à Paris, à Versailles, <span class="pagenum" id="Page_294">[294]</span> à la recherche de Catherine et de +son petit Henriot...</p> + +<p>Des bijoux et un peu d'or lui restaient; elle écrirait à son père, une +fois loin de ce château détesté, et le premier moment de colère passé, +elle recevrait du marquis des ressources.</p> + +<p>Son projet arrêté, elle se mit aussitôt en mesure de l'exécuter...</p> + +<p>Elle prit un petit sac dans lequel elle jeta pêle-mêle ce qu'elle avait +de plus précieux, puis elle s'enveloppa dans son manteau de voyage et, +par précaution, prit une seconde cape, destinée à servir de couverture +et de matelas dans les auberges incommodes où le hasard des routes lui +ferait chercher un gîte...</p> + +<p>Ayant soin de laisser la lumière allumée, bien en vue, elle ouvrit la +porte avec précaution, descendit sur la pointe du pied, sondant les +corridors, prêtant l'oreille, retenant sa respiration, s'arrêtant à +chaque pas pour repartir, oppressée, anxieuse, vaillante quand même.</p> + +<p>Elle parvint à une porte donnant sur les jardins potagers...</p> + +<p>Sans bruit, elle fit glisser le verrou et se trouva en plein air...</p> + +<p>La nuit était fraîche et belle. Pas assez obscure. Il fallait éviter, en +traversant les espaces découverts, de se laisser apercevoir des gens du +château.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_295">[295]</span> +Quand elle aurait gagné les bois avoisinant les murs du parc, elle +serait sauvée: s'apercevrait-on de sa fuite, on ne pourrait la rejoindre +dans ces halliers ténébreux...</p> + +<p>Comme elle contournait avec précaution les bâtiments du château, et +qu'elle passait devant une salle basse joyeusement éclairée, où les gens +de service achevaient leur repas, il lui sembla voir, embusquées +derrière un arbre, deux formes étranges...</p> + +<p>Elle tressaillit, elle s'arrêta...</p> + +<p>Lentement les deux formes se détachèrent, vinrent à elle...</p> + +<p>La peur la paralysait. Elle n'osait ni fuir, ni avancer, ni crier...</p> + +<p>Elle distingua vaguement une longue et maigre silhouette d'homme, puis +une femme portant un jupon court, avec un petit chapeau aux bords +relevés...</p> + +<p>Deux secondes après, l'homme et la femme étaient près d'elle:</p> + +<p>—Ne dites rien! nous sommes des amis, fit vivement la femme...</p> + +<p>—Cette voix!... murmura Blanche, qui êtes-vous?... j'ai peur... je vais +appeler...</p> + +<p>—N'appelez pas!... dites-nous où nous pourrions trouver mademoiselle +Blanche de Laveline...</p> + +<p>—Mais c'est moi... Ah! mon Dieu! Catherine, <span class="pagenum" id="Page_296">[296]</span> c'est vous!... je +distingue votre voix! s'écria Blanche, reconnaissant celle qui devait +lui rendre son enfant.</p> + +<p>Catherine, surprise et heureuse de la rencontre, apprit rapidement à +Blanche qu'elle venait en compagnie de La Violette, qu'elle présenta, et +qui se mit respectueusement au port d'armes, faisant le salut militaire, +pour lui parler de son enfant et le lui remettre, si elle pouvait, au +milieu des désordres d'une guerre, s'en charger.</p> + +<p>—Où est-il, mon petit Henriot? demanda Blanche tremblante, craignant +d'apprendre une terrible nouvelle.</p> + +<p>Elle fut bien vite rassurée.</p> + +<p>—Mais ce costume? demanda-t-elle, étonnée de l'accoutrement de la +cantinière.</p> + +<p>Catherine lui fit connaître qu'elle servait au régiment et que son petit +Henriot reposait au milieu des voltigeurs du 13<sup>e</sup>.</p> + +<p>Blanche voulait se rendre aussitôt au camp.</p> + +<p>Catherine lui conseilla de rester plutôt au château. Le lendemain, au +jour, on saurait à quoi s'en tenir sur les mouvements de l'armée +autrichienne. Peut-être les Français viendraient-ils occuper le château. +Rien ne serait plus simple que de lui amener alors l'enfant. Se hasarder +au milieu de la nuit, à travers la campagne que parcouraient les +éclaireurs, était folie!</p> + +<p>—C'est bon pour moi, une cantinière, de courir <span class="pagenum" id="Page_297">[297]</span> ainsi entre deux +armées! dit gaiement Catherine.</p> + +<p>Et La Violette ajouta:</p> + +<p>—Vous ne savez pas ce que c'est d'avoir peur, mam'zelle!... c'est +effrayant, allez! je connais ça, moi!... restez ici, c'est le +meilleur... M'ame Lefebvre, dites-lui donc qu'il peut y avoir encore des +Autrichiens dans la houblonnière!</p> + +<p>Catherine confirma l'opinion de La Violette. Blanche devait +raisonnablement passer la nuit au château et le lendemain on aviserait.</p> + +<p>Mais mademoiselle de Laveline déclara alors à Catherine qu'elle voulait +fuir le château où, par force, on entendait qu'elle fût, cette nuit +même, éternellement liée au baron de Lowendaal.</p> + +<p>Que faire? se demanda la bonne Catherine embarrassée, et elle murmura: +Quel malheur que Lefebvre ne soit pas avec nous!... il nous donnerait un +bon conseil, lui!... Si encore cet imbécile-là avait une idée, +grommela-t-elle en regardant La Violette...</p> + +<p>—Voyons! as-tu une idée, toi? demanda-t-elle avec brusquerie à +l'aide-cantinier.</p> + +<p>—Si vous voulez, m'ame Lefebvre, répondit-il timidement, je m'en vas +retourner au camp et je ramènerai le petit.</p> + +<p>Catherine haussa les épaules.</p> + +<p>—Je ne te vois pas bien, La Violette, portant un enfant dans les +bras...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_298">[298]</span> +—Si j'allais avec vous? dit vivement Blanche... Oh! oui, Catherine, +permets-moi de t'accompagner...</p> + +<p>—Mais le danger?... les balles?... les sentinelles?...</p> + +<p>—Je ne crains rien de tout cela... Est-ce qu'une mère a peur de quelque +chose lorsqu'il s'agit d'embrasser son enfant!</p> + +<p>Catherine allait se décider à donner satisfaction à Blanche; avec elle +on battrait en retraite vers le camp français, quand un bruit de voix +les contraignit à se taire et à se blottir derrière un bouquet d'arbres +dont l'ombre pouvait les protéger.</p> + +<p>Entouré de valets portant des flambeaux, le baron de Lowendaal disait à +l'un de ses domestiques:</p> + +<p>—Prévenez mademoiselle de Laveline que l'heure de la cérémonie est +avancée et que je l'attends à la chapelle, en compagnie du marquis, son +père...</p> + +<p>Le baron traversa le terre-plein, devant le château, et se rendit à la +chapelle, petit édifice élevé sur la droite, au milieu d'une pelouse.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! je suis perdue... on va s'apercevoir de ma disparition! +murmura Blanche.</p> + +<p>—Il faudrait gagner du temps... mais comment?... Ah! il y a un moyen, +mais il est bien chanceux, dit Catherine.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_299">[299]</span> +—Lequel?... parle, ma bonne Catherine... je suis prête à tout +braver plutôt que de me laisser violenter par cet homme... je n'irai pas +à la chapelle!...</p> + +<p>—Si quelqu'un s'y rendait à votre place?... cela permettrait de +dérouter un quart d'heure leurs recherches...</p> + +<p>—Un quart d'heure, ce serait le salut! dit Blanche. Je pourrais sortir +du parc, me cacher dans la campagne... Qui sait? atteindre peut-être les +avant-postes français... Oui! l'idée est excellente... Mais qui donc +oserait ainsi prendre ma place?</p> + +<p>—Moi! dit Catherine... Allons! il n'y a pas une seconde à perdre... +Donnez-moi votre manteau... Hâtez-vous! Tenez, voilà votre baron qui +sort.</p> + +<p>Lowendaal, ayant examiné si tout se trouvait disposé à la chapelle pour +la cérémonie, revenait, satisfait, chercher M. de Laveline et donner en +passant des ordres aux écuries pour le départ. Aussitôt le mariage +célébré, il comptait monter en berline et gagner avec sa jeune épousée +la route de Bruxelles. L'approche de l'armée autrichienne et l'imminence +du combat lui faisaient avancer l'heure qu'il avait fixée pour la +cérémonie et pour le voyage.</p> + +<p>Rapidement, Catherine s'était enveloppée du manteau de Blanche.</p> + +<p>Celle-ci, se couvrant de la cape dont elle avait <span class="pagenum" id="Page_300">[300]</span> eu la précaution +de se munir, après avoir embrassé silencieusement l'énergique +cantinière, s'éloigna suivie de La Violette, tout fier de son rôle +nouveau d'écuyer d'une demoiselle errante...</p> + +<p>Catherine les suivit anxieusement jusqu'à ce qu'elle vît leurs formes se +fondre dans la nuit...</p> + +<p>Ils avaient alors atteint la limite du parc...</p> + +<p>Blanche se trouvait à l'abri des violences du baron de Lowendaal. Elle +allait bientôt embrasser son enfant.</p> + +<p>—Pauvre petit Henriot! le reverrai-je seulement?... se dit Catherine +avec émotion; et mon Lefebvre, s'il ne me revoyait plus, lui aussi?... +Bah! ne pensons pas à tout cela, et tâchons de jouer de notre mieux +notre rôle de fiancée! reprit-elle avec sa bonne humeur habituelle.</p> + +<p>Elle marcha hardiment vers la salle basse aux clartés joyeuses, où, le +souper terminé, les domestiques bavardaient.</p> + +<p>Elle se montra sur le seuil et dit, d'un ton bref:</p> + +<p>—Qu'on prévienne M. le baron que mademoiselle de Laveline l'attend à la +chapelle!...</p> + +<p>Puis elle se retira lentement, s'efforçant de marcher avec majesté, et +prenant garde de ne pas s'embarrasser dans les plis de la cape, un peu +longue pour sa taille.</p> + +<p>Comme elle allait pénétrer dans la chapelle, des pas et des voix près +d'elle la surprirent.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_301">[301]</span> +Le baron parlait.</p> + +<p>—Alors, tu as le mot d'ordre, Léonard?...</p> + +<p>—Oui, monsieur le baron, répondait l'homme interrogé, j'ai pu le +surprendre... J'avais attiré ici, à la cuisine, une estafette, sous +prétexte de lui fournir des renseignements... je lui ai offert à boire, +il avait grand'soif et probablement grand sommeil aussi, car il dort à +présent.</p> + +<p>—Et ses papiers? demanda vivement Lowendaal.</p> + +<p>—Je les ai lus... rien d'important... sauf le mot d'ordre que j'ai +retenu...</p> + +<p>—Bien, Léonard... cours vite aux grand'gardes autrichiennes... avertir +l'officier qui commande!...</p> + +<p>Et le baron, cessant de parler, rentra dans le château.</p> + +<p>—Que veut dire cela? se demanda Catherine... Quel mot d'ordre ont-ils +surpris?... Serait-ce par hasard celui des nôtres?...</p> + +<p>Elle hésita sur ce qu'elle devait faire. Ne fallait-il pas s'enfuir, +courir au camp français et donner l'alarme?...</p> + +<p>Mais elle avait promis à Blanche, sa bienfaitrice, de tromper ses +persécuteurs, en jouant un instant son personnage à la chapelle...</p> + +<p>Elle allait d'abord tenir sa promesse, ensuite elle aurait le temps de +regagner le camp et de prévenir Lefebvre de la trahison.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_302">[302]</span> +Elle entra donc résolument dans la chapelle, impatiente à présent de +voir paraître le baron et de s'échapper pour donner l'alarme aux soldats +de son mari.</p> + +<p>—Si on les surprenait pendant leur sommeil! pensa-t-elle avec effroi.</p> + +<p>Son insouciance reprit le dessus bien vite.</p> + +<p>—Bah! se dit-elle, les braves du 13<sup>e</sup> ne dorment que d'un œil, et +ils ne laisseront pas les kaiserlicks, même avec le mot d'ordre volé, +arriver à portée de fusil, sans leur montrer qu'on fait bonne garde chez +nous, et qu'on s'y méfie des traîtres...</p> + +<p>Elle s'assit donc, un peu plus rassurée, sur l'un des deux fauteuils +préparés, devant l'autel, pour les époux.</p> + +<p>Un prêtre, agenouillé, priait dévotement dans un angle.</p> + +<p>Il parut ne faire aucune attention à elle.</p> + +<p>Curieusement, elle examina les tableaux du chemin de croix, les +ornements du tabernacle, la petite lampe astrale où brûlait une mèche +vacillante et les quatre cierges allumés jetant une lueur funèbre.</p> + +<p>—Brrr!... est-ce qu'on voulait chanter ici l'office des morts et non +célébrer une messe de mariage? murmura Catherine, impressionnée par la +tristesse de l'édifice religieux.</p> + +<p>L'attente lui parut longue.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_303">[303]</span> +Tout à coup la porte de la chapelle s'ouvrit avec fracas.</p> + +<p>Un bruit de pas, auquel se mêlait un cliquetis de sabres, résonna.</p> + +<p>Catherine, pour conserver plus longtemps son personnage, se drapa +complètement dans le manteau de Blanche et s'agenouilla, évitant de se +retourner.</p> + +<p>Le prêtre, lentement, s'était relevé après deux génuflexions et s'était +approché de l'autel. Il avait commencé rapidement la lecture, à voix +basse, de son rituel.</p> + +<p>Le baron de Lowendaal cependant, se dirigeant vers celle qu'il croyait +sa fiancée, l'aborda le chapeau à la main, la jambe tendue, le sourire +aux lèvres, et lui dit galamment:</p> + +<p>—J'espérais, mademoiselle, avoir l'honneur et le très grand plaisir de +vous accompagner moi-même en ce saint lieu, avec monsieur votre père... +bien heureux comme moi de votre bon vouloir. Je comprends vos timidités +et vous les pardonne... Veuillez me permettre de prendre place à vos +côtés!</p> + +<p>Catherine ne répondit rien, ne bougea pas.</p> + +<p>Le marquis à son tour s'avança et dit à mi-voix:</p> + +<p>—C'est très bien, ma fille... et je vous félicite d'être enfin devenue +raisonnable!...</p> + +<p>Et il ajouta plus haut:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_304">[304]</span> +—Mais, Blanche, débarrassez-vous donc de ce manteau de voyage... ce +n'est pas aimable de se marier ainsi!... et puis il faut faire honneur à +nos invités, vos témoins et ceux de votre mari... des officiers du +général Clerfayt... Montrez-leur au moins votre visage! souriez un peu, +c'est de mise en un pareil jour!... qu'on puisse voir votre sourire!...</p> + +<p>Catherine, en entendant nommer des officiers autrichiens, fit un +mouvement brusque.</p> + +<p>Son manteau s'écarta et dégagea sa jupe à ganse tricolore.</p> + +<p>Vivement le marquis porta la main au manteau, le tira entièrement.</p> + +<p>—Ce n'est pas ma fille! cria-t-il abasourdi.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? dit le baron non moins stupéfait.</p> + +<p>Le prêtre, à ce moment tourné vers l'assistance, étendait les bras, +marmottant:</p> + +<p>—<i lang="la" xml:lang="la">Benedicat vos, omnipotens Deus!... Dominus vobiscum!</i></p> + +<p>Et il attendait qu'on répondît:</p> + +<p>—<i lang="la" xml:lang="la">Et cum spiritu tuo!...</i></p> + +<p>Mais l'effarement était trop général pour qu'on pût suivre la liturgie.</p> + +<p>Les officiers autrichiens s'étaient approchés:</p> + +<p>—Une Française!... une cantinière! dit, avec un effroi comique, celui +qui paraissait le chef.</p> + +<p>—Eh bien! oui, une Française!... Catherine <span class="pagenum" id="Page_305">[305]</span> Lefebvre, cantinière au +13<sup>e</sup>! Vrai! ça vous estomaque, mes gas!... s'écria madame Sans-Gêne, se +dépêtrant de son long manteau et prête à rire au nez du fiancé déconfit, +à tirer la langue au marquis furieux et à ratisser des doigts devant les +officiers autrichiens inquiets, regardant si des soldats du 13<sup>e</sup>, dont +Catherine avait fièrement lancé le numéro, comme un appel de trompette, +comme un signal de combat, n'allaient pas surgir du confessionnal et +sortir du tabernacle, sous la protection du Dieu des armées.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_306"><a href="#toc">XVIII</a><br /> +<small>DETTE DE RECONNAISSANCE</small></h3> + +<p>Le premier moment de surprise passé, l'un des officiers mit la main sur +l'épaule de Catherine:</p> + +<p>—Vous êtes ma prisonnière, madame! reprit-il gravement.</p> + +<p>—Allons donc! fit Catherine... moi, je ne me bats pas!... je suis ici +en visite... en parlementaire...</p> +</div> + +<p>—Ne raillez pas!... vous vous êtes introduite dans ce château... dont +j'ai pris possession au nom de S. M. l'empereur d'Autriche... vous êtes +Française et en territoire autrichien... je vous garde!...</p> + +<p>—Vous arrêtez les femmes à présent?... ça n'est pas galant...</p> + +<p>—Vous êtes cantinière...</p> + +<p>—Les cantinières ne sont pas des soldats...</p> + +<p>—Ce n'est pas comme soldat que vous êtes <span class="pagenum" id="Page_307">[307]</span> prisonnière, c'est comme +espionne!... répondit l'officier, et faisant un signe derrière lui, il +commanda:</p> + +<p>—Qu'on aille chercher quatre hommes, et qu'on emmène cette femme... +qu'elle soit gardée à vue jusqu'à ce qu'on ait examiné ce qu'il +conviendra de faire d'elle...</p> + +<p>Le baron de Lowendaal, qui s'était précipité au dehors et avait couru à +la chambre de Blanche, revenait effaré:</p> + +<p>—Messieurs, dit-il d'une voix étranglée, cette femme est la complice +d'une évasion... elle a facilité la fuite de mademoiselle de Laveline, +ma fiancée... Où est mademoiselle de Laveline? reprit-il, furieux, +s'adressant à Catherine.</p> + +<p>Celle-ci se mit à rire.</p> + +<p>—Si vous voulez revoir mademoiselle de Laveline, dit-elle au baron, +vous devrez quitter ces messieurs autrichiens et vous rendre au camp +français... c'est là qu'elle vous attend!...</p> + +<p>—Au camp français!... qu'a-t-elle été y faire?...</p> + +<p>Le marquis se pencha à l'oreille du baron:</p> + +<p>—Ceci vous rassure... ce n'est pas chez les Français qu'elle aura été +retrouver ce Neipperg, dont vous étiez jaloux...</p> + +<p>Il essayait ainsi de calmer le fiancé déconfit.</p> + +<p>—C'est possible, répondit le baron, mais, encore une fois, qu'est-ce +qui l'a pu décider à se <span class="pagenum" id="Page_308">[308]</span> sauver chez les Français... Est-ce qu'elle +est amoureuse de Dumouriez?</p> + +<p>—Elle a été retrouver son enfant, dit tranquillement Catherine.</p> + +<p>—Son enfant! s'écrièrent le marquis et le baron, également stupéfaits.</p> + +<p>—Eh! oui... le petit Henriot, un joli chérubin... comme vous n'auriez +jamais été capable d'en fabriquer un, baron! cria familièrement la +Sans-Gêne, narguant l'épouseur déçu.</p> + +<p>Mais Lowendaal se dépitait à l'écart, trop mystifié, trop accablé aussi +pour relever les paroles narquoises de Catherine.</p> + +<p>Léonard cependant, qui assistait à cette scène, tout déconcerté +contournait sa lèvre dans une piteuse grimace.</p> + +<p>Tous ses projets s'écroulaient: Blanche partie, l'enfant, dont le baron +apprenait l'existence, cessait d'être un moyen d'intimidation, une +menace, une arme perpétuellement levée sur celle qui devait s'appeler +dans quelques instants la baronne de Lowendaal. Il n'avait plus aucun +espoir de réaliser les combinaisons avantageuses qu'avait fait naître en +lui la possession du secret de mademoiselle de Laveline.</p> + +<p>Il réfléchit rapidement au parti qu'il convenait de prendre.</p> + +<p>C'était un homme de tête et qu'aucun scrupule n'arrêtait, maître +Léonard, sauf la crainte des galères, <span class="pagenum" id="Page_309">[309]</span> dont à propos savait +l'entretenir son patron, dans les circonstances difficiles.</p> + +<p>—Moi aussi, je vais au camp français!... murmura-t-il, j'ai le mot +d'ordre... je pourrai passer... et tout n'est peut-être pas perdu pour +moi!... A nous deux, madame la baronne!</p> + +<p>Alors, sans bruit, se glissant derrière les soldats autrichiens que l'un +des officiers avait été chercher, il gagna la porte de la chapelle, et +s'élança dans la campagne...</p> + +<p>L'officier qui avait arrêté Catherine dit alors d'une voix brève:</p> + +<p>—Il faut en finir... monsieur le baron, vous n'avez aucune observation +à faire?... aucune question à poser à notre prisonnière?...</p> + +<p>—Non... non, emmenez-la!... gardez-la!... fusillez-la!... s'écria-t-il +exaspéré, ou plutôt, reprit-il avec un désespoir comique, interrogez-la, +obtenez d'elle que je sache ce qu'est devenue mademoiselle de +Laveline... qu'elle dise enfin ce que signifie cet enfant dont elle a +parlé...</p> + +<p>L'officier répondit tranquillement:</p> + +<p>—Nous allons l'enfermer dans une des salles du château... la prison +porte conseil, demain elle nous répondra...</p> + +<p>—Demain, les soldats de la République seront ici et pas un de nous ne +parlera, car vous serez tous morts ou détalés, cria crânement Catherine.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_310">[310]</span> +—Emmenez-la, dit froidement l'officier, se tournant vers ses +hommes.