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@@ -3,10 +3,10 @@
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<title>
- The Project Gutenberg's eBook of &OElig;uvres compltes de Chamfort, by P. R. Auguis</title>
+ The Project Gutenberg's eBook of &OElig;uvres complètes de Chamfort, by P. R. Auguis</title>
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@@ -215,70 +215,28 @@
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</head>
<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42377 ***</div>
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Chamfort (Tome 1/5), by
-Pierre Ren Auguis
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Oeuvres Compltes de Chamfort (Tome 1/5)
- Recueillies et publies avec une notice historique sur la
- vie et les crits de l'auteur
-
-Author: Pierre Ren Auguis
-
-Release Date: March 20, 2013 [EBook #42377]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE CHAMFORT (1/5) ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink, and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
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-
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-</pre>
-
-
-<p class="p2 tnote">Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.
-L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas
-t harmonise. Les numros des pages blanches n'ont
-pas t repris.</p>
+<p class="p2 tnote">Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas
+été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont
+pas été repris.</p>
<h1><span class="large">&OElig;UVRES</span><br />
-<span class="medium">COMPLTES</span><br />
+<span class="medium">COMPLÈTES</span><br />
DE CHAMFORT.</h1>
<p class="tpage"><span class="medium">TOME PREMIER</span>.</p>
<p class="p4 center small">DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,<br />
-RUE DU FAUBOURG POISSONNIRE, N<sup>o</sup> 1.</p>
+RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, N<sup>o</sup> 1.</p>
<p class="tpage p2"><span class="large">&OElig;UVRES</span><br />
-<span class="small">COMPLTES</span><br />
+<span class="small">COMPLÈTES</span><br />
<span class="xlarge">DE CHAMFORT,</span></p>
-<p class="tpage small">RECUEILLIES ET PUBLIES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE<br />
-SUR LA VIE ET LES CRITS DE L'AUTEUR,</p>
+<p class="tpage small">RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE<br />
+SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L'AUTEUR,</p>
<p class="tpage"><span class="smcap">Par P. R. AUGUIS.</span></p>
@@ -298,2105 +256,2105 @@ SUR LA VIE ET LES CRITS DE L'AUTEUR,</p>
<p><a id="Page_I"></a></p>
<h2><span class="medium">NOTICE HISTORIQUE</span><br />
-<span class="small">SUR LA VIE ET LES CRITS</span><br />
+<span class="small">SUR LA VIE ET LES ÉCRITS</span><br />
DE CHAMFORT.</h2>
-<p class="p2">Il n'aurait t d'aucun avantage pour la mmoire
-de Chamfort qu'il et tenu aux familles les plus
-distingues; il aurait d tre aussi tout fait indiffrent
-que Nicolas (c'tait le nom qu'on lui
-donna avant qu'il en prit un) ait t sans naissance,
-et mme, pour ainsi dire, sans famille,
-s'il n'en tait trop souvent rsult pour lui le
-malheur de jeter sur la socit un coup-d'&oelig;il
+<p class="p2">Il n'aurait été d'aucun avantage pour la mémoire
+de Chamfort qu'il eût tenu aux familles les plus
+distinguées; il aurait dû être aussi tout à fait indifférent
+que Nicolas (c'était le nom qu'on lui
+donna avant qu'il en prit un) ait été sans naissance,
+et même, pour ainsi dire, sans famille,
+s'il n'en était trop souvent résulté pour lui le
+malheur de jeter sur la société un coup-d'&oelig;il
amer, de prendre de bonne heure en haine ses
-institutions, et de s'habituer regarder comme
-les plus contraires au bonheur et la morale,
-celles l mme qui ont t cres pour la garantir.
-S'il y a peu de mrite tenir son me au
-niveau d'une situation leve (quoique ce mrite
-mme ne soit pas commun), il y en a beaucoup
-l'lever au-dessus d'une situation rpute basse;
-il y en a surtout se crer une morale pure et
+institutions, et de s'habituer à regarder comme
+les plus contraires au bonheur et à la morale,
+celles là même qui ont été créées pour la garantir.
+S'il y a peu de mérite à tenir son âme au
+niveau d'une situation élevée (quoique ce mérite
+même ne soit pas commun), il y en a beaucoup à
+l'élever au-dessus d'une situation réputée basse;
+il y en a surtout à se créer une morale pure et
transcendante, quand on se trouve, en naissant,
<span class="pagenum"><a id="Page_II"> II</a></span>
-plac comme en contradiction avec les notions
+placé comme en contradiction avec les notions
de la morale la plus vulgaire.</p>
-<p>Sbastien-Roch-Nicolas Chamfort naquit
+<p>Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort naquit
en 1741, dans un village voisin de Clermont en
-Auvergne. Il ne lui fut permis de connatre et
-d'aimer que sa mre; et, quoiqu'il st de trs-bonne
-heure le secret de sa naissance, il ne s'carta
+Auvergne. Il ne lui fut permis de connaître et
+d'aimer que sa mère; et, quoiqu'il sût de très-bonne
+heure le secret de sa naissance, il ne s'écarta
jamais du respect et de l'amour d'un fils.
-Admis, sous le nom de Nicolas, au collge des
-Grassins, en qualit de boursier, ses premires
-annes n'y eurent rien de remarquable; il ne commena
- se distinguer qu'en Troisime, et termina
-sa Rhtorique par les plus brillants succs; il obtint
+Admis, sous le nom de Nicolas, au collége des
+Grassins, en qualité de boursier, ses premières
+années n'y eurent rien de remarquable; il ne commença
+à se distinguer qu'en Troisième, et termina
+sa Rhétorique par les plus brillants succès; il obtint
tous les prix. Son esprit naturellement caustique
-avait dj contract des habitudes satiriques,
-qui le firent renvoyer du collge avant d'avoir
-termin sa Philosophie. Letourneur, qui depuis
-s'est fait connatre par ses traductions d'auteurs
-anglais, partagea sa disgrce; ils parcoururent de
+avait déjà contracté des habitudes satiriques,
+qui le firent renvoyer du collége avant d'avoir
+terminé sa Philosophie. Letourneur, qui depuis
+s'est fait connaître par ses traductions d'auteurs
+anglais, partagea sa disgrâce; ils parcoururent de
compagnie quelques parties de la Normandie, et revinrent
-demander un asile au collge qui les avait
-renvoys, et qui les reprit. Jet, quelque temps
-del, dans le monde, sans fortune et sans appui,
-Chamfort se trouva bientt rduit l'tat le plus
-misrable; il ne subsistait que de son travail pour
-quelques journalistes et pour quelques prdicateurs,
-dont il faisait les sermons. Son caractre,
-plus fort que l'adversit, luttait avec avantage
-contre elle; il se repaissait l'avance du succs des
-ouvrages qu'il n'avait pas encore composs. Dans
+demander un asile au collége qui les avait
+renvoyés, et qui les reprit. Jeté, à quelque temps
+delà, dans le monde, sans fortune et sans appui,
+Chamfort se trouva bientôt réduit à l'état le plus
+misérable; il ne subsistait que de son travail pour
+quelques journalistes et pour quelques prédicateurs,
+dont il faisait les sermons. Son caractère,
+plus fort que l'adversité, luttait avec avantage
+contre elle; il se repaissait à l'avance du succès des
+ouvrages qu'il n'avait pas encore composés. Dans
<span class="pagenum"><a id="Page_III"> III</a></span>
-le temps qu'il travaillait sa comdie de la <cite>Jeune
-Indienne</cite>, et qu'il faisait l'<cite>Eptre d'un pre son
-fils</cite>, il disait Slis: Savez-vous ce qui m'arrivera?
-j'aurai un prix l'Acadmie, ma comdie russira,
-je me trouverai lanc dans le monde, et accueilli
-par les grands que je mprise; ils feront ma fortune
-sans que je m'en mle, et je vivrai ensuite
-en philosophe. Heureux pressentiment! l'ptre
-obtint le prix, et la comdie fut applaudie. Un esprit
-brillant, des rparties ingnieuses, une figure
-agrable, achevrent ce que le talent avait commenc;
-mais les succs que Chamfort eut auprs
-des femmes ne tardrent pas le dsabuser sur
+le temps qu'il travaillait à sa comédie de la <cite>Jeune
+Indienne</cite>, et qu'il faisait l'<cite>Epître d'un père à son
+fils</cite>, il disait à Sélis: «Savez-vous ce qui m'arrivera?
+j'aurai un prix à l'Académie, ma comédie réussira,
+je me trouverai lancé dans le monde, et accueilli
+par les grands que je méprise; ils feront ma fortune
+sans que je m'en mêle, et je vivrai ensuite
+en philosophe.» Heureux pressentiment! l'épître
+obtint le prix, et la comédie fut applaudie. Un esprit
+brillant, des réparties ingénieuses, une figure
+agréable, achevèrent ce que le talent avait commencé;
+mais les succès que Chamfort eut auprès
+des femmes ne tardèrent pas à le désabuser sur
les plaisirs qu'on trouve dans le grand monde.
Cet Hercule sous la figure d'un Adonis, perdit la
-beaut de l'un, sans conserver la force de l'autre;
-ses traits restrent affects; des humeurs cres se
-jetrent sur ses yeux. Un voyage qu'il fit Spa,
-puis Cologne, ne lui rendit pas la sant qu'il
-avait espr y retrouver. Cet homme qui avait
-support la mauvaise fortune avec tant de courage,
-devint la proie d'une mlancolie profonde;
-et l'indigence qui s'tait un moment loigne de
-lui, ne tarda pas revenir l'assaillir; mais il
-trouva dans les soins gnreux de l'amiti un
-soulagement ses maux.</p>
-
-<p>L'Acadmie franaise qui avait couronn l'<cite>Eptre
-d'un pre son fils</cite>, couronna, en 1769, l'<cite>Eloge de
-Molire</cite>, propos pour sujet du prix d'loquence.
-L'anne suivante, Chamfort donna au thtre
+beauté de l'un, sans conserver la force de l'autre;
+ses traits restèrent affectés; des humeurs âcres se
+jetèrent sur ses yeux. Un voyage qu'il fit à Spa,
+puis à Cologne, ne lui rendit pas la santé qu'il
+avait espéré y retrouver. Cet homme qui avait
+supporté la mauvaise fortune avec tant de courage,
+devint la proie d'une mélancolie profonde;
+et l'indigence qui s'était un moment éloignée de
+lui, ne tarda pas à revenir l'assaillir; mais il
+trouva dans les soins généreux de l'amitié un
+soulagement à ses maux.</p>
+
+<p>L'Académie française qui avait couronné l'<cite>Epître
+d'un père à son fils</cite>, couronna, en 1769, l'<cite>Eloge de
+Molière</cite>, proposé pour sujet du prix d'éloquence.
+L'année suivante, Chamfort donna au théâtre
<span class="pagenum"><a id="Page_IV"> IV</a></span>
-la charmante comdie du <cite>Marchand de Smyrne</cite>.
-Ce fut cette poque que Chabanon lui fit accepter
+la charmante comédie du <cite>Marchand de Smyrne</cite>.
+Ce fut à cette époque que Chabanon lui fit accepter
la pension de douze cents livres qu'il avait
sur le <cite>Mercure de France</cite>. Chamfort employa ce
-don de l'amiti faire les frais d'un voyage
+don de l'amitié à faire les frais d'un voyage à
Contrexeville, pour y prendre les eaux et achever
-sa gurison.</p>
+sa guérison.</p>
-<p>L'acadmie de Marseille avait propos pour
+<p>L'académie de Marseille avait proposé pour
sujet de prix l'<cite>Eloge de La Fontaine</cite>. M. Necker,
qui savait que La Harpe avait concouru, ajouta
une somme de 2,400 livres, ne doutant pas que
-l'ouvrage de La Harpe ne ft couronn. Il en fut
-autrement; Chamfort, excit par les circonstances
-piquantes qui accompagnaient la couronne propose,
-entreprit de l'enlever, et y russit. Les deux
-ouvrages imprims eurent, devant le public, le
-mme sort qu' l'acadmie de Marseille: on en
-porte encore aujourd'hui le mme jugement; et
-celui de Chamfort est rest comme un des morceaux
-les plus prcieux que le genre de l'loge nous
+l'ouvrage de La Harpe ne fût couronné. Il en fut
+autrement; Chamfort, excité par les circonstances
+piquantes qui accompagnaient la couronne proposée,
+entreprit de l'enlever, et y réussit. Les deux
+ouvrages imprimés eurent, devant le public, le
+même sort qu'à l'académie de Marseille: on en
+porte encore aujourd'hui le même jugement; et
+celui de Chamfort est resté comme un des morceaux
+les plus précieux que le genre de l'éloge nous
ait fournis. Le commentaire sur les <cite>Fables de La
Fontaine</cite> prouve d'ailleurs avec quelle attention
-Chamfort avait tudi notre fabuliste.</p>
+Chamfort avait étudié notre fabuliste.</p>
<p>Il ne pouvait travailler que dans les intervalles
-de sant que la maladie lui laissait. Il espra que
-les eaux de Barrge seraient plus efficaces que
-celles de Contrexeville; mais, dfaut de sant,
+de santé que la maladie lui laissait. Il espéra que
+les eaux de Barrège seraient plus efficaces que
+celles de Contrexeville; mais, à défaut de santé,
il y trouva plusieurs dames de la cour, qui prirent
-un got particulier sa conversation ingnieuse
+un goût particulier à sa conversation ingénieuse
et piquante. A son retour, la duchesse de Grammont
<span class="pagenum"><a id="Page_V"> V</a></span>
-l'engagea s'arrter Chanteloup, chez le
-duc de Choiseul son frre, qui devait lui-mme
-une grande partie de sa rputation l'amabilit
-de son esprit, et qui fut charm de celui de
-Chamfort. En effet, quand il ne voulait tre
-qu'homme du monde, il tait prcisment ce qu'il
+l'engagea à s'arrêter à Chanteloup, chez le
+duc de Choiseul son frère, qui devait lui-même
+une grande partie de sa réputation à l'amabilité
+de son esprit, et qui fut charmé de celui de
+Chamfort. En effet, quand il ne voulait être
+qu'homme du monde, il était précisément ce qu'il
fallait pour y plaire.</p>
-<p>Les besoins de sa sant avaient encore une fois
-absorb les ressources de ses ouvrages. Il s'tait
-retir, avec sa misantropie, Svres, dans un appartement
-que madame Helvtius lui avait fait
-meubler, rsolu de se laisser entirement oublier
+<p>Les besoins de sa santé avaient encore une fois
+absorbé les ressources de ses ouvrages. Il s'était
+retiré, avec sa misantropie, à Sèvres, dans un appartement
+que madame Helvétius lui avait fait
+meubler, résolu de se laisser entièrement oublier
du public. Il fallait cependant un aliment
- l'inquite activit de son esprit; sa tragdie de
-<cite>Moustapha et Zangir</cite>, commence depuis long-temps,
-abandonne et reprise vingt fois dans les
-alternatives de langueur et de force qu'prouvait
-sa sant, fut acheve dans cette retraite: plusieurs
-scnes de cette pice prouvent avec quelle
-attention Chamfort avait tudi la manire de
-Racine, et jusqu'o il en aurait peut-tre port
-l'imitation, s'il n'et t sans cesse distrait par
-ses maux et par des travaux trangers ses
-gots. Reprsente en 1776, Fontainebleau, la
-tragdie de Moustapha obtint un succs que le
-public confirma, et qui valut l'auteur une pension
-sur les menus et la place de secrtaire des
-commandemens du prince de Cond. Mais Chamfort
-qui s'indignait la seule pense de dpendance,
-n'prouva plus que le besoin de briser les
+à l'inquiète activité de son esprit; sa tragédie de
+<cite>Moustapha et Zéangir</cite>, commencée depuis long-temps,
+abandonnée et reprise vingt fois dans les
+alternatives de langueur et de force qu'éprouvait
+sa santé, fut achevée dans cette retraite: plusieurs
+scènes de cette pièce prouvent avec quelle
+attention Chamfort avait étudié la manière de
+Racine, et jusqu'où il en aurait peut-être porté
+l'imitation, s'il n'eût été sans cesse distrait par
+ses maux et par des travaux étrangers à ses
+goûts. Représentée en 1776, à Fontainebleau, la
+tragédie de Moustapha obtint un succès que le
+public confirma, et qui valut à l'auteur une pension
+sur les menus et la place de secrétaire des
+commandemens du prince de Condé. Mais Chamfort
+qui s'indignait à la seule pensée de dépendance,
+n'éprouva plus que le besoin de briser les
<span class="pagenum"><a id="Page_VI"> VI</a></span>
-liens dont il se croyait garott: d'abord il remit
-son brevet d'appointemens; et bientt, se trouvant
-mal l'aise dans un palais o tout lui parlait de
+liens dont il se croyait garotté: d'abord il remit
+son brevet d'appointemens; et bientôt, se trouvant
+mal à l'aise dans un palais où tout lui parlait de
grandeurs, il voulut aller respirer ailleurs l'air de
-la libert. On ne manqua pas de crier l'ingratitude;
-et pourtant ce n'tait que l'effet de cette
+la liberté. On ne manqua pas de crier à l'ingratitude;
+et pourtant ce n'était que l'effet de cette
humeur ombrageuse, pour qui le poids de la reconnaissance
-tait mme un trop pesant fardeau.</p>
+était même un trop pesant fardeau.</p>
-<p>Il s'tait retir en auteur dgot des grands,
-du monde, et des succs littraires. Une femme
-aimable, dont il fit la connaissance Boulogne,
+<p>Il s'était retiré en auteur dégoûté des grands,
+du monde, et des succès littéraires. Une femme
+aimable, dont il fit la connaissance à Boulogne,
lui tint lieu, pendant six mois, de tout ce qu'il
voulait oublier. La mort vint rompre des liens
-que l'habitude n'aurait pas tard relcher. Retomb
-dans une morne mlancolie, Chamfort en
-fut tir par M. de Choiseul-Gouffier, qui l'emmena
+que l'habitude n'aurait pas tardé à relâcher. Retombé
+dans une morne mélancolie, Chamfort en
+fut tiré par M. de Choiseul-Gouffier, qui l'emmena
avec lui en Hollande; le comte de Narbonne
-tait du voyage; son esprit vif et tincelant puisait
+était du voyage; son esprit vif et étincelant puisait
de nouvelles saillies dans celui de Chamfort.</p>
-<p>Admis l'Acadmie franaise, la place de
-Sainte-Palaye, il pronona un discours de rception,
-qui est rest un des morceaux les plus remarquables
+<p>Admis à l'Académie française, à la place de
+Sainte-Palaye, il prononça un discours de réception,
+qui est resté un des morceaux les plus remarquables
de ce genre. Depuis que son esprit
-et ses succs l'avaient lanc dans le grand monde,
-il n'y tait pas rest spectateur oisif, ni, si l'on
-veut, spectateur bnvole; les vices qu'on appelait
-aimables, les ridicules consacrs et passs en
-usage, avaient fix ses regards; et c'tait par le
-plaisir de les peindre qu'il se ddomageait souvent
+et ses succès l'avaient lancé dans le grand monde,
+il n'y était pas resté spectateur oisif, ni, si l'on
+veut, spectateur bénévole; les vices qu'on appelait
+aimables, les ridicules consacrés et passés en
+usage, avaient fixé ses regards; et c'était par le
+plaisir de les peindre qu'il se dédomageait souvent
de l'ennui et de la fatigue de les voir. Ses
<span class="pagenum"><a id="Page_VII"> VII</a></span>
-contes, o la science des m&oelig;urs tait, comme dans
-la socit, revtue d'expressions spirituellement
-dcentes, devinrent une galerie de portraits frappans
+contes, où la science des m&oelig;urs était, comme dans
+la société, revêtue d'expressions spirituellement
+décentes, devinrent une galerie de portraits frappans
de ressemblance; et dans ses tableaux malins,
-piquans et varis, le peintre habile eut l'art
-d'amuser surtout ses modles. C'tait qui se ferait
-son ami, croyant trouver dans l'amiti un
-abri sr contre les traits de la malignit. Mais Chamfort
+piquans et variés, le peintre habile eut l'art
+d'amuser surtout ses modèles. C'était à qui se ferait
+son ami, croyant trouver dans l'amitié un
+abri sûr contre les traits de la malignité. Mais Chamfort
ne prenait pas le change sur la nature de cet
-empressement. J'ai, disait-il, trois sortes d'amis;
-mes amis qui me dtestent, mes amis qui me
+empressement. «J'ai, disait-il, trois sortes d'amis;
+mes amis qui me détestent, mes amis qui me
craignent, et mes amis qui ne se soucient pas du
-tout de moi. Mirabeau chercha et saisit l'occasion
+tout de moi.» Mirabeau chercha et saisit l'occasion
de se lier avec lui. Entre ces deux hommes, si
-diffrens en apparence, il s'tablit promptement
-une vritable intimit, qui eut sa source dans le
-besoin que Mirabeau, dvor de la soif de la gloire
-littraire, avait du talent de Chamfort; et dans l'amour-propre
+différens en apparence, il s'établit promptement
+une véritable intimité, qui eut sa source dans le
+besoin que Mirabeau, dévoré de la soif de la gloire
+littéraire, avait du talent de Chamfort; et dans l'amour-propre
de Chamfort, que savait si bien caresser
-l'homme le plus habile qui fut jamais se faire
-des amis de ceux qui pouvaient lui tre utiles. Le
-caractre principal de l'un s'alliait avec ce que l'autre
-avait d'accessoire. La force, l'imptuosit, la
-sensibilit passionne dominaient dans Mirabeau;
-la finesse d'observation, la dlicatesse ingnieuse,
+l'homme le plus habile qui fut jamais à se faire
+des amis de ceux qui pouvaient lui être utiles. Le
+caractère principal de l'un s'alliait avec ce que l'autre
+avait d'accessoire. La force, l'impétuosité, la
+sensibilité passionnée dominaient dans Mirabeau;
+la finesse d'observation, la délicatesse ingénieuse,
dans Chamfort.</p>
<p>Pendant tout le temps de cette liaison, que
-la mort seule de Mirabeau parat avoir rompue,
-il soumettait Chamfort non-seulement
+la mort seule de Mirabeau paraît avoir rompue,
+il soumettait à Chamfort non-seulement
ses ouvrages, mais ses opinions, sa conduite;
<span class="pagenum"><a id="Page_VIII"> VIII</a></span>
-l'esprance ou la crainte de ce qu'en penserait
-Chamfort, tait devenue pour l'me fougueuse de
+l'espérance ou la crainte de ce qu'en penserait
+Chamfort, était devenue pour l'âme fougueuse de
Mirabeau une sorte de conscience. Il le regardait
-comme son suprieur et son matre, mme en
-force morale. Le caractre connu de Mirabeau
-laisse douter de la sincrit de ces protestations.
-Il parat constant, d'un autre ct, que Chamfort
-eut beaucoup de part plusieurs de ses ouvrages,
+comme son supérieur et son maître, même en
+force morale. Le caractère connu de Mirabeau
+laisse douter de la sincérité de ces protestations.
+Il paraît constant, d'un autre côté, que Chamfort
+eut beaucoup de part à plusieurs de ses ouvrages,
et qu'on doit lui attribuer les morceaux les plus
-loquens du livre sur l'ordre de Cincinnatus. On en
-trouve des preuves videntes dans les lettres de
-Mirabeau Chamfort, imprimes la fin de notre
-quatrime volume. La rvolution que leurs v&oelig;ux
-avaient devance, les trouva tous les deux prts
- la servir. Tandis que Mirabeau la proclamait
- la tribune nationale, elle absorbait Chamfort
-tout entier. De sa tte active et fconde, jaillissaient
-les ides de libert, revtues de formes piquantes;
+éloquens du livre sur l'ordre de Cincinnatus. On en
+trouve des preuves évidentes dans les lettres de
+Mirabeau à Chamfort, imprimées à la fin de notre
+quatrième volume. La révolution que leurs v&oelig;ux
+avaient devancée, les trouva tous les deux prêts
+à la servir. Tandis que Mirabeau la proclamait
+à la tribune nationale, elle absorbait Chamfort
+tout entier. De sa tête active et féconde, jaillissaient
+les idées de liberté, revêtues de formes piquantes;
jamais il ne dit plus de ces mots qui
frappent l'imagination et qui restent dans la
-mmoire. Son c&oelig;ur et son esprit taient remplis
-de sentimens rpublicains; il applaudissait au
-dcret qui supprimait les pensions; et pourtant
-toute sa fortune tait en pensions, il les remplaa
+mémoire. Son c&oelig;ur et son esprit étaient remplis
+de sentimens républicains; il applaudissait au
+décret qui supprimait les pensions; et pourtant
+toute sa fortune était en pensions, il les remplaça
par le travail; et le <cite>Mercure de France</cite> s'enrichit
-de la ncessit dans laquelle on le mettait encore
+de la nécessité dans laquelle on le mettait encore
une fois, de se faire une ressource de sa plume.
-Ses articles taient autant de petits ouvrages, tous
-plus piquans les uns que les autres. Il commena
-aussi le recueil important des <cite>Tableaux de la Rvolution</cite>,
+Ses articles étaient autant de petits ouvrages, tous
+plus piquans les uns que les autres. Il commença
+aussi le recueil important des <cite>Tableaux de la Révolution</cite>,
<span class="pagenum"><a id="Page_IX"> IX</a></span>
-o, dans des discours accompagns de
-gravures, les vnemens remarquables sont loquemment
-retracs. Chamfort en donna treize livraisons,
+où, dans des discours accompagnés de
+gravures, les événemens remarquables sont éloquemment
+retracés. Chamfort en donna treize livraisons,
contenant chacune deux tableaux. L'ouvrage
-fut continu jusqu' la vingt-cinquime livraison,
-par M. Ginguen. Plus d'un orateur, dans
-l'assemble constituante, mit contribution son
-talent et son patriotisme. Il avait compos pour
-Mirabeau le <cite>Discours contre les Acadmies</cite>. Il ne
-paraissait aux assembles populaires que dans
-les momens o il y avait du danger s'y montrer.
-Habitu parler en homme libre, il ne pouvait se
-persuader qu'il ft dangereux de s'expliquer franchement
+fut continué jusqu'à la vingt-cinquième livraison,
+par M. Ginguené. Plus d'un orateur, dans
+l'assemblée constituante, mit à contribution son
+talent et son patriotisme. Il avait composé pour
+Mirabeau le <cite>Discours contre les Académies</cite>. Il ne
+paraissait aux assemblées populaires que dans
+les momens où il y avait du danger à s'y montrer.
+Habitué à parler en homme libre, il ne pouvait se
+persuader qu'il fût dangereux de s'expliquer franchement
sur les hommes et les choses. Il n'avait
-pas attendu la rvolution pour le faire: ni Marat,
-ni Robespierre, ni aucun de ceux qui commenaient
- peser sur la France, n'taient exempts de
-ses saillies. Indign de la prostitution qu'ils avaient
-faite du doux nom de fraternit, il traduisait cette
-inscription trace sur tous les murs, <em>Fraternit ou
-la mort</em>, par celle-ci: <em>Sois mon frre ou je te tue</em>.
-Il disait: <em>La fraternit de ces gens-l est celle de
-Can et d'Abel</em>. On lui faisait observer qu'il avait
-rpt plusieurs fois ce mot: Vous avez raison,
-rpondit-il, j'aurais d dire, pour varier, d'<em>tocle
-et de Polynice</em>. Ses sarcasmes taient autant de
-crimes qui taient nots, dnoncs, et dont on se
-promettait ds lors de lui faire porter la peine.
-Cependant, comme c'tait sous le masque du patriotisme
-et au nom de la libert, qu' cette
+pas attendu la révolution pour le faire: ni Marat,
+ni Robespierre, ni aucun de ceux qui commençaient
+à peser sur la France, n'étaient exempts de
+ses saillies. Indigné de la prostitution qu'ils avaient
+faite du doux nom de fraternité, il traduisait cette
+inscription tracée sur tous les murs, <em>Fraternité ou
+la mort</em>, par celle-ci: <em>Sois mon frère ou je te tue</em>.
+Il disait: <em>La fraternité de ces gens-là est celle de
+Caïn et d'Abel</em>. On lui faisait observer qu'il avait
+répété plusieurs fois ce mot: «Vous avez raison,
+répondit-il, j'aurais dû dire, pour varier, d'<em>Étéocle
+et de Polynice</em>.» Ses sarcasmes étaient autant de
+crimes qui étaient notés, dénoncés, et dont on se
+promettait dès lors de lui faire porter la peine.
+Cependant, comme c'était sous le masque du patriotisme
+et au nom de la liberté, qu'à cette
<span class="pagenum"><a id="Page_X"> X</a></span>
-poque dplorable on perscutait les patriotes
-et qu'on tablissait la tyrannie, Chamfort tait
-assez difficile atteindre: depuis le commencement
-de la rvolution, il marchait sur la mme
+époque déplorable on persécutait les patriotes
+et qu'on établissait la tyrannie, Chamfort était
+assez difficile à atteindre: depuis le commencement
+de la révolution, il marchait sur la même
ligne, et en quelque sorte aux premiers rangs de
-la phalange rpublicaine; nul n'avait support,
+la phalange républicaine; nul n'avait supporté,
avec plus de courage, et ses propres pertes, et les
-crises violentes qui avaient agit le corps politique,
-et cette espce de rforme, ou si l'on veut
-ce commencement de dgradation sociale, qui,
+crises violentes qui avaient agité le corps politique,
+et cette espèce de réforme, ou si l'on veut
+ce commencement de dégradation sociale, qui,
rangeant l'esprit parmi les objets de luxe, privait
-ncessairement l'amour-propre d'une partie de
+nécessairement l'amour-propre d'une partie de
ses jouissances.</p>
<p>Ses bons mots, en passant de bouche en bouche,
attestaient ses opinions et ses sentimens populaires.
-L'homme qui avait propos pour devise
- nos soldats entrant en pays ennemi: <em>Guerre aux
-chteaux, paix aux chaumires</em>; celui qui disait
-en 1792: <em>Je ne croirai pas la rvolution, tant
-que je verrai ces carosses et ces cabriolets craser
-les passans</em>, ne pouvait pas aisment tre regard
+L'homme qui avait proposé pour devise
+à nos soldats entrant en pays ennemi: <em>Guerre aux
+châteaux, paix aux chaumières</em>; celui qui disait
+en 1792: <em>Je ne croirai pas à la révolution, tant
+que je verrai ces carosses et ces cabriolets écraser
+les passans</em>, ne pouvait pas aisément être regardé
comme un ennemi du peuple.</p>
-<p>Il avait t nomm l'un des bibliothcaires de la
-Bibliothque nationale, par le ministre Rolland;
-c'en fut assez. Dnonc par un certain Tobiesen
-Duby, employ subalterne dans le mme tablissement,
-il fut arrt avec ses collgues, et conduit
+<p>Il avait été nommé l'un des bibliothécaires de la
+Bibliothèque nationale, par le ministre Rolland;
+c'en fut assez. Dénoncé par un certain Tobiesen
+Duby, employé subalterne dans le même établissement,
+il fut arrêté avec ses collègues, et conduit
aux Madelonnettes. Il n'en sortit que pour
rester sous la surveillance d'un gendarme, qui ne
-le quittait pas. Il avait conu pour la prison une
+le quittait pas. Il avait conçu pour la prison une
<span class="pagenum"><a id="Page_XI"> XI</a></span>
-horreur profonde, et jurait de mourir plutt que
+horreur profonde, et jurait de mourir plutôt que
de s'y laisser reconduire. Cependant la tyrannie
-rige par le crime, appuye sur la terreur publique,
+érigée par le crime, appuyée sur la terreur publique,
devenait de jour en jour plus cruelle; on
-signifie brusquement Chamfort qu'il faut retourner
-dans une maison d'arrt; il se souvient de
-son serment: sous prtexte de faire ses prparatifs,
-il se retire dans une pice voisin, s'y renferme,
+signifie brusquement à Chamfort qu'il faut retourner
+dans une maison d'arrêt; il se souvient de
+son serment: sous prétexte de faire ses préparatifs,
+il se retire dans une pièce voisiné, s'y renferme,
charge un pistolet, veut le tirer sur son
front, se fracasse le haut du nez et s'enfonce l'&oelig;il
-droit. tonn de vivre et rsolu de mourir, il saisit
+droit. Étonné de vivre et résolu de mourir, il saisit
un rasoir, essaie de se couper la gorge, y revient
- plusieurs reprises, et se met les chairs en
+à plusieurs reprises, et se met les chairs en
lambeaux; l'impuissance de sa main ne change
-rien aux rsolutions de son me; il se porte plusieurs
-coups vers le c&oelig;ur, et commenant dfaillir,
-il tche par un dernier effort de se couper
+rien aux résolutions de son âme; il se porte plusieurs
+coups vers le c&oelig;ur, et commençant à défaillir,
+il tâche par un dernier effort de se couper
les deux jarrets, et de s'ouvrir les veines. Enfin,
vaincu par la douleur, il pousse un cri et se jette
-sur un sige. Les personnes qui se trouvaient chez
-lui, et avec lesquelles il venait de dner, averties de
+sur un siège. Les personnes qui se trouvaient chez
+lui, et avec lesquelles il venait de dîner, averties de
ce qui se passait par le bruit du coup de pistolet et
-par le sang qui coule flots sous la porte, se pressent
-autour de Chamfort pour tancher le sang avec
+par le sang qui coule à flots sous la porte, se pressent
+autour de Chamfort pour étancher le sang avec
des mouchoirs, des linges, des bandages; mais lui,
-d'une voix ferme, dclare qu'il a voulu mourir en
-homme libre, plutt que d'tre reconduit en esclave
-dans une maison d'arrt, et que si, par
-violence, on s'obstinait l'y traner dans l'tat o
+d'une voix ferme, déclare qu'il a voulu mourir en
+homme libre, plutôt que d'être reconduit en esclave
+dans une maison d'arrêt, et que si, par
+violence, on s'obstinait à l'y traîner dans l'état où
il est, il lui reste assez de force pour achever ce
<span class="pagenum"><a id="Page_XII"> XII</a></span>
-qu'il a commenc. Je suis un homme libre, ajouta-t-il,
+qu'il a commencé. «Je suis un homme libre, ajouta-t-il,
jamais on ne me fera rentrer vivant dans une
-prison. Il signa cette dclaration o respire l'nergie
-du plus ferme caractre; et sans daigner s'apercevoir
-qu'il pouvait tre entendu des nombreux
+prison.» Il signa cette déclaration où respire l'énergie
+du plus ferme caractère; et sans daigner s'apercevoir
+qu'il pouvait être entendu des nombreux
agens de la tyrannie, il continua de s'expliquer
librement sur les motifs de l'action qu'il venait de
-commettre. Il disait ses amis: Voil ce que c'est
-que d'tre maladroit de la main; on ne russit
-rien, pas mme se tuer. Et cependant je pouvais
-le faire en sret, ajoutait-il; je ne craignais pas
-du moins d'tre jet la voierie du Panthon.
-C'tait ainsi qu'il l'appelait depuis l'apothose
-de Marat. Contre son attente, les progrs de la
-gurison furent trs-rapides; il s'amusait traduire
-les pigrammes de l'anthologie; et, tout
-meurtri des coups qu'il s'tait ports pour se
-soustraire ceux de la tyrannie, il ne craignait
+commettre. Il disait à ses amis: «Voilà ce que c'est
+que d'être maladroit de la main; on ne réussit à
+rien, pas même à se tuer. Et cependant je pouvais
+le faire en sûreté, ajoutait-il; je ne craignais pas
+du moins d'être jeté à la voierie du Panthéon.»
+C'était ainsi qu'il l'appelait depuis l'apothéose
+de Marat. Contre son attente, les progrès de la
+guérison furent très-rapides; il s'amusait à traduire
+les épigrammes de l'anthologie; et, tout
+meurtri des coups qu'il s'était portés pour se
+soustraire à ceux de la tyrannie, il ne craignait
pas de se montrer aux tyrans. Les tendres soins
-qu'il avait reus de l'amiti semblaient avoir
-adouci l'ide du besoin qu'il en avait eu. Ce n'est
-point la vie que je suis revenu, disait-il, c'est
-mes amis.</p>
+qu'il avait reçus de l'amitié semblaient avoir
+adouci l'idée du besoin qu'il en avait eu. «Ce n'est
+point à la vie que je suis revenu, disait-il, c'est à
+mes amis.»</p>
-<p>Toujours plus indign des horreurs dont il
+<p>Toujours plus indigné des horreurs dont il
avait voulu s'affranchir par la mort, on l'entendit
-dire plus d'une fois: Ce que je vois me donne
- tout moment l'envie de me recommencer.
-Oblig, par la perte presque totale de ses moyens
-d'existence et par les frais considrables de sa
-dtention et de son traitement, vivre de privations,
+dire plus d'une fois: «Ce que je vois me donne
+à tout moment l'envie de me recommencer.»
+Obligé, par la perte presque totale de ses moyens
+d'existence et par les frais considérables de sa
+détention et de son traitement, à vivre de privations,
<span class="pagenum"><a id="Page_XIII"> XIII</a></span>
-il alla s'tablir, avec ce qui lui restait de
+il alla s'établir, avec ce qui lui restait de
ses livres, dans une modeste chambre de la rue
-Chabanais, sans regretter pourtant le temps o
+Chabanais, sans regretter pourtant le temps où
il occupait un appartement au Palais-Bourbon,
-ou dans l'htel de M. de Vaudreuil. Il n'avait
-conserv, de l'ancien ordre de choses, que le
+ou dans l'hôtel de M. de Vaudreuil. Il n'avait
+conservé, de l'ancien ordre de choses, que le
souvenir de ses abus, et du nouveau, que l'espoir
-que la libert sortirait triomphante de la lutte
-sanglante dans laquelle l'anarchie, excite sourdement
-par le despotisme, l'avait engage.</p>
+que la liberté sortirait triomphante de la lutte
+sanglante dans laquelle l'anarchie, excitée sourdement
+par le despotisme, l'avait engagée.</p>
-<p>Ramen insensiblement ses habitudes littraires,
+<p>Ramené insensiblement à ses habitudes littéraires,
ce fut presque uniquement pour l'occuper
-d'une manire utile que Ginguen et quelques
-autres conurent le projet du journal intitul:
-<cite>la Dcade philosophique</cite>; mais la mort qui
-nagure s'tait trop fait attendre, quand il s'en
-remettait elle du soin de l'affranchir des
+d'une manière utile que Ginguené et quelques
+autres conçurent le projet du journal intitulé:
+<cite>la Décade philosophique</cite>; mais la mort qui
+naguère s'était trop fait attendre, quand il s'en
+remettait à elle du soin de l'affranchir des
tyrans, ne lui laissa pas le temps d'y travailler.
-Une humeur dartreuse, qui avait t contrarie
+Une humeur dartreuse, qui avait été contrariée
dans son cours, acheva ce que la honte de vivre
-sous une tyrannie anarchique avait commenc.
+sous une tyrannie anarchique avait commencé.
Chamfort expira le 13 avril 1793, non pas sur un
grabat, comme l'ont dit quelques personnes mal
-instruites ou mal intentionnes, mais dans le
-modeste asile o ses malheurs l'avaient rlgu.
-La terreur tait alors si gnrale, que ce fut un
-acte de courage que de l'accompagner jusqu' sa
-dernire demeure: et celui qui, au temps de sa
+instruites ou mal intentionnées, mais dans le
+modeste asile où ses malheurs l'avaient rélégué.
+La terreur était alors si générale, que ce fut un
+acte de courage que de l'accompagner jusqu'à sa
+dernière demeure: et celui qui, au temps de sa
faveur dans le monde, avait vu se presser autour
de lui tant d'hommes se disant ses amis, semblait
<span class="pagenum"><a id="Page_XIV"> XIV</a></span>
-moins se rendre au champ de repos qu' la
-terre de l'exil. Trois personnes seulement mouillrent
+moins se rendre au champ de repos qu'à la
+terre de l'exil. Trois personnes seulement mouillèrent
son cercueil de leurs larmes: MM. Van
-Praet, Sieyes et Ginguen.</p>
-
-<p>Chamfort avait eu une jeunesse trs-orageuse;
-sa pauvret, ses passions, son got exclusif pour
-les lettres, qui l'loignait de toute occupation
-lucrative, donnrent, son entre dans le monde
-un aspect qui put blesser des hommes austres;
-et ceux qui l'avaient suivi de moins prs depuis
-cette ancienne poque, pouvaient en avoir conserv
-de fcheuses impressions. La vivacit de son
-esprit, le sel de ses rparties, une certaine causticit
+Praet, Sieyes et Ginguené.</p>
+
+<p>Chamfort avait eu une jeunesse très-orageuse;
+sa pauvreté, ses passions, son goût exclusif pour
+les lettres, qui l'éloignait de toute occupation
+lucrative, donnèrent, à son entrée dans le monde
+un aspect qui put blesser des hommes austères;
+et ceux qui l'avaient suivi de moins près depuis
+cette ancienne époque, pouvaient en avoir conservé
+de fâcheuses impressions. La vivacité de son
+esprit, le sel de ses réparties, une certaine causticité
naturelle, qui fait trop souvent suspecter la
-bont du caractre, une invincible aversion pour
-la sottise confiante, et l'impossibilit absolue de
-dguiser ce sentiment, inspirrent beaucoup de
+bonté du caractère, une invincible aversion pour
+la sottise confiante, et l'impossibilité absolue de
+déguiser ce sentiment, inspirèrent à beaucoup de
gens une sorte de crainte qu'il prenait trop peu
de soin de dissiper, et qui, pour l'ordinaire, se
change facilement en haine. La chaleur avec
-laquelle il avait embrass la cause d'une rvolution
-qui heurtait tant de vieilles ides et blessait
-tant d'intrts, lui a fait, de tous les ennemis de
-cette rvolution, des ennemis personnels. Il avait
-pris, dans les runions politiques et dans les clubs,
+laquelle il avait embrassé la cause d'une révolution
+qui heurtait tant de vieilles idées et blessait
+tant d'intérêts, lui a fait, de tous les ennemis de
+cette révolution, des ennemis personnels. Il avait
+pris, dans les réunions politiques et dans les clubs,
l'habitude de parler haut, de soutenir son opinion
- outrance, et de mettre la violence de la
-dispute la place de cette discussion polie et
-spirituelle dont lui-mme avait t le parfait
-modle. Il y a une certaine nergie ardente, a-t-il
+à outrance, et de mettre la violence de la
+dispute à la place de cette discussion polie et
+spirituelle dont lui-même avait été le parfait
+modèle. «Il y a une certaine énergie ardente, a-t-il
<span class="pagenum"><a id="Page_XV"> XV</a></span>
-dit lui-mme, mre ou compagne ncessaire de
-telle espce de talens, laquelle, pour l'ordinaire,
-condamne ceux qui les possdent au malheur,
-non pas d'tre sans morale, de n'avoir pas de
-trs-beaux mouvemens, mais de se livrer frquemment
- des carts qui supposeraient l'absence
-de toute morale. C'est une pret dvorante
-dont ils ne sont pas matres et qui les rend trs-odieux.
+dit lui-même, mère ou compagne nécessaire de
+telle espèce de talens, laquelle, pour l'ordinaire,
+condamne ceux qui les possèdent au malheur,
+non pas d'être sans morale, de n'avoir pas de
+très-beaux mouvemens, mais de se livrer fréquemment
+à des écarts qui supposeraient l'absence
+de toute morale. C'est une âpreté dévorante
+dont ils ne sont pas maîtres et qui les rend très-odieux.
On s'afflige en songeant que Pope et
Swift, en Angleterre, Voltaire et Rousseau, en
-France, jugs, non par la haine, non par la jalousie,
-mais par l'quit, par la bienveillance,
-sur la foi des faits attests ou avous par leurs
+France, jugés, non par la haine, non par la jalousie,
+mais par l'équité, par la bienveillance,
+sur la foi des faits attestés ou avoués par leurs
amis et par leurs admirateurs, seraient atteints
-et convaincus d'actions trs-condamnables, de
-sentimens quelquefois pervers<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Les vnemens de la vie de Chamfort prouvent
-que la trempe de son me tait naturellement
-forte, et qu'habitu de bonne heure lutter
-contre l'adversit, il ne s'en laissa jamais abattre.
-La philosophie avait tellement renforc en lui la
-nature, qu'aprs avoir, pendant quelques annes,
-joui des douceurs de l'aisance, il sut, dj sur son
-dclin, envisager avec courage et srnit une
-position presque aussi malheureuse que celle o
-il avait pass sa jeunesse. De l cette fiert qui ne
+et convaincus d'actions très-condamnables, de
+sentimens quelquefois pervers<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.»</p>
+
+<p>Les événemens de la vie de Chamfort prouvent
+que la trempe de son âme était naturellement
+forte, et qu'habitué de bonne heure à lutter
+contre l'adversité, il ne s'en laissa jamais abattre.
+La philosophie avait tellement renforcé en lui la
+nature, qu'après avoir, pendant quelques années,
+joui des douceurs de l'aisance, il sut, déjà sur son
+déclin, envisager avec courage et sérénité une
+position presque aussi malheureuse que celle où
+il avait passé sa jeunesse. De là cette fierté qui ne
savait composer avec rien de petit ni de servile,
-cet amour de l'indpendance qui repoussait toute
+cet amour de l'indépendance qui repoussait toute
<span class="pagenum"><a id="Page_XVI"> XVI</a></span>
-chane, ft-elle d'or. Son plus grand malheur
-peut-tre (s'il n'en trouva pas le ddommagement
-dans la philosophie et la vrit) fut d'tre trop tt
-et trop compltement dtromp de toute illusion.
-Son apparente misantropie tait celle de J. J. Rousseau;
-il hassait les hommes, mais parce qu'ils ne
-s'aimaient pas; et le secret de son caractre est
-tout entier dans ces mots qu'il rptait souvent:
-Tout homme qui, quarante ans, n'est pas misantrope,
-n'a jamais aim les hommes.</p>
+chaîne, fût-elle d'or. Son plus grand malheur
+peut-être (s'il n'en trouva pas le dédommagement
+dans la philosophie et la vérité) fut d'être trop tôt
+et trop complètement détrompé de toute illusion.
+Son apparente misantropie était celle de J. J. Rousseau;
+il haïssait les hommes, mais parce qu'ils ne
+s'aimaient pas; et le secret de son caractère est
+tout entier dans ces mots qu'il répétait souvent:
+«Tout homme qui, à quarante ans, n'est pas misantrope,
+n'a jamais aimé les hommes.»</p>
<p class="p2 center small">FIN DE LA NOTICE SUR CHAMFORT.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
<p class="titre"><span class="large">&OElig;UVRES</span><br />
-<span class="small">COMPLTES</span><br />
+<span class="small">COMPLÈTES</span><br />
<span class="xlarge">DE CHAMFORT.</span></p>
-<h2 class="p4"><span class="large">LOGE DE MOLIRE.</span><br />
-<span class="small">DISCOURS QUI A REMPORT LE PRIX DE L'ACADMIE FRANAISE</span><br />
+<h2 class="p4"><span class="large">ÉLOGE DE MOLIÈRE.</span><br />
+<span class="small">DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</span><br />
<span class="small">EN 1769.</span></h2>
<p class="poem">Qui mores hominum inspexit....<br />
<span class="i9">HORACE.</span></p>
-<p>Le nom de <span class="smcap">Molire</span> manquait aux fastes de
-l'Acadmie. Cette foule d'trangers, que nos arts
+<p>Le nom de <span class="smcap">Molière</span> manquait aux fastes de
+l'Académie. Cette foule d'étrangers, que nos arts
attirent parmi nous, en voyant dans ce sanctuaire
-des lettres les portraits de tant d'crivains clbres,
-a souvent demand: <em>O est Molire?</em> Une de
-ces convenances que la multitude rvre, et que
-le sage respecte, l'avait priv pendant sa vie des
-honneurs littraires, et ne lui avait laiss que les
-applaudissemens de l'Europe. L'adoption clatante
+des lettres les portraits de tant d'écrivains célèbres,
+a souvent demandé: <em>Où est Molière?</em> Une de
+ces convenances que la multitude révère, et que
+le sage respecte, l'avait privé pendant sa vie des
+honneurs littéraires, et ne lui avait laissé que les
+applaudissemens de l'Europe. L'adoption éclatante
que vous faites aujourd'hui, Messieurs, de
-ce grand homme, venge sa mmoire, et honore
-l'Acadmie. Tant qu'il vcut, on vit dans sa personne
+ce grand homme, venge sa mémoire, et honore
+l'Académie. Tant qu'il vécut, on vit dans sa personne
<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
un exemple frappant de la bizarrerie de
-nos usages; on vit un citoyen vertueux, rformateur
-de sa patrie, dsavou par sa patrie, et
-priv des droits de citoyen; l'honneur vritable
-spar de tous les honneurs de convention; le
-gnie dans l'avilissement, et l'infamie associe
-la gloire: mlange inexplicable, qui ne connatrait
-point nos contradictions, qui ne saurait
-point que le thtre, respect chez les Grecs, avili
-chez les Romains, ressuscit dans les tats du souverain
-pontife<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, redevable de la premire tragdie
- un archevque<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, de la premire comdie
- un cardinal<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, protg en France par deux
-cardinaux<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, y fut la fois anathmatis dans les
-chaires, autoris par un privilge du roi et proscrit
-dans les tribunaux. Je n'entrerai point ce
-sujet dans une discussion o je serais coup sr
-contredit, quelque parti que je prsse. D'ailleurs
-Molire est si grand, que cette question lui devient
-trangre. Toutefois je n'oublierai pas que
-je parle de comdie; je ne cacherai point la simplicit
+nos usages; on vit un citoyen vertueux, réformateur
+de sa patrie, désavoué par sa patrie, et
+privé des droits de citoyen; l'honneur véritable
+séparé de tous les honneurs de convention; le
+génie dans l'avilissement, et l'infamie associée à
+la gloire: mélange inexplicable, à qui ne connaîtrait
+point nos contradictions, à qui ne saurait
+point que le théâtre, respecté chez les Grecs, avili
+chez les Romains, ressuscité dans les états du souverain
+pontife<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, redevable de la première tragédie
+à un archevêque<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, de la première comédie
+à un cardinal<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, protégé en France par deux
+cardinaux<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, y fut à la fois anathématisé dans les
+chaires, autorisé par un privilége du roi et proscrit
+dans les tribunaux. Je n'entrerai point à ce
+sujet dans une discussion où je serais à coup sûr
+contredit, quelque parti que je prîsse. D'ailleurs
+Molière est si grand, que cette question lui devient
+étrangère. Toutefois je n'oublierai pas que
+je parle de comédie; je ne cacherai point la simplicité
de mon sujet sous l'emphase monotone du
-pangyrique, et je n'imiterai pas les comdiens
-franais, qui ont fait peindre Molire sous l'habit
+panégyrique, et je n'imiterai pas les comédiens
+français, qui ont fait peindre Molière sous l'habit
d'Auguste.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
-Le thtre et la socit ont une liaison intime
-et ncessaire. Les potes comiques ont toujours
-peint, mme involontairement, quelques traits
-du caractre de leur nation; des maximes utiles,
-rpandues dans leurs ouvrages, ont corrig peut-tre
+Le théâtre et la société ont une liaison intime
+et nécessaire. Les poètes comiques ont toujours
+peint, même involontairement, quelques traits
+du caractère de leur nation; des maximes utiles,
+répandues dans leurs ouvrages, ont corrigé peut-être
quelques particuliers; les politiques ont
-mme conu que la scne pouvait servir leurs
-desseins; le tranquille Chinois, le pacifique Pruvien
-allaient prendre au thtre l'estime de l'agriculture,
+même conçu que la scène pouvait servir à leurs
+desseins; le tranquille Chinois, le pacifique Péruvien
+allaient prendre au théâtre l'estime de l'agriculture,
tandis que les despotes de la Russie,
pour avilir aux yeux de leurs esclaves le patriarche
-dont ils voulaient saisir l'autorit, le faisaient insulter
-dans des farces grotesques: mais que la comdie
-dt tre un jour l'cole des m&oelig;urs, le tableau
-le plus fidle de la nature humaine, et la
-meilleure histoire morale de la socit; qu'elle
-dt dtruire certains ridicules, et que, pour en
-retrouver la trace, il fallt recourir l'ouvrage
-mme qui les a pour jamais anantis: voil ce qui
-aurait sembl impossible avant que Molire l'et
-excut.</p>
-
-<p>Jamais pote comique ne rencontra des circonstances
-si heureuses: on commenait sortir
-de l'ignorance; Corneille avait lev les ides des
-Franais; il y avait dans les esprits une force nationale,
+dont ils voulaient saisir l'autorité, le faisaient insulter
+dans des farces grotesques: mais que la comédie
+dût être un jour l'école des m&oelig;urs, le tableau
+le plus fidèle de la nature humaine, et la
+meilleure histoire morale de la société; qu'elle
+dût détruire certains ridicules, et que, pour en
+retrouver la trace, il fallût recourir à l'ouvrage
+même qui les a pour jamais anéantis: voilà ce qui
+aurait semblé impossible avant que Molière l'eût
+exécuté.</p>
+
+<p>Jamais poète comique ne rencontra des circonstances
+si heureuses: on commençait à sortir
+de l'ignorance; Corneille avait élevé les idées des
+Français; il y avait dans les esprits une force nationale,
effet ordinaire des guerres civiles, et qui
-peut-tre n'avait pas peu contribu former Corneille
-lui-mme: on n'avait point, la vrit,
-senti encore l'influence du gnie de Descartes,
-et jusque-l sa patrie n'avait eu que le temps de
+peut-être n'avait pas peu contribué à former Corneille
+lui-même: on n'avait point, à la vérité,
+senti encore l'influence du génie de Descartes,
+et jusque-là sa patrie n'avait eu que le temps de
<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
-le perscuter; mais elle respectait un peu moins
-des prjugs combattus avec succs, peu prs
-comme le superstitieux qui, malgr lui, sent diminuer
-sa vnration pour l'idole qu'il voit outrager
-impunment: le got des connaissances
-rapprochait des conditions jusqu'alors spares.
-Dans cette crise, les m&oelig;urs et les manires anciennes
-contrastaient avec les lumires nouvelles;
-et le caractre national, form par des sicles de
+le persécuter; mais elle respectait un peu moins
+des préjugés combattus avec succès, à peu près
+comme le superstitieux qui, malgré lui, sent diminuer
+sa vénération pour l'idole qu'il voit outrager
+impunément: le goût des connaissances
+rapprochait des conditions jusqu'alors séparées.
+Dans cette crise, les m&oelig;urs et les manières anciennes
+contrastaient avec les lumières nouvelles;
+et le caractère national, formé par des siècles de
barbarie, cessait de s'assortir, avec l'esprit nouveau
-qui se rpandait de jour en jour. Molire
-s'effora de concilier l'un et l'autre. L'humeur
-sauvage des pres et des poux, la vertu des
+qui se répandait de jour en jour. Molière
+s'efforça de concilier l'un et l'autre. L'humeur
+sauvage des pères et des époux, la vertu des
femmes qui tenait un peu de la pruderie, le savoir
-dfigur par le pdantisme, gnaient l'esprit de
-socit qui devenait celui de la nation; les mdecins,
-galement attachs leurs robes, leur
-latin et aux principes d'Aristote, mritaient
-presque tous l'loge que M. Diafoirus donne
-son fils, de combattre les vrits les plus dmontres;
-le mlange ridicule de l'ancienne barbarie
+défiguré par le pédantisme, gênaient l'esprit de
+société qui devenait celui de la nation; les médecins,
+également attachés à leurs robes, à leur
+latin et aux principes d'Aristote, méritaient
+presque tous l'éloge que M. Diafoirus donne à
+son fils, de combattre les vérités les plus démontrées;
+le mélange ridicule de l'ancienne barbarie
et du faux bel-esprit moderne avait produit
-le jargon des prcieuses; l'ascendant prodigieux
-de la cour sur la ville avait multipli les airs, les
-prtentions, la fausse importance dans tous les
-ordres de l'tat, et jusque dans la bourgeoisie:
-tous ces travers et plusieurs autres se prsentaient
-avec une franchise et une bonne foi trs-commode
-pour le pote comique: la socit n'tait
-point encore une arne o l'on se mesurt
+le jargon des précieuses; l'ascendant prodigieux
+de la cour sur la ville avait multiplié les airs, les
+prétentions, la fausse importance dans tous les
+ordres de l'état, et jusque dans la bourgeoisie:
+tous ces travers et plusieurs autres se présentaient
+avec une franchise et une bonne foi très-commode
+pour le poète comique: la société n'était
+point encore une arène où l'on se mesurât
<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
-des yeux avec une dfiance dguise en politesse;
-l'arme du ridicule n'tait point aussi affile
+des yeux avec une défiance déguisée en politesse;
+l'arme du ridicule n'était point aussi affilée
qu'elle l'est devenue depuis, et n'inspirait point
-une crainte pusillanime, digne elle-mme d'tre
-joue sur le thtre: c'est dans un moment si
-favorable que fut place la jeunesse de Molire.
-N en 1620, d'une famille attache au service
-domestique du roi, l'tat de ses parens lui assurait
-une fortune aise. Il eut des prjugs vaincre,
-des reprsentations repousser, pour embrasser
-la profession de comdien; et cet homme, qui
-a obtenu une place distingue parmi les sages,
-parut faire une folie de jeunesse en obissant
-l'attrait de son talent. Son ducation ne fut pas
-indigne de son gnie. Ce sicle mmorable runissait
-alors sous un matre clbre trois disciples
+une crainte pusillanime, digne elle-même d'être
+jouée sur le théâtre: c'est dans un moment si
+favorable que fut placée la jeunesse de Molière.
+Né en 1620, d'une famille attachée au service
+domestique du roi, l'état de ses parens lui assurait
+une fortune aisée. Il eut des préjugés à vaincre,
+des représentations à repousser, pour embrasser
+la profession de comédien; et cet homme, qui
+a obtenu une place distinguée parmi les sages,
+parut faire une folie de jeunesse en obéissant à
+l'attrait de son talent. Son éducation ne fut pas
+indigne de son génie. Ce siècle mémorable réunissait
+alors sous un maître célèbre trois disciples
singuliers: Bernier, qui devait observer les
-m&oelig;urs trangres; Chapelle, fameux pour avoir
-port la philosophie dans une vie licencieuse; et
-Molire, qui a rendu la raison aimable, le plaisir
-honnte et le vice ridicule. Ce matre, si heureux
-en disciples, tait Gassendi, vrai sage, philosophe
-pratique, immortel pour avoir souponn quelques
-vrits prouves depuis par Newton. Cet
-ordre de connaissances, pour lesquelles Molire
-n'eut point l'aversion que l'agrment des lettres
-inspire quelquefois, dveloppa dans lui cette supriorit
+m&oelig;urs étrangères; Chapelle, fameux pour avoir
+porté la philosophie dans une vie licencieuse; et
+Molière, qui a rendu la raison aimable, le plaisir
+honnête et le vice ridicule. Ce maître, si heureux
+en disciples, était Gassendi, vrai sage, philosophe
+pratique, immortel pour avoir soupçonné quelques
+vérités prouvées depuis par Newton. Cet
+ordre de connaissances, pour lesquelles Molière
+n'eut point l'aversion que l'agrément des lettres
+inspire quelquefois, développa dans lui cette supériorité
d'intelligence, qui peut le distinguer
-mme des grands hommes ses contemporains. Il
-eut l'avantage de voir de prs son matre combattre
+même des grands hommes ses contemporains. Il
+eut l'avantage de voir de près son maître combattre
<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
-des erreurs accrdites dans l'Europe, et
+des erreurs accréditées dans l'Europe, et
il apprit de bonne heure ce qu'un esprit sage ne
-sait jamais trop tt, qu'un seul homme peut quelquefois
+sait jamais trop tôt, qu'un seul homme peut quelquefois
avoir raison contre tous les peuples et
-contre tous les sicles. La force de cette ducation
-philosophique influa sur sa vie entire; et
-lorsque dans la suite il fut entran vers le thtre,
-par un penchant auquel il sacrifia mme la
-protection immdiate d'un prince, il mla les
-tudes d'un sage la vie tumultueuse d'un acteur,
-et sa passion pour jouer la comdie tourna encore
-au profit de son talent pour l'crire. Toutefois
-il ne se pressa point de paratre; il remonta
-aux principes et l'origine de son art. Il vit la
-comdie natre dans la Grce, et demeurer trop
-long-temps dans l'enfance. La tragdie l'avait devance,
-et l'art de reprsenter les hros avait
+contre tous les siècles. La force de cette éducation
+philosophique influa sur sa vie entière; et
+lorsque dans la suite il fut entraîné vers le théâtre,
+par un penchant auquel il sacrifia même la
+protection immédiate d'un prince, il mêla les
+études d'un sage à la vie tumultueuse d'un acteur,
+et sa passion pour jouer la comédie tourna encore
+au profit de son talent pour l'écrire. Toutefois
+il ne se pressa point de paraître; il remonta
+aux principes et à l'origine de son art. Il vit la
+comédie naître dans la Grèce, et demeurer trop
+long-temps dans l'enfance. La tragédie l'avait devancée,
+et l'art de représenter les héros avait
paru plus important que celui de ridiculiser les
hommes.</p>
-<p>Les magistrats, en rservant la protection du
-gouvernement la tragdie, dont l'clat leur avait
-impos, et qu'ils crurent seule capable de seconder
-leurs vues, ne prvoyaient pas qu'Aristophane
+<p>Les magistrats, en réservant la protection du
+gouvernement à la tragédie, dont l'éclat leur avait
+imposé, et qu'ils crurent seule capable de seconder
+leurs vues, ne prévoyaient pas qu'Aristophane
aurait un jour, sur sa patrie, plus d'influence
-que les trois illustres tragiques d'Athnes.
-Molire tudia ses crits, monument le plus singulier
-de l'antiquit grecque. Il vit avec tonnement
-les traits les plus opposs se confondre dans
-le caractre de ce pote. Satire cynique, censure
-ingnieuse, hardie, vrai comique, superstition,
+que les trois illustres tragiques d'Athènes.
+Molière étudia ses écrits, monument le plus singulier
+de l'antiquité grecque. Il vit avec étonnement
+les traits les plus opposés se confondre dans
+le caractère de ce poète. Satire cynique, censure
+ingénieuse, hardie, vrai comique, superstition,
<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
-blasphme, saillie brillante, bouffonnerie froide:
-Rabelais sur la scne, tel est Aristophane. Il attaque
+blasphême, saillie brillante, bouffonnerie froide:
+Rabelais sur la scène, tel est Aristophane. Il attaque
le vice avec le courage de la vertu, la vertu
avec l'audace du vice. Travestissemens ridicules
-ou affreux, personnages mtaphysiques, allgories
-rvoltantes, rien ne lui cote; mais de cet amas
-d'absurdits naissent quelquefois des beauts inattendues.
-D'une seule scne partent mille traits de
-satire qui se dispersent et frappent la fois: en
-un moment il a dmasqu un tratre, insult un
-magistrat, fltri un dlateur, calomni un sage.
+ou affreux, personnages métaphysiques, allégories
+révoltantes, rien ne lui coûte; mais de cet amas
+d'absurdités naissent quelquefois des beautés inattendues.
+D'une seule scène partent mille traits de
+satire qui se dispersent et frappent à la fois: en
+un moment il a démasqué un traître, insulté un
+magistrat, flétri un délateur, calomnié un sage.
Une certaine verve comique, et quelquefois
-une rapidit entranante, voil son seul mrite
-thtral; et c'est aussi le seul que Molire ait
-daign s'approprier. Combien ne dut-il pas
-regretter la perte des ouvrages de Mnandre!
-la comdie avait pris sous lui une forme plus
-utile. Les potes, que la loi privait de la satire
-personnelle, furent dans la ncessit d'avoir du
-gnie; et cette ide sublime de gnraliser la
-peinture des vices, fut une ressource force o ils
-furent rduits par l'impuissance de mdire. Une
+une rapidité entraînante, voilà son seul mérite
+théâtral; et c'est aussi le seul que Molière ait
+daigné s'approprier. Combien ne dut-il pas
+regretter la perte des ouvrages de Ménandre!
+la comédie avait pris sous lui une forme plus
+utile. Les poètes, que la loi privait de la satire
+personnelle, furent dans la nécessité d'avoir du
+génie; et cette idée sublime de généraliser la
+peinture des vices, fut une ressource forcée où ils
+furent réduits par l'impuissance de médire. Une
intrigue, trop souvent faible, mais prise dans des
-m&oelig;urs vritables, attaqua, non les torts passagers
+m&oelig;urs véritables, attaqua, non les torts passagers
du citoyen, mais les ridicules plus durables
-de l'homme. Des jeunes gens pris d'amour pour
+de l'homme. Des jeunes gens épris d'amour pour
des courtisanes, des esclaves fripons aidant leurs
-jeunes matres tromper leurs pres, ou les prcipitant
+jeunes maîtres à tromper leurs pères, ou les précipitant
dans l'embarras, et les en tirant par leur
-adresse: voil ce qu'on vit sur la scne comme
+adresse: voilà ce qu'on vit sur la scène comme
<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
-dans le monde. Quand les potes latins peignirent
-ces m&oelig;urs, ils renoncrent au droit qui fit depuis
-la gloire de Molire, celui d'tre les rformateurs
+dans le monde. Quand les poètes latins peignirent
+ces m&oelig;urs, ils renoncèrent au droit qui fit depuis
+la gloire de Molière, celui d'être les réformateurs
de leurs concitoyens. Sans compiler ici les
-jugemens ports sur Plaute et sur Trence, observons
-que la diffrence de leurs talens n'en met
-aucune dans le gnie de leur thtre. On ne voit
-point qu'une grande ide philosophique, une
-vrit mle, utile la socit, ait prsid l'ordonnance
-de leurs plans. Mais o Molire aurait-il
-cherch de pareils points de vue? Des esquisses
-grossires dshonoraient la scne dans toute
+jugemens portés sur Plaute et sur Térence, observons
+que la différence de leurs talens n'en met
+aucune dans le génie de leur théâtre. On ne voit
+point qu'une grande idée philosophique, une
+vérité mâle, utile à la société, ait présidé à l'ordonnance
+de leurs plans. Mais où Molière aurait-il
+cherché de pareils points de vue? Des esquisses
+grossières déshonoraient la scène dans toute
l'Italie. La <cite>Calandra</cite> du cardinal Bibiena et la
<cite>Mandragore</cite> de Machiavel n'avaient pu effacer
cette honte. Ces ouvrages, par lesquels de
-grands hommes rclamaient contre la barbarie de
-leur sicle, n'taient reprsents que dans les
-ftes qui leur avaient donn naissance. Le peuple
+grands hommes réclamaient contre la barbarie de
+leur siècle, n'étaient représentés que dans les
+fêtes qui leur avaient donné naissance. Le peuple
redemandait avec transport ces farces monstrueuses,
-assemblage bizarre de scnes quelquefois
+assemblage bizarre de scènes quelquefois
comiques, jamais vraisemblables, dont l'auteur
-abandonnait le dialogue au caprice des comdiens,
-et qui semblaient n'tre destines qu' faire
+abandonnait le dialogue au caprice des comédiens,
+et qui semblaient n'être destinées qu'à faire
valoir la pantomime italienne. Toutefois quelques-unes
-de ces scnes, admises depuis dans les
-chefs-d'&oelig;uvres de Molire, ramenes un but
+de ces scènes, admises depuis dans les
+chefs-d'&oelig;uvres de Molière, ramenées à un but
moral, et surtout embellies du style d'Horace
-et de Boileau, montrent avec quel succs le gnie
+et de Boileau, montrent avec quel succès le génie
peut devenir imitateur.</p>
-<p>Le thtre espagnol lui offrit quelquefois une
+<p>Le théâtre espagnol lui offrit quelquefois une
<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
-intrigue pleine de vivacit et d'esprit; et s'il y
-condamna le mlange du sacr et du profane,
+intrigue pleine de vivacité et d'esprit; et s'il y
+condamna le mélange du sacré et du profane,
de la grandeur et de la bouffonnerie, les fous,
-les astrologues, les scnes de nuit, les mprises,
+les astrologues, les scènes de nuit, les méprises,
les travestissemens, l'oubli des vraisemblances,
au moins vit-il que la plupart des intrigues roulaient
sur le point d'honneur et sur la jalousie,
-vrai caractre de la nation. Le titre de plusieurs
-ouvrages annonait mme des pices de caractre;
-mais ce titre donnait de fausses esprances,
-et n'tait qu'un point de ralliement o se runissaient
-plusieurs intrigues: genre infrieur dans
-lequel Molire composa l'<cite>tourdi</cite>, et dont le
-<cite>Menteur</cite> est le chef-d'&oelig;uvre. Telles taient les
-sources o puisaient Scarron, Thomas Corneille,
+vrai caractère de la nation. Le titre de plusieurs
+ouvrages annonçait même des pièces de caractère;
+mais ce titre donnait de fausses espérances,
+et n'était qu'un point de ralliement où se réunissaient
+plusieurs intrigues: genre inférieur dans
+lequel Molière composa l'<cite>Étourdi</cite>, et dont le
+<cite>Menteur</cite> est le chef-d'&oelig;uvre. Telles étaient les
+sources où puisaient Scarron, Thomas Corneille,
et leurs contemporains. La nation n'avait produit
-d'elle-mme que des farces mprisables;
+d'elle-même que des farces méprisables;
et, sans quelques traits de l'<cite>Avocat Patelin</cite> (car
-pourquoi citerai-je les comdies de P. Corneille?)
-ce peuple si enjou, si enclin la plaisanterie,
-n'aurait pu se glorifier d'une seule scne de bon
-comique. Mais, pour un homme tel que Molire,
-la comdie existait dans des ouvrages d'un autre
-genre. Tout ce qui peut donner l'ide d'une situation,
-dvelopper un caractre, mettre un ridicule
-en vidence, en un mot toutes les ressources
+pourquoi citerai-je les comédies de P. Corneille?)
+ce peuple si enjoué, si enclin à la plaisanterie,
+n'aurait pu se glorifier d'une seule scène de bon
+comique. Mais, pour un homme tel que Molière,
+la comédie existait dans des ouvrages d'un autre
+genre. Tout ce qui peut donner l'idée d'une situation,
+développer un caractère, mettre un ridicule
+en évidence, en un mot toutes les ressources
de la plaisanterie, lui parurent du ressort de son
-art. L'ironie de Socrate, si bien conserve dans
+art. L'ironie de Socrate, si bien conservée dans
les dialogues de Platon, cette adresse captieuse
-avec laquelle il drobait l'aveu naf d'un travers,
+avec laquelle il dérobait l'aveu naïf d'un travers,
<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
-tait une figure vraiment thtrale; et dans ce
-sens le sage de la Grce tait le pote comique
-des honntes gens, Aristophane n'tait que le
+était une figure vraiment théâtrale; et dans ce
+sens le sage de la Grèce était le poète comique
+des honnêtes gens, Aristophane n'était que le
bouffon du peuple. Combien de traits dignes de
-la scne dans Horace et dans Lucien! Et Ptrone,
-lorsqu'il reprsente l'opulent et voluptueux Trimalcon
+la scène dans Horace et dans Lucien! Et Pétrone,
+lorsqu'il représente l'opulent et voluptueux Trimalcon
entendant parler d'un pauvre et demandant:
-<em>Qu'est-ce qu'un pauvre?</em> La comdie, au moins
-celle d'intrigue, existait dans Bocace; et Molire
+<em>Qu'est-ce qu'un pauvre?</em> La comédie, au moins
+celle d'intrigue, existait dans Bocace; et Molière
en donna la preuve aux Italiens. Elle existait
dans Michel Cervante, qui eut la gloire de combattre
-et de vaincre un ridicule dont le thtre
-espagnol aurait d faire justice. Elle existait
-dans la gat souvent grossire, mais toujours
-nave, de Rabelais et de Verville, dans quelques
-traits piquans de la <cite>Satire Mnipe</cite>, et surtout
-dans les <cite>Lettres provinciales</cite>. Parvenu connatre
-toutes les ressources de son art, Molire conut
-quel pouvait en tre le chef-d'&oelig;uvre. Qu'est-ce
-en effet qu'une bonne comdie? C'est la reprsentation
-nave d'une action plaisante, o le pote,
+et de vaincre un ridicule dont le théâtre
+espagnol aurait dû faire justice. Elle existait
+dans la gaîté souvent grossière, mais toujours
+naïve, de Rabelais et de Verville, dans quelques
+traits piquans de la <cite>Satire Ménipée</cite>, et surtout
+dans les <cite>Lettres provinciales</cite>. Parvenu à connaître
+toutes les ressources de son art, Molière conçut
+quel pouvait en être le chef-d'&oelig;uvre. Qu'est-ce
+en effet qu'une bonne comédie? C'est la représentation
+naïve d'une action plaisante, où le poète,
sous l'apparence d'un arrangement facile et, naturel,
cache les combinaisons les plus profondes;
-fait marcher de front, d'une manire comique, le
-dveloppement de son sujet et celui de ses caractres
-mis dans tout leur jour par leur mlange,
+fait marcher de front, d'une manière comique, le
+développement de son sujet et celui de ses caractères
+mis dans tout leur jour par leur mélange,
et par leur contraste avec les situations; promenant
le spectateur de surprise en surprise; lui
donnant beaucoup et lui promettant davantage;
faisant servir chaque incident, quelquefois chaque
-mot, nouer ou dnouer; produisant avec un
+mot, à nouer ou à dénouer; produisant avec un
<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
-seul moyen plusieurs effets tous prpars et non
-prvus, jusqu' ce qu'enfin le dnouement dcle
-par ses rsultats une utilit morale, et laisse
-voir le philosophe cach derrire le pote. Que
-ne puis-je montrer l'application de ces principes
-toutes les comdies de Molire! On verrait quel
-artifice particulier a prsid chacun de ses ouvrages;
-avec quelle hardiesse il lve dans les
-premires scnes son comique au plus haut degr,
-et prsente aux spectateurs un vaste lointain,
+seul moyen plusieurs effets tous préparés et non
+prévus, jusqu'à ce qu'enfin le dénouement décèle
+par ses résultats une utilité morale, et laisse
+voir le philosophe caché derrière le poète. Que
+ne puis-je montrer l'application de ces principes à
+toutes les comédies de Molière! On verrait quel
+artifice particulier a présidé à chacun de ses ouvrages;
+avec quelle hardiesse il élève dans les
+premières scènes son comique au plus haut degré,
+et présente aux spectateurs un vaste lointain,
comme dans l'<cite>Ecole des femmes</cite>; comment il se
contente quelquefois d'une intrigue simple afin
-de ne laisser paratre que les caractres, comme
+de ne laisser paraître que les caractères, comme
dans le <cite>Misantrope</cite>; avec quelle adresse il prend
-son comique dans les rles accessoires, ne pouvant
-le faire natre du rle principal; c'est l'artifice
+son comique dans les rôles accessoires, ne pouvant
+le faire naître du rôle principal; c'est l'artifice
du <cite>Tartuffe</cite>; avec quel art un seul personnage,
-presque dtach de la scne, mais animant
+presque détaché de la scène, mais animant
tout le tableau, forme par un contraste piquant
les groupes inimitables du <cite>Misantrope</cite> et des
-<cite>Femmes savantes</cite>; avec quelle diffrence il traite
+<cite>Femmes savantes</cite>; avec quelle différence il traite
le comique noble et le comique bourgeois, et
-le parti qu'il tire de leur mlange dans le <cite>Bourgeois
+le parti qu'il tire de leur mélange dans le <cite>Bourgeois
Gentilhomme</cite>; dans quel moment il offre
ses personnages au spectateur, nous montrant
Harpagon dans le plus beau moment de sa vie,
-le jour qu'il marie ses enfans, qu'il se marie lui-mme,
-le jour qu'il donne dner. Enfin on verrait
-chaque pice prsenter des rsultats intressans
+le jour qu'il marie ses enfans, qu'il se marie lui-même,
+le jour qu'il donne à dîner. Enfin on verrait
+chaque pièce présenter des résultats intéressans
sur ce grand art, ouvrir toutes les sources
<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
du comique, et de l'ensemble de ses ouvrages se
-former une potique complte de la comdie.</p>
-
-<p>Forcs d'abandonner ce terrain trop vaste,
-saisissons du moins le gnie de ce grand homme
-et le but philosophique de son thtre. Je vois
-Molire, aprs deux essais que ses chefs-d'&oelig;uvres
-mmes n'ont pu faire oublier, changer la forme
-de la comdie. Le comique ancien naissait d'un
-tissu d'vnemens romanesques, qui semblaient
+former une poétique complète de la comédie.</p>
+
+<p>Forcés d'abandonner ce terrain trop vaste,
+saisissons du moins le génie de ce grand homme
+et le but philosophique de son théâtre. Je vois
+Molière, après deux essais que ses chefs-d'&oelig;uvres
+mêmes n'ont pu faire oublier, changer la forme
+de la comédie. Le comique ancien naissait d'un
+tissu d'événemens romanesques, qui semblaient
produits par le hasard, comme le tragique naissait
-d'une fatalit aveugle: Corneille, par un effort
-de gnie, avait pris l'intrt dans les passions;
-Molire, son exemple, renversa l'ancien systme;
-et, tirant le comique du fond des caractres,
-il mit sur la scne la morale en action, et
-devint le plus aimable prcepteur de l'humanit
-qu'on et vu depuis Socrate. Il trouva, pour y russir,
-des ressources qui manquaient ses prdcesseurs:
-les diffrens tats de la socit, leurs
-prjugs, leurs prventions, leur admiration exclusive
-pour eux-mmes, leur mpris mutuel et
-inexorable, sont des purilits rserves aux peuples
-modernes. Les Grecs et les Romains, n'tant
-point pour leur vie emprisonns dans un seul tat
-de la socit, ne cherchaient point accrditer
-des prjugs en faveur d'une condition qu'ils pouvaient
-quitter le lendemain, ni jeter sur les autres
-un ridicule qui les exposait jouer un jour le
-rle de ces maris honteux de leurs anciens traits
+d'une fatalité aveugle: Corneille, par un effort
+de génie, avait pris l'intérêt dans les passions;
+Molière, à son exemple, renversa l'ancien système;
+et, tirant le comique du fond des caractères,
+il mit sur la scène la morale en action, et
+devint le plus aimable précepteur de l'humanité
+qu'on eût vu depuis Socrate. Il trouva, pour y réussir,
+des ressources qui manquaient à ses prédécesseurs:
+les différens états de la société, leurs
+préjugés, leurs préventions, leur admiration exclusive
+pour eux-mêmes, leur mépris mutuel et
+inexorable, sont des puérilités réservées aux peuples
+modernes. Les Grecs et les Romains, n'étant
+point pour leur vie emprisonnés dans un seul état
+de la société, ne cherchaient point à accréditer
+des préjugés en faveur d'une condition qu'ils pouvaient
+quitter le lendemain, ni à jeter sur les autres
+un ridicule qui les exposait à jouer un jour le
+rôle de ces maris honteux de leurs anciens traits
satiriques contre un joug qu'ils viennent de subir.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
-La vie retire des femmes privait le thtre
+La vie retirée des femmes privait le théâtre
d'une autre source de comique. Partout elles sont
-le ressort de la comdie. Sont-elles enfermes, il
-faut parvenir jusqu' elles; et voil le comique
-d'intrigue: sont-elles libres, leur caractre, devenu
-plus actif, dveloppe le ntre; et voil le
-comique de caractre. Du commerce des deux
-sexes nat cette foule de situations piquantes o
+le ressort de la comédie. Sont-elles enfermées, il
+faut parvenir jusqu'à elles; et voilà le comique
+d'intrigue: sont-elles libres, leur caractère, devenu
+plus actif, développe le nôtre; et voilà le
+comique de caractère. Du commerce des deux
+sexes naît cette foule de situations piquantes où
les placent mutuellement l'amour, la jalousie, le
-dpit, les ruptures, les rconciliations, enfin l'intrt
-ml de dfiance que les deux sexes prennent
-involontairement l'un l'autre. Ne serait-il pas
+dépit, les ruptures, les réconciliations, enfin l'intérêt
+mêlé de défiance que les deux sexes prennent
+involontairement l'un à l'autre. Ne serait-il pas
possible, d'ailleurs, que les femmes eussent des
-ridicules particuliers, et que le thtre trouvt
+ridicules particuliers, et que le théâtre trouvât
sa plus grande richesse dans la peinture des travers
-aimables dont la nature les a favorises? Celui
-que Molire attaqua dans les <cite>Prcieuses</cite> fut
-ananti; mais l'ouvrage survcut l'ennemi qu'il
-combattait. Plt Dieu que la comdie du <cite>Tartuffe</cite>
-et eu le mme honneur! C'est une gloire
-que Molire eut encore dans les <cite>Femmes savantes</cite>.
-C'est qu'il ne s'est pas content de peindre les
-travers passagers de la socit: il a peint l'homme
-de tous les temps; et s'il n'a pas nglig les m&oelig;urs
-locales, c'est une draperie lgre qu'il jette hardiment
+aimables dont la nature les a favorisées? Celui
+que Molière attaqua dans les <cite>Précieuses</cite> fut
+anéanti; mais l'ouvrage survécut à l'ennemi qu'il
+combattait. Plût à Dieu que la comédie du <cite>Tartuffe</cite>
+eût eu le même honneur! C'est une gloire
+que Molière eut encore dans les <cite>Femmes savantes</cite>.
+C'est qu'il ne s'est pas contenté de peindre les
+travers passagers de la société: il a peint l'homme
+de tous les temps; et s'il n'a pas négligé les m&oelig;urs
+locales, c'est une draperie légère qu'il jette hardiment
sur le nu, et qui laisse sentir la justesse
-des proportions et la nettet des contours.</p>
+des proportions et la netteté des contours.</p>
-<p>Le prodigieux succs des <cite>Prcieuses</cite>, en apprenant
- Molire le secret de ses forces, lui
-montra l'usage qu'il en devait faire. Il conut
+<p>Le prodigieux succès des <cite>Précieuses</cite>, en apprenant
+à Molière le secret de ses forces, lui
+montra l'usage qu'il en devait faire. Il conçut
<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
-qu'il aurait plus d'avantage combattre le ridicule
-qu' s'attaquer au vice. C'est que le ridicule
-est une forme extrieure qu'il est possible d'anantir;
-mais le vice, plus inhrent notre me,
-est un Prote, qui, aprs avoir pris plusieurs
-formes, finit toujours par tre le vice. Le thtre
-devint donc en gnral une cole de biensance
-plutt que de vertu, et Molire borna quelque
-temps son empire pour y tre plus puissant. Mais
-combien de reproches ne s'est-il point attirs en
-se proposant ce but si utile, le seul convenable
-un pote comique, qui n'a pas, comme de froids
+qu'il aurait plus d'avantage à combattre le ridicule
+qu'à s'attaquer au vice. C'est que le ridicule
+est une forme extérieure qu'il est possible d'anéantir;
+mais le vice, plus inhérent à notre âme,
+est un Protée, qui, après avoir pris plusieurs
+formes, finit toujours par être le vice. Le théâtre
+devint donc en général une école de bienséance
+plutôt que de vertu, et Molière borna quelque
+temps son empire pour y être plus puissant. Mais
+combien de reproches ne s'est-il point attirés en
+se proposant ce but si utile, le seul convenable à
+un poète comique, qui n'a pas, comme de froids
moralistes, le droit d'ennuyer les hommes, et
qui ne prend sa mission que dans l'art de plaire!
-Il n'immola point tout la vertu; donc il immola
-la vertu mme: telle fut la logique de la
-prvention ou de la mauvaise foi. On se prvalut
-de quelques dtails ncessaires la constitution
-de ses pices, pour l'accuser, d'avoir nglig les
-m&oelig;urs: comme si des personnages de comdie
-devaient tre des modles de perfection; comme
-si l'austrit, qui ne doit pas mme tre le fondement
+Il n'immola point tout à la vertu; donc il immola
+la vertu même: telle fut la logique de la
+prévention ou de la mauvaise foi. On se prévalut
+de quelques détails nécessaires à la constitution
+de ses pièces, pour l'accuser, d'avoir négligé les
+m&oelig;urs: comme si des personnages de comédie
+devaient être des modèles de perfection; comme
+si l'austérité, qui ne doit pas même être le fondement
de la morale, pouvait devenir la base du
-thtre. Eh! que rsulte-t-il de ses pices les plus
+théâtre. Eh! que résulte-t-il de ses pièces les plus
libres, de l'<cite>Ecole des Maris</cite> et de l'<cite>Ecole des
Femmes</cite>? Que ce sexe n'est point fait pour une
-gne excessive; que la dfiance l'irrite contre des
+gêne excessive; que la défiance l'irrite contre des
tuteurs et des maris jaloux. Cette morale est-elle
-nuisible? N'est-elle pas fonde sur la nature et sur
-la raison? Pourquoi prter Molire l'odieux
+nuisible? N'est-elle pas fondée sur la nature et sur
+la raison? Pourquoi prêter à Molière l'odieux
<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
dessein de ridiculiser la vieillesse? Est-ce sa faute
-si un jeune homme amoureux est plus intressant
-qu'un vieillard; si l'avarice est le dfaut d'un ge
-avanc plutt que de la jeunesse? Peut-il changer la
+si un jeune homme amoureux est plus intéressant
+qu'un vieillard; si l'avarice est le défaut d'un âge
+avancé plutôt que de la jeunesse? Peut-il changer la
nature et renverser les vrais rapports des choses?
-Il est l'homme de la vrit. S'il a peint des m&oelig;urs
+Il est l'homme de la vérité. S'il a peint des m&oelig;urs
vicieuses, c'est qu'elles existent; et quand l'esprit
-gnral de sa pice emporte leur condamnation,
-il a rempli sa tche: il est un vrai philosophe et
-un homme vertueux. Si le jeune Clante, qui son
-pre donne sa maldiction, sort en disant: <em>Je
-n'ai que faire de vos dons</em>, a-t-on pu se mprendre
- l'intention du pote? Il et pu sans doute reprsenter
+général de sa pièce emporte leur condamnation,
+il a rempli sa tâche: il est un vrai philosophe et
+un homme vertueux. Si le jeune Cléante, à qui son
+père donne sa malédiction, sort en disant: <em>Je
+n'ai que faire de vos dons</em>, a-t-on pu se méprendre
+à l'intention du poète? Il eût pu sans doute représenter
ce fils toujours respectueux envers un
-pre barbare; il et difi davantage en associant
-un tyran et une victime; mais la vrit, mais la
-force de la leon que le pote veut donner aux
-pres avares, que, devenaient-elles? L'Harpagon
-plac au parterre et pu dire son fils: <em>Vois le
+père barbare; il eût édifié davantage en associant
+un tyran et une victime; mais la vérité, mais la
+force de la leçon que le poète veut donner aux
+pères avares, que, devenaient-elles? L'Harpagon
+placé au parterre eût pu dire à son fils: <em>Vois le
respect de ce jeune homme: quel exemple pour
-toi! Voil comme il faut tre</em>. Molire manquait
-son objet, et, pour donner mal--propos une
-froide leon, peignait faux la nature. Si le fils
-est blmable, comme il l'est en effet, croit-on
+toi! Voilà comme il faut être</em>. Molière manquait
+son objet, et, pour donner mal-à-propos une
+froide leçon, peignait à faux la nature. Si le fils
+est blâmable, comme il l'est en effet, croit-on
que son emportement, aussi bien que la conduite
plus condamnable encore de la femme de Georges
Dandin, soient d'un exemple bien pernicieux? Et
-fera-t-on cet outrage l'humanit, de penser que
-le vice n'ait besoin que de se montrer pour entraner
-tous les c&oelig;urs? Ceux que Clante a scandaliss
+fera-t-on cet outrage à l'humanité, de penser que
+le vice n'ait besoin que de se montrer pour entraîner
+tous les c&oelig;urs? Ceux que Cléante a scandalisés
<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
veulent-ils un exemple du respect et de la
tendresse filiale? Qu'ils contemplent dans le <cite>Malade
-imaginaire</cite> la douleur touchante d'Anglique
-aux pieds de son pre qu'elle croit mort, et les
+imaginaire</cite> la douleur touchante d'Angélique
+aux pieds de son père qu'elle croit mort, et les
transports de sa joie quand il ressuscite pour l'embrasser.
Chaque sujet n'emporte avec lui qu'un
-certain nombre de sentimens produire, de vrits
- dvelopper; et Molire ne peut donner
-toutes les leons la fois. Se plaint-on d'un mdecin
-qui spare les maladies compliques, et les
-traite l'une aprs l'autre?</p>
-
-<p>Ce sont donc les rsultats qui constituent la
-bont des m&oelig;urs thtrales; et la mme pice
-pourrait prsenter des m&oelig;urs odieuses, et tre
-d'une excellente moralit. On reproche avec raison
- l'un des imitateurs de Molire d'avoir mis
-sur le thtre un neveu mal honnte homme, qui,
-second par un valet fripon, trompe un oncle
-crdule, le vole, fabrique un faux testament, et
-s'empare de sa succession au prjudice des autres
-hritiers. Voil sans doute le comble des mauvaises
-m&oelig;urs: mais que Molire et trait ce sujet,
-il l'et dirig vers un but philosophique; il et
-peint la destine d'un vieux garon, qui, n'inspirant
-un vritable intrt personne, est dpouill
-tout vivant par ses collatraux et ses valets. Il et
-intitul sa pice le <cite>Clibataire</cite>, et enrichi notre
-thtre d'un ouvrage plus ncessaire aujourd'hui
-qu'il ne le fut le sicle pass.</p>
-
-<p>C'est ce dsir d'tre utile qui dcle un pote
+certain nombre de sentimens à produire, de vérités
+à développer; et Molière ne peut donner
+toutes les leçons à la fois. Se plaint-on d'un médecin
+qui sépare les maladies compliquées, et les
+traite l'une après l'autre?</p>
+
+<p>Ce sont donc les résultats qui constituent la
+bonté des m&oelig;urs théâtrales; et la même pièce
+pourrait présenter des m&oelig;urs odieuses, et être
+d'une excellente moralité. On reproche avec raison
+à l'un des imitateurs de Molière d'avoir mis
+sur le théâtre un neveu mal honnête homme, qui,
+secondé par un valet fripon, trompe un oncle
+crédule, le vole, fabrique un faux testament, et
+s'empare de sa succession au préjudice des autres
+héritiers. Voilà sans doute le comble des mauvaises
+m&oelig;urs: mais que Molière eût traité ce sujet,
+il l'eût dirigé vers un but philosophique; il eût
+peint la destinée d'un vieux garçon, qui, n'inspirant
+un véritable intérêt à personne, est dépouillé
+tout vivant par ses collatéraux et ses valets. Il eût
+intitulé sa pièce le <cite>Célibataire</cite>, et enrichi notre
+théâtre d'un ouvrage plus nécessaire aujourd'hui
+qu'il ne le fut le siècle passé.</p>
+
+<p>C'est ce désir d'être utile qui décèle un poète
<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
-philosophe. Heureux s'il conoit quels services il
+philosophe. Heureux s'il conçoit quels services il
peut rendre: il est le plus puissant des moralistes.
-Veut-il faire aimer la vertu? une maxime honnte,
-lie une situation forte de ses personnages, devient
-pour les spectateurs une vrit de sentiment.
+Veut-il faire aimer la vertu? une maxime honnête,
+liée à une situation forte de ses personnages, devient
+pour les spectateurs une vérité de sentiment.
Veut-il proscrire le vice? il a dans ses mains
l'arme du ridicule, arme terrible, avec laquelle
Pascal a combattu une morale dangereuse, Boileau
-le mauvais got, et dont Molire a fait voir
-sur la scne des effets plus prompts et plus infaillibles.
-Mais quelles conditions cette arme lui
-sera-t-elle confie? Avoir la fois un c&oelig;ur honnte,
-un esprit juste; se placer la hauteur ncessaire
-pour juger la socit; savoir la valeur relle
+le mauvais goût, et dont Molière a fait voir
+sur la scène des effets plus prompts et plus infaillibles.
+Mais à quelles conditions cette arme lui
+sera-t-elle confiée? Avoir à la fois un c&oelig;ur honnête,
+un esprit juste; se placer à la hauteur nécessaire
+pour juger la société; savoir la valeur réelle
des choses, leur valeur arbitraire dans le monde,
celle qu'il importerait de leur donner; ne point
-accrditer les vices que l'on attaque, en les associant
- des qualits aimables (mprise devenue,
-trop commune chez les successeurs de Molire),
+accréditer les vices que l'on attaque, en les associant
+à des qualités aimables (méprise devenue,
+trop commune chez les successeurs de Molière),
qui renforcent ainsi les m&oelig;urs, au lieu de les corriger;
-connatre les maladies de son sicle; prvoir
+connaître les maladies de son siècle; prévoir
les effets de la destruction d'un ridicule: tels
-sont, dans tous les temps, les devoirs d'un pote
-comique. Et ne peut-il pas quelquefois s'lever
-des vues d'une utilit, plus prochaine? Ce fut un
-assez beau spectacle de voir Molire, seconder le
+sont, dans tous les temps, les devoirs d'un poète
+comique. Et ne peut-il pas quelquefois s'élever à
+des vues d'une utilité, plus prochaine? Ce fut un
+assez beau spectacle de voir Molière, seconder le
gouvernement dans le dessein d'abolir la coutume
-barbare d'gorger, son ami pour un mot
-quivoque; et, tandis que l'tat multipliait les
-dits contre les duels, les proscrire sur la scne,
+barbare d'égorger, son ami pour un mot
+équivoque; et, tandis que l'état multipliait les
+édits contre les duels, les proscrire sur la scène,
<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
-en plaant, dans la comdie des <cite>Fcheux</cite> un
+en plaçant, dans la comédie des <cite>Fâcheux</cite> un
homme d'une valeur reconnue, qui a le courage
de refuser un duel. Cet usage n'apprendra-t-il
-point aux potes quel emploi ils peuvent faire de
-leurs talens, et l'autorit quel usage elle peut
-faire du gnie?</p>
+point aux poètes quel emploi ils peuvent faire de
+leurs talens, et à l'autorité quel usage elle peut
+faire du génie?</p>
<p>Si jamais auteur comique a fait voir comment
-il avait conu le systme de la socit, c'est Molire
-dans le <cite>Misantrope</cite>: c'est l que, montrant
-les abus qu'elle entrane ncessairement, il enseigne
- quel prix le sage doit acheter les avantages
-qu'elle procure; que, dans un systme d'union
-fond sur l'indulgence mutuelle, une vertu parfaite
-est dplace parmi les hommes, et se tourmente
-elle-mme sans les corriger; c'est un or qui
+il avait conçu le système de la société, c'est Molière
+dans le <cite>Misantrope</cite>: c'est là que, montrant
+les abus qu'elle entraîne nécessairement, il enseigne
+à quel prix le sage doit acheter les avantages
+qu'elle procure; que, dans un système d'union
+fondé sur l'indulgence mutuelle, une vertu parfaite
+est déplacée parmi les hommes, et se tourmente
+elle-même sans les corriger; c'est un or qui
a besoin d'alliage pour prendre de la consistance,
-et servir aux divers usages de la socit. Mais en
-mme temps l'auteur montre, par la supriorit
+et servir aux divers usages de la société. Mais en
+même temps l'auteur montre, par la supériorité
constante d'Alceste sur tous les autres personnages,
-que la vertu, malgr les ridicules o son austrit
-l'expose, clipse tout ce qui l'environne; et
-l'or qui a reu l'alliage n'en est pas moins le plus
-prcieux des mtaux.</p>
-
-<p>Molire, aprs le <cite>Misantrope</cite>, d'abord mal apprci,
-mais bientt mis sa place, fut sans contredit
-le premier crivain de la nation; lui seul
-rveillait sans cesse l'admiration publique. Corneille
-n'tait plus le <em>Corneille et du Cid et d'Horace</em>;
+que la vertu, malgré les ridicules où son austérité
+l'expose, éclipse tout ce qui l'environne; et
+l'or qui a reçu l'alliage n'en est pas moins le plus
+précieux des métaux.</p>
+
+<p>Molière, après le <cite>Misantrope</cite>, d'abord mal apprécié,
+mais bientôt mis à sa place, fut sans contredit
+le premier écrivain de la nation; lui seul
+réveillait sans cesse l'admiration publique. Corneille
+n'était plus le <em>Corneille et du Cid et d'Horace</em>;
les apparitions du lutin qui, selon l'expression
-de Molire mme, lui dictait ses beaux vers,
+de Molière même, lui dictait ses beaux vers,
<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
-devenaient tous les jours moins frquentes; Racine,
-encourag par les conseils et mme par les
-bienfaits de Molire, qui par l donnait un grand
-homme la France, n'avait encore produit qu'un
+devenaient tous les jours moins fréquentes; Racine,
+encouragé par les conseils et même par les
+bienfaits de Molière, qui par là donnait un grand
+homme à la France, n'avait encore produit qu'un
seul chef-d'&oelig;uvre. Ce fut dans ce moment qu'on
-attaqua l'auteur du <cite>Misantrope</cite>. Il avait dj
-prouv une disgrce au thtre: Cotin, le protg
-de l'htel de Rambouillet, combl des grces
-de la cour; Boursault, qui fora Molire de faire
-la seule action blmable de sa vie, en nommant
-ses ennemis sur la scne; Montfleuri, qui, de son
-temps, eut des succs prodigieux, qui se crt gal,
-peut-tre suprieur Molire, et mourut sans tre
-dtromp; tous ces hommes et la foule de leurs
-protecteurs avaient triomph de la chute de
-<cite>D. Garcie de Navarre</cite>, et peut-tre la moiti de la
-France s'tait flatte que l'auteur n'honorerait
-point sa patrie. Forcs de renoncer cette esprance,
-ses ennemis voulurent lui ter l'honneur
-de ses plus belles scnes, en les attribuant son
+attaqua l'auteur du <cite>Misantrope</cite>. Il avait déjà
+éprouvé une disgrâce au théâtre: Cotin, le protégé
+de l'hôtel de Rambouillet, comblé des grâces
+de la cour; Boursault, qui força Molière de faire
+la seule action blâmable de sa vie, en nommant
+ses ennemis sur la scène; Montfleuri, qui, de son
+temps, eut des succès prodigieux, qui se crût égal,
+peut-être supérieur à Molière, et mourut sans être
+détrompé; tous ces hommes et la foule de leurs
+protecteurs avaient triomphé de la chute de
+<cite>D. Garcie de Navarre</cite>, et peut-être la moitié de la
+France s'était flattée que l'auteur n'honorerait
+point sa patrie. Forcés de renoncer à cette espérance,
+ses ennemis voulurent lui ôter l'honneur
+de ses plus belles scènes, en les attribuant à son
ami Chapelle; artifice d'autant plus dangereux,
-que l'amiti mme, en combattant ces bruits,
-craint quelquefois d'en triompher trop compltement.
-Et comment un homme que la considration
-attache aux succs vient de chercher dans
-le sein de la paresse, ne serait-il pas tent d'en
-profiter? Et s'il dsavoue ces rumeurs, ne ressemble-t-il
-pas toujours un peu ces jeunes gens qui,
-souponns d'tre bien reus par une jolie femme,
-paraissent, dans leur dsaveu mme, vous remercier
+que l'amitié même, en combattant ces bruits,
+craint quelquefois d'en triompher trop complètement.
+Et comment un homme que la considération
+attachée aux succès vient de chercher dans
+le sein de la paresse, ne serait-il pas tenté d'en
+profiter? Et s'il désavoue ces rumeurs, ne ressemble-t-il
+pas toujours un peu à ces jeunes gens qui,
+soupçonnés d'être bien reçus par une jolie femme,
+paraissent, dans leur désaveu même, vous remercier
<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
d'une opinion si flatteuse, et n'aspirer en
-effet qu'au mrite de la discrtion?</p>
+effet qu'au mérite de la discrétion?</p>
-<p>Au milieu de ces vaines intrigues, Molire, s'levant
-au comble de son art et au-dessus de lui-mme,
-songeait immoler les vices sur la scne,
-et commena par le plus odieux. Il avait dj signal
+<p>Au milieu de ces vaines intrigues, Molière, s'élevant
+au comble de son art et au-dessus de lui-même,
+songeait à immoler les vices sur la scène,
+et commença par le plus odieux. Il avait déjà signalé
sa haine pour l'hypocrisie: la chaire n'a
-rien de suprieur la peinture des faux dvots
+rien de supérieur à la peinture des faux dévots
dans le <cite>Festin de Pierre</cite>. Enfin, il rassembla toutes
-ses forces, et donna le <cite>Tartuffe</cite>. C'est l qu'il
+ses forces, et donna le <cite>Tartuffe</cite>. C'est là qu'il
montre l'hypocrisie dans toute son horreur, la
-fausset, la perfidie, la bassesse, l'ingratitude qui
-l'accompagnent; l'imbcillit, la crdulit ridicule
-de ceux qu'un Tartuffe a sduits; leur penchant
- voir partout de l'impit et du libertinage, leur
-insensibilit cruelle, enfin l'oubli des n&oelig;uds les
-plus sacrs. Ici le sublime est sans cesse ct du
+fausseté, la perfidie, la bassesse, l'ingratitude qui
+l'accompagnent; l'imbécillité, la crédulité ridicule
+de ceux qu'un Tartuffe a séduits; leur penchant
+à voir partout de l'impiété et du libertinage, leur
+insensibilité cruelle, enfin l'oubli des n&oelig;uds les
+plus sacrés. Ici le sublime est sans cesse à côté du
plaisant. Femmes, enfans, domestiques, tout devient
-loquent contre le monstre; et l'indignation
-qu'il excite n'touffe jamais le comique.
-Quelle circonspection, quelle justesse dans la manire
-dont l'auteur spare l'hypocrisie de la vraie
-pit! C'est cet usage qu'il a destin le rle du
-frre. C'est le personnage honnte de presque
-toutes ses pices; et la runion de ses rles de
-frre formerait peut-tre un cours de morale l'usage
-de la socit. Cet art, qui manque aux satires
-de Boileau, de tracer une ligne nette et prcise
+éloquent contre le monstre; et l'indignation
+qu'il excite n'étouffe jamais le comique.
+Quelle circonspection, quelle justesse dans la manière
+dont l'auteur sépare l'hypocrisie de la vraie
+piété! C'est à cet usage qu'il a destiné le rôle du
+frère. C'est le personnage honnête de presque
+toutes ses pièces; et la réunion de ses rôles de
+frère formerait peut-être un cours de morale à l'usage
+de la société. Cet art, qui manque aux satires
+de Boileau, de tracer une ligne nette et précise
entre le vice et la vertu, la raison et le ridicule,
-est le grand mrite de Molire. Quelle connaissance
+est le grand mérite de Molière. Quelle connaissance
<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
du c&oelig;ur! quel choix dans l'assemblage des
-vices et des travers dont il compose le cortge
+vices et des travers dont il compose le cortége
d'un vice principal! avec quelle adresse il les fait
-servir le mettre en vidence! Quelle finesse sans
-subtilit! quelle prcision sans mtaphysique dans
-les nuances d'un mme vice! Quelle diffrence
-entre la duret du superstitieux Orgon attendri
-malgr lui par les pleurs de sa fille, et la duret
+servir à le mettre en évidence! Quelle finesse sans
+subtilité! quelle précision sans métaphysique dans
+les nuances d'un même vice! Quelle différence
+entre la dureté du superstitieux Orgon attendri
+malgré lui par les pleurs de sa fille, et la dureté
d'Harpagon insensible aux larmes de la sienne!</p>
-<p>C'est ce mme sentiment des convenances, cette
-sret de discernement qui ont guid Molire,
-lorsque, mettant sur la scne des vices odieux,
+<p>C'est ce même sentiment des convenances, cette
+sûreté de discernement qui ont guidé Molière,
+lorsque, mettant sur la scène des vices odieux,
comme ceux de Tartuffe et d'Harpagon, c'est un
-homme et non pas une femme qu'il offre l'indignation
+homme et non pas une femme qu'il offre à l'indignation
publique. Serait-ce que les grands vices,
-ainsi que les grandes passions, fussent rservs
-notre sexe; ou que la ncessit de har une femme
-ft un sentiment trop pnible, et dt paratre
-contre nature? S'il est ainsi, pourquoi, malgr le
+ainsi que les grandes passions, fussent réservés à
+notre sexe; ou que la nécessité de haïr une femme
+fût un sentiment trop pénible, et dût paraître
+contre nature? S'il est ainsi, pourquoi, malgré le
penchant mutuel des deux sexes, cette indulgence
-n'est-elle pas rciproque? C'est que les femmes
-font cause commune; c'est qu'elles sont lies par
-un esprit de corps, par une espce de confdration
-tacite, qui, comme les ligues secrtes d'un
-tat, prouve peut-tre la faiblesse du parti qui se
-croit oblig d'y avoir recours.</p>
-
-<p>Molire se dlassait de tous ces chefs d'&oelig;uvres
-par des ouvrages d'un ordre infrieur, mais qui,
-toujours marqus au coin du gnie, suffiraient
-pour la gloire d'un autre. Ce genre de comique o
+n'est-elle pas réciproque? C'est que les femmes
+font cause commune; c'est qu'elles sont liées par
+un esprit de corps, par une espèce de confédération
+tacite, qui, comme les ligues secrètes d'un
+état, prouve peut-être la faiblesse du parti qui se
+croit obligé d'y avoir recours.</p>
+
+<p>Molière se délassait de tous ces chefs d'&oelig;uvres
+par des ouvrages d'un ordre inférieur, mais qui,
+toujours marqués au coin du génie, suffiraient
+pour la gloire d'un autre. Ce genre de comique où
<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
l'on admet des intrigues de valets, des personnages
-d'un ridicule outr, lui donnait des ressources
-dont l'auteur du <cite>Misantrope</cite> avait d se priver.
-Ramen dans la sphre o les anciens avaient t
-resserrs, il les vainquit sur leur propre terrain.
+d'un ridicule outré, lui donnait des ressources
+dont l'auteur du <cite>Misantrope</cite> avait dû se priver.
+Ramené dans la sphère où les anciens avaient été
+resserrés, il les vainquit sur leur propre terrain.
Quel feu! quel esprit, quelle verve! Celui qui appelait
-Trence un demi-Mnandre, aurait sans
-doute appel Mnandre un demi-Molire. Quel
+Térence un demi-Ménandre, aurait sans
+doute appelé Ménandre un demi-Molière. Quel
parti ne tire-t-il pas de ce genre pour peindre la
-nature avec plus d'nergie! Cette mesure prcise
-qui runit la vrit de la peinture et l'exagration
-thtrale, Molire la passe alors volontairement,
-et la sacrifie la force de ses tableaux. Mais
+nature avec plus d'énergie! Cette mesure précise
+qui réunit la vérité de la peinture et l'exagération
+théâtrale, Molière la passe alors volontairement,
+et la sacrifie à la force de ses tableaux. Mais
quelle heureuse licence! avec quelle candeur comique
-un personnage grossier, dvoilant des ides
+un personnage grossier, dévoilant des idées
ou des sentimens que les autres hommes dissimulent,
ne trahit-il, pas d'un seul mot la foule de ses
-complices! navet d'un effet toujours sr au thtre,
-mais que le pote ne rencontre que dans les
-tats subalternes, et jamais dans la bonne compagnie,
-o chacun laisse deviner tous ses ridicules
+complices! naïveté d'un effet toujours sûr au théâtre,
+mais que le poète ne rencontre que dans les
+états subalternes, et jamais dans la bonne compagnie,
+où chacun laisse deviner tous ses ridicules
avant que de convenir d'un seul. Aussi est-ce le
comique bourgeois qui produit le plus de ces mots
-que leur vrit fait passer de bouche en bouche.
-On sait, par exemple, que les hommes n'ont gure
-pour but que leur intrt dans les conseils qu'ils
-donnent. Cette vrit, exprime noblement, et
+que leur vérité fait passer de bouche en bouche.
+On sait, par exemple, que les hommes n'ont guère
+pour but que leur intérêt dans les conseils qu'ils
+donnent. Cette vérité, exprimée noblement, eût
pu ne pas laisser de traces. Mais qu'un bourgeois,
-voyant la fille de son voisin attaque de mlancolie,
-conseille au pre de lui acheter une garniture
+voyant la fille de son voisin attaquée de mélancolie,
+conseille au père de lui acheter une garniture
<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
-de diamans pour hter sa gurison, le mot qu'il
-s'attire: <em>Vous tes orfvre, monsieur Josse!</em> ne
+de diamans pour hâter sa guérison, le mot qu'il
+s'attire: <em>Vous êtes orfèvre, monsieur Josse!</em> ne
peut plus s'oublier, et devient proverbe dans
-l'Europe. Telle est la fcondit de ces proverbes,
-telle est l'tendue de leur application, qu'elle leur
+l'Europe. Telle est la fécondité de ces proverbes,
+telle est l'étendue de leur application, qu'elle leur
tient lieu de noblesse aux yeux des esprits les plus
-levs, chez lesquels ils ne sont pas moins d'usage
+élevés, chez lesquels ils ne sont pas moins d'usage
que parmi le peuple.</p>
-<p>Mais si Molire a renforc les traits de ses figures,
-jamais il n'a peint faux ni la nature, ni la
-socit. Chez lui jamais de ces marquis burlesques,
+<p>Mais si Molière a renforcé les traits de ses figures,
+jamais il n'a peint à faux ni la nature, ni la
+société. Chez lui jamais de ces marquis burlesques,
de ces vieilles amoureuses, de ces Aramintes
-folles dessein: personnages de convention
-parmi ses successeurs, et dont le ridicule forc,
+folles à dessein: personnages de convention
+parmi ses successeurs, et dont le ridicule forcé,
ne peignant rien, ne corrige personne. Point de
ces supercheries sans vraisemblance, de ces faux
-contrats qui concluent les mariages dans nos comdies,
-et qui nous feront regarder par la postrit
+contrats qui concluent les mariages dans nos comédies,
+et qui nous feront regarder par la postérité
comme un peuple de dupes et de faussaires.
-S'il a mis sur la scne des intrigues avec de jeunes
-personnes, c'est qu'alors on s'adressait elles plutt
-qu' leurs mres, qui avaient rarement la prtention
-d'tre les s&oelig;urs anes de leurs filles. Jamais
-il ne montre ses personnages corrigs par la
-leon qu'ils ont reue. Il envoie le Misantrope
-dans un dsert, le Tartuffe au cachot; ses jaloux
-n'imaginent qu'un moyen de ne plus l'tre, c'est
+S'il a mis sur la scène des intrigues avec de jeunes
+personnes, c'est qu'alors on s'adressait à elles plutôt
+qu'à leurs mères, qui avaient rarement la prétention
+d'être les s&oelig;urs aînées de leurs filles. Jamais
+il ne montre ses personnages corrigés par la
+leçon qu'ils ont reçue. Il envoie le Misantrope
+dans un désert, le Tartuffe au cachot; ses jaloux
+n'imaginent qu'un moyen de ne plus l'être, c'est
de renoncer aux femmes; le superstitieux Orgon,
-tromp par un hypocrite, ne croira plus aux honntes
-gens: il croit abjurer son caractre, et l'auteur
+trompé par un hypocrite, ne croira plus aux honnêtes
+gens: il croit abjurer son caractère, et l'auteur
<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
-le lui conserve par un trait de gnie. Enfin,
-son pinceau a si bien runi la force et la fidlit,
-que, s'il existait un tre isol, qui ne connt ni
-l'homme de la nature, ni l'homme de la socit,
-la lecture rflchie de ce pote pourrait lui tenir
+le lui conserve par un trait de génie. Enfin,
+son pinceau a si bien réuni la force et la fidélité,
+que, s'il existait un être isolé, qui ne connût ni
+l'homme de la nature, ni l'homme de la société,
+la lecture réfléchie de ce poète pourrait lui tenir
lieu de tous les livres de morale et du commerce
de ses semblables.</p>
<p>Telle est la richesse de mon sujet, qu'on imputera
-sans doute l'oubli les sacrifices que je fais
-la prcision. Je m'entends reprocher de n'avoir
-point dvelopp l'me de Molire; de ne l'avoir
-point montr toujours sensible et compatissant,
+sans doute à l'oubli les sacrifices que je fais à
+la précision. Je m'entends reprocher de n'avoir
+point développé l'âme de Molière; de ne l'avoir
+point montré toujours sensible et compatissant,
assignant aux pauvres un revenu annuel sur ses
revenus, immolant aux besoins de sa troupe les
nombreux avantages qu'on lui faisait envisager en
-quittant le thtre, sacrifiant mme sa vie la
-piti qu'il eut pour des malheureux, en jouant la
-comdie la veille de sa mort. O Molire! tes vertus
-te rendent plus cher ceux qui t'admirent; mais
-c'est ton gnie qui intresse l'humanit, et c'est
-lui surtout que j'ai d peindre. Ce gnie si lev
-tait accompagn d'une raison toujours sre,
+quittant le théâtre, sacrifiant même sa vie à la
+pitié qu'il eut pour des malheureux, en jouant la
+comédie la veille de sa mort. O Molière! tes vertus
+te rendent plus cher à ceux qui t'admirent; mais
+c'est ton génie qui intéresse l'humanité, et c'est
+lui surtout que j'ai dû peindre. Ce génie si élevé
+était accompagné d'une raison toujours sûre,
calme et sans enthousiasme, jugeant sans passion
les hommes et les choses: c'est par elle qu'il avait
-devin Racine, Baron; apprci La Fontaine, et
-connu sa propre place. Il parat qu'il mprisait,
-ainsi que le grand Corneille, cette modestie affecte,
-ce mensonge des mes communes, mange
-ordinaire la mdiocrit, qui appelle de fausses
-vertus au secours d'un petit talent. Aussi dploya-t-il
+deviné Racine, Baron; apprécié La Fontaine, et
+connu sa propre place. Il paraît qu'il méprisait,
+ainsi que le grand Corneille, cette modestie affectée,
+ce mensonge des âmes communes, manége
+ordinaire à la médiocrité, qui appelle de fausses
+vertus au secours d'un petit talent. Aussi déploya-t-il
<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
-toujours une hauteur inflexible l'gard de
+toujours une hauteur inflexible à l'égard de
ces hommes qui, fiers de quelques avantages frivoles,
-veulent que le gnie ne le soit pas des siens;
+veulent que le génie ne le soit pas des siens;
exigent qu'il renonce pour jamais au sentiment
-de ce qui lui est d, et s'immole sans relche
-leur vanit. A cette raison impartiale, il joignait
-l'esprit le plus observateur qui fut jamais. Il tudiait
-l'homme dans toutes les situations; il piait
-surtout ce premier sentiment si prcieux, ce mouvement
-involontaire qui chappe l'me dans sa
-surprise, qui rvle le secret du caractre, et
-qu'on pourrait appeler le mot du c&oelig;ur. La manire
+de ce qui lui est dû, et s'immole sans relâche à
+leur vanité. A cette raison impartiale, il joignait
+l'esprit le plus observateur qui fut jamais. Il étudiait
+l'homme dans toutes les situations; il épiait
+surtout ce premier sentiment si précieux, ce mouvement
+involontaire qui échappe à l'âme dans sa
+surprise, qui révèle le secret du caractère, et
+qu'on pourrait appeler le mot du c&oelig;ur. La manière
dont il excusait les torts de sa femme, se
-bornant la plaindre, si elle tait entrane vers
+bornant à la plaindre, si elle était entraînée vers
la coquetterie par un charme aussi invincible qu'il
-tait lui-mme entran vers l'amour, dcle la
+était lui-même entraîné vers l'amour, décèle à la
fois bien de la tendresse, de la force d'esprit, et
-une grande habitude de rflexion. Mais sa philosophie,
+une grande habitude de réflexion. Mais sa philosophie,
ni l'ascendant de son esprit sur ses passions,
-ne purent empcher l'homme qui a le plus
-fait rire la France, de succomber la mlancolie:
-destine qui lui fut commune avec plusieurs potes
-comiques; soit que la mlancolie accompagne naturellement
-le gnie de la rflexion, soit que l'observateur
+ne purent empêcher l'homme qui a le plus
+fait rire la France, de succomber à la mélancolie:
+destinée qui lui fut commune avec plusieurs poètes
+comiques; soit que la mélancolie accompagne naturellement
+le génie de la réflexion, soit que l'observateur
trop attentif du c&oelig;ur humain en soit
-puni par le malheur de le connatre. Que ceux qui
-savent lire dans le c&oelig;ur des grands hommes conoivent
-encore qu'elle dut tre son indignation
-contre les prjugs dont il fut la victime. L'homme
+puni par le malheur de le connaître. Que ceux qui
+savent lire dans le c&oelig;ur des grands hommes conçoivent
+encore qu'elle dut être son indignation
+contre les préjugés dont il fut la victime. L'homme
le plus extraordinaire de son temps, comme Boileau
<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
-le dit depuis Louis <span class="smcap">XIV</span>, celui chez qui tous
-les ordres de la socit allaient prendre des leons
-de vertu et de biensance, se voyait retranch de
-la socit. Ah! du moins, s'il eut pressenti quelle
-justice on devait lui rendre! s'il et pu prvoir
+le dit depuis à Louis <span class="smcap">XIV</span>, celui chez qui tous
+les ordres de la société allaient prendre des leçons
+de vertu et de bienséance, se voyait retranché de
+la société. Ah! du moins, s'il eut pressenti quelle
+justice on devait lui rendre! s'il eût pu prévoir
qu'un jour dans ce temple des arts!... Mais non,
-il meurt; et, tandis que Paris est inond, l'occasion
-de sa mort, d'pigrammes folles et cruelles,
-ses amis sont forcs de cabaler pour lui obtenir
+il meurt; et, tandis que Paris est inondé, à l'occasion
+de sa mort, d'épigrammes folles et cruelles,
+ses amis sont forcés de cabaler pour lui obtenir
<em>un peu de terre</em>. On la lui refuse long-temps; on
-dclare sa cendre indigne de se mler la cendre
-des Harpagons et des Tartuffes dont il a veng
+déclare sa cendre indigne de se mêler à la cendre
+des Harpagons et des Tartuffes dont il a vengé
son pays; et il faut qu'un corps illustre attende
-cent annes pour apprendre l'Europe, que nous
-ne sommes pas tous des barbares. Ainsi fut trait
-par les Franais l'crivain le plus utile, la France.
-Malgr ses dfauts, malgr les reproches qu'on
-fait quelques-uns de ses dnouemens, quelques
-ngligences de style et quelques expressions licencieuses,
+cent années pour apprendre à l'Europe, que nous
+ne sommes pas tous des barbares. Ainsi fut traité
+par les Français l'écrivain le plus utile, à la France.
