summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/42377-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '42377-8.txt')
-rw-r--r--42377-8.txt14004
1 files changed, 0 insertions, 14004 deletions
diff --git a/42377-8.txt b/42377-8.txt
deleted file mode 100644
index d502c66..0000000
--- a/42377-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,14004 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Chamfort (Tome 1/5), by
-Pierre René Auguis
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Oeuvres Complètes de Chamfort (Tome 1/5)
- Recueillies et publiées avec une notice historique sur la
- vie et les écrits de l'auteur
-
-Author: Pierre René Auguis
-
-Release Date: March 20, 2013 [EBook #42377]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE CHAMFORT (1/5) ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
-
-
-
-
- OEUVRES
-
- COMPLÈTES
-
- DE CHAMFORT.
-
- TOME PREMIER.
-
-
-
-
- DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,
-
- RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1.
-
-
-
-
- OEUVRES
- COMPLÈTES
- DE CHAMFORT,
-
- RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
- SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L'AUTEUR,
-
- PAR P. R. AUGUIS.
-
-
- TOME PREMIER.
-
- [Illustration]
-
- PARIS.
- CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,
- PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.
-
- 1824.
-
-
-
-
-NOTICE HISTORIQUE
-
-SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
-
-DE CHAMFORT.
-
-
-Il n'aurait été d'aucun avantage pour la mémoire de Chamfort qu'il eût
-tenu aux familles les plus distinguées; il aurait dû être aussi tout à
-fait indifférent que Nicolas (c'était le nom qu'on lui donna avant
-qu'il en prit un) ait été sans naissance, et même, pour ainsi dire,
-sans famille, s'il n'en était trop souvent résulté pour lui le malheur
-de jeter sur la société un coup-d'oeil amer, de prendre de bonne heure
-en haine ses institutions, et de s'habituer à regarder comme les plus
-contraires au bonheur et à la morale, celles là même qui ont été
-créées pour la garantir. S'il y a peu de mérite à tenir son âme au
-niveau d'une situation élevée (quoique ce mérite même ne soit pas
-commun), il y en a beaucoup à l'élever au-dessus d'une situation
-réputée basse; il y en a surtout à se créer une morale pure et
-transcendante, quand on se trouve, en naissant, placé comme en
-contradiction avec les notions de la morale la plus vulgaire.
-
-Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort naquit en 1741, dans un village voisin
-de Clermont en Auvergne. Il ne lui fut permis de connaître et d'aimer
-que sa mère; et, quoiqu'il sût de très-bonne heure le secret de sa
-naissance, il ne s'écarta jamais du respect et de l'amour d'un fils.
-Admis, sous le nom de Nicolas, au collége des Grassins, en qualité de
-boursier, ses premières années n'y eurent rien de remarquable; il ne
-commença à se distinguer qu'en Troisième, et termina sa Rhétorique par
-les plus brillants succès; il obtint tous les prix. Son esprit
-naturellement caustique avait déjà contracté des habitudes satiriques,
-qui le firent renvoyer du collége avant d'avoir terminé sa
-Philosophie. Letourneur, qui depuis s'est fait connaître par ses
-traductions d'auteurs anglais, partagea sa disgrâce; ils parcoururent
-de compagnie quelques parties de la Normandie, et revinrent demander
-un asile au collége qui les avait renvoyés, et qui les reprit. Jeté, à
-quelque temps delà, dans le monde, sans fortune et sans appui,
-Chamfort se trouva bientôt réduit à l'état le plus misérable; il ne
-subsistait que de son travail pour quelques journalistes et pour
-quelques prédicateurs, dont il faisait les sermons. Son caractère,
-plus fort que l'adversité, luttait avec avantage contre elle; il se
-repaissait à l'avance du succès des ouvrages qu'il n'avait pas encore
-composés. Dans le temps qu'il travaillait à sa comédie de la _Jeune
-Indienne_, et qu'il faisait l'_Epître d'un père à son fils_, il disait
-à Sélis: «Savez-vous ce qui m'arrivera? j'aurai un prix à l'Académie,
-ma comédie réussira, je me trouverai lancé dans le monde, et accueilli
-par les grands que je méprise; ils feront ma fortune sans que je m'en
-mêle, et je vivrai ensuite en philosophe.» Heureux pressentiment!
-l'épître obtint le prix, et la comédie fut applaudie. Un esprit
-brillant, des réparties ingénieuses, une figure agréable, achevèrent
-ce que le talent avait commencé; mais les succès que Chamfort eut
-auprès des femmes ne tardèrent pas à le désabuser sur les plaisirs
-qu'on trouve dans le grand monde. Cet Hercule sous la figure d'un
-Adonis, perdit la beauté de l'un, sans conserver la force de l'autre;
-ses traits restèrent affectés; des humeurs âcres se jetèrent sur ses
-yeux. Un voyage qu'il fit à Spa, puis à Cologne, ne lui rendit pas la
-santé qu'il avait espéré y retrouver. Cet homme qui avait supporté la
-mauvaise fortune avec tant de courage, devint la proie d'une
-mélancolie profonde; et l'indigence qui s'était un moment éloignée de
-lui, ne tarda pas à revenir l'assaillir; mais il trouva dans les soins
-généreux de l'amitié un soulagement à ses maux.
-
-L'Académie française qui avait couronné l'_Epître d'un père à son
-fils_, couronna, en 1769, l'_Eloge de Molière_, proposé pour sujet du
-prix d'éloquence. L'année suivante, Chamfort donna au théâtre la
-charmante comédie du _Marchand de Smyrne_. Ce fut à cette époque que
-Chabanon lui fit accepter la pension de douze cents livres qu'il avait
-sur le _Mercure de France_. Chamfort employa ce don de l'amitié à
-faire les frais d'un voyage à Contrexeville, pour y prendre les eaux
-et achever sa guérison.
-
-L'académie de Marseille avait proposé pour sujet de prix l'_Eloge de
-La Fontaine_. M. Necker, qui savait que La Harpe avait concouru,
-ajouta une somme de 2,400 livres, ne doutant pas que l'ouvrage de La
-Harpe ne fût couronné. Il en fut autrement; Chamfort, excité par les
-circonstances piquantes qui accompagnaient la couronne proposée,
-entreprit de l'enlever, et y réussit. Les deux ouvrages imprimés
-eurent, devant le public, le même sort qu'à l'académie de Marseille:
-on en porte encore aujourd'hui le même jugement; et celui de Chamfort
-est resté comme un des morceaux les plus précieux que le genre de
-l'éloge nous ait fournis. Le commentaire sur les _Fables de La
-Fontaine_ prouve d'ailleurs avec quelle attention Chamfort avait
-étudié notre fabuliste.
-
-Il ne pouvait travailler que dans les intervalles de santé que la
-maladie lui laissait. Il espéra que les eaux de Barrège seraient plus
-efficaces que celles de Contrexeville; mais, à défaut de santé, il y
-trouva plusieurs dames de la cour, qui prirent un goût particulier à
-sa conversation ingénieuse et piquante. A son retour, la duchesse de
-Grammont l'engagea à s'arrêter à Chanteloup, chez le duc de Choiseul
-son frère, qui devait lui-même une grande partie de sa réputation à
-l'amabilité de son esprit, et qui fut charmé de celui de Chamfort. En
-effet, quand il ne voulait être qu'homme du monde, il était
-précisément ce qu'il fallait pour y plaire.
-
-Les besoins de sa santé avaient encore une fois absorbé les ressources
-de ses ouvrages. Il s'était retiré, avec sa misantropie, à Sèvres,
-dans un appartement que madame Helvétius lui avait fait meubler,
-résolu de se laisser entièrement oublier du public. Il fallait
-cependant un aliment à l'inquiète activité de son esprit; sa tragédie
-de _Moustapha et Zéangir_, commencée depuis long-temps, abandonnée et
-reprise vingt fois dans les alternatives de langueur et de force
-qu'éprouvait sa santé, fut achevée dans cette retraite: plusieurs
-scènes de cette pièce prouvent avec quelle attention Chamfort avait
-étudié la manière de Racine, et jusqu'où il en aurait peut-être porté
-l'imitation, s'il n'eût été sans cesse distrait par ses maux et par
-des travaux étrangers à ses goûts. Représentée en 1776, à
-Fontainebleau, la tragédie de Moustapha obtint un succès que le public
-confirma, et qui valut à l'auteur une pension sur les menus et la
-place de secrétaire des commandemens du prince de Condé. Mais Chamfort
-qui s'indignait à la seule pensée de dépendance, n'éprouva plus que le
-besoin de briser les liens dont il se croyait garotté: d'abord il
-remit son brevet d'appointemens; et bientôt, se trouvant mal à l'aise
-dans un palais où tout lui parlait de grandeurs, il voulut aller
-respirer ailleurs l'air de la liberté. On ne manqua pas de crier à
-l'ingratitude; et pourtant ce n'était que l'effet de cette humeur
-ombrageuse, pour qui le poids de la reconnaissance était même un trop
-pesant fardeau.
-
-Il s'était retiré en auteur dégoûté des grands, du monde, et des
-succès littéraires. Une femme aimable, dont il fit la connaissance à
-Boulogne, lui tint lieu, pendant six mois, de tout ce qu'il voulait
-oublier. La mort vint rompre des liens que l'habitude n'aurait pas
-tardé à relâcher. Retombé dans une morne mélancolie, Chamfort en fut
-tiré par M. de Choiseul-Gouffier, qui l'emmena avec lui en Hollande;
-le comte de Narbonne était du voyage; son esprit vif et étincelant
-puisait de nouvelles saillies dans celui de Chamfort.
-
-Admis à l'Académie française, à la place de Sainte-Palaye, il prononça
-un discours de réception, qui est resté un des morceaux les plus
-remarquables de ce genre. Depuis que son esprit et ses succès
-l'avaient lancé dans le grand monde, il n'y était pas resté spectateur
-oisif, ni, si l'on veut, spectateur bénévole; les vices qu'on appelait
-aimables, les ridicules consacrés et passés en usage, avaient fixé ses
-regards; et c'était par le plaisir de les peindre qu'il se dédomageait
-souvent de l'ennui et de la fatigue de les voir. Ses contes, où la
-science des moeurs était, comme dans la société, revêtue d'expressions
-spirituellement décentes, devinrent une galerie de portraits frappans
-de ressemblance; et dans ses tableaux malins, piquans et variés, le
-peintre habile eut l'art d'amuser surtout ses modèles. C'était à qui
-se ferait son ami, croyant trouver dans l'amitié un abri sûr contre
-les traits de la malignité. Mais Chamfort ne prenait pas le change sur
-la nature de cet empressement. «J'ai, disait-il, trois sortes d'amis;
-mes amis qui me détestent, mes amis qui me craignent, et mes amis qui
-ne se soucient pas du tout de moi.» Mirabeau chercha et saisit
-l'occasion de se lier avec lui. Entre ces deux hommes, si différens en
-apparence, il s'établit promptement une véritable intimité, qui eut sa
-source dans le besoin que Mirabeau, dévoré de la soif de la gloire
-littéraire, avait du talent de Chamfort; et dans l'amour-propre de
-Chamfort, que savait si bien caresser l'homme le plus habile qui fut
-jamais à se faire des amis de ceux qui pouvaient lui être utiles. Le
-caractère principal de l'un s'alliait avec ce que l'autre avait
-d'accessoire. La force, l'impétuosité, la sensibilité passionnée
-dominaient dans Mirabeau; la finesse d'observation, la délicatesse
-ingénieuse, dans Chamfort.
-
-Pendant tout le temps de cette liaison, que la mort seule de Mirabeau
-paraît avoir rompue, il soumettait à Chamfort non-seulement ses
-ouvrages, mais ses opinions, sa conduite; l'espérance ou la crainte
-de ce qu'en penserait Chamfort, était devenue pour l'âme fougueuse de
-Mirabeau une sorte de conscience. Il le regardait comme son supérieur
-et son maître, même en force morale. Le caractère connu de Mirabeau
-laisse douter de la sincérité de ces protestations. Il paraît
-constant, d'un autre côté, que Chamfort eut beaucoup de part à
-plusieurs de ses ouvrages, et qu'on doit lui attribuer les morceaux
-les plus éloquens du livre sur l'ordre de Cincinnatus. On en trouve
-des preuves évidentes dans les lettres de Mirabeau à Chamfort,
-imprimées à la fin de notre quatrième volume. La révolution que leurs
-voeux avaient devancée, les trouva tous les deux prêts à la servir.
-Tandis que Mirabeau la proclamait à la tribune nationale, elle
-absorbait Chamfort tout entier. De sa tête active et féconde,
-jaillissaient les idées de liberté, revêtues de formes piquantes;
-jamais il ne dit plus de ces mots qui frappent l'imagination et qui
-restent dans la mémoire. Son coeur et son esprit étaient remplis de
-sentimens républicains; il applaudissait au décret qui supprimait les
-pensions; et pourtant toute sa fortune était en pensions, il les
-remplaça par le travail; et le _Mercure de France_ s'enrichit de la
-nécessité dans laquelle on le mettait encore une fois, de se faire une
-ressource de sa plume. Ses articles étaient autant de petits ouvrages,
-tous plus piquans les uns que les autres. Il commença aussi le recueil
-important des _Tableaux de la Révolution_, où, dans des discours
-accompagnés de gravures, les événemens remarquables sont éloquemment
-retracés. Chamfort en donna treize livraisons, contenant chacune deux
-tableaux. L'ouvrage fut continué jusqu'à la vingt-cinquième livraison,
-par M. Ginguené. Plus d'un orateur, dans l'assemblée constituante, mit
-à contribution son talent et son patriotisme. Il avait composé pour
-Mirabeau le _Discours contre les Académies_. Il ne paraissait aux
-assemblées populaires que dans les momens où il y avait du danger à
-s'y montrer. Habitué à parler en homme libre, il ne pouvait se
-persuader qu'il fût dangereux de s'expliquer franchement sur les
-hommes et les choses. Il n'avait pas attendu la révolution pour le
-faire: ni Marat, ni Robespierre, ni aucun de ceux qui commençaient à
-peser sur la France, n'étaient exempts de ses saillies. Indigné de la
-prostitution qu'ils avaient faite du doux nom de fraternité, il
-traduisait cette inscription tracée sur tous les murs, _Fraternité ou
-la mort_, par celle-ci: _Sois mon frère ou je te tue_. Il disait: _La
-fraternité de ces gens-là est celle de Caïn et d'Abel_. On lui faisait
-observer qu'il avait répété plusieurs fois ce mot: «Vous avez raison,
-répondit-il, j'aurais dû dire, pour varier, d'_Étéocle et de
-Polynice_.» Ses sarcasmes étaient autant de crimes qui étaient notés,
-dénoncés, et dont on se promettait dès lors de lui faire porter la
-peine. Cependant, comme c'était sous le masque du patriotisme et au
-nom de la liberté, qu'à cette époque déplorable on persécutait les
-patriotes et qu'on établissait la tyrannie, Chamfort était assez
-difficile à atteindre: depuis le commencement de la révolution, il
-marchait sur la même ligne, et en quelque sorte aux premiers rangs de
-la phalange républicaine; nul n'avait supporté, avec plus de courage,
-et ses propres pertes, et les crises violentes qui avaient agité le
-corps politique, et cette espèce de réforme, ou si l'on veut ce
-commencement de dégradation sociale, qui, rangeant l'esprit parmi les
-objets de luxe, privait nécessairement l'amour-propre d'une partie de
-ses jouissances.
-
-Ses bons mots, en passant de bouche en bouche, attestaient ses
-opinions et ses sentimens populaires. L'homme qui avait proposé pour
-devise à nos soldats entrant en pays ennemi: _Guerre aux châteaux,
-paix aux chaumières_; celui qui disait en 1792: _Je ne croirai pas à
-la révolution, tant que je verrai ces carosses et ces cabriolets
-écraser les passans_, ne pouvait pas aisément être regardé comme un
-ennemi du peuple.
-
-Il avait été nommé l'un des bibliothécaires de la Bibliothèque
-nationale, par le ministre Rolland; c'en fut assez. Dénoncé par un
-certain Tobiesen Duby, employé subalterne dans le même établissement,
-il fut arrêté avec ses collègues, et conduit aux Madelonnettes. Il
-n'en sortit que pour rester sous la surveillance d'un gendarme, qui ne
-le quittait pas. Il avait conçu pour la prison une horreur profonde,
-et jurait de mourir plutôt que de s'y laisser reconduire. Cependant la
-tyrannie érigée par le crime, appuyée sur la terreur publique,
-devenait de jour en jour plus cruelle; on signifie brusquement à
-Chamfort qu'il faut retourner dans une maison d'arrêt; il se souvient
-de son serment: sous prétexte de faire ses préparatifs, il se retire
-dans une pièce voisiné, s'y renferme, charge un pistolet, veut le
-tirer sur son front, se fracasse le haut du nez et s'enfonce l'oeil
-droit. Étonné de vivre et résolu de mourir, il saisit un rasoir,
-essaie de se couper la gorge, y revient à plusieurs reprises, et se
-met les chairs en lambeaux; l'impuissance de sa main ne change rien
-aux résolutions de son âme; il se porte plusieurs coups vers le coeur,
-et commençant à défaillir, il tâche par un dernier effort de se couper
-les deux jarrets, et de s'ouvrir les veines. Enfin, vaincu par la
-douleur, il pousse un cri et se jette sur un siège. Les personnes qui
-se trouvaient chez lui, et avec lesquelles il venait de dîner,
-averties de ce qui se passait par le bruit du coup de pistolet et par
-le sang qui coule à flots sous la porte, se pressent autour de
-Chamfort pour étancher le sang avec des mouchoirs, des linges, des
-bandages; mais lui, d'une voix ferme, déclare qu'il a voulu mourir en
-homme libre, plutôt que d'être reconduit en esclave dans une maison
-d'arrêt, et que si, par violence, on s'obstinait à l'y traîner dans
-l'état où il est, il lui reste assez de force pour achever ce qu'il a
-commencé. «Je suis un homme libre, ajouta-t-il, jamais on ne me fera
-rentrer vivant dans une prison.» Il signa cette déclaration où respire
-l'énergie du plus ferme caractère; et sans daigner s'apercevoir qu'il
-pouvait être entendu des nombreux agens de la tyrannie, il continua de
-s'expliquer librement sur les motifs de l'action qu'il venait de
-commettre. Il disait à ses amis: «Voilà ce que c'est que d'être
-maladroit de la main; on ne réussit à rien, pas même à se tuer. Et
-cependant je pouvais le faire en sûreté, ajoutait-il; je ne craignais
-pas du moins d'être jeté à la voierie du Panthéon.» C'était ainsi
-qu'il l'appelait depuis l'apothéose de Marat. Contre son attente, les
-progrès de la guérison furent très-rapides; il s'amusait à traduire
-les épigrammes de l'anthologie; et, tout meurtri des coups qu'il
-s'était portés pour se soustraire à ceux de la tyrannie, il ne
-craignait pas de se montrer aux tyrans. Les tendres soins qu'il avait
-reçus de l'amitié semblaient avoir adouci l'idée du besoin qu'il en
-avait eu. «Ce n'est point à la vie que je suis revenu, disait-il,
-c'est à mes amis.»
-
-Toujours plus indigné des horreurs dont il avait voulu s'affranchir
-par la mort, on l'entendit dire plus d'une fois: «Ce que je vois me
-donne à tout moment l'envie de me recommencer.» Obligé, par la perte
-presque totale de ses moyens d'existence et par les frais
-considérables de sa détention et de son traitement, à vivre de
-privations, il alla s'établir, avec ce qui lui restait de ses livres,
-dans une modeste chambre de la rue Chabanais, sans regretter pourtant
-le temps où il occupait un appartement au Palais-Bourbon, ou dans
-l'hôtel de M. de Vaudreuil. Il n'avait conservé, de l'ancien ordre de
-choses, que le souvenir de ses abus, et du nouveau, que l'espoir que
-la liberté sortirait triomphante de la lutte sanglante dans laquelle
-l'anarchie, excitée sourdement par le despotisme, l'avait engagée.
-
-Ramené insensiblement à ses habitudes littéraires, ce fut presque
-uniquement pour l'occuper d'une manière utile que Ginguené et quelques
-autres conçurent le projet du journal intitulé: _la Décade
-philosophique_; mais la mort qui naguère s'était trop fait attendre,
-quand il s'en remettait à elle du soin de l'affranchir des tyrans, ne
-lui laissa pas le temps d'y travailler. Une humeur dartreuse, qui
-avait été contrariée dans son cours, acheva ce que la honte de vivre
-sous une tyrannie anarchique avait commencé. Chamfort expira le 13
-avril 1793, non pas sur un grabat, comme l'ont dit quelques personnes
-mal instruites ou mal intentionnées, mais dans le modeste asile où ses
-malheurs l'avaient rélégué. La terreur était alors si générale, que ce
-fut un acte de courage que de l'accompagner jusqu'à sa dernière
-demeure: et celui qui, au temps de sa faveur dans le monde, avait vu
-se presser autour de lui tant d'hommes se disant ses amis, semblait
-moins se rendre au champ de repos qu'à la terre de l'exil. Trois
-personnes seulement mouillèrent son cercueil de leurs larmes: MM. Van
-Praet, Sieyes et Ginguené.
-
-Chamfort avait eu une jeunesse très-orageuse; sa pauvreté, ses
-passions, son goût exclusif pour les lettres, qui l'éloignait de toute
-occupation lucrative, donnèrent, à son entrée dans le monde un aspect
-qui put blesser des hommes austères; et ceux qui l'avaient suivi de
-moins près depuis cette ancienne époque, pouvaient en avoir conservé
-de fâcheuses impressions. La vivacité de son esprit, le sel de ses
-réparties, une certaine causticité naturelle, qui fait trop souvent
-suspecter la bonté du caractère, une invincible aversion pour la
-sottise confiante, et l'impossibilité absolue de déguiser ce
-sentiment, inspirèrent à beaucoup de gens une sorte de crainte qu'il
-prenait trop peu de soin de dissiper, et qui, pour l'ordinaire, se
-change facilement en haine. La chaleur avec laquelle il avait embrassé
-la cause d'une révolution qui heurtait tant de vieilles idées et
-blessait tant d'intérêts, lui a fait, de tous les ennemis de cette
-révolution, des ennemis personnels. Il avait pris, dans les réunions
-politiques et dans les clubs, l'habitude de parler haut, de soutenir
-son opinion à outrance, et de mettre la violence de la dispute à la
-place de cette discussion polie et spirituelle dont lui-même avait été
-le parfait modèle. «Il y a une certaine énergie ardente, a-t-il dit
-lui-même, mère ou compagne nécessaire de telle espèce de talens,
-laquelle, pour l'ordinaire, condamne ceux qui les possèdent au
-malheur, non pas d'être sans morale, de n'avoir pas de très-beaux
-mouvemens, mais de se livrer fréquemment à des écarts qui
-supposeraient l'absence de toute morale. C'est une âpreté dévorante
-dont ils ne sont pas maîtres et qui les rend très-odieux. On s'afflige
-en songeant que Pope et Swift, en Angleterre, Voltaire et Rousseau, en
-France, jugés, non par la haine, non par la jalousie, mais par
-l'équité, par la bienveillance, sur la foi des faits attestés ou
-avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et
-convaincus d'actions très-condamnables, de sentimens quelquefois
-pervers[1].»
-
- [1] _Maximes et Pensées_, tom. I, chap. VII, pag. 422.
-
-Les événemens de la vie de Chamfort prouvent que la trempe de son âme
-était naturellement forte, et qu'habitué de bonne heure à lutter
-contre l'adversité, il ne s'en laissa jamais abattre. La philosophie
-avait tellement renforcé en lui la nature, qu'après avoir, pendant
-quelques années, joui des douceurs de l'aisance, il sut, déjà sur son
-déclin, envisager avec courage et sérénité une position presque aussi
-malheureuse que celle où il avait passé sa jeunesse. De là cette
-fierté qui ne savait composer avec rien de petit ni de servile, cet
-amour de l'indépendance qui repoussait toute chaîne, fût-elle d'or.
-Son plus grand malheur peut-être (s'il n'en trouva pas le
-dédommagement dans la philosophie et la vérité) fut d'être trop tôt et
-trop complètement détrompé de toute illusion. Son apparente
-misantropie était celle de J. J. Rousseau; il haïssait les hommes,
-mais parce qu'ils ne s'aimaient pas; et le secret de son caractère est
-tout entier dans ces mots qu'il répétait souvent: «Tout homme qui, à
-quarante ans, n'est pas misantrope, n'a jamais aimé les hommes.»
-
-
-FIN DE LA NOTICE SUR CHAMFORT.
-
-
-
-
-OEUVRES
-
-COMPLÈTES
-
-DE CHAMFORT.
-
-
-
-
-ÉLOGE DE MOLIÈRE.
-
-DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE EN 1769.
-
- Qui mores hominum inspexit....
-
- HORACE.
-
-
-Le nom de MOLIÈRE manquait aux fastes de l'Académie. Cette foule
-d'étrangers, que nos arts attirent parmi nous, en voyant dans ce
-sanctuaire des lettres les portraits de tant d'écrivains célèbres, a
-souvent demandé: _Où est Molière?_ Une de ces convenances que la
-multitude révère, et que le sage respecte, l'avait privé pendant sa
-vie des honneurs littéraires, et ne lui avait laissé que les
-applaudissemens de l'Europe. L'adoption éclatante que vous faites
-aujourd'hui, Messieurs, de ce grand homme, venge sa mémoire, et honore
-l'Académie. Tant qu'il vécut, on vit dans sa personne un exemple
-frappant de la bizarrerie de nos usages; on vit un citoyen vertueux,
-réformateur de sa patrie, désavoué par sa patrie, et privé des droits
-de citoyen; l'honneur véritable séparé de tous les honneurs de
-convention; le génie dans l'avilissement, et l'infamie associée à la
-gloire: mélange inexplicable, à qui ne connaîtrait point nos
-contradictions, à qui ne saurait point que le théâtre, respecté chez
-les Grecs, avili chez les Romains, ressuscité dans les états du
-souverain pontife[2], redevable de la première tragédie à un
-archevêque[3], de la première comédie à un cardinal[4], protégé en
-France par deux cardinaux[5], y fut à la fois anathématisé dans les
-chaires, autorisé par un privilége du roi et proscrit dans les
-tribunaux. Je n'entrerai point à ce sujet dans une discussion où je
-serais à coup sûr contredit, quelque parti que je prîsse. D'ailleurs
-Molière est si grand, que cette question lui devient étrangère.
-Toutefois je n'oublierai pas que je parle de comédie; je ne cacherai
-point la simplicité de mon sujet sous l'emphase monotone du
-panégyrique, et je n'imiterai pas les comédiens français, qui ont fait
-peindre Molière sous l'habit d'Auguste.
-
- [2] Léon X.
-
- [3] _La Sophonisbe_ de l'archevêque Trissino.
-
- [4] _La Calandra_ du cardinal Bibiena.
-
- [5] Les cardinaux de Richelieu et Mazarin.
-
-Le théâtre et la société ont une liaison intime et nécessaire. Les
-poètes comiques ont toujours peint, même involontairement, quelques
-traits du caractère de leur nation; des maximes utiles, répandues dans
-leurs ouvrages, ont corrigé peut-être quelques particuliers; les
-politiques ont même conçu que la scène pouvait servir à leurs
-desseins; le tranquille Chinois, le pacifique Péruvien allaient
-prendre au théâtre l'estime de l'agriculture, tandis que les despotes
-de la Russie, pour avilir aux yeux de leurs esclaves le patriarche
-dont ils voulaient saisir l'autorité, le faisaient insulter dans des
-farces grotesques: mais que la comédie dût être un jour l'école des
-moeurs, le tableau le plus fidèle de la nature humaine, et la
-meilleure histoire morale de la société; qu'elle dût détruire certains
-ridicules, et que, pour en retrouver la trace, il fallût recourir à
-l'ouvrage même qui les a pour jamais anéantis: voilà ce qui aurait
-semblé impossible avant que Molière l'eût exécuté.
-
-Jamais poète comique ne rencontra des circonstances si heureuses: on
-commençait à sortir de l'ignorance; Corneille avait élevé les idées
-des Français; il y avait dans les esprits une force nationale, effet
-ordinaire des guerres civiles, et qui peut-être n'avait pas peu
-contribué à former Corneille lui-même: on n'avait point, à la vérité,
-senti encore l'influence du génie de Descartes, et jusque-là sa patrie
-n'avait eu que le temps de le persécuter; mais elle respectait un peu
-moins des préjugés combattus avec succès, à peu près comme le
-superstitieux qui, malgré lui, sent diminuer sa vénération pour
-l'idole qu'il voit outrager impunément: le goût des connaissances
-rapprochait des conditions jusqu'alors séparées. Dans cette crise, les
-moeurs et les manières anciennes contrastaient avec les lumières
-nouvelles; et le caractère national, formé par des siècles de
-barbarie, cessait de s'assortir, avec l'esprit nouveau qui se
-répandait de jour en jour. Molière s'efforça de concilier l'un et
-l'autre. L'humeur sauvage des pères et des époux, la vertu des femmes
-qui tenait un peu de la pruderie, le savoir défiguré par le
-pédantisme, gênaient l'esprit de société qui devenait celui de la
-nation; les médecins, également attachés à leurs robes, à leur latin
-et aux principes d'Aristote, méritaient presque tous l'éloge que M.
-Diafoirus donne à son fils, de combattre les vérités les plus
-démontrées; le mélange ridicule de l'ancienne barbarie et du faux
-bel-esprit moderne avait produit le jargon des précieuses; l'ascendant
-prodigieux de la cour sur la ville avait multiplié les airs, les
-prétentions, la fausse importance dans tous les ordres de l'état, et
-jusque dans la bourgeoisie: tous ces travers et plusieurs autres se
-présentaient avec une franchise et une bonne foi très-commode pour le
-poète comique: la société n'était point encore une arène où l'on se
-mesurât des yeux avec une défiance déguisée en politesse; l'arme du
-ridicule n'était point aussi affilée qu'elle l'est devenue depuis, et
-n'inspirait point une crainte pusillanime, digne elle-même d'être
-jouée sur le théâtre: c'est dans un moment si favorable que fut placée
-la jeunesse de Molière. Né en 1620, d'une famille attachée au service
-domestique du roi, l'état de ses parens lui assurait une fortune
-aisée. Il eut des préjugés à vaincre, des représentations à repousser,
-pour embrasser la profession de comédien; et cet homme, qui a obtenu
-une place distinguée parmi les sages, parut faire une folie de
-jeunesse en obéissant à l'attrait de son talent. Son éducation ne fut
-pas indigne de son génie. Ce siècle mémorable réunissait alors sous un
-maître célèbre trois disciples singuliers: Bernier, qui devait
-observer les moeurs étrangères; Chapelle, fameux pour avoir porté la
-philosophie dans une vie licencieuse; et Molière, qui a rendu la
-raison aimable, le plaisir honnête et le vice ridicule. Ce maître, si
-heureux en disciples, était Gassendi, vrai sage, philosophe pratique,
-immortel pour avoir soupçonné quelques vérités prouvées depuis par
-Newton. Cet ordre de connaissances, pour lesquelles Molière n'eut
-point l'aversion que l'agrément des lettres inspire quelquefois,
-développa dans lui cette supériorité d'intelligence, qui peut le
-distinguer même des grands hommes ses contemporains. Il eut l'avantage
-de voir de près son maître combattre des erreurs accréditées dans
-l'Europe, et il apprit de bonne heure ce qu'un esprit sage ne sait
-jamais trop tôt, qu'un seul homme peut quelquefois avoir raison contre
-tous les peuples et contre tous les siècles. La force de cette
-éducation philosophique influa sur sa vie entière; et lorsque dans la
-suite il fut entraîné vers le théâtre, par un penchant auquel il
-sacrifia même la protection immédiate d'un prince, il mêla les études
-d'un sage à la vie tumultueuse d'un acteur, et sa passion pour jouer
-la comédie tourna encore au profit de son talent pour l'écrire.
-Toutefois il ne se pressa point de paraître; il remonta aux principes
-et à l'origine de son art. Il vit la comédie naître dans la Grèce, et
-demeurer trop long-temps dans l'enfance. La tragédie l'avait devancée,
-et l'art de représenter les héros avait paru plus important que celui
-de ridiculiser les hommes.
-
-Les magistrats, en réservant la protection du gouvernement à la
-tragédie, dont l'éclat leur avait imposé, et qu'ils crurent seule
-capable de seconder leurs vues, ne prévoyaient pas qu'Aristophane
-aurait un jour, sur sa patrie, plus d'influence que les trois
-illustres tragiques d'Athènes. Molière étudia ses écrits, monument le
-plus singulier de l'antiquité grecque. Il vit avec étonnement les
-traits les plus opposés se confondre dans le caractère de ce poète.
-Satire cynique, censure ingénieuse, hardie, vrai comique,
-superstition, blasphême, saillie brillante, bouffonnerie froide:
-Rabelais sur la scène, tel est Aristophane. Il attaque le vice avec le
-courage de la vertu, la vertu avec l'audace du vice. Travestissemens
-ridicules ou affreux, personnages métaphysiques, allégories
-révoltantes, rien ne lui coûte; mais de cet amas d'absurdités naissent
-quelquefois des beautés inattendues. D'une seule scène partent mille
-traits de satire qui se dispersent et frappent à la fois: en un moment
-il a démasqué un traître, insulté un magistrat, flétri un délateur,
-calomnié un sage. Une certaine verve comique, et quelquefois une
-rapidité entraînante, voilà son seul mérite théâtral; et c'est aussi
-le seul que Molière ait daigné s'approprier. Combien ne dut-il pas
-regretter la perte des ouvrages de Ménandre! la comédie avait pris
-sous lui une forme plus utile. Les poètes, que la loi privait de la
-satire personnelle, furent dans la nécessité d'avoir du génie; et
-cette idée sublime de généraliser la peinture des vices, fut une
-ressource forcée où ils furent réduits par l'impuissance de médire.
-Une intrigue, trop souvent faible, mais prise dans des moeurs
-véritables, attaqua, non les torts passagers du citoyen, mais les
-ridicules plus durables de l'homme. Des jeunes gens épris d'amour pour
-des courtisanes, des esclaves fripons aidant leurs jeunes maîtres à
-tromper leurs pères, ou les précipitant dans l'embarras, et les en
-tirant par leur adresse: voilà ce qu'on vit sur la scène comme dans
-le monde. Quand les poètes latins peignirent ces moeurs, ils
-renoncèrent au droit qui fit depuis la gloire de Molière, celui d'être
-les réformateurs de leurs concitoyens. Sans compiler ici les jugemens
-portés sur Plaute et sur Térence, observons que la différence de leurs
-talens n'en met aucune dans le génie de leur théâtre. On ne voit point
-qu'une grande idée philosophique, une vérité mâle, utile à la société,
-ait présidé à l'ordonnance de leurs plans. Mais où Molière aurait-il
-cherché de pareils points de vue? Des esquisses grossières
-déshonoraient la scène dans toute l'Italie. La _Calandra_ du cardinal
-Bibiena et la _Mandragore_ de Machiavel n'avaient pu effacer cette
-honte. Ces ouvrages, par lesquels de grands hommes réclamaient contre
-la barbarie de leur siècle, n'étaient représentés que dans les fêtes
-qui leur avaient donné naissance. Le peuple redemandait avec transport
-ces farces monstrueuses, assemblage bizarre de scènes quelquefois
-comiques, jamais vraisemblables, dont l'auteur abandonnait le dialogue
-au caprice des comédiens, et qui semblaient n'être destinées qu'à
-faire valoir la pantomime italienne. Toutefois quelques-unes de ces
-scènes, admises depuis dans les chefs-d'oeuvres de Molière, ramenées à
-un but moral, et surtout embellies du style d'Horace et de Boileau,
-montrent avec quel succès le génie peut devenir imitateur.
-
-Le théâtre espagnol lui offrit quelquefois une intrigue pleine de
-vivacité et d'esprit; et s'il y condamna le mélange du sacré et du
-profane, de la grandeur et de la bouffonnerie, les fous, les
-astrologues, les scènes de nuit, les méprises, les travestissemens,
-l'oubli des vraisemblances, au moins vit-il que la plupart des
-intrigues roulaient sur le point d'honneur et sur la jalousie, vrai
-caractère de la nation. Le titre de plusieurs ouvrages annonçait même
-des pièces de caractère; mais ce titre donnait de fausses espérances,
-et n'était qu'un point de ralliement où se réunissaient plusieurs
-intrigues: genre inférieur dans lequel Molière composa l'_Étourdi_, et
-dont le _Menteur_ est le chef-d'oeuvre. Telles étaient les sources où
-puisaient Scarron, Thomas Corneille, et leurs contemporains. La nation
-n'avait produit d'elle-même que des farces méprisables; et, sans
-quelques traits de l'_Avocat Patelin_ (car pourquoi citerai-je les
-comédies de P. Corneille?) ce peuple si enjoué, si enclin à la
-plaisanterie, n'aurait pu se glorifier d'une seule scène de bon
-comique. Mais, pour un homme tel que Molière, la comédie existait dans
-des ouvrages d'un autre genre. Tout ce qui peut donner l'idée d'une
-situation, développer un caractère, mettre un ridicule en évidence, en
-un mot toutes les ressources de la plaisanterie, lui parurent du
-ressort de son art. L'ironie de Socrate, si bien conservée dans les
-dialogues de Platon, cette adresse captieuse avec laquelle il dérobait
-l'aveu naïf d'un travers, était une figure vraiment théâtrale; et
-dans ce sens le sage de la Grèce était le poète comique des honnêtes
-gens, Aristophane n'était que le bouffon du peuple. Combien de traits
-dignes de la scène dans Horace et dans Lucien! Et Pétrone, lorsqu'il
-représente l'opulent et voluptueux Trimalcon entendant parler d'un
-pauvre et demandant: _Qu'est-ce qu'un pauvre?_ La comédie, au moins
-celle d'intrigue, existait dans Bocace; et Molière en donna la preuve
-aux Italiens. Elle existait dans Michel Cervante, qui eut la gloire de
-combattre et de vaincre un ridicule dont le théâtre espagnol aurait dû
-faire justice. Elle existait dans la gaîté souvent grossière, mais
-toujours naïve, de Rabelais et de Verville, dans quelques traits
-piquans de la _Satire Ménipée_, et surtout dans les _Lettres
-provinciales_. Parvenu à connaître toutes les ressources de son art,
-Molière conçut quel pouvait en être le chef-d'oeuvre. Qu'est-ce en
-effet qu'une bonne comédie? C'est la représentation naïve d'une action
-plaisante, où le poète, sous l'apparence d'un arrangement facile et,
-naturel, cache les combinaisons les plus profondes; fait marcher de
-front, d'une manière comique, le développement de son sujet et celui
-de ses caractères mis dans tout leur jour par leur mélange, et par
-leur contraste avec les situations; promenant le spectateur de
-surprise en surprise; lui donnant beaucoup et lui promettant
-davantage; faisant servir chaque incident, quelquefois chaque mot, à
-nouer ou à dénouer; produisant avec un seul moyen plusieurs effets
-tous préparés et non prévus, jusqu'à ce qu'enfin le dénouement décèle
-par ses résultats une utilité morale, et laisse voir le philosophe
-caché derrière le poète. Que ne puis-je montrer l'application de ces
-principes à toutes les comédies de Molière! On verrait quel artifice
-particulier a présidé à chacun de ses ouvrages; avec quelle hardiesse
-il élève dans les premières scènes son comique au plus haut degré, et
-présente aux spectateurs un vaste lointain, comme dans l'_Ecole des
-femmes_; comment il se contente quelquefois d'une intrigue simple afin
-de ne laisser paraître que les caractères, comme dans le _Misantrope_;
-avec quelle adresse il prend son comique dans les rôles accessoires,
-ne pouvant le faire naître du rôle principal; c'est l'artifice du
-_Tartuffe_; avec quel art un seul personnage, presque détaché de la
-scène, mais animant tout le tableau, forme par un contraste piquant
-les groupes inimitables du _Misantrope_ et des _Femmes savantes_; avec
-quelle différence il traite le comique noble et le comique bourgeois,
-et le parti qu'il tire de leur mélange dans le _Bourgeois
-Gentilhomme_; dans quel moment il offre ses personnages au spectateur,
-nous montrant Harpagon dans le plus beau moment de sa vie, le jour
-qu'il marie ses enfans, qu'il se marie lui-même, le jour qu'il donne à
-dîner. Enfin on verrait chaque pièce présenter des résultats
-intéressans sur ce grand art, ouvrir toutes les sources du comique,
-et de l'ensemble de ses ouvrages se former une poétique complète de la
-comédie.
-
-Forcés d'abandonner ce terrain trop vaste, saisissons du moins le
-génie de ce grand homme et le but philosophique de son théâtre. Je
-vois Molière, après deux essais que ses chefs-d'oeuvres mêmes n'ont pu
-faire oublier, changer la forme de la comédie. Le comique ancien
-naissait d'un tissu d'événemens romanesques, qui semblaient produits
-par le hasard, comme le tragique naissait d'une fatalité aveugle:
-Corneille, par un effort de génie, avait pris l'intérêt dans les
-passions; Molière, à son exemple, renversa l'ancien système; et,
-tirant le comique du fond des caractères, il mit sur la scène la
-morale en action, et devint le plus aimable précepteur de l'humanité
-qu'on eût vu depuis Socrate. Il trouva, pour y réussir, des ressources
-qui manquaient à ses prédécesseurs: les différens états de la société,
-leurs préjugés, leurs préventions, leur admiration exclusive pour
-eux-mêmes, leur mépris mutuel et inexorable, sont des puérilités
-réservées aux peuples modernes. Les Grecs et les Romains, n'étant
-point pour leur vie emprisonnés dans un seul état de la société, ne
-cherchaient point à accréditer des préjugés en faveur d'une condition
-qu'ils pouvaient quitter le lendemain, ni à jeter sur les autres un
-ridicule qui les exposait à jouer un jour le rôle de ces maris honteux
-de leurs anciens traits satiriques contre un joug qu'ils viennent de
-subir.
-
-La vie retirée des femmes privait le théâtre d'une autre source de
-comique. Partout elles sont le ressort de la comédie. Sont-elles
-enfermées, il faut parvenir jusqu'à elles; et voilà le comique
-d'intrigue: sont-elles libres, leur caractère, devenu plus actif,
-développe le nôtre; et voilà le comique de caractère. Du commerce des
-deux sexes naît cette foule de situations piquantes où les placent
-mutuellement l'amour, la jalousie, le dépit, les ruptures, les
-réconciliations, enfin l'intérêt mêlé de défiance que les deux sexes
-prennent involontairement l'un à l'autre. Ne serait-il pas possible,
-d'ailleurs, que les femmes eussent des ridicules particuliers, et que
-le théâtre trouvât sa plus grande richesse dans la peinture des
-travers aimables dont la nature les a favorisées? Celui que Molière
-attaqua dans les _Précieuses_ fut anéanti; mais l'ouvrage survécut à
-l'ennemi qu'il combattait. Plût à Dieu que la comédie du _Tartuffe_
-eût eu le même honneur! C'est une gloire que Molière eut encore dans
-les _Femmes savantes_. C'est qu'il ne s'est pas contenté de peindre
-les travers passagers de la société: il a peint l'homme de tous les
-temps; et s'il n'a pas négligé les moeurs locales, c'est une draperie
-légère qu'il jette hardiment sur le nu, et qui laisse sentir la
-justesse des proportions et la netteté des contours.
-
-Le prodigieux succès des _Précieuses_, en apprenant à Molière le
-secret de ses forces, lui montra l'usage qu'il en devait faire. Il
-conçut qu'il aurait plus d'avantage à combattre le ridicule qu'à
-s'attaquer au vice. C'est que le ridicule est une forme extérieure
-qu'il est possible d'anéantir; mais le vice, plus inhérent à notre
-âme, est un Protée, qui, après avoir pris plusieurs formes, finit
-toujours par être le vice. Le théâtre devint donc en général une école
-de bienséance plutôt que de vertu, et Molière borna quelque temps son
-empire pour y être plus puissant. Mais combien de reproches ne
-s'est-il point attirés en se proposant ce but si utile, le seul
-convenable à un poète comique, qui n'a pas, comme de froids
-moralistes, le droit d'ennuyer les hommes, et qui ne prend sa mission
-que dans l'art de plaire! Il n'immola point tout à la vertu; donc il
-immola la vertu même: telle fut la logique de la prévention ou de la
-mauvaise foi. On se prévalut de quelques détails nécessaires à la
-constitution de ses pièces, pour l'accuser, d'avoir négligé les
-moeurs: comme si des personnages de comédie devaient être des modèles
-de perfection; comme si l'austérité, qui ne doit pas même être le
-fondement de la morale, pouvait devenir la base du théâtre. Eh! que
-résulte-t-il de ses pièces les plus libres, de l'_Ecole des Maris_ et
-de l'_Ecole des Femmes_? Que ce sexe n'est point fait pour une gêne
-excessive; que la défiance l'irrite contre des tuteurs et des maris
-jaloux. Cette morale est-elle nuisible? N'est-elle pas fondée sur la
-nature et sur la raison? Pourquoi prêter à Molière l'odieux dessein
-de ridiculiser la vieillesse? Est-ce sa faute si un jeune homme
-amoureux est plus intéressant qu'un vieillard; si l'avarice est le
-défaut d'un âge avancé plutôt que de la jeunesse? Peut-il changer la
-nature et renverser les vrais rapports des choses? Il est l'homme de
-la vérité. S'il a peint des moeurs vicieuses, c'est qu'elles existent;
-et quand l'esprit général de sa pièce emporte leur condamnation, il a
-rempli sa tâche: il est un vrai philosophe et un homme vertueux. Si le
-jeune Cléante, à qui son père donne sa malédiction, sort en disant:
-_Je n'ai que faire de vos dons_, a-t-on pu se méprendre à l'intention
-du poète? Il eût pu sans doute représenter ce fils toujours
-respectueux envers un père barbare; il eût édifié davantage en
-associant un tyran et une victime; mais la vérité, mais la force
-de la leçon que le poète veut donner aux pères avares, que,
-devenaient-elles? L'Harpagon placé au parterre eût pu dire à son fils:
-_Vois le respect de ce jeune homme: quel exemple pour toi! Voilà comme
-il faut être_. Molière manquait son objet, et, pour donner
-mal-à-propos une froide leçon, peignait à faux la nature. Si le fils
-est blâmable, comme il l'est en effet, croit-on que son emportement,
-aussi bien que la conduite plus condamnable encore de la femme de
-Georges Dandin, soient d'un exemple bien pernicieux? Et fera-t-on cet
-outrage à l'humanité, de penser que le vice n'ait besoin que de se
-montrer pour entraîner tous les coeurs? Ceux que Cléante a scandalisés
-veulent-ils un exemple du respect et de la tendresse filiale? Qu'ils
-contemplent dans le _Malade imaginaire_ la douleur touchante
-d'Angélique aux pieds de son père qu'elle croit mort, et les
-transports de sa joie quand il ressuscite pour l'embrasser. Chaque
-sujet n'emporte avec lui qu'un certain nombre de sentimens à produire,
-de vérités à développer; et Molière ne peut donner toutes les leçons à
-la fois. Se plaint-on d'un médecin qui sépare les maladies
-compliquées, et les traite l'une après l'autre?
-
-Ce sont donc les résultats qui constituent la bonté des moeurs
-théâtrales; et la même pièce pourrait présenter des moeurs odieuses,
-et être d'une excellente moralité. On reproche avec raison à l'un des
-imitateurs de Molière d'avoir mis sur le théâtre un neveu mal honnête
-homme, qui, secondé par un valet fripon, trompe un oncle crédule, le
-vole, fabrique un faux testament, et s'empare de sa succession au
-préjudice des autres héritiers. Voilà sans doute le comble des
-mauvaises moeurs: mais que Molière eût traité ce sujet, il l'eût
-dirigé vers un but philosophique; il eût peint la destinée d'un vieux
-garçon, qui, n'inspirant un véritable intérêt à personne, est
-dépouillé tout vivant par ses collatéraux et ses valets. Il eût
-intitulé sa pièce le _Célibataire_, et enrichi notre théâtre d'un
-ouvrage plus nécessaire aujourd'hui qu'il ne le fut le siècle passé.
-
-C'est ce désir d'être utile qui décèle un poète philosophe. Heureux
-s'il conçoit quels services il peut rendre: il est le plus puissant
-des moralistes. Veut-il faire aimer la vertu? une maxime honnête, liée
-à une situation forte de ses personnages, devient pour les spectateurs
-une vérité de sentiment. Veut-il proscrire le vice? il a dans ses
-mains l'arme du ridicule, arme terrible, avec laquelle Pascal a
-combattu une morale dangereuse, Boileau le mauvais goût, et dont
-Molière a fait voir sur la scène des effets plus prompts et plus
-infaillibles. Mais à quelles conditions cette arme lui sera-t-elle
-confiée? Avoir à la fois un coeur honnête, un esprit juste; se placer
-à la hauteur nécessaire pour juger la société; savoir la valeur réelle
-des choses, leur valeur arbitraire dans le monde, celle qu'il
-importerait de leur donner; ne point accréditer les vices que l'on
-attaque, en les associant à des qualités aimables (méprise devenue,
-trop commune chez les successeurs de Molière), qui renforcent ainsi
-les moeurs, au lieu de les corriger; connaître les maladies de son
-siècle; prévoir les effets de la destruction d'un ridicule: tels sont,
-dans tous les temps, les devoirs d'un poète comique. Et ne peut-il pas
-quelquefois s'élever à des vues d'une utilité, plus prochaine? Ce fut
-un assez beau spectacle de voir Molière, seconder le gouvernement dans
-le dessein d'abolir la coutume barbare d'égorger, son ami pour un mot
-équivoque; et, tandis que l'état multipliait les édits contre les
-duels, les proscrire sur la scène, en plaçant, dans la comédie des
-_Fâcheux_ un homme d'une valeur reconnue, qui a le courage de refuser
-un duel. Cet usage n'apprendra-t-il point aux poètes quel emploi ils
-peuvent faire de leurs talens, et à l'autorité quel usage elle peut
-faire du génie?
-
-Si jamais auteur comique a fait voir comment il avait conçu le système
-de la société, c'est Molière dans le _Misantrope_: c'est là que,
-montrant les abus qu'elle entraîne nécessairement, il enseigne à
-quel prix le sage doit acheter les avantages qu'elle procure; que,
-dans un système d'union fondé sur l'indulgence mutuelle, une vertu
-parfaite est déplacée parmi les hommes, et se tourmente elle-même sans
-les corriger; c'est un or qui a besoin d'alliage pour prendre de la
-consistance, et servir aux divers usages de la société. Mais en même
-temps l'auteur montre, par la supériorité constante d'Alceste sur tous
-les autres personnages, que la vertu, malgré les ridicules où son
-austérité l'expose, éclipse tout ce qui l'environne; et l'or qui a
-reçu l'alliage n'en est pas moins le plus précieux des métaux.
-
-Molière, après le _Misantrope_, d'abord mal apprécié, mais bientôt mis
-à sa place, fut sans contredit le premier écrivain de la nation; lui
-seul réveillait sans cesse l'admiration publique. Corneille n'était
-plus le _Corneille et du Cid et d'Horace_; les apparitions du lutin
-qui, selon l'expression de Molière même, lui dictait ses beaux vers,
-devenaient tous les jours moins fréquentes; Racine, encouragé par les
-conseils et même par les bienfaits de Molière, qui par là donnait un
-grand homme à la France, n'avait encore produit qu'un seul
-chef-d'oeuvre. Ce fut dans ce moment qu'on attaqua l'auteur du
-_Misantrope_. Il avait déjà éprouvé une disgrâce au théâtre: Cotin, le
-protégé de l'hôtel de Rambouillet, comblé des grâces de la cour;
-Boursault, qui força Molière de faire la seule action blâmable de sa
-vie, en nommant ses ennemis sur la scène; Montfleuri, qui, de son
-temps, eut des succès prodigieux, qui se crût égal, peut-être
-supérieur à Molière, et mourut sans être détrompé; tous ces hommes et
-la foule de leurs protecteurs avaient triomphé de la chute de _D.
-Garcie de Navarre_, et peut-être la moitié de la France s'était
-flattée que l'auteur n'honorerait point sa patrie. Forcés de renoncer
-à cette espérance, ses ennemis voulurent lui ôter l'honneur de ses
-plus belles scènes, en les attribuant à son ami Chapelle; artifice
-d'autant plus dangereux, que l'amitié même, en combattant ces bruits,
-craint quelquefois d'en triompher trop complètement. Et comment un
-homme que la considération attachée aux succès vient de chercher dans
-le sein de la paresse, ne serait-il pas tenté d'en profiter? Et s'il
-désavoue ces rumeurs, ne ressemble-t-il pas toujours un peu à ces
-jeunes gens qui, soupçonnés d'être bien reçus par une jolie femme,
-paraissent, dans leur désaveu même, vous remercier d'une opinion si
-flatteuse, et n'aspirer en effet qu'au mérite de la discrétion?
-
-Au milieu de ces vaines intrigues, Molière, s'élevant au comble de son
-art et au-dessus de lui-même, songeait à immoler les vices sur la
-scène, et commença par le plus odieux. Il avait déjà signalé sa haine
-pour l'hypocrisie: la chaire n'a rien de supérieur à la peinture des
-faux dévots dans le _Festin de Pierre_. Enfin, il rassembla toutes ses
-forces, et donna le _Tartuffe_. C'est là qu'il montre l'hypocrisie
-dans toute son horreur, la fausseté, la perfidie, la bassesse,
-l'ingratitude qui l'accompagnent; l'imbécillité, la crédulité ridicule
-de ceux qu'un Tartuffe a séduits; leur penchant à voir partout de
-l'impiété et du libertinage, leur insensibilité cruelle, enfin l'oubli
-des noeuds les plus sacrés. Ici le sublime est sans cesse à côté du
-plaisant. Femmes, enfans, domestiques, tout devient éloquent contre le
-monstre; et l'indignation qu'il excite n'étouffe jamais le comique.
-Quelle circonspection, quelle justesse dans la manière dont l'auteur
-sépare l'hypocrisie de la vraie piété! C'est à cet usage qu'il a
-destiné le rôle du frère. C'est le personnage honnête de presque
-toutes ses pièces; et la réunion de ses rôles de frère formerait
-peut-être un cours de morale à l'usage de la société. Cet art, qui
-manque aux satires de Boileau, de tracer une ligne nette et précise
-entre le vice et la vertu, la raison et le ridicule, est le grand
-mérite de Molière. Quelle connaissance du coeur! quel choix dans
-l'assemblage des vices et des travers dont il compose le cortége d'un
-vice principal! avec quelle adresse il les fait servir à le mettre en
-évidence! Quelle finesse sans subtilité! quelle précision sans
-métaphysique dans les nuances d'un même vice! Quelle différence entre
-la dureté du superstitieux Orgon attendri malgré lui par les pleurs de
-sa fille, et la dureté d'Harpagon insensible aux larmes de la sienne!
-
-C'est ce même sentiment des convenances, cette sûreté de discernement
-qui ont guidé Molière, lorsque, mettant sur la scène des vices odieux,
-comme ceux de Tartuffe et d'Harpagon, c'est un homme et non pas une
-femme qu'il offre à l'indignation publique. Serait-ce que les grands
-vices, ainsi que les grandes passions, fussent réservés à notre sexe;
-ou que la nécessité de haïr une femme fût un sentiment trop pénible,
-et dût paraître contre nature? S'il est ainsi, pourquoi, malgré le
-penchant mutuel des deux sexes, cette indulgence n'est-elle pas
-réciproque? C'est que les femmes font cause commune; c'est qu'elles
-sont liées par un esprit de corps, par une espèce de confédération
-tacite, qui, comme les ligues secrètes d'un état, prouve peut-être la
-faiblesse du parti qui se croit obligé d'y avoir recours.
-
-Molière se délassait de tous ces chefs d'oeuvres par des ouvrages d'un
-ordre inférieur, mais qui, toujours marqués au coin du génie,
-suffiraient pour la gloire d'un autre. Ce genre de comique où l'on
-admet des intrigues de valets, des personnages d'un ridicule outré,
-lui donnait des ressources dont l'auteur du _Misantrope_ avait dû se
-priver. Ramené dans la sphère où les anciens avaient été resserrés, il
-les vainquit sur leur propre terrain. Quel feu! quel esprit, quelle
-verve! Celui qui appelait Térence un demi-Ménandre, aurait sans doute
-appelé Ménandre un demi-Molière. Quel parti ne tire-t-il pas de ce
-genre pour peindre la nature avec plus d'énergie! Cette mesure précise
-qui réunit la vérité de la peinture et l'exagération théâtrale,
-Molière la passe alors volontairement, et la sacrifie à la force de
-ses tableaux. Mais quelle heureuse licence! avec quelle candeur
-comique un personnage grossier, dévoilant des idées ou des sentimens
-que les autres hommes dissimulent, ne trahit-il, pas d'un seul mot la
-foule de ses complices! naïveté d'un effet toujours sûr au théâtre,
-mais que le poète ne rencontre que dans les états subalternes, et
-jamais dans la bonne compagnie, où chacun laisse deviner tous ses
-ridicules avant que de convenir d'un seul. Aussi est-ce le comique
-bourgeois qui produit le plus de ces mots que leur vérité fait passer
-de bouche en bouche. On sait, par exemple, que les hommes n'ont guère
-pour but que leur intérêt dans les conseils qu'ils donnent. Cette
-vérité, exprimée noblement, eût pu ne pas laisser de traces. Mais
-qu'un bourgeois, voyant la fille de son voisin attaquée de mélancolie,
-conseille au père de lui acheter une garniture de diamans pour hâter
-sa guérison, le mot qu'il s'attire: _Vous êtes orfèvre, monsieur
-Josse!_ ne peut plus s'oublier, et devient proverbe dans l'Europe.
-Telle est la fécondité de ces proverbes, telle est l'étendue de leur
-application, qu'elle leur tient lieu de noblesse aux yeux des esprits
-les plus élevés, chez lesquels ils ne sont pas moins d'usage que parmi
-le peuple.
-
-Mais si Molière a renforcé les traits de ses figures, jamais il n'a
-peint à faux ni la nature, ni la société. Chez lui jamais de ces
-marquis burlesques, de ces vieilles amoureuses, de ces Aramintes
-folles à dessein: personnages de convention parmi ses successeurs, et
-dont le ridicule forcé, ne peignant rien, ne corrige personne. Point
-de ces supercheries sans vraisemblance, de ces faux contrats qui
-concluent les mariages dans nos comédies, et qui nous feront regarder
-par la postérité comme un peuple de dupes et de faussaires. S'il a mis
-sur la scène des intrigues avec de jeunes personnes, c'est qu'alors on
-s'adressait à elles plutôt qu'à leurs mères, qui avaient rarement la
-prétention d'être les soeurs aînées de leurs filles. Jamais il ne
-montre ses personnages corrigés par la leçon qu'ils ont reçue. Il
-envoie le Misantrope dans un désert, le Tartuffe au cachot; ses jaloux
-n'imaginent qu'un moyen de ne plus l'être, c'est de renoncer aux
-femmes; le superstitieux Orgon, trompé par un hypocrite, ne croira
-plus aux honnêtes gens: il croit abjurer son caractère, et l'auteur
-le lui conserve par un trait de génie. Enfin, son pinceau a si bien
-réuni la force et la fidélité, que, s'il existait un être isolé, qui
-ne connût ni l'homme de la nature, ni l'homme de la société, la
-lecture réfléchie de ce poète pourrait lui tenir lieu de tous les
-livres de morale et du commerce de ses semblables.
-
-Telle est la richesse de mon sujet, qu'on imputera sans doute à
-l'oubli les sacrifices que je fais à la précision. Je m'entends
-reprocher de n'avoir point développé l'âme de Molière; de ne l'avoir
-point montré toujours sensible et compatissant, assignant aux pauvres
-un revenu annuel sur ses revenus, immolant aux besoins de sa troupe
-les nombreux avantages qu'on lui faisait envisager en quittant le
-théâtre, sacrifiant même sa vie à la pitié qu'il eut pour des
-malheureux, en jouant la comédie la veille de sa mort. O Molière! tes
-vertus te rendent plus cher à ceux qui t'admirent; mais c'est ton
-génie qui intéresse l'humanité, et c'est lui surtout que j'ai dû
-peindre. Ce génie si élevé était accompagné d'une raison toujours
-sûre, calme et sans enthousiasme, jugeant sans passion les hommes et
-les choses: c'est par elle qu'il avait deviné Racine, Baron; apprécié
-La Fontaine, et connu sa propre place. Il paraît qu'il méprisait,
-ainsi que le grand Corneille, cette modestie affectée, ce mensonge des
-âmes communes, manége ordinaire à la médiocrité, qui appelle de
-fausses vertus au secours d'un petit talent. Aussi déploya-t-il
-toujours une hauteur inflexible à l'égard de ces hommes qui, fiers de
-quelques avantages frivoles, veulent que le génie ne le soit pas des
-siens; exigent qu'il renonce pour jamais au sentiment de ce qui lui
-est dû, et s'immole sans relâche à leur vanité. A cette raison
-impartiale, il joignait l'esprit le plus observateur qui fut jamais.
-Il étudiait l'homme dans toutes les situations; il épiait surtout ce
-premier sentiment si précieux, ce mouvement involontaire qui échappe à
-l'âme dans sa surprise, qui révèle le secret du caractère, et qu'on
-pourrait appeler le mot du coeur. La manière dont il excusait les
-torts de sa femme, se bornant à la plaindre, si elle était entraînée
-vers la coquetterie par un charme aussi invincible qu'il était
-lui-même entraîné vers l'amour, décèle à la fois bien de la tendresse,
-de la force d'esprit, et une grande habitude de réflexion. Mais sa
-philosophie, ni l'ascendant de son esprit sur ses passions, ne purent
-empêcher l'homme qui a le plus fait rire la France, de succomber à la
-mélancolie: destinée qui lui fut commune avec plusieurs poètes
-comiques; soit que la mélancolie accompagne naturellement le génie de
-la réflexion, soit que l'observateur trop attentif du coeur humain en
-soit puni par le malheur de le connaître. Que ceux qui savent lire
-dans le coeur des grands hommes conçoivent encore qu'elle dut être son
-indignation contre les préjugés dont il fut la victime. L'homme le
-plus extraordinaire de son temps, comme Boileau le dit depuis à Louis
-XIV, celui chez qui tous les ordres de la société allaient prendre des
-leçons de vertu et de bienséance, se voyait retranché de la société.
-Ah! du moins, s'il eut pressenti quelle justice on devait lui rendre!
-s'il eût pu prévoir qu'un jour dans ce temple des arts!... Mais non,
-il meurt; et, tandis que Paris est inondé, à l'occasion de sa mort,
-d'épigrammes folles et cruelles, ses amis sont forcés de cabaler pour
-lui obtenir _un peu de terre_. On la lui refuse long-temps; on déclare
-sa cendre indigne de se mêler à la cendre des Harpagons et des
-Tartuffes dont il a vengé son pays; et il faut qu'un corps illustre
-attende cent années pour apprendre à l'Europe, que nous ne sommes pas
-tous des barbares. Ainsi fut traité par les Français l'écrivain le
-plus utile, à la France. Malgré ses défauts, malgré les reproches
-qu'on fait à quelques-uns de ses dénouemens, à quelques négligences de
-style et à quelques expressions licencieuses, il fut avec Racine celui
-qui marcha le plus rapidement vers la perfection de son art. Mais
-Racine a été remplacé: Molière ne le fut pas; et même, à génie égal,
-ne pouvait guère l'être. C'est qu'il réunit des avantages et des
-moyens presque toujours séparés. Homme de lettres, il connut le monde
-et la cour; ornement de son siècle, il fut protégé; philosophe, il fut
-comédien. Depuis sa mort, tout ce que peut faire l'esprit venant après
-le génie, on l'a vu exécuté: mais ni Regnard, toujours bon plaisant,
-toujours comique par son style, souvent par la situation, dans ses
-pièces privées de moralité; ni Dancourt, soutenant par un dialogue
-vif, facile et gai, une intrigue agréable, quoique licencieuse
-gratuitement; ni Dufresni, toujours plein d'esprit, philosophe dans
-les détails, très-peu dans l'ensemble, faisant sortir son comique ou
-du mélange de plusieurs caractères inférieurs, ou du jeu de deux
-passions contrariées l'une par l'autre dans le même personnage; ni
-quelques auteurs célèbres par un ou deux bons ouvrages dans le genre
-où Molière en a tant donné: rien n'a dédommagé la nation, forcée enfin
-d'apprécier ce grand homme, en voyant sa place vacante pendant un
-siècle.
-
-La trempe vigoureuse de son génie le mit sans effort au-dessus de deux
-genres qui ont depuis occupé la scène. L'un est le comique
-attendrissant, trop admiré, trop décrié; genre inférieur qui n'est pas
-sans beauté, mais qui, se proposant de tracer des modèles de
-perfection, manque souvent de vraisemblance, et est peut-être sorti
-des bornes de l'art en voulant les reculer. L'autre est ce genre plus
-faible encore, qui, substituant à l'imitation éclairée de la nature, à
-cette vérité toujours intéressante, seul but de tous les beaux-arts,
-une imitation puérile, une vérité minutieuse, fait de la scène un
-miroir où se répètent froidement et sans choix les détails les plus
-frivoles; exclut du théâtre ce bel assortiment de parties heureusement
-combinées, sans lequel il n'y a point de vraie création, et
-renouvellera parmi nous ce qu'on a vu chez les Romains, la comédie
-changée en simple pantomime, dont il ne restera rien à la postérité
-que le nom des acteurs qui, par leurs talens, auront caché la misère
-et la nullité des poètes.
-
-Tous ces drames, mis à la place de la vraie comédie, ont fait penser
-qu'elle était anéantie pour jamais. La révolution des moeurs a semblé
-autoriser cette crainte. Le précepte d'_être comme tout le monde_,
-ayant fait de la société un bal masqué où nous sommes tous cachés sous
-le même déguisement, ne laisse percer que des nuances sur lesquelles
-le microscope théâtral dédaigne de s'arrêter; et les caractères,
-semblables à ces monnaies dont le trop grand usage a effacé
-l'empreinte, ont été détruits par l'abus de la société poussée à
-l'excès. C'est peu d'avoir semé d'épines la carrière, on s'est plu
-encore à la borner. Des conditions entières, qui autrefois payaient
-fidèlement un tribut de ridicules à la scène, sont parvenues à se
-soustraire à la justice dramatique: privilége que ne leur eût point
-accordé le siècle précédent, qui ne consultait point en pareil cas les
-intéressés, et n'écoutait pas la laideur déclamant contre l'art de
-peindre. Certains vices ont formé les mêmes prétentions, et ont trouvé
-une faveur générale. Ce sont des vices protégés par le public, dans la
-possession desquels on ne veut point être inquiété; et le poète est
-forcé de les ménager comme des coupables puissans que la multitude de
-leurs complices met à l'abri des recherches. S'il est ainsi, la vraie
-comédie n'existera bientôt plus que dans ces drames de société que
-leur extrême licence (car ils peignent nos moeurs) bannit à jamais de
-tous les théâtres publics.
-
-Qui pourra vaincre tant d'obstacles multipliés? Le génie. On a répété
-que si Molière donnait ses ouvrages de nos jours, la plupart ne
-réussiraient point. On a dit une chose absurde. Eh! comment
-peindrait-il des moeurs qui n'existent plus? Il peindrait les nôtres:
-il arracherait le voile qui dérobe ces nuances à nos yeux. C'est le
-propre du génie de rendre digne des beaux arts la nature commune. Ce
-qu'il voit existait, mais n'existait que pour lui. Ce paysage sur
-lequel vous avez promené vos yeux, le peintre qui le considérait avec
-vous, le retrace sur la toile, et vous ne l'avez vu que dans ce
-moment: Molière est ce peintre. Le caractère est-il faible, ou veut-il
-se cacher, renforcez la situation; c'est une espèce de torture qui
-arrache au personnage le secret qu'il veut cacher. Tout devient
-théâtral dans les mains d'un homme de génie. Quoi de plus odieux que
-le Tartuffe? de plus aride en apparence que le sujet des _Femmes
-savantes_? Et ce sont les chefs-d'oeuvres du théâtre. Quoi de plus
-triste qu'un pédant pyrrhonien incertain de son existence? Molière le
-met en scène avec un vieillard prêt à se marier, qui le consulte sur
-le danger de cet engagement. On conçoit dès lors tout le comique d'un
-pyrrhonisme qui s'exerce sur la fidélité d'une jolie femme.
-
-Qui ne croirait, à nous entendre, que tous les vices ont disparu de la
-société? Ceux mêmes contre lesquels Molière s'est élevé, croit-on
-qu'ils soient anéantis? N'est-il plus de Tartuffe? et, s'il en existe
-encore, pense-t-on qu'en renonçant au manteau noir et au jargon
-mystique, ils aient renoncé à la perfidie et à la séduction? Ce sont
-des criminels dont Molière a donné le signalement au public, et qui
-sont cachés sous une autre forme. Les ridicules même qu'il a détruits
-n'en auraient-ils pas produit de nouveaux? Ne ressembleraient-ils pas
-à ces végétaux dont la destruction en fait naître d'autres sur la
-terre qu'ils ont couverte de leurs débris? Tel est le malheur de la
-nature humaine. Gardons-nous d'en conclure qu'on ne doive point
-combattre les ridicules: l'intervalle qui sépare la destruction des
-uns et la naissance des autres, est le prix de la victoire qu'on
-remporte sur eux. Que dirait-on d'un homme qui ne souhaiterait pas la
-fin d'une guerre ruineuse, sous prétexte que la paix est rarement de
-longue durée?
-
-N'existerait-il pas un point de vue d'où Molière découvrirait une
-nouvelle carrière dramatique? Répandre l'esprit de société fut le but
-qu'il se proposa: arrêter ses funestes effets serait-il un dessein
-moins digne d'un sage? Verrait-il, sans porter la main sur ses
-crayons, l'abus que nous avons fait de la société et de la
-philosophie; le mélange ridicule des conditions; cette jeunesse qui a
-perdu toute morale à quinze ans, toute sensibilité à vingt; cette
-habitude malheureuse de vivre ensemble sans avoir besoin de s'estimer;
-la difficulté de se déshonorer, et, quand on y est enfin parvenu, la
-facilité de recouvrer son honneur et de rentrer dans cette île
-autrefois _escarpée et sans bords_? Les découvertes nouvelles faites
-sur le coeur humain par La Bruyère et d'autres moralistes, le comique
-original d'un peuple voisin qui fut inconnu à Molière, ne
-donneraient-ils pas de nouvelles leçons à un poète comique? D'ailleurs
-est-il certain que nos moeurs, dont la peinture nous amuse dans des
-romans agréables et dans des contes charmans, seront toujours
-ridicules en pure perte pour le théâtre? Rendons-nous plus de justice,
-augurons mieux de nos travers, et ne désespérons plus de pouvoir rire
-un jour à nos dépens. Après une déroute aussi complète des ridicules,
-qu'on la vit au temps de Molière, peut-être avaient-ils besoin d'une
-longue paix pour se mettre en état de reparaître. De bons esprits ont
-pensé qu'il fallait la révolution d'un siècle pour renouveller le
-champ de la comédie. Le terme est expiré: la nation demande un poète
-comique: qu'il paraisse; le trône est vacant.
-
-
-FIN DE L'ÉLOGE DE MOLIÈRE.
-
-
-
-
-ÉLOGE DE LA FONTAINE.
-
-DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE L'ACADÉMIE DE MARSEILLE EN 1774.
-
- Æsopo ingentem statuam posuêre Attici.
- PHED. L. II., _épilog._
-
-
-Le plus modeste des écrivains, La Fontaine, a lui-même, sans le
-savoir, fait son éloge, et presque son apothéose, lorsqu'il a dit que,
-
- Si l'apologue est un présent des hommes,
- Celui qui nous l'a fait mérite des autels.
-
-C'est lui qui a fait ce présent à l'Europe; et c'est vous, messieurs,
-qui, dans ce concours solennel, allez, pour ainsi dire, élever en son
-honneur l'autel que lui donnait notre reconnaissance. Il semble qu'il
-vous soit réservé d'acquitter la nation envers deux de ses plus grands
-poètes, ses deux poètes les plus aimables. Celui que vous associez
-aujourd'hui à Racine, non moins admirable par ses écrits, encore plus
-intéressant par sa personne, plus simple, plus près de nous, compagnon
-de notre enfance, est devenu pour nous un ami de tous les momens.
-Mais, s'il est doux de louer La Fontaine; d'avoir à peindre le charme
-de cette morale indulgente qui pénètre dans le coeur sans le blesser,
-amuse l'enfant pour en faire un homme, l'homme pour en faire un sage,
-et nous menerait à la vertu en nous rendant à la nature; comment
-découvrir le secret de ce style enchanteur, de ce style inimitable et
-sans modèle, qui réunit tous les tons sans blesser l'unité? Comment
-parler de cet heureux instinct, qui sembla le diriger dans sa conduite
-comme dans ses ouvrages; qui se fait également sentir dans la douce
-facilité de ses moeurs et de ses écrits, et forma, d'une âme si naïve
-et d'un esprit si fin, un ensemble si piquant et si original?
-Faudra-t-il raisonner sur le sentiment, disserter sur les grâces, et
-ennuyer nos lecteurs pour montrer comment La Fontaine a charmé les
-siens? Pour moi, messieurs, évitant de discuter ce qui doit être
-senti, et de vous offrir l'analyse de la naïveté, je tâcherai
-seulement de fixer vos regards sur le charme de sa morale, sur la
-finesse exquise de son goût, sur l'accord singulier que l'un et
-l'autre eurent toujours avec la simplicité de ses moeurs; et dans ces
-différens points de vue, je saisirai rapidement les principaux traits
-qui le caractérisent.
-
-PREMIERE PARTIE.
-
-L'apologue remonte à la plus haute antiquité; car il commença dès
-qu'il y eut des tyrans et des esclaves. On offre de face la vérité à
-son égal: on la laisse entrevoir de profil à son maître. Mais, quelle
-que soit l'époque de ce bel art, la philosophie s'empara bientôt de
-cette invention de la servitude, et en fit un instrument de la morale.
-Lokman et Pilpay dans l'Orient, Ésope et Gabrias dans la Grèce,
-revêtirent la vérité du voile transparent de l'apologue; mais le récit
-d'une petite action réelle ou allégorique, aussi diffus dans les deux
-premiers que serré et concis dans les deux autres, dénué des charmes
-du sentiment et de la poésie, découvrait trop froidement, quoique avec
-esprit, la moralité qu'il présentait. Phèdre, né dans l'esclavage
-comme ses trois premiers prédécesseurs, n'affectant ni le laconisme
-excessif de Gabrias, ni même la brièveté d'Ésope, plus élégant, plus
-orné, parlant à la cour d'Auguste le langage de Térence; Faërne, car
-j'omets Avienus trop inférieur à son devancier; Faërne, qui, dans sa
-latinité du seizième siècle, semblerait avoir imité Phèdre, s'il avait
-pu connaître des ouvrages ignorés de son temps, ont droit de plaire à
-tous les esprits cultivés; et leurs bonnes fables donneraient même
-l'idée de la perfection dans ce genre, si la France n'eût produit un
-homme unique dans l'histoire des lettres, qui devait porter la
-peinture des moeurs dans l'apologue, et l'apologue dans champ de la
-poésie. C'est alors que la fable devient un ouvrage de génie, et qu'on
-peut s'écrier, comme notre fabuliste, dans l'enthousiasme que lui
-inspire ce bel art: _C'est proprement un charme_[6]. Oui, c'en est un
-sans doute; mais on ne l'éprouve qu'en lisant La Fontaine, et c'est à
-lui que le charme a commencé.
-
- [6] Chamfort, dans cet Eloge, se plaît souvent à emprunter à La
- Fontaine ses propres expressions: on a eu soin de les distinguer
- par un caractère différent.
-
-L'art de rendre la morale aimable existait à peine parmi nous. De tous
-les écrivains profanes, Montaigne seul (car pourquoi citerais-je ceux
-qu'on ne lit plus?) avait approfondi avec agrément cette science si
-compliquée, qui, pour l'honneur du genre humain, ne devrait pas même
-être une science. Mais, outre l'inconvénient d'un langage déjà vieux,
-sa philosophie audacieuse, souvent libre jusqu'au cynisme, ne pouvait
-convenir ni à tous les âges, ni à tous les esprits; et son ouvrage,
-précieux à tant d'égards, semble plutôt une peinture fidèle des
-inconséquences de l'esprit humain, qu'un traité de philosophie
-pratique. Il nous fallait un livre d'une morale douce, aimable,
-facile, applicable à toutes les circonstances, faite pour tous les
-états, pour tous les âges, et qui pût remplacer enfin, dans
-l'éducation, de la jeunesse,
-
- Les quatrains de Pibrac et les doctes sentences
- Du conseiller Mathieu;
-
- MOLIÈRE.
-
-car c'étaient là les livres de l'éducation ordinaire. La Fontaine
-cherche ou rencontre le genre de la fable que Quintilien regardait
-comme consacré à l'instruction de l'ignorance. Notre fabuliste, si
-profond aux yeux éclairés; semble avoir adopté l'idée de Quintilien:
-écartant tout appareil d'instruction, toute notion trop compliquée, il
-prend sa philosophie, dans les sentimens universels, dans les idées
-généralement reçues, et pour ainsi dire, dans la morale, des proverbes
-qui, après tout, sont le produit de l'expérience de tous les siècles.
-C'était le seul moyen d'être à jamais l'homme de toutes les nations;
-car la morale, si simple en elle-même, devient contentieuse au point
-de former des sectes, lorsqu'elle veut remonter aux principes d'où
-dérivent ses maximes, principes presque toujours contestés. Mais La
-Fontaine, en partant des notions communes et des sentimens nés avec
-nous, ne voit point dans l'apologue un simple récit qui mène à une
-froide moralité; il fait de son livre
-
- Une ample comédie à cent acteurs divers.
-
-C'est en effet comme de vrais personnages dramatiques qu'il faut les
-considérer; et, s'il n'a point la gloire d'avoir eu le premier cette
-idée si heureuse d'emprunter aux différentes espèces d'animaux l'image
-des différens vices que réunit, la nôtre; s'ils ont pu se dire comme
-lui:
-
- Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts
- Que ses sujets,
-
-lui seul a peint les défauts que les autres n'ont fait qu'indiquer. Ce
-sont des sages qui nous conseillent de nous étudier; La Fontaine nous
-dispense de cette étude, en nous montrant à nous-mêmes: différence qui
-laisse le moraliste à une si grande distance du poète. La bonhomie
-réelle ou apparente qui lui fait donner des noms, des surnoms, des
-métiers aux individus de chaque espèce; qui lui fait envisager les
-espèces mêmes comme des républiques, des royaumes, des empires, est
-une sorte de prestiges qui rend leur feinte existence réelle aux yeux
-de ses lecteurs. Ratopolis devient une grande capitale; et l'illusion
-où il nous amène est le fruit de l'illusion parfaite où il a su se
-placer lui-même. Ce genre de talent si nouveau, dont ses devanciers
-n'avaient pas eu besoin pour peindre les premiers traits de nos
-passions, devient nécessaire à La Fontaine, qui doit en exposer à nos
-yeux les nuances les plus délicates: autre caractère essentiel, né de
-ce génie d'observation dont Molière était si frappé dans notre
-fabuliste.
-
-Je pourrais, messieurs, saisir une multitude de rapports entre
-plusieurs personnages de Molière et d'autres de La Fontaine; montrer
-en eux des ressemblances frappantes dans la marche et dans le langage
-des passions[7]; mais, négligeant les détails de ce genre, j'ose
-considérer l'auteur dès fables d'un point de vue plus élevé. Je ne
-cède point au vain désir d'exagérer mon sujet, maladie trop commune de
-nos jours; mais, sans méconnaître l'intervalle qui sépare l'art si
-simple de l'apologue, et l'art si compliqué de la comédie,
-j'observerai, pour être juste envers La Fontaine, que la gloire
-d'avoir été avec Molière le peintre le plus fidèle de la nature et de
-la société, doit rapprocher ici ces deux grands hommes. Molière, dans
-chacune de ses pièces, ramenant la peinture des moeurs à un objet
-philosophique, donne à la comédie la moralité de l'apologue; La
-Fontaine, transportant dans ses fables la peinture des moeurs, donne à
-l'apologue une des grandes beautés de la comédie, les caractères.
-Doués, tous les deux, au plus haut degré du génie d'observation, génie
-dirigé dans l'un par une raison supérieure, guidé dans l'autre par un
-instinct non moins précieux, ils descendent dans le plus profond
-secret de nos travers et de nos faiblesses; mais chacun, selon la
-double différence de son génie et de son caractère, les exprime
-différemment. Le pinceau de Molière doit être plus énergique et plus
-ferme; celui de La Fontaine plus délicat et plus fin: l'un rend les
-grands traits avec une force qui le montre comme supérieur aux
-nuances; l'autre saisit les nuances avec une sagacité qui suppose la
-science des grands traits. Le poète comique semble s'être plus attaché
-aux ridicules, et a peint quelquefois les formes passagères de la
-société; le fabuliste semble s'adresser davantage aux vices, et a
-peint une nature encore plus générale. Le premier me fait plus rire de
-mon voisin; le second me ramène plus à moi-même. Celui-ci me venge
-davantage des sottises d'autrui; celui-là me fait mieux songer aux
-miennes. L'un semble avoir vu les ridicules comme un défaut de
-bienséance, choquant pour la société; l'autre, avoir vu les vices
-comme un défaut de raison, fâcheux pour nous-mêmes. Après la lecture
-du premier, je crains l'opinion publique, après la lecture du second,
-je crains ma conscience. Enfin l'homme corrigé par Molière, cessant
-d'être ridicule, pourrait demeurer vicieux: corrigé par La Fontaine,
-il ne serait plus ni vicieux ni ridicule, il serait raisonnable et
-bon; et nous nous trouverions vertueux, comme La Fontaine était
-philosophe, sans nous, en douter.
-
- [7] Qui peint le mieux, par exemple, les effets de la prévention,
- ou M. de Sotenville repoussant un homme à jeun, en lui disant:
- _Retirez-vous, vous puez le vin_; ou l'ours, qui, s'écartant d'un
- corps qu'il prend pour un cadavre, se dit à lui-même:
- _Otons-nous; car il sent_? Et le chien dont le raisonnement
- serait fort bon dans la bouche d'un maître, mais, _qui n'étant
- que d'un simple chien_, fut trouvé mauvais, ne rappelle-t-il pas
- Sosie?
-
- Tous mes discours sont des sottises,
- Partant d'un homme sans éclat:
- Ce seraient paroles exquises,
- Si c'était un grand qui parlât.
-
- On pourrait rapprocher plusieurs traits de cette espèce; mais il
- suffit d'en citer quelques exemples. La Fontaine est, après la
- nature et Molière, la meilleure étude d'un poète comique.
-
-Tels sont les principaux traits qui caractérisent chacun de ces grands
-hommes; et si l'intérêt qu'inspirent de tels noms me permet de joindre
-à ce parallèle quelques circonstances étrangères à leur mérité,
-j'observerai que, nés l'un et l'autre précisément à la même époque,
-tous deux sans modèles parmi nous, sans rivaux, sans successeurs, liés
-pendant leur vie d'une amitié constante, la même tombe les réunit
-après leur mort; et que la même poussière couvre les deux écrivains
-les plus originaux que la France ait jamais produits[8].
-
- [8] Ils ont été enterrés dans l'église Saint-Joseph, rue
- Montmartre.
-
-Mais ce qui distingue La Fontaine de tous les moralistes, c'est la
-facilité insinuante de sa morale; c'est cette sagesse, naturelle comme
-lui-même, qui paraît n'être qu'un heureux développement de son
-instinct. Chez lui, la vertu ne se présente point environnée du
-cortége effrayant qui l'accompagne d'ordinaire: rien d'affligeant,
-rien de pénible. Offre-t-il quelque exemple de générosité, quelque
-sacrifice, il le fait naître de l'amour, de l'amitié, d'un sentiment
-si simple, si doux que ce sacrifice même a dû paraître un bonheur.
-Mais, s'il écarte en général les idées tristes d'efforts, de
-privations, de dévouement, il semble qu'ils cesseraient d'être
-nécessaires, et que la société n'en aurait plus besoin. Il ne vous
-parle que de vous-même ou pour vous-même; et de ses leçons, ou plutôt
-de ses conseils, naîtrait le bonheur général. Combien cette morale est
-supérieure à celle de tant de philosophes qui paraissent n'avoir point
-écrit pour des hommes, et qui _taillent_, comme dit Montaigne, _nos
-obligations à la raison d'un autre être_! Telles sont en effet la
-misère et la vanité de l'homme, qu'après s'être mis au-dessous de lui
-même par ses vices, il veut ensuite s'élever au-dessus de sa nature
-par le simulacre imposant des vertus auxquelles il se condamne; et
-qu'il deviendrait, en réalisant les chimères de son orgueil,
-aussi-méconnaissable à lui-même par sa sagesse, qu'il l'est en effet
-par sa folie. Mais, après tous ces vains efforts, rendu à sa
-médiocrité naturelle, son coeur lui répète ce mot d'un vrai sage: que
-c'est une cruauté de vouloir élever l'homme à tant de perfection.
-Aussi tout ce faste philosophique tombe-t-il devant la raison simple,
-mais lumineuse, de La Fontaine. Un ancien osait dire qu'il faut
-combattre souvent les lois par la nature: c'est par la nature que La
-Fontaine combat les maximes outrées de la philosophie. Son livre est
-la loi naturelle en action: c'est la morale de Montaigne épurée dans
-une âme plus douce, rectifiée par un sens encore plus droit, embellie
-des couleurs d'une imagination plus aimable, moins forte peut-être,
-mais non pas moins brillante.
-
-N'attendez point de lui ce fastueux mépris de la mort, qui, parmi
-quelques leçons d'un courage trop souvent nécessaire à l'homme, a fait
-débiter aux philosophes tant d'orgueilleuses absurdités. Tout
-sentiment exagéré n'avait point de prise sur son âme, s'en écartait
-naturellement; et la facilité même de son caractère semblait l'en
-avoir préservé. La Fontaine n'est point le poète de l'héroïsme: il est
-celui de la vie commune, de la raison vulgaire. Le travail, la
-vigilance, l'économie, la prudence sans inquiétude, l'avantage de
-vivre avec ses égaux, le besoin qu'on peut avoir de ses inférieurs, la
-modération, la retraite, voilà ce qu'il aime et ce qu'il fait aimer.
-L'amour, cet objet de tant de déclamations,
-
- Ce mal qui peut-être est un bien,
-
-dit La Fontaine, il le montre comme une faiblesse naturelle et
-intéressante. Il n'affecte point ce mépris pour l'espèce humaine, qui
-aiguise la satire mordante de Lucien, qui s'annonce hardiment dans les
-écrits de Montaigne, se découvre dans la folie de Rabelais, et perce
-quelquefois même dans l'enjouement d'Horace. Ce n'est point cette
-austérité qui appelle, comme dans Boileau, la plaisanterie au secours
-d'une raison sévère, ni cette dureté, misantropique de La Bruyère et
-de Pascal, qui, portant le flambeau dans l'abîme du coeur humain,
-jette une lueur effrayante sur ses tristes profondeurs. Le mal qu'il
-peint, il le rencontre: les autres l'ont cherché. Pour eux, nos
-ridicules sont des ennemis dont ils se vengent: pour La Fontaine, ce
-sont des passans incommodes dont il songe à se garantir; il rit et ne
-hait point[9]. Censeur assez indulgent de nos faiblesses, l'avarice
-est de tous nos travers celui qui paraît le plus révolter son bon sens
-naturel. Mais; s'il n'éprouve et n'inspire point
-
- Ces haines vigoureuses
- Que doit donner le vice aux âmes vertueuses,
-
-au moins préserve-t-il ses lecteurs du poison de la misantropie, effet
-ordinaire de ces haines. L'âme, après la lecture de ses ouvrages,
-calme, reposée, et, pour ainsi dire, rafraîchie comme au retour d'une
-promenade solitaire et champêtre, trouve en soi-même une compassion
-douce pour l'humanité, une résignation tranquille à la providence, à
-la nécessité, aux lois de l'ordre établi; enfin l'heureuse disposition
-de supporter patiemment les défauts d'autrui, et même les siens, leçon
-qui n'est peut-être pas une des moindres que puisse donner la
-philosophie.
-
- [9] _Ridet et odit._ JUVÉNAL.
-
-Ici, messieurs, je réclame pour La Fontaine l'indulgence dont il a
-fait l'âme de sa morale; et déjà l'auteur des fables a sans doute
-obtenu la grâce de l'auteur des contes: grâce que ses derniers momens
-ont encore mieux sollicitée. Je le vois, dans son repentir, imitant en
-quelque sorte ce héros dont il fut estimé[10], qu'un peintre ingénieux
-nous représente déchirant de son histoire le récit des exploits que sa
-vertu condamnait; et si le zèle d'une pieuse sévérité reprochait
-encore à La Fontaine une erreur qu'il a pleurée lui-même,
-j'observerais qu'elle prit sa source dans l'extrême simplicité de son
-caractère; car c'est lui qui, plus que Boileau,
-
- Fit, sans être malin, ses plus grandes malices;
-
- BOILEAU.