</p> + +<p>Et il ajouta:</p> + +<p>—Déposez vos fusils, et emportez cette femme après l'avoir garrottée si +elle résiste.</p> + +<p>Les quatre hommes appuyèrent leurs fusils contre la balustrade qui +fermait le chœur et s'avancèrent d'un pas lourd, prêts à exécuter +l'ordre.</p> + +<p>—N'approchez pas! cria Catherine... Le premier qui bouge est mort!...</p> + +<p>Et tirant vivement ses deux pistolets de sa ceinture, elle les braqua +sur les soldats qui s'arrêtèrent.</p> + +<p>—Avancez donc!... mais avancez donc! rugit l'officier, une femme vous +fait peur à présent!...</p> + +<p>Les quatre hommes allaient se décider à exécuter l'ordre, quand, dans le +silence de la nuit, tout proche de la chapelle, éclata un roulement de +tambour...</p> + +<p>C'était le pas de charge qu'on battait...</p> + +<p>—Les Français!... les Français!... dit avec terreur le baron.</p> + +<p>La panique fut soudaine, irrésistible.</p> + +<p>Les soldats, oubliant leurs fusils, s'enfuirent en désordre. Sur leurs +traces, les officiers s'élancèrent, cherchant à les rallier pour se +replier sur les positions autrichiennes, persuadés qu'ils étaient d'une +surprise par l'avant-garde de Dumouriez.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_311">[311]</span> +Le marquis et le baron avaient couru s'enfermer dans le château...</p> + +<p>La chapelle était déserte. Le prêtre, à l'autel, indifférent à tout ce +qui s'était accompli, achevait son office...</p> + +<p>Le tambour cependant battait toujours plus fort...</p> + +<p>Sur le seuil de la chapelle, Catherine, surprise et joyeuse, vit +déboucher, tapant à tour de bras sur la peau d'âne, le maigre et long La +Violette...</p> + +<p>—Toi ici! dit-elle... Que viens-tu faire?... où est le régiment?...</p> + +<p>—Au camp, parbleu!... fit La Violette cessant de taper. Je suis arrivé +à temps, hein? m'ame Lefebvre... Dites donc, si nous fermions l'entrée, +nous serions plus chez nous?...</p> + +<p>Et, rapidement, il poussa les deux battants de la porte et assujettit +solidement la barre.</p> + +<p>Puis, il expliqua à Catherine étonnée qu'il avait conduit Blanche vers +le camp, mais qu'à mi-chemin ils étaient tombés dans une patrouille +française, commandée par Lefebvre.</p> + +<p>Il avait confié à deux hommes sûrs mademoiselle de Laveline, qui, à +cette heure, devait se trouver en sûreté, dans les lignes de Dumouriez, +avec son petit Henriot.</p> + +<p>Alors il avait pris le parti de revenir vivement au château, craignant +pour la brave cantinière du 13<sup>e</sup>. Surpris d'entendre du bruit dans la +chapelle, <span class="pagenum" id="Page_312">[312]</span> il en avait fait le tour et, se haussant vers un vitrail, +il s'était rendu compte du danger que courait la femme de son capitaine.</p> + +<p>L'idée lui était venue d'utiliser son tambour, afin d'effrayer les +kaiserlicks...</p> + +<p>—Hein! m'ame Lefebvre, j'sais bien m'en servir de la caisse à +Guillaumet... qu'en pensez-vous? j'ferais un fameux tapin tout de même, +si j'n'étais pas si long!... dit en terminant son récit le brave garçon.</p> + +<p>—Et mon mari, où l'as-tu laissé?... demanda Catherine anxieuse.</p> + +<p>—A deux cents mètres d'ici! prêt à accourir avec ses hommes, si je +donne le signal...</p> + +<p>—Quel signal?...</p> + +<p>—Un coup de feu...</p> + +<p>—Attendons!... il me semble qu'on vient... entends-tu ces pas, ce +bruit?... on dirait des chevaux?...</p> + +<p>Un piétinement d'hommes et un frappement de sabots indiquaient en effet +l'arrivée d'une troupe nombreuse, avec de la cavalerie.</p> + +<p>—Faut-il tirer, m'ame Lefebvre? demanda La Violette décrochant son +fusil qu'il portait en bandoulière.</p> + +<p>Et il ajouta, montrant les fusils abandonnés par les Autrichiens:</p> + +<p>—Nous avons là de quoi donner, quatre fois encore, le signal.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_313">[313]</span> +—Ne tire pas! dit-elle vivement.</p> + +<p>—Pourquoi ça?... vous croyez donc qu'ils me font peur vos +kaiserlicks... puisqu'il est nuit, je vous l'ai dit, je ne crains +rien...</p> + +<p>—Malheureux!... les Autrichiens ont du renfort... tu ferais tomber +Lefebvre et les nôtres dans une embuscade... nous deux, nous nous +échapperons toujours... il vaut mieux parlementer...</p> + +<p>—Commandez, m'ame Lefebvre, je vous obtempère!</p> + +<p>On cogna rudement à la porte, et une voix cria:</p> + +<p>—Ouvrez! ou l'on enfonce la porte...</p> + +<p>Catherine dit à La Violette de faire tomber la barre. La porte fut +ouverte, et des cavaliers, des soldats apparurent. Leur masse sombre se +discernait au scintillement des sabres, des casques et des baïonnettes, +dans la nuit.</p> + +<p>Catherine et La Violette s'étaient réfugiés jusqu'auprès de l'autel.</p> + +<p>Ils aperçurent là un fantôme noir, accroupi.</p> + +<p>C'était le prêtre, qui, ayant terminé sa messe, marmottait tout bas des +prières... peut-être celles qu'on dit pour les agonisants...</p> + +<p>Les soldats avaient envahi la chapelle. On ne voyait que des fusils et +des sabres.</p> + +<p>L'officier qui avait voulu arrêter Catherine reparut, humilié de s'être +sauvé devant une femme, désireux de prendre sa revanche.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_314">[314]</span> +Il se tourna vers un personnage, enveloppé dans un manteau galonné, +et qui semblait un officier supérieur.</p> + +<p>—Mon colonel, dit-il, nous allons fusiller ce soldat et cette femme...</p> + +<p>—La femme aussi? demanda froidement celui qu'on avait désigné comme +colonel.</p> + +<p>—Ce sont deux espions... les ordres sont formels...</p> + +<p>—Demandez-leur qui ils sont... leurs noms... ce qu'ils voulaient faire +en s'introduisant ici... après nous déciderons! dit le colonel.</p> + +<p>Catherine avait entendu:</p> + +<p>—Je demande, fit-elle avec fermeté, qu'on nous traite en prisonniers de +guerre...</p> + +<p>—La bataille n'est pas commencée, dit l'officier.</p> + +<p>—Si... par nous!... j'étais l'avant-garde et voici la première colonne, +dit-elle en montrant La Violette. Vous n'avez pas le droit de nous +fusiller, puisque nous nous rendons... Prenez garde! si vous commettez +cette lâcheté, ça se saura chez les nôtres... n'attendez alors pas de +grâce des voltigeurs du 13<sup>e</sup>!... Ils ne sont pas loin... ils ne +tarderont pas à être ici... souvenez-vous du moulin de Valmy... Vos +prisonniers paieront pour nous deux!... Mon mari, qui est capitaine, +nous vengera, allez! aussi vrai que je me nomme Catherine Lefebvre...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_315">[315]</span> +L'officier au manteau, qu'on avait appelé colonel, fit un mouvement +de surprise.</p> + +<p>Il s'avança de quelques pas, cherchant à discerner dans l'ombre celle +qui venait de parler ainsi.</p> + +<p>—Seriez-vous parente, madame, dit-il avec politesse, d'un Lefebvre, qui +servait dans les gardes à Paris, et qui a épousé une blanchisseuse... +qu'on nommait madame Sans-Gêne?</p> + +<p>—La blanchisseuse, la Sans-Gêne, c'est moi!... Lefebvre, le capitaine +Lefebvre, c'est mon mari!...</p> + +<p>Le colonel, en proie à une vive émotion, très visible, fit deux pas vers +Catherine, puis, entr'ouvrant son manteau et la regardant bien en face, +il lui dit:</p> + +<p>—Ne me reconnaissez-vous pas, à votre tour?...</p> + +<p>Catherine recula d'un pas, disant:</p> + +<p>—Votre voix... vos traits, mon colonel, il me semble... oh! c'est comme +dans un brouillard que votre personne m'apparaît.</p> + +<p>—Un brouillard fait par la fumée des canons... Avez-vous oublié la +matinée du 10 août?...</p> + +<p>—Le dix août?... c'est donc vous, le blessé?... l'officier autrichien? +s'écria Catherine.</p> + +<p>—Oui, c'est moi, le comte de Neipperg, que vous avez sauvé... et qui +vous ai gardé une éternelle reconnaissance... Venez, que je vous +embrasse, vous à qui je dois la vie!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_316">[316]</span> +Et il s'avançait, les bras ouverts, cherchant à l'attirer vers +lui...</p> + +<p>Mais Catherine, reculant, dit vivement:</p> + +<p>—Je vous remercie, mon colonel, d'avoir ainsi conservé la mémoire... Ce +que j'ai fait pour vous, le 10 août, m'était inspiré par l'humanité... +vous étiez poursuivi, désarmé, de plus blessé; je vous ai protégé... +sans m'occuper de savoir sous quel drapeau vous aviez reçu une blessure, +pour quelle cause vous preniez la fuite... Aujourd'hui, je vous +retrouve, portant l'uniforme des ennemis de la nation, commandant des +soldats qui envahissent mon pays: je ne veux plus me rappeler ce qui +s'est passé à Paris... mes amis, les soldats de mon régiment, mon +mari... ce brave garçon que vous voyez là, prisonnier, à côté de moi, +tous les patriotes pourraient me reprocher d'avoir préservé la vie d'un +aristocrate, d'un Autrichien, d'un colonel qui fait fusiller des gens +qui se rendent... Monsieur le comte, ne me parlez pas du 10 août!... je +ne veux pas savoir que j'ai sauvé un ennemi tel que vous...</p> + +<p>Neipperg se contint. Les paroles énergiques de Catherine Lefebvre +produisirent en lui une émotion extraordinaire.</p> + +<p>—Catherine, ma bienfaitrice, dit-il avec un accent sincère, ne me +reprochez pas de servir mon pays comme vous servez le vôtre. Comme votre +vaillant mari défend son drapeau, je me <span class="pagenum" id="Page_317">[317]</span> bats pour le mien... la +destinée nous a séparés en nous faisant naître sous un ciel différent, +elle ne semble nous rapprocher qu'aux heures de grand péril... Ne +m'accablez pas de votre hostilité... Si vous voulez oublier le 10 août, +moi, je dois m'en souvenir, et le colonel d'état-major de l'armée +impériale victorieuse...</p> + +<p>—Pas encore victorieuse! interrompit sèchement Catherine.</p> + +<p>—Elle le sera demain, reprit Neipperg, et il ajouta: Le colonel de +l'Empire qui commande ici, n'a pas oublié, lui, qu'il doit payer la +dette contractée par le combattant des Tuileries, le blessé de la +blanchisserie Saint-Roch... Catherine Lefebvre, vous êtes libre!...</p> + +<p>—Merci, répondit simplement la cantinière. Mais, et... La Violette? +dit-elle en montrant l'aide-cantinier, qui redressa sa haute taille avec +fierté, désireux de se montrer sous tous ses avantages à l'officier +ennemi.</p> + +<p>—Cet homme est un soldat... il a pénétré ici par ruse... je ne puis lui +éviter le traitement réservé aux espions...</p> + +<p>—Alors, vous me fusillerez avec lui! dit simplement Catherine. Il ne +sera pas raconté par la suite, dans nos camps, que Catherine Lefebvre, +la cantinière du 13<sup>e</sup>, aura laissé passer par les armes un brave garçon +qui n'est venu que pour elle se faire prendre par les Autrichiens. +Allons, <span class="pagenum" id="Page_318">[318]</span> colonel, donnez les ordres, et qu'on fasse vite, car je +pourrais m'attendrir... ce n'est pas toujours drôle de penser qu'on va +recevoir douze balles dans la peau, quand on est jeune... et qu'on aime +son mari!... Pauvre Lefebvre, j'vas lui manquer! Enfin, c'est la +guerre!...</p> + +<p>—Pardon, excuse, mon colonel, dit La Violette, de sa voix enfantine, si +ça ne vous faisait rien de me fusiller tout seul... car moi je l'ai +mérité, oh! je ne dis pas non! chacun pour soi et malheureux qui est +pris!... moi, je ne dois pas y couper au peloton d'exécution... Mais +m'ame Lefebvre n'a rien fait... parole, mon colonel, c'est moi qui l'ai +traînée ici!...</p> + +<p>—Toi... et pourquoi cela?... Que venait-elle chercher avec toi dans +cette demeure?</p> + +<p>—Je l'ai forcée à venir... pour porter l'enfant, donc! quand on se +serait entendu... moi, je ne suis pas fameux comme nourrice...</p> + +<p>—Quel enfant?... Oh! mon Dieu, s'écria Neipperg se penchant vers +Catherine, vous deviez porter un enfant... Cet enfant?</p> + +<p>—C'est le vôtre, monsieur le comte... j'avais promis à mademoiselle de +Laveline de lui remettre son fils, ici, à Jemmapes...</p> + +<p>—Et vous avez risqué?... Oh! brave cœur!... Et où est-il, mon +enfant?...</p> + +<p>—En sûreté au camp français... auprès de sa mère...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_319">[319]</span> +—Mademoiselle de Laveline n'est donc plus ici!... que +m'apprenez-vous?...</p> + +<p>—Elle s'est enfuie... au moment où son père allait la contraindre à +épouser le baron de Lowendaal...</p> + +<p>—Je serais donc arrivé trop tard pour la délivrer, sans vous?</p> + +<p>—Sans La Violette! dit Catherine, c'est lui qui a tout fait.</p> + +<p>—Allons, je vois qu'il faut aussi que je mette en liberté La Violette, +dit Neipperg en souriant. Catherine, vous êtes libre... je vous le +répète, emmenez aussi votre camarade... Je vais vous donner deux hommes +qui vous accompagneront jusqu'aux grand'gardes...</p> + +<p>Puis, ayant donné les ordres nécessaires, Neipperg dit à Catherine:</p> + +<p>—Vous allez revoir Blanche, dites-lui que je l'aime toujours et que je +l'attends... Après la bataille, je la retrouverai sur la route de +Paris...</p> + +<p>—Ou sur la route de Bruxelles, monsieur le comte! répliqua Catherine +très crâne.</p> + +<p>Neipperg ne répondit rien.</p> + +<p>Il porta la main à son chapeau et dit à Catherine:</p> + +<p>—Profitez des dernières heures de la nuit pour regagner votre camp... +Croyez bien, ma chère madame Lefebvre, que je ne m'estime pas avoir +assez payé ma dette... je suis toujours <span class="pagenum" id="Page_320">[320]</span> votre obligé... Peut-être +les hasards de la guerre me fourniront-ils encore l'occasion de vous +prouver que le comte de Neipperg n'est pas un ingrat!...</p> + +<p>—Bah! fit Catherine, nous sommes quittes, monsieur le comte, pour +l'affaire du 10 août... mais je vous redois encore quelque chose pour ce +garçon-là, fit-elle en montrant La Violette... comme vous le dites, nous +sommes gens de revue, et l'on s'acquittera un jour ou l'autre... Allons, +adieu, mon colonel... et toi, grand clampin, par file à droite et au pas +accéléré, en avant, marche! ajouta-t-elle en bourrant amicalement La +Violette.</p> + +<p>Tous deux passèrent, fièrement, devant les soldats autrichiens. La +Violette ne perdant pas un pouce de sa haute taille, et Catherine, le +poing à la hanche, le coquet chapeau à cocarde tricolore sur le côté, et +son rire de défi aux lèvres.</p> + +<p>Au moment de franchir la porte de la chapelle, elle se retourna et dit +ironiquement:</p> + +<p>—A tantôt, messieurs, je reviendrai ici avec Lefebvre et ses +voltigeurs, avant midi!...</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_321"><a href="#toc">XIX</a><br /> +<small>AVANT L'ATTAQUE</small></h3> + +<p>Neipperg, tout soucieux, regardait s'éloigner Catherine.</p> + +<p>Il se demandait si, comme l'avait annoncé la brave cantinière, il lui +serait donné de retrouver bientôt Blanche et de revoir enfin son petit +Henriot.</p> +</div> + +<p>Comment, au milieu d'armées en bataille, une jeune femme, avec un +enfant, pourrait-elle se frayer un passage sans danger?</p> + +<p>Il était heureux toutefois de savoir que le mariage comploté par +Lowendaal et le marquis n'avait pas été accompli. Blanche demeurait +libre et pouvait encore être à lui.</p> + +<p>Il chercha, des yeux, Lowendaal et M. de Laveline, mais ils avaient +disparu.</p> + +<p>Un sous-officier, qu'il interrogea, lui apprit que le baron et le +marquis étaient montés dans <span class="pagenum" id="Page_322">[322]</span> la berline tout attelée qui les +attendait. Ils avaient pris en hâte la route de Bruxelles.</p> + +<p>Neipperg poussa un soupir de soulagement. Son rival ne serait plus là +pour lui disputer celle qui tenait toute son âme. L'espoir lui +appartenait. L'avenir n'était plus un gouffre noir, où il s'abîmait.</p> + +<p>Blanche et son enfant lui apparaissaient, émergeant de ce gouffre. Il +les arrachait à la nuit, et, avec eux, se baignait dans un bonheur +radieux...</p> + +<p>Une ombre à cette vision rayonnante. Comment rejoindrait-il Blanche? en +quel endroit retrouverait-il son enfant?...</p> + +<p>La bataille allait commencer. Il ne pouvait songer à traverser les +lignes, ni à se rendre au camp français, même comme parlementaire, à +l'heure où, avec le soleil allumant la crête des collines, luirait de +Jemmapes à Mons la flamme des canons...</p> + +<p>Il fallait attendre le résultat de la journée. La victoire devait sans +nul doute appartenir aux vieilles troupes disciplinées de l'armée +impériale. Les cordonniers, les tailleurs et les merciers qui formaient +les bataillons républicains pouvaient-ils avoir l'espérance de tenir +contre les soldats aguerris du duc de Saxe? La canonnade de Valmy +n'avait été qu'une surprise. La fortune des armes, à Jemmapes, devait +revenir du côté du <span class="pagenum" id="Page_323">[323]</span> nombre, du savoir militaire et de l'ordre +tactique: le duc de Saxe-Teschen avait déjà dépêché un courrier à Vienne +annonçant la défaite des sans-culottes.</p> + +<p>Mais, dans la déroute inévitable des Français, que deviendraient Blanche +et son enfant?...</p> + +<p>L'angoisse de Neipperg croissait, à la prévision des dangers qui +suivraient cette défaite, et la débandade de cette armée improvisée, +incapable d'opérer une retraite, selon les règles de l'art militaire.</p> + +<p>Il cherchait vainement le moyen de préserver les deux êtres qui lui +étaient si chers des conséquences terribles de la débâcle prévue, quand +une rumeur au dehors le fit sortir précipitamment du grand salon du +château transformé en quartier général, où les officiers qui +l'accompagnaient rédigeaient sous sa dictée les ordres de combat du +général Clerfayt et remettaient aux estafettes des plis pour les +différents chefs de corps, en vue de l'action qui allait s'engager...</p> + +<p>Il s'informa de la cause de ce tumulte.</p> + +<p>On lui apprit qu'une femme échevelée, les vêtements déchirés, souillés +de boue, l'air égaré, venait d'être arrêtée par les sentinelles, à +l'entrée du parc. Elle voulait pénétrer dans le château. Elle prétendait +qu'elle était la fille du marquis de Laveline, logé en ce moment chez M. +de Lowendaal.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_324">[324]</span> +Neipperg poussa un cri de surprise et d'effroi.</p> + +<p>Blanche au château! Blanche ayant passé à travers les troupes occupant +la plaine!... Que signifiait ce retour brusque de la jeune fille, que +Catherine lui avait assuré être en sûreté au camp des Français?... Quel +malheur inattendu présageait cette rencontre inespérée!...</p> + +<p>Il ordonna qu'on lui amenât sur-le-champ cette femme...</p> + +<p>C'était bien Blanche de Laveline, le costume en lambeaux, ayant couru à +travers les buissons et les fondrières de la campagne marécageuse.</p> + +<p>Il se précipita vers elle, il l'étreignit dans un élan passionné...</p> + +<p>Au milieu de ses sanglots et de ses sourires, car la joie, comme un +rayon de soleil à travers la pluie, croisait sa douleur, Blanche de +Laveline raconta à son amant sa fuite, qu'il savait déjà, et son arrivée +au camp des républicains, escortée par les soldats du capitaine +Lefebvre.</p> + +<p>Selon les indications données par la bonne Catherine, elle s'était +dirigée en hâte vers la cantine du 13<sup>e</sup> léger...</p> + +<p>Là, dans la carriole de la cantinière, elle avait trouvé un enfant +endormi sur un matelas roulé dans des couvertures.</p> + +<p>Auprès se trouvait un autre matelas, mais dont les couvertures étaient +rejetées...</p> + +<p>Elle s'était penchée vers l'enfant endormi, et <span class="pagenum" id="Page_325">[325]</span> déjà sa lèvre +maternelle allait se poser, ravie, sur le front pur de son fils, surpris +dans son sommeil par ce baiser, quand, à la lueur d'une lanterne que +portait un des soldats lui servant de guide, elle distingua les traits +du petit être reposant...</p> + +<p>C'était une fillette, qui, s'éveillant, se mit à l'examiner avec des +yeux effarés...</p> + +<p>Elle poussa un grand cri:</p> + +<p>—Où est mon enfant?... où est mon petit Henriot? s'écria-t-elle, le +cœur déchiré d'angoisse.</p> + +<p>La petite fille, regardant à côté d'elle, dit:</p> + +<p>—Tiens... Henriot qui n'est plus là!... Est-ce qu'il est allé voir +tirer le canon?... Oh! le vilain, de ne pas m'avoir éveillée!...