+Malgré ses défauts, malgré les reproches qu'on
+fait à quelques-uns de ses dénouemens, à quelques
+négligences de style et à quelques expressions licencieuses,
il fut avec Racine celui qui marcha le
plus rapidement vers la perfection de son art. Mais
-Racine a t remplac: Molire ne le fut pas; et
-mme, gnie gal, ne pouvait gure l'tre. C'est
-qu'il runit des avantages et des moyens presque
-toujours spars. Homme de lettres, il connut le
-monde et la cour; ornement de son sicle, il fut
-protg; philosophe, il fut comdien. Depuis sa
-mort, tout ce que peut faire l'esprit venant aprs
-le gnie, on l'a vu excut: mais ni Regnard, toujours
+Racine a été remplacé: Molière ne le fut pas; et
+même, à génie égal, ne pouvait guère l'être. C'est
+qu'il réunit des avantages et des moyens presque
+toujours séparés. Homme de lettres, il connut le
+monde et la cour; ornement de son siècle, il fut
+protégé; philosophe, il fut comédien. Depuis sa
+mort, tout ce que peut faire l'esprit venant après
+le génie, on l'a vu exécuté: mais ni Regnard, toujours
bon plaisant, toujours comique par son
<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
-style, souvent par la situation, dans ses pices
-prives de moralit; ni Dancourt, soutenant par
-un dialogue vif, facile et gai, une intrigue agrable,
+style, souvent par la situation, dans ses pièces
+privées de moralité; ni Dancourt, soutenant par
+un dialogue vif, facile et gai, une intrigue agréable,
quoique licencieuse gratuitement; ni Dufresni,
toujours plein d'esprit, philosophe dans
-les dtails, trs-peu dans l'ensemble, faisant sortir
-son comique ou du mlange de plusieurs caractres
-infrieurs, ou du jeu de deux passions
-contraries l'une par l'autre dans le mme personnage;
-ni quelques auteurs clbres par un ou deux
-bons ouvrages dans le genre o Molire en a tant
-donn: rien n'a ddommag la nation, force enfin
-d'apprcier ce grand homme, en voyant sa
-place vacante pendant un sicle.</p>
-
-<p>La trempe vigoureuse de son gnie le mit sans
-effort au-dessus de deux genres qui ont depuis occup
-la scne. L'un est le comique attendrissant,
-trop admir, trop dcri; genre infrieur qui n'est
-pas sans beaut, mais qui, se proposant de tracer
-des modles de perfection, manque souvent de
-vraisemblance, et est peut-tre sorti des bornes
+les détails, très-peu dans l'ensemble, faisant sortir
+son comique ou du mélange de plusieurs caractères
+inférieurs, ou du jeu de deux passions
+contrariées l'une par l'autre dans le même personnage;
+ni quelques auteurs célèbres par un ou deux
+bons ouvrages dans le genre où Molière en a tant
+donné: rien n'a dédommagé la nation, forcée enfin
+d'apprécier ce grand homme, en voyant sa
+place vacante pendant un siècle.</p>
+
+<p>La trempe vigoureuse de son génie le mit sans
+effort au-dessus de deux genres qui ont depuis occupé
+la scène. L'un est le comique attendrissant,
+trop admiré, trop décrié; genre inférieur qui n'est
+pas sans beauté, mais qui, se proposant de tracer
+des modèles de perfection, manque souvent de
+vraisemblance, et est peut-être sorti des bornes
de l'art en voulant les reculer. L'autre est ce genre
-plus faible encore, qui, substituant l'imitation
-claire de la nature, cette vrit toujours intressante,
+plus faible encore, qui, substituant à l'imitation
+éclairée de la nature, à cette vérité toujours intéressante,
seul but de tous les beaux-arts, une
-imitation purile, une vrit minutieuse, fait de
-la scne un miroir o se rptent froidement et
-sans choix les dtails les plus frivoles; exclut du
-thtre ce bel assortiment de parties heureusement
-combines, sans lequel il n'y a point de
+imitation puérile, une vérité minutieuse, fait de
+la scène un miroir où se répètent froidement et
+sans choix les détails les plus frivoles; exclut du
+théâtre ce bel assortiment de parties heureusement
+combinées, sans lequel il n'y a point de
<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
-vraie cration, et renouvellera parmi nous ce
-qu'on a vu chez les Romains, la comdie change
+vraie création, et renouvellera parmi nous ce
+qu'on a vu chez les Romains, la comédie changée
en simple pantomime, dont il ne restera rien
- la postrit que le nom des acteurs qui, par
-leurs talens, auront cach la misre et la nullit
-des potes.</p>
-
-<p>Tous ces drames, mis la place de la vraie comdie,
-ont fait penser qu'elle tait anantie pour
-jamais. La rvolution des m&oelig;urs a sembl autoriser
-cette crainte. Le prcepte d'<em>tre comme tout
-le monde</em>, ayant fait de la socit un bal masqu
-o nous sommes tous cachs sous le mme dguisement,
+à la postérité que le nom des acteurs qui, par
+leurs talens, auront caché la misère et la nullité
+des poètes.</p>
+
+<p>Tous ces drames, mis à la place de la vraie comédie,
+ont fait penser qu'elle était anéantie pour
+jamais. La révolution des m&oelig;urs a semblé autoriser
+cette crainte. Le précepte d'<em>être comme tout
+le monde</em>, ayant fait de la société un bal masqué
+où nous sommes tous cachés sous le même déguisement,
ne laisse percer que des nuances sur lesquelles
-le microscope thtral ddaigne de s'arrter;
-et les caractres, semblables ces monnaies
-dont le trop grand usage a effac l'empreinte, ont
-t dtruits par l'abus de la socit pousse l'excs.
-C'est peu d'avoir sem d'pines la carrire, on
-s'est plu encore la borner. Des conditions entires,
-qui autrefois payaient fidlement un tribut
-de ridicules la scne, sont parvenues se soustraire
- la justice dramatique: privilge que ne
-leur et point accord le sicle prcdent, qui ne
-consultait point en pareil cas les intresss, et n'coutait
-pas la laideur dclamant contre l'art de
-peindre. Certains vices ont form les mmes prtentions,
-et ont trouv une faveur gnrale. Ce
-sont des vices protgs par le public, dans la possession
-desquels on ne veut point tre inquit;
-et le pote est forc de les mnager comme des
+le microscope théâtral dédaigne de s'arrêter;
+et les caractères, semblables à ces monnaies
+dont le trop grand usage a effacé l'empreinte, ont
+été détruits par l'abus de la société poussée à l'excès.
+C'est peu d'avoir semé d'épines la carrière, on
+s'est plu encore à la borner. Des conditions entières,
+qui autrefois payaient fidèlement un tribut
+de ridicules à la scène, sont parvenues à se soustraire
+à la justice dramatique: privilége que ne
+leur eût point accordé le siècle précédent, qui ne
+consultait point en pareil cas les intéressés, et n'écoutait
+pas la laideur déclamant contre l'art de
+peindre. Certains vices ont formé les mêmes prétentions,
+et ont trouvé une faveur générale. Ce
+sont des vices protégés par le public, dans la possession
+desquels on ne veut point être inquiété;
+et le poète est forcé de les ménager comme des
<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
coupables puissans que la multitude de leurs complices
-met l'abri des recherches. S'il est ainsi, la
-vraie comdie n'existera bientt plus que dans ces
-drames de socit que leur extrme licence (car
-ils peignent nos m&oelig;urs) bannit jamais de tous
-les thtres publics.</p>
-
-<p>Qui pourra vaincre tant d'obstacles multiplis?
-Le gnie. On a rpt que si Molire donnait ses
-ouvrages de nos jours, la plupart ne russiraient
+met à l'abri des recherches. S'il est ainsi, la
+vraie comédie n'existera bientôt plus que dans ces
+drames de société que leur extrême licence (car
+ils peignent nos m&oelig;urs) bannit à jamais de tous
+les théâtres publics.</p>
+
+<p>Qui pourra vaincre tant d'obstacles multipliés?
+Le génie. On a répété que si Molière donnait ses
+ouvrages de nos jours, la plupart ne réussiraient
point. On a dit une chose absurde. Eh! comment
peindrait-il des m&oelig;urs qui n'existent plus? Il peindrait
-les ntres: il arracherait le voile qui drobe
-ces nuances nos yeux. C'est le propre du
-gnie de rendre digne des beaux arts la nature
+les nôtres: il arracherait le voile qui dérobe
+ces nuances à nos yeux. C'est le propre du
+génie de rendre digne des beaux arts la nature
commune. Ce qu'il voit existait, mais n'existait
-que pour lui. Ce paysage sur lequel vous avez promen
-vos yeux, le peintre qui le considrait
+que pour lui. Ce paysage sur lequel vous avez promené
+vos yeux, le peintre qui le considérait
avec vous, le retrace sur la toile, et vous ne l'avez
-vu que dans ce moment: Molire est ce peintre.
-Le caractre est-il faible, ou veut-il se cacher,
-renforcez la situation; c'est une espce de
+vu que dans ce moment: Molière est ce peintre.
+Le caractère est-il faible, ou veut-il se cacher,
+renforcez la situation; c'est une espèce de
torture qui arrache au personnage le secret qu'il
-veut cacher. Tout devient thtral dans les mains
-d'un homme de gnie. Quoi de plus odieux que
+veut cacher. Tout devient théâtral dans les mains
+d'un homme de génie. Quoi de plus odieux que
le Tartuffe? de plus aride en apparence que le
sujet des <cite>Femmes savantes</cite>? Et ce sont les chefs-d'&oelig;uvres
-du thtre. Quoi de plus triste qu'un
-pdant pyrrhonien incertain de son existence?
-Molire le met en scne avec un vieillard prt
+du théâtre. Quoi de plus triste qu'un
+pédant pyrrhonien incertain de son existence?
+Molière le met en scène avec un vieillard prêt à
se marier, qui le consulte sur le danger de cet engagement.
<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
-On conoit ds lors tout le comique
-d'un pyrrhonisme qui s'exerce sur la fidlit
+On conçoit dès lors tout le comique
+d'un pyrrhonisme qui s'exerce sur la fidélité
d'une jolie femme.</p>
-<p>Qui ne croirait, nous entendre, que tous les
-vices ont disparu de la socit? Ceux mmes contre
-lesquels Molire s'est lev, croit-on qu'ils
-soient anantis? N'est-il plus de Tartuffe? et, s'il
-en existe encore, pense-t-on qu'en renonant au
+<p>Qui ne croirait, à nous entendre, que tous les
+vices ont disparu de la société? Ceux mêmes contre
+lesquels Molière s'est élevé, croit-on qu'ils
+soient anéantis? N'est-il plus de Tartuffe? et, s'il
+en existe encore, pense-t-on qu'en renonçant au
manteau noir et au jargon mystique, ils aient
-renonc la perfidie et la sduction? Ce sont
-des criminels dont Molire a donn le signalement
-au public, et qui sont cachs sous une autre forme.
-Les ridicules mme qu'il a dtruits n'en auraient-ils
+renoncé à la perfidie et à la séduction? Ce sont
+des criminels dont Molière a donné le signalement
+au public, et qui sont cachés sous une autre forme.
+Les ridicules même qu'il a détruits n'en auraient-ils
pas produit de nouveaux? Ne ressembleraient-ils
-pas ces vgtaux dont la destruction en fait
-natre d'autres sur la terre qu'ils ont couverte de
-leurs dbris? Tel est le malheur de la nature humaine.
+pas à ces végétaux dont la destruction en fait
+naître d'autres sur la terre qu'ils ont couverte de
+leurs débris? Tel est le malheur de la nature humaine.
Gardons-nous d'en conclure qu'on ne
doive point combattre les ridicules: l'intervalle
-qui spare la destruction des uns et la naissance
+qui sépare la destruction des uns et la naissance
des autres, est le prix de la victoire qu'on remporte
sur eux. Que dirait-on d'un homme qui ne
souhaiterait pas la fin d'une guerre ruineuse, sous
-prtexte que la paix est rarement de longue
-dure?</p>
+prétexte que la paix est rarement de longue
+durée?</p>
-<p>N'existerait-il pas un point de vue d'o Molire
-dcouvrirait une nouvelle carrire dramatique?
-Rpandre l'esprit de socit fut le but qu'il se proposa:
-arrter ses funestes effets serait-il un dessein
+<p>N'existerait-il pas un point de vue d'où Molière
+découvrirait une nouvelle carrière dramatique?
+Répandre l'esprit de société fut le but qu'il se proposa:
+arrêter ses funestes effets serait-il un dessein
moins digne d'un sage? Verrait-il, sans porter la
<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
main sur ses crayons, l'abus que nous avons fait
-de la socit et de la philosophie; le mlange ridicule
+de la société et de la philosophie; le mélange ridicule
des conditions; cette jeunesse qui a perdu
-toute morale quinze ans, toute sensibilit
+toute morale à quinze ans, toute sensibilité à
vingt; cette habitude malheureuse de vivre ensemble
-sans avoir besoin de s'estimer; la difficult
-de se dshonorer, et, quand on y est enfin
-parvenu, la facilit de recouvrer son honneur
-et de rentrer dans cette le autrefois <em>escarpe et
-sans bords</em>? Les dcouvertes nouvelles faites sur
-le c&oelig;ur humain par La Bruyre et d'autres moralistes,
+sans avoir besoin de s'estimer; la difficulté
+de se déshonorer, et, quand on y est enfin
+parvenu, la facilité de recouvrer son honneur
+et de rentrer dans cette île autrefois <em>escarpée et
+sans bords</em>? Les découvertes nouvelles faites sur
+le c&oelig;ur humain par La Bruyère et d'autres moralistes,
le comique original d'un peuple voisin
-qui fut inconnu Molire, ne donneraient-ils pas
-de nouvelles leons un pote comique? D'ailleurs
+qui fut inconnu à Molière, ne donneraient-ils pas
+de nouvelles leçons à un poète comique? D'ailleurs
est-il certain que nos m&oelig;urs, dont la peinture
-nous amuse dans des romans agrables et
+nous amuse dans des romans agréables et
dans des contes charmans, seront toujours ridicules
-en pure perte pour le thtre? Rendons-nous
+en pure perte pour le théâtre? Rendons-nous
plus de justice, augurons mieux de nos travers,
-et ne dsesprons plus de pouvoir rire un
-jour nos dpens. Aprs une droute aussi complte
-des ridicules, qu'on la vit au temps de Molire,
-peut-tre avaient-ils besoin d'une longue paix
-pour se mettre en tat de reparatre. De bons esprits
-ont pens qu'il fallait la rvolution d'un
-sicle pour renouveller le champ de la comdie.
-Le terme est expir: la nation demande un pote
-comique: qu'il paraisse; le trne est vacant.</p>
-
-<p class="p2 center small">FIN DE L'LOGE DE MOLIRE.</p>
+et ne désespérons plus de pouvoir rire un
+jour à nos dépens. Après une déroute aussi complète
+des ridicules, qu'on la vit au temps de Molière,
+peut-être avaient-ils besoin d'une longue paix
+pour se mettre en état de reparaître. De bons esprits
+ont pensé qu'il fallait la révolution d'un
+siècle pour renouveller le champ de la comédie.
+Le terme est expiré: la nation demande un poète
+comique: qu'il paraisse; le trône est vacant.</p>
+
+<p class="p2 center small">FIN DE L'ÉLOGE DE MOLIÈRE.</p>
<p><a id="Page_32"></a>
<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span></p>
-<h2>LOGE DE LA FONTAINE.<br />
-<span class="small">DISCOURS QUI A REMPORT LE PRIX DE L'ACADMIE DE MARSEILLE</span><br />
+<h2>ÉLOGE DE LA FONTAINE.<br />
+<span class="small">DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE L'ACADÉMIE DE MARSEILLE</span><br />
<span class="small">EN 1774.</span></h2>
-<p class="poem">sopo ingentem statuam posure Attici.<br />
-<span class="i9">PHED. L. II., <cite>pilog.</cite></span></p>
+<p class="poem">Æsopo ingentem statuam posuêre Attici.<br />
+<span class="i9">PHED. L. II., <cite>épilog.</cite></span></p>
-<p>Le plus modeste des crivains, La Fontaine, a
-lui-mme, sans le savoir, fait son loge, et presque
-son apothose, lorsqu'il a dit que,</p>
+<p>Le plus modeste des écrivains, La Fontaine, a
+lui-même, sans le savoir, fait son éloge, et presque
+son apothéose, lorsqu'il a dit que,</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line i1"> Si l'apologue est un prsent des hommes,</div>
-<div class="line">Celui qui nous l'a fait mrite des autels.</div>
+<div class="line i1"> Si l'apologue est un présent des hommes,</div>
+<div class="line">Celui qui nous l'a fait mérite des autels.</div>
</div></div></div>
-<p>C'est lui qui a fait ce prsent l'Europe; et c'est
+<p>C'est lui qui a fait ce présent à l'Europe; et c'est
vous, messieurs, qui, dans ce concours solennel,
-allez, pour ainsi dire, lever en son honneur l'autel
+allez, pour ainsi dire, élever en son honneur l'autel
que lui donnait notre reconnaissance. Il semble
-qu'il vous soit rserv d'acquitter la nation
-envers deux de ses plus grands potes, ses deux
-potes les plus aimables. Celui que vous associez
+qu'il vous soit réservé d'acquitter la nation
+envers deux de ses plus grands poètes, ses deux
+poètes les plus aimables. Celui que vous associez
<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
-aujourd'hui Racine, non moins admirable par
-ses crits, encore plus intressant par sa personne,
-plus simple, plus prs de nous, compagnon de
+aujourd'hui à Racine, non moins admirable par
+ses écrits, encore plus intéressant par sa personne,
+plus simple, plus près de nous, compagnon de
notre enfance, est devenu pour nous un ami de
tous les momens. Mais, s'il est doux de louer La
-Fontaine; d'avoir peindre le charme de cette
-morale indulgente qui pntre dans le c&oelig;ur sans
+Fontaine; d'avoir à peindre le charme de cette
+morale indulgente qui pénètre dans le c&oelig;ur sans
le blesser, amuse l'enfant pour en faire un homme,
l'homme pour en faire un sage, et nous menerait
- la vertu en nous rendant la nature; comment
-dcouvrir le secret de ce style enchanteur, de ce
-style inimitable et sans modle, qui runit tous
-les tons sans blesser l'unit? Comment parler de
+à la vertu en nous rendant à la nature; comment
+découvrir le secret de ce style enchanteur, de ce
+style inimitable et sans modèle, qui réunit tous
+les tons sans blesser l'unité? Comment parler de
cet heureux instinct, qui sembla le diriger dans sa
conduite comme dans ses ouvrages; qui se fait
-galement sentir dans la douce facilit de ses
-m&oelig;urs et de ses crits, et forma, d'une me si
-nave et d'un esprit si fin, un ensemble si piquant
+également sentir dans la douce facilité de ses
+m&oelig;urs et de ses écrits, et forma, d'une âme si
+naïve et d'un esprit si fin, un ensemble si piquant
et si original? Faudra-t-il raisonner sur le sentiment,
-disserter sur les grces, et ennuyer nos
+disserter sur les grâces, et ennuyer nos
lecteurs pour montrer comment La Fontaine a
-charm les siens? Pour moi, messieurs, vitant de
-discuter ce qui doit tre senti, et de vous offrir
-l'analyse de la navet, je tcherai seulement de
+charmé les siens? Pour moi, messieurs, évitant de
+discuter ce qui doit être senti, et de vous offrir
+l'analyse de la naïveté, je tâcherai seulement de
fixer vos regards sur le charme de sa morale, sur
-la finesse exquise de son got, sur l'accord singulier
-que l'un et l'autre eurent toujours avec la simplicit
-de ses m&oelig;urs; et dans ces diffrens points
+la finesse exquise de son goût, sur l'accord singulier
+que l'un et l'autre eurent toujours avec la simplicité
+de ses m&oelig;urs; et dans ces différens points
de vue, je saisirai rapidement les principaux traits
-qui le caractrisent.</p>
+qui le caractérisent.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span></p>
<h3>PREMIERE PARTIE.</h3>
-<p>L'apologue remonte la plus haute antiquit;
-car il commena ds qu'il y eut des tyrans et des
-esclaves. On offre de face la vrit son gal:
-on la laisse entrevoir de profil son matre. Mais,
-quelle que soit l'poque de ce bel art, la philosophie
-s'empara bientt de cette invention de la
+<p>L'apologue remonte à la plus haute antiquité;
+car il commença dès qu'il y eut des tyrans et des
+esclaves. On offre de face la vérité à son égal:
+on la laisse entrevoir de profil à son maître. Mais,
+quelle que soit l'époque de ce bel art, la philosophie
+s'empara bientôt de cette invention de la
servitude, et en fit un instrument de la morale.
-Lokman et Pilpay dans l'Orient, sope et Gabrias
-dans la Grce, revtirent la vrit du voile transparent
-de l'apologue; mais le rcit d'une petite
-action relle ou allgorique, aussi diffus dans les
-deux premiers que serr et concis dans les
-deux autres, dnu des charmes du sentiment et de la
-posie, dcouvrait trop froidement, quoique avec
-esprit, la moralit qu'il prsentait. Phdre, n
-dans l'esclavage comme ses trois premiers prdcesseurs,
+Lokman et Pilpay dans l'Orient, Ésope et Gabrias
+dans la Grèce, revêtirent la vérité du voile transparent
+de l'apologue; mais le récit d'une petite
+action réelle ou allégorique, aussi diffus dans les
+deux premiers que serré et concis dans les
+deux autres, dénué des charmes du sentiment et de la
+poésie, découvrait trop froidement, quoique avec
+esprit, la moralité qu'il présentait. Phèdre, né
+dans l'esclavage comme ses trois premiers prédécesseurs,
n'affectant ni le laconisme excessif de
-Gabrias, ni mme la brivet d'sope, plus lgant,
-plus orn, parlant la cour d'Auguste le
-langage de Trence; Farne, car j'omets Avienus
-trop infrieur son devancier; Farne, qui, dans
-sa latinit du seizime sicle, semblerait avoir
-imit Phdre, s'il avait pu connatre des ouvrages
-ignors de son temps, ont droit de plaire tous
-les esprits cultivs; et leurs bonnes fables donneraient
-mme l'ide de la perfection dans ce genre,
+Gabrias, ni même la brièveté d'Ésope, plus élégant,
+plus orné, parlant à la cour d'Auguste le
+langage de Térence; Faërne, car j'omets Avienus
+trop inférieur à son devancier; Faërne, qui, dans
+sa latinité du seizième siècle, semblerait avoir
+imité Phèdre, s'il avait pu connaître des ouvrages
+ignorés de son temps, ont droit de plaire à tous
+les esprits cultivés; et leurs bonnes fables donneraient
+même l'idée de la perfection dans ce genre,
<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
-si la France n'et produit un homme unique dans
+si la France n'eût produit un homme unique dans
l'histoire des lettres, qui devait porter la peinture
des m&oelig;urs dans l'apologue, et l'apologue dans
-champ de la posie. C'est alors que la fable devient
-un ouvrage de gnie, et qu'on peut s'crier,
+champ de la poésie. C'est alors que la fable devient
+un ouvrage de génie, et qu'on peut s'écrier,
comme notre fabuliste, dans l'enthousiasme que
lui inspire ce bel art: <em>C'est proprement un charme</em><a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.
Oui, c'en est un sans doute; mais on ne
-l'prouve qu'en lisant La Fontaine, et c'est lui
-que le charme a commenc.</p>
+l'éprouve qu'en lisant La Fontaine, et c'est à lui
+que le charme a commencé.</p>
-<p>L'art de rendre la morale aimable existait
-peine parmi nous. De tous les crivains profanes,
+<p>L'art de rendre la morale aimable existait à
+peine parmi nous. De tous les écrivains profanes,
Montaigne seul (car pourquoi citerais-je ceux
-qu'on ne lit plus?) avait approfondi avec agrment
-cette science si complique, qui, pour l'honneur
-du genre humain, ne devrait pas mme tre
-une science. Mais, outre l'inconvnient d'un langage
-dj vieux, sa philosophie audacieuse, souvent
+qu'on ne lit plus?) avait approfondi avec agrément
+cette science si compliquée, qui, pour l'honneur
+du genre humain, ne devrait pas même être
+une science. Mais, outre l'inconvénient d'un langage
+déjà vieux, sa philosophie audacieuse, souvent
libre jusqu'au cynisme, ne pouvait convenir
-ni tous les ges, ni tous les esprits; et son ouvrage,
-prcieux tant d'gards, semble plutt
-une peinture fidle des inconsquences de l'esprit
-humain, qu'un trait de philosophie pratique. Il
+ni à tous les âges, ni à tous les esprits; et son ouvrage,
+précieux à tant d'égards, semble plutôt
+une peinture fidèle des inconséquences de l'esprit
+humain, qu'un traité de philosophie pratique. Il
nous fallait un livre d'une morale douce, aimable,
-facile, applicable toutes les circonstances, faite
+facile, applicable à toutes les circonstances, faite
<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
-pour tous les tats, pour tous les ges, et qui pt
-remplacer enfin, dans l'ducation, de la jeunesse,</p>
+pour tous les états, pour tous les âges, et qui pût
+remplacer enfin, dans l'éducation, de la jeunesse,</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">Les quatrains de Pibrac et les doctes sentences</div>
<div class="line">Du conseiller Mathieu;</div>
-<div class="line i9"><span class="smcap">Molire</span>.</div>
+<div class="line i9"><span class="smcap">Molière</span>.</div>
</div></div></div>
-<p>car c'taient l les livres de l'ducation ordinaire.
+<p>car c'étaient là les livres de l'éducation ordinaire.
La Fontaine cherche ou rencontre le genre de la
-fable que Quintilien regardait comme consacr
+fable que Quintilien regardait comme consacré à
l'instruction de l'ignorance. Notre fabuliste, si
-profond aux yeux clairs; semble avoir adopt
-l'ide de Quintilien: cartant tout appareil d'instruction,
-toute notion trop complique, il prend
+profond aux yeux éclairés; semble avoir adopté
+l'idée de Quintilien: écartant tout appareil d'instruction,
+toute notion trop compliquée, il prend
sa philosophie, dans les sentimens universels, dans
-les ides gnralement reues, et pour ainsi dire,
-dans la morale, des proverbes qui, aprs tout,
-sont le produit de l'exprience de tous les sicles.
-C'tait le seul moyen d'tre jamais l'homme de
-toutes les nations; car la morale, si simple en elle-mme,
+les idées généralement reçues, et pour ainsi dire,
+dans la morale, des proverbes qui, après tout,
+sont le produit de l'expérience de tous les siècles.
+C'était le seul moyen d'être à jamais l'homme de
+toutes les nations; car la morale, si simple en elle-même,
devient contentieuse au point de former
des sectes, lorsqu'elle veut remonter aux principes
-d'o drivent ses maximes, principes presque toujours
-contests. Mais La Fontaine, en partant des
-notions communes et des sentimens ns avec nous,
-ne voit point dans l'apologue un simple rcit qui
-mne une froide moralit; il fait de son livre</p>
+d'où dérivent ses maximes, principes presque toujours
+contestés. Mais La Fontaine, en partant des
+notions communes et des sentimens nés avec nous,
+ne voit point dans l'apologue un simple récit qui
+mène à une froide moralité; il fait de son livre</p>
-<p class="verse">Une ample comdie cent acteurs divers.</p>
+<p class="verse">Une ample comédie à cent acteurs divers.</p>
<p>C'est en effet comme de vrais personnages dramatiques
<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
-qu'il faut les considrer; et, s'il n'a point
-la gloire d'avoir eu le premier cette ide si heureuse
-d'emprunter aux diffrentes espces d'animaux
-l'image des diffrens vices que runit, la
-ntre; s'ils ont pu se dire comme lui:</p>
+qu'il faut les considérer; et, s'il n'a point
+la gloire d'avoir eu le premier cette idée si heureuse
+d'emprunter aux différentes espèces d'animaux
+l'image des différens vices que réunit, la
+nôtre; s'ils ont pu se dire comme lui:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Le roi de ces gens-l n'a pas moins de dfauts</div>
+<div class="line">Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts</div>
<div class="line">Que ses sujets,</div>
</div></div></div>
-<p>lui seul a peint les dfauts que les autres n'ont fait
+<p>lui seul a peint les défauts que les autres n'ont fait
qu'indiquer. Ce sont des sages qui nous conseillent
-de nous tudier; La Fontaine nous dispense de
-cette tude, en nous montrant nous-mmes:
-diffrence qui laisse le moraliste une si grande
-distance du pote. La bonhomie relle ou apparente
+de nous étudier; La Fontaine nous dispense de
+cette étude, en nous montrant à nous-mêmes:
+différence qui laisse le moraliste à une si grande
+distance du poète. La bonhomie réelle ou apparente
qui lui fait donner des noms, des surnoms,
-des mtiers aux individus de chaque espce; qui
-lui fait envisager les espces mmes comme des
-rpubliques, des royaumes, des empires, est une
+des métiers aux individus de chaque espèce; qui
+lui fait envisager les espèces mêmes comme des
+républiques, des royaumes, des empires, est une
sorte de prestiges qui rend leur feinte existence
-relle aux yeux de ses lecteurs. Ratopolis devient
-une grande capitale; et l'illusion o il nous amne
-est le fruit de l'illusion parfaite o il a su se placer
-lui-mme. Ce genre de talent si nouveau, dont
+réelle aux yeux de ses lecteurs. Ratopolis devient
+une grande capitale; et l'illusion où il nous amène
+est le fruit de l'illusion parfaite où il a su se placer
+lui-même. Ce genre de talent si nouveau, dont
ses devanciers n'avaient pas eu besoin pour peindre
les premiers traits de nos passions, devient
-ncessaire La Fontaine, qui doit en exposer
-nos yeux les nuances les plus dlicates: autre caractre
-essentiel, n de ce gnie d'observation
-dont Molire tait si frapp dans notre fabuliste.</p>
+nécessaire à La Fontaine, qui doit en exposer à
+nos yeux les nuances les plus délicates: autre caractère
+essentiel, né de ce génie d'observation
+dont Molière était si frappé dans notre fabuliste.</p>
<p>Je pourrais, messieurs, saisir une multitude de
<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
-rapports entre plusieurs personnages de Molire
+rapports entre plusieurs personnages de Molière
et d'autres de La Fontaine; montrer en eux des
ressemblances frappantes dans la marche et dans
-le langage des passions<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>; mais, ngligeant les
-dtails de ce genre, j'ose considrer l'auteur ds
-fables d'un point de vue plus lev. Je ne cde
-point au vain dsir d'exagrer mon sujet, maladie
-trop commune de nos jours; mais, sans mconnatre
-l'intervalle qui spare l'art si simple de l'apologue,
-et l'art si compliqu de la comdie, j'observerai,
-pour tre juste envers La Fontaine, que
-la gloire d'avoir t avec Molire le peintre le plus
-fidle de la nature et de la socit, doit rapprocher
-ici ces deux grands hommes. Molire, dans chacune
-de ses pices, ramenant la peinture des
-m&oelig;urs un objet philosophique, donne la comdie
+le langage des passions<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>; mais, négligeant les
+détails de ce genre, j'ose considérer l'auteur dès
+fables d'un point de vue plus élevé. Je ne cède
+point au vain désir d'exagérer mon sujet, maladie
+trop commune de nos jours; mais, sans méconnaître
+l'intervalle qui sépare l'art si simple de l'apologue,
+et l'art si compliqué de la comédie, j'observerai,
+pour être juste envers La Fontaine, que
+la gloire d'avoir été avec Molière le peintre le plus
+fidèle de la nature et de la société, doit rapprocher
+ici ces deux grands hommes. Molière, dans chacune
+de ses pièces, ramenant la peinture des
+m&oelig;urs à un objet philosophique, donne à la comédie
<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
-la moralit de l'apologue; La Fontaine,
+la moralité de l'apologue; La Fontaine,
transportant dans ses fables la peinture des m&oelig;urs,
-donne l'apologue une des grandes beauts de la
-comdie, les caractres. Dous, tous les deux, au
-plus haut degr du gnie d'observation, gnie
-dirig dans l'un par une raison suprieure, guid
-dans l'autre par un instinct non moins prcieux,
+donne à l'apologue une des grandes beautés de la
+comédie, les caractères. Doués, tous les deux, au
+plus haut degré du génie d'observation, génie
+dirigé dans l'un par une raison supérieure, guidé
+dans l'autre par un instinct non moins précieux,
ils descendent dans le plus profond secret de nos
travers et de nos faiblesses; mais chacun, selon la
-double diffrence de son gnie et de son caractre,
-les exprime diffremment. Le pinceau de Molire
-doit tre plus nergique et plus ferme; celui
-de La Fontaine plus dlicat et plus fin: l'un rend
+double différence de son génie et de son caractère,
+les exprime différemment. Le pinceau de Molière
+doit être plus énergique et plus ferme; celui
+de La Fontaine plus délicat et plus fin: l'un rend
les grands traits avec une force qui le montre comme
-suprieur aux nuances; l'autre saisit les nuances
-avec une sagacit qui suppose la science des grands
-traits. Le pote comique semble s'tre plus attach
+supérieur aux nuances; l'autre saisit les nuances
+avec une sagacité qui suppose la science des grands
+traits. Le poète comique semble s'être plus attaché
aux ridicules, et a peint quelquefois les formes
-passagres de la socit; le fabuliste semble
+passagères de la société; le fabuliste semble
s'adresser davantage aux vices, et a peint une nature
-encore plus gnrale. Le premier me fait plus
-rire de mon voisin; le second me ramne plus
-moi-mme. Celui-ci me venge davantage des sottises
-d'autrui; celui-l me fait mieux songer aux
+encore plus générale. Le premier me fait plus
+rire de mon voisin; le second me ramène plus à
+moi-même. Celui-ci me venge davantage des sottises
+d'autrui; celui-là me fait mieux songer aux
miennes. L'un semble avoir vu les ridicules comme
-un dfaut de biensance, choquant pour la socit;
-l'autre, avoir vu les vices comme un dfaut
-de raison, fcheux pour nous-mmes. Aprs la
+un défaut de bienséance, choquant pour la société;
+l'autre, avoir vu les vices comme un défaut
+de raison, fâcheux pour nous-mêmes. Après la
lecture du premier, je crains l'opinion publique,
-aprs la lecture du second, je crains ma conscience.
+après la lecture du second, je crains ma conscience.
<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
-Enfin l'homme corrig par Molire, cessant d'tre
-ridicule, pourrait demeurer vicieux: corrig par
+Enfin l'homme corrigé par Molière, cessant d'être
+ridicule, pourrait demeurer vicieux: corrigé par
La Fontaine, il ne serait plus ni vicieux ni ridicule,
il serait raisonnable et bon; et nous nous
-trouverions vertueux, comme La Fontaine tait
+trouverions vertueux, comme La Fontaine était
philosophe, sans nous, en douter.</p>
-<p>Tels sont les principaux traits qui caractrisent
-chacun de ces grands hommes; et si l'intrt
-qu'inspirent de tels noms me permet de joindre
-ce parallle quelques circonstances trangres
-leur mrit, j'observerai que, ns l'un et l'autre
-prcisment la mme poque, tous deux sans
-modles parmi nous, sans rivaux, sans successeurs,
-lis pendant leur vie d'une amiti constante,
-la mme tombe les runit aprs leur mort; et que la
-mme poussire couvre les deux crivains les plus
+<p>Tels sont les principaux traits qui caractérisent
+chacun de ces grands hommes; et si l'intérêt
+qu'inspirent de tels noms me permet de joindre à
+ce parallèle quelques circonstances étrangères à
+leur mérité, j'observerai que, nés l'un et l'autre
+précisément à la même époque, tous deux sans
+modèles parmi nous, sans rivaux, sans successeurs,
+liés pendant leur vie d'une amitié constante,
+la même tombe les réunit après leur mort; et que la
+même poussière couvre les deux écrivains les plus
originaux que la France ait jamais produits<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
<p>Mais ce qui distingue La Fontaine de tous les
-moralistes, c'est la facilit insinuante de sa morale;
-c'est cette sagesse, naturelle comme lui-mme,
-qui parat n'tre qu'un heureux dveloppement
+moralistes, c'est la facilité insinuante de sa morale;
+c'est cette sagesse, naturelle comme lui-même,
+qui paraît n'être qu'un heureux développement
de son instinct. Chez lui, la vertu ne se
-prsente point environne du cortge effrayant
+présente point environnée du cortége effrayant
qui l'accompagne d'ordinaire: rien d'affligeant,
-rien de pnible. Offre-t-il quelque exemple de
-gnrosit, quelque sacrifice, il le fait natre de
-l'amour, de l'amiti, d'un sentiment si simple,
+rien de pénible. Offre-t-il quelque exemple de
+générosité, quelque sacrifice, il le fait naître de
+l'amour, de l'amitié, d'un sentiment si simple,
<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
-si doux que ce sacrifice mme a d paratre un
-bonheur. Mais, s'il carte en gnral les ides
-tristes d'efforts, de privations, de dvouement, il
-semble qu'ils cesseraient d'tre ncessaires, et que
-la socit n'en aurait plus besoin. Il ne vous parle
-que de vous-mme ou pour vous-mme; et de ses
-leons, ou plutt de ses conseils, natrait le bonheur
-gnral. Combien cette morale est suprieure
- celle de tant de philosophes qui paraissent
-n'avoir point crit pour des hommes, et qui
-<em>taillent</em>, comme dit Montaigne, <em>nos obligations
-la raison d'un autre tre</em>! Telles sont en effet la
-misre et la vanit de l'homme, qu'aprs s'tre mis
-au-dessous de lui mme par ses vices, il veut ensuite
-s'lever au-dessus de sa nature par le simulacre
+si doux que ce sacrifice même a dû paraître un
+bonheur. Mais, s'il écarte en général les idées
+tristes d'efforts, de privations, de dévouement, il
+semble qu'ils cesseraient d'être nécessaires, et que
+la société n'en aurait plus besoin. Il ne vous parle
+que de vous-même ou pour vous-même; et de ses
+leçons, ou plutôt de ses conseils, naîtrait le bonheur
+général. Combien cette morale est supérieure
+à celle de tant de philosophes qui paraissent
+n'avoir point écrit pour des hommes, et qui
+<em>taillent</em>, comme dit Montaigne, <em>nos obligations à
+la raison d'un autre être</em>! Telles sont en effet la
+misère et la vanité de l'homme, qu'après s'être mis
+au-dessous de lui même par ses vices, il veut ensuite
+s'élever au-dessus de sa nature par le simulacre
imposant des vertus auxquelles il se condamne;
-et qu'il deviendrait, en ralisant les chimres
-de son orgueil, aussi-mconnaissable lui-mme
+et qu'il deviendrait, en réalisant les chimères
+de son orgueil, aussi-méconnaissable à lui-même
par sa sagesse, qu'il l'est en effet par sa folie.
-Mais, aprs tous ces vains efforts, rendu sa mdiocrit
-naturelle, son c&oelig;ur lui rpte ce mot
-d'un vrai sage: que c'est une cruaut de vouloir
-lever l'homme tant de perfection. Aussi tout ce
+Mais, après tous ces vains efforts, rendu à sa médiocrité
+naturelle, son c&oelig;ur lui répète ce mot
+d'un vrai sage: que c'est une cruauté de vouloir
+élever l'homme à tant de perfection. Aussi tout ce
faste philosophique tombe-t-il devant la raison
simple, mais lumineuse, de La Fontaine. Un ancien
osait dire qu'il faut combattre souvent les
lois par la nature: c'est par la nature que La Fontaine
-combat les maximes outres de la philosophie.
+combat les maximes outrées de la philosophie.
Son livre est la loi naturelle en action: c'est
-la morale de Montaigne pure dans une me plus
+la morale de Montaigne épurée dans une âme plus
<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
-douce, rectifie par un sens encore plus droit,
+douce, rectifiée par un sens encore plus droit,
embellie des couleurs d'une imagination plus aimable,
-moins forte peut-tre, mais non pas moins
+moins forte peut-être, mais non pas moins
brillante.</p>
-<p>N'attendez point de lui ce fastueux mpris de
-la mort, qui, parmi quelques leons d'un courage
-trop souvent ncessaire l'homme, a fait dbiter
-aux philosophes tant d'orgueilleuses absurdits.
-Tout sentiment exagr n'avait point de
-prise sur son me, s'en cartait naturellement; et
-la facilit mme de son caractre semblait l'en
-avoir prserv. La Fontaine n'est point le pote
-de l'hrosme: il est celui de la vie commune, de
-la raison vulgaire. Le travail, la vigilance, l'conomie,
-la prudence sans inquitude, l'avantage
-de vivre avec ses gaux, le besoin qu'on peut avoir
-de ses infrieurs, la modration, la retraite, voil
+<p>N'attendez point de lui ce fastueux mépris de
+la mort, qui, parmi quelques leçons d'un courage
+trop souvent nécessaire à l'homme, a fait débiter
+aux philosophes tant d'orgueilleuses absurdités.
+Tout sentiment exagéré n'avait point de
+prise sur son âme, s'en écartait naturellement; et
+la facilité même de son caractère semblait l'en
+avoir préservé. La Fontaine n'est point le poète
+de l'héroïsme: il est celui de la vie commune, de
+la raison vulgaire. Le travail, la vigilance, l'économie,
+la prudence sans inquiétude, l'avantage
+de vivre avec ses égaux, le besoin qu'on peut avoir
+de ses inférieurs, la modération, la retraite, voilà
ce qu'il aime et ce qu'il fait aimer. L'amour, cet
-objet de tant de dclamations,</p>
+objet de tant de déclamations,</p>
-<p class="verse">Ce mal qui peut-tre est un bien,</p>
+<p class="verse">Ce mal qui peut-être est un bien,</p>
<p>dit La Fontaine, il le montre comme une faiblesse
-naturelle et intressante. Il n'affecte point ce mpris
-pour l'espce humaine, qui aiguise la satire
+naturelle et intéressante. Il n'affecte point ce mépris
+pour l'espèce humaine, qui aiguise la satire
mordante de Lucien, qui s'annonce hardiment
-dans les crits de Montaigne, se dcouvre dans la
-folie de Rabelais, et perce quelquefois mme dans
-l'enjouement d'Horace. Ce n'est point cette austrit
+dans les écrits de Montaigne, se découvre dans la
+folie de Rabelais, et perce quelquefois même dans
+l'enjouement d'Horace. Ce n'est point cette austérité
qui appelle, comme dans Boileau, la plaisanterie
<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
-au secours d'une raison svre, ni cette duret,
-misantropique de La Bruyre et de Pascal,
-qui, portant le flambeau dans l'abme du c&oelig;ur
+au secours d'une raison sévère, ni cette dureté,
+misantropique de La Bruyère et de Pascal,
+qui, portant le flambeau dans l'abîme du c&oelig;ur
humain, jette une lueur effrayante sur ses tristes
profondeurs. Le mal qu'il peint, il le rencontre:
-les autres l'ont cherch. Pour eux, nos ridicules
+les autres l'ont cherché. Pour eux, nos ridicules
sont des ennemis dont ils se vengent: pour La
Fontaine, ce sont des passans incommodes dont
-il songe se garantir; il rit et ne hait point<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.
+il songe à se garantir; il rit et ne hait point<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.
Censeur assez indulgent de nos faiblesses, l'avarice
-est de tous nos travers celui qui parat le plus rvolter
-son bon sens naturel. Mais; s'il n'prouve
+est de tous nos travers celui qui paraît le plus révolter
+son bon sens naturel. Mais; s'il n'éprouve
et n'inspire point</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line i9"> Ces haines vigoureuses</div>
-<div class="line">Que doit donner le vice aux mes vertueuses,</div>
+<div class="line">Que doit donner le vice aux âmes vertueuses,</div>
</div></div></div>
-<p>au moins prserve-t-il ses lecteurs du poison de
+<p>au moins préserve-t-il ses lecteurs du poison de
la misantropie, effet ordinaire de ces haines.
-L'me, aprs la lecture de ses ouvrages, calme,
-repose, et, pour ainsi dire, rafrachie comme au
-retour d'une promenade solitaire et champtre,
-trouve en soi-mme une compassion douce pour
-l'humanit, une rsignation tranquille la providence,
- la ncessit, aux lois de l'ordre tabli;
+L'âme, après la lecture de ses ouvrages, calme,
+reposée, et, pour ainsi dire, rafraîchie comme au
+retour d'une promenade solitaire et champêtre,
+trouve en soi-même une compassion douce pour
+l'humanité, une résignation tranquille à la providence,
+à la nécessité, aux lois de l'ordre établi;
enfin l'heureuse disposition de supporter patiemment
-les dfauts d'autrui, et mme les siens, leon
-qui n'est peut-tre pas une des moindres que
+les défauts d'autrui, et même les siens, leçon
+qui n'est peut-être pas une des moindres que
puisse donner la philosophie.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
-Ici, messieurs, je rclame pour La Fontaine
-l'indulgence dont il a fait l'me de sa morale; et
-dj l'auteur des fables a sans doute obtenu la
-grce de l'auteur des contes: grce que ses derniers
-momens ont encore mieux sollicite. Je le
+Ici, messieurs, je réclame pour La Fontaine
+l'indulgence dont il a fait l'âme de sa morale; et
+déjà l'auteur des fables a sans doute obtenu la
+grâce de l'auteur des contes: grâce que ses derniers
+momens ont encore mieux sollicitée. Je le
vois, dans son repentir, imitant en quelque
-sorte ce hros dont il fut estim<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, qu'un peintre
-ingnieux nous reprsente dchirant de son histoire
-le rcit des exploits que sa vertu condamnait;
-et si le zle d'une pieuse svrit reprochait
-encore La Fontaine une erreur qu'il a pleure
-lui-mme, j'observerais qu'elle prit sa source dans
-l'extrme simplicit de son caractre; car c'est
+sorte ce héros dont il fut estimé<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, qu'un peintre
+ingénieux nous représente déchirant de son histoire
+le récit des exploits que sa vertu condamnait;
+et si le zèle d'une pieuse sévérité reprochait
+encore à La Fontaine une erreur qu'il a pleurée
+lui-même, j'observerais qu'elle prit sa source dans
+l'extrême simplicité de son caractère; car c'est
lui qui, plus que Boileau,</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Fit, sans tre malin, ses plus grandes malices;</div>
+<div class="line">Fit, sans être malin, ses plus grandes malices;</div>
<div class="line i9"><span class="smcap">Boileau</span>.</div>
</div></div></div>
-<p>je remarquerais que les crits de ce genre ne passrent
+<p>je remarquerais que les écrits de ce genre ne passèrent
long-temps que pour des jeux d'esprit, des
-<em>joyeusets foltres</em>, comme le dit Rabelais dans
+<em>joyeusetés folâtres</em>, comme le dit Rabelais dans
un livre plus licencieux, devenu la lecture favorite,
-et publiquement avoue, des hommes les
+et publiquement avouée, des hommes les
plus graves de la nation; j'ajouterais que la reine
-de Navarre, princesse d'une conduite irrprochable
-et mme de m&oelig;urs austres, publia des
+de Navarre, princesse d'une conduite irréprochable
+et même de m&oelig;urs austères, publia des
contes beaucoup plus libres, sinon par le fond,
-du moins par la forme, sans que la mdisance
+du moins par la forme, sans que la médisance
<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
-se permt, mme la cour, de souponner sa
+se permît, même à la cour, de soupçonner sa
vertu. Mais, en abandonnant une justification trop
-difficile de nos jours, s'il est vrai que la dcence
-dans les crits augmente avec la licence des m&oelig;urs,
-bornons-nous rappeler que La Fontaine donna
-dans ses contes le modle de la narration badine;
+difficile de nos jours, s'il est vrai que la décence
+dans les écrits augmente avec la licence des m&oelig;urs,
+bornons-nous à rappeler que La Fontaine donna
+dans ses contes le modèle de la narration badine;
et, puisque je me permets d'anticiper ici sur ce
-que je dois dire de son style et de son got, observons
-qu'il eut sur Ptrone, Machiavel et Boccace,
-malgr leur lgance et la puret de leur
-langage, cette mme supriorit que Boileau,
+que je dois dire de son style et de son goût, observons
+qu'il eut sur Pétrone, Machiavel et Boccace,
+malgré leur élégance et la pureté de leur
+langage, cette même supériorité que Boileau,
dans sa dissertation, sur Joconde, lui donne sur
-l'Arioste lui-mme. Et parmi ses successeurs, qui
+l'Arioste lui-même. Et parmi ses successeurs, qui
pourrait-on lui comparer? serait-ce ou Vergier,
-ou Grcourt, qui, dans la faiblesse de leur style,
-ngligeant de racheter la libert du genre par la
-dcence de l'expression, oublient que les Grces,
-pour tre sans voile, ne sont pourtant pas sans
-pudeur? ou Snec, estimable pour ne s'tre pas
-tran sur les traces de La Fontaine en lui demeurant
-infrieur? ou l'auteur de la <cite>Mtromanie</cite>,
-dont l'originalit, souvent heureuse, parat quelquefois
+ou Grécourt, qui, dans la faiblesse de leur style,
+négligeant de racheter la liberté du genre par la
+décence de l'expression, oublient que les Grâces,
+pour être sans voile, ne sont pourtant pas sans
+pudeur? ou Sénecé, estimable pour ne s'être pas
+traîné sur les traces de La Fontaine en lui demeurant
+inférieur? ou l'auteur de la <cite>Métromanie</cite>,
+dont l'originalité, souvent heureuse, paraît quelquefois
trop bizarre? Non sans doute, et il faut
-remonter jusqu'au plus grand pote de notre ge;
-exception glorieuse La Fontaine lui-mme, et
-pour laquelle il dsavouerait le sentiment qui lui
+remonter jusqu'au plus grand poète de notre âge;
+exception glorieuse à La Fontaine lui-même, et
+pour laquelle il désavouerait le sentiment qui lui
dicta l'un de ses plus jolis vers:</p>
<p class="verse">L'or se peut partager; mais non pas la louange.</p>
-<p>O existait avant lui, du moins au mme degr,
+<p>Où existait avant lui, du moins au même degré,
<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
-cet art de prparer, de fondre, comme sans dessein,
-les incidens; de gnraliser des peintures
-locales; de mnager au lecteur ces surprises qui
-font l'me de la comdie; d'animer ses rcits par
-cette gat de style, qui est une nuance du style
-comique, releve par les grces d'une posie lgre
-qui se montre et disparat tour tour? Que
+cet art de préparer, de fondre, comme sans dessein,
+les incidens; de généraliser des peintures
+locales; de ménager au lecteur ces surprises qui
+font l'âme de la comédie; d'animer ses récits par
+cette gaîté de style, qui est une nuance du style
+comique, relevée par les grâces d'une poésie légère
+qui se montre et disparaît tour à tour? Que
dirai-je de cet art charmant de s'entretenir avec
son lecteur, de se jouer de son sujet, de changer
-ses dfauts en beauts, de plaisanter sur les objections,
+ses défauts en beautés, de plaisanter sur les objections,
sur les invraisemblances; talent d'un esprit
-suprieur ses ouvrages, et sans lequel on demeure
+supérieur à ses ouvrages, et sans lequel on demeure
trop souvent au-dessous? Telle est la portion
de sa gloire que La Fontaine voulait sacrifier;
-et j'aurais essay moi-mme d'en drober le souvenir
- mes juges, s'ils n'admiraient en hommes
-de got ce qu'ils rprouvent par des motifs,
-respectables, et si je n'tais forc d'associer ses
-contes ses apologues en m'arrtant sur le style
-de cet immortel crivain.</p>
+et j'aurais essayé moi-même d'en dérober le souvenir
+à mes juges, s'ils n'admiraient en hommes
+de goût ce qu'ils réprouvent par des motifs,
+respectables, et si je n'étais forcé d'associer ses
+contes à ses apologues en m'arrêtant sur le style
+de cet immortel écrivain.</p>
<h3>SECONDE PARTIE.</h3>
-<p>Si jamais on a senti quelle hauteur le mrite
-du style et l'art de la composition pouvaient lever
-un crivain, c'est par l'exemple de La Fontaine.
-Il rgne dans la littrature une sorte de
-convention qui assigne les rangs d'aprs la distance
-reconnue entre les diffrens genres, peu
-prs comme l'ordre civil marque les places dans
+<p>Si jamais on a senti à quelle hauteur le mérite
+du style et l'art de la composition pouvaient élever
+un écrivain, c'est par l'exemple de La Fontaine.
+Il règne dans la littérature une sorte de
+convention qui assigne les rangs d'après la distance
+reconnue entre les différens genres, à peu
+près comme l'ordre civil marque les places dans
<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
-la socit d'aprs la diffrence des conditions; et,
-quoique la considration d'un mrite suprieur
-puisse faire droger cette loi, quoiqu'un crivain
+la société d'après la différence des conditions; et,
+quoique la considération d'un mérite supérieur
+puisse faire déroger à cette loi, quoiqu'un écrivain
parfait dans un genre subalterne soit souvent
-prfr d'autres crivains d'un genre plus
-lev, et qu'on nglige Stace pour Tibulle, ce
-mme Tibulle n'est point mis ct de Virgile.
-La Fontaine seul, environn d'crivains dont les
-ouvrages prsentent tout ce qui peut rveiller
-l'ide de gnie, l'invention, la combinaison des
+préféré à d'autres écrivains d'un genre plus
+élevé, et qu'on néglige Stace pour Tibulle, ce
+même Tibulle n'est point mis à côté de Virgile.
+La Fontaine seul, environné d'écrivains dont les
+ouvrages présentent tout ce qui peut réveiller
+l'idée de génie, l'invention, la combinaison des
plans, la force et la noblesse du style, La Fontaine
-parat avec des ouvrages de peu d'tendue,
-dont le fond est rarement lui, et dont le style
+paraît avec des ouvrages de peu d'étendue,
+dont le fond est rarement à lui, et dont le style
est ordinairement familier: <em>le bonhomme</em> se place
-parmi tous ces grands crivains, comme l'avait
-prvu Molire, et conserve au milieu d'eux le surnom
-d'inimitable. C'est une rvolution qu'il a
-opre dans les ides reues, et qui n'aura peut-tre
+parmi tous ces grands écrivains, comme l'avait
+prévu Molière, et conserve au milieu d'eux le surnom
+d'inimitable. C'est une révolution qu'il a
+opérée dans les idées reçues, et qui n'aura peut-être
d'effet que pour lui; mais elle prouve au
moins que, quelles que soient les conventions
-littraires qui distribuent les rangs, le gnie
-garde une place distingue quiconque viendra,
-dans quelque genre que ce puisse tre, instruire
+littéraires qui distribuent les rangs, le génie
+garde une place distinguée à quiconque viendra,
+dans quelque genre que ce puisse être, instruire
et enchanter les hommes. Qu'importe en effet de
quel ordre soient les ouvrages, quand ils offrent
-des beauts du premier ordre? D'autres auront
+des beautés du premier ordre? D'autres auront
atteint la perfection de leur genre, le fabuliste
-aura lev le sien jusqu' lui.</p>
+aura élevé le sien jusqu'à lui.</p>
-<p>Le style de La Fontaine est peut-tre ce que
-l'histoire littraire de tous les sicles offre de plus
+<p>Le style de La Fontaine est peut-être ce que
+l'histoire littéraire de tous les siècles offre de plus
<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
-tonnant. C'est lui seul qu'il tait rserv de
-faire admirer, dans la brivet d'un apologue,
+étonnant. C'est à lui seul qu'il était réservé de
+faire admirer, dans la brièveté d'un apologue,
l'accord des nuances les plus tranchantes et l'harmonie
-des couleurs les plus opposes. Souvent
-une seule fable runit la navet de Marot, le badinage
+des couleurs les plus opposées. Souvent
+une seule fable réunit la naïveté de Marot, le badinage
et l'esprit de Voiture, des traits de la plus
-haute posie, et plusieurs de ces vers que la force
-du sens grave jamais dans la mmoire. Nul auteur
-n'a mieux possd cette souplesse de l'me
+haute poésie, et plusieurs de ces vers que la force
+du sens grave à jamais dans la mémoire. Nul auteur
+n'a mieux possédé cette souplesse de l'âme
et de l'imagination qui suit tous les mouvemens
-de son sujet. Le plus familier des crivains devient
-tout coup et naturellement le traducteur
-de Virgile ou de Lucrce; et les objets de la vie
-commune sont relevs chez lui par ces tours
+de son sujet. Le plus familier des écrivains devient
+tout à coup et naturellement le traducteur
+de Virgile ou de Lucrèce; et les objets de la vie
+commune sont relevés chez lui par ces tours
nobles et cet heureux choix d'expression qui les
-rendent dignes du pome pique. Tel est l'artifice
-de son style, que toutes ces beauts semblent
-se placer d'elles-mmes dans sa narration, sans
-interrompre ni retarder sa marche. Souvent mme
+rendent dignes du poëme épique. Tel est l'artifice
+de son style, que toutes ces beautés semblent
+se placer d'elles-mêmes dans sa narration, sans
+interrompre ni retarder sa marche. Souvent même
la description la plus riche, la plus brillante, y
-devient ncessaire, et ne parat, comme dans la
-fable <cite>du Chne et du Roseau</cite>, dans celle <cite>du Soleil
-et de Bore</cite>, que l'expos mme du fait qu'il raconte.
-Ici, messieurs, le pote des grces m'arrte
-et m'interdit, en leur nom, les dtails et la scheresse
+devient nécessaire, et ne paraît, comme dans la
+fable <cite>du Chêne et du Roseau</cite>, dans celle <cite>du Soleil
+et de Borée</cite>, que l'exposé même du fait qu'il raconte.
+Ici, messieurs, le poète des grâces m'arrête
+et m'interdit, en leur nom, les détails et la sécheresse
de l'analyse. Si l'on a dit de Montaigne
qu'il faut le montrer et non le peindre, le transcrire
-et non le dcrire, ce jugement n'est-il pas
-plus applicable La Fontaine? Et combien de
-fois en effet n'a-t-il pas t transcrit? Mes juges
+et non le décrire, ce jugement n'est-il pas
+plus applicable à La Fontaine? Et combien de
+fois en effet n'a-t-il pas été transcrit? Mes juges
<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
-me pardonneraient-ils d'offrir leur admiration
-cette foule de traits prsens au souvenir de tous
-ses lecteurs, et rpts dans tous ces livrs consacrs
- notre ducation, comme le livre qui les a
-fait natre? Je suppose en effet que mes rivaux
-relvent: l'un l'heureuse alliance de ses expressions,
-la hardiesse et la nouveaut de ses figures
-d'autant plus tonnantes qu'elles paraissent plus
+me pardonneraient-ils d'offrir à leur admiration
+cette foule de traits présens au souvenir de tous
+ses lecteurs, et répétés dans tous ces livrés consacrés
+à notre éducation, comme le livre qui les a
+fait naître? Je suppose en effet que mes rivaux
+relèvent: l'un l'heureuse alliance de ses expressions,
+la hardiesse et la nouveauté de ses figures
+d'autant plus étonnantes qu'elles paraissent plus
simples; que l'autre fasse valoir ce charme continu
-du style qui rveille une foule de sentimens,
-embellit de couleurs si riches et si varies
-tous les contrastes que lui prsente son sujet,
-m'intresse des bourgeons gts par un colier,
+du style qui réveille une foule de sentimens,
+embellit de couleurs si riches et si variées
+tous les contrastes que lui présente son sujet,
+m'intéresse à des bourgeons gâtés par un écolier,
m'attendrit sur le sort de l'aigle qui vient de
perdre</p>
-<p class="verse">Ses &oelig;ufs, ses tendres &oelig;ufs, sa plus douce esprance;</p>
+<p class="verse">Ses &oelig;ufs, ses tendres &oelig;ufs, sa plus douce espérance;</p>
-<p>qu'un troisime vous vante l'agrment et le sel de
-sa plaisanterie qui rapproch si naturellement les
-grands et les petits objets, voit tour tour dans
+<p>qu'un troisième vous vante l'agrément et le sel de
+sa plaisanterie qui rapproché si naturellement les
+grands et les petits objets, voit tour à tour dans
un renard, Patrocle, Ajax, Annibal; Alexandre
dans un chat; rappelle, dans le combat de deux
-coqs pour une poule, la guerre de Troie pour Hlne;
-met de niveau Pyrrhus et la laitire; se reprsente
-dans la querelle de deux chvres qui se
-disputent le pas, fires de leur gnalogie si potique
-et si plaisante, Philippe <span class="smcap">IV</span> et Louis <span class="smcap">XIV</span> s'avanant
-dans l'le de la Confrence: que prouveront-ils
+coqs pour une poule, la guerre de Troie pour Hélène;
+met de niveau Pyrrhus et la laitière; se représente
+dans la querelle de deux chèvres qui se
+disputent le pas, fières de leur généalogie si poétique
+et si plaisante, Philippe <span class="smcap">IV</span> et Louis <span class="smcap">XIV</span> s'avançant
+dans l'île de la Conférence: que prouveront-ils
ceux qui vous offriront tous ces traits,
<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
sinon que des remarques devenues communes
-peuvent tre plus ou moins heureusement rajeunies
-par le mrite de l'expression? Et d'ailleurs,
-comment peindre un pote qui souvent semble
+peuvent être plus ou moins heureusement rajeunies
+par le mérite de l'expression? Et d'ailleurs,
+comment peindre un poète qui souvent semble
s'abandonner comme dans une conversation facile;
-qui, citant Ulysse propos des voyages d'une
-tortue, s'tonne lui-mme de le trouver l; dont
-les beauts paraissent quelquefois une heureuse
-rencontre, et possdent ainsi, pour me servir
-d'un mot qu'il aimait, <em>la grce de la soudainet</em>;
-qui s'est fait une langue et une potique particulires;
-dont le tour est naf quand sa pense est
-ingnieuse, l'expression simple quand son ide
-est forte; relevant ses grces naturelles par cet
-attrait piquant qui leur prte ce que la physionomie
-ajoute la beaut; qui se joue sans cesse de
-son art; qui, propos de la tardive maternit
-d'une alouette, me peint les dlices du printemps,
-les plaisirs, les amours de tous les tres, et met
+qui, citant Ulysse à propos des voyages d'une
+tortue, s'étonne lui-même de le trouver là; dont
+les beautés paraissent quelquefois une heureuse
+rencontre, et possèdent ainsi, pour me servir
+d'un mot qu'il aimait, <em>la grâce de la soudaineté</em>;
+qui s'est fait une langue et une poétique particulières;
+dont le tour est naïf quand sa pensée est
+ingénieuse, l'expression simple quand son idée
+est forte; relevant ses grâces naturelles par cet
+attrait piquant qui leur prête ce que la physionomie
+ajoute à la beauté; qui se joue sans cesse de
+son art; qui, à propos de la tardive maternité
+d'une alouette, me peint les délices du printemps,
+les plaisirs, les amours de tous les êtres, et met
l'enchantement de la nature en contraste avec le
veuvage d'un oiseau?</p>
-<p>Pour moi, sans insister sur ces beauts diffrentes,
+<p>Pour moi, sans insister sur ces beautés différentes,
je me contenterai d'indiquer les sources
-principales d'o le pote les a vu natre; je remarquerai
-que son caractre distinctif est cette
-tonnante aptitude se rendre prsent l'action
-qu'il nous montre; de donner chacun de ses
-personnages un caractre particulier dont l'unit
-se conserve dans la varit de ses fables, et le
-fait reconnatre partout. Mais une autre source de
+principales d'où le poète les a vu naître; je remarquerai
+que son caractère distinctif est cette
+étonnante aptitude à se rendre présent à l'action
+qu'il nous montre; de donner à chacun de ses
+personnages un caractère particulier dont l'unité
+se conserve dans la variété de ses fables, et le
+fait reconnaître partout. Mais une autre source de
<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
-beauts bien suprieures, c'est cet art de savoir,
+beautés bien supérieures, c'est cet art de savoir,
en paraissant vous occuper de bagatelles, vous
placer d'un mot dans un grand ordre de choses.
-Quand le loup, par exemple, accusant auprs du
-lion malade, l'indiffrence du renard sur une
-sant si prcieuse,</p>
+Quand le loup, par exemple, accusant auprès du
+lion malade, l'indifférence du renard sur une
+santé si précieuse,</p>
<p class="verse">Daube, au coucher du roi, son camarade absent,</p>
-<p>suis-je dans l'antre du lion? suis-je la cour?
-Combien de fois l'auteur ne fait-il pas natre du
+<p>suis-je dans l'antre du lion? suis-je à la cour?
+Combien de fois l'auteur ne fait-il pas naître du
fond de ses sujets, si frivoles en apparence, des
-dtails qui se lient comme d'eux-mmes aux objets
+détails qui se lient comme d'eux-mêmes aux objets
les plus importans de la morale, et aux plus
-grands intrts de la socit? Ce n'est pas une plaisanterie
+grands intérêts de la société? Ce n'est pas une plaisanterie
d'affirmer que la dispute du lapin et de
-la belette, qui s'est empare d'un terrier dans
-l'absence du matre; l'un faisant valoir la raison
-du premier occupant, et se moquant des prtendus
-droits de Jean Lapin; l'autre rclamant les
+la belette, qui s'est emparée d'un terrier dans
+l'absence du maître; l'un faisant valoir la raison
+du premier occupant, et se moquant des prétendus
+droits de Jean Lapin; l'autre réclamant les
droits de succession transmis au susdit Jean par
-Pierre et Simon ses aeux, nous offre prcisment
-le rsultat de tant de gros ouvrages sur la proprit;
-et La Fontaine faisant dire la belette:</p>
+Pierre et Simon ses aïeux, nous offre précisément
+le résultat de tant de gros ouvrages sur la propriété;
+et La Fontaine faisant dire à la belette:</p>
<p class="verse">Et quand ce serait un royaume?</p>
-<p>Disant lui-mme ailleurs:</p>
+<p>Disant lui-même ailleurs:</p>
<p class="verse">Mon sujet est petit, cet accessoire est grand,</p>
<p>ne me force-t-il point d'admirer avec quelle
<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
-adresse il me montre les applications gnrales
-de son sujet dans le badinage mme de son style?
-Voil sans doute un de ses secrets; voil ce qui
-rend sa lecture si attachante, mme pour les esprits
-les plus levs: c'est qu' propos du dernier
+adresse il me montre les applications générales
+de son sujet dans le badinage même de son style?
+Voilà sans doute un de ses secrets; voilà ce qui
+rend sa lecture si attachante, même pour les esprits
+les plus élevés: c'est qu'à propos du dernier
insecte, il se trouve, plus naturellement qu'on
-ne le croit, prs d'une grande ide, et qu'en effet
+ne le croit, près d'une grande idée, et qu'en effet
il touche au sublime en parlant de la fourmi. Et
-craindrais-je d'tre gar par mon admiration
-pour La Fontaine, si j'osais dire que le systme
-abstrait, <em>tout est bien</em>, parat peut-tre plus vraisemblable
-et surtout plus clair aprs le discours
+craindrais-je d'être égaré par mon admiration
+pour La Fontaine, si j'osais dire que le système
+abstrait, <em>tout est bien</em>, paraît peut-être plus vraisemblable
+et surtout plus clair après le discours
de Garo dans la fable de <cite>la Citrouille et du Gland</cite>,
-qu'aprs la lecture de Leibnitz et de Pope lui-mme?</p>
+qu'après la lecture de Leibnitz et de Pope lui-même?</p>
<p>S'il sait quelquefois simplifier ainsi les questions
-les plus compliques, avec quelle facilit la morale
-ordinaire doit-elle se placer dans ses crits?
-Elle y nat sans effort, comme elle s'y montre
+les plus compliquées, avec quelle facilité la morale
+ordinaire doit-elle se placer dans ses écrits?
+Elle y naît sans effort, comme elle s'y montre
sans faste, car La Fontaine ne se donne point
-pour un philosophe, il semble mme avoir craint
-de le paratre. C'est en effet ce qu'un pote doit
+pour un philosophe, il semble même avoir craint
+de le paraître. C'est en effet ce qu'un poète doit
le plus dissimuler. C'est, pour ainsi dire, son secret;
-et il ne doit le laisser surprendre qu' ses
-lecteurs les plus assidus et admis sa confiance
-intime. Aussi La Fontaine ne veut-il tre qu'un
-homme, et mme un homme ordinaire. Peint-il
-les charmes de la beaut?</p>
+et il ne doit le laisser surprendre qu'à ses
+lecteurs les plus assidus et admis à sa confiance
+intime. Aussi La Fontaine ne veut-il être qu'un
+homme, et même un homme ordinaire. Peint-il
+les charmes de la beauté?</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -2406,734 +2364,734 @@ les charmes de la beaut?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
C'est surtout quand il vient de reprendre quelques-uns
-de nos travers, qu'il se plat faire
-cause commune avec nous, et devenir le disciple
+de nos travers, qu'il se plaît à faire
+cause commune avec nous, et à devenir le disciple
des animaux qu'il a fait parler. Veut-il faire la satire
d'un vice: il raconte simplement ce que ce
vice fait faire au personnage qui en est atteint; et
-voil la satire faite. C'est du dialogue, c'est des
+voilà la satire faite. C'est du dialogue, c'est des
actions, c'est des passions des animaux que sortent
-les leons qu'il nous donne. Nous en adresse-t-il
+les leçons qu'il nous donne. Nous en adresse-t-il
directement: c'est la raison qui parle avec une
-dignit modeste et tranquille. Cette bont nave
-qui jette tant d'intrt sur la plupart de ses ouvrages,
-le ramne sans cesse au genre d'une posie
-simple qui adoucit l'clat d'une grande ide, la
-fait descendre jusqu'au vulgaire par la familiarit
+dignité modeste et tranquille. Cette bonté naïve
+qui jette tant d'intérêt sur la plupart de ses ouvrages,
+le ramène sans cesse au genre d'une poésie
+simple qui adoucit l'éclat d'une grande idée, la
+fait descendre jusqu'au vulgaire par la familiarité
de l'expression, et rend la sagesse plus persuasive
-en la rendant plus accessible. Pntr lui-mme
+en la rendant plus accessible. Pénétré lui-même
de tout ce qu'il dit, sa bonne foi devient son
-loquence, et produit cette vrit de style qui
-communique tous les mouvemens de l'crivain.
-Son sujet le conduit rpandre la plnitude de
-ses penses, comme il panche l'abondance de
-ses sentimens, dans cette fable charmante o la
+éloquence, et produit cette vérité de style qui
+communique tous les mouvemens de l'écrivain.
+Son sujet le conduit à répandre la plénitude de
+ses pensées, comme il épanche l'abondance de
+ses sentimens, dans cette fable charmante où la
peinture du bonheur de deux pigeons attendrit
-par degrs son me, lui rappelle les souvenirs les
+par degrés son âme, lui rappelle les souvenirs les
plus chers, et lui inspire le regret des illusions
qu'il a perdues.</p>
-<p>Je n'ignore pas qu'un prjug vulgaire croit
-ajouter la gloire du fabuliste, en le reprsentant
-comme un pote qui, domin par un instinct
+<p>Je n'ignore pas qu'un préjugé vulgaire croit
+ajouter à la gloire du fabuliste, en le représentant
+comme un poète qui, dominé par un instinct
<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
-aveugle et involontaire, fut dispens par la nature
-du soin d'ajouter ses dons, et de qui l'heureuse
+aveugle et involontaire, fut dispensé par la nature
+du soin d'ajouter à ses dons, et de qui l'heureuse
indolence cueillait nonchalamment des fleurs
-qu'il n'avait point fait natre. Sans doute La Fontaine
-dut beaucoup la nature qui lui prodigua
-la sensibilit la plus aimable, et tous les trsors
-de l'imagination; sans doute le <em>fablier</em> tait n
+qu'il n'avait point fait naître. Sans doute La Fontaine
+dut beaucoup à la nature qui lui prodigua
+la sensibilité la plus aimable, et tous les trésors
+de l'imagination; sans doute le <em>fablier</em> était né
pour porter des fables: mais par combien de
-soins cet arbre si prcieux n'avait-il pas t cultiv?
-Qu'on se rappelle cette foule de prceptes
-du got le plus fin et le plus exquis, rpandus
-dans ses prfaces et dans ses ouvrages; qu'on se
+soins cet arbre si précieux n'avait-il pas été cultivé?
+Qu'on se rappelle cette foule de préceptes
+du goût le plus fin et le plus exquis, répandus
+dans ses préfaces et dans ses ouvrages; qu'on se
rappelle ce vers si heureux, qu'il met dans la
-bouche d'Apollon lui-mme:</p>
+bouche d'Apollon lui-même:</p>
-<p class="verse">Il me faut du nouveau, n'en ft-il plus au monde;</p>
+<p class="verse">Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde;</p>
-<p>doutera-t-on que La Fontaine ne l'ait cherch, et
+<p>doutera-t-on que La Fontaine ne l'ait cherché, et
que la gloire, ainsi que la fortune, ne vende <em>ce
-qu'on croit qu'elle donne</em>? Si ses lecteurs, sduits
-par la facilit de ses vers, refusent d'y reconnatre
-les soins d'un art attentif, c'est prcisment ce
-qu'il a dsir. Nier son travail, c'est lui en assurer
-la plus belle rcompense. O La Fontaine! ta
+qu'on croit qu'elle donne</em>? Si ses lecteurs, séduits
+par la facilité de ses vers, refusent d'y reconnaître
+les soins d'un art attentif, c'est précisément ce
+qu'il a désiré. Nier son travail, c'est lui en assurer
+la plus belle récompense. O La Fontaine! ta
gloire en est plus grande: le triomphe de l'art est
-d'tre ainsi mconnu.</p>
+d'être ainsi méconnu.</p>
-<p>Et comment ne pas apercevoir ses progrs et
-ses tudes dans la marche mme de son esprit?
-Je vois cet homme extraordinaire, dou d'un talent
-qu' la vrit il ignore lui-mme jusqu'
+<p>Et comment ne pas apercevoir ses progrès et
+ses études dans la marche même de son esprit?
+Je vois cet homme extraordinaire, doué d'un talent
+qu'à la vérité il ignore lui-même jusqu'à
<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
-vingt-deux ans, s'enflammer tout coup la
+vingt-deux ans, s'enflammer tout à coup à la
lecture d'une ode de Malherbe, comme Mallebranche
- celle d'un livre de Descartes, et sentir
-cet enthousiasme d'une me, qui, voyant de plus
-prs la gloire, s'tonne d'tre n pour elle. Mais
-pourquoi Malherbe opra-t-il le prodige refus la
+à celle d'un livre de Descartes, et sentir
+cet enthousiasme d'une âme, qui, voyant de plus
+près la gloire, s'étonne d'être né pour elle. Mais
+pourquoi Malherbe opéra-t-il le prodige refusé à la
lecture d'Horace et de Virgile? C'est que La Fontaine
-les voyait une trop grande distance; c'est
-qu'ils ne lui montraient pas, comme le pote franais,
+les voyait à une trop grande distance; c'est
+qu'ils ne lui montraient pas, comme le poète français,
quel usage on pouvait faire de cette langue
-qu'il devait lui-mme illustrer un jour. Dans son
+qu'il devait lui-même illustrer un jour. Dans son
admiration pour Malherbe, auquel il devait, si je
-puis parler ainsi, sa naissance potique, il le prit
-d'abord pour son modle; mais, bientt revenu
-au ton qui lui appartenait, il s'aperut qu'une
-navet fine et piquante tait le vrai caractre de
-son esprit: caractre qu'il cultiva par la lecture
+puis parler ainsi, sa naissance poétique, il le prit
+d'abord pour son modèle; mais, bientôt revenu
+au ton qui lui appartenait, il s'aperçut qu'une
+naïveté fine et piquante était le vrai caractère de
+son esprit: caractère qu'il cultiva par la lecture
de Rabelais, de Marot, et de quelques-uns de
-leurs contemporains. Il parut ainsi faire rtrograder
+leurs contemporains. Il parut ainsi faire rétrograder
la langue, quand les Bossuet, les Racine, les
-Boileau en avanaient le progrs par l'lvation
+Boileau en avançaient le progrès par l'élévation
et la noblesse de leur style: mais elle ne s'enrichissait
pas moins dans les mains de La Fontaine,
-qui lui rendait les biens qu'elle avait laiss perdre,
+qui lui rendait les biens qu'elle avait laissé perdre,
et qui, comme certains curieux, rassemblant
avec soin les monnaies antiques, se composait
-un vritable trsor. C'est dans notre langue ancienne
+un véritable trésor. C'est dans notre langue ancienne
qu'il puisa ces expressions imitatives ou
-pittoresques, qui prsentent sa pense avec toutes
+pittoresques, qui présentent sa pensée avec toutes
les nuances accessoires; car nul auteur n'a mieux
<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
-senti le besoin <em>de rendre son me visible</em>: c'est
+senti le besoin <em>de rendre son âme visible</em>: c'est
le terme dont il se sert pour exprimer un des
-attributs de la posie. Voil toute sa potique
-laquelle il parat avoir sacrifi tous les prceptes
-de la potique ordinaire et de notre versification,
-dont ses crits sont un modle, souvent mme
-parce qu'il en brave les rgles. Eh! le got ne
-peut-il pas les enfreindre, comme l'quit s'lve
+attributs de la poésie. Voilà toute sa poétique à
+laquelle il paraît avoir sacrifié tous les préceptes
+de la poétique ordinaire et de notre versification,
+dont ses écrits sont un modèle, souvent même
+parce qu'il en brave les règles. Eh! le goût ne
+peut-il pas les enfreindre, comme l'équité s'élève
au-dessus des lois?</p>
-<p>Cependant La Fontaine tait n pote, et cette
-partie de ses talens ne pouvait se dvelopper dans
-les ouvrages dont il s'tait occup jusqu'alors. Il
-la cultivait par la lecture des modles de l'Italie
-ancienne et moderne, par l'tude de la nature et
+<p>Cependant La Fontaine était né poète, et cette
+partie de ses talens ne pouvait se développer dans
+les ouvrages dont il s'était occupé jusqu'alors. Il
+la cultivait par la lecture des modèles de l'Italie
+ancienne et moderne, par l'étude de la nature et
de ceux qui l'ont su peindre. Je ne dois point dissimuler
-le reproche fait ce rare crivain par le
-plus grand pote de nos jours, qui refuse ce titre
-de peintre La Fontaine. Je sens, comme il convient,
-le poids d'une telle autorit; mais celui
+le reproche fait à ce rare écrivain par le
+plus grand poète de nos jours, qui refuse ce titre
+de peintre à La Fontaine. Je sens, comme il convient,
+le poids d'une telle autorité; mais celui
qui loue La Fontaine serait indigne d'admirer son
critique, s'il ne se permettait d'observer que l'auteur
-des fables, sans multiplier ces tableaux o le
-pote s'annonce dessein comme peintre, n'a pas
-laiss d'en mriter le nom. Il peint rapidement
+des fables, sans multiplier ces tableaux où le
+poète s'annonce à dessein comme peintre, n'a pas
+laissé d'en mériter le nom. Il peint rapidement
et d'un trait: il peint par le mouvement de ses
-vers, par la varit de ses mesures et de ses repos,
+vers, par la variété de ses mesures et de ses repos,
et surtout par l'harmonie imitative. Des
figures vraies et frappantes, mais peu de bordure
-et point de cadre: voil La Fontaine. Sa muse
+et point de cadre: voilà La Fontaine. Sa muse
aimable et nonchalante rappelle ce riant tableau
<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
-de l'Aurore dans un de ses pomes, o il reprsente
-cette jeune desse, qui, se balanant dans
+de l'Aurore dans un de ses poëmes, où il représente
+cette jeune déesse, qui, se balançant dans
les airs,</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">La tte sur son bras, et son bras sur la nue,</div>
-<div class="line">Laisse tomber des fleurs, et ne les rpand pas.</div>
+<div class="line">La tête sur son bras, et son bras sur la nue,</div>
+<div class="line">Laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas.</div>
</div></div></div>
-<p>Cette description charmante est la fois une rponse
- ses censeurs, et l'image de sa posie.</p>
+<p>Cette description charmante est à la fois une réponse
+à ses censeurs, et l'image de sa poésie.</p>
-<p>Ainsi se formrent par degrs les divers talens
-de La Fontaine, qui tous se runirent enfin dans
-ses fables. Mais elles ne purent tre que le fruit
-de sa maturit: c'est qu'il faut du temps de certains
-esprits pour connatre les qualits diffrentes
-dont l'assemblage forme leur vrai caractre,
+<p>Ainsi se formèrent par degrés les divers talens
+de La Fontaine, qui tous se réunirent enfin dans
+ses fables. Mais elles ne purent être que le fruit
+de sa maturité: c'est qu'il faut du temps à de certains
+esprits pour connaître les qualités différentes
+dont l'assemblage forme leur vrai caractère,
les combiner, les assortir, fortifier ces traits
-primitifs par l'imitation des crivains qui ont avec
+primitifs par l'imitation des écrivains qui ont avec
eux quelque ressemblance, et pour se montrer
-enfin tout entier dans un genre propre dployer
-la varit de leurs talens. Jusqu'alors l'auteur,
+enfin tout entier dans un genre propre à déployer
+la variété de leurs talens. Jusqu'alors l'auteur,
ne faisant pas usage de tous ses moyens, ne
-se prsente point avec tous ses avantages. C'est
-un athlte dou d'une force relle, mais qui n'a
-point encore appris se placer dans une attitude
-qui puisse la dvelopper toute entire. D'ailleurs,
+se présente point avec tous ses avantages. C'est
+un athlète doué d'une force réelle, mais qui n'a
+point encore appris à se placer dans une attitude
+qui puisse la développer toute entière. D'ailleurs,
les ouvrages qui, tels que les fables de La Fontaine,
demandent une grande connaissance du c&oelig;ur
-humain et du systme de la socit, exigent un
-esprit mri par l'tude et par l'exprience; mais
-aussi, devenus une source fconde de rflexions,
+humain et du système de la société, exigent un
+esprit mûri par l'étude et par l'expérience; mais
+aussi, devenus une source féconde de réflexions,
ils rappellent sans cesse le lecteur, auquel ils offrent
<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
-de nouvelles beauts et une plus grande
-richesse de sens mesure qu'il a lui-mme par sa
-propre exprience tendu la sphre de ses ides:
-et c'est ce qui nous ramne si souvent Montaigne,
- Molire et La Fontaine.</p>
+de nouvelles beautés et une plus grande
+richesse de sens à mesure qu'il a lui-même par sa
+propre expérience étendu la sphère de ses idées:
+et c'est ce qui nous ramène si souvent à Montaigne,
+à Molière et à La Fontaine.</p>
-<p>Tels sont les principaux mrites de ces crits</p>
+<p>Tels sont les principaux mérites de ces écrits</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Toujours plus beaux, plus ils sont regards,</div>
+<div class="line">Toujours plus beaux, plus ils sont regardés,</div>
<div class="line i9"><span class="smcap">Boileau</span>.</div>
</div></div></div>
<p>et qui, mettant l'auteur des fables au-dessus de
-son genre mme, me dispensent de rappeler ici
-la foule de ses imitateurs trangers ou franais:
-tous se dclarent trop honors de le suivre de
-loin; et s'il eut la btise, suivant l'expression de
+son genre même, me dispensent de rappeler ici
+la foule de ses imitateurs étrangers ou français:
+tous se déclarent trop honorés de le suivre de
+loin; et s'il eut la bêtise, suivant l'expression de
M. de Fontenelle, de se mettre au-dessous de
-Phdre, ils ont l'esprit de se mettre au-dessous
-de La Fontaine, et d'tre aussi modestes que ce
+Phèdre, ils ont l'esprit de se mettre au-dessous
+de La Fontaine, et d'être aussi modestes que ce
grand homme. Un seul, plus confiant, s'est permis
-l'esprance de lutter avec lui; et cette hardiesse,
-non moins que son mrite rel, demande
-peut-tre une exception. Lamotte, qui conduisit
-son esprit partout, parce que son gnie ne l'emporta
+l'espérance de lutter avec lui; et cette hardiesse,
+non moins que son mérite réel, demande
+peut-être une exception. Lamotte, qui conduisit
+son esprit partout, parce que son génie ne l'emporta
nulle part; Lamotte fit des fables...... O La
-Fontaine! la rvolution d'un sicle n'avait point
-encore appris la France combien tu tais un
-homme rare; mais, aprs un moment d'illusion,
+Fontaine! la révolution d'un siècle n'avait point
+encore appris à la France combien tu étais un
+homme rare; mais, après un moment d'illusion,
il fallut bien voir qu'un philosophe froidement
-ingnieux, ne joignant la finesse ni le naturel,</p>
+ingénieux, ne joignant à la finesse ni le naturel,</p>
-<p class="verse">Ni la grce plus belle encore que la beaut;</p>
+<p class="verse">Ni la grâce plus belle encore que la beauté;</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
-ne possdant point <em>ce qui plat plus d'un jour</em>;
+ne possédant point <em>ce qui plaît plus d'un jour</em>;
dissertant sur son art et sur la morale; laissant
-percer l'orgueil de descendre jusqu' nous, tandis
-que son devancier parat se trouver naturellement
- notre niveau; tchant d'tre naf, et prouvant
-qu'il a d plaire; faible avec recherche,
-quand La Fontaine ne l'est jamais que par ngligence,
-ne pouvait tre le rival d'un pote simple,
+percer l'orgueil de descendre jusqu'à nous, tandis
+que son devancier paraît se trouver naturellement
+à notre niveau; tâchant d'être naïf, et prouvant
+qu'il a dû plaire; faible avec recherche,
+quand La Fontaine ne l'est jamais que par négligence,
+ne pouvait être le rival d'un poète simple,
souvent sublime, toujours vrai, qui laisse dans
-le c&oelig;ur le souvenir de tout ce qu'il dit la raison,
-joint <em>l'art de plaire</em> celui <em>de n'y penser pas</em>, et
+le c&oelig;ur le souvenir de tout ce qu'il dit à la raison,
+joint à <em>l'art de plaire</em> celui <em>de n'y penser pas</em>, et
dont les fautes quelquefois heureuses font appliquer
- son talent ce qu'il a dit d'une femme aimable:</p>
+à son talent ce qu'il a dit d'une femme aimable:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">La ngligence, mon gr, si requise,</div>
+<div class="line">La négligence, à mon gré, si requise,</div>
<div class="line">Pour cette fois fut sa dame d'atours.</div>
</div></div></div>
<p>Aussi tous les reproches qu'on a pu lui faire sur
quelques longueurs, sur quelques incorrections,
-n'ont point affaibli le charme qui ramne sans
-cesse lui, qui le rend aimable pour toutes les
-nations, et pour tous les ges sans en excepter
+n'ont point affaibli le charme qui ramène sans
+cesse à lui, qui le rend aimable pour toutes les
+nations, et pour tous les âges sans en excepter
l'enfance. Quel prestige peut fixer ainsi tous les
-esprits et tous les gots? qui peut frapper les enfans,
+esprits et tous les goûts? qui peut frapper les enfans,
d'ailleurs si incapables de sentir tant de
-beauts? C'est la simplicit de ces formules o ils
+beautés? C'est la simplicité de ces formules où ils
retrouvent la langue de la conversation; c'est le
-jeu presque thtral de ces scnes si courtes et si
-animes; c'est l'intrt qu'il leur fait prendre ses
+jeu presque théâtral de ces scènes si courtes et si
+animées; c'est l'intérêt qu'il leur fait prendre à ses
<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
personnages en les mettant sous leurs yeux: illusion
qu'on ne retrouve plus chez ses imitateurs,
qui ont beau appeler un singe Bertrand et un
chat Raton, ne montrent jamais ni un chat ni un
singe. Qui peut frapper tous les peuples? C'est ce
-fond de raison universelle rpandu dans ses fables;
-c'est ce tissu de leons convenables tous les tats
+fond de raison universelle répandu dans ses fables;
+c'est ce tissu de leçons convenables à tous les états
de la vie; c'est cette intime liaison de petits objets
- de grandes vrits: car nous n'osons penser que
-tous les esprits puissent sentir les grces de ce
-style qui s'vanouissent dans une traduction; et,
+à de grandes vérités: car nous n'osons penser que
+tous les esprits puissent sentir les grâces de ce
+style qui s'évanouissent dans une traduction; et,
si on lit La Fontaine dans la langue originale,
n'est-il pas vraisemblable qu'en supposant aux
-trangers la plus grande connaissance de cette
-langue, les grces de son style doivent toujours
-tre mieux senties chez un peuple o l'esprit de
-socit, vrai caractre de la nation, rapproche
-les rangs sans les confondre; o le suprieur voulant
-se rendre agrable sans trop descendre, l'infrieur
+étrangers la plus grande connaissance de cette
+langue, les grâces de son style doivent toujours
+être mieux senties chez un peuple où l'esprit de
+société, vrai caractère de la nation, rapproche
+les rangs sans les confondre; où le supérieur voulant
+se rendre agréable sans trop descendre, l'inférieur
plaire sans s'avilir, l'habitude de traiter
-avec tant d'espces diffrentes d'amour-propre, de
-ne point les heurter dans la crainte d'en tre
-blesss nous-mmes, donne l'esprit ce tact rapide,
-cette sagacit prompte, qui saisit les nuances
-les plus fines des ides d'autrui, prsente les
+avec tant d'espèces différentes d'amour-propre, de
+ne point les heurter dans la crainte d'en être
+blessés nous-mêmes, donne à l'esprit ce tact rapide,
+cette sagacité prompte, qui saisit les nuances
+les plus fines des idées d'autrui, présente les
siennes dans le jour le plus convenable, et lui fait
-apprcier dans les ouvrages d'agrment les finesses
-de langue, les biensances du style, et ces convenances
-gnrales, dont le sentiment se perfectionne
-par le grand usage de la socit. S'il est
+apprécier dans les ouvrages d'agrément les finesses
+de langue, les bienséances du style, et ces convenances
+générales, dont le sentiment se perfectionne
+par le grand usage de la société. S'il est
<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
-ainsi, comment les trangers, suprieurs nous
+ainsi, comment les étrangers, supérieurs à nous
sur tant d'objets et si respectables d'ailleurs,
pourraient-ils.... Mais quoi! puis-je hasarder cette
-opinion, lorsqu'elle est rfute d'avance par l'exemple
-d'un tranger qui signale aux yeux de l'Europe
+opinion, lorsqu'elle est réfutée d'avance par l'exemple
+d'un étranger qui signale aux yeux de l'Europe
son admiration pour La Fontaine? Sans
-doute cet tranger illustre, si bien naturalis parmi
-nous, sent toutes les grces de ce style enchanteur.
-La prfrence qu'il accorde notre fabuliste
-sur tant de grands hommes, dans le zle qu'il
-montre pour sa mmoire, en est elle-mme une
-preuve; moins qu'on ne l'attribue en partie
-l'intrt qu'inspirent sa personne et son caractre<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
+doute cet étranger illustre, si bien naturalisé parmi
+nous, sent toutes les grâces de ce style enchanteur.
+La préférence qu'il accorde à notre fabuliste
+sur tant de grands hommes, dans le zèle qu'il
+montre pour sa mémoire, en est elle-même une
+preuve; à moins qu'on ne l'attribue en partie à
+l'intérêt qu'inspirent sa personne et son caractère<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
-<h3>TROISIME PARTIE.</h3>
+<h3>TROISIÈME PARTIE.</h3>
<p>Un homme ordinaire qui aurait dans le c&oelig;ur
les sentimens aimables dont l'expression est si
-intressante dans les crits de La Fontaine, serait
-cher tous ceux qui le connatraient; mais
+intéressante dans les écrits de La Fontaine, serait
+cher à tous ceux qui le connaîtraient; mais
le fabuliste avait pour eux (et ce charme n'est
-point tout fait perdu pour nous), un attrait
-encore plus piquant: c'est d'tre l'homme tel
-qu'il parat tre sorti des mains de la nature. Il
-semble qu'elle l'ait fait natre pour l'opposer
+point tout à fait perdu pour nous), un attrait
+encore plus piquant: c'est d'être l'homme tel
+qu'il paraît être sorti des mains de la nature. Il
+semble qu'elle l'ait fait naître pour l'opposer à
<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
-l'homme tel qu'il se compose dans la socit, et
-qu'elle lui ait donn son esprit et son talent pour
-augmenter le phnomne et le rendre plus remarquable
-par la singularit du contraste. Il conserva
-jusqu'au dernier moment tous les gots
+l'homme tel qu'il se compose dans la société, et
+qu'elle lui ait donné son esprit et son talent pour
+augmenter le phénomène et le rendre plus remarquable
+par la singularité du contraste. Il conserva
+jusqu'au dernier moment tous les goûts
simples qui supposent l'innocence des m&oelig;urs et
-la douceur de l'me; il a lui-mme essay de se
-peindre en partie dans son roman de Psych, o
-il reprsente la varit de ses gots, sous le nom
+la douceur de l'âme; il a lui-même essayé de se
+peindre en partie dans son roman de Psyché, où
+il représente la variété de ses goûts, sous le nom
de Polyphile, qui aime <em>les jardins, les fleurs, les
-ombrages, la musique, les vers, et runit toutes
+ombrages, la musique, les vers, et réunit toutes
ces passions douces qui remplissent le c&oelig;ur d'une
certaine tendresse</em>. On ne peut assez admirer ce
-fond de bienveillance gnrale qui l'intresse
-tous les tres vivans:</p>
+fond de bienveillance générale qui l'intéresse à
+tous les êtres vivans:</p>
-<p class="verse">Htes de l'univers, sous le nom d'animaux;</p>
+<p class="verse">Hôtes de l'univers, sous le nom d'animaux;</p>
-<p>c'est sous ce point de vue qu'il les considre.
+<p>c'est sous ce point de vue qu'il les considère.
Cette habitude de voir dans les animaux des membres
-de la socit universelle, enfans d'un mme
-pre, disposition si trange dans nos m&oelig;urs,
-mais commune dans les sicles reculs, comme
-on peut le voir par Homre, se retrouve encore
+de la société universelle, enfans d'un même
+père, disposition si étrange dans nos m&oelig;urs,
+mais commune dans les siècles reculés, comme
+on peut le voir par Homère, se retrouve encore
chez plusieurs orientaux. La Fontaine est-il bien
-loign de cette disposition, lorsqu'attendri par
-le malheur des animaux qui prissent dans une
-inondation, chtiment des crimes des hommes,
-il s'crie par la bouche d'un vieillard:</p>
+éloigné de cette disposition, lorsqu'attendri par
+le malheur des animaux qui périssent dans une
+inondation, châtiment des crimes des hommes,
+il s'écrie par la bouche d'un vieillard:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Les animaux prir! car encor les humains,</div>
-<div class="line">Tous devaient succomber sous les clestes armes.</div>
+<div class="line">Les animaux périr! car encor les humains,</div>
+<div class="line">Tous devaient succomber sous les célestes armes.</div>
</div></div></div>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
-Il tend mme cette sensibilit jusqu'aux plantes,
+Il étend même cette sensibilité jusqu'aux plantes,
qu'il anime non-seulement par ces traits
hardis qui montrent toute la nature vivante sous
-les yeux d'un pote, et qui ne sont que des figures
+les yeux d'un poète, et qui ne sont que des figures
d'expression, mais par le ton affectueux d'un vif
-intrt qu'il dclare lui-mme, lorsque, voyant
-le cerf brouter la vigne qui l'a sauv, il s'indigne</p>
+intérêt qu'il déclare lui-même, lorsque, voyant
+le cerf brouter la vigne qui l'a sauvé, il s'indigne</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line i1"><b>....</b> Que de si doux ombrages</div>
-<div class="line">Soient exposs ces outrages.</div>
+<div class="line">Soient exposés à ces outrages.</div>
</div></div></div>
-<p>Serait-il impossible qu'il et senti lui-mme le
-prix de cette partie de son caractre, et qu'averti
-par ses premiers succs, il l'et soigneusement
-cultive? Non, sans doute; car cet homme,
-qu'on a cru<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> inconnu lui-mme, dclare formellement
-qu'il tudiait sans cesse le got du
-public, c'est--dire tous les moyens de plaire. Il
-est vrai que, quoiqu'il se soit form sur son art
-une thorie trs-fine et trs-profonde, quoiqu'il
-et reu de la nature ce coup-d'&oelig;il qui fit donner
- Molire le nom de <em>contemplateur</em>, sa philosophie,
-si admirable dans les dveloppemens du
-c&oelig;ur humain, ne s'leva point jusqu'aux gnralits
-qui forment les systmes: de l quelques
+<p>Serait-il impossible qu'il eût senti lui-même le
+prix de cette partie de son caractère, et qu'averti
+par ses premiers succès, il l'eût soigneusement
+cultivée? Non, sans doute; car cet homme,
+qu'on a cru<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> inconnu à lui-même, déclare formellement
+qu'il étudiait sans cesse le goût du
+public, c'est-à-dire tous les moyens de plaire. Il
+est vrai que, quoiqu'il se soit formé sur son art
+une théorie très-fine et très-profonde, quoiqu'il
+eût reçu de la nature ce coup-d'&oelig;il qui fit donner
+à Molière le nom de <em>contemplateur</em>, sa philosophie,
+si admirable dans les développemens du
+c&oelig;ur humain, ne s'éleva point jusqu'aux généralités
+qui forment les systèmes: de là quelques
incertitudes dans ses principes, quelques fables
-dont le rsultat n'est point irrprhensible, et
-o la morale parat trop sacrifie la prudence;
+dont le résultat n'est point irrépréhensible, et
+où la morale paraît trop sacrifiée à la prudence;
<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
-de l quelques contradictions sur diffrens objets
+de là quelques contradictions sur différens objets
de politique et de philosophie. C'est qu'il laisse
-indcises les questions pineuses, et prononce
-rarement sur ces problmes dont la solution n'est
+indécises les questions épineuses, et prononce
+rarement sur ces problèmes dont la solution n'est
point dans le c&oelig;ur et dans un fond de raison
universelle. Sur tous les objets de ce genre qui
sont absolument hors de lui, il s'en rapporte volontiers
- Plutarque et Platon, et n'entre point
+à Plutarque et à Platon, et n'entre point
dans les disputes des philosophes; mais, toutes
-les fois qu'il a vritablement une manire de
+les fois qu'il a véritablement une manière de
sentir personnelle, il ne consulte que son c&oelig;ur,
et ne s'en laisse imposer ni par de grands mots
-ni par de grands noms. Snque, en nous conservant
-le mot de Mcnas qui veut vivre absolument,
-dt-il vivre goutteux, impotent, perclus,
+ni par de grands noms. Sénèque, en nous conservant
+le mot de Mécénas qui veut vivre absolument,
+dût-il vivre goutteux, impotent, perclus,
a beau invectiver contre cet opprobre; La Fontaine
ne prend point le change, il admire ce trait
avec une bonne foi plaisante; il le juge digne de
-la postrit. Selon lui, <em>Mcnas fut un galant
-homme</em>, et je reconnais celui qui dclare plus
-d'une fois vouloir vivre un sicle tout au moins.</p>
+la postérité. Selon lui, <em>Mécénas fut un galant
+homme</em>, et je reconnais celui qui déclare plus
+d'une fois vouloir vivre un siècle tout au moins.</p>
-<p>Cette mme incertitude de principes, il faut
-en convenir, passa mme quelquefois dans sa
+<p>Cette même incertitude de principes, il faut
+en convenir, passa même quelquefois dans sa
conduite: toujours droit, toujours bon sans effort,
-il n'a point lutter contre lui-mme; mais a-t-il
-un mouvement blmable, il succombe et cde
+il n'a point à lutter contre lui-même; mais a-t-il
+un mouvement blâmable, il succombe et cède
sans combat. C'est ce qu'on put remarquer dans
-sa querelle avec Furetire et avec Lulli, par
-lequel il s'tait vu trompe et, comme il dit, <em>enquinaud</em>;
+sa querelle avec Furetière et avec Lulli, par
+lequel il s'était vu trompe et, comme il dit, <em>enquinaudé</em>;
car on ne peut dissimuler que l'auteur
<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
-des fables n'ait fait des opras peu connus: le ressentiment
-qu'il conut contre la mauvaise foi de
+des fables n'ait fait des opéras peu connus: le ressentiment
+qu'il conçut contre la mauvaise foi de
cet Italien, lui fit trouver dans <em>le peu qu'il avait
de bile</em>, de quoi faire une satire violente; et sa
-gloire est qu'on puisse en tre si tonn; mais,
-aprs, ce premier mouvement, redevenu La Fontaine,
-il reprit son caractre vritable, qui tait
+gloire est qu'on puisse en être si étonné; mais,
+après, ce premier mouvement, redevenu La Fontaine,
+il reprit son caractère véritable, qui était
celui d'un enfant, dont en effet il venait de montrer
-la colre. Ce n'est pas un spectacle sans intrt
-que d'observer les mouvemens d'une me
-qui, conservant mme dans le monde les premiers
-traits de son caractre, sembla toujours
-n'obir qu' l'instinct de la nature. Il connut et
+la colère. Ce n'est pas un spectacle sans intérêt
+que d'observer les mouvemens d'une âme
+qui, conservant même dans le monde les premiers
+traits de son caractère, sembla toujours
+n'obéir qu'à l'instinct de la nature. Il connut et
sentit les passions; et, tandis que la plupart des
-moralistes les considraient comme des ennemis
+moralistes les considéraient comme des ennemis
de l'homme, il les regarda comme les ressorts de
-notre me, et en devint, mme l'apologiste. Cette
-ide, que les philosophes ennemis des stociens
-avaient rendue familire l'antiquit, paraissait
-de son temps une ide nouvelle; et si l'auteur des
-fables la dveloppa quelquefois avec plaisir, c'est
-qu'elle tait pour lui une vrit de sentiment,
-c'est que des passions modres taient les instrumens
+notre âme, et en devint, même l'apologiste. Cette
+idée, que les philosophes ennemis des stoïciens
+avaient rendue familière à l'antiquité, paraissait
+de son temps une idée nouvelle; et si l'auteur des
+fables la développa quelquefois avec plaisir, c'est
+qu'elle était pour lui une vérité de sentiment,
+c'est que des passions modérées étaient les instrumens
de son bonheur. Sans doute le philosophe,
-dont la rigide svrit voulut les anantir en soi-mme,
-s'indignait d'tre entran par elles, et les
-redoutait comme l'intemprant craint quelquefois
-les festins. La Fontaine, dfendu par la nature
+dont la rigide sévérité voulut les anéantir en soi-même,
+s'indignait d'être entraîné par elles, et les
+redoutait comme l'intempérant craint quelquefois
+les festins. La Fontaine, défendu par la nature
contre le danger d'abuser de ses dons, se laissa
-guider sans crainte des penchans qui l'garrent
+guider sans crainte à des penchans qui l'égarèrent
<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
-quelquefois, mais sans le conduire au prcipice.
+quelquefois, mais sans le conduire au précipice.
L'amour, cette passion qui parmi nous se compose
-de tant d'autres, reprit dans son me sa
-simplicit naturelle: fidle l'objet de son got,
-mais inconstant dans ses gots, il parat que ce
+de tant d'autres, reprit dans son âme sa
+simplicité naturelle: fidèle à l'objet de son goût,
+mais inconstant dans ses goûts, il paraît que ce
qu'il aima le plus dans les femmes, fut celui de
-leurs avantages dont elles sont elles-mmes le
-plus prises, leur beaut. Mais le sentiment qu'elle
-lui inspira, doux comme l'me qui l'prouvait,
-s'embellit des grces de son esprit, et la plus aimable
-sensibilit prit le ton de la galanterie la
+leurs avantages dont elles sont elles-mêmes le
+plus éprises, leur beauté. Mais le sentiment qu'elle
+lui inspira, doux comme l'âme qui l'éprouvait,
+s'embellit des grâces de son esprit, et la plus aimable
+sensibilité prit le ton de la galanterie la
plus tendre. Qui a jamais rien dit de plus flatteur
-pour le sexe que le sentiment exprim dans
+pour le sexe que le sentiment exprimé dans
ces vers?</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Ce n'est point prs des rois que l'on fait sa fortune:</div>
-<div class="line">Quelqu'ingrate beaut qui nous donne des lois,</div>
+<div class="line">Ce n'est point près des rois que l'on fait sa fortune:</div>
+<div class="line">Quelqu'ingrate beauté qui nous donne des lois,</div>
<div class="line">Encor en tire-t-on un souris quelquefois.</div>
</div></div></div>
-<p>C'est ce got pour les femmes, dont il parle sans
+<p>C'est ce goût pour les femmes, dont il parle sans
cesse, comme l'Arioste, en bien et en mal, qui
lui dicta ses contes, se reproduit sans danger
-et avec tant de grces dans ses fables mmes, et
-conduisit sa plume dans son roman de Psych.
-Cette desse nouvelle, que le conte ingnieux
-d'Apule n'avait pu associer aux anciennes divinits
-de la posie, reut de la brillante imagination
-de La Fontaine une existence gale celle
-des dieux d'Hsiode et d'Homre, et il eut l'honneur
-de crer comme eux une divinit. Il se plut
+et avec tant de grâces dans ses fables mêmes, et
+conduisit sa plume dans son roman de Psyché.
+Cette déesse nouvelle, que le conte ingénieux
+d'Apulée n'avait pu associer aux anciennes divinités
+de la poésie, reçut de la brillante imagination
+de La Fontaine une existence égale à celle
+des dieux d'Hésiode et d'Homère, et il eut l'honneur
+de créer comme eux une divinité. Il se plut
<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
- runir en elle seule toutes les faiblesses des
+à réunir en elle seule toutes les faiblesses des
femmes, et, comme il le dit, leurs trois plus
-grands dfauts: la vanit, la curiosit et le trop
-d'esprit; mais il l'embellit en mme temps de
-toutes les grces de ce sexe enchanteur. Il la place
+grands défauts: la vanité, la curiosité et le trop
+d'esprit; mais il l'embellit en même temps de
+toutes les grâces de ce sexe enchanteur. Il la place
ainsi au milieu des prodiges de la nature et de
-l'art, qui s'clipsent tous auprs d'elle. Ce triomphe
-de la beaut, qu'il a pris tant de plaisir peindre,
-demande et obtient grce pour les satires qu'il se
-permet contre les femmes, satires toujours gnrales:
-et dans cette Psych mme, il place au
+l'art, qui s'éclipsent tous auprès d'elle. Ce triomphe
+de la beauté, qu'il a pris tant de plaisir à peindre,
+demande et obtient grâce pour les satires qu'il se
+permet contre les femmes, satires toujours générales:
+et dans cette Psyché même, il place au
tartare</p>
<p class="verse">Ceux dont les vers ont noirci quelque belle.</p>
-<p>Aussi ses vers et sa personne furent-ils galement
+<p>Aussi ses vers et sa personne furent-ils également
accueillis de ce sexe aimable, d'ailleurs si bien
-veng de la mdisance par le sentiment qui en
-fait mdire. On a remarqu que trois femmes furent
+vengé de la médisance par le sentiment qui en
+fait médire. On a remarqué que trois femmes furent
ses bienfaitrices, parmi lesquelles il faut
compter cette, fameuse duchesse de Bouillon qui,
-sduite par cet esprit de parti, flau de la littrature,
-se dclara si hautement contre Racine;
-car ce grand tragique, qu'on a depuis appel le
-pote des femmes, ne put obtenir le suffrage des
-femmes les plus clbres de son sicle, qui toutes
-s'intressaient la gloire de La Fontaine. La gloire
+séduite par cet esprit de parti, fléau de la littérature,
+se déclara si hautement contre Racine;
+car ce grand tragique, qu'on a depuis appelé le
+poète des femmes, ne put obtenir le suffrage des
+femmes les plus célèbres de son siècle, qui toutes
+s'intéressaient à la gloire de La Fontaine. La gloire
fut une de ses passions les plus constantes; il
-nous l'apprend lui-mme:</p>
+nous l'apprend lui-même:</p>
-<p class="verse">Un vain bruit et l'amour ont occup mes ans;</p>
+<p class="verse">Un vain bruit et l'amour ont occupé mes ans;</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
-et dans les illusions de l'amour mme, cet autre
+et dans les illusions de l'amour même, cet autre
sentiment conservait des droits sur son c&oelig;ur.</p>
-<p class="verse">Adieu, plaisir, honneurs, louange bien aime,</p>
+<p class="verse">Adieu, plaisir, honneurs, louange bien aimée,</p>
-<p>s'criait-il dans le regret que lui laissaient les momens
-perdus pour sa rputation. Ce ne fut pas
+<p>s'écriait-il dans le regret que lui laissaient les momens
+perdus pour sa réputation. Ce ne fut pas
sans doute une passion malheureuse: il jouit de
-cette gloire si chre, et ses succs le mirent au
-nombre de ces hommes rares qui le suffrage
-public donne le droit de se louer eux-mmes sans
+cette gloire si chère, et ses succès le mirent au
+nombre de ces hommes rares à qui le suffrage
+public donne le droit de se louer eux-mêmes sans
affliger l'amour-propre d'autrui. Il faut convenir
qu'il usa quelquefois de cet avantage; car, tout
-tonnant que parat La Fontaine, il ne fut pourtant
-pas un pote sans vanit. Mais, ne se louant
-que pour promettre ses amis</p>
+étonnant que paraît La Fontaine, il ne fut pourtant
+pas un poète sans vanité. Mais, ne se louant
+que pour promettre à ses amis</p>
<p class="verse">Un temple dans ses vers,</p>
-<p>pour rendre son encens plus digne d'eux, sa vanit
-mme devint intressante, et ne parut que
-l'aimable panchement d'une me nave, qui veut
-associer ses amis sa renomme. Ne croirait-on
-pas encore qu'il a voulu rclamer contre les portraits
+<p>pour rendre son encens plus digne d'eux, sa vanité
+même devint intéressante, et ne parut que
+l'aimable épanchement d'une âme naïve, qui veut
+associer ses amis à sa renommée. Ne croirait-on
+pas encore qu'il a voulu réclamer contre les portraits
qu'on s'est permis de faire de sa personne,
lorsqu'il ose dire:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Qui n'admettrait Anacron chez soi?</div>
+<div class="line">Qui n'admettrait Anacréon chez soi?</div>
<div class="line">Qui bannirait Waller et La Fontaine?</div>
</div></div></div>
<p>Est-il vraisemblable, en effet, qu'un homme admis
<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
-chez les Conti, les Vendme, et parmi tant de
-socits illustres, ft tel que nous le reprsente
-une exagration ridicule, sur la foi de quelques
-rponses naves chappes ses distractions? La
-grandeur encourage, l'orgueil protge, la vanit
-cite un auteur illustre, mais la socit n'appelle
+chez les Conti, les Vendôme, et parmi tant de
+sociétés illustres, fût tel que nous le représente
+une exagération ridicule, sur la foi de quelques
+réponses naïves échappées à ses distractions? La
+grandeur encourage, l'orgueil protège, la vanité
+cite un auteur illustre, mais la société n'appelle
ou n'admet que celui qui sait plaire; et les Chaulieu,
-les Lafare, avec lesquels il vivait familirement,
-n'ignoraient pas l'ancienne mthode de
-ngliger la personne en estimant les crits. Leur
-socit, leur amiti, les bienfaits des princes de
-Conti et de Vendme, et dans la suite ceux de
-l'auguste lve de Fnlon, rcompensrent le
-mrite de La Fontaine, et le consolrent de l'oubli
+les Lafare, avec lesquels il vivait familièrement,
+n'ignoraient pas l'ancienne méthode de
+négliger la personne en estimant les écrits. Leur
+société, leur amitié, les bienfaits des princes de
+Conti et de Vendôme, et dans la suite ceux de
+l'auguste élève de Fénélon, récompensèrent le
+mérite de La Fontaine, et le consolèrent de l'oubli
de la cour, s'il y pensa.</p>
-<p>C'est une singularit bien frappante de voir un
-crivain tel que lui, n sous un roi dont les bienfaits
-allrent tonner les savans du nord, vivre
-nglig, mourir pauvre, et prs d'aller dans sa caducit
-chercher, loin de sa patrie, les secours ncessaires
- la simple existence: c'est qu'il porta
-toute sa vie la peine de son attachement Fouquet,
-ennemi du grand Colbert. Peut-tre n'et-il pas
-t indigne de ce ministre clbre de ne pas punir
+<p>C'est une singularité bien frappante de voir un
+écrivain tel que lui, né sous un roi dont les bienfaits
+allèrent étonner les savans du nord, vivre
+négligé, mourir pauvre, et près d'aller dans sa caducité
+chercher, loin de sa patrie, les secours nécessaires
+à la simple existence: c'est qu'il porta
+toute sa vie la peine de son attachement à Fouquet,
+ennemi du grand Colbert. Peut-être n'eût-il pas
+été indigne de ce ministre célèbre de ne pas punir
une reconnaissance et un courage qu'il devait
-estimer. Peut-tre, parmi les crivains dont il
-prsentait les noms la bienfaisance du roi, le
-nom de La Fontaine n'et-il pas t dplac; et la
-postrit ne reprocherait point sa mmoire d'avoir
-abandonn au zle bienfaisant de l'amiti,
+estimer. Peut-être, parmi les écrivains dont il
+présentait les noms à la bienfaisance du roi, le
+nom de La Fontaine n'eût-il pas été déplacé; et la
+postérité ne reprocherait point à sa mémoire d'avoir
+abandonné au zèle bienfaisant de l'amitié,
<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
-un homme qui fut un des ornemens de son sicle,
-qui devint le successeur immdiat de Colbert lui-mme
- l'Acadmie, et le loua d'avoir protg
-les lettres. Une fois nglig, ce fut une raison de
-l'tre toujours, suivant l'usage, et le mrite de
-La Fontaine n'tait pas d'un genre toucher vivement
-Louis <span class="smcap">XIV</span>. Peut-tre les rois et les hros
-sont-ils trop loin de la nature pour apprcier un
-tel crivain: il leur faut des tableaux d'histoire
-plutt que des paysages; et Louis <span class="smcap">XIV</span>, mlant la
-grandeur naturelle de son me quelques nuances
-de la fiert espagnole qu'il semblait tenir de sa
-mre, Louis <span class="smcap">XIV</span>, si sensible au mrite des Corneille,
+un homme qui fut un des ornemens de son siècle,
+qui devint le successeur immédiat de Colbert lui-même
+à l'Académie, et le loua d'avoir protégé
+les lettres. Une fois négligé, ce fut une raison de
+l'être toujours, suivant l'usage, et le mérite de
+La Fontaine n'était pas d'un genre à toucher vivement
+Louis <span class="smcap">XIV</span>. Peut-être les rois et les héros
+sont-ils trop loin de la nature pour apprécier un
+tel écrivain: il leur faut des tableaux d'histoire
+plutôt que des paysages; et Louis <span class="smcap">XIV</span>, mêlant à la
+grandeur naturelle de son âme quelques nuances
+de la fierté espagnole qu'il semblait tenir de sa
+mère, Louis <span class="smcap">XIV</span>, si sensible au mérite des Corneille,
des Racine, des Boileau, ne se retrouvait
-point dans des fables. C'tait un grand dfaut,
-dans un sicle o Despraux fit un prcepte de
-l'art potique, de former tous les hros de la tragdie
-sur le monarque franais<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>; et la description
+point dans des fables. C'était un grand défaut,
+dans un siècle où Despréaux fit un précepte de
+l'art poétique, de former tous les héros de la tragédie
+sur le monarque français<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>; et la description
du passage du Rhin importait plus au roi que
-les dbats du lapin et de la belette.</p>
+les débats du lapin et de la belette.</p>
-<p>Malgr cet abandon du matre, qui retarda
-mme la rception de l'auteur des fables l'Acadmie
-franaise; malgr la mdiocrit de sa fortune,
-La Fontaine (et l'on aime s'en convaincre),
-La Fontaine fut heureux; il le fut mme plus
+<p>Malgré cet abandon du maître, qui retarda
+même la réception de l'auteur des fables à l'Académie
+française; malgré la médiocrité de sa fortune,
+La Fontaine (et l'on aime à s'en convaincre),
+La Fontaine fut heureux; il le fut même plus
<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
-qu'aucun des grands potes ses contemporains.
-S'il n'eut point cet clat imposant attach aux noms
-des Racine, des Corneille, des Molire, il ne fut
-point expos au dchanement de l'envie, toujours
-plus irrite par les succs de thtre. Son caractre
-pacifique le prserva de ces querelles littraires
-qui tourmentrent la vie de Despraux. Cher au
-public, cher aux plus grands gnies de son sicle,
-il vcut en paix avec les crivains mdiocres; ce
-qui parat un peu plus difficile, pauvre, mais
-sans humeur, comme son insu; libre des chagrins
-domestiques, d'inquitude sur son sort,
-possdant le repos, de douces rveries et le <em>vrai
-dormir</em> dont il fait de grands loges: ses jours parurent
-couler ngligemment comme ses vers.
-Aussi, malgr son amour pour la solitude, malgr
-son got pour la campagne, ce got si ami des
-arts auxquels il offre de plus prs leur modle,
-il se trouvait bien partout. Il s'crie, dans l'ivresse
-des plus doux sentimens, qu'il aime la fois la
+qu'aucun des grands poètes ses contemporains.
+S'il n'eut point cet éclat imposant attaché aux noms
+des Racine, des Corneille, des Molière, il ne fut
+point exposé au déchaînement de l'envie, toujours
+plus irritée par les succès de théâtre. Son caractère
+pacifique le préserva de ces querelles littéraires
+qui tourmentèrent la vie de Despréaux. Cher au
+public, cher aux plus grands génies de son siècle,
+il vécut en paix avec les écrivains médiocres; ce
+qui paraît un peu plus difficile, pauvre, mais
+sans humeur, comme à son insçu; libre des chagrins
+domestiques, d'inquiétude sur son sort,
+possédant le repos, de douces rêveries et le <em>vrai
+dormir</em> dont il fait de grands éloges: ses jours parurent
+couler négligemment comme ses vers.
+Aussi, malgré son amour pour la solitude, malgré
+son goût pour la campagne, ce goût si ami des
+arts auxquels il offre de plus près leur modèle,
+il se trouvait bien partout. Il s'écrie, dans l'ivresse
+des plus doux sentimens, qu'il aime à la fois la
ville, la campagne; que tout est pour lui le souverain
bien;</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Jusqu'au sombre plaisir d'un c&oelig;ur mlancolique,</div>
-<div class="line i2"> Les chimres, le rien, tout est bon.</div>
+<div class="line">Jusqu'au sombre plaisir d'un c&oelig;ur mélancolique,</div>
+<div class="line i2"> Les chimères, le rien, tout est bon.</div>
</div></div></div>
<p>Il retrouve en tout lieu le bonheur qu'il porte en
-lui-mme, et dont les sources intarissables sont
-l'innocente simplicit de son me et la sensibilit
-d'une imagination souple et lgre. Les yeux s'arrtent,
+lui-même, et dont les sources intarissables sont
+l'innocente simplicité de son âme et la sensibilité
+d'une imagination souple et légère. Les yeux s'arrêtent,
<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
-se reposent avec dlices sur le spectacle
+se reposent avec délices sur le spectacle
d'un homme, qui, dans un monde trompeur,
-souponneux, agit de passions et d'intrts divers,
-marche avec l'abandon d'une paisible scurit,
-trouve sa sret dans sa confiance mme, et
-s'ouvre un accs dans tous les c&oelig;urs, sans autre
-artifice que d'ouvrir le sien, d'en laisser chapper
-tous les mouvemens, d'y laisser lire mme ses
+soupçonneux, agité de passions et d'intérêts divers,
+marche avec l'abandon d'une paisible sécurité,
+trouve sa sûreté dans sa confiance même, et
+s'ouvre un accès dans tous les c&oelig;urs, sans autre
+artifice que d'ouvrir le sien, d'en laisser échapper
+tous les mouvemens, d'y laisser lire même ses
faiblesses, garans d'une aimable indulgence pour
les faiblesses d'autrui. Aussi La Fontaine inspira-t-il
-toujours cet intrt qu'on accorde involontairement
- l'enfance. L'un se charge de l'ducation et
-de la fortune de son fils; car il avait cd aux dsirs
-de sa famille, et un soir il se trouva mari: l'autre
+toujours cet intérêt qu'on accorde involontairement
+à l'enfance. L'un se charge de l'éducation et
+de la fortune de son fils; car il avait cédé aux désirs
+de sa famille, et un soir il se trouva marié: l'autre
lui donne un asile dans sa maison; il se croit parmi
-des frres; ils vont le devenir en effet, et la socit
-reprend les vertus de l'ge d'or pour celui qui en
-a la candeur et la bonne foi. Il reoit des bienfaits:
+des frères; ils vont le devenir en effet, et la société
+reprend les vertus de l'âge d'or pour celui qui en
+a la candeur et la bonne foi. Il reçoit des bienfaits:
il en a le droit, car il rendrait tout sans croire s'en
-tre acquitt. Peut-tre il est des mes qu'une
-simplicit noble lve naturellement au-dessus
-de la fiert; et, sans blmer le philosophe, qui
-carte un bienfaiteur dans la crainte de se donner
+être acquitté. Peut-être il est des âmes qu'une
+simplicité noble élève naturellement au-dessus
+de la fierté; et, sans blâmer le philosophe, qui
+écarte un bienfaiteur dans la crainte de se donner
un tyran, sait se priver, souffrir et se taire,
-n'est-il pas plus beau, peut-tre, n'est-il pas
+n'est-il pas plus beau, peut-être, n'est-il pas
du moins plus doux de voir La Fontaine montrer
- son ami ses besoins comme ses penses,
-abandonner gnreusement l'amiti le droit prcieux
-qu'elle rclame, et lui rendre hommage par
-le bien qu'il reoit d'elle? Il aimait, c'tait sa reconnaissance,
+à son ami ses besoins comme ses pensées,
+abandonner généreusement à l'amitié le droit précieux
+qu'elle réclame, et lui rendre hommage par
+le bien qu'il reçoit d'elle? Il aimait, c'était sa reconnaissance,
<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
-et ce fut celle qu'il fit clater envers
+et ce fut celle qu'il fit éclater envers
le malheureux Fouquet J'admirerai sans doute, il
-le faut bien, un chef-d'&oelig;uvre de posie et de sentiment
-dans sa touchante lgie sur cette fameuse
-disgrce. Mais, si je le vois, deux ans aprs la
-chute de son bienfaiteur, pleurer l'aspect du
-chteau o M. Fouquet avait t dtenu; s'il s'arrte
+le faut bien, un chef-d'&oelig;uvre de poésie et de sentiment
+dans sa touchante élégie sur cette fameuse
+disgrâce. Mais, si je le vois, deux ans après la
+chute de son bienfaiteur, pleurer à l'aspect du
+château où M. Fouquet avait été détenu; s'il s'arrête
involontairement autour de cette fatale prison
dont il ne s'arrache qu'avec peine; si je trouve
-l'expression de cette sensibilit, non dans un crit
+l'expression de cette sensibilité, non dans un écrit
public, monument d'une reconnaissance souvent
-fastueuse, mais dans l'panchement d'un commerce
+fastueuse, mais dans l'épanchement d'un commerce
secret, je partagerai sa douleur: j'aimerai
-l'crivain que j'admire. O La Fontaine! essuie tes
-larmes, cris cette fable charmante des <cite>Deux Amis</cite>;
-et je sais o tu trouves l'loquence du c&oelig;ur et le
-sublime de sentiment: je reconnais le matre de
+l'écrivain que j'admire. O La Fontaine! essuie tes
+larmes, écris cette fable charmante des <cite>Deux Amis</cite>;
+et je sais où tu trouves l'éloquence du c&oelig;ur et le
+sublime de sentiment: je reconnais le maître de
cette vertu qu'il nomme, par une expression nouvelle,
-<em>le don d'tre ami</em>. Qui l'avait mieux reu de
-la nature ce don si rare? Qui a mieux prouv les
-illusions du sentiment? Avec quel intrt, avec
-quelle bonne foi nave, associant dans un mme
-recueil plusieurs de ses immortels crits la traduction
+<em>le don d'être ami</em>. Qui l'avait mieux reçu de
+la nature ce don si rare? Qui a mieux éprouvé les
+illusions du sentiment? Avec quel intérêt, avec
+quelle bonne foi naïve, associant dans un même
+recueil plusieurs de ses immortels écrits à la traduction
de quelques harangues anciennes, ouvrage
-de son ami Maucroix, ne se livre-t-il pas l'esprance
-d'une commune immortalit? Que mettre
-au-dessus de son dvouement ses amis, si ce n'est
-la noble confiance qu'il avait lui-mme en eux?