-
-je remarquerais que les écrits de ce genre ne passèrent long-temps que
-pour des jeux d'esprit, des _joyeusetés folâtres_, comme le dit
-Rabelais dans un livre plus licencieux, devenu la lecture favorite, et
-publiquement avouée, des hommes les plus graves de la nation;
-j'ajouterais que la reine de Navarre, princesse d'une conduite
-irréprochable et même de moeurs austères, publia des contes beaucoup
-plus libres, sinon par le fond, du moins par la forme, sans que la
-médisance se permît, même à la cour, de soupçonner sa vertu. Mais, en
-abandonnant une justification trop difficile de nos jours, s'il est
-vrai que la décence dans les écrits augmente avec la licence des
-moeurs, bornons-nous à rappeler que La Fontaine donna dans ses contes
-le modèle de la narration badine; et, puisque je me permets
-d'anticiper ici sur ce que je dois dire de son style et de son goût,
-observons qu'il eut sur Pétrone, Machiavel et Boccace, malgré leur
-élégance et la pureté de leur langage, cette même supériorité que
-Boileau, dans sa dissertation, sur Joconde, lui donne sur l'Arioste
-lui-même. Et parmi ses successeurs, qui pourrait-on lui comparer?
-serait-ce ou Vergier, ou Grécourt, qui, dans la faiblesse de leur
-style, négligeant de racheter la liberté du genre par la décence de
-l'expression, oublient que les Grâces, pour être sans voile, ne sont
-pourtant pas sans pudeur? ou Sénecé, estimable pour ne s'être pas
-traîné sur les traces de La Fontaine en lui demeurant inférieur? ou
-l'auteur de la _Métromanie_, dont l'originalité, souvent heureuse,
-paraît quelquefois trop bizarre? Non sans doute, et il faut remonter
-jusqu'au plus grand poète de notre âge; exception glorieuse à La
-Fontaine lui-même, et pour laquelle il désavouerait le sentiment qui
-lui dicta l'un de ses plus jolis vers:
-
- L'or se peut partager; mais non pas la louange.
-
-Où existait avant lui, du moins au même degré, cet art de préparer,
-de fondre, comme sans dessein, les incidens; de généraliser des
-peintures locales; de ménager au lecteur ces surprises qui font l'âme
-de la comédie; d'animer ses récits par cette gaîté de style, qui est
-une nuance du style comique, relevée par les grâces d'une poésie
-légère qui se montre et disparaît tour à tour? Que dirai-je de cet art
-charmant de s'entretenir avec son lecteur, de se jouer de son sujet,
-de changer ses défauts en beautés, de plaisanter sur les objections,
-sur les invraisemblances; talent d'un esprit supérieur à ses ouvrages,
-et sans lequel on demeure trop souvent au-dessous? Telle est la
-portion de sa gloire que La Fontaine voulait sacrifier; et j'aurais
-essayé moi-même d'en dérober le souvenir à mes juges, s'ils
-n'admiraient en hommes de goût ce qu'ils réprouvent par des motifs,
-respectables, et si je n'étais forcé d'associer ses contes à ses
-apologues en m'arrêtant sur le style de cet immortel écrivain.
-
- [10] Le grand Condé.
-
-SECONDE PARTIE.
-
-Si jamais on a senti à quelle hauteur le mérite du style et l'art de
-la composition pouvaient élever un écrivain, c'est par l'exemple de La
-Fontaine. Il règne dans la littérature une sorte de convention qui
-assigne les rangs d'après la distance reconnue entre les différens
-genres, à peu près comme l'ordre civil marque les places dans la
-société d'après la différence des conditions; et, quoique la
-considération d'un mérite supérieur puisse faire déroger à cette loi,
-quoiqu'un écrivain parfait dans un genre subalterne soit souvent
-préféré à d'autres écrivains d'un genre plus élevé, et qu'on néglige
-Stace pour Tibulle, ce même Tibulle n'est point mis à côté de Virgile.
-La Fontaine seul, environné d'écrivains dont les ouvrages présentent
-tout ce qui peut réveiller l'idée de génie, l'invention, la
-combinaison des plans, la force et la noblesse du style, La Fontaine
-paraît avec des ouvrages de peu d'étendue, dont le fond est rarement à
-lui, et dont le style est ordinairement familier: _le bonhomme_ se
-place parmi tous ces grands écrivains, comme l'avait prévu Molière, et
-conserve au milieu d'eux le surnom d'inimitable. C'est une révolution
-qu'il a opérée dans les idées reçues, et qui n'aura peut-être d'effet
-que pour lui; mais elle prouve au moins que, quelles que soient les
-conventions littéraires qui distribuent les rangs, le génie garde une
-place distinguée à quiconque viendra, dans quelque genre que ce puisse
-être, instruire et enchanter les hommes. Qu'importe en effet de quel
-ordre soient les ouvrages, quand ils offrent des beautés du premier
-ordre? D'autres auront atteint la perfection de leur genre, le
-fabuliste aura élevé le sien jusqu'à lui.
-
-Le style de La Fontaine est peut-être ce que l'histoire littéraire de
-tous les siècles offre de plus étonnant. C'est à lui seul qu'il était
-réservé de faire admirer, dans la brièveté d'un apologue, l'accord des
-nuances les plus tranchantes et l'harmonie des couleurs les plus
-opposées. Souvent une seule fable réunit la naïveté de Marot, le
-badinage et l'esprit de Voiture, des traits de la plus haute poésie,
-et plusieurs de ces vers que la force du sens grave à jamais dans la
-mémoire. Nul auteur n'a mieux possédé cette souplesse de l'âme et de
-l'imagination qui suit tous les mouvemens de son sujet. Le plus
-familier des écrivains devient tout à coup et naturellement le
-traducteur de Virgile ou de Lucrèce; et les objets de la vie commune
-sont relevés chez lui par ces tours nobles et cet heureux choix
-d'expression qui les rendent dignes du poëme épique. Tel est
-l'artifice de son style, que toutes ces beautés semblent se placer
-d'elles-mêmes dans sa narration, sans interrompre ni retarder sa
-marche. Souvent même la description la plus riche, la plus brillante,
-y devient nécessaire, et ne paraît, comme dans la fable _du Chêne et
-du Roseau_, dans celle _du Soleil et de Borée_, que l'exposé même du
-fait qu'il raconte. Ici, messieurs, le poète des grâces m'arrête et
-m'interdit, en leur nom, les détails et la sécheresse de l'analyse. Si
-l'on a dit de Montaigne qu'il faut le montrer et non le peindre, le
-transcrire et non le décrire, ce jugement n'est-il pas plus applicable
-à La Fontaine? Et combien de fois en effet n'a-t-il pas été transcrit?
-Mes juges me pardonneraient-ils d'offrir à leur admiration cette
-foule de traits présens au souvenir de tous ses lecteurs, et répétés
-dans tous ces livrés consacrés à notre éducation, comme le livre qui
-les a fait naître? Je suppose en effet que mes rivaux relèvent: l'un
-l'heureuse alliance de ses expressions, la hardiesse et la nouveauté
-de ses figures d'autant plus étonnantes qu'elles paraissent plus
-simples; que l'autre fasse valoir ce charme continu du style qui
-réveille une foule de sentimens, embellit de couleurs si riches et si
-variées tous les contrastes que lui présente son sujet, m'intéresse à
-des bourgeons gâtés par un écolier, m'attendrit sur le sort de l'aigle
-qui vient de perdre
-
- Ses oeufs, ses tendres oeufs, sa plus douce espérance;
-
-qu'un troisième vous vante l'agrément et le sel de sa plaisanterie qui
-rapproché si naturellement les grands et les petits objets, voit tour
-à tour dans un renard, Patrocle, Ajax, Annibal; Alexandre dans un
-chat; rappelle, dans le combat de deux coqs pour une poule, la guerre
-de Troie pour Hélène; met de niveau Pyrrhus et la laitière; se
-représente dans la querelle de deux chèvres qui se disputent le pas,
-fières de leur généalogie si poétique et si plaisante, Philippe IV et
-Louis XIV s'avançant dans l'île de la Conférence: que prouveront-ils
-ceux qui vous offriront tous ces traits, sinon que des remarques
-devenues communes peuvent être plus ou moins heureusement rajeunies
-par le mérite de l'expression? Et d'ailleurs, comment peindre un poète
-qui souvent semble s'abandonner comme dans une conversation facile;
-qui, citant Ulysse à propos des voyages d'une tortue, s'étonne
-lui-même de le trouver là; dont les beautés paraissent quelquefois une
-heureuse rencontre, et possèdent ainsi, pour me servir d'un mot qu'il
-aimait, _la grâce de la soudaineté_; qui s'est fait une langue et une
-poétique particulières; dont le tour est naïf quand sa pensée est
-ingénieuse, l'expression simple quand son idée est forte; relevant ses
-grâces naturelles par cet attrait piquant qui leur prête ce que la
-physionomie ajoute à la beauté; qui se joue sans cesse de son art;
-qui, à propos de la tardive maternité d'une alouette, me peint les
-délices du printemps, les plaisirs, les amours de tous les êtres, et
-met l'enchantement de la nature en contraste avec le veuvage d'un
-oiseau?
-
-Pour moi, sans insister sur ces beautés différentes, je me contenterai
-d'indiquer les sources principales d'où le poète les a vu naître; je
-remarquerai que son caractère distinctif est cette étonnante aptitude
-à se rendre présent à l'action qu'il nous montre; de donner à chacun
-de ses personnages un caractère particulier dont l'unité se conserve
-dans la variété de ses fables, et le fait reconnaître partout. Mais
-une autre source de beautés bien supérieures, c'est cet art de
-savoir, en paraissant vous occuper de bagatelles, vous placer d'un mot
-dans un grand ordre de choses. Quand le loup, par exemple, accusant
-auprès du lion malade, l'indifférence du renard sur une santé si
-précieuse,
-
- Daube, au coucher du roi, son camarade absent,
-
-suis-je dans l'antre du lion? suis-je à la cour? Combien de fois
-l'auteur ne fait-il pas naître du fond de ses sujets, si frivoles en
-apparence, des détails qui se lient comme d'eux-mêmes aux objets les
-plus importans de la morale, et aux plus grands intérêts de la
-société? Ce n'est pas une plaisanterie d'affirmer que la dispute du
-lapin et de la belette, qui s'est emparée d'un terrier dans l'absence
-du maître; l'un faisant valoir la raison du premier occupant, et se
-moquant des prétendus droits de Jean Lapin; l'autre réclamant les
-droits de succession transmis au susdit Jean par Pierre et Simon ses
-aïeux, nous offre précisément le résultat de tant de gros ouvrages sur
-la propriété; et La Fontaine faisant dire à la belette:
-
- Et quand ce serait un royaume?
-
-Disant lui-même ailleurs:
-
- Mon sujet est petit, cet accessoire est grand,
-
-ne me force-t-il point d'admirer avec quelle adresse il me montre les
-applications générales de son sujet dans le badinage même de son
-style? Voilà sans doute un de ses secrets; voilà ce qui rend sa
-lecture si attachante, même pour les esprits les plus élevés: c'est
-qu'à propos du dernier insecte, il se trouve, plus naturellement qu'on
-ne le croit, près d'une grande idée, et qu'en effet il touche au
-sublime en parlant de la fourmi. Et craindrais-je d'être égaré par mon
-admiration pour La Fontaine, si j'osais dire que le système abstrait,
-_tout est bien_, paraît peut-être plus vraisemblable et surtout plus
-clair après le discours de Garo dans la fable de _la Citrouille et du
-Gland_, qu'après la lecture de Leibnitz et de Pope lui-même?
-
-S'il sait quelquefois simplifier ainsi les questions les plus
-compliquées, avec quelle facilité la morale ordinaire doit-elle se
-placer dans ses écrits? Elle y naît sans effort, comme elle s'y montre
-sans faste, car La Fontaine ne se donne point pour un philosophe, il
-semble même avoir craint de le paraître. C'est en effet ce qu'un poète
-doit le plus dissimuler. C'est, pour ainsi dire, son secret; et il ne
-doit le laisser surprendre qu'à ses lecteurs les plus assidus et admis
-à sa confiance intime. Aussi La Fontaine ne veut-il être qu'un homme,
-et même un homme ordinaire. Peint-il les charmes de la beauté?
-
- Un philosophe, un marbre, une statue,
- Auraient senti _comme nous_ ses plaisirs.
-C'est surtout quand il vient de reprendre quelques-uns de nos
-travers, qu'il se plaît à faire cause commune avec nous, et à devenir
-le disciple des animaux qu'il a fait parler. Veut-il faire la satire
-d'un vice: il raconte simplement ce que ce vice fait faire au
-personnage qui en est atteint; et voilà la satire faite. C'est du
-dialogue, c'est des actions, c'est des passions des animaux que
-sortent les leçons qu'il nous donne. Nous en adresse-t-il directement:
-c'est la raison qui parle avec une dignité modeste et tranquille.
-Cette bonté naïve qui jette tant d'intérêt sur la plupart de ses
-ouvrages, le ramène sans cesse au genre d'une poésie simple qui
-adoucit l'éclat d'une grande idée, la fait descendre jusqu'au vulgaire
-par la familiarité de l'expression, et rend la sagesse plus persuasive
-en la rendant plus accessible. Pénétré lui-même de tout ce qu'il dit,
-sa bonne foi devient son éloquence, et produit cette vérité de style
-qui communique tous les mouvemens de l'écrivain. Son sujet le conduit
-à répandre la plénitude de ses pensées, comme il épanche l'abondance
-de ses sentimens, dans cette fable charmante où la peinture du bonheur
-de deux pigeons attendrit par degrés son âme, lui rappelle les
-souvenirs les plus chers, et lui inspire le regret des illusions qu'il
-a perdues.
-
-Je n'ignore pas qu'un préjugé vulgaire croit ajouter à la gloire du
-fabuliste, en le représentant comme un poète qui, dominé par un
-instinct aveugle et involontaire, fut dispensé par la nature du soin
-d'ajouter à ses dons, et de qui l'heureuse indolence cueillait
-nonchalamment des fleurs qu'il n'avait point fait naître. Sans doute
-La Fontaine dut beaucoup à la nature qui lui prodigua la sensibilité
-la plus aimable, et tous les trésors de l'imagination; sans doute le
-_fablier_ était né pour porter des fables: mais par combien de soins
-cet arbre si précieux n'avait-il pas été cultivé? Qu'on se rappelle
-cette foule de préceptes du goût le plus fin et le plus exquis,
-répandus dans ses préfaces et dans ses ouvrages; qu'on se rappelle ce
-vers si heureux, qu'il met dans la bouche d'Apollon lui-même:
-
- Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde;
-
-doutera-t-on que La Fontaine ne l'ait cherché, et que la gloire, ainsi
-que la fortune, ne vende _ce qu'on croit qu'elle donne_? Si ses
-lecteurs, séduits par la facilité de ses vers, refusent d'y
-reconnaître les soins d'un art attentif, c'est précisément ce qu'il a
-désiré. Nier son travail, c'est lui en assurer la plus belle
-récompense. O La Fontaine! ta gloire en est plus grande: le triomphe
-de l'art est d'être ainsi méconnu.
-
-Et comment ne pas apercevoir ses progrès et ses études dans la marche
-même de son esprit? Je vois cet homme extraordinaire, doué d'un talent
-qu'à la vérité il ignore lui-même jusqu'à vingt-deux ans, s'enflammer
-tout à coup à la lecture d'une ode de Malherbe, comme Mallebranche à
-celle d'un livre de Descartes, et sentir cet enthousiasme d'une âme,
-qui, voyant de plus près la gloire, s'étonne d'être né pour elle. Mais
-pourquoi Malherbe opéra-t-il le prodige refusé à la lecture d'Horace
-et de Virgile? C'est que La Fontaine les voyait à une trop grande
-distance; c'est qu'ils ne lui montraient pas, comme le poète français,
-quel usage on pouvait faire de cette langue qu'il devait lui-même
-illustrer un jour. Dans son admiration pour Malherbe, auquel il
-devait, si je puis parler ainsi, sa naissance poétique, il le prit
-d'abord pour son modèle; mais, bientôt revenu au ton qui lui
-appartenait, il s'aperçut qu'une naïveté fine et piquante était le
-vrai caractère de son esprit: caractère qu'il cultiva par la lecture
-de Rabelais, de Marot, et de quelques-uns de leurs contemporains. Il
-parut ainsi faire rétrograder la langue, quand les Bossuet, les
-Racine, les Boileau en avançaient le progrès par l'élévation et la
-noblesse de leur style: mais elle ne s'enrichissait pas moins dans les
-mains de La Fontaine, qui lui rendait les biens qu'elle avait laissé
-perdre, et qui, comme certains curieux, rassemblant avec soin les
-monnaies antiques, se composait un véritable trésor. C'est dans notre
-langue ancienne qu'il puisa ces expressions imitatives ou
-pittoresques, qui présentent sa pensée avec toutes les nuances
-accessoires; car nul auteur n'a mieux senti le besoin _de rendre son
-âme visible_: c'est le terme dont il se sert pour exprimer un des
-attributs de la poésie. Voilà toute sa poétique à laquelle il paraît
-avoir sacrifié tous les préceptes de la poétique ordinaire et de notre
-versification, dont ses écrits sont un modèle, souvent même parce
-qu'il en brave les règles. Eh! le goût ne peut-il pas les enfreindre,
-comme l'équité s'élève au-dessus des lois?
-
-Cependant La Fontaine était né poète, et cette partie de ses talens ne
-pouvait se développer dans les ouvrages dont il s'était occupé
-jusqu'alors. Il la cultivait par la lecture des modèles de l'Italie
-ancienne et moderne, par l'étude de la nature et de ceux qui l'ont su
-peindre. Je ne dois point dissimuler le reproche fait à ce rare
-écrivain par le plus grand poète de nos jours, qui refuse ce titre de
-peintre à La Fontaine. Je sens, comme il convient, le poids d'une
-telle autorité; mais celui qui loue La Fontaine serait indigne
-d'admirer son critique, s'il ne se permettait d'observer que l'auteur
-des fables, sans multiplier ces tableaux où le poète s'annonce à
-dessein comme peintre, n'a pas laissé d'en mériter le nom. Il peint
-rapidement et d'un trait: il peint par le mouvement de ses vers, par
-la variété de ses mesures et de ses repos, et surtout par l'harmonie
-imitative. Des figures vraies et frappantes, mais peu de bordure et
-point de cadre: voilà La Fontaine. Sa muse aimable et nonchalante
-rappelle ce riant tableau de l'Aurore dans un de ses poëmes, où il
-représente cette jeune déesse, qui, se balançant dans les airs,
-
- La tête sur son bras, et son bras sur la nue,
- Laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas.
-
-Cette description charmante est à la fois une réponse à ses censeurs,
-et l'image de sa poésie.
-
-Ainsi se formèrent par degrés les divers talens de La Fontaine, qui
-tous se réunirent enfin dans ses fables. Mais elles ne purent être que
-le fruit de sa maturité: c'est qu'il faut du temps à de certains
-esprits pour connaître les qualités différentes dont l'assemblage
-forme leur vrai caractère, les combiner, les assortir, fortifier ces
-traits primitifs par l'imitation des écrivains qui ont avec eux
-quelque ressemblance, et pour se montrer enfin tout entier dans un
-genre propre à déployer la variété de leurs talens. Jusqu'alors
-l'auteur, ne faisant pas usage de tous ses moyens, ne se présente
-point avec tous ses avantages. C'est un athlète doué d'une force
-réelle, mais qui n'a point encore appris à se placer dans une attitude
-qui puisse la développer toute entière. D'ailleurs, les ouvrages qui,
-tels que les fables de La Fontaine, demandent une grande connaissance
-du coeur humain et du système de la société, exigent un esprit mûri
-par l'étude et par l'expérience; mais aussi, devenus une source
-féconde de réflexions, ils rappellent sans cesse le lecteur, auquel
-ils offrent de nouvelles beautés et une plus grande richesse de sens
-à mesure qu'il a lui-même par sa propre expérience étendu la sphère de
-ses idées: et c'est ce qui nous ramène si souvent à Montaigne, à
-Molière et à La Fontaine.
-
-Tels sont les principaux mérites de ces écrits
-
- Toujours plus beaux, plus ils sont regardés,
-
- BOILEAU.
-
-et qui, mettant l'auteur des fables au-dessus de son genre même, me
-dispensent de rappeler ici la foule de ses imitateurs étrangers ou
-français: tous se déclarent trop honorés de le suivre de loin; et s'il
-eut la bêtise, suivant l'expression de M. de Fontenelle, de se mettre
-au-dessous de Phèdre, ils ont l'esprit de se mettre au-dessous de La
-Fontaine, et d'être aussi modestes que ce grand homme. Un seul, plus
-confiant, s'est permis l'espérance de lutter avec lui; et cette
-hardiesse, non moins que son mérite réel, demande peut-être une
-exception. Lamotte, qui conduisit son esprit partout, parce que son
-génie ne l'emporta nulle part; Lamotte fit des fables...... O La
-Fontaine! la révolution d'un siècle n'avait point encore appris à la
-France combien tu étais un homme rare; mais, après un moment
-d'illusion, il fallut bien voir qu'un philosophe froidement ingénieux,
-ne joignant à la finesse ni le naturel,
-
- Ni la grâce plus belle encore que la beauté;
-
-ne possédant point _ce qui plaît plus d'un jour_; dissertant sur son
-art et sur la morale; laissant percer l'orgueil de descendre jusqu'à
-nous, tandis que son devancier paraît se trouver naturellement à notre
-niveau; tâchant d'être naïf, et prouvant qu'il a dû plaire; faible
-avec recherche, quand La Fontaine ne l'est jamais que par négligence,
-ne pouvait être le rival d'un poète simple, souvent sublime, toujours
-vrai, qui laisse dans le coeur le souvenir de tout ce qu'il dit à la
-raison, joint à _l'art de plaire_ celui _de n'y penser pas_, et dont
-les fautes quelquefois heureuses font appliquer à son talent ce qu'il
-a dit d'une femme aimable:
-
- La négligence, à mon gré, si requise,
- Pour cette fois fut sa dame d'atours.
-
-Aussi tous les reproches qu'on a pu lui faire sur quelques longueurs,
-sur quelques incorrections, n'ont point affaibli le charme qui ramène
-sans cesse à lui, qui le rend aimable pour toutes les nations, et pour
-tous les âges sans en excepter l'enfance. Quel prestige peut fixer
-ainsi tous les esprits et tous les goûts? qui peut frapper les enfans,
-d'ailleurs si incapables de sentir tant de beautés? C'est la
-simplicité de ces formules où ils retrouvent la langue de la
-conversation; c'est le jeu presque théâtral de ces scènes si courtes
-et si animées; c'est l'intérêt qu'il leur fait prendre à ses
-personnages en les mettant sous leurs yeux: illusion qu'on ne
-retrouve plus chez ses imitateurs, qui ont beau appeler un singe
-Bertrand et un chat Raton, ne montrent jamais ni un chat ni un singe.
-Qui peut frapper tous les peuples? C'est ce fond de raison universelle
-répandu dans ses fables; c'est ce tissu de leçons convenables à tous
-les états de la vie; c'est cette intime liaison de petits objets à de
-grandes vérités: car nous n'osons penser que tous les esprits puissent
-sentir les grâces de ce style qui s'évanouissent dans une traduction;
-et, si on lit La Fontaine dans la langue originale, n'est-il pas
-vraisemblable qu'en supposant aux étrangers la plus grande
-connaissance de cette langue, les grâces de son style doivent toujours
-être mieux senties chez un peuple où l'esprit de société, vrai
-caractère de la nation, rapproche les rangs sans les confondre; où le
-supérieur voulant se rendre agréable sans trop descendre, l'inférieur
-plaire sans s'avilir, l'habitude de traiter avec tant d'espèces
-différentes d'amour-propre, de ne point les heurter dans la crainte
-d'en être blessés nous-mêmes, donne à l'esprit ce tact rapide, cette
-sagacité prompte, qui saisit les nuances les plus fines des idées
-d'autrui, présente les siennes dans le jour le plus convenable, et lui
-fait apprécier dans les ouvrages d'agrément les finesses de langue,
-les bienséances du style, et ces convenances générales, dont le
-sentiment se perfectionne par le grand usage de la société. S'il est
-ainsi, comment les étrangers, supérieurs à nous sur tant d'objets et
-si respectables d'ailleurs, pourraient-ils.... Mais quoi! puis-je
-hasarder cette opinion, lorsqu'elle est réfutée d'avance par l'exemple
-d'un étranger qui signale aux yeux de l'Europe son admiration pour La
-Fontaine? Sans doute cet étranger illustre, si bien naturalisé parmi
-nous, sent toutes les grâces de ce style enchanteur. La préférence
-qu'il accorde à notre fabuliste sur tant de grands hommes, dans le
-zèle qu'il montre pour sa mémoire, en est elle-même une preuve; à
-moins qu'on ne l'attribue en partie à l'intérêt qu'inspirent sa
-personne et son caractère[11].
-
- [11] On sait qu'un étranger demanda à l'académie de Marseille la
- permission de joindre la somme de deux mille livres à la médaille
- académique.
-
-TROISIÈME PARTIE.
-
-Un homme ordinaire qui aurait dans le coeur les sentimens aimables
-dont l'expression est si intéressante dans les écrits de La Fontaine,
-serait cher à tous ceux qui le connaîtraient; mais le fabuliste avait
-pour eux (et ce charme n'est point tout à fait perdu pour nous), un
-attrait encore plus piquant: c'est d'être l'homme tel qu'il paraît
-être sorti des mains de la nature. Il semble qu'elle l'ait fait naître
-pour l'opposer à l'homme tel qu'il se compose dans la société, et
-qu'elle lui ait donné son esprit et son talent pour augmenter le
-phénomène et le rendre plus remarquable par la singularité du
-contraste. Il conserva jusqu'au dernier moment tous les goûts simples
-qui supposent l'innocence des moeurs et la douceur de l'âme; il a
-lui-même essayé de se peindre en partie dans son roman de Psyché, où
-il représente la variété de ses goûts, sous le nom de Polyphile, qui
-aime _les jardins, les fleurs, les ombrages, la musique, les vers, et
-réunit toutes ces passions douces qui remplissent le coeur d'une
-certaine tendresse_. On ne peut assez admirer ce fond de bienveillance
-générale qui l'intéresse à tous les êtres vivans:
-
- Hôtes de l'univers, sous le nom d'animaux;
-
-c'est sous ce point de vue qu'il les considère. Cette habitude de voir
-dans les animaux des membres de la société universelle, enfans d'un
-même père, disposition si étrange dans nos moeurs, mais commune dans
-les siècles reculés, comme on peut le voir par Homère, se retrouve
-encore chez plusieurs orientaux. La Fontaine est-il bien éloigné de
-cette disposition, lorsqu'attendri par le malheur des animaux qui
-périssent dans une inondation, châtiment des crimes des hommes, il
-s'écrie par la bouche d'un vieillard:
-
- Les animaux périr! car encor les humains,
- Tous devaient succomber sous les célestes armes.
-
-Il étend même cette sensibilité jusqu'aux plantes, qu'il anime
-non-seulement par ces traits hardis qui montrent toute la nature
-vivante sous les yeux d'un poète, et qui ne sont que des figures
-d'expression, mais par le ton affectueux d'un vif intérêt qu'il
-déclare lui-même, lorsque, voyant le cerf brouter la vigne qui l'a
-sauvé, il s'indigne
-
- .... Que de si doux ombrages
- Soient exposés à ces outrages.
-
-Serait-il impossible qu'il eût senti lui-même le prix de cette partie
-de son caractère, et qu'averti par ses premiers succès, il l'eût
-soigneusement cultivée? Non, sans doute; car cet homme, qu'on a
-cru[12] inconnu à lui-même, déclare formellement qu'il étudiait sans
-cesse le goût du public, c'est-à-dire tous les moyens de plaire. Il
-est vrai que, quoiqu'il se soit formé sur son art une théorie
-très-fine et très-profonde, quoiqu'il eût reçu de la nature ce
-coup-d'oeil qui fit donner à Molière le nom de _contemplateur_, sa
-philosophie, si admirable dans les développemens du coeur humain, ne
-s'éleva point jusqu'aux généralités qui forment les systèmes: de là
-quelques incertitudes dans ses principes, quelques fables dont le
-résultat n'est point irrépréhensible, et où la morale paraît trop
-sacrifiée à la prudence; de là quelques contradictions sur différens
-objets de politique et de philosophie. C'est qu'il laisse indécises
-les questions épineuses, et prononce rarement sur ces problèmes dont
-la solution n'est point dans le coeur et dans un fond de raison
-universelle. Sur tous les objets de ce genre qui sont absolument hors
-de lui, il s'en rapporte volontiers à Plutarque et à Platon, et
-n'entre point dans les disputes des philosophes; mais, toutes les fois
-qu'il a véritablement une manière de sentir personnelle, il ne
-consulte que son coeur, et ne s'en laisse imposer ni par de grands
-mots ni par de grands noms. Sénèque, en nous conservant le mot de
-Mécénas qui veut vivre absolument, dût-il vivre goutteux, impotent,
-perclus, a beau invectiver contre cet opprobre; La Fontaine ne prend
-point le change, il admire ce trait avec une bonne foi plaisante; il
-le juge digne de la postérité. Selon lui, _Mécénas fut un galant
-homme_, et je reconnais celui qui déclare plus d'une fois vouloir
-vivre un siècle tout au moins.
-
- [12] A La Fontaine, à lui seul inconnu.
- MARMONTEL, _Epître aux Poètes_.
-
-Cette même incertitude de principes, il faut en convenir, passa même
-quelquefois dans sa conduite: toujours droit, toujours bon sans
-effort, il n'a point à lutter contre lui-même; mais a-t-il un
-mouvement blâmable, il succombe et cède sans combat. C'est ce qu'on
-put remarquer dans sa querelle avec Furetière et avec Lulli, par
-lequel il s'était vu trompe et, comme il dit, _enquinaudé_; car on ne
-peut dissimuler que l'auteur des fables n'ait fait des opéras peu
-connus: le ressentiment qu'il conçut contre la mauvaise foi de cet
-Italien, lui fit trouver dans _le peu qu'il avait de bile_, de quoi
-faire une satire violente; et sa gloire est qu'on puisse en être si
-étonné; mais, après, ce premier mouvement, redevenu La Fontaine, il
-reprit son caractère véritable, qui était celui d'un enfant, dont en
-effet il venait de montrer la colère. Ce n'est pas un spectacle sans
-intérêt que d'observer les mouvemens d'une âme qui, conservant même
-dans le monde les premiers traits de son caractère, sembla toujours
-n'obéir qu'à l'instinct de la nature. Il connut et sentit les
-passions; et, tandis que la plupart des moralistes les considéraient
-comme des ennemis de l'homme, il les regarda comme les ressorts de
-notre âme, et en devint, même l'apologiste. Cette idée, que les
-philosophes ennemis des stoïciens avaient rendue familière à
-l'antiquité, paraissait de son temps une idée nouvelle; et si l'auteur
-des fables la développa quelquefois avec plaisir, c'est qu'elle était
-pour lui une vérité de sentiment, c'est que des passions modérées
-étaient les instrumens de son bonheur. Sans doute le philosophe, dont
-la rigide sévérité voulut les anéantir en soi-même, s'indignait d'être
-entraîné par elles, et les redoutait comme l'intempérant craint
-quelquefois les festins. La Fontaine, défendu par la nature contre le
-danger d'abuser de ses dons, se laissa guider sans crainte à des
-penchans qui l'égarèrent quelquefois, mais sans le conduire au
-précipice. L'amour, cette passion qui parmi nous se compose de tant
-d'autres, reprit dans son âme sa simplicité naturelle: fidèle à
-l'objet de son goût, mais inconstant dans ses goûts, il paraît que ce
-qu'il aima le plus dans les femmes, fut celui de leurs avantages dont
-elles sont elles-mêmes le plus éprises, leur beauté. Mais le sentiment
-qu'elle lui inspira, doux comme l'âme qui l'éprouvait, s'embellit des
-grâces de son esprit, et la plus aimable sensibilité prit le ton de la
-galanterie la plus tendre. Qui a jamais rien dit de plus flatteur pour
-le sexe que le sentiment exprimé dans ces vers?
-
- Ce n'est point près des rois que l'on fait sa fortune:
- Quelqu'ingrate beauté qui nous donne des lois,
- Encor en tire-t-on un souris quelquefois.
-
-C'est ce goût pour les femmes, dont il parle sans cesse, comme
-l'Arioste, en bien et en mal, qui lui dicta ses contes, se reproduit
-sans danger et avec tant de grâces dans ses fables mêmes, et conduisit
-sa plume dans son roman de Psyché. Cette déesse nouvelle, que le conte
-ingénieux d'Apulée n'avait pu associer aux anciennes divinités de la
-poésie, reçut de la brillante imagination de La Fontaine une existence
-égale à celle des dieux d'Hésiode et d'Homère, et il eut l'honneur de
-créer comme eux une divinité. Il se plut à réunir en elle seule
-toutes les faiblesses des femmes, et, comme il le dit, leurs trois
-plus grands défauts: la vanité, la curiosité et le trop d'esprit; mais
-il l'embellit en même temps de toutes les grâces de ce sexe
-enchanteur. Il la place ainsi au milieu des prodiges de la nature et
-de l'art, qui s'éclipsent tous auprès d'elle. Ce triomphe de la
-beauté, qu'il a pris tant de plaisir à peindre, demande et obtient
-grâce pour les satires qu'il se permet contre les femmes, satires
-toujours générales: et dans cette Psyché même, il place au tartare
-
- Ceux dont les vers ont noirci quelque belle.
-
-Aussi ses vers et sa personne furent-ils également accueillis de ce
-sexe aimable, d'ailleurs si bien vengé de la médisance par le
-sentiment qui en fait médire. On a remarqué que trois femmes furent
-ses bienfaitrices, parmi lesquelles il faut compter cette, fameuse
-duchesse de Bouillon qui, séduite par cet esprit de parti, fléau de la
-littérature, se déclara si hautement contre Racine; car ce grand
-tragique, qu'on a depuis appelé le poète des femmes, ne put obtenir le
-suffrage des femmes les plus célèbres de son siècle, qui toutes
-s'intéressaient à la gloire de La Fontaine. La gloire fut une de ses
-passions les plus constantes; il nous l'apprend lui-même:
-
- Un vain bruit et l'amour ont occupé mes ans;
-et dans les illusions de l'amour même, cet autre sentiment conservait
-des droits sur son coeur.
-
- Adieu, plaisir, honneurs, louange bien aimée,
-
-s'écriait-il dans le regret que lui laissaient les momens perdus pour
-sa réputation. Ce ne fut pas sans doute une passion malheureuse: il
-jouit de cette gloire si chère, et ses succès le mirent au nombre de
-ces hommes rares à qui le suffrage public donne le droit de se louer
-eux-mêmes sans affliger l'amour-propre d'autrui. Il faut convenir
-qu'il usa quelquefois de cet avantage; car, tout étonnant que paraît
-La Fontaine, il ne fut pourtant pas un poète sans vanité. Mais, ne se
-louant que pour promettre à ses amis
-
- Un temple dans ses vers,
-
-pour rendre son encens plus digne d'eux, sa vanité même devint
-intéressante, et ne parut que l'aimable épanchement d'une âme naïve,
-qui veut associer ses amis à sa renommée. Ne croirait-on pas encore
-qu'il a voulu réclamer contre les portraits qu'on s'est permis de
-faire de sa personne, lorsqu'il ose dire:
-
- Qui n'admettrait Anacréon chez soi?
- Qui bannirait Waller et La Fontaine?
-
-Est-il vraisemblable, en effet, qu'un homme admis chez les Conti, les
-Vendôme, et parmi tant de sociétés illustres, fût tel que nous le
-représente une exagération ridicule, sur la foi de quelques réponses
-naïves échappées à ses distractions? La grandeur encourage, l'orgueil
-protège, la vanité cite un auteur illustre, mais la société n'appelle
-ou n'admet que celui qui sait plaire; et les Chaulieu, les Lafare,
-avec lesquels il vivait familièrement, n'ignoraient pas l'ancienne
-méthode de négliger la personne en estimant les écrits. Leur société,
-leur amitié, les bienfaits des princes de Conti et de Vendôme, et dans
-la suite ceux de l'auguste élève de Fénélon, récompensèrent le mérite
-de La Fontaine, et le consolèrent de l'oubli de la cour, s'il y pensa.
-
-C'est une singularité bien frappante de voir un écrivain tel que lui,
-né sous un roi dont les bienfaits allèrent étonner les savans du nord,
-vivre négligé, mourir pauvre, et près d'aller dans sa caducité
-chercher, loin de sa patrie, les secours nécessaires à la simple
-existence: c'est qu'il porta toute sa vie la peine de son attachement
-à Fouquet, ennemi du grand Colbert. Peut-être n'eût-il pas été indigne
-de ce ministre célèbre de ne pas punir une reconnaissance et un
-courage qu'il devait estimer. Peut-être, parmi les écrivains dont il
-présentait les noms à la bienfaisance du roi, le nom de La Fontaine
-n'eût-il pas été déplacé; et la postérité ne reprocherait point à sa
-mémoire d'avoir abandonné au zèle bienfaisant de l'amitié, un homme
-qui fut un des ornemens de son siècle, qui devint le successeur
-immédiat de Colbert lui-même à l'Académie, et le loua d'avoir protégé
-les lettres. Une fois négligé, ce fut une raison de l'être toujours,
-suivant l'usage, et le mérite de La Fontaine n'était pas d'un genre à
-toucher vivement Louis XIV. Peut-être les rois et les héros sont-ils
-trop loin de la nature pour apprécier un tel écrivain: il leur faut
-des tableaux d'histoire plutôt que des paysages; et Louis XIV, mêlant
-à la grandeur naturelle de son âme quelques nuances de la fierté
-espagnole qu'il semblait tenir de sa mère, Louis XIV, si sensible au
-mérite des Corneille, des Racine, des Boileau, ne se retrouvait point
-dans des fables. C'était un grand défaut, dans un siècle où Despréaux
-fit un précepte de l'art poétique, de former tous les héros de la
-tragédie sur le monarque français[13]; et la description du passage du
-Rhin importait plus au roi que les débats du lapin et de la belette.
-
- [13] Que Racine, enfantant des miracles nouveaux,
- De ses héros sur lui forme tous les tableaux.
-
- BOILEAU, _Art. poét._
-
-Malgré cet abandon du maître, qui retarda même la réception de
-l'auteur des fables à l'Académie française; malgré la médiocrité de sa
-fortune, La Fontaine (et l'on aime à s'en convaincre), La Fontaine fut
-heureux; il le fut même plus qu'aucun des grands poètes ses
-contemporains. S'il n'eut point cet éclat imposant attaché aux noms
-des Racine, des Corneille, des Molière, il ne fut point exposé au
-déchaînement de l'envie, toujours plus irritée par les succès de
-théâtre. Son caractère pacifique le préserva de ces querelles
-littéraires qui tourmentèrent la vie de Despréaux. Cher au public,
-cher aux plus grands génies de son siècle, il vécut en paix avec les
-écrivains médiocres; ce qui paraît un peu plus difficile, pauvre, mais
-sans humeur, comme à son insçu; libre des chagrins domestiques,
-d'inquiétude sur son sort, possédant le repos, de douces rêveries et
-le _vrai dormir_ dont il fait de grands éloges: ses jours parurent
-couler négligemment comme ses vers. Aussi, malgré son amour pour la
-solitude, malgré son goût pour la campagne, ce goût si ami des arts
-auxquels il offre de plus près leur modèle, il se trouvait bien
-partout. Il s'écrie, dans l'ivresse des plus doux sentimens, qu'il
-aime à la fois la ville, la campagne; que tout est pour lui le
-souverain bien;
-
- Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique,
- Les chimères, le rien, tout est bon.
-
-Il retrouve en tout lieu le bonheur qu'il porte en lui-même, et dont
-les sources intarissables sont l'innocente simplicité de son âme et la
-sensibilité d'une imagination souple et légère. Les yeux s'arrêtent,
-se reposent avec délices sur le spectacle d'un homme, qui, dans un
-monde trompeur, soupçonneux, agité de passions et d'intérêts divers,
-marche avec l'abandon d'une paisible sécurité, trouve sa sûreté dans
-sa confiance même, et s'ouvre un accès dans tous les coeurs, sans
-autre artifice que d'ouvrir le sien, d'en laisser échapper tous les
-mouvemens, d'y laisser lire même ses faiblesses, garans d'une aimable
-indulgence pour les faiblesses d'autrui. Aussi La Fontaine
-inspira-t-il toujours cet intérêt qu'on accorde involontairement à
-l'enfance. L'un se charge de l'éducation et de la fortune de son fils;
-car il avait cédé aux désirs de sa famille, et un soir il se trouva
-marié: l'autre lui donne un asile dans sa maison; il se croit parmi
-des frères; ils vont le devenir en effet, et la société reprend les
-vertus de l'âge d'or pour celui qui en a la candeur et la bonne foi.
-Il reçoit des bienfaits: il en a le droit, car il rendrait tout sans
-croire s'en être acquitté. Peut-être il est des âmes qu'une simplicité
-noble élève naturellement au-dessus de la fierté; et, sans blâmer le
-philosophe, qui écarte un bienfaiteur dans la crainte de se donner un
-tyran, sait se priver, souffrir et se taire, n'est-il pas plus beau,
-peut-être, n'est-il pas du moins plus doux de voir La Fontaine montrer
-à son ami ses besoins comme ses pensées, abandonner généreusement à
-l'amitié le droit précieux qu'elle réclame, et lui rendre hommage par
-le bien qu'il reçoit d'elle? Il aimait, c'était sa reconnaissance, et
-ce fut celle qu'il fit éclater envers le malheureux Fouquet
-J'admirerai sans doute, il le faut bien, un chef-d'oeuvre de poésie et
-de sentiment dans sa touchante élégie sur cette fameuse disgrâce.
-Mais, si je le vois, deux ans après la chute de son bienfaiteur,
-pleurer à l'aspect du château où M. Fouquet avait été détenu; s'il
-s'arrête involontairement autour de cette fatale prison dont il ne
-s'arrache qu'avec peine; si je trouve l'expression de cette
-sensibilité, non dans un écrit public, monument d'une reconnaissance
-souvent fastueuse, mais dans l'épanchement d'un commerce secret, je
-partagerai sa douleur: j'aimerai l'écrivain que j'admire. O La
-Fontaine! essuie tes larmes, écris cette fable charmante des _Deux
-Amis_; et je sais où tu trouves l'éloquence du coeur et le sublime de
-sentiment: je reconnais le maître de cette vertu qu'il nomme, par une
-expression nouvelle, _le don d'être ami_. Qui l'avait mieux reçu de la
-nature ce don si rare? Qui a mieux éprouvé les illusions du sentiment?
-Avec quel intérêt, avec quelle bonne foi naïve, associant dans un même
-recueil plusieurs de ses immortels écrits à la traduction de quelques
-harangues anciennes, ouvrage de son ami Maucroix, ne se livre-t-il pas
-à l'espérance d'une commune immortalité? Que mettre au-dessus de son
-dévouement à ses amis, si ce n'est la noble confiance qu'il avait
-lui-même en eux? O vous! messieurs, vous qui savez si bien, puisque
-vous chérissez sa mémoire, sentir et apprécier ce charme inexprimable
-de la facilité dans les vertus, partage des moeurs antiques, qui de
-vous, allant offrir à son ami l'hospice de sa maison, n'éprouverait
-l'émotion la plus douce, et même le transport de la joie, s'il en
-recevait cette réponse aussi attendrissante qu'inattendue: _J'y
-allais_? Ce mot si simple, cette expression si naïve d'un abandon sans
-réserve, est le plus digne hommage rendu à l'humanité généreuse; et
-jamais bienfaiteur, digne de l'être, n'a reçu une si belle récompense
-de son bienfait.
-
-Tel est l'image que mes faibles yeux ont pu saisir de ce grand homme,
-d'après ses ouvrages mêmes, plus encore que d'après une tradition
-récente, mais qui, trop souvent infidèle, s'est plu, sur la foi de
-quelques plaisanteries de société, à montrer, comme un jeu bizarre de
-la nature, un homme qui en fut véritablement un prodige; qui offrit le
-singulier contraste d'un conteur trop libre et d'un excellent
-moraliste; reçut en partage l'esprit le plus fin qui fut jamais, et
-devint en tout le modèle de la simplicité; posséda le génie de
-l'observation, même de la satire, et ne passa jamais que pour un bon
-homme; déroba, sous l'air d'une négligence quelquefois réelle, les
-artifices de la composition la plus savante; fit ressembler l'art au
-naturel, souvent même à l'instinct; cacha son génie par son génie
-même; tourna au profit de son talent l'opposition de son esprit et de
-son âme, et fut, dans le siècle des grands écrivains, sinon le
-premier, du moins le plus étonnant. Malgré ses défauts, observés même
-dans son éloge, il sera toujours le plus relu de tous les auteurs; et
-l'intérêt qu'inspirent ses ouvrages s'étendra toujours sur sa
-personne. C'est que plusieurs de ses défauts même participent
-quelquefois des qualités aimables qui les avaient fait naître; c'est
-qu'on juge l'homme et l'auteur par l'assemblage de ses qualités
-habituellement dominantes; et La Fontaine, désigné de son vivant par
-l'épithète de bon, ressemblance remarquable avec Virgile, conservera,
-comme écrivain, le surnom d'inimitable, titre qu'il obtint avant même
-d'être tout-à-fait apprécié, titre confirmé par l'admiration d'un
-siècle, et devenu, pour ainsi dire, inséparable de son nom.
-
-
-FIN DE L'ÉLOGE DE LA FONTAINE.
-
-
-
-
-NOTES
-
-SUR
-
-LES FABLES DE LA FONTAINE.
-
-
-LIVRE PREMIER.
-
-FABLE I.
-
-Cette fable est une des plus faibles de La Fontaine. Elle n'est
-très-citée que parce qu'elle est la première. La fourmi qui paiera
-_l'intérêt et le principal_. _Je chantais, eh bien! dansez
-maintenant._ La brièveté la plus concise vaudrait mieux que ces
-prétendus ornemens.
-
- V. 15. La fourmi n'est pas prêteuse;
- C'est là son moindre défaut.
-
-Il y a là une équivoque, ou plutôt une vraie faute. La Fontaine veut
-dire que d'être prêteuse est son moindre défaut, pour faire entendre
-qu'elle ne l'est pas; et on peut croire qu'il dit que de n'être pas
-prêteuse est son moindre défaut, c'est-à dire qu'elle a de bien plus
-grands défauts que de ne pas prêter.
-
-FABLE II.
-
-C'est ici qu'on commence à trouver La Fontaine. Le discours du renard
-n'a que cinq vers, et n'en est pas moins un chef-d'oeuvre. _Monsieur
-du corbeau_, pour entrer en matière; et à la fin, _vous êtes le
-phénix_, etc.
-
-V. 14. Il est plaisant de mettre la morale dans la bouche de celui qui
-profite de la sottise: c'est le renard qui donne la leçon à celui
-qu'il a dupé, ce qui rend cette petite scène, en quelque sorte,
-théâtrale et comique.
-
-Il est fâcheux que _Monsieur_ rime avec _Flatteur_, c'est-à dire ne
-rime pas; mais c'était l'usage alors de prononcer l'_r_ de monsieur.
-On tolère même de nos jours cette petite négligence au théâtre, parce
-qu'elle est moins remarquable.
-
-FABLE III.
-
-Cette petite fable est charmante par la vérité de la peinture, pour le
-dialogue des deux grenouilles, et pour l'expression élégante qui s'y
-trouve.
-
-Plusieurs gens de goût blâment La Fontaine d'avoir mis la morale, ou à
-la fin, ou au commencement de chaque fable; chaque fable, disent-ils,
-contient sa morale dans elle-même: sévérité qui nous aurait fait
-perdre bien des vers charmans.
-
-FABLE IV.
-
-V. 5. _Relevé._ Mauvaise rime qu'on appelle suffisante; La Fontaine
-pouvait mettre d'un _pas dégagé_.
-
- V. 6. Et faisait sonner sa sonnette.
-
-Est un vers heureux, et d'harmonie imitative, qui s'est trouvé sous la
-plume de l'auteur.
-
-La Fontaine ne manque pas, du moins autant qu'il le peut, l'occasion
-de mettre la morale de son Apologue dans la bouche d'un de ses
-acteurs. Cette fable des deux Mulets est d'une application bien
-fréquente.
-
- V. 2. Celui-ci, glorieux d'une charge si belle,
- N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé.
-
-Ce mulet-là fait songer à bien d'honnêtes gens.
-
-FABLE V.
-
-Cette fable du loup et du chien est parfaite d'un bout à l'autre; il
-n'y a à critiquer que l'avant-dernier vers.
-
- Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
-
-Un loup n'a que faire d'un trésor.
-
-FABLE VI.
-
-Voilà certainement une mauvaise fable que La Fontaine a mise en vers
-d'après Phèdre. L'association de ces quatre personnages est absurde et
-contre nature. Quel besoin le lion a-t-il d'eux pour chasser? ils sont
-eux-mêmes le gibier qu'il cherche. Si Phèdre a voulu faire voir qu'une
-association avec plus fort que soi est souvent dangereuse; il y avait
-une grande quantité d'images ou d'allégories qui auraient rendu cette
-vérité sensible. Voyez la fable du Pot de terre et du Pot de fer.
-
-FABLE VII.
-
-La Fontaine pour nous dédommager d'avoir fait une fable aussi mauvaise
-que l'est la précédente, lui fait succéder un apologue excellent, où
-il développe avec finesse et avec force le jeu de l'amour-propre de
-toutes les espèces d'animaux, c'est-à dire de l'homme, dont l'espèce
-réunit tous les genres d'amour-propre.
-
-On ne finirait pas si on voulait noter tous les vers heureux de cette
-fable.
-
- V. 23. Dame fourmi trouva le citron trop petit.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- V. 28. Lynx envers nos pareils et taupes envers nous.
-
-Et les deux derniers vers.
-
-C'est donc la faute à Jupiter si nous ne nous apercevons pas de nos
-propres défauts. Esope, que Phèdre a gâté en l'imitant, dit, et
-beaucoup mieux, chaque homme naît avec deux besaces, etc. De cette
-manière, la faute n'est point rejetée spécialement sur le fabricateur
-souverain. La Fontaine aurait mieux fait d'imiter Esope que Phèdre en
-cette occasion.
-
-FABLE VIII.
-
-Autre Apologue, excellent d'un bout à l'autre.
-
-FABLE IX.
-
-V. 27. _Fi!_ Espèce d'interjection qu'on n'emploie que proverbialement
-et dans le style très-familier.
-
-FABLE X.
-
-Cette fable est connue de tout le monde, même de ceux qui ne
-connaissent que celle-là. Ce qui en fait la beauté, c'est la vérité du
-dialogue. Plusieurs personnes ne semblent voir dans cet Apologue
-qu'une vérité triviale, que le faible est opprimé par le fort. Ce ne
-serait pas la peine de faire une fable. Ce qui fait la beauté de
-celle-ci, c'est la prétention du loup qui veut avoir raison de son
-injustice, et qui ne supprime tout prétexte et tout raisonnement, que
-lorsqu'il est réduit à l'absurde par les réponses de l'agneau.
-
-V. 19 et 20. _Si je n'étais pas né_ ne rime pas avec _l'an passé_.
-Pure négligence.
-
-FABLE XI.
-
-Ce n'est point là une fable, quoiqu'en dise La Fontaine; c'est un
-compliment en vers adressé à M. le duc de la Rochefoucault sur son
-livre des Maximes. Un homme qui s'enfuit dans le désert pour éviter
-des miroirs: c'est là une idée assez bizarre, et une invention assez
-médiocre de La Fontaine.
-
- V. 21. On voit bien où je veux venir.
-
-On le voit à travers un nuage; cela est si vrai, que La Fontaine est
-obligé d'expliquer son idée toute entière, et de dire enfin:
-
- Et quant au canal, c'est celui
- Que chacun sait, le livre des Maximes.
-
-Cela rappelle un peu le peintre qui mettait au bas de ses figures,
-d'un coq, par exemple, _ceci est un coq_.
-
-FABLE XII.
-
-La plupart des fables et des contes ont fait le tour du globe. La
-Fontaine met en Europe la scène où il suppose que fut fait le récit de
-cette aventure, récit que les Orientaux mettent dans la bouche du
-fameux Gengiskan, à l'occasion du Grand Mogol, prince qui dépendait en
-quelque sorte de ses grands vassaux. Au surplus, ce récit ne peut pas
-s'appeler une fable; c'est une petite histoire allégorique qui conduit
-à une vérité morale. Toute fable suppose une action.
-
-FABLE XIII.
-
-V. 10. _Au lieu de deux, etc._ Voilà deux traits de naturel qu'on ne
-trouve guère que dans La Fontaine, et qui charment par leur
-simplicité.
-
-V. 12. _De nul d'eux._ Transposition que de nos jours on trouverait un
-peu forcée, mais qui se pardonnait alors dans le style familier.
-
-V. 13. _Un quart_, un quatrième.
-
-_Un quart voleur survient, etc._ Voilà les conquérans appelés
-_voleurs_, c'est-à dire par leur nom. Nous sommes bien loin de
-l'Epître dédicatoire, et de ce roi qui comptera ses jours par ses
-conquêtes.
-
-FABLE XIV.
-
-Encore de la mauvaise morale: on peut trop louer sa maîtresse, et tout
-éloge qui n'a pas l'air d'échapper à un sentiment vrai, ou d'être une
-galanterie aimable d'un esprit facile, déplaît souvent même à celle
-qui en est l'objet. On peut trop louer son roi, 1º quand on le loue et
-qu'il est blâmable; 2º quand on le loue démesurément pour une
-bagatelle, etc.
-
- V. 4. Ce sont maximes toujours bonnes.
-
-Au contraire presque toujours mauvaises.
-
-Castor et Pollux ne font pas un beau rôle dans cette fable. Quel mal
-avaient fait ces pauvres conviés et ces échansons? Cela dut faire
-grand plaisir à ce Simonide, qui était fort avare.
-
-Un jour un athlète qui avait remporté le prix aux courses de mules lui
-offrit une somme d'argent pour chanter sa victoire. Simonide,
-mécontent de la somme, répondit: Moi, faire des vers pour des animaux
-qui sont des demi-baudets! Le vainqueur tripla la somme offerte. Alors
-Simonide fit une pièce très-pompeuse qui commence par des vers dont
-voici le sens: «Nobles filles des coursiers qui devancent les
-aquilons.»
-
-Le même Simonide fut avec Anacréon à la cour d'Hipparque, fils de
-Pisistrate. Le dernier ne voulut que des honneurs, il fallut des
-présens au premier.
-
-V. 64. _Melpomène._ Tout cela signifie qu'un poète peut tirer
-quelqu'avantage de ses travaux.
-
-FABLE XVII.
-
- V. 4 et 5. Il avait du comptant,
- Et partant.
-
-Ce vers de six syllabes, suivi d'un autre de trois, si l'on peut
-appeler ce dernier un vers, ne me semble qu'une négligence et non une
-beauté. Quand cette hardiesse sera une beauté, je ne manquerai pas de
-l'observer.
-
-A proprement parler, cette pièce n'est pas exactement une fable, c'est
-un récit allégorique; mais il est si joli et rend si sensible la
-vérité morale dont il s'agit, qu'il ne faut pas se rendre difficile.
-
-FABLE XVIII.
-
-V. 4 _Besogne_, (autrefois besongne) n'est pas le mot propre; mais, à
-cela près, la fable est charmante d'un bout à l'autre. Elle me
-rappelle le trait d'un riche particulier qui avait fait dîner ensemble
-un antiquaire, qui hors de là ne savait rien, et un physicien célèbre
-dénué de toute espèce d'érudition. Ces deux messieurs ne surent que se
-dire. Sur quoi on observa que le maître de la maison leur avait fait
-faire le repas du renard et de la cigogne.
-
-FABLE XIX.
-
-Dans ce récit, La Fontaine pouvait se dispenser d'annoncer son
-dessein. Cela diminue la curiosité, d'autant plus qu'il y revient à
-la fin de la fable, et même d'une manière trop longue et peu
-piquante.
-
-FABLE XX.
-
-Ces deux petits faits mis ainsi à côté l'un de l'autre, racontés dans
-le même nombre de vers et dans la même mesure, font un effet
-très-piquant. Les six derniers vers ne sont que l'explication des six
-premiers, mais le commentaire plaît autant que le texte.
-
-V. 3. Le _beau premier_, le fin premier, mots reçus dans l'ancien
-style pour dire simplement le premier. On le disait encore de nos
-jours dans le style familier.
-
-FABLE XXI.
-
-V. 7. _Les témoins déposaient._ Cette formule de nos tribunaux est
-plaisante: elle nous transporte au milieu de la société. C'est le
-charme et le secret de La Fontaine; il nous montre ainsi qu'en parlant
-des animaux, il ne nous perd pas de vue un seul instant.
-
-V. 31. _Plût-à-Dieu, etc._ Tous les procès ne sont pas de nature à
-être jugés ainsi; et quant a la méthode des Turcs, Dieu nous en
-préserve. La voici: Le juge, appelé Cadi, prend une connaissance
-succincte de l'affaire, fait donner la bastonnade à celui qui lui
-paraît avoir tort, et ce tort se réduit souvent à n'avoir pas donné de
-l'argent au juge comme a fait son adversaire: puis il renvoie les deux
-parties.
-
-FABLE XXII.
-
-Je ne connais rien de plus parfait que cet Apologue. Il faudrait
-insister sur chaque mot, pour en faire sentir les beautés. L'auteur
-entre en matière sans prologue, sans morale. Chaque mot que dit le
-chêne fait sentir au roseau sa faiblesse.
-
- V. 5. Un roitelet pour vous est un pesant fardeau.
- Le moindre vent qui d'aventure
- Fait rider la face de l'eau, etc.
-
-Et puis tout d'un coup l'amour-propre lui fait prendre le style le
-plus pompeux et le plus poétique.
-
- V. 8. Cependant que mon front, au Caucase pareil,
- Non content, etc.
-
-Puis vient le tour de la pitié qui protège, et d'un orgueil mêlé de
-bonté.
-
- V. 12. Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
- Dont je couvre le voisinage.
-
-Enfin il finit par s'arrêter sur l'idée la plus affligeante pour le
-roseau, et la plus flatteuse pour lui-même.
-
- V. 18. La nature envers vous m'a semblé bien injuste.
-
-Le roseau, dans sa réponse, rend d'abord justice à la bonté du coeur
-que le chêne a montrée. En effet, il n'a pas été trop impertinent, et
-il a rendu aimable le sentiment de sa supériorité. Enfin le roseau
-refuse sa protection, sans orgueil, seulement parce qu'il n'en a pas
-besoin.
-
- V. 22. Je plie et ne romps pas.
-
-Arrive le dénouement; La Fontaine décrit l'orage avec la pompe de
-style que le chêne a employée en parlant de lui-même.
-
- V. 27. Le plus terrible des enfans
- Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- V. 30. Le vent redouble ses efforts,
- Et fait si bien qu'il déracine
- Celui de qui la tête au ciel était voisine,
- Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.
-
-Remarquez que La Fontaine ne s'amuse pas plus à moraliser à la fin de
-sa fable qu'au commencement. La morale est toute entière dans le récit
-du fait. Cet Apologue est non-seulement le meilleur de ce premier
-livre, mais il n'y en a peut-être pas de plus achevé dans La Fontaine.
-Si l'on considère qu'il n'y a pas un mot de trop, pas un terme
-impropre, pas une négligence; que dans l'espace de trente vers, La
-Fontaine, en ne faisant que se livrer au courant de sa narration, à
-pris tous les tons, celui de la poésie la plus gracieuse, la plus
-élevée: on ne craindra pas d'affirmer qu'à l'époque où cette fable
-parut, il n'y avait rien de ce ton là dans notre langue. Quelques
-autres fables, comme celle des animaux malades de la peste, présentent
-peut-être des leçons plus importantes, offrent des vérités qui ont
-plus d'étendue, mais il n'y en a pas d'une exécution plus facile.
-
-
-LIVRE DEUXIÈME.
-
-FABLE IV.
-
-V. 10. _Il ne régnera plus, etc._ Voici encore un exemple de
-l'artifice et du naturel avec lequel La Fontaine passe du ton le plus
-simple à celui de la haute poésie. Avec quelle grâce il revient au
-style familier, dans les vers suivans:
-
- V. 13. ... Il faudra qu'on pâtisse
- Du combat qu'a causé madame la génisse.
-
-_Madame_: mot qui donne de l'importance à la génisse. Ce vers rappelle
-celui de Virgile (Géorg. liv. 3): _Pascitur in magnâ silvâ formosa
-juvenca_.
-
-FABLE V.
-
-Cette fable est très-jolie: on ne peut en blâmer que la morale.
-
- V. 33. Le sage dit, selon les gens,
- Vive le roi! vive la ligue!
-
-Ce n'est point le sage qui dit cela: c'est le fourbe, et même le
-fourbe impudent. Quel parti devait donc prendre La Fontaine? Celui de
-ne pas donner de morale du tout.
-
-Solon décerna des peines contre les citoyens qui, dans un temps de
-troubles, ne se déclareraient pas ouvertement pour un des partis: son
-objet était de tirer l'homme de bien d'une inaction funeste, de le
-jeter au milieu des factieux, et de sauver la république par
-l'ascendant de la vertu.
-
-Il paraît bien dur de blâmer la chauve-souris de s'être tirée
-d'affaire par un trait d'esprit et d'habileté, qui même ne fait point
-de mal à son ennemie la belette; mais La Fontaine a tort d'en tirer la
-conclusion qu'il en tire.
-
-Il y a des questions sur lesquelles la morale reste muette et ne peut
-rien décider. C'est ce que l'Aréopage donna bien à entendre dans une
-cause délicate et embarrassante dont le jugement lui fut renvoyé. Le
-tribunal ordonna, sans rien prononcer, que les deux parties eussent à
-comparaître de nouveau dans cent ans.
-
-FABLE VI.
-
-V. 1. _Flèche empennée._ Le mot _empennée_ n'est point resté dans la
-langue; c'est que nous avons celui d'_emplumée_, que l'auteur aurait
-aussi bien fait d'employer.
-
-V. 9. _Des enfans de Japet, etc._ La Fontaine se contente d'indiquer
-d'un seul mot le point d'où sont partis tous les maux de l'humanité.
-
-FABLE VII.
-
-Cette fable, très-remarquable par la leçon qu'elle donne, ne l'est,
-dans son exécution, que par son élégante simplicité.
-
-La morale de cet Apologue est si évidente, que le goût ordonnait
-peut-être de ne pas y joindre d'affabulation; c'est le nom qu'on donne
-à l'explication que l'auteur fait de sa fable
-
-FABLE VIII.
-
-Cette fable est une des plus heureuses et des mieux tournées.
-
-V. 19. _Ses oeufs, ses tendres oeufs, etc._ Il semble que l'âme de La
-Fontaine n'attend que les occasions de s'ouvrir à tout ce qui peut
-être intéressant. Ce vers est d'une sensibilité si douce, qu'il fait
-plaindre l'aigle, malgré le rôle odieux qu'il joue dans cette fable.
-
-FABLE IX.
-
-V. 36. _J'en vois deux, etc._ Tant pis; une bonne fable ne doit offrir
-qu'une seule moralité, et la mettre dans toute son évidence. Au reste,
-ce qui peut justifier La Fontaine, c'est que ces deux vérités sont si
-près l'une de l'autre, que l'esprit les réduit aisément à une moralité
-seule et unique.
-
-FABLE X.
-
- V. 1. Un ânier, son sceptre à la main,
- Menait en empereur romain
- Deux coursiers à longues oreilles.
-
-Il y a bien de l'esprit et du goût à savoir tout anoblir sans donner
-aux petites choses une importance ridicule. C'est ce que fait La
-Fontaine en mêlant la plaisanterie à ses périphrases les plus
-poétiques ou à ses descriptions les plus pompeuses.
-
- V. 21. Camarade épongier.
-
-_Épongier._ Mot créé par La Fontaine, mais employé si heureusement,
-qu'on croirait qu'il existait avant lui.
-
-FABLES XI ET XII.
-
-Ces deux fables ne comportent aucune espèce de notes, n'étant
-remarquables ni par de grandes beautés, ni par aucun défaut. C'est la
-simplicité et la pureté de Phèdre, avec un peu plus d'élégance.
-
-FABLE XIII.
-
-Encore une fable qui n'est point fable. Un trait que La Fontaine
-raconte en quatre vers, lui donne lieu de causer avec son lecteur,
-mais pour le jeter dans des questions métaphysiques auxquelles il
-n'entendait pas grand'chose. De là il fait une sortie contre
-l'astrologie judiciaire, qui, de son temps, n'était pas encore tombée
-tout-à-fait.
-
- V. 21. Aurait-il imprimé? etc.
-
-Voilà deux vers qui ne dépareraient pas le poème écrit du style le
-plus haut et le plus soutenu.
-
- V. 40. Emmenez avec vous les souffleurs tout d'un temps.
-
-Les souffleurs, c'est-à dire les alchymistes, dont la science est à la
-chymie ce que l'astrologie judiciaire est à l'astronomie.
-
-FABLE XIV.
-
- V. 2. Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?
-
-Ce vers est devenu proverbe à cause de son extrême naturel, sans qu'on
-puisse voir d'ailleurs ce qui a fait sa fortune.
-
- V. 29. Et d'où me vient cette vaillance?
-
-Il se croit déjà brave, et son amour-propre devient son consolateur.
-Voilà ce me semble la pensée dont il fallait achever le développement;
-et c'est ce que l'auteur ne fait pas. Au contraire, le lièvre qui
-vient de parler de sa vaillance, parle de sa poltronnerie dans les
-deux derniers vers. On pourrait, pour sauver cette faute et cette
-contradiction, supposer que le lièvre finit de parler après ce vers:
-
- Je suis donc un foudre de guerre!
-
-et que c'est La Fontaine qui dit en son propre nom les deux vers
-suivans; mais cette conjecture n'est pas assez fondée.
-
-FABLE XV.
-
-Il fallait ce me semble que le renard commençât par dire au coq: «Eh!
-mon ami, pourquoi n'étais-tu pas aux fêtes qu'on a données pour la
-paix qui vient de se conclure?» Dans ces vers, _nous ne sommes plus en
-querelle_, le renard n'a l'air que de proposer la paix.
-
- V. 17. Que celle
- De cette paix.
-
-Ces deux petits vers inégaux ne sont qu'une pure négligence, et ne
-font nullement beauté.
-
- V. 19. Et ce m'est une double joie
- De la tenir de toi, etc.....
-
-Les ressemblances de son déplaisent à l'oreille.
-
- V. 32. Car c'est double plaisir de tromper le trompeur.
-
-V. 29. _Malcontent, etc._ On dirait aujourd'hui mécontent.
-
-Le coq ne trompe pas le renard, il le joue, il se moque de lui.
-
-FABLE XVI.
-
- V. 8. .... Pour la bouche des dieux.
-
-Cette exposition montre la finesse d'esprit de La Fontaine. Les dieux
-étaient supposés respirer l'odeur des sacrifices, mais non pas manger
-les victimes. La Fontaine, par ce mot de _la bouche des dieux_,
-indique leurs représentans, qui avaient soin de choisir les victimes
-les plus belles et les plus grasses.
-
-Les quatre derniers vers sont charmans; le second et le quatrième sont
-devenus proverbes. Ce rapport de sons répété deux fois entre la rime
-de _eure_ et celle de _eurs_, les gâte un peu à la lecture.
-
-FABLE XIX.
-
-Cette fantaisie de chasser doit être trop fréquente chez le lion pour
-qu'il y ait de la justesse à employer cette expression, _se mit en
-tête_; ce mot semble indiquer une fantaisie nouvelle ou du moins assez
-rare.
-
-_Sanglier_ était autrefois de deux syllabes, ce qui était assez dur à
-l'oreille.
-
- V. 12. Leur troupe n'était pas encore accoutumée, etc.
-
-Il fallait donc que ce fut au commencement du monde. Cette
-circonstance paraît bizarre... _dit l'âne en se donnant_ tout
-l'honneur de la chasse. Il fallait ce me semble que l'âne se rendît
-tout-à-fait insupportable au lion par ses fanfaronnades; cela eût
-rendu la moralité de la fable plus sensible et plus évidente.
-
-FABLE XX.
-
-Ce n'est point là une fable; c'est une anecdote dont il est assez
-difficile de tirer une moralité.
-
- V. 5 Une histoire des plus gentilles.
-
-Quoique ce soit d'Ésope que La Fontaine parle ici et non pas de
-lui-même, peut-être eût-il été mieux de ne pas promettre que
-l'histoire serait gentille: on le verra bien.
-
-V. 22. .... _Chacune soeur._ C'est le style de la pratique; et ce mot
-de chacune, au lieu de chaque, fait très-bien en cet endroit.
-
-
-LIVRE TROISIÈME.
-
-FABLE I.
-
-V. 4. _Les derniers venus, etc._, n'y ont presque rien trouvé.
-
-V. 16. _Et que rien ne doit fuir, etc._ Locution empruntée de la
-langue latine.
-
- V. 22. La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes.
-
-Vers charmant.
-
-V. 23. _......... où buter._ Ce mot de buter est sec et peu agréable à
-l'oreille.
-
-V. 74. .... _Car, quand il va voir Jeanne._ La Fontaine, après nous
-avoir parlé de _quolibets coup sur coup renvoyés_, pouvait nous faire
-grâce de celui-là.
-
-V. 81. _Quant à vous, suivez Mars, etc._ Ce n'est point La Fontaine
-qui parle à son lecteur, c'est Malherbe qui continue et qui s'adresse
-à Racan. Celui-ci ne prit ni femme, ni abbaye, ni emploi; il se livra,
-à son talent pour la poésie, qui lui fit une grande réputation.
-
-FABLE II.
-
-La Fontaine a pris ici le ton le plus simple, et ne paraît pas
-chercher le moindre embellissement. Il a craint sans doute qu'on ne le
-soupçonnât d'avoir voulu lutter contre Horace, qui, dans une de ses
-Épîtres, a mis en vers cet Apologue d'une manière beaucoup plus
-piquante et plus agréable.
-
- V. 7. Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme,
- Sans rien faire...
-
-Voilà un trait de satyre qui porte sur le fond de nos moeurs, mais
-d'une manière bien adoucie. C'est le ton et la coutume de La Fontaine
-de placer la morale dans le tissu de la narration, par l'art dont il
-fait son récit.
-
-V. 25. .... _Et la chose est égale._ Pas si égale. Mais La Fontaine
-n'y regarde pas de si près. On verra ailleurs qu'il ne traite pas
-aussi bien l'autorité royale, et que même il se permet un trait de
-satyre qui passe le but.
-
-FABLE III.
-
-V. 5. _Hoqueton._ Ce mot se dit et d'une sorte de casaque que portent
-les archers, et des archers qui la portent.
-
- V. 10. C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.
-
-Comme ce vers peint merveilleusement les fripons et les attentions
-superflues qu'ils prennent pour le succès de leurs fourberies;
-attentions qui bien souvent les font échouer!
-
-V. 16. ... _Comme aussi sa musette._ Ce dernier hémistiche est d'une
-grâce charmante. Ce qu'il y a de hardi dans l'expression, _d'une
-musette qui dort_, devient simple et naturel, préparé par le sommeil
-du berger et du chien.
-
- V. 22. Mais cela gâta son affaire.
-
-C'est ce qui arrive. On reconnaît l'imposteur à la caricature: les
-fripons déliés l'évitent soigneusement: et voilà ce qui rend le monde
-si dangereux et si difficile à connaître.
-
-V. 32. _Quiconque est loup, etc...._ Il fallait finir la fable au vers
-précédent, _toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre_.
-La Fontaine alors avait l'air de vouloir décourager les fripons, ce
-qui était travailler pour les honnêtes gens.
-
-FABLE IV.
-
-V. 14. _Or c'était un soliveau..._ Il faut convenir que la conduite de
-Jupiter, dans cet Apologue, n'est point du tout raisonnable. Il est
-très-simple de désirer un autre roi qu'un soliveau, et très-naturel
-que les grenouilles ne veuillent pas d'une grue qui les croque.
-
-FABLE V.
-
- V. 22. Et vous lui fait un beau sermon.
-
-La Fontaine se plaît toujours à développer le caractère du renard, et
-il le fait sans cesse d'une manière gaie et comique. Les autres
-fabulistes sont secs auprès de lui.
-
-FABLE VI.
-
-V. 5. _Fourbe_, moins commun que fourberie.
-
-V. 8. _Possible_, guères.. Mot que Vaugelas, Ménage et Thomas
-Corneille ont condamné. L'usage a, depuis La Fontaine, confirmé leur
-arrêt.
-
-V. 19. _Gésine..._ Mot vieilli, qui ne s'emploie guère que dans les
-tribunaux.
-
- V. 25. Obligez-moi de n'en rien dire.
-
-C'est la première précaution du fourbe. La Fontaine ne manque pas ces
-nuances, qui marquent les caractères et les passions.
-
-V. 29. _Sottes de ne pas voir, etc..._ La Fontaine a bien fait de
-prévenir ses lecteurs sur cette invraisemblance avant qu'ils s'en
-apperçussent eux-mêmes. Mais elle n'en est pas moins une tache dans
-cette fable. Il n'est pas naturel que la faim ne force pas tous ces
-animaux à sortir.
-
-FABLE VII.
-
-V. 1. ... _Où toujours il revient._ _Où_, pour _auquel_. Selon
-d'Olivet, _auquel_ ne peut se supporter en vers: _où_ pour _auquel_ ne
-peut se dire. Voilà les poètes bien embarrassés. Racine n'a point
-reconnu cette règle de d'Olivet.
-
-FABLE VIII.
-
-Cette goutte que l'auteur personnifie pour la mettre en scène avec
-l'araignée, est une idée assez bizarre et peu digne de La Fontaine.
-
-V. 11. ... _Aragne_, vieux mot conservé pour le besoin de la rime ou du
-vers.
-
-FABLE IX.
-
-V. 16. ... _Vous êtes une ingrate._ Mot qui exprime à merveille un des
-grands caractères de l'ingratitude, qui compte pour un bienfait le mal
-qu'elle ne fait pas.
-
-FABLE X.
-
-V. 1. _On exposait en peinture._ Une femme d'esprit, lasse de voir
-dans nos livres des peintures satyriques de son sexe, appliqua aux
-hommes qui font les livres, la remarque du lion de cette fable. Elle
-avait raison; mais les femmes ont mieux fait depuis: c'est de prendre
-leur revanche, de faire des livres, et de peindre les hommes à leur
-tour.
-
-FABLE XI.
-
-V. 1. ... _Gascon, d'autres disent Normand._ Cette incertitude, ce
-doute où La Fontaine s'enveloppe avec l'apparence naïve de la bonne
-foi historique, est bien plaisante et d'un goût exquis.
-
-On a critiqué, _et bons pour des goujats_, et l'on a eu raison; les
-goujats n'ont que faire là.
-
-FABLE XII.
-
- V. 8. Tantôt on les eût vus côte à côte nager.
-
-Ce vers et les deux suivans sont d'une vérité pittoresque qui met la
-chose sous les yeux.
-
-FABLE XIII.
-
-V. 13. ... _Louvats._ Mot de style burlesque, qui s'emploie, comme on
-le sait, pour louveteau.
-
- V. 27. J'en conviens; mais de quoi sert-elle,
- Avec des ennemis sans foi?
-
-La Fontaine se met ici à côté d'une grande question, savoir jusqu'à
-quel point la morale peut s'associer avec la politique.
-
-FABLE XIV.
-
-V. 2. _Prouesse_, action de _preux_, vieux adjectif qui signifie, en
-style marotique, _brave_, vaillant.
-
-FABLE XV.
-
-V. 8. _Depuis le temps de Thrace, etc._, n'est pas une tournure bien
-poétique ni bien française: cependant elle ne déplaît pas, parce
-qu'elle évite cette phrase: _depuis le temps où nous étions ensemble
-dans la Thrace_.
-
-FABLE XVI.
-
-V. 25. .... _Assez hors de saison._ C'est mon avis, et je ne conçois
-pas pourquoi La Fontaine s'est donné la peine de rimer cette
-historiette assez médiocre.
-
-FABLE XVII.
-
- V. 19. Ce que je vous dis-là, on le dit à bien d'autres:
-
-La Fontaine, avec sa délicatesse ordinaire, indique les traitans
-d'alors, tourne court bien vite, comme s'il se tirait d'un mauvais
-pas.
-
-FABLE XVIII.
-
-Cette fable est charmante d'un bout à l'autre pour le naturel, la
-gaîté, surtout pour la vérité des tableaux.
-
-
-LIVRE QUATRIÈME.
-
-FABLE I.
-
- V. 5. Et qui naquîtes toute belle,
- A votre indifférence près.
-
-Ces deux vers sont d'une finesse peu connue jusqu'à La Fontaine, mais
-l'Apologue ne vaut rien. Quoi de plus ridicule que cette supposition
-d'un lion amoureux d'une jeune fille, de l'entrevue du lion et du
-beau-père de ce lion, qui se laisse limer les dents? Tranchons le mot,
-tout cela est misérable. Il était si aisé à La Fontaine de composer un
-Apologue dont la morale eût été comme dans celui-ci:
-
- Amour! Amour! quand tu nous tiens,
- On peut bien dire adieu prudence.
-
-FABLE II.
-
-Cette petite aventure n'est point une fable: La Fontaine l'avoue
-lui-même par ce vers:
-
- Ceci n'est pas un conte à plaisir inventé.
-
-Il s'en sert pour amener de la morale.
-
- V. 24. ... _Assuré._ Mauvaise rime.
-
- V. 27. Les conseils de la mer et de l'ambition.
-
-Expression très-noble et rapprochement très-heureux, qui réveille dans
-l'esprit du lecteur l'idée du naufrage pour le marin et pour
-l'ambitieux.
-
-FABLE III.
-
-Le commencement de cette fable est charmant. L'indignation de la
-fourmi contre l'illusion de l'amour-propre, et l'aveuglement de la
-fourmi qui se compare à elle, peint merveilleusement le délire de la
-vanité; mais La Fontaine a eu tort d'ajouter
-
- V. 17. Et la dernière main que met à sa beauté
- Une femme allant en conquête,
- C'est un ajustement des mouches emprunté.
-
-D'abord ajustement n'est pas le mot propre. Ensuite le petit ornement
-s'appelle mouche en français, et autrement dans une autre langue.
-Cependant ce jeu de mots est plus supportable que tous ceux qui se
-trouvent dans la réponse de la fourmi.
-
- V. 39. Les mouches de cour chassées:
- Les mouchards sont pendus, etc.
-
-Ce sont de mauvais quolibets qui déparent beaucoup cette fable, dont
-le commencement est parfait. On se passerait bien aussi du grenier et
-de l'armoire des deux derniers vers.
-
-FABLE IV.
-
-Voici une fable presque parfaite. La scène du déjeûné, les questions
-du seigneur, l'embarras de la jeune fille, l'étonnement respectueux du
-paysan affligé, tout cela est peint de main de maître. Molière
-n'aurait pas mieux fait.
-
-FABLE V.
-
-Jolie fable, parfaitement écrite d'un bout à l'autre; la seule
-négligence qu'on puisse lui reprocher est la rime _toute usée_, qui
-rime avec _pensée_.
-
-FABLE VI.
-
-V. 4. .... _Étroites._ La rime veut qu'on prononce _étrettes_, comme
-on le faisait autrefois, et comme on le fait encore en certaines
-provinces. C'est une indulgence que les poètes se permettent encore
-quelquefois.
-
- V. 17. Plus d'un guéret s'engraissa.
-
-Ce ton sérieux emprunté des récits de bataille d'Homère, est d'un
-effet piquant, appliqué aux rats et aux belettes.
-
- V. 50. N'est pas petit embarras.
-
-Il fallait s'arrêter à ces deux vers faits pour devenir proverbe. Les
-six derniers ne font qu'affaiblir la pensée de l'auteur.
-
-FABLE VII.
-
-Le fait est faux, mais c'est une tradition ancienne. D'ailleurs, La
-Fontaine évite plaisamment l'embarras d'une discussion; au surplus, on
-ne voit pas trop quelle est la moralité de cette prétendue fable, qui
-n'en est pas une.
-
-FABLE VIII.
-
- V. 18. Pline le dit: il faut le croire.
-
-Même défaut dans cet Apologue. Qu'y a-t-il d'étonnant qu'une idole de
-bois ne réponde pas à nos voeux, et que, renfermant de l'or, l'or
-paraisse quand vous brisez la statue? Que conclure de tout cela? qu'il
-faut battre ceux qui sont d'un naturel stupide. Cela n'est pas vrai,
-et cette méthode ne produit rien de bon..
-
-FABLE IX.
-
- V. 1. Un paon muait, un geai prit son plumage, etc.
-
-Esope met une corneille au lieu d'un geai: la corneille valait mieux,
-attendu qu'elle est toute noire; sa fantaisie de se parer des plumes
-du paon n'en était que plus ridicule, et sa prétention plus absurde.
-C'est Phèdre qui a substitué le geai à la corneille, et La Fontaine a
-suivi ce changement, qui ne me paraît pas heureux.
-
-Lesseing, fabuliste allemand, a fait une fable où il suppose que les
-autres oiseaux, en ôtant au geai les plumes du paon, lui arrachent
-aussi les siennes: c'est ce qui arrive à tous les plagiaires. On finit
-par leur ôter même ce qui leur appartient.
-
-FABLE X.
-
-V. 1. _Le premier, etc._ La précision qui règne dans ces quatre
-premiers vers, exprime à merveille la facilité avec laquelle l'homme
-se familiarise avec les objets les plus nouveaux pour lui et les plus
-effrayans. Au reste, ce n'est pas là un Apologue.
-
-FABLE XI.
-
-V. 7. .... _L'avent ni le carême_, n'avaient que faire là.
-
- V. 13. Elle allégua pourtant les délices du bain.
-
-La Fontaine n'évite rien autant que d'être sec. Voilà pourquoi il
-ajoute ces vers qui sont charmans, quoiqu'il pût s'en dispenser après
-avoir dit: _Il n'était pas besoin de plus longue harangue_.
-
-FABLE XII.
-
- V. 2. Et la raison ne m'en est pas connue.
-
-Ni à moi non plus, attendu que cette fable n'est pas bonne. Alexandre
-qui demande un tribut aux quadrupèdes, aux vermisseaux, ce lion
-porteur de cet argent, et qui veut le garder pour lui, tout cela pèche
-contre la sorte de vraisemblance qui convient à l'Apologue. Au reste,
-la moralité de cette mauvaise fable, si l'on peut l'appeler ainsi,
-retombe dans celle du loup et de l'agneau.
-
- La raison du plus fort est toujours la meilleure.
-
-FABLE XIII.
-
- V. 10. Or un cheval eut alors différent.
-
-Cette fable ancienne, l'une de celles qui renferment le plus grand
-sens, était une leçon bien instructive pour les républiques grecques.
-
-Les trois derniers vers qui contiennent la moralité de la fable, n'en
-indiquent pas assez, ce me semble, toute la portée. C'est aussi le
-défaut que l'on peut reprocher au prologue.
-
-FABLE XIV.
-
-V. 1. _Les grands, etc._ La Fontaine ôte le piquant de ce mot, en
-commençant par en faire l'application aux grands. Il ne fallait que le
-dernier vers.
-
-FABLES XV ET XVI.
-
-Ces deux fables me paraissent assez médiocres, et on se passerait fort
-bien du dicton picard.
-
-FABLE XVII.
-
-Pourquoi mettre ce mot de Socrate dans un recueil d'Apologues?
-
-FABLE XVIII.
-
- V. 4. C'est peindre nos moeurs, etc.
-
-Voilà le grand mérite des fables de La Fontaine, et personne ne
-l'avait eu avant lui.
-
-Il était inutile d'ajouter _et non pas par envie_; le désir de
-surpasser un auteur mort il y a deux mille quatre cents ans, ne peut
-s'appeler _envie_. C'est une noble émulation qui ne peut être
-suspecte. Celui même de surpasser un auteur vivant, ne prend le nom
-d'envie que lorsque ce sentiment nous rend injuste envers un rival.
-
- V. _dernier_. Profiter de ces dards unis et pris à part.
-
-La consonnance de ce mot _dards_, placé à l'hémistiche avec la rime _à
-part_, offense l'oreille.
-
-FABLE XIX.
-
- V. 1. Vouloir tromper le ciel, etc.
-
-Ces cinq premiers vers sont nobles et imposans, ils ont pourtant un
-défaut. Il s'agit d'un prêtre d'Apollon, par conséquent d'un fourbe,
-d'un payen incrédule, par conséquent d'un homme de bon sens; et La
-Fontaine se fâche et parle comme s'il s'agissait du vrai dieu, d'un
-prêtre du dieu suprême.
-
-Ce ridicule se trouve dans les histoires ancienne et romaine de
-Rollin. Ce digne professeur s'emporte contre ceux qui ne croyaient pas
-à Jupiter, à Neptune. Il suppose, sans y songer, que ces gens-là, nés
-parmi nous, n'auraient pas cru à notre religion.
-
-FABLE XX.
-
-Cette petite pièce n'est point une fable; c'est une aventure très-bien
-contée, dont La Fontaine tire une moralité contre les avares. Le trait
-qui la termine, joint au piquant d'un saillie épigrammatique
-l'avantage de porter la conviction dans les esprits.
-
-V. 13. _Son coeur avec_..... n'est ni harmonieux ni élégant; mais est
-d'une vivacité et d'une précision qui plaisent.
-
-FABLE XXI.
-
-V. 1. _Un cerf s'étant sauvé...._ Cette fable est un petit
-chef-d'oeuvre. L'intention morale en est excellente, et les plus
-petites circonstances s'y rapportent avec une adresse ou un bonheur
-infini. Observons quelques détails.
-
- V. 3. Qu'il cherchât un meilleur asyle.
-
-Voilà le dénouement préparé dès les trois premiers vers.
-
- V. 5. Mes frères... je vous enseignerai...
-
-Il parle là comme s'il était de leur espèce.
-
- V. 5. ... Les pâtis les plus gras.
-
-Voyez avec quel esprit La Fontaine saisit le seul rapport d'utilité
-dont le cerf puisse être aux boeufs.
-
- V. 12. ... Les valets font cent tours,
- L'intendant même.
-
-Maison très-bien tenue! tout le monde paraît à sa besogne et ne fait
-rien qui vaille.
-
- V. 14. N'apperçut ni cor, ni ramure.
-
-Cela ne paraît guère vraisemblable, et voilà pourquoi cela est
-excellent.
-
- V. 20. ... L'homme aux cent yeux...
-
-Cette courte périphrase exprime tout, et le discours du maître est
-excellent.... _Je trouve bien peu d'herbe....... Cette litière est
-vieille......_ Qu'ont fait les valets avec leurs cent tours?
-
- V. 34. Ses larmes ne sauraient...
-
-La Fontaine ne néglige pas la moindre circonstance capable de jeter de
-l'intérêt dans son récit.
-
- _V. dernier._ Quant à moi, j'y mettrais encor l'oeil de l'amant.
-
-Ce dernier vers produit une surprise charmante. Voila de ces beautés
-que Phèdre ni Esope n'ont point connues.
-
-FABLE XXII.
-
- V. 2. Voici comme Esope le mit
- En crédit.
-
-Il fallait mettre ces deux vers en un, ce qui était facile, et ce qui
-sauvait en même temps les trois rimes consécutives en _it_.
-
- V. 6. .... Environ le temps
- Que tout aime....
-
-Un mot suffit à La Fontaine pour réveiller son imagination mobile et
-sensible. Le voilà qui s'intéresse au sort de cette alouette, qui a
-passé la moitié d'un printemps sans aimer.
-
- V. 13. A toute force enfin elle se résolut
- D'imiter la nature et d'être mère encore.
-
-L'importance que La Fontaine donne à cet oiseau est charmante.
-
-V. 24. .... _Avecque..._ Ce mot, dans La Fontaine, se trouve souvent
-de trois syllabes, ce qui rend le vers pesant. On ne supporte plus
-cette licence.
-
-V. 34. ... _Il a dit....._ Avec quelle vivacité est peint
-l'empressement des enfans à rendre compte à leur mère.
-
-_Aider, écouter, manger_, mauvaises rimes, c'est dommage. On voudrait
-que cette fable fût parfaite.
-
-V. 36. _S'il n'a dit que cela....._ Peut-on mettre la morale en action
-d'une manière plus sensible et plus frappante?
-
- V. 50. Il a dit ses parens, mère! c'est à cette heure...
- Non......
-
-Comme la leçon se fortifie par la sécurité de l'alouette.
-
- V. 67. Voletans et se culbutans.
-
-Ce vers de sept syllabes entre deux vers de huit syllabes donne du
-mouvement au tableau, et exprime le sens-dessus dessous avec lequel la
-petite famille déménage. La Fontaine ne pouvait guère finir par une
-plus jolie fable.
-
-
-LIVRE CINQUIÈME.
-
-FABLE I.
-
-Vers 6. _Un auteur gâte tout..._ On voit, par ce petit prologue, que
-La Fontaine méditait plus qu'on ne le croit communément sur son art et
-sur les moyens de plaire à ses lecteurs. Madame de la Sablière
-l'appelait un fablier, comme on dit un pommier; et d'après ce mot, on
-a cru que La Fontaine trouvait ses fables au bout de sa plume. La
-multitude de ses négligences a confirmé cette opinion; mais sa
-négligence n'était que la paresse d'un esprit aimable qui craint le
-travail de corriger, de changer une mauvaise rime, etc. Il y a
-quelques négligences même dans ce Prologue:
-
- V. 11. Enfin si, dans mes vers, je ne plais et n'instruis,
- Il ne tient pas à moi; c'est toujours quelque chose.
