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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Oeuvres Complètes de Chamfort (Tome 1/5) - Recueillies et publiées avec une notice historique sur la - vie et les écrits de l'auteur - -Author: Pierre René Auguis - -Release Date: March 20, 2013 [EBook #42377] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE CHAMFORT (1/5) *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - - - - - OEUVRES - - COMPLÈTES - - DE CHAMFORT. - - TOME PREMIER. - - - - - DE L'IMPRIMERIE DE DAVID, - - RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1. - - - - - OEUVRES - COMPLÈTES - DE CHAMFORT, - - RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE - SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L'AUTEUR, - - PAR P. R. AUGUIS. - - - TOME PREMIER. - - [Illustration] - - PARIS. - CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE, - PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189. - - 1824. - - - - -NOTICE HISTORIQUE - -SUR LA VIE ET LES ÉCRITS - -DE CHAMFORT. - - -Il n'aurait été d'aucun avantage pour la mémoire de Chamfort qu'il eût -tenu aux familles les plus distinguées; il aurait dû être aussi tout à -fait indifférent que Nicolas (c'était le nom qu'on lui donna avant -qu'il en prit un) ait été sans naissance, et même, pour ainsi dire, -sans famille, s'il n'en était trop souvent résulté pour lui le malheur -de jeter sur la société un coup-d'oeil amer, de prendre de bonne heure -en haine ses institutions, et de s'habituer à regarder comme les plus -contraires au bonheur et à la morale, celles là même qui ont été -créées pour la garantir. S'il y a peu de mérite à tenir son âme au -niveau d'une situation élevée (quoique ce mérite même ne soit pas -commun), il y en a beaucoup à l'élever au-dessus d'une situation -réputée basse; il y en a surtout à se créer une morale pure et -transcendante, quand on se trouve, en naissant, placé comme en -contradiction avec les notions de la morale la plus vulgaire. - -Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort naquit en 1741, dans un village voisin -de Clermont en Auvergne. Il ne lui fut permis de connaître et d'aimer -que sa mère; et, quoiqu'il sût de très-bonne heure le secret de sa -naissance, il ne s'écarta jamais du respect et de l'amour d'un fils. -Admis, sous le nom de Nicolas, au collége des Grassins, en qualité de -boursier, ses premières années n'y eurent rien de remarquable; il ne -commença à se distinguer qu'en Troisième, et termina sa Rhétorique par -les plus brillants succès; il obtint tous les prix. Son esprit -naturellement caustique avait déjà contracté des habitudes satiriques, -qui le firent renvoyer du collége avant d'avoir terminé sa -Philosophie. Letourneur, qui depuis s'est fait connaître par ses -traductions d'auteurs anglais, partagea sa disgrâce; ils parcoururent -de compagnie quelques parties de la Normandie, et revinrent demander -un asile au collége qui les avait renvoyés, et qui les reprit. Jeté, à -quelque temps delà, dans le monde, sans fortune et sans appui, -Chamfort se trouva bientôt réduit à l'état le plus misérable; il ne -subsistait que de son travail pour quelques journalistes et pour -quelques prédicateurs, dont il faisait les sermons. Son caractère, -plus fort que l'adversité, luttait avec avantage contre elle; il se -repaissait à l'avance du succès des ouvrages qu'il n'avait pas encore -composés. Dans le temps qu'il travaillait à sa comédie de la _Jeune -Indienne_, et qu'il faisait l'_Epître d'un père à son fils_, il disait -à Sélis: «Savez-vous ce qui m'arrivera? j'aurai un prix à l'Académie, -ma comédie réussira, je me trouverai lancé dans le monde, et accueilli -par les grands que je méprise; ils feront ma fortune sans que je m'en -mêle, et je vivrai ensuite en philosophe.» Heureux pressentiment! -l'épître obtint le prix, et la comédie fut applaudie. Un esprit -brillant, des réparties ingénieuses, une figure agréable, achevèrent -ce que le talent avait commencé; mais les succès que Chamfort eut -auprès des femmes ne tardèrent pas à le désabuser sur les plaisirs -qu'on trouve dans le grand monde. Cet Hercule sous la figure d'un -Adonis, perdit la beauté de l'un, sans conserver la force de l'autre; -ses traits restèrent affectés; des humeurs âcres se jetèrent sur ses -yeux. Un voyage qu'il fit à Spa, puis à Cologne, ne lui rendit pas la -santé qu'il avait espéré y retrouver. Cet homme qui avait supporté la -mauvaise fortune avec tant de courage, devint la proie d'une -mélancolie profonde; et l'indigence qui s'était un moment éloignée de -lui, ne tarda pas à revenir l'assaillir; mais il trouva dans les soins -généreux de l'amitié un soulagement à ses maux. - -L'Académie française qui avait couronné l'_Epître d'un père à son -fils_, couronna, en 1769, l'_Eloge de Molière_, proposé pour sujet du -prix d'éloquence. L'année suivante, Chamfort donna au théâtre la -charmante comédie du _Marchand de Smyrne_. Ce fut à cette époque que -Chabanon lui fit accepter la pension de douze cents livres qu'il avait -sur le _Mercure de France_. Chamfort employa ce don de l'amitié à -faire les frais d'un voyage à Contrexeville, pour y prendre les eaux -et achever sa guérison. - -L'académie de Marseille avait proposé pour sujet de prix l'_Eloge de -La Fontaine_. M. Necker, qui savait que La Harpe avait concouru, -ajouta une somme de 2,400 livres, ne doutant pas que l'ouvrage de La -Harpe ne fût couronné. Il en fut autrement; Chamfort, excité par les -circonstances piquantes qui accompagnaient la couronne proposée, -entreprit de l'enlever, et y réussit. Les deux ouvrages imprimés -eurent, devant le public, le même sort qu'à l'académie de Marseille: -on en porte encore aujourd'hui le même jugement; et celui de Chamfort -est resté comme un des morceaux les plus précieux que le genre de -l'éloge nous ait fournis. Le commentaire sur les _Fables de La -Fontaine_ prouve d'ailleurs avec quelle attention Chamfort avait -étudié notre fabuliste. - -Il ne pouvait travailler que dans les intervalles de santé que la -maladie lui laissait. Il espéra que les eaux de Barrège seraient plus -efficaces que celles de Contrexeville; mais, à défaut de santé, il y -trouva plusieurs dames de la cour, qui prirent un goût particulier à -sa conversation ingénieuse et piquante. A son retour, la duchesse de -Grammont l'engagea à s'arrêter à Chanteloup, chez le duc de Choiseul -son frère, qui devait lui-même une grande partie de sa réputation à -l'amabilité de son esprit, et qui fut charmé de celui de Chamfort. En -effet, quand il ne voulait être qu'homme du monde, il était -précisément ce qu'il fallait pour y plaire. - -Les besoins de sa santé avaient encore une fois absorbé les ressources -de ses ouvrages. Il s'était retiré, avec sa misantropie, à Sèvres, -dans un appartement que madame Helvétius lui avait fait meubler, -résolu de se laisser entièrement oublier du public. Il fallait -cependant un aliment à l'inquiète activité de son esprit; sa tragédie -de _Moustapha et Zéangir_, commencée depuis long-temps, abandonnée et -reprise vingt fois dans les alternatives de langueur et de force -qu'éprouvait sa santé, fut achevée dans cette retraite: plusieurs -scènes de cette pièce prouvent avec quelle attention Chamfort avait -étudié la manière de Racine, et jusqu'où il en aurait peut-être porté -l'imitation, s'il n'eût été sans cesse distrait par ses maux et par -des travaux étrangers à ses goûts. Représentée en 1776, à -Fontainebleau, la tragédie de Moustapha obtint un succès que le public -confirma, et qui valut à l'auteur une pension sur les menus et la -place de secrétaire des commandemens du prince de Condé. Mais Chamfort -qui s'indignait à la seule pensée de dépendance, n'éprouva plus que le -besoin de briser les liens dont il se croyait garotté: d'abord il -remit son brevet d'appointemens; et bientôt, se trouvant mal à l'aise -dans un palais où tout lui parlait de grandeurs, il voulut aller -respirer ailleurs l'air de la liberté. On ne manqua pas de crier à -l'ingratitude; et pourtant ce n'était que l'effet de cette humeur -ombrageuse, pour qui le poids de la reconnaissance était même un trop -pesant fardeau. - -Il s'était retiré en auteur dégoûté des grands, du monde, et des -succès littéraires. Une femme aimable, dont il fit la connaissance à -Boulogne, lui tint lieu, pendant six mois, de tout ce qu'il voulait -oublier. La mort vint rompre des liens que l'habitude n'aurait pas -tardé à relâcher. Retombé dans une morne mélancolie, Chamfort en fut -tiré par M. de Choiseul-Gouffier, qui l'emmena avec lui en Hollande; -le comte de Narbonne était du voyage; son esprit vif et étincelant -puisait de nouvelles saillies dans celui de Chamfort. - -Admis à l'Académie française, à la place de Sainte-Palaye, il prononça -un discours de réception, qui est resté un des morceaux les plus -remarquables de ce genre. Depuis que son esprit et ses succès -l'avaient lancé dans le grand monde, il n'y était pas resté spectateur -oisif, ni, si l'on veut, spectateur bénévole; les vices qu'on appelait -aimables, les ridicules consacrés et passés en usage, avaient fixé ses -regards; et c'était par le plaisir de les peindre qu'il se dédomageait -souvent de l'ennui et de la fatigue de les voir. Ses contes, où la -science des moeurs était, comme dans la société, revêtue d'expressions -spirituellement décentes, devinrent une galerie de portraits frappans -de ressemblance; et dans ses tableaux malins, piquans et variés, le -peintre habile eut l'art d'amuser surtout ses modèles. C'était à qui -se ferait son ami, croyant trouver dans l'amitié un abri sûr contre -les traits de la malignité. Mais Chamfort ne prenait pas le change sur -la nature de cet empressement. «J'ai, disait-il, trois sortes d'amis; -mes amis qui me détestent, mes amis qui me craignent, et mes amis qui -ne se soucient pas du tout de moi.» Mirabeau chercha et saisit -l'occasion de se lier avec lui. Entre ces deux hommes, si différens en -apparence, il s'établit promptement une véritable intimité, qui eut sa -source dans le besoin que Mirabeau, dévoré de la soif de la gloire -littéraire, avait du talent de Chamfort; et dans l'amour-propre de -Chamfort, que savait si bien caresser l'homme le plus habile qui fut -jamais à se faire des amis de ceux qui pouvaient lui être utiles. Le -caractère principal de l'un s'alliait avec ce que l'autre avait -d'accessoire. La force, l'impétuosité, la sensibilité passionnée -dominaient dans Mirabeau; la finesse d'observation, la délicatesse -ingénieuse, dans Chamfort. - -Pendant tout le temps de cette liaison, que la mort seule de Mirabeau -paraît avoir rompue, il soumettait à Chamfort non-seulement ses -ouvrages, mais ses opinions, sa conduite; l'espérance ou la crainte -de ce qu'en penserait Chamfort, était devenue pour l'âme fougueuse de -Mirabeau une sorte de conscience. Il le regardait comme son supérieur -et son maître, même en force morale. Le caractère connu de Mirabeau -laisse douter de la sincérité de ces protestations. Il paraît -constant, d'un autre côté, que Chamfort eut beaucoup de part à -plusieurs de ses ouvrages, et qu'on doit lui attribuer les morceaux -les plus éloquens du livre sur l'ordre de Cincinnatus. On en trouve -des preuves évidentes dans les lettres de Mirabeau à Chamfort, -imprimées à la fin de notre quatrième volume. La révolution que leurs -voeux avaient devancée, les trouva tous les deux prêts à la servir. -Tandis que Mirabeau la proclamait à la tribune nationale, elle -absorbait Chamfort tout entier. De sa tête active et féconde, -jaillissaient les idées de liberté, revêtues de formes piquantes; -jamais il ne dit plus de ces mots qui frappent l'imagination et qui -restent dans la mémoire. Son coeur et son esprit étaient remplis de -sentimens républicains; il applaudissait au décret qui supprimait les -pensions; et pourtant toute sa fortune était en pensions, il les -remplaça par le travail; et le _Mercure de France_ s'enrichit de la -nécessité dans laquelle on le mettait encore une fois, de se faire une -ressource de sa plume. Ses articles étaient autant de petits ouvrages, -tous plus piquans les uns que les autres. Il commença aussi le recueil -important des _Tableaux de la Révolution_, où, dans des discours -accompagnés de gravures, les événemens remarquables sont éloquemment -retracés. Chamfort en donna treize livraisons, contenant chacune deux -tableaux. L'ouvrage fut continué jusqu'à la vingt-cinquième livraison, -par M. Ginguené. Plus d'un orateur, dans l'assemblée constituante, mit -à contribution son talent et son patriotisme. Il avait composé pour -Mirabeau le _Discours contre les Académies_. Il ne paraissait aux -assemblées populaires que dans les momens où il y avait du danger à -s'y montrer. Habitué à parler en homme libre, il ne pouvait se -persuader qu'il fût dangereux de s'expliquer franchement sur les -hommes et les choses. Il n'avait pas attendu la révolution pour le -faire: ni Marat, ni Robespierre, ni aucun de ceux qui commençaient à -peser sur la France, n'étaient exempts de ses saillies. Indigné de la -prostitution qu'ils avaient faite du doux nom de fraternité, il -traduisait cette inscription tracée sur tous les murs, _Fraternité ou -la mort_, par celle-ci: _Sois mon frère ou je te tue_. Il disait: _La -fraternité de ces gens-là est celle de Caïn et d'Abel_. On lui faisait -observer qu'il avait répété plusieurs fois ce mot: «Vous avez raison, -répondit-il, j'aurais dû dire, pour varier, d'_Étéocle et de -Polynice_.» Ses sarcasmes étaient autant de crimes qui étaient notés, -dénoncés, et dont on se promettait dès lors de lui faire porter la -peine. Cependant, comme c'était sous le masque du patriotisme et au -nom de la liberté, qu'à cette époque déplorable on persécutait les -patriotes et qu'on établissait la tyrannie, Chamfort était assez -difficile à atteindre: depuis le commencement de la révolution, il -marchait sur la même ligne, et en quelque sorte aux premiers rangs de -la phalange républicaine; nul n'avait supporté, avec plus de courage, -et ses propres pertes, et les crises violentes qui avaient agité le -corps politique, et cette espèce de réforme, ou si l'on veut ce -commencement de dégradation sociale, qui, rangeant l'esprit parmi les -objets de luxe, privait nécessairement l'amour-propre d'une partie de -ses jouissances. - -Ses bons mots, en passant de bouche en bouche, attestaient ses -opinions et ses sentimens populaires. L'homme qui avait proposé pour -devise à nos soldats entrant en pays ennemi: _Guerre aux châteaux, -paix aux chaumières_; celui qui disait en 1792: _Je ne croirai pas à -la révolution, tant que je verrai ces carosses et ces cabriolets -écraser les passans_, ne pouvait pas aisément être regardé comme un -ennemi du peuple. - -Il avait été nommé l'un des bibliothécaires de la Bibliothèque -nationale, par le ministre Rolland; c'en fut assez. Dénoncé par un -certain Tobiesen Duby, employé subalterne dans le même établissement, -il fut arrêté avec ses collègues, et conduit aux Madelonnettes. Il -n'en sortit que pour rester sous la surveillance d'un gendarme, qui ne -le quittait pas. Il avait conçu pour la prison une horreur profonde, -et jurait de mourir plutôt que de s'y laisser reconduire. Cependant la -tyrannie érigée par le crime, appuyée sur la terreur publique, -devenait de jour en jour plus cruelle; on signifie brusquement à -Chamfort qu'il faut retourner dans une maison d'arrêt; il se souvient -de son serment: sous prétexte de faire ses préparatifs, il se retire -dans une pièce voisiné, s'y renferme, charge un pistolet, veut le -tirer sur son front, se fracasse le haut du nez et s'enfonce l'oeil -droit. Étonné de vivre et résolu de mourir, il saisit un rasoir, -essaie de se couper la gorge, y revient à plusieurs reprises, et se -met les chairs en lambeaux; l'impuissance de sa main ne change rien -aux résolutions de son âme; il se porte plusieurs coups vers le coeur, -et commençant à défaillir, il tâche par un dernier effort de se couper -les deux jarrets, et de s'ouvrir les veines. Enfin, vaincu par la -douleur, il pousse un cri et se jette sur un siège. Les personnes qui -se trouvaient chez lui, et avec lesquelles il venait de dîner, -averties de ce qui se passait par le bruit du coup de pistolet et par -le sang qui coule à flots sous la porte, se pressent autour de -Chamfort pour étancher le sang avec des mouchoirs, des linges, des -bandages; mais lui, d'une voix ferme, déclare qu'il a voulu mourir en -homme libre, plutôt que d'être reconduit en esclave dans une maison -d'arrêt, et que si, par violence, on s'obstinait à l'y traîner dans -l'état où il est, il lui reste assez de force pour achever ce qu'il a -commencé. «Je suis un homme libre, ajouta-t-il, jamais on ne me fera -rentrer vivant dans une prison.» Il signa cette déclaration où respire -l'énergie du plus ferme caractère; et sans daigner s'apercevoir qu'il -pouvait être entendu des nombreux agens de la tyrannie, il continua de -s'expliquer librement sur les motifs de l'action qu'il venait de -commettre. Il disait à ses amis: «Voilà ce que c'est que d'être -maladroit de la main; on ne réussit à rien, pas même à se tuer. Et -cependant je pouvais le faire en sûreté, ajoutait-il; je ne craignais -pas du moins d'être jeté à la voierie du Panthéon.» C'était ainsi -qu'il l'appelait depuis l'apothéose de Marat. Contre son attente, les -progrès de la guérison furent très-rapides; il s'amusait à traduire -les épigrammes de l'anthologie; et, tout meurtri des coups qu'il -s'était portés pour se soustraire à ceux de la tyrannie, il ne -craignait pas de se montrer aux tyrans. Les tendres soins qu'il avait -reçus de l'amitié semblaient avoir adouci l'idée du besoin qu'il en -avait eu. «Ce n'est point à la vie que je suis revenu, disait-il, -c'est à mes amis.» - -Toujours plus indigné des horreurs dont il avait voulu s'affranchir -par la mort, on l'entendit dire plus d'une fois: «Ce que je vois me -donne à tout moment l'envie de me recommencer.» Obligé, par la perte -presque totale de ses moyens d'existence et par les frais -considérables de sa détention et de son traitement, à vivre de -privations, il alla s'établir, avec ce qui lui restait de ses livres, -dans une modeste chambre de la rue Chabanais, sans regretter pourtant -le temps où il occupait un appartement au Palais-Bourbon, ou dans -l'hôtel de M. de Vaudreuil. Il n'avait conservé, de l'ancien ordre de -choses, que le souvenir de ses abus, et du nouveau, que l'espoir que -la liberté sortirait triomphante de la lutte sanglante dans laquelle -l'anarchie, excitée sourdement par le despotisme, l'avait engagée. - -Ramené insensiblement à ses habitudes littéraires, ce fut presque -uniquement pour l'occuper d'une manière utile que Ginguené et quelques -autres conçurent le projet du journal intitulé: _la Décade -philosophique_; mais la mort qui naguère s'était trop fait attendre, -quand il s'en remettait à elle du soin de l'affranchir des tyrans, ne -lui laissa pas le temps d'y travailler. Une humeur dartreuse, qui -avait été contrariée dans son cours, acheva ce que la honte de vivre -sous une tyrannie anarchique avait commencé. Chamfort expira le 13 -avril 1793, non pas sur un grabat, comme l'ont dit quelques personnes -mal instruites ou mal intentionnées, mais dans le modeste asile où ses -malheurs l'avaient rélégué. La terreur était alors si générale, que ce -fut un acte de courage que de l'accompagner jusqu'à sa dernière -demeure: et celui qui, au temps de sa faveur dans le monde, avait vu -se presser autour de lui tant d'hommes se disant ses amis, semblait -moins se rendre au champ de repos qu'à la terre de l'exil. Trois -personnes seulement mouillèrent son cercueil de leurs larmes: MM. Van -Praet, Sieyes et Ginguené. - -Chamfort avait eu une jeunesse très-orageuse; sa pauvreté, ses -passions, son goût exclusif pour les lettres, qui l'éloignait de toute -occupation lucrative, donnèrent, à son entrée dans le monde un aspect -qui put blesser des hommes austères; et ceux qui l'avaient suivi de -moins près depuis cette ancienne époque, pouvaient en avoir conservé -de fâcheuses impressions. La vivacité de son esprit, le sel de ses -réparties, une certaine causticité naturelle, qui fait trop souvent -suspecter la bonté du caractère, une invincible aversion pour la -sottise confiante, et l'impossibilité absolue de déguiser ce -sentiment, inspirèrent à beaucoup de gens une sorte de crainte qu'il -prenait trop peu de soin de dissiper, et qui, pour l'ordinaire, se -change facilement en haine. La chaleur avec laquelle il avait embrassé -la cause d'une révolution qui heurtait tant de vieilles idées et -blessait tant d'intérêts, lui a fait, de tous les ennemis de cette -révolution, des ennemis personnels. Il avait pris, dans les réunions -politiques et dans les clubs, l'habitude de parler haut, de soutenir -son opinion à outrance, et de mettre la violence de la dispute à la -place de cette discussion polie et spirituelle dont lui-même avait été -le parfait modèle. «Il y a une certaine énergie ardente, a-t-il dit -lui-même, mère ou compagne nécessaire de telle espèce de talens, -laquelle, pour l'ordinaire, condamne ceux qui les possèdent au -malheur, non pas d'être sans morale, de n'avoir pas de très-beaux -mouvemens, mais de se livrer fréquemment à des écarts qui -supposeraient l'absence de toute morale. C'est une âpreté dévorante -dont ils ne sont pas maîtres et qui les rend très-odieux. On s'afflige -en songeant que Pope et Swift, en Angleterre, Voltaire et Rousseau, en -France, jugés, non par la haine, non par la jalousie, mais par -l'équité, par la bienveillance, sur la foi des faits attestés ou -avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et -convaincus d'actions très-condamnables, de sentimens quelquefois -pervers[1].» - - [1] _Maximes et Pensées_, tom. I, chap. VII, pag. 422. - -Les événemens de la vie de Chamfort prouvent que la trempe de son âme -était naturellement forte, et qu'habitué de bonne heure à lutter -contre l'adversité, il ne s'en laissa jamais abattre. La philosophie -avait tellement renforcé en lui la nature, qu'après avoir, pendant -quelques années, joui des douceurs de l'aisance, il sut, déjà sur son -déclin, envisager avec courage et sérénité une position presque aussi -malheureuse que celle où il avait passé sa jeunesse. De là cette -fierté qui ne savait composer avec rien de petit ni de servile, cet -amour de l'indépendance qui repoussait toute chaîne, fût-elle d'or. -Son plus grand malheur peut-être (s'il n'en trouva pas le -dédommagement dans la philosophie et la vérité) fut d'être trop tôt et -trop complètement détrompé de toute illusion. Son apparente -misantropie était celle de J. J. Rousseau; il haïssait les hommes, -mais parce qu'ils ne s'aimaient pas; et le secret de son caractère est -tout entier dans ces mots qu'il répétait souvent: «Tout homme qui, à -quarante ans, n'est pas misantrope, n'a jamais aimé les hommes.» - - -FIN DE LA NOTICE SUR CHAMFORT. - - - - -OEUVRES - -COMPLÈTES - -DE CHAMFORT. - - - - -ÉLOGE DE MOLIÈRE. - -DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE EN 1769. - - Qui mores hominum inspexit.... - - HORACE. - - -Le nom de MOLIÈRE manquait aux fastes de l'Académie. Cette foule -d'étrangers, que nos arts attirent parmi nous, en voyant dans ce -sanctuaire des lettres les portraits de tant d'écrivains célèbres, a -souvent demandé: _Où est Molière?_ Une de ces convenances que la -multitude révère, et que le sage respecte, l'avait privé pendant sa -vie des honneurs littéraires, et ne lui avait laissé que les -applaudissemens de l'Europe. L'adoption éclatante que vous faites -aujourd'hui, Messieurs, de ce grand homme, venge sa mémoire, et honore -l'Académie. Tant qu'il vécut, on vit dans sa personne un exemple -frappant de la bizarrerie de nos usages; on vit un citoyen vertueux, -réformateur de sa patrie, désavoué par sa patrie, et privé des droits -de citoyen; l'honneur véritable séparé de tous les honneurs de -convention; le génie dans l'avilissement, et l'infamie associée à la -gloire: mélange inexplicable, à qui ne connaîtrait point nos -contradictions, à qui ne saurait point que le théâtre, respecté chez -les Grecs, avili chez les Romains, ressuscité dans les états du -souverain pontife[2], redevable de la première tragédie à un -archevêque[3], de la première comédie à un cardinal[4], protégé en -France par deux cardinaux[5], y fut à la fois anathématisé dans les -chaires, autorisé par un privilége du roi et proscrit dans les -tribunaux. Je n'entrerai point à ce sujet dans une discussion où je -serais à coup sûr contredit, quelque parti que je prîsse. D'ailleurs -Molière est si grand, que cette question lui devient étrangère. -Toutefois je n'oublierai pas que je parle de comédie; je ne cacherai -point la simplicité de mon sujet sous l'emphase monotone du -panégyrique, et je n'imiterai pas les comédiens français, qui ont fait -peindre Molière sous l'habit d'Auguste. - - [2] Léon X. - - [3] _La Sophonisbe_ de l'archevêque Trissino. - - [4] _La Calandra_ du cardinal Bibiena. - - [5] Les cardinaux de Richelieu et Mazarin. - -Le théâtre et la société ont une liaison intime et nécessaire. Les -poètes comiques ont toujours peint, même involontairement, quelques -traits du caractère de leur nation; des maximes utiles, répandues dans -leurs ouvrages, ont corrigé peut-être quelques particuliers; les -politiques ont même conçu que la scène pouvait servir à leurs -desseins; le tranquille Chinois, le pacifique Péruvien allaient -prendre au théâtre l'estime de l'agriculture, tandis que les despotes -de la Russie, pour avilir aux yeux de leurs esclaves le patriarche -dont ils voulaient saisir l'autorité, le faisaient insulter dans des -farces grotesques: mais que la comédie dût être un jour l'école des -moeurs, le tableau le plus fidèle de la nature humaine, et la -meilleure histoire morale de la société; qu'elle dût détruire certains -ridicules, et que, pour en retrouver la trace, il fallût recourir à -l'ouvrage même qui les a pour jamais anéantis: voilà ce qui aurait -semblé impossible avant que Molière l'eût exécuté. - -Jamais poète comique ne rencontra des circonstances si heureuses: on -commençait à sortir de l'ignorance; Corneille avait élevé les idées -des Français; il y avait dans les esprits une force nationale, effet -ordinaire des guerres civiles, et qui peut-être n'avait pas peu -contribué à former Corneille lui-même: on n'avait point, à la vérité, -senti encore l'influence du génie de Descartes, et jusque-là sa patrie -n'avait eu que le temps de le persécuter; mais elle respectait un peu -moins des préjugés combattus avec succès, à peu près comme le -superstitieux qui, malgré lui, sent diminuer sa vénération pour -l'idole qu'il voit outrager impunément: le goût des connaissances -rapprochait des conditions jusqu'alors séparées. Dans cette crise, les -moeurs et les manières anciennes contrastaient avec les lumières -nouvelles; et le caractère national, formé par des siècles de -barbarie, cessait de s'assortir, avec l'esprit nouveau qui se -répandait de jour en jour. Molière s'efforça de concilier l'un et -l'autre. L'humeur sauvage des pères et des époux, la vertu des femmes -qui tenait un peu de la pruderie, le savoir défiguré par le -pédantisme, gênaient l'esprit de société qui devenait celui de la -nation; les médecins, également attachés à leurs robes, à leur latin -et aux principes d'Aristote, méritaient presque tous l'éloge que M. -Diafoirus donne à son fils, de combattre les vérités les plus -démontrées; le mélange ridicule de l'ancienne barbarie et du faux -bel-esprit moderne avait produit le jargon des précieuses; l'ascendant -prodigieux de la cour sur la ville avait multiplié les airs, les -prétentions, la fausse importance dans tous les ordres de l'état, et -jusque dans la bourgeoisie: tous ces travers et plusieurs autres se -présentaient avec une franchise et une bonne foi très-commode pour le -poète comique: la société n'était point encore une arène où l'on se -mesurât des yeux avec une défiance déguisée en politesse; l'arme du -ridicule n'était point aussi affilée qu'elle l'est devenue depuis, et -n'inspirait point une crainte pusillanime, digne elle-même d'être -jouée sur le théâtre: c'est dans un moment si favorable que fut placée -la jeunesse de Molière. Né en 1620, d'une famille attachée au service -domestique du roi, l'état de ses parens lui assurait une fortune -aisée. Il eut des préjugés à vaincre, des représentations à repousser, -pour embrasser la profession de comédien; et cet homme, qui a obtenu -une place distinguée parmi les sages, parut faire une folie de -jeunesse en obéissant à l'attrait de son talent. Son éducation ne fut -pas indigne de son génie. Ce siècle mémorable réunissait alors sous un -maître célèbre trois disciples singuliers: Bernier, qui devait -observer les moeurs étrangères; Chapelle, fameux pour avoir porté la -philosophie dans une vie licencieuse; et Molière, qui a rendu la -raison aimable, le plaisir honnête et le vice ridicule. Ce maître, si -heureux en disciples, était Gassendi, vrai sage, philosophe pratique, -immortel pour avoir soupçonné quelques vérités prouvées depuis par -Newton. Cet ordre de connaissances, pour lesquelles Molière n'eut -point l'aversion que l'agrément des lettres inspire quelquefois, -développa dans lui cette supériorité d'intelligence, qui peut le -distinguer même des grands hommes ses contemporains. Il eut l'avantage -de voir de près son maître combattre des erreurs accréditées dans -l'Europe, et il apprit de bonne heure ce qu'un esprit sage ne sait -jamais trop tôt, qu'un seul homme peut quelquefois avoir raison contre -tous les peuples et contre tous les siècles. La force de cette -éducation philosophique influa sur sa vie entière; et lorsque dans la -suite il fut entraîné vers le théâtre, par un penchant auquel il -sacrifia même la protection immédiate d'un prince, il mêla les études -d'un sage à la vie tumultueuse d'un acteur, et sa passion pour jouer -la comédie tourna encore au profit de son talent pour l'écrire. -Toutefois il ne se pressa point de paraître; il remonta aux principes -et à l'origine de son art. Il vit la comédie naître dans la Grèce, et -demeurer trop long-temps dans l'enfance. La tragédie l'avait devancée, -et l'art de représenter les héros avait paru plus important que celui -de ridiculiser les hommes. - -Les magistrats, en réservant la protection du gouvernement à la -tragédie, dont l'éclat leur avait imposé, et qu'ils crurent seule -capable de seconder leurs vues, ne prévoyaient pas qu'Aristophane -aurait un jour, sur sa patrie, plus d'influence que les trois -illustres tragiques d'Athènes. Molière étudia ses écrits, monument le -plus singulier de l'antiquité grecque. Il vit avec étonnement les -traits les plus opposés se confondre dans le caractère de ce poète. -Satire cynique, censure ingénieuse, hardie, vrai comique, -superstition, blasphême, saillie brillante, bouffonnerie froide: -Rabelais sur la scène, tel est Aristophane. Il attaque le vice avec le -courage de la vertu, la vertu avec l'audace du vice. Travestissemens -ridicules ou affreux, personnages métaphysiques, allégories -révoltantes, rien ne lui coûte; mais de cet amas d'absurdités naissent -quelquefois des beautés inattendues. D'une seule scène partent mille -traits de satire qui se dispersent et frappent à la fois: en un moment -il a démasqué un traître, insulté un magistrat, flétri un délateur, -calomnié un sage. Une certaine verve comique, et quelquefois une -rapidité entraînante, voilà son seul mérite théâtral; et c'est aussi -le seul que Molière ait daigné s'approprier. Combien ne dut-il pas -regretter la perte des ouvrages de Ménandre! la comédie avait pris -sous lui une forme plus utile. Les poètes, que la loi privait de la -satire personnelle, furent dans la nécessité d'avoir du génie; et -cette idée sublime de généraliser la peinture des vices, fut une -ressource forcée où ils furent réduits par l'impuissance de médire. -Une intrigue, trop souvent faible, mais prise dans des moeurs -véritables, attaqua, non les torts passagers du citoyen, mais les -ridicules plus durables de l'homme. Des jeunes gens épris d'amour pour -des courtisanes, des esclaves fripons aidant leurs jeunes maîtres à -tromper leurs pères, ou les précipitant dans l'embarras, et les en -tirant par leur adresse: voilà ce qu'on vit sur la scène comme dans -le monde. Quand les poètes latins peignirent ces moeurs, ils -renoncèrent au droit qui fit depuis la gloire de Molière, celui d'être -les réformateurs de leurs concitoyens. Sans compiler ici les jugemens -portés sur Plaute et sur Térence, observons que la différence de leurs -talens n'en met aucune dans le génie de leur théâtre. On ne voit point -qu'une grande idée philosophique, une vérité mâle, utile à la société, -ait présidé à l'ordonnance de leurs plans. Mais où Molière aurait-il -cherché de pareils points de vue? Des esquisses grossières -déshonoraient la scène dans toute l'Italie. La _Calandra_ du cardinal -Bibiena et la _Mandragore_ de Machiavel n'avaient pu effacer cette -honte. Ces ouvrages, par lesquels de grands hommes réclamaient contre -la barbarie de leur siècle, n'étaient représentés que dans les fêtes -qui leur avaient donné naissance. Le peuple redemandait avec transport -ces farces monstrueuses, assemblage bizarre de scènes quelquefois -comiques, jamais vraisemblables, dont l'auteur abandonnait le dialogue -au caprice des comédiens, et qui semblaient n'être destinées qu'à -faire valoir la pantomime italienne. Toutefois quelques-unes de ces -scènes, admises depuis dans les chefs-d'oeuvres de Molière, ramenées à -un but moral, et surtout embellies du style d'Horace et de Boileau, -montrent avec quel succès le génie peut devenir imitateur. - -Le théâtre espagnol lui offrit quelquefois une intrigue pleine de -vivacité et d'esprit; et s'il y condamna le mélange du sacré et du -profane, de la grandeur et de la bouffonnerie, les fous, les -astrologues, les scènes de nuit, les méprises, les travestissemens, -l'oubli des vraisemblances, au moins vit-il que la plupart des -intrigues roulaient sur le point d'honneur et sur la jalousie, vrai -caractère de la nation. Le titre de plusieurs ouvrages annonçait même -des pièces de caractère; mais ce titre donnait de fausses espérances, -et n'était qu'un point de ralliement où se réunissaient plusieurs -intrigues: genre inférieur dans lequel Molière composa l'_Étourdi_, et -dont le _Menteur_ est le chef-d'oeuvre. Telles étaient les sources où -puisaient Scarron, Thomas Corneille, et leurs contemporains. La nation -n'avait produit d'elle-même que des farces méprisables; et, sans -quelques traits de l'_Avocat Patelin_ (car pourquoi citerai-je les -comédies de P. Corneille?) ce peuple si enjoué, si enclin à la -plaisanterie, n'aurait pu se glorifier d'une seule scène de bon -comique. Mais, pour un homme tel que Molière, la comédie existait dans -des ouvrages d'un autre genre. Tout ce qui peut donner l'idée d'une -situation, développer un caractère, mettre un ridicule en évidence, en -un mot toutes les ressources de la plaisanterie, lui parurent du -ressort de son art. L'ironie de Socrate, si bien conservée dans les -dialogues de Platon, cette adresse captieuse avec laquelle il dérobait -l'aveu naïf d'un travers, était une figure vraiment théâtrale; et -dans ce sens le sage de la Grèce était le poète comique des honnêtes -gens, Aristophane n'était que le bouffon du peuple. Combien de traits -dignes de la scène dans Horace et dans Lucien! Et Pétrone, lorsqu'il -représente l'opulent et voluptueux Trimalcon entendant parler d'un -pauvre et demandant: _Qu'est-ce qu'un pauvre?_ La comédie, au moins -celle d'intrigue, existait dans Bocace; et Molière en donna la preuve -aux Italiens. Elle existait dans Michel Cervante, qui eut la gloire de -combattre et de vaincre un ridicule dont le théâtre espagnol aurait dû -faire justice. Elle existait dans la gaîté souvent grossière, mais -toujours naïve, de Rabelais et de Verville, dans quelques traits -piquans de la _Satire Ménipée_, et surtout dans les _Lettres -provinciales_. Parvenu à connaître toutes les ressources de son art, -Molière conçut quel pouvait en être le chef-d'oeuvre. Qu'est-ce en -effet qu'une bonne comédie? C'est la représentation naïve d'une action -plaisante, où le poète, sous l'apparence d'un arrangement facile et, -naturel, cache les combinaisons les plus profondes; fait marcher de -front, d'une manière comique, le développement de son sujet et celui -de ses caractères mis dans tout leur jour par leur mélange, et par -leur contraste avec les situations; promenant le spectateur de -surprise en surprise; lui donnant beaucoup et lui promettant -davantage; faisant servir chaque incident, quelquefois chaque mot, à -nouer ou à dénouer; produisant avec un seul moyen plusieurs effets -tous préparés et non prévus, jusqu'à ce qu'enfin le dénouement décèle -par ses résultats une utilité morale, et laisse voir le philosophe -caché derrière le poète. Que ne puis-je montrer l'application de ces -principes à toutes les comédies de Molière! On verrait quel artifice -particulier a présidé à chacun de ses ouvrages; avec quelle hardiesse -il élève dans les premières scènes son comique au plus haut degré, et -présente aux spectateurs un vaste lointain, comme dans l'_Ecole des -femmes_; comment il se contente quelquefois d'une intrigue simple afin -de ne laisser paraître que les caractères, comme dans le _Misantrope_; -avec quelle adresse il prend son comique dans les rôles accessoires, -ne pouvant le faire naître du rôle principal; c'est l'artifice du -_Tartuffe_; avec quel art un seul personnage, presque détaché de la -scène, mais animant tout le tableau, forme par un contraste piquant -les groupes inimitables du _Misantrope_ et des _Femmes savantes_; avec -quelle différence il traite le comique noble et le comique bourgeois, -et le parti qu'il tire de leur mélange dans le _Bourgeois -Gentilhomme_; dans quel moment il offre ses personnages au spectateur, -nous montrant Harpagon dans le plus beau moment de sa vie, le jour -qu'il marie ses enfans, qu'il se marie lui-même, le jour qu'il donne à -dîner. Enfin on verrait chaque pièce présenter des résultats -intéressans sur ce grand art, ouvrir toutes les sources du comique, -et de l'ensemble de ses ouvrages se former une poétique complète de la -comédie. - -Forcés d'abandonner ce terrain trop vaste, saisissons du moins le -génie de ce grand homme et le but philosophique de son théâtre. Je -vois Molière, après deux essais que ses chefs-d'oeuvres mêmes n'ont pu -faire oublier, changer la forme de la comédie. Le comique ancien -naissait d'un tissu d'événemens romanesques, qui semblaient produits -par le hasard, comme le tragique naissait d'une fatalité aveugle: -Corneille, par un effort de génie, avait pris l'intérêt dans les -passions; Molière, à son exemple, renversa l'ancien système; et, -tirant le comique du fond des caractères, il mit sur la scène la -morale en action, et devint le plus aimable précepteur de l'humanité -qu'on eût vu depuis Socrate. Il trouva, pour y réussir, des ressources -qui manquaient à ses prédécesseurs: les différens états de la société, -leurs préjugés, leurs préventions, leur admiration exclusive pour -eux-mêmes, leur mépris mutuel et inexorable, sont des puérilités -réservées aux peuples modernes. Les Grecs et les Romains, n'étant -point pour leur vie emprisonnés dans un seul état de la société, ne -cherchaient point à accréditer des préjugés en faveur d'une condition -qu'ils pouvaient quitter le lendemain, ni à jeter sur les autres un -ridicule qui les exposait à jouer un jour le rôle de ces maris honteux -de leurs anciens traits satiriques contre un joug qu'ils viennent de -subir. - -La vie retirée des femmes privait le théâtre d'une autre source de -comique. Partout elles sont le ressort de la comédie. Sont-elles -enfermées, il faut parvenir jusqu'à elles; et voilà le comique -d'intrigue: sont-elles libres, leur caractère, devenu plus actif, -développe le nôtre; et voilà le comique de caractère. Du commerce des -deux sexes naît cette foule de situations piquantes où les placent -mutuellement l'amour, la jalousie, le dépit, les ruptures, les -réconciliations, enfin l'intérêt mêlé de défiance que les deux sexes -prennent involontairement l'un à l'autre. Ne serait-il pas possible, -d'ailleurs, que les femmes eussent des ridicules particuliers, et que -le théâtre trouvât sa plus grande richesse dans la peinture des -travers aimables dont la nature les a favorisées? Celui que Molière -attaqua dans les _Précieuses_ fut anéanti; mais l'ouvrage survécut à -l'ennemi qu'il combattait. Plût à Dieu que la comédie du _Tartuffe_ -eût eu le même honneur! C'est une gloire que Molière eut encore dans -les _Femmes savantes_. C'est qu'il ne s'est pas contenté de peindre -les travers passagers de la société: il a peint l'homme de tous les -temps; et s'il n'a pas négligé les moeurs locales, c'est une draperie -légère qu'il jette hardiment sur le nu, et qui laisse sentir la -justesse des proportions et la netteté des contours. - -Le prodigieux succès des _Précieuses_, en apprenant à Molière le -secret de ses forces, lui montra l'usage qu'il en devait faire. Il -conçut qu'il aurait plus d'avantage à combattre le ridicule qu'à -s'attaquer au vice. C'est que le ridicule est une forme extérieure -qu'il est possible d'anéantir; mais le vice, plus inhérent à notre -âme, est un Protée, qui, après avoir pris plusieurs formes, finit -toujours par être le vice. Le théâtre devint donc en général une école -de bienséance plutôt que de vertu, et Molière borna quelque temps son -empire pour y être plus puissant. Mais combien de reproches ne -s'est-il point attirés en se proposant ce but si utile, le seul -convenable à un poète comique, qui n'a pas, comme de froids -moralistes, le droit d'ennuyer les hommes, et qui ne prend sa mission -que dans l'art de plaire! Il n'immola point tout à la vertu; donc il -immola la vertu même: telle fut la logique de la prévention ou de la -mauvaise foi. On se prévalut de quelques détails nécessaires à la -constitution de ses pièces, pour l'accuser, d'avoir négligé les -moeurs: comme si des personnages de comédie devaient être des modèles -de perfection; comme si l'austérité, qui ne doit pas même être le -fondement de la morale, pouvait devenir la base du théâtre. Eh! que -résulte-t-il de ses pièces les plus libres, de l'_Ecole des Maris_ et -de l'_Ecole des Femmes_? Que ce sexe n'est point fait pour une gêne -excessive; que la défiance l'irrite contre des tuteurs et des maris -jaloux. Cette morale est-elle nuisible? N'est-elle pas fondée sur la -nature et sur la raison? Pourquoi prêter à Molière l'odieux dessein -de ridiculiser la vieillesse? Est-ce sa faute si un jeune homme -amoureux est plus intéressant qu'un vieillard; si l'avarice est le -défaut d'un âge avancé plutôt que de la jeunesse? Peut-il changer la -nature et renverser les vrais rapports des choses? Il est l'homme de -la vérité. S'il a peint des moeurs vicieuses, c'est qu'elles existent; -et quand l'esprit général de sa pièce emporte leur condamnation, il a -rempli sa tâche: il est un vrai philosophe et un homme vertueux. Si le -jeune Cléante, à qui son père donne sa malédiction, sort en disant: -_Je n'ai que faire de vos dons_, a-t-on pu se méprendre à l'intention -du poète? Il eût pu sans doute représenter ce fils toujours -respectueux envers un père barbare; il eût édifié davantage en -associant un tyran et une victime; mais la vérité, mais la force -de la leçon que le poète veut donner aux pères avares, que, -devenaient-elles? L'Harpagon placé au parterre eût pu dire à son fils: -_Vois le respect de ce jeune homme: quel exemple pour toi! Voilà comme -il faut être_. Molière manquait son objet, et, pour donner -mal-à-propos une froide leçon, peignait à faux la nature. Si le fils -est blâmable, comme il l'est en effet, croit-on que son emportement, -aussi bien que la conduite plus condamnable encore de la femme de -Georges Dandin, soient d'un exemple bien pernicieux? Et fera-t-on cet -outrage à l'humanité, de penser que le vice n'ait besoin que de se -montrer pour entraîner tous les coeurs? Ceux que Cléante a scandalisés -veulent-ils un exemple du respect et de la tendresse filiale? Qu'ils -contemplent dans le _Malade imaginaire_ la douleur touchante -d'Angélique aux pieds de son père qu'elle croit mort, et les -transports de sa joie quand il ressuscite pour l'embrasser. Chaque -sujet n'emporte avec lui qu'un certain nombre de sentimens à produire, -de vérités à développer; et Molière ne peut donner toutes les leçons à -la fois. Se plaint-on d'un médecin qui sépare les maladies -compliquées, et les traite l'une après l'autre? - -Ce sont donc les résultats qui constituent la bonté des moeurs -théâtrales; et la même pièce pourrait présenter des moeurs odieuses, -et être d'une excellente moralité. On reproche avec raison à l'un des -imitateurs de Molière d'avoir mis sur le théâtre un neveu mal honnête -homme, qui, secondé par un valet fripon, trompe un oncle crédule, le -vole, fabrique un faux testament, et s'empare de sa succession au -préjudice des autres héritiers. Voilà sans doute le comble des -mauvaises moeurs: mais que Molière eût traité ce sujet, il l'eût -dirigé vers un but philosophique; il eût peint la destinée d'un vieux -garçon, qui, n'inspirant un véritable intérêt à personne, est -dépouillé tout vivant par ses collatéraux et ses valets. Il eût -intitulé sa pièce le _Célibataire_, et enrichi notre théâtre d'un -ouvrage plus nécessaire aujourd'hui qu'il ne le fut le siècle passé. - -C'est ce désir d'être utile qui décèle un poète philosophe. Heureux -s'il conçoit quels services il peut rendre: il est le plus puissant -des moralistes. Veut-il faire aimer la vertu? une maxime honnête, liée -à une situation forte de ses personnages, devient pour les spectateurs -une vérité de sentiment. Veut-il proscrire le vice? il a dans ses -mains l'arme du ridicule, arme terrible, avec laquelle Pascal a -combattu une morale dangereuse, Boileau le mauvais goût, et dont -Molière a fait voir sur la scène des effets plus prompts et plus -infaillibles. Mais à quelles conditions cette arme lui sera-t-elle -confiée? Avoir à la fois un coeur honnête, un esprit juste; se placer -à la hauteur nécessaire pour juger la société; savoir la valeur réelle -des choses, leur valeur arbitraire dans le monde, celle qu'il -importerait de leur donner; ne point accréditer les vices que l'on -attaque, en les associant à des qualités aimables (méprise devenue, -trop commune chez les successeurs de Molière), qui renforcent ainsi -les moeurs, au lieu de les corriger; connaître les maladies de son -siècle; prévoir les effets de la destruction d'un ridicule: tels sont, -dans tous les temps, les devoirs d'un poète comique. Et ne peut-il pas -quelquefois s'élever à des vues d'une utilité, plus prochaine? Ce fut -un assez beau spectacle de voir Molière, seconder le gouvernement dans -le dessein d'abolir la coutume barbare d'égorger, son ami pour un mot -équivoque; et, tandis que l'état multipliait les édits contre les -duels, les proscrire sur la scène, en plaçant, dans la comédie des -_Fâcheux_ un homme d'une valeur reconnue, qui a le courage de refuser -un duel. Cet usage n'apprendra-t-il point aux poètes quel emploi ils -peuvent faire de leurs talens, et à l'autorité quel usage elle peut -faire du génie? - -Si jamais auteur comique a fait voir comment il avait conçu le système -de la société, c'est Molière dans le _Misantrope_: c'est là que, -montrant les abus qu'elle entraîne nécessairement, il enseigne à -quel prix le sage doit acheter les avantages qu'elle procure; que, -dans un système d'union fondé sur l'indulgence mutuelle, une vertu -parfaite est déplacée parmi les hommes, et se tourmente elle-même sans -les corriger; c'est un or qui a besoin d'alliage pour prendre de la -consistance, et servir aux divers usages de la société. Mais en même -temps l'auteur montre, par la supériorité constante d'Alceste sur tous -les autres personnages, que la vertu, malgré les ridicules où son -austérité l'expose, éclipse tout ce qui l'environne; et l'or qui a -reçu l'alliage n'en est pas moins le plus précieux des métaux. - -Molière, après le _Misantrope_, d'abord mal apprécié, mais bientôt mis -à sa place, fut sans contredit le premier écrivain de la nation; lui -seul réveillait sans cesse l'admiration publique. Corneille n'était -plus le _Corneille et du Cid et d'Horace_; les apparitions du lutin -qui, selon l'expression de Molière même, lui dictait ses beaux vers, -devenaient tous les jours moins fréquentes; Racine, encouragé par les -conseils et même par les bienfaits de Molière, qui par là donnait un -grand homme à la France, n'avait encore produit qu'un seul -chef-d'oeuvre. Ce fut dans ce moment qu'on attaqua l'auteur du -_Misantrope_. Il avait déjà éprouvé une disgrâce au théâtre: Cotin, le -protégé de l'hôtel de Rambouillet, comblé des grâces de la cour; -Boursault, qui força Molière de faire la seule action blâmable de sa -vie, en nommant ses ennemis sur la scène; Montfleuri, qui, de son -temps, eut des succès prodigieux, qui se crût égal, peut-être -supérieur à Molière, et mourut sans être détrompé; tous ces hommes et -la foule de leurs protecteurs avaient triomphé de la chute de _D. -Garcie de Navarre_, et peut-être la moitié de la France s'était -flattée que l'auteur n'honorerait point sa patrie. Forcés de renoncer -à cette espérance, ses ennemis voulurent lui ôter l'honneur de ses -plus belles scènes, en les attribuant à son ami Chapelle; artifice -d'autant plus dangereux, que l'amitié même, en combattant ces bruits, -craint quelquefois d'en triompher trop complètement. Et comment un -homme que la considération attachée aux succès vient de chercher dans -le sein de la paresse, ne serait-il pas tenté d'en profiter? Et s'il -désavoue ces rumeurs, ne ressemble-t-il pas toujours un peu à ces -jeunes gens qui, soupçonnés d'être bien reçus par une jolie femme, -paraissent, dans leur désaveu même, vous remercier d'une opinion si -flatteuse, et n'aspirer en effet qu'au mérite de la discrétion? - -Au milieu de ces vaines intrigues, Molière, s'élevant au comble de son -art et au-dessus de lui-même, songeait à immoler les vices sur la -scène, et commença par le plus odieux. Il avait déjà signalé sa haine -pour l'hypocrisie: la chaire n'a rien de supérieur à la peinture des -faux dévots dans le _Festin de Pierre_. Enfin, il rassembla toutes ses -forces, et donna le _Tartuffe_. C'est là qu'il montre l'hypocrisie -dans toute son horreur, la fausseté, la perfidie, la bassesse, -l'ingratitude qui l'accompagnent; l'imbécillité, la crédulité ridicule -de ceux qu'un Tartuffe a séduits; leur penchant à voir partout de -l'impiété et du libertinage, leur insensibilité cruelle, enfin l'oubli -des noeuds les plus sacrés. Ici le sublime est sans cesse à côté du -plaisant. Femmes, enfans, domestiques, tout devient éloquent contre le -monstre; et l'indignation qu'il excite n'étouffe jamais le comique. -Quelle circonspection, quelle justesse dans la manière dont l'auteur -sépare l'hypocrisie de la vraie piété! C'est à cet usage qu'il a -destiné le rôle du frère. C'est le personnage honnête de presque -toutes ses pièces; et la réunion de ses rôles de frère formerait -peut-être un cours de morale à l'usage de la société. Cet art, qui -manque aux satires de Boileau, de tracer une ligne nette et précise -entre le vice et la vertu, la raison et le ridicule, est le grand -mérite de Molière. Quelle connaissance du coeur! quel choix dans -l'assemblage des vices et des travers dont il compose le cortége d'un -vice principal! avec quelle adresse il les fait servir à le mettre en -évidence! Quelle finesse sans subtilité! quelle précision sans -métaphysique dans les nuances d'un même vice! Quelle différence entre -la dureté du superstitieux Orgon attendri malgré lui par les pleurs de -sa fille, et la dureté d'Harpagon insensible aux larmes de la sienne! - -C'est ce même sentiment des convenances, cette sûreté de discernement -qui ont guidé Molière, lorsque, mettant sur la scène des vices odieux, -comme ceux de Tartuffe et d'Harpagon, c'est un homme et non pas une -femme qu'il offre à l'indignation publique. Serait-ce que les grands -vices, ainsi que les grandes passions, fussent réservés à notre sexe; -ou que la nécessité de haïr une femme fût un sentiment trop pénible, -et dût paraître contre nature? S'il est ainsi, pourquoi, malgré le -penchant mutuel des deux sexes, cette indulgence n'est-elle pas -réciproque? C'est que les femmes font cause commune; c'est qu'elles -sont liées par un esprit de corps, par une espèce de confédération -tacite, qui, comme les ligues secrètes d'un état, prouve peut-être la -faiblesse du parti qui se croit obligé d'y avoir recours. - -Molière se délassait de tous ces chefs d'oeuvres par des ouvrages d'un -ordre inférieur, mais qui, toujours marqués au coin du génie, -suffiraient pour la gloire d'un autre. Ce genre de comique où l'on -admet des intrigues de valets, des personnages d'un ridicule outré, -lui donnait des ressources dont l'auteur du _Misantrope_ avait dû se -priver. Ramené dans la sphère où les anciens avaient été resserrés, il -les vainquit sur leur propre terrain. Quel feu! quel esprit, quelle -verve! Celui qui appelait Térence un demi-Ménandre, aurait sans doute -appelé Ménandre un demi-Molière. Quel parti ne tire-t-il pas de ce -genre pour peindre la nature avec plus d'énergie! Cette mesure précise -qui réunit la vérité de la peinture et l'exagération théâtrale, -Molière la passe alors volontairement, et la sacrifie à la force de -ses tableaux. Mais quelle heureuse licence! avec quelle candeur -comique un personnage grossier, dévoilant des idées ou des sentimens -que les autres hommes dissimulent, ne trahit-il, pas d'un seul mot la -foule de ses complices! naïveté d'un effet toujours sûr au théâtre, -mais que le poète ne rencontre que dans les états subalternes, et -jamais dans la bonne compagnie, où chacun laisse deviner tous ses -ridicules avant que de convenir d'un seul. Aussi est-ce le comique -bourgeois qui produit le plus de ces mots que leur vérité fait passer -de bouche en bouche. On sait, par exemple, que les hommes n'ont guère -pour but que leur intérêt dans les conseils qu'ils donnent. Cette -vérité, exprimée noblement, eût pu ne pas laisser de traces. Mais -qu'un bourgeois, voyant la fille de son voisin attaquée de mélancolie, -conseille au père de lui acheter une garniture de diamans pour hâter -sa guérison, le mot qu'il s'attire: _Vous êtes orfèvre, monsieur -Josse!_ ne peut plus s'oublier, et devient proverbe dans l'Europe. -Telle est la fécondité de ces proverbes, telle est l'étendue de leur -application, qu'elle leur tient lieu de noblesse aux yeux des esprits -les plus élevés, chez lesquels ils ne sont pas moins d'usage que parmi -le peuple. - -Mais si Molière a renforcé les traits de ses figures, jamais il n'a -peint à faux ni la nature, ni la société. Chez lui jamais de ces -marquis burlesques, de ces vieilles amoureuses, de ces Aramintes -folles à dessein: personnages de convention parmi ses successeurs, et -dont le ridicule forcé, ne peignant rien, ne corrige personne. Point -de ces supercheries sans vraisemblance, de ces faux contrats qui -concluent les mariages dans nos comédies, et qui nous feront regarder -par la postérité comme un peuple de dupes et de faussaires. S'il a mis -sur la scène des intrigues avec de jeunes personnes, c'est qu'alors on -s'adressait à elles plutôt qu'à leurs mères, qui avaient rarement la -prétention d'être les soeurs aînées de leurs filles. Jamais il ne -montre ses personnages corrigés par la leçon qu'ils ont reçue. Il -envoie le Misantrope dans un désert, le Tartuffe au cachot; ses jaloux -n'imaginent qu'un moyen de ne plus l'être, c'est de renoncer aux -femmes; le superstitieux Orgon, trompé par un hypocrite, ne croira -plus aux honnêtes gens: il croit abjurer son caractère, et l'auteur -le lui conserve par un trait de génie. Enfin, son pinceau a si bien -réuni la force et la fidélité, que, s'il existait un être isolé, qui -ne connût ni l'homme de la nature, ni l'homme de la société, la -lecture réfléchie de ce poète pourrait lui tenir lieu de tous les -livres de morale et du commerce de ses semblables. - -Telle est la richesse de mon sujet, qu'on imputera sans doute à -l'oubli les sacrifices que je fais à la précision. Je m'entends -reprocher de n'avoir point développé l'âme de Molière; de ne l'avoir -point montré toujours sensible et compatissant, assignant aux pauvres -un revenu annuel sur ses revenus, immolant aux besoins de sa troupe -les nombreux avantages qu'on lui faisait envisager en quittant le -théâtre, sacrifiant même sa vie à la pitié qu'il eut pour des -malheureux, en jouant la comédie la veille de sa mort. O Molière! tes -vertus te rendent plus cher à ceux qui t'admirent; mais c'est ton -génie qui intéresse l'humanité, et c'est lui surtout que j'ai dû -peindre. Ce génie si élevé était accompagné d'une raison toujours -sûre, calme et sans enthousiasme, jugeant sans passion les hommes et -les choses: c'est par elle qu'il avait deviné Racine, Baron; apprécié -La Fontaine, et connu sa propre place. Il paraît qu'il méprisait, -ainsi que le grand Corneille, cette modestie affectée, ce mensonge des -âmes communes, manége ordinaire à la médiocrité, qui appelle de -fausses vertus au secours d'un petit talent. Aussi déploya-t-il -toujours une hauteur inflexible à l'égard de ces hommes qui, fiers de -quelques avantages frivoles, veulent que le génie ne le soit pas des -siens; exigent qu'il renonce pour jamais au sentiment de ce qui lui -est dû, et s'immole sans relâche à leur vanité. A cette raison -impartiale, il joignait l'esprit le plus observateur qui fut jamais. -Il étudiait l'homme dans toutes les situations; il épiait surtout ce -premier sentiment si précieux, ce mouvement involontaire qui échappe à -l'âme dans sa surprise, qui révèle le secret du caractère, et qu'on -pourrait appeler le mot du coeur. La manière dont il excusait les -torts de sa femme, se bornant à la plaindre, si elle était entraînée -vers la coquetterie par un charme aussi invincible qu'il était -lui-même entraîné vers l'amour, décèle à la fois bien de la tendresse, -de la force d'esprit, et une grande habitude de réflexion. Mais sa -philosophie, ni l'ascendant de son esprit sur ses passions, ne purent -empêcher l'homme qui a le plus fait rire la France, de succomber à la -mélancolie: destinée qui lui fut commune avec plusieurs poètes -comiques; soit que la mélancolie accompagne naturellement le génie de -la réflexion, soit que l'observateur trop attentif du coeur humain en -soit puni par le malheur de le connaître. Que ceux qui savent lire -dans le coeur des grands hommes conçoivent encore qu'elle dut être son -indignation contre les préjugés dont il fut la victime. L'homme le -plus extraordinaire de son temps, comme Boileau le dit depuis à Louis -XIV, celui chez qui tous les ordres de la société allaient prendre des -leçons de vertu et de bienséance, se voyait retranché de la société. -Ah! du moins, s'il eut pressenti quelle justice on devait lui rendre! -s'il eût pu prévoir qu'un jour dans ce temple des arts!... Mais non, -il meurt; et, tandis que Paris est inondé, à l'occasion de sa mort, -d'épigrammes folles et cruelles, ses amis sont forcés de cabaler pour -lui obtenir _un peu de terre_. On la lui refuse long-temps; on déclare -sa cendre indigne de se mêler à la cendre des Harpagons et des -Tartuffes dont il a vengé son pays; et il faut qu'un corps illustre -attende cent années pour apprendre à l'Europe, que nous ne sommes pas -tous des barbares. Ainsi fut traité par les Français l'écrivain le -plus utile, à la France. Malgré ses défauts, malgré les reproches -qu'on fait à quelques-uns de ses dénouemens, à quelques négligences de -style et à quelques expressions licencieuses, il fut avec Racine celui -qui marcha le plus rapidement vers la perfection de son art. Mais -Racine a été remplacé: Molière ne le fut pas; et même, à génie égal, -ne pouvait guère l'être. C'est qu'il réunit des avantages et des -moyens presque toujours séparés. Homme de lettres, il connut le monde -et la cour; ornement de son siècle, il fut protégé; philosophe, il fut -comédien. Depuis sa mort, tout ce que peut faire l'esprit venant après -le génie, on l'a vu exécuté: mais ni Regnard, toujours bon plaisant, -toujours comique par son style, souvent par la situation, dans ses -pièces privées de moralité; ni Dancourt, soutenant par un dialogue -vif, facile et gai, une intrigue agréable, quoique licencieuse -gratuitement; ni Dufresni, toujours plein d'esprit, philosophe dans -les détails, très-peu dans l'ensemble, faisant sortir son comique ou -du mélange de plusieurs caractères inférieurs, ou du jeu de deux -passions contrariées l'une par l'autre dans le même personnage; ni -quelques auteurs célèbres par un ou deux bons ouvrages dans le genre -où Molière en a tant donné: rien n'a dédommagé la nation, forcée enfin -d'apprécier ce grand homme, en voyant sa place vacante pendant un -siècle. - -La trempe vigoureuse de son génie le mit sans effort au-dessus de deux -genres qui ont depuis occupé la scène. L'un est le comique -attendrissant, trop admiré, trop décrié; genre inférieur qui n'est pas -sans beauté, mais qui, se proposant de tracer des modèles de -perfection, manque souvent de vraisemblance, et est peut-être sorti -des bornes de l'art en voulant les reculer. L'autre est ce genre plus -faible encore, qui, substituant à l'imitation éclairée de la nature, à -cette vérité toujours intéressante, seul but de tous les beaux-arts, -une imitation puérile, une vérité minutieuse, fait de la scène un -miroir où se répètent froidement et sans choix les détails les plus -frivoles; exclut du théâtre ce bel assortiment de parties heureusement -combinées, sans lequel il n'y a point de vraie création, et -renouvellera parmi nous ce qu'on a vu chez les Romains, la comédie -changée en simple pantomime, dont il ne restera rien à la postérité -que le nom des acteurs qui, par leurs talens, auront caché la misère -et la nullité des poètes. - -Tous ces drames, mis à la place de la vraie comédie, ont fait penser -qu'elle était anéantie pour jamais. La révolution des moeurs a semblé -autoriser cette crainte. Le précepte d'_être comme tout le monde_, -ayant fait de la société un bal masqué où nous sommes tous cachés sous -le même déguisement, ne laisse percer que des nuances sur lesquelles -le microscope théâtral dédaigne de s'arrêter; et les caractères, -semblables à ces monnaies dont le trop grand usage a effacé -l'empreinte, ont été détruits par l'abus de la société poussée à -l'excès. C'est peu d'avoir semé d'épines la carrière, on s'est plu -encore à la borner. Des conditions entières, qui autrefois payaient -fidèlement un tribut de ridicules à la scène, sont parvenues à se -soustraire à la justice dramatique: privilége que ne leur eût point -accordé le siècle précédent, qui ne consultait point en pareil cas les -intéressés, et n'écoutait pas la laideur déclamant contre l'art de -peindre. Certains vices ont formé les mêmes prétentions, et ont trouvé -une faveur générale. Ce sont des vices protégés par le public, dans la -possession desquels on ne veut point être inquiété; et le poète est -forcé de les ménager comme des coupables puissans que la multitude de -leurs complices met à l'abri des recherches. S'il est ainsi, la vraie -comédie n'existera bientôt plus que dans ces drames de société que -leur extrême licence (car ils peignent nos moeurs) bannit à jamais de -tous les théâtres publics. - -Qui pourra vaincre tant d'obstacles multipliés? Le génie. On a répété -que si Molière donnait ses ouvrages de nos jours, la plupart ne -réussiraient point. On a dit une chose absurde. Eh! comment -peindrait-il des moeurs qui n'existent plus? Il peindrait les nôtres: -il arracherait le voile qui dérobe ces nuances à nos yeux. C'est le -propre du génie de rendre digne des beaux arts la nature commune. Ce -qu'il voit existait, mais n'existait que pour lui. Ce paysage sur -lequel vous avez promené vos yeux, le peintre qui le considérait avec -vous, le retrace sur la toile, et vous ne l'avez vu que dans ce -moment: Molière est ce peintre. Le caractère est-il faible, ou veut-il -se cacher, renforcez la situation; c'est une espèce de torture qui -arrache au personnage le secret qu'il veut cacher. Tout devient -théâtral dans les mains d'un homme de génie. Quoi de plus odieux que -le Tartuffe? de plus aride en apparence que le sujet des _Femmes -savantes_? Et ce sont les chefs-d'oeuvres du théâtre. Quoi de plus -triste qu'un pédant pyrrhonien incertain de son existence? Molière le -met en scène avec un vieillard prêt à se marier, qui le consulte sur -le danger de cet engagement. On conçoit dès lors tout le comique d'un -pyrrhonisme qui s'exerce sur la fidélité d'une jolie femme. - -Qui ne croirait, à nous entendre, que tous les vices ont disparu de la -société? Ceux mêmes contre lesquels Molière s'est élevé, croit-on -qu'ils soient anéantis? N'est-il plus de Tartuffe? et, s'il en existe -encore, pense-t-on qu'en renonçant au manteau noir et au jargon -mystique, ils aient renoncé à la perfidie et à la séduction? Ce sont -des criminels dont Molière a donné le signalement au public, et qui -sont cachés sous une autre forme. Les ridicules même qu'il a détruits -n'en auraient-ils pas produit de nouveaux? Ne ressembleraient-ils pas -à ces végétaux dont la destruction en fait naître d'autres sur la -terre qu'ils ont couverte de leurs débris? Tel est le malheur de la -nature humaine. Gardons-nous d'en conclure qu'on ne doive point -combattre les ridicules: l'intervalle qui sépare la destruction des -uns et la naissance des autres, est le prix de la victoire qu'on -remporte sur eux. Que dirait-on d'un homme qui ne souhaiterait pas la -fin d'une guerre ruineuse, sous prétexte que la paix est rarement de -longue durée? - -N'existerait-il pas un point de vue d'où Molière découvrirait une -nouvelle carrière dramatique? Répandre l'esprit de société fut le but -qu'il se proposa: arrêter ses funestes effets serait-il un dessein -moins digne d'un sage? Verrait-il, sans porter la main sur ses -crayons, l'abus que nous avons fait de la société et de la -philosophie; le mélange ridicule des conditions; cette jeunesse qui a -perdu toute morale à quinze ans, toute sensibilité à vingt; cette -habitude malheureuse de vivre ensemble sans avoir besoin de s'estimer; -la difficulté de se déshonorer, et, quand on y est enfin parvenu, la -facilité de recouvrer son honneur et de rentrer dans cette île -autrefois _escarpée et sans bords_? Les découvertes nouvelles faites -sur le coeur humain par La Bruyère et d'autres moralistes, le comique -original d'un peuple voisin qui fut inconnu à Molière, ne -donneraient-ils pas de nouvelles leçons à un poète comique? D'ailleurs -est-il certain que nos moeurs, dont la peinture nous amuse dans des -romans agréables et dans des contes charmans, seront toujours -ridicules en pure perte pour le théâtre? Rendons-nous plus de justice, -augurons mieux de nos travers, et ne désespérons plus de pouvoir rire -un jour à nos dépens. Après une déroute aussi complète des ridicules, -qu'on la vit au temps de Molière, peut-être avaient-ils besoin d'une -longue paix pour se mettre en état de reparaître. De bons esprits ont -pensé qu'il fallait la révolution d'un siècle pour renouveller le -champ de la comédie. Le terme est expiré: la nation demande un poète -comique: qu'il paraisse; le trône est vacant. - - -FIN DE L'ÉLOGE DE MOLIÈRE. - - - - -ÉLOGE DE LA FONTAINE. - -DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE L'ACADÉMIE DE MARSEILLE EN 1774. - - Æsopo ingentem statuam posuêre Attici. - PHED. L. II., _épilog._ - - -Le plus modeste des écrivains, La Fontaine, a lui-même, sans le -savoir, fait son éloge, et presque son apothéose, lorsqu'il a dit que, - - Si l'apologue est un présent des hommes, - Celui qui nous l'a fait mérite des autels. - -C'est lui qui a fait ce présent à l'Europe; et c'est vous, messieurs, -qui, dans ce concours solennel, allez, pour ainsi dire, élever en son -honneur l'autel que lui donnait notre reconnaissance. Il semble qu'il -vous soit réservé d'acquitter la nation envers deux de ses plus grands -poètes, ses deux poètes les plus aimables. Celui que vous associez -aujourd'hui à Racine, non moins admirable par ses écrits, encore plus -intéressant par sa personne, plus simple, plus près de nous, compagnon -de notre enfance, est devenu pour nous un ami de tous les momens. -Mais, s'il est doux de louer La Fontaine; d'avoir à peindre le charme -de cette morale indulgente qui pénètre dans le coeur sans le blesser, -amuse l'enfant pour en faire un homme, l'homme pour en faire un sage, -et nous menerait à la vertu en nous rendant à la nature; comment -découvrir le secret de ce style enchanteur, de ce style inimitable et -sans modèle, qui réunit tous les tons sans blesser l'unité? Comment -parler de cet heureux instinct, qui sembla le diriger dans sa conduite -comme dans ses ouvrages; qui se fait également sentir dans la douce -facilité de ses moeurs et de ses écrits, et forma, d'une âme si naïve -et d'un esprit si fin, un ensemble si piquant et si original? -Faudra-t-il raisonner sur le sentiment, disserter sur les grâces, et -ennuyer nos lecteurs pour montrer comment La Fontaine a charmé les -siens? Pour moi, messieurs, évitant de discuter ce qui doit être -senti, et de vous offrir l'analyse de la naïveté, je tâcherai -seulement de fixer vos regards sur le charme de sa morale, sur la -finesse exquise de son goût, sur l'accord singulier que l'un et -l'autre eurent toujours avec la simplicité de ses moeurs; et dans ces -différens points de vue, je saisirai rapidement les principaux traits -qui le caractérisent. - -PREMIERE PARTIE. - -L'apologue remonte à la plus haute antiquité; car il commença dès -qu'il y eut des tyrans et des esclaves. On offre de face la vérité à -son égal: on la laisse entrevoir de profil à son maître. Mais, quelle -que soit l'époque de ce bel art, la philosophie s'empara bientôt de -cette invention de la servitude, et en fit un instrument de la morale. -Lokman et Pilpay dans l'Orient, Ésope et Gabrias dans la Grèce, -revêtirent la vérité du voile transparent de l'apologue; mais le récit -d'une petite action réelle ou allégorique, aussi diffus dans les deux -premiers que serré et concis dans les deux autres, dénué des charmes -du sentiment et de la poésie, découvrait trop froidement, quoique avec -esprit, la moralité qu'il présentait. Phèdre, né dans l'esclavage -comme ses trois premiers prédécesseurs, n'affectant ni le laconisme -excessif de Gabrias, ni même la brièveté d'Ésope, plus élégant, plus -orné, parlant à la cour d'Auguste le langage de Térence; Faërne, car -j'omets Avienus trop inférieur à son devancier; Faërne, qui, dans sa -latinité du seizième siècle, semblerait avoir imité Phèdre, s'il avait -pu connaître des ouvrages ignorés de son temps, ont droit de plaire à -tous les esprits cultivés; et leurs bonnes fables donneraient même -l'idée de la perfection dans ce genre, si la France n'eût produit un -homme unique dans l'histoire des lettres, qui devait porter la -peinture des moeurs dans l'apologue, et l'apologue dans champ de la -poésie. C'est alors que la fable devient un ouvrage de génie, et qu'on -peut s'écrier, comme notre fabuliste, dans l'enthousiasme que lui -inspire ce bel art: _C'est proprement un charme_[6]. Oui, c'en est un -sans doute; mais on ne l'éprouve qu'en lisant La Fontaine, et c'est à -lui que le charme a commencé. - - [6] Chamfort, dans cet Eloge, se plaît souvent à emprunter à La - Fontaine ses propres expressions: on a eu soin de les distinguer - par un caractère différent. - -L'art de rendre la morale aimable existait à peine parmi nous. De tous -les écrivains profanes, Montaigne seul (car pourquoi citerais-je ceux -qu'on ne lit plus?) avait approfondi avec agrément cette science si -compliquée, qui, pour l'honneur du genre humain, ne devrait pas même -être une science. Mais, outre l'inconvénient d'un langage déjà vieux, -sa philosophie audacieuse, souvent libre jusqu'au cynisme, ne pouvait -convenir ni à tous les âges, ni à tous les esprits; et son ouvrage, -précieux à tant d'égards, semble plutôt une peinture fidèle des -inconséquences de l'esprit humain, qu'un traité de philosophie -pratique. Il nous fallait un livre d'une morale douce, aimable, -facile, applicable à toutes les circonstances, faite pour tous les -états, pour tous les âges, et qui pût remplacer enfin, dans -l'éducation, de la jeunesse, - - Les quatrains de Pibrac et les doctes sentences - Du conseiller Mathieu; - - MOLIÈRE. - -car c'étaient là les livres de l'éducation ordinaire. La Fontaine -cherche ou rencontre le genre de la fable que Quintilien regardait -comme consacré à l'instruction de l'ignorance. Notre fabuliste, si -profond aux yeux éclairés; semble avoir adopté l'idée de Quintilien: -écartant tout appareil d'instruction, toute notion trop compliquée, il -prend sa philosophie, dans les sentimens universels, dans les idées -généralement reçues, et pour ainsi dire, dans la morale, des proverbes -qui, après tout, sont le produit de l'expérience de tous les siècles. -C'était le seul moyen d'être à jamais l'homme de toutes les nations; -car la morale, si simple en elle-même, devient contentieuse au point -de former des sectes, lorsqu'elle veut remonter aux principes d'où -dérivent ses maximes, principes presque toujours contestés. Mais La -Fontaine, en partant des notions communes et des sentimens nés avec -nous, ne voit point dans l'apologue un simple récit qui mène à une -froide moralité; il fait de son livre - - Une ample comédie à cent acteurs divers. - -C'est en effet comme de vrais personnages dramatiques qu'il faut les -considérer; et, s'il n'a point la gloire d'avoir eu le premier cette -idée si heureuse d'emprunter aux différentes espèces d'animaux l'image -des différens vices que réunit, la nôtre; s'ils ont pu se dire comme -lui: - - Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts - Que ses sujets, - -lui seul a peint les défauts que les autres n'ont fait qu'indiquer. Ce -sont des sages qui nous conseillent de nous étudier; La Fontaine nous -dispense de cette étude, en nous montrant à nous-mêmes: différence qui -laisse le moraliste à une si grande distance du poète. La bonhomie -réelle ou apparente qui lui fait donner des noms, des surnoms, des -métiers aux individus de chaque espèce; qui lui fait envisager les -espèces mêmes comme des républiques, des royaumes, des empires, est -une sorte de prestiges qui rend leur feinte existence réelle aux yeux -de ses lecteurs. Ratopolis devient une grande capitale; et l'illusion -où il nous amène est le fruit de l'illusion parfaite où il a su se -placer lui-même. Ce genre de talent si nouveau, dont ses devanciers -n'avaient pas eu besoin pour peindre les premiers traits de nos -passions, devient nécessaire à La Fontaine, qui doit en exposer à nos -yeux les nuances les plus délicates: autre caractère essentiel, né de -ce génie d'observation dont Molière était si frappé dans notre -fabuliste. - -Je pourrais, messieurs, saisir une multitude de rapports entre -plusieurs personnages de Molière et d'autres de La Fontaine; montrer -en eux des ressemblances frappantes dans la marche et dans le langage -des passions[7]; mais, négligeant les détails de ce genre, j'ose -considérer l'auteur dès fables d'un point de vue plus élevé. Je ne -cède point au vain désir d'exagérer mon sujet, maladie trop commune de -nos jours; mais, sans méconnaître l'intervalle qui sépare l'art si -simple de l'apologue, et l'art si compliqué de la comédie, -j'observerai, pour être juste envers La Fontaine, que la gloire -d'avoir été avec Molière le peintre le plus fidèle de la nature et de -la société, doit rapprocher ici ces deux grands hommes. Molière, dans -chacune de ses pièces, ramenant la peinture des moeurs à un objet -philosophique, donne à la comédie la moralité de l'apologue; La -Fontaine, transportant dans ses fables la peinture des moeurs, donne à -l'apologue une des grandes beautés de la comédie, les caractères. -Doués, tous les deux, au plus haut degré du génie d'observation, génie -dirigé dans l'un par une raison supérieure, guidé dans l'autre par un -instinct non moins précieux, ils descendent dans le plus profond -secret de nos travers et de nos faiblesses; mais chacun, selon la -double différence de son génie et de son caractère, les exprime -différemment. Le pinceau de Molière doit être plus énergique et plus -ferme; celui de La Fontaine plus délicat et plus fin: l'un rend les -grands traits avec une force qui le montre comme supérieur aux -nuances; l'autre saisit les nuances avec une sagacité qui suppose la -science des grands traits. Le poète comique semble s'être plus attaché -aux ridicules, et a peint quelquefois les formes passagères de la -société; le fabuliste semble s'adresser davantage aux vices, et a -peint une nature encore plus générale. Le premier me fait plus rire de -mon voisin; le second me ramène plus à moi-même. Celui-ci me venge -davantage des sottises d'autrui; celui-là me fait mieux songer aux -miennes. L'un semble avoir vu les ridicules comme un défaut de -bienséance, choquant pour la société; l'autre, avoir vu les vices -comme un défaut de raison, fâcheux pour nous-mêmes. Après la lecture -du premier, je crains l'opinion publique, après la lecture du second, -je crains ma conscience. Enfin l'homme corrigé par Molière, cessant -d'être ridicule, pourrait demeurer vicieux: corrigé par La Fontaine, -il ne serait plus ni vicieux ni ridicule, il serait raisonnable et -bon; et nous nous trouverions vertueux, comme La Fontaine était -philosophe, sans nous, en douter. - - [7] Qui peint le mieux, par exemple, les effets de la prévention, - ou M. de Sotenville repoussant un homme à jeun, en lui disant: - _Retirez-vous, vous puez le vin_; ou l'ours, qui, s'écartant d'un - corps qu'il prend pour un cadavre, se dit à lui-même: - _Otons-nous; car il sent_? Et le chien dont le raisonnement - serait fort bon dans la bouche d'un maître, mais, _qui n'étant - que d'un simple chien_, fut trouvé mauvais, ne rappelle-t-il pas - Sosie? - - Tous mes discours sont des sottises, - Partant d'un homme sans éclat: - Ce seraient paroles exquises, - Si c'était un grand qui parlât. - - On pourrait rapprocher plusieurs traits de cette espèce; mais il - suffit d'en citer quelques exemples. La Fontaine est, après la - nature et Molière, la meilleure étude d'un poète comique. - -Tels sont les principaux traits qui caractérisent chacun de ces grands -hommes; et si l'intérêt qu'inspirent de tels noms me permet de joindre -à ce parallèle quelques circonstances étrangères à leur mérité, -j'observerai que, nés l'un et l'autre précisément à la même époque, -tous deux sans modèles parmi nous, sans rivaux, sans successeurs, liés -pendant leur vie d'une amitié constante, la même tombe les réunit -après leur mort; et que la même poussière couvre les deux écrivains -les plus originaux que la France ait jamais produits[8]. - - [8] Ils ont été enterrés dans l'église Saint-Joseph, rue - Montmartre. - -Mais ce qui distingue La Fontaine de tous les moralistes, c'est la -facilité insinuante de sa morale; c'est cette sagesse, naturelle comme -lui-même, qui paraît n'être qu'un heureux développement de son -instinct. Chez lui, la vertu ne se présente point environnée du -cortége effrayant qui l'accompagne d'ordinaire: rien d'affligeant, -rien de pénible. Offre-t-il quelque exemple de générosité, quelque -sacrifice, il le fait naître de l'amour, de l'amitié, d'un sentiment -si simple, si doux que ce sacrifice même a dû paraître un bonheur. -Mais, s'il écarte en général les idées tristes d'efforts, de -privations, de dévouement, il semble qu'ils cesseraient d'être -nécessaires, et que la société n'en aurait plus besoin. Il ne vous -parle que de vous-même ou pour vous-même; et de ses leçons, ou plutôt -de ses conseils, naîtrait le bonheur général. Combien cette morale est -supérieure à celle de tant de philosophes qui paraissent n'avoir point -écrit pour des hommes, et qui _taillent_, comme dit Montaigne, _nos -obligations à la raison d'un autre être_! Telles sont en effet la -misère et la vanité de l'homme, qu'après s'être mis au-dessous de lui -même par ses vices, il veut ensuite s'élever au-dessus de sa nature -par le simulacre imposant des vertus auxquelles il se condamne; et -qu'il deviendrait, en réalisant les chimères de son orgueil, -aussi-méconnaissable à lui-même par sa sagesse, qu'il l'est en effet -par sa folie. Mais, après tous ces vains efforts, rendu à sa -médiocrité naturelle, son coeur lui répète ce mot d'un vrai sage: que -c'est une cruauté de vouloir élever l'homme à tant de perfection. -Aussi tout ce faste philosophique tombe-t-il devant la raison simple, -mais lumineuse, de La Fontaine. Un ancien osait dire qu'il faut -combattre souvent les lois par la nature: c'est par la nature que La -Fontaine combat les maximes outrées de la philosophie. Son livre est -la loi naturelle en action: c'est la morale de Montaigne épurée dans -une âme plus douce, rectifiée par un sens encore plus droit, embellie -des couleurs d'une imagination plus aimable, moins forte peut-être, -mais non pas moins brillante. - -N'attendez point de lui ce fastueux mépris de la mort, qui, parmi -quelques leçons d'un courage trop souvent nécessaire à l'homme, a fait -débiter aux philosophes tant d'orgueilleuses absurdités. Tout -sentiment exagéré n'avait point de prise sur son âme, s'en écartait -naturellement; et la facilité même de son caractère semblait l'en -avoir préservé. La Fontaine n'est point le poète de l'héroïsme: il est -celui de la vie commune, de la raison vulgaire. Le travail, la -vigilance, l'économie, la prudence sans inquiétude, l'avantage de -vivre avec ses égaux, le besoin qu'on peut avoir de ses inférieurs, la -modération, la retraite, voilà ce qu'il aime et ce qu'il fait aimer. -L'amour, cet objet de tant de déclamations, - - Ce mal qui peut-être est un bien, - -dit La Fontaine, il le montre comme une faiblesse naturelle et -intéressante. Il n'affecte point ce mépris pour l'espèce humaine, qui -aiguise la satire mordante de Lucien, qui s'annonce hardiment dans les -écrits de Montaigne, se découvre dans la folie de Rabelais, et perce -quelquefois même dans l'enjouement d'Horace. Ce n'est point cette -austérité qui appelle, comme dans Boileau, la plaisanterie au secours -d'une raison sévère, ni cette dureté, misantropique