+de son ami Maucroix, ne se livre-t-il pas à l'espérance
+d'une commune immortalité? Que mettre
+au-dessus de son dévouement à ses amis, si ce n'est
+la noble confiance qu'il avait lui-même en eux?
O vous! messieurs, vous qui savez si bien, puisque
-vous chrissez sa mmoire, sentir et apprcier
+vous chérissez sa mémoire, sentir et apprécier
<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
-ce charme inexprimable de la facilit dans les vertus,
+ce charme inexprimable de la facilité dans les vertus,
partage des m&oelig;urs antiques, qui de vous,
-allant offrir son ami l'hospice de sa maison,
-n'prouverait l'motion la plus douce, et mme
+allant offrir à son ami l'hospice de sa maison,
+n'éprouverait l'émotion la plus douce, et même
le transport de la joie, s'il en recevait cette
-rponse aussi attendrissante qu'inattendue:
+réponse aussi attendrissante qu'inattendue:
<em>J'y allais</em>? Ce mot si simple, cette expression
-si nave d'un abandon sans rserve, est le plus
-digne hommage rendu l'humanit gnreuse;
-et jamais bienfaiteur, digne de l'tre, n'a reu
-une si belle rcompense de son bienfait.</p>
+si naïve d'un abandon sans réserve, est le plus
+digne hommage rendu à l'humanité généreuse;
+et jamais bienfaiteur, digne de l'être, n'a reçu
+une si belle récompense de son bienfait.</p>
<p>Tel est l'image que mes faibles yeux ont pu
-saisir de ce grand homme, d'aprs ses ouvrages
-mmes, plus encore que d'aprs une tradition rcente,
-mais qui, trop souvent infidle, s'est plu,
-sur la foi de quelques plaisanteries de socit,
+saisir de ce grand homme, d'après ses ouvrages
+mêmes, plus encore que d'après une tradition récente,
+mais qui, trop souvent infidèle, s'est plu,
+sur la foi de quelques plaisanteries de société, à
montrer, comme un jeu bizarre de la nature, un
-homme qui en fut vritablement un prodige; qui
+homme qui en fut véritablement un prodige; qui
offrit le singulier contraste d'un conteur trop
-libre et d'un excellent moraliste; reut en partage
+libre et d'un excellent moraliste; reçut en partage
l'esprit le plus fin qui fut jamais, et devint en
-tout le modle de la simplicit; possda le gnie
-de l'observation, mme de la satire, et ne passa
-jamais que pour un bon homme; droba, sous
-l'air d'une ngligence quelquefois relle, les artifices
+tout le modèle de la simplicité; posséda le génie
+de l'observation, même de la satire, et ne passa
+jamais que pour un bon homme; déroba, sous
+l'air d'une négligence quelquefois réelle, les artifices
de la composition la plus savante; fit ressembler
-l'art au naturel, souvent mme l'instinct;
-cacha son gnie par son gnie mme; tourna au
+l'art au naturel, souvent même à l'instinct;
+cacha son génie par son génie même; tourna au
profit de son talent l'opposition de son esprit et
-de son me, et fut, dans le sicle des grands
+de son âme, et fut, dans le siècle des grands
<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
-crivains, sinon le premier, du moins le plus
-tonnant. Malgr ses dfauts, observs mme
-dans son loge, il sera toujours le plus relu de
-tous les auteurs; et l'intrt qu'inspirent ses ouvrages
-s'tendra toujours sur sa personne. C'est
-que plusieurs de ses dfauts mme participent
-quelquefois des qualits aimables qui les avaient
-fait natre; c'est qu'on juge l'homme et l'auteur
-par l'assemblage de ses qualits habituellement
-dominantes; et La Fontaine, dsign de son vivant
-par l'pithte de bon, ressemblance remarquable
-avec Virgile, conservera, comme crivain, le surnom
-d'inimitable, titre qu'il obtint avant mme
-d'tre tout--fait apprci, titre confirm par
-l'admiration d'un sicle, et devenu, pour ainsi
-dire, insparable de son nom.</p>
-
-<p class="p2 center small">FIN DE L'LOGE DE LA FONTAINE.</p>
+écrivains, sinon le premier, du moins le plus
+étonnant. Malgré ses défauts, observés même
+dans son éloge, il sera toujours le plus relu de
+tous les auteurs; et l'intérêt qu'inspirent ses ouvrages
+s'étendra toujours sur sa personne. C'est
+que plusieurs de ses défauts même participent
+quelquefois des qualités aimables qui les avaient
+fait naître; c'est qu'on juge l'homme et l'auteur
+par l'assemblage de ses qualités habituellement
+dominantes; et La Fontaine, désigné de son vivant
+par l'épithète de bon, ressemblance remarquable
+avec Virgile, conservera, comme écrivain, le surnom
+d'inimitable, titre qu'il obtint avant même
+d'être tout-à-fait apprécié, titre confirmé par
+l'admiration d'un siècle, et devenu, pour ainsi
+dire, inséparable de son nom.</p>
+
+<p class="p2 center small">FIN DE L'ÉLOGE DE LA FONTAINE.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span></p>
@@ -3145,104 +3103,104 @@ dire, insparable de son nom.</p>
<p class="fable">FABLE I.</p>
-<p>Cette fable est une des plus faibles de La Fontaine. Elle n'est trs-cite
-que parce qu'elle est la premire. La fourmi qui paiera <em>l'intrt
-et le principal</em>. <em>Je chantais, eh bien! dansez maintenant.</em> La brivet
-la plus concise vaudrait mieux que ces prtendus ornemens.</p>
+<p>Cette fable est une des plus faibles de La Fontaine. Elle n'est très-citée
+que parce qu'elle est la première. La fourmi qui paiera <em>l'intérêt
+et le principal</em>. <em>Je chantais, eh bien! dansez maintenant.</em> La brièveté
+la plus concise vaudrait mieux que ces prétendus ornemens.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 15. La fourmi n'est pas prteuse;</div>
-<div class="line i25">C'est l son moindre dfaut.</div>
+<div class="line">V. 15. La fourmi n'est pas prêteuse;</div>
+<div class="line i25">C'est là son moindre défaut.</div>
</div></div></div>
-<p>Il y a l une quivoque, ou plutt une vraie faute. La Fontaine
-veut dire que d'tre prteuse est son moindre dfaut, pour faire entendre
-qu'elle ne l'est pas; et on peut croire qu'il dit que de n'tre
-pas prteuse est son moindre dfaut, c'est- dire qu'elle a de bien
-plus grands dfauts que de ne pas prter.</p>
+<p>Il y a là une équivoque, ou plutôt une vraie faute. La Fontaine
+veut dire que d'être prêteuse est son moindre défaut, pour faire entendre
+qu'elle ne l'est pas; et on peut croire qu'il dit que de n'être
+pas prêteuse est son moindre défaut, c'est-à dire qu'elle a de bien
+plus grands défauts que de ne pas prêter.</p>
<p class="fable">FABLE II.</p>
-<p>C'est ici qu'on commence trouver La Fontaine. Le discours du
+<p>C'est ici qu'on commence à trouver La Fontaine. Le discours du
renard n'a que cinq vers, et n'en est pas moins un chef-d'&oelig;uvre.
-<em>Monsieur du corbeau</em>, pour entrer en matire; et la fin, <em>vous tes
-le phnix</em>, etc.</p>
+<em>Monsieur du corbeau</em>, pour entrer en matière; et à la fin, <em>vous êtes
+le phénix</em>, etc.</p>
<p>V. 14. Il est plaisant de mettre la morale dans la bouche de celui
-qui profite de la sottise: c'est le renard qui donne la leon celui
+qui profite de la sottise: c'est le renard qui donne la leçon à celui
<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
-qu'il a dup, ce qui rend cette petite scne, en quelque sorte, thtrale
+qu'il a dupé, ce qui rend cette petite scène, en quelque sorte, théâtrale
et comique.</p>
-<p>Il est fcheux que <em>Monsieur</em> rime avec <em>Flatteur</em>, c'est- dire ne
-rime pas; mais c'tait l'usage alors de prononcer l'<em>r</em> de monsieur.
-On tolre mme de nos jours cette petite ngligence au thtre,
+<p>Il est fâcheux que <em>Monsieur</em> rime avec <em>Flatteur</em>, c'est-à dire ne
+rime pas; mais c'était l'usage alors de prononcer l'<em>r</em> de monsieur.
+On tolère même de nos jours cette petite négligence au théâtre,
parce qu'elle est moins remarquable.</p>
<p class="fable">FABLE III.</p>
-<p>Cette petite fable est charmante par la vrit de la peinture,
-pour le dialogue des deux grenouilles, et pour l'expression lgante
+<p>Cette petite fable est charmante par la vérité de la peinture,
+pour le dialogue des deux grenouilles, et pour l'expression élégante
qui s'y trouve.</p>
-<p>Plusieurs gens de got blment La Fontaine d'avoir mis la morale,
-ou la fin, ou au commencement de chaque fable; chaque fable,
-disent-ils, contient sa morale dans elle-mme: svrit qui nous
+<p>Plusieurs gens de goût blâment La Fontaine d'avoir mis la morale,
+ou à la fin, ou au commencement de chaque fable; chaque fable,
+disent-ils, contient sa morale dans elle-même: sévérité qui nous
aurait fait perdre bien des vers charmans.</p>
<p class="fable">FABLE IV.</p>
-<p>V. 5. <em>Relev.</em> Mauvaise rime qu'on appelle suffisante; La Fontaine
-pouvait mettre d'un <em>pas dgag</em>.</p>
+<p>V. 5. <em>Relevé.</em> Mauvaise rime qu'on appelle suffisante; La Fontaine
+pouvait mettre d'un <em>pas dégagé</em>.</p>
<p class="verse">V. 6. Et faisait sonner sa sonnette.</p>
-<p>Est un vers heureux, et d'harmonie imitative, qui s'est trouv sous
+<p>Est un vers heureux, et d'harmonie imitative, qui s'est trouvé sous
la plume de l'auteur.</p>
<p>La Fontaine ne manque pas, du moins autant qu'il le peut, l'occasion
de mettre la morale de son Apologue dans la bouche d'un de
ses acteurs. Cette fable des deux Mulets est d'une application bien
-frquente.</p>
+fréquente.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 2. Celui-ci, glorieux d'une charge si belle,</div>
-<div class="line i25"> N'et voulu pour beaucoup en tre soulag.</div>
+<div class="line i25"> N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé.</div>
</div></div></div>
-<p>Ce mulet-l fait songer bien d'honntes gens.</p>
+<p>Ce mulet-là fait songer à bien d'honnêtes gens.</p>
<p class="fable">FABLE V.</p>
-<p>Cette fable du loup et du chien est parfaite d'un bout l'autre;
-il n'y a critiquer que l'avant-dernier vers.</p>
+<p>Cette fable du loup et du chien est parfaite d'un bout à l'autre;
+il n'y a à critiquer que l'avant-dernier vers.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span></p>
-<p class="verse">Et ne voudrais pas mme ce prix un trsor.</p>
+<p class="verse">Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.</p>
-<p>Un loup n'a que faire d'un trsor.</p>
+<p>Un loup n'a que faire d'un trésor.</p>
<p class="fable">FABLE VI.</p>
-<p>Voil certainement une mauvaise fable que La Fontaine a mise
-en vers d'aprs Phdre. L'association de ces quatre personnages est
+<p>Voilà certainement une mauvaise fable que La Fontaine a mise
+en vers d'après Phèdre. L'association de ces quatre personnages est
absurde et contre nature. Quel besoin le lion a-t-il d'eux pour
-chasser? ils sont eux-mmes le gibier qu'il cherche. Si Phdre a
+chasser? ils sont eux-mêmes le gibier qu'il cherche. Si Phèdre a
voulu faire voir qu'une association avec plus fort que soi est souvent
-dangereuse; il y avait une grande quantit d'images ou d'allgories
-qui auraient rendu cette vrit sensible. Voyez la fable du Pot
+dangereuse; il y avait une grande quantité d'images ou d'allégories
+qui auraient rendu cette vérité sensible. Voyez la fable du Pot
de terre et du Pot de fer.</p>
<p class="fable">FABLE VII.</p>
-<p>La Fontaine pour nous ddommager d'avoir fait une fable aussi
-mauvaise que l'est la prcdente, lui fait succder un apologue
-excellent, o il dveloppe avec finesse et avec force le jeu de
-l'amour-propre de toutes les espces d'animaux, c'est- dire de
-l'homme, dont l'espce runit tous les genres d'amour-propre.</p>
+<p>La Fontaine pour nous dédommager d'avoir fait une fable aussi
+mauvaise que l'est la précédente, lui fait succéder un apologue
+excellent, où il développe avec finesse et avec force le jeu de
+l'amour-propre de toutes les espèces d'animaux, c'est-à dire de
+l'homme, dont l'espèce réunit tous les genres d'amour-propre.</p>
<p>On ne finirait pas si on voulait noter tous les vers heureux de
cette fable.</p>
@@ -3259,49 +3217,49 @@ cette fable.</p>
<p>Et les deux derniers vers.</p>
-<p>C'est donc la faute Jupiter si nous ne nous apercevons pas
-de nos propres dfauts. Esope, que Phdre a gt en l'imitant, dit,
-et beaucoup mieux, chaque homme nat avec deux besaces, etc. De
-cette manire, la faute n'est point rejete spcialement sur le fabricateur
+<p>C'est donc la faute à Jupiter si nous ne nous apercevons pas
+de nos propres défauts. Esope, que Phèdre a gâté en l'imitant, dit,
+et beaucoup mieux, chaque homme naît avec deux besaces, etc. De
+cette manière, la faute n'est point rejetée spécialement sur le fabricateur
souverain. La Fontaine aurait mieux fait d'imiter Esope que
-Phdre en cette occasion.</p>
+Phèdre en cette occasion.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span></p>
<p class="fable">FABLE VIII.</p>
-<p>Autre Apologue, excellent d'un bout l'autre.</p>
+<p>Autre Apologue, excellent d'un bout à l'autre.</p>
<p class="fable">FABLE IX.</p>
-<p>V. 27. <em>Fi!</em> Espce d'interjection qu'on n'emploie que proverbialement
-et dans le style trs-familier.</p>
+<p>V. 27. <em>Fi!</em> Espèce d'interjection qu'on n'emploie que proverbialement
+et dans le style très-familier.</p>
<p class="fable">FABLE X.</p>
-<p>Cette fable est connue de tout le monde, mme de ceux qui ne
-connaissent que celle-l. Ce qui en fait la beaut, c'est la vrit du
+<p>Cette fable est connue de tout le monde, même de ceux qui ne
+connaissent que celle-là. Ce qui en fait la beauté, c'est la vérité du
dialogue. Plusieurs personnes ne semblent voir dans cet Apologue
-qu'une vrit triviale, que le faible est opprim par le fort. Ce ne
-serait pas la peine de faire une fable. Ce qui fait la beaut de celle-ci,
-c'est la prtention du loup qui veut avoir raison de son injustice,
-et qui ne supprime tout prtexte et tout raisonnement, que lorsqu'il
-est rduit l'absurde par les rponses de l'agneau.</p>
+qu'une vérité triviale, que le faible est opprimé par le fort. Ce ne
+serait pas la peine de faire une fable. Ce qui fait la beauté de celle-ci,
+c'est la prétention du loup qui veut avoir raison de son injustice,
+et qui ne supprime tout prétexte et tout raisonnement, que lorsqu'il
+est réduit à l'absurde par les réponses de l'agneau.</p>
-<p>V. 19 et 20. <em>Si je n'tais pas n</em> ne rime pas avec <em>l'an pass</em>. Pure
-ngligence.</p>
+<p>V. 19 et 20. <em>Si je n'étais pas né</em> ne rime pas avec <em>l'an passé</em>. Pure
+négligence.</p>
<p class="fable">FABLE XI.</p>
-<p>Ce n'est point l une fable, quoiqu'en dise La Fontaine; c'est un
-compliment en vers adress M. le duc de la Rochefoucault sur son
-livre des Maximes. Un homme qui s'enfuit dans le dsert pour viter
-des miroirs: c'est l une ide assez bizarre, et une invention assez
-mdiocre de La Fontaine.</p>
+<p>Ce n'est point là une fable, quoiqu'en dise La Fontaine; c'est un
+compliment en vers adressé à M. le duc de la Rochefoucault sur son
+livre des Maximes. Un homme qui s'enfuit dans le désert pour éviter
+des miroirs: c'est là une idée assez bizarre, et une invention assez
+médiocre de La Fontaine.</p>
-<p class="verse">V. 21. On voit bien o je veux venir.</p>
+<p class="verse">V. 21. On voit bien où je veux venir.</p>
-<p>On le voit travers un nuage; cela est si vrai, que La Fontaine
-est oblig d'expliquer son ide toute entire, et de dire enfin:</p>
+<p>On le voit à travers un nuage; cela est si vrai, que La Fontaine
+est obligé d'expliquer son idée toute entière, et de dire enfin:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -3316,60 +3274,60 @@ d'un coq, par exemple, <em>ceci est un coq</em>.</p>
<p class="fable">FABLE XII.</p>
<p>La plupart des fables et des contes ont fait le tour du globe. La
-Fontaine met en Europe la scne o il suppose que fut fait le
-rcit de cette aventure, rcit que les Orientaux mettent dans la
-bouche du fameux Gengiskan, l'occasion du Grand Mogol, prince
-qui dpendait en quelque sorte de ses grands vassaux. Au surplus,
-ce rcit ne peut pas s'appeler une fable; c'est une petite histoire
-allgorique qui conduit une vrit morale. Toute fable suppose
+Fontaine met en Europe la scène où il suppose que fut fait le
+récit de cette aventure, récit que les Orientaux mettent dans la
+bouche du fameux Gengiskan, à l'occasion du Grand Mogol, prince
+qui dépendait en quelque sorte de ses grands vassaux. Au surplus,
+ce récit ne peut pas s'appeler une fable; c'est une petite histoire
+allégorique qui conduit à une vérité morale. Toute fable suppose
une action.</p>
<p class="fable">FABLE XIII.</p>
-<p>V. 10. <em>Au lieu de deux, etc.</em> Voil deux traits de naturel qu'on
-ne trouve gure que dans La Fontaine, et qui charment par leur
-simplicit.</p>
+<p>V. 10. <em>Au lieu de deux, etc.</em> Voilà deux traits de naturel qu'on
+ne trouve guère que dans La Fontaine, et qui charment par leur
+simplicité.</p>
<p>V. 12. <em>De nul d'eux.</em> Transposition que de nos jours on trouverait
-un peu force, mais qui se pardonnait alors dans le style familier.</p>
+un peu forcée, mais qui se pardonnait alors dans le style familier.</p>
-<p>V. 13. <em>Un quart</em>, un quatrime.</p>
+<p>V. 13. <em>Un quart</em>, un quatrième.</p>
-<p><em>Un quart voleur survient, etc.</em> Voil les conqurans appels <em>voleurs</em>,
-c'est- dire par leur nom. Nous sommes bien loin de l'Eptre ddicatoire,
-et de ce roi qui comptera ses jours par ses conqutes.</p>
+<p><em>Un quart voleur survient, etc.</em> Voilà les conquérans appelés <em>voleurs</em>,
+c'est-à dire par leur nom. Nous sommes bien loin de l'Epître dédicatoire,
+et de ce roi qui comptera ses jours par ses conquêtes.</p>
<p class="fable">FABLE XIV.</p>
-<p>Encore de la mauvaise morale: on peut trop louer sa matresse,
-et tout loge qui n'a pas l'air d'chapper un sentiment vrai, ou
-d'tre une galanterie aimable d'un esprit facile, dplat souvent
-mme celle qui en est l'objet. On peut trop louer son roi, 1<sup>o</sup> quand
-on le loue et qu'il est blmable; 2<sup>o</sup> quand on le loue dmesurment
+<p>Encore de la mauvaise morale: on peut trop louer sa maîtresse,
+et tout éloge qui n'a pas l'air d'échapper à un sentiment vrai, ou
+d'être une galanterie aimable d'un esprit facile, déplaît souvent
+même à celle qui en est l'objet. On peut trop louer son roi, 1<sup>o</sup> quand
+on le loue et qu'il est blâmable; 2<sup>o</sup> quand on le loue démesurément
pour une bagatelle, etc.</p>
<p class="verse">V. 4. Ce sont maximes toujours bonnes.</p>
<p>Au contraire presque toujours mauvaises.</p>
-<p>Castor et Pollux ne font pas un beau rle dans cette fable. Quel
-mal avaient fait ces pauvres convis et ces chansons? Cela dut
-faire grand plaisir ce Simonide, qui tait fort avare.</p>
+<p>Castor et Pollux ne font pas un beau rôle dans cette fable. Quel
+mal avaient fait ces pauvres conviés et ces échansons? Cela dut
+faire grand plaisir à ce Simonide, qui était fort avare.</p>
-<p>Un jour un athlte qui avait remport le prix aux courses de mules
+<p>Un jour un athlète qui avait remporté le prix aux courses de mules
lui offrit une somme d'argent pour chanter sa victoire. Simonide,
<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
-mcontent de la somme, rpondit: Moi, faire des vers pour des
+mécontent de la somme, répondit: Moi, faire des vers pour des
animaux qui sont des demi-baudets! Le vainqueur tripla la somme
-offerte. Alors Simonide fit une pice trs-pompeuse qui commence
-par des vers dont voici le sens: Nobles filles des coursiers qui
-devancent les aquilons.</p>
+offerte. Alors Simonide fit une pièce très-pompeuse qui commence
+par des vers dont voici le sens: «Nobles filles des coursiers qui
+devancent les aquilons.»</p>
-<p>Le mme Simonide fut avec Anacron la cour d'Hipparque,
+<p>Le même Simonide fut avec Anacréon à la cour d'Hipparque,
fils de Pisistrate. Le dernier ne voulut que des honneurs, il fallut
-des prsens au premier.</p>
+des présens au premier.</p>
-<p>V. 64. <em>Melpomne.</em> Tout cela signifie qu'un pote peut tirer quelqu'avantage
+<p>V. 64. <em>Melpomène.</em> Tout cela signifie qu'un poète peut tirer quelqu'avantage
de ses travaux.</p>
<p class="fable">FABLE XVII.</p>
@@ -3381,63 +3339,63 @@ de ses travaux.</p>
</div></div></div>
<p>Ce vers de six syllabes, suivi d'un autre de trois, si l'on peut
-appeler ce dernier un vers, ne me semble qu'une ngligence et
-non une beaut. Quand cette hardiesse sera une beaut, je ne manquerai
+appeler ce dernier un vers, ne me semble qu'une négligence et
+non une beauté. Quand cette hardiesse sera une beauté, je ne manquerai
pas de l'observer.</p>
-<p>A proprement parler, cette pice n'est pas exactement une fable,
-c'est un rcit allgorique; mais il est si joli et rend si sensible la
-vrit morale dont il s'agit, qu'il ne faut pas se rendre difficile.</p>
+<p>A proprement parler, cette pièce n'est pas exactement une fable,
+c'est un récit allégorique; mais il est si joli et rend si sensible la
+vérité morale dont il s'agit, qu'il ne faut pas se rendre difficile.</p>
<p class="fable">FABLE XVIII.</p>
<p>V. 4 <em>Besogne</em>, (autrefois besongne) n'est pas le mot propre;
-mais, cela prs, la fable est charmante d'un bout l'autre. Elle
-me rappelle le trait d'un riche particulier qui avait fait dner ensemble
-un antiquaire, qui hors de l ne savait rien, et un physicien
-clbre dnu de toute espce d'rudition. Ces deux messieurs ne
-surent que se dire. Sur quoi on observa que le matre de la maison
+mais, à cela près, la fable est charmante d'un bout à l'autre. Elle
+me rappelle le trait d'un riche particulier qui avait fait dîner ensemble
+un antiquaire, qui hors de là ne savait rien, et un physicien
+célèbre dénué de toute espèce d'érudition. Ces deux messieurs ne
+surent que se dire. Sur quoi on observa que le maître de la maison
leur avait fait faire le repas du renard et de la cigogne.</p>
<p class="fable">FABLE XIX.</p>
-<p>Dans ce rcit, La Fontaine pouvait se dispenser d'annoncer son
-dessein. Cela diminue la curiosit, d'autant plus qu'il y revient
+<p>Dans ce récit, La Fontaine pouvait se dispenser d'annoncer son
+dessein. Cela diminue la curiosité, d'autant plus qu'il y revient à
<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
-la fin de la fable, et mme d'une manire trop longue et peu piquante.</p>
+la fin de la fable, et même d'une manière trop longue et peu piquante.</p>
<p class="fable">FABLE XX.</p>
-<p>Ces deux petits faits mis ainsi ct l'un de l'autre, raconts
-dans le mme nombre de vers et dans la mme mesure, font un
-effet trs-piquant. Les six derniers vers ne sont que l'explication des
-six premiers, mais le commentaire plat autant que le texte.</p>
+<p>Ces deux petits faits mis ainsi à côté l'un de l'autre, racontés
+dans le même nombre de vers et dans la même mesure, font un
+effet très-piquant. Les six derniers vers ne sont que l'explication des
+six premiers, mais le commentaire plaît autant que le texte.</p>
-<p>V. 3. Le <em>beau premier</em>, le fin premier, mots reus dans l'ancien
+<p>V. 3. Le <em>beau premier</em>, le fin premier, mots reçus dans l'ancien
style pour dire simplement le premier. On le disait encore de
nos jours dans le style familier.</p>
<p class="fable">FABLE XXI.</p>
-<p>V. 7. <em>Les tmoins dposaient.</em> Cette formule de nos tribunaux
-est plaisante: elle nous transporte au milieu de la socit. C'est le
+<p>V. 7. <em>Les témoins déposaient.</em> Cette formule de nos tribunaux
+est plaisante: elle nous transporte au milieu de la société. C'est le
charme et le secret de La Fontaine; il nous montre ainsi qu'en parlant
des animaux, il ne nous perd pas de vue un seul instant.</p>
-<p>V. 31. <em>Plt--Dieu, etc.</em> Tous les procs ne sont pas de nature
- tre jugs ainsi; et quant a la mthode des Turcs, Dieu nous en
-prserve. La voici: Le juge, appel Cadi, prend une connaissance
-succincte de l'affaire, fait donner la bastonnade celui qui lui parat
-avoir tort, et ce tort se rduit souvent n'avoir pas donn
+<p>V. 31. <em>Plût-à-Dieu, etc.</em> Tous les procès ne sont pas de nature
+à être jugés ainsi; et quant a la méthode des Turcs, Dieu nous en
+préserve. La voici: Le juge, appelé Cadi, prend une connaissance
+succincte de l'affaire, fait donner la bastonnade à celui qui lui paraît
+avoir tort, et ce tort se réduit souvent à n'avoir pas donné
de l'argent au juge comme a fait son adversaire: puis il renvoie les
deux parties.</p>
<p class="fable">FABLE XXII.</p>
<p>Je ne connais rien de plus parfait que cet Apologue. Il faudrait
-insister sur chaque mot, pour en faire sentir les beauts. L'auteur
-entre en matire sans prologue, sans morale. Chaque mot que dit le
-chne fait sentir au roseau sa faiblesse.</p>
+insister sur chaque mot, pour en faire sentir les beautés. L'auteur
+entre en matière sans prologue, sans morale. Chaque mot que dit le
+chêne fait sentir au roseau sa faiblesse.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -3448,7 +3406,7 @@ chne fait sentir au roseau sa faiblesse.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
Et puis tout d'un coup l'amour-propre lui fait prendre le style le
-plus pompeux et le plus potique.</p>
+plus pompeux et le plus poétique.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -3456,82 +3414,82 @@ plus pompeux et le plus potique.</p>
<div class="line i25"> Non content, etc.</div>
</div></div></div>
-<p>Puis vient le tour de la piti qui protge, et d'un orgueil ml de
-bont.</p>
+<p>Puis vient le tour de la pitié qui protège, et d'un orgueil mêlé de
+bonté.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 12. Encor si vous naissiez l'abri du feuillage</div>
+<div class="line">V. 12. Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage</div>
<div class="line i7"> Dont je couvre le voisinage.</div>
</div></div></div>
-<p>Enfin il finit par s'arrter sur l'ide la plus affligeante pour le
-roseau, et la plus flatteuse pour lui-mme.</p>
+<p>Enfin il finit par s'arrêter sur l'idée la plus affligeante pour le
+roseau, et la plus flatteuse pour lui-même.</p>
-<p class="verse">V. 18. La nature envers vous m'a sembl bien injuste.</p>
+<p class="verse">V. 18. La nature envers vous m'a semblé bien injuste.</p>
-<p>Le roseau, dans sa rponse, rend d'abord justice la bont du c&oelig;ur
-que le chne a montre. En effet, il n'a pas t trop impertinent, et
-il a rendu aimable le sentiment de sa supriorit. Enfin le roseau
+<p>Le roseau, dans sa réponse, rend d'abord justice à la bonté du c&oelig;ur
+que le chêne a montrée. En effet, il n'a pas été trop impertinent, et
+il a rendu aimable le sentiment de sa supériorité. Enfin le roseau
refuse sa protection, sans orgueil, seulement parce qu'il n'en a pas
besoin.</p>
<p class="verse">V. 22. Je plie et ne romps pas.</p>
-<p>Arrive le dnouement; La Fontaine dcrit l'orage avec la pompe
-de style que le chne a employe en parlant de lui-mme.</p>
+<p>Arrive le dénouement; La Fontaine décrit l'orage avec la pompe
+de style que le chêne a employée en parlant de lui-même.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 27. Le plus terrible des enfans</div>
-<div class="line i25">Que le Nord et port jusque-l dans ses flancs.</div>
+<div class="line i25">Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.</div>
<div class="line i25"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
</div>
<div class="stanza">
<div class="line">V. 30. Le vent redouble ses efforts,</div>
-<div class="line i25"> Et fait si bien qu'il dracine</div>
-<div class="line i25">Celui de qui la tte au ciel tait voisine,</div>
-<div class="line i25">Et dont les pieds touchaient l'empire des morts.</div>
+<div class="line i25"> Et fait si bien qu'il déracine</div>
+<div class="line i25">Celui de qui la tête au ciel était voisine,</div>
+<div class="line i25">Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.</div>
</div></div></div>
-<p>Remarquez que La Fontaine ne s'amuse pas plus moraliser la
-fin de sa fable qu'au commencement. La morale est toute entire
-dans le rcit du fait. Cet Apologue est non-seulement le meilleur de
-ce premier livre, mais il n'y en a peut-tre pas de plus achev dans
-La Fontaine. Si l'on considre qu'il n'y a pas un mot de trop, pas
-un terme impropre, pas une ngligence; que dans l'espace de trente
+<p>Remarquez que La Fontaine ne s'amuse pas plus à moraliser à la
+fin de sa fable qu'au commencement. La morale est toute entière
+dans le récit du fait. Cet Apologue est non-seulement le meilleur de
+ce premier livre, mais il n'y en a peut-être pas de plus achevé dans
+La Fontaine. Si l'on considère qu'il n'y a pas un mot de trop, pas
+un terme impropre, pas une négligence; que dans l'espace de trente
<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
vers, La Fontaine, en ne faisant que se livrer au courant de sa
-narration, pris tous les tons, celui de la posie la plus gracieuse,
-la plus leve: on ne craindra pas d'affirmer qu' l'poque o cette
-fable parut, il n'y avait rien de ce ton l dans notre langue. Quelques
+narration, à pris tous les tons, celui de la poésie la plus gracieuse,
+la plus élevée: on ne craindra pas d'affirmer qu'à l'époque où cette
+fable parut, il n'y avait rien de ce ton là dans notre langue. Quelques
autres fables, comme celle des animaux malades de la peste,
-prsentent peut-tre des leons plus importantes, offrent des vrits
-qui ont plus d'tendue, mais il n'y en a pas d'une excution plus
+présentent peut-être des leçons plus importantes, offrent des vérités
+qui ont plus d'étendue, mais il n'y en a pas d'une exécution plus
facile.</p>
-<h3>LIVRE DEUXIME.</h3>
+<h3>LIVRE DEUXIÈME.</h3>
<p class="fable">FABLE IV.</p>
-<p>V. 10. <em>Il ne rgnera plus, etc.</em> Voici encore un exemple de l'artifice
+<p>V. 10. <em>Il ne régnera plus, etc.</em> Voici encore un exemple de l'artifice
et du naturel avec lequel La Fontaine passe du ton le plus
-simple celui de la haute posie. Avec quelle grce il revient au
+simple à celui de la haute poésie. Avec quelle grâce il revient au
style familier, dans les vers suivans:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 13.<span class="i5"> ... Il faudra qu'on ptisse</span></div>
-<div class="line i3"> Du combat qu'a caus madame la gnisse.</div>
+<div class="line">V. 13.<span class="i5"> ... Il faudra qu'on pâtisse</span></div>
+<div class="line i3"> Du combat qu'a causé madame la génisse.</div>
</div></div></div>
-<p><em>Madame</em>: mot qui donne de l'importance la gnisse. Ce vers
-rappelle celui de Virgile (Gorg. liv. 3): <i lang="la" xml:lang="la">Pascitur in magn silv
+<p><em>Madame</em>: mot qui donne de l'importance à la génisse. Ce vers
+rappelle celui de Virgile (Géorg. liv. 3): <i lang="la" xml:lang="la">Pascitur in magnâ silvâ
formosa juvenca</i>.</p>
<p class="fable">FABLE V.</p>
-<p>Cette fable est trs-jolie: on ne peut en blmer que la morale.</p>
+<p>Cette fable est très-jolie: on ne peut en blâmer que la morale.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -3539,135 +3497,135 @@ formosa juvenca</i>.</p>
<div class="line i25"> Vive le roi! vive la ligue!</div>
</div></div></div>
-<p>Ce n'est point le sage qui dit cela: c'est le fourbe, et mme le
+<p>Ce n'est point le sage qui dit cela: c'est le fourbe, et même le
fourbe impudent. Quel parti devait donc prendre La Fontaine? Celui
de ne pas donner de morale du tout.</p>
-<p>Solon dcerna des peines contre les citoyens qui, dans un temps
+<p>Solon décerna des peines contre les citoyens qui, dans un temps
<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
-de troubles, ne se dclareraient pas ouvertement pour un des partis:
-son objet tait de tirer l'homme de bien d'une inaction funeste, de
-le jeter au milieu des factieux, et de sauver la rpublique par l'ascendant
+de troubles, ne se déclareraient pas ouvertement pour un des partis:
+son objet était de tirer l'homme de bien d'une inaction funeste, de
+le jeter au milieu des factieux, et de sauver la république par l'ascendant
de la vertu.</p>
-<p>Il parat bien dur de blmer la chauve-souris de s'tre tire d'affaire
-par un trait d'esprit et d'habilet, qui mme ne fait point de
-mal son ennemie la belette; mais La Fontaine a tort d'en tirer
+<p>Il paraît bien dur de blâmer la chauve-souris de s'être tirée d'affaire
+par un trait d'esprit et d'habileté, qui même ne fait point de
+mal à son ennemie la belette; mais La Fontaine a tort d'en tirer
la conclusion qu'il en tire.</p>
<p>Il y a des questions sur lesquelles la morale reste muette et ne
-peut rien dcider. C'est ce que l'Aropage donna bien entendre
-dans une cause dlicate et embarrassante dont le jugement lui fut
-renvoy. Le tribunal ordonna, sans rien prononcer, que les deux
-parties eussent comparatre de nouveau dans cent ans.</p>
+peut rien décider. C'est ce que l'Aréopage donna bien à entendre
+dans une cause délicate et embarrassante dont le jugement lui fut
+renvoyé. Le tribunal ordonna, sans rien prononcer, que les deux
+parties eussent à comparaître de nouveau dans cent ans.</p>
<p class="fable">FABLE VI.</p>
-<p>V. 1. <em>Flche empenne.</em> Le mot <em>empenne</em> n'est point rest dans la
-langue; c'est que nous avons celui d'<em>emplume</em>, que l'auteur aurait
+<p>V. 1. <em>Flèche empennée.</em> Le mot <em>empennée</em> n'est point resté dans la
+langue; c'est que nous avons celui d'<em>emplumée</em>, que l'auteur aurait
aussi bien fait d'employer.</p>
<p>V. 9. <em>Des enfans de Japet, etc.</em> La Fontaine se contente d'indiquer
-d'un seul mot le point d'o sont partis tous les maux de l'humanit.</p>
+d'un seul mot le point d'où sont partis tous les maux de l'humanité.</p>
<p class="fable">FABLE VII.</p>
-<p>Cette fable, trs-remarquable par la leon qu'elle donne, ne
-l'est, dans son excution, que par son lgante simplicit.</p>
+<p>Cette fable, très-remarquable par la leçon qu'elle donne, ne
+l'est, dans son exécution, que par son élégante simplicité.</p>
-<p>La morale de cet Apologue est si vidente, que le got ordonnait
-peut-tre de ne pas y joindre d'affabulation; c'est le nom qu'on
-donne l'explication que l'auteur fait de sa fable</p>
+<p>La morale de cet Apologue est si évidente, que le goût ordonnait
+peut-être de ne pas y joindre d'affabulation; c'est le nom qu'on
+donne à l'explication que l'auteur fait de sa fable</p>
<p class="fable">FABLE VIII.</p>
-<p>Cette fable est une des plus heureuses et des mieux tournes.</p>
+<p>Cette fable est une des plus heureuses et des mieux tournées.</p>
-<p>V. 19. <em>Ses &oelig;ufs, ses tendres &oelig;ufs, etc.</em> Il semble que l'me de La
-Fontaine n'attend que les occasions de s'ouvrir tout ce qui peut
-tre intressant. Ce vers est d'une sensibilit si douce, qu'il fait
-plaindre l'aigle, malgr le rle odieux qu'il joue dans cette fable.</p>
+<p>V. 19. <em>Ses &oelig;ufs, ses tendres &oelig;ufs, etc.</em> Il semble que l'âme de La
+Fontaine n'attend que les occasions de s'ouvrir à tout ce qui peut
+être intéressant. Ce vers est d'une sensibilité si douce, qu'il fait
+plaindre l'aigle, malgré le rôle odieux qu'il joue dans cette fable.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span></p>
<p class="fable">FABLE IX.</p>
<p>V. 36. <em>J'en vois deux, etc.</em> Tant pis; une bonne fable ne doit offrir
-qu'une seule moralit, et la mettre dans toute son vidence. Au
-reste, ce qui peut justifier La Fontaine, c'est que ces deux vrits
-sont si prs l'une de l'autre, que l'esprit les rduit aisment
-une moralit seule et unique.</p>
+qu'une seule moralité, et la mettre dans toute son évidence. Au
+reste, ce qui peut justifier La Fontaine, c'est que ces deux vérités
+sont si près l'une de l'autre, que l'esprit les réduit aisément à
+une moralité seule et unique.</p>
<p class="fable">FABLE X.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 1. Un nier, son sceptre la main,</div>
+<div class="line">V. 1. Un ânier, son sceptre à la main,</div>
<div class="line i25"> Menait en empereur romain</div>
-<div class="line i25"> Deux coursiers longues oreilles.</div>
+<div class="line i25"> Deux coursiers à longues oreilles.</div>
</div></div></div>
-<p>Il y a bien de l'esprit et du got savoir tout anoblir sans donner
+<p>Il y a bien de l'esprit et du goût à savoir tout anoblir sans donner
aux petites choses une importance ridicule. C'est ce que fait La Fontaine
-en mlant la plaisanterie ses priphrases les plus potiques
-ou ses descriptions les plus pompeuses.</p>
+en mêlant la plaisanterie à ses périphrases les plus poétiques
+ou à ses descriptions les plus pompeuses.</p>
-<p class="verse">V. 21. Camarade pongier.</p>
+<p class="verse">V. 21. Camarade épongier.</p>
-<p><em>pongier.</em> Mot cr par La Fontaine, mais employ si heureusement,
+<p><em>Épongier.</em> Mot créé par La Fontaine, mais employé si heureusement,
qu'on croirait qu'il existait avant lui.</p>
<p class="fable">FABLES XI ET XII.</p>
-<p>Ces deux fables ne comportent aucune espce de notes, n'tant
-remarquables ni par de grandes beauts, ni par aucun dfaut. C'est
-la simplicit et la puret de Phdre, avec un peu plus d'lgance.</p>
+<p>Ces deux fables ne comportent aucune espèce de notes, n'étant
+remarquables ni par de grandes beautés, ni par aucun défaut. C'est
+la simplicité et la pureté de Phèdre, avec un peu plus d'élégance.</p>
<p class="fable">FABLE XIII.</p>
<p>Encore une fable qui n'est point fable. Un trait que La Fontaine
raconte en quatre vers, lui donne lieu de causer avec son lecteur,
-mais pour le jeter dans des questions mtaphysiques auxquelles il
-n'entendait pas grand'chose. De l il fait une sortie contre l'astrologie
-judiciaire, qui, de son temps, n'tait pas encore tombe tout--fait.</p>
+mais pour le jeter dans des questions métaphysiques auxquelles il
+n'entendait pas grand'chose. De là il fait une sortie contre l'astrologie
+judiciaire, qui, de son temps, n'était pas encore tombée tout-à-fait.</p>
-<p class="verse">V. 21. Aurait-il imprim? etc.</p>
+<p class="verse">V. 21. Aurait-il imprimé? etc.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
-Voil deux vers qui ne dpareraient pas le pome crit du style
+Voilà deux vers qui ne dépareraient pas le poème écrit du style
le plus haut et le plus soutenu.</p>
<p class="verse">V. 40. Emmenez avec vous les souffleurs tout d'un temps.</p>
-<p>Les souffleurs, c'est- dire les alchymistes, dont la science est
- la chymie ce que l'astrologie judiciaire est l'astronomie.</p>
+<p>Les souffleurs, c'est-à dire les alchymistes, dont la science est
+à la chymie ce que l'astrologie judiciaire est à l'astronomie.</p>
<p class="fable">FABLE XIV.</p>
-<p class="verse">V. 2. Car que faire en un gte, moins que l'on ne songe?</p>
+<p class="verse">V. 2. Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?</p>
-<p>Ce vers est devenu proverbe cause de son extrme naturel,
+<p>Ce vers est devenu proverbe à cause de son extrême naturel,
sans qu'on puisse voir d'ailleurs ce qui a fait sa fortune.</p>
-<p class="verse">V. 29. Et d'o me vient cette vaillance?</p>
+<p class="verse">V. 29. Et d'où me vient cette vaillance?</p>
-<p>Il se croit dj brave, et son amour-propre devient son consolateur.
-Voil ce me semble la pense dont il fallait achever le dveloppement;
+<p>Il se croit déjà brave, et son amour-propre devient son consolateur.
+Voilà ce me semble la pensée dont il fallait achever le développement;
et c'est ce que l'auteur ne fait pas. Au contraire, le
-livre qui vient de parler de sa vaillance, parle de sa poltronnerie
+lièvre qui vient de parler de sa vaillance, parle de sa poltronnerie
dans les deux derniers vers. On pourrait, pour sauver cette faute et
-cette contradiction, supposer que le livre finit de parler aprs ce
+cette contradiction, supposer que le lièvre finit de parler après ce
vers:</p>
<p class="verse">Je suis donc un foudre de guerre!</p>
<p>et que c'est La Fontaine qui dit en son propre nom les deux vers suivans;
-mais cette conjecture n'est pas assez fonde.</p>
+mais cette conjecture n'est pas assez fondée.</p>
<p class="fable">FABLE XV.</p>
-<p>Il fallait ce me semble que le renard comment par dire au coq:
-Eh! mon ami, pourquoi n'tais-tu pas aux ftes qu'on a donnes
-pour la paix qui vient de se conclure? Dans ces vers, <em>nous ne
+<p>Il fallait ce me semble que le renard commençât par dire au coq:
+«Eh! mon ami, pourquoi n'étais-tu pas aux fêtes qu'on a données
+pour la paix qui vient de se conclure?» Dans ces vers, <em>nous ne
sommes plus en querelle</em>, le renard n'a l'air que de proposer la paix.</p>
<div class="poetry-container">
@@ -3676,8 +3634,8 @@ sommes plus en querelle</em>, le renard n'a l'air que de proposer la paix.</p>
<div class="line i3"> De cette paix.</div>
</div></div></div>
-<p>Ces deux petits vers ingaux ne sont qu'une pure ngligence, et ne
-font nullement beaut.</p>
+<p>Ces deux petits vers inégaux ne sont qu'une pure négligence, et ne
+font nullement beauté.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span></p>
@@ -3687,11 +3645,11 @@ font nullement beaut.</p>
<div class="line i3"> De la tenir de toi, etc.....</div>
</div></div></div>
-<p>Les ressemblances de son dplaisent l'oreille.</p>
+<p>Les ressemblances de son déplaisent à l'oreille.</p>
<p class="verse">V. 32. Car c'est double plaisir de tromper le trompeur.</p>
-<p>V. 29. <em>Malcontent, etc.</em> On dirait aujourd'hui mcontent.</p>
+<p>V. 29. <em>Malcontent, etc.</em> On dirait aujourd'hui mécontent.</p>
<p>Le coq ne trompe pas le renard, il le joue, il se moque de lui.</p>
@@ -3700,96 +3658,96 @@ font nullement beaut.</p>
<p class="verse">V. 8. .... Pour la bouche des dieux.</p>
<p>Cette exposition montre la finesse d'esprit de La Fontaine. Les
-dieux taient supposs respirer l'odeur des sacrifices, mais non pas
+dieux étaient supposés respirer l'odeur des sacrifices, mais non pas
manger les victimes. La Fontaine, par ce mot de <em>la bouche des dieux</em>,
-indique leurs reprsentans, qui avaient soin de choisir les victimes les
+indique leurs représentans, qui avaient soin de choisir les victimes les
plus belles et les plus grasses.</p>
-<p>Les quatre derniers vers sont charmans; le second et le quatrime
-sont devenus proverbes. Ce rapport de sons rpt deux fois entre la
-rime de <em>eure</em> et celle de <em>eurs</em>, les gte un peu la lecture.</p>
+<p>Les quatre derniers vers sont charmans; le second et le quatrième
+sont devenus proverbes. Ce rapport de sons répété deux fois entre la
+rime de <em>eure</em> et celle de <em>eurs</em>, les gâte un peu à la lecture.</p>
<p class="fable">FABLE XIX.</p>
-<p>Cette fantaisie de chasser doit tre trop frquente chez le lion pour
-qu'il y ait de la justesse employer cette expression, <em>se mit en tte</em>;
+<p>Cette fantaisie de chasser doit être trop fréquente chez le lion pour
+qu'il y ait de la justesse à employer cette expression, <em>se mit en tête</em>;
ce mot semble indiquer une fantaisie nouvelle ou du moins assez rare.</p>
-<p><em>Sanglier</em> tait autrefois de deux syllabes, ce qui tait assez dur
+<p><em>Sanglier</em> était autrefois de deux syllabes, ce qui était assez dur à
l'oreille.</p>
-<p class="verse">V. 12. Leur troupe n'tait pas encore accoutume, etc.</p>
+<p class="verse">V. 12. Leur troupe n'était pas encore accoutumée, etc.</p>
<p>Il fallait donc que ce fut au commencement du monde. Cette circonstance
-parat bizarre... <em>dit l'ne en se donnant</em> tout l'honneur de
-la chasse. Il fallait ce me semble que l'ne se rendt tout--fait insupportable
-au lion par ses fanfaronnades; cela et rendu la moralit de
-la fable plus sensible et plus vidente.</p>
+paraît bizarre... <em>dit l'âne en se donnant</em> tout l'honneur de
+la chasse. Il fallait ce me semble que l'âne se rendît tout-à-fait insupportable
+au lion par ses fanfaronnades; cela eût rendu la moralité de
+la fable plus sensible et plus évidente.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span></p>
<p class="fable">FABLE XX.</p>
-<p>Ce n'est point l une fable; c'est une anecdote dont il est assez difficile
-de tirer une moralit.</p>
+<p>Ce n'est point là une fable; c'est une anecdote dont il est assez difficile
+de tirer une moralité.</p>
<p class="verse">V. 5 Une histoire des plus gentilles.</p>
-<p>Quoique ce soit d'sope que La Fontaine parle ici et non pas de
-lui-mme, peut-tre et-il t mieux de ne pas promettre que l'histoire
+<p>Quoique ce soit d'Ésope que La Fontaine parle ici et non pas de
+lui-même, peut-être eût-il été mieux de ne pas promettre que l'histoire
serait gentille: on le verra bien.</p>
<p>V. 22. .... <em>Chacune s&oelig;ur.</em> C'est le style de la pratique;
-et ce mot de chacune, au lieu de chaque, fait trs-bien en cet
+et ce mot de chacune, au lieu de chaque, fait très-bien en cet
endroit.</p>
-<h3>LIVRE TROISIME.</h3>
+<h3>LIVRE TROISIÈME.</h3>
<p class="fable">FABLE I.</p>
-<p>V. 4. <em>Les derniers venus, etc.</em>, n'y ont presque rien trouv.</p>
+<p>V. 4. <em>Les derniers venus, etc.</em>, n'y ont presque rien trouvé.</p>
-<p>V. 16. <em>Et que rien ne doit fuir, etc.</em> Locution emprunte de la
+<p>V. 16. <em>Et que rien ne doit fuir, etc.</em> Locution empruntée de la
langue latine.</p>
<p class="verse">V. 22. La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes.</p>
<p>Vers charmant.</p>
-<p>V. 23. <em>......... o buter.</em> Ce mot de buter est sec et peu
-agrable l'oreille.</p>
+<p>V. 23. <em>......... où buter.</em> Ce mot de buter est sec et peu
+agréable à l'oreille.</p>
<p>V. 74. .... <em>Car, quand il va voir Jeanne.</em> La Fontaine,
-aprs nous avoir parl de <em>quolibets coup sur coup renvoys</em>, pouvait
-nous faire grce de celui-l.</p>
+après nous avoir parlé de <em>quolibets coup sur coup renvoyés</em>, pouvait
+nous faire grâce de celui-là.</p>
-<p>V. 81. <em>Quant vous, suivez Mars, etc.</em> Ce n'est point La Fontaine
-qui parle son lecteur, c'est Malherbe qui continue et qui s'adresse
+<p>V. 81. <em>Quant à vous, suivez Mars, etc.</em> Ce n'est point La Fontaine
+qui parle à son lecteur, c'est Malherbe qui continue et qui s'adresse à
Racan. Celui-ci ne prit ni femme, ni abbaye, ni emploi; il se livra,
- son talent pour la posie, qui lui fit une grande rputation.</p>
+à son talent pour la poésie, qui lui fit une grande réputation.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span></p>
<p class="fable">FABLE II.</p>
-<p>La Fontaine a pris ici le ton le plus simple, et ne parat pas chercher
+<p>La Fontaine a pris ici le ton le plus simple, et ne paraît pas chercher
le moindre embellissement. Il a craint sans doute qu'on ne le
-souponnt d'avoir voulu lutter contre Horace, qui, dans une de ses
-ptres, a mis en vers cet Apologue d'une manire beaucoup plus
-piquante et plus agrable.</p>
+soupçonnât d'avoir voulu lutter contre Horace, qui, dans une de ses
+Épîtres, a mis en vers cet Apologue d'une manière beaucoup plus
+piquante et plus agréable.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 7. Chacun d'eux rsolut de vivre en gentilhomme,</div>
+<div class="line">V. 7. Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme,</div>
<div class="line i25"> Sans rien faire...</div>
</div></div></div>
-<p>Voil un trait de satyre qui porte sur le fond de nos m&oelig;urs, mais
-d'une manire bien adoucie. C'est le ton et la coutume de La Fontaine
+<p>Voilà un trait de satyre qui porte sur le fond de nos m&oelig;urs, mais
+d'une manière bien adoucie. C'est le ton et la coutume de La Fontaine
de placer la morale dans le tissu de la narration, par l'art dont il
-fait son rcit.</p>
+fait son récit.</p>
-<p>V. 25. .... <em>Et la chose est gale.</em> Pas si gale. Mais La
-Fontaine n'y regarde pas de si prs. On verra ailleurs qu'il ne traite
-pas aussi bien l'autorit royale, et que mme il se permet un trait
+<p>V. 25. .... <em>Et la chose est égale.</em> Pas si égale. Mais La
+Fontaine n'y regarde pas de si près. On verra ailleurs qu'il ne traite
+pas aussi bien l'autorité royale, et que même il se permet un trait
de satyre qui passe le but.</p>
<p class="fable">FABLE III.</p>
@@ -3800,83 +3758,83 @@ les archers, et des archers qui la portent.</p>
<p class="verse">V. 10. C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.</p>
<p>Comme ce vers peint merveilleusement les fripons et les attentions
-superflues qu'ils prennent pour le succs de leurs fourberies; attentions
-qui bien souvent les font chouer!</p>
+superflues qu'ils prennent pour le succès de leurs fourberies; attentions
+qui bien souvent les font échouer!</p>
-<p>V. 16. ... <em>Comme aussi sa musette.</em> Ce dernier hmistiche
-est d'une grce charmante. Ce qu'il y a de hardi dans l'expression,
-<em>d'une musette qui dort</em>, devient simple et naturel, prpar par le sommeil
+<p>V. 16. ... <em>Comme aussi sa musette.</em> Ce dernier hémistiche
+est d'une grâce charmante. Ce qu'il y a de hardi dans l'expression,
+<em>d'une musette qui dort</em>, devient simple et naturel, préparé par le sommeil
du berger et du chien.</p>
-<p class="verse">V. 22. Mais cela gta son affaire.</p>
+<p class="verse">V. 22. Mais cela gâta son affaire.</p>
-<p>C'est ce qui arrive. On reconnat l'imposteur la caricature: les
+<p>C'est ce qui arrive. On reconnaît l'imposteur à la caricature: les
<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
-fripons dlis l'vitent soigneusement: et voil ce qui rend le monde
-si dangereux et si difficile connatre.</p>
+fripons déliés l'évitent soigneusement: et voilà ce qui rend le monde
+si dangereux et si difficile à connaître.</p>
<p>V. 32. <em>Quiconque est loup, etc....</em> Il fallait finir la fable au
-vers prcdent, <em>toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre</em>.
-La Fontaine alors avait l'air de vouloir dcourager les fripons, ce qui
-tait travailler pour les honntes gens.</p>
+vers précédent, <em>toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre</em>.
+La Fontaine alors avait l'air de vouloir décourager les fripons, ce qui
+était travailler pour les honnêtes gens.</p>
<p class="fable">FABLE IV.</p>
-<p>V. 14. <em>Or c'tait un soliveau...</em> Il faut convenir que la conduite
+<p>V. 14. <em>Or c'était un soliveau...</em> Il faut convenir que la conduite
de Jupiter, dans cet Apologue, n'est point du tout raisonnable.
-Il est trs-simple de dsirer un autre roi qu'un soliveau, et trs-naturel
+Il est très-simple de désirer un autre roi qu'un soliveau, et très-naturel
que les grenouilles ne veuillent pas d'une grue qui les croque.</p>
<p class="fable">FABLE V.</p>
<p class="verse">V. 22. Et vous lui fait un beau sermon.</p>
-<p>La Fontaine se plat toujours dvelopper le caractre du renard,
-et il le fait sans cesse d'une manire gaie et comique. Les autres fabulistes
-sont secs auprs de lui.</p>
+<p>La Fontaine se plaît toujours à développer le caractère du renard,
+et il le fait sans cesse d'une manière gaie et comique. Les autres fabulistes
+sont secs auprès de lui.</p>
<p class="fable">FABLE VI.</p>
<p>V. 5. <em>Fourbe</em>, moins commun que fourberie.</p>
-<p>V. 8. <em>Possible</em>, gures.. Mot que Vaugelas, Mnage et Thomas
-Corneille ont condamn. L'usage a, depuis La Fontaine, confirm
-leur arrt.</p>
+<p>V. 8. <em>Possible</em>, guères.. Mot que Vaugelas, Ménage et Thomas
+Corneille ont condamné. L'usage a, depuis La Fontaine, confirmé
+leur arrêt.</p>
-<p>V. 19. <em>Gsine...</em> Mot vieilli, qui ne s'emploie gure que dans les
+<p>V. 19. <em>Gésine...</em> Mot vieilli, qui ne s'emploie guère que dans les
tribunaux.</p>
<p class="verse">V. 25. Obligez-moi de n'en rien dire.</p>
-<p>C'est la premire prcaution du fourbe. La Fontaine ne manque
-pas ces nuances, qui marquent les caractres et les passions.</p>
+<p>C'est la première précaution du fourbe. La Fontaine ne manque
+pas ces nuances, qui marquent les caractères et les passions.</p>
-<p>V. 29. <em>Sottes de ne pas voir, etc...</em> La Fontaine a bien fait de prvenir
-ses lecteurs sur cette invraisemblance avant qu'ils s'en apperussent
+<p>V. 29. <em>Sottes de ne pas voir, etc...</em> La Fontaine a bien fait de prévenir
+ses lecteurs sur cette invraisemblance avant qu'ils s'en apperçussent
<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
-eux-mmes. Mais elle n'en est pas moins une tache dans cette
-fable. Il n'est pas naturel que la faim ne force pas tous ces animaux
+eux-mêmes. Mais elle n'en est pas moins une tache dans cette
+fable. Il n'est pas naturel que la faim ne force pas tous ces animaux à
sortir.</p>
<p class="fable">FABLE VII.</p>
-<p>V. 1. ... <em>O toujours il revient.</em> <em>O</em>, pour <em>auquel</em>. Selon d'Olivet,
-<em>auquel</em> ne peut se supporter en vers: <em>o</em> pour <em>auquel</em> ne peut se dire.
-Voil les potes bien embarrasss. Racine n'a point reconnu cette
-rgle de d'Olivet.</p>
+<p>V. 1. ... <em>Où toujours il revient.</em> <em>Où</em>, pour <em>auquel</em>. Selon d'Olivet,
+<em>auquel</em> ne peut se supporter en vers: <em>où</em> pour <em>auquel</em> ne peut se dire.
+Voilà les poètes bien embarrassés. Racine n'a point reconnu cette
+règle de d'Olivet.</p>
<p class="fable">FABLE VIII.</p>
-<p>Cette goutte que l'auteur personnifie pour la mettre en scne avec
-l'araigne, est une ide assez bizarre et peu digne de La Fontaine.</p>
+<p>Cette goutte que l'auteur personnifie pour la mettre en scène avec
+l'araignée, est une idée assez bizarre et peu digne de La Fontaine.</p>
-<p>V. 11. ... <em>Aragne</em>, vieux mot conserv pour le besoin de la rime
+<p>V. 11. ... <em>Aragne</em>, vieux mot conservé pour le besoin de la rime
ou du vers.</p>
<p class="fable">FABLE IX.</p>
-<p>V. 16. ... <em>Vous tes une ingrate.</em> Mot qui exprime merveille un
-des grands caractres de l'ingratitude, qui compte pour un bienfait le
+<p>V. 16. ... <em>Vous êtes une ingrate.</em> Mot qui exprime à merveille un
+des grands caractères de l'ingratitude, qui compte pour un bienfait le
mal qu'elle ne fait pas.</p>
<p class="fable">FABLE X.</p>
@@ -3885,24 +3843,24 @@ mal qu'elle ne fait pas.</p>
dans nos livres des peintures satyriques de son sexe, appliqua aux
hommes qui font les livres, la remarque du lion de cette fable. Elle
avait raison; mais les femmes ont mieux fait depuis: c'est de prendre
-leur revanche, de faire des livres, et de peindre les hommes leur
+leur revanche, de faire des livres, et de peindre les hommes à leur
tour.</p>
<p class="fable">FABLE XI.</p>
<p>V. 1. ... <em>Gascon, d'autres disent Normand.</em> Cette incertitude,
-ce doute o La Fontaine s'enveloppe avec l'apparence nave de la
-bonne foi historique, est bien plaisante et d'un got exquis.</p>
+ce doute où La Fontaine s'enveloppe avec l'apparence naïve de la
+bonne foi historique, est bien plaisante et d'un goût exquis.</p>
-<p>On a critiqu, <em>et bons pour des goujats</em>, et l'on a eu raison; les
-goujats n'ont que faire l.</p>
+<p>On a critiqué, <em>et bons pour des goujats</em>, et l'on a eu raison; les
+goujats n'ont que faire là.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span></p>
<p class="fable">FABLE XII.</p>
-<p class="verse">V. 8. Tantt on les et vus cte cte nager.</p>
+<p class="verse">V. 8. Tantôt on les eût vus côte à côte nager.</p>
-<p>Ce vers et les deux suivans sont d'une vrit pittoresque qui met
+<p>Ce vers et les deux suivans sont d'une vérité pittoresque qui met
la chose sous les yeux.</p>
<p class="fable">FABLE XIII.</p>
@@ -3916,7 +3874,7 @@ comme on le sait, pour louveteau.</p>
<div class="line i25"> Avec des ennemis sans foi?</div>
</div></div></div>
-<p>La Fontaine se met ici ct d'une grande question, savoir jusqu'
+<p>La Fontaine se met ici à côté d'une grande question, savoir jusqu'à
quel point la morale peut s'associer avec la politique.</p>
<p class="fable">FABLE XIV.</p>
@@ -3927,45 +3885,45 @@ marotique, <em>brave</em>, vaillant.</p>
<p class="fable">FABLE XV.</p>
<p>V. 8. <em>Depuis le temps de Thrace, etc.</em>, n'est pas une tournure
-bien potique ni bien franaise: cependant elle ne dplat pas,
-parce qu'elle vite cette phrase: <em>depuis le temps o nous tions
+bien poétique ni bien française: cependant elle ne déplaît pas,
+parce qu'elle évite cette phrase: <em>depuis le temps où nous étions
ensemble dans la Thrace</em>.</p>
<p class="fable">FABLE XVI.</p>
<p>V. 25. .... <em>Assez hors de saison.</em> C'est mon avis, et je ne
-conois pas pourquoi La Fontaine s'est donn la peine de rimer
-cette historiette assez mdiocre.</p>
+conçois pas pourquoi La Fontaine s'est donné la peine de rimer
+cette historiette assez médiocre.</p>
<p class="fable">FABLE XVII.</p>
-<p class="verse">V. 19. Ce que je vous dis-l, on le dit bien d'autres:</p>
+<p class="verse">V. 19. Ce que je vous dis-là, on le dit à bien d'autres:</p>
-<p>La Fontaine, avec sa dlicatesse ordinaire, indique les traitans
+<p>La Fontaine, avec sa délicatesse ordinaire, indique les traitans
d'alors, tourne court bien vite, comme s'il se tirait d'un mauvais pas.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span></p>
<p class="fable">FABLE XVIII.</p>
-<p>Cette fable est charmante d'un bout l'autre pour le naturel,
-la gat, surtout pour la vrit des tableaux.</p>
+<p>Cette fable est charmante d'un bout à l'autre pour le naturel,
+la gaîté, surtout pour la vérité des tableaux.</p>
-<h3>LIVRE QUATRIME.</h3>
+<h3>LIVRE QUATRIÈME.</h3>
<p class="fable">FABLE I.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 5. Et qui naqutes toute belle,</div>
-<div class="line i25"> A votre indiffrence prs.</div>
+<div class="line">V. 5. Et qui naquîtes toute belle,</div>
+<div class="line i25"> A votre indifférence près.</div>
</div></div></div>
-<p>Ces deux vers sont d'une finesse peu connue jusqu' La Fontaine,
+<p>Ces deux vers sont d'une finesse peu connue jusqu'à La Fontaine,
mais l'Apologue ne vaut rien. Quoi de plus ridicule que cette
supposition d'un lion amoureux d'une jeune fille, de l'entrevue
-du lion et du beau-pre de ce lion, qui se laisse limer les dents?
-Tranchons le mot, tout cela est misrable. Il tait si ais La
-Fontaine de composer un Apologue dont la morale et t comme
+du lion et du beau-père de ce lion, qui se laisse limer les dents?
+Tranchons le mot, tout cela est misérable. Il était si aisé à La
+Fontaine de composer un Apologue dont la morale eût été comme
dans celui-ci:</p>
<div class="poetry-container">
@@ -3977,18 +3935,18 @@ dans celui-ci:</p>
<p class="fable">FABLE II.</p>
<p>Cette petite aventure n'est point une fable: La Fontaine l'avoue
-lui-mme par ce vers:</p>
+lui-même par ce vers:</p>
-<p class="verse">Ceci n'est pas un conte plaisir invent.</p>
+<p class="verse">Ceci n'est pas un conte à plaisir inventé.</p>
<p>Il s'en sert pour amener de la morale.</p>
-<p class="verse">V. 24. ... <em>Assur.</em> Mauvaise rime.</p>
+<p class="verse">V. 24. ... <em>Assuré.</em> Mauvaise rime.</p>
<p class="verse">V. 27. Les conseils de la mer et de l'ambition.</p>
-<p>Expression trs-noble et rapprochement trs-heureux, qui rveille
-dans l'esprit du lecteur l'ide du naufrage pour le marin et pour
+<p>Expression très-noble et rapprochement très-heureux, qui réveille
+dans l'esprit du lecteur l'idée du naufrage pour le marin et pour
l'ambitieux.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span></p>
@@ -3996,78 +3954,78 @@ l'ambitieux.</p>
<p>Le commencement de cette fable est charmant. L'indignation
de la fourmi contre l'illusion de l'amour-propre, et l'aveuglement
-de la fourmi qui se compare elle, peint merveilleusement le dlire
-de la vanit; mais La Fontaine a eu tort d'ajouter</p>
+de la fourmi qui se compare à elle, peint merveilleusement le délire
+de la vanité; mais La Fontaine a eu tort d'ajouter</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 17. Et la dernire main que met sa beaut</div>
-<div class="line i5"> Une femme allant en conqute,</div>
-<div class="line i25"> C'est un ajustement des mouches emprunt.</div>
+<div class="line">V. 17. Et la dernière main que met à sa beauté</div>
+<div class="line i5"> Une femme allant en conquête,</div>
+<div class="line i25"> C'est un ajustement des mouches emprunté.</div>
</div></div></div>
<p>D'abord ajustement n'est pas le mot propre. Ensuite le petit ornement
-s'appelle mouche en franais, et autrement dans une autre
+s'appelle mouche en français, et autrement dans une autre
langue. Cependant ce jeu de mots est plus supportable que tous
-ceux qui se trouvent dans la rponse de la fourmi.</p>
+ceux qui se trouvent dans la réponse de la fourmi.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 39. Les mouches de cour chasses:</div>
+<div class="line">V. 39. Les mouches de cour chassées:</div>
<div class="line i25"> Les mouchards sont pendus, etc.</div>
</div></div></div>
-<p>Ce sont de mauvais quolibets qui dparent beaucoup cette fable,
+<p>Ce sont de mauvais quolibets qui déparent beaucoup cette fable,
dont le commencement est parfait. On se passerait bien aussi du
grenier et de l'armoire des deux derniers vers.</p>
<p class="fable">FABLE IV.</p>
-<p>Voici une fable presque parfaite. La scne du djen, les questions
-du seigneur, l'embarras de la jeune fille, l'tonnement respectueux
-du paysan afflig, tout cela est peint de main de matre.
-Molire n'aurait pas mieux fait.</p>
+<p>Voici une fable presque parfaite. La scène du déjeûné, les questions
+du seigneur, l'embarras de la jeune fille, l'étonnement respectueux
+du paysan affligé, tout cela est peint de main de maître.
+Molière n'aurait pas mieux fait.</p>
<p class="fable">FABLE V.</p>
-<p>Jolie fable, parfaitement crite d'un bout l'autre; la seule
-ngligence qu'on puisse lui reprocher est la rime <em>toute use</em>, qui
-rime avec <em>pense</em>.</p>
+<p>Jolie fable, parfaitement écrite d'un bout à l'autre; la seule
+négligence qu'on puisse lui reprocher est la rime <em>toute usée</em>, qui
+rime avec <em>pensée</em>.</p>
<p class="fable">FABLE VI.</p>
-<p>V. 4. .... <em>troites.</em> La rime veut qu'on prononce <em>trettes</em>,
+<p>V. 4. .... <em>Étroites.</em> La rime veut qu'on prononce <em>étrettes</em>,
comme on le faisait autrefois, et comme on le fait encore en
<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
-certaines provinces. C'est une indulgence que les potes se permettent
+certaines provinces. C'est une indulgence que les poètes se permettent
encore quelquefois.</p>
-<p class="verse">V. 17. Plus d'un guret s'engraissa.</p>
+<p class="verse">V. 17. Plus d'un guéret s'engraissa.</p>
-<p>Ce ton srieux emprunt des rcits de bataille d'Homre, est
-d'un effet piquant, appliqu aux rats et aux belettes.</p>
+<p>Ce ton sérieux emprunté des récits de bataille d'Homère, est
+d'un effet piquant, appliqué aux rats et aux belettes.</p>
<p class="verse">V. 50. N'est pas petit embarras.</p>
-<p>Il fallait s'arrter ces deux vers faits pour devenir proverbe.
-Les six derniers ne font qu'affaiblir la pense de l'auteur.</p>
+<p>Il fallait s'arrêter à ces deux vers faits pour devenir proverbe.
+Les six derniers ne font qu'affaiblir la pensée de l'auteur.</p>
<p class="fable">FABLE VII.</p>
<p>Le fait est faux, mais c'est une tradition ancienne. D'ailleurs,
-La Fontaine vite plaisamment l'embarras d'une discussion; au
-surplus, on ne voit pas trop quelle est la moralit de cette prtendue
+La Fontaine évite plaisamment l'embarras d'une discussion; au
+surplus, on ne voit pas trop quelle est la moralité de cette prétendue
fable, qui n'en est pas une.</p>
<p class="fable">FABLE VIII.</p>
<p class="verse">V. 18. Pline le dit: il faut le croire.</p>
-<p>Mme dfaut dans cet Apologue. Qu'y a-t-il d'tonnant qu'une
-idole de bois ne rponde pas nos v&oelig;ux, et que, renfermant de
+<p>Même défaut dans cet Apologue. Qu'y a-t-il d'étonnant qu'une
+idole de bois ne réponde pas à nos v&oelig;ux, et que, renfermant de
l'or, l'or paraisse quand vous brisez la statue? Que conclure de tout
cela? qu'il faut battre ceux qui sont d'un naturel stupide. Cela
-n'est pas vrai, et cette mthode ne produit rien de bon..</p>
+n'est pas vrai, et cette méthode ne produit rien de bon..</p>
<p class="fable">FABLE IX.</p>
@@ -4075,68 +4033,68 @@ n'est pas vrai, et cette mthode ne produit rien de bon..</p>
<p>Esope met une corneille au lieu d'un geai: la corneille valait
mieux, attendu qu'elle est toute noire; sa fantaisie de se parer des
-plumes du paon n'en tait que plus ridicule, et sa prtention plus
-absurde. C'est Phdre qui a substitu le geai la corneille, et La
-Fontaine a suivi ce changement, qui ne me parat pas heureux.</p>
+plumes du paon n'en était que plus ridicule, et sa prétention plus
+absurde. C'est Phèdre qui a substitué le geai à la corneille, et La
+Fontaine a suivi ce changement, qui ne me paraît pas heureux.</p>
-<p>Lesseing, fabuliste allemand, a fait une fable o il suppose que
-les autres oiseaux, en tant au geai les plumes du paon, lui
-arrachent aussi les siennes: c'est ce qui arrive tous les plagiaires.
-On finit par leur ter mme ce qui leur appartient.</p>
+<p>Lesseing, fabuliste allemand, a fait une fable où il suppose que
+les autres oiseaux, en ôtant au geai les plumes du paon, lui
+arrachent aussi les siennes: c'est ce qui arrive à tous les plagiaires.
+On finit par leur ôter même ce qui leur appartient.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span></p>
<p class="fable">FABLE X.</p>
-<p>V. 1. <em>Le premier, etc.</em> La prcision qui rgne dans ces quatre
-premiers vers, exprime merveille la facilit avec laquelle l'homme
+<p>V. 1. <em>Le premier, etc.</em> La précision qui règne dans ces quatre
+premiers vers, exprime à merveille la facilité avec laquelle l'homme
se familiarise avec les objets les plus nouveaux pour lui et les
-plus effrayans. Au reste, ce n'est pas l un Apologue.</p>
+plus effrayans. Au reste, ce n'est pas là un Apologue.</p>
<p class="fable">FABLE XI.</p>
-<p>V. 7. .... <em>L'avent ni le carme</em>, n'avaient que faire l.</p>
+<p>V. 7. .... <em>L'avent ni le carême</em>, n'avaient que faire là.</p>
-<p class="verse">V. 13. Elle allgua pourtant les dlices du bain.</p>
+<p class="verse">V. 13. Elle allégua pourtant les délices du bain.</p>
-<p>La Fontaine n'vite rien autant que d'tre sec. Voil pourquoi
-il ajoute ces vers qui sont charmans, quoiqu'il pt s'en dispenser
-aprs avoir dit: <em>Il n'tait pas besoin de plus longue harangue</em>.</p>
+<p>La Fontaine n'évite rien autant que d'être sec. Voilà pourquoi
+il ajoute ces vers qui sont charmans, quoiqu'il pût s'en dispenser
+après avoir dit: <em>Il n'était pas besoin de plus longue harangue</em>.</p>
<p class="fable">FABLE XII.</p>
<p class="verse">V. 2. Et la raison ne m'en est pas connue.</p>
-<p>Ni moi non plus, attendu que cette fable n'est pas bonne.
-Alexandre qui demande un tribut aux quadrupdes, aux vermisseaux,
+<p>Ni à moi non plus, attendu que cette fable n'est pas bonne.
+Alexandre qui demande un tribut aux quadrupèdes, aux vermisseaux,
ce lion porteur de cet argent, et qui veut le garder pour
-lui, tout cela pche contre la sorte de vraisemblance qui convient
-l'Apologue. Au reste, la moralit de cette mauvaise fable, si l'on
+lui, tout cela pèche contre la sorte de vraisemblance qui convient à
+l'Apologue. Au reste, la moralité de cette mauvaise fable, si l'on
peut l'appeler ainsi, retombe dans celle du loup et de l'agneau.</p>
<p class="verse">La raison du plus fort est toujours la meilleure.</p>
<p class="fable">FABLE XIII.</p>
-<p class="verse">V. 10. Or un cheval eut alors diffrent.</p>
+<p class="verse">V. 10. Or un cheval eut alors différent.</p>
<p>Cette fable ancienne, l'une de celles qui renferment le plus
-grand sens, tait une leon bien instructive pour les rpubliques
+grand sens, était une leçon bien instructive pour les républiques
grecques.</p>
-<p>Les trois derniers vers qui contiennent la moralit de la fable,
-n'en indiquent pas assez, ce me semble, toute la porte. C'est aussi
-le dfaut que l'on peut reprocher au prologue.</p>
+<p>Les trois derniers vers qui contiennent la moralité de la fable,
+n'en indiquent pas assez, ce me semble, toute la portée. C'est aussi
+le défaut que l'on peut reprocher au prologue.</p>
<p class="fable">FABLE XIV.</p>
-<p>V. 1. <em>Les grands, etc.</em> La Fontaine te le piquant de ce mot,
+<p>V. 1. <em>Les grands, etc.</em> La Fontaine ôte le piquant de ce mot,
<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
-en commenant par en faire l'application aux grands. Il ne fallait
+en commençant par en faire l'application aux grands. Il ne fallait
que le dernier vers.</p>
<p class="fable">FABLES XV ET XVI.</p>
-<p>Ces deux fables me paraissent assez mdiocres, et on se passerait
+<p>Ces deux fables me paraissent assez médiocres, et on se passerait
fort bien du dicton picard.</p>
<p class="fable">FABLE XVII.</p>
@@ -4147,108 +4105,108 @@ fort bien du dicton picard.</p>
<p class="verse">V. 4. C'est peindre nos m&oelig;urs, etc.</p>
-<p>Voil le grand mrite des fables de La Fontaine, et personne
+<p>Voilà le grand mérite des fables de La Fontaine, et personne
ne l'avait eu avant lui.</p>
-<p>Il tait inutile d'ajouter <em>et non pas par envie</em>; le dsir de surpasser
+<p>Il était inutile d'ajouter <em>et non pas par envie</em>; le désir de surpasser
un auteur mort il y a deux mille quatre cents ans, ne peut
-s'appeler <em>envie</em>. C'est une noble mulation qui ne peut tre suspecte.
-Celui mme de surpasser un auteur vivant, ne prend le nom
+s'appeler <em>envie</em>. C'est une noble émulation qui ne peut être suspecte.
+Celui même de surpasser un auteur vivant, ne prend le nom
d'envie que lorsque ce sentiment nous rend injuste envers un
rival.</p>
-<p class="verse">V. <em>dernier</em>. Profiter de ces dards unis et pris part.</p>
+<p class="verse">V. <em>dernier</em>. Profiter de ces dards unis et pris à part.</p>
-<p>La consonnance de ce mot <em>dards</em>, plac l'hmistiche avec la
-rime <em> part</em>, offense l'oreille.</p>
+<p>La consonnance de ce mot <em>dards</em>, placé à l'hémistiche avec la
+rime <em>à part</em>, offense l'oreille.</p>
<p class="fable">FABLE XIX.</p>
<p class="verse">V. 1. Vouloir tromper le ciel, etc.</p>
<p>Ces cinq premiers vers sont nobles et imposans, ils ont pourtant
-un dfaut. Il s'agit d'un prtre d'Apollon, par consquent d'un
-fourbe, d'un payen incrdule, par consquent d'un homme de
-bon sens; et La Fontaine se fche et parle comme s'il s'agissait
-du vrai dieu, d'un prtre du dieu suprme.</p>
+un défaut. Il s'agit d'un prêtre d'Apollon, par conséquent d'un
+fourbe, d'un payen incrédule, par conséquent d'un homme de
+bon sens; et La Fontaine se fâche et parle comme s'il s'agissait
+du vrai dieu, d'un prêtre du dieu suprême.</p>
<p>Ce ridicule se trouve dans les histoires ancienne et romaine de
Rollin. Ce digne professeur s'emporte contre ceux qui ne croyaient
-pas Jupiter, Neptune. Il suppose, sans y songer, que ces
-gens-l, ns parmi nous, n'auraient pas cru notre religion.</p>
+pas à Jupiter, à Neptune. Il suppose, sans y songer, que ces
+gens-là, nés parmi nous, n'auraient pas cru à notre religion.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span></p>
<p class="fable">FABLE XX.</p>
-<p>Cette petite pice n'est point une fable; c'est une aventure
-trs-bien conte, dont La Fontaine tire une moralit contre les
-avares. Le trait qui la termine, joint au piquant d'un saillie pigrammatique
+<p>Cette petite pièce n'est point une fable; c'est une aventure
+très-bien contée, dont La Fontaine tire une moralité contre les
+avares. Le trait qui la termine, joint au piquant d'un saillie épigrammatique
l'avantage de porter la conviction dans les esprits.</p>
-<p>V. 13. <em>Son c&oelig;ur avec</em>..... n'est ni harmonieux ni lgant;
-mais est d'une vivacit et d'une prcision qui plaisent.</p>
+<p>V. 13. <em>Son c&oelig;ur avec</em>..... n'est ni harmonieux ni élégant;
+mais est d'une vivacité et d'une précision qui plaisent.</p>
<p class="fable">FABLE XXI.</p>
-<p>V. 1. <em>Un cerf s'tant sauv....</em> Cette fable est un petit chef-d'&oelig;uvre.
+<p>V. 1. <em>Un cerf s'étant sauvé....</em> Cette fable est un petit chef-d'&oelig;uvre.
L'intention morale en est excellente, et les plus petites
circonstances s'y rapportent avec une adresse ou un bonheur infini.
-Observons quelques dtails.</p>
+Observons quelques détails.</p>
-<p class="verse">V. 3. Qu'il chercht un meilleur asyle.</p>
+<p class="verse">V. 3. Qu'il cherchât un meilleur asyle.</p>
-<p>Voil le dnouement prpar ds les trois premiers vers.</p>
+<p>Voilà le dénouement préparé dès les trois premiers vers.</p>
-<p class="verse">V. 5. Mes frres... je vous enseignerai...</p>
+<p class="verse">V. 5. Mes frères... je vous enseignerai...</p>
-<p>Il parle l comme s'il tait de leur espce.</p>
+<p>Il parle là comme s'il était de leur espèce.</p>
-<p class="verse">V. 5. ... Les ptis les plus gras.</p>
+<p class="verse">V. 5. ... Les pâtis les plus gras.</p>
<p>Voyez avec quel esprit La Fontaine saisit le seul rapport
-d'utilit dont le cerf puisse tre aux b&oelig;ufs.</p>
+d'utilité dont le cerf puisse être aux b&oelig;ufs.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 12.<span class="i3"> ... Les valets font cent tours,</span></div>
-<div class="line i3"> L'intendant mme.</div>
+<div class="line i3"> L'intendant même.</div>
</div></div></div>
-<p>Maison trs-bien tenue! tout le monde parat sa besogne et
+<p>Maison très-bien tenue! tout le monde paraît à sa besogne et
ne fait rien qui vaille.</p>
-<p class="verse">V. 14. N'apperut ni cor, ni ramure.</p>
+<p class="verse">V. 14. N'apperçut ni cor, ni ramure.</p>
-<p>Cela ne parat gure vraisemblable, et voil pourquoi cela est
+<p>Cela ne paraît guère vraisemblable, et voilà pourquoi cela est
excellent.</p>
<p class="verse">V. 20. ... L'homme aux cent yeux...</p>
-<p>Cette courte priphrase exprime tout, et le discours du matre
-est excellent.... <em>Je trouve bien peu d'herbe....... Cette litire est
+<p>Cette courte périphrase exprime tout, et le discours du maître
+est excellent.... <em>Je trouve bien peu d'herbe....... Cette litière est
vieille......</em> Qu'ont fait les valets avec leurs cent tours?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
V. 34. Ses larmes ne sauraient...</p>
-<p>La Fontaine ne nglige pas la moindre circonstance capable de
-jeter de l'intrt dans son rcit.</p>
+<p>La Fontaine ne néglige pas la moindre circonstance capable de
+jeter de l'intérêt dans son récit.</p>
-<p><em>V. dernier.</em> Quant moi, j'y mettrais encor l'&oelig;il de l'amant.</p>
+<p><em>V. dernier.</em> Quant à moi, j'y mettrais encor l'&oelig;il de l'amant.</p>
<p>Ce dernier vers produit une surprise charmante. Voila de ces
-beauts que Phdre ni Esope n'ont point connues.</p>
+beautés que Phèdre ni Esope n'ont point connues.</p>
<p class="fable">FABLE XXII.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 2. Voici comme Esope le mit</div>
-<div class="line i6"> En crdit.</div>
+<div class="line i6"> En crédit.</div>
</div></div></div>
-<p>Il fallait mettre ces deux vers en un, ce qui tait facile, et ce
-qui sauvait en mme temps les trois rimes conscutives en <em>it</em>.</p>
+<p>Il fallait mettre ces deux vers en un, ce qui était facile, et ce
+qui sauvait en même temps les trois rimes consécutives en <em>it</em>.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -4256,38 +4214,38 @@ qui sauvait en mme temps les trois rimes conscutives en <em>it</em>.</p>
<div class="line i25"> Que tout aime....</div>
</div></div></div>
-<p>Un mot suffit La Fontaine pour rveiller son imagination mobile
-et sensible. Le voil qui s'intresse au sort de cette alouette,
-qui a pass la moiti d'un printemps sans aimer.</p>
+<p>Un mot suffit à La Fontaine pour réveiller son imagination mobile
+et sensible. Le voilà qui s'intéresse au sort de cette alouette,
+qui a passé la moitié d'un printemps sans aimer.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 13. A toute force enfin elle se rsolut</div>
-<div class="line i25"> D'imiter la nature et d'tre mre encore.</div>
+<div class="line">V. 13. A toute force enfin elle se résolut</div>
+<div class="line i25"> D'imiter la nature et d'être mère encore.</div>
</div></div></div>
-<p>L'importance que La Fontaine donne cet oiseau est charmante.</p>
+<p>L'importance que La Fontaine donne à cet oiseau est charmante.</p>
<p>V. 24. .... <em>Avecque...</em> Ce mot, dans La Fontaine, se trouve
souvent de trois syllabes, ce qui rend le vers pesant. On ne supporte
plus cette licence.</p>
-<p>V. 34. ... <em>Il a dit.....</em> Avec quelle vivacit est peint l'empressement
-des enfans rendre compte leur mre.</p>
+<p>V. 34. ... <em>Il a dit.....</em> Avec quelle vivacité est peint l'empressement
+des enfans à rendre compte à leur mère.</p>
-<p><em>Aider, couter, manger</em>, mauvaises rimes, c'est dommage. On
-voudrait que cette fable ft parfaite.</p>
+<p><em>Aider, écouter, manger</em>, mauvaises rimes, c'est dommage. On
+voudrait que cette fable fût parfaite.</p>
<p>V. 36. <em>S'il n'a dit que cela.....</em> Peut-on mettre la morale en
-action d'une manire plus sensible et plus frappante?</p>
+action d'une manière plus sensible et plus frappante?</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 50. Il a dit ses parens, mre! c'est cette heure...</div>
+<div class="line">V. 50. Il a dit ses parens, mère! c'est à cette heure...</div>
<div class="line i25"> Non......</div>
</div></div></div>
-<p>Comme la leon se fortifie par la scurit de l'alouette.</p>
+<p>Comme la leçon se fortifie par la sécurité de l'alouette.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span></p>
@@ -4295,36 +4253,36 @@ action d'une manire plus sensible et plus frappante?</p>
<p>Ce vers de sept syllabes entre deux vers de huit syllabes donne
du mouvement au tableau, et exprime le sens-dessus dessous avec
-lequel la petite famille dmnage. La Fontaine ne pouvait gure
+lequel la petite famille déménage. La Fontaine ne pouvait guère
finir par une plus jolie fable.</p>
-<h3>LIVRE CINQUIME.</h3>
+<h3>LIVRE CINQUIÈME.</h3>
<p class="fable">FABLE I.</p>
-<p>Vers 6. <em>Un auteur gte tout...</em> On voit, par ce petit prologue, que
-La Fontaine mditait plus qu'on ne le croit communment sur son
-art et sur les moyens de plaire ses lecteurs. Madame de la Sablire
-l'appelait un fablier, comme on dit un pommier; et d'aprs ce mot,
+<p>Vers 6. <em>Un auteur gâte tout...</em> On voit, par ce petit prologue, que
+La Fontaine méditait plus qu'on ne le croit communément sur son
+art et sur les moyens de plaire à ses lecteurs. Madame de la Sablière
+l'appelait un fablier, comme on dit un pommier; et d'après ce mot,
on a cru que La Fontaine trouvait ses fables au bout de sa plume. La
-multitude de ses ngligences a confirm cette opinion; mais sa ngligence
-n'tait que la paresse d'un esprit aimable qui craint le travail
+multitude de ses négligences a confirmé cette opinion; mais sa négligence
+n'était que la paresse d'un esprit aimable qui craint le travail
de corriger, de changer une mauvaise rime, etc. Il y a quelques
-ngligences mme dans ce Prologue:</p>
+négligences même dans ce Prologue:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 11. Enfin si, dans mes vers, je ne plais et n'instruis,</div>
-<div class="line i3"> Il ne tient pas moi; c'est toujours quelque chose.</div>
+<div class="line i3"> Il ne tient pas à moi; c'est toujours quelque chose.</div>
</div></div></div>
-<p>Cela est commun et ne valait pas trop la peine d'tre dit; mais il
+<p>Cela est commun et ne valait pas trop la peine d'être dit; mais il
y a plusieurs vers charmans, comme:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 6. Un auteur gte tout quand il veut trop bien faire;</div>
-<div class="line i25"> Non qu'il faille bannir certains traits dlicats:</div>
+<div class="line">V. 6. Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire;</div>
+<div class="line i25"> Non qu'il faille bannir certains traits délicats:</div>
<div class="line i25"> Vous les aimez ces traits, et je ne les hais pas.</div>
</div></div></div>
@@ -4336,95 +4294,95 @@ de bonhommie.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span></p>
-<p class="verse">V. 27. Une ample comdie cent actes divers.</p>
+<p class="verse">V. 27. Une ample comédie à cent actes divers.</p>
-<p>C'est l le grand mrite de La Fontaine, et c'est son secret qu'il
+<p>C'est là le grand mérite de La Fontaine, et c'est son secret qu'il
nous donne. Tous les fabulistes ont fait parler les animaux; mais La
Fontaine entre, plus qu'eux tous, dans le secret de nos passions,
quand il les fait parler.</p>
-<p>V. 31. .... <em>Aux belles la parole.</em> <em>Parole</em> et <em>rle</em> riment trs-mal.
-La difficult de la rime a fait pardonner cette faute des potes
-moins ngligs que La Fontaine.</p>
+<p>V. 31. .... <em>Aux belles la parole.</em> <em>Parole</em> et <em>rôle</em> riment très-mal.
+La difficulté de la rime a fait pardonner cette faute à des poètes
+moins négligés que La Fontaine.</p>
-<p>V. 33. <em>Un bcheron....</em> Cette fable, et les quatre suivantes,
-sont du ton le plus simple. Elles n'ont ni de grandes beauts, ni de
-grands dfauts. Elles n'offrent rien de bien remarquable.</p>
+<p>V. 33. <em>Un bûcheron....</em> Cette fable, et les quatre suivantes,
+sont du ton le plus simple. Elles n'ont ni de grandes beautés, ni de
+grands défauts. Elles n'offrent rien de bien remarquable.</p>
<p class="fable">FABLE II.</p>
<p class="verse">V. 25. Au moindre hoquet qu'ils treuvent.</p>
-<p><em>Treuvent... avecque...</em> Ces mots-l, qu'on pardonnait autrefois,
-sont devenus barbares. Je l'ai dj observ, et je n'y reviendrai
+<p><em>Treuvent... avecque...</em> Ces mots-là, qu'on pardonnait autrefois,
+sont devenus barbares. Je l'ai déjà observé, et je n'y reviendrai
plus.</p>
<p class="fable">FABLE III.</p>
<p class="verse">V. 26. Quelques gros partisans...</p>
-<p>Voil un bon trait de satyre, et il est plaisant de faire parler
+<p>Voilà un bon trait de satyre, et il est plaisant de faire parler
ainsi le petit poisson.</p>
<p class="fable">FABLE IV.</p>
-<p class="verse">V. 11. N'allt interprter cornes leur longueur.</p>
+<p class="verse">V. 11. N'allât interpréter à cornes leur longueur.</p>
-<p>Ce tour n'est gure dans le gnie de notre langue, et la grammaire
-trouverait chicanner; mais le sens est si clair que ce vers ne
-dplat pas.</p>
+<p>Ce tour n'est guère dans le génie de notre langue, et la grammaire
+trouverait à chicanner; mais le sens est si clair que ce vers ne
+déplaît pas.</p>
<p class="verse">V. 20. ... Et cornes de licornes.</p>
-<p>Cette consonnance fait ici un trs-bon effet, parce qu'elle arrte
-l'esprit sur l'ide de l'exagration qu'emploient les accusateurs.</p>
+<p>Cette consonnance fait ici un très-bon effet, parce qu'elle arrête
+l'esprit sur l'idée de l'exagération qu'emploient les accusateurs.</p>
<p class="fable">FABLE V.</p>
-<p class="verse">V. 15. Mais tournez-vous de grce...</p>
+<p class="verse">V. 15. Mais tournez-vous de grâce...</p>
-<p>Molire n'aurait pas dit la chose d'une manire plus comique.</p>
+<p>Molière n'aurait pas dit la chose d'une manière plus comique.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span></p>
<p class="fable">FABLE VI.</p>
-<p>Voici une fable o La Fontaine retrouve ses pinceaux et sa posie,
-ce mlange de tours et cette varit de style qui est propre. La
-peinture du travail des servantes, celle de l'instant de leur rveil,
-sont parfaites. Dans la plupart des ditions, il y a une faute qui dfigure
+<p>Voici une fable où La Fontaine retrouve ses pinceaux et sa poésie,
+ce mélange de tours et cette variété de style qui est propre. La
+peinture du travail des servantes, celle de l'instant de leur réveil,
+sont parfaites. Dans la plupart des éditions, il y a une faute qui défigure
le sens, <em>toutes entraient en jeu</em>: il faut lire, vers 7, <em>tourets
-entraient au jeu</em>. Ce sont de petits tours dvider le fil.</p>
+entraient au jeu</em>. Ce sont de petits tours à dévider le fil.</p>
<p class="fable">FABLE VII.</p>
<p>Cette fable est visiblement une des plus mauvaises de La Fontaine.
-On a dj remarqu que le satyre, ou plutt le passant, fait une chose
-trs-sense en se servant de son haleine pour rchauffer ses doigts,
-et en soufflant sur sa soupe afin de la refroidir; que la duplicit d'un
-homme qui dit tantt une chose et tantt l'autre n'a rien de commun
-avec cette conduite, et qu'ainsi il fallait trouver une autre emblme,
-une autre allgorie pour exprimer ce que la duplicit a de vil
+On a déjà remarqué que le satyre, ou plutôt le passant, fait une chose
+très-sensée en se servant de son haleine pour réchauffer ses doigts,
+et en soufflant sur sa soupe afin de la refroidir; que la duplicité d'un
+homme qui dit tantôt une chose et tantôt l'autre n'a rien de commun
+avec cette conduite, et qu'ainsi il fallait trouver une autre emblême,
+une autre allégorie pour exprimer ce que la duplicité a de vil
et d'odieux.</p>
<p class="fable">FABLE VIII.</p>
-<p class="verse">V. 2. Que les tides zphirs ont l'herbe rajeunie.</p>
+<p class="verse">V. 2. Que les tièdes zéphirs ont l'herbe rajeunie.</p>
-<p>Cette transposition, au lieu de <em>ont rajeuni l'herbe</em>, tait autrefois
-admise dans le style le plus noble; elle n'est plus reue que dans le
+<p>Cette transposition, au lieu de <em>ont rajeuni l'herbe</em>, était autrefois
+admise dans le style le plus noble; elle n'est plus reçue que dans le
style familier, et encore faut-il en user sobrement. Elle vieillit tous
les jours.</p>
-<p><em>Prs... proprits....</em> Mauvaises rimes.</p>
+<p><em>Prés... propriétés....</em> Mauvaises rimes.</p>
<p>V. 24. <em>Mon fils...</em> L'hypocrite redouble de tendresse au moment
-o il se croit sr de russir.</p>
+où il se croit sûr de réussir.</p>
<p class="fable">FABLE IX.</p>
-<p class="verse">V. 10. ...Ds qu'on aura fait l'ot.</p>
+<p class="verse">V. 10. ...Dès qu'on aura fait l'oût.</p>
-<p>L'<em>ot</em>. Vieux mot qui veut dire la moisson, et dont on se sert encore
+<p>L'<em>oût</em>. Vieux mot qui veut dire la moisson, et dont on se sert encore
en quelques provinces.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span></p>
@@ -4432,40 +4390,40 @@ en quelques provinces.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 8. Dont le rcit est menteur,</div>
-<div class="line i25"> Et le sens est vritable.</div>
+<div class="line">V. 8. Dont le récit est menteur,</div>
+<div class="line i25"> Et le sens est véritable.</div>
</div></div></div>
-<p>Toutes les fables, quand elles sont bien faites, doivent tre dans
-le mme cas, et cacher un sens vrai sous le rcit d'une action invente.
-D'o vient donc La Fontaine n'applique-t-il cette rflexion
-qu' l'Apologue actuel? Serait-ce qu'une montagne prte d'accoucher
-lui aurait paru plus contraire la vraisemblance qu'une lime qui
-adresse la parole un serpent? Cela serait une grande bonhommie.</p>
+<p>Toutes les fables, quand elles sont bien faites, doivent être dans
+le même cas, et cacher un sens vrai sous le récit d'une action inventée.
+D'où vient donc La Fontaine n'applique-t-il cette réflexion
+qu'à l'Apologue actuel? Serait-ce qu'une montagne prête d'accoucher
+lui aurait paru plus contraire à la vraisemblance qu'une lime qui
+adresse la parole à un serpent? Cela serait une grande bonhommie.</p>
<p class="verse">V. 14. Du vent.</p>
-<p>Ce vers de deux syllabes fait ici un effet trs-agrable; et on ne
-peut exprimer mieux la nullit de la production annonce avec
+<p>Ce vers de deux syllabes fait ici un effet très-agréable; et on ne
+peut exprimer mieux la nullité de la production annoncée avec
faste.</p>
<p class="fable">FABLE XI.</p>
-<p>Celte fable n'est gure remarquable que par la simplicit du ton
-et la puret du style.</p>
+<p>Celte fable n'est guère remarquable que par la simplicité du ton
+et la pureté du style.</p>
<p class="fable">FABLE XII.</p>
-<p>Cette fable est moins un apologue qu'une pigramme. Comme telle,
-elle est mme parfaite, et elle figurerait trs-bien parmi les pigrammes
+<p>Cette fable est moins un apologue qu'une épigramme. Comme telle,
+elle est même parfaite, et elle figurerait très-bien parmi les épigrammes
de Rousseau.</p>
<p class="fable">FABLE XIII.</p>
-<p class="verse">Il crut que dans son corps elle avait un trsor.</p>
+<p class="verse">Il crut que dans son corps elle avait un trésor.</p>
-<p>Cette consonnance de l'hmistiche et de la rime est dsagrable
- l'oreille.</p>
+<p>Cette consonnance de l'hémistiche et de la rime est désagréable
+à l'oreille.</p>
<p class="fable">FABLE XIV.</p>
@@ -4480,108 +4438,108 @@ de Rousseau.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span></p>
<p class="fable">FABLE XV.</p>
-<p>V. 2. ... <em>En de certains climats.</em> En Italie, par exemple, o
-l'on marie la vigne l'ormeau, au tilleul, etc.</p>
+<p>V. 2. ... <em>En de certains climats.</em> En Italie, par exemple, où
+l'on marie la vigne à l'ormeau, au tilleul, etc.</p>
<p>V. 6. <em>Broute sa bienfaitrice...</em> Est une expression hardie,
-mais amene si naturellement, qu'on ne songe point cette
+mais amenée si naturellement, qu'on ne songe point à cette
hardiesse.</p>
<p class="fable">FABLE XVI.</p>
<p class="verse">V. 13. Je ne crains que celle du temps.</p>
-<p>Cette ide trs-philosophique, jete dans le discours que La Fontaine
-prte la lime, fait beaucoup d'effet, parce qu'elle est entirement
+<p>Cette idée très-philosophique, jetée dans le discours que La Fontaine
+prête à la lime, fait beaucoup d'effet, parce qu'elle est entièrement
inattendue.</p>
<p class="fable">FABLE XVII.</p>
-<p class="verse">V. 2. Car qui peut s'assurer d'tre toujours heureux?</p>
+<p class="verse">V. 2. Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux?</p>
-<p>Cette raison de ne pas se moquer des misrables, a l'air d'tre peu
-noble et peu gnreuse. En effet, une me honnte ne se moquerait
-pas des misrables, quand mme elle serait assure d'tre toujours
+<p>Cette raison de ne pas se moquer des misérables, a l'air d'être peu
+noble et peu généreuse. En effet, une âme honnête ne se moquerait
+pas des misérables, quand même elle serait assurée d'être toujours
dans le bonheur. Mais La Fontaine se contente de nous renvoyer
au simple bon sens, et fonde sa morale sur la nature commune
-et sur la raison vulgaire. On a remarqu qu'il n'tait pas le pote
-de l'hrosme, c'est assez pour lui d'tre celui de la nature et de la
+et sur la raison vulgaire. On a remarqué qu'il n'était pas le poète
+de l'héroïsme, c'est assez pour lui d'être celui de la nature et de la
raison.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 15. Sur leur odeur ayant philosoph,</div>
+<div class="line">V. 15. Sur leur odeur ayant philosophé,</div>
<div class="line i3"> Conclut.........</div>
<div class="line i3"> Et Rustaut qui n'a jamais menti.</div>
</div></div></div>
-<p>La Fontaine se sert exprs de ces expressions qui appartiennent
- l'art de raisonner, que l'homme dit tre son seul partage, et que
+<p>La Fontaine se sert exprès de ces expressions qui appartiennent
+à l'art de raisonner, que l'homme dit être son seul partage, et que
Descartes refuse aux animaux.</p>
<p class="fable">FABLE XVIII.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 9. Comme vous tes roi, vous ne considrez</div>
+<div class="line">V. 9. Comme vous êtes roi, vous ne considérez</div>
<div class="line i25"> Qui ni quoi........</div>
</div></div></div>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
-N'est-il pas plaisant de supposer que ce soit un effet ncessaire et
-une suite naturelle de la royaut, de n'avoir d'gard ni pour les choses
-ni pour les personnages? Ce tour est trs-satyrique, et sa simplicit
-mme ajoute ce qu'il a de piquant.</p>
+N'est-il pas plaisant de supposer que ce soit un effet nécessaire et
+une suite naturelle de la royauté, de n'avoir d'égard ni pour les choses
+ni pour les personnages? Ce tour est très-satyrique, et sa simplicité
+même ajoute à ce qu'il a de piquant.</p>
-<p class="verse">V. 21. ... Dieu donna gniture.</p>
+<p class="verse">V. 21. ... Dieu donna géniture.</p>
-<p>Les cinq rimes en <em>ure</em> font un effet trs-mauvais, et c'est pousser
-la ngligence, c'est- dire la paresse un peu trop loin. Il tait bien
-ais de corriger cela.</p>
+<p>Les cinq rimes en <em>ure</em> font un effet très-mauvais, et c'est pousser
+la négligence, c'est-à dire la paresse un peu trop loin. Il était bien
+aisé de corriger cela.</p>
-<p class="verse">V. 37. Ou plutt la commune loi.</p>
+<p class="verse">V. 37. Ou plutôt la commune loi.</p>
-<p>Cela est vrai; mais s'il est ainsi, quoi sert la morale en gnral,
-et o est la morale de cette fable en particulier? Pour donner une
-moralit cet Apologue, il fallait faire entendre que l'esprit consiste
- s'lever au-dessus des illusions de l'amour propre, et que
-notre vritable intrt doit nous conseiller de nous dfier sans cesse
-de notre vanit.</p>
+<p>Cela est vrai; mais s'il est ainsi, à quoi sert la morale en général,
+et où est la morale de cette fable en particulier? Pour donner une
+moralité à cet Apologue, il fallait faire entendre que l'esprit consiste
+à s'élever au-dessus des illusions de l'amour propre, et que
+notre véritable intérêt doit nous conseiller de nous défier sans cesse
+de notre vanité.</p>
<p class="fable">FABLE XIX.</p>
-<p>La manire dont le roi distribue les emplois de son arme est trs-ingnieuse;
-ces quatre vers qui expriment la moralit de cette fable
+<p>La manière dont le roi distribue les emplois de son armée est très-ingénieuse;
+ces quatre vers qui expriment la moralité de cette fable
sont excellens, et le dernier surtout est parfait.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line i3"> Le monarque prudent et sage,</div>
<div class="line">De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,</div>
-<div class="line i3"> Et connat les divers talens.</div>
+<div class="line i3"> Et connaît les divers talens.</div>
<div class="line">Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens</div>
</div></div></div>
<p class="fable">FABLE XX.</p>
-<p class="verse">V. 4. ... Du moins ce qu'ils dirent.</p>
+<p class="verse">V. 4. ... Du moins à ce qu'ils dirent.</p>
-<p>Cette suspension fait un effet charmant. Jusqu' ce mot, on croirait
-que l'ours est mort, ou du moins pris et enchan.</p>
+<p>Cette suspension fait un effet charmant. Jusqu'à ce mot, on croirait
+que l'ours est mort, ou du moins pris et enchaîné.</p>
-<p class="verse">V. 15. ... Il fallut le rsoudre... se dfaire.</p>
+<p class="verse">V. 15. ... Il fallut le résoudre... se défaire.</p>
-<p>Ce mot de rsoudre se prenait autrefois dans le sens que lui
+<p>Ce mot de résoudre se prenait autrefois dans le sens que lui
donne La Fontaine.</p>
<p class="verse">V. 28. ... Otons-nous, car il sent.</p>
-<p>Peut-on peindre mieux l'effet de la prvention? Cela me rappelle
-une farce dans laquelle Arlequin est reprsent, couchant dans la
+<p>Peut-on peindre mieux l'effet de la prévention? Cela me rappelle
+une farce dans laquelle Arlequin est représenté, couchant dans la
<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
rue. Il se plaint du froid. Scapin fait avec sa bouche le bruit d'un
-rideau qu'on tire le long de sa tringle. Il demande Arlequin comment
-il se trouve prsent. Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de comparaison.</p>
+rideau qu'on tire le long de sa tringle. Il demande à Arlequin comment
+il se trouve à présent. Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de comparaison.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -4589,111 +4547,111 @@ il se trouve prsent. Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de comparaison.</p>
<div class="line i3">Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre.</div>
</div></div></div>
-<p>La morale dans la bouche de celui qui vient d'tre chti, fait ici
-un effet d'autant meilleur que le trait est saillant et l'pigramme
+<p>La morale dans la bouche de celui qui vient d'être châtié, fait ici
+un effet d'autant meilleur que le trait est saillant et l'épigramme
excellente.</p>
<p class="fable">FABLE XXI.</p>
-<p>Cette petite fable, ainsi que plusieurs de ce cinquime livre, est
+<p>Cette petite fable, ainsi que plusieurs de ce cinquième livre, est
du ton le plus simple: les deux meilleures sans contredit sont celles
de l'ours et celle de la vieille et les deux servantes. Nous serons
plus heureux dans le livre suivant.</p>
-<h3>LIVRE SIXIME.</h3>
+<h3>LIVRE SIXIÈME.</h3>
<p class="fable">FABLE I.</p>
<p class="verse">V. 1. Les fables ne sont pas, etc.</p>
-<p>Voici encore un Prologue, mais moins piquant et moins agrable
-que celui du livre prcdent; cependant on y reconnat toujours La
-Fontaine, ne ft-ce qu' ce joli vers:</p>
+<p>Voici encore un Prologue, mais moins piquant et moins agréable
+que celui du livre précédent; cependant on y reconnaît toujours La
+Fontaine, ne fût-ce qu'à ce joli vers:</p>
<p class="verse">V. 6. Et conter pour conter me semble peu d'affaires.</p>
-<p>Ce vers devrait tre la devise de tous ceux qui font des fables et
-mme des contes.</p>
+<p>Ce vers devrait être la devise de tous ceux qui font des fables et
+même des contes.</p>
-<p class="verse">V. 18. ... L'un amne un chasseur...</p>
+<p class="verse">V. 18. ... L'un amène un chasseur...</p>
-<p>Cette fable et la suivante semblent tre la mme et n'offrir qu'une
-seule moralit. Il y a cependant des diffrences observer. Dans
-la premire, c'est un paysan qu'on ne peut accuser que d'imprudence,
-quand il suppose que sa brebis n'a pu tre mange que
+<p>Cette fable et la suivante semblent être la même et n'offrir qu'une
+seule moralité. Il y a cependant des différences à observer. Dans
+la première, c'est un paysan qu'on ne peut accuser que d'imprudence,
+quand il suppose que sa brebis n'a pu être mangée que
par un loup. Il se croit assez fort pour combattre cet animal, et
<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
-trouve dcompter quand il voit qu'il a affaire un lion. Il n'en
-est pas de mme de la fable suivante. Celui qui en est le hros, sait
-trs-bien qu'il va combattre un lion, et cependant il est saisi de
-frayeur quand il voit le lion paratre. C'est un fanfaron qui l'est,
-pour ainsi dire, de bonne foi, et en se trompant lui-mme.</p>
-
-<p>Il convenait, ce me semble, que La Fontaine exprimt cette diffrence
-et donnt deux moralits diverses. Le paysan n'est nullement
+trouve à décompter quand il voit qu'il a affaire à un lion. Il n'en
+est pas de même de la fable suivante. Celui qui en est le héros, sait
+très-bien qu'il va combattre un lion, et cependant il est saisi de
+frayeur quand il voit le lion paraître. C'est un fanfaron qui l'est,
+pour ainsi dire, de bonne foi, et en se trompant lui-même.</p>
+
+<p>Il convenait, ce me semble, que La Fontaine exprimât cette différence
+et donnât deux moralités diverses. Le paysan n'est nullement
ridicule et le chasseur l'est beaucoup. Je crois que la morale
-du premier Apologue aurait pu tre: <em>connaissez bien la nature du
-pril dans lequel vous allez vous engager</em>. Et la morale du second:
-<em>connaissez-vous vous-mme, ne soyez pas votre dupe, et ne vous en rapportez
+du premier Apologue aurait pu être: <em>connaissez bien la nature du
+péril dans lequel vous allez vous engager</em>. Et la morale du second:
+<em>connaissez-vous vous-même, ne soyez pas votre dupe, et ne vous en rapportez
pas au faux instinct d'un courage qui n'est qu'un premier mouvement</em>.
-Au surplus, l'excution de ces deux fables est agrable, sans
+Au surplus, l'exécution de ces deux fables est agréable, sans
avoir rien de bien saillant.</p>
<p class="fable">FABLE III.</p>
-<p>V. 1. <em>Bore et le soleil...</em> Voici une des meilleures fables.
-L'auteur y est pote et grand pote, c'est- dire grand peintre,
+<p>V. 1. <em>Borée et le soleil...</em> Voici une des meilleures fables.
+L'auteur y est poète et grand poète, c'est-à dire grand peintre,
comme sans dessein et en suivant le mouvement de son sujet. Les
-descriptions agrables et brillantes y sont ncessaires au rcit du
-fait. Observons tous ce vers imitatif... <em>siffle, souffle, tempte, etc.</em>
-N'oublions par sur-tout ce trait qui donne tant penser:</p>
+descriptions agréables et brillantes y sont nécessaires au récit du
+fait. Observons tous ce vers imitatif... <em>siffle, souffle, tempête, etc.</em>
+N'oublions par sur-tout ce trait qui donne tant à penser:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line i25"> <span class="i2"> ... Fait prir maint bateau;</span></div>
+<div class="line i25"> <span class="i2"> ... Fait périr maint bateau;</span></div>
<div class="line i25">Le tout au sujet d'un manteau.</div>
</div></div></div>
-<p>Enfin la moralit de la fable exprime en un seul vers:</p>
+<p>Enfin la moralité de la fable exprimée en un seul vers:</p>
<p class="verse">Plus fait douceur que violence.</p>
-<p>Je n'y vois critiquer que les deux mauvaises rimes de <em>paroles</em> et
-d'<em>paules</em>.</p>
+<p>Je n'y vois à critiquer que les deux mauvaises rimes de <em>paroles</em> et
+d'<em>épaules</em>.</p>
<p class="fable">FABLE IV.</p>
<p class="verse">V. 9. ... Pourvu que Jupiter, etc.</p>
-<p>L'ide de rendre sensible par une fable, que la Providence sait
-ce qu'il nous faut mieux que nous, est trs-morale et trs-philosophique;
+<p>L'idée de rendre sensible par une fable, que la Providence sait
+ce qu'il nous faut mieux que nous, est très-morale et très-philosophique;
mais je ne sais si le fait par lequel La Fontaine veut la
<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
-prouver est vraisemblable. Il parat certain que le laboureur qui
+prouver est vraisemblable. Il paraît certain que le laboureur qui
disposerait des saisons, aurait un grand avantage sur ceux qui sont
-obligs de les prendre comme elles viennent, et qu'il consentirait
-volontiers laisser doubler ses baux cette condition. A cela prs,
-la fable est trs-bonne, quoiqu'un got svre critiqut peut-tre
+obligés de les prendre comme elles viennent, et qu'il consentirait
+volontiers à laisser doubler ses baux à cette condition. A cela près,
+la fable est très-bonne, quoiqu'un goût sévère critiquât peut-être
comme trop familiers et voisins du bas ces deux vers:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 13. Enfin du sec et du mouill,</div>
-<div class="line i3"> Aussi-tt qu'il aurait baill.</div>
+<div class="line">V. 13. Enfin du sec et du mouillé,</div>
+<div class="line i3"> Aussi-tôt qu'il aurait baillé.</div>
</div></div></div>
<p class="verse">V. 16. Tranche du roi des airs, pleut, vente, etc.</p>
<p>Ces mots <em>pleut</em>, <em>vente</em>, pour dire, <em>fait pleuvoir</em>, <em>fait venter</em>, ne
-sont pas franais en ce sens.</p>
+sont pas français en ce sens.</p>
<p>Ce sont de ces verbes que les grammairiens appellent impersonnels,
parce que personne n'agit par eux; mais La Fontaine a si
-bien prpar ces deux expressions, par ce mot <em>tranche de roi des
+bien préparé ces deux expressions, par ce mot <em>tranche de roi des
airs</em>; ces mots, <em>pleut</em>, <em>vente</em>, semblent en cette occasion si naturels
-et si ncessaires, qu'il y aurait de la pdanterie les critiquer. L'auteur
-brave la langue franaise et a l'air de l'enrichir. Ce sont de
-ces fautes qui ne russissent qu'aux matres.</p>
+et si nécessaires, qu'il y aurait de la pédanterie à les critiquer. L'auteur
+brave la langue française et a l'air de l'enrichir. Ce sont de
+ces fautes qui ne réussissent qu'aux maîtres.</p>
<p class="fable">FABLE V.</p>
@@ -4701,11 +4659,11 @@ ces fautes qui ne russissent qu'aux matres.</p>
<p>Voici encore une de ces fables qui peuvent passer pour un chef-d'&oelig;uvre.
La narration et la morale se trouvent dans le dialogue des
-personnages, et l'auteur s'y montre peine, si ce n'est dans cinq
-ou six vers qui sont de la plus grande simplicit. Le discours du
-souriceau, la peinture qu'il fait du jeune coq, cette petite vanit,</p>
+personnages, et l'auteur s'y montre à peine, si ce n'est dans cinq
+ou six vers qui sont de la plus grande simplicité. Le discours du
+souriceau, la peinture qu'il fait du jeune coq, cette petite vanité,</p>
-<p class="verse">V. 20. Que moi, qui, grce aux dieux, de courage me pique.</p>
+<p class="verse">V. 20. Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique.</p>
<p>Ce beau raisonnement, cette logique de l'enfance, il <em>sympathise
avec les rats</em>.</p>
@@ -4713,85 +4671,85 @@ avec les rats</em>.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 29.<span class="i3"> ... Car il a des oreilles</span></div>
-<div class="line i3"> En figure aux ntres pareilles.</div>
+<div class="line i3"> En figure aux nôtres pareilles.</div>
</div></div></div>
-<p>Tout cela est excellent, et le discours de la mre est parfait: pas
-un mot de trop dans toute la fable, et pas une seule ngligence.</p>
+<p>Tout cela est excellent, et le discours de la mère est parfait: pas
+un mot de trop dans toute la fable, et pas une seule négligence.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span></p>
<p class="fable">FABLE VI.</p>
-<p class="verse">V. 1. Les animaux au dcs d'un lion.</p>
+<p class="verse">V. 1. Les animaux au décès d'un lion.</p>
-<p>Cette fable crite purement et o le fait est bien racont, a, ce me
-semble, le dfaut de n'avoir qu'un but vague, incertain, et qu'on a
-de la peine saisir.</p>
+<p>Cette fable écrite purement et où le fait est bien raconté, a, ce me
+semble, le défaut de n'avoir qu'un but vague, incertain, et qu'on a
+de la peine à saisir.</p>
-<p class="verse">V. <em>dernier</em>. A peu de gens convient le diadme,</p>
+<p class="verse">V. <em>dernier</em>. A peu de gens convient le diadême,</p>
-<p>dit La Fontaine; mais il y avait bien d'autres choses renfermes
-dans cet Apologue. La sottise des animaux qui dcernent la couronne
-aux talens d'un bateleur, devrait tre punie par quelque catastrophe,
+<p>dit La Fontaine; mais il y avait bien d'autres choses renfermées
+dans cet Apologue. La sottise des animaux qui décernent la couronne
+aux talens d'un bateleur, devrait être punie par quelque catastrophe,
et il ne leur en arrive aucun mal. Les animaux restent sans roi.