-
-Cela est commun et ne valait pas trop la peine d'être dit; mais il y a
-plusieurs vers charmans, comme:
-
- V. 6. Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire;
- Non qu'il faille bannir certains traits délicats:
- Vous les aimez ces traits, et je ne les hais pas.
-
- V. 20. Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie.
-
-Ce vers et cent autres prouvent que La Fontaine ne manque point de
-force, quoiqu'il ne s'en pique point; mais il la cache sous un air de
-bonhommie.
-
- V. 27. Une ample comédie à cent actes divers.
-
-C'est là le grand mérite de La Fontaine, et c'est son secret qu'il
-nous donne. Tous les fabulistes ont fait parler les animaux; mais La
-Fontaine entre, plus qu'eux tous, dans le secret de nos passions,
-quand il les fait parler.
-
-V. 31. .... _Aux belles la parole._ _Parole_ et _rôle_ riment
-très-mal. La difficulté de la rime a fait pardonner cette faute à des
-poètes moins négligés que La Fontaine.
-
-V. 33. _Un bûcheron...._ Cette fable, et les quatre suivantes, sont du
-ton le plus simple. Elles n'ont ni de grandes beautés, ni de grands
-défauts. Elles n'offrent rien de bien remarquable.
-
-FABLE II.
-
- V. 25. Au moindre hoquet qu'ils treuvent.
-
-_Treuvent... avecque..._ Ces mots-là, qu'on pardonnait autrefois, sont
-devenus barbares. Je l'ai déjà observé, et je n'y reviendrai plus.
-
-FABLE III.
-
- V. 26. Quelques gros partisans...
-
-Voilà un bon trait de satyre, et il est plaisant de faire parler ainsi
-le petit poisson.
-
-FABLE IV.
-
- V. 11. N'allât interpréter à cornes leur longueur.
-
-Ce tour n'est guère dans le génie de notre langue, et la grammaire
-trouverait à chicanner; mais le sens est si clair que ce vers ne
-déplaît pas.
-
- V. 20. ... Et cornes de licornes.
-
-Cette consonnance fait ici un très-bon effet, parce qu'elle arrête
-l'esprit sur l'idée de l'exagération qu'emploient les accusateurs.
-
-FABLE V.
-
- V. 15. Mais tournez-vous de grâce...
-
-Molière n'aurait pas dit la chose d'une manière plus comique.
-
-FABLE VI.
-
-Voici une fable où La Fontaine retrouve ses pinceaux et sa poésie, ce
-mélange de tours et cette variété de style qui est propre. La peinture
-du travail des servantes, celle de l'instant de leur réveil, sont
-parfaites. Dans la plupart des éditions, il y a une faute qui défigure
-le sens, _toutes entraient en jeu_: il faut lire, vers 7, _tourets
-entraient au jeu_. Ce sont de petits tours à dévider le fil.
-
-FABLE VII.
-
-Cette fable est visiblement une des plus mauvaises de La Fontaine. On
-a déjà remarqué que le satyre, ou plutôt le passant, fait une chose
-très-sensée en se servant de son haleine pour réchauffer ses doigts,
-et en soufflant sur sa soupe afin de la refroidir; que la duplicité
-d'un homme qui dit tantôt une chose et tantôt l'autre n'a rien de
-commun avec cette conduite, et qu'ainsi il fallait trouver une autre
-emblême, une autre allégorie pour exprimer ce que la duplicité a de
-vil et d'odieux.
-
-FABLE VIII.
-
- V. 2. Que les tièdes zéphirs ont l'herbe rajeunie.
-
-Cette transposition, au lieu de _ont rajeuni l'herbe_, était autrefois
-admise dans le style le plus noble; elle n'est plus reçue que dans le
-style familier, et encore faut-il en user sobrement. Elle vieillit
-tous les jours.
-
-_Prés... propriétés...._ Mauvaises rimes.
-
-V. 24. _Mon fils..._ L'hypocrite redouble de tendresse au moment où il
-se croit sûr de réussir.
-
-FABLE IX.
-
- V. 10. ... Dès qu'on aura fait l'oût.
-
-L'_oût_. Vieux mot qui veut dire la moisson, et dont on se sert encore
-en quelques provinces.
-
-FABLE X.
-
- V. 8. Dont le récit est menteur,
- Et le sens est véritable.
-
-Toutes les fables, quand elles sont bien faites, doivent être dans le
-même cas, et cacher un sens vrai sous le récit d'une action inventée.
-D'où vient donc La Fontaine n'applique-t-il cette réflexion qu'à
-l'Apologue actuel? Serait-ce qu'une montagne prête d'accoucher lui
-aurait paru plus contraire à la vraisemblance qu'une lime qui adresse
-la parole à un serpent? Cela serait une grande bonhommie.
-
- V. 14. Du vent.
-
-Ce vers de deux syllabes fait ici un effet très-agréable; et on ne
-peut exprimer mieux la nullité de la production annoncée avec faste.
-
-FABLE XI.
-
-Celte fable n'est guère remarquable que par la simplicité du ton et la
-pureté du style.
-
-FABLE XII.
-
-Cette fable est moins un apologue qu'une épigramme. Comme telle, elle
-est même parfaite, et elle figurerait très-bien parmi les épigrammes
-de Rousseau.
-
-FABLE XIII.
-
- Il crut que dans son corps elle avait un trésor.
-
-Cette consonnance de l'hémistiche et de la rime est désagréable à
-l'oreille.
-
-FABLE XIV.
-
-Les deux derniers vers de cette petite fable sont devenus proverbe.
-
- D'un magistrat ignorant,
- C'est la robe qu'on salue.
-
-FABLE XV.
-
-V. 2. ... _En de certains climats._ En Italie, par exemple, où l'on
-marie la vigne à l'ormeau, au tilleul, etc.
-
-V. 6. _Broute sa bienfaitrice..._ Est une expression hardie, mais
-amenée si naturellement, qu'on ne songe point à cette hardiesse.
-
-FABLE XVI.
-
- V. 13. Je ne crains que celle du temps.
-
-Cette idée très-philosophique, jetée dans le discours que La Fontaine
-prête à la lime, fait beaucoup d'effet, parce qu'elle est entièrement
-inattendue.
-
-FABLE XVII.
-
- V. 2. Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux?
-
-Cette raison de ne pas se moquer des misérables, a l'air d'être peu
-noble et peu généreuse. En effet, une âme honnête ne se moquerait pas
-des misérables, quand même elle serait assurée d'être toujours dans le
-bonheur. Mais La Fontaine se contente de nous renvoyer au simple bon
-sens, et fonde sa morale sur la nature commune et sur la raison
-vulgaire. On a remarqué qu'il n'était pas le poète de l'héroïsme,
-c'est assez pour lui d'être celui de la nature et de la raison.
-
- V. 15. Sur leur odeur ayant philosophé,
- Conclut.........
- Et Rustaut qui n'a jamais menti.
-
-La Fontaine se sert exprès de ces expressions qui appartiennent à
-l'art de raisonner, que l'homme dit être son seul partage, et que
-Descartes refuse aux animaux.
-
-FABLE XVIII.
-
- V. 9. Comme vous êtes roi, vous ne considérez
- Qui ni quoi........
-
-N'est-il pas plaisant de supposer que ce soit un effet nécessaire et
-une suite naturelle de la royauté, de n'avoir d'égard ni pour les
-choses ni pour les personnages? Ce tour est très-satyrique, et sa
-simplicité même ajoute à ce qu'il a de piquant.
-
- V. 21. ... Dieu donna géniture.
-
-Les cinq rimes en _ure_ font un effet très-mauvais, et c'est pousser
-la négligence, c'est-à dire la paresse un peu trop loin. Il était bien
-aisé de corriger cela.
-
- V. 37. Ou plutôt la commune loi.
-
-Cela est vrai; mais s'il est ainsi, à quoi sert la morale en général,
-et où est la morale de cette fable en particulier? Pour donner une
-moralité à cet Apologue, il fallait faire entendre que l'esprit
-consiste à s'élever au-dessus des illusions de l'amour propre, et que
-notre véritable intérêt doit nous conseiller de nous défier sans cesse
-de notre vanité.
-
-FABLE XIX.
-
-La manière dont le roi distribue les emplois de son armée est
-très-ingénieuse; ces quatre vers qui expriment la moralité de cette
-fable sont excellens, et le dernier surtout est parfait.
-
- Le monarque prudent et sage,
- De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
- Et connaît les divers talens.
- Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens
-
-FABLE XX.
-
- V. 4. ... Du moins à ce qu'ils dirent.
-
-Cette suspension fait un effet charmant. Jusqu'à ce mot, on croirait
-que l'ours est mort, ou du moins pris et enchaîné.
-
- V. 15. ... Il fallut le résoudre... se défaire.
-
-Ce mot de résoudre se prenait autrefois dans le sens que lui donne La
-Fontaine.
-
- V. 28. ... Otons-nous, car il sent.
-
-Peut-on peindre mieux l'effet de la prévention? Cela me rappelle une
-farce dans laquelle Arlequin est représenté, couchant dans la rue. Il
-se plaint du froid. Scapin fait avec sa bouche le bruit d'un rideau
-qu'on tire le long de sa tringle. Il demande à Arlequin comment il se
-trouve à présent. Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de comparaison.
-
- V. 37. Il ma dit qu'il ne faut jamais
- Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre.
-
-La morale dans la bouche de celui qui vient d'être châtié, fait ici un
-effet d'autant meilleur que le trait est saillant et l'épigramme
-excellente.
-
-FABLE XXI.
-
-Cette petite fable, ainsi que plusieurs de ce cinquième livre, est du
-ton le plus simple: les deux meilleures sans contredit sont celles de
-l'ours et celle de la vieille et les deux servantes. Nous serons plus
-heureux dans le livre suivant.
-
-
-LIVRE SIXIÈME.
-
-FABLE I.
-
- V. 1. Les fables ne sont pas, etc.
-
-Voici encore un Prologue, mais moins piquant et moins agréable que
-celui du livre précédent; cependant on y reconnaît toujours La
-Fontaine, ne fût-ce qu'à ce joli vers:
-
- V. 6. Et conter pour conter me semble peu d'affaires.
-
-Ce vers devrait être la devise de tous ceux qui font des fables et
-même des contes.
-
- V. 18. ... L'un amène un chasseur...
-
-Cette fable et la suivante semblent être la même et n'offrir qu'une
-seule moralité. Il y a cependant des différences à observer. Dans la
-première, c'est un paysan qu'on ne peut accuser que d'imprudence,
-quand il suppose que sa brebis n'a pu être mangée que par un loup. Il
-se croit assez fort pour combattre cet animal, et trouve à décompter
-quand il voit qu'il a affaire à un lion. Il n'en est pas de même de la
-fable suivante. Celui qui en est le héros, sait très-bien qu'il va
-combattre un lion, et cependant il est saisi de frayeur quand il voit
-le lion paraître. C'est un fanfaron qui l'est, pour ainsi dire, de
-bonne foi, et en se trompant lui-même.
-
-Il convenait, ce me semble, que La Fontaine exprimât cette différence
-et donnât deux moralités diverses. Le paysan n'est nullement ridicule
-et le chasseur l'est beaucoup. Je crois que la morale du premier
-Apologue aurait pu être: _connaissez bien la nature du péril dans
-lequel vous allez vous engager_. Et la morale du second:
-_connaissez-vous vous-même, ne soyez pas votre dupe, et ne vous en
-rapportez pas au faux instinct d'un courage qui n'est qu'un premier
-mouvement_. Au surplus, l'exécution de ces deux fables est agréable,
-sans avoir rien de bien saillant.
-
-FABLE III.
-
-V. 1. _Borée et le soleil..._ Voici une des meilleures fables.
-L'auteur y est poète et grand poète, c'est-à dire grand peintre, comme
-sans dessein et en suivant le mouvement de son sujet. Les descriptions
-agréables et brillantes y sont nécessaires au récit du fait. Observons
-tous ce vers imitatif... _siffle, souffle, tempête, etc._ N'oublions
-par sur-tout ce trait qui donne tant à penser:
-
- ... Fait périr maint bateau;
- Le tout au sujet d'un manteau.
-
-Enfin la moralité de la fable exprimée en un seul vers:
-
- Plus fait douceur que violence.
-
-Je n'y vois à critiquer que les deux mauvaises rimes de _paroles_ et
-d'_épaules_.
-
-FABLE IV.
-
- V. 9. ... Pourvu que Jupiter, etc.
-
-L'idée de rendre sensible par une fable, que la Providence sait ce
-qu'il nous faut mieux que nous, est très-morale et très-philosophique;
-mais je ne sais si le fait par lequel La Fontaine veut la prouver est
-vraisemblable. Il paraît certain que le laboureur qui disposerait des
-saisons, aurait un grand avantage sur ceux qui sont obligés de les
-prendre comme elles viennent, et qu'il consentirait volontiers à
-laisser doubler ses baux à cette condition. A cela près, la fable est
-très-bonne, quoiqu'un goût sévère critiquât peut-être comme trop
-familiers et voisins du bas ces deux vers:
-
- V. 13. Enfin du sec et du mouillé,
- Aussi-tôt qu'il aurait baillé.
-
- V. 16. Tranche du roi des airs, pleut, vente, etc.
-
-Ces mots _pleut_, _vente_, pour dire, _fait pleuvoir_, _fait venter_,
-ne sont pas français en ce sens.
-
-Ce sont de ces verbes que les grammairiens appellent impersonnels,
-parce que personne n'agit par eux; mais La Fontaine a si bien préparé
-ces deux expressions, par ce mot _tranche de roi des airs_; ces mots,
-_pleut_, _vente_, semblent en cette occasion si naturels et si
-nécessaires, qu'il y aurait de la pédanterie à les critiquer. L'auteur
-brave la langue française et a l'air de l'enrichir. Ce sont de ces
-fautes qui ne réussissent qu'aux maîtres.
-
-FABLE V.
-
- V. 1. Un souriceau tout jeune, etc....
-
-Voici encore une de ces fables qui peuvent passer pour un
-chef-d'oeuvre. La narration et la morale se trouvent dans le dialogue
-des personnages, et l'auteur s'y montre à peine, si ce n'est dans cinq
-ou six vers qui sont de la plus grande simplicité. Le discours du
-souriceau, la peinture qu'il fait du jeune coq, cette petite vanité,
-
- V. 20. Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique.
-
-Ce beau raisonnement, cette logique de l'enfance, il _sympathise avec
-les rats_.
-
- V. 29. ... Car il a des oreilles
- En figure aux nôtres pareilles.
-
-Tout cela est excellent, et le discours de la mère est parfait: pas un
-mot de trop dans toute la fable, et pas une seule négligence.
-
-FABLE VI.
-
- V. 1. Les animaux au décès d'un lion.
-
-Cette fable écrite purement et où le fait est bien raconté, a, ce me
-semble, le défaut de n'avoir qu'un but vague, incertain, et qu'on a de
-la peine à saisir.
-
- V. _dernier_. A peu de gens convient le diadême,
-
-dit La Fontaine; mais il y avait bien d'autres choses renfermées dans
-cet Apologue. La sottise des animaux qui décernent la couronne aux
-talens d'un bateleur, devrait être punie par quelque catastrophe, et
-il ne leur en arrive aucun mal. Les animaux restent sans roi.
-L'assemblée se sépare donc sans rien faire. Le lecteur ne sait où il
-en est, ainsi que les animaux que l'auteur introduit dans cette fable.
-
-FABLE VII.
-
-Fable très-bonne dans le genre le plus simple et presque sans
-ornemens.
-
-FABLE VIII.
-
- V. 1. Le mulet d'un prélat...
-
- V. 15. Notre ennemi c'est notre maître.
-
-On ne cesse de s'étonner de trouver un pareil vers dans La Fontaine,
-lui qui dit ailleurs:
-
- On ne peut trop louer trois sortes de personnes,
- Les dieux, sa maîtresse et son roi.
-
-Lui qui a dit dans une autre fable:
-
- Je devais par la royauté
- Avoir commencé mon ouvrage.
-
-On ne lui passerait pas maintenant un vers tel que celui-là, et on ne
-voit pas pourtant qu'on le lui ait reproché sous Louis XIV. Les
-écrivains de nos jours, qu'on a le plus accusés d'audace, n'ont pas
-poussé la hardiesse aussi loin. On pourrait observer à La Fontaine
-que notre maître n'est pas toujours notre ennemi, qu'il ne l'est pas
-lorsqu'il veut nous faire du bien et qu'il nous en fait; que Titus,
-Trajan furent les amis des Romains et non pas leurs ennemis; que
-l'ennemi de la France était Louis XI, et non pas Henri IV.
-
-FABLE IX.
-
- V. 21. Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile.
-
-C'est-là un des Apologues de La Fontaine dont la moralité a le plus
-d'applications, et qu'il faut le plus souvent répéter à notre vanité,
-qui est, comme il dit ailleurs,
-
- Le pivot sur qui tourne aujourd'hui notre vie.
-
-FABLE X.
-
- V. 7. Avec quatre grains d'ellébore.
-
-C'était l'herbe avec laquelle on traitait la folie. Cette plante a
-perdu chez nous cette propriété.
-
- V. 25. Croit qu'il y va de son honneur
- De partir tard....
-
-Toujours la vanité.
-
-V. 31. _Furent vains..._ La coupe de ce vers et ce monosyllabe au
-troisième pied, expriment à merveille l'inutilité de l'effort que fait
-le lièvre.
-
- V. 34. ... Et que serait-ce
- Si vous portiez une maison?
-
-Trait admirable; la tortue non contente d'être victorieuse, brave
-encore le vaincu. C'est dans la joie qui suit un avantage remporté,
-que l'amour-propre s'épanche plus librement. La nature est ainsi faite
-chez les tortues et chez les hommes. Louez une jolie pièce de vers, il
-est bien rare que l'auteur n'ajoute, je n'ai mis qu'une heure, un
-jour, plus ou moins; et s'il s'abstient de dire cette sottise, c'est
-qu'il y réfléchit, c'est qu'il remporte une victoire sur lui-même,
-c'est qu'il craint le ridicule.
-
-FABLE XI.
-
- V. 20. ... Quoi donc! dit le Sort en colère...
-
-Il faut convenir que l'âne n'a pas tout-à fait tort de se plaindre. Le
-Destin, dans cette-fable-ci, a-presque autant d'humeur que Jupiter
-dans la fable des grenouilles, du soliveau et de l'hydre. Mais j'ai
-déjà observé que la morale de la résignation est toujours excellente à
-prêcher aux hommes, bien entendu que le mal est sans remède.
-
-FABLE XII.
-
- V. _dernier_. .... Pour un pauvre animal,
- Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal.
-
-Voici une de ces vérités épineuses qui ne veulent être dites qu'avec
-finesse et avec mesure. La Fontaine y en met beaucoup; et ce dernier
-vers, malgré son apparente simplicité, laisse entrevoir tout ce qu'il
-ne dit pas. Cela vaut mieux que, _notre ennemi, c'est notre maître_.
-
-FABLE XIII.
-
- V. 2. Charitable autant que peu sage;
-
-Et à la fin,
-
- Il est bon d'être charitable;
- Mais envers qui? c'est là le point.
-
-Voilà ce qu'il fallait peut-être développer. Il fallait faire voir que
-la bienfaisance qui peut tourner contre nous-mêmes, ou contre la
-société, est souvent un mal plutôt qu'un bien; que, pour être louable,
-elle a besoin d'être éclairée. C'est-là la matière d'un bon Prologue.
-La Fontaine en a fait de charmans sur des sujets moins heureux. Au
-reste, il n'y a rien à dire à l'exécution de cet Apologue. Le tableau
-du serpent qui se redresse, le vers
-
- V. 25. Il fait trois serpens de deux coups,
-
-mettent la chose sous les yeux. On pourrait peut-être critiquer,
-_cherche à se réunir_, pour dire à réunir les trois portions de son
-corps; mais La Fontaine a cherché la précision.
-
-FABLE XVI.
-
- V. 1. De par le roi des animaux,
- . . . . . . . . . . . . . .
- Fut fait savoir, etc.
-
-J'ai déjà observé que ces formules, prises dans la société des hommes
-et transportées dans celle des bêtes, ont le double mérite d'être
-plaisantes et de nous rappeler sans cesse que c'est de nous qu'il
-s'agit dans les fables.
-
- V. 18. Pas un ne marque de retour.
-
-Peut-être était-il d'un goût plus sévère de s'arrêter là et de ne pas
-ajouter les vers suivans, qui n'enchérissent en rien sur la pensée.
-Cependant on a retenu les trois derniers vers de cet Apologue, et
-c'est ce qui justifie La Fontaine.
-
- ..... Mais dans cet antre,
- Je vois fort bien comme l'on entre,
- Et ne vois pas connue on en sort.
-
-FABLE XV.
-
- V. 9. Sur celle qui chantait quoique près du tombeau.
-
-Voyez combien ce vers de sentiment jette d'intérêt sur le sort de
-cette pauvre allouette.
-
- V. 12. Elle sent son ongle maligne.
-
-_Maligne_ rime très-mal avec _machine_. C'est ce qu'on appelle une
-rime provinciale.
-
- V. 17. .... Ce petit animal
- T'en avait-il fait davantage?
-
-Le défaut de cet Apologue est de manquer d'une exacte justesse dans la
-morale qu'il veut insinuer. Ce défaut vient de ce qu'il est dans la
-nature qu'un autour mange une allouette, et qu'il n'est pas dans la
-nature bien ordonnée qu'un homme nuise à son semblable. De plus,
-l'autour aurait bien pu manger l'alouette, quand celle-ci n'aurait pas
-été prise dans le filet.
-
-FABLE XVI.
-
-Cette fable très-simple n'est susceptible d'aucune remarque
-intéressante.
-
-FABLE XVII.
-
-Un chien qui est dans l'eau trouble l'eau, et ne saurait y voir
-l'ombre de sa proie. Si ce chien était sur une planche ou dans un
-bateau, il fallait le dire.
-
-FABLE XVIII.
-
- V. 1. Le phaéton d'une voiture à foin.
-
-Aucun poète français ne connaissait, avant La Fontaine, cet art
-plaisant d'employer des expressions nobles et prises de la haute
-poésie, pour exprimer des choses vulgaires ou même basses. C'est un
-des artifices qui jette le plus d'agrément dans le style.
-
- V. 21. Hercule veut qu'on se remue.
-
-Vers charmant qui méritait de devenir proverbe, comme l'est devenu le
-dernier vers:
-
- Aide-toi, le ciel t'aidera.
-
-Remarquons la vivacité du dialogue entre le charretier et la voix
-d'Hercule.
-
-FABLE XIX.
-
- V. 7. Un des derniers se vantait d'être......
-
-Le fond de cette fable est un fait arrivé dans une petite ville
-d'Italie; mais le charlatan n'avait fait cette promesse qu'à l'égard
-d'un sot, d'un stupide, et non pas d'un âne: cela était moins
-invraisemblable, mais n'était pas si plaisant. Que fait La Fontaine?
-Il charge, pour rendre la chose plus comique; à la place du stupide,
-il met un âne, un âne véritable. Pour cela, il fait parler le
-charlatan même. Scène entre le charlatan, le prince et un plaisant de
-la cour. De ce fonds, qui était assez médiocre, La Fontaine sait tirer
-des détails plaisans; et le tout finit par une leçon excellente.
-
-FABLE XX.
-
- V. 4. Chez l'animal qu'on appelle homme,
- On la reçut à bras ouverts.
-
-Bonne satire de l'humanité en général; puis vient la satire de la
-société, de l'homme civilisé qui n'a fait, par les conventions
-sociales, que multiplier les sujets de discorde. La Fontaine ne sort
-pas du ton de la plus simple bonhommie, et c'est ce qui rend cette
-fable si piquante. La difficulté de loger la discorde, parce qu'il n'y
-avait point de couvent de filles, est un trait imité de l'Arioste, qui
-la loge chez les moines; mais La Fontaine qui voulait la loger chez
-les époux, a su tirer parti de cette imagination de l'Arioste.
-
-FABLE XXI.
-
- V. 1. La perte d'un époux ne va pas sans soupirs.
-
-Le seul défaut de cette fable est de n'en être pas une. C'est une
-pièce de vers charmante. Le Prologue est plein de finesse, de naturel
-et de grâce. Tous ceux qui aiment les vers de La Fontaine, le savent
-presque par coeur.
-
-Le discours du père à sa fille est à la fois plein de sentiment, de
-douceur et de raison. La réponse de la jeune veuve est un mot qui
-appartient encore à la passion ou du moins le paraît. La description
-de divers changemens que le temps amène dans la toilette de la veuve;
-ce vers:
-
- Le deuil enfin sert de parure;
-
-Et enfin le dernier trait:
-
- Où donc est le jeune mari?
-
-On ne sait ce qu'on doit admirer davantage. C'est la perfection d'un
-poète sévère avec la grâce d'un poète négligé.
-
-ÉPILOGUE.
-
- V. 1. Loin d'épuiser une matière,
- On n'en doit prendre que la fleur.
-
-On verra, par un grand nombre de fables du volume suivant, que La
-Fontaine aurait bien fait de prendra pour lui-même le conseil qu'il
-donne ici. On verra que plusieurs des fables qu'il fit dans sa
-vieillesse, déparent un peu son charmant recueil.
-
-V. 5. _Il s'en va temps...._ Tournure un peu gauloise, mais qui n'est
-pas sans grâce, pour dire, _il est bien temps_.
-
-V. 15. _Heureux!_ On sait que l'époux de Psyché, c'est l'Amour.
-
-
-LIVRE SEPTIÈME.
-
-DÉDICACE A MADAME DE MONTESPAN.
-
- V. 1. L'Apologue est un don qui vient des immortels.
-
-Ce que dit La Fontaine est presque d'une vérité exacte, et est au
-moins d'une vérité poétique. On trouve des Apologues jusques dans les
-plus anciens livres de la bible. En voici un bien extraordinaire:
-
-_Les arbres voulurent un jour se choisir un Roi. Ils s'adressèrent
-d'abord à l'olivier et lui dirent: règne. L'olivier répondit: je ne
-quitterai pas le soin de mon huile pour régner sur vous. Le figuier
-dit qu'il aimait mieux ses figues que l'embarras du pouvoir suprême.
-La vigne donna la préférence à ses raisins. Enfin les arbres
-s'adressèrent au buisson; le buisson répondit: Je vous offre mon
-ombre._
-
-On sent tout ce qu'il y a de hardi dans cette idée; et si on trouvait
-une telle fable dans les écrits de ceux qu'on nomme philosophes, on
-se récrierait contre cette audace. Heureusement le Saint-Esprit n'est
-pas exposé aux persécutions, et ne les craint pas plus qu'il ne les
-inspire ou ne les approuve.
-
- V. 23. Paroles et regards, tout est charme dans vous.
-
-Cet éloge est trop direct, et le goût délicat de madame de Montespan
-eût sans doute été plus flatté d'une louange plus fine. Tout ce que
-lui dit La Fontaine est assez commun; mais il y a deux vers bien
-singuliers:
-
- V. 37. Et d'un plus grand maître que moi
- Votre louange est le partage.
-
-Ce grand maître était, comme on le sait, Louis XIV. Peut-être un autre
-que La Fontaine n'eut pas osé s'exprimer aussi simplement; mais la
-bonhommie a bien des droits.
-
-FABLE I.
-
-Ce second volume ouvre par le plus beau des Apologues de La Fontaine,
-et de tous ses Apologues. Outre le mérite de l'exécution, qui dans son
-genre est aussi parfaite que celle du chêne et du roseau, cette fable
-a l'avantage d'un fond beaucoup plus riche et plus étendu; et les
-applications morales en sont bien autrement importantes. C'est presque
-l'histoire de toute société humaine.
-
-Le lieu de la scène est imposant; c'est l'assemblée générale des
-animaux. L'époque en est terrible, celle d'une peste universelle;
-l'intérêt aussi grand qu'il peut être dans un Apologue, celui de
-sauver presque tous les êtres; _hôtes de l'univers sous le nom
-d'animaux_, comme a dit La Fontaine dans un autre endroit. Les
-discours des trois principaux personnages, le lion, le renard et
-l'âne, sont d'une vérité telle que Molière lui-même n'eût pu aller
-plus loin. Le dénouement de la pièce a, comme celui d'une bonne
-comédie, le mérite d'être préparé sans être prévu, et donne lieu à une
-surprise agréable, après laquelle l'esprit est comme forcé de rêver à
-la leçon qu'il vient de recevoir, et aux conséquences qu'elle lui
-présente.
-
-Passons au détail.
-
-L'auteur commence par le plus grand ton... _Un mal qui répand la
-terreur, etc..._ C'est qu'il veut remplir l'esprit du lecteur de
-l'importance de son sujet, et de plus il se prépare un contraste avec
-le ton qu'il va prendre dix vers plus bas.
-
- V. 13. Les tourterelles se fuyaient;
- Plus d'amour, partant plus de joie.
-
-Quel vers que ce dernier! et peut-on mieux exprimer la désolation que
-par le vers précédent?... _Les tourterelles se fuyaient._ Ce sont de
-ces traits qui valent un tableau tout entier.
-
-Il paraît, par le discours du lion, qu'il en agit de très-bonne foi,
-et qu'il se confesse très-complettement. Remarquons pourtant après ce
-grand vers:
-
- V. 28. Même il m'est arrivé quelquefois de manger
-
-Remarquons ce petit vers...
-
- Le berger.
-
-Il semble qu'il voudrait bien escamoter un péché aussi énorme. On se
-rappelle cet acteur qui, dans Dupuis et Desronais, escamote par sa
-prononciation le mot de cette petite, _ste-p-tite fille_.
-
-Voyez ensuite ce scélérat de renard, ce maudit flatteur, qui ôte à son
-roi le remords des plus grands crimes.
-
- V. 37. ... Vous leur fîtes, seigneur,
- En les croquant beaucoup d'honneur.
-
-Puis vient ce trait de satire contre l'homme et contre ses prétentions
-à l'empire sur les animaux, reproche qui est assez grave à leurs yeux
-pour justifier leur roi d'avoir mangé _le berger_ même. Aussi le
-discours du renard a un grand succès.
-
-Je ne dirai rien des grandes puissances qui se trouvent innocentes,
-mais pesons chaque circonstance de la confession de l'âne.
-
- V. 49. .... J'ai souvenance....
- Qu'en un pré de moines passant....
-
-Il ne faisait que passer. L'intention de pécher n'y était pas. Et puis
-un pré de _moines_! la plaisante idée de La Fontaine d'avoir choisi
-des _moines_, au lieu d'une commune de paysans, afin que la faute de
-l'âne fût la plus petite possible, et la confession plus comique.
-
- V. 56. Un loup quelque peu clerc.....
-
-Voilà la science et la justice aux ordres du plus fort, comme il
-arrive, et n'épargnant pas les injures, _ce pelé, ce galeux, etc._
-
-Enfin vient la morale énoncée très-brièvement:
-
- V. 63. Selon que vous serez heureux ou misérable,
- Les jugemens de cour vous rendront blanc ou noir.
-
-Non-seulement les jugemens de cour, mais les jugemens de ville et je
-crois ceux de village. Presque partout, l'opinion publique est aussi
-partiale que les lois. Partout on peut dire comme Sosie dans
-l'Amphytrion de Molière:
-
- Selon ce que l'on peut être,
- Les choses changent de nom.
-
-FABLE II.
-
- V. 6. Ne trouvez pas mauvais.....
-
-Je ne sais pourquoi La Fontaine parle ainsi. On sait qu'il fut marié.
-Oublierait-il sa femme? Rien n'est plus vraisemblable; il vécut loin
-d'elle presque toute sa vie. Au surplus, après un Apologue excellent,
-voilà une fable fort médiocre, et même on peut dire que ce n'est pas
-une fable. C'est une aventure fort commune qui ne méritait guère la
-peine d'être rimée.
-
-FABLE III.
-
- V. 1. Les Lévantins, etc...
-
-On verra à la fin pourquoi La Fontaine met le lieu de la scène dans le
-Levant.
-
- V. 2. .... Las des soins d'ici bas,
- . . . . . . . . . . . .
- Se retira, etc.....
-
-Remarquez ces expressions qui appartiennent à la langue dévote. C'est
-ainsi que Molière met tous les termes de la mysticité dans la bouche
-de Tartuffe.
-
- V. 5. La solitude était profonde.
-
-Ces mots si simples, si usités, deviennent plaisans ici, parce que
-cette solitude était un vaste _fromage_.
-
- V. 10. .... Que faut-il davantage?
-
-Quelle modération!
-
- V. 11. .... Dieu prodigue ses biens...
-
-Allusion bien mesurée à la richesse de ceux qui ont renoncé aux biens
-du siècle.
-
- V. 14. Des députés...
-
-Otez des huit vers suivans ces mots de _Rats_, _Chats_, _Ratopolis_,
-vous croiriez qu'il s'agit d'une grande république, et que c'est ici
-une narration de Vertot ou de Rollin.
-
- V. 25. Les choses d'ici bas ne me regardent plus.
-
-Nous avons vu un peu plus haut le prétexte de la dévotion cacher le
-goût de toutes les jouissances. Nous voyons l'égoïsme et la dureté
-monacale, cachés sous l'air de la sainteté. C'est après avoir parlé du
-ciel, qu'il ferme sa porte a ces pauvres gens. L'auteur de Tartuffe
-dut être bien content de cette petite fable. C'est vraiment un
-chef-d'oeuvre. Un goût sévère n'en effacerait qu'un seul mot, c'est
-celui d'_argent_ dans le récit du voyage des députés. Il fallait un
-terme plus général, celui de provisions, par exemple.
-
- V. 35. Je suppose qu'un moine....
-
-C'est pour cela qu'il a mis la scène dans le Levant. Que de malice
-dans la prétendue bonhommie de ce vers! et c'est le même auteur qui
-vous a dit si crûment: _votre ennemi, c'est votre maître_.
-Craignait-il plus les moines que les rois? Peut-être n'avait-il pas
-tout-à fait tort.
-
-FABLE IV.
-
- V. 1. Un jour sur ses longs pieds....
-
-M. de Voltaire critique ces deux vers comme d'un style ignoble et bas.
-Il me semble qu'ils ne sont que familiers, qu'ils mettent la chose
-sous les yeux, et que ce mot _long_ répété trois fois exprime
-merveilleusement la conformation extraordinaire du héron.
-
-A l'occasion de ce mot l'_oiseau_, qui finit le vers 12, et qui
-recommence une autre phrase, je ferai quelques remarques que j'ai
-omises jusqu'à présent sur la versification de La Fontaine. Nul poète
-n'a autant varié la sienne par la césure et le repos de ses vers, par
-la manière dont il entremêle les grands et les petits, par celle dont
-il croise ses rimes. Rien ne contribue autant à sauver la poésie
-française de l'espèce de monotonie qu'on lui reproche. Le genre dans
-lequel La Fontaine a écrit, est celui qui se prêtait le plus à cette
-variété de mesure, de rimes et de vers; mais il faut convenir qu'il a
-été merveilleusement aidé par son génie, par la finesse de son goût,
-et par la délicatesse de son oreille.
-
-FABLE V.
-
- V. 4. ... Notez ces deux points-ci.
-
-La Fontaine a raison d'arrêter l'attention de son lecteur sur le bon
-esprit de cette jeune personne, qui a songé à tout; mais que de grâces
-dans cette précision: _notez ces deux points-ci!_
-
- V. 25. Sans chagrin quoiqu'en solitude.
-
-Pourquoi donc le dit-elle? Pourquoi y pense-t-elle? La Fontaine nous
-le dit plus bas.
-
- V. 40. Le désir peut loger chez une précieuse.
-
-Quelle finesse dans cette peinture du coeur!
-
- V. 30. Déloger quelques jeux, quelques ris, puis l'amour.
-
-Peut-on exprimer avec plus de grâces cette idée si peu agréable en
-elle-même?
-
-_Sa préciosité._ Ce mot est employé si naturellement qu'on ne songe
-pas qu'il est nouveau, et peut-être de l'invention de La Fontaine. On
-sait que le mot _précieuse_ se prenait d'abord en bonne part; il
-voulait dire simplement des femmes distinguées par l'agrément de leur
-conversation et par leurs connaissances. Et en effet, de telles femmes
-sont d'un grand prix. Mais ce mérite devint bientôt une prétention, et
-plusieurs se rendirent ridicules; on distingua alors différentes
-espèces de _précieuses_, mais le nom fut encore respecté. Molière
-même, pour ne pas se brouiller avec un corps si dangereux, appela
-_précieuses ridicules_ celles qu'il mit sur la scène; depuis ce temps
-le mot _précieuse_ se prit en mauvaise part, et c'est en ce sens que
-La Fontaine s'en sert dans cette petite historiette, qu'il lui plaît
-d'appeler une fable.
-
-FABLE VI.
-
- V. 11. Peuple ami du démon....
-
-C'est-à-dire, ami de cet esprit, de ce folet.
-
- V. 43. Les grands seigneurs leur empruntèrent.
-
-Comme La Fontaine glisse cette circonstance avec une apparente
-naïveté!
-
- V. 49. ... Trésor, fuyez: et toi, déesse,
- Mère du bon esprit....
-
-On voit que La Fontaine parle ici d'abondance de coeur. C'est ce
-sentiment qui anime ici son style, et lui inspire cette invocation.
-
- V. 53. Avec elle ils rentrent en grâce.
-
-Ne dirait-on pas que c'est une souveraine à la clémence de laquelle il
-faut recourir, quand on a fait l'imprudence de la quitter pour la
-fortune?
-
- V. 58. Le follet en rit avec eux.
-
-La Fontaine, au commencement de cette fable, a établi que le follet
-était l'ami de ces bonnes gens, et s'intéressait véritablement à eux.
-Cependant le follet n'a aucun regret qu'ils aient perdu cette
-abondance tant désirée. Il en est au contraire fort aise, parce qu'il
-voit qu'ils seront plus heureux dans la médiocrité. Peut-on rendre la
-morale plus aimable et plus naturelle?
-
-FABLE VII.
-
- V. 28. Fut parent de Caligula.
-
-La note de Coste, qui est au bas de la page, n'explique rien. Caligula
-était non-seulement cruel, mais bizarre et capricieux; et on ne savait
-souvent comment échapper à sa férocité. En voici un exemple. _Sa soeur
-Drusile étant morte, il la mit au rang des déesses. Il fit mourir ceux
-qui la pleuraient, et ceux qui ne la pleuraient pas: les premiers,
-parce qu'ils pleuraient une déesse; les autres, parce qu'ils étaient
-contens de sa mort._ C'est à ce trait et à quelques autres de la même
-espèce que La Fontaine fait allusion en parlant du lion de cette
-fable. C'est ce qui n'est point indiqué par la note de Coste.
-
-FABLE VIII.
-
- V. 3. .... Non ceux que le printemps
- Mène à sa cour.....
-
-Tournure poétique qui a l'avantage de mettre en contraste, dans
-l'espace de dix vers, les idées charmantes qui réveillent le printems,
-les oiseaux de Vénus, etc... et les couleurs opposées dans la
-description du peuple vautour.
-
- V. 27. Au col changeant....
-
-Description charmante, qui a aussi l'avantage de contraster avec le
-ton grave que La Fontaine a pris dans les douze ou quinze vers
-précédens.
-
- V. 41. Tenez toujours divisés les méchans.
-
-Ceci n'est pas à la vérité une règle de morale: ce n'est qu'un conseil
-de prudence; mais il ne répugne pas à la morale.
-
-FABLE IX.
-
- V. 1. Dans un chemin montant.....
-
-Ces cinq premiers vers n'ont rien de saillant; mais ils mettent la
-chose sous les yeux avec une précision bien remarquable. La Fontaine
-emploie près de vingt vers à peindre les travaux de la mouche, et son
-sérieux est très-plaisant; mais peut-être fallait-il être La Fontaine
-pour songer air moine qui dit son bréviaire.
-
-Ce petit Apologue est un des plus parfaits: aussi a-t-il donné lieu au
-proverbe, _la mouche du coche_.
-
-FABLE X.
-
-Cette fable est charmante jusqu'à l'endroit _adieu veau, vache, etc._
-
-Ne passons pas à La Fontaine sa mauvaise rime de _transportée_ et
-_couvée_.
-
-Quelques gens de goût ont blâmé, avec raison, ce me semble, la femme
-_en danger d'être battue; le récit qui en fut fait en une farce_; tout
-cela est froid; mais La Fontaine, après cette petite chute, se relève
-bien vîte. Que de grâces et de naturel dans la peinture qu'il fait de
-cette faiblesse, si naturelle aux hommes, d'ouvrir leur âme à la
-moindre lueur d'espérance! Il se met lui-même en scène, car il ne se
-pique pas d'être plus sage que ses lecteurs; et voilà un des charmes
-de sa philosophie.
-
-FABLE XI.
-
-Nous ne ferons aucune remarque sur cette méchante petite historiette à
-qui La Fontaine a fait, on ne sait pourquoi, l'honneur de la mettre en
-vers. Elle a d'ailleurs l'inconvénient de retomber dans la moralité de
-la précédente, qui vaut cent fois mieux; aussi personne ne parle de
-_Messire Jean Chouart_, mais tout le monde sait le nom de la pauvre
-_Perrette_.
-
-FABLE XII.
-
- V. 9. Pauvres gens! je les plains; car on a pour les fous, etc.
-
-C'était le caractère de La Fontaine; et c'est ce qui a rendu sa satire
-moins amère que celle de tant d'autres satiriques, qui ont pour les
-fous plus de colère que de pitié.
-
- V. 17. Le repos? le repos, trésor si précieux,
- Qu'on en faisait jadis le partage des dieux?
-
-Tout le monde a retenu ces deux vers qui expriment si bien le voeu
-d'une âme douce et insouciante; mais ce sentiment est encore mieux
-exprimé dans le charmant morceau de la fin de cet Apologue: _Heureux
-qui vit chez soi, etc._
-
- V. 28. Cherchez, dit l'autre ami, etc.
-
-Cette amitié là n'est pas bien vive, ce n'est pas comme celle des deux
-amis du _Monomotapa, livre 8, fable II_. Mais dans cette fable-ci, il
-y a un des deux amis qui est un avare ou un ambitieux; et ces gens-là
-sont aimés froidement et aiment encore moins.
-
- V. 31. Vous reviendrez bientôt....
-
-Celui-ci connaît le monde et a bien pris son parti.
-
- V. 33. L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare.....
-
-Vers admirable. En effet, l'ambition dans nos états modernes n'est
-guère que de l'avarice. Cela est si vrai qu'on demande sur les places
-les plus honorables: combien cela vaut-il? quel en est le revenu?
-
- V. 41. Bref, se trouvant à tout, et n'arrivant à rien...
-
-Ce vers-là devrait être la devise de certains vieux courtisans que
-l'on connaît.
-
- V. 5. ... Des temples à Surate.
-
-Voilà qu'il se fait marchand.
-
- V. 78. Il ne sait que par oui-dire.
-
-La Fontaine est toujours animé, toujours plein de mouvement et
-d'abondance, lorsqu'il s'agit d'inspirer l'amour de la retraite, de la
-douce incurie, de la médiocrité dans les désirs. Voyez cette
-apostrophe: _Et ton empire, Fortune!_ Et puis cette longue période qui
-semble se prolonger comme les fausses espérances que la fortune nous
-donne, et l'adresse avec laquelle il garde pour la fin: _Sans que
-l'effet aux promesses réponde_. Ce sont là de ces traits qui
-n'appartiennent qu'à un grand poète.
-
-FABLE XIII.
-
- V. 2. Et voilà la guerre allumée.
- Amour, tu perdis Troie;...
-
-Quelle rapidité! quel mouvement! quel rapprochement heureux des
-petites choses et des grands objets! c'est un des charmes du style de
-La Fontaine.
-
- V. 5. Où du sang des dieux même on vit le Xanthe teint.
-
-Ce beau vers est un peu gâté par la dureté des deux dernières syllabes
-_Xanthe teint_.
-
- V. 9. Plus d'une Hélène, etc....
-
-Rien de plus naturel que cette expression, après avoir parlé de la
-guerre de Troie.
-
- V. 13. Ses amours, qu'un rival, etc....
-
-Quel doux regret, quel sentiment dans cette répétition! Le reste du
-tableau est de la plus grande force et figurerait dans une ode.
-
- V. 23. Tout cet orgueil périt, etc....
-
-Ce vers est très-beau, mais il fallait s'arrêter là. La plaisanterie
-sur le caquet des femmes est usée et peu digne de La Fontaine;
-d'ailleurs ce caquet des poules n'avait rien de nouveau pour le coq.
-
-FABLE XIV.
-
- V. 3. ... N'exigea de péage.
-
-Belle expression qui rajeunit une idée commune.
-
- V. 12. Bref, il plut dans son escarcelle.
-
-La Fontaine, en disant qu'il plut dans la bourse de ce marchand, a
-voulu exprimer avec force qu'il avait fait fortune, sans qu'il l'eût
-mérité par ses soins et par sa prévoyance; comme il a soin de dire
-ensuite que, s'il fut ruiné, ce fut par son imprudence, par sa faute,
-et même pour avoir trop dépensé. Mais, à la fin de son Apologue, il en
-exprime trop longuement la moralité. Il fallait passer bien vite à ces
-deux vers admirables:
-
- Le bien nous le faisons: le mal c'est la Fortune.
- On a toujours raison, le Destin toujours tort.
-
-FABLE XV.
-
- V. 6. C'est un torrent, qu'y faire? il faut qu'il ait son cours.
- Cela fut et sera toujours.
-
-Il est aisé de voir qu'il y a ici, dans les mots, une contradiction
-qui nuit à la liaison des idées. Un torrent réveille l'idée d'une
-chose qui passe, et _cela fut et sera toujours_, exprime précisément
-l'idée contraire.
-
- V. 10. Perdait-on un chiffon, avait-on, etc.....
-
-Ces cinq vers sont charmans. C'est une peinture de moeurs qui est
-encore fidèle de nos jours; et ce dernier trait: _Pour se faire
-annoncer ce que l'on desirait_, développe les derniers replis du coeur
-humain.
-
-Il y a un mot d'omis dans l'imprimé, il faut lire:
-
- Chez la devineresse aussitôt on courait.
-
-Sans quoi il n'y a point de vers. Voyez le vers 13.
-
- Fallut deviner.
-
-Dans ce style familier, on peut supprimer _il_ et dire _fallut_ au
-lieu de _il fallut_.
-
- Et gagner malgré soi...
-
-C'est en partie ce qui arriva au Médecin malgré lui de Molière.
-
- Force écoutans....
-
-Le lecteur croit que La Fontaine va ajouter, parce que cet orateur est
-l'oracle du barreau. Point du tout; il ajoute, _demandez-moi
-pourquoi_, et se moque à la fois et du public et de l'avocat. C'est
-une épée à deux tranchans. C'est l'art des grands maîtres de savoir se
-jouer à propos de leur sujet.
-
-FABLE XVI.
-
- V. 6. ... Faire à l'Aurore sa cour,
- Parmi le thym et la rosée.
-
-La Fontaine possède cet art, _qui dit sans s'avilir les plus petites
-choses_, selon l'expression de Boileau; mais nous verrons cette idée
-exprimée encore bien plus poétiquement dans la fable quinzième du
-livre 10.
-
- V. 19. .... Où lui-même il n'entrait qu'en rampant!
-
-Elle voudrait en dégoûter Jeannot Lapin, car elle n'est pas elle-même
-bien sûre de ses droits.
-
- V. 20. Et quand ce serait un royaume.
-
-Il est plaisant de voir l'importante question de la propriété
-très-bien discutée à l'occasion d'un trou de lapin. Le dénouement de
-cette fable ressemble un peu à celui de l'huitre et des plaideurs,
-sauf qu'il est plus tragique pour les parties disputantes.
-
-FABLE XVII.
-
- V. 1. Le serpent a deux parties.
-
-Cette fable écrite du style le plus simple, et bien moins ornée que
-les précédentes, n'est pas d'une grande application dans nos moeurs;
-mais elle en avait beaucoup dans nos anciennes démocraties.
-
-Je n'aime pas ces petits vers,
-
- V. 8. Pour le pas....
- V. 11. Et lui dit:
-
-Tout cela me paraît de pures négligences; mais il y en a deux
-très-bons.
-
- V. 28. Le ciel eut pour ses voeux une bonté cruelle.
- Souvent sa complaisance a de méchans effets.
-
-FABLE XVIII.
-
-La petite aventure que raconte ici La Fontaine, arriva à Londres vers
-ce temps-là, et donna lieu à cette pièce de vers, qu'il plaît à La
-Fontaine d'appeler une fable.
-
- V. 14. J'en dirai quelque jour les raisons amplement.
-
-Cela n'a l'air que d'une plaisanterie: cependant La Fontaine s'avisait
-quelquefois de traiter des sujets de philosophie et de physique,
-auxquels il n'entendait pas grand-chose. Il s'est donné la peine de
-faire un poème en quatre chants sur le quinquina. Au reste le Prologue
-de cette fable-ci serait excellent, si on faisait une coupure après le
-treizième vers; que l'on passât tout de suite au trentième, _quand
-l'eau courbe un bâton_. Tout ce que dit le poète, est exprimé avec
-autant d'exactitude que pourrait en avoir un philosophe qui écrirait
-en prose.
-
- V. 47. Qui présageait sans doute un grand événement.
-
-On croyait encore que les astres avaient de l'influence sur nos
-destinées.
-
- V. 54. Peuple heureux! quand pourront les Français,
- Se donner comme vous entiers à ces emplois?
-
-Ne serait-il pas mieux de dire?
-
- Unir, ainsi que vous, les arts avec la paix!
-
-Car _emplois_ ne rime même plus aux yeux, depuis qu'on a adopté
-l'orthographe de Voltaire pour le mot _Français_.
-
-
-LIVRE HUITIÈME.
-
-FABLE I.
-
-Ce premier Apologue est parfait; non qu'il soit aussi brillant, aussi
-riche de poésie, aussi varié, que le sont quantité d'autres. Ce n'est
-que le ton d'une raison sage, simple et tranquille. On a dit que
-Boileau était le premier parmi nous qui eût mis la raison en vers. Il
-me semble qu'il est le premier qui ait mis en vers les préceptes de la
-raison, en matière de goût et de littérature; mais La Fontaine a mis
-en vers les préceptes de la raison universelle, comme Molière y a mis
-ceux qui sont relatifs à la société; et ces deux empires sont plus
-étendus que ceux du goût et de la littérature.
-
-Le ton du Prologue est touchant comme il devait l'être sur un sujet
-qui intéresse tous les hommes. Quel vers que celui-ci!
-
- V. 5. Ce temps, hélas! embrasse tous les temps.
-
-Et à la fin de la pièce, quoi de plus admirable que cet autre:
-
- V. _dernier_. Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
-
-FABLE II.
-
- V. 1. Un savetier chantait, etc....
-
-Voici un Apologue d'un ton propre à bannir le sérieux du précédent.
-C'est La Fontaine dans tout son talent, avec sa grâce, sa variété
-ordinaire. La conversation du savetier et du financier ne serait pas
-indigne de Molière lui-même; il dut être sur-tout frappé du trait:
-
- V. 45. Si quelque chat faisait du bruit;
- Le chat prenait l'argent, etc...
-
-Et de cet autre:
-
- V. 37. ... Dans sa cave il enserre
- L'argent et sa joie à la fois.
-
-Il y a un autre trait qui dut donner à rêver à Molière, c'est celui,
-_plus content qu'aucun des sept Sages_. Molière, si philosophe, et
-malgré sa philosophie, si malheureux, dut faire quelque attention à ce
-vers. Ne relevons pas quelques mauvaises rimes, comme celle de
-_monsieur_, qu'on pardonnait alors parce qu'elle rimait aux yeux; et
-cette autre, _naïveté et curé_.
-
-FABLE III.
-
- V. 5. .... Il en est de tous arts.
-
-Je ne sais ce que cela veut dire. Veut-il dire que, dans toutes les
-professions, il y a des gens qui se mêlent de médecine? en ce cas,
-cela est mal exprimé. Ce n'est pas sa coutume.
-
- V. 10. .... Daube, au coucher du roi,
- Son camarade absent....
-
-On dit, sur ce trait, dans l'éloge de La Fontaine: _Suis-je dans
-l'antre du lion? suis-je à la cour?_ On pourrait presque ajouter que
-l'illusion se prolonge jusqu'à la fin de cette charmante fable.
-
-FABLE IV.
-
- V. 1. La qualité d'ambassadeur.
-
-Ce M. de Barillon était l'un des plus aimables hommes du siècle de
-Louis XIV. Il était intime ami de madame de Sévigné, à qui il disait:
-_En vérité, celui qui vous aime plus que moi vous aime trop_. Il avait
-le plus grand talent pour les négociations, comme on le voit dans les
-mémoires de _Dalrimple_ imprimés de nos jours; mais de son temps, il
-ne passait que pour un homme de beaucoup d'esprit et un homme de
-plaisir. C'est qu'il méprisait la charlatannerie de sa place, et
-qu'alors cette morgue faisait plus d'effet qu'à présent.
-
-Au reste, le Prologue que lui adresse ici La Fontaine me paraît assez
-médiocre; mais la petite historiette qui fait le sujet de cette
-prétendue fable, est très-agréablement contée.
-
- V. 65. Nous sommes tous d'Athènes en ce point...
-
-Est une transition très-heureuse. Et quand La Fontaine ajoute qu'il
-s'amuserait du conte de _Peau-d'âne_, il peint les effets de son
-caractère. Il eut la constance d'aller voir, trois semaines de suite,
-un charlatan qui devait couper la tête à son coq, et la lui remettre
-sur le champ. Il est vrai qu'il trouvait toujours des prétextes de
-différer jusqu'au lendemain. On avertit La Fontaine que le lendemain
-n'arriverait pas. Il en fut d'une surprise extrême.
-
-FABLE V.
-
- V. 1. Par des voeux importuns, etc....
-
-Cette distribution égale de huit vers pour le Prologue, et de huit
-autres pour la fable, rappelle ce que nous avons dit dans la note sur
-celle du coq et de la perle, _liv. I, fable 20_.
-
-FABLE VI.
-
- V. 1. Rien ne pèse autant qu'un secret:
-
-Cette petite historiette, dont la moralité n'est pas neuve, est bien
-joliment contée. _Renommée_, _journée_, mauvaise rime. Le dialogue des
-deux femmes est très-naturel. C'est un des talens de La Fontaine, et
-voilà ce que n'ont pas les autres fabulistes.
-
-FABLE VII.
-
- V. 1. Nous n'avons pas les yeux à l'épreuve des belles.
-
-Lamotte, fabuliste très-inférieur à La Fontaine, a rapproché ces deux
-idées dans un vers fort heureux. Il dit que les juges ont
-très-souvent,
-
- Pour les présens des mains, pour les belles des yeux.
-
- V. 6. S'était fait un collier, etc....
-
-Précision très-heureuse et qui fait peinture.
-
- V. 7. Il était tempérant plus qu'il n'eût voulu l'être.
-
-Vers très-plaisant, qui exprime à merveille le combat entre l'appétit
-du chien, et la victoire que son éducation le force à remporter sur
-lui-même.
-
- V. 25. .... Et, lui sage, il leur dit:
-
-Il est difficile de blâmer la conduite de ce chien; cependant comme il
-est, dans cette fable, le représentant, d'un échevin ou d'un prévôt des
-marchands, La Fontaine n'aurait pas dû lui donner l'épithète de
-_sage_. Il a l'air d'approuver par ce mot ce voleur qui suit l'exemple
-des autres: proposition insoutenable en morale. Mais l'échevin doit
-dire: _Messieurs, volez tant qu'il vous plaira, je ne puis l'empêcher,
-je me retire_. Mais d'où vient le même fait offre-t-il un résultat
-moral si différent, quant au chien et quant à l'échevin? La cause de
-cette différence vient de ce que le chien n'étant pas obligé d'être
-moral, en admire son instinct dont il fait ici un très-bon usage. Mais
-l'homme étant oblige de mettre la moralité dans toutes ses actions, il
-cesse, lorsqu'elles n'en ont pas, de faire un bon usage de sa raison.
-
-FABLE VIII.
-
- V. 2. Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite.
-
-Cela est vrai; et quand on le possède, on n'est pourtant qu'un
-_rieur_, un _plaisant_, et c'est un triste rôle. On dit avec raison:
-_l'honnête homme ne met aucune affiche_.
-
- V. 26. J'en doute, etc....
-
-Je ne sais pas pourquoi. La plaisanterie n'est point du tout mauvaise,
-surtout dans la bouche d'un de ces hommes que les anciens appelaient
-_parasites_.
-
-FABLE IX.
-
- V. 1. Un rat, hôte d'un champ, etc...
-
-On reconnaît tout le talent de La Fontaine dans le discours du rat,
-dans la peinture de l'huitre bâillant au soleil, dans celle du rat
-surpris au moment où l'huitre _se referme_; et voyez comme ce dernier
-mot est rejeté au commencement du vers, par une suspension qui met la
-chose sous les yeux, et le naturel de la leçon qui termine la phrase.
-
-On peut blâmer, dans le discours du rat, ce vers:
-
- V. 16. J'ai passé les déserts; mais nous n'y bûmes point.
-
-C'est quelque propos populaire et trivial dont on se passerait bien;
-mais il n'appartient qu'à La Fontaine de rendre cette sorte de naturel
-supportable aux honnêtes gens; nous en verrons plus bas un autre
-exemple dans la fable du singe et du léopard.
-
- V. 34. Cette fable contient plus d'un enseignement.
-
-Il n'en faut qu'un dans une fable bien faite. J'aurais voulu que La
-Fontaine exprimât l'idée suivante: _Quand on est ignorant, il faut
-suppléer au défaut d'expérience par une sage réserve et par une
-défiance attentive_.
-
-FABLE X.
-
- V. 4. Il fût devenu fou: la raison d'ordinaire....
-
-Nul poète, nul auteur ne prêche plus souvent l'amour de la retraite,
-et ne la fait aimer davantage. Mais la retraite et la solitude absolue
-sont deux choses bien différentes. La première est le besoin du sage,
-et la seconde est la manie d'un fou insociable; c'est ce que La
-Fontaine exprime si bien dans ces vers charmans:
-
- V. 14. Il aimait les jardins, était prêtre de Flore,
- Il l'était de Pomone encore.
- Ces deux emplois sont beaux: mais je voudrais parmi
- Quelque doux et discret ami.
-
-Nous verrons ce sentiment, développé avec plus de grâce et d'intérêt
-encore, dans la fable suivante et dans celle des deux pigeons.
-
-FABLE XI.
-
- V. 2. L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre.
-
-Après ce vers qui dit tout, La Fontaine n'ajoute plus rien. Quelle
-grâce encore et quelle mesure dans ce mot, _dit-on?_ Avec moins de
-goût, un autre poète aurait fait une sortie contre les amis de notre
-pays. C'est l'art de La Fontaine de faire entendre beaucoup plus qu'il
-ne dit.
-
- V. 9. Morphée avait touché le seuil de ce palais.
-
-Toujours quelque grand trait de poésie, sans jamais blesser le
-naturel.
-
- V. 16. J'ai mon épée, allons....
-
-Voici qui paraît bien français, et l'on croirait que nous ne sommes
-point au Monomotapa.
-
- V. 18. .... Voulez-vous qu'on l'appelle?
-
-Nous ne sommes plus en France; nous voilà dans le fond de l'Afrique.
-
- V. 21. Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu.
-
-Quel sentiment dans ce mot, _un peu_. La fin de cet Apologue est
-au-dessus de tout éloge, tout le monde le sait par coeur.
-
-FABLE XII.
-
- V. 1. Une chèvre, un cochon, etc....
-
-Cette fable est très-bien écrite et parfaitement contée; mais quelle
-morale, quelle règle de conduite peut-on en tirer? Aucune. La Fontaine
-l'a bien senti.
-
- V. 29. Dom pourceau raisonnait en subtil personnage.
- Mais que lui servait-il?...
-
-Il en conclut, avec raison, que, dans les malheurs certains, le moins
-prévoyant est encore le plus sage. Mais peut-on se donner ou s'ôter
-la prévoyance? Dépend-il de nous de voir plus ou moins loin? Il ne
-faut pas conduire ses lecteurs dans une route sans issue.
-
-FABLE XVIII.
-
- V. 1. Un marchand grec, etc....
-
-J'ai déjà observé que c'est la manière de Pilpai d'amener une fable à
-la suite d'une historiette; et on sent combien cette manière est
-défectueuse. La vérité que veut établir ici La Fontaine, n'avait nul
-besoin de cette espèce de Prologue: c'est ce qu'on verra aisément, en
-sautant le Prologue et en commençant à ces mots: _Il était un berger,
-etc....._
-
-FABLE XIX.
-
- V. 4. L'autre riche, mais ignorant.
-
-Il serait très-malheureux que l'utilité de la science ne pût se
-prouver que dans une circonstance aussi fâcheuse que la ruine d'une
-ville. La société ordinaire offre une multitude d'occasions, où ses
-avantages deviennent frappans; et l'Apologue de La Fontaine ne prouve
-pas assez en faveur de la science. Il laisse à l'ignorant trop de
-choses à répondre. Au surplus, il faut toujours supposer qu'il s'agit
-de la science unie au bon sens; car, comme a dit Molière:
-
- Un sot savant est sot, plus qu'un sot ignorant.
-
-FABLE XX.
-
- V. 1. Jupiter voyant nos fautes....
-
-Cette fable pouvait avoir plus d'intérêt et plus de vraisemblance chez
-les anciens, qui attribuaient à différens dieux différens départemens.
-Mais elle ne signifie pas grand chose pour nous qui admettons une
-providence, dispensatrice immédiate des biens et des maux.
-
-N'oublions pas de remarquer un vers charmant:
-
- V. 41. Tout père frappe à côté.
-
-Mais La Fontaine a tort de revenir sur cette idée, et de dire huit
-vers après:
-
- V. 49. On lui dit qu'il était père.
-
-Ce dernier vers ne peut faire aucun effet après l'autre.
-
-FABLE XXI.
-
- V. 5. Un citoyen du Mans, etc....
-
-Cette fable rentre un peu dans celle du mouton, du pourceau et de la
-chèvre, avec cette différence que le chapon est plus maître d'échapper
-à son sort. Il faut supposer que le chapon s'envole de la basse-cour
-pour n'y plus revenir, ce que pourtant La Fontaine ne dit pas. Au
-reste, elle est contée plus gaiment que l'autre.
-
- V. 16. Les chapons ont en nous fort peu de confiance,
- Soit instinct, soit expérience.
-
-Cela est plaisant; et le chapon qui
-
- V. 19. Devait le lendemain être d'un grand souper!
-
-Je voudrais seulement que l'Apologue finît par un trait plus saillant.
-
-FABLE XXII.
-
- V. 9. Les derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie
- Le filet....
-
-Cette suspension est pleine de goût.... Le chat est pris.
-
- V. 16. Sont communes en mon endroit.
-
-Il veut dire, ont été fréquentes à mon égard. Cela n'est pas bien
-exprimé; mais remarquons qu'il feint d'avoir déjà reçu du rat
-plusieurs services. Il sait qu'on est porté à faire du bien à ceux
-auxquels on en a déjà fait.
-
-Le résultat de cette fable n'est pas une leçon de morale, mais elle
-est un conseil de prudence; et cette prudence n'a rien dont la morale
-soit blessée. Ainsi l'Apologue est très-beau.
-
-FABLE XXIII.
-
- V. 1. Avec grand bruit et grand fracas.
-
-Voyez comme La Fontaine varie ses tons; voyez comme il monte, comme il
-descend avec son sujet. Opposez à cette peinture du torrent, celle de
-la rivière, huit ou dix vers plus bas. Remarquons aussi ce trait de
-poésie du voyageur qui va traverser
-
- V. 23. Bien d'autres fleuves que les nôtres.
-
-On peut objecter que, dans cette fable, le marchand est forcé de
-passer la rivière, comme il a été forcé de passer le torrent, et que
-la fable serait meilleure, c'est-à-dire, la vérité que l'auteur veut
-établir mieux démontrée, si le marchand, ayant le choix de passer par
-la rivière, ou par le torrent, eût préféré la rivière. Cela peut être,
-mais il en résulterait que la fable est bonne et pourrait être
-meilleure.
-
-FABLE XXIV.
-
- V. 1. Laridon et César,....
-
-Voici une fable qui, pour être courte, n'en est pas moins une des
-meilleures de La Fontaine. La morale surtout en est excellente. Sans
-croire, comme certains philosophes, que la nature partage également
-bien tous ses enfans, il est pourtant certain que c'est l'éducation
-qui met, entre un homme et un autre, l'énorme différence qui s'y
-trouve quelquefois: c'est d'ailleurs une opinion qu'on ne saurait trop
-répandre, parce qu'elle est le meilleur moyen d'encourager les
-réformes que l'on peut faire dans l'éducation, réformes sans
-lesquelles il est impossible de changer les fausses opinions et les
-mauvaises moeurs.
-
- V. 4. Hantaient l'un les forêts, et l'autre la cuisine.
-
-La naissance est la même, mais l'éducation est, comme on voit, bien
-différente.
-
- V. 6. Mais la diverse nourriture...
-
-Ce mot se prenait alors, même dans le style noble, pour synonyme
-d'éducation. Corneille l'emploie plusieurs fois en ce sens.
-
- V. 18. Tourne-broches par lui, etc....
-
-Il est plaisant d'avoir supposé que nos chiens appelés tourne-broches
-viennent de cette belle origine, comme d'avoir fait honneur au
-marmiton du surnom de son élève.
-
- V. 19 ... A part.... hasards.
-
-Cette consonnance déplaît à l'oreille.
-
-Les quatre derniers vers sont parfaits.
-
-FABLE XXV.
-
- V. 1. Les vertus devraient être soeurs.
-
-Ce petit Prologue est excellent; mais il amène une fable à mon gré
-bien médiocre. La Fontaine a beau dire que chacun est sot et gourmand,
-il ne l'est pas au point de donner la moindre vraisemblance à cet
-Apologue. Il était aisé d'établir la même morale sur une supposition
-moins absurde.
-
- V. 38. Tout cela c'est la mer à boire.
-
-M. de Voltaire critique ce vers comme plat et trivial. Il me semble
-que ce qui rend excusable ici cette expression populaire, c'est
-qu'elle fait allusion à une fable où il s'agit de boire une rivière.
-
-FABLE XXVI.
-
- V. 1. Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire!
-
-_Pensers_; le penser est un mot poétique, pour la _pensée_.
-
- V. 3. Mettant de faux milieux entre la chose et lui.
-
-Vers très-heureux. En effet, une idée fausse qui nous empêche de
-porter sur une chose un jugement sain, est comme un voile interposé
-entre nous et l'objet que nous voulons juger.
-
- V. 13. ..... Disaient-ils en pleurant.
-
-Il faut supposer que ce sont les ambassadeurs qui pleurent; car on ne
-pleure pas en écrivant, en envoyant des ambassadeurs pour une affaire
-de cette espèce. Cependant ce qui ferait croire que c'est le peuple
-qui parle, ce sont les vers suivans:
-
- V. 14. ... La lecture a gâté Démocrite.
- Nous l'estimerions plus s'il était ignorant.
-
- V. 17. Peut-être même ils sont remplis
- De Démocrites infinis.
-
-Je ne sais pourquoi La Fontaine ajoute ces deux vers. Il n'est pas
-absurde de dire qu'il y a un nombre infini de mondes, mais qu'ils
-soient pleins de Démocrites, je ne sais ce que cela veut dire.
-
- V. 22. Il connaît l'univers et ne se connaît pas.
-
-On a appliqué ce vers à l'homme en général.
-
- V. 39. Le sage est ménager du temps et des paroles.
-
-Vers devenu proverbe.
-
- V. 47. En quel sens est donc véritable....
-
-La Fontaine prend l'air du doute, par respect pour l'écriture, dont
-ces paroles sont tirées.
-
-FABLE XXVII.
-
- V. 1. Fureur d'accumuler, monstre, etc....
-
-Cette fable commence avec la même violence qu'une satire de Juvénal;
-c'est contre les avares que La Fontaine exerce le plus sa satire.
-
- V. 5. ... A ma voix comme à celle du sage...
-
-Remarquons comme La Fontaine évite toujours de se donner pour un sage.
-
- V. 9. Jouis.--Je le ferai, etc....
-
-Tout ce dialogue est d'une vivacité et d'une précision admirables.
-
-Au reste, des deux Apologues suivans, le premier, sans être excellent,
-me paraît beaucoup meilleur que l'autre. Il n'est pas impossible qu'un
-chasseur ayant tué un daim et un faon, y veuille joindre une perdrix,
-mais qu'un loup devant quatre corps se jette sur une corde d'arc, cela
-ne me paraît pas d'une invention bien heureuse. Les meilleurs
-Apologues sont ceux où les animaux se trouvent dans leur naturel
-véritable.
-
-
-LIVRE NEUVIÈME.
-
-FABLE I.
-
- V. 2. J'ai chanté des animaux.
-
-Nous avançons dans notre carrière, et La Fontaine avance vers la
-vieillesse; car tous les livres de cette seconde partie n'ont pas été
-donnés à la fois: même la plupart des fables du douzième livre ne
-parurent que plusieurs années après les autres, et quelques-unes de
-ces derniers livres se ressentent de l'âge de l'auteur; il y en a qui
-rentrent tout-à-fait dans la moralité des fables précédentes; d'autres
-qui ont une moralité vague et indéterminée; d'autres enfin qui n'en
-ont pas du tout. Cependant La Fontaine se relève quelquefois et se
-montre avec tout son talent, soit dans des fables entières, soit dans
-des morceaux plus ou moins considérables.
-
- V. 22. Que les gens du bas étage,
-
-Pourquoi La Fontaine leur pardonnerait-il plus le mensonge qu'aux
-autres? Le mensonge est vil par-tout, et par-tout il est destructeur
-de toute société.
-
- V. 29. Et même qui mentirait
- Comme Esope et comme Homère.
-
-Cela est trivial à force d'être vrai. C'est jouer sur les mots que de
-confondre ces deux idées. Quel rapport y a-t-il, dit Bacon, entre les
-mensonges des poètes et ceux des marchands? Le mal moral du mensonge
-réside dans le dessein de flatter, d'affliger, de tromper ou de nuire.
-
- V. 38. Sans fin, et plus, s'il se peut:
-
-Ce mot, _et plus, s'il se peut_, est ridicule. Tout ce Prologue pêche
-par un défaut de liaison dans les idées, et aucune beauté de détail ne
-rachète ce défaut.
-
-Les deux historiettes suivantes ne sont point des fables, et n'étaient
-la matière que de deux petits contes épigrammatiques. Le conseil de
-prudence qui les termine, n'est pas assez imposant pour mériter tant
-d'apprêts.
-
-FABLE II.
-
- V. 1. Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre:
-
-Cette fable est célèbre et au-dessus de tout éloge. Le ton du coeur
-qui y règne d'un bout à l'autre, a obtenu grâce pour les défauts
-qu'une critique sévère lui a reprochés. Le discours du premier des
-deux pigeons:
-
- V. 5. .... Qu'allez-vous faire?
- Voulez-vous quitter votre frère?
-
-Est plein de traits de sentiment.
-
- V. 8. Non pas pour vous, cruel, etc....
- V. 11. Encor si la saison, etc....
- V. 16. Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,
- Bon souper, bon gîte, et le reste?
-
-Quelle grâce, quelle finesse sous-entendues dans ce petit mot _et le
-reste_, caché comme négligemment au bout du vers?
-
-Tout le morceau de la fin, depuis _amans, heureux amans_, est, s'il
-est possible, d'une perfection plus grande. C'est l'épanchement d'une
-âme tendre, trop pleine de sentimens affectueux, et qui les répand
-avec une abondance qui la soulage. Quels souvenirs et quelle
-expression dans le regret qui les accompagne! On a souvent imité ce
-morceau, et même avec succès, parce que les sentimens qu'il exprime
-sont cachés au fond de tous les coeurs, mais on n'a pu surpasser ni
-peut-être égaler La Fontaine.
-
-Lamotte, qui a fait un examen détaillé de cette fable, dit qu'on ne
-sait quelle est l'idée qui domine dans cet Apologue, ou des dangers du
-voyage, ou de l'inquiétude de l'amitié, ou du plaisir du retour après
-l'absence. Si au contraire, dit-il, le pigeon voyageur n'eût pas
-essuyé de dangers, mais qu'il eût trouvé les plaisirs insipides loin
-de son ami, et qu'il eût été rappelé près de lui par le seul besoin de
-le revoir, tout m'aurait ramené à cette seule idée, que la présence
-d'un ami est le plus doux des plaisirs. Cette critique de Lamotte
-n'est peut-être pas sans fondement; mais que dire contre un poète qui,
-par le charme de sa sensibilité, touche, pénètre, attendrit votre
-coeur, au point de vous faire illusion sur ses fautes, et qui sait
-plaire même par elles? On est presque tenté de s'étonner que Lamotte
-ait perdu, à critiquer cette fable, un temps qu'il pouvait employer à
-la relire.
-
-FABLE III.
-
- V. 1. Le singe avec le léopard.
-
-Voilà encore une de ces fables qui ne pouvaient guère réussir que dans
-les mains de La Fontaine. Le sujet, si mince, prend tout de suite de
-l'agrément, et en quelque sorte un intérêt de curiosité, par l'idée de
-donner aux discours des personnages la forme et le ton des charlatans
-de la foire. C'est par-là qu'il fait passer ce propos populaire,
-_arrive en trois bateaux_; on pardonne ce trait en faveur de
-_l'argent qu'on rendra à la porte_. D'après un trait de la vie de La
-Fontaine, que j'ai raconté, on a vu qu'il allait quelquefois entendre
-les charlatans de place, et on voit par cette fable qu'il ne perdait
-pas son temps.
-
-FABLE IV.
-
- V. 1. Dieu fait bien ce qu'il fait, etc....
-
-Le simple bon sens qui a dicté cet Apologue, est supérieur à toutes
-les subtilités philosophiques ou théologiques, qui remplissent des
-milliers de volumes sur des matières impénétrables à l'esprit humain.
-Le paysan _Mathieu Garo_ est plus célèbre que tous les docteurs qui
-ont argumenté contre la providence.
-
-FABLE V.
-
- V. 4. Qu'ont les pédans de gâter la raison....
-
-Après les avares, ce sont les pédans contre lesquels La Fontaine
-s'emporte avec le plus de vivacité. Au reste, cette fable rentre
-absolument dans la même moralité que celle du jardinier et son
-seigneur. (_livre 5, fable 4_.) Mais celle-ci est fort inférieure à
-l'autre. Remarquons pourtant ce vers charmant:
-
- Gâtait jusqu'aux boutons, douce et frêle espérance....
-
-La Fontaine s'intéresse à toute la nature animée.
-
-FABLE VI.
-
-Un statuaire qui fait une statue, et voilà tout; ce n'est pas-là le
-sujet d'un Apologue: aussi cette prétendue fable n'est-elle qu'une
-suite de stances agréables et élégantes. Tout le monde a retenu la
-dernière.
-
- Chacun tourne en réalités,
- Autant qu'il peut ses propres songes.
- L'homme est de glace aux vérités,
- Il est de feu pour les mensonges.
-
-Le mouvement: _il sera Dieu_, appartient à un véritable enthousiasme
-d'artiste. Aussi La Fontaine remarque-t-il que la statue était
-parfaite.
-
-Je ne sais pourquoi La Fontaine fait souvent le mot _poète_ de deux
-(trois?) syllabes. Boileau et ses contemporains ne lui en donnent
-jamais que deux.
-
-FABLE VII.
-
- V. 1. Une souris tomba du bec d'un chat-huant....
-
-Je n'ai pas le courage de faire des notes sur une si méchante fable,
-qui rentre d'ailleurs dans le même fond que celui de la fable XVIII du
-livre deuxième. C'est un fort mauvais présent que Pilpai a fait à La
-Fontaine. Remarquons seulement ce vers: _on tient toujours du lieu
-dont on vient_... Si La Fontaine a voulu dire: _on se ressent toujours
-de ses premières habitudes, c'est-à dire, de son éducation_; cette
-maxime peut se soutenir et n'a rien de blâmable; mais s'il a voulu
-dire: _on se ressent toujours de son origine_, il a débité une maxime
-fausse en elle-même et dangereuse; il est en contradiction avec
-lui-même, et il faut le renvoyer à sa fable de César et de Laridon.
-
- V. 79. Parlez au diable, employez la magie
-
-est encore un vers répréhensible, en ce que La Fontaine a l'air de
-supposer qu'il y ait une magie et qu'on puisse parler au diable.
-
-FABLE VIII.
-
- V. 5. On en voit souvent dans les cours.
-
-La Fontaine, qui vante si souvent Louis XIV sur ses guerres et sur ses
-conquêtes, avait ici une belle occasion de lui donner des éloges plus
-justes et mieux mérités. Il pouvait le louer d'avoir banni ces fous de
-cour si multipliés en Europe, d'avoir substitué à cet amusement
-misérable, les plaisirs nobles de l'esprit et de la société. C'était
-un sujet sur lequel il était aisé de faire de beaux ou de jolis vers.
-La Fontaine avait le choix. On ne l'eût point accusé de flatterie; et
-il aurait eu la gloire de contribuer peut-être à faire cette réforme
-dans les cours de quelques souverains, qui conservaient ce ridicule
-usage.
-
-FABLE IX.
-
- V. 1. Un jour deux pèlerins, etc....
-
-Cette fable est parfaite d'un bout à l'autre. La morale, ou plutôt la
-leçon de prudence qui en résulte, est excellente. C'est un de ces
-Apologues qui ont acquis la célébrité des proverbes, sans en avoir la
-popularité basse et ignoble.
-
-Rien ne forme autant le goût que la comparaison entre deux grands
-écrivains dont la manière est différente. Transcrivons ici cet
-Apologue mis en vers par Boileau, et qui termine sa seconde épître.
-
- Un jour, dit un auteur, n'importe en quel chapitre,
- Deux voyageurs à jeun rencontrèrent une huître.
- Tous deux la contestaient, lorsque dans leur chemin,
- La justice passa la balance à la main.
- Devant elle, à grand bruit ils expliquent la chose.
- Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause.
- La justice, pesant ce droit litigieux,
- Demande l'huitre, l'ouvre, et l'avale à leurs yeux;
- Et par ce bel arrêt terminant la bataille:
- Tenez, voilà, dit-elle à chacun, une écaille.
- Des sottises d'autrui nous vivons au palais;
- Messieurs, l'huitre était bonne; adieu, vivez en paix.»
-
-On voit quel avantage La Fontaine a sur Boileau. Celui-ci, à la
-vérité, a plus de précision; mais en la cherchant, il n'a pu éviter la
-sécheresse. _N'importe en quel chapitre_, est froid et visiblement là
-pour la rime. _Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause._ Cela
-n'a pas besoin d'être dit; et les deux parties ne sont point par-là
-distinguées des autres plaideurs. A la vérité, les deux derniers vers
-sont plus plaisans que dans La Fontaine; mais le mot _sans dépens_ de
-La Fontaine, équivaut, à peu-près, à _Messieurs, l'huitre était
-bonne_.
-
-La Fontaine ne s'est point piqué de la précision de Boileau. Il
-n'oublie aucune circonstance intéressante. _Sur le sable_, l'huitre
-est fraîche, ce qui était bon à remarquer; aussi le dit-il
-formellement, _que le flot y venait d'apporter_, et ce mot fait image.
-
-L'appétit des plaideurs lui fournit deux jolis vers qui peignent la
-chose.
-
- V. 3. Ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent:
- A l'égard de la dent il fallut contester.
- L'un se baissait déjà....
- L'autre le pousse, etc....
-
-Voilà comme cela a dû se passer. Le discours des plaideurs anime la
-scène. L'arrivée de _Perrin Dandin_ lui donne un air plus vrai que
-celui de la justice, qui est un personnage allégorique. Je voudrais
-seulement que les deux pélerins fussent à jeun comme ceux de Boileau.
-
-Cette fable de l'huitre et des plaideurs est devenue, en quelque
-sorte, l'emblême de la justice, et n'est pas moins connue que l'image
-qui représente cette divinité, un bandeau sur les yeux et une balance
-à la main.
-
-FABLE X.
-
- V. 1. Autrefois carpillon fretin.
-
-Après l'Apologue précédent, dont la moralité est si étendue, en voici
-un où elle est très-étroite et très-bornée. Elle rentre même dans
-celle d'une autre fable, comme La Fontaine nous le dit dans son petit
-Prologue assez médiocre.
-
- V. 10. Ce que j'avançai lors, de quelque trait encor.
-
-Cela n'avait pas besoin d'être appuyé de cette consonnance de _lors_
-et d'_encor_ insupportable à l'oreille. Il n'y avait qu'à mettre ce
-_qu'alors j'avançai_, _etc..._ Il est impardonnable d'être si
-négligent.
-
-FABLE XI.
-
- V. 1 Je ne vois point de créature.
-
-Je ne sais comment La Fontaine a pu faire une aussi mauvaise petite
-pièce sur un sujet de morale si heureux: tout y porte à faux. La
-providence a établi les lois qui dirigent la végétation des arbres et
-des blés, qui gouvernent l'instinct des animaux, qui forcent les
-moutons à manger les herbes, et les loups à manger les moutons. C'est
-elle qui a donné à l'homme la raison qui lui conseille de tuer les
-loups. Ne dirait-on pas, suivant La Fontaine, que nous sommes obligés,
-en conscience, à en conserver l'espèce? Si cela est, les Anglais, qui
-sont parvenus à les détruire dans leur île, sont de grands scélérats.
-Que veut dire La Fontaine avec cette permission donnée, aux moutons de
-retrancher l'excès des blés, aux loups de manger quelques moutons?
-Est-ce sur de pareilles suppositions qu'on doit établir le précepte de
-la modération, précepte qui naît d'une des lois de notre nature, et
-que nous ne pouvons presque jamais violer sans en être punis? Toute
-morale doit reposer sur la base inébranlable de la raison. C'est la
-raison qui en est le principe et la source.
-
-FABLE XII.
-
- V. 10. Maint cierge aussi fut façonné.
-
-Autre mauvaise fable. Quelle bizarre idée de prêter à un cierge la
-fantaisie de devenir immortel, et pour cela de se jeter au feu.
-
- V. 13. Et nouvel Empédocle....
-
-Que La Fontaine adopte ce conte ridicule sur Empédocle, on peut le lui
-passer; mais comment lui pardonner l'_Empédocle de cire_? On s'est
-moqué de Lamotte pour avoir appelé une grosse rave, un _phénomène
-potager_.
-
-FABLE XIII.
-
- V. 8. Eh! qu'est-ce donc que le tonnerre?
-
-Le tonnerre n'est point un huissier. C'est le bruit formé par le choc
-des nuages inégalement chargés d'un fluide électrique. C'est un
-résultat d'une des lois de la puissance divine, comme tous les
-météores, tous les phénomènes, ou plutôt toute la nature. Il prouve
-cette puissance; mais il ne l'annonce pas plus que la neige ou la
-pluie. Les découvertes sur l'électricité ne laissent rien à désirer à
-cet égard, et nous ont donné de nouvelles raisons d'admirer l'Être
-suprême. Je ne ferai point de remarques sur cette fable, qui est
-ancienne et conforme aux idées que les payens avaient de leur Jupiter.
-
-FABLE XIV.
-
- V. 3. C'était deux vrais tartuffes, etc....
-
-Cette fable est très-agréablement contée; mais la moralité en est
-vague et indéterminée. L'auteur a l'air de blâmer le renard, en
-disant:
-
- V. 33. Le trop d'expédiens peut gâter une affaire.
-
-Et cependant le renard fait ce qu'il y a de mieux pour se sauver, et
-ce qui le sauve très-souvent. La Fontaine ajoute, à propos
-d'expédiens:
-
- V. 35. N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon.
-
-Il ne songe pas qu'il est en contradiction avec lui-même, et que, dans
-la fable XXIII du douzième livre, il dit, à propos d'une ruse
-admirable d'un renard, qui ne réussit que la première fois:
-
- V. 49. Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème.
-
-FABLE XV.
-
- V. 1. Un mari fort amoureux...
-
-Je dirais volontiers, sur cette fable, ce que disait un mathématicien,
-après avoir lu l'Iphigénie de Racine: _Qu'est-ce que cela prouve?_
-Quelle morale y a-t-il à tirer de-là?
-
-Remarquons cependant trois jolis vers:
-
- V. 13. Mais quoi! si l'amour n'assaisonne
- Les plaisirs que l'amour nous donne,
- Je ne vois pas qu'on en soit mieux.
-
-FABLE XVI.
-
- V. 1. Un homme n'ayant plus, etc...
-
-Cette fable n'est que le récit d'une aventure dont il ne résulte pas
-une grande moralité. J'y ferai, par cette raison, très-peu de
-remarques.
-
- V. 8.... De goûter le trépas.
-
-C'est-à-dire, de prolonger les souffrances de la mort: cela ne me
-paraît pas heureusement exprimé.
-
- V. 20. Absent.
-
-Ce petit vers de deux syllabes exprime merveilleusement la surprise de
-l'avare, en voyant la place vide et son argent disparu.
-
- V. 29. L'avare rarement finit ses jours sans pleurs.
-
-Ce vers et les trois suivans sont très-bons.
-
- V. 34. Ce sont là de ses traits, etc....
-
-J'ai déjà dit un mot sur le danger de faire jouer un trop grand rôle à
-la fortune dans un livre de morale, et de donner aux jeunes gens
-l'idée d'une fatalité inévitable.
-
-FABLE XVII.
-
- V. 1. Bertrand avec Raton; etc....
-
-Voici enfin un Apologue digne de La Fontaine. Les deux animaux qui
-sont les acteurs de la pièce, y sont peints dans leur vrai caractère.
-Le lecteur est comme présent à la scène. La peinture du chat tirant
-les marrons du feu, est digne de Téniers. Il y a, dans la pièce,
-plusieurs vers que tout le monde a retenus, tels que celui-ci:
-
- V. 3. D'animaux malfaisans c'était un très-bon plat.
-
- V. 12. Nos galans y voyaient double profit à faire,
- Leur bien premièrement, et puis le mal d'autrui.
-
-Madame de Sévigné fut extrêmement frappée de cet Apologue, quand La
-Fontaine le lui montra, et disait à madame de Grignan: _Pourquoi
-n'écrit-il pas toujours de ce style?_
-
-Je trouve cependant que la moralité de la fable manque de justesse. Il
-me semble que les princes qui servent un grand souverain dans ses
-guerres, sont rarement dans le cas de Raton. Si ce sont des princes
-dont le secours soit important, ils sont dédommagés par des subsides
-souvent très-forts. Si ce sont de petits princes, alors ils servent
-dans un grade militaire considérable, ont de grosses pensions, de
-grandes places, etc... Enfin, cette fable me paraît s'appliquer
-beaucoup mieux à cette espèce très-nombreuse d'hommes timides et
-prudens, ou quelquefois de fripons déliés qui se servent d'un homme
-moins habile, dans des affaires épineuses dont ils lui laissent tout
-le péril, et dont eux-mêmes doivent seuls recueillir tout le fruit. Ce
-n'est même qu'en ce dernier sens, que le public applique ordinairement
-cette fable.
-
-FABLE XVIII.
-
- V. 1. Après que le Milan, etc...
-
-Cet Apologue est bien inférieur au précédent. La seule moralité qui en
-résulte, ne tend qu'à épargner au malheureux opprimé quelques prières
-inutiles que le péril lui arrache. Cela n'est pas d'une grande
-importance.
-
- V. 4. ... Tomba dans ses mains, etc...
-
-C'est une métaphore, pour dire, en son pouvoir; autrement il faudrait,
-dans ses griffes.
-
-FABLE XIX.
-
-L'objet de cette fable me paraît, comme celui de la précédente, d'une
-assez petite importance. _Haranguez de méchans soldats, et ils
-s'enfuiront_. Eh bien! c'est une harangue perdue. Que conclure de-là?
-Qu'il faut les réformer et en avoir d'autres (quand on peut), ou s'en
-aller et laisser là la besogne. Cette fable a aussi le défaut de
-rentrer dans la morale de plusieurs autres Apologues, entre autres
-dans celle de la fable IX du douzième livre, _qu'on ne change pas son
-naturel_.
-
-Quant au style, n'oublions pas ce dernier trait.
-
- V. 25. Un loup parut, tout le troupeau s'enfuit.
- Ce n'était pas un loup, ce n'en était que l'ombre.
-
-Voyez quel effet de surprise produit ce dernier vers, et avec quelle
-force, quelle vivacité ce tour peint la fuite et la timidité des
-moutons.
-
- * * * * *
-
-En reportant les yeux sur les fables contenues dans ce neuvième livre,
-on peut s'apercevoir que La Fontaine baisse considérablement. De
-dix-neuf Apologues qu'il contient, nous n'en avons, comme on a vu, que
-quatre excellens, _le gland et la citrouille_, _l'huitre et les
-plaideurs_, _le singe et le chat_, et _les deux pigeons_, pour qui
-seuls il faudrait pardonner à La Fontaine toutes ses fautes et toutes
-ses négligences.
-
-
-LIVRE DIXIÈME.
-
- V. 1. Iris je vous louerais, il n'est que trop aisé:
-
-Madame de la Sablière était en effet une des femmes les plus aimables
-de son temps, très-instruite, et ayant plusieurs genres d'esprit. Elle
-avait donné un logement dans sa maison à La Fontaine, qu'elle
-regardait presque comme un animal domestique; et après un déplacement,
-elle disait: Je n'ai plus, dans mon ancienne maison, que moi, mon
-chat, mon chien, et mon La Fontaine. En même temps qu'elle voyait
-beaucoup l'auteur des fables, elle était, mais en secret, une des
-écolières du fameux géomètre Sauveur; mais elle s'en cachait: nous
-verrons bientôt pourquoi.