de La Bruyère et -de Pascal, qui, portant le flambeau dans l'abîme du coeur humain, -jette une lueur effrayante sur ses tristes profondeurs. Le mal qu'il -peint, il le rencontre: les autres l'ont cherché. Pour eux, nos -ridicules sont des ennemis dont ils se vengent: pour La Fontaine, ce -sont des passans incommodes dont il songe à se garantir; il rit et ne -hait point[9]. Censeur assez indulgent de nos faiblesses, l'avarice -est de tous nos travers celui qui paraît le plus révolter son bon sens -naturel. Mais; s'il n'éprouve et n'inspire point - - Ces haines vigoureuses - Que doit donner le vice aux âmes vertueuses, - -au moins préserve-t-il ses lecteurs du poison de la misantropie, effet -ordinaire de ces haines. L'âme, après la lecture de ses ouvrages, -calme, reposée, et, pour ainsi dire, rafraîchie comme au retour d'une -promenade solitaire et champêtre, trouve en soi-même une compassion -douce pour l'humanité, une résignation tranquille à la providence, à -la nécessité, aux lois de l'ordre établi; enfin l'heureuse disposition -de supporter patiemment les défauts d'autrui, et même les siens, leçon -qui n'est peut-être pas une des moindres que puisse donner la -philosophie. - - [9] _Ridet et odit._ JUVÉNAL. - -Ici, messieurs, je réclame pour La Fontaine l'indulgence dont il a -fait l'âme de sa morale; et déjà l'auteur des fables a sans doute -obtenu la grâce de l'auteur des contes: grâce que ses derniers momens -ont encore mieux sollicitée. Je le vois, dans son repentir, imitant en -quelque sorte ce héros dont il fut estimé[10], qu'un peintre ingénieux -nous représente déchirant de son histoire le récit des exploits que sa -vertu condamnait; et si le zèle d'une pieuse sévérité reprochait -encore à La Fontaine une erreur qu'il a pleurée lui-même, -j'observerais qu'elle prit sa source dans l'extrême simplicité de son -caractère; car c'est lui qui, plus que Boileau, - - Fit, sans être malin, ses plus grandes malices; - - BOILEAU. - -je remarquerais que les écrits de ce genre ne passèrent long-temps que -pour des jeux d'esprit, des _joyeusetés folâtres_, comme le dit -Rabelais dans un livre plus licencieux, devenu la lecture favorite, et -publiquement avouée, des hommes les plus graves de la nation; -j'ajouterais que la reine de Navarre, princesse d'une conduite -irréprochable et même de moeurs austères, publia des contes beaucoup -plus libres, sinon par le fond, du moins par la forme, sans que la -médisance se permît, même à la cour, de soupçonner sa vertu. Mais, en -abandonnant une justification trop difficile de nos jours, s'il est -vrai que la décence dans les écrits augmente avec la licence des -moeurs, bornons-nous à rappeler que La Fontaine donna dans ses contes -le modèle de la narration badine; et, puisque je me permets -d'anticiper ici sur ce que je dois dire de son style et de son goût, -observons qu'il eut sur Pétrone, Machiavel et Boccace, malgré leur -élégance et la pureté de leur langage, cette même supériorité que -Boileau, dans sa dissertation, sur Joconde, lui donne sur l'Arioste -lui-même. Et parmi ses successeurs, qui pourrait-on lui comparer? -serait-ce ou Vergier, ou Grécourt, qui, dans la faiblesse de leur -style, négligeant de racheter la liberté du genre par la décence de -l'expression, oublient que les Grâces, pour être sans voile, ne sont -pourtant pas sans pudeur? ou Sénecé, estimable pour ne s'être pas -traîné sur les traces de La Fontaine en lui demeurant inférieur? ou -l'auteur de la _Métromanie_, dont l'originalité, souvent heureuse, -paraît quelquefois trop bizarre? Non sans doute, et il faut remonter -jusqu'au plus grand poète de notre âge; exception glorieuse à La -Fontaine lui-même, et pour laquelle il désavouerait le sentiment qui -lui dicta l'un de ses plus jolis vers: - - L'or se peut partager; mais non pas la louange. - -Où existait avant lui, du moins au même degré, cet art de préparer, -de fondre, comme sans dessein, les incidens; de généraliser des -peintures locales; de ménager au lecteur ces surprises qui font l'âme -de la comédie; d'animer ses récits par cette gaîté de style, qui est -une nuance du style comique, relevée par les grâces d'une poésie -légère qui se montre et disparaît tour à tour? Que dirai-je de cet art -charmant de s'entretenir avec son lecteur, de se jouer de son sujet, -de changer ses défauts en beautés, de plaisanter sur les objections, -sur les invraisemblances; talent d'un esprit supérieur à ses ouvrages, -et sans lequel on demeure trop souvent au-dessous? Telle est la -portion de sa gloire que La Fontaine voulait sacrifier; et j'aurais -essayé moi-même d'en dérober le souvenir à mes juges, s'ils -n'admiraient en hommes de goût ce qu'ils réprouvent par des motifs, -respectables, et si je n'étais forcé d'associer ses contes à ses -apologues en m'arrêtant sur le style de cet immortel écrivain. - - [10] Le grand Condé. - -SECONDE PARTIE. - -Si jamais on a senti à quelle hauteur le mérite du style et l'art de -la composition pouvaient élever un écrivain, c'est par l'exemple de La -Fontaine. Il règne dans la littérature une sorte de convention qui -assigne les rangs d'après la distance reconnue entre les différens -genres, à peu près comme l'ordre civil marque les places dans la -société d'après la différence des conditions; et, quoique la -considération d'un mérite supérieur puisse faire déroger à cette loi, -quoiqu'un écrivain parfait dans un genre subalterne soit souvent -préféré à d'autres écrivains d'un genre plus élevé, et qu'on néglige -Stace pour Tibulle, ce même Tibulle n'est point mis à côté de Virgile. -La Fontaine seul, environné d'écrivains dont les ouvrages présentent -tout ce qui peut réveiller l'idée de génie, l'invention, la -combinaison des plans, la force et la noblesse du style, La Fontaine -paraît avec des ouvrages de peu d'étendue, dont le fond est rarement à -lui, et dont le style est ordinairement familier: _le bonhomme_ se -place parmi tous ces grands écrivains, comme l'avait prévu Molière, et -conserve au milieu d'eux le surnom d'inimitable. C'est une révolution -qu'il a opérée dans les idées reçues, et qui n'aura peut-être d'effet -que pour lui; mais elle prouve au moins que, quelles que soient les -conventions littéraires qui distribuent les rangs, le génie garde une -place distinguée à quiconque viendra, dans quelque genre que ce puisse -être, instruire et enchanter les hommes. Qu'importe en effet de quel -ordre soient les ouvrages, quand ils offrent des beautés du premier -ordre? D'autres auront atteint la perfection de leur genre, le -fabuliste aura élevé le sien jusqu'à lui. - -Le style de La Fontaine est peut-être ce que l'histoire littéraire de -tous les siècles offre de plus étonnant. C'est à lui seul qu'il était -réservé de faire admirer, dans la brièveté d'un apologue, l'accord des -nuances les plus tranchantes et l'harmonie des couleurs les plus -opposées. Souvent une seule fable réunit la naïveté de Marot, le -badinage et l'esprit de Voiture, des traits de la plus haute poésie, -et plusieurs de ces vers que la force du sens grave à jamais dans la -mémoire. Nul auteur n'a mieux possédé cette souplesse de l'âme et de -l'imagination qui suit tous les mouvemens de son sujet. Le plus -familier des écrivains devient tout à coup et naturellement le -traducteur de Virgile ou de Lucrèce; et les objets de la vie commune -sont relevés chez lui par ces tours nobles et cet heureux choix -d'expression qui les rendent dignes du poëme épique. Tel est -l'artifice de son style, que toutes ces beautés semblent se placer -d'elles-mêmes dans sa narration, sans interrompre ni retarder sa -marche. Souvent même la description la plus riche, la plus brillante, -y devient nécessaire, et ne paraît, comme dans la fable _du Chêne et -du Roseau_, dans celle _du Soleil et de Borée_, que l'exposé même du -fait qu'il raconte. Ici, messieurs, le poète des grâces m'arrête et -m'interdit, en leur nom, les détails et la sécheresse de l'analyse. Si -l'on a dit de Montaigne qu'il faut le montrer et non le peindre, le -transcrire et non le décrire, ce jugement n'est-il pas plus applicable -à La Fontaine? Et combien de fois en effet n'a-t-il pas été transcrit? -Mes juges me pardonneraient-ils d'offrir à leur admiration cette -foule de traits présens au souvenir de tous ses lecteurs, et répétés -dans tous ces livrés consacrés à notre éducation, comme le livre qui -les a fait naître? Je suppose en effet que mes rivaux relèvent: l'un -l'heureuse alliance de ses expressions, la hardiesse et la nouveauté -de ses figures d'autant plus étonnantes qu'elles paraissent plus -simples; que l'autre fasse valoir ce charme continu du style qui -réveille une foule de sentimens, embellit de couleurs si riches et si -variées tous les contrastes que lui présente son sujet, m'intéresse à -des bourgeons gâtés par un écolier, m'attendrit sur le sort de l'aigle -qui vient de perdre - - Ses oeufs, ses tendres oeufs, sa plus douce espérance; - -qu'un troisième vous vante l'agrément et le sel de sa plaisanterie qui -rapproché si naturellement les grands et les petits objets, voit tour -à tour dans un renard, Patrocle, Ajax, Annibal; Alexandre dans un -chat; rappelle, dans le combat de deux coqs pour une poule, la guerre -de Troie pour Hélène; met de niveau Pyrrhus et la laitière; se -représente dans la querelle de deux chèvres qui se disputent le pas, -fières de leur généalogie si poétique et si plaisante, Philippe IV et -Louis XIV s'avançant dans l'île de la Conférence: que prouveront-ils -ceux qui vous offriront tous ces traits, sinon que des remarques -devenues communes peuvent être plus ou moins heureusement rajeunies -par le mérite de l'expression? Et d'ailleurs, comment peindre un poète -qui souvent semble s'abandonner comme dans une conversation facile; -qui, citant Ulysse à propos des voyages d'une tortue, s'étonne -lui-même de le trouver là; dont les beautés paraissent quelquefois une -heureuse rencontre, et possèdent ainsi, pour me servir d'un mot qu'il -aimait, _la grâce de la soudaineté_; qui s'est fait une langue et une -poétique particulières; dont le tour est naïf quand sa pensée est -ingénieuse, l'expression simple quand son idée est forte; relevant ses -grâces naturelles par cet attrait piquant qui leur prête ce que la -physionomie ajoute à la beauté; qui se joue sans cesse de son art; -qui, à propos de la tardive maternité d'une alouette, me peint les -délices du printemps, les plaisirs, les amours de tous les êtres, et -met l'enchantement de la nature en contraste avec le veuvage d'un -oiseau? - -Pour moi, sans insister sur ces beautés différentes, je me contenterai -d'indiquer les sources principales d'où le poète les a vu naître; je -remarquerai que son caractère distinctif est cette étonnante aptitude -à se rendre présent à l'action qu'il nous montre; de donner à chacun -de ses personnages un caractère particulier dont l'unité se conserve -dans la variété de ses fables, et le fait reconnaître partout. Mais -une autre source de beautés bien supérieures, c'est cet art de -savoir, en paraissant vous occuper de bagatelles, vous placer d'un mot -dans un grand ordre de choses. Quand le loup, par exemple, accusant -auprès du lion malade, l'indifférence du renard sur une santé si -précieuse, - - Daube, au coucher du roi, son camarade absent, - -suis-je dans l'antre du lion? suis-je à la cour? Combien de fois -l'auteur ne fait-il pas naître du fond de ses sujets, si frivoles en -apparence, des détails qui se lient comme d'eux-mêmes aux objets les -plus importans de la morale, et aux plus grands intérêts de la -société? Ce n'est pas une plaisanterie d'affirmer que la dispute du -lapin et de la belette, qui s'est emparée d'un terrier dans l'absence -du maître; l'un faisant valoir la raison du premier occupant, et se -moquant des prétendus droits de Jean Lapin; l'autre réclamant les -droits de succession transmis au susdit Jean par Pierre et Simon ses -aïeux, nous offre précisément le résultat de tant de gros ouvrages sur -la propriété; et La Fontaine faisant dire à la belette: - - Et quand ce serait un royaume? - -Disant lui-même ailleurs: - - Mon sujet est petit, cet accessoire est grand, - -ne me force-t-il point d'admirer avec quelle adresse il me montre les -applications générales de son sujet dans le badinage même de son -style? Voilà sans doute un de ses secrets; voilà ce qui rend sa -lecture si attachante, même pour les esprits les plus élevés: c'est -qu'à propos du dernier insecte, il se trouve, plus naturellement qu'on -ne le croit, près d'une grande idée, et qu'en effet il touche au -sublime en parlant de la fourmi. Et craindrais-je d'être égaré par mon -admiration pour La Fontaine, si j'osais dire que le système abstrait, -_tout est bien_, paraît peut-être plus vraisemblable et surtout plus -clair après le discours de Garo dans la fable de _la Citrouille et du -Gland_, qu'après la lecture de Leibnitz et de Pope lui-même? - -S'il sait quelquefois simplifier ainsi les questions les plus -compliquées, avec quelle facilité la morale ordinaire doit-elle se -placer dans ses écrits? Elle y naît sans effort, comme elle s'y montre -sans faste, car La Fontaine ne se donne point pour un philosophe, il -semble même avoir craint de le paraître. C'est en effet ce qu'un poète -doit le plus dissimuler. C'est, pour ainsi dire, son secret; et il ne -doit le laisser surprendre qu'à ses lecteurs les plus assidus et admis -à sa confiance intime. Aussi La Fontaine ne veut-il être qu'un homme, -et même un homme ordinaire. Peint-il les charmes de la beauté? - - Un philosophe, un marbre, une statue, - Auraient senti _comme nous_ ses plaisirs. -C'est surtout quand il vient de reprendre quelques-uns de nos -travers, qu'il se plaît à faire cause commune avec nous, et à devenir -le disciple des animaux qu'il a fait parler. Veut-il faire la satire -d'un vice: il raconte simplement ce que ce vice fait faire au -personnage qui en est atteint; et voilà la satire faite. C'est du -dialogue, c'est des actions, c'est des passions des animaux que -sortent les leçons qu'il nous donne. Nous en adresse-t-il directement: -c'est la raison qui parle avec une dignité modeste et tranquille. -Cette bonté naïve qui jette tant d'intérêt sur la plupart de ses -ouvrages, le ramène sans cesse au genre d'une poésie simple qui -adoucit l'éclat d'une grande idée, la fait descendre jusqu'au vulgaire -par la familiarité de l'expression, et rend la sagesse plus persuasive -en la rendant plus accessible. Pénétré lui-même de tout ce qu'il dit, -sa bonne foi devient son éloquence, et produit cette vérité de style -qui communique tous les mouvemens de l'écrivain. Son sujet le conduit -à répandre la plénitude de ses pensées, comme il épanche l'abondance -de ses sentimens, dans cette fable charmante où la peinture du bonheur -de deux pigeons attendrit par degrés son âme, lui rappelle les -souvenirs les plus chers, et lui inspire le regret des illusions qu'il -a perdues. - -Je n'ignore pas qu'un préjugé vulgaire croit ajouter à la gloire du -fabuliste, en le représentant comme un poète qui, dominé par un -instinct aveugle et involontaire, fut dispensé par la nature du soin -d'ajouter à ses dons, et de qui l'heureuse indolence cueillait -nonchalamment des fleurs qu'il n'avait point fait naître. Sans doute -La Fontaine dut beaucoup à la nature qui lui prodigua la sensibilité -la plus aimable, et tous les trésors de l'imagination; sans doute le -_fablier_ était né pour porter des fables: mais par combien de soins -cet arbre si précieux n'avait-il pas été cultivé? Qu'on se rappelle -cette foule de préceptes du goût le plus fin et le plus exquis, -répandus dans ses préfaces et dans ses ouvrages; qu'on se rappelle ce -vers si heureux, qu'il met dans la bouche d'Apollon lui-même: - - Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde; - -doutera-t-on que La Fontaine ne l'ait cherché, et que la gloire, ainsi -que la fortune, ne vende _ce qu'on croit qu'elle donne_? Si ses -lecteurs, séduits par la facilité de ses vers, refusent d'y -reconnaître les soins d'un art attentif, c'est précisément ce qu'il a -désiré. Nier son travail, c'est lui en assurer la plus belle -récompense. O La Fontaine! ta gloire en est plus grande: le triomphe -de l'art est d'être ainsi méconnu. - -Et comment ne pas apercevoir ses progrès et ses études dans la marche -même de son esprit? Je vois cet homme extraordinaire, doué d'un talent -qu'à la vérité il ignore lui-même jusqu'à vingt-deux ans, s'enflammer -tout à coup à la lecture d'une ode de Malherbe, comme Mallebranche à -celle d'un livre de Descartes, et sentir cet enthousiasme d'une âme, -qui, voyant de plus près la gloire, s'étonne d'être né pour elle. Mais -pourquoi Malherbe opéra-t-il le prodige refusé à la lecture d'Horace -et de Virgile? C'est que La Fontaine les voyait à une trop grande -distance; c'est qu'ils ne lui montraient pas, comme le poète français, -quel usage on pouvait faire de cette langue qu'il devait lui-même -illustrer un jour. Dans son admiration pour Malherbe, auquel il -devait, si je puis parler ainsi, sa naissance poétique, il le prit -d'abord pour son modèle; mais, bientôt revenu au ton qui lui -appartenait, il s'aperçut qu'une naïveté fine et piquante était le -vrai caractère de son esprit: caractère qu'il cultiva par la lecture -de Rabelais, de Marot, et de quelques-uns de leurs contemporains. Il -parut ainsi faire rétrograder la langue, quand les Bossuet, les -Racine, les Boileau en avançaient le progrès par l'élévation et la -noblesse de leur style: mais elle ne s'enrichissait pas moins dans les -mains de La Fontaine, qui lui rendait les biens qu'elle avait laissé -perdre, et qui, comme certains curieux, rassemblant avec soin les -monnaies antiques, se composait un véritable trésor. C'est dans notre -langue ancienne qu'il puisa ces expressions imitatives ou -pittoresques, qui présentent sa pensée avec toutes les nuances -accessoires; car nul auteur n'a mieux senti le besoin _de rendre son -âme visible_: c'est le terme dont il se sert pour exprimer un des -attributs de la poésie. Voilà toute sa poétique à laquelle il paraît -avoir sacrifié tous les préceptes de la poétique ordinaire et de notre -versification, dont ses écrits sont un modèle, souvent même parce -qu'il en brave les règles. Eh! le goût ne peut-il pas les enfreindre, -comme l'équité s'élève au-dessus des lois? - -Cependant La Fontaine était né poète, et cette partie de ses talens ne -pouvait se développer dans les ouvrages dont il s'était occupé -jusqu'alors. Il la cultivait par la lecture des modèles de l'Italie -ancienne et moderne, par l'étude de la nature et de ceux qui l'ont su -peindre. Je ne dois point dissimuler le reproche fait à ce rare -écrivain par le plus grand poète de nos jours, qui refuse ce titre de -peintre à La Fontaine. Je sens, comme il convient, le poids d'une -telle autorité; mais celui qui loue La Fontaine serait indigne -d'admirer son critique, s'il ne se permettait d'observer que l'auteur -des fables, sans multiplier ces tableaux où le poète s'annonce à -dessein comme peintre, n'a pas laissé d'en mériter le nom. Il peint -rapidement et d'un trait: il peint par le mouvement de ses vers, par -la variété de ses mesures et de ses repos, et surtout par l'harmonie -imitative. Des figures vraies et frappantes, mais peu de bordure et -point de cadre: voilà La Fontaine. Sa muse aimable et nonchalante -rappelle ce riant tableau de l'Aurore dans un de ses poëmes, où il -représente cette jeune déesse, qui, se balançant dans les airs, - - La tête sur son bras, et son bras sur la nue, - Laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas. - -Cette description charmante est à la fois une réponse à ses censeurs, -et l'image de sa poésie. - -Ainsi se formèrent par degrés les divers talens de La Fontaine, qui -tous se réunirent enfin dans ses fables. Mais elles ne purent être que -le fruit de sa maturité: c'est qu'il faut du temps à de certains -esprits pour connaître les qualités différentes dont l'assemblage -forme leur vrai caractère, les combiner, les assortir, fortifier ces -traits primitifs par l'imitation des écrivains qui ont avec eux -quelque ressemblance, et pour se montrer enfin tout entier dans un -genre propre à déployer la variété de leurs talens. Jusqu'alors -l'auteur, ne faisant pas usage de tous ses moyens, ne se présente -point avec tous ses avantages. C'est un athlète doué d'une force -réelle, mais qui n'a point encore appris à se placer dans une attitude -qui puisse la développer toute entière. D'ailleurs, les ouvrages qui, -tels que les fables de La Fontaine, demandent une grande connaissance -du coeur humain et du système de la société, exigent un esprit mûri -par l'étude et par l'expérience; mais aussi, devenus une source -féconde de réflexions, ils rappellent sans cesse le lecteur, auquel -ils offrent de nouvelles beautés et une plus grande richesse de sens -à mesure qu'il a lui-même par sa propre expérience étendu la sphère de -ses idées: et c'est ce qui nous ramène si souvent à Montaigne, à -Molière et à La Fontaine. - -Tels sont les principaux mérites de ces écrits - - Toujours plus beaux, plus ils sont regardés, - - BOILEAU. - -et qui, mettant l'auteur des fables au-dessus de son genre même, me -dispensent de rappeler ici la foule de ses imitateurs étrangers ou -français: tous se déclarent trop honorés de le suivre de loin; et s'il -eut la bêtise, suivant l'expression de M. de Fontenelle, de se mettre -au-dessous de Phèdre, ils ont l'esprit de se mettre au-dessous de La -Fontaine, et d'être aussi modestes que ce grand homme. Un seul, plus -confiant, s'est permis l'espérance de lutter avec lui; et cette -hardiesse, non moins que son mérite réel, demande peut-être une -exception. Lamotte, qui conduisit son esprit partout, parce que son -génie ne l'emporta nulle part; Lamotte fit des fables...... O La -Fontaine! la révolution d'un siècle n'avait point encore appris à la -France combien tu étais un homme rare; mais, après un moment -d'illusion, il fallut bien voir qu'un philosophe froidement ingénieux, -ne joignant à la finesse ni le naturel, - - Ni la grâce plus belle encore que la beauté; - -ne possédant point _ce qui plaît plus d'un jour_; dissertant sur son -art et sur la morale; laissant percer l'orgueil de descendre jusqu'à -nous, tandis que son devancier paraît se trouver naturellement à notre -niveau; tâchant d'être naïf, et prouvant qu'il a dû plaire; faible -avec recherche, quand La Fontaine ne l'est jamais que par négligence, -ne pouvait être le rival d'un poète simple, souvent sublime, toujours -vrai, qui laisse dans le coeur le souvenir de tout ce qu'il dit à la -raison, joint à _l'art de plaire_ celui _de n'y penser pas_, et dont -les fautes quelquefois heureuses font appliquer à son talent ce qu'il -a dit d'une femme aimable: - - La négligence, à mon gré, si requise, - Pour cette fois fut sa dame d'atours. - -Aussi tous les reproches qu'on a pu lui faire sur quelques longueurs, -sur quelques incorrections, n'ont point affaibli le charme qui ramène -sans cesse à lui, qui le rend aimable pour toutes les nations, et pour -tous les âges sans en excepter l'enfance. Quel prestige peut fixer -ainsi tous les esprits et tous les goûts? qui peut frapper les enfans, -d'ailleurs si incapables de sentir tant de beautés? C'est la -simplicité de ces formules où ils retrouvent la langue de la -conversation; c'est le jeu presque théâtral de ces scènes si courtes -et si animées; c'est l'intérêt qu'il leur fait prendre à ses -personnages en les mettant sous leurs yeux: illusion qu'on ne -retrouve plus chez ses imitateurs, qui ont beau appeler un singe -Bertrand et un chat Raton, ne montrent jamais ni un chat ni un singe. -Qui peut frapper tous les peuples? C'est ce fond de raison universelle -répandu dans ses fables; c'est ce tissu de leçons convenables à tous -les états de la vie; c'est cette intime liaison de petits objets à de -grandes vérités: car nous n'osons penser que tous les esprits puissent -sentir les grâces de ce style qui s'évanouissent dans une traduction; -et, si on lit La Fontaine dans la langue originale, n'est-il pas -vraisemblable qu'en supposant aux étrangers la plus grande -connaissance de cette langue, les grâces de son style doivent toujours -être mieux senties chez un peuple où l'esprit de société, vrai -caractère de la nation, rapproche les rangs sans les confondre; où le -supérieur voulant se rendre agréable sans trop descendre, l'inférieur -plaire sans s'avilir, l'habitude de traiter avec tant d'espèces -différentes d'amour-propre, de ne point les heurter dans la crainte -d'en être blessés nous-mêmes, donne à l'esprit ce tact rapide, cette -sagacité prompte, qui saisit les nuances les plus fines des idées -d'autrui, présente les siennes dans le jour le plus convenable, et lui -fait apprécier dans les ouvrages d'agrément les finesses de langue, -les bienséances du style, et ces convenances générales, dont le -sentiment se perfectionne par le grand usage de la société. S'il est -ainsi, comment les étrangers, supérieurs à nous sur tant d'objets et -si respectables d'ailleurs, pourraient-ils.... Mais quoi! puis-je -hasarder cette opinion, lorsqu'elle est réfutée d'avance par l'exemple -d'un étranger qui signale aux yeux de l'Europe son admiration pour La -Fontaine? Sans doute cet étranger illustre, si bien naturalisé parmi -nous, sent toutes les grâces de ce style enchanteur. La préférence -qu'il accorde à notre fabuliste sur tant de grands hommes, dans le -zèle qu'il montre pour sa mémoire, en est elle-même une preuve; à -moins qu'on ne l'attribue en partie à l'intérêt qu'inspirent sa -personne et son caractère[11]. - - [11] On sait qu'un étranger demanda à l'académie de Marseille la - permission de joindre la somme de deux mille livres à la médaille - académique. - -TROISIÈME PARTIE. - -Un homme ordinaire qui aurait dans le coeur les sentimens aimables -dont l'expression est si intéressante dans les écrits de La Fontaine, -serait cher à tous ceux qui le connaîtraient; mais le fabuliste avait -pour eux (et ce charme n'est point tout à fait perdu pour nous), un -attrait encore plus piquant: c'est d'être l'homme tel qu'il paraît -être sorti des mains de la nature. Il semble qu'elle l'ait fait naître -pour l'opposer à l'homme tel qu'il se compose dans la société, et -qu'elle lui ait donné son esprit et son talent pour augmenter le -phénomène et le rendre plus remarquable par la singularité du -contraste. Il conserva jusqu'au dernier moment tous les goûts simples -qui supposent l'innocence des moeurs et la douceur de l'âme; il a -lui-même essayé de se peindre en partie dans son roman de Psyché, où -il représente la variété de ses goûts, sous le nom de Polyphile, qui -aime _les jardins, les fleurs, les ombrages, la musique, les vers, et -réunit toutes ces passions douces qui remplissent le coeur d'une -certaine tendresse_. On ne peut assez admirer ce fond de bienveillance -générale qui l'intéresse à tous les êtres vivans: - - Hôtes de l'univers, sous le nom d'animaux; - -c'est sous ce point de vue qu'il les considère. Cette habitude de voir -dans les animaux des membres de la société universelle, enfans d'un -même père, disposition si étrange dans nos moeurs, mais commune dans -les siècles reculés, comme on peut le voir par Homère, se retrouve -encore chez plusieurs orientaux. La Fontaine est-il bien éloigné de -cette disposition, lorsqu'attendri par le malheur des animaux qui -périssent dans une inondation, châtiment des crimes des hommes, il -s'écrie par la bouche d'un vieillard: - - Les animaux périr! car encor les humains, - Tous devaient succomber sous les célestes armes. - -Il étend même cette sensibilité jusqu'aux plantes, qu'il anime -non-seulement par ces traits hardis qui montrent toute la nature -vivante sous les yeux d'un poète, et qui ne sont que des figures -d'expression, mais par le ton affectueux d'un vif intérêt qu'il -déclare lui-même, lorsque, voyant le cerf brouter la vigne qui l'a -sauvé, il s'indigne - - .... Que de si doux ombrages - Soient exposés à ces outrages. - -Serait-il impossible qu'il eût senti lui-même le prix de cette partie -de son caractère, et qu'averti par ses premiers succès, il l'eût -soigneusement cultivée? Non, sans doute; car cet homme, qu'on a -cru[12] inconnu à lui-même, déclare formellement qu'il étudiait sans -cesse le goût du public, c'est-à-dire tous les moyens de plaire. Il -est vrai que, quoiqu'il se soit formé sur son art une théorie -très-fine et très-profonde, quoiqu'il eût reçu de la nature ce -coup-d'oeil qui fit donner à Molière le nom de _contemplateur_, sa -philosophie, si admirable dans les développemens du coeur humain, ne -s'éleva point jusqu'aux généralités qui forment les systèmes: de là -quelques incertitudes dans ses principes, quelques fables dont le -résultat n'est point irrépréhensible, et où la morale paraît trop -sacrifiée à la prudence; de là quelques contradictions sur différens -objets de politique et de philosophie. C'est qu'il laisse indécises -les questions épineuses, et prononce rarement sur ces problèmes dont -la solution n'est point dans le coeur et dans un fond de raison -universelle. Sur tous les objets de ce genre qui sont absolument hors -de lui, il s'en rapporte volontiers à Plutarque et à Platon, et -n'entre point dans les disputes des philosophes; mais, toutes les fois -qu'il a véritablement une manière de sentir personnelle, il ne -consulte que son coeur, et ne s'en laisse imposer ni par de grands -mots ni par de grands noms. Sénèque, en nous conservant le mot de -Mécénas qui veut vivre absolument, dût-il vivre goutteux, impotent, -perclus, a beau invectiver contre cet opprobre; La Fontaine ne prend -point le change, il admire ce trait avec une bonne foi plaisante; il -le juge digne de la postérité. Selon lui, _Mécénas fut un galant -homme_, et je reconnais celui qui déclare plus d'une fois vouloir -vivre un siècle tout au moins. - - [12] A La Fontaine, à lui seul inconnu. - MARMONTEL, _Epître aux Poètes_. - -Cette même incertitude de principes, il faut en convenir, passa même -quelquefois dans sa conduite: toujours droit, toujours bon sans -effort, il n'a point à lutter contre lui-même; mais a-t-il un -mouvement blâmable, il succombe et cède sans combat. C'est ce qu'on -put remarquer dans sa querelle avec Furetière et avec Lulli, par -lequel il s'était vu trompe et, comme il dit, _enquinaudé_; car on ne -peut dissimuler que l'auteur des fables n'ait fait des opéras peu -connus: le ressentiment qu'il conçut contre la mauvaise foi de cet -Italien, lui fit trouver dans _le peu qu'il avait de bile_, de quoi -faire une satire violente; et sa gloire est qu'on puisse en être si -étonné; mais, après, ce premier mouvement, redevenu La Fontaine, il -reprit son caractère véritable, qui était celui d'un enfant, dont en -effet il venait de montrer la colère. Ce n'est pas un spectacle sans -intérêt que d'observer les mouvemens d'une âme qui, conservant même -dans le monde les premiers traits de son caractère, sembla toujours -n'obéir qu'à l'instinct de la nature. Il connut et sentit les -passions; et, tandis que la plupart des moralistes les considéraient -comme des ennemis de l'homme, il les regarda comme les ressorts de -notre âme, et en devint, même l'apologiste. Cette idée, que les -philosophes ennemis des stoïciens avaient rendue familière à -l'antiquité, paraissait de son temps une idée nouvelle; et si l'auteur -des fables la développa quelquefois avec plaisir, c'est qu'elle était -pour lui une vérité de sentiment, c'est que des passions modérées -étaient les instrumens de son bonheur. Sans doute le philosophe, dont -la rigide sévérité voulut les anéantir en soi-même, s'indignait d'être -entraîné par elles, et les redoutait comme l'intempérant craint -quelquefois les festins. La Fontaine, défendu par la nature contre le -danger d'abuser de ses dons, se laissa guider sans crainte à des -penchans qui l'égarèrent quelquefois, mais sans le conduire au -précipice. L'amour, cette passion qui parmi nous se compose de tant -d'autres, reprit dans son âme sa simplicité naturelle: fidèle à -l'objet de son goût, mais inconstant dans ses goûts, il paraît que ce -qu'il aima le plus dans les femmes, fut celui de leurs avantages dont -elles sont elles-mêmes le plus éprises, leur beauté. Mais le sentiment -qu'elle lui inspira, doux comme l'âme qui l'éprouvait, s'embellit des -grâces de son esprit, et la plus aimable sensibilité prit le ton de la -galanterie la plus tendre. Qui a jamais rien dit de plus flatteur pour -le sexe que le sentiment exprimé dans ces vers? - - Ce n'est point près des rois que l'on fait sa fortune: - Quelqu'ingrate beauté qui nous donne des lois, - Encor en tire-t-on un souris quelquefois. - -C'est ce goût pour les femmes, dont il parle sans cesse, comme -l'Arioste, en bien et en mal, qui lui dicta ses contes, se reproduit -sans danger et avec tant de grâces dans ses fables mêmes, et conduisit -sa plume dans son roman de Psyché. Cette déesse nouvelle, que le conte -ingénieux d'Apulée n'avait pu associer aux anciennes divinités de la -poésie, reçut de la brillante imagination de La Fontaine une existence -égale à celle des dieux d'Hésiode et d'Homère, et il eut l'honneur de -créer comme eux une divinité. Il se plut à réunir en elle seule -toutes les faiblesses des femmes, et, comme il le dit, leurs trois -plus grands défauts: la vanité, la curiosité et le trop d'esprit; mais -il l'embellit en même temps de toutes les grâces de ce sexe -enchanteur. Il la place ainsi au milieu des prodiges de la nature et -de l'art, qui s'éclipsent tous auprès d'elle. Ce triomphe de la -beauté, qu'il a pris tant de plaisir à peindre, demande et obtient -grâce pour les satires qu'il se permet contre les femmes, satires -toujours générales: et dans cette Psyché même, il place au tartare - - Ceux dont les vers ont noirci quelque belle. - -Aussi ses vers et sa personne furent-ils également accueillis de ce -sexe aimable, d'ailleurs si bien vengé de la médisance par le -sentiment qui en fait médire. On a remarqué que trois femmes furent -ses bienfaitrices, parmi lesquelles il faut compter cette, fameuse -duchesse de Bouillon qui, séduite par cet esprit de parti, fléau de la -littérature, se déclara si hautement contre Racine; car ce grand -tragique, qu'on a depuis appelé le poète des femmes, ne put obtenir le -suffrage des femmes les plus célèbres de son siècle, qui toutes -s'intéressaient à la gloire de La Fontaine. La gloire fut une de ses -passions les plus constantes; il nous l'apprend lui-même: - - Un vain bruit et l'amour ont occupé mes ans; -et dans les illusions de l'amour même, cet autre sentiment conservait -des droits sur son coeur. - - Adieu, plaisir, honneurs, louange bien aimée, - -s'écriait-il dans le regret que lui laissaient les momens perdus pour -sa réputation. Ce ne fut pas sans doute une passion malheureuse: il -jouit de cette gloire si chère, et ses succès le mirent au nombre de -ces hommes rares à qui le suffrage public donne le droit de se louer -eux-mêmes sans affliger l'amour-propre d'autrui. Il faut convenir -qu'il usa quelquefois de cet avantage; car, tout étonnant que paraît -La Fontaine, il ne fut pourtant pas un poète sans vanité. Mais, ne se -louant que pour promettre à ses amis - - Un temple dans ses vers, - -pour rendre son encens plus digne d'eux, sa vanité même devint -intéressante, et ne parut que l'aimable épanchement d'une âme naïve, -qui veut associer ses amis à sa renommée. Ne croirait-on pas encore -qu'il a voulu réclamer contre les portraits qu'on s'est permis de -faire de sa personne, lorsqu'il ose dire: - - Qui n'admettrait Anacréon chez soi? - Qui bannirait Waller et La Fontaine? - -Est-il vraisemblable, en effet, qu'un homme admis chez les Conti, les -Vendôme, et parmi tant de sociétés illustres, fût tel que nous le -représente une exagération ridicule, sur la foi de quelques réponses -naïves échappées à ses distractions? La grandeur encourage, l'orgueil -protège, la vanité cite un auteur illustre, mais la société n'appelle -ou n'admet que celui qui sait plaire; et les Chaulieu, les Lafare, -avec lesquels il vivait familièrement, n'ignoraient pas l'ancienne -méthode de négliger la personne en estimant les écrits. Leur société, -leur amitié, les bienfaits des princes de Conti et de Vendôme, et dans -la suite ceux de l'auguste élève de Fénélon, récompensèrent le mérite -de La Fontaine, et le consolèrent de l'oubli de la cour, s'il y pensa. - -C'est une singularité bien frappante de voir un écrivain tel que lui, -né sous un roi dont les bienfaits allèrent étonner les savans du nord, -vivre négligé, mourir pauvre, et près d'aller dans sa caducité -chercher, loin de sa patrie, les secours nécessaires à la simple -existence: c'est qu'il porta toute sa vie la peine de son attachement -à Fouquet, ennemi du grand Colbert. Peut-être n'eût-il pas été indigne -de ce ministre célèbre de ne pas punir une reconnaissance et un -courage qu'il devait estimer. Peut-être, parmi les écrivains dont il -présentait les noms à la bienfaisance du roi, le nom de La Fontaine -n'eût-il pas été déplacé; et la postérité ne reprocherait point à sa -mémoire d'avoir abandonné au zèle bienfaisant de l'amitié, un homme -qui fut un des ornemens de son siècle, qui devint le successeur -immédiat de Colbert lui-même à l'Académie, et le loua d'avoir protégé -les lettres. Une fois négligé, ce fut une raison de l'être toujours, -suivant l'usage, et le mérite de La Fontaine n'était pas d'un genre à -toucher vivement Louis XIV. Peut-être les rois et les héros sont-ils -trop loin de la nature pour apprécier un tel écrivain: il leur faut -des tableaux d'histoire plutôt que des paysages; et Louis XIV, mêlant -à la grandeur naturelle de son âme quelques nuances de la fierté -espagnole qu'il semblait tenir de sa mère, Louis XIV, si sensible au -mérite des Corneille, des Racine, des Boileau, ne se retrouvait point -dans des fables. C'était un grand défaut, dans un siècle où Despréaux -fit un précepte de l'art poétique, de former tous les héros de la -tragédie sur le monarque français[13]; et la description du passage du -Rhin importait plus au roi que les débats du lapin et de la belette. - - [13] Que Racine, enfantant des miracles nouveaux, - De ses héros sur lui forme tous les tableaux. - - BOILEAU, _Art. poét._ - -Malgré cet abandon du maître, qui retarda même la réception de -l'auteur des fables à l'Académie française; malgré la médiocrité de sa -fortune, La Fontaine (et l'on aime à s'en convaincre), La Fontaine fut -heureux; il le fut même plus qu'aucun des grands poètes ses -contemporains. S'il n'eut point cet éclat imposant attaché aux noms -des Racine, des Corneille, des Molière, il ne fut point exposé au -déchaînement de l'envie, toujours plus irritée par les succès de -théâtre. Son caractère pacifique le préserva de ces querelles -littéraires qui tourmentèrent la vie de Despréaux. Cher au public, -cher aux plus grands génies de son siècle, il vécut en paix avec les -écrivains médiocres; ce qui paraît un peu plus difficile, pauvre, mais -sans humeur, comme à son insçu; libre des chagrins domestiques, -d'inquiétude sur son sort, possédant le repos, de douces rêveries et -le _vrai dormir_ dont il fait de grands éloges: ses jours parurent -couler négligemment comme ses vers. Aussi, malgré son amour pour la -solitude, malgré son goût pour la campagne, ce goût si ami des arts -auxquels il offre de plus près leur modèle, il se trouvait bien -partout. Il s'écrie, dans l'ivresse des plus doux sentimens, qu'il -aime à la fois la ville, la campagne; que tout est pour lui le -souverain bien; - - Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique, - Les chimères, le rien, tout est bon. - -Il retrouve en tout lieu le bonheur qu'il porte en lui-même, et dont -les sources intarissables sont l'innocente simplicité de son âme et la -sensibilité d'une imagination souple et légère. Les yeux s'arrêtent, -se reposent avec délices sur le spectacle d'un homme, qui, dans un -monde trompeur, soupçonneux, agité de passions et d'intérêts divers, -marche avec l'abandon d'une paisible sécurité, trouve sa sûreté dans -sa confiance même, et s'ouvre un accès dans tous les coeurs, sans -autre artifice que d'ouvrir le sien, d'en laisser échapper tous les -mouvemens, d'y laisser lire même ses faiblesses, garans d'une aimable -indulgence pour les faiblesses d'autrui. Aussi La Fontaine -inspira-t-il toujours cet intérêt qu'on accorde involontairement à -l'enfance. L'un se charge de l'éducation et de la fortune de son fils; -car il avait cédé aux désirs de sa famille, et un soir il se trouva -marié: l'autre lui donne un asile dans sa maison; il se croit parmi -des frères; ils vont le devenir en effet, et la société reprend les -vertus de l'âge d'or pour celui qui en a la candeur et la bonne foi. -Il reçoit des bienfaits: il en a le droit, car il rendrait tout sans -croire s'en être acquitté. Peut-être il est des âmes qu'une simplicité -noble élève naturellement au-dessus de la fierté; et, sans blâmer le -philosophe, qui écarte un bienfaiteur dans la crainte de se donner un -tyran, sait se priver, souffrir et se taire, n'est-il pas plus beau, -peut-être, n'est-il pas du moins plus doux de voir La Fontaine montrer -à son ami ses besoins comme ses pensées, abandonner généreusement à -l'amitié le droit précieux qu'elle réclame, et lui rendre hommage par -le bien qu'il reçoit d'elle? Il aimait, c'était sa reconnaissance, et -ce fut celle qu'il fit éclater envers le malheureux Fouquet -J'admirerai sans doute, il le faut bien, un chef-d'oeuvre de poésie et -de sentiment dans sa touchante élégie sur cette fameuse disgrâce. -Mais, si je le vois, deux ans après la chute de son bienfaiteur, -pleurer à l'aspect du château où M. Fouquet avait été détenu; s'il -s'arrête involontairement autour de cette fatale prison dont il ne -s'arrache qu'avec peine; si je trouve l'expression de cette -sensibilité, non dans un écrit public, monument d'une reconnaissance -souvent fastueuse, mais dans l'épanchement d'un commerce secret, je -partagerai sa douleur: j'aimerai l'écrivain que j'admire. O La -Fontaine! essuie tes larmes, écris cette fable charmante des _Deux -Amis_; et je sais où tu trouves l'éloquence du coeur et le sublime de -sentiment: je reconnais le maître de cette vertu qu'il nomme, par une -expression nouvelle, _le don d'être ami_. Qui l'avait mieux reçu de la -nature ce don si rare? Qui a mieux éprouvé les illusions du sentiment? -Avec quel intérêt, avec quelle bonne foi naïve, associant dans un même -recueil plusieurs de ses immortels écrits à la traduction de quelques -harangues anciennes, ouvrage de son ami Maucroix, ne se livre-t-il pas -à l'espérance d'une commune immortalité? Que mettre au-dessus de son -dévouement à ses amis, si ce n'est la noble confiance qu'il avait -lui-même en eux? O vous! messieurs, vous qui savez si bien, puisque -vous chérissez sa mémoire, sentir et apprécier ce charme inexprimable -de la facilité dans les vertus, partage des moeurs antiques, qui de -vous, allant offrir à son ami l'hospice de sa maison, n'éprouverait -l'émotion la plus douce, et même le transport de la joie, s'il en -recevait cette réponse aussi attendrissante qu'inattendue: _J'y -allais_? Ce mot si simple, cette expression si naïve d'un abandon sans -réserve, est le plus digne hommage rendu à l'humanité généreuse; et -jamais bienfaiteur, digne de l'être, n'a reçu une si belle récompense -de son bienfait. - -Tel est l'image que mes faibles yeux ont pu saisir de ce grand homme, -d'après ses ouvrages mêmes, plus encore que d'après une tradition -récente, mais qui, trop souvent infidèle, s'est plu, sur la foi de -quelques plaisanteries de société, à montrer, comme un jeu bizarre de -la nature, un homme qui en fut véritablement un prodige; qui offrit le -singulier contraste d'un conteur trop libre et d'un excellent -moraliste; reçut en partage l'esprit le plus fin qui fut jamais, et -devint en tout le modèle de la simplicité; posséda le génie de -l'observation, même de la satire, et ne passa jamais que pour un bon -homme; déroba, sous l'air d'une négligence quelquefois réelle, les -artifices de la composition la plus savante; fit ressembler l'art au -naturel, souvent même à l'instinct; cacha son génie par son génie -même; tourna au profit de son talent l'opposition de son esprit et de -son âme, et fut, dans le siècle des grands écrivains, sinon le -premier, du moins le plus étonnant. Malgré ses défauts, observés même -dans son éloge, il sera toujours le plus relu de tous les auteurs; et -l'intérêt qu'inspirent ses ouvrages s'étendra toujours sur sa -personne. C'est que plusieurs de ses défauts même participent -quelquefois des qualités aimables qui les avaient fait naître; c'est -qu'on juge l'homme et l'auteur par l'assemblage de ses qualités -habituellement dominantes; et La Fontaine, désigné de son vivant par -l'épithète de bon, ressemblance remarquable avec Virgile, conservera, -comme écrivain, le surnom d'inimitable, titre qu'il obtint avant même -d'être tout-à-fait apprécié, titre confirmé par l'admiration d'un -siècle, et devenu, pour ainsi dire, inséparable de son nom. - - -FIN DE L'ÉLOGE DE LA FONTAINE. - - - - -NOTES - -SUR - -LES FABLES DE LA FONTAINE. - - -LIVRE PREMIER. - -FABLE I. - -Cette fable est une des plus faibles de La Fontaine. Elle n'est -très-citée que parce qu'elle est la première. La fourmi qui paiera -_l'intérêt et le principal_. _Je chantais, eh bien! dansez -maintenant._ La brièveté la plus concise vaudrait mieux que ces -prétendus ornemens. - - V. 15. La fourmi n'est pas prêteuse; - C'est là son moindre défaut. - -Il y a là une équivoque, ou plutôt une vraie faute. La Fontaine veut -dire que d'être prêteuse est son moindre défaut, pour faire entendre -qu'elle ne l'est pas; et on peut croire qu'il dit que de n'être pas -prêteuse est son moindre défaut, c'est-à dire qu'elle a de bien plus -grands défauts que de ne pas prêter. - -FABLE II. - -C'est ici qu'on commence à trouver La Fontaine. Le discours du renard -n'a que cinq vers, et n'en est pas moins un chef-d'oeuvre. _Monsieur -du corbeau_, pour entrer en matière; et à la fin, _vous êtes le -phénix_, etc. - -V. 14. Il est plaisant de mettre la morale dans la bouche de celui qui -profite de la sottise: c'est le renard qui donne la leçon à celui -qu'il a dupé, ce qui rend cette petite scène, en quelque sorte, -théâtrale et comique. - -Il est fâcheux que _Monsieur_ rime avec _Flatteur_, c'est-à dire ne -rime pas; mais c'était l'usage alors de prononcer l'_r_ de monsieur. -On tolère même de nos jours cette petite négligence au théâtre, parce -qu'elle est moins remarquable. - -FABLE III. - -Cette petite fable est charmante par la vérité de la peinture, pour le -dialogue des deux grenouilles, et pour l'expression élégante qui s'y -trouve. - -Plusieurs gens de goût blâment La Fontaine d'avoir mis la morale, ou à -la fin, ou au commencement de chaque fable; chaque fable, disent-ils, -contient sa morale dans elle-même: sévérité qui nous aurait fait -perdre bien des vers charmans. - -FABLE IV. - -V. 5. _Relevé._ Mauvaise rime qu'on appelle suffisante; La Fontaine -pouvait mettre d'un _pas dégagé_. - - V. 6. Et faisait sonner sa sonnette. - -Est un vers heureux, et d'harmonie imitative, qui s'est trouvé sous la -plume de l'auteur. - -La Fontaine ne manque pas, du moins autant qu'il le peut, l'occasion -de mettre la morale de son Apologue dans la bouche d'un de ses -acteurs. Cette fable des deux Mulets est d'une application bien -fréquente. - - V. 2. Celui-ci, glorieux d'une charge si belle, - N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé. - -Ce mulet-là fait songer à bien d'honnêtes gens. - -FABLE V. - -Cette fable du loup et du chien est parfaite d'un bout à l'autre; il -n'y a à critiquer que l'avant-dernier vers. - - Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. - -Un loup n'a que faire d'un trésor. - -FABLE VI. - -Voilà certainement une mauvaise fable que La Fontaine a mise en vers -d'après Phèdre. L'association de ces quatre personnages est absurde et -contre nature. Quel besoin le lion a-t-il d'eux pour chasser? ils sont -eux-mêmes le gibier qu'il cherche. Si Phèdre a voulu faire voir qu'une -association avec plus fort que soi est souvent dangereuse; il y avait -une grande quantité d'images ou d'allégories qui auraient rendu cette -vérité sensible. Voyez la fable du Pot de terre et du Pot de fer. - -FABLE VII. - -La Fontaine pour nous dédommager d'avoir fait une fable aussi mauvaise -que l'est la précédente, lui fait succéder un apologue excellent, où -il développe avec finesse et avec force le jeu de l'amour-propre de -toutes les espèces d'animaux, c'est-à dire de l'homme, dont l'espèce -réunit tous les genres d'amour-propre. - -On ne finirait pas si on voulait noter tous les vers heureux de cette -fable. - - V. 23. Dame fourmi trouva le citron trop petit. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - V. 28. Lynx envers nos pareils et taupes envers nous. - -Et les deux derniers vers. - -C'est donc la faute à Jupiter si nous ne nous apercevons pas de nos -propres défauts. Esope, que Phèdre a gâté en l'imitant, dit, et -beaucoup mieux, chaque homme naît avec deux besaces, etc. De cette -manière, la faute n'est point rejetée spécialement sur le fabricateur -souverain. La Fontaine aurait mieux fait d'imiter Esope que Phèdre en -cette occasion. - -FABLE VIII. - -Autre Apologue, excellent d'un bout à l'autre. - -FABLE IX. - -V. 27. _Fi!_ Espèce d'interjection qu'on n'emploie que proverbialement -et dans le style très-familier. - -FABLE X. - -Cette fable est connue de tout le monde, même de ceux qui ne -connaissent que celle-là. Ce qui en fait la beauté, c'est la vérité du -dialogue. Plusieurs personnes ne semblent voir dans cet Apologue -qu'une vérité triviale, que le faible est opprimé par le fort. Ce ne -serait pas la peine de faire une fable. Ce qui fait la beauté de -celle-ci, c'est la prétention du loup qui veut avoir raison de son -injustice, et qui ne supprime tout prétexte et tout raisonnement, que -lorsqu'il est réduit à l'absurde par les réponses de l'agneau. - -V. 19 et 20. _Si je n'étais pas né_ ne rime pas avec _l'an passé_. -Pure négligence. - -FABLE XI. - -Ce n'est point là une fable, quoiqu'en dise La Fontaine; c'est un -compliment en vers adressé à M. le duc de la Rochefoucault sur son -livre des Maximes. Un homme qui s'enfuit dans le désert pour éviter -des miroirs: c'est là une idée assez bizarre, et une invention assez -médiocre de La Fontaine. - - V. 21. On voit bien où je veux venir. - -On le voit à travers un nuage; cela est si vrai, que La Fontaine est -obligé d'expliquer son idée toute entière, et de dire enfin: - - Et quant au canal, c'est celui - Que chacun sait, le livre des Maximes. - -Cela rappelle un peu le peintre qui mettait au bas de ses figures, -d'un coq, par exemple, _ceci est un coq_. - -FABLE XII. - -La plupart des fables et des contes ont fait le tour du globe. La -Fontaine met en Europe la scène où il suppose que fut fait le récit de -cette aventure, récit que les Orientaux mettent dans la bouche du -fameux Gengiskan, à l'occasion du Grand Mogol, prince qui dépendait en -quelque sorte de ses grands vassaux. Au surplus, ce récit ne peut pas -s'appeler une fable; c'est une petite histoire allégorique qui conduit -à une vérité morale. Toute fable suppose une action. - -FABLE XIII. - -V. 10. _Au lieu de deux, etc._ Voilà deux traits de naturel qu'on ne -trouve guère que dans La Fontaine, et qui charment par leur -simplicité. - -V. 12. _De nul d'eux._ Transposition que de nos jours on trouverait un -peu forcée, mais qui se pardonnait alors dans le style familier. - -V. 13. _Un quart_, un quatrième. - -_Un quart voleur survient, etc._ Voilà les conquérans appelés -_voleurs_, c'est-à dire par leur nom. Nous sommes bien loin de -l'Epître dédicatoire, et de ce roi qui comptera ses jours par ses -conquêtes. - -FABLE XIV. - -Encore de la mauvaise morale: on peut trop louer sa maîtresse, et tout -éloge qui n'a pas l'air d'échapper à un sentiment vrai, ou d'être une -galanterie aimable d'un esprit facile, déplaît souvent même à celle -qui en est l'objet. On peut trop louer son roi, 1º quand on le loue et -qu'il est blâmable; 2º quand on le loue démesurément pour une -bagatelle, etc. - - V. 4. Ce sont maximes toujours bonnes. - -Au contraire presque toujours mauvaises. - -Castor et Pollux ne font pas un beau rôle dans cette fable. Quel mal -avaient fait ces pauvres conviés et ces échansons? Cela dut faire -grand plaisir à ce Simonide, qui était fort avare. - -Un jour un athlète qui avait remporté le prix aux courses de mules lui -offrit une somme d'argent pour chanter sa victoire. Simonide, -mécontent de la somme, répondit: Moi, faire des vers pour des animaux -qui sont des demi-baudets! Le vainqueur tripla la somme offerte. Alors -Simonide fit une pièce très-pompeuse qui commence par des vers dont -voici le sens: «Nobles filles des coursiers qui devancent les -aquilons.» - -Le même Simonide fut avec Anacréon à la cour d'Hipparque, fils de -Pisistrate. Le dernier ne voulut que des honneurs, il fallut des -présens au premier. - -V. 64. _Melpomène._ Tout cela signifie qu'un poète peut tirer -quelqu'avantage de ses travaux. - -FABLE XVII. - - V. 4 et 5. Il avait du comptant, - Et partant. - -Ce vers de six syllabes, suivi d'un autre de trois, si l'on peut -appeler ce dernier un vers, ne me semble qu'une négligence et non une -beauté. Quand cette hardiesse sera une beauté, je ne manquerai pas de -l'observer. - -A proprement parler, cette pièce n'est pas exactement une fable, c'est -un récit allégorique; mais il est si joli et rend si sensible la -vérité morale dont il s'agit, qu'il ne faut pas se rendre difficile. - -FABLE XVIII. - -V. 4 _Besogne_, (autrefois besongne) n'est pas le mot propre; mais, à -cela près, la fable est charmante d'un bout à l'autre. Elle me -rappelle le trait d'un riche particulier qui avait fait dîner ensemble -un antiquaire, qui hors de là ne savait rien, et un physicien célèbre -dénué de toute espèce d'érudition. Ces deux messieurs ne surent que se -dire. Sur quoi on observa que le maître de la maison leur avait fait -faire le repas du renard et de la cigogne. - -FABLE XIX. - -Dans ce récit, La Fontaine pouvait se dispenser d'annoncer son -dessein. Cela diminue la curiosité, d'autant plus qu'il y revient à -la fin de la fable, et même d'une manière trop longue et peu -piquante. - -FABLE XX. - -Ces deux petits faits mis ainsi à côté l'un de l'autre, racontés dans -le même nombre de vers et dans la même mesure, font un effet -très-piquant. Les six derniers vers ne sont que l'explication des six -premiers, mais le commentaire plaît autant que le texte. - -V. 3. Le _beau premier_, le fin premier, mots reçus dans l'ancien -style pour dire simplement le premier. On le disait encore de nos -jours dans le style familier. - -FABLE XXI. - -V. 7. _Les témoins déposaient._ Cette formule de nos tribunaux est -plaisante: elle nous transporte au milieu de la société. C'est le -charme et le secret de La Fontaine; il nous montre ainsi qu'en parlant -des animaux, il ne nous perd pas de vue un seul instant. - -V. 31. _Plût-à-Dieu, etc._ Tous les procès ne sont pas de nature à -être jugés ainsi; et quant a la méthode des Turcs, Dieu nous en -préserve. La voici: Le juge, appelé Cadi, prend une connaissance -succincte de l'affaire, fait donner la bastonnade à celui qui lui -paraît avoir tort, et ce tort se réduit souvent à n'avoir pas donné de -l'argent au juge comme a fait son adversaire: puis il renvoie les deux -parties. - -FABLE XXII. - -Je ne connais rien de plus parfait que cet Apologue. Il faudrait -insister sur chaque mot, pour en faire sentir les beautés. L'auteur -entre en matière sans prologue, sans morale. Chaque mot que dit le -chêne fait sentir au roseau sa faiblesse. - - V. 5. Un roitelet pour vous est un pesant fardeau. - Le moindre vent qui d'aventure - Fait rider la face de l'eau, etc. - -Et puis tout d'un coup l'amour-propre lui fait prendre le style le -plus pompeux et le plus poétique. - - V. 8. Cependant que mon front, au Caucase pareil, - Non content, etc. - -Puis vient le tour de la pitié qui protège, et d'un orgueil mêlé de -bonté. - - V. 12. Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage - Dont je couvre le voisinage. - -Enfin il finit par s'arrêter sur l'idée la plus affligeante pour le -roseau, et la plus flatteuse pour lui-même. - - V. 18. La nature envers vous m'a semblé bien injuste. - -Le roseau, dans sa réponse, rend d'abord justice à la bonté du coeur -que le chêne a montrée. En effet, il n'a pas été trop impertinent, et -il a rendu aimable le sentiment de sa supériorité. Enfin le roseau -refuse sa protection, sans orgueil, seulement parce qu'il n'en a pas -besoin. - - V. 22. Je plie et ne romps pas. - -Arrive le dénouement; La Fontaine décrit l'orage avec la pompe de -style que le chêne a employée en parlant de lui-même. - - V. 27. Le plus terrible des enfans - Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - V. 30. Le vent redouble ses efforts, - Et fait si bien qu'il déracine - Celui de qui la tête au ciel était voisine, - Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts. - -Remarquez que La Fontaine ne s'amuse pas plus à moraliser à la fin de -sa fable qu'au commencement. La morale est toute entière dans le récit -du fait. Cet Apologue est non-seulement le meilleur de ce premier -livre, mais il n'y en a peut-être pas de plus achevé dans La Fontaine. -Si l'on considère qu'il n'y a pas un mot de trop, pas un terme -impropre, pas une négligence; que dans l'espace de trente vers, La -Fontaine, en ne faisant que se livrer au courant de sa narration, à -pris tous les tons, celui de la poésie la plus gracieuse, la plus -élevée: on ne craindra pas d'affirmer qu'à l'époque où cette fable -parut, il n'y avait rien de ce ton là dans notre langue. Quelques -autres fables, comme celle des animaux malades de la peste, présentent -peut-être des leçons plus importantes, offrent des vérités qui ont -plus d'étendue, mais il n'y en a pas d'une exécution plus facile. - - -LIVRE DEUXIÈME. - -FABLE IV. - -V. 10. _Il ne régnera plus, etc._ Voici encore un exemple de -l'artifice et du naturel avec lequel La Fontaine passe du ton le plus -simple à celui de la haute poésie. Avec quelle grâce il revient au -style familier, dans les vers suivans: - - V. 13. ... Il faudra qu'on pâtisse - Du combat qu'a causé madame la génisse. - -_Madame_: mot qui donne de l'importance à la génisse. Ce vers rappelle -celui de Virgile (Géorg. liv. 3): _Pascitur in magnâ silvâ formosa -juvenca_. - -FABLE V. - -Cette fable est très-jolie: on ne peut en blâmer que la morale. - - V. 33. Le sage dit, selon les gens, - Vive le roi! vive la ligue! - -Ce n'est point le sage qui dit cela: c'est le fourbe, et même le -fourbe impudent. Quel parti devait donc prendre La Fontaine? Celui de -ne pas donner de morale du tout. - -Solon décerna des peines contre les citoyens qui, dans un temps de -troubles, ne se déclareraient pas ouvertement pour un des partis: son -objet était de tirer l'homme de bien d'une inaction funeste, de le -jeter au milieu des factieux, et de sauver la république par -l'ascendant de la vertu. - -Il paraît bien dur de blâmer la chauve-souris de s'être tirée -d'affaire par un trait d'esprit et d'habileté, qui même ne fait point -de mal à son ennemie la belette; mais La Fontaine a tort d'en tirer la -conclusion qu'il en tire. - -Il y a des questions sur lesquelles la morale reste muette et ne peut -rien décider. C'est ce que l'Aréopage donna bien à entendre dans une -cause délicate et embarrassante dont le jugement lui fut renvoyé. Le -tribunal ordonna, sans rien prononcer, que les deux parties eussent à -comparaître de nouveau dans cent ans. - -FABLE VI. - -V. 1. _Flèche empennée._ Le mot _empennée_ n'est point resté dans la -langue; c'est que nous avons celui d'_emplumée_, que l'auteur aurait -aussi bien fait d'employer. - -V. 9. _Des enfans de Japet, etc._ La Fontaine se contente d'indiquer -d'un seul mot le point d'où sont partis tous les maux de l'humanité. - -FABLE VII. - -Cette fable, très-remarquable par la leçon qu'elle donne, ne l'est, -dans son exécution, que par son élégante simplicité. - -La morale de cet Apologue est si évidente, que le goût ordonnait -peut-être de ne pas y joindre d'affabulation; c'est le nom qu'on donne -à l'explication que l'auteur fait de sa fable - -FABLE VIII. - -Cette fable est une des plus heureuses et des mieux tournées. - -V. 19. _Ses oeufs, ses tendres oeufs, etc._ Il semble que l'âme de La -Fontaine n'attend que les occasions de s'ouvrir à tout ce qui peut -être intéressant. Ce vers est d'une sensibilité si douce, qu'il fait -plaindre l'aigle, malgré le rôle odieux qu'il joue dans cette fable. - -FABLE IX. - -V. 36. _J'en vois deux, etc._ Tant pis; une bonne fable ne doit offrir -qu'une seule moralité, et la mettre dans toute son évidence. Au reste, -ce qui peut justifier La Fontaine, c'est que ces deux vérités sont si -près l'une de l'autre, que l'esprit les réduit aisément à une moralité -seule et unique. - -FABLE X. - - V. 1. Un ânier, son sceptre à la main, - Menait en empereur romain - Deux coursiers à longues oreilles. - -Il y a bien de l'esprit et du goût à savoir tout anoblir sans donner -aux petites choses une importance ridicule. C'est ce que fait La -Fontaine en mêlant la plaisanterie à ses périphrases les plus -poétiques ou à ses descriptions les plus pompeuses. - - V. 21. Camarade épongier. - -_Épongier._ Mot créé par La Fontaine, mais employé si heureusement, -qu'on croirait qu'il existait avant lui. - -FABLES XI ET XII. - -Ces deux fables ne comportent aucune espèce de notes, n'étant -remarquables ni par de grandes beautés, ni par aucun défaut. C'est la -simplicité et la pureté de Phèdre, avec un peu plus d'élégance. - -FABLE XIII. - -Encore une fable qui n'est point fable. Un trait que La Fontaine -raconte en quatre vers, lui donne lieu de causer avec son lecteur, -mais pour le jeter dans des questions métaphysiques auxquelles il -n'entendait pas grand'chose. De là il fait une sortie contre -l'astrologie judiciaire, qui, de son temps, n'était pas encore tombée -tout-à-fait. - - V. 21. Aurait-il imprimé? etc. - -Voilà deux vers qui ne dépareraient pas le poème écrit du style le -plus haut et le plus soutenu. - - V. 40. Emmenez avec vous les souffleurs tout d'un temps. - -Les souffleurs, c'est-à dire les alchymistes, dont la science est à la -chymie ce que l'astrologie judiciaire est à l'astronomie. - -FABLE XIV. - - V. 2. Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe? - -Ce vers est devenu proverbe à cause de son extrême naturel, sans qu'on -puisse voir d'ailleurs ce qui a fait sa fortune. - - V. 29. Et d'où me vient cette vaillance? - -Il se croit déjà brave, et son amour-propre devient son consolateur. -Voilà ce me semble la pensée dont il fallait achever le développement; -et c'est ce que l'auteur ne fait pas. Au contraire, le lièvre qui -vient de parler de sa vaillance, parle de sa poltronnerie dans les -deux derniers vers. On pourrait, pour sauver cette faute et cette -contradiction, supposer que le lièvre finit de parler après ce vers: - - Je suis donc un foudre de guerre! - -et que c'est La Fontaine qui dit en son propre nom les deux vers -suivans; mais cette conjecture n'est pas assez fondée. - -FABLE XV. - -Il fallait ce me semble que le renard commençât par dire au coq: «Eh! -mon ami, pourquoi n'étais-tu pas aux fêtes qu'on a données pour la -paix qui vient de se conclure?» Dans ces vers, _nous ne sommes plus en -querelle_, le renard n'a l'air que de proposer la paix. - - V. 17. Que celle - De cette paix. - -Ces deux petits vers inégaux ne sont qu'une pure négligence, et ne -font nullement beauté. - - V. 19. Et ce m'est une double joie - De la tenir de toi, etc..... - -Les ressemblances de son déplaisent à l'oreille. - - V. 32. Car c'est double plaisir de tromper le trompeur. - -V. 29. _Malcontent, etc._ On dirait aujourd'hui mécontent. - -Le coq ne trompe pas le renard, il le joue, il se moque de lui. - -FABLE XVI. - - V. 8. .... Pour la bouche des dieux. - -Cette exposition montre la finesse d'esprit de La Fontaine. Les dieux -étaient supposés respirer l'odeur des sacrifices, mais non pas manger -les victimes. La Fontaine, par ce mot de _la bouche des dieux_, -indique leurs représentans, qui avaient soin de choisir les victimes -les plus belles et les plus grasses. - -Les quatre derniers vers sont charmans; le second et le quatrième sont -devenus proverbes. Ce rapport de sons répété deux fois entre la rime -de _eure_ et celle de _eurs_, les gâte un peu à la lecture. - -FABLE XIX. - -Cette fantaisie de chasser doit être trop fréquente chez le lion pour -qu'il y ait de la justesse à employer cette expression, _se mit en -tête_; ce mot semble indiquer une fantaisie nouvelle ou du moins assez -rare. - -_Sanglier_ était autrefois de deux syllabes, ce qui était assez dur à -l'oreille. - - V. 12. Leur troupe n'était pas encore accoutumée, etc. - -Il fallait donc que ce fut au commencement du monde. Cette -circonstance paraît bizarre... _dit l'âne en se donnant_ tout -l'honneur de la chasse. Il fallait ce me semble que l'âne se rendît -tout-à-fait insupportable au lion par ses fanfaronnades; cela eût -rendu la moralité de la fable plus sensible et plus évidente. - -FABLE XX. - -Ce n'est point là une fable; c'est une anecdote dont il est assez -difficile de tirer une moralité. - - V. 5 Une histoire des plus gentilles. - -Quoique ce soit d'Ésope que La Fontaine parle ici et non pas de -lui-même, peut-être eût-il été mieux de ne pas promettre que -l'histoire serait gentille: on le verra bien. - -V. 22. .... _Chacune soeur._ C'est le style de la pratique; et ce mot -de chacune, au lieu de chaque, fait très-bien en cet endroit. - - -LIVRE TROISIÈME. - -FABLE I. - -V. 4. _Les derniers venus, etc._, n'y ont presque rien trouvé. - -V. 16. _Et que rien ne doit fuir, etc._ Locution empruntée de la -langue latine. - - V. 22. La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes. - -Vers charmant. - -V. 23. _......... où buter._ Ce mot de buter est sec et peu agréable à -l'oreille. - -V. 74. .... _Car, quand il va voir Jeanne._ La Fontaine, après nous -avoir parlé de _quolibets coup sur coup renvoyés_, pouvait nous faire -grâce de celui-là. - -V. 81. _Quant à vous, suivez Mars, etc._ Ce n'est point La Fontaine -qui parle à son lecteur, c'est Malherbe qui continue et qui s'adresse -à Racan. Celui-ci ne prit ni femme, ni abbaye, ni emploi; il se livra, -à son talent pour la poésie, qui lui fit une grande réputation. - -FABLE II. - -La Fontaine a pris ici le ton le plus simple, et ne paraît pas -chercher le moindre embellissement. Il a craint sans doute qu'on ne le -soupçonnât d'avoir voulu lutter contre Horace, qui, dans une de ses -Épîtres, a mis en vers cet Apologue d'une manière beaucoup plus -piquante et plus agréable. - - V. 7. Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme, - Sans rien faire... - -Voilà un trait de satyre qui porte sur le fond de nos moeurs, mais -d'une manière bien adoucie. C'est le ton et la coutume de La Fontaine -de placer la morale dans le tissu de la narration, par l'art dont il -fait son récit. - -V. 25. .... _Et la chose est égale._ Pas si égale. Mais La Fontaine -n'y regarde pas de si près. On verra ailleurs qu'il ne traite pas -aussi bien l'autorité royale, et que même il se permet un trait de -satyre qui passe le but. - -FABLE III. - -V. 5. _Hoqueton._ Ce mot se dit et d'une sorte de casaque que portent -les archers, et des archers qui la portent. - - V. 10. C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau. - -Comme ce vers peint merveilleusement les fripons et les attentions -superflues qu'ils prennent pour le succès de leurs fourberies; -attentions qui bien souvent les font échouer! - -V. 16. ... _Comme aussi sa musette._ Ce dernier hémistiche est d'une -grâce charmante. Ce qu'il y a de hardi dans l'expression, _d'une -musette qui dort_, devient simple et naturel, préparé par le sommeil -du berger et du chien. - - V. 22. Mais cela gâta son affaire. - -C'est ce qui arrive. On reconnaît l'imposteur à la caricature: les -fripons déliés l'évitent soigneusement: et voilà ce qui rend le monde -si dangereux et si difficile à connaître. - -V. 32. _Quiconque est loup, etc...._ Il fallait finir la fable au vers -précédent, _toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre_. -La Fontaine alors avait l'air de vouloir décourager les fripons, ce -qui était travailler pour les honnêtes gens. - -FABLE IV. - -V. 14. _Or c'était un soliveau..._ Il faut convenir que la conduite de -Jupiter, dans cet Apologue, n'est point du tout raisonnable. Il est -très-simple de désirer un autre roi qu'un soliveau, et très-naturel -que les grenouilles ne veuillent pas d'une grue qui les croque. - -FABLE V. - - V. 22. Et vous lui fait un beau sermon. - -La Fontaine se plaît toujours à développer le caractère du renard, et -il le fait sans cesse d'une manière gaie et comique. Les autres -fabulistes sont secs auprès de lui. - -FABLE VI. - -V. 5. _Fourbe_, moins commun que fourberie. - -V. 8. _Possible_, guères.. Mot que Vaugelas, Ménage et Thomas -Corneille ont condamné. L'usage a, depuis La Fontaine, confirmé leur -arrêt. - -V. 19. _Gésine..._ Mot vieilli, qui ne s'emploie guère que dans les -tribunaux. - - V. 25. Obligez-moi de n'en rien dire. - -C'est la première précaution du fourbe. La Fontaine ne manque pas ces -nuances, qui marquent les caractères et les passions. - -V. 29. _Sottes de ne pas voir, etc..._ La Fontaine a bien fait de -prévenir ses lecteurs sur cette invraisemblance avant qu'ils s'en -apperçussent eux-mêmes. Mais elle n'en est pas moins une tache dans -cette fable. Il n'est pas naturel que la faim ne force pas tous ces -animaux à sortir. - -FABLE VII. - -V. 1. ... _Où toujours il revient._ _Où_, pour _auquel_. Selon -d'Olivet, _auquel_ ne peut se supporter en vers: _où_ pour _auquel_ ne -peut se dire. Voilà les poètes bien embarrassés. Racine n'a point -reconnu cette règle de d'Olivet. - -FABLE VIII. - -Cette goutte que l'auteur personnifie pour la mettre en scène avec -l'araignée, est une idée assez bizarre et peu digne de La Fontaine. - -V. 11. ... _Aragne_, vieux mot conservé pour le besoin de la rime ou du -vers. - -FABLE IX. - -V. 16. ... _Vous êtes une ingrate._ Mot qui exprime à merveille un des -grands caractères de l'ingratitude, qui compte pour un bienfait le mal -qu'elle ne fait pas. - -FABLE X. - -V. 1. _On exposait en peinture._ Une femme d'esprit, lasse de voir -dans nos livres des peintures satyriques de son sexe, appliqua aux -hommes qui font les livres, la remarque du lion de cette fable. Elle -avait raison; mais les femmes ont mieux fait depuis: c'est de prendre -leur revanche, de faire des livres, et de peindre les hommes à leur -tour. - -FABLE XI. - -V. 1. ... _Gascon, d'autres disent Normand._ Cette incertitude, ce -doute où La Fontaine s'enveloppe avec l'apparence naïve de la bonne -foi historique, est bien plaisante et d'un goût exquis. - -On a critiqué, _et bons pour des goujats_, et l'on a eu raison; les -goujats n'ont que faire là. - -FABLE XII. - - V. 8. Tantôt on les eût vus côte à côte nager. - -Ce vers et les deux suivans sont d'une vérité pittoresque qui met la -chose sous les yeux. - -FABLE XIII. - -V. 13. ... _Louvats._ Mot de style burlesque, qui s'emploie, comme on -le sait, pour louveteau. - - V. 27. J'en conviens; mais de quoi sert-elle, - Avec des ennemis sans foi? - -La Fontaine se met ici à côté d'une grande question, savoir jusqu'à -quel point la morale peut s'associer avec la politique. - -FABLE XIV. - -V. 2. _Prouesse_, action de _preux_, vieux adjectif qui signifie, en -style marotique, _brave_, vaillant. - -FABLE XV. - -V. 8. _Depuis le temps de Thrace, etc._, n'est pas une tournure bien -poétique ni bien française: cependant elle ne déplaît pas, parce -qu'elle évite cette phrase: _depuis le temps où nous étions ensemble -dans la Thrace_. - -FABLE XVI. - -V. 25. .... _Assez hors de saison._ C'est mon avis, et je ne conçois -pas pourquoi La Fontaine s'est donné la peine de rimer cette -historiette assez médiocre. - -FABLE XVII. - - V. 19. Ce que je vous dis-là, on le dit à bien d'autres: - -La Fontaine, avec sa délicatesse ordinaire, indique les traitans -d'alors, tourne court bien vite, comme s'il se tirait d'un mauvais -pas. - -FABLE XVIII. - -Cette fable est charmante d'un bout à l'autre pour le naturel, la -gaîté, surtout pour la vérité des tableaux. - - -LIVRE QUATRIÈME. - -FABLE I. - - V. 5. Et qui naquîtes toute belle, - A votre indifférence près. - -Ces deux vers sont d'une finesse peu connue jusqu'à La Fontaine, mais -l'Apologue ne vaut rien. Quoi de plus ridicule que cette supposition -d'un lion amoureux d'une jeune fille, de l'entrevue du lion et du -beau-père de ce lion, qui se laisse limer les dents? Tranchons le mot, -tout cela est misérable. Il était si aisé à La Fontaine de composer un -Apologue dont la morale eût été comme dans celui-ci: - - Amour! Amour! quand tu nous tiens, - On peut bien dire adieu prudence. - -FABLE II. - -Cette petite aventure n'est point une fable: La Fontaine l'avoue -lui-même par ce vers: - - Ceci n'est pas un conte à plaisir inventé. - -Il s'en sert pour amener de la morale. - - V. 24. ... _Assuré._ Mauvaise rime. - - V. 27. Les conseils de la mer et de l'ambition. - -Expression très-noble et rapprochement très-heureux, qui réveille dans -l'esprit du lecteur l'idée du naufrage pour le marin et pour -l'ambitieux. - -FABLE III. - -Le commencement de cette fable est charmant. L'indignation de la -fourmi contre l'illusion de l'amour-propre, et l'aveuglement de la -fourmi qui se compare à elle, peint merveilleusement le délire de la -vanité; mais La Fontaine a eu tort d'ajouter - - V. 17. Et la dernière main que met à sa beauté - Une femme allant en conquête, - C'est un ajustement des mouches emprunté. - -D'abord ajustement n'est pas le mot propre. Ensuite le petit ornement -s'appelle mouche en français, et autrement dans une autre langue. -Cependant ce jeu de mots est plus supportable que tous ceux qui se -trouvent dans la réponse de la fourmi. - - V. 39. Les mouches de cour chassées: - Les mouchards sont pendus, etc. - -Ce sont de mauvais quolibets qui déparent beaucoup cette fable, dont -le commencement est parfait. On se passerait bien aussi du grenier et -de l'armoire des deux derniers vers. - -FABLE IV. - -Voici une fable presque parfaite. La scène du déjeûné, les questions -du seigneur, l'embarras de la jeune fille, l'étonnement respectueux du -paysan affligé, tout cela est peint de main de maître. Molière -n'aurait pas mieux fait. - -FABLE V. - -Jolie fable, parfaitement écrite d'un bout à l'autre; la seule -négligence qu'on puisse lui reprocher est la rime _toute usée_, qui -rime avec _pensée_. - -FABLE VI. - -V. 4. .... _Étroites._ La rime veut qu'on prononce _étrettes_, comme -on le faisait autrefois, et comme on le fait encore en certaines -provinces. C'est une indulgence que les poètes se permettent encore -quelquefois. - - V. 17. Plus d'un guéret s'engraissa. - -Ce ton sérieux emprunté des récits de bataille d'Homère, est d'un -effet piquant, appliqué aux rats et aux belettes. - - V. 50. N'est pas petit embarras. - -Il fallait s'arrêter à ces deux vers faits pour devenir proverbe. Les -six derniers ne font qu'affaiblir la pensée de l'auteur. - -FABLE VII. - -Le fait est faux, mais c'est une tradition ancienne. D'ailleurs, La -Fontaine évite plaisamment l'embarras d'une discussion; au surplus, on -ne voit pas trop quelle est la moralité de cette prétendue fable, qui -n'en est pas une. - -FABLE VIII. - - V. 18. Pline le dit: il faut le croire. - -Même défaut dans cet Apologue. Qu'y a-t-il d'étonnant qu'une idole de -bois ne réponde pas à nos voeux, et que, renfermant de l'or, l'or -paraisse quand vous brisez la statue? Que conclure de tout cela? qu'il -faut battre ceux qui sont d'un naturel stupide. Cela n'est pas vrai, -et cette méthode ne produit rien de bon.. - -FABLE IX. - - V. 1. Un paon muait, un geai prit son plumage, etc. - -Esope met une corneille au lieu d'un geai: la corneille valait mieux, -attendu qu'elle est toute noire; sa fantaisie de se parer des plumes -du paon n'en était que plus ridicule, et sa prétention plus absurde. -C'est Phèdre qui a substitué le geai à la corneille, et La Fontaine a -suivi ce changement, qui ne me paraît pas heureux. - -Lesseing, fabuliste allemand, a fait une fable où il suppose que les -autres oiseaux, en ôtant au geai les plumes du paon, lui arrachent -aussi les siennes: c'est ce qui arrive à tous les plagiaires. On finit -par leur ôter même ce qui leur appartient. - -FABLE X. - -V. 1. _Le premier, etc._ La précision qui règne dans ces quatre -premiers vers, exprime à merveille la facilité avec laquelle l'homme -se familiarise avec les objets les plus nouveaux pour lui et les plus -effrayans. Au reste, ce n'est pas là un Apologue. - -FABLE XI. - -V. 7. .... _L'avent ni le carême_, n'avaient que faire là. - - V. 13. Elle allégua pourtant les délices du bain. - -La Fontaine n'évite rien autant que d'être sec. Voilà pourquoi il -ajoute ces vers qui sont charmans, quoiqu'il pût s'en dispenser après -avoir dit: _Il n'était pas besoin de plus longue harangue_. - -FABLE XII. - - V. 2. Et la raison ne m'en est pas connue. - -Ni à moi non plus, attendu que cette fable n'est pas bonne. Alexandre -qui demande un tribut aux quadrupèdes, aux vermisseaux, ce lion -porteur de cet argent, et qui veut le garder pour lui, tout cela pèche -contre la sorte de vraisemblance qui convient à l'Apologue. Au reste, -la moralité de cette mauvaise fable, si l'on peut l'appeler ainsi, -retombe dans celle du loup et de l'agneau. - - La raison du plus fort est toujours la meilleure. - -FABLE XIII. - - V. 10. Or un cheval eut alors différent. - -Cette fable ancienne, l'une de celles qui renferment le plus grand -sens, était une leçon bien instructive pour les républiques grecques. - -Les trois derniers vers qui contiennent la moralité de la fable, n'en -indiquent pas assez, ce me semble, toute la portée. C'est aussi le -défaut que l'on peut reprocher au prologue. - -FABLE XIV. - -V. 1. _Les grands, etc._ La Fontaine ôte le piquant de ce mot, en -commençant par en faire l'application aux grands. Il ne fallait que le -dernier vers. - -FABLES XV ET XVI. - -Ces deux fables me paraissent assez médiocres, et on se passerait fort -bien du dicton picard. - -FABLE XVII. - -Pourquoi mettre ce mot de Socrate dans un recueil d'Apologues? - -FABLE XVIII. - - V. 4. C'est peindre nos moeurs, etc. - -Voilà le grand mérite des fables de La Fontaine, et personne ne -l'avait eu avant lui. - -Il était inutile d'ajouter _et non pas par envie_; le désir de -surpasser un auteur mort il y a deux mille quatre cents ans, ne peut -s'appeler _envie_. C'est une noble émulation qui ne peut être -suspecte. Celui même de surpasser un auteur vivant, ne prend le nom -d'envie que lorsque ce sentiment nous rend injuste envers un rival. - - V. _dernier_. Profiter de ces dards unis et pris à part. - -La consonnance de ce mot _dards_, placé à l'hémistiche avec la rime _à -part_, offense l'oreille. - -FABLE XIX. - - V. 1. Vouloir tromper le ciel, etc. - -Ces cinq premiers vers sont nobles et imposans, ils ont pourtant un -défaut. Il s'agit d'un prêtre d'Apollon, par conséquent d'un fourbe, -d'un payen incrédule, par conséquent d'un homme de bon sens; et La -Fontaine se fâche et parle comme s'il s'agissait du vrai dieu, d'un -prêtre du dieu suprême. - -Ce ridicule se trouve dans les histoires ancienne et romaine de -Rollin. Ce digne professeur s'emporte contre ceux qui ne croyaient pas -à Jupiter, à Neptune. Il suppose, sans y songer, que ces gens-là, nés -parmi nous, n'auraient pas cru à notre religion. - -FABLE XX. - -Cette petite pièce n'est point une fable; c'est une aventure très-bien -contée, dont La Fontaine tire une moralité contre les avares. Le trait -qui la termine, joint au piquant d'un saillie épigrammatique -l'avantage de porter la conviction dans les esprits. - -V. 13. _Son coeur avec_..... n'est ni harmonieux ni élégant; mais est -d'une vivacité et d'une précision qui plaisent. - -FABLE XXI. - -V. 1. _Un cerf s'étant sauvé...._ Cette fable est un petit -chef-d'oeuvre. L'intention morale en est excellente, et les plus -petites circonstances s'y rapportent avec une adresse ou un bonheur -infini. Observons quelques détails. - - V. 3. Qu'il cherchât un meilleur asyle. - -Voilà le dénouement préparé dès les trois premiers vers. - - V. 5. Mes frères... je vous enseignerai... - -Il parle là comme s'il était de leur espèce. - - V. 5. ... Les pâtis les plus gras. - -Voyez avec quel esprit La Fontaine saisit le seul rapport d'utilité -dont le cerf puisse être aux boeufs. - - V. 12. ... Les valets font cent tours, - L'intendant même. - -Maison très-bien tenue! tout le monde paraît à sa besogne et ne fait -rien qui vaille. - - V. 14. N'apperçut ni cor, ni ramure. - -Cela ne paraît guère vraisemblable, et voilà pourquoi cela est -excellent. - - V. 20. ... L'homme aux cent yeux... - -Cette courte périphrase exprime tout, et le discours du maître est -excellent.... _Je trouve bien peu d'herbe....... Cette litière est -vieille......_ Qu'ont fait les valets avec leurs cent tours? - - V. 34. Ses larmes ne sauraient... - -La Fontaine ne néglige pas la moindre circonstance capable de jeter de -l'intérêt dans son récit. - - _V. dernier._ Quant à moi, j'y mettrais encor l'oeil de l'amant. - -Ce dernier vers produit une surprise charmante. Voila de ces beautés -que Phèdre ni Esope n'ont point connues. - -FABLE XXII. - - V. 2. Voici comme Esope le mit - En crédit. - -Il fallait mettre ces deux vers en un, ce qui était facile, et ce qui -sauvait en même temps les trois rimes consécutives en _it_. - - V. 6. .... Environ le temps - Que tout aime.... - -Un mot suffit à La Fontaine pour réveiller son imagination mobile et -sensible. Le voilà qui s'intéresse au sort de cette alouette, qui a -passé la moitié d'un printemps sans aimer. - - V. 13. A toute force enfin elle se résolut - D'imiter la nature et d'être mère encore. - -L'importance que La Fontaine donne à cet oiseau est charmante. - -V. 24. .... _Avecque..._ Ce mot, dans La Fontaine, se trouve souvent -de trois syllabes, ce qui rend le vers pesant. On ne supporte plus -cette licence. - -V. 34. ... _Il a dit....._ Avec quelle vivacité est peint -l'empressement des enfans à rendre compte à leur mère. - -_Aider, écouter, manger_, mauvaises rimes, c'est dommage. On voudrait -que cette fable fût parfaite. - -V. 36. _S'il n'a dit que cela....._ Peut-on mettre la morale en action -d'une manière plus sensible et plus frappante? - - V. 50. Il a dit ses parens, mère! c'est à cette heure... - Non...... - -Comme la leçon se fortifie par la sécurité de l'alouette. - - V. 67. Voletans et se culbutans. - -Ce vers de sept syllabes entre deux vers de huit syllabes donne du -mouvement au tableau, et exprime le sens-dessus dessous avec lequel la -petite famille déménage. La Fontaine ne pouvait guère finir par une -plus jolie fable. - - -LIVRE CINQUIÈME. - -FABLE I. - -Vers 6. _Un auteur gâte tout..._ On voit, par ce petit prologue, que -La Fontaine méditait plus qu'on ne le croit communément sur son art et -sur les moyens de plaire à ses lecteurs. Madame de la Sablière -l'appelait un fablier, comme on dit un pommier; et d'après ce mot, on -a cru que La Fontaine trouvait ses fables au bout de sa plume. La -multitude de ses négligences a confirmé cette opinion; mais sa -négligence n'était que la paresse d'un esprit aimable qui craint le -travail de corriger, de changer une mauvaise rime, etc. Il y a -quelques négligences même dans ce Prologue: - - V. 11. Enfin si, dans mes vers, je ne plais et n'instruis, - Il ne tient pas à moi; c'est toujours quelque chose. - -Cela est commun et ne valait pas trop la peine d'être dit; mais il y a -plusieurs vers charmans, comme: - - V. 6. Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire; - Non qu'il faille bannir certains traits délicats: - Vous les aimez ces traits, et je ne les hais pas. - - V. 20. Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie. - -Ce vers et cent autres prouvent que La Fontaine ne manque point de -force, quoiqu'il ne s'en pique point; mais il la cache sous un air de -bonhommie. - - V. 27. Une ample comédie à cent actes divers. - -C'est là le grand mérite de La Fontaine, et c'est son secret qu'il -nous donne. Tous les fabulistes ont fait parler les animaux; mais La -Fontaine entre, plus qu'eux tous, dans le secret de nos passions, -quand il les fait parler. - -V. 31. .... _Aux belles la parole._ _Parole_ et _rôle_ riment -très-mal. La difficulté de la rime a fait pardonner cette faute à des -poètes moins négligés que La Fontaine. - -V. 33. _Un bûcheron...._ Cette fable, et les quatre suivantes, sont du -ton le plus simple. Elles n'ont ni de grandes beautés, ni de grands -défauts. Elles n'offrent rien de bien remarquable. - -FABLE II. - - V. 25. Au moindre hoquet qu'ils treuvent. - -_Treuvent... avecque..._ Ces mots-là, qu'on pardonnait autrefois, sont -devenus barbares. Je l'ai déjà observé, et je n'y reviendrai plus. - -FABLE III. - - V. 26. Quelques gros partisans... - -Voilà un bon trait de satyre, et il est plaisant de faire parler ainsi -le petit poisson. - -FABLE IV. - - V. 11. N'allât interpréter à cornes leur longueur. - -Ce tour n'est guère dans le génie de notre langue, et la grammaire -trouverait à chicanner; mais le sens est si clair que ce vers ne -déplaît pas. - - V. 20. ... Et cornes de licornes. - -Cette consonnance fait ici un très-bon effet, parce qu'elle arrête -l'esprit sur l'idée de l'exagération qu'emploient les accusateurs. - -FABLE V. - - V. 15. Mais tournez-vous de grâce... - -Molière n'aurait pas dit la chose d'une manière plus comique. - -FABLE VI. - -Voici une fable où La Fontaine retrouve ses pinceaux et sa poésie, ce -mélange de tours et cette variété de style qui est propre. La peinture -du travail des servantes, celle de l'instant de leur réveil, sont -parfaites. Dans la plupart des éditions, il y a une faute qui défigure -le sens, _toutes entraient en jeu_: il faut lire, vers 7, _tourets -entraient au jeu_. Ce sont de petits tours à dévider le fil. - -FABLE VII. - -Cette fable est visiblement une des plus mauvaises de La Fontaine. On -a déjà remarqué que le satyre, ou plutôt le passant, fait une chose -très-sensée en se servant de son haleine pour réchauffer ses doigts, -et en soufflant sur sa soupe afin de la refroidir; que la duplicité -d'un homme qui dit tantôt une chose et tantôt l'autre n'a rien de -commun avec cette conduite, et qu'ainsi il fallait trouver une autre -emblême, une autre allégorie pour exprimer ce que la duplicité a de -vil et d'odieux. - -FABLE VIII. - - V. 2. Que les tièdes zéphirs ont l'herbe rajeunie. - -Cette transposition, au lieu de _ont rajeuni l'herbe_, était autrefois -admise dans le style le plus noble; elle n'est plus reçue que dans le -style familier, et encore faut-il en user sobrement. Elle vieillit -tous les jours. - -_Prés... propriétés...._ Mauvaises rimes. - -V. 24. _Mon fils..._ L'hypocrite redouble de tendresse au moment où il -se croit sûr de réussir. - -FABLE IX. - - V. 10. ... Dès qu'on aura fait l'oût. - -L'_oût_. Vieux mot qui veut dire la moisson, et dont on se sert encore -en quelques provinces. - -FABLE X. - - V. 8. Dont le récit est menteur, - Et le sens est véritable. - -Toutes les fables, quand elles sont bien faites, doivent être dans le -même cas, et cacher un sens vrai sous le récit d'une action inventée. -D'où vient donc La Fontaine n'applique-t-il cette réflexion qu'à -l'Apologue actuel? Serait-ce qu'une montagne prête d'accoucher lui -aurait paru plus contraire à la vraisemblance qu'une lime qui adresse -la parole à un serpent? Cela serait une grande bonhommie. - - V. 14. Du vent. - -Ce vers de deux syllabes fait ici un effet très-agréable; et on ne -peut exprimer mieux la nullité de la production annoncée avec faste. - -FABLE XI. - -Celte fable n'est guère remarquable que par la simplicité du ton et la -pureté du style. - -FABLE XII. - -Cette fable est moins un apologue qu'une épigramme. Comme telle, elle -est même parfaite, et elle figurerait très-bien parmi les épigrammes -de Rousseau. - -FABLE XIII. - - Il crut que dans son corps elle avait un trésor. - -Cette consonnance de l'hémistiche et de la rime est désagréable à -l'oreille. - -FABLE XIV. - -Les deux derniers vers de cette petite fable sont devenus proverbe. - - D'un magistrat ignorant, - C'est la robe qu'on salue. - -FABLE XV. - -V. 2. ... _En de certains climats._ En Italie, par exemple, où l'on -marie la vigne à l'ormeau, au tilleul, etc. - -V. 6. _Broute sa bienfaitrice..._ Est une expression hardie, mais -amenée si naturellement, qu'on ne songe point à cette hardiesse. - -FABLE XVI. - - V. 13. Je ne crains que celle du temps. - -Cette idée très-philosophique, jetée dans le discours que La Fontaine -prête à la lime, fait beaucoup d'effet, parce qu'elle est entièrement -inattendue. - -FABLE XVII. - - V. 2. Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux? - -Cette raison de ne pas se moquer des misérables, a l'air d'être peu -noble et peu généreuse. En effet, une âme honnête ne se moquerait pas -des misérables, quand même elle serait assurée d'être toujours dans le -bonheur. Mais La Fontaine se contente de nous renvoyer au simple bon -sens, et fonde sa morale sur la nature commune et sur la raison -vulgaire. On a remarqué qu'il n'était pas le poète de l'héroïsme, -c'est assez pour lui d'être celui de la nature et de la raison. - - V. 15. Sur leur odeur ayant philosophé, - Conclut......... - Et Rustaut qui n'a jamais menti. - -La Fontaine se sert exprès de ces expressions qui appartiennent à -l'art de raisonner, que l'homme dit être son seul partage, et que -Descartes refuse aux animaux. - -FABLE XVIII. - - V. 9. Comme vous êtes roi, vous ne considérez - Qui ni quoi........ - -N'est-il pas plaisant de supposer que ce soit un effet nécessaire et -une suite naturelle de la royauté, de n'avoir d'égard ni pour les -choses ni pour les personnages? Ce tour est très-satyrique, et sa -simplicité même ajoute à ce qu'il a de piquant. - - V. 21. ... Dieu donna géniture. - -Les cinq rimes en _ure_ font un effet très-mauvais, et c'est pousser -la négligence, c'est-à dire la paresse un peu trop loin. Il était bien -aisé de corriger cela. - - V. 37. Ou plutôt la commune loi. - -Cela est vrai; mais s'il est ainsi, à quoi sert la morale en général, -et où est la morale de cette fable en particulier? Pour donner une -moralité à cet Apologue, il fallait faire entendre que l'esprit -consiste à s'élever au-dessus des illusions de l'amour propre, et que -notre véritable intérêt doit nous conseiller de nous défier sans cesse -de notre vanité. - -FABLE XIX. - -La manière dont le roi distribue les emplois de son armée est -très-ingénieuse; ces quatre vers qui expriment la moralité de cette -fable sont excellens, et le dernier surtout est parfait. - - Le monarque prudent et sage, - De ses moindres sujets sait tirer quelque usage, - Et connaît les divers talens. - Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens - -FABLE XX. - - V. 4. ... Du moins à ce qu'ils dirent. - -Cette suspension fait un effet charmant. Jusqu'à ce mot, on croirait -que l'ours est mort, ou du moins pris et enchaîné. - - V. 15. ... Il fallut le résoudre... se défaire. - -Ce mot de résoudre se prenait autrefois dans le sens que lui donne La -Fontaine. - - V. 28. ... Otons-nous, car il sent. - -Peut-on peindre mieux l'effet de la prévention? Cela me rappelle une -farce dans laquelle Arlequin est représenté, couchant dans la rue. Il -se plaint du froid. Scapin fait avec sa bouche le bruit d'un rideau -qu'on tire le long de sa tringle. Il demande à Arlequin comment il se -trouve à présent. Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de comparaison. - - V. 37. Il ma dit qu'il ne faut jamais - Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre. - -La morale dans la bouche de celui qui vient d'être châtié, fait ici un -effet d'autant meilleur que le trait est saillant et l'épigramme -excellente. - -FABLE XXI. - -Cette petite fable, ainsi que plusieurs de ce cinquième livre, est du -ton le plus simple: les deux meilleures sans contredit sont celles de -l'ours et celle de la vieille et les deux servantes. Nous serons plus -heureux dans le livre suivant. - - -LIVRE SIXIÈME. - -FABLE I. - - V. 1. Les fables ne sont pas, etc. - -Voici encore un Prologue, mais moins piquant et moins agréable que -celui du livre précédent; cependant on y reconnaît toujours La -Fontaine, ne fût-ce qu'à ce joli vers: - - V. 6. Et conter pour conter me semble peu d'affaires. - -Ce vers devrait être la devise de tous ceux qui font des fables et -même des contes. - - V. 18. ... L'un amène un chasseur... - -Cette fable et la suivante semblent être la même et n'offrir qu'une -seule moralité. Il y a cependant des différences à observer. Dans la -première, c'est un paysan qu'on ne peut accuser que d'imprudence, -quand il suppose que sa brebis n'a pu être mangée que par un loup. Il -se croit assez fort pour combattre cet animal, et trouve à décompter -quand il voit qu'il a affaire à un lion. Il n'en est pas de même de la -fable suivante. Celui qui en est le héros, sait très-bien qu'il va -combattre un lion, et cependant il est saisi de frayeur quand il voit -le lion paraître. C'est un fanfaron qui l'est, pour ainsi dire, de -bonne foi, et en se trompant lui-même. - -Il convenait, ce me semble, que La Fontaine exprimât cette différence -et donnât deux moralités diverses. Le paysan n'est nullement ridicule -et le chasseur l'est beaucoup. Je crois que la morale du premier -Apologue aurait pu être: _connaissez bien la nature du péril dans -lequel vous allez vous engager_. Et la morale du second: -_connaissez-vous vous-même, ne soyez pas votre dupe, et ne vous en -rapportez pas au faux instinct d'un courage qui n'est qu'un premier -mouvement_. Au surplus, l'exécution de ces deux fables est agréable, -sans avoir rien de bien saillant. - -FABLE III. - -V. 1. _Borée et le soleil..._ Voici une des meilleures fables. -L'auteur y est poète et grand poète, c'est-à dire grand peintre, comme -sans dessein et en suivant le mouvement de son sujet. Les descriptions -agréables et brillantes y sont nécessaires au récit du fait. Observons -tous ce vers imitatif... _siffle, souffle, tempête, etc._ N'oublions -par sur-tout ce trait qui donne tant à penser: - - ... Fait périr maint bateau; - Le tout au sujet d'un manteau. - -Enfin la moralité de la fable exprimée en un seul vers: - - Plus fait douceur que violence. - -Je n'y vois à critiquer que les deux mauvaises rimes de _paroles_ et -d'_épaules_. - -FABLE IV. - - V. 9. ... Pourvu que Jupiter, etc. - -L'idée de rendre sensible par une fable, que la Providence sait ce -qu'il nous faut mieux que nous, est très-morale et très-philosophique; -mais je ne sais si le fait par lequel La Fontaine veut la prouver est -vraisemblable. Il paraît certain que le laboureur qui disposerait des -saisons, aurait un grand avantage sur ceux qui sont obligés de les -prendre comme elles viennent, et qu'il consentirait volontiers à -laisser doubler ses baux à cette condition. A cela près, la fable est -très-bonne, quoiqu'un goût sévère critiquât peut-être comme trop -familiers et voisins du bas ces deux vers: - - V. 13. Enfin du sec et du mouillé, - Aussi-tôt qu'il aurait baillé. - - V. 16. Tranche du roi des airs, pleut, vente, etc. - -Ces mots _pleut_, _vente_, pour dire, _fait pleuvoir_, _fait venter_, -ne sont pas français en ce sens. - -Ce sont de ces verbes que les grammairiens appellent impersonnels, -parce que personne n'agit par eux; mais La Fontaine a si bien préparé -ces deux expressions, par ce mot _tranche de roi des airs_; ces mots, -_pleut_, _vente_, semblent en cette occasion si naturels et si -nécessaires, qu'il y aurait de la pédanterie à les critiquer. L'auteur -brave la langue française et a l'air de l'enrichir. Ce sont de ces -fautes qui ne réussissent qu'aux maîtres. - -FABLE V. - - V. 1. Un souriceau tout jeune, etc.... - -Voici encore une de ces fables qui peuvent passer pour un -chef-d'oeuvre. La narration et la morale se trouvent dans le dialogue -des personnages, et l'auteur s'y montre à peine, si ce n'est dans cinq -ou six vers qui sont de la plus grande simplicité. Le discours du -souriceau, la peinture qu'il fait du jeune coq, cette petite vanité, - - V. 20. Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique. - -Ce beau raisonnement, cette logique de l'enfance, il _sympathise avec -les rats_. - - V. 29. ... Car il a des oreilles - En figure aux nôtres pareilles. - -Tout cela est excellent, et le discours de la mère est parfait: pas un -mot de trop dans toute la fable, et pas une seule négligence. - -FABLE VI. - - V. 1. Les animaux au décès d'un lion. - -Cette fable écrite purement et où le fait est bien raconté, a, ce me -semble, le défaut de n'avoir qu'un but vague, incertain, et qu'on a de -la peine à saisir. - - V. _dernier_. A peu de gens convient le diadême, - -dit La Fontaine; mais il y avait bien d'autres choses renfermées dans -cet Apologue. La sottise des animaux qui décernent la couronne aux -talens d'un bateleur, devrait être punie par quelque catastrophe, et -il ne leur en arrive aucun mal. Les animaux restent sans roi. -L'assemblée se sépare donc sans rien faire. Le lecteur ne sait où il -en est, ainsi que les animaux que l'auteur introduit dans cette fable. - -FABLE VII. - -Fable très-bonne dans le genre le plus simple et presque sans -ornemens. - -FABLE VIII. - - V. 1. Le mulet d'un prélat... - - V. 15. Notre ennemi c'est notre maître. - -On ne cesse de s'étonner de trouver un pareil vers dans La Fontaine, -lui qui dit ailleurs: - - On ne peut trop louer trois sortes de personnes, - Les dieux, sa maîtresse et son roi. - -Lui qui a dit dans une autre fable: - - Je devais par la royauté - Avoir commencé mon ouvrage. - -On ne lui passerait pas maintenant un vers tel que celui-là, et on ne -voit pas pourtant qu'on le lui ait reproché sous Louis XIV. Les -écrivains de nos jours, qu'on a le plus accusés d'audace, n'ont pas -poussé la hardiesse aussi loin. On pourrait observer à La Fontaine -que notre maître n'est pas toujours notre ennemi, qu'il ne l'est pas -lorsqu'il veut nous faire du bien et qu'il nous en fait; que Titus, -Trajan furent les amis des Romains et non pas leurs ennemis; que -l'ennemi de la France était Louis XI, et non pas Henri IV. - -FABLE IX. - - V. 21. Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile. - -C'est-là un des Apologues de La Fontaine dont la moralité a le plus -d'applications, et qu'il faut le plus souvent répéter à notre vanité, -qui est, comme il dit ailleurs, - - Le pivot sur qui tourne aujourd'hui notre vie. - -FABLE X. - - V. 7. Avec quatre grains d'ellébore. - -C'était l'herbe avec laquelle on traitait la folie. Cette plante a -perdu chez nous cette propriété. - - V. 25. Croit qu'il y va de son honneur - De partir tard.... - -Toujours la vanité. - -V. 31. _Furent vains..._ La coupe de ce vers et ce monosyllabe au -troisième pied, expriment à merveille l'inutilité de l'effort que fait -le lièvre. - - V. 34. ... Et que serait-ce - Si vous portiez une maison? - -Trait admirable; la tortue non contente d'être victorieuse, brave -encore le vaincu. C'est dans la joie qui suit un avantage remporté, -que l'amour-propre s'épanche plus librement. La nature est ainsi faite -chez les tortues et chez les hommes. Louez une jolie pièce de vers, il -est bien rare que l'auteur n'ajoute, je n'ai mis qu'une heure, un -jour, plus ou moins; et s'il s'abstient de dire cette sottise, c'est -qu'il y réfléchit, c'est qu'il remporte une victoire sur lui-même, -c'est qu'il craint le ridicule. - -FABLE XI. - - V. 20. ... Quoi donc! dit le Sort en colère... - -Il faut convenir que l'âne n'a pas tout-à fait tort de se plaindre. Le -Destin, dans cette-fable-ci, a-presque autant d'humeur que Jupiter -dans la fable des grenouilles, du soliveau et de l'hydre. Mais j'ai -déjà observé que la morale de la résignation est toujours excellente à -prêcher aux hommes, bien entendu que le mal est sans remède. - -FABLE XII. - - V. _dernier_. .... Pour un pauvre animal, - Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal. - -Voici une de ces vérités épineuses qui ne veulent être dites qu'avec -finesse et avec mesure. La Fontaine y en met beaucoup; et ce dernier -vers, malgré son apparente simplicité, laisse entrevoir tout ce qu'il -ne dit pas. Cela vaut mieux que, _notre ennemi, c'est notre maître_. - -FABLE XIII. - - V. 2. Charitable autant que peu sage; - -Et à la fin, - - Il est bon d'être charitable; - Mais envers qui? c'est là le point. - -Voilà ce qu'il fallait peut-être développer. Il fallait faire voir que -la bienfaisance qui peut tourner contre nous-mêmes, ou contre la -société, est souvent un mal plutôt qu'un bien; que, pour être louable, -elle a besoin d'être éclairée. C'est-là la matière d'un bon Prologue. -La Fontaine en a fait de charmans sur des sujets moins heureux. Au -reste, il n'y a rien à dire à l'exécution de cet Apologue. Le tableau -du serpent qui se redresse, le vers - - V. 25. Il fait trois serpens de deux coups, - -mettent la chose sous les yeux. On pourrait peut-être critiquer, -_cherche à se réunir_, pour dire à réunir les trois portions de son -corps; mais La Fontaine a cherché la précision. - -FABLE XVI. - - V. 1. De par le roi des animaux, - . . . . . . . . . . . . . . - Fut fait savoir, etc. - -J'ai déjà observé que ces formules, prises dans la société des hommes -et transportées dans celle des bêtes, ont le double mérite d'être -plaisantes et de nous rappeler sans cesse que c'est de nous qu'il -s'agit dans les fables. - - V. 18. Pas un ne marque de retour. - -Peut-être était-il d'un goût plus sévère de s'arrêter là et de ne pas -ajouter les vers suivans, qui n'enchérissent en rien sur la pensée. -Cependant on a retenu les trois derniers vers de cet Apologue, et -c'est ce qui justifie La Fontaine. - - ..... Mais dans cet antre, - Je vois fort bien comme l'on entre, - Et ne vois pas connue on en sort. - -FABLE XV. - - V. 9. Sur celle qui chantait quoique près du tombeau. - -Voyez combien ce vers de sentiment jette d'intérêt sur le sort de -cette pauvre allouette. - - V. 12. Elle sent son ongle maligne. - -_Maligne_ rime très-mal avec _machine_. C'est ce qu'on appelle une -rime provinciale. - - V. 17. .... Ce petit animal - T'en avait-il fait davantage? - -Le défaut de cet Apologue est de manquer d'une exacte justesse dans la -morale qu'il veut insinuer. Ce défaut vient de ce qu'il est dans la -nature qu'un autour mange une allouette, et qu'il n'est pas dans la -nature bien ordonnée qu'un homme nuise à son semblable. De plus, -l'autour aurait bien pu manger l'alouette, quand celle-ci n'aurait pas -été prise dans le filet. - -FABLE XVI. - -Cette fable très-simple n'est susceptible d'aucune remarque -intéressante. - -FABLE XVII. - -Un chien qui est dans l'eau trouble l'eau, et ne saurait y voir -l'ombre de sa proie. Si ce chien était sur une planche ou dans un -bateau, il fallait le dire. - -FABLE XVIII. - - V. 1. Le phaéton d'une voiture à foin. - -Aucun poète français ne connaissait, avant La Fontaine, cet art -plaisant d'employer des expressions nobles et prises de la haute -poésie, pour exprimer des choses vulgaires ou même basses. C'est un -des artifices qui jette le plus d'agrément dans le style. - - V. 21. Hercule veut qu'on se remue. - -Vers charmant qui méritait de devenir proverbe, comme l'est devenu le -dernier vers: - - Aide-toi, le ciel t'aidera. - -Remarquons la vivacité du dialogue entre le charretier et la voix -d'Hercule. - -FABLE XIX. - - V. 7. Un des derniers se vantait d'être...... - -Le fond de cette fable est un fait arrivé dans une petite ville -d'Italie; mais le charlatan n'avait fait cette promesse qu'à l'égard -d'un sot, d'un stupide, et non pas d'un âne: cela était moins -invraisemblable, mais n'était pas si plaisant. Que fait La Fontaine? -Il charge, pour rendre la chose plus comique; à la place du stupide, -il met un âne, un âne véritable. Pour cela, il fait parler le -charlatan même. Scène entre le charlatan, le prince et un plaisant de -la cour. De ce fonds, qui était assez médiocre, La Fontaine sait tirer -des détails plaisans; et le tout finit par une leçon excellente. - -FABLE XX. - - V. 4. Chez l'animal qu'on appelle homme, - On la reçut à bras ouverts. - -Bonne satire de l'humanité en général; puis vient la satire de la -société, de l'homme civilisé qui n'a fait, par les conventions -sociales, que multiplier les sujets de discorde. La Fontaine ne sort -pas du ton de la plus simple bonhommie, et c'est ce qui rend cette -fable si piquante. La difficulté de loger la discorde, parce qu'il n'y -avait point de couvent de filles, est un trait imité de l'Arioste, qui -la loge chez les moines; mais La Fontaine qui voulait la loger chez -les époux, a su tirer parti de cette imagination de l'Arioste. - -FABLE XXI. - - V. 1. La perte d'un époux ne va pas sans soupirs. - -Le seul défaut de cette fable est de n'en être pas une. C'est une -pièce de vers charmante. Le Prologue est plein de finesse, de naturel -et de grâce. Tous ceux qui aiment les vers de La Fontaine, le savent -presque par coeur. - -Le discours du père à sa fille est à la fois plein de sentiment, de -douceur et de raison. La réponse de la jeune veuve est un mot qui -appartient encore à la passion ou du moins le paraît. La description -de divers changemens que le temps amène dans la toilette de la veuve; -ce vers: - - Le deuil enfin sert de parure; - -Et enfin le dernier trait: - - Où donc est le jeune mari? - -On ne sait ce qu'on doit admirer davantage. C'est la perfection d'un -poète sévère avec la grâce d'un poète négligé. - -ÉPILOGUE. - - V. 1. Loin d'épuiser une matière, - On n'en doit prendre que la fleur. - -On verra, par un grand nombre de fables du volume suivant, que La -Fontaine aurait bien fait de prendra pour lui-même le conseil qu'il -donne ici. On verra que plusieurs des fables qu'il fit dans sa -vieillesse, déparent un peu son charmant recueil. - -V. 5. _Il s'en va temps...._ Tournure un peu gauloise, mais qui n'est -pas sans grâce, pour dire, _il est bien temps_. - -V. 15. _Heureux!_ On sait que l'époux de Psyché, c'est l'Amour. - - -LIVRE SEPTIÈME. - -DÉDICACE A MADAME DE MONTESPAN. - - V. 1. L'Apologue est un don qui vient des immortels. - -Ce que dit La Fontaine est presque d'une vérité exacte, et est au -moins d'une vérité poétique. On trouve des Apologues jusques dans les -plus anciens livres de la bible. En voici un bien extraordinaire: - -_Les arbres voulurent un jour se choisir un Roi. Ils s'adressèrent -d'abord à l'olivier et lui dirent: règne. L'olivier répondit: je ne -quitterai pas le soin de mon huile pour régner sur vous. Le figuier -dit qu'il aimait mieux ses figues que l'embarras du pouvoir suprême. -La vigne donna la préférence à ses raisins. Enfin les arbres -s'adressèrent au buisson; le buisson répondit: Je vous offre mon -ombre._ - -On sent tout ce qu'il y a de hardi dans cette idée; et si on trouvait -une telle fable dans les écrits de ceux qu'on nomme philosophes, on -se récrierait contre cette audace. Heureusement le Saint-Esprit n'est -pas exposé aux persécutions, et ne les craint pas plus qu'il ne les -inspire ou ne les approuve. - - V. 23. Paroles et regards, tout est charme dans vous. - -Cet éloge est trop direct, et le goût délicat de madame de Montespan -eût sans doute été plus flatté d'une louange plus fine. Tout ce que -lui dit La Fontaine est assez commun; mais il y a deux vers bien -singuliers: - - V. 37. Et d'un plus grand maître que moi - Votre louange est le partage. - -Ce grand maître était, comme on le sait, Louis XIV. Peut-être un autre -que La Fontaine n'eut pas osé s'exprimer aussi simplement; mais la -bonhommie a bien des droits. - -FABLE I. - -Ce second volume ouvre par le plus beau des Apologues de La Fontaine, -et de tous ses Apologues. Outre le mérite de l'exécution, qui dans son -genre est aussi parfaite que celle du chêne et du roseau, cette fable -a l'avantage d'un fond beaucoup plus riche et plus étendu; et les -applications morales en sont bien autrement importantes. C'est presque -l'histoire de toute société humaine. - -Le lieu de la scène est imposant; c'est l'assemblée générale des -animaux. L'époque en est terrible, celle d'une peste universelle; -l'intérêt aussi grand qu'il peut être dans un Apologue, celui de -sauver presque tous les êtres; _hôtes de l'univers sous le nom -d'animaux_, comme a dit La Fontaine dans un autre endroit. Les -discours des trois principaux personnages, le lion, le renard et -l'âne, sont d'une vérité telle que Molière lui-même n'eût pu aller -plus loin. Le dénouement de la pièce a, comme celui d'une bonne -comédie, le mérite d'être préparé sans être prévu, et donne lieu à une -surprise agréable, après laquelle l'esprit est comme forcé de rêver à -la leçon qu'il vient de recevoir, et aux conséquences qu'elle lui -présente. - -Passons au détail. - -L'auteur commence par le plus grand ton... _Un mal qui répand la -terreur, etc..._ C'est qu'il veut remplir l'esprit du lecteur de -l'importance de son sujet, et de plus il se prépare un contraste avec -le ton qu'il va prendre dix vers plus bas. - - V. 13. Les tourterelles se fuyaient; - Plus d'amour, partant plus de joie. - -Quel vers que ce dernier! et peut-on mieux exprimer la désolation que -par le vers précédent?... _Les tourterelles se fuyaient._ Ce sont de -ces traits qui valent un tableau tout entier. - -Il paraît, par le discours du lion, qu'il en agit de très-bonne foi, -et qu'il se confesse très-complettement. Remarquons pourtant après ce -grand vers: - - V. 28. Même il m'est arrivé quelquefois de manger - -Remarquons ce petit vers... - - Le berger. - -Il semble qu'il voudrait bien escamoter un péché aussi énorme. On se -rappelle cet acteur qui, dans Dupuis et Desronais, escamote par sa -prononciation le mot de cette petite, _ste-p-tite fille_. - -Voyez ensuite ce scélérat de renard, ce maudit flatteur, qui ôte à son -roi le remords des plus grands crimes. - - V. 37. ... Vous leur fîtes, seigneur, - En les croquant beaucoup d'honneur. - -Puis vient ce trait de satire contre l'homme et contre ses prétentions -à l'empire sur les animaux, reproche qui est assez grave à leurs yeux -pour justifier leur roi d'avoir mangé _le berger_ même. Aussi le -discours du renard a un grand succès. - -Je ne dirai rien des grandes puissances qui se trouvent innocentes, -mais pesons chaque circonstance de la confession de l'âne. - - V. 49. .... J'ai souvenance.... - Qu'en un pré de moines passant.... - -Il ne faisait que passer. L'intention de pécher n'y était pas. Et puis -un pré de _moines_! la plaisante idée de La Fontaine d'avoir choisi -des _moines_, au lieu d'une commune de paysans, afin que la faute de -l'âne fût la plus petite possible, et la confession plus comique. - - V. 56. Un loup quelque peu clerc..... - -Voilà la science et la justice aux ordres du plus fort, comme il -arrive, et n'épargnant pas les injures, _ce pelé, ce galeux, etc._ - -Enfin vient la morale énoncée très-brièvement: - - V. 63. Selon que vous serez heureux ou misérable, - Les jugemens de cour vous rendront blanc ou noir. - -Non-seulement les jugemens de cour, mais les jugemens de ville et je -crois ceux de village. Presque partout, l'opinion publique est aussi -partiale que les lois. Partout on peut dire comme Sosie dans -l'Amphytrion de Molière: - - Selon ce que l'on peut être, - Les choses changent de nom. - -FABLE II. - - V. 6. Ne trouvez pas mauvais..... - -Je ne sais pourquoi La Fontaine parle ainsi. On sait qu'il fut marié. -Oublierait-il sa femme? Rien n'est plus vraisemblable; il vécut loin -d'elle presque toute sa vie. Au surplus, après un Apologue excellent, -voilà une fable fort médiocre, et même on peut dire que ce n'est pas -une fable. C'est une aventure fort commune qui ne méritait guère la -peine d'être rimée. - -FABLE III. - - V. 1. Les Lévantins, etc... - -On verra à la fin pourquoi La Fontaine met le lieu de la scène dans le -Levant. - - V. 2. .... Las des soins d'ici bas, - . . . . . . . . . . . . - Se retira, etc..... - -Remarquez ces expressions qui appartiennent à la langue dévote. C'est -ainsi que Molière met tous les termes de la mysticité dans la bouche -de Tartuffe. - - V. 5. La solitude était profonde. - -Ces mots si simples, si usités, deviennent plaisans ici, parce que -cette solitude était un vaste _fromage_. - - V. 10. .... Que faut-il davantage? - -Quelle modération! - - V. 11. .... Dieu prodigue ses biens... - -Allusion bien mesurée à la richesse de ceux qui ont renoncé aux biens -du siècle. - - V. 14. Des députés... - -Otez des huit vers suivans ces mots de _Rats_, _Chats_, _Ratopolis_, -vous croiriez qu'il s'agit d'une grande république, et que c'est ici -une narration de Vertot ou de Rollin. - - V. 25. Les choses d'ici bas ne me regardent plus. - -Nous avons vu un peu plus haut le prétexte de la dévotion cacher le -goût de toutes les jouissances. Nous voyons l'égoïsme et la dureté -monacale, cachés sous l'air de la sainteté. C'est après avoir parlé du -ciel, qu'il ferme sa porte a ces pauvres gens. L'auteur de Tartuffe -dut être bien content de cette petite fable. C'est vraiment un -chef-d'oeuvre. Un goût sévère n'en effacerait qu'un seul mot, c'est -celui d'_argent_ dans le récit du voyage des députés. Il fallait un -terme plus général, celui de provisions, par exemple. - - V. 35. Je suppose qu'un moine.... - -C'est pour cela qu'il a mis la scène dans le Levant. Que de malice -dans la prétendue bonhommie de ce vers! et c'est le même auteur qui -vous a dit si crûment: _votre ennemi, c'est votre maître_. -Craignait-il plus les moines que les rois? Peut-être n'avait-il pas -tout-à fait tort. - -FABLE IV. - - V. 1. Un jour sur ses longs pieds.... - -M. de Voltaire critique ces deux vers comme d'un style ignoble et bas. -Il me semble qu'ils ne sont que familiers, qu'ils mettent la chose -sous les yeux, et que ce mot _long_ répété trois fois exprime -merveilleusement la conformation extraordinaire du héron. - -A l'occasion de ce mot l'_oiseau_, qui finit le vers 12, et qui -recommence une autre phrase, je ferai quelques remarques que j'ai -omises jusqu'à présent sur la versification de La Fontaine. Nul poète -n'a autant varié la sienne par la césure et le repos de ses vers, par -la manière dont il entremêle les grands et les petits, par celle dont -il croise ses rimes. Rien ne contribue autant à sauver la poésie -française de l'espèce de monotonie qu'on lui reproche. Le genre dans -lequel La Fontaine a écrit, est celui qui se prêtait le plus à cette -variété de mesure, de rimes et de vers; mais il faut convenir qu'il a -été merveilleusement aidé par son génie, par la finesse de son goût, -et par la délicatesse de son oreille. - -FABLE V. - - V. 4. ... Notez ces deux points-ci. - -La Fontaine a raison d'arrêter l'attention de son lecteur sur le bon -esprit de cette jeune personne, qui a songé à tout; mais que de grâces -dans cette précision: _notez ces deux points-ci!_ - - V. 25. Sans chagrin quoiqu'en solitude. - -Pourquoi donc le dit-elle? Pourquoi y pense-t-elle? La Fontaine nous -le dit plus bas. - - V. 40. Le désir peut loger chez une précieuse. - -Quelle finesse dans cette peinture du coeur! - - V. 30. Déloger quelques jeux, quelques ris, puis l'amour. - -Peut-on exprimer avec plus de grâces cette idée si peu agréable en -elle-même? - -_Sa préciosité._ Ce mot est employé si naturellement qu'on ne songe -pas qu'il est nouveau, et peut-être de l'invention de La Fontaine. On -sait que le mot _précieuse_ se prenait d'abord en bonne part; il -voulait dire simplement des femmes distinguées par l'agrément de leur -conversation et par leurs connaissances. Et en effet, de telles femmes -sont d'un grand prix. Mais ce mérite devint bientôt une prétention, et -plusieurs se rendirent ridicules; on distingua alors différentes -espèces de _précieuses_, mais le nom fut encore respecté. Molière -même, pour ne pas se brouiller avec un corps si dangereux, appela -_précieuses ridicules_ celles qu'il mit sur la scène; depuis ce temps -le mot _précieuse_ se prit en mauvaise part, et c'est en ce sens que -La Fontaine s'en sert dans cette petite historiette, qu'il lui plaît -d'appeler une fable. - -FABLE VI. - - V. 11. Peuple ami du démon.... - -C'est-à-dire, ami de cet esprit, de ce folet. - - V. 43. Les grands seigneurs leur empruntèrent. - -Comme La Fontaine glisse cette circonstance avec une apparente -naïveté! - - V. 49. ... Trésor, fuyez: et toi, déesse, - Mère du bon esprit.... - -On voit que La Fontaine parle ici d'abondance de coeur. C'est ce -sentiment qui anime ici son style, et lui inspire cette invocation. - - V. 53. Avec elle ils rentrent en grâce. - -Ne dirait-on pas que c'est une souveraine à la clémence de laquelle il -faut recourir, quand on a fait l'imprudence de la quitter pour la -fortune? - - V. 58. Le follet en rit avec eux. - -La Fontaine, au commencement de cette fable, a établi que le follet -était l'ami de ces bonnes gens, et s'intéressait véritablement à eux. -Cependant le follet n'a aucun regret qu'ils aient perdu cette -abondance tant désirée. Il en est au contraire fort aise, parce qu'il -voit qu'ils seront plus heureux dans la médiocrité. Peut-on rendre la -morale plus aimable et plus naturelle? - -FABLE VII. - - V. 28. Fut parent de Caligula. - -La note de Coste, qui est au bas de la page, n'explique rien. Caligula -était non-seulement cruel, mais bizarre et capricieux; et on ne savait -souvent comment échapper à sa férocité. En voici un exemple. _Sa soeur -Drusile étant morte, il la mit au rang des déesses. Il fit mourir ceux -qui la pleuraient, et ceux qui ne la pleuraient pas: les premiers, -parce qu'ils pleuraient une déesse; les autres, parce qu'ils étaient -contens de sa mort._ C'est à ce trait et à quelques autres de la même -espèce que La Fontaine fait allusion en parlant du lion de cette -fable. C'est ce qui n'est point indiqué par la note de Coste. - -FABLE VIII. - - V. 3. .... Non ceux que le printemps - Mène à sa cour..... - -Tournure poétique qui a l'avantage de mettre en contraste, dans -l'espace de dix vers, les idées charmantes qui réveillent le printems, -les oiseaux de Vénus, etc... et les couleurs opposées dans la -description du peuple vautour. - - V. 27. Au col changeant.... - -Description charmante, qui a aussi l'avantage de contraster avec le -ton grave que La Fontaine a pris dans les douze ou quinze vers -précédens. - - V. 41. Tenez toujours divisés les méchans. - -Ceci n'est pas à la vérité une règle de morale: ce n'est qu'un conseil -de prudence; mais il ne répugne pas à la morale. - -FABLE IX. - - V. 1. Dans un chemin montant..... - -Ces cinq premiers vers n'ont rien de saillant; mais ils mettent la -chose sous les yeux avec une précision bien remarquable. La Fontaine -emploie près de vingt vers à peindre les travaux de la mouche, et son -sérieux est très-plaisant; mais peut-être fallait-il être La Fontaine -pour songer air moine qui dit son bréviaire. - -Ce petit Apologue est un des plus parfaits: aussi a-t-il donné lieu au -proverbe, _la mouche du coche_. - -FABLE X. - -Cette fable est charmante jusqu'à l'endroit _adieu veau, vache, etc._ - -Ne passons pas à La Fontaine sa mauvaise rime de _transportée_ et -_couvée_. - -Quelques gens de goût ont blâmé, avec raison, ce me semble, la femme -_en danger d'être battue; le récit qui en fut fait en une farce_; tout -cela est froid; mais La Fontaine, après cette petite chute, se relève -bien vîte. Que de grâces et de naturel dans la peinture qu'il fait de -cette faiblesse, si naturelle aux hommes, d'ouvrir leur âme à la -moindre lueur d'espérance! Il se met lui-même en scène, car il ne se -pique pas d'être plus sage que ses lecteurs; et voilà un des charmes -de sa philosophie. - -FABLE XI. - -Nous ne ferons aucune remarque sur cette méchante petite historiette à -qui La Fontaine a fait, on ne sait pourquoi, l'honneur de la mettre en -vers. Elle a d'ailleurs l'inconvénient de retomber dans la moralité de -la précédente, qui vaut cent fois mieux; aussi personne ne parle de -_Messire Jean Chouart_, mais tout le monde sait le nom de la pauvre -_Perrette_. - -FABLE XII. - - V. 9. Pauvres gens! je les plains; car on a pour les fous, etc. - -C'était le caractère de La Fontaine; et c'est ce qui a rendu sa satire -moins amère que celle de tant d'autres satiriques, qui ont pour les -fous plus de colère que de pitié. - - V. 17. Le repos? le repos, trésor si précieux, - Qu'on en faisait jadis le partage des dieux? - -Tout le monde a retenu ces deux vers qui expriment si bien le voeu -d'une âme douce et insouciante; mais ce sentiment est encore mieux -exprimé dans le charmant morceau de la fin de cet Apologue: _Heureux -qui vit chez soi, etc._ - - V. 28. Cherchez, dit l'autre ami, etc. - -Cette amitié là n'est pas bien vive, ce n'est pas comme celle des deux -amis du _Monomotapa, livre 8, fable II_. Mais dans cette fable-ci, il -y a un des deux amis qui est un avare ou un ambitieux; et ces gens-là -sont aimés froidement et aiment encore moins. - - V. 31. Vous reviendrez bientôt.... - -Celui-ci connaît le monde et a bien pris son parti. - - V. 33. L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare..... - -Vers admirable. En effet, l'ambition dans nos états modernes n'est -guère que de l'avarice. Cela est si vrai qu'on demande sur les places -les plus honorables: combien cela vaut-il? quel en est le revenu? - - V. 41. Bref, se trouvant à tout, et n'arrivant à rien... - -Ce vers-là devrait être la devise de certains vieux courtisans que -l'on connaît. - - V. 5. ... Des temples à Surate. - -Voilà qu'il se fait marchand. - - V. 78. Il ne sait que par oui-dire. - -La Fontaine est toujours animé, toujours plein de mouvement et -d'abondance, lorsqu'il s'agit d'inspirer l'amour de la retraite, de la -douce incurie, de la médiocrité dans les désirs. Voyez cette -apostrophe: _Et ton empire, Fortune!_ Et puis cette longue période qui -semble se prolonger comme les fausses espérances que la fortune nous -donne, et l'adresse avec laquelle il garde pour la fin: _Sans que -l'effet aux promesses réponde_. Ce sont là de ces traits qui -n'appartiennent qu'à un grand poète. - -FABLE XIII. - - V. 2. Et voilà la guerre allumée. - Amour, tu perdis Troie;... - -Quelle rapidité! quel mouvement! quel rapprochement heureux des -petites choses et des grands objets! c'est un des charmes du style de -La Fontaine. - - V. 5. Où du sang des dieux même on vit le Xanthe teint. - -Ce beau vers est un peu gâté par la dureté des deux dernières syllabes -_Xanthe teint_. - - V. 9. Plus d'une Hélène, etc.... - -Rien de plus naturel que cette expression, après avoir parlé de la -guerre de Troie. - - V. 13. Ses amours, qu'un rival, etc.... - -Quel doux regret, quel sentiment dans cette répétition! Le reste du -tableau est de la plus grande force et figurerait dans une ode. - - V. 23. Tout cet orgueil périt, etc.... - -Ce vers est très-beau, mais il fallait s'arrêter là. La plaisanterie -sur le caquet des femmes est usée et peu digne de La Fontaine; -d'ailleurs ce caquet des poules n'avait rien de nouveau pour le coq. - -FABLE XIV. - - V. 3. ... N'exigea de péage. - -Belle expression qui rajeunit une idée commune. - - V. 12. Bref, il plut dans son escarcelle. - -La Fontaine, en disant qu'il plut dans la bourse de ce marchand, a -voulu exprimer avec force qu'il avait fait fortune, sans qu'il l'eût -mérité par ses soins et par sa prévoyance; comme il a soin de dire -ensuite que, s'il fut ruiné, ce fut par son imprudence, par sa faute, -et même pour avoir trop dépensé. Mais, à la fin de son Apologue, il en -exprime trop longuement la moralité. Il fallait passer bien vite à ces -deux vers admirables: - - Le bien nous le faisons: le mal c'est la Fortune. - On a toujours raison, le Destin toujours tort. - -FABLE XV. - - V. 6. C'est un torrent, qu'y faire? il faut qu'il ait son cours. - Cela fut et sera toujours. - -Il est aisé de voir qu'il y a ici, dans les mots, une contradiction -qui nuit à la liaison des idées. Un torrent réveille l'idée d'une -chose qui passe, et _cela fut et sera toujours_, exprime précisément -l'idée contraire. - - V. 10. Perdait-on un chiffon, avait-on, etc..... - -Ces cinq vers sont charmans. C'est une peinture de moeurs qui est -encore fidèle de nos jours; et ce dernier trait: _Pour se faire -annoncer ce que l'on desirait_, développe les derniers replis du coeur -humain. - -Il y a un mot d'omis dans l'imprimé, il faut lire: - - Chez la devineresse aussitôt on courait. - -Sans quoi il n'y a point de vers. Voyez le vers 13. - - Fallut deviner. - -Dans ce style familier, on peut supprimer _il_ et dire _fallut_ au -lieu de _il fallut_. - - Et gagner malgré soi... - -C'est en partie ce qui arriva au Médecin malgré lui de Molière. - - Force écoutans.... - -Le lecteur croit que La Fontaine va ajouter, parce que cet orateur est -l'oracle du barreau. Point du tout; il ajoute, _demandez-moi -pourquoi_, et se moque à la fois et du public et de l'avocat. C'est -une épée à deux tranchans. C'est l'art des grands maîtres de savoir se -jouer à propos de leur sujet. - -FABLE XVI. - - V. 6. ... Faire à l'Aurore sa cour, - Parmi le thym et la rosée. - -La Fontaine possède cet art, _qui dit sans s'avilir les plus petites -choses_, selon l'expression de Boileau; mais nous verrons cette idée -exprimée encore bien plus poétiquement dans la fable quinzième du -livre 10. - - V. 19. .... Où lui-même il n'entrait qu'en rampant! - -Elle voudrait en dégoûter Jeannot Lapin, car elle n'est pas elle-même -bien sûre de ses droits. - - V. 20. Et quand ce serait un royaume. - -Il est plaisant de voir l'importante question de la propriété -très-bien discutée à l'occasion d'un trou de lapin. Le dénouement de -cette fable ressemble un peu à celui de l'huitre et des plaideurs, -sauf qu'il est plus tragique pour les parties disputantes. - -FABLE XVII. - - V. 1. Le serpent a deux parties. - -Cette fable écrite du style le plus simple, et bien moins ornée que -les précédentes, n'est pas d'une grande application dans nos moeurs; -mais elle en avait beaucoup dans nos anciennes démocraties. - -Je n'aime pas ces petits vers, - - V. 8. Pour le pas.... - V. 11. Et lui dit: - -Tout cela me paraît de pures négligences; mais il y en a deux -très-bons. - - V. 28. Le ciel eut pour ses voeux une bonté cruelle. - Souvent sa complaisance a de méchans effets. - -FABLE XVIII. - -La petite aventure que raconte ici La Fontaine, arriva à Londres vers -ce temps-là, et donna lieu à cette pièce de vers, qu'il plaît à La -Fontaine d'appeler une fable. - - V. 14. J'en dirai quelque jour les raisons amplement. - -Cela n'a l'air que d'une plaisanterie: cependant La Fontaine s'avisait -quelquefois de traiter des sujets de philosophie et de physique, -auxquels il n'entendait pas grand-chose. Il s'est donné la peine de -faire un poème en quatre chants sur le quinquina. Au reste le Prologue -de cette fable-ci serait excellent, si on faisait une coupure après le -treizième vers; que l'on passât tout de suite au trentième, _quand -l'eau courbe un bâton_. Tout ce que dit le poète, est exprimé avec -autant d'exactitude que pourrait en avoir un philosophe qui écrirait -en prose. - - V. 47. Qui présageait sans doute un grand événement. - -On croyait encore que les astres avaient de l'influence sur nos -destinées. - - V. 54. Peuple heureux! quand pourront les Français, - Se donner comme vous entiers à ces emplois? - -Ne serait-il pas mieux de dire? - - Unir, ainsi que vous, les arts avec la paix! - -Car _emplois_ ne rime même plus aux yeux, depuis qu'on a adopté -l'orthographe de Voltaire pour le mot _Français_. - - -LIVRE HUITIÈME. - -FABLE I. - -Ce premier Apologue est parfait; non qu'il soit aussi brillant, aussi -riche de poésie, aussi varié, que le sont quantité d'autres. Ce n'est -que le ton d'une raison sage, simple et tranquille. On a dit que -Boileau était le premier parmi nous qui eût mis la raison en vers. Il -me semble qu'il est le premier qui ait mis en vers les préceptes de la -raison, en matière de goût et de littérature; mais La Fontaine a mis -en vers les préceptes de la raison universelle, comme Molière y a mis -ceux qui sont relatifs à la société; et ces deux empires sont plus -étendus que ceux du goût et de la littérature. - -Le ton du Prologue est touchant comme il devait l'être sur un sujet -qui intéresse tous les hommes. Quel vers que celui-ci! - - V. 5. Ce temps, hélas! embrasse tous les temps. - -Et à la fin de la pièce, quoi de plus admirable que cet autre: - - V. _dernier_. Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret. - -FABLE II. - - V. 1. Un savetier chantait, etc.... - -Voici un Apologue d'un ton propre à bannir le sérieux du précédent. -C'est La Fontaine dans tout son talent, avec sa grâce, sa variété -ordinaire. La conversation du savetier et du financier ne serait pas -indigne de Molière lui-même; il dut être sur-tout frappé du trait: - - V. 45. Si quelque chat faisait du bruit; - Le chat prenait l'argent, etc... - -Et de cet autre: - - V. 37. ... Dans sa cave il enserre - L'argent et sa joie à la fois. - -Il y a un autre trait qui dut donner à rêver à Molière, c'est celui, -_plus content qu'aucun des sept Sages_. Molière, si philosophe, et -malgré sa philosophie, si malheureux, dut faire quelque attention à ce -vers. Ne relevons pas quelques mauvaises rimes, comme celle de -_monsieur_, qu'on pardonnait alors parce qu'elle rimait aux yeux; et -cette autre, _naïveté et curé_. - -FABLE III. - - V. 5. .... Il en est de tous arts. - -Je ne sais ce que cela veut dire. Veut-il dire que, dans toutes les -professions, il y a des gens qui se mêlent de médecine? en ce cas, -cela est mal exprimé. Ce n'est pas sa coutume. - - V. 10. .... Daube, au coucher du roi, - Son camarade absent.... - -On dit, sur ce trait, dans l'éloge de La Fontaine: _Suis-je dans -l'antre du lion? suis-je à la cour?_ On pourrait presque ajouter que -l'illusion se prolonge jusqu'à la fin de cette charmante fable. - -FABLE IV. - - V. 1. La qualité d'ambassadeur. - -Ce M. de Barillon était l'un des plus aimables hommes du siècle de -Louis XIV. Il était intime ami de madame de Sévigné, à qui il disait: -_En vérité, celui qui vous aime plus que moi vous aime trop_. Il avait -le plus grand talent pour les négociations, comme on le voit dans les -mémoires de _Dalrimple_ imprimés de nos jours; mais de son temps, il -ne passait que pour un homme de beaucoup d'esprit et un homme de -plaisir. C'est qu'il méprisait la charlatannerie de sa place, et -qu'alors cette morgue faisait plus d'effet qu'à présent. - -Au reste, le Prologue que lui adresse ici La Fontaine me paraît assez -médiocre; mais la petite historiette qui fait le sujet de cette -prétendue fable, est très-agréablement contée. - - V. 65. Nous sommes tous d'Athènes en ce point... - -Est une transition très-heureuse. Et quand La Fontaine ajoute qu'il -s'amuserait du conte de _Peau-d'âne_, il peint les effets de son -caractère. Il eut la constance d'aller voir, trois semaines de suite, -un charlatan qui devait couper la tête à son coq, et la lui remettre -sur le champ. Il est vrai qu'il trouvait toujours des prétextes de -différer jusqu'au lendemain. On avertit La Fontaine que le lendemain -n'arriverait pas. Il en fut d'une surprise extrême. - -FABLE V. - - V. 1. Par des voeux importuns, etc.... - -Cette distribution égale de huit vers pour le Prologue, et de huit -autres pour la fable, rappelle ce que nous avons dit dans la note sur -celle du coq et de la perle, _liv. I, fable 20_. - -FABLE VI. - - V. 1. Rien ne pèse autant qu'un secret: - -Cette petite historiette, dont la moralité n'est pas neuve, est bien -joliment contée. _Renommée_, _journée_, mauvaise rime. Le dialogue des -deux femmes est très-naturel. C'est un des talens de La Fontaine, et -voilà ce que n'ont pas les autres fabulistes. - -FABLE VII. - - V. 1. Nous n'avons pas les yeux à l'épreuve des belles. - -Lamotte, fabuliste très-inférieur à La Fontaine, a rapproché ces deux -idées dans un vers fort heureux. Il dit que les juges ont -très-souvent, - - Pour les présens des mains, pour les belles des yeux. - - V. 6. S'était fait un collier, etc.... - -Précision très-heureuse et qui fait peinture. - - V. 7. Il était tempérant plus qu'il n'eût voulu l'être. - -Vers très-plaisant, qui exprime à merveille le combat entre l'appétit -du chien, et la victoire que son éducation le force à remporter sur -lui-même. - - V. 25. .... Et, lui sage, il leur dit: - -Il est difficile de blâmer la conduite de ce chien; cependant comme il -est, dans cette fable, le représentant, d'un échevin ou d'un prévôt des -marchands, La Fontaine n'aurait pas dû lui donner l'épithète de -_sage_. Il a l'air d'approuver par ce mot ce voleur qui suit l'exemple -des autres: proposition insoutenable en morale. Mais l'échevin doit -dire: _Messieurs, volez tant qu'il vous plaira, je ne puis l'empêcher, -je me retire_. Mais d'où vient le même fait offre-t-il un résultat -moral si différent, quant au chien et quant à l'échevin? La cause de -cette différence vient de ce que le chien n'étant pas obligé d'être -moral, en admire son instinct dont il fait ici un très-bon usage. Mais -l'homme étant oblige de mettre la moralité dans toutes ses actions, il -cesse, lorsqu'elles n'en ont pas, de faire un bon usage de sa raison. - -FABLE VIII. - - V. 2. Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite. - -Cela est vrai; et quand on le possède, on n'est pourtant qu'un -_rieur_, un _plaisant_, et c'est un triste rôle. On dit avec raison: -_l'honnête homme ne met aucune affiche_. - - V. 26. J'en doute, etc.... - -Je ne sais pas pourquoi. La plaisanterie n'est point du tout mauvaise, -surtout dans la bouche d'un de ces hommes que les anciens appelaient -_parasites_. - -FABLE IX. - - V. 1. Un rat, hôte d'un champ, etc... - -On reconnaît tout le talent de La Fontaine dans le discours du rat, -dans la peinture de l'huitre bâillant au soleil, dans celle du rat -surpris au moment où l'huitre _se referme_; et voyez comme ce dernier -mot est rejeté au commencement du vers, par une suspension qui met la -chose sous les yeux, et le naturel de la leçon qui termine la phrase. - -On peut blâmer, dans le discours du rat, ce vers: - - V. 16. J'ai passé les déserts; mais nous n'y bûmes point. - -C'est quelque propos populaire et trivial dont on se passerait bien; -mais il n'appartient qu'à La Fontaine de rendre cette sorte de naturel -supportable aux honnêtes gens; nous en verrons plus bas un autre -exemple dans la fable du singe et du léopard. - - V. 34. Cette fable contient plus d'un enseignement. - -Il n'en faut qu'un dans une fable bien faite. J'aurais voulu que La -Fontaine exprimât l'idée suivante: _Quand on est ignorant, il faut -suppléer au défaut d'expérience par une sage réserve et par une -défiance attentive_. - -FABLE X. - - V. 4. Il fût devenu fou: la raison d'ordinaire.... - -Nul poète, nul auteur ne prêche plus souvent l'amour de la retraite, -et ne la fait aimer davantage. Mais la retraite et la solitude absolue -sont deux choses bien différentes. La première est le besoin du sage, -et la seconde est la manie d'un fou insociable; c'est ce que La -Fontaine exprime si bien dans ces vers charmans: - - V. 14. Il aimait les jardins, était prêtre de Flore, - Il l'était de Pomone encore. - Ces deux emplois sont beaux: mais je voudrais parmi - Quelque doux et discret ami. - -Nous verrons ce sentiment, développé avec plus de grâce et d'intérêt -encore, dans la fable suivante et dans celle des deux pigeons. - -FABLE XI. - - V. 2. L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre. - -Après ce vers qui dit tout, La Fontaine n'ajoute plus rien. Quelle -grâce encore et quelle mesure dans ce mot, _dit-on?_ Avec moins de -goût, un autre poète aurait fait une sortie contre les amis de notre -pays. C'est l'art de La Fontaine de faire entendre beaucoup plus qu'il -ne dit. - - V. 9. Morphée avait touché le seuil de ce palais. - -Toujours quelque grand trait de poésie, sans jamais blesser le -naturel. - - V. 16. J'ai mon épée, allons.... - -Voici qui paraît bien français, et l'on croirait que nous ne sommes -point au Monomotapa. - - V. 18. .... Voulez-vous qu'on l'appelle? - -Nous ne sommes plus en France; nous voilà dans le fond de l'Afrique. - - V. 21. Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu. - -Quel sentiment dans ce mot, _un peu_. La fin de cet Apologue est -au-dessus de tout éloge, tout le monde le sait par coeur. - -FABLE XII. - - V. 1. Une chèvre, un cochon, etc.... - -Cette fable est très-bien écrite et parfaitement contée; mais quelle -morale, quelle règle de conduite peut-on en tirer? Aucune. La Fontaine -l'a bien senti. - - V. 29. Dom pourceau raisonnait en subtil personnage. - Mais que lui servait-il?... - -Il en conclut, avec raison, que, dans les malheurs certains, le moins -prévoyant est encore le plus sage. Mais peut-on se donner ou s'ôter -la prévoyance? Dépend-il de nous de voir plus ou moins loin? Il ne -faut pas conduire ses lecteurs dans une route sans issue. - -FABLE XVIII. - - V. 1. Un marchand grec, etc.... - -J'ai déjà observé que c'est la manière de Pilpai d'amener une fable à -la suite d'une historiette; et on sent combien cette manière est -défectueuse. La vérité que veut établir ici La Fontaine, n'avait nul -besoin de cette espèce de Prologue: c'est ce qu'on verra aisément, en -sautant le Prologue et en commençant à ces mots: _Il était un berger, -etc....._ - -FABLE XIX. - - V. 4. L'autre riche, mais ignorant. - -Il serait très-malheureux que l'utilité de la science ne pût se -prouver que dans une circonstance aussi fâcheuse que la ruine d'une -ville. La société ordinaire offre une multitude d'occasions, où ses -avantages deviennent frappans; et l'Apologue de La Fontaine ne prouve -pas assez en faveur de la science. Il laisse à l'ignorant trop de -choses à répondre. Au surplus, il faut toujours supposer qu'il s'agit -de la science unie au bon sens; car, comme a dit Molière: - - Un sot savant est sot, plus qu'un sot ignorant. - -FABLE XX. - - V. 1. Jupiter voyant nos fautes.... - -Cette fable pouvait avoir plus d'intérêt et plus de vraisemblance chez -les anciens, qui attribuaient à différens dieux différens départemens. -Mais elle ne signifie pas grand chose pour nous qui admettons une -providence, dispensatrice immédiate des biens et des maux. - -N'oublions pas de remarquer un vers charmant: - - V. 41. Tout père frappe à côté. - -Mais La Fontaine a tort de revenir sur cette idée, et de dire huit -vers après: - - V. 49. On lui dit qu'il était père. - -Ce dernier vers ne peut faire aucun effet après l'autre. - -FABLE XXI. - - V. 5. Un citoyen du Mans, etc.... - -Cette fable rentre un peu dans celle du mouton, du pourceau et de la -chèvre, avec cette différence que le chapon est plus maître d'échapper -à son sort. Il faut supposer que le chapon s'envole de la basse-cour -pour n'y plus revenir, ce que pourtant La Fontaine ne dit pas. Au -reste, elle est contée plus gaiment que l'autre. - - V. 16. Les chapons ont en nous fort peu de confiance, - Soit instinct, soit expérience. - -Cela est plaisant; et le chapon qui - - V. 19. Devait le lendemain être d'un grand souper! - -Je voudrais seulement que l'Apologue finît par un trait plus saillant. - -FABLE XXII. - - V. 9. Les derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie - Le filet.... - -Cette suspension est pleine de goût.... Le chat est pris. - - V. 16. Sont communes en mon endroit. - -Il veut dire, ont été fréquentes à mon égard. Cela n'est pas bien -exprimé; mais remarquons qu'il feint d'avoir déjà reçu du rat -plusieurs services. Il sait qu'on est porté à faire du bien à ceux -auxquels on en a déjà fait. - -Le résultat de cette fable n'est pas une leçon de morale, mais elle -est un conseil de prudence; et cette prudence n'a rien dont la morale -soit blessée. Ainsi l'Apologue est très-beau. - -FABLE XXIII. - - V. 1. Avec grand bruit et grand fracas. - -Voyez comme La Fontaine varie ses tons; voyez comme il monte, comme il -descend avec son sujet. Opposez à cette peinture du torrent, celle de -la rivière, huit ou dix vers plus bas. Remarquons aussi ce trait de -poésie du voyageur qui va traverser - - V. 23. Bien d'autres fleuves que les nôtres. - -On peut objecter que, dans cette fable, le marchand est forcé de -passer la rivière, comme il a été forcé de passer le torrent, et que -la fable serait meilleure, c'est-à-dire, la vérité que l'auteur veut -établir mieux démontrée, si le marchand, ayant le choix de passer par -la rivière, ou par le torrent, eût préféré la rivière. Cela peut être, -mais il en résulterait que la fable est bonne et pourrait être -meilleure. - -FABLE XXIV. - - V. 1. Laridon et César,.... - -Voici une fable qui, pour être courte, n'en est pas moins une des -meilleures de La Fontaine. La morale surtout en est excellente. Sans -croire, comme certains philosophes, que la nature partage également -bien tous ses enfans, il est pourtant certain que c'est l'éducation -qui met, entre un homme et un autre, l'énorme différence qui s'y -trouve quelquefois: c'est d'ailleurs une opinion qu'on ne saurait trop -répandre, parce qu'elle est le meilleur moyen d'encourager les -réformes que l'on peut faire dans l'éducation, réformes sans -lesquelles il est impossible de changer les fausses opinions et les -mauvaises moeurs. - - V. 4. Hantaient l'un les forêts, et l'autre la cuisine. - -La naissance est la même, mais l'éducation est, comme on voit, bien -différente. - - V. 6. Mais la diverse nourriture... - -Ce mot se prenait alors, même dans le style noble, pour synonyme -d'éducation. Corneille l'emploie plusieurs fois en ce sens. - - V. 18. Tourne-broches par lui, etc.... - -Il est plaisant d'avoir supposé que nos chiens appelés tourne-broches -viennent de cette belle origine, comme d'avoir fait honneur au -marmiton du surnom de son élève. - - V. 19 ... A part.... hasards. - -Cette consonnance déplaît à l'oreille. - -Les quatre derniers vers sont parfaits. - -FABLE XXV. - - V. 1. Les vertus devraient être soeurs. - -Ce petit Prologue est excellent; mais il amène une fable à mon gré -bien médiocre. La Fontaine a beau dire que chacun est sot et gourmand, -il ne l'est pas au point de donner la moindre vraisemblance à cet -Apologue. Il était aisé d'établir la même morale sur une supposition -moins absurde. - - V. 38. Tout cela c'est la mer à boire. - -M. de Voltaire critique ce vers comme plat et trivial. Il me semble -que ce qui rend excusable ici cette expression populaire, c'est -qu'elle fait allusion à une fable où il s'agit de boire une rivière. - -FABLE XXVI. - - V. 1. Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire! - -_Pensers_; le penser est un mot poétique, pour la _pensée_. - - V. 3. Mettant de faux milieux entre la chose et lui. - -Vers très-heureux. En effet, une idée fausse qui nous empêche de -porter sur une chose un jugement sain, est comme un voile interposé -entre nous et l'objet que nous voulons juger. - - V. 13. ..... Disaient-ils en pleurant. - -Il faut supposer que ce sont les ambassadeurs qui pleurent; car on ne -pleure pas en écrivant, en envoyant des ambassadeurs pour une affaire -de cette espèce. Cependant ce qui ferait croire que c'est le peuple -qui parle, ce sont les vers suivans: - - V. 14. ... La lecture a gâté Démocrite. - Nous l'estimerions plus s'il était ignorant. - - V. 17. Peut-être même ils sont remplis - De Démocrites infinis. - -Je ne sais pourquoi La Fontaine ajoute ces deux vers. Il n'est pas -absurde de dire qu'il y a un nombre infini de mondes, mais qu'ils -soient pleins de Démocrites, je ne sais ce que cela veut dire. - - V. 22. Il connaît l'univers et ne se connaît pas. - -On a appliqué ce vers à l'homme en général. - - V. 39. Le sage est ménager du temps et des paroles. - -Vers devenu proverbe. - - V. 47. En quel sens est donc véritable.... - -La Fontaine prend l'air du doute, par respect pour l'écriture, dont -ces paroles sont tirées. - -FABLE XXVII. - - V. 1. Fureur d'accumuler, monstre, etc.... - -Cette fable commence avec la même violence qu'une satire de Juvénal; -c'est contre les avares que La Fontaine exerce le plus sa satire. - - V. 5. ... A ma voix comme à celle du sage... - -Remarquons comme La Fontaine évite toujours de se donner pour un sage. - - V. 9. Jouis.--Je le ferai, etc.... - -Tout ce dialogue est d'une vivacité et d'une précision admirables. - -Au reste, des deux Apologues suivans, le premier, sans être excellent, -me paraît beaucoup meilleur que l'autre. Il n'est pas impossible qu'un -chasseur ayant tué un daim et un faon, y veuille joindre une perdrix, -mais qu'un loup devant quatre corps se jette sur une corde d'arc, cela -ne me paraît pas d'une invention bien heureuse. Les meilleurs -Apologues sont ceux où les animaux se trouvent dans leur naturel -véritable. - - -LIVRE NEUVIÈME. - -FABLE I. - - V. 2. J'ai chanté des animaux. - -Nous avançons dans notre carrière, et La Fontaine avance vers la -vieillesse; car tous les livres de cette seconde partie n'ont pas été -donnés à la fois: même la plupart des fables du douzième livre ne -parurent que plusieurs années après les autres, et quelques-unes de -ces derniers livres se ressentent de l'âge de l'auteur; il y en a qui -rentrent tout-à-fait dans la moralité des fables précédentes; d'autres -qui ont une moralité vague et indéterminée; d'autres enfin qui n'en -ont pas du tout. Cependant La Fontaine se relève quelquefois et se -montre avec tout son talent, soit dans des fables entières, soit dans -des morceaux plus ou moins considérables. - - V. 22. Que les gens du bas étage, - -Pourquoi La Fontaine leur pardonnerait-il plus le mensonge qu'aux -autres? Le mensonge est vil par-tout, et par-tout il est destructeur -de toute société. - - V. 29. Et même qui mentirait - Comme Esope et comme Homère. - -Cela est trivial à force d'être vrai. C'est jouer sur les mots que de -confondre ces deux idées. Quel rapport y a-t-il, dit Bacon, entre les -mensonges des poètes et ceux des marchands? Le mal moral du mensonge -réside dans le dessein de flatter, d'affliger, de tromper ou de nuire. - - V. 38. Sans fin, et plus, s'il se peut: - -Ce mot, _et plus, s'il se peut_, est ridicule. Tout ce Prologue pêche -par un défaut de liaison dans les idées, et aucune beauté de détail ne -rachète ce défaut. - -Les deux historiettes suivantes ne sont point des fables, et n'étaient -la matière que de deux petits contes épigrammatiques. Le conseil de -prudence qui les termine, n'est pas assez imposant pour mériter tant -d'apprêts. - -FABLE II. - - V. 1. Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre: - -Cette fable est célèbre et au-dessus de tout éloge. Le ton du coeur -qui y règne d'un bout à l'autre, a obtenu grâce pour les défauts -qu'une critique sévère lui a reprochés. Le discours du premier des -deux pigeons: - - V. 5. .... Qu'allez-vous faire? - Voulez-vous quitter votre frère? - -Est plein de traits de sentiment. - - V. 8. Non pas pour vous, cruel, etc.... - V. 11. Encor si la saison, etc.... - V. 16. Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, - Bon souper, bon gîte, et le reste? - -Quelle grâce, quelle finesse sous-entendues dans ce petit mot _et le -reste_, caché comme négligemment au bout du vers? - -Tout le morceau de la fin, depuis _amans, heureux amans_, est, s'il -est possible, d'une perfection plus grande. C'est l'épanchement d'une -âme tendre, trop pleine de sentimens affectueux, et qui les répand -avec une abondance qui la soulage. Quels souvenirs et quelle -expression dans le regret qui les accompagne! On a souvent imité ce -morceau, et même avec succès, parce que les sentimens qu'il exprime -sont cachés au fond de tous les coeurs, mais on n'a pu surpasser ni -peut-être égaler La Fontaine. - -Lamotte, qui a fait un examen détaillé de cette fable, dit qu'on ne -sait quelle est l'idée qui domine dans cet Apologue, ou des dangers du -voyage, ou de l'inquiétude de l'amitié, ou du plaisir du retour après -l'absence. Si au contraire, dit-il, le pigeon voyageur n'eût pas -essuyé de dangers, mais qu'il eût trouvé les plaisirs insipides loin -de son ami, et qu'il eût été rappelé près de lui par le seul besoin de -le revoir, tout m'aurait ramené à cette seule idée, que la présence -d'un ami est le plus doux des plaisirs. Cette critique de Lamotte -n'est peut-être pas sans fondement; mais que dire contre un poète qui, -par le charme de sa sensibilité, touche, pénètre, attendrit votre -coeur, au point de vous faire illusion sur ses fautes, et qui sait -plaire même par elles? On est presque tenté de s'étonner que Lamotte -ait perdu, à critiquer cette fable, un temps qu'il pouvait employer à -la relire. - -FABLE III. - - V. 1. Le singe avec le léopard. - -Voilà encore une de ces fables qui ne pouvaient guère réussir que dans -les mains de La Fontaine. Le sujet, si mince, prend tout de suite de -l'agrément, et en quelque sorte un intérêt de curiosité, par l'idée de -donner aux discours des personnages la forme et le ton des charlatans -de la foire. C'est par-là qu'il fait passer ce propos populaire, -_arrive en trois bateaux_; on pardonne ce trait en faveur de -_l'argent qu'on rendra à la porte_. D'après un trait de la vie de La -Fontaine, que j'ai raconté, on a vu qu'il allait quelquefois entendre -les charlatans de place, et on voit par cette fable qu'il ne perdait -pas son temps. - -FABLE IV. - - V. 1. Dieu fait bien ce qu'il fait, etc.... - -Le simple bon sens qui a dicté cet Apologue, est supérieur à toutes -les subtilités philosophiques ou théologiques, qui remplissent des -milliers de volumes sur des matières impénétrables à l'esprit humain. -Le paysan _Mathieu Garo_ est plus célèbre que tous les docteurs qui -ont argumenté contre la providence. - -FABLE V. - - V. 4. Qu'ont les pédans de gâter la raison.... - -Après les avares, ce sont les pédans contre lesquels La Fontaine -s'emporte avec le plus de vivacité. Au reste, cette fable rentre -absolument dans la même moralité que celle du jardinier et son -seigneur. (_livre 5, fable 4_.) Mais celle-ci est fort inférieure à -l'autre. Remarquons pourtant ce vers charmant: - - Gâtait jusqu'aux boutons, douce et frêle espérance.... - -La Fontaine s'intéresse à toute la nature animée. - -FABLE VI. - -Un statuaire qui fait une statue, et voilà tout; ce n'est pas-là le -sujet d'un Apologue: aussi cette prétendue fable n'est-elle qu'une -suite de stances agréables et élégantes. Tout le monde a retenu la -dernière. - - Chacun tourne en réalités, - Autant qu'il peut ses propres songes. - L'homme est de glace aux vérités, - Il est de feu pour les mensonges. - -Le mouvement: _il sera Dieu_, appartient à un véritable enthousiasme -d'artiste. Aussi La Fontaine remarque-t-il que la statue était -parfaite. - -Je ne sais pourquoi La Fontaine fait souvent le mot _poète_ de deux -(trois?) syllabes. Boileau et ses contemporains ne lui en donnent -jamais que deux. - -FABLE VII. - - V. 1. Une souris tomba du bec d'un chat-huant.... - -Je n'ai pas le courage de faire des notes sur une si méchante fable, -qui rentre d'ailleurs dans le même fond que celui de la fable XVIII du -livre deuxième. C'est un fort mauvais présent que Pilpai a fait à La -Fontaine. Remarquons seulement ce vers: _on tient toujours du lieu -dont on vient_... Si La Fontaine a voulu dire: _on se ressent toujours -de ses premières habitudes, c'est-à dire, de son éducation_; cette -maxime peut se soutenir et n'a rien de blâmable; mais s'il a voulu -dire: _on se ressent toujours de son origine_, il a débité une maxime -fausse en elle-même et dangereuse; il est en contradiction avec -lui-même, et il faut le renvoyer à sa fable de César et de Laridon. - - V. 79. Parlez au diable, employez la magie - -est encore un vers répréhensible, en ce que La Fontaine a l'air de -supposer qu'il y ait une magie et qu'on puisse parler au diable. - -FABLE VIII. - - V. 5. On en voit souvent dans les cours. - -La Fontaine, qui vante si souvent Louis XIV sur ses guerres et sur ses -conquêtes, avait ici une belle occasion de lui donner des éloges plus -justes et mieux mérités. Il pouvait le louer d'avoir banni ces fous de -cour si multipliés en Europe, d'avoir substitué à cet amusement -misérable, les plaisirs nobles de l'esprit et de la société. C'était -un sujet sur lequel il était aisé de faire de beaux ou de jolis vers. -La Fontaine avait le choix. On ne l'eût point accusé de flatterie; et -il aurait eu la gloire de contribuer peut-être à faire cette réforme -dans les cours de quelques souverains, qui conservaient ce ridicule -usage. - -FABLE IX. - - V. 1. Un jour deux pèlerins, etc.... - -Cette fable est parfaite d'un bout à l'autre. La morale, ou plutôt la -leçon de prudence qui en résulte, est excellente. C'est un de ces -Apologues qui ont acquis la célébrité des proverbes, sans en avoir la -popularité basse et ignoble. - -Rien ne forme autant le goût que la comparaison entre deux grands -écrivains dont la manière est différente. Transcrivons ici cet -Apologue mis en vers par Boileau, et qui termine sa seconde épître. - - Un jour, dit un auteur, n'importe en quel chapitre, - Deux voyageurs à jeun rencontrèrent une huître. - Tous deux la contestaient, lorsque dans leur chemin, - La justice passa la balance à la main. - Devant elle, à grand bruit ils expliquent la chose. - Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause. - La justice, pesant ce droit litigieux, - Demande l'huitre, l'ouvre, et l'avale à leurs yeux; - Et par ce bel arrêt terminant la bataille: - Tenez, voilà, dit-elle à chacun, une écaille. - Des sottises d'autrui nous vivons au palais; - Messieurs, l'huitre était bonne; adieu, vivez en paix.» - -On voit quel avantage La Fontaine a sur Boileau. Celui-ci, à la -vérité, a plus de précision; mais en la cherchant, il n'a pu éviter la -sécheresse. _N'importe en quel chapitre_, est froid et visiblement là -pour la rime. _Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause._ Cela -n'a pas besoin d'être dit; et les deux parties ne sont point par-là -distinguées des autres plaideurs. A la vérité, les deux derniers vers -sont plus plaisans que dans La Fontaine; mais le mot _sans dépens_ de -La Fontaine, équivaut, à peu-près, à _Messieurs, l'huitre était -bonne_. - -La Fontaine ne s'est point piqué de la précision de Boileau. Il -n'oublie aucune circonstance intéressante. _Sur le sable_, l'huitre -est fraîche, ce qui était bon à remarquer; aussi le dit-il -formellement, _que le flot y venait d'apporter_, et ce mot fait image. - -L'appétit des plaideurs lui fournit deux jolis vers qui peignent la -chose. - - V. 3. Ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent: - A l'égard de la dent il fallut contester. - L'un se baissait déjà.... - L'autre le pousse, etc.... - -Voilà comme cela a dû se passer. Le discours des plaideurs anime la -scène. L'arrivée de _Perrin Dandin_ lui donne un air plus vrai que -celui de la justice, qui est un personnage allégorique. Je voudrais -seulement que les deux pélerins fussent à jeun comme ceux de Boileau. - -Cette fable de l'huitre et des plaideurs est devenue, en quelque -sorte, l'emblême de la justice, et n'est pas moins connue que l'image -qui représente cette divinité, un bandeau sur les yeux et une balance -à la main. - -FABLE X. - - V. 1. Autrefois carpillon fretin. - -Après l'Apologue précédent, dont la moralité est si étendue, en voici -un où elle est très-étroite et très-bornée. Elle rentre même dans -celle d'une autre fable, comme La Fontaine nous le dit dans son petit -Prologue assez médiocre. - - V. 10. Ce que j'avançai lors, de quelque trait encor. - -Cela n'avait pas besoin d'être appuyé de cette consonnance de _lors_ -et d'_encor_ insupportable à l'oreille. Il n'y avait qu'à mettre ce -_qu'alors j'avançai_, _etc..._ Il est impardonnable d'être si -négligent. - -FABLE XI. - - V. 1 Je ne vois point de créature. - -Je ne sais comment La Fontaine a pu faire une aussi mauvaise petite -pièce sur un sujet de morale si heureux: tout y porte à faux. La -providence a établi les lois qui dirigent la végétation des arbres et -des blés, qui gouvernent l'instinct des animaux, qui forcent les -moutons à manger les herbes, et les loups à manger les moutons. C'est -elle qui a donné à l'homme la raison qui lui conseille de tuer les -loups. Ne dirait-on pas, suivant La Fontaine, que nous sommes obligés, -en conscience, à en conserver l'espèce? Si cela est, les Anglais, qui -sont parvenus à les détruire dans leur île, sont de grands scélérats. -Que veut dire La Fontaine avec cette permission donnée, aux moutons de -retrancher l'excès des blés, aux loups de manger quelques moutons? -Est-ce sur de pareilles suppositions qu'on doit établir le précepte de -la modération, précepte qui naît d'une des lois de notre nature, et -que nous ne pouvons presque jamais violer sans en être punis? Toute -morale doit reposer sur la base inébranlable de la raison. C'est la -raison qui en est le principe et la source. - -FABLE XII. - - V. 10. Maint cierge aussi fut façonné. - -Autre mauvaise fable. Quelle bizarre idée de prêter à un cierge la -fantaisie de devenir immortel, et pour cela de se jeter au feu. - - V. 13. Et nouvel Empédocle.... - -Que La Fontaine adopte ce conte ridicule sur Empédocle, on peut le lui -passer; mais comment lui pardonner l'_Empédocle de cire_? On s'est -moqué de Lamotte pour avoir appelé une grosse rave, un _phénomène -potager_. - -FABLE XIII. - - V. 8. Eh! qu'est-ce donc que le tonnerre? - -Le tonnerre n'est point un huissier. C'est le bruit formé par le choc -des nuages inégalement chargés d'un fluide électrique. C'est un -résultat d'une des lois de la puissance divine, comme tous les -météores, tous les phénomènes, ou plutôt toute la nature. Il prouve -cette puissance; mais il ne l'annonce pas plus que la neige ou la -pluie. Les découvertes sur l'électricité ne laissent rien à désirer à -cet égard, et nous ont donné de nouvelles raisons d'admirer l'Être -suprême. Je ne ferai point de remarques sur cette fable, qui est -ancienne et conforme aux idées que les payens avaient de leur Jupiter. - -FABLE XIV. - - V. 3. C'était deux vrais tartuffes, etc.... - -Cette fable est très-agréablement contée; mais la moralité en est -vague et indéterminée. L'auteur a l'air de blâmer le renard, en -disant: - - V. 33. Le trop d'expédiens peut gâter une affaire. - -Et cependant le renard fait ce qu'il y a de mieux pour se sauver, et -ce qui le sauve très-souvent. La Fontaine ajoute, à propos -d'expédiens: - - V. 35. N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon. - -Il ne songe pas qu'il est en contradiction avec lui-même, et que, dans -la fable XXIII du douzième livre, il dit, à propos d'une ruse -admirable d'un renard, qui ne réussit que la première fois: - - V. 49. Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème. - -FABLE XV. - - V. 1. Un mari fort amoureux... - -Je dirais volontiers, sur cette fable, ce que disait un mathématicien, -après avoir lu l'Iphigénie de Racine: _Qu'est-ce que cela prouve?_ -Quelle morale y a-t-il à tirer de-là? - -Remarquons cependant trois jolis vers: - - V. 13. Mais quoi! si l'amour n'assaisonne - Les plaisirs que l'amour nous donne, - Je ne vois pas qu'on en soit mieux. - -FABLE XVI. - - V. 1. Un homme n'ayant plus, etc... - -Cette fable n'est que le récit d'une aventure dont il ne résulte pas -une grande moralité. J'y ferai, par cette raison, très-peu de -remarques. - - V. 8.... De goûter le trépas. - -C'est-à-dire, de prolonger les souffrances de la mort: cela ne me -paraît pas heureusement exprimé. - - V. 20. Absent. - -Ce petit vers de deux syllabes exprime merveilleusement la surprise de -l'avare, en voyant la place vide et son argent disparu. - - V. 29. L'avare rarement finit ses jours sans pleurs. - -Ce vers et les trois suivans sont très-bons. - - V. 34. Ce sont là de ses traits, etc.... - -J'ai déjà dit un mot sur le danger de faire jouer un trop grand rôle à -la fortune dans un livre de morale, et de donner aux jeunes gens -l'idée d'une fatalité inévitable. - -FABLE XVII. - - V. 1. Bertrand avec Raton; etc.... - -Voici enfin un Apologue digne de La Fontaine. Les deux animaux qui -sont les acteurs de la pièce, y sont peints dans leur vrai caractère. -Le lecteur est comme présent à la scène. La peinture du chat tirant -les marrons du feu, est digne de Téniers. Il y a, dans la pièce, -plusieurs vers que tout le monde a retenus, tels que celui-ci: - - V. 3. D'animaux malfaisans c'était un très-bon plat. - - V. 12. Nos galans y voyaient double profit à faire, - Leur bien premièrement, et puis le mal d'autrui. - -Madame de Sévigné fut extrêmement frappée de cet Apologue, quand La -Fontaine le lui montra, et disait à madame de Grignan: _Pourquoi -n'écrit-il pas toujours de ce style?