-L'assemble se spare donc sans rien faire. Le lecteur ne sait o il
+L'assemblée se sépare donc sans rien faire. Le lecteur ne sait où il
en est, ainsi que les animaux que l'auteur introduit dans cette
fable.</p>
<p class="fable">FABLE VII.</p>
-<p>Fable trs-bonne dans le genre le plus simple et presque sans
+<p>Fable très-bonne dans le genre le plus simple et presque sans
ornemens.</p>
<p class="fable">FABLE VIII.</p>
-<p class="verse">V. 1. Le mulet d'un prlat...</p>
+<p class="verse">V. 1. Le mulet d'un prélat...</p>
-<p class="verse">V. 15. Notre ennemi c'est notre matre.</p>
+<p class="verse">V. 15. Notre ennemi c'est notre maître.</p>
-<p>On ne cesse de s'tonner de trouver un pareil vers dans La Fontaine,
+<p>On ne cesse de s'étonner de trouver un pareil vers dans La Fontaine,
lui qui dit ailleurs:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">On ne peut trop louer trois sortes de personnes,</div>
-<div class="line i1"> Les dieux, sa matresse et son roi.</div>
+<div class="line i1"> Les dieux, sa maîtresse et son roi.</div>
</div></div></div>
<p>Lui qui a dit dans une autre fable:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Je devais par la royaut</div>
-<div class="line">Avoir commenc mon ouvrage.</div>
+<div class="line">Je devais par la royauté</div>
+<div class="line">Avoir commencé mon ouvrage.</div>
</div></div></div>
-<p>On ne lui passerait pas maintenant un vers tel que celui-l, et on
-ne voit pas pourtant qu'on le lui ait reproch sous Louis XIV. Les
-crivains de nos jours, qu'on a le plus accuss d'audace, n'ont pas
+<p>On ne lui passerait pas maintenant un vers tel que celui-là, et on
+ne voit pas pourtant qu'on le lui ait reproché sous Louis XIV. Les
+écrivains de nos jours, qu'on a le plus accusés d'audace, n'ont pas
<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
-pouss la hardiesse aussi loin. On pourrait observer La Fontaine
-que notre matre n'est pas toujours notre ennemi, qu'il ne l'est pas
+poussé la hardiesse aussi loin. On pourrait observer à La Fontaine
+que notre maître n'est pas toujours notre ennemi, qu'il ne l'est pas
lorsqu'il veut nous faire du bien et qu'il nous en fait; que Titus,
Trajan furent les amis des Romains et non pas leurs ennemis; que
-l'ennemi de la France tait Louis XI, et non pas Henri IV.</p>
+l'ennemi de la France était Louis XI, et non pas Henri IV.</p>
<p class="fable">FABLE IX.</p>
-<p class="verse">V. 21. Nous faisons cas du beau, nous mprisons l'utile.</p>
+<p class="verse">V. 21. Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile.</p>
-<p>C'est-l un des Apologues de La Fontaine dont la moralit a le
-plus d'applications, et qu'il faut le plus souvent rpter notre vanit,
+<p>C'est-là un des Apologues de La Fontaine dont la moralité a le
+plus d'applications, et qu'il faut le plus souvent répéter à notre vanité,
qui est, comme il dit ailleurs,</p>
<p class="verse">Le pivot sur qui tourne aujourd'hui notre vie.</p>
<p class="fable">FABLE X.</p>
-<p class="verse">V. 7. Avec quatre grains d'ellbore.</p>
+<p class="verse">V. 7. Avec quatre grains d'ellébore.</p>
-<p>C'tait l'herbe avec laquelle on traitait la folie. Cette plante a
-perdu chez nous cette proprit.</p>
+<p>C'était l'herbe avec laquelle on traitait la folie. Cette plante a
+perdu chez nous cette propriété.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -4799,11 +4757,11 @@ perdu chez nous cette proprit.</p>
<div class="line i3"> De partir tard....</div>
</div></div></div>
-<p>Toujours la vanit.</p>
+<p>Toujours la vanité.</p>
<p>V. 31. <em>Furent vains...</em> La coupe de ce vers et ce monosyllabe
-au troisime pied, expriment merveille l'inutilit de l'effort
-que fait le livre.</p>
+au troisième pied, expriment à merveille l'inutilité de l'effort
+que fait le lièvre.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -4811,67 +4769,67 @@ que fait le livre.</p>
<div class="line i3"> Si vous portiez une maison?</div>
</div></div></div>
-<p>Trait admirable; la tortue non contente d'tre victorieuse, brave
-encore le vaincu. C'est dans la joie qui suit un avantage remport,
-que l'amour-propre s'panche plus librement. La nature est ainsi
-faite chez les tortues et chez les hommes. Louez une jolie pice de
+<p>Trait admirable; la tortue non contente d'être victorieuse, brave
+encore le vaincu. C'est dans la joie qui suit un avantage remporté,
+que l'amour-propre s'épanche plus librement. La nature est ainsi
+faite chez les tortues et chez les hommes. Louez une jolie pièce de
vers, il est bien rare que l'auteur n'ajoute, je n'ai mis qu'une heure,
un jour, plus ou moins; et s'il s'abstient de dire cette sottise, c'est
-qu'il y rflchit, c'est qu'il remporte une victoire sur lui-mme,
+qu'il y réfléchit, c'est qu'il remporte une victoire sur lui-même,
c'est qu'il craint le ridicule.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span></p>
<p class="fable">FABLE XI.</p>
-<p class="verse">V. 20. ... Quoi donc! dit le Sort en colre...</p>
+<p class="verse">V. 20. ... Quoi donc! dit le Sort en colère...</p>
-<p>Il faut convenir que l'ne n'a pas tout- fait tort de se plaindre.
+<p>Il faut convenir que l'âne n'a pas tout-à fait tort de se plaindre.
Le Destin, dans cette-fable-ci, a-presque autant d'humeur que Jupiter
dans la fable des grenouilles, du soliveau et de l'hydre. Mais
-j'ai dj observ que la morale de la rsignation est toujours excellente
- prcher aux hommes, bien entendu que le mal est sans
-remde.</p>
+j'ai déjà observé que la morale de la résignation est toujours excellente
+à prêcher aux hommes, bien entendu que le mal est sans
+remède.</p>
<p class="fable">FABLE XII.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. <em>dernier</em>. <span class="i8">.... Pour un pauvre animal,</span></div>
-<div class="line i5"> Grenouilles, mon sens, ne raisonnaient pas mal.</div>
+<div class="line i5"> Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal.</div>
</div></div></div>
-<p>Voici une de ces vrits pineuses qui ne veulent tre dites qu'avec
+<p>Voici une de ces vérités épineuses qui ne veulent être dites qu'avec
finesse et avec mesure. La Fontaine y en met beaucoup; et ce
-dernier vers, malgr son apparente simplicit, laisse entrevoir tout
+dernier vers, malgré son apparente simplicité, laisse entrevoir tout
ce qu'il ne dit pas. Cela vaut mieux que, <em>notre ennemi, c'est notre
-matre</em>.</p>
+maître</em>.</p>
<p class="fable">FABLE XIII.</p>
<p class="verse">V. 2. Charitable autant que peu sage;</p>
-<p>Et la fin,</p>
+<p>Et à la fin,</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Il est bon d'tre charitable;</div>
-<div class="line">Mais envers qui? c'est l le point.</div>
+<div class="line">Il est bon d'être charitable;</div>
+<div class="line">Mais envers qui? c'est là le point.</div>
</div></div></div>
-<p>Voil ce qu'il fallait peut-tre dvelopper. Il fallait faire voir que
-la bienfaisance qui peut tourner contre nous-mmes, ou contre la
-socit, est souvent un mal plutt qu'un bien; que, pour tre louable,
-elle a besoin d'tre claire. C'est-l la matire d'un bon Prologue.
+<p>Voilà ce qu'il fallait peut-être développer. Il fallait faire voir que
+la bienfaisance qui peut tourner contre nous-mêmes, ou contre la
+société, est souvent un mal plutôt qu'un bien; que, pour être louable,
+elle a besoin d'être éclairée. C'est-là la matière d'un bon Prologue.
La Fontaine en a fait de charmans sur des sujets moins heureux.
-Au reste, il n'y a rien dire l'excution de cet Apologue.
+Au reste, il n'y a rien à dire à l'exécution de cet Apologue.
Le tableau du serpent qui se redresse, le vers</p>
<p class="verse">V. 25. Il fait trois serpens de deux coups,</p>
-<p>mettent la chose sous les yeux. On pourrait peut-tre critiquer,
+<p>mettent la chose sous les yeux. On pourrait peut-être critiquer,
<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
-<em>cherche se runir</em>, pour dire runir les trois portions de son corps;
-mais La Fontaine a cherch la prcision.</p>
+<em>cherche à se réunir</em>, pour dire à réunir les trois portions de son corps;
+mais La Fontaine a cherché la précision.</p>
<p class="fable">FABLE XVI.</p>
@@ -4882,16 +4840,16 @@ mais La Fontaine a cherch la prcision.</p>
<div class="line i25"> Fut fait savoir, etc.</div>
</div></div></div>
-<p>J'ai dj observ que ces formules, prises dans la socit des
-hommes et transportes dans celle des btes, ont le double mrite
-d'tre plaisantes et de nous rappeler sans cesse que c'est de nous
+<p>J'ai déjà observé que ces formules, prises dans la société des
+hommes et transportées dans celle des bêtes, ont le double mérite
+d'être plaisantes et de nous rappeler sans cesse que c'est de nous
qu'il s'agit dans les fables.</p>
<p class="verse">V. 18. Pas un ne marque de retour.</p>
-<p>Peut-tre tait-il d'un got plus svre de s'arrter l et de ne
-pas ajouter les vers suivans, qui n'enchrissent en rien sur la
-pense. Cependant on a retenu les trois derniers vers de cet Apologue,
+<p>Peut-être était-il d'un goût plus sévère de s'arrêter là et de ne
+pas ajouter les vers suivans, qui n'enchérissent en rien sur la
+pensée. Cependant on a retenu les trois derniers vers de cet Apologue,
et c'est ce qui justifie La Fontaine.</p>
<div class="poetry-container">
@@ -4903,14 +4861,14 @@ et c'est ce qui justifie La Fontaine.</p>
<p class="fable">FABLE XV.</p>
-<p class="verse">V. 9. Sur celle qui chantait quoique prs du tombeau.</p>
+<p class="verse">V. 9. Sur celle qui chantait quoique près du tombeau.</p>
-<p>Voyez combien ce vers de sentiment jette d'intrt sur le sort
+<p>Voyez combien ce vers de sentiment jette d'intérêt sur le sort
de cette pauvre allouette.</p>
<p class="verse">V. 12. Elle sent son ongle maligne.</p>
-<p><em>Maligne</em> rime trs-mal avec <em>machine</em>. C'est ce qu'on appelle une
+<p><em>Maligne</em> rime très-mal avec <em>machine</em>. C'est ce qu'on appelle une
rime provinciale.</p>
<div class="poetry-container">
@@ -4919,58 +4877,58 @@ rime provinciale.</p>
<div class="line i3"> T'en avait-il fait davantage?</div>
</div></div></div>
-<p>Le dfaut de cet Apologue est de manquer d'une exacte justesse
-dans la morale qu'il veut insinuer. Ce dfaut vient de ce qu'il est
+<p>Le défaut de cet Apologue est de manquer d'une exacte justesse
+dans la morale qu'il veut insinuer. Ce défaut vient de ce qu'il est
dans la nature qu'un autour mange une allouette, et qu'il n'est
<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
-pas dans la nature bien ordonne qu'un homme nuise son semblable.
+pas dans la nature bien ordonnée qu'un homme nuise à son semblable.
De plus, l'autour aurait bien pu manger l'alouette, quand
-celle-ci n'aurait pas t prise dans le filet.</p>
+celle-ci n'aurait pas été prise dans le filet.</p>
<p class="fable">FABLE XVI.</p>
-<p>Cette fable trs-simple n'est susceptible d'aucune remarque
-intressante.</p>
+<p>Cette fable très-simple n'est susceptible d'aucune remarque
+intéressante.</p>
<p class="fable">FABLE XVII.</p>
<p>Un chien qui est dans l'eau trouble l'eau, et ne saurait y voir
-l'ombre de sa proie. Si ce chien tait sur une planche ou dans un
+l'ombre de sa proie. Si ce chien était sur une planche ou dans un
bateau, il fallait le dire.</p>
<p class="fable">FABLE XVIII.</p>
-<p class="verse">V. 1. Le phaton d'une voiture foin.</p>
+<p class="verse">V. 1. Le phaéton d'une voiture à foin.</p>
-<p>Aucun pote franais ne connaissait, avant La Fontaine, cet art
+<p>Aucun poète français ne connaissait, avant La Fontaine, cet art
plaisant d'employer des expressions nobles et prises de la haute
-posie, pour exprimer des choses vulgaires ou mme basses. C'est
-un des artifices qui jette le plus d'agrment dans le style.</p>
+poésie, pour exprimer des choses vulgaires ou même basses. C'est
+un des artifices qui jette le plus d'agrément dans le style.</p>
<p class="verse">V. 21. Hercule veut qu'on se remue.</p>
-<p>Vers charmant qui mritait de devenir proverbe, comme
+<p>Vers charmant qui méritait de devenir proverbe, comme
l'est devenu le dernier vers:</p>
<p class="verse">Aide-toi, le ciel t'aidera.</p>
-<p>Remarquons la vivacit du dialogue entre le charretier et la voix
+<p>Remarquons la vivacité du dialogue entre le charretier et la voix
d'Hercule.</p>
<p class="fable">FABLE XIX.</p>
-<p class="verse">V. 7. Un des derniers se vantait d'tre......</p>
+<p class="verse">V. 7. Un des derniers se vantait d'être......</p>
-<p>Le fond de cette fable est un fait arriv dans une petite ville
-d'Italie; mais le charlatan n'avait fait cette promesse qu' l'gard
-d'un sot, d'un stupide, et non pas d'un ne: cela tait moins
-invraisemblable, mais n'tait pas si plaisant. Que fait La Fontaine?
+<p>Le fond de cette fable est un fait arrivé dans une petite ville
+d'Italie; mais le charlatan n'avait fait cette promesse qu'à l'égard
+d'un sot, d'un stupide, et non pas d'un âne: cela était moins
+invraisemblable, mais n'était pas si plaisant. Que fait La Fontaine?
<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
-Il charge, pour rendre la chose plus comique; la place du
-stupide, il met un ne, un ne vritable. Pour cela, il fait parler le
-charlatan mme. Scne entre le charlatan, le prince et un plaisant
-de la cour. De ce fonds, qui tait assez mdiocre, La Fontaine
-sait tirer des dtails plaisans; et le tout finit par une leon
+Il charge, pour rendre la chose plus comique; à la place du
+stupide, il met un âne, un âne véritable. Pour cela, il fait parler le
+charlatan même. Scène entre le charlatan, le prince et un plaisant
+de la cour. De ce fonds, qui était assez médiocre, La Fontaine
+sait tirer des détails plaisans; et le tout finit par une leçon
excellente.</p>
<p class="fable">FABLE XX.</p>
@@ -4978,129 +4936,129 @@ excellente.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 4. Chez l'animal qu'on appelle homme,</div>
-<div class="line i25"> On la reut bras ouverts.</div>
+<div class="line i25"> On la reçut à bras ouverts.</div>
</div></div></div>
-<p>Bonne satire de l'humanit en gnral; puis vient la satire de
-la socit, de l'homme civilis qui n'a fait, par les conventions
+<p>Bonne satire de l'humanité en général; puis vient la satire de
+la société, de l'homme civilisé qui n'a fait, par les conventions
sociales, que multiplier les sujets de discorde. La Fontaine ne sort
pas du ton de la plus simple bonhommie, et c'est ce qui rend cette
-fable si piquante. La difficult de loger la discorde, parce qu'il n'y
-avait point de couvent de filles, est un trait imit de l'Arioste,
+fable si piquante. La difficulté de loger la discorde, parce qu'il n'y
+avait point de couvent de filles, est un trait imité de l'Arioste,
qui la loge chez les moines; mais La Fontaine qui voulait la loger
-chez les poux, a su tirer parti de cette imagination de l'Arioste.</p>
+chez les époux, a su tirer parti de cette imagination de l'Arioste.</p>
<p class="fable">FABLE XXI.</p>
-<p class="verse">V. 1. La perte d'un poux ne va pas sans soupirs.</p>
+<p class="verse">V. 1. La perte d'un époux ne va pas sans soupirs.</p>
-<p>Le seul dfaut de cette fable est de n'en tre pas une. C'est une
-pice de vers charmante. Le Prologue est plein de finesse, de
-naturel et de grce. Tous ceux qui aiment les vers de La Fontaine,
+<p>Le seul défaut de cette fable est de n'en être pas une. C'est une
+pièce de vers charmante. Le Prologue est plein de finesse, de
+naturel et de grâce. Tous ceux qui aiment les vers de La Fontaine,
le savent presque par c&oelig;ur.</p>
-<p>Le discours du pre sa fille est la fois plein de sentiment,
-de douceur et de raison. La rponse de la jeune veuve est
-un mot qui appartient encore la passion ou du moins le parat.
-La description de divers changemens que le temps amne dans la
+<p>Le discours du père à sa fille est à la fois plein de sentiment,
+de douceur et de raison. La réponse de la jeune veuve est
+un mot qui appartient encore à la passion ou du moins le paraît.
+La description de divers changemens que le temps amène dans la
toilette de la veuve; ce vers:</p>
<p class="verse">Le deuil enfin sert de parure;</p>
<p>Et enfin le dernier trait:</p>
-<p class="verse">O donc est le jeune mari?</p>
+<p class="verse">Où donc est le jeune mari?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
On ne sait ce qu'on doit admirer davantage. C'est la perfection
-d'un pote svre avec la grce d'un pote nglig.</p>
+d'un poète sévère avec la grâce d'un poète négligé.</p>
-<p class="fable">PILOGUE.</p>
+<p class="fable">ÉPILOGUE.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 1. Loin d'puiser une matire,</div>
+<div class="line">V. 1. Loin d'épuiser une matière,</div>
<div class="line i25"> On n'en doit prendre que la fleur.</div>
</div></div></div>
<p>On verra, par un grand nombre de fables du volume suivant,
-que La Fontaine aurait bien fait de prendra pour lui-mme le
+que La Fontaine aurait bien fait de prendra pour lui-même le
conseil qu'il donne ici. On verra que plusieurs des fables qu'il fit
-dans sa vieillesse, dparent un peu son charmant recueil.</p>
+dans sa vieillesse, déparent un peu son charmant recueil.</p>
<p>V. 5. <em>Il s'en va temps....</em> Tournure un peu gauloise, mais
-qui n'est pas sans grce, pour dire, <em>il est bien temps</em>.</p>
+qui n'est pas sans grâce, pour dire, <em>il est bien temps</em>.</p>
-<p>V. 15. <em>Heureux!</em> On sait que l'poux de Psych, c'est l'Amour.</p>
+<p>V. 15. <em>Heureux!</em> On sait que l'époux de Psyché, c'est l'Amour.</p>
-<h3>LIVRE SEPTIME.</h3>
+<h3>LIVRE SEPTIÈME.</h3>
-<p class="center small">DDICACE A MADAME DE MONTESPAN.</p>
+<p class="center small">DÉDICACE A MADAME DE MONTESPAN.</p>
<p class="verse">V. 1. L'Apologue est un don qui vient des immortels.</p>
-<p>Ce que dit La Fontaine est presque d'une vrit exacte, et est au
-moins d'une vrit potique. On trouve des Apologues jusques dans
+<p>Ce que dit La Fontaine est presque d'une vérité exacte, et est au
+moins d'une vérité poétique. On trouve des Apologues jusques dans
les plus anciens livres de la bible. En voici un bien extraordinaire:</p>
-<p><em>Les arbres voulurent un jour se choisir un Roi. Ils s'adressrent d'abord
- l'olivier et lui dirent: rgne. L'olivier rpondit: je ne quitterai pas
-le soin de mon huile pour rgner sur vous. Le figuier dit qu'il aimait
-mieux ses figues que l'embarras du pouvoir suprme. La vigne donna la
-prfrence ses raisins. Enfin les arbres s'adressrent au buisson; le
-buisson rpondit: Je vous offre mon ombre.</em></p>
+<p><em>Les arbres voulurent un jour se choisir un Roi. Ils s'adressèrent d'abord
+à l'olivier et lui dirent: règne. L'olivier répondit: je ne quitterai pas
+le soin de mon huile pour régner sur vous. Le figuier dit qu'il aimait
+mieux ses figues que l'embarras du pouvoir suprême. La vigne donna la
+préférence à ses raisins. Enfin les arbres s'adressèrent au buisson; le
+buisson répondit: Je vous offre mon ombre.</em></p>
-<p>On sent tout ce qu'il y a de hardi dans cette ide; et si on trouvait
-une telle fable dans les crits de ceux qu'on nomme philosophes,
+<p>On sent tout ce qu'il y a de hardi dans cette idée; et si on trouvait
+une telle fable dans les écrits de ceux qu'on nomme philosophes,
<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
-on se rcrierait contre cette audace. Heureusement le Saint-Esprit
-n'est pas expos aux perscutions, et ne les craint pas plus qu'il ne
+on se récrierait contre cette audace. Heureusement le Saint-Esprit
+n'est pas exposé aux persécutions, et ne les craint pas plus qu'il ne
les inspire ou ne les approuve.</p>
<p class="verse">V. 23. Paroles et regards, tout est charme dans vous.</p>
-<p>Cet loge est trop direct, et le got dlicat de madame de
-Montespan et sans doute t plus flatt d'une louange plus fine. Tout
+<p>Cet éloge est trop direct, et le goût délicat de madame de
+Montespan eût sans doute été plus flatté d'une louange plus fine. Tout
ce que lui dit La Fontaine est assez commun; mais il y a deux vers
bien singuliers:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 37. Et d'un plus grand matre que moi</div>
+<div class="line">V. 37. Et d'un plus grand maître que moi</div>
<div class="line i3"> Votre louange est le partage.</div>
</div></div></div>
-<p>Ce grand matre tait, comme on le sait, Louis XIV. Peut-tre un
-autre que La Fontaine n'eut pas os s'exprimer aussi simplement;
+<p>Ce grand maître était, comme on le sait, Louis XIV. Peut-être un
+autre que La Fontaine n'eut pas osé s'exprimer aussi simplement;
mais la bonhommie a bien des droits.</p>
<p class="fable">FABLE I.</p>
<p>Ce second volume ouvre par le plus beau des Apologues de La
-Fontaine, et de tous ses Apologues. Outre le mrite de l'excution,
-qui dans son genre est aussi parfaite que celle du chne et du roseau,
-cette fable a l'avantage d'un fond beaucoup plus riche et plus tendu;
+Fontaine, et de tous ses Apologues. Outre le mérite de l'exécution,
+qui dans son genre est aussi parfaite que celle du chêne et du roseau,
+cette fable a l'avantage d'un fond beaucoup plus riche et plus étendu;
et les applications morales en sont bien autrement importantes.
-C'est presque l'histoire de toute socit humaine.</p>
+C'est presque l'histoire de toute société humaine.</p>
-<p>Le lieu de la scne est imposant; c'est l'assemble gnrale des
-animaux. L'poque en est terrible, celle d'une peste universelle;
-l'intrt aussi grand qu'il peut tre dans un Apologue, celui de sauver
-presque tous les tres; <em>htes de l'univers sous le nom d'animaux</em>,
+<p>Le lieu de la scène est imposant; c'est l'assemblée générale des
+animaux. L'époque en est terrible, celle d'une peste universelle;
+l'intérêt aussi grand qu'il peut être dans un Apologue, celui de sauver
+presque tous les êtres; <em>hôtes de l'univers sous le nom d'animaux</em>,
comme a dit La Fontaine dans un autre endroit. Les discours des trois
-principaux personnages, le lion, le renard et l'ne, sont d'une
-vrit telle que Molire lui-mme n'et pu aller plus loin. Le dnouement
-de la pice a, comme celui d'une bonne comdie, le
-mrite d'tre prpar sans tre prvu, et donne lieu une surprise
-agrable, aprs laquelle l'esprit est comme forc de rver la leon
-qu'il vient de recevoir, et aux consquences qu'elle lui prsente.</p>
+principaux personnages, le lion, le renard et l'âne, sont d'une
+vérité telle que Molière lui-même n'eût pu aller plus loin. Le dénouement
+de la pièce a, comme celui d'une bonne comédie, le
+mérite d'être préparé sans être prévu, et donne lieu à une surprise
+agréable, après laquelle l'esprit est comme forcé de rêver à la leçon
+qu'il vient de recevoir, et aux conséquences qu'elle lui présente.</p>
-<p>Passons au dtail.</p>
+<p>Passons au détail.</p>
-<p>L'auteur commence par le plus grand ton... <em>Un mal qui rpand
+<p>L'auteur commence par le plus grand ton... <em>Un mal qui répand
<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
la terreur, etc...</em> C'est qu'il veut remplir l'esprit du lecteur de l'importance
-de son sujet, et de plus il se prpare un contraste avec
+de son sujet, et de plus il se prépare un contraste avec
le ton qu'il va prendre dix vers plus bas.</p>
<div class="poetry-container">
@@ -5109,75 +5067,75 @@ le ton qu'il va prendre dix vers plus bas.</p>
<div class="line i3"> Plus d'amour, partant plus de joie.</div>
</div></div></div>
-<p>Quel vers que ce dernier! et peut-on mieux exprimer la dsolation
-que par le vers prcdent?... <em>Les tourterelles se fuyaient.</em> Ce sont
+<p>Quel vers que ce dernier! et peut-on mieux exprimer la désolation
+que par le vers précédent?... <em>Les tourterelles se fuyaient.</em> Ce sont
de ces traits qui valent un tableau tout entier.</p>
-<p>Il parat, par le discours du lion, qu'il en agit de trs-bonne foi,
-et qu'il se confesse trs-complettement. Remarquons pourtant aprs
+<p>Il paraît, par le discours du lion, qu'il en agit de très-bonne foi,
+et qu'il se confesse très-complettement. Remarquons pourtant après
ce grand vers:</p>
-<p class="verse">V. 28. Mme il m'est arriv quelquefois de manger</p>
+<p class="verse">V. 28. Même il m'est arrivé quelquefois de manger</p>
<p>Remarquons ce petit vers...</p>
<p class="verse">Le berger.</p>
-<p>Il semble qu'il voudrait bien escamoter un pch aussi norme.
+<p>Il semble qu'il voudrait bien escamoter un péché aussi énorme.
On se rappelle cet acteur qui, dans Dupuis et Desronais, escamote
par sa prononciation le mot de cette petite, <em>ste-p-tite fille</em>.</p>
-<p>Voyez ensuite ce sclrat de renard, ce maudit flatteur, qui te
- son roi le remords des plus grands crimes.</p>
+<p>Voyez ensuite ce scélérat de renard, ce maudit flatteur, qui ôte
+à son roi le remords des plus grands crimes.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 37. <span class="i3">... Vous leur ftes, seigneur,</span></div>
+<div class="line">V. 37. <span class="i3">... Vous leur fîtes, seigneur,</span></div>
<div class="line i3"> En les croquant beaucoup d'honneur.</div>
</div></div></div>
-<p>Puis vient ce trait de satire contre l'homme et contre ses prtentions
- l'empire sur les animaux, reproche qui est assez grave
-leurs yeux pour justifier leur roi d'avoir mang <em>le berger</em> mme.
-Aussi le discours du renard a un grand succs.</p>
+<p>Puis vient ce trait de satire contre l'homme et contre ses prétentions
+à l'empire sur les animaux, reproche qui est assez grave à
+leurs yeux pour justifier leur roi d'avoir mangé <em>le berger</em> même.
+Aussi le discours du renard a un grand succès.</p>
<p>Je ne dirai rien des grandes puissances qui se trouvent innocentes,
-mais pesons chaque circonstance de la confession de l'ne.</p>
+mais pesons chaque circonstance de la confession de l'âne.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 49. <span class="i3">.... J'ai souvenance....</span></div>
-<div class="line i3"> Qu'en un pr de moines passant....</div>
+<div class="line i3"> Qu'en un pré de moines passant....</div>
</div></div></div>
-<p>Il ne faisait que passer. L'intention de pcher n'y tait pas. Et
-puis un pr de <em>moines</em>! la plaisante ide de La Fontaine d'avoir
+<p>Il ne faisait que passer. L'intention de pécher n'y était pas. Et
+puis un pré de <em>moines</em>! la plaisante idée de La Fontaine d'avoir
<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
choisi des <em>moines</em>, au lieu d'une commune de paysans, afin que la
-faute de l'ne ft la plus petite possible, et la confession plus
+faute de l'âne fût la plus petite possible, et la confession plus
comique.</p>
<p class="verse">V. 56. Un loup quelque peu clerc.....</p>
-<p>Voil la science et la justice aux ordres du plus fort, comme il
-arrive, et n'pargnant pas les injures, <em>ce pel, ce galeux, etc.</em></p>
+<p>Voilà la science et la justice aux ordres du plus fort, comme il
+arrive, et n'épargnant pas les injures, <em>ce pelé, ce galeux, etc.</em></p>
-<p>Enfin vient la morale nonce trs-brivement:</p>
+<p>Enfin vient la morale énoncée très-brièvement:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 63. Selon que vous serez heureux ou misrable,</div>
+<div class="line">V. 63. Selon que vous serez heureux ou misérable,</div>
<div class="line i3"> Les jugemens de cour vous rendront blanc ou noir.</div>
</div></div></div>
<p>Non-seulement les jugemens de cour, mais les jugemens de ville
et je crois ceux de village. Presque partout, l'opinion publique est
aussi partiale que les lois. Partout on peut dire comme Sosie dans
-l'Amphytrion de Molire:</p>
+l'Amphytrion de Molière:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Selon ce que l'on peut tre,</div>
+<div class="line">Selon ce que l'on peut être,</div>
<div class="line">Les choses changent de nom.</div>
</div></div></div>
@@ -5185,18 +5143,18 @@ l'Amphytrion de Molire:</p>
<p class="verse">V. 6. Ne trouvez pas mauvais.....</p>
-<p>Je ne sais pourquoi La Fontaine parle ainsi. On sait qu'il fut mari.
-Oublierait-il sa femme? Rien n'est plus vraisemblable; il vcut
-loin d'elle presque toute sa vie. Au surplus, aprs un Apologue
-excellent, voil une fable fort mdiocre, et mme on peut dire que
+<p>Je ne sais pourquoi La Fontaine parle ainsi. On sait qu'il fut marié.
+Oublierait-il sa femme? Rien n'est plus vraisemblable; il vécut
+loin d'elle presque toute sa vie. Au surplus, après un Apologue
+excellent, voilà une fable fort médiocre, et même on peut dire que
ce n'est pas une fable. C'est une aventure fort commune qui ne
-mritait gure la peine d'tre rime.</p>
+méritait guère la peine d'être rimée.</p>
<p class="fable">FABLE III.</p>
-<p class="verse">V. 1. Les Lvantins, etc...</p>
+<p class="verse">V. 1. Les Lévantins, etc...</p>
-<p>On verra la fin pourquoi La Fontaine met le lieu de la scne
+<p>On verra à la fin pourquoi La Fontaine met le lieu de la scène
dans le Levant.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span></p>
@@ -5207,50 +5165,50 @@ dans le Levant.</p>
<div class="line i25"> <span class="i5">Se retira, etc</span>.....</div>
</div></div></div>
-<p>Remarquez ces expressions qui appartiennent la langue dvote.
-C'est ainsi que Molire met tous les termes de la mysticit dans la
+<p>Remarquez ces expressions qui appartiennent à la langue dévote.
+C'est ainsi que Molière met tous les termes de la mysticité dans la
bouche de Tartuffe.</p>
-<p class="verse">V. 5. La solitude tait profonde.</p>
+<p class="verse">V. 5. La solitude était profonde.</p>
-<p>Ces mots si simples, si usits, deviennent plaisans ici, parce que
-cette solitude tait un vaste <em>fromage</em>.</p>
+<p>Ces mots si simples, si usités, deviennent plaisans ici, parce que
+cette solitude était un vaste <em>fromage</em>.</p>
<p class="verse">V. 10. .... Que faut-il davantage?</p>
-<p>Quelle modration!</p>
+<p>Quelle modération!</p>
<p class="verse">V. 11. .... Dieu prodigue ses biens...</p>
-<p>Allusion bien mesure la richesse de ceux qui ont renonc aux
-biens du sicle.</p>
+<p>Allusion bien mesurée à la richesse de ceux qui ont renoncé aux
+biens du siècle.</p>
-<p class="verse">V. 14. Des dputs...</p>
+<p class="verse">V. 14. Des députés...</p>
<p>Otez des huit vers suivans ces mots de <em>Rats</em>, <em>Chats</em>, <em>Ratopolis</em>,
-vous croiriez qu'il s'agit d'une grande rpublique, et que c'est ici
+vous croiriez qu'il s'agit d'une grande république, et que c'est ici
une narration de Vertot ou de Rollin.</p>
<p class="verse">V. 25. Les choses d'ici bas ne me regardent plus.</p>
-<p>Nous avons vu un peu plus haut le prtexte de la dvotion cacher
-le got de toutes les jouissances. Nous voyons l'gosme et la duret
-monacale, cachs sous l'air de la saintet. C'est aprs avoir parl
+<p>Nous avons vu un peu plus haut le prétexte de la dévotion cacher
+le goût de toutes les jouissances. Nous voyons l'égoïsme et la dureté
+monacale, cachés sous l'air de la sainteté. C'est après avoir parlé
du ciel, qu'il ferme sa porte a ces pauvres gens. L'auteur de
-Tartuffe dut tre bien content de cette petite fable. C'est vraiment un
-chef-d'&oelig;uvre. Un got svre n'en effacerait qu'un seul mot, c'est
-celui d'<em>argent</em> dans le rcit du voyage des dputs. Il fallait un terme
-plus gnral, celui de provisions, par exemple.</p>
+Tartuffe dut être bien content de cette petite fable. C'est vraiment un
+chef-d'&oelig;uvre. Un goût sévère n'en effacerait qu'un seul mot, c'est
+celui d'<em>argent</em> dans le récit du voyage des députés. Il fallait un terme
+plus général, celui de provisions, par exemple.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span></p>
<p class="verse">V. 35. Je suppose qu'un moine....</p>
-<p>C'est pour cela qu'il a mis la scne dans le Levant. Que de malice
-dans la prtendue bonhommie de ce vers! et c'est le mme
-auteur qui vous a dit si crment: <em>votre ennemi, c'est votre matre</em>.
-Craignait-il plus les moines que les rois? Peut-tre n'avait-il pas
-tout- fait tort.</p>
+<p>C'est pour cela qu'il a mis la scène dans le Levant. Que de malice
+dans la prétendue bonhommie de ce vers! et c'est le même
+auteur qui vous a dit si crûment: <em>votre ennemi, c'est votre maître</em>.
+Craignait-il plus les moines que les rois? Peut-être n'avait-il pas
+tout-à fait tort.</p>
<p class="fable">FABLE IV.</p>
@@ -5258,28 +5216,28 @@ tout- fait tort.</p>
<p>M. de Voltaire critique ces deux vers comme d'un style ignoble
et bas. Il me semble qu'ils ne sont que familiers, qu'ils mettent la
-chose sous les yeux, et que ce mot <em>long</em> rpt trois fois exprime
-merveilleusement la conformation extraordinaire du hron.</p>
+chose sous les yeux, et que ce mot <em>long</em> répété trois fois exprime
+merveilleusement la conformation extraordinaire du héron.</p>
<p>A l'occasion de ce mot l'<em>oiseau</em>, qui finit le vers 12, et qui recommence
une autre phrase, je ferai quelques remarques que j'ai
-omises jusqu' prsent sur la versification de La Fontaine. Nul pote
-n'a autant vari la sienne par la csure et le repos de ses vers, par
-la manire dont il entremle les grands et les petits, par celle dont
-il croise ses rimes. Rien ne contribue autant sauver la posie
-franaise de l'espce de monotonie qu'on lui reproche. Le genre
-dans lequel La Fontaine a crit, est celui qui se prtait le plus
-cette varit de mesure, de rimes et de vers; mais il faut convenir
-qu'il a t merveilleusement aid par son gnie, par la finesse
-de son got, et par la dlicatesse de son oreille.</p>
+omises jusqu'à présent sur la versification de La Fontaine. Nul poète
+n'a autant varié la sienne par la césure et le repos de ses vers, par
+la manière dont il entremêle les grands et les petits, par celle dont
+il croise ses rimes. Rien ne contribue autant à sauver la poésie
+française de l'espèce de monotonie qu'on lui reproche. Le genre
+dans lequel La Fontaine a écrit, est celui qui se prêtait le plus à
+cette variété de mesure, de rimes et de vers; mais il faut convenir
+qu'il a été merveilleusement aidé par son génie, par la finesse
+de son goût, et par la délicatesse de son oreille.</p>
<p class="fable">FABLE V.</p>
<p class="verse">V. 4. ... Notez ces deux points-ci.</p>
-<p>La Fontaine a raison d'arrter l'attention de son lecteur sur le
-bon esprit de cette jeune personne, qui a song tout; mais que
-de grces dans cette prcision: <em>notez ces deux points-ci!</em></p>
+<p>La Fontaine a raison d'arrêter l'attention de son lecteur sur le
+bon esprit de cette jeune personne, qui a songé à tout; mais que
+de grâces dans cette précision: <em>notez ces deux points-ci!</em></p>
<p class="verse">V. 25. Sans chagrin quoiqu'en solitude.</p>
@@ -5288,44 +5246,44 @@ nous le dit plus bas.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span></p>
-<p class="verse">V. 40. Le dsir peut loger chez une prcieuse.</p>
+<p class="verse">V. 40. Le désir peut loger chez une précieuse.</p>
<p>Quelle finesse dans cette peinture du c&oelig;ur!</p>
-<p class="verse">V. 30. Dloger quelques jeux, quelques ris, puis l'amour.</p>
+<p class="verse">V. 30. Déloger quelques jeux, quelques ris, puis l'amour.</p>
-<p>Peut-on exprimer avec plus de grces cette ide si peu agrable
-en elle-mme?</p>
+<p>Peut-on exprimer avec plus de grâces cette idée si peu agréable
+en elle-même?</p>
-<p><em>Sa prciosit.</em> Ce mot est employ si naturellement qu'on ne songe
-pas qu'il est nouveau, et peut-tre de l'invention de La Fontaine.
-On sait que le mot <em>prcieuse</em> se prenait d'abord en bonne part; il
-voulait dire simplement des femmes distingues par l'agrment
+<p><em>Sa préciosité.</em> Ce mot est employé si naturellement qu'on ne songe
+pas qu'il est nouveau, et peut-être de l'invention de La Fontaine.
+On sait que le mot <em>précieuse</em> se prenait d'abord en bonne part; il
+voulait dire simplement des femmes distinguées par l'agrément
de leur conversation et par leurs connaissances. Et en effet, de
-telles femmes sont d'un grand prix. Mais ce mrite devint bientt
-une prtention, et plusieurs se rendirent ridicules; on distingua
-alors diffrentes espces de <em>prcieuses</em>, mais le nom fut encore
-respect. Molire mme, pour ne pas se brouiller avec un corps
-si dangereux, appela <em>prcieuses ridicules</em> celles qu'il mit sur la scne;
-depuis ce temps le mot <em>prcieuse</em> se prit en mauvaise part, et c'est
+telles femmes sont d'un grand prix. Mais ce mérite devint bientôt
+une prétention, et plusieurs se rendirent ridicules; on distingua
+alors différentes espèces de <em>précieuses</em>, mais le nom fut encore
+respecté. Molière même, pour ne pas se brouiller avec un corps
+si dangereux, appela <em>précieuses ridicules</em> celles qu'il mit sur la scène;
+depuis ce temps le mot <em>précieuse</em> se prit en mauvaise part, et c'est
en ce sens que La Fontaine s'en sert dans cette petite historiette,
-qu'il lui plat d'appeler une fable.</p>
+qu'il lui plaît d'appeler une fable.</p>
<p class="fable">FABLE VI.</p>
-<p class="verse">V. 11. Peuple ami du dmon....</p>
+<p class="verse">V. 11. Peuple ami du démon....</p>
-<p>C'est--dire, ami de cet esprit, de ce folet.</p>
+<p>C'est-à-dire, ami de cet esprit, de ce folet.</p>
-<p class="verse">V. 43. Les grands seigneurs leur empruntrent.</p>
+<p class="verse">V. 43. Les grands seigneurs leur empruntèrent.</p>
<p>Comme La Fontaine glisse cette circonstance avec une apparente
-navet!</p>
+naïveté!</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 49. <span class="i4">... Trsor, fuyez: et toi, desse,</span></div>
-<div class="line i3"> Mre du bon esprit....</div>
+<div class="line">V. 49. <span class="i4">... Trésor, fuyez: et toi, déesse,</span></div>
+<div class="line i3"> Mère du bon esprit....</div>
</div></div></div>
<p>On voit que La Fontaine parle ici d'abondance de c&oelig;ur.
@@ -5333,19 +5291,19 @@ C'est ce sentiment qui anime ici son style, et lui inspire cette invocation.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span></p>
-<p class="verse">V. 53. Avec elle ils rentrent en grce.</p>
+<p class="verse">V. 53. Avec elle ils rentrent en grâce.</p>
-<p>Ne dirait-on pas que c'est une souveraine la clmence de laquelle
+<p>Ne dirait-on pas que c'est une souveraine à la clémence de laquelle
il faut recourir, quand on a fait l'imprudence de la quitter
pour la fortune?</p>
<p class="verse">V. 58. Le follet en rit avec eux.</p>
-<p>La Fontaine, au commencement de cette fable, a tabli que
-le follet tait l'ami de ces bonnes gens, et s'intressait vritablement
- eux. Cependant le follet n'a aucun regret qu'ils aient perdu
-cette abondance tant dsire. Il en est au contraire fort aise, parce
-qu'il voit qu'ils seront plus heureux dans la mdiocrit. Peut-on
+<p>La Fontaine, au commencement de cette fable, a établi que
+le follet était l'ami de ces bonnes gens, et s'intéressait véritablement
+à eux. Cependant le follet n'a aucun regret qu'ils aient perdu
+cette abondance tant désirée. Il en est au contraire fort aise, parce
+qu'il voit qu'ils seront plus heureux dans la médiocrité. Peut-on
rendre la morale plus aimable et plus naturelle?</p>
<p class="fable">FABLE VII.</p>
@@ -5353,14 +5311,14 @@ rendre la morale plus aimable et plus naturelle?</p>
<p class="verse">V. 28. Fut parent de Caligula.</p>
<p>La note de Coste, qui est au bas de la page, n'explique rien.
-Caligula tait non-seulement cruel, mais bizarre et capricieux;
-et on ne savait souvent comment chapper sa frocit. En voici
-un exemple. <em>Sa s&oelig;ur Drusile tant morte, il la mit au rang des
-desses. Il fit mourir ceux qui la pleuraient, et ceux qui ne la
-pleuraient pas: les premiers, parce qu'ils pleuraient une desse; les
-autres, parce qu'ils taient contens de sa mort.</em> C'est ce trait et
-quelques autres de la mme espce que La Fontaine fait allusion
-en parlant du lion de cette fable. C'est ce qui n'est point indiqu
+Caligula était non-seulement cruel, mais bizarre et capricieux;
+et on ne savait souvent comment échapper à sa férocité. En voici
+un exemple. <em>Sa s&oelig;ur Drusile étant morte, il la mit au rang des
+déesses. Il fit mourir ceux qui la pleuraient, et ceux qui ne la
+pleuraient pas: les premiers, parce qu'ils pleuraient une déesse; les
+autres, parce qu'ils étaient contens de sa mort.</em> C'est à ce trait et à
+quelques autres de la même espèce que La Fontaine fait allusion
+en parlant du lion de cette fable. C'est ce qui n'est point indiqué
par la note de Coste.</p>
<p class="fable">FABLE VIII.</p>
@@ -5368,12 +5326,12 @@ par la note de Coste.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 3. <span class="i4">.... Non ceux que le printemps</span></div>
-<div class="line i25"> Mne sa cour.....</div>
+<div class="line i25"> Mène à sa cour.....</div>
</div></div></div>
-<p>Tournure potique qui a l'avantage de mettre en contraste, dans
-l'espace de dix vers, les ides charmantes qui rveillent le printems,
-les oiseaux de Vnus, etc... et les couleurs opposes dans la
+<p>Tournure poétique qui a l'avantage de mettre en contraste, dans
+l'espace de dix vers, les idées charmantes qui réveillent le printems,
+les oiseaux de Vénus, etc... et les couleurs opposées dans la
description du peuple vautour.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span></p>
@@ -5382,49 +5340,49 @@ description du peuple vautour.</p>
<p>Description charmante, qui a aussi l'avantage de contraster avec
le ton grave que La Fontaine a pris dans les douze ou quinze vers
-prcdens.</p>
+précédens.</p>
-<p class="verse">V. 41. Tenez toujours diviss les mchans.</p>
+<p class="verse">V. 41. Tenez toujours divisés les méchans.</p>
-<p>Ceci n'est pas la vrit une rgle de morale: ce n'est qu'un
-conseil de prudence; mais il ne rpugne pas la morale.</p>
+<p>Ceci n'est pas à la vérité une règle de morale: ce n'est qu'un
+conseil de prudence; mais il ne répugne pas à la morale.</p>
<p class="fable">FABLE IX.</p>
<p class="verse">V. 1. Dans un chemin montant.....</p>
<p>Ces cinq premiers vers n'ont rien de saillant; mais ils mettent
-la chose sous les yeux avec une prcision bien remarquable. La Fontaine
-emploie prs de vingt vers peindre les travaux de la mouche,
-et son srieux est trs-plaisant; mais peut-tre fallait-il tre
-La Fontaine pour songer air moine qui dit son brviaire.</p>
+la chose sous les yeux avec une précision bien remarquable. La Fontaine
+emploie près de vingt vers à peindre les travaux de la mouche,
+et son sérieux est très-plaisant; mais peut-être fallait-il être
+La Fontaine pour songer air moine qui dit son bréviaire.</p>
-<p>Ce petit Apologue est un des plus parfaits: aussi a-t-il donn lieu
+<p>Ce petit Apologue est un des plus parfaits: aussi a-t-il donné lieu
au proverbe, <em>la mouche du coche</em>.</p>
<p class="fable">FABLE X.</p>
-<p>Cette fable est charmante jusqu' l'endroit <em>adieu veau, vache, etc.</em></p>
+<p>Cette fable est charmante jusqu'à l'endroit <em>adieu veau, vache, etc.</em></p>
-<p>Ne passons pas La Fontaine sa mauvaise rime de <em>transporte</em>
-et <em>couve</em>.</p>
+<p>Ne passons pas à La Fontaine sa mauvaise rime de <em>transportée</em>
+et <em>couvée</em>.</p>
-<p>Quelques gens de got ont blm, avec raison, ce me semble, la
-femme <em>en danger d'tre battue; le rcit qui en fut fait en une farce</em>;
-tout cela est froid; mais La Fontaine, aprs cette petite chute, se
-relve bien vte. Que de grces et de naturel dans la peinture qu'il
-fait de cette faiblesse, si naturelle aux hommes, d'ouvrir leur me
-la moindre lueur d'esprance! Il se met lui-mme en scne, car il
-ne se pique pas d'tre plus sage que ses lecteurs; et voil un des
+<p>Quelques gens de goût ont blâmé, avec raison, ce me semble, la
+femme <em>en danger d'être battue; le récit qui en fut fait en une farce</em>;
+tout cela est froid; mais La Fontaine, après cette petite chute, se
+relève bien vîte. Que de grâces et de naturel dans la peinture qu'il
+fait de cette faiblesse, si naturelle aux hommes, d'ouvrir leur âme à
+la moindre lueur d'espérance! Il se met lui-même en scène, car il
+ne se pique pas d'être plus sage que ses lecteurs; et voilà un des
charmes de sa philosophie.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span></p>
<p class="fable">FABLE XI.</p>
-<p>Nous ne ferons aucune remarque sur cette mchante petite historiette
- qui La Fontaine a fait, on ne sait pourquoi, l'honneur de
-la mettre en vers. Elle a d'ailleurs l'inconvnient de retomber dans
-la moralit de la prcdente, qui vaut cent fois mieux; aussi personne
+<p>Nous ne ferons aucune remarque sur cette méchante petite historiette
+à qui La Fontaine a fait, on ne sait pourquoi, l'honneur de
+la mettre en vers. Elle a d'ailleurs l'inconvénient de retomber dans
+la moralité de la précédente, qui vaut cent fois mieux; aussi personne
ne parle de <em>Messire Jean Chouart</em>, mais tout le monde sait le nom de
la pauvre <em>Perrette</em>.</p>
@@ -5432,111 +5390,111 @@ la pauvre <em>Perrette</em>.</p>
<p class="verse">V. 9. Pauvres gens! je les plains; car on a pour les fous, etc.</p>
-<p>C'tait le caractre de La Fontaine; et c'est ce qui a rendu sa
-satire moins amre que celle de tant d'autres satiriques, qui ont
-pour les fous plus de colre que de piti.</p>
+<p>C'était le caractère de La Fontaine; et c'est ce qui a rendu sa
+satire moins amère que celle de tant d'autres satiriques, qui ont
+pour les fous plus de colère que de pitié.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 17. Le repos? le repos, trsor si prcieux,</div>
+<div class="line">V. 17. Le repos? le repos, trésor si précieux,</div>
<div class="line i3"> Qu'on en faisait jadis le partage des dieux?</div>
</div></div></div>
<p>Tout le monde a retenu ces deux vers qui expriment si bien le
-v&oelig;u d'une me douce et insouciante; mais ce sentiment est encore
-mieux exprim dans le charmant morceau de la fin de cet Apologue:
+v&oelig;u d'une âme douce et insouciante; mais ce sentiment est encore
+mieux exprimé dans le charmant morceau de la fin de cet Apologue:
<em>Heureux qui vit chez soi, etc.</em></p>
<p class="verse">V. 28. Cherchez, dit l'autre ami, etc.</p>
-<p>Cette amiti l n'est pas bien vive, ce n'est pas comme celle
+<p>Cette amitié là n'est pas bien vive, ce n'est pas comme celle
des deux amis du <em>Monomotapa, livre 8, fable II</em>. Mais dans cette
fable-ci, il y a un des deux amis qui est un avare ou un ambitieux;
-et ces gens-l sont aims froidement et aiment encore
+et ces gens-là sont aimés froidement et aiment encore
moins.</p>
-<p class="verse">V. 31. Vous reviendrez bientt....</p>
+<p class="verse">V. 31. Vous reviendrez bientôt....</p>
-<p>Celui-ci connat le monde et a bien pris son parti.</p>
+<p>Celui-ci connaît le monde et a bien pris son parti.</p>
<p class="verse">V. 33. L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare.....</p>
-<p>Vers admirable. En effet, l'ambition dans nos tats modernes
+<p>Vers admirable. En effet, l'ambition dans nos états modernes
<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
-n'est gure que de l'avarice. Cela est si vrai qu'on demande sur
+n'est guère que de l'avarice. Cela est si vrai qu'on demande sur
les places les plus honorables: combien cela vaut-il? quel en est le
revenu?</p>
-<p class="verse">V. 41. Bref, se trouvant tout, et n'arrivant rien...</p>
+<p class="verse">V. 41. Bref, se trouvant à tout, et n'arrivant à rien...</p>
-<p>Ce vers-l devrait tre la devise de certains vieux courtisans que
-l'on connat.</p>
+<p>Ce vers-là devrait être la devise de certains vieux courtisans que
+l'on connaît.</p>
-<p class="verse">V. 5. ... Des temples Surate.</p>
+<p class="verse">V. 5. ... Des temples à Surate.</p>
-<p>Voil qu'il se fait marchand.</p>
+<p>Voilà qu'il se fait marchand.</p>
<p class="verse">V. 78. Il ne sait que par oui-dire.</p>
-<p>La Fontaine est toujours anim, toujours plein de mouvement et
+<p>La Fontaine est toujours animé, toujours plein de mouvement et
d'abondance, lorsqu'il s'agit d'inspirer l'amour de la retraite, de la
-douce incurie, de la mdiocrit dans les dsirs. Voyez cette apostrophe:
-<em>Et ton empire, Fortune!</em> Et puis cette longue priode qui
-semble se prolonger comme les fausses esprances que la fortune
+douce incurie, de la médiocrité dans les désirs. Voyez cette apostrophe:
+<em>Et ton empire, Fortune!</em> Et puis cette longue période qui
+semble se prolonger comme les fausses espérances que la fortune
nous donne, et l'adresse avec laquelle il garde pour la fin: <em>Sans
-que l'effet aux promesses rponde</em>. Ce sont l de ces traits qui n'appartiennent
-qu' un grand pote.</p>
+que l'effet aux promesses réponde</em>. Ce sont là de ces traits qui n'appartiennent
+qu'à un grand poète.</p>
<p class="fable">FABLE XIII.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 2. Et voil la guerre allume.</div>
+<div class="line">V. 2. Et voilà la guerre allumée.</div>
<div class="line i25"> Amour, tu perdis Troie;...</div>
</div></div></div>
-<p>Quelle rapidit! quel mouvement! quel rapprochement heureux
+<p>Quelle rapidité! quel mouvement! quel rapprochement heureux
des petites choses et des grands objets! c'est un des charmes
du style de La Fontaine.</p>
-<p class="verse">V. 5. O du sang des dieux mme on vit le Xanthe teint.</p>
+<p class="verse">V. 5. Où du sang des dieux même on vit le Xanthe teint.</p>
-<p>Ce beau vers est un peu gt par la duret des deux dernires
+<p>Ce beau vers est un peu gâté par la dureté des deux dernières
syllabes <em>Xanthe teint</em>.</p>
-<p class="verse">V. 9. Plus d'une Hlne, etc....</p>
+<p class="verse">V. 9. Plus d'une Hélène, etc....</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
-Rien de plus naturel que cette expression, aprs avoir parl de
+Rien de plus naturel que cette expression, après avoir parlé de
la guerre de Troie.</p>
<p class="verse">V. 13. Ses amours, qu'un rival, etc....</p>
-<p>Quel doux regret, quel sentiment dans cette rptition! Le reste
+<p>Quel doux regret, quel sentiment dans cette répétition! Le reste
du tableau est de la plus grande force et figurerait dans une ode.</p>
-<p class="verse">V. 23. Tout cet orgueil prit, etc....</p>
+<p class="verse">V. 23. Tout cet orgueil périt, etc....</p>
-<p>Ce vers est trs-beau, mais il fallait s'arrter l. La plaisanterie
-sur le caquet des femmes est use et peu digne de La Fontaine;
+<p>Ce vers est très-beau, mais il fallait s'arrêter là. La plaisanterie
+sur le caquet des femmes est usée et peu digne de La Fontaine;
d'ailleurs ce caquet des poules n'avait rien de nouveau pour
le coq.</p>
<p class="fable">FABLE XIV.</p>
-<p class="verse">V. 3. ... N'exigea de page.</p>
+<p class="verse">V. 3. ... N'exigea de péage.</p>
-<p>Belle expression qui rajeunit une ide commune.</p>
+<p>Belle expression qui rajeunit une idée commune.</p>
<p class="verse">V. 12. Bref, il plut dans son escarcelle.</p>
<p>La Fontaine, en disant qu'il plut dans la bourse de ce marchand,
-a voulu exprimer avec force qu'il avait fait fortune, sans qu'il l'et
-mrit par ses soins et par sa prvoyance; comme il a soin de dire
-ensuite que, s'il fut ruin, ce fut par son imprudence, par sa faute,
-et mme pour avoir trop dpens. Mais, la fin de son Apologue,
-il en exprime trop longuement la moralit. Il fallait passer bien
-vite ces deux vers admirables:</p>
+a voulu exprimer avec force qu'il avait fait fortune, sans qu'il l'eût
+mérité par ses soins et par sa prévoyance; comme il a soin de dire
+ensuite que, s'il fut ruiné, ce fut par son imprudence, par sa faute,
+et même pour avoir trop dépensé. Mais, à la fin de son Apologue,
+il en exprime trop longuement la moralité. Il fallait passer bien
+vite à ces deux vers admirables:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -5552,22 +5510,22 @@ vite ces deux vers admirables:</p>
<div class="line i7"> Cela fut et sera toujours.</div>
</div></div></div>
-<p>Il est ais de voir qu'il y a ici, dans les mots, une contradiction
+<p>Il est aisé de voir qu'il y a ici, dans les mots, une contradiction
<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
-qui nuit la liaison des ides. Un torrent rveille l'ide d'une
-chose qui passe, et <em>cela fut et sera toujours</em>, exprime prcisment
-l'ide contraire.</p>
+qui nuit à la liaison des idées. Un torrent réveille l'idée d'une
+chose qui passe, et <em>cela fut et sera toujours</em>, exprime précisément
+l'idée contraire.</p>
<p class="verse">V. 10. Perdait-on un chiffon, avait-on, etc.....</p>
<p>Ces cinq vers sont charmans. C'est une peinture de m&oelig;urs qui
-est encore fidle de nos jours; et ce dernier trait: <em>Pour se faire
-annoncer ce que l'on desirait</em>, dveloppe les derniers replis du c&oelig;ur
+est encore fidèle de nos jours; et ce dernier trait: <em>Pour se faire
+annoncer ce que l'on desirait</em>, développe les derniers replis du c&oelig;ur
humain.</p>
-<p>Il y a un mot d'omis dans l'imprim, il faut lire:</p>
+<p>Il y a un mot d'omis dans l'imprimé, il faut lire:</p>
-<p class="verse">Chez la devineresse aussitt on courait.</p>
+<p class="verse">Chez la devineresse aussitôt on courait.</p>
<p>Sans quoi il n'y a point de vers. Voyez le vers 13.</p>
@@ -5576,51 +5534,51 @@ humain.</p>
<p>Dans ce style familier, on peut supprimer <em>il</em> et dire <em>fallut</em> au lieu
de <em>il fallut</em>.</p>
-<p class="verse">Et gagner malgr soi...</p>
+<p class="verse">Et gagner malgré soi...</p>
-<p>C'est en partie ce qui arriva au Mdecin malgr lui de Molire.</p>
+<p>C'est en partie ce qui arriva au Médecin malgré lui de Molière.</p>
-<p class="verse">Force coutans....</p>
+<p class="verse">Force écoutans....</p>
<p>Le lecteur croit que La Fontaine va ajouter, parce que cet orateur
est l'oracle du barreau. Point du tout; il ajoute, <em>demandez-moi
-pourquoi</em>, et se moque la fois et du public et de l'avocat. C'est
-une pe deux tranchans. C'est l'art des grands matres de savoir
-se jouer propos de leur sujet.</p>
+pourquoi</em>, et se moque à la fois et du public et de l'avocat. C'est
+une épée à deux tranchans. C'est l'art des grands maîtres de savoir
+se jouer à propos de leur sujet.</p>
<p class="fable">FABLE XVI.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 6. <span class="i3">... Faire l'Aurore sa cour,</span></div>
-<div class="line i25">Parmi le thym et la rose.</div>
+<div class="line">V. 6. <span class="i3">... Faire à l'Aurore sa cour,</span></div>
+<div class="line i25">Parmi le thym et la rosée.</div>
</div></div></div>
-<p>La Fontaine possde cet art, <em>qui dit sans s'avilir les plus petites
-choses</em>, selon l'expression de Boileau; mais nous verrons cette ide
+<p>La Fontaine possède cet art, <em>qui dit sans s'avilir les plus petites
+choses</em>, selon l'expression de Boileau; mais nous verrons cette idée
<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
-exprime encore bien plus potiquement dans la fable quinzime
+exprimée encore bien plus poétiquement dans la fable quinzième
du livre 10.</p>
-<p class="verse">V. 19. .... O lui-mme il n'entrait qu'en rampant!</p>
+<p class="verse">V. 19. .... Où lui-même il n'entrait qu'en rampant!</p>
-<p>Elle voudrait en dgoter Jeannot Lapin, car elle n'est pas elle-mme
-bien sre de ses droits.</p>
+<p>Elle voudrait en dégoûter Jeannot Lapin, car elle n'est pas elle-même
+bien sûre de ses droits.</p>
<p class="verse">V. 20. Et quand ce serait un royaume.</p>
-<p>Il est plaisant de voir l'importante question de la proprit
-trs-bien discute l'occasion d'un trou de lapin. Le dnouement
-de cette fable ressemble un peu celui de l'huitre et des plaideurs,
+<p>Il est plaisant de voir l'importante question de la propriété
+très-bien discutée à l'occasion d'un trou de lapin. Le dénouement
+de cette fable ressemble un peu à celui de l'huitre et des plaideurs,
sauf qu'il est plus tragique pour les parties disputantes.</p>
<p class="fable">FABLE XVII.</p>
<p class="verse">V. 1. Le serpent a deux parties.</p>
-<p>Cette fable crite du style le plus simple, et bien moins orne
-que les prcdentes, n'est pas d'une grande application dans nos
-m&oelig;urs; mais elle en avait beaucoup dans nos anciennes dmocraties.</p>
+<p>Cette fable écrite du style le plus simple, et bien moins ornée
+que les précédentes, n'est pas d'une grande application dans nos
+m&oelig;urs; mais elle en avait beaucoup dans nos anciennes démocraties.</p>
<p>Je n'aime pas ces petits vers,</p>
@@ -5630,19 +5588,19 @@ m&oelig;urs; mais elle en avait beaucoup dans nos anciennes dmocraties.</p>
<div class="line">V. 11. Et lui dit:</div>
</div></div></div>
-<p>Tout cela me parat de pures ngligences; mais il y en a deux
-trs-bons.</p>
+<p>Tout cela me paraît de pures négligences; mais il y en a deux
+très-bons.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 28. Le ciel eut pour ses v&oelig;ux une bont cruelle.</div>
-<div class="line i3"> Souvent sa complaisance a de mchans effets.</div>
+<div class="line">V. 28. Le ciel eut pour ses v&oelig;ux une bonté cruelle.</div>
+<div class="line i3"> Souvent sa complaisance a de méchans effets.</div>
</div></div></div>
<p class="fable">FABLE XVIII.</p>
-<p>La petite aventure que raconte ici La Fontaine, arriva Londres
-vers ce temps-l, et donna lieu cette pice de vers, qu'il plat
+<p>La petite aventure que raconte ici La Fontaine, arriva à Londres
+vers ce temps-là, et donna lieu à cette pièce de vers, qu'il plaît à
La Fontaine d'appeler une fable.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span></p>
@@ -5651,65 +5609,65 @@ La Fontaine d'appeler une fable.</p>
<p>Cela n'a l'air que d'une plaisanterie: cependant La Fontaine
s'avisait quelquefois de traiter des sujets de philosophie et de physique,
-auxquels il n'entendait pas grand-chose. Il s'est donn la
-peine de faire un pome en quatre chants sur le quinquina. Au
+auxquels il n'entendait pas grand-chose. Il s'est donné la
+peine de faire un poème en quatre chants sur le quinquina. Au
reste le Prologue de cette fable-ci serait excellent, si on faisait une
-coupure aprs le treizime vers; que l'on passt tout de suite au
-trentime, <em>quand l'eau courbe un bton</em>. Tout ce que dit le pote, est
-exprim avec autant d'exactitude que pourrait en avoir un philosophe
-qui crirait en prose.</p>
+coupure après le treizième vers; que l'on passât tout de suite au
+trentième, <em>quand l'eau courbe un bâton</em>. Tout ce que dit le poète, est
+exprimé avec autant d'exactitude que pourrait en avoir un philosophe
+qui écrirait en prose.</p>
-<p class="verse">V. 47. Qui prsageait sans doute un grand vnement.</p>
+<p class="verse">V. 47. Qui présageait sans doute un grand événement.</p>
<p>On croyait encore que les astres avaient de l'influence sur nos
-destines.</p>
+destinées.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 54. Peuple heureux! quand pourront les Franais,</div>
-<div class="line i3"> Se donner comme vous entiers ces emplois?</div>
+<div class="line">V. 54. Peuple heureux! quand pourront les Français,</div>
+<div class="line i3"> Se donner comme vous entiers à ces emplois?</div>
</div></div></div>
<p>Ne serait-il pas mieux de dire?</p>
<p class="verse">Unir, ainsi que vous, les arts avec la paix!</p>
-<p>Car <em>emplois</em> ne rime mme plus aux yeux, depuis qu'on a adopt
-l'orthographe de Voltaire pour le mot <em>Franais</em>.</p>
+<p>Car <em>emplois</em> ne rime même plus aux yeux, depuis qu'on a adopté
+l'orthographe de Voltaire pour le mot <em>Français</em>.</p>
-<h3>LIVRE HUITIME.</h3>
+<h3>LIVRE HUITIÈME.</h3>
<p class="fable">FABLE I.</p>
<p>Ce premier Apologue est parfait; non qu'il soit aussi brillant,
-aussi riche de posie, aussi vari, que le sont quantit d'autres. Ce
+aussi riche de poésie, aussi varié, que le sont quantité d'autres. Ce
n'est que le ton d'une raison sage, simple et tranquille. On a dit
-que Boileau tait le premier parmi nous qui et mis la raison en
+que Boileau était le premier parmi nous qui eût mis la raison en
<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
-vers. Il me semble qu'il est le premier qui ait mis en vers les prceptes
-de la raison, en matire de got et de littrature; mais
-La Fontaine a mis en vers les prceptes de la raison universelle,
-comme Molire y a mis ceux qui sont relatifs la socit; et ces deux
-empires sont plus tendus que ceux du got et de la littrature.</p>
+vers. Il me semble qu'il est le premier qui ait mis en vers les préceptes
+de la raison, en matière de goût et de littérature; mais
+La Fontaine a mis en vers les préceptes de la raison universelle,
+comme Molière y a mis ceux qui sont relatifs à la société; et ces deux
+empires sont plus étendus que ceux du goût et de la littérature.</p>
-<p>Le ton du Prologue est touchant comme il devait l'tre sur un
-sujet qui intresse tous les hommes. Quel vers que celui-ci!</p>
+<p>Le ton du Prologue est touchant comme il devait l'être sur un
+sujet qui intéresse tous les hommes. Quel vers que celui-ci!</p>
-<p class="verse">V. 5. Ce temps, hlas! embrasse tous les temps.</p>
+<p class="verse">V. 5. Ce temps, hélas! embrasse tous les temps.</p>
-<p>Et la fin de la pice, quoi de plus admirable que cet autre:</p>
+<p>Et à la fin de la pièce, quoi de plus admirable que cet autre:</p>
-<p class="verse">V. <em>dernier</em>. Le plus semblable aux morts meurt le plus regret.</p>
+<p class="verse">V. <em>dernier</em>. Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.</p>
<p class="fable">FABLE II.</p>
<p class="verse">V. 1. Un savetier chantait, etc....</p>
-<p>Voici un Apologue d'un ton propre bannir le srieux du prcdent.
-C'est La Fontaine dans tout son talent, avec sa grce,
-sa varit ordinaire. La conversation du savetier et du financier ne
-serait pas indigne de Molire lui-mme; il dut tre sur-tout
-frapp du trait:</p>
+<p>Voici un Apologue d'un ton propre à bannir le sérieux du précédent.
+C'est La Fontaine dans tout son talent, avec sa grâce,
+sa variété ordinaire. La conversation du savetier et du financier ne
+serait pas indigne de Molière lui-même; il dut être sur-tout
+frappé du trait:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -5722,15 +5680,15 @@ frapp du trait:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 37. <span class="i2">... Dans sa cave il enserre</span></div>
-<div class="line i3"> L'argent et sa joie la fois.</div>
+<div class="line i3"> L'argent et sa joie à la fois.</div>
</div></div></div>
-<p>Il y a un autre trait qui dut donner rver Molire, c'est
-celui, <em>plus content qu'aucun des sept Sages</em>. Molire, si philosophe,
-et malgr sa philosophie, si malheureux, dut faire quelque attention
- ce vers. Ne relevons pas quelques mauvaises rimes, comme
+<p>Il y a un autre trait qui dut donner à rêver à Molière, c'est
+celui, <em>plus content qu'aucun des sept Sages</em>. Molière, si philosophe,
+et malgré sa philosophie, si malheureux, dut faire quelque attention
+à ce vers. Ne relevons pas quelques mauvaises rimes, comme
celle de <em>monsieur</em>, qu'on pardonnait alors parce qu'elle rimait aux
-yeux; et cette autre, <em>navet et cur</em>.</p>
+yeux; et cette autre, <em>naïveté et curé</em>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span></p>
<p class="fable">FABLE III.</p>
@@ -5738,8 +5696,8 @@ yeux; et cette autre, <em>navet et cur</em>.</p>
<p class="verse">V. 5. .... Il en est de tous arts.</p>
<p>Je ne sais ce que cela veut dire. Veut-il dire que, dans toutes
-les professions, il y a des gens qui se mlent de mdecine? en ce
-cas, cela est mal exprim. Ce n'est pas sa coutume.</p>
+les professions, il y a des gens qui se mêlent de médecine? en ce
+cas, cela est mal exprimé. Ce n'est pas sa coutume.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -5747,99 +5705,99 @@ cas, cela est mal exprim. Ce n'est pas sa coutume.</p>
<div class="line i3"> Son camarade absent....</div>
</div></div></div>
-<p>On dit, sur ce trait, dans l'loge de La Fontaine: <em>Suis-je dans
-l'antre du lion? suis-je la cour?</em> On pourrait presque ajouter que
-l'illusion se prolonge jusqu' la fin de cette charmante fable.</p>
+<p>On dit, sur ce trait, dans l'éloge de La Fontaine: <em>Suis-je dans
+l'antre du lion? suis-je à la cour?</em> On pourrait presque ajouter que
+l'illusion se prolonge jusqu'à la fin de cette charmante fable.</p>
<p class="fable">FABLE IV.</p>
-<p class="verse">V. 1. La qualit d'ambassadeur.</p>
+<p class="verse">V. 1. La qualité d'ambassadeur.</p>
-<p>Ce M. de Barillon tait l'un des plus aimables hommes du sicle
-de Louis XIV. Il tait intime ami de madame de Svign, qui il
-disait: <em>En vrit, celui qui vous aime plus que moi vous aime trop</em>.
-Il avait le plus grand talent pour les ngociations, comme on le voit
-dans les mmoires de <em>Dalrimple</em> imprims de nos jours; mais de
+<p>Ce M. de Barillon était l'un des plus aimables hommes du siècle
+de Louis XIV. Il était intime ami de madame de Sévigné, à qui il
+disait: <em>En vérité, celui qui vous aime plus que moi vous aime trop</em>.
+Il avait le plus grand talent pour les négociations, comme on le voit
+dans les mémoires de <em>Dalrimple</em> imprimés de nos jours; mais de
son temps, il ne passait que pour un homme de beaucoup d'esprit
-et un homme de plaisir. C'est qu'il mprisait la charlatannerie de sa
-place, et qu'alors cette morgue faisait plus d'effet qu' prsent.</p>
+et un homme de plaisir. C'est qu'il méprisait la charlatannerie de sa
+place, et qu'alors cette morgue faisait plus d'effet qu'à présent.</p>
-<p>Au reste, le Prologue que lui adresse ici La Fontaine me parat
-assez mdiocre; mais la petite historiette qui fait le sujet de cette
-prtendue fable, est trs-agrablement conte.</p>
+<p>Au reste, le Prologue que lui adresse ici La Fontaine me paraît
+assez médiocre; mais la petite historiette qui fait le sujet de cette
+prétendue fable, est très-agréablement contée.</p>
-<p class="verse">V. 65. Nous sommes tous d'Athnes en ce point...</p>
+<p class="verse">V. 65. Nous sommes tous d'Athènes en ce point...</p>
-<p>Est une transition trs-heureuse. Et quand La Fontaine ajoute
-qu'il s'amuserait du conte de <em>Peau-d'ne</em>, il peint les effets de son
-caractre. Il eut la constance d'aller voir, trois semaines de suite,
-un charlatan qui devait couper la tte son coq, et la lui remettre
-sur le champ. Il est vrai qu'il trouvait toujours des prtextes de
+<p>Est une transition très-heureuse. Et quand La Fontaine ajoute
+qu'il s'amuserait du conte de <em>Peau-d'âne</em>, il peint les effets de son
+caractère. Il eut la constance d'aller voir, trois semaines de suite,
+un charlatan qui devait couper la tête à son coq, et la lui remettre
+sur le champ. Il est vrai qu'il trouvait toujours des prétextes de
<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
-diffrer jusqu'au lendemain. On avertit La Fontaine que le lendemain
-n'arriverait pas. Il en fut d'une surprise extrme.</p>
+différer jusqu'au lendemain. On avertit La Fontaine que le lendemain
+n'arriverait pas. Il en fut d'une surprise extrême.</p>
<p class="fable">FABLE V.</p>
<p class="verse">V. 1. Par des v&oelig;ux importuns, etc....</p>
-<p>Cette distribution gale de huit vers pour le Prologue, et de huit
+<p>Cette distribution égale de huit vers pour le Prologue, et de huit
autres pour la fable, rappelle ce que nous avons dit dans la note
sur celle du coq et de la perle, <cite>liv. I, fable 20</cite>.</p>
<p class="fable">FABLE VI.</p>
-<p class="verse">V. 1. Rien ne pse autant qu'un secret:</p>
+<p class="verse">V. 1. Rien ne pèse autant qu'un secret:</p>
-<p>Cette petite historiette, dont la moralit n'est pas neuve, est
-bien joliment conte. <em>Renomme</em>, <em>journe</em>, mauvaise rime. Le dialogue
-des deux femmes est trs-naturel. C'est un des talens de
-La Fontaine, et voil ce que n'ont pas les autres fabulistes.</p>
+<p>Cette petite historiette, dont la moralité n'est pas neuve, est
+bien joliment contée. <em>Renommée</em>, <em>journée</em>, mauvaise rime. Le dialogue
+des deux femmes est très-naturel. C'est un des talens de
+La Fontaine, et voilà ce que n'ont pas les autres fabulistes.</p>
<p class="fable">FABLE VII.</p>
-<p class="verse">V. 1. Nous n'avons pas les yeux l'preuve des belles.</p>
+<p class="verse">V. 1. Nous n'avons pas les yeux à l'épreuve des belles.</p>
-<p>Lamotte, fabuliste trs-infrieur La Fontaine, a rapproch ces
-deux ides dans un vers fort heureux. Il dit que les juges ont trs-souvent,</p>
+<p>Lamotte, fabuliste très-inférieur à La Fontaine, a rapproché ces
+deux idées dans un vers fort heureux. Il dit que les juges ont très-souvent,</p>
-<p class="verse">Pour les prsens des mains, pour les belles des yeux.</p>
+<p class="verse">Pour les présens des mains, pour les belles des yeux.</p>
-<p class="verse">V. 6. S'tait fait un collier, etc....</p>
+<p class="verse">V. 6. S'était fait un collier, etc....</p>
-<p>Prcision trs-heureuse et qui fait peinture.</p>
+<p>Précision très-heureuse et qui fait peinture.</p>
-<p class="verse">V. 7. Il tait temprant plus qu'il n'et voulu l'tre.</p>
+<p class="verse">V. 7. Il était tempérant plus qu'il n'eût voulu l'être.</p>
-<p>Vers trs-plaisant, qui exprime merveille le combat entre l'apptit
-du chien, et la victoire que son ducation le force remporter
-sur lui-mme.</p>
+<p>Vers très-plaisant, qui exprime à merveille le combat entre l'appétit
+du chien, et la victoire que son éducation le force à remporter
+sur lui-même.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span></p>
<p class="verse">V. 25. .... Et, lui sage, il leur dit:</p>
-<p>Il est difficile de blmer la conduite de ce chien; cependant
-comme il est, dans cette fable, le reprsentant, d'un chevin ou d'un
-prvt des marchands, La Fontaine n'aurait pas d lui donner
-l'pithte de <em>sage</em>. Il a l'air d'approuver par ce mot ce voleur qui
+<p>Il est difficile de blâmer la conduite de ce chien; cependant
+comme il est, dans cette fable, le représentant, d'un échevin ou d'un
+prévôt des marchands, La Fontaine n'aurait pas dû lui donner
+l'épithète de <em>sage</em>. Il a l'air d'approuver par ce mot ce voleur qui
suit l'exemple des autres: proposition insoutenable en morale. Mais
-l'chevin doit dire: <em>Messieurs, volez tant qu'il vous plaira, je ne puis
-l'empcher, je me retire</em>. Mais d'o vient le mme fait offre-t-il un
-rsultat moral si diffrent, quant au chien et quant l'chevin? La
-cause de cette diffrence vient de ce que le chien n'tant pas oblig
-d'tre moral, en admire son instinct dont il fait ici un trs-bon
-usage. Mais l'homme tant oblige de mettre la moralit dans toutes
+l'échevin doit dire: <em>Messieurs, volez tant qu'il vous plaira, je ne puis
+l'empêcher, je me retire</em>. Mais d'où vient le même fait offre-t-il un
+résultat moral si différent, quant au chien et quant à l'échevin? La
+cause de cette différence vient de ce que le chien n'étant pas obligé
+d'être moral, en admire son instinct dont il fait ici un très-bon
+usage. Mais l'homme étant oblige de mettre la moralité dans toutes
ses actions, il cesse, lorsqu'elles n'en ont pas, de faire un bon usage
de sa raison.</p>
<p class="fable">FABLE VIII.</p>
-<p class="verse">V. 2. Cet art veut, sur tout autre, un suprme mrite.</p>
+<p class="verse">V. 2. Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite.</p>
-<p>Cela est vrai; et quand on le possde, on n'est pourtant qu'un
-<em>rieur</em>, un <em>plaisant</em>, et c'est un triste rle. On dit avec raison:
-<em>l'honnte homme ne met aucune affiche</em>.</p>
+<p>Cela est vrai; et quand on le possède, on n'est pourtant qu'un
+<em>rieur</em>, un <em>plaisant</em>, et c'est un triste rôle. On dit avec raison:
+<em>l'honnête homme ne met aucune affiche</em>.</p>
<p class="verse">V. 26. J'en doute, etc....</p>
@@ -5849,91 +5807,91 @@ appelaient <em>parasites</em>.</p>
<p class="fable">FABLE IX.</p>
-<p class="verse">V. 1. Un rat, hte d'un champ, etc...</p>
+<p class="verse">V. 1. Un rat, hôte d'un champ, etc...</p>
-<p>On reconnat tout le talent de La Fontaine dans le discours du
-rat, dans la peinture de l'huitre billant au soleil, dans celle du
-rat surpris au moment o l'huitre <em>se referme</em>; et voyez comme ce
+<p>On reconnaît tout le talent de La Fontaine dans le discours du
+rat, dans la peinture de l'huitre bâillant au soleil, dans celle du
+rat surpris au moment où l'huitre <em>se referme</em>; et voyez comme ce
<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
-dernier mot est rejet au commencement du vers, par une suspension
-qui met la chose sous les yeux, et le naturel de la leon qui
+dernier mot est rejeté au commencement du vers, par une suspension
+qui met la chose sous les yeux, et le naturel de la leçon qui
termine la phrase.</p>
-<p>On peut blmer, dans le discours du rat, ce vers:</p>
+<p>On peut blâmer, dans le discours du rat, ce vers:</p>
-<p class="verse">V. 16. J'ai pass les dserts; mais nous n'y bmes point.</p>
+<p class="verse">V. 16. J'ai passé les déserts; mais nous n'y bûmes point.</p>
<p>C'est quelque propos populaire et trivial dont on se passerait
-bien; mais il n'appartient qu' La Fontaine de rendre cette sorte
-de naturel supportable aux honntes gens; nous en verrons plus
-bas un autre exemple dans la fable du singe et du lopard.</p>
+bien; mais il n'appartient qu'à La Fontaine de rendre cette sorte
+de naturel supportable aux honnêtes gens; nous en verrons plus
+bas un autre exemple dans la fable du singe et du léopard.</p>
<p class="verse">V. 34. Cette fable contient plus d'un enseignement.</p>
<p>Il n'en faut qu'un dans une fable bien faite. J'aurais voulu que
-La Fontaine exprimt l'ide suivante: <em>Quand on est ignorant, il
-faut suppler au dfaut d'exprience par une sage rserve et par une
-dfiance attentive</em>.</p>
+La Fontaine exprimât l'idée suivante: <em>Quand on est ignorant, il
+faut suppléer au défaut d'expérience par une sage réserve et par une
+défiance attentive</em>.</p>
<p class="fable">FABLE X.</p>
-<p class="verse">V. 4. Il ft devenu fou: la raison d'ordinaire....</p>
+<p class="verse">V. 4. Il fût devenu fou: la raison d'ordinaire....</p>
-<p>Nul pote, nul auteur ne prche plus souvent l'amour de la retraite,
+<p>Nul poète, nul auteur ne prêche plus souvent l'amour de la retraite,
et ne la fait aimer davantage. Mais la retraite et la solitude
-absolue sont deux choses bien diffrentes. La premire est le besoin
+absolue sont deux choses bien différentes. La première est le besoin
du sage, et la seconde est la manie d'un fou insociable; c'est ce
que La Fontaine exprime si bien dans ces vers charmans:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 14. <span class="i3">Il aimait les jardins, tait prtre de Flore,</span></div>
-<div class="line i6"> Il l'tait de Pomone encore.</div>
+<div class="line">V. 14. <span class="i3">Il aimait les jardins, était prêtre de Flore,</span></div>
+<div class="line i6"> Il l'était de Pomone encore.</div>
<div class="line i3">Ces deux emplois sont beaux: mais je voudrais parmi</div>
<div class="line i6"> Quelque doux et discret ami.</div>
</div></div></div>
-<p>Nous verrons ce sentiment, dvelopp avec plus de grce et
-d'intrt encore, dans la fable suivante et dans celle des deux
+<p>Nous verrons ce sentiment, développé avec plus de grâce et
+d'intérêt encore, dans la fable suivante et dans celle des deux
pigeons.</p>
<p class="fable">FABLE XI.</p>
-<p class="verse">V. 2. L'un ne possdait rien qui n'appartnt l'autre.</p>
+<p class="verse">V. 2. L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
-Aprs ce vers qui dit tout, La Fontaine n'ajoute plus rien.
-Quelle grce encore et quelle mesure dans ce mot, <em>dit-on?</em> Avec
-moins de got, un autre pote aurait fait une sortie contre les amis
+Après ce vers qui dit tout, La Fontaine n'ajoute plus rien.
+Quelle grâce encore et quelle mesure dans ce mot, <em>dit-on?</em> Avec
+moins de goût, un autre poète aurait fait une sortie contre les amis
de notre pays. C'est l'art de La Fontaine de faire entendre beaucoup
plus qu'il ne dit.</p>
-<p class="verse">V. 9. Morphe avait touch le seuil de ce palais.</p>
+<p class="verse">V. 9. Morphée avait touché le seuil de ce palais.</p>
-<p>Toujours quelque grand trait de posie, sans jamais blesser le
+<p>Toujours quelque grand trait de poésie, sans jamais blesser le
naturel.</p>
-<p class="verse">V. 16. J'ai mon pe, allons....</p>
+<p class="verse">V. 16. J'ai mon épée, allons....</p>
-<p>Voici qui parat bien franais, et l'on croirait que nous ne
+<p>Voici qui paraît bien français, et l'on croirait que nous ne
sommes point au Monomotapa.</p>
<p class="verse">V. 18. .... Voulez-vous qu'on l'appelle?</p>
-<p>Nous ne sommes plus en France; nous voil dans le fond de
+<p>Nous ne sommes plus en France; nous voilà dans le fond de
l'Afrique.</p>
-<p class="verse">V. 21. Vous m'tes en dormant un peu triste apparu.</p>
+<p class="verse">V. 21. Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu.</p>
<p>Quel sentiment dans ce mot, <em>un peu</em>. La fin de cet Apologue
-est au-dessus de tout loge, tout le monde le sait par c&oelig;ur.</p>
+est au-dessus de tout éloge, tout le monde le sait par c&oelig;ur.</p>
<p class="fable">FABLE XII.</p>
-<p class="verse">V. 1. Une chvre, un cochon, etc....</p>
+<p class="verse">V. 1. Une chèvre, un cochon, etc....</p>
-<p>Cette fable est trs-bien crite et parfaitement conte; mais quelle
-morale, quelle rgle de conduite peut-on en tirer? Aucune.
+<p>Cette fable est très-bien écrite et parfaitement contée; mais quelle
+morale, quelle règle de conduite peut-on en tirer? Aucune.
La Fontaine l'a bien senti.</p>
<div class="poetry-container">
@@ -5943,33 +5901,33 @@ La Fontaine l'a bien senti.</p>
</div></div></div>
<p>Il en conclut, avec raison, que, dans les malheurs certains, le
-moins prvoyant est encore le plus sage. Mais peut-on se donner
+moins prévoyant est encore le plus sage. Mais peut-on se donner
<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
-ou s'ter la prvoyance? Dpend-il de nous de voir plus ou moins
+ou s'ôter la prévoyance? Dépend-il de nous de voir plus ou moins
loin? Il ne faut pas conduire ses lecteurs dans une route sans issue.</p>
<p class="fable">FABLE XVIII.</p>
<p class="verse">V. 1. Un marchand grec, etc....</p>
-<p>J'ai dj observ que c'est la manire de Pilpai d'amener une
-fable la suite d'une historiette; et on sent combien cette
-manire est dfectueuse. La vrit que veut tablir ici La Fontaine,
-n'avait nul besoin de cette espce de Prologue: c'est ce qu'on verra
-aisment, en sautant le Prologue et en commenant ces mots:
-<em>Il tait un berger, etc.....</em></p>
+<p>J'ai déjà observé que c'est la manière de Pilpai d'amener une
+fable à la suite d'une historiette; et on sent combien cette
+manière est défectueuse. La vérité que veut établir ici La Fontaine,
+n'avait nul besoin de cette espèce de Prologue: c'est ce qu'on verra
+aisément, en sautant le Prologue et en commençant à ces mots:
+<em>Il était un berger, etc.....</em></p>
<p class="fable">FABLE XIX.</p>
<p class="verse">V. 4. L'autre riche, mais ignorant.</p>
-<p>Il serait trs-malheureux que l'utilit de la science ne pt se
-prouver que dans une circonstance aussi fcheuse que la ruine
-d'une ville. La socit ordinaire offre une multitude d'occasions,
-o ses avantages deviennent frappans; et l'Apologue de La Fontaine
-ne prouve pas assez en faveur de la science. Il laisse l'ignorant
-trop de choses rpondre. Au surplus, il faut toujours supposer
-qu'il s'agit de la science unie au bon sens; car, comme a dit Molire:</p>
+<p>Il serait très-malheureux que l'utilité de la science ne pût se
+prouver que dans une circonstance aussi fâcheuse que la ruine
+d'une ville. La société ordinaire offre une multitude d'occasions,
+où ses avantages deviennent frappans; et l'Apologue de La Fontaine
+ne prouve pas assez en faveur de la science. Il laisse à l'ignorant
+trop de choses à répondre. Au surplus, il faut toujours supposer
+qu'il s'agit de la science unie au bon sens; car, comme a dit Molière:</p>
<p class="verse">Un sot savant est sot, plus qu'un sot ignorant.</p>
@@ -5977,279 +5935,279 @@ qu'il s'agit de la science unie au bon sens; car, comme a dit Molire:</p>
<p class="verse">V. 1. Jupiter voyant nos fautes....</p>
-<p>Cette fable pouvait avoir plus d'intrt et plus de vraisemblance
-chez les anciens, qui attribuaient diffrens dieux diffrens
-dpartemens. Mais elle ne signifie pas grand chose pour nous qui
-admettons une providence, dispensatrice immdiate des biens et des
+<p>Cette fable pouvait avoir plus d'intérêt et plus de vraisemblance
+chez les anciens, qui attribuaient à différens dieux différens
+départemens. Mais elle ne signifie pas grand chose pour nous qui
+admettons une providence, dispensatrice immédiate des biens et des
maux.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
N'oublions pas de remarquer un vers charmant:</p>
-<p class="verse">V. 41. Tout pre frappe ct.</p>
+<p class="verse">V. 41. Tout père frappe à côté.</p>
-<p>Mais La Fontaine a tort de revenir sur cette ide, et de dire
-huit vers aprs:</p>
+<p>Mais La Fontaine a tort de revenir sur cette idée, et de dire
+huit vers après:</p>
-<p class="verse">V. 49. On lui dit qu'il tait pre.</p>
+<p class="verse">V. 49. On lui dit qu'il était père.</p>
-<p>Ce dernier vers ne peut faire aucun effet aprs l'autre.</p>
+<p>Ce dernier vers ne peut faire aucun effet après l'autre.</p>
<p class="fable">FABLE XXI.</p>
<p class="verse">V. 5. Un citoyen du Mans, etc....</p>
<p>Cette fable rentre un peu dans celle du mouton, du pourceau
-et de la chvre, avec cette diffrence que le chapon est plus
-matre d'chapper son sort. Il faut supposer que le chapon
+et de la chèvre, avec cette différence que le chapon est plus
+maître d'échapper à son sort. Il faut supposer que le chapon
s'envole de la basse-cour pour n'y plus revenir, ce que pourtant
-La Fontaine ne dit pas. Au reste, elle est conte plus gaiment que
+La Fontaine ne dit pas. Au reste, elle est contée plus gaiment que
l'autre.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 16. Les chapons ont en nous fort peu de confiance,</div>
-<div class="line i8"> Soit instinct, soit exprience.</div>
+<div class="line i8"> Soit instinct, soit expérience.</div>
</div></div></div>
<p>Cela est plaisant; et le chapon qui</p>
-<p class="verse">V. 19. Devait le lendemain tre d'un grand souper!</p>
+<p class="verse">V. 19. Devait le lendemain être d'un grand souper!</p>
-<p>Je voudrais seulement que l'Apologue fint par un trait plus saillant.</p>
+<p>Je voudrais seulement que l'Apologue finît par un trait plus saillant.</p>
<p class="fable">FABLE XXII.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 9. Les derniers traits de l'ombre empchent qu'il ne voie</div>
+<div class="line">V. 9. Les derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie</div>
<div class="line i25"> Le filet....</div>
</div></div></div>
-<p>Cette suspension est pleine de got.... Le chat est pris.</p>
+<p>Cette suspension est pleine de goût.... Le chat est pris.</p>
<p class="verse">V. 16. Sont communes en mon endroit.</p>
-<p>Il veut dire, ont t frquentes mon gard. Cela n'est pas
-bien exprim; mais remarquons qu'il feint d'avoir dj reu du
-rat plusieurs services. Il sait qu'on est port faire du bien ceux
-auxquels on en a dj fait.</p>
+<p>Il veut dire, ont été fréquentes à mon égard. Cela n'est pas
+bien exprimé; mais remarquons qu'il feint d'avoir déjà reçu du
+rat plusieurs services. Il sait qu'on est porté à faire du bien à ceux
+auxquels on en a déjà fait.</p>
-<p>Le rsultat de cette fable n'est pas une leon de morale, mais
+<p>Le résultat de cette fable n'est pas une leçon de morale, mais
<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
elle est un conseil de prudence; et cette prudence n'a rien dont
-la morale soit blesse. Ainsi l'Apologue est trs-beau.</p>
+la morale soit blessée. Ainsi l'Apologue est très-beau.</p>
<p class="fable">FABLE XXIII.</p>
<p class="verse">V. 1. Avec grand bruit et grand fracas.</p>
<p>Voyez comme La Fontaine varie ses tons; voyez comme il
-monte, comme il descend avec son sujet. Opposez cette peinture
-du torrent, celle de la rivire, huit ou dix vers plus bas. Remarquons
-aussi ce trait de posie du voyageur qui va traverser</p>
+monte, comme il descend avec son sujet. Opposez à cette peinture
+du torrent, celle de la rivière, huit ou dix vers plus bas. Remarquons
+aussi ce trait de poésie du voyageur qui va traverser</p>
-<p class="verse">V. 23. Bien d'autres fleuves que les ntres.</p>
+<p class="verse">V. 23. Bien d'autres fleuves que les nôtres.</p>
-<p>On peut objecter que, dans cette fable, le marchand est forc
-de passer la rivire, comme il a t forc de passer le torrent, et
-que la fable serait meilleure, c'est--dire, la vrit que l'auteur
-veut tablir mieux dmontre, si le marchand, ayant le choix de
-passer par la rivire, ou par le torrent, et prfr la rivire. Cela
-peut tre, mais il en rsulterait que la fable est bonne et pourrait
-tre meilleure.</p>
+<p>On peut objecter que, dans cette fable, le marchand est forcé
+de passer la rivière, comme il a été forcé de passer le torrent, et
+que la fable serait meilleure, c'est-à-dire, la vérité que l'auteur
+veut établir mieux démontrée, si le marchand, ayant le choix de
+passer par la rivière, ou par le torrent, eût préféré la rivière. Cela
+peut être, mais il en résulterait que la fable est bonne et pourrait
+être meilleure.</p>
<p class="fable">FABLE XXIV.</p>
-<p class="verse">V. 1. Laridon et Csar,....</p>
+<p class="verse">V. 1. Laridon et César,....</p>
-<p>Voici une fable qui, pour tre courte, n'en est pas moins une
+<p>Voici une fable qui, pour être courte, n'en est pas moins une
des meilleures de La Fontaine. La morale surtout en est excellente.
-Sans croire, comme certains philosophes, que la nature partage galement
-bien tous ses enfans, il est pourtant certain que c'est l'ducation
-qui met, entre un homme et un autre, l'norme diffrence
+Sans croire, comme certains philosophes, que la nature partage également
+bien tous ses enfans, il est pourtant certain que c'est l'éducation
+qui met, entre un homme et un autre, l'énorme différence
qui s'y trouve quelquefois: c'est d'ailleurs une opinion qu'on ne
-saurait trop rpandre, parce qu'elle est le meilleur moyen d'encourager
-les rformes que l'on peut faire dans l'ducation, rformes
+saurait trop répandre, parce qu'elle est le meilleur moyen d'encourager
+les réformes que l'on peut faire dans l'éducation, réformes
sans lesquelles il est impossible de changer les fausses opinions et
les mauvaises m&oelig;urs.</p>
-<p class="verse">V. 4. Hantaient l'un les forts, et l'autre la cuisine.</p>
+<p class="verse">V. 4. Hantaient l'un les forêts, et l'autre la cuisine.</p>
-<p>La naissance est la mme, mais l'ducation est, comme on voit,
-bien diffrente.</p>
+<p>La naissance est la même, mais l'éducation est, comme on voit,
+bien différente.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span></p>
<p class="verse">V. 6. Mais la diverse nourriture...</p>
-<p>Ce mot se prenait alors, mme dans le style noble, pour synonyme
-d'ducation. Corneille l'emploie plusieurs fois en ce sens.</p>
+<p>Ce mot se prenait alors, même dans le style noble, pour synonyme
+d'éducation. Corneille l'emploie plusieurs fois en ce sens.</p>
<p class="verse">V. 18. Tourne-broches par lui, etc....</p>
-<p>Il est plaisant d'avoir suppos que nos chiens appels tourne-broches
+<p>Il est plaisant d'avoir supposé que nos chiens appelés tourne-broches
viennent de cette belle origine, comme d'avoir fait honneur
-au marmiton du surnom de son lve.</p>
+au marmiton du surnom de son élève.</p>
<p class="verse">V. 19 ... A part.... hasards.</p>
-<p>Cette consonnance dplat l'oreille.</p>
+<p>Cette consonnance déplaît à l'oreille.</p>
<p>Les quatre derniers vers sont parfaits.</p>
<p class="fable">FABLE XXV.</p>
-<p class="verse">V. 1. Les vertus devraient tre s&oelig;urs.</p>
+<p class="verse">V. 1. Les vertus devraient être s&oelig;urs.</p>
-<p>Ce petit Prologue est excellent; mais il amne une fable mon
-gr bien mdiocre. La Fontaine a beau dire que chacun est sot
+<p>Ce petit Prologue est excellent; mais il amène une fable à mon
+gré bien médiocre. La Fontaine a beau dire que chacun est sot
et gourmand, il ne l'est pas au point de donner la moindre vraisemblance
- cet Apologue. Il tait ais d'tablir la mme morale
+à cet Apologue. Il était aisé d'établir la même morale
sur une supposition moins absurde.</p>
-<p class="verse">V. 38. Tout cela c'est la mer boire.</p>
+<p class="verse">V. 38. Tout cela c'est la mer à boire.</p>
<p>M. de Voltaire critique ce vers comme plat et trivial. Il me
semble que ce qui rend excusable ici cette expression populaire,
-c'est qu'elle fait allusion une fable o il s'agit de boire une rivire.</p>
+c'est qu'elle fait allusion à une fable où il s'agit de boire une rivière.</p>
<p class="fable">FABLE XXVI.</p>
-<p class="verse">V. 1. Que j'ai toujours ha les pensers du vulgaire!</p>
+<p class="verse">V. 1. Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire!</p>
-<p><em>Pensers</em>; le penser est un mot potique, pour la <em>pense</em>.</p>
+<p><em>Pensers</em>; le penser est un mot poétique, pour la <em>pensée</em>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span></p>
<p class="verse">V. 3. Mettant de faux milieux entre la chose et lui.</p>
-<p>Vers trs-heureux. En effet, une ide fausse qui nous empche
+<p>Vers très-heureux. En effet, une idée fausse qui nous empêche
de porter sur une chose un jugement sain, est comme un voile
-interpos entre nous et l'objet que nous voulons juger.</p>
+interposé entre nous et l'objet que nous voulons juger.</p>
<p class="verse">V. 13. ..... Disaient-ils en pleurant.</p>
<p>Il faut supposer que ce sont les ambassadeurs qui pleurent;
-car on ne pleure pas en crivant, en envoyant des ambassadeurs
-pour une affaire de cette espce. Cependant ce qui ferait
+car on ne pleure pas en écrivant, en envoyant des ambassadeurs
+pour une affaire de cette espèce. Cependant ce qui ferait
croire que c'est le peuple qui parle, ce sont les vers suivans:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 14. <span class="i3">... La lecture a gt Dmocrite.</span></div>
-<div class="line i3"> Nous l'estimerions plus s'il tait ignorant.</div>
+<div class="line">V. 14. <span class="i3">... La lecture a gâté Démocrite.</span></div>
+<div class="line i3"> Nous l'estimerions plus s'il était ignorant.</div>
</div></div></div>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 17. Peut-tre mme ils sont remplis</div>
-<div class="line i3"> De Dmocrites infinis.</div>
+<div class="line">V. 17. Peut-être même ils sont remplis</div>
+<div class="line i3"> De Démocrites infinis.</div>
</div></div></div>
<p>Je ne sais pourquoi La Fontaine ajoute ces deux vers. Il n'est pas
absurde de dire qu'il y a un nombre infini de mondes, mais qu'ils
-soient pleins de Dmocrites, je ne sais ce que cela veut dire.</p>
+soient pleins de Démocrites, je ne sais ce que cela veut dire.</p>
-<p class="verse">V. 22. Il connat l'univers et ne se connat pas.</p>
+<p class="verse">V. 22. Il connaît l'univers et ne se connaît pas.</p>
-<p>On a appliqu ce vers l'homme en gnral.</p>
+<p>On a appliqué ce vers à l'homme en général.</p>
-<p class="verse">V. 39. Le sage est mnager du temps et des paroles.</p>
+<p class="verse">V. 39. Le sage est ménager du temps et des paroles.</p>
<p>Vers devenu proverbe.</p>
-<p class="verse">V. 47. En quel sens est donc vritable....</p>
+<p class="verse">V. 47. En quel sens est donc véritable....</p>
-<p>La Fontaine prend l'air du doute, par respect pour l'criture,
-dont ces paroles sont tires.</p>
+<p>La Fontaine prend l'air du doute, par respect pour l'écriture,
+dont ces paroles sont tirées.</p>
<p class="fable">FABLE XXVII.</p>
<p class="verse">V. 1. Fureur d'accumuler, monstre, etc....</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
-Cette fable commence avec la mme violence qu'une satire de
-Juvnal; c'est contre les avares que La Fontaine exerce le plus
+Cette fable commence avec la même violence qu'une satire de
+Juvénal; c'est contre les avares que La Fontaine exerce le plus
sa satire.</p>
-<p class="verse">V. 5. ... A ma voix comme celle du sage...</p>
+<p class="verse">V. 5. ... A ma voix comme à celle du sage...</p>
-<p>Remarquons comme La Fontaine vite toujours de se donner
+<p>Remarquons comme La Fontaine évite toujours de se donner
pour un sage.</p>
<p class="verse">V. 9. Jouis.&mdash;Je le ferai, etc....</p>
-<p>Tout ce dialogue est d'une vivacit et d'une prcision admirables.</p>
+<p>Tout ce dialogue est d'une vivacité et d'une précision admirables.</p>
-<p>Au reste, des deux Apologues suivans, le premier, sans tre
-excellent, me parat beaucoup meilleur que l'autre. Il n'est pas impossible
-qu'un chasseur ayant tu un daim et un faon, y veuille
+<p>Au reste, des deux Apologues suivans, le premier, sans être
+excellent, me paraît beaucoup meilleur que l'autre. Il n'est pas impossible
+qu'un chasseur ayant tué un daim et un faon, y veuille
joindre une perdrix, mais qu'un loup devant quatre corps se jette
-sur une corde d'arc, cela ne me parat pas d'une invention bien
-heureuse. Les meilleurs Apologues sont ceux o les animaux se
-trouvent dans leur naturel vritable.</p>
+sur une corde d'arc, cela ne me paraît pas d'une invention bien
+heureuse. Les meilleurs Apologues sont ceux où les animaux se
+trouvent dans leur naturel véritable.</p>
-<h3>LIVRE NEUVIME.</h3>
+<h3>LIVRE NEUVIÈME.</h3>
<p class="fable">FABLE I.</p>
-<p class="verse">V. 2. J'ai chant des animaux.</p>
+<p class="verse">V. 2. J'ai chanté des animaux.</p>
-<p>Nous avanons dans notre carrire, et La Fontaine avance vers la
-vieillesse; car tous les livres de cette seconde partie n'ont pas t
-donns la fois: mme la plupart des fables du douzime livre ne
-parurent que plusieurs annes aprs les autres, et quelques-unes de
-ces derniers livres se ressentent de l'ge de l'auteur; il y en a qui
-rentrent tout--fait dans la moralit des fables prcdentes; d'autres
-qui ont une moralit vague et indtermine; d'autres enfin qui n'en
-ont pas du tout. Cependant La Fontaine se relve quelquefois et se
-montre avec tout son talent, soit dans des fables entires, soit dans
-des morceaux plus ou moins considrables.</p>
+<p>Nous avançons dans notre carrière, et La Fontaine avance vers la
+vieillesse; car tous les livres de cette seconde partie n'ont pas été
+donnés à la fois: même la plupart des fables du douzième livre ne
+parurent que plusieurs années après les autres, et quelques-unes de
+ces derniers livres se ressentent de l'âge de l'auteur; il y en a qui
+rentrent tout-à-fait dans la moralité des fables précédentes; d'autres
+qui ont une moralité vague et indéterminée; d'autres enfin qui n'en
+ont pas du tout. Cependant La Fontaine se relève quelquefois et se
+montre avec tout son talent, soit dans des fables entières, soit dans
+des morceaux plus ou moins considérables.</p>
-<p class="verse">V. 22. Que les gens du bas tage,</p>
+<p class="verse">V. 22. Que les gens du bas étage,</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
Pourquoi La Fontaine leur pardonnerait-il plus le mensonge
qu'aux autres? Le mensonge est vil par-tout, et par-tout il est destructeur
-de toute socit.</p>
+de toute société.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 29. Et mme qui mentirait</div>
-<div class="line i3"> Comme Esope et comme Homre.</div>
+<div class="line">V. 29. Et même qui mentirait</div>
+<div class="line i3"> Comme Esope et comme Homère.</div>
</div></div></div>
-<p>Cela est trivial force d'tre vrai. C'est jouer sur les mots que de
-confondre ces deux ides. Quel rapport y a-t-il, dit Bacon, entre
-les mensonges des potes et ceux des marchands? Le mal moral du
-mensonge rside dans le dessein de flatter, d'affliger, de tromper ou
+<p>Cela est trivial à force d'être vrai. C'est jouer sur les mots que de
+confondre ces deux idées. Quel rapport y a-t-il, dit Bacon, entre
+les mensonges des poètes et ceux des marchands? Le mal moral du
+mensonge réside dans le dessein de flatter, d'affliger, de tromper ou
de nuire.</p>
<p class="verse">V. 38. Sans fin, et plus, s'il se peut:</p>
<p>Ce mot, <em>et plus, s'il se peut</em>, est ridicule. Tout ce Prologue
-pche par un dfaut de liaison dans les ides, et aucune beaut de
-dtail ne rachte ce dfaut.</p>
+pêche par un défaut de liaison dans les idées, et aucune beauté de
+détail ne rachète ce défaut.</p>
-<p>Les deux historiettes suivantes ne sont point des fables, et n'taient
-la matire que de deux petits contes pigrammatiques. Le conseil
-de prudence qui les termine, n'est pas assez imposant pour mriter
-tant d'apprts.</p>
+<p>Les deux historiettes suivantes ne sont point des fables, et n'étaient
+la matière que de deux petits contes épigrammatiques. Le conseil
+de prudence qui les termine, n'est pas assez imposant pour mériter
+tant d'apprêts.</p>
<p class="fable">FABLE II.</p>
<p class="verse">V. 1. Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre:</p>
-<p>Cette fable est clbre et au-dessus de tout loge. Le ton du c&oelig;ur
-qui y rgne d'un bout l'autre, a obtenu grce pour les dfauts
-qu'une critique svre lui a reprochs. Le discours du premier des
+<p>Cette fable est célèbre et au-dessus de tout éloge. Le ton du c&oelig;ur
+qui y règne d'un bout à l'autre, a obtenu grâce pour les défauts
+qu'une critique sévère lui a reprochés. Le discours du premier des
deux pigeons:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 5. <span class="i2">.... Qu'allez-vous faire?</span></div>
-<div class="line i25"> Voulez-vous quitter votre frre?</div>
+<div class="line i25"> Voulez-vous quitter votre frère?</div>
</div></div></div>
<p>Est plein de traits de sentiment.</p>
@@ -6259,51 +6217,51 @@ deux pigeons:</p>
<div class="line">V. 8. Non pas pour vous, cruel, etc....</div>
<div class="line">V. 11. Encor si la saison, etc....</div>
<div><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span></div>
-<div class="line">V. 16. Mon frre a-t-il tout ce qu'il veut,</div>
-<div class="line i3"> Bon souper, bon gte, et le reste?</div>
+<div class="line">V. 16. Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,</div>
+<div class="line i3"> Bon souper, bon gîte, et le reste?</div>
</div></div></div>
-<p>Quelle grce, quelle finesse sous-entendues dans ce petit mot <em>et
-le reste</em>, cach comme ngligemment au bout du vers?</p>
+<p>Quelle grâce, quelle finesse sous-entendues dans ce petit mot <em>et
+le reste</em>, caché comme négligemment au bout du vers?</p>
<p>Tout le morceau de la fin, depuis <em>amans, heureux amans</em>, est,
-s'il est possible, d'une perfection plus grande. C'est l'panchement
-d'une me tendre, trop pleine de sentimens affectueux, et qui les
-rpand avec une abondance qui la soulage. Quels souvenirs et quelle
-expression dans le regret qui les accompagne! On a souvent imit
-ce morceau, et mme avec succs, parce que les sentimens qu'il
-exprime sont cachs au fond de tous les c&oelig;urs, mais on n'a pu surpasser
-ni peut-tre galer La Fontaine.</p>
-
-<p>Lamotte, qui a fait un examen dtaill de cette fable, dit qu'on
-ne sait quelle est l'ide qui domine dans cet Apologue, ou des dangers
-du voyage, ou de l'inquitude de l'amiti, ou du plaisir du
-retour aprs l'absence. Si au contraire, dit-il, le pigeon voyageur
-n'et pas essuy de dangers, mais qu'il et trouv les plaisirs insipides
-loin de son ami, et qu'il et t rappel prs de lui par le
-seul besoin de le revoir, tout m'aurait ramen cette seule ide,
-que la prsence d'un ami est le plus doux des plaisirs. Cette critique
-de Lamotte n'est peut-tre pas sans fondement; mais que dire contre
-un pote qui, par le charme de sa sensibilit, touche, pntre, attendrit
+s'il est possible, d'une perfection plus grande. C'est l'épanchement
+d'une âme tendre, trop pleine de sentimens affectueux, et qui les
+répand avec une abondance qui la soulage. Quels souvenirs et quelle
+expression dans le regret qui les accompagne! On a souvent imité
+ce morceau, et même avec succès, parce que les sentimens qu'il
+exprime sont cachés au fond de tous les c&oelig;urs, mais on n'a pu surpasser
+ni peut-être égaler La Fontaine.</p>
+
+<p>Lamotte, qui a fait un examen détaillé de cette fable, dit qu'on
+ne sait quelle est l'idée qui domine dans cet Apologue, ou des dangers
+du voyage, ou de l'inquiétude de l'amitié, ou du plaisir du
+retour après l'absence. Si au contraire, dit-il, le pigeon voyageur
+n'eût pas essuyé de dangers, mais qu'il eût trouvé les plaisirs insipides
+loin de son ami, et qu'il eût été rappelé près de lui par le
+seul besoin de le revoir, tout m'aurait ramené à cette seule idée,
+que la présence d'un ami est le plus doux des plaisirs. Cette critique
+de Lamotte n'est peut-être pas sans fondement; mais que dire contre
+un poète qui, par le charme de sa sensibilité, touche, pénètre, attendrit
votre c&oelig;ur, au point de vous faire illusion sur ses fautes,
-et qui sait plaire mme par elles? On est presque tent de s'tonner
-que Lamotte ait perdu, critiquer cette fable, un temps qu'il
-pouvait employer la relire.</p>
+et qui sait plaire même par elles? On est presque tenté de s'étonner
+que Lamotte ait perdu, à critiquer cette fable, un temps qu'il
+pouvait employer à la relire.</p>
<p class="fable">FABLE III.</p>
-<p class="verse">V. 1. Le singe avec le lopard.</p>
+<p class="verse">V. 1. Le singe avec le léopard.</p>
-<p>Voil encore une de ces fables qui ne pouvaient gure russir que
+<p>Voilà encore une de ces fables qui ne pouvaient guère réussir que
dans les mains de La Fontaine. Le sujet, si mince, prend tout de
-suite de l'agrment, et en quelque sorte un intrt de curiosit, par
-l'ide de donner aux discours des personnages la forme et le ton
-des charlatans de la foire. C'est par-l qu'il fait passer ce propos
+suite de l'agrément, et en quelque sorte un intérêt de curiosité, par
+l'idée de donner aux discours des personnages la forme et le ton
+des charlatans de la foire. C'est par-là qu'il fait passer ce propos
populaire, <em>arrive en trois bateaux</em>; on pardonne ce trait en faveur de
<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
-<em>l'argent qu'on rendra la porte</em>. D'aprs un trait de la vie de La
-Fontaine, que j'ai racont, on a vu qu'il allait quelquefois entendre
+<em>l'argent qu'on rendra à la porte</em>. D'après un trait de la vie de La
+Fontaine, que j'ai raconté, on a vu qu'il allait quelquefois entendre
les charlatans de place, et on voit par cette fable qu'il ne perdait
pas son temps.</p>
@@ -6312,48 +6270,48 @@ pas son temps.</p>
<p class="verse">V. 1. Dieu fait bien ce qu'il fait, etc....</p>
-<p>Le simple bon sens qui a dict cet Apologue, est suprieur toutes
-les subtilits philosophiques ou thologiques, qui remplissent des
-milliers de volumes sur des matires impntrables l'esprit humain.
-Le paysan <em>Mathieu Garo</em> est plus clbre que tous les docteurs qui
-ont argument contre la providence.</p>
+<p>Le simple bon sens qui a dicté cet Apologue, est supérieur à toutes
+les subtilités philosophiques ou théologiques, qui remplissent des
+milliers de volumes sur des matières impénétrables à l'esprit humain.
+Le paysan <em>Mathieu Garo</em> est plus célèbre que tous les docteurs qui
+ont argumenté contre la providence.</p>
<p class="fable">FABLE V.</p>
-<p class="verse">V. 4. Qu'ont les pdans de gter la raison....</p>
+<p class="verse">V. 4. Qu'ont les pédans de gâter la raison....</p>
-<p>Aprs les avares, ce sont les pdans contre lesquels La Fontaine
-s'emporte avec le plus de vivacit. Au reste, cette fable rentre absolument
-dans la mme moralit que celle du jardinier et son seigneur.
-(<cite>livre 5, fable 4</cite>.) Mais celle-ci est fort infrieure l'autre. Remarquons
+<p>Après les avares, ce sont les pédans contre lesquels La Fontaine
+s'emporte avec le plus de vivacité. Au reste, cette fable rentre absolument
+dans la même moralité que celle du jardinier et son seigneur.
+(<cite>livre 5, fable 4</cite>.) Mais celle-ci est fort inférieure à l'autre. Remarquons
pourtant ce vers charmant:</p>
-<p class="verse">Gtait jusqu'aux boutons, douce et frle esprance....</p>
+<p class="verse">Gâtait jusqu'aux boutons, douce et frêle espérance....</p>
-<p>La Fontaine s'intresse toute la nature anime.</p>
+<p>La Fontaine s'intéresse à toute la nature animée.</p>
<p class="fable">FABLE VI.</p>
-<p>Un statuaire qui fait une statue, et voil tout; ce n'est pas-l le
-sujet d'un Apologue: aussi cette prtendue fable n'est-elle qu'une
-suite de stances agrables et lgantes. Tout le monde a retenu la dernire.</p>
+<p>Un statuaire qui fait une statue, et voilà tout; ce n'est pas-là le
+sujet d'un Apologue: aussi cette prétendue fable n'est-elle qu'une
+suite de stances agréables et élégantes. Tout le monde a retenu la dernière.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Chacun tourne en ralits,</div>
+<div class="line">Chacun tourne en réalités,</div>
<div class="line">Autant qu'il peut ses propres songes.</div>
-<div class="line">L'homme est de glace aux vrits,</div>
+<div class="line">L'homme est de glace aux vérités,</div>
<div class="line">Il est de feu pour les mensonges.</div>
</div></div></div>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
-Le mouvement: <em>il sera Dieu</em>, appartient un vritable enthousiasme
-d'artiste. Aussi La Fontaine remarque-t-il que la statue tait
+Le mouvement: <em>il sera Dieu</em>, appartient à un véritable enthousiasme
+d'artiste. Aussi La Fontaine remarque-t-il que la statue était
parfaite.</p>
-<p>Je ne sais pourquoi La Fontaine fait souvent le mot <em>pote</em> de deux (trois?)
+<p>Je ne sais pourquoi La Fontaine fait souvent le mot <em>poète</em> de deux (trois?)
syllabes. Boileau et ses contemporains ne lui en donnent jamais que
deux.</p>
@@ -6362,20 +6320,20 @@ deux.</p>
<p class="verse">V. 1. Une souris tomba du bec d'un chat-huant....</p>
-<p>Je n'ai pas le courage de faire des notes sur une si mchante fable,
-qui rentre d'ailleurs dans le mme fond que celui de la fable <span class="smcap">XVIII</span> du
-livre deuxime. C'est un fort mauvais prsent que Pilpai a fait La
+<p>Je n'ai pas le courage de faire des notes sur une si méchante fable,
+qui rentre d'ailleurs dans le même fond que celui de la fable <span class="smcap">XVIII</span> du
+livre deuxième. C'est un fort mauvais présent que Pilpai a fait à La
Fontaine. Remarquons seulement ce vers: <em>on tient toujours du lieu
dont on vient</em>... Si La Fontaine a voulu dire: <em>on se ressent toujours de
-ses premires habitudes, c'est- dire, de son ducation</em>; cette maxime
-peut se soutenir et n'a rien de blmable; mais s'il a voulu dire: <em>on
-se ressent toujours de son origine</em>, il a dbit une maxime fausse en
-elle-mme et dangereuse; il est en contradiction avec lui-mme, et
-il faut le renvoyer sa fable de Csar et de Laridon.</p>
+ses premières habitudes, c'est-à dire, de son éducation</em>; cette maxime
+peut se soutenir et n'a rien de blâmable; mais s'il a voulu dire: <em>on
+se ressent toujours de son origine</em>, il a débité une maxime fausse en
+elle-même et dangereuse; il est en contradiction avec lui-même, et
+il faut le renvoyer à sa fable de César et de Laridon.</p>
<p class="verse">V. 79. Parlez au diable, employez la magie</p>
-<p>est encore un vers rprhensible, en ce que La Fontaine a l'air de
+<p>est encore un vers répréhensible, en ce que La Fontaine a l'air de
supposer qu'il y ait une magie et qu'on puisse parler au diable.</p>
@@ -6384,186 +6342,186 @@ supposer qu'il y ait une magie et qu'on puisse parler au diable.</p>
<p class="verse">V. 5. On en voit souvent dans les cours.</p>
<p>La Fontaine, qui vante si souvent Louis XIV sur ses guerres et
-sur ses conqutes, avait ici une belle occasion de lui donner des
-loges plus justes et mieux mrits. Il pouvait le louer d'avoir banni
-ces fous de cour si multiplis en Europe, d'avoir substitu cet
-amusement misrable, les plaisirs nobles de l'esprit et de la socit.
-C'tait un sujet sur lequel il tait ais de faire de beaux ou de
-jolis vers. La Fontaine avait le choix. On ne l'et point accus de
-flatterie; et il aurait eu la gloire de contribuer peut-tre faire cette
-rforme dans les cours de quelques souverains, qui conservaient ce
+sur ses conquêtes, avait ici une belle occasion de lui donner des
+éloges plus justes et mieux mérités. Il pouvait le louer d'avoir banni
+ces fous de cour si multipliés en Europe, d'avoir substitué à cet
+amusement misérable, les plaisirs nobles de l'esprit et de la société.