-
- V. 7. Elle est commune aux dieux, etc...
-
-On peut observer qu'en ceci, comme en bien d'autres choses, les hommes
-ont fait les dieux à leur image. Au reste, il y a à la fois de
-l'esprit et de la poésie à supposer que le nectar, si vanté par les
-poètes, n'est autre chose que la louange.
-
- V. 12. D'autres propos chez vous récompensent ce point:
-
-Il veut dire: en récompense, on a chez vous des conversations
-intéressantes; cela n'est pas heureusement exprimé. Ce vers, ainsi que
-le suivant,
-
- V. 13. Propos, agréables commerces,
-
-amènent mal les dix vers suivans, qui sont très-jolis et montrent à
-merveille ce que doit être une bonne conversation.
-
- V. 16. ... Le monde n'en croit rien.
-
-Les sots croient ou font semblant de croire que la conversation des
-gens d'esprit est toujours grave, sérieuse, guindée. Pourquoi ne
-supposent-ils pas que les gens d'esprit ont de l'esprit aussi
-naturellement que les sots ont de la sottise?
-
- V. 28 .... En avez-vous ou non
- Oui parler?...
-
-La Fontaine savait que madame de la Sablière, non seulement avait oui
-parler de la philosophie, mais il savait qu'elle y était même
-très-versée; en effet, elle la connaissait mieux que La Fontaine; mais
-elle craignait de passer pour savante. Voilà pourquoi il prend cet air
-de doute et d'incertitude. C'est sûrement pour lui faire sa cour, et
-par une complaisance dont il ne se rendait pas compte, qu'il s'efforce
-d'être cartésien, c'est-à-dire, de croire que les bêtes étaient de
-pures machines. Rien n'est plus curieux que de voir comment il cherche
-par ses raisonnemens à établir cette idée, et comment son bon sens le
-ramène malgré lui à croire le contraire. C'est ce que nous verrons
-dans cette pièce même.
-
- V. 67. Vous n'êtes point embarrassée
- De le croire, ni moi.
-
-Mon embarras est de savoir comment ils faisaient pour admettre de
-telles idées.
-
- V. 82. Quand la perdrix
- Voit ses petits.
-
-Négligence ne produisant aucune beauté; effet de pure paresse.
-
- V. 96. Je parle des humains; car, quant aux animaux...
-
-Voilà un excellent trait de satire déguisée en bonhommie. Swift ou
-Lucien, voulant mettre les hommes au-dessous des animaux, ne s'y
-seraient pas mieux pris. Cela est plaisant dans une pièce où l'auteur
-veut établir que les animaux sont des machines.
-
- V. 114. Que ces castors ne soient qu'un corps vide d'esprit,
- Jamais on ne pourra m'obliger à le croire.
-
-Voilà le cartésianisme de La Fontaine fort ébranlé. Il y reviendra
-pourtant. Madame de la Sablière est cartésienne.
-
- V. 118. Le défenseur du nord....
-
-C'est le grand général Sobieski, qui, avant de sauver Vienne et de
-monter sur le trône de Pologne, était venu à Paris, et avait été de la
-société de madame de la Sablière, comme, de nos jours, nous avons vu
-M. Poniatoski lié avec madame Geoffrin.
-
- V. 121.... Jamais un roi ne ment.
-
-Du milieu de ces idées si étrangères au génie de La Fontaine, il sort
-pourtant des traits qui le caractérisent, tel que ce plaisant
-hémistiche: _Jamais un roi ne ment_.
-
- V. 137. ... Ah! s'il le rendait;
- Et qu'il rendit aussi....
-
-Toutes ces idées sont incohérentes et mal liées ensemble, du moins
-quant à l'effet poétique. Les vers suivans sont l'exposé de la
-doctrine de Descartes, et l'obscurité qu'on peut leur reprocher, tient
-à la nature même de ces idées, car La Fontaine emploie presque les
-termes de Descartes lui-même.
-
- V. 162. ... Je vois l'outil
- Obéir à la main: mais la main, qui la guide?
- Eh! qui guide les cieux, et leur course rapide!
-
-Ce mouvement est très-vif, très-noble, et ne déparerait pas un ouvrage
-d'un plus grand genre.
-
-Vient ensuite l'histoire des deux rats et de l'oeuf, après laquelle La
-Fontaine oublie qu'il est cartésien et s'écrie:
-
- V. 197. Qu'on m'aille soutenir, après un tel récit,
- Que les bêtes n'ont point d'esprit!
-
-Le reste n'est qu'une suite de raisonnemens creux où La Fontaine a cru
-s'entendre, ce qui était absolument impossible. S'entendait-il, par
-exemple, en disant:
-
- V. 207. Je subtiliserais un morceau de matière,
- Que l'on ne pourrait plus, etc....
-
-On voit que cette pièce manque entièrement d'ensemble et même d'objet.
-Ce sont trois fables qui prouvent l'intelligence des animaux; et ces
-fables se trouvent entre-coupées de raisonnemens, dont le but est de
-prouver qu'elles n'en ont pas. La Fontaine pèche ici contre la
-première des règles, l'unité de dessein. L'auteur paraît l'avoir
-senti, et cherche à prendre un parti mitoyen entre les deux systèmes;
-mais les raisonnemens où il s'embarque, sont entièrement
-inintelligibles.
-
-FABLE II.
-
- V. 1. Un homme vit une couleuvre.
-
-Après la pièce précédente, si confuse et si embrouillée, voici une
-fable remarquable par l'unité, la simplicité et l'évidence de son
-résultat. A la vérité, il n'est pas de la dernière importance,
-puisqu'il se réduit à faire voir la dureté de l'empire que l'homme
-exerce sur les animaux et sur toute la nature; mais c'est quelque
-chose de l'arrêter un moment sur cette idée; et La Fontaine a
-d'ailleurs su répandre tant de beautés de détail sur le fond de cet
-Apologue, qu'il est presque au niveau des meilleurs et des plus
-célèbres.
-
- V. 5. (C'est le serpent que je veux dire,
- Et non l'homme, on pourrait aisément s'y tromper.)
-
-Ce second vers paraît froid après le premier; mais La Fontaine
-l'ajoute à dessein, pour rentrer un peu dans son caractère de
-bonhommie, dont il vient de sortir un moment par un vers si satirique
-contre l'espèce humaine.
-
- V. 10. Afin de le payer toutefois de raison.
-
-Voyez les remarques sur la fable du loup et de l'agneau, au premier
-livre.
-
- V. 27. ... Il recula d'un pas.
-
-C'est la surprise de l'homme qui est cause de sa patience et qui
-l'oblige à écouter le serpent. Le discours de la vache est plein de
-raison et d'intérêt. Tous les mouvemens en sont d'une simplicité
-touchante.
-
- V. 42. ... Il me laisse en un coin
- Sans herbe...
-
-Ce dernier mot rejeté à l'autre vers, et ce voeu si naturel,
-
- V. 43. ... S'il voulait encor me laisser paître!
-
-Tout cela est parfait. Le discours du boeuf a un autre genre de
-beauté: c'est celui d'un ton noble et poétique, quoique naturel et
-vrai.
-
- V. 55. ... Ce long cercle de peines,
- Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines
- Ce que Cérès nous donne et vend aux animaux:
-
-Et cet autre vers:
-
- V. 62. Achetaient de son sang l'indulgence des dieux.
-
-La Fontaine tire un parti ingénieux du ton qu'il vient de prêter au
-boeuf, c'est de le faire appeler déclamateur par l'homme qui lui
-reproche de chercher de grands mots: tout cela est d'un goût exquis.
-
-La Fontaine a su être aussi intéressant en faisant parler l'arbre.
-
- V. 74. ... Libéral il nous donne
- Ou des fleurs au printemps, ou des fruits à l'automne.
-
-Et quelle heureuse précision dans le vers suivant!
-
- V. 81. Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là.
-
-Le despotisme n'est jamais si redoutable que quand on vient de le
-convaincre d'absurdité.
-
-FABLE III.
-
- V. 1. Une tortue était, etc....
-
-Quoique l'invention de cette fable soit un peu bizarre, quoique la
-tortue y soit peinte dans un costume bien étranger à ses habitudes, on
-peut ranger cet Apologue parmi les bons. C'est que l'intention en est
-sage, morale, bien marquée, et que d'ailleurs l'exécution en est
-très-agréable.
-
- V. 4. Volontiers gens boiteux, etc....
-
-La répétition de ce mot _volontiers_ est pleine de grâces; et ce vers:
-_Volontiers gens boiteux haïssent le logis_, fait voir comment La
-Fontaine sait tirer parti des plus petites circonstances.
-
- V. 9. ... Par l'air en Amérique:
-
-Il ne fallait point particulariser, ni nommer l'_Amérique_: du moins
-fallait-il ne nommer qu'une contrée de l'ancien hémisphère. Toute
-action qui forme le noeud ou l'intérêt d'un Apologue, est supposée se
-passer dans les temps fabuleux, au temps (comme dit le peuple) où les
-bêtes parlaient. Il y a, pour chaque genre de poésie, une
-vraisemblance reçue, une convenance particulière, dont il ne faut pas
-s'écarter.
-
- V. 13. Ulysse en fit autant.
-
-Ce trait ne pèche point contre la règle que nous venons d'établir,
-parce que le temps où Ulysse vivait est supposé compris dans l'époque
-que nous avons indiquée; d'ailleurs, ce rapprochement des voyages
-d'Ulysse avec celui de la tortue est si plaisant, que le lecteur s'y
-rendrait bien moins difficile.
-
- V. 13. ... On ne s'attendait guère....
-
-Voilà un de ces traits qui caractérisent un poète supérieur à son
-sujet; nul n'a su s'en jouer à propos comme La Fontaine.
-
-FABLE IV.
-
- V. 1. Il n'était point d'étang, etc....
-
-Nous ne trouverons plus dans ce dixième livre, de fable qui puisse
-être comparée aux deux précédentes. Celle-ci n'en approche, ni pour le
-fond, ni pour la forme. Remarquons cependant le sérieux plaisant de
-cette réflexion.
-
- V. 7. Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-même.
-
- V. 42. En ceux qui sont mangeurs de gens.
-
-Il fallait s'arrêter là. La réflexion que La Fontaine ajoute à ce
-conseil de prudence, ne sert qu'à en détourner l'esprit de son
-lecteur. L'idée de la mort absorbe toute autre idée.
-
-FABLE V.
-
- V. 1. Un pincemaille avait tant amassé.
-
-Le résultat de cette fable est encore très peu de chose; mais, dans
-l'exécution, elle offre plusieurs vers très-bons. Je me contente de
-les indiquer à la marge.
-
- V. dernier. Il n'est pas malaisé de tromper un trompeur.
-
-Cela n'est pas exactement vrai; et souvent c'est une chose
-très-difficile. J'aurais mieux aimé que La Fontaine eût exprimé le
-sens de l'idée suivante: _Heureux celui qu'un seul avertissement
-engage à triompher de sa passion favorite!_
-
-FABLE VI.
-
- V. 2. (S'il en est de tels dans le monde.)
-
-Ce mot seul fait la critique de cet Apologue. Les meilleures fables
-sont celles où les animaux sont peints dans leur naturel, avec les
-goûts et les habitudes qui naissent de leur organisation. Ésope, dont
-cette fable est imitée, a su éviter ce défaut en employant d'ailleurs
-une brièveté préférable aux ornemens de La Fontaine. Voici la fable
-d'Ésope:
-
- «_Un loup passant près de la cabane de quelques bergers, les vit
- mangeant un mouton. Il leur cria: Que ne diriez-vous point, si j'en
- faisais autant?»_
-
-Il est évident que cet Apologue vaut mieux que celui du fabuliste
-français.
-
- V. 10. ... De loups l'Angleterre est déserte.
-
-Même faute que celle qui a été notée dans la fable de la tortue, sur
-le mot _Amérique_.
-
- V. 24. Mangeans un agneau cuit en broche.
-
-Quel résultat moral peut-on tirer de-là? car, comme a dit La Fontaine
-lui-même:
-
- Sans cela toute fable est un oeuvre imparfait.
-
-J'en vois quelques traits confus, comme, par exemple, que nombre
-d'hommes se permettent ce qu'ils interdisent aux autres, l'effet de
-leurs discours anéanti par leurs actions; mais cela ne vaut guère la
-peine d'être dit. D'un autre côté, il faut que l'action soit mauvaise;
-et La Fontaine veut-il établir que c'est très-mal fait de manger les
-moutons? tout cela me paraît vague et dénué d'objet.
-
-FABLE VII.
-
- V. 7. Elle me prend mes mouches à ma porte.
-
-Cette action de _Philomèle_, c'est-à dire du _rossignol_, enlevant
-d'abord les mouches de l'araignée, et ensuite l'araignée même avec sa
-toile et tout, cette action, que prouve-t-elle? La loi du plus fort,
-soit. Mais est-ce une chose si bonne à répéter sans cesse? n'est-ce
-pas exposer l'esprit des jeunes gens à saisir un faux rapport entre la
-violence que les différentes espèces d'animaux exercent les unes à
-l'égard des autres, et les injustices que les hommes se font
-mutuellement? N'est-ce pas leur montrer le tout comme un effet des
-mêmes loix, et un produit de la nécessité? Cependant, quel rapport y
-a-t-il, à cet égard, entre les animaux et les hommes? Aucun. Nul
-animal ne peut mal faire, soit qu'il dévore un être d'une espèce plus
-faible que la sienne, ou un être de la sienne même. On peut aller
-jusqu'à dire qu'il fait très-bien, car il obéit à un instinct
-déterminé par des lois supérieures: mais l'homme, à qui ces mêmes lois
-ont donné la raison, paraît la combattre au moment où elle est
-préjudiciable à ses semblables. Dès qu'il nuit, il est, pour ainsi
-dire, hors de sa nature. Que peuvent donc avoir de commun les moeurs
-de l'homme et les habitudes des animaux? Les dernières ne doivent être
-la représentation des autres, que dans les cas ou le résultat est
-utile, ou du moins n'est pas nuisible à la morale. Autrement l'auteur,
-faute d'avoir des idées justes, risque d'en donner de fausses à son
-lecteur. C'est ce qui est arrivé plus d'une fois à La Fontaine même;
-et je suis forcé d'en convenir, malgré mon admiration pour lui.
-
-FABLE VIII.
-
- V. 10. Elle se consola....
-
-Rien de si naturel que ce sentiment et la réflexion qui le suit. C'est
-ici que la résignation à la nécessité est établie avec les
-adoucissemens qui lui conviennent. La soumission de la perdrix est
-d'un très-bon exemple, et on est souvent dans le cas de dire comme
-elle:
-
- V. 10. Ce sont leurs moeurs.
-
-FABLE IX.
-
- V. 1. Qu'ai-je fait pour me voir ainsi?
-
-Nous avons déjà vu quelques exemples de ce tour vif et animé, qui met
-d'abord le personnage en scène.
-
- * * * * *
-
-Après le sentiment de la douleur physique, vient celui de l'injustice
-qui lui fait subir un pareil traitement; et puis l'indignation contre
-l'ingratitude; enfin l'amour-propre a son tour.
-
- V. 4. Devant les autres chiens oserai-je paraître?
-
-
-Un homme n'aurait pas mieux dit.
-
- * * * * *
-
-Les six vers dans lesquels La Fontaine exprime la moralité de cet
-Apologue, ont le défaut de ne pas sortir de l'exemple de _Mouflar_. La
-vraie moralité de la pièce est dans la fable même:
-
- V. 10. ... Il vit avec le temps
- Qu'il y gagnait beaucoup....
-
-Ou il fallait ne pas mettre de moralité du tout, ou bien il fallait
-laisser là _Mouflar_, et dire que, _souvent d'un malheur qui nous a
-causé bien du chagrin, il est résulté des avantages inappréciables et
-imprévus_. Souvenons-nous désormais de faire cette réflexion, dans les
-accidens qui peuvent nous survenir.
-
-FABLE X.
-
- V. 1. Deux démons à leur gré, etc....
-
-Ce que dit ici La Fontaine est si vrai, que certains philosophes l'ont
-posé en principe dans des traités de morale, et font remonter à ces
-deux sources toutes nos passions et tous nos sentimens.
-
- V. 7. Car même elle entre dans l'amour.
- Je le ferais bien voir: etc...
-
-L'auteur n'aurait pas eu grand peine dans l'époque où il vivait.
-L'amour, dans des moeurs simples, n'est composé que de lui-même, ne
-peut être payé que par lui, s'offense de ce qui n'est pas lui; mais
-dans des moeurs raffinées, c'est-à dire, corrompues, ce sentiment
-laisse entrer dans sa composition une foule d'accessoires qui lui sont
-étrangers. Rapports de position, convenances de société, calculs
-d'amour-propre, intérêt de vanité, et nombre d'autres combinaisons qui
-vont même jusqu'à le rendre ridicule. En France c'est, pour
-l'ordinaire, un amusement, un jeu de commerce qui ne ruine et
-n'enrichit personne.
-
- V. 21. Il avait du bon sens; le reste vient ensuite.
-
-C'est l'opinion de M. Guillaume dans l'Avocat Patelin. On lui dit:
-_Mais, M. Guillaume, savez-vous que vous gouverneriez très-bien un
-état? Tout comme un autre_, répond-il.
-
- V. 33. Je crois voir cet aveugle, etc...
-
-Ce récit de l'histoire du serpent, formant une autre fable dans la
-fable, me paraît déplacé. Outre qu'il rentre dans l'Apologue du
-serpent et du villageois au livre VI, il gâte un peu cette jolie
-pièce. Voulez-vous voir combien elle serait plus vive, plus rapide, et
-d'un plus grand effet! Essayez de supprimer l'épisode du serpent:
-supposez qu'après ces mots:
-
- V. 28. Ne produisent jamais que d'illustres malheurs.
-
-Supposez qu'en sautant 22 vers, La Fontaine eût dit:
-
- V. 51. Mille dégoûts viendront, dit le prophète ermite.[14]
- Il en vint en effet, l'ermite n'eut pas tort.
- Mainte peste de cour, etc....
-
- [14] Nous avons, contre l'usage, adopté le sentiment de
- l'académie pour l'orthographe de ce mot, appuyés aussi sur son
- origine, _eremus, désert_.
-
-Le reste comme il est. Il me semble que cette suspension ferait un
-très-bon effet, et donnerait à cette pièce une rapidité qui lui
-manque.
-
- V. 60. Louanges du désert et de la pauvreté.
-
-Etait-ce dans des lettres que le berger écrivait? Ce berger-visir
-était-il un sage qui eût écrit ses pensées dans un ouvrage? il me
-semble qu'il eût fallu éclaircir cela brièvement.
-
- V. 69. Et je pense aussi sa musette.
-
-Ce n'était pas un poète comme La Fontaine qui pouvait oublier de
-mettre une musette dans le coffre-fort du berger. Quelle grâce dans ce
-petit mot, _je pense_!
-
- V. 70. Doux trésors! se dit-il, chers gages...
-
-Voilà encore un de ces morceaux où il semble que le coeur de La
-Fontaine prenne plaisir à s'épancher. La naïveté de son caractère, la
-simplicité de son âme, son goût pour la retraite le mettent vite à la
-place de ceux qui forment des voeux pour le séjour de la campagne,
-pour la médiocrité, pour la solitude. Nous en avons déjà vu plusieurs
-exemples, et heureusement nous en retrouverons encore.
-
-FABLE XI.
-
- V. 1. Tircis, qui pour la seule Annette.
-
-La chanson du berger est fort jolie; mais on est un peu scandalisé de
-la morale de la pièce et du conseil que l'auteur donne aux rois. La
-Fontaine, apôtre du despotisme! La Fontaine, blâmer les voies de la
-douceur et de la persuasion! cela paraît plus extraordinaire et plus
-contre la nature, que le loup rempli d'humanité, dont il nous a parlé
-quatre ou cinq fables plus haut.
-
-FABLE XII.
-
- V. 1. Deux perroquets, l'un père et l'autre fils...
-
-Ces quatre premiers vers sont joliment tournés, et sembleraient
-annoncer un meilleur apologue. Celui-ci est très-médiocre. Ce
-perroquet qui crève les yeux au fils du roi; ce roi qui va pérorer le
-perroquet perché sur le haut d'un pin; cela n'est pas d'un goût bien
-exquis.
-
-Les deux derniers vers de la pièce sont agréables et ont presque passé
-en proverbe; mais la vraie moralité de cette prétendue fable est que
-la confiance mutuelle une fois perdue, elle ne se recouvre pas. Voyez
-un conte de _Sénecé_, intitulé le Kaimak, qui se trouve dans tous les
-recueils.
-
-FABLE XIII.
-
- V. 1. Mère lionne, etc....
-
-J'aurais voulu que La Fontaine s'arrêtât après le douzième vers:
-
- N'avaient-ils ni père ni mère?
-
-Il me semble que cela donnait bien autrement à penser. Et en effet,
-toute la morale ne tend guère qu'à empêcher les malheureux de se
-plaindre: ce qui n'est pas d'une grande conséquence.
-
-Les deux derniers vers:
-
- Quiconque en pareil cas se voit haï des cieux,
- Qu'il considère Hécube, il rendra grâce aux dieux;
-
-sont excellens; mais la moralité qu'ils enseignent est énoncée d'une
-manière bien plus frappante dans une fable de Sadi, fameux poète
-persan; la voici:
-
-«Un pauvre entra dans une mosquée pour y faire sa prière: ses jambes
-et ses pieds étaient nus, tant sa misère était grande; et il s'en
-plaignait au ciel avec amertume. Ayant fini sa prière, il se retourne
-et voit un autre pauvre appuyé contre une colonne et assis sur son
-séant. Il apperçut que ce pauvre n'avait point de jambes. Le premier
-pauvre sortit de la mosquée, en rendant grâce aux dieux.»
-
-FABLE XIV.
-
- V. 4. J'en vois peu dans la fable, encor moins dans l'histoire.
-
-Ces quatre premiers vers sont très-jolis, mais n'obtiennent pas grâce
-pour le fond de cet Apologue, qui me paraît défectueux. Quel rapport y
-a-t-il entre Hercule ayant obtenu l'apothéose par des travaux utiles
-aux hommes (c'est ainsi du moins qu'il faut l'envisager dans
-l'Apologue), quel rapport, dis-je, entre ce dieu et un aventurier
-faisant une action folle, dangereuse, utile aux autres, ou qui ne
-peut-être utile qu'à lui-même? Quelle leçon peut-il résulter du succès
-de son audace absurde et imprudente? je ne connais pas de sujet de
-fable moins fait pour plaire à La Fontaine que celui-ci. J'ai
-déjà observé qu'il n'était point le poète de l'héroïsme, mais
-celui de la nature et de la raison; et la raison peut-elle être
-plus blessée qu'elle ne l'est, par l'entreprise de cet aventurier?
-
- V. 28. Auquel cas, où l'honneur d'une telle aventure?
-
-J'avoue que ce raisonnement du chevalier me paraît très-bon.
-
- V. 37. Il le prend, il l'emporte....
-
-L'auteur aurait bien dû nous dire comment.
-
- V. 45. Le proclamer monarque....
-
-Eh bien! la morale de cette fable est donc qu'il en faut croire le
-premier écriteau?
-
- V. 49. (Serait-ce bien une misère,
- Que d'être pape ou d'être roi?)
-
-Voilà pourtant La Fontaine qui trouve le secret de mêler un trait de
-son caractère, au récit d'une aventure qui y est le plus opposée.
-
- V. 53. Le sage quelquefois....
-
-Cela est vrai, mais dans tel ou tel cas qu'il aurait fallu spécifier,
-et non dans une aventure folle qui réussit à un fou.
-
-FABLE XV.
-
-Discours à M. le duc de la Rochefoucault.
-
-C'est toujours ce même duc de la Rochefoucault, auteur des Maximes,
-ce livre si cher aux esprits secs et aux âmes froides. L'auteur qui
-n'avait guère fréquenté que des courtisans, rapporte le motif de
-toutes nos actions à l'amour-propre; et il faut convenir qu'il
-dévoile, avec une sagacité infinie, les subterfuges de ce misérable
-amour-propre. Mais s'il y a un amour-propre petit, mesquin, ou si l'on
-veut méprisable, n'en est-il pas un autre noble, sensible et généreux?
-Pourquoi M. le duc de la Rochefoucault ne nous peint-il jamais que le
-premier? Est-ce faire connaître un palais, de n'en montrer que les
-portions consacrées aux usages les plus rebutans?
-
- V. 4. Le roi de ces gens-là....
-
-Les défauts des sujets ont servi à peindre leur roi, d'une manière
-dont on n'a point approché depuis La Fontaine. Il a eu bien raison de
-dire:
-
- Peut-être d'autres héros,
- M'auraient moins acquis de gloire.
-
- V. 8. J'entends les esprits corps....
-
-Nous voilà revenus a ne pas nous entendre.
-
- V. 13. Et que n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour.
-
-Voilà un de ces vers que La Fontaine seul a su faire. Il est vrai
-qu'il est un peu imité du Tasse ou de l'Arioste, je ne me souviens
-plus lequel des deux.
-
- V. 21. S'égayaient, et de thym parfumaient leur banquet.
-
-Tout ce tableau est charmant, et le dernier vers plein de poésie.
-
- Ne reconnaît-on pas en cela les humains?
-
- V. 28. Dispersés par quelque orage.
-
-Tout le reste est de trop.
-
- V. 55. Quand des chiens étrangers....
-
-Il y a trop peu de liaison entre cette idée et la précédente.
-
- V. 49. Le moins de gens qu'on peut à l'entour du gâteau.
-
-Cette attention de l'amour propre à écarter tous les concurrens,
-méritait les frais d'un Apologue particulier.
-
- V. 57. Vous qui m'avez donné....
-
-Il est aisé de reconnaître l'auteur des Maximes dans la comparaison du
-gâteau; mais il aurait dû dire à La Fontaine qu'il n'en avait pas tiré
-le meilleur parti possible. Toute cette période, qui contient l'éloge
-de M. de la Rochefoucault, me paraît longue et pesante.
-
-FABLE XVI.
-
- V. 1. Quatre chercheurs, etc....
-
-La moralité qui résulte de cet Apologue est incontestable, mais elle a
-bien peu d'application dans nos moeurs.
-
- V. 31. Comme si devers l'Inde...
-
-Cette vanité n'est point inconnue dans l'Inde. Seulement elle y prend
-des formes différentes de celles qu'elle peut avoir en Europe. La
-Fontaine ne savait pas à quels excès horribles et dégradans la classe
-des Naïres s'est souvent portée contre les autres classes.
-
-
-LIVRE ONZIÈME.
-
-FABLE I.
-
- V. 1. Sultan léopard autrefois.
-
-C'est ici le lieu de développer une partie des idées que je n'ai fait
-qu'effleurer, à l'occasion de la fable du _chien qui porte au col le
-dîner de son maître_, et de celle de _l'hirondelle et de l'araignée_.
-
-C'est certainement une idée très-ingénieuse d'avoir trouvé et saisi,
-dans le naturel et les habitudes des animaux, des rapports avec nos
-moeurs, pour en faire ou la peinture ou la satire: mais cette idée
-heureuse n'est pas exempte d'inconvéniens, comme je l'ai déjà insinué.
-Cela vient de ce que le rapport de l'animal à l'homme est trop
-incomplet; et cette ressemblance imparfaite peut introduire de grandes
-erreurs dans la morale. Dans cette fable-ci, par exemple, il est clair
-que le renard a raison et est un très-bon ministre. Il est clair que
-sultan léopard devait étrangler le lionceau, non-seulement comme
-léopard d'Apologue, c'est-à dire qui raisonne; mais il le devait même
-comme sultan, vu que sa majesté léoparde se devait tout entière au
-bonheur de ses peuples. C'est ce qui fut démontré peu de temps après.
-Que conclure de-là? S'ensuit-il que, parmi les hommes, un monarque,
-orphelin, héritier d'un grand empire, doive être étranglé par un roi
-voisin, sous prétexte que cet orphelin, devenu majeur, sera peut-être
-un conquérant redoutable? Machiavel dirait que oui; la politique
-vulgaire balancerait peut-être; mais la morale affirmerait que non.
-D'où vient cette différence entre sa majesté léoparde et cette autre
-majesté? C'est que la première se trouve dans une nécessité physique,
-instante, évidente et incontestable d'étrangler l'orphelin pour
-l'intérêt de sa propre sûreté: nécessité qui ne saurait avoir lieu
-pour l'autre monarque. C'est la mesure de cette nécessité, de l'effort
-qu'on fait pour s'y soustraire, de la douleur qu'on éprouve en s'y
-soumettant, qui devient la mesure du caractère moral de l'homme, qui,
-plutôt que de s'y soumettre, consent à s'immoler lui-même (en
-n'immolant toutefois que lui-même et non ceux dont le sort lui est
-confié), et s'élève par-là au plus haut degré de vertu auquel
-l'humanité puisse atteindre. On sent, d'après ces réflexions, combien
-il serait aisé d'abuser de l'Apologue de La Fontaine. On sent combien
-les méchans sont embarrassans pour la morale des bons. Ils nuisent à
-la société, non-seulement en leur qualité de méchans, mais en
-empêchant les bons d'être aussi bons qu'ils le souhaiteraient, en
-forçant ceux-ci de mêler à leur bonté une prudence qui en gêne et qui
-en restreint l'usage; et c'est ce qui a fait enfin qu'un recueil
-d'apologues doit presqu'autant contenir de leçons de sagesse que de
-préceptes de morale.
-
- Proposez-vous d'avoir le lion pour ami,
- Si vous voulez le laisser croître.
-
-Ces deux derniers vers sont presque devenus proverbes. Il y en a deux
-autres, dans le cours de cet Apologue, que j'ai vu citer et appliquer
-à un très-méchant homme, qui était destiné à avoir de grands moyens de
-servir et de nuire, et qui avait au moins le mérite d'être attaché à
-ses amis. Voici ces deux vers:
-
- Ce sera le meilleur lion,
- Pour ses amis, qui soit sur terre.
-
-Mais les trois alliés du lion qui ne lui coûtent rien, _son courage_,
-_sa force_, avec _sa vigilance_, est une tournure d'un goût noble et
-grand, et presque oratoire. Aussi cela se dit-il dans le conseil du
-roi.
-
-FABLE II.
-
- V. 1. Jupiter eut un fils, qui
- . . . . . . . . . . . . . . . .
- Avait l'âme toute divine.
-
-Vraiment, c'est l'effet à côté de la cause; rien n'est plus simple.
-Cela doit bien faciliter l'éducation des princes; je suis même étonné
-que cette réflexion ne l'ait pas fait supprimer entièrement.
-
- V. 4. L'enfance n'aime rien.
-
-Cela n'est pas d'une vérité assez exacte et assez générale pour être
-mis en maxime. D'ailleurs, pourquoi le dire à un jeune prince?
-pourquoi lui donner cette mauvaise opinion des enfans de son âge?
-Est-ce pour qu'il se regarde comme un être à part, comme un dieu, et
-le tout parce qu'il aime son père, sa mère et sa gouvernante?
-
- V. 16. ... Et d'autres dons des cieux,
- Que les enfans des autres dieux.
-
-La Fontaine l'a déjà dit, à peu-près douze ou treize vers plus haut;
-mais les belles choses ne sauraient être trop répétées. Par malheur,
-il y a ici un petit inconvénient: c'est qu'il est inutile ou même
-absurde de parler de morale aux princes, tant qu'on leur dira de ces
-choses-là.
-
- V. 20. Tant il le fit parfaitement.
-
-Ceci doit faire allusion à quelque petite pièce de société,
-représentée devant le roi dans son intérieur, où M. le duc du Maine
-avait sans doute bien joué le rôle d'amoureux.
-
- V. 29. Il faut qu'il sache tout, etc....
-
-Voila une étrange idée. La Fontaine oublie qu'il s'en est moqué,
-lui-même, dans sa fable du chien qui veut boire la rivière.
-
- Si j'apprenais l'hébreu, les sciences, l'histoire!
- Tout cela c'est la mer à boire.
-
-D'ailleurs, un prince est moins obligé qu'un autre homme, de savoir
-tout. Quand il connaît ses devoirs aussi bien que la plupart des
-princes connaissent leurs droits, quand il sait ne parler que de ce
-qu'il entend, quand on a formé sa raison, quand on lui a enseigné
-l'art d'apprécier les hommes et les choses, son éducation est
-très-bonne et très-avancée.
-
- V. 30. Eut à peine achevé que chacun applaudit.
-
-C'est de quoi personne n'est en peine.
-
- V. 32. Je veux, dit le dieu de la guerre...
-
-Cette idée de représenter tous les dieux, ou tous les génies, ou
-toutes les fées qui se réunissent pour doter un prince de toutes les
-qualités possibles, est une vieille flatterie, déjà usée dès le temps
-de La Fontaine. Quant à M. le duc du Maine, il est fâcheux que
-l'assemblée des dieux ait oublié à son égard un article bien
-important; c'était de lui donner un peu de caractère; cette qualité
-lui eût épargné bien des dégoûts. C'était d'ailleurs un prince
-très-instruit en littérature d'agrément. Il s'amusait à traduire en
-français l'Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac, pendant la dernière
-année du règne de Louis XIV. Madame la duchesse du Maine, occupée
-d'idées plus ambitieuses, lui disait: Vous apprendrez au premier
-moment que M. le duc d'Orléans est le maître du royaume, et vous de
-l'académie française.
-
-FABLE III.
-
- V. 20. Il choisit une nuit libérale en pavots:
-
-Il n'a été donné qu'à La Fontaine de jeter, au milieu d'un récit
-très-simple, des traits de poésie aussi nobles et aussi heureux.
-
- V. 31. Peu s'en fallut que le soleil...
-
-Il ne restait plus à prendre que le ton de la tragédie; et voilà La
-Fontaine qui le prend très-plaisamment, à l'occasion du désastre d'un
-poulailler.
-
- V. 37. Tel encor autour de sa tente...
-
-La première comparaison suffisait pour produire l'effet de variété que
-cherchait l'auteur; ou bien il pouvait préférer la seconde pour
-conserver le vers.
-
- V. 43. Le renard, autre Ajax, etc....
-
-Le discours du chien est excellent; et la raison pour laquelle on le
-trouve mauvais, peint assez la société.
-
- V. 61. (Et je ne t'ai jamais envié cet honneur.)
-
-N'est-il pas plaisant de voir toujours La Fontaine oublier son
-mariage, sa femme et son fils? On sait que M. le président de Harlay
-s'était chargé de cet enfant, qu'on fit rencontrer le père et le fils
-quand ce dernier eut vingt-cinq ans, que La Fontaine lui trouva de
-l'esprit, et apprenant que c'était son fils, avait dit naïvement: ah!
-j'en suis bien aise.
-
- V. Couche-toi le dernier, etc...
-
-La moralité de cette fable entre dans celle de _l'oeil du maître_,
-livre IV, fable 21.
-
-FABLE IV.
-
- V. 1. Jadis certain Mogol, etc....
-
-Ce que La Fontaine appelle ici une fable, est un trait de la
-bibliothèque orientale qu'il a mis en vers très-heureusement.
-
- V. 8. Minos en ces deux morts, etc.
-
-Le costume est ici mal observé; Minos est le juge des enfers dans la
-Mythologie grecque, mais ne l'est point dans la religion du Mogol, qui
-est le mahométisme.
-
-Tout ce que l'auteur ajoute aux mots de l'interprète, comme il dit,
-est excellent. C'est La Fontaine dans son caractère et dans la
-perfection de son talent. Quel vers que celui-ci!
-
- V. 83. Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
-
-Voilà bien le solitaire, insouciant et dormeur.
-
-Cette charmante tirade n'est gâtée que par
-
- V. 29. ... Ces clartés errantes,
- Par qui sont nos destins et nos moeurs différentes.
-
-Pourquoi attribuer aux astres de l'influence sur nos moeurs et sur
-notre caractère? Pourquoi consacrer une absurdité qu'il a lui-même
-combattue? Ces variations montrent combien les idées de La Fontaine
-étaient, à certains égards, peu fixes et peu arrêtées.
-
-FABLE V.
-
- V. 1. Le lion, pour bien gouverner...
-
-La fable des deux ânes, qui fait le fonds de cette pièce, est
-très-ancienne. Elle est fort bien contée; mais pourquoi l'encadrer
-dans cette autre fable du lion et du singe? Les seuls vers très-bons
-de tout ce commencement, sont ceux-ci:
-
- V. 32. Qu'ici bas maint talent n'est que pure grimace,
- Cabale, et certain air de se faire valoir,
- Mieux su des ignorans que des gens de savoir.
-
-Le dernier vers surtout est admirable
-
- V. 53. Vous surpassez Lambert, etc...
-
-On peut appliquer ici ma remarque sur l'Amérique dans la fable de la
-tortue et des deux canards; il était bien de citer Philomène, mais un
-musicien contemporain détruit l'illusion du lecteur.
-
-FABLE VI.
-
- V. 1. Mais d'où vient qu'au renard, etc...
-
-Ce petit Prologue est assez peu piquant; pourquoi commencer par
-contredire Ésope sur un point où l'on finit par convenir qu'il a
-raison? Il était mieux d'entrer tout de suite en matière, et de dire:
-
- V. 10. Le renard un soir apperçut, etc.
-
- V. 33. ... Le dieu Faune l'a fait,
- La vache Io donna le lait:
-
-La Fontaine brille toujours dans cet usage plaisant et poétique qu'il
-fait de la Mythologie. Au reste, la morale de cet Apologue est
-à-peu-près la même que celle du renard et du bouc, livre III, fable 5.
-
-FABLE VII.
-
- V. 1. Il ne faut point juger des gens sur l'apparence.
-
-Il paraît singulier que La Fontaine réduise à un résultat si médiocre,
-le récit d'un fait aussi intéressant que celui qui est le sujet de cet
-Apologue. Il me semble que ce fait devait réveiller, dans l'esprit de
-l'auteur, des idées d'une toute autre importance. Un paysan grossier,
-sans instruction, à qui le sentiment des droits de l'homme, trop
-offensés par les tyrans, donne une éloquence naturelle et passionnée
-qui s'attire l'admiration de la capitale du monde et désarme le
-despotisme, un tel sujet devait conduire à un autre terme que la
-morale du souriceau.
-
- V. 7. ... Homme dont Marc-Aurèle....
-
-Je ne sais pourquoi il plaît à M. Coste, dans sa note, de gratifier
-Marc-Aurèle d'une figure à-peu-près semblable à celle d'Esope. Rien
-n'est plus faux. Les historiens remarquent seulement qu'il avait la
-figure ordinaire, et par conséquent peu digne de son rang, de son âme
-et de son génie; mais il était loin d'avoir un extérieur rebutant. Je
-ferai peu de remarques sur ce morceau, qui d'un bout à l'autre est un
-chef-d'oeuvre d'éloquence.
-
- V. 50. Et sauraient en user sans inhumanité.
-
-Ce dernier trait manque un peu de justesse. En effet, si les Germains
-avaient eu l'avidité et la violence de leurs tyrans, il est bien
-probable que les peuples de Germanie eussent été inhumains comme leurs
-oppresseurs. Avec de l'avidité et de la violence, on est bien près
-d'être un tyran. Le plus fort est fait.
-
-FABLE VIII.
-
- V. 1. Un octogénaire plantait.
-
-Cette fable n'a pas la perfection qu'on admire dans plusieurs autres,
-si on la considère comme apologue. On peut dire même que ce n'en est
-pas un, puisqu'un apologue doit offrir une action passée entre des
-animaux, qui rappelle aux hommes l'idée d'une vérité morale, revêtue
-du voile de l'allégorie. Ici la vérité se montre sans voile: c'est la
-chose même et non pas une narration allégorique.
-
-Mais si on considère cette fable simplement comme une pièce de vers,
-elle est charmante et aussi parfaite pour l'exécution, qu'aucun autre
-ouvrage sorti des mains de La Fontaine. Examinons-la en détail.
-
- V. 2. Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge!
-
-Ce vers est devenu proverbe; et on le cite souvent à l'occasion de
-ceux qui se sont mis dans le même cas. Le discours des jeunes gens est
-assez raisonnable, mais il y a un mot qui ne convient qu'à des
-étourdis, c'est celui du vers 4:
-
- Assurément il radotait.
-
-On verra pourquoi La Fontaine leur prête ce propos assez impertinent.
-
- V. 11. Quittez le long espoir et les vastes pensées.
-
-Quelle force de sens et quelle précision!
-
- V. 12. Tout cela ne convient qu'à nous.
-
-Mot important. Voilà le sentiment qui les fait parler. La réponse du
-vieillard est admirable et cause une sorte de surprise. Le lecteur
-trouvait, comme ces jeunes gens, que ce vieillard est assez peu sensé.
-Le premier mot de sa réplique annonce un sage:
-
- V. 13. Il ne convient pas à vous-mêmes...
-
-Cinq ou six vers après, on voit que c'est un sage très-agréable.
-
- V. 21. Mes arrière-neveux me devront cet ombrage:
- Hé bien, défendez-vous au sage
- De se donner des soins pour le plaisir d'autrui?
-
-La jouissance des autres est la sienne.
-
- V. 24. Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui:
-
-Quel mélange de sentiment et de véritable philosophie!
-
- V. 26. Je puis enfin compter l'aurore
- Plus d'une fois sur vos tombeaux.
-
-A la vérité, ce mot est un peu dur; mais il l'est beaucoup moins que
-le propos de ces jeunes gens: _Assurément il radotait_. J'avoue que je
-voudrais que le vieillard eût encore été plus doux et plus aimable,
-qu'il eût dit avec encore plus de bonté:
-
- Et même avec regret je puis compter l'aurore,
- Plus d'une fois sur vos tombeaux.
-
-Vient ensuite le récit très-rapide de la mort des trois jeunes gens;
-mais ce qui est parfait, ce qui ajoute à l'intérêt qu'on prend à ce
-vieillard et à la force de la leçon, ce sont les deux derniers vers:
-
- Et pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre
- Ce que je viens de raconter.
-
-Il les pleure, il s'occupe du soin d'honorer leur mémoire, il leur
-élève un cénotaphe: ce qui suppose un intérêt tendre, car enfin leurs
-corps étaient dispersés. Et La Fontaine! voyez comme il s'efface,
-comme il est oublié, comme il a disparu! Il n'est pour rien dans tout
-ceci. Il n'est point l'auteur de cette fable; l'honneur ne lui en est
-pas dû; il n'a fait que la copier d'après le marbre sur lequel le
-vieillard l'avait gravée. On dirait que La Fontaine, déjà vieux et
-attendri par le rapport qu'il a lui-même avec le vieillard de sa
-fable, se plaise à le rendre intéressant, et à lui prêter le charme de
-la douce philosophie, et des sentimens affectueux avec lesquels
-lui-même se consolait de sa propre vieillesse.
-
-FABLE IX.
-
- V. 1. Il ne faut jamais dire aux gens:
-
-Il s'en faut bien que cet Apologue-ci approche du précédent. Ce n'est
-que le récit d'un fait singulier qui prouve l'intelligence des
-animaux. Aussi, La Fontaine cesse-t-il d'être cartésien, en dépit de
-madame de la Sablière.
-
- V. 34. Voyez que d'argumens il fit!
-
-La Fontaine, malgré la contrainte de la versification, développe la
-suite du raisonnement qu'a dû faire le hibou, avec autant d'exactitude
-et de précision que le ferait un philosophe écrivant en prose.
-
- V. 42. Quel autre art de penser Aristote et sa suite...
-
-M. Coste aurait dû nous dire simplement, dans sa note, qu'Aristote
-avait fait un livre intitulé: _la Logique_, et MM. de Port-Royal un
-ouvrage qui a pour titre: _l'Art de penser_. C'est à ce livre que La
-Fontaine fait allusion.
-
-
-ÉPILOGUE.
-
- Derniers vers .... Ce sont là des sujets,
- Vainqueurs du Temps et de la Parque.
-
-Les fables de La Fontaine seront bien aussi victorieuses du temps, et
-ne dureront pas moins que les plus beaux monumens consacrés à la
-gloire de Louis XIV. Molière au moins le pensait, quand il disait de
-La Fontaine à Boileau: «le bonhomme ira plus loin que nous tous». On
-aurait bien dû nous apprendre la réponse du satirique.
-
-
-LIVRE DOUZIÈME.
-
-Tout ce douzième livre est dédié à M. le duc de Bourgogne, alors âgé
-de huit ans. On avait ménagé la protection de ce prince à l'auteur des
-fables, déjà vieux, presque sans fortune et dénué d'appui. C'est,
-comme on l'a déjà observé, presque le seul grand homme de ce siècle,
-qui n'ait point eu part aux bienfaits de Louis XIV. L'inimitié de
-Colbert, le peu d'habileté de La Fontaine à faire sa cour, un talent
-peu fait pour être apprécié par le roi, de petites pièces qui
-paraissaient successivement, ne pouvaient avoir l'éclat d'un grand
-ouvrage, et semblaient manquer de cette importance qui frappait Louis
-XIV; des contes un peu libres, dont on avait le souvenir dans une cour
-qui commençait à devenir dévote: toutes ces circonstances s'étaient
-réunies contre La Fontaine, et l'avaient fait négliger. Il songeait à
-passer en Angleterre; il apprenait même la langue anglaise, lorsque
-les bienfaits de M. le duc de Bourgogne le retinrent en France, et
-sauvèrent à sa vieillesse les désagrémens de ce voyage.
-
-Il faut pardonner à un vieillard déjà accablé de peines et
-d'infirmités, le ton faible et le style languissant de cette épître
-dédicatoire; il faut même s'étonner de retrouver dans plusieurs des
-fables de ce douzième livre, une partie de son talent poétique, et,
-dans quelques-unes, des morceaux où ce talent brille de tout son
-éclat.
-
-FABLE I.
-
- V. 1. Prince, l'unique objet du soin des immortels...
-
-Pourquoi l'_unique_? La Fontaine fait mieux parler les animaux qu'il
-ne parle lui-même. Voyez, dans ce livre douzième, dédié à ce même duc
-de Bourgogne, la fable de l'_Eléphant_ et du _Singe de Jupiter_. Elle
-a pour objet d'établir que les petits et les grands sont égaux aux
-yeux des immortels. Je n'accuserai point ici La Fontaine d'une
-flatterie malheureusement autorisée par trop d'exemples. J'observerai
-seulement que, tant que les écrivains, soit en vers, soit en prose,
-mettront, dans leurs dédicaces, des idées ou des sentimens contraires
-à la morale énoncée dans leurs livres, les princes croiront toujours
-que la dédicace a raison et que le livre a tort; que, dans l'une,
-l'auteur parle sérieusement, comme il convient; et dans l'autre, qu'il
-se joue de son esprit et de son imagination; enfin qu'il faut lui
-pardonner sa morale, qui n'est qu'une fantaisie de poète, un jeu
-d'auteur.
-
- V. 10. Il ne tient pas à lui...
-
-M. le dauphin, qu'on appelait monseigneur, père du duc de Bourgogne,
-commandait l'armée d'Allemagne, et avait, sous ses ordres, et pour
-conseil, MM. les maréchaux de Duras, de Boufflers et d'Humières.
-
- V. 16. Peut-être elle serait aujourd'hui téméraire.
-
-Ne dirait-on pas que le dauphin avait le choix d'avancer ou de
-n'avancer pas? Il n'avançait point, parce qu'il ne le pouvait, parce
-qu'il s'élevait souvent des sujets de division entre les trois
-maréchaux.
-
- V. 17.... Aussi bien les ris et les amours.
-
-On ne voit pas trop ce que les ris et les amours ont à faire dans une
-pièce de vers adressée à un prince de huit ans, élevé par le duc de
-Beauvilliers et par M. de Fénélon.
-
-_Ces sortes de dieux_, et _la raison_ qui tient _le haut bout_ est
-d'un style très-négligé.
-
- V. 27. Les compagnons d'Ulysse....
-
-Le sujet qu'a pris ici La Fontaine, est plutôt un cadre heureux et
-piquant, pour faire une satire de l'humanité, qu'un texte d'où il
-puisse sortir naturellement des vérités bien utiles: aussi l'auteur
-italien que La Fontaine imite dans cet Apologue, en a-t-il fait un
-usage purement satirique. La force du sujet a même obligé La Fontaine
-à suivre l'intention du premier auteur, jusqu'au dénouement, où il
-l'abandonne. Nous nous réservons à faire quelques observations sur ce
-dénouement.
-
- V. 40. ... _Exemplum ut talpa_:
-
-C'est une espèce de proverbe latin, _la taupe par exemple_: j'ignore
-l'origine de ce proverbe.
-
- V. 46. Prit un autre poison peu différent du sien.
-
-Quel bonheur dans le rapprochement de ces deux idées! et quelle grâce
-fine à la fois et naïve, pour justifier Circé qui parle la première!
-
- V. 47. Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'âme
-
- V. 52. Mais le voudront-ils bien? etc....
-
-Ceci prépare le refus des compagnons d'Ulysse. On voit que chacune de
-leurs réponses est une satire très-forte de l'homme en société; et
-l'auteur italien développe, d'une manière encore plus satirique, les
-raisons de leur refus.
-
- V. 104. Tous renonçaient au lot des belles actions.
-
-C'est ici que La Fontaine abandonne son auteur pour approprier la
-morale de ce conte à l'âge et à l'état du prince auquel il est
-adressé; mais l'auteur italien n'en use pas ainsi: il poursuit son
-projet; et quand Ulysse, pour amener ses gens à l'état d'hommes, leur
-parle de belles actions et de gloire, voici ce que l'un d'eux lui
-répond: «Vraiment nous voilà bien. N'est-ce pas lui qui est la cause
-de tous nos malheurs passés, de dix ans de travaux devant Troye, de
-dix autres années de souffrances et d'alarmes sur les mers? N'est-ce
-pas ton amour de la gloire qui a fait de nous si long-temps des
-meurtriers mercenaires, couverts de cicatrices? Lequel valait le mieux
-pour toi d'être l'appui de ton vieux père qui se meurt de douleur, de
-ta femme qu'on cherche à séduire depuis vingt ans quoiqu'elle n'en
-vaille pas la peine, de ton fils que les princes voisins vont
-dépouiller, de gouverner tes sujets avec sagesse, de nous rendre
-heureux en nous laissant pratiquer sous nos cabanes des vertus que tu
-aurais pratiquées dans ton palais? Lequel valait mieux de goûter tous
-ces avantages de la paix et de la vertu, ou de t'expatrier, toi et la
-plus grande partie de tes sujets, pour aller restituer une femme
-fausse et perfide à son imbécille époux, qui a la constance de la
-redemander pendant dix ans? Retire-toi et ne me parle plus de ta
-gloire, qui d'ailleurs n'est pas la mienne, mais que je déteste comme
-la source de toutes nos calamités.»
-
-Il me semble qu'il y a, dans cette réponse, des choses fort sensées et
-auxquelles il n'est pas facile de répondre. Je suis bien loin de
-blâmer La Fontaine du parti qu'il a pris; mais il est curieux
-d'observer que ce que dit le compagnon d'Ulysse, sur les guerres, sur
-les conquêtes, sur la gloire, etc., offre le même fond d'idées que
-Fénélon développa depuis dans le Télémaque: ce sont les principes dont
-il fit la base de l'éducation du duc de Bourgogne. Si ces principes,
-connus ensuite de Louis XIV, plus de quinze ans après, occasionnèrent
-la disgrâce de Fénélon, on peut juger de la manière dont La Fontaine
-aurait été reçu, s'il se fût avisé d'imiter jusqu'au bout l'original
-italien.
-
-FABLE II.
-
-Cette fable est joliment contée; mais voilà, je crois, le seul éloge
-que l'on puisse lui donner.
-
- V. 33. J'en crois voir quelques traits, mais leur ombre m'abuse.
-
-Il ne faut pas voir quelques traits de la moralité d'un Apologue, il
-faut voir l'image toute entière. Dans la fable _des animaux_, dans
-celle de l'_alouette et de ses petits_, dans celle du _rat retiré du
-monde_, ce n'est pas une ombre douteuse et confuse que le lecteur
-entrevoit, c'est la chose même. L'auteur sait ce qu'il a voulu dire,
-et n'est pas obligé de s'en rapporter aux lumières d'un prince âgé de
-huit ans.
-
-FABLE III.
-
- V. 1. Un homme accumulait, etc.
-
-Fort jolie historiette, dont il n'y a pas non plus beaucoup de morale
-à extraire, sinon que l'avarice est un vice ridicule; et que, quand on
-a le malheur d'en être atteint, il faut bien fermer son coffre.
-
-FABLE IV.
-
- V. 1. Dès que les chèvres ont brouté.
-
-L'auteur emploie ici deux vers à insister sur cet instinct des
-chèvres, de grimper et de chercher les endroits périlleux. Il en a une
-bonne raison: c'est qu'il fallait inculquer au lecteur cette propriété
-des chèvres qui fait le fondement de sa fable.
-
- V. 11. Toutes deux ayant pattes blanches.
-
-C'est que ce sont deux chèvres de grande distinction, de grandes
-dames, comme on le verra plus bas. Aussi quittent-elles les bas prés
-pour ne point se gâter les pattes.
-
- V. 13. ... Pour quelque bon hazard.
-
-Pour quelque plante, quelque arbuste appétissant. Cela pourrait être
-mieux exprimé.
-
- V. 16. Sur ce pont:
-
-Ce vers inégal de trois syllabes fait ici un effet très-heureux. La
-Fontaine aurait dû ne pas prodiguer ces hardiesses, et les réserver
-pour les occasions où elles sont pittoresques comme ici.
-
- V. 18.... Ces Amazones.
-
-Nous sommes accoutumés à ce jeu brillant et facile de l'imagination de
-La Fontaine, à qui le plus léger rapport suffit pour rapprocher les
-grandes choses et les petites. La comparaison de ces deux chèvres avec
-Louis-le-Grand et Philippe IV, et sur-tout la généalogie des deux
-chèvres, rendent la fin de cette fable un des plus jolis morceaux de
-La Fontaine.
-
-FABLE V.
-
- V. 11. A présent je suis maigre, etc....
-
-Ceci rentre dans la moralité de _carpillon frétin_ et du _chien
-maigre_.
-
- V. 17. Chat et vieux, pardonner!...
-
-Cela est plaisant: mais il ne fallait pas revenir sur cette idée à la
-fin de la fable. Cette maxime, que la vieillesse est impitoyable,
-n'est pas appliquée ici avec assez de justesse. Si le chat ne pardonne
-pas à la souris, ce n'est pas en qualité de _vieux_, c'est en qualité
-de _chat_. De plus, ces vérités qui ont besoin d'explication, de
-restriction, ne doivent-elles pas être réservées pour un âge plus
-avancé que celui du duc de Bourgogne? Pourquoi mettre dans l'esprit
-d'un enfant que son grand-père, et peut-être son père, sont
-impitoyables. Je dis son père, car les enfans trouvent tout le monde
-vieux. Si Louis XIV lut cette fable, dut-il être bien aise que son
-petit-fils le crût homme dur et impitoyable?
-
-FABLE VI.
-
- V. 2. Incontinent maint camarade.
-
-Cette fable rentre absolument dans la morale du _Jardinier et son
-Seigneur_, (livre IV, fable 4) et dans celle de _l'Écolier, le Pédant
-et le Maître d'un jardin_ (livre IX, fable 5); mais elle est fort
-au-dessus des deux autres.
-
-FABLE VII.
-
- V. 1. Le buisson, le canard et la chauve-souris.
-
-Voilà une association dont l'idée blesse le bon sens. Nul rapport, nul
-besoin réel entre les êtres qu'elle rassemble; et l'esprit la rejette
-comme absurde. Comment un buisson peut-il voyager? Quel besoin a-t-il
-de faire fortune, lui et ces deux animaux? De ce fond défectueux, il
-ne peut naître que des détails non moins ridicules: tel est celui-ci,
-
- V. 21. Prêt à porter le bonnet verd.
-
-On sait que c'était le symbole des banqueroutiers. La Fontaine baisse
-beaucoup.
-
-FABLE VIII.
-
- V. 10. Autrefois un logis plein de chiens et de chats...
-
-C'est ici que cette vieillesse se montre encore davantage. Quel sens
-peut-on tirer de cette fable? quelle était l'idée de La Fontaine? On
-est fâché de dire que c'est une espèce de radotage. Quel rapport y
-a-t-il entre une querelle de chiens et de chats, et le combat des
-élémens, dont il résulte une harmonie qu'on ne peut concevoir, et dont
-le fabuliste ne parle pas?
-
-FABLE IX.
-
- V. 29. Le renard dit au loup, etc.
-
-Voici une fable plus heureuse que les trois précédentes. La Fontaine a
-déjà établi plusieurs fois qu'on revient toujours à son caractère;
-mais de toutes les fables où il a cherché à établir cette vérité,
-celle-ci est sans contredit la meilleure: aussi y avons-nous souvent
-renvoyé le lecteur. La manière dont le renard répète sa leçon, la
-comparaison de Patrocle revêtu des armes d'Achille, sont des détails
-très-agréables, et du ton auquel La Fontaine nous a accoutumés.
-
-FABLE X.
-
- V. 7. Mon sujet est petit, cet accessoire est grand.
-
-_Si grand_, qu'il l'est peut-être trop; _si grand_, qu'il mériterait
-l'honneur d'un Apologue particulier. Cet accessoire est trop étranger
-à l'idée d'éducation qui est ici la principale
-
- V. 11. N'est d'abord qu'un secret, puis devient des conquêtes.
-
-Ce vers, dont le tour est très-hardi, est fort beau pour exprimer la
-rapidité avec laquelle Louis XIV fit plusieurs conquêtes, celle de la
-Franche-Comté, par exemple; le secret du roi avait été impénétrable
-jusqu'au moment où l'on se mit en campagne.
-
- V. 19. ... Ne peux-tu marcher droit?
-
-Cette idée, qui fait le fonds de la fable, ne me paraît pas heureuse.
-Ce ne doit point être un défaut, aux yeux de l'écrevisse, de marcher
-comme elle fait. Elle ne saurait en faire un reproche à sa fille. Sa
-fille et elle marchent comme elles doivent marcher, par un effet des
-lois de la nature. C'est un faux rapport que celui qui a été saisi
-entre les deux écrevisses, et celui d'une mère vicieuse que sa fille
-imite. Cet Apologue, pour être d'Ésope, ne m'en paraît pas meilleur.
-Il a réussi, parce que cette image offre, en résultat, une très-bonne
-leçon.
-
- V. 27 .... Quant à tourner le dos
- A son but, j'y reviens...
-
-Il ne fallait pas y revenir. J'en ai dit la raison plus haut.
-
-FABLE XI.
-
- V. 6. ... Mais l'aigle ayant fort bien dîné...
-
-L'auteur explique pourquoi l'aigle ne mangea pas la pie.
-
-La raison que donne l'aigle du besoin qu'elle a d'être désennuyée, est
-très-plaisante; et l'exemple de Jupiter est choisi merveilleusement.
-
- V. 25. Ce n'est pas ce qu'on croit, que d'entrer chez les dieux.
-
-Vers excellent; mais je n'aime point l'habit de deux paroisses.
-
-FABLE XII.
-
-Le prince à qui cette fable est dédiée, était le prince Louis de
-Conti, neveu du Grand Condé, et fils de celui qui joua un si grand
-rôle dans la guerre de la fronde. C'était un des grands protecteurs de
-La Fontaine, ainsi que le prince de la Roche-sur-Yon son frère, qui
-eut depuis le nom de prince de Conti. Ce dernier se rendit célèbre,
-par la valeur et les talens qu'il montra dans les journées de Fleurus
-et de Nervinde. C'est lui qui fut élu roi de Pologne en 1697, et qui
-mourut en 1709, sans avoir pu prendre possession de cette couronne.
-
- V. 4. Non les douceurs de la vengeance.
-
-Ceci est d'une meilleure morale que les deux vers qui se trouvent dans
-la fable 12 du livre X.
-
- ... Je sais que la vengeance
- Est un morceau de roi, car vous vivez en dieux.
-
-J'ai négligé alors d'y mettre un correctif, pour éviter la longueur;
-mais voilà La Fontaine qui met ce correctif lui-même. Il vaut mieux
-l'entendre que moi.
-
- V. 11.... En cet âge où nous sommes.
-
-C'est un malheur de notre poésie, que, dès qu'on voit le mot hommes à
-la fin d'un vers, on puisse être sûr de voir arriver à la fin de
-l'autre vers, _où nous sommes_, ou bien _tous tant que nous sommes_.
-L'habileté de l'écrivain consiste à sauver cette misère de la langue,
-par le naturel et l'exactitude de la phrase où ces mots sont employés.
-
- V. 12. L'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas.
-
-C'est un fort bon vers, quoique l'idée en soit assez commune.
-
- V. 13. Un siècle de séjour ici doit vous suffire.
-
-Ce pronostic fut malheureusement bien démenti, puisque ce jeune prince
-mourut en 1685, deux ou trois ans peut-être après cette pièce.
-
- V. 25. Et la princesse, etc....
-
-C'était elle qui, avant d'être mariée, s'appelait mademoiselle de
-Blois. Elle était fille du roi et de madame la duchesse de la Valière.
-Elle ne mourut qu'en 1739. Il y eut aussi une autre mademoiselle de
-Blois, fille de Louis XIV et de madame de Montespan. Cette dernière
-fut mariée au duc d'Orléans régent, et ne mourut qu'en 1749.
-
- V. 27. Des qualités qui n'ont qu'en vous, etc....
-
-Tous ces éloges directs ne me paraissent ni ingénieux ni dignes de La
-Fontaine: et _ce qui sait se faire estimer_ joint _à ce qui sait se
-faire aimer_, tout cela me paraît d'un ton trivial et bourgeois.
-
- V. 33. Il ne m'appartient pas d'étaler votre joie,
-
-Manque un peu trop de délicatesse; et c'est une transition bien lourde
-que celle-ci.
-
- V. 34. Je me tais donc et vais rimer
- Ce que fit un oiseau de proie.
-
-Cela me rappelle une transition aussi brusque, mais plus plaisante de
-Scarron, je crois. La voici: _Des aventures de ce jeune prince à
-l'histoire de ma vieille gouvernante, il n'y a pas loin, car nous y
-voilà_.
-
-Je ne ferai aucune note sur cette fable, qui me paraît au-dessous du
-médiocre, et où l'on ne retrouve La Fontaine que dans ces deux jolis
-vers:
-
- V. 71. ... Ils n'avaient appris à connaître
- Que les hôtes des bois; était-ce un si grand mal?
-
-FABLE XIII.
-
- V. 2. Renard fin, subtil et matois.
-
-La note de Coste indique une application assez juste de cet Apologue.
-Mais alors, pourquoi prendre le renard, le plus fin des animaux? Il me
-semble que c'est mal choisir le représentant du peuple, lequel n'est
-pas, à beaucoup près, si spirituel et si délié. C'est qu'il fallait de
-l'esprit pour faire la réponse que fait l'animal mangé des mouches; et
-sous ce rapport, le renard a paru mieux convenir.
-
-FABLE XIV.
-
- V. 7. Comment l'aveugle que voici.
-
-La Fontaine suppose que l'amour est là, et lui tient compagnie. Cela
-devrait être, quand on écrit une fable aussi charmante que celle-ci.
-
- V. 8. (C'est un dieu.).
-
-Cette parenthèse est pleine de grâces, et les deux vers suivans sont
-au-dessus de tout éloge.
-
- V. 9. Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien?
- J'en fais juge un amant, et ne décide rien.
-
-Est-ce un bien, est-ce un mal, que l'amour soit aveugle? Question
-embarrassante que La Fontaine ne laisse résoudre qu'au sentiment.
-
-Toute cette allégorie est parfaite d'un bout à l'autre: et quel
-dénouement! Est-ce un bien, est-ce un mal que la folie soit le guide
-de l'amour? C'est le cas de répéter le mot de La Fontaine:
-
- V. 10. J'en fais juge un amant, et ne décide rien.
-
-FABLE XV.
-
- V. 6. Que dans ce temple on aurait adorée.
-
-Il me semble que les six vers suivans ne disent pas grand chose:
-_Junon_ et le _maître des dieux_, qui seraient fiers de porter les
-_messages_ de la déesse Iris; cela n'ajoute pas beaucoup à l'idée
-qu'on avait de madame de la Sablière. Il faut, dans la louange, le ton
-de la vérité. C'est lui seul qui accrédite la louange, en même temps
-qu'il honore et celui qui la reçoit et celui qui la donne.
-
- V. 22. Son art de plaire et de n'y penser pas.
-
-Voilà un de ces vers qui font pardonner mille négligences, un de ces
-vers après lequel on n'a presque plus le courage de critiquer La
-Fontaine.
-
- V. 26. Même des dieux: ce que le monde adore
- Vient quelquefois parfumer ses autels.
-
-Sa société étoit en effet très-recherchée, et cela déplaisait à plus
-d'une princesse. Mademoiselle de Montpensier, qui ne la connaissait
-pas, qui même ne l'avait jamais vue, dit, dans ses Mémoires, que le
-marquis de Lafare et nombre d'autres passaient leur vie chez une
-petite bourgeoise, savante et précieuse, qu'on appelait madame de la
-Sablière.» Cela veut dire seulement, en style de princesse, que madame
-de la Sablière avait de l'esprit et de l'instruction, qu'elle voyait
-bonne compagnie à Paris, et n'avait pas l'honneur de vivre à la cour.
-
- V. 32. Car cet esprit qui, né du firmament.
-
-Ces quatre rimes masculines de suite sont aussi trop négligées. Et
-puis le firmament est presque un mot de théologie qui paraît ici
-déplacé.
-
- V. 38. Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour.
-
-Il ne fallait pas revenir là dessus, après avoir dit beaucoup mieux et
-sans apprêt:
-
- V. 30. Car ce coeur vif et tendre infiniment
- Pour ses amis, et non point autrement.
-
-Le reste me paraît faible.
-
-Je trouve aussi l'idée de la fable un peu bizarre, mais il y a des
-vers heureux. J'en remarquerai quelques-uns.
-
- V. 35. ... Douce société.
-
-A la bonne heure, quoique je la trouve un peu singulière.
-
- V. 56. Le choix d'une demeure aux humains inconnue.
-
-La Fontaine ne passe point pour misanthrope. C'est qu'il n'a point la
-mauvaise humeur attachée à ce défaut. Mais nous avons déjà vu
-plusieurs traits sanglans de satire contre l'humanité: et ce dernier
-montre assez ce qu'il pensait des hommes.
-
- V. 77. Car, à l'égard du coeur, il en faut mieux juger.
-
-C'est-là un trait charmant d'amitié, de ne pas croire à l'oubli, aux
-torts, au refroidissement de ses amis.
-
- V. 134. A qui donner le prix? au coeur, si l'on m'en croit.
-
-C'est donc La Fontaine qui aura ce prix: car on ne peut mieux prendre
-le ton du coeur qu'il ne le prend dans ce dernier morceau. Il rappelle
-en quelque sorte celui qui termine la fable _des deux amis_, celle
-_des deux pigeons_. Mais le sujet ne permettait pas une effusion de
-sentimens aussi touchante. Il y a, entre ce morceau et les deux que je
-cite, la même différence qui se trouve entre l'intérêt d'une société
-aimable et le charme d'une amitié parfaite.
-
-Il paraît que cette fable avait été laissée dans le porte-feuille de
-l'auteur, et qu'elle était faite depuis long-temps; car il y parle un
-peu d'amour: ce qui eût été ridicule à l'âge où il était, quand ce
-douzième livre parut. Au reste, peut-être n'y regardait-il pas de si
-près; peut-être croyait-il que, tant que l'âme éprouve des sentimens,
-elle peut les énoncer avec franchise. Il ne songeait point à une
-vérité triste qu'un autre poète a, depuis La Fontaine, exprimée dans
-un vers très-heureux; la voici:
-
- Quand on n'a que son coeur, il faut s'aller cacher.
-
-FABLE XVI.
-
- V. 5. L'homme enfin la prie humblement.
-
-Pourquoi cette prière si humble? Pourquoi l'homme n'arrachait-il pas
-une branche? Cela n'est pas motivé. D'ailleurs la morale de cet
-Apologue rentre dans celui du _cerf_ et de la _vigne_, qui est
-beaucoup meilleur (Livre V, fable 15).
-
-FABLE XVII.
-
- V. 1. Un renard jeune encore....
-
-Même défaut dans cet Apologue que dans le précédent. C'est presque la
-même chose que celui du _loup_ et du _cheval_ (livre V, fable 8). Il
-est vrai qu'il a une leçon de plus, celle de la vanité punie.
-
- V. 25. Le loup, par ce discours flatté,
- S'approcha. Mais sa vanité
- Lui coûta quatre dents, etc...
-
-L'avantage aussi que La Fontaine a trouvé en introduisant ici un
-acteur de plus qu'en l'autre, c'est de faire débiter la morale par le
-renard, au lieu que, dans l'autre fable, le loup se la débite à
-lui-même, malgré le mauvais état de sa mâchoire.
-
-FABLE XVIII.
-
- V. 3. Le perfide ayant fait tout le tour du rempart.
-
-Cette fable est jolie et bien contée; mais elle aura peu
-d'applications, tant qu'il sera vrai de dire qu'on ne guérit pas de la
-peur.
-
-FABLE XIX.
-
- V. 1. Il est un singe dans Paris....
-
-Comment est-il possible que La Fontaine ait fait une aussi mauvaise
-petite fable? Comment ses amis la lui ont-ils laissé mettre dans ce
-recueil? Un singe qui bat sa femme, qui va à la taverne, qui s'enivre:
-qu'est-ce que cela signifie? et quel rapport cela a-t-il avec les
-mauvais auteurs? Le froid imitateur, le plagiaire même d'un grand
-écrivain peut d'ailleurs n'être ni mauvais mari, ni mauvais père, ni
-ivrogne, etc., enfin ne faire nul tort à la société, que de l'excéder
-d'ennui.
-
-FABLE XX.
-
- V. 1. Un philosophe austère....
-
-Après une mauvaise petite pièce, en voici une excellente. Ce n'est
-point à la vérité un Apologue, mais une fort bonne leçon de morale, et
-plusieurs vers sont admirables; tels sont ceux-ci:
-
- V. 4. Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,
- Homme égalant les rois, homme approchant des dieux,
- Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille.
-
-Tel est encore le dernier:
-
- Ils font cesser de vivre ayant que l'on soit mort.
-
-Mais ce qui est au-dessus de tout, c'est ce trait de poésie vive et
-animée, qui suppose que des arbres coupés et, pour ainsi dire, mis à
-mort, vont revivre sur les bords du Styx.
-
- V. 17. Laissez agir la faux du temps:
- Ils iront assez-tôt border le noir rivage.
-
-Nul poète n'est plus hardi que La Fontaine; mais ses hardiesses sont
-si naturelles, que très-souvent on ne s'en aperçoit pas, ou du moins
-on ne voit pas à quel point ce sont des hardiesses. C'est ce qu'on
-peut dire aussi de Racine.
-
-FABLE XXI.
-
- V. 1. Autrefois l'éléphant et le rhinocéros...
-
-Nous retrouvons pourtant un véritable Apologue, c'est-à dire, une
-action d'où naît une vérité morale voilée dans le récit de cette
-action même.
-
-Cette fable est excellente, et on la croirait du bon temps de La
-Fontaine. La vanité de l'éléphant, le besoin qu'il a de parler voyant
-que Gille ne lui dit mot, l'air de satisfaction et d'importance qui
-déguise mal son amour-propre, le ton qu'il prend en parlant du combat
-qu'il va livrer et de sa capitale: tout cela est parfait. La réponse
-du singe ne l'est pas moins, et le dénouement du brin d'herbe à
-partager entre quelques fourmis, est digne du reste.
-
-FABLE XXII.
-
- V. 1. Certain Fou poursuivait....
-
-Joli petit conte, et bonne leçon pour qui peut en profiter; mais
-j'imagine que les occasions en sont rares.
-
-FABLE XXIII.
-
-_A madame Harvey._
-
-Madame Harvey était une dame anglaise qui avait beaucoup d'amitié pour
-La Fontaine, et même c'est elle principalement qui l'engageait à
-passer en Angleterre, après la mort de madame de la Sablière et de M.
-Hervard. C'était une femme de beaucoup d'esprit.
-
- V. 5. .... Et le don d'être amie,
-
-Expression bien heureuse que La Fontaine a inventée et rendue célèbre.
-
- V. 16. Ils étendent par-tout l'empire des sciences.
-
-Rien n'était plus vrai et plus exact. La société royale de Londres
-fondée sous Charles II, jetait les fondemens de la vraie physique
-établie sur les expériences et sur les faits.
-
- V. 19. Même les chiens de leur séjour.
-
-Voilà qui me paraît étrange; mais à toute force peut-être les chiens
-anglais sentent-ils mieux le renard que les nôtres. Ils le chassent
-plus souvent.
-
- V. 49. Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème.
-
-Nous avons vu dans la fable du chat et du renard:
-
- N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon.
-
-Il faut qu'un auteur évite ces contradictions formelles.
-
- V. 52. ... Est-il quelqu'un qui nie
- Que tout anglais...
-
-Quoi! tous les anglais ont de l'esprit! il n'y a point de sots chez
-eux! A quoi La Fontaine songeait-il en écrivant cela?
-
- V. 56. Je reviens à vous....
-
-Ce tour est froid. Il faut revenir à son ami sans y penser et sans l'y
-faire songer lui-même.
-
- V. 62. ... Des nations étranges.
-
-Il veut dire _étrangères_. Corneille se sert du même mot dans ce sens;
-mais ni Boileau, ni Racine ne se le sont permis. Toute cette fin me
-paraît dénuée de grâces, et le mot de Charles II à madame Harvey:
-
- V. 63. ... Qu'il aimait mieux un trait d'amour,
- Que quatre pages de louanges;
-
-Ce mot seul vaut mieux que tout ce que dit ici La Fontaine à cette
-dame et à madame de Mazarin.
-
-FABLE XXVII.
-
- V. 8. Et que j'ai le secret de rendre exquis et doux.
-
-Cela est très-vrai, témoin les quatre vers de cette pièce et ceux qui
-suivent.
-
- V. 15. Vous n'auriez en cela ni maître ni maîtresse,
- Sans celle dont sur vous l'éloge rejaillit.
-
- V. 17. Gardez d'environner ces roses
- De trop d'épines, etc....
-
-Mais, malgré la louange dont La Fontaine se gratifie, nous avons vu
-qu'il n'était pas si heureux dans l'éloge de M. le prince de Conti et
-de madame Harvey.
-
-Au reste, toute cette pièce est très-agréable; mais elle fait
-peut-être allusion à quelque petit secret de société qui la rendait
-plus piquante: par exemple, au peu de goût que mademoiselle de la
-Mésangère pouvait avoir pour le mariage, ou pour quelque prétendant
-appuyé par sa mère.
-
- V. _dernier_. Non plus qu'Ajax, Ulysse, et Didon son perfide.
-
-Deux silences cités comme sublimes, l'un dans l'Odyssée, l'autre dans
-l'Énéide.
-
-FABLE XXXII.
-
- V. 4. Tous chemins vont à Rome....
-
-C'est un vieux proverbe qui devient ici plaisant, appliqué à la
-canonisation.
-
- V. 8. S'offrit de les juger sans récompense aucune.
-
-Ce vers aurait pu donner l'idée de la petite comédie intitulée le
-Procureur arbitre, dont le héros se conduit de la même manière.
-
- V. 18. Les malades d'alors étant tels que les nôtres.
-
-Manière bien plaisante d'expliquer pourquoi les malades d'alors
-étaient insupportables. Le ton de satire appartient absolument à La
-Fontaine.
-
- V. 37. Il faut, dit l'autre ami, le prendre de soi-même.
-
-C'est-là un des meilleurs conseils que le sage pût donner; et je
-voudrais que La Fontaine eût composé un ou deux Apologues pour en
-faire sentir l'importance.
-
-Tout le discours du solitaire est parfait, et ceux qui aiment les vers
-le savent par coeur.
-
- V. 53. Ce n'est pas qu'un emploi....
-
-La Fontaine a senti l'objection prise du tort que l'on ferait à la
-société, si le goût de la retraite devenait trop général. Il nie que
-cela puisse arriver.
-
- V. 56. Ces secours, grâce à dieu, ne nous manqueront pas:
- Les honneurs et le gain, tout me le persuade.
-
-Et il revient de nouveau au plaisir de prêcher l'amour de la retraite:
-et quelle force de sens dans ces vers-ci:
-
- V. 60. Magistrats, princes et ministres,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Que le malheur abat, que le bonheur corrompt.
-
-Et sur-tout ce vers admirable qui suit:
-
- Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.
-
-On pourrait finir par un Apologue plus parfait, mais non par de
-meilleurs vers.
-
-CONCLUSION.
-
-Après cet examen, qu'il était aisé de rendre plus exact et plus
-sévère, il se présente naturellement quelques réflexions. On a pu être
-étonné de la multitude des fautes qui se trouvent dans un écrivain si
-justement célèbre. Je ne parle point de celles qui ne concernent
-point la langue, la versification, etc; je n'insiste que sur celles
-qui intéressent la morale, objet beaucoup plus important. On a
-pu remarquer quelques fables dont la morale est évidemment mauvaise;
-un plus grand nombre dont la morale est vague, indéterminée, sujette
-à discussion; enfin quelques autres qui sont entièrement
-contradictoires. On voit, par cet exemple, quelle attention il faut
-porter dans sa lecture, pour ne point admettre de fausses idées dans
-son esprit; et s'il s'en est glissé plusieurs dans un livre qui entre
-dans notre éducation, comme un des meilleurs qui aient jamais été
-faits, qu'on juge de celles que nous recevrons par un grand nombre de
-livres inférieurs à celui-ci. Que faire donc? Je l'ai déjà dit. Ne
-point lire légèrement, ne point être la dupe des grands noms, ni des
-écrivains les plus célèbres, former son jugement par l'habitude de
-réfléchir. Mais c'est recommencer son éducation. Il est vrai; et c'est
-ce qu'il faudra faire constamment, jusqu'à ce que l'éducation
-ordinaire soit devenue meilleure, réforme qui ne paraît pas prochaine.
-
-
-
-
-DISCOURS
-
-QUI A REMPORTÉ LE PRIX A L'ACADÉMIE DE MARSEILLE, EN 1767.
-
-_Combien le Génie des grands Écrivains influe sur l'esprit de leur
-siècle?_
-
- ...Si fortè virum quem
- Conspexere, silent.
-
- VIRG. _Æneid_.
-
-
-Il n'est point d'espèce dans l'univers, dont les deux extrêmes soient
-séparés par un aussi grand intervalle, que celui qu'a jeté la nature
-entre les deux extrémités de l'espèce humaine. Quelle distance immense
-entre un sauvage grossier qui peut à peine combiner deux ou trois
-idées, et un génie tel que Descartes et Newton! L'un semble encore
-toucher par quelques points à la classe des animaux, et ramper avec
-eux à la lueur d'un instinct stupide et borné; l'autre paraît avoir
-reçu dans son âme un rayon de la divinité même, et lire à sa clarté
-les mystères de la nature et de notre être. Ici, c'est un bloc informe
-et brut, retombant dans l'abîme tel qu'il en avait été tiré; là,
-s'élève une statue colossale qu'un Phidias a fait respirer et vivre.
-Par quel étonnant prodige l'homme diffère-t-il ainsi de l'homme?
-pourquoi la raison paraît-elle dans les uns un astre éclipsé, tandis
-que dans les autres il éclaire des mondes?
-
-Qui pourra nous révéler la nature de ces âmes privilégiées qui
-renferment elles seules les lumières de plusieurs générations, dont
-l'active pensée devance dans son vol la course des siècles et va
-saisir l'avenir dans le néant où il est encore; remonte à l'origine
-des sociétés, et semble avoir assisté à la création de l'univers, à la
-formation de l'homme, et à la naissance des gouvernemens? En lisant
-leurs pensées, je crois m'entretenir avec le premier des mortels; je
-crois l'entendre retraçant à ses nombreux enfants les objets de la
-nature dans la simplicité sublime où il les vit, où il les conçut, et
-avec le sentiment énergique et profond qu'il éprouva, lorsqu'éveillé
-du néant à la voix du créateur, il s'assit seul au milieu du monde.
-
-Le génie est un phénomène que l'éducation, le climat, ni le
-gouvernement ne peuvent expliquer. Est-ce à son siècle que l'immortel
-Bacon dut cette âme sublime dont le souffle puissant ralluma le
-flambeau presque éteint de la philosophie? Non: ce ne sont point des
-hommes qui forment les grands hommes. Ils n'appartiennent à aucune
-famille, à aucun siècle, à aucune nation; ils n'ont ni ancêtres, ni
-postérité. C'est Dieu qui, par pitié, les envoie tout formés sur la
-terre pour renouveller l'homme et sa raison dégénérée: semblables à
-ces astres qui descendent près de notre sphère après une longue
-révolution de siècles; qui, dérobant à la vue le point d'où ils sont
-partis, raniment, dit-on, la vigueur des mondes et rajeunissent la
-nature; mais, après que la nature s'est plu à s'épuiser pour former
-ces masses étonnantes de lumière, elle semble se reposer ensuite, et
-laisse tomber de sa main, sans autre dessein que la profusion, la
-multitude des hommes, comme une foule d'atomes intelligens, destinés à
-être agités, entraînés dans la sphère d'activité des autres. La grande
-portion du genre humain reste comme abandonnée, sous la main de ceux
-qui sauront s'en servir pour la gouverner; elle ne reçoit que la
-portion d'intelligence nécessaire pour obéir à ses maîtres.
-
-Deux forces souveraines commandent à l'espèce humaine, et règlent
-partout les destinées: le pouvoir et le génie. Assis sur un trône,
-tenant d'une main le livre des lois, et de l'autre le glaive de la
-force, le pouvoir préside aux grandes révolutions; il subjugue les
-hommes par les hommes; il maîtrise, par les forces qui lui sont
-confiées, les forces qui lui résistent. Il dispose de la forme
-extérieure des sociétés, qu'il varie à son gré. Les passions vulgaires
-environnent son trône et sont à ses ordres. Maître des biens et des
-personnes, il contient l'homme par ses besoins et par ses désirs; il
-l'enchaîne encore par l'horreur de sa destruction et par l'amour de
-sa tranquillité. Mais sa force n'a point de mesure fixe et constante:
-elle est asservie à mille hasards, à mille circonstances étrangères,
-qui peuvent ou la rendre immense ou la faire évanouir; après avoir
-surmonté les plus grands obstacles, elle se trouve quelquefois arrêtée
-par les plus petits; elle peut échouer contre une opinion, un préjugé,
-une mode. Le pouvoir peut employer tous les instrumens, tous les
-moyens actuellement existans; mais il n'en invente point de nouveaux
-et ne peut préparer l'avenir. Il rend au siècle suivant l'espèce telle
-qu'il l'a reçue du siècle précédent, sans l'avoir perfectionnée. Il
-est plus puissant pour l'avilir ou pour la détruire: encore
-commande-t-il en vain à qui ne veut plus obéir. Homme furieux,
-arrêtez; ses droits sont sacrés! Mais que deviennent-ils, dans le
-fait, au temps de ces révolutions fatales, où les peuples, las de
-tyrannie et d'oppression, reprennent dans ses mains leur force et leur
-volonté, tranchent leurs liens avec le fer, et redeviennent barbares,
-croyant se rendre libres?
-
-L'action du génie est plus lente, mais plus forte et plus sûre; le
-mouvement qu'il a une fois imprimé, ne meurt point avec lui; il tend
-vers l'avenir et s'accélère par l'espace même qu'il parcourt; il
-subjugue l'homme pour l'ennoblir; il dompte sa volonté par sa raison,
-par les plus nobles de ses passions et de ses facultés; comme Dieu, il
-jouit de l'étonnant privilége de régner sur elle sans gêner sa force
-et sans lui ôter le sentiment précieux de sa liberté.
-
-Comme son action n'a point de bornes dans sa durée, elle n'en a point
-dans la sphère de son étendue. Elément invisible, subtil, dont nul
-obstacle ne peut intercepter l'effet, il pénètre de l'homme à l'homme,
-comme l'aimant pénètre les corps; il parcourt extérieurement toute
-l'espèce humaine, et change sans violence la direction des volontés.
-La cause de ce changement est souvent ignorée du pilote qui conduit le
-vaisseau; mais elle est aperçue du philosophe qui l'observe.
-
-Et comment les esprits pourraient-ils résister à l'influence du génie?
-Nos sentimens, nos goûts, nos passions, nos vertus, nos vices même lui
-offrent autant de chaînes par lesquelles il nous saisit et nous
-entraîne à sa volonté. Ce penchant naturel et invincible pour tout ce
-qui est grand, extraordinaire et nouveau, nous appelle vers lui;
-l'ascendant nécessaire de l'esprit vaste sur l'esprit borné, de l'âme
-forte sur l'âme faible: tout nous entraîne sous ses lois.
-
-Cette souveraineté que l'homme de génie exerce sur la foule des
-hommes, n'est donc pas de notre institution: c'est une loi de la
-nature, aussi ancienne que la loi du plus fort, souvent plus puissante
-et toujours plus respectable. En vain l'amour-propre se révolte contre
-une supériorité qui l'humilie! nous naissons les sujets du grand
-homme; c'est dans nos coeurs qu'il prend les titres de sa puissance.
-
-Il ne manquait plus au génie qu'un art ingénieux qui pût conserver et
-transmettre à tous les âges ce dépôt de son autorité, réfléchir dans
-le même instant les rayons de sa lumière devant toutes les âmes qui
-existent avec lui, et marquer d'une couleur durable la trace immense
-de son vol vers la vérité. Cet art est né: et l'empire du génie sur
-les esprits est éternel.
-
-Quand on jette sur l'univers un coup d'oeil superficiel, on
-n'apperçoit d'abord que les conquérans, les rois et les ministres du
-pouvoir: mais si on laisse à la raison éblouie le temps de distinguer
-les objets; si l'on remonte, à travers le mouvement de l'espèce
-humaine, jusqu'aux ressorts qui en sont le principe; bientôt l'on
-conçoit que chaque siècle emprunte sa force et son caractère d'un
-petit nombre d'hommes qu'on peut appeler les maîtres du genre humain,
-et qui n'ont que le génie et la pensée pour le gouverner.
-
-Homère créa peut-être, ou du moins développa le génie des Grecs. Au
-nom de ce peuple, les idées de patrie, de gloire, de beaux-arts
-s'éveillent et se pressent en foule dans nos esprits. C'est Homère qui
-le fit naître parmi ses compatriotes; c'est lui qui, en célébrant
-leurs victoires sur les Troyens, traça pour des siècles une ligne de
-séparation entre la Grèce et l'Asie: l'une se crut destinée, dans
-l'ordre éternel des choses, à être pour jamais l'asile de la liberté
-et le temple de la victoire; tandis que l'autre gémirait tour à tour
-sous le joug de ses tyrans ou de ses vainqueurs. Le feu qui respire
-dans les peintures de ce grand poète, ralluma partout l'enthousiasme
-de la liberté, et éveilla le génie martial des Grecs. Telle est l'idée
-qu'en avait Lycurgue. Ce grand législateur retournant dans sa patrie,
-après avoir recueilli le dépôt précieux des lois de Crète et de
-l'Égypte, y transporta les ouvrages d'Homère. Il le crut capable
-d'élever l'âme des Spartiates, et digne de les préparer aux sacrifices
-pénibles et continuels que ses lois allaient leur imposer. Il lui
-commit, pour ainsi dire, le soin de former les moeurs, et l'associa en
-quelque sorte à la législation. Homère ébaucha, par le caractère
-d'Achille, l'idée de l'héroïsme qui fut le modèle d'Alexandre-le-Grand.
-Ce prince eut même le malheur de l'imiter jusque dans sa férocité: il
-fit traîner Bétis autour des murs de Damas, comme Achille traîne
-Hector autour des murs de Troye.
-
-Combien il importe aux écrivains d'avoir des notions justes de la
-vraie grandeur et du véritable courage! l'ambition d'imiter Alexandre
-fut l'âme des actions de César, comme il l'avoua involontairement par
-les larmes héroïques qu'il répandit aux pieds de sa statue. Ces deux
-grands hommes enflammèrent d'émulation Mahomet II et Charles XII.
-C'est l'âme du seul Homère qui enfanta cette suite de héros.
-Plusieurs savans l'ont regardé comme l'auteur de l'ancienne théologie.
-Admettre cette supposition, c'est étendre à tous les siècles
-l'ascendant qu'il prit sur le sien: nous ne pouvons plus faire un pas,
-sans que nos arts, nos allégories, nos plaisirs même ne nous montrent
-partout l'empreinte du génie d'Homère.
-
-C'est lui qui, en traçant les caractères des héros, prépara de loin
-l'art sublime qui les représente agissant sur la scène, nous donnant
-d'involontaires leçons, et portant au fond de notre coeur l'énergie de
-leurs sentimens. Ce grand art donne à l'homme de génie une influence
-immédiate et rapide sur son siècle! C'est au théâtre qu'il exerce
-l'empire le plus absolu; c'est là qu'il frappe à la fois sur tous les
-esprits d'une nation; c'est de là qu'il jette une foule d'idées
-nouvelles parmi un peuple. La vive peinture des passions fortes
-auxquelles ces idées sont associées, les met en fermentation et leur
-donne un nouveau degré d'activité. Avec quel avantage les tragiques
-grecs n'ont-ils pas employé ce ressort? ils faisaient adorer la
-liberté par l'expérience des sentimens qu'elle inspire; ils
-représentaient sans cesse les tyrans odieux; souvent des allusions
-secrètes et d'un effet infaillible avertissaient le peuple des piéges
-que lui tendaient des magistrats infidèles ou des orateurs
-mercenaires.