</p> + +<p>Un soldat expliqua alors qu'il avait cru apercevoir un homme,—un +civil,—qui s'enfuyait du côté de Maubeuge, emportant dans ses bras un +enfant endormi...</p> + +<p>Blanche s'était évanouie en apprenant cette affreuse nouvelle.</p> + +<p>On la transporta au poste de santé. Des premiers soins lui furent +donnés.</p> + +<p>Dès qu'elle rouvrit les yeux, elle réclama son enfant... elle se +souvenait de ce qu'elle venait d'apprendre... cet homme aperçu +s'enfuyant vers Maubeuge, un enfant dans les bras... elle voulait se +lever, s'élancer à sa poursuite...</p> + +<p>L'aide-major qui la soignait eut pitié de sa douleur.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_326">[326]</span> +—Vous ne pourriez, lui dit-il, passer par cette route tout +encombrée de charrois, de caissons, de troupes, de fuyards aussi...</p> + +<p>—Je veux retrouver mon enfant! répétait la malheureuse mère avec +obstination, et elle ajoutait, en suppliant l'aide-major de la laisser +partir: Mais pourquoi cet homme a-t-il pris mon fils?... quel crime cet +enlèvement cache-t-il? quel or a payé ce scélérat?... pour le compte de +qui agissait-il?</p> + +<p>L'aide-major Marcel ne pouvait répondre à ces questions pressées, qui +s'échappaient confusément de la gorge enfiévrée de la jeune femme.</p> + +<p>Un sergent qui était venu rejoindre à l'ambulance l'aide-major et lui +avait parlé à l'oreille, dit tout à coup, comme pris de pitié devant +cette grande souffrance:</p> + +<p>—Madame, un renseignement que j'ai surpris peut vous mettre sur la +trace du misérable qui s'est introduit dans le camp, à l'aide de la +trahison sans doute...</p> + +<p>—Oh! dites-moi ce que vous savez, sergent! fit Blanche reprenant +espoir.</p> + +<p>—Parle, René, dit l'aide-major, dans une audacieuse tentative comme +celle-ci, le moindre indice peut aider à surprendre le coupable...</p> + +<p>Et le Joli Sergent, car c'était la jeune fiancée de Marcel le philosophe +qui intervenait, raconta que dans sa compagnie se trouvait un homme qui +<span class="pagenum" id="Page_327">[327]</span> avait été, à Verdun, l'ordonnance du malheureux commandant +Beaurepaire.</p> + +<p>Cette ordonnance avait reconnu, s'approchant de la carriole de la +cantinière Lefebvre, un homme avec lequel il avait bu à Verdun, la nuit +du bombardement. Il l'avait parfaitement reconnu. Cet homme était le +domestique du baron de Lowendaal. Il se nommait Léonard...</p> + +<p>—Léonard?... le valet à tout faire de M. de Lowendaal? s'était écriée +Blanche. Et aussitôt, devinant d'où le coup partait, elle avait accusé +Lowendaal de lui avoir fait enlever son enfant par ce Léonard, afin de +la dominer, de la contraindre au mariage qu'elle avait cru rompre à +jamais par sa fuite. Le petit Henriot devenait un otage aux mains du +baron.</p> + +<p>Aussi, malgré les conseils de l'aide-major et de René, Blanche, +subitement ranimée, s'était remise en route.</p> + +<p>Elle avait refait le chemin périlleux déjà parcouru; se glissant parmi +les herbes, les taillis, les ronces, enjambant les fossés, franchissant +les ruisseaux, les pieds ensanglantés, la robe en loques; elle était +revenue au château, espérant y retrouver, avec Lowendaal et Léonard, son +enfant volé.</p> + +<p>Elle ne savait ce qu'elle ferait, ce qu'elle dirait pour résister aux +menaces de Lowendaal, aux injonctions de son père...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_328">[328]</span> +Mais elle se sentait forte, elle ne faillirait pas puisqu'il +s'agissait d'arracher son enfant aux mains du ravisseur.</p> + +<p>Sa joie de trouver Neipperg au château se mêlait à l'accablement où la +jetait la nouvelle du départ de son père et de Lowendaal, sans qu'aucune +trace de Léonard et de l'enfant eût été reconnue.</p> + +<p>Sans doute, le scélérat avait été rejoindre, à un endroit désigné à +l'avance, le baron, et lui avait remis l'enfant.</p> + +<p>Où et comment atteindre Lowendaal, le marquis de Laveline? car personne +ne savait certainement vers quel point s'était dirigé Léonard avec son +précieux fardeau.</p> + +<p>Neipperg fit connaître à Blanche que son père et le baron avaient pris +la route de Bruxelles.</p> + +<p>—Nous les rattraperons là demain, dit-il, avec une assurance qui calma +un peu Blanche.</p> + +<p>—Pourquoi ne pas nous mettre en route cette nuit même? demanda Blanche +impatiente. Demain nous serions à Bruxelles...</p> + +<p>—Demain, chère amie, chère femme, dit en souriant Neipperg, il faut que +je me batte... Quand nous aurons mis les Français en déroute, je pourrai +revenir sur mes pas et poursuivre les misérables qui nous ont volé notre +enfant... mon devoir de soldat passe avant mes angoisses de père!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_329">[329]</span> +Blanche poussa un soupir et dit:</p> + +<p>—Je vous obéis... j'attendrai donc... Oh! que cette nuit, que cette +journée vont me paraître longues!...</p> + +<p>Neipperg réfléchissait profondément.</p> + +<p>—Blanche, dit-il tout à coup avec gravité, qu'allez-vous devenir ici, +seule femme au milieu de tant de gens de guerre rassemblés?... Je ne +puis me tenir sans cesse auprès de vous... et ma protection ne saurait +être que discrète, réservée... je suis sans droits pour vous faire +respecter... pour réclamer en votre nom l'aide, les égards, et même +l'appui de nos généraux, de nos princes, de nos soldats aussi... +Blanche, me comprenez-vous?...</p> + +<p>Mademoiselle de Laveline rougit, baissa la tête, et ne répondit pas.</p> + +<p>Neipperg continua:</p> + +<p>—Si nous rejoignons, après la bataille, votre père et M. de Lowendaal, +croyez-vous qu'ils ne se targueront pas de leur autorité!...</p> + +<p>—Je résisterai... je me défendrai...</p> + +<p>—Ils vous domineront par votre enfant... qu'ils garderont... ainsi ils +s'empareront de mon fils!... quel droit pourrais-je invoquer pour +réclamer cet enfant, pour leur ordonner de vous le remettre?... Blanche, +avez-vous songé à cette difficulté que rien ne saurait surmonter... rien +que votre volonté?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_330">[330]</span> +—Que faut-il faire?</p> + +<p>—Me donner les droits qui me permettront de parler haut et ferme, en +votre nom et au mien...</p> + +<p>—Faites ce que vous jugerez bon, ne savez-vous pas que mon sort est lié +au vôtre?...</p> + +<p>—Eh bien, quoique séparés, les hasards de la guerre nous ont +rapprochés, il faut que nous soyons à jamais unis, Blanche, il faut que +vous soyez ma femme!... Y consentez-vous?...</p> + +<p>Pour toute réponse, mademoiselle de Laveline s'élança dans les bras de +celui qui allait devenir son époux.</p> + +<p>—Tout avait été préparé ici pour la célébration du mariage, dit +Neipperg... le prêtre est à l'autel, le notaire sommeille avec ses +paperasses dans une des salles du château... il n'y a qu'à l'éveiller... +il changera les noms du futur, tandis que l'ecclésiastique donnera sa +bénédiction... Venez, Blanche, venez faire de moi le plus heureux des +époux!...</p> + +<p>Une heure après, dans la chapelle où Catherine Lefebvre avait joué un +instant le personnage de l'épousée, Blanche de Laveline devenait +comtesse de Neipperg...</p> + +<p>A peine les paroles sacramentelles de l'église avaient-elles uni les +époux, pendant que le tabellion, effaré, remportait précipitamment son +contrat dûment signé, paraphé, scellé, un crépitement <span class="pagenum" id="Page_331">[331]</span> de fusillade +éclata dans le vallon au pied de la chapelle...</p> + +<p>Les trompettes, les tambours lançaient éperdument aux échos le signal du +combat...</p> + +<p>—Messieurs, dit Neipperg en conduisant Blanche vers un groupe +d'officiers, je vous présente la comtesse de Neipperg, ma femme...</p> + +<p>Tous s'inclinèrent et souhaitèrent mille chances et prospérité à une +union contractée un si beau matin de bataille, la veille d'une grande +victoire, dans une chapelle transformée en redoute, où les volées +formidables du canon remplaçaient l'alleluia des cloches.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_332"><a href="#toc">XX</a><br /> +<small>LA VICTOIRE EN CHANTANT...</small></h3> + +<p>Ceux qui se trouvaient, ce mémorable matin du 6 novembre 1792, sur la +crête de Jemmapes,—les paysans belges opprimés par l'Empire que la +victoire des sans-culottes allait affranchir,—virent un inoubliable et +majestueux spectacle...</p> +</div> + +<p>Une aube pâle et grise se levait sur les collines. De légers frissons +couraient sur les sommets, courbant les tiges des arbustes, éparpillant +des feuilles séchées.</p> + +<p>Les masses profondes des Autrichiens, des Hongrois, des Prussiens, +garnissaient toutes les cimes. Les pelisses fourrées des hussards, les +hauts bonnets des grenadiers, les shakos demi-coniques de l'infanterie, +les lances, les sabres courbés de la cavalerie, luisaient, +papillotaient, bruissaient, dans la clarté livide de cette matinée +automnale.</p> + +<p>Plus bas, des redoutes improvisées, des fortins, <span class="pagenum" id="Page_333">[333]</span> des palissades, +abritaient des tirailleurs tyroliens, aux chapeaux de feutre en pointe, +avec une plume de faisan ou de héron passée dans la ganse.</p> + +<p>L'artillerie, embusquée à droite et à gauche, espaçait, dans l'embrasure +des gabions et des madriers, ses longs cous de bronze aux bouches prêtes +à cracher la mitraille.</p> + +<p>La position des Autrichiens s'étendait formidable: la droite s'adossait +au village de Jemmapes, formant une équerre avec le front et la gauche +appuyée à la chaussée de Valenciennes.</p> + +<p>Sur les trois collines boisées, en amphithéâtre, s'étageaient trois +rangs de redoutes garnies de vingt pièces de grosse artillerie, d'autant +d'obusiers et de trois pièces de canon par bataillon, formant un total +de près de cent bouches à feu.</p> + +<p>L'avantage de l'emplacement, la supériorité incontestable d'une armée +aguerrie, bien pourvue de munitions, commandée par des chefs +expérimentés comme Clerfayt et Beaulieu, la puissance d'une artillerie +foudroyant d'en haut l'ennemi s'avançant dans une plaine coupée de +marais, et forcé de gravir sous un feu meurtrier des pentes aussi +terriblement défendues, donnaient aux généraux de l'Empire la presque +certitude de la victoire.</p> + +<p>De plus, l'armée autrichienne, bien reposée, installée sur un terrain +sec, avait le ventre garni, <span class="pagenum" id="Page_334">[334]</span> quand le premier coup de canon, avec +l'aurore, ouvrit la bataille.</p> + +<p>Les Français, eux, avaient pataugé toute la nuit dans un terrain humide, +ils n'avaient pas eu le temps de faire la soupe. On leur avait dit +qu'ils mangeraient dans la journée, à Mons, après la victoire.</p> + +<p>Ils s'étaient mis en marche, l'estomac vide, mais le cœur plein +d'espérance, se promettant de gagner, avec la bataille, leur déjeuner +avant midi...</p> + +<p>Le brouillard lentement se leva sur les fonds fangeux de la plaine +couverte d'hommes, piétinant, se bousculant, avançant dans un désordre +de torrent...</p> + +<p>Au signal du canon, en même temps que l'armée s'ébranlait, toutes les +musiques des brigades attaquèrent, dans un ensemble sublime, la +<i>Marseillaise</i>... Les sonorités des cuivres répondaient aux détonations +des obusiers...</p> + +<p>De cinquante mille poitrines s'échappaient à la fois, rythmées par +l'artillerie et soutenues par les instruments, les paroles martiales de +l'hymne terrifiant de la Révolution...</p> + +<p>Et les échos de Jemmapes, de Cuesmes, de Berthaimont renvoyaient aux +Autrichiens les défis superbes de ces appels héroïques: Aux armes, +citoyens!... formez vos bataillons!...</p> + +<p>Ce n'était plus une armée qui entrait en ligne, <span class="pagenum" id="Page_335">[335]</span> c'était une nation +entière, debout, se ruant, pour défendre son sol et sauver sa liberté...</p> + +<p>La vieille tactique était abandonnée. Comme une mer rompant ses digues, +la France écumante poussait sa marée d'hommes à l'assaut de ces +hauteurs, brisant tout, emportant redoutes, fortins, palissades, abatis, +sous ses vagues de plus en plus hautes...</p> + +<p>Une inondation dans un ouragan, telle fut la bataille de Jemmapes...</p> + +<p>Le canon et la baïonnette furent seuls employés...</p> + +<p>De loin, l'artillerie ravageait les défenses autrichiennes, puis, à +l'arme blanche, les volontaires, les gardes, les bourgeois et les +ouvriers d'hier s'élançaient sur les pièces, sabraient les artilleurs, +enfonçaient les carrés d'infanterie, arrêtaient les escadrons, les +cavaliers en un instant culbutés...</p> + +<p>Les antiques bandes impériales, les vétérans des guerres dynastiques, +furent décimés, dispersés, anéantis, par ces héros à jeun, dont beaucoup +portaient encore le sarrau campagnard, la veste de l'artisan, et dont +les mains pour la première fois maniaient le fusil.</p> + +<p>Le général d'Harville commandait à gauche, avec le vieux général +Ferrand. Chargé d'enlever le village de Jemmapes, celui-ci trouva de la +résistance; Dumouriez lui envoya Thévenot <span class="pagenum" id="Page_336">[336]</span> comme renfort, qui, +bientôt, pénétrait victorieux dans la place. Il était midi.</p> + +<p>Beurnonville attaquait à droite. Sous ses ordres, Dampierre commandait +les volontaires parisiens. A ces enfants des faubourgs de Paris revint +l'honneur d'emporter les trois redoutes. Ils hésitaient un peu, nos +guerriers improvisés. L'imposante ordonnance de l'armée autrichienne les +surprenait. Les dragons impériaux les chargeaient avec un ensemble +magnifique et terrifiant. Intrépides, face à la mort, croisant le fusil, +ils se laissèrent aborder, puis, faisant feu à bout portant, se jetèrent +la baïonnette en avant et dispersèrent cette cavalerie chamarrée. Les +hussards de Dumouriez achevèrent la déroute, détruisant tout, jusqu'à +Mons.</p> + +<p>Au centre, deux brigades s'étaient arrêtées. Un combattant, sans grade, +sans uniforme, le valet de chambre de Dumouriez, Baptiste Renard, prit +sur lui de les rallier, de les entraîner, et assura la victoire sur ce +point. Là commandait le lieutenant-général Egalité, plus connu par la +suite sous le nom de Louis-Philippe.</p> + +<p>Ce fut au chant de la <i>Marseillaise</i> et du <i>Ça ira</i> que les derniers +retranchements des Autrichiens furent emportés par les bataillons +parisiens, celui de la section des Lombards entre autres, et par les +braves volontaires. Les troupes de ligne, le 13<sup>e</sup> léger où Lefebvre se +battit comme un enragé, <span class="pagenum" id="Page_337">[337]</span> les chasseurs et hussards de Berchiny et de +Chamborand contribuèrent également à cette victoire décisive, qui +préservait la France de l'invasion, délivrait la Belgique, écrasait les +vieilles bandes d'Allemagne et donnait à la République naissante le +baptême de la gloire.</p> + +<hr class="double" /> + +<p>Après la bataille, on se mit en mesure de souper, chez les vainqueurs.</p> + +<p>L'heure du déjeuner et du dîner était passée. On se rattrapa sur le +repas du soir.</p> + +<p>On but à la victoire, à la nation, à Dumouriez, à Baptiste Renard, héros +en livrée, à la Convention nationale, aux Belges affranchis, et aussi à +l'humanité!...</p> + +<p>Ce dernier toast fut porté au bivouac des volontaires de +Mayenne-et-Loire, par un aide-major, à l'uniforme tout éclaboussé de +sang, car il avait, lui aussi, terriblement manœuvré avec l'arme +blanche, parmi les héros de cette immortelle journée.</p> + +<p>Comme on se racontait les diverses péripéties de la bataille, un soldat +dit tout à coup:</p> + +<p>—Vous ne savez pas ce que nous avons trouvé dans ce château que l'on +voit là-bas, à mi-côte, et qui était, paraît-il, le quartier général des +Autrichiens?... Major Marcel, ça pourrait vous intéresser...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_338">[338]</span> +—Qu'est-ce qu'il y avait donc dans ce château? demanda notre +philosophe, qui avait, ce jour-là du moins, de décisifs arguments, +vivants et morts, à faire valoir contre la barbarie des guerres.</p> + +<p>—Eh bien! major, il y avait un enfant...</p> + +<p>—Que dites-vous, un enfant?... Expliquez-vous, dit René qui s'était +approché, ce qui ne pouvait guère surprendre, car on était sûr de +rencontrer le Joli Sergent partout où se trouvait l'aide-major Marcel.</p> + +<p>René ajouta:</p> + +<p>—La citoyenne Lefebvre, la cantinière du 13<sup>e</sup>, s'informait tantôt d'un +enfant... Dites-nous un peu ce que c'était que ce p'tiot ramassé au +milieu des balles?...</p> + +<p>—Je ne l'ai pas ramassé, dit le soldat.</p> + +<p>—Vous avez eu le cœur de laisser cet innocent exposé à la +mitraille... Ça n'est pas d'un soldat français!</p> + +<p id="cor_14">—Ecoutez donc, sergent, reprit le narrateur... Nous avancions, quelques +camarades et moi, dans ce château tout désert... On se défilait avec +prudence, redoutant quelque embuscade... Ça <ins title='ne ne'>ne</ins> nous disait rien de bon, +ce silence, cette tranquillité...</p> + +<p>—C'était sage, dit le major... Continue...</p> + +<p>—Voilà que tout à coup, en regardant par un soupirail, dans une cave, +nous apercevons comme <span class="pagenum" id="Page_339">[339]</span> une ombre... j'ajuste... je tire... plus +rien!... nous descendons vers la cave... nous entendons vaguement +appeler... crier... nous enfonçons la porte... qu'est-ce que nous +trouvons?... Un petit bonhomme, tout effaré, qu'on avait enfermé là, et +qui nous dit, en nous voyant:—C'est Léonard!... Il s'est sauvé par +là!... Et l'enfant nous montrait un second soupirail donnant sur une +cour extérieure.</p> + +<p>—Léonard!... on devait retrouver ce traître-là partout où il y a une +lâcheté à commettre, dit une voix derrière les soldats...</p> + +<p>C'était Catherine Lefebvre qui survenait. Elle avait entendu la fin du +récit du soldat.</p> + +<p>Elle dit vivement:</p> + +<p>—Et qu'avez-vous fait?... Vous avez fusillé Léonard, je pense... et +rassuré l'enfant... Où est-il, mon petit Henriot? Car c'est lui, j'en +suis sûre, que ce scélérat avait volé et qu'il voulait livrer à ce baron +de Lowendaal... Mais parle donc, clampin! cria-t-elle au soldat.</p> + +<p>Celui-ci secoua la tête:</p> + +<p>—Léonard s'est échappé... quant à l'enfant...</p> + +<p>—Tu l'as abandonné, malheureux?</p> + +<p>—Il a bien fallu!... En se donnant de l'air, ce coquin que vous nommez +Léonard a mis le feu à un baril de poudre abandonné par les +Autrichiens... Nous avons tous failli sauter avec la baraque!... Alors, +nous avons battu en retraite...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_340">[340]</span> +—Mes amis, s'écria Catherine, des gens de cœur il n'en manque +pas ici... qui veut aller chercher sous les décombres du château?... +peut-être ce pauvre petit être sera-t-il encore vivant!... Allons! ne +parlez pas tous à la fois! dit la cantinière irritée du silence.</p> + +<p>—C'est qu'on est moulu, fit un des soldats.</p> + +<p>—On n'a seulement pas fini la soupe, dit un autre.</p> + +<p>—Demain, il faut être d'aplomb pour entrer dans Mons, ajouta un +troisième.</p> + +<p>Et celui qui avait raconté l'aventure grommela:</p> + +<p>—Il y a peut-être encore des coups de fusil à attraper et des barils de +poudre à voir péter dans ce maudit château!... Un moutard ne vaut pas la +peine qu'on risque sa peau comme ça...</p> + +<p>—J'irai donc, moi, dit Catherine, et toute seule encore, puisque +Lefebvre est de service aux grand'gardes et que vous êtes tous trop +lâches pour m'accompagner... J'ai promis à sa mère de lui rendre un jour +cet enfant, je tiendrai ma promesse... Buvez bien, mangez bien, dormez +bien, les enfants!... bonsoir!...</p> + +<p>—Citoyenne Lefebvre, je vous suivrai, moi, si vous le voulez, dit le +Joli Sergent. A deux, on a plus de courage!...</p> + +<p>—Dites à trois, fit une voix timide, et le long La Violette apparut. +Son sabre n'avait plus de <span class="pagenum" id="Page_341">[341]</span> fourreau, son uniforme était haché de +coups de sabre. Il était coiffé d'un casque de capitaine de dragons +impériaux.</p> + +<p>—Tu viens avec nous, La Violette?... C'est bien ça, mon garçon!... Il +s'agit, tu sais, de notre petit Henriot, car c'est certainement lui que +ce misérable Léonard a abandonné dans le château.