+C'était un sujet sur lequel il était aisé de faire de beaux ou de
+jolis vers. La Fontaine avait le choix. On ne l'eût point accusé de
+flatterie; et il aurait eu la gloire de contribuer peut-être à faire cette
+réforme dans les cours de quelques souverains, qui conservaient ce
ridicule usage.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span></p>
<p class="fable">FABLE IX.</p>
-<p class="verse">V. 1. Un jour deux plerins, etc....</p>
+<p class="verse">V. 1. Un jour deux pèlerins, etc....</p>
-<p>Cette fable est parfaite d'un bout l'autre. La morale, ou plutt
-la leon de prudence qui en rsulte, est excellente. C'est un de ces
-Apologues qui ont acquis la clbrit des proverbes, sans en avoir
-la popularit basse et ignoble.</p>
+<p>Cette fable est parfaite d'un bout à l'autre. La morale, ou plutôt
+la leçon de prudence qui en résulte, est excellente. C'est un de ces
+Apologues qui ont acquis la célébrité des proverbes, sans en avoir
+la popularité basse et ignoble.</p>
-<p>Rien ne forme autant le got que la comparaison entre deux
-grands crivains dont la manire est diffrente. Transcrivons ici cet
-Apologue mis en vers par Boileau, et qui termine sa seconde ptre.</p>
+<p>Rien ne forme autant le goût que la comparaison entre deux
+grands écrivains dont la manière est différente. Transcrivons ici cet
+Apologue mis en vers par Boileau, et qui termine sa seconde épître.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">Un jour, dit un auteur, n'importe en quel chapitre,</div>
-<div class="line">Deux voyageurs jeun rencontrrent une hutre.</div>
+<div class="line">Deux voyageurs à jeun rencontrèrent une huître.</div>
<div class="line">Tous deux la contestaient, lorsque dans leur chemin,</div>
-<div class="line">La justice passa la balance la main.</div>
-<div class="line">Devant elle, grand bruit ils expliquent la chose.</div>
-<div class="line">Tous deux avec dpens veulent gagner leur cause.</div>
+<div class="line">La justice passa la balance à la main.</div>
+<div class="line">Devant elle, à grand bruit ils expliquent la chose.</div>
+<div class="line">Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause.</div>
<div class="line">La justice, pesant ce droit litigieux,</div>
-<div class="line">Demande l'huitre, l'ouvre, et l'avale leurs yeux;</div>
-<div class="line">Et par ce bel arrt terminant la bataille:</div>
-<div class="line">Tenez, voil, dit-elle chacun, une caille.</div>
+<div class="line">Demande l'huitre, l'ouvre, et l'avale à leurs yeux;</div>
+<div class="line">Et par ce bel arrêt terminant la bataille:</div>
+<div class="line">Tenez, voilà, dit-elle à chacun, une écaille.</div>
<div class="line">Des sottises d'autrui nous vivons au palais;</div>
-<div class="line">Messieurs, l'huitre tait bonne; adieu, vivez en paix.</div>
+<div class="line">Messieurs, l'huitre était bonne; adieu, vivez en paix.»</div>
</div></div></div>
-<p>On voit quel avantage La Fontaine a sur Boileau. Celui-ci, la
-vrit, a plus de prcision; mais en la cherchant, il n'a pu viter
-la scheresse. <em>N'importe en quel chapitre</em>, est froid et visiblement
-l pour la rime. <em>Tous deux avec dpens veulent gagner leur cause.</em>
-Cela n'a pas besoin d'tre dit; et les deux parties ne sont point par-l
-distingues des autres plaideurs. A la vrit, les deux derniers
+<p>On voit quel avantage La Fontaine a sur Boileau. Celui-ci, à la
+vérité, a plus de précision; mais en la cherchant, il n'a pu éviter
+la sécheresse. <em>N'importe en quel chapitre</em>, est froid et visiblement
+là pour la rime. <em>Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause.</em>
+Cela n'a pas besoin d'être dit; et les deux parties ne sont point par-là
+distinguées des autres plaideurs. A la vérité, les deux derniers
vers sont plus plaisans que dans La Fontaine; mais le mot <em>sans
-dpens</em> de La Fontaine, quivaut, peu-prs, <em>Messieurs, l'huitre
-tait bonne</em>.</p>
+dépens</em> de La Fontaine, équivaut, à peu-près, à <em>Messieurs, l'huitre
+était bonne</em>.</p>
-<p>La Fontaine ne s'est point piqu de la prcision de Boileau. Il
-n'oublie aucune circonstance intressante. <em>Sur le sable</em>, l'huitre est
-frache, ce qui tait bon remarquer; aussi le dit-il formellement,
+<p>La Fontaine ne s'est point piqué de la précision de Boileau. Il
+n'oublie aucune circonstance intéressante. <em>Sur le sable</em>, l'huitre est
+fraîche, ce qui était bon à remarquer; aussi le dit-il formellement,
<em>que le flot y venait d'apporter</em>, et ce mot fait image.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
-L'apptit des plaideurs lui fournit deux jolis vers qui peignent la
+L'appétit des plaideurs lui fournit deux jolis vers qui peignent la
chose.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 3. Ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent:</div>
-<div class="line i25"> A l'gard de la dent il fallut contester.</div>
-<div class="line i25"> L'un se baissait dj....</div>
+<div class="line i25"> A l'égard de la dent il fallut contester.</div>
+<div class="line i25"> L'un se baissait déjà....</div>
<div class="line i25"> L'autre le pousse, etc....</div>
</div></div></div>
-<p>Voil comme cela a d se passer. Le discours des plaideurs anime
-la scne. L'arrive de <em>Perrin Dandin</em> lui donne un air plus vrai que
-celui de la justice, qui est un personnage allgorique. Je voudrais
-seulement que les deux plerins fussent jeun comme ceux de
+<p>Voilà comme cela a dû se passer. Le discours des plaideurs anime
+la scène. L'arrivée de <em>Perrin Dandin</em> lui donne un air plus vrai que
+celui de la justice, qui est un personnage allégorique. Je voudrais
+seulement que les deux pélerins fussent à jeun comme ceux de
Boileau.</p>
<p>Cette fable de l'huitre et des plaideurs est devenue, en quelque
-sorte, l'emblme de la justice, et n'est pas moins connue que l'image
-qui reprsente cette divinit, un bandeau sur les yeux et une balance
- la main.</p>
+sorte, l'emblême de la justice, et n'est pas moins connue que l'image
+qui représente cette divinité, un bandeau sur les yeux et une balance
+à la main.</p>
<p class="fable">FABLE X.</p>
<p class="verse">V. 1. Autrefois carpillon fretin.</p>
-<p>Aprs l'Apologue prcdent, dont la moralit est si tendue, en
-voici un o elle est trs-troite et trs-borne. Elle rentre mme
+<p>Après l'Apologue précédent, dont la moralité est si étendue, en
+voici un où elle est très-étroite et très-bornée. Elle rentre même
dans celle d'une autre fable, comme La Fontaine nous le dit dans
-son petit Prologue assez mdiocre.</p>
+son petit Prologue assez médiocre.</p>
-<p class="verse">V. 10. Ce que j'avanai lors, de quelque trait encor.</p>
+<p class="verse">V. 10. Ce que j'avançai lors, de quelque trait encor.</p>
-<p>Cela n'avait pas besoin d'tre appuy de cette consonnance de <em>lors</em>
-et d'<em>encor</em> insupportable l'oreille. Il n'y avait qu' mettre ce <em>qu'alors
-j'avanai</em>, <em>etc...</em> Il est impardonnable d'tre si ngligent.</p>
+<p>Cela n'avait pas besoin d'être appuyé de cette consonnance de <em>lors</em>
+et d'<em>encor</em> insupportable à l'oreille. Il n'y avait qu'à mettre ce <em>qu'alors
+j'avançai</em>, <em>etc...</em> Il est impardonnable d'être si négligent.</p>
<p class="fable">FABLE XI.</p>
-<p class="verse">V. 1 Je ne vois point de crature.</p>
+<p class="verse">V. 1 Je ne vois point de créature.</p>
<p>Je ne sais comment La Fontaine a pu faire une aussi mauvaise
-petite pice sur un sujet de morale si heureux: tout y porte faux.
-La providence a tabli les lois qui dirigent la vgtation des arbres
+petite pièce sur un sujet de morale si heureux: tout y porte à faux.
+La providence a établi les lois qui dirigent la végétation des arbres
<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
-et des bls, qui gouvernent l'instinct des animaux, qui forcent
-les moutons manger les herbes, et les loups manger les moutons.
-C'est elle qui a donn l'homme la raison qui lui conseille
+et des blés, qui gouvernent l'instinct des animaux, qui forcent
+les moutons à manger les herbes, et les loups à manger les moutons.
+C'est elle qui a donné à l'homme la raison qui lui conseille
de tuer les loups. Ne dirait-on pas, suivant La Fontaine, que nous
-sommes obligs, en conscience, en conserver l'espce? Si cela
-est, les Anglais, qui sont parvenus les dtruire dans leur le,
-sont de grands sclrats. Que veut dire La Fontaine avec cette permission
-donne, aux moutons de retrancher l'excs des bls, aux
+sommes obligés, en conscience, à en conserver l'espèce? Si cela
+est, les Anglais, qui sont parvenus à les détruire dans leur île,
+sont de grands scélérats. Que veut dire La Fontaine avec cette permission
+donnée, aux moutons de retrancher l'excès des blés, aux
loups de manger quelques moutons? Est-ce sur de pareilles suppositions
-qu'on doit tablir le prcepte de la modration, prcepte
-qui nat d'une des lois de notre nature, et que nous ne pouvons
-presque jamais violer sans en tre punis? Toute morale doit reposer
-sur la base inbranlable de la raison. C'est la raison qui en est le
+qu'on doit établir le précepte de la modération, précepte
+qui naît d'une des lois de notre nature, et que nous ne pouvons
+presque jamais violer sans en être punis? Toute morale doit reposer
+sur la base inébranlable de la raison. C'est la raison qui en est le
principe et la source.</p>
<p class="fable">FABLE XII.</p>
-<p class="verse">V. 10. Maint cierge aussi fut faonn.</p>
+<p class="verse">V. 10. Maint cierge aussi fut façonné.</p>
-<p>Autre mauvaise fable. Quelle bizarre ide de prter un cierge
+<p>Autre mauvaise fable. Quelle bizarre idée de prêter à un cierge
la fantaisie de devenir immortel, et pour cela de se jeter au feu.</p>
-<p class="verse">V. 13. Et nouvel Empdocle....</p>
+<p class="verse">V. 13. Et nouvel Empédocle....</p>
-<p>Que La Fontaine adopte ce conte ridicule sur Empdocle, on
-peut le lui passer; mais comment lui pardonner l'<em>Empdocle de cire</em>?
-On s'est moqu de Lamotte pour avoir appel une grosse rave, un
-<em>phnomne potager</em>.</p>
+<p>Que La Fontaine adopte ce conte ridicule sur Empédocle, on
+peut le lui passer; mais comment lui pardonner l'<em>Empédocle de cire</em>?
+On s'est moqué de Lamotte pour avoir appelé une grosse rave, un
+<em>phénomène potager</em>.</p>
<p class="fable">FABLE XIII.</p>
<p class="verse">V. 8. Eh! qu'est-ce donc que le tonnerre?</p>
-<p>Le tonnerre n'est point un huissier. C'est le bruit form par le
-choc des nuages ingalement chargs d'un fluide lectrique. C'est
-un rsultat d'une des lois de la puissance divine, comme tous les
-mtores, tous les phnomnes, ou plutt toute la nature. Il prouve
+<p>Le tonnerre n'est point un huissier. C'est le bruit formé par le
+choc des nuages inégalement chargés d'un fluide électrique. C'est
+un résultat d'une des lois de la puissance divine, comme tous les
+météores, tous les phénomènes, ou plutôt toute la nature. Il prouve
cette puissance; mais il ne l'annonce pas plus que la neige ou
-la pluie. Les dcouvertes sur l'lectricit ne laissent rien dsirer
+la pluie. Les découvertes sur l'électricité ne laissent rien à désirer
<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
- cet gard, et nous ont donn de nouvelles raisons d'admirer
-l'tre suprme. Je ne ferai point de remarques sur cette fable, qui
-est ancienne et conforme aux ides que les payens avaient de leur
+à cet égard, et nous ont donné de nouvelles raisons d'admirer
+l'Être suprême. Je ne ferai point de remarques sur cette fable, qui
+est ancienne et conforme aux idées que les payens avaient de leur
Jupiter.</p>
<p class="fable">FABLE XIV.</p>
-<p class="verse">V. 3. C'tait deux vrais tartuffes, etc....</p>
+<p class="verse">V. 3. C'était deux vrais tartuffes, etc....</p>
-<p>Cette fable est trs-agrablement conte; mais la moralit en est
-vague et indtermine. L'auteur a l'air de blmer le renard, en disant:</p>
+<p>Cette fable est très-agréablement contée; mais la moralité en est
+vague et indéterminée. L'auteur a l'air de blâmer le renard, en disant:</p>
-<p class="verse">V. 33. Le trop d'expdiens peut gter une affaire.</p>
+<p class="verse">V. 33. Le trop d'expédiens peut gâter une affaire.</p>
<p>Et cependant le renard fait ce qu'il y a de mieux pour se sauver, et
-ce qui le sauve trs-souvent. La Fontaine ajoute, propos d'expdiens:</p>
+ce qui le sauve très-souvent. La Fontaine ajoute, à propos d'expédiens:</p>
<p class="verse">V. 35. N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon.</p>
-<p>Il ne songe pas qu'il est en contradiction avec lui-mme, et que,
-dans la fable <span class="smcap">XXIII</span> du douzime livre, il dit, propos d'une ruse
-admirable d'un renard, qui ne russit que la premire fois:</p>
+<p>Il ne songe pas qu'il est en contradiction avec lui-même, et que,
+dans la fable <span class="smcap">XXIII</span> du douzième livre, il dit, à propos d'une ruse
+admirable d'un renard, qui ne réussit que la première fois:</p>
-<p class="verse">V. 49. Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagme.</p>
+<p class="verse">V. 49. Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème.</p>
<p class="fable">FABLE XV.</p>
<p class="verse">V. 1. Un mari fort amoureux...</p>
-<p>Je dirais volontiers, sur cette fable, ce que disait un mathmaticien,
-aprs avoir lu l'Iphignie de Racine: <em>Qu'est-ce que cela prouve?</em>
-Quelle morale y a-t-il tirer de-l?</p>
+<p>Je dirais volontiers, sur cette fable, ce que disait un mathématicien,
+après avoir lu l'Iphigénie de Racine: <em>Qu'est-ce que cela prouve?</em>
+Quelle morale y a-t-il à tirer de-là?</p>
<p>Remarquons cependant trois jolis vers:</p>
@@ -6579,15 +6537,15 @@ Quelle morale y a-t-il tirer de-l?</p>
<p class="verse">V. 1. Un homme n'ayant plus, etc...</p>
-<p>Cette fable n'est que le rcit d'une aventure dont il ne rsulte
-pas une grande moralit. J'y ferai, par cette raison, trs-peu de remarques.</p>
+<p>Cette fable n'est que le récit d'une aventure dont il ne résulte
+pas une grande moralité. J'y ferai, par cette raison, très-peu de remarques.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span></p>
-<p class="verse">V. 8.... De goter le trpas.</p>
+<p class="verse">V. 8.... De goûter le trépas.</p>
-<p>C'est--dire, de prolonger les souffrances de la mort: cela ne me
-parat pas heureusement exprim.</p>
+<p>C'est-à-dire, de prolonger les souffrances de la mort: cela ne me
+paraît pas heureusement exprimé.</p>
<p class="verse">V. 20. Absent.</p>
@@ -6596,13 +6554,13 @@ de l'avare, en voyant la place vide et son argent disparu.</p>
<p class="verse">V. 29. L'avare rarement finit ses jours sans pleurs.</p>
-<p>Ce vers et les trois suivans sont trs-bons.</p>
+<p>Ce vers et les trois suivans sont très-bons.</p>
-<p class="verse">V. 34. Ce sont l de ses traits, etc....</p>
+<p class="verse">V. 34. Ce sont là de ses traits, etc....</p>
-<p>J'ai dj dit un mot sur le danger de faire jouer un trop grand
-rle la fortune dans un livre de morale, et de donner aux jeunes
-gens l'ide d'une fatalit invitable.</p>
+<p>J'ai déjà dit un mot sur le danger de faire jouer un trop grand
+rôle à la fortune dans un livre de morale, et de donner aux jeunes
+gens l'idée d'une fatalité inévitable.</p>
<p class="fable">FABLE XVII.</p>
@@ -6610,63 +6568,63 @@ gens l'ide d'une fatalit invitable.</p>
<p class="verse">V. 1. Bertrand avec Raton; etc....</p>
<p>Voici enfin un Apologue digne de La Fontaine. Les deux animaux
-qui sont les acteurs de la pice, y sont peints dans leur vrai
-caractre. Le lecteur est comme prsent la scne. La peinture du
-chat tirant les marrons du feu, est digne de Tniers. Il y a, dans la
-pice, plusieurs vers que tout le monde a retenus, tels que celui-ci:</p>
+qui sont les acteurs de la pièce, y sont peints dans leur vrai
+caractère. Le lecteur est comme présent à la scène. La peinture du
+chat tirant les marrons du feu, est digne de Téniers. Il y a, dans la
+pièce, plusieurs vers que tout le monde a retenus, tels que celui-ci:</p>
-<p class="verse">V. 3. D'animaux malfaisans c'tait un trs-bon plat.</p>
+<p class="verse">V. 3. D'animaux malfaisans c'était un très-bon plat.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 12. Nos galans y voyaient double profit faire,</div>
-<div class="line i3"> Leur bien premirement, et puis le mal d'autrui.</div>
+<div class="line">V. 12. Nos galans y voyaient double profit à faire,</div>
+<div class="line i3"> Leur bien premièrement, et puis le mal d'autrui.</div>
</div></div></div>
-<p>Madame de Svign fut extrmement frappe de cet Apologue,
-quand La Fontaine le lui montra, et disait madame de Grignan:
-<em>Pourquoi n'crit-il pas toujours de ce style?</em></p>
+<p>Madame de Sévigné fut extrêmement frappée de cet Apologue,
+quand La Fontaine le lui montra, et disait à madame de Grignan:
+<em>Pourquoi n'écrit-il pas toujours de ce style?</em></p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
-Je trouve cependant que la moralit de la fable manque de justesse.
+Je trouve cependant que la moralité de la fable manque de justesse.
Il me semble que les princes qui servent un grand souverain
dans ses guerres, sont rarement dans le cas de Raton. Si ce sont des
-princes dont le secours soit important, ils sont ddommags par des
-subsides souvent trs-forts. Si ce sont de petits princes, alors ils
-servent dans un grade militaire considrable, ont de grosses pensions,
-de grandes places, etc... Enfin, cette fable me parat s'appliquer
-beaucoup mieux cette espce trs-nombreuse d'hommes
-timides et prudens, ou quelquefois de fripons dlis qui se servent
-d'un homme moins habile, dans des affaires pineuses dont ils lui
-laissent tout le pril, et dont eux-mmes doivent seuls recueillir tout
-le fruit. Ce n'est mme qu'en ce dernier sens, que le public applique
+princes dont le secours soit important, ils sont dédommagés par des
+subsides souvent très-forts. Si ce sont de petits princes, alors ils
+servent dans un grade militaire considérable, ont de grosses pensions,
+de grandes places, etc... Enfin, cette fable me paraît s'appliquer
+beaucoup mieux à cette espèce très-nombreuse d'hommes
+timides et prudens, ou quelquefois de fripons déliés qui se servent
+d'un homme moins habile, dans des affaires épineuses dont ils lui
+laissent tout le péril, et dont eux-mêmes doivent seuls recueillir tout
+le fruit. Ce n'est même qu'en ce dernier sens, que le public applique
ordinairement cette fable.</p>
<p class="fable">FABLE XVIII.</p>
-<p class="verse">V. 1. Aprs que le Milan, etc...</p>
+<p class="verse">V. 1. Après que le Milan, etc...</p>
-<p>Cet Apologue est bien infrieur au prcdent. La seule moralit
-qui en rsulte, ne tend qu' pargner au malheureux opprim quelques
-prires inutiles que le pril lui arrache. Cela n'est pas d'une
+<p>Cet Apologue est bien inférieur au précédent. La seule moralité
+qui en résulte, ne tend qu'à épargner au malheureux opprimé quelques
+prières inutiles que le péril lui arrache. Cela n'est pas d'une
grande importance.</p>
<p class="verse">V. 4. ... Tomba dans ses mains, etc...</p>
-<p>C'est une mtaphore, pour dire, en son pouvoir; autrement il
+<p>C'est une métaphore, pour dire, en son pouvoir; autrement il
faudrait, dans ses griffes.</p>
<p class="fable">FABLE XIX.</p>
-<p>L'objet de cette fable me parat, comme celui de la prcdente,
-d'une assez petite importance. <em>Haranguez de mchans soldats, et ils
-s'enfuiront</em>. Eh bien! c'est une harangue perdue. Que conclure de-l?
-Qu'il faut les rformer et en avoir d'autres (quand on peut),
-ou s'en aller et laisser l la besogne. Cette fable a aussi le dfaut de
+<p>L'objet de cette fable me paraît, comme celui de la précédente,
+d'une assez petite importance. <em>Haranguez de méchans soldats, et ils
+s'enfuiront</em>. Eh bien! c'est une harangue perdue. Que conclure de-là?
+Qu'il faut les réformer et en avoir d'autres (quand on peut),
+ou s'en aller et laisser là la besogne. Cette fable a aussi le défaut de
rentrer dans la morale de plusieurs autres Apologues, entre autres
-dans celle de la fable IX du douzime livre, <em>qu'on ne change pas son
+dans celle de la fable IX du douzième livre, <em>qu'on ne change pas son
naturel</em>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
@@ -6675,61 +6633,61 @@ Quant au style, n'oublions pas ce dernier trait.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 25. Un loup parut, tout le troupeau s'enfuit.</div>
-<div class="line i3"> Ce n'tait pas un loup, ce n'en tait que l'ombre.</div>
+<div class="line i3"> Ce n'était pas un loup, ce n'en était que l'ombre.</div>
</div></div></div>
<p>Voyez quel effet de surprise produit ce dernier vers, et avec
-quelle force, quelle vivacit ce tour peint la fuite et la timidit des
+quelle force, quelle vivacité ce tour peint la fuite et la timidité des
moutons.</p>
<hr class="c15" />
-<p>En reportant les yeux sur les fables contenues dans ce neuvime
-livre, on peut s'apercevoir que La Fontaine baisse considrablement.
+<p>En reportant les yeux sur les fables contenues dans ce neuvième
+livre, on peut s'apercevoir que La Fontaine baisse considérablement.
De dix-neuf Apologues qu'il contient, nous n'en avons,
comme on a vu, que quatre excellens, <em>le gland et la citrouille</em>,
<em>l'huitre et les plaideurs</em>, <em>le singe et le chat</em>, et <em>les deux pigeons</em>, pour
-qui seuls il faudrait pardonner La Fontaine toutes ses fautes et
-toutes ses ngligences.</p>
+qui seuls il faudrait pardonner à La Fontaine toutes ses fautes et
+toutes ses négligences.</p>
-<h3>LIVRE DIXIME.</h3>
+<h3>LIVRE DIXIÈME.</h3>
-<p class="verse">V. 1. Iris je vous louerais, il n'est que trop ais:</p>
+<p class="verse">V. 1. Iris je vous louerais, il n'est que trop aisé:</p>
-<p>Madame de la Sablire tait en effet une des femmes les plus
-aimables de son temps, trs-instruite, et ayant plusieurs genres
-d'esprit. Elle avait donn un logement dans sa maison La Fontaine,
+<p>Madame de la Sablière était en effet une des femmes les plus
+aimables de son temps, très-instruite, et ayant plusieurs genres
+d'esprit. Elle avait donné un logement dans sa maison à La Fontaine,
qu'elle regardait presque comme un animal domestique; et
-aprs un dplacement, elle disait: Je n'ai plus, dans mon ancienne
+après un déplacement, elle disait: Je n'ai plus, dans mon ancienne
maison, que moi, mon chat, mon chien, et mon La Fontaine. En
-mme temps qu'elle voyait beaucoup l'auteur des fables, elle tait,
-mais en secret, une des colires du fameux gomtre Sauveur;
-mais elle s'en cachait: nous verrons bientt pourquoi.</p>
+même temps qu'elle voyait beaucoup l'auteur des fables, elle était,
+mais en secret, une des écolières du fameux géomètre Sauveur;
+mais elle s'en cachait: nous verrons bientôt pourquoi.</p>
<p class="verse">V. 7. Elle est commune aux dieux, etc...</p>
<p>On peut observer qu'en ceci, comme en bien d'autres choses,
-les hommes ont fait les dieux leur image. Au reste, il y a la
-fois de l'esprit et de la posie supposer que le nectar, si vant
-par les potes, n'est autre chose que la louange.</p>
+les hommes ont fait les dieux à leur image. Au reste, il y a à la
+fois de l'esprit et de la poésie à supposer que le nectar, si vanté
+par les poètes, n'est autre chose que la louange.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span></p>
-<p class="verse">V. 12. D'autres propos chez vous rcompensent ce point:</p>
+<p class="verse">V. 12. D'autres propos chez vous récompensent ce point:</p>
-<p>Il veut dire: en rcompense, on a chez vous des conversations
-intressantes; cela n'est pas heureusement exprim. Ce vers, ainsi
+<p>Il veut dire: en récompense, on a chez vous des conversations
+intéressantes; cela n'est pas heureusement exprimé. Ce vers, ainsi
que le suivant,</p>
-<p class="verse">V. 13. Propos, agrables commerces,</p>
+<p class="verse">V. 13. Propos, agréables commerces,</p>
-<p>amnent mal les dix vers suivans, qui sont trs-jolis et montrent
- merveille ce que doit tre une bonne conversation.</p>
+<p>amènent mal les dix vers suivans, qui sont très-jolis et montrent
+à merveille ce que doit être une bonne conversation.</p>
<p class="verse">V. 16. ... Le monde n'en croit rien.</p>
<p>Les sots croient ou font semblant de croire que la conversation
-des gens d'esprit est toujours grave, srieuse, guinde. Pourquoi
+des gens d'esprit est toujours grave, sérieuse, guindée. Pourquoi
ne supposent-ils pas que les gens d'esprit ont de l'esprit aussi naturellement
que les sots ont de la sottise?</p>
@@ -6739,27 +6697,27 @@ que les sots ont de la sottise?</p>
<div class="line i3"> Oui parler?...</div>
</div></div></div>
-<p>La Fontaine savait que madame de la Sablire, non seulement
-avait oui parler de la philosophie, mais il savait qu'elle y tait
-mme trs-verse; en effet, elle la connaissait mieux que La
-Fontaine; mais elle craignait de passer pour savante. Voil
+<p>La Fontaine savait que madame de la Sablière, non seulement
+avait oui parler de la philosophie, mais il savait qu'elle y était
+même très-versée; en effet, elle la connaissait mieux que La
+Fontaine; mais elle craignait de passer pour savante. Voilà
pourquoi il prend cet air de doute et d'incertitude. C'est
-srement pour lui faire sa cour, et par une complaisance dont
-il ne se rendait pas compte, qu'il s'efforce d'tre cartsien, c'est--dire,
-de croire que les btes taient de pures machines. Rien n'est
+sûrement pour lui faire sa cour, et par une complaisance dont
+il ne se rendait pas compte, qu'il s'efforce d'être cartésien, c'est-à-dire,
+de croire que les bêtes étaient de pures machines. Rien n'est
plus curieux que de voir comment il cherche par ses raisonnemens
- tablir cette ide, et comment son bon sens le ramne
-malgr lui croire le contraire. C'est ce que nous verrons dans
-cette pice mme.</p>
+à établir cette idée, et comment son bon sens le ramène
+malgré lui à croire le contraire. C'est ce que nous verrons dans
+cette pièce même.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 67. Vous n'tes point embarrasse</div>
+<div class="line">V. 67. Vous n'êtes point embarrassée</div>
<div class="line i3"> De le croire, ni moi.</div>
</div></div></div>
<p>Mon embarras est de savoir comment ils faisaient pour admettre
-de telles ides.</p>
+de telles idées.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span></p>
@@ -6769,35 +6727,35 @@ de telles ides.</p>
<div class="line i3"> Voit ses petits.</div>
</div></div></div>
-<p>Ngligence ne produisant aucune beaut; effet de pure paresse.</p>
+<p>Négligence ne produisant aucune beauté; effet de pure paresse.</p>
<p class="verse">V. 96. Je parle des humains; car, quant aux animaux...</p>
-<p>Voil un excellent trait de satire dguise en bonhommie. Swift
+<p>Voilà un excellent trait de satire déguisée en bonhommie. Swift
ou Lucien, voulant mettre les hommes au-dessous des animaux, ne
-s'y seraient pas mieux pris. Cela est plaisant dans une pice o l'auteur
-veut tablir que les animaux sont des machines.</p>
+s'y seraient pas mieux pris. Cela est plaisant dans une pièce où l'auteur
+veut établir que les animaux sont des machines.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 114. Que ces castors ne soient qu'un corps vide d'esprit,</div>
-<div class="line i3"> Jamais on ne pourra m'obliger le croire.</div>
+<div class="line i3"> Jamais on ne pourra m'obliger à le croire.</div>
</div></div></div>
-<p>Voil le cartsianisme de La Fontaine fort branl. Il y reviendra
-pourtant. Madame de la Sablire est cartsienne.</p>
+<p>Voilà le cartésianisme de La Fontaine fort ébranlé. Il y reviendra
+pourtant. Madame de la Sablière est cartésienne.</p>
-<p class="verse">V. 118. Le dfenseur du nord....</p>
+<p class="verse">V. 118. Le défenseur du nord....</p>
-<p>C'est le grand gnral Sobieski, qui, avant de sauver Vienne et de
-monter sur le trne de Pologne, tait venu Paris, et avait t de
-la socit de madame de la Sablire, comme, de nos jours, nous
-avons vu M. Poniatoski li avec madame Geoffrin.</p>
+<p>C'est le grand général Sobieski, qui, avant de sauver Vienne et de
+monter sur le trône de Pologne, était venu à Paris, et avait été de
+la société de madame de la Sablière, comme, de nos jours, nous
+avons vu M. Poniatoski lié avec madame Geoffrin.</p>
<p class="verse">V. 121.... Jamais un roi ne ment.</p>
-<p>Du milieu de ces ides si trangres au gnie de La Fontaine, il
-sort pourtant des traits qui le caractrisent, tel que ce plaisant hmistiche:
+<p>Du milieu de ces idées si étrangères au génie de La Fontaine, il
+sort pourtant des traits qui le caractérisent, tel que ce plaisant hémistiche:
<em>Jamais un roi ne ment</em>.</p>
<div class="poetry-container">
@@ -6806,77 +6764,77 @@ sort pourtant des traits qui le caractrisent, tel que ce plaisant hmistiche:
<div class="line i3"> Et qu'il rendit aussi....</div>
</div></div></div>
-<p>Toutes ces ides sont incohrentes et mal lies ensemble, du moins
-quant l'effet potique. Les vers suivans sont l'expos de la doctrine
-de Descartes, et l'obscurit qu'on peut leur reprocher, tient la nature
-mme de ces ides, car La Fontaine emploie presque les termes
-de Descartes lui-mme.</p>
+<p>Toutes ces idées sont incohérentes et mal liées ensemble, du moins
+quant à l'effet poétique. Les vers suivans sont l'exposé de la doctrine
+de Descartes, et l'obscurité qu'on peut leur reprocher, tient à la nature
+même de ces idées, car La Fontaine emploie presque les termes
+de Descartes lui-même.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span></p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 162. <span class="i3">... Je vois l'outil</span></div>
-<div class="line i3"> Obir la main: mais la main, qui la guide?</div>
+<div class="line i3"> Obéir à la main: mais la main, qui la guide?</div>
<div class="line i3"> Eh! qui guide les cieux, et leur course rapide!</div>
</div></div></div>
-<p>Ce mouvement est trs-vif, trs-noble, et ne dparerait pas un ouvrage
+<p>Ce mouvement est très-vif, très-noble, et ne déparerait pas un ouvrage
d'un plus grand genre.</p>
-<p>Vient ensuite l'histoire des deux rats et de l'&oelig;uf, aprs laquelle
-La Fontaine oublie qu'il est cartsien et s'crie:</p>
+<p>Vient ensuite l'histoire des deux rats et de l'&oelig;uf, après laquelle
+La Fontaine oublie qu'il est cartésien et s'écrie:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 197. Qu'on m'aille soutenir, aprs un tel rcit,</div>
-<div class="line i3"> Que les btes n'ont point d'esprit!</div>
+<div class="line">V. 197. Qu'on m'aille soutenir, après un tel récit,</div>
+<div class="line i3"> Que les bêtes n'ont point d'esprit!</div>
</div></div></div>
-<p>Le reste n'est qu'une suite de raisonnemens creux o La Fontaine
-a cru s'entendre, ce qui tait absolument impossible. S'entendait-il,
+<p>Le reste n'est qu'une suite de raisonnemens creux où La Fontaine
+a cru s'entendre, ce qui était absolument impossible. S'entendait-il,
par exemple, en disant:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 207. Je subtiliserais un morceau de matire,</div>
+<div class="line">V. 207. Je subtiliserais un morceau de matière,</div>
<div class="line i3"> Que l'on ne pourrait plus, etc....</div>
</div></div></div>
-<p>On voit que cette pice manque entirement d'ensemble et mme
+<p>On voit que cette pièce manque entièrement d'ensemble et même
d'objet. Ce sont trois fables qui prouvent l'intelligence des animaux;
-et ces fables se trouvent entre-coupes de raisonnemens, dont le
-but est de prouver qu'elles n'en ont pas. La Fontaine pche ici
-contre la premire des rgles, l'unit de dessein. L'auteur parat
-l'avoir senti, et cherche prendre un parti mitoyen entre les deux
-systmes; mais les raisonnemens o il s'embarque, sont entirement
+et ces fables se trouvent entre-coupées de raisonnemens, dont le
+but est de prouver qu'elles n'en ont pas. La Fontaine pèche ici
+contre la première des règles, l'unité de dessein. L'auteur paraît
+l'avoir senti, et cherche à prendre un parti mitoyen entre les deux
+systèmes; mais les raisonnemens où il s'embarque, sont entièrement
inintelligibles.</p>
<p class="fable">FABLE II.</p>
<p class="verse">V. 1. Un homme vit une couleuvre.</p>
-<p>Aprs la pice prcdente, si confuse et si embrouille, voici une
-fable remarquable par l'unit, la simplicit et l'vidence de son rsultat.
-A la vrit, il n'est pas de la dernire importance, puisqu'il se
-rduit faire voir la duret de l'empire que l'homme exerce sur les
-animaux et sur toute la nature; mais c'est quelque chose de l'arrter
-un moment sur cette ide; et La Fontaine a d'ailleurs su rpandre
-tant de beauts de dtail sur le fond de cet Apologue, qu'il est
-presque au niveau des meilleurs et des plus clbres.</p>
+<p>Après la pièce précédente, si confuse et si embrouillée, voici une
+fable remarquable par l'unité, la simplicité et l'évidence de son résultat.
+A la vérité, il n'est pas de la dernière importance, puisqu'il se
+réduit à faire voir la dureté de l'empire que l'homme exerce sur les
+animaux et sur toute la nature; mais c'est quelque chose de l'arrêter
+un moment sur cette idée; et La Fontaine a d'ailleurs su répandre
+tant de beautés de détail sur le fond de cet Apologue, qu'il est
+presque au niveau des meilleurs et des plus célèbres.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span></p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 5. (C'est le serpent que je veux dire,</div>
-<div class="line i25"> Et non l'homme, on pourrait aisment s'y tromper.)</div>
+<div class="line i25"> Et non l'homme, on pourrait aisément s'y tromper.)</div>
</div></div></div>
-<p>Ce second vers parat froid aprs le premier; mais La Fontaine
-l'ajoute dessein, pour rentrer un peu dans son caractre de bonhommie,
+<p>Ce second vers paraît froid après le premier; mais La Fontaine
+l'ajoute à dessein, pour rentrer un peu dans son caractère de bonhommie,
dont il vient de sortir un moment par un vers si satirique
-contre l'espce humaine.</p>
+contre l'espèce humaine.</p>
<p class="verse">V. 10. Afin de le payer toutefois de raison.</p>
@@ -6886,8 +6844,8 @@ livre.</p>
<p class="verse">V. 27. ... Il recula d'un pas.</p>
<p>C'est la surprise de l'homme qui est cause de sa patience et qui l'oblige
- couter le serpent. Le discours de la vache est plein de raison
-et d'intrt. Tous les mouvemens en sont d'une simplicit touchante.</p>
+à écouter le serpent. Le discours de la vache est plein de raison
+et d'intérêt. Tous les mouvemens en sont d'une simplicité touchante.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -6895,119 +6853,119 @@ et d'intrt. Tous les mouvemens en sont d'une simplicit touchante.</p>
<div class="line i3"> Sans herbe...</div>
</div></div></div>
-<p>Ce dernier mot rejet l'autre vers, et ce v&oelig;u si naturel,</p>
+<p>Ce dernier mot rejeté à l'autre vers, et ce v&oelig;u si naturel,</p>
-<p class="verse">V. 43. ... S'il voulait encor me laisser patre!</p>
+<p class="verse">V. 43. ... S'il voulait encor me laisser paître!</p>
<p>Tout cela est parfait. Le discours du b&oelig;uf a un autre genre de
-beaut: c'est celui d'un ton noble et potique, quoique naturel et
+beauté: c'est celui d'un ton noble et poétique, quoique naturel et
vrai.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 55. <span class="i3">... Ce long cercle de peines,</span></div>
<div class="line i3"> Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines</div>
-<div class="line i3"> Ce que Crs nous donne et vend aux animaux:</div>
+<div class="line i3"> Ce que Cérès nous donne et vend aux animaux:</div>
</div></div></div>
<p>Et cet autre vers:</p>
<p class="verse">V. 62. Achetaient de son sang l'indulgence des dieux.</p>
-<p>La Fontaine tire un parti ingnieux du ton qu'il vient de prter au
+<p>La Fontaine tire un parti ingénieux du ton qu'il vient de prêter au
<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
-b&oelig;uf, c'est de le faire appeler dclamateur par l'homme qui lui
-reproche de chercher de grands mots: tout cela est d'un got exquis.</p>
+b&oelig;uf, c'est de le faire appeler déclamateur par l'homme qui lui
+reproche de chercher de grands mots: tout cela est d'un goût exquis.</p>
-<p>La Fontaine a su tre aussi intressant en faisant parler l'arbre.</p>
+<p>La Fontaine a su être aussi intéressant en faisant parler l'arbre.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 74. <span class="i6">... Libral il nous donne</span></div>
-<div class="line i3"> Ou des fleurs au printemps, ou des fruits l'automne.</div>
+<div class="line">V. 74. <span class="i6">... Libéral il nous donne</span></div>
+<div class="line i3"> Ou des fleurs au printemps, ou des fruits à l'automne.</div>
</div></div></div>
-<p>Et quelle heureuse prcision dans le vers suivant!</p>
+<p>Et quelle heureuse précision dans le vers suivant!</p>
-<p class="verse">V. 81. Je suis bien bon, dit-il, d'couter ces gens-l.</p>
+<p class="verse">V. 81. Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là.</p>
<p>Le despotisme n'est jamais si redoutable que quand on vient de le
-convaincre d'absurdit.</p>
+convaincre d'absurdité.</p>
<p class="fable">FABLE III.</p>
-<p class="verse">V. 1. Une tortue tait, etc....</p>
+<p class="verse">V. 1. Une tortue était, etc....</p>
<p>Quoique l'invention de cette fable soit un peu bizarre, quoique
-la tortue y soit peinte dans un costume bien tranger ses habitudes,
+la tortue y soit peinte dans un costume bien étranger à ses habitudes,
on peut ranger cet Apologue parmi les bons. C'est que l'intention
-en est sage, morale, bien marque, et que d'ailleurs l'excution
-en est trs-agrable.</p>
+en est sage, morale, bien marquée, et que d'ailleurs l'exécution
+en est très-agréable.</p>
<p class="verse">V. 4. Volontiers gens boiteux, etc....</p>
-<p>La rptition de ce mot <em>volontiers</em> est pleine de grces; et ce vers:
-<em>Volontiers gens boiteux hassent le logis</em>, fait voir comment La Fontaine
+<p>La répétition de ce mot <em>volontiers</em> est pleine de grâces; et ce vers:
+<em>Volontiers gens boiteux haïssent le logis</em>, fait voir comment La Fontaine
sait tirer parti des plus petites circonstances.</p>
-<p class="verse">V. 9. ... Par l'air en Amrique:</p>
+<p class="verse">V. 9. ... Par l'air en Amérique:</p>
-<p>Il ne fallait point particulariser, ni nommer l'<em>Amrique</em>: du moins
-fallait-il ne nommer qu'une contre de l'ancien hmisphre. Toute
-action qui forme le n&oelig;ud ou l'intrt d'un Apologue, est suppose
+<p>Il ne fallait point particulariser, ni nommer l'<em>Amérique</em>: du moins
+fallait-il ne nommer qu'une contrée de l'ancien hémisphère. Toute
+action qui forme le n&oelig;ud ou l'intérêt d'un Apologue, est supposée
se passer dans les temps fabuleux, au temps (comme dit le peuple)
-o les btes parlaient. Il y a, pour chaque genre de posie, une
+où les bêtes parlaient. Il y a, pour chaque genre de poésie, une
vraisemblance
-reue, une convenance particulire, dont il ne faut pas
-s'carter.</p>
+reçue, une convenance particulière, dont il ne faut pas
+s'écarter.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span></p>
<p class="verse">V. 13. Ulysse en fit autant.</p>
-<p>Ce trait ne pche point contre la rgle que nous venons d'tablir,
-parce que le temps o Ulysse vivait est suppos compris dans l'poque
-que nous avons indique; d'ailleurs, ce rapprochement des
+<p>Ce trait ne pèche point contre la règle que nous venons d'établir,
+parce que le temps où Ulysse vivait est supposé compris dans l'époque
+que nous avons indiquée; d'ailleurs, ce rapprochement des
voyages d'Ulysse avec celui de la tortue est si plaisant, que le lecteur
s'y rendrait bien moins difficile.</p>
-<p class="verse">V. 13. ... On ne s'attendait gure....</p>
+<p class="verse">V. 13. ... On ne s'attendait guère....</p>
-<p>Voil un de ces traits qui caractrisent un pote suprieur son
-sujet; nul n'a su s'en jouer propos comme La Fontaine.</p>
+<p>Voilà un de ces traits qui caractérisent un poète supérieur à son
+sujet; nul n'a su s'en jouer à propos comme La Fontaine.</p>
<p class="fable">FABLE IV.</p>
-<p class="verse">V. 1. Il n'tait point d'tang, etc....</p>
+<p class="verse">V. 1. Il n'était point d'étang, etc....</p>
-<p>Nous ne trouverons plus dans ce dixime livre, de fable qui puisse
-tre compare aux deux prcdentes. Celle-ci n'en approche, ni
-pour le fond, ni pour la forme. Remarquons cependant le srieux
-plaisant de cette rflexion.</p>
+<p>Nous ne trouverons plus dans ce dixième livre, de fable qui puisse
+être comparée aux deux précédentes. Celle-ci n'en approche, ni
+pour le fond, ni pour la forme. Remarquons cependant le sérieux
+plaisant de cette réflexion.</p>
-<p class="verse">V. 7. Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-mme.</p>
+<p class="verse">V. 7. Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-même.</p>
<p class="verse">V. 42. En ceux qui sont mangeurs de gens.</p>
-<p>Il fallait s'arrter l. La rflexion que La Fontaine ajoute ce
-conseil de prudence, ne sert qu' en dtourner l'esprit de son lecteur.
-L'ide de la mort absorbe toute autre ide.</p>
+<p>Il fallait s'arrêter là. La réflexion que La Fontaine ajoute à ce
+conseil de prudence, ne sert qu'à en détourner l'esprit de son lecteur.
+L'idée de la mort absorbe toute autre idée.</p>
<p class="fable">FABLE V.</p>
-<p class="verse">V. 1. Un pincemaille avait tant amass.</p>
+<p class="verse">V. 1. Un pincemaille avait tant amassé.</p>
-<p>Le rsultat de cette fable est encore trs peu de chose; mais, dans
-l'excution, elle offre plusieurs vers trs-bons. Je me contente de les
-indiquer la marge.</p>
+<p>Le résultat de cette fable est encore très peu de chose; mais, dans
+l'exécution, elle offre plusieurs vers très-bons. Je me contente de les
+indiquer à la marge.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span></p>
-<p class="verse">V. dernier. Il n'est pas malais de tromper un trompeur.</p>
+<p class="verse">V. dernier. Il n'est pas malaisé de tromper un trompeur.</p>
<p>Cela n'est pas exactement vrai; et souvent c'est une chose
-trs-difficile. J'aurais mieux aim que La Fontaine et exprim le sens
-de l'ide suivante: <em>Heureux celui qu'un seul avertissement engage
+très-difficile. J'aurais mieux aimé que La Fontaine eût exprimé le sens
+de l'idée suivante: <em>Heureux celui qu'un seul avertissement engage à
triompher de sa passion favorite!</em></p>
<p class="fable">FABLE VI.</p>
@@ -7015,74 +6973,74 @@ triompher de sa passion favorite!</em></p>
<p class="verse">V. 2. (S'il en est de tels dans le monde.)</p>
<p>Ce mot seul fait la critique de cet Apologue. Les meilleures fables
-sont celles o les animaux sont peints dans leur naturel, avec les
-gots et les habitudes qui naissent de leur organisation. sope,
-dont cette fable est imite, a su viter ce dfaut en employant d'ailleurs
-une brivet prfrable aux ornemens de La Fontaine. Voici la
-fable d'sope:</p>
+sont celles où les animaux sont peints dans leur naturel, avec les
+goûts et les habitudes qui naissent de leur organisation. Ésope,
+dont cette fable est imitée, a su éviter ce défaut en employant d'ailleurs
+une brièveté préférable aux ornemens de La Fontaine. Voici la
+fable d'Ésope:</p>
-<p><em>Un loup passant prs de la cabane de quelques bergers, les vit mangeant
+<p>«<em>Un loup passant près de la cabane de quelques bergers, les vit mangeant
un mouton. Il leur cria: Que ne diriez-vous point, si j'en faisais
-autant?</em></p>
+autant?»</em></p>
-<p>Il est vident que cet Apologue vaut mieux que celui du fabuliste
-franais.</p>
+<p>Il est évident que cet Apologue vaut mieux que celui du fabuliste
+français.</p>
-<p class="verse">V. 10. ... De loups l'Angleterre est dserte.</p>
+<p class="verse">V. 10. ... De loups l'Angleterre est déserte.</p>
-<p>Mme faute que celle qui a t note dans la fable de la tortue,
-sur le mot <em>Amrique</em>.</p>
+<p>Même faute que celle qui a été notée dans la fable de la tortue,
+sur le mot <em>Amérique</em>.</p>
<p class="verse">V. 24. Mangeans un agneau cuit en broche.</p>
-<p>Quel rsultat moral peut-on tirer de-l? car, comme a dit La Fontaine
-lui-mme:</p>
+<p>Quel résultat moral peut-on tirer de-là? car, comme a dit La Fontaine
+lui-même:</p>
<p>Sans cela toute fable est un &oelig;uvre imparfait.</p>
<p>J'en vois quelques traits confus, comme, par exemple, que nombre
d'hommes se permettent ce qu'ils interdisent aux autres, l'effet de
-leurs discours ananti par leurs actions; mais cela ne vaut gure
-la peine d'tre dit. D'un autre ct, il faut que l'action soit mauvaise;
+leurs discours anéanti par leurs actions; mais cela ne vaut guère
+la peine d'être dit. D'un autre côté, il faut que l'action soit mauvaise;
<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
-et La Fontaine veut-il tablir que c'est trs-mal fait de
-manger les moutons? tout cela me parat vague et dnu d'objet.</p>
+et La Fontaine veut-il établir que c'est très-mal fait de
+manger les moutons? tout cela me paraît vague et dénué d'objet.</p>
<p class="fable">FABLE VII.</p>
-<p class="verse">V. 7. Elle me prend mes mouches ma porte.</p>
+<p class="verse">V. 7. Elle me prend mes mouches à ma porte.</p>
-<p>Cette action de <em>Philomle</em>, c'est- dire du <em>rossignol</em>, enlevant d'abord
-les mouches de l'araigne, et ensuite l'araigne mme avec sa toile
+<p>Cette action de <em>Philomèle</em>, c'est-à dire du <em>rossignol</em>, enlevant d'abord
+les mouches de l'araignée, et ensuite l'araignée même avec sa toile
et tout, cette action, que prouve-t-elle? La loi du plus fort, soit.
-Mais est-ce une chose si bonne rpter sans cesse? n'est-ce pas
-exposer l'esprit des jeunes gens saisir un faux rapport entre la violence
-que les diffrentes espces d'animaux exercent les unes
-l'gard des autres, et les injustices que les hommes se font mutuellement?
-N'est-ce pas leur montrer le tout comme un effet des mmes
-loix, et un produit de la ncessit? Cependant, quel rapport y a-t-il,
- cet gard, entre les animaux et les hommes? Aucun. Nul animal
-ne peut mal faire, soit qu'il dvore un tre d'une espce plus faible
-que la sienne, ou un tre de la sienne mme. On peut aller jusqu'
-dire qu'il fait trs-bien, car il obit un instinct dtermin par des
-lois suprieures: mais l'homme, qui ces mmes lois ont donn la
-raison, parat la combattre au moment o elle est prjudiciable ses
-semblables. Ds qu'il nuit, il est, pour ainsi dire, hors de sa
+Mais est-ce une chose si bonne à répéter sans cesse? n'est-ce pas
+exposer l'esprit des jeunes gens à saisir un faux rapport entre la violence
+que les différentes espèces d'animaux exercent les unes à
+l'égard des autres, et les injustices que les hommes se font mutuellement?
+N'est-ce pas leur montrer le tout comme un effet des mêmes
+loix, et un produit de la nécessité? Cependant, quel rapport y a-t-il,
+à cet égard, entre les animaux et les hommes? Aucun. Nul animal
+ne peut mal faire, soit qu'il dévore un être d'une espèce plus faible
+que la sienne, ou un être de la sienne même. On peut aller jusqu'à
+dire qu'il fait très-bien, car il obéit à un instinct déterminé par des
+lois supérieures: mais l'homme, à qui ces mêmes lois ont donné la
+raison, paraît la combattre au moment où elle est préjudiciable à ses
+semblables. Dès qu'il nuit, il est, pour ainsi dire, hors de sa
nature. Que peuvent donc avoir de commun les m&oelig;urs de l'homme et
-les habitudes des animaux? Les dernires ne doivent tre la reprsentation
-des autres, que dans les cas ou le rsultat est utile, ou du
-moins n'est pas nuisible la morale. Autrement l'auteur, faute d'avoir
-des ides justes, risque d'en donner de fausses son lecteur. C'est
-ce qui est arriv plus d'une fois La Fontaine mme; et je suis forc
-d'en convenir, malgr mon admiration pour lui.</p>
+les habitudes des animaux? Les dernières ne doivent être la représentation
+des autres, que dans les cas ou le résultat est utile, ou du
+moins n'est pas nuisible à la morale. Autrement l'auteur, faute d'avoir
+des idées justes, risque d'en donner de fausses à son lecteur. C'est
+ce qui est arrivé plus d'une fois à La Fontaine même; et je suis forcé
+d'en convenir, malgré mon admiration pour lui.</p>
<p class="fable">FABLE VIII.</p>
<p class="verse">V. 10. Elle se consola....</p>
-<p>Rien de si naturel que ce sentiment et la rflexion qui le suit. C'est
-ici que la rsignation la ncessit est tablie avec les adoucissemens
-qui lui conviennent. La soumission de la perdrix est d'un trs-bon
+<p>Rien de si naturel que ce sentiment et la réflexion qui le suit. C'est
+ici que la résignation à la nécessité est établie avec les adoucissemens
+qui lui conviennent. La soumission de la perdrix est d'un très-bon
exemple, et on est souvent dans le cas de dire comme elle:</p>
<p class="verse">V. 10. Ce sont leurs m&oelig;urs.</p>
@@ -7092,24 +7050,24 @@ exemple, et on est souvent dans le cas de dire comme elle:</p>
<p class="verse">V. 1. Qu'ai-je fait pour me voir ainsi?</p>
-<p>Nous avons dj vu quelques exemples de ce tour vif et anim,
-qui met d'abord le personnage en scne.</p>
+<p>Nous avons déjà vu quelques exemples de ce tour vif et animé,
+qui met d'abord le personnage en scène.</p>
<hr class="c15" />
-<p>Aprs le sentiment de la douleur physique, vient celui de l'injustice
+<p>Après le sentiment de la douleur physique, vient celui de l'injustice
qui lui fait subir un pareil traitement; et puis l'indignation contre
l'ingratitude; enfin l'amour-propre a son tour.</p>
-<p class="verse">V. 4. Devant les autres chiens oserai-je paratre?</p>
+<p class="verse">V. 4. Devant les autres chiens oserai-je paraître?</p>
<p>Un homme n'aurait pas mieux dit.</p>
<hr class="c15" />
-<p>Les six vers dans lesquels La Fontaine exprime la moralit de cet
-Apologue, ont le dfaut de ne pas sortir de l'exemple de <em>Mouflar</em>. La
-vraie moralit de la pice est dans la fable mme:</p>
+<p>Les six vers dans lesquels La Fontaine exprime la moralité de cet
+Apologue, ont le défaut de ne pas sortir de l'exemple de <em>Mouflar</em>. La
+vraie moralité de la pièce est dans la fable même:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -7117,323 +7075,323 @@ vraie moralit de la pice est dans la fable mme:</p>
<div class="line i3"> Qu'il y gagnait beaucoup....</div>
</div></div></div>
-<p>Ou il fallait ne pas mettre de moralit du tout, ou bien il fallait
-laisser l <em>Mouflar</em>, et dire que, <em>souvent d'un malheur qui nous a caus
-bien du chagrin, il est rsult des avantages inapprciables et imprvus</em>.
-Souvenons-nous dsormais de faire cette rflexion, dans les accidens
+<p>Ou il fallait ne pas mettre de moralité du tout, ou bien il fallait
+laisser là <em>Mouflar</em>, et dire que, <em>souvent d'un malheur qui nous a causé
+bien du chagrin, il est résulté des avantages inappréciables et imprévus</em>.
+Souvenons-nous désormais de faire cette réflexion, dans les accidens
qui peuvent nous survenir.</p>
<p class="fable">FABLE X.</p>
-<p class="verse">V. 1. Deux dmons leur gr, etc....</p>
+<p class="verse">V. 1. Deux démons à leur gré, etc....</p>
<p>Ce que dit ici La Fontaine est si vrai, que certains philosophes
-l'ont pos en principe dans des traits de morale, et font remonter
- ces deux sources toutes nos passions et tous nos sentimens.</p>
+l'ont posé en principe dans des traités de morale, et font remonter
+à ces deux sources toutes nos passions et tous nos sentimens.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 7. Car mme elle entre dans l'amour.</div>
+<div class="line">V. 7. Car même elle entre dans l'amour.</div>
<div class="line i25"> Je le ferais bien voir: etc...</div>
</div></div></div>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
-L'auteur n'aurait pas eu grand peine dans l'poque o il vivait. L'amour,
-dans des m&oelig;urs simples, n'est compos que de lui-mme, ne
-peut tre pay que par lui, s'offense de ce qui n'est pas lui; mais
-dans des m&oelig;urs raffines, c'est- dire, corrompues, ce sentiment
+L'auteur n'aurait pas eu grand peine dans l'époque où il vivait. L'amour,
+dans des m&oelig;urs simples, n'est composé que de lui-même, ne
+peut être payé que par lui, s'offense de ce qui n'est pas lui; mais
+dans des m&oelig;urs raffinées, c'est-à dire, corrompues, ce sentiment
laisse entrer dans sa composition une foule d'accessoires qui lui sont
-trangers. Rapports de position, convenances de socit, calculs
-d'amour-propre, intrt de vanit, et nombre d'autres combinaisons
-qui vont mme jusqu' le rendre ridicule. En France c'est, pour
+étrangers. Rapports de position, convenances de société, calculs
+d'amour-propre, intérêt de vanité, et nombre d'autres combinaisons
+qui vont même jusqu'à le rendre ridicule. En France c'est, pour
l'ordinaire, un amusement, un jeu de commerce qui ne ruine et
n'enrichit personne.</p>
<p class="verse">V. 21. Il avait du bon sens; le reste vient ensuite.</p>
<p>C'est l'opinion de M. Guillaume dans l'Avocat Patelin. On lui dit:
-<em>Mais, M. Guillaume, savez-vous que vous gouverneriez trs-bien un tat?
-Tout comme un autre</em>, rpond-il.</p>
+<em>Mais, M. Guillaume, savez-vous que vous gouverneriez très-bien un état?
+Tout comme un autre</em>, répond-il.</p>
<p class="verse">V. 33. Je crois voir cet aveugle, etc...</p>
-<p>Ce rcit de l'histoire du serpent, formant une autre fable dans la
-fable, me parat dplac. Outre qu'il rentre dans l'Apologue du serpent
-et du villageois au livre VI, il gte un peu cette jolie pice. Voulez-vous
+<p>Ce récit de l'histoire du serpent, formant une autre fable dans la
+fable, me paraît déplacé. Outre qu'il rentre dans l'Apologue du serpent
+et du villageois au livre VI, il gâte un peu cette jolie pièce. Voulez-vous
voir combien elle serait plus vive, plus rapide, et d'un plus
-grand effet! Essayez de supprimer l'pisode du serpent: supposez
-qu'aprs ces mots:</p>
+grand effet! Essayez de supprimer l'épisode du serpent: supposez
+qu'après ces mots:</p>
<p class="verse">V. 28. Ne produisent jamais que d'illustres malheurs.</p>
-<p>Supposez qu'en sautant 22 vers, La Fontaine et dit:</p>
+<p>Supposez qu'en sautant 22 vers, La Fontaine eût dit:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 51. Mille dgots viendront, dit le prophte ermite.<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a></div>
+<div class="line">V. 51. Mille dégoûts viendront, dit le prophète ermite.<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a></div>
<div class="line i3"> Il en vint en effet, l'ermite n'eut pas tort.</div>
<div class="line i5"> Mainte peste de cour, etc....</div>
</div></div></div>
<p>Le reste comme il est. Il me semble que cette suspension ferait un
-trs-bon effet, et donnerait cette pice une rapidit qui lui manque.</p>
+très-bon effet, et donnerait à cette pièce une rapidité qui lui manque.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></p>
-<p class="verse">V. 60. Louanges du dsert et de la pauvret.</p>
+<p class="verse">V. 60. Louanges du désert et de la pauvreté.</p>
-<p>Etait-ce dans des lettres que le berger crivait? Ce berger-visir
-tait-il un sage qui et crit ses penses dans un ouvrage? il me
-semble qu'il et fallu claircir cela brivement.</p>
+<p>Etait-ce dans des lettres que le berger écrivait? Ce berger-visir
+était-il un sage qui eût écrit ses pensées dans un ouvrage? il me
+semble qu'il eût fallu éclaircir cela brièvement.</p>
<p class="verse">V. 69. Et je pense aussi sa musette.</p>
-<p>Ce n'tait pas un pote comme La Fontaine qui pouvait oublier
-de mettre une musette dans le coffre-fort du berger. Quelle grce
+<p>Ce n'était pas un poète comme La Fontaine qui pouvait oublier
+de mettre une musette dans le coffre-fort du berger. Quelle grâce
dans ce petit mot, <em>je pense</em>!</p>
-<p class="verse">V. 70. Doux trsors! se dit-il, chers gages...</p>
+<p class="verse">V. 70. Doux trésors! se dit-il, chers gages...</p>
-<p>Voil encore un de ces morceaux o il semble que le c&oelig;ur de La
-Fontaine prenne plaisir s'pancher. La navet de son caractre,
-la simplicit de son me, son got pour la retraite le mettent vite
-la place de ceux qui forment des v&oelig;ux pour le sjour de la campagne,
-pour la mdiocrit, pour la solitude. Nous en avons dj vu plusieurs
+<p>Voilà encore un de ces morceaux où il semble que le c&oelig;ur de La
+Fontaine prenne plaisir à s'épancher. La naïveté de son caractère,
+la simplicité de son âme, son goût pour la retraite le mettent vite à
+la place de ceux qui forment des v&oelig;ux pour le séjour de la campagne,
+pour la médiocrité, pour la solitude. Nous en avons déjà vu plusieurs
exemples, et heureusement nous en retrouverons encore.</p>
<p class="fable">FABLE XI.</p>
<p class="verse">V. 1. Tircis, qui pour la seule Annette.</p>
-<p>La chanson du berger est fort jolie; mais on est un peu scandalis
-de la morale de la pice et du conseil que l'auteur donne aux
-rois. La Fontaine, aptre du despotisme! La Fontaine, blmer les
-voies de la douceur et de la persuasion! cela parat plus extraordinaire
-et plus contre la nature, que le loup rempli d'humanit, dont
-il nous a parl quatre ou cinq fables plus haut.</p>
+<p>La chanson du berger est fort jolie; mais on est un peu scandalisé
+de la morale de la pièce et du conseil que l'auteur donne aux
+rois. La Fontaine, apôtre du despotisme! La Fontaine, blâmer les
+voies de la douceur et de la persuasion! cela paraît plus extraordinaire
+et plus contre la nature, que le loup rempli d'humanité, dont
+il nous a parlé quatre ou cinq fables plus haut.</p>
<p class="fable">FABLE XII.</p>
-<p class="verse">V. 1. Deux perroquets, l'un pre et l'autre fils...</p>
+<p class="verse">V. 1. Deux perroquets, l'un père et l'autre fils...</p>
-<p>Ces quatre premiers vers sont joliment tourns, et sembleraient
-annoncer un meilleur apologue. Celui-ci est trs-mdiocre. Ce perroquet
+<p>Ces quatre premiers vers sont joliment tournés, et sembleraient
+annoncer un meilleur apologue. Celui-ci est très-médiocre. Ce perroquet
<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
-qui crve les yeux au fils du roi; ce roi qui va prorer le perroquet
-perch sur le haut d'un pin; cela n'est pas d'un got bien
+qui crève les yeux au fils du roi; ce roi qui va pérorer le perroquet
+perché sur le haut d'un pin; cela n'est pas d'un goût bien
exquis.</p>
-<p>Les deux derniers vers de la pice sont agrables et ont presque
-pass en proverbe; mais la vraie moralit de cette prtendue fable
+<p>Les deux derniers vers de la pièce sont agréables et ont presque
+passé en proverbe; mais la vraie moralité de cette prétendue fable
est que la confiance mutuelle une fois perdue, elle ne se recouvre
-pas. Voyez un conte de <em>Snec</em>, intitul le Kaimak, qui se trouve
+pas. Voyez un conte de <em>Sénecé</em>, intitulé le Kaimak, qui se trouve
dans tous les recueils.</p>
<p class="fable">FABLE XIII.</p>
-<p class="verse">V. 1. Mre lionne, etc....</p>
+<p class="verse">V. 1. Mère lionne, etc....</p>
-<p>J'aurais voulu que La Fontaine s'arrtt aprs le douzime vers:</p>
+<p>J'aurais voulu que La Fontaine s'arrêtât après le douzième vers:</p>
-<p class="verse">N'avaient-ils ni pre ni mre?</p>
+<p class="verse">N'avaient-ils ni père ni mère?</p>
-<p>Il me semble que cela donnait bien autrement penser. Et en effet,
-toute la morale ne tend gure qu' empcher les malheureux de se
-plaindre: ce qui n'est pas d'une grande consquence.</p>
+<p>Il me semble que cela donnait bien autrement à penser. Et en effet,
+toute la morale ne tend guère qu'à empêcher les malheureux de se
+plaindre: ce qui n'est pas d'une grande conséquence.</p>
<p>Les deux derniers vers:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Quiconque en pareil cas se voit ha des cieux,</div>
-<div class="line">Qu'il considre Hcube, il rendra grce aux dieux;</div>
+<div class="line">Quiconque en pareil cas se voit haï des cieux,</div>
+<div class="line">Qu'il considère Hécube, il rendra grâce aux dieux;</div>
</div></div></div>
-<p>sont excellens; mais la moralit qu'ils enseignent est nonce d'une
-manire bien plus frappante dans une fable de Sadi, fameux pote
+<p>sont excellens; mais la moralité qu'ils enseignent est énoncée d'une
+manière bien plus frappante dans une fable de Sadi, fameux poète
persan; la voici:</p>
-<p>Un pauvre entra dans une mosque pour y faire sa prire: ses
-jambes et ses pieds taient nus, tant sa misre tait grande; et il
-s'en plaignait au ciel avec amertume. Ayant fini sa prire, il se
-retourne et voit un autre pauvre appuy contre une colonne et assis
-sur son sant. Il apperut que ce pauvre n'avait point de jambes. Le
-premier pauvre sortit de la mosque, en rendant grce aux dieux.</p>
+<p>«Un pauvre entra dans une mosquée pour y faire sa prière: ses
+jambes et ses pieds étaient nus, tant sa misère était grande; et il
+s'en plaignait au ciel avec amertume. Ayant fini sa prière, il se
+retourne et voit un autre pauvre appuyé contre une colonne et assis
+sur son séant. Il apperçut que ce pauvre n'avait point de jambes. Le
+premier pauvre sortit de la mosquée, en rendant grâce aux dieux.»</p>
<p class="fable">FABLE XIV.</p>
<p class="verse">V. 4. J'en vois peu dans la fable, encor moins dans l'histoire.</p>
-<p>Ces quatre premiers vers sont trs-jolis, mais n'obtiennent pas
+<p>Ces quatre premiers vers sont très-jolis, mais n'obtiennent pas
<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
-grce pour le fond de cet Apologue, qui me parat dfectueux. Quel
-rapport y a-t-il entre Hercule ayant obtenu l'apothose par des travaux
+grâce pour le fond de cet Apologue, qui me paraît défectueux. Quel
+rapport y a-t-il entre Hercule ayant obtenu l'apothéose par des travaux
utiles aux hommes (c'est ainsi du moins qu'il faut l'envisager dans
l'Apologue), quel rapport, dis-je, entre ce dieu et un aventurier
faisant une action folle, dangereuse, utile aux autres, ou qui ne
-peut-tre utile qu' lui-mme? Quelle leon peut-il rsulter du succs
+peut-être utile qu'à lui-même? Quelle leçon peut-il résulter du succès
de son audace absurde et imprudente? je ne connais pas de sujet de
-fable moins fait pour plaire La Fontaine que celui-ci. J'ai dj observ
-qu'il n'tait point le pote de l'hrosme, mais celui de la nature
-et de la raison; et la raison peut-elle tre plus blesse qu'elle ne l'est,
+fable moins fait pour plaire à La Fontaine que celui-ci. J'ai déjà observé
+qu'il n'était point le poète de l'héroïsme, mais celui de la nature
+et de la raison; et la raison peut-elle être plus blessée qu'elle ne l'est,
par l'entreprise de cet aventurier?</p>
-<p class="verse">V. 28. Auquel cas, o l'honneur d'une telle aventure?</p>
+<p class="verse">V. 28. Auquel cas, où l'honneur d'une telle aventure?</p>
-<p>J'avoue que ce raisonnement du chevalier me parat trs-bon.</p>
+<p>J'avoue que ce raisonnement du chevalier me paraît très-bon.</p>
<p class="verse">V. 37. Il le prend, il l'emporte....</p>
-<p>L'auteur aurait bien d nous dire comment.</p>
+<p>L'auteur aurait bien dû nous dire comment.</p>
<p class="verse">V. 45. Le proclamer monarque....</p>
<p>Eh bien! la morale de cette fable est donc qu'il en faut croire le
-premier criteau?</p>
+premier écriteau?</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 49. (Serait-ce bien une misre,</div>
-<div class="line i3"> Que d'tre pape ou d'tre roi?)</div>
+<div class="line">V. 49. (Serait-ce bien une misère,</div>
+<div class="line i3"> Que d'être pape ou d'être roi?)</div>
</div></div></div>
-<p>Voil pourtant La Fontaine qui trouve le secret de mler un trait
-de son caractre, au rcit d'une aventure qui y est le plus oppose.</p>
+<p>Voilà pourtant La Fontaine qui trouve le secret de mêler un trait
+de son caractère, au récit d'une aventure qui y est le plus opposée.</p>
<p class="verse">V. 53. Le sage quelquefois....</p>
-<p>Cela est vrai, mais dans tel ou tel cas qu'il aurait fallu spcifier,
-et non dans une aventure folle qui russit un fou.</p>
+<p>Cela est vrai, mais dans tel ou tel cas qu'il aurait fallu spécifier,
+et non dans une aventure folle qui réussit à un fou.</p>
<p class="fable">FABLE XV.</p>
-<p class="center">Discours M. le duc de la Rochefoucault.</p>
+<p class="center">Discours à M. le duc de la Rochefoucault.</p>
-<p>C'est toujours ce mme duc de la Rochefoucault, auteur des Maximes,
+<p>C'est toujours ce même duc de la Rochefoucault, auteur des Maximes,
<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
-ce livre si cher aux esprits secs et aux mes froides. L'auteur
-qui n'avait gure frquent que des courtisans, rapporte le motif de
-toutes nos actions l'amour-propre; et il faut convenir qu'il dvoile,
-avec une sagacit infinie, les subterfuges de ce misrable amour-propre.
-Mais s'il y a un amour-propre petit, mesquin, ou si l'on veut mprisable,
-n'en est-il pas un autre noble, sensible et gnreux? Pourquoi
+ce livre si cher aux esprits secs et aux âmes froides. L'auteur
+qui n'avait guère fréquenté que des courtisans, rapporte le motif de
+toutes nos actions à l'amour-propre; et il faut convenir qu'il dévoile,
+avec une sagacité infinie, les subterfuges de ce misérable amour-propre.
+Mais s'il y a un amour-propre petit, mesquin, ou si l'on veut méprisable,
+n'en est-il pas un autre noble, sensible et généreux? Pourquoi
M. le duc de la Rochefoucault ne nous peint-il jamais que le premier?
-Est-ce faire connatre un palais, de n'en montrer que les portions
-consacres aux usages les plus rebutans?</p>
+Est-ce faire connaître un palais, de n'en montrer que les portions
+consacrées aux usages les plus rebutans?</p>
-<p class="verse">V. 4. Le roi de ces gens-l....</p>
+<p class="verse">V. 4. Le roi de ces gens-là....</p>
-<p>Les dfauts des sujets ont servi peindre leur roi, d'une manire
-dont on n'a point approch depuis La Fontaine. Il a eu bien raison
+<p>Les défauts des sujets ont servi à peindre leur roi, d'une manière
+dont on n'a point approché depuis La Fontaine. Il a eu bien raison
de dire:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Peut-tre d'autres hros,</div>
+<div class="line">Peut-être d'autres héros,</div>
<div class="line">M'auraient moins acquis de gloire.</div>
</div></div></div>
<p class="verse">V. 8. J'entends les esprits corps....</p>
-<p>Nous voil revenus a ne pas nous entendre.</p>
+<p>Nous voilà revenus a ne pas nous entendre.</p>
-<p class="verse">V. 13. Et que n'tant plus nuit, il n'est pas encor jour.</p>
+<p class="verse">V. 13. Et que n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour.</p>
-<p>Voil un de ces vers que La Fontaine seul a su faire. Il est vrai qu'il
-est un peu imit du Tasse ou de l'Arioste, je ne me souviens plus lequel
+<p>Voilà un de ces vers que La Fontaine seul a su faire. Il est vrai qu'il
+est un peu imité du Tasse ou de l'Arioste, je ne me souviens plus lequel
des deux.</p>
-<p class="verse">V. 21. S'gayaient, et de thym parfumaient leur banquet.</p>
+<p class="verse">V. 21. S'égayaient, et de thym parfumaient leur banquet.</p>
-<p>Tout ce tableau est charmant, et le dernier vers plein de posie.</p>
+<p>Tout ce tableau est charmant, et le dernier vers plein de poésie.</p>
-<p class="verse">Ne reconnat-on pas en cela les humains?</p>
+<p class="verse">Ne reconnaît-on pas en cela les humains?</p>
-<p class="verse">V. 28. Disperss par quelque orage.</p>
+<p class="verse">V. 28. Dispersés par quelque orage.</p>
<p>Tout le reste est de trop.</p>
-<p class="verse">V. 55. Quand des chiens trangers....</p>
+<p class="verse">V. 55. Quand des chiens étrangers....</p>
-<p>Il y a trop peu de liaison entre cette ide et la prcdente.</p>
+<p>Il y a trop peu de liaison entre cette idée et la précédente.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span></p>
-<p class="verse">V. 49. Le moins de gens qu'on peut l'entour du gteau.</p>
+<p class="verse">V. 49. Le moins de gens qu'on peut à l'entour du gâteau.</p>
-<p>Cette attention de l'amour propre carter tous les concurrens,
-mritait les frais d'un Apologue particulier.</p>
+<p>Cette attention de l'amour propre à écarter tous les concurrens,
+méritait les frais d'un Apologue particulier.</p>
-<p class="verse">V. 57. Vous qui m'avez donn....</p>
+<p class="verse">V. 57. Vous qui m'avez donné....</p>
-<p>Il est ais de reconnatre l'auteur des Maximes dans la comparaison
-du gteau; mais il aurait d dire La Fontaine qu'il n'en
-avait pas tir le meilleur parti possible. Toute cette priode, qui
-contient l'loge de M. de la Rochefoucault, me parat longue et
+<p>Il est aisé de reconnaître l'auteur des Maximes dans la comparaison
+du gâteau; mais il aurait dû dire à La Fontaine qu'il n'en
+avait pas tiré le meilleur parti possible. Toute cette période, qui
+contient l'éloge de M. de la Rochefoucault, me paraît longue et
pesante.</p>
<p class="fable">FABLE XVI.</p>
<p class="verse">V. 1. Quatre chercheurs, etc....</p>
-<p>La moralit qui rsulte de cet Apologue est incontestable, mais
+<p>La moralité qui résulte de cet Apologue est incontestable, mais
elle a bien peu d'application dans nos m&oelig;urs.</p>
<p class="verse">V. 31. Comme si devers l'Inde...</p>
-<p>Cette vanit n'est point inconnue dans l'Inde. Seulement elle y
-prend des formes diffrentes de celles qu'elle peut avoir en Europe.
-La Fontaine ne savait pas quels excs horribles et dgradans
-la classe des Nares s'est souvent porte contre les autres
+<p>Cette vanité n'est point inconnue dans l'Inde. Seulement elle y
+prend des formes différentes de celles qu'elle peut avoir en Europe.
+La Fontaine ne savait pas à quels excès horribles et dégradans
+la classe des Naïres s'est souvent portée contre les autres
classes.</p>
-<h3>LIVRE ONZIME.</h3>
+<h3>LIVRE ONZIÈME.</h3>
<p class="fable">FABLE I.</p>
-<p class="verse">V. 1. Sultan lopard autrefois.</p>
+<p class="verse">V. 1. Sultan léopard autrefois.</p>
-<p>C'est ici le lieu de dvelopper une partie des ides que je n'ai fait
-qu'effleurer, l'occasion de la fable du <em>chien qui porte au col le dner
-de son matre</em>, et de celle de <em>l'hirondelle et de l'araigne</em>.</p>
+<p>C'est ici le lieu de développer une partie des idées que je n'ai fait
+qu'effleurer, à l'occasion de la fable du <em>chien qui porte au col le dîner
+de son maître</em>, et de celle de <em>l'hirondelle et de l'araignée</em>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
-C'est certainement une ide trs-ingnieuse d'avoir trouv et saisi,
+C'est certainement une idée très-ingénieuse d'avoir trouvé et saisi,
dans le naturel et les habitudes des animaux, des rapports avec nos
-m&oelig;urs, pour en faire ou la peinture ou la satire: mais cette ide
-heureuse n'est pas exempte d'inconvniens, comme je l'ai dj insinu.
-Cela vient de ce que le rapport de l'animal l'homme est trop
+m&oelig;urs, pour en faire ou la peinture ou la satire: mais cette idée
+heureuse n'est pas exempte d'inconvéniens, comme je l'ai déjà insinué.
+Cela vient de ce que le rapport de l'animal à l'homme est trop
incomplet; et cette ressemblance imparfaite peut introduire de grandes
erreurs dans la morale. Dans cette fable-ci, par exemple, il est
-clair que le renard a raison et est un trs-bon ministre. Il est clair
-que sultan lopard devait trangler le lionceau, non-seulement
-comme lopard d'Apologue, c'est- dire qui raisonne; mais il le
-devait mme comme sultan, vu que sa majest loparde se devait
-tout entire au bonheur de ses peuples. C'est ce qui fut dmontr
-peu de temps aprs. Que conclure de-l? S'ensuit-il que, parmi les
-hommes, un monarque, orphelin, hritier d'un grand empire, doive
-tre trangl par un roi voisin, sous prtexte que cet orphelin, devenu
-majeur, sera peut-tre un conqurant redoutable? Machiavel
-dirait que oui; la politique vulgaire balancerait peut-tre; mais la
-morale affirmerait que non. D'o vient cette diffrence entre sa majest
-loparde et cette autre majest? C'est que la premire se trouve
-dans une ncessit physique, instante, vidente et incontestable
-d'trangler l'orphelin pour l'intrt de sa propre sret: ncessit
+clair que le renard a raison et est un très-bon ministre. Il est clair
+que sultan léopard devait étrangler le lionceau, non-seulement
+comme léopard d'Apologue, c'est-à dire qui raisonne; mais il le
+devait même comme sultan, vu que sa majesté léoparde se devait
+tout entière au bonheur de ses peuples. C'est ce qui fut démontré
+peu de temps après. Que conclure de-là? S'ensuit-il que, parmi les
+hommes, un monarque, orphelin, héritier d'un grand empire, doive
+être étranglé par un roi voisin, sous prétexte que cet orphelin, devenu
+majeur, sera peut-être un conquérant redoutable? Machiavel
+dirait que oui; la politique vulgaire balancerait peut-être; mais la
+morale affirmerait que non. D'où vient cette différence entre sa majesté
+léoparde et cette autre majesté? C'est que la première se trouve
+dans une nécessité physique, instante, évidente et incontestable
+d'étrangler l'orphelin pour l'intérêt de sa propre sûreté: nécessité
qui ne saurait avoir lieu pour l'autre monarque. C'est la mesure de
-cette ncessit, de l'effort qu'on fait pour s'y soustraire, de la douleur
-qu'on prouve en s'y soumettant, qui devient la mesure du
-caractre moral de l'homme, qui, plutt que de s'y soumettre,
-consent s'immoler lui-mme (en n'immolant toutefois
-que lui-mme et non ceux dont le sort lui est confi), et s'lve
-par-l au plus haut degr de vertu auquel l'humanit puisse
-atteindre. On sent, d'aprs ces rflexions, combien il serait ais d'abuser
-de l'Apologue de La Fontaine. On sent combien les mchans
-sont embarrassans pour la morale des bons. Ils nuisent la socit,
-non-seulement en leur qualit de mchans, mais en empchant les
-bons d'tre aussi bons qu'ils le souhaiteraient, en forant ceux-ci
-de mler leur bont une prudence qui en gne et qui en restreint
+cette nécessité, de l'effort qu'on fait pour s'y soustraire, de la douleur
+qu'on éprouve en s'y soumettant, qui devient la mesure du
+caractère moral de l'homme, qui, plutôt que de s'y soumettre,
+consent à s'immoler lui-même (en n'immolant toutefois
+que lui-même et non ceux dont le sort lui est confié), et s'élève
+par-là au plus haut degré de vertu auquel l'humanité puisse
+atteindre. On sent, d'après ces réflexions, combien il serait aisé d'abuser
+de l'Apologue de La Fontaine. On sent combien les méchans
+sont embarrassans pour la morale des bons. Ils nuisent à la société,
+non-seulement en leur qualité de méchans, mais en empêchant les
+bons d'être aussi bons qu'ils le souhaiteraient, en forçant ceux-ci
+de mêler à leur bonté une prudence qui en gêne et qui en restreint
l'usage; et c'est ce qui a fait enfin qu'un recueil d'apologues doit
-presqu'autant contenir de leons de sagesse que de prceptes de
+presqu'autant contenir de leçons de sagesse que de préceptes de
morale.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span></p>
@@ -7441,14 +7399,14 @@ morale.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">Proposez-vous d'avoir le lion pour ami,</div>
-<div class="line i2"> Si vous voulez le laisser crotre.</div>
+<div class="line i2"> Si vous voulez le laisser croître.</div>
</div></div></div>
<p>Ces deux derniers vers sont presque devenus proverbes. Il y en
a deux autres, dans le cours de cet Apologue, que j'ai vu citer et
-appliquer un trs-mchant homme, qui tait destin avoir de
+appliquer à un très-méchant homme, qui était destiné à avoir de
grands moyens de servir et de nuire, et qui avait au moins le
-mrite d'tre attach ses amis. Voici ces deux vers:</p>
+mérite d'être attaché à ses amis. Voici ces deux vers:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -7456,8 +7414,8 @@ mrite d'tre attach ses amis. Voici ces deux vers:</p>
<div class="line">Pour ses amis, qui soit sur terre.</div>
</div></div></div>
-<p>Mais les trois allis du lion qui ne lui cotent rien, <em>son courage</em>,
-<em>sa force</em>, avec <em>sa vigilance</em>, est une tournure d'un got noble et
+<p>Mais les trois alliés du lion qui ne lui coûtent rien, <em>son courage</em>,
+<em>sa force</em>, avec <em>sa vigilance</em>, est une tournure d'un goût noble et
grand, et presque oratoire. Aussi cela se dit-il dans le conseil du roi.</p>
<p class="fable">FABLE II.</p>
@@ -7466,20 +7424,20 @@ grand, et presque oratoire. Aussi cela se dit-il dans le conseil du roi.</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 1. Jupiter eut un fils, qui</div>
<div class="line"> <b> . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
-<div class="line i2"> Avait l'me toute divine.</div>
+<div class="line i2"> Avait l'âme toute divine.</div>
</div></div></div>
-<p>Vraiment, c'est l'effet ct de la cause; rien n'est plus simple.
-Cela doit bien faciliter l'ducation des princes; je suis mme tonn
-que cette rflexion ne l'ait pas fait supprimer entirement.</p>
+<p>Vraiment, c'est l'effet à côté de la cause; rien n'est plus simple.
+Cela doit bien faciliter l'éducation des princes; je suis même étonné
+que cette réflexion ne l'ait pas fait supprimer entièrement.</p>
<p class="verse">V. 4. L'enfance n'aime rien.</p>
-<p>Cela n'est pas d'une vrit assez exacte et assez gnrale pour
-tre mis en maxime. D'ailleurs, pourquoi le dire un jeune
+<p>Cela n'est pas d'une vérité assez exacte et assez générale pour
+être mis en maxime. D'ailleurs, pourquoi le dire à un jeune
prince? pourquoi lui donner cette mauvaise opinion des enfans de
-son ge? Est-ce pour qu'il se regarde comme un tre part, comme
-un dieu, et le tout parce qu'il aime son pre, sa mre et sa
+son âge? Est-ce pour qu'il se regarde comme un être à part, comme
+un dieu, et le tout parce qu'il aime son père, sa mère et sa
gouvernante?</p>
<div class="poetry-container">
@@ -7488,139 +7446,139 @@ gouvernante?</p>
<div class="line i3"> Que les enfans des autres dieux.</div>
</div></div></div>
-<p>La Fontaine l'a dj dit, peu-prs douze ou treize vers plus
+<p>La Fontaine l'a déjà dit, à peu-près douze ou treize vers plus
<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
-haut; mais les belles choses ne sauraient tre trop rptes. Par malheur,
-il y a ici un petit inconvnient: c'est qu'il est inutile ou
-mme absurde de parler de morale aux princes, tant qu'on leur
-dira de ces choses-l.</p>
+haut; mais les belles choses ne sauraient être trop répétées. Par malheur,
+il y a ici un petit inconvénient: c'est qu'il est inutile ou
+même absurde de parler de morale aux princes, tant qu'on leur
+dira de ces choses-là.</p>
<p class="verse">V. 20. Tant il le fit parfaitement.</p>
-<p>Ceci doit faire allusion quelque petite pice de socit, reprsente
-devant le roi dans son intrieur, o M. le duc du Maine
-avait sans doute bien jou le rle d'amoureux.</p>
+<p>Ceci doit faire allusion à quelque petite pièce de société, représentée
+devant le roi dans son intérieur, où M. le duc du Maine
+avait sans doute bien joué le rôle d'amoureux.</p>
<p class="verse">V. 29. Il faut qu'il sache tout, etc....</p>
-<p>Voila une trange ide. La Fontaine oublie qu'il s'en est moqu,
-lui-mme, dans sa fable du chien qui veut boire la rivire.</p>
+<p>Voila une étrange idée. La Fontaine oublie qu'il s'en est moqué,
+lui-même, dans sa fable du chien qui veut boire la rivière.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Si j'apprenais l'hbreu, les sciences, l'histoire!</div>
-<div class="line i3"> Tout cela c'est la mer boire.</div>
+<div class="line">Si j'apprenais l'hébreu, les sciences, l'histoire!</div>
+<div class="line i3"> Tout cela c'est la mer à boire.</div>
</div></div></div>
-<p>D'ailleurs, un prince est moins oblig qu'un autre homme, de savoir
-tout. Quand il connat ses devoirs aussi bien que la plupart des
+<p>D'ailleurs, un prince est moins obligé qu'un autre homme, de savoir
+tout. Quand il connaît ses devoirs aussi bien que la plupart des
princes connaissent leurs droits, quand il sait ne parler que de ce
-qu'il entend, quand on a form sa raison, quand on lui a enseign
-l'art d'apprcier les hommes et les choses, son ducation
-est trs-bonne et trs-avance.</p>
+qu'il entend, quand on a formé sa raison, quand on lui a enseigné
+l'art d'apprécier les hommes et les choses, son éducation
+est très-bonne et très-avancée.</p>
-<p class="verse">V. 30. Eut peine achev que chacun applaudit.</p>
+<p class="verse">V. 30. Eut à peine achevé que chacun applaudit.</p>
<p>C'est de quoi personne n'est en peine.</p>
<p class="verse">V. 32. Je veux, dit le dieu de la guerre...</p>
-<p>Cette ide de reprsenter tous les dieux, ou tous les gnies, ou
-toutes les fes qui se runissent pour doter un prince de toutes les
-qualits possibles, est une vieille flatterie, dj use ds le temps
-de La Fontaine. Quant M. le duc du Maine, il est fcheux que
-l'assemble des dieux ait oubli son gard un article bien important;
-c'tait de lui donner un peu de caractre; cette qualit lui
-et pargn bien des dgots. C'tait d'ailleurs un prince trs-instruit
-en littrature d'agrment. Il s'amusait traduire en franais
+<p>Cette idée de représenter tous les dieux, ou tous les génies, ou
+toutes les fées qui se réunissent pour doter un prince de toutes les
+qualités possibles, est une vieille flatterie, déjà usée dès le temps
+de La Fontaine. Quant à M. le duc du Maine, il est fâcheux que
+l'assemblée des dieux ait oublié à son égard un article bien important;
+c'était de lui donner un peu de caractère; cette qualité lui
+eût épargné bien des dégoûts. C'était d'ailleurs un prince très-instruit
+en littérature d'agrément. Il s'amusait à traduire en français
<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
-l'Anti-Lucrce du cardinal de Polignac, pendant la dernire
-anne du rgne de Louis <span class="smcap">XIV</span>. Madame la duchesse du Maine, occupe
-d'ides plus ambitieuses, lui disait: Vous apprendrez au
-premier moment que M. le duc d'Orlans est le matre du royaume,
-et vous de l'acadmie franaise.</p>
+l'Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac, pendant la dernière
+année du règne de Louis <span class="smcap">XIV</span>. Madame la duchesse du Maine, occupée
+d'idées plus ambitieuses, lui disait: Vous apprendrez au
+premier moment que M. le duc d'Orléans est le maître du royaume,
+et vous de l'académie française.</p>
<p class="fable">FABLE III.</p>
-<p class="verse">V. 20. Il choisit une nuit librale en pavots:</p>
+<p class="verse">V. 20. Il choisit une nuit libérale en pavots:</p>
-<p>Il n'a t donn qu' La Fontaine de jeter, au milieu d'un rcit
-trs-simple, des traits de posie aussi nobles et aussi heureux.</p>
+<p>Il n'a été donné qu'à La Fontaine de jeter, au milieu d'un récit
+très-simple, des traits de poésie aussi nobles et aussi heureux.</p>
<p class="verse">V. 31. Peu s'en fallut que le soleil...</p>
-<p>Il ne restait plus prendre que le ton de la tragdie; et voil
-La Fontaine qui le prend trs-plaisamment, l'occasion du dsastre
+<p>Il ne restait plus à prendre que le ton de la tragédie; et voilà
+La Fontaine qui le prend très-plaisamment, à l'occasion du désastre
d'un poulailler.</p>
<p class="verse">V. 37. Tel encor autour de sa tente...</p>
-<p>La premire comparaison suffisait pour produire l'effet de varit
-que cherchait l'auteur; ou bien il pouvait prfrer la seconde pour
+<p>La première comparaison suffisait pour produire l'effet de variété
+que cherchait l'auteur; ou bien il pouvait préférer la seconde pour
conserver le vers.</p>
<p class="verse">V. 43. Le renard, autre Ajax, etc....</p>
<p>Le discours du chien est excellent; et la raison pour laquelle
-on le trouve mauvais, peint assez la socit.</p>
+on le trouve mauvais, peint assez la société.</p>
-<p class="verse">V. 61. (Et je ne t'ai jamais envi cet honneur.)</p>
+<p class="verse">V. 61. (Et je ne t'ai jamais envié cet honneur.)</p>
<p>N'est-il pas plaisant de voir toujours La Fontaine oublier son
-mariage, sa femme et son fils? On sait que M. le prsident de
-Harlay s'tait charg de cet enfant, qu'on fit rencontrer le pre
+mariage, sa femme et son fils? On sait que M. le président de
+Harlay s'était chargé de cet enfant, qu'on fit rencontrer le père
et le fils quand ce dernier eut vingt-cinq ans, que La Fontaine lui
-trouva de l'esprit, et apprenant que c'tait son fils, avait dit navement:
+trouva de l'esprit, et apprenant que c'était son fils, avait dit naïvement:
ah! j'en suis bien aise.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span></p>
<p class="verse">V. Couche-toi le dernier, etc...</p>
-<p>La moralit de cette fable entre dans celle de <em>l'&oelig;il du matre</em>,
+<p>La moralité de cette fable entre dans celle de <em>l'&oelig;il du maître</em>,
livre <span class="smcap">IV</span>, fable 21.</p>
<p class="fable">FABLE IV.</p>
<p class="verse">V. 1. Jadis certain Mogol, etc....</p>
-<p>Ce que La Fontaine appelle ici une fable, est un trait de la bibliothque
-orientale qu'il a mis en vers trs-heureusement.</p>
+<p>Ce que La Fontaine appelle ici une fable, est un trait de la bibliothèque
+orientale qu'il a mis en vers très-heureusement.</p>
<p class="verse">V. 8. Minos en ces deux morts, etc.</p>
-<p>Le costume est ici mal observ; Minos est le juge des enfers dans
+<p>Le costume est ici mal observé; Minos est le juge des enfers dans
la Mythologie grecque, mais ne l'est point dans la religion du
-Mogol, qui est le mahomtisme.</p>
+Mogol, qui est le mahométisme.</p>
-<p>Tout ce que l'auteur ajoute aux mots de l'interprte, comme il
-dit, est excellent. C'est La Fontaine dans son caractre et dans la
+<p>Tout ce que l'auteur ajoute aux mots de l'interprète, comme il
+dit, est excellent. C'est La Fontaine dans son caractère et dans la
perfection de son talent. Quel vers que celui-ci!</p>
-<p class="verse">V. 83. Je lui voue au dsert de nouveaux sacrifices.</p>
+<p class="verse">V. 83. Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.</p>
-<p>Voil bien le solitaire, insouciant et dormeur.</p>
+<p>Voilà bien le solitaire, insouciant et dormeur.</p>
-<p>Cette charmante tirade n'est gte que par</p>
+<p>Cette charmante tirade n'est gâtée que par</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 29 <span class="i3">.... Ces clarts errantes</span>,</div>
-<div class="line i3">Par qui sont nos destins et nos m&oelig;urs diffrentes.</div>
+<div class="line">V. 29 <span class="i3">.... Ces clartés errantes</span>,</div>
+<div class="line i3">Par qui sont nos destins et nos m&oelig;urs différentes.</div>
</div></div></div>
<p>Pourquoi attribuer aux astres de l'influence sur nos m&oelig;urs et sur
-notre caractre? Pourquoi consacrer une absurdit qu'il a lui-mme
-combattue? Ces variations montrent combien les ides de
-La Fontaine taient, certains gards, peu fixes et peu arrtes.</p>
+notre caractère? Pourquoi consacrer une absurdité qu'il a lui-même
+combattue? Ces variations montrent combien les idées de
+La Fontaine étaient, à certains égards, peu fixes et peu arrêtées.</p>
<p class="fable">FABLE V.</p>
<p class="verse">V. 1. Le lion, pour bien gouverner...</p>
-<p>La fable des deux nes, qui fait le fonds de cette pice, est trs-ancienne.
-Elle est fort bien conte; mais pourquoi l'encadrer dans
-cette autre fable du lion et du singe? Les seuls vers trs-bons de
+<p>La fable des deux ânes, qui fait le fonds de cette pièce, est très-ancienne.
+Elle est fort bien contée; mais pourquoi l'encadrer dans
+cette autre fable du lion et du singe? Les seuls vers très-bons de
tout ce commencement, sont ceux-ci:</p>
<div class="line"><span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span></div>
@@ -7636,19 +7594,19 @@ tout ce commencement, sont ceux-ci:</p>
<p class="verse">V. 53. Vous surpassez Lambert, etc...</p>
-<p>On peut appliquer ici ma remarque sur l'Amrique dans la fable
-de la tortue et des deux canards; il tait bien de citer Philomne,
-mais un musicien contemporain dtruit l'illusion du lecteur.</p>
+<p>On peut appliquer ici ma remarque sur l'Amérique dans la fable
+de la tortue et des deux canards; il était bien de citer Philomène,
+mais un musicien contemporain détruit l'illusion du lecteur.</p>
<p class="fable">FABLE VI.</p>
-<p class="verse">V. 1. Mais d'o vient qu'au renard, etc...</p>
+<p class="verse">V. 1. Mais d'où vient qu'au renard, etc...</p>
<p>Ce petit Prologue est assez peu piquant; pourquoi commencer
-par contredire sope sur un point o l'on finit par convenir qu'il
-a raison? Il tait mieux d'entrer tout de suite en matire, et de dire:</p>
+par contredire Ésope sur un point où l'on finit par convenir qu'il
+a raison? Il était mieux d'entrer tout de suite en matière, et de dire:</p>
-<p class="verse">V. 10. Le renard un soir apperut, etc.</p>
+<p class="verse">V. 10. Le renard un soir apperçut, etc.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -7656,100 +7614,100 @@ a raison? Il tait mieux d'entrer tout de suite en matire, et de dire:</p>
<div class="line i3"> La vache Io donna le lait:</div>
</div></div></div>
-<p>La Fontaine brille toujours dans cet usage plaisant et potique
+<p>La Fontaine brille toujours dans cet usage plaisant et poétique
qu'il fait de la Mythologie. Au reste, la morale de cet Apologue
-est -peu-prs la mme que celle du renard et du bouc, livre <span class="smcap">III</span>,
+est à-peu-près la même que celle du renard et du bouc, livre <span class="smcap">III</span>,
fable 5.</p>
<p class="fable">FABLE VII.</p>
<p class="verse">V. 1. Il ne faut point juger des gens sur l'apparence.</p>
-<p>Il parat singulier que La Fontaine rduise un rsultat si mdiocre,
-le rcit d'un fait aussi intressant que celui qui est le sujet
-de cet Apologue. Il me semble que ce fait devait rveiller, dans l'esprit
-de l'auteur, des ides d'une toute autre importance. Un paysan
+<p>Il paraît singulier que La Fontaine réduise à un résultat si médiocre,
+le récit d'un fait aussi intéressant que celui qui est le sujet
+de cet Apologue. Il me semble que ce fait devait réveiller, dans l'esprit
+de l'auteur, des idées d'une toute autre importance. Un paysan
<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
-grossier, sans instruction, qui le sentiment des droits de l'homme,
-trop offenss par les tyrans, donne une loquence naturelle et passionne
-qui s'attire l'admiration de la capitale du monde et dsarme
-le despotisme, un tel sujet devait conduire un autre terme
+grossier, sans instruction, à qui le sentiment des droits de l'homme,
+trop offensés par les tyrans, donne une éloquence naturelle et passionnée
+qui s'attire l'admiration de la capitale du monde et désarme
+le despotisme, un tel sujet devait conduire à un autre terme
que la morale du souriceau.</p>
-<p class="verse">V. 7. ... Homme dont Marc-Aurle....</p>
+<p class="verse">V. 7. ... Homme dont Marc-Aurèle....</p>
-<p>Je ne sais pourquoi il plat M. Coste, dans sa note, de gratifier
-Marc-Aurle d'une figure -peu-prs semblable celle d'Esope.
+<p>Je ne sais pourquoi il plaît à M. Coste, dans sa note, de gratifier
+Marc-Aurèle d'une figure à-peu-près semblable à celle d'Esope.
Rien n'est plus faux. Les historiens remarquent seulement qu'il
-avait la figure ordinaire, et par consquent peu digne de son rang,
-de son me et de son gnie; mais il tait loin d'avoir un extrieur
+avait la figure ordinaire, et par conséquent peu digne de son rang,
+de son âme et de son génie; mais il était loin d'avoir un extérieur
rebutant. Je ferai peu de remarques sur ce morceau, qui d'un bout
- l'autre est un chef-d'&oelig;uvre d'loquence.</p>
+à l'autre est un chef-d'&oelig;uvre d'éloquence.</p>
-<p class="verse">V. 50. Et sauraient en user sans inhumanit.</p>
+<p class="verse">V. 50. Et sauraient en user sans inhumanité.</p>
<p>Ce dernier trait manque un peu de justesse. En effet, si les Germains
-avaient eu l'avidit et la violence de leurs tyrans, il est bien
-probable que les peuples de Germanie eussent t inhumains comme
-leurs oppresseurs. Avec de l'avidit et de la violence, on est bien
-prs d'tre un tyran. Le plus fort est fait.</p>
+avaient eu l'avidité et la violence de leurs tyrans, il est bien
+probable que les peuples de Germanie eussent été inhumains comme
+leurs oppresseurs. Avec de l'avidité et de la violence, on est bien
+près d'être un tyran. Le plus fort est fait.</p>
<p class="fable">FABLE VIII.</p>
-<p class="verse">V. 1. Un octognaire plantait.</p>
+<p class="verse">V. 1. Un octogénaire plantait.</p>
<p>Cette fable n'a pas la perfection qu'on admire dans plusieurs
-autres, si on la considre comme apologue. On peut dire mme que
-ce n'en est pas un, puisqu'un apologue doit offrir une action passe
-entre des animaux, qui rappelle aux hommes l'ide d'une vrit
-morale, revtue du voile de l'allgorie. Ici la vrit se montre sans
-voile: c'est la chose mme et non pas une narration allgorique.</p>
-
-<p>Mais si on considre cette fable simplement comme une pice de
-vers, elle est charmante et aussi parfaite pour l'excution, qu'aucun
+autres, si on la considère comme apologue. On peut dire même que
+ce n'en est pas un, puisqu'un apologue doit offrir une action passée
+entre des animaux, qui rappelle aux hommes l'idée d'une vérité
+morale, revêtue du voile de l'allégorie. Ici la vérité se montre sans
+voile: c'est la chose même et non pas une narration allégorique.</p>
+
+<p>Mais si on considère cette fable simplement comme une pièce de
+vers, elle est charmante et aussi parfaite pour l'exécution, qu'aucun
autre ouvrage sorti des mains de La Fontaine. Examinons-la en
-dtail.</p>
+détail.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span></p>
-<p class="verse">V. 2. Passe encor de btir; mais planter cet ge!</p>
+<p class="verse">V. 2. Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge!</p>
-<p>Ce vers est devenu proverbe; et on le cite souvent l'occasion
-de ceux qui se sont mis dans le mme cas. Le discours des jeunes
-gens est assez raisonnable, mais il y a un mot qui ne convient qu'
-des tourdis, c'est celui du vers 4:</p>
+<p>Ce vers est devenu proverbe; et on le cite souvent à l'occasion
+de ceux qui se sont mis dans le même cas. Le discours des jeunes
+gens est assez raisonnable, mais il y a un mot qui ne convient qu'à
+des étourdis, c'est celui du vers 4:</p>
-<p class="verse">Assurment il radotait.</p>
+<p class="verse">Assurément il radotait.</p>
-<p>On verra pourquoi La Fontaine leur prte ce propos assez impertinent.</p>
+<p>On verra pourquoi La Fontaine leur prête ce propos assez impertinent.</p>
-<p class="verse">V. 11. Quittez le long espoir et les vastes penses.</p>
+<p class="verse">V. 11. Quittez le long espoir et les vastes pensées.</p>
-<p>Quelle force de sens et quelle prcision!</p>
+<p>Quelle force de sens et quelle précision!</p>
-<p class="verse">V. 12. Tout cela ne convient qu' nous.</p>
+<p class="verse">V. 12. Tout cela ne convient qu'à nous.</p>
-<p>Mot important. Voil le sentiment qui les fait parler. La rponse
+<p>Mot important. Voilà le sentiment qui les fait parler. La réponse
du vieillard est admirable et cause une sorte de surprise. Le lecteur
trouvait, comme ces jeunes gens, que ce vieillard est assez peu
-sens. Le premier mot de sa rplique annonce un sage:</p>
+sensé. Le premier mot de sa réplique annonce un sage:</p>
-<p class="verse">V. 13. Il ne convient pas vous-mmes...</p>
+<p class="verse">V. 13. Il ne convient pas à vous-mêmes...</p>
-<p>Cinq ou six vers aprs, on voit que c'est un sage trs-agrable.</p>
+<p>Cinq ou six vers après, on voit que c'est un sage très-agréable.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 21. <span class="i2">Mes arrire-neveux me devront cet ombrage:</span></div>
-<div class="line i5"> H bien, dfendez-vous au sage</div>
+<div class="line">V. 21. <span class="i2">Mes arrière-neveux me devront cet ombrage:</span></div>
+<div class="line i5"> Hé bien, défendez-vous au sage</div>
<div class="line i3"> De se donner des soins pour le plaisir d'autrui?</div>
</div></div></div>
<p>La jouissance des autres est la sienne.</p>
-<p class="verse">V. 24. Cela mme est un fruit que je gote aujourd'hui:</p>
+<p class="verse">V. 24. Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui:</p>
-<p>Quel mlange de sentiment et de vritable philosophie!</p>
+<p>Quel mélange de sentiment et de véritable philosophie!</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -7757,321 +7715,321 @@ sens. Le premier mot de sa rplique annonce un sage:</p>
<div class="line i3">Plus d'une fois sur vos tombeaux.</div>
</div></div></div>
-<p>A la vrit, ce mot est un peu dur; mais il l'est beaucoup moins
+<p>A la vérité, ce mot est un peu dur; mais il l'est beaucoup moins
<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
-que le propos de ces jeunes gens: <em>Assurment il radotait</em>. J'avoue
-que je voudrais que le vieillard et encore t plus doux et plus
-aimable, qu'il et dit avec encore plus de bont:</p>
+que le propos de ces jeunes gens: <em>Assurément il radotait</em>. J'avoue
+que je voudrais que le vieillard eût encore été plus doux et plus
+aimable, qu'il eût dit avec encore plus de bonté:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Et mme avec regret je puis compter l'aurore,</div>
+<div class="line">Et même avec regret je puis compter l'aurore,</div>
<div class="line i2"> Plus d'une fois sur vos tombeaux.</div>
</div></div></div>
-<p>Vient ensuite le rcit trs-rapide de la mort des trois jeunes
-gens; mais ce qui est parfait, ce qui ajoute l'intrt qu'on prend
- ce vieillard et la force de la leon, ce sont les deux derniers
+<p>Vient ensuite le récit très-rapide de la mort des trois jeunes
+gens; mais ce qui est parfait, ce qui ajoute à l'intérêt qu'on prend
+à ce vieillard et à la force de la leçon, ce sont les deux derniers
vers:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Et pleurs du vieillard, il grava sur leur marbre</div>
+<div class="line">Et pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre</div>
<div class="line i6"> Ce que je viens de raconter.</div>
</div></div></div>
-<p>Il les pleure, il s'occupe du soin d'honorer leur mmoire, il
-leur lve un cnotaphe: ce qui suppose un intrt tendre, car
-enfin leurs corps taient disperss. Et La Fontaine! voyez comme
-il s'efface, comme il est oubli, comme il a disparu! Il n'est pour
+<p>Il les pleure, il s'occupe du soin d'honorer leur mémoire, il
+leur élève un cénotaphe: ce qui suppose un intérêt tendre, car
+enfin leurs corps étaient dispersés. Et La Fontaine! voyez comme
+il s'efface, comme il est oublié, comme il a disparu! Il n'est pour
rien dans tout ceci. Il n'est point l'auteur de cette fable; l'honneur
-ne lui en est pas d; il n'a fait que la copier d'aprs le marbre sur
-lequel le vieillard l'avait grave. On dirait que La Fontaine, dj
-vieux et attendri par le rapport qu'il a lui-mme avec le vieillard
-de sa fable, se plaise le rendre intressant, et lui prter le
+ne lui en est pas dû; il n'a fait que la copier d'après le marbre sur
+lequel le vieillard l'avait gravée. On dirait que La Fontaine, déjà
+vieux et attendri par le rapport qu'il a lui-même avec le vieillard
+de sa fable, se plaise à le rendre intéressant, et à lui prêter le
charme de la douce philosophie, et des sentimens affectueux avec
-lesquels lui-mme se consolait de sa propre vieillesse.</p>
+lesquels lui-même se consolait de sa propre vieillesse.</p>
<p class="fable">FABLE IX.</p>
<p class="verse">V. 1. Il ne faut jamais dire aux gens:</p>
-<p>Il s'en faut bien que cet Apologue-ci approche du prcdent.
-Ce n'est que le rcit d'un fait singulier qui prouve l'intelligence
-des animaux. Aussi, La Fontaine cesse-t-il d'tre cartsien, en
-dpit de madame de la Sablire.</p>
+<p>Il s'en faut bien que cet Apologue-ci approche du précédent.
+Ce n'est que le récit d'un fait singulier qui prouve l'intelligence
+des animaux. Aussi, La Fontaine cesse-t-il d'être cartésien, en
+dépit de madame de la Sablière.</p>
<p class="verse">V. 34. Voyez que d'argumens il fit!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
-La Fontaine, malgr la contrainte de la versification, dveloppe
-la suite du raisonnement qu'a d faire le hibou, avec autant
-d'exactitude et de prcision que le ferait un philosophe crivant
+La Fontaine, malgré la contrainte de la versification, développe
+la suite du raisonnement qu'a dû faire le hibou, avec autant
+d'exactitude et de précision que le ferait un philosophe écrivant
en prose.</p>
<p class="verse">V. 42. Quel autre art de penser Aristote et sa suite...</p>
-<p>M. Coste aurait d nous dire simplement, dans sa note, qu'Aristote
-avait fait un livre intitul: <em>la Logique</em>, et MM. de Port-Royal
-un ouvrage qui a pour titre: <em>l'Art de penser</em>. C'est ce livre que
+<p>M. Coste aurait dû nous dire simplement, dans sa note, qu'Aristote
+avait fait un livre intitulé: <em>la Logique</em>, et MM. de Port-Royal
+un ouvrage qui a pour titre: <em>l'Art de penser</em>. C'est à ce livre que
La Fontaine fait allusion.</p>
-<p class="fable">PILOGUE.</p>
+<p class="fable">ÉPILOGUE.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Derniers vers <span class="i6">.... Ce sont l des sujets</span>,</div>
+<div class="line">Derniers vers <span class="i6">.... Ce sont là des sujets</span>,</div>
<div class="line i6"> Vainqueurs du Temps et de la Parque.</div>
</div></div></div>
<p>Les fables de La Fontaine seront bien aussi victorieuses du temps,
-et ne dureront pas moins que les plus beaux monumens consacrs
-la gloire de Louis XIV. Molire au moins le pensait, quand il disait
-de La Fontaine Boileau: le bonhomme ira plus loin que nous
-tous. On aurait bien d nous apprendre la rponse du satirique.</p>
-
-<h3>LIVRE DOUZIME.</h3>
-
-<p>Tout ce douzime livre est ddi M. le duc de Bourgogne,
-alors g de huit ans. On avait mnag la protection de ce prince
- l'auteur des fables, dj vieux, presque sans fortune et dnu
-d'appui. C'est, comme on l'a dj observ, presque le seul grand
-homme de ce sicle, qui n'ait point eu part aux bienfaits de Louis XIV.
-L'inimiti de Colbert, le peu d'habilet de La Fontaine faire sa
-cour, un talent peu fait pour tre apprci par le roi, de petites
-pices qui paraissaient successivement, ne pouvaient avoir l'clat
+et ne dureront pas moins que les plus beaux monumens consacrés à
+la gloire de Louis XIV. Molière au moins le pensait, quand il disait
+de La Fontaine à Boileau: «le bonhomme ira plus loin que nous
+tous». On aurait bien dû nous apprendre la réponse du satirique.</p>
+
+<h3>LIVRE DOUZIÈME.</h3>
+
+<p>Tout ce douzième livre est dédié à M. le duc de Bourgogne,
+alors âgé de huit ans. On avait ménagé la protection de ce prince
+à l'auteur des fables, déjà vieux, presque sans fortune et dénué
+d'appui. C'est, comme on l'a déjà observé, presque le seul grand
+homme de ce siècle, qui n'ait point eu part aux bienfaits de Louis XIV.
+L'inimitié de Colbert, le peu d'habileté de La Fontaine à faire sa
+cour, un talent peu fait pour être apprécié par le roi, de petites
+pièces qui paraissaient successivement, ne pouvaient avoir l'éclat
<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
d'un grand ouvrage, et semblaient manquer de cette importance
qui frappait Louis <span class="smcap">XIV</span>; des contes un peu libres, dont on avait
-le souvenir dans une cour qui commenait devenir dvote: toutes
-ces circonstances s'taient runies contre La Fontaine, et l'avaient
-fait ngliger. Il songeait passer en Angleterre; il apprenait
-mme la langue anglaise, lorsque les bienfaits de M. le duc de
-Bourgogne le retinrent en France, et sauvrent sa vieillesse les
-dsagrmens de ce voyage.</p>
-
-<p>Il faut pardonner un vieillard dj accabl de peines et d'infirmits,
-le ton faible et le style languissant de cette ptre ddicatoire;
-il faut mme s'tonner de retrouver dans plusieurs des fables de
-ce douzime livre, une partie de son talent potique, et, dans
-quelques-unes, des morceaux o ce talent brille de tout son clat.</p>
+le souvenir dans une cour qui commençait à devenir dévote: toutes
+ces circonstances s'étaient réunies contre La Fontaine, et l'avaient
+fait négliger. Il songeait à passer en Angleterre; il apprenait
+même la langue anglaise, lorsque les bienfaits de M. le duc de
+Bourgogne le retinrent en France, et sauvèrent à sa vieillesse les
+désagrémens de ce voyage.</p>
+
+<p>Il faut pardonner à un vieillard déjà accablé de peines et d'infirmités,
+le ton faible et le style languissant de cette épître dédicatoire;
+il faut même s'étonner de retrouver dans plusieurs des fables de
+ce douzième livre, une partie de son talent poétique, et, dans
+quelques-unes, des morceaux où ce talent brille de tout son éclat.</p>
<p class="fable">FABLE I.</p>
<p class="verse">V. 1. Prince, l'unique objet du soin des immortels...</p>
<p>Pourquoi l'<em>unique</em>? La Fontaine fait mieux parler les animaux
-qu'il ne parle lui-mme. Voyez, dans ce livre douzime, ddi
- ce mme duc de Bourgogne, la fable de l'<em>Elphant</em> et du
-<em>Singe de Jupiter</em>. Elle a pour objet d'tablir que les petits et
-les grands sont gaux aux yeux des immortels. Je n'accuserai
-point ici La Fontaine d'une flatterie malheureusement autorise
-par trop d'exemples. J'observerai seulement que, tant que les crivains,
-soit en vers, soit en prose, mettront, dans leurs ddicaces,
-des ides ou des sentimens contraires la morale nonce dans
-leurs livres, les princes croiront toujours que la ddicace a raison
-et que le livre a tort; que, dans l'une, l'auteur parle srieusement,
+qu'il ne parle lui-même. Voyez, dans ce livre douzième, dédié
+à ce même duc de Bourgogne, la fable de l'<em>Eléphant</em> et du
+<em>Singe de Jupiter</em>. Elle a pour objet d'établir que les petits et
+les grands sont égaux aux yeux des immortels. Je n'accuserai
+point ici La Fontaine d'une flatterie malheureusement autorisée
+par trop d'exemples. J'observerai seulement que, tant que les écrivains,
+soit en vers, soit en prose, mettront, dans leurs dédicaces,
+des idées ou des sentimens contraires à la morale énoncée dans
+leurs livres, les princes croiront toujours que la dédicace a raison
+et que le livre a tort; que, dans l'une, l'auteur parle sérieusement,
comme il convient; et dans l'autre, qu'il se joue de son esprit et
de son imagination; enfin qu'il faut lui pardonner sa morale, qui
-n'est qu'une fantaisie de pote, un jeu d'auteur.</p>
+n'est qu'une fantaisie de poète, un jeu d'auteur.</p>
-<p class="verse">V. 10. Il ne tient pas lui...</p>
+<p class="verse">V. 10. Il ne tient pas à lui...</p>
-<p>M. le dauphin, qu'on appelait monseigneur, pre du duc de
-Bourgogne, commandait l'arme d'Allemagne, et avait, sous ses
-ordres, et pour conseil, MM. les marchaux de Duras, de Boufflers
-et d'Humires.</p>
+<p>M. le dauphin, qu'on appelait monseigneur, père du duc de
+Bourgogne, commandait l'armée d'Allemagne, et avait, sous ses
+ordres, et pour conseil, MM. les maréchaux de Duras, de Boufflers
+et d'Humières.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span></p>
-<p class="verse">V. 16. Peut-tre elle serait aujourd'hui tmraire.</p>
+<p class="verse">V. 16. Peut-être elle serait aujourd'hui téméraire.</p>
<p>Ne dirait-on pas que le dauphin avait le choix d'avancer ou
-de n'avancer pas? Il n'avanait point, parce qu'il ne le pouvait,
-parce qu'il s'levait souvent des sujets de division entre les trois
-marchaux.</p>
+de n'avancer pas? Il n'avançait point, parce qu'il ne le pouvait,
+parce qu'il s'élevait souvent des sujets de division entre les trois
+maréchaux.</p>
<p class="verse">V. 17.... Aussi bien les ris et les amours.</p>
-<p>On ne voit pas trop ce que les ris et les amours ont faire dans
-une pice de vers adresse un prince de huit ans, lev par le
-duc de Beauvilliers et par M. de Fnlon.</p>
+<p>On ne voit pas trop ce que les ris et les amours ont à faire dans
+une pièce de vers adressée à un prince de huit ans, élevé par le
+duc de Beauvilliers et par M. de Fénélon.</p>
<p><em>Ces sortes de dieux</em>, et <em>la raison</em> qui tient <em>le haut bout</em> est d'un style
-trs-nglig.</p>
+très-négligé.</p>
<p class="verse">V. 27. Les compagnons d'Ulysse....</p>
-<p>Le sujet qu'a pris ici La Fontaine, est plutt un cadre heureux et
-piquant, pour faire une satire de l'humanit, qu'un texte d'o il
-puisse sortir naturellement des vrits bien utiles: aussi l'auteur
+<p>Le sujet qu'a pris ici La Fontaine, est plutôt un cadre heureux et
+piquant, pour faire une satire de l'humanité, qu'un texte d'où il
+puisse sortir naturellement des vérités bien utiles: aussi l'auteur
italien que La Fontaine imite dans cet Apologue, en a-t-il fait un
-usage purement satirique. La force du sujet a mme oblig La
-Fontaine suivre l'intention du premier auteur, jusqu'au dnouement,
-o il l'abandonne. Nous nous rservons faire quelques
-observations sur ce dnouement.</p>
+usage purement satirique. La force du sujet a même obligé La
+Fontaine à suivre l'intention du premier auteur, jusqu'au dénouement,
+où il l'abandonne. Nous nous réservons à faire quelques
+observations sur ce dénouement.</p>
<p class="verse">V. 40. ... <i lang="la" xml:lang="la">Exemplum ut talpa</i>:</p>
-<p>C'est une espce de proverbe latin, <em>la taupe par exemple</em>: j'ignore
+<p>C'est une espèce de proverbe latin, <em>la taupe par exemple</em>: j'ignore
l'origine de ce proverbe.</p>
-<p class="verse">V. 46. Prit un autre poison peu diffrent du sien.</p>
+<p class="verse">V. 46. Prit un autre poison peu différent du sien.</p>
-<p>Quel bonheur dans le rapprochement de ces deux ides! et quelle
-grce fine la fois et nave, pour justifier Circ qui parle la premire!</p>
+<p>Quel bonheur dans le rapprochement de ces deux idées! et quelle
+grâce fine à la fois et naïve, pour justifier Circé qui parle la première!</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 47. Une desse dit tout ce qu'elle a dans l'me</div>
+<div class="line">V. 47. Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'âme</div>
<div><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span></div>
<div class="line">V. 52. Mais le voudront-ils bien? etc....</div>
</div></div></div>
-<p>Ceci prpare le refus des compagnons d'Ulysse. On voit que chacune
-de leurs rponses est une satire trs-forte de l'homme en socit;
-et l'auteur italien dveloppe, d'une manire encore plus satirique,
+<p>Ceci prépare le refus des compagnons d'Ulysse. On voit que chacune
+de leurs réponses est une satire très-forte de l'homme en société;
+et l'auteur italien développe, d'une manière encore plus satirique,
les raisons de leur refus.</p>
-<p class="verse">V. 104. Tous renonaient au lot des belles actions.</p>
+<p class="verse">V. 104. Tous renonçaient au lot des belles actions.</p>
<p>C'est ici que La Fontaine abandonne son auteur pour approprier la
-morale de ce conte l'ge et l'tat du prince auquel il est adress;
+morale de ce conte à l'âge et à l'état du prince auquel il est adressé;
mais l'auteur italien n'en use pas ainsi: il poursuit son projet; et
-quand Ulysse, pour amener ses gens l'tat d'hommes, leur parle de
-belles actions et de gloire, voici ce que l'un d'eux lui rpond: Vraiment
-nous voil bien. N'est-ce pas lui qui est la cause de tous nos
-malheurs passs, de dix ans de travaux devant Troye, de dix
-autres annes de souffrances et d'alarmes sur les mers? N'est-ce
+quand Ulysse, pour amener ses gens à l'état d'hommes, leur parle de
+belles actions et de gloire, voici ce que l'un d'eux lui répond: «Vraiment
+nous voilà bien. N'est-ce pas lui qui est la cause de tous nos
+malheurs passés, de dix ans de travaux devant Troye, de dix
+autres années de souffrances et d'alarmes sur les mers? N'est-ce
pas ton amour de la gloire qui a fait de nous si long-temps des
meurtriers mercenaires, couverts de cicatrices? Lequel valait le
-mieux pour toi d'tre l'appui de ton vieux pre qui se meurt de
-douleur, de ta femme qu'on cherche sduire depuis vingt ans
+mieux pour toi d'être l'appui de ton vieux père qui se meurt de
+douleur, de ta femme qu'on cherche à séduire depuis vingt ans
quoiqu'elle n'en vaille pas la peine, de ton fils que les princes
-voisins vont dpouiller, de gouverner tes sujets avec sagesse,
+voisins vont dépouiller, de gouverner tes sujets avec sagesse,
de nous rendre heureux en nous laissant pratiquer sous nos cabanes
-des vertus que tu aurais pratiques dans ton palais? Lequel valait
-mieux de goter tous ces avantages de la paix et de la vertu, ou
+des vertus que tu aurais pratiquées dans ton palais? Lequel valait
+mieux de goûter tous ces avantages de la paix et de la vertu, ou
de t'expatrier, toi et la plus grande partie de tes sujets, pour aller
-restituer une femme fausse et perfide son imbcille poux, qui
+restituer une femme fausse et perfide à son imbécille époux, qui
a la constance de la redemander pendant dix ans? Retire-toi et
ne me parle plus de ta gloire, qui d'ailleurs n'est pas la mienne,
-mais que je dteste comme la source de toutes nos calamits.</p>
+mais que je déteste comme la source de toutes nos calamités.»</p>
-<p>Il me semble qu'il y a, dans cette rponse, des choses fort senses
-et auxquelles il n'est pas facile de rpondre. Je suis bien loin de blmer
+<p>Il me semble qu'il y a, dans cette réponse, des choses fort sensées
+et auxquelles il n'est pas facile de répondre. Je suis bien loin de blâmer
La Fontaine du parti qu'il a pris; mais il est curieux d'observer que
-ce que dit le compagnon d'Ulysse, sur les guerres, sur les conqutes,
-sur la gloire, etc., offre le mme fond d'ides que Fnlon dveloppa
-depuis dans le Tlmaque: ce sont les principes dont il fit la base de
-l'ducation du duc de Bourgogne. Si ces principes, connus ensuite
+ce que dit le compagnon d'Ulysse, sur les guerres, sur les conquêtes,
+sur la gloire, etc., offre le même fond d'idées que Fénélon développa
+depuis dans le Télémaque: ce sont les principes dont il fit la base de
+l'éducation du duc de Bourgogne. Si ces principes, connus ensuite
<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
-de Louis XIV, plus de quinze ans aprs, occasionnrent la disgrce
-de Fnlon, on peut juger de la manire dont La Fontaine aurait
-t reu, s'il se ft avis d'imiter jusqu'au bout l'original italien.</p>
+de Louis XIV, plus de quinze ans après, occasionnèrent la disgrâce
+de Fénélon, on peut juger de la manière dont La Fontaine aurait
+été reçu, s'il se fût avisé d'imiter jusqu'au bout l'original italien.</p>
<p class="fable">FABLE II.</p>
-<p>Cette fable est joliment conte; mais voil, je crois, le seul loge
+<p>Cette fable est joliment contée; mais voilà, je crois, le seul éloge
que l'on puisse lui donner.</p>
<p class="verse">V. 33. J'en crois voir quelques traits, mais leur ombre m'abuse.</p>
-<p>Il ne faut pas voir quelques traits de la moralit d'un Apologue, il
-faut voir l'image toute entire. Dans la fable <em>des animaux</em>, dans celle
-de l'<em>alouette et de ses petits</em>, dans celle du <em>rat retir du monde</em>, ce n'est
+<p>Il ne faut pas voir quelques traits de la moralité d'un Apologue, il
+faut voir l'image toute entière. Dans la fable <em>des animaux</em>, dans celle
+de l'<em>alouette et de ses petits</em>, dans celle du <em>rat retiré du monde</em>, ce n'est
pas une ombre douteuse et confuse que le lecteur entrevoit, c'est
-la chose mme. L'auteur sait ce qu'il a voulu dire, et n'est pas oblig
-de s'en rapporter aux lumires d'un prince g de huit ans.</p>
+la chose même. L'auteur sait ce qu'il a voulu dire, et n'est pas obligé
+de s'en rapporter aux lumières d'un prince âgé de huit ans.</p>
<p class="fable">FABLE III.</p>
<p class="verse">V. 1. Un homme accumulait, etc.</p>
<p>Fort jolie historiette, dont il n'y a pas non plus beaucoup de morale
- extraire, sinon que l'avarice est un vice ridicule; et que, quand
-on a le malheur d'en tre atteint, il faut bien fermer son coffre.</p>
+à extraire, sinon que l'avarice est un vice ridicule; et que, quand
+on a le malheur d'en être atteint, il faut bien fermer son coffre.</p>
<p class="fable">FABLE IV.</p>
-<p class="verse">V. 1. Ds que les chvres ont brout.</p>
+<p class="verse">V. 1. Dès que les chèvres ont brouté.</p>
-<p>L'auteur emploie ici deux vers insister sur cet instinct des
-chvres, de grimper et de chercher les endroits prilleux. Il en a une
-bonne raison: c'est qu'il fallait inculquer au lecteur cette proprit
-des chvres qui fait le fondement de sa fable.</p>
+<p>L'auteur emploie ici deux vers à insister sur cet instinct des
+chèvres, de grimper et de chercher les endroits périlleux. Il en a une
+bonne raison: c'est qu'il fallait inculquer au lecteur cette propriété
+des chèvres qui fait le fondement de sa fable.</p>
<p class="verse">V. 11. Toutes deux ayant pattes blanches.</p>
-<p>C'est que ce sont deux chvres de grande distinction, de grandes
+<p>C'est que ce sont deux chèvres de grande distinction, de grandes
<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
-dames, comme on le verra plus bas. Aussi quittent-elles les bas prs
-pour ne point se gter les pattes.</p>
+dames, comme on le verra plus bas. Aussi quittent-elles les bas prés
+pour ne point se gâter les pattes.</p>
<p class="verse">V. 13. ... Pour quelque bon hazard.</p>
-<p>Pour quelque plante, quelque arbuste apptissant. Cela pourrait
-tre mieux exprim.</p>
+<p>Pour quelque plante, quelque arbuste appétissant. Cela pourrait
+être mieux exprimé.</p>
<p class="verse">V. 16. Sur ce pont:</p>
-<p>Ce vers ingal de trois syllabes fait ici un effet trs-heureux. La
-Fontaine aurait d ne pas prodiguer ces hardiesses, et les rserver
-pour les occasions o elles sont pittoresques comme ici.</p>
+<p>Ce vers inégal de trois syllabes fait ici un effet très-heureux. La
+Fontaine aurait dû ne pas prodiguer ces hardiesses, et les réserver
+pour les occasions où elles sont pittoresques comme ici.</p>
<p class="verse">V. 18.... Ces Amazones.</p>
-<p>Nous sommes accoutums ce jeu brillant et facile de l'imagination
-de La Fontaine, qui le plus lger rapport suffit pour rapprocher
+<p>Nous sommes accoutumés à ce jeu brillant et facile de l'imagination
+de La Fontaine, à qui le plus léger rapport suffit pour rapprocher
les grandes choses et les petites. La comparaison de ces deux
-chvres avec Louis-le-Grand et Philippe IV, et sur-tout la gnalogie
-des deux chvres, rendent la fin de cette fable un des plus jolis morceaux
+chèvres avec Louis-le-Grand et Philippe IV, et sur-tout la généalogie
+des deux chèvres, rendent la fin de cette fable un des plus jolis morceaux
de La Fontaine.</p>
<p class="fable">FABLE V.</p>
-<p class="verse">V. 11. A prsent je suis maigre, etc....</p>
+<p class="verse">V. 11. A présent je suis maigre, etc....</p>
-<p>Ceci rentre dans la moralit de <em>carpillon frtin</em> et du <em>chien maigre</em>.</p>
+<p>Ceci rentre dans la moralité de <em>carpillon frétin</em> et du <em>chien maigre</em>.</p>
<p class="verse">V. 17. Chat et vieux, pardonner!...</p>
-<p>Cela est plaisant: mais il ne fallait pas revenir sur cette ide la
+<p>Cela est plaisant: mais il ne fallait pas revenir sur cette idée à la
fin de la fable. Cette maxime, que la vieillesse est impitoyable,
-n'est pas applique ici avec assez de justesse. Si le chat ne pardonne
-pas la souris, ce n'est pas en qualit de <em>vieux</em>, c'est en qualit de
-<em>chat</em>. De plus, ces vrits qui ont besoin d'explication, de restriction,
-ne doivent-elles pas tre rserves pour un ge plus avanc que
+n'est pas appliquée ici avec assez de justesse. Si le chat ne pardonne
+pas à la souris, ce n'est pas en qualité de <em>vieux</em>, c'est en qualité de
+<em>chat</em>. De plus, ces vérités qui ont besoin d'explication, de restriction,
+ne doivent-elles pas être réservées pour un âge plus avancé que
celui du duc de Bourgogne? Pourquoi mettre dans l'esprit d'un enfant
<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
-que son grand-pre, et peut-tre son pre, sont impitoyables.