_ - -Je trouve cependant que la moralité de la fable manque de justesse. Il -me semble que les princes qui servent un grand souverain dans ses -guerres, sont rarement dans le cas de Raton. Si ce sont des princes -dont le secours soit important, ils sont dédommagés par des subsides -souvent très-forts. Si ce sont de petits princes, alors ils servent -dans un grade militaire considérable, ont de grosses pensions, de -grandes places, etc... Enfin, cette fable me paraît s'appliquer -beaucoup mieux à cette espèce très-nombreuse d'hommes timides et -prudens, ou quelquefois de fripons déliés qui se servent d'un homme -moins habile, dans des affaires épineuses dont ils lui laissent tout -le péril, et dont eux-mêmes doivent seuls recueillir tout le fruit. Ce -n'est même qu'en ce dernier sens, que le public applique ordinairement -cette fable. - -FABLE XVIII. - - V. 1. Après que le Milan, etc... - -Cet Apologue est bien inférieur au précédent. La seule moralité qui en -résulte, ne tend qu'à épargner au malheureux opprimé quelques prières -inutiles que le péril lui arrache. Cela n'est pas d'une grande -importance. - - V. 4. ... Tomba dans ses mains, etc... - -C'est une métaphore, pour dire, en son pouvoir; autrement il faudrait, -dans ses griffes. - -FABLE XIX. - -L'objet de cette fable me paraît, comme celui de la précédente, d'une -assez petite importance. _Haranguez de méchans soldats, et ils -s'enfuiront_. Eh bien! c'est une harangue perdue. Que conclure de-là? -Qu'il faut les réformer et en avoir d'autres (quand on peut), ou s'en -aller et laisser là la besogne. Cette fable a aussi le défaut de -rentrer dans la morale de plusieurs autres Apologues, entre autres -dans celle de la fable IX du douzième livre, _qu'on ne change pas son -naturel_. - -Quant au style, n'oublions pas ce dernier trait. - - V. 25. Un loup parut, tout le troupeau s'enfuit. - Ce n'était pas un loup, ce n'en était que l'ombre. - -Voyez quel effet de surprise produit ce dernier vers, et avec quelle -force, quelle vivacité ce tour peint la fuite et la timidité des -moutons. - - * * * * * - -En reportant les yeux sur les fables contenues dans ce neuvième livre, -on peut s'apercevoir que La Fontaine baisse considérablement. De -dix-neuf Apologues qu'il contient, nous n'en avons, comme on a vu, que -quatre excellens, _le gland et la citrouille_, _l'huitre et les -plaideurs_, _le singe et le chat_, et _les deux pigeons_, pour qui -seuls il faudrait pardonner à La Fontaine toutes ses fautes et toutes -ses négligences. - - -LIVRE DIXIÈME. - - V. 1. Iris je vous louerais, il n'est que trop aisé: - -Madame de la Sablière était en effet une des femmes les plus aimables -de son temps, très-instruite, et ayant plusieurs genres d'esprit. Elle -avait donné un logement dans sa maison à La Fontaine, qu'elle -regardait presque comme un animal domestique; et après un déplacement, -elle disait: Je n'ai plus, dans mon ancienne maison, que moi, mon -chat, mon chien, et mon La Fontaine. En même temps qu'elle voyait -beaucoup l'auteur des fables, elle était, mais en secret, une des -écolières du fameux géomètre Sauveur; mais elle s'en cachait: nous -verrons bientôt pourquoi. - - V. 7. Elle est commune aux dieux, etc... - -On peut observer qu'en ceci, comme en bien d'autres choses, les hommes -ont fait les dieux à leur image. Au reste, il y a à la fois de -l'esprit et de la poésie à supposer que le nectar, si vanté par les -poètes, n'est autre chose que la louange. - - V. 12. D'autres propos chez vous récompensent ce point: - -Il veut dire: en récompense, on a chez vous des conversations -intéressantes; cela n'est pas heureusement exprimé. Ce vers, ainsi que -le suivant, - - V. 13. Propos, agréables commerces, - -amènent mal les dix vers suivans, qui sont très-jolis et montrent à -merveille ce que doit être une bonne conversation. - - V. 16. ... Le monde n'en croit rien. - -Les sots croient ou font semblant de croire que la conversation des -gens d'esprit est toujours grave, sérieuse, guindée. Pourquoi ne -supposent-ils pas que les gens d'esprit ont de l'esprit aussi -naturellement que les sots ont de la sottise? - - V. 28 .... En avez-vous ou non - Oui parler?... - -La Fontaine savait que madame de la Sablière, non seulement avait oui -parler de la philosophie, mais il savait qu'elle y était même -très-versée; en effet, elle la connaissait mieux que La Fontaine; mais -elle craignait de passer pour savante. Voilà pourquoi il prend cet air -de doute et d'incertitude. C'est sûrement pour lui faire sa cour, et -par une complaisance dont il ne se rendait pas compte, qu'il s'efforce -d'être cartésien, c'est-à-dire, de croire que les bêtes étaient de -pures machines. Rien n'est plus curieux que de voir comment il cherche -par ses raisonnemens à établir cette idée, et comment son bon sens le -ramène malgré lui à croire le contraire. C'est ce que nous verrons -dans cette pièce même. - - V. 67. Vous n'êtes point embarrassée - De le croire, ni moi. - -Mon embarras est de savoir comment ils faisaient pour admettre de -telles idées. - - V. 82. Quand la perdrix - Voit ses petits. - -Négligence ne produisant aucune beauté; effet de pure paresse. - - V. 96. Je parle des humains; car, quant aux animaux... - -Voilà un excellent trait de satire déguisée en bonhommie. Swift ou -Lucien, voulant mettre les hommes au-dessous des animaux, ne s'y -seraient pas mieux pris. Cela est plaisant dans une pièce où l'auteur -veut établir que les animaux sont des machines. - - V. 114. Que ces castors ne soient qu'un corps vide d'esprit, - Jamais on ne pourra m'obliger à le croire. - -Voilà le cartésianisme de La Fontaine fort ébranlé. Il y reviendra -pourtant. Madame de la Sablière est cartésienne. - - V. 118. Le défenseur du nord.... - -C'est le grand général Sobieski, qui, avant de sauver Vienne et de -monter sur le trône de Pologne, était venu à Paris, et avait été de la -société de madame de la Sablière, comme, de nos jours, nous avons vu -M. Poniatoski lié avec madame Geoffrin. - - V. 121.... Jamais un roi ne ment. - -Du milieu de ces idées si étrangères au génie de La Fontaine, il sort -pourtant des traits qui le caractérisent, tel que ce plaisant -hémistiche: _Jamais un roi ne ment_. - - V. 137. ... Ah! s'il le rendait; - Et qu'il rendit aussi.... - -Toutes ces idées sont incohérentes et mal liées ensemble, du moins -quant à l'effet poétique. Les vers suivans sont l'exposé de la -doctrine de Descartes, et l'obscurité qu'on peut leur reprocher, tient -à la nature même de ces idées, car La Fontaine emploie presque les -termes de Descartes lui-même. - - V. 162. ... Je vois l'outil - Obéir à la main: mais la main, qui la guide? - Eh! qui guide les cieux, et leur course rapide! - -Ce mouvement est très-vif, très-noble, et ne déparerait pas un ouvrage -d'un plus grand genre. - -Vient ensuite l'histoire des deux rats et de l'oeuf, après laquelle La -Fontaine oublie qu'il est cartésien et s'écrie: - - V. 197. Qu'on m'aille soutenir, après un tel récit, - Que les bêtes n'ont point d'esprit! - -Le reste n'est qu'une suite de raisonnemens creux où La Fontaine a cru -s'entendre, ce qui était absolument impossible. S'entendait-il, par -exemple, en disant: - - V. 207. Je subtiliserais un morceau de matière, - Que l'on ne pourrait plus, etc.... - -On voit que cette pièce manque entièrement d'ensemble et même d'objet. -Ce sont trois fables qui prouvent l'intelligence des animaux; et ces -fables se trouvent entre-coupées de raisonnemens, dont le but est de -prouver qu'elles n'en ont pas. La Fontaine pèche ici contre la -première des règles, l'unité de dessein. L'auteur paraît l'avoir -senti, et cherche à prendre un parti mitoyen entre les deux systèmes; -mais les raisonnemens où il s'embarque, sont entièrement -inintelligibles. - -FABLE II. - - V. 1. Un homme vit une couleuvre. - -Après la pièce précédente, si confuse et si embrouillée, voici une -fable remarquable par l'unité, la simplicité et l'évidence de son -résultat. A la vérité, il n'est pas de la dernière importance, -puisqu'il se réduit à faire voir la dureté de l'empire que l'homme -exerce sur les animaux et sur toute la nature; mais c'est quelque -chose de l'arrêter un moment sur cette idée; et La Fontaine a -d'ailleurs su répandre tant de beautés de détail sur le fond de cet -Apologue, qu'il est presque au niveau des meilleurs et des plus -célèbres. - - V. 5. (C'est le serpent que je veux dire, - Et non l'homme, on pourrait aisément s'y tromper.) - -Ce second vers paraît froid après le premier; mais La Fontaine -l'ajoute à dessein, pour rentrer un peu dans son caractère de -bonhommie, dont il vient de sortir un moment par un vers si satirique -contre l'espèce humaine. - - V. 10. Afin de le payer toutefois de raison. - -Voyez les remarques sur la fable du loup et de l'agneau, au premier -livre. - - V. 27. ... Il recula d'un pas. - -C'est la surprise de l'homme qui est cause de sa patience et qui -l'oblige à écouter le serpent. Le discours de la vache est plein de -raison et d'intérêt. Tous les mouvemens en sont d'une simplicité -touchante. - - V. 42. ... Il me laisse en un coin - Sans herbe... - -Ce dernier mot rejeté à l'autre vers, et ce voeu si naturel, - - V. 43. ... S'il voulait encor me laisser paître! - -Tout cela est parfait. Le discours du boeuf a un autre genre de -beauté: c'est celui d'un ton noble et poétique, quoique naturel et -vrai. - - V. 55. ... Ce long cercle de peines, - Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines - Ce que Cérès nous donne et vend aux animaux: - -Et cet autre vers: - - V. 62. Achetaient de son sang l'indulgence des dieux. - -La Fontaine tire un parti ingénieux du ton qu'il vient de prêter au -boeuf, c'est de le faire appeler déclamateur par l'homme qui lui -reproche de chercher de grands mots: tout cela est d'un goût exquis. - -La Fontaine a su être aussi intéressant en faisant parler l'arbre. - - V. 74. ... Libéral il nous donne - Ou des fleurs au printemps, ou des fruits à l'automne. - -Et quelle heureuse précision dans le vers suivant! - - V. 81. Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là. - -Le despotisme n'est jamais si redoutable que quand on vient de le -convaincre d'absurdité. - -FABLE III. - - V. 1. Une tortue était, etc.... - -Quoique l'invention de cette fable soit un peu bizarre, quoique la -tortue y soit peinte dans un costume bien étranger à ses habitudes, on -peut ranger cet Apologue parmi les bons. C'est que l'intention en est -sage, morale, bien marquée, et que d'ailleurs l'exécution en est -très-agréable. - - V. 4. Volontiers gens boiteux, etc.... - -La répétition de ce mot _volontiers_ est pleine de grâces; et ce vers: -_Volontiers gens boiteux haïssent le logis_, fait voir comment La -Fontaine sait tirer parti des plus petites circonstances. - - V. 9. ... Par l'air en Amérique: - -Il ne fallait point particulariser, ni nommer l'_Amérique_: du moins -fallait-il ne nommer qu'une contrée de l'ancien hémisphère. Toute -action qui forme le noeud ou l'intérêt d'un Apologue, est supposée se -passer dans les temps fabuleux, au temps (comme dit le peuple) où les -bêtes parlaient. Il y a, pour chaque genre de poésie, une -vraisemblance reçue, une convenance particulière, dont il ne faut pas -s'écarter. - - V. 13. Ulysse en fit autant. - -Ce trait ne pèche point contre la règle que nous venons d'établir, -parce que le temps où Ulysse vivait est supposé compris dans l'époque -que nous avons indiquée; d'ailleurs, ce rapprochement des voyages -d'Ulysse avec celui de la tortue est si plaisant, que le lecteur s'y -rendrait bien moins difficile. - - V. 13. ... On ne s'attendait guère.... - -Voilà un de ces traits qui caractérisent un poète supérieur à son -sujet; nul n'a su s'en jouer à propos comme La Fontaine. - -FABLE IV. - - V. 1. Il n'était point d'étang, etc.... - -Nous ne trouverons plus dans ce dixième livre, de fable qui puisse -être comparée aux deux précédentes. Celle-ci n'en approche, ni pour le -fond, ni pour la forme. Remarquons cependant le sérieux plaisant de -cette réflexion. - - V. 7. Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-même. - - V. 42. En ceux qui sont mangeurs de gens. - -Il fallait s'arrêter là. La réflexion que La Fontaine ajoute à ce -conseil de prudence, ne sert qu'à en détourner l'esprit de son -lecteur. L'idée de la mort absorbe toute autre idée. - -FABLE V. - - V. 1. Un pincemaille avait tant amassé. - -Le résultat de cette fable est encore très peu de chose; mais, dans -l'exécution, elle offre plusieurs vers très-bons. Je me contente de -les indiquer à la marge. - - V. dernier. Il n'est pas malaisé de tromper un trompeur. - -Cela n'est pas exactement vrai; et souvent c'est une chose -très-difficile. J'aurais mieux aimé que La Fontaine eût exprimé le -sens de l'idée suivante: _Heureux celui qu'un seul avertissement -engage à triompher de sa passion favorite!_ - -FABLE VI. - - V. 2. (S'il en est de tels dans le monde.) - -Ce mot seul fait la critique de cet Apologue. Les meilleures fables -sont celles où les animaux sont peints dans leur naturel, avec les -goûts et les habitudes qui naissent de leur organisation. Ésope, dont -cette fable est imitée, a su éviter ce défaut en employant d'ailleurs -une brièveté préférable aux ornemens de La Fontaine. Voici la fable -d'Ésope: - - «_Un loup passant près de la cabane de quelques bergers, les vit - mangeant un mouton. Il leur cria: Que ne diriez-vous point, si j'en - faisais autant?»_ - -Il est évident que cet Apologue vaut mieux que celui du fabuliste -français. - - V. 10. ... De loups l'Angleterre est déserte. - -Même faute que celle qui a été notée dans la fable de la tortue, sur -le mot _Amérique_. - - V. 24. Mangeans un agneau cuit en broche. - -Quel résultat moral peut-on tirer de-là? car, comme a dit La Fontaine -lui-même: - - Sans cela toute fable est un oeuvre imparfait. - -J'en vois quelques traits confus, comme, par exemple, que nombre -d'hommes se permettent ce qu'ils interdisent aux autres, l'effet de -leurs discours anéanti par leurs actions; mais cela ne vaut guère la -peine d'être dit. D'un autre côté, il faut que l'action soit mauvaise; -et La Fontaine veut-il établir que c'est très-mal fait de manger les -moutons? tout cela me paraît vague et dénué d'objet. - -FABLE VII. - - V. 7. Elle me prend mes mouches à ma porte. - -Cette action de _Philomèle_, c'est-à dire du _rossignol_, enlevant -d'abord les mouches de l'araignée, et ensuite l'araignée même avec sa -toile et tout, cette action, que prouve-t-elle? La loi du plus fort, -soit. Mais est-ce une chose si bonne à répéter sans cesse? n'est-ce -pas exposer l'esprit des jeunes gens à saisir un faux rapport entre la -violence que les différentes espèces d'animaux exercent les unes à -l'égard des autres, et les injustices que les hommes se font -mutuellement? N'est-ce pas leur montrer le tout comme un effet des -mêmes loix, et un produit de la nécessité? Cependant, quel rapport y -a-t-il, à cet égard, entre les animaux et les hommes? Aucun. Nul -animal ne peut mal faire, soit qu'il dévore un être d'une espèce plus -faible que la sienne, ou un être de la sienne même. On peut aller -jusqu'à dire qu'il fait très-bien, car il obéit à un instinct -déterminé par des lois supérieures: mais l'homme, à qui ces mêmes lois -ont donné la raison, paraît la combattre au moment où elle est -préjudiciable à ses semblables. Dès qu'il nuit, il est, pour ainsi -dire, hors de sa nature. Que peuvent donc avoir de commun les moeurs -de l'homme et les habitudes des animaux? Les dernières ne doivent être -la représentation des autres, que dans les cas ou le résultat est -utile, ou du moins n'est pas nuisible à la morale. Autrement l'auteur, -faute d'avoir des idées justes, risque d'en donner de fausses à son -lecteur. C'est ce qui est arrivé plus d'une fois à La Fontaine même; -et je suis forcé d'en convenir, malgré mon admiration pour lui. - -FABLE VIII. - - V. 10. Elle se consola.... - -Rien de si naturel que ce sentiment et la réflexion qui le suit. C'est -ici que la résignation à la nécessité est établie avec les -adoucissemens qui lui conviennent. La soumission de la perdrix est -d'un très-bon exemple, et on est souvent dans le cas de dire comme -elle: - - V. 10. Ce sont leurs moeurs. - -FABLE IX. - - V. 1. Qu'ai-je fait pour me voir ainsi? - -Nous avons déjà vu quelques exemples de ce tour vif et animé, qui met -d'abord le personnage en scène. - - * * * * * - -Après le sentiment de la douleur physique, vient celui de l'injustice -qui lui fait subir un pareil traitement; et puis l'indignation contre -l'ingratitude; enfin l'amour-propre a son tour. - - V. 4. Devant les autres chiens oserai-je paraître? - - -Un homme n'aurait pas mieux dit. - - * * * * * - -Les six vers dans lesquels La Fontaine exprime la moralité de cet -Apologue, ont le défaut de ne pas sortir de l'exemple de _Mouflar_. La -vraie moralité de la pièce est dans la fable même: - - V. 10. ... Il vit avec le temps - Qu'il y gagnait beaucoup.... - -Ou il fallait ne pas mettre de moralité du tout, ou bien il fallait -laisser là _Mouflar_, et dire que, _souvent d'un malheur qui nous a -causé bien du chagrin, il est résulté des avantages inappréciables et -imprévus_. Souvenons-nous désormais de faire cette réflexion, dans les -accidens qui peuvent nous survenir. - -FABLE X. - - V. 1. Deux démons à leur gré, etc.... - -Ce que dit ici La Fontaine est si vrai, que certains philosophes l'ont -posé en principe dans des traités de morale, et font remonter à ces -deux sources toutes nos passions et tous nos sentimens. - - V. 7. Car même elle entre dans l'amour. - Je le ferais bien voir: etc... - -L'auteur n'aurait pas eu grand peine dans l'époque où il vivait. -L'amour, dans des moeurs simples, n'est composé que de lui-même, ne -peut être payé que par lui, s'offense de ce qui n'est pas lui; mais -dans des moeurs raffinées, c'est-à dire, corrompues, ce sentiment -laisse entrer dans sa composition une foule d'accessoires qui lui sont -étrangers. Rapports de position, convenances de société, calculs -d'amour-propre, intérêt de vanité, et nombre d'autres combinaisons qui -vont même jusqu'à le rendre ridicule. En France c'est, pour -l'ordinaire, un amusement, un jeu de commerce qui ne ruine et -n'enrichit personne. - - V. 21. Il avait du bon sens; le reste vient ensuite. - -C'est l'opinion de M. Guillaume dans l'Avocat Patelin. On lui dit: -_Mais, M. Guillaume, savez-vous que vous gouverneriez très-bien un -état? Tout comme un autre_, répond-il. - - V. 33. Je crois voir cet aveugle, etc... - -Ce récit de l'histoire du serpent, formant une autre fable dans la -fable, me paraît déplacé. Outre qu'il rentre dans l'Apologue du -serpent et du villageois au livre VI, il gâte un peu cette jolie -pièce. Voulez-vous voir combien elle serait plus vive, plus rapide, et -d'un plus grand effet! Essayez de supprimer l'épisode du serpent: -supposez qu'après ces mots: - - V. 28. Ne produisent jamais que d'illustres malheurs. - -Supposez qu'en sautant 22 vers, La Fontaine eût dit: - - V. 51. Mille dégoûts viendront, dit le prophète ermite.[14] - Il en vint en effet, l'ermite n'eut pas tort. - Mainte peste de cour, etc.... - - [14] Nous avons, contre l'usage, adopté le sentiment de - l'académie pour l'orthographe de ce mot, appuyés aussi sur son - origine, _eremus, désert_. - -Le reste comme il est. Il me semble que cette suspension ferait un -très-bon effet, et donnerait à cette pièce une rapidité qui lui -manque. - - V. 60. Louanges du désert et de la pauvreté. - -Etait-ce dans des lettres que le berger écrivait? Ce berger-visir -était-il un sage qui eût écrit ses pensées dans un ouvrage? il me -semble qu'il eût fallu éclaircir cela brièvement. - - V. 69. Et je pense aussi sa musette. - -Ce n'était pas un poète comme La Fontaine qui pouvait oublier de -mettre une musette dans le coffre-fort du berger. Quelle grâce dans ce -petit mot, _je pense_! - - V. 70. Doux trésors! se dit-il, chers gages... - -Voilà encore un de ces morceaux où il semble que le coeur de La -Fontaine prenne plaisir à s'épancher. La naïveté de son caractère, la -simplicité de son âme, son goût pour la retraite le mettent vite à la -place de ceux qui forment des voeux pour le séjour de la campagne, -pour la médiocrité, pour la solitude. Nous en avons déjà vu plusieurs -exemples, et heureusement nous en retrouverons encore. - -FABLE XI. - - V. 1. Tircis, qui pour la seule Annette. - -La chanson du berger est fort jolie; mais on est un peu scandalisé de -la morale de la pièce et du conseil que l'auteur donne aux rois. La -Fontaine, apôtre du despotisme! La Fontaine, blâmer les voies de la -douceur et de la persuasion! cela paraît plus extraordinaire et plus -contre la nature, que le loup rempli d'humanité, dont il nous a parlé -quatre ou cinq fables plus haut. - -FABLE XII. - - V. 1. Deux perroquets, l'un père et l'autre fils... - -Ces quatre premiers vers sont joliment tournés, et sembleraient -annoncer un meilleur apologue. Celui-ci est très-médiocre. Ce -perroquet qui crève les yeux au fils du roi; ce roi qui va pérorer le -perroquet perché sur le haut d'un pin; cela n'est pas d'un goût bien -exquis. - -Les deux derniers vers de la pièce sont agréables et ont presque passé -en proverbe; mais la vraie moralité de cette prétendue fable est que -la confiance mutuelle une fois perdue, elle ne se recouvre pas. Voyez -un conte de _Sénecé_, intitulé le Kaimak, qui se trouve dans tous les -recueils. - -FABLE XIII. - - V. 1. Mère lionne, etc.... - -J'aurais voulu que La Fontaine s'arrêtât après le douzième vers: - - N'avaient-ils ni père ni mère? - -Il me semble que cela donnait bien autrement à penser. Et en effet, -toute la morale ne tend guère qu'à empêcher les malheureux de se -plaindre: ce qui n'est pas d'une grande conséquence. - -Les deux derniers vers: - - Quiconque en pareil cas se voit haï des cieux, - Qu'il considère Hécube, il rendra grâce aux dieux; - -sont excellens; mais la moralité qu'ils enseignent est énoncée d'une -manière bien plus frappante dans une fable de Sadi, fameux poète -persan; la voici: - -«Un pauvre entra dans une mosquée pour y faire sa prière: ses jambes -et ses pieds étaient nus, tant sa misère était grande; et il s'en -plaignait au ciel avec amertume. Ayant fini sa prière, il se retourne -et voit un autre pauvre appuyé contre une colonne et assis sur son -séant. Il apperçut que ce pauvre n'avait point de jambes. Le premier -pauvre sortit de la mosquée, en rendant grâce aux dieux.» - -FABLE XIV. - - V. 4. J'en vois peu dans la fable, encor moins dans l'histoire. - -Ces quatre premiers vers sont très-jolis, mais n'obtiennent pas grâce -pour le fond de cet Apologue, qui me paraît défectueux. Quel rapport y -a-t-il entre Hercule ayant obtenu l'apothéose par des travaux utiles -aux hommes (c'est ainsi du moins qu'il faut l'envisager dans -l'Apologue), quel rapport, dis-je, entre ce dieu et un aventurier -faisant une action folle, dangereuse, utile aux autres, ou qui ne -peut-être utile qu'à lui-même? Quelle leçon peut-il résulter du succès -de son audace absurde et imprudente? je ne connais pas de sujet de -fable moins fait pour plaire à La Fontaine que celui-ci. J'ai -déjà observé qu'il n'était point le poète de l'héroïsme, mais -celui de la nature et de la raison; et la raison peut-elle être -plus blessée qu'elle ne l'est, par l'entreprise de cet aventurier? - - V. 28. Auquel cas, où l'honneur d'une telle aventure? - -J'avoue que ce raisonnement du chevalier me paraît très-bon. - - V. 37. Il le prend, il l'emporte.... - -L'auteur aurait bien dû nous dire comment. - - V. 45. Le proclamer monarque.... - -Eh bien! la morale de cette fable est donc qu'il en faut croire le -premier écriteau? - - V. 49. (Serait-ce bien une misère, - Que d'être pape ou d'être roi?) - -Voilà pourtant La Fontaine qui trouve le secret de mêler un trait de -son caractère, au récit d'une aventure qui y est le plus opposée. - - V. 53. Le sage quelquefois.... - -Cela est vrai, mais dans tel ou tel cas qu'il aurait fallu spécifier, -et non dans une aventure folle qui réussit à un fou. - -FABLE XV. - -Discours à M. le duc de la Rochefoucault. - -C'est toujours ce même duc de la Rochefoucault, auteur des Maximes, -ce livre si cher aux esprits secs et aux âmes froides. L'auteur qui -n'avait guère fréquenté que des courtisans, rapporte le motif de -toutes nos actions à l'amour-propre; et il faut convenir qu'il -dévoile, avec une sagacité infinie, les subterfuges de ce misérable -amour-propre. Mais s'il y a un amour-propre petit, mesquin, ou si l'on -veut méprisable, n'en est-il pas un autre noble, sensible et généreux? -Pourquoi M. le duc de la Rochefoucault ne nous peint-il jamais que le -premier? Est-ce faire connaître un palais, de n'en montrer que les -portions consacrées aux usages les plus rebutans? - - V. 4. Le roi de ces gens-là.... - -Les défauts des sujets ont servi à peindre leur roi, d'une manière -dont on n'a point approché depuis La Fontaine. Il a eu bien raison de -dire: - - Peut-être d'autres héros, - M'auraient moins acquis de gloire. - - V. 8. J'entends les esprits corps.... - -Nous voilà revenus a ne pas nous entendre. - - V. 13. Et que n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour. - -Voilà un de ces vers que La Fontaine seul a su faire. Il est vrai -qu'il est un peu imité du Tasse ou de l'Arioste, je ne me souviens -plus lequel des deux. - - V. 21. S'égayaient, et de thym parfumaient leur banquet. - -Tout ce tableau est charmant, et le dernier vers plein de poésie. - - Ne reconnaît-on pas en cela les humains? - - V. 28. Dispersés par quelque orage. - -Tout le reste est de trop. - - V. 55. Quand des chiens étrangers.... - -Il y a trop peu de liaison entre cette idée et la précédente. - - V. 49. Le moins de gens qu'on peut à l'entour du gâteau. - -Cette attention de l'amour propre à écarter tous les concurrens, -méritait les frais d'un Apologue particulier. - - V. 57. Vous qui m'avez donné.... - -Il est aisé de reconnaître l'auteur des Maximes dans la comparaison du -gâteau; mais il aurait dû dire à La Fontaine qu'il n'en avait pas tiré -le meilleur parti possible. Toute cette période, qui contient l'éloge -de M. de la Rochefoucault, me paraît longue et pesante. - -FABLE XVI. - - V. 1. Quatre chercheurs, etc.... - -La moralité qui résulte de cet Apologue est incontestable, mais elle a -bien peu d'application dans nos moeurs. - - V. 31. Comme si devers l'Inde... - -Cette vanité n'est point inconnue dans l'Inde. Seulement elle y prend -des formes différentes de celles qu'elle peut avoir en Europe. La -Fontaine ne savait pas à quels excès horribles et dégradans la classe -des Naïres s'est souvent portée contre les autres classes. - - -LIVRE ONZIÈME. - -FABLE I. - - V. 1. Sultan léopard autrefois. - -C'est ici le lieu de développer une partie des idées que je n'ai fait -qu'effleurer, à l'occasion de la fable du _chien qui porte au col le -dîner de son maître_, et de celle de _l'hirondelle et de l'araignée_. - -C'est certainement une idée très-ingénieuse d'avoir trouvé et saisi, -dans le naturel et les habitudes des animaux, des rapports avec nos -moeurs, pour en faire ou la peinture ou la satire: mais cette idée -heureuse n'est pas exempte d'inconvéniens, comme je l'ai déjà insinué. -Cela vient de ce que le rapport de l'animal à l'homme est trop -incomplet; et cette ressemblance imparfaite peut introduire de grandes -erreurs dans la morale. Dans cette fable-ci, par exemple, il est clair -que le renard a raison et est un très-bon ministre. Il est clair que -sultan léopard devait étrangler le lionceau, non-seulement comme -léopard d'Apologue, c'est-à dire qui raisonne; mais il le devait même -comme sultan, vu que sa majesté léoparde se devait tout entière au -bonheur de ses peuples. C'est ce qui fut démontré peu de temps après. -Que conclure de-là? S'ensuit-il que, parmi les hommes, un monarque, -orphelin, héritier d'un grand empire, doive être étranglé par un roi -voisin, sous prétexte que cet orphelin, devenu majeur, sera peut-être -un conquérant redoutable? Machiavel dirait que oui; la politique -vulgaire balancerait peut-être; mais la morale affirmerait que non. -D'où vient cette différence entre sa majesté léoparde et cette autre -majesté? C'est que la première se trouve dans une nécessité physique, -instante, évidente et incontestable d'étrangler l'orphelin pour -l'intérêt de sa propre sûreté: nécessité qui ne saurait avoir lieu -pour l'autre monarque. C'est la mesure de cette nécessité, de l'effort -qu'on fait pour s'y soustraire, de la douleur qu'on éprouve en s'y -soumettant, qui devient la mesure du caractère moral de l'homme, qui, -plutôt que de s'y soumettre, consent à s'immoler lui-même (en -n'immolant toutefois que lui-même et non ceux dont le sort lui est -confié), et s'élève par-là au plus haut degré de vertu auquel -l'humanité puisse atteindre. On sent, d'après ces réflexions, combien -il serait aisé d'abuser de l'Apologue de La Fontaine. On sent combien -les méchans sont embarrassans pour la morale des bons. Ils nuisent à -la société, non-seulement en leur qualité de méchans, mais en -empêchant les bons d'être aussi bons qu'ils le souhaiteraient, en -forçant ceux-ci de mêler à leur bonté une prudence qui en gêne et qui -en restreint l'usage; et c'est ce qui a fait enfin qu'un recueil -d'apologues doit presqu'autant contenir de leçons de sagesse que de -préceptes de morale. - - Proposez-vous d'avoir le lion pour ami, - Si vous voulez le laisser croître. - -Ces deux derniers vers sont presque devenus proverbes. Il y en a deux -autres, dans le cours de cet Apologue, que j'ai vu citer et appliquer -à un très-méchant homme, qui était destiné à avoir de grands moyens de -servir et de nuire, et qui avait au moins le mérite d'être attaché à -ses amis. Voici ces deux vers: - - Ce sera le meilleur lion, - Pour ses amis, qui soit sur terre. - -Mais les trois alliés du lion qui ne lui coûtent rien, _son courage_, -_sa force_, avec _sa vigilance_, est une tournure d'un goût noble et -grand, et presque oratoire. Aussi cela se dit-il dans le conseil du -roi. - -FABLE II. - - V. 1. Jupiter eut un fils, qui - . . . . . . . . . . . . . . . . - Avait l'âme toute divine. - -Vraiment, c'est l'effet à côté de la cause; rien n'est plus simple. -Cela doit bien faciliter l'éducation des princes; je suis même étonné -que cette réflexion ne l'ait pas fait supprimer entièrement. - - V. 4. L'enfance n'aime rien. - -Cela n'est pas d'une vérité assez exacte et assez générale pour être -mis en maxime. D'ailleurs, pourquoi le dire à un jeune prince? -pourquoi lui donner cette mauvaise opinion des enfans de son âge? -Est-ce pour qu'il se regarde comme un être à part, comme un dieu, et -le tout parce qu'il aime son père, sa mère et sa gouvernante? - - V. 16. ... Et d'autres dons des cieux, - Que les enfans des autres dieux. - -La Fontaine l'a déjà dit, à peu-près douze ou treize vers plus haut; -mais les belles choses ne sauraient être trop répétées. Par malheur, -il y a ici un petit inconvénient: c'est qu'il est inutile ou même -absurde de parler de morale aux princes, tant qu'on leur dira de ces -choses-là. - - V. 20. Tant il le fit parfaitement. - -Ceci doit faire allusion à quelque petite pièce de société, -représentée devant le roi dans son intérieur, où M. le duc du Maine -avait sans doute bien joué le rôle d'amoureux. - - V. 29. Il faut qu'il sache tout, etc.... - -Voila une étrange idée. La Fontaine oublie qu'il s'en est moqué, -lui-même, dans sa fable du chien qui veut boire la rivière. - - Si j'apprenais l'hébreu, les sciences, l'histoire! - Tout cela c'est la mer à boire. - -D'ailleurs, un prince est moins obligé qu'un autre homme, de savoir -tout. Quand il connaît ses devoirs aussi bien que la plupart des -princes connaissent leurs droits, quand il sait ne parler que de ce -qu'il entend, quand on a formé sa raison, quand on lui a enseigné -l'art d'apprécier les hommes et les choses, son éducation est -très-bonne et très-avancée. - - V. 30. Eut à peine achevé que chacun applaudit. - -C'est de quoi personne n'est en peine. - - V. 32. Je veux, dit le dieu de la guerre... - -Cette idée de représenter tous les dieux, ou tous les génies, ou -toutes les fées qui se réunissent pour doter un prince de toutes les -qualités possibles, est une vieille flatterie, déjà usée dès le temps -de La Fontaine. Quant à M. le duc du Maine, il est fâcheux que -l'assemblée des dieux ait oublié à son égard un article bien -important; c'était de lui donner un peu de caractère; cette qualité -lui eût épargné bien des dégoûts. C'était d'ailleurs un prince -très-instruit en littérature d'agrément. Il s'amusait à traduire en -français l'Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac, pendant la dernière -année du règne de Louis XIV. Madame la duchesse du Maine, occupée -d'idées plus ambitieuses, lui disait: Vous apprendrez au premier -moment que M. le duc d'Orléans est le maître du royaume, et vous de -l'académie française. - -FABLE III. - - V. 20. Il choisit une nuit libérale en pavots: - -Il n'a été donné qu'à La Fontaine de jeter, au milieu d'un récit -très-simple, des traits de poésie aussi nobles et aussi heureux. - - V. 31. Peu s'en fallut que le soleil... - -Il ne restait plus à prendre que le ton de la tragédie; et voilà La -Fontaine qui le prend très-plaisamment, à l'occasion du désastre d'un -poulailler. - - V. 37. Tel encor autour de sa tente... - -La première comparaison suffisait pour produire l'effet de variété que -cherchait l'auteur; ou bien il pouvait préférer la seconde pour -conserver le vers. - - V. 43. Le renard, autre Ajax, etc.... - -Le discours du chien est excellent; et la raison pour laquelle on le -trouve mauvais, peint assez la société. - - V. 61. (Et je ne t'ai jamais envié cet honneur.) - -N'est-il pas plaisant de voir toujours La Fontaine oublier son -mariage, sa femme et son fils? On sait que M. le président de Harlay -s'était chargé de cet enfant, qu'on fit rencontrer le père et le fils -quand ce dernier eut vingt-cinq ans, que La Fontaine lui trouva de -l'esprit, et apprenant que c'était son fils, avait dit naïvement: ah! -j'en suis bien aise. - - V. Couche-toi le dernier, etc... - -La moralité de cette fable entre dans celle de _l'oeil du maître_, -livre IV, fable 21. - -FABLE IV. - - V. 1. Jadis certain Mogol, etc.... - -Ce que La Fontaine appelle ici une fable, est un trait de la -bibliothèque orientale qu'il a mis en vers très-heureusement. - - V. 8. Minos en ces deux morts, etc. - -Le costume est ici mal observé; Minos est le juge des enfers dans la -Mythologie grecque, mais ne l'est point dans la religion du Mogol, qui -est le mahométisme. - -Tout ce que l'auteur ajoute aux mots de l'interprète, comme il dit, -est excellent. C'est La Fontaine dans son caractère et dans la -perfection de son talent. Quel vers que celui-ci! - - V. 83. Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices. - -Voilà bien le solitaire, insouciant et dormeur. - -Cette charmante tirade n'est gâtée que par - - V. 29. ... Ces clartés errantes, - Par qui sont nos destins et nos moeurs différentes. - -Pourquoi attribuer aux astres de l'influence sur nos moeurs et sur -notre caractère? Pourquoi consacrer une absurdité qu'il a lui-même -combattue? Ces variations montrent combien les idées de La Fontaine -étaient, à certains égards, peu fixes et peu arrêtées. - -FABLE V. - - V. 1. Le lion, pour bien gouverner... - -La fable des deux ânes, qui fait le fonds de cette pièce, est -très-ancienne. Elle est fort bien contée; mais pourquoi l'encadrer -dans cette autre fable du lion et du singe? Les seuls vers très-bons -de tout ce commencement, sont ceux-ci: - - V. 32. Qu'ici bas maint talent n'est que pure grimace, - Cabale, et certain air de se faire valoir, - Mieux su des ignorans que des gens de savoir. - -Le dernier vers surtout est admirable - - V. 53. Vous surpassez Lambert, etc... - -On peut appliquer ici ma remarque sur l'Amérique dans la fable de la -tortue et des deux canards; il était bien de citer Philomène, mais un -musicien contemporain détruit l'illusion du lecteur. - -FABLE VI. - - V. 1. Mais d'où vient qu'au renard, etc... - -Ce petit Prologue est assez peu piquant; pourquoi commencer par -contredire Ésope sur un point où l'on finit par convenir qu'il a -raison? Il était mieux d'entrer tout de suite en matière, et de dire: - - V. 10. Le renard un soir apperçut, etc. - - V. 33. ... Le dieu Faune l'a fait, - La vache Io donna le lait: - -La Fontaine brille toujours dans cet usage plaisant et poétique qu'il -fait de la Mythologie. Au reste, la morale de cet Apologue est -à-peu-près la même que celle du renard et du bouc, livre III, fable 5. - -FABLE VII. - - V. 1. Il ne faut point juger des gens sur l'apparence. - -Il paraît singulier que La Fontaine réduise à un résultat si médiocre, -le récit d'un fait aussi intéressant que celui qui est le sujet de cet -Apologue. Il me semble que ce fait devait réveiller, dans l'esprit de -l'auteur, des idées d'une toute autre importance. Un paysan grossier, -sans instruction, à qui le sentiment des droits de l'homme, trop -offensés par les tyrans, donne une éloquence naturelle et passionnée -qui s'attire l'admiration de la capitale du monde et désarme le -despotisme, un tel sujet devait conduire à un autre terme que la -morale du souriceau. - - V. 7. ... Homme dont Marc-Aurèle.... - -Je ne sais pourquoi il plaît à M. Coste, dans sa note, de gratifier -Marc-Aurèle d'une figure à-peu-près semblable à celle d'Esope. Rien -n'est plus faux. Les historiens remarquent seulement qu'il avait la -figure ordinaire, et par conséquent peu digne de son rang, de son âme -et de son génie; mais il était loin d'avoir un extérieur rebutant. Je -ferai peu de remarques sur ce morceau, qui d'un bout à l'autre est un -chef-d'oeuvre d'éloquence. - - V. 50. Et sauraient en user sans inhumanité. - -Ce dernier trait manque un peu de justesse. En effet, si les Germains -avaient eu l'avidité et la violence de leurs tyrans, il est bien -probable que les peuples de Germanie eussent été inhumains comme leurs -oppresseurs. Avec de l'avidité et de la violence, on est bien près -d'être un tyran. Le plus fort est fait. - -FABLE VIII. - - V. 1. Un octogénaire plantait. - -Cette fable n'a pas la perfection qu'on admire dans plusieurs autres, -si on la considère comme apologue. On peut dire même que ce n'en est -pas un, puisqu'un apologue doit offrir une action passée entre des -animaux, qui rappelle aux hommes l'idée d'une vérité morale, revêtue -du voile de l'allégorie. Ici la vérité se montre sans voile: c'est la -chose même et non pas une narration allégorique. - -Mais si on considère cette fable simplement comme une pièce de vers, -elle est charmante et aussi parfaite pour l'exécution, qu'aucun autre -ouvrage sorti des mains de La Fontaine. Examinons-la en détail. - - V. 2. Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge! - -Ce vers est devenu proverbe; et on le cite souvent à l'occasion de -ceux qui se sont mis dans le même cas. Le discours des jeunes gens est -assez raisonnable, mais il y a un mot qui ne convient qu'à des -étourdis, c'est celui du vers 4: - - Assurément il radotait. - -On verra pourquoi La Fontaine leur prête ce propos assez impertinent. - - V. 11. Quittez le long espoir et les vastes pensées. - -Quelle force de sens et quelle précision! - - V. 12. Tout cela ne convient qu'à nous. - -Mot important. Voilà le sentiment qui les fait parler. La réponse du -vieillard est admirable et cause une sorte de surprise. Le lecteur -trouvait, comme ces jeunes gens, que ce vieillard est assez peu sensé. -Le premier mot de sa réplique annonce un sage: - - V. 13. Il ne convient pas à vous-mêmes... - -Cinq ou six vers après, on voit que c'est un sage très-agréable. - - V. 21. Mes arrière-neveux me devront cet ombrage: - Hé bien, défendez-vous au sage - De se donner des soins pour le plaisir d'autrui? - -La jouissance des autres est la sienne. - - V. 24. Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui: - -Quel mélange de sentiment et de véritable philosophie! - - V. 26. Je puis enfin compter l'aurore - Plus d'une fois sur vos tombeaux. - -A la vérité, ce mot est un peu dur; mais il l'est beaucoup moins que -le propos de ces jeunes gens: _Assurément il radotait_. J'avoue que je -voudrais que le vieillard eût encore été plus doux et plus aimable, -qu'il eût dit avec encore plus de bonté: - - Et même avec regret je puis compter l'aurore, - Plus d'une fois sur vos tombeaux. - -Vient ensuite le récit très-rapide de la mort des trois jeunes gens; -mais ce qui est parfait, ce qui ajoute à l'intérêt qu'on prend à ce -vieillard et à la force de la leçon, ce sont les deux derniers vers: - - Et pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre - Ce que je viens de raconter. - -Il les pleure, il s'occupe du soin d'honorer leur mémoire, il leur -élève un cénotaphe: ce qui suppose un intérêt tendre, car enfin leurs -corps étaient dispersés. Et La Fontaine! voyez comme il s'efface, -comme il est oublié, comme il a disparu! Il n'est pour rien dans tout -ceci. Il n'est point l'auteur de cette fable; l'honneur ne lui en est -pas dû; il n'a fait que la copier d'après le marbre sur lequel le -vieillard l'avait gravée. On dirait que La Fontaine, déjà vieux et -attendri par le rapport qu'il a lui-même avec le vieillard de sa -fable, se plaise à le rendre intéressant, et à lui prêter le charme de -la douce philosophie, et des sentimens affectueux avec lesquels -lui-même se consolait de sa propre vieillesse. - -FABLE IX. - - V. 1. Il ne faut jamais dire aux gens: - -Il s'en faut bien que cet Apologue-ci approche du précédent. Ce n'est -que le récit d'un fait singulier qui prouve l'intelligence des -animaux. Aussi, La Fontaine cesse-t-il d'être cartésien, en dépit de -madame de la Sablière. - - V. 34. Voyez que d'argumens il fit! - -La Fontaine, malgré la contrainte de la versification, développe la -suite du raisonnement qu'a dû faire le hibou, avec autant d'exactitude -et de précision que le ferait un philosophe écrivant en prose. - - V. 42. Quel autre art de penser Aristote et sa suite... - -M. Coste aurait dû nous dire simplement, dans sa note, qu'Aristote -avait fait un livre intitulé: _la Logique_, et MM. de Port-Royal un -ouvrage qui a pour titre: _l'Art de penser_. C'est à ce livre que La -Fontaine fait allusion. - - -ÉPILOGUE. - - Derniers vers .... Ce sont là des sujets, - Vainqueurs du Temps et de la Parque. - -Les fables de La Fontaine seront bien aussi victorieuses du temps, et -ne dureront pas moins que les plus beaux monumens consacrés à la -gloire de Louis XIV. Molière au moins le pensait, quand il disait de -La Fontaine à Boileau: «le bonhomme ira plus loin que nous tous». On -aurait bien dû nous apprendre la réponse du satirique. - - -LIVRE DOUZIÈME. - -Tout ce douzième livre est dédié à M. le duc de Bourgogne, alors âgé -de huit ans. On avait ménagé la protection de ce prince à l'auteur des -fables, déjà vieux, presque sans fortune et dénué d'appui. C'est, -comme on l'a déjà observé, presque le seul grand homme de ce siècle, -qui n'ait point eu part aux bienfaits de Louis XIV. L'inimitié de -Colbert, le peu d'habileté de La Fontaine à faire sa cour, un talent -peu fait pour être apprécié par le roi, de petites pièces qui -paraissaient successivement, ne pouvaient avoir l'éclat d'un grand -ouvrage, et semblaient manquer de cette importance qui frappait Louis -XIV; des contes un peu libres, dont on avait le souvenir dans une cour -qui commençait à devenir dévote: toutes ces circonstances s'étaient -réunies contre La Fontaine, et l'avaient fait négliger. Il songeait à -passer en Angleterre; il apprenait même la langue anglaise, lorsque -les bienfaits de M. le duc de Bourgogne le retinrent en France, et -sauvèrent à sa vieillesse les désagrémens de ce voyage. - -Il faut pardonner à un vieillard déjà accablé de peines et -d'infirmités, le ton faible et le style languissant de cette épître -dédicatoire; il faut même s'étonner de retrouver dans plusieurs des -fables de ce douzième livre, une partie de son talent poétique, et, -dans quelques-unes, des morceaux où ce talent brille de tout son -éclat. - -FABLE I. - - V. 1. Prince, l'unique objet du soin des immortels... - -Pourquoi l'_unique_? La Fontaine fait mieux parler les animaux qu'il -ne parle lui-même. Voyez, dans ce livre douzième, dédié à ce même duc -de Bourgogne, la fable de l'_Eléphant_ et du _Singe de Jupiter_. Elle -a pour objet d'établir que les petits et les grands sont égaux aux -yeux des immortels. Je n'accuserai point ici La Fontaine d'une -flatterie malheureusement autorisée par trop d'exemples. J'observerai -seulement que, tant que les écrivains, soit en vers, soit en prose, -mettront, dans leurs dédicaces, des idées ou des sentimens contraires -à la morale énoncée dans leurs livres, les princes croiront toujours -que la dédicace a raison et que le livre a tort; que, dans l'une, -l'auteur parle sérieusement, comme il convient; et dans l'autre, qu'il -se joue de son esprit et de son imagination; enfin qu'il faut lui -pardonner sa morale, qui n'est qu'une fantaisie de poète, un jeu -d'auteur. - - V. 10. Il ne tient pas à lui... - -M. le dauphin, qu'on appelait monseigneur, père du duc de Bourgogne, -commandait l'armée d'Allemagne, et avait, sous ses ordres, et pour -conseil, MM. les maréchaux de Duras, de Boufflers et d'Humières. - - V. 16. Peut-être elle serait aujourd'hui téméraire. - -Ne dirait-on pas que le dauphin avait le choix d'avancer ou de -n'avancer pas? Il n'avançait point, parce qu'il ne le pouvait, parce -qu'il s'élevait souvent des sujets de division entre les trois -maréchaux. - - V. 17.... Aussi bien les ris et les amours. - -On ne voit pas trop ce que les ris et les amours ont à faire dans une -pièce de vers adressée à un prince de huit ans, élevé par le duc de -Beauvilliers et par M. de Fénélon. - -_Ces sortes de dieux_, et _la raison_ qui tient _le haut bout_ est -d'un style très-négligé. - - V. 27. Les compagnons d'Ulysse.... - -Le sujet qu'a pris ici La Fontaine, est plutôt un cadre heureux et -piquant, pour faire une satire de l'humanité, qu'un texte d'où il -puisse sortir naturellement des vérités bien utiles: aussi l'auteur -italien que La Fontaine imite dans cet Apologue, en a-t-il fait un -usage purement satirique. La force du sujet a même obligé La Fontaine -à suivre l'intention du premier auteur, jusqu'au dénouement, où il -l'abandonne. Nous nous réservons à faire quelques observations sur ce -dénouement. - - V. 40. ... _Exemplum ut talpa_: - -C'est une espèce de proverbe latin, _la taupe par exemple_: j'ignore -l'origine de ce proverbe. - - V. 46. Prit un autre poison peu différent du sien. - -Quel bonheur dans le rapprochement de ces deux idées! et quelle grâce -fine à la fois et naïve, pour justifier Circé qui parle la première! - - V. 47. Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'âme - - V. 52. Mais le voudront-ils bien? etc.... - -Ceci prépare le refus des compagnons d'Ulysse. On voit que chacune de -leurs réponses est une satire très-forte de l'homme en société; et -l'auteur italien développe, d'une manière encore plus satirique, les -raisons de leur refus. - - V. 104. Tous renonçaient au lot des belles actions. - -C'est ici que La Fontaine abandonne son auteur pour approprier la -morale de ce conte à l'âge et à l'état du prince auquel il est -adressé; mais l'auteur italien n'en use pas ainsi: il poursuit son -projet; et quand Ulysse, pour amener ses gens à l'état d'hommes, leur -parle de belles actions et de gloire, voici ce que l'un d'eux lui -répond: «Vraiment nous voilà bien. N'est-ce pas lui qui est la cause -de tous nos malheurs passés, de dix ans de travaux devant Troye, de -dix autres années de souffrances et d'alarmes sur les mers? N'est-ce -pas ton amour de la gloire qui a fait de nous si long-temps des -meurtriers mercenaires, couverts de cicatrices? Lequel valait le mieux -pour toi d'être l'appui de ton vieux père qui se meurt de douleur, de -ta femme qu'on cherche à séduire depuis vingt ans quoiqu'elle n'en -vaille pas la peine, de ton fils que les princes voisins vont -dépouiller, de gouverner tes sujets avec sagesse, de nous rendre -heureux en nous laissant pratiquer sous nos cabanes des vertus que tu -aurais pratiquées dans ton palais? Lequel valait mieux de goûter tous -ces avantages de la paix et de la vertu, ou de t'expatrier, toi et la -plus grande partie de tes sujets, pour aller restituer une femme -fausse et perfide à son imbécille époux, qui a la constance de la -redemander pendant dix ans? Retire-toi et ne me parle plus de ta -gloire, qui d'ailleurs n'est pas la mienne, mais que je déteste comme -la source de toutes nos calamités.» - -Il me semble qu'il y a, dans cette réponse, des choses fort sensées et -auxquelles il n'est pas facile de répondre. Je suis bien loin de -blâmer La Fontaine du parti qu'il a pris; mais il est curieux -d'observer que ce que dit le compagnon d'Ulysse, sur les guerres, sur -les conquêtes, sur la gloire, etc., offre le même fond d'idées que -Fénélon développa depuis dans le Télémaque: ce sont les principes dont -il fit la base de l'éducation du duc de Bourgogne. Si ces principes, -connus ensuite de Louis XIV, plus de quinze ans après, occasionnèrent -la disgrâce de Fénélon, on peut juger de la manière dont La Fontaine -aurait été reçu, s'il se fût avisé d'imiter jusqu'au bout l'original -italien. - -FABLE II. - -Cette fable est joliment contée; mais voilà, je crois, le seul éloge -que l'on puisse lui donner. - - V. 33. J'en crois voir quelques traits, mais leur ombre m'abuse. - -Il ne faut pas voir quelques traits de la moralité d'un Apologue, il -faut voir l'image toute entière. Dans la fable _des animaux_, dans -celle de l'_alouette et de ses petits_, dans celle du _rat retiré du -monde_, ce n'est pas une ombre douteuse et confuse que le lecteur -entrevoit, c'est la chose même. L'auteur sait ce qu'il a voulu dire, -et n'est pas obligé de s'en rapporter aux lumières d'un prince âgé de -huit ans. - -FABLE III. - - V. 1. Un homme accumulait, etc. - -Fort jolie historiette, dont il n'y a pas non plus beaucoup de morale -à extraire, sinon que l'avarice est un vice ridicule; et que, quand on -a le malheur d'en être atteint, il faut bien fermer son coffre. - -FABLE IV. - - V. 1. Dès que les chèvres ont brouté. - -L'auteur emploie ici deux vers à insister sur cet instinct des -chèvres, de grimper et de chercher les endroits périlleux. Il en a une -bonne raison: c'est qu'il fallait inculquer au lecteur cette propriété -des chèvres qui fait le fondement de sa fable. - - V. 11. Toutes deux ayant pattes blanches. - -C'est que ce sont deux chèvres de grande distinction, de grandes -dames, comme on le verra plus bas. Aussi quittent-elles les bas prés -pour ne point se gâter les pattes. - - V. 13. ... Pour quelque bon hazard. - -Pour quelque plante, quelque arbuste appétissant. Cela pourrait être -mieux exprimé. - - V. 16. Sur ce pont: - -Ce vers inégal de trois syllabes fait ici un effet très-heureux. La -Fontaine aurait dû ne pas prodiguer ces hardiesses, et les réserver -pour les occasions où elles sont pittoresques comme ici. - - V. 18.... Ces Amazones. - -Nous sommes accoutumés à ce jeu brillant et facile de l'imagination de -La Fontaine, à qui le plus léger rapport suffit pour rapprocher les -grandes choses et les petites. La comparaison de ces deux chèvres avec -Louis-le-Grand et Philippe IV, et sur-tout la généalogie des deux -chèvres, rendent la fin de cette fable un des plus jolis morceaux de -La Fontaine. - -FABLE V. - - V. 11. A présent je suis maigre, etc.... - -Ceci rentre dans la moralité de _carpillon frétin_ et du _chien -maigre_. - - V. 17. Chat et vieux, pardonner!... - -Cela est plaisant: mais il ne fallait pas revenir sur cette idée à la -fin de la fable. Cette maxime, que la vieillesse est impitoyable, -n'est pas appliquée ici avec assez de justesse. Si le chat ne pardonne -pas à la souris, ce n'est pas en qualité de _vieux_, c'est en qualité -de _chat_. De plus, ces vérités qui ont besoin d'explication, de -restriction, ne doivent-elles pas être réservées pour un âge plus -avancé que celui du duc de Bourgogne? Pourquoi mettre dans l'esprit -d'un enfant que son grand-père, et peut-être son père, sont -impitoyables. Je dis son père, car les enfans trouvent tout le monde -vieux. Si Louis XIV lut cette fable, dut-il être bien aise que son -petit-fils le crût homme dur et impitoyable? - -FABLE VI. - - V. 2. Incontinent maint camarade. - -Cette fable rentre absolument dans la morale du _Jardinier et son -Seigneur_, (livre IV, fable 4) et dans celle de _l'Écolier, le Pédant -et le Maître d'un jardin_ (livre IX, fable 5); mais elle est fort -au-dessus des deux autres. - -FABLE VII. - - V. 1. Le buisson, le canard et la chauve-souris. - -Voilà une association dont l'idée blesse le bon sens. Nul rapport, nul -besoin réel entre les êtres qu'elle rassemble; et l'esprit la rejette -comme absurde. Comment un buisson peut-il voyager? Quel besoin a-t-il -de faire fortune, lui et ces deux animaux? De ce fond défectueux, il -ne peut naître que des détails non moins ridicules: tel est celui-ci, - - V. 21. Prêt à porter le bonnet verd. - -On sait que c'était le symbole des banqueroutiers. La Fontaine baisse -beaucoup. - -FABLE VIII. - - V. 10. Autrefois un logis plein de chiens et de chats... - -C'est ici que cette vieillesse se montre encore davantage. Quel sens -peut-on tirer de cette fable? quelle était l'idée de La Fontaine? On -est fâché de dire que c'est une espèce de radotage. Quel rapport y -a-t-il entre une querelle de chiens et de chats, et le combat des -élémens, dont il résulte une harmonie qu'on ne peut concevoir, et dont -le fabuliste ne parle pas? - -FABLE IX. - - V. 29. Le renard dit au loup, etc. - -Voici une fable plus heureuse que les trois précédentes. La Fontaine a -déjà établi plusieurs fois qu'on revient toujours à son caractère; -mais de toutes les fables où il a cherché à établir cette vérité, -celle-ci est sans contredit la meilleure: aussi y avons-nous souvent -renvoyé le lecteur. La manière dont le renard répète sa leçon, la -comparaison de Patrocle revêtu des armes d'Achille, sont des détails -très-agréables, et du ton auquel La Fontaine nous a accoutumés. - -FABLE X. - - V. 7. Mon sujet est petit, cet accessoire est grand. - -_Si grand_, qu'il l'est peut-être trop; _si grand_, qu'il mériterait -l'honneur d'un Apologue particulier. Cet accessoire est trop étranger -à l'idée d'éducation qui est ici la principale - - V. 11. N'est d'abord qu'un secret, puis devient des conquêtes. - -Ce vers, dont le tour est très-hardi, est fort beau pour exprimer la -rapidité avec laquelle Louis XIV fit plusieurs conquêtes, celle de la -Franche-Comté, par exemple; le secret du roi avait été impénétrable -jusqu'au moment où l'on se mit en campagne. - - V. 19. ... Ne peux-tu marcher droit? - -Cette idée, qui fait le fonds de la fable, ne me paraît pas heureuse. -Ce ne doit point être un défaut, aux yeux de l'écrevisse, de marcher -comme elle fait. Elle ne saurait en faire un reproche à sa fille. Sa -fille et elle marchent comme elles doivent marcher, par un effet des -lois de la nature. C'est un faux rapport que celui qui a été saisi -entre les deux écrevisses, et celui d'une mère vicieuse que sa fille -imite. Cet Apologue, pour être d'Ésope, ne m'en paraît pas meilleur. -Il a réussi, parce que cette image offre, en résultat, une très-bonne -leçon. - - V. 27 .... Quant à tourner le dos - A son but, j'y reviens... - -Il ne fallait pas y revenir. J'en ai dit la raison plus haut. - -FABLE XI. - - V. 6. ... Mais l'aigle ayant fort bien dîné... - -L'auteur explique pourquoi l'aigle ne mangea pas la pie. - -La raison que donne l'aigle du besoin qu'elle a d'être désennuyée, est -très-plaisante; et l'exemple de Jupiter est choisi merveilleusement. - - V. 25. Ce n'est pas ce qu'on croit, que d'entrer chez les dieux. - -Vers excellent; mais je n'aime point l'habit de deux paroisses. - -FABLE XII. - -Le prince à qui cette fable est dédiée, était le prince Louis de -Conti, neveu du Grand Condé, et fils de celui qui joua un si grand -rôle dans la guerre de la fronde. C'était un des grands protecteurs de -La Fontaine, ainsi que le prince de la Roche-sur-Yon son frère, qui -eut depuis le nom de prince de Conti. Ce dernier se rendit célèbre, -par la valeur et les talens qu'il montra dans les journées de Fleurus -et de Nervinde. C'est lui qui fut élu roi de Pologne en 1697, et qui -mourut en 1709, sans avoir pu prendre possession de cette couronne. - - V. 4. Non les douceurs de la vengeance. - -Ceci est d'une meilleure morale que les deux vers qui se trouvent dans -la fable 12 du livre X. - - ... Je sais que la vengeance - Est un morceau de roi, car vous vivez en dieux. - -J'ai négligé alors d'y mettre un correctif, pour éviter la longueur; -mais voilà La Fontaine qui met ce correctif lui-même. Il vaut mieux -l'entendre que moi. - - V. 11.... En cet âge où nous sommes. - -C'est un malheur de notre poésie, que, dès qu'on voit le mot hommes à -la fin d'un vers, on puisse être sûr de voir arriver à la fin de -l'autre vers, _où nous sommes_, ou bien _tous tant que nous sommes_. -L'habileté de l'écrivain consiste à sauver cette misère de la langue, -par le naturel et l'exactitude de la phrase où ces mots sont employés. - - V. 12. L'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas. - -C'est un fort bon vers, quoique l'idée en soit assez commune. - - V. 13. Un siècle de séjour ici doit vous suffire. - -Ce pronostic fut malheureusement bien démenti, puisque ce jeune prince -mourut en 1685, deux ou trois ans peut-être après cette pièce. - - V. 25. Et la princesse, etc.... - -C'était elle qui, avant d'être mariée, s'appelait mademoiselle de -Blois. Elle était fille du roi et de madame la duchesse de la Valière. -Elle ne mourut qu'en 1739. Il y eut aussi une autre mademoiselle de -Blois, fille de Louis XIV et de madame de Montespan. Cette dernière -fut mariée au duc d'Orléans régent, et ne mourut qu'en 1749. - - V. 27. Des qualités qui n'ont qu'en vous, etc.... - -Tous ces éloges directs ne me paraissent ni ingénieux ni dignes de La -Fontaine: et _ce qui sait se faire estimer_ joint _à ce qui sait se -faire aimer_, tout cela me paraît d'un ton trivial et bourgeois. - - V. 33. Il ne m'appartient pas d'étaler votre joie, - -Manque un peu trop de délicatesse; et c'est une transition bien lourde -que celle-ci. - - V. 34. Je me tais donc et vais rimer - Ce que fit un oiseau de proie. - -Cela me rappelle une transition aussi brusque, mais plus plaisante de -Scarron, je crois. La voici: _Des aventures de ce jeune prince à -l'histoire de ma vieille gouvernante, il n'y a pas loin, car nous y -voilà_. - -Je ne ferai aucune note sur cette fable, qui me paraît au-dessous du -médiocre, et où l'on ne retrouve La Fontaine que dans ces deux jolis -vers: - - V. 71. ... Ils n'avaient appris à connaître - Que les hôtes des bois; était-ce un si grand mal? - -FABLE XIII. - - V. 2. Renard fin, subtil et matois. - -La note de Coste indique une application assez juste de cet Apologue. -Mais alors, pourquoi prendre le renard, le plus fin des animaux? Il me -semble que c'est mal choisir le représentant du peuple, lequel n'est -pas, à beaucoup près, si spirituel et si délié. C'est qu'il fallait de -l'esprit pour faire la réponse que fait l'animal mangé des mouches; et -sous ce rapport, le renard a paru mieux convenir. - -FABLE XIV. - - V. 7. Comment l'aveugle que voici. - -La Fontaine suppose que l'amour est là, et lui tient compagnie. Cela -devrait être, quand on écrit une fable aussi charmante que celle-ci. - - V. 8. (C'est un dieu.). - -Cette parenthèse est pleine de grâces, et les deux vers suivans sont -au-dessus de tout éloge. - - V. 9. Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien? - J'en fais juge un amant, et ne décide rien. - -Est-ce un bien, est-ce un mal, que l'amour soit aveugle? Question -embarrassante que La Fontaine ne laisse résoudre qu'au sentiment. - -Toute cette allégorie est parfaite d'un bout à l'autre: et quel -dénouement! Est-ce un bien, est-ce un mal que la folie soit le guide -de l'amour? C'est le cas de répéter le mot de La Fontaine: - - V. 10. J'en fais juge un amant, et ne décide rien. - -FABLE XV. - - V. 6. Que dans ce temple on aurait adorée. - -Il me semble que les six vers suivans ne disent pas grand chose: -_Junon_ et le _maître des dieux_, qui seraient fiers de porter les -_messages_ de la déesse Iris; cela n'ajoute pas beaucoup à l'idée -qu'on avait de madame de la Sablière. Il faut, dans la louange, le ton -de la vérité. C'est lui seul qui accrédite la louange, en même temps -qu'il honore et celui qui la reçoit et celui qui la donne. - - V. 22. Son art de plaire et de n'y penser pas. - -Voilà un de ces vers qui font pardonner mille négligences, un de ces -vers après lequel on n'a presque plus le courage de critiquer La -Fontaine. - - V. 26. Même des dieux: ce que le monde adore - Vient quelquefois parfumer ses autels. - -Sa société étoit en effet très-recherchée, et cela déplaisait à plus -d'une princesse. Mademoiselle de Montpensier, qui ne la connaissait -pas, qui même ne l'avait jamais vue, dit, dans ses Mémoires, que le -marquis de Lafare et nombre d'autres passaient leur vie chez une -petite bourgeoise, savante et précieuse, qu'on appelait madame de la -Sablière.» Cela veut dire seulement, en style de princesse, que madame -de la Sablière avait de l'esprit et de l'instruction, qu'elle voyait -bonne compagnie à Paris, et n'avait pas l'honneur de vivre à la cour. - - V. 32. Car cet esprit qui, né du firmament. - -Ces quatre rimes masculines de suite sont aussi trop négligées. Et -puis le firmament est presque un mot de théologie qui paraît ici -déplacé. - - V. 38. Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour. - -Il ne fallait pas revenir là dessus, après avoir dit beaucoup mieux et -sans apprêt: - - V. 30. Car ce coeur vif et tendre infiniment - Pour ses amis, et non point autrement. - -Le reste me paraît faible. - -Je trouve aussi l'idée de la fable un peu bizarre, mais il y a des -vers heureux. J'en remarquerai quelques-uns. - - V. 35. ... Douce société. - -A la bonne heure, quoique je la trouve un peu singulière. - - V. 56. Le choix d'une demeure aux humains inconnue. - -La Fontaine ne passe point pour misanthrope. C'est qu'il n'a point la -mauvaise humeur attachée à ce défaut. Mais nous avons déjà vu -plusieurs traits sanglans de satire contre l'humanité: et ce dernier -montre assez ce qu'il pensait des hommes. - - V. 77. Car, à l'égard du coeur, il en faut mieux juger. - -C'est-là un trait charmant d'amitié, de ne pas croire à l'oubli, aux -torts, au refroidissement de ses amis. - - V. 134. A qui donner le prix? au coeur, si l'on m'en croit. - -C'est donc La Fontaine qui aura ce prix: car on ne peut mieux prendre -le ton du coeur qu'il ne le prend dans ce dernier morceau. Il rappelle -en quelque sorte celui qui termine la fable _des deux amis_, celle -_des deux pigeons_. Mais le sujet ne permettait pas une effusion de -sentimens aussi touchante. Il y a, entre ce morceau et les deux que je -cite, la même différence qui se trouve entre l'intérêt d'une société -aimable et le charme d'une amitié parfaite. - -Il paraît que cette fable avait été laissée dans le porte-feuille de -l'auteur, et qu'elle était faite depuis long-temps; car il y parle un -peu d'amour: ce qui eût été ridicule à l'âge où il était, quand ce -douzième livre parut. Au reste, peut-être n'y regardait-il pas de si -près; peut-être croyait-il que, tant que l'âme éprouve des sentimens, -elle peut les énoncer avec franchise. Il ne songeait point à une -vérité triste qu'un autre poète a, depuis La Fontaine, exprimée dans -un vers très-heureux; la voici: - - Quand on n'a que son coeur, il faut s'aller cacher. - -FABLE XVI. - - V. 5. L'homme enfin la prie humblement. - -Pourquoi cette prière si humble? Pourquoi l'homme n'arrachait-il pas -une branche? Cela n'est pas motivé. D'ailleurs la morale de cet -Apologue rentre dans celui du _cerf_ et de la _vigne_, qui est -beaucoup meilleur (Livre V, fable 15). - -FABLE XVII. - - V. 1. Un renard jeune encore.... - -Même défaut dans cet Apologue que dans le précédent. C'est presque la -même chose que celui du _loup_ et du _cheval_ (livre V, fable 8). Il -est vrai qu'il a une leçon de plus, celle de la vanité punie. - - V. 25. Le loup, par ce discours flatté, - S'approcha. Mais sa vanité - Lui coûta quatre dents, etc... - -L'avantage aussi que La Fontaine a trouvé en introduisant ici un -acteur de plus qu'en l'autre, c'est de faire débiter la morale par le -renard, au lieu que, dans l'autre fable, le loup se la débite à -lui-même, malgré le mauvais état de sa mâchoire. - -FABLE XVIII. - - V. 3. Le perfide ayant fait tout le tour du rempart. - -Cette fable est jolie et bien contée; mais elle aura peu -d'applications, tant qu'il sera vrai de dire qu'on ne guérit pas de la -peur. - -FABLE XIX. - - V. 1. Il est un singe dans Paris.... - -Comment est-il possible que La Fontaine ait fait une aussi mauvaise -petite fable? Comment ses amis la lui ont-ils laissé mettre dans ce -recueil? Un singe qui bat sa femme, qui va à la taverne, qui s'enivre: -qu'est-ce que cela signifie? et quel rapport cela a-t-il avec les -mauvais auteurs? Le froid imitateur, le plagiaire même d'un grand -écrivain peut d'ailleurs n'être ni mauvais mari, ni mauvais père, ni -ivrogne, etc., enfin ne faire nul tort à la société, que de l'excéder -d'ennui. - -FABLE XX. - - V. 1. Un philosophe austère.... - -Après une mauvaise petite pièce, en voici une excellente. Ce n'est -point à la vérité un Apologue, mais une fort bonne leçon de morale, et -plusieurs vers sont admirables; tels sont ceux-ci: - - V. 4. Un sage assez semblable au vieillard de Virgile, - Homme égalant les rois, homme approchant des dieux, - Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille. - -Tel est encore le dernier: - - Ils font cesser de vivre ayant que l'on soit mort. - -Mais ce qui est au-dessus de tout, c'est ce trait de poésie vive et -animée, qui suppose que des arbres coupés et, pour ainsi dire, mis à -mort, vont revivre sur les bords du Styx. - - V. 17. Laissez agir la faux du temps: - Ils iront assez-tôt border le noir rivage. - -Nul poète n'est plus hardi que La Fontaine; mais ses hardiesses sont -si naturelles, que très-souvent on ne s'en aperçoit pas, ou du moins -on ne voit pas à quel point ce sont des hardiesses. C'est ce qu'on -peut dire aussi de Racine. - -FABLE XXI. - - V. 1. Autrefois l'éléphant et le rhinocéros... - -Nous retrouvons pourtant un véritable Apologue, c'est-à dire, une -action d'où naît une vérité morale voilée dans le récit de cette -action même. - -Cette fable est excellente, et on la croirait du bon temps de La -Fontaine. La vanité de l'éléphant, le besoin qu'il a de parler voyant -que Gille ne lui dit mot, l'air de satisfaction et d'importance qui -déguise mal son amour-propre, le ton qu'il prend en parlant du combat -qu'il va livrer et de sa capitale: tout cela est parfait. La réponse -du singe ne l'est pas moins, et le dénouement du brin d'herbe à -partager entre quelques fourmis, est digne du reste. - -FABLE XXII. - - V. 1. Certain Fou poursuivait.... - -Joli petit conte, et bonne leçon pour qui peut en profiter; mais -j'imagine que les occasions en sont rares. - -FABLE XXIII. - -_A madame Harvey._ - -Madame Harvey était une dame anglaise qui avait beaucoup d'amitié pour -La Fontaine, et même c'est elle principalement qui l'engageait à -passer en Angleterre, après la mort de madame de la Sablière et de M. -Hervard. C'était une femme de beaucoup d'esprit. - - V. 5. .... Et le don d'être amie, - -Expression bien heureuse que La Fontaine a inventée et rendue célèbre. - - V. 16. Ils étendent par-tout l'empire des sciences. - -Rien n'était plus vrai et plus exact. La société royale de Londres -fondée sous Charles II, jetait les fondemens de la vraie physique -établie sur les expériences et sur les faits. - - V. 19. Même les chiens de leur séjour. - -Voilà qui me paraît étrange; mais à toute force peut-être les chiens -anglais sentent-ils mieux le renard que les nôtres. Ils le chassent -plus souvent. - - V. 49. Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème. - -Nous avons vu dans la fable du chat et du renard: - - N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon. - -Il faut qu'un auteur évite ces contradictions formelles. - - V. 52. ... Est-il quelqu'un qui nie - Que tout anglais... - -Quoi! tous les anglais ont de l'esprit! il n'y a point de sots chez -eux! A quoi La Fontaine songeait-il en écrivant cela? - - V. 56. Je reviens à vous.... - -Ce tour est froid. Il faut revenir à son ami sans y penser et sans l'y -faire songer lui-même. - - V. 62. ... Des nations étranges. - -Il veut dire _étrangères_. Corneille se sert du même mot dans ce sens; -mais ni Boileau, ni Racine ne se le sont permis. Toute cette fin me -paraît dénuée de grâces, et le mot de Charles II à madame Harvey: - - V. 63. ... Qu'il aimait mieux un trait d'amour, - Que quatre pages de louanges; - -Ce mot seul vaut mieux que tout ce que dit ici La Fontaine à cette -dame et à madame de Mazarin. - -FABLE XXVII. - - V. 8. Et que j'ai le secret de rendre exquis et doux. - -Cela est très-vrai, témoin les quatre vers de cette pièce et ceux qui -suivent. - - V. 15. Vous n'auriez en cela ni maître ni maîtresse, - Sans celle dont sur vous l'éloge rejaillit. - - V. 17. Gardez d'environner ces roses - De trop d'épines, etc.... - -Mais, malgré la louange dont La Fontaine se gratifie, nous avons vu -qu'il n'était pas si heureux dans l'éloge de M. le prince de Conti et -de madame Harvey. - -Au reste, toute cette pièce est très-agréable; mais elle fait -peut-être allusion à quelque petit secret de société qui la rendait -plus piquante: par exemple, au peu de goût que mademoiselle de la -Mésangère pouvait avoir pour le mariage, ou pour quelque prétendant -appuyé par sa mère. - - V. _dernier_. Non plus qu'Ajax, Ulysse, et Didon son perfide. - -Deux silences cités comme sublimes, l'un dans l'Odyssée, l'autre dans -l'Énéide. - -FABLE XXXII. - - V. 4. Tous chemins vont à Rome.... - -C'est un vieux proverbe qui devient ici plaisant, appliqué à la -canonisation. - - V. 8. S'offrit de les juger sans récompense aucune. - -Ce vers aurait pu donner l'idée de la petite comédie intitulée le -Procureur arbitre, dont le héros se conduit de la même manière. - - V. 18. Les malades d'alors étant tels que les nôtres. - -Manière bien plaisante d'expliquer pourquoi les malades d'alors -étaient insupportables. Le ton de satire appartient absolument à La -Fontaine. - - V. 37. Il faut, dit l'autre ami, le prendre de soi-même. - -C'est-là un des meilleurs conseils que le sage pût donner; et je -voudrais que La Fontaine eût composé un ou deux Apologues pour en -faire sentir l'importance. - -Tout le discours du solitaire est parfait, et ceux qui aiment les vers -le savent par coeur. - - V. 53. Ce n'est pas qu'un emploi.... - -La Fontaine a senti l'objection prise du tort que l'on ferait à la -société, si le goût de la retraite devenait trop général. Il nie que -cela puisse arriver. - - V. 56. Ces secours, grâce à dieu, ne nous manqueront pas: - Les honneurs et le gain, tout me le persuade. - -Et il revient de nouveau au plaisir de prêcher l'amour de la retraite: -et quelle force de sens dans ces vers-ci: - - V. 60. Magistrats, princes et ministres, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Que le malheur abat, que le bonheur corrompt. - -Et sur-tout ce vers admirable qui suit: - - Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne. - -On pourrait finir par un Apologue plus parfait, mais non par de -meilleurs vers. - -CONCLUSION. - -Après cet examen, qu'il était aisé de rendre plus exact et plus -sévère, il se présente naturellement quelques réflexions. On a pu être -étonné de la multitude des fautes qui se trouvent dans un écrivain si -justement célèbre. Je ne parle point de celles qui ne concernent -point la langue, la versification, etc; je n'insiste que sur celles -qui intéressent la morale, objet beaucoup plus important. On a -pu remarquer quelques fables dont la morale est évidemment mauvaise; -un plus grand nombre dont la morale est vague, indéterminée, sujette -à discussion; enfin quelques autres qui sont entièrement -contradictoires. On voit, par cet exemple, quelle attention il faut -porter dans sa lecture, pour ne point admettre de fausses idées dans -son esprit; et s'il s'en est glissé plusieurs dans un livre qui entre -dans notre éducation, comme un des meilleurs qui aient jamais été -faits, qu'on juge de celles que nous recevrons par un grand nombre de -livres inférieurs à celui-ci. Que faire donc? Je l'ai déjà dit. Ne -point lire légèrement, ne point être la dupe des grands noms, ni des -écrivains les plus célèbres, former son jugement par l'habitude de -réfléchir. Mais c'est recommencer son éducation. Il est vrai; et c'est -ce qu'il faudra faire constamment, jusqu'à ce que l'éducation -ordinaire soit devenue meilleure, réforme qui ne paraît pas prochaine. - - - - -DISCOURS - -QUI A REMPORTÉ LE PRIX A L'ACADÉMIE DE MARSEILLE, EN 1767. - -_Combien le Génie des grands Écrivains influe sur l'esprit de leur -siècle?_ - - ...Si fortè virum quem - Conspexere, silent. - - VIRG. _Æneid_. - - -Il n'est point d'espèce dans l'univers, dont les deux extrêmes soient -séparés par un aussi grand intervalle, que celui qu'a jeté la nature -entre les deux extrémités de l'espèce humaine. Quelle distance immense -entre un sauvage grossier qui peut à peine combiner deux ou trois -idées, et un génie tel que Descartes et Newton! L'un semble encore -toucher par quelques points à la classe des animaux, et ramper avec -eux à la lueur d'un instinct stupide et borné; l'autre paraît avoir -reçu dans son âme un rayon de la divinité même, et lire à sa clarté -les mystères de la nature et de notre être. Ici, c'est un bloc informe -et brut, retombant dans l'abîme tel qu'il en avait été tiré; là, -s'élève une statue colossale qu'un Phidias a fait respirer et vivre. -Par quel étonnant prodige l'homme diffère-t-il ainsi de l'homme? -pourquoi la raison paraît-elle dans les uns un astre éclipsé, tandis -que dans les autres il éclaire des mondes? - -Qui pourra nous révéler la nature de ces âmes privilégiées qui -renferment elles seules les lumières de plusieurs générations, dont -l'active pensée devance dans son vol la course des siècles et va -saisir l'avenir dans le néant où il est encore; remonte à l'origine -des sociétés, et semble avoir assisté à la création de l'univers, à la -formation de l'homme, et à la naissance des gouvernemens? En lisant -leurs pensées, je crois m'entretenir avec le premier des mortels; je -crois l'entendre retraçant à ses nombreux enfants les objets de la -nature dans la simplicité sublime où il les vit, où il les conçut, et -avec le sentiment énergique et profond qu'il éprouva, lorsqu'éveillé -du néant à la voix du créateur, il s'assit seul au milieu du monde. - -Le génie est un phénomène que l'éducation, le climat, ni le -gouvernement ne peuvent expliquer. Est-ce à son siècle que l'immortel -Bacon dut cette âme sublime dont le souffle puissant ralluma le -flambeau presque éteint de la philosophie? Non: ce ne sont point des -hommes qui forment les grands hommes. Ils n'appartiennent à aucune -famille, à aucun siècle, à aucune nation; ils n'ont ni ancêtres, ni -postérité. C'est Dieu qui, par pitié, les envoie tout formés sur la -terre pour renouveller l'homme et sa raison dégénérée: semblables à -ces astres qui descendent près de notre sphère après une longue -révolution de siècles; qui, dérobant à la vue le point d'où ils sont -partis, raniment, dit-on, la vigueur des mondes et rajeunissent la -nature; mais, après que la nature s'est plu à s'épuiser pour former -ces masses étonnantes de lumière, elle semble se reposer ensuite, et -laisse tomber de sa main, sans autre dessein que la profusion, la -multitude des hommes, comme une foule d'atomes intelligens, destinés à -être agités, entraînés dans la sphère d'activité des autres. La grande -portion du genre humain reste comme abandonnée, sous la main de ceux -qui sauront s'en servir pour la gouverner; elle ne reçoit que la -portion d'intelligence nécessaire pour obéir à ses maîtres. - -Deux forces souveraines commandent à l'espèce humaine, et règlent -partout les destinées: le pouvoir et le génie. Assis sur un trône, -tenant d'une main le livre des lois, et de l'autre le glaive de la -force, le pouvoir préside aux grandes révolutions; il subjugue les -hommes par les hommes; il maîtrise, par les forces qui lui sont -confiées, les forces qui lui résistent. Il dispose de la forme -extérieure des sociétés, qu'il varie à son gré. Les passions vulgaires -environnent son trône et sont à ses ordres. Maître des biens et des -personnes, il contient l'homme par ses besoins et par ses désirs; il -l'enchaîne encore par l'horreur de sa destruction et par l'amour de -sa tranquillité. Mais sa force n'a point de mesure fixe et constante: -elle est asservie à mille hasards, à mille circonstances étrangères, -qui peuvent ou la rendre immense ou la faire évanouir; après avoir -surmonté les plus grands obstacles, elle se trouve quelquefois arrêtée -par les plus petits; elle peut échouer contre une opinion, un préjugé, -une mode. Le pouvoir peut employer tous les instrumens, tous les -moyens actuellement existans; mais il n'en invente point de nouveaux -et ne peut préparer l'avenir. Il rend au siècle suivant l'espèce telle -qu'il l'a reçue du siècle précédent, sans l'avoir perfectionnée. Il -est plus puissant pour l'avilir ou pour la détruire: encore -commande-t-il en vain à qui ne veut plus obéir. Homme furieux, -arrêtez; ses droits sont sacrés! Mais que deviennent-ils, dans le -fait, au temps de ces révolutions fatales, où les peuples, las de -tyrannie et d'oppression, reprennent dans ses mains leur force et leur -volonté, tranchent leurs liens avec le fer, et redeviennent barbares, -croyant se rendre libres? - -L'action du génie est plus lente, mais plus forte et plus sûre; le -mouvement qu'il a une fois imprimé, ne meurt point avec lui; il tend -vers l'avenir et s'accélère par l'espace même qu'il parcourt; il -subjugue l'homme pour l'ennoblir; il dompte sa volonté par sa raison, -par les plus nobles de ses passions et de ses facultés; comme Dieu, il -jouit de l'étonnant privilége de régner sur elle sans gêner sa force -et sans lui ôter le sentiment précieux de sa liberté. - -Comme son action n'a point de bornes dans sa durée, elle n'en a point -dans la sphère de son étendue. Elément invisible, subtil, dont nul -obstacle ne peut intercepter l'effet, il pénètre de l'homme à l'homme, -comme l'aimant pénètre les corps; il parcourt extérieurement toute -l'espèce humaine, et change sans violence la direction des volontés. -La cause de ce changement est souvent ignorée du pilote qui conduit le -vaisseau; mais elle est aperçue du philosophe qui l'observe. - -Et comment les esprits pourraient-ils résister à l'influence du génie? -Nos sentimens, nos goûts, nos passions, nos vertus, nos vices même lui -offrent autant de chaînes par lesquelles il nous saisit et nous -entraîne à sa volonté. Ce penchant naturel et invincible pour tout ce -qui est grand, extraordinaire et nouveau, nous appelle vers lui; -l'ascendant nécessaire de l'esprit vaste sur l'esprit borné, de l'âme -forte sur l'âme faible: tout nous entraîne sous ses lois. - -Cette souveraineté que l'homme de génie exerce sur la foule des -hommes, n'est donc pas de notre institution: c'est une loi de la -nature, aussi ancienne que la loi du plus fort, souvent plus puissante -et toujours plus respectable. En vain l'amour-propre se révolte contre -une supériorité qui l'humilie! nous naissons les sujets du grand -homme; c'est dans nos coeurs qu'il prend les titres de sa puissance. - -Il ne manquait plus au génie qu'un art ingénieux qui pût conserver et -transmettre à tous les âges ce dépôt de son autorité, réfléchir dans -le même instant les rayons de sa lumière devant toutes les âmes qui -existent avec lui, et marquer d'une couleur durable la trace immense -de son vol vers la vérité. Cet art est né: et l'empire du génie sur -les esprits est éternel. - -Quand on jette sur l'univers un coup d'oeil superficiel, on -n'apperçoit d'abord que les conquérans, les rois et les ministres du -pouvoir: mais si on laisse à la raison éblouie le temps de distinguer -les objets; si l'on remonte, à travers le mouvement de l'espèce -humaine, jusqu'aux ressorts qui en sont le principe; bientôt l'on -conçoit que chaque siècle emprunte sa force et son caractère d'un -petit nombre d'hommes qu'on peut appeler les maîtres du genre humain, -et qui n'ont que le génie et la pensée pour le gouverner. - -Homère créa peut-être, ou du moins développa le génie des Grecs. Au -nom de ce peuple, les idées de patrie, de gloire, de beaux-arts -s'éveillent et se pressent en foule dans nos esprits. C'est Homère qui -le fit naître parmi ses compatriotes; c'est lui qui, en célébrant -leurs victoires sur les Troyens, traça pour des siècles une ligne de -séparation entre la Grèce et l'Asie: l'une se crut destinée, dans -l'ordre éternel des choses, à être pour jamais l'asile de la liberté -et le temple de la victoire; tandis que l'autre gémirait tour à tour -sous le joug de ses tyrans ou de ses vainqueurs. Le feu qui respire -dans les peintures de ce grand poète, ralluma partout l'enthousiasme -de la liberté, et éveilla le génie martial des Grecs. Telle est l'idée -qu'en avait Lycurgue. Ce grand législateur retournant dans sa patrie, -après avoir recueilli le dépôt précieux des lois de Crète et de -l'Égypte, y transporta les ouvrages d'Homère. Il le crut capable -d'élever l'âme des Spartiates, et digne de les préparer aux sacrifices -pénibles et continuels que ses lois allaient leur imposer. Il lui -commit, pour ainsi dire, le soin de former les moeurs, et l'associa en -quelque sorte à la législation. Homère ébaucha, par le caractère -d'Achille, l'idée de l'héroïsme qui fut le modèle d'Alexandre-le-Grand. -Ce prince eut même le malheur de l'imiter jusque dans sa férocité: il -fit traîner Bétis autour des murs de Damas, comme Achille traîne -Hector autour des murs de Troye. - -Combien il importe aux écrivains d'avoir des notions justes de la -vraie grandeur et du véritable courage! l'ambition d'imiter Alexandre -fut l'âme des actions de César, comme il l'avoua involontairement par -les larmes héroïques qu'il répandit aux pieds de sa statue. Ces deux -grands hommes enflammèrent d'émulation Mahomet II et Charles XII. -C'est l'âme du seul Homère qui enfanta cette suite de héros. -Plusieurs savans l'ont regardé comme l'auteur de l'ancienne théologie. -Admettre cette supposition, c'est étendre à tous les siècles -l'ascendant qu'il prit sur le sien: nous ne pouvons plus faire un pas, -sans que nos arts, nos allégories, nos plaisirs même ne nous montrent -partout l'empreinte du génie d'Homère. - -C'est lui qui, en traçant les caractères des héros, prépara de loin -l'art sublime qui les représente agissant sur la scène, nous donnant -d'involontaires leçons, et portant au fond de notre coeur l'énergie de -leurs sentimens. Ce grand art donne à l'homme de génie une influence -immédiate et rapide sur son siècle! C'est au théâtre qu'il exerce -l'empire le plus absolu; c'est là qu'il frappe à la fois sur tous les -esprits d'une nation; c'est de là qu'il jette une foule d'idées -nouvelles parmi un peuple. La vive peinture des passions fortes -auxquelles ces idées sont associées, les met en fermentation et leur -donne un nouveau degré d'activité. Avec quel avantage les tragiques -grecs n'ont-ils pas employé ce ressort? ils faisaient adorer la -liberté par l'expérience des sentimens qu'elle inspire; ils -représentaient sans cesse les tyrans odieux; souvent des allusions -secrètes et d'un effet infaillible avertissaient le peuple des piéges -que lui tendaient des magistrats infidèles ou des orateurs -mercenaires. - -Si le théâtre n'a plus parmi nous cette influence politique, son -influence morale est peut-être encore plus forte et plus sûre. Qui -doute que Corneille n'ait élevé les idées de sa nation? notre esprit -se monte naturellement au niveau des grandes pensées qu'on lui -présente. Qui n'a senti son âme s'agrandir à l'expression d'un beau -sentiment, comme à la vue d'une mer vaste, d'un horizon immense, d'une -montagne dont le sommet fuit dans les airs? On sait que Louis XIV, -après avoir assisté à une représentation de _Cinna_, fut tellement -frappé de la clémence d'Auguste, qu'il l'aurait imitée à l'égard du -chevalier de Rohan, si l'intérêt de l'état n'eût pas exigé la punition -du coupable. Le même monarque cessa de monter sur le théâtre, après -avoir entendu les beaux vers où Narcisse, au nom des Romains, reproche -à Néron de venir prodiguer sur la scène sa personne et sa voix. Et qui -sait combien d'hommes inconnus ont pris dans cette école des moeurs le -germe de plusieurs actions honnêtes et de leurs vertus ensevelies avec -eux dans l'obscurité? - -Le théâtre comique n'en impose point par ce faste qui accompagne la -tragédie; il ne bat point l'imagination par d'aussi grandes machines. -Il n'enlève point l'âme hors d'elle-même; mais il s'y insinue, et la -gouverne par une persuasion douce et pénétrante. Il l'épure et -l'adoucit; il inspire le goût de la société en nous apprenant l'art -d'intéresser nos semblables, ou du moins d'en être soufferts. Les -fruits de la société sont doux; mais il faut souvent les cueillir sur -un terrain couvert de ronces et d'épines, le poète comique arrache ou -écarte ces ronces. C'est ce qu'a fait Molière parmi nous. Il a purgé -le champ de la société des insectes incommodes qui l'infectaient. Que -de services n'aurait-il pas rendus à la France, si la mort n'eût -interrompu le cours de ses travaux? que de fausses notions, que -d'opinions absurdes et populaires n'aurait-il pas détruites? de -combien de préjugés épidémiques ne nous eût-il pas guéris? Il aurait -corrigé les grands sans négliger le peuple. Le théâtre, chez une -nation policée, doit ressembler à ces pharmacies complètes où, auprès -d'une composition précieuse, destinée à l'usage des citoyens opulens, -se trouvent ces spécifiques vulgaires que la générosité daigne -consacrer aux maladies de l'indigence. Qu'il serait à souhaiter que -les grands écrivains n'eussent jamais employé leurs talens qu'au -profit de la société! Mais souvent, au lieu d'adoucir les moeurs, ils -les ont affaiblies; et d'habiles tyrans ont fait servir quelquefois -l'homme de génie à leurs desseins secrets, et l'ont rendu complice de -leur tyrannie. - -L'univers se repose et se corrompt sous Auguste, qui ferme à la fois -le temple de la guerre et celui de la liberté romaine. Caton, Cassius, -Brutus ont expiré avec elle; mais leurs ombres erraient encore devant -l'imagination des Romains. Il fallait étouffer les sentimens qui -auraient pu reproduire les âmes républicaines. Le maître du monde -sent qu'il ne l'est pas des esprits. Il s'adresse au génie, plus fort -que lui; il appelle autour de son trône, encore mal affermi, les rois -de l'éloquence, de la poésie et des arts; il les intéresse à sa -gloire. Horace, Virgile, Ovide, Tibulle célèbrent les charmes de son -empire. Bientôt les fiers Romains sont changés. Ils baisent leurs fers -avec respect, et chantent les louanges de leur maître. Le goût du luxe -et des plaisirs passe de leurs écrits dans les moeurs; et les champs, -encore sanglans de la lutte terrible des tyrans et de la liberté, se -couronnent de fleurs, s'embellissent de spectacles, de jeux et de -fêtes. Quelle étonnante révolution! quelques années auparavant, mille -Romains s'écriaient encore avec Caton: _Un tyran peut-il vivre tandis -que je respire?