</p> + +<p id="cor_15">—Il s'agit de vous, m'ame Lefebvre!... j'veux pas vous laisser seule, +dans les champs de bataille, vous le savez bien... ah! c'est que j'ai eu +une fière peur toute la journée, allez!... il s'en apercevait, le +capitaine de dragons!... oh! oui, quand il m'a fendu mon <ins title='skako'>shako</ins> d'un +coup de sabre... J'étais décoiffé, voyez-vous...</p> + +<p>—Et tu l'as tué, le capitaine?...</p> + +<p>—Oui... pour lui prendre son casque... je ne pouvais pas m'en aller +nu-tête... j'aurais eu l'air de m'être endormi pendant qu'on se +battait... Oh! ça n'a pas été si commode, m'ame Lefebvre!... le +capitaine avait auprès de lui cinq dragons qui ne voulaient pas me +laisser emporter le casque de leur chef... ils y tenaient, paraît-il! Je +l'ai eu tout de même, vous le voyez... mais ça a été dur... les cinq +dragons ont tenu bon jusqu'au dernier... c'est très entêté, ces +Allemands!...</p> + +<p>—Brave garçon, tu as fait cela, toi... un aide-cantinier?...</p> + +<p>—Oui, m'ame Lefebvre... Mais marchons, allons <span class="pagenum" id="Page_342">[342]</span> au château... vous +verrez que, la nuit, je vous l'ai dit, je ne suis pas un poltron...</p> + +<p>Au moment où ils se disposaient à se mettre en route, une forme sombre +se dessina, leur barrant le passage...</p> + +<p>Catherine eut un mouvement de surprise:</p> + +<p>—Comment! c'est vous, major Marcel? dit-elle étonnée.</p> + +<p>—Il vient avec nous! dit René aussitôt.</p> + +<p>—Ne faut-il pas un médecin, là-bas?... si l'enfant est blessé, fit +l'aide-major.</p> + +<p>Et tous les quatre s'enfoncèrent dans la nuit, parmi les morts, les +débris d'affûts, les armes brisées, encombrant les pentes glorieuses de +Jemmapes.</p> + +<p>Sous les ruines du château de Lowendaal, Catherine découvrit le petit +Henriot, évanoui, atteint seulement de contusions légères.</p> + +<p>Marcel le soigna, le ranima. Ramené au camp, le jeune garçon sauvé du +champ de bataille fut adopté par le 13<sup>e</sup> léger et devint l'enfant du +régiment.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_343"><a href="#toc">XXI</a><br /> +<small>L'ÉTOILE</small></h3> + +<p>Toulon, comme Lyon, Marseille, Caen, Bordeaux, était devenu une place +forte de la trahison.</p> + +<p>Les royalistes, unis aux Girondins, avaient ouvert les portes de la +ville, avec l'arsenal, à la coalition.</p> +</div> + +<p>Toute la poésie lamartinienne, tout le charme qui s'attache aux talents +oratoires, aux vertus et aux renommées des députés de la Gironde, ne +sauraient les amnistier du crime de lèse-patrie.</p> + +<p>A l'heure où l'Europe monarchique se ruait sur la France et prétendait +dicter des lois et imposer un régime dynastique à la nation affranchie, +les Girondins, oublieux de leur passé, méconnaissant le devoir, par +haine contre la Montagne, par peur aussi, dans un mouvement de recul à +jamais exécrable, pactisèrent avec l'ennemi, firent appel à l'étranger.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_344">[344]</span> +Heureusement, Robespierre, Saint-Just, Couthon, Carnot veillaient au +Comité de salut public; les volontaires accouraient aux armées; de +jeunes généraux comme Hoche et Marceau remplaçaient aux frontières les +Dumouriez et les Custine, conspirateurs royalistes; heureusement, +surtout, le hasard fit que les canons de la République, devant Toulon et +la flotte anglaise, furent confiés à un jeune artilleur inconnu, +Napoléon Bonaparte.</p> + +<p>La ville traîtresse était occupée par une tourbe exotique venue, comme à +la curée, de tous les ports du littoral: des Espagnols, des Napolitains, +des Sardes, des Maltais. Le pape avait envoyé des moines chargés de +fanatiser la population. C'était la Vendée du Midi. Une Vendée pire que +celle de l'Ouest: les rebelles ayant la route de la mer pour recevoir +des renforts et, au milieu d'eux, les troupes anglaises.</p> + +<p>L'armée républicaine était divisée en deux corps séparés par le mont +Pharon; l'enthousiasme, l'inexpérience, la bravoure et l'indiscipline se +rencontraient, dans le mélange tumultueux de ces bataillons improvisés, +qui furent le noyau de la future armée d'Italie.</p> + +<p>Le commandement était échu un peu au hasard. De simples soldats +devenaient généraux en une semaine. Le général en chef était un mauvais +peintre, pire militaire, Carteaux. Le médecin Doppet et le ci-devant +marquis Lapoype étaient <span class="pagenum" id="Page_345">[345]</span> ses seconds. Cette bigarrure s'expliquait +par la désertion et l'émigration de presque tous les anciens officiers, +appartenant à la noblesse.</p> + +<p>Les commissaires de la Convention, Salicetti, Fréron, Albitte, Barras et +Gasparin, se multipliaient, enflammant le zèle des chefs, haranguant les +soldats, et décrétant la résistance, en attendant la victoire.</p> + +<p>Le siège se prolongeait. Les gorges d'Ollioules, les défilés avoisinant +Toulon, avaient été emportés, mais la place tenait toujours, défendue +par de formidables ouvrages. Les sièges réclament de l'expérience +militaire, de la science et des qualités de sang-froid qui faisaient +défaut aux chefs comme aux soldats de cette armée, formée de la veille. +Carteaux, le général en chef, ne connaissait même pas la portée d'une +pièce d'artillerie.</p> + +<p>Le hasard lui amena Bonaparte. Se rendant d'Avignon à Nice, Bonaparte +s'arrêta à Toulon pour faire visite à son compatriote le représentant +Salicetti.</p> + +<p>Celui-ci le présenta à Carteaux, qui, avec une satisfaction réelle, +quêtant un compliment, s'empressa de montrer à l'officier d'artillerie +ses batteries. Bonaparte ne put que hausser les épaules; les pièces +étaient si mal placées que les boulets destinés à atteindre la flotte +anglaise n'allaient pas jusqu'au rivage.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_346">[346]</span> +Carteaux se retrancha derrière la mauvaise qualité de la poudre, +mais Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer l'inanité de +l'explication. Les représentants, frappés de ses raisonnements, lui +confièrent aussitôt la direction des opérations du siège.</p> + +<p>En quelques jours, avec une activité prodigieuse, il fit venir du +matériel, des pièces, des officiers, de Lyon, de Grenoble, de Marseille. +Il sentait qu'il était inutile de faire un siège en règle. Si l'on +parvenait à forcer l'escadre anglaise à s'éloigner de Toulon, la ville +bloquée se rendrait. Il fallait donc s'emparer d'un point, d'où l'on pût +battre la double rade, le promontoire de l'Eguillette. «Là est Toulon!» +dit Bonaparte, avec la vision du génie. Il s'empara en effet du fort de +l'Eguillette; la flotte anglaise mit à la voile, et Toulon se rendit. La +coalition était vaincue. Le Midi ne connaîtrait point la Vendée, et +Bonaparte entrait dans l'histoire, victorieux et tout surprenant de +génie. Il fut fait général d'artillerie et envoyé à Nice au quartier +général de l'armée d'Italie, commandée par Dumerbion.</p> + +<p>Glorieux, pourvu d'un grade qui pouvait, à vingt-quatre ans, satisfaire +son ambition et amortir le choc de ses désirs, Bonaparte se préoccupa de +l'établissement de ses frères et sœurs, son idée fixe.</p> + +<p>Le bonheur de Joseph le ravissait. Il ne cessait <span class="pagenum" id="Page_347">[347]</span> de dire en parlant +de lui: «Est-il heureux, ce coquin de Joseph!» Avoir épousé la fille +d'un marchand de savons lui semblait alors la plus belle destinée. Il se +mêlait, à cette admiration pour le couple nouvellement uni, un peu de +regret de n'avoir pu épouser Désirée, la seconde fille du négociant +Clary.</p> + +<p>Mais un incident matrimonial qu'il n'avait pas prévu vint le troubler et +l'irriter.</p> + +<p>Il apprit, à Nice, que son frère Lucien venait de se marier. Et dans +quelles conditions! Bonaparte n'en décoléra pas de dix ans.</p> + +<p>Lucien avait un petit emploi dans l'administration militaire, à +Saint-Maximin, dans le Vaucluse.</p> + +<p>Il était jeune, ardent, beau parleur, et faisait la joie et la gloire +d'une auberge où il prenait ses repas.</p> + +<p>Boyer, l'aubergiste, avait une fille charmante, nommée Christine. +Celle-ci ne put demeurer insensible à la faconde et aux compliments du +futur président des Cinq-Cents. Elle déclara à son père qu'elle voulait +épouser Lucien.</p> + +<p>L'aubergiste, qui était sur le point de refuser la clef et la table à +son pensionnaire, toujours en retard pour le paiement des quinzaines, se +gratta la tête et finit par donner son consentement. C'était une façon +de solder le compte de ce mauvais payeur.</p> + +<p>Bonaparte, en découvrant que son frère lui <span class="pagenum" id="Page_348">[348]</span> donnait pour +belle-sœur la fille d'un aubergiste, eut un violent accès de fureur. +Déjà il devinait sa grandeur et s'irritait de tout ce qui pouvait, parmi +les siens, nuire à sa fortune ou amoindrir l'éclat de sa renommée +grandissante.</p> + +<p>Il rompit toute relation avec son frère.</p> + +<p>A la jeune femme il garda toujours rancune. Elle était douce et +résignée, cette Christine Boyer; elle s'efforça à plusieurs reprises +d'apaiser Bonaparte et de rentrer en grâce.</p> + +<p>On a conservé d'elle cette lettre touchante, écrite au moment où elle +allait devenir mère:</p> + +<div class="manuscr"> +<p>«Permettez-moi de vous appeler du nom de frère. Fuyant Paris +d'après votre ordre, j'ai avorté en Allemagne. Dans un mois, +j'espère vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien +d'autres circonstances me font espérer que ce sera un neveu. Je +vous promets d'en faire un militaire; mais je désire qu'il porte +votre nom et soit votre filleul. J'espère que vous ne me +refuserez pas. Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous +dédaignerez pas, car après tout vous êtes notre frère; mes +enfants sont vos seuls neveux et nous vous aimons plus que la +fortune. Puissé-je un jour vous témoigner toute la tendresse que +j'ai pour vous!»</p> +</div> + +<p>Bonaparte demeura sourd à cette plainte. La fille de l'aubergiste +demeura consignée à la porte de son cœur.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_349">[349]</span> +Il rêvait d'ailleurs pour lui-même une alliance qui flattait son +amour-propre, et se souciait peu de présenter à la grande dame qu'il se +proposait d'épouser l'ignorante et rustique Christine.</p> + +<p>Les événements s'étaient précipités pour Bonaparte.</p> + +<p>Il avait perdu ses protecteurs: les deux Robespierre guillotinés, les +thermidoriens poursuivaient leurs vengeances. Bonaparte eut un instant +la pensée, en apprenant le 9 thermidor, de proposer aux représentants de +marcher sur Paris avec ses troupes. Il renonça à ce projet, mais ne put +se faire pardonner ses attaches avec les révolutionnaires.</p> + +<p>Dubois-Crancé, membre du Comité de Salut public, désireux de disperser +les Jacobins, qui, selon des rapports de police, étaient nombreux à +l'armée d'Italie, désigna Bonaparte comme général d'artillerie en +Vendée.</p> + +<p>Stupéfait et accablé par ce coup, Bonaparte partit pour Paris, +accompagné de ses deux aides de camp, Junot et Marmont.</p> + +<p>Un capitaine d'artillerie sans valeur, Aubry, étant alors ministre de la +guerre, jalousait les officiers de son arme qui avaient eu de +l'avancement rapide. Girondin par-dessus le marché, Aubry se vengea de +l'ami de Robespierre, du stratégiste de Toulon, en l'envoyant comme <span class="pagenum" id="Page_350">[350]</span> +général d'infanterie à l'armée de l'Ouest. C'était renchérir sur la +disgrâce de Dubois-Crancé.</p> + +<p>Comme on essayait de fléchir le ministre de la guerre, ce triste +successeur de Carnot s'étonna que l'on soutînt aussi chaleureusement un +terroriste. Bonaparte ayant voulu plaider sa cause lui-même, Aubry lui +dit sèchement:</p> + +<p>—Vous êtes trop jeune pour commander l'artillerie d'une armée!</p> + +<p>—On vieillit vite sur les champs de bataille et j'en arrive! répondit +cruellement le général, cinglant le rond de cuir arrogant.</p> + +<p>Aubry fut inflexible. Bonaparte, refusant d'aller combattre en Vendée, +fut rayé de l'armée.</p> + +<p>Il chercha alors à prendre du service auprès du sultan, et serait +retombé dans la misère noire des années précédentes, si son frère Joseph +ne lui était venu en aide.</p> + +<p>Un des directeurs du ministère de la guerre, Doulcet de Pontécoulant, se +souvint tout à coup de lui et le fit entrer au service topographique, au +moment même où il allait s'embarquer pour Constantinople.</p> + +<p>L'Orient l'attirait toujours. Il rêvait, sous un ciel lointain, la +fortune et la gloire. Un fatalisme tout musulman dominait déjà son âme: +«Tout me fait braver le sort et le destin, écrivait-il à son frère +Joseph, et si cela continue, mon <span class="pagenum" id="Page_351">[351]</span> ami, je finirai par ne plus me +détourner lorsque passe une voiture.»</p> + +<p>Avec les pays bleus de l'Islam, un autre mirage attire et fascine sa +pensée: il entrevoit, parée, brillante, ornée d'élégance et toute +rehaussée d'aristocratie, une femme, de l'ancienne société, à qui il +donnera son cœur, son nom, et qui en échange lui apportera la +satisfaction des sens, le bonheur domestique, l'aisance aussi, et +l'accès dans la société qui se reconstitue.</p> + +<p>Un événement retentissant vint condenser les vapeurs de cette rêverie en +réalité...</p> + +<p>La Convention avait terminé sa laborieuse et formidable carrière. La +Constitution de l'an III était son legs. Les conventionnels, en se +retirant, avaient décidé que les deux tiers de membres de la Convention +resteraient sur leurs sièges. Ces décrets soulevèrent une insurrection +dans Paris.</p> + +<p>Le 11 vendémiaire (3 octobre 1795), les électeurs de diverses sections +réunis à l'Odéon, et, le 12, les électeurs de la section Lepelletier +(Bourse) firent un appel aux armes. Le général de Menou, qui reçut +l'ordre de désarmer les sections, se laissa déborder. Il sortit du +couvent des Filles-Saint-Thomas, aujourd'hui l'emplacement de la rue du +4 Septembre et de la rue Vivienne, en parlementant. Les insurgés +triomphaient. Il était huit heures du soir.</p> + +<p>Bonaparte se trouvait au théâtre Feydeau. Surpris <span class="pagenum" id="Page_352">[352]</span> par les +événements, il se rendit à l'assemblée. On discutait les mesures à +prendre. On cherchait à désigner un général pour remplacer Menou.</p> + +<p>Barras, qui était désigné pour assurer le maintien de l'ordre, se +ressouvint de Bonaparte qu'il avait connu et apprécié devant Toulon.</p> + +<p>Le lendemain 13 vendémiaire, Bonaparte balayait les sectionnaires devant +l'église Saint-Roch, et se trouvait nommé général pour l'intérieur.</p> + +<p>Il tenait cette fois le pouvoir et n'allait plus le lâcher. La veille, +destitué et sans ressources, il se voyait brusquement maître de Paris et +bientôt de la nation.</p> + +<p>Son étoile, tour à tour radieuse et pâlissante, luisait enfin claire et +fixe au firmament. Pour vingt ans elle allait devenir le phare de la +France éblouie.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_353"><a href="#toc">XXII</a><br /> +<small>YEYETTE</small></h3> + +<p>La fortune avait soudainement souri à Bonaparte.</p> + +<p>Un coup de bascule inattendu et puissant venait de l'envoyer au pinacle.</p> + +<p>Malgré ses talents militaires déjà révélés, et les éloges que lui +avaient décernés publiquement des hommes au pouvoir, son nom demeurait +obscur et sa situation précaire.</p> +</div> + +<p>Cambon, le grand financier de la Convention, homme intègre et esprit +d'élite, le héros favori de Michelet, peu tendre pour la plupart des +vrais chefs de la Révolution, avait délivré en sa faveur ce certificat à +l'occasion des combats d'Antibes: «Nous étions dans ces imminents +dangers, lorsque le vertueux et brave général Bonaparte se mit à la tête +de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage.»</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_354">[354]</span> +Fréron déclarait qu'il était seul capable de sauver les armées en +péril de la République.</p> + +<p>Barras, le corrompu mais intelligent politicien, l'oubliait.</p> + +<p>Mariette, arrachée par lui à la mort, au milieu des forçats de Toulon +lâchés par les Anglais, ne donnait aucun signe de vie.</p> + +<p>Aubry, le capitaine obtus qui s'était bombardé général de division en +prenant le portefeuille de la guerre, le rayait de l'armée.</p> + +<p>Enfin ce rêve d'un mariage riche qu'il avait par deux fois tenté de +réaliser, en épousant, soit la veuve de son ami Permon, soit Désirée +Clary, la seconde fille de l'aubergiste Boyer, s'était évanoui.</p> + +<p>Il ne lui restait plus qu'à partir pour la Turquie, organiser la garde +du sultan, ainsi que l'y autorisait un décret du Comité de Salut public, +en date du 15 septembre 1795, ainsi conçu:</p> + +<div class="manuscr"> +<p>«Le général Bonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux +aides de camp pour y prendre du service dans l'armée du +Grand-Seigneur et contribuer de ses talents et de ses +connaissances acquises à la restauration de l'artillerie de ce +puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les +ministres de la Porte. Il servira dans sa garde et sera traité +par le Grand-Seigneur comme les généraux de ses armées.</p> + +<p>»Il sera accompagné, pour l'aider dans sa mission, par les +citoyens Junot et Henri Livrat, en <span class="pagenum" id="Page_355">[355]</span> qualité d'aides de +camp, capitaines Sergis et Billaud de Villarceau, comme chefs +de bataillon d'artillerie, Blaise de Villeneuve, capitaine du +génie, Bourgeois et la Chasse, lieutenants d'artillerie de +première classe, Maissonnet et Schneid, sergents-majors +d'artillerie.»</p> +</div> + +<p>Mais l'insurrection du 13 vendémiaire avait éclaté.</p> + +<p>Tout le monde avait perdu la tête, excepté celui qui devait sauver la +Convention et rétablir l'ordre légal.</p> + +<p>Barras, que les souvenirs du 9 thermidor désignaient au choix de ses +collègues, chargé de tous les pouvoirs, chercha autour de lui le +militaire capable de commander les troupes, dans cette journée où chacun +jouait sa vie.</p> + +<p>Il avisa Bonaparte qui rôdait dans les couloirs.</p> + +<p>Carnot avait proposé de confier le commandement à Brune. Barras répondit +qu'il fallait un artilleur. Fréron, très amoureux de Pauline Bonaparte +et qui sollicitait sa main, appuya le nom de Bonaparte.</p> + +<p>—Je vous donne trois minutes pour réfléchir, dit Barras.</p> + +<p>Durant ces trois minutes, la pensée de Bonaparte tourna avec la rapidité +vertigineuse et insensible des sphères célestes.</p> + +<p>Il craignait, en acceptant, d'assumer la responsabilité lourde, parfois +injuste, terrible toujours, <span class="pagenum" id="Page_356">[356]</span> de ceux qui se chargent des besognes de +répression. Ecraser les sectionnaires, c'était peut-être vouer son nom à +l'exécration de la postérité. Il avait refusé d'aller commander une +brigade contre les Vendéens: devait-il prendre sur lui de faire marcher +une armée contre les Parisiens? Il n'était pas fait pour la guerre +civile. Et puis, au fond, il partageait beaucoup les sentiments des +sectionnaires. Ces insurgés voulaient chasser les impuissants et les +incapables qui cherchaient à s'éterniser au pouvoir, en enlevant au +peuple les deux tiers du choix de la représentation nationale. Vaincu, +il serait perdu, livré à la vengeance des sectionnaires maîtres de +Paris. Victorieux, il trempait son épée dans le sang français et +devenait, comme il l'a dit lui-même, le bouc émissaire des crimes de la +Révolution, auxquels il était étranger.</p> + +<p>Mais, sa pensée, évoluant avec la promptitude de la foudre, lui montra +les conséquences de son refus: si la Convention était dispersée par la +force, que devenaient les conquêtes de la Révolution? Les victoires de +Valmy, de Jemmapes, de Toulon, du Col de Tende, les glorieux succès des +armées de Sambre-et-Meuse et d'Italie devenaient inutiles; la réaction, +la trahison effaçaient tout cela. La défaite de la Convention, c'était +la déroute de la Révolution et l'oppression de la France: les +Autrichiens à Strasbourg, les Anglais <span class="pagenum" id="Page_357">[357]</span> débarquant à Brest, les +principes et les libertés de la République anéantis avec les +conquêtes... Le devoir d'un bon citoyen était de se rallier à la +Convention, malgré ses fautes, et, puisqu'il tenait une épée et savait +s'en servir, il agirait bien en défendant le gouvernement établi, quelle +que fût l'incapacité de ceux qui le composaient.