-Je dis son pre, car les enfans trouvent tout le monde vieux. Si
-Louis XIV lut cette fable, dut-il tre bien aise que son petit-fils le
-crt homme dur et impitoyable?</p>
+que son grand-père, et peut-être son père, sont impitoyables.
+Je dis son père, car les enfans trouvent tout le monde vieux. Si
+Louis XIV lut cette fable, dut-il être bien aise que son petit-fils le
+crût homme dur et impitoyable?</p>
<p class="fable">FABLE VI.</p>
<p class="verse">V. 2. Incontinent maint camarade.</p>
<p>Cette fable rentre absolument dans la morale du <em>Jardinier et son
-Seigneur</em>, (livre <span class="smcap">IV</span>, fable 4) et dans celle de <em>l'colier, le Pdant et
-le Matre d'un jardin</em> (livre IX, fable 5); mais elle est fort au-dessus
+Seigneur</em>, (livre <span class="smcap">IV</span>, fable 4) et dans celle de <em>l'Écolier, le Pédant et
+le Maître d'un jardin</em> (livre IX, fable 5); mais elle est fort au-dessus
des deux autres.</p>
<p class="fable">FABLE VII.</p>
<p class="verse">V. 1. Le buisson, le canard et la chauve-souris.</p>
-<p>Voil une association dont l'ide blesse le bon sens. Nul rapport,
-nul besoin rel entre les tres qu'elle rassemble; et l'esprit la rejette
+<p>Voilà une association dont l'idée blesse le bon sens. Nul rapport,
+nul besoin réel entre les êtres qu'elle rassemble; et l'esprit la rejette
comme absurde. Comment un buisson peut-il voyager? Quel besoin
-a-t-il de faire fortune, lui et ces deux animaux? De ce fond dfectueux,
-il ne peut natre que des dtails non moins ridicules: tel est
+a-t-il de faire fortune, lui et ces deux animaux? De ce fond défectueux,
+il ne peut naître que des détails non moins ridicules: tel est
celui-ci,</p>
-<p class="verse">V. 21. Prt porter le bonnet verd.</p>
+<p class="verse">V. 21. Prêt à porter le bonnet verd.</p>
-<p>On sait que c'tait le symbole des banqueroutiers. La Fontaine
+<p>On sait que c'était le symbole des banqueroutiers. La Fontaine
baisse beaucoup.</p>
<p class="fable">FABLE VIII.</p>
@@ -8079,10 +8037,10 @@ baisse beaucoup.</p>
<p class="verse">V. 10. Autrefois un logis plein de chiens et de chats...</p>
<p>C'est ici que cette vieillesse se montre encore davantage. Quel
-sens peut-on tirer de cette fable? quelle tait l'ide de La Fontaine?
-On est fch de dire que c'est une espce de radotage. Quel rapport
+sens peut-on tirer de cette fable? quelle était l'idée de La Fontaine?
+On est fâché de dire que c'est une espèce de radotage. Quel rapport
y a-t-il entre une querelle de chiens et de chats, et le combat des
-lmens, dont il rsulte une harmonie qu'on ne peut concevoir, et
+élémens, dont il résulte une harmonie qu'on ne peut concevoir, et
dont le fabuliste ne parle pas?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span></p>
@@ -8090,45 +8048,45 @@ dont le fabuliste ne parle pas?</p>
<p class="verse">V. 29. Le renard dit au loup, etc.</p>
-<p>Voici une fable plus heureuse que les trois prcdentes. La Fontaine
-a dj tabli plusieurs fois qu'on revient toujours son caractre;
-mais de toutes les fables o il a cherch tablir cette vrit,
+<p>Voici une fable plus heureuse que les trois précédentes. La Fontaine
+a déjà établi plusieurs fois qu'on revient toujours à son caractère;
+mais de toutes les fables où il a cherché à établir cette vérité,
celle-ci est sans contredit la meilleure: aussi y avons-nous
-souvent renvoy le lecteur. La manire dont le renard rpte sa leon,
-la comparaison de Patrocle revtu des armes d'Achille, sont des
-dtails trs-agrables, et du ton auquel La Fontaine nous a accoutums.</p>
+souvent renvoyé le lecteur. La manière dont le renard répète sa leçon,
+la comparaison de Patrocle revêtu des armes d'Achille, sont des
+détails très-agréables, et du ton auquel La Fontaine nous a accoutumés.</p>
<p class="fable">FABLE X.</p>
<p class="verse">V. 7. Mon sujet est petit, cet accessoire est grand.</p>
-<p><em>Si grand</em>, qu'il l'est peut-tre trop; <em>si grand</em>, qu'il mriterait l'honneur
-d'un Apologue particulier. Cet accessoire est trop tranger
-l'ide d'ducation qui est ici la principale</p>
+<p><em>Si grand</em>, qu'il l'est peut-être trop; <em>si grand</em>, qu'il mériterait l'honneur
+d'un Apologue particulier. Cet accessoire est trop étranger à
+l'idée d'éducation qui est ici la principale</p>
-<p class="verse">V. 11. N'est d'abord qu'un secret, puis devient des conqutes.</p>
+<p class="verse">V. 11. N'est d'abord qu'un secret, puis devient des conquêtes.</p>
-<p>Ce vers, dont le tour est trs-hardi, est fort beau pour exprimer
-la rapidit avec laquelle Louis XIV fit plusieurs conqutes, celle de
-la Franche-Comt, par exemple; le secret du roi avait t impntrable
-jusqu'au moment o l'on se mit en campagne.</p>
+<p>Ce vers, dont le tour est très-hardi, est fort beau pour exprimer
+la rapidité avec laquelle Louis XIV fit plusieurs conquêtes, celle de
+la Franche-Comté, par exemple; le secret du roi avait été impénétrable
+jusqu'au moment où l'on se mit en campagne.</p>
<p class="verse">V. 19. ... Ne peux-tu marcher droit?</p>
-<p>Cette ide, qui fait le fonds de la fable, ne me parat pas heureuse.
-Ce ne doit point tre un dfaut, aux yeux de l'crevisse, de
-marcher comme elle fait. Elle ne saurait en faire un reproche sa
+<p>Cette idée, qui fait le fonds de la fable, ne me paraît pas heureuse.
+Ce ne doit point être un défaut, aux yeux de l'écrevisse, de
+marcher comme elle fait. Elle ne saurait en faire un reproche à sa
fille. Sa fille et elle marchent comme elles doivent marcher, par un
-effet des lois de la nature. C'est un faux rapport que celui qui a t
-saisi entre les deux crevisses, et celui d'une mre vicieuse que sa
-fille imite. Cet Apologue, pour tre d'sope, ne m'en parat pas
+effet des lois de la nature. C'est un faux rapport que celui qui a été
+saisi entre les deux écrevisses, et celui d'une mère vicieuse que sa
+fille imite. Cet Apologue, pour être d'Ésope, ne m'en paraît pas
<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
-meilleur. Il a russi, parce que cette image offre, en rsultat, une
-trs-bonne leon.</p>
+meilleur. Il a réussi, parce que cette image offre, en résultat, une
+très-bonne leçon.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 27 <span class="i3">.... Quant tourner le dos</span></div>
+<div class="line">V. 27 <span class="i3">.... Quant à tourner le dos</span></div>
<div class="line i3">A son but, j'y reviens...</div>
</div></div></div>
@@ -8136,12 +8094,12 @@ trs-bonne leon.</p>
<p class="fable">FABLE XI.</p>
-<p class="verse">V. 6. ... Mais l'aigle ayant fort bien dn...</p>
+<p class="verse">V. 6. ... Mais l'aigle ayant fort bien dîné...</p>
<p>L'auteur explique pourquoi l'aigle ne mangea pas la pie.</p>
-<p>La raison que donne l'aigle du besoin qu'elle a d'tre dsennuye,
-est trs-plaisante; et l'exemple de Jupiter est choisi merveilleusement.</p>
+<p>La raison que donne l'aigle du besoin qu'elle a d'être désennuyée,
+est très-plaisante; et l'exemple de Jupiter est choisi merveilleusement.</p>
<p class="verse">V. 25. Ce n'est pas ce qu'on croit, que d'entrer chez les dieux.</p>
@@ -8149,13 +8107,13 @@ est trs-plaisante; et l'exemple de Jupiter est choisi merveilleusement.</p>
<p class="fable">FABLE XII.</p>
-<p>Le prince qui cette fable est ddie, tait le prince Louis de Conti,
-neveu du Grand Cond, et fils de celui qui joua un si grand rle dans
-la guerre de la fronde. C'tait un des grands protecteurs de La Fontaine,
-ainsi que le prince de la Roche-sur-Yon son frre, qui eut
-depuis le nom de prince de Conti. Ce dernier se rendit clbre, par la
-valeur et les talens qu'il montra dans les journes de Fleurus et de
-Nervinde. C'est lui qui fut lu roi de Pologne en 1697, et qui mourut
+<p>Le prince à qui cette fable est dédiée, était le prince Louis de Conti,
+neveu du Grand Condé, et fils de celui qui joua un si grand rôle dans
+la guerre de la fronde. C'était un des grands protecteurs de La Fontaine,
+ainsi que le prince de la Roche-sur-Yon son frère, qui eut
+depuis le nom de prince de Conti. Ce dernier se rendit célèbre, par la
+valeur et les talens qu'il montra dans les journées de Fleurus et de
+Nervinde. C'est lui qui fut élu roi de Pologne en 1697, et qui mourut
en 1709, sans avoir pu prendre possession de cette couronne.</p>
<p class="verse">V. 4. Non les douceurs de la vengeance.</p>
@@ -8170,44 +8128,44 @@ dans la fable 12 du livre X.</p>
</div></div></div>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
-J'ai nglig alors d'y mettre un correctif, pour viter la longueur;
-mais voil La Fontaine qui met ce correctif lui-mme. Il vaut mieux
+J'ai négligé alors d'y mettre un correctif, pour éviter la longueur;
+mais voilà La Fontaine qui met ce correctif lui-même. Il vaut mieux
l'entendre que moi.</p>
-<p class="verse">V. 11.... En cet ge o nous sommes.</p>
+<p class="verse">V. 11.... En cet âge où nous sommes.</p>
-<p>C'est un malheur de notre posie, que, ds qu'on voit le mot hommes
- la fin d'un vers, on puisse tre sr de voir arriver la fin de l'autre
-vers, <em>o nous sommes</em>, ou bien <em>tous tant que nous sommes</em>. L'habilet
-de l'crivain consiste sauver cette misre de la langue, par le naturel
-et l'exactitude de la phrase o ces mots sont employs.</p>
+<p>C'est un malheur de notre poésie, que, dès qu'on voit le mot hommes
+à la fin d'un vers, on puisse être sûr de voir arriver à la fin de l'autre
+vers, <em>où nous sommes</em>, ou bien <em>tous tant que nous sommes</em>. L'habileté
+de l'écrivain consiste à sauver cette misère de la langue, par le naturel
+et l'exactitude de la phrase où ces mots sont employés.</p>
-<p class="verse">V. 12. L'univers leur sait gr du mal qu'ils ne font pas.</p>
+<p class="verse">V. 12. L'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas.</p>
-<p>C'est un fort bon vers, quoique l'ide en soit assez commune.</p>
+<p>C'est un fort bon vers, quoique l'idée en soit assez commune.</p>
-<p class="verse">V. 13. Un sicle de sjour ici doit vous suffire.</p>
+<p class="verse">V. 13. Un siècle de séjour ici doit vous suffire.</p>
-<p>Ce pronostic fut malheureusement bien dmenti, puisque ce jeune
-prince mourut en 1685, deux ou trois ans peut-tre aprs cette pice.</p>
+<p>Ce pronostic fut malheureusement bien démenti, puisque ce jeune
+prince mourut en 1685, deux ou trois ans peut-être après cette pièce.</p>
<p class="verse">V. 25. Et la princesse, etc....</p>
-<p>C'tait elle qui, avant d'tre marie, s'appelait mademoiselle de Blois.
-Elle tait fille du roi et de madame la duchesse de la Valire. Elle ne
+<p>C'était elle qui, avant d'être mariée, s'appelait mademoiselle de Blois.
+Elle était fille du roi et de madame la duchesse de la Valière. Elle ne
mourut qu'en 1739. Il y eut aussi une autre mademoiselle de Blois,
-fille de Louis <span class="smcap">XIV</span> et de madame de Montespan. Cette dernire fut
-marie au duc d'Orlans rgent, et ne mourut qu'en 1749.</p>
+fille de Louis <span class="smcap">XIV</span> et de madame de Montespan. Cette dernière fut
+mariée au duc d'Orléans régent, et ne mourut qu'en 1749.</p>
-<p class="verse">V. 27. Des qualits qui n'ont qu'en vous, etc....</p>
+<p class="verse">V. 27. Des qualités qui n'ont qu'en vous, etc....</p>
-<p>Tous ces loges directs ne me paraissent ni ingnieux ni dignes
-de La Fontaine: et <em>ce qui sait se faire estimer</em> joint <em> ce qui sait se
-faire aimer</em>, tout cela me parat d'un ton trivial et bourgeois.</p>
+<p>Tous ces éloges directs ne me paraissent ni ingénieux ni dignes
+de La Fontaine: et <em>ce qui sait se faire estimer</em> joint <em>à ce qui sait se
+faire aimer</em>, tout cela me paraît d'un ton trivial et bourgeois.</p>
-<p class="verse">V. 33. Il ne m'appartient pas d'taler votre joie,</p>
+<p class="verse">V. 33. Il ne m'appartient pas d'étaler votre joie,</p>
-<p>Manque un peu trop de dlicatesse; et c'est une transition bien
+<p>Manque un peu trop de délicatesse; et c'est une transition bien
lourde que celle-ci.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span></p>
@@ -8220,17 +8178,17 @@ lourde que celle-ci.</p>
<p>Cela me rappelle une transition aussi brusque, mais plus plaisante
de Scarron, je crois. La voici: <em>Des aventures de ce jeune
-prince l'histoire de ma vieille gouvernante, il n'y a pas loin, car
-nous y voil</em>.</p>
+prince à l'histoire de ma vieille gouvernante, il n'y a pas loin, car
+nous y voilà</em>.</p>
-<p>Je ne ferai aucune note sur cette fable, qui me parat au-dessous
-du mdiocre, et o l'on ne retrouve La Fontaine que dans ces deux
+<p>Je ne ferai aucune note sur cette fable, qui me paraît au-dessous
+du médiocre, et où l'on ne retrouve La Fontaine que dans ces deux
jolis vers:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 71. <span class="i3">... Ils n'avaient appris connatre</span></div>
-<div class="line i3"> Que les htes des bois; tait-ce un si grand mal?</div>
+<div class="line">V. 71. <span class="i3">... Ils n'avaient appris à connaître</span></div>
+<div class="line i3"> Que les hôtes des bois; était-ce un si grand mal?</div>
</div></div></div>
<p class="fable">FABLE XIII.</p>
@@ -8239,86 +8197,86 @@ jolis vers:</p>
<p>La note de Coste indique une application assez juste de cet Apologue.
Mais alors, pourquoi prendre le renard, le plus fin des animaux?
-Il me semble que c'est mal choisir le reprsentant du
-peuple, lequel n'est pas, beaucoup prs, si spirituel et si dli.
-C'est qu'il fallait de l'esprit pour faire la rponse que fait l'animal
-mang des mouches; et sous ce rapport, le renard a paru mieux
+Il me semble que c'est mal choisir le représentant du
+peuple, lequel n'est pas, à beaucoup près, si spirituel et si délié.
+C'est qu'il fallait de l'esprit pour faire la réponse que fait l'animal
+mangé des mouches; et sous ce rapport, le renard a paru mieux
convenir.</p>
<p class="fable">FABLE XIV.</p>
<p class="verse">V. 7. Comment l'aveugle que voici.</p>
-<p>La Fontaine suppose que l'amour est l, et lui tient compagnie.
-Cela devrait tre, quand on crit une fable aussi charmante que
+<p>La Fontaine suppose que l'amour est là, et lui tient compagnie.
+Cela devrait être, quand on écrit une fable aussi charmante que
celle-ci.</p>
<p class="verse">V. 8. (C'est un dieu.).</p>
-<p>Cette parenthse est pleine de grces, et les deux vers suivans
-sont au-dessus de tout loge.</p>
+<p>Cette parenthèse est pleine de grâces, et les deux vers suivans
+sont au-dessus de tout éloge.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span></p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 9. Quelle suite eut ce mal, qui peut-tre est un bien?</div>
-<div class="line i25">J'en fais juge un amant, et ne dcide rien.</div>
+<div class="line">V. 9. Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien?</div>
+<div class="line i25">J'en fais juge un amant, et ne décide rien.</div>
</div></div></div>
<p>Est-ce un bien, est-ce un mal, que l'amour soit aveugle? Question
-embarrassante que La Fontaine ne laisse rsoudre qu'au sentiment.</p>
+embarrassante que La Fontaine ne laisse résoudre qu'au sentiment.</p>
-<p>Toute cette allgorie est parfaite d'un bout l'autre: et quel dnouement!
+<p>Toute cette allégorie est parfaite d'un bout à l'autre: et quel dénouement!
Est-ce un bien, est-ce un mal que la folie soit le guide
-de l'amour? C'est le cas de rpter le mot de La Fontaine:</p>
+de l'amour? C'est le cas de répéter le mot de La Fontaine:</p>
-<p class="verse">V. 10. J'en fais juge un amant, et ne dcide rien.</p>
+<p class="verse">V. 10. J'en fais juge un amant, et ne décide rien.</p>
<p class="fable">FABLE XV.</p>
-<p class="verse">V. 6. Que dans ce temple on aurait adore.</p>
+<p class="verse">V. 6. Que dans ce temple on aurait adorée.</p>
<p>Il me semble que les six vers suivans ne disent pas grand chose:
-<em>Junon</em> et le <em>matre des dieux</em>, qui seraient fiers de porter les <em>messages</em>
-de la desse Iris; cela n'ajoute pas beaucoup l'ide qu'on
-avait de madame de la Sablire. Il faut, dans la louange, le ton de
-la vrit. C'est lui seul qui accrdite la louange, en mme temps
-qu'il honore et celui qui la reoit et celui qui la donne.</p>
+<em>Junon</em> et le <em>maître des dieux</em>, qui seraient fiers de porter les <em>messages</em>
+de la déesse Iris; cela n'ajoute pas beaucoup à l'idée qu'on
+avait de madame de la Sablière. Il faut, dans la louange, le ton de
+la vérité. C'est lui seul qui accrédite la louange, en même temps
+qu'il honore et celui qui la reçoit et celui qui la donne.</p>
<p class="verse">V. 22. Son art de plaire et de n'y penser pas.</p>
-<p>Voil un de ces vers qui font pardonner mille ngligences, un de
-ces vers aprs lequel on n'a presque plus le courage de critiquer
+<p>Voilà un de ces vers qui font pardonner mille négligences, un de
+ces vers après lequel on n'a presque plus le courage de critiquer
La Fontaine.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 26. Mme des dieux: ce que le monde adore
+<div class="line">V. 26. Même des dieux: ce que le monde adore
<div class="line i3">Vient quelquefois parfumer ses autels.</div></div>
</div></div></div>
-<p>Sa socit toit en effet trs-recherche, et cela dplaisait plus
+<p>Sa société étoit en effet très-recherchée, et cela déplaisait à plus
d'une princesse. Mademoiselle de Montpensier, qui ne la connaissait
-pas, qui mme ne l'avait jamais vue, dit, dans ses Mmoires, que
+pas, qui même ne l'avait jamais vue, dit, dans ses Mémoires, que
le marquis de Lafare et nombre d'autres passaient leur vie chez
-une petite bourgeoise, savante et prcieuse, qu'on appelait madame
+une petite bourgeoise, savante et précieuse, qu'on appelait madame
<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
-de la Sablire. Cela veut dire seulement, en style de princesse,
-que madame de la Sablire avait de l'esprit et de l'instruction,
-qu'elle voyait bonne compagnie Paris, et n'avait pas l'honneur
-de vivre la cour.</p>
+de la Sablière.» Cela veut dire seulement, en style de princesse,
+que madame de la Sablière avait de l'esprit et de l'instruction,
+qu'elle voyait bonne compagnie à Paris, et n'avait pas l'honneur
+de vivre à la cour.</p>
-<p class="verse">V. 32. Car cet esprit qui, n du firmament.</p>
+<p class="verse">V. 32. Car cet esprit qui, né du firmament.</p>
-<p>Ces quatre rimes masculines de suite sont aussi trop ngliges.
-Et puis le firmament est presque un mot de thologie qui parat
-ici dplac.</p>
+<p>Ces quatre rimes masculines de suite sont aussi trop négligées.
+Et puis le firmament est presque un mot de théologie qui paraît
+ici déplacé.</p>
-<p class="verse">V. 38. Ceci soit dit sans nul soupon d'amour.</p>
+<p class="verse">V. 38. Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour.</p>
-<p>Il ne fallait pas revenir l dessus, aprs avoir dit beaucoup mieux
-et sans apprt:</p>
+<p>Il ne fallait pas revenir là dessus, après avoir dit beaucoup mieux
+et sans apprêt:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -8326,25 +8284,25 @@ et sans apprt:</p>
<div class="line i3">Pour ses amis, et non point autrement.</div>
</div></div></div>
-<p>Le reste me parat faible.</p>
+<p>Le reste me paraît faible.</p>
-<p>Je trouve aussi l'ide de la fable un peu bizarre, mais il y a des
+<p>Je trouve aussi l'idée de la fable un peu bizarre, mais il y a des
vers heureux. J'en remarquerai quelques-uns.</p>
-<p class="verse">V. 35. ... Douce socit.</p>
+<p class="verse">V. 35. ... Douce société.</p>
-<p>A la bonne heure, quoique je la trouve un peu singulire.</p>
+<p>A la bonne heure, quoique je la trouve un peu singulière.</p>
<p class="verse">V. 56. Le choix d'une demeure aux humains inconnue.</p>
<p>La Fontaine ne passe point pour misanthrope. C'est qu'il n'a
-point la mauvaise humeur attache ce dfaut. Mais nous avons
-dj vu plusieurs traits sanglans de satire contre l'humanit: et ce
+point la mauvaise humeur attachée à ce défaut. Mais nous avons
+déjà vu plusieurs traits sanglans de satire contre l'humanité: et ce
dernier montre assez ce qu'il pensait des hommes.</p>
-<p class="verse">V. 77. Car, l'gard du c&oelig;ur, il en faut mieux juger.</p>
+<p class="verse">V. 77. Car, à l'égard du c&oelig;ur, il en faut mieux juger.</p>
-<p>C'est-l un trait charmant d'amiti, de ne pas croire l'oubli,
+<p>C'est-là un trait charmant d'amitié, de ne pas croire à l'oubli,
aux torts, au refroidissement de ses amis.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span></p>
@@ -8356,17 +8314,17 @@ prendre le ton du c&oelig;ur qu'il ne le prend dans ce dernier morceau.
Il rappelle en quelque sorte celui qui termine la fable <em>des deux amis</em>,
celle <em>des deux pigeons</em>. Mais le sujet ne permettait pas une effusion
de sentimens aussi touchante. Il y a, entre ce morceau et les deux
-que je cite, la mme diffrence qui se trouve entre l'intrt d'une
-socit aimable et le charme d'une amiti parfaite.</p>
-
-<p>Il parat que cette fable avait t laisse dans le porte-feuille de
-l'auteur, et qu'elle tait faite depuis long-temps; car il y parle un
-peu d'amour: ce qui et t ridicule l'ge o il tait, quand ce
-douzime livre parut. Au reste, peut-tre n'y regardait-il pas de si
-prs; peut-tre croyait-il que, tant que l'me prouve des sentimens,
-elle peut les noncer avec franchise. Il ne songeait point une vrit
-triste qu'un autre pote a, depuis La Fontaine, exprime dans un
-vers trs-heureux; la voici:</p>
+que je cite, la même différence qui se trouve entre l'intérêt d'une
+société aimable et le charme d'une amitié parfaite.</p>
+
+<p>Il paraît que cette fable avait été laissée dans le porte-feuille de
+l'auteur, et qu'elle était faite depuis long-temps; car il y parle un
+peu d'amour: ce qui eût été ridicule à l'âge où il était, quand ce
+douzième livre parut. Au reste, peut-être n'y regardait-il pas de si
+près; peut-être croyait-il que, tant que l'âme éprouve des sentimens,
+elle peut les énoncer avec franchise. Il ne songeait point à une vérité
+triste qu'un autre poète a, depuis La Fontaine, exprimée dans un
+vers très-heureux; la voici:</p>
<p class="verse">Quand on n'a que son c&oelig;ur, il faut s'aller cacher.</p>
@@ -8374,8 +8332,8 @@ vers trs-heureux; la voici:</p>
<p class="verse">V. 5. L'homme enfin la prie humblement.</p>
-<p>Pourquoi cette prire si humble? Pourquoi l'homme n'arrachait-il
-pas une branche? Cela n'est pas motiv. D'ailleurs la morale de cet
+<p>Pourquoi cette prière si humble? Pourquoi l'homme n'arrachait-il
+pas une branche? Cela n'est pas motivé. D'ailleurs la morale de cet
Apologue rentre dans celui du <em>cerf</em> et de la <em>vigne</em>, qui est beaucoup
meilleur (Livre V, fable 15).</p>
@@ -8383,51 +8341,51 @@ meilleur (Livre V, fable 15).</p>
<p class="verse">V. 1. Un renard jeune encore....</p>
-<p>Mme dfaut dans cet Apologue que dans le prcdent. C'est
-presque la mme chose que celui du <em>loup</em> et du <em>cheval</em> (livre V,
-fable 8). Il est vrai qu'il a une leon de plus, celle de la vanit
+<p>Même défaut dans cet Apologue que dans le précédent. C'est
+presque la même chose que celui du <em>loup</em> et du <em>cheval</em> (livre V,
+fable 8). Il est vrai qu'il a une leçon de plus, celle de la vanité
punie.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span></p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 25. Le loup, par ce discours flatt,</div>
-<div class="line i3">S'approcha. Mais sa vanit</div>
-<div class="line i3">Lui cota quatre dents, etc...</div>
+<div class="line">V. 25. Le loup, par ce discours flatté,</div>
+<div class="line i3">S'approcha. Mais sa vanité</div>
+<div class="line i3">Lui coûta quatre dents, etc...</div>
</div></div></div>
-<p>L'avantage aussi que La Fontaine a trouv en introduisant ici un
-acteur de plus qu'en l'autre, c'est de faire dbiter la morale par le
-renard, au lieu que, dans l'autre fable, le loup se la dbite lui-mme,
-malgr le mauvais tat de sa mchoire.</p>
+<p>L'avantage aussi que La Fontaine a trouvé en introduisant ici un
+acteur de plus qu'en l'autre, c'est de faire débiter la morale par le
+renard, au lieu que, dans l'autre fable, le loup se la débite à lui-même,
+malgré le mauvais état de sa mâchoire.</p>
<p class="fable">FABLE XVIII.</p>
<p class="verse">V. 3. Le perfide ayant fait tout le tour du rempart.</p>
-<p>Cette fable est jolie et bien conte; mais elle aura peu d'applications,
-tant qu'il sera vrai de dire qu'on ne gurit pas de la peur.</p>
+<p>Cette fable est jolie et bien contée; mais elle aura peu d'applications,
+tant qu'il sera vrai de dire qu'on ne guérit pas de la peur.</p>
<p class="fable">FABLE XIX.</p>
<p class="verse">V. 1. Il est un singe dans Paris....</p>
<p>Comment est-il possible que La Fontaine ait fait une aussi mauvaise
-petite fable? Comment ses amis la lui ont-ils laiss mettre
-dans ce recueil? Un singe qui bat sa femme, qui va la taverne,
+petite fable? Comment ses amis la lui ont-ils laissé mettre
+dans ce recueil? Un singe qui bat sa femme, qui va à la taverne,
qui s'enivre: qu'est-ce que cela signifie? et quel rapport cela a-t-il
-avec les mauvais auteurs? Le froid imitateur, le plagiaire mme
-d'un grand crivain peut d'ailleurs n'tre ni mauvais mari, ni mauvais
-pre, ni ivrogne, etc., enfin ne faire nul tort la socit, que
-de l'excder d'ennui.</p>
+avec les mauvais auteurs? Le froid imitateur, le plagiaire même
+d'un grand écrivain peut d'ailleurs n'être ni mauvais mari, ni mauvais
+père, ni ivrogne, etc., enfin ne faire nul tort à la société, que
+de l'excéder d'ennui.</p>
<p class="fable">FABLE XX.</p>
-<p class="verse">V. 1. Un philosophe austre....</p>
+<p class="verse">V. 1. Un philosophe austère....</p>
-<p>Aprs une mauvaise petite pice, en voici une excellente. Ce
-n'est point la vrit un Apologue, mais une fort bonne leon de
+<p>Après une mauvaise petite pièce, en voici une excellente. Ce
+n'est point à la vérité un Apologue, mais une fort bonne leçon de
morale, et plusieurs vers sont admirables; tels sont ceux-ci:</p>
<p class="verse">V. 4. Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,</p>
@@ -8436,7 +8394,7 @@ morale, et plusieurs vers sont admirables; tels sont ceux-ci:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line ">Homme galant les rois, homme approchant des dieux,</div>
+<div class="line ">Homme égalant les rois, homme approchant des dieux,</div>
<div class="line">Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille.</div>
</div></div></div>
@@ -8444,42 +8402,42 @@ morale, et plusieurs vers sont admirables; tels sont ceux-ci:</p>
<p class="verse">Ils font cesser de vivre ayant que l'on soit mort.</p>
-<p>Mais ce qui est au-dessus de tout, c'est ce trait de posie vive et
-anime, qui suppose que des arbres coups et, pour ainsi dire,
-mis mort, vont revivre sur les bords du Styx.</p>
+<p>Mais ce qui est au-dessus de tout, c'est ce trait de poésie vive et
+animée, qui suppose que des arbres coupés et, pour ainsi dire,
+mis à mort, vont revivre sur les bords du Styx.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 17. Laissez agir la faux du temps:</div>
-<div class="line i3">Ils iront assez-tt border le noir rivage.</div>
+<div class="line i3">Ils iront assez-tôt border le noir rivage.</div>
</div></div></div>
-<p>Nul pote n'est plus hardi que La Fontaine; mais ses hardiesses
-sont si naturelles, que trs-souvent on ne s'en aperoit pas, ou du
-moins on ne voit pas quel point ce sont des hardiesses. C'est ce
+<p>Nul poète n'est plus hardi que La Fontaine; mais ses hardiesses
+sont si naturelles, que très-souvent on ne s'en aperçoit pas, ou du
+moins on ne voit pas à quel point ce sont des hardiesses. C'est ce
qu'on peut dire aussi de Racine.</p>
<p class="fable">FABLE XXI.</p>
-<p class="verse">V. 1. Autrefois l'lphant et le rhinocros...</p>
+<p class="verse">V. 1. Autrefois l'éléphant et le rhinocéros...</p>
-<p>Nous retrouvons pourtant un vritable Apologue, c'est- dire, une
-action d'o nat une vrit morale voile dans le rcit de cette
-action mme.</p>
+<p>Nous retrouvons pourtant un véritable Apologue, c'est-à dire, une
+action d'où naît une vérité morale voilée dans le récit de cette
+action même.</p>
<p>Cette fable est excellente, et on la croirait du bon temps de La
-Fontaine. La vanit de l'lphant, le besoin qu'il a de parler
+Fontaine. La vanité de l'éléphant, le besoin qu'il a de parler
voyant que Gille ne lui dit mot, l'air de satisfaction et d'importance
-qui dguise mal son amour-propre, le ton qu'il prend en parlant
+qui déguise mal son amour-propre, le ton qu'il prend en parlant
du combat qu'il va livrer et de sa capitale: tout cela est parfait.
-La rponse du singe ne l'est pas moins, et le dnouement du brin
-d'herbe partager entre quelques fourmis, est digne du reste.</p>
+La réponse du singe ne l'est pas moins, et le dénouement du brin
+d'herbe à partager entre quelques fourmis, est digne du reste.</p>
<p class="fable">FABLE XXII.</p>
<p class="verse">V. 1. Certain Fou poursuivait....</p>
-<p>Joli petit conte, et bonne leon pour qui peut en profiter; mais
+<p>Joli petit conte, et bonne leçon pour qui peut en profiter; mais
j'imagine que les occasions en sont rares.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span></p>
@@ -8487,35 +8445,35 @@ j'imagine que les occasions en sont rares.</p>
<p><em>A madame Harvey.</em></p>
-<p>Madame Harvey tait une dame anglaise qui avait beaucoup
-d'amiti pour La Fontaine, et mme c'est elle principalement qui
-l'engageait passer en Angleterre, aprs la mort de madame de la
-Sablire et de M. Hervard. C'tait une femme de beaucoup d'esprit.</p>
+<p>Madame Harvey était une dame anglaise qui avait beaucoup
+d'amitié pour La Fontaine, et même c'est elle principalement qui
+l'engageait à passer en Angleterre, après la mort de madame de la
+Sablière et de M. Hervard. C'était une femme de beaucoup d'esprit.</p>
-<p class="verse">V. 5. .... Et le don d'tre amie,</p>
+<p class="verse">V. 5. .... Et le don d'être amie,</p>
-<p>Expression bien heureuse que La Fontaine a invente et rendue
-clbre.</p>
+<p>Expression bien heureuse que La Fontaine a inventée et rendue
+célèbre.</p>
-<p class="verse">V. 16. Ils tendent par-tout l'empire des sciences.</p>
+<p class="verse">V. 16. Ils étendent par-tout l'empire des sciences.</p>
-<p>Rien n'tait plus vrai et plus exact. La socit royale de Londres
-fonde sous Charles <span class="smcap">II</span>, jetait les fondemens de la vraie physique
-tablie sur les expriences et sur les faits.</p>
+<p>Rien n'était plus vrai et plus exact. La société royale de Londres
+fondée sous Charles <span class="smcap">II</span>, jetait les fondemens de la vraie physique
+établie sur les expériences et sur les faits.</p>
-<p class="verse">V. 19. Mme les chiens de leur sjour.</p>
+<p class="verse">V. 19. Même les chiens de leur séjour.</p>
-<p>Voil qui me parat trange; mais toute force peut-tre les
-chiens anglais sentent-ils mieux le renard que les ntres. Ils le
+<p>Voilà qui me paraît étrange; mais à toute force peut-être les
+chiens anglais sentent-ils mieux le renard que les nôtres. Ils le
chassent plus souvent.</p>
-<p class="verse">V. 49. Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagme.</p>
+<p class="verse">V. 49. Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème.</p>
<p>Nous avons vu dans la fable du chat et du renard:</p>
<p class="verse">N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon.</p>
-<p>Il faut qu'un auteur vite ces contradictions formelles.</p>
+<p>Il faut qu'un auteur évite ces contradictions formelles.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -8524,20 +8482,20 @@ chassent plus souvent.</p>
</div></div></div>
<p>Quoi! tous les anglais ont de l'esprit! il n'y a point de sots chez
-eux! A quoi La Fontaine songeait-il en crivant cela?</p>
+eux! A quoi La Fontaine songeait-il en écrivant cela?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span></p>
-<p class="verse">V. 56. Je reviens vous....</p>
+<p class="verse">V. 56. Je reviens à vous....</p>
-<p>Ce tour est froid. Il faut revenir son ami sans y penser et sans
-l'y faire songer lui-mme.</p>
+<p>Ce tour est froid. Il faut revenir à son ami sans y penser et sans
+l'y faire songer lui-même.</p>
-<p class="verse">V. 62. ... Des nations tranges.</p>
+<p class="verse">V. 62. ... Des nations étranges.</p>
-<p>Il veut dire <em>trangres</em>. Corneille se sert du mme mot dans ce sens;
+<p>Il veut dire <em>étrangères</em>. Corneille se sert du même mot dans ce sens;
mais ni Boileau, ni Racine ne se le sont permis. Toute cette fin me
-parat dnue de grces, et le mot de Charles II madame Harvey:</p>
+paraît dénuée de grâces, et le mot de Charles II à madame Harvey:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -8545,66 +8503,66 @@ parat dnue de grces, et le mot de Charles II madame Harvey:</p>
<div class="line i6"> Que quatre pages de louanges;</div>
</div></div></div>
-<p>Ce mot seul vaut mieux que tout ce que dit ici La Fontaine
-cette dame et madame de Mazarin.</p>
+<p>Ce mot seul vaut mieux que tout ce que dit ici La Fontaine à
+cette dame et à madame de Mazarin.</p>
<p class="fable">FABLE XXVII.</p>
<p class="verse">V. 8. Et que j'ai le secret de rendre exquis et doux.</p>
-<p>Cela est trs-vrai, tmoin les quatre vers de cette pice et ceux
+<p>Cela est très-vrai, témoin les quatre vers de cette pièce et ceux
qui suivent.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 15. Vous n'auriez en cela ni matre ni matresse,</div>
-<div class="line i3">Sans celle dont sur vous l'loge rejaillit.</div>
+<div class="line">V. 15. Vous n'auriez en cela ni maître ni maîtresse,</div>
+<div class="line i3">Sans celle dont sur vous l'éloge rejaillit.</div>
</div></div></div>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">V. 17. Gardez d'environner ces roses</div>
-<div class="line i3">De trop d'pines, etc....</div>
+<div class="line i3">De trop d'épines, etc....</div>
</div></div></div>
-<p>Mais, malgr la louange dont La Fontaine se gratifie, nous avons
-vu qu'il n'tait pas si heureux dans l'loge de M. le prince de Conti
+<p>Mais, malgré la louange dont La Fontaine se gratifie, nous avons
+vu qu'il n'était pas si heureux dans l'éloge de M. le prince de Conti
et de madame Harvey.</p>
-<p>Au reste, toute cette pice est trs-agrable; mais elle fait peut-tre
-allusion quelque petit secret de socit qui la rendait plus
-piquante: par exemple, au peu de got que mademoiselle de la
-Msangre pouvait avoir pour le mariage, ou pour quelque prtendant
-appuy par sa mre.</p>
+<p>Au reste, toute cette pièce est très-agréable; mais elle fait peut-être
+allusion à quelque petit secret de société qui la rendait plus
+piquante: par exemple, au peu de goût que mademoiselle de la
+Mésangère pouvait avoir pour le mariage, ou pour quelque prétendant
+appuyé par sa mère.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span></p>
<p class="verse">V. <em>dernier</em>. Non plus qu'Ajax, Ulysse, et Didon son perfide.</p>
-<p>Deux silences cits comme sublimes, l'un dans l'Odysse, l'autre
-dans l'nide.</p>
+<p>Deux silences cités comme sublimes, l'un dans l'Odyssée, l'autre
+dans l'Énéide.</p>
<p class="fable">FABLE XXXII.</p>
-<p class="verse">V. 4. Tous chemins vont Rome....</p>
+<p class="verse">V. 4. Tous chemins vont à Rome....</p>
-<p>C'est un vieux proverbe qui devient ici plaisant, appliqu la canonisation.</p>
+<p>C'est un vieux proverbe qui devient ici plaisant, appliqué à la canonisation.</p>
-<p class="verse">V. 8. S'offrit de les juger sans rcompense aucune.</p>
+<p class="verse">V. 8. S'offrit de les juger sans récompense aucune.</p>
-<p>Ce vers aurait pu donner l'ide de la petite comdie intitule le
-Procureur arbitre, dont le hros se conduit de la mme manire.</p>
+<p>Ce vers aurait pu donner l'idée de la petite comédie intitulée le
+Procureur arbitre, dont le héros se conduit de la même manière.</p>
-<p class="verse">V. 18. Les malades d'alors tant tels que les ntres.</p>
+<p class="verse">V. 18. Les malades d'alors étant tels que les nôtres.</p>
-<p>Manire bien plaisante d'expliquer pourquoi les malades d'alors
-taient insupportables. Le ton de satire appartient absolument
+<p>Manière bien plaisante d'expliquer pourquoi les malades d'alors
+étaient insupportables. Le ton de satire appartient absolument à
La Fontaine.</p>
-<p class="verse">V. 37. Il faut, dit l'autre ami, le prendre de soi-mme.</p>
+<p class="verse">V. 37. Il faut, dit l'autre ami, le prendre de soi-même.</p>
-<p>C'est-l un des meilleurs conseils que le sage pt donner; et je
-voudrais que La Fontaine et compos un ou deux Apologues pour
+<p>C'est-là un des meilleurs conseils que le sage pût donner; et je
+voudrais que La Fontaine eût composé un ou deux Apologues pour
en faire sentir l'importance.</p>
<p>Tout le discours du solitaire est parfait, et ceux qui aiment les
@@ -8612,18 +8570,18 @@ vers le savent par c&oelig;ur.</p>
<p class="verse">V. 53. Ce n'est pas qu'un emploi....</p>
-<p>La Fontaine a senti l'objection prise du tort que l'on ferait la
-socit, si le got de la retraite devenait trop gnral. Il nie que
+<p>La Fontaine a senti l'objection prise du tort que l'on ferait à la
+société, si le goût de la retraite devenait trop général. Il nie que
cela puisse arriver.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">V. 56. Ces secours, grce dieu, ne nous manqueront pas:</div>
+<div class="line">V. 56. Ces secours, grâce à dieu, ne nous manqueront pas:</div>
<div class="line i3">Les honneurs et le gain, tout me le persuade.</div>
</div></div></div>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
-Et il revient de nouveau au plaisir de prcher l'amour de la
+Et il revient de nouveau au plaisir de prêcher l'amour de la
retraite: et quelle force de sens dans ces vers-ci:</p>
<div class="poetry-container">
@@ -8642,715 +8600,715 @@ meilleurs vers.</p>
<p class="fable">CONCLUSION.</p>
-<p>Aprs cet examen, qu'il tait ais de rendre plus exact et plus
-svre, il se prsente naturellement quelques rflexions. On a pu
-tre tonn de la multitude des fautes qui se trouvent dans un crivain
-si justement clbre. Je ne parle point de celles qui ne concernent
+<p>Après cet examen, qu'il était aisé de rendre plus exact et plus
+sévère, il se présente naturellement quelques réflexions. On a pu
+être étonné de la multitude des fautes qui se trouvent dans un écrivain
+si justement célèbre. Je ne parle point de celles qui ne concernent
point la langue, la versification, etc; je n'insiste que sur celles
-qui intressent la morale, objet beaucoup plus important. On a pu
-remarquer quelques fables dont la morale est videmment mauvaise;
-un plus grand nombre dont la morale est vague, indtermine,
-sujette discussion; enfin quelques autres qui sont entirement
+qui intéressent la morale, objet beaucoup plus important. On a pu
+remarquer quelques fables dont la morale est évidemment mauvaise;
+un plus grand nombre dont la morale est vague, indéterminée,
+sujette à discussion; enfin quelques autres qui sont entièrement
contradictoires. On voit, par cet exemple, quelle attention
-il faut porter dans sa lecture, pour ne point admettre de fausses ides
-dans son esprit; et s'il s'en est gliss plusieurs dans un livre qui
-entre dans notre ducation, comme un des meilleurs qui aient
-jamais t faits, qu'on juge de celles que nous recevrons par un
-grand nombre de livres infrieurs celui-ci. Que faire donc? Je
-l'ai dj dit. Ne point lire lgrement, ne point tre la dupe des
-grands noms, ni des crivains les plus clbres, former son jugement
-par l'habitude de rflchir. Mais c'est recommencer son ducation.
-Il est vrai; et c'est ce qu'il faudra faire constamment, jusqu'
-ce que l'ducation ordinaire soit devenue meilleure, rforme
-qui ne parat pas prochaine.</p>
+il faut porter dans sa lecture, pour ne point admettre de fausses idées
+dans son esprit; et s'il s'en est glissé plusieurs dans un livre qui
+entre dans notre éducation, comme un des meilleurs qui aient
+jamais été faits, qu'on juge de celles que nous recevrons par un
+grand nombre de livres inférieurs à celui-ci. Que faire donc? Je
+l'ai déjà dit. Ne point lire légèrement, ne point être la dupe des
+grands noms, ni des écrivains les plus célèbres, former son jugement
+par l'habitude de réfléchir. Mais c'est recommencer son éducation.
+Il est vrai; et c'est ce qu'il faudra faire constamment, jusqu'à
+ce que l'éducation ordinaire soit devenue meilleure, réforme
+qui ne paraît pas prochaine.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span></p>
<h2>DISCOURS<br />
-<span class="small">QUI A REMPORT LE PRIX A L'ACADMIE DE MARSEILLE, EN 1767.</span></h2>
-<p class="center"><i>Combien le Gnie des grands crivains influe sur<br />
-<span class="medium">l'esprit de leur sicle?</span></i></p>
+<span class="small">QUI A REMPORTÉ LE PRIX A L'ACADÉMIE DE MARSEILLE, EN 1767.</span></h2>
+<p class="center"><i>Combien le Génie des grands Écrivains influe sur<br />
+<span class="medium">l'esprit de leur siècle?</span></i></p>
-<p class="poem"><span class="i6">...Si fort virum quem</span><br />
+<p class="poem"><span class="i6">...Si fortè virum quem</span><br />
Conspexere, silent.<br />
-<span class="i9 smcap">Virg.</span> <em>neid</em>.</p>
+<span class="i9 smcap">Virg.</span> <em>Æneid</em>.</p>
-<p>Il n'est point d'espce dans l'univers, dont les
-deux extrmes soient spars par un aussi grand
-intervalle, que celui qu'a jet la nature entre les
-deux extrmits de l'espce humaine. Quelle distance
+<p>Il n'est point d'espèce dans l'univers, dont les
+deux extrêmes soient séparés par un aussi grand
+intervalle, que celui qu'a jeté la nature entre les
+deux extrémités de l'espèce humaine. Quelle distance
immense entre un sauvage grossier qui
-peut peine combiner deux ou trois ides, et un
-gnie tel que Descartes et Newton! L'un semble
-encore toucher par quelques points la classe des
-animaux, et ramper avec eux la lueur d'un instinct
-stupide et born; l'autre parat avoir reu
-dans son me un rayon de la divinit mme, et
-lire sa clart les mystres de la nature et de notre
-tre. Ici, c'est un bloc informe et brut, retombant
-dans l'abme tel qu'il en avait t tir; l, s'lve
+peut à peine combiner deux ou trois idées, et un
+génie tel que Descartes et Newton! L'un semble
+encore toucher par quelques points à la classe des
+animaux, et ramper avec eux à la lueur d'un instinct
+stupide et borné; l'autre paraît avoir reçu
+dans son âme un rayon de la divinité même, et
+lire à sa clarté les mystères de la nature et de notre
+être. Ici, c'est un bloc informe et brut, retombant
+dans l'abîme tel qu'il en avait été tiré; là, s'élève
une statue colossale qu'un Phidias a fait respirer
<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
-et vivre. Par quel tonnant prodige l'homme diffre-t-il
-ainsi de l'homme? pourquoi la raison parat-elle
-dans les uns un astre clips, tandis que
-dans les autres il claire des mondes?</p>
-
-<p>Qui pourra nous rvler la nature de ces mes
-privilgies qui renferment elles seules les lumires
-de plusieurs gnrations, dont l'active pense
-devance dans son vol la course des sicles et va
-saisir l'avenir dans le nant o il est encore;
-remonte l'origine des socits, et semble avoir
-assist la cration de l'univers, la formation
-de l'homme, et la naissance des gouvernemens?
-En lisant leurs penses, je crois m'entretenir
+et vivre. Par quel étonnant prodige l'homme diffère-t-il
+ainsi de l'homme? pourquoi la raison paraît-elle
+dans les uns un astre éclipsé, tandis que
+dans les autres il éclaire des mondes?</p>
+
+<p>Qui pourra nous révéler la nature de ces âmes
+privilégiées qui renferment elles seules les lumières
+de plusieurs générations, dont l'active pensée
+devance dans son vol la course des siècles et va
+saisir l'avenir dans le néant où il est encore;
+remonte à l'origine des sociétés, et semble avoir
+assisté à la création de l'univers, à la formation
+de l'homme, et à la naissance des gouvernemens?
+En lisant leurs pensées, je crois m'entretenir
avec le premier des mortels; je crois l'entendre
-retraant ses nombreux enfants les objets
-de la nature dans la simplicit sublime o il les
-vit, o il les conut, et avec le sentiment nergique
-et profond qu'il prouva, lorsqu'veill du
-nant la voix du crateur, il s'assit seul au
+retraçant à ses nombreux enfants les objets
+de la nature dans la simplicité sublime où il les
+vit, où il les conçut, et avec le sentiment énergique
+et profond qu'il éprouva, lorsqu'éveillé du
+néant à la voix du créateur, il s'assit seul au
milieu du monde.</p>
-<p>Le gnie est un phnomne que l'ducation,
+<p>Le génie est un phénomène que l'éducation,
le climat, ni le gouvernement ne peuvent expliquer.
-Est-ce son sicle que l'immortel Bacon dut
-cette me sublime dont le souffle puissant ralluma
-le flambeau presque teint de la philosophie? Non:
+Est-ce à son siècle que l'immortel Bacon dut
+cette âme sublime dont le souffle puissant ralluma
+le flambeau presque éteint de la philosophie? Non:
ce ne sont point des hommes qui forment les
-grands hommes. Ils n'appartiennent aucune famille,
- aucun sicle, aucune nation; ils n'ont ni
-anctres, ni postrit. C'est Dieu qui, par piti, les
-envoie tout forms sur la terre pour renouveller
+grands hommes. Ils n'appartiennent à aucune famille,
+à aucun siècle, à aucune nation; ils n'ont ni
+ancêtres, ni postérité. C'est Dieu qui, par pitié, les
+envoie tout formés sur la terre pour renouveller
<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
-l'homme et sa raison dgnre: semblables ces
-astres qui descendent prs de notre sphre aprs
-une longue rvolution de sicles; qui, drobant
- la vue le point d'o ils sont partis, raniment,
+l'homme et sa raison dégénérée: semblables à ces
+astres qui descendent près de notre sphère après
+une longue révolution de siècles; qui, dérobant
+à la vue le point d'où ils sont partis, raniment,
dit-on, la vigueur des mondes et rajeunissent la
-nature; mais, aprs que la nature s'est plu s'puiser
-pour former ces masses tonnantes de
-lumire, elle semble se reposer ensuite, et laisse
+nature; mais, après que la nature s'est plu à s'épuiser
+pour former ces masses étonnantes de
+lumière, elle semble se reposer ensuite, et laisse
tomber de sa main, sans autre dessein que la profusion,
la multitude des hommes, comme une
-foule d'atomes intelligens, destins tre agits,
-entrans dans la sphre d'activit des autres. La
+foule d'atomes intelligens, destinés à être agités,
+entraînés dans la sphère d'activité des autres. La
grande portion du genre humain reste comme
-abandonne, sous la main de ceux qui sauront
-s'en servir pour la gouverner; elle ne reoit que
-la portion d'intelligence ncessaire pour obir
-ses matres.</p>
-
-<p>Deux forces souveraines commandent l'espce
-humaine, et rglent partout les destines: le
-pouvoir et le gnie. Assis sur un trne, tenant
+abandonnée, sous la main de ceux qui sauront
+s'en servir pour la gouverner; elle ne reçoit que
+la portion d'intelligence nécessaire pour obéir à
+ses maîtres.</p>
+
+<p>Deux forces souveraines commandent à l'espèce
+humaine, et règlent partout les destinées: le
+pouvoir et le génie. Assis sur un trône, tenant
d'une main le livre des lois, et de l'autre le glaive
-de la force, le pouvoir prside aux grandes rvolutions;
+de la force, le pouvoir préside aux grandes révolutions;
il subjugue les hommes par les hommes;
-il matrise, par les forces qui lui sont confies,
-les forces qui lui rsistent. Il dispose de la forme
-extrieure des socits, qu'il varie son gr. Les
-passions vulgaires environnent son trne et sont
- ses ordres. Matre des biens et des personnes,
+il maîtrise, par les forces qui lui sont confiées,
+les forces qui lui résistent. Il dispose de la forme
+extérieure des sociétés, qu'il varie à son gré. Les
+passions vulgaires environnent son trône et sont
+à ses ordres. Maître des biens et des personnes,
il contient l'homme par ses besoins et par ses
-dsirs; il l'enchane encore par l'horreur de sa
+désirs; il l'enchaîne encore par l'horreur de sa
<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
-destruction et par l'amour de sa tranquillit. Mais
+destruction et par l'amour de sa tranquillité. Mais
sa force n'a point de mesure fixe et constante: elle
-est asservie mille hasards, mille circonstances
-trangres, qui peuvent ou la rendre immense ou
-la faire vanouir; aprs avoir surmont les plus
-grands obstacles, elle se trouve quelquefois arrte
-par les plus petits; elle peut chouer contre
-une opinion, un prjug, une mode. Le pouvoir
+est asservie à mille hasards, à mille circonstances
+étrangères, qui peuvent ou la rendre immense ou
+la faire évanouir; après avoir surmonté les plus
+grands obstacles, elle se trouve quelquefois arrêtée
+par les plus petits; elle peut échouer contre
+une opinion, un préjugé, une mode. Le pouvoir
peut employer tous les instrumens, tous les moyens
actuellement existans; mais il n'en invente point
-de nouveaux et ne peut prparer l'avenir. Il rend
-au sicle suivant l'espce telle qu'il l'a reue du
-sicle prcdent, sans l'avoir perfectionne. Il est
-plus puissant pour l'avilir ou pour la dtruire: encore
-commande-t-il en vain qui ne veut plus obir.
-Homme furieux, arrtez; ses droits sont sacrs!
+de nouveaux et ne peut préparer l'avenir. Il rend
+au siècle suivant l'espèce telle qu'il l'a reçue du
+siècle précédent, sans l'avoir perfectionnée. Il est
+plus puissant pour l'avilir ou pour la détruire: encore
+commande-t-il en vain à qui ne veut plus obéir.
+Homme furieux, arrêtez; ses droits sont sacrés!
Mais que deviennent-ils, dans le fait, au temps de
-ces rvolutions fatales, o les peuples, las de tyrannie
+ces révolutions fatales, où les peuples, las de tyrannie
et d'oppression, reprennent dans ses mains
-leur force et leur volont, tranchent leurs liens
+leur force et leur volonté, tranchent leurs liens
avec le fer, et redeviennent barbares, croyant se
rendre libres?</p>
-<p>L'action du gnie est plus lente, mais plus forte
-et plus sre; le mouvement qu'il a une fois imprim,
+<p>L'action du génie est plus lente, mais plus forte
+et plus sûre; le mouvement qu'il a une fois imprimé,
ne meurt point avec lui; il tend vers l'avenir
-et s'acclre par l'espace mme qu'il parcourt;
+et s'accélère par l'espace même qu'il parcourt;
il subjugue l'homme pour l'ennoblir; il dompte
-sa volont par sa raison, par les plus nobles de ses
-passions et de ses facults; comme Dieu, il jouit de
-l'tonnant privilge de rgner sur elle sans gner
+sa volonté par sa raison, par les plus nobles de ses
+passions et de ses facultés; comme Dieu, il jouit de
+l'étonnant privilége de régner sur elle sans gêner
<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
-sa force et sans lui ter le sentiment prcieux
-de sa libert.</p>
+sa force et sans lui ôter le sentiment précieux
+de sa liberté.</p>
<p>Comme son action n'a point de bornes dans sa
-dure, elle n'en a point dans la sphre de son
-tendue. Elment invisible, subtil, dont nul obstacle
-ne peut intercepter l'effet, il pntre de
-l'homme l'homme, comme l'aimant pntre les
-corps; il parcourt extrieurement toute l'espce
+durée, elle n'en a point dans la sphère de son
+étendue. Elément invisible, subtil, dont nul obstacle
+ne peut intercepter l'effet, il pénètre de
+l'homme à l'homme, comme l'aimant pénètre les
+corps; il parcourt extérieurement toute l'espèce
humaine, et change sans violence la direction
-des volonts. La cause de ce changement
-est souvent ignore du pilote qui conduit le vaisseau;
-mais elle est aperue du philosophe qui
+des volontés. La cause de ce changement
+est souvent ignorée du pilote qui conduit le vaisseau;
+mais elle est aperçue du philosophe qui
l'observe.</p>
-<p>Et comment les esprits pourraient-ils rsister
-l'influence du gnie? Nos sentimens, nos gots,
-nos passions, nos vertus, nos vices mme lui offrent
-autant de chanes par lesquelles il nous saisit
-et nous entrane sa volont. Ce penchant naturel
+<p>Et comment les esprits pourraient-ils résister à
+l'influence du génie? Nos sentimens, nos goûts,
+nos passions, nos vertus, nos vices même lui offrent
+autant de chaînes par lesquelles il nous saisit
+et nous entraîne à sa volonté. Ce penchant naturel
et invincible pour tout ce qui est grand, extraordinaire
et nouveau, nous appelle vers lui;
-l'ascendant ncessaire de l'esprit vaste sur l'esprit
-born, de l'me forte sur l'me faible: tout nous
-entrane sous ses lois.</p>
+l'ascendant nécessaire de l'esprit vaste sur l'esprit
+borné, de l'âme forte sur l'âme faible: tout nous
+entraîne sous ses lois.</p>
-<p>Cette souverainet que l'homme de gnie exerce
+<p>Cette souveraineté que l'homme de génie exerce
sur la foule des hommes, n'est donc pas de
notre institution: c'est une loi de la nature, aussi
ancienne que la loi du plus fort, souvent plus
puissante et toujours plus respectable. En vain
-l'amour-propre se rvolte contre une supriorit
+l'amour-propre se révolte contre une supériorité
qui l'humilie! nous naissons les sujets du grand
<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
homme; c'est dans nos c&oelig;urs qu'il prend les titres
de sa puissance.</p>
-<p>Il ne manquait plus au gnie qu'un art ingnieux
-qui pt conserver et transmettre tous les
-ges ce dpt de son autorit, rflchir dans le
-mme instant les rayons de sa lumire devant
-toutes les mes qui existent avec lui, et marquer
+<p>Il ne manquait plus au génie qu'un art ingénieux
+qui pût conserver et transmettre à tous les
+âges ce dépôt de son autorité, réfléchir dans le
+même instant les rayons de sa lumière devant
+toutes les âmes qui existent avec lui, et marquer
d'une couleur durable la trace immense de son
-vol vers la vrit. Cet art est n: et l'empire du
-gnie sur les esprits est ternel.</p>
+vol vers la vérité. Cet art est né: et l'empire du
+génie sur les esprits est éternel.</p>
<p>Quand on jette sur l'univers un coup d'&oelig;il
-superficiel, on n'apperoit d'abord que les conqurans,
+superficiel, on n'apperçoit d'abord que les conquérans,
les rois et les ministres du pouvoir:
-mais si on laisse la raison blouie le temps de
-distinguer les objets; si l'on remonte, travers
-le mouvement de l'espce humaine, jusqu'aux
-ressorts qui en sont le principe; bientt l'on conoit
-que chaque sicle emprunte sa force et son
-caractre d'un petit nombre d'hommes qu'on peut
-appeler les matres du genre humain, et qui
-n'ont que le gnie et la pense pour le gouverner.</p>
-
-<p>Homre cra peut-tre, ou du moins dveloppa
-le gnie des Grecs. Au nom de ce peuple,
-les ides de patrie, de gloire, de beaux-arts
-s'veillent et se pressent en foule dans nos esprits.
-C'est Homre qui le fit natre parmi ses compatriotes;
-c'est lui qui, en clbrant leurs victoires
-sur les Troyens, traa pour des sicles une ligne
-de sparation entre la Grce et l'Asie: l'une se
-crut destine, dans l'ordre ternel des choses,
+mais si on laisse à la raison éblouie le temps de
+distinguer les objets; si l'on remonte, à travers
+le mouvement de l'espèce humaine, jusqu'aux
+ressorts qui en sont le principe; bientôt l'on conçoit
+que chaque siècle emprunte sa force et son
+caractère d'un petit nombre d'hommes qu'on peut
+appeler les maîtres du genre humain, et qui
+n'ont que le génie et la pensée pour le gouverner.</p>
+
+<p>Homère créa peut-être, ou du moins développa
+le génie des Grecs. Au nom de ce peuple,
+les idées de patrie, de gloire, de beaux-arts
+s'éveillent et se pressent en foule dans nos esprits.
+C'est Homère qui le fit naître parmi ses compatriotes;
+c'est lui qui, en célébrant leurs victoires
+sur les Troyens, traça pour des siècles une ligne
+de séparation entre la Grèce et l'Asie: l'une se
+crut destinée, dans l'ordre éternel des choses, à
<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
-tre pour jamais l'asile de la libert et le temple
-de la victoire; tandis que l'autre gmirait tour
+être pour jamais l'asile de la liberté et le temple
+de la victoire; tandis que l'autre gémirait tour à
tour sous le joug de ses tyrans ou de ses vainqueurs.
Le feu qui respire dans les peintures
-de ce grand pote, ralluma partout l'enthousiasme
-de la libert, et veilla le gnie martial
-des Grecs. Telle est l'ide qu'en avait Lycurgue.
-Ce grand lgislateur retournant dans sa patrie,
-aprs avoir recueilli le dpt prcieux des lois de
-Crte et de l'gypte, y transporta les ouvrages
-d'Homre. Il le crut capable d'lever l'me des
-Spartiates, et digne de les prparer aux sacrifices
-pnibles et continuels que ses lois allaient leur
+de ce grand poète, ralluma partout l'enthousiasme
+de la liberté, et éveilla le génie martial
+des Grecs. Telle est l'idée qu'en avait Lycurgue.
+Ce grand législateur retournant dans sa patrie,
+après avoir recueilli le dépôt précieux des lois de
+Crète et de l'Égypte, y transporta les ouvrages
+d'Homère. Il le crut capable d'élever l'âme des
+Spartiates, et digne de les préparer aux sacrifices
+pénibles et continuels que ses lois allaient leur
imposer. Il lui commit, pour ainsi dire, le soin
de former les m&oelig;urs, et l'associa en quelque
-sorte la lgislation. Homre baucha, par le
-caractre d'Achille, l'ide de l'hrosme qui fut le
-modle d'Alexandre-le-Grand. Ce prince eut mme
-le malheur de l'imiter jusque dans sa frocit:
-il fit traner Btis autour des murs de Damas,
-comme Achille trane Hector autour des murs de
+sorte à la législation. Homère ébaucha, par le
+caractère d'Achille, l'idée de l'héroïsme qui fut le
+modèle d'Alexandre-le-Grand. Ce prince eut même
+le malheur de l'imiter jusque dans sa férocité:
+il fit traîner Bétis autour des murs de Damas,
+comme Achille traîne Hector autour des murs de
Troye.</p>
-<p>Combien il importe aux crivains d'avoir des
-notions justes de la vraie grandeur et du vritable
-courage! l'ambition d'imiter Alexandre fut l'me
-des actions de Csar, comme il l'avoua involontairement
-par les larmes hroques qu'il rpandit
+<p>Combien il importe aux écrivains d'avoir des
+notions justes de la vraie grandeur et du véritable
+courage! l'ambition d'imiter Alexandre fut l'âme
+des actions de César, comme il l'avoua involontairement
+par les larmes héroïques qu'il répandit
aux pieds de sa statue. Ces deux grands
-hommes enflammrent d'mulation Mahomet <span class="smcap">II</span>
-et Charles <span class="smcap">XII</span>. C'est l'me du seul Homre qui
+hommes enflammèrent d'émulation Mahomet <span class="smcap">II</span>
+et Charles <span class="smcap">XII</span>. C'est l'âme du seul Homère qui
<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
-enfanta cette suite de hros. Plusieurs savans
-l'ont regard comme l'auteur de l'ancienne thologie.
-Admettre cette supposition, c'est tendre
- tous les sicles l'ascendant qu'il prit sur le
+enfanta cette suite de héros. Plusieurs savans
+l'ont regardé comme l'auteur de l'ancienne théologie.
+Admettre cette supposition, c'est étendre
+à tous les siècles l'ascendant qu'il prit sur le
sien: nous ne pouvons plus faire un pas, sans que
-nos arts, nos allgories, nos plaisirs mme ne
-nous montrent partout l'empreinte du gnie
-d'Homre.</p>
-
-<p>C'est lui qui, en traant les caractres des hros,
-prpara de loin l'art sublime qui les reprsente
-agissant sur la scne, nous donnant d'involontaires
-leons, et portant au fond de notre
-c&oelig;ur l'nergie de leurs sentimens. Ce grand art
-donne l'homme de gnie une influence immdiate
-et rapide sur son sicle! C'est au thtre
-qu'il exerce l'empire le plus absolu; c'est l qu'il
-frappe la fois sur tous les esprits d'une nation;
-c'est de l qu'il jette une foule d'ides nouvelles
+nos arts, nos allégories, nos plaisirs même ne
+nous montrent partout l'empreinte du génie
+d'Homère.</p>
+
+<p>C'est lui qui, en traçant les caractères des héros,
+prépara de loin l'art sublime qui les représente
+agissant sur la scène, nous donnant d'involontaires
+leçons, et portant au fond de notre
+c&oelig;ur l'énergie de leurs sentimens. Ce grand art
+donne à l'homme de génie une influence immédiate
+et rapide sur son siècle! C'est au théâtre
+qu'il exerce l'empire le plus absolu; c'est là qu'il
+frappe à la fois sur tous les esprits d'une nation;
+c'est de là qu'il jette une foule d'idées nouvelles
parmi un peuple. La vive peinture des passions
-fortes auxquelles ces ides sont associes, les
+fortes auxquelles ces idées sont associées, les
met en fermentation et leur donne un nouveau
-degr d'activit. Avec quel avantage les tragiques
-grecs n'ont-ils pas employ ce ressort? ils faisaient
-adorer la libert par l'exprience des sentimens
-qu'elle inspire; ils reprsentaient sans
-cesse les tyrans odieux; souvent des allusions secrtes
+degré d'activité. Avec quel avantage les tragiques
+grecs n'ont-ils pas employé ce ressort? ils faisaient
+adorer la liberté par l'expérience des sentimens
+qu'elle inspire; ils représentaient sans
+cesse les tyrans odieux; souvent des allusions secrètes
et d'un effet infaillible avertissaient le peuple
-des piges que lui tendaient des magistrats
-infidles ou des orateurs mercenaires.</p>
+des piéges que lui tendaient des magistrats
+infidèles ou des orateurs mercenaires.</p>
-<p>Si le thtre n'a plus parmi nous cette influence
+<p>Si le théâtre n'a plus parmi nous cette influence
<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
-politique, son influence morale est peut-tre encore
-plus forte et plus sre. Qui doute que Corneille
-n'ait lev les ides de sa nation? notre
+politique, son influence morale est peut-être encore
+plus forte et plus sûre. Qui doute que Corneille
+n'ait élevé les idées de sa nation? notre
esprit se monte naturellement au niveau des
-grandes penses qu'on lui prsente. Qui n'a senti
-son me s'agrandir l'expression d'un beau sentiment,
-comme la vue d'une mer vaste, d'un
+grandes pensées qu'on lui présente. Qui n'a senti
+son âme s'agrandir à l'expression d'un beau sentiment,
+comme à la vue d'une mer vaste, d'un
horizon immense, d'une montagne dont le sommet
-fuit dans les airs? On sait que Louis <span class="smcap">XIV</span>, aprs
-avoir assist une reprsentation de <cite>Cinna</cite>, fut
-tellement frapp de la clmence d'Auguste, qu'il
-l'aurait imite l'gard du chevalier de Rohan,
-si l'intrt de l'tat n'et pas exig la punition du
-coupable. Le mme monarque cessa de monter
-sur le thtre, aprs avoir entendu les beaux vers
-o Narcisse, au nom des Romains, reproche
-Nron de venir prodiguer sur la scne sa personne
+fuit dans les airs? On sait que Louis <span class="smcap">XIV</span>, après
+avoir assisté à une représentation de <cite>Cinna</cite>, fut
+tellement frappé de la clémence d'Auguste, qu'il
+l'aurait imitée à l'égard du chevalier de Rohan,
+si l'intérêt de l'état n'eût pas exigé la punition du
+coupable. Le même monarque cessa de monter
+sur le théâtre, après avoir entendu les beaux vers
+où Narcisse, au nom des Romains, reproche à
+Néron de venir prodiguer sur la scène sa personne
et sa voix. Et qui sait combien d'hommes inconnus
-ont pris dans cette cole des m&oelig;urs le germe de
-plusieurs actions honntes et de leurs vertus ensevelies
-avec eux dans l'obscurit?</p>
-
-<p>Le thtre comique n'en impose point par ce
-faste qui accompagne la tragdie; il ne bat point
-l'imagination par d'aussi grandes machines. Il n'enlve
-point l'me hors d'elle-mme; mais il s'y insinue,
+ont pris dans cette école des m&oelig;urs le germe de
+plusieurs actions honnêtes et de leurs vertus ensevelies
+avec eux dans l'obscurité?</p>
+
+<p>Le théâtre comique n'en impose point par ce
+faste qui accompagne la tragédie; il ne bat point
+l'imagination par d'aussi grandes machines. Il n'enlève
+point l'âme hors d'elle-même; mais il s'y insinue,
et la gouverne par une persuasion douce
-et pntrante. Il l'pure et l'adoucit; il inspire le
-got de la socit en nous apprenant l'art d'intresser
-nos semblables, ou du moins d'en tre
-soufferts. Les fruits de la socit sont doux; mais
+et pénétrante. Il l'épure et l'adoucit; il inspire le
+goût de la société en nous apprenant l'art d'intéresser
+nos semblables, ou du moins d'en être
+soufferts. Les fruits de la société sont doux; mais
<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
il faut souvent les cueillir sur un terrain couvert
-de ronces et d'pines, le pote comique arrache
-ou carte ces ronces. C'est ce qu'a fait Molire
-parmi nous. Il a purg le champ de la socit des
+de ronces et d'épines, le poète comique arrache
+ou écarte ces ronces. C'est ce qu'a fait Molière
+parmi nous. Il a purgé le champ de la société des
insectes incommodes qui l'infectaient. Que de services
-n'aurait-il pas rendus la France, si la mort
-n'et interrompu le cours de ses travaux? que de
+n'aurait-il pas rendus à la France, si la mort
+n'eût interrompu le cours de ses travaux? que de
fausses notions, que d'opinions absurdes et populaires
-n'aurait-il pas dtruites? de combien de prjugs
-pidmiques ne nous et-il pas guris? Il
-aurait corrig les grands sans ngliger le peuple.
-Le thtre, chez une nation police, doit ressembler
- ces pharmacies compltes o, auprs
-d'une composition prcieuse, destine l'usage
-des citoyens opulens, se trouvent ces spcifiques
-vulgaires que la gnrosit daigne consacrer aux
-maladies de l'indigence. Qu'il serait souhaiter
-que les grands crivains n'eussent jamais employ
-leurs talens qu'au profit de la socit! Mais souvent,
+n'aurait-il pas détruites? de combien de préjugés
+épidémiques ne nous eût-il pas guéris? Il
+aurait corrigé les grands sans négliger le peuple.
+Le théâtre, chez une nation policée, doit ressembler
+à ces pharmacies complètes où, auprès
+d'une composition précieuse, destinée à l'usage
+des citoyens opulens, se trouvent ces spécifiques
+vulgaires que la générosité daigne consacrer aux
+maladies de l'indigence. Qu'il serait à souhaiter
+que les grands écrivains n'eussent jamais employé
+leurs talens qu'au profit de la société! Mais souvent,
au lieu d'adoucir les m&oelig;urs, ils les ont
affaiblies; et d'habiles tyrans ont fait servir quelquefois
-l'homme de gnie leurs desseins secrets,
+l'homme de génie à leurs desseins secrets,
et l'ont rendu complice de leur tyrannie.</p>
<p>L'univers se repose et se corrompt sous Auguste,
-qui ferme la fois le temple de la guerre
-et celui de la libert romaine. Caton, Cassius,
-Brutus ont expir avec elle; mais leurs ombres
+qui ferme à la fois le temple de la guerre
+et celui de la liberté romaine. Caton, Cassius,
+Brutus ont expiré avec elle; mais leurs ombres
erraient encore devant l'imagination des Romains.
-Il fallait touffer les sentimens qui auraient pu
-reproduire les mes rpublicaines. Le matre du
+Il fallait étouffer les sentimens qui auraient pu
+reproduire les âmes républicaines. Le maître du
<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
monde sent qu'il ne l'est pas des esprits. Il s'adresse
-au gnie, plus fort que lui; il appelle autour
-de son trne, encore mal affermi, les rois
-de l'loquence, de la posie et des arts; il les intresse
- sa gloire. Horace, Virgile, Ovide, Tibulle
-clbrent les charmes de son empire. Bientt les
-fiers Romains sont changs. Ils baisent leurs fers
+au génie, plus fort que lui; il appelle autour
+de son trône, encore mal affermi, les rois
+de l'éloquence, de la poésie et des arts; il les intéresse
+à sa gloire. Horace, Virgile, Ovide, Tibulle
+célèbrent les charmes de son empire. Bientôt les
+fiers Romains sont changés. Ils baisent leurs fers
avec respect, et chantent les louanges de leur
-matre. Le got du luxe et des plaisirs passe de
-leurs crits dans les m&oelig;urs; et les champs, encore
+maître. Le goût du luxe et des plaisirs passe de
+leurs écrits dans les m&oelig;urs; et les champs, encore
sanglans de la lutte terrible des tyrans et
-de la libert, se couronnent de fleurs, s'embellissent
-de spectacles, de jeux et de ftes. Quelle
-tonnante rvolution! quelques annes auparavant,
-mille Romains s'criaient encore avec Caton:
+de la liberté, se couronnent de fleurs, s'embellissent
+de spectacles, de jeux et de fêtes. Quelle
+étonnante révolution! quelques années auparavant,
+mille Romains s'écriaient encore avec Caton:
<em>Un tyran peut-il vivre tandis que je respire?</em> Et je
-vois sous Auguste, le fils de Labon appel insens
-pour avoir os, dans le snat, donner son
-suffrage un ennemi de l'empereur! Et j'entends
-tous les Romains rpter d'aprs leur matre:
+vois sous Auguste, le fils de Labéon appelé insensé
+pour avoir osé, dans le sénat, donner son
+suffrage à un ennemi de l'empereur! Et j'entends
+tous les Romains répéter d'après leur maître:
<em>Qu'est-ce que cette couronne de laurier, qu'un
amas de feuilles inutiles?</em> eux qui, pour obtenir
-ces feuilles, avaient renvers Carthage et conquis
-l'univers! Ce fut ainsi que les grands crivains du
-sicle d'Auguste amenrent les Romains traiter
-de folie le noble enthousiasme de la libert. Plus
-prs de nos jours et dans une le voisine, le gnie
-n'a-t-il pas opr une rvolution non moins rapide
-et plus heureuse? Charles <span class="smcap">II</span>, dont le trne
-touchait presque l'chafaud de son pre, vit sa
+ces feuilles, avaient renversé Carthage et conquis
+l'univers! Ce fut ainsi que les grands écrivains du
+siècle d'Auguste amenèrent les Romains à traiter
+de folie le noble enthousiasme de la liberté. Plus
+près de nos jours et dans une île voisine, le génie
+n'a-t-il pas opéré une révolution non moins rapide
+et plus heureuse? Charles <span class="smcap">II</span>, dont le trône
+touchait presque à l'échafaud de son père, vit sa
<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
-nation perdre en un moment toute sa frocit.
+nation perdre en un moment toute sa férocité.
Les Waller, les Rochester, et quelques autres
-gnies semblables adoucirent ces mes cruelles
-qui, depuis trente annes, s'taient nourries de
+génies semblables adoucirent ces âmes cruelles
+qui, depuis trente années, s'étaient nourries de
haine, de fanatisme et de carnage.</p>
-<p>Mais quel spectacle trange me rappelle encore
+<p>Mais quel spectacle étrange me rappelle encore
dans Rome, au milieu des tyrans qui la tourmentent!
-un Snque mlant tranquillement son
-sang au sang de son pouse qui l'accompagne
-au tombeau; un Thrasas recevant au milieu de
-ses jardins l'arrt de sa mort, du mme visage
+un Sénèque mêlant tranquillement son
+sang au sang de son épouse qui l'accompagne
+au tombeau; un Thraséas recevant au milieu de
+ses jardins l'arrêt de sa mort, du même visage
dont il venait de s'en entretenir avec ses amis; et
la fille de l'illustre Arrie implorant, de la tendresse
-de son poux, la libert de le suivre. Mille
+de son époux, la liberté de le suivre. Mille
Romains quittent la vie sans tristesse et sans joie,
-aprs un festin, une conversation, une lecture;
-il semble que les liens de l'me et du corps soient
-uss pour eux, et que l'un et l'autre se sparent
- leur gr sans douleur. Est-ce donc le sicle des
-Dcius, et celui des Tibre et des Nron qui se
-confondent ensemble mes yeux? ou Rome va-t-elle
-renatre encore? Non: Rome est foule sous
+après un festin, une conversation, une lecture;
+il semble que les liens de l'âme et du corps soient
+usés pour eux, et que l'un et l'autre se séparent
+à leur gré sans douleur. Est-ce donc le siècle des
+Décius, et celui des Tibère et des Néron qui se
+confondent ensemble à mes yeux? ou Rome va-t-elle
+renaître encore? Non: Rome est foulée sous
les pieds des tyrans. Que dis-je? ils voudraient
-anantir la vertu avec la libert; mais la vertu
+anéantir la vertu avec la liberté; mais la vertu
rit de leurs vaines fureurs. Quand elle ne peut
-plus habiter le sicle qu'ils ont souill, le gnie
-la reoit dans ses crits, et la rend l'univers
+plus habiter le siècle qu'ils ont souillé, le génie
+la reçoit dans ses écrits, et la rend à l'univers
quand les monstres en ont disparu.</p>
-<p>Ce furent Snque, Lucain et d'autres crivains
-imbus des dogmes de Znon, qui rpandirent cet
+<p>Ce furent Sénèque, Lucain et d'autres écrivains
+imbus des dogmes de Zénon, qui répandirent cet
<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
-esprit stoque, dont l'inflexible raideur fit faire
-la vertu ces efforts excessifs, la porta se dtruire
+esprit stoïque, dont l'inflexible raideur fit faire à
+la vertu ces efforts excessifs, la porta à se détruire
pour se conserver, et lui fit passer les bornes de
-la nature, pour chapper aux tyrans qui franchissaient
-les bornes ordinaires de l'inhumanit. Les
-Romains, excds du spectacle de leur lumire,
-appelrent leur secours le stocisme, cette philosophie
-de l'homme malheureux, qui leur tait le
+la nature, pour échapper aux tyrans qui franchissaient
+les bornes ordinaires de l'inhumanité. Les
+Romains, excédés du spectacle de leur lumière,
+appelèrent à leur secours le stoïcisme, cette philosophie
+de l'homme malheureux, qui leur ôtait le
sentiment quand ils n'avaient plus que des maux
- sentir, et qui leur apprenait mpriser une vie
-qu'il fallait craindre de perdre chaque instant,
-o qu'il fallait avilir. Pardonnons Snque,
-Lucain, d'avoir altr la puret du got des Horace
+à sentir, et qui leur apprenait à mépriser une vie
+qu'il fallait craindre de perdre à chaque instant,
+où qu'il fallait avilir. Pardonnons à Sénèque, à
+Lucain, d'avoir altéré la pureté du goût des Horace
et des Virgile. Il ne furent pas comme eux, toujours
-occups vanter les faveurs d'Auguste: il
-leur fallait s'exhorter sans cesse mourir. Si le
-got doit se livrer avec rserve aux clairs de leur
-gnie, la force de leur me, dpose dans leurs
-penses, ennoblit et fortifie la ntre. Les deux
-plus nobles emplois du gnie, c'est d'encourager
- la vertu par ses crits, et de remettre dans la
-route de la vrit la raison humaine toujours
-prte s'en carter.</p>
-
-<p>Elle tait plonge, depuis Aristote, dans un
-sommeil lthargique, voisin de la mort: il semblait
-que la pense et perdu son mouvement,
-et que l'entendement humain se ft arrt. Une
-longue suite de sicles informes avait pass dans
+occupés à vanter les faveurs d'Auguste: il
+leur fallait s'exhorter sans cesse à mourir. Si le
+goût doit se livrer avec réserve aux éclairs de leur
+génie, la force de leur âme, déposée dans leurs
+pensées, ennoblit et fortifie la nôtre. Les deux
+plus nobles emplois du génie, c'est d'encourager
+à la vertu par ses écrits, et de remettre dans la
+route de la vérité la raison humaine toujours
+prête à s'en écarter.</p>
+
+<p>Elle était plongée, depuis Aristote, dans un
+sommeil léthargique, voisin de la mort: il semblait
+que la pensée eût perdu son mouvement,
+et que l'entendement humain se fût arrêté. Une
+longue suite de siècles informes avait passé dans
l'ombre de la nuit sans traits et sans couleurs.
-Nul gnie n'avait paru pour les marquer de l'empreinte
+Nul génie n'avait paru pour les marquer de l'empreinte
<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
-de son me. Enfin la raison se rveille; elle
-saisit quelques lueurs parses dans cette solitude
-immense. A leur clart douteuse, elle n'embrasse
-que des fantmes: ne voyant autour d'elle
-aucun gnie capable de la guider, elle court vers
-Aristote qu'elle dcouvre dans le lointain; mais
-il ne la retira de l'abme de l'ignorance, que pour
+de son âme. Enfin la raison se réveille; elle
+saisit quelques lueurs éparses dans cette solitude
+immense. A leur clarté douteuse, elle n'embrasse
+que des fantômes: ne voyant autour d'elle
+aucun génie capable de la guider, elle court vers
+Aristote qu'elle découvre dans le lointain; mais
+il ne la retira de l'abîme de l'ignorance, que pour
la replonger dans celui de l'erreur: elle s'y enfonce
-avec lui. L, enchane ses pieds, elle y contracte,
-comme un vil esclave, le caractre, la
+avec lui. Là, enchaînée à ses pieds, elle y contracte,
+comme un vil esclave, le caractère, la
forme, et jusqu'aux attitudes de son aveugle
-matre: elle y perd cette audace salutaire et cette
-libert d'intelligence qui voient toujours la vrit
+maître: elle y perd cette audace salutaire et cette
+liberté d'intelligence qui voient toujours la vérité
au-dessus du grand homme, et osent le quitter
-pour elle. Rien n'est si fcond que l'erreur:
-l'me la produit sans culture. Dj ses racines funestes
-se sont tendues de toutes parts; elles
-menacent d'touffer la raison humaine; et, aux
-premiers efforts que le gnie hasarde, la superstition
-accourt et l'pouvante.</p>
-
-<p>C'est ainsi que nous abusons de tout, mme
-du gnie des grands hommes. Aristote a parl:
-et pendant deux mille ans la vrit n'ose le dmentir.
-Ds que la clbrit d'un grand crivain
-ou d'un philosophe hardi en impose l'imagination,
-les esprits mdiocres s'attroupent sous ses
-tendards, s'empressent d'adopter ses ides sans
-discernement, et croient s'associer sa gloire. La
-paresse se repose bientt sur la force de ses dcrets,
-et achve de nous priver du seul remde
+pour elle. Rien n'est si fécond que l'erreur:
+l'âme la produit sans culture. Déjà ses racines funestes
+se sont étendues de toutes parts; elles
+menacent d'étouffer la raison humaine; et, aux
+premiers efforts que le génie hasarde, la superstition
+accourt et l'épouvante.</p>
+
+<p>C'est ainsi que nous abusons de tout, même
+du génie des grands hommes. Aristote a parlé:
+et pendant deux mille ans la vérité n'ose le démentir.
+Dès que la célébrité d'un grand écrivain
+ou d'un philosophe hardi en impose à l'imagination,
+les esprits médiocres s'attroupent sous ses
+étendards, s'empressent d'adopter ses idées sans
+discernement, et croient s'associer à sa gloire. La
+paresse se repose bientôt sur la force de ses décrets,
+et achève de nous priver du seul remède
<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
-qui nous reste: la rflexion est un tat violent
+qui nous reste: la réflexion est un état violent
pour nous. Une sorte de sentiment confus de la
-brivet de notre vie, qui nous presse d'agir et de
+brièveté de notre vie, qui nous presse d'agir et de
jouir, nous fait regretter les instans que nous
-perdons connatre avant de vouloir, douter
+perdons à connaître avant de vouloir, à douter
avant de choisir. L'incertitude devient un tourment,
-dont notre me se dlivre par une erreur,
-si elle ne le peut par une vrit. Cette libert si
-noble de nos jugemens et de nos penses, nous
+dont notre âme se délivre par une erreur,
+si elle ne le peut par une vérité. Cette liberté si
+noble de nos jugemens et de nos pensées, nous
l'abandonnons honteusement au premier usurpateur,
s'il ne se trouve quelque sage bienfaisant
-qui la rclame pour nous la rendre; et ce sage
-mme peut-il obtenir de nous que nous en retenions
-dans nos mains le domaine prcieux? Nous
-passons tmrairement les bornes o sa sagesse
-avait voulu nous arrter; son ambition tait de
-rgner sur des hommes libres, et nous le faisons
-despote malgr lui; le grand homme indign de
-nous voir lui demander de nouveaux fers, aprs
-que sa main gnreuse vient de briser les anciens,
-pourrait s'crier avec plus d'humanit que Tibre:
-<em>O hommes ns pour la servitude!</em></p>
-
-<p>Quel sera donc le gnie bienfaisant qui brisera,
-qui soulvera du moins cet amas de chanes sous
-lequel l'homme restait accabl volontairement?
-Lve-toi; Descartes! c'est toi que l'ternel a nomm
-pour oprer ce prodige; tends ton bras,
-saisis l'homme, et fuis avec lui vers la lumire;
-laisse cet tre aveugle et ingrat se dbattre dans
+qui la réclame pour nous la rendre; et ce sage
+même peut-il obtenir de nous que nous en retenions
+dans nos mains le domaine précieux? Nous
+passons témérairement les bornes où sa sagesse
+avait voulu nous arrêter; son ambition était de
+régner sur des hommes libres, et nous le faisons
+despote malgré lui; le grand homme indigné de
+nous voir lui demander de nouveaux fers, après
+que sa main généreuse vient de briser les anciens,
+pourrait s'écrier avec plus d'humanité que Tibère:
+<em>O hommes nés pour la servitude!</em></p>
+
+<p>Quel sera donc le génie bienfaisant qui brisera,
+qui soulèvera du moins cet amas de chaînes sous
+lequel l'homme restait accablé volontairement?
+Lève-toi; Descartes! c'est toi que l'Éternel a nommé
+pour opérer ce prodige; étends ton bras,
+saisis l'homme, et fuis avec lui vers la lumière;
+laisse cet être aveugle et ingrat se débattre dans
tes mains comme dans celles d'un ennemi; souviens-toi
<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
-qu'il est malheureux, et sois son librateur:
+qu'il est malheureux, et sois son libérateur:
un jour viendra qu'il ira pleurer de reconnaissance
sur ta tombe. Qui pourrait mesurer
-l'tendue de l'influence que Descartes a eue sur
+l'étendue de l'influence que Descartes a eue sur
l'esprit humain? elle n'aura d'autres bornes que
-celles du monde. C'est de lui que l'avenir mme
-recevra sa forme. Combien d'vnemens dont le
-germe repose dans des ides que son me a produites,
-ou qu'elle a fait clore dans les autres?
+celles du monde. C'est de lui que l'avenir même
+recevra sa forme. Combien d'événemens dont le
+germe repose dans des idées que son âme a produites,
+ou qu'elle a fait éclore dans les autres?
L'homme futur croira agir seul et se donnera
-tout l'honneur de l'vnement: il ne sera pourtant
-que l'agent presque ncessaire d'un grand
-homme. Ici les dtails sont impossibles et superflus.
-Les sciences, les arts, et mme les belles-lettres
-sont occups dfricher le monde nouveau
-o Descartes les a fait aborder: l'univers,
-tel qu'il parat aujourd'hui, est en partie son ouvrage;
+tout l'honneur de l'événement: il ne sera pourtant
+que l'agent presque nécessaire d'un grand
+homme. Ici les détails sont impossibles et superflus.
+Les sciences, les arts, et même les belles-lettres
+sont occupés à défricher le monde nouveau
+où Descartes les a fait aborder: l'univers,
+tel qu'il paraît aujourd'hui, est en partie son ouvrage;
il a remis dans nos mains les instrumens
-qui oprent les grandes choses; il a fait plus: il
+qui opèrent les grandes choses; il a fait plus: il
nous a rendu l'instrument universel qui les invente
-tous, la raison. Il a dit l'homme: Commence ta
-tche, la mienne est finie; je t'ai donn le secret
-et l'exemple de te dlivrer de tes erreurs, de celles
+tous, la raison. Il a dit à l'homme: Commence ta
+tâche, la mienne est finie; je t'ai donné le secret
+et l'exemple de te délivrer de tes erreurs, de celles
des grands hommes, et des miennes.</p>
<p>Descartes fut entendu d'un philosophe que le
-sicle pass vit natre, et qui, par l'adresse et la
-sduction de son esprit, perfectionna l'espce
-humaine, peut-tre autant qu'aucun homme de
-gnie. Ami de la vrit, mais jaloux de son repos,
-il fut l'aptre de la raison, sans vouloir en tre
+siècle passé vit naître, et qui, par l'adresse et la
+séduction de son esprit, perfectionna l'espèce
+humaine, peut-être autant qu'aucun homme de
+génie. Ami de la vérité, mais jaloux de son repos,
+il fut l'apôtre de la raison, sans vouloir en être
<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
-le martyr; il aimait les hommes, car il tait un
+le martyr; il aimait les hommes, car il était un
vrai sage, mais il les craignait encore plus; il
les regardait comme ces enfans indociles qui
abusent souvent de la confiance qu'on leur montre;
-il pensait que la vrit ne doit point se hter
-de paratre, que le sage doit distribuer son action
-avec une prudente conomie, cacher adroitement
-le but qu'il ne faut pas montrer, dposer
-dans un endroit inconnu un germe que la gnration
-suivante verra clore, frapper dans le silence
+il pensait que la vérité ne doit point se hâter
+de paraître, que le sage doit distribuer son action
+avec une prudente économie, cacher adroitement
+le but qu'il ne faut pas montrer, déposer
+dans un endroit inconnu un germe que la génération
+suivante verra éclore, frapper dans le silence
et dans la racine l'arbre nuisible, au tronc duquel
-il serait dangereux d'attacher la coigne. Aussi
-mnagea t-il notre faiblesse: il commena par
-introduire la philosophie auprs de cette moiti
+il serait dangereux d'attacher la coignée. Aussi
+ménagea t-il notre faiblesse: il commença par
+introduire la philosophie auprès de cette moitié
du genre humain qui gouverne l'autre, et lui
-prta toutes les grces de ce sexe. Il ne heurta
-point de front les prjugs runis, mais il les
-combattit en dtail: il dlia le faisceau au lieu de
-le rompre; au lieu de saper ouvertement l'difice
+prêta toutes les grâces de ce sexe. Il ne heurta
+point de front les préjugés réunis, mais il les
+combattit en détail: il délia le faisceau au lieu de
+le rompre; au lieu de saper ouvertement l'édifice
de l'erreur, il cacha dans ses fondemens la
-mine dont l'explosion l'a renvers dans la suite:
-Il fit entrer dans nos yeux peine ouverts une
-lumire douce, un jour tempr, mais sans
-ombre; ou, s'il rpandit quelque nuage sur ce
-ciel si pur, ce fut afin qu'il servt d'asile la vrit,
-et que son dfenseur pt au besoin s'y rfugier
-auprs d'elle.</p>
-
-<p>Quiconque a dtruit un prjug, un seul prjug,
+mine dont l'explosion l'a renversé dans la suite:
+Il fit entrer dans nos yeux à peine ouverts une
+lumière douce, un jour tempéré, mais sans
+ombre; ou, s'il répandit quelque nuage sur ce
+ciel si pur, ce fut afin qu'il servît d'asile à la vérité,
+et que son défenseur pût au besoin s'y réfugier
+auprès d'elle.</p>
+
+<p>Quiconque a détruit un préjugé, un seul préjugé,
est un bienfaiteur du genre humain. Quelle
-reconnaissance n'aurait-on pas due celui qui aurait
+reconnaissance n'aurait-on pas due à celui qui aurait
<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
-ananti l'usage absurde des preuves, le ridicule
-enttement de l'astrologie, la manie des
-possessions? Que n'aurait-on pas d celui qui
-aurait teint les bchers, o taient consums
-des malheureux accuss d'tre magiciens et qui
-croyaient l'tre? Combien de prjugs, moins
+anéanti l'usage absurde des épreuves, le ridicule
+entêtement de l'astrologie, la manie des
+possessions? Que n'aurait-on pas dû à celui qui
+aurait éteint les bûchers, où étaient consumés
+des malheureux accusés d'être magiciens et qui
+croyaient l'être? Combien de préjugés, moins
barbares en apparence, non moins funestes en
-effet! Qui sait combien de sicles la superstition
-qui dfendait l'ouverture des cadavres, a born
+effet! Qui sait combien de siècles la superstition
+qui défendait l'ouverture des cadavres, a borné
les connaissances anatomiques? Combien d'autres
-sicles, l'avilissement attach la culture
-de l'esprit a retard les progrs des sciences
-et des arts? Que ne doit-on pas surtout celui
-qui, le premier, a dtruit les prjugs politiques,
-et jet les fondemens de l'immense difice des
+siècles, l'avilissement attaché à la culture
+de l'esprit a retardé les progrès des sciences
+et des arts? Que ne doit-on pas surtout à celui
+qui, le premier, a détruit les préjugés politiques,
+et jeté les fondemens de l'immense édifice des
lois?</p>
-<p>O toi! citoyen lgislateur des rois, sublime et
+<p>O toi! citoyen législateur des rois, sublime et
profond Montesquieu, qui as fait remonter la philosophie
-vers le trne des souverains, et qui fus
-le Descartes de la lgislation, serait-il vrai que
-l'ouvrage immortel, que ton gnie mit vingt annes
- produire, ne servira qu' nourrir la vaine
+vers le trône des souverains, et qui fus
+le Descartes de la législation, serait-il vrai que
+l'ouvrage immortel, que ton génie mit vingt années
+à produire, ne servira qu'à nourrir la vaine
gloire de la patrie? Les hommes, toujours aveugles,
-tiendront-ils dans leurs mains le code sacr
+tiendront-ils dans leurs mains le code sacré
de la raison publique, sans le lire, sans le concevoir?
-et, aprs l'avoir strilement admir, finiront-ils
-par le dposer, comme un vain ornement,
+et, après l'avoir stérilement admiré, finiront-ils
+par le déposer, comme un vain ornement,
dans le temple des beaux arts, au lieu de le faire
-servir leur bonheur? Non: le temps viendra
-que les prjugs des rois se dissiperont ta lumire;
+servir à leur bonheur? Non: le temps viendra
+que les préjugés des rois se dissiperont à ta lumière;
<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
-les hommes d'tat mditeront les grands
-principes que tu as rvls; la lgislation sera
-simplifie, perfectionne; les sicles ignorans ne
-dicteront plus leurs lois aux sicles instruits; et
-l'heureux instinct des bons rois sera chang en
-une raison claire. Nous apercevons dj quelques
-prsages favorables: l'attention des Franais
-commence se tourner vers les grands objets. La
-frivole Athnes n'est plus occupe tout le jour de
+les hommes d'état méditeront les grands
+principes que tu as révélés; la législation sera
+simplifiée, perfectionnée; les siècles ignorans ne
+dicteront plus leurs lois aux siècles instruits; et
+l'heureux instinct des bons rois sera changé en
+une raison éclairée. Nous apercevons déjà quelques
+présages favorables: l'attention des Français
+commence à se tourner vers les grands objets. La
+frivole Athènes n'est plus occupée tout le jour de
ses spectacles et de ses jeux; le nom de patrie est
-prononc avec respect; l'amour n'en est point
-teint dans les c&oelig;urs; il implore les moyens de se
+prononcé avec respect; l'amour n'en est point
+éteint dans les c&oelig;urs; il implore les moyens de se
ranimer, et de renouveler ses anciens miracles.
-Dj le commerce se sent avec joie dgag des
-entraves o des prjugs gothiques le tenaient
-enchan. L'agriculture ranime offre ses bras,
+Déjà le commerce se sent avec joie dégagé des
+entraves où des préjugés gothiques le tenaient
+enchaîné. L'agriculture ranimée offre ses bras,
et ne demande que sa subsistance pour enrichir
-l'tat, au lieu de se borner le nourrir languissamment;
-et, aprs avoir t barbares et ignorans,
+l'état, au lieu de se borner à le nourrir languissamment;
+et, après avoir été barbares et ignorans,
superstitieux et fanatiques, philosophes et
-frivoles, peut-tre finirons-nous par devenir des
-hommes et des citoyens. Alors les Franais se demanderont,
+frivoles, peut-être finirons-nous par devenir des
+hommes et des citoyens. Alors les Français se demanderont,
dans les transports de leur reconnaissance:
-O est le tombeau de Montesquieu?</p>
+Où est le tombeau de Montesquieu?</p>
-<p>Mon me frappe de respect s'arrte auprs;
-et, jetant de cet auteur un regard sur la chane
-des lois, je la vois remonter, par des dtours
+<p>Mon âme frappée de respect s'arrête auprès;
+et, jetant de cet auteur un regard sur la chaîne
+des lois, je la vois remonter, par des détours
vastes et divers, de nous aux Romains, des Romains
-aux Grecs, de la Grce l'gypte. L, elle
-se perd mes faibles yeux, qui n'ont peut-tre
+aux Grecs, de la Grèce à l'Égypte. Là, elle
+se perd à mes faibles yeux, qui n'ont peut-être
<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
-embrass que la plus courte portion de son tendue.
-Le grand homme qui en a form les premiers
+embrassé que la plus courte portion de son étendue.
+Le grand homme qui en a formé les premiers
anneaux, dont l'esprit immortel respire
-parmi nous, dcide encore aujourd'hui de nos fortunes
+parmi nous, décide encore aujourd'hui de nos fortunes
et de notre sort, et influe tous les jours sur
-les biens et sur les maux civils des socits actuelles:
-tant le pouvoir du gnie est invincible!
-tant son empreinte sur l'univers est ineffaable!</p>
-
-<p>Rois, gardez-vous de croire que vous rgnez
-seuls sur les nations, et que vos sujets n'obissent
-qu' vous. Tout l'appareil du pouvoir se rassemble
-et brille autour de votre trne; vous tenez
-dans vos mains le gouvernail de l'tat: mais
-c'est un vaisseau port sur une mer inconstante
-et mobile, sur l'esprit national et sur la volont
-de l'homme: si vous ne savez vous rendre matres,
-de la force et de la direction de ce courant invitable
-et insensible, il entranera le vaisseau loin
+les biens et sur les maux civils des sociétés actuelles:
+tant le pouvoir du génie est invincible!
+tant son empreinte sur l'univers est ineffaçable!</p>
+
+<p>Rois, gardez-vous de croire que vous régnez
+seuls sur les nations, et que vos sujets n'obéissent
+qu'à vous. Tout l'appareil du pouvoir se rassemble
+et brille autour de votre trône; vous tenez
+dans vos mains le gouvernail de l'état: mais
+c'est un vaisseau porté sur une mer inconstante
+et mobile, sur l'esprit national et sur la volonté
+de l'homme: si vous ne savez vous rendre maîtres,
+de la force et de la direction de ce courant inévitable
+et insensible, il entraînera le vaisseau loin
du but que le pilote se propose. Ce courant agit
-dans le calme comme dans la tempte; et l'on
-aperoit trop tard, prs de l'cueil, la grandeur
+dans le calme comme dans la tempête; et l'on
+aperçoit trop tard, près de l'écueil, la grandeur
de son effet imperceptible dans chaque instant.
Et s'il se meut dans un sens contraire au mouvement
que vous imprimez au gouvernement, qui
-pourra l'arrter ou le changer? Est-ce la force?
-Pourra-t-elle, arme de la verge du despotisme ou
-de l'appareil des supplices, rtablir l'harmonie
-politique, et changer l'esprit gnral d'un peuple?
+pourra l'arrêter ou le changer? Est-ce la force?
+Pourra-t-elle, armée de la verge du despotisme ou
+de l'appareil des supplices, rétablir l'harmonie
+politique, et changer l'esprit général d'un peuple?
L'histoire atteste partout l'insuffisance de ce
-moyen cruel; et un roi gnreux peut-il se plaire
+moyen cruel; et un roi généreux peut-il se plaire
<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span>
- avilir ses sujets, qui font sa gloire et sa puissance;
- briser sans piti tous les ressorts de
-l'honneur et de la vertu, et mutiler, pour ainsi
-dire, l'me humaine, pour rgner ensuite tristement
-sur ses restes dfigurs? Non: il n'y a que
-le gnie qui puisse, sans convulsion et sans douleur,
-rapprocher, runir les membres spars du
+à avilir ses sujets, qui font sa gloire et sa puissance;
+à briser sans pitié tous les ressorts de
+l'honneur et de la vertu, et à mutiler, pour ainsi
+dire, l'âme humaine, pour régner ensuite tristement
+sur ses restes défigurés? Non: il n'y a que
+le génie qui puisse, sans convulsion et sans douleur,
+rapprocher, réunir les membres séparés du
corps politique. C'est par lui que le sceptre deviendra,
dans vos mains, un levier d'une force
infinie, avec lequel vous pourrez soulever une
-nation entire; renverser en peu de temps, dans
-les volonts de plusieurs millions d'hommes, l'difice
-antique de leurs prjugs; et dtruire jusqu'aux
-sentimens qui semblaient ne pouvoir tre
-anantis qu'avec l'homme. Mais si la nature, pour
-un trne qu'elle vous donne, vous a refus le
-gnie, osez du moins le chercher dans ceux de
-vos sujets qui ont reu d'elle ce partage sublime;
-achetez d'eux, par des honneurs lgitimes, cet
-instrument puissant de la souverainet; encouragez,
-favorisez, dans les grands crivains, son influence
+nation entière; renverser en peu de temps, dans
+les volontés de plusieurs millions d'hommes, l'édifice
+antique de leurs préjugés; et détruire jusqu'aux
+sentimens qui semblaient ne pouvoir être
+anéantis qu'avec l'homme. Mais si la nature, pour
+un trône qu'elle vous donne, vous a refusé le
+génie, osez du moins le chercher dans ceux de
+vos sujets qui ont reçu d'elle ce partage sublime;
+achetez d'eux, par des honneurs légitimes, cet
+instrument puissant de la souveraineté; encouragez,
+favorisez, dans les grands écrivains, son influence
bienfaisante sur l'esprit de vos peuples.
-Vous avez raison d'carter de leurs mains les crits
+Vous avez raison d'écarter de leurs mains les écrits
dangereux qui peuvent corrompre l'homme et le
citoyen: pour remplir la seconde partie de vos
devoirs, multipliez dans leurs mains ceux qui
-clairent et ennoblissent l'homme et le citoyen.
-Faites servir votre force protger le gnie qui
-doit l'augmenter; dlivrez des fureurs de l'envie
-et du prjug barbare ces lgislateurs paisibles de
+éclairent et ennoblissent l'homme et le citoyen.
+Faites servir votre force à protéger le génie qui
+doit l'augmenter; délivrez des fureurs de l'envie
+et du préjugé barbare ces législateurs paisibles de
<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
la raison, qui ne parlent que pour votre gloire,
et pour le bonheur du genre humain; et souvenez-vous
qu'il n'est pas en votre pouvoir de forcer
-vos sujets leur dsobir.</p>
+vos sujets à leur désobéir.</p>
<p class="p2 center small">FIN DU DISCOURS SUR L'INFLUENCE DES GRANDS
-CRIVAINS.</p>
+ÉCRIVAINS.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span></p>
-<h2><span class="medium">DISCOURS DE RCEPTION</span><br />
+<h2><span class="medium">DISCOURS DE RÉCEPTION</span><br />
<span class="large"><b>DE CHAMFORT</b></span><br />
-<span class="small">A L'ACADMIE FRANAISE</span>,</h2>
+<span class="small">A L'ACADÉMIE FRANÇAISE</span>,</h2>
-<p class="center">Lorsqu'il y fut admis, le 19 Juillet 1781, la place de <span class="smcap">M. de la<br />
+<p class="center">Lorsqu'il y fut admis, le 19 Juillet 1781, à la place de <span class="smcap">M. de la<br />
Curne de Sainte-Palaye</span>.</p>
<p class="p2 left5"><span class="smcap">Messieurs</span>,</p>
@@ -9358,2024 +9316,2024 @@ Curne de Sainte-Palaye</span>.</p>
<p>Il y a des bienfaits qui ne trouvent point d'ingrats;
mais il est des bienfaiteurs qui craignent
l'effusion de la reconnaissance. Ce sont ceux qui,
-rassasis d'hommages, ne peuvent plus tre honors
-que par eux-mmes: et c'est le terme o vous
-tes parvenus. Aussi ai-je cru m'apercevoir qu'aprs
-la varit non moins ingnieuse qu'inpuisable
-des remercmens qui vous ont t adresss,
+rassasiés d'hommages, ne peuvent plus être honorés
+que par eux-mêmes: et c'est le terme où vous
+êtes parvenus. Aussi ai-je cru m'apercevoir qu'après
+la variété non moins ingénieuse qu'inépuisable
+des remercîmens qui vous ont été adressés,
vous supprimeriez avec plaisir ceux que l'avenir
-vous rserve. Oui, messieurs, vous remettrez gnreusement
+vous réserve. Oui, messieurs, vous remettrez généreusement
une dette qu'on vous paiera toujours
avec transport, et dont il est si doux de
s'acquitter. Mais cet usage, d'ailleurs ancien, rappelle
-des noms chers et prcieux; et ds lors il
+des noms chers et précieux; et dès lors il
<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
-vous devient sacr. Le tribut que vous ngligeriez
-pour vous-mmes, vous l'exigez pour ces grands
-noms. Vous le rclamez pour votre illustre fondateur,
-ce ministre qui, parmi ses titres l'immortalit,
-compte l'honneur d'avoir suffi tant d'loges
-qui la lui assurent. Vous le rclamez pour
-ce chef clbre de la magistrature, dont la vie
-entire se partagea entre les lois et les lettres,
+vous devient sacré. Le tribut que vous négligeriez
+pour vous-mêmes, vous l'exigez pour ces grands
+noms. Vous le réclamez pour votre illustre fondateur,
+ce ministre qui, parmi ses titres à l'immortalité,
+compte l'honneur d'avoir suffi à tant d'éloges
+qui la lui assurent. Vous le réclamez pour
+ce chef célèbre de la magistrature, dont la vie
+entière se partagea entre les lois et les lettres,
et dont la gloire vous devient en quelque sorte
plus personnelle, en se reproduisant sous vos
-yeux dans l'hritier de son nom et de ses talens,
-qui le reprsente constamment parmi vous, et
-qui, dans cet instant, par un choix du sort dclar
-en ma faveur, vous reprsente encore vous-mmes.</p>
-
-<p>Enfin, messieurs, un intrt d'un ordre suprieur
-qui vous attache encore plus cet usage et
-vous le rend jamais inviolable, c'est la mmoire
-de votre vritable bienfaiteur, de ce monarque
-auguste qu'on vous accuse d'avoir trop lou; mais
-qui, pour votre justification, n'a pas t moins
-clbr par l'Europe entire; de ce roi que la fidle
-peinture de son me, trace de sa main dans
-ses lettres, a rendu de nos jours plus cher la
-nation: monumens prcieux, inconnus pendant
-sa vie, chapps l'loge de ses contemporains,
+yeux dans l'héritier de son nom et de ses talens,
+qui le représente constamment parmi vous, et
+qui, dans cet instant, par un choix du sort déclaré
+en ma faveur, vous représente encore vous-mêmes.</p>
+
+<p>Enfin, messieurs, un intérêt d'un ordre supérieur
+qui vous attache encore plus à cet usage et
+vous le rend à jamais inviolable, c'est la mémoire
+de votre véritable bienfaiteur, de ce monarque
+auguste qu'on vous accuse d'avoir trop loué; mais
+qui, pour votre justification, n'a pas été moins
+célébré par l'Europe entière; de ce roi que la fidèle
+peinture de son âme, tracée de sa main dans
+ses lettres, a rendu de nos jours plus cher à la
+nation: monumens précieux, inconnus pendant
+sa vie, échappés à l'éloge de ses contemporains,
pour lui assurer la louange qui honore le plus les
rois, la louange qu'ils ne peuvent entendre.</p>
<p>Tels sont, messieurs, les devoirs respectables
-qui assurent la perptuit d'un tribut dont le retour,
+qui assurent la perpétuité d'un tribut dont le retour,
<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
-plus frquent depuis quelques annes, a
-cependant pris entre vos mains un nouveau degr
-d'intrt. C'est que l'loge de ceux qui ont
-illustr la littrature, est devenu par vous l'instruction
+plus fréquent depuis quelques années, a
+cependant pris entre vos mains un nouveau degré
+d'intérêt. C'est que l'éloge de ceux qui ont
+illustré la littérature, est devenu par vous l'instruction
de ceux qui la cultivent; c'est que, bannissant
-toute exagration, et proportionnant la
-louange au mrite, vous saisissez dans chaque
-crivain le caractre marqu, le trait juste et prcis,
+toute exagération, et proportionnant la
+louange au mérite, vous saisissez dans chaque
+écrivain le caractère marqué, le trait juste et précis,
les nuances principales qui le distinguent et
-qui dterminent sa place. Passionns, comme il
+qui déterminent sa place. Passionnés, comme il
est juste, pour ce qui est unique ou du premier
ordre, vous ne sollicitez plus l'admiration
pour ce qui n'est qu'estimable, l'enthousiasme
-pour ce qui n'est qu'intressant; et sans vous
-carter de cette bienveillance indulgente, qui
+pour ce qui n'est qu'intéressant; et sans vous
+écarter de cette bienveillance indulgente, qui
pour vous est souvent un plaisir, toujours un
devoir, une convenance ou un sentiment, vous
-avez dessin d'une main sre les proportions et
+avez dessiné d'une main sûre les proportions et
les contours d'une statue, d'un buste, d'un portrait:
-attention dsormais indispensable, utile
-aux lettres, utile mme la mmoire de ceux
-dont la place parat moins brillante; car quiconque
-exagre n'a rien dit, et celui qu'on ne croit
-pas n'a point lou.</p>
-
-<p>C'est ce que je n'ai point craindre dans le
-tribut que je dois la mmoire de M. de Sainte-Palaye.
-On peut le louer avec la simplicit, et,
+attention désormais indispensable, utile
+aux lettres, utile même à la mémoire de ceux
+dont la place paraît moins brillante; car quiconque
+exagère n'a rien dit, et celui qu'on ne croit
+pas n'a point loué.</p>
+
+<p>C'est ce que je n'ai point à craindre dans le
+tribut que je dois à la mémoire de M. de Sainte-Palaye.
+On peut le louer avec la simplicité, et,
pour ainsi dire, la modestie qui fut l'ornement
-de son caractre. La vrit suffit sa mmoire.</p>
+de son caractère. La vérité suffit à sa mémoire.</p>
-<p>Lorsque l'acadmicien que j'ai l'honneur de
+<p>Lorsque l'académicien que j'ai l'honneur de
<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
-remplacer, vint prendre sance parmi vous, il
+remplacer, vint prendre séance parmi vous, il
vous entretint du projet d'un ouvrage utile ou
-plutt ncessaire, qu'il regardait comme son
-principal titre vos suffrages; et du moins personne
+plutôt nécessaire, qu'il regardait comme son
+principal titre à vos suffrages; et du moins personne
avant lui ne vous en avait offert de plus
-analogue l'objet de vos occupations habituelles.
-C'tait le plan presqu'entirement excut d'un
-glossaire de notre ancien idime, ouvrage d'une
-tendue prodigieuse, dont les matriaux taient
-dj mis en ordre, et que l'auteur croyait prt
-paratre: mais bientt, en vivant parmi vous,
-messieurs, il vit le premier les dfauts de son
+analogue à l'objet de vos occupations habituelles.
+C'était le plan presqu'entièrement exécuté d'un
+glossaire de notre ancien idiôme, ouvrage d'une
+étendue prodigieuse, dont les matériaux étaient
+déjà mis en ordre, et que l'auteur croyait prêt à
+paraître: mais bientôt, en vivant parmi vous,
+messieurs, il vit le premier les défauts de son
plan; et en continuant d'y vivre, il en vit le
-remde. Il eut la sagesse de s'effrayer du grand
+remède. Il eut la sagesse de s'effrayer du grand
nombre de volumes qu'il allait offrir au public.
-Il apprit de vous l'art de disposer ses ides, l'art
-d'abrger pour tre clair, et de se borner pour
-tre lu. Une ordonnance plus heureuse bannit
-d'abord les inutilits, sauva les redites, enrichit
-l'ouvrage par ses pertes, enfin sut pargner au
-lecteur le dtail de tous les petits objets, en plaant
-au milieu d'eux le flambeau qui les claire
-tous la fois: heureux effets de l'esprit philosophique,
-qui, conduisant l'rudition, rforme un
+Il apprit de vous l'art de disposer ses idées, l'art
+d'abréger pour être clair, et de se borner pour
+être lu. Une ordonnance plus heureuse bannit
+d'abord les inutilités, sauva les redites, enrichit
+l'ouvrage par ses pertes, enfin sut épargner au
+lecteur le détail de tous les petits objets, en plaçant
+au milieu d'eux le flambeau qui les éclaire
+tous à la fois: heureux effets de l'esprit philosophique,
+qui, conduisant l'érudition, réforme un
vain luxe dont elle se fait trop souvent un besoin,
et change son faste, quelquefois embarrassant,
en opulence commode et utile.</p>
-<p>C'est donc vous principalement, messieurs,
+<p>C'est donc à vous principalement, messieurs,
que le public sera redevable de la perfection d'un
-ouvrage important qui deviendra la cl de notre
+ouvrage important qui deviendra la clé de notre
<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
-ancienne littrature, et qui met sous les yeux
+ancienne littérature, et qui met sous les yeux
l'histoire de notre langue, depuis son origine, jusqu'au
-moment o cette histoire devient la vtre.
-On y verra un idime barbare, assemblage grossier
-des idimes de nos provinces, se former lentement,
-et par degrs presqu'insensibles; lutter,
-pour ainsi dire, contre lui-mme; indiquer l'accroissement
-et le progrs des ides nationales, par
+moment où cette histoire devient la vôtre.
+On y verra un idiôme barbare, assemblage grossier
+des idiômes de nos provinces, se former lentement,
+et par degrés presqu'insensibles; lutter,
+pour ainsi dire, contre lui-même; indiquer l'accroissement
+et le progrès des idées nationales, par
les termes nouveaux, par les changemens que
subissent les anciens, par les tours, les figures,
-les mtaphores qu'amnent successivement les
+les métaphores qu'amènent successivement les
arts, les inventions nouvelles; enfin, par les
-conqutes que notre langue fait, de sicle en sicle,
-sur les langues trangres. On observera, non
-sans surprise, le caractre primitif de la nation
-consign dans les lmens mme de son langage.