-
-Si le théâtre n'a plus parmi nous cette influence politique, son
-influence morale est peut-être encore plus forte et plus sûre. Qui
-doute que Corneille n'ait élevé les idées de sa nation? notre esprit
-se monte naturellement au niveau des grandes pensées qu'on lui
-présente. Qui n'a senti son âme s'agrandir à l'expression d'un beau
-sentiment, comme à la vue d'une mer vaste, d'un horizon immense, d'une
-montagne dont le sommet fuit dans les airs? On sait que Louis XIV,
-après avoir assisté à une représentation de _Cinna_, fut tellement
-frappé de la clémence d'Auguste, qu'il l'aurait imitée à l'égard du
-chevalier de Rohan, si l'intérêt de l'état n'eût pas exigé la punition
-du coupable. Le même monarque cessa de monter sur le théâtre, après
-avoir entendu les beaux vers où Narcisse, au nom des Romains, reproche
-à Néron de venir prodiguer sur la scène sa personne et sa voix. Et qui
-sait combien d'hommes inconnus ont pris dans cette école des moeurs le
-germe de plusieurs actions honnêtes et de leurs vertus ensevelies avec
-eux dans l'obscurité?
-
-Le théâtre comique n'en impose point par ce faste qui accompagne la
-tragédie; il ne bat point l'imagination par d'aussi grandes machines.
-Il n'enlève point l'âme hors d'elle-même; mais il s'y insinue, et la
-gouverne par une persuasion douce et pénétrante. Il l'épure et
-l'adoucit; il inspire le goût de la société en nous apprenant l'art
-d'intéresser nos semblables, ou du moins d'en être soufferts. Les
-fruits de la société sont doux; mais il faut souvent les cueillir sur
-un terrain couvert de ronces et d'épines, le poète comique arrache ou
-écarte ces ronces. C'est ce qu'a fait Molière parmi nous. Il a purgé
-le champ de la société des insectes incommodes qui l'infectaient. Que
-de services n'aurait-il pas rendus à la France, si la mort n'eût
-interrompu le cours de ses travaux? que de fausses notions, que
-d'opinions absurdes et populaires n'aurait-il pas détruites? de
-combien de préjugés épidémiques ne nous eût-il pas guéris? Il aurait
-corrigé les grands sans négliger le peuple. Le théâtre, chez une
-nation policée, doit ressembler à ces pharmacies complètes où, auprès
-d'une composition précieuse, destinée à l'usage des citoyens opulens,
-se trouvent ces spécifiques vulgaires que la générosité daigne
-consacrer aux maladies de l'indigence. Qu'il serait à souhaiter que
-les grands écrivains n'eussent jamais employé leurs talens qu'au
-profit de la société! Mais souvent, au lieu d'adoucir les moeurs, ils
-les ont affaiblies; et d'habiles tyrans ont fait servir quelquefois
-l'homme de génie à leurs desseins secrets, et l'ont rendu complice de
-leur tyrannie.
-
-L'univers se repose et se corrompt sous Auguste, qui ferme à la fois
-le temple de la guerre et celui de la liberté romaine. Caton, Cassius,
-Brutus ont expiré avec elle; mais leurs ombres erraient encore devant
-l'imagination des Romains. Il fallait étouffer les sentimens qui
-auraient pu reproduire les âmes républicaines. Le maître du monde
-sent qu'il ne l'est pas des esprits. Il s'adresse au génie, plus fort
-que lui; il appelle autour de son trône, encore mal affermi, les rois
-de l'éloquence, de la poésie et des arts; il les intéresse à sa
-gloire. Horace, Virgile, Ovide, Tibulle célèbrent les charmes de son
-empire. Bientôt les fiers Romains sont changés. Ils baisent leurs fers
-avec respect, et chantent les louanges de leur maître. Le goût du luxe
-et des plaisirs passe de leurs écrits dans les moeurs; et les champs,
-encore sanglans de la lutte terrible des tyrans et de la liberté, se
-couronnent de fleurs, s'embellissent de spectacles, de jeux et de
-fêtes. Quelle étonnante révolution! quelques années auparavant, mille
-Romains s'écriaient encore avec Caton: _Un tyran peut-il vivre tandis
-que je respire?_ Et je vois sous Auguste, le fils de Labéon appelé
-insensé pour avoir osé, dans le sénat, donner son suffrage à un ennemi
-de l'empereur! Et j'entends tous les Romains répéter d'après leur
-maître: _Qu'est-ce que cette couronne de laurier, qu'un amas de
-feuilles inutiles?_ eux qui, pour obtenir ces feuilles, avaient
-renversé Carthage et conquis l'univers! Ce fut ainsi que les grands
-écrivains du siècle d'Auguste amenèrent les Romains à traiter de folie
-le noble enthousiasme de la liberté. Plus près de nos jours et dans
-une île voisine, le génie n'a-t-il pas opéré une révolution non moins
-rapide et plus heureuse? Charles II, dont le trône touchait presque à
-l'échafaud de son père, vit sa nation perdre en un moment toute sa
-férocité. Les Waller, les Rochester, et quelques autres génies
-semblables adoucirent ces âmes cruelles qui, depuis trente années,
-s'étaient nourries de haine, de fanatisme et de carnage.
-
-Mais quel spectacle étrange me rappelle encore dans Rome, au milieu
-des tyrans qui la tourmentent! un Sénèque mêlant tranquillement son
-sang au sang de son épouse qui l'accompagne au tombeau; un Thraséas
-recevant au milieu de ses jardins l'arrêt de sa mort, du même visage
-dont il venait de s'en entretenir avec ses amis; et la fille de
-l'illustre Arrie implorant, de la tendresse de son époux, la liberté
-de le suivre. Mille Romains quittent la vie sans tristesse et sans
-joie, après un festin, une conversation, une lecture; il semble que
-les liens de l'âme et du corps soient usés pour eux, et que l'un et
-l'autre se séparent à leur gré sans douleur. Est-ce donc le siècle des
-Décius, et celui des Tibère et des Néron qui se confondent ensemble à
-mes yeux? ou Rome va-t-elle renaître encore? Non: Rome est foulée sous
-les pieds des tyrans. Que dis-je? ils voudraient anéantir la vertu
-avec la liberté; mais la vertu rit de leurs vaines fureurs. Quand elle
-ne peut plus habiter le siècle qu'ils ont souillé, le génie la reçoit
-dans ses écrits, et la rend à l'univers quand les monstres en ont
-disparu.
-
-Ce furent Sénèque, Lucain et d'autres écrivains imbus des dogmes de
-Zénon, qui répandirent cet esprit stoïque, dont l'inflexible raideur
-fit faire à la vertu ces efforts excessifs, la porta à se détruire
-pour se conserver, et lui fit passer les bornes de la nature, pour
-échapper aux tyrans qui franchissaient les bornes ordinaires de
-l'inhumanité. Les Romains, excédés du spectacle de leur lumière,
-appelèrent à leur secours le stoïcisme, cette philosophie de l'homme
-malheureux, qui leur ôtait le sentiment quand ils n'avaient plus que
-des maux à sentir, et qui leur apprenait à mépriser une vie qu'il
-fallait craindre de perdre à chaque instant, où qu'il fallait avilir.
-Pardonnons à Sénèque, à Lucain, d'avoir altéré la pureté du goût des
-Horace et des Virgile. Il ne furent pas comme eux, toujours occupés à
-vanter les faveurs d'Auguste: il leur fallait s'exhorter sans cesse à
-mourir. Si le goût doit se livrer avec réserve aux éclairs de leur
-génie, la force de leur âme, déposée dans leurs pensées, ennoblit et
-fortifie la nôtre. Les deux plus nobles emplois du génie, c'est
-d'encourager à la vertu par ses écrits, et de remettre dans la route
-de la vérité la raison humaine toujours prête à s'en écarter.
-
-Elle était plongée, depuis Aristote, dans un sommeil léthargique,
-voisin de la mort: il semblait que la pensée eût perdu son mouvement,
-et que l'entendement humain se fût arrêté. Une longue suite de siècles
-informes avait passé dans l'ombre de la nuit sans traits et sans
-couleurs. Nul génie n'avait paru pour les marquer de l'empreinte de
-son âme. Enfin la raison se réveille; elle saisit quelques lueurs
-éparses dans cette solitude immense. A leur clarté douteuse, elle
-n'embrasse que des fantômes: ne voyant autour d'elle aucun génie
-capable de la guider, elle court vers Aristote qu'elle découvre dans
-le lointain; mais il ne la retira de l'abîme de l'ignorance, que pour
-la replonger dans celui de l'erreur: elle s'y enfonce avec lui. Là,
-enchaînée à ses pieds, elle y contracte, comme un vil esclave, le
-caractère, la forme, et jusqu'aux attitudes de son aveugle maître:
-elle y perd cette audace salutaire et cette liberté d'intelligence qui
-voient toujours la vérité au-dessus du grand homme, et osent le
-quitter pour elle. Rien n'est si fécond que l'erreur: l'âme la produit
-sans culture. Déjà ses racines funestes se sont étendues de toutes
-parts; elles menacent d'étouffer la raison humaine; et, aux premiers
-efforts que le génie hasarde, la superstition accourt et l'épouvante.
-
-C'est ainsi que nous abusons de tout, même du génie des grands hommes.
-Aristote a parlé: et pendant deux mille ans la vérité n'ose le
-démentir. Dès que la célébrité d'un grand écrivain ou d'un philosophe
-hardi en impose à l'imagination, les esprits médiocres s'attroupent
-sous ses étendards, s'empressent d'adopter ses idées sans
-discernement, et croient s'associer à sa gloire. La paresse se repose
-bientôt sur la force de ses décrets, et achève de nous priver du seul
-remède qui nous reste: la réflexion est un état violent pour nous.
-Une sorte de sentiment confus de la brièveté de notre vie, qui nous
-presse d'agir et de jouir, nous fait regretter les instans que nous
-perdons à connaître avant de vouloir, à douter avant de choisir.
-L'incertitude devient un tourment, dont notre âme se délivre par une
-erreur, si elle ne le peut par une vérité. Cette liberté si noble de
-nos jugemens et de nos pensées, nous l'abandonnons honteusement au
-premier usurpateur, s'il ne se trouve quelque sage bienfaisant qui la
-réclame pour nous la rendre; et ce sage même peut-il obtenir de nous
-que nous en retenions dans nos mains le domaine précieux? Nous passons
-témérairement les bornes où sa sagesse avait voulu nous arrêter; son
-ambition était de régner sur des hommes libres, et nous le faisons
-despote malgré lui; le grand homme indigné de nous voir lui demander
-de nouveaux fers, après que sa main généreuse vient de briser les
-anciens, pourrait s'écrier avec plus d'humanité que Tibère: _O hommes
-nés pour la servitude!_
-
-Quel sera donc le génie bienfaisant qui brisera, qui soulèvera du
-moins cet amas de chaînes sous lequel l'homme restait accablé
-volontairement? Lève-toi; Descartes! c'est toi que l'Éternel a nommé
-pour opérer ce prodige; étends ton bras, saisis l'homme, et fuis avec
-lui vers la lumière; laisse cet être aveugle et ingrat se débattre
-dans tes mains comme dans celles d'un ennemi; souviens-toi qu'il est
-malheureux, et sois son libérateur: un jour viendra qu'il ira pleurer
-de reconnaissance sur ta tombe. Qui pourrait mesurer l'étendue de
-l'influence que Descartes a eue sur l'esprit humain? elle n'aura
-d'autres bornes que celles du monde. C'est de lui que l'avenir même
-recevra sa forme. Combien d'événemens dont le germe repose dans des
-idées que son âme a produites, ou qu'elle a fait éclore dans les
-autres? L'homme futur croira agir seul et se donnera tout l'honneur de
-l'événement: il ne sera pourtant que l'agent presque nécessaire d'un
-grand homme. Ici les détails sont impossibles et superflus. Les
-sciences, les arts, et même les belles-lettres sont occupés à
-défricher le monde nouveau où Descartes les a fait aborder: l'univers,
-tel qu'il paraît aujourd'hui, est en partie son ouvrage; il a remis
-dans nos mains les instrumens qui opèrent les grandes choses; il a
-fait plus: il nous a rendu l'instrument universel qui les invente
-tous, la raison. Il a dit à l'homme: Commence ta tâche, la mienne est
-finie; je t'ai donné le secret et l'exemple de te délivrer de tes
-erreurs, de celles des grands hommes, et des miennes.
-
-Descartes fut entendu d'un philosophe que le siècle passé vit naître,
-et qui, par l'adresse et la séduction de son esprit, perfectionna
-l'espèce humaine, peut-être autant qu'aucun homme de génie. Ami de la
-vérité, mais jaloux de son repos, il fut l'apôtre de la raison, sans
-vouloir en être le martyr; il aimait les hommes, car il était un vrai
-sage, mais il les craignait encore plus; il les regardait comme ces
-enfans indociles qui abusent souvent de la confiance qu'on leur
-montre; il pensait que la vérité ne doit point se hâter de paraître,
-que le sage doit distribuer son action avec une prudente économie,
-cacher adroitement le but qu'il ne faut pas montrer, déposer dans un
-endroit inconnu un germe que la génération suivante verra éclore,
-frapper dans le silence et dans la racine l'arbre nuisible, au tronc
-duquel il serait dangereux d'attacher la coignée. Aussi ménagea t-il
-notre faiblesse: il commença par introduire la philosophie auprès de
-cette moitié du genre humain qui gouverne l'autre, et lui prêta toutes
-les grâces de ce sexe. Il ne heurta point de front les préjugés
-réunis, mais il les combattit en détail: il délia le faisceau au lieu
-de le rompre; au lieu de saper ouvertement l'édifice de l'erreur, il
-cacha dans ses fondemens la mine dont l'explosion l'a renversé dans la
-suite: Il fit entrer dans nos yeux à peine ouverts une lumière douce,
-un jour tempéré, mais sans ombre; ou, s'il répandit quelque nuage sur
-ce ciel si pur, ce fut afin qu'il servît d'asile à la vérité, et que
-son défenseur pût au besoin s'y réfugier auprès d'elle.
-
-Quiconque a détruit un préjugé, un seul préjugé, est un bienfaiteur du
-genre humain. Quelle reconnaissance n'aurait-on pas due à celui qui
-aurait anéanti l'usage absurde des épreuves, le ridicule entêtement
-de l'astrologie, la manie des possessions? Que n'aurait-on pas dû à
-celui qui aurait éteint les bûchers, où étaient consumés des
-malheureux accusés d'être magiciens et qui croyaient l'être? Combien
-de préjugés, moins barbares en apparence, non moins funestes en effet!
-Qui sait combien de siècles la superstition qui défendait l'ouverture
-des cadavres, a borné les connaissances anatomiques? Combien d'autres
-siècles, l'avilissement attaché à la culture de l'esprit a retardé les
-progrès des sciences et des arts? Que ne doit-on pas surtout à celui
-qui, le premier, a détruit les préjugés politiques, et jeté les
-fondemens de l'immense édifice des lois?
-
-O toi! citoyen législateur des rois, sublime et profond Montesquieu,
-qui as fait remonter la philosophie vers le trône des souverains, et
-qui fus le Descartes de la législation, serait-il vrai que l'ouvrage
-immortel, que ton génie mit vingt années à produire, ne servira qu'à
-nourrir la vaine gloire de la patrie? Les hommes, toujours aveugles,
-tiendront-ils dans leurs mains le code sacré de la raison publique,
-sans le lire, sans le concevoir? et, après l'avoir stérilement admiré,
-finiront-ils par le déposer, comme un vain ornement, dans le temple
-des beaux arts, au lieu de le faire servir à leur bonheur? Non: le
-temps viendra que les préjugés des rois se dissiperont à ta lumière;
-les hommes d'état méditeront les grands principes que tu as révélés;
-la législation sera simplifiée, perfectionnée; les siècles ignorans ne
-dicteront plus leurs lois aux siècles instruits; et l'heureux instinct
-des bons rois sera changé en une raison éclairée. Nous apercevons déjà
-quelques présages favorables: l'attention des Français commence à se
-tourner vers les grands objets. La frivole Athènes n'est plus occupée
-tout le jour de ses spectacles et de ses jeux; le nom de patrie est
-prononcé avec respect; l'amour n'en est point éteint dans les coeurs;
-il implore les moyens de se ranimer, et de renouveler ses anciens
-miracles. Déjà le commerce se sent avec joie dégagé des entraves où
-des préjugés gothiques le tenaient enchaîné. L'agriculture ranimée
-offre ses bras, et ne demande que sa subsistance pour enrichir l'état,
-au lieu de se borner à le nourrir languissamment; et, après avoir été
-barbares et ignorans, superstitieux et fanatiques, philosophes et
-frivoles, peut-être finirons-nous par devenir des hommes et des
-citoyens. Alors les Français se demanderont, dans les transports de
-leur reconnaissance: Où est le tombeau de Montesquieu?
-
-Mon âme frappée de respect s'arrête auprès; et, jetant de cet auteur
-un regard sur la chaîne des lois, je la vois remonter, par des détours
-vastes et divers, de nous aux Romains, des Romains aux Grecs, de la
-Grèce à l'Égypte. Là, elle se perd à mes faibles yeux, qui n'ont
-peut-être embrassé que la plus courte portion de son étendue. Le
-grand homme qui en a formé les premiers anneaux, dont l'esprit
-immortel respire parmi nous, décide encore aujourd'hui de nos fortunes
-et de notre sort, et influe tous les jours sur les biens et sur les
-maux civils des sociétés actuelles: tant le pouvoir du génie est
-invincible! tant son empreinte sur l'univers est ineffaçable!
-
-Rois, gardez-vous de croire que vous régnez seuls sur les nations, et
-que vos sujets n'obéissent qu'à vous. Tout l'appareil du pouvoir se
-rassemble et brille autour de votre trône; vous tenez dans vos mains
-le gouvernail de l'état: mais c'est un vaisseau porté sur une mer
-inconstante et mobile, sur l'esprit national et sur la volonté de
-l'homme: si vous ne savez vous rendre maîtres, de la force et de la
-direction de ce courant inévitable et insensible, il entraînera le
-vaisseau loin du but que le pilote se propose. Ce courant agit dans le
-calme comme dans la tempête; et l'on aperçoit trop tard, près de
-l'écueil, la grandeur de son effet imperceptible dans chaque instant.
-Et s'il se meut dans un sens contraire au mouvement que vous imprimez
-au gouvernement, qui pourra l'arrêter ou le changer? Est-ce la force?
-Pourra-t-elle, armée de la verge du despotisme ou de l'appareil des
-supplices, rétablir l'harmonie politique, et changer l'esprit général
-d'un peuple? L'histoire atteste partout l'insuffisance de ce moyen
-cruel; et un roi généreux peut-il se plaire à avilir ses sujets, qui
-font sa gloire et sa puissance; à briser sans pitié tous les ressorts
-de l'honneur et de la vertu, et à mutiler, pour ainsi dire, l'âme
-humaine, pour régner ensuite tristement sur ses restes défigurés? Non:
-il n'y a que le génie qui puisse, sans convulsion et sans douleur,
-rapprocher, réunir les membres séparés du corps politique. C'est par
-lui que le sceptre deviendra, dans vos mains, un levier d'une force
-infinie, avec lequel vous pourrez soulever une nation entière;
-renverser en peu de temps, dans les volontés de plusieurs millions
-d'hommes, l'édifice antique de leurs préjugés; et détruire jusqu'aux
-sentimens qui semblaient ne pouvoir être anéantis qu'avec l'homme.
-Mais si la nature, pour un trône qu'elle vous donne, vous a refusé le
-génie, osez du moins le chercher dans ceux de vos sujets qui ont reçu
-d'elle ce partage sublime; achetez d'eux, par des honneurs légitimes,
-cet instrument puissant de la souveraineté; encouragez, favorisez,
-dans les grands écrivains, son influence bienfaisante sur l'esprit de
-vos peuples. Vous avez raison d'écarter de leurs mains les écrits
-dangereux qui peuvent corrompre l'homme et le citoyen: pour remplir la
-seconde partie de vos devoirs, multipliez dans leurs mains ceux qui
-éclairent et ennoblissent l'homme et le citoyen. Faites servir votre
-force à protéger le génie qui doit l'augmenter; délivrez des fureurs
-de l'envie et du préjugé barbare ces législateurs paisibles de la
-raison, qui ne parlent que pour votre gloire, et pour le bonheur du
-genre humain; et souvenez-vous qu'il n'est pas en votre pouvoir de
-forcer vos sujets à leur désobéir.
-
-
-FIN DU DISCOURS SUR L'INFLUENCE DES GRANDS ÉCRIVAINS.
-
-
-
-
-DISCOURS DE RÉCEPTION DE CHAMFORT
-
-A L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
-
-Lorsqu'il y fut admis, le 19 Juillet 1781, à la place de M. DE LA
-CURNE DE SAINTE-PALAYE.
-
-
- MESSIEURS,
-
-Il y a des bienfaits qui ne trouvent point d'ingrats; mais il est des
-bienfaiteurs qui craignent l'effusion de la reconnaissance. Ce sont
-ceux qui, rassasiés d'hommages, ne peuvent plus être honorés que par
-eux-mêmes: et c'est le terme où vous êtes parvenus. Aussi ai-je cru
-m'apercevoir qu'après la variété non moins ingénieuse qu'inépuisable
-des remercîmens qui vous ont été adressés, vous supprimeriez avec
-plaisir ceux que l'avenir vous réserve. Oui, messieurs, vous remettrez
-généreusement une dette qu'on vous paiera toujours avec transport, et
-dont il est si doux de s'acquitter. Mais cet usage, d'ailleurs ancien,
-rappelle des noms chers et précieux; et dès lors il vous devient
-sacré. Le tribut que vous négligeriez pour vous-mêmes, vous l'exigez
-pour ces grands noms. Vous le réclamez pour votre illustre fondateur,
-ce ministre qui, parmi ses titres à l'immortalité, compte l'honneur
-d'avoir suffi à tant d'éloges qui la lui assurent. Vous le réclamez
-pour ce chef célèbre de la magistrature, dont la vie entière se
-partagea entre les lois et les lettres, et dont la gloire vous devient
-en quelque sorte plus personnelle, en se reproduisant sous vos yeux
-dans l'héritier de son nom et de ses talens, qui le représente
-constamment parmi vous, et qui, dans cet instant, par un choix du sort
-déclaré en ma faveur, vous représente encore vous-mêmes.
-
-Enfin, messieurs, un intérêt d'un ordre supérieur qui vous attache
-encore plus à cet usage et vous le rend à jamais inviolable, c'est la
-mémoire de votre véritable bienfaiteur, de ce monarque auguste qu'on
-vous accuse d'avoir trop loué; mais qui, pour votre justification, n'a
-pas été moins célébré par l'Europe entière; de ce roi que la fidèle
-peinture de son âme, tracée de sa main dans ses lettres, a rendu de
-nos jours plus cher à la nation: monumens précieux, inconnus pendant
-sa vie, échappés à l'éloge de ses contemporains, pour lui assurer la
-louange qui honore le plus les rois, la louange qu'ils ne peuvent
-entendre.
-
-Tels sont, messieurs, les devoirs respectables qui assurent la
-perpétuité d'un tribut dont le retour, plus fréquent depuis quelques
-années, a cependant pris entre vos mains un nouveau degré d'intérêt.
-C'est que l'éloge de ceux qui ont illustré la littérature, est devenu
-par vous l'instruction de ceux qui la cultivent; c'est que, bannissant
-toute exagération, et proportionnant la louange au mérite, vous
-saisissez dans chaque écrivain le caractère marqué, le trait juste et
-précis, les nuances principales qui le distinguent et qui déterminent
-sa place. Passionnés, comme il est juste, pour ce qui est unique ou du
-premier ordre, vous ne sollicitez plus l'admiration pour ce qui n'est
-qu'estimable, l'enthousiasme pour ce qui n'est qu'intéressant; et sans
-vous écarter de cette bienveillance indulgente, qui pour vous est
-souvent un plaisir, toujours un devoir, une convenance ou un
-sentiment, vous avez dessiné d'une main sûre les proportions et les
-contours d'une statue, d'un buste, d'un portrait: attention désormais
-indispensable, utile aux lettres, utile même à la mémoire de ceux dont
-la place paraît moins brillante; car quiconque exagère n'a rien dit,
-et celui qu'on ne croit pas n'a point loué.
-
-C'est ce que je n'ai point à craindre dans le tribut que je dois à la
-mémoire de M. de Sainte-Palaye. On peut le louer avec la simplicité,
-et, pour ainsi dire, la modestie qui fut l'ornement de son caractère.
-La vérité suffit à sa mémoire.
-
-Lorsque l'académicien que j'ai l'honneur de remplacer, vint prendre
-séance parmi vous, il vous entretint du projet d'un ouvrage utile ou
-plutôt nécessaire, qu'il regardait comme son principal titre à vos
-suffrages; et du moins personne avant lui ne vous en avait offert de
-plus analogue à l'objet de vos occupations habituelles. C'était le
-plan presqu'entièrement exécuté d'un glossaire de notre ancien idiôme,
-ouvrage d'une étendue prodigieuse, dont les matériaux étaient déjà mis
-en ordre, et que l'auteur croyait prêt à paraître: mais bientôt, en
-vivant parmi vous, messieurs, il vit le premier les défauts de son
-plan; et en continuant d'y vivre, il en vit le remède. Il eut la
-sagesse de s'effrayer du grand nombre de volumes qu'il allait offrir
-au public. Il apprit de vous l'art de disposer ses idées, l'art
-d'abréger pour être clair, et de se borner pour être lu. Une
-ordonnance plus heureuse bannit d'abord les inutilités, sauva les
-redites, enrichit l'ouvrage par ses pertes, enfin sut épargner au
-lecteur le détail de tous les petits objets, en plaçant au milieu
-d'eux le flambeau qui les éclaire tous à la fois: heureux effets de
-l'esprit philosophique, qui, conduisant l'érudition, réforme un vain
-luxe dont elle se fait trop souvent un besoin, et change son faste,
-quelquefois embarrassant, en opulence commode et utile.
-
-C'est donc à vous principalement, messieurs, que le public sera
-redevable de la perfection d'un ouvrage important qui deviendra la clé
-de notre ancienne littérature, et qui met sous les yeux l'histoire de
-notre langue, depuis son origine, jusqu'au moment où cette histoire
-devient la vôtre. On y verra un idiôme barbare, assemblage grossier
-des idiômes de nos provinces, se former lentement, et par degrés
-presqu'insensibles; lutter, pour ainsi dire, contre lui-même; indiquer
-l'accroissement et le progrès des idées nationales, par les termes
-nouveaux, par les changemens que subissent les anciens, par les tours,
-les figures, les métaphores qu'amènent successivement les arts, les
-inventions nouvelles; enfin, par les conquêtes que notre langue fait,
-de siècle en siècle, sur les langues étrangères. On observera, non
-sans surprise, le caractère primitif de la nation consigné dans les
-élémens même de son langage. On reconnaîtra le Français défini en
-Europe, dès le huitième siècle, gai, brave et amoureux. On verra les
-idées meurtrières de duel, de guerre, de combats, associées souvent
-dans la même expression, aux idées de fêtes, de jeux, de passe-temps,
-de rendez-vous. Et quelle autre nation que la nôtre eût désigné, sous
-le nom de la _joyeuse_, l'épée que Charlemagne rendit si redoutable à
-l'Europe?
-
-Ce travail de M. de Saint-Palaye, quelque immense qu'il puisse
-paraître, n'était toutefois qu'un démembrement d'une entreprise encore
-plus considérable, nouveau prodige de sa constance et de sa laborieuse
-activité. C'était un dictionnaire de nos antiquités françaises, où
-l'auteur embrassait à la fois géographie, chronologie, moeurs, usages,
-législation: ouvrage au-dessus des forces d'un seul homme, et que M.
-de Sainte-Palaye ne put conduire à sa fin; mais dont les matériaux
-précieux sont devenus, par les soins d'une administration aussi
-éclairée que bienfaisante, une des richesses de la bibliothèque du
-roi. Il compose le même nombre de volumes qu'aurait formé sans vous le
-dictionnaire de l'ancienne langue, quarante volumes _in-folio_. Je
-n'ai pu être à portée de les lire; mais qui peut méconnaître le mérite
-et le prix de ses savantes recherches? Qui ne voudrait mesurer, au
-moins des yeux, le champ nouveau qu'elles ouvrent à la critique et à
-l'histoire? Et pourquoi faut-il que la philosophie, trop souvent
-intimidée à la vue de ces vastes dépôts, s'en écarte avec un respect
-mêlé de crainte, et s'abstienne un peu trop scrupuleusement des
-trésors qu'ils renferment? Pourquoi faut-il que, satisfaite de
-quelques résultats principaux qu'elle a rapidement saisis, elle
-néglige une foule de vérités secondaires qui, pour être d'un ordre
-inférieur, n'en seraient peut-être que d'un habituel et plus étendu?
-Que n'ose-t-elle, en réunissant sous un même point de vue le double
-objet des travaux de M. de Sainte-Palaye, notre ancienne langue et nos
-antiquités, l'histoire des faits et celle des mots, se placer
-entr'elles deux, les éclairer l'une par l'autre, et poser un double
-fanal, l'un sur les matériaux informes de notre ancien idiôme,
-l'autre sur l'amas non moins grossier de nos premiers usages! Là,
-qu'elle s'arrête et qu'elle examine: elle verra, comme de deux sources
-inépuisables, se précipiter et descendre de siècle en siècle jusqu'à
-nous, le vice primitif de notre ancienne barbarie, dont elle pourra
-suivre de l'oeil le décroissement, les teintes diverses et les nuances
-variées dans toutes leurs dégradations successives. Elle verra
-l'erreur, mère de l'erreur, entrer comme élément dans nos idées, par
-la langue même et par les mots; le mal, auteur du mal, se perpétuer
-dans nos moeurs par nos idées; la perfection philosophique du langage,
-aussi impossible que la perfection morale de la société; et la raison
-se convaincra que la langue philosophique projetée par Leibnitz, ne se
-serait parlée, s'il eût pu la créer en effet, que dans la république
-imaginaire de Platon, ou dans la diète européenne de l'abbé de
-Saint-Pierre.
-
-Tels sont les travaux, encore inconnus du public, qui remplirent
-presqu'entièrement la vie de M. de Sainte-Palaye. Mais, il me semble,
-Messieurs, vous entendre me demander compte de l'ouvrage auquel il dut
-sa célébrité; de cet ouvrage dont sa présence, ou même son nom seul,
-rappelait constamment l'idée: je parle de ses travaux sur l'ancienne
-chevalerie. Il en avait fait l'objet de ses études favorites. Ces
-moeurs brillantes et célèbres, ces hauts faits, ces aventures, ces
-tournois, ces fêtes galantes et guerrières, ces chiffres, ces devises;
-ces couleurs, présens de la beauté, parure d'une jeunesse militaire;
-ces amphithéâtres ornés de princes, de princesses; ces prix donnés à
-l'adresse ou au courage; ce second prix, plus recherché que le
-premier, nommé _prix de faveur_, et décerné par les dames, quand, le
-chevalier leur était agréable; ces jeunes personnes dont la naissance
-relevait la beauté, ou plutôt dont la beauté relevait la naissance, et
-qui ouvraient la fête en récitant des vers; ces dames qui d'un mot
-arrêtaient, à l'entrée de la lice, le discourtois chevalier dont une
-seule avait à se plaindre: ces idées, ces tableaux flattaient
-l'imagination de M. de Sainte-Palaye. Elles avaient été l'une des
-illusions de son jeune âge, et elles souriaient encore à sa
-vieillesse. Il en parlait à ses amis; il en entretenait les femmes,
-car il aimait beaucoup leur société. Il citait fréquemment cette
-devise fameuse: _Toutes servir, toutes honorer pour l'amour d'une_; et
-répétait, d'après le célèbre Louis III de Bourbon, que tout l'honneur
-de ce monde vient des dames. Il avouait même que, dans sa constance
-infatigable à lire les contes, chansons, fabliaux du douzième et du
-treizième siècles, il avait tiré un grand secours du plaisir secret de
-s'occuper d'elles, genre d'intérêt qui contribue rarement à former des
-érudits: ce fut sans doute l'intérêt principal qui le soutint dans ses
-recherches sur notre ancienne chevalerie.
-
-L'honneur et l'amour, la devise des chevaliers, c'est leur histoire et
-celle de France. Mais comment traiter un tel sujet? L'honneur toujours
-sérieux, l'amour sérieux quelquefois, souvent trop peu, même jadis!
-Pourrai-je accorder des tons trop différens, et peut-être opposés?
-Non, sans doute. Faut-il les séparer? faut-il choisir? mais lequel
-abandonner? L'honneur? Parmi vous, messieurs, devant le prince qui
-vous voit, qui m'écoute, et dont le nom seul rappelle aux Français
-toutes les idées de l'honneur[15]! L'amour? Qui l'oserait, lorsque
-celles dont la présence eût honoré les tournois, s'empressent
-d'assister à vos assemblées? Que résoudre? quel parti prendre?
-Question embarrassante, épineuse, du nombre de celles qui s'agitaient
-autrefois dans ces tribunaux appelés _cours d'amour_, où l'on portait
-les cas de conscience de cette espèce. La cour eût décidé, je crois,
-que l'ancienne chevalerie ayant uni très-bien l'honneur et l'amour, je
-dois, quoi qu'il arrive, je dois, en parlant de l'ancienne chevalerie,
-unir, bien ou mal, l'amour et l'honneur.
-
- [15] M. le prince de Condé.
-
-Etrange institution qui, se prêtant au caractère, aux goûts, aux
-penchans communs à tous ces peuples du nord, conquérans et
-déprédateurs de l'Europe, les passionna tous à la fois, en attachant à
-l'idée de chevalerie l'idée de toutes les perfections du corps, de
-l'esprit et de l'âme, et en plaçant dans l'amour, dans l'amour seul,
-l'objet, le mobile et la récompense de toutes ces perfections réunies!
-Jamais législation n'eut un effet plus prompt, plus rapide, plus
-général: c'est qu'elle armait des hommes, nés pour les armes, et qu'à
-l'exemple de la religion nouvelle de Mahomet, elle offrait la beauté
-pour récompense de la valeur. Mais, par un singulier renversement des
-idées naturelles, Mahomet mit les plus grands plaisirs de l'amour dans
-l'autre monde; et l'instituteur de la chevalerie offrit en ce monde à
-ses prosélytes l'attrait d'un amour pur et intellectuel. Etait-ce bien
-celui qui convenait aux vainqueurs des Romains et des Gaulois? Oui,
-sans doute, si l'on considère le succès qu'obtint en Europe la théorie
-de ce système; mais cette opinion devient douteuse, quand on consulte
-l'histoire et les faits: malgré cette loi du plus profond respect pour
-les dames, on voit, par le nombre même de leurs défenseurs, combien
-elles avaient d'agresseurs et d'ennemis; et il existe des chansons du
-douzième siècle qui regrettent l'amour du bon vieux temps.
-
-L'instant où naquit la chevalerie dut la faire regarder comme un
-bienfait de la divinité. C'était l'époque la plus effrayante de notre
-histoire: moment affreux, où, dans l'excès des maux, des désordres,
-des brigandages, fruits de l'anarchie féodale, une terreur
-universelle, plus encore que la superstition, faisait attendre aux
-peuples, de moment en moment, la fin du monde dont ce chaos était
-l'image. Dans cet instant, s'élève une institution qui, réunissant une
-nombreuse classe d'hommes armés et puissant, les associe contre les
-destructeurs de la société générale, et les lie, entre eux du moins,
-par tous les noeuds de la politique, de la morale et de la religion;
-de la religion même dont elle empruntait les rites les plus augustes,
-les emblèmes les plus sacrés, enfin tout ce saint appareil qui parle
-aux yeux, frappant ainsi à la fois l'âme, l'esprit et les sens, et
-s'emparant de l'homme par toutes ses facultés.
-
-Sous ce point de vue, quoi de plus imposant, de plus respectable même
-que la chevalerie? Combattre, mourir, s'il le fallait, pour son Dieu,
-pour son souverain, pour ses frères d'armes, pour le service des
-dames: car, dans l'institution même, elles n'occupent, contre
-l'opinion commune, que la quatrième place; et le changement, soit
-abus, soit réforme, qui les mit immédiatement après Dieu, fut sans
-doute l'ouvrage des chevaliers français. Enfin secourir les opprimés,
-les orphelins, les faibles, tel fut l'ordre des devoirs de tout
-chevalier. Et que dire encore de cette autre idée si noble, si grande,
-ou créée ou adoptée par la chevalerie, de cet honneur indépendant des
-rois, en leur vouant fidélité; de cet honneur, puissance du faible,
-trésor de l'homme dépouillé; de cet honneur, ce sentiment de soi
-invisible, indomptable dès qu'il existe, sacré dès qu'il se montre,
-seul arbitre dans sa cause, seul juge de lui-même, et du moins ne
-relevant que du ciel et de l'opinion publique? Idée sublime, digne
-d'un autre siècle, digne de naître dans un temps où la nature humaine
-eût mérité cet hommage, où l'opinion publique eût pris, des mains de
-la morale, sous les yeux de la vertu et de la raison, les traits qui
-doivent composer le pur, le véritable honneur, l'honneur vénérable,
-dont le fantôme, même défiguré, est resté encore si respectable, ou du
-moins si puissant!
-
-Vous n'entendez pas, messieurs, ou plutôt vous ne craignez pas que je
-rappelle cette multitude d'exploits guerriers, prodiges de la
-chevalerie en Europe, et dans l'Asie même où l'Europe se trouva
-transplantée à l'époque des croisades: émigration qui fut l'ouvrage de
-la chevalerie autant que de la foi; triomphe de l'une et de l'autre,
-mais encore plus de la chevalerie, qui vit des guerriers sarrazins,
-saisis d'enthousiasme pour leurs rivaux, passer dans le camp des
-croisés, et se faire armer chevaliers par nos héros les plus célèbres.
-
-Ce genre particulier d'histoire que l'on nomme anecdote, et qui se
-charge de réparer les omissions de l'histoire principale, raconte que
-tous ces, chevaliers chrétiens et sarrazins, rivaux en amour comme en
-guerre, firent les uns sur les autres plus d'une espèce de conquête:
-mais, si ces historiens sont véridiques, si les beautés dont ils
-parlent ont en effet mérité ces soupçons, au moins est-il certain que,
-loin de leur patrie, entre des adversaires si formidables, elles
-n'avaient point à craindre le reproche qu'on leur fit depuis en
-Europe, celui de préférer les chevaliers des tournois aux chevaliers
-des batailles: méprise qui surprendrait dans un sexe si bon juge de la
-gloire. Mais qui peut croire à cette méprise? et de quel poids doivent
-être ces vains reproches, et ces plaintes de mécontens, si on leur
-oppose l'hommage rendu aux femmes par un guerrier tel que le grand
-Duguesclin? Prisonnier des Anglais, et amené devant le fameux
-Prince-Noir son vainqueur, le prince le laisse maître de fixer le prix
-de sa rançon. Le prisonnier croit se devoir à lui-même l'honneur de la
-porter à une somme immense. Un mouvement involontaire trahit la
-surprise du prince. «Je suis pauvre, continue le chevalier; mais
-apprenez qu'il n'est point de femme en France, qui refuse de filer une
-année entière pour la rançon de Duguesclin.» Telle était alors la
-galanterie française; et cependant, disait-on, elle était déjà bien
-tombée. La chevalerie même dégénérait de jour en jour; pour la valeur,
-non, ce n'est point ainsi que dégénèrent des chevaliers français; pour
-l'amour, oui, si l'infidèle dégénère. Ils n'étaient plus, ces temps où
-des héros scrupuleux, timorés, distinguaient l'amour faux, l'amour
-vrai: l'amour faux, péché mortel, disaient-ils; l'amour vrai, péché
-véniel.
-
-Que sont-ils devenus, ces rigoristes qui, regardant la chevalerie
-comme une espèce de sacerdoce, se vouaient au célibat, rappelaient
-sans cesse l'austérité de l'institution primitive qui défendait le
-mariage, et ne permettait que l'amour? Où était-il ce digne Boucicaut,
-qui n'osait révéler son amour à sa dame qu'à la troisième année, et
-qualifiait d'étourdis les audacieux qui s'expliquaient dès la
-première?..... Hélas! cette sorte d'étourdis commençait à devenir bien
-rare, si l'on en croit M. de Sainte-Palaye; et il faut bien l'en
-croire. Il avoue, en gémissant, que la licence des moeurs était au
-comble. Mais, ce qui l'afflige encore plus, c'est d'entrevoir les
-reproches bien plus graves que l'on peut faire à l'ancienne
-chevalerie. Il convient que, chargée dès sa naissance du principal
-vice de la féodalité, elle reproduisit bientôt tous les désordres
-qu'elle avait réprimés d'abord. Il regrette que ces chevaliers, si
-redoutables aux ennemis pendant la guerre, le fussent encore plus aux
-citoyens, et pendant la guerre et pendant la paix: il se plaint qu'un
-préjugé barbare, admis et adopté par les lois de la chevalerie, eût
-semblé ne vouer leurs vertus même qu'au service et à l'usage de leurs
-seuls égaux, ou de ceux au moins que la naissance approchait plus près
-d'eux: vertus dès-lors presqu'inutiles à la patrie, et qui se
-faisaient à elles-mêmes l'injure de borner le plus beau, le plus sacré
-de tous les empires. Il voudrait trouver plus souvent, dans les âmes
-de ces guerriers, quelques traits de cet héroïsme patriotique,
-noblement populaire, qui seul purifie, éternise la gloire des grands
-hommes, en la rendant précieuse à tout un peuple, et fait de leur nom
-pendant leur vie, et de leur mémoire après eux, une richesse publique,
-et comme un patrimoine national. O Duguesclin! ce fut ta vraie gloire,
-ta gloire la plus belle! O toi! qui, à ton dernier moment, recommandes
-le peuple aux chefs de ton armée; ah! qu'un ennemi, qu'un Anglais
-vienne déposer sur ton cercueil les clés d'une ville que ton nom seul
-continuait d'assiéger; qu'il ne veuille les mettre qu'à ce grand nom,
-et, pour ainsi dire, à ton ombre; j'admire l'éclat, les talens, la
-renommée d'un général habile: mais si j'apprends que ce même
-Duguesclin, malade et sur son lit de mort, entendit, à travers les
-gémissemens de ses soldats et des peuples, retentir, dans la ville
-ennemie assiégée par lui-même, le signal des prières publiques
-adressées au ciel pour sa guérison; si je vois ensuite la France
-entière, je dis le peuple, arrêter de ville en ville, et suivre,
-consternée, ce cercueil auguste baigné des larmes du pauvre... Votre
-émotion prononce, Messieurs; elle atteste combien la véritable vertu,
-l'humanité, laisse encore loin derrière soi tous les triomphes, et que
-le ciel n'a mis la vraie gloire que dans l'hommage volontaire de tout
-un peuple attendri.
-
-Ne nous plaignons plus, messieurs, après un pareil trait digne
-d'honorer les annales des Grecs et des Romains; ne nous plaignons plus
-de ne pas rencontrer plus souvent, dans notre histoire, des exemples
-d'un héroïsme si pur et si touchant. Ah! loin d'être surpris, admirons
-plutôt que, dans ces temps déplorables de tyrannie et de servitude,
-toutes deux dégradantes même pour les maîtres, un guerrier du
-quatorzième siècle ait trouvé, dans la grandeur de son âme, ce
-sentiment d'humanité universelle, source du bonheur de toute société.
-Qui ne s'étonnerait qu'un soldat, étranger à toute culture de
-l'esprit, même aux plus faibles notions qui le préparent, ait ainsi
-devancé le génie de Fénélon qui, trois siècles après, empruntait à la
-morale ce sentiment d'humanité, pour le transporter dans la politique
-occupée enfin du bonheur des peuples? Heureux progrès de la raison
-perfectionnée, qui, pour diriger avec sagesse ce noble sentiment, lui
-associe un principe non moins noble, l'amour de l'ordre: principe seul
-digne de gouverner les hommes, et si supérieur à cet esprit de
-chevalerie qu'on a vainement regretté de nos jours! Eh! qui oserait
-les comparer, soit dans leur source, soit dans leurs effets? L'un,
-l'esprit de chevalerie, ne portait ses regards que sur un point de la
-société; l'autre, cet esprit d'ordre et de raison publique, embrasse
-la société entière: le premier ne formait, ne demandait que des
-soldats; le second sait former des soldats, des citoyens des
-magistrats, des législateurs, des rois: l'un, déployant une énergie
-impétueuse, mais inégale, ne remédiait qu'à des abus dont il laissait
-subsister les germes sans cesse renaissans; l'autre, développant une
-énergie plus calme, plus lente, mais plus sûre, extirpe en silence la
-racine de ces abus: le premier, influant sur les moeurs, demeurait
-étranger aux lois; le second, épurant par degrés les idées et les
-opinions, influe en même temps, et sur les lois et sur les moeurs:
-enfin l'un, séparant, divisant même les citoyens, diminuait la force
-publique; l'autre, les rapprochant, accroît cette force par leur
-union.
-
-C'est cet amour de l'ordre qui, mêlé parmi nous à l'amour naturel des
-Français pour leurs rois, a produit, et, pour ainsi dire, composé ces
-grandes âmes des Turenne, des Montausier, des Catinat, l'honneur à la
-fois et de la France et de l'humanité: caractères imposans où respire,
-à travers les moeurs et les idées françaises, je ne sais quoi
-d'antique, qui semble transporter Rome et la Grèce dans le sein d'une
-monarchie; mélange heureux de vertus étrangères et nationales qui,
-semblables en quelque sorte à ces fruits nés de deux arbres différens
-adoptés l'un par l'autre, réunissant la force et la douceur,
-conservent les avantages de leur double origine. Que ceux qui
-regrettent les siècles passés, cherchent de pareils caractères dans
-notre ancienne chevalerie!
-
-Quoiqu'il en soit, on convient qu'en général elle jeta dans les âmes
-une énergie nouvelle, moins dure, moins féroce que celle dont l'Europe
-avait senti les effets à l'époque de Charlemagne; on convient qu'elle
-marqua d'une empreinte de grandeur imposante la plupart des événemens
-qui suivirent sa naissance, qu'elle forma de grands caractères,
-qu'elle prépara même l'adoucissement des moeurs, en portant la
-générosité dans la guerre, le platonisme dans l'amour, la galanterie
-dans la férocité. De là, ces contrastes qui nous frappent si vivement
-aujourd'hui; qui mêlent et confondent les idées les plus disparates,
-Dieu et les dames, le catéchisme et l'art d'aimer; qui placent la
-licence près de la dévotion, la grandeur d'âme près de la cruauté, le
-scrupule près du meurtre; qui excitent à la fois l'enthousiasme,
-l'indignation et le sourire; qui montrent souvent, dans le même homme,
-un héros et un insensé, un soldat, un anachorète et un amant; enfin
-qui multiplient, dans les annales de cette époque, des exploits dignes
-de la fable, des vertus ornemens de l'histoire, et surtout les crimes
-de toutes les deux: moeurs vicieuses, mais piquantes, mais
-pittoresques; moeurs féroces, mais fières, mais poétiques. Aussi,
-l'Europe moderne ne doit-elle qu'à la chevalerie les deux grands
-ouvrages d'imagination qui signalèrent la renaissance des lettres.
-Depuis les beaux jours de la Grèce et de Rome, la poésie, fugitive,
-errante loin de l'Europe, avait, comme l'enchanteresse du Tasse,
-disparu de son palais éclipsé: elle attendait, depuis quinze siècles,
-que le temps y ramenât des moeurs nouvelles, fécondes en tableaux, en
-images dignes d'arrêter ses regards; elle attendait l'instant, non de
-la barbarie, non de l'ignorance, mais l'instant qui leur succède,
-celui de l'erreur, de la crédule erreur, de l'illusion facile qui met
-entre ses mains le ressort du merveilleux, mobile surnaturel de ses
-fictions embellies. Ce moment est venu: les triomphes des chevaliers
-ont préparé les siens, leurs mains victorieuses ont de leurs lauriers
-tressé la couronne qui doit orner sa tête. A leur voix, accourent de
-l'orient les esprits invisibles, moteurs des cieux et des enfers, les
-fées, les génies désormais ses ministres; ils accourent, et déposent à
-ses pieds les talismans divers, les attributs variés, emblèmes
-ingénieux de leur puissance soumise à la poésie, souveraine légitime
-des enchantemens et des prestiges. Elle règne: quelle foule d'images
-se presse, se succède sous ses yeux! Ces batailles où triomphent
-l'impétuosité, la force, le courage, plus que l'ordre et la
-discipline; ces harangues de chefs; ces femmes guerrières, ces
-dépouilles des vaincus, trophées de la victoire; ces voeux terribles
-de l'amitié vengeresse de l'amitié; ces cadavres rendus aux larmes des
-parens, des amis; ces armes des chevaliers fameux, objet, après leur
-mort, de dispute et de rivalité: tout vous rappelle Homère; et c'est
-la patrie de l'Arioste, du Tasse, c'est l'Italie qui a mérité cette
-gloire; tandis que la France, depuis quatre siècles, languit, faible
-et malheureuse, sous une autorité incertaine, avilie ou combattue,
-sans lois, sans moeurs, sans lettres, ces lettres tant recommandées
-par la chevalerie!... Ici, messieurs, vous pourriez éprouver quelque
-surprise; vous pourriez penser, sur la foi d'une opinion trop
-répandue, qu'il était réservé à nos jours de voir la noblesse
-française unir les armes et les lettres, et associer la gloire à la
-gloire: cette réunion remonte à l'origine de la chevalerie; c'était le
-devoir de tout chevalier, et une suite de la perfection à laquelle
-étaient appelés ses prosélytes. Et qui croirait qu'exigeant la culture
-de l'esprit, même dans les amusemens les plus ordinaires, la
-chevalerie n'alliait aux exercices du corps que les jeux qui occupent
-ou développent l'intelligence, et proscrivait surtout ces jeux d'où
-l'esprit s'absente, pour laisser régner le hasard? Quelle est donc
-l'époque qui devint le terme de cette estime pour les lettres, et la
-changea même en mépris? Ce fut le moment où les subtilités épineuses
-de l'école hérissèrent toutes les branches de la littérature; et vous
-conviendrez, messieurs, que l'instant du dédain ne pouvait être mieux
-choisi. Encore se trouvait-il plusieurs chevaliers fervens qui
-s'élevaient avec force contre cette orgueilleuse négligence des
-anciennes lois. C'était surtout un vrai scandale pour le zélé et
-discret Boucicaut, comme on le voit par le recueil de ses vers,
-virelais, ballades, alors chantés par toute la France, auxquels il
-attachait un grand prix, et qu'il composait lui-même. Ainsi,
-messieurs, lorsqu'avant l'époque où l'on vit tous les genres de gloire
-environner le trône de Louis XIV, lorsque François Ier, ce prince si
-passionné pour la chevalerie, ressuscitait de ses regards la culture
-des lettres en France, il renouvelait seulement l'antique esprit de
-cette brillante institution. C'est ainsi que notre auguste monarque,
-en condamnant des jeux autrefois interdits, rappelle aux descendans
-des anciens chevaliers une loi respectée par leurs premiers ancêtres:
-loi paternelle, inviolable déjà sans doute par la seule sanction du
-prince, mais que l'orgueil du rang protégera peut-être encore;
-désobéir, c'est déroger.
-
-Serait-il possible, messieurs, de voir ces grands noms unis et
-rapprochés, sans nous rappeler à la fois, et les bienfaits de la
-puissance royale, et les vertus de notre auguste monarque? Qu'il soit
-béni plus encore que célébré, ce roi qu'il est permis de ne louer que
-par des faits, seul éloge digne d'un coeur qui rejette tout autre
-éloge; ce roi qui efface, autant qu'il est en lui, les vestiges de
-l'antique opprobre féodal; qui, en rendant la liberté à des hommes, a
-reconquis des sujets: oui, reconquis; l'esclave est un bien perdu, qui
-n'appartient à personne! Qu'il soit béni, et par l'infortuné moins
-indigent dans l'asile même de l'indigence, et par l'innocent soustrait
-à la cruelle méprise des lois, et par un peuple qui sait aimer ses
-maîtres, le seul peut-être qui les ait constamment chéris, et dont
-l'amour, justifié maintenant, devança plus d'une fois et leurs
-bienfaits et leur naissance! A ce mot... puisse-t-il être un
-présage!... puisse bientôt un monarque chéri presser entre ses bras
-paternels le précieux gage de la félicité de nos neveux! puisse-t-il
-verser sur ce royal enfant, non moins en roi qu'en père, les douces
-larmes de la tendresse et de la joie! et, si j'osais mêler au voeu de
-la patrie, non pas l'expression, mais du moins l'accent respectueux de
-la reconnaissance, j'ajouterais: Puisse le premier sourire d'un fils
-payer les vertus de son auguste mère!
-
-C'est ici, messieurs, que je voudrais pouvoir terminer ce discours: et
-par où le finir plus convenablement que par l'éloge de la vertu sur le
-trône? Mais, après avoir exposé les vues principales que rassemblent,
-ou du moins que font naître les ouvrages de M. de Sainte-Palaye, il me
-semble que j'ai presque oublié de louer M. de Sainte-Palaye lui-même.
-Ce n'est pas lui qu'on aura fait connaître, en ne parlant que de ses
-livres; et c'est dans son caractère que réside une grande partie de
-son éloge. Ses moeurs, vous le savez, unissaient à l'aménité de notre
-siècle la simplicité, la candeur, la naïveté qu'on suppose à nos
-pères. Épris de nos anciens chevaliers, il semblait avoir emprunté
-d'eux et adopté, dans les proportions convenables, les qualités qui
-distinguent en effet plusieurs de ces guerriers célèbres: honneur,
-désintéressement, galanterie, loyauté; et, s'il m'est permis de
-pousser plus loin le parallèle, on voit, par l'étendue de ses travaux,
-qu'à l'exemple des anciens chevaliers, il ne s'effrayait pas des
-grandes entreprises. C'est par cette constance et par cette passion
-pour l'étude, qu'il avait réparé si promptement le désavantage d'une
-jeunesse débile et languissante, qu'une santé trop foible avait rendue
-presqu'entièrement étrangère aux lettres.
-
-Croira-t-on qu'un homme placé de si bonne heure au rang des savans les
-plus distingués, admis à vingt-six ans dans une compagnie célèbre par
-l'érudition, ait passé les vingt premières années de sa vie sous les
-yeux de sa mère, partageant auprès d'elle ces occupations faciles qui
-mêlent l'amusement au travail des femmes? Peut-être cette singularité
-d'une éducation purement maternelle, bornée pour d'autres à l'époque
-de la première enfance, et qui se prolongea pour lui jusqu'à la
-jeunesse, fut, pour M. de Sainte-Palaye, une des sources de cette
-douceur insinuante, de cette indulgence aimable, dont le coeur d'une
-mère est sans doute le plus parfait modèle. Peut-être l'austérité
-précoce d'une éducation trop dure ou moins facile a plus d'une fois
-resserré le germe, ou flétri du moins la fleur d'une sensibilité
-naissante. M. de Sainte-Palaye, plus heureux....., destinée unique
-d'un être né pour le bonheur, qui passe sans intervalle de l'asile
-maternel sous la sauve-garde de l'amitié! Dès ce moment, messieurs, je
-ne puis que vous rappeler des faits connus de la plupart d'entre vous;
-et si j'ose vous en occuper, si je m'arrête un moment sur la peinture
-de cette union fraternelle, c'est que le nom seul de M. de
-Sainte-Palaye m'en fait un devoir indispensable: c'est l'hommage le
-plus digne de sa mémoire; et vous-même vous pensez-que le sanctuaire
-des lettres ouvert aux talens ne s'honore pas moins des vertus qui les
-embellissent.
-
-La tendresse des deux frères commença dès leur naissance; car ils
-étaient jumeaux: circonstance précieuse qu'ils rappelaient toujours
-avec plaisir. Ce titre de jumeaux leur paraissait le présent le plus
-heureux que leur eût fait la nature, et la portion la plus chère de
-l'héritage paternel: il avait le mérite de reculer pour eux l'époque
-d'une amitié si tendre; ou plutôt ils lui devaient le bonheur
-inestimable de ne pouvoir trouver, dans leur vie entière, un moment où
-ils ne se fussent point aimés. M. de Sainte-Palaye n'a fait que six
-vers dans sa vie, et c'est la traduction d'une épigramme grecque sur
-deux jumeaux. Le testament des deux frères, car ils n'en firent qu'un
-(et celui qui mourut le premier disposa des biens de l'autre), leur
-testament distingua, par un legs considérable, deux parentes éloignées
-qui avaient l'avantage, inappréciable à leurs yeux, d'être soeurs, et
-nées comme eux au même instant. C'est avec le même intérêt qu'ils se
-plaisaient à raconter que, dans leur jeunesse, leur parfaite
-ressemblance trompait l'oeil même de leurs parens: douce méprise, dont
-les deux frères s'applaudissaient! On aurait pu les désigner dès lors,
-comme le fit depuis M. de Voltaire, par une allusion très-heureuse:
-
- O fratres Helenoe, lucida sydera!
-
-consécration poétique qui leur assignait, parmi nous, le rang que
-tiennent dans la fable ces deux jumeaux célèbres, jadis les
-protecteurs, et maintenant les symboles de l'amitié fraternelle. Mais,
-plus heureux que les frères d'Hélène, privés par une éternelle
-séparation du plus grand charme de l'amitié, une même demeure, un même
-appartement, une même table, les mêmes sociétés réunirent constamment
-MM. de la Curne: peines et plaisirs, sentimens et pensées, tout leur
-fut commun; et je m'aperçois que cet éloge ne peut les séparer. Et
-pourquoi m'en ferais-je un devoir? pourquoi M. de la Curne ne
-serait-il pas associé à l'éloge de son frère? C'était lui qui
-secondait le plus les travaux de M. de Sainte-Palaye, en veillant sur
-sa personne, sur ses besoins, sur sa santé; en se chargeant de tous
-ses soins domestiques, qu'un sentiment rend si nobles et si précieux.
-Heureux les deux frères sans doute! mais plus encore celui des deux
-qui, voué aux lettres, et plus souvent solitaire, arraché à ses livres
-par son ami, reçoit de l'amitié ses distractions et ses plaisirs; qui
-tous les jours épanche, dans un commerce chéri, les sentimens de tous
-les jours; qui ne voit aucun moment de sa vie tromper les besoins de
-son coeur; enfin qui n'a jamais connu ce tourment de sensibilité
-contrainte, aigrie ou combattue, ce poison des âmes tendres, qui
-change en amertume secrète la douceur des plus aimables affections! De
-là, sans doute, dans M. de Sainte-Palaye ce calme intérieur, cette
-tranquille égalité de son âme, qui, manifestée dans les traits et dans
-la sérénité de son visage, intéressait d'abord en sa faveur, devenait
-en lui une sorte de séduction, et faisait de son bonheur même un de
-ses moyens de plaire. Ainsi s'écoulait cette vie fortunée, sous les
-auspices d'un sentiment qui, par sa durée, devint enfin l'objet d'un
-intérêt général. Combien de fois a-t-on vu les deux frères, surtout
-dans leur vieillesse, paraissant aux assemblées publiques, aux
-promenades, aux concerts, attirer tous les regards, l'attention du
-respect, même les applaudissemens! Avec quel plaisir, avec quel
-empressement on les aidait à prendre place, on leur montrait, on leur
-cédait la plus commode ou la plus distinguée! triomphe dont leurs
-coeurs jouissaient avec délices; triomphe si doux à voir, si doux à
-peindre! car, après la vertu, le spectacle le plus touchant est celui
-de l'hommage que lui rendent les hommes assemblés; et dans les
-rencontres ordinaires de la société, on n'aperçut jamais un des deux
-frères, sans croire qu'il cherchait l'autre. A force de les voir
-presque inséparables, on disait, on affirmait qu'ils ne s'étaient
-jamais séparés, même un seul jour. Il fallait bien ajouter au prodige;
-et leur union était mise, dès leur vivant, au rang de ces amitiés
-antiques et fameuses qui passionnent les âmes ardentes, et dont on se
-permet d'accroître l'intérêt par les embellissemens de la fiction. Eh!
-qu'en est-il besoin, lorsqu'ils se sont fait mutuellement tous les
-sacrifices, et enfin celui d'un sentiment qui, pour l'ordinaire,
-triomphe de tous les autres? M. de la Curne est près de se marier: M.
-de Sainte-Palaye ne voit que le bonheur de son frère; il s'en
-applaudit; il est heureux; il croit aimer lui-même..... Mais, la
-veille du jour fixé pour le mariage, M. de la Curne aperçoit, dans les
-yeux de son frère, les signes d'une douleur inquiète, mêlée de
-tendresse et d'indignation. C'est que M. de Sainte-Palaye, au moment
-de quitter son frère, redoutait pour leur amitié les suites de ce
-nouvel engagement. Il laisse entrevoir sa crainte; elle est partagée.
-Le trouble s'accroît, les larmes coulent. «Non, dit M. de la Curne, je
-ne me marierai jamais.» Les sermens furent réciproques; et jamais ils
-ne songèrent à les violer. C'est ainsi que M. de Sainte-Palaye vit
-exécuter, et lui-même exécuta une des lois de la chevalerie qui lui
-plaisait sans doute davantage, la fraternité préférée à tout, même au
-service des dames.
-
-O charme simple et naïf d'une scène intérieure et domestique! Combien
-d'autres non moins douces, non moins touchantes, oubliées et
-ensevelies dans le secret de cette heureuse demeure, asile de
-l'amitié! Pourquoi faut-il que l'âge et le temps lui en offrent de
-plus affligeantes et de plus douloureuses! Ah! la vieillesse avance;
-elle amène l'idée d'une séparation: la mort leur est affreuse. Ils
-frémissent: leurs coeurs se précipitent l'un vers l'autre; ils se
-serrent, se pressent avec terreur; ils mêlent et confondent leurs
-pleurs, leurs craintes, dirai-je leurs espérances? Il en est une
-qu'ils saisissent, qu'ils embrassent avec tendresse: ils sont nés à la
-même heure; si la même heure à la mort les unissait! cette idée les
-console, les rassure. Où ils ne voient plus de séparation, la mort a
-disparu; l'illusion s'achève; ils osent s'en flatter; et dans
-l'égarement de leur douleur, ils se promettent un miracle, n'en
-connaissant pas de plus impossible que de vivre séparés. Il approche
-toutefois, cet instant redoutable: c'est M. de la Curne dont la santé
-chancelante annonce la fin prochaine. On tremble, on s'attendrit pour
-M. de Sainte-Palaye: c'est à lui que l'on court, dans le danger de son
-frère. Tous les coeurs sont émus; leurs amis, leurs connaissances,
-quiconque les a vus, tous en parlent, tous s'en occupent: le feu roi
-(car une telle amitié devait parvenir jusqu'au trône) montra
-quelqu'intérêt pour l'infortuné menacé de survivre. C'est lui que
-plaint surtout le mourant lui-même. «Hélas! dit-il, que deviendra mon
-frère? je m'étais toujours flatté qu'il mourrait avant moi.» O regret,
-peut-être sans exemple! ô voeu sublime du sentiment, qui, dans ce
-partage des douleurs, s'emparait de la plus amère, pour en sauver
-l'objet de sa tendresse!
-
-Vous les avez sus, messieurs, ces détails que des récits fidèles vous
-apportaient tous les jours; vous avez frémi sur le sort d'un
-vieillard.........., j'allais dire abandonné, c'est presque l'épithète
-de cet âge: mais non; ses amis se rassemblent, l'environnent, se
-succèdent; des femmes jeunes, aimables, s'arrachent aux dissipations
-du monde, pour seconder des soins si touchans. Il a vécu pour
-l'amitié: il est sous la tutelle de tous les coeurs sensibles. Ah!
-qu'il est doux de voir démentir ces tristes exemples d'un abandon
-cruel et trop fréquent, ces crimes de la société qui consternent
-l'âme, en lui rappelant ses blessures, ou lui présageant celles qui
-l'attendent!
-
-Avec quel soulagement, avec quel plaisir, le coeur abjure ces pensées
-austères, ces sombres réflexions, qui nous présentent l'humanité sous
-un aspect lugubre; qui anticipent sur la mort, en montrant l'homme
-isolé dans la foule, et séparé de ce qui l'entoure! Un bonheur
-constant avait épargné à M. de Sainte-Palaye ces idées affligeantes,
-et en préserva sa vieillesse. C'était le prix de ses vertus, sans
-doute, mais, surtout de cette indulgence inépuisable, universelle, qui
-passait dans tous ses discours, et que promettait encore la douceur de
-son maintien. Né pour aimer, il ne peut haïr, même le vicieux, même le
-méchant. Ce n'est pour lui qu'un être qui n'est pas son semblable,
-dont il s'écarte sans colère et presque sans chagrin: douce facilité,
-qui, sans altérer la pureté de ses moeurs, assurait à la fois et la
-tranquillité de son âme, et le repos de sa vie; et qui, lui épargnant
-la peine de haïr le vice, épargnait au vice le soin de se venger!
-Heureux caractère qui (à moins d'être l'effort d'une raison mûrie,
-paisible et calme, après avoir tout jugé) n'est qu'un présent de la
-nature, et n'est point la vertu sans doute, mais que la vertu même
-pourrait envier!
-
-C'est cette douceur de M. de Sainte-Palaye, c'est cet intérêt
-universel, accru par son âge et par son malheur, qui calma la violence
-de son premier désespoir, qui en modéra les accès, et les changea en
-une tendre mélancolie qu'il porta jusqu'au tombeau. Hélas! on
-s'étonnait qu'il s'y traînât si lentement: on reprochait à la nature
-de le laisser vivre après son frère. Ah! c'est qu'il vivait encore
-avec lui; il l'entendait; il le voyait sans cesse. Vous en fûtes
-témoins, messieurs, lorsqu'à l'une de vos assemblées particulières,
-chancelant, prêt à tomber, il est secouru par l'un de vous qu'il
-connaissait à peine: c'était un de vos choix les plus récens[16].
-«Monsieur, dit le vieillard, vous avez sûrement un frère!» Un frère!
-un secours! ces deux idées sont pour lui inséparables à jamais. Toutes
-les autres s'altèrent, s'effacent par degrés; la douleur, la
-vieillesse, les infirmités affaiblissent ses organes, disons tout, sa
-raison: mais cette idée chérie survit à sa raison, le suit partout, et
-consacre à vos yeux les tristes débris de lui-même. Il n'est plus
-qu'une ombre, il aime encore; et semblable à ces mânes, habitans de
-l'Elysée, à qui la fable conservait et leurs passions et leurs
-habitudes, il vient à vos séances, il vous parle de son frère, et vous
-respectez, dans la dégradation de la nature, le sentiment dont elle
-s'honore davantage.
-
- [16] M. Ducis.
-
-Je m'aperçois, messieurs, que l'intérêt, sans doute inséparable de ce
-sentiment, m'attire quelque indulgence; mais où finit cet intérêt,
-l'indulgence cesse et m'ordonne de m'arrêter. Et que vous dirais-je
-qui pût soutenir votre attention? Rappelerais-je quelques traits non
-moins précieux du caractère de M. de Sainte-Palaye, sa bonté
-bienfaisante, sa générosité, d'autres vertus.!... Ah! l'amitié les
-suppose. Les vertus! c'est son cortége naturel; et celles qui ne la
-précèdent pas, la suivent pour l'ordinaire. Qu'importe que j'oublie
-encore quelques traits intéressans ou curieux de sa vie privée, de
-ses voyages, les honneurs littéraires qu'il reçut en France et en
-Italie? Eh! que sont, auprès d'un sentiment, les titres, les honneurs
-littéraires?... Je ne vous offense pas, messieurs; qui d'entre vous,
-au milieu de ses travaux, de ses succès, dans la jouissance d'une
-juste célébrité, n'a point envié plus d'une fois peut-être les
-douceurs habituelles qu'une telle union répandit sur une vie si longue
-et si heureuse? Prestige de la gloire, éclat de la renommée, illusions
-si brillantes et si vaines, si recherchées et si trompeuses,
-auriez-vous rempli ses jours d'une félicité si pure et si durable? Ah!
-l'amitié plus fidèle ne trompa point M. de Sainte-Palaye; elle fut le
-bonheur de sa vie entière, et non le mensonge d'un moment. Son ami lui
-peut échapper, comme tous les biens nous échappent; mais l'amitié lui
-reste, et n'accuse point l'erreur de ses plaisirs passés. Elle lui
-coûte des regrets, mais non celui d'avoir vécu pour elle; et ses
-regrets encore, mêlés à l'image qui les rend chers à son coeur,
-reçoivent de cette image même le charme secret qui les tempère, les
-adoucit, et les égare en quelque sorte dans l'attendrissement des
-souvenirs. Que dis-je? ô consolation! ô bonheur d'une destinée si
-rare! c'est l'amitié qui veille encore sur ses derniers jours. Il
-pleure un frère, il est vrai; mais il le pleure dans le sein d'un ami
-qui partage cette perte, qui le remplace autant qu'il est en lui, qui
-lui prodigue jusqu'au dernier moment les soins les plus attentifs, les
-plus tendres, ajoutons, pour, flatter sa mémoire, les plus fraternels.
-C'est parmi vous, messieurs, qu'il devait se trouver, cet ami si
-respectable[17], ce bienfaiteur de tous les instans, qui, chaque jour,
-abandonne ses études, ses plaisirs, pour aller secourir l'enfance de
-la vieillesse. Vos yeux le cherchent, son trouble le trahit: nouveau
-garant de sa sensibilité, nouvel hommage à la mémoire de l'ami qu'il
-honore et qu'il pleure!
-
- [17] M. de Bréquigny.
-
-
-
-
-DES ACADÉMIES.
-
- OUVRAGE QUE MIRABEAU DEVAIT LIRE A L'ASSEMBLÉE NATIONALE, SOUS LE
- NOM DE RAPPORT SUR LES ACADÉMIES, EN 1791.
-
- MESSIEURS,
-
-L'Assemblée nationale a invité les différens corps, connus sous le nom
-d'académies, à lui présenter le plan de constitution que chacun d'eux
-jugerait à propos de se donner. Elle avait supposé, comme la
-convenance l'exigeait, que les académies chercheraient à mettre
-l'esprit de leur constitution particulière en accord avec l'esprit de
-la constitution générale. Je n'examinerai pas comment cette intention
-de l'assemblée a été remplie par chacun de ces corps: je me bornerai à
-vous présenter quelques idées sur l'académie française, dont la
-constitution plus connue, plus simple, plus facile à saisir, donne
-lieu à des rapprochemens assez étendus, qui s'appliquent comme
-d'eux-mêmes à presque toutes les corporations littéraires, surtout
-dans les gouvernemens libres. _Qu'est-ce que l'Académie française? A
-quoi sert-elle?_ C'est ce qu'on demandait fréquemment, même sous
-l'ancien régime; et cette seule observation paraît indiquer la réponse
-qu'on doit faire à ces questions sous le régime nouveau. Mais, avant
-de prononcer une réponse définitive, rappelons les principaux faits.
-Ils sont notoires; ils sont avérés; ils ont été recueillis
-religieusement par les historiens de cette compagnie: ils ne seront
-pas contestés; on ne récuse pas pour témoins ses panégyristes.
-
-Quelques gens de lettres, plus ou moins estimés de leur temps,
-s'assemblaient librement et par goût chez un de leurs amis, qu'ils
-élurent leur secrétaire. Cette société, composée seulement de neuf ou
-dix hommes, subsista inconnue pendant quatre ou cinq ans, et servit à
-faire naître différens ouvrages que plusieurs d'entre eux donnèrent au
-public. Richelieu, alors tout-puissant, eut connaissance de cette
-association. Cet homme, qu'un instinct rare éclairait sur tous les
-moyens, d'étendre ou de perfectionner le despotisme, voulut influer
-sur cette société naissante: il lui offrit sa protection, et lui
-proposa de la constituer sous autorité publique. Ces offres, qui
-affligèrent les associés, étaient à peu près des ordres: fallut
-fléchir. Placés entre sa protection et sa haine, leur choix pouvait-il
-être douteux? Après d'assez vives oppositions du parlement, toujours
-inquiet, toujours en garde contre tout ce qui venait de Richelieu;
-après plusieurs débats sur les limites de la compétence académique
-(que le parlement, dans ses alarmes, bornait avec soin aux mots, à la
-langue; enfin, mais avec beaucoup de peine, à l'éloquence), l'académie
-fut constituée légalement sous la protection du cardinal, à peu près
-telle qu'elle l'a été depuis sous celle du roi. Cette nécessité de
-remplir le nombre de quarante, fit entrer, dans la compagnie,
-plusieurs gens de lettres obscurs, dont le public n'apprit les noms
-que par leur admission dans ce corps: ridicule qui depuis s'est
-renouvelé plus d'une fois. Il fallut même, pour compléter le nombre
-académique, recourir à l'adoption de quelques gens en place, et d'un
-assez grand nombre de gens de la cour. On admira, on vanta, et on a
-trop vanté depuis ce mélange de courtisans et de gens de lettres,
-cette prétendue égalité académique, qui, dans l'inégalité politique et
-civile, ne pouvait être qu'une vraie dérision. Eh! qui ne voit que
-mettre alors Racine à côté d'un cardinal était aussi impossible qu'il
-le serait aujourd'hui de mettre un cardinal à côté de Racine?
-Quoiqu'il en soit, il est certain que cet étrange amalgame fut regardé
-alors comme un service rendu aux lettres: c'était peut-être en effet
-hâter de quelques momens l'opinion publique, que le progrès des idées
-et le cours naturel des choses auraient sûrement formée quelques
-années plus tard; mais enfin la nation, déjà disposée à sentir le
-mérite, ne l'était pas encore à le mettre à sa place. Elle estima
-davantage Patru en voyant à côté de lui un homme décoré; et cependant
-Patru, philosophe quoique avocat, faisait sa jolie fable d'_Apollon_,
-qui, après avoir rompu une des cordes de sa lyre, y substitua un fil
-d'or: le dieu s'aperçut que la lyre n'y gagnait pas; il y remit une
-corde vulgaire, et l'instrument redevint la lyre d'Apollon.
-
-Cette idée de Patru était celle des premiers académiciens, qui tous
-regrettaient le temps qu'ils appelaient leur âge d'or; ce temps où,
-inconnus et volontairement assemblés, ils se communiquaient leurs
-pensées, leurs ouvrages et leurs projets, dans la simplicité d'un
-commerce vraiment philosophique et littéraire. Ces regrets
-subsistèrent pendant toute la vie de ces premiers fondateurs, et même
-dans le plus grand éclat de l'académie française. N'en soyons pas
-surpris: c'est qu'ils étaient alors ce qu'ils devaient être, des
-hommes libres, librement réunis pour s'éclairer: avantages qu'ils ne
-retrouvaient pas dans une association plus brillante.
-
-C'est pourtant de cet éclat que les partisans de l'académie (ils sont
-en petit nombre) tirent les argumens qu'ils rebattent pour sa défense.
-Tous leurs sophismes roulent sur une seule supposition. Ils commencent
-par admettre que la gloire de tous les écrivains célèbres du siècle de
-Louis XIV, honorés du titre d'académiciens, forme la splendeur
-académique et le patrimoine de l'académie. En partant de cette
-supposition, voici comme ils raisonnent: Un écrivain célèbre a été de
-l'académie, ou il n'en a pas été. S'il en a été, tout va bien; il n'a
-composé ses ouvrages que pour en être; sans l'existence de l'académie,
-il ne les eût pas faits, du moins il n'en eût fait que de médiocres:
-cela est démontré. Si au contraire il n'a pas été de l'académie, rien
-de plus simple encore; il brûlait du désir d'en être; tout ce qu'il a
-fait de bon, il l'a fait pour en être: c'est un malheur qu'il n'en ait
-pas été; mais, sans ce but, il n'eût rien fait du tout, ou du moins il
-n'eût rien fait que de mauvais. Heureusement on n'ajoute point que,
-sans l'académie, cet écrivain ne serait jamais né. La conclusion de ce
-puissant dilemme est que les lettres et les académies sont une seule
-et même chose; que détruire les académies, c'est détruire l'espérance
-de voir renaître de grands écrivains, c'est se montrer ennemi des
-lettres, en un mot, c'est être un barbare, un vandale.
-
-Certes, si on leur passe que, sans cette institution, la nation n'eût
-point possédé les hommes prodigieux dont les noms décorent la liste de
-l'académie; si leurs écrits forment, non pas une gloire nationale,
-mais une gloire académique, on n'a point assez vanté l'académie
-française, on est trop ingrat envers elle. L'_Immortalité_, cette
-devise du génie, qui pouvait paraître trop fastueuse pour une
-corporation, n'est plus alors qu'une dénomination juste, un honneur
-mérité, une dette que l'académie acquittait envers elle-même.
-
-Mais qui peut admettre, de nos jours et dans l'assemblée nationale,
-que la gloire de tous ces grands hommes soit une propriété académique?
-Qui croira que Corneille, composant _le Cid_ près du berceau de
-l'académie naissante, n'ait écrit ensuite _Horace_, _Cinna_,
-_Polyeucte_, que pour obtenir l'honneur d'être assis entre messieurs
-Granier, Salomon, Porchères, Colomby, Boissat, Bardin, Baudoin,
-Balesdens: noms obscurs, inconnus aux plus lettrés d'entre vous, et
-même échappés à la satire contemporaine? On rougirait d'insister sur
-une si absurde prétention.
-
-Mais pour confondre, par le détail des faits, ceux qui lisent sans
-réfléchir, revenons à ce siècle de Louis XIV, cette époque si
-brillante de la littérature française, dont on confond mal à propos la
-gloire avec celle de l'académie.
-
-Est-ce pour entrer à l'académie française qu'il fit ses
-chefs-d'oeuvres, ce Racine, provoqué, excité dès sa première jeunesse
-par les bienfaits immédiats de Louis XIV; ce Racine qui, après avoir
-composé _Andromaque_, _Britannicus_, _Bérénice_, _Bajazet_,
-_Mithridate_, n'était pas encore de l'académie, et n'y fut admis que
-par la volonté connue de Louis XIV, par un mot du roi équivalant à une
-lettre de cachet: _Je veux que vous en soyez._ Il en fut.
-
-Espérait-il être de l'académie, ce Boileau, dont les premiers ouvrages
-furent la satire de tant d'académiciens; qui croyait s'être fermé les
-portes de cette compagnie, ainsi qu'il le fait entendre dans son
-discours de réception; et qui, comme Racine, n'y fut admis que par le
-développement de l'influence royale.
-
-Etait-il excité par un tel mobile, ce Molière, que son état de
-comédien empêchait même d'y prétendre, et qui n'en multiplia pas moins
-d'année en année les chefs-d'oeuvres de son théâtre, devenu presque le
-seul théâtre comique de la nation?
-
-Pense-t-on que l'académie ait aussi été l'ambition du bon La Fontaine,
-que la liberté de ses contes, et surtout son attachement à Fouquet,
-semblaient exclure de ce corps; qui n'y fut admis qu'à soixante-trois
-ans, après la mort de Colbert[18], persécuteur de Fouquet? et
-pense-t-on que, sans l'académie, le fablier n'eût point porté des
-fables?
-
- [18] La Fontaine fut reçu en 1684, après la mort de Colbert en
- 1683.
-
-Faut-il parler d'un homme moins illustre, mais distingué par un talent
-nouveau? Qui croira que l'auteur d'_Atys_ et d'_Armide_, comblé des
-bienfaits de Louis XIV, n'eût point, sans la perspective académique,
-fait des opéras pour un roi qui en payait si bien les prologues[19]?
-
- [19] Quinaut fut admis à l'Académie en 1670, et jusqu'alors il
- n'avait fait que des tragédies; son premier opéra est de 1672.
-
-Voilà pour les poètes; et quand aux grands écrivains en prose, est-il
-vrai que Bossuet, Fléchier, Fénélon, Massillon, appelés par leurs
-talens aux premières dignités de l'église, avaient besoin de ce faible
-aiguillon, pour remplir la destinée de leur génie? Dans cette liste
-des seuls vrais grands écrivains du siècle de Louis XIV, nous n'avons
-omis que le philosophe La Bruyère, qui sans doute ne pensa pas plus à
-l'académie, en composant ses _Caractères_, que La Rochefoucault en
-écrivant ses _Maximes_. Nous ne parlons pas de ceux à qui cette idée
-fut toujours étrangère: Pascal, Nicole, Arnaud, Bourdaloue,
-Mallebranche, que leurs habitudes ou leur état en écartaient
-absolument. Il est inutile d'ajouter, à cette liste de noms si
-respectables, plusieurs noms profanes, mais célèbres, tels que ceux de
-Dufresny, Lesage et quelques autres poètes comiques, qui n'ont jamais
-prétendu à ce singulier honneur, ne l'ayant pas vu du côté plaisant,
-quoiqu'ils en fussent bien les maîtres.
-
-Après avoir éclairci des idées dont la confusion faisait attribuer à
-l'existence d'un corps la gloire de ses plus illustres membres,
-examinons l'académie dans ce qui la constitue comme corporation,
-c'est-à dire, dans ses travaux, dans ses fonctions, et dans l'esprit
-général qui en résulte.
-
-Le premier et le plus important de ses travaux est son dictionnaire.
-On sait combien il est médiocre, incomplet, insuffisant; combien il
-indigne tous les gens de goût; combien il révoltait surtout Voltaire
-qui, dans le court espace qu'il passa dans la capitale avant sa mort,
-ne put venir à l'académie sans proposer un nouveau plan, préliminaire
-indispensable, et sans lequel il est impossible de rien faire de bon.
-On sait qu'à dessein de triompher de la lenteur ordinaire aux
-corporations, il profita de l'ascendant qu'il exerçait à l'académie,
-pour exiger qu'on mît sur-le-champ la main à l'oeuvre, prit lui-même
-la première lettre, distribua les autres à ses confrères, et s'excéda
-d'un travail qui peut-être hâta sa fin. Il voulait apporter le premier
-sa tâche à l'académie, et obtenir de l'émulation particulière ce que
-lui eût refusé l'indifférence générale. Il mourut: et avec lui tomba
-l'effervescence momentanée qu'il avait communiquée à l'académie. Il
-résulta seulement de ses critiques sévères et âpres, que les dernières
-lettres du dictionnaire furent travaillées avec plus de soin; qu'en
-revenant ensuite avec plus d'attention sur les premières, les
-académiciens, étonnés des fautes, des omissions, des négligences de
-leurs devanciers, sentirent que le dictionnaire ne pouvait, en cet
-état, être livré au public, sans exposer l'académie aux plus grands
-reproches, et surtout au ridicule: châtiment qu'elle redoute toujours,
-malgré l'habitude. Voilà ce qui reculera, de plusieurs années encore,
-la nouvelle édition d'un ouvrage qui paraissait à peu près tous les
-vingt ans, et qui se trouve en retard précisément à l'époque actuelle,
-comme pour attester victorieusement l'inutilité de cette compagnie.
-
-Vingt ans, trente ans pour un dictionnaire! Et autrefois un seul
-homme, même un académicien, Furetière, en un moindre espace de temps,
-devança l'académie dans la publication d'un dictionnaire qu'il avait
-fait lui seul: ce qui occasionna, entre l'académie et l'auteur, un
-procès fort divertissant, où le public ne fut pas pour elle. Il existe
-un dictionnaire anglais, le meilleur de tous: c'est le travail du
-célèbre Johnson, qui n'en a pas moins publié, avant et après ce
-dictionnaire, quelques ouvrages estimés en Europe. Plusieurs autres
-exemples, choisis parmi nos littérateurs, montrent assez ce que peut,
-en ce genre, le travail obstiné d'un seul homme: Moréri, mort à
-vingt-neuf ans, après la première édition du dictionnaire qui porte
-son nom; Thomas Corneille, épuisé de travaux, commençant et finissant,
-dans sa vieillesse, deux grands ouvrages de ce genre, le _Dictionnaire
-des Sciences et des Arts_, en trois volumes _in_-fo.; un _Dictionnaire
-géographique_, en trois autres volumes _in_-fo.; La Martinière, auteur
-d'un _Dictionnaire de Géographie_, en dix volumes toujours _in_-fo.;
-enfin Bayle, auteur d'un _Dictionnaire_ en quatre volumes _in_-fo., où
-se trouvent cent articles pleins de génie, luxe dont les _in_-fo. sont
-absolument dispensés, et dont s'est préservé surtout le _Dictionnaire
-de l'Académie_.
-
-Et pourtant, là se bornent tous ses travaux. Les statuts de ce corps,
-enregistrés au parlement, lui permettaient (c'était presque lui
-commander) de donner au public une grammaire et une rhétorique; voilà
-tout: car pour une logique, les parlemens ne l'eussent pas permis. Eh
-bien! où sont cette grammaire et cette rhétorique? Elles n'ont jamais
-paru. Cependant, auprès de la capitale, aux portes de l'académie, un
-petit nombre de solitaires, MM. de Port-Royal, indépendamment de la
-traduction de plusieurs auteurs anciens, travail qui ne sort point du
-département des mots, et qui (par conséquent) était permis à
-l'académie française; MM. de Port-Royal publièrent une _Grammaire
-universelle raisonnée_, la meilleure qui ait existé pendant cent ans;
-ils publièrent, non pas une rhétorique, mais une logique: car, pour
-ceux-ci, le parlement, un peu complice de leur jansénisme, voulait
-bien leur permettre de raisonner; et l'_Art de raisonner_ fut même le
-titre qu'ils donnèrent à leur logique. Observons qu'en même temps ces
-auteurs solitaires donnaient, sous leur nom particulier, différens
-ouvrages qui ne sont point encore tombés dans l'oubli.
-
-Passons au second devoir académique, les discours de réception. Je ne
-vous présenterais pas, Messieurs, le tableau d'un ridicule usé. Sur ce
-point, les amis, les ennemis de ce corps parlent absolument le même
-langage. Un homme loué, en sa présence, par un autre homme qu'il vient
-de louer lui-même, en présence du public qui s'amuse de tous les deux;
-un éloge trivial de l'académie et de ses protecteurs: voilà le
-malheureux canevas où, dans ces derniers temps, quelques hommes
-célèbres, quelques littérateurs distingués ont semés de fleurs écloses
-non de leur sujet, mais de leur talent. D'autres, usant de la
-ressource de Simonide, et se jetant à côté, y ont joint quelques
-dissertations de philosophie ou de littérature, qui seraient ailleurs
-mieux placées. Sans doute, quelque main amie des lettres, séparant et
-rassemblant ces morceaux, prendra soin de les soustraire à l'oubli
-dans lequel le recueil académique va s'enfonçant de tout le poids de
-son immortalité.
-
-Nous avons vu des étrangers illustres, confondant, ainsi que tant de
-Français, les ouvrages des académiciens célèbres et les travaux de la
-corporation appelée _académie française_, se procurer avec
-empressement le recueil académique, seule propriété véritable de ce
-corps, outre son dictionnaire; et, après avoir parcouru ce volumineux
-verbiage, cédant à la colère qui suit l'espérance trompée, rejeter
-avec mépris cette insipide collection.
-
-Ici se présente, messieurs, une objection dont on croira vous
-embarrasser. On vous dira que ces hommes célèbres ont déclaré, dans
-leur discours de réception, qu'ils ont désiré vivement l'académie, et
-que ce prix glorieux était en secret l'âme de leurs travaux. Il est
-vrai qu'ils le disent presque tous: et comment s'en dispenseraient-ils,
-puisque Corneille et Racine l'ont dit? Corneille, qui ne connut
-d'abord l'académie que par la critique qu'elle fit d'un de ses
-chefs-d'oeuvres! Racine, admis chez elle en dépit d'elle, comme on
-sait! Qui ne voit d'ailleurs que cette misérable formule est une
-ressource contre la pauvreté du sujet, et trop souvent contre la
-nullité du prédécesseur auquel on doit un tribut d'éloges?
-
-A l'égard de l'empressement réel que de grands hommes ont quelquefois
-montré pour le fauteuil académique, il faut savoir que l'opinion, qui,
-sous le despotisme, se pervertit si facilement, avait fait une sorte
-de devoir aux gens de lettres un peu distingués, d'être admis dans ce
-corps; et la mode, souveraine absolue chez une nation sans principes;
-la mode, ajoutant son prestige aux illusions d'une vanité qu'elle
-aiguillonnait encore, perpétuait l'égarement de l'opinion publique. Le
-gouvernement le savait bien, et savait bien aussi l'art de s'en
-prévaloir. Avec quelle adresse habile, éclairé par l'instinct des
-tyrans, n'entretenait-il pas les préjugés qui, en subjuguant les gens
-de lettres, les enchaînaient sous sa main! Une absurde prévention
-avait réglé, avait établi que les places académiques donnaient seules
-aux lettres ce que l'orgueil d'alors appelait _un état_: et vous savez
-quelle terrible existence c'était que celle d'un homme sans état;
-autant valait dire presque un homme sans aveu: tant les idées sociales
-étaient justes et saines! Ajoutons qu'être un homme sans état
-exposait, il vous en souvient, Messieurs, à d'assez grandes
-vexations. Il fallait donc tenir à des corps, à des compagnies; car,
-là où la société générale ne vous protège point, il faut bien être
-protégé par des sociétés partielles; là où l'on n'a pas de
-concitoyens, il faut bien avoir des confrères; là où la force publique
-n'était souvent qu'une violence légale, il convenait de se mettre en
-force pour la repousser. Quand les voyageurs redoutent les grands
-chemins, ils se réunissent en caravane.