</p> + +<p>Relevant la tête, il répondit à Barras:</p> + +<p id="cor_16">—J'accepte, mais je vous préviens que l'épée tirée, <ins title="j'en je">je</ins> ne la remettrai +au fourreau que l'ordre rétabli...</p> + +<p>Il était une heure du matin. Le lendemain, la victoire de la Convention +était définitive et Barras disait à la tribune:</p> + +<p>—J'appellerai l'attention de la Convention nationale sur le général +Bonaparte. C'est à lui, c'est à ses dispositions savantes et promptes +que l'on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait +distribué des postes avec beaucoup d'habileté. Je demande que la +Convention confirme la nomination de Bonaparte à la place de général en +second de l'armée de l'intérieur.</p> + +<p>Quelques jours après, Barras donnait sa démission et Bonaparte restait +seul investi du commandement.</p> + +<p>Il était temps. Il n'avait plus de bottes aux pieds et son habit se +fendait d'une façon cynique et dérisoire.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_358">[358]</span> +Quelques jours auparavant, il s'était enhardi à se présenter chez +madame Tallien.</p> + +<p>Cette créature séduisante et perverse, Thérézia Cabarrus, qui avait armé +le bras du versatile Tallien et décrété, du fond de sa prison, le 9 +thermidor, gouvernait Barras, alors personnage de premier rang.</p> + +<p>Pour obtenir l'appui de Barras et décrocher un emploi quelconque, +Bonaparte, à bout de ressources, n'ayant ni un écu ni un vêtement, se +rendit à une soirée de la belle courtisane.</p> + +<p>Il lui fallut une énergie et une force de caractère énormes pour oser +s'avancer, en son piteux accoutrement, au milieu de femmes élégantes, de +muscadins pimpants et de généraux empanachés.</p> + +<p>Il portait de longs cheveux tombant des deux côtés du front, sans +poudre,—et pour cause: les perruquiers faisaient payer cher leur +accommodement,—une petite queue derrière nouait ses mèches lisses. Ses +bottes ne résistaient que par un miracle de précaution. Les crevasses en +avaient été soigneusement barbouillées d'encre. Son uniforme tout râpé +était le même qu'il avait porté devant l'ennemi, glorieux mais usé, et +un simple galon de soie remplaçait, par économie, la broderie insigne du +grade.</p> + +<p>Il apparut si minable à la triomphante maîtresse en titre, qu'elle lui +donna sur-le-champ <span class="pagenum" id="Page_359">[359]</span> une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la +division de Paris, la 17<sup>e</sup>, à l'effet de lui faire obtenir, conformément +au décret de fructidor an III, qui accordait un costume aux officiers en +activité, du drap pour un habit neuf. Bonaparte n'était pas en activité, +n'avait aucun droit à cette distribution, mais la protection de madame +Tallien valait mieux qu'un décret: le pauvre officier sans solde eut du +drap pour se faire tailler un habit, et put, le 13 vendémiaire, montrer +aux conventionnels, transis de peur et ensuite exubérants de joie, un +sauveur vêtu à peu près proprement.</p> + +<p>Rapidement, comme les princesses de contes de fées pour qui les palais +sortent des citrouilles, Bonaparte se métamorphosa et autour de lui les +choses changèrent.</p> + +<p>Il s'installa au quartier général, situé rue des Capucines. Junot, +Lemarois sont auprès de lui. Son oncle est mandé à Paris pour lui servir +de secrétaire. Il emploie le premier argent que lui verse le trésorier à +secourir sa famille. Il envoie cinquante mille francs à sa mère, se +contentant, lui, d'acheter de belles bottes neuves dont il avait envie +et de se faire coudre une broderie d'or luisant, à l'habit qu'il devait +à l'intervention de madame Tallien.</p> + +<p>Il se hâta d'user de son influence pour placer ses frères: il prend +Louis comme aide de camp, avec le grade de capitaine, et sollicite un +consulat <span class="pagenum" id="Page_360">[360]</span> pour Joseph. Il expédie de l'argent au collège où se +trouve Jérôme, réglant l'arriéré et ordonnant qu'on lui apprît les arts +d'agrément, le dessin, la musique.</p> + +<p>Rassuré sur le sort des siens, sûr de l'avenir quant à lui, redevenu +général et en passe de choisir un commandement avantageux, car la +Convention n'a rien à refuser à son sauveur et le Directoire qui va +entrer en fonctions ne peut se passer de son épée, il en revient à ses +idées matrimoniales.</p> + +<p>Un mariage riche, avec une femme lui donnant la fortune, l'influence, le +poids social qui lui manquent, effaçant les traces de la gêne antérieure +et l'aidant à tenir son nouveau rang, voilà le but de son ambition.</p> + +<p>Mais Bonaparte, mathématicien inflexible, cerveau puissant et +infaillible, devait connaître, comme le plus naïf jeune homme, la +domination du turbulent viscère qui règle les actions des hommes et +souvent les dérègle.</p> + +<p>Il devint amoureux.</p> + +<p>Avec une étourderie de collégien, il se laissa prendre au piège +voluptueux d'une coquette sur le retour, de cette créole vaine, volage, +dépensière et sotte, qui ne l'aima que le jour où l'empereur lui ôta le +diadème d'impératrice qu'il avait follement posé sur son front de femme +légère.</p> + +<p>Ce fut chez madame Tallien, que le général de <span class="pagenum" id="Page_361">[361]</span> vendémiaire venait +remercier de l'accueil fait à l'officier destitué du mois précédent, que +Bonaparte rencontra la veuve Beauharnais.</p> + +<p>Cette veuve Beauharnais était une créole des Antilles.</p> + +<p>Une de ces aventurières qui courent le monde, et, sensuelles, +audacieuses, charmantes, sont des courtisanes pires, protégées par leur +exotisme et admises dans la société à la faveur de leur aspect +d'étrangères. A beau séduire qui vient de loin.</p> + +<p>Elle se nommait Marie-Josèphe-Rose Tascher de la Pagerie. Elle était née +le 23 juin 1763, dans la paroisse de Notre-Dame de la Purification, à la +Martinique. Le père de cette Josèphe, dite Joséphine, nommé Joseph +Gaspard, cultivait les plantations que lui avait léguées sa famille, +venue de France, pour coloniser, en 1726. Ancien capitaine de dragons, +chevalier de Saint-Louis et page de la Dauphine, il avait peu de fortune +et se préoccupait fort de marier convenablement sa fille aînée, car +Joséphine avait encore deux sœurs: Catherine-Marie-Désirée et +Marie-Françoise.</p> + +<p>Une certaine dame Renaudin, tante de la jeune fille, lui procura le mari +souhaité. Elle l'avait sous la main: le fils cadet du marquis de +Beauharnais, ancien gouverneur des Iles du Vent. Les Beauharnais +provenaient de l'Orléanais. La tante Renaudin était la maîtresse du +marquis.</p> + +<p>Le mariage fut décidé à distance, car le jeune <span class="pagenum" id="Page_362">[362]</span> Beauharnais se +trouvait en France, et sa fiancée s'embarqua en septembre 1779. Elle +parvint à Bordeaux et, quelque temps après, épousa le vicomte Alexandre +de Beauharnais, nommé capitaine au régiment de la Sarre, à l'occasion de +son mariage. Il avait dix-huit ans, elle seize. Bonaparte, à l'époque où +sa future impératrice se mariait, avait dix ans et entrait à l'Ecole de +Brienne.</p> + +<p>Ce fut rue Thévenot, à Paris, que se logèrent les deux époux. Le 2 +septembre 1780, naquit Eugène, le futur prince, vice-roi d'Italie. Le +ménage ne demeura pas longtemps uni. Bientôt le jeune vicomte quittait +sa femme pour aller servir en Amérique, sous les ordres de Bouillé. Le +désir de donner aux Américains l'indépendance, et de s'immortaliser aux +côtés de Lafayette et de Rochambeau, s'alliait, chez le trop précoce +mari, au désir de s'éloigner d'une femme coquette, frivole à l'excès et +surtout dépensière. Il laissait Joséphine enceinte. Elle mit au monde, +le 10 avril 1781, la future reine Hortense, la mère de Napoléon III.</p> + +<p>A cette époque, Joséphine n'avait donné à son mari aucun sujet de +plainte. Celui-ci, marié trop jeune, s'abandonnait au désir des amours +nouvelles et à l'entraînement des distractions passagères. Son départ +n'attrista que médiocrement l'étourdie. Il lui rendait une liberté dont +elle se montrait friande.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_363">[363]</span> +Elle mena dès lors une existence à moitié régulière, ayant des +amants, des dettes, des hauts et des bas. Elle vivait en marge de la +société. La cour lui était non pas interdite, car les Beauharnais +faisaient partie de la bonne noblesse d'Orléans, mais difficile à +aborder. Elle n'avait que sa tante Renaudin pour la présenter, et la +situation équivoque de cette dame lui interdisait l'entrée de +Versailles.</p> + +<p>M. de Beauharnais revint en France, plaida en séparation. Le Parlement +lui donna gain de cause, mais les torts étant réciproques, l'arrêt +alloua à Joséphine une pension de dix mille livres. La séparée jugea à +propos de faire un voyage au pays natal. Elle retourna à la Martinique, +en revint en 1791, en compagnie d'un galant officier de marine, M. +Scipion de Roure.</p> + +<p>Elle retrouva son mari en haute situation. Le vicomte de Beauharnais, +député de la noblesse, était devenu l'un des membres influents de la +Constituante. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir proposé, dans la +nuit fameuse du 4 août, l'admissibilité de tous les citoyens dans les +emplois civils, militaires et ecclésiastiques, et l'égalité des peines +pour toutes les classes de citoyens; l'abolition, par conséquent, de +l'ancien régime en deux articles. Il avait été élu plusieurs fois +président de l'Assemblée nationale et recevait, en son hôtel de la rue +de l'Université, <span class="pagenum" id="Page_364">[364]</span> un grand nombre de députés dont il était le chef.</p> + +<p>Joséphine, ambitieuse et avide de présider un salon politique, où +fréquentait tout ce que l'Assemblée comptait d'hommes distingués, voulut +se réconcilier avec son mari. Elle se fit humble, douce, repentante, +féline. Elle réussit. Pendant quelque temps, elle rayonna dans cet hôtel +de la rue de l'Université dont elle était la reine.</p> + +<p>Mais les jours s'assombrissaient. La Terreur avait clos les salons. +Beauharnais était à l'armée. Général en chef de l'armée du Rhin, il fit +le siège de Mayence. Démissionnaire, il fut arrêté en 1794, comme frère +et major général de l'armée de Condé. Bien qu'un républicain et un +patriote comme le général Beauharnais ne dût pas pactiser avec les +traîtres, malgré la présence de son frère dans leur état-major, il fut +guillotiné, le 5 thermidor. Quatre jours plus tard, les prisons +s'ouvraient, et il eût été sauvé.</p> + +<p>Sa mort fut le fait d'une erreur, et de la précipitation avec laquelle, +dans ce terrible moment, s'exécutaient les arrêts criminels.</p> + +<p>Beauharnais doit être réhabilité entièrement, quoique sa tête ait roulé +pêle-mêle avec celles des traîtres, des conspirateurs et des ennemis de +la patrie. Il a été victime de dénonciations injustes. Lui-même a +déclaré qu'il ne fallait point reprocher à la Révolution sa mort.</p> + +<p>Avant de marcher à l'échafaud, dans un testament <span class="pagenum" id="Page_365">[365]</span> sublime, digne +d'un philosophe de l'antiquité, Beauharnais exprima surtout cette +crainte que la postérité ne le crût un «mauvais citoyen», relevant son +cadavre parmi ceux des traîtres que le glaive de la loi frappait. +«Travaille à réhabiliter ma mémoire, écrivait-il à sa femme, dans cette +lettre suprême, interrompue par le bourreau; prouve qu'une vie entière +consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité +doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout +dans la classe des gens suspects. Mais ce travail doit être ajourné, +car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour +pulvériser ses fers, doit s'environner d'une juste méfiance et plus +craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.»</p> + +<p>Le noble citoyen terminait en recommandant à sa jeune femme de se +consoler dans l'éducation de ses enfants, en leur apprenant que c'était +à force de civisme qu'ils devaient effacer le souvenir de son supplice.</p> + +<p>Quel admirable caractère que ce héros, qui, sorti des rangs de +l'aristocratie, se fait le défenseur du peuple, abat la féodalité, +proclame le premier, à une époque où cette loi des sociétés modernes +semblait une hérésie, une anarchique utopie, l'égalité des peines et +l'admissibilité des nobles et des roturiers aux grades dans l'armée, +<span class="pagenum" id="Page_366">[366]</span> aux emplois dans la magistrature, dans les fonctions de l'État, et +qui, après avoir présidé la plus grande des assemblées françaises, +commandé l'armée immortelle du Rhin, périt sur l'échafaud, victime de +passions aveugles, subissant le contre-coup d'une cruelle et injuste +fiction de solidarité fraternelle, et n'a, au seuil de la mort, qu'une +crainte, c'est que la peine inique qu'il subit ne laisse supposer qu'il +l'ait méritée! Alexandre de Beauharnais a le droit de prendre place au +Panthéon de la Révolution, parmi les martyrs sanglants de l'évangile +nouveau,—au Panthéon égalitaire et indistinct où se retrouvent +proscripteurs et proscrits, les décapités de germinal et les vaincus de +thermidor ou de prairial: Danton à côté de Saint-Just, et Vergniaud près +de Couthon et de Soubrany.</p> + +<p>Joséphine a été favorisée, entre toutes, par le mariage. Beauharnais et +Bonaparte, quelle femme n'eût été fière de ces deux maris, ne les eût +aimés, adorés, respectés! Elle ne les a aimés ni l'un ni l'autre; elle +les a trompés, à bouche que veux-tu, avec les premiers gentils officiers +et muscadins que le hasard des sociétés faciles où elle se plaisait +jetait dans ses jupes.</p> + +<p>La Révolution fit de Joséphine, qui, jusque-là, n'avait été qu'une +déclassée, une sorte de grande dame. Le nom de son mari lui servit de +titre auprès des femmes de l'ancienne cour ayant <span class="pagenum" id="Page_367">[367]</span> échappé à la +Terreur. En prison, elle se lia avec plusieurs vénérables survivantes du +naufrage de la vieille aristocratie. Elle connut aussi la Cabarrus.</p> + +<p>Chez celle-ci, trônant et minaudant sous le double pavillon du citoyen +Tallien, son époux, et du directeur Barras, son amant, Joséphine, un +jour, se trouva en face du maigre et silencieux vainqueur de +vendémiaire.</p> + +<p>Bonaparte était à la mode. On ne parlait que de ce jeune général qui, +d'un bond, venait de sauter dans la gloire. Les salons se le +disputaient. Les femmes lui souriaient, cherchaient à l'attirer. Lui, +passait grave, indifférent, souverain déjà.</p> + +<p>La veuve Beauharnais, avec sa nonchalance créole, ses graves manières, +ses charmes déjà fanés, séduisit le froid jeune homme du premier regard.</p> + +<p>En cette entrevue décisive chez madame Tallien, Bonaparte se sentit +attiré, pris, enveloppé. Dans le cercle vaporeux de cette brune enfant +des îles, il se voyait entraîné, et, avec charme, subissait le vertige.</p> + +<p>Elle était loin d'être belle. Son futur beau-frère, Lucien Bonaparte, +fit part en ces termes de l'impression qu'elle produisit sur lui:</p> + +<p>«Elle avait peu, fort peu d'esprit; point du tout de ce que l'on +pourrait appeler la beauté; mais certains souvenirs créoles, dans les +souples <span class="pagenum" id="Page_368">[368]</span> ondulations de sa taille, plutôt petite que moyenne; une +figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle les apprêts de +sa toilette remédiaient assez bien, à la clarté des lustres; tout enfin +dans sa personne n'était pas dépourvu de ces quelques restes de sa +première jeunesse, que le peintre Gérard, cet habile restaurateur de la +beauté flétrie des femmes sur le retour, a fort agréablement reproduits +dans les portraits qui nous restent de la femme du Premier Consul... +dans les brillantes soirées du Directoire où Barras m'avait fait +l'honneur de m'admettre, elle ne me paraissait plus jeune et inférieure +aux autres beautés qui composaient ordinairement la cour du voluptueux +directeur et dont la belle Tallien était la véritable Calypso...»</p> + +<p>Le portrait, peu flatté, paraît exact.</p> + +<p>Joséphine avait alors plus de trente-deux ans. Elle était mère de deux +jeunes enfants, et son existence mouvementée, ses tracas princiers, ses +voyages, le décousu de sa vie domestique, ses amours de passage, avaient +certainement contribué à accélérer pour elle la marche du temps.</p> + +<p>Elle vainquit cependant le vainqueur à leur premier tête-à-tête. +Bonaparte sortit de chez la Tallien le cœur bouleversé, les yeux +brillants, secoué dans tout son être par une fièvre qui, pour la +première fois, n'était pas celle de la gloire, tourmenté d'un besoin qui +n'était plus la faim, oubliant <span class="pagenum" id="Page_369">[369]</span> même sa famille et dédaignant la +conquête du monde, qu'il rêvait en ses heures solitaires de jeunesse +besogneuse, pour ne penser qu'à celle de <i>Yeyette</i>, comme lui avait dit +se nommer familièrement, pour les intimes, la voluptueuse créole.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_370"><a href="#toc">XXIII</a><br /> +<small>MADAME BONAPARTE</small></h3> + +<p>Bonaparte,—dont toute la première jeunesse fut chaste, laborieuse, et +qui ne connut que les débauches cérébrales et les griseries de +l'intellect,—fut amoureux de Yeyette avec emportement.</p> + +<p>Il est certain que Joséphine ne méritait nullement cet excès d'amour. +Mais le jeune général se trouvait dans une situation psychologique telle +que son cœur devait fatalement s'éprendre au premier contact d'une +femme répondant à peu près à ce type, à ce modèle, que dans ses songes +antérieurs, sa pensée avait si longuement et si avidement évoqué.</p> +</div> + +<p>Joséphine n'était pas une de ces femmes d'esprit, de ces bas-bleus dont +il eut justement, toute sa vie, l'horreur. Elle ne se piquait point de +<span class="pagenum" id="Page_371">[371]</span> lancer des saillies ou de malicieuses épigrammes. Elle plut d'abord +au général, en paraissant s'intéresser énormément à ses conquêtes +militaires, en lui parlant stratégie.</p> + +<p>Elle avait en outre à ses yeux un prestige incomparable: +n'appartenait-elle pas à l'ancienne aristocratie? Pour le petit +gentillâtre corse, élevé dans un domaine misérable, et qui jamais +n'avait approché de femmes bien vêtues, fleurant le parfum de l'ancienne +cour, cette vicomtesse personnifiait la beauté féminine alliée à la +grandeur. Le prestige de la noblesse, la Terreur passée se ravivait, +lustral: la guillotine avait rajeuni les oripeaux fanés de l'ancien +régime, et, sous l'ondée de sang, la noblesse reprenait coloris et +vigueur. Il redevenait véridique le mot de la galante douairière: «Pour +un roturier, une marquise a toujours trente ans.» Cette attraction +nobiliaire, ce prestige du titre, du nom, du rang, jusqu'au plus profond +de nos couches sociales démoralisées s'est perpétuée. Le commerçant ne +fait-il pas étalage de sa clientèle titrée? Les hôteliers n'ouvrent-ils +pas toutes grandes les portes de leurs appartements, parfois celles de +leurs coffres-forts devant des monseigneurs aussi redoutables souvent +que les pinces des cambrioleurs? Et, dans la trivialité de leur verbiage +amoureux, les don Juan en casquette ne formulent-ils pas encore leur +admiration et leurs désirs, à la vue d'une jolie <span class="pagenum" id="Page_372">[372]</span> fille, par cette +exclamation toute chargée du respect de jadis: «Je l'embrasserais comme +une reine!»</p> + +<p>Bonaparte, dont le génie en ébullition n'excluait pas une ignorance +absolue des usages et des choses du monde, ne pouvait faire la +distinction entre une vraie grande dame, puisqu'il n'en avait jamais vu +auparavant, et cette irrégulière veuve, aux allures molles et aux yeux +langoureux, qui lui adressait des éloges si simples, si sincères, sur +ses talents militaires.