-On reconnatra le Franais dfini en Europe,
-ds le huitime sicle, gai, brave et amoureux.
-On verra les ides meurtrires de duel, de guerre,
-de combats, associes souvent dans la mme expression,
-aux ides de ftes, de jeux, de passe-temps,
+conquêtes que notre langue fait, de siècle en siècle,
+sur les langues étrangères. On observera, non
+sans surprise, le caractère primitif de la nation
+consigné dans les élémens même de son langage.
+On reconnaîtra le Français défini en Europe,
+dès le huitième siècle, gai, brave et amoureux.
+On verra les idées meurtrières de duel, de guerre,
+de combats, associées souvent dans la même expression,
+aux idées de fêtes, de jeux, de passe-temps,
de rendez-vous. Et quelle autre nation
-que la ntre et dsign, sous le nom de la
-<em>joyeuse</em>, l'pe que Charlemagne rendit si redoutable
- l'Europe?</p>
+que la nôtre eût désigné, sous le nom de la
+<em>joyeuse</em>, l'épée que Charlemagne rendit si redoutable
+à l'Europe?</p>
<p>Ce travail de M. de Saint-Palaye, quelque immense
-qu'il puisse paratre, n'tait toutefois qu'un
-dmembrement d'une entreprise encore plus considrable,
+qu'il puisse paraître, n'était toutefois qu'un
+démembrement d'une entreprise encore plus considérable,
nouveau prodige de sa constance et
-de sa laborieuse activit. C'tait un dictionnaire
+de sa laborieuse activité. C'était un dictionnaire
<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
-de nos antiquits franaises, o l'auteur embrassait
- la fois gographie, chronologie, m&oelig;urs,
-usages, lgislation: ouvrage au-dessus des forces
+de nos antiquités françaises, où l'auteur embrassait
+à la fois géographie, chronologie, m&oelig;urs,
+usages, législation: ouvrage au-dessus des forces
d'un seul homme, et que M. de Sainte-Palaye ne
-put conduire sa fin; mais dont les matriaux
-prcieux sont devenus, par les soins d'une administration
-aussi claire que bienfaisante, une des richesses
-de la bibliothque du roi. Il compose le
-mme nombre de volumes qu'aurait form sans
+put conduire à sa fin; mais dont les matériaux
+précieux sont devenus, par les soins d'une administration
+aussi éclairée que bienfaisante, une des richesses
+de la bibliothèque du roi. Il compose le
+même nombre de volumes qu'aurait formé sans
vous le dictionnaire de l'ancienne langue, quarante
-volumes <em>in-folio</em>. Je n'ai pu tre porte de
-les lire; mais qui peut mconnatre le mrite et
+volumes <em>in-folio</em>. Je n'ai pu être à portée de
+les lire; mais qui peut méconnaître le mérite et
le prix de ses savantes recherches? Qui ne voudrait
mesurer, au moins des yeux, le champ nouveau
-qu'elles ouvrent la critique et l'histoire?
+qu'elles ouvrent à la critique et à l'histoire?
Et pourquoi faut-il que la philosophie, trop souvent
-intimide la vue de ces vastes dpts, s'en
-carte avec un respect ml de crainte, et s'abstienne
-un peu trop scrupuleusement des trsors
+intimidée à la vue de ces vastes dépôts, s'en
+écarte avec un respect mêlé de crainte, et s'abstienne
+un peu trop scrupuleusement des trésors
qu'ils renferment? Pourquoi faut-il que, satisfaite
-de quelques rsultats principaux qu'elle a rapidement
-saisis, elle nglige une foule de vrits secondaires
-qui, pour tre d'un ordre infrieur, n'en
-seraient peut-tre que d'un habituel et
-plus tendu? Que n'ose-t-elle, en runissant sous un
-mme point de vue le double objet des travaux
+de quelques résultats principaux qu'elle a rapidement
+saisis, elle néglige une foule de vérités secondaires
+qui, pour être d'un ordre inférieur, n'en
+seraient peut-être que d'un habituel et
+plus étendu? Que n'ose-t-elle, en réunissant sous un
+même point de vue le double objet des travaux
de M. de Sainte-Palaye, notre ancienne langue et
-nos antiquits, l'histoire des faits et celle des
-mots, se placer entr'elles deux, les clairer l'une
+nos antiquités, l'histoire des faits et celle des
+mots, se placer entr'elles deux, les éclairer l'une
par l'autre, et poser un double fanal, l'un sur les
<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
-matriaux informes de notre ancien idime,
+matériaux informes de notre ancien idiôme,
l'autre sur l'amas non moins grossier de nos premiers
-usages! L, qu'elle s'arrte et qu'elle examine:
-elle verra, comme de deux sources inpuisables,
-se prcipiter et descendre de sicle en
-sicle jusqu' nous, le vice primitif de notre ancienne
+usages! Là, qu'elle s'arrête et qu'elle examine:
+elle verra, comme de deux sources inépuisables,
+se précipiter et descendre de siècle en
+siècle jusqu'à nous, le vice primitif de notre ancienne
barbarie, dont elle pourra suivre de l'&oelig;il
-le dcroissement, les teintes diverses et les nuances
-varies dans toutes leurs dgradations successives.
-Elle verra l'erreur, mre de l'erreur, entrer
-comme lment dans nos ides, par la langue
-mme et par les mots; le mal, auteur du mal, se
-perptuer dans nos m&oelig;urs par nos ides; la perfection
+le décroissement, les teintes diverses et les nuances
+variées dans toutes leurs dégradations successives.
+Elle verra l'erreur, mère de l'erreur, entrer
+comme élément dans nos idées, par la langue
+même et par les mots; le mal, auteur du mal, se
+perpétuer dans nos m&oelig;urs par nos idées; la perfection
philosophique du langage, aussi impossible
-que la perfection morale de la socit; et la
+que la perfection morale de la société; et la
raison se convaincra que la langue philosophique
-projete par Leibnitz, ne se serait parle, s'il et
-pu la crer en effet, que dans la rpublique imaginaire
-de Platon, ou dans la dite europenne de
-l'abb de Saint-Pierre.</p>
+projetée par Leibnitz, ne se serait parlée, s'il eût
+pu la créer en effet, que dans la république imaginaire
+de Platon, ou dans la diète européenne de
+l'abbé de Saint-Pierre.</p>
<p>Tels sont les travaux, encore inconnus du public,
-qui remplirent presqu'entirement la vie de
+qui remplirent presqu'entièrement la vie de
M. de Sainte-Palaye. Mais, il me semble, Messieurs,
vous entendre me demander compte de
-l'ouvrage auquel il dut sa clbrit; de cet ouvrage
-dont sa prsence, ou mme son nom seul,
-rappelait constamment l'ide: je parle de ses travaux
+l'ouvrage auquel il dut sa célébrité; de cet ouvrage
+dont sa présence, ou même son nom seul,
+rappelait constamment l'idée: je parle de ses travaux
sur l'ancienne chevalerie. Il en avait fait
-l'objet de ses tudes favorites. Ces m&oelig;urs brillantes
-et clbres, ces hauts faits, ces aventures,
+l'objet de ses études favorites. Ces m&oelig;urs brillantes
+et célèbres, ces hauts faits, ces aventures,
<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
-ces tournois, ces ftes galantes et guerrires, ces
-chiffres, ces devises; ces couleurs, prsens de
-la beaut, parure d'une jeunesse militaire; ces
-amphithtres orns de princes, de princesses;
-ces prix donns l'adresse ou au courage; ce second
-prix, plus recherch que le premier, nomm
-<em>prix de faveur</em>, et dcern par les dames, quand,
-le chevalier leur tait agrable; ces jeunes personnes
-dont la naissance relevait la beaut, ou
-plutt dont la beaut relevait la naissance, et qui
-ouvraient la fte en rcitant des vers; ces dames
-qui d'un mot arrtaient, l'entre de la lice, le
-discourtois chevalier dont une seule avait se
-plaindre: ces ides, ces tableaux flattaient l'imagination
-de M. de Sainte-Palaye. Elles avaient t
-l'une des illusions de son jeune ge, et elles souriaient
-encore sa vieillesse. Il en parlait ses
+ces tournois, ces fêtes galantes et guerrières, ces
+chiffres, ces devises; ces couleurs, présens de
+la beauté, parure d'une jeunesse militaire; ces
+amphithéâtres ornés de princes, de princesses;
+ces prix donnés à l'adresse ou au courage; ce second
+prix, plus recherché que le premier, nommé
+<em>prix de faveur</em>, et décerné par les dames, quand,
+le chevalier leur était agréable; ces jeunes personnes
+dont la naissance relevait la beauté, ou
+plutôt dont la beauté relevait la naissance, et qui
+ouvraient la fête en récitant des vers; ces dames
+qui d'un mot arrêtaient, à l'entrée de la lice, le
+discourtois chevalier dont une seule avait à se
+plaindre: ces idées, ces tableaux flattaient l'imagination
+de M. de Sainte-Palaye. Elles avaient été
+l'une des illusions de son jeune âge, et elles souriaient
+encore à sa vieillesse. Il en parlait à ses
amis; il en entretenait les femmes, car il aimait
-beaucoup leur socit. Il citait frquemment cette
+beaucoup leur société. Il citait fréquemment cette
devise fameuse: <i>Toutes servir, toutes honorer pour
-l'amour d'une</i>; et rptait, d'aprs le clbre
+l'amour d'une</i>; et répétait, d'après le célèbre
Louis III de Bourbon, que tout l'honneur de ce
-monde vient des dames. Il avouait mme que,
-dans sa constance infatigable lire les contes,
-chansons, fabliaux du douzime et du treizime
-sicles, il avait tir un grand secours du plaisir
-secret de s'occuper d'elles, genre d'intrt qui
-contribue rarement former des rudits: ce
-fut sans doute l'intrt principal qui le soutint
+monde vient des dames. Il avouait même que,
+dans sa constance infatigable à lire les contes,
+chansons, fabliaux du douzième et du treizième
+siècles, il avait tiré un grand secours du plaisir
+secret de s'occuper d'elles, genre d'intérêt qui
+contribue rarement à former des érudits: ce
+fut sans doute l'intérêt principal qui le soutint
dans ses recherches sur notre ancienne chevalerie.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
L'honneur et l'amour, la devise des chevaliers,
c'est leur histoire et celle de France. Mais comment
-traiter un tel sujet? L'honneur toujours srieux,
-l'amour srieux quelquefois, souvent trop peu,
-mme jadis! Pourrai-je accorder des tons trop diffrens,
-et peut-tre opposs? Non, sans doute.
-Faut-il les sparer? faut-il choisir? mais lequel
+traiter un tel sujet? L'honneur toujours sérieux,
+l'amour sérieux quelquefois, souvent trop peu,
+même jadis! Pourrai-je accorder des tons trop différens,
+et peut-être opposés? Non, sans doute.
+Faut-il les séparer? faut-il choisir? mais lequel
abandonner? L'honneur? Parmi vous, messieurs,
-devant le prince qui vous voit, qui m'coute, et
-dont le nom seul rappelle aux Franais toutes les
-ides de l'honneur<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>! L'amour? Qui l'oserait, lorsque
-celles dont la prsence et honor les tournois,
-s'empressent d'assister vos assembles? Que rsoudre?
+devant le prince qui vous voit, qui m'écoute, et
+dont le nom seul rappelle aux Français toutes les
+idées de l'honneur<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>! L'amour? Qui l'oserait, lorsque
+celles dont la présence eût honoré les tournois,
+s'empressent d'assister à vos assemblées? Que résoudre?
quel parti prendre? Question embarrassante,
-pineuse, du nombre de celles qui s'agitaient
-autrefois dans ces tribunaux appels <em>cours
-d'amour</em>, o l'on portait les cas de conscience de
-cette espce. La cour et dcid, je crois, que
-l'ancienne chevalerie ayant uni trs-bien l'honneur
+épineuse, du nombre de celles qui s'agitaient
+autrefois dans ces tribunaux appelés <em>cours
+d'amour</em>, où l'on portait les cas de conscience de
+cette espèce. La cour eût décidé, je crois, que
+l'ancienne chevalerie ayant uni très-bien l'honneur
et l'amour, je dois, quoi qu'il arrive, je
dois, en parlant de l'ancienne chevalerie, unir,
bien ou mal, l'amour et l'honneur.</p>
-<p>Etrange institution qui, se prtant au caractre,
-aux gots, aux penchans communs tous
-ces peuples du nord, conqurans et dprdateurs
-de l'Europe, les passionna tous la fois, en attachant
- l'ide de chevalerie l'ide de toutes les
+<p>Etrange institution qui, se prêtant au caractère,
+aux goûts, aux penchans communs à tous
+ces peuples du nord, conquérans et déprédateurs
+de l'Europe, les passionna tous à la fois, en attachant
+à l'idée de chevalerie l'idée de toutes les
<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
-perfections du corps, de l'esprit et de l'me, et
-en plaant dans l'amour, dans l'amour seul, l'objet,
-le mobile et la rcompense de toutes ces
-perfections runies! Jamais lgislation n'eut un
-effet plus prompt, plus rapide, plus gnral:
-c'est qu'elle armait des hommes, ns pour les
-armes, et qu' l'exemple de la religion nouvelle
-de Mahomet, elle offrait la beaut pour rcompense
+perfections du corps, de l'esprit et de l'âme, et
+en plaçant dans l'amour, dans l'amour seul, l'objet,
+le mobile et la récompense de toutes ces
+perfections réunies! Jamais législation n'eut un
+effet plus prompt, plus rapide, plus général:
+c'est qu'elle armait des hommes, nés pour les
+armes, et qu'à l'exemple de la religion nouvelle
+de Mahomet, elle offrait la beauté pour récompense
de la valeur. Mais, par un singulier renversement
-des ides naturelles, Mahomet mit les plus
+des idées naturelles, Mahomet mit les plus
grands plaisirs de l'amour dans l'autre monde; et
-l'instituteur de la chevalerie offrit en ce monde
-ses proslytes l'attrait d'un amour pur et intellectuel.
+l'instituteur de la chevalerie offrit en ce monde à
+ses prosélytes l'attrait d'un amour pur et intellectuel.
Etait-ce bien celui qui convenait aux vainqueurs
des Romains et des Gaulois? Oui, sans
-doute, si l'on considre le succs qu'obtint en
-Europe la thorie de ce systme; mais cette opinion
+doute, si l'on considère le succès qu'obtint en
+Europe la théorie de ce système; mais cette opinion
devient douteuse, quand on consulte l'histoire
-et les faits: malgr cette loi du plus profond
+et les faits: malgré cette loi du plus profond
respect pour les dames, on voit, par le nombre
-mme de leurs dfenseurs, combien elles avaient
+même de leurs défenseurs, combien elles avaient
d'agresseurs et d'ennemis; et il existe des chansons
-du douzime sicle qui regrettent l'amour
+du douzième siècle qui regrettent l'amour
du bon vieux temps.</p>
-<p>L'instant o naquit la chevalerie dut la faire
-regarder comme un bienfait de la divinit. C'tait
-l'poque la plus effrayante de notre histoire:
-moment affreux, o, dans l'excs des maux, des
-dsordres, des brigandages, fruits de l'anarchie
-fodale, une terreur universelle, plus encore que
+<p>L'instant où naquit la chevalerie dut la faire
+regarder comme un bienfait de la divinité. C'était
+l'époque la plus effrayante de notre histoire:
+moment affreux, où, dans l'excès des maux, des
+désordres, des brigandages, fruits de l'anarchie
+féodale, une terreur universelle, plus encore que
<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
la superstition, faisait attendre aux peuples, de
moment en moment, la fin du monde dont ce
-chaos tait l'image. Dans cet instant, s'lve une
-institution qui, runissant une nombreuse classe
-d'hommes arms et puissant, les associe contre
-les destructeurs de la socit gnrale, et les lie,
+chaos était l'image. Dans cet instant, s'élève une
+institution qui, réunissant une nombreuse classe
+d'hommes armés et puissant, les associe contre
+les destructeurs de la société générale, et les lie,
entre eux du moins, par tous les n&oelig;uds de la
politique, de la morale et de la religion; de la religion
-mme dont elle empruntait les rites les
-plus augustes, les emblmes les plus sacrs, enfin
+même dont elle empruntait les rites les
+plus augustes, les emblèmes les plus sacrés, enfin
tout ce saint appareil qui parle aux yeux, frappant
-ainsi la fois l'me, l'esprit et les sens, et
-s'emparant de l'homme par toutes ses facults.</p>
+ainsi à la fois l'âme, l'esprit et les sens, et
+s'emparant de l'homme par toutes ses facultés.</p>
<p>Sous ce point de vue, quoi de plus imposant,
-de plus respectable mme que la chevalerie?
+de plus respectable même que la chevalerie?
Combattre, mourir, s'il le fallait, pour son Dieu,
-pour son souverain, pour ses frres d'armes,
+pour son souverain, pour ses frères d'armes,
pour le service des dames: car, dans l'institution
-mme, elles n'occupent, contre l'opinion commune,
-que la quatrime place; et le changement,
-soit abus, soit rforme, qui les mit immdiatement
-aprs Dieu, fut sans doute l'ouvrage des
-chevaliers franais. Enfin secourir les opprims,
+même, elles n'occupent, contre l'opinion commune,
+que la quatrième place; et le changement,
+soit abus, soit réforme, qui les mit immédiatement
+après Dieu, fut sans doute l'ouvrage des
+chevaliers français. Enfin secourir les opprimés,
les orphelins, les faibles, tel fut l'ordre des devoirs
de tout chevalier. Et que dire encore de
-cette autre ide si noble, si grande, ou cre ou
-adopte par la chevalerie, de cet honneur indpendant
-des rois, en leur vouant fidlit; de cet
-honneur, puissance du faible, trsor de l'homme
-dpouill; de cet honneur, ce sentiment de soi
+cette autre idée si noble, si grande, ou créée ou
+adoptée par la chevalerie, de cet honneur indépendant
+des rois, en leur vouant fidélité; de cet
+honneur, puissance du faible, trésor de l'homme
+dépouillé; de cet honneur, ce sentiment de soi
<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
-invisible, indomptable ds qu'il existe, sacr ds
+invisible, indomptable dès qu'il existe, sacré dès
qu'il se montre, seul arbitre dans sa cause, seul
-juge de lui-mme, et du moins ne relevant que
-du ciel et de l'opinion publique? Ide sublime,
-digne d'un autre sicle, digne de natre dans un
-temps o la nature humaine et mrit cet hommage,
-o l'opinion publique et pris, des mains
+juge de lui-même, et du moins ne relevant que
+du ciel et de l'opinion publique? Idée sublime,
+digne d'un autre siècle, digne de naître dans un
+temps où la nature humaine eût mérité cet hommage,
+où l'opinion publique eût pris, des mains
de la morale, sous les yeux de la vertu et de la
raison, les traits qui doivent composer le pur, le
-vritable honneur, l'honneur vnrable, dont le
-fantme, mme dfigur, est rest encore si respectable,
+véritable honneur, l'honneur vénérable, dont le
+fantôme, même défiguré, est resté encore si respectable,
ou du moins si puissant!</p>
-<p>Vous n'entendez pas, messieurs, ou plutt vous
+<p>Vous n'entendez pas, messieurs, ou plutôt vous
ne craignez pas que je rappelle cette multitude
d'exploits guerriers, prodiges de la chevalerie en
-Europe, et dans l'Asie mme o l'Europe se
-trouva transplante l'poque des croisades:
-migration qui fut l'ouvrage de la chevalerie autant
+Europe, et dans l'Asie même où l'Europe se
+trouva transplantée à l'époque des croisades:
+émigration qui fut l'ouvrage de la chevalerie autant
que de la foi; triomphe de l'une et de l'autre,
mais encore plus de la chevalerie, qui vit des
guerriers sarrazins, saisis d'enthousiasme pour
-leurs rivaux, passer dans le camp des croiss, et
-se faire armer chevaliers par nos hros les plus
-clbres.</p>
+leurs rivaux, passer dans le camp des croisés, et
+se faire armer chevaliers par nos héros les plus
+célèbres.</p>
<p>Ce genre particulier d'histoire que l'on nomme
-anecdote, et qui se charge de rparer les omissions
+anecdote, et qui se charge de réparer les omissions
de l'histoire principale, raconte que tous ces,
-chevaliers chrtiens et sarrazins, rivaux en amour
+chevaliers chrétiens et sarrazins, rivaux en amour
comme en guerre, firent les uns sur les autres
-plus d'une espce de conqute: mais, si ces historiens
+plus d'une espèce de conquête: mais, si ces historiens
<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
-sont vridiques, si les beauts dont ils
-parlent ont en effet mrit ces soupons, au moins
+sont véridiques, si les beautés dont ils
+parlent ont en effet mérité ces soupçons, au moins
est-il certain que, loin de leur patrie, entre des
adversaires si formidables, elles n'avaient point
- craindre le reproche qu'on leur fit depuis en
-Europe, celui de prfrer les chevaliers des tournois
-aux chevaliers des batailles: mprise qui surprendrait
+à craindre le reproche qu'on leur fit depuis en
+Europe, celui de préférer les chevaliers des tournois
+aux chevaliers des batailles: méprise qui surprendrait
dans un sexe si bon juge de la gloire.
-Mais qui peut croire cette mprise? et de quel
-poids doivent tre ces vains reproches, et ces
-plaintes de mcontens, si on leur oppose l'hommage
+Mais qui peut croire à cette méprise? et de quel
+poids doivent être ces vains reproches, et ces
+plaintes de mécontens, si on leur oppose l'hommage
rendu aux femmes par un guerrier tel que
le grand Duguesclin? Prisonnier des Anglais, et
-amen devant le fameux Prince-Noir son vainqueur,
-le prince le laisse matre de fixer le prix
-de sa ranon. Le prisonnier croit se devoir lui-mme
-l'honneur de la porter une somme immense.
+amené devant le fameux Prince-Noir son vainqueur,
+le prince le laisse maître de fixer le prix
+de sa rançon. Le prisonnier croit se devoir à lui-même
+l'honneur de la porter à une somme immense.
Un mouvement involontaire trahit la surprise
-du prince. Je suis pauvre, continue le
+du prince. «Je suis pauvre, continue le
chevalier; mais apprenez qu'il n'est point de
-femme en France, qui refuse de filer une anne
-entire pour la ranon de Duguesclin. Telle
-tait alors la galanterie franaise; et cependant,
-disait-on, elle tait dj bien tombe. La chevalerie
-mme dgnrait de jour en jour; pour la valeur,
-non, ce n'est point ainsi que dgnrent
-des chevaliers franais; pour l'amour, oui, si l'infidle
-dgnre. Ils n'taient plus, ces temps o
-des hros scrupuleux, timors, distinguaient l'amour
-faux, l'amour vrai: l'amour faux, pch
+femme en France, qui refuse de filer une année
+entière pour la rançon de Duguesclin.» Telle
+était alors la galanterie française; et cependant,
+disait-on, elle était déjà bien tombée. La chevalerie
+même dégénérait de jour en jour; pour la valeur,
+non, ce n'est point ainsi que dégénèrent
+des chevaliers français; pour l'amour, oui, si l'infidèle
+dégénère. Ils n'étaient plus, ces temps où
+des héros scrupuleux, timorés, distinguaient l'amour
+faux, l'amour vrai: l'amour faux, péché
<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
-mortel, disaient-ils; l'amour vrai, pch vniel.</p>
+mortel, disaient-ils; l'amour vrai, péché véniel.</p>
<p>Que sont-ils devenus, ces rigoristes qui, regardant
-la chevalerie comme une espce de sacerdoce,
-se vouaient au clibat, rappelaient sans
-cesse l'austrit de l'institution primitive qui dfendait
+la chevalerie comme une espèce de sacerdoce,
+se vouaient au célibat, rappelaient sans
+cesse l'austérité de l'institution primitive qui défendait
le mariage, et ne permettait que l'amour?
-O tait-il ce digne Boucicaut, qui n'osait rvler
-son amour sa dame qu' la troisime anne, et
-qualifiait d'tourdis les audacieux qui s'expliquaient
-ds la premire?..... Hlas! cette sorte
-d'tourdis commenait devenir bien rare, si
+Où était-il ce digne Boucicaut, qui n'osait révéler
+son amour à sa dame qu'à la troisième année, et
+qualifiait d'étourdis les audacieux qui s'expliquaient
+dès la première?..... Hélas! cette sorte
+d'étourdis commençait à devenir bien rare, si
l'on en croit M. de Sainte-Palaye; et il faut bien
-l'en croire. Il avoue, en gmissant, que la licence
-des m&oelig;urs tait au comble. Mais, ce qui l'afflige
+l'en croire. Il avoue, en gémissant, que la licence
+des m&oelig;urs était au comble. Mais, ce qui l'afflige
encore plus, c'est d'entrevoir les reproches bien
-plus graves que l'on peut faire l'ancienne chevalerie.
-Il convient que, charge ds sa naissance
-du principal vice de la fodalit, elle reproduisit
-bientt tous les dsordres qu'elle avait rprims
+plus graves que l'on peut faire à l'ancienne chevalerie.
+Il convient que, chargée dès sa naissance
+du principal vice de la féodalité, elle reproduisit
+bientôt tous les désordres qu'elle avait réprimés
d'abord. Il regrette que ces chevaliers, si redoutables
aux ennemis pendant la guerre, le fussent
encore plus aux citoyens, et pendant la guerre et
-pendant la paix: il se plaint qu'un prjug barbare,
-admis et adopt par les lois de la chevalerie,
-et sembl ne vouer leurs vertus mme qu'au
-service et l'usage de leurs seuls gaux, ou de
+pendant la paix: il se plaint qu'un préjugé barbare,
+admis et adopté par les lois de la chevalerie,
+eût semblé ne vouer leurs vertus même qu'au
+service et à l'usage de leurs seuls égaux, ou de
ceux au moins que la naissance approchait plus
-prs d'eux: vertus ds-lors presqu'inutiles la
-patrie, et qui se faisaient elles-mmes l'injure
-de borner le plus beau, le plus sacr de tous
+près d'eux: vertus dès-lors presqu'inutiles à la
+patrie, et qui se faisaient à elles-mêmes l'injure
+de borner le plus beau, le plus sacré de tous
<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
les empires. Il voudrait trouver plus souvent, dans
-les mes de ces guerriers, quelques traits de cet
-hrosme patriotique, noblement populaire, qui
-seul purifie, ternise la gloire des grands hommes,
-en la rendant prcieuse tout un peuple, et fait
-de leur nom pendant leur vie, et de leur mmoire
-aprs eux, une richesse publique, et comme un
+les âmes de ces guerriers, quelques traits de cet
+héroïsme patriotique, noblement populaire, qui
+seul purifie, éternise la gloire des grands hommes,
+en la rendant précieuse à tout un peuple, et fait
+de leur nom pendant leur vie, et de leur mémoire
+après eux, une richesse publique, et comme un
patrimoine national. O Duguesclin! ce fut ta
-vraie gloire, ta gloire la plus belle! O toi! qui,
+vraie gloire, ta gloire la plus belle! O toi! qui, à
ton dernier moment, recommandes le peuple aux
-chefs de ton arme; ah! qu'un ennemi, qu'un
-Anglais vienne dposer sur ton cercueil les cls
-d'une ville que ton nom seul continuait d'assiger;
-qu'il ne veuille les mettre qu' ce grand nom,
-et, pour ainsi dire, ton ombre; j'admire l'clat,
-les talens, la renomme d'un gnral habile:
-mais si j'apprends que ce mme Duguesclin, malade
-et sur son lit de mort, entendit, travers
-les gmissemens de ses soldats et des peuples, retentir,
-dans la ville ennemie assige par lui-mme,
-le signal des prires publiques adresses au ciel
-pour sa gurison; si je vois ensuite la France entire,
-je dis le peuple, arrter de ville en ville, et
-suivre, consterne, ce cercueil auguste baign
-des larmes du pauvre... Votre motion prononce,
-Messieurs; elle atteste combien la vritable vertu,
-l'humanit, laisse encore loin derrire soi tous
+chefs de ton armée; ah! qu'un ennemi, qu'un
+Anglais vienne déposer sur ton cercueil les clés
+d'une ville que ton nom seul continuait d'assiéger;
+qu'il ne veuille les mettre qu'à ce grand nom,
+et, pour ainsi dire, à ton ombre; j'admire l'éclat,
+les talens, la renommée d'un général habile:
+mais si j'apprends que ce même Duguesclin, malade
+et sur son lit de mort, entendit, à travers
+les gémissemens de ses soldats et des peuples, retentir,
+dans la ville ennemie assiégée par lui-même,
+le signal des prières publiques adressées au ciel
+pour sa guérison; si je vois ensuite la France entière,
+je dis le peuple, arrêter de ville en ville, et
+suivre, consternée, ce cercueil auguste baigné
+des larmes du pauvre... Votre émotion prononce,
+Messieurs; elle atteste combien la véritable vertu,
+l'humanité, laisse encore loin derrière soi tous
les triomphes, et que le ciel n'a mis la vraie gloire
que dans l'hommage volontaire de tout un peuple
attendri.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
-Ne nous plaignons plus, messieurs, aprs un
+Ne nous plaignons plus, messieurs, après un
pareil trait digne d'honorer les annales des Grecs
et des Romains; ne nous plaignons plus de ne
pas rencontrer plus souvent, dans notre histoire,
-des exemples d'un hrosme si pur et si touchant.
-Ah! loin d'tre surpris, admirons plutt que, dans
-ces temps dplorables de tyrannie et de servitude,
-toutes deux dgradantes mme pour les
-matres, un guerrier du quatorzime sicle ait
-trouv, dans la grandeur de son me, ce sentiment
-d'humanit universelle, source du bonheur
-de toute socit. Qui ne s'tonnerait qu'un soldat,
-tranger toute culture de l'esprit, mme aux
-plus faibles notions qui le prparent, ait ainsi devanc
-le gnie de Fnlon qui, trois sicles aprs,
-empruntait la morale ce sentiment d'humanit,
-pour le transporter dans la politique occupe enfin
-du bonheur des peuples? Heureux progrs de
-la raison perfectionne, qui, pour diriger avec
+des exemples d'un héroïsme si pur et si touchant.
+Ah! loin d'être surpris, admirons plutôt que, dans
+ces temps déplorables de tyrannie et de servitude,
+toutes deux dégradantes même pour les
+maîtres, un guerrier du quatorzième siècle ait
+trouvé, dans la grandeur de son âme, ce sentiment
+d'humanité universelle, source du bonheur
+de toute société. Qui ne s'étonnerait qu'un soldat,
+étranger à toute culture de l'esprit, même aux
+plus faibles notions qui le préparent, ait ainsi devancé
+le génie de Fénélon qui, trois siècles après,
+empruntait à la morale ce sentiment d'humanité,
+pour le transporter dans la politique occupée enfin
+du bonheur des peuples? Heureux progrès de
+la raison perfectionnée, qui, pour diriger avec
sagesse ce noble sentiment, lui associe un principe
non moins noble, l'amour de l'ordre: principe
seul digne de gouverner les hommes, et si
-suprieur cet esprit de chevalerie qu'on a vainement
-regrett de nos jours! Eh! qui oserait les
+supérieur à cet esprit de chevalerie qu'on a vainement
+regretté de nos jours! Eh! qui oserait les
comparer, soit dans leur source, soit dans leurs effets?
L'un, l'esprit de chevalerie, ne portait ses
-regards que sur un point de la socit; l'autre, cet
+regards que sur un point de la société; l'autre, cet
esprit d'ordre et de raison publique, embrasse la
-socit entire: le premier ne formait, ne demandait
+société entière: le premier ne formait, ne demandait
que des soldats; le second sait former des soldats,
<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
-des citoyens des magistrats, des lgislateurs,
-des rois: l'un, dployant une nergie imptueuse,
-mais ingale, ne remdiait qu' des abus dont il
+des citoyens des magistrats, des législateurs,
+des rois: l'un, déployant une énergie impétueuse,
+mais inégale, ne remédiait qu'à des abus dont il
laissait subsister les germes sans cesse renaissans;
-l'autre, dveloppant une nergie plus calme, plus
-lente, mais plus sre, extirpe en silence la racine de
+l'autre, développant une énergie plus calme, plus
+lente, mais plus sûre, extirpe en silence la racine de
ces abus: le premier, influant sur les m&oelig;urs, demeurait
-tranger aux lois; le second, purant par
-degrs les ides et les opinions, influe en mme
+étranger aux lois; le second, épurant par
+degrés les idées et les opinions, influe en même
temps, et sur les lois et sur les m&oelig;urs: enfin l'un,
-sparant, divisant mme les citoyens, diminuait
-la force publique; l'autre, les rapprochant, accrot
+séparant, divisant même les citoyens, diminuait
+la force publique; l'autre, les rapprochant, accroît
cette force par leur union.</p>
-<p>C'est cet amour de l'ordre qui, ml parmi
-nous l'amour naturel des Franais pour leurs
-rois, a produit, et, pour ainsi dire, compos ces
-grandes mes des Turenne, des Montausier, des
-Catinat, l'honneur la fois et de la France et de
-l'humanit: caractres imposans o respire, travers
-les m&oelig;urs et les ides franaises, je ne sais
+<p>C'est cet amour de l'ordre qui, mêlé parmi
+nous à l'amour naturel des Français pour leurs
+rois, a produit, et, pour ainsi dire, composé ces
+grandes âmes des Turenne, des Montausier, des
+Catinat, l'honneur à la fois et de la France et de
+l'humanité: caractères imposans où respire, à travers
+les m&oelig;urs et les idées françaises, je ne sais
quoi d'antique, qui semble transporter Rome et la
-Grce dans le sein d'une monarchie; mlange
-heureux de vertus trangres et nationales qui,
-semblables en quelque sorte ces fruits ns de
-deux arbres diffrens adopts l'un par l'autre,
-runissant la force et la douceur, conservent les
+Grèce dans le sein d'une monarchie; mélange
+heureux de vertus étrangères et nationales qui,
+semblables en quelque sorte à ces fruits nés de
+deux arbres différens adoptés l'un par l'autre,
+réunissant la force et la douceur, conservent les
avantages de leur double origine. Que ceux qui
-regrettent les sicles passs, cherchent de pareils
-caractres dans notre ancienne chevalerie!</p>
+regrettent les siècles passés, cherchent de pareils
+caractères dans notre ancienne chevalerie!</p>
-<p>Quoiqu'il en soit, on convient qu'en gnral
+<p>Quoiqu'il en soit, on convient qu'en général
<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
-elle jeta dans les mes une nergie nouvelle,
-moins dure, moins froce que celle dont l'Europe
-avait senti les effets l'poque de Charlemagne;
+elle jeta dans les âmes une énergie nouvelle,
+moins dure, moins féroce que celle dont l'Europe
+avait senti les effets à l'époque de Charlemagne;
on convient qu'elle marqua d'une empreinte de
-grandeur imposante la plupart des vnemens
+grandeur imposante la plupart des événemens
qui suivirent sa naissance, qu'elle forma de
-grands caractres, qu'elle prpara mme l'adoucissement
-des m&oelig;urs, en portant la gnrosit
+grands caractères, qu'elle prépara même l'adoucissement
+des m&oelig;urs, en portant la générosité
dans la guerre, le platonisme dans l'amour,
-la galanterie dans la frocit. De l, ces contrastes
+la galanterie dans la férocité. De là, ces contrastes
qui nous frappent si vivement aujourd'hui; qui
-mlent et confondent les ides les plus disparates,
-Dieu et les dames, le catchisme et l'art d'aimer;
-qui placent la licence prs de la dvotion, la grandeur
-d'me prs de la cruaut, le scrupule prs
-du meurtre; qui excitent la fois l'enthousiasme,
+mêlent et confondent les idées les plus disparates,
+Dieu et les dames, le catéchisme et l'art d'aimer;
+qui placent la licence près de la dévotion, la grandeur
+d'âme près de la cruauté, le scrupule près
+du meurtre; qui excitent à la fois l'enthousiasme,
l'indignation et le sourire; qui montrent souvent,
-dans le mme homme, un hros et un insens,
-un soldat, un anachorte et un amant; enfin
-qui multiplient, dans les annales de cette poque,
+dans le même homme, un héros et un insensé,
+un soldat, un anachorète et un amant; enfin
+qui multiplient, dans les annales de cette époque,
des exploits dignes de la fable, des vertus ornemens
de l'histoire, et surtout les crimes de toutes
les deux: m&oelig;urs vicieuses, mais piquantes, mais
-pittoresques; m&oelig;urs froces, mais fires, mais
-potiques. Aussi, l'Europe moderne ne doit-elle
-qu' la chevalerie les deux grands ouvrages d'imagination
-qui signalrent la renaissance des
-lettres. Depuis les beaux jours de la Grce et de
-Rome, la posie, fugitive, errante loin de l'Europe,
+pittoresques; m&oelig;urs féroces, mais fières, mais
+poétiques. Aussi, l'Europe moderne ne doit-elle
+qu'à la chevalerie les deux grands ouvrages d'imagination
+qui signalèrent la renaissance des
+lettres. Depuis les beaux jours de la Grèce et de
+Rome, la poésie, fugitive, errante loin de l'Europe,
avait, comme l'enchanteresse du Tasse,
<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
-disparu de son palais clips: elle attendait, depuis
-quinze sicles, que le temps y rament des
-m&oelig;urs nouvelles, fcondes en tableaux, en images
-dignes d'arrter ses regards; elle attendait l'instant,
+disparu de son palais éclipsé: elle attendait, depuis
+quinze siècles, que le temps y ramenât des
+m&oelig;urs nouvelles, fécondes en tableaux, en images
+dignes d'arrêter ses regards; elle attendait l'instant,
non de la barbarie, non de l'ignorance,
-mais l'instant qui leur succde, celui de l'erreur,
-de la crdule erreur, de l'illusion facile qui met
+mais l'instant qui leur succède, celui de l'erreur,
+de la crédule erreur, de l'illusion facile qui met
entre ses mains le ressort du merveilleux, mobile
surnaturel de ses fictions embellies. Ce moment
est venu: les triomphes des chevaliers ont
-prpar les siens, leurs mains victorieuses ont
-de leurs lauriers tress la couronne qui doit orner
-sa tte. A leur voix, accourent de l'orient les
+préparé les siens, leurs mains victorieuses ont
+de leurs lauriers tressé la couronne qui doit orner
+sa tête. A leur voix, accourent de l'orient les
esprits invisibles, moteurs des cieux et des enfers,
-les fes, les gnies dsormais ses ministres; ils
-accourent, et dposent ses pieds les talismans
-divers, les attributs varis, emblmes ingnieux
-de leur puissance soumise la posie, souveraine
-lgitime des enchantemens et des prestiges. Elle
-rgne: quelle foule d'images se presse, se succde
-sous ses yeux! Ces batailles o triomphent
-l'imptuosit, la force, le courage, plus que
+les fées, les génies désormais ses ministres; ils
+accourent, et déposent à ses pieds les talismans
+divers, les attributs variés, emblèmes ingénieux
+de leur puissance soumise à la poésie, souveraine
+légitime des enchantemens et des prestiges. Elle
+règne: quelle foule d'images se presse, se succède
+sous ses yeux! Ces batailles où triomphent
+l'impétuosité, la force, le courage, plus que
l'ordre et la discipline; ces harangues de chefs;
-ces femmes guerrires, ces dpouilles des vaincus,
-trophes de la victoire; ces v&oelig;ux terribles de l'amiti
-vengeresse de l'amiti; ces cadavres rendus
+ces femmes guerrières, ces dépouilles des vaincus,
+trophées de la victoire; ces v&oelig;ux terribles de l'amitié
+vengeresse de l'amitié; ces cadavres rendus
aux larmes des parens, des amis; ces armes des
-chevaliers fameux, objet, aprs leur mort, de
-dispute et de rivalit: tout vous rappelle Homre;
+chevaliers fameux, objet, après leur mort, de
+dispute et de rivalité: tout vous rappelle Homère;
et c'est la patrie de l'Arioste, du Tasse, c'est l'Italie
<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
-qui a mrit cette gloire; tandis que la France,
-depuis quatre sicles, languit, faible et malheureuse,
-sous une autorit incertaine, avilie ou
+qui a mérité cette gloire; tandis que la France,
+depuis quatre siècles, languit, faible et malheureuse,
+sous une autorité incertaine, avilie ou
combattue, sans lois, sans m&oelig;urs, sans lettres,
-ces lettres tant recommandes par la chevalerie!...
-Ici, messieurs, vous pourriez prouver quelque
+ces lettres tant recommandées par la chevalerie!...
+Ici, messieurs, vous pourriez éprouver quelque
surprise; vous pourriez penser, sur la foi d'une
-opinion trop rpandue, qu'il tait rserv nos
-jours de voir la noblesse franaise unir les armes
-et les lettres, et associer la gloire la gloire: cette
-runion remonte l'origine de la chevalerie; c'tait
+opinion trop répandue, qu'il était réservé à nos
+jours de voir la noblesse française unir les armes
+et les lettres, et associer la gloire à la gloire: cette
+réunion remonte à l'origine de la chevalerie; c'était
le devoir de tout chevalier, et une suite de la perfection
- laquelle taient appels ses proslytes.
+à laquelle étaient appelés ses prosélytes.
Et qui croirait qu'exigeant la culture de l'esprit,
-mme dans les amusemens les plus ordinaires,
+même dans les amusemens les plus ordinaires,
la chevalerie n'alliait aux exercices du corps que
-les jeux qui occupent ou dveloppent l'intelligence,
-et proscrivait surtout ces jeux d'o l'esprit
-s'absente, pour laisser rgner le hasard? Quelle
-est donc l'poque qui devint le terme de cette estime
-pour les lettres, et la changea mme en
-mpris? Ce fut le moment o les subtilits pineuses
-de l'cole hrissrent toutes les branches
-de la littrature; et vous conviendrez, messieurs,
-que l'instant du ddain ne pouvait tre mieux
+les jeux qui occupent ou développent l'intelligence,
+et proscrivait surtout ces jeux d'où l'esprit
+s'absente, pour laisser régner le hasard? Quelle
+est donc l'époque qui devint le terme de cette estime
+pour les lettres, et la changea même en
+mépris? Ce fut le moment où les subtilités épineuses
+de l'école hérissèrent toutes les branches
+de la littérature; et vous conviendrez, messieurs,
+que l'instant du dédain ne pouvait être mieux
choisi. Encore se trouvait-il plusieurs chevaliers
-fervens qui s'levaient avec force contre cette orgueilleuse
-ngligence des anciennes lois. C'tait
-surtout un vrai scandale pour le zl et discret
+fervens qui s'élevaient avec force contre cette orgueilleuse
+négligence des anciennes lois. C'était
+surtout un vrai scandale pour le zélé et discret
Boucicaut, comme on le voit par le recueil de ses
<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
-vers, virelais, ballades, alors chants par toute
+vers, virelais, ballades, alors chantés par toute
la France, auxquels il attachait un grand prix,
-et qu'il composait lui-mme. Ainsi, messieurs,
-lorsqu'avant l'poque o l'on vit tous les genres
-de gloire environner le trne de Louis <span class="smcap">XIV</span>, lorsque
-Franois <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, ce prince si passionn pour la
+et qu'il composait lui-même. Ainsi, messieurs,
+lorsqu'avant l'époque où l'on vit tous les genres
+de gloire environner le trône de Louis <span class="smcap">XIV</span>, lorsque
+François <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, ce prince si passionné pour la
chevalerie, ressuscitait de ses regards la culture
des lettres en France, il renouvelait seulement
l'antique esprit de cette brillante institution. C'est
ainsi que notre auguste monarque, en condamnant
des jeux autrefois interdits, rappelle aux
-descendans des anciens chevaliers une loi respecte
-par leurs premiers anctres: loi paternelle,
-inviolable dj sans doute par la seule sanction du
-prince, mais que l'orgueil du rang protgera peut-tre
-encore; dsobir, c'est droger.</p>
+descendans des anciens chevaliers une loi respectée
+par leurs premiers ancêtres: loi paternelle,
+inviolable déjà sans doute par la seule sanction du
+prince, mais que l'orgueil du rang protégera peut-être
+encore; désobéir, c'est déroger.</p>
<p>Serait-il possible, messieurs, de voir ces grands
-noms unis et rapprochs, sans nous rappeler la
+noms unis et rapprochés, sans nous rappeler à la
fois, et les bienfaits de la puissance royale, et les
-vertus de notre auguste monarque? Qu'il soit bni
-plus encore que clbr, ce roi qu'il est permis
-de ne louer que par des faits, seul loge digne
-d'un c&oelig;ur qui rejette tout autre loge; ce roi qui
+vertus de notre auguste monarque? Qu'il soit béni
+plus encore que célébré, ce roi qu'il est permis
+de ne louer que par des faits, seul éloge digne
+d'un c&oelig;ur qui rejette tout autre éloge; ce roi qui
efface, autant qu'il est en lui, les vestiges de
-l'antique opprobre fodal; qui, en rendant la libert
- des hommes, a reconquis des sujets: oui,
+l'antique opprobre féodal; qui, en rendant la liberté
+à des hommes, a reconquis des sujets: oui,
reconquis; l'esclave est un bien perdu, qui n'appartient
- personne! Qu'il soit bni, et par l'infortun
-moins indigent dans l'asile mme de l'indigence,
-et par l'innocent soustrait la cruelle
+à personne! Qu'il soit béni, et par l'infortuné
+moins indigent dans l'asile même de l'indigence,
+et par l'innocent soustrait à la cruelle
<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
-mprise des lois, et par un peuple qui sait aimer
-ses matres, le seul peut-tre qui les ait constamment
-chris, et dont l'amour, justifi maintenant,
-devana plus d'une fois et leurs bienfaits et leur
-naissance! A ce mot... puisse-t-il tre un prsage!...
-puisse bientt un monarque chri presser entre
-ses bras paternels le prcieux gage de la flicit
+méprise des lois, et par un peuple qui sait aimer
+ses maîtres, le seul peut-être qui les ait constamment
+chéris, et dont l'amour, justifié maintenant,
+devança plus d'une fois et leurs bienfaits et leur
+naissance! A ce mot... puisse-t-il être un présage!...
+puisse bientôt un monarque chéri presser entre
+ses bras paternels le précieux gage de la félicité
de nos neveux! puisse-t-il verser sur ce royal enfant,
-non moins en roi qu'en pre, les douces
-larmes de la tendresse et de la joie! et, si j'osais mler
+non moins en roi qu'en père, les douces
+larmes de la tendresse et de la joie! et, si j'osais mêler
au v&oelig;u de la patrie, non pas l'expression, mais
du moins l'accent respectueux de la reconnaissance,
j'ajouterais: Puisse le premier sourire d'un
-fils payer les vertus de son auguste mre!</p>
+fils payer les vertus de son auguste mère!</p>
<p>C'est ici, messieurs, que je voudrais pouvoir
-terminer ce discours: et par o le finir plus convenablement
-que par l'loge de la vertu sur le
-trne? Mais, aprs avoir expos les vues principales
+terminer ce discours: et par où le finir plus convenablement
+que par l'éloge de la vertu sur le
+trône? Mais, après avoir exposé les vues principales
que rassemblent, ou du moins que font
-natre les ouvrages de M. de Sainte-Palaye, il
-me semble que j'ai presque oubli de louer M. de Sainte-Palaye
-lui-mme. Ce n'est pas lui qu'on
-aura fait connatre, en ne parlant que de ses livres;
-et c'est dans son caractre que rside une grande
-partie de son loge. Ses m&oelig;urs, vous le savez,
-unissaient l'amnit de notre sicle la simplicit,
-la candeur, la navet qu'on suppose nos
-pres. pris de nos anciens chevaliers, il semblait
-avoir emprunt d'eux et adopt, dans les proportions
-convenables, les qualits qui distinguent en
+naître les ouvrages de M. de Sainte-Palaye, il
+me semble que j'ai presque oublié de louer M. de Sainte-Palaye
+lui-même. Ce n'est pas lui qu'on
+aura fait connaître, en ne parlant que de ses livres;
+et c'est dans son caractère que réside une grande
+partie de son éloge. Ses m&oelig;urs, vous le savez,
+unissaient à l'aménité de notre siècle la simplicité,
+la candeur, la naïveté qu'on suppose à nos
+pères. Épris de nos anciens chevaliers, il semblait
+avoir emprunté d'eux et adopté, dans les proportions
+convenables, les qualités qui distinguent en
<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
-effet plusieurs de ces guerriers clbres: honneur,
-dsintressement, galanterie, loyaut; et, s'il
-m'est permis de pousser plus loin le parallle, on
-voit, par l'tendue de ses travaux, qu' l'exemple
+effet plusieurs de ces guerriers célèbres: honneur,
+désintéressement, galanterie, loyauté; et, s'il
+m'est permis de pousser plus loin le parallèle, on
+voit, par l'étendue de ses travaux, qu'à l'exemple
des anciens chevaliers, il ne s'effrayait pas des
grandes entreprises. C'est par cette constance et
-par cette passion pour l'tude, qu'il avait rpar
-si promptement le dsavantage d'une jeunesse
-dbile et languissante, qu'une sant trop foible
-avait rendue presqu'entirement trangre aux
+par cette passion pour l'étude, qu'il avait réparé
+si promptement le désavantage d'une jeunesse
+débile et languissante, qu'une santé trop foible
+avait rendue presqu'entièrement étrangère aux
lettres.</p>
-<p>Croira-t-on qu'un homme plac de si bonne
-heure au rang des savans les plus distingus, admis
- vingt-six ans dans une compagnie clbre
-par l'rudition, ait pass les vingt premires annes
-de sa vie sous les yeux de sa mre, partageant
-auprs d'elle ces occupations faciles qui
-mlent l'amusement au travail des femmes? Peut-tre
-cette singularit d'une ducation purement
-maternelle, borne pour d'autres l'poque de
-la premire enfance, et qui se prolongea pour
-lui jusqu' la jeunesse, fut, pour M. de Sainte-Palaye,
+<p>Croira-t-on qu'un homme placé de si bonne
+heure au rang des savans les plus distingués, admis
+à vingt-six ans dans une compagnie célèbre
+par l'érudition, ait passé les vingt premières années
+de sa vie sous les yeux de sa mère, partageant
+auprès d'elle ces occupations faciles qui
+mêlent l'amusement au travail des femmes? Peut-être
+cette singularité d'une éducation purement
+maternelle, bornée pour d'autres à l'époque de
+la première enfance, et qui se prolongea pour
+lui jusqu'à la jeunesse, fut, pour M. de Sainte-Palaye,
une des sources de cette douceur insinuante,
de cette indulgence aimable, dont le
-c&oelig;ur d'une mre est sans doute le plus parfait
-modle. Peut-tre l'austrit prcoce d'une ducation
+c&oelig;ur d'une mère est sans doute le plus parfait
+modèle. Peut-être l'austérité précoce d'une éducation
trop dure ou moins facile a plus d'une fois
-resserr le germe, ou fltri du moins la fleur
-d'une sensibilit naissante. M. de Sainte-Palaye,
-plus heureux....., destine unique d'un tre n
+resserré le germe, ou flétri du moins la fleur
+d'une sensibilité naissante. M. de Sainte-Palaye,
+plus heureux....., destinée unique d'un être né
<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
pour le bonheur, qui passe sans intervalle de l'asile
-maternel sous la sauve-garde de l'amiti!
-Ds ce moment, messieurs, je ne puis que vous
+maternel sous la sauve-garde de l'amitié!
+Dès ce moment, messieurs, je ne puis que vous
rappeler des faits connus de la plupart d'entre
-vous; et si j'ose vous en occuper, si je m'arrte
+vous; et si j'ose vous en occuper, si je m'arrête
un moment sur la peinture de cette union fraternelle,
c'est que le nom seul de M. de Sainte-Palaye
m'en fait un devoir indispensable: c'est
-l'hommage le plus digne de sa mmoire; et vous-mme
+l'hommage le plus digne de sa mémoire; et vous-même
vous pensez-que le sanctuaire des lettres
ouvert aux talens ne s'honore pas moins des vertus
qui les embellissent.</p>
-<p>La tendresse des deux frres commena ds
-leur naissance; car ils taient jumeaux: circonstance
-prcieuse qu'ils rappelaient toujours avec
-plaisir. Ce titre de jumeaux leur paraissait le prsent
-le plus heureux que leur et fait la nature,
-et la portion la plus chre de l'hritage paternel:
-il avait le mrite de reculer pour eux l'poque
-d'une amiti si tendre; ou plutt ils lui devaient le
+<p>La tendresse des deux frères commença dès
+leur naissance; car ils étaient jumeaux: circonstance
+précieuse qu'ils rappelaient toujours avec
+plaisir. Ce titre de jumeaux leur paraissait le présent
+le plus heureux que leur eût fait la nature,
+et la portion la plus chère de l'héritage paternel:
+il avait le mérite de reculer pour eux l'époque
+d'une amitié si tendre; ou plutôt ils lui devaient le
bonheur inestimable de ne pouvoir trouver, dans
-leur vie entire, un moment o ils ne se fussent
-point aims. M. de Sainte-Palaye n'a fait que six
-vers dans sa vie, et c'est la traduction d'une pigramme
+leur vie entière, un moment où ils ne se fussent
+point aimés. M. de Sainte-Palaye n'a fait que six
+vers dans sa vie, et c'est la traduction d'une épigramme
grecque sur deux jumeaux. Le testament
-des deux frres, car ils n'en firent qu'un (et celui
+des deux frères, car ils n'en firent qu'un (et celui
qui mourut le premier disposa des biens de
-l'autre), leur testament distingua, par un legs considrable,
-deux parentes loignes qui avaient l'avantage,
-inapprciable leurs yeux, d'tre s&oelig;urs,
+l'autre), leur testament distingua, par un legs considérable,
+deux parentes éloignées qui avaient l'avantage,
+inappréciable à leurs yeux, d'être s&oelig;urs,
<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
-et nes comme eux au mme instant. C'est avec
-le mme intrt qu'ils se plaisaient raconter
+et nées comme eux au même instant. C'est avec
+le même intérêt qu'ils se plaisaient à raconter
que, dans leur jeunesse, leur parfaite ressemblance
-trompait l'&oelig;il mme de leurs parens:
-douce mprise, dont les deux frres s'applaudissaient!
-On aurait pu les dsigner ds lors, comme
-le fit depuis M. de Voltaire, par une allusion trs-heureuse:</p>
+trompait l'&oelig;il même de leurs parens:
+douce méprise, dont les deux frères s'applaudissaient!
+On aurait pu les désigner dès lors, comme
+le fit depuis M. de Voltaire, par une allusion très-heureuse:</p>
<p class="verse">O fratres Helen&oelig;, lucida sydera!</p>
-<p>conscration potique qui leur assignait, parmi
+<p>consécration poétique qui leur assignait, parmi
nous, le rang que tiennent dans la fable ces deux
-jumeaux clbres, jadis les protecteurs, et maintenant
-les symboles de l'amiti fraternelle. Mais,
-plus heureux que les frres d'Hlne, privs par
-une ternelle sparation du plus grand charme
-de l'amiti, une mme demeure, un mme appartement,
-une mme table, les mmes socits
-runirent constamment MM. de la Curne: peines
-et plaisirs, sentimens et penses, tout leur fut
-commun; et je m'aperois que cet loge ne peut
-les sparer. Et pourquoi m'en ferais-je un devoir?
-pourquoi M. de la Curne ne serait-il pas associ
- l'loge de son frre? C'tait lui qui secondait le
+jumeaux célèbres, jadis les protecteurs, et maintenant
+les symboles de l'amitié fraternelle. Mais,
+plus heureux que les frères d'Hélène, privés par
+une éternelle séparation du plus grand charme
+de l'amitié, une même demeure, un même appartement,
+une même table, les mêmes sociétés
+réunirent constamment MM. de la Curne: peines
+et plaisirs, sentimens et pensées, tout leur fut
+commun; et je m'aperçois que cet éloge ne peut
+les séparer. Et pourquoi m'en ferais-je un devoir?
+pourquoi M. de la Curne ne serait-il pas associé
+à l'éloge de son frère? C'était lui qui secondait le
plus les travaux de M. de Sainte-Palaye, en veillant
-sur sa personne, sur ses besoins, sur sa sant;
+sur sa personne, sur ses besoins, sur sa santé;
en se chargeant de tous ses soins domestiques,
-qu'un sentiment rend si nobles et si prcieux. Heureux
-les deux frres sans doute! mais plus encore
+qu'un sentiment rend si nobles et si précieux. Heureux
+les deux frères sans doute! mais plus encore
<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
-celui des deux qui, vou aux lettres, et plus souvent
-solitaire, arrach ses livres par son ami,
-reoit de l'amiti ses distractions et ses plaisirs;
-qui tous les jours panche, dans un commerce
-chri, les sentimens de tous les jours; qui ne voit
+celui des deux qui, voué aux lettres, et plus souvent
+solitaire, arraché à ses livres par son ami,
+reçoit de l'amitié ses distractions et ses plaisirs;
+qui tous les jours épanche, dans un commerce
+chéri, les sentimens de tous les jours; qui ne voit
aucun moment de sa vie tromper les besoins de
son c&oelig;ur; enfin qui n'a jamais connu ce tourment
-de sensibilit contrainte, aigrie ou combattue,
-ce poison des mes tendres, qui change en
-amertume secrte la douceur des plus aimables
-affections! De l, sans doute, dans M. de Sainte-Palaye
-ce calme intrieur, cette tranquille galit
-de son me, qui, manifeste dans les traits et
-dans la srnit de son visage, intressait d'abord
-en sa faveur, devenait en lui une sorte de sduction,
-et faisait de son bonheur mme un de ses
-moyens de plaire. Ainsi s'coulait cette vie fortune,
+de sensibilité contrainte, aigrie ou combattue,
+ce poison des âmes tendres, qui change en
+amertume secrète la douceur des plus aimables
+affections! De là, sans doute, dans M. de Sainte-Palaye
+ce calme intérieur, cette tranquille égalité
+de son âme, qui, manifestée dans les traits et
+dans la sérénité de son visage, intéressait d'abord
+en sa faveur, devenait en lui une sorte de séduction,
+et faisait de son bonheur même un de ses
+moyens de plaire. Ainsi s'écoulait cette vie fortunée,
sous les auspices d'un sentiment qui, par
-sa dure, devint enfin l'objet d'un intrt gnral.
-Combien de fois a-t-on vu les deux frres, surtout
-dans leur vieillesse, paraissant aux assembles
+sa durée, devint enfin l'objet d'un intérêt général.
+Combien de fois a-t-on vu les deux frères, surtout
+dans leur vieillesse, paraissant aux assemblées
publiques, aux promenades, aux concerts, attirer
-tous les regards, l'attention du respect, mme
+tous les regards, l'attention du respect, même
les applaudissemens! Avec quel plaisir, avec quel
-empressement on les aidait prendre place, on
-leur montrait, on leur cdait la plus commode ou
-la plus distingue! triomphe dont leurs c&oelig;urs
-jouissaient avec dlices; triomphe si doux voir,
-si doux peindre! car, aprs la vertu, le spectacle
+empressement on les aidait à prendre place, on
+leur montrait, on leur cédait la plus commode ou
+la plus distinguée! triomphe dont leurs c&oelig;urs
+jouissaient avec délices; triomphe si doux à voir,
+si doux à peindre! car, après la vertu, le spectacle
le plus touchant est celui de l'hommage que
<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
-lui rendent les hommes assembls; et dans les
-rencontres ordinaires de la socit, on n'aperut
-jamais un des deux frres, sans croire qu'il cherchait
-l'autre. A force de les voir presque insparables,
-on disait, on affirmait qu'ils ne s'taient
-jamais spars, mme un seul jour. Il fallait bien
-ajouter au prodige; et leur union tait mise, ds
-leur vivant, au rang de ces amitis antiques et fameuses
-qui passionnent les mes ardentes, et dont
-on se permet d'accrotre l'intrt par les embellissemens
+lui rendent les hommes assemblés; et dans les
+rencontres ordinaires de la société, on n'aperçut
+jamais un des deux frères, sans croire qu'il cherchait
+l'autre. A force de les voir presque inséparables,
+on disait, on affirmait qu'ils ne s'étaient
+jamais séparés, même un seul jour. Il fallait bien
+ajouter au prodige; et leur union était mise, dès
+leur vivant, au rang de ces amitiés antiques et fameuses
+qui passionnent les âmes ardentes, et dont
+on se permet d'accroître l'intérêt par les embellissemens
de la fiction. Eh! qu'en est-il besoin,
lorsqu'ils se sont fait mutuellement tous les sacrifices,
et enfin celui d'un sentiment qui, pour
l'ordinaire, triomphe de tous les autres? M. de la
-Curne est prs de se marier: M. de Sainte-Palaye
-ne voit que le bonheur de son frre; il s'en applaudit;
-il est heureux; il croit aimer lui-mme.....
-Mais, la veille du jour fix pour le mariage, M. de
-la Curne aperoit, dans les yeux de son frre, les
-signes d'une douleur inquite, mle de tendresse
+Curne est près de se marier: M. de Sainte-Palaye
+ne voit que le bonheur de son frère; il s'en applaudit;
+il est heureux; il croit aimer lui-même.....
+Mais, la veille du jour fixé pour le mariage, M. de
+la Curne aperçoit, dans les yeux de son frère, les
+signes d'une douleur inquiète, mêlée de tendresse
et d'indignation. C'est que M. de Sainte-Palaye,
-au moment de quitter son frre, redoutait
-pour leur amiti les suites de ce nouvel engagement.
+au moment de quitter son frère, redoutait
+pour leur amitié les suites de ce nouvel engagement.
Il laisse entrevoir sa crainte; elle est
-partage. Le trouble s'accrot, les larmes coulent.
-Non, dit M. de la Curne, je ne me marierai
-jamais. Les sermens furent rciproques; et
-jamais ils ne songrent les violer. C'est ainsi
-que M. de Sainte-Palaye vit excuter, et lui-mme
-excuta une des lois de la chevalerie qui lui plaisait
+partagée. Le trouble s'accroît, les larmes coulent.
+«Non, dit M. de la Curne, je ne me marierai
+jamais.» Les sermens furent réciproques; et
+jamais ils ne songèrent à les violer. C'est ainsi
+que M. de Sainte-Palaye vit exécuter, et lui-même
+exécuta une des lois de la chevalerie qui lui plaisait
<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
-sans doute davantage, la fraternit prfre
-tout, mme au service des dames.</p>
+sans doute davantage, la fraternité préférée à
+tout, même au service des dames.</p>
-<p>O charme simple et naf d'une scne intrieure
+<p>O charme simple et naïf d'une scène intérieure
et domestique! Combien d'autres non moins douces,
-non moins touchantes, oublies et ensevelies
+non moins touchantes, oubliées et ensevelies
dans le secret de cette heureuse demeure, asile
-de l'amiti! Pourquoi faut-il que l'ge et le temps
+de l'amitié! Pourquoi faut-il que l'âge et le temps
lui en offrent de plus affligeantes et de plus douloureuses!
-Ah! la vieillesse avance; elle amne
-l'ide d'une sparation: la mort leur est affreuse.
-Ils frmissent: leurs c&oelig;urs se prcipitent l'un vers
+Ah! la vieillesse avance; elle amène
+l'idée d'une séparation: la mort leur est affreuse.
+Ils frémissent: leurs c&oelig;urs se précipitent l'un vers
l'autre; ils se serrent, se pressent avec terreur; ils
-mlent et confondent leurs pleurs, leurs craintes,
-dirai-je leurs esprances? Il en est une qu'ils saisissent,
+mêlent et confondent leurs pleurs, leurs craintes,
+dirai-je leurs espérances? Il en est une qu'ils saisissent,
qu'ils embrassent avec tendresse: ils sont
-ns la mme heure; si la mme heure la mort
-les unissait! cette ide les console, les rassure.
-O ils ne voient plus de sparation, la mort a disparu;
-l'illusion s'achve; ils osent s'en flatter; et
-dans l'garement de leur douleur, ils se promettent
+nés à la même heure; si la même heure à la mort
+les unissait! cette idée les console, les rassure.
+Où ils ne voient plus de séparation, la mort a disparu;
+l'illusion s'achève; ils osent s'en flatter; et
+dans l'égarement de leur douleur, ils se promettent
un miracle, n'en connaissant pas de plus
-impossible que de vivre spars. Il approche
+impossible que de vivre séparés. Il approche
toutefois, cet instant redoutable: c'est M. de la
-Curne dont la sant chancelante annonce la fin
+Curne dont la santé chancelante annonce la fin
prochaine. On tremble, on s'attendrit pour M. de
-Sainte-Palaye: c'est lui que l'on court, dans le
-danger de son frre. Tous les c&oelig;urs sont mus;
+Sainte-Palaye: c'est à lui que l'on court, dans le
+danger de son frère. Tous les c&oelig;urs sont émus;
leurs amis, leurs connaissances, quiconque les a
vus, tous en parlent, tous s'en occupent: le feu
-roi (car une telle amiti devait parvenir jusqu'au
+roi (car une telle amitié devait parvenir jusqu'au
<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
-trne) montra quelqu'intrt pour l'infortun
-menac de survivre. C'est lui que plaint surtout
-le mourant lui-mme. Hlas! dit-il, que deviendra
-mon frre? je m'tais toujours flatt qu'il
-mourrait avant moi. O regret, peut-tre sans
-exemple! v&oelig;u sublime du sentiment, qui, dans
+trône) montra quelqu'intérêt pour l'infortuné
+menacé de survivre. C'est lui que plaint surtout
+le mourant lui-même. «Hélas! dit-il, que deviendra
+mon frère? je m'étais toujours flatté qu'il
+mourrait avant moi.» O regret, peut-être sans
+exemple! ô v&oelig;u sublime du sentiment, qui, dans
ce partage des douleurs, s'emparait de la plus
-amre, pour en sauver l'objet de sa tendresse!</p>
-
-<p>Vous les avez sus, messieurs, ces dtails que des
-rcits fidles vous apportaient tous les jours;
-vous avez frmi sur le sort d'un vieillard..........,
-j'allais dire abandonn, c'est presque l'pithte
-de cet ge: mais non; ses amis se rassemblent,
-l'environnent, se succdent; des femmes jeunes,
+amère, pour en sauver l'objet de sa tendresse!</p>
+
+<p>Vous les avez sus, messieurs, ces détails que des
+récits fidèles vous apportaient tous les jours;
+vous avez frémi sur le sort d'un vieillard..........,
+j'allais dire abandonné, c'est presque l'épithète
+de cet âge: mais non; ses amis se rassemblent,
+l'environnent, se succèdent; des femmes jeunes,
aimables, s'arrachent aux dissipations du monde,
-pour seconder des soins si touchans. Il a vcu
-pour l'amiti: il est sous la tutelle de tous les
-c&oelig;urs sensibles. Ah! qu'il est doux de voir dmentir
+pour seconder des soins si touchans. Il a vécu
+pour l'amitié: il est sous la tutelle de tous les
+c&oelig;urs sensibles. Ah! qu'il est doux de voir démentir
ces tristes exemples d'un abandon cruel
-et trop frquent, ces crimes de la socit qui
-consternent l'me, en lui rappelant ses blessures,
-ou lui prsageant celles qui l'attendent!</p>
+et trop fréquent, ces crimes de la société qui
+consternent l'âme, en lui rappelant ses blessures,
+ou lui présageant celles qui l'attendent!</p>
<p>Avec quel soulagement, avec quel plaisir, le c&oelig;ur
-abjure ces penses austres, ces sombres rflexions,
-qui nous prsentent l'humanit sous un
+abjure ces pensées austères, ces sombres réflexions,
+qui nous présentent l'humanité sous un
aspect lugubre; qui anticipent sur la mort, en
-montrant l'homme isol dans la foule, et spar
+montrant l'homme isolé dans la foule, et séparé
de ce qui l'entoure! Un bonheur constant avait
-pargn M. de Sainte-Palaye ces ides affligeantes,
+épargné à M. de Sainte-Palaye ces idées affligeantes,
<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
-et en prserva sa vieillesse. C'tait le prix de ses
+et en préserva sa vieillesse. C'était le prix de ses
vertus, sans doute, mais, surtout de cette indulgence
-inpuisable, universelle, qui passait dans
+inépuisable, universelle, qui passait dans
tous ses discours, et que promettait encore la douceur
-de son maintien. N pour aimer, il ne peut
-har, mme le vicieux, mme le mchant. Ce n'est
-pour lui qu'un tre qui n'est pas son semblable,
-dont il s'carte sans colre et presque sans chagrin:
-douce facilit, qui, sans altrer la puret de
-ses m&oelig;urs, assurait la fois et la tranquillit de
-son me, et le repos de sa vie; et qui, lui pargnant
-la peine de har le vice, pargnait au vice
-le soin de se venger! Heureux caractre qui (
-moins d'tre l'effort d'une raison mrie, paisible
-et calme, aprs avoir tout jug) n'est qu'un prsent
+de son maintien. Né pour aimer, il ne peut
+haïr, même le vicieux, même le méchant. Ce n'est
+pour lui qu'un être qui n'est pas son semblable,
+dont il s'écarte sans colère et presque sans chagrin:
+douce facilité, qui, sans altérer la pureté de
+ses m&oelig;urs, assurait à la fois et la tranquillité de
+son âme, et le repos de sa vie; et qui, lui épargnant
+la peine de haïr le vice, épargnait au vice
+le soin de se venger! Heureux caractère qui (à
+moins d'être l'effort d'une raison mûrie, paisible
+et calme, après avoir tout jugé) n'est qu'un présent
de la nature, et n'est point la vertu sans
-doute, mais que la vertu mme pourrait envier!</p>
+doute, mais que la vertu même pourrait envier!</p>
<p>C'est cette douceur de M. de Sainte-Palaye, c'est
-cet intrt universel, accru par son ge et par
+cet intérêt universel, accru par son âge et par
son malheur, qui calma la violence de son premier
-dsespoir, qui en modra les accs, et les
-changea en une tendre mlancolie qu'il porta jusqu'au
-tombeau. Hlas! on s'tonnait qu'il s'y trant
-si lentement: on reprochait la nature de le
-laisser vivre aprs son frre. Ah! c'est qu'il vivait
+désespoir, qui en modéra les accès, et les
+changea en une tendre mélancolie qu'il porta jusqu'au
+tombeau. Hélas! on s'étonnait qu'il s'y traînât
+si lentement: on reprochait à la nature de le
+laisser vivre après son frère. Ah! c'est qu'il vivait
encore avec lui; il l'entendait; il le voyait sans
-cesse. Vous en ftes tmoins, messieurs, lorsqu'
-l'une de vos assembles particulires, chancelant,
-prt tomber, il est secouru par l'un de vous
+cesse. Vous en fûtes témoins, messieurs, lorsqu'à
+l'une de vos assemblées particulières, chancelant,
+prêt à tomber, il est secouru par l'un de vous
<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
-qu'il connaissait peine: c'tait un de vos
-choix les plus rcens<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Monsieur, dit le vieillard,
-vous avez srement un frre! Un frre!
-un secours! ces deux ides sont pour lui insparables
- jamais. Toutes les autres s'altrent, s'effacent
-par degrs; la douleur, la vieillesse, les
-infirmits affaiblissent ses organes, disons tout,
-sa raison: mais cette ide chrie survit sa raison,
-le suit partout, et consacre vos yeux les tristes
-dbris de lui-mme. Il n'est plus qu'une ombre, il
-aime encore; et semblable ces mnes, habitans
-de l'Elyse, qui la fable conservait et leurs passions
-et leurs habitudes, il vient vos sances,
-il vous parle de son frre, et vous respectez,
-dans la dgradation de la nature, le sentiment
+qu'il connaissait à peine: c'était un de vos
+choix les plus récens<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. «Monsieur, dit le vieillard,
+vous avez sûrement un frère!» Un frère!
+un secours! ces deux idées sont pour lui inséparables
+à jamais. Toutes les autres s'altèrent, s'effacent
+par degrés; la douleur, la vieillesse, les
+infirmités affaiblissent ses organes, disons tout,
+sa raison: mais cette idée chérie survit à sa raison,
+le suit partout, et consacre à vos yeux les tristes
+débris de lui-même. Il n'est plus qu'une ombre, il
+aime encore; et semblable à ces mânes, habitans
+de l'Elysée, à qui la fable conservait et leurs passions
+et leurs habitudes, il vient à vos séances,
+il vous parle de son frère, et vous respectez,
+dans la dégradation de la nature, le sentiment
dont elle s'honore davantage.</p>
-<p>Je m'aperois, messieurs, que l'intrt, sans
-doute insparable de ce sentiment, m'attire quelque
-indulgence; mais o finit cet intrt, l'indulgence
-cesse et m'ordonne de m'arrter. Et que
-vous dirais-je qui pt soutenir votre attention?
-Rappelerais-je quelques traits non moins prcieux
-du caractre de M. de Sainte-Palaye, sa bont
-bienfaisante, sa gnrosit, d'autres vertus.!...
-Ah! l'amiti les suppose. Les vertus! c'est son
-cortge naturel; et celles qui ne la prcdent pas,
+<p>Je m'aperçois, messieurs, que l'intérêt, sans
+doute inséparable de ce sentiment, m'attire quelque
+indulgence; mais où finit cet intérêt, l'indulgence
+cesse et m'ordonne de m'arrêter. Et que
+vous dirais-je qui pût soutenir votre attention?
+Rappelerais-je quelques traits non moins précieux
+du caractère de M. de Sainte-Palaye, sa bonté
+bienfaisante, sa générosité, d'autres vertus.!...
+Ah! l'amitié les suppose. Les vertus! c'est son
+cortége naturel; et celles qui ne la précèdent pas,
la suivent pour l'ordinaire. Qu'importe que j'oublie
<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
-encore quelques traits intressans ou curieux
-de sa vie prive, de ses voyages, les honneurs
-littraires qu'il reut en France et en Italie? Eh!
-que sont, auprs d'un sentiment, les titres, les
-honneurs littraires?... Je ne vous offense pas,
+encore quelques traits intéressans ou curieux
+de sa vie privée, de ses voyages, les honneurs
+littéraires qu'il reçut en France et en Italie? Eh!
+que sont, auprès d'un sentiment, les titres, les
+honneurs littéraires?... Je ne vous offense pas,
messieurs; qui d'entre vous, au milieu de ses travaux,
-de ses succs, dans la jouissance d'une
-juste clbrit, n'a point envi plus d'une fois
-peut-tre les douceurs habituelles qu'une telle
-union rpandit sur une vie si longue et si heureuse?
-Prestige de la gloire, clat de la renomme,
-illusions si brillantes et si vaines, si recherches et
+de ses succès, dans la jouissance d'une
+juste célébrité, n'a point envié plus d'une fois
+peut-être les douceurs habituelles qu'une telle
+union répandit sur une vie si longue et si heureuse?
+Prestige de la gloire, éclat de la renommée,
+illusions si brillantes et si vaines, si recherchées et
si trompeuses, auriez-vous rempli ses jours d'une
-flicit si pure et si durable? Ah! l'amiti plus fidle
+félicité si pure et si durable? Ah! l'amitié plus fidèle
ne trompa point M. de Sainte-Palaye; elle fut
-le bonheur de sa vie entire, et non le mensonge
-d'un moment. Son ami lui peut chapper,
-comme tous les biens nous chappent; mais l'amiti
+le bonheur de sa vie entière, et non le mensonge
+d'un moment. Son ami lui peut échapper,
+comme tous les biens nous échappent; mais l'amitié
lui reste, et n'accuse point l'erreur de ses
-plaisirs passs. Elle lui cote des regrets, mais
-non celui d'avoir vcu pour elle; et ses regrets
-encore, mls l'image qui les rend chers son
-c&oelig;ur, reoivent de cette image mme le charme
-secret qui les tempre, les adoucit, et les gare
+plaisirs passés. Elle lui coûte des regrets, mais
+non celui d'avoir vécu pour elle; et ses regrets
+encore, mêlés à l'image qui les rend chers à son
+c&oelig;ur, reçoivent de cette image même le charme
+secret qui les tempère, les adoucit, et les égare
en quelque sorte dans l'attendrissement des souvenirs.
-Que dis-je? consolation! bonheur
-d'une destine si rare! c'est l'amiti qui veille
-encore sur ses derniers jours. Il pleure un frre,
+Que dis-je? ô consolation! ô bonheur
+d'une destinée si rare! c'est l'amitié qui veille
+encore sur ses derniers jours. Il pleure un frère,
il est vrai; mais il le pleure dans le sein d'un ami
qui partage cette perte, qui le remplace autant
<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
qu'il est en lui, qui lui prodigue jusqu'au dernier
moment les soins les plus attentifs, les plus
-tendres, ajoutons, pour, flatter sa mmoire, les
+tendres, ajoutons, pour, flatter sa mémoire, les
plus fraternels. C'est parmi vous, messieurs, qu'il
devait se trouver, cet ami si respectable<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, ce
bienfaiteur de tous les instans, qui, chaque jour,
-abandonne ses tudes, ses plaisirs, pour aller secourir
+abandonne ses études, ses plaisirs, pour aller secourir
l'enfance de la vieillesse. Vos yeux le cherchent,
son trouble le trahit: nouveau garant de
-sa sensibilit, nouvel hommage la mmoire de
+sa sensibilité, nouvel hommage à la mémoire de
l'ami qu'il honore et qu'il pleure!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span></p>
-<h2>DES ACADMIES.</h2>
+<h2>DES ACADÉMIES.</h2>
-<p class="hanging indent">OUVRAGE QUE MIRABEAU DEVAIT LIRE A L'ASSEMBLE
+<p class="hanging indent">OUVRAGE QUE MIRABEAU DEVAIT LIRE A L'ASSEMBLÉE
NATIONALE, SOUS LE NOM DE RAPPORT SUR
-LES ACADMIES, EN 1791.</p>
+LES ACADÉMIES, EN 1791.</p>
<p class="p2 left5"><span class="smcap">Messieurs</span>,</p>
-<p>L'Assemble nationale a invit les diffrens
-corps, connus sous le nom d'acadmies, lui prsenter
+<p>L'Assemblée nationale a invité les différens
+corps, connus sous le nom d'académies, à lui présenter
le plan de constitution que chacun d'eux
-jugerait propos de se donner. Elle avait suppos,
-comme la convenance l'exigeait, que les acadmies
-chercheraient mettre l'esprit de leur
-constitution particulire en accord avec l'esprit
-de la constitution gnrale. Je n'examinerai pas
-comment cette intention de l'assemble a t
+jugerait à propos de se donner. Elle avait supposé,
+comme la convenance l'exigeait, que les académies
+chercheraient à mettre l'esprit de leur
+constitution particulière en accord avec l'esprit
+de la constitution générale. Je n'examinerai pas
+comment cette intention de l'assemblée a été
remplie par chacun de ces corps: je me bornerai
- vous prsenter quelques ides sur l'acadmie
-franaise, dont la constitution plus connue,
-plus simple, plus facile saisir, donne lieu des
-rapprochemens assez tendus, qui s'appliquent
-comme d'eux-mmes presque toutes les corporations
-littraires, surtout dans les gouvernemens
-libres. <em>Qu'est-ce que l'Acadmie franaise?
-A quoi sert-elle?</em> C'est ce qu'on demandait frquemment,
+à vous présenter quelques idées sur l'académie
+française, dont la constitution plus connue,
+plus simple, plus facile à saisir, donne lieu à des
+rapprochemens assez étendus, qui s'appliquent
+comme d'eux-mêmes à presque toutes les corporations
+littéraires, surtout dans les gouvernemens
+libres. <em>Qu'est-ce que l'Académie française?
+A quoi sert-elle?</em> C'est ce qu'on demandait fréquemment,
<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
-mme sous l'ancien rgime; et cette
-seule observation parat indiquer la rponse qu'on
-doit faire ces questions sous le rgime nouveau.
-Mais, avant de prononcer une rponse dfinitive,
+même sous l'ancien régime; et cette
+seule observation paraît indiquer la réponse qu'on
+doit faire à ces questions sous le régime nouveau.
+Mais, avant de prononcer une réponse définitive,
rappelons les principaux faits. Ils sont notoires;
-ils sont avrs; ils ont t recueillis religieusement
+ils sont avérés; ils ont été recueillis religieusement
par les historiens de cette compagnie: ils ne
-seront pas contests; on ne rcuse pas pour tmoins
-ses pangyristes.</p>
+seront pas contestés; on ne récuse pas pour témoins
+ses panégyristes.</p>
-<p>Quelques gens de lettres, plus ou moins estims
+<p>Quelques gens de lettres, plus ou moins estimés
de leur temps, s'assemblaient librement et
-par got chez un de leurs amis, qu'ils lurent
-leur secrtaire. Cette socit, compose seulement
+par goût chez un de leurs amis, qu'ils élurent
+leur secrétaire. Cette société, composée seulement
de neuf ou dix hommes, subsista inconnue
-pendant quatre ou cinq ans, et servit faire natre
-diffrens ouvrages que plusieurs d'entre eux
-donnrent au public. Richelieu, alors tout-puissant,
+pendant quatre ou cinq ans, et servit à faire naître
+différens ouvrages que plusieurs d'entre eux
+donnèrent au public. Richelieu, alors tout-puissant,
eut connaissance de cette association. Cet
-homme, qu'un instinct rare clairait sur tous les
-moyens, d'tendre ou de perfectionner le despotisme,
-voulut influer sur cette socit naissante:
+homme, qu'un instinct rare éclairait sur tous les
+moyens, d'étendre ou de perfectionner le despotisme,
+voulut influer sur cette société naissante:
il lui offrit sa protection, et lui proposa de
-la constituer sous autorit publique. Ces offres,
-qui affligrent les associs, taient peu prs des
-ordres: fallut flchir. Placs entre sa protection et
-sa haine, leur choix pouvait-il tre douteux? Aprs
+la constituer sous autorité publique. Ces offres,
+qui affligèrent les associés, étaient à peu près des
+ordres: fallut fléchir. Placés entre sa protection et
+sa haine, leur choix pouvait-il être douteux? Après
d'assez vives oppositions du parlement, toujours
inquiet, toujours en garde contre tout ce qui venait
-de Richelieu; aprs plusieurs dbats sur les limites
-de la comptence acadmique (que le parlement,
+de Richelieu; après plusieurs débats sur les limites
+de la compétence académique (que le parlement,
<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
-dans ses alarmes, bornait avec soin aux mots, la
-langue; enfin, mais avec beaucoup de peine, l'loquence),
-l'acadmie fut constitue lgalement
-sous la protection du cardinal, peu prs telle
-qu'elle l'a t depuis sous celle du roi. Cette ncessit
+dans ses alarmes, bornait avec soin aux mots, à la
+langue; enfin, mais avec beaucoup de peine, à l'éloquence),
+l'académie fut constituée légalement
+sous la protection du cardinal, à peu près telle
+qu'elle l'a été depuis sous celle du roi. Cette nécessité
de remplir le nombre de quarante, fit entrer,
dans la compagnie, plusieurs gens de lettres obscurs,
dont le public n'apprit les noms que par
leur admission dans ce corps: ridicule qui depuis
-s'est renouvel plus d'une fois. Il fallut mme,
-pour complter le nombre acadmique, recourir
- l'adoption de quelques gens en place, et d'un
+s'est renouvelé plus d'une fois. Il fallut même,
+pour compléter le nombre académique, recourir
+à l'adoption de quelques gens en place, et d'un
assez grand nombre de gens de la cour. On
-admira, on vanta, et on a trop vant depuis ce
-mlange de courtisans et de gens de lettres, cette
-prtendue galit acadmique, qui, dans l'ingalit
-politique et civile, ne pouvait tre qu'une
-vraie drision. Eh! qui ne voit que mettre alors
-Racine ct d'un cardinal tait aussi impossible
+admira, on vanta, et on a trop vanté depuis ce
+mélange de courtisans et de gens de lettres, cette
+prétendue égalité académique, qui, dans l'inégalité
+politique et civile, ne pouvait être qu'une
+vraie dérision. Eh! qui ne voit que mettre alors
+Racine à côté d'un cardinal était aussi impossible
qu'il le serait aujourd'hui de mettre un cardinal
- ct de Racine? Quoiqu'il en soit, il est certain
-que cet trange amalgame fut regard alors
-comme un service rendu aux lettres: c'tait peut-tre
-en effet hter de quelques momens l'opinion
-publique, que le progrs des ides et le cours
-naturel des choses auraient srement forme quelques
-annes plus tard; mais enfin la nation, dj
-dispose sentir le mrite, ne l'tait pas encore
- le mettre sa place. Elle estima davantage Patru
-en voyant ct de lui un homme dcor; et
+à côté de Racine? Quoiqu'il en soit, il est certain
+que cet étrange amalgame fut regardé alors
+comme un service rendu aux lettres: c'était peut-être
+en effet hâter de quelques momens l'opinion
+publique, que le progrès des idées et le cours
+naturel des choses auraient sûrement formée quelques
+années plus tard; mais enfin la nation, déjà
+disposée à sentir le mérite, ne l'était pas encore
+à le mettre à sa place. Elle estima davantage Patru
+en voyant à côté de lui un homme décoré; et
<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
cependant Patru, philosophe quoique avocat,
-faisait sa jolie fable d'<cite>Apollon</cite>, qui, aprs avoir
+faisait sa jolie fable d'<cite>Apollon</cite>, qui, après avoir
rompu une des cordes de sa lyre, y substitua un
-fil d'or: le dieu s'aperut que la lyre n'y gagnait
+fil d'or: le dieu s'aperçut que la lyre n'y gagnait
pas; il y remit une corde vulgaire, et l'instrument
redevint la lyre d'Apollon.</p>
-<p>Cette ide de Patru tait celle des premiers
-acadmiciens, qui tous regrettaient le temps
-qu'ils appelaient leur ge d'or; ce temps o, inconnus
-et volontairement assembls, ils se communiquaient
-leurs penses, leurs ouvrages et
-leurs projets, dans la simplicit d'un commerce
-vraiment philosophique et littraire. Ces regrets
-subsistrent pendant toute la vie de ces premiers
-fondateurs, et mme dans le plus grand clat de
-l'acadmie franaise. N'en soyons pas surpris:
-c'est qu'ils taient alors ce qu'ils devaient tre,
-des hommes libres, librement runis pour s'clairer:
+<p>Cette idée de Patru était celle des premiers
+académiciens, qui tous regrettaient le temps
+qu'ils appelaient leur âge d'or; ce temps où, inconnus
+et volontairement assemblés, ils se communiquaient
+leurs pensées, leurs ouvrages et
+leurs projets, dans la simplicité d'un commerce
+vraiment philosophique et littéraire. Ces regrets
+subsistèrent pendant toute la vie de ces premiers
+fondateurs, et même dans le plus grand éclat de
+l'académie française. N'en soyons pas surpris:
+c'est qu'ils étaient alors ce qu'ils devaient être,
+des hommes libres, librement réunis pour s'éclairer:
avantages qu'ils ne retrouvaient pas dans
une association plus brillante.</p>
-<p>C'est pourtant de cet clat que les partisans
-de l'acadmie (ils sont en petit nombre) tirent
-les argumens qu'ils rebattent pour sa dfense.
+<p>C'est pourtant de cet éclat que les partisans
+de l'académie (ils sont en petit nombre) tirent
+les argumens qu'ils rebattent pour sa défense.
Tous leurs sophismes roulent sur une seule supposition.
Ils commencent par admettre que la
-gloire de tous les crivains clbres du sicle de
-Louis <span class="smcap">XIV</span>, honors du titre d'acadmiciens, forme
-la splendeur acadmique et le patrimoine de
-l'acadmie. En partant de cette supposition, voici
-comme ils raisonnent: Un crivain clbre a t
+gloire de tous les écrivains célèbres du siècle de
+Louis <span class="smcap">XIV</span>, honorés du titre d'académiciens, forme
+la splendeur académique et le patrimoine de
+l'académie. En partant de cette supposition, voici
+comme ils raisonnent: Un écrivain célèbre a été
<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
-de l'acadmie, ou il n'en a pas t. S'il en a t,
-tout va bien; il n'a compos ses ouvrages que
-pour en tre; sans l'existence de l'acadmie, il ne
-les et pas faits, du moins il n'en et fait que de
-mdiocres: cela est dmontr. Si au contraire il
-n'a pas t de l'acadmie, rien de plus simple
-encore; il brlait du dsir d'en tre; tout ce
-qu'il a fait de bon, il l'a fait pour en tre: c'est
-un malheur qu'il n'en ait pas t; mais, sans ce
-but, il n'et rien fait du tout, ou du moins il
-n'et rien fait que de mauvais. Heureusement on
-n'ajoute point que, sans l'acadmie, cet crivain
-ne serait jamais n. La conclusion de ce puissant
-dilemme est que les lettres et les acadmies sont
-une seule et mme chose; que dtruire les acadmies,
-c'est dtruire l'esprance de voir renatre
-de grands crivains, c'est se montrer ennemi des
-lettres, en un mot, c'est tre un barbare, un
+de l'académie, ou il n'en a pas été. S'il en a été,
+tout va bien; il n'a composé ses ouvrages que
+pour en être; sans l'existence de l'académie, il ne
+les eût pas faits, du moins il n'en eût fait que de
+médiocres: cela est démontré. Si au contraire il
+n'a pas été de l'académie, rien de plus simple
+encore; il brûlait du désir d'en être; tout ce
+qu'il a fait de bon, il l'a fait pour en être: c'est
+un malheur qu'il n'en ait pas été; mais, sans ce
+but, il n'eût rien fait du tout, ou du moins il
+n'eût rien fait que de mauvais. Heureusement on
+n'ajoute point que, sans l'académie, cet écrivain
+ne serait jamais né. La conclusion de ce puissant
+dilemme est que les lettres et les académies sont
+une seule et même chose; que détruire les académies,
+c'est détruire l'espérance de voir renaître
+de grands écrivains, c'est se montrer ennemi des
+lettres, en un mot, c'est être un barbare, un
vandale.</p>
<p>Certes, si on leur passe que, sans cette institution,
-la nation n'et point possd les hommes
-prodigieux dont les noms dcorent la liste
-de l'acadmie; si leurs crits forment, non pas une
-gloire nationale, mais une gloire acadmique, on
-n'a point assez vant l'acadmie franaise, on est
-trop ingrat envers elle. L'<em>Immortalit</em>, cette devise
-du gnie, qui pouvait paratre trop fastueuse pour
-une corporation, n'est plus alors qu'une dnomination
-juste, un honneur mrit, une dette que
-l'acadmie acquittait envers elle-mme.</p>
+la nation n'eût point possédé les hommes
+prodigieux dont les noms décorent la liste
+de l'académie; si leurs écrits forment, non pas une
+gloire nationale, mais une gloire académique, on
+n'a point assez vanté l'académie française, on est
+trop ingrat envers elle. L'<em>Immortalité</em>, cette devise
+du génie, qui pouvait paraître trop fastueuse pour
+une corporation, n'est plus alors qu'une dénomination
+juste, un honneur mérité, une dette que
+l'académie acquittait envers elle-même.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
Mais qui peut admettre, de nos jours et dans
-l'assemble nationale, que la gloire de tous ces
-grands hommes soit une proprit acadmique?
-Qui croira que Corneille, composant <cite>le Cid</cite> prs
-du berceau de l'acadmie naissante, n'ait crit ensuite
+l'assemblée nationale, que la gloire de tous ces
+grands hommes soit une propriété académique?
+Qui croira que Corneille, composant <cite>le Cid</cite> près
+du berceau de l'académie naissante, n'ait écrit ensuite
<cite>Horace</cite>, <cite>Cinna</cite>, <cite>Polyeucte</cite>, que pour obtenir
-l'honneur d'tre assis entre messieurs Granier,
-Salomon, Porchres, Colomby, Boissat, Bardin,
+l'honneur d'être assis entre messieurs Granier,
+Salomon, Porchères, Colomby, Boissat, Bardin,
Baudoin, Balesdens: noms obscurs, inconnus
-aux plus lettrs d'entre vous, et mme chapps
- la satire contemporaine? On rougirait d'insister
-sur une si absurde prtention.</p>
-
-<p>Mais pour confondre, par le dtail des faits,
-ceux qui lisent sans rflchir, revenons ce sicle
-de Louis <span class="smcap">XIV</span>, cette poque si brillante de la littrature
-franaise, dont on confond mal propos
-la gloire avec celle de l'acadmie.</p>
-
-<p>Est-ce pour entrer l'acadmie franaise qu'il
-fit ses chefs-d'&oelig;uvres, ce Racine, provoqu,
-excit ds sa premire jeunesse par les bienfaits
-immdiats de Louis <span class="smcap">XIV</span>; ce Racine qui, aprs
-avoir compos <cite>Andromaque</cite>, <cite>Britannicus</cite>, <cite>Brnice</cite>,
-<cite>Bajazet</cite>, <cite>Mithridate</cite>, n'tait pas encore de
-l'acadmie, et n'y fut admis que par la volont
-connue de Louis <span class="smcap">XIV</span>, par un mot du roi quivalant
- une lettre de cachet: <em>Je veux que vous en
+aux plus lettrés d'entre vous, et même échappés
+à la satire contemporaine? On rougirait d'insister
+sur une si absurde prétention.</p>
+
+<p>Mais pour confondre, par le détail des faits,
+ceux qui lisent sans réfléchir, revenons à ce siècle
+de Louis <span class="smcap">XIV</span>, cette époque si brillante de la littérature
+française, dont on confond mal à propos
+la gloire avec celle de l'académie.</p>
+
+<p>Est-ce pour entrer à l'académie française qu'il
+fit ses chefs-d'&oelig;uvres, ce Racine, provoqué,
+excité dès sa première jeunesse par les bienfaits
+immédiats de Louis <span class="smcap">XIV</span>; ce Racine qui, après
+avoir composé <cite>Andromaque</cite>, <cite>Britannicus</cite>, <cite>Bérénice</cite>,
+<cite>Bajazet</cite>, <cite>Mithridate</cite>, n'était pas encore de
+l'académie, et n'y fut admis que par la volonté
+connue de Louis <span class="smcap">XIV</span>, par un mot du roi équivalant
+à une lettre de cachet: <em>Je veux que vous en
soyez.</em> Il en fut.</p>
-<p>Esprait-il tre de l'acadmie, ce Boileau, dont
+<p>Espérait-il être de l'académie, ce Boileau, dont
les premiers ouvrages furent la satire de tant
-d'acadmiciens; qui croyait s'tre ferm les portes
+d'académiciens; qui croyait s'être fermé les portes
<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
de cette compagnie, ainsi qu'il le fait entendre
-dans son discours de rception; et qui, comme
-Racine, n'y fut admis que par le dveloppement
+dans son discours de réception; et qui, comme
+Racine, n'y fut admis que par le développement
de l'influence royale.</p>
-<p>Etait-il excit par un tel mobile, ce Molire,
-que son tat de comdien empchait mme d'y
-prtendre, et qui n'en multiplia pas moins d'anne
-en anne les chefs-d'&oelig;uvres de son thtre,
-devenu presque le seul thtre comique de la
+<p>Etait-il excité par un tel mobile, ce Molière,
+que son état de comédien empêchait même d'y
+prétendre, et qui n'en multiplia pas moins d'année
+en année les chefs-d'&oelig;uvres de son théâtre,
+devenu presque le seul théâtre comique de la
nation?</p>
-<p>Pense-t-on que l'acadmie ait aussi t l'ambition
-du bon La Fontaine, que la libert de ses
-contes, et surtout son attachement Fouquet,
+<p>Pense-t-on que l'académie ait aussi été l'ambition
+du bon La Fontaine, que la liberté de ses
+contes, et surtout son attachement à Fouquet,
semblaient exclure de ce corps; qui n'y fut admis
-qu' soixante-trois ans, aprs la mort de Colbert<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>,
-perscuteur de Fouquet? et pense-t-on
-que, sans l'acadmie, le fablier n'et point port
+qu'à soixante-trois ans, après la mort de Colbert<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>,
+persécuteur de Fouquet? et pense-t-on
+que, sans l'académie, le fablier n'eût point porté
des fables?</p>
<p>Faut-il parler d'un homme moins illustre, mais
-distingu par un talent nouveau? Qui croira que
-l'auteur d'<cite>Atys</cite> et d'<cite>Armide</cite>, combl des bienfaits
-de Louis <span class="smcap">XIV</span>, n'et point, sans la perspective
-acadmique, fait des opras pour un roi qui en
+distingué par un talent nouveau? Qui croira que
+l'auteur d'<cite>Atys</cite> et d'<cite>Armide</cite>, comblé des bienfaits
+de Louis <span class="smcap">XIV</span>, n'eût point, sans la perspective
+académique, fait des opéras pour un roi qui en
payait si bien les prologues<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>?</p>
-<p>Voil pour les potes; et quand aux grands crivains
+<p>Voilà pour les poètes; et quand aux grands écrivains
<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
-en prose, est-il vrai que Bossuet, Flchier,
-Fnlon, Massillon, appels par leurs talens aux
-premires dignits de l'glise, avaient besoin de
-ce faible aiguillon, pour remplir la destine de
-leur gnie? Dans cette liste des seuls vrais grands
-crivains du sicle de Louis <span class="smcap">XIV</span>, nous n'avons omis
-que le philosophe La Bruyre, qui sans doute ne
-pensa pas plus l'acadmie, en composant ses
-<em>Caractres</em>, que La Rochefoucault en crivant ses
-<cite>Maximes</cite>. Nous ne parlons pas de ceux qui cette
-ide fut toujours trangre: Pascal, Nicole, Arnaud,
+en prose, est-il vrai que Bossuet, Fléchier,
+Fénélon, Massillon, appelés par leurs talens aux
+premières dignités de l'église, avaient besoin de
+ce faible aiguillon, pour remplir la destinée de
+leur génie? Dans cette liste des seuls vrais grands
+écrivains du siècle de Louis <span class="smcap">XIV</span>, nous n'avons omis
+que le philosophe La Bruyère, qui sans doute ne
+pensa pas plus à l'académie, en composant ses
+<em>Caractères</em>, que La Rochefoucault en écrivant ses
+<cite>Maximes</cite>. Nous ne parlons pas de ceux à qui cette
+idée fut toujours étrangère: Pascal, Nicole, Arnaud,
Bourdaloue, Mallebranche, que leurs habitudes
-ou leur tat en cartaient absolument.
-Il est inutile d'ajouter, cette liste de noms si respectables,
-plusieurs noms profanes, mais clbres,
+ou leur état en écartaient absolument.
+Il est inutile d'ajouter, à cette liste de noms si respectables,
+plusieurs noms profanes, mais célèbres,
tels que ceux de Dufresny, Lesage et quelques
-autres potes comiques, qui n'ont jamais prtendu
- ce singulier honneur, ne l'ayant pas vu du ct
-plaisant, quoiqu'ils en fussent bien les matres.</p>
+autres poètes comiques, qui n'ont jamais prétendu
+à ce singulier honneur, ne l'ayant pas vu du côté
+plaisant, quoiqu'ils en fussent bien les maîtres.</p>
-<p>Aprs avoir clairci des ides dont la confusion
-faisait attribuer l'existence d'un corps la gloire
-de ses plus illustres membres, examinons l'acadmie
+<p>Après avoir éclairci des idées dont la confusion
+faisait attribuer à l'existence d'un corps la gloire
+de ses plus illustres membres, examinons l'académie
dans ce qui la constitue comme corporation,
-c'est- dire, dans ses travaux, dans ses fonctions,
-et dans l'esprit gnral qui en rsulte.</p>
+c'est-à dire, dans ses travaux, dans ses fonctions,
+et dans l'esprit général qui en résulte.</p>
<p>Le premier et le plus important de ses travaux
-est son dictionnaire. On sait combien il est mdiocre,
+est son dictionnaire. On sait combien il est médiocre,
incomplet, insuffisant; combien il indigne
-tous les gens de got; combien il rvoltait surtout
+tous les gens de goût; combien il révoltait surtout
Voltaire qui, dans le court espace qu'il passa dans
<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
-la capitale avant sa mort, ne put venir l'acadmie
-sans proposer un nouveau plan, prliminaire
+la capitale avant sa mort, ne put venir à l'académie
+sans proposer un nouveau plan, préliminaire
indispensable, et sans lequel il est impossible de
-rien faire de bon. On sait qu' dessein de triompher
+rien faire de bon. On sait qu'à dessein de triompher
de la lenteur ordinaire aux corporations, il
-profita de l'ascendant qu'il exerait l'acadmie,
-pour exiger qu'on mt sur-le-champ la main
-l'&oelig;uvre, prit lui-mme la premire lettre, distribua
-les autres ses confrres, et s'excda d'un
-travail qui peut-tre hta sa fin. Il voulait apporter
-le premier sa tche l'acadmie, et obtenir de
-l'mulation particulire ce que lui et refus l'indiffrence
-gnrale. Il mourut: et avec lui tomba
-l'effervescence momentane qu'il avait communique
- l'acadmie. Il rsulta seulement de ses critiques
-svres et pres, que les dernires lettres
-du dictionnaire furent travailles avec plus de
+profita de l'ascendant qu'il exerçait à l'académie,
+pour exiger qu'on mît sur-le-champ la main à
+l'&oelig;uvre, prit lui-même la première lettre, distribua
+les autres à ses confrères, et s'excéda d'un
+travail qui peut-être hâta sa fin. Il voulait apporter
+le premier sa tâche à l'académie, et obtenir de
+l'émulation particulière ce que lui eût refusé l'indifférence
+générale. Il mourut: et avec lui tomba
+l'effervescence momentanée qu'il avait communiquée
+à l'académie. Il résulta seulement de ses critiques
+sévères et âpres, que les dernières lettres
+du dictionnaire furent travaillées avec plus de
soin; qu'en revenant ensuite avec plus d'attention
-sur les premires, les acadmiciens, tonns des
-fautes, des omissions, des ngligences de leurs
+sur les premières, les académiciens, étonnés des
+fautes, des omissions, des négligences de leurs
devanciers, sentirent que le dictionnaire ne pouvait,
-en cet tat, tre livr au public, sans exposer
-l'acadmie aux plus grands reproches, et surtout
-au ridicule: chtiment qu'elle redoute toujours,
-malgr l'habitude. Voil ce qui reculera, de
-plusieurs annes encore, la nouvelle dition d'un
-ouvrage qui paraissait peu prs tous les vingt
-ans, et qui se trouve en retard prcisment
-l'poque actuelle, comme pour attester victorieusement
-l'inutilit de cette compagnie.</p>
+en cet état, être livré au public, sans exposer
+l'académie aux plus grands reproches, et surtout
+au ridicule: châtiment qu'elle redoute toujours,
+malgré l'habitude. Voilà ce qui reculera, de
+plusieurs années encore, la nouvelle édition d'un
+ouvrage qui paraissait à peu près tous les vingt
+ans, et qui se trouve en retard précisément à
+l'époque actuelle, comme pour attester victorieusement
+l'inutilité de cette compagnie.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
Vingt ans, trente ans pour un dictionnaire! Et
-autrefois un seul homme, mme un acadmicien,
-Furetire, en un moindre espace de temps, devana
-l'acadmie dans la publication d'un dictionnaire
+autrefois un seul homme, même un académicien,
+Furetière, en un moindre espace de temps, devança
+l'académie dans la publication d'un dictionnaire
qu'il avait fait lui seul: ce qui occasionna, entre
-l'acadmie et l'auteur, un procs fort divertissant,
-o le public ne fut pas pour elle. Il existe un dictionnaire
+l'académie et l'auteur, un procès fort divertissant,
+où le public ne fut pas pour elle. Il existe un dictionnaire
anglais, le meilleur de tous: c'est le travail
-du clbre Johnson, qui n'en a pas moins
-publi, avant et aprs ce dictionnaire, quelques
-ouvrages estims en Europe. Plusieurs autres
-exemples, choisis parmi nos littrateurs, montrent
-assez ce que peut, en ce genre, le travail obstin
-d'un seul homme: Morri, mort vingt-neuf ans,
-aprs la premire dition du dictionnaire qui porte
-son nom; Thomas Corneille, puis de travaux,
-commenant et finissant, dans sa vieillesse, deux
+du célèbre Johnson, qui n'en a pas moins
+publié, avant et après ce dictionnaire, quelques
+ouvrages estimés en Europe. Plusieurs autres
+exemples, choisis parmi nos littérateurs, montrent
+assez ce que peut, en ce genre, le travail obstiné
+d'un seul homme: Moréri, mort à vingt-neuf ans,
+après la première édition du dictionnaire qui porte
+son nom; Thomas Corneille, épuisé de travaux,
+commençant et finissant, dans sa vieillesse, deux
grands ouvrages de ce genre, le <cite>Dictionnaire des
Sciences et des Arts</cite>, en trois volumes <em>in</em>-f<sup>o</sup>.;
-un <cite>Dictionnaire gographique</cite>, en trois autres volumes
-<em>in</em>-f<sup>o</sup>.; La Martinire, auteur d'un <cite>Dictionnaire
-de Gographie</cite>, en dix volumes toujours
+un <cite>Dictionnaire géographique</cite>, en trois autres volumes
+<em>in</em>-f<sup>o</sup>.; La Martinière, auteur d'un <cite>Dictionnaire
+de Géographie</cite>, en dix volumes toujours
<em>in</em>-f<sup>o</sup>.; enfin Bayle, auteur d'un <cite>Dictionnaire</cite> en
-quatre volumes <em>in</em>-f<sup>o</sup>., o se trouvent cent articles
-pleins de gnie, luxe dont les <em>in</em>-f<sup>o</sup>. sont absolument
-dispenss, et dont s'est prserv surtout le
-<cite>Dictionnaire de l'Acadmie</cite>.</p>
-
-<p>Et pourtant, l se bornent tous ses travaux. Les
-statuts de ce corps, enregistrs au parlement, lui
-permettaient (c'tait presque lui commander) de
+quatre volumes <em>in</em>-f<sup>o</sup>., où se trouvent cent articles
+pleins de génie, luxe dont les <em>in</em>-f<sup>o</sup>. sont absolument
+dispensés, et dont s'est préservé surtout le
+<cite>Dictionnaire de l'Académie</cite>.</p>
+
+<p>Et pourtant, là se bornent tous ses travaux. Les
+statuts de ce corps, enregistrés au parlement, lui
+permettaient (c'était presque lui commander) de
<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
-donner au public une grammaire et une rhtorique;
-voil tout: car pour une logique, les parlemens
-ne l'eussent pas permis. Eh bien! o sont
-cette grammaire et cette rhtorique? Elles n'ont
-jamais paru. Cependant, auprs de la capitale,
-aux portes de l'acadmie, un petit nombre de solitaires,
-MM. de Port-Royal, indpendamment de
+donner au public une grammaire et une rhétorique;
+voilà tout: car pour une logique, les parlemens
+ne l'eussent pas permis. Eh bien! où sont
+cette grammaire et cette rhétorique? Elles n'ont
+jamais paru. Cependant, auprès de la capitale,
+aux portes de l'académie, un petit nombre de solitaires,
+MM. de Port-Royal, indépendamment de
la traduction de plusieurs auteurs anciens, travail
-qui ne sort point du dpartement des mots, et
-qui (par consquent) tait permis l'acadmie
-franaise; MM. de Port-Royal publirent une
-<cite>Grammaire universelle raisonne</cite>, la meilleure qui
-ait exist pendant cent ans; ils publirent, non
-pas une rhtorique, mais une logique: car, pour
+qui ne sort point du département des mots, et
+qui (par conséquent) était permis à l'académie
+française; MM. de Port-Royal publièrent une
+<cite>Grammaire universelle raisonnée</cite>, la meilleure qui
+ait existé pendant cent ans; ils publièrent, non
+pas une rhétorique, mais une logique: car, pour
ceux-ci, le parlement, un peu complice de leur
-jansnisme, voulait bien leur permettre de raisonner;
-et l'<cite>Art de raisonner</cite> fut mme le titre
-qu'ils donnrent leur logique. Observons qu'en
-mme temps ces auteurs solitaires donnaient, sous
-leur nom particulier, diffrens ouvrages qui ne
-sont point encore tombs dans l'oubli.</p>
-
-<p>Passons au second devoir acadmique, les discours
-de rception. Je ne vous prsenterais pas,
-Messieurs, le tableau d'un ridicule us. Sur ce
+jansénisme, voulait bien leur permettre de raisonner;
+et l'<cite>Art de raisonner</cite> fut même le titre
+qu'ils donnèrent à leur logique. Observons qu'en
+même temps ces auteurs solitaires donnaient, sous
+leur nom particulier, différens ouvrages qui ne
+sont point encore tombés dans l'oubli.</p>
+
+<p>Passons au second devoir académique, les discours
+de réception. Je ne vous présenterais pas,
+Messieurs, le tableau d'un ridicule usé. Sur ce
point, les amis, les ennemis de ce corps parlent
-absolument le mme langage. Un homme lou,
-en sa prsence, par un autre homme qu'il vient
-de louer lui-mme, en prsence du public qui
-s'amuse de tous les deux; un loge trivial de l'acadmie
-et de ses protecteurs: voil le malheureux
+absolument le même langage. Un homme loué,
+en sa présence, par un autre homme qu'il vient
+de louer lui-même, en présence du public qui
+s'amuse de tous les deux; un éloge trivial de l'académie
+et de ses protecteurs: voilà le malheureux
<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
-canevas o, dans ces derniers temps, quelques
-hommes clbres, quelques littrateurs distingus
-ont sems de fleurs closes non de leur sujet, mais
+canevas où, dans ces derniers temps, quelques
+hommes célèbres, quelques littérateurs distingués
+ont semés de fleurs écloses non de leur sujet, mais
de leur talent. D'autres, usant de la ressource de
-Simonide, et se jetant ct, y ont joint quelques
-dissertations de philosophie ou de littrature, qui
-seraient ailleurs mieux places. Sans doute, quelque
-main amie des lettres, sparant et rassemblant
-ces morceaux, prendra soin de les soustraire
-l'oubli dans lequel le recueil acadmique va s'enfonant
-de tout le poids de son immortalit.</p>
-
-<p>Nous avons vu des trangers illustres, confondant,
-ainsi que tant de Franais, les ouvrages des
-acadmiciens clbres et les travaux de la corporation
-appele <em>acadmie franaise</em>, se procurer
-avec empressement le recueil acadmique, seule
-proprit vritable de ce corps, outre son dictionnaire;
-et, aprs avoir parcouru ce volumineux
-verbiage, cdant la colre qui suit
-l'esprance trompe, rejeter avec mpris cette
+Simonide, et se jetant à côté, y ont joint quelques
+dissertations de philosophie ou de littérature, qui
+seraient ailleurs mieux placées. Sans doute, quelque
+main amie des lettres, séparant et rassemblant
+ces morceaux, prendra soin de les soustraire à
+l'oubli dans lequel le recueil académique va s'enfonçant
+de tout le poids de son immortalité.</p>
+
+<p>Nous avons vu des étrangers illustres, confondant,
+ainsi que tant de Français, les ouvrages des
+académiciens célèbres et les travaux de la corporation
+appelée <em>académie française</em>, se procurer
+avec empressement le recueil académique, seule
+propriété véritable de ce corps, outre son dictionnaire;
+et, après avoir parcouru ce volumineux
+verbiage, cédant à la colère qui suit
+l'espérance trompée, rejeter avec mépris cette
insipide collection.</p>
-<p>Ici se prsente, messieurs, une objection dont
+<p>Ici se présente, messieurs, une objection dont
on croira vous embarrasser. On vous dira que ces
-hommes clbres ont dclar, dans leur discours
-de rception, qu'ils ont dsir vivement l'acadmie,
-et que ce prix glorieux tait en secret l'me
+hommes célèbres ont déclaré, dans leur discours
+de réception, qu'ils ont désiré vivement l'académie,
+et que ce prix glorieux était en secret l'âme
de leurs travaux. Il est vrai qu'ils le disent presque
tous: et comment s'en dispenseraient-ils,
puisque Corneille et Racine l'ont dit? Corneille,
-qui ne connut d'abord l'acadmie que par la
+qui ne connut d'abord l'académie que par la
<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
critique qu'elle fit d'un de ses chefs-d'&oelig;uvres!
-Racine, admis chez elle en dpit d'elle, comme
-on sait! Qui ne voit d'ailleurs que cette misrable
-formule est une ressource contre la pauvret
-du sujet, et trop souvent contre la nullit
-du prdcesseur auquel on doit un tribut
-d'loges?</p>
-
-<p>A l'gard de l'empressement rel que de grands
-hommes ont quelquefois montr pour le fauteuil
-acadmique, il faut savoir que l'opinion, qui, sous
+Racine, admis chez elle en dépit d'elle, comme
+on sait! Qui ne voit d'ailleurs que cette misérable
+formule est une ressource contre la pauvreté
+du sujet, et trop souvent contre la nullité
+du prédécesseur auquel on doit un tribut
+d'éloges?</p>
+
+<p>A l'égard de l'empressement réel que de grands
+hommes ont quelquefois montré pour le fauteuil
+académique, il faut savoir que l'opinion, qui, sous
le despotisme, se pervertit si facilement, avait fait
une sorte de devoir aux gens de lettres un peu
-distingus, d'tre admis dans ce corps; et la mode,
+distingués, d'être admis dans ce corps; et la mode,
souveraine absolue chez une nation sans principes;
la mode, ajoutant son prestige aux illusions
-d'une vanit qu'elle aiguillonnait encore,
-perptuait l'garement de l'opinion publique. Le
+d'une vanité qu'elle aiguillonnait encore,
+perpétuait l'égarement de l'opinion publique. Le
gouvernement le savait bien, et savait bien aussi
-l'art de s'en prvaloir. Avec quelle adresse habile,
-clair par l'instinct des tyrans, n'entretenait-il
-pas les prjugs qui, en subjuguant les gens de
-lettres, les enchanaient sous sa main! Une absurde
-prvention avait rgl, avait tabli que
-les places acadmiques donnaient seules aux
-lettres ce que l'orgueil d'alors appelait <em>un tat</em>:
-et vous savez quelle terrible existence c'tait que
-celle d'un homme sans tat; autant valait dire
-presque un homme sans aveu: tant les ides sociales
-taient justes et saines! Ajoutons qu'tre
-un homme sans tat exposait, il vous en souvient,
+l'art de s'en prévaloir. Avec quelle adresse habile,
+éclairé par l'instinct des tyrans, n'entretenait-il
+pas les préjugés qui, en subjuguant les gens de
+lettres, les enchaînaient sous sa main! Une absurde
+prévention avait réglé, avait établi que
+les places académiques donnaient seules aux
+lettres ce que l'orgueil d'alors appelait <em>un état</em>:
+et vous savez quelle terrible existence c'était que
+celle d'un homme sans état; autant valait dire
+presque un homme sans aveu: tant les idées sociales
+étaient justes et saines! Ajoutons qu'être
+un homme sans état exposait, il vous en souvient,
<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
-Messieurs, d'assez grandes vexations. Il fallait
-donc tenir des corps, des compagnies; car, l o
-la socit gnrale ne vous protge point, il faut
-bien tre protg par des socits partielles; l o
+Messieurs, à d'assez grandes vexations. Il fallait
+donc tenir à des corps, à des compagnies; car, là où
+la société générale ne vous protège point, il faut
+bien être protégé par des sociétés partielles; là où
l'on n'a pas de concitoyens, il faut bien avoir des
-confrres; l o la force publique n'tait souvent
-qu'une violence lgale, il convenait de se mettre
+confrères; là où la force publique n'était souvent
+qu'une violence légale, il convenait de se mettre
en force pour la repousser. Quand les voyageurs
-redoutent les grands chemins, ils se runissent en
+redoutent les grands chemins, ils se réunissent en
caravane.</p>
-<p>Tels taient les principaux motifs qui faisaient
+<p>Tels étaient les principaux motifs qui faisaient
rechercher l'admission dans ces corps; le gouvernement
-refusant quelquefois cet honneur des
-hommes clbres dont les principes l'inquitaient,
-ces crivains, aigris d'un refus qui exagrait
-un moment leurs yeux l'importance du
-fauteuil, mettaient leur amour-propre triompher
+refusant quelquefois cet honneur à des
+hommes célèbres dont les principes l'inquiétaient,
+ces écrivains, aigris d'un refus qui exagérait
+un moment à leurs yeux l'importance du
+fauteuil, mettaient leur amour-propre à triompher
du gouvernement. On en a vu plusieurs exemples;
-et voil ce qui explique des contradictions inexplicables
-pour quiconque n'en a pas la cl.</p>
+et voilà ce qui explique des contradictions inexplicables
+pour quiconque n'en a pas la clé.</p>
-<p>Qui jamais s'est plus moqu, surtout s'est mieux
-moqu de l'acadmie franaise que le prsident
+<p>Qui jamais s'est plus moqué, surtout s'est mieux
+moqué de l'académie française que le président
de Montesquieu dans ses <cite>Lettres Persanes</cite>? Et
-cependant, rvolt des difficults que la cour opposait
- sa rception acadmique, pour des plaisanteries
-sur des objets plus srieux, il fit faire
-une dition tronque de ces mmes lettres o ces
-plaisanteries taient supprimes: ainsi, pour
-pouvoir accuser ses ennemis d'tre des calomniateurs,
-il le devint lui-mme, il commit un faux.
+cependant, révolté des difficultés que la cour opposait
+à sa réception académique, pour des plaisanteries
+sur des objets plus sérieux, il fit faire
+une édition tronquée de ces mêmes lettres où ces
+plaisanteries étaient supprimées: ainsi, pour
+pouvoir accuser ses ennemis d'être des calomniateurs,
+il le devint lui-même, il commit un faux.