_ Et je vois sous Auguste, le fils de Labéon appelé -insensé pour avoir osé, dans le sénat, donner son suffrage à un ennemi -de l'empereur! Et j'entends tous les Romains répéter d'après leur -maître: _Qu'est-ce que cette couronne de laurier, qu'un amas de -feuilles inutiles?_ eux qui, pour obtenir ces feuilles, avaient -renversé Carthage et conquis l'univers! Ce fut ainsi que les grands -écrivains du siècle d'Auguste amenèrent les Romains à traiter de folie -le noble enthousiasme de la liberté. Plus près de nos jours et dans -une île voisine, le génie n'a-t-il pas opéré une révolution non moins -rapide et plus heureuse? Charles II, dont le trône touchait presque à -l'échafaud de son père, vit sa nation perdre en un moment toute sa -férocité. Les Waller, les Rochester, et quelques autres génies -semblables adoucirent ces âmes cruelles qui, depuis trente années, -s'étaient nourries de haine, de fanatisme et de carnage. - -Mais quel spectacle étrange me rappelle encore dans Rome, au milieu -des tyrans qui la tourmentent! un Sénèque mêlant tranquillement son -sang au sang de son épouse qui l'accompagne au tombeau; un Thraséas -recevant au milieu de ses jardins l'arrêt de sa mort, du même visage -dont il venait de s'en entretenir avec ses amis; et la fille de -l'illustre Arrie implorant, de la tendresse de son époux, la liberté -de le suivre. Mille Romains quittent la vie sans tristesse et sans -joie, après un festin, une conversation, une lecture; il semble que -les liens de l'âme et du corps soient usés pour eux, et que l'un et -l'autre se séparent à leur gré sans douleur. Est-ce donc le siècle des -Décius, et celui des Tibère et des Néron qui se confondent ensemble à -mes yeux? ou Rome va-t-elle renaître encore? Non: Rome est foulée sous -les pieds des tyrans. Que dis-je? ils voudraient anéantir la vertu -avec la liberté; mais la vertu rit de leurs vaines fureurs. Quand elle -ne peut plus habiter le siècle qu'ils ont souillé, le génie la reçoit -dans ses écrits, et la rend à l'univers quand les monstres en ont -disparu. - -Ce furent Sénèque, Lucain et d'autres écrivains imbus des dogmes de -Zénon, qui répandirent cet esprit stoïque, dont l'inflexible raideur -fit faire à la vertu ces efforts excessifs, la porta à se détruire -pour se conserver, et lui fit passer les bornes de la nature, pour -échapper aux tyrans qui franchissaient les bornes ordinaires de -l'inhumanité. Les Romains, excédés du spectacle de leur lumière, -appelèrent à leur secours le stoïcisme, cette philosophie de l'homme -malheureux, qui leur ôtait le sentiment quand ils n'avaient plus que -des maux à sentir, et qui leur apprenait à mépriser une vie qu'il -fallait craindre de perdre à chaque instant, où qu'il fallait avilir. -Pardonnons à Sénèque, à Lucain, d'avoir altéré la pureté du goût des -Horace et des Virgile. Il ne furent pas comme eux, toujours occupés à -vanter les faveurs d'Auguste: il leur fallait s'exhorter sans cesse à -mourir. Si le goût doit se livrer avec réserve aux éclairs de leur -génie, la force de leur âme, déposée dans leurs pensées, ennoblit et -fortifie la nôtre. Les deux plus nobles emplois du génie, c'est -d'encourager à la vertu par ses écrits, et de remettre dans la route -de la vérité la raison humaine toujours prête à s'en écarter. - -Elle était plongée, depuis Aristote, dans un sommeil léthargique, -voisin de la mort: il semblait que la pensée eût perdu son mouvement, -et que l'entendement humain se fût arrêté. Une longue suite de siècles -informes avait passé dans l'ombre de la nuit sans traits et sans -couleurs. Nul génie n'avait paru pour les marquer de l'empreinte de -son âme. Enfin la raison se réveille; elle saisit quelques lueurs -éparses dans cette solitude immense. A leur clarté douteuse, elle -n'embrasse que des fantômes: ne voyant autour d'elle aucun génie -capable de la guider, elle court vers Aristote qu'elle découvre dans -le lointain; mais il ne la retira de l'abîme de l'ignorance, que pour -la replonger dans celui de l'erreur: elle s'y enfonce avec lui. Là, -enchaînée à ses pieds, elle y contracte, comme un vil esclave, le -caractère, la forme, et jusqu'aux attitudes de son aveugle maître: -elle y perd cette audace salutaire et cette liberté d'intelligence qui -voient toujours la vérité au-dessus du grand homme, et osent le -quitter pour elle. Rien n'est si fécond que l'erreur: l'âme la produit -sans culture. Déjà ses racines funestes se sont étendues de toutes -parts; elles menacent d'étouffer la raison humaine; et, aux premiers -efforts que le génie hasarde, la superstition accourt et l'épouvante. - -C'est ainsi que nous abusons de tout, même du génie des grands hommes. -Aristote a parlé: et pendant deux mille ans la vérité n'ose le -démentir. Dès que la célébrité d'un grand écrivain ou d'un philosophe -hardi en impose à l'imagination, les esprits médiocres s'attroupent -sous ses étendards, s'empressent d'adopter ses idées sans -discernement, et croient s'associer à sa gloire. La paresse se repose -bientôt sur la force de ses décrets, et achève de nous priver du seul -remède qui nous reste: la réflexion est un état violent pour nous. -Une sorte de sentiment confus de la brièveté de notre vie, qui nous -presse d'agir et de jouir, nous fait regretter les instans que nous -perdons à connaître avant de vouloir, à douter avant de choisir. -L'incertitude devient un tourment, dont notre âme se délivre par une -erreur, si elle ne le peut par une vérité. Cette liberté si noble de -nos jugemens et de nos pensées, nous l'abandonnons honteusement au -premier usurpateur, s'il ne se trouve quelque sage bienfaisant qui la -réclame pour nous la rendre; et ce sage même peut-il obtenir de nous -que nous en retenions dans nos mains le domaine précieux? Nous passons -témérairement les bornes où sa sagesse avait voulu nous arrêter; son -ambition était de régner sur des hommes libres, et nous le faisons -despote malgré lui; le grand homme indigné de nous voir lui demander -de nouveaux fers, après que sa main généreuse vient de briser les -anciens, pourrait s'écrier avec plus d'humanité que Tibère: _O hommes -nés pour la servitude!_ - -Quel sera donc le génie bienfaisant qui brisera, qui soulèvera du -moins cet amas de chaînes sous lequel l'homme restait accablé -volontairement? Lève-toi; Descartes! c'est toi que l'Éternel a nommé -pour opérer ce prodige; étends ton bras, saisis l'homme, et fuis avec -lui vers la lumière; laisse cet être aveugle et ingrat se débattre -dans tes mains comme dans celles d'un ennemi; souviens-toi qu'il est -malheureux, et sois son libérateur: un jour viendra qu'il ira pleurer -de reconnaissance sur ta tombe. Qui pourrait mesurer l'étendue de -l'influence que Descartes a eue sur l'esprit humain? elle n'aura -d'autres bornes que celles du monde. C'est de lui que l'avenir même -recevra sa forme. Combien d'événemens dont le germe repose dans des -idées que son âme a produites, ou qu'elle a fait éclore dans les -autres? L'homme futur croira agir seul et se donnera tout l'honneur de -l'événement: il ne sera pourtant que l'agent presque nécessaire d'un -grand homme. Ici les détails sont impossibles et superflus. Les -sciences, les arts, et même les belles-lettres sont occupés à -défricher le monde nouveau où Descartes les a fait aborder: l'univers, -tel qu'il paraît aujourd'hui, est en partie son ouvrage; il a remis -dans nos mains les instrumens qui opèrent les grandes choses; il a -fait plus: il nous a rendu l'instrument universel qui les invente -tous, la raison. Il a dit à l'homme: Commence ta tâche, la mienne est -finie; je t'ai donné le secret et l'exemple de te délivrer de tes -erreurs, de celles des grands hommes, et des miennes. - -Descartes fut entendu d'un philosophe que le siècle passé vit naître, -et qui, par l'adresse et la séduction de son esprit, perfectionna -l'espèce humaine, peut-être autant qu'aucun homme de génie. Ami de la -vérité, mais jaloux de son repos, il fut l'apôtre de la raison, sans -vouloir en être le martyr; il aimait les hommes, car il était un vrai -sage, mais il les craignait encore plus; il les regardait comme ces -enfans indociles qui abusent souvent de la confiance qu'on leur -montre; il pensait que la vérité ne doit point se hâter de paraître, -que le sage doit distribuer son action avec une prudente économie, -cacher adroitement le but qu'il ne faut pas montrer, déposer dans un -endroit inconnu un germe que la génération suivante verra éclore, -frapper dans le silence et dans la racine l'arbre nuisible, au tronc -duquel il serait dangereux d'attacher la coignée. Aussi ménagea t-il -notre faiblesse: il commença par introduire la philosophie auprès de -cette moitié du genre humain qui gouverne l'autre, et lui prêta toutes -les grâces de ce sexe. Il ne heurta point de front les préjugés -réunis, mais il les combattit en détail: il délia le faisceau au lieu -de le rompre; au lieu de saper ouvertement l'édifice de l'erreur, il -cacha dans ses fondemens la mine dont l'explosion l'a renversé dans la -suite: Il fit entrer dans nos yeux à peine ouverts une lumière douce, -un jour tempéré, mais sans ombre; ou, s'il répandit quelque nuage sur -ce ciel si pur, ce fut afin qu'il servît d'asile à la vérité, et que -son défenseur pût au besoin s'y réfugier auprès d'elle. - -Quiconque a détruit un préjugé, un seul préjugé, est un bienfaiteur du -genre humain. Quelle reconnaissance n'aurait-on pas due à celui qui -aurait anéanti l'usage absurde des épreuves, le ridicule entêtement -de l'astrologie, la manie des possessions? Que n'aurait-on pas dû à -celui qui aurait éteint les bûchers, où étaient consumés des -malheureux accusés d'être magiciens et qui croyaient l'être? Combien -de préjugés, moins barbares en apparence, non moins funestes en effet! -Qui sait combien de siècles la superstition qui défendait l'ouverture -des cadavres, a borné les connaissances anatomiques? Combien d'autres -siècles, l'avilissement attaché à la culture de l'esprit a retardé les -progrès des sciences et des arts? Que ne doit-on pas surtout à celui -qui, le premier, a détruit les préjugés politiques, et jeté les -fondemens de l'immense édifice des lois? - -O toi! citoyen législateur des rois, sublime et profond Montesquieu, -qui as fait remonter la philosophie vers le trône des souverains, et -qui fus le Descartes de la législation, serait-il vrai que l'ouvrage -immortel, que ton génie mit vingt années à produire, ne servira qu'à -nourrir la vaine gloire de la patrie? Les hommes, toujours aveugles, -tiendront-ils dans leurs mains le code sacré de la raison publique, -sans le lire, sans le concevoir? et, après l'avoir stérilement admiré, -finiront-ils par le déposer, comme un vain ornement, dans le temple -des beaux arts, au lieu de le faire servir à leur bonheur? Non: le -temps viendra que les préjugés des rois se dissiperont à ta lumière; -les hommes d'état méditeront les grands principes que tu as révélés; -la législation sera simplifiée, perfectionnée; les siècles ignorans ne -dicteront plus leurs lois aux siècles instruits; et l'heureux instinct -des bons rois sera changé en une raison éclairée. Nous apercevons déjà -quelques présages favorables: l'attention des Français commence à se -tourner vers les grands objets. La frivole Athènes n'est plus occupée -tout le jour de ses spectacles et de ses jeux; le nom de patrie est -prononcé avec respect; l'amour n'en est point éteint dans les coeurs; -il implore les moyens de se ranimer, et de renouveler ses anciens -miracles. Déjà le commerce se sent avec joie dégagé des entraves où -des préjugés gothiques le tenaient enchaîné. L'agriculture ranimée -offre ses bras, et ne demande que sa subsistance pour enrichir l'état, -au lieu de se borner à le nourrir languissamment; et, après avoir été -barbares et ignorans, superstitieux et fanatiques, philosophes et -frivoles, peut-être finirons-nous par devenir des hommes et des -citoyens. Alors les Français se demanderont, dans les transports de -leur reconnaissance: Où est le tombeau de Montesquieu? - -Mon âme frappée de respect s'arrête auprès; et, jetant de cet auteur -un regard sur la chaîne des lois, je la vois remonter, par des détours -vastes et divers, de nous aux Romains, des Romains aux Grecs, de la -Grèce à l'Égypte. Là, elle se perd à mes faibles yeux, qui n'ont -peut-être embrassé que la plus courte portion de son étendue. Le -grand homme qui en a formé les premiers anneaux, dont l'esprit -immortel respire parmi nous, décide encore aujourd'hui de nos fortunes -et de notre sort, et influe tous les jours sur les biens et sur les -maux civils des sociétés actuelles: tant le pouvoir du génie est -invincible! tant son empreinte sur l'univers est ineffaçable! - -Rois, gardez-vous de croire que vous régnez seuls sur les nations, et -que vos sujets n'obéissent qu'à vous. Tout l'appareil du pouvoir se -rassemble et brille autour de votre trône; vous tenez dans vos mains -le gouvernail de l'état: mais c'est un vaisseau porté sur une mer -inconstante et mobile, sur l'esprit national et sur la volonté de -l'homme: si vous ne savez vous rendre maîtres, de la force et de la -direction de ce courant inévitable et insensible, il entraînera le -vaisseau loin du but que le pilote se propose. Ce courant agit dans le -calme comme dans la tempête; et l'on aperçoit trop tard, près de -l'écueil, la grandeur de son effet imperceptible dans chaque instant. -Et s'il se meut dans un sens contraire au mouvement que vous imprimez -au gouvernement, qui pourra l'arrêter ou le changer? Est-ce la force? -Pourra-t-elle, armée de la verge du despotisme ou de l'appareil des -supplices, rétablir l'harmonie politique, et changer l'esprit général -d'un peuple? L'histoire atteste partout l'insuffisance de ce moyen -cruel; et un roi généreux peut-il se plaire à avilir ses sujets, qui -font sa gloire et sa puissance; à briser sans pitié tous les ressorts -de l'honneur et de la vertu, et à mutiler, pour ainsi dire, l'âme -humaine, pour régner ensuite tristement sur ses restes défigurés? Non: -il n'y a que le génie qui puisse, sans convulsion et sans douleur, -rapprocher, réunir les membres séparés du corps politique. C'est par -lui que le sceptre deviendra, dans vos mains, un levier d'une force -infinie, avec lequel vous pourrez soulever une nation entière; -renverser en peu de temps, dans les volontés de plusieurs millions -d'hommes, l'édifice antique de leurs préjugés; et détruire jusqu'aux -sentimens qui semblaient ne pouvoir être anéantis qu'avec l'homme. -Mais si la nature, pour un trône qu'elle vous donne, vous a refusé le -génie, osez du moins le chercher dans ceux de vos sujets qui ont reçu -d'elle ce partage sublime; achetez d'eux, par des honneurs légitimes, -cet instrument puissant de la souveraineté; encouragez, favorisez, -dans les grands écrivains, son influence bienfaisante sur l'esprit de -vos peuples. Vous avez raison d'écarter de leurs mains les écrits -dangereux qui peuvent corrompre l'homme et le citoyen: pour remplir la -seconde partie de vos devoirs, multipliez dans leurs mains ceux qui -éclairent et ennoblissent l'homme et le citoyen. Faites servir votre -force à protéger le génie qui doit l'augmenter; délivrez des fureurs -de l'envie et du préjugé barbare ces législateurs paisibles de la -raison, qui ne parlent que pour votre gloire, et pour le bonheur du -genre humain; et souvenez-vous qu'il n'est pas en votre pouvoir de -forcer vos sujets à leur désobéir. - - -FIN DU DISCOURS SUR L'INFLUENCE DES GRANDS ÉCRIVAINS. - - - - -DISCOURS DE RÉCEPTION DE CHAMFORT - -A L'ACADÉMIE FRANÇAISE, - -Lorsqu'il y fut admis, le 19 Juillet 1781, à la place de M. DE LA -CURNE DE SAINTE-PALAYE. - - - MESSIEURS, - -Il y a des bienfaits qui ne trouvent point d'ingrats; mais il est des -bienfaiteurs qui craignent l'effusion de la reconnaissance. Ce sont -ceux qui, rassasiés d'hommages, ne peuvent plus être honorés que par -eux-mêmes: et c'est le terme où vous êtes parvenus. Aussi ai-je cru -m'apercevoir qu'après la variété non moins ingénieuse qu'inépuisable -des remercîmens qui vous ont été adressés, vous supprimeriez avec -plaisir ceux que l'avenir vous réserve. Oui, messieurs, vous remettrez -généreusement une dette qu'on vous paiera toujours avec transport, et -dont il est si doux de s'acquitter. Mais cet usage, d'ailleurs ancien, -rappelle des noms chers et précieux; et dès lors il vous devient -sacré. Le tribut que vous négligeriez pour vous-mêmes, vous l'exigez -pour ces grands noms. Vous le réclamez pour votre illustre fondateur, -ce ministre qui, parmi ses titres à l'immortalité, compte l'honneur -d'avoir suffi à tant d'éloges qui la lui assurent. Vous le réclamez -pour ce chef célèbre de la magistrature, dont la vie entière se -partagea entre les lois et les lettres, et dont la gloire vous devient -en quelque sorte plus personnelle, en se reproduisant sous vos yeux -dans l'héritier de son nom et de ses talens, qui le représente -constamment parmi vous, et qui, dans cet instant, par un choix du sort -déclaré en ma faveur, vous représente encore vous-mêmes. - -Enfin, messieurs, un intérêt d'un ordre supérieur qui vous attache -encore plus à cet usage et vous le rend à jamais inviolable, c'est la -mémoire de votre véritable bienfaiteur, de ce monarque auguste qu'on -vous accuse d'avoir trop loué; mais qui, pour votre justification, n'a -pas été moins célébré par l'Europe entière; de ce roi que la fidèle -peinture de son âme, tracée de sa main dans ses lettres, a rendu de -nos jours plus cher à la nation: monumens précieux, inconnus pendant -sa vie, échappés à l'éloge de ses contemporains, pour lui assurer la -louange qui honore le plus les rois, la louange qu'ils ne peuvent -entendre. - -Tels sont, messieurs, les devoirs respectables qui assurent la -perpétuité d'un tribut dont le retour, plus fréquent depuis quelques -années, a cependant pris entre vos mains un nouveau degré d'intérêt. -C'est que l'éloge de ceux qui ont illustré la littérature, est devenu -par vous l'instruction de ceux qui la cultivent; c'est que, bannissant -toute exagération, et proportionnant la louange au mérite, vous -saisissez dans chaque écrivain le caractère marqué, le trait juste et -précis, les nuances principales qui le distinguent et qui déterminent -sa place. Passionnés, comme il est juste, pour ce qui est unique ou du -premier ordre, vous ne sollicitez plus l'admiration pour ce qui n'est -qu'estimable, l'enthousiasme pour ce qui n'est qu'intéressant; et sans -vous écarter de cette bienveillance indulgente, qui pour vous est -souvent un plaisir, toujours un devoir, une convenance ou un -sentiment, vous avez dessiné d'une main sûre les proportions et les -contours d'une statue, d'un buste, d'un portrait: attention désormais -indispensable, utile aux lettres, utile même à la mémoire de ceux dont -la place paraît moins brillante; car quiconque exagère n'a rien dit, -et celui qu'on ne croit pas n'a point loué. - -C'est ce que je n'ai point à craindre dans le tribut que je dois à la -mémoire de M. de Sainte-Palaye. On peut le louer avec la simplicité, -et, pour ainsi dire, la modestie qui fut l'ornement de son caractère. -La vérité suffit à sa mémoire. - -Lorsque l'académicien que j'ai l'honneur de remplacer, vint prendre -séance parmi vous, il vous entretint du projet d'un ouvrage utile ou -plutôt nécessaire, qu'il regardait comme son principal titre à vos -suffrages; et du moins personne avant lui ne vous en avait offert de -plus analogue à l'objet de vos occupations habituelles. C'était le -plan presqu'entièrement exécuté d'un glossaire de notre ancien idiôme, -ouvrage d'une étendue prodigieuse, dont les matériaux étaient déjà mis -en ordre, et que l'auteur croyait prêt à paraître: mais bientôt, en -vivant parmi vous, messieurs, il vit le premier les défauts de son -plan; et en continuant d'y vivre, il en vit le remède. Il eut la -sagesse de s'effrayer du grand nombre de volumes qu'il allait offrir -au public. Il apprit de vous l'art de disposer ses idées, l'art -d'abréger pour être clair, et de se borner pour être lu. Une -ordonnance plus heureuse bannit d'abord les inutilités, sauva les -redites, enrichit l'ouvrage par ses pertes, enfin sut épargner au -lecteur le détail de tous les petits objets, en plaçant au milieu -d'eux le flambeau qui les éclaire tous à la fois: heureux effets de -l'esprit philosophique, qui, conduisant l'érudition, réforme un vain -luxe dont elle se fait trop souvent un besoin, et change son faste, -quelquefois embarrassant, en opulence commode et utile. - -C'est donc à vous principalement, messieurs, que le public sera -redevable de la perfection d'un ouvrage important qui deviendra la clé -de notre ancienne littérature, et qui met sous les yeux l'histoire de -notre langue, depuis son origine, jusqu'au moment où cette histoire -devient la vôtre. On y verra un idiôme barbare, assemblage grossier -des idiômes de nos provinces, se former lentement, et par degrés -presqu'insensibles; lutter, pour ainsi dire, contre lui-même; indiquer -l'accroissement et le progrès des idées nationales, par les termes -nouveaux, par les changemens que subissent les anciens, par les tours, -les figures, les métaphores qu'amènent successivement les arts, les -inventions nouvelles; enfin, par les conquêtes que notre langue fait, -de siècle en siècle, sur les langues étrangères. On observera, non -sans surprise, le caractère primitif de la nation consigné dans les -élémens même de son langage. On reconnaîtra le Français défini en -Europe, dès le huitième siècle, gai, brave et amoureux. On verra les -idées meurtrières de duel, de guerre, de combats, associées souvent -dans la même expression, aux idées de fêtes, de jeux, de passe-temps, -de rendez-vous. Et quelle autre nation que la nôtre eût désigné, sous -le nom de la _joyeuse_, l'épée que Charlemagne rendit si redoutable à -l'Europe? - -Ce travail de M. de Saint-Palaye, quelque immense qu'il puisse -paraître, n'était toutefois qu'un démembrement d'une entreprise encore -plus considérable, nouveau prodige de sa constance et de sa laborieuse -activité. C'était un dictionnaire de nos antiquités françaises, où -l'auteur embrassait à la fois géographie, chronologie, moeurs, usages, -législation: ouvrage au-dessus des forces d'un seul homme, et que M. -de Sainte-Palaye ne put conduire à sa fin; mais dont les matériaux -précieux sont devenus, par les soins d'une administration aussi -éclairée que bienfaisante, une des richesses de la bibliothèque du -roi. Il compose le même nombre de volumes qu'aurait formé sans vous le -dictionnaire de l'ancienne langue, quarante volumes _in-folio_. Je -n'ai pu être à portée de les lire; mais qui peut méconnaître le mérite -et le prix de ses savantes recherches? Qui ne voudrait mesurer, au -moins des yeux, le champ nouveau qu'elles ouvrent à la critique et à -l'histoire? Et pourquoi faut-il que la philosophie, trop souvent -intimidée à la vue de ces vastes dépôts, s'en écarte avec un respect -mêlé de crainte, et s'abstienne un peu trop scrupuleusement des -trésors qu'ils renferment? Pourquoi faut-il que, satisfaite de -quelques résultats principaux qu'elle a rapidement saisis, elle -néglige une foule de vérités secondaires qui, pour être d'un ordre -inférieur, n'en seraient peut-être que d'un habituel et plus étendu? -Que n'ose-t-elle, en réunissant sous un même point de vue le double -objet des travaux de M. de Sainte-Palaye, notre ancienne langue et nos -antiquités, l'histoire des faits et celle des mots, se placer -entr'elles deux, les éclairer l'une par l'autre, et poser un double -fanal, l'un sur les matériaux informes de notre ancien idiôme, -l'autre sur l'amas non moins grossier de nos premiers usages! Là, -qu'elle s'arrête et qu'elle examine: elle verra, comme de deux sources -inépuisables, se précipiter et descendre de siècle en siècle jusqu'à -nous, le vice primitif de notre ancienne barbarie, dont elle pourra -suivre de l'oeil le décroissement, les teintes diverses et les nuances -variées dans toutes leurs dégradations successives. Elle verra -l'erreur, mère de l'erreur, entrer comme élément dans nos idées, par -la langue même et par les mots; le mal, auteur du mal, se perpétuer -dans nos moeurs par nos idées; la perfection philosophique du langage, -aussi impossible que la perfection morale de la société; et la raison -se convaincra que la langue philosophique projetée par Leibnitz, ne se -serait parlée, s'il eût pu la créer en effet, que dans la république -imaginaire de Platon, ou dans la diète européenne de l'abbé de -Saint-Pierre. - -Tels sont les travaux, encore inconnus du public, qui remplirent -presqu'entièrement la vie de M. de Sainte-Palaye. Mais, il me semble, -Messieurs, vous entendre me demander compte de l'ouvrage auquel il dut -sa célébrité; de cet ouvrage dont sa présence, ou même son nom seul, -rappelait constamment l'idée: je parle de ses travaux sur l'ancienne -chevalerie. Il en avait fait l'objet de ses études favorites. Ces -moeurs brillantes et célèbres, ces hauts faits, ces aventures, ces -tournois, ces fêtes galantes et guerrières, ces chiffres, ces devises; -ces couleurs, présens de la beauté, parure d'une jeunesse militaire; -ces amphithéâtres ornés de princes, de princesses; ces prix donnés à -l'adresse ou au courage; ce second prix, plus recherché que le -premier, nommé _prix de faveur_, et décerné par les dames, quand, le -chevalier leur était agréable; ces jeunes personnes dont la naissance -relevait la beauté, ou plutôt dont la beauté relevait la naissance, et -qui ouvraient la fête en récitant des vers; ces dames qui d'un mot -arrêtaient, à l'entrée de la lice, le discourtois chevalier dont une -seule avait à se plaindre: ces idées, ces tableaux flattaient -l'imagination de M. de Sainte-Palaye. Elles avaient été l'une des -illusions de son jeune âge, et elles souriaient encore à sa -vieillesse. Il en parlait à ses amis; il en entretenait les femmes, -car il aimait beaucoup leur société. Il citait fréquemment cette -devise fameuse: _Toutes servir, toutes honorer pour l'amour d'une_; et -répétait, d'après le célèbre Louis III de Bourbon, que tout l'honneur -de ce monde vient des dames. Il avouait même que, dans sa constance -infatigable à lire les contes, chansons, fabliaux du douzième et du -treizième siècles, il avait tiré un grand secours du plaisir secret de -s'occuper d'elles, genre d'intérêt qui contribue rarement à former des -érudits: ce fut sans doute l'intérêt principal qui le soutint dans ses -recherches sur notre ancienne chevalerie. - -L'honneur et l'amour, la devise des chevaliers, c'est leur histoire et -celle de France. Mais comment traiter un tel sujet? L'honneur toujours -sérieux, l'amour sérieux quelquefois, souvent trop peu, même jadis! -Pourrai-je accorder des tons trop différens, et peut-être opposés? -Non, sans doute. Faut-il les séparer? faut-il choisir? mais lequel -abandonner? L'honneur? Parmi vous, messieurs, devant le prince qui -vous voit, qui m'écoute, et dont le nom seul rappelle aux Français -toutes les idées de l'honneur[15]! L'amour? Qui l'oserait, lorsque -celles dont la présence eût honoré les tournois, s'empressent -d'assister à vos assemblées? Que résoudre? quel parti prendre? -Question embarrassante, épineuse, du nombre de celles qui s'agitaient -autrefois dans ces tribunaux appelés _cours d'amour_, où l'on portait -les cas de conscience de cette espèce. La cour eût décidé, je crois, -que l'ancienne chevalerie ayant uni très-bien l'honneur et l'amour, je -dois, quoi qu'il arrive, je dois, en parlant de l'ancienne chevalerie, -unir, bien ou mal, l'amour et l'honneur. - - [15] M. le prince de Condé. - -Etrange institution qui, se prêtant au caractère, aux goûts, aux -penchans communs à tous ces peuples du nord, conquérans et -déprédateurs de l'Europe, les passionna tous à la fois, en attachant à -l'idée de chevalerie l'idée de toutes les perfections du corps, de -l'esprit et de l'âme, et en plaçant dans l'amour, dans l'amour seul, -l'objet, le mobile et la récompense de toutes ces perfections réunies! -Jamais législation n'eut un effet plus prompt, plus rapide, plus -général: c'est qu'elle armait des hommes, nés pour les armes, et qu'à -l'exemple de la religion nouvelle de Mahomet, elle offrait la beauté -pour récompense de la valeur. Mais, par un singulier renversement des -idées naturelles, Mahomet mit les plus grands plaisirs de l'amour dans -l'autre monde; et l'instituteur de la chevalerie offrit en ce monde à -ses prosélytes l'attrait d'un amour pur et intellectuel. Etait-ce bien -celui qui convenait aux vainqueurs des Romains et des Gaulois? Oui, -sans doute, si l'on considère le succès qu'obtint en Europe la théorie -de ce système; mais cette opinion devient douteuse, quand on consulte -l'histoire et les faits: malgré cette loi du plus profond respect pour -les dames, on voit, par le nombre même de leurs défenseurs, combien -elles avaient d'agresseurs et d'ennemis; et il existe des chansons du -douzième siècle qui regrettent l'amour du bon vieux temps. - -L'instant où naquit la chevalerie dut la faire regarder comme un -bienfait de la divinité. C'était l'époque la plus effrayante de notre -histoire: moment affreux, où, dans l'excès des maux, des désordres, -des brigandages, fruits de l'anarchie féodale, une terreur -universelle, plus encore que la superstition, faisait attendre aux -peuples, de moment en moment, la fin du monde dont ce chaos était -l'image. Dans cet instant, s'élève une institution qui, réunissant une -nombreuse classe d'hommes armés et puissant, les associe contre les -destructeurs de la société générale, et les lie, entre eux du moins, -par tous les noeuds de la politique, de la morale et de la religion; -de la religion même dont elle empruntait les rites les plus augustes, -les emblèmes les plus sacrés, enfin tout ce saint appareil qui parle -aux yeux, frappant ainsi à la fois l'âme, l'esprit et les sens, et -s'emparant de l'homme par toutes ses facultés. - -Sous ce point de vue, quoi de plus imposant, de plus respectable même -que la chevalerie? Combattre, mourir, s'il le fallait, pour son Dieu, -pour son souverain, pour ses frères d'armes, pour le service des -dames: car, dans l'institution même, elles n'occupent, contre -l'opinion commune, que la quatrième place; et le changement, soit -abus, soit réforme, qui les mit immédiatement après Dieu, fut sans -doute l'ouvrage des chevaliers français. Enfin secourir les opprimés, -les orphelins, les faibles, tel fut l'ordre des devoirs de tout -chevalier. Et que dire encore de cette autre idée si noble, si grande, -ou créée ou adoptée par la chevalerie, de cet honneur indépendant des -rois, en leur vouant fidélité; de cet honneur, puissance du faible, -trésor de l'homme dépouillé; de cet honneur, ce sentiment de soi -invisible, indomptable dès qu'il existe, sacré dès qu'il se montre, -seul arbitre dans sa cause, seul juge de lui-même, et du moins ne -relevant que du ciel et de l'opinion publique? Idée sublime, digne -d'un autre siècle, digne de naître dans un temps où la nature humaine -eût mérité cet hommage, où l'opinion publique eût pris, des mains de -la morale, sous les yeux de la vertu et de la raison, les traits qui -doivent composer le pur, le véritable honneur, l'honneur vénérable, -dont le fantôme, même défiguré, est resté encore si respectable, ou du -moins si puissant! - -Vous n'entendez pas, messieurs, ou plutôt vous ne craignez pas que je -rappelle cette multitude d'exploits guerriers, prodiges de la -chevalerie en Europe, et dans l'Asie même où l'Europe se trouva -transplantée à l'époque des croisades: émigration qui fut l'ouvrage de -la chevalerie autant que de la foi; triomphe de l'une et de l'autre, -mais encore plus de la chevalerie, qui vit des guerriers sarrazins, -saisis d'enthousiasme pour leurs rivaux, passer dans le camp des -croisés, et se faire armer chevaliers par nos héros les plus célèbres. - -Ce genre particulier d'histoire que l'on nomme anecdote, et qui se -charge de réparer les omissions de l'histoire principale, raconte que -tous ces, chevaliers chrétiens et sarrazins, rivaux en amour comme en -guerre, firent les uns sur les autres plus d'une espèce de conquête: -mais, si ces historiens sont véridiques, si les beautés dont ils -parlent ont en effet mérité ces soupçons, au moins est-il certain que, -loin de leur patrie, entre des adversaires si formidables, elles -n'avaient point à craindre le reproche qu'on leur fit depuis en -Europe, celui de préférer les chevaliers des tournois aux chevaliers -des batailles: méprise qui surprendrait dans un sexe si bon juge de la -gloire. Mais qui peut croire à cette méprise? et de quel poids doivent -être ces vains reproches, et ces plaintes de mécontens, si on leur -oppose l'hommage rendu aux femmes par un guerrier tel que le grand -Duguesclin? Prisonnier des Anglais, et amené devant le fameux -Prince-Noir son vainqueur, le prince le laisse maître de fixer le prix -de sa rançon. Le prisonnier croit se devoir à lui-même l'honneur de la -porter à une somme immense. Un mouvement involontaire trahit la -surprise du prince. «Je suis pauvre, continue le chevalier; mais -apprenez qu'il n'est point de femme en France, qui refuse de filer une -année entière pour la rançon de Duguesclin.» Telle était alors la -galanterie française; et cependant, disait-on, elle était déjà bien -tombée. La chevalerie même dégénérait de jour en jour; pour la valeur, -non, ce n'est point ainsi que dégénèrent des chevaliers français; pour -l'amour, oui, si l'infidèle dégénère. Ils n'étaient plus, ces temps où -des héros scrupuleux, timorés, distinguaient l'amour faux, l'amour -vrai: l'amour faux, péché mortel, disaient-ils; l'amour vrai, péché -véniel. - -Que sont-ils devenus, ces rigoristes qui, regardant la chevalerie -comme une espèce de sacerdoce, se vouaient au célibat, rappelaient -sans cesse l'austérité de l'institution primitive qui défendait le -mariage, et ne permettait que l'amour? Où était-il ce digne Boucicaut, -qui n'osait révéler son amour à sa dame qu'à la troisième année, et -qualifiait d'étourdis les audacieux qui s'expliquaient dès la -première?..... Hélas! cette sorte d'étourdis commençait à devenir bien -rare, si l'on en croit M. de Sainte-Palaye; et il faut bien l'en -croire. Il avoue, en gémissant, que la licence des moeurs était au -comble. Mais, ce qui l'afflige encore plus, c'est d'entrevoir les -reproches bien plus graves que l'on peut faire à l'ancienne -chevalerie. Il convient que, chargée dès sa naissance du principal -vice de la féodalité, elle reproduisit bientôt tous les désordres -qu'elle avait réprimés d'abord. Il regrette que ces chevaliers, si -redoutables aux ennemis pendant la guerre, le fussent encore plus aux -citoyens, et pendant la guerre et pendant la paix: il se plaint qu'un -préjugé barbare, admis et adopté par les lois de la chevalerie, eût -semblé ne vouer leurs vertus même qu'au service et à l'usage de leurs -seuls égaux, ou de ceux au moins que la naissance approchait plus près -d'eux: vertus dès-lors presqu'inutiles à la patrie, et qui se -faisaient à elles-mêmes l'injure de borner le plus beau, le plus sacré -de tous les empires. Il voudrait trouver plus souvent, dans les âmes -de ces guerriers, quelques traits de cet héroïsme patriotique, -noblement populaire, qui seul purifie, éternise la gloire des grands -hommes, en la rendant précieuse à tout un peuple, et fait de leur nom -pendant leur vie, et de leur mémoire après eux, une richesse publique, -et comme un patrimoine national. O Duguesclin! ce fut ta vraie gloire, -ta gloire la plus belle! O toi! qui, à ton dernier moment, recommandes -le peuple aux chefs de ton armée; ah! qu'un ennemi, qu'un Anglais -vienne déposer sur ton cercueil les clés d'une ville que ton nom seul -continuait d'assiéger; qu'il ne veuille les mettre qu'à ce grand nom, -et, pour ainsi dire, à ton ombre; j'admire l'éclat, les talens, la -renommée d'un général habile: mais si j'apprends que ce même -Duguesclin, malade et sur son lit de mort, entendit, à travers les -gémissemens de ses soldats et des peuples, retentir, dans la ville -ennemie assiégée par lui-même, le signal des prières publiques -adressées au ciel pour sa guérison; si je vois ensuite la France -entière, je dis le peuple, arrêter de ville en ville, et suivre, -consternée, ce cercueil auguste baigné des larmes du pauvre... Votre -émotion prononce, Messieurs; elle atteste combien la véritable vertu, -l'humanité, laisse encore loin derrière soi tous les triomphes, et que -le ciel n'a mis la vraie gloire que dans l'hommage volontaire de tout -un peuple attendri. - -Ne nous plaignons plus, messieurs, après un pareil trait digne -d'honorer les annales des Grecs et des Romains; ne nous plaignons plus -de ne pas rencontrer plus souvent, dans notre histoire, des exemples -d'un héroïsme si pur et si touchant. Ah! loin d'être surpris, admirons -plutôt que, dans ces temps déplorables de tyrannie et de servitude, -toutes deux dégradantes même pour les maîtres, un guerrier du -quatorzième siècle ait trouvé, dans la grandeur de son âme, ce -sentiment d'humanité universelle, source du bonheur de toute société. -Qui ne s'étonnerait qu'un soldat, étranger à toute culture de -l'esprit, même aux plus faibles notions qui le préparent, ait ainsi -devancé le génie de Fénélon qui, trois siècles après, empruntait à la -morale ce sentiment d'humanité, pour le transporter dans la politique -occupée enfin du bonheur des peuples? Heureux progrès de la raison -perfectionnée, qui, pour diriger avec sagesse ce noble sentiment, lui -associe un principe non moins noble, l'amour de l'ordre: principe seul -digne de gouverner les hommes, et si supérieur à cet esprit de -chevalerie qu'on a vainement regretté de nos jours! Eh! qui oserait -les comparer, soit dans leur source, soit dans leurs effets? L'un, -l'esprit de chevalerie, ne portait ses regards que sur un point de la -société; l'autre, cet esprit d'ordre et de raison publique, embrasse -la société entière: le premier ne formait, ne demandait que des -soldats; le second sait former des soldats, des citoyens des -magistrats, des législateurs, des rois: l'un, déployant une énergie -impétueuse, mais inégale, ne remédiait qu'à des abus dont il laissait -subsister les germes sans cesse renaissans; l'autre, développant une -énergie plus calme, plus lente, mais plus sûre, extirpe en silence la -racine de ces abus: le premier, influant sur les moeurs, demeurait -étranger aux lois; le second, épurant par degrés les idées et les -opinions, influe en même temps, et sur les lois et sur les moeurs: -enfin l'un, séparant, divisant même les citoyens, diminuait la force -publique; l'autre, les rapprochant, accroît cette force par leur -union. - -C'est cet amour de l'ordre qui, mêlé parmi nous à l'amour naturel des -Français pour leurs rois, a produit, et, pour ainsi dire, composé ces -grandes âmes des Turenne, des Montausier, des Catinat, l'honneur à la -fois et de la France et de l'humanité: caractères imposans où respire, -à travers les moeurs et les idées françaises, je ne sais quoi -d'antique, qui semble transporter Rome et la Grèce dans le sein d'une -monarchie; mélange heureux de vertus étrangères et nationales qui, -semblables en quelque sorte à ces fruits nés de deux arbres différens -adoptés l'un par l'autre, réunissant la force et la douceur, -conservent les avantages de leur double origine. Que ceux qui -regrettent les siècles passés, cherchent de pareils caractères dans -notre ancienne chevalerie! - -Quoiqu'il en soit, on convient qu'en général elle jeta dans les âmes -une énergie nouvelle, moins dure, moins féroce que celle dont l'Europe -avait senti les effets à l'époque de Charlemagne; on convient qu'elle -marqua d'une empreinte de grandeur imposante la plupart des événemens -qui suivirent sa naissance, qu'elle forma de grands caractères, -qu'elle prépara même l'adoucissement des moeurs, en portant la -générosité dans la guerre, le platonisme dans l'amour, la galanterie -dans la férocité. De là, ces contrastes qui nous frappent si vivement -aujourd'hui; qui mêlent et confondent les idées les plus disparates, -Dieu et les dames, le catéchisme et l'art d'aimer; qui placent la -licence près de la dévotion, la grandeur d'âme près de la cruauté, le -scrupule près du meurtre; qui excitent à la fois l'enthousiasme, -l'indignation et le sourire; qui montrent souvent, dans le même homme, -un héros et un insensé, un soldat, un anachorète et un amant; enfin -qui multiplient, dans les annales de cette époque, des exploits dignes -de la fable, des vertus ornemens de l'histoire, et surtout les crimes -de toutes les deux: moeurs vicieuses, mais piquantes, mais -pittoresques; moeurs féroces, mais fières, mais poétiques. Aussi, -l'Europe moderne ne doit-elle qu'à la chevalerie les deux grands -ouvrages d'imagination qui signalèrent la renaissance des lettres. -Depuis les beaux jours de la Grèce et de Rome, la poésie, fugitive, -errante loin de l'Europe, avait, comme l'enchanteresse du Tasse, -disparu de son palais éclipsé: elle attendait, depuis quinze siècles, -que le temps y ramenât des moeurs nouvelles, fécondes en tableaux, en -images dignes d'arrêter ses regards; elle attendait l'instant, non de -la barbarie, non de l'ignorance, mais l'instant qui leur succède, -celui de l'erreur, de la crédule erreur, de l'illusion facile qui met -entre ses mains le ressort du merveilleux, mobile surnaturel de ses -fictions embellies. Ce moment est venu: les triomphes des chevaliers -ont préparé les siens, leurs mains victorieuses ont de leurs lauriers -tressé la couronne qui doit orner sa tête. A leur voix, accourent de -l'orient les esprits invisibles, moteurs des cieux et des enfers, les -fées, les génies désormais ses ministres; ils accourent, et déposent à -ses pieds les talismans divers, les attributs variés, emblèmes -ingénieux de leur puissance soumise à la poésie, souveraine légitime -des enchantemens et des prestiges. Elle règne: quelle foule d'images -se presse, se succède sous ses yeux! Ces batailles où triomphent -l'impétuosité, la force, le courage, plus que l'ordre et la -discipline; ces harangues de chefs; ces femmes guerrières, ces -dépouilles des vaincus, trophées de la victoire; ces voeux terribles -de l'amitié vengeresse de l'amitié; ces cadavres rendus aux larmes des -parens, des amis; ces armes des chevaliers fameux, objet, après leur -mort, de dispute et de rivalité: tout vous rappelle Homère; et c'est -la patrie de l'Arioste, du Tasse, c'est l'Italie qui a mérité cette -gloire; tandis que la France, depuis quatre siècles, languit, faible -et malheureuse, sous une autorité incertaine, avilie ou combattue, -sans lois, sans moeurs, sans lettres, ces lettres tant recommandées -par la chevalerie!... Ici, messieurs, vous pourriez éprouver quelque -surprise; vous pourriez penser, sur la foi d'une opinion trop -répandue, qu'il était réservé à nos jours de voir la noblesse -française unir les armes et les lettres, et associer la gloire à la -gloire: cette réunion remonte à l'origine de la chevalerie; c'était le -devoir de tout chevalier, et une suite de la perfection à laquelle -étaient appelés ses prosélytes. Et qui croirait qu'exigeant la culture -de l'esprit, même dans les amusemens les plus ordinaires, la -chevalerie n'alliait aux exercices du corps que les jeux qui occupent -ou développent l'intelligence, et proscrivait surtout ces jeux d'où -l'esprit s'absente, pour laisser régner le hasard? Quelle est donc -l'époque qui devint le terme de cette estime pour les lettres, et la -changea même en mépris? Ce fut le moment où les subtilités épineuses -de l'école hérissèrent toutes les branches de la littérature; et vous -conviendrez, messieurs, que l'instant du dédain ne pouvait être mieux -choisi. Encore se trouvait-il plusieurs chevaliers fervens qui -s'élevaient avec force contre cette orgueilleuse négligence des -anciennes lois. C'était surtout un vrai scandale pour le zélé et -discret Boucicaut, comme on le voit par le recueil de ses vers, -virelais, ballades, alors chantés par toute la France, auxquels il -attachait un grand prix, et qu'il composait lui-même. Ainsi, -messieurs, lorsqu'avant l'époque où l'on vit tous les genres de gloire -environner le trône de Louis XIV, lorsque François Ier, ce prince si -passionné pour la chevalerie, ressuscitait de ses regards la culture -des lettres en France, il renouvelait seulement l'antique esprit de -cette brillante institution. C'est ainsi que notre auguste monarque, -en condamnant des jeux autrefois interdits, rappelle aux descendans -des anciens chevaliers une loi respectée par leurs premiers ancêtres: -loi paternelle, inviolable déjà sans doute par la seule sanction du -prince, mais que l'orgueil du rang protégera peut-être encore; -désobéir, c'est déroger. - -Serait-il possible, messieurs, de voir ces grands noms unis et -rapprochés, sans nous rappeler à la fois, et les bienfaits de la -puissance royale, et les vertus de notre auguste monarque? Qu'il soit -béni plus encore que célébré, ce roi qu'il est permis de ne louer que -par des faits, seul éloge digne d'un coeur qui rejette tout autre -éloge; ce roi qui efface, autant qu'il est en lui, les vestiges de -l'antique opprobre féodal; qui, en rendant la liberté à des hommes, a -reconquis des sujets: oui, reconquis; l'esclave est un bien perdu, qui -n'appartient à personne! Qu'il soit béni, et par l'infortuné moins -indigent dans l'asile même de l'indigence, et par l'innocent soustrait -à la cruelle méprise des lois, et par un peuple qui sait aimer ses -maîtres, le seul peut-être qui les ait constamment chéris, et dont -l'amour, justifié maintenant, devança plus d'une fois et leurs -bienfaits et leur naissance! A ce mot... puisse-t-il être un -présage!... puisse bientôt un monarque chéri presser entre ses bras -paternels le précieux gage de la félicité de nos neveux! puisse-t-il -verser sur ce royal enfant, non moins en roi qu'en père, les douces -larmes de la tendresse et de la joie! et, si j'osais mêler au voeu de -la patrie, non pas l'expression, mais du moins l'accent respectueux de -la reconnaissance, j'ajouterais: Puisse le premier sourire d'un fils -payer les vertus de son auguste mère! - -C'est ici, messieurs, que je voudrais pouvoir terminer ce discours: et -par où le finir plus convenablement que par l'éloge de la vertu sur le -trône? Mais, après avoir exposé les vues principales que rassemblent, -ou du moins que font naître les ouvrages de M. de Sainte-Palaye, il me -semble que j'ai presque oublié de louer M. de Sainte-Palaye lui-même. -Ce n'est pas lui qu'on aura fait connaître, en ne parlant que de ses -livres; et c'est dans son caractère que réside une grande partie de -son éloge. Ses moeurs, vous le savez, unissaient à l'aménité de notre -siècle la simplicité, la candeur, la naïveté qu'on suppose à nos -pères. Épris de nos anciens chevaliers, il semblait avoir emprunté -d'eux et adopté, dans les proportions convenables, les qualités qui -distinguent en effet plusieurs de ces guerriers célèbres: honneur, -désintéressement, galanterie, loyauté; et, s'il m'est permis de -pousser plus loin le parallèle, on voit, par l'étendue de ses travaux, -qu'à l'exemple des anciens chevaliers, il ne s'effrayait pas des -grandes entreprises. C'est par cette constance et par cette passion -pour l'étude, qu'il avait réparé si promptement le désavantage d'une -jeunesse débile et languissante, qu'une santé trop foible avait rendue -presqu'entièrement étrangère aux lettres. - -Croira-t-on qu'un homme placé de si bonne heure au rang des savans les -plus distingués, admis à vingt-six ans dans une compagnie célèbre par -l'érudition, ait passé les vingt premières années de sa vie sous les -yeux de sa mère, partageant auprès d'elle ces occupations faciles qui -mêlent l'amusement au travail des femmes? Peut-être cette singularité -d'une éducation purement maternelle, bornée pour d'autres à l'époque -de la première enfance, et qui se prolongea pour lui jusqu'à la -jeunesse, fut, pour M. de Sainte-Palaye, une des sources de cette -douceur insinuante, de cette indulgence aimable, dont le coeur d'une -mère est sans doute le plus parfait modèle. Peut-être l'austérité -précoce d'une éducation trop dure ou moins facile a plus d'une fois -resserré le germe, ou flétri du moins la fleur d'une sensibilité -naissante. M. de Sainte-Palaye, plus heureux....., destinée unique -d'un être né pour le bonheur, qui passe sans intervalle de l'asile -maternel sous la sauve-garde de l'amitié! Dès ce moment, messieurs, je -ne puis que vous rappeler des faits connus de la plupart d'entre vous; -et si j'ose vous en occuper, si je m'arrête un moment sur la peinture -de cette union fraternelle, c'est que le nom seul de M. de -Sainte-Palaye m'en fait un devoir indispensable: c'est l'hommage le -plus digne de sa mémoire; et vous-même vous pensez-que le sanctuaire -des lettres ouvert aux talens ne s'honore pas moins des vertus qui les -embellissent. - -La tendresse des deux frères commença dès leur naissance; car ils -étaient jumeaux: circonstance précieuse qu'ils rappelaient toujours -avec plaisir. Ce titre de jumeaux leur paraissait le présent le plus -heureux que leur eût fait la nature, et la portion la plus chère de -l'héritage paternel: il avait le mérite de reculer pour eux l'époque -d'une amitié si tendre; ou plutôt ils lui devaient le bonheur -inestimable de ne pouvoir trouver, dans leur vie entière, un moment où -ils ne se fussent point aimés. M. de Sainte-Palaye n'a fait que six -vers dans sa vie, et c'est la traduction d'une épigramme grecque sur -deux jumeaux. Le testament des deux frères, car ils n'en firent qu'un -(et celui qui mourut le premier disposa des biens de l'autre), leur -testament distingua, par un legs considérable, deux parentes éloignées -qui avaient l'avantage, inappréciable à leurs yeux, d'être soeurs, et -nées comme eux au même instant. C'est avec le même intérêt qu'ils se -plaisaient à raconter que, dans leur jeunesse, leur parfaite -ressemblance trompait l'oeil même de leurs parens: douce méprise, dont -les deux frères s'applaudissaient! On aurait pu les désigner dès lors, -comme le fit depuis M. de Voltaire, par une allusion très-heureuse: - - O fratres Helenoe, lucida sydera! - -consécration poétique qui leur assignait, parmi nous, le rang que -tiennent dans la fable ces deux jumeaux célèbres, jadis les -protecteurs, et maintenant les symboles de l'amitié fraternelle. Mais, -plus heureux que les frères d'Hélène, privés par une éternelle -séparation du plus grand charme de l'amitié, une même demeure, un même -appartement, une même table, les mêmes sociétés réunirent constamment -MM. de la Curne: peines et plaisirs, sentimens et pensées, tout leur -fut commun; et je m'aperçois que cet éloge ne peut les séparer. Et -pourquoi m'en ferais-je un devoir? pourquoi M. de la Curne ne -serait-il pas associé à l'éloge de son frère? C'était lui qui -secondait le plus les travaux de M. de Sainte-Palaye, en veillant sur -sa personne, sur ses besoins, sur sa santé; en se chargeant de tous -ses soins domestiques, qu'un sentiment rend si nobles et si précieux. -Heureux les deux frères sans doute! mais plus encore celui des deux -qui, voué aux lettres, et plus souvent solitaire, arraché à ses livres -par son ami, reçoit de l'amitié ses distractions et ses plaisirs; qui -tous les jours épanche, dans un commerce chéri, les sentimens de tous -les jours; qui ne voit aucun moment de sa vie tromper les besoins de -son coeur; enfin qui n'a jamais connu ce tourment de sensibilité -contrainte, aigrie ou combattue, ce poison des âmes tendres, qui -change en amertume secrète la douceur des plus aimables affections! De -là, sans doute, dans M. de Sainte-Palaye ce calme intérieur, cette -tranquille égalité de son âme, qui, manifestée dans les traits et dans -la sérénité de son visage, intéressait d'abord en sa faveur, devenait -en lui une sorte de séduction, et faisait de son bonheur même un de -ses moyens de plaire. Ainsi s'écoulait cette vie fortunée, sous les -auspices d'un sentiment qui, par sa durée, devint enfin l'objet d'un -intérêt général. Combien de fois a-t-on vu les deux frères, surtout -dans leur vieillesse, paraissant aux assemblées publiques, aux -promenades, aux concerts, attirer tous les regards, l'attention du -respect, même les applaudissemens! Avec quel plaisir, avec quel -empressement on les aidait à prendre place, on leur montrait, on leur -cédait la plus commode ou la plus distinguée! triomphe dont leurs -coeurs jouissaient avec délices; triomphe si doux à voir, si doux à -peindre! car, après la vertu, le spectacle le plus touchant est celui -de l'hommage que lui rendent les hommes assemblés; et dans les -rencontres ordinaires de la société, on n'aperçut jamais un des deux -frères, sans croire qu'il cherchait l'autre. A force de les voir -presque inséparables, on disait, on affirmait qu'ils ne s'étaient -jamais séparés, même un seul jour. Il fallait bien ajouter au prodige; -et leur union était mise, dès leur vivant, au rang de ces amitiés -antiques et fameuses qui passionnent les âmes ardentes, et dont on se -permet d'accroître l'intérêt par les embellissemens de la fiction. Eh! -qu'en est-il besoin, lorsqu'ils se sont fait mutuellement tous les -sacrifices, et enfin celui d'un sentiment qui, pour l'ordinaire, -triomphe de tous les autres? M. de la Curne est près de se marier: M. -de Sainte-Palaye ne voit que le bonheur de son frère; il s'en -applaudit; il est heureux; il croit aimer lui-même..... Mais, la -veille du jour fixé pour le mariage, M. de la Curne aperçoit, dans les -yeux de son frère, les signes d'une douleur inquiète, mêlée de -tendresse et d'indignation. C'est que M. de Sainte-Palaye, au moment -de quitter son frère, redoutait pour leur amitié les suites de ce -nouvel engagement. Il laisse entrevoir sa crainte; elle est partagée. -Le trouble s'accroît, les larmes coulent. «Non, dit M. de la Curne, je -ne me marierai jamais.» Les sermens furent réciproques; et jamais ils -ne songèrent à les violer. C'est ainsi que M. de Sainte-Palaye vit -exécuter, et lui-même exécuta une des lois de la chevalerie qui lui -plaisait sans doute davantage, la fraternité préférée à tout, même au -service des dames. - -O charme simple et naïf d'une scène intérieure et domestique! Combien -d'autres non moins douces, non moins touchantes, oubliées et -ensevelies dans le secret de cette heureuse demeure, asile de -l'amitié! Pourquoi faut-il que l'âge et le temps lui en offrent de -plus affligeantes et de plus douloureuses! Ah! la vieillesse avance; -elle amène l'idée d'une séparation: la mort leur est affreuse. Ils -frémissent: leurs coeurs se précipitent l'un vers l'autre; ils se -serrent, se pressent avec terreur; ils mêlent et confondent leurs -pleurs, leurs craintes, dirai-je leurs espérances? Il en est une -qu'ils saisissent, qu'ils embrassent avec tendresse: ils sont nés à la -même heure; si la même heure à la mort les unissait! cette idée les -console, les rassure. Où ils ne voient plus de séparation, la mort a -disparu; l'illusion s'achève; ils osent s'en flatter; et dans -l'égarement de leur douleur, ils se promettent un miracle, n'en -connaissant pas de plus impossible que de vivre séparés. Il approche -toutefois, cet instant redoutable: c'est M. de la Curne dont la santé -chancelante annonce la fin prochaine. On tremble, on s'attendrit pour -M. de Sainte-Palaye: c'est à lui que l'on court, dans le danger de son -frère. Tous les coeurs sont émus; leurs amis, leurs connaissances, -quiconque les a vus, tous en parlent, tous s'en occupent: le feu roi -(car une telle amitié devait parvenir jusqu'au trône) montra -quelqu'intérêt pour l'infortuné menacé de survivre. C'est lui que -plaint surtout le mourant lui-même. «Hélas! dit-il, que deviendra mon -frère? je m'étais toujours flatté qu'il mourrait avant moi.» O regret, -peut-être sans exemple! ô voeu sublime du sentiment, qui, dans ce -partage des douleurs, s'emparait de la plus amère, pour en sauver -l'objet de sa tendresse! - -Vous les avez sus, messieurs, ces détails que des récits fidèles vous -apportaient tous les jours; vous avez frémi sur le sort d'un -vieillard.........., j'allais dire abandonné, c'est presque l'épithète -de cet âge: mais non; ses amis se rassemblent, l'environnent, se -succèdent; des femmes jeunes, aimables, s'arrachent aux dissipations -du monde, pour seconder des soins si touchans. Il a vécu pour -l'amitié: il est sous la tutelle de tous les coeurs sensibles. Ah! -qu'il est doux de voir démentir ces tristes exemples d'un abandon -cruel et trop fréquent, ces crimes de la société qui consternent -l'âme, en lui rappelant ses blessures, ou lui présageant celles qui -l'attendent! - -Avec quel soulagement, avec quel plaisir, le coeur abjure ces pensées -austères, ces sombres réflexions, qui nous présentent l'humanité sous -un aspect lugubre; qui anticipent sur la mort, en montrant l'homme -isolé dans la foule, et séparé de ce qui l'entoure! Un bonheur -constant avait épargné à M. de Sainte-Palaye ces idées affligeantes, -et en préserva sa vieillesse. C'était le prix de ses vertus, sans -doute, mais, surtout de cette indulgence inépuisable, universelle, qui -passait dans tous ses discours, et que promettait encore la douceur de -son maintien. Né pour aimer, il ne peut haïr, même le vicieux, même le -méchant. Ce n'est pour lui qu'un être qui n'est pas son semblable, -dont il s'écarte sans colère et presque sans chagrin: douce facilité, -qui, sans altérer la pureté de ses moeurs, assurait à la fois et la -tranquillité de son âme, et le repos de sa vie; et qui, lui épargnant -la peine de haïr le vice, épargnait au vice le soin de se venger! -Heureux caractère qui (à moins d'être l'effort d'une raison mûrie, -paisible et calme, après avoir tout jugé) n'est qu'un présent de la -nature, et n'est point la vertu sans doute, mais que la vertu même -pourrait envier! - -C'est cette douceur de M. de Sainte-Palaye, c'est cet intérêt -universel, accru par son âge et par son malheur, qui calma la violence -de son premier désespoir, qui en modéra les accès, et les changea en -une tendre mélancolie qu'il porta jusqu'au tombeau. Hélas! on -s'étonnait qu'il s'y traînât si lentement: on reprochait à la nature -de le laisser vivre après son frère. Ah! c'est qu'il vivait encore -avec lui; il l'entendait; il le voyait sans cesse. Vous en fûtes -témoins, messieurs, lorsqu'à l'une de vos assemblées particulières, -chancelant, prêt à tomber, il est secouru par l'un de vous qu'il -connaissait à peine: c'était un de vos choix les plus récens[16]. -«Monsieur, dit le vieillard, vous avez sûrement un frère!» Un frère! -un secours! ces deux idées sont pour lui inséparables à jamais. Toutes -les autres s'altèrent, s'effacent par degrés; la douleur, la -vieillesse, les infirmités affaiblissent ses organes, disons tout, sa -raison: mais cette idée chérie survit à sa raison, le suit partout, et -consacre à vos yeux les tristes débris de lui-même. Il n'est plus -qu'une ombre, il aime encore; et semblable à ces mânes, habitans de -l'Elysée, à qui la fable conservait et leurs passions et leurs -habitudes, il vient à vos séances, il vous parle de son frère, et vous -respectez, dans la dégradation de la nature, le sentiment dont elle -s'honore davantage. - - [16] M. Ducis. - -Je m'aperçois, messieurs, que l'intérêt, sans doute inséparable de ce -sentiment, m'attire quelque indulgence; mais où finit cet intérêt, -l'indulgence cesse et m'ordonne de m'arrêter. Et que vous dirais-je -qui pût soutenir votre attention? Rappelerais-je quelques traits non -moins précieux du caractère de M. de Sainte-Palaye, sa bonté -bienfaisante, sa générosité, d'autres vertus.!... Ah! l'amitié les -suppose. Les vertus! c'est son cortége naturel; et celles qui ne la -précèdent pas, la suivent pour l'ordinaire. Qu'importe que j'oublie -encore quelques traits intéressans ou curieux de sa vie privée, de -ses voyages, les honneurs littéraires qu'il reçut en France et en -Italie? Eh! que sont, auprès d'un sentiment, les titres, les honneurs -littéraires?... Je ne vous offense pas, messieurs; qui d'entre vous, -au milieu de ses travaux, de ses succès, dans la jouissance d'une -juste célébrité, n'a point envié plus d'une fois peut-être les -douceurs habituelles qu'une telle union répandit sur une vie si longue -et si heureuse? Prestige de la gloire, éclat de la renommée, illusions -si brillantes et si vaines, si recherchées et si trompeuses, -auriez-vous rempli ses jours d'une félicité si pure et si durable? Ah! -l'amitié plus fidèle ne trompa point M. de Sainte-Palaye; elle fut le -bonheur de sa vie entière, et non le mensonge d'un moment. Son ami lui -peut échapper, comme tous les biens nous échappent; mais l'amitié lui -reste, et n'accuse point l'erreur de ses plaisirs passés. Elle lui -coûte des regrets, mais non celui d'avoir vécu pour elle; et ses -regrets encore, mêlés à l'image qui les rend chers à son coeur, -reçoivent de cette image même le charme secret qui les tempère, les -adoucit, et les égare en quelque sorte dans l'attendrissement des -souvenirs. Que dis-je? ô consolation! ô bonheur d'une destinée si -rare! c'est l'amitié qui veille encore sur ses derniers jours. Il -pleure un frère, il est vrai; mais il le pleure dans le sein d'un ami -qui partage cette perte, qui le remplace autant qu'il est en lui, qui -lui prodigue jusqu'au dernier moment les soins les plus attentifs, les -plus tendres, ajoutons, pour, flatter sa mémoire, les plus fraternels. -C'est parmi vous, messieurs, qu'il devait se trouver, cet ami si -respectable[17], ce bienfaiteur de tous les instans, qui, chaque jour, -abandonne ses études, ses plaisirs, pour aller secourir l'enfance de -la vieillesse. Vos yeux le cherchent, son trouble le trahit: nouveau -garant de sa sensibilité, nouvel hommage à la mémoire de l'ami qu'il -honore et qu'il pleure! - - [17] M. de Bréquigny. - - - - -DES ACADÉMIES. - - OUVRAGE QUE MIRABEAU DEVAIT LIRE A L'ASSEMBLÉE NATIONALE, SOUS LE - NOM DE RAPPORT SUR LES ACADÉMIES, EN 1791. - - MESSIEURS, - -L'Assemblée nationale a invité les différens corps, connus sous le nom -d'académies, à lui présenter le plan de constitution que chacun d'eux -jugerait à propos de se donner. Elle avait supposé, comme la -convenance l'exigeait, que les académies chercheraient à mettre -l'esprit de leur constitution particulière en accord avec l'esprit de -la constitution générale. Je n'examinerai pas comment cette intention -de l'assemblée a été remplie par chacun de ces corps: je me bornerai à -vous présenter quelques idées sur l'académie française, dont la -constitution plus connue, plus simple, plus facile à saisir, donne -lieu à des rapprochemens assez étendus, qui s'appliquent comme -d'eux-mêmes à presque toutes les corporations littéraires, surtout -dans les gouvernemens libres. _Qu'est-ce que l'Académie française? A -quoi sert-elle?_ C'est ce qu'on demandait fréquemment, même sous -l'ancien régime; et cette seule observation paraît indiquer la réponse -qu'on doit faire à ces questions sous le régime nouveau. Mais, avant -de prononcer une réponse définitive, rappelons les principaux faits. -Ils sont notoires; ils sont avérés; ils ont été recueillis -religieusement par les historiens de cette compagnie: ils ne seront -pas contestés; on ne récuse pas pour témoins ses panégyristes. - -Quelques gens de lettres, plus ou moins estimés de leur temps, -s'assemblaient librement et par goût chez un de leurs amis, qu'ils -élurent leur secrétaire. Cette société, composée seulement de neuf ou -dix hommes, subsista inconnue pendant quatre ou cinq ans, et servit à -faire naître différens ouvrages que plusieurs d'entre eux donnèrent au -public. Richelieu, alors tout-puissant, eut connaissance de cette -association. Cet homme, qu'un instinct rare éclairait sur tous les -moyens, d'étendre ou de perfectionner le despotisme, voulut influer -sur cette société naissante: il lui offrit sa protection, et lui -proposa de la constituer sous autorité publique. Ces offres, qui -affligèrent les associés, étaient à peu près des ordres: fallut -fléchir. Placés entre sa protection et sa haine, leur choix pouvait-il -être douteux? Après d'assez vives oppositions du parlement, toujours -inquiet, toujours en garde contre tout ce qui venait de Richelieu; -après plusieurs débats sur les limites de la compétence académique -(que le parlement, dans ses alarmes, bornait avec soin aux mots, à la -langue; enfin, mais avec beaucoup de peine, à l'éloquence), l'académie -fut constituée légalement sous la protection du cardinal, à peu près -telle qu'elle l'a été depuis sous celle du roi. Cette nécessité de -remplir le nombre de quarante, fit entrer, dans la compagnie, -plusieurs gens de lettres obscurs, dont le public n'apprit les noms -que par leur admission dans ce corps: ridicule qui depuis s'est -renouvelé plus d'une fois. Il fallut même, pour compléter le nombre -académique, recourir à l'adoption de quelques gens en place, et d'un -assez grand nombre de gens de la cour. On admira, on vanta, et on a -trop vanté depuis ce mélange de courtisans et de gens de lettres, -cette prétendue égalité académique, qui, dans l'inégalité politique et -civile, ne pouvait être qu'une vraie dérision. Eh! qui ne voit que -mettre alors Racine à côté d'un cardinal était aussi impossible qu'il -le serait aujourd'hui de mettre un cardinal à côté de Racine? -Quoiqu'il en soit, il est certain que cet étrange amalgame fut regardé -alors comme un service rendu aux lettres: c'était peut-être en effet -hâter de quelques momens l'opinion publique, que le progrès des idées -et le cours naturel des choses auraient sûrement formée quelques -années plus tard; mais enfin la nation, déjà disposée à sentir le -mérite, ne l'était pas encore à le mettre à sa place. Elle estima -davantage Patru en voyant à côté de lui un homme décoré; et cependant -Patru, philosophe quoique avocat, faisait sa jolie fable d'_Apollon_, -qui, après avoir rompu une des cordes de sa lyre, y substitua un fil -d'or: le dieu s'aperçut que la lyre n'y gagnait pas; il y remit une -corde vulgaire, et l'instrument redevint la lyre d'Apollon. - -Cette idée de Patru était celle des premiers académiciens, qui tous -regrettaient le temps qu'ils appelaient leur âge d'or; ce temps où, -inconnus et volontairement assemblés, ils se communiquaient leurs -pensées, leurs ouvrages et leurs projets, dans la simplicité d'un -commerce vraiment philosophique et littéraire. Ces regrets -subsistèrent pendant toute la vie de ces premiers fondateurs, et même -dans le plus grand éclat de l'académie française. N'en soyons pas -surpris: c'est qu'ils étaient alors ce qu'ils devaient être, des -hommes libres, librement réunis pour s'éclairer: avantages qu'ils ne -retrouvaient pas dans une association plus brillante. - -C'est pourtant de cet éclat que les partisans de l'académie (ils sont -en petit nombre) tirent les argumens qu'ils rebattent pour sa défense. -Tous leurs sophismes roulent sur une seule supposition. Ils commencent -par admettre que la gloire de tous les écrivains célèbres du siècle de -Louis XIV, honorés du titre d'académiciens, forme la splendeur -académique et le patrimoine de l'académie. En partant de cette -supposition, voici comme ils raisonnent: Un écrivain célèbre a été de -l'académie, ou il n'en a pas été. S'il en a été, tout va bien; il n'a -composé ses ouvrages que pour en être; sans l'existence de l'académie, -il ne les eût pas faits, du moins il n'en eût fait que de médiocres: -cela est démontré. Si au contraire il n'a pas été de l'académie, rien -de plus simple encore; il brûlait du désir d'en être; tout ce qu'il a -fait de bon, il l'a fait pour en être: c'est un malheur qu'il n'en ait -pas été; mais, sans ce but, il n'eût rien fait du tout, ou du moins il -n'eût rien fait que de mauvais. Heureusement on n'ajoute point que, -sans l'académie, cet écrivain ne serait jamais né. La conclusion de ce -puissant dilemme est que les lettres et les académies sont une seule -et même chose; que détruire les académies, c'est détruire l'espérance -de voir renaître de grands écrivains, c'est se montrer ennemi des -lettres, en un mot, c'est être un barbare, un vandale. - -Certes, si on leur passe que, sans cette institution, la nation n'eût -point possédé les hommes prodigieux dont les noms décorent la liste de -l'académie; si leurs écrits forment, non pas une gloire nationale, -mais une gloire académique, on n'a point assez vanté l'académie -française, on est trop ingrat envers elle. L'_Immortalité_, cette -devise du génie, qui pouvait paraître trop fastueuse pour une -corporation, n'est plus alors qu'une dénomination juste, un honneur -mérité, une dette que l'académie acquittait envers elle-même. - -Mais qui peut admettre, de nos jours et dans l'assemblée nationale, -que la gloire de tous ces grands hommes soit une propriété académique? -Qui croira que Corneille, composant _le Cid_ près du berceau de -l'académie naissante, n'ait écrit ensuite _Horace_, _Cinna_, -_Polyeucte_, que pour obtenir l'honneur d'être assis entre messieurs -Granier, Salomon, Porchères, Colomby, Boissat, Bardin, Baudoin, -Balesdens: noms obscurs, inconnus aux plus lettrés d'entre vous, et -même échappés à la satire contemporaine? On rougirait d'insister sur -une si absurde prétention. - -Mais pour confondre, par le détail des faits, ceux qui lisent sans -réfléchir, revenons à ce siècle de Louis XIV, cette époque si -brillante de la littérature française, dont on confond mal à propos la -gloire avec celle de l'académie. - -Est-ce pour entrer à l'académie française qu'il fit ses -chefs-d'oeuvres, ce Racine, provoqué, excité dès sa première jeunesse -par les bienfaits immédiats de Louis XIV; ce Racine qui, après avoir -composé _Andromaque_, _Britannicus_, _Bérénice_, _Bajazet_, -_Mithridate_, n'était pas encore de l'académie, et n'y fut admis que -par la volonté connue de Louis XIV, par un mot du roi équivalant à une -lettre de cachet: _Je veux que vous en soyez._ Il en fut. - -Espérait-il être de l'académie, ce Boileau, dont les premiers ouvrages -furent la satire de tant d'académiciens; qui croyait s'être fermé les -portes de cette compagnie, ainsi qu'il le fait entendre dans son -discours de réception; et qui, comme Racine, n'y fut admis que par le -développement de l'influence royale. - -Etait-il excité par un tel mobile, ce Molière, que son état de -comédien empêchait même d'y prétendre, et qui n'en multiplia pas moins -d'année en année les chefs-d'oeuvres de son théâtre, devenu presque le -seul théâtre comique de la nation? - -Pense-t-on que l'académie ait aussi été l'ambition du bon La Fontaine, -que la liberté de ses contes, et surtout son attachement à Fouquet, -semblaient exclure de ce corps; qui n'y fut admis qu'à soixante-trois -ans, après la mort de Colbert[18], persécuteur de Fouquet? et -pense-t-on que, sans l'académie, le fablier n'eût point porté des -fables? - - [18] La Fontaine fut reçu en 1684, après la mort de Colbert en - 1683. - -Faut-il parler d'un homme moins illustre, mais distingué par un talent -nouveau? Qui croira que l'auteur d'_Atys_ et d'_Armide_, comblé des -bienfaits de Louis XIV, n'eût point, sans la perspective académique, -fait des opéras pour un roi qui en payait si bien les prologues[19]? - - [19] Quinaut fut admis à l'Académie en 1670, et jusqu'alors il - n'avait fait que des tragédies; son premier opéra est de 1672. - -Voilà pour les poètes; et quand aux grands écrivains en prose, est-il -vrai que Bossuet, Fléchier, Fénélon, Massillon, appelés par leurs -talens aux premières dignités de l'église, avaient besoin de ce faible -aiguillon, pour remplir la destinée de leur génie? Dans cette liste -des seuls vrais grands écrivains du siècle de Louis XIV, nous n'avons -omis que le philosophe La Bruyère, qui sans doute ne pensa pas plus à -l'académie, en composant ses _Caractères_, que La Rochefoucault en -écrivant ses _Maximes_. Nous ne parlons pas de ceux à qui cette idée -fut toujours étrangère: Pascal, Nicole, Arnaud, Bourdaloue, -Mallebranche, que leurs habitudes ou leur état en écartaient -absolument. Il est inutile d'ajouter, à cette liste de noms si -respectables, plusieurs noms profanes, mais célèbres, tels que ceux de -Dufresny, Lesage et quelques autres poètes comiques, qui n'ont jamais -prétendu à ce singulier honneur, ne l'ayant pas vu du côté plaisant, -quoiqu'ils en fussent bien les maîtres. - -Après avoir éclairci des idées dont la confusion faisait attribuer à -l'existence d'un corps la gloire de ses plus illustres membres, -examinons l'académie dans ce qui la constitue comme corporation, -c'est-à dire, dans ses travaux, dans ses fonctions, et dans l'esprit -général qui en résulte. - -Le premier et le plus important de ses travaux est son dictionnaire. -On sait combien il est médiocre, incomplet, insuffisant; combien il -indigne tous les gens de goût; combien il révoltait surtout Voltaire -qui, dans le court espace qu'il passa dans la capitale avant sa mort, -ne put venir à l'académie sans proposer un nouveau plan, préliminaire -indispensable, et sans lequel il est impossible de rien faire de bon. -On sait qu'à dessein de triompher de la lenteur ordinaire aux -corporations, il profita de l'ascendant qu'il exerçait à l'académie, -pour exiger qu'on mît sur-le-champ la main à l'oeuvre, prit lui-même -la première lettre, distribua les autres à ses confrères, et s'excéda -d'un travail qui peut-être hâta sa fin. Il voulait apporter le premier -sa tâche à l'académie, et obtenir de l'émulation particulière ce que -lui eût refusé l'indifférence générale. Il mourut: et avec lui tomba -l'effervescence momentanée qu'il avait communiquée à l'académie. Il -résulta seulement de ses critiques sévères et âpres, que les dernières -lettres du dictionnaire furent travaillées avec plus de soin; qu'en -revenant ensuite avec plus d'attention sur les premières, les -académiciens, étonnés des fautes, des omissions, des négligences de -leurs devanciers, sentirent que le dictionnaire ne pouvait, en cet -état, être livré au public, sans exposer l'académie aux plus grands -reproches, et surtout au ridicule: châtiment qu'elle redoute toujours, -malgré l'habitude. Voilà ce qui reculera, de plusieurs années encore, -la nouvelle édition d'un ouvrage qui paraissait à peu près tous les -vingt ans, et qui se trouve en retard précisément à l'époque actuelle, -comme pour attester victorieusement l'inutilité de cette compagnie. - -Vingt ans, trente ans pour un dictionnaire! Et autrefois un seul -homme, même un académicien, Furetière, en un moindre espace de temps, -devança l'académie dans la publication d'un dictionnaire qu'il avait -fait lui seul: ce qui occasionna, entre l'académie et l'auteur, un -procès fort divertissant, où le public ne fut pas pour elle. Il existe -un dictionnaire anglais, le meilleur de tous: c'est le travail du -célèbre Johnson, qui n'en a pas moins publié, avant et après ce -dictionnaire, quelques ouvrages estimés en Europe. Plusieurs autres -exemples, choisis parmi nos littérateurs, montrent assez ce que peut, -en ce genre, le travail obstiné d'un seul homme: Moréri, mort à -vingt-neuf ans, après la première édition du dictionnaire qui porte -son nom; Thomas Corneille, épuisé de travaux, commençant et finissant, -dans sa vieillesse, deux grands ouvrages de ce genre, le _Dictionnaire -des Sciences et des Arts_, en trois volumes _in_-fo.; un _Dictionnaire -géographique_, en trois autres volumes _in_-fo.; La Martinière, auteur -d'un _Dictionnaire de Géographie_, en dix volumes toujours _in_-fo.; -enfin Bayle, auteur d'un _Dictionnaire_ en quatre volumes _in_-fo., où -se trouvent cent articles pleins de génie, luxe dont les _in_-fo. sont -absolument dispensés, et dont s'est préservé surtout le _Dictionnaire -de l'Académie_. - -Et pourtant, là se bornent tous ses travaux. Les statuts de ce corps, -enregistrés au parlement, lui permettaient (c'était presque lui -commander) de donner au public une grammaire et une rhétorique; voilà -tout: car pour une logique, les parlemens ne l'eussent pas permis. Eh -bien! où sont cette grammaire et cette rhétorique? Elles n'ont jamais -paru. Cependant, auprès de la capitale, aux portes de l'académie, un -petit nombre de solitaires, MM. de Port-Royal, indépendamment de la -traduction de plusieurs auteurs anciens, travail qui ne sort point du -département des mots, et qui (par conséquent) était permis à -l'académie française; MM. de Port-Royal publièrent une _Grammaire -universelle raisonnée_, la meilleure qui ait existé pendant cent ans; -ils publièrent, non pas une rhétorique, mais une logique: car, pour -ceux-ci, le parlement, un peu complice de leur jansénisme, voulait -bien leur permettre de raisonner; et l'_Art de raisonner_ fut même le -titre qu'ils donnèrent à leur logique. Observons qu'en même temps ces -auteurs solitaires donnaient, sous leur nom particulier, différens -ouvrages qui ne sont point encore tombés dans l'oubli. - -Passons au second devoir académique, les discours de réception. Je ne -vous présenterais pas, Messieurs, le tableau d'un ridicule usé. Sur ce -point, les amis, les ennemis de ce corps parlent absolument le même -langage. Un homme loué, en sa présence, par un autre homme qu'il vient -de louer lui-même, en présence du public qui s'amuse de tous les deux; -un éloge trivial de l'académie et de ses protecteurs: voilà le -malheureux canevas où, dans ces derniers temps, quelques hommes -célèbres, quelques littérateurs distingués ont semés de fleurs écloses -non de leur sujet, mais de leur talent. D'autres, usant de la -ressource de Simonide, et se jetant à côté, y ont joint quelques -dissertations de philosophie ou de littérature, qui seraient ailleurs -mieux placées. Sans doute, quelque main amie des lettres, séparant et -rassemblant ces morceaux, prendra soin de les soustraire à l'oubli -dans lequel le recueil académique va s'enfonçant de tout le poids de -son immortalité. - -Nous avons vu des étrangers illustres, confondant, ainsi que tant de -Français, les ouvrages des académiciens célèbres et les travaux de la -corporation appelée _académie française_, se procurer avec -empressement le recueil académique, seule propriété véritable de ce -corps, outre son dictionnaire; et, après avoir parcouru ce volumineux -verbiage, cédant à la colère qui suit l'espérance trompée, rejeter -avec mépris cette insipide collection. - -Ici se présente, messieurs, une objection dont on croira vous -embarrasser. On vous dira que ces hommes célèbres ont déclaré, dans -leur discours de réception, qu'ils ont désiré vivement l'académie, et -que ce prix glorieux était en secret l'âme de leurs travaux. Il est -vrai qu'ils le disent presque tous: et comment s'en dispenseraient-ils, -puisque Corneille et Racine l'ont dit? Corneille, qui ne connut -d'abord l'académie que par la critique qu'elle fit d'un de ses -chefs-d'oeuvres! Racine, admis chez elle en dépit d'elle, comme on -sait! Qui ne voit d'ailleurs que cette misérable formule est une -ressource contre la pauvreté du sujet, et trop souvent contre la -nullité du prédécesseur auquel on doit un tribut d'éloges? - -A l'égard de l'empressement réel que de grands hommes ont quelquefois -montré pour le fauteuil académique, il faut savoir que l'opinion, qui, -sous le despotisme, se pervertit si facilement, avait fait une sorte -de devoir aux gens de lettres un peu distingués, d'être admis dans ce -corps; et la mode, souveraine absolue chez une nation sans principes; -la mode, ajoutant son prestige aux illusions d'une vanité qu'elle -aiguillonnait encore, perpétuait l'égarement de l'opinion publique. Le -gouvernement le savait bien, et savait bien aussi l'art de s'en -prévaloir. Avec quelle adresse habile, éclairé par l'instinct des -tyrans, n'entretenait-il pas les préjugés qui, en subjuguant les gens -de lettres, les enchaînaient sous sa main! Une absurde prévention -avait réglé, avait établi que les places académiques donnaient seules -aux lettres ce que l'orgueil d'alors appelait _un état_: et vous savez -quelle terrible existence c'était que celle d'un homme sans état; -autant valait dire presque un homme sans aveu: tant les idées sociales -étaient justes et saines! Ajoutons qu'être un homme sans état -exposait, il vous en souvient, Messieurs, à d'assez grandes -vexations. Il fallait donc tenir à des corps, à des compagnies; car, -là où la société générale ne vous protège point, il faut bien être -protégé par des sociétés partielles; là où l'on n'a pas de -concitoyens, il faut bien avoir des confrères; là où la force publique -n'était souvent qu'une violence légale, il convenait de se mettre en -force pour la repousser. Quand les voyageurs redoutent les grands -chemins, ils se réunissent en caravane. - -Tels étaient les principaux motifs qui faisaient rechercher -l'admission dans ces corps; le gouvernement refusant quelquefois cet -honneur à des hommes célèbres dont les principes l'inquiétaient, ces -écrivains, aigris d'un refus qui exagérait un moment à leurs yeux -l'importance du fauteuil, mettaient leur amour-propre à triompher du -gouvernement. On en a vu plusieurs exemples; et voilà ce qui explique -des contradictions inexplicables pour quiconque n'en a pas la clé. - -Qui jamais s'est plus moqué, surtout s'est mieux moqué de l'académie -française que le président de Montesquieu dans ses _Lettres Persanes_? -Et cependant, révolté des difficultés que la cour opposait à sa -réception académique, pour des plaisanteries sur des objets plus -sérieux, il fit faire une édition tronquée de ces mêmes lettres où ces -plaisanteries étaient supprimées: ainsi, pour pouvoir accuser ses -ennemis d'être des calomniateurs, il le devint lui-même, il commit un -faux. Il est vrai qu'en récompense, il eut l'honneur de s'asseoir -dans cette académie à laquelle il avait insulté; et le souvenir de ses -railleries, approuvées de ses confrères comme du