</p> + +<p>Dans toute passion naissante, si déraisonnable qu'elle soit ou si +logique, si inévitable qu'elle apparaisse par la suite, il convient de +toujours constater un germe, un mobile initial, une monère, diraient les +embryogénistes. Chez l'un c'est le besoin d'aimer, le sexe qui commande; +un autre subira la loi de l'attraction et de la sociabilité, fuyant +l'isolement, l'ennui, monstre flasque, gluant comme un poulpe, qui vous +enlace en ses tentacules; pour celui-ci, l'amour sera comme une fleur +qui pousse, dans un terrain préparé, jaillissant d'une plante où la sève +a monté; enfin pour certains hommes, au cerveau intuitif, à la pensée +objective, pour les grands imaginatifs, les constructeurs de châteaux en +Espagne, les armateurs d'esquifs invraisemblables destinés à appareiller +vers des rivages fabuleux, l'amour est un concept réalisé, une idée +incarnée, une vapeur <span class="pagenum" id="Page_373">[373]</span> d'esprit qui se condense en chair +marmoréenne... pour ceux-là, dont Napoléon était, poètes sans jamais +écrire de vers, la femme est évoquée comme une apparition désignée; elle +sort de l'inconnu telle que la statue conçue par le statuaire du bloc +informe de la glaise, presque comme la blonde Eve tirée de la côte du +premier amant...</p> + +<p>Napoléon aimait en Joséphine l'amante idéale.</p> + +<p>Il ne retrouva pas en elle les traits, le nez, la bouche, les yeux qu'il +avait combinés dans l'esquisse de sa figure d'amour. Avec son teint mat, +sa peau de tropicale riche, élevée à l'ombre, portée en manchy de rotin +et balancée en des hamacs, tandis que, de grandes plumes d'autruche, +deux négresses éventaient sa sieste gracieuse, ses yeux gros bleu foncé, +ses cheveux châtains dorés aux boucles frisottantes que contenait un +cercle d'or, Yeyette ne réalisait sans doute pas au point juste le type +physique de son imagination.</p> + +<p>Mais elle personnifiait admirablement la femme idéale qu'il attendait, +qu'il espérait, qu'il voulait.</p> + +<p>Sa tentative auprès de madame veuve Permon, qui aurait pu être sa mère, +prouvait qu'il n'attachait qu'une importance secondaire à la question +d'âge. La maturité de Joséphine devenait sans doute un attrait de plus +pour le rude soldat, le politique impitoyable et glacé qu'il était déjà. +Avec les femmes, Bonaparte n'avait guère que les désirs et les audaces +d'un collégien.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_374">[374]</span> +Sa démarche, sans résultat, auprès du marchand de savon de Marseille +pour épouser Désirée, la sœur de madame Joseph Bonaparte, prouvait +qu'il n'était pas indifférent à la dot.</p> + +<p>Il voulait une femme qui pût tenir un salon, et qui lui apportât, avec +une aisance acquise, un intérieur, un mobilier, des relations, et un +rang social établi. Joséphine, pour lui, présentait tous ces avantages. +Elle appartenait, comme la veuve Permon, à l'aristocratie, et de plus +elle était, comme Désirée Clary, riche. Bonaparte le croyait du moins.</p> + +<p>Après son entrevue chez la Tallien, il fut invité au petit hôtel du n<sup>o</sup> +6 de la rue Chantereine, et fut ébloui de ce qu'il prenait pour un luxe +de vraie vicomtesse.</p> + +<p>Disons à ce propos qu'elle est absolument inexacte l'anecdote, charmante +d'invention, du jeune Eugène Beauharnais venant réclamer, chez le +général Bonaparte, l'épée de son père, confisquée au cours des +perquisitions exécutées chez les sectionnaires, après leur défaite. +Aucun récit contemporain ne mentionne ce fait. L'épée du général n'avait +pu être saisie que chez sa veuve. Et la vicomtesse de Beauharnais était +l'amie de madame Tallien, elle vivait dans la société de Barras, elle +passait même pour remplacer, de temps à autre, auprès de lui, la belle +Notre-Dame de Thermidor. Chez une femme aussi protégée <span class="pagenum" id="Page_375">[375]</span> du +commandant en chef de l'intérieur, au nom duquel le désarmement +s'opérait, la police se fût bien gardée d'oser perquisitionner. Et puis, +dans ce cas, c'est à Barras, et non à Bonaparte, son subordonné +militaire, que se serait adressée la réclamation légitime de la famille +Beauharnais.</p> + +<p>Le logis de la rue Chantereine était modeste et meublé de bric et de +broc. La gêne y inscrivait partout son passage. Avec Gauthier, son +jardinier-cocher-valet de pied, et mademoiselle Compoint, femme de +chambre, très avancée dans l'amitié, dans l'intimité de Joséphine, +habillée presque aussi élégamment qu'elle et traitée en amie, en +sœur, Joséphine réussit à éblouir Bonaparte qui ne savait rien du +luxe, et ressemblait à un sous-officier invité chez la femme du colonel.</p> + +<p>La bohème dorée logeait à l'hôtel Chantereine, loué, à la citoyenne +Talma, quatre mille livres. Il n'y avait pas de vin dans la cave, ni de +bois sous la remise, mais un carrosse avec deux chevaux étiques +s'étalait, bien en vue, à l'entrée du pavillon. Joséphine, très +coquette, tenait au luxe apparent. Elle avait beaucoup de robes, très +peu de chemises. Ses costumes légers, vaporeux en gaze, en mousseline, +produisaient beaucoup d'effet aux réunions, et lui coûtaient fort peu.</p> + +<p>Bonaparte fut tout de suite pincé. Il sortit de la maisonnette délabrée, +la tête folle et les sens embrasés. Il désirait à présent Joséphine +comme <span class="pagenum" id="Page_376">[376]</span> femme, comme chair, comme être à posséder, à étreindre, à +fouler sous l'impétuosité de ses caresses.</p> + +<p>Celle qu'il avait cherchée sans la connaître par ses qualités +extérieures, sa position dans le monde, son origine, ses affinités, son +milieu, il la trouvait et, comme femme, elle satisfaisait toutes les +exigences de son désir. Donc il la voulait, il l'aurait. Rien ne pouvait +arrêter sa volonté lancée comme un obus hors du canon.</p> + +<p>Joséphine hésita tout d'abord. Bien que sa position fût précaire, elle +se demandait si la fortune du général Bonaparte persisterait. Après +tout, pour elle, ce n'était qu'un parvenu, grâce à l'amitié de Barras. +Sans le choix de Barras, c'est Brune ou Verdières, proposés par Carnot, +qui eussent été chargés de défendre la Convention au 13 vendémiaire. +Barras continuerait-il sa protection au jeune aventurier? Le +tout-puissant Directoire ne verrait-il pas d'un mauvais œil ce +mariage?</p> + +<p>Joséphine résolut d'aller consulter le sensuel et cynique potentat.</p> + +<p>Elle fit donc atteler un soir, et se rendit au Luxembourg, chez le +citoyen Barras, membre du Directoire.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_377"><a href="#toc">XXIV</a><br /> +<small>CHEZ BARRAS</small></h3> + +<p>Il y avait fête au Luxembourg quand Joséphine de Beauharnais se fit +annoncer.</p> + +<p>Elle s'était habillée avec recherche à la mode nouvelle, robe à la +Flore, flottante à la façon d'une écharpe, vaporeuse, légère, au tissu +presque transparent, laissant luire sous son réseau délié l'ivoire mat +des chairs.</p> +</div> + +<p>Il s'agissait, non seulement de plaire à Barras, mais aussi d'éclipser +toutes les beautés qui s'épanouissaient en corbeilles roses, blanches, +bleues, à la grecque, à la romaine, à la Diane, à la Terpsichore, toute +la mythologie de l'Olympe du moment, dans les salons de Barras.</p> + +<p>Qu'elle refusât ou qu'elle donnât sa main au général Bonaparte, +Joséphine entendait maintenir sa réputation de femme à la mode, +courtisée, recherchée, et prouver qu'elle n'avait pas renoncé <span class="pagenum" id="Page_378">[378]</span> à +l'empire des grâces. Au fond du cœur, cette démarche qu'elle +risquait, ce conseil et cet appui qu'elle venait demander au brillant +directeur, n'étaient qu'un prétexte à se montrer sollicitée, désirée, +aimée, par un personnage, sans doute un peu nouveau, mais dont le monde +déjà semblait subir l'ascendant et présager les hautes destinées.</p> + +<p>Elle voulait exhiber à ses rivales son amoureux Bonaparte, comme une +parure inédite, comme un bijou un peu sauvage, mais précieux, et il ne +lui déplaisait pas de dire à Barras, en feignant de le consulter, que +son collègue au commandement de l'armée intérieure, son second dans la +journée de vendémiaire, dont l'épée victorieuse pouvait peser autant que +son sabre de parade dans la balance de l'avenir, la trouvait adorable et +n'avait pas la sottise de lui préférer quelque impure aux charmes +avilis.</p> + +<p>Était-ce coquetterie, regrets ou ironie? Joséphine n'a pas été +historiquement la maîtresse de Barras. Elle fut dans la réalité des +boudoirs restaurés, dans le décor poétique des sylphides et des nymphes +diaphanes peintes par Prud'hon, la sultane d'une heure de Barras, +démocrate pacha à la face brutale de soudard, aux prétentions élégantes +d'un roué de la Régence.</p> + +<p>Aucune femme ne lui résistait, à ce casse-cœur qui était un +casse-cou. Sa vie avait été <span class="pagenum" id="Page_379">[379]</span> pleine d'aventures amoureuses. Ce +révolutionnaire était un aristocrate de naissance, talon et bonnet +rouges, le comte Paul de Barras, s'il vous plaît! Méridional, cela va +sans dire, étant né à Fox-Emphoux, dans le Var, capitaine aux armées du +roi, membre de la Convention, régicide, président de la redoutable +assemblée, investi du commandement suprême au 9 thermidor et au 13 +vendémiaire, il avait été élu membre du Directoire, le dernier par 129 +voix sur 218 votants. On sait que le Directoire était composé de 5 +membres nommés par le Conseil des Anciens sur une liste de 50 membres +présentés par l'Assemblée des Cinq-Cents. Ses collègues étaient +Larévellière-Lépeaux, élu par 216 voix, Rewbell, Letourneur et Carnot. +Le dernier de tous, Barras, s'était imposé et gouvernait réellement le +Directoire. Il était grand, robuste, avec l'aspect d'un Fanfan-la-Tulipe +parvenu aux honneurs; il conservait, sous le fastueux manteau +directorial, ses mœurs et ses allures de don Juan de caserne. Ses +collègues laborieux comme Letourneur, austères comme Carnot et Rewbell, +enthousiastes, honnêtes, mais peu décoratifs comme le difforme +Larévellière-Lépeaux, ne représentaient pas le pouvoir brillant, +théâtral, cabotin même, si l'on peut employer ce vocable alors inconnu, +tel que le voulaient les Français de l'an III, las de la liberté, +regrettant les plaisirs, l'insouciance, le <span class="pagenum" id="Page_380">[380]</span> laisser-aller des +mœurs et la pompeuse allure de l'ancien régime.</p> + +<p>Barras, par sa prestance, par la façon dont il portait la tête au milieu +des solliciteurs de tout rang et de toute origine, par le geste dont il +soulevait son chapeau à triple plume blanche, par la soldatesque +nonchalance avec laquelle il laissait traîner sur les parquets du +Luxembourg son sabre courbé au fourreau de vermeil, personnifiait +admirablement, pour la foule redevenue servile, la majesté royale +rétablie sans la monarchie. Ce Louis XIV de corps de garde était le roi +de la République. Tout le servait. Ses vices surtout. Ses maîtresses +formaient la garde de son pouvoir joyeux. Il rassurait par les fêtes +qu'il donnait. Le peuple ne songeait pas à reprocher à ce jouisseur ses +jouissances. On sortait d'une bataille terrible, d'un carême effrayant: +à tous les rangs de la société, un seul régime apparaissait désirable, +celui qui permettrait de vivre en paix et de faire tous les jours +Mardi-Gras.</p> + +<p>La guillotine, les fêtes affreuses de la rue, les hommes en bonnet rouge +et en carmagnole, les furies de la guillotine coiffées du madras +évoquant la face hideuse de Marat, le luxe proscrit, l'amour suspect, +l'art réfugié à l'étranger, tout cela n'était plus qu'un cauchemar. On +s'éveillait dans la joie, dans l'ivresse; on se reprenait à des plaisirs +brusquement ranimés, on se retrouvait à <span class="pagenum" id="Page_381">[381]</span> table entre échappés de la +charrette. Les dîners, les parties de campagne, les vins débouchés au +milieu de gais compagnons et de jolies filles décolletées, les roses +dont on jonchait les nappes et les surtouts, les équipages qui +semblaient revenir des écuries de Pluton, les convives dont beaucoup, +comme Lazare, sortaient réellement du tombeau, donnaient à cette époque +étrange, bigarrée, puissante, une couleur et une outrance que jamais +plus les âges pacifiés ne reverront.</p> + +<p id="cor_17">Il la personnifiait superbement dans ses folies, dans ses passions, dans +ses forces aussi, cette transitoire période du Directoire, le +<ins title='volupteux'>voluptueux</ins> et intelligent Barras.</p> + +<p>Il avait rétabli l'ordre dans la rue, et le plaisir dans la société. +Quoi d'étonnant que toutes les femmes fussent folles de lui? Avec cela, +très dépensier: comme il jetait l'or sur les tables de brelan du +Palais-Royal, il lançait par poignées les louis aux jeunes beautés +attirées, phalènes vénales, par le flamboiement de cet astre nouveau. La +Cabarrus était l'odalisque favorite. Cette intrigante courtisane qui +repoussa, n'ayant plus besoin de lui, l'odieux Tallien, n'est pas +seulement maîtresse en titre, elle est aussi la complice de Barras. +C'est elle le grand agent de corruption sociale. Son rôle est celui +d'une magnifique proxénète. Elle aide le sybarite directeur à enterrer +la Révolution sous les fleurs et à faire <span class="pagenum" id="Page_382">[382]</span> succéder l'orgie +crapuleuse à la débauche sanglante. La Révolution, où les frères +s'entre-dévorèrent, fut un repas des Atrides: la Cabarrus avec Barras en +fit un festin de Trimalcion.</p> + +<p>Une soirée chez Barras rassemblait tout ce que la société d'alors +comportait d'élégances, de distinction, de vice, de vertu, de gloire. +Les jeunes généraux, les vieux parlementaires, les femmes qui portaient +en breloques une boucle de leur fiancé, de leurs frères, ou de leur +premier amant, coupée sur la tête chérie au moment où Samson allait s'en +emparer, les fournisseurs plus cousus d'or que les fermiers généraux de +jadis, les muscadins aux amples cravates de mousseline, les madame Angot +toutes ruisselantes de bijouterie, les savants, les écrivains Monge, +Laplace, Volney, se pressaient dans les salons du Luxembourg, heureux de +survivre, désireux de rattraper les heures perdues, insoucieux de +l'avenir, se disant avec un sourire sceptique: «Pourvu que ça dure!» +Dans l'ombre Talleyrand, revenu d'Amérique, ricanait et couvait cette +société en décomposition, comme un vautour planant sur un charnier.</p> + +<p>Quand Joséphine eut fait prévenir Barras quelle désirait l'entretenir en +particulier, on la conduisit dans un petit salon attenant au cabinet du +directeur.</p> + +<p>Elle attendit quelques instants. La cloison était <span class="pagenum" id="Page_383">[383]</span> légère: un bruit +de voix s'élevait de la pièce voisine; elle entendit la fin d'une +discussion.</p> + +<p>—Pourquoi soupçonnes-tu Bonaparte? disait Barras dont Joséphine +reconnut le verbe sonore, c'est un homme pur d'argent, comme il nous en +faut...</p> + +<p>—Je le crois ambitieux, répondit la personne avec qui s'entretenait +Barras.</p> + +<p>—Ne l'es-tu pas, toi, Carnot? reprit le directeur... Sois donc franc: +tu es jaloux de Bonaparte! les plans qu'il a combinés pour l'armée +d'Italie, tu les as anéantis sans les soumettre au Directoire, craignant +que la gloire t'échappât du triomphe de nos armes!</p> + +<p>—Je n'ai pas connu ces plans, répondit le directeur Carnot. Je les +ignorais... Je jure que cela n'est pas vrai...</p> + +<p>—Ne lève pas la main! dit brutalement Barras. Il en dégoutterait du +sang!...</p> + +<p>—Tu me reproches, toi aussi, dit Carnot avec âpreté, d'avoir signé des +arrêts de mort?</p> + +<p>—Tous les arrêts de mort... oui, tu les as tous signés avec +Robespierre...</p> + +<p>—Je les ai signés sans les lire, comme Robespierre signait mes plans +d'attaque sans même y jeter les yeux... nous avons servi la Révolution +chacun de notre côté... la postérité nous jugera!...</p> + +<p>—Va-t'en, buveur de sang! cria Barras.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_384">[384]</span> +—Adieu, toi qui te grises d'or et de volupté! répondit Carnot. Je +te le répète: je crains l'ambition de Bonaparte, mais je ne m'oppose +nullement à ce que tu le nommes général en Italie!... Après tout, lui +aussi fut un terroriste, un protégé des Jacobins, un régicide comme toi +et moi... récompense-le, c'est ton affaire! Mais ne crois pas qu'il ait +d'aussi vertueux desseins que tu le supposes... Le 13 vendémiaire, ce +n'est pas Rome qu'il a sauvée, c'est Byzance!...</p> + +<p>Et l'ancien membre du Comité de Salut public sortit en faisant claquer +la porte avec violence.</p> + +<p>Barras, soulevant une portière, se présenta souriant à Joséphine et lui +dit:</p> + +<p>—Quelle heureuse circonstance vous fait, belle vicomtesse, vous tenir à +l'écart de la fête, et qui me vaut l'agréable surprise de cet entretien +particulier?</p> + +<p>Barras, au fond, était inquiet. Il n'avait pas dédaigné les faveurs +passagères de la séduisante créole, mais il ne tenait nullement à +renouer des relations qui, de part et d'autre, n'avaient eu qu'un +caractère occasionnel et capricieux. Joséphine, très à court d'argent, +sans appui, sans relations, avait été heureuse de s'attacher un instant +l'homme qui avait vaincu Thermidor, un ci-devant noble, généreux, +aimable, et qui pouvait lui servir, sinon de protecteur en titre, du +moins de caution dans les circonstances difficiles. Lui, <span class="pagenum" id="Page_385">[385]</span> de son +côté, impatient de renouer les traditions de l'ancien régime, avait été +flatté d'une conquête d'origine aristocratique, la veuve d'un président +de la Constituante, général en chef de la glorieuse armée du Rhin. Mais +il n'était resté entre eux que des souvenirs d'une liaison agréable, et +la saveur de voluptés rapidement écoulées.</p> + +<p>Joséphine, un peu troublée, lui confessa l'objet de ses démarches:</p> + +<p>—On veut que je me remarie, mon cher directeur... Qu'en pensez-vous?</p> + +<p>—Mais je pense que vous ferez un heureux... Puis-je savoir quel est +l'homme sur lequel vous avez jeté les yeux?</p> + +<p>—Vous le connaissez, Barras!... c'est le général Vendémiaire, dit en +souriant Joséphine.</p> + +<p>—Bonaparte? Un garçon d'avenir... un artilleur de premier ordre... Si +vous l'aviez vu comme moi à cheval, dans le cul-de-sac Dauphin, braquant +ses canons contre les sectionnaires sur les marches de Saint-Roch, vous +seriez persuadée qu'un homme aussi brave ne peut faire qu'un excellent +mari... Oh! il est intrépide!... j'étais à côté de lui, et les +sectionnaires faisaient un feu du diable, dit Barras en manière +d'aparté.</p> + +<p>—Il est bon, fit Joséphine... Il veut servir de père aux orphelins +d'Alexandre de Beauharnais et de mari à sa veuve.</p> + +<p>—C'est très louable, mais l'aimez-vous?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_386">[386]</span> +—Je serai franche avec vous, Barras; non, je ne l'aime pas... +d'amour...</p> + +<p>—Auriez-vous de l'éloignement pour lui?... Dame, il ne paie pas de +mine...</p> + +<p>—Je n'ai pour lui ni répugnance, ni désir... je me trouve dans un état +de tiédeur qui me déplaît... C'est ce que les dévots,—vous savez qu'à +la Martinique, mon pays, on est fort attaché à la religion,—trouvent +l'état le plus fâcheux pour l'âme...</p> + +<p>—Il s'agit aussi du corps, lorsqu'on parle du mariage...</p> + +<p>—L'amour est un culte aussi, Barras! Il exige la foi... on a besoin de +conseils, d'exhortations pour croire, pour être fervente... voilà +pourquoi je réclame vos conseils. Prendre une résolution a toujours paru +fatigant à ma nature nonchalante... J'ai, toute ma vie, trouvé plus +commode de suivre la volonté des autres...</p> + +<p>—Alors, il faut que je vous ordonne d'épouser le général?</p> + +<p>—Conseillez-le-moi seulement... J'admire le courage de Bonaparte... Il +a sauvé la société au 13 vendémiaire...</p> + +<p>—Il a protégé la Convention, abattu les factieux qui voulaient +renverser la République et gagné à lui seul, dans Paris, une bataille de +rues qui vaut toutes les batailles rangées...