-
-Tels étaient les principaux motifs qui faisaient rechercher
-l'admission dans ces corps; le gouvernement refusant quelquefois cet
-honneur à des hommes célèbres dont les principes l'inquiétaient, ces
-écrivains, aigris d'un refus qui exagérait un moment à leurs yeux
-l'importance du fauteuil, mettaient leur amour-propre à triompher du
-gouvernement. On en a vu plusieurs exemples; et voilà ce qui explique
-des contradictions inexplicables pour quiconque n'en a pas la clé.
-
-Qui jamais s'est plus moqué, surtout s'est mieux moqué de l'académie
-française que le président de Montesquieu dans ses _Lettres Persanes_?
-Et cependant, révolté des difficultés que la cour opposait à sa
-réception académique, pour des plaisanteries sur des objets plus
-sérieux, il fit faire une édition tronquée de ces mêmes lettres où ces
-plaisanteries étaient supprimées: ainsi, pour pouvoir accuser ses
-ennemis d'être des calomniateurs, il le devint lui-même, il commit un
-faux. Il est vrai qu'en récompense, il eut l'honneur de s'asseoir
-dans cette académie à laquelle il avait insulté; et le souvenir de ses
-railleries, approuvées de ses confrères comme du public, n'empêcha pas
-que, dans sa harangue de compliment, le récipiendaire n'attribuât tous
-ses travaux à la sublime ambition d'être membre de l'académie.
-
-On voit, par les lettres de Voltaire, publiées depuis sa mort, le
-mépris dont il était pénétré pour cette institution; mais il n'en fut
-pas moins forcé de subir le joug d'une opinion dépravée, et de
-solliciter plusieurs années ce fauteuil, qui lui fut refusé plus d'une
-fois par le gouvernement. C'est un des moyens dont se servait la cour
-pour réprimer l'essor du génie, et _pour lui couper les ailes_,
-suivant l'expression de ce même Voltaire, qui reprochait à d'Alembert
-de se les être laissé arracher. De là vint que tous ceux qui depuis
-voulurent garder leurs ailes, et à qui leur caractère, leur fortune,
-leur position permirent de prendre un parti courageux, renoncèrent aux
-prétentions académiques; et ce sont ceux qui ont le plus préparé la
-révolution, en prononçant nettement ce qu'on ne dit qu'à moitié dans
-les académies: tels sont Helvétius, Rousseau, Diderot, Mably, Raynal
-et quelques autres. Tous ont montré hardiment leur mépris pour ce
-corps, qui n'a point fait grands ceux qui honorent sa liste; mais qui
-les a reçus grands, et les a rapetissés quelquefois.
-
-Qu'on ne vous oppose donc plus, comme un objet d'émulation pour les
-gens de lettres, le désir d'être admis dans ce corps, dont les membres
-les plus célèbres se sont toujours moqués; et croyez ce qu'ils en ont
-dit dans tous les temps, hors le jour de leur réception.
-
-Nous arrivons à la troisième fonction académique: les complimens aux
-rois, reines, princes, princesses; aux cardinaux, quand ils sont
-ministres, etc. Vous voyez, Messieurs, par ce seul énoncé, que cette
-partie des devoirs académiques est diminuée considérablement, vos
-décrets ne laissant plus en France que des citoyens.
-
-Quatrième et dernière fonction de l'académie: la distribution des prix
-d'éloquence, de poésie et de quelques autres fondés dans ces derniers
-temps.
-
-Cette fonction, au premier coup d'oeil, paraît plus intéressante que
-celle des complimens; et au fond, elle ne l'est guère davantage.
-Cependant, comme il est des hommes, ou malveillans ou peu éclairés,
-qui nous supposeraient ennemis de la poésie, de l'éloquence, de la
-littérature, si nous supprimions ces prix, ainsi que ceux
-d'encouragement et d'utilité, nous vous proposerons un moyen facile
-d'assurer cette distribution. On ne prétendra pas sans doute qu'une
-salle du Louvre soit la seule enceinte où l'on puisse réciter des vers
-bons, médiocres ou mauvais. On ne prétendra pas que, pour cette
-fonction seule, il faille, contre vos principes, soutenir un
-établissement public, quelque peu coûteux qu'il puisse être; car nous
-rendons cette justice à l'académie française, qu'elle entre pour
-très-peu dans le _déficit_, et qu'elle est la moins dispendieuse de
-toutes les inutilités.
-
-Puisque personne ne se permettra les objections absurdes que leur seul
-énoncé réfute suffisamment, nous avons d'avance répondu à ceux qui
-croient ou feignent de croire que le maintien de ces prix importe à
-l'encouragement de la poésie et de l'éloquence. Mais qui ne sait ce
-qu'on doit penser de l'éloquence académique? Et puisqu'elle était mise
-à sa place, même sous le despotisme, que paraîtra-t-elle bientôt
-auprès de l'éloquence vivante et animée, dont vous avez mis l'école
-dans le sanctuaire de la liberté publique? C'est ici, c'est parmi
-vous, Messieurs, que se formeront les vrais orateurs; c'est de ce
-foyer que jailliront quelques étincelles qui même animeront plus d'un
-grand poète. Leur ambition ne se bornera plus à quelques malheureux
-prix académiques, qui à peine depuis cent ans ont fait naître quelques
-ouvrages au-dessus du médiocre. Il ne faut point appliquer, aux temps
-de la liberté, les idées étroites connues aux jours de la servitude.
-Vous avez assuré au génie le libre exercice et l'utile emploi de ses
-facultés; vous lui avez fait le plus beau des présens; vous l'avez
-rendu à lui; vous l'avez mis, comme le peuple, en état de se protéger
-lui-même. Indépendamment de ces prix que vous laisserez subsister, la
-poésie ne deviendra pas muette; et la France peut encore entendre de
-beaux vers, même après Messieurs de l'académie française.
-
-Il est un autre prix plus respectable, décerné tous les ans par le
-même corps d'après une fondation particulière, prix dont la
-conservation paraît d'abord recommandée par sa dénomination même, la
-plus auguste de toutes les dénominations, _le prix de la vertu_.
-
-Tel est l'intérêt attaché à l'objet de cette fondation, qu'au premier
-aperçu des inconvenances morales qui en résultent, on hésite, on
-s'efforce de repousser ce sentiment pénible; on s'afflige de la
-réflexion qui le confirme; on se fait une peine de le communiquer et
-d'ébranler dans autrui les préventions favorables, mais peu
-réfléchies, qui protègent cette institution. Il le faut néanmoins; car
-ce qui, dans un régime absurde en toutes ses parties, paraissait moins
-choquant, présente tout à coup une difformité révoltante dans un
-système opposé, qui, ayant fondé sur la raison tout l'édifice social,
-doit le fortifier par elle, et l'enceindre, en quelque sorte, du
-rempart de toutes les considérations morales capables de l'affermir et
-de le protéger. Ne craignons donc pas d'examiner, sous cet aspect,
-l'établissement de ce prix de vertu, bien sûrs que si cette fondation
-est utile et convenable, elle peut, comme la vertu, soutenir le
-coup-d'oeil de la raison.
-
-Et d'abord, laissant à part cette affiche, ce concours périodique, ce
-programme d'un prix de vertu _pour l'année prochaine_, je lis les
-termes de la fondation, et je vois ce prix destiné aux vertus des
-citoyens _dans la classe indigente_. Quoi donc! qu'est-ce à dire? La
-classe opulente a-t-elle relégué la vertu dans la classe des pauvres?
-Non, sans doute. Elle prétend bien, comme l'autre, pouvoir faire
-éclater des vertus; elle ne veut donc pas du prix! Non, certes: ce
-prix est de l'or; le riche, en l'acceptant, se croirait avili.
-J'entends: il n'y en a point assez; il ne le prendrait pas. Le riche
-l'ose dire! Et pourquoi ne le prendrait-il pas? le pauvre le prend
-bien! Payez-vous la vertu? ou bien l'honorez-vous? Vous ne la payez
-pas: ce n'est ni votre prétention, ni votre espérance. Vous l'honorez
-donc! eh bien! commencez par ne pas l'avilir, en mettant la richesse
-au-dessus de la vertu indigente.
-
-O renversement de toutes les idées morales, né de l'excès de la
-corruption publique et fait pour l'accroître encore! Mesurons de
-l'oeil l'abîme dont nous sortons: dans quel corps, dans quelle
-compagnie eût-il été admis le ci-devant gentilhomme qui eût accepté le
-prix de vertu dans une assemblée publique? Il y avait, parmi nous, la
-roture de la vertu! Retirez donc votre or, qui ne peut récompenser une
-belle action du riche. Rendez à la vertu cet hommage, de croire que le
-pauvre aussi peut être payé par elle; qu'il a, comme le riche, une
-conscience opulente et solvable; qu'enfin il peut, comme le riche,
-placer une bonne action entre le ciel et lui. Législateurs, ne
-décrétez pas la divinité de l'or, en le donnant pour salaire à ces
-mouvemens sublimes, à ces grands sacrifices qui semblent mettre
-l'homme en commerce avec son éternel auteur. Il serait annulé votre
-décret; il l'est d'avance dans l'âme du pauvre.... oui, du pauvre, au
-moment où il vient de s'honorer par un acte généreux.
-
-Il est commun, il est partout, le sentiment qui atteste cette vérité.
-Eh! n'avez vous pas vu, dans ces désastres qui provoquent le secours
-général, n'avez-vous pas vu quelqu'un de ces pauvres, lorsqu'au risque
-de ses jours, et par un grand acte de courage, il a sauvé l'un de ses
-semblables, je veux dire le riche, l'opulent, l'heureux (car il les
-prend pour ses semblables, dès qu'il faut les secourir), lorsqu'après
-le péril, et dans le reste des effusions de sa reconnaissance, le
-riche sauvé présente de l'or à son bienfaiteur, à cet indigent, à cet
-homme dénué, regardez celui-ci: comme il s'indigne! il recule, il
-s'étonne, il rougit...... une heure auparavant il eût mendié. D'où lui
-vient ce noble mouvement? c'est que vous profanez son bienfait, ingrat
-que vous êtes! vous corrompez votre reconnaissance: il a fait du bien,
-il vient de s'enrichir; et vous le traitez en pauvre! Au plaisir
-céleste d'avoir satisfait le plus beau besoin de son âme, vous
-substituez la pensée d'un besoin matériel; vous le ramenez du ciel où
-il est quelque chose, sur la terre où il n'est rien. O nature humaine!
-voilà comme on t'honore! quand la vertu t'élève à ta plus grande
-hauteur, c'est de l'or qu'on vient t'offrir, c'est l'aumône qu'on te
-présente!
-
-Mais dira-t-on, cette aumône, elle a pourtant été reçue dans des
-séances publiques et solennelles. Eh! qui ne sait, Messieurs, ce qui
-arrive en ces occasions? Le pauvre a ses amis qui le servent à leur
-manière et non pas à la sienne; qui, ne pouvant sans doute lui donner
-des secours, le conduisent où l'on en donne; et, avant ces derniers
-temps, qu'était-ce que l'honneur du pauvre? Et puis, on lui parle de
-fêtes, d'accueils, d'applaudissemens. Etonné d'occuper un moment ceux
-qu'il croit plus grands que lui, il a la faiblesse de se tenir pour
-honoré: qu'il attende.
-
-Plusieurs de vous, Messieurs, ont assisté à quelqu'une de ces
-assemblées où, parmi des hommes étrangers à la classe indigente, se
-présente l'indigence vertueuse, couronnée, dit-on: elle attire les
-regards; ils la cherchent, ils s'arrêtent sur elle..... Je ne les
-peindrai pas; mais ce n'est point là l'hommage que mérite la vertu. Il
-est vrai que le récit détaillé de l'acte généreux que l'on couronne,
-excite des applaudissemens, des battemens de mains...... J'ignore si
-j'ai mal vu; mais secrètement blessé de toutes ces inconvenances, et
-observant les traits et le maintien de la personne ainsi couronnée,
-j'ai cru y voir, d'autres l'ont vu comme moi, l'impression marquée
-d'une secrète et involontaire tristesse, non l'embarras de la
-modestie, mais la gêne du déplacement.
-
-O vous, qu'on amenait ainsi sur la scène, âmes nobles et honnêtes,
-mais simples et ignorantes, savez-vous d'où vient ce mal-être
-intérieur qui affecte même votre maintien? C'est que vous portez le
-poids d'un grand contraste, celui de la vertu et du regard des hommes.
-Laissons-là, Messieurs, toute cette pompe puérile, tout cet appareil
-dramatique qui montre l'immorale prétention d'agrandir la vertu. Une
-constitution, de sages lois, le perfectionnement de la raison, une
-éducation vraiment publique: voilà les sources pures, fécondes,
-intarissables des moeurs, des vertus, des bonnes actions. L'estime, la
-confiance, l'amour de vos frères et de vos concitoyens....: hommes
-libres, hommes généreux, recevez ces prix; tout le reste, jouet
-d'enfant ou salaire d'esclave.
-
-J'ai arrêté vos regards, Messieurs, sur chacune des fonctions
-académiques, dont la réunion montre, sous son vrai jour, l'utilité de
-cette compagnie, considérée comme corporation. C'est à quoi je
-pourrais m'en tenir; mais, pour rendre sensible l'esprit général qui
-résulte de ces établissemens, j'observe que l'on peut, que l'on doit
-même regarder comme un monument académique un ouvrage avoué par
-l'académie, et composé presque officiellement par un de ses membres
-les plus célèbres, d'Alembert, son secrétaire perpétuel: je parle du
-recueil des éloges académiques.
-
-Si l'on veut s'amuser, philosopher, s'affliger des ridicules attachés,
-non pas aux lettres (que nous respectons), mais aux corps littéraires
-(que nous ne révérons pas), il faut lire cette singulière collection,
-qui de l'éloge des membres fait naître la plus sanglante satire de
-cette compagnie. C'est là, c'est dans ce recueil qu'on peut en
-contempler, en déplorer les misères, et remarquer tous les effets
-vicieux d'une vicieuse institution; la lutte des petits intérêts, le
-combat des passions haineuses, le manége des rivalités mesquines, le
-jeu de toutes ces vanités disparates et désassorties entre lettrés,
-titrés, mîtrés; enfin toutes les évolutions de ces amours-propres
-hétérogènes, s'observant, se caressant, se heurtant tour à tour, mais
-constamment réunis dans l'adoration d'un maître invisible et toujours
-présent.
-
-Tels sont, à la longue, les effets de cette dégradante disposition,
-que, si l'on veut chercher l'exemple de la plus vile flatterie où des
-hommes puissent descendre, on la trouvera (qui le croirait?), non dans
-la cour de Louis XIV, mais dans l'académie française. Témoin le fameux
-sujet du prix proposé par ce corps: _Laquelle des vertus du roi est la
-plus digne d'admiration?_ On sait que ce programme, présenté
-officiellement au monarque, lui fit baiser les yeux et couvrir son
-visage d'une rougeur subite et involontaire. Ainsi un roi, que
-cinquante ans de règne, vingt ans de succès et la constante idolâtrie
-de sa cour avaient exercé, et en quelque sorte aguerri à soutenir les
-plus grands excès de la louange, une fois du moins s'avoua vaincu! et
-c'est à l'académie française qu'était réservé l'honneur de ce
-triomphe. Se flatterait-on que ce fût là le dernier terme d'un
-coupable avilissement? On se tromperait. Il faut voir, après la mort
-de Louis XIV, la servitude obstinée de cette compagnie punir, dans un
-de ses membres les plus distingués, le crime d'avoir osé juger, sur
-les principes de la justice et de la raison, la gloire de ce règne
-fastueux; il faut voir l'académie, pour venger ce prétendu outrage à
-la mémoire du roi, effacer de la liste académique le nom du seul
-écrivain patriote qu'elle y eût jamais placé, le respectable abbé de
-Saint-Pierre: lâcheté gratuite, qui semble n'avoir eu d'autre objet
-que de protester d'avance contre les tentatives futures ou possibles
-de la liberté française, et de voter solennellement pour l'éternité de
-l'esclavage national.
-
-Je sais que le nouvel ordre de choses rend désormais impossible de
-pareils scandales, et qu'il sauverait, même à l'académie, une partie
-de ses ridicules accoutumés. On ne verrait plus l'avantage du rang
-tenir lieu de mérite, ni la faveur de la cour influer, du moins au
-même degré, sur les nominations. Non, ces abus et quelques autres ont
-disparu pour jamais; mais ce qui restera, ce qui même est inévitable,
-c'est la perpétuité de l'esprit qui anime ces compagnies. En vain
-tenteriez-vous d'organiser pour la liberté des corps créés pour la
-servitude: toujours ils chercheront, par le renouvellement de leurs
-membres successifs, à conserver, à propager les principes auxquels ils
-doivent leur existence, à prolonger les espérances insensées du
-despotisme, en lui offrant sans cesse des auxiliaires et des affidés.
-Dévoués, par leur nature, aux agens de l'autorité, seuls arbitres et
-dispensateurs des petites grâces dans un ordre de choses où les
-législateurs ne peuvent distinguer que les grands talens, il existe
-entre ces corps et les dépositaires du pouvoir exécutif une
-bienveillance mutuelle, une faveur réciproque, garant tacite de leur
-alliance secrète, et, si les circonstances le permettaient, de leur
-complicité future. En voulez-vous la preuve? Je puis la produire: je
-puis mettre sous vos yeux les bases de ce traité, et pour ainsi dire
-les articles préliminaires. Ecoutez ce même d'Alembert, dans la
-préface du recueil de ces mêmes éloges, révélant le honteux secret des
-académies, et enseignant aux rois l'usage qu'ils peuvent faire de ces
-corporations, pour perpétuer l'esclavage des peuples.
-
-_Celui qui se marie, dit Bacon_ (c'est d'Alembert qui parle), _donne
-des ôtages à la fortune. L'homme de lettres qui tient à l'académie_
-(qui tient, c'est-à dire, est tenu, enchaîné), _l'homme de lettres
-donne des ôtages à la décence_. (Vous allez savoir ce que c'est que
-cette décence académicienne.) _Cette chaîne_ (cette fois il l'appelle
-par son nom), _cette chaîne, d'autant plus forte qu'elle sera
-volontaire_ (la pire de toutes les servitudes est en effet la
-servitude volontaire: on savait cela); _cette chaîne le retiendra sans
-effort dans les bornes qu'il serait tenté de franchir_. (On pouvait en
-effet, sous l'ancien régime, être tenté de franchir les bornes.)
-_L'écrivain isolé et qui veut toujours l'être, est une espèce de
-célibataire_ (un vaurien qu'il faut ranger, en le mariant à
-l'académie): _célibataire qui, ayant moins à manger, est par là plus
-sujet ou plus exposé aux écarts_127[A]. (Aux écarts! par exemple,
-décrire des vérités utiles aux hommes et nuisibles à leurs
-oppresseurs.)
-
- [A] Préface des _Eloges de l'Académie_, lus dans les séances
- publiques de l'Académie Françoise, tome I, page xvj.
-
-_Parmi les vérités importantes que les gouvernemens ont besoin
-d'accréditer_ (pour les travestir, les défigurer, quand on ne peut
-plus les dissimuler entièrement), _il en est qu'il leur importe de ne
-répandre que peu à peu, et comme par transpiration insensible_
-(l'académie laissait peu transpirer): _un pareil corps, également
-instruit et sage_ (sage Messieurs!), _organe de la raison par devoir,
-et de la prudence par état_ (quel état et quelle prudence!), _ne fera
-entrer de lumière dans les yeux des peuples, que ce qu'il en faudra
-pour les éclairer peu à peu_ (l'académie économisait la lumière).
-L'auteur ajoute, il est vrai, _sans blesser les yeux des peuples_; et
-l'on entend cette tournure vraiment académique.
-
-Ah! Messieurs, c'en est trop: qui de vous, n'est surpris, indigné,
-révolté? Certes, on ne sait qu'admirer le plus dans l'avocat des
-académies, ou la hardiesse ou l'impudence qui présente les gens de
-lettres sous un pareil aspect; qui, les plaçant entre les peuples et
-les rois, dit à ces derniers, dans une attitude à la fois servile et
-menaçante: _Nous pouvons à notre choix éclaircir ou doubler, sur les
-yeux de vos sujets, le bandeau des préjugés. Payez nos paroles ou
-notre silence; achetez une alliance utile ou une neutralité
-nécessaire._ Odieuse transaction, commerce coupable, où l'on sacrifie
-le bonheur des hommes à des places académiques, à des faveurs de cour!
-prime honteuse dans le plus infâme des trafics, celui de la liberté
-des nations! Vous concevez maintenant, Messieurs, ce qu'exigent des
-académies la _décence_, la _sagesse_, la _prudence d'état_: d'état!
-hélas! oui, c'est le mot. Vous en faut-il une seconde preuve également
-frappante? Cherchez-la dans cette autre académie, soeur puînée, ou
-plutôt fille de l'académie française, et fille digne de sa mère par le
-même esprit d'abjection.
-
-On sait que, d'après une idée de madame de Montespan (ce mot seul dit
-tout), l'académie des inscriptions et belles-lettres, instituée
-authentiquement pour la gloire du roi, chargée d'éterniser par les
-médailles la gloire du roi, d'examiner les dessins des peintures et
-sculptures consacrées à la gloire du roi, se soutint avec éclat près
-de trente ans; mais que, vers la fin du règne, la gloire du roi venant
-tout à coup à manquer, il fallut songer à s'étayer de quelqu'autre
-secours. Ce fut alors que, sous un nouveau régime qui la soumit à la
-hiérarchie des rangs, tache dont l'académie française parut du moins
-exempte, l'académie des belles-lettres chercha les moyens de se
-montrer utile. Elle eut recours aux antiquités judaïques, grecques et
-romaines, dont elle fit l'objet de ses recherches et de ses travaux.
-Eh! que ne s'y bornait-elle! Nous étions si reconnaissans d'avoir
-appris par elle ce qu'étaient dans la Grèce les dieux cabires, quels
-étaient les noms de tous les ustensiles composant la batterie de
-cuisine de Marc-Antoine! Nous applaudissions à la découverte d'un
-vieux roi de Jérusalem, perdu depuis dix-huit cents ans, dans un
-recoin de la chronologie! On sourit malgré soi de voir des esprits
-graves et sérieux s'occuper de ces bagatelles.
-
-Certes, il valait mieux en faire son éternelle occupation, que
-d'étudier nos antiquités françaises pour les dénaturer, que
-d'empoisonner les sources de notre histoire, que de mettre aux ordres
-du despotisme une érudition faussaire, que de combattre et condamner
-d'avance l'assemblée nationale, en déclarant _fausse et dangereuse_
-l'opinion qui conteste au roi le pouvoir législatif pour le donner à
-la nation: c'est l'avis de MM. Secousse, Foncemagne, et de plusieurs
-autres membres de cette compagnie. Tel est l'esprit de ces corps; ils
-en font trophée: telle est leur profession de foi publique. _La
-principale occupation de l'académie des belles-lettres_, dit l'un de
-ses membres les plus célèbres, Mabillon, _doit être la gloire du
-roi_...
-
-Quelles soient fermées pour jamais, ces écoles de flatterie et de
-servilité! Vous le devez à vous-mêmes, à vos invariables principes.
-Eh! quelle protestation plus noble et plus solennelle contre
-d'avilissans souvenirs, contre de méprisables habitudes, dont il faut
-effacer jusqu'aux vestiges; enfin contre l'infatigable adulation dont,
-au scandale de l'Europe, ces deux compagnies ont fatigué vos deux
-derniers rois? Eh! Messieurs, l'extinction de ces corps n'est que la
-conséquence nécessaire du décret qui a détaché les esclaves enchaînés
-dans Paris à la statue de Louis XIV.
-
-Vous avez tout affranchi: faites, pour les talens, ce que vous avez
-fait pour tout autre genre d'industrie. Point d'intermédiaire;
-personne entre les talens et la nation. _Range-toi de mon soleil_,
-disait Diogène à Alexandre. Et Alexandre se rangea. Mais les
-compagnies ne se rangent point, il faut les anéantir. Une corporation
-pour les arts de génie! c'est ce que les Anglais n'ont jamais conçu:
-et, en fait de raison, vous ne savez plus rester en arrière des
-Anglais. Homère ni Virgile ne furent d'aucune académie, non plus que
-Pope et Dryden, leurs immortels traducteurs. Corneille, critiqué par
-l'académie française, s'écriait: _J'imite l'un de mes trois Horaces;
-j'en appelle au peuple._ Croyez-en Corneille, appelez au peuple comme
-lui.
-
-Eh! qui réclamerait contre votre jugement? Parmi les gens de lettres
-eux-mêmes, les académies n'avaient guère pour défenseurs que les
-ennemis de la révolution. Encore, au nombre de ces défenseurs, s'en
-trouve-t-il quelques uns d'une espèce assez étrange. A quoi bon
-détruire, disent-ils, des établissemens prêts à tomber d'eux-mêmes à
-la naissance de la liberté? En vous laissant, Messieurs, apprécier ce
-moyen de défense, je crois pouvoir applaudir à la conjecture: et
-n'a-t-on pas vu, dans ces dernières années, l'accroissement de
-l'opinion publique servir de mesure à la décroissance proportionnelle
-de ces corps, jusqu'au moment où, toute proportion venant à cesser
-tout à coup, il n'est resté, entre ces compagnies et la nation, que
-l'intervalle immense qui sépare la servitude et la liberté?
-
-Eh! comment l'académie, conservant sa maladive et incurable petitesse,
-au milieu des objets qui s'agrandissent autour d'elle, comment
-l'académie serait-elle aperçue? Qui recherchera désormais ses
-honneurs, obscurcis devant une gloire à la fois littéraire et
-patriotique? Pense-t-on que ceux de vos orateurs qui auront discuté
-dans la tribune, avec l'applaudissement de la nation, les grands
-intérêts de la France, ambitionneront beaucoup une frivole distinction
-à laquelle le despotisme bornait, ou plutôt condamnait les plus rares
-talens? Qui ne sent que, si Corneille et Racine ont daigné apporter
-dans une si étroite enceinte les lauriers du théâtre, cette bizarrerie
-tenait à plusieurs vices d'un système social qui n'est plus, au
-prestige d'une vanité qui ne peut plus être, à la tyrannie d'un usage
-établi, comme un impôt, sur les talens; enfin à de petites convenances
-fugitives, maintenant disparues devant la liberté et englouties dans
-l'égalité civile et politique, comme un ruisseau dans l'Océan?
-
-Epargnez-donc, Messieurs, à l'académie une mort naturelle; donnez à
-ses partisans, s'il en reste, la consolation de croire que sans vous
-elle était immortelle: qu'elle ait du moins l'honneur de succomber
-dans une époque mémorable, et d'être ensevelie avec de plus puissantes
-corporations. Pour cette fois, vous avez peu de clameurs à craindre;
-car c'est une chose remarquable que l'académie, quoique si peu
-onéreuse au public, n'ait jamais joui de la faveur populaire. Quant au
-chagrin que vous causerez à ses membres par leur séparation, croyez
-qu'il se contiendra dans les bornes d'une hypocrite et facile décence.
-Déployez donc à la fois, et votre fidélité à vos principes sur les
-corporations, et votre estime pour les lettres, en détruisant ces
-corps et en traitant les membres avec une libérale équité. Celle dont
-vous userez envers des hommes d'un mérite reconnu, plus ou moins
-distingué, membres de sociétés littéraires peu nombreuses, où l'on
-n'est admis que dans l'âge de la maturité, ne peut fatiguer la
-générosité de la nation. Plût au ciel qu'en des occasions plus
-importantes, vous eussiez pu réparer, par des dédommagemens aussi
-faciles, les maux individuels opérés pour le bonheur général! Plût au
-ciel qu'il vous eût été permis de placer aussi aisément, à côté de vos
-devoirs publics, la preuve consolante de votre commisération pour les
-infortunes particulières!
-
-
-FIN DU DISCOURS SUR LES ACADÉMIES.
-
-
-
-
-DISSERTATION
-
-SUR
-
-L'IMITATION DE LA NATURE,
-
-RELATIVEMENT AUX CARACTÈRES DANS LES OUVRAGES
-
-DRAMATIQUES.
-
-
-On parle sans cesse de la nécessité d'imiter la nature, sans que
-personne daigne fixer le vrai sens de ce terme, qui devient presqu'une
-abstraction, par le petit nombre d'idées claires et distinctes qu'on y
-attache. Ordinairement la philosophie, pour mériter ce nom, a besoin
-de voir en grand: ici, elle doit descendre dans quelques détails, sous
-peine d'être absolument illusoire. Toutefois, il est nécessaire de
-remonter d'abord à des vues générales.
-
-Les grandes et sublimes proportions que la nature a mises dans ses
-ouvrages, échappant à nos faibles yeux, les arts se sont proposés de
-créer pour nous un monde nouveau, plus parfait en apparence, parce que
-nous embrassons plus aisément les rapports de ses différentes parties.
-Ils nous placent dans un ordre de choses d'un choix plus exquis; ils
-embellissent notre séjour; ils doivent orner l'édifice, plutôt que
-d'en élever un semblable. L'homme étant ce qu'il y a dans le monde de
-plus intéressant pour l'homme, a été le principal objet de l'étude des
-artistes. Ils l'ont considéré sous toutes les faces, sous tous les
-rapports qui le lient à ses semblables; ils l'ont observé dans presque
-toutes ces circonstances si nombreuses qui opposent l'homme de la
-nature à l'homme de la société; qui mettent aux prises ses goûts et
-ses intérêts, ses passions et ses devoirs. Enfin, ils l'ont placé dans
-les attitudes les plus pénibles, et lui ont fait subir une espèce de
-torture, pour arracher de son âme l'expression véritable d'un
-sentiment profond.
-
-Quelle a dû être la marche de leur esprit dans cette opération? qu'a
-dû faire le peintre? qu'a dû faire le poète? Ils ont regardé autour
-d'eux: l'un a vu que les hommes bien proportionnés étaient en petit
-nombre; l'autre que la plupart d'entr'eux avaient une âme faible et
-froide, indigne et incapable d'intéresser. Le peintre aperçoit un
-homme d'une stature plus haute que celle des autres; il l'arrête; il
-lui dit: Vous serez mon modèle. Le poète, à travers une foule
-méprisable, distingue un homme qui mérite son attention; son âme est à
-la fois sensible et forte, ardente et inébranlable: Voilà, dit le
-poète, l'homme que je veux peindre.
-
-L'artiste doit m'offrir sans cesse le sentiment de mon excellence; et
-ce sentiment, je serai bien loin de l'éprouver, si vous peignez les
-hommes exactement comme ils sont dans la nature. Agrandissez-nous à
-nos propres yeux: c'est une flatterie indirecte et d'autant plus
-ingénieuse, par laquelle vous séduirez à coup sûr notre jugement.
-Corneille a dit: L'homme s'admirera en m'écoutant, en me lisant. Je
-lui montrerai Rodrigue, tuant par honneur le père d'une maîtresse
-qu'il adore; Auguste pardonnant à son assassin; César vengeant la mort
-de son ennemi. Je peindrai de grands criminels, et on s'intéressera à
-leur sort, parce que le crime, si je le risque sur le théâtre, peut
-attacher; il n'y a que la bassesse qui soit tout-à-fait révoltante: un
-vil intrigant qui sacrifie son gendre à de lâches espérances de
-grandeur, je lui donnerai des remords qui feront au moins tolérer son
-caractère.
-
-Au reste, il serait à souhaiter que Corneille eût pu placer Pauline et
-Sévère dans l'admirable situation où il les a mis, sans exposer aux
-yeux un caractère aussi vil que celui de Félix. De ce qu'on n'ose plus
-en hasarder de semblables, quelques personnes infèrent la médiocrité
-des successeurs de Corneille: lui seul, dit-on, pouvait mettre un
-Félix, un Prusias sur la scène. Il fallait conclure au contraire que,
-depuis ce grand homme, on a fait des progrès dans l'art qu'il a créé.
-On a senti qu'il fallait des raisons invincibles pour autoriser un
-poète à peindre de si vils criminels. L'admirable rôle de Narcisse,
-dans _Britannicus_, contient une des plus belles leçons qu'on ait
-jamais données aux rois; et cependant cette considération n'empêche
-pas que le parterre ne voie ce personnage avec peine; et l'on sait que
-le public donna, aux premières représentations de ce chef-d'oeuvre,
-des marques d'un mécontentement peu équivoque.
-
-Plus on sonde ce principe, plus on le trouve fécond. Il explique,
-d'une manière satisfaisante, l'extrême déplaisir qu'on éprouve à voir
-des caractères nobles s'avilir et se dégrader. Je sais pourquoi mon
-âme est affectée désagréablement, lorsque le vainqueur des Curiaces
-enfonce le poignard dans le sein de sa soeur, dont le seul crime est
-de pleurer la mort de son amant. En lisant l'histoire même, ne
-sommes-nous pas sensiblement affligés, lorsqu'un des principaux
-personnages s'avilit par quelque action qui flétrit une âme à laquelle
-la nôtre s'intéressait? Cette nécessité de maintenir l'énergie du
-caractère est si reconnue, que les poètes tragiques ont l'attention de
-ne jamais laisser entendre aux héros de leurs poèmes rien d'humiliant
-pour eux, même dans la bouche d'un ennemi. Voyez, si les menaces
-d'Assur, dans _Sémiramis_, ont rien d'avilissant pour Arsace! Ce
-secret de l'art, qui consiste à faire tomber l'odieux du crime sur un
-confident, est une des découvertes les plus utiles à la tragédie.
-Racine l'a mis le premier en usage dans _Phèdre_. L'auteur de
-_Mahomet_ en a profité habilement, quand il s'est servi d'Omar pour
-donner à Mahomet l'idée de faire immoler Zopire par Seïde.
-
-Quoique les anciens aient négligé plus d'une fois de soutenir les
-caractères dans toute leur force, ils ne laissaient pas d'en sentir la
-nécessité. Lorsqu'ils étaient obligés d'avilir un héros, un dieu ou
-une déesse venait partager le crime avec lui, ou même s'en chargeait
-entièrement. Les hommes aimaient mieux qu'on leur montrât un dieu
-vindicatif, ou une déesse jalouse, qu'un être de leur espèce vil et
-dégradé. C'est ainsi que, dans Homère, Minerve, la déesse de la
-sagesse, conduit Ulysse et Diomède aux tentes de Rhésus. Elle ne se
-montre ni plus juste, ni plus généreuse dans l'_Ajax furieux_, où elle
-trompe ce malheureux prince, en feignant de le servir, tandis qu'elle
-sert en effet son rival. L'usage que les anciens faisaient, à cet
-égard, de leurs divinités, paraît plus condamnable encore que la
-manière dont ils s'en servaient pour le dénouement de leurs pièces.
-
-Il est à peu près reconnu que les modernes sont très-supérieurs aux
-anciens dans l'art de tracer les caractères. Je ne doute pas que
-ceux-ci n'aient bien peint les moeurs existantes sous leurs yeux. Je
-dis seulement que les caractères des bons ouvrages anciens ne sont pas
-aussi fortement dessinés que ceux des bons ouvrages modernes. Je crois
-pouvoir en assigner plusieurs raisons. Ce n'est que depuis la
-renaissance de la philosophie, qu'on a profondément réfléchi sur la
-théorie des beaux-arts. Les Grecs paraissent avoir peu médité sur ce
-sujet. Dominés par une âme sensible et une imagination ardente, ils se
-laissaient entraîner par ces guides qui conduisent rapidement celui
-qui marche à leur suite, mais qui quelquefois l'égarent. En effet, le
-génie ne préserve pas des écarts du génie. Il a besoin d'être dirigé
-par des réflexions qu'il ne fait ordinairement qu'après s'être trompé
-plus d'une fois. Plus le goût de la société s'étend, plus les objets
-des méditations du philosophe se multiplient. Les idées de la vraie
-grandeur et de la vraie vertu deviennent plus justes et plus précises.
-La corruption des moeurs qui, selon quelques sages, est le fruit de ce
-goût excessif pour la société, est pour le poète une raison de plus de
-multiplier les caractères vertueux. On a dit que, plus les moeurs
-s'altèrent, plus on devient délicat sur les décences. Par cette
-raison, plus les hommes deviennent vicieux, plus ils applaudissent à
-la peinture des vertus. Fatigués de voir des âmes communes, des
-bassesses, des trahisons, leur coeur se réfugie, pour ainsi dire, dans
-ces monumens précieux, où il retrouve quelques traits d'une grandeur
-pour laquelle il était né.
-
-Mais telle est la faiblesse de la nature humaine, même dans ses
-vertus, que, pour nous rendre intéressans à nos propres yeux, le poète
-a presque toujours besoin de nous embellir. Quel est le terme auquel
-il doit s'arrêter? Je crois qu'il peut nous agrandir tant qu'il
-voudra, pourvu que l'illusion ne disparaisse point, pourvu que nous
-nous reconnaissions encore. L'intérêt cesse avec la vraisemblance;
-mais ce qui est vraisemblable pour l'un, ne l'est pas pour l'autre.
-Nous jugeons les hommes vertueux, suivant les moyens que nous avons de
-les égaler. La décision de ce procès appartient exclusivement au
-très-petit nombre d'hommes qui, nés avec un sens droit et une âme
-élevée, peuvent trouver l'appréciation vraie de chaque chose, peuvent
-dire: ce sentiment est juste et noble; celui-ci est vrai; celui-là est
-faux, ou exagéré. L'un doit naître dans un coeur honnête; l'autre
-n'existe que dans la tête d'un poète qui s'efforce de créer des
-vertus. Croyons qu'il est des hommes dignes de porter un tel jugement.
-
-Souvent un seul sentiment faux détruit une illusion délicieuse, et la
-détruit plus désagréablement qu'une invraisemblance. Qu'une mère,
-réduite à la dernière infortune par l'erreur d'un juge, se retire dans
-un cloître avec sa fille; qu'elle passe pour la gouvernante de son
-enfant; qu'appelée ensuite, par un concours de circonstances, dans la
-maison de son juge, elle y vienne avec sa fille; que le fils de ce
-juge devienne amoureux de la jeune personne; que la tendre gouvernante
-se défie de cet amour, et veille sur sa fille avec toutes les
-inquiétudes et toutes les transes de la maternité: voilà ce qui doit
-intéresser tous les coeurs. Je veux bien passer au poète la
-combinaison d'incidens divers dont il doit résulter de si grands
-mouvemens; mais que cette mère dans l'indigence, souffrant dans
-elle-même et dans sa fille, refuse la restitution de ses biens,
-c'est-à-dire, ne permette pas que son juge s'acquitte d'un devoir
-rigoureux, alors je vois un être imaginaire, produit par un auteur
-qui, dans ce moment, n'avait pas le sentiment juste des convenances
-véritables.
-
-Une autre raison pour laquelle un auteur doit s'attacher à n'exprimer
-que des sentimens vrais, c'est que plusieurs bons esprits ayant vu,
-dans la plupart des ouvrages de théâtre, une fausse grandeur, rien de
-tout ce vain étalage dramatique dont rien n'est à leur usage; au lieu
-qu'un sentiment noble et juste passe rapidement dans une âme bien
-faite, qui l'adopte avec avidité.
-
-Il faut un sens très-exquis pour s'arrêter, à cet égard, dans les
-justes bornes; et ce n'est que depuis Racine qu'on les a fixées.
-Pompée implore le secours du roi d'Égypte; il a mis en sûreté la
-moitié de lui-même; il n'a plus rien à craindre que pour sa vie; il
-prévoit le traitement qu'on va lui faire; il s'abandonne à sa destinée
-sans se plaindre: voilà un grand homme. Mais il dédaigne de lever les
-yeux au ciel,
-
- De peur que, d'un coup d'oeil, contre une telle offense,
- Il ne semble implorer son aide ou sa vengeance:
-voilà un capitan impie. Les princesses de Corneille me paraissent
-quelquefois avoir, pour la vie, un mépris féroce et peu intéressant.
-Iphigénie dit naturellement:
-
- Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie
- Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie,
- Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin,
- Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
-
-Encore plusieurs gens de goût ont-ils blâmé Racine de n'avoir pas
-donné à cette jeune princesse une plus grande frayeur de la mort.
-Aménaïde avoue aussi un sentiment semblable:
-
- Je ne me vante point du fastueux effort
- De voir, sans m'alarmer, les apprêts de ma mort:
- Je regrette la vie; elle doit m'être chère.
-
-Puisque les hommes du plus grand courage ne doivent mépriser la vie
-que lorsqu'ils ne peuvent la conserver qu'en trahissant leurs devoirs;
-à plus forte raison, de jeunes princesses innocentes ne doivent point
-la quitter sans regret, quoique prêtes à la sacrifier, si leur devoir
-l'exige.
-
-Mais, s'il est vrai qu'il n'y a point de grandes actions dont
-l'humanité ne soit capable, il est impossible que toutes les vertus se
-réunissent sur un seul être. Les poètes tragiques ont su éviter ce
-défaut, dans lequel sont tombés plusieurs romanciers excellens.
-Ceux-ci ont d'avance affaibli l'intérêt qu'il font naître dans la
-suite: c'est ce qu'a fait l'auteur de _Grandisson_, en prenant soin
-d'accumuler sur son héros toutes les vertus et tous les avantages que
-la nature et la fortune n'ont jamais réunis dans un seul homme.
-
-Quelques auteurs célèbres, las de voir, dans la plupart des
-caractères, une empreinte romanesque, se sont avisés d'avilir tout à
-coup un personnage qu'ils avaient rendu intéressant par la réunion des
-sentimens les plus délicats. Ils se fondent sur ce que nul n'est
-parfait dans la nature, et qu'il faut, en présentant aux lecteurs de
-grands écarts ainsi que de grandes vertus, lui persuader qu'il ne lit
-point un roman. On répond que l'art consiste à obtenir cet effet, sans
-employer de pareils moyens. Un grand intérêt pris fortement dans nos
-moeurs véritables, quelques taches volontairement répandues dans les
-caractères principaux, quelques circonstances communes dans les
-événemens, soutiendront parfaitement l'illusion. Le poète et le
-romancier doivent imiter, en ce point, l'artifice de ces menteurs
-adroits, qui assurent la croyance à leurs récits, en y mêlant des
-détails frivoles. Au reste, le peu d'effet qu'ont produit ces ressorts
-dans des mains habiles et vigoureuses, empêchera, sans doute, que des
-mains plus faibles osent jamais essayer de s'en servir.
-
-Si l'idée de grandeur que nous attachons à notre nature, est une
-source d'intérêt, le sentiment de notre faiblesse contre certains
-coups de la fortune, le besoin d'appui et de consolation en ouvrent
-une autre non moins abondante; et souvent ces deux sensations se
-réunissent. La simple vue d'une action de générosité nous transporte.
-En sommes-nous les objets? Elle arrache de nos yeux des larmes de
-reconnaissance et d'admiration. Quand nous avons le bonheur de la
-faire nous-mêmes, elle excite dans nous un doux tressaillement qui, se
-confondant par degrés avec le calme d'une joie pure et concentrée,
-forme la jouissance la plus voluptueuse que la nature ait accordée à
-l'homme. Oreste et Pylade se disputant l'honneur de mourir l'un pour
-l'autre, que de sentimens délicieux s'élèvent à la fois dans votre
-âme! Vous jouissez de la générosité de Pylade; il vous semble que vous
-l'imiteriez: l'infortune d'Oreste vous attache et vous attendrit. Une
-identification qui, pour être rapide, n'en est pas moins réelle, nous
-transforme dans l'homme que l'infortune accable, et dans l'ami
-généreux qui veut mourir pour lui. Nous jouissons des deux sentimens
-qui nous sont les plus chers: du sentiment de notre grandeur qui nous
-flatte, et de celui de notre faiblesse qu'on soulage.
-
-Ce serait peut-être ici la place d'examiner pourquoi les grands crimes
-ne sont intéressans au théâtre, que quand ils sont commis par des
-hommes à peu près vertueux. Si OEdipe était un scélérat, il ne serait
-que révoltant. Qu'un monstre, pour remplir une vengeance méditée
-depuis plus de vingt ans, fasse boire à un malheureux père le sang de
-son fils, c'est une horreur qui n'est point intéressante. On répond
-que l'intérêt porte sur Thyeste. J'insiste, et je dis que Thyeste
-n'inspire point un intérêt déchirant, tel qu'on devait l'attendre
-d'une pareille situation, si elle eût été adoucie. On a seulement pour
-lui cette pitié qu'on accorde à tous les malheureux. Un écrivain
-célèbre, dans une lettre éloquente contre les spectacles, fait un
-grand mérite à l'auteur d'_Atrée_ d'avoir intéressé tous les
-spectateurs pour la simple humanité. Ce point de vue, sans doute, est
-philosophique: mais qu'on examine s'il en fallait faire un mérite à
-l'auteur. Thyeste est jeté par la tempête dans un port soumis au cruel
-Atrée. Il faut échapper à sa vengeance; il cache sa qualité de prince:
-quoiqu'il fasse, il faut bien qu'il reste homme; il ne peut renoncer à
-ce titre. Il est évident que la force du sujet a tout fait, et qu'il
-n'y a point un si grand mérite dans cette disposition, qui d'ailleurs
-appartient tout à fait à Sénèque. Mais qu'un amant sensible et
-généreux tue sa maîtresse vertueuse, et qu'il croit infidèle;
-qu'Oreste, que Ninias massacrent leur coupable mère avec le projet de
-ne jamais cesser de la respecter: voilà un genre de tragédie qui aura
-toujours des droits sur tous les hommes. L'événement tragique est le
-même, sans qu'il soit besoin d'offrir des monstres aux yeux des
-spectateurs. L'erreur commet le crime, l'homme reste vertueux: l'effet
-théâtral n'y perd rien.
-
-Le dogme de la fatalité, répandu chez les anciens, les amena par
-degrés à concevoir ainsi la tragédie. D'abord, le besoin que les
-hommes ont d'être ébranlés fortement, fit qu'on se contenta d'une
-émotion vive, de quelque manière qu'elle fut produite: Oreste,
-tourmenté par les furies; Prométhée attaché sur le Caucase, tandis que
-des vautours lui déchiraient le coeur: ces affreux spectacles
-suffirent. Ensuite, on s'efforça de rendre intéressant le héros du
-poème: le poète ménage tellement son action qu'on ne pouvait imputer
-les crimes de son héros qu'à une fatalité tyrannique; c'est ce qui
-rend OEdipe et Phèdre si attachans. Depuis, Corneille, aidé de Guillen
-de Castro et de son génie, inventa la tragédie fondée sur les
-passions. Enfin, on est revenu depuis à un genre de tragédie fondé en
-même temps sur les passions et sur cette dépendance où nous sommes
-d'une cause supérieure: telle est _Sémiramis_, et telles sont les
-pièces dont les sujets sont tirés du théâtre des Grecs. Quelque
-admiration que j'aie pour ce genre, dans lequel on peut offrir aux
-hommes de grandes leçons et de grands tableaux, j'avoue que je lui
-préfère la tragédie qui fait couler des larmes de pur attendrissement;
-telles sont _Andromaque_, _Zaïre_, _Alzire_, etc.
-
-Les différens peuples policés ont suivi des procédés différens dans
-l'imitation de la nature. Les Grecs ont prodigué les grands traits,
-mais s'en sont souvent permis plusieurs qui avilissaient leurs héros.
-Ce défaut venait de ce que, dans ces siècles héroïques et grossiers,
-on n'avait point fixé les véritables notions des vertus morales. Les
-Romains, nés moins heureusement, mais ayant plus d'idées sur les
-décences, tracèrent des caractères moins forts, mais plus soutenus.
-Les deux ou trois siècles qui précédèrent la renaissance des lettres,
-doivent être comptés pour rien. Une imitation servile des anciens,
-tant Grecs que Romains, tint lieu de tout mérite dans l'Europe
-littéraire. Les Anglais, les Italiens et les Français prirent des
-routes différentes. Les deux premiers de ces peuples, surtout les
-Anglais, se piquèrent d'imiter la nature avec une vérité souvent
-grossière et rebutante. La preuve qu'ils n'étaient point dirigés, dans
-cette marche, par le désir d'opérer une illusion parfaite, mais
-seulement par une rusticité qui n'est point incompatible avec les
-élans du génie, c'est qu'en même temps qu'ils copiaient la nature
-commune, ils choquaient toutes les vraisemblances, en resserrant dans
-l'espace d'un jour des événemens qui avaient rempli trente années. Les
-Italiens imitèrent la nature dans ces détails moins odieux, mais peu
-intéressans. Dans la _Mérope_ de Maffei, le vieillard qui vient
-chercher le jeune Egiste, se permet de parler beaucoup, et de dire
-plusieurs choses inutiles à l'action. Blâmez, en Italie, cette
-absurdité; on vous répondra: Telle est la nature. En France, nous
-pensons qu'il pourrait exister un vieillard qui, ayant élevé le fils
-de son roi, et l'ayant laissé échapper de ses bras, viendrait le
-réclamer sans bavardage.
-
-Combien cette imitation servile de la nature est peu intéressante! Dès
-lors, le goût, ce conducteur du génie, est banni de l'empire des arts;
-dès lors, plus de nécessité de porter du choix dans les parties, pour
-en former un ensemble intéressant: une vérité, souvent désagréable,
-tiendra lieu de mérite. Plus de ces nuances, de ces adoucissemens que
-la perfection du goût a introduits dans le langage, dans la peinture
-des passions, et dont Racine a le premier donné l'idée. Si vous
-peignez les anciens exactement tels qu'ils sont, vous présentez le
-tableau de moeurs grossières à des hommes dont les moeurs se sont
-épurées par le temps; vous rappelez à un nouveau noble le souvenir de
-sa roture.
-
-Exiger toujours cette froide ressemblance, c'est refuser d'accéder au
-traité secret, mais réel, en vertu duquel l'artiste dit au public:
-Admettez telle et telle supposition, et je m'engage à affecter votre
-âme de telle et telle manière. Ces conventions étant au théâtre en
-plus grand nombre que partout ailleurs, vous proscrirez toute
-représentation dramatique; la tragédie en musique vous deviendra tout
-à fait insupportable; vous n'aurez guère plus d'indulgence pour la
-tragédie parlée; vous demanderez pourquoi Pulcherie insulte Phocas en
-vers alexandrins, et la perfection même de l'art va devenir un défaut
-pour vous. Dans un chef-d'oeuvre où de grands événemens sont
-représentés et réunis d'une manière attachante, vous serez en droit de
-remarquer que la nature ne place pas ainsi, l'un auprès de l'autre,
-plusieurs événemens extraordinaires. Si vous continuez à vous tenir
-rigueur, vous demanderez pourquoi César parle français; vous serez le
-plus cruel ennemi de vos plaisirs: vous aurez vu _Mérope_, et n'aurez
-pas pleuré.
-
-Voulez-vous voir combien la nature a besoin d'être embellie? Jetez les
-yeux sur la pastorale. Il est à croire que les guerres civiles
-d'Auguste et d'Antoine, les troubles de l'Italie dans le siècle du
-Guarini et du Tasse, l'abrutissement où les paysans ont toujours été
-plongés en France, n'ont pas permis que la patrie des Tityres, des
-Amyntes, des Tyrcis, des Céladons, ait été le séjour du parfait
-bonheur. Toutefois, nous sentons que les habitans de la campagne,
-libres des travaux trop pénibles de leur état, abandonnés à la
-simplicité de leurs goûts, seraient plus près du bonheur que nous ne
-le sommes dans nos villes, où toutes les passions exaltées au plus
-haut degré se livrent sans cesse, dans notre âme, un combat qui
-l'accable et qui la déchire. Le poète, traçant à notre imagination le
-tableau des plaisirs champêtres, fait pour nous les frais d'une
-agréable maison de campagne, où nous pourrons nous retirer quand nous
-serons fatigués des plaisirs bruyans de la ville. Qu'il prenne garde
-seulement de détruire le prestige, en donnant à ses personnages des
-sentimens ou des idées étrangers à leur état; mais qu'il ne craigne
-pas de me les montrer plus aimables qu'ils ne le sont en effet. Ses
-bergers sont-ils de beaux esprits? je ne suis point à la campagne, ni
-Fontenelle non plus: sont-ils grossiers? je m'y déplais, fût-ce avec
-Théocrite.
-
-Un philosophe a dit que, hors Dieu, rien n'est beau, dans la nature,
-que ce qui n'existe pas. On ne peut pas condamner plus fortement la
-représentation de la nature commune. Parmi nous, quelques auteurs,
-prenant pour guide cette philosophie froide et fausse qui, pour mieux
-mesurer le champ des beaux-arts, commence par en arracher les fleurs
-et les fruits, ont cru, comme nos voisins, qu'il fallait réduire les
-arts à cette vérité rigoureuse qui fait de la ressemblance la chose
-même qu'on a voulu imiter. Si l'artiste, qui cherche à la peindre, se
-propose de tromper tout à fait le spectateur, il méconnaît l'objet de
-son art. Il faut donner à l'âme le plaisir de s'exercer; et les
-copistes, en quelque genre que ce soit, ne donnent jamais ce plaisir.
-Ce tableau du Poussin me saisit d'admiration: toutefois l'illusion
-n'opère pas sur moi, au point de me faire adresser la parole aux êtres
-qui paraissent animés sur la toile; ce n'est pas même ce plaisir que
-je cherche. Cette statue dont j'admire la beauté, essayez de la
-peindre des véritables couleurs de la nature, que la carnation soit
-exactement semblable à celle d'un homme, assurez l'effet du prestige
-en le couvrant d'habits semblables aux nôtres: mon plaisir est
-évanoui; une ridicule surprise prend la place de l'admiration; je vois
-qu'on a voulu créer un homme, et qu'on n'a pas réussi. Je me demande
-pourquoi cette figure ressemble à un homme, et n'en est point un. Je
-souhaite avec Pigmalion que la statue soit animée; je sens
-l'insuffisance de l'artiste: elle me rappelle la mienne; et c'est
-cette idée qu'il doit toujours écarter. Il est à croire que le
-sentiment de la difficulté vaincue est un charme secret et toujours
-agissant, qui se mêle au plaisir que nous éprouvons à la vue d'une
-belle imitation de la nature.
-
-D'après ces considérations, on est en état de décider si la
-philosophie peut faire autant de tort à la poésie, que le prétendent
-la plupart des gens de lettres. Il est vrai que quelques écrivains en
-ont abusé, en la faisant dégénérer en une vaine métaphysique. Mais
-observez les avantages qu'elle peut produire en éclairant la marche
-d'un talent véritable. Un auteur célèbre a dit que tout ouvrage
-dramatique est une expérience faite sur le coeur humain. C'est le
-philosophe qui la dirige; le poète ne fait que passionner le langage
-de ses acteurs. L'un place le modèle, l'autre dessine avec feu. Je
-sais que le génie peint à grandes touches et dédaigne les nuances;
-mais je ne puis croire qu'il soit toujours emporté par une impulsion
-violente: il peut laisser échapper subitement un morceau plein de
-sensibilité; il peut même concevoir un plan rempli de chaleur; mais il
-a besoin de la méditation pour présider à l'ordonnance des parties, et
-les diriger à un but moral; il a pu fournir à Molière l'idée de la
-cassette; mais il a été secondé par de profondes réflexions, lorsqu'il
-a compromis un père avare usurier, avec un fils libertin qui emprunte
-à un intérêt ruineux. Je vois le doigt de la philosophie empreint sur
-chaque vers du _Tartuffe_ et du _Misantrope_. Ne croyons pas que cette
-habitude de réfléchir puisse jamais refroidir un poète. Elle trace au
-contraire, dans son imagination, l'image d'un beau idéal qui le dirige
-à son insu, même dans la chaleur de sa composition. Un philosophe
-pourrait donc composer un nouvel _Art poétique_, dans lequel il
-remonterait aux sources de l'intérêt et du comique, où il
-approfondirait l'art de tracer les caractères, où il ferait voir les
-progrès que cet art a faits, et où il pourrait donner la solution de
-plusieurs problèmes littéraires. On peut assurer à celui qui
-exécuterait cet ouvrage, un très-grand succès, dont l'auteur ne serait
-jamais témoin. Mais s'il se trouvait un homme digne de l'entreprendre,
-il est à croire que cette dernière réflexion ne serait point capable
-de l'arrêter.
-
-FIN DE LA DISSERTATION SUR L'IMITATION DE LA NATURE.
-
-
-
-
-DIALOGUE
-
-ENTRE
-
-SAINT-RÉAL, ÉPICURE, SÉNÈQUE, JULIEN ET LOUIS-LE-GRAND.
-
-
-ÉPICURE.
-
-Je sors d'une illustre assemblée des morts, où l'on m'a parlé du
-dessein que vous aviez eu de donner un ouvrage sur la bizarrerie de
-quelques réputations anciennes et modernes. J'aurais pu vous fournir
-un exemple...
-
-SAINT-RÉAL.
-
-Ces exemples sont innombrables. Combien cette journée m'en a-t-elle
-offert! Tantôt, c'est un aumônier qui m'apprend qu'on lui doit le
-succès d'un siége qui immortalise tel général; tantôt, c'est un poète
-qui me prie de revendiquer pour lui une comédie, qu'il a cédée pour
-quatre louis à un comédien. C'est un auteur inconnu du troisième
-siècle, qui se plaint que quelques écrivains modernes se font un nom à
-ses dépens, en s'appropriant et en développant ses idées. Je viens
-d'entendre un maréchal de France, revenu des vanités du siècle, qui
-s'avoue redevable du bâton à un mouvement savant d'un officier
-subalterne qui ne put obtenir la croix de Saint-Louis.
-
-ÉPICURE.
-
-Je n'ose me comparer, beaucoup moins me préférer à personne; mais
-j'espère que vous ne me confondrez point avec ces morts, dont la
-réputation est moins bizarre que la mienne. Épicure doit croire...
-
-SAINT-RÉAL.
-
-Quoi! vous êtes ce philosophe sévère, sage adorateur d'un dieu dont le
-nom est le mot de ralliement pour les voluptueux et les esprits forts!
-
-ÉPICURE.
-
-Oui, c'est moi-même. Je suis né dans un petit bourg de l'Attique. Je
-fis quelque séjour dans Athènes, où je fus absolument inconnu. Je
-m'aperçus que les richesses étaient le fléau de la plupart de ceux qui
-les possédaient, grâce à leur imprudence; que quelques-uns devaient
-dire: j'ai des richesses, comme on dit: j'ai la fièvre, j'ai la
-colique; je conçus que le seul moyen d'être heureux, était de se
-conformer à la nature; je me retirai dans mon petit bourg. J'y vivais
-de pain et d'eau; je jouissais de la santé, de l'égalité d'esprit, de
-la tranquillité d'âme. J'allai à Athènes remercier Jupiter de m'avoir
-conduit au bonheur par une route si simple. Il plut à un citoyen de
-s'étonner de me voir dans le temple, et me voilà devenu le patron de
-l'impiété. Je retournai dans ma retraite, bien résolu de cacher ma
-vie: c'était mon principal axiôme. Ma morale était celle d'Épictète,
-si ce n'est que j'avais le ridicule de prétendre qu'il vaut mieux
-jouir d'une santé parfaite, que d'être tourmenté des douleurs de la
-gravelle. Je n'avais qu'un disciple, nommé Métrodore, à qui je
-reprochais sa somptuosité, parce qu'il dépensait un sou et demi par
-jour; je lui écrivais: _Non toto asse quotidiè vivo_ (ma dépense ne se
-monte pas à un sou par jour). Nous étions heureux, et nous disions que
-nous avions trouvé la volupté. Je mourus, sans que personne se doutât
-que j'eusse vécu: mon disciple fit part aux siens de quelques-unes de
-mes lettres, où je prêchais la volupté, c'est-à dire, la sobriété et
-le désintéressement. D'après mes idées, les fermiers de la république
-donnèrent aux Laïs et aux Phrynés des soupés où ils dépensaient
-vingt-cinq mines: ils dirent qu'ils étaient épicuriens, et on les
-crut.
-
-SAINT-RÉAL.
-
-J'ai souvent déploré l'injustice du sort à votre égard: j'avais
-quelques matériaux; je me proposais de donner un précis de votre
-doctrine, de votre morale et de vos écrits. Mais qu'auriez-vous pu y
-gagner? J'aurais, tout au plus, réhabilité votre réputation dans
-l'esprit de quelques hommes sensés; mais le vulgaire sera toujours
-pour vous le vulgaire. Le poids de vingt siècles pèsera éternellement
-sur votre renommée; et, quoique votre morale soit aussi pure que
-sensée, on dira toujours le _poison d'Épicure_... Mais quel est celui
-qui vient troubler une conversation si intéressante?
-
-ÉPICURE.
-
-C'est un philosophe qui a, presque autant que moi, à se plaindre de la
-renommée. C'est un des plus fermes appuis du portique, un sage qui m'a
-rendu justice en rapprochant ma doctrine de celle de Zénon, et dont le
-suffrage n'a pas beaucoup influé sur l'idée qu'on a conçue de moi:
-c'est Sénèque.
-
-SÉNÈQUE.
-
-Oui, c'est moi, qui ai été le collègue de Burrhus dans l'éducation du
-fils d'Énobardus; c'est moi qu'on a accusé, sans aucun fondement,
-d'avoir souillé la couche de mon maître et de mon bienfaiteur. On m'a
-soupçonné d'avarice, parce que la fastueuse reconnaissance de mon
-disciple m'environna de richesses qui n'approchèrent jamais de mon
-coeur. Je fus quelque temps gouverneur de la Bretagne, où j'arrêtai
-les brigandages de mes subalternes dans l'administration des deniers
-publics: on me supposa des raisons qui n'avaient rien de commun avec
-l'intérêt de l'état. Quelques beaux esprits dirent que j'écrivais, sur
-une table d'or, mes invectives contre les richesses; mes ennemis
-agréèrent cette idée. La vérité est pourtant que je vivais, comme les
-poètes du temps, c'est-à-dire, que je passais la journée dans mon lit
-à lire et à composer, et en me contentant d'un peu de pain et d'eau.
-On sait que j'ai refusé le trône, où les voeux de tout l'empire
-m'appelaient, refus que ma mort a suivi de près: Cependant ma
-réputation de philosophe est fort équivoque, et celle d'homme de
-lettres n'est pas infiniment respectée.
-
-SAINT-RÉAL.
-
-J'avais déjà vu l'absurdité de ces accusations; et Sénèque aurait
-joué, dans l'ouvrage que je méditais, un rôle intéressant. Vos écrits
-sont votre éloge, et vous vous y êtes peint sans vous flatter. Vos
-lettres sont un cours complet de morale stoïcienne, où l'homme,
-l'orateur et le philosophe sont réunis. Quoiqu'en disent vos ennemis,
-votre philosophie ne s'est pas répandue en paroles; elle a passé dans
-vos actions. On croirait que vous fûtes insensible à votre exil, si le
-_Traité de la Consolation_, adressé à votre mère, ne prouvait que vous
-eûtes besoin de votre philosophie pour supporter son absence. Vous
-prouvâtes que la plupart des malheurs ne sont guère qu'une nécessité
-de faire plus d'usage de sa raison que n'en font les autres hommes.
-Votre ouvrage est animé de la double chaleur de l'imagination et du
-sentiment. L'île de Corse attendait un exilé, et ce triste séjour vit
-un contemplateur de la nature. Vous tournâtes autour de plusieurs
-vérités, et vous connûtes l'équilibre des liqueurs. Malgré vos vertus
-et vos talens, vous passez pour un philosophe dont la conduite et les
-principes sont peu conséquens, pour un physicien médiocre; et quelques
-littérateurs vous ont traité comme un académicien de province de
-mauvais goût.
-
-_SÉNÈQUE._
-
-Avoir et n'avoir point de réputation, est une chose bien indifférente;
-mais en avoir une mauvaise, est un malheur que j'avais tâché d'éviter.
-
-_SAINT-RÉAL._
-
-Voici, ce me semble, la cause de l'injustice de votre siècle et de la
-postérité: trop d'emphase dans votre morale, trop de faste (pardonnez,
-je parle à un philosophe), trop d'apprêt dans votre éloquence, trop de
-mépris pour les hommes, ont révolté quelques-uns de vos contemporains.
-Vous ne les avez pas assez intéressés à dire de vous: Sénèque est un
-grand homme. Ils ont cherché, dans vos vertus, les semences des vices
-opposés: cette ressource est précieuse et nécessaire à la plupart des
-hommes. Mais vous eûtes des admirateurs, quoique vous vécussiez sous
-Néron; Rome recueillit et adora vos dernières paroles; et les sages de
-tous les siècles vous regarderont comme un vrai philosophe, comme un
-homme éloquent, dont l'âme fut sensible, l'esprit vaste et étendu, et
-dont les écrits nous offrent une forêt immense d'arbres élevés, où
-aucun n'est remarquable, parce qu'ils sont tous d'une égale hauteur.
-
-SÉNÈQUE.
-
-Cette réputation est plus que suffisante; il y a long-temps que
-j'écrivais à mon ami Lucilius, d'après Épicure: _Satis magnum alter
-alteri theatrum sumus_ (nous sommes l'un pour l'autre un théâtre assez
-étendu). Mais j'aperçois une ombre qui m'est tout-à fait inconnue;
-elle, vient, sans doute, pour le même sujet qui nous amène. Ah! je la
-reconnais: c'est Julien le Philosophe.
-
-SAINT-RÉAL.
-
-Qui? Julien le Philosophe! N'enseigna-t-il pas la grammaire à
-Alexandrie?
-
-SÉNÈQUE.
-
-Non; c'est Julien que, parmi vous autres modernes, on appelle
-vulgairement Julien l'Apostat.
-
-SAINT-RÉAL.
-
-Ce fut un philosophe, sans doute; mais j'ignorais qu'il en portât le
-nom.
-
-JULIEN.
-
-Je supporterais patiemment le nom d'Apostat, si, dans l'esprit de la
-plupart des hommes, il n'emportait l'idée d'apostat de toutes les
-vertus. L'on sait que je ne fus pas insensible à la gloire: c'est la
-dernière passion du sage; c'est la chemise de l'âme, m'a dit tout à
-l'heure un philosophe aimable, né parmi mes chers Gaulois.
-
-SAINT-RÉAL.
-
-Ah! je reconnais Montaigne.
-
-JULIEN.
-
-Je me flatte que ce n'est point sous ce nom odieux, que vous m'eussiez
-fait connaître, si j'avais eu quelque place dans votre ouvrage. On me
-força d'embrasser la religion de mes persécuteurs; et j'abjurai, dès
-que je fus le maître, une religion que j'ai eu le malheur de ne pas
-croire. Voici ma vie: Je fus gouverneur des Gaules, où je fus adoré
-des peuples. Les Gaulois m'aidèrent à chasser les Germains des terres
-de l'empire. Je les vainquis dans une grande bataille; je fis beaucoup
-de prisonniers, et je ne traitai point les vaincus comme fit, avant
-moi, votre grand Constantin: je ne les fis point égorger dans le
-cirque. Devenu empereur, je tâchai de régner comme eût fait Platon. Il
-fallut faire la guerre aux Perses; je passai par Antioche: ce vil
-peuple me prodigua les insultes et les railleries; je voulus croire
-que Julien seul était offensé, et non l'empereur; je ne punis point
-mes sujets, comme fit, après moi, votre grand Théodose; je ne les fis
-pas égorger dans le cirque. Je fus blessé à mort dans une action, et
-l'on me prête un discours dont rougiraient l'imbécile Caligula et le
-gladiateur Commode.
-
-SAINT-RÉAL.
-
-Vous devez vous consoler que mon projet n'ait pas eu lieu: une main
-habile a tracé votre portrait; il me semble bien saisi. On vous rend
-justice; on répand, sur votre héroïsme philosophique, un soupçon de
-singularité, dont vous parûtes n'avoir pas été toujours exempt; si la
-postérité eût eu quelque égard pour mon suffrage, vous porteriez
-désormais, sur la terre, le nom dont on vous honore ici; et, pour vous
-le donner, je l'eusse ôté à un de vos successeurs nommé
-Léon-le-Philosophe, prince estimable, à la vérité, mais qui fut un
-dialecticien et non pas un sage. Montrez-vous tout à fait digne de ce
-dernier titre, en méprisant le nom d'Apostat, qui pourra bien vous
-rester, parce qu'on ne renonce pas aisément aux anciennes habitudes.
-
-Voici une ombre que je n'ai point encore vue dans ces lieux, et je lis
-dans vos yeux que personne de vous ne la connaît.
-
-LOUIS-LE-GRAND.
-
-Oui, Louis-le-Grand est ignoré dans ces lieux, et son titre ne le
-garantit pas d'une éternelle obscurité.
-
-SAINT-RÉAL.
-
-Louis-le-Grand ignoré! Ce roi qui fut son propre ouvrage! ce roi qui
-écrivait au comte d'Estrades, du vivant même de Mazarin: _Ecrivez-moi
-sous l'adresse de Lionne, je veux tout faire par moi-même_; qui, le
-premier, montra à l'Europe des armées innombrables; qui créa, en deux
-ans, une flotte de cent vaisseaux; qui soutint la guerre contre toute
-l'Europe; qui fit fleurir les arts et le commerce; qui pensionna
-tous les savans, excepté moi pourtant; ce roi, enfin, qui fut grand
-par la guerre, par la paix, par le bonheur et par l'adversité.
-
-LOUIS-LE-GRAND.
-
-Je n'ai point écrit au comte d'Estrades; je n'ai point couvert la mer
-de vaisseaux; je n'ai point soutenu la guerre contre toute l'Europe;
-je l'ai faite, malgré moi, à quelques voisins ambitieux; j'ai conçu,
-malgré l'ignorance de mon siècle, qu'il y avait quelque grandeur à
-encourager les arts; j'ai fait des pensions à quelques professeurs de
-grec et de latin; j'ai fait le bonheur de mes peuples: je suis
-Louis-le-Grand, roi de Hongrie et de Pologne.
-
-SAINT-RÉAL.
-
-Je l'avoue, à ma honte: votre nom n'était pas présent à mon
-esprit. Votre récit me le rappelle: vous viviez à la fin du
-quatorzième siècle.
-
-LOUIS-LE-GRAND.
-
-Il m'honora du nom de grand. Plusieurs hommes respectables sont
-ignorés; mais la renommée ne leur avait point accordé un surnom
-capable de les arracher à l'oubli; il n'appartenait qu'à moi d'être
-appelle grand, et d'être inconnu.
-
-SAINT-RÉAL.
-
-Vous avez mérité votre nom. Votre mémoire a pu être célèbre quelque
-temps après votre mort; mais les siècles suivans n'ont pas regardé
-votre siècle comme dépositaire de la grandeur. Peut-être les hommes
-parviendront-ils à se faire une autre idée de la gloire; et, dans ce
-cas, combien de héros dégradés! L'injustice des hommes les confrontera
-avec des préjugés contraires à ceux d'après lesquels ils ont vécu.
-Tel est le sort des héros de la gloire: son théâtre est immense et
-fragile; le théâtre de la vertu est borné, mais inébranlable.
-
-Je parle à des philosophes et à des rois. Vous connaissez le néant des
-idées et des grandeurs humaines. Mon dessein fut de juger les
-réputations et le hasard qui y préside. Quelle a été la bizarrerie de
-la mienne! mes ouvrages furent estimés: ma personne fut inconnue. Je
-vécus pauvre, sous un grand prince ami des arts. On ignore mon
-véritable nom, l'âge, le temps et le lieu où j'ai terminé ma destinée.
-Mais quelle foule d'ombres accourt vers nous! Retirons-nous à l'écart,
-et sauvons nos réflexions de leur importunité.
-
-FIN DU DIALOGUE.
-
-
-
-
-QUESTION.
-
- SI, DANS UNE SOCIÉTÉ, UN HOMME DOIT OU PEUT LAISSER PRENDRE SUR
- LUI CES DROITS QUI SOUVENT HUMILIENT L'AMOUR-PROPRE?
-
-
-Cette question est plus difficile à résoudre qu'elle ne le paraît
-d'abord. Ceux qui sont pour l'affirmative, prétendent que l'amitié
-véritable est un contrat par lequel chacune des parties consacre à
-l'autre toute son existence. Ils disent que, si l'amitié ne laisse pas
-le droit de donner des secours à son ami, ou d'en recevoir, elle est
-une chimère ridicule; que son principal bonheur consiste à lever ou
-déchirer ce voile de décence que les hommes ont jeté sur leurs
-besoins, pour se dispenser de se secourir, en continuant de se
-prodiguer les marques de l'affection la plus vive; que c'est celui qui
-donne, qui est honoré et obligé, etc. Ceux qui sont pour la négative,
-me paraissent appuyer leur opinion par des raisons plus solides. Ils
-disent que l'amitié, étant une union pure des âmes, ne doit pas se
-laisser soupçonner d'un autre motif. On peut appliquer cette réflexion
-à l'amour même. En tout état de cause, on fait toujours très-bien de
-ne donner, que le moins qu'on peut, atteinte à cette règle. Celui qui
-reçoit, n'accepte sûrement que parce qu'il respecte l'âme de celui
-qui donne: mais d'où sait-il que cette âme ne se dégradera point? et
-alors quel désespoir de lui avoir obligation! d'où sait-il que cette
-âme, en supposant qu'elle reste noble, ne cessera point de l'aimer,
-voudra bien ne jamais se prévaloir de ses avantages? Quelle âme il
-faut avoir pour laisser à celle d'une autre la liberté de tous ses
-mouvemens, tandis que je pourrais les contraindre et les diriger vers
-mon bonheur apparent! Ce sacrifice continuel de mon intérêt est
-peut-être plus difficile que le sacrifice momentané de ma personne; et
-le bienfaiteur qui en est capable, a nécessairement l'avantage sur
-celui qu'il a obligé, en leur supposant d'ailleurs une égale élévation
-dans le caractère. Or, j'ai peine à croire que l'homme puisse
-supporter l'idée de la supériorité d'une âme sur la sienne. J'en juge
-par la peine avec laquelle les âmes les plus fortes voient une
-supériorité fondée sur des choses moins essentielles. Il suit, au
-moins, de tout ceci que, dès que je reçois un bienfait, je m'engage,
-pour mon bienfaiteur, qu'il sera toujours vertueux; qu'il n'aura
-jamais tort avec moi; qu'il ne cessera point de m'aimer, ni moi de lui
-être attaché. Si les deux premières de ces conditions n'ont pas lieu,
-c'est au bienfaiteur à rougir; mais celui qui a reçu le bienfait, doit
-pleurer.
-
-FIN DE LA QUESTION.
-
-
-
-
-PETITS
-
-DIALOGUES PHILOSOPHIQUES.
-
- DIALOGUE Ier.--_A._ Comment avez-vous fait
- pour n'être plus sensible?
- _B._ Cela s'est fait par degrés.
- _A._ Comment?
- _B._ Dieu m'a fait la grâce de n'être plus aimable;
- je m'en suis apperçu, et le reste a été tout
- seul.
-
- DIAL. II.--_A._ Vous ne voyez plus M.....?
- _B._ Non, il n'est plus possible.
- _A._ Comment?
- _B._ Je l'ai vu, tant qu'il n'était que de mauvaises
- moeurs; mais, depuis qu'il est de mauvaise compagnie,
- il n'y a pas moyen.
-
- DIAL. III.--_A._ Je suis brouillé avec elle.
- _B._ Pourquoi?
- _A._ J'en ai dit du mal.
- _B._ Je me charge de vous raccommoder: quel
- mal en avez-vous dit?
- _A._ Qu'elle est coquette.
- _B._ Je vous réconcilie.
- _A._ Quelle n'est pas belle.
- _B._ Je ne m'en mêle plus.
-
- DIAL. IV.--_A._ Croiriez-vous que j'ai vu madame
- de..... pleurer son ami, en présence de quinze personnes?
- _B._ Quand je vous disois que c'étoit une femme
- qui réussirait à tout ce qu'elle voudroit entreprendre!
-
- DIAL. V.--_A._ Vous marierez-vous?
- _B._ Non.
- _A._ Pourquoi?
- _B._ Parce que je serais chagrin.
- _A._ Pourquoi?
- _B._ Parce que je serais jaloux.
- _A._ Et pourquoi seriez-vous jaloux?
- _B._ Parce que je serais cocu.
- _A._ Qui vous a dit que vous seriez cocu?
- _B._ Je serais cocu, parce que je le mériterais.
- _A._ Et pourquoi le mériteriez-vous?
- _B._ Parce que je me serais marié.
-
- DIAL. VI.--_Le Cuisinier._ Je n'ai pu acheter ce
- saumon.
- _Le Docteur en Sorbonne._ Pourquoi?
- _Le C._ Un conseiller le marchandait.
- _Le D._ Prends ces cent écus; et va m'acheter le
- saumon et le conseiller.
-
- DIAL. VII.--_A._ Vous êtes bien au fait des intrigues
- de nos ministres?
- _B._ C'est que j'ai vécu avec eux.
- _A._ Vous vous en êtes bien trouvé, j'espère?
- _B._ Point du tout. Ce sont des joueurs qui m'ont
- montré leurs cartes, qui ont même, en ma présence,
- regardé dans le talon; mais qui n'ont point
- partagé avec moi les profits du gain de la partie.
-
- DIAL. VIII.--_Le Vieillard._ Vous êtes misantrope
- de bien bonne heure. Quel âge avez-vous?
- _Le Jeune Homme._ Vingt-cinq ans.
- _Le V._ Comptez-vous vivre plus de cent ans?
- _Le J. H._ Pas tout à fait.
- _Le V._ Croyez-vous que les hommes seront corrigés
- dans soixante-quinze ans?
- _Le J. H._ Cela serait absurde à croire.
- _Le V._ Il faut que vous le pensiez pourtant,
- puisque vous vous emportez contre leurs vices....
- Encore cela ne serait-il pas raisonnable, quand
- ils seraient corrigés d'ici à soixante-quinze ans;
- car il ne vous resterait plus de temps pour jouir
- de la réforme que vous auriez opérée.
- _Le J. H._ Votre remarque mérite quelque considération:
- j'y penserai.
-
- DIAL. IX.--_A._ Il a cherché à vous humilier.
- _B._ Celui qui ne peut être honoré que par lui-même,
- n'est guère humilié par personne.
-
- DIAL. X.--_A._ La femme qu'on me propose
- n'est pas riche.
- _B._ Vous l'êtes.
- _A._ Je veux une femme qui le soit. Il faut bien
- s'assortir.
-
- DIAL. XI.--_A._ Je l'ai aimée à la folie; j'ai cru
- que j'en mourrais de chagrin.
- _B._ Mourir de chagrin! mais vous l'avez eue?
- _A._ Oui.
- _B._ Elle vous aimait?
- _A._ A la fureur! et elle a pensé en mourir
- aussi.
- _B._ Eh bien! comment donc pouviez-vous mourir
- de chagrin?
- _A._ Elle voulait que je l'épousasse.
- _B._ Eh bien! une jeune femme, belle et riche
- qui vous aimait, dont vous étiez fou!
- _A._ Cela est vrai; mais épouser, épouser! Dieu
- merci, j'en suis quitte à bon marché.
-
- DIAL. XII.--_A._ La place est honnête.
- _B._ Vous voulez dire lucrative.
- _A._ Honnête ou lucratif, c'est tout un.
-
- DIAL. XIII.--_A._ Ces deux femmes sont fort
- amies, je crois.
- _B._ Amies! là..... vraiment?
- _A._ Je le crois, vous dis-je; elles passent leur
- vie ensemble: au surplus, je ne vis pas assez dans
- leur société, pour savoir si elles s'aiment ou se
- haïssent.
-
- DIAL. XIV.--_A._ M. de R........ parle mal de vous.
- _B._ Dieu a mis le contrepoison de ce qu'il peut
- dire, dans l'opinion qu'on a de ce qu'il peut
- faire.
-
- DIAL. XV.--_A._ Vous connaissez M. le comte
- de.......; est-il aimable?
- _B._ Non. C'est un homme plein de noblesse,
- d'élévation, d'esprit, de connaissance: voilà tout.
-
- DIAL. XVI.--_A._ Je lui ferais du mal volontiers.
- _B._ Mais il ne vous en a jamais fait.
- _A._ Il faut bien que quelqu'un commence.
-
- DIAL. XVII.--_Damon._ Clitandre est plus jeune
- que son âge. Il est trop exalté. Les maux publics,
- les torts de la société, tout l'irrite et le révolte.
- _Célimène._ Oh! il est jeune encore, mais il a
- un bon esprit; il finira par se faire vingt mille
- livres de rente, et prendre son parti sur tout le
- reste.
-
- DIAL. XVIII.--_A._ Il paraît que tout le mal dit
- par vous sur madame de....... n'est que pour vous
- conformer au bruit public; car il me semble que
- vous ne la connaissez point?
- _B._ Moi, point du tout.
-
- DIAL. XIX.--_A._ Pouvez-vous me faire le plaisir
- de me montrer le portrait en vers que vous avez
- fait de madame de....?
- _B._ Par le plus grand hasard du monde, je l'ai
- sur moi.
- _A._ C'est pour cela que je vous le demande.
-
- DIAL. XX.--_Damon._ Vous me paraissez bien
- revenu des femmes, bien désintéressé à leur
- égard.
- _Clitandre._ Si bien que, pour peu de chose, je
- vous dirais ce que je pense d'elles.
- _Dam._ Dites-le moi.
- _Clit._ Un moment. Je veux attendre encore
- quelques années. C'est le parti le plus prudent.
-
- DIAL. XXI.--_A._ J'ai fait comme les gens sages,
- quand ils font une sottise.
- _B._ Que font-ils?
- _A._ Ils remettent la sagesse à une autre fois.
-
- DIAL. XXII.--_A._ Voilà quinze jours que nous
- perdons. Il faut pourtant nous remettre.
- _B._ Oui, dès la semaine prochaine.
- _A._ Quoi! sitôt?
-
- DIAL. XXIII.--_A._ On a dénoncé à M. le garde
- des sceaux une phrase de M. de L......
- _B._ Comment retient-on une phrase de L......?
- _A._ Un espion.
-
- DIAL. XXIV.--_A._ Il faut vivre avec les vivans.
- _B._ Cela n'est pas vrai; il faut vivre avec les
- morts[20].
-
- [20] C'est-à-dire, avec ses livres.
-
- DIAL. XXV.--_A._ Non, monsieur votre droit
- n'est point d'être enterré dans cette chapelle.
- _B._ C'est mon droit; cette chapelle a été bâtie
- par mes ancêtres.
- _A._ Oui; mais il y a eu depuis une transaction
- qui ordonne qu'après monsieur votre père qui
- est mort, ce soit mon tour.
- _B._ Non, je n'y consentirai pas. J'ai le droit d'y
- être enterré, d'y être enterré tout à l'heure.
-
- DIAL. XXVI.--_A._ Monsieur, je suis un pauvre
- comédien de province qui veut rejoindre sa
- troupe: je n'ai pas de quoi...
- _B._ Vieille ruse! Monsieur, il n'y a point là
- d'invention, point de talent.
- _A._ Monsieur, je venais sur votre réputation....
- _B._ Je n'ai point de réputation, et ne veux
- point en avoir.
- _A._ Ah, monsieur!
- _B._ Au surplus, vous voyez à quoi elle sert,
- et ce qu'elle rapporte.
-
- DIAL. XXVII..--_A._ Vous aimez mademoiselle....
- elle sera une riche héritière.
- _B._ Je l'ignorais: je croyais seulement qu'elle
- serait un riche héritage.
-
- DIAL. XXVIII..--_Le Notaire._ Fort bien, monsieur,
- dix mille écus de legs ensuite?
- _Le Mourant._ Deux mille écus au notaire.
- _Le N._ Monsieur, mais où prendra-t-on l'argent
- de tous ces legs?
- _Le M._ Eh! mais vraiment, voilà ce qui m'embarrasse.
-
- DIAL. XXIX..--_A._ Madame..., jeune encore,
- avait épousé un homme de soixante-dix-huit ans
- qui lui fit cinq enfans.
- _B._ Ils n'étaient peut-être pas de lui.
- _A._ Je crois qu'ils en étaient, et je l'ai jugé à la
- haine que la mère avait pour eux.
-
- DIAL. XXX.--_La Bonne à l'Enfant._ Cela vous
- a-t-il amusée ou ennuyée?
- _Le Père._ Quelle étrange question! Plus de simplicité.
- Ma petite!
- _La petite Fille._ Papa!
- _Le Père._ Quand tu es revenue de cette maison-là,
- quelle était ta sensation?
-
- DIAL. XXXI.--_A._ Connaissez-vous madame
- de B....?
- _B._ Non.
- _A._ Mais vous l'avez vue souvent.
- _B._ Beaucoup.
- _A._ Eh bien?
- _B._ Je ne l'ai pas étudiée.
- _A._ J'entends.
-
- DIAL. XXXII.--_Clitandre._ Mariez-vous.
- _Damis._ Moi, point du tout; je suis bien avec
- moi, je me conviens et je me suffis. Je n'aime
- point, je ne suis point aimé. Vous voyez que c'est
- comme si j'étais en ménage, ayant maison et vingt-cinq
- personnes à souper tous les jours.
-
- DIAL. XXXIII.--_A._ M. de...... vous trouve une
- conversation charmante[21].
- _B._ Je ne dois pas mon succès à mon partner,
- lorsque je cause avec lui.
-
- [21] C'était un sot.
-
- DIAL. XXXIV.--_A._ Concevez-vous M...? comme il a été peu étonné
- d'une infamie qui nous a confondus!
- _B._ Il n'est pas plus étonné des vices d'autrui que des siens.
- DIAL. XXXV.--_A._ Jamais la cour n'a été si ennemie des gens
- d'esprit.
- _B._ Je le crois; jamais elle n'a été plus sotte: et quand les
- deux extrêmes s'éloignent, le rapprochement est plus difficile.
-
- DIAL. XXXVI.--_Dam._ Vous marierez-vous?
- _Clit._ Quand je songe que, pour me marier, il faudrait que
- j'aimasse, il me paraît, non pas impossible, mais difficile que
- je me marie; mais quand je songe qu'il faudrait que j'aimasse et
- que je fusse aimé, alors je crois qu'il est impossible que je me
- marie.
-
- DIAL. XXXVII.--_Dam._ Pourquoi n'avez-vous rien dit, quand on a
- parlé de M....?
- _Clit._ Parce que j'aime mieux que l'on calomnie mon silence
- que mes paroles.
-
- DIAL. XXXVIII.--_Madame de_.... Qui est-ce qui vient vers nous?
- _M. de C._ C'est madame de Ber.....
- _Mad. d...._ Est-ce que vous la connaissez?
- _M. de C._ Comment? vous ne vous souvenez donc pas du mal
- que nous en avons dit hier!
-
- DIAL. XXXIX.--_A._ Ne pensez-vous pas que le changement arrivé
- dans la constitution sera nuisible aux beaux-arts?
- _B._ Au contraire. Il donnera aux âmes, aux génies un caractère
- plus ferme, plus noble, plus imposant. Il nous restera le goût,
- fruit des beaux ouvrages du siècle de Louis XIV, qui, se mêlant
- à l'énergie nouvelle qu'aura prise l'esprit national, nous fera
- sortir du cercle des petites conventions qui avaient gêné son
- essor.
-
- DIAL. XL.--_A._ Détournez la tête. Voilà M. de L.
- _B._ N'ayez pas peur: il a la vue basse.
- _A._ Ah! que vous me faites de plaisir! Moi, j'ai la vue longue,
- et je vous jure que nous ne nous rencontrerons jamais.
-
-SUR UN HOMME SANS CARACTÈRE.
-
- DIAL. XLI.--Dor. Il aime beaucoup M. de B.....
- Philinte. D'où le sait-il? qui lui a dit cela?
-
-DE DEUX COURTISANS.
-
- DIAL. XLII.--_A._ Il y a long-temps que vous
- n'avez vu M. Turgot?
- _B._ Oui.
- _A._ Depuis sa disgrâce, par exemple?
- _B._ Je le crois: j'ai peur que ma présence ne lui
- rappelle l'heureux temps où nous nous rencontrions
- tous les jours chez le roi.
-
-DU ROI DE PRUSSE ET DE DARGET.
-
- DIAL. XLIII.--_Le Roi._ Allons, Darget, divertis-moi:
- conte-moi l'étiquette du roi de France:
- commence par son lever.
-
-(Alors Darget entre dans tout le détail de ce qui se fait, dénombre
-les officiers, valets-de-chambre, leurs fonctions, etc.)
-
- _Le Roi_ (_en éclatant de rire._) Ah! grand Dieu!
- si j'étais roi de France, je ferais un autre roi pour
- faire toutes ces choses-là à ma place.
-
-DE L'EMPEREUR ET DU ROI DE NAPLES.
-
- DIAL. XLIV.--_Le Roi._ Jamais éducation ne fut
- plus négligée que la mienne.
- _L'Empereur._ Comment? (_A part._) Cet homme
- vaut quelque chose.
- _Le Roi._ Figurez-vous qu'à vingt ans, je ne savais
- pas faire une fricassée de poulet; et le peu
- de cuisine que je sais, c'est moi qui me le suis
- donné.
-
-ENTRE MADAME DE B.... ET M. DE L...
-
- DIAL. XLV.--_M. de L...._ C'est une plaisante
- idée de nous faire dîner tous ensemble. Nous
- étions sept, sans compter votre mari.
- _Mad. de B...._ J'ai voulu rassembler tout ce que
- j'ai aimé, tout ce que j'aime encore d'une manière
- différente, et qui me le rend. Cela prouve qu'il y
- a encore des moeurs en France; car je n'ai eu à
- me plaindre de personne, et j'ai été fidèle à
- chacun pendant son règne.