public, n'empêcha pas -que, dans sa harangue de compliment, le récipiendaire n'attribuât tous -ses travaux à la sublime ambition d'être membre de l'académie. - -On voit, par les lettres de Voltaire, publiées depuis sa mort, le -mépris dont il était pénétré pour cette institution; mais il n'en fut -pas moins forcé de subir le joug d'une opinion dépravée, et de -solliciter plusieurs années ce fauteuil, qui lui fut refusé plus d'une -fois par le gouvernement. C'est un des moyens dont se servait la cour -pour réprimer l'essor du génie, et _pour lui couper les ailes_, -suivant l'expression de ce même Voltaire, qui reprochait à d'Alembert -de se les être laissé arracher. De là vint que tous ceux qui depuis -voulurent garder leurs ailes, et à qui leur caractère, leur fortune, -leur position permirent de prendre un parti courageux, renoncèrent aux -prétentions académiques; et ce sont ceux qui ont le plus préparé la -révolution, en prononçant nettement ce qu'on ne dit qu'à moitié dans -les académies: tels sont Helvétius, Rousseau, Diderot, Mably, Raynal -et quelques autres. Tous ont montré hardiment leur mépris pour ce -corps, qui n'a point fait grands ceux qui honorent sa liste; mais qui -les a reçus grands, et les a rapetissés quelquefois. - -Qu'on ne vous oppose donc plus, comme un objet d'émulation pour les -gens de lettres, le désir d'être admis dans ce corps, dont les membres -les plus célèbres se sont toujours moqués; et croyez ce qu'ils en ont -dit dans tous les temps, hors le jour de leur réception. - -Nous arrivons à la troisième fonction académique: les complimens aux -rois, reines, princes, princesses; aux cardinaux, quand ils sont -ministres, etc. Vous voyez, Messieurs, par ce seul énoncé, que cette -partie des devoirs académiques est diminuée considérablement, vos -décrets ne laissant plus en France que des citoyens. - -Quatrième et dernière fonction de l'académie: la distribution des prix -d'éloquence, de poésie et de quelques autres fondés dans ces derniers -temps. - -Cette fonction, au premier coup d'oeil, paraît plus intéressante que -celle des complimens; et au fond, elle ne l'est guère davantage. -Cependant, comme il est des hommes, ou malveillans ou peu éclairés, -qui nous supposeraient ennemis de la poésie, de l'éloquence, de la -littérature, si nous supprimions ces prix, ainsi que ceux -d'encouragement et d'utilité, nous vous proposerons un moyen facile -d'assurer cette distribution. On ne prétendra pas sans doute qu'une -salle du Louvre soit la seule enceinte où l'on puisse réciter des vers -bons, médiocres ou mauvais. On ne prétendra pas que, pour cette -fonction seule, il faille, contre vos principes, soutenir un -établissement public, quelque peu coûteux qu'il puisse être; car nous -rendons cette justice à l'académie française, qu'elle entre pour -très-peu dans le _déficit_, et qu'elle est la moins dispendieuse de -toutes les inutilités. - -Puisque personne ne se permettra les objections absurdes que leur seul -énoncé réfute suffisamment, nous avons d'avance répondu à ceux qui -croient ou feignent de croire que le maintien de ces prix importe à -l'encouragement de la poésie et de l'éloquence. Mais qui ne sait ce -qu'on doit penser de l'éloquence académique? Et puisqu'elle était mise -à sa place, même sous le despotisme, que paraîtra-t-elle bientôt -auprès de l'éloquence vivante et animée, dont vous avez mis l'école -dans le sanctuaire de la liberté publique? C'est ici, c'est parmi -vous, Messieurs, que se formeront les vrais orateurs; c'est de ce -foyer que jailliront quelques étincelles qui même animeront plus d'un -grand poète. Leur ambition ne se bornera plus à quelques malheureux -prix académiques, qui à peine depuis cent ans ont fait naître quelques -ouvrages au-dessus du médiocre. Il ne faut point appliquer, aux temps -de la liberté, les idées étroites connues aux jours de la servitude. -Vous avez assuré au génie le libre exercice et l'utile emploi de ses -facultés; vous lui avez fait le plus beau des présens; vous l'avez -rendu à lui; vous l'avez mis, comme le peuple, en état de se protéger -lui-même. Indépendamment de ces prix que vous laisserez subsister, la -poésie ne deviendra pas muette; et la France peut encore entendre de -beaux vers, même après Messieurs de l'académie française. - -Il est un autre prix plus respectable, décerné tous les ans par le -même corps d'après une fondation particulière, prix dont la -conservation paraît d'abord recommandée par sa dénomination même, la -plus auguste de toutes les dénominations, _le prix de la vertu_. - -Tel est l'intérêt attaché à l'objet de cette fondation, qu'au premier -aperçu des inconvenances morales qui en résultent, on hésite, on -s'efforce de repousser ce sentiment pénible; on s'afflige de la -réflexion qui le confirme; on se fait une peine de le communiquer et -d'ébranler dans autrui les préventions favorables, mais peu -réfléchies, qui protègent cette institution. Il le faut néanmoins; car -ce qui, dans un régime absurde en toutes ses parties, paraissait moins -choquant, présente tout à coup une difformité révoltante dans un -système opposé, qui, ayant fondé sur la raison tout l'édifice social, -doit le fortifier par elle, et l'enceindre, en quelque sorte, du -rempart de toutes les considérations morales capables de l'affermir et -de le protéger. Ne craignons donc pas d'examiner, sous cet aspect, -l'établissement de ce prix de vertu, bien sûrs que si cette fondation -est utile et convenable, elle peut, comme la vertu, soutenir le -coup-d'oeil de la raison. - -Et d'abord, laissant à part cette affiche, ce concours périodique, ce -programme d'un prix de vertu _pour l'année prochaine_, je lis les -termes de la fondation, et je vois ce prix destiné aux vertus des -citoyens _dans la classe indigente_. Quoi donc! qu'est-ce à dire? La -classe opulente a-t-elle relégué la vertu dans la classe des pauvres? -Non, sans doute. Elle prétend bien, comme l'autre, pouvoir faire -éclater des vertus; elle ne veut donc pas du prix! Non, certes: ce -prix est de l'or; le riche, en l'acceptant, se croirait avili. -J'entends: il n'y en a point assez; il ne le prendrait pas. Le riche -l'ose dire! Et pourquoi ne le prendrait-il pas? le pauvre le prend -bien! Payez-vous la vertu? ou bien l'honorez-vous? Vous ne la payez -pas: ce n'est ni votre prétention, ni votre espérance. Vous l'honorez -donc! eh bien! commencez par ne pas l'avilir, en mettant la richesse -au-dessus de la vertu indigente. - -O renversement de toutes les idées morales, né de l'excès de la -corruption publique et fait pour l'accroître encore! Mesurons de -l'oeil l'abîme dont nous sortons: dans quel corps, dans quelle -compagnie eût-il été admis le ci-devant gentilhomme qui eût accepté le -prix de vertu dans une assemblée publique? Il y avait, parmi nous, la -roture de la vertu! Retirez donc votre or, qui ne peut récompenser une -belle action du riche. Rendez à la vertu cet hommage, de croire que le -pauvre aussi peut être payé par elle; qu'il a, comme le riche, une -conscience opulente et solvable; qu'enfin il peut, comme le riche, -placer une bonne action entre le ciel et lui. Législateurs, ne -décrétez pas la divinité de l'or, en le donnant pour salaire à ces -mouvemens sublimes, à ces grands sacrifices qui semblent mettre -l'homme en commerce avec son éternel auteur. Il serait annulé votre -décret; il l'est d'avance dans l'âme du pauvre.... oui, du pauvre, au -moment où il vient de s'honorer par un acte généreux. - -Il est commun, il est partout, le sentiment qui atteste cette vérité. -Eh! n'avez vous pas vu, dans ces désastres qui provoquent le secours -général, n'avez-vous pas vu quelqu'un de ces pauvres, lorsqu'au risque -de ses jours, et par un grand acte de courage, il a sauvé l'un de ses -semblables, je veux dire le riche, l'opulent, l'heureux (car il les -prend pour ses semblables, dès qu'il faut les secourir), lorsqu'après -le péril, et dans le reste des effusions de sa reconnaissance, le -riche sauvé présente de l'or à son bienfaiteur, à cet indigent, à cet -homme dénué, regardez celui-ci: comme il s'indigne! il recule, il -s'étonne, il rougit...... une heure auparavant il eût mendié. D'où lui -vient ce noble mouvement? c'est que vous profanez son bienfait, ingrat -que vous êtes! vous corrompez votre reconnaissance: il a fait du bien, -il vient de s'enrichir; et vous le traitez en pauvre! Au plaisir -céleste d'avoir satisfait le plus beau besoin de son âme, vous -substituez la pensée d'un besoin matériel; vous le ramenez du ciel où -il est quelque chose, sur la terre où il n'est rien. O nature humaine! -voilà comme on t'honore! quand la vertu t'élève à ta plus grande -hauteur, c'est de l'or qu'on vient t'offrir, c'est l'aumône qu'on te -présente! - -Mais dira-t-on, cette aumône, elle a pourtant été reçue dans des -séances publiques et solennelles. Eh! qui ne sait, Messieurs, ce qui -arrive en ces occasions? Le pauvre a ses amis qui le servent à leur -manière et non pas à la sienne; qui, ne pouvant sans doute lui donner -des secours, le conduisent où l'on en donne; et, avant ces derniers -temps, qu'était-ce que l'honneur du pauvre? Et puis, on lui parle de -fêtes, d'accueils, d'applaudissemens. Etonné d'occuper un moment ceux -qu'il croit plus grands que lui, il a la faiblesse de se tenir pour -honoré: qu'il attende. - -Plusieurs de vous, Messieurs, ont assisté à quelqu'une de ces -assemblées où, parmi des hommes étrangers à la classe indigente, se -présente l'indigence vertueuse, couronnée, dit-on: elle attire les -regards; ils la cherchent, ils s'arrêtent sur elle..... Je ne les -peindrai pas; mais ce n'est point là l'hommage que mérite la vertu. Il -est vrai que le récit détaillé de l'acte généreux que l'on couronne, -excite des applaudissemens, des battemens de mains...... J'ignore si -j'ai mal vu; mais secrètement blessé de toutes ces inconvenances, et -observant les traits et le maintien de la personne ainsi couronnée, -j'ai cru y voir, d'autres l'ont vu comme moi, l'impression marquée -d'une secrète et involontaire tristesse, non l'embarras de la -modestie, mais la gêne du déplacement. - -O vous, qu'on amenait ainsi sur la scène, âmes nobles et honnêtes, -mais simples et ignorantes, savez-vous d'où vient ce mal-être -intérieur qui affecte même votre maintien? C'est que vous portez le -poids d'un grand contraste, celui de la vertu et du regard des hommes. -Laissons-là, Messieurs, toute cette pompe puérile, tout cet appareil -dramatique qui montre l'immorale prétention d'agrandir la vertu. Une -constitution, de sages lois, le perfectionnement de la raison, une -éducation vraiment publique: voilà les sources pures, fécondes, -intarissables des moeurs, des vertus, des bonnes actions. L'estime, la -confiance, l'amour de vos frères et de vos concitoyens....: hommes -libres, hommes généreux, recevez ces prix; tout le reste, jouet -d'enfant ou salaire d'esclave. - -J'ai arrêté vos regards, Messieurs, sur chacune des fonctions -académiques, dont la réunion montre, sous son vrai jour, l'utilité de -cette compagnie, considérée comme corporation. C'est à quoi je -pourrais m'en tenir; mais, pour rendre sensible l'esprit général qui -résulte de ces établissemens, j'observe que l'on peut, que l'on doit -même regarder comme un monument académique un ouvrage avoué par -l'académie, et composé presque officiellement par un de ses membres -les plus célèbres, d'Alembert, son secrétaire perpétuel: je parle du -recueil des éloges académiques. - -Si l'on veut s'amuser, philosopher, s'affliger des ridicules attachés, -non pas aux lettres (que nous respectons), mais aux corps littéraires -(que nous ne révérons pas), il faut lire cette singulière collection, -qui de l'éloge des membres fait naître la plus sanglante satire de -cette compagnie. C'est là, c'est dans ce recueil qu'on peut en -contempler, en déplorer les misères, et remarquer tous les effets -vicieux d'une vicieuse institution; la lutte des petits intérêts, le -combat des passions haineuses, le manége des rivalités mesquines, le -jeu de toutes ces vanités disparates et désassorties entre lettrés, -titrés, mîtrés; enfin toutes les évolutions de ces amours-propres -hétérogènes, s'observant, se caressant, se heurtant tour à tour, mais -constamment réunis dans l'adoration d'un maître invisible et toujours -présent. - -Tels sont, à la longue, les effets de cette dégradante disposition, -que, si l'on veut chercher l'exemple de la plus vile flatterie où des -hommes puissent descendre, on la trouvera (qui le croirait?), non dans -la cour de Louis XIV, mais dans l'académie française. Témoin le fameux -sujet du prix proposé par ce corps: _Laquelle des vertus du roi est la -plus digne d'admiration?_ On sait que ce programme, présenté -officiellement au monarque, lui fit baiser les yeux et couvrir son -visage d'une rougeur subite et involontaire. Ainsi un roi, que -cinquante ans de règne, vingt ans de succès et la constante idolâtrie -de sa cour avaient exercé, et en quelque sorte aguerri à soutenir les -plus grands excès de la louange, une fois du moins s'avoua vaincu! et -c'est à l'académie française qu'était réservé l'honneur de ce -triomphe. Se flatterait-on que ce fût là le dernier terme d'un -coupable avilissement? On se tromperait. Il faut voir, après la mort -de Louis XIV, la servitude obstinée de cette compagnie punir, dans un -de ses membres les plus distingués, le crime d'avoir osé juger, sur -les principes de la justice et de la raison, la gloire de ce règne -fastueux; il faut voir l'académie, pour venger ce prétendu outrage à -la mémoire du roi, effacer de la liste académique le nom du seul -écrivain patriote qu'elle y eût jamais placé, le respectable abbé de -Saint-Pierre: lâcheté gratuite, qui semble n'avoir eu d'autre objet -que de protester d'avance contre les tentatives futures ou possibles -de la liberté française, et de voter solennellement pour l'éternité de -l'esclavage national. - -Je sais que le nouvel ordre de choses rend désormais impossible de -pareils scandales, et qu'il sauverait, même à l'académie, une partie -de ses ridicules accoutumés. On ne verrait plus l'avantage du rang -tenir lieu de mérite, ni la faveur de la cour influer, du moins au -même degré, sur les nominations. Non, ces abus et quelques autres ont -disparu pour jamais; mais ce qui restera, ce qui même est inévitable, -c'est la perpétuité de l'esprit qui anime ces compagnies. En vain -tenteriez-vous d'organiser pour la liberté des corps créés pour la -servitude: toujours ils chercheront, par le renouvellement de leurs -membres successifs, à conserver, à propager les principes auxquels ils -doivent leur existence, à prolonger les espérances insensées du -despotisme, en lui offrant sans cesse des auxiliaires et des affidés. -Dévoués, par leur nature, aux agens de l'autorité, seuls arbitres et -dispensateurs des petites grâces dans un ordre de choses où les -législateurs ne peuvent distinguer que les grands talens, il existe -entre ces corps et les dépositaires du pouvoir exécutif une -bienveillance mutuelle, une faveur réciproque, garant tacite de leur -alliance secrète, et, si les circonstances le permettaient, de leur -complicité future. En voulez-vous la preuve? Je puis la produire: je -puis mettre sous vos yeux les bases de ce traité, et pour ainsi dire -les articles préliminaires. Ecoutez ce même d'Alembert, dans la -préface du recueil de ces mêmes éloges, révélant le honteux secret des -académies, et enseignant aux rois l'usage qu'ils peuvent faire de ces -corporations, pour perpétuer l'esclavage des peuples. - -_Celui qui se marie, dit Bacon_ (c'est d'Alembert qui parle), _donne -des ôtages à la fortune. L'homme de lettres qui tient à l'académie_ -(qui tient, c'est-à dire, est tenu, enchaîné), _l'homme de lettres -donne des ôtages à la décence_. (Vous allez savoir ce que c'est que -cette décence académicienne.) _Cette chaîne_ (cette fois il l'appelle -par son nom), _cette chaîne, d'autant plus forte qu'elle sera -volontaire_ (la pire de toutes les servitudes est en effet la -servitude volontaire: on savait cela); _cette chaîne le retiendra sans -effort dans les bornes qu'il serait tenté de franchir_. (On pouvait en -effet, sous l'ancien régime, être tenté de franchir les bornes.) -_L'écrivain isolé et qui veut toujours l'être, est une espèce de -célibataire_ (un vaurien qu'il faut ranger, en le mariant à -l'académie): _célibataire qui, ayant moins à manger, est par là plus -sujet ou plus exposé aux écarts_127[A]. (Aux écarts! par exemple, -décrire des vérités utiles aux hommes et nuisibles à leurs -oppresseurs.) - - [A] Préface des _Eloges de l'Académie_, lus dans les séances - publiques de l'Académie Françoise, tome I, page xvj. - -_Parmi les vérités importantes que les gouvernemens ont besoin -d'accréditer_ (pour les travestir, les défigurer, quand on ne peut -plus les dissimuler entièrement), _il en est qu'il leur importe de ne -répandre que peu à peu, et comme par transpiration insensible_ -(l'académie laissait peu transpirer): _un pareil corps, également -instruit et sage_ (sage Messieurs!), _organe de la raison par devoir, -et de la prudence par état_ (quel état et quelle prudence!), _ne fera -entrer de lumière dans les yeux des peuples, que ce qu'il en faudra -pour les éclairer peu à peu_ (l'académie économisait la lumière). -L'auteur ajoute, il est vrai, _sans blesser les yeux des peuples_; et -l'on entend cette tournure vraiment académique. - -Ah! Messieurs, c'en est trop: qui de vous, n'est surpris, indigné, -révolté? Certes, on ne sait qu'admirer le plus dans l'avocat des -académies, ou la hardiesse ou l'impudence qui présente les gens de -lettres sous un pareil aspect; qui, les plaçant entre les peuples et -les rois, dit à ces derniers, dans une attitude à la fois servile et -menaçante: _Nous pouvons à notre choix éclaircir ou doubler, sur les -yeux de vos sujets, le bandeau des préjugés. Payez nos paroles ou -notre silence; achetez une alliance utile ou une neutralité -nécessaire._ Odieuse transaction, commerce coupable, où l'on sacrifie -le bonheur des hommes à des places académiques, à des faveurs de cour! -prime honteuse dans le plus infâme des trafics, celui de la liberté -des nations! Vous concevez maintenant, Messieurs, ce qu'exigent des -académies la _décence_, la _sagesse_, la _prudence d'état_: d'état! -hélas! oui, c'est le mot. Vous en faut-il une seconde preuve également -frappante? Cherchez-la dans cette autre académie, soeur puînée, ou -plutôt fille de l'académie française, et fille digne de sa mère par le -même esprit d'abjection. - -On sait que, d'après une idée de madame de Montespan (ce mot seul dit -tout), l'académie des inscriptions et belles-lettres, instituée -authentiquement pour la gloire du roi, chargée d'éterniser par les -médailles la gloire du roi, d'examiner les dessins des peintures et -sculptures consacrées à la gloire du roi, se soutint avec éclat près -de trente ans; mais que, vers la fin du règne, la gloire du roi venant -tout à coup à manquer, il fallut songer à s'étayer de quelqu'autre -secours. Ce fut alors que, sous un nouveau régime qui la soumit à la -hiérarchie des rangs, tache dont l'académie française parut du moins -exempte, l'académie des belles-lettres chercha les moyens de se -montrer utile. Elle eut recours aux antiquités judaïques, grecques et -romaines, dont elle fit l'objet de ses recherches et de ses travaux. -Eh! que ne s'y bornait-elle! Nous étions si reconnaissans d'avoir -appris par elle ce qu'étaient dans la Grèce les dieux cabires, quels -étaient les noms de tous les ustensiles composant la batterie de -cuisine de Marc-Antoine! Nous applaudissions à la découverte d'un -vieux roi de Jérusalem, perdu depuis dix-huit cents ans, dans un -recoin de la chronologie! On sourit malgré soi de voir des esprits -graves et sérieux s'occuper de ces bagatelles. - -Certes, il valait mieux en faire son éternelle occupation, que -d'étudier nos antiquités françaises pour les dénaturer, que -d'empoisonner les sources de notre histoire, que de mettre aux ordres -du despotisme une érudition faussaire, que de combattre et condamner -d'avance l'assemblée nationale, en déclarant _fausse et dangereuse_ -l'opinion qui conteste au roi le pouvoir législatif pour le donner à -la nation: c'est l'avis de MM. Secousse, Foncemagne, et de plusieurs -autres membres de cette compagnie. Tel est l'esprit de ces corps; ils -en font trophée: telle est leur profession de foi publique. _La -principale occupation de l'académie des belles-lettres_, dit l'un de -ses membres les plus célèbres, Mabillon, _doit être la gloire du -roi_... - -Quelles soient fermées pour jamais, ces écoles de flatterie et de -servilité! Vous le devez à vous-mêmes, à vos invariables principes. -Eh! quelle protestation plus noble et plus solennelle contre -d'avilissans souvenirs, contre de méprisables habitudes, dont il faut -effacer jusqu'aux vestiges; enfin contre l'infatigable adulation dont, -au scandale de l'Europe, ces deux compagnies ont fatigué vos deux -derniers rois? Eh! Messieurs, l'extinction de ces corps n'est que la -conséquence nécessaire du décret qui a détaché les esclaves enchaînés -dans Paris à la statue de Louis XIV. - -Vous avez tout affranchi: faites, pour les talens, ce que vous avez -fait pour tout autre genre d'industrie. Point d'intermédiaire; -personne entre les talens et la nation. _Range-toi de mon soleil_, -disait Diogène à Alexandre. Et Alexandre se rangea. Mais les -compagnies ne se rangent point, il faut les anéantir. Une corporation -pour les arts de génie! c'est ce que les Anglais n'ont jamais conçu: -et, en fait de raison, vous ne savez plus rester en arrière des -Anglais. Homère ni Virgile ne furent d'aucune académie, non plus que -Pope et Dryden, leurs immortels traducteurs. Corneille, critiqué par -l'académie française, s'écriait: _J'imite l'un de mes trois Horaces; -j'en appelle au peuple._ Croyez-en Corneille, appelez au peuple comme -lui. - -Eh! qui réclamerait contre votre jugement? Parmi les gens de lettres -eux-mêmes, les académies n'avaient guère pour défenseurs que les -ennemis de la révolution. Encore, au nombre de ces défenseurs, s'en -trouve-t-il quelques uns d'une espèce assez étrange. A quoi bon -détruire, disent-ils, des établissemens prêts à tomber d'eux-mêmes à -la naissance de la liberté? En vous laissant, Messieurs, apprécier ce -moyen de défense, je crois pouvoir applaudir à la conjecture: et -n'a-t-on pas vu, dans ces dernières années, l'accroissement de -l'opinion publique servir de mesure à la décroissance proportionnelle -de ces corps, jusqu'au moment où, toute proportion venant à cesser -tout à coup, il n'est resté, entre ces compagnies et la nation, que -l'intervalle immense qui sépare la servitude et la liberté? - -Eh! comment l'académie, conservant sa maladive et incurable petitesse, -au milieu des objets qui s'agrandissent autour d'elle, comment -l'académie serait-elle aperçue? Qui recherchera désormais ses -honneurs, obscurcis devant une gloire à la fois littéraire et -patriotique? Pense-t-on que ceux de vos orateurs qui auront discuté -dans la tribune, avec l'applaudissement de la nation, les grands -intérêts de la France, ambitionneront beaucoup une frivole distinction -à laquelle le despotisme bornait, ou plutôt condamnait les plus rares -talens? Qui ne sent que, si Corneille et Racine ont daigné apporter -dans une si étroite enceinte les lauriers du théâtre, cette bizarrerie -tenait à plusieurs vices d'un système social qui n'est plus, au -prestige d'une vanité qui ne peut plus être, à la tyrannie d'un usage -établi, comme un impôt, sur les talens; enfin à de petites convenances -fugitives, maintenant disparues devant la liberté et englouties dans -l'égalité civile et politique, comme un ruisseau dans l'Océan? - -Epargnez-donc, Messieurs, à l'académie une mort naturelle; donnez à -ses partisans, s'il en reste, la consolation de croire que sans vous -elle était immortelle: qu'elle ait du moins l'honneur de succomber -dans une époque mémorable, et d'être ensevelie avec de plus puissantes -corporations. Pour cette fois, vous avez peu de clameurs à craindre; -car c'est une chose remarquable que l'académie, quoique si peu -onéreuse au public, n'ait jamais joui de la faveur populaire. Quant au -chagrin que vous causerez à ses membres par leur séparation, croyez -qu'il se contiendra dans les bornes d'une hypocrite et facile décence. -Déployez donc à la fois, et votre fidélité à vos principes sur les -corporations, et votre estime pour les lettres, en détruisant ces -corps et en traitant les membres avec une libérale équité. Celle dont -vous userez envers des hommes d'un mérite reconnu, plus ou moins -distingué, membres de sociétés littéraires peu nombreuses, où l'on -n'est admis que dans l'âge de la maturité, ne peut fatiguer la -générosité de la nation. Plût au ciel qu'en des occasions plus -importantes, vous eussiez pu réparer, par des dédommagemens aussi -faciles, les maux individuels opérés pour le bonheur général! Plût au -ciel qu'il vous eût été permis de placer aussi aisément, à côté de vos -devoirs publics, la preuve consolante de votre commisération pour les -infortunes particulières! - - -FIN DU DISCOURS SUR LES ACADÉMIES. - - - - -DISSERTATION - -SUR - -L'IMITATION DE LA NATURE, - -RELATIVEMENT AUX CARACTÈRES DANS LES OUVRAGES - -DRAMATIQUES. - - -On parle sans cesse de la nécessité d'imiter la nature, sans que -personne daigne fixer le vrai sens de ce terme, qui devient presqu'une -abstraction, par le petit nombre d'idées claires et distinctes qu'on y -attache. Ordinairement la philosophie, pour mériter ce nom, a besoin -de voir en grand: ici, elle doit descendre dans quelques détails, sous -peine d'être absolument illusoire. Toutefois, il est nécessaire de -remonter d'abord à des vues générales. - -Les grandes et sublimes proportions que la nature a mises dans ses -ouvrages, échappant à nos faibles yeux, les arts se sont proposés de -créer pour nous un monde nouveau, plus parfait en apparence, parce que -nous embrassons plus aisément les rapports de ses différentes parties. -Ils nous placent dans un ordre de choses d'un choix plus exquis; ils -embellissent notre séjour; ils doivent orner l'édifice, plutôt que -d'en élever un semblable. L'homme étant ce qu'il y a dans le monde de -plus intéressant pour l'homme, a été le principal objet de l'étude des -artistes. Ils l'ont considéré sous toutes les faces, sous tous les -rapports qui le lient à ses semblables; ils l'ont observé dans presque -toutes ces circonstances si nombreuses qui opposent l'homme de la -nature à l'homme de la société; qui mettent aux prises ses goûts et -ses intérêts, ses passions et ses devoirs. Enfin, ils l'ont placé dans -les attitudes les plus pénibles, et lui ont fait subir une espèce de -torture, pour arracher de son âme l'expression véritable d'un -sentiment profond. - -Quelle a dû être la marche de leur esprit dans cette opération? qu'a -dû faire le peintre? qu'a dû faire le poète? Ils ont regardé autour -d'eux: l'un a vu que les hommes bien proportionnés étaient en petit -nombre; l'autre que la plupart d'entr'eux avaient une âme faible et -froide, indigne et incapable d'intéresser. Le peintre aperçoit un -homme d'une stature plus haute que celle des autres; il l'arrête; il -lui dit: Vous serez mon modèle. Le poète, à travers une foule -méprisable, distingue un homme qui mérite son attention; son âme est à -la fois sensible et forte, ardente et inébranlable: Voilà, dit le -poète, l'homme que je veux peindre. - -L'artiste doit m'offrir sans cesse le sentiment de mon excellence; et -ce sentiment, je serai bien loin de l'éprouver, si vous peignez les -hommes exactement comme ils sont dans la nature. Agrandissez-nous à -nos propres yeux: c'est une flatterie indirecte et d'autant plus -ingénieuse, par laquelle vous séduirez à coup sûr notre jugement. -Corneille a dit: L'homme s'admirera en m'écoutant, en me lisant. Je -lui montrerai Rodrigue, tuant par honneur le père d'une maîtresse -qu'il adore; Auguste pardonnant à son assassin; César vengeant la mort -de son ennemi. Je peindrai de grands criminels, et on s'intéressera à -leur sort, parce que le crime, si je le risque sur le théâtre, peut -attacher; il n'y a que la bassesse qui soit tout-à-fait révoltante: un -vil intrigant qui sacrifie son gendre à de lâches espérances de -grandeur, je lui donnerai des remords qui feront au moins tolérer son -caractère. - -Au reste, il serait à souhaiter que Corneille eût pu placer Pauline et -Sévère dans l'admirable situation où il les a mis, sans exposer aux -yeux un caractère aussi vil que celui de Félix. De ce qu'on n'ose plus -en hasarder de semblables, quelques personnes infèrent la médiocrité -des successeurs de Corneille: lui seul, dit-on, pouvait mettre un -Félix, un Prusias sur la scène. Il fallait conclure au contraire que, -depuis ce grand homme, on a fait des progrès dans l'art qu'il a créé. -On a senti qu'il fallait des raisons invincibles pour autoriser un -poète à peindre de si vils criminels. L'admirable rôle de Narcisse, -dans _Britannicus_, contient une des plus belles leçons qu'on ait -jamais données aux rois; et cependant cette considération n'empêche -pas que le parterre ne voie ce personnage avec peine; et l'on sait que -le public donna, aux premières représentations de ce chef-d'oeuvre, -des marques d'un mécontentement peu équivoque. - -Plus on sonde ce principe, plus on le trouve fécond. Il explique, -d'une manière satisfaisante, l'extrême déplaisir qu'on éprouve à voir -des caractères nobles s'avilir et se dégrader. Je sais pourquoi mon -âme est affectée désagréablement, lorsque le vainqueur des Curiaces -enfonce le poignard dans le sein de sa soeur, dont le seul crime est -de pleurer la mort de son amant. En lisant l'histoire même, ne -sommes-nous pas sensiblement affligés, lorsqu'un des principaux -personnages s'avilit par quelque action qui flétrit une âme à laquelle -la nôtre s'intéressait? Cette nécessité de maintenir l'énergie du -caractère est si reconnue, que les poètes tragiques ont l'attention de -ne jamais laisser entendre aux héros de leurs poèmes rien d'humiliant -pour eux, même dans la bouche d'un ennemi. Voyez, si les menaces -d'Assur, dans _Sémiramis_, ont rien d'avilissant pour Arsace! Ce -secret de l'art, qui consiste à faire tomber l'odieux du crime sur un -confident, est une des découvertes les plus utiles à la tragédie. -Racine l'a mis le premier en usage dans _Phèdre_. L'auteur de -_Mahomet_ en a profité habilement, quand il s'est servi d'Omar pour -donner à Mahomet l'idée de faire immoler Zopire par Seïde. - -Quoique les anciens aient négligé plus d'une fois de soutenir les -caractères dans toute leur force, ils ne laissaient pas d'en sentir la -nécessité. Lorsqu'ils étaient obligés d'avilir un héros, un dieu ou -une déesse venait partager le crime avec lui, ou même s'en chargeait -entièrement. Les hommes aimaient mieux qu'on leur montrât un dieu -vindicatif, ou une déesse jalouse, qu'un être de leur espèce vil et -dégradé. C'est ainsi que, dans Homère, Minerve, la déesse de la -sagesse, conduit Ulysse et Diomède aux tentes de Rhésus. Elle ne se -montre ni plus juste, ni plus généreuse dans l'_Ajax furieux_, où elle -trompe ce malheureux prince, en feignant de le servir, tandis qu'elle -sert en effet son rival. L'usage que les anciens faisaient, à cet -égard, de leurs divinités, paraît plus condamnable encore que la -manière dont ils s'en servaient pour le dénouement de leurs pièces. - -Il est à peu près reconnu que les modernes sont très-supérieurs aux -anciens dans l'art de tracer les caractères. Je ne doute pas que -ceux-ci n'aient bien peint les moeurs existantes sous leurs yeux. Je -dis seulement que les caractères des bons ouvrages anciens ne sont pas -aussi fortement dessinés que ceux des bons ouvrages modernes. Je crois -pouvoir en assigner plusieurs raisons. Ce n'est que depuis la -renaissance de la philosophie, qu'on a profondément réfléchi sur la -théorie des beaux-arts. Les Grecs paraissent avoir peu médité sur ce -sujet. Dominés par une âme sensible et une imagination ardente, ils se -laissaient entraîner par ces guides qui conduisent rapidement celui -qui marche à leur suite, mais qui quelquefois l'égarent. En effet, le -génie ne préserve pas des écarts du génie. Il a besoin d'être dirigé -par des réflexions qu'il ne fait ordinairement qu'après s'être trompé -plus d'une fois. Plus le goût de la société s'étend, plus les objets -des méditations du philosophe se multiplient. Les idées de la vraie -grandeur et de la vraie vertu deviennent plus justes et plus précises. -La corruption des moeurs qui, selon quelques sages, est le fruit de ce -goût excessif pour la société, est pour le poète une raison de plus de -multiplier les caractères vertueux. On a dit que, plus les moeurs -s'altèrent, plus on devient délicat sur les décences. Par cette -raison, plus les hommes deviennent vicieux, plus ils applaudissent à -la peinture des vertus. Fatigués de voir des âmes communes, des -bassesses, des trahisons, leur coeur se réfugie, pour ainsi dire, dans -ces monumens précieux, où il retrouve quelques traits d'une grandeur -pour laquelle il était né. - -Mais telle est la faiblesse de la nature humaine, même dans ses -vertus, que, pour nous rendre intéressans à nos propres yeux, le poète -a presque toujours besoin de nous embellir. Quel est le terme auquel -il doit s'arrêter? Je crois qu'il peut nous agrandir tant qu'il -voudra, pourvu que l'illusion ne disparaisse point, pourvu que nous -nous reconnaissions encore. L'intérêt cesse avec la vraisemblance; -mais ce qui est vraisemblable pour l'un, ne l'est pas pour l'autre. -Nous jugeons les hommes vertueux, suivant les moyens que nous avons de -les égaler. La décision de ce procès appartient exclusivement au -très-petit nombre d'hommes qui, nés avec un sens droit et une âme -élevée, peuvent trouver l'appréciation vraie de chaque chose, peuvent -dire: ce sentiment est juste et noble; celui-ci est vrai; celui-là est -faux, ou exagéré. L'un doit naître dans un coeur honnête; l'autre -n'existe que dans la tête d'un poète qui s'efforce de créer des -vertus. Croyons qu'il est des hommes dignes de porter un tel jugement. - -Souvent un seul sentiment faux détruit une illusion délicieuse, et la -détruit plus désagréablement qu'une invraisemblance. Qu'une mère, -réduite à la dernière infortune par l'erreur d'un juge, se retire dans -un cloître avec sa fille; qu'elle passe pour la gouvernante de son -enfant; qu'appelée ensuite, par un concours de circonstances, dans la -maison de son juge, elle y vienne avec sa fille; que le fils de ce -juge devienne amoureux de la jeune personne; que la tendre gouvernante -se défie de cet amour, et veille sur sa fille avec toutes les -inquiétudes et toutes les transes de la maternité: voilà ce qui doit -intéresser tous les coeurs. Je veux bien passer au poète la -combinaison d'incidens divers dont il doit résulter de si grands -mouvemens; mais que cette mère dans l'indigence, souffrant dans -elle-même et dans sa fille, refuse la restitution de ses biens, -c'est-à-dire, ne permette pas que son juge s'acquitte d'un devoir -rigoureux, alors je vois un être imaginaire, produit par un auteur -qui, dans ce moment, n'avait pas le sentiment juste des convenances -véritables. - -Une autre raison pour laquelle un auteur doit s'attacher à n'exprimer -que des sentimens vrais, c'est que plusieurs bons esprits ayant vu, -dans la plupart des ouvrages de théâtre, une fausse grandeur, rien de -tout ce vain étalage dramatique dont rien n'est à leur usage; au lieu -qu'un sentiment noble et juste passe rapidement dans une âme bien -faite, qui l'adopte avec avidité. - -Il faut un sens très-exquis pour s'arrêter, à cet égard, dans les -justes bornes; et ce n'est que depuis Racine qu'on les a fixées. -Pompée implore le secours du roi d'Égypte; il a mis en sûreté la -moitié de lui-même; il n'a plus rien à craindre que pour sa vie; il -prévoit le traitement qu'on va lui faire; il s'abandonne à sa destinée -sans se plaindre: voilà un grand homme. Mais il dédaigne de lever les -yeux au ciel, - - De peur que, d'un coup d'oeil, contre une telle offense, - Il ne semble implorer son aide ou sa vengeance: -voilà un capitan impie. Les princesses de Corneille me paraissent -quelquefois avoir, pour la vie, un mépris féroce et peu intéressant. -Iphigénie dit naturellement: - - Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie - Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie, - Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin, - Si près de ma naissance en eût marqué la fin. - -Encore plusieurs gens de goût ont-ils blâmé Racine de n'avoir pas -donné à cette jeune princesse une plus grande frayeur de la mort. -Aménaïde avoue aussi un sentiment semblable: - - Je ne me vante point du fastueux effort - De voir, sans m'alarmer, les apprêts de ma mort: - Je regrette la vie; elle doit m'être chère. - -Puisque les hommes du plus grand courage ne doivent mépriser la vie -que lorsqu'ils ne peuvent la conserver qu'en trahissant leurs devoirs; -à plus forte raison, de jeunes princesses innocentes ne doivent point -la quitter sans regret, quoique prêtes à la sacrifier, si leur devoir -l'exige. - -Mais, s'il est vrai qu'il n'y a point de grandes actions dont -l'humanité ne soit capable, il est impossible que toutes les vertus se -réunissent sur un seul être. Les poètes tragiques ont su éviter ce -défaut, dans lequel sont tombés plusieurs romanciers excellens. -Ceux-ci ont d'avance affaibli l'intérêt qu'il font naître dans la -suite: c'est ce qu'a fait l'auteur de _Grandisson_, en prenant soin -d'accumuler sur son héros toutes les vertus et tous les avantages que -la nature et la fortune n'ont jamais réunis dans un seul homme. - -Quelques auteurs célèbres, las de voir, dans la plupart des -caractères, une empreinte romanesque, se sont avisés d'avilir tout à -coup un personnage qu'ils avaient rendu intéressant par la réunion des -sentimens les plus délicats. Ils se fondent sur ce que nul n'est -parfait dans la nature, et qu'il faut, en présentant aux lecteurs de -grands écarts ainsi que de grandes vertus, lui persuader qu'il ne lit -point un roman. On répond que l'art consiste à obtenir cet effet, sans -employer de pareils moyens. Un grand intérêt pris fortement dans nos -moeurs véritables, quelques taches volontairement répandues dans les -caractères principaux, quelques circonstances communes dans les -événemens, soutiendront parfaitement l'illusion. Le poète et le -romancier doivent imiter, en ce point, l'artifice de ces menteurs -adroits, qui assurent la croyance à leurs récits, en y mêlant des -détails frivoles. Au reste, le peu d'effet qu'ont produit ces ressorts -dans des mains habiles et vigoureuses, empêchera, sans doute, que des -mains plus faibles osent jamais essayer de s'en servir. - -Si l'idée de grandeur que nous attachons à notre nature, est une -source d'intérêt, le sentiment de notre faiblesse contre certains -coups de la fortune, le besoin d'appui et de consolation en ouvrent -une autre non moins abondante; et souvent ces deux sensations se -réunissent. La simple vue d'une action de générosité nous transporte. -En sommes-nous les objets? Elle arrache de nos yeux des larmes de -reconnaissance et d'admiration. Quand nous avons le bonheur de la -faire nous-mêmes, elle excite dans nous un doux tressaillement qui, se -confondant par degrés avec le calme d'une joie pure et concentrée, -forme la jouissance la plus voluptueuse que la nature ait accordée à -l'homme. Oreste et Pylade se disputant l'honneur de mourir l'un pour -l'autre, que de sentimens délicieux s'élèvent à la fois dans votre -âme! Vous jouissez de la générosité de Pylade; il vous semble que vous -l'imiteriez: l'infortune d'Oreste vous attache et vous attendrit. Une -identification qui, pour être rapide, n'en est pas moins réelle, nous -transforme dans l'homme que l'infortune accable, et dans l'ami -généreux qui veut mourir pour lui. Nous jouissons des deux sentimens -qui nous sont les plus chers: du sentiment de notre grandeur qui nous -flatte, et de celui de notre faiblesse qu'on soulage. - -Ce serait peut-être ici la place d'examiner pourquoi les grands crimes -ne sont intéressans au théâtre, que quand ils sont commis par des -hommes à peu près vertueux. Si OEdipe était un scélérat, il ne serait -que révoltant. Qu'un monstre, pour remplir une vengeance méditée -depuis plus de vingt ans, fasse boire à un malheureux père le sang de -son fils, c'est une horreur qui n'est point intéressante. On répond -que l'intérêt porte sur Thyeste. J'insiste, et je dis que Thyeste -n'inspire point un intérêt déchirant, tel qu'on devait l'attendre -d'une pareille situation, si elle eût été adoucie. On a seulement pour -lui cette pitié qu'on accorde à tous les malheureux. Un écrivain -célèbre, dans une lettre éloquente contre les spectacles, fait un -grand mérite à l'auteur d'_Atrée_ d'avoir intéressé tous les -spectateurs pour la simple humanité. Ce point de vue, sans doute, est -philosophique: mais qu'on examine s'il en fallait faire un mérite à -l'auteur. Thyeste est jeté par la tempête dans un port soumis au cruel -Atrée. Il faut échapper à sa vengeance; il cache sa qualité de prince: -quoiqu'il fasse, il faut bien qu'il reste homme; il ne peut renoncer à -ce titre. Il est évident que la force du sujet a tout fait, et qu'il -n'y a point un si grand mérite dans cette disposition, qui d'ailleurs -appartient tout à fait à Sénèque. Mais qu'un amant sensible et -généreux tue sa maîtresse vertueuse, et qu'il croit infidèle; -qu'Oreste, que Ninias massacrent leur coupable mère avec le projet de -ne jamais cesser de la respecter: voilà un genre de tragédie qui aura -toujours des droits sur tous les hommes. L'événement tragique est le -même, sans qu'il soit besoin d'offrir des monstres aux yeux des -spectateurs. L'erreur commet le crime, l'homme reste vertueux: l'effet -théâtral n'y perd rien. - -Le dogme de la fatalité, répandu chez les anciens, les amena par -degrés à concevoir ainsi la tragédie. D'abord, le besoin que les -hommes ont d'être ébranlés fortement, fit qu'on se contenta d'une -émotion vive, de quelque manière qu'elle fut produite: Oreste, -tourmenté par les furies; Prométhée attaché sur le Caucase, tandis que -des vautours lui déchiraient le coeur: ces affreux spectacles -suffirent. Ensuite, on s'efforça de rendre intéressant le héros du -poème: le poète ménage tellement son action qu'on ne pouvait imputer -les crimes de son héros qu'à une fatalité tyrannique; c'est ce qui -rend OEdipe et Phèdre si attachans. Depuis, Corneille, aidé de Guillen -de Castro et de son génie, inventa la tragédie fondée sur les -passions. Enfin, on est revenu depuis à un genre de tragédie fondé en -même temps sur les passions et sur cette dépendance où nous sommes -d'une cause supérieure: telle est _Sémiramis_, et telles sont les -pièces dont les sujets sont tirés du théâtre des Grecs. Quelque -admiration que j'aie pour ce genre, dans lequel on peut offrir aux -hommes de grandes leçons et de grands tableaux, j'avoue que je lui -préfère la tragédie qui fait couler des larmes de pur attendrissement; -telles sont _Andromaque_, _Zaïre_, _Alzire_, etc. - -Les différens peuples policés ont suivi des procédés différens dans -l'imitation de la nature. Les Grecs ont prodigué les grands traits, -mais s'en sont souvent permis plusieurs qui avilissaient leurs héros. -Ce défaut venait de ce que, dans ces siècles héroïques et grossiers, -on n'avait point fixé les véritables notions des vertus morales. Les -Romains, nés moins heureusement, mais ayant plus d'idées sur les -décences, tracèrent des caractères moins forts, mais plus soutenus. -Les deux ou trois siècles qui précédèrent la renaissance des lettres, -doivent être comptés pour rien. Une imitation servile des anciens, -tant Grecs que Romains, tint lieu de tout mérite dans l'Europe -littéraire. Les Anglais, les Italiens et les Français prirent des -routes différentes. Les deux premiers de ces peuples, surtout les -Anglais, se piquèrent d'imiter la nature avec une vérité souvent -grossière et rebutante. La preuve qu'ils n'étaient point dirigés, dans -cette marche, par le désir d'opérer une illusion parfaite, mais -seulement par une rusticité qui n'est point incompatible avec les -élans du génie, c'est qu'en même temps qu'ils copiaient la nature -commune, ils choquaient toutes les vraisemblances, en resserrant dans -l'espace d'un jour des événemens qui avaient rempli trente années. Les -Italiens imitèrent la nature dans ces détails moins odieux, mais peu -intéressans. Dans la _Mérope_ de Maffei, le vieillard qui vient -chercher le jeune Egiste, se permet de parler beaucoup, et de dire -plusieurs choses inutiles à l'action. Blâmez, en Italie, cette -absurdité; on vous répondra: Telle est la nature. En France, nous -pensons qu'il pourrait exister un vieillard qui, ayant élevé le fils -de son roi, et l'ayant laissé échapper de ses bras, viendrait le -réclamer sans bavardage. - -Combien cette imitation servile de la nature est peu intéressante! Dès -lors, le goût, ce conducteur du génie, est banni de l'empire des arts; -dès lors, plus de nécessité de porter du choix dans les parties, pour -en former un ensemble intéressant: une vérité, souvent désagréable, -tiendra lieu de mérite. Plus de ces nuances, de ces adoucissemens que -la perfection du goût a introduits dans le langage, dans la peinture -des passions, et dont Racine a le premier donné l'idée. Si vous -peignez les anciens exactement tels qu'ils sont, vous présentez le -tableau de moeurs grossières à des hommes dont les moeurs se sont -épurées par le temps; vous rappelez à un nouveau noble le souvenir de -sa roture. - -Exiger toujours cette froide ressemblance, c'est refuser d'accéder au -traité secret, mais réel, en vertu duquel l'artiste dit au public: -Admettez telle et telle supposition, et je m'engage à affecter votre -âme de telle et telle manière. Ces conventions étant au théâtre en -plus grand nombre que partout ailleurs, vous proscrirez toute -représentation dramatique; la tragédie en musique vous deviendra tout -à fait insupportable; vous n'aurez guère plus d'indulgence pour la -tragédie parlée; vous demanderez pourquoi Pulcherie insulte Phocas en -vers alexandrins, et la perfection même de l'art va devenir un défaut -pour vous. Dans un chef-d'oeuvre où de grands événemens sont -représentés et réunis d'une manière attachante, vous serez en droit de -remarquer que la nature ne place pas ainsi, l'un auprès de l'autre, -plusieurs événemens extraordinaires. Si vous continuez à vous tenir -rigueur, vous demanderez pourquoi César parle français; vous serez le -plus cruel ennemi de vos plaisirs: vous aurez vu _Mérope_, et n'aurez -pas pleuré. - -Voulez-vous voir combien la nature a besoin d'être embellie? Jetez les -yeux sur la pastorale. Il est à croire que les guerres civiles -d'Auguste et d'Antoine, les troubles de l'Italie dans le siècle du -Guarini et du Tasse, l'abrutissement où les paysans ont toujours été -plongés en France, n'ont pas permis que la patrie des Tityres, des -Amyntes, des Tyrcis, des Céladons, ait été le séjour du parfait -bonheur. Toutefois, nous sentons que les habitans de la campagne, -libres des travaux trop pénibles de leur état, abandonnés à la -simplicité de leurs goûts, seraient plus près du bonheur que nous ne -le sommes dans nos villes, où toutes les passions exaltées au plus -haut degré se livrent sans cesse, dans notre âme, un combat qui -l'accable et qui la déchire. Le poète, traçant à notre imagination le -tableau des plaisirs champêtres, fait pour nous les frais d'une -agréable maison de campagne, où nous pourrons nous retirer quand nous -serons fatigués des plaisirs bruyans de la ville. Qu'il prenne garde -seulement de détruire le prestige, en donnant à ses personnages des -sentimens ou des idées étrangers à leur état; mais qu'il ne craigne -pas de me les montrer plus aimables qu'ils ne le sont en effet. Ses -bergers sont-ils de beaux esprits? je ne suis point à la campagne, ni -Fontenelle non plus: sont-ils grossiers? je m'y déplais, fût-ce avec -Théocrite. - -Un philosophe a dit que, hors Dieu, rien n'est beau, dans la nature, -que ce qui n'existe pas. On ne peut pas condamner plus fortement la -représentation de la nature commune. Parmi nous, quelques auteurs, -prenant pour guide cette philosophie froide et fausse qui, pour mieux -mesurer le champ des beaux-arts, commence par en arracher les fleurs -et les fruits, ont cru, comme nos voisins, qu'il fallait réduire les -arts à cette vérité rigoureuse qui fait de la ressemblance la chose -même qu'on a voulu imiter. Si l'artiste, qui cherche à la peindre, se -propose de tromper tout à fait le spectateur, il méconnaît l'objet de -son art. Il faut donner à l'âme le plaisir de s'exercer; et les -copistes, en quelque genre que ce soit, ne donnent jamais ce plaisir. -Ce tableau du Poussin me saisit d'admiration: toutefois l'illusion -n'opère pas sur moi, au point de me faire adresser la parole aux êtres -qui paraissent animés sur la toile; ce n'est pas même ce plaisir que -je cherche. Cette statue dont j'admire la beauté, essayez de la -peindre des véritables couleurs de la nature, que la carnation soit -exactement semblable à celle d'un homme, assurez l'effet du prestige -en le couvrant d'habits semblables aux nôtres: mon plaisir est -évanoui; une ridicule surprise prend la place de l'admiration; je vois -qu'on a voulu créer un homme, et qu'on n'a pas réussi. Je me demande -pourquoi cette figure ressemble à un homme, et n'en est point un. Je -souhaite avec Pigmalion que la statue soit animée; je sens -l'insuffisance de l'artiste: elle me rappelle la mienne; et c'est -cette idée qu'il doit toujours écarter. Il est à croire que le -sentiment de la difficulté vaincue est un charme secret et toujours -agissant, qui se mêle au plaisir que nous éprouvons à la vue d'une -belle imitation de la nature. - -D'après ces considérations, on est en état de décider si la -philosophie peut faire autant de tort à la poésie, que le prétendent -la plupart des gens de lettres. Il est vrai que quelques écrivains en -ont abusé, en la faisant dégénérer en une vaine métaphysique. Mais -observez les avantages qu'elle peut produire en éclairant la marche -d'un talent véritable. Un auteur célèbre a dit que tout ouvrage -dramatique est une expérience faite sur le coeur humain. C'est le -philosophe qui la dirige; le poète ne fait que passionner le langage -de ses acteurs. L'un place le modèle, l'autre dessine avec feu. Je -sais que le génie peint à grandes touches et dédaigne les nuances; -mais je ne puis croire qu'il soit toujours emporté par une impulsion -violente: il peut laisser échapper subitement un morceau plein de -sensibilité; il peut même concevoir un plan rempli de chaleur; mais il -a besoin de la méditation pour présider à l'ordonnance des parties, et -les diriger à un but moral; il a pu fournir à Molière l'idée de la -cassette; mais il a été secondé par de profondes réflexions, lorsqu'il -a compromis un père avare usurier, avec un fils libertin qui emprunte -à un intérêt ruineux. Je vois le doigt de la philosophie empreint sur -chaque vers du _Tartuffe_ et du _Misantrope_. Ne croyons pas que cette -habitude de réfléchir puisse jamais refroidir un poète. Elle trace au -contraire, dans son imagination, l'image d'un beau idéal qui le dirige -à son insu, même dans la chaleur de sa composition. Un philosophe -pourrait donc composer un nouvel _Art poétique_, dans lequel il -remonterait aux sources de l'intérêt et du comique, où il -approfondirait l'art de tracer les caractères, où il ferait voir les -progrès que cet art a faits, et où il pourrait donner la solution de -plusieurs problèmes littéraires. On peut assurer à celui qui -exécuterait cet ouvrage, un très-grand succès, dont l'auteur ne serait -jamais témoin. Mais s'il se trouvait un homme digne de l'entreprendre, -il est à croire que cette dernière réflexion ne serait point capable -de l'arrêter. - -FIN DE LA DISSERTATION SUR L'IMITATION DE LA NATURE. - - - - -DIALOGUE - -ENTRE - -SAINT-RÉAL, ÉPICURE, SÉNÈQUE, JULIEN ET LOUIS-LE-GRAND. - - -ÉPICURE. - -Je sors d'une illustre assemblée des morts, où l'on m'a parlé du -dessein que vous aviez eu de donner un ouvrage sur la bizarrerie de -quelques réputations anciennes et modernes. J'aurais pu vous fournir -un exemple... - -SAINT-RÉAL. - -Ces exemples sont innombrables. Combien cette journée m'en a-t-elle -offert! Tantôt, c'est un aumônier qui m'apprend qu'on lui doit le -succès d'un siége qui immortalise tel général; tantôt, c'est un poète -qui me prie de revendiquer pour lui une comédie, qu'il a cédée pour -quatre louis à un comédien. C'est un auteur inconnu du troisième -siècle, qui se plaint que quelques écrivains modernes se font un nom à -ses dépens, en s'appropriant et en développant ses idées. Je viens -d'entendre un maréchal de France, revenu des vanités du siècle, qui -s'avoue redevable du bâton à un mouvement savant d'un officier -subalterne qui ne put obtenir la croix de Saint-Louis. - -ÉPICURE. - -Je n'ose me comparer, beaucoup moins me préférer à personne; mais -j'espère que vous ne me confondrez point avec ces morts, dont la -réputation est moins bizarre que la mienne. Épicure doit croire... - -SAINT-RÉAL. - -Quoi! vous êtes ce philosophe sévère, sage adorateur d'un dieu dont le -nom est le mot de ralliement pour les voluptueux et les esprits forts! - -ÉPICURE. - -Oui, c'est moi-même. Je suis né dans un petit bourg de l'Attique. Je -fis quelque séjour dans Athènes, où je fus absolument inconnu. Je -m'aperçus que les richesses étaient le fléau de la plupart de ceux qui -les possédaient, grâce à leur imprudence; que quelques-uns devaient -dire: j'ai des richesses, comme on dit: j'ai la fièvre, j'ai la -colique; je conçus que le seul moyen d'être heureux, était de se -conformer à la nature; je me retirai dans mon petit bourg. J'y vivais -de pain et d'eau; je jouissais de la santé, de l'égalité d'esprit, de -la tranquillité d'âme. J'allai à Athènes remercier Jupiter de m'avoir -conduit au bonheur par une route si simple. Il plut à un citoyen de -s'étonner de me voir dans le temple, et me voilà devenu le patron de -l'impiété. Je retournai dans ma retraite, bien résolu de cacher ma -vie: c'était mon principal axiôme. Ma morale était celle d'Épictète, -si ce n'est que j'avais le ridicule de prétendre qu'il vaut mieux -jouir d'une santé parfaite, que d'être tourmenté des douleurs de la -gravelle. Je n'avais qu'un disciple, nommé Métrodore, à qui je -reprochais sa somptuosité, parce qu'il dépensait un sou et demi par -jour; je lui écrivais: _Non toto asse quotidiè vivo_ (ma dépense ne se -monte pas à un sou par jour). Nous étions heureux, et nous disions que -nous avions trouvé la volupté. Je mourus, sans que personne se doutât -que j'eusse vécu: mon disciple fit part aux siens de quelques-unes de -mes lettres, où je prêchais la volupté, c'est-à dire, la sobriété et -le désintéressement. D'après mes idées, les fermiers de la république -donnèrent aux Laïs et aux Phrynés des soupés où ils dépensaient -vingt-cinq mines: ils dirent qu'ils étaient épicuriens, et on les -crut. - -SAINT-RÉAL. - -J'ai souvent déploré l'injustice du sort à votre égard: j'avais -quelques matériaux; je me proposais de donner un précis de votre -doctrine, de votre morale et de vos écrits. Mais qu'auriez-vous pu y -gagner? J'aurais, tout au plus, réhabilité votre réputation dans -l'esprit de quelques hommes sensés; mais le vulgaire sera toujours -pour vous le vulgaire. Le poids de vingt siècles pèsera éternellement -sur votre renommée; et, quoique votre morale soit aussi pure que -sensée, on dira toujours le _poison d'Épicure_... Mais quel est celui -qui vient troubler une conversation si intéressante? - -ÉPICURE. - -C'est un philosophe qui a, presque autant que moi, à se plaindre de la -renommée. C'est un des plus fermes appuis du portique, un sage qui m'a -rendu justice en rapprochant ma doctrine de celle de Zénon, et dont le -suffrage n'a pas beaucoup influé sur l'idée qu'on a conçue de moi: -c'est Sénèque. - -SÉNÈQUE. - -Oui, c'est moi, qui ai été le collègue de Burrhus dans l'éducation du -fils d'Énobardus; c'est moi qu'on a accusé, sans aucun fondement, -d'avoir souillé la couche de mon maître et de mon bienfaiteur. On m'a -soupçonné d'avarice, parce que la fastueuse reconnaissance de mon -disciple m'environna de richesses qui n'approchèrent jamais de mon -coeur. Je fus quelque temps gouverneur de la Bretagne, où j'arrêtai -les brigandages de mes subalternes dans l'administration des deniers -publics: on me supposa des raisons qui n'avaient rien de commun avec -l'intérêt de l'état. Quelques beaux esprits dirent que j'écrivais, sur -une table d'or, mes invectives contre les richesses; mes ennemis -agréèrent cette idée. La vérité est pourtant que je vivais, comme les -poètes du temps, c'est-à-dire, que je passais la journée dans mon lit -à lire et à composer, et en me contentant d'un peu de pain et d'eau. -On sait que j'ai refusé le trône, où les voeux de tout l'empire -m'appelaient, refus que ma mort a suivi de près: Cependant ma -réputation de philosophe est fort équivoque, et celle d'homme de -lettres n'est pas infiniment respectée. - -SAINT-RÉAL. - -J'avais déjà vu l'absurdité de ces accusations; et Sénèque aurait -joué, dans l'ouvrage que je méditais, un rôle intéressant. Vos écrits -sont votre éloge, et vous vous y êtes peint sans vous flatter. Vos -lettres sont un cours complet de morale stoïcienne, où l'homme, -l'orateur et le philosophe sont réunis. Quoiqu'en disent vos ennemis, -votre philosophie ne s'est pas répandue en paroles; elle a passé dans -vos actions. On croirait que vous fûtes insensible à votre exil, si le -_Traité de la Consolation_, adressé à votre mère, ne prouvait que vous -eûtes besoin de votre philosophie pour supporter son absence. Vous -prouvâtes que la plupart des malheurs ne sont guère qu'une nécessité -de faire plus d'usage de sa raison que n'en font les autres hommes. -Votre ouvrage est animé de la double chaleur de l'imagination et du -sentiment. L'île de Corse attendait un exilé, et ce triste séjour vit -un contemplateur de la nature. Vous tournâtes autour de plusieurs -vérités, et vous connûtes l'équilibre des liqueurs. Malgré vos vertus -et vos talens, vous passez pour un philosophe dont la conduite et les -principes sont peu conséquens, pour un physicien médiocre; et quelques -littérateurs vous ont traité comme un académicien de province de -mauvais goût. - -_SÉNÈQUE._ - -Avoir et n'avoir point de réputation, est une chose bien indifférente; -mais en avoir une mauvaise, est un malheur que j'avais tâché d'éviter. - -_SAINT-RÉAL._ - -Voici, ce me semble, la cause de l'injustice de votre siècle et de la -postérité: trop d'emphase dans votre morale, trop de faste (pardonnez, -je parle à un philosophe), trop d'apprêt dans votre éloquence, trop de -mépris pour les hommes, ont révolté quelques-uns de vos contemporains. -Vous ne les avez pas assez intéressés à dire de vous: Sénèque est un -grand homme. Ils ont cherché, dans vos vertus, les semences des vices -opposés: cette ressource est précieuse et nécessaire à la plupart des -hommes. Mais vous eûtes des admirateurs, quoique vous vécussiez sous -Néron; Rome recueillit et adora vos dernières paroles; et les sages de -tous les siècles vous regarderont comme un vrai philosophe, comme un -homme éloquent, dont l'âme fut sensible, l'esprit vaste et étendu, et -dont les écrits nous offrent une forêt immense d'arbres élevés, où -aucun n'est remarquable, parce qu'ils sont tous d'une égale hauteur. - -SÉNÈQUE. - -Cette réputation est plus que suffisante; il y a long-temps que -j'écrivais à mon ami Lucilius, d'après Épicure: _Satis magnum alter -alteri theatrum sumus_ (nous sommes l'un pour l'autre un théâtre assez -étendu). Mais j'aperçois une ombre qui m'est tout-à fait inconnue; -elle, vient, sans doute, pour le même sujet qui nous amène. Ah! je la -reconnais: c'est Julien le Philosophe. - -SAINT-RÉAL. - -Qui? Julien le Philosophe! N'enseigna-t-il pas la grammaire à -Alexandrie? - -SÉNÈQUE. - -Non; c'est Julien que, parmi vous autres modernes, on appelle -vulgairement Julien l'Apostat. - -SAINT-RÉAL. - -Ce fut un philosophe, sans doute; mais j'ignorais qu'il en portât le -nom. - -JULIEN. - -Je supporterais patiemment le nom d'Apostat, si, dans l'esprit de la -plupart des hommes, il n'emportait l'idée d'apostat de toutes les -vertus. L'on sait que je ne fus pas insensible à la gloire: c'est la -dernière passion du sage; c'est la chemise de l'âme, m'a dit tout à -l'heure un philosophe aimable, né parmi mes chers Gaulois. - -SAINT-RÉAL. - -Ah! je reconnais Montaigne. - -JULIEN. - -Je me flatte que ce n'est point sous ce nom odieux, que vous m'eussiez -fait connaître, si j'avais eu quelque place dans votre ouvrage. On me -força d'embrasser la religion de mes persécuteurs; et j'abjurai, dès -que je fus le maître, une religion que j'ai eu le malheur de ne pas -croire. Voici ma vie: Je fus gouverneur des Gaules, où je fus adoré -des peuples. Les Gaulois m'aidèrent à chasser les Germains des terres -de l'empire. Je les vainquis dans une grande bataille; je fis beaucoup -de prisonniers, et je ne traitai point les vaincus comme fit, avant -moi, votre grand Constantin: je ne les fis point égorger dans le -cirque. Devenu empereur, je tâchai de régner comme eût fait Platon. Il -fallut faire la guerre aux Perses; je passai par Antioche: ce vil -peuple me prodigua les insultes et les railleries; je voulus croire -que Julien seul était offensé, et non l'empereur; je ne punis point -mes sujets, comme fit, après moi, votre grand Théodose; je ne les fis -pas égorger dans le cirque. Je fus blessé à mort dans une action, et -l'on me prête un discours dont rougiraient l'imbécile Caligula et le -gladiateur Commode. - -SAINT-RÉAL. - -Vous devez vous consoler que mon projet n'ait pas eu lieu: une main -habile a tracé votre portrait; il me semble bien saisi. On vous rend -justice; on répand, sur votre héroïsme philosophique, un soupçon de -singularité, dont vous parûtes n'avoir pas été toujours exempt; si la -postérité eût eu quelque égard pour mon suffrage, vous porteriez -désormais, sur la terre, le nom dont on vous honore ici; et, pour vous -le donner, je l'eusse ôté à un de vos successeurs nommé -Léon-le-Philosophe, prince estimable, à la vérité, mais qui fut un -dialecticien et non pas un sage. Montrez-vous tout à fait digne de ce -dernier titre, en méprisant le nom d'Apostat, qui pourra bien vous -rester, parce qu'on ne renonce pas aisément aux anciennes habitudes. - -Voici une ombre que je n'ai point encore vue dans ces lieux, et je lis -dans vos yeux que personne de vous ne la connaît. - -LOUIS-LE-GRAND. - -Oui, Louis-le-Grand est ignoré dans ces lieux, et son titre ne le -garantit pas d'une éternelle obscurité. - -SAINT-RÉAL. - -Louis-le-Grand ignoré! Ce roi qui fut son propre ouvrage! ce roi qui -écrivait au comte d'Estrades, du vivant même de Mazarin: _Ecrivez-moi -sous l'adresse de Lionne, je veux tout faire par moi-même_; qui, le -premier, montra à l'Europe des armées innombrables; qui créa, en deux -ans, une flotte de cent vaisseaux; qui soutint la guerre contre toute -l'Europe; qui fit fleurir les arts et le commerce; qui pensionna -tous les savans, excepté moi pourtant; ce roi, enfin, qui fut grand -par la guerre, par la paix, par le bonheur et par l'adversité. - -LOUIS-LE-GRAND. - -Je n'ai point écrit au comte d'Estrades; je n'ai point couvert la mer -de vaisseaux; je n'ai point soutenu la guerre contre toute l'Europe; -je l'ai faite, malgré moi, à quelques voisins ambitieux; j'ai conçu, -malgré l'ignorance de mon siècle, qu'il y avait quelque grandeur à -encourager les arts; j'ai fait des pensions à quelques professeurs de -grec et de latin; j'ai fait le bonheur de mes peuples: je suis -Louis-le-Grand, roi de Hongrie et de Pologne. - -SAINT-RÉAL. - -Je l'avoue, à ma honte: votre nom n'était pas présent à mon -esprit. Votre récit me le rappelle: vous viviez à la fin du -quatorzième siècle. - -LOUIS-LE-GRAND. - -Il m'honora du nom de grand. Plusieurs hommes respectables sont -ignorés; mais la renommée ne leur avait point accordé un surnom -capable de les arracher à l'oubli; il n'appartenait qu'à moi d'être -appelle grand, et d'être inconnu. - -SAINT-RÉAL. - -Vous avez mérité votre nom. Votre mémoire a pu être célèbre quelque -temps après votre mort; mais les siècles suivans n'ont pas regardé -votre siècle comme dépositaire de la grandeur. Peut-être les hommes -parviendront-ils à se faire une autre idée de la gloire; et, dans ce -cas, combien de héros dégradés! L'injustice des hommes les confrontera -avec des préjugés contraires à ceux d'après lesquels ils ont vécu. -Tel est le sort des héros de la gloire: son théâtre est immense et -fragile; le théâtre de la vertu est borné, mais inébranlable. - -Je parle à des philosophes et à des rois. Vous connaissez le néant des -idées et des grandeurs humaines. Mon dessein fut de juger les -réputations et le hasard qui y préside. Quelle a été la bizarrerie de -la mienne! mes ouvrages furent estimés: ma personne fut inconnue. Je -vécus pauvre, sous un grand prince ami des arts. On ignore mon -véritable nom, l'âge, le temps et le lieu où j'ai terminé ma destinée. -Mais quelle foule d'ombres accourt vers nous! Retirons-nous à l'écart, -et sauvons nos réflexions de leur importunité. - -FIN DU DIALOGUE. - - - - -QUESTION. - - SI, DANS UNE SOCIÉTÉ, UN HOMME DOIT OU PEUT LAISSER PRENDRE SUR - LUI CES DROITS QUI SOUVENT HUMILIENT L'AMOUR-PROPRE? - - -Cette question est plus difficile à résoudre qu'elle ne le paraît -d'abord. Ceux qui sont pour l'affirmative, prétendent que l'amitié -véritable est un contrat par lequel chacune des parties consacre à -l'autre toute son existence. Ils disent que, si l'amitié ne laisse pas -le droit de donner des secours à son ami, ou d'en recevoir, elle est -une chimère ridicule; que son principal bonheur consiste à lever ou -déchirer ce voile de décence que les hommes ont jeté sur leurs -besoins, pour se dispenser de se secourir, en continuant de se -prodiguer les marques de l'affection la plus vive; que c'est celui qui -donne, qui est honoré et obligé, etc. Ceux qui sont pour la négative, -me paraissent appuyer leur opinion par des raisons plus solides. Ils -disent que l'amitié, étant une union pure des âmes, ne doit pas se -laisser soupçonner d'un autre motif. On peut appliquer cette réflexion -à l'amour même. En tout état de cause, on fait toujours très-bien de -ne donner, que le moins qu'on peut, atteinte à cette règle. Celui qui -reçoit, n'accepte sûrement que parce qu'il respecte l'âme de celui -qui donne: mais d'où sait-il que cette âme ne se dégradera point? et -alors quel désespoir de lui avoir obligation! d'où sait-il que cette -âme, en supposant qu'elle reste noble, ne cessera point de l'aimer, -voudra bien ne jamais se prévaloir de ses avantages? Quelle âme il -faut avoir pour laisser à celle d'une autre la liberté de tous ses -mouvemens, tandis que je pourrais les contraindre et les diriger vers -mon bonheur apparent! Ce sacrifice continuel de mon intérêt est -peut-être plus difficile que le sacrifice momentané de ma personne; et -le bienfaiteur qui en est capable, a nécessairement l'avantage sur -celui qu'il a obligé, en leur supposant d'ailleurs une égale élévation -dans le caractère. Or, j'ai peine à croire que l'homme puisse -supporter l'idée de la supériorité d'une âme sur la sienne. J'en juge -par la peine avec laquelle les âmes les plus fortes voient une -supériorité fondée sur des choses moins essentielles. Il suit, au -moins, de tout ceci que, dès que je reçois un bienfait, je m'engage, -pour mon bienfaiteur, qu'il sera toujours vertueux; qu'il n'aura -jamais tort avec moi; qu'il ne cessera point de m'aimer, ni moi de lui -être attaché. Si les deux premières de ces conditions n'ont pas lieu, -c'est au bienfaiteur à rougir; mais celui qui a reçu le bienfait, doit -pleurer. - -FIN DE LA QUESTION. - - - - -PETITS - -DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. - - DIALOGUE Ier.--_A._ Comment avez-vous fait - pour n'être plus sensible? - _B._ Cela s'est fait par degrés. - _A._ Comment? - _B._ Dieu m'a fait la grâce de n'être plus aimable; - je m'en suis apperçu, et le reste a été tout - seul. - - DIAL. II.--_A._ Vous ne voyez plus M.....? - _B._ Non, il n'est plus possible. - _A._ Comment? - _B._ Je l'ai vu, tant qu'il n'était que de mauvaises - moeurs; mais, depuis qu'il est de mauvaise compagnie, - il n'y a pas moyen. - - DIAL. III.--_A._ Je suis brouillé avec elle. - _B._ Pourquoi? - _A._ J'en ai dit du mal. - _B._ Je me charge de vous raccommoder: quel - mal en avez-vous dit? - _A._ Qu'elle est coquette. - _B._ Je vous réconcilie. - _A._ Quelle n'est pas belle. - _B._ Je ne m'en mêle plus. - - DIAL. IV.--_A._ Croiriez-vous que j'ai vu madame - de..... pleurer son ami, en présence de quinze personnes? - _B._ Quand je vous disois que c'étoit une femme - qui réussirait à tout ce qu'elle voudroit entreprendre! - - DIAL. V.--_A._ Vous marierez-vous? - _B._ Non. - _A._ Pourquoi? - _B._ Parce que je serais chagrin. - _A._ Pourquoi? - _B._ Parce que je serais jaloux. - _A._ Et pourquoi seriez-vous jaloux? - _B._ Parce que je serais cocu. - _A._ Qui vous a dit que vous seriez cocu? - _B._ Je serais cocu, parce que je le mériterais. - _A._ Et pourquoi le mériteriez-vous? - _B._ Parce que je me serais marié. - - DIAL. VI.--_Le Cuisinier._ Je n'ai pu acheter ce - saumon. - _Le Docteur en Sorbonne._ Pourquoi? - _Le C._ Un conseiller le marchandait. - _Le D._ Prends ces cent écus; et va m'acheter le - saumon et le conseiller. - - DIAL. VII.--_A._ Vous êtes bien au fait des intrigues - de nos ministres? - _B._ C'est que j'ai vécu avec eux. - _A._ Vous vous en êtes bien trouvé, j'espère? - _B._ Point du tout. Ce sont des joueurs qui m'ont - montré leurs cartes, qui ont même, en ma présence, - regardé dans le talon; mais qui n'ont point - partagé avec moi les profits du gain de la partie. - - DIAL. VIII.--_Le Vieillard._ Vous êtes misantrope - de bien bonne heure. Quel âge avez-vous? - _Le Jeune Homme._ Vingt-cinq ans. - _Le V._ Comptez-vous vivre plus de cent ans? - _Le J. H._ Pas tout à fait. - _Le V._ Croyez-vous que les hommes seront corrigés - dans soixante-quinze ans? - _Le J. H._ Cela serait absurde à croire. - _Le V._ Il faut que vous le pensiez pourtant, - puisque vous vous emportez contre leurs vices.... - Encore cela ne serait-il pas raisonnable, quand - ils seraient corrigés d'ici à soixante-quinze ans; - car il ne vous resterait plus de temps pour jouir - de la réforme que vous auriez opérée. - _Le J. H._ Votre remarque mérite quelque considération: - j'y penserai. - - DIAL. IX.--_A._ Il a cherché à vous humilier. - _B._ Celui qui ne peut être honoré que par lui-même, - n'est guère humilié par personne. - - DIAL. X.--_A._ La femme qu'on me propose - n'est pas riche. - _B._ Vous l'êtes. - _A._ Je veux une femme qui le soit. Il faut bien - s'assortir. - - DIAL. XI.--_A._ Je l'ai aimée à la folie; j'ai cru - que j'en mourrais de chagrin. - _B._ Mourir de chagrin! mais vous l'avez eue? - _A._ Oui. - _B._ Elle vous aimait? - _A._ A la fureur! et elle a pensé en mourir - aussi. - _B._ Eh bien! comment donc pouviez-vous mourir - de chagrin? - _A._ Elle voulait que je l'épousasse. - _B._ Eh bien! une jeune femme, belle et riche - qui vous aimait, dont vous étiez fou! - _A._ Cela est vrai; mais épouser, épouser! Dieu - merci, j'en suis quitte à bon marché. - - DIAL. XII.--_A._ La place est honnête. - _B._ Vous voulez dire lucrative. - _A._ Honnête ou lucratif, c'est tout un. - - DIAL. XIII.--_A._ Ces deux femmes sont fort - amies, je crois. - _B._ Amies! là..... vraiment? - _A._ Je le crois, vous dis-je; elles passent leur - vie ensemble: au surplus, je ne vis pas assez dans - leur société, pour savoir si elles s'aiment ou se - haïssent. - - DIAL. XIV.--_A._ M. de R........ parle mal de vous. - _B._ Dieu a mis le contrepoison de ce qu'il peut - dire, dans l'opinion qu'on a de ce qu'il peut - faire. - - DIAL. XV.--_A._ Vous connaissez M. le comte - de.......; est-il aimable? - _B._ Non. C'est un homme plein de noblesse, - d'élévation, d'esprit, de connaissance: voilà tout. - - DIAL. XVI.--_A._ Je lui ferais du mal volontiers. - _B._ Mais il ne vous en a jamais fait. - _A._ Il faut bien que quelqu'un commence. - - DIAL. XVII.--_Damon._ Clitandre est plus jeune - que son âge. Il est trop exalté. Les maux publics, - les torts de la société, tout l'irrite et le révolte. - _Célimène._ Oh! il est jeune encore, mais il a - un bon esprit; il finira par se faire vingt mille - livres de rente, et prendre son parti sur tout le - reste. - - DIAL. XVIII.--_A._ Il paraît que tout le mal dit - par vous sur madame de....... n'est que pour vous - conformer au bruit public; car il me semble que - vous ne la connaissez point? - _B._ Moi, point du tout. - - DIAL. XIX.--_A._ Pouvez-vous me faire le plaisir - de me montrer le portrait en vers que vous avez - fait de madame de....? - _B._ Par le plus grand hasard du monde, je l'ai - sur moi. - _A._ C'est pour cela que je vous le demande. - - DIAL. XX.--_Damon._ Vous me paraissez bien - revenu des femmes, bien désintéressé à leur - égard. - _Clitandre._ Si bien que, pour peu de chose, je - vous dirais ce que je pense d'elles. - _Dam._ Dites-le moi. - _Clit._ Un moment. Je veux attendre encore - quelques années. C'est le parti le plus prudent. - - DIAL. XXI.--_A._ J'ai fait comme les gens sages, - quand ils font une sottise. - _B._ Que font-ils? - _A._ Ils remettent la sagesse à une autre fois. - - DIAL. XXII.--_A._ Voilà quinze jours que nous - perdons. Il faut pourtant nous remettre. - _B._ Oui, dès la semaine prochaine. - _A._ Quoi! sitôt? - - DIAL. XXIII.--_A._ On a dénoncé à M. le garde - des sceaux une phrase de M. de L...... - _B._ Comment retient-on une phrase de L......? - _A._ Un espion. - - DIAL. XXIV.--_A._ Il faut vivre avec les vivans. - _B._ Cela n'est pas vrai; il faut vivre avec les - morts[20]. - - [20] C'est-à-dire, avec ses livres. - - DIAL. XXV.--_A._ Non, monsieur votre droit - n'est point d'être enterré dans cette chapelle. - _B._ C'est mon droit; cette chapelle a été bâtie - par mes ancêtres. - _A._ Oui; mais il y a eu depuis une transaction - qui ordonne qu'après monsieur votre père qui - est mort, ce soit mon tour. - _B._ Non, je n'y consentirai pas. J'ai le droit d'y - être enterré, d'y être enterré tout à l'heure. - - DIAL. XXVI.--_A._ Monsieur, je suis un pauvre - comédien de province qui veut rejoindre sa - troupe: je n'ai pas de quoi... - _B._ Vieille ruse! Monsieur, il n'y a point là - d'invention, point de talent. - _A._ Monsieur, je venais sur votre réputation.... - _B._ Je n'ai point de réputation, et ne veux - point en avoir. - _A._ Ah, monsieur! - _B._ Au surplus, vous voyez à quoi elle sert, - et ce qu'elle rapporte. - - DIAL. XXVII..--_A._ Vous aimez mademoiselle.... - elle sera une riche héritière. - _B._ Je l'ignorais: je croyais seulement qu'elle - serait un riche héritage. - - DIAL. XXVIII..--_Le Notaire._ Fort bien, monsieur, - dix mille écus de legs ensuite? - _Le Mourant._ Deux mille écus au notaire. - _Le N._ Monsieur, mais où prendra-t-on l'argent - de tous ces legs? - _Le M._ Eh! mais vraiment, voilà ce qui m'embarrasse. - - DIAL. XXIX..--_A._ Madame..., jeune encore, - avait épousé un homme de soixante-dix-huit ans - qui lui fit cinq enfans. - _B._ Ils n'étaient peut-être pas de lui. - _A._ Je crois qu'ils en étaient, et je l'ai jugé à la - haine que la mère avait pour eux. - - DIAL. XXX.--_La Bonne à l'Enfant._ Cela vous - a-t-il amusée ou ennuyée? - _Le Père._ Quelle étrange question! Plus de simplicité. - Ma petite! - _La petite Fille._ Papa! - _Le Père._ Quand tu es revenue de cette maison-là, - quelle était ta sensation? - - DIAL. XXXI.--_A._ Connaissez-vous madame - de B....? - _B._ Non. - _A._ Mais vous l'avez vue souvent. - _B._ Beaucoup. - _A._ Eh bien? - _B._ Je ne l'ai pas étudiée. - _A._ J'entends. - - DIAL. XXXII.--_Clitandre._ Mariez-vous. - _Damis._ Moi, point du tout; je suis bien avec - moi, je me conviens et je me suffis. Je n'aime - point, je ne suis point aimé. Vous voyez que c'est - comme si j'étais en ménage, ayant maison et vingt-cinq - personnes à souper tous les jours. - - DIAL. XXXIII.--_A._ M. de...... vous trouve une - conversation charmante[21]. - _B._ Je ne dois pas mon succès à mon partner, - lorsque je cause avec lui. - - [21] C'était un sot. - - DIAL. XXXIV.--_A._ Concevez-vous M...? comme il a été peu étonné - d'une infamie qui nous a confondus! - _B._ Il n'est pas plus étonné des vices d'autrui que des siens. - DIAL. XXXV.--_A._ Jamais la cour n'a été si ennemie des gens - d'esprit. - _B._ Je le crois; jamais elle n'a été plus sotte: et quand les - deux extrêmes s'éloignent, le rapprochement est plus difficile. - - DIAL. XXXVI.--_Dam._ Vous marierez-vous? - _Clit._ Quand je songe que, pour me marier, il faudrait que - j'aimasse, il me paraît, non pas impossible, mais difficile que - je me marie; mais quand je songe qu'il faudrait que j'aimasse et - que je fusse aimé, alors je crois qu'il est impossible que je me - marie. - - DIAL. XXXVII.--_Dam._ Pourquoi n'avez-vous rien dit, quand on a - parlé de M....? - _Clit._ Parce que j'aime mieux que l'on calomnie mon silence - que mes paroles. - - DIAL. XXXVIII.--_Madame de_.... Qui est-ce qui vient vers nous? - _M. de C._ C'est madame de Ber..... - _Mad. d...._ Est-ce que vous la connaissez? - _M. de C._ Comment? vous ne vous souvenez donc pas du mal - que nous en avons dit hier! - - DIAL. XXXIX.--_A._ Ne pensez-vous pas que le changement arrivé - dans la constitution sera nuisible aux beaux-arts? - _B._ Au contraire. Il donnera aux âmes, aux génies un caractère - plus ferme, plus noble, plus imposant. Il nous restera le goût, - fruit des beaux ouvrages du siècle de Louis XIV, qui, se mêlant - à l'énergie nouvelle qu'aura prise l'esprit national, nous fera - sortir du cercle des petites conventions qui avaient gêné son - essor. - - DIAL. XL.--_A._ Détournez la tête. Voilà M. de L. - _B._ N'ayez pas peur: il a la vue basse. - _A._ Ah! que vous me faites de plaisir! Moi, j'ai la vue longue, - et je vous jure que nous ne nous rencontrerons jamais. - -SUR UN HOMME SANS CARACTÈRE. - - DIAL. XLI.--Dor. Il aime beaucoup M. de B..... - Philinte. D'où le sait-il? qui lui a dit cela? - -DE DEUX COURTISANS. - - DIAL. XLII.--_A._ Il y a long-temps que vous - n'avez vu M. Turgot? - _B._ Oui. - _A._ Depuis sa disgrâce, par exemple? - _B._ Je le crois: j'ai peur que ma présence ne lui - rappelle l'heureux temps où nous nous rencontrions - tous les jours chez le roi. - -DU ROI DE PRUSSE ET DE DARGET. - - DIAL. XLIII.--_Le Roi._ Allons, Darget, divertis-moi: - conte-moi l'étiquette du roi de France: - commence par son lever. - -(Alors Darget entre dans tout le détail de ce qui se fait, dénombre -les officiers, valets-de-chambre, leurs fonctions, etc.) - - _Le Roi_ (_en éclatant de rire._) Ah! grand Dieu! - si j'étais roi de France, je ferais un autre roi pour - faire toutes ces choses-là à ma place. - -DE L'EMPEREUR ET DU ROI DE NAPLES. - - DIAL. XLIV.--_Le Roi._ Jamais éducation ne fut - plus négligée que la mienne. - _L'Empereur._ Comment? (_A part._) Cet homme - vaut quelque chose. - _Le Roi._ Figurez-vous qu'à vingt ans, je ne savais - pas faire une fricassée de poulet; et le peu - de cuisine que je sais, c'est moi qui me le suis - donné. - -ENTRE MADAME DE B.... ET M. DE L... - - DIAL. XLV.--_M. de L...._ C'est une plaisante - idée de nous faire dîner tous ensemble. Nous - étions sept, sans compter votre mari. - _Mad. de B...._ J'ai voulu rassembler tout ce que - j'ai aimé, tout ce que j'aime encore d'une manière - différente, et qui me le rend. Cela prouve qu'il y - a encore des moeurs en France; car je n'ai eu à - me plaindre de personne, et j'ai été fidèle à - chacun pendant son règne. - _M. de L..._ Cela est vrai; il n'y a que votre mari - qui, à toute force, pourrait se plaindre. - _Mad. de B ...._ J'ai bien plus à me plaindre de lui, - qui m'a épousée sans que je l'aimasse. - _M. de L...._ Cela est juste. A propos; mais un - tel, vous ne me l'avez point avoué: est-ce avant - ou après moi? - _Mad. de B...._ C'est avant; je n'ai jamais osé - vous le dire; j'étais si jeune quand vous m'avez - eue! - _M. de L....._ Une chose m'a surpris. - _Mad. de B....._ Qu'est-ce? - _M. de L...._ Pourquoi n'aviez-vous pas prié le - chevalier de S....? Il nous manquait. - _Mad. de B_...._ J'en ai été bien fâchée. Il est - parti, il y a un mois, pour l'Isle de France. - _M. de L_...._ Ce sera pour son retour. - -ENTRE LES MÊMES. - - DIAL. XLVI.--_M. de L...._ Ah! ma chère amie, - nous sommes perdus: votre mari sait tout. - _Mad. de B...._ Comment? Quelque lettre surprise? - _M. de L..._ Point du tout. - _Mad. de B..._ Une indiscrétion? Une méchanceté - de quelques-uns de nos amis? - _M. de L..._ Non. - _Mad. de B..._ Eh bien! quoi? qu'est-ce? - _M. de L..._ Votre mari est venu ce matin m'emprunter - cinquante louis. - _Mad. de B..._ Les lui avez-vous prêtés? - _M. de L..._ Sur-le-champ. - _Mad. de B..._ Oh bien! il n'y a pas de mal; il ne - sait plus rien. - - ENTRE QUELQUES PERSONNES, APRÈS LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE - L'OPÉRA DES DANAÏDES, PAR LE BARON DE TSCHOUDY. - - DIAL. XLVII.--_A._ Il y a, dans cet opéra, quatre-vingt-dix-huit - morts. - _B._ Comment? - _C._ Oui. Toutes les filles de Danaüs, hors Hypermnestre, - et tous les fils d'Égyptus, hors - Lyncée. - _D._ Cela fait bien quatre-vingt-dix-huit morts. - _E._, _Médecin de profession_. Cela fait bien des - morts; mais il y a en effet bien des épidémies. - _F._, _Prêtre de son métier_. Dites-moi un peu; - dans quelle paroisse cette épidémie s'est-elle déclarée? - Cela a dû rapporter beaucoup au curé. - -ENTRE D'ALEMBERT ET UN SUISSE DE PORTE. - - DIAL. XLVIII.--_Le Suisse._ Monsieur, où allez-vous? - _D'Alembert._ Chez M. de.... - _Le S._ Pourquoi ne me parlez-vous pas? - _D'Al._ Mon ami, on s'adresse à vous pour savoir - si votre maître est chez lui. - _Le S._ Eh bien donc! - _D'Al._ Je sais qu'il y est, puisqu'il m'a donné - rendez-vous. - _Le S._ Cela est égal; on parle toujours. Si on - ne me parle pas, je ne suis rien. - -ENTRE LE NONCE PAMPHILI ET SON SECRÉTAIRE. - - DIAL. XLIX.