</p> + +<p>—C'est un homme supérieur... J'apprécie <span class="pagenum" id="Page_387">[387]</span> l'étendue de ses +connaissances en toutes choses dont il parle généralement bien, la +vivacité de son esprit qui lui fait comprendre la pensée des autres +presque avant qu'elle ait été exprimée; mais je suis effrayée, je +l'avoue, de l'empire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce qui +l'entoure...</p> + +<p>—Il a l'œil dominateur, en effet! La première fois que je l'ai vu, +dit Barras avec gravité, je fus étrangement surpris à son aspect. +J'aperçus un homme au-dessous de la taille ordinaire, d'une extrême +maigreur... On aurait dit un ascète échappé des solitudes... ses cheveux +coupés d'une façon particulière, encadrant ses oreilles, tombaient sur +ses épaules... Oh! ce n'est pas un de nos muguets de la jeunesse dorée! +Il était vêtu d'un habit droit, boutonné jusqu'en haut, orné d'une +petite broderie en or très étroite; il portait à son chapeau une plume +tricolore... Au premier abord, sa figure ne me parut pas belle, mais des +traits prononcés, un œil vif et fouilleur, un geste animé et brusque +décelaient une âme ardente; son front large et soucieux indiquait le +penseur profond... Son parler était bref; il s'exprime assez +incorrectement... mais, s'il ne cherche la correction, à tous moments il +trouve le sublime... C'est un homme, Joséphine! un homme intègre, un +vaillant qui sera peut-être demain un héros!... Puisqu'il veut de vous, +prenez-le... C'est un conseil <span class="pagenum" id="Page_388">[388]</span> d'ami que je vous donne... de bon +ami, croyez-le!...</p> + +<p>—Alors, vous m'engagez à devenir sa femme...</p> + +<p>—Oui... et, avec le temps, vous l'aimerez...</p> + +<p>—Vous croyez?... J'ai un peu peur de lui....</p> + +<p>—Vous n'êtes pas la seule!... tous mes collègues le redoutent... +Carnot, un terroriste, un buveur de sang, un complice de Robespierre +pourtant, le déteste, parce qu'il en est jaloux et qu'il le craint...</p> + +<p>—S'il intimide les directeurs, jugez l'impression qu'il doit faire sur +une femme!...</p> + +<p>—Vous vous y habituerez... d'ailleurs, il vous aime, m'avez-vous +dit?...</p> + +<p>—Je crois qu'il est fort amoureux de moi, mais, Barras, entre amis, on +peut se faire de telles confidences, ayant passé la première jeunesse, +puis-je espérer conserver longtemps cette tendresse violente qui, chez +le général, ressemble à un accès de délire!...</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas de l'avenir...</p> + +<p>—Si, lorsque nous serons unis, il venait à cesser de m'aimer, ne me +reprochera-t-il pas sa faiblesse, son abandon?... Il se repentira de +l'illusion subie. Il cuvera l'amertume de l'ivresse dissipée. Ne +regrettera-t-il pas un mariage plus brillant, avec une femme plus jeune, +qu'il aurait pu contracter! Que répondrai-je alors? que ferai-je?... je +pleurerai... Autant m'éviter les larmes...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_389">[389]</span> +—Ne prévoyez donc pas ainsi les malheurs... On souffre à devancer +les misères!... Bonaparte est un gaillard voué au bonheur... Êtes-vous +superstitieuse? Il m'a confié qu'il avait une étoile, et qu'il y +croyait...</p> + +<p>—Moi, à la Martinique, une négresse qui pratiquait les enchantements, +et dont les prophéties locales se sont toutes réalisées, m'a prédit que +je porterais un jour une couronne de reine... Je ne vois pas bien +Bonaparte roi et moi partageant son trône...</p> + +<p>—Vous pourrez partager avec lui la gloire qui couronnera le commandant +en chef de la plus belle armée de la République.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, mon cher Barras? demanda Joséphine surprise, se +souvenant de l'altercation avec Carnot qu'elle avait entendue, et dont +le général Bonaparte faisait l'objet.</p> + +<p>—Je veux dire que vous serez la plus heureuse des femmes, comme vous +êtes l'une des plus belles reines de beauté de notre République, si vous +épousez Bonaparte... et comme cadeau de noces, moi, votre vieil ami, +reconnaissant aussi envers le général qui m'a si bien mitraillé les +insurgés des sections, je mettrai dans votre corbeille un joli bijou...</p> + +<p>—Vraiment!... quoi donc? une agrafe d'or avec des diamants, comme en +porte la belle madame Tallien?...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_390">[390]</span> +—Mieux que cela... le commandement en chef de l'armée d'Italie!... +Mais on doit s'étonner de mon absence de la fête, dit Barras jouissant +de l'étonnement de Joséphine, prenez mon bras et rentrons dans les +salons... Je veux être le premier à féliciter Bonaparte sur son mariage +et sur son nouveau commandement!...</p> + +<p>Et, entraînant la veuve Beauharnais, tout étonnée de la décision qui lui +était imposée et de la faveur inestimable que le tout-puissant directeur +accordait à son futur époux, Barras fit sa rentrée majestueuse dans les +salons ruisselants de lumières, de fleurs, de femmes, au bras de son +ancienne maîtresse qui allait s'appeler madame Bonaparte.</p> + +<div class="npage"> +<h3 id="Page_391"><a href="#toc">XXV</a><br /> +<small>LE SABRE DES PYRAMIDES</small></h3> + +<p>Bonaparte fut nommé, le 23 février 1796, général en chef de l'armée +d'Italie. Carnot s'était rallié à l'avis de Barras. Rewbell seul y fit +opposition, mais ses collègues passèrent outre.</p> + +<p>Le 9 mars, c'est-à-dire quelques jours après, le mariage du général et +de la veuve Beauharnais fut célébré.</p> + +<p>Il est à présumer qu'il avait été consommé auparavant.</p> +</div> + +<p>Toute cette période de la vie de Bonaparte n'est qu'une fièvre d'amour.</p> + +<p>On le vit littéralement à l'adoration de sa Joséphine. Prosterné, +extasié, anéanti devant la crèche comme un carmélite, en face de ce +saint-sacrement.</p> + +<p>Il l'accablait de ses caresses, il l'étreignait furieusement, il se +ruait sur elle et l'emportait, <span class="pagenum" id="Page_392">[392]</span> comme un fauve sa proie, dans +l'alcôve saccagée. Tel qu'un barbare au pillage, il se jetait sur ces +voiles légers dont Joséphine, en souvenir des tropicales soirées, se +plaisait à envelopper ses charmes. Il arrachait, déchirait, décousait, +mettait en lambeaux tout ce qui faisait obstacle à l'impétuosité de ses +mains frémissantes, de ses lèvres avides. Toute l'exubérance de sa +nature exceptionnelle éclatait dans cette prise de possession brutale +comme une charge de cavalerie. Il aimait, il prenait une femme pour la +première fois, ou à peu près, et ses réserves de passions accumulées +dévalaient comme un torrent, se précipitaient avec la violence d'un +fleuve longtemps retenu, les vannes levées. Dans cette expansion +vigoureuse, dans cet assouvissement de la chair à jeun, dans cette +jouissance double où l'amour-propre satisfait, la vanité flattée, la +joie du but atteint, le rêve accompli mêlaient leurs ivresses, Bonaparte +en oubliait le rut de la guerre, de la gloire, de la puissance dont ses +nerfs furent toute sa vie surexcités. Ce n'était plus le même homme. Il +tremblait, il balbutiait, il riait, il pleurait. Il y eut dans cette +prise de possession de Joséphine de la folie et de l'intoxication.</p> + +<p>La célébration du mariage fut la fin de cette lune de miel si courte.</p> + +<p>Deux jours après la cérémonie officielle, il se mettait en route pour +l'Italie. Il était désormais <span class="pagenum" id="Page_393">[393]</span> sur la route de la gloire et ne +s'arrêterait plus à l'hôtellerie de l'amour, qu'en passant, entre deux +victoires, jusqu'au jour où la fatalité le ferait trébucher contre le +lit éblouissant de l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche.</p> + +<p>Dans l'acte de mariage, Bonaparte par galanterie, pour rapprocher les +distances d'âge, s'était vieilli de deux ans, et, par coquetterie, +Joséphine, par un certificat de nativité, à défaut d'acte de naissance +régulier, s'était rajeunie de quatre ans. Cette supercherie d'une jolie +femme, désireuse de ne pas paraître trop âgée auprès d'un jeune époux, +devait avoir de terribles conséquences pour Joséphine, à l'époque du +divorce, au moins sous le rapport de la légalité de cette procédure.</p> + +<p>Bonaparte emporta sa fièvre passionnelle en courant vers cette Italie, +où les triomphes les plus prodigieux l'attendaient.</p> + +<p>Il ne laissait passer aucune journée sans adresser à sa Joséphine des +épîtres amoureuses, un peu emphatiques de ton, où l'on retrouvait +l'éloquence et la pompe de Saint-Preux écrivant à Julie. Harassé de +travaux, las de veiller, à peine descendu de cheval après avoir parcouru +les positions où le lendemain il battrait l'ennemi, le jeune général, au +milieu de préoccupations et de dangers qui se multipliaient, ne manquait +jamais de jeter sur le papier des phrases embrasées, témoignant <span class="pagenum" id="Page_394">[394]</span> de +l'intensité de son amour, qu'un courrier, galopant nuit et jour, portait +aussitôt à Paris avec le bulletin de la bataille gagnée la veille et +l'annonce des drapeaux pris à l'ennemi qu'un aide de camp déposerait sur +l'autel de la Patrie, dans une cérémonie magnifique présidée par les +directeurs.</p> + +<p>Et cette fête de la Victoire qu'il organisait de sa tente dressée sur le +plateau de Rivoli, cette journée de patriotiques réjouissances qu'il +donnait à Paris, quand son ami Junot se présenta à la Convention porteur +des étendards autrichiens, c'était pour sa Joséphine que l'idée, un peu +théâtrale, lui en était venue.</p> + +<p>Elle fut la reine de la France, ce jour-là, l'insignifiante et sensuelle +créole. Devant les troupes, en face de tout le peuple rassemblé, au son +du canon et des cloches, clamant à la cité en liesse l'alleluia de la +victoire, elle parada au bras de Junot, en qui l'on saluait le +représentant, l'ami, le compagnon du héros dont le nom montait vers le +ciel, proféré par cent mille bouches en délire.</p> + +<p>Carnot debout, au centre de l'autel du Champ de Mars, prononçait une +harangue où le jeune général victorieux était comparé à Epaminondas et à +Miltiade. Lebrun, poète officiel, dirigeait un chœur chantant cet +hymne de circonstance:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<div class="verse8"><span class="pagenum" id="Page_395">[395]</span> +Enivrons-nous, amis, aux coupes de la gloire.</div> +<div class="verse8">Sous des lauriers, que Bacchus a d'attraits!</div> +<div class="verse6">Buvons, buvons à la victoire,</div> +<div class="verse6">Fidèle amante des Français!</div> +</div></div> + +<p>Tout Paris se montrait alors la citoyenne Bonaparte et son époux, à +distance, en donnant l'ordre de marcher sur Mantoue et de la prendre, +jouissait du triomphe qu'il lui avait préparé.</p> + +<p>Joséphine cependant, le soir même de cette apothéose où elle avait +figuré en déesse, ayant congédié un acteur subalterne qui l'occupait +depuis quelque temps, couchait avec un joli sous-lieutenant de hussards, +M. Charles, auquel elle donnait ce que les fournisseurs, les usuriers, +les marchandes à la toilette, lui laissaient de l'argent, qu'en se +privant, lui envoyait Bonaparte. C'était sa façon à elle de récompenser +l'armée.</p> + +<p>Non seulement Joséphine trompait ce jeune mari si ardent, si glorieux, +si convoité par toutes les femmes, qu'elle n'aimait pas, mais elle ne +feignait même pas d'avoir pour lui les égards que la simple convenance +exigeait. Elle se refusa longtemps à se rendre en Italie où il +l'appelait de tous ses désirs. Bonaparte, à la pensée surexcitée par la +privation, en arrivait aux plus folles divagations: il parlait +d'abandonner son commandement, de donner sa démission et d'accourir à +Paris, auprès de sa Joséphine, si elle ne se décidait à venir le +rejoindre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_396">[396]</span> +Elle consentit enfin, le cœur gros, à quitter ce Paris qui lui +tenait tant au cœur, et à se mettre en route. Dans ses bagages, elle +emmenait le beau Charles.</p> + +<p>Lorsque, dans la suite de ce récit (<i>La Maréchale</i>), nous parlerons du +divorce de Napoléon, nous reviendrons sur ces épisodes de la trahison +continuelle de cette gourgandine couronnée sur laquelle romanciers, +dramaturges, poètes, trompant la postérité, ont apitoyé l'âme populaire.</p> + +<p>Napoléon n'a pas été trahi que par les maréchaux qu'il avait gorgés +d'honneurs, engraissés de dotations. Les deux femmes qu'il avait +appelées à partager la gloire de son nom, furent deux infâmes coquines; +même la bestiale fille d'empereur, cette Marie-Louise, archiduchesse +toujours en chasse, est-elle plus excusable? Elle n'était pas tirée des +boudoirs équivoques de la galanterie directoriale, et l'on ne pouvait +exiger d'elle de la reconnaissance pour le soldat couronné qui l'avait +conquise l'épée à la main, et était entré dans son lit en vainqueur, +comme dans une capitale rendue.</p> + +<p>Après la campagne d'Italie, les préliminaires de Léoben, le traité de +Campo-Formio, Bonaparte, à la fois triomphateur et pacificateur, se +retrouva hanté des visions de l'Orient.</p> + +<p id="cor_18">Ce n'était plus alors l'aiguillon de la misère, l'ambition, la vague +convoitise d'une femme <span class="pagenum" id="Page_397">[397]</span> ardente et cupide de tout ce qui pouvait +s'acquérir, se prendre, se tenir dans des mains rapaces et solides comme +des serres, dont il se sentait pressé. L'<ins title='Orien'>Orient</ins> n'était pas seulement +pour lui un paradis de conquêtes et de gloire qu'il entrevoyait dans les +fumées de son rêve éveillé. C'était aussi un port, un abri.</p> + +<p>Revenu à Paris le 5 décembre 1797, après les ratifications du traité de +Campo-Formio, et la signature de la convention militaire qui remettait à +la France Mayence et Manheim, c'est-à-dire le Rhin, il n'avait pas +tardé, dans son petit hôtel de la rue Chantereine, flatteusement +débaptisée et devenue rue de la Victoire, à connaître les dangers de la +popularité et les périls d'une situation exceptionnelle dans la +République.</p> + +<p>Il dut tout d'abord assister à des fêtes célébrées en l'honneur des +armées victorieuses. Il en fut le héros. On ne voyait que lui parmi +l'éclat frissonnant des drapeaux, et son nom résonnait dans toutes les +bouches. Barras, Talleyrand, qui déjà s'essayait au métier de traître, +le louangèrent solennellement. Bonaparte répondit en termes vagues. De +son remerciement une seule phrase sortait claire, presque menaçante: +«Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois +organiques, l'Europe entière deviendra libre» dit-il avec énergie. Un +orage était ainsi prophétisé. Le coup de foudre du 18 brumaire <span class="pagenum" id="Page_398">[398]</span> +s'annonçait sourdement, sous cette phrase grosse de tempêtes.</p> + +<p>Bonaparte cherchait alors à se dérober aux ovations qui le +poursuivaient. Carnot, proscrit après Fructidor, avait laissé une place +vacante à l'Institut. Elle lui fut offerte et depuis, dans les +cérémonies publiques, il affecta de se montrer vêtu du modeste habit à +palmes vertes. Sous cette livrée de la science, il semblait moins un +soldat vainqueur, qu'un laborieux serviteur de l'idée.</p> + +<p>On avait proposé de lui donner le château de Chambord, cette merveille +de l'art de la Renaissance, à titre de donation nationale. Il refusa. Il +déclina également toutes distinctions qui lui furent offertes. Il ne +voulut accepter que le titre de général en chef de l'armée d'Angleterre.</p> + +<p>Il préparait avec certain fracas un projet de descente en +Grande-Bretagne. En réalité, il étudiait le moyen de frapper +l'implacable ennemi de la France et de la Révolution, là où surtout elle +était vulnérable: dans ses colonies. L'Egypte le tentait. Il résolut d'y +entraîner ses compagnons d'armes. Il y avait sur les bords du Nil des +lauriers inattendus à récolter. Il reviendrait de ce fabuleux pays avec +un prestige éblouissant. Le plan gigantesque et chimérique se +développait dans son cerveau bouillonnant de conquérir non seulement +l'Egypte, mais la Syrie, la Palestine, la Turquie, d'entrer, comme un +chef de croisés, dans <span class="pagenum" id="Page_399">[399]</span> Constantinople, et là, de prendre l'Europe à +revers, poussant les vagues de son armée, grossies de fellahs, de +Bédouins, de Druses, de Turcs et des peuplades attirées de l'Asie +Mineure; il battait toutes les armes, il reformait la carte du monde et +sous son épée triomphale courbait tous les souverains et toutes les +nations.</p> + +<p>Bonaparte s'emballait ainsi, devant les plans et les cartes concernant +l'Egypte, dans ses fantastiques rêveries d'immense empire occidental. En +même temps, sa froide raison lui conseillait une absence. Il n'était pas +fâché de prouver que, lui parti, le Directoire ne pouvait commettre que +des fautes, les généraux ne connaître que les défaites. Son besoin +d'activité le stimulait à chercher de nouvelles occasions de gloire. Il +se rendait compte aussi que le peuple est mobile, et qu'il se lasse bien +vite d'encenser une idole: «On ne m'aura pas vu trois fois en spectacle, +disait-il, qu'on ne me regardera plus.»</p> + +<p>Une sourde conspiration le décida à brusquer son départ. La jalousie des +directeurs s'était allumée. Déjà Rewbell, un honnête homme mais un +parfait imbécile, lui avait tendu la plume, un jour qu'il parlait de +donner sa démission, pour qu'il la signât. On cherchait vaguement à le +mettre en accusation sous un prétexte de concussion, à propos de sommes +touchées en Italie. Le Directoire feignait d'oublier qu'il avait poussé +le général <span class="pagenum" id="Page_400">[400]</span> à tirer de l'Italie des sommes en argent, des tableaux, +des statues, du butin de toute nature, et que chaque mois le victorieux +Bonaparte faisait passer à Moreau et à ses autres collègues moins +heureux de l'armée du Rhin, des subsides leur servant à régler les +soldes en retard.</p> + +<p>Le 19 mai 1798, il s'embarquait à Toulon. Avant de prendre la mer, il +adressa à ses troupes une proclamation vibrante d'espoir, où miroitait +la splendeur de la terre promise:</p> + +<p>«Soldats, apprenez que vous n'avez pas encore assez fait pour la patrie, +et que la patrie n'a pas encore assez fait pour vous. Je vais vous mener +dans un pays où, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui +étonnent aujourd'hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie les +services qu'elle a droit d'attendre d'une armée d'invincibles. Je +promets à chaque soldat, qu'au retour de cette expédition, il aura à sa +disposition de quoi acheter six arpents de terre.»</p> + +<p>La campagne d'Egypte, avec ses légendaires étapes,—les soldats +plaisamment demandèrent en foulant les sables du désert de Giseh si +c'était là que le général voulait leur distribuer les arpents de terre +promis,—ses victoires invraisemblables, ses désastres maritimes, sa +revanche terrestre d'Aboukir, furent comme un conte des Mille et une +Nuits dont le sultan public demeura charmé, impatient d'apprendre la +suite.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_401">[401]</span> +Le 15 octobre 1799, grande nouvelle: Bonaparte est débarqué à +Fréjus. Il se dirige vers Paris, escorté de l'acclamation des foules. Il +est le héros, le sauveur, le dieu. La France se donne à lui, dans un rut +formidable, comme une gouge pâmée tombant aux bras d'un premier rôle, +dans l'entr'acte du drame palpitant.</p> + +<p>Avait-il, en revenant ainsi précipitamment, le projet préconçu de +renverser le gouvernement et de substituer sa volonté à la Constitution +existante? Nullement. C'était un grand rêveur, Napoléon Bonaparte. Il +avait entrevu la possibilité d'un changement de régime comme l'hypothèse +de la reconstitution d'un empire carlovingien. Il subordonnait aux +événements la réalisation de ces utopiques conceptions.</p> + +<p>Le 18 brumaire a été commandé par l'opinion, exécuté par Bonaparte. Le +Directoire était discrédité; la France, lasse de cette dictature de +l'incapacité. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait, mais elle le +voulait absolument. Si Bonaparte n'eût pas tenté le coup de Brumaire, +Augereau, Bernadotte ou Moreau l'eussent essayé.