- _M. de L..._ Cela est vrai; il n'y a que votre mari
- qui, à toute force, pourrait se plaindre.
- _Mad. de B ...._ J'ai bien plus à me plaindre de lui,
- qui m'a épousée sans que je l'aimasse.
- _M. de L...._ Cela est juste. A propos; mais un
- tel, vous ne me l'avez point avoué: est-ce avant
- ou après moi?
- _Mad. de B...._ C'est avant; je n'ai jamais osé
- vous le dire; j'étais si jeune quand vous m'avez
- eue!
- _M. de L....._ Une chose m'a surpris.
- _Mad. de B....._ Qu'est-ce?
- _M. de L...._ Pourquoi n'aviez-vous pas prié le
- chevalier de S....? Il nous manquait.
- _Mad. de B_...._ J'en ai été bien fâchée. Il est
- parti, il y a un mois, pour l'Isle de France.
- _M. de L_...._ Ce sera pour son retour.
-
-ENTRE LES MÊMES.
-
- DIAL. XLVI.--_M. de L...._ Ah! ma chère amie,
- nous sommes perdus: votre mari sait tout.
- _Mad. de B...._ Comment? Quelque lettre surprise?
- _M. de L..._ Point du tout.
- _Mad. de B..._ Une indiscrétion? Une méchanceté
- de quelques-uns de nos amis?
- _M. de L..._ Non.
- _Mad. de B..._ Eh bien! quoi? qu'est-ce?
- _M. de L..._ Votre mari est venu ce matin m'emprunter
- cinquante louis.
- _Mad. de B..._ Les lui avez-vous prêtés?
- _M. de L..._ Sur-le-champ.
- _Mad. de B..._ Oh bien! il n'y a pas de mal; il ne
- sait plus rien.
-
- ENTRE QUELQUES PERSONNES, APRÈS LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE
- L'OPÉRA DES DANAÏDES, PAR LE BARON DE TSCHOUDY.
-
- DIAL. XLVII.--_A._ Il y a, dans cet opéra, quatre-vingt-dix-huit
- morts.
- _B._ Comment?
- _C._ Oui. Toutes les filles de Danaüs, hors Hypermnestre,
- et tous les fils d'Égyptus, hors
- Lyncée.
- _D._ Cela fait bien quatre-vingt-dix-huit morts.
- _E._, _Médecin de profession_. Cela fait bien des
- morts; mais il y a en effet bien des épidémies.
- _F._, _Prêtre de son métier_. Dites-moi un peu;
- dans quelle paroisse cette épidémie s'est-elle déclarée?
- Cela a dû rapporter beaucoup au curé.
-
-ENTRE D'ALEMBERT ET UN SUISSE DE PORTE.
-
- DIAL. XLVIII.--_Le Suisse._ Monsieur, où allez-vous?
- _D'Alembert._ Chez M. de....
- _Le S._ Pourquoi ne me parlez-vous pas?
- _D'Al._ Mon ami, on s'adresse à vous pour savoir
- si votre maître est chez lui.
- _Le S._ Eh bien donc!
- _D'Al._ Je sais qu'il y est, puisqu'il m'a donné
- rendez-vous.
- _Le S._ Cela est égal; on parle toujours. Si on
- ne me parle pas, je ne suis rien.
-
-ENTRE LE NONCE PAMPHILI ET SON SECRÉTAIRE.
-
- DIAL. XLIX.--_Le Nonce._ Qu'est-ce qu'on dit de
- moi dans le monde.
- _Le Secrétaire._ On vous accuse d'avoir empoisonné
- un tel, votre parent, pour avoir sa succession.
- _Le N._ Je l'ai fait empoisonner, mais pour une
- autre raison. Après?
- _Le S._ D'avoir assassiné la Signora... pour vous
- avoir trompé.
- _Le N._ Point du tout; c'est parce que je craignais
- pour un secret que je lui avais confié. Ensuite?
- _Le S._ D'avoir donné la....... à un de vos pages.
- _Le N._ Tout le contraire; c'est lui qui me la
- donnée. Est-ce là tout?
- _Le S._ On vous accuse de faire le bel esprit, de
- n'être point l'auteur de votre dernier sonnet.
- _Le N. Cazzo!_ Coquin; sors de ma présence.
-
-
-
-
-QUESTION.
-
-Pourquoi ne donnez-vous plus rien au public?
-
-
-RÉPONSE.
-
-C'est que le public me paraît avoir le comble du mauvais goût et la
-rage du dénigrement.
-
-C'est qu'un homme raisonnable ne peut agir sans motif, et qu'un succès
-ne me ferait aucun plaisir, tandis qu'une disgrâce me ferait peut-être
-beaucoup de peine.
-
-C'est que je ne dois pas troubler mon repos, parce que la compagnie
-prétend qu'il faut divertir la compagnie.
-
-C'est que je travaille pour les Variétés amusantes, qui sont le
-Théâtre de la Nation; et que je mène de front, avec cela, un ouvrage
-philosophique, qui doit être imprimé à l'imprimerie royale.
-
-C'est que le public en use avec les gens de lettres, comme les
-racoleurs du pont Saint-Michel avec ceux qu'ils enrôlent: enivrés le
-premier jour, dix écus, et des coups de bâton le reste de leur vie.
-
-C'est qu'on me presse de travailler, par la même raison que, quand on
-se met à sa fenêtre, on souhaite de voir passer, dans les rues, des
-singes ou des meneurs d'ours.
-
-Exemple de M. Thomas, insulté pendant toute sa vie et loué après sa
-mort.
-
-Gentilshommes de la chambre, comédiens, censeurs, la police,
-Beaumarchais.
-
-C'est que j'ai peur de mourir, sans avoir vécu.
-
-C'est que tout ce qu'on me dit pour m'engager à me produire, est bon à
-dire à Saint-Ange et à Murville.
-
-C'est que j'ai à travailler, et que les succès perdent du temps.
-
-C'est que je ne voudrais pas faire comme les gens de lettres, qui
-ressemblent à des ânes, ruant et se battant devant un râtelier vide.
-
-C'est que, si j'avais donné à mesure les bagatelles dont je pouvais
-disposer, il n'y aurait plus pour moi de repos sur la terre.
-
-C'est que j'aime mieux l'estime des honnêtes gens et mon bonheur
-particulier, que quelques éloges, quelques écus, avec beaucoup
-d'injures et de calomnies.
-
-C'est que, s'il y a un homme sur la terre qui ait le droit de vivre
-pour lui, c'est moi, après les méchancetés qu'on m'a faites à chaque
-succès que j'ai obtenu.
-
-C'est que jamais, comme dit Bacon, on n'a vu marcher ensemble la
-gloire et le repos.
-
-Parce que le public ne s'intéresse qu'aux succès qu'il n'estime pas.
-
-Parce que je resterais à moitié chemin de la gloire de Jeannot.
-
-Parce que j'en suis à ne plus vouloir plaire qu'à qui me ressemble.
-
-C'est que plus mon affiche littéraire s'efface, plus je suis heureux.
-
-C'est que j'ai connu presque tous les hommes célèbres de notre temps,
-et que je les ai vus malheureux par cette belle passion de célébrité,
-et mourir après avoir dégradé par elle leur caractère moral.
-
-
-
-
-MAXIMES ET PENSÉES.
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-Maximes générales.
-
-Les maximes, les axiômes sont, ainsi que les abrégés, l'ouvrage des
-gens d'esprit qui ont travaillé, ce semble, à l'usage des esprits
-médiocres ou paresseux. Le paresseux s'accommode d'une maxime qui le
-dispense de faire lui-même les observations qui ont mené l'auteur de
-la maxime au résultat dont il fait part à son lecteur. Le paresseux et
-l'homme médiocre se croient dispensés d'aller au delà, et donnent à la
-maxime une généralité que l'auteur, à moins qu'il ne soit lui-même
-médiocre (ce qui arrive quelquefois), n'a pas prétendu lui donner.
-L'homme supérieur saisit tout d'un coup les ressemblances, les
-différences qui font que la maxime est plus ou moins applicable à tel
-ou tel cas, ou ne l'est pas du tout. Il en est de cela, comme de
-l'histoire naturelle, où le désir de simplifier a imaginé les classes
-et les divisions. Il a fallu avoir de l'esprit pour les faire; car il
-a fallu rapprocher et observer des rapports: mais le grand
-naturaliste, l'homme de génie, voit que la nature prodigue des êtres
-individuellement différens, et voit l'insuffisance des divisions et
-des classes, qui sont d'un si grand usage aux esprits médiocres ou
-paresseux. On peut les associer: c'est souvent la même chose, c'est
-souvent la cause et l'effet.
-
---La plupart des faiseurs de recueils de vers ou de bons mots
-ressemblent à ceux qui mangent des cerises ou des huîtres, choisissant
-d'abord les meilleurs, et finissant par tout manger.
-
---Ce serait une chose curieuse qu'un livre qui indiquerait toutes les
-idées corruptrices de l'esprit humain, de la société, de la morale, et
-qui se trouvent développées ou supposées dans les écrits les plus
-célèbres, dans les auteurs les plus consacrés; les idées qui propagent
-la superstition religieuse, les mauvaises maximes politiques, le
-despotisme, la vanité de rang, les préjugés populaires de toute
-espèce. On verrait que presque tous les livres sont des corrupteurs,
-que les meilleurs font presque autant de mal que de bien.
-
---On ne cesse d'écrire sur l'éducation; et les ouvrages écrits sur
-cette matière ont produit quelques idées heureuses, quelques méthodes
-utiles; ont fait, en un mot, quelque bien partiel. Mais quelle peut
-être, en grand, l'utilité de ces écrits, tant qu'on ne fera pas
-marcher de front les réformes relatives à la législation, à la
-religion, à l'opinion publique? L'éducation n'ayant d'autre objet que
-de conformer la raison de l'enfance à la raison publique relativement
-à ces trois objets, quelle instruction donner, tant que ces trois
-objets se combattent? En formant la raison de l'enfance, que
-faites-vous que de la préparer à voir plutôt l'absurdité des opinions
-et des moeurs consacrées par le sceau de l'autorité sacrée, publique,
-ou législative; par conséquent, à lui en inspirer le mépris?
-
---C'est une source de plaisir et de philosophie, de faire l'analyse
-des idées qui entrent dans les divers jugemens que portent tel ou tel
-homme, telle ou telle société. L'examen des idées qui déterminent
-telle ou telle opinion publique, n'est pas moins intéressant, et l'est
-souvent davantage.
-
---Il en est de la civilisation, comme de la cuisine. Quand on voit sur
-une table des mets légers, sains et bien préparés, on est fort aise
-que la cuisine soit devenue une science; mais quand on y voit des jus,
-des coulis, des pâtés de truffes, on maudit les cuisiniers et leur art
-funeste: à l'application.
-
---L'homme, dans l'état actuel de la société, me paraît plus corrompu
-par sa raison que par ses passions. Ses passions (j'entends ici celles
-qui appartiennent à l'homme primitif) ont conservé, dans l'ordre
-social, le peu de nature qu'on y retrouve encore.
-
---La société n'est pas, comme on le croit d'ordinaire, le
-développement de la nature, mais bien sa décomposition et sa refonte
-entière. C'est un second édifice, bâti avec des décombres du premier.
-On en trouve les débris, avec un plaisir mêlé de surprise. C'est celui
-qu'occasionne l'expression naïve d'un sentiment naturel qui échappe
-dans la société; il arrive même qu'il plaît davantage, si la personne
-à laquelle il échappe est d'un rang plus élevé, c'est-à dire, plus
-loin de la nature. Il charme dans un roi, parce qu'un roi est dans
-l'extrémité opposée. C'est un débris d'ancienne architecture dorique
-ou corinthienne, dans un édifice grossier et moderne.
-
---En général, si la société n'était pas une composition factice, tout
-sentiment simple et vrai ne produirait pas le grand effet qu'il
-produit: il plairait sans étonner; mais il étonne et il plaît. Notre
-surprise est la satire de la société, et notre plaisir est un hommage
-à la nature.
-
---Des fripons ont toujours un peu besoin de leur honneur, à peu près
-comme les espions de police, qui sont payés moins cher, quand ils
-voient moins bonne compagnie.
-
---Un homme du peuple, un mendiant, peut se laisser mépriser, sans
-donner l'idée d'un homme vil, si le mépris ne paraît s'adresser qu'à
-son extérieur: mais ce même mendiant, qui laisserait insulter sa
-conscience, fût-ce par le premier souverain de l'Europe, devient alors
-aussi vil par sa personne que par son état.
-
---Il faut convenir qu'il est impossible de vivre dans le monde, sans
-jouer de temps en temps la comédie. Ce qui distingue l'honnête homme
-du fripon, c'est de ne la jouer que dans les cas forcés, et pour
-échapper au péril; au lieu que l'autre va au-devant des occasions.
-
---On fait quelquefois dans le monde un raisonnement bien étrange. On
-dit à un homme, en voulant récuser son témoignage en faveur d'un autre
-homme: C'est votre ami. Eh! morbleu, c'est mon ami, parce que le bien
-que j'en dis est vrai, parce qu'il est tel que je le peins. Vous
-prenez la cause pour l'effet, et l'effet pour la cause. Pourquoi
-supposez-vous que j'en dis du bien, parce qu'il est mon ami? et
-pourquoi ne supposez-vous pas plutôt qu'il est mon ami, parce qu'il y
-a du bien à en dire?
-
---Il y a deux classes de moralistes et de politiques: ceux qui n'ont
-vu la nature humaine que du côté odieux ou ridicule, et c'est le plus
-grand nombre; Lucien, Montaigne, Labruyère, La Rochefoucault, Swift,
-Mandeville, Helvétius, etc: ceux qui ne l'ont vue que du beau côté et
-dans ses perfections; tels sont Shaftersbury et quelques autres. Les
-premiers ne connaissent pas le palais dont ils n'ont vu que les
-latrines; les seconds sont des enthousiastes qui détournent leurs yeux
-loin de ce qui les offense, et qui n'en existe pas moins. _Est in
-medio verum._
-
---Veut-on avoir la preuve de la parfaite inutilité de tous les livres
-de morale, de sermons, etc.? Il n'y a qu'à jeter les yeux sur le
-préjugé de la noblesse héréditaire. Y a-t-il un travers contre lequel
-les philosophes, les orateurs, les poètes, aient lancé plus de traits
-satiriques, qui ait plus exercé les esprits de toute espèce, qui ait
-fait naître plus de sarcasmes? cela a-t-il fait tomber les
-présentations, la fantaisie de monter dans les carosses? cela a-t-il
-fait supprimer la place de Cherin?
-
---Au théâtre, on vise à l'effet; mais ce qui distingue le bon et le
-mauvais poète, c'est que le premier veut faire effet par des moyens
-raisonnables; et, pour le second, tous les moyens sont excellens. Il
-en est de cela comme des honnêtes gens et des fripons, qui veulent
-également faire fortune: les premiers n'emploient que des moyens
-honnêtes; et les autres, toutes sortes de moyens.
-
---La philosophie, ainsi que la médecine, a beaucoup de drogues,
-très-peu de bons remèdes, et presque point de spécifiques.
-
---On compte environ cent cinquante millions d'âmes en Europe, le
-double en Afrique, plus du triple en Asie; en admettant que l'Amérique
-et les Terres Australes n'en contiennent que la moitié de ce que donne
-notre hémisphère, on peut assurer qu'il meurt tous les jours, sur
-notre globe, plus de cent mille hommes. Un homme qui n'aurait vécu que
-trente ans, aurait encore échappé environ mille quatre cents fois à
-cette épouvantable destruction.
-
---J'ai vu des hommes qui n'étaient doués que d'une raison simple et
-droite, sans une grande étendue ni sans beaucoup d'élévation d'esprit;
-et cette raison simple avait suffi pour leur faire mettre à leur place
-les vanités et les sottises humaines, pour leur donner le sentiment de
-leur dignité personnelle, leur faire apprécier ce même sentiment dans
-autrui. J'ai vu des femmes à peu près dans le même cas, qu'un
-sentiment vrai, éprouvé de bonne heure, avait mises au niveau des
-mêmes idées. Il suit, de ces deux observations, que ceux qui mettent
-un grand prix à ces vanités, à ces sottises humaines, sont de la
-dernière classe de notre espèce.
-
---Celui qui ne sait point recourir à propos à la plaisanterie, et qui
-manque de souplesse dans l'esprit, se trouve très-souvent placé entre
-la nécessité d'être faux ou d'être pédant: alternative fâcheuse à
-laquelle un honnête homme se soustrait, pour l'ordinaire, par de la
-grâce et de la gaîté.
-
---Souvent une opinion, une coutume commence à paraître absurde dans la
-première jeunesse; et en avançant dans la vie, on en trouve la raison;
-elle paraît moins absurde. En faudrait-il conclure que de certaines
-coutumes sont moins ridicules? On serait porté à penser quelquefois
-qu'elles ont été établies par des gens qui avaient lu le livre entier
-de la vie, et qu'elles sont jugées par des gens qui, malgré leur
-esprit, n'en ont lu que quelques pages.
-
---Il semble que, d'après les idées reçues dans le monde et la décence
-sociale, il faut qu'un prêtre, un curé croie un peu pour n'être pas
-hypocrite, ne soit pas sûr de son fait pour n'être pas intolérant. Le
-grand-vicaire peut sourire à un propos contre la religion, l'évêque
-rire tout-à-fait, le cardinal y joindre son mot.
-
---La plupart des nobles rappellent leurs ancêtres, à peu près comme un
-_Cicerone_ d'Italie rappelle Cicéron.
-
---J'ai lu, dans je ne sais quel voyageur, que certains sauvages de
-l'Afrique croient à l'immortalité de l'âme. Sans prétendre expliquer
-ce qu'elle devient, il la croient errante, après la mort, dans les
-broussailles qui environnent leurs bourgades, et la cherchent
-plusieurs matinées de suite. Ne la trouvant pas, ils abandonnent cette
-recherche, et n'y pensent plus. C'est à peu près ce que nos
-philosophes ont fait, et avaient de meilleur à faire.
-
---Il faut qu'un honnête homme ait l'estime publique sans y avoir
-pensé, et, pour ainsi dire, malgré lui. Celui qui l'a cherchée, donne
-sa mesure.
-
---C'est une belle allégorie, dans la Bible, que cet arbre de la
-science du bien et du mal qui produit la mort. Cet emblême ne veut-il
-pas dire que, lorsqu'on a pénétré le fond des choses, la perte des
-illusions amène la mort de l'âme, c'est-à-dire, un désintéressement
-complet sur tout ce qui touche et occupe les autres hommes?
-
---Il faut qu'il y ait de tout dans le monde; il faut que, même dans
-les combinaisons factices du système social, il se trouve des hommes
-qui opposent la nature à la société, la vérité à l'opinion, la réalité
-à la chose convenue. C'est un genre d'esprit et de caractère fort
-piquant, et dont l'empire se fait sentir plus souvent qu'on ne croit.
-Il y a des gens à qui on n'a besoin que de présenter le vrai, pour
-qu'ils y courent avec une surprise naïve et intéressante. Ils
-s'étonnent qu'une chose frappante (quand on sait la rendre telle) leur
-ait échappé jusqu'alors.
-
---On croit le sourd malheureux dans la société. N'est-ce pas un
-jugement prononcé par l'amour-propre de la société, qui dit: cet
-homme-là n'est-il pas trop à plaindre de n'entendre pas ce que nous
-disons?
-
---La pensée console de tout, et remédie à tout. Si quelquefois elle
-vous fait du mal, demandez-lui le remède du mal qu'elle vous a fait,
-elle vous le donnera.
-
---Il y a, on ne peut le nier, quelques grands caractères dans
-l'histoire moderne, et on ne peut comprendre comment ils se sont
-formés: ils y semblent comme déplacés; ils y sont comme des cariatides
-dans un entresol.
-
---La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son
-égard, le sarcasme de la gaîté avec l'indulgence du mépris.
-
---Je ne suis pas plus étonné de voir un homme fatigué de la gloire,
-que je ne le suis d'en voir un autre importuné du bruit qu'on fait
-dans son antichambre.
-
---J'ai vu, dans le monde, qu'on sacrifiait sans cesse l'estime des
-honnêtes gens à la considération, et le repos à la célébrité.
-
---Une forte preuve de l'existence de Dieu, selon Dorilas, c'est
-l'existence de l'homme, de l'homme par excellence, dans le sens le
-moins susceptible d'équivoque, dans le sens le plus exact, et, par
-conséquent, un peu circonscrit: en un mot, de l'homme de qualité.
-C'est le chef-d'oeuvre de la providence, ou plutôt le seul ouvrage
-immédiat de ses mains. Mais on prétend, on assure qu'il existe des
-êtres d'une ressemblance parfaite avec cet être privilégié. Dorilas a
-dit: Est-il vrai? quoi! même figure! même conformation extérieure! Eh
-bien! l'existence de ces individus, de ces hommes (puisqu'on les
-appelle ainsi), qu'il a niée autrefois, qu'il a vue, à sa grande
-surprise, reconnue par plusieurs de ses égaux; que, par cette raison
-seule, il ne nie plus formellement; sur laquelle il n'a plus que des
-nuages, des doutes bien pardonnables, tout-à-fait involontaires;
-contre laquelle il se contente de protester simplement par des
-hauteurs, par l'oubli des bienséances, ou par des bontés dédaigneuses;
-l'existence de tous ces êtres, sans doute mal définis, qu'en
-fera-t-il? comment l'expliquera-t-il? comment accorder ce phénomène
-avec sa théorie? dans quel système physique, métaphysique, ou, s'il
-le faut, mythologique, ira-t-il chercher la solution de ce problême?
-Il réfléchit, il rêve; il est de bonne foi; l'objection est spécieuse;
-il en est ébranlé. Il a de l'esprit, des connaissances; il va trouver
-le mot de l'énigme; il l'a trouvé, il le tient; la joie brille dans
-ses yeux. Silence. On connaît, dans la théorie persanne, la doctrine
-des deux principes, celui du bien et celui du mal. Eh quoi! vous ne
-saisissez pas? Rien de plus simple. Le génie, les talens, les vertus,
-sont des inventions du mauvais principe d'Orimane, du Diable, pour
-mettre en évidence, pour produire au grand jour certains misérables,
-plébéiens reconnus, vrais roturiers, ou à peine gentilshommes.
-
---Combien de militaires distingués, combien d'officiers généraux sont
-morts, sans avoir transmis leurs noms à la postérité: en cela, moins
-heureux que Bucéphale, et même que le dogue espagnol Bérécillo, qui
-dévorait les Indiens de Saint-Domingue, et qui avait la paie de trois
-soldats!
-
---On souhaite la paresse d'un méchant et le silence d'un sot.
-
---Ce qui explique le mieux comment le malhonnête homme, et quelquefois
-même le sot, réussissent presque toujours mieux, dans le monde, que
-l'honnête homme et que l'homme d'esprit, à faire leur chemin: c'est
-que le malhonnête homme et le sot ont moins de peine à se mettre au
-courant et au ton du monde, qui, en général, n'est que malhonnêteté et
-sottise; au lieu que l'honnête homme et l'homme sensé, ne pouvant pas
-entrer sitôt en commerce avec le monde, perdent un temps précieux pour
-la fortune. Les uns sont des marchands qui, sachant la langue du pays,
-vendent et s'approvisionnent tout de suite; tandis que les autres sont
-obligés d'apprendre la langue de leurs vendeurs et de leurs chalands,
-avant que d'exposer leur marchandise, et d'entrer en traité avec eux:
-souvent même ils dédaignent d'apprendre cette langue, et alors ils
-s'en retournent sans étrenner.
-
---Il y a une prudence supérieure à celle qu'on qualifie ordinairement
-de ce nom: l'une est la prudence de l'aigle, et l'autre celle des
-taupes. La première consiste à suivre hardiment son caractère, en
-acceptant avec courage les désavantages et les inconvéniens qu'il peut
-produire.......
-
---Pour parvenir à pardonner à la raison le mal qu'elle fait à la
-plupart des hommes, on a besoin de considérer ce que ce serait que
-l'homme sans sa raison. C'était un mal nécessaire.
-
---Il y a des sottises bien habillées, comme il y a des sots très-bien
-vêtus.
-
---Si l'on avait dit à Adam, le lendemain de la mort d'Abel, que, dans
-quelques siècles, il y aurait des endroits où, dans l'enceinte de
-quatre lieues carrées, se trouveraient réunis et amoncelés sept ou
-huit cent mille hommes, aurait-il cru que ces multitudes pussent
-jamais vivre ensemble? ne se serait-il pas fait une idée encore plus
-affreuse de ce qui s'y commet de crimes et de monstruosités? C'est la
-réflexion qu'il faut faire, pour se consoler des abus attachés à ces
-étonnantes réunions d'hommes.
-
---Les prétentions sont une source de peines, et l'époque du bonheur de
-la vie commence au moment où elles finissent. Une femme est-elle
-encore jolie au moment où sa beauté baisse? ses prétentions la rendent
-ou ridicule ou malheureuse: dix ans après, plus laide ou vieille, elle
-est calme et tranquille. Un homme est dans l'âge où l'on peut réussir
-et ne pas réussir auprès des femmes; il s'expose à des inconvéniens,
-et même à des affronts: il devient nul; dès lors plus d'incertitudes,
-et il est tranquille. En tout, le mal vient de ce que les idées ne
-sont pas fixes et arrêtées: il vaut mieux être moins, et être ce qu'on
-est incontestablement. L'état des ducs et pairs, bien constaté, vaut
-mieux que celui des princes étrangers, qui ont à lutter sans cesse
-pour la prééminence. Si Chapelain eût pris le parti que lui
-conseillait Boileau, par le fameux hémistiche: _Que n'écrit-t-il en
-prose?_ il se fût épargné bien des tourmens, et se fût peut-être fait
-un nom, autrement que par le ridicule.
-
---N'as-tu pas honte de vouloir parler mieux que tu ne peux? disait
-Sénèque à l'un de ses fils, qui ne pouvait trouver l'exorde d'une
-harangue qu'il avait commencée. On pourrait dire de même à ceux qui
-adoptent des principes plus forts que leur caractère: N'as-tu-pas
-honte de vouloir être philosophe plus que tu ne peux?
-
---La plupart des hommes qui vivent dans le monde, y vivent si
-étourdiment, pensent si peu, qu'ils ne connaissent pas ce monde qu'ils
-ont toujours sous les yeux. Ils ne le connaissent pas, disait
-plaisamment M. de B., par la raison qui fait que les hannetons ne
-savent pas l'histoire naturelle.
-
---En voyant Bacon, dans le commencement du seizième siècle, indiquer à
-l'esprit humain la marche qu'il doit suivre pour reconstruire
-l'édifice des sciences, on cesse presque d'admirer les grands hommes
-qui lui ont succédé, tels que Boile, Loke, etc. Il leur distribue
-d'avance le terrain qu'ils ont à défricher ou à conquérir. C'est
-César, maître du monde après la victoire de Pharsale, donnant des
-royaumes et des provinces à ses partisans ou à ses favoris.
-
---Notre raison nous rend quelquefois aussi malheureux que nos
-passions; et on peut dire de l'homme, quand il est dans ce cas, que
-c'est un malade empoisonné par son médecin.
-
---Le moment où l'on perd les illusions, les passions de la jeunesse,
-laisse souvent des regrets; mais quelquefois on hait le prestige qui
-nous a trompé. C'est Armide qui brûle et détruit le palais où elle fut
-enchantée.
-
---Les médecins et le commun des hommes ne voient pas plus clair les
-uns que les autres dans les maladies et dans l'intérieur du corps
-humain. Ce sont tous des aveugles; mais les médecins sont des
-quinze-vingts, qui connaissent mieux les rues, et qui se tirent mieux
-d'affaire.
-
---Vous demandez comment on fait fortune. Voyez ce qui se passe au
-parterre d'un spectacle, le jour où il y a foule; comme les uns
-restent en arrière, comme les premiers reculent, comme les derniers
-sont portés en avant. Cette image est si juste, que le mot qui
-l'exprime a passé dans le langage du peuple. Il appelle faire fortune,
-_se pousser. Mon fils, mon neveu se poussera_. Les honnêtes gens
-disent, _s'avancer, avancer, arriver_, termes adoucis, qui écartent
-l'idée accessoire de force, de violence, de grossièreté; mais qui
-laissent subsister l'idée principale.
-
---Le monde physique paraît l'ouvrage d'un être puissant et bon, qui a
-été obligé d'abandonner à un être malfaisant l'exécution d'une partie
-de son plan. Mais le monde moral paraît être le produit des caprices
-d'un diable devenu fou.
-
---Ceux qui ne donnent que leur parole pour garant d'une assertion qui
-reçoit sa force de ses preuves, ressemblent à cet homme qui disait:
-J'ai l'honneur de vous assurer que la terre tourne autour du soleil.
-
---Dans les grandes choses, les hommes se montrent comme il leur
-convient de se montrer: dans les petites, ils se montrent comme ils
-sont.
-
---Qu'est-ce qu'un philosophe? C'est un homme qui oppose la nature à la
-loi, la raison à l'usage, sa conscience à l'opinion, et son jugement à
-l'erreur.
-
---Un sot qui a un moment d'esprit, étonne et scandalise, comme des
-chevaux de fiacre au galop.
-
---Ne tenir dans la main de personne, être l'_homme de son coeur_, de
-ses principes, de ses sentimens: c'est ce que j'ai vu de plus rare.
-
---Au lieu de vouloir corriger les hommes de certains travers
-insupportables à la société, il aurait fallu corriger la faiblesse de
-ceux qui les souffrent.
-
---Les trois-quarts des folies ne sont que des sottises.
-
---L'opinion est la reine du monde, parce que la sottise est la reine
-des sots.
-
---Il faut savoir faire les sottises que nous demande notre caractère.
-
---L'importance sans mérite obtient des égards sans estime.
-
---Grands et petits, on a beau faire, il faut toujours se dire comme le
-fiacre aux courtisanes dans le moulin de Javelle: _Vous autres et nous
-autres, nous ne pouvons nous passer les uns des autres_.
-
---Quelqu'un disait que la Providence était le nom de baptême du
-hasard: quelque dévot dira que le hasard est un sobriquet de la
-Providence.
-
---Il y a peu d'hommes qui se permettent un usage rigoureux et
-intrépide de leur raison, et osent l'appliquer à tous les objets dans
-toute sa force. Le temps est venu où il faut l'appliquer ainsi à tous
-les objets de la morale, de la politique et de la société, aux rois,
-aux ministres, aux grands, aux philosophes, aux principes des
-sciences, des beaux-arts, etc.: sans quoi, on restera dans la
-médiocrité.
-
---Il y a des hommes qui ont le besoin de primer, de s'élever au-dessus
-des autres, à quelque prix que ce puisse être. Tout leur est égal,
-pourvu qu'ils soient en évidence sur des tréteaux de charlatan; sur un
-théâtre, un trône, un échafaud, ils seront toujours bien, s'ils
-attirent les yeux.
-
---Les hommes deviennent petits en se rassemblant: ce sont les diables
-de Milton, obligés de se rendre pygmées, pour entrer dans le
-Pandoemonion.
-
---On anéantit son propre caractère dans la crainte d'attirer les
-regards et l'attention; et on se précipite dans la nullité, pour
-échapper au danger d'être peint.
-
---L'ambition prend aux petites âmes plus facilement qu'aux grandes,
-comme le feu prend plus aisément à la paille, aux chaumières qu'aux
-palais.
-
---L'homme vit souvent avec lui-même, et il a besoin de vertu; il vit
-avec les autres, et il a besoin d'honneur.
-
---Les fléaux physiques et les calamités de la nature humaine ont rendu
-la société nécessaire. La société a ajouté aux malheurs de la nature.
-Les inconvéniens de la société ont amené la nécessité du gouvernement,
-et le gouvernement ajoute aux malheurs de la société. Voilà l'histoire
-de la nature humaine.
-
---La fable de Tantale n'a presque jamais servi d'emblême qu'à
-l'avarice; mais elle est, pour le moins, autant celui de l'ambition,
-de l'amour de la gloire, de presque toutes les passions.
-
---La nature, en faisant naître à la fois la raison et les passions,
-semble avoir voulu, par le second présent, aider l'homme à s'étourdir
-sur le mal qu'elle lui a fait par le premier; et, en ne le laissant
-vivre que peu d'années après la perte de ses passions, semble prendre
-pitié de lui, en le délivrant bientôt d'une vie qui le réduisait à sa
-raison pour toute ressource.
-
---Toutes les passions sont exagératrices; et elles ne sont des
-passions, que parce qu'elles exagèrent.
-
---Le philosophe qui veut éteindre ses passions, ressemble au chimiste
-qui voudrait éteindre son feu.
-
---Le premier des dons de la nature est cette force de raison qui vous
-élève au-dessus de vos propres passions et de vos faiblesses, et qui
-vous fait gouverner vos qualités même, vos talens et vos vertus.
-
---Pourquoi les hommes sont-ils si sots, si subjugués par la coutume ou
-par la crainte de faire un testament, en un mot, si imbéciles,
-qu'après eux ils laissent aller leurs biens à ceux qui rient de leur
-mort, plutôt qu'à ceux qui la pleurent?
-
---La nature a voulu que les illusions fussent pour les sages comme
-pour les fous, afin que les premiers ne fussent par trop malheureux
-par leur propre sagesse.
-
---A voir la manière dont on en use envers les malades dans les
-hôpitaux, on dirait que les hommes ont imaginé ces tristes asiles, non
-pour soigner les malades, mais pour les soustraire aux regards des
-heureux, dont ces infortunés troubleraient les jouissances.
-
---De nos jours, ceux qui aiment la nature sont accusés d'être
-romanesques.
-
---Le théâtre tragique a le grand inconvénient moral de mettre trop
-d'importance à la vie et à la mort.
-
---La plus perdue de toutes les journées est celle où l'on n'a pas ri.
-
---La plupart des folies ne viennent que de sottise.
-
---On fausse son esprit, sa conscience, sa raison, comme on gâte son
-estomac.
-
---Les lois du secret et du dépôt sont les mêmes.
-
---L'esprit n'est souvent au coeur que ce que la bibliothèque d'un
-château est à la personne du maître.
-
---Ce que les poètes, les orateurs, même quelques philosophes nous
-disent sur l'amour de la gloire, on nous le disait au collége pour
-nous encourager à avoir les prix. Ce que l'on dit aux enfans pour les
-engager à préférer à une tartelette les louanges de leurs bonnes,
-c'est ce qu'on répète aux hommes pour leur faire préférer à un intérêt
-personnel les éloges de leurs contemporains ou de la postérité.
-
---Quand on veut devenir philosophe, il ne faut pas se rebuter des
-premières découvertes affligeantes qu'on fait dans la connaissance des
-hommes. Il faut, pour les connaître, triompher du mécontentement
-qu'ils donnent, comme l'anatomiste triomphe de la nature, de ses
-organes et de son dégoût, pour devenir habile dans son art.
-
---En apprenant à connaître les maux de la nature, on méprise la mort;
-en apprenant à connaître ceux de la société, on méprise la vie.
-
---Il en est de la valeur des hommes comme de celle des diamans, qui, à
-une certaine mesure de grosseur, de pureté, de perfection, ont un prix
-fixe et marqué; mais qui, par-delà cette, mesure, restent sans prix,
-et ne trouvent point d'acheteurs.
-
-
-CHAPITRE II.
-
-Suite des Maximes générales.
-
-En France, tout le monde paraît avoir de l'esprit, et la raison en est
-simple: comme tout y est une suite de contradictions, la plus légère
-attention possible suffit pour les faire remarquer, et rapprocher deux
-choses contradictoires. Cela fait des contrastes tout naturels, qui
-donnent à celui qui s'en avise, l'air d'un homme qui a beaucoup
-d'esprit. Raconter, c'est faire des grotesques. Un simple nouvelliste
-devient un bon plaisant, comme l'historien un jour aura l'air d'un
-auteur satirique.
-
---Le public ne croit point à la pureté de certaines vertus et de
-certains sentimens; et, en général, le public ne peut guère s'élever
-qu'à des idées basses.
-
---Il n'y a pas d'homme qui puisse être, à lui tout seul, aussi
-méprisable qu'un corps. Il n'y a point de corps qui puisse être aussi
-méprisable que le public.
-
---Il y a des siècles où l'opinion publique est la plus mauvaise des
-opinions.
-
---L'espérance n'est qu'un charlatan qui nous trompe sans cesse. Et,
-pour moi, le bonheur n'a commencé que lorsque je l'ai eu perdue. Je
-mettrais volontiers, sur la porte du paradis, le vers que le Dante a
-mis sur celle de l'enfer:
-
- Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.
-
---L'homme pauvre, mais indépendant des hommes, n'est qu'aux ordres de
-la nécessité. L'homme riche, mais dépendant, est aux ordres d'un autre
-homme ou de plusieurs.
-
---L'ambitieux qui a manqué son objet, et qui vit dans le désespoir, me
-rappelle Ixion mis sur la roue pour avoir embrassé un nuage.
-
---Il y a, entre l'homme d'esprit, méchant par caractère, et l'homme
-d'esprit, bon et honnête, la différence qui se trouve entre un
-assassin et un homme du monde qui fait bien des armes.
-
---Qu'importe de paraître avoir moins de foiblesses qu'un autre, et
-donner aux hommes moins de prises sur vous? Il suffit qu'il y en ait
-une, et qu'elle soit connue. Il faudrait être un Achille _sans talon_,
-et c'est ce qui paraît impossible.
-
---Telle est la misérable condition des hommes, qu'il leur faut
-chercher, dans la société, des consolations aux maux de la nature; et,
-dans la nature, des consolations aux maux de la société. Combien
-d'hommes n'ont trouvé, ni dans l'une ni dans l'autre, des distractions
-à leurs peines!
-
---La prétention la plus inique et la plus absurde en matière
-d'intérêt, qui serait condamnée avec mépris, comme insoutenable, dans
-une société d'honnêtes gens choisis pour arbitres, faites en la
-matière d'un procès en justice réglée. Tout procès peut se perdre ou
-se gagner, et il n'y a pas plus à parier pour que contre: de même,
-toute opinion, toute assertion, quelque ridicule qu'elle soit,
-faites-en la matière d'un débat entre des partis différens dans un
-corps, dans une assemblée, elle peut emporter la pluralité des
-suffrages.
-
---C'est une vérité reconnue que notre siècle a remis les mots à leur
-place; qu'en bannissant les subtilités scolastiques, dialecticiennes,
-métaphysiques, il est revenu au simple et au vrai, en physique, en
-morale et en politique. Pour ne parler que de morale, on sent combien
-ce mot, l'_honneur_, renferme d'idées complexes et métaphysiques.
-Notre siècle en a senti les inconvéniens; et, pour ramener tout au
-simple, pour prévenir tout abus de mots, il a établi que l'_honneur_
-restait, dans toute son intégrité, à tout homme qui n'avait point été
-repris de justice. Autrefois, ce mot était une source d'équivoques et
-de contestations; à présent, rien de plus clair. Un homme a-t-il été
-mis au carcan? n'y a-t-il pas été mis? voilà l'état de la question.
-C'est une simple question de fait, qui s'éclaircit facilement par les
-registres du greffe. Un homme n'a pas été mis au carcan: c'est un
-homme d'honneur, qui peut prétendre à tout, aux places du ministère,
-etc.; il entre dans les corps, dans les académies, dans les cours
-souveraines. On sent combien la netteté et la précision épargnent de
-querelles et de discussions, et combien le commerce de la vie devient
-commode et facile.
-
---L'amour de la gloire, une vertu! Étrange vertu que celle qui se fait
-aider par l'action de tous les vices; qui reçoit pour stimulans
-l'orgueil, l'ambition, l'envie, la vanité, quelquefois l'avarice même!
-Titus serait-il Titus, s'il avait eu pour ministres Séjan, Narcisse et
-Tigellin?
-
---La gloire met souvent un honnête homme aux mêmes épreuves que la
-fortune; c'est-à dire, que l'une et l'autre l'obligent, avant de le
-laisser parvenir jusqu'à elles, à faire ou souffrir des choses
-indignes de son caractère. L'homme intrépidement vertueux les repousse
-alors également l'une et l'autre, et s'enveloppe ou dans l'obscurité
-ou dans l'infortune, et quelquefois dans l'une et dans l'autre.
-
---Celui qui est juste au milieu, entre notre ennemi et nous, nous
-paraît être plus voisin de notre ennemi: c'est un effet des lois de
-l'optique, comme celui par lequel le jet d'eau d'un bassin paraît
-moins éloigné de l'autre bord que de celui où vous êtes.
-
---L'opinion publique est une juridiction que l'honnête homme ne doit
-jamais reconnaître parfaitement, et qu'il ne doit jamais décliner.
-
---Vain veut dire vide: ainsi la vanité est si misérable, qu'on ne peut
-guère lui dire pis que son nom. Elle se donne elle même pour ce
-quelle est.
-
---On croit communément que l'art de plaire est un grand moyen de faire
-fortune: savoir s'ennuyer est un art qui réussit bien davantage. Le
-talent de faire fortune, comme celui de réussir auprès des femmes, se
-réduit presque à cet art-là.
-
---Il y a peu d'hommes à grand caractère qui n'aient quelque chose de
-romanesque dans la tête ou dans le coeur. L'homme qui en est
-entièrement dépourvu, quelque honnêteté, quelque esprit qu'il puisse
-avoir, est, à l'égard du grand caractère, ce qu'un artiste, d'ailleurs
-très-habile, mais qui n'aspire point au beau idéal, est à l'égard de
-l'artiste, homme de génie, qui s'est rendu ce beau idéal familier.
-
---Il y a de certains hommes dont la vertu brille davantage dans la
-condition privée, qu'elle ne le ferait dans une fonction publique. Le
-cadre les déparerait. Plus un diamant est beau, plus il faut que la
-monture soit légère. Plus le chaton est riche, moins le diamant est en
-évidence.
-
---Quand on veut éviter d'être charlatan, il faut fuir les tréteaux;
-car, si l'on y monte, on est bien forcé d'être charlatan, sans quoi
-l'assemblée vous jette des pierres.
-
---Il y a peu de vices qui empêchent un homme d'avoir beaucoup d'amis,
-autant que peuvent le faire de trop grandes qualités.
-
---Il y a telle supériorité, telle prétention qu'il suffit de ne pas
-reconnaître, pour qu'elle soit anéantie; telle autre qu'il suffit de
-ne pas apercevoir, pour la rendre sans effet.
-
---Ce serait être très-avancé dans l'étude de la morale, de savoir
-distinguer tous les traits qui différencient l'orgueil et la vanité.
-Le premier est haut, calme, fier, tranquille, inébranlable; la seconde
-est vile, incertaine, mobile, inquiète et chancelante. L'un grandit
-l'homme; l'autre le renfle. Le premier est la source de mille vertus;
-l'autre, celle de presque tous les vices et tous les travers. Il y a
-un genre d'orgueil dans lequel sont compris tous les commandemens de
-Dieu; et un genre de vanité qui contient les sept péchés capitaux.
-
---Vivre est une maladie, dont le sommeil nous soulage toutes les seize
-heures; c'est un palliatif: la mort est le remède.
-
---La nature paraît se servir des hommes pour ses desseins, sans se
-soucier des instrumens qu'elle emploie; à peu près comme les tyrans,
-qui se défont de ceux dont ils se sont servis.
-
---Il y a deux choses auxquelles il faut se faire, sous peine de
-trouver la vie insupportable: ce sont les injures du temps et les
-injustices des hommes.
-
---Je ne conçois pas de sagesse sans défiance. L'écriture a dit que le
-commencement de la sagesse était la crainte de Dieu; moi, je crois que
-c'est la crainte des hommes.
-
---Il y a certains défauts qui préservent de quelques vices
-épidémiques: comme on voit, dans un temps de peste, les malades de
-fièvre-quarte échapper à la contagion.
-
---Le grand malheur des passions n'est pas dans les tourmens qu'elles
-causent; mais dans les fautes, dans les turpitudes qu'elles font
-commettre, et qui dégradent l'homme. Sans ces inconvéniens, elles
-auraient trop d'avantages sur la froide raison, qui ne rend point
-heureux. Les passions font _vivre_ l'homme; la sagesse les fait
-seulement _durer_.
-
---Un homme sans élévation ne saurait avoir de bonté; il ne peut avoir
-que de la bonhomie.
-
---Il faudrait pouvoir unir les contraires: l'amour de la vertu avec
-l'indifférence pour l'opinion publique, le goût du travail avec
-l'indifférence pour la gloire, et le soin de sa santé avec
-l'indifférence pour la vie.
-
---Celui-là fait plus pour un hydropique, qui le guérit de sa soif, que
-celui qui lui donne un tonneau de vin. Appliquez cela aux richesses.
-
---Les méchans font quelquefois de bonnes actions. On dirait qu'ils
-veulent voir s'il est vrai que cela fasse autant de plaisir que le
-prétendent les honnêtes gens.
-
---Si Diogène vivait de nos jours, il faudrait que sa lanterne fût une
-lanterne sourde.
-
---Il faut convenir que, pour être heureux en vivant dans le monde, il
-y a des côtés de son âme qu'il faut entièrement _paralyser_.
-
---La fortune et le costume qui l'entourent, font de la vie une
-représentation au milieu de laquelle il faut qu'à la longue l'homme le
-plus honnête devienne comédien malgré lui.
-
---Dans les choses, tout est _affaires mêlées_. dans les hommes, tout
-est _pièces de rapport_. Au moral et au physique, tout est mixte: rien
-n'est un, rien n'est pur.
-
---Si les vérités cruelles, les fâcheuses découvertes, les secrets de
-la société, qui composent la science d'un homme du monde parvenu à
-l'âge de quarante ans, avaient été connus de ce même homme à l'âge de
-vingt, ou il fût tombé dans le désespoir, ou il se serait corrompu par
-lui-même, par projet; et cependant, on voit un petit nombre d'hommes
-sages, parvenus à cet âge-là, instruits de toutes ces choses et
-très-éclairés, n'être ni corrompus, ni malheureux. La prudence dirige
-leurs vertus à travers la corruption publique; et la force de leur
-caractère, jointe aux lumières d'un esprit étendu, les élève au-dessus
-du chagrin qu'inspire la perversité des hommes.
-
---Voulez-vous voir à quel point chaque état de la société corrompt les
-hommes? Examinez ce qu'ils sont, quand ils en ont éprouvé plus
-long-temps l'influence, c'est-à-dire dans la vieillesse. Voyez ce que
-c'est qu'un vieux courtisan, un vieux prêtre, un vieux juge, un vieux
-procureur, un vieux chirurgien, etc.
-
---L'homme sans principes est aussi ordinairement un homme sans
-caractère; car, s'il était né avec du caractère, il aurait senti le
-besoin de se créer des principes.
-
---Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue est
-une sottise; car elle a convenu au plus grand nombre.
-
---L'estime vaut mieux que la célébrité; la considération vaut mieux
-que la renommée, et l'honneur vaut mieux que la gloire.
-
---C'est souvent le mobile de la vanité qui a engagé l'homme à montrer
-toute l'énergie de son âme. Du bois ajouté à un acier pointu fait un
-dard; deux plumes ajoutées au bois font une flèche.
-
---Les gens faibles sont les troupes légères de l'armée des méchans.
-Ils font plus de mal que l'armée même; ils infectent et ils ravagent.
-
---Il est plus facile de légaliser certaines choses que les légitimer.
-
---Célébrité: l'avantage d'être connu de ceux qui ne vous connaissent
-pas.
-
---On partage avec plaisir l'amitié de ses amis pour des personnes
-auxquelles on s'intéresse peu soi-même; mais la haine, même celle qui
-est la plus juste, a de la peine à se faire respecter.
-
---Tel homme a été craint pour ses talens, haï pour ses vertus, et n'a
-rassuré que par son caractère. Mais, combien de temps s'est passé
-avant que justice se fît!
-
---Dans l'ordre naturel, comme dans l'ordre social, il ne faut pas
-vouloir être plus qu'on ne peut.
-
---La sottise ne serait pas tout à fait la sottise, si elle ne
-craignait pas l'esprit. Le vice ne serait pas tout à fait le vice,
-s'il ne haïssait pas la vertu.
-
---Il n'est pas vrai (ce qu'a dit Rousseau, après Plutarque) que plus
-on pense, moins on sente; mais il est vrai que plus on juge, moins on
-aime. Peu d'hommes vous mettent dans le cas de faire exception à cette
-règle.
-
---Ceux qui rapportent tout à l'opinion, ressemblent à ces comédiens
-qui jouent mal pour être applaudis, quand le goût du public est
-mauvais: quelques-uns auraient le moyen de bien jouer, si le goût du
-public était bon. L'honnête homme joue son rôle le mieux qu'il peut,
-sans songer à la galerie.
-
---Il y a une sorte de plaisir attaché au courage, qui se met au-dessus
-de la fortune. Mépriser l'argent, c'est détrôner un roi; il y a du
-ragoût.
-
---Il y a un genre d'indulgence pour ses ennemis, qui paraît une
-sottise plutôt que de la bonté ou de la grandeur d'âme. M. de C......
-me paraît ridicule par la sienne. Il me paraît ressembler à Arlequin,
-qui dit: «Tu me donnes un soufflet; eh bien! je ne suis pas encore
-fâché.» Il faut avoir l'esprit de haïr ses ennemis.
-
---Robinson, dans son île, privé de tout, et forcé aux plus pénibles
-travaux pour assurer sa subsistance journalière, supporte la vie, et
-même goûte, de son aveu, plusieurs momens de bonheur. Supposez qu'il
-soit dans une île enchantée, pourvue de tout ce qui est agréable à la
-vie, peut-être le désoeuvrement lui eût-il rendu l'existence
-insupportable.
-
---Les idées des hommes sont comme les cartes et autres jeux. Des idées
-que j'ai vu autrefois regarder comme dangereuses et trop hardies, sont
-depuis devenues communes et presque triviales, et ont descendu jusqu'à
-des hommes peu dignes d'elles. Quelques-unes de celles à qui nous
-donnons le nom d'audacieuses, seront vues comme faibles et communes
-par nos descendans.
-
---J'ai souvent remarqué, dans mes lectures, que le premier mouvement
-de ceux qui ont fait quelque action héroïque, qui se sont livrés à
-quelque impression généreuse, qui ont sauvé les infortunés, couru
-quelque grand risque et procuré quelque grand avantage, soit au
-public, soit à des particuliers; j'ai, dis-je, remarqué que leur
-premier mouvement a été de refuser la récompense qu'on leur en
-offrait. Ce sentiment s'est trouvé dans le coeur des hommes les plus
-indigens et de la dernière classe du peuple. Quel est donc cet
-instinct moral qui apprend à l'homme sans éducation, que la récompense
-de ses actions est dans le coeur de celui qui les a faites? Il semble
-qu'en nous les payant, on nous les ôte.
-
---Un acte de vertu, un sacrifice ou de ses intérêts ou de soi-même,
-est le besoin d'une âme noble: l'amour-propre d'un coeur généreux
-est, en quelque sorte, l'égoïsme d'un grand caractère.
-
---La concorde des frères est si rare, que la fable ne cite que deux
-frères amis; et elle suppose qu'ils ne se voyaient jamais, puisqu'ils
-passaient tour à tour de la terre aux champs élysées, ce qui ne
-laissait pas d'éloigner tout sujet de dispute et de rupture.
-
---Il y a plus de fous que de sages; et dans le sage même, il y a plus
-de folies que de sagesse.
-
---Les maximes générales sont, dans la conduite de la vie, ce que les
-routines sont dans les arts.
-
---La conviction est la conscience de l'esprit.
-
---On est heureux ou malheureux par une foule de choses qui ne
-paraissent pas, qu'on ne dit point et qu'on ne peut dire.
-
---Le plaisir peut s'appuyer sur l'illusion; mais le bonheur repose sur
-la vérité: il n'y a qu'elle qui puisse nous donner celui dont la
-nature humaine est susceptible. L'homme heureux par l'illusion, a sa
-fortune en agiotage; l'homme heureux par la vérité, a sa fortune en
-fonds de terre et en bonnes constitutions.
-
---Il y a, dans le monde, bien peu de choses sur lesquelles un honnête
-homme puisse reposer agréablement son âme ou sa pensée.
-
---Quand on soutient que les gens les moins sensibles sont, à tout
-prendre, les plus heureux, je me rappelle le proverbe indien: «Il vaut
-mieux être assis que debout, être couché qu'assis; mais il vaut mieux
-être mort que tout cela.
-
---L'habileté est à la ruse, ce que la dextérité est à la filouterie.
-
---L'entêtement représente le _caractère_, à peu près comme le
-tempérament représente l'_amour_.
-
---Amour, folie aimable; ambition, sottise sérieuse.
-
---Préjugé, vanité, calcul: voilà ce qui gouverne le monde. Celui qui
-ne connaît pour règles de sa conduite, que raison, vérité, sentiment,
-n'a presque rien de commun avec la société. C'est en lui-même qu'il
-doit chercher et trouver presque tout son bonheur.
-
---Il faut être juste avant d'être généreux, comme on a des chemises
-avant d'avoir des dentelles.
-
---Les Hollandais n'ont aucune commisération de ceux qui font des
-dettes. Ils pensent que tout homme endetté vit aux dépens de ses
-concitoyens s'il est pauvre, et de ses héritiers s'il est riche.
-
---La fortune est souvent comme les femmes riches et dépensières, qui
-ruinent les maisons où elles ont apporté une riche dot.
-
---Le changement de modes est l'impôt que l'industrie du pauvre met sur
-la vanité du riche.
-
---L'intérêt d'argent est la grande épreuve des petits caractères; mais
-ce n'est encore que la plus petite pour les caractères distingués; et
-il y a loin de l'homme qui méprise l'argent, à celui qui est
-véritablement honnête.
-
---Le plus riche des hommes, c'est l'économe: le plus pauvre, c'est
-l'avare.
-
---Il y a quelquefois, entre deux hommes, de fausses ressemblances de
-caractère, qui les rapprochent et qui les unissent pour quelque temps.
-Mais la méprise cesse par degrés; et ils sont tout étonnés de se
-trouver très-écartés l'un de l'autre, et repoussés, en quelque sorte,
-par tous leurs points de contact.
-
---N'est-ce pas une chose plaisante de considérer que la gloire de
-plusieurs grands hommes soit d'avoir employé leur vie entière à
-combattre des préjugés ou des sottises qui font pitié, et qui
-semblaient ne devoir jamais entrer dans une tête humaine? La gloire de
-Bayle, par exemple, est d'avoir montré ce qu'il y a d'absurde dans les
-subtilités philosophiques et scolastiques, qui feraient lever les
-épaules à un paysan du Gâtinais doué d'un grand sens naturel; celle de
-Loke, d'avoir prouvé qu'on ne doit point parler sans s'entendre, ni
-croire entendre ce qu'on n'entend pas; celle de plusieurs philosophes,
-d'avoir composé de gros livres contre des idées superstitieuses qui
-feraient fuir, avec mépris, un sauvage du Canada; celle de
-Montesquieu, et de quelques auteurs avant lui, d'avoir (en respectant
-une foule de préjugés misérables) laissé entrevoir que les gouvernans
-sont faits pour les gouvernés, et non les gouvernés pour les
-gouvernans. Si le rêve des philosophes qui croient au perfectionnement
-de la société, s'accomplit, que dira la postérité, de voir qu'il ait
-fallu tant d'efforts pour arriver à des résultats si simples et si
-naturels?
-
---Un homme sage, en même temps qu'honnête, se doit à lui-même de
-joindre à la pureté qui satisfait sa conscience, la prudence qui
-devine et prévient la calomnie.
-
---Le rôle de l'homme prévoyant est assez triste; il afflige ses amis,
-en leur annonçant les malheurs auxquels les expose leur imprudence. On
-ne le croit pas; et, quand ces malheurs sont arrivés, ces mêmes amis
-lui savent mauvais gré du mal qu'il a prédit; et leur amour-propre
-baisse les yeux devant l'ami qui doit être leur consolateur, et qu'ils
-auraient choisi, s'ils n'étaient pas humiliés en sa présence.
-
---Celui qui veut trop faire dépendre son bonheur de sa raison, qui le
-soumet à l'examen, qui chicane, pour ainsi dire, ses jouissances, et
-n'admet que des plaisirs délicats, finit par n'en plus avoir. C'est un
-homme qui, à force de faire carder son matelas, le voit diminuer, et
-finit par coucher sur la dure.
-
---Le temps diminue chez nous l'intensité des plaisirs _absolus_, comme
-parlent les métaphysiciens; mais il paraît qu'il accroît les plaisirs
-_relatifs_: et je soupçonne que c'est l'artifice par lequel la nature
-a su lier les hommes à la vie, après la perte des objets ou des
-plaisirs qui la rendaient le plus agréable.
-
---Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par sa propre
-sensibilité, on s'aperçoit qu'il faut vivre au jour le jour, oublier
-beaucoup, enfin _éponger la vie_ à mesure qu'elle s'écoule.
-
---La fausse modestie est le plus décent de tous les mensonges.
-
---On dit qu'il faut s'efforcer de retrancher tous les jours de nos
-besoins. C'est surtout aux besoins de l'amour-propre qu'il faut
-appliquer cette maxime: ce sont les plus tyranniques, et qu'on doit le
-plus combattre.
-
---Il n'est pas rare de voir des âmes faibles qui, par la fréquentation
-avec des âmes d'une trempe plus vigoureuse, veulent s'élever au-dessus
-de leur caractère. Cela produit des disparates aussi plaisans, que les
-prétentions d'un sot à l'esprit.
-
---La vertu, comme la santé, n'est pas le souverain bien. Elle est la
-place du bien, plutôt que le bien même. Il est plus sûr que le vice
-rend malheureux, qu'il ne l'est que la vertu donne le bonheur. La
-raison pour laquelle la vertu est le plus désirable, c'est parce
-qu'elle est ce qu'il y a de plus opposé au vice.
-
-
-CHAPITRE III.
-
-De la Société, des Grands, des Riches, des Gens du Monde.
-
-Jamais le monde n'est connu par les livres; on l'a dit autrefois; mais
-ce qu'on n'a pas dit, c'est la raison; la voici: c'est que cette
-connaissance est un résultat de mille observations fines, dont
-l'amour-propre n'ose faire confidence à personne, pas même au meilleur
-ami. On craint de se montrer comme un homme occupé de petites choses,
-quoique ces petites choses soient très-importantes au succès des plus
-grandes affaires.
-
---En parcourant les mémoires et monumens du siècle de Louis XIV, on
-trouve, même dans la mauvaise compagnie de ce temps-là, quelque chose
-qui manque à la bonne d'aujourd'hui.
-
---Qu'est-ce que la société, quand la raison n'en forme pas les noeuds,
-quand le sentiment n'y jette pas d'intérêt, quand elle n'est pas un
-échange de pensées agréables et de vraie bienveillance? Une foire, un
-tripot, une auberge, un bois, un mauvais lieu et des petites-maisons;
-c'est tout ce qu'elle est tour à tour pour la plupart de ceux qui la
-composent.
-
---On peut considérer l'édifice métaphysique de la société, comme un
-édifice matériel qui serait composé de différentes niches ou
-compartimens, d'une grandeur plus ou moins considérable. Les places
-avec leurs prérogatives, leurs droits, etc., forment ces divers
-compartimens, ces différentes niches. Elles sont durables, et les
-hommes passent. Ceux qui les occupent, sont tantôt grands, tantôt
-petits; et aucun ou presque aucun n'est fait pour sa place. Là, c'est
-un géant courbé ou accroupi dans sa niche; là, c'est un nain sous une
-arcade: rarement la niche est faite pour la statue. Autour de
-l'édifice, circule une foule d'hommes de différentes tailles. Ils
-attendent tous qu'il y ait une niche de vide, afin de s'y placer,
-quelle qu'elle soit. Chacun fait valoir ses droits, c'est-à dire, sa
-naissance ou ses protections, pour y être admis. On sifflerait celui
-qui, pour avoir la préférence, ferait valoir la proportion qui existe
-entre la niche et l'homme, entre l'instrument et l'étui. Les
-concurrens même s'abstiennent d'objecter à leurs adversaires cette
-disproportion.
-
---On ne peut vivre, dans la société, après l'âge des passions. Elle
-n'est tolérable que dans l'époque où l'on se sert de son estomac pour
-s'amuser, et de sa personne pour tuer le temps.
-
---Les gens de robe, les magistrats, connaissent la cour, les intérêts
-du moment, à peu près comme les écoliers qui ont obtenu un _exeat_, et
-qui ont dîné hors du collége, connaissent le monde.
-
---Ce qui se dit dans les cercles, dans les salons, dans les soupés,
-dans les assemblées publiques, dans les livres, même ceux qui ont
-pour objet de faire connaître la société, tout cela est faux ou
-insuffisant. On peut dire sur cela le mot italien per _la predica_, ou
-le mot latin _ad populum phaleras_. Ce qui est vrai, ce qui est
-instructif, c'est ce que la conscience d'un honnête homme qui a
-beaucoup vu et bien vu, dit à son ami au coin du feu: quelques-unes de
-ces conversations-là m'ont plus instruit que tous les livres et le
-commerce ordinaire de la société. C'est qu'elles me mettaient mieux
-sur la voie, et me faisaient réfléchir davantage.
-
---L'influence qu'exerce sur notre âme une idée morale, contrastante
-avec des objets physiques et matériels, se montre dans bien des
-occasions; mais on ne la voit jamais mieux que quand le passage est
-rapide et imprévu. Promenez-vous sur le boulevard, le soir: vous voyez
-un jardin charmant, au bout duquel est un salon illuminé avec goût;
-vous entrevoyez des groupes, de jolies femmes, des bosquets,
-entr'autres une allée fuyante où vous entendez rire; ce sont des
-nymphes; vous en jugez par leur taille svelte, etc. vous demandez
-quelle est cette femme, et on vous répond; c'est madame de B......, la
-maîtresse de la maison: il se trouve par malheur que vous la
-connaissez, et le charme a disparu.
-
---Vous rencontrez le baron de Breteuil; il vous, entretient de ses
-bonnes fortunes, de ses amours, grossières, etc.; il finit par vous
-montrer le portrait de la reine au milieu d'une rose garnie de
-diamans.
-
---Un sot, fier de quelque cordon, me paraît au-dessous de cet homme
-ridicule qui, dans ses plaisirs, se faisait mettre des plumes de paon
-au derrière par ses maîtresses. Au moins, il y gagnait le plaisir
-de.... Mais l'autre!... Le baron de Breteuil est fort au-dessous de
-Peixoto.
-
---On voit, par l'exemple de Breteuil, qu'on peut balloter dans ses
-poches les portraits en diamans de douze ou quinze souverains, et
-n'être qu'un sot.
-
---C'est un sot, c'est un sot, c'est bientôt dit: voilà comme vous êtes
-extrême en tout. A quoi cela se réduit-il? Il prend sa place pour sa
-personne, son importance pour du mérite, et son crédit pour une vertu.
-Tout le monde n'est-il pas comme cela? Y a-t-il là de quoi tant crier?
-
---Quand les sots sortent de place, soit qu'ils aient été ministres ou
-premiers commis, ils conservent une morgue ou une importance ridicule.
-
---Ceux qui ont de l'esprit ont mille bons contes à faire sur les
-sottises et les valetages dont ils ont été témoins: et c'est ce qu'on
-peut voir par cent exemples. Comme c'est un mal aussi ancien que la
-monarchie, rien ne prouve mieux combien il est irrémédiable. De mille
-traits que j'ai entendu raconter, je conclurais que si les singes
-avaient le talent des perroquets, on en ferait volontiers des
-ministres.
-
---Rien de si difficile à faire tomber, qu'une idée triviale ou un
-proverbe accrédité. Louis XV a fait banqueroute en détail trois ou
-quatre fois, et on n'en jure pas moins _foi de gentilhomme_. Celle de
-M. de Guimenée n'y réussira pas mieux.
-
---Les gens du monde ne sont pas plutôt attroupés, qu'ils se croient en
-société.
-
---J'ai vu des hommes trahir leur conscience, pour complaire à un homme
-qui a un mortier ou une simare: étonnez-vous ensuite de ceux qui
-l'échangent pour le mortier, ou pour la simare même. Tous également
-vils, et les premiers absurdes plus que les autres.
-
---La société est composée de deux grandes classes: ceux qui ont plus
-de dînés que d'appétit, et ceux qui ont plus d'appétit que de dînés.
-
---On donne des repas de dix louis ou de vingt à des gens en faveur de
-chacun desquels on ne donnerait pas un petit écu, pour qu'ils fissent
-une bonne digestion de ce même dîné de vingt louis.
-
---C'est une règle excellente à adopter sur l'art de la raillerie et de
-la plaisanterie, que le plaisant et le railleur doivent être garans du
-succès de leur plaisanterie à l'égard de la personne plaisantée, et
-que, quand celle-ci se fâche, l'autre a tort.
-
---M*** me disait que j'avais un grand malheur; c'était de ne pas me
-faire à la toute-puissance des sots. Il avait raison: et j'ai vu qu'en
-entrant dans le monde, un sot avait de grands avantages, celui de se
-trouver parmi ses pairs. C'est comme frère Lourdis dans le temple de
-la sottise:
-
- Tout lui plaisait, et même en arrivant,
- Il crut encore être dans son couvent.
-
---En voyant quelquefois les friponneries des petits et les brigandages
-des hommes en place, on est tenté de regarder la société comme un bois
-rempli de voleurs, dont les plus dangereux sont les archers préposés
-pour arrêter les autres.
-
---Les gens du monde et de la cour donnent aux hommes et aux choses une
-valeur conventionnelle, dont ils s'étonnent de se trouver dupes. Ils
-ressemblent à des calculateurs qui, en faisant un compte, donneraient
-aux chiffres une valeur variable et arbitraire, et qui, ensuite, dans
-l'addition, leur rendant leur valeur réelle et réglée, seraient tout
-surpris de ne pas trouver leur compte.
-
---Il y a des momens où le monde paraît s'apprécier lui-même ce qu'il
-vaut. J'ai souvent démêlé qu'il estimait ceux qui n'en faisaient aucun
-cas; et il arrive souvent que c'est une recommandation auprès de lui,
-que de le mépriser souverainement, pourvu que ce mépris soit vrai,
-sincère, naïf, sans affectation, sans jactance.
-
---Le monde est si méprisable que le peu de gens honnêtes qui s'y
-trouvent, estiment ceux qui le méprisent, et y sont déterminés par ce
-mépris même.
-
---Amitié de cour, foi de renards, et société de loups.
-
---Je conseillerais à quelqu'un qui veut obtenir une grâce d'un
-ministre, de l'aborder d'un air triste, plutôt que d'un air riant. On
-n'aime pas à voir plus heureux que soi.
-
---Une vérité cruelle, mais dont il faut convenir, c'est que, dans le
-monde, et surtout dans un monde choisi, tout est art, science, calcul,
-même l'apparence de la simplicité, de la facilité la plus aimable.
-J'ai vu des hommes dans lesquels ce qui paraissait la grâce d'un
-premier mouvement, était une combinaison, à la vérité très-prompte,
-mais très-fine et très-savante. J'en ai vu associer le calcul le plus
-réfléchi à la naïveté apparente de l'abandon le plus étourdi. C'est le
-négligé savant d'une coquette, d'où l'art a banni tout ce qui
-ressemble à l'art. Cela est fâcheux, mais nécessaire. En général,
-malheur à l'homme qui, même dans l'amitié la plus intime, laisse
-découvrir son faible et sa prise! J'ai vu les plus intimes amis faire
-des blessures à l'amour-propre de ceux dont ils avaient surpris le
-secret. Il paraît impossible que, dans l'état actuel de la société (je
-parle de la société du grand monde), il y ait un seul homme qui puisse
-montrer le fond de son âme et les détails de son caractère, et surtout
-de ses faiblesses à son meilleur ami. Mais, encore une fois, il faut
-porter (dans ce monde-là) le raffinement si loin, qu'il ne puisse pas
-même y être suspect, ne fut-ce que pour ne pas être méprisé comme
-acteur dans une troupe d'excellens comédiens.
-
---Les gens qui croient aimer un prince dans l'instant où ils viennent
-d'en être bien traités, me rappellent les enfans qui veulent être
-prêtres le lendemain d'une belle procession, ou soldats le lendemain
-d'une revue à laquelle ils ont assisté.
-
---Les favoris, les hommes en place mettent quelquefois de l'intérêt à
-s'attacher des hommes de mérite; mais ils en exigent un avilissement
-préliminaire, qui repousse loin d'eux tous ceux qui ont quelque
-pudeur. J'ai vu des hommes dont un favori ou un ministre aurait eu bon
-marché, aussi indignés de cette disposition, qu'auraient pu l'être des
-hommes d'une vertu parfaite. L'un d'eux me disait: Les grands veulent
-qu'on se dégrade, non pour un bienfait, mais pour une espérance; ils
-prétendent vous acheter, non par un lot, mais par un billet de
-loterie; et je sais des fripons, en apparence bien traités par eux,
-qui, dans le fait, n'en ont pas tiré meilleur parti, que ne l'auraient
-fait les plus honnêtes gens du monde.
-
---Les actions utiles, même avec éclat, les services réels et les plus
-grands qu'on puisse rendre à la nation et même à la cour, ne sont,
-quand on n'a point la faveur de la cour, que des péchés splendides,
-comme disent les théologiens.
-
---On n'imagine pas combien il faut d'esprit pour n'être pas ridicule.
-
---Tout homme qui vit beaucoup dans le monde, me persuade qu'il est peu
-sensible; car je ne vois presque rien qui puisse y intéresser le
-coeur, ou plutôt rien qui ne l'endurcisse; ne fût-ce que le spectacle
-de l'insensibilité, de la frivolité et de la vanité qui y règnent.
-
---Quand les princes sortent de leurs misérables étiquettes, ce n'est
-jamais en faveur d'un homme de mérite, mais d'une fille ou d'un
-bouffon. Quand les femmes s'affichent, ce n'est presque jamais pour un
-honnête homme, c'est pour une _espèce_. En tout, lorsque l'on brise le
-joug de l'opinion, c'est rarement pour s'élever au-dessus, mais
-presque toujours pour descendre au-dessous.
-
---Il y a des fautes de conduite que, de nos jours, on ne fait plus
-guère, ou qu'on fait beaucoup moins. On est tellement raffiné que,
-mettant l'esprit à la place de l'âme, un homme vil, pour peu qu'il ait
-réfléchi, s'abstient de certaines platitudes, qui autrefois pouvaient
-réussir. J'ai vu des hommes malhonnêtes avoir quelquefois une conduite
-fière et décente avec un prince, un ministre, ne point fléchir, etc.
-Cela trompe les jeunes gens et les novices qui ne savent pas, ou bien
-qui oublient qu'il faut juger un homme par l'ensemble de ses principes
-et de son caractère.
-
---A voir le soin que les conventions sociales paraissent avoir pris
-d'écarter le mérite de toutes les places où il pourrait être utile à
-la société, en examinant la ligue des sots contre les gens d'esprit,
-on croirait voir une conjuration de valets pour écarter les maîtres.
-
---Que trouve un jeune homme, en entrant dans le monde? Des gens qui
-veulent le protéger, prétendent l'_honorer_, le gouverner, le
-conseiller. Je ne parle point de ceux qui veulent l'écarter, lui
-nuire, le perdre ou le tromper. S'il est d'un caractère assez élevé
-pour vouloir n'être protégé que par ses moeurs, ne s'honorer de rien
-ni de personne, se gouverner par ses principes, se conseiller par ses
-lumières, par son caractère et d'après sa position qu'il connaît mieux
-que personne, on ne manque pas de dire qu'il est original, singulier,
-indomptable. Mais, s'il a peu d'esprit, peu d'élévation, peu de
-principes, s'il ne s'aperçoit pas qu'on le protége, qu'on veut le
-gouverner, s'il est l'instrument des gens qui s'en emparent, on le
-trouve charmant, et c'est, comme on dit, le meilleur enfant du monde.
-
---La société, ce qu'on appelle le monde, n'est que la lutte de mille
-petits intérêts opposés, une lutte éternelle de toutes les vanités qui
-se croisent, se choquent, tour à tour blessées, humiliées l'une par
-l'autre, qui expient le lendemain, dans le dégoût d'une défaite, le
-triomphe de la veille. Vivre solitaire, ne point être froissé dans ce
-choc misérable où l'on attire un instant les yeux pour être écrasé
-l'instant d'après, c'est ce qu'on appelle n'être rien, n'avoir pas
-d'existence. Pauvre humanité!
-
---Il y a une profonde insensibilité aux vertus, qui surprend et
-scandalise beaucoup plus que le vice. Ceux que la bassesse publique
-appelle grands seigneurs, ou grands, les hommes en place paraissent,
-pour la plupart, doués de cette insensibilité odieuse. Cela ne
-viendrait-il pas de l'idée vague et peu développée dans leur tête, que
-les hommes, doués de ces vertus, ne sont pas propres à être des
-instrumens d'intrigue? Ils les négligent, ces hommes, comme inutiles à
-eux-mêmes et aux autres, dans un pays où, sans l'intrigue, la fausseté
-et la ruse, on n'arrive à rien!
-
---Que voit-on dans le monde? Partout un respect naïf et sincère pour
-des conventions absurdes, pour une sottise (les sots saluent leur
-reine), ou bien des ménagemens forcés pour cette même sottise (les
-gens d'esprit craignent leur tyran).
-
---Les bourgeois, par une vanité ridicule, font de leur fille un fumier
-pour les terres des gens de qualité.
-
---Supposez vingt hommes, même honnêtes, qui tous connaissent et
-estiment un homme d'un mérite reconnu, Dorilas, par exemple; louez,
-vantez ses talens et ses vertus; que tous conviennent de ses vertus et
-de ses talens; l'un des assistans ajoute: C'est dommage qu'il soit si
-peu favorisé de la fortune. Que dites-vous? reprend un autre, c'est
-que sa modestie l'oblige à vivre sans luxe. Savez-vous qu'il a
-vingt-cinq mille livres de rente?--Vraiment!--Soyez en sûr, j'en ai la
-preuve. Qu'alors cet homme de mérite paraisse, et qu'il compare
-l'accueil de la société et la manière plus ou moins froide, quoique
-distinguée, dont il était reçu précédemment. C'est ce qu'il a fait: il
-a comparé, et il a gémi. Mais, dans cette société, il s'est trouvé un
-homme dont le maintien a été le même à son égard. Un sur vingt, dit
-notre philosophe, je suis content.
-
---Quelle vie que celle de la plupart des gens de la cour! Ils se
-laissent ennuyer, excéder, asservir, tourmenter pour des intérêts
-misérables. Ils attendent pour vivre, pour être heureux, la mort de
-leurs ennemis, de leurs rivaux d'ambition, de ceux même qu'ils
-appellent leurs amis; et pendant que leurs voeux appellent cette mort,
-ils sèchent, ils dépérissent, meurent eux-mêmes, en demandant des
-nouvelles de la santé de monsieur tel, de madame telle, qui
-s'obstinent à ne pas mourir.
-
---Quelques folies qu'aient écrites certains physionomistes de nos
-jours, il est certain que l'habitude de nos pensées peut déterminer
-quelques traits de notre physionomie. Nombre de courtisans ont l'oeil
-faux, par la même raison que la plupart des tailleurs sont cagneux.
-
---Il n'est peut-être pas vrai que les grandes fortunes supposent
-toujours de l'esprit, comme je l'ai souvent ouï dire même à des gens
-d'esprit: mais il est bien plus vrai qu'il y a des choses d'esprit et
-d'habileté, à qui la fortune ne saurait échapper, quand bien même
-celui qui les a posséderait l'honnêteté la plus pure, obstacle qui,
-comme on sait, est le plus grand de tous pour la fortune.
-
---Lorsque Montaigne a dit, à propos de la grandeur: «Puisque nous ne
-pouvons y atteindre, vengeons-nous en à en médire», il a dit une chose
-plaisante, souvent vraie, mais scandaleuse, et qui donne des armes aux
-sots que la fortune a favorisés. Souvent, c'est par petitesse qu'on
-hait l'inégalité des conditions; mais un vrai sage et un honnête homme
-pourraient la haïr comme la barrière qui sépare des âmes faites pour
-se rapprocher. Il est peu d'hommes d'un caractère distingué qui ne se
-soient refusés aux sentimens que leur inspirait tel ou tel homme d'un
-rang supérieur; qui n'aient repoussé, en s'affligeant eux-mêmes, telle
-ou telle amitié qui pouvait être pour eux une source de douceurs et de
-consolations. Chacun d'eux, au lieu de répéter le mot de Montaigne,
-peut dire: Je hais la grandeur qui m'a fait fuir ce que j'aimais, ou
-ce que j'aurais aimé.
-
---Qui est-ce qui n'a que des liaisons entièrement honorables? Qui
-est-ce qui ne voit pas quelqu'un dont il demande pardon à ses amis?
-Quelle est la femme qui ne s'est pas vue forcée d'expliquer à sa
-société, la visite de telle ou telle femme qu'on a été surpris de voir
-chez elle?
-
---Êtes-vous l'ami d'un homme de la cour, d'un homme de qualité, comme
-on dit; et souhaitez-vous lui inspirer le plus vif attachement dont le
-coeur humain soit susceptible? Ne vous bornez pas à lui prodiguer les
-soins de la plus tendre amitié, à le soulager dans ses maux, à le
-consoler dans ses peines, à lui consacrer tous vos momens, à lui
-sauver dans l'occasion la vie ou l'honneur; ne perdez point votre
-temps à ces bagatelles: faites plus, faites mieux, faites sa
-généalogie.
-
---Vous croyez qu'un ministre, un homme en place, a tel ou tel
-principe; et vous le croyez parce que vous le lui avez entendu dire.
-En conséquence, vous vous abstenez de lui demander telle ou telle
-chose qui le mettrait en contradiction avec sa maxime favorite. Vous
-apprenez bientôt que vous avez été dupe, et vous lui voyez faire des
-choses qui vous prouvent qu'un ministre n'a point de principes, mais
-seulement l'habitude, le tic de dire telle ou telle chose.
-
---Plusieurs courtisans sont haïs sans profit, et pour le plaisir de
-l'être. Ce sont des lézards, qui, à ramper, n'ont gagné que de perdre
-leur queue.
-
---Cet homme n'est pas propre à avoir jamais de la considération: il
-faut qu'il fasse fortune, et vive avec de la canaille.
-
---Les corps (parlemens, académies, assemblées) ont beau se dégrader,
-ils se soutiennent par leur masse, et on ne peut rien contre eux. Le
-déshonneur, le ridicule glissent sur eux, comme les balles de fusil
-sur un sanglier, sur un crocodile.
-
---En voyant ce qui se passe dans le monde, l'homme le plus misantrope
-finirait par s'égayer, et Héraclite par mourir de rire.
-
---Il me semble qu'à égalité d'esprit et de lumières, l'homme né riche
-ne doit jamais connaître aussi bien que le pauvre, la nature, le coeur
-humain et la société. C'est que, dans le moment où l'autre plaçait une
-jouissance, le second se consolait par une réflexion.
-
---En voyant les princes faire, de leur propre mouvement, certaines
-choses honnêtes, on est tenté de reprocher à ceux qui les entourent la
-plus grande partie de leurs torts ou de leurs faiblesses; on se dit:
-quel malheur que ce prince ait pour amis Damis ou Aramont! On ne songe
-pas que, si Damis ou Aramont avaient été des personnages qui eussent
-de la noblesse ou du caractère, ils n'auraient pas été les amis de ce
-prince.
-
---A mesure que la philosophie fait des progrès, la sottise redouble
-ses efforts pour établir l'empire des préjugés. Voyez la faveur que le
-gouvernement donne aux idées de la gentilhommerie. Cela est venu au
-point qu'il n'y a plus que deux états pour les femmes: femmes de
-qualité, ou filles; le reste n'est rien. Nulle vertu n'élève une femme
-au-dessus de son état; elle n'en sort que par le vice.
-
---Parvenir à la fortune, à la considération, malgré le désavantage
-d'être sans ayeux, et cela à travers de tant de gens qui ont tout
-apporté en naissant, c'est gagner on remettre une partie d'échecs,
-ayant donné la tour à son adversaire. Souvent aussi les autres ont sur
-vous trop d'avantages conventionnels, et alors il faut renoncer à la
-partie. On peut bien céder une tour, mais non la dame.
-
---Les gens qui élèvent les princes et qui prétendent leur donner une
-bonne éducation, après s'être soumis à leurs formalités et à leurs
-avilissantes étiquettes, ressemblent à des maîtres d'arithmétique qui
-voudraient former de grands calculateurs, après avoir accordé, à leurs
-élèves que trois et trois font huit.
-
---Quel est l'être le plus étranger à ceux qui l'environnent? est-ce un
-Français à Pékin ou à Macao? est-ce un Lapon au Sénégal? ou ne
-serait-ce pas par hasard un homme de mérite sans or et sans parchemin,
-au milieu de ceux qui possèdent l'un de ces deux avantages, ou tous
-les deux réunis? n'est-ce pas une merveille que la société subsiste
-avec la convention tacite d'exclure du partage de ses droits les
-dix-neuf vingtièmes de la société?
-
---Le monde et la société ressemblent à une bibliothèque où au premier
-coup-d'oeil tout paraît en règle, parce que les livres y sont placés
-suivant le format et la grandeur des volumes; mais où dans le fond
-tout est en désordre, parce que rien n'y est rangé suivant l'ordre des
-sciences, des matières ni des auteurs.
-
---Avoir des liaisons considérables, ou même illustres, ne peut plus
-être un mérite pour personne, dans un pays où l'on plaît souvent par
-ses vices, et où l'on est quelquefois recherché pour ses ridicules.
-
---Il y a des hommes qui ne sont point aimables, mais qui n'empêchent
-pas les autres de l'être: leur commerce est quelquefois supportable.
-Il y en a d'autres qui n'étant point aimables, nuisent encore par leur
-seule présence au développement de l'amabilité d'autrui; ceux-là sont
-insupportables: c'est le grand inconvénient de la pédanterie.
-
---L'expérience, qui éclaire les particuliers, corrompt les princes et
-les gens en place.
-
---Le public de ce moment-ci est, comme la tragédie moderne, absurde,
-atroce et plat.
-
---L'état de _courtisan_ est un métier dont on a voulu faire une
-science: Chacun cherche à se hausser.
-
---La plupart des liaisons de société, la camaraderie, etc., tout cela
-est à l'amitié ce que le sigisbéisme est à l'amour.
-
---L'art de la parenthèse est un des grands secrets de l'éloquence dans
-la société.
-
---A la cour tout est courtisan: le prince du sang; le chapelain de
-semaine, le chirurgien de quartier, l'apothicaire.
-
---Les magistrats chargés de veiller sur l'ordre public, tels que le
-lieutenant criminel, le lieutenant-civil, le lieutenant de police, et
-tant d'autres, finissent presque toujours par avoir une opinion
-horrible de la société. Ils croient connaître les hommes et n'en
-connaissent que le rebut. On ne juge pas d'une ville par ses égoûts,
-et d'une maison par ses latrines. La plupart de ces magistrats me
-rappellent toujours le collége où les correcteurs ont une cabane
-auprès des commodités, et n'en sortent que pour donner le fouet.
-
---C'est la plaisanterie qui doit faire justice de tous les travers des
-hommes et de la société; c'est par elle qu'on évite de se
-compromettre; c'est par elle qu'on met tout en place sans sortir de la
-sienne; c'est elle qui atteste notre supériorité sur les choses et sur
-les personnes dont nous nous moquons, sans que les personnes puissent
-s'en offenser, à moins qu'elles ne manquent de gaîté ou de moeurs. La
-réputation de savoir bien manier cette arme donne à l'homme d'un rang
-inférieur, dans le monde et dans la meilleure compagnie, cette sorte
-de considération que les militaires ont pour ceux qui manient
-supérieurement l'épée. J'ai entendu dire à un homme d'esprit: Otez à
-la plaisanterie son empire, et je quitte demain la société. C'est une
-sorte de duel où il n'y a pas de sang versé, et qui, comme l'autre,
-rend les hommes plus mesurés et plus polis.
-
---On ne se doute pas, au premier coup d'oeil, du mal que fait
-l'ambition de mériter cet éloge si commun: _Monsieur un tel est
-très-aimable_. Il arrive, je ne sais comment, qu'il a un genre de
-facilité, d'insouciance, de foiblesse, de déraison, qui plaît
-beaucoup, quand ces qualités se trouvent mêlées avec de l'esprit; que
-l'homme, dont on fait ce qu'on veut, qui appartient au moment, est
-plus agréable que celui qui a de la suite, du caractère, des
-principes, qui n'oublie pas son ami malade ou absent, qui sait quitter
-une partie de plaisir pour lui rendre service, etc. Ce serait une
-liste ennuyeuse que celle des défauts, des torts et des travers qui
-plaisent. Aussi, les gens du monde, qui ont réfléchi sur l'art de
-plaire plus qu'on ne croit et qu'ils ne croient eux-mêmes, ont la
-plupart de ces défauts, et cela vient de la nécessité de faire dire de
-soi: Monsieur un tel est très-aimable.
-
---Il y a des choses indevinables pour un jeune homme bien né. Comment
-se défierait-on, à vingt ans, d'un espion de police qui a le cordon
-rouge?
-
---Les coutumes les plus absurdes, les étiquettes les plus ridicules,
-sont en France et ailleurs sous la protection de ce mot: _C'est
-l'usage_. C'est précisément ce même mot que répondent les Hottentots,
-quand les Européens leur demandent pourquoi ils mangent des
-sauterelles; pourquoi ils dévorent la vermine dont ils sont couverts.
-Ils disent aussi: C'est l'usage.
-
---La prétention la plus absurde et la plus injuste, qui serait sifflée
-dans une assemblée d'honnêtes gens, peut devenir la matière d'un
-procès, et dès-lors être déclarée légitime; car tout procès peut se
-perdre ou se gagner: de même que, dans les corps, l'opinion la plus
-folle et la plus ridicule peut être admise, et l'avis le plus sage
-rejeté avec mépris. Il ne s'agit que de faire regarder l'un ou l'autre
-comme une affaire de parti, et rien n'est si facile entre les deux
-partis opposés qui divisent presque tous les corps.
-
---Qu'est-ce que c'est qu'un fat sans sa fatuité? Otez les ailes à un
-papillon, c'est une chenille.
-
---Les courtisans sont des pauvres enrichis par la mendicité.
-
---Il est aisé de réduire à des termes simples la valeur précise de la
-célébrité: celui qui se fait connaître par quelque talent ou quelque
-vertu, se dénonce à la bienveillance inactive de quelques honnêtes
-gens, et à l'active malveillance de tous les hommes malhonnêtes.
-Comptez les deux classes, et pesez les deux forces.
-
---Peu de personnes peuvent aimer un philosophe. C'est presque un
-ennemi public qu'un homme qui, dans les différentes prétentions des
-hommes, et dans le mensonge des choses, dit à chaque homme et à chaque
-chose: «Je ne te prends que pour ce que tu es; je ne t'apprécie que ce
-que tu vaux.» Et ce n'est pas une petite entreprise de se faire aimer
-et estimer, avec l'annonce de ce ferme propos.
-
---Quand on est trop frappé des maux de la société universelle et des
-horreurs que présentent la capitale ou les grandes villes, il faut se
-dire: Il pouvait naître de plus grands malheurs encore de la suite
-des combinaisons qui a soumis vingt-cinq millions d'hommes à un seul,
-et qui a réuni sept cent mille hommes sur une espace de deux lieues
-carrées.
-
---Des qualités trop supérieures rendent souvent un homme moins propre
-à la société. On ne va pas au marché avec des lingots; on y va avec de
-l'argent ou de la petite monnaie.
-
---La société, les cercles, les salons, ce qu'on appelle le monde, est
-une pièce misérable, un mauvais opéra, sans intérêt, qui se soutient
-un peu par les machines et les décorations.
-
---Pour avoir une idée juste des choses, il faut prendre les mots dans
-la signification opposée à celle qu'on leur donne dans le monde.
-Misantrope, par exemple, cela veut dire philantrope; mauvais Français,
-cela veut dire bon citoyen qui indique certains abus monstrueux;
-philosophe, homme simple, qui sait que deux et deux font quatre, etc.
-
---De nos jours, un peintre fait votre portrait en sept minutes; un
-autre vous apprend à peindre en trois jours; un troisième vous
-enseigne l'anglais en quatre leçons. On veut vous apprendre huit
-langues, avec des gravures qui représentent les choses et leurs noms
-au-dessous, en huit langues. Enfin, si on pouvait mettre ensemble les
-plaisirs, les sentimens, ou les idées de la vie entière, et les réunir
-dans l'espace de vingt-quatre heures, on le ferait; on vous ferait
-avaler cette pilule, et on vous dirait: «allez-vous en.»
-
---Il ne faut pas regarder Burrhus comme un homme vertueux absolument:
-il ne l'est qu'en opposition avec Narcisse. Sénèque et Burrhus sont
-les honnêtes gens d'un siècle où il n'y en avait pas.
-
---Quand on veut plaire dans le monde, il faut se résoudre à se laisser
-apprendre beaucoup de choses qu'on sait, par des gens qui les
-ignorent.
-
---Les hommes qu'on ne connaît qu'à moitié, on ne les connaît pas; les
-choses qu'on ne sait qu'aux trois-quarts, on ne les sait pas du tout.
-Ces deux réflexions suffisent pour faire apprécier presque tous les
-discours qui se tiennent dans le monde.
-
---Dans un pays où tout le monde cherche à _paraître_, beaucoup de gens
-doivent croire, et croient en effet qu'il vaut mieux être
-banqueroutier que de n'être rien.