--_Le Nonce._ Qu'est-ce qu'on dit de - moi dans le monde. - _Le Secrétaire._ On vous accuse d'avoir empoisonné - un tel, votre parent, pour avoir sa succession. - _Le N._ Je l'ai fait empoisonner, mais pour une - autre raison. Après? - _Le S._ D'avoir assassiné la Signora... pour vous - avoir trompé. - _Le N._ Point du tout; c'est parce que je craignais - pour un secret que je lui avais confié. Ensuite? - _Le S._ D'avoir donné la....... à un de vos pages. - _Le N._ Tout le contraire; c'est lui qui me la - donnée. Est-ce là tout? - _Le S._ On vous accuse de faire le bel esprit, de - n'être point l'auteur de votre dernier sonnet. - _Le N. Cazzo!_ Coquin; sors de ma présence. - - - - -QUESTION. - -Pourquoi ne donnez-vous plus rien au public? - - -RÉPONSE. - -C'est que le public me paraît avoir le comble du mauvais goût et la -rage du dénigrement. - -C'est qu'un homme raisonnable ne peut agir sans motif, et qu'un succès -ne me ferait aucun plaisir, tandis qu'une disgrâce me ferait peut-être -beaucoup de peine. - -C'est que je ne dois pas troubler mon repos, parce que la compagnie -prétend qu'il faut divertir la compagnie. - -C'est que je travaille pour les Variétés amusantes, qui sont le -Théâtre de la Nation; et que je mène de front, avec cela, un ouvrage -philosophique, qui doit être imprimé à l'imprimerie royale. - -C'est que le public en use avec les gens de lettres, comme les -racoleurs du pont Saint-Michel avec ceux qu'ils enrôlent: enivrés le -premier jour, dix écus, et des coups de bâton le reste de leur vie. - -C'est qu'on me presse de travailler, par la même raison que, quand on -se met à sa fenêtre, on souhaite de voir passer, dans les rues, des -singes ou des meneurs d'ours. - -Exemple de M. Thomas, insulté pendant toute sa vie et loué après sa -mort. - -Gentilshommes de la chambre, comédiens, censeurs, la police, -Beaumarchais. - -C'est que j'ai peur de mourir, sans avoir vécu. - -C'est que tout ce qu'on me dit pour m'engager à me produire, est bon à -dire à Saint-Ange et à Murville. - -C'est que j'ai à travailler, et que les succès perdent du temps. - -C'est que je ne voudrais pas faire comme les gens de lettres, qui -ressemblent à des ânes, ruant et se battant devant un râtelier vide. - -C'est que, si j'avais donné à mesure les bagatelles dont je pouvais -disposer, il n'y aurait plus pour moi de repos sur la terre. - -C'est que j'aime mieux l'estime des honnêtes gens et mon bonheur -particulier, que quelques éloges, quelques écus, avec beaucoup -d'injures et de calomnies. - -C'est que, s'il y a un homme sur la terre qui ait le droit de vivre -pour lui, c'est moi, après les méchancetés qu'on m'a faites à chaque -succès que j'ai obtenu. - -C'est que jamais, comme dit Bacon, on n'a vu marcher ensemble la -gloire et le repos. - -Parce que le public ne s'intéresse qu'aux succès qu'il n'estime pas. - -Parce que je resterais à moitié chemin de la gloire de Jeannot. - -Parce que j'en suis à ne plus vouloir plaire qu'à qui me ressemble. - -C'est que plus mon affiche littéraire s'efface, plus je suis heureux. - -C'est que j'ai connu presque tous les hommes célèbres de notre temps, -et que je les ai vus malheureux par cette belle passion de célébrité, -et mourir après avoir dégradé par elle leur caractère moral. - - - - -MAXIMES ET PENSÉES. - - -CHAPITRE PREMIER. - -Maximes générales. - -Les maximes, les axiômes sont, ainsi que les abrégés, l'ouvrage des -gens d'esprit qui ont travaillé, ce semble, à l'usage des esprits -médiocres ou paresseux. Le paresseux s'accommode d'une maxime qui le -dispense de faire lui-même les observations qui ont mené l'auteur de -la maxime au résultat dont il fait part à son lecteur. Le paresseux et -l'homme médiocre se croient dispensés d'aller au delà, et donnent à la -maxime une généralité que l'auteur, à moins qu'il ne soit lui-même -médiocre (ce qui arrive quelquefois), n'a pas prétendu lui donner. -L'homme supérieur saisit tout d'un coup les ressemblances, les -différences qui font que la maxime est plus ou moins applicable à tel -ou tel cas, ou ne l'est pas du tout. Il en est de cela, comme de -l'histoire naturelle, où le désir de simplifier a imaginé les classes -et les divisions. Il a fallu avoir de l'esprit pour les faire; car il -a fallu rapprocher et observer des rapports: mais le grand -naturaliste, l'homme de génie, voit que la nature prodigue des êtres -individuellement différens, et voit l'insuffisance des divisions et -des classes, qui sont d'un si grand usage aux esprits médiocres ou -paresseux. On peut les associer: c'est souvent la même chose, c'est -souvent la cause et l'effet. - ---La plupart des faiseurs de recueils de vers ou de bons mots -ressemblent à ceux qui mangent des cerises ou des huîtres, choisissant -d'abord les meilleurs, et finissant par tout manger. - ---Ce serait une chose curieuse qu'un livre qui indiquerait toutes les -idées corruptrices de l'esprit humain, de la société, de la morale, et -qui se trouvent développées ou supposées dans les écrits les plus -célèbres, dans les auteurs les plus consacrés; les idées qui propagent -la superstition religieuse, les mauvaises maximes politiques, le -despotisme, la vanité de rang, les préjugés populaires de toute -espèce. On verrait que presque tous les livres sont des corrupteurs, -que les meilleurs font presque autant de mal que de bien. - ---On ne cesse d'écrire sur l'éducation; et les ouvrages écrits sur -cette matière ont produit quelques idées heureuses, quelques méthodes -utiles; ont fait, en un mot, quelque bien partiel. Mais quelle peut -être, en grand, l'utilité de ces écrits, tant qu'on ne fera pas -marcher de front les réformes relatives à la législation, à la -religion, à l'opinion publique? L'éducation n'ayant d'autre objet que -de conformer la raison de l'enfance à la raison publique relativement -à ces trois objets, quelle instruction donner, tant que ces trois -objets se combattent? En formant la raison de l'enfance, que -faites-vous que de la préparer à voir plutôt l'absurdité des opinions -et des moeurs consacrées par le sceau de l'autorité sacrée, publique, -ou législative; par conséquent, à lui en inspirer le mépris? - ---C'est une source de plaisir et de philosophie, de faire l'analyse -des idées qui entrent dans les divers jugemens que portent tel ou tel -homme, telle ou telle société. L'examen des idées qui déterminent -telle ou telle opinion publique, n'est pas moins intéressant, et l'est -souvent davantage. - ---Il en est de la civilisation, comme de la cuisine. Quand on voit sur -une table des mets légers, sains et bien préparés, on est fort aise -que la cuisine soit devenue une science; mais quand on y voit des jus, -des coulis, des pâtés de truffes, on maudit les cuisiniers et leur art -funeste: à l'application. - ---L'homme, dans l'état actuel de la société, me paraît plus corrompu -par sa raison que par ses passions. Ses passions (j'entends ici celles -qui appartiennent à l'homme primitif) ont conservé, dans l'ordre -social, le peu de nature qu'on y retrouve encore. - ---La société n'est pas, comme on le croit d'ordinaire, le -développement de la nature, mais bien sa décomposition et sa refonte -entière. C'est un second édifice, bâti avec des décombres du premier. -On en trouve les débris, avec un plaisir mêlé de surprise. C'est celui -qu'occasionne l'expression naïve d'un sentiment naturel qui échappe -dans la société; il arrive même qu'il plaît davantage, si la personne -à laquelle il échappe est d'un rang plus élevé, c'est-à dire, plus -loin de la nature. Il charme dans un roi, parce qu'un roi est dans -l'extrémité opposée. C'est un débris d'ancienne architecture dorique -ou corinthienne, dans un édifice grossier et moderne. - ---En général, si la société n'était pas une composition factice, tout -sentiment simple et vrai ne produirait pas le grand effet qu'il -produit: il plairait sans étonner; mais il étonne et il plaît. Notre -surprise est la satire de la société, et notre plaisir est un hommage -à la nature. - ---Des fripons ont toujours un peu besoin de leur honneur, à peu près -comme les espions de police, qui sont payés moins cher, quand ils -voient moins bonne compagnie. - ---Un homme du peuple, un mendiant, peut se laisser mépriser, sans -donner l'idée d'un homme vil, si le mépris ne paraît s'adresser qu'à -son extérieur: mais ce même mendiant, qui laisserait insulter sa -conscience, fût-ce par le premier souverain de l'Europe, devient alors -aussi vil par sa personne que par son état. - ---Il faut convenir qu'il est impossible de vivre dans le monde, sans -jouer de temps en temps la comédie. Ce qui distingue l'honnête homme -du fripon, c'est de ne la jouer que dans les cas forcés, et pour -échapper au péril; au lieu que l'autre va au-devant des occasions. - ---On fait quelquefois dans le monde un raisonnement bien étrange. On -dit à un homme, en voulant récuser son témoignage en faveur d'un autre -homme: C'est votre ami. Eh! morbleu, c'est mon ami, parce que le bien -que j'en dis est vrai, parce qu'il est tel que je le peins. Vous -prenez la cause pour l'effet, et l'effet pour la cause. Pourquoi -supposez-vous que j'en dis du bien, parce qu'il est mon ami? et -pourquoi ne supposez-vous pas plutôt qu'il est mon ami, parce qu'il y -a du bien à en dire? - ---Il y a deux classes de moralistes et de politiques: ceux qui n'ont -vu la nature humaine que du côté odieux ou ridicule, et c'est le plus -grand nombre; Lucien, Montaigne, Labruyère, La Rochefoucault, Swift, -Mandeville, Helvétius, etc: ceux qui ne l'ont vue que du beau côté et -dans ses perfections; tels sont Shaftersbury et quelques autres. Les -premiers ne connaissent pas le palais dont ils n'ont vu que les -latrines; les seconds sont des enthousiastes qui détournent leurs yeux -loin de ce qui les offense, et qui n'en existe pas moins. _Est in -medio verum._ - ---Veut-on avoir la preuve de la parfaite inutilité de tous les livres -de morale, de sermons, etc.? Il n'y a qu'à jeter les yeux sur le -préjugé de la noblesse héréditaire. Y a-t-il un travers contre lequel -les philosophes, les orateurs, les poètes, aient lancé plus de traits -satiriques, qui ait plus exercé les esprits de toute espèce, qui ait -fait naître plus de sarcasmes? cela a-t-il fait tomber les -présentations, la fantaisie de monter dans les carosses? cela a-t-il -fait supprimer la place de Cherin? - ---Au théâtre, on vise à l'effet; mais ce qui distingue le bon et le -mauvais poète, c'est que le premier veut faire effet par des moyens -raisonnables; et, pour le second, tous les moyens sont excellens. Il -en est de cela comme des honnêtes gens et des fripons, qui veulent -également faire fortune: les premiers n'emploient que des moyens -honnêtes; et les autres, toutes sortes de moyens. - ---La philosophie, ainsi que la médecine, a beaucoup de drogues, -très-peu de bons remèdes, et presque point de spécifiques. - ---On compte environ cent cinquante millions d'âmes en Europe, le -double en Afrique, plus du triple en Asie; en admettant que l'Amérique -et les Terres Australes n'en contiennent que la moitié de ce que donne -notre hémisphère, on peut assurer qu'il meurt tous les jours, sur -notre globe, plus de cent mille hommes. Un homme qui n'aurait vécu que -trente ans, aurait encore échappé environ mille quatre cents fois à -cette épouvantable destruction. - ---J'ai vu des hommes qui n'étaient doués que d'une raison simple et -droite, sans une grande étendue ni sans beaucoup d'élévation d'esprit; -et cette raison simple avait suffi pour leur faire mettre à leur place -les vanités et les sottises humaines, pour leur donner le sentiment de -leur dignité personnelle, leur faire apprécier ce même sentiment dans -autrui. J'ai vu des femmes à peu près dans le même cas, qu'un -sentiment vrai, éprouvé de bonne heure, avait mises au niveau des -mêmes idées. Il suit, de ces deux observations, que ceux qui mettent -un grand prix à ces vanités, à ces sottises humaines, sont de la -dernière classe de notre espèce. - ---Celui qui ne sait point recourir à propos à la plaisanterie, et qui -manque de souplesse dans l'esprit, se trouve très-souvent placé entre -la nécessité d'être faux ou d'être pédant: alternative fâcheuse à -laquelle un honnête homme se soustrait, pour l'ordinaire, par de la -grâce et de la gaîté. - ---Souvent une opinion, une coutume commence à paraître absurde dans la -première jeunesse; et en avançant dans la vie, on en trouve la raison; -elle paraît moins absurde. En faudrait-il conclure que de certaines -coutumes sont moins ridicules? On serait porté à penser quelquefois -qu'elles ont été établies par des gens qui avaient lu le livre entier -de la vie, et qu'elles sont jugées par des gens qui, malgré leur -esprit, n'en ont lu que quelques pages. - ---Il semble que, d'après les idées reçues dans le monde et la décence -sociale, il faut qu'un prêtre, un curé croie un peu pour n'être pas -hypocrite, ne soit pas sûr de son fait pour n'être pas intolérant. Le -grand-vicaire peut sourire à un propos contre la religion, l'évêque -rire tout-à-fait, le cardinal y joindre son mot. - ---La plupart des nobles rappellent leurs ancêtres, à peu près comme un -_Cicerone_ d'Italie rappelle Cicéron. - ---J'ai lu, dans je ne sais quel voyageur, que certains sauvages de -l'Afrique croient à l'immortalité de l'âme. Sans prétendre expliquer -ce qu'elle devient, il la croient errante, après la mort, dans les -broussailles qui environnent leurs bourgades, et la cherchent -plusieurs matinées de suite. Ne la trouvant pas, ils abandonnent cette -recherche, et n'y pensent plus. C'est à peu près ce que nos -philosophes ont fait, et avaient de meilleur à faire. - ---Il faut qu'un honnête homme ait l'estime publique sans y avoir -pensé, et, pour ainsi dire, malgré lui. Celui qui l'a cherchée, donne -sa mesure. - ---C'est une belle allégorie, dans la Bible, que cet arbre de la -science du bien et du mal qui produit la mort. Cet emblême ne veut-il -pas dire que, lorsqu'on a pénétré le fond des choses, la perte des -illusions amène la mort de l'âme, c'est-à-dire, un désintéressement -complet sur tout ce qui touche et occupe les autres hommes? - ---Il faut qu'il y ait de tout dans le monde; il faut que, même dans -les combinaisons factices du système social, il se trouve des hommes -qui opposent la nature à la société, la vérité à l'opinion, la réalité -à la chose convenue. C'est un genre d'esprit et de caractère fort -piquant, et dont l'empire se fait sentir plus souvent qu'on ne croit. -Il y a des gens à qui on n'a besoin que de présenter le vrai, pour -qu'ils y courent avec une surprise naïve et intéressante. Ils -s'étonnent qu'une chose frappante (quand on sait la rendre telle) leur -ait échappé jusqu'alors. - ---On croit le sourd malheureux dans la société. N'est-ce pas un -jugement prononcé par l'amour-propre de la société, qui dit: cet -homme-là n'est-il pas trop à plaindre de n'entendre pas ce que nous -disons? - ---La pensée console de tout, et remédie à tout. Si quelquefois elle -vous fait du mal, demandez-lui le remède du mal qu'elle vous a fait, -elle vous le donnera. - ---Il y a, on ne peut le nier, quelques grands caractères dans -l'histoire moderne, et on ne peut comprendre comment ils se sont -formés: ils y semblent comme déplacés; ils y sont comme des cariatides -dans un entresol. - ---La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son -égard, le sarcasme de la gaîté avec l'indulgence du mépris. - ---Je ne suis pas plus étonné de voir un homme fatigué de la gloire, -que je ne le suis d'en voir un autre importuné du bruit qu'on fait -dans son antichambre. - ---J'ai vu, dans le monde, qu'on sacrifiait sans cesse l'estime des -honnêtes gens à la considération, et le repos à la célébrité. - ---Une forte preuve de l'existence de Dieu, selon Dorilas, c'est -l'existence de l'homme, de l'homme par excellence, dans le sens le -moins susceptible d'équivoque, dans le sens le plus exact, et, par -conséquent, un peu circonscrit: en un mot, de l'homme de qualité. -C'est le chef-d'oeuvre de la providence, ou plutôt le seul ouvrage -immédiat de ses mains. Mais on prétend, on assure qu'il existe des -êtres d'une ressemblance parfaite avec cet être privilégié. Dorilas a -dit: Est-il vrai? quoi! même figure! même conformation extérieure! Eh -bien! l'existence de ces individus, de ces hommes (puisqu'on les -appelle ainsi), qu'il a niée autrefois, qu'il a vue, à sa grande -surprise, reconnue par plusieurs de ses égaux; que, par cette raison -seule, il ne nie plus formellement; sur laquelle il n'a plus que des -nuages, des doutes bien pardonnables, tout-à-fait involontaires; -contre laquelle il se contente de protester simplement par des -hauteurs, par l'oubli des bienséances, ou par des bontés dédaigneuses; -l'existence de tous ces êtres, sans doute mal définis, qu'en -fera-t-il? comment l'expliquera-t-il? comment accorder ce phénomène -avec sa théorie? dans quel système physique, métaphysique, ou, s'il -le faut, mythologique, ira-t-il chercher la solution de ce problême? -Il réfléchit, il rêve; il est de bonne foi; l'objection est spécieuse; -il en est ébranlé. Il a de l'esprit, des connaissances; il va trouver -le mot de l'énigme; il l'a trouvé, il le tient; la joie brille dans -ses yeux. Silence. On connaît, dans la théorie persanne, la doctrine -des deux principes, celui du bien et celui du mal. Eh quoi! vous ne -saisissez pas? Rien de plus simple. Le génie, les talens, les vertus, -sont des inventions du mauvais principe d'Orimane, du Diable, pour -mettre en évidence, pour produire au grand jour certains misérables, -plébéiens reconnus, vrais roturiers, ou à peine gentilshommes. - ---Combien de militaires distingués, combien d'officiers généraux sont -morts, sans avoir transmis leurs noms à la postérité: en cela, moins -heureux que Bucéphale, et même que le dogue espagnol Bérécillo, qui -dévorait les Indiens de Saint-Domingue, et qui avait la paie de trois -soldats! - ---On souhaite la paresse d'un méchant et le silence d'un sot. - ---Ce qui explique le mieux comment le malhonnête homme, et quelquefois -même le sot, réussissent presque toujours mieux, dans le monde, que -l'honnête homme et que l'homme d'esprit, à faire leur chemin: c'est -que le malhonnête homme et le sot ont moins de peine à se mettre au -courant et au ton du monde, qui, en général, n'est que malhonnêteté et -sottise; au lieu que l'honnête homme et l'homme sensé, ne pouvant pas -entrer sitôt en commerce avec le monde, perdent un temps précieux pour -la fortune. Les uns sont des marchands qui, sachant la langue du pays, -vendent et s'approvisionnent tout de suite; tandis que les autres sont -obligés d'apprendre la langue de leurs vendeurs et de leurs chalands, -avant que d'exposer leur marchandise, et d'entrer en traité avec eux: -souvent même ils dédaignent d'apprendre cette langue, et alors ils -s'en retournent sans étrenner. - ---Il y a une prudence supérieure à celle qu'on qualifie ordinairement -de ce nom: l'une est la prudence de l'aigle, et l'autre celle des -taupes. La première consiste à suivre hardiment son caractère, en -acceptant avec courage les désavantages et les inconvéniens qu'il peut -produire....... - ---Pour parvenir à pardonner à la raison le mal qu'elle fait à la -plupart des hommes, on a besoin de considérer ce que ce serait que -l'homme sans sa raison. C'était un mal nécessaire. - ---Il y a des sottises bien habillées, comme il y a des sots très-bien -vêtus. - ---Si l'on avait dit à Adam, le lendemain de la mort d'Abel, que, dans -quelques siècles, il y aurait des endroits où, dans l'enceinte de -quatre lieues carrées, se trouveraient réunis et amoncelés sept ou -huit cent mille hommes, aurait-il cru que ces multitudes pussent -jamais vivre ensemble? ne se serait-il pas fait une idée encore plus -affreuse de ce qui s'y commet de crimes et de monstruosités? C'est la -réflexion qu'il faut faire, pour se consoler des abus attachés à ces -étonnantes réunions d'hommes. - ---Les prétentions sont une source de peines, et l'époque du bonheur de -la vie commence au moment où elles finissent. Une femme est-elle -encore jolie au moment où sa beauté baisse? ses prétentions la rendent -ou ridicule ou malheureuse: dix ans après, plus laide ou vieille, elle -est calme et tranquille. Un homme est dans l'âge où l'on peut réussir -et ne pas réussir auprès des femmes; il s'expose à des inconvéniens, -et même à des affronts: il devient nul; dès lors plus d'incertitudes, -et il est tranquille. En tout, le mal vient de ce que les idées ne -sont pas fixes et arrêtées: il vaut mieux être moins, et être ce qu'on -est incontestablement. L'état des ducs et pairs, bien constaté, vaut -mieux que celui des princes étrangers, qui ont à lutter sans cesse -pour la prééminence. Si Chapelain eût pris le parti que lui -conseillait Boileau, par le fameux hémistiche: _Que n'écrit-t-il en -prose?_ il se fût épargné bien des tourmens, et se fût peut-être fait -un nom, autrement que par le ridicule. - ---N'as-tu pas honte de vouloir parler mieux que tu ne peux? disait -Sénèque à l'un de ses fils, qui ne pouvait trouver l'exorde d'une -harangue qu'il avait commencée. On pourrait dire de même à ceux qui -adoptent des principes plus forts que leur caractère: N'as-tu-pas -honte de vouloir être philosophe plus que tu ne peux? - ---La plupart des hommes qui vivent dans le monde, y vivent si -étourdiment, pensent si peu, qu'ils ne connaissent pas ce monde qu'ils -ont toujours sous les yeux. Ils ne le connaissent pas, disait -plaisamment M. de B., par la raison qui fait que les hannetons ne -savent pas l'histoire naturelle. - ---En voyant Bacon, dans le commencement du seizième siècle, indiquer à -l'esprit humain la marche qu'il doit suivre pour reconstruire -l'édifice des sciences, on cesse presque d'admirer les grands hommes -qui lui ont succédé, tels que Boile, Loke, etc. Il leur distribue -d'avance le terrain qu'ils ont à défricher ou à conquérir. C'est -César, maître du monde après la victoire de Pharsale, donnant des -royaumes et des provinces à ses partisans ou à ses favoris. - ---Notre raison nous rend quelquefois aussi malheureux que nos -passions; et on peut dire de l'homme, quand il est dans ce cas, que -c'est un malade empoisonné par son médecin. - ---Le moment où l'on perd les illusions, les passions de la jeunesse, -laisse souvent des regrets; mais quelquefois on hait le prestige qui -nous a trompé. C'est Armide qui brûle et détruit le palais où elle fut -enchantée. - ---Les médecins et le commun des hommes ne voient pas plus clair les -uns que les autres dans les maladies et dans l'intérieur du corps -humain. Ce sont tous des aveugles; mais les médecins sont des -quinze-vingts, qui connaissent mieux les rues, et qui se tirent mieux -d'affaire. - ---Vous demandez comment on fait fortune. Voyez ce qui se passe au -parterre d'un spectacle, le jour où il y a foule; comme les uns -restent en arrière, comme les premiers reculent, comme les derniers -sont portés en avant. Cette image est si juste, que le mot qui -l'exprime a passé dans le langage du peuple. Il appelle faire fortune, -_se pousser. Mon fils, mon neveu se poussera_. Les honnêtes gens -disent, _s'avancer, avancer, arriver_, termes adoucis, qui écartent -l'idée accessoire de force, de violence, de grossièreté; mais qui -laissent subsister l'idée principale. - ---Le monde physique paraît l'ouvrage d'un être puissant et bon, qui a -été obligé d'abandonner à un être malfaisant l'exécution d'une partie -de son plan. Mais le monde moral paraît être le produit des caprices -d'un diable devenu fou. - ---Ceux qui ne donnent que leur parole pour garant d'une assertion qui -reçoit sa force de ses preuves, ressemblent à cet homme qui disait: -J'ai l'honneur de vous assurer que la terre tourne autour du soleil. - ---Dans les grandes choses, les hommes se montrent comme il leur -convient de se montrer: dans les petites, ils se montrent comme ils -sont. - ---Qu'est-ce qu'un philosophe? C'est un homme qui oppose la nature à la -loi, la raison à l'usage, sa conscience à l'opinion, et son jugement à -l'erreur. - ---Un sot qui a un moment d'esprit, étonne et scandalise, comme des -chevaux de fiacre au galop. - ---Ne tenir dans la main de personne, être l'_homme de son coeur_, de -ses principes, de ses sentimens: c'est ce que j'ai vu de plus rare. - ---Au lieu de vouloir corriger les hommes de certains travers -insupportables à la société, il aurait fallu corriger la faiblesse de -ceux qui les souffrent. - ---Les trois-quarts des folies ne sont que des sottises. - ---L'opinion est la reine du monde, parce que la sottise est la reine -des sots. - ---Il faut savoir faire les sottises que nous demande notre caractère. - ---L'importance sans mérite obtient des égards sans estime. - ---Grands et petits, on a beau faire, il faut toujours se dire comme le -fiacre aux courtisanes dans le moulin de Javelle: _Vous autres et nous -autres, nous ne pouvons nous passer les uns des autres_. - ---Quelqu'un disait que la Providence était le nom de baptême du -hasard: quelque dévot dira que le hasard est un sobriquet de la -Providence. - ---Il y a peu d'hommes qui se permettent un usage rigoureux et -intrépide de leur raison, et osent l'appliquer à tous les objets dans -toute sa force. Le temps est venu où il faut l'appliquer ainsi à tous -les objets de la morale, de la politique et de la société, aux rois, -aux ministres, aux grands, aux philosophes, aux principes des -sciences, des beaux-arts, etc.: sans quoi, on restera dans la -médiocrité. - ---Il y a des hommes qui ont le besoin de primer, de s'élever au-dessus -des autres, à quelque prix que ce puisse être. Tout leur est égal, -pourvu qu'ils soient en évidence sur des tréteaux de charlatan; sur un -théâtre, un trône, un échafaud, ils seront toujours bien, s'ils -attirent les yeux. - ---Les hommes deviennent petits en se rassemblant: ce sont les diables -de Milton, obligés de se rendre pygmées, pour entrer dans le -Pandoemonion. - ---On anéantit son propre caractère dans la crainte d'attirer les -regards et l'attention; et on se précipite dans la nullité, pour -échapper au danger d'être peint. - ---L'ambition prend aux petites âmes plus facilement qu'aux grandes, -comme le feu prend plus aisément à la paille, aux chaumières qu'aux -palais. - ---L'homme vit souvent avec lui-même, et il a besoin de vertu; il vit -avec les autres, et il a besoin d'honneur. - ---Les fléaux physiques et les calamités de la nature humaine ont rendu -la société nécessaire. La société a ajouté aux malheurs de la nature. -Les inconvéniens de la société ont amené la nécessité du gouvernement, -et le gouvernement ajoute aux malheurs de la société. Voilà l'histoire -de la nature humaine. - ---La fable de Tantale n'a presque jamais servi d'emblême qu'à -l'avarice; mais elle est, pour le moins, autant celui de l'ambition, -de l'amour de la gloire, de presque toutes les passions. - ---La nature, en faisant naître à la fois la raison et les passions, -semble avoir voulu, par le second présent, aider l'homme à s'étourdir -sur le mal qu'elle lui a fait par le premier; et, en ne le laissant -vivre que peu d'années après la perte de ses passions, semble prendre -pitié de lui, en le délivrant bientôt d'une vie qui le réduisait à sa -raison pour toute ressource. - ---Toutes les passions sont exagératrices; et elles ne sont des -passions, que parce qu'elles exagèrent. - ---Le philosophe qui veut éteindre ses passions, ressemble au chimiste -qui voudrait éteindre son feu. - ---Le premier des dons de la nature est cette force de raison qui vous -élève au-dessus de vos propres passions et de vos faiblesses, et qui -vous fait gouverner vos qualités même, vos talens et vos vertus. - ---Pourquoi les hommes sont-ils si sots, si subjugués par la coutume ou -par la crainte de faire un testament, en un mot, si imbéciles, -qu'après eux ils laissent aller leurs biens à ceux qui rient de leur -mort, plutôt qu'à ceux qui la pleurent? - ---La nature a voulu que les illusions fussent pour les sages comme -pour les fous, afin que les premiers ne fussent par trop malheureux -par leur propre sagesse. - ---A voir la manière dont on en use envers les malades dans les -hôpitaux, on dirait que les hommes ont imaginé ces tristes asiles, non -pour soigner les malades, mais pour les soustraire aux regards des -heureux, dont ces infortunés troubleraient les jouissances. - ---De nos jours, ceux qui aiment la nature sont accusés d'être -romanesques. - ---Le théâtre tragique a le grand inconvénient moral de mettre trop -d'importance à la vie et à la mort. - ---La plus perdue de toutes les journées est celle où l'on n'a pas ri. - ---La plupart des folies ne viennent que de sottise. - ---On fausse son esprit, sa conscience, sa raison, comme on gâte son -estomac. - ---Les lois du secret et du dépôt sont les mêmes. - ---L'esprit n'est souvent au coeur que ce que la bibliothèque d'un -château est à la personne du maître. - ---Ce que les poètes, les orateurs, même quelques philosophes nous -disent sur l'amour de la gloire, on nous le disait au collége pour -nous encourager à avoir les prix. Ce que l'on dit aux enfans pour les -engager à préférer à une tartelette les louanges de leurs bonnes, -c'est ce qu'on répète aux hommes pour leur faire préférer à un intérêt -personnel les éloges de leurs contemporains ou de la postérité. - ---Quand on veut devenir philosophe, il ne faut pas se rebuter des -premières découvertes affligeantes qu'on fait dans la connaissance des -hommes. Il faut, pour les connaître, triompher du mécontentement -qu'ils donnent, comme l'anatomiste triomphe de la nature, de ses -organes et de son dégoût, pour devenir habile dans son art. - ---En apprenant à connaître les maux de la nature, on méprise la mort; -en apprenant à connaître ceux de la société, on méprise la vie. - ---Il en est de la valeur des hommes comme de celle des diamans, qui, à -une certaine mesure de grosseur, de pureté, de perfection, ont un prix -fixe et marqué; mais qui, par-delà cette, mesure, restent sans prix, -et ne trouvent point d'acheteurs. - - -CHAPITRE II. - -Suite des Maximes générales. - -En France, tout le monde paraît avoir de l'esprit, et la raison en est -simple: comme tout y est une suite de contradictions, la plus légère -attention possible suffit pour les faire remarquer, et rapprocher deux -choses contradictoires. Cela fait des contrastes tout naturels, qui -donnent à celui qui s'en avise, l'air d'un homme qui a beaucoup -d'esprit. Raconter, c'est faire des grotesques. Un simple nouvelliste -devient un bon plaisant, comme l'historien un jour aura l'air d'un -auteur satirique. - ---Le public ne croit point à la pureté de certaines vertus et de -certains sentimens; et, en général, le public ne peut guère s'élever -qu'à des idées basses. - ---Il n'y a pas d'homme qui puisse être, à lui tout seul, aussi -méprisable qu'un corps. Il n'y a point de corps qui puisse être aussi -méprisable que le public. - ---Il y a des siècles où l'opinion publique est la plus mauvaise des -opinions. - ---L'espérance n'est qu'un charlatan qui nous trompe sans cesse. Et, -pour moi, le bonheur n'a commencé que lorsque je l'ai eu perdue. Je -mettrais volontiers, sur la porte du paradis, le vers que le Dante a -mis sur celle de l'enfer: - - Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate. - ---L'homme pauvre, mais indépendant des hommes, n'est qu'aux ordres de -la nécessité. L'homme riche, mais dépendant, est aux ordres d'un autre -homme ou de plusieurs. - ---L'ambitieux qui a manqué son objet, et qui vit dans le désespoir, me -rappelle Ixion mis sur la roue pour avoir embrassé un nuage. - ---Il y a, entre l'homme d'esprit, méchant par caractère, et l'homme -d'esprit, bon et honnête, la différence qui se trouve entre un -assassin et un homme du monde qui fait bien des armes. - ---Qu'importe de paraître avoir moins de foiblesses qu'un autre, et -donner aux hommes moins de prises sur vous? Il suffit qu'il y en ait -une, et qu'elle soit connue. Il faudrait être un Achille _sans talon_, -et c'est ce qui paraît impossible. - ---Telle est la misérable condition des hommes, qu'il leur faut -chercher, dans la société, des consolations aux maux de la nature; et, -dans la nature, des consolations aux maux de la société. Combien -d'hommes n'ont trouvé, ni dans l'une ni dans l'autre, des distractions -à leurs peines! - ---La prétention la plus inique et la plus absurde en matière -d'intérêt, qui serait condamnée avec mépris, comme insoutenable, dans -une société d'honnêtes gens choisis pour arbitres, faites en la -matière d'un procès en justice réglée. Tout procès peut se perdre ou -se gagner, et il n'y a pas plus à parier pour que contre: de même, -toute opinion, toute assertion, quelque ridicule qu'elle soit, -faites-en la matière d'un débat entre des partis différens dans un -corps, dans une assemblée, elle peut emporter la pluralité des -suffrages. - ---C'est une vérité reconnue que notre siècle a remis les mots à leur -place; qu'en bannissant les subtilités scolastiques, dialecticiennes, -métaphysiques, il est revenu au simple et au vrai, en physique, en -morale et en politique. Pour ne parler que de morale, on sent combien -ce mot, l'_honneur_, renferme d'idées complexes et métaphysiques. -Notre siècle en a senti les inconvéniens; et, pour ramener tout au -simple, pour prévenir tout abus de mots, il a établi que l'_honneur_ -restait, dans toute son intégrité, à tout homme qui n'avait point été -repris de justice. Autrefois, ce mot était une source d'équivoques et -de contestations; à présent, rien de plus clair. Un homme a-t-il été -mis au carcan? n'y a-t-il pas été mis? voilà l'état de la question. -C'est une simple question de fait, qui s'éclaircit facilement par les -registres du greffe. Un homme n'a pas été mis au carcan: c'est un -homme d'honneur, qui peut prétendre à tout, aux places du ministère, -etc.; il entre dans les corps, dans les académies, dans les cours -souveraines. On sent combien la netteté et la précision épargnent de -querelles et de discussions, et combien le commerce de la vie devient -commode et facile. - ---L'amour de la gloire, une vertu! Étrange vertu que celle qui se fait -aider par l'action de tous les vices; qui reçoit pour stimulans -l'orgueil, l'ambition, l'envie, la vanité, quelquefois l'avarice même! -Titus serait-il Titus, s'il avait eu pour ministres Séjan, Narcisse et -Tigellin? - ---La gloire met souvent un honnête homme aux mêmes épreuves que la -fortune; c'est-à dire, que l'une et l'autre l'obligent, avant de le -laisser parvenir jusqu'à elles, à faire ou souffrir des choses -indignes de son caractère. L'homme intrépidement vertueux les repousse -alors également l'une et l'autre, et s'enveloppe ou dans l'obscurité -ou dans l'infortune, et quelquefois dans l'une et dans l'autre. - ---Celui qui est juste au milieu, entre notre ennemi et nous, nous -paraît être plus voisin de notre ennemi: c'est un effet des lois de -l'optique, comme celui par lequel le jet d'eau d'un bassin paraît -moins éloigné de l'autre bord que de celui où vous êtes. - ---L'opinion publique est une juridiction que l'honnête homme ne doit -jamais reconnaître parfaitement, et qu'il ne doit jamais décliner. - ---Vain veut dire vide: ainsi la vanité est si misérable, qu'on ne peut -guère lui dire pis que son nom. Elle se donne elle même pour ce -quelle est. - ---On croit communément que l'art de plaire est un grand moyen de faire -fortune: savoir s'ennuyer est un art qui réussit bien davantage. Le -talent de faire fortune, comme celui de réussir auprès des femmes, se -réduit presque à cet art-là. - ---Il y a peu d'hommes à grand caractère qui n'aient quelque chose de -romanesque dans la tête ou dans le coeur. L'homme qui en est -entièrement dépourvu, quelque honnêteté, quelque esprit qu'il puisse -avoir, est, à l'égard du grand caractère, ce qu'un artiste, d'ailleurs -très-habile, mais qui n'aspire point au beau idéal, est à l'égard de -l'artiste, homme de génie, qui s'est rendu ce beau idéal familier. - ---Il y a de certains hommes dont la vertu brille davantage dans la -condition privée, qu'elle ne le ferait dans une fonction publique. Le -cadre les déparerait. Plus un diamant est beau, plus il faut que la -monture soit légère. Plus le chaton est riche, moins le diamant est en -évidence. - ---Quand on veut éviter d'être charlatan, il faut fuir les tréteaux; -car, si l'on y monte, on est bien forcé d'être charlatan, sans quoi -l'assemblée vous jette des pierres. - ---Il y a peu de vices qui empêchent un homme d'avoir beaucoup d'amis, -autant que peuvent le faire de trop grandes qualités. - ---Il y a telle supériorité, telle prétention qu'il suffit de ne pas -reconnaître, pour qu'elle soit anéantie; telle autre qu'il suffit de -ne pas apercevoir, pour la rendre sans effet. - ---Ce serait être très-avancé dans l'étude de la morale, de savoir -distinguer tous les traits qui différencient l'orgueil et la vanité. -Le premier est haut, calme, fier, tranquille, inébranlable; la seconde -est vile, incertaine, mobile, inquiète et chancelante. L'un grandit -l'homme; l'autre le renfle. Le premier est la source de mille vertus; -l'autre, celle de presque tous les vices et tous les travers. Il y a -un genre d'orgueil dans lequel sont compris tous les commandemens de -Dieu; et un genre de vanité qui contient les sept péchés capitaux. - ---Vivre est une maladie, dont le sommeil nous soulage toutes les seize -heures; c'est un palliatif: la mort est le remède. - ---La nature paraît se servir des hommes pour ses desseins, sans se -soucier des instrumens qu'elle emploie; à peu près comme les tyrans, -qui se défont de ceux dont ils se sont servis. - ---Il y a deux choses auxquelles il faut se faire, sous peine de -trouver la vie insupportable: ce sont les injures du temps et les -injustices des hommes. - ---Je ne conçois pas de sagesse sans défiance. L'écriture a dit que le -commencement de la sagesse était la crainte de Dieu; moi, je crois que -c'est la crainte des hommes. - ---Il y a certains défauts qui préservent de quelques vices -épidémiques: comme on voit, dans un temps de peste, les malades de -fièvre-quarte échapper à la contagion. - ---Le grand malheur des passions n'est pas dans les tourmens qu'elles -causent; mais dans les fautes, dans les turpitudes qu'elles font -commettre, et qui dégradent l'homme. Sans ces inconvéniens, elles -auraient trop d'avantages sur la froide raison, qui ne rend point -heureux. Les passions font _vivre_ l'homme; la sagesse les fait -seulement _durer_. - ---Un homme sans élévation ne saurait avoir de bonté; il ne peut avoir -que de la bonhomie. - ---Il faudrait pouvoir unir les contraires: l'amour de la vertu avec -l'indifférence pour l'opinion publique, le goût du travail avec -l'indifférence pour la gloire, et le soin de sa santé avec -l'indifférence pour la vie. - ---Celui-là fait plus pour un hydropique, qui le guérit de sa soif, que -celui qui lui donne un tonneau de vin. Appliquez cela aux richesses. - ---Les méchans font quelquefois de bonnes actions. On dirait qu'ils -veulent voir s'il est vrai que cela fasse autant de plaisir que le -prétendent les honnêtes gens. - ---Si Diogène vivait de nos jours, il faudrait que sa lanterne fût une -lanterne sourde. - ---Il faut convenir que, pour être heureux en vivant dans le monde, il -y a des côtés de son âme qu'il faut entièrement _paralyser_. - ---La fortune et le costume qui l'entourent, font de la vie une -représentation au milieu de laquelle il faut qu'à la longue l'homme le -plus honnête devienne comédien malgré lui. - ---Dans les choses, tout est _affaires mêlées_. dans les hommes, tout -est _pièces de rapport_. Au moral et au physique, tout est mixte: rien -n'est un, rien n'est pur. - ---Si les vérités cruelles, les fâcheuses découvertes, les secrets de -la société, qui composent la science d'un homme du monde parvenu à -l'âge de quarante ans, avaient été connus de ce même homme à l'âge de -vingt, ou il fût tombé dans le désespoir, ou il se serait corrompu par -lui-même, par projet; et cependant, on voit un petit nombre d'hommes -sages, parvenus à cet âge-là, instruits de toutes ces choses et -très-éclairés, n'être ni corrompus, ni malheureux. La prudence dirige -leurs vertus à travers la corruption publique; et la force de leur -caractère, jointe aux lumières d'un esprit étendu, les élève au-dessus -du chagrin qu'inspire la perversité des hommes. - ---Voulez-vous voir à quel point chaque état de la société corrompt les -hommes? Examinez ce qu'ils sont, quand ils en ont éprouvé plus -long-temps l'influence, c'est-à-dire dans la vieillesse. Voyez ce que -c'est qu'un vieux courtisan, un vieux prêtre, un vieux juge, un vieux -procureur, un vieux chirurgien, etc. - ---L'homme sans principes est aussi ordinairement un homme sans -caractère; car, s'il était né avec du caractère, il aurait senti le -besoin de se créer des principes. - ---Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue est -une sottise; car elle a convenu au plus grand nombre. - ---L'estime vaut mieux que la célébrité; la considération vaut mieux -que la renommée, et l'honneur vaut mieux que la gloire. - ---C'est souvent le mobile de la vanité qui a engagé l'homme à montrer -toute l'énergie de son âme. Du bois ajouté à un acier pointu fait un -dard; deux plumes ajoutées au bois font une flèche. - ---Les gens faibles sont les troupes légères de l'armée des méchans. -Ils font plus de mal que l'armée même; ils infectent et ils ravagent. - ---Il est plus facile de légaliser certaines choses que les légitimer. - ---Célébrité: l'avantage d'être connu de ceux qui ne vous connaissent -pas. - ---On partage avec plaisir l'amitié de ses amis pour des personnes -auxquelles on s'intéresse peu soi-même; mais la haine, même celle qui -est la plus juste, a de la peine à se faire respecter. - ---Tel homme a été craint pour ses talens, haï pour ses vertus, et n'a -rassuré que par son caractère. Mais, combien de temps s'est passé -avant que justice se fît! - ---Dans l'ordre naturel, comme dans l'ordre social, il ne faut pas -vouloir être plus qu'on ne peut. - ---La sottise ne serait pas tout à fait la sottise, si elle ne -craignait pas l'esprit. Le vice ne serait pas tout à fait le vice, -s'il ne haïssait pas la vertu. - ---Il n'est pas vrai (ce qu'a dit Rousseau, après Plutarque) que plus -on pense, moins on sente; mais il est vrai que plus on juge, moins on -aime. Peu d'hommes vous mettent dans le cas de faire exception à cette -règle. - ---Ceux qui rapportent tout à l'opinion, ressemblent à ces comédiens -qui jouent mal pour être applaudis, quand le goût du public est -mauvais: quelques-uns auraient le moyen de bien jouer, si le goût du -public était bon. L'honnête homme joue son rôle le mieux qu'il peut, -sans songer à la galerie. - ---Il y a une sorte de plaisir attaché au courage, qui se met au-dessus -de la fortune. Mépriser l'argent, c'est détrôner un roi; il y a du -ragoût. - ---Il y a un genre d'indulgence pour ses ennemis, qui paraît une -sottise plutôt que de la bonté ou de la grandeur d'âme. M. de C...... -me paraît ridicule par la sienne. Il me paraît ressembler à Arlequin, -qui dit: «Tu me donnes un soufflet; eh bien! je ne suis pas encore -fâché.» Il faut avoir l'esprit de haïr ses ennemis. - ---Robinson, dans son île, privé de tout, et forcé aux plus pénibles -travaux pour assurer sa subsistance journalière, supporte la vie, et -même goûte, de son aveu, plusieurs momens de bonheur. Supposez qu'il -soit dans une île enchantée, pourvue de tout ce qui est agréable à la -vie, peut-être le désoeuvrement lui eût-il rendu l'existence -insupportable. - ---Les idées des hommes sont comme les cartes et autres jeux. Des idées -que j'ai vu autrefois regarder comme dangereuses et trop hardies, sont -depuis devenues communes et presque triviales, et ont descendu jusqu'à -des hommes peu dignes d'elles. Quelques-unes de celles à qui nous -donnons le nom d'audacieuses, seront vues comme faibles et communes -par nos descendans. - ---J'ai souvent remarqué, dans mes lectures, que le premier mouvement -de ceux qui ont fait quelque action héroïque, qui se sont livrés à -quelque impression généreuse, qui ont sauvé les infortunés, couru -quelque grand risque et procuré quelque grand avantage, soit au -public, soit à des particuliers; j'ai, dis-je, remarqué que leur -premier mouvement a été de refuser la récompense qu'on leur en -offrait. Ce sentiment s'est trouvé dans le coeur des hommes les plus -indigens et de la dernière classe du peuple. Quel est donc cet -instinct moral qui apprend à l'homme sans éducation, que la récompense -de ses actions est dans le coeur de celui qui les a faites? Il semble -qu'en nous les payant, on nous les ôte. - ---Un acte de vertu, un sacrifice ou de ses intérêts ou de soi-même, -est le besoin d'une âme noble: l'amour-propre d'un coeur généreux -est, en quelque sorte, l'égoïsme d'un grand caractère. - ---La concorde des frères est si rare, que la fable ne cite que deux -frères amis; et elle suppose qu'ils ne se voyaient jamais, puisqu'ils -passaient tour à tour de la terre aux champs élysées, ce qui ne -laissait pas d'éloigner tout sujet de dispute et de rupture. - ---Il y a plus de fous que de sages; et dans le sage même, il y a plus -de folies que de sagesse. - ---Les maximes générales sont, dans la conduite de la vie, ce que les -routines sont dans les arts. - ---La conviction est la conscience de l'esprit. - ---On est heureux ou malheureux par une foule de choses qui ne -paraissent pas, qu'on ne dit point et qu'on ne peut dire. - ---Le plaisir peut s'appuyer sur l'illusion; mais le bonheur repose sur -la vérité: il n'y a qu'elle qui puisse nous donner celui dont la -nature humaine est susceptible. L'homme heureux par l'illusion, a sa -fortune en agiotage; l'homme heureux par la vérité, a sa fortune en -fonds de terre et en bonnes constitutions. - ---Il y a, dans le monde, bien peu de choses sur lesquelles un honnête -homme puisse reposer agréablement son âme ou sa pensée. - ---Quand on soutient que les gens les moins sensibles sont, à tout -prendre, les plus heureux, je me rappelle le proverbe indien: «Il vaut -mieux être assis que debout, être couché qu'assis; mais il vaut mieux -être mort que tout cela. - ---L'habileté est à la ruse, ce que la dextérité est à la filouterie. - ---L'entêtement représente le _caractère_, à peu près comme le -tempérament représente l'_amour_. - ---Amour, folie aimable; ambition, sottise sérieuse. - ---Préjugé, vanité, calcul: voilà ce qui gouverne le monde. Celui qui -ne connaît pour règles de sa conduite, que raison, vérité, sentiment, -n'a presque rien de commun avec la société. C'est en lui-même qu'il -doit chercher et trouver presque tout son bonheur. - ---Il faut être juste avant d'être généreux, comme on a des chemises -avant d'avoir des dentelles. - ---Les Hollandais n'ont aucune commisération de ceux qui font des -dettes. Ils pensent que tout homme endetté vit aux dépens de ses -concitoyens s'il est pauvre, et de ses héritiers s'il est riche. - ---La fortune est souvent comme les femmes riches et dépensières, qui -ruinent les maisons où elles ont apporté une riche dot. - ---Le changement de modes est l'impôt que l'industrie du pauvre met sur -la vanité du riche. - ---L'intérêt d'argent est la grande épreuve des petits caractères; mais -ce n'est encore que la plus petite pour les caractères distingués; et -il y a loin de l'homme qui méprise l'argent, à celui qui est -véritablement honnête. - ---Le plus riche des hommes, c'est l'économe: le plus pauvre, c'est -l'avare. - ---Il y a quelquefois, entre deux hommes, de fausses ressemblances de -caractère, qui les rapprochent et qui les unissent pour quelque temps. -Mais la méprise cesse par degrés; et ils sont tout étonnés de se -trouver très-écartés l'un de l'autre, et repoussés, en quelque sorte, -par tous leurs points de contact. - ---N'est-ce pas une chose plaisante de considérer que la gloire de -plusieurs grands hommes soit d'avoir employé leur vie entière à -combattre des préjugés ou des sottises qui font pitié, et qui -semblaient ne devoir jamais entrer dans une tête humaine? La gloire de -Bayle, par exemple, est d'avoir montré ce qu'il y a d'absurde dans les -subtilités philosophiques et scolastiques, qui feraient lever les -épaules à un paysan du Gâtinais doué d'un grand sens naturel; celle de -Loke, d'avoir prouvé qu'on ne doit point parler sans s'entendre, ni -croire entendre ce qu'on n'entend pas; celle de plusieurs philosophes, -d'avoir composé de gros livres contre des idées superstitieuses qui -feraient fuir, avec mépris, un sauvage du Canada; celle de -Montesquieu, et de quelques auteurs avant lui, d'avoir (en respectant -une foule de préjugés misérables) laissé entrevoir que les gouvernans -sont faits pour les gouvernés, et non les gouvernés pour les -gouvernans. Si le rêve des philosophes qui croient au perfectionnement -de la société, s'accomplit, que dira la postérité, de voir qu'il ait -fallu tant d'efforts pour arriver à des résultats si simples et si -naturels? - ---Un homme sage, en même temps qu'honnête, se doit à lui-même de -joindre à la pureté qui satisfait sa conscience, la prudence qui -devine et prévient la calomnie. - ---Le rôle de l'homme prévoyant est assez triste; il afflige ses amis, -en leur annonçant les malheurs auxquels les expose leur imprudence. On -ne le croit pas; et, quand ces malheurs sont arrivés, ces mêmes amis -lui savent mauvais gré du mal qu'il a prédit; et leur amour-propre -baisse les yeux devant l'ami qui doit être leur consolateur, et qu'ils -auraient choisi, s'ils n'étaient pas humiliés en sa présence. - ---Celui qui veut trop faire dépendre son bonheur de sa raison, qui le -soumet à l'examen, qui chicane, pour ainsi dire, ses jouissances, et -n'admet que des plaisirs délicats, finit par n'en plus avoir. C'est un -homme qui, à force de faire carder son matelas, le voit diminuer, et -finit par coucher sur la dure. - ---Le temps diminue chez nous l'intensité des plaisirs _absolus_, comme -parlent les métaphysiciens; mais il paraît qu'il accroît les plaisirs -_relatifs_: et je soupçonne que c'est l'artifice par lequel la nature -a su lier les hommes à la vie, après la perte des objets ou des -plaisirs qui la rendaient le plus agréable. - ---Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par sa propre -sensibilité, on s'aperçoit qu'il faut vivre au jour le jour, oublier -beaucoup, enfin _éponger la vie_ à mesure qu'elle s'écoule. - ---La fausse modestie est le plus décent de tous les mensonges. - ---On dit qu'il faut s'efforcer de retrancher tous les jours de nos -besoins. C'est surtout aux besoins de l'amour-propre qu'il faut -appliquer cette maxime: ce sont les plus tyranniques, et qu'on doit le -plus combattre. - ---Il n'est pas rare de voir des âmes faibles qui, par la fréquentation -avec des âmes d'une trempe plus vigoureuse, veulent s'élever au-dessus -de leur caractère. Cela produit des disparates aussi plaisans, que les -prétentions d'un sot à l'esprit. - ---La vertu, comme la santé, n'est pas le souverain bien. Elle est la -place du bien, plutôt que le bien même. Il est plus sûr que le vice -rend malheureux, qu'il ne l'est que la vertu donne le bonheur. La -raison pour laquelle la vertu est le plus désirable, c'est parce -qu'elle est ce qu'il y a de plus opposé au vice. - - -CHAPITRE III. - -De la Société, des Grands, des Riches, des Gens du Monde. - -Jamais le monde n'est connu par les livres; on l'a dit autrefois; mais -ce qu'on n'a pas dit, c'est la raison; la voici: c'est que cette -connaissance est un résultat de mille observations fines, dont -l'amour-propre n'ose faire confidence à personne, pas même au meilleur -ami. On craint de se montrer comme un homme occupé de petites choses, -quoique ces petites choses soient très-importantes au succès des plus -grandes affaires. - ---En parcourant les mémoires et monumens du siècle de Louis XIV, on -trouve, même dans la mauvaise compagnie de ce temps-là, quelque chose -qui manque à la bonne d'aujourd'hui. - ---Qu'est-ce que la société, quand la raison n'en forme pas les noeuds, -quand le sentiment n'y jette pas d'intérêt, quand elle n'est pas un -échange de pensées agréables et de vraie bienveillance? Une foire, un -tripot, une auberge, un bois, un mauvais lieu et des petites-maisons; -c'est tout ce qu'elle est tour à tour pour la plupart de ceux qui la -composent. - ---On peut considérer l'édifice métaphysique de la société, comme un -édifice matériel qui serait composé de différentes niches ou -compartimens, d'une grandeur plus ou moins considérable. Les places -avec leurs prérogatives, leurs droits, etc., forment ces divers -compartimens, ces différentes niches. Elles sont durables, et les -hommes passent. Ceux qui les occupent, sont tantôt grands, tantôt -petits; et aucun ou presque aucun n'est fait pour sa place. Là, c'est -un géant courbé ou accroupi dans sa niche; là, c'est un nain sous une -arcade: rarement la niche est faite pour la statue. Autour de -l'édifice, circule une foule d'hommes de différentes tailles. Ils -attendent tous qu'il y ait une niche de vide, afin de s'y placer, -quelle qu'elle soit. Chacun fait valoir ses droits, c'est-à dire, sa -naissance ou ses protections, pour y être admis. On sifflerait celui -qui, pour avoir la préférence, ferait valoir la proportion qui existe -entre la niche et l'homme, entre l'instrument et l'étui. Les -concurrens même s'abstiennent d'objecter à leurs adversaires cette -disproportion. - ---On ne peut vivre, dans la société, après l'âge des passions. Elle -n'est tolérable que dans l'époque où l'on se sert de son estomac pour -s'amuser, et de sa personne pour tuer le temps. - ---Les gens de robe, les magistrats, connaissent la cour, les intérêts -du moment, à peu près comme les écoliers qui ont obtenu un _exeat_, et -qui ont dîné hors du collége, connaissent le monde. - ---Ce qui se dit dans les cercles, dans les salons, dans les soupés, -dans les assemblées publiques, dans les livres, même ceux qui ont -pour objet de faire connaître la société, tout cela est faux ou -insuffisant. On peut dire sur cela le mot italien per _la predica_, ou -le mot latin _ad populum phaleras_. Ce qui est vrai, ce qui est -instructif, c'est ce que la conscience d'un honnête homme qui a -beaucoup vu et bien vu, dit à son ami au coin du feu: quelques-unes de -ces conversations-là m'ont plus instruit que tous les livres et le -commerce ordinaire de la société. C'est qu'elles me mettaient mieux -sur la voie, et me faisaient réfléchir davantage. - ---L'influence qu'exerce sur notre âme une idée morale, contrastante -avec des objets physiques et matériels, se montre dans bien des -occasions; mais on ne la voit jamais mieux que quand le passage est -rapide et imprévu. Promenez-vous sur le boulevard, le soir: vous voyez -un jardin charmant, au bout duquel est un salon illuminé avec goût; -vous entrevoyez des groupes, de jolies femmes, des bosquets, -entr'autres une allée fuyante où vous entendez rire; ce sont des -nymphes; vous en jugez par leur taille svelte, etc. vous demandez -quelle est cette femme, et on vous répond; c'est madame de B......, la -maîtresse de la maison: il se trouve par malheur que vous la -connaissez, et le charme a disparu. - ---Vous rencontrez le baron de Breteuil; il vous, entretient de ses -bonnes fortunes, de ses amours, grossières, etc.; il finit par vous -montrer le portrait de la reine au milieu d'une rose garnie de -diamans. - ---Un sot, fier de quelque cordon, me paraît au-dessous de cet homme -ridicule qui, dans ses plaisirs, se faisait mettre des plumes de paon -au derrière par ses maîtresses. Au moins, il y gagnait le plaisir -de.... Mais l'autre!... Le baron de Breteuil est fort au-dessous de -Peixoto. - ---On voit, par l'exemple de Breteuil, qu'on peut balloter dans ses -poches les portraits en diamans de douze ou quinze souverains, et -n'être qu'un sot. - ---C'est un sot, c'est un sot, c'est bientôt dit: voilà comme vous êtes -extrême en tout. A quoi cela se réduit-il? Il prend sa place pour sa -personne, son importance pour du mérite, et son crédit pour une vertu. -Tout le monde n'est-il pas comme cela? Y a-t-il là de quoi tant crier? - ---Quand les sots sortent de place, soit qu'ils aient été ministres ou -premiers commis, ils conservent une morgue ou une importance ridicule. - ---Ceux qui ont de l'esprit ont mille bons contes à faire sur les -sottises et les valetages dont ils ont été témoins: et c'est ce qu'on -peut voir par cent exemples. Comme c'est un mal aussi ancien que la -monarchie, rien ne prouve mieux combien il est irrémédiable. De mille -traits que j'ai entendu raconter, je conclurais que si les singes -avaient le talent des perroquets, on en ferait volontiers des -ministres. - ---Rien de si difficile à faire tomber, qu'une idée triviale ou un -proverbe accrédité. Louis XV a fait banqueroute en détail trois ou -quatre fois, et on n'en jure pas moins _foi de gentilhomme_. Celle de -M. de Guimenée n'y réussira pas mieux. - ---Les gens du monde ne sont pas plutôt attroupés, qu'ils se croient en -société. - ---J'ai vu des hommes trahir leur conscience, pour complaire à un homme -qui a un mortier ou une simare: étonnez-vous ensuite de ceux qui -l'échangent pour le mortier, ou pour la simare même. Tous également -vils, et les premiers absurdes plus que les autres. - ---La société est composée de deux grandes classes: ceux qui ont plus -de dînés que d'appétit, et ceux qui ont plus d'appétit que de dînés. - ---On donne des repas de dix louis ou de vingt à des gens en faveur de -chacun desquels on ne donnerait pas un petit écu, pour qu'ils fissent -une bonne digestion de ce même dîné de vingt louis. - ---C'est une règle excellente à adopter sur l'art de la raillerie et de -la plaisanterie, que le plaisant et le railleur doivent être garans du -succès de leur plaisanterie à l'égard de la personne plaisantée, et -que, quand celle-ci se fâche, l'autre a tort. - ---M*** me disait que j'avais un grand malheur; c'était de ne pas me -faire à la toute-puissance des sots. Il avait raison: et j'ai vu qu'en -entrant dans le monde, un sot avait de grands avantages, celui de se -trouver parmi ses pairs. C'est comme frère Lourdis dans le temple de -la sottise: - - Tout lui plaisait, et même en arrivant, - Il crut encore être dans son couvent. - ---En voyant quelquefois les friponneries des petits et les brigandages -des hommes en place, on est tenté de regarder la société comme un bois -rempli de voleurs, dont les plus dangereux sont les archers préposés -pour arrêter les autres. - ---Les gens du monde et de la cour donnent aux hommes et aux choses une -valeur conventionnelle, dont ils s'étonnent de se trouver dupes. Ils -ressemblent à des calculateurs qui, en faisant un compte, donneraient -aux chiffres une valeur variable et arbitraire, et qui, ensuite, dans -l'addition, leur rendant leur valeur réelle et réglée, seraient tout -surpris de ne pas trouver leur compte. - ---Il y a des momens où le monde paraît s'apprécier lui-même ce qu'il -vaut. J'ai souvent démêlé qu'il estimait ceux qui n'en faisaient aucun -cas; et il arrive souvent que c'est une recommandation auprès de lui, -que de le mépriser souverainement, pourvu que ce mépris soit vrai, -sincère, naïf, sans affectation, sans jactance. - ---Le monde est si méprisable que le peu de gens honnêtes qui s'y -trouvent, estiment ceux qui le méprisent, et y sont déterminés par ce -mépris même. - ---Amitié de cour, foi de renards, et société de loups. - ---Je conseillerais à quelqu'un qui veut obtenir une grâce d'un -ministre, de l'aborder d'un air triste, plutôt que d'un air riant. On -n'aime pas à voir plus heureux que soi. - ---Une vérité cruelle, mais dont il faut convenir, c'est que, dans le -monde, et surtout dans un monde choisi, tout est art, science, calcul, -même l'apparence de la simplicité, de la facilité la plus aimable. -J'ai vu des hommes dans lesquels ce qui paraissait la grâce d'un -premier mouvement, était une combinaison, à la vérité très-prompte, -mais très-fine et très-savante. J'en ai vu associer le calcul le plus -réfléchi à la naïveté apparente de l'abandon le plus étourdi. C'est le -négligé savant d'une coquette, d'où l'art a banni tout ce qui -ressemble à l'art. Cela est fâcheux, mais nécessaire. En général, -malheur à l'homme qui, même dans l'amitié la plus intime, laisse -découvrir son faible et sa prise! J'ai vu les plus intimes amis faire -des blessures à l'amour-propre de ceux dont ils avaient surpris le -secret. Il paraît impossible que, dans l'état actuel de la société (je -parle de la société du grand monde), il y ait un seul homme qui puisse -montrer le fond de son âme et les détails de son caractère, et surtout -de ses faiblesses à son meilleur ami. Mais, encore une fois, il faut -porter (dans ce monde-là) le raffinement si loin, qu'il ne puisse pas -même y être suspect, ne fut-ce que pour ne pas être méprisé comme -acteur dans une troupe d'excellens comédiens. - ---Les gens qui croient aimer un prince dans l'instant où ils viennent -d'en être bien traités, me rappellent les enfans qui veulent être -prêtres le lendemain d'une belle procession, ou soldats le lendemain -d'une revue à laquelle ils ont assisté. - ---Les favoris, les hommes en place mettent quelquefois de l'intérêt à -s'attacher des hommes de mérite; mais ils en exigent un avilissement -préliminaire, qui repousse loin d'eux tous ceux qui ont quelque -pudeur. J'ai vu des hommes dont un favori ou un ministre aurait eu bon -marché, aussi indignés de cette disposition, qu'auraient pu l'être des -hommes d'une vertu parfaite. L'un d'eux me disait: Les grands veulent -qu'on se dégrade, non pour un bienfait, mais pour une espérance; ils -prétendent vous acheter, non par un lot, mais par un billet de -loterie; et je sais des fripons, en apparence bien traités par eux, -qui, dans le fait, n'en ont pas tiré meilleur parti, que ne l'auraient -fait les plus honnêtes gens du monde. - ---Les actions utiles, même avec éclat, les services réels et les plus -grands qu'on puisse rendre à la nation et même à la cour, ne sont, -quand on n'a point la faveur de la cour, que des péchés splendides, -comme disent les théologiens. - ---On n'imagine pas combien il faut d'esprit pour n'être pas ridicule. - ---Tout homme qui vit beaucoup dans le monde, me persuade qu'il est peu -sensible; car je ne vois presque rien qui puisse y intéresser le -coeur, ou plutôt rien qui ne l'endurcisse; ne fût-ce que le spectacle -de l'insensibilité, de la frivolité et de la vanité qui y règnent. - ---Quand les princes sortent de leurs misérables étiquettes, ce n'est -jamais en faveur d'un homme de mérite, mais d'une fille ou d'un -bouffon. Quand les femmes s'affichent, ce n'est presque jamais pour un -honnête homme, c'est pour une _espèce_. En tout, lorsque l'on brise le -joug de l'opinion, c'est rarement pour s'élever au-dessus, mais -presque toujours pour descendre au-dessous. - ---Il y a des fautes de conduite que, de nos jours, on ne fait plus -guère, ou qu'on fait beaucoup moins. On est tellement raffiné que, -mettant l'esprit à la place de l'âme, un homme vil, pour peu qu'il ait -réfléchi, s'abstient de certaines platitudes, qui autrefois pouvaient -réussir. J'ai vu des hommes malhonnêtes avoir quelquefois une conduite -fière et décente avec un prince, un ministre, ne point fléchir, etc. -Cela trompe les jeunes gens et les novices qui ne savent pas, ou bien -qui oublient qu'il faut juger un homme par l'ensemble de ses principes -et de son caractère. - ---A voir le soin que les conventions sociales paraissent avoir pris -d'écarter le mérite de toutes les places où il pourrait être utile à -la société, en examinant la ligue des sots contre les gens d'esprit, -on croirait voir une conjuration de valets pour écarter les maîtres. - ---Que trouve un jeune homme, en entrant dans le monde? Des gens qui -veulent le protéger, prétendent l'_honorer_, le gouverner, le -conseiller. Je ne parle point de ceux qui veulent l'écarter, lui -nuire, le perdre ou le tromper. S'il est d'un caractère assez élevé -pour vouloir n'être protégé que par ses moeurs, ne s'honorer de rien -ni de personne, se gouverner par ses principes, se conseiller par ses -lumières, par son caractère et d'après sa position qu'il connaît mieux -que personne, on ne manque pas de dire qu'il est original, singulier, -indomptable. Mais, s'il a peu d'esprit, peu d'élévation, peu de -principes, s'il ne s'aperçoit pas qu'on le protége, qu'on veut le -gouverner, s'il est l'instrument des gens qui s'en emparent, on le -trouve charmant, et c'est, comme on dit, le meilleur enfant du monde. - ---La société, ce qu'on appelle le monde, n'est que la lutte de mille -petits intérêts opposés, une lutte éternelle de toutes les vanités qui -se croisent, se choquent, tour à tour blessées, humiliées l'une par -l'autre, qui expient le lendemain, dans le dégoût d'une défaite, le -triomphe de la veille. Vivre solitaire, ne point être froissé dans ce -choc misérable où l'on attire un instant les yeux pour être écrasé -l'instant d'après, c'est ce qu'on appelle n'être rien, n'avoir pas -d'existence. Pauvre humanité! - ---Il y a une profonde insensibilité aux vertus, qui surprend et -scandalise beaucoup plus que le vice. Ceux que la bassesse publique -appelle grands seigneurs, ou grands, les hommes en place paraissent, -pour la plupart, doués de cette insensibilité odieuse. Cela ne -viendrait-il pas de l'idée vague et peu développée dans leur tête, que -les hommes, doués de ces vertus, ne sont pas propres à être des -instrumens d'intrigue? Ils les négligent, ces hommes, comme inutiles à -eux-mêmes et aux autres, dans un pays où, sans l'intrigue, la fausseté -et la ruse, on n'arrive à rien! - ---Que voit-on dans le monde? Partout un respect naïf et sincère pour -des conventions absurdes, pour une sottise (les sots saluent leur -reine), ou bien des ménagemens forcés pour cette même sottise (les -gens d'esprit craignent leur tyran). - ---Les bourgeois, par une vanité ridicule, font de leur fille un fumier -pour les terres des gens de qualité. - ---Supposez vingt hommes, même honnêtes, qui tous connaissent et -estiment un homme d'un mérite reconnu, Dorilas, par exemple; louez, -vantez ses talens et ses vertus; que tous conviennent de ses vertus et -de ses talens; l'un des assistans ajoute: C'est dommage qu'il soit si -peu favorisé de la fortune. Que dites-vous? reprend un autre, c'est -que sa modestie l'oblige à vivre sans luxe. Savez-vous qu'il a -vingt-cinq mille livres de rente?--Vraiment!--Soyez en sûr, j'en ai la -preuve. Qu'alors cet homme de mérite paraisse, et qu'il compare -l'accueil de la société et la manière plus ou moins froide, quoique -distinguée, dont il était reçu précédemment. C'est ce qu'il a fait: il -a comparé, et il a gémi. Mais, dans cette société, il s'est trouvé un -homme dont le maintien a été le même à son égard. Un sur vingt, dit -notre philosophe, je suis content. - ---Quelle vie que celle de la plupart des gens de la cour! Ils se -laissent ennuyer, excéder, asservir, tourmenter pour des intérêts -misérables. Ils attendent pour vivre, pour être heureux, la mort de -leurs ennemis, de leurs rivaux d'ambition, de ceux même qu'ils -appellent leurs amis; et pendant que leurs voeux appellent cette mort, -ils sèchent, ils dépérissent, meurent eux-mêmes, en demandant des -nouvelles de la santé de monsieur tel, de madame telle, qui -s'obstinent à ne pas mourir. - ---Quelques folies qu'aient écrites certains physionomistes de nos -jours, il est certain que l'habitude de nos pensées peut déterminer -quelques traits de notre physionomie. Nombre de courtisans ont l'oeil -faux, par la même raison que la plupart des tailleurs sont cagneux. - ---Il n'est peut-être pas vrai que les grandes fortunes supposent -toujours de l'esprit, comme je l'ai souvent ouï dire même à des gens -d'esprit: mais il est bien plus vrai qu'il y a des choses d'esprit et -d'habileté, à qui la fortune ne saurait échapper, quand bien même -celui qui les a posséderait l'honnêteté la plus pure, obstacle qui, -comme on sait, est le plus grand de tous pour la fortune. - ---Lorsque Montaigne a dit, à propos de la grandeur: «Puisque nous ne -pouvons y atteindre, vengeons-nous en à en médire», il a dit une chose -plaisante, souvent vraie, mais scandaleuse, et qui donne des armes aux -sots que la fortune a favorisés. Souvent, c'est par petitesse qu'on -hait l'inégalité des conditions; mais un vrai sage et un honnête homme -pourraient la haïr comme la barrière qui sépare des âmes faites pour -se rapprocher. Il est peu d'hommes d'un caractère distingué qui ne se -soient refusés aux sentimens que leur inspirait tel ou tel homme d'un -rang supérieur; qui n'aient repoussé, en s'affligeant eux-mêmes, telle -ou telle amitié qui pouvait être pour eux une source de douceurs et de -consolations. Chacun d'eux, au lieu de répéter le mot de Montaigne, -peut dire: Je hais la grandeur qui m'a fait fuir ce que j'aimais, ou -ce que j'aurais aimé. - ---Qui est-ce qui n'a que des liaisons entièrement honorables? Qui -est-ce qui ne voit pas quelqu'un dont il demande pardon à ses amis? -Quelle est la femme qui ne s'est pas vue forcée d'expliquer à sa -société, la visite de telle ou telle femme qu'on a été surpris de voir -chez elle? - ---Êtes-vous l'ami d'un homme de la cour, d'un homme de qualité, comme -on dit; et souhaitez-vous lui inspirer le plus vif attachement dont le -coeur humain soit susceptible? Ne vous bornez pas à lui prodiguer les -soins de la plus tendre amitié, à le soulager dans ses maux, à le -consoler dans ses peines, à lui consacrer tous vos momens, à lui -sauver dans l'occasion la vie ou l'honneur; ne perdez point votre -temps à ces bagatelles: faites plus, faites mieux, faites sa -généalogie. - ---Vous croyez qu'un ministre, un homme en place, a tel ou tel -principe; et vous le croyez parce que vous le lui avez entendu dire. -En conséquence, vous vous abstenez de lui demander telle ou telle -chose qui le mettrait en contradiction avec sa maxime favorite. Vous -apprenez bientôt que vous avez été dupe, et vous lui voyez faire des -choses qui vous prouvent qu'un ministre n'a point de principes, mais -seulement l'habitude, le tic de dire telle ou telle chose. - ---Plusieurs courtisans sont haïs sans profit, et pour le plaisir de -l'être. Ce sont des lézards, qui, à ramper, n'ont gagné que de perdre -leur queue. - ---Cet homme n'est pas propre à avoir jamais de la considération: il -faut qu'il fasse fortune, et vive avec de la canaille. - ---Les corps (parlemens, académies, assemblées) ont beau se dégrader, -ils se soutiennent par leur masse, et on ne peut rien contre eux. Le -déshonneur, le ridicule glissent sur eux, comme les balles de fusil -sur un sanglier, sur un crocodile. - ---En voyant ce qui se passe dans le monde, l'homme le plus misantrope -finirait par s'égayer, et Héraclite par mourir de rire. - ---Il me semble qu'à égalité d'esprit et de lumières, l'homme né riche -ne doit jamais connaître aussi bien que le pauvre, la nature, le coeur -humain et la société. C'est que, dans le moment où l'autre plaçait une -jouissance, le second se consolait par une réflexion. - ---En voyant les princes faire, de leur propre mouvement, certaines -choses honnêtes, on est tenté de reprocher à ceux qui les entourent la -plus grande partie de leurs torts ou de leurs faiblesses; on se dit: -quel malheur que ce prince ait pour amis Damis ou Aramont! On ne songe -pas que, si Damis ou Aramont avaient été des personnages qui eussent -de la noblesse ou du caractère, ils n'auraient pas été les amis de ce -prince. - ---A mesure que la philosophie fait des progrès, la sottise redouble -ses efforts pour établir l'empire des préjugés. Voyez la faveur que le -gouvernement donne aux idées de la gentilhommerie. Cela est venu au -point qu'il n'y a plus que deux états pour les femmes: femmes de -qualité, ou filles; le reste n'est rien. Nulle vertu n'élève une femme -au-dessus de son état; elle n'en sort que par le vice. - ---Parvenir à la fortune, à la considération, malgré le désavantage -d'être sans ayeux, et cela à travers de tant de gens qui ont tout -apporté en naissant, c'est gagner on remettre une partie d'échecs, -ayant donné la tour à son adversaire. Souvent aussi les autres ont sur -vous trop d'avantages conventionnels, et alors il faut renoncer à la -partie. On peut bien céder une tour, mais non la dame. - ---Les gens qui élèvent les princes et qui prétendent leur donner une -bonne éducation, après s'être soumis à leurs formalités et à leurs -avilissantes étiquettes, ressemblent à des maîtres d'arithmétique qui -voudraient former de grands calculateurs, après avoir accordé, à leurs -élèves que trois et trois font huit. - ---Quel est l'être le plus étranger à ceux qui l'environnent? est-ce un -Français à Pékin ou à Macao? est-ce un Lapon au Sénégal? ou ne -serait-ce pas par hasard un homme de mérite sans or et sans parchemin, -au milieu de ceux qui possèdent l'un de ces deux avantages, ou tous -les deux réunis? n'est-ce pas une merveille que la société subsiste -avec la convention tacite d'exclure du partage de ses droits les -dix-neuf vingtièmes de la société? - ---Le monde et la société ressemblent à une bibliothèque où au premier -coup-d'oeil tout paraît en règle, parce que les livres y sont placés -suivant le format et la grandeur des volumes; mais où dans le fond -tout est en désordre, parce que rien n'y est rangé suivant l'ordre des -sciences, des matières ni des auteurs. - ---Avoir des liaisons considérables, ou même illustres, ne peut plus -être un mérite pour personne, dans un pays où l'on plaît souvent par -ses vices, et où l'on est quelquefois recherché pour ses ridicules. - ---Il y a des hommes qui ne sont point aimables, mais qui n'empêchent -pas les autres de l'être: leur commerce est quelquefois supportable. -Il y en a d'autres qui n'étant point aimables, nuisent encore par leur -seule présence au développement de l'amabilité d'autrui; ceux-là sont -insupportables: c'est le grand inconvénient de la pédanterie. - ---L'expérience, qui éclaire les particuliers, corrompt les princes et -les gens en place. - ---Le public de ce moment-ci est, comme la tragédie moderne, absurde, -atroce et plat. - ---L'état de _courtisan_ est un métier dont on a voulu faire une -science: Chacun cherche à se hausser. - ---La plupart des liaisons de société, la camaraderie, etc., tout cela -est à l'amitié ce que le sigisbéisme est à l'amour. - ---L'art de la parenthèse est un des grands secrets de l'éloquence dans -la société. - ---A la cour tout est courtisan: le prince du sang; le chapelain de -semaine, le chirurgien de quartier, l'apothicaire. - ---Les magistrats chargés de veiller sur l'ordre public, tels que le -lieutenant criminel, le lieutenant-civil, le lieutenant de police, et -tant d'autres, finissent presque toujours par avoir une opinion -horrible de la société. Ils croient connaître les hommes et n'en -connaissent que le rebut. On ne juge pas d'une ville par ses égoûts, -et d'une maison par ses latrines. La plupart de ces magistrats me -rappellent toujours le collége où les correcteurs ont une cabane -auprès des commodités, et n'en sortent que pour donner le fouet. - ---C'est la plaisanterie qui doit faire justice de tous les travers des -hommes et de la société; c'est par elle qu'on évite de se -compromettre; c'est par elle qu'on met tout en place sans sortir de la -sienne; c'est elle qui atteste notre supériorité sur les choses et sur -les personnes dont nous nous moquons, sans que les personnes puissent -s'en offenser, à moins qu'elles ne manquent de gaîté ou de moeurs. La -réputation de savoir bien manier cette arme donne à l'homme d'un rang -inférieur, dans le monde et dans la meilleure compagnie, cette sorte -de considération que les militaires ont pour ceux qui manient -supérieurement l'épée. J'ai entendu dire à un homme d'esprit: Otez à -la plaisanterie son empire, et je quitte demain la société. C'est une -sorte de duel où il n'y a pas de sang versé, et qui, comme l'autre, -rend les hommes plus mesurés et plus polis. - ---On ne se doute pas, au premier coup d'oeil, du mal que fait -l'ambition de mériter cet éloge si commun: _Monsieur un tel est -très-aimable_. Il arrive, je ne sais comment, qu'il a un genre de -facilité, d'insouciance, de foiblesse, de déraison, qui plaît -beaucoup, quand ces qualités se trouvent mêlées avec de l'esprit; que -l'homme, dont on fait ce qu'on veut, qui appartient au moment, est -plus agréable que celui qui a de la suite, du caractère, des -principes, qui n'oublie pas son ami malade ou absent, qui sait quitter -une partie de plaisir pour lui rendre service, etc. Ce serait une -liste ennuyeuse que celle des défauts, des torts et des travers qui -plaisent. Aussi, les gens du monde, qui ont réfléchi sur l'art de -plaire plus qu'on ne croit et qu'ils ne croient eux-mêmes, ont la -plupart de ces défauts, et cela vient de la nécessité de faire dire de -soi: Monsieur un tel est très-aimable. - ---Il y a des choses indevinables pour un jeune homme bien né. Comment -se défierait-on, à vingt ans, d'un espion de police qui a le cordon -rouge? - ---Les coutumes les plus absurdes, les étiquettes les plus ridicules, -sont en France et ailleurs sous la protection de ce mot: _C'est -l'usage_. C'est précisément ce même mot que répondent les Hottentots, -quand les Européens leur demandent pourquoi ils mangent des -sauterelles; pourquoi ils dévorent la vermine dont ils sont couverts. -Ils disent aussi: C'est l'usage. - ---La prétention la plus absurde et la plus injuste, qui serait sifflée -dans une assemblée d'honnêtes gens, peut devenir la matière d'un -procès, et dès-lors être déclarée légitime; car tout procès peut se -perdre ou se gagner: de même que, dans les corps, l'opinion la plus -folle et la plus ridicule peut être admise, et l'avis le plus sage -rejeté avec mépris. Il ne s'agit que de faire regarder l'un ou l'autre -comme une affaire de parti, et rien n'est si facile entre les deux -partis opposés qui divisent presque tous les corps. - ---Qu'est-ce que c'est qu'un fat sans sa fatuité? Otez les ailes à un -papillon, c'est une chenille. - ---Les courtisans sont des pauvres enrichis par la mendicité. - ---Il est aisé de réduire à des termes simples la valeur précise de la -célébrité: celui qui se fait connaître par quelque talent ou quelque -vertu, se dénonce à la bienveillance inactive de quelques honnêtes -gens, et à l'active malveillance de tous les hommes malhonnêtes. -Comptez les deux classes, et pesez les deux forces. - ---Peu de personnes peuvent aimer un philosophe. C'est presque un -ennemi public qu'un homme qui, dans les différentes prétentions des -hommes, et dans le mensonge des choses, dit à chaque homme et à chaque -chose: «Je ne te prends que pour ce que tu es; je ne t'apprécie que ce -que tu vaux.» Et ce n'est pas une petite entreprise de se faire aimer -et estimer, avec l'annonce de ce ferme propos. - ---Quand on est trop frappé des maux de la société universelle et des -horreurs que présentent la capitale ou les grandes villes, il faut se -dire: Il pouvait naître de plus grands malheurs encore de la suite -des combinaisons qui a soumis vingt-cinq millions d'hommes à un seul, -et qui a réuni sept cent mille hommes sur une espace de deux lieues -carrées. - ---Des qualités trop supérieures rendent souvent un homme moins propre -à la société. On ne va pas au marché avec des lingots; on y va avec de -l'argent ou de la petite monnaie. - ---La société, les cercles, les salons, ce qu'on appelle le monde, est -une pièce misérable, un mauvais opéra, sans intérêt, qui se soutient -un peu par les machines et les décorations. - ---Pour avoir une idée juste des choses, il faut prendre les mots dans -la signification opposée à celle qu'on leur donne dans le monde. -Misantrope, par exemple, cela veut dire philantrope; mauvais Français, -cela veut dire bon citoyen qui indique certains abus monstrueux; -philosophe, homme simple, qui sait que deux et deux font quatre, etc. - ---De nos jours, un peintre fait votre portrait en sept minutes; un -autre vous apprend à peindre en trois jours; un troisième vous -enseigne l'anglais en quatre leçons. On veut vous apprendre huit -langues, avec des gravures qui représentent les choses et leurs noms -au-dessous, en huit langues. Enfin, si on pouvait mettre ensemble les -plaisirs, les sentimens, ou les idées de la vie entière, et les réunir -dans l'espace de vingt-quatre heures, on le ferait; on vous ferait -avaler cette pilule, et on vous dirait: «allez-vous en.» - ---Il ne faut pas regarder Burrhus comme un homme vertueux absolument: -il ne l'est qu'en opposition avec Narcisse. Sénèque et Burrhus sont -les honnêtes gens d'un siècle où il n'y en avait pas. - ---Quand on veut plaire dans le monde, il faut se résoudre à se laisser -apprendre beaucoup de choses qu'on sait, par des gens qui les -ignorent. - ---Les hommes qu'on ne connaît qu'à moitié, on ne les connaît pas; les -choses qu'on ne sait qu'aux trois-quarts, on ne les sait pas du tout. -Ces deux réflexions suffisent pour faire apprécier presque tous les -discours qui se tiennent dans le monde. - ---Dans un pays où tout le monde cherche à _paraître_, beaucoup de gens -doivent croire, et croient en effet qu'il vaut mieux être -banqueroutier que de n'être rien. - ---La menace du _rhume négligé_ est pour les médecins ce que le -purgatoire est pour les prêtres, un _Pérou_. - ---Les conversations ressemblent aux voyages qu'on fait sur l'eau: on -s'écarte de la terre sans presque le sentir, et l'on ne s'aperçoit -qu'on a quitté le bord que quand on est déjà bien loin. - ---Un homme d'esprit prétendait, devant des millionnaires, qu'on -pouvait être heureux avec deux mille écus de rente. Ils soutinrent le -contraire avec aigreur, et même avec emportement. Au sortir de chez -eux, il cherchait la cause de cette aigreur, de la part de gens qui -avaient de l'amitié pour lui; il la trouva enfin. C'est que, par là, -il leur faisait entrevoir qu'il n'était pas dans leur dépendance. Tout -homme qui a peu de besoins, semble menacer les riches d'être toujours -prêt à leur échapper. Les tyrans voient par là qu'ils perdent un -esclave. On peut appliquer cette réflexion à toutes les passions en -général. L'homme qui a vaincu le penchant à l'amour, montre une -indifférence toujours odieuse aux femmes: elles cessent aussitôt de -s'intéresser à lui. C'est peut-être pour cela que personne ne -s'intéresse à la fortune d'un philosophe: il n'a pas les passions qui -émeuvent la société. On voit qu'on ne peut presque rien faire pour son -bonheur, et on le laisse là. - ---Il est dangereux, pour un philosophe attaché à un grand (si jamais -les grands ont eu auprès d'eux un philosophe), de montrer tout son -désintéressement; on le prendrait au mot. Il se trouve dans la -nécessité de cacher ses vrais sentimens: et c'est, pour ainsi dire, un -hypocrite d'ambition. - - -CHAPITRE IV. - -Du Goût pour la retraite, et de la Dignité du caractère. - -Un philosophe regarde ce qu'on appelle _un état dans le monde_, -comme les Tartares regardent les villes, c'est-à-dire comme une -prison: c'est un cercle où les idées se resserrent, se concentrent, en -ôtant à l'âme et à l'esprit leur étendue et leur développement. Un -homme qui a un grand état dans le monde, a une prison plus grande et -plus ornée; celui qui n'y a qu'un petit état, est dans un cachot; -l'homme sans état est le seul homme libre, pourvu qu'il soit dans -l'aisance, ou du moins qu'il n'ait aucun besoin des hommes. - ---L'homme le plus modeste, en vivant dans le monde, doit, s'il est -pauvre, avoir un maintien très-assuré et une certaine aisance qui -empêchent qu'on ne prenne quelque avantage sur lui. Il faut, dans ce -cas, parer sa modestie de sa fierté. - ---La faiblesse de caractère ou le défaut d'idées, en un mot, tout ce -qui peut nous empêcher de vivre avec nous mêmes, sont les choses qui -préservent beaucoup de gens de la misantropie. - ---On est plus heureux dans la solitude que dans le monde. Cela ne -viendrait-il pas de ce que, dans la solitude, on pense aux choses, et -que, dans le monde, on est forcé de penser aux hommes? - ---Les pensées d'un solitaire, homme de sens, et fût-il d'ailleurs -médiocre, seraient bien peu de chose, si elles ne valaient pas ce qui -se dit et se fait dans le monde. - ---Un homme qui s'obstine à ne laisser ployer ni sa raison, ni sa -probité, ou du moins sa délicatesse, sous le poids d'aucune des -conventions absurdes ou malhonnêtes de la société; qui ne fléchit -jamais dans les occasions où il a intérêt de fléchir, finit -infailliblement par rester sans appui, n'ayant d'autre ami qu'un être -abstrait qu'on appelle la vertu, qui vous laisse mourir de faim. - ---Il ne faut pas ne savoir vivre qu'avec ceux qui veulent nous -apprécier: ce serait le besoin d'un amour-propre trop délicat et trop -difficile à contenter; mais il faut ne placer le fond de sa vie -habituelle qu'avec ceux qui peuvent sentir ce que nous valons. Le -philosophe même ne blâme point ce genre d'amour-propre. - ---On dit quelquefois d'un homme qui vit seul: il n'aime pas la -société. C'est souvent comme si on disait d'un homme, qu'il n'aime pas -la promenade, sous prétexte qu'il ne se promène pas volontiers le soir -dans la forêt de Bondy. - ---Est-il bien sûr qu'un homme qui aurait une raison parfaitement -droite, un sens moral parfaitement exquis, pût vivre avec quelqu'un? -Par vivre, je n'entends pas se trouver ensemble sans se battre: -j'entends se plaire ensemble, s'aimer, commercer avec plaisir. - ---Un homme d'esprit est perdu, s'il ne joint pas à l'esprit l'énergie -de caractère. Quand on a la lanterne de Diogène, il faut avoir son -bâton. - ---Il n'y a personne qui ait plus d'ennemis dans, le monde, qu'un homme -droit, fier et sensible, disposé à laisser les personnes et les choses -pour ce qu'elles sont, plutôt qu'à les prendre pour ce qu'elles ne -sont pas. - ---Le monde endurcit le coeur à la plupart des hommes; mais ceux qui -sont moins susceptibles d'endurcissement, sont obligés de se créer une -sorte d'insensibilité factice, pour n'être dupes ni des hommes, ni des -femmes. Le sentiment qu'un homme honnête emporte, après s'être livré -quelques jours à la société, est ordinairement pénible et triste: le -seul avantage qu'il produira, c'est de faire trouver la retraite -aimable. - ---Les idées du public ne sauraient manquer d'être presque toujours -viles et basses. Comme il ne lui revient guère que des scandales et -des actions d'une indécence marquée, il teint, de ces mêmes couleurs, -presque tous les faits ou les discours qui passent jusqu'à lui. -Voit-il une liaison, même de la plus noble espèce, entre un grand -seigneur et un homme de mérite, entre un homme en place et un -particulier? Il ne voit, dans le premier cas, qu'un protecteur et un -client; dans le second, que du manége et de l'espionnage. Souvent, -dans un acte de générosité mêlé de circonstances nobles et -intéressantes, il ne voit que de l'argent prêté à un homme habile par -une dupe. Dans le fait qui donne de la publicité à une passion -quelquefois très-intéressante d'une femme honnête et d'un homme digne -d'être aimé, il ne voit que du catinisme ou du libertinage. C'est que -ses jugemens sont déterminés d'avance par le grand nombre de cas où -il a dû condamner et mépriser. Il résulte de ces observations, que ce -qui peut arriver de mieux aux honnêtes gens, c'est de lui échapper. - ---La nature ne m'a point dit: ne sois point pauvre; encore moins: sois -riche; mais elle me crie: sois indépendant. - ---Le philosophe, se portant pour un être qui ne donne aux hommes que -leur valeur véritable, il est fort simple que cette manière de juger -ne plaise à personne. - ---L'homme du monde, l'ami de la fortune, même l'amant de la gloire, -tracent tous devant eux une ligne directe qui les conduit à un terme -inconnu. Le sage, l'ami de lui-même, décrit une ligne circulaire, dont -l'extrémité le ramène à lui. C'est le _totus teres atque rotundus_ -d'Horace. - ---Il ne faut point s'étonner du goût de J.