</p> + +<p>Bonaparte avait groupé autour de lui tout un état-major brillant et +valeureux: Lannes, Murat, Berthier, Marmont, puis des légistes, +inclinant la jurisprudence devant la force comme Cambacérès, des +pêcheurs en eaux troubles comme Fouché et Talleyrand. Ses deux frères, +Lucien et Joseph, <span class="pagenum" id="Page_402">[402]</span> travaillaient activement pour lui, Lucien surtout +qui était membre des Cinq-Cents.</p> + +<p>Le complot s'organisa sans grandes précautions.</p> + +<p>Tout le monde en était, ou à peu près.</p> + +<p>Le 18 brumaire,—9 novembre 1799,—à six heures du matin, tous les +généraux et officiers supérieurs, convoqués par Bonaparte, se trouvaient +rassemblés dans son hôtel de la rue de la Victoire, sous le prétexte +d'une revue à passer. Il y avait les six adjudants de la garde +nationale, et, à leur tête, Moreau, Macdonald, Murat, Sérurier, +Andréassy, Berthier, plus le prudent Bernadotte, seul en civil.</p> + +<p>Un seul général important manquait. Bonaparte en fit la remarque avec +inquiétude:</p> + +<p>—Où donc est Lefebvre? demanda-t-il à Marmont. Lefebvre ne serait-il +pas avec nous?...</p> + +<p>Au même instant, on annonça le général Lefebvre.</p> + +<p>Il avait fait du chemin, le mari de la Sans-Gêne.</p> + +<p>L'ancien garde-française, le lieutenant de la milice, le capitaine de +Verdun à l'armée du Nord, était devenu le général commandant la 17<sup>e</sup> +division militaire, c'est-à-dire le gouverneur de Paris.</p> + +<p>De capitaine au 13<sup>e</sup> d'infanterie légère à Jemmapes, il avait été nommé +chef de bataillon, chef de demi-brigade, puis général de brigade à +l'armée de la Moselle, sous les ordres de son ami Hoche.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_403">[403]</span> +Le 10 janvier 1794, il était promu général de division et commandait +l'immortelle armée de Sambre-et-Meuse, à la mort de Hoche. A Fleurus, à +Altenkirchen, il s'était comporté en héros.</p> + +<p>Après avoir commandé l'armée du Danube, il avait été candidat au +Directoire, mais écarté à raison de ses opinions très républicaines et +de sa qualité de militaire.</p> + +<p>Nommé au commandement en chef de l'armée de Paris, Lefebvre était +peut-être le général dont le concours se trouvait le plus indispensable +à la réussite des desseins de Bonaparte.</p> + +<p>Il n'avait pas été averti des projets du futur maître de la France.</p> + +<p>A minuit, ayant appris que des mouvements de troupes s'opéraient, il +était monté à cheval et avait parcouru la ville.</p> + +<p>Surpris de voir sans son ordre de la cavalerie prête à se mettre en +route pour une destination inconnue, il avait interrogé sévèrement le +commandant: Sébastiani. Celui-ci l'avait renvoyé à Bonaparte.</p> + +<p>Lefebvre arrivait donc de fort méchante humeur chez le général.</p> + +<p>Bonaparte, l'apercevant, courut à lui, les bras ouverts:</p> + +<p>—Eh bien, mon vieux Lefebvre, lui cria-t-il familièrement, comment cela +va-t-il?... Et ta femme, la bonne Catherine? Toujours le cœur sur +<span class="pagenum" id="Page_404">[404]</span> la main et la réplique alerte, je suppose?... Madame Bonaparte se +plaint de ne pas la voir assez souvent...</p> + +<p>—Ma femme se porte fort bien, je vous remercie, général, dit Lefebvre, +très froid, mais il ne s'agit pas d'elle pour le moment...</p> + +<p>Bonaparte l'interrompit.</p> + +<p>—Voyons, Lefebvre, mon cher camarade, dit-il avec le ton affectueux et +l'air bon garçon qu'il savait prendre à l'occasion, vous, l'un des +soutiens de la République, la laisserez-vous périr entre les mains de +ces avocats?... Tenez, voilà le sabre que je portais aux Pyramides, je +vous le donne comme un gage de mon estime et de ma confiance...</p> + +<p>Et il tendit à Lefebvre, hésitant et flatté, un magnifique sabre, à +poignée ornée de pierreries, le cimeterre de Mourad-bey.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit Lefebvre subitement calmé, jetons les avocats à +la rivière!...</p> + +<p>Et il ceignit le sabre des Pyramides.</p> + +<p>Le 18 brumaire était accompli.</p> + +<p>Le soir de cette journée décisive, qui changeait encore une fois la +destinée de la France, Lefebvre, embrassant Catherine, lui dit, tirant à +demi du fourreau le don de Bonaparte:</p> + +<p>—Ça, vois-tu, femme, c'est un sabre de Turc, ce n'est bon qu'à la +parade ou à taper du plat dans le dos des avocats... nous le laisserons +au fourreau... <span class="pagenum" id="Page_405">[405]</span> il nous rappellera seulement l'amitié du général +Bonaparte... un parvenu comme nous, ma Catherine!...</p> + +<p>—Tu ne t'en serviras pas de ce beau sabre? demanda la Sans-Gêne.</p> + +<p>—Non... pour défendre la patrie... pour taper sur les Autrichiens, les +Anglais, les Prussiens, partout où Bonaparte voudra nous conduire, +fût-ce au tonnerre de Dieu, j'ai le mien, femme, mon sabre de +Sambre-et-Meuse, il me suffit!...</p> + +<p>Et le général Lefebvre, attirant à lui sa bonne épouse, qu'il aimait +toujours comme au 10 août, déposa sur ses grosses joues un long baiser, +franc et pur comme son sabre de combat.</p> + +<p class="sep3 cent" id="cor_19">FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE<ins title="manque dans l'original"><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></ins></p> + +<div class="sep4 footnote"> +<p><span class="label"><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1">[1]</a></span> +L'épisode qui complète l'ouvrage a pour titre: <i>Madame +Sans-Gêne, la Maréchale</i>, et paraîtra à la fin du mois de mai prochain.</p> +</div> + +<h2 id="toc" class="sep4">TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<hr class="hr20" /> + +<table summary="Table" class="sepb"> + <tr> + <td class="tdc" colspan="3"><a href="#Page_1">PREMIÈRE PARTIE</a><br /><small>LA BLANCHISSEUSE</small></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">I.—</td> + <td class="tdl">La fricassée</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">II.—</td> + <td class="tdl">La prédiction</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_10">10</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">III.—</td> + <td class="tdl">La dernière nuit de la royauté</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_20">20</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">IV.—</td> + <td class="tdl">Un chevalier du poignard</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_31">31</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">V.—</td> + <td class="tdl">La chambre de Catherine</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_50">50</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">VI.—</td> + <td class="tdl">Le petit Henriot</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_56">56</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">VII.—</td> + <td class="tdl">Le locataire de l'hôtel de Metz</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_71">71</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">VIII.—</td> + <td class="tdl">Le joli sergent</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">IX.—</td> + <td class="tdl">Le serment sous les peupliers</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_95">95</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">X.—</td> + <td class="tdl">L'enrôlement involontaire</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_114">114</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XI.—</td> + <td class="tdl">La créance de madame Sans-Gêne</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_129">129</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdc" colspan="3"><a href="#Page_138">DEUXIÈME PARTIE</a><br /><small>LA CANTINIÈRE</small></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">I.—</td> + <td class="tdl">En chaise de poste</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_138">138</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">II.—</td> + <td class="tdl">Chez la fruitière</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_147">147</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">III.—</td> + <td class="tdl">La demoiselle de Saint-Cyr</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_158">158</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">IV.—</td> + <td class="tdl">Première défaite de Bonaparte</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_169">169</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">V.—</td> + <td class="tdl">Le siège de Verdun</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_174">174</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">VI.—</td> + <td class="tdl">A l'étape</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">VII.—</td> + <td class="tdl">L'abandonnée</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr"><span class="pagenum" id="Page_408">[408]</span>VIII.—</td> + <td class="tdl">L'arrivée des volontaires</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_203">203</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">IX.—</td> + <td class="tdl">L'envoyé de Brunswick</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_210">210</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">X.—</td> + <td class="tdl">Le serment de Beaurepaire</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_217">217</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XI.—</td> + <td class="tdl">La mission de Léonard</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_228">228</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XII.—</td> + <td class="tdl">Le camp des émigrés</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_233">233</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XIII.—</td> + <td class="tdl">Le second enfant de Catherine</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_246">246</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XIV.—</td> + <td class="tdl">La fin d'un héros</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_253">253</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XV.—</td> + <td class="tdl">Au bord du néant</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_265">265</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XVI.—</td> + <td class="tdl">Jemmapes</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_273">273</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XVII.—</td> + <td class="tdl">La messe de mariage</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_289">289</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XVIII.—</td> + <td class="tdl">Dette de reconnaissance</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_306">306</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XIX.—</td> + <td class="tdl">Avant l'attaque</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_321">321</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XX.—</td> + <td class="tdl">La victoire en chantant...</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_332">332</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XXI.—</td> + <td class="tdl">L'étoile</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_343">343</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XXII.—</td> + <td class="tdl">Yeyette</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_353">353</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XXIII.—</td> + <td class="tdl">Madame Bonaparte</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_370">370</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XXIV.—</td> + <td class="tdl">Chez Barras</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_377">377</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdr">XXV.—</td> + <td class="tdl">Le sabre des Pyramides</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_391">391</a></td> + </tr> +</table> + +<hr class="sep3 hr40" /> + +<p class="t4 cent">ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</p> + +<div class="screenonly"> +<div class="figcenter"> +<img class="sep2" src="images/dos.jpg" width="458" height="700" title="Dos" alt="Dos" /> +</div></div> + +<div class="box sep4 handonly" id="cor_list"> +<p>Corrections:</p> + +<table summary="Corrections"> + <tr> + <td class="tdp">Page</td> + <td class="tdl"> </td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_1">38</a></td> + <td class="tdl">«bouique» remplacé par «boutique» (dans sa boutique dont elle avait).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_2">58</a></td> + <td class="tdl">«uste» par «juste» (Hein? suis-je tombé juste?...).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_3">79</a></td> + <td class="tdl">«pratiquai» par «pratiquait» (pratiquait toujours sa sévère philosophie).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_4">105</a></td> + <td class="tdl">«vervoyant» par «verdoyant» (dans un verdoyant fouillis).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_5">107</a></td> + <td class="tdl">«se» par «ses» (c'est que, dans ses réticences et ses grognements).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_6">116</a></td> + <td class="tdl">«qu» par «qui» (cette appréhension vague qui pénétrait son âme).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_7">134</a></td> + <td class="tdl">«ajouta-il» par «ajouta-t-il» (ajouta-t-il avec un soupir).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_8">174</a></td> + <td class="tdl">«Crépi-en-Valois» par «Crépy-en-Valois» (qui séparait Crépy-en-Valois de Verdun).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_9">203</a></td> + <td class="tdl">«Catheriue» par «Catherine» (--Ce que nous venons faire? dit Catherine).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_10">219</a></td> + <td class="tdl">«l'Hymme» par «l'Hymne» (l'Hymne des Marseillais).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_11">230</a></td> + <td class="tdl">«Commercv» par «Commercy» (sur la route de Commercy...)</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_12">238</a></td> + <td class="tdl">«C'étai,» par «C'était» (C'était touchant et grotesque).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_13">289</a></td> + <td class="tdl">«Lavelide» par «Laveline» (et le marquis de Laveline).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_14">338</a></td> + <td class="tdl">«ne ne» par «ne» (Ça ne nous disait rien de bon).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_15">341</a></td> + <td class="tdl">«skako» par «shako» (il m'a fendu mon shako).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_16">357</a></td> + <td class="tdl">«j'en je ne» par «je ne» (je ne la remettrai au fourreau).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_17">381</a></td> + <td class="tdl">«volupteux» par «voluptueux» (le voluptueux et intelligent Barras).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_18">397</a></td> + <td class="tdl">«L'Orien» par «L'Orient» (L'Orient n'était pas seulement pour lui).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_19">405</a></td> + <td class="tdl">Appel de la note [1] ajouté.</td> + </tr> +</table> +</div></div> + +<p> </p> +<p> </p> +<hr class="full" /> +<p>***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I***</p> +<p>******* This file should be named 42472-h.txt or 42472-h.zip *******</p> +<p>This and all associated files of various formats will be found in:<br /> +<a href="http://www.gutenberg.org/dirs/4/2/4/7/42472">http://www.gutenberg.org/4/2/4/7/42472</a></p> +<p> +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed.</p> + +<p> +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. +</p> + +<h2>*** START: FULL LICENSE ***<br /> + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</h2> + +<p>To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License available with this file or online at +<a href="http://www.gutenberg.org/license">www.gutenberg.org/license</a>.</p> + +<h3>Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works</h3> + +<p>1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.</p> + +<p>1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below.</p> + +<p>1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.</p> + +<p>1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. 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Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work.</p> + +<p>1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.</p> + +<p>1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License.</p> + +<p>1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1.</p> + +<p>1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.</p> + +<p>1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that</p> + +<ul> +<li>You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."</li> + +<li>You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works.</li> + +<li>You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work.</li> + +<li>You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works.</li> +</ul> + +<p>1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below.</p> + +<p>1.F.</p> + +<p>1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment.</p> + +<p>1.F.2. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.</p> + +<p>1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions.</p> + +<p>1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.</p> + +<h3>Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm</h3> + +<p>Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life.</p> + +<p>Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and +the Foundation information page at <a +href="http://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a></p> + +<h3>Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation</h3> + +<p>The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws.</p> + +<p>The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at <a +href="http://www.gutenberg.org/contact">www.gutenberg.org/contact</a></p> + +<p>For additional contact information:<br /> + Dr. Gregory B. Newby<br /> + Chief Executive and Director<br /> + gbnewby@pglaf.org</p> + +<h3>Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation</h3> + +<p>Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS.</p> + +<p>The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit <a +href="http://www.gutenberg.org/donate">www.gutenberg.org/donate</a></p> + +<p>While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate.</p> + +<p>International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.</p> + +<p>Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: <a +href="http://www.gutenberg.org/donate">www.gutenberg.org/donate</a></p> + +<h3>Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works.</h3> + +<p>Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.</p> + +<p>Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition.</p> + +<p>Most people start at our Web site which has the main PG search facility: +<a href="http://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a></p> + +<p>This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.</p> + +</body> +</html> diff --git a/42472-h/images/aster.png b/42472-h/images/aster.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5224e25 --- /dev/null +++ b/42472-h/images/aster.png diff --git a/42472-h/images/couverture.jpg b/42472-h/images/couverture.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..93902ba --- /dev/null +++ b/42472-h/images/couverture.jpg diff --git a/42472-h/images/cover.jpg b/42472-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c893c21 --- /dev/null +++ b/42472-h/images/cover.jpg diff --git a/42472-h/images/dos.jpg b/42472-h/images/dos.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1049067 --- /dev/null +++ b/42472-h/images/dos.jpg diff --git a/42472-h/images/filet.jpg b/42472-h/images/filet.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c641c17 --- /dev/null +++ b/42472-h/images/filet.jpg diff --git a/42472-h/images/im01.jpg b/42472-h/images/im01.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c0d398d --- /dev/null +++ b/42472-h/images/im01.jpg diff --git a/42472-h/images/titre.jpg b/42472-h/images/titre.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d58bbd7 --- /dev/null +++ b/42472-h/images/titre.jpg |