-
---La menace du _rhume négligé_ est pour les médecins ce que le
-purgatoire est pour les prêtres, un _Pérou_.
-
---Les conversations ressemblent aux voyages qu'on fait sur l'eau: on
-s'écarte de la terre sans presque le sentir, et l'on ne s'aperçoit
-qu'on a quitté le bord que quand on est déjà bien loin.
-
---Un homme d'esprit prétendait, devant des millionnaires, qu'on
-pouvait être heureux avec deux mille écus de rente. Ils soutinrent le
-contraire avec aigreur, et même avec emportement. Au sortir de chez
-eux, il cherchait la cause de cette aigreur, de la part de gens qui
-avaient de l'amitié pour lui; il la trouva enfin. C'est que, par là,
-il leur faisait entrevoir qu'il n'était pas dans leur dépendance. Tout
-homme qui a peu de besoins, semble menacer les riches d'être toujours
-prêt à leur échapper. Les tyrans voient par là qu'ils perdent un
-esclave. On peut appliquer cette réflexion à toutes les passions en
-général. L'homme qui a vaincu le penchant à l'amour, montre une
-indifférence toujours odieuse aux femmes: elles cessent aussitôt de
-s'intéresser à lui. C'est peut-être pour cela que personne ne
-s'intéresse à la fortune d'un philosophe: il n'a pas les passions qui
-émeuvent la société. On voit qu'on ne peut presque rien faire pour son
-bonheur, et on le laisse là.
-
---Il est dangereux, pour un philosophe attaché à un grand (si jamais
-les grands ont eu auprès d'eux un philosophe), de montrer tout son
-désintéressement; on le prendrait au mot. Il se trouve dans la
-nécessité de cacher ses vrais sentimens: et c'est, pour ainsi dire, un
-hypocrite d'ambition.
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-Du Goût pour la retraite, et de la Dignité du caractère.
-
-Un philosophe regarde ce qu'on appelle _un état dans le monde_,
-comme les Tartares regardent les villes, c'est-à-dire comme une
-prison: c'est un cercle où les idées se resserrent, se concentrent, en
-ôtant à l'âme et à l'esprit leur étendue et leur développement. Un
-homme qui a un grand état dans le monde, a une prison plus grande et
-plus ornée; celui qui n'y a qu'un petit état, est dans un cachot;
-l'homme sans état est le seul homme libre, pourvu qu'il soit dans
-l'aisance, ou du moins qu'il n'ait aucun besoin des hommes.
-
---L'homme le plus modeste, en vivant dans le monde, doit, s'il est
-pauvre, avoir un maintien très-assuré et une certaine aisance qui
-empêchent qu'on ne prenne quelque avantage sur lui. Il faut, dans ce
-cas, parer sa modestie de sa fierté.
-
---La faiblesse de caractère ou le défaut d'idées, en un mot, tout ce
-qui peut nous empêcher de vivre avec nous mêmes, sont les choses qui
-préservent beaucoup de gens de la misantropie.
-
---On est plus heureux dans la solitude que dans le monde. Cela ne
-viendrait-il pas de ce que, dans la solitude, on pense aux choses, et
-que, dans le monde, on est forcé de penser aux hommes?
-
---Les pensées d'un solitaire, homme de sens, et fût-il d'ailleurs
-médiocre, seraient bien peu de chose, si elles ne valaient pas ce qui
-se dit et se fait dans le monde.
-
---Un homme qui s'obstine à ne laisser ployer ni sa raison, ni sa
-probité, ou du moins sa délicatesse, sous le poids d'aucune des
-conventions absurdes ou malhonnêtes de la société; qui ne fléchit
-jamais dans les occasions où il a intérêt de fléchir, finit
-infailliblement par rester sans appui, n'ayant d'autre ami qu'un être
-abstrait qu'on appelle la vertu, qui vous laisse mourir de faim.
-
---Il ne faut pas ne savoir vivre qu'avec ceux qui veulent nous
-apprécier: ce serait le besoin d'un amour-propre trop délicat et trop
-difficile à contenter; mais il faut ne placer le fond de sa vie
-habituelle qu'avec ceux qui peuvent sentir ce que nous valons. Le
-philosophe même ne blâme point ce genre d'amour-propre.
-
---On dit quelquefois d'un homme qui vit seul: il n'aime pas la
-société. C'est souvent comme si on disait d'un homme, qu'il n'aime pas
-la promenade, sous prétexte qu'il ne se promène pas volontiers le soir
-dans la forêt de Bondy.
-
---Est-il bien sûr qu'un homme qui aurait une raison parfaitement
-droite, un sens moral parfaitement exquis, pût vivre avec quelqu'un?
-Par vivre, je n'entends pas se trouver ensemble sans se battre:
-j'entends se plaire ensemble, s'aimer, commercer avec plaisir.
-
---Un homme d'esprit est perdu, s'il ne joint pas à l'esprit l'énergie
-de caractère. Quand on a la lanterne de Diogène, il faut avoir son
-bâton.
-
---Il n'y a personne qui ait plus d'ennemis dans, le monde, qu'un homme
-droit, fier et sensible, disposé à laisser les personnes et les choses
-pour ce qu'elles sont, plutôt qu'à les prendre pour ce qu'elles ne
-sont pas.
-
---Le monde endurcit le coeur à la plupart des hommes; mais ceux qui
-sont moins susceptibles d'endurcissement, sont obligés de se créer une
-sorte d'insensibilité factice, pour n'être dupes ni des hommes, ni des
-femmes. Le sentiment qu'un homme honnête emporte, après s'être livré
-quelques jours à la société, est ordinairement pénible et triste: le
-seul avantage qu'il produira, c'est de faire trouver la retraite
-aimable.
-
---Les idées du public ne sauraient manquer d'être presque toujours
-viles et basses. Comme il ne lui revient guère que des scandales et
-des actions d'une indécence marquée, il teint, de ces mêmes couleurs,
-presque tous les faits ou les discours qui passent jusqu'à lui.
-Voit-il une liaison, même de la plus noble espèce, entre un grand
-seigneur et un homme de mérite, entre un homme en place et un
-particulier? Il ne voit, dans le premier cas, qu'un protecteur et un
-client; dans le second, que du manége et de l'espionnage. Souvent,
-dans un acte de générosité mêlé de circonstances nobles et
-intéressantes, il ne voit que de l'argent prêté à un homme habile par
-une dupe. Dans le fait qui donne de la publicité à une passion
-quelquefois très-intéressante d'une femme honnête et d'un homme digne
-d'être aimé, il ne voit que du catinisme ou du libertinage. C'est que
-ses jugemens sont déterminés d'avance par le grand nombre de cas où
-il a dû condamner et mépriser. Il résulte de ces observations, que ce
-qui peut arriver de mieux aux honnêtes gens, c'est de lui échapper.
-
---La nature ne m'a point dit: ne sois point pauvre; encore moins: sois
-riche; mais elle me crie: sois indépendant.
-
---Le philosophe, se portant pour un être qui ne donne aux hommes que
-leur valeur véritable, il est fort simple que cette manière de juger
-ne plaise à personne.
-
---L'homme du monde, l'ami de la fortune, même l'amant de la gloire,
-tracent tous devant eux une ligne directe qui les conduit à un terme
-inconnu. Le sage, l'ami de lui-même, décrit une ligne circulaire, dont
-l'extrémité le ramène à lui. C'est le _totus teres atque rotundus_
-d'Horace.
-
---Il ne faut point s'étonner du goût de J.-J. Rousseau pour la
-retraite: de pareilles âmes sont exposées à se voir seules, à vivre
-isolées, comme l'aigle; mais, comme lui, l'étendue de leurs regards et
-la hauteur de leur vol sont le charme de leur solitude.
-
---Quiconque n'a pas de caractère, n'est pas un homme: c'est une chose.
-
---On a trouvé le _moi_ de Médée sublime; mais celui qui ne peut pas le
-dire dans tous les accidens de la vie, est bien peu de chose, ou
-plutôt n'est rien.
-
---On ne connaît pas du tout l'homme qu'on ne connaît pas très-bien;
-mais peu d'hommes méritent qu'on les étudie. De là vient que l'homme
-d'un vrai mérite doit avoir en général peu d'empressement d'être
-connu. Il sait que peu de gens peuvent l'apprécier, que, dans ce petit
-nombre, chacun a ses liaisons, ses intérêts, son amour-propre, qui
-l'empêchent d'accorder au mérite l'attention qu'il faut pour le mettre
-à sa place. Quant aux éloges communs et usés qu'on lui accorde, quand
-on soupçonne son existence, le mérite ne saurait en être flatté.
-
---Quand un homme s'est élevé par son caractère, au point de mériter
-qu'on devine quelle sera sa conduite dans toutes les occasions qui
-intéressent l'honnêteté, non seulement les fripons, mais les
-demi-honnêtes gens le décrient et l'évitent avec soin; il y a plus,
-les gens honnêtes, persuadés que, par un effet de ses principes, ils
-le trouveront dans les rencontres où ils auront besoin de lui, se
-permettent de le négliger, pour s'assurer de ceux sur lesquels ils ont
-des doutes.
-
---Presque tous les hommes sont esclaves, par la raison que les
-Spartiates donnaient de la servitude des Perses, faute de savoir
-prononcer la syllabe _non_. Savoir prononcer ce mot et savoir vivre
-seul, sont les deux seuls moyens de conserver sa liberté et son
-caractère.
-
---Quand on a pris le parti de ne voir que ceux qui sont capables de
-traiter avec vous aux termes de la morale, de la vertu, de la raison,
-de la vérité, en ne regardant les conventions, les vanités, les
-étiquettes, que comme les supports de la société civile; quand,
-dis-je, on a pris ce parti (et il faut bien le prendre, sous peine
-d'être sot, faible ou vil), il arrive qu'on vit à peu près solitaire.
-
---Tout homme qui se connaît des sentimens élevés, a le droit, pour se
-faire traiter comme il convient, de partir de son caractère plutôt que
-de sa position.
-
-
-CHAPITRE V.
-
-Pensées Morales.
-
-Les philosophes reconnaissent quatre vertus principales, dont ils font
-dériver toutes les autres. Ces vertus sont la justice, la tempérance,
-la force et la prudence. On peut dire que cette dernière renferme les
-deux premières, la justice et la tempérance; et qu'elle supplée, en
-quelque sorte, à la force, en sauvant à l'homme qui a le malheur d'en
-manquer, une grande partie des occasions où elle est nécessaire.
-
---Les moralistes, ainsi que les philosophes qui ont fait des systèmes
-en physique ou en métaphysique, ont trop généralisé, ont trop
-multiplié les maximes. Que devient, par exemple, le mot de Tacite:
-_Neque mulier, amissâ pudicitiâ, alia abnuerit_, après l'exemple de
-tant de femmes qu'une faiblesse n'a pas empêchées de pratiquer
-plusieurs vertus? J'ai vu madame de L...., après une jeunesse peu
-différente de celle de Manon Lescaut, avoir, dans l'âge mûr, une
-passion digne d'Héloïse. Mais ces exemples sont d'une morale
-dangereuse à établir dans les livres. Il faut seulement les observer,
-afin de n'être pas dupe de la charlatanerie des moralistes.
-
---On a, dans le monde, ôté des mauvaises moeurs tout ce qui choque le
-bon goût: c'est une réforme qui date des dix dernières années.
-
---L'âme, lorsqu'elle est malade, fait précisément comme le corps: elle
-se tourmente et s'agite en tout sens, mais finit par trouver un peu de
-calme; elle s'arrête enfin sur le genre de sentimens et d'idées le
-plus nécessaire à son repos.
-
---Il y a des hommes à qui les illusions sur les choses qui les
-intéressent, sont aussi nécessaires que la vie. Quelquefois cependant
-ils ont des aperçus qui feraient croire qu'ils sont près de la vérité;
-mais ils s'en éloignent bien vite, et ressemblent aux enfans qui
-courent après un masque, et qui s'enfuient si le masque vient à se
-retourner.
-
---Le sentiment qu'on a, pour la plupart des bienfaiteurs, ressemble à
-la reconnaissance qu'on a pour les arracheurs de dents. On se dit
-qu'ils vous ont fait du bien, qu'ils vous ont délivré d'un mal: mais
-on se rappelle la douleur qu'ils ont causée, et on ne les aime guère
-avec tendresse.
-
---Un bienfaiteur délicat doit songer qu'il y a, dans le bienfait, une
-partie matérielle dont il faut dérober l'idée à celui qui est l'objet
-de sa bienfaisance. Il faut, pour ainsi dire, que cette idée se perde
-et s'enveloppe dans le sentiment qui a produit le bienfait; comme,
-entre deux amans, l'idée de la jouissance s'enveloppe et s'anoblit
-dans le charme de l'amour qui l'a fait naître.
-
---Tout bienfait, qui n'est pas cher au coeur, est odieux. C'est une
-relique, ou un os de mort: il faut l'en chasser ou le fouler aux
-pieds.
-
---La plupart des bienfaiteurs qui prétendent être cachés, après vous
-avoir fait du bien, s'enfuient comme la Galatée de Virgile: _Et se
-cupit ante videri_.
-
---On dit communément qu'on s'attache par ses bienfaits. C'est une
-bonté de la nature. Il est juste que la récompense de bien faire soit
-d'aimer.
-
---La calomnie est comme la guêpe qui vous importune, et contre
-laquelle il ne faut faire aucun mouvement, à moins qu'on ne soit sûr
-de la tuer, sans quoi elle revient à la charge plus furieuse que
-jamais.
-
---Les nouveaux amis que nous faisons après un certain âge, et par
-lesquels nous cherchons à remplacer ceux que nous avons perdus, sont à
-nos anciens amis ce que les yeux de verre, les dents postiches et les
-jambes de bois sont aux véritables yeux, aux dents naturelles et aux
-jambes de chair et d'os.
-
---Dans les naïvetés d'un enfant bien né, il y a quelquefois une
-philosophie bien aimable.
-
---La plupart des amitiés sont hérissées de _si_ et de _mais_, et
-aboutissent à de simples liaisons, qui subsistent à force de
-_sous-entendus_.
-
---Il y a, entre les moeurs anciennes et les nôtres, le même rapport
-qui se trouve entre Aristide, contrôleur-général des Athéniens, et
-l'abbé Terray.
-
---Le genre humain, mauvais de sa nature, est devenu plus mauvais par
-la société. Chaque homme y porte les défauts: 1º de l'humanité; 2º de
-l'individu; 3º de la classe dont il fait partie dans l'ordre social.
-Ces défauts s'accroissent avec le temps; et chaque homme, en avançant
-en âge, blessé de tous ces travers d'autrui, et malheureux par les
-siens mêmes, prend, pour l'humanité et pour la société, un mépris qui
-ne peut tourner que contre l'une et l'autre.
-
---Il en est du bonheur comme des montres. Les moins compliquées sont
-celles qui se dérangent le moins. La montre à répétition est plus
-sujette aux variations; si elle marque de plus les minutes, nouvelle
-cause d'inégalité; puis celle qui marque le jour de la semaine et le
-mois de l'année, toujours plus prête à se détraquer.
-
---Tout est également vain dans les hommes, leurs joies et leurs
-chagrins; mais il vaut mieux que la boule de savon soit d'or ou
-d'azur, que noire ou grisâtre.
-
---Celui qui déguise la tyrannie, la protection ou même les bienfaits,
-sous l'air et le nom de l'amitié, me rappelle ce prêtre scélérat qui
-empoisonnait dans une hostie.
-
---Il y a peu de bienfaiteurs qui ne disent comme Satan: _Si cadens
-adoraveris me_.
-
---La pauvreté met le crime au rabais.
-
---Les stoïciens sont des espèces d'inspirés, qui portent dans la
-morale l'exaltation et l'enthousiasme poétiques.
-
---S'il était possible qu'une personne sans esprit pût sentir la grâce,
-la finesse, l'étendue et les différentes qualités de l'esprit
-d'autrui, et montrer qu'elle le sent, la société d'une telle personne,
-quand même elle ne produirait rien d'elle-même, serait encore
-très-recherchée. Même résultat de la même supposition, à l'égard des
-qualités de l'âme.
-
---En voyant ou en éprouvant les peines attachées aux sentimens
-extrêmes, en amour, en amitié, soit par la mort de ce qu'on aime, soit
-par les accidens de la vie, on est tenté de croire que la dissipation
-et la frivolité ne sont pas de si grandes sottises, et que la vie ne
-vaut guère que ce qu'en font les gens du monde.
-
---Dans de certaines amitiés passionnées, on a le bonheur des passions,
-et l'aveu de la raison par-dessus le marché.
-
---L'amitié extrême et délicate est souvent blessée du repli d'une
-rose.
-
---La générosité n'est que la pitié des âmes nobles.
-
---Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne:
-voila, je crois, toute la morale.
-
---Pour les hommes vraiment honnêtes, et qui ont de certains principes,
-les commandemens de Dieu ont été mis en abrégé sur le frontispice de
-l'abbaye de Thélème: _Fais ce que tu voudras_.
-
---L'éducation doit porter sur deux bases, la morale et la prudence: la
-morale, pour appuyer la vertu; la prudence, pour vous défendre contre
-les vices d'autrui. En faisant pencher la balance du côté de la
-morale, vous ne faites que des dupes ou des martyrs; en la faisant
-pencher de l'autre côté, vous faites des calculateurs égoïstes. Le
-principe de toute société est de se rendre justice à soi-même et aux
-autres. Si l'on doit aimer son prochain comme soi-même, il est au
-moins aussi juste de s'aimer comme son prochain.
-
---Il n'y a que l'amitié entière qui développe toutes les qualités de
-l'âme et de l'esprit de certaines personnes. La société ordinaire ne
-leur laisse déployer que quelques agrémens. Ce sont de beaux fruits,
-qui n'arrivent à leur maturité qu'au soleil, et qui, dans la serre
-chaude, n'eussent produit que quelques feuilles agréables et inutiles.
-
---Quand j'étais jeune, ayant les besoins des passions, et attiré par
-elles dans le monde, forcé de chercher, dans la société et dans les
-plaisirs, quelques distractions à des peines cruelles, on me prêchait
-l'amour de la retraite, du travail, et on m'assommait de sermons
-pédantesques sur ce sujet. Arrivé à quarante ans, ayant perdu les
-passions qui rendent la société supportable, n'en voyant plus que la
-misère et la futilité, n'ayant plus besoin du monde pour échapper à
-des peines qui n'existaient plus, le goût de la retraite et du travail
-est devenu très-vif-chez moi, et a remplacé tout le reste; j'ai cessé
-d'aller dans le monde: alors, on n'a cessé de me tourmenter pour que
-j'y revinsse; j'ai été accusé d'être misantrope, etc. Que conclure de
-cette bizarre différence? Le besoin que les hommes ont de tout blâmer.
-
---Je n'étudie que ce qui me plaît; je n'occupe mon esprit que des
-idées qui m'intéressent. Elles seront utiles ou inutiles, soit à moi,
-soit aux autres; le temps amènera ou n'amènera pas les circonstances
-qui me feront faire de mes acquisitions un emploi profitable. Dans
-tous les cas, j'aurai eu l'avantage inestimable de ne me pas
-contrarier, et d'avoir obéi à ma pensée et à mon caractère.
-
---J'ai détruit mes passions, à peu près comme un homme violent tue son
-cheval, ne pouvant le gouverner.
-
---Les premiers sujets de chagrin m'ont servi de cuirasse contre les
-autres.
-
---Je conserve pour M. de la B..... le sentiment qu'un honnête homme
-éprouve en passant devant le tombeau d'un ami.
-
---J'ai à me plaindre des choses très-certainement, et peut-être des
-hommes; mais je me tais sur ceux-ci: je ne me plains que des choses;
-et, si j'évite les hommes, c'est pour ne pas vivre avec ceux qui me
-font porter le poids des choses.
-
---La fortune, pour arriver à moi, passera par les conditions que lui
-impose mon caractère.
-
---Lorsque mon coeur a besoin d'attendrissement, je me rappelle la
-perte des amis que je n'ai plus, des femmes que la mort m'a ravies;
-j'habite leur cercueil, j'envoie mon âme errer autour des leurs.
-Hélas! je possède trois tombeaux.
-
---Quand j'ai fait quelque bien et qu'on vient à le savoir, je me crois
-puni, au lieu de me croire récompensé.
-
---En renonçant au monde et à la fortune, j'ai trouvé le bonheur, le
-calme, la santé, même la richesse; et, en dépit du proverbe, je
-m'aperçois que qui quitte la partie la gagne.
-
---La célébrité est le châtiment du mérite et la punition du talent. Le
-mien, quel qu'il soit, ne me paraît qu'un délateur, né pour troubler
-mon repos. J'éprouve, en le détruisant, la joie de triompher d'un
-ennemi. Le sentiment a triomphé chez moi de l'amour-propre même, et la
-vanité littéraire a péri dans la destruction de l'intérêt que je
-prenais aux hommes.
-
---L'amitié délicate et vraie ne souffre l'alliage d'aucun autre
-sentiment. Je regarde comme un grand bonheur que l'amitié fût déjà
-parfaite entre M.... et moi, avant que j'eusse occasion de lui rendre
-le service que je lui ai rendu, et que je pouvais seul lui rendre. Si
-tout ce qu'il a fait pour moi avait pu être suspect d'avoir été dicté
-par l'intérêt de me trouver tel qu'il m'a trouvé dans cette
-circonstance, s'il eût été possible qu'il la prévît, le bonheur de ma
-vie était empoisonné pour jamais.
-
---Ma vie entière est un tissu de contrastes apparens avec mes
-principes. Je n'aime point les princes, et je suis attaché à une
-princesse et à un prince. On me connaît des maximes républicaines, et
-plusieurs de mes amis sont revêtus de décorations monarchiques. J'aime
-la pauvreté volontaire, et je vis avec des gens riches. Je fuis les
-honneurs, et quelques-uns sont venus à moi. Les lettres sont presque
-ma seule consolation, et je ne vois point de beaux-esprits, et ne vais
-point à l'académie. Ajoutez que je crois les illusions nécessaires à
-l'homme, et je vis sans illusion; que je crois les passions plus
-utiles que la raison, et je ne sais plus ce que c'est que les
-passions, etc.
-
---Ce que j'ai appris, je ne le sais plus. Le peu que je sais encore,
-je l'ai deviné.
-
---Un des grands malheurs de l'homme, c'est que ses bonnes qualités
-même lui sont quelquefois inutiles, et que l'art de s'en servir et de
-les bien gouverner n'est souvent qu'un fruit tardif de l'expérience.
-
---L'indécision, l'anxiété sont à l'esprit et à l'âme ce que la
-question est au corps.
-
---L'honnête homme, détrompé de toutes les illusions, est l'homme par
-excellence. Pour peu qu'il ait d'esprit, sa société est très-aimable.
-Il ne saurait être pédant, ne mettant d'importance à rien. Il est
-indulgent, parce qu'il se souvient qu'il a eu des illusions, comme
-ceux qui en sont encore occupés. C'est un effet de son insouciance
-d'être sûr dans le commerce, de ne se permettre ni redites ni
-tracasseries. Si on se les permet à son égard, il les oublie ou les
-dédaigne. Il doit être plus gai qu'un autre, parce qu'il est
-constamment en état d'épigramme contre son prochain. Il est dans le
-vrai, et rit des faux pas de ceux qui marchent à tâtons dans le faux.
-C'est un homme qui, d'un endroit éclairé, voit dans une chambre
-obscure les gestes ridicules de ceux qui s'y promènent au hasard. Il
-brise en riant les faux poids et les fausses mesures qu'on applique
-aux hommes et aux choses.
-
---On s'effraie des partis violens; mais ils conviennent aux âmes
-fortes, et les caractères vigoureux se reposent dans l'extrême.
-
---La vie contemplative est souvent misérable. Il faut agir davantage,
-penser moins, et ne pas se regarder vivre.
-
---L'homme peut aspirer à la vertu, il ne peut raisonnablement
-prétendre de trouver la vérité.
-
---Le jansénisme des chrétiens, c'est le stoïcisme des payens, dégradé
-de figure et mis à la portée d'une populace chrétienne; et cette secte
-a eu des Pascal et des Arnaud pour défenseurs!
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-Des Femmes, de l'Amour, du Mariage et de la Galanterie.
-
-Je suis honteux de l'opinion que vous avez de moi. Je n'ai pas
-toujours été aussi Céladon que vous me voyez. Si je vous comptais
-trois ou quatre traits de ma jeunesse, vous verriez que cela n'est pas
-trop honnête, et que cela appartient à la meilleure compagnie.
-
---L'amour est un sentiment qui, pour paraître honnête, a besoin de
-n'être composé que de lui-même, de ne vivre et de ne subsister que par
-lui.
-
---Toutes les fois que je vois de l'engoûment dans une femme, ou même
-dans un homme, je commence à me défier de sa sensibilité. Cette règle
-ne m'a jamais trompé.
-
---En fait de sentimens, ce qui peut être évalué n'a pas de valeur.
-
---L'amour est comme les maladies épidémiques: plus on les craint, plus
-on y est exposé.
-
---Un homme amoureux est un homme qui veut être plus aimable qu'il ne
-peut, et voilà pourquoi presque tous les amoureux sont ridicules.
-
---Il y a telle femme qui s'est rendue malheureuse pour la vie, qui
-s'est perdue et déshonorée pour un amant qu'elle a cessé d'aimer parce
-qu'il a mal ôté sa poudre, ou mal coupé un de ses ongles, ou mis son
-bas à l'envers.
-
---Une âme fière et honnête, qui a connu les passions fortes, les fuit,
-les craint, dédaigne la galanterie; comme l'âme qui a senti l'amitié,
-dédaigne les liaisons communes et les petits intérêts.
-
---On demande pourquoi les femmes affichent les hommes; on en donne
-plusieurs raisons dont la plupart sont offensantes pour les hommes. La
-véritable, c'est qu'elles ne peuvent jouir de leur empire sur eux que
-par ce moyen.
-
---Les femmes d'un état mitoyen, qui ont l'espérance ou la manie d'être
-quelque chose dans le monde, n'ont ni le bonheur de la nature, ni
-celui de l'opinion: ce sont les plus malheureuses créatures que j'aie
-connues.
-
---La société, qui rapetisse beaucoup les hommes, réduit les femmes à
-rien.
-
---Les femmes ont des fantaisies, des engoûmens, quelquefois des goûts;
-elles peuvent même s'élever jusqu'aux passions: ce dont elles sont le
-moins susceptibles, c'est l'attachement. Elles sont faites pour
-commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre
-raison. Il existe, entre elles et les hommes, des sympathies
-d'épiderme, et très-peu de sympathies d'esprit, d'âme et de caractère.
-C'est ce qui est prouvé par le peu de cas qu'elles font d'un homme de
-quarante ans; je dis, même celles qui sont à peu près de cet âge.
-Observez que, quand elles lui accordent une préférence, c'est toujours
-d'après quelques vues malhonnêtes, d'après un calcul d'intérêt ou de
-vanité; et alors l'exception prouve la règle, et même plus que la
-règle. Ajoutons que ce n'est pas ici le cas de l'axiôme: _Qui prouve
-trop ne prouve rien_.
-
---C'est par notre amour-propre que l'amour nous séduit. Eh! comment
-résister à un sentiment qui embellit à nos yeux ce que nous avons,
-nous rend ce que nous avons perdu, et nous donne ce que nous n'avons
-pas?
-
---Quand un homme et une femme ont l'un pour l'autre une passion
-violente, il me semble toujours que, quels que soient les obstacles
-qui les séparent, un mari, des parens, etc., les deux amans sont l'un
-à l'autre, _de par la nature_; qu'ils s'appartiennent _de droit
-divin_, malgré les lois et les conventions humaines.
-
---Otez l'amour-propre de l'amour, il en reste trop peu de chose. Une
-fois purgé de vanité, c'est un convalescent affaibli, qui peut à peine
-se traîner.
-
---L'amour, tel qu'il existe dans la société, n'est que l'échange de
-deux fantaisies et le contact de deux épidermes.
-
---On vous dit quelquefois, pour vous engager à aller chez telle ou
-telle femme: _Elle est très-aimable_; mais, si je ne veux pas l'aimer!
-Il vaudrait mieux dire: _Elle est très-aimante_, parce qu'il y a plus
-de gens qui veulent être aimés, que de gens qui veulent aimer
-eux-mêmes.
-
---Si l'on veut se faire une idée de l'amour-propre des femmes dans
-leur jeunesse, qu'on en juge par celui qui leur reste, après qu'elles
-ont passé l'âge de plaire.
-
---Il me semble, disait M. de..... à propos des faveurs des femmes,
-qu'à la vérité cela se dispute au concours; mais que cela ne se donne
-ni au sentiment, ni au mérite.
-
---Les jeunes femmes ont un malheur qui leur est commun avec les rois,
-celui de n'avoir point d'amis; mais, heureusement, elles ne sentent
-pas ce malheur plus que les rois eux-mêmes: la grandeur des uns et la
-vanité des autres leur en dérobent le sentiment.
-
---On dit, en politique, que les sages ne font point de conquêtes: cela
-peut aussi s'appliquer à la galanterie.
-
---Il est plaisant que le mot, _connaître une femme_, veuille dire,
-coucher avec une femme, et cela dans plusieurs langues anciennes, dans
-les moeurs les plus simples, les plus approchantes de la nature; comme
-si on ne connaissait point une femme sans cela. Si les patriarches
-avaient fait cette découverte, ils étaient plus avancés qu'on ne
-croit.
-
---Les femmes font avec les hommes une guerre où ceux-ci ont un grand
-avantage, parce qu'ils ont les _filles_ de leur côté.
-
---Il y a telle fille qui trouve à se vendre, et ne trouverait pas à se
-donner.
-
---L'amour le plus honnête ouvre l'âme aux petites passions: le
-mariage ouvre votre âme aux petites passions de votre femme, à
-l'ambition, à la vanité, etc.
-
---Soyez aussi aimable, aussi honnête qu'il est possible, aimez la
-femme la plus parfaite qui se puisse imaginer; vous n'en serez pas
-moins dans le cas de lui pardonner ou votre prédécesseur, ou votre
-successeur.
-
---Peut-être faut-il avoir senti l'amour pour bien connaître l'amitié.
-
---Le commerce des hommes avec les femmes ressemble à celui que les
-Européens font dans l'Inde; c'est un commerce guerrier.
-
---Pour qu'une liaison d'homme à femme soit vraiment intéressante, il
-faut qu'il y ait entre eux jouissance, mémoire ou désir.
-
---Une femme d'esprit m'a dit un jour un mot qui pourrait bien être le
-secret de son sexe: C'est que toute femme, en prenant un amant, tient
-plus de compte de la manière dont les autres femmes voient cet homme,
-que de la manière dont elle le voit elle-même.
-
---Madame de..... a été rejoindre son amant en Angleterre, pour faire
-preuve d'une grande tendresse, quoiqu'elle n'en eût guère. A présent,
-les scandales se donnent par respect humain.
-
---Je me souviens d'avoir vu un homme quitter les filles d'opéra, parce
-qu'il y avait vu, disait-il, autant de fausseté que dans les honnêtes
-femmes.
-
---Il y a des redites pour l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a
-point pour le coeur.
-
---Sentir fait penser; on en convient assez aisément: on convient moins
-que penser fasse sentir; mais cela n'est guère moins vrai.
-
---Qu'est-ce que c'est qu'une maîtresse? Une femme près de laquelle on
-ne se souvient plus de ce qu'on sait par coeur, c'est-à dire, de tous
-les défauts de son sexe.
-
---Le temps a fait succéder, dans la galanterie, le piquant du scandale
-au piquant du mystère.
-
---Il semble que l'amour ne cherche pas les perfections réelles; on
-dirait qu'il les craint. Il n'aime que celles qu'il crée, qu'il
-suppose; il ressemble à ces rois qui ne reconnaissent de grandeurs que
-celles qu'ils ont faites.
-
---Les naturalistes disent que, dans toutes les espèces animales, la
-dégénération commence par les femelles. Les philosophes peuvent
-appliquer au moral cette observation, dans la société civilisée.
-
---Ce qui rend le commerce des femmes si piquant, c'est qu'il y a
-toujours une foule de sous-entendus, et que les sous-entendus qui,
-entre hommes, sont gênans, ou du moins insipides, sont agréables d'un
-homme à une femme.
-
---On dit communément: La plus belle femme du monde ne peut donner que
-ce qu'elle a; ce qui est très-faux: elle donne précisément ce qu'on
-croit recevoir, puisqu'en ce genre, c'est l'imagination qui fait le
-prix de ce qu'on reçoit.
-
---L'indécence, le défaut de pudeur sont absurdes dans tout système,
-dans la philosophie qui jouit, comme dans celle qui s'abstient.
-
---J'ai remarqué, en lisant l'Écriture, qu'en plusieurs passages,
-lorsqu'il s'agit de reprocher à l'humanité des fureurs ou des crimes,
-l'auteur dit les _enfans des hommes_, et quand il s'agit de sottises
-ou de faiblesses, il dit les _enfans des femmes_.
-
---On serait trop malheureux, si, auprès des femmes, on se souvenait le
-moins du monde de ce qu'on sait par coeur.
-
---Il semble que la nature, en donnant aux hommes un goût pour les
-femmes entièrement indestructible, ait deviné que, sans cette
-précaution, le mépris qu'inspirent les vices de leur sexe,
-principalement leur vanité, serait un grand obstacle au maintien et à
-la propagation de l'espèce humaine.
-
---Celui qui n'a pas beaucoup vu de filles, ne connaît point les
-femmes, me disait gravement un homme, grand admirateur de la sienne
-qui le trompait.
-
---Le mariage et le célibat ont tous deux des inconvéniens; il faut
-préférer celui dont les inconvéniens ne sont pas sans remède.
-
---En amour, il suffit de se plaire par ses qualités aimables et par
-ses agrémens; mais en mariage, pour être heureux, il faut s'aimer, ou
-du moins, se convenir par ses défauts.
-
---L'amour plaît plus que le mariage, par la raison que les romans sont
-plus amusans que l'histoire.
-
---L'hymen vient après l'amour, comme la fumée après la flamme.
-
---Le mot le plus raisonnable et le plus mesuré qui ait été dit
-sur la question du célibat et du mariage, est celui-ci: «Quelque
-parti que tu prennes, tu t'en repentiras.» Fontenelle se repentit,
-dans ses dernières années, de ne s'être pas marié. Il oubliait
-quatre-vingt-quinze ans passés dans l'insouciance.
-
---En fait de mariage, il n'y a de reçu que ce qui est sensé, et il n'y
-a d'intéressant que ce qui est fou. Le reste est un vil calcul.
-
---On marie les femmes avant qu'elles soient rien et qu'elles puissent
-rien être. Un mari n'est qu'une espèce de manoeuvre qui tracasse le
-corps de sa femme, ébauche son esprit et dégrossit son âme.
-
---Le mariage, tel qu'il se pratique chez les grands, est une indécence
-convenue.
-
---Nous avons vu des hommes réputés honnêtes, des sociétés
-considérables, applaudir au bonheur de mademoiselle......., jeune
-personne, belle, spirituelle, vertueuse, qui obtenait l'avantage de
-devenir l'épouse de M....., vieillard malsain, repoussant, malhonnête,
-imbécile, mais riche. Si quelque chose caractérise un siècle infâme,
-c'est un pareil sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie,
-c'est ce renversement de toutes les idées morales et naturelles.
-
---L'état de mari a cela de fâcheux, que le mari qui a le plus d'esprit
-peut être de trop partout, même chez lui, ennuyeux sans ouvrir la
-bouche, et ridicule en disant la chose la plus simple. Etre aimé de sa
-femme, sauve une partie de ces travers. De là vient que M..... disait
-à sa femme: «Ma chère amie, aidez-moi à n'être pas ridicule.»
-
---Le divorce est si naturel que, dans plusieurs maisons, il couche
-toutes les nuits entre deux époux.
-
---Grâce à la passion des femmes, il faut que l'homme le plus honnête
-soit ou un mari, ou un sigisbée; ou un crapuleux, ou un impuissant.
-
---La pire de toutes les mésalliances est celle du coeur.
-
---Ce n'est pas tout d'être aimé, il faut être apprécié, et on ne peut
-l'être que par ce qui nous ressemble. De là vient que l'amour n'existe
-pas, ou du moins ne dure pas, entre des êtres dont l'un est trop
-inférieur à l'autre; et ce n'est point là l'effet de la vanité, c'est
-celui d'un juste amour-propre, dont il serait absurde et impossible de
-vouloir dépouiller la nature humaine. La vanité n'appartient qu'à la
-nature faible ou corrompue, mais l'amour-propre, bien connu,
-appartient à la nature bien ordonnée.
-
---Les femmes ne donnent à l'amitié que ce qu'elles empruntent à
-l'amour.
-
---Une laide, impérieuse, et qui veut plaire, est un pauvre qui
-commande qu'on lui fasse la charité.
-
---L'amant, trop aimé de sa maîtresse, semble l'aimer moins, et _vice
-versâ_. En serait-il des sentimens du coeur comme des bienfaits? Quand
-on n'espère plus pouvoir les payer, on tombe dans l'ingratitude.
-
---La femme qui s'estime plus pour les qualités de son âme ou de son
-esprit que pour sa beauté, est supérieure à son sexe. Celle qui
-s'estime plus pour sa beauté que pour son esprit ou pour les qualités
-de son âme, est de son sexe. Mais celle qui s'estime plus pour sa
-naissance ou pour son rang que pour sa beauté, est hors de son sexe et
-au-dessous de son sexe.
-
---Il paraît qu'il y a dans le cerveau des femmes une case de moins, et
-dans leur coeur une fibre de plus que chez les hommes. Il fallait une
-organisation particulière, pour les rendre capables de supporter,
-soigner, caresser des enfans.
-
---C'est à l'amour maternel que la nature a confié la conservation de
-tous les êtres; et, pour assurer aux mères leur récompense, elle l'a
-mise dans les plaisirs, et même dans les peines attachées à ce
-délicieux sentiment.
-
---En amour, tout est vrai, tout est faux; et c'est la seule chose sur
-laquelle on ne puisse pas dire une absurdité.
-
---Un homme amoureux, qui plaint l'homme raisonnable, me paraît
-ressembler à un homme qui lit des contes de fées, et qui raille ceux
-qui lisent l'histoire.
-
---L'amour est un commerce orageux, qui finit toujours par une
-banqueroute: et c'est la personne à qui on fait banqueroute qui est
-déshonorée.
-
---Une des meilleures raisons qu'on puisse avoir de ne se marier
-jamais; c'est qu'on n'est pas tout-à-fait la dupe d'une femme, tant
-qu'elle n'est point la vôtre.
-
---Avez-vous jamais connu une femme qui, voyant un de ses amis assidu
-auprès d'une autre femme, ait supposé que cette autre femme lui fût
-cruelle? On voit par-là l'opinion qu'elles ont les unes des autres.
-Tirez vos conclusions.
-
---Quelque mal qu'un homme puisse penser des femmes, il n'y a pas de
-femme qui n'en pense encore plus mal que lui.
-
---Quelques hommes avaient ce qu'il faut pour s'élever au-dessus des
-misérables considérations qui rabaissent les hommes au-dessous de leur
-mérite; mais le mariage, les liaisons de femmes, les ont mis au niveau
-de ceux qui n'approchaient pas d'eux. Le mariage, la galanterie sont
-une sorte de conducteur qui fait arriver ces petites passions jusqu'à
-eux.
-
---J'ai vu, dans le monde, quelques hommes et quelques femmes qui ne
-demandent pas l'échange du sentiment contre le sentiment, mais du
-procédé contre le procédé; et qui abandonneraient ce dernier marché,
-s'il pouvait conduire à l'autre.
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-Des Savans et des Gens de Lettres.
-
-Il y a une certaine énergie ardente, mère ou compagne nécessaire de
-telle espèce de talens, laquelle pour l'ordinaire condamne ceux qui
-les possèdent au malheur, non pas d'être sans morale, de n'avoir pas
-de très-beaux mouvemens, mais de se livrer fréquemment à des écarts
-qui supposeraient l'absence de toute morale. C'est une âpreté
-dévorante dont ils ne sont pas maîtres, et qui les rend très-odieux.
-On s'afflige, en songeant que Pope et Swift en Angleterre, Voltaire et
-Rousseau en France, jugés non par la haine, non par la jalousie, mais
-par l'équité, par la bienveillance, sur la foi des faits attestés ou
-avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et
-convaincus d'actions très-condamnables, de sentimens quelquefois
-très-pervers. _O Altitudo!_
-
---On a observé que les écrivains en physique, histoire naturelle,
-physiologie, chimie, étaient ordinairement des hommes d'un caractère
-doux, égal, et en général heureux; qu'au contraire les écrivains de
-politique, de législation, même de morale, étaient d'une humeur
-triste, mélancolique, etc. Rien de plus simple: les uns étudient la
-nature, les autres la société; les uns contemplent l'ouvrage du grand
-Être, les autres arrêtent leurs regards sur l'ouvrage de l'homme. Les
-résultats doivent être différens.
-
---Si l'on examinait avec soin l'assemblage de qualités rares de
-l'esprit et de l'âme qu'il faut pour juger, sentir et apprécier les
-bons vers, le tact, la délicatesse des organes, de l'oreille et de
-l'intelligence, etc., on se convaincrait que, malgré les prétentions
-de toutes les classes de la société à juger les ouvrages d'agrément,
-les poètes ont dans le fait encore moins de vrais juges que les
-géomètres. Alors les poètes, comptant le public pour rien, et ne
-s'occupant que des connaisseurs, feraient, à l'égard de leurs
-ouvrages, ce que le fameux mathématicien Viete faisait à l'égard des
-siens, dans un temps où l'étude des mathématiques était moins répandue
-qu'aujourd'hui. Il n'en tirait qu'un petit nombre d'exemplaires, qu'il
-faisait distribuer à ceux qui pouvaient l'entendre et jouir de son
-livre ou s'en aider. Quant aux autres, il n'y pensait pas. Mais Viete
-était riche, et la plupart des poètes sont pauvres. Puis un géomètre a
-peut-être moins de vanité qu'un poète; ou, s'il en a autant, il doit
-la calculer mieux.
-
---Il y a des hommes chez qui l'_esprit_ (cet instrument applicable à
-tout) n'est qu'un _talent_, par lequel ils semblent dominés, qu'ils
-ne gouvernent pas, et qui n'est point aux ordres de leur raison.
-
---Je dirais volontiers des métaphysiciens, ce que Scaliger disait des
-Basques: «On dit qu'ils s'entendent; mais je n'en crois rien.»
-
---Le philosophe qui fait tout pour la vanité, a-t-il droit de mépriser
-le courtisan qui fait tout pour l'intérêt? Il me semble que l'un
-emporte les louis d'or, et que l'autre se retire content après en
-avoir entendu le bruit. D'Alembert, courtisan de Voltaire, par un
-intérêt de vanité, est-il bien au-dessus de tel ou tel courtisan de
-Louis XIV, qui voulait une pension ou un gouvernement?
-
---Quand un homme aimable ambitionne le petit avantage de plaire à
-d'autres qu'à ses amis (comme le font tant d'hommes, surtout de gens
-de lettres, pour qui plaire est comme un métier), il est clair qu'il
-ne peut y être porté que par un motif d'intérêt ou de vanité. Il faut
-qu'il choisisse entre le rôle d'une courtisane et celui d'une
-coquette, ou, si l'on veut, d'un comédien. L'homme qui se rend aimable
-pour une société, parce qu'il s'y plaît, est le seul qui joue le rôle
-d'un honnête homme.
-
---Quelqu'un a dit que de prendre sur les anciens, c'était pirater
-au-delà de la ligne; mais que de piller les modernes, c'était filouter
-au coin des rues.
-
---Les vers ajoutent de l'esprit à la pensée de l'homme, qui en a
-quelquefois assez peu; et c'est ce qu'on appelle talent. Souvent ils
-ôtent de l'esprit à la pensée de celui qui a beaucoup d'esprit: et
-c'est la meilleure preuve de l'absence du talent pour les vers.
-
---La plupart des livres d'à présent ont l'air d'avoir été faits en un
-jour, avec des livres lus de la veille.
-
---Le bon goût, le tact et le bon ton, ont plus de rapport que
-n'affectent de le croire les gens de lettres. Le tact, c'est le bon
-goût appliqué au maintien et à la conduite; le bon ton, c'est le bon
-goût appliqué aux discours et à la conversation.
-
---C'est une remarque excellente d'Aristote, dans sa rhétorique, que
-toute métaphore, fondée sur l'analogie, doit être également juste dans
-le sens renversé. Ainsi, l'on a dit de la vieillesse qu'elle est
-l'hiver de la vie; renversez la métaphore et vous la trouverez
-également juste, en disant que l'hiver est la vieillesse de l'année.
-
---Pour être un grand homme dans les lettres, ou du moins opérer une
-révolution sensible, il faut, comme dans l'ordre politique, trouver
-tout préparé et naître à propos.
-
---Les grands seigneurs et les beaux-esprits, deux classes qui se
-recherchent mutuellement, veulent unir deux espèces d'hommes dont les
-uns font un peu plus de poussière et les autres un peu plus de bruit.
-
---Les gens de lettres aiment ceux qu'ils amusent, comme les voyageurs
-aiment ceux qu'ils étonnent.
-
---Qu'est-ce que c'est qu'un homme de lettres qui n'est pas rehaussé
-par son caractère, par le mérite de ses amis, et par un peu d'aisance?
-Si ce dernier avantage lui manque au point qu'il soit hors d'état de
-vivre convenablement dans la société où son mérite l'appelle,
-qu'a-t-il besoin du monde? Son seul parti n'est-il pas de se choisir
-une retraite où il puisse cultiver en paix son âme, son caractère, et
-sa raison? Faut-il qu'il porte le poids de la société, sans recueillir
-un seul des avantages qu'elle procure aux autres classes de citoyens?
-Plus d'un homme de lettres, forcé de prendre ce parti, y a trouvé le
-bonheur qu'il eût cherché ailleurs vainement. C'est celui-là qui peut
-dire qu'en lui refusant tout, on lui a tout donné. Dans combien
-d'occasions ne peut-on pas répéter le mot de Thémistocle: «Hélas! nous
-périssions, si nous n'eussions péri!»
-
---Ce qui fait le succès de quantité d'ouvrages, est le rapport qui se
-trouve entre la médiocrité des idées de l'auteur, et la médiocrité des
-idées du public.
-
---On dit et on répète, après avoir lu quelque ouvrage qui respire la
-vertu: C'est dommage que les auteurs ne se peignent pas dans leurs
-écrits, et qu'on ne puisse pas conclure d'un pareil ouvrage que
-l'auteur est ce qu'il paraît être. Il est vrai que beaucoup
-d'exemples autorisent cette pensée; mais j'ai remarqué qu'on fait
-souvent cette réflexion, pour se dispenser d'honorer les vertus dont
-on trouve l'image dans les écrits d'un honnête homme.
-
---Un auteur, homme de goût, est, parmi ce public blasé, ce qu'une
-jeune femme est au milieu d'un cercle de vieux libertins.
-
---Peu de philosophie mène à mépriser l'érudition; beaucoup de
-philosophie mène à l'estimer.
-
---Le travail du poète, et souvent de l'homme de lettres, lui est bien
-peu fructueux à lui même; et, de la part du public, il se trouve placé
-entre le _grand merci_ et le _va te promener_. Sa fortune se réduit à
-jouir de lui-même et du temps.
-
---Le repos d'un écrivain qui a fait de bons ouvrages, est plus
-respecté du public que la fécondité active d'un auteur qui multiplie
-les ouvrages médiocres. C'est ainsi que le silence d'un homme connu
-pour bien parler, impose beaucoup plus que le bavardage d'un homme qui
-ne parle pas mal.
-
---A voir la composition de l'Académie française, on croirait qu'elle a
-pris pour devise ce vers de Lucrèce:
-
- Certare ingenio, contendere nobilitate.
-
---L'honneur d'être de l'Académie française est comme la croix de
-Saint-Louis, qu'on voit également aux soupés de Marly et dans les
-auberges à vingt-deux sous.
-
---L'Académie française est comme l'Opéra, qui se soutient par des
-choses étrangères à lui, les pensions qu'on exige pour lui des
-Opéras-Comiques de province, la permission d'aller du parterre aux
-foyers, etc. De même, l'Académie se soutient par tous les avantages
-qu'elle procure. Elle ressemble à la Cidalise de Gresset:
-
- Ayez-la, c'est d'abord ce que vous lui devez;
- Et vous l'estimerez après, si vous pouvez.
-
---Il en est un peu des réputations littéraires, et surtout des
-réputations de théâtre, comme des fortunes qu'on faisait autrefois
-dans les îles. Il suffisait presque d'y passer, pour parvenir à une
-grande richesse; mais ces grandes fortunes même ont nui à celles de la
-génération suivante: les terres épuisées n'ont plus rendu si
-abondamment.
-
---De nos jours, les succès de théâtre et de littérature ne sont guère
-que des ridicules.
-
---C'est la philosophie qui découvre les vertus utiles de la morale et
-de la politique; c'est l'éloquence qui les rend populaires: c'est la
-poésie qui les rend pour ainsi dire proverbiales.
-
---Un sophiste éloquent, mais dénué de logique, est à un orateur
-philosophe ce qu'un faiseur de tours de passe-passe est à un
-mathématicien, ce que Pinetti est à Archimède.
-
---On n'est point un homme d'esprit pour avoir beaucoup d'idées, comme
-on n'est pas un bon général pour avoir beaucoup de soldats.
-
---On se fâche souvent contre les gens de lettres qui se retirent du
-monde; on veut qu'ils prennent intérêt à la société, dont ils ne
-tirent presque point d'avantage; on veut les forcer d'assister
-éternellement aux tirages d'une loterie où ils n'ont point de billet.
-
---Ce que j'admire dans les anciens philosophes, c'est le désir de
-conformer leurs moeurs à leurs écrits: c'est ce que l'on remarque dans
-Platon, Théophraste et plusieurs autres. La morale-pratique était si
-bien la partie essentielle de leur philosophie, que plusieurs furent
-mis à la tête des écoles, sans avoir rien écrit: tels que Xénocrate,
-Polémon, Xentippe, etc. Socrate, sans avoir donné un seul ouvrage et
-sans avoir étudié aucune autre science que la morale, n'en fut pas
-moins le premier philosophe de son siècle.
-
---Ce qu'on sait le mieux, c'est 1º ce qu'on a deviné; 2º ce qu'on a
-appris par l'expérience des hommes et des choses; 3º ce qu'on a
-appris, non dans des livres, mais par les livres, c'est-à-dire, par
-les réflexions qu'ils font faire; 4º ce qu'on a appris dans les livres
-ou avec des maîtres.
-
---Les gens de lettres, surtout les poètes, sont comme les paons, à qui
-on jette mesquinement quelques graines dans leur loge, et qu'on en
-tire quelquefois pour les voir étaler leur queue; tandis que les coqs,
-les poules, les canards et les dindons se promènent librement dans la
-basse-cour, et remplissent leur jabot tout à leur aise.
-
---Les succès produisent les succès, comme l'argent produit l'argent.
-
---Il y a des livres que l'homme qui a le plus d'esprit ne saurait
-faire sans un carrosse de remise, c'est-à-dire, sans aller consulter
-les hommes, les choses, les bibliothèques, les manuscrits, etc.
-
---Il est presque impossible qu'un philosophe, qu'un poète ne soient
-pas misantropes, 1º parce que leur goût et leur talent les portent à
-l'observation de la société, étude qui afflige constamment le coeur;
-2º parce que leur talent n'étant presque jamais récompensé par la
-société (heureux même s'il n'est pas puni!), ce sujet d'affliction ne
-fait que redoubler leur penchant à la mélancolie.
-
---Les mémoires que les gens en place ou les gens de lettres, même ceux
-qui ont passé pour les plus modestes, laissent pour servir à
-l'histoire de leur vie, trahissent leur vanité secrète, et rappellent
-l'histoire de ce saint qui avait laissé cent mille écus pour servir à
-sa canonisation.
-
---C'est un grand malheur de perdre, par notre caractère, les droits
-que nos talens nous donnent sur la société.
-
---C'est après l'âge des passions que les grands hommes ont produit
-leurs chef-d'oeuvres: comme c'est après les éruptions des volcans que
-la terre est plus fertile.
-
---La vanité des gens du monde se sert habilement de la vanité des gens
-de lettres. Ceux-ci ont fait plus d'une réputation qui a mené à de
-grandes places. D'abord, de part et d'autre, ce n'est que du vent;
-mais les intrigans adroits enflent de ce vent les voiles de leur
-fortune.
-
---Les économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et
-un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le mort et martyrisant le
-vif.
-
---Les gens de lettres sont rarement jaloux des réputations quelquefois
-exagérées qu'ont certains ouvrages de gens de la cour; ils regardent
-ces succès comme les honnêtes femmes regardent la fortune des filles.
-
---Le théâtre renforce les moeurs ou les change. Il faut de nécessité
-qu'il corrige le ridicule ou qu'il le propage. On l'a vu en France
-opérer tour à tour ces deux effets.
-
---Plusieurs gens de lettres croient aimer la gloire et n'aiment que la
-vanité. Ce sont deux choses bien différentes et même opposées; car
-l'une est une petite passion, l'autre en est une grande. Il y a, entre
-la vanité et la gloire, la différence qu'il y a entre un fat et un
-amant.
-
---La postérité ne considère les gens de lettres que par leurs
-ouvrages, et non par leurs places. _Plutôt ce qu'ils ont fait que ce
-qu'ils ont été_, semble être leur devise.
-
---Spéron-Spéroni explique très-bien comment un auteur qui s'énonce
-très-clairement pour lui-même, est quelquefois obscur pour son
-lecteur: «C'est, dit-il, que l'auteur va de la pensée à l'expression,
-et que le lecteur va de l'expression à la pensée.»
-
---Les ouvrages qu'un auteur fait avec plaisir, sont souvent les
-meilleurs; comme les enfans de l'amour sont les plus beaux.
-
---En fait de beaux-arts, et même en beaucoup d'autres choses, on ne
-sait bien que ce que l'on n'a point appris.
-
---Le peintre donne une âme à une figure, et le poète prête une figure
-à un sentiment et à une idée.
-
---Quand La Fontaine est mauvais, c'est qu'il est négligé; quand
-Lamothe l'est, c'est qu'il est recherché.
-
---La perfection d'une comédie de caractère consisterait à disposer
-l'intrigue, de façon que cette intrigue ne pût servir à aucune autre
-pièce. Peut-être n'y a-t-il au théâtre que celle du Tartuffe qui pût
-supporter cette épreuve.
-
---Il y aurait une manière plaisante de prouver qu'en France les
-philosophes sont les plus mauvais citoyens du monde. La preuve, la
-voici: C'est qu'ayant imprimé une grande quantité de vérités
-importantes dans l'ordre politique et économique, ayant donné
-plusieurs conseils utiles, consignés dans leurs livres, ces conseils
-ont été suivis par presque tous les souverains de l'Europe, presque
-partout, hors en France; dont il suit que la prospérité des étrangers
-augmentant leur puissance, tandis, que la France reste aux mêmes
-termes, conserve ses abus, etc., elle finira par être dans l'état
-d'infériorité, relativement aux autres puissances; et c'est évidemment
-la faute des philosophes. On sait, à ce sujet, la réponse du duc de
-Toscane à un Français, à propos des heureuses innovations faites par
-lui dans ses états: «Vous me louez trop à cet égard, disait-il; j'ai
-pris toutes mes idées dans vos livres français.»
-
---J'ai, vu à Anvers, dans une des principales églises, le tombeau du
-célèbre imprimeur Plantin, orné de tableaux superbes, ouvrages de
-Rubens, et consacrés à sa mémoire. Je me suis rappelé, à cette vue,
-que les Etienne (Henri et Robert) qui, par leur érudition grecque et
-latine, ont rendu les plus grands services aux lettres, traînèrent en
-France une vieillesse misérable; et que Charles Etienne, leur
-successeur, mourut à l'hôpital, après avoir contribué, presqu'autant
-qu'eux, aux progrès de la littérature. Je me suis rappelé qu'André
-Duchêne, qu'on peut regarder comme le père de l'histoire de France,
-fut chassé de Paris par la misère, et réduit à se réfugier dans une
-petite ferme qu'il avait en Champagne; il se tua, en tombant du haut
-d'une charrette chargée de foin, à une hauteur immense. Adrien de
-Valois, créateur de l'histoire métallique, n'eut guère une meilleure
-destinée. Samson, le père de la géographie, allait, à soixante-dix
-ans, faire des leçons à pied pour vivre. Tout le monde sait la
-destinée des Duryer, Tristan, Maynard, et de tant d'autres. Corneille
-manquait de bouillon à sa dernière maladie. La Fontaine n'était guère
-mieux. Si Racine, Boileau, Molière et Quinault eurent un sort plus
-heureux, c'est que leurs talens étaient consacrés au roi plus
-particulièrement. L'abbé de Longuerue, qui rapporte et rapproche
-plusieurs de ces anecdoctes sur le triste sort des hommes de lettres
-illustres en France, ajoute: «C'est ainsi qu'on en a toujours usé dans
-ce misérable pays.» Cette liste si célèbre des gens de lettres que le
-roi voulait pensionner, et qui fut présentée à Colbert, était
-l'ouvrage de Chapelain, Perrault, Talmand, l'abbé Gallois, qui omirent
-ceux de leurs confrères qu'ils haïssaient; tandis qu'ils y placèrent
-les noms de plusieurs savans étrangers, sachant très-bien que le roi
-et le ministre seraient plus flattés de se faire louer à quatre cents
-lieues de Paris.
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-De l'Esclavage et de la Liberté de la France, avant et depuis la
-Révolution.
-
-On s'est beaucoup moqué de ceux qui parlaient, avec enthousiasme, de
-l'état sauvage en opposition à l'état social. Cependant, je voudrais
-savoir ce qu'on peut répondre à ces trois objections: Il est sans
-exemple que, chez les sauvages, on ait vu 1º un fou, 2º un suicide, 3º
-un sauvage qui ait voulu embrasser la vie sociale; tandis qu'un grand
-nombre d'Européens, tant au Cap que dans les deux Amériques, après
-avoir vécu chez les sauvages, se trouvant ramenés chez leurs
-compatriotes, sont retournés dans les bois. Qu'on réplique à cela sans
-verbiage, sans sophisme.
-
---Le malheur de l'humanité, considérée dans l'état social, c'est que,
-quoiqu'en morale et en politique, on puisse donner comme définition
-que _le mal est ce qui nuit_, on ne peut pas dire que _le bien est ce
-qui sert_; car ce qui sert un moment, peut nuire long-temps ou
-toujours.
-
---Lorsque l'on considère que le produit du travail et des lumières de
-trente ou quarante siècles a été de livrer trois cents millions
-d'hommes répandus sur le globe à une trentaine de despotes, la plupart
-ignorans et imbéciles, dont chacun est gouverné par trois ou quatre
-scélérats, quelquefois stupides, que penser de l'humanité, et
-qu'attendre d'elle à l'avenir?
-
---Presque toute l'histoire n'est qu'une suite d'horreurs. Si les
-tyrans la détestent tandis qu'ils vivent, il semble que leurs
-successeurs souffrent qu'on transmette à la postérité les crimes de
-leurs devanciers, pour faire diversion à l'horreur qu'ils inspirent
-eux-mêmes. En effet, il ne reste guère, pour consoler les peuples,
-que de leur apprendre que leurs ancêtres ont été aussi malheureux, ou
-plus malheureux.
-
---Le caractère naturel du Français est composé des qualités du singe
-et du chien couchant. Drôle et gambadant comme le singe, et dans le
-fond, très-malfaisant comme lui, il est, comme le chien de chasse, né
-bas, caressant, léchant son maître qui le frappe, se laissant mettre à
-la chaîne, puis bondissant de joie quand on le délivre pour aller à la
-chasse.
-
---Autrefois, le trésor royal s'appelait l'_Épargne_. On a rougi de ce
-nom, qui semblait une contre-vérité, depuis qu'on a prodigué les
-trésors de l'état: et on l'a tout simplement appelé le _trésor royal_.
-
---Le titre le plus respectable de la noblesse française, c'est de
-descendre immédiatement de quelques-uns de ces trente mille hommes
-casqués, cuirassés, brassardés, cuissardés, qui, sur de grands chevaux
-bardés de fer, foulaient aux pieds huit ou neuf millions d'hommes nus,
-qui sont les ancêtres de la nation actuelle. Voilà un droit bien avéré
-à l'amour et au respect de leurs descendans! Et, pour achever de
-rendre cette noblesse respectable, elle se recrute et se régénère par
-l'adoption de ces hommes, qui ont accru leur fortune en dépouillant la
-cabane du pauvre, hors d'état de payer les impositions. Misérables
-institutions humaines qui, faites pour inspirer le mépris et
-l'horreur, exigent qu'on les respecte et qu'on les révère!
-
---La nécessité d'être gentilhomme pour être capitaine de vaisseau, est
-tout aussi raisonnable que celle d'être secrétaire du roi pour être
-matelot ou mousse.
-
---Cette impossibilité d'arriver aux grandes places, à moins que d'être
-gentilhomme, est une des absurdités les plus funestes dans presque
-tous les pays. Il me semble voir des ânes défendre les carrousels et
-les tournois aux chevaux.
-
---La nature, pour faire un homme vertueux ou un homme de génie, ne va
-pas consulter Cherin.
-
---Qu'importe qu'il y ait sur le trône un Tibère ou un Titus, s'il a
-des Séjan pour ministres?
-
---Si un historien, tel que Tacite, eût écrit l'histoire de nos
-meilleurs rois, en faisant un relevé exact de tous les actes
-tyranniques, de tous les abus d'autorité, dont la plupart sont
-ensevelis dans l'obscurité la plus profonde, il y a peu de règnes qui
-ne nous inspirassent la même horreur que celui de Tibère.
-
---On peut dire qu'il n'y eut plus de gouvernement civil à Rome après
-la mort de Tiberius Gracchus; et Scipion Nasica, en partant du sénat
-pour employer la violence contre le tribun, apprit aux Romains que la
-force seule donnerait des lois dans le _forum_. Ce fut lui qui avait
-révélé, avant Sylla, ce mystère funeste.
-
---Ce qui fait l'intérêt secret qui attache si fort à la lecture de
-Tacite, c'est le contraste continuel et toujours nouveau de l'ancienne
-liberté républicaine avec les vils esclaves que peint l'auteur; c'est
-la comparaison des anciens Scaurus, Scipion, etc., avec les lâchetés
-de leurs descendans; en un mot, ce qui contribue à l'effet de Tacite,
-c'est Tite-Live.
-
---Les rois et les prêtres, en proscrivant la doctrine du suicide, ont
-voulu assurer la durée de notre esclavage. Ils veulent nous tenir
-enfermés dans un cachot sans issue: semblables à ce scélérat, dans le
-Dante, qui fait murer la porte de la prison où était renfermé le
-malheureux Ugolin.
-
---On a fait des livres sur les intérêts des princes; on parle
-d'étudier les intérêts des princes: quelqu'un a-t-il jamais parlé
-d'étudier les intérêts des peuples?
-
---Il n'y a d'histoire digne d'attention, que celle des peuples libres:
-l'histoire des peuples soumis au despotisme n'est qu'un recueil
-d'anecdotes.
-
---La vraie Turquie d'Europe, c'était la France. On trouve dans vingt
-écrivains anglais: _Les pays despotiques, tels que la France et la
-Turquie_.
-
---Les ministres ne sont que des gens d'affaires, et ne sont si
-importans que parce que la terre du gentilhomme, leur maître, est
-très-considérable.
-
---Un ministre, en faisant faire à ses maîtres des fautes et des
-sottises nuisibles au public, ne fait souvent que s'affermir dans sa
-place: on dirait qu'il se lie davantage avec eux par les liens de
-cette espèce de complicité.
-
---Pourquoi arrive-t-il qu'en France un ministre reste placé, après
-cent mauvaises opérations? et pourquoi est-il chassé pour la seule
-bonne qu'il ait faite?
-
---Croirait-on que le despotisme a des partisans, sous le rapport de la
-nécessité d'encouragement pour les beaux-arts? On ne saurait croire
-combien l'éclat du siècle de Louis XIV a multiplié le nombre de ceux
-qui pensent ainsi. Selon eux, le dernier terme de toute société
-humaine est d'avoir de belles tragédies, de belles comédies, etc. Ce
-sont des gens qui pardonnent à tout le mal qu'ont fait les prêtres, en
-considérant que, sans les prêtres, nous n'aurions pas la comédie du
-_Tartuffe_.
-
---En France, le mérite et la réputation ne donnent pas plus de droit
-aux places, que le chapeau de rosière ne donne à une villageoise le
-droit d'être présentée à la cour.
-
---La France, pays où il est souvent utile de montrer ses vices, et
-toujours dangereux de montrer ses vertus.
-
---Paris, singulier pays, où il faut trente sous pour dîner, quatre
-francs pour prendre l'air, cent louis pour le superflu dans le
-nécessaire, et quatre cents louis pour n'avoir que le nécessaire dans
-le superflu.
-
---Paris, ville d'amusemens, de plaisirs, etc., où les
-quatre-cinquièmes des habitans meurent de chagrin.
-
---On pourrait appliquer à la ville de Paris les propres termes de
-Sainte-Thérèse, pour définir l'enfer: «L'endroit où il pue et où l'on
-n'aime point.»
-
---C'est une chose remarquable que la multitude des étiquettes dans une
-nation aussi vive et aussi gaie que la nôtre. On peut s'étonner aussi
-de l'esprit pédantesque et de la gravité des corps et des compagnies;
-il semble que le législateur ait cherché à mettre un contre-poids qui
-arrêtât la légèreté du Français.
-
---C'est une chose avérée qu'au moment où M. de Guibert fut nommé
-gouverneur des Invalides, il se trouva aux Invalides six cents
-prétendus soldats qui n'étaient point blessés, et qui, presque tous,
-n'avaient jamais assisté à aucun siége, à aucune bataille; mais qui,
-en récompense, avaient été cochers ou laquais de grands seigneurs ou
-de gens en place. Quel texte et quelle matière à réflexions!
-
---En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on
-persécute ceux qui sonnent le tocsin.
-
---Presque toutes les femmes, soit de Versailles, soit de Paris, quand
-ces dernières sont d'un état un peu considérable, ne sont autre chose
-que des bourgeoises de qualité, des madame Naquart, présentées ou non
-présentées.
-
---En France, il n'y a plus de public ni de nation, par la raison que
-de la charpie n'est pas du linge.
-
---Le public est gouverné comme il raisonne. Son droit est de dire des
-sottises, comme celui des ministres est d'en faire.
-
---Quand il se fait quelque sottise publique, je songe à un petit
-nombre d'étrangers qui peuvent se trouver à Paris; et je suis prêt à
-m'affliger, car j'aime toujours ma patrie.
-
---Les Anglais sont le seul peuple qui ait trouvé le moyen de limiter
-la puissance d'un homme dont la figure est sur un petit écu.
-
---Comment se fait-il que, sous le despotisme le plus affreux on puisse
-se résoudre à se reproduire? C'est que la nature a ses lois plus
-douces mais plus impérieuses que celles des tyrans; c'est que l'enfant
-sourit à sa mère sous Domitien comme sous Titus.
-
---Un philosophe disait: «Je ne sais pas comment un Français qui a été
-une fois dans l'antichambre du roi, ou dans l'oeil-de-boeuf, peut dire
-de qui que ce puisse être: «C'est un grand seigneur.»
-
---Les flatteurs des princes ont dit que la chasse était une image de
-la guerre; et en effet, les paysans dont elle vient de ravager les
-champs, doivent trouver qu'elle la représente assez bien.
-
---Il est malheureux pour les hommes, heureux peut-être pour les
-tyrans, que les pauvres, les malheureux, n'aient pas l'instinct ou la
-fierté de l'éléphant, qui ne se reproduit point dans la servitude.
-
---Dans la lutte éternelle que la société amène entre le pauvre et le
-riche, le noble et le plébéien, l'homme accrédité et l'homme inconnu,
-il y a deux observations à faire. La première est que leurs actions,
-leurs discours sont évalués à des mesures différentes, à des poids
-différens, l'une d'une livre, l'autre de dix ou de cent, disproportion
-convenue, et dont on part comme d'une chose arrêtée: et cela même est
-horrible. Cette acception de personnes, autorisée par la loi et par
-l'usage, est un des vices énormes de la société, qui suffirait seul
-pour expliquer tous ses vices. L'autre observation est qu'en partant
-même de cette inégalité, il se fait ensuite une autre malversation;
-c'est qu'on diminue la livre du pauvre, du plébéien, qu'on la réduit à
-un quart; tandis qu'on porte à cent livres les dix livres du riche ou
-du noble, à mille ses cent livres, etc. C'est l'effet naturel et
-nécessaire de leur position respective: le pauvre et le plébéien ayant
-pour envieux tous leurs égaux; et le riche, le noble, ayant pour
-appuis et pour complices le petit nombre des siens qui le secondent
-pour partager ses avantages et en obtenir de pareils.
-
---Qu'est-ce que c'est qu'un cardinal? C'est un prêtre habillé de
-rouge, qui a cent mille écus du roi, pour se moquer de lui au nom du
-pape.
-
---C'est une vérité incontestable qu'il y a en France sept millions
-d'hommes qui demandent l'aumône, et douze millions hors d'état de la
-leur faire.
-
---La noblesse, disent les nobles, est un intermédiaire entre le roi et
-le peuple... Oui, comme le chien de chasse est un intermédiaire entre
-le chasseur et les lièvres.
-
---La plupart des institutions sociales paraissent avoir pour objet de
-maintenir l'homme dans une médiocrité d'idées et de sentimens, qui le
-rendent plus propre à gouverner ou à être gouverné.
-
---Un citoyen de Virginie, possesseur de cinquante acres de terres
-fertiles, paie quarante-deux sous de notre monnaie pour jouir en paix,
-sous des lois justes et douces, de la protection du gouvernement, de
-la sûreté de sa personne et de sa propriété, de la liberté civile et
-religieuse, du droit de voter aux élections, d'être membre du congrès,
-et par conséquent législateur, etc. Tel paysan français, de l'Auvergne
-ou du Limousin, est écrasé de tailles, de vingtièmes, de corvées de
-toute espèce, pour être insulté par le caprice d'un subdélégué,
-emprisonné arbitrairement, etc., et transmettre à une famille
-dépouillée cet héritage d'infortune et d'avilissement.
-
---L'Amérique septentrionale est l'endroit de l'univers où les droits
-de l'homme sont le mieux connus. Les Américains sont les dignes
-descendans de ces fameux républicains qui se sont expatriés pour fuir
-la tyrannie. C'est là que se sont formés des hommes dignes de
-combattre et de vaincre les Anglais mêmes, à l'époque où ceux-ci
-avaient recouvré leur liberté, et étaient parvenus à se former le plus
-beau gouvernement qui fut jamais. La révolution de l'Amérique sera
-utile à l'Angleterre même, en la forçant à faire un examen nouveau de
-sa constitution, et à en bannir les abus. Qu'arrivera-t-il? Les
-Anglais, chassés du continent de l'Amérique septentrionale, se
-jetteront sur les îles et sur les possessions françaises et
-espagnoles, leur donneront leur gouvernement, qui est fondé sur
-l'amour naturel que les hommes ont pour la liberté, et qui augmente
-cet amour même. Il se formera, dans ces îles espagnoles et françaises,
-et surtout dans le continent de l'Amérique espagnole, alors devenue
-anglaise, il se formera de nouvelles constitutions dont la liberté
-sera le principe et la base. Ainsi les Anglais auront la gloire unique
-d'avoir formé presque les seuls des peuples libres de l'univers, les
-seuls, à proprement parler, dignes du nom d'hommes, puisqu'ils seront
-les seuls qui aient su connaître et conserver les droits des hommes.
-Mais combien d'années ne faut-il pas pour opérer cette révolution? Il
-faut avoir purgé de Français et d'Espagnols ces terres immenses où il
-ne pourrait se former que des esclaves, y avoir transplanté des
-Anglais pour y porter les premiers germes de la liberté. Ces germes se
-développeront, et, produisant des fruits nouveaux, opéreront la
-révolution qui chassera les Anglais eux-mêmes des deux Amériques et de
-toutes les îles.
-
---L'Anglais respecte la loi, et repousse ou méprise l'autorité. Le
-Français, au contraire, respecte l'autorité et méprise la loi. Il faut
-lui enseigner à faire le contraire; et peut-être la chose est-elle
-impossible, vu l'ignorance dans laquelle on tient la nation, ignorance
-qu'il ne faut pas contester, en jugeant d'après les lumières répandues
-dans les capitales.
-
---Moi, tout; le reste, rien: voilà le despotisme, l'aristocratie et
-leurs partisans. Moi, c'est un autre; un autre, c'est moi; voilà le
-régime populaire et ses partisans. Après cela, décidez.
-
---Tout ce qui sort de la classe du peuple, s'arme contre lui pour
-l'opprimer, depuis le milicien, le négociant devenu secrétaire du roi,
-le prédicateur sorti d'un village pour prêcher la soumission au
-pouvoir arbitraire, l'historiographe fils d'un bourgeois, etc. Ce sont
-les soldats de Cadmus, les premiers armés se tournent contre leurs
-frères, et se précipitent sur eux.
-
---On gouverne les hommes avec la tête: on ne joue pas aux échecs avec
-un bon coeur.
-
---Semblable aux animaux qui ne peuvent respirer l'air à une certaine
-hauteur sans périr, l'esclave meurt dans l'atmosphère de la liberté.
-
---Il faut recommencer la société humaine, comme Bacon disait qu'il
-faut recommencer l'entendement humain.
-
---Diminuez les maux du peuple, vous diminuez sa férocité; comme vous
-guérissez ses maladies avec du bouillon.
-
---J'observe que les hommes les plus extraordinaires et qui ont fait
-des révolutions, lesquelles semblent être le produit de leur seul
-génie, ont été secondés par les circonstances les plus favorables, et
-par l'esprit de leur temps. On sait toutes les tentatives faites avant
-le grand voyage de Vasco de Gama aux Indes occidentales. On n'ignore
-pas que plusieurs navigateurs étaient persuadés qu'il y avait de
-grandes îles, et sans doute un continent à l'ouest, avant que Colomb
-l'eût découvert; et il avait lui-même entre les mains les papiers d'un
-célèbre pilote avec qui il avait été en liaison. Philippe avait tout
-préparé pour la guerre de Perse, avant sa mort. Plusieurs sectes
-d'hérétiques, déchaînées contre les abus de la communion romaine,
-précédèrent Luther et Calvin, et même Vicleff.
-
---On croit communément que Pierre-le-Grand se réveilla un jour avec
-l'idée de tout créer en Russie; M. de Voltaire avoue lui-même que son
-père Alexis forma le dessein d'y transporter les arts. Il y a, dans
-tout, une maturité qu'il faut attendre. Heureux l'homme qui arrive
-dans le moment de cette maturité!
-
---Les pauvres sont les nègres de l'Europe.
-
---L'Assemblée nationale de 1789 a donné au peuple français une
-constitution plus forte que lui. Il faut qu'elle se hâte d'élever la
-nation à cette hauteur, par une bonne éducation publique. Les
-législateurs doivent faire comme ces médecins habiles qui, traitant un
-malade épuisé, font passer les restaurans à l'aide des stomachiques.
-
---En voyant le grand nombre des députés à l'Assemblée nationale de
-1789, et tous les préjugés dont la plupart étaient remplis, on eût dit
-qu'ils ne les avaient détruits que pour les prendre, comme ces gens
-qui abattent un édifice pour s'approprier les décombres.
-
---Une des raisons pour lesquelles les corps et les assemblées ne
-peuvent guère faire autre chose que des sottises, c'est que, dans une
-délibération publique, la meilleure chose qu'il y ait à dire pour ou
-contre l'affaire ou la personne dont il s'agit, ne peut presque jamais
-se dire tout haut, sans de grands dangers ou d'extrêmes inconvéniens.
-
---Dans l'instant où Dieu créa le monde, le mouvement du cahos dut
-faire trouver le cahos plus désordonné que lorsqu'il reposait dans un
-désordre paisible. C'est ainsi que, chez nous, l'embarras d'une
-société qui se réorganise, doit paraître l'excès du désordre.
-
---Les courtisans et ceux qui vivaient des abus monstrueux qui
-écrasaient la France, sont sans cesse à dire qu'on pouvait réformer
-les abus, sans détruire comme on a détruit. Ils auraient bien voulu
-qu'on nettoyât l'étable d'Augias avec un plumeau.
-
---Dans l'ancien régime, un philosophe écrivait des vérités hardies. Un
-de ces hommes que la naissance ou des circonstances favorables
-appelaient aux places, lisait ces vérités, les affaiblissait, les
-modifiait, en prenait un vingtième, passait pour un homme inquiétant,
-mais pour homme d'esprit. Il tempérait son zèle et parvenait à tout;
-le philosophe était mis à la Bastille Dans le régime nouveau, c'est le
-philosophe qui parvient à tout: ses idées lui servent, non plus à se
-faire enfermer, non plus à déboucher l'esprit d'un sot, à le placer,
-mais à parvenir lui-même aux places. Jugez comme la foule de ceux
-qu'il écarte peuvent s'accoutumer à ce nouvel ordre de choses!
-
---N'est-il pas trop plaisant de voir le marquis de Bièvre (petit fils
-du chirurgien Maréchal), se croire obligé de fuir en Angleterre, ainsi
-que M. de Luxembourg et les grands aristocrates, fugitifs après la
-catastrophe du 14 juillet 1789?
-
---Les théologiens, toujours fidèles au projet d'aveugler les hommes;
-les suppôts des gouvernemens, toujours fidèles à celui de les
-opprimer, supposent gratuitement que la grande majorité des hommes est
-condamnée à la stupidité qu'entraînent les travaux purement mécaniques
-ou manuels; ils supposent que les artisans ne peuvent s'élever aux
-connaissances nécessaires pour faire valoir les droits d'hommes et de
-citoyens. Ne dirait-on pas que ces connaissances sont bien
-compliquées? Supposons qu'on eût employé, pour éclairer les dernières
-classes, le quart du temps et des soins qu'on a mis à les abrutir;
-supposons qu'au lieu de mettre dans leurs mains un catéchisme de
-métaphysique absurde et inintelligible, on en eût fait un qui eût
-contenu les premiers principes des droits des hommes et de leurs
-devoirs fondés sur leurs droits, on serait étonné du terme où ils
-seraient parvenus en suivant cette route, tracée dans un bon ouvrage
-élémentaire. Supposez qu'au lieu de leur prêcher cette doctrine de
-patience, de souffrance, d'abnégation de soi-même et d'avilissement,
-si commode aux usurpateurs, on leur eût prêché celle de connaître
-leurs droits et le devoir de les défendre, on eût vu que la nature,
-qui a formé les hommes pour la société, leur a donné tout le bon sens
-nécessaire pour former une société raisonnable.
-
-
-
-
-OBSERVATIONS
-
- SUR LA PROCLAMATION DES LIEUTENANS, GOUVERNEURS ET CAPITAINES
- GÉNÉRAUX DES PAYS-BAS, EN 1792.
-
-
-Si quelque chose peut prouver à quel point les gouvernemens sont
-condamnés à rester en arrière des nations, c'est le genre des
-principes et des idées que celui des Pays-Bas ose reproduire dans
-cette étrange pièce. On n'est nullement surpris d'y trouver les
-assertions les plus fausses, les imputations les plus calomnieuses, la
-dénégation des faits les plus notoires, tels que la protection ou la
-tolérance accordée aux rassemblemens hostiles des émigrés français,
-l'impunité des attentats commis contre les habitans ou voyageurs
-français attachés à la cause nationale, ou seulement soupçonnés de
-l'être, etc. Cette hardiesse à nier des faits connus de toute
-l'Europe, n'est pas nouvelle en politique: aussi ne sera-t-elle
-particulièrement remarquée que par les Brabançons, témoins oculaires
-des faits contradictoires à ceux qu'on avance dans cet écrit.
-
-Ce qui étonnera un plus grand nombre de lecteurs, c'est la candeur
-avec laquelle le despotisme y fait sa profession de foi, et présente
-ses anciens dogmes dans toute leur simplicité primitive, sans
-restriction, sans modification, comme il l'eût fait il y a trente ans;
-le nom de _Dieu_ consacrant tous les abus des gouvernemens gothiques;
-la perpétuité, l'éternité des institutions les plus absurdes, érigées
-en principes immortels, sous le nom de respect dû aux lois
-fondamentales; la nullité des droits des hommes _qui ont renoncé
-tacitement à ces droits_ pour vivre en société, sous le despotisme qui
-s'en est emparé authentiquement, et qui ne renonce à rien: ce sont-là
-les idées qu'on présente comme des principes incontestables aux
-Brabançons et à l'Europe, vers la fin du dix-huitième siècle.
-
-Il est probable que, si Léopold eût vécu, la proclamation eût été
-conçue d'une manière plus appropriée aux circonstances. Il eût pu,
-dans sa qualité de despote, dire beaucoup de mal de la liberté, en
-faisant une peinture exagérée des désordres momentanés qu'elle
-entraîne, dans un pays qui passe violemment d'un régime à un régime
-contraire. Il eût pu appeler la nation légalement représentée, et
-l'immense majorité des Français, une poignée de factieux, même de
-jacobins; la noblesse française, les différentes espèces
-d'aristocraties, qu'il appelait la partie saine et principale de la
-nation, il pouvait les rehausser encore, et, par une promotion
-nouvelle, les qualifier de classes les _plus révérées_, comme fait la
-proclamation: mais il se fût bien gardé de parler _des obligations
-que, sous tous les rapports, la société française avait à ces classes
-révérées_. Il eût craint de rappeler aux Français que leurs
-obligations envers ces classes se bornaient au souvenir d'en avoir été
-opprimés pendant plusieurs siècles, et d'avoir, grâces à elles, gémi,
-sans droits civils ni politiques, sous le poids de toutes les
-servitudes féodales, sacerdotales, etc.
-
-Léopold n'eût parlé non plus qu'avec réserve des moines, des prêtres,
-de leurs biens devenus nationaux. Il eût craint de rappeler au
-souvenir des Belges la conduite de Marie-Thérèse à cet égard, et
-surtout celle de Joseph II, qui chassa prêtres et moines de leurs
-églises, de leurs couvens; et, les réduisant à des pensions beaucoup
-moindres que les pensions allouées aux prêtres français, s'empara de
-leurs propriétés, de leurs revenus, pour en mettre le produit dans une
-prétendue caisse de religion, c'est-à dire, dans sa caisse
-particulière. Quant à la suppression du costume des moines et à
-l'attentat qui les prive de leurs capuchons, cet article est très-bien
-traité dans la proclamation actuelle; c'est ce qu'il y a de mieux, vu
-qu'il peut faire effet sur une nombreuse classe de Belges dévots à
-Sainte-Gudule: s'il est ainsi, Léopold même aurait pu ne pas négliger
-ce texte. Ce sont là de ces considérations auxquelles la politique
-moderne ne manque jamais de déférer.
-
-Il est encore un point sur lequel il faut rendre justice à la
-proclamation, et qui prouve que, malgré soi, on se rapproche toujours
-un peu de la philosophie de son siècle: c'est que le gouvernement y
-raisonne avec le peuple, ou du moins, essaie de raisonner. Il
-s'efforce de prémunir les Brabançons contre cette fantaisie française,
-_cette égalité chimérique, nulle dans le fait, et détruite, dans
-l'instant même où elle pourrait exister, par cette variété dont le
-Créateur imprime le caractère aux hommes, dès le moment de leur
-naissance, en les partageant inégalement en facultés morales,
-industrie, patience_, etc. De cette inégalité naturelle et nécessaire
-(qui, dans l'état de nature, ne peut que produire les violences et les
-injustices dont la répression est le but de toute société politique),
-le philosophe, auteur de la proclamation, infère qu'il faut reporter
-et maintenir dans la société ce bienfait de la nature, cette inégalité
-précieuse; et c'est à quoi sont merveilleusement propres les
-priviléges tyranniques, les avantages et les honneurs exclusifs
-affectés à de certaines classes; sans compter les autres bons effets
-qu'elles produisent, comme le savent très-bien tous les privilégiés.
-Voilà comment le gouvernement raisonne avec le peuple brabançon.
-
-Tout cela peut n'être que ridicule; mais ce qui est affligeant pour
-l'humanité entière, c'est que, après la lecture de cette proclamation,
-il ne reste plus guère de doute sur la ligue des despotes contre la
-liberté. Il paraît certain qu'appelés à choisir entre _les
-gentilshommes_ et _les hommes_, les princes ont pris parti contre les
-hommes. C'est donc la cause de tous ceux qui ne s'honorent ou ne
-daignent s'honorer que de ce dernier nom. Cette guerre est la
-discussion du plus grand procès qui ait jamais intéressé l'humanité;
-c'est le combat de la raison contre tous les préjugés, de toutes les
-passions généreuses contre les passions basses, de l'enthousiasme pour
-la liberté contre le fanatisme servile de l'orgueil et de la
-superstition. Du sort de cette guerre, dépend le progrès rapide ou la
-marche rétrograde de la civilisation. Les annales d'aucun peuple connu
-n'ont ouvert une pareille perspective. Français, votre nom est tracé
-aux premières pages de cette histoire du genre humain qui se
-renouvelle: c'est à vous de soutenir et d'étendre cette gloire. Placés
-presque au milieu de l'Europe, c'est chez vous que s'est élevé ce
-fanal, comme pour répandre sa lumière dans une plus grande
-circonférence. Vous combattrez, vous mourrez plutôt que de le laisser
-éteindre. Le serment que vous avez fait à votre constitution, assure
-le bonheur de la postérité, non chez vous seulement, mais dans les
-pays même d'où les despotes enlèvent maintenant les esclaves aveugles
-et armés qu'ils soudoient pour vous combattre.
-
-On pourrait ajouter que ces soldats sont soudoyés aussi pour tuer les
-bourgeois et paysans brabançons: témoins la seconde proclamation
-publiée par le général Bender, d'après laquelle il paraît que le sabre
-et la bayonnette seront revêtus du pouvoir judiciaire aux Pays-Bas
-pendant toute la guerre. On y déclare qu'on est en état de détacher de
-l'armée des corps suffisans _contre les mal-intentionnés, villes,
-bourgs et villages_. Peut-on dire plus clairement qu'on est en guerre
-ouverte avec le peuple? C'est poser la question, comme l'eussent posée
-ceux qu'on appelle, à Bruxelles, des factieux, des jacobins. A cela
-près, la proclamation du général Bender peut avoir son utilité:
-combien de temps? c'est ce qu'il faudra voir.
-
- FIN DU PREMIER VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.
-
-
- pages.
- NOTICE HISTORIQUE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE
- CHAMFORT I
-
- OEUVRES DE CHAMFORT.
-
- ÉLOGE DE MOLIÈRE; Discours qui a remporté le prix de
- l'Académie française, en 1769 1
-
- ÉLOGE DE LA FONTAINE; Discours qui a remporté le prix de
- l'Académie de Marseille, en 1774. 33
-
- NOTES SUR LES FABLES DE LA FONTAINE.
-
- LIV. I. 77
-
- -- II. 85
-
- -- III. 90
-
- -- IV. 95
-
- -- V. 102
-
- -- VI. 108
-
- -- VII. 117
-
- -- VIII. 131
-
- -- IX. 143
-
- -- X. 154
-
- -- XI. 169
-
- -- XII. 179
-
- Conclusion. 198
-
-
- DISCOURS SUR L'INFLUENCE DES GRANDS ÉCRIVAINS, qui a remporté
- le prix à l'Académie de Marseille, en 1767. 199
-
- DISCOURS DE RÉCEPTION DE CHAMFORT A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
- (1781). 221
-
- DES ACADÉMIES (Ouvrage que Mirabeau devait lire à l'Assemblée
- nationale, sous le nom de _Rapport sur les Académies_)
- (1791). 254
-
- DISSERTATION SUR L'IMITATION DE LA NATURE, relativement aux
- caractères dans les ouvrages dramatiques. 286
-
- DIALOGUE ENTRE ST-RÉAL, SÉNÈQUE, JULIEN ET LOUIS-LE-GRAND. 305
-
- Question.--Si, dans une société, un homme doit ou peut laisser
- prendre sur lui ces droits qui souvent humilient
- l'amour-propre? 317
-
- Petits Dialogues philosophiques. 319
-
- QUESTION.--Réponse. 334
-
- MAXIMES ET PENSÉES.
-
- CHAP. Ier.--Maximes générales. 337
-
- -- II.--Suite des Maximes générales. 357
-
- -- III.--De la Société, des Grands, des
- Riches et des Gens du Monde. 373
-
- -- IV.--Du goût pour la retraite, et de
- la dignité du caractère. 395
-
- -- V.--Pensées morales. 401
-
- -- VI.--Des Femmes, de l'Amour, du
- Mariage et de la Galanterie. 411
-
- -- VII.--Des Savans et des Gens de
- Lettres. 422
-
- -- VIII.--De l'Esclavage et de la Liberté
- en France, avant et depuis la
- Révolution. 434
-
- OBSERVATIONS SUR LA PROCLAMATION DES LIEUTENANS, GOUVERNEURS
- ET CAPITAINES GÉNÉRAUX DES PAYS-BAS, en 1792. 450
-
-
-FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU PREMIER VOLUME.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Chamfort (Tome
-1/5), by Pierre René Auguis
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE CHAMFORT (1/5) ***
-
-***** This file should be named 42377-8.txt or 42377-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/2/3/7/42377/
-
-Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License available with this file or online at
- www.gutenberg.org/license.
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.