-J. Rousseau pour la -retraite: de pareilles âmes sont exposées à se voir seules, à vivre -isolées, comme l'aigle; mais, comme lui, l'étendue de leurs regards et -la hauteur de leur vol sont le charme de leur solitude. - ---Quiconque n'a pas de caractère, n'est pas un homme: c'est une chose. - ---On a trouvé le _moi_ de Médée sublime; mais celui qui ne peut pas le -dire dans tous les accidens de la vie, est bien peu de chose, ou -plutôt n'est rien. - ---On ne connaît pas du tout l'homme qu'on ne connaît pas très-bien; -mais peu d'hommes méritent qu'on les étudie. De là vient que l'homme -d'un vrai mérite doit avoir en général peu d'empressement d'être -connu. Il sait que peu de gens peuvent l'apprécier, que, dans ce petit -nombre, chacun a ses liaisons, ses intérêts, son amour-propre, qui -l'empêchent d'accorder au mérite l'attention qu'il faut pour le mettre -à sa place. Quant aux éloges communs et usés qu'on lui accorde, quand -on soupçonne son existence, le mérite ne saurait en être flatté. - ---Quand un homme s'est élevé par son caractère, au point de mériter -qu'on devine quelle sera sa conduite dans toutes les occasions qui -intéressent l'honnêteté, non seulement les fripons, mais les -demi-honnêtes gens le décrient et l'évitent avec soin; il y a plus, -les gens honnêtes, persuadés que, par un effet de ses principes, ils -le trouveront dans les rencontres où ils auront besoin de lui, se -permettent de le négliger, pour s'assurer de ceux sur lesquels ils ont -des doutes. - ---Presque tous les hommes sont esclaves, par la raison que les -Spartiates donnaient de la servitude des Perses, faute de savoir -prononcer la syllabe _non_. Savoir prononcer ce mot et savoir vivre -seul, sont les deux seuls moyens de conserver sa liberté et son -caractère. - ---Quand on a pris le parti de ne voir que ceux qui sont capables de -traiter avec vous aux termes de la morale, de la vertu, de la raison, -de la vérité, en ne regardant les conventions, les vanités, les -étiquettes, que comme les supports de la société civile; quand, -dis-je, on a pris ce parti (et il faut bien le prendre, sous peine -d'être sot, faible ou vil), il arrive qu'on vit à peu près solitaire. - ---Tout homme qui se connaît des sentimens élevés, a le droit, pour se -faire traiter comme il convient, de partir de son caractère plutôt que -de sa position. - - -CHAPITRE V. - -Pensées Morales. - -Les philosophes reconnaissent quatre vertus principales, dont ils font -dériver toutes les autres. Ces vertus sont la justice, la tempérance, -la force et la prudence. On peut dire que cette dernière renferme les -deux premières, la justice et la tempérance; et qu'elle supplée, en -quelque sorte, à la force, en sauvant à l'homme qui a le malheur d'en -manquer, une grande partie des occasions où elle est nécessaire. - ---Les moralistes, ainsi que les philosophes qui ont fait des systèmes -en physique ou en métaphysique, ont trop généralisé, ont trop -multiplié les maximes. Que devient, par exemple, le mot de Tacite: -_Neque mulier, amissâ pudicitiâ, alia abnuerit_, après l'exemple de -tant de femmes qu'une faiblesse n'a pas empêchées de pratiquer -plusieurs vertus? J'ai vu madame de L...., après une jeunesse peu -différente de celle de Manon Lescaut, avoir, dans l'âge mûr, une -passion digne d'Héloïse. Mais ces exemples sont d'une morale -dangereuse à établir dans les livres. Il faut seulement les observer, -afin de n'être pas dupe de la charlatanerie des moralistes. - ---On a, dans le monde, ôté des mauvaises moeurs tout ce qui choque le -bon goût: c'est une réforme qui date des dix dernières années. - ---L'âme, lorsqu'elle est malade, fait précisément comme le corps: elle -se tourmente et s'agite en tout sens, mais finit par trouver un peu de -calme; elle s'arrête enfin sur le genre de sentimens et d'idées le -plus nécessaire à son repos. - ---Il y a des hommes à qui les illusions sur les choses qui les -intéressent, sont aussi nécessaires que la vie. Quelquefois cependant -ils ont des aperçus qui feraient croire qu'ils sont près de la vérité; -mais ils s'en éloignent bien vite, et ressemblent aux enfans qui -courent après un masque, et qui s'enfuient si le masque vient à se -retourner. - ---Le sentiment qu'on a, pour la plupart des bienfaiteurs, ressemble à -la reconnaissance qu'on a pour les arracheurs de dents. On se dit -qu'ils vous ont fait du bien, qu'ils vous ont délivré d'un mal: mais -on se rappelle la douleur qu'ils ont causée, et on ne les aime guère -avec tendresse. - ---Un bienfaiteur délicat doit songer qu'il y a, dans le bienfait, une -partie matérielle dont il faut dérober l'idée à celui qui est l'objet -de sa bienfaisance. Il faut, pour ainsi dire, que cette idée se perde -et s'enveloppe dans le sentiment qui a produit le bienfait; comme, -entre deux amans, l'idée de la jouissance s'enveloppe et s'anoblit -dans le charme de l'amour qui l'a fait naître. - ---Tout bienfait, qui n'est pas cher au coeur, est odieux. C'est une -relique, ou un os de mort: il faut l'en chasser ou le fouler aux -pieds. - ---La plupart des bienfaiteurs qui prétendent être cachés, après vous -avoir fait du bien, s'enfuient comme la Galatée de Virgile: _Et se -cupit ante videri_. - ---On dit communément qu'on s'attache par ses bienfaits. C'est une -bonté de la nature. Il est juste que la récompense de bien faire soit -d'aimer. - ---La calomnie est comme la guêpe qui vous importune, et contre -laquelle il ne faut faire aucun mouvement, à moins qu'on ne soit sûr -de la tuer, sans quoi elle revient à la charge plus furieuse que -jamais. - ---Les nouveaux amis que nous faisons après un certain âge, et par -lesquels nous cherchons à remplacer ceux que nous avons perdus, sont à -nos anciens amis ce que les yeux de verre, les dents postiches et les -jambes de bois sont aux véritables yeux, aux dents naturelles et aux -jambes de chair et d'os. - ---Dans les naïvetés d'un enfant bien né, il y a quelquefois une -philosophie bien aimable. - ---La plupart des amitiés sont hérissées de _si_ et de _mais_, et -aboutissent à de simples liaisons, qui subsistent à force de -_sous-entendus_. - ---Il y a, entre les moeurs anciennes et les nôtres, le même rapport -qui se trouve entre Aristide, contrôleur-général des Athéniens, et -l'abbé Terray. - ---Le genre humain, mauvais de sa nature, est devenu plus mauvais par -la société. Chaque homme y porte les défauts: 1º de l'humanité; 2º de -l'individu; 3º de la classe dont il fait partie dans l'ordre social. -Ces défauts s'accroissent avec le temps; et chaque homme, en avançant -en âge, blessé de tous ces travers d'autrui, et malheureux par les -siens mêmes, prend, pour l'humanité et pour la société, un mépris qui -ne peut tourner que contre l'une et l'autre. - ---Il en est du bonheur comme des montres. Les moins compliquées sont -celles qui se dérangent le moins. La montre à répétition est plus -sujette aux variations; si elle marque de plus les minutes, nouvelle -cause d'inégalité; puis celle qui marque le jour de la semaine et le -mois de l'année, toujours plus prête à se détraquer. - ---Tout est également vain dans les hommes, leurs joies et leurs -chagrins; mais il vaut mieux que la boule de savon soit d'or ou -d'azur, que noire ou grisâtre. - ---Celui qui déguise la tyrannie, la protection ou même les bienfaits, -sous l'air et le nom de l'amitié, me rappelle ce prêtre scélérat qui -empoisonnait dans une hostie. - ---Il y a peu de bienfaiteurs qui ne disent comme Satan: _Si cadens -adoraveris me_. - ---La pauvreté met le crime au rabais. - ---Les stoïciens sont des espèces d'inspirés, qui portent dans la -morale l'exaltation et l'enthousiasme poétiques. - ---S'il était possible qu'une personne sans esprit pût sentir la grâce, -la finesse, l'étendue et les différentes qualités de l'esprit -d'autrui, et montrer qu'elle le sent, la société d'une telle personne, -quand même elle ne produirait rien d'elle-même, serait encore -très-recherchée. Même résultat de la même supposition, à l'égard des -qualités de l'âme. - ---En voyant ou en éprouvant les peines attachées aux sentimens -extrêmes, en amour, en amitié, soit par la mort de ce qu'on aime, soit -par les accidens de la vie, on est tenté de croire que la dissipation -et la frivolité ne sont pas de si grandes sottises, et que la vie ne -vaut guère que ce qu'en font les gens du monde. - ---Dans de certaines amitiés passionnées, on a le bonheur des passions, -et l'aveu de la raison par-dessus le marché. - ---L'amitié extrême et délicate est souvent blessée du repli d'une -rose. - ---La générosité n'est que la pitié des âmes nobles. - ---Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne: -voila, je crois, toute la morale. - ---Pour les hommes vraiment honnêtes, et qui ont de certains principes, -les commandemens de Dieu ont été mis en abrégé sur le frontispice de -l'abbaye de Thélème: _Fais ce que tu voudras_. - ---L'éducation doit porter sur deux bases, la morale et la prudence: la -morale, pour appuyer la vertu; la prudence, pour vous défendre contre -les vices d'autrui. En faisant pencher la balance du côté de la -morale, vous ne faites que des dupes ou des martyrs; en la faisant -pencher de l'autre côté, vous faites des calculateurs égoïstes. Le -principe de toute société est de se rendre justice à soi-même et aux -autres. Si l'on doit aimer son prochain comme soi-même, il est au -moins aussi juste de s'aimer comme son prochain. - ---Il n'y a que l'amitié entière qui développe toutes les qualités de -l'âme et de l'esprit de certaines personnes. La société ordinaire ne -leur laisse déployer que quelques agrémens. Ce sont de beaux fruits, -qui n'arrivent à leur maturité qu'au soleil, et qui, dans la serre -chaude, n'eussent produit que quelques feuilles agréables et inutiles. - ---Quand j'étais jeune, ayant les besoins des passions, et attiré par -elles dans le monde, forcé de chercher, dans la société et dans les -plaisirs, quelques distractions à des peines cruelles, on me prêchait -l'amour de la retraite, du travail, et on m'assommait de sermons -pédantesques sur ce sujet. Arrivé à quarante ans, ayant perdu les -passions qui rendent la société supportable, n'en voyant plus que la -misère et la futilité, n'ayant plus besoin du monde pour échapper à -des peines qui n'existaient plus, le goût de la retraite et du travail -est devenu très-vif-chez moi, et a remplacé tout le reste; j'ai cessé -d'aller dans le monde: alors, on n'a cessé de me tourmenter pour que -j'y revinsse; j'ai été accusé d'être misantrope, etc. Que conclure de -cette bizarre différence? Le besoin que les hommes ont de tout blâmer. - ---Je n'étudie que ce qui me plaît; je n'occupe mon esprit que des -idées qui m'intéressent. Elles seront utiles ou inutiles, soit à moi, -soit aux autres; le temps amènera ou n'amènera pas les circonstances -qui me feront faire de mes acquisitions un emploi profitable. Dans -tous les cas, j'aurai eu l'avantage inestimable de ne me pas -contrarier, et d'avoir obéi à ma pensée et à mon caractère. - ---J'ai détruit mes passions, à peu près comme un homme violent tue son -cheval, ne pouvant le gouverner. - ---Les premiers sujets de chagrin m'ont servi de cuirasse contre les -autres. - ---Je conserve pour M. de la B..... le sentiment qu'un honnête homme -éprouve en passant devant le tombeau d'un ami. - ---J'ai à me plaindre des choses très-certainement, et peut-être des -hommes; mais je me tais sur ceux-ci: je ne me plains que des choses; -et, si j'évite les hommes, c'est pour ne pas vivre avec ceux qui me -font porter le poids des choses. - ---La fortune, pour arriver à moi, passera par les conditions que lui -impose mon caractère. - ---Lorsque mon coeur a besoin d'attendrissement, je me rappelle la -perte des amis que je n'ai plus, des femmes que la mort m'a ravies; -j'habite leur cercueil, j'envoie mon âme errer autour des leurs. -Hélas! je possède trois tombeaux. - ---Quand j'ai fait quelque bien et qu'on vient à le savoir, je me crois -puni, au lieu de me croire récompensé. - ---En renonçant au monde et à la fortune, j'ai trouvé le bonheur, le -calme, la santé, même la richesse; et, en dépit du proverbe, je -m'aperçois que qui quitte la partie la gagne. - ---La célébrité est le châtiment du mérite et la punition du talent. Le -mien, quel qu'il soit, ne me paraît qu'un délateur, né pour troubler -mon repos. J'éprouve, en le détruisant, la joie de triompher d'un -ennemi. Le sentiment a triomphé chez moi de l'amour-propre même, et la -vanité littéraire a péri dans la destruction de l'intérêt que je -prenais aux hommes. - ---L'amitié délicate et vraie ne souffre l'alliage d'aucun autre -sentiment. Je regarde comme un grand bonheur que l'amitié fût déjà -parfaite entre M.... et moi, avant que j'eusse occasion de lui rendre -le service que je lui ai rendu, et que je pouvais seul lui rendre. Si -tout ce qu'il a fait pour moi avait pu être suspect d'avoir été dicté -par l'intérêt de me trouver tel qu'il m'a trouvé dans cette -circonstance, s'il eût été possible qu'il la prévît, le bonheur de ma -vie était empoisonné pour jamais. - ---Ma vie entière est un tissu de contrastes apparens avec mes -principes. Je n'aime point les princes, et je suis attaché à une -princesse et à un prince. On me connaît des maximes républicaines, et -plusieurs de mes amis sont revêtus de décorations monarchiques. J'aime -la pauvreté volontaire, et je vis avec des gens riches. Je fuis les -honneurs, et quelques-uns sont venus à moi. Les lettres sont presque -ma seule consolation, et je ne vois point de beaux-esprits, et ne vais -point à l'académie. Ajoutez que je crois les illusions nécessaires à -l'homme, et je vis sans illusion; que je crois les passions plus -utiles que la raison, et je ne sais plus ce que c'est que les -passions, etc. - ---Ce que j'ai appris, je ne le sais plus. Le peu que je sais encore, -je l'ai deviné. - ---Un des grands malheurs de l'homme, c'est que ses bonnes qualités -même lui sont quelquefois inutiles, et que l'art de s'en servir et de -les bien gouverner n'est souvent qu'un fruit tardif de l'expérience. - ---L'indécision, l'anxiété sont à l'esprit et à l'âme ce que la -question est au corps. - ---L'honnête homme, détrompé de toutes les illusions, est l'homme par -excellence. Pour peu qu'il ait d'esprit, sa société est très-aimable. -Il ne saurait être pédant, ne mettant d'importance à rien. Il est -indulgent, parce qu'il se souvient qu'il a eu des illusions, comme -ceux qui en sont encore occupés. C'est un effet de son insouciance -d'être sûr dans le commerce, de ne se permettre ni redites ni -tracasseries. Si on se les permet à son égard, il les oublie ou les -dédaigne. Il doit être plus gai qu'un autre, parce qu'il est -constamment en état d'épigramme contre son prochain. Il est dans le -vrai, et rit des faux pas de ceux qui marchent à tâtons dans le faux. -C'est un homme qui, d'un endroit éclairé, voit dans une chambre -obscure les gestes ridicules de ceux qui s'y promènent au hasard. Il -brise en riant les faux poids et les fausses mesures qu'on applique -aux hommes et aux choses. - ---On s'effraie des partis violens; mais ils conviennent aux âmes -fortes, et les caractères vigoureux se reposent dans l'extrême. - ---La vie contemplative est souvent misérable. Il faut agir davantage, -penser moins, et ne pas se regarder vivre. - ---L'homme peut aspirer à la vertu, il ne peut raisonnablement -prétendre de trouver la vérité. - ---Le jansénisme des chrétiens, c'est le stoïcisme des payens, dégradé -de figure et mis à la portée d'une populace chrétienne; et cette secte -a eu des Pascal et des Arnaud pour défenseurs! - - -CHAPITRE VI. - -Des Femmes, de l'Amour, du Mariage et de la Galanterie. - -Je suis honteux de l'opinion que vous avez de moi. Je n'ai pas -toujours été aussi Céladon que vous me voyez. Si je vous comptais -trois ou quatre traits de ma jeunesse, vous verriez que cela n'est pas -trop honnête, et que cela appartient à la meilleure compagnie. - ---L'amour est un sentiment qui, pour paraître honnête, a besoin de -n'être composé que de lui-même, de ne vivre et de ne subsister que par -lui. - ---Toutes les fois que je vois de l'engoûment dans une femme, ou même -dans un homme, je commence à me défier de sa sensibilité. Cette règle -ne m'a jamais trompé. - ---En fait de sentimens, ce qui peut être évalué n'a pas de valeur. - ---L'amour est comme les maladies épidémiques: plus on les craint, plus -on y est exposé. - ---Un homme amoureux est un homme qui veut être plus aimable qu'il ne -peut, et voilà pourquoi presque tous les amoureux sont ridicules. - ---Il y a telle femme qui s'est rendue malheureuse pour la vie, qui -s'est perdue et déshonorée pour un amant qu'elle a cessé d'aimer parce -qu'il a mal ôté sa poudre, ou mal coupé un de ses ongles, ou mis son -bas à l'envers. - ---Une âme fière et honnête, qui a connu les passions fortes, les fuit, -les craint, dédaigne la galanterie; comme l'âme qui a senti l'amitié, -dédaigne les liaisons communes et les petits intérêts. - ---On demande pourquoi les femmes affichent les hommes; on en donne -plusieurs raisons dont la plupart sont offensantes pour les hommes. La -véritable, c'est qu'elles ne peuvent jouir de leur empire sur eux que -par ce moyen. - ---Les femmes d'un état mitoyen, qui ont l'espérance ou la manie d'être -quelque chose dans le monde, n'ont ni le bonheur de la nature, ni -celui de l'opinion: ce sont les plus malheureuses créatures que j'aie -connues. - ---La société, qui rapetisse beaucoup les hommes, réduit les femmes à -rien. - ---Les femmes ont des fantaisies, des engoûmens, quelquefois des goûts; -elles peuvent même s'élever jusqu'aux passions: ce dont elles sont le -moins susceptibles, c'est l'attachement. Elles sont faites pour -commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre -raison. Il existe, entre elles et les hommes, des sympathies -d'épiderme, et très-peu de sympathies d'esprit, d'âme et de caractère. -C'est ce qui est prouvé par le peu de cas qu'elles font d'un homme de -quarante ans; je dis, même celles qui sont à peu près de cet âge. -Observez que, quand elles lui accordent une préférence, c'est toujours -d'après quelques vues malhonnêtes, d'après un calcul d'intérêt ou de -vanité; et alors l'exception prouve la règle, et même plus que la -règle. Ajoutons que ce n'est pas ici le cas de l'axiôme: _Qui prouve -trop ne prouve rien_. - ---C'est par notre amour-propre que l'amour nous séduit. Eh! comment -résister à un sentiment qui embellit à nos yeux ce que nous avons, -nous rend ce que nous avons perdu, et nous donne ce que nous n'avons -pas? - ---Quand un homme et une femme ont l'un pour l'autre une passion -violente, il me semble toujours que, quels que soient les obstacles -qui les séparent, un mari, des parens, etc., les deux amans sont l'un -à l'autre, _de par la nature_; qu'ils s'appartiennent _de droit -divin_, malgré les lois et les conventions humaines. - ---Otez l'amour-propre de l'amour, il en reste trop peu de chose. Une -fois purgé de vanité, c'est un convalescent affaibli, qui peut à peine -se traîner. - ---L'amour, tel qu'il existe dans la société, n'est que l'échange de -deux fantaisies et le contact de deux épidermes. - ---On vous dit quelquefois, pour vous engager à aller chez telle ou -telle femme: _Elle est très-aimable_; mais, si je ne veux pas l'aimer! -Il vaudrait mieux dire: _Elle est très-aimante_, parce qu'il y a plus -de gens qui veulent être aimés, que de gens qui veulent aimer -eux-mêmes. - ---Si l'on veut se faire une idée de l'amour-propre des femmes dans -leur jeunesse, qu'on en juge par celui qui leur reste, après qu'elles -ont passé l'âge de plaire. - ---Il me semble, disait M. de..... à propos des faveurs des femmes, -qu'à la vérité cela se dispute au concours; mais que cela ne se donne -ni au sentiment, ni au mérite. - ---Les jeunes femmes ont un malheur qui leur est commun avec les rois, -celui de n'avoir point d'amis; mais, heureusement, elles ne sentent -pas ce malheur plus que les rois eux-mêmes: la grandeur des uns et la -vanité des autres leur en dérobent le sentiment. - ---On dit, en politique, que les sages ne font point de conquêtes: cela -peut aussi s'appliquer à la galanterie. - ---Il est plaisant que le mot, _connaître une femme_, veuille dire, -coucher avec une femme, et cela dans plusieurs langues anciennes, dans -les moeurs les plus simples, les plus approchantes de la nature; comme -si on ne connaissait point une femme sans cela. Si les patriarches -avaient fait cette découverte, ils étaient plus avancés qu'on ne -croit. - ---Les femmes font avec les hommes une guerre où ceux-ci ont un grand -avantage, parce qu'ils ont les _filles_ de leur côté. - ---Il y a telle fille qui trouve à se vendre, et ne trouverait pas à se -donner. - ---L'amour le plus honnête ouvre l'âme aux petites passions: le -mariage ouvre votre âme aux petites passions de votre femme, à -l'ambition, à la vanité, etc. - ---Soyez aussi aimable, aussi honnête qu'il est possible, aimez la -femme la plus parfaite qui se puisse imaginer; vous n'en serez pas -moins dans le cas de lui pardonner ou votre prédécesseur, ou votre -successeur. - ---Peut-être faut-il avoir senti l'amour pour bien connaître l'amitié. - ---Le commerce des hommes avec les femmes ressemble à celui que les -Européens font dans l'Inde; c'est un commerce guerrier. - ---Pour qu'une liaison d'homme à femme soit vraiment intéressante, il -faut qu'il y ait entre eux jouissance, mémoire ou désir. - ---Une femme d'esprit m'a dit un jour un mot qui pourrait bien être le -secret de son sexe: C'est que toute femme, en prenant un amant, tient -plus de compte de la manière dont les autres femmes voient cet homme, -que de la manière dont elle le voit elle-même. - ---Madame de..... a été rejoindre son amant en Angleterre, pour faire -preuve d'une grande tendresse, quoiqu'elle n'en eût guère. A présent, -les scandales se donnent par respect humain. - ---Je me souviens d'avoir vu un homme quitter les filles d'opéra, parce -qu'il y avait vu, disait-il, autant de fausseté que dans les honnêtes -femmes. - ---Il y a des redites pour l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a -point pour le coeur. - ---Sentir fait penser; on en convient assez aisément: on convient moins -que penser fasse sentir; mais cela n'est guère moins vrai. - ---Qu'est-ce que c'est qu'une maîtresse? Une femme près de laquelle on -ne se souvient plus de ce qu'on sait par coeur, c'est-à dire, de tous -les défauts de son sexe. - ---Le temps a fait succéder, dans la galanterie, le piquant du scandale -au piquant du mystère. - ---Il semble que l'amour ne cherche pas les perfections réelles; on -dirait qu'il les craint. Il n'aime que celles qu'il crée, qu'il -suppose; il ressemble à ces rois qui ne reconnaissent de grandeurs que -celles qu'ils ont faites. - ---Les naturalistes disent que, dans toutes les espèces animales, la -dégénération commence par les femelles. Les philosophes peuvent -appliquer au moral cette observation, dans la société civilisée. - ---Ce qui rend le commerce des femmes si piquant, c'est qu'il y a -toujours une foule de sous-entendus, et que les sous-entendus qui, -entre hommes, sont gênans, ou du moins insipides, sont agréables d'un -homme à une femme. - ---On dit communément: La plus belle femme du monde ne peut donner que -ce qu'elle a; ce qui est très-faux: elle donne précisément ce qu'on -croit recevoir, puisqu'en ce genre, c'est l'imagination qui fait le -prix de ce qu'on reçoit. - ---L'indécence, le défaut de pudeur sont absurdes dans tout système, -dans la philosophie qui jouit, comme dans celle qui s'abstient. - ---J'ai remarqué, en lisant l'Écriture, qu'en plusieurs passages, -lorsqu'il s'agit de reprocher à l'humanité des fureurs ou des crimes, -l'auteur dit les _enfans des hommes_, et quand il s'agit de sottises -ou de faiblesses, il dit les _enfans des femmes_. - ---On serait trop malheureux, si, auprès des femmes, on se souvenait le -moins du monde de ce qu'on sait par coeur. - ---Il semble que la nature, en donnant aux hommes un goût pour les -femmes entièrement indestructible, ait deviné que, sans cette -précaution, le mépris qu'inspirent les vices de leur sexe, -principalement leur vanité, serait un grand obstacle au maintien et à -la propagation de l'espèce humaine. - ---Celui qui n'a pas beaucoup vu de filles, ne connaît point les -femmes, me disait gravement un homme, grand admirateur de la sienne -qui le trompait. - ---Le mariage et le célibat ont tous deux des inconvéniens; il faut -préférer celui dont les inconvéniens ne sont pas sans remède. - ---En amour, il suffit de se plaire par ses qualités aimables et par -ses agrémens; mais en mariage, pour être heureux, il faut s'aimer, ou -du moins, se convenir par ses défauts. - ---L'amour plaît plus que le mariage, par la raison que les romans sont -plus amusans que l'histoire. - ---L'hymen vient après l'amour, comme la fumée après la flamme. - ---Le mot le plus raisonnable et le plus mesuré qui ait été dit -sur la question du célibat et du mariage, est celui-ci: «Quelque -parti que tu prennes, tu t'en repentiras.» Fontenelle se repentit, -dans ses dernières années, de ne s'être pas marié. Il oubliait -quatre-vingt-quinze ans passés dans l'insouciance. - ---En fait de mariage, il n'y a de reçu que ce qui est sensé, et il n'y -a d'intéressant que ce qui est fou. Le reste est un vil calcul. - ---On marie les femmes avant qu'elles soient rien et qu'elles puissent -rien être. Un mari n'est qu'une espèce de manoeuvre qui tracasse le -corps de sa femme, ébauche son esprit et dégrossit son âme. - ---Le mariage, tel qu'il se pratique chez les grands, est une indécence -convenue. - ---Nous avons vu des hommes réputés honnêtes, des sociétés -considérables, applaudir au bonheur de mademoiselle......., jeune -personne, belle, spirituelle, vertueuse, qui obtenait l'avantage de -devenir l'épouse de M....., vieillard malsain, repoussant, malhonnête, -imbécile, mais riche. Si quelque chose caractérise un siècle infâme, -c'est un pareil sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie, -c'est ce renversement de toutes les idées morales et naturelles. - ---L'état de mari a cela de fâcheux, que le mari qui a le plus d'esprit -peut être de trop partout, même chez lui, ennuyeux sans ouvrir la -bouche, et ridicule en disant la chose la plus simple. Etre aimé de sa -femme, sauve une partie de ces travers. De là vient que M..... disait -à sa femme: «Ma chère amie, aidez-moi à n'être pas ridicule.» - ---Le divorce est si naturel que, dans plusieurs maisons, il couche -toutes les nuits entre deux époux. - ---Grâce à la passion des femmes, il faut que l'homme le plus honnête -soit ou un mari, ou un sigisbée; ou un crapuleux, ou un impuissant. - ---La pire de toutes les mésalliances est celle du coeur. - ---Ce n'est pas tout d'être aimé, il faut être apprécié, et on ne peut -l'être que par ce qui nous ressemble. De là vient que l'amour n'existe -pas, ou du moins ne dure pas, entre des êtres dont l'un est trop -inférieur à l'autre; et ce n'est point là l'effet de la vanité, c'est -celui d'un juste amour-propre, dont il serait absurde et impossible de -vouloir dépouiller la nature humaine. La vanité n'appartient qu'à la -nature faible ou corrompue, mais l'amour-propre, bien connu, -appartient à la nature bien ordonnée. - ---Les femmes ne donnent à l'amitié que ce qu'elles empruntent à -l'amour. - ---Une laide, impérieuse, et qui veut plaire, est un pauvre qui -commande qu'on lui fasse la charité. - ---L'amant, trop aimé de sa maîtresse, semble l'aimer moins, et _vice -versâ_. En serait-il des sentimens du coeur comme des bienfaits? Quand -on n'espère plus pouvoir les payer, on tombe dans l'ingratitude. - ---La femme qui s'estime plus pour les qualités de son âme ou de son -esprit que pour sa beauté, est supérieure à son sexe. Celle qui -s'estime plus pour sa beauté que pour son esprit ou pour les qualités -de son âme, est de son sexe. Mais celle qui s'estime plus pour sa -naissance ou pour son rang que pour sa beauté, est hors de son sexe et -au-dessous de son sexe. - ---Il paraît qu'il y a dans le cerveau des femmes une case de moins, et -dans leur coeur une fibre de plus que chez les hommes. Il fallait une -organisation particulière, pour les rendre capables de supporter, -soigner, caresser des enfans. - ---C'est à l'amour maternel que la nature a confié la conservation de -tous les êtres; et, pour assurer aux mères leur récompense, elle l'a -mise dans les plaisirs, et même dans les peines attachées à ce -délicieux sentiment. - ---En amour, tout est vrai, tout est faux; et c'est la seule chose sur -laquelle on ne puisse pas dire une absurdité. - ---Un homme amoureux, qui plaint l'homme raisonnable, me paraît -ressembler à un homme qui lit des contes de fées, et qui raille ceux -qui lisent l'histoire. - ---L'amour est un commerce orageux, qui finit toujours par une -banqueroute: et c'est la personne à qui on fait banqueroute qui est -déshonorée. - ---Une des meilleures raisons qu'on puisse avoir de ne se marier -jamais; c'est qu'on n'est pas tout-à-fait la dupe d'une femme, tant -qu'elle n'est point la vôtre. - ---Avez-vous jamais connu une femme qui, voyant un de ses amis assidu -auprès d'une autre femme, ait supposé que cette autre femme lui fût -cruelle? On voit par-là l'opinion qu'elles ont les unes des autres. -Tirez vos conclusions. - ---Quelque mal qu'un homme puisse penser des femmes, il n'y a pas de -femme qui n'en pense encore plus mal que lui. - ---Quelques hommes avaient ce qu'il faut pour s'élever au-dessus des -misérables considérations qui rabaissent les hommes au-dessous de leur -mérite; mais le mariage, les liaisons de femmes, les ont mis au niveau -de ceux qui n'approchaient pas d'eux. Le mariage, la galanterie sont -une sorte de conducteur qui fait arriver ces petites passions jusqu'à -eux. - ---J'ai vu, dans le monde, quelques hommes et quelques femmes qui ne -demandent pas l'échange du sentiment contre le sentiment, mais du -procédé contre le procédé; et qui abandonneraient ce dernier marché, -s'il pouvait conduire à l'autre. - - -CHAPITRE VII. - -Des Savans et des Gens de Lettres. - -Il y a une certaine énergie ardente, mère ou compagne nécessaire de -telle espèce de talens, laquelle pour l'ordinaire condamne ceux qui -les possèdent au malheur, non pas d'être sans morale, de n'avoir pas -de très-beaux mouvemens, mais de se livrer fréquemment à des écarts -qui supposeraient l'absence de toute morale. C'est une âpreté -dévorante dont ils ne sont pas maîtres, et qui les rend très-odieux. -On s'afflige, en songeant que Pope et Swift en Angleterre, Voltaire et -Rousseau en France, jugés non par la haine, non par la jalousie, mais -par l'équité, par la bienveillance, sur la foi des faits attestés ou -avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et -convaincus d'actions très-condamnables, de sentimens quelquefois -très-pervers. _O Altitudo!_ - ---On a observé que les écrivains en physique, histoire naturelle, -physiologie, chimie, étaient ordinairement des hommes d'un caractère -doux, égal, et en général heureux; qu'au contraire les écrivains de -politique, de législation, même de morale, étaient d'une humeur -triste, mélancolique, etc. Rien de plus simple: les uns étudient la -nature, les autres la société; les uns contemplent l'ouvrage du grand -Être, les autres arrêtent leurs regards sur l'ouvrage de l'homme. Les -résultats doivent être différens. - ---Si l'on examinait avec soin l'assemblage de qualités rares de -l'esprit et de l'âme qu'il faut pour juger, sentir et apprécier les -bons vers, le tact, la délicatesse des organes, de l'oreille et de -l'intelligence, etc., on se convaincrait que, malgré les prétentions -de toutes les classes de la société à juger les ouvrages d'agrément, -les poètes ont dans le fait encore moins de vrais juges que les -géomètres. Alors les poètes, comptant le public pour rien, et ne -s'occupant que des connaisseurs, feraient, à l'égard de leurs -ouvrages, ce que le fameux mathématicien Viete faisait à l'égard des -siens, dans un temps où l'étude des mathématiques était moins répandue -qu'aujourd'hui. Il n'en tirait qu'un petit nombre d'exemplaires, qu'il -faisait distribuer à ceux qui pouvaient l'entendre et jouir de son -livre ou s'en aider. Quant aux autres, il n'y pensait pas. Mais Viete -était riche, et la plupart des poètes sont pauvres. Puis un géomètre a -peut-être moins de vanité qu'un poète; ou, s'il en a autant, il doit -la calculer mieux. - ---Il y a des hommes chez qui l'_esprit_ (cet instrument applicable à -tout) n'est qu'un _talent_, par lequel ils semblent dominés, qu'ils -ne gouvernent pas, et qui n'est point aux ordres de leur raison. - ---Je dirais volontiers des métaphysiciens, ce que Scaliger disait des -Basques: «On dit qu'ils s'entendent; mais je n'en crois rien.» - ---Le philosophe qui fait tout pour la vanité, a-t-il droit de mépriser -le courtisan qui fait tout pour l'intérêt? Il me semble que l'un -emporte les louis d'or, et que l'autre se retire content après en -avoir entendu le bruit. D'Alembert, courtisan de Voltaire, par un -intérêt de vanité, est-il bien au-dessus de tel ou tel courtisan de -Louis XIV, qui voulait une pension ou un gouvernement? - ---Quand un homme aimable ambitionne le petit avantage de plaire à -d'autres qu'à ses amis (comme le font tant d'hommes, surtout de gens -de lettres, pour qui plaire est comme un métier), il est clair qu'il -ne peut y être porté que par un motif d'intérêt ou de vanité. Il faut -qu'il choisisse entre le rôle d'une courtisane et celui d'une -coquette, ou, si l'on veut, d'un comédien. L'homme qui se rend aimable -pour une société, parce qu'il s'y plaît, est le seul qui joue le rôle -d'un honnête homme. - ---Quelqu'un a dit que de prendre sur les anciens, c'était pirater -au-delà de la ligne; mais que de piller les modernes, c'était filouter -au coin des rues. - ---Les vers ajoutent de l'esprit à la pensée de l'homme, qui en a -quelquefois assez peu; et c'est ce qu'on appelle talent. Souvent ils -ôtent de l'esprit à la pensée de celui qui a beaucoup d'esprit: et -c'est la meilleure preuve de l'absence du talent pour les vers. - ---La plupart des livres d'à présent ont l'air d'avoir été faits en un -jour, avec des livres lus de la veille. - ---Le bon goût, le tact et le bon ton, ont plus de rapport que -n'affectent de le croire les gens de lettres. Le tact, c'est le bon -goût appliqué au maintien et à la conduite; le bon ton, c'est le bon -goût appliqué aux discours et à la conversation. - ---C'est une remarque excellente d'Aristote, dans sa rhétorique, que -toute métaphore, fondée sur l'analogie, doit être également juste dans -le sens renversé. Ainsi, l'on a dit de la vieillesse qu'elle est -l'hiver de la vie; renversez la métaphore et vous la trouverez -également juste, en disant que l'hiver est la vieillesse de l'année. - ---Pour être un grand homme dans les lettres, ou du moins opérer une -révolution sensible, il faut, comme dans l'ordre politique, trouver -tout préparé et naître à propos. - ---Les grands seigneurs et les beaux-esprits, deux classes qui se -recherchent mutuellement, veulent unir deux espèces d'hommes dont les -uns font un peu plus de poussière et les autres un peu plus de bruit. - ---Les gens de lettres aiment ceux qu'ils amusent, comme les voyageurs -aiment ceux qu'ils étonnent. - ---Qu'est-ce que c'est qu'un homme de lettres qui n'est pas rehaussé -par son caractère, par le mérite de ses amis, et par un peu d'aisance? -Si ce dernier avantage lui manque au point qu'il soit hors d'état de -vivre convenablement dans la société où son mérite l'appelle, -qu'a-t-il besoin du monde? Son seul parti n'est-il pas de se choisir -une retraite où il puisse cultiver en paix son âme, son caractère, et -sa raison? Faut-il qu'il porte le poids de la société, sans recueillir -un seul des avantages qu'elle procure aux autres classes de citoyens? -Plus d'un homme de lettres, forcé de prendre ce parti, y a trouvé le -bonheur qu'il eût cherché ailleurs vainement. C'est celui-là qui peut -dire qu'en lui refusant tout, on lui a tout donné. Dans combien -d'occasions ne peut-on pas répéter le mot de Thémistocle: «Hélas! nous -périssions, si nous n'eussions péri!» - ---Ce qui fait le succès de quantité d'ouvrages, est le rapport qui se -trouve entre la médiocrité des idées de l'auteur, et la médiocrité des -idées du public. - ---On dit et on répète, après avoir lu quelque ouvrage qui respire la -vertu: C'est dommage que les auteurs ne se peignent pas dans leurs -écrits, et qu'on ne puisse pas conclure d'un pareil ouvrage que -l'auteur est ce qu'il paraît être. Il est vrai que beaucoup -d'exemples autorisent cette pensée; mais j'ai remarqué qu'on fait -souvent cette réflexion, pour se dispenser d'honorer les vertus dont -on trouve l'image dans les écrits d'un honnête homme. - ---Un auteur, homme de goût, est, parmi ce public blasé, ce qu'une -jeune femme est au milieu d'un cercle de vieux libertins. - ---Peu de philosophie mène à mépriser l'érudition; beaucoup de -philosophie mène à l'estimer. - ---Le travail du poète, et souvent de l'homme de lettres, lui est bien -peu fructueux à lui même; et, de la part du public, il se trouve placé -entre le _grand merci_ et le _va te promener_. Sa fortune se réduit à -jouir de lui-même et du temps. - ---Le repos d'un écrivain qui a fait de bons ouvrages, est plus -respecté du public que la fécondité active d'un auteur qui multiplie -les ouvrages médiocres. C'est ainsi que le silence d'un homme connu -pour bien parler, impose beaucoup plus que le bavardage d'un homme qui -ne parle pas mal. - ---A voir la composition de l'Académie française, on croirait qu'elle a -pris pour devise ce vers de Lucrèce: - - Certare ingenio, contendere nobilitate. - ---L'honneur d'être de l'Académie française est comme la croix de -Saint-Louis, qu'on voit également aux soupés de Marly et dans les -auberges à vingt-deux sous. - ---L'Académie française est comme l'Opéra, qui se soutient par des -choses étrangères à lui, les pensions qu'on exige pour lui des -Opéras-Comiques de province, la permission d'aller du parterre aux -foyers, etc. De même, l'Académie se soutient par tous les avantages -qu'elle procure. Elle ressemble à la Cidalise de Gresset: - - Ayez-la, c'est d'abord ce que vous lui devez; - Et vous l'estimerez après, si vous pouvez. - ---Il en est un peu des réputations littéraires, et surtout des -réputations de théâtre, comme des fortunes qu'on faisait autrefois -dans les îles. Il suffisait presque d'y passer, pour parvenir à une -grande richesse; mais ces grandes fortunes même ont nui à celles de la -génération suivante: les terres épuisées n'ont plus rendu si -abondamment. - ---De nos jours, les succès de théâtre et de littérature ne sont guère -que des ridicules. - ---C'est la philosophie qui découvre les vertus utiles de la morale et -de la politique; c'est l'éloquence qui les rend populaires: c'est la -poésie qui les rend pour ainsi dire proverbiales. - ---Un sophiste éloquent, mais dénué de logique, est à un orateur -philosophe ce qu'un faiseur de tours de passe-passe est à un -mathématicien, ce que Pinetti est à Archimède. - ---On n'est point un homme d'esprit pour avoir beaucoup d'idées, comme -on n'est pas un bon général pour avoir beaucoup de soldats. - ---On se fâche souvent contre les gens de lettres qui se retirent du -monde; on veut qu'ils prennent intérêt à la société, dont ils ne -tirent presque point d'avantage; on veut les forcer d'assister -éternellement aux tirages d'une loterie où ils n'ont point de billet. - ---Ce que j'admire dans les anciens philosophes, c'est le désir de -conformer leurs moeurs à leurs écrits: c'est ce que l'on remarque dans -Platon, Théophraste et plusieurs autres. La morale-pratique était si -bien la partie essentielle de leur philosophie, que plusieurs furent -mis à la tête des écoles, sans avoir rien écrit: tels que Xénocrate, -Polémon, Xentippe, etc. Socrate, sans avoir donné un seul ouvrage et -sans avoir étudié aucune autre science que la morale, n'en fut pas -moins le premier philosophe de son siècle. - ---Ce qu'on sait le mieux, c'est 1º ce qu'on a deviné; 2º ce qu'on a -appris par l'expérience des hommes et des choses; 3º ce qu'on a -appris, non dans des livres, mais par les livres, c'est-à-dire, par -les réflexions qu'ils font faire; 4º ce qu'on a appris dans les livres -ou avec des maîtres. - ---Les gens de lettres, surtout les poètes, sont comme les paons, à qui -on jette mesquinement quelques graines dans leur loge, et qu'on en -tire quelquefois pour les voir étaler leur queue; tandis que les coqs, -les poules, les canards et les dindons se promènent librement dans la -basse-cour, et remplissent leur jabot tout à leur aise. - ---Les succès produisent les succès, comme l'argent produit l'argent. - ---Il y a des livres que l'homme qui a le plus d'esprit ne saurait -faire sans un carrosse de remise, c'est-à-dire, sans aller consulter -les hommes, les choses, les bibliothèques, les manuscrits, etc. - ---Il est presque impossible qu'un philosophe, qu'un poète ne soient -pas misantropes, 1º parce que leur goût et leur talent les portent à -l'observation de la société, étude qui afflige constamment le coeur; -2º parce que leur talent n'étant presque jamais récompensé par la -société (heureux même s'il n'est pas puni!), ce sujet d'affliction ne -fait que redoubler leur penchant à la mélancolie. - ---Les mémoires que les gens en place ou les gens de lettres, même ceux -qui ont passé pour les plus modestes, laissent pour servir à -l'histoire de leur vie, trahissent leur vanité secrète, et rappellent -l'histoire de ce saint qui avait laissé cent mille écus pour servir à -sa canonisation. - ---C'est un grand malheur de perdre, par notre caractère, les droits -que nos talens nous donnent sur la société. - ---C'est après l'âge des passions que les grands hommes ont produit -leurs chef-d'oeuvres: comme c'est après les éruptions des volcans que -la terre est plus fertile. - ---La vanité des gens du monde se sert habilement de la vanité des gens -de lettres. Ceux-ci ont fait plus d'une réputation qui a mené à de -grandes places. D'abord, de part et d'autre, ce n'est que du vent; -mais les intrigans adroits enflent de ce vent les voiles de leur -fortune. - ---Les économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et -un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le mort et martyrisant le -vif. - ---Les gens de lettres sont rarement jaloux des réputations quelquefois -exagérées qu'ont certains ouvrages de gens de la cour; ils regardent -ces succès comme les honnêtes femmes regardent la fortune des filles. - ---Le théâtre renforce les moeurs ou les change. Il faut de nécessité -qu'il corrige le ridicule ou qu'il le propage. On l'a vu en France -opérer tour à tour ces deux effets. - ---Plusieurs gens de lettres croient aimer la gloire et n'aiment que la -vanité. Ce sont deux choses bien différentes et même opposées; car -l'une est une petite passion, l'autre en est une grande. Il y a, entre -la vanité et la gloire, la différence qu'il y a entre un fat et un -amant. - ---La postérité ne considère les gens de lettres que par leurs -ouvrages, et non par leurs places. _Plutôt ce qu'ils ont fait que ce -qu'ils ont été_, semble être leur devise. - ---Spéron-Spéroni explique très-bien comment un auteur qui s'énonce -très-clairement pour lui-même, est quelquefois obscur pour son -lecteur: «C'est, dit-il, que l'auteur va de la pensée à l'expression, -et que le lecteur va de l'expression à la pensée.» - ---Les ouvrages qu'un auteur fait avec plaisir, sont souvent les -meilleurs; comme les enfans de l'amour sont les plus beaux. - ---En fait de beaux-arts, et même en beaucoup d'autres choses, on ne -sait bien que ce que l'on n'a point appris. - ---Le peintre donne une âme à une figure, et le poète prête une figure -à un sentiment et à une idée. - ---Quand La Fontaine est mauvais, c'est qu'il est négligé; quand -Lamothe l'est, c'est qu'il est recherché. - ---La perfection d'une comédie de caractère consisterait à disposer -l'intrigue, de façon que cette intrigue ne pût servir à aucune autre -pièce. Peut-être n'y a-t-il au théâtre que celle du Tartuffe qui pût -supporter cette épreuve. - ---Il y aurait une manière plaisante de prouver qu'en France les -philosophes sont les plus mauvais citoyens du monde. La preuve, la -voici: C'est qu'ayant imprimé une grande quantité de vérités -importantes dans l'ordre politique et économique, ayant donné -plusieurs conseils utiles, consignés dans leurs livres, ces conseils -ont été suivis par presque tous les souverains de l'Europe, presque -partout, hors en France; dont il suit que la prospérité des étrangers -augmentant leur puissance, tandis, que la France reste aux mêmes -termes, conserve ses abus, etc., elle finira par être dans l'état -d'infériorité, relativement aux autres puissances; et c'est évidemment -la faute des philosophes. On sait, à ce sujet, la réponse du duc de -Toscane à un Français, à propos des heureuses innovations faites par -lui dans ses états: «Vous me louez trop à cet égard, disait-il; j'ai -pris toutes mes idées dans vos livres français.» - ---J'ai, vu à Anvers, dans une des principales églises, le tombeau du -célèbre imprimeur Plantin, orné de tableaux superbes, ouvrages de -Rubens, et consacrés à sa mémoire. Je me suis rappelé, à cette vue, -que les Etienne (Henri et Robert) qui, par leur érudition grecque et -latine, ont rendu les plus grands services aux lettres, traînèrent en -France une vieillesse misérable; et que Charles Etienne, leur -successeur, mourut à l'hôpital, après avoir contribué, presqu'autant -qu'eux, aux progrès de la littérature. Je me suis rappelé qu'André -Duchêne, qu'on peut regarder comme le père de l'histoire de France, -fut chassé de Paris par la misère, et réduit à se réfugier dans une -petite ferme qu'il avait en Champagne; il se tua, en tombant du haut -d'une charrette chargée de foin, à une hauteur immense. Adrien de -Valois, créateur de l'histoire métallique, n'eut guère une meilleure -destinée. Samson, le père de la géographie, allait, à soixante-dix -ans, faire des leçons à pied pour vivre. Tout le monde sait la -destinée des Duryer, Tristan, Maynard, et de tant d'autres. Corneille -manquait de bouillon à sa dernière maladie. La Fontaine n'était guère -mieux. Si Racine, Boileau, Molière et Quinault eurent un sort plus -heureux, c'est que leurs talens étaient consacrés au roi plus -particulièrement. L'abbé de Longuerue, qui rapporte et rapproche -plusieurs de ces anecdoctes sur le triste sort des hommes de lettres -illustres en France, ajoute: «C'est ainsi qu'on en a toujours usé dans -ce misérable pays.» Cette liste si célèbre des gens de lettres que le -roi voulait pensionner, et qui fut présentée à Colbert, était -l'ouvrage de Chapelain, Perrault, Talmand, l'abbé Gallois, qui omirent -ceux de leurs confrères qu'ils haïssaient; tandis qu'ils y placèrent -les noms de plusieurs savans étrangers, sachant très-bien que le roi -et le ministre seraient plus flattés de se faire louer à quatre cents -lieues de Paris. - - -CHAPITRE VIII. - -De l'Esclavage et de la Liberté de la France, avant et depuis la -Révolution. - -On s'est beaucoup moqué de ceux qui parlaient, avec enthousiasme, de -l'état sauvage en opposition à l'état social. Cependant, je voudrais -savoir ce qu'on peut répondre à ces trois objections: Il est sans -exemple que, chez les sauvages, on ait vu 1º un fou, 2º un suicide, 3º -un sauvage qui ait voulu embrasser la vie sociale; tandis qu'un grand -nombre d'Européens, tant au Cap que dans les deux Amériques, après -avoir vécu chez les sauvages, se trouvant ramenés chez leurs -compatriotes, sont retournés dans les bois. Qu'on réplique à cela sans -verbiage, sans sophisme. - ---Le malheur de l'humanité, considérée dans l'état social, c'est que, -quoiqu'en morale et en politique, on puisse donner comme définition -que _le mal est ce qui nuit_, on ne peut pas dire que _le bien est ce -qui sert_; car ce qui sert un moment, peut nuire long-temps ou -toujours. - ---Lorsque l'on considère que le produit du travail et des lumières de -trente ou quarante siècles a été de livrer trois cents millions -d'hommes répandus sur le globe à une trentaine de despotes, la plupart -ignorans et imbéciles, dont chacun est gouverné par trois ou quatre -scélérats, quelquefois stupides, que penser de l'humanité, et -qu'attendre d'elle à l'avenir? - ---Presque toute l'histoire n'est qu'une suite d'horreurs. Si les -tyrans la détestent tandis qu'ils vivent, il semble que leurs -successeurs souffrent qu'on transmette à la postérité les crimes de -leurs devanciers, pour faire diversion à l'horreur qu'ils inspirent -eux-mêmes. En effet, il ne reste guère, pour consoler les peuples, -que de leur apprendre que leurs ancêtres ont été aussi malheureux, ou -plus malheureux. - ---Le caractère naturel du Français est composé des qualités du singe -et du chien couchant. Drôle et gambadant comme le singe, et dans le -fond, très-malfaisant comme lui, il est, comme le chien de chasse, né -bas, caressant, léchant son maître qui le frappe, se laissant mettre à -la chaîne, puis bondissant de joie quand on le délivre pour aller à la -chasse. - ---Autrefois, le trésor royal s'appelait l'_Épargne_. On a rougi de ce -nom, qui semblait une contre-vérité, depuis qu'on a prodigué les -trésors de l'état: et on l'a tout simplement appelé le _trésor royal_. - ---Le titre le plus respectable de la noblesse française, c'est de -descendre immédiatement de quelques-uns de ces trente mille hommes -casqués, cuirassés, brassardés, cuissardés, qui, sur de grands chevaux -bardés de fer, foulaient aux pieds huit ou neuf millions d'hommes nus, -qui sont les ancêtres de la nation actuelle. Voilà un droit bien avéré -à l'amour et au respect de leurs descendans! Et, pour achever de -rendre cette noblesse respectable, elle se recrute et se régénère par -l'adoption de ces hommes, qui ont accru leur fortune en dépouillant la -cabane du pauvre, hors d'état de payer les impositions. Misérables -institutions humaines qui, faites pour inspirer le mépris et -l'horreur, exigent qu'on les respecte et qu'on les révère! - ---La nécessité d'être gentilhomme pour être capitaine de vaisseau, est -tout aussi raisonnable que celle d'être secrétaire du roi pour être -matelot ou mousse. - ---Cette impossibilité d'arriver aux grandes places, à moins que d'être -gentilhomme, est une des absurdités les plus funestes dans presque -tous les pays. Il me semble voir des ânes défendre les carrousels et -les tournois aux chevaux. - ---La nature, pour faire un homme vertueux ou un homme de génie, ne va -pas consulter Cherin. - ---Qu'importe qu'il y ait sur le trône un Tibère ou un Titus, s'il a -des Séjan pour ministres? - ---Si un historien, tel que Tacite, eût écrit l'histoire de nos -meilleurs rois, en faisant un relevé exact de tous les actes -tyranniques, de tous les abus d'autorité, dont la plupart sont -ensevelis dans l'obscurité la plus profonde, il y a peu de règnes qui -ne nous inspirassent la même horreur que celui de Tibère. - ---On peut dire qu'il n'y eut plus de gouvernement civil à Rome après -la mort de Tiberius Gracchus; et Scipion Nasica, en partant du sénat -pour employer la violence contre le tribun, apprit aux Romains que la -force seule donnerait des lois dans le _forum_. Ce fut lui qui avait -révélé, avant Sylla, ce mystère funeste. - ---Ce qui fait l'intérêt secret qui attache si fort à la lecture de -Tacite, c'est le contraste continuel et toujours nouveau de l'ancienne -liberté républicaine avec les vils esclaves que peint l'auteur; c'est -la comparaison des anciens Scaurus, Scipion, etc., avec les lâchetés -de leurs descendans; en un mot, ce qui contribue à l'effet de Tacite, -c'est Tite-Live. - ---Les rois et les prêtres, en proscrivant la doctrine du suicide, ont -voulu assurer la durée de notre esclavage. Ils veulent nous tenir -enfermés dans un cachot sans issue: semblables à ce scélérat, dans le -Dante, qui fait murer la porte de la prison où était renfermé le -malheureux Ugolin. - ---On a fait des livres sur les intérêts des princes; on parle -d'étudier les intérêts des princes: quelqu'un a-t-il jamais parlé -d'étudier les intérêts des peuples? - ---Il n'y a d'histoire digne d'attention, que celle des peuples libres: -l'histoire des peuples soumis au despotisme n'est qu'un recueil -d'anecdotes. - ---La vraie Turquie d'Europe, c'était la France. On trouve dans vingt -écrivains anglais: _Les pays despotiques, tels que la France et la -Turquie_. - ---Les ministres ne sont que des gens d'affaires, et ne sont si -importans que parce que la terre du gentilhomme, leur maître, est -très-considérable. - ---Un ministre, en faisant faire à ses maîtres des fautes et des -sottises nuisibles au public, ne fait souvent que s'affermir dans sa -place: on dirait qu'il se lie davantage avec eux par les liens de -cette espèce de complicité. - ---Pourquoi arrive-t-il qu'en France un ministre reste placé, après -cent mauvaises opérations? et pourquoi est-il chassé pour la seule -bonne qu'il ait faite? - ---Croirait-on que le despotisme a des partisans, sous le rapport de la -nécessité d'encouragement pour les beaux-arts? On ne saurait croire -combien l'éclat du siècle de Louis XIV a multiplié le nombre de ceux -qui pensent ainsi. Selon eux, le dernier terme de toute société -humaine est d'avoir de belles tragédies, de belles comédies, etc. Ce -sont des gens qui pardonnent à tout le mal qu'ont fait les prêtres, en -considérant que, sans les prêtres, nous n'aurions pas la comédie du -_Tartuffe_. - ---En France, le mérite et la réputation ne donnent pas plus de droit -aux places, que le chapeau de rosière ne donne à une villageoise le -droit d'être présentée à la cour. - ---La France, pays où il est souvent utile de montrer ses vices, et -toujours dangereux de montrer ses vertus. - ---Paris, singulier pays, où il faut trente sous pour dîner, quatre -francs pour prendre l'air, cent louis pour le superflu dans le -nécessaire, et quatre cents louis pour n'avoir que le nécessaire dans -le superflu. - ---Paris, ville d'amusemens, de plaisirs, etc., où les -quatre-cinquièmes des habitans meurent de chagrin. - ---On pourrait appliquer à la ville de Paris les propres termes de -Sainte-Thérèse, pour définir l'enfer: «L'endroit où il pue et où l'on -n'aime point.» - ---C'est une chose remarquable que la multitude des étiquettes dans une -nation aussi vive et aussi gaie que la nôtre. On peut s'étonner aussi -de l'esprit pédantesque et de la gravité des corps et des compagnies; -il semble que le législateur ait cherché à mettre un contre-poids qui -arrêtât la légèreté du Français. - ---C'est une chose avérée qu'au moment où M. de Guibert fut nommé -gouverneur des Invalides, il se trouva aux Invalides six cents -prétendus soldats qui n'étaient point blessés, et qui, presque tous, -n'avaient jamais assisté à aucun siége, à aucune bataille; mais qui, -en récompense, avaient été cochers ou laquais de grands seigneurs ou -de gens en place. Quel texte et quelle matière à réflexions! - ---En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on -persécute ceux qui sonnent le tocsin. - ---Presque toutes les femmes, soit de Versailles, soit de Paris, quand -ces dernières sont d'un état un peu considérable, ne sont autre chose -que des bourgeoises de qualité, des madame Naquart, présentées ou non -présentées. - ---En France, il n'y a plus de public ni de nation, par la raison que -de la charpie n'est pas du linge. - ---Le public est gouverné comme il raisonne. Son droit est de dire des -sottises, comme celui des ministres est d'en faire. - ---Quand il se fait quelque sottise publique, je songe à un petit -nombre d'étrangers qui peuvent se trouver à Paris; et je suis prêt à -m'affliger, car j'aime toujours ma patrie. - ---Les Anglais sont le seul peuple qui ait trouvé le moyen de limiter -la puissance d'un homme dont la figure est sur un petit écu. - ---Comment se fait-il que, sous le despotisme le plus affreux on puisse -se résoudre à se reproduire? C'est que la nature a ses lois plus -douces mais plus impérieuses que celles des tyrans; c'est que l'enfant -sourit à sa mère sous Domitien comme sous Titus. - ---Un philosophe disait: «Je ne sais pas comment un Français qui a été -une fois dans l'antichambre du roi, ou dans l'oeil-de-boeuf, peut dire -de qui que ce puisse être: «C'est un grand seigneur.» - ---Les flatteurs des princes ont dit que la chasse était une image de -la guerre; et en effet, les paysans dont elle vient de ravager les -champs, doivent trouver qu'elle la représente assez bien. - ---Il est malheureux pour les hommes, heureux peut-être pour les -tyrans, que les pauvres, les malheureux, n'aient pas l'instinct ou la -fierté de l'éléphant, qui ne se reproduit point dans la servitude. - ---Dans la lutte éternelle que la société amène entre le pauvre et le -riche, le noble et le plébéien, l'homme accrédité et l'homme inconnu, -il y a deux observations à faire. La première est que leurs actions, -leurs discours sont évalués à des mesures différentes, à des poids -différens, l'une d'une livre, l'autre de dix ou de cent, disproportion -convenue, et dont on part comme d'une chose arrêtée: et cela même est -horrible. Cette acception de personnes, autorisée par la loi et par -l'usage, est un des vices énormes de la société, qui suffirait seul -pour expliquer tous ses vices. L'autre observation est qu'en partant -même de cette inégalité, il se fait ensuite une autre malversation; -c'est qu'on diminue la livre du pauvre, du plébéien, qu'on la réduit à -un quart; tandis qu'on porte à cent livres les dix livres du riche ou -du noble, à mille ses cent livres, etc. C'est l'effet naturel et -nécessaire de leur position respective: le pauvre et le plébéien ayant -pour envieux tous leurs égaux; et le riche, le noble, ayant pour -appuis et pour complices le petit nombre des siens qui le secondent -pour partager ses avantages et en obtenir de pareils. - ---Qu'est-ce que c'est qu'un cardinal? C'est un prêtre habillé de -rouge, qui a cent mille écus du roi, pour se moquer de lui au nom du -pape. - ---C'est une vérité incontestable qu'il y a en France sept millions -d'hommes qui demandent l'aumône, et douze millions hors d'état de la -leur faire. - ---La noblesse, disent les nobles, est un intermédiaire entre le roi et -le peuple... Oui, comme le chien de chasse est un intermédiaire entre -le chasseur et les lièvres. - ---La plupart des institutions sociales paraissent avoir pour objet de -maintenir l'homme dans une médiocrité d'idées et de sentimens, qui le -rendent plus propre à gouverner ou à être gouverné. - ---Un citoyen de Virginie, possesseur de cinquante acres de terres -fertiles, paie quarante-deux sous de notre monnaie pour jouir en paix, -sous des lois justes et douces, de la protection du gouvernement, de -la sûreté de sa personne et de sa propriété, de la liberté civile et -religieuse, du droit de voter aux élections, d'être membre du congrès, -et par conséquent législateur, etc. Tel paysan français, de l'Auvergne -ou du Limousin, est écrasé de tailles, de vingtièmes, de corvées de -toute espèce, pour être insulté par le caprice d'un subdélégué, -emprisonné arbitrairement, etc., et transmettre à une famille -dépouillée cet héritage d'infortune et d'avilissement. - ---L'Amérique septentrionale est l'endroit de l'univers où les droits -de l'homme sont le mieux connus. Les Américains sont les dignes -descendans de ces fameux républicains qui se sont expatriés pour fuir -la tyrannie. C'est là que se sont formés des hommes dignes de -combattre et de vaincre les Anglais mêmes, à l'époque où ceux-ci -avaient recouvré leur liberté, et étaient parvenus à se former le plus -beau gouvernement qui fut jamais. La révolution de l'Amérique sera -utile à l'Angleterre même, en la forçant à faire un examen nouveau de -sa constitution, et à en bannir les abus. Qu'arrivera-t-il? Les -Anglais, chassés du continent de l'Amérique septentrionale, se -jetteront sur les îles et sur les possessions françaises et -espagnoles, leur donneront leur gouvernement, qui est fondé sur -l'amour naturel que les hommes ont pour la liberté, et qui augmente -cet amour même. Il se formera, dans ces îles espagnoles et françaises, -et surtout dans le continent de l'Amérique espagnole, alors devenue -anglaise, il se formera de nouvelles constitutions dont la liberté -sera le principe et la base. Ainsi les Anglais auront la gloire unique -d'avoir formé presque les seuls des peuples libres de l'univers, les -seuls, à proprement parler, dignes du nom d'hommes, puisqu'ils seront -les seuls qui aient su connaître et conserver les droits des hommes. -Mais combien d'années ne faut-il pas pour opérer cette révolution? Il -faut avoir purgé de Français et d'Espagnols ces terres immenses où il -ne pourrait se former que des esclaves, y avoir transplanté des -Anglais pour y porter les premiers germes de la liberté. Ces germes se -développeront, et, produisant des fruits nouveaux, opéreront la -révolution qui chassera les Anglais eux-mêmes des deux Amériques et de -toutes les îles. - ---L'Anglais respecte la loi, et repousse ou méprise l'autorité. Le -Français, au contraire, respecte l'autorité et méprise la loi. Il faut -lui enseigner à faire le contraire; et peut-être la chose est-elle -impossible, vu l'ignorance dans laquelle on tient la nation, ignorance -qu'il ne faut pas contester, en jugeant d'après les lumières répandues -dans les capitales. - ---Moi, tout; le reste, rien: voilà le despotisme, l'aristocratie et -leurs partisans. Moi, c'est un autre; un autre, c'est moi; voilà le -régime populaire et ses partisans. Après cela, décidez. - ---Tout ce qui sort de la classe du peuple, s'arme contre lui pour -l'opprimer, depuis le milicien, le négociant devenu secrétaire du roi, -le prédicateur sorti d'un village pour prêcher la soumission au -pouvoir arbitraire, l'historiographe fils d'un bourgeois, etc. Ce sont -les soldats de Cadmus, les premiers armés se tournent contre leurs -frères, et se précipitent sur eux. - ---On gouverne les hommes avec la tête: on ne joue pas aux échecs avec -un bon coeur. - ---Semblable aux animaux qui ne peuvent respirer l'air à une certaine -hauteur sans périr, l'esclave meurt dans l'atmosphère de la liberté. - ---Il faut recommencer la société humaine, comme Bacon disait qu'il -faut recommencer l'entendement humain. - ---Diminuez les maux du peuple, vous diminuez sa férocité; comme vous -guérissez ses maladies avec du bouillon. - ---J'observe que les hommes les plus extraordinaires et qui ont fait -des révolutions, lesquelles semblent être le produit de leur seul -génie, ont été secondés par les circonstances les plus favorables, et -par l'esprit de leur temps. On sait toutes les tentatives faites avant -le grand voyage de Vasco de Gama aux Indes occidentales. On n'ignore -pas que plusieurs navigateurs étaient persuadés qu'il y avait de -grandes îles, et sans doute un continent à l'ouest, avant que Colomb -l'eût découvert; et il avait lui-même entre les mains les papiers d'un -célèbre pilote avec qui il avait été en liaison. Philippe avait tout -préparé pour la guerre de Perse, avant sa mort. Plusieurs sectes -d'hérétiques, déchaînées contre les abus de la communion romaine, -précédèrent Luther et Calvin, et même Vicleff. - ---On croit communément que Pierre-le-Grand se réveilla un jour avec -l'idée de tout créer en Russie; M. de Voltaire avoue lui-même que son -père Alexis forma le dessein d'y transporter les arts. Il y a, dans -tout, une maturité qu'il faut attendre. Heureux l'homme qui arrive -dans le moment de cette maturité! - ---Les pauvres sont les nègres de l'Europe. - ---L'Assemblée nationale de 1789 a donné au peuple français une -constitution plus forte que lui. Il faut qu'elle se hâte d'élever la -nation à cette hauteur, par une bonne éducation publique. Les -législateurs doivent faire comme ces médecins habiles qui, traitant un -malade épuisé, font passer les restaurans à l'aide des stomachiques. - ---En voyant le grand nombre des députés à l'Assemblée nationale de -1789, et tous les préjugés dont la plupart étaient remplis, on eût dit -qu'ils ne les avaient détruits que pour les prendre, comme ces gens -qui abattent un édifice pour s'approprier les décombres. - ---Une des raisons pour lesquelles les corps et les assemblées ne -peuvent guère faire autre chose que des sottises, c'est que, dans une -délibération publique, la meilleure chose qu'il y ait à dire pour ou -contre l'affaire ou la personne dont il s'agit, ne peut presque jamais -se dire tout haut, sans de grands dangers ou d'extrêmes inconvéniens. - ---Dans l'instant où Dieu créa le monde, le mouvement du cahos dut -faire trouver le cahos plus désordonné que lorsqu'il reposait dans un -désordre paisible. C'est ainsi que, chez nous, l'embarras d'une -société qui se réorganise, doit paraître l'excès du désordre. - ---Les courtisans et ceux qui vivaient des abus monstrueux qui -écrasaient la France, sont sans cesse à dire qu'on pouvait réformer -les abus, sans détruire comme on a détruit. Ils auraient bien voulu -qu'on nettoyât l'étable d'Augias avec un plumeau. - ---Dans l'ancien régime, un philosophe écrivait des vérités hardies. Un -de ces hommes que la naissance ou des circonstances favorables -appelaient aux places, lisait ces vérités, les affaiblissait, les -modifiait, en prenait un vingtième, passait pour un homme inquiétant, -mais pour homme d'esprit. Il tempérait son zèle et parvenait à tout; -le philosophe était mis à la Bastille Dans le régime nouveau, c'est le -philosophe qui parvient à tout: ses idées lui servent, non plus à se -faire enfermer, non plus à déboucher l'esprit d'un sot, à le placer, -mais à parvenir lui-même aux places. Jugez comme la foule de ceux -qu'il écarte peuvent s'accoutumer à ce nouvel ordre de choses! - ---N'est-il pas trop plaisant de voir le marquis de Bièvre (petit fils -du chirurgien Maréchal), se croire obligé de fuir en Angleterre, ainsi -que M. de Luxembourg et les grands aristocrates, fugitifs après la -catastrophe du 14 juillet 1789? - ---Les théologiens, toujours fidèles au projet d'aveugler les hommes; -les suppôts des gouvernemens, toujours fidèles à celui de les -opprimer, supposent gratuitement que la grande majorité des hommes est -condamnée à la stupidité qu'entraînent les travaux purement mécaniques -ou manuels; ils supposent que les artisans ne peuvent s'élever aux -connaissances nécessaires pour faire valoir les droits d'hommes et de -citoyens. Ne dirait-on pas que ces connaissances sont bien -compliquées? Supposons qu'on eût employé, pour éclairer les dernières -classes, le quart du temps et des soins qu'on a mis à les abrutir; -supposons qu'au lieu de mettre dans leurs mains un catéchisme de -métaphysique absurde et inintelligible, on en eût fait un qui eût -contenu les premiers principes des droits des hommes et de leurs -devoirs fondés sur leurs droits, on serait étonné du terme où ils -seraient parvenus en suivant cette route, tracée dans un bon ouvrage -élémentaire. Supposez qu'au lieu de leur prêcher cette doctrine de -patience, de souffrance, d'abnégation de soi-même et d'avilissement, -si commode aux usurpateurs, on leur eût prêché celle de connaître -leurs droits et le devoir de les défendre, on eût vu que la nature, -qui a formé les hommes pour la société, leur a donné tout le bon sens -nécessaire pour former une société raisonnable. - - - - -OBSERVATIONS - - SUR LA PROCLAMATION DES LIEUTENANS, GOUVERNEURS ET CAPITAINES - GÉNÉRAUX DES PAYS-BAS, EN 1792. - - -Si quelque chose peut prouver à quel point les gouvernemens sont -condamnés à rester en arrière des nations, c'est le genre des -principes et des idées que celui des Pays-Bas ose reproduire dans -cette étrange pièce. On n'est nullement surpris d'y trouver les -assertions les plus fausses, les imputations les plus calomnieuses, la -dénégation des faits les plus notoires, tels que la protection ou la -tolérance accordée aux rassemblemens hostiles des émigrés français, -l'impunité des attentats commis contre les habitans ou voyageurs -français attachés à la cause nationale, ou seulement soupçonnés de -l'être, etc. Cette hardiesse à nier des faits connus de toute -l'Europe, n'est pas nouvelle en politique: aussi ne sera-t-elle -particulièrement remarquée que par les Brabançons, témoins oculaires -des faits contradictoires à ceux qu'on avance dans cet écrit. - -Ce qui étonnera un plus grand nombre de lecteurs, c'est la candeur -avec laquelle le despotisme y fait sa profession de foi, et présente -ses anciens dogmes dans toute leur simplicité primitive, sans -restriction, sans modification, comme il l'eût fait il y a trente ans; -le nom de _Dieu_ consacrant tous les abus des gouvernemens gothiques; -la perpétuité, l'éternité des institutions les plus absurdes, érigées -en principes immortels, sous le nom de respect dû aux lois -fondamentales; la nullité des droits des hommes _qui ont renoncé -tacitement à ces droits_ pour vivre en société, sous le despotisme qui -s'en est emparé authentiquement, et qui ne renonce à rien: ce sont-là -les idées qu'on présente comme des principes incontestables aux -Brabançons et à l'Europe, vers la fin du dix-huitième siècle. - -Il est probable que, si Léopold eût vécu, la proclamation eût été -conçue d'une manière plus appropriée aux circonstances. Il eût pu, -dans sa qualité de despote, dire beaucoup de mal de la liberté, en -faisant une peinture exagérée des désordres momentanés qu'elle -entraîne, dans un pays qui passe violemment d'un régime à un régime -contraire. Il eût pu appeler la nation légalement représentée, et -l'immense majorité des Français, une poignée de factieux, même de -jacobins; la noblesse française, les différentes espèces -d'aristocraties, qu'il appelait la partie saine et principale de la -nation, il pouvait les rehausser encore, et, par une promotion -nouvelle, les qualifier de classes les _plus révérées_, comme fait la -proclamation: mais il se fût bien gardé de parler _des obligations -que, sous tous les rapports, la société française avait à ces classes -révérées_. Il eût craint de rappeler aux Français que leurs -obligations envers ces classes se bornaient au souvenir d'en avoir été -opprimés pendant plusieurs siècles, et d'avoir, grâces à elles, gémi, -sans droits civils ni politiques, sous le poids de toutes les -servitudes féodales, sacerdotales, etc. - -Léopold n'eût parlé non plus qu'avec réserve des moines, des prêtres, -de leurs biens devenus nationaux. Il eût craint de rappeler au -souvenir des Belges la conduite de Marie-Thérèse à cet égard, et -surtout celle de Joseph II, qui chassa prêtres et moines de leurs -églises, de leurs couvens; et, les réduisant à des pensions beaucoup -moindres que les pensions allouées aux prêtres français, s'empara de -leurs propriétés, de leurs revenus, pour en mettre le produit dans une -prétendue caisse de religion, c'est-à dire, dans sa caisse -particulière. Quant à la suppression du costume des moines et à -l'attentat qui les prive de leurs capuchons, cet article est très-bien -traité dans la proclamation actuelle; c'est ce qu'il y a de mieux, vu -qu'il peut faire effet sur une nombreuse classe de Belges dévots à -Sainte-Gudule: s'il est ainsi, Léopold même aurait pu ne pas négliger -ce texte. Ce sont là de ces considérations auxquelles la politique -moderne ne manque jamais de déférer. - -Il est encore un point sur lequel il faut rendre justice à la -proclamation, et qui prouve que, malgré soi, on se rapproche toujours -un peu de la philosophie de son siècle: c'est que le gouvernement y -raisonne avec le peuple, ou du moins, essaie de raisonner. Il -s'efforce de prémunir les Brabançons contre cette fantaisie française, -_cette égalité chimérique, nulle dans le fait, et détruite, dans -l'instant même où elle pourrait exister, par cette variété dont le -Créateur imprime le caractère aux hommes, dès le moment de leur -naissance, en les partageant inégalement en facultés morales, -industrie, patience_, etc. De cette inégalité naturelle et nécessaire -(qui, dans l'état de nature, ne peut que produire les violences et les -injustices dont la répression est le but de toute société politique), -le philosophe, auteur de la proclamation, infère qu'il faut reporter -et maintenir dans la société ce bienfait de la nature, cette inégalité -précieuse; et c'est à quoi sont merveilleusement propres les -priviléges tyranniques, les avantages et les honneurs exclusifs -affectés à de certaines classes; sans compter les autres bons effets -qu'elles produisent, comme le savent très-bien tous les privilégiés. -Voilà comment le gouvernement raisonne avec le peuple brabançon. - -Tout cela peut n'être que ridicule; mais ce qui est affligeant pour -l'humanité entière, c'est que, après la lecture de cette proclamation, -il ne reste plus guère de doute sur la ligue des despotes contre la -liberté. Il paraît certain qu'appelés à choisir entre _les -gentilshommes_ et _les hommes_, les princes ont pris parti contre les -hommes. C'est donc la cause de tous ceux qui ne s'honorent ou ne -daignent s'honorer que de ce dernier nom. Cette guerre est la -discussion du plus grand procès qui ait jamais intéressé l'humanité; -c'est le combat de la raison contre tous les préjugés, de toutes les -passions généreuses contre les passions basses, de l'enthousiasme pour -la liberté contre le fanatisme servile de l'orgueil et de la -superstition. Du sort de cette guerre, dépend le progrès rapide ou la -marche rétrograde de la civilisation. Les annales d'aucun peuple connu -n'ont ouvert une pareille perspective. Français, votre nom est tracé -aux premières pages de cette histoire du genre humain qui se -renouvelle: c'est à vous de soutenir et d'étendre cette gloire. Placés -presque au milieu de l'Europe, c'est chez vous que s'est élevé ce -fanal, comme pour répandre sa lumière dans une plus grande -circonférence. Vous combattrez, vous mourrez plutôt que de le laisser -éteindre. Le serment que vous avez fait à votre constitution, assure -le bonheur de la postérité, non chez vous seulement, mais dans les -pays même d'où les despotes enlèvent maintenant les esclaves aveugles -et armés qu'ils soudoient pour vous combattre. - -On pourrait ajouter que ces soldats sont soudoyés aussi pour tuer les -bourgeois et paysans brabançons: témoins la seconde proclamation -publiée par le général Bender, d'après laquelle il paraît que le sabre -et la bayonnette seront revêtus du pouvoir judiciaire aux Pays-Bas -pendant toute la guerre. On y déclare qu'on est en état de détacher de -l'armée des corps suffisans _contre les mal-intentionnés, villes, -bourgs et villages_. Peut-on dire plus clairement qu'on est en guerre -ouverte avec le peuple? C'est poser la question, comme l'eussent posée -ceux qu'on appelle, à Bruxelles, des factieux, des jacobins. A cela -près, la proclamation du général Bender peut avoir son utilité: -combien de temps? c'est ce qu'il faudra voir. - - FIN DU PREMIER VOLUME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME. - - - pages. - NOTICE HISTORIQUE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE - CHAMFORT I - - OEUVRES DE CHAMFORT. - - ÉLOGE DE MOLIÈRE; Discours qui a remporté le prix de - l'Académie française, en 1769 1 - - ÉLOGE DE LA FONTAINE; Discours qui a remporté le prix de - l'Académie de Marseille, en 1774. 33 - - NOTES SUR LES FABLES DE LA FONTAINE. - - LIV. I. 77 - - -- II. 85 - - -- III. 90 - - -- IV. 95 - - -- V. 102 - - -- VI. 108 - - -- VII. 117 - - -- VIII. 131 - - -- IX. 143 - - -- X. 154 - - -- XI. 169 - - -- XII. 179 - - Conclusion. 198 - - - DISCOURS SUR L'INFLUENCE DES GRANDS ÉCRIVAINS, qui a remporté - le prix à l'Académie de Marseille, en 1767. 199 - - DISCOURS DE RÉCEPTION DE CHAMFORT A L'ACADÉMIE FRANÇAISE - (1781). 221 - - DES ACADÉMIES (Ouvrage que Mirabeau devait lire à l'Assemblée - nationale, sous le nom de _Rapport sur les Académies_) - (1791). 254 - - DISSERTATION SUR L'IMITATION DE LA NATURE, relativement aux - caractères dans les ouvrages dramatiques. 286 - - DIALOGUE ENTRE ST-RÉAL, SÉNÈQUE, JULIEN ET LOUIS-LE-GRAND. 305 - - Question.--Si, dans une société, un homme doit ou peut laisser - prendre sur lui ces droits qui souvent humilient - l'amour-propre? 317 - - Petits Dialogues philosophiques. 319 - - QUESTION.--Réponse. 334 - - MAXIMES ET PENSÉES. - - CHAP. Ier.--Maximes générales. 337 - - -- II.--Suite des Maximes générales. 357 - - -- III.--De la Société, des Grands, des - Riches et des Gens du Monde. 373 - - -- IV.--Du goût pour la retraite, et de - la dignité du caractère. 395 - - -- V.--Pensées morales. 401 - - -- VI.--Des Femmes, de l'Amour, du - Mariage et de la Galanterie. 411 - - -- VII.--Des Savans et des Gens de - Lettres. 422 - - -- VIII.--De l'Esclavage et de la Liberté - en France, avant et depuis la - Révolution. 434 - - OBSERVATIONS SUR LA PROCLAMATION DES LIEUTENANS, GOUVERNEURS - ET CAPITAINES GÉNÉRAUX DES PAYS-BAS, en 1792. 450 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU PREMIER VOLUME. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Chamfort (Tome -1/5), by Pierre René Auguis - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE CHAMFORT (1/5) *** - -***** This file should be named 42377-8.txt or 42377-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/3/7/42377/ - -Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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