<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
-Il est vrai qu'en rcompense, il eut l'honneur de
-s'asseoir dans cette acadmie laquelle il avait
-insult; et le souvenir de ses railleries, approuves
-de ses confrres comme du public, n'empcha
+Il est vrai qu'en récompense, il eut l'honneur de
+s'asseoir dans cette académie à laquelle il avait
+insulté; et le souvenir de ses railleries, approuvées
+de ses confrères comme du public, n'empêcha
pas que, dans sa harangue de compliment,
-le rcipiendaire n'attribut tous ses travaux la
-sublime ambition d'tre membre de l'acadmie.</p>
-
-<p>On voit, par les lettres de Voltaire, publies depuis
-sa mort, le mpris dont il tait pntr pour
-cette institution; mais il n'en fut pas moins forc
-de subir le joug d'une opinion dprave, et de
-solliciter plusieurs annes ce fauteuil, qui lui fut
-refus plus d'une fois par le gouvernement. C'est
+le récipiendaire n'attribuât tous ses travaux à la
+sublime ambition d'être membre de l'académie.</p>
+
+<p>On voit, par les lettres de Voltaire, publiées depuis
+sa mort, le mépris dont il était pénétré pour
+cette institution; mais il n'en fut pas moins forcé
+de subir le joug d'une opinion dépravée, et de
+solliciter plusieurs années ce fauteuil, qui lui fut
+refusé plus d'une fois par le gouvernement. C'est
un des moyens dont se servait la cour pour
-rprimer l'essor du gnie, et <i>pour lui couper les
-ailes</i>, suivant l'expression de ce mme Voltaire,
-qui reprochait d'Alembert de se les tre laiss
-arracher. De l vint que tous ceux qui depuis voulurent
-garder leurs ailes, et qui leur caractre,
+réprimer l'essor du génie, et <i>pour lui couper les
+ailes</i>, suivant l'expression de ce même Voltaire,
+qui reprochait à d'Alembert de se les être laissé
+arracher. De là vint que tous ceux qui depuis voulurent
+garder leurs ailes, et à qui leur caractère,
leur fortune, leur position permirent de prendre
-un parti courageux, renoncrent aux prtentions
-acadmiques; et ce sont ceux qui ont le plus
-prpar la rvolution, en prononant nettement
-ce qu'on ne dit qu' moiti dans les acadmies:
-tels sont Helvtius, Rousseau, Diderot,
+un parti courageux, renoncèrent aux prétentions
+académiques; et ce sont ceux qui ont le plus
+préparé la révolution, en prononçant nettement
+ce qu'on ne dit qu'à moitié dans les académies:
+tels sont Helvétius, Rousseau, Diderot,
Mably, Raynal et quelques autres. Tous ont
-montr hardiment leur mpris pour ce corps,
+montré hardiment leur mépris pour ce corps,
qui n'a point fait grands ceux qui honorent sa
-liste; mais qui les a reus grands, et les a rapetisss
+liste; mais qui les a reçus grands, et les a rapetissés
quelquefois.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
Qu'on ne vous oppose donc plus, comme un
-objet d'mulation pour les gens de lettres, le dsir
-d'tre admis dans ce corps, dont les membres
-les plus clbres se sont toujours moqus; et
+objet d'émulation pour les gens de lettres, le désir
+d'être admis dans ce corps, dont les membres
+les plus célèbres se sont toujours moqués; et
croyez ce qu'ils en ont dit dans tous les temps,
-hors le jour de leur rception.</p>
+hors le jour de leur réception.</p>
-<p>Nous arrivons la troisime fonction acadmique:
+<p>Nous arrivons à la troisième fonction académique:
les complimens aux rois, reines, princes,
princesses; aux cardinaux, quand ils sont ministres,
etc. Vous voyez, Messieurs, par ce seul
-nonc, que cette partie des devoirs acadmiques
-est diminue considrablement, vos dcrets ne
+énoncé, que cette partie des devoirs académiques
+est diminuée considérablement, vos décrets ne
laissant plus en France que des citoyens.</p>
-<p>Quatrime et dernire fonction de l'acadmie:
-la distribution des prix d'loquence, de posie et
-de quelques autres fonds dans ces derniers temps.</p>
+<p>Quatrième et dernière fonction de l'académie:
+la distribution des prix d'éloquence, de poésie et
+de quelques autres fondés dans ces derniers temps.</p>
-<p>Cette fonction, au premier coup d'&oelig;il, parat
-plus intressante que celle des complimens; et
-au fond, elle ne l'est gure davantage. Cependant,
+<p>Cette fonction, au premier coup d'&oelig;il, paraît
+plus intéressante que celle des complimens; et
+au fond, elle ne l'est guère davantage. Cependant,
comme il est des hommes, ou malveillans ou peu
-clairs, qui nous supposeraient ennemis de la
-posie, de l'loquence, de la littrature, si nous
+éclairés, qui nous supposeraient ennemis de la
+poésie, de l'éloquence, de la littérature, si nous
supprimions ces prix, ainsi que ceux d'encouragement
-et d'utilit, nous vous proposerons un
+et d'utilité, nous vous proposerons un
moyen facile d'assurer cette distribution. On ne
-prtendra pas sans doute qu'une salle du Louvre
-soit la seule enceinte o l'on puisse rciter des
-vers bons, mdiocres ou mauvais. On ne prtendra
+prétendra pas sans doute qu'une salle du Louvre
+soit la seule enceinte où l'on puisse réciter des
+vers bons, médiocres ou mauvais. On ne prétendra
pas que, pour cette fonction seule, il faille,
-contre vos principes, soutenir un tablissement
+contre vos principes, soutenir un établissement
<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
-public, quelque peu coteux qu'il puisse tre;
-car nous rendons cette justice l'acadmie franaise,
-qu'elle entre pour trs-peu dans le <em>dficit</em>,
+public, quelque peu coûteux qu'il puisse être;
+car nous rendons cette justice à l'académie française,
+qu'elle entre pour très-peu dans le <em>déficit</em>,
et qu'elle est la moins dispendieuse de toutes les
-inutilits.</p>
+inutilités.</p>
<p>Puisque personne ne se permettra les objections
-absurdes que leur seul nonc rfute suffisamment,
-nous avons d'avance rpondu ceux
+absurdes que leur seul énoncé réfute suffisamment,
+nous avons d'avance répondu à ceux
qui croient ou feignent de croire que le maintien
-de ces prix importe l'encouragement de la
-posie et de l'loquence. Mais qui ne sait ce qu'on
-doit penser de l'loquence acadmique? Et puisqu'elle
-tait mise sa place, mme sous le despotisme,
-que paratra-t-elle bientt auprs de l'loquence
-vivante et anime, dont vous avez mis
-l'cole dans le sanctuaire de la libert publique?
+de ces prix importe à l'encouragement de la
+poésie et de l'éloquence. Mais qui ne sait ce qu'on
+doit penser de l'éloquence académique? Et puisqu'elle
+était mise à sa place, même sous le despotisme,
+que paraîtra-t-elle bientôt auprès de l'éloquence
+vivante et animée, dont vous avez mis
+l'école dans le sanctuaire de la liberté publique?
C'est ici, c'est parmi vous, Messieurs, que se
formeront les vrais orateurs; c'est de ce foyer que
-jailliront quelques tincelles qui mme animeront
-plus d'un grand pote. Leur ambition ne se bornera
-plus quelques malheureux prix acadmiques,
-qui peine depuis cent ans ont fait natre
-quelques ouvrages au-dessus du mdiocre. Il ne
-faut point appliquer, aux temps de la libert, les
-ides troites connues aux jours de la servitude.
-Vous avez assur au gnie le libre exercice et l'utile
-emploi de ses facults; vous lui avez fait le plus
-beau des prsens; vous l'avez rendu lui; vous
-l'avez mis, comme le peuple, en tat de se protger
-lui-mme. Indpendamment de ces prix que
+jailliront quelques étincelles qui même animeront
+plus d'un grand poète. Leur ambition ne se bornera
+plus à quelques malheureux prix académiques,
+qui à peine depuis cent ans ont fait naître
+quelques ouvrages au-dessus du médiocre. Il ne
+faut point appliquer, aux temps de la liberté, les
+idées étroites connues aux jours de la servitude.
+Vous avez assuré au génie le libre exercice et l'utile
+emploi de ses facultés; vous lui avez fait le plus
+beau des présens; vous l'avez rendu à lui; vous
+l'avez mis, comme le peuple, en état de se protéger
+lui-même. Indépendamment de ces prix que
<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
-vous laisserez subsister, la posie ne deviendra
+vous laisserez subsister, la poésie ne deviendra
pas muette; et la France peut encore entendre de
-beaux vers, mme aprs Messieurs de l'acadmie
-franaise.</p>
-
-<p>Il est un autre prix plus respectable, dcern
-tous les ans par le mme corps d'aprs une fondation
-particulire, prix dont la conservation parat
-d'abord recommande par sa dnomination
-mme, la plus auguste de toutes les dnominations,
+beaux vers, même après Messieurs de l'académie
+française.</p>
+
+<p>Il est un autre prix plus respectable, décerné
+tous les ans par le même corps d'après une fondation
+particulière, prix dont la conservation paraît
+d'abord recommandée par sa dénomination
+même, la plus auguste de toutes les dénominations,
<em>le prix de la vertu</em>.</p>
-<p>Tel est l'intrt attach l'objet de cette fondation,
-qu'au premier aperu des inconvenances
-morales qui en rsultent, on hsite, on s'efforce
-de repousser ce sentiment pnible; on s'afflige de
-la rflexion qui le confirme; on se fait une peine
-de le communiquer et d'branler dans autrui les
-prventions favorables, mais peu rflchies, qui
-protgent cette institution. Il le faut nanmoins;
-car ce qui, dans un rgime absurde en toutes ses
-parties, paraissait moins choquant, prsente tout
- coup une difformit rvoltante dans un systme
-oppos, qui, ayant fond sur la raison tout l'difice
+<p>Tel est l'intérêt attaché à l'objet de cette fondation,
+qu'au premier aperçu des inconvenances
+morales qui en résultent, on hésite, on s'efforce
+de repousser ce sentiment pénible; on s'afflige de
+la réflexion qui le confirme; on se fait une peine
+de le communiquer et d'ébranler dans autrui les
+préventions favorables, mais peu réfléchies, qui
+protègent cette institution. Il le faut néanmoins;
+car ce qui, dans un régime absurde en toutes ses
+parties, paraissait moins choquant, présente tout
+à coup une difformité révoltante dans un système
+opposé, qui, ayant fondé sur la raison tout l'édifice
social, doit le fortifier par elle, et l'enceindre,
-en quelque sorte, du rempart de toutes les considrations
+en quelque sorte, du rempart de toutes les considérations
morales capables de l'affermir et de le
-protger. Ne craignons donc pas d'examiner, sous
-cet aspect, l'tablissement de ce prix de vertu,
-bien srs que si cette fondation est utile et convenable,
+protéger. Ne craignons donc pas d'examiner, sous
+cet aspect, l'établissement de ce prix de vertu,
+bien sûrs que si cette fondation est utile et convenable,
elle peut, comme la vertu, soutenir le
coup-d'&oelig;il de la raison.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
-Et d'abord, laissant part cette affiche, ce concours
-priodique, ce programme d'un prix de
-vertu <em>pour l'anne prochaine</em>, je lis les termes de
-la fondation, et je vois ce prix destin aux vertus
+Et d'abord, laissant à part cette affiche, ce concours
+périodique, ce programme d'un prix de
+vertu <em>pour l'année prochaine</em>, je lis les termes de
+la fondation, et je vois ce prix destiné aux vertus
des citoyens <em>dans la classe indigente</em>. Quoi donc!
-qu'est-ce dire? La classe opulente a-t-elle relgu
+qu'est-ce à dire? La classe opulente a-t-elle relégué
la vertu dans la classe des pauvres? Non, sans doute.
-Elle prtend bien, comme l'autre, pouvoir faire
-clater des vertus; elle ne veut donc pas du prix!
+Elle prétend bien, comme l'autre, pouvoir faire
+éclater des vertus; elle ne veut donc pas du prix!
Non, certes: ce prix est de l'or; le riche, en
l'acceptant, se croirait avili. J'entends: il n'y en a
point assez; il ne le prendrait pas. Le riche l'ose
dire! Et pourquoi ne le prendrait-il pas? le pauvre
le prend bien! Payez-vous la vertu? ou bien l'honorez-vous?
Vous ne la payez pas: ce n'est ni
-votre prtention, ni votre esprance. Vous l'honorez
+votre prétention, ni votre espérance. Vous l'honorez
donc! eh bien! commencez par ne pas l'avilir,
en mettant la richesse au-dessus de la vertu
indigente.</p>
-<p>O renversement de toutes les ides morales, n
-de l'excs de la corruption publique et fait pour
-l'accrotre encore! Mesurons de l'&oelig;il l'abme dont
+<p>O renversement de toutes les idées morales, né
+de l'excès de la corruption publique et fait pour
+l'accroître encore! Mesurons de l'&oelig;il l'abîme dont
nous sortons: dans quel corps, dans quelle compagnie
-et-il t admis le ci-devant gentilhomme
-qui et accept le prix de vertu dans une assemble
+eût-il été admis le ci-devant gentilhomme
+qui eût accepté le prix de vertu dans une assemblée
publique? Il y avait, parmi nous, la roture
-de la vertu! Retirez donc votre or, qui ne peut rcompenser
-une belle action du riche. Rendez la
+de la vertu! Retirez donc votre or, qui ne peut récompenser
+une belle action du riche. Rendez à la
vertu cet hommage, de croire que le pauvre aussi
-peut tre pay par elle; qu'il a, comme le riche,
+peut être payé par elle; qu'il a, comme le riche,
<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
une conscience opulente et solvable; qu'enfin il
peut, comme le riche, placer une bonne action
-entre le ciel et lui. Lgislateurs, ne dcrtez pas la
-divinit de l'or, en le donnant pour salaire ces
-mouvemens sublimes, ces grands sacrifices qui
+entre le ciel et lui. Législateurs, ne décrétez pas la
+divinité de l'or, en le donnant pour salaire à ces
+mouvemens sublimes, à ces grands sacrifices qui
semblent mettre l'homme en commerce avec son
-ternel auteur. Il serait annul votre dcret; il
-l'est d'avance dans l'me du pauvre.... oui, du
-pauvre, au moment o il vient de s'honorer par
-un acte gnreux.</p>
+éternel auteur. Il serait annulé votre décret; il
+l'est d'avance dans l'âme du pauvre.... oui, du
+pauvre, au moment où il vient de s'honorer par
+un acte généreux.</p>
<p>Il est commun, il est partout, le sentiment qui
-atteste cette vrit. Eh! n'avez vous pas vu, dans
-ces dsastres qui provoquent le secours gnral,
+atteste cette vérité. Eh! n'avez vous pas vu, dans
+ces désastres qui provoquent le secours général,
n'avez-vous pas vu quelqu'un de ces pauvres,
lorsqu'au risque de ses jours, et par un grand
-acte de courage, il a sauv l'un de ses semblables,
+acte de courage, il a sauvé l'un de ses semblables,
je veux dire le riche, l'opulent, l'heureux (car il
-les prend pour ses semblables, ds qu'il faut les
-secourir), lorsqu'aprs le pril, et dans le reste
-des effusions de sa reconnaissance, le riche sauv
-prsente de l'or son bienfaiteur, cet indigent,
- cet homme dnu, regardez celui-ci: comme il
-s'indigne! il recule, il s'tonne, il rougit...... une
-heure auparavant il et mendi. D'o lui vient ce
+les prend pour ses semblables, dès qu'il faut les
+secourir), lorsqu'après le péril, et dans le reste
+des effusions de sa reconnaissance, le riche sauvé
+présente de l'or à son bienfaiteur, à cet indigent,
+à cet homme dénué, regardez celui-ci: comme il
+s'indigne! il recule, il s'étonne, il rougit...... une
+heure auparavant il eût mendié. D'où lui vient ce
noble mouvement? c'est que vous profanez son
-bienfait, ingrat que vous tes! vous corrompez
+bienfait, ingrat que vous êtes! vous corrompez
votre reconnaissance: il a fait du bien, il vient
de s'enrichir; et vous le traitez en pauvre! Au
-plaisir cleste d'avoir satisfait le plus beau besoin
-de son me, vous substituez la pense d'un besoin
+plaisir céleste d'avoir satisfait le plus beau besoin
+de son âme, vous substituez la pensée d'un besoin
<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
-matriel; vous le ramenez du ciel o il est
-quelque chose, sur la terre o il n'est rien. O nature
-humaine! voil comme on t'honore! quand
-la vertu t'lve ta plus grande hauteur, c'est de
-l'or qu'on vient t'offrir, c'est l'aumne qu'on te
-prsente!</p>
-
-<p>Mais dira-t-on, cette aumne, elle a pourtant
-t reue dans des sances publiques et solennelles.
+matériel; vous le ramenez du ciel où il est
+quelque chose, sur la terre où il n'est rien. O nature
+humaine! voilà comme on t'honore! quand
+la vertu t'élève à ta plus grande hauteur, c'est de
+l'or qu'on vient t'offrir, c'est l'aumône qu'on te
+présente!</p>
+
+<p>Mais dira-t-on, cette aumône, elle a pourtant
+été reçue dans des séances publiques et solennelles.
Eh! qui ne sait, Messieurs, ce qui arrive
en ces occasions? Le pauvre a ses amis qui le
-servent leur manire et non pas la sienne; qui,
+servent à leur manière et non pas à la sienne; qui,
ne pouvant sans doute lui donner des secours, le
-conduisent o l'on en donne; et, avant ces derniers
-temps, qu'tait-ce que l'honneur du pauvre?
-Et puis, on lui parle de ftes, d'accueils, d'applaudissemens.
-Etonn d'occuper un moment ceux
+conduisent où l'on en donne; et, avant ces derniers
+temps, qu'était-ce que l'honneur du pauvre?
+Et puis, on lui parle de fêtes, d'accueils, d'applaudissemens.
+Etonné d'occuper un moment ceux
qu'il croit plus grands que lui, il a la faiblesse
-de se tenir pour honor: qu'il attende.</p>
+de se tenir pour honoré: qu'il attende.</p>
-<p>Plusieurs de vous, Messieurs, ont assist quelqu'une
-de ces assembles o, parmi des hommes
-trangers la classe indigente, se prsente l'indigence
-vertueuse, couronne, dit-on: elle attire
-les regards; ils la cherchent, ils s'arrtent sur
+<p>Plusieurs de vous, Messieurs, ont assisté à quelqu'une
+de ces assemblées où, parmi des hommes
+étrangers à la classe indigente, se présente l'indigence
+vertueuse, couronnée, dit-on: elle attire
+les regards; ils la cherchent, ils s'arrêtent sur
elle..... Je ne les peindrai pas; mais ce n'est point
-l l'hommage que mrite la vertu. Il est vrai que
-le rcit dtaill de l'acte gnreux que l'on couronne,
+là l'hommage que mérite la vertu. Il est vrai que
+le récit détaillé de l'acte généreux que l'on couronne,
excite des applaudissemens, des battemens
-de mains...... J'ignore si j'ai mal vu; mais secrtement
-bless de toutes ces inconvenances, et observant
+de mains...... J'ignore si j'ai mal vu; mais secrètement
+blessé de toutes ces inconvenances, et observant
les traits et le maintien de la personne
<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
-ainsi couronne, j'ai cru y voir, d'autres l'ont vu
-comme moi, l'impression marque d'une secrte
+ainsi couronnée, j'ai cru y voir, d'autres l'ont vu
+comme moi, l'impression marquée d'une secrète
et involontaire tristesse, non l'embarras de la
-modestie, mais la gne du dplacement.</p>
+modestie, mais la gêne du déplacement.</p>
-<p>O vous, qu'on amenait ainsi sur la scne, mes
-nobles et honntes, mais simples et ignorantes,
-savez-vous d'o vient ce mal-tre intrieur qui
-affecte mme votre maintien? C'est que vous portez
+<p>O vous, qu'on amenait ainsi sur la scène, âmes
+nobles et honnêtes, mais simples et ignorantes,
+savez-vous d'où vient ce mal-être intérieur qui
+affecte même votre maintien? C'est que vous portez
le poids d'un grand contraste, celui de la vertu
-et du regard des hommes. Laissons-l, Messieurs,
-toute cette pompe purile, tout cet appareil dramatique
-qui montre l'immorale prtention d'agrandir
+et du regard des hommes. Laissons-là, Messieurs,
+toute cette pompe puérile, tout cet appareil dramatique
+qui montre l'immorale prétention d'agrandir
la vertu. Une constitution, de sages lois,
-le perfectionnement de la raison, une ducation
-vraiment publique: voil les sources pures, fcondes,
+le perfectionnement de la raison, une éducation
+vraiment publique: voilà les sources pures, fécondes,
intarissables des m&oelig;urs, des vertus, des
bonnes actions. L'estime, la confiance, l'amour
-de vos frres et de vos concitoyens....: hommes
-libres, hommes gnreux, recevez ces prix; tout
+de vos frères et de vos concitoyens....: hommes
+libres, hommes généreux, recevez ces prix; tout
le reste, jouet d'enfant ou salaire d'esclave.</p>
-<p>J'ai arrt vos regards, Messieurs, sur chacune
-des fonctions acadmiques, dont la runion
-montre, sous son vrai jour, l'utilit de cette compagnie,
-considre comme corporation. C'est
+<p>J'ai arrêté vos regards, Messieurs, sur chacune
+des fonctions académiques, dont la réunion
+montre, sous son vrai jour, l'utilité de cette compagnie,
+considérée comme corporation. C'est à
quoi je pourrais m'en tenir; mais, pour rendre
-sensible l'esprit gnral qui rsulte de ces tablissemens,
+sensible l'esprit général qui résulte de ces établissemens,
j'observe que l'on peut, que l'on doit
-mme regarder comme un monument acadmique
-un ouvrage avou par l'acadmie, et compos
+même regarder comme un monument académique
+un ouvrage avoué par l'académie, et composé
presque officiellement par un de ses membres
<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
-les plus clbres, d'Alembert, son secrtaire perptuel:
-je parle du recueil des loges acadmiques.</p>
+les plus célèbres, d'Alembert, son secrétaire perpétuel:
+je parle du recueil des éloges académiques.</p>
<p>Si l'on veut s'amuser, philosopher, s'affliger des
-ridicules attachs, non pas aux lettres (que nous
-respectons), mais aux corps littraires (que nous
-ne rvrons pas), il faut lire cette singulire collection,
-qui de l'loge des membres fait natre la
+ridicules attachés, non pas aux lettres (que nous
+respectons), mais aux corps littéraires (que nous
+ne révérons pas), il faut lire cette singulière collection,
+qui de l'éloge des membres fait naître la
plus sanglante satire de cette compagnie. C'est
-l, c'est dans ce recueil qu'on peut en contempler,
-en dplorer les misres, et remarquer
+là, c'est dans ce recueil qu'on peut en contempler,
+en déplorer les misères, et remarquer
tous les effets vicieux d'une vicieuse institution;
-la lutte des petits intrts, le combat des passions
-haineuses, le mange des rivalits mesquines, le
-jeu de toutes ces vanits disparates et dsassorties
-entre lettrs, titrs, mtrs; enfin toutes les volutions
-de ces amours-propres htrognes, s'observant,
-se caressant, se heurtant tour tour,
-mais constamment runis dans l'adoration d'un
-matre invisible et toujours prsent.</p>
-
-<p>Tels sont, la longue, les effets de cette dgradante
+la lutte des petits intérêts, le combat des passions
+haineuses, le manége des rivalités mesquines, le
+jeu de toutes ces vanités disparates et désassorties
+entre lettrés, titrés, mîtrés; enfin toutes les évolutions
+de ces amours-propres hétérogènes, s'observant,
+se caressant, se heurtant tour à tour,
+mais constamment réunis dans l'adoration d'un
+maître invisible et toujours présent.</p>
+
+<p>Tels sont, à la longue, les effets de cette dégradante
disposition, que, si l'on veut chercher
-l'exemple de la plus vile flatterie o des hommes
+l'exemple de la plus vile flatterie où des hommes
puissent descendre, on la trouvera (qui le croirait?),
non dans la cour de Louis XIV, mais dans
-l'acadmie franaise. Tmoin le fameux sujet du
-prix propos par ce corps: <em>Laquelle des vertus du
+l'académie française. Témoin le fameux sujet du
+prix proposé par ce corps: <em>Laquelle des vertus du
roi est la plus digne d'admiration?</em> On sait que ce
-programme, prsent officiellement au monarque,
+programme, présenté officiellement au monarque,
lui fit baiser les yeux et couvrir son visage d'une
rougeur subite et involontaire. Ainsi un roi, que
<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
-cinquante ans de rgne, vingt ans de succs et la
-constante idoltrie de sa cour avaient exerc, et en
-quelque sorte aguerri soutenir les plus grands
-excs de la louange, une fois du moins s'avoua
-vaincu! et c'est l'acadmie franaise qu'tait rserv
+cinquante ans de règne, vingt ans de succès et la
+constante idolâtrie de sa cour avaient exercé, et en
+quelque sorte aguerri à soutenir les plus grands
+excès de la louange, une fois du moins s'avoua
+vaincu! et c'est à l'académie française qu'était réservé
l'honneur de ce triomphe. Se flatterait-on
-que ce ft l le dernier terme d'un coupable avilissement?
-On se tromperait. Il faut voir, aprs
-la mort de Louis <span class="smcap">XIV</span>, la servitude obstine de
+que ce fût là le dernier terme d'un coupable avilissement?
+On se tromperait. Il faut voir, après
+la mort de Louis <span class="smcap">XIV</span>, la servitude obstinée de
cette compagnie punir, dans un de ses membres
-les plus distingus, le crime d'avoir os juger, sur
+les plus distingués, le crime d'avoir osé juger, sur
les principes de la justice et de la raison, la gloire
-de ce rgne fastueux; il faut voir l'acadmie, pour
-venger ce prtendu outrage la mmoire du roi,
-effacer de la liste acadmique le nom du seul
-crivain patriote qu'elle y et jamais plac, le
-respectable abb de Saint-Pierre: lchet gratuite,
+de ce règne fastueux; il faut voir l'académie, pour
+venger ce prétendu outrage à la mémoire du roi,
+effacer de la liste académique le nom du seul
+écrivain patriote qu'elle y eût jamais placé, le
+respectable abbé de Saint-Pierre: lâcheté gratuite,
qui semble n'avoir eu d'autre objet que de protester
d'avance contre les tentatives futures ou possibles
-de la libert franaise, et de voter solennellement
-pour l'ternit de l'esclavage national.</p>
+de la liberté française, et de voter solennellement
+pour l'éternité de l'esclavage national.</p>
-<p>Je sais que le nouvel ordre de choses rend dsormais
+<p>Je sais que le nouvel ordre de choses rend désormais
impossible de pareils scandales, et qu'il
-sauverait, mme l'acadmie, une partie de ses
-ridicules accoutums. On ne verrait plus l'avantage
-du rang tenir lieu de mrite, ni la faveur de
-la cour influer, du moins au mme degr, sur les
+sauverait, même à l'académie, une partie de ses
+ridicules accoutumés. On ne verrait plus l'avantage
+du rang tenir lieu de mérite, ni la faveur de
+la cour influer, du moins au même degré, sur les
nominations. Non, ces abus et quelques autres
ont disparu pour jamais; mais ce qui restera, ce
-qui mme est invitable, c'est la perptuit de l'esprit
+qui même est inévitable, c'est la perpétuité de l'esprit
<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
qui anime ces compagnies. En vain tenteriez-vous
-d'organiser pour la libert des corps crs
+d'organiser pour la liberté des corps créés
pour la servitude: toujours ils chercheront, par
-le renouvellement de leurs membres successifs,
-conserver, propager les principes auxquels ils
-doivent leur existence, prolonger les esprances
-insenses du despotisme, en lui offrant sans cesse
-des auxiliaires et des affids. Dvous, par leur nature,
-aux agens de l'autorit, seuls arbitres et dispensateurs
-des petites grces dans un ordre de
-choses o les lgislateurs ne peuvent distinguer
+le renouvellement de leurs membres successifs, à
+conserver, à propager les principes auxquels ils
+doivent leur existence, à prolonger les espérances
+insensées du despotisme, en lui offrant sans cesse
+des auxiliaires et des affidés. Dévoués, par leur nature,
+aux agens de l'autorité, seuls arbitres et dispensateurs
+des petites grâces dans un ordre de
+choses où les législateurs ne peuvent distinguer
que les grands talens, il existe entre ces corps et
-les dpositaires du pouvoir excutif une bienveillance
-mutuelle, une faveur rciproque, garant
-tacite de leur alliance secrte, et, si les circonstances
-le permettaient, de leur complicit future.
+les dépositaires du pouvoir exécutif une bienveillance
+mutuelle, une faveur réciproque, garant
+tacite de leur alliance secrète, et, si les circonstances
+le permettaient, de leur complicité future.
En voulez-vous la preuve? Je puis la produire:
-je puis mettre sous vos yeux les bases de ce trait,
-et pour ainsi dire les articles prliminaires. Ecoutez
-ce mme d'Alembert, dans la prface du recueil
-de ces mmes loges, rvlant le honteux
-secret des acadmies, et enseignant aux rois
+je puis mettre sous vos yeux les bases de ce traité,
+et pour ainsi dire les articles préliminaires. Ecoutez
+ce même d'Alembert, dans la préface du recueil
+de ces mêmes éloges, révélant le honteux
+secret des académies, et enseignant aux rois
l'usage qu'ils peuvent faire de ces corporations,
-pour perptuer l'esclavage des peuples.</p>
+pour perpétuer l'esclavage des peuples.</p>
<p><em>Celui qui se marie, dit Bacon</em> (c'est d'Alembert
-qui parle), <em>donne des tages la fortune.
-L'homme de lettres qui tient l'acadmie</em> (qui
-tient, c'est- dire, est tenu, enchan), <em>l'homme
-de lettres donne des tages la dcence</em>. (Vous
-allez savoir ce que c'est que cette dcence acadmicienne.)
+qui parle), <em>donne des ôtages à la fortune.
+L'homme de lettres qui tient à l'académie</em> (qui
+tient, c'est-à dire, est tenu, enchaîné), <em>l'homme
+de lettres donne des ôtages à la décence</em>. (Vous
+allez savoir ce que c'est que cette décence académicienne.)
<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
-<em>Cette chane</em> (cette fois il l'appelle par
-son nom), <em>cette chane, d'autant plus forte qu'elle
+<em>Cette chaîne</em> (cette fois il l'appelle par
+son nom), <em>cette chaîne, d'autant plus forte qu'elle
sera volontaire</em> (la pire de toutes les servitudes est
en effet la servitude volontaire: on savait cela);
-<em>cette chane le retiendra sans effort dans les bornes
-qu'il serait tent de franchir</em>. (On pouvait en effet,
-sous l'ancien rgime, tre tent de franchir les
-bornes.) <em>L'crivain isol et qui veut toujours
-l'tre, est une espce de clibataire</em> (un vaurien
-qu'il faut ranger, en le mariant l'acadmie):
-<em>clibataire qui, ayant moins manger, est par l
-plus sujet ou plus expos aux carts</em><a name="FNanchor_A" id="FNanchor_A" href="#Footnote_A" class="fnanchor">[A]</a>. (Aux carts!
-par exemple, dcrire des vrits utiles aux
-hommes et nuisibles leurs oppresseurs.)</p>
-
-<p class="left5 small"><a name="Footnote_A" id="Footnote_A" href="#FNanchor_A" class="label">[A]</a> Prface des <cite>Eloges de l'Acadmie</cite>, lus dans les sances publiques
-de l'Acadmie Franoise, tome <span class="smcap">I</span>, page xvj.</p>
-
-<p><em>Parmi les vrits importantes que les gouvernemens
-ont besoin d'accrditer</em> (pour les travestir,
-les dfigurer, quand on ne peut plus les dissimuler
-entirement), <em>il en est qu'il leur importe de
-ne rpandre que peu peu, et comme par transpiration
-insensible</em> (l'acadmie laissait peu transpirer):
-<em>un pareil corps, galement instruit et
+<em>cette chaîne le retiendra sans effort dans les bornes
+qu'il serait tenté de franchir</em>. (On pouvait en effet,
+sous l'ancien régime, être tenté de franchir les
+bornes.) <em>L'écrivain isolé et qui veut toujours
+l'être, est une espèce de célibataire</em> (un vaurien
+qu'il faut ranger, en le mariant à l'académie):
+<em>célibataire qui, ayant moins à manger, est par là
+plus sujet ou plus exposé aux écarts</em><a name="FNanchor_A" id="FNanchor_A" href="#Footnote_A" class="fnanchor">[A]</a>. (Aux écarts!
+par exemple, décrire des vérités utiles aux
+hommes et nuisibles à leurs oppresseurs.)</p>
+
+<p class="left5 small"><a name="Footnote_A" id="Footnote_A" href="#FNanchor_A" class="label">[A]</a> Préface des <cite>Eloges de l'Académie</cite>, lus dans les séances publiques
+de l'Académie Françoise, tome <span class="smcap">I</span>, page xvj.</p>
+
+<p><em>Parmi les vérités importantes que les gouvernemens
+ont besoin d'accréditer</em> (pour les travestir,
+les défigurer, quand on ne peut plus les dissimuler
+entièrement), <em>il en est qu'il leur importe de
+ne répandre que peu à peu, et comme par transpiration
+insensible</em> (l'académie laissait peu transpirer):
+<em>un pareil corps, également instruit et
sage</em> (sage Messieurs!), <em>organe de la raison par
-devoir, et de la prudence par tat</em> (quel tat
-et quelle prudence!), <em>ne fera entrer de lumire
+devoir, et de la prudence par état</em> (quel état
+et quelle prudence!), <em>ne fera entrer de lumière
dans les yeux des peuples, que ce qu'il en faudra
-pour les clairer peu peu</em> (l'acadmie conomisait
+pour les éclairer peu à peu</em> (l'académie économisait
<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
-la lumire). L'auteur ajoute, il est vrai, <em>sans
+la lumière). L'auteur ajoute, il est vrai, <em>sans
blesser les yeux des peuples</em>; et l'on entend cette
-tournure vraiment acadmique.</p>
+tournure vraiment académique.</p>
<p>Ah! Messieurs, c'en est trop: qui de vous,
-n'est surpris, indign, rvolt? Certes, on ne
-sait qu'admirer le plus dans l'avocat des acadmies,
-ou la hardiesse ou l'impudence qui prsente
+n'est surpris, indigné, révolté? Certes, on ne
+sait qu'admirer le plus dans l'avocat des académies,
+ou la hardiesse ou l'impudence qui présente
les gens de lettres sous un pareil aspect; qui,
-les plaant entre les peuples et les rois, dit ces
-derniers, dans une attitude la fois servile et
-menaante: <em>Nous pouvons notre choix claircir
+les plaçant entre les peuples et les rois, dit à ces
+derniers, dans une attitude à la fois servile et
+menaçante: <em>Nous pouvons à notre choix éclaircir
ou doubler, sur les yeux de vos sujets, le bandeau
-des prjugs. Payez nos paroles ou notre silence;
-achetez une alliance utile ou une neutralit ncessaire.</em>
+des préjugés. Payez nos paroles ou notre silence;
+achetez une alliance utile ou une neutralité nécessaire.</em>
Odieuse transaction, commerce coupable,
-o l'on sacrifie le bonheur des hommes des
-places acadmiques, des faveurs de cour!
-prime honteuse dans le plus infme des trafics,
-celui de la libert des nations! Vous concevez
-maintenant, Messieurs, ce qu'exigent des acadmies
-la <em>dcence</em>, la <em>sagesse</em>, la <em>prudence d'tat</em>:
-d'tat! hlas! oui, c'est le mot. Vous en faut-il une
-seconde preuve galement frappante? Cherchez-la
-dans cette autre acadmie, s&oelig;ur pune, ou
-plutt fille de l'acadmie franaise, et fille digne
-de sa mre par le mme esprit d'abjection.</p>
-
-<p>On sait que, d'aprs une ide de madame de
-Montespan (ce mot seul dit tout), l'acadmie
-des inscriptions et belles-lettres, institue authentiquement
-pour la gloire du roi, charge d'terniser
+où l'on sacrifie le bonheur des hommes à des
+places académiques, à des faveurs de cour!
+prime honteuse dans le plus infâme des trafics,
+celui de la liberté des nations! Vous concevez
+maintenant, Messieurs, ce qu'exigent des académies
+la <em>décence</em>, la <em>sagesse</em>, la <em>prudence d'état</em>:
+d'état! hélas! oui, c'est le mot. Vous en faut-il une
+seconde preuve également frappante? Cherchez-la
+dans cette autre académie, s&oelig;ur puînée, ou
+plutôt fille de l'académie française, et fille digne
+de sa mère par le même esprit d'abjection.</p>
+
+<p>On sait que, d'après une idée de madame de
+Montespan (ce mot seul dit tout), l'académie
+des inscriptions et belles-lettres, instituée authentiquement
+pour la gloire du roi, chargée d'éterniser
<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
-par les mdailles la gloire du roi, d'examiner
-les dessins des peintures et sculptures consacres
- la gloire du roi, se soutint avec clat prs
-de trente ans; mais que, vers la fin du rgne, la
-gloire du roi venant tout coup manquer, il
-fallut songer s'tayer de quelqu'autre secours.
-Ce fut alors que, sous un nouveau rgime qui
-la soumit la hirarchie des rangs, tache dont
-l'acadmie franaise parut du moins exempte,
-l'acadmie des belles-lettres chercha les moyens
-de se montrer utile. Elle eut recours aux antiquits
-judaques, grecques et romaines, dont elle fit
+par les médailles la gloire du roi, d'examiner
+les dessins des peintures et sculptures consacrées
+à la gloire du roi, se soutint avec éclat près
+de trente ans; mais que, vers la fin du règne, la
+gloire du roi venant tout à coup à manquer, il
+fallut songer à s'étayer de quelqu'autre secours.
+Ce fut alors que, sous un nouveau régime qui
+la soumit à la hiérarchie des rangs, tache dont
+l'académie française parut du moins exempte,
+l'académie des belles-lettres chercha les moyens
+de se montrer utile. Elle eut recours aux antiquités
+judaïques, grecques et romaines, dont elle fit
l'objet de ses recherches et de ses travaux. Eh!
-que ne s'y bornait-elle! Nous tions si reconnaissans
-d'avoir appris par elle ce qu'taient dans la
-Grce les dieux cabires, quels taient les noms
+que ne s'y bornait-elle! Nous étions si reconnaissans
+d'avoir appris par elle ce qu'étaient dans la
+Grèce les dieux cabires, quels étaient les noms
de tous les ustensiles composant la batterie de
cuisine de Marc-Antoine! Nous applaudissions
- la dcouverte d'un vieux roi de Jrusalem,
+à la découverte d'un vieux roi de Jérusalem,
perdu depuis dix-huit cents ans, dans un recoin de
-la chronologie! On sourit malgr soi de voir des esprits
-graves et srieux s'occuper de ces bagatelles.</p>
+la chronologie! On sourit malgré soi de voir des esprits
+graves et sérieux s'occuper de ces bagatelles.</p>
-<p>Certes, il valait mieux en faire son ternelle
-occupation, que d'tudier nos antiquits franaises
-pour les dnaturer, que d'empoisonner les sources
+<p>Certes, il valait mieux en faire son éternelle
+occupation, que d'étudier nos antiquités françaises
+pour les dénaturer, que d'empoisonner les sources
de notre histoire, que de mettre aux ordres du
-despotisme une rudition faussaire, que de combattre
-et condamner d'avance l'assemble nationale,
-en dclarant <em>fausse et dangereuse</em> l'opinion
-qui conteste au roi le pouvoir lgislatif pour le
+despotisme une érudition faussaire, que de combattre
+et condamner d'avance l'assemblée nationale,
+en déclarant <em>fausse et dangereuse</em> l'opinion
+qui conteste au roi le pouvoir législatif pour le
<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
-donner la nation: c'est l'avis de MM. Secousse,
+donner à la nation: c'est l'avis de MM. Secousse,
Foncemagne, et de plusieurs autres membres de
cette compagnie. Tel est l'esprit de ces corps; ils
-en font trophe: telle est leur profession de foi
-publique. <em>La principale occupation de l'acadmie
+en font trophée: telle est leur profession de foi
+publique. <em>La principale occupation de l'académie
des belles-lettres</em>, dit l'un de ses membres les plus
-clbres, Mabillon, <em>doit tre la gloire du roi</em>...</p>
+célèbres, Mabillon, <em>doit être la gloire du roi</em>...</p>
-<p>Quelles soient fermes pour jamais, ces coles
-de flatterie et de servilit! Vous le devez vous-mmes,
- vos invariables principes. Eh! quelle
+<p>Quelles soient fermées pour jamais, ces écoles
+de flatterie et de servilité! Vous le devez à vous-mêmes,
+à vos invariables principes. Eh! quelle
protestation plus noble et plus solennelle contre
-d'avilissans souvenirs, contre de mprisables habitudes,
+d'avilissans souvenirs, contre de méprisables habitudes,
dont il faut effacer jusqu'aux vestiges;
enfin contre l'infatigable adulation dont, au scandale
-de l'Europe, ces deux compagnies ont fatigu
+de l'Europe, ces deux compagnies ont fatigué
vos deux derniers rois? Eh! Messieurs, l'extinction
-de ces corps n'est que la consquence ncessaire
-du dcret qui a dtach les esclaves enchans
-dans Paris la statue de Louis XIV.</p>
+de ces corps n'est que la conséquence nécessaire
+du décret qui a détaché les esclaves enchaînés
+dans Paris à la statue de Louis XIV.</p>
<p>Vous avez tout affranchi: faites, pour les talens,
ce que vous avez fait pour tout autre genre d'industrie.
-Point d'intermdiaire; personne entre les
+Point d'intermédiaire; personne entre les
talens et la nation. <em>Range-toi de mon soleil</em>, disait
-Diogne Alexandre. Et Alexandre se rangea.
+Diogène à Alexandre. Et Alexandre se rangea.
Mais les compagnies ne se rangent point, il faut
-les anantir. Une corporation pour les arts de
-gnie! c'est ce que les Anglais n'ont jamais
-conu: et, en fait de raison, vous ne savez plus
-rester en arrire des Anglais. Homre ni Virgile
-ne furent d'aucune acadmie, non plus que Pope
+les anéantir. Une corporation pour les arts de
+génie! c'est ce que les Anglais n'ont jamais
+conçu: et, en fait de raison, vous ne savez plus
+rester en arrière des Anglais. Homère ni Virgile
+ne furent d'aucune académie, non plus que Pope
<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
et Dryden, leurs immortels traducteurs. Corneille,
-critiqu par l'acadmie franaise, s'criait:
+critiqué par l'académie française, s'écriait:
<em>J'imite l'un de mes trois Horaces; j'en appelle au
peuple.</em> Croyez-en Corneille, appelez au peuple
comme lui.</p>
-<p>Eh! qui rclamerait contre votre jugement?
-Parmi les gens de lettres eux-mmes, les acadmies
-n'avaient gure pour dfenseurs que les ennemis
-de la rvolution. Encore, au nombre de
-ces dfenseurs, s'en trouve-t-il quelques uns
-d'une espce assez trange. A quoi bon dtruire,
-disent-ils, des tablissemens prts tomber d'eux-mmes
- la naissance de la libert? En vous laissant,
-Messieurs, apprcier ce moyen de dfense,
-je crois pouvoir applaudir la conjecture: et n'a-t-on
-pas vu, dans ces dernires annes, l'accroissement
-de l'opinion publique servir de mesure
-la dcroissance proportionnelle de ces corps, jusqu'au
-moment o, toute proportion venant cesser
-tout coup, il n'est rest, entre ces compagnies
+<p>Eh! qui réclamerait contre votre jugement?
+Parmi les gens de lettres eux-mêmes, les académies
+n'avaient guère pour défenseurs que les ennemis
+de la révolution. Encore, au nombre de
+ces défenseurs, s'en trouve-t-il quelques uns
+d'une espèce assez étrange. A quoi bon détruire,
+disent-ils, des établissemens prêts à tomber d'eux-mêmes
+à la naissance de la liberté? En vous laissant,
+Messieurs, apprécier ce moyen de défense,
+je crois pouvoir applaudir à la conjecture: et n'a-t-on
+pas vu, dans ces dernières années, l'accroissement
+de l'opinion publique servir de mesure à
+la décroissance proportionnelle de ces corps, jusqu'au
+moment où, toute proportion venant à cesser
+tout à coup, il n'est resté, entre ces compagnies
et la nation, que l'intervalle immense qui
-spare la servitude et la libert?</p>
+sépare la servitude et la liberté?</p>
-<p>Eh! comment l'acadmie, conservant sa maladive
+<p>Eh! comment l'académie, conservant sa maladive
et incurable petitesse, au milieu des objets
-qui s'agrandissent autour d'elle, comment l'acadmie
-serait-elle aperue? Qui recherchera dsormais
+qui s'agrandissent autour d'elle, comment l'académie
+serait-elle aperçue? Qui recherchera désormais
ses honneurs, obscurcis devant une
-gloire la fois littraire et patriotique? Pense-t-on
-que ceux de vos orateurs qui auront discut
+gloire à la fois littéraire et patriotique? Pense-t-on
+que ceux de vos orateurs qui auront discuté
dans la tribune, avec l'applaudissement de la nation,
<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
-les grands intrts de la France, ambitionneront
-beaucoup une frivole distinction laquelle
-le despotisme bornait, ou plutt condamnait les
+les grands intérêts de la France, ambitionneront
+beaucoup une frivole distinction à laquelle
+le despotisme bornait, ou plutôt condamnait les
plus rares talens? Qui ne sent que, si Corneille
-et Racine ont daign apporter dans une si troite
-enceinte les lauriers du thtre, cette bizarrerie
-tenait plusieurs vices d'un systme social qui
-n'est plus, au prestige d'une vanit qui ne peut
-plus tre, la tyrannie d'un usage tabli, comme
-un impt, sur les talens; enfin de petites convenances
+et Racine ont daigné apporter dans une si étroite
+enceinte les lauriers du théâtre, cette bizarrerie
+tenait à plusieurs vices d'un système social qui
+n'est plus, au prestige d'une vanité qui ne peut
+plus être, à la tyrannie d'un usage établi, comme
+un impôt, sur les talens; enfin à de petites convenances
fugitives, maintenant disparues devant
-la libert et englouties dans l'galit civile et politique,
-comme un ruisseau dans l'Ocan?</p>
+la liberté et englouties dans l'égalité civile et politique,
+comme un ruisseau dans l'Océan?</p>
-<p>Epargnez-donc, Messieurs, l'acadmie une
-mort naturelle; donnez ses partisans, s'il en
+<p>Epargnez-donc, Messieurs, à l'académie une
+mort naturelle; donnez à ses partisans, s'il en
reste, la consolation de croire que sans vous elle
-tait immortelle: qu'elle ait du moins l'honneur
-de succomber dans une poque mmorable, et
-d'tre ensevelie avec de plus puissantes corporations.
+était immortelle: qu'elle ait du moins l'honneur
+de succomber dans une époque mémorable, et
+d'être ensevelie avec de plus puissantes corporations.
Pour cette fois, vous avez peu de clameurs
- craindre; car c'est une chose remarquable que
-l'acadmie, quoique si peu onreuse au public,
+à craindre; car c'est une chose remarquable que
+l'académie, quoique si peu onéreuse au public,
n'ait jamais joui de la faveur populaire. Quant au
-chagrin que vous causerez ses membres par
-leur sparation, croyez qu'il se contiendra dans
-les bornes d'une hypocrite et facile dcence.
-Dployez donc la fois, et votre fidlit vos
+chagrin que vous causerez à ses membres par
+leur séparation, croyez qu'il se contiendra dans
+les bornes d'une hypocrite et facile décence.
+Déployez donc à la fois, et votre fidélité à vos
principes sur les corporations, et votre estime
-pour les lettres, en dtruisant ces corps et en
-traitant les membres avec une librale quit.
+pour les lettres, en détruisant ces corps et en
+traitant les membres avec une libérale équité.
<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
Celle dont vous userez envers des hommes d'un
-mrite reconnu, plus ou moins distingu, membres
-de socits littraires peu nombreuses,
-o l'on n'est admis que dans l'ge de la maturit,
-ne peut fatiguer la gnrosit de la nation.
-Plt au ciel qu'en des occasions plus importantes,
-vous eussiez pu rparer, par des ddommagemens
+mérite reconnu, plus ou moins distingué, membres
+de sociétés littéraires peu nombreuses,
+où l'on n'est admis que dans l'âge de la maturité,
+ne peut fatiguer la générosité de la nation.
+Plût au ciel qu'en des occasions plus importantes,
+vous eussiez pu réparer, par des dédommagemens
aussi faciles, les maux individuels
-oprs pour le bonheur gnral! Plt au ciel
-qu'il vous et t permis de placer aussi aisment,
- ct de vos devoirs publics, la preuve consolante
-de votre commisration pour les infortunes particulires!</p>
+opérés pour le bonheur général! Plût au ciel
+qu'il vous eût été permis de placer aussi aisément,
+à côté de vos devoirs publics, la preuve consolante
+de votre commisération pour les infortunes particulières!</p>
-<p class="p2 center small">FIN DU DISCOURS SUR LES ACADMIES.</p>
+<p class="p2 center small">FIN DU DISCOURS SUR LES ACADÉMIES.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span></p>
@@ -11383,249 +11341,249 @@ de votre commisration pour les infortunes particulires!</p>
<span class="xs">SUR</span><br />
<span class="medium">L'IMITATION DE LA NATURE</span>,</h2>
-<p class="center small">RELATIVEMENT AUX CARACTRES DANS LES OUVRAGES<br />
+<p class="center small">RELATIVEMENT AUX CARACTÈRES DANS LES OUVRAGES<br />
DRAMATIQUES.</p>
-<p class="p2">On parle sans cesse de la ncessit d'imiter la
+<p class="p2">On parle sans cesse de la nécessité d'imiter la
nature, sans que personne daigne fixer le vrai
sens de ce terme, qui devient presqu'une abstraction,
-par le petit nombre d'ides claires et distinctes
+par le petit nombre d'idées claires et distinctes
qu'on y attache. Ordinairement la philosophie,
-pour mriter ce nom, a besoin de voir en
+pour mériter ce nom, a besoin de voir en
grand: ici, elle doit descendre dans quelques
-dtails, sous peine d'tre absolument illusoire.
-Toutefois, il est ncessaire de remonter d'abord
-des vues gnrales.</p>
+détails, sous peine d'être absolument illusoire.
+Toutefois, il est nécessaire de remonter d'abord à
+des vues générales.</p>
<p>Les grandes et sublimes proportions que la
-nature a mises dans ses ouvrages, chappant
-nos faibles yeux, les arts se sont proposs de crer
+nature a mises dans ses ouvrages, échappant à
+nos faibles yeux, les arts se sont proposés de créer
pour nous un monde nouveau, plus parfait en
-apparence, parce que nous embrassons plus aisment
-les rapports de ses diffrentes parties. Ils
+apparence, parce que nous embrassons plus aisément
+les rapports de ses différentes parties. Ils
<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
nous placent dans un ordre de choses d'un choix
-plus exquis; ils embellissent notre sjour; ils doivent
-orner l'difice, plutt que d'en lever un
-semblable. L'homme tant ce qu'il y a dans le
-monde de plus intressant pour l'homme, a t
-le principal objet de l'tude des artistes. Ils l'ont
-considr sous toutes les faces, sous tous les rapports
-qui le lient ses semblables; ils l'ont observ
+plus exquis; ils embellissent notre séjour; ils doivent
+orner l'édifice, plutôt que d'en élever un
+semblable. L'homme étant ce qu'il y a dans le
+monde de plus intéressant pour l'homme, a été
+le principal objet de l'étude des artistes. Ils l'ont
+considéré sous toutes les faces, sous tous les rapports
+qui le lient à ses semblables; ils l'ont observé
dans presque toutes ces circonstances si nombreuses
-qui opposent l'homme de la nature
-l'homme de la socit; qui mettent aux prises ses
-gots et ses intrts, ses passions et ses devoirs.
-Enfin, ils l'ont plac dans les attitudes les plus
-pnibles, et lui ont fait subir une espce de torture,
-pour arracher de son me l'expression vritable
+qui opposent l'homme de la nature à
+l'homme de la société; qui mettent aux prises ses
+goûts et ses intérêts, ses passions et ses devoirs.
+Enfin, ils l'ont placé dans les attitudes les plus
+pénibles, et lui ont fait subir une espèce de torture,
+pour arracher de son âme l'expression véritable
d'un sentiment profond.</p>
-<p>Quelle a d tre la marche de leur esprit dans
-cette opration? qu'a d faire le peintre? qu'a d
-faire le pote? Ils ont regard autour d'eux: l'un
-a vu que les hommes bien proportionns taient
+<p>Quelle a dû être la marche de leur esprit dans
+cette opération? qu'a dû faire le peintre? qu'a dû
+faire le poète? Ils ont regardé autour d'eux: l'un
+a vu que les hommes bien proportionnés étaient
en petit nombre; l'autre que la plupart d'entr'eux
-avaient une me faible et froide, indigne et incapable
-d'intresser. Le peintre aperoit un homme
+avaient une âme faible et froide, indigne et incapable
+d'intéresser. Le peintre aperçoit un homme
d'une stature plus haute que celle des autres; il
-l'arrte; il lui dit: Vous serez mon modle. Le
-pote, travers une foule mprisable, distingue
-un homme qui mrite son attention; son me est
- la fois sensible et forte, ardente et inbranlable:
-Voil, dit le pote, l'homme que je veux peindre.</p>
+l'arrête; il lui dit: Vous serez mon modèle. Le
+poète, à travers une foule méprisable, distingue
+un homme qui mérite son attention; son âme est
+à la fois sensible et forte, ardente et inébranlable:
+Voilà, dit le poète, l'homme que je veux peindre.</p>
<p>L'artiste doit m'offrir sans cesse le sentiment
<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
de mon excellence; et ce sentiment, je serai bien
-loin de l'prouver, si vous peignez les hommes
+loin de l'éprouver, si vous peignez les hommes
exactement comme ils sont dans la nature. Agrandissez-nous
- nos propres yeux: c'est une flatterie
-indirecte et d'autant plus ingnieuse, par laquelle
-vous sduirez coup sr notre jugement. Corneille
-a dit: L'homme s'admirera en m'coutant, en
+à nos propres yeux: c'est une flatterie
+indirecte et d'autant plus ingénieuse, par laquelle
+vous séduirez à coup sûr notre jugement. Corneille
+a dit: L'homme s'admirera en m'écoutant, en
me lisant. Je lui montrerai Rodrigue, tuant par
-honneur le pre d'une matresse qu'il adore;
-Auguste pardonnant son assassin; Csar vengeant
+honneur le père d'une maîtresse qu'il adore;
+Auguste pardonnant à son assassin; César vengeant
la mort de son ennemi. Je peindrai de grands
-criminels, et on s'intressera leur sort, parce
-que le crime, si je le risque sur le thtre, peut
-attacher; il n'y a que la bassesse qui soit tout--fait
-rvoltante: un vil intrigant qui sacrifie son
-gendre de lches esprances de grandeur, je lui
-donnerai des remords qui feront au moins tolrer
-son caractre.</p>
-
-<p>Au reste, il serait souhaiter que Corneille et
-pu placer Pauline et Svre dans l'admirable situation
-o il les a mis, sans exposer aux yeux un
-caractre aussi vil que celui de Flix. De ce qu'on
+criminels, et on s'intéressera à leur sort, parce
+que le crime, si je le risque sur le théâtre, peut
+attacher; il n'y a que la bassesse qui soit tout-à-fait
+révoltante: un vil intrigant qui sacrifie son
+gendre à de lâches espérances de grandeur, je lui
+donnerai des remords qui feront au moins tolérer
+son caractère.</p>
+
+<p>Au reste, il serait à souhaiter que Corneille eût
+pu placer Pauline et Sévère dans l'admirable situation
+où il les a mis, sans exposer aux yeux un
+caractère aussi vil que celui de Félix. De ce qu'on
n'ose plus en hasarder de semblables, quelques
-personnes infrent la mdiocrit des successeurs
+personnes infèrent la médiocrité des successeurs
de Corneille: lui seul, dit-on, pouvait mettre
-un Flix, un Prusias sur la scne. Il fallait conclure
+un Félix, un Prusias sur la scène. Il fallait conclure
au contraire que, depuis ce grand homme,
-on a fait des progrs dans l'art qu'il a cr. On a
+on a fait des progrès dans l'art qu'il a créé. On a
senti qu'il fallait des raisons invincibles pour
-autoriser un pote peindre de si vils criminels.
+autoriser un poète à peindre de si vils criminels.
<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
-L'admirable rle de Narcisse, dans <cite>Britannicus</cite>,
-contient une des plus belles leons qu'on ait jamais
-donnes aux rois; et cependant cette considration
-n'empche pas que le parterre ne voie ce
+L'admirable rôle de Narcisse, dans <cite>Britannicus</cite>,
+contient une des plus belles leçons qu'on ait jamais
+données aux rois; et cependant cette considération
+n'empêche pas que le parterre ne voie ce
personnage avec peine; et l'on sait que le public
-donna, aux premires reprsentations de ce chef-d'&oelig;uvre,
-des marques d'un mcontentement peu
-quivoque.</p>
+donna, aux premières représentations de ce chef-d'&oelig;uvre,
+des marques d'un mécontentement peu
+équivoque.</p>
<p>Plus on sonde ce principe, plus on le trouve
-fcond. Il explique, d'une manire satisfaisante,
-l'extrme dplaisir qu'on prouve voir des caractres
-nobles s'avilir et se dgrader. Je sais
-pourquoi mon me est affecte dsagrablement,
+fécond. Il explique, d'une manière satisfaisante,
+l'extrême déplaisir qu'on éprouve à voir des caractères
+nobles s'avilir et se dégrader. Je sais
+pourquoi mon âme est affectée désagréablement,
lorsque le vainqueur des Curiaces enfonce le poignard
dans le sein de sa s&oelig;ur, dont le seul crime
est de pleurer la mort de son amant. En lisant
-l'histoire mme, ne sommes-nous pas sensiblement
-affligs, lorsqu'un des principaux personnages
-s'avilit par quelque action qui fltrit une
-me laquelle la ntre s'intressait? Cette ncessit
-de maintenir l'nergie du caractre est si
-reconnue, que les potes tragiques ont l'attention
-de ne jamais laisser entendre aux hros de leurs
-pomes rien d'humiliant pour eux, mme dans
+l'histoire même, ne sommes-nous pas sensiblement
+affligés, lorsqu'un des principaux personnages
+s'avilit par quelque action qui flétrit une
+âme à laquelle la nôtre s'intéressait? Cette nécessité
+de maintenir l'énergie du caractère est si
+reconnue, que les poètes tragiques ont l'attention
+de ne jamais laisser entendre aux héros de leurs
+poèmes rien d'humiliant pour eux, même dans
la bouche d'un ennemi. Voyez, si les menaces
-d'Assur, dans <cite>Smiramis</cite>, ont rien d'avilissant
-pour Arsace! Ce secret de l'art, qui consiste
+d'Assur, dans <cite>Sémiramis</cite>, ont rien d'avilissant
+pour Arsace! Ce secret de l'art, qui consiste à
faire tomber l'odieux du crime sur un confident,
-est une des dcouvertes les plus utiles la tragdie.
+est une des découvertes les plus utiles à la tragédie.
Racine l'a mis le premier en usage dans
<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
-<cite>Phdre</cite>. L'auteur de <cite>Mahomet</cite> en a profit habilement,
+<cite>Phèdre</cite>. L'auteur de <cite>Mahomet</cite> en a profité habilement,
quand il s'est servi d'Omar pour donner
- Mahomet l'ide de faire immoler Zopire par
-Sede.</p>
-
-<p>Quoique les anciens aient nglig plus d'une
-fois de soutenir les caractres dans toute leur
-force, ils ne laissaient pas d'en sentir la ncessit.
-Lorsqu'ils taient obligs d'avilir un hros, un
-dieu ou une desse venait partager le crime avec
-lui, ou mme s'en chargeait entirement. Les
-hommes aimaient mieux qu'on leur montrt un
-dieu vindicatif, ou une desse jalouse, qu'un tre
-de leur espce vil et dgrad. C'est ainsi que, dans
-Homre, Minerve, la desse de la sagesse, conduit
-Ulysse et Diomde aux tentes de Rhsus.
-Elle ne se montre ni plus juste, ni plus gnreuse
-dans l'<cite>Ajax furieux</cite>, o elle trompe ce malheureux
+à Mahomet l'idée de faire immoler Zopire par
+Seïde.</p>
+
+<p>Quoique les anciens aient négligé plus d'une
+fois de soutenir les caractères dans toute leur
+force, ils ne laissaient pas d'en sentir la nécessité.
+Lorsqu'ils étaient obligés d'avilir un héros, un
+dieu ou une déesse venait partager le crime avec
+lui, ou même s'en chargeait entièrement. Les
+hommes aimaient mieux qu'on leur montrât un
+dieu vindicatif, ou une déesse jalouse, qu'un être
+de leur espèce vil et dégradé. C'est ainsi que, dans
+Homère, Minerve, la déesse de la sagesse, conduit
+Ulysse et Diomède aux tentes de Rhésus.
+Elle ne se montre ni plus juste, ni plus généreuse
+dans l'<cite>Ajax furieux</cite>, où elle trompe ce malheureux
prince, en feignant de le servir, tandis
qu'elle sert en effet son rival. L'usage que les
-anciens faisaient, cet gard, de leurs divinits,
-parat plus condamnable encore que la manire
-dont ils s'en servaient pour le dnouement de
-leurs pices.</p>
-
-<p>Il est peu prs reconnu que les modernes sont
-trs-suprieurs aux anciens dans l'art de tracer
-les caractres. Je ne doute pas que ceux-ci n'aient
+anciens faisaient, à cet égard, de leurs divinités,
+paraît plus condamnable encore que la manière
+dont ils s'en servaient pour le dénouement de
+leurs pièces.</p>
+
+<p>Il est à peu près reconnu que les modernes sont
+très-supérieurs aux anciens dans l'art de tracer
+les caractères. Je ne doute pas que ceux-ci n'aient
bien peint les m&oelig;urs existantes sous leurs yeux.
-Je dis seulement que les caractres des bons ouvrages
-anciens ne sont pas aussi fortement dessins
+Je dis seulement que les caractères des bons ouvrages
+anciens ne sont pas aussi fortement dessinés
que ceux des bons ouvrages modernes. Je crois
<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
pouvoir en assigner plusieurs raisons. Ce n'est
que depuis la renaissance de la philosophie, qu'on
-a profondment rflchi sur la thorie des beaux-arts.
-Les Grecs paraissent avoir peu mdit sur ce
-sujet. Domins par une me sensible et une imagination
-ardente, ils se laissaient entraner par
+a profondément réfléchi sur la théorie des beaux-arts.
+Les Grecs paraissent avoir peu médité sur ce
+sujet. Dominés par une âme sensible et une imagination
+ardente, ils se laissaient entraîner par
ces guides qui conduisent rapidement celui qui
-marche leur suite, mais qui quelquefois l'garent.
-En effet, le gnie ne prserve pas des
-carts du gnie. Il a besoin d'tre dirig par des
-rflexions qu'il ne fait ordinairement qu'aprs
-s'tre tromp plus d'une fois. Plus le got de la
-socit s'tend, plus les objets des mditations du
-philosophe se multiplient. Les ides de la vraie
+marche à leur suite, mais qui quelquefois l'égarent.
+En effet, le génie ne préserve pas des
+écarts du génie. Il a besoin d'être dirigé par des
+réflexions qu'il ne fait ordinairement qu'après
+s'être trompé plus d'une fois. Plus le goût de la
+société s'étend, plus les objets des méditations du
+philosophe se multiplient. Les idées de la vraie
grandeur et de la vraie vertu deviennent plus
-justes et plus prcises. La corruption des m&oelig;urs
-qui, selon quelques sages, est le fruit de ce got
-excessif pour la socit, est pour le pote une raison
-de plus de multiplier les caractres vertueux.
-On a dit que, plus les m&oelig;urs s'altrent, plus
-on devient dlicat sur les dcences. Par cette raison,
+justes et plus précises. La corruption des m&oelig;urs
+qui, selon quelques sages, est le fruit de ce goût
+excessif pour la société, est pour le poète une raison
+de plus de multiplier les caractères vertueux.
+On a dit que, plus les m&oelig;urs s'altèrent, plus
+on devient délicat sur les décences. Par cette raison,
plus les hommes deviennent vicieux, plus
-ils applaudissent la peinture des vertus. Fatigus
-de voir des mes communes, des bassesses, des
-trahisons, leur c&oelig;ur se rfugie, pour ainsi dire,
-dans ces monumens prcieux, o il retrouve quelques
-traits d'une grandeur pour laquelle il tait n.</p>
+ils applaudissent à la peinture des vertus. Fatigués
+de voir des âmes communes, des bassesses, des
+trahisons, leur c&oelig;ur se réfugie, pour ainsi dire,
+dans ces monumens précieux, où il retrouve quelques
+traits d'une grandeur pour laquelle il était né.</p>
<p>Mais telle est la faiblesse de la nature humaine,
-mme dans ses vertus, que, pour nous rendre intressans
- nos propres yeux, le pote a presque
+même dans ses vertus, que, pour nous rendre intéressans
+à nos propres yeux, le poète a presque
<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
toujours besoin de nous embellir. Quel est le
-terme auquel il doit s'arrter? Je crois qu'il peut
+terme auquel il doit s'arrêter? Je crois qu'il peut
nous agrandir tant qu'il voudra, pourvu que l'illusion
ne disparaisse point, pourvu que nous
-nous reconnaissions encore. L'intrt cesse avec
+nous reconnaissions encore. L'intérêt cesse avec
la vraisemblance; mais ce qui est vraisemblable
pour l'un, ne l'est pas pour l'autre. Nous jugeons
les hommes vertueux, suivant les moyens que
-nous avons de les galer. La dcision de ce procs
-appartient exclusivement au trs-petit nombre
-d'hommes qui, ns avec un sens droit et une me
-leve, peuvent trouver l'apprciation vraie de
+nous avons de les égaler. La décision de ce procès
+appartient exclusivement au très-petit nombre
+d'hommes qui, nés avec un sens droit et une âme
+élevée, peuvent trouver l'appréciation vraie de
chaque chose, peuvent dire: ce sentiment est
-juste et noble; celui-ci est vrai; celui-l est faux,
-ou exagr. L'un doit natre dans un c&oelig;ur honnte;
-l'autre n'existe que dans la tte d'un pote
-qui s'efforce de crer des vertus. Croyons qu'il est
+juste et noble; celui-ci est vrai; celui-là est faux,
+ou exagéré. L'un doit naître dans un c&oelig;ur honnête;
+l'autre n'existe que dans la tête d'un poète
+qui s'efforce de créer des vertus. Croyons qu'il est
des hommes dignes de porter un tel jugement.</p>
-<p>Souvent un seul sentiment faux dtruit une
-illusion dlicieuse, et la dtruit plus dsagrablement
-qu'une invraisemblance. Qu'une mre, rduite
- la dernire infortune par l'erreur d'un
-juge, se retire dans un clotre avec sa fille; qu'elle
-passe pour la gouvernante de son enfant; qu'appele
+<p>Souvent un seul sentiment faux détruit une
+illusion délicieuse, et la détruit plus désagréablement
+qu'une invraisemblance. Qu'une mère, réduite
+à la dernière infortune par l'erreur d'un
+juge, se retire dans un cloître avec sa fille; qu'elle
+passe pour la gouvernante de son enfant; qu'appelée
ensuite, par un concours de circonstances,
dans la maison de son juge, elle y vienne avec sa
fille; que le fils de ce juge devienne amoureux de
la jeune personne; que la tendre gouvernante se
-dfie de cet amour, et veille sur sa fille avec toutes
-les inquitudes et toutes les transes de la maternit:
+défie de cet amour, et veille sur sa fille avec toutes
+les inquiétudes et toutes les transes de la maternité:
<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
-voil ce qui doit intresser tous les c&oelig;urs.
-Je veux bien passer au pote la combinaison d'incidens
-divers dont il doit rsulter de si grands
-mouvemens; mais que cette mre dans l'indigence,
-souffrant dans elle-mme et dans sa fille, refuse
-la restitution de ses biens, c'est--dire, ne permette
+voilà ce qui doit intéresser tous les c&oelig;urs.
+Je veux bien passer au poète la combinaison d'incidens
+divers dont il doit résulter de si grands
+mouvemens; mais que cette mère dans l'indigence,
+souffrant dans elle-même et dans sa fille, refuse
+la restitution de ses biens, c'est-à-dire, ne permette
pas que son juge s'acquitte d'un devoir
-rigoureux, alors je vois un tre imaginaire, produit
+rigoureux, alors je vois un être imaginaire, produit
par un auteur qui, dans ce moment, n'avait
-pas le sentiment juste des convenances vritables.</p>
+pas le sentiment juste des convenances véritables.</p>
<p>Une autre raison pour laquelle un auteur doit
-s'attacher n'exprimer que des sentimens vrais,
+s'attacher à n'exprimer que des sentimens vrais,
c'est que plusieurs bons esprits ayant vu, dans la
-plupart des ouvrages de thtre, une fausse grandeur,
-rien de tout ce vain talage dramatique
-dont rien n'est leur usage; au lieu qu'un sentiment
+plupart des ouvrages de théâtre, une fausse grandeur,
+rien de tout ce vain étalage dramatique
+dont rien n'est à leur usage; au lieu qu'un sentiment
noble et juste passe rapidement dans une
-me bien faite, qui l'adopte avec avidit.</p>
-
-<p>Il faut un sens trs-exquis pour s'arrter, cet
-gard, dans les justes bornes; et ce n'est que depuis
-Racine qu'on les a fixes. Pompe implore
-le secours du roi d'gypte; il a mis en sret la
-moiti de lui-mme; il n'a plus rien craindre
-que pour sa vie; il prvoit le traitement qu'on va
-lui faire; il s'abandonne sa destine sans se
-plaindre: voil un grand homme. Mais il ddaigne
+âme bien faite, qui l'adopte avec avidité.</p>
+
+<p>Il faut un sens très-exquis pour s'arrêter, à cet
+égard, dans les justes bornes; et ce n'est que depuis
+Racine qu'on les a fixées. Pompée implore
+le secours du roi d'Égypte; il a mis en sûreté la
+moitié de lui-même; il n'a plus rien à craindre
+que pour sa vie; il prévoit le traitement qu'on va
+lui faire; il s'abandonne à sa destinée sans se
+plaindre: voilà un grand homme. Mais il dédaigne
de lever les yeux au ciel,</p>
<div class="poetry-container">
@@ -11635,362 +11593,362 @@ de lever les yeux au ciel,</p>
</div></div></div>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
-voil un capitan impie. Les princesses de Corneille
+voilà un capitan impie. Les princesses de Corneille
me paraissent quelquefois avoir, pour la vie, un
-mpris froce et peu intressant. Iphignie dit naturellement:</p>
+mépris féroce et peu intéressant. Iphigénie dit naturellement:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Peut-tre assez d'honneurs environnaient ma vie</div>
-<div class="line">Pour ne pas souhaiter qu'elle me ft ravie,</div>
-<div class="line">Ni qu'en me l'arrachant, un svre destin,</div>
-<div class="line">Si prs de ma naissance en et marqu la fin.</div>
+<div class="line">Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie</div>
+<div class="line">Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie,</div>
+<div class="line">Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin,</div>
+<div class="line">Si près de ma naissance en eût marqué la fin.</div>
</div></div></div>
-<p>Encore plusieurs gens de got ont-ils blm
-Racine de n'avoir pas donn cette jeune princesse
-une plus grande frayeur de la mort. Amnade
+<p>Encore plusieurs gens de goût ont-ils blâmé
+Racine de n'avoir pas donné à cette jeune princesse
+une plus grande frayeur de la mort. Aménaïde
avoue aussi un sentiment semblable:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">Je ne me vante point du fastueux effort</div>
-<div class="line">De voir, sans m'alarmer, les apprts de ma mort:</div>
-<div class="line">Je regrette la vie; elle doit m'tre chre.</div>
+<div class="line">De voir, sans m'alarmer, les apprêts de ma mort:</div>
+<div class="line">Je regrette la vie; elle doit m'être chère.</div>
</div></div></div>
<p>Puisque les hommes du plus grand courage ne
-doivent mpriser la vie que lorsqu'ils ne peuvent
-la conserver qu'en trahissant leurs devoirs; plus
+doivent mépriser la vie que lorsqu'ils ne peuvent
+la conserver qu'en trahissant leurs devoirs; à plus
forte raison, de jeunes princesses innocentes ne
doivent point la quitter sans regret, quoique
-prtes la sacrifier, si leur devoir l'exige.</p>
+prêtes à la sacrifier, si leur devoir l'exige.</p>
<p>Mais, s'il est vrai qu'il n'y a point de grandes actions
-dont l'humanit ne soit capable, il est impossible
-que toutes les vertus se runissent sur un
-seul tre. Les potes tragiques ont su viter ce
-dfaut, dans lequel sont tombs plusieurs romanciers
-excellens. Ceux-ci ont d'avance affaibli l'intrt
-qu'il font natre dans la suite: c'est ce qu'a
+dont l'humanité ne soit capable, il est impossible
+que toutes les vertus se réunissent sur un
+seul être. Les poètes tragiques ont su éviter ce
+défaut, dans lequel sont tombés plusieurs romanciers
+excellens. Ceux-ci ont d'avance affaibli l'intérêt
+qu'il font naître dans la suite: c'est ce qu'a
fait l'auteur de <cite>Grandisson</cite>, en prenant soin d'accumuler
<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
-sur son hros toutes les vertus et tous
+sur son héros toutes les vertus et tous
les avantages que la nature et la fortune n'ont jamais
-runis dans un seul homme.</p>
+réunis dans un seul homme.</p>
-<p>Quelques auteurs clbres, las de voir, dans la
-plupart des caractres, une empreinte romanesque,
-se sont aviss d'avilir tout coup un personnage
-qu'ils avaient rendu intressant par la
-runion des sentimens les plus dlicats. Ils se
+<p>Quelques auteurs célèbres, las de voir, dans la
+plupart des caractères, une empreinte romanesque,
+se sont avisés d'avilir tout à coup un personnage
+qu'ils avaient rendu intéressant par la
+réunion des sentimens les plus délicats. Ils se
fondent sur ce que nul n'est parfait dans la nature,
-et qu'il faut, en prsentant aux lecteurs de
-grands carts ainsi que de grandes vertus, lui persuader
-qu'il ne lit point un roman. On rpond
-que l'art consiste obtenir cet effet, sans employer
-de pareils moyens. Un grand intrt pris
-fortement dans nos m&oelig;urs vritables, quelques
-taches volontairement rpandues dans les caractres
+et qu'il faut, en présentant aux lecteurs de
+grands écarts ainsi que de grandes vertus, lui persuader
+qu'il ne lit point un roman. On répond
+que l'art consiste à obtenir cet effet, sans employer
+de pareils moyens. Un grand intérêt pris
+fortement dans nos m&oelig;urs véritables, quelques
+taches volontairement répandues dans les caractères
principaux, quelques circonstances communes
-dans les vnemens, soutiendront parfaitement
-l'illusion. Le pote et le romancier doivent
+dans les événemens, soutiendront parfaitement
+l'illusion. Le poète et le romancier doivent
imiter, en ce point, l'artifice de ces menteurs
-adroits, qui assurent la croyance leurs rcits,
-en y mlant des dtails frivoles. Au reste, le peu
+adroits, qui assurent la croyance à leurs récits,
+en y mêlant des détails frivoles. Au reste, le peu
d'effet qu'ont produit ces ressorts dans des mains
-habiles et vigoureuses, empchera, sans doute,
+habiles et vigoureuses, empêchera, sans doute,
que des mains plus faibles osent jamais essayer
de s'en servir.</p>
-<p>Si l'ide de grandeur que nous attachons notre
-nature, est une source d'intrt, le sentiment de
+<p>Si l'idée de grandeur que nous attachons à notre
+nature, est une source d'intérêt, le sentiment de
notre faiblesse contre certains coups de la fortune,
le besoin d'appui et de consolation en
<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
ouvrent une autre non moins abondante; et souvent
-ces deux sensations se runissent. La simple
-vue d'une action de gnrosit nous transporte.
+ces deux sensations se réunissent. La simple
+vue d'une action de générosité nous transporte.
En sommes-nous les objets? Elle arrache de nos
yeux des larmes de reconnaissance et d'admiration.
Quand nous avons le bonheur de la faire
-nous-mmes, elle excite dans nous un doux tressaillement
-qui, se confondant par degrs avec le
-calme d'une joie pure et concentre, forme la
+nous-mêmes, elle excite dans nous un doux tressaillement
+qui, se confondant par degrés avec le
+calme d'une joie pure et concentrée, forme la
jouissance la plus voluptueuse que la nature ait
-accorde l'homme. Oreste et Pylade se disputant
+accordée à l'homme. Oreste et Pylade se disputant
l'honneur de mourir l'un pour l'autre, que de
-sentimens dlicieux s'lvent la fois dans votre
-me! Vous jouissez de la gnrosit de Pylade; il
+sentimens délicieux s'élèvent à la fois dans votre
+âme! Vous jouissez de la générosité de Pylade; il
vous semble que vous l'imiteriez: l'infortune
d'Oreste vous attache et vous attendrit. Une identification
-qui, pour tre rapide, n'en est pas moins
-relle, nous transforme dans l'homme que l'infortune
-accable, et dans l'ami gnreux qui veut
+qui, pour être rapide, n'en est pas moins
+réelle, nous transforme dans l'homme que l'infortune
+accable, et dans l'ami généreux qui veut
mourir pour lui. Nous jouissons des deux sentimens
qui nous sont les plus chers: du sentiment
de notre grandeur qui nous flatte, et de celui de
notre faiblesse qu'on soulage.</p>
-<p>Ce serait peut-tre ici la place d'examiner pourquoi
-les grands crimes ne sont intressans au thtre,
+<p>Ce serait peut-être ici la place d'examiner pourquoi
+les grands crimes ne sont intéressans au théâtre,
que quand ils sont commis par des hommes
- peu prs vertueux. Si &OElig;dipe tait un sclrat,
-il ne serait que rvoltant. Qu'un monstre, pour
-remplir une vengeance mdite depuis plus de
-vingt ans, fasse boire un malheureux pre le
+à peu près vertueux. Si &OElig;dipe était un scélérat,
+il ne serait que révoltant. Qu'un monstre, pour
+remplir une vengeance méditée depuis plus de
+vingt ans, fasse boire à un malheureux père le
<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
sang de son fils, c'est une horreur qui n'est point
-intressante. On rpond que l'intrt porte sur
+intéressante. On répond que l'intérêt porte sur
Thyeste. J'insiste, et je dis que Thyeste n'inspire
-point un intrt dchirant, tel qu'on devait l'attendre
-d'une pareille situation, si elle et t
-adoucie. On a seulement pour lui cette piti qu'on
-accorde tous les malheureux. Un crivain clbre,
-dans une lettre loquente contre les spectacles,
-fait un grand mrite l'auteur d'<cite>Atre</cite>
-d'avoir intress tous les spectateurs pour la simple
-humanit. Ce point de vue, sans doute, est
+point un intérêt déchirant, tel qu'on devait l'attendre
+d'une pareille situation, si elle eût été
+adoucie. On a seulement pour lui cette pitié qu'on
+accorde à tous les malheureux. Un écrivain célèbre,
+dans une lettre éloquente contre les spectacles,
+fait un grand mérite à l'auteur d'<cite>Atrée</cite>
+d'avoir intéressé tous les spectateurs pour la simple
+humanité. Ce point de vue, sans doute, est
philosophique: mais qu'on examine s'il en fallait
-faire un mrite l'auteur. Thyeste est jet par la
-tempte dans un port soumis au cruel Atre. Il faut
-chapper sa vengeance; il cache sa qualit de
+faire un mérite à l'auteur. Thyeste est jeté par la
+tempête dans un port soumis au cruel Atrée. Il faut
+échapper à sa vengeance; il cache sa qualité de
prince: quoiqu'il fasse, il faut bien qu'il reste
-homme; il ne peut renoncer ce titre. Il est vident
+homme; il ne peut renoncer à ce titre. Il est évident
que la force du sujet a tout fait, et qu'il n'y a
-point un si grand mrite dans cette disposition,
-qui d'ailleurs appartient tout fait Snque.
-Mais qu'un amant sensible et gnreux tue sa
-matresse vertueuse, et qu'il croit infidle; qu'Oreste,
-que Ninias massacrent leur coupable mre
+point un si grand mérite dans cette disposition,
+qui d'ailleurs appartient tout à fait à Sénèque.
+Mais qu'un amant sensible et généreux tue sa
+maîtresse vertueuse, et qu'il croit infidèle; qu'Oreste,
+que Ninias massacrent leur coupable mère
avec le projet de ne jamais cesser de la respecter:
-voil un genre de tragdie qui aura toujours des
-droits sur tous les hommes. L'vnement tragique
-est le mme, sans qu'il soit besoin d'offrir des
+voilà un genre de tragédie qui aura toujours des
+droits sur tous les hommes. L'événement tragique
+est le même, sans qu'il soit besoin d'offrir des
monstres aux yeux des spectateurs. L'erreur commet
le crime, l'homme reste vertueux: l'effet
-thtral n'y perd rien.</p>
+théâtral n'y perd rien.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
-Le dogme de la fatalit, rpandu chez les anciens,
-les amena par degrs concevoir ainsi la tragdie.
-D'abord, le besoin que les hommes ont d'tre
-branls fortement, fit qu'on se contenta d'une
-motion vive, de quelque manire qu'elle fut
-produite: Oreste, tourment par les furies; Promthe
-attach sur le Caucase, tandis que des vautours
-lui dchiraient le c&oelig;ur: ces affreux spectacles
-suffirent. Ensuite, on s'effora de rendre
-intressant le hros du pome: le pote mnage
+Le dogme de la fatalité, répandu chez les anciens,
+les amena par degrés à concevoir ainsi la tragédie.
+D'abord, le besoin que les hommes ont d'être
+ébranlés fortement, fit qu'on se contenta d'une
+émotion vive, de quelque manière qu'elle fut
+produite: Oreste, tourmenté par les furies; Prométhée
+attaché sur le Caucase, tandis que des vautours
+lui déchiraient le c&oelig;ur: ces affreux spectacles
+suffirent. Ensuite, on s'efforça de rendre
+intéressant le héros du poème: le poète ménage
tellement son action qu'on ne pouvait imputer
-les crimes de son hros qu' une fatalit tyrannique;
-c'est ce qui rend &OElig;dipe et Phdre si attachans.
-Depuis, Corneille, aid de Guillen de
-Castro et de son gnie, inventa la tragdie fonde
-sur les passions. Enfin, on est revenu depuis un
-genre de tragdie fond en mme temps sur les
-passions et sur cette dpendance o nous sommes
-d'une cause suprieure: telle est <cite>Smiramis</cite>, et telles
-sont les pices dont les sujets sont tirs du thtre
+les crimes de son héros qu'à une fatalité tyrannique;
+c'est ce qui rend &OElig;dipe et Phèdre si attachans.
+Depuis, Corneille, aidé de Guillen de
+Castro et de son génie, inventa la tragédie fondée
+sur les passions. Enfin, on est revenu depuis à un
+genre de tragédie fondé en même temps sur les
+passions et sur cette dépendance où nous sommes
+d'une cause supérieure: telle est <cite>Sémiramis</cite>, et telles
+sont les pièces dont les sujets sont tirés du théâtre
des Grecs. Quelque admiration que j'aie pour ce
genre, dans lequel on peut offrir aux hommes de
-grandes leons et de grands tableaux, j'avoue que
-je lui prfre la tragdie qui fait couler des larmes
+grandes leçons et de grands tableaux, j'avoue que
+je lui préfère la tragédie qui fait couler des larmes
de pur attendrissement; telles sont <cite>Andromaque</cite>,
-<cite>Zare</cite>, <cite>Alzire</cite>, etc.</p>
+<cite>Zaïre</cite>, <cite>Alzire</cite>, etc.</p>
-<p>Les diffrens peuples polics ont suivi des procds
-diffrens dans l'imitation de la nature. Les
-Grecs ont prodigu les grands traits, mais s'en
+<p>Les différens peuples policés ont suivi des procédés
+différens dans l'imitation de la nature. Les
+Grecs ont prodigué les grands traits, mais s'en
sont souvent permis plusieurs qui avilissaient
<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
-leurs hros. Ce dfaut venait de ce que, dans ces
-sicles hroques et grossiers, on n'avait point fix
-les vritables notions des vertus morales. Les
-Romains, ns moins heureusement, mais ayant
-plus d'ides sur les dcences, tracrent des caractres
+leurs héros. Ce défaut venait de ce que, dans ces
+siècles héroïques et grossiers, on n'avait point fixé
+les véritables notions des vertus morales. Les
+Romains, nés moins heureusement, mais ayant
+plus d'idées sur les décences, tracèrent des caractères
moins forts, mais plus soutenus. Les deux
-ou trois sicles qui prcdrent la renaissance
-des lettres, doivent tre compts pour rien. Une
+ou trois siècles qui précédèrent la renaissance
+des lettres, doivent être comptés pour rien. Une
imitation servile des anciens, tant Grecs que
-Romains, tint lieu de tout mrite dans l'Europe
-littraire. Les Anglais, les Italiens et les Franais
-prirent des routes diffrentes. Les deux premiers
-de ces peuples, surtout les Anglais, se piqurent
-d'imiter la nature avec une vrit souvent grossire
-et rebutante. La preuve qu'ils n'taient
-point dirigs, dans cette marche, par le dsir
-d'oprer une illusion parfaite, mais seulement
-par une rusticit qui n'est point incompatible avec
-les lans du gnie, c'est qu'en mme temps qu'ils
+Romains, tint lieu de tout mérite dans l'Europe
+littéraire. Les Anglais, les Italiens et les Français
+prirent des routes différentes. Les deux premiers
+de ces peuples, surtout les Anglais, se piquèrent
+d'imiter la nature avec une vérité souvent grossière
+et rebutante. La preuve qu'ils n'étaient
+point dirigés, dans cette marche, par le désir
+d'opérer une illusion parfaite, mais seulement
+par une rusticité qui n'est point incompatible avec
+les élans du génie, c'est qu'en même temps qu'ils
copiaient la nature commune, ils choquaient
toutes les vraisemblances, en resserrant dans l'espace
-d'un jour des vnemens qui avaient rempli
-trente annes. Les Italiens imitrent la nature dans
-ces dtails moins odieux, mais peu intressans.
-Dans la <cite>Mrope</cite> de Maffei, le vieillard qui vient
+d'un jour des événemens qui avaient rempli
+trente années. Les Italiens imitèrent la nature dans
+ces détails moins odieux, mais peu intéressans.
+Dans la <cite>Mérope</cite> de Maffei, le vieillard qui vient
chercher le jeune Egiste, se permet de parler
-beaucoup, et de dire plusieurs choses inutiles
-l'action. Blmez, en Italie, cette absurdit; on
-vous rpondra: Telle est la nature. En France,
+beaucoup, et de dire plusieurs choses inutiles à
+l'action. Blâmez, en Italie, cette absurdité; on
+vous répondra: Telle est la nature. En France,
nous pensons qu'il pourrait exister un vieillard
<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
-qui, ayant lev le fils de son roi, et l'ayant
-laiss chapper de ses bras, viendrait le rclamer
+qui, ayant élevé le fils de son roi, et l'ayant
+laissé échapper de ses bras, viendrait le réclamer
sans bavardage.</p>
<p>Combien cette imitation servile de la nature est
-peu intressante! Ds lors, le got, ce conducteur
-du gnie, est banni de l'empire des arts; ds
-lors, plus de ncessit de porter du choix dans les
-parties, pour en former un ensemble intressant:
-une vrit, souvent dsagrable, tiendra lieu de
-mrite. Plus de ces nuances, de ces adoucissemens
-que la perfection du got a introduits dans
+peu intéressante! Dès lors, le goût, ce conducteur
+du génie, est banni de l'empire des arts; dès
+lors, plus de nécessité de porter du choix dans les
+parties, pour en former un ensemble intéressant:
+une vérité, souvent désagréable, tiendra lieu de
+mérite. Plus de ces nuances, de ces adoucissemens
+que la perfection du goût a introduits dans
le langage, dans la peinture des passions, et dont
-Racine a le premier donn l'ide. Si vous peignez
-les anciens exactement tels qu'ils sont, vous prsentez
-le tableau de m&oelig;urs grossires des
-hommes dont les m&oelig;urs se sont pures par le
-temps; vous rappelez un nouveau noble le souvenir
+Racine a le premier donné l'idée. Si vous peignez
+les anciens exactement tels qu'ils sont, vous présentez
+le tableau de m&oelig;urs grossières à des
+hommes dont les m&oelig;urs se sont épurées par le
+temps; vous rappelez à un nouveau noble le souvenir
de sa roture.</p>
<p>Exiger toujours cette froide ressemblance, c'est
-refuser d'accder au trait secret, mais rel, en
+refuser d'accéder au traité secret, mais réel, en
vertu duquel l'artiste dit au public: Admettez
-telle et telle supposition, et je m'engage affecter
-votre me de telle et telle manire. Ces conventions
-tant au thtre en plus grand nombre que
-partout ailleurs, vous proscrirez toute reprsentation
-dramatique; la tragdie en musique vous
-deviendra tout fait insupportable; vous n'aurez
-gure plus d'indulgence pour la tragdie parle;
+telle et telle supposition, et je m'engage à affecter
+votre âme de telle et telle manière. Ces conventions
+étant au théâtre en plus grand nombre que
+partout ailleurs, vous proscrirez toute représentation
+dramatique; la tragédie en musique vous
+deviendra tout à fait insupportable; vous n'aurez
+guère plus d'indulgence pour la tragédie parlée;
vous demanderez pourquoi Pulcherie insulte Phocas
-en vers alexandrins, et la perfection mme de
+en vers alexandrins, et la perfection même de
<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
-l'art va devenir un dfaut pour vous. Dans un
-chef-d'&oelig;uvre o de grands vnemens sont reprsents
-et runis d'une manire attachante,
+l'art va devenir un défaut pour vous. Dans un
+chef-d'&oelig;uvre où de grands événemens sont représentés
+et réunis d'une manière attachante,
vous serez en droit de remarquer que la nature ne
-place pas ainsi, l'un auprs de l'autre, plusieurs
-vnemens extraordinaires. Si vous continuez
+place pas ainsi, l'un auprès de l'autre, plusieurs
+événemens extraordinaires. Si vous continuez à
vous tenir rigueur, vous demanderez pourquoi
-Csar parle franais; vous serez le plus cruel ennemi
-de vos plaisirs: vous aurez vu <cite>Mrope</cite>, et
-n'aurez pas pleur.</p>
+César parle français; vous serez le plus cruel ennemi
+de vos plaisirs: vous aurez vu <cite>Mérope</cite>, et
+n'aurez pas pleuré.</p>
<p>Voulez-vous voir combien la nature a besoin
-d'tre embellie? Jetez les yeux sur la pastorale. Il
-est croire que les guerres civiles d'Auguste et
-d'Antoine, les troubles de l'Italie dans le sicle
-du Guarini et du Tasse, l'abrutissement o les
-paysans ont toujours t plongs en France,
+d'être embellie? Jetez les yeux sur la pastorale. Il
+est à croire que les guerres civiles d'Auguste et
+d'Antoine, les troubles de l'Italie dans le siècle
+du Guarini et du Tasse, l'abrutissement où les
+paysans ont toujours été plongés en France,
n'ont pas permis que la patrie des Tityres, des
-Amyntes, des Tyrcis, des Cladons, ait t le sjour
+Amyntes, des Tyrcis, des Céladons, ait été le séjour
du parfait bonheur. Toutefois, nous sentons
que les habitans de la campagne, libres des travaux
-trop pnibles de leur tat, abandonns la
-simplicit de leurs gots, seraient plus prs du
+trop pénibles de leur état, abandonnés à la
+simplicité de leurs goûts, seraient plus près du
bonheur que nous ne le sommes dans nos villes,
-o toutes les passions exaltes au plus haut degr
-se livrent sans cesse, dans notre me, un combat
-qui l'accable et qui la dchire. Le pote,
-traant notre imagination le tableau des plaisirs
-champtres, fait pour nous les frais d'une agrable
-maison de campagne, o nous pourrons nous retirer
-quand nous serons fatigus des plaisirs
+où toutes les passions exaltées au plus haut degré
+se livrent sans cesse, dans notre âme, un combat
+qui l'accable et qui la déchire. Le poète,
+traçant à notre imagination le tableau des plaisirs
+champêtres, fait pour nous les frais d'une agréable
+maison de campagne, où nous pourrons nous retirer
+quand nous serons fatigués des plaisirs
<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
bruyans de la ville. Qu'il prenne garde seulement
-de dtruire le prestige, en donnant ses personnages
-des sentimens ou des ides trangers leur
-tat; mais qu'il ne craigne pas de me les montrer
+de détruire le prestige, en donnant à ses personnages
+des sentimens ou des idées étrangers à leur
+état; mais qu'il ne craigne pas de me les montrer
plus aimables qu'ils ne le sont en effet. Ses
bergers sont-ils de beaux esprits? je ne suis point
- la campagne, ni Fontenelle non plus: sont-ils
-grossiers? je m'y dplais, ft-ce avec Thocrite.</p>
+à la campagne, ni Fontenelle non plus: sont-ils
+grossiers? je m'y déplais, fût-ce avec Théocrite.</p>
<p>Un philosophe a dit que, hors Dieu, rien n'est
beau, dans la nature, que ce qui n'existe pas. On
-ne peut pas condamner plus fortement la reprsentation
+ne peut pas condamner plus fortement la représentation
de la nature commune. Parmi nous,
quelques auteurs, prenant pour guide cette philosophie
froide et fausse qui, pour mieux mesurer
le champ des beaux-arts, commence par en
arracher les fleurs et les fruits, ont cru, comme
-nos voisins, qu'il fallait rduire les arts cette
-vrit rigoureuse qui fait de la ressemblance la
-chose mme qu'on a voulu imiter. Si l'artiste, qui
-cherche la peindre, se propose de tromper tout
- fait le spectateur, il mconnat l'objet de son
-art. Il faut donner l'me le plaisir de s'exercer; et
+nos voisins, qu'il fallait réduire les arts à cette
+vérité rigoureuse qui fait de la ressemblance la
+chose même qu'on a voulu imiter. Si l'artiste, qui
+cherche à la peindre, se propose de tromper tout
+à fait le spectateur, il méconnaît l'objet de son
+art. Il faut donner à l'âme le plaisir de s'exercer; et
les copistes, en quelque genre que ce soit, ne donnent
jamais ce plaisir. Ce tableau du Poussin me
-saisit d'admiration: toutefois l'illusion n'opre
+saisit d'admiration: toutefois l'illusion n'opère
pas sur moi, au point de me faire adresser la parole
-aux tres qui paraissent anims sur la toile;
-ce n'est pas mme ce plaisir que je cherche. Cette
-statue dont j'admire la beaut, essayez de la
-peindre des vritables couleurs de la nature, que
+aux êtres qui paraissent animés sur la toile;
+ce n'est pas même ce plaisir que je cherche. Cette
+statue dont j'admire la beauté, essayez de la
+peindre des véritables couleurs de la nature, que
<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span>
-la carnation soit exactement semblable celle
+la carnation soit exactement semblable à celle
d'un homme, assurez l'effet du prestige en le
-couvrant d'habits semblables aux ntres: mon
-plaisir est vanoui; une ridicule surprise prend
+couvrant d'habits semblables aux nôtres: mon
+plaisir est évanoui; une ridicule surprise prend
la place de l'admiration; je vois qu'on a voulu
-crer un homme, et qu'on n'a pas russi. Je me
-demande pourquoi cette figure ressemble un
+créer un homme, et qu'on n'a pas réussi. Je me
+demande pourquoi cette figure ressemble à un
homme, et n'en est point un. Je souhaite avec
-Pigmalion que la statue soit anime; je sens l'insuffisance
+Pigmalion que la statue soit animée; je sens l'insuffisance
de l'artiste: elle me rappelle la mienne;
-et c'est cette ide qu'il doit toujours carter. Il
-est croire que le sentiment de la difficult vaincue
+et c'est cette idée qu'il doit toujours écarter. Il
+est à croire que le sentiment de la difficulté vaincue
est un charme secret et toujours agissant,
-qui se mle au plaisir que nous prouvons la vue
+qui se mêle au plaisir que nous éprouvons à la vue
d'une belle imitation de la nature.</p>
-<p>D'aprs ces considrations, on est en tat de
-dcider si la philosophie peut faire autant de tort
- la posie, que le prtendent la plupart des gens
-de lettres. Il est vrai que quelques crivains en
-ont abus, en la faisant dgnrer en une vaine mtaphysique.
+<p>D'après ces considérations, on est en état de
+décider si la philosophie peut faire autant de tort
+à la poésie, que le prétendent la plupart des gens
+de lettres. Il est vrai que quelques écrivains en
+ont abusé, en la faisant dégénérer en une vaine métaphysique.
Mais observez les avantages qu'elle
-peut produire en clairant la marche d'un talent
-vritable. Un auteur clbre a dit que tout ouvrage
-dramatique est une exprience faite sur le
+peut produire en éclairant la marche d'un talent
+véritable. Un auteur célèbre a dit que tout ouvrage
+dramatique est une expérience faite sur le
c&oelig;ur humain. C'est le philosophe qui la dirige;
-le pote ne fait que passionner le langage de ses
-acteurs. L'un place le modle, l'autre dessine
-avec feu. Je sais que le gnie peint grandes
-touches et ddaigne les nuances; mais je ne puis
-croire qu'il soit toujours emport par une impulsion
+le poète ne fait que passionner le langage de ses
+acteurs. L'un place le modèle, l'autre dessine
+avec feu. Je sais que le génie peint à grandes
+touches et dédaigne les nuances; mais je ne puis
+croire qu'il soit toujours emporté par une impulsion
<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span>
-violente: il peut laisser chapper subitement
-un morceau plein de sensibilit; il peut mme
+violente: il peut laisser échapper subitement
+un morceau plein de sensibilité; il peut même
concevoir un plan rempli de chaleur; mais il a
-besoin de la mditation pour prsider l'ordonnance
-des parties, et les diriger un but moral;
-il a pu fournir Molire l'ide de la cassette;
-mais il a t second par de profondes rflexions,
-lorsqu'il a compromis un pre avare usurier, avec
-un fils libertin qui emprunte un intrt ruineux.
+besoin de la méditation pour présider à l'ordonnance
+des parties, et les diriger à un but moral;
+il a pu fournir à Molière l'idée de la cassette;
+mais il a été secondé par de profondes réflexions,
+lorsqu'il a compromis un père avare usurier, avec
+un fils libertin qui emprunte à un intérêt ruineux.
Je vois le doigt de la philosophie empreint
sur chaque vers du <cite>Tartuffe</cite> et du <cite>Misantrope</cite>.
-Ne croyons pas que cette habitude de rflchir
-puisse jamais refroidir un pote. Elle trace au contraire,
+Ne croyons pas que cette habitude de réfléchir
+puisse jamais refroidir un poète. Elle trace au contraire,
dans son imagination, l'image d'un beau
-idal qui le dirige son insu, mme dans la
+idéal qui le dirige à son insu, même dans la
chaleur de sa composition. Un philosophe pourrait
-donc composer un nouvel <cite>Art potique</cite>, dans
-lequel il remonterait aux sources de l'intrt et
-du comique, o il approfondirait l'art de tracer
-les caractres, o il ferait voir les progrs que
-cet art a faits, et o il pourrait donner la solution
-de plusieurs problmes littraires. On peut assurer
- celui qui excuterait cet ouvrage, un trs-grand
-succs, dont l'auteur ne serait jamais tmoin.
+donc composer un nouvel <cite>Art poétique</cite>, dans
+lequel il remonterait aux sources de l'intérêt et
+du comique, où il approfondirait l'art de tracer
+les caractères, où il ferait voir les progrès que
+cet art a faits, et où il pourrait donner la solution
+de plusieurs problèmes littéraires. On peut assurer
+à celui qui exécuterait cet ouvrage, un très-grand
+succès, dont l'auteur ne serait jamais témoin.
Mais s'il se trouvait un homme digne de l'entreprendre,
-il est croire que cette dernire
-rflexion ne serait point capable de l'arrter.</p>
+il est à croire que cette dernière
+réflexion ne serait point capable de l'arrêter.</p>
<p class="p2 center small">FIN DE LA DISSERTATION SUR L'IMITATION DE LA NATURE.</p>
@@ -11998,368 +11956,368 @@ rflexion ne serait point capable de l'arrter.</p>
<h2>DIALOGUE<br />
<span class="xs">ENTRE</span><br />
-<span class="medium">SAINT-RAL, PICURE, SNQUE, JULIEN</span><br />
+<span class="medium">SAINT-RÉAL, ÉPICURE, SÉNÈQUE, JULIEN</span><br />
<span class="medium">ET LOUIS-LE-GRAND.</span></h2>
-<p class="p2 center smcap">PICURE.</p>
+<p class="p2 center smcap">ÉPICURE.</p>
-<p>Je sors d'une illustre assemble des morts, o
-l'on m'a parl du dessein que vous aviez eu de
+<p>Je sors d'une illustre assemblée des morts, où
+l'on m'a parlé du dessein que vous aviez eu de
donner un ouvrage sur la bizarrerie de quelques
-rputations anciennes et modernes. J'aurais pu
+réputations anciennes et modernes. J'aurais pu
vous fournir un exemple...</p>
-<p class="center smcap">SAINT-RAL.</p>
+<p class="center smcap">SAINT-RÉAL.</p>
<p>Ces exemples sont innombrables. Combien
-cette journe m'en a-t-elle offert! Tantt, c'est un
-aumnier qui m'apprend qu'on lui doit le succs
-d'un sige qui immortalise tel gnral; tantt, c'est
-un pote qui me prie de revendiquer pour lui une
-comdie, qu'il a cde pour quatre louis un comdien.
-C'est un auteur inconnu du troisime
-sicle, qui se plaint que quelques crivains modernes
-se font un nom ses dpens, en s'appropriant
-et en dveloppant ses ides. Je viens d'entendre
+cette journée m'en a-t-elle offert! Tantôt, c'est un
+aumônier qui m'apprend qu'on lui doit le succès
+d'un siége qui immortalise tel général; tantôt, c'est
+un poète qui me prie de revendiquer pour lui une
+comédie, qu'il a cédée pour quatre louis à un comédien.
+C'est un auteur inconnu du troisième
+siècle, qui se plaint que quelques écrivains modernes
+se font un nom à ses dépens, en s'appropriant
+et en développant ses idées. Je viens d'entendre
<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
-un marchal de France, revenu des vanits
-du sicle, qui s'avoue redevable du bton un
+un maréchal de France, revenu des vanités
+du siècle, qui s'avoue redevable du bâton à un
mouvement savant d'un officier subalterne qui ne
put obtenir la croix de Saint-Louis.</p>
-<p class="center smcap">PICURE.</p>
+<p class="center smcap">ÉPICURE.</p>
<p>Je n'ose me comparer, beaucoup moins me
-prfrer personne; mais j'espre que vous ne me
-confondrez point avec ces morts, dont la rputation
-est moins bizarre que la mienne. picure
+préférer à personne; mais j'espère que vous ne me
+confondrez point avec ces morts, dont la réputation
+est moins bizarre que la mienne. Épicure
doit croire...</p>
-<p class="center smcap">SAINT-RAL.</p>
+<p class="center smcap">SAINT-RÉAL.</p>
-<p>Quoi! vous tes ce philosophe svre, sage
+<p>Quoi! vous êtes ce philosophe sévère, sage
adorateur d'un dieu dont le nom est le mot de
ralliement pour les voluptueux et les esprits forts!</p>
-<p class="center smcap">PICURE.</p>
+<p class="center smcap">ÉPICURE.</p>
-<p>Oui, c'est moi-mme. Je suis n dans un petit
-bourg de l'Attique. Je fis quelque sjour dans
-Athnes, o je fus absolument inconnu. Je m'aperus
-que les richesses taient le flau de la plupart
-de ceux qui les possdaient, grce leur
+<p>Oui, c'est moi-même. Je suis né dans un petit
+bourg de l'Attique. Je fis quelque séjour dans
+Athènes, où je fus absolument inconnu. Je m'aperçus
+que les richesses étaient le fléau de la plupart
+de ceux qui les possédaient, grâce à leur
imprudence; que quelques-uns devaient dire: j'ai
-des richesses, comme on dit: j'ai la fivre, j'ai la
-colique; je conus que le seul moyen d'tre heureux,
-tait de se conformer la nature; je me retirai
+des richesses, comme on dit: j'ai la fièvre, j'ai la
+colique; je conçus que le seul moyen d'être heureux,
+était de se conformer à la nature; je me retirai
dans mon petit bourg. J'y vivais de pain et
-d'eau; je jouissais de la sant, de l'galit d'esprit,
+d'eau; je jouissais de la santé, de l'égalité d'esprit,
<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
-de la tranquillit d'me. J'allai Athnes
+de la tranquillité d'âme. J'allai à Athènes
remercier Jupiter de m'avoir conduit au bonheur
-par une route si simple. Il plut un citoyen de
-s'tonner de me voir dans le temple, et me voil
-devenu le patron de l'impit. Je retournai dans
-ma retraite, bien rsolu de cacher ma vie: c'tait
-mon principal axime. Ma morale tait celle
-d'pictte, si ce n'est que j'avais le ridicule de
-prtendre qu'il vaut mieux jouir d'une sant parfaite,
-que d'tre tourment des douleurs de la
-gravelle. Je n'avais qu'un disciple, nomm Mtrodore,
- qui je reprochais sa somptuosit, parce
-qu'il dpensait un sou et demi par jour; je lui
-crivais: <i lang="la" xml:lang="la">Non toto asse quotidi vivo</i> (ma dpense
-ne se monte pas un sou par jour). Nous tions
-heureux, et nous disions que nous avions trouv
-la volupt. Je mourus, sans que personne se doutt
-que j'eusse vcu: mon disciple fit part aux siens
-de quelques-unes de mes lettres, o je prchais la
-volupt, c'est- dire, la sobrit et le dsintressement.
-D'aprs mes ides, les fermiers de la rpublique
-donnrent aux Las et aux Phryns des
-soups o ils dpensaient vingt-cinq mines: ils
-dirent qu'ils taient picuriens, et on les crut.</p>
-
-<p class="center smcap">SAINT-RAL.</p>
-
-<p>J'ai souvent dplor l'injustice du sort votre
-gard: j'avais quelques matriaux; je me proposais
-de donner un prcis de votre doctrine, de
+par une route si simple. Il plut à un citoyen de
+s'étonner de me voir dans le temple, et me voilà
+devenu le patron de l'impiété. Je retournai dans
+ma retraite, bien résolu de cacher ma vie: c'était
+mon principal axiôme. Ma morale était celle
+d'Épictète, si ce n'est que j'avais le ridicule de
+prétendre qu'il vaut mieux jouir d'une santé parfaite,
+que d'être tourmenté des douleurs de la
+gravelle. Je n'avais qu'un disciple, nommé Métrodore,
+à qui je reprochais sa somptuosité, parce
+qu'il dépensait un sou et demi par jour; je lui
+écrivais: <i lang="la" xml:lang="la">Non toto asse quotidiè vivo</i> (ma dépense
+ne se monte pas à un sou par jour). Nous étions
+heureux, et nous disions que nous avions trouvé
+la volupté. Je mourus, sans que personne se doutât
+que j'eusse vécu: mon disciple fit part aux siens
+de quelques-unes de mes lettres, où je prêchais la
+volupté, c'est-à dire, la sobriété et le désintéressement.
+D'après mes idées, les fermiers de la république
+donnèrent aux Laïs et aux Phrynés des
+soupés où ils dépensaient vingt-cinq mines: ils
+dirent qu'ils étaient épicuriens, et on les crut.</p>
+
+<p class="center smcap">SAINT-RÉAL.</p>
+
+<p>J'ai souvent déploré l'injustice du sort à votre
+égard: j'avais quelques matériaux; je me proposais
+de donner un précis de votre doctrine, de
<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
-votre morale et de vos crits. Mais qu'auriez-vous
-pu y gagner? J'aurais, tout au plus, rhabilit
-votre rputation dans l'esprit de quelques hommes
-senss; mais le vulgaire sera toujours pour vous
-le vulgaire. Le poids de vingt sicles psera ternellement
-sur votre renomme; et, quoique
-votre morale soit aussi pure que sense, on dira
-toujours le <em>poison d'picure</em>... Mais quel est
-celui qui vient troubler une conversation si intressante?</p>
-
-<p class="center smcap">PICURE.</p>
+votre morale et de vos écrits. Mais qu'auriez-vous
+pu y gagner? J'aurais, tout au plus, réhabilité
+votre réputation dans l'esprit de quelques hommes
+sensés; mais le vulgaire sera toujours pour vous
+le vulgaire. Le poids de vingt siècles pèsera éternellement
+sur votre renommée; et, quoique
+votre morale soit aussi pure que sensée, on dira
+toujours le <em>poison d'Épicure</em>... Mais quel est
+celui qui vient troubler une conversation si intéressante?</p>
+
+<p class="center smcap">ÉPICURE.</p>
<p>C'est un philosophe qui a, presque autant que
-moi, se plaindre de la renomme. C'est un des
+moi, à se plaindre de la renommée. C'est un des
plus fermes appuis du portique, un sage qui m'a
rendu justice en rapprochant ma doctrine de
-celle de Znon, et dont le suffrage n'a pas beaucoup
-influ sur l'ide qu'on a conue de moi:
-c'est Snque.</p>
+celle de Zénon, et dont le suffrage n'a pas beaucoup
+influé sur l'idée qu'on a conçue de moi:
+c'est Sénèque.</p>
-<p class="center smcap">SNQUE.</p>
+<p class="center smcap">SÉNÈQUE.</p>
-<p>Oui, c'est moi, qui ai t le collgue de Burrhus
-dans l'ducation du fils d'nobardus; c'est moi
-qu'on a accus, sans aucun fondement, d'avoir
-souill la couche de mon matre et de mon bienfaiteur.
-On m'a souponn d'avarice, parce que la
+<p>Oui, c'est moi, qui ai été le collègue de Burrhus
+dans l'éducation du fils d'Énobardus; c'est moi
+qu'on a accusé, sans aucun fondement, d'avoir
+souillé la couche de mon maître et de mon bienfaiteur.
+On m'a soupçonné d'avarice, parce que la
fastueuse reconnaissance de mon disciple m'environna
-de richesses qui n'approchrent jamais de
+de richesses qui n'approchèrent jamais de
mon c&oelig;ur. Je fus quelque temps gouverneur de
-la Bretagne, o j'arrtai les brigandages de mes
+la Bretagne, où j'arrêtai les brigandages de mes
<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
subalternes dans l'administration des deniers publics:
on me supposa des raisons qui n'avaient
-rien de commun avec l'intrt de l'tat. Quelques
-beaux esprits dirent que j'crivais, sur une table
+rien de commun avec l'intérêt de l'état. Quelques
+beaux esprits dirent que j'écrivais, sur une table
d'or, mes invectives contre les richesses; mes
-ennemis agrrent cette ide. La vrit est pourtant
-que je vivais, comme les potes du temps,
-c'est--dire, que je passais la journe dans mon lit
- lire et composer, et en me contentant d'un
-peu de pain et d'eau. On sait que j'ai refus le
-trne, o les v&oelig;ux de tout l'empire m'appelaient,
-refus que ma mort a suivi de prs: Cependant ma
-rputation de philosophe est fort quivoque, et
-celle d'homme de lettres n'est pas infiniment respecte.</p>
-
-<p class="center smcap">SAINT-RAL.</p>
-
-<p>J'avais dj vu l'absurdit de ces accusations;
-et Snque aurait jou, dans l'ouvrage que je mditais,
-un rle intressant. Vos crits sont votre
-loge, et vous vous y tes peint sans vous flatter.
+ennemis agréèrent cette idée. La vérité est pourtant
+que je vivais, comme les poètes du temps,
+c'est-à-dire, que je passais la journée dans mon lit
+à lire et à composer, et en me contentant d'un
+peu de pain et d'eau. On sait que j'ai refusé le
+trône, où les v&oelig;ux de tout l'empire m'appelaient,
+refus que ma mort a suivi de près: Cependant ma
+réputation de philosophe est fort équivoque, et
+celle d'homme de lettres n'est pas infiniment respectée.</p>
+
+<p class="center smcap">SAINT-RÉAL.</p>
+
+<p>J'avais déjà vu l'absurdité de ces accusations;
+et Sénèque aurait joué, dans l'ouvrage que je méditais,
+un rôle intéressant. Vos écrits sont votre
+éloge, et vous vous y êtes peint sans vous flatter.
Vos lettres sont un cours complet de morale
-stocienne, o l'homme, l'orateur et le philosophe
-sont runis. Quoiqu'en disent vos ennemis, votre
-philosophie ne s'est pas rpandue en paroles; elle
-a pass dans vos actions. On croirait que vous
-ftes insensible votre exil, si le <cite>Trait de la
-Consolation</cite>, adress votre mre, ne prouvait
-que vous etes besoin de votre philosophie pour
+stoïcienne, où l'homme, l'orateur et le philosophe
+sont réunis. Quoiqu'en disent vos ennemis, votre
+philosophie ne s'est pas répandue en paroles; elle
+a passé dans vos actions. On croirait que vous
+fûtes insensible à votre exil, si le <cite>Traité de la
+Consolation</cite>, adressé à votre mère, ne prouvait
+que vous eûtes besoin de votre philosophie pour
<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
-supporter son absence. Vous prouvtes que la
-plupart des malheurs ne sont gure qu'une ncessit
+supporter son absence. Vous prouvâtes que la
+plupart des malheurs ne sont guère qu'une nécessité
de faire plus d'usage de sa raison que n'en
-font les autres hommes. Votre ouvrage est anim
+font les autres hommes. Votre ouvrage est animé
de la double chaleur de l'imagination et du sentiment.
-L'le de Corse attendait un exil, et ce
-triste sjour vit un contemplateur de la nature.
-Vous tourntes autour de plusieurs vrits, et
-vous conntes l'quilibre des liqueurs. Malgr
+L'île de Corse attendait un exilé, et ce
+triste séjour vit un contemplateur de la nature.
+Vous tournâtes autour de plusieurs vérités, et
+vous connûtes l'équilibre des liqueurs. Malgré
vos vertus et vos talens, vous passez pour un
philosophe dont la conduite et les principes sont
-peu consquens, pour un physicien mdiocre; et
-quelques littrateurs vous ont trait comme un
-acadmicien de province de mauvais got.</p>
+peu conséquens, pour un physicien médiocre; et
+quelques littérateurs vous ont traité comme un
+académicien de province de mauvais goût.</p>
-<p class="center smcap">SNQUE.</p>
+<p class="center smcap">SÉNÈQUE.</p>
-<p>Avoir et n'avoir point de rputation, est une
-chose bien indiffrente; mais en avoir une mauvaise,
-est un malheur que j'avais tch d'viter.</p>
+<p>Avoir et n'avoir point de réputation, est une
+chose bien indifférente; mais en avoir une mauvaise,
+est un malheur que j'avais tâché d'éviter.</p>
-<p class="center smcap">SAINT-RAL.</p>
+<p class="center smcap">SAINT-RÉAL.</p>
<p>Voici, ce me semble, la cause de l'injustice de
-votre sicle et de la postrit: trop d'emphase
+votre siècle et de la postérité: trop d'emphase
dans votre morale, trop de faste (pardonnez, je
-parle un philosophe), trop d'apprt dans votre
-loquence, trop de mpris pour les hommes, ont
-rvolt quelques-uns de vos contemporains. Vous
-ne les avez pas assez intresss dire de vous:
-Snque est un grand homme. Ils ont cherch,
+parle à un philosophe), trop d'apprêt dans votre
+éloquence, trop de mépris pour les hommes, ont
+révolté quelques-uns de vos contemporains. Vous
+ne les avez pas assez intéressés à dire de vous:
+Sénèque est un grand homme. Ils ont cherché,
<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
-dans vos vertus, les semences des vices opposs:
-cette ressource est prcieuse et ncessaire la
-plupart des hommes. Mais vous etes des admirateurs,
-quoique vous vcussiez sous Nron;
-Rome recueillit et adora vos dernires paroles;
-et les sages de tous les sicles vous regarderont
+dans vos vertus, les semences des vices opposés:
+cette ressource est précieuse et nécessaire à la
+plupart des hommes. Mais vous eûtes des admirateurs,
+quoique vous vécussiez sous Néron;
+Rome recueillit et adora vos dernières paroles;
+et les sages de tous les siècles vous regarderont
comme un vrai philosophe, comme un homme
-loquent, dont l'me fut sensible, l'esprit vaste et
-tendu, et dont les crits nous offrent une fort
-immense d'arbres levs, o aucun n'est remarquable,
-parce qu'ils sont tous d'une gale hauteur.</p>
+éloquent, dont l'âme fut sensible, l'esprit vaste et
+étendu, et dont les écrits nous offrent une forêt
+immense d'arbres élevés, où aucun n'est remarquable,
+parce qu'ils sont tous d'une égale hauteur.</p>
-<p class="center smcap">SNQUE.</p>
+<p class="center smcap">SÉNÈQUE.</p>
-<p>Cette rputation est plus que suffisante; il y a
-long-temps que j'crivais mon ami Lucilius,
-d'aprs picure: <i lang="la" xml:lang="la">Satis magnum alter alteri theatrum
+<p>Cette réputation est plus que suffisante; il y a
+long-temps que j'écrivais à mon ami Lucilius,
+d'après Épicure: <i lang="la" xml:lang="la">Satis magnum alter alteri theatrum
sumus</i> (nous sommes l'un pour l'autre un
-thtre assez tendu). Mais j'aperois une ombre
-qui m'est tout- fait inconnue; elle, vient, sans
-doute, pour le mme sujet qui nous amne. Ah!
+théâtre assez étendu). Mais j'aperçois une ombre
+qui m'est tout-à fait inconnue; elle, vient, sans
+doute, pour le même sujet qui nous amène. Ah!
je la reconnais: c'est Julien le Philosophe.</p>
-<p class="center smcap">SAINT-RAL.</p>
+<p class="center smcap">SAINT-RÉAL.</p>
<p>Qui? Julien le Philosophe! N'enseigna-t-il pas
-la grammaire Alexandrie?</p>
+la grammaire à Alexandrie?</p>
-<p class="center smcap">SNQUE.</p>
+<p class="center smcap">SÉNÈQUE.</p>
<p>Non; c'est Julien que, parmi vous autres modernes,
on appelle vulgairement Julien l'Apostat.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span></p>
-<p class="center smcap">SAINT-RAL.</p>
+<p class="center smcap">SAINT-RÉAL.</p>
<p>Ce fut un philosophe, sans doute; mais j'ignorais
-qu'il en portt le nom.</p>
+qu'il en portât le nom.</p>
<p class="center smcap">JULIEN.</p>
<p>Je supporterais patiemment le nom d'Apostat,
si, dans l'esprit de la plupart des hommes, il
-n'emportait l'ide d'apostat de toutes les vertus.
-L'on sait que je ne fus pas insensible la gloire:
-c'est la dernire passion du sage; c'est la chemise
-de l'me, m'a dit tout l'heure un philosophe
-aimable, n parmi mes chers Gaulois.</p>
+n'emportait l'idée d'apostat de toutes les vertus.
+L'on sait que je ne fus pas insensible à la gloire:
+c'est la dernière passion du sage; c'est la chemise
+de l'âme, m'a dit tout à l'heure un philosophe
+aimable, né parmi mes chers Gaulois.</p>
-<p class="center smcap">SAINT-RAL.</p>
+<p class="center smcap">SAINT-RÉAL.</p>
<p>Ah! je reconnais Montaigne.</p>
<p class="center smcap">JULIEN.</p>
<p>Je me flatte que ce n'est point sous ce nom
-odieux, que vous m'eussiez fait connatre, si j'avais
+odieux, que vous m'eussiez fait connaître, si j'avais
eu quelque place dans votre ouvrage. On me
-fora d'embrasser la religion de mes perscuteurs;
-et j'abjurai, ds que je fus le matre, une religion
+força d'embrasser la religion de mes persécuteurs;
+et j'abjurai, dès que je fus le maître, une religion
que j'ai eu le malheur de ne pas croire. Voici
-ma vie: Je fus gouverneur des Gaules, o je fus
-ador des peuples. Les Gaulois m'aidrent chasser
+ma vie: Je fus gouverneur des Gaules, où je fus
+adoré des peuples. Les Gaulois m'aidèrent à chasser
les Germains des terres de l'empire. Je les
vainquis dans une grande bataille; je fis beaucoup
de prisonniers, et je ne traitai point les
<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
vaincus comme fit, avant moi, votre grand
-Constantin: je ne les fis point gorger dans le
-cirque. Devenu empereur, je tchai de rgner
-comme et fait Platon. Il fallut faire la guerre
+Constantin: je ne les fis point égorger dans le
+cirque. Devenu empereur, je tâchai de régner
+comme eût fait Platon. Il fallut faire la guerre
aux Perses; je passai par Antioche: ce vil peuple
me prodigua les insultes et les railleries; je voulus
-croire que Julien seul tait offens, et non l'empereur;
+croire que Julien seul était offensé, et non l'empereur;
je ne punis point mes sujets, comme fit,
-aprs moi, votre grand Thodose; je ne les fis
-pas gorger dans le cirque. Je fus bless mort
-dans une action, et l'on me prte un discours
-dont rougiraient l'imbcile Caligula et le gladiateur
+après moi, votre grand Théodose; je ne les fis
+pas égorger dans le cirque. Je fus blessé à mort
+dans une action, et l'on me prête un discours
+dont rougiraient l'imbécile Caligula et le gladiateur
Commode.</p>
-<p class="center smcap">SAINT-RAL.</p>
+<p class="center smcap">SAINT-RÉAL.</p>
<p>Vous devez vous consoler que mon projet n'ait
-pas eu lieu: une main habile a trac votre portrait;
+pas eu lieu: une main habile a tracé votre portrait;
il me semble bien saisi. On vous rend justice;
-on rpand, sur votre hrosme philosophique,
-un soupon de singularit, dont vous partes n'avoir
-pas t toujours exempt; si la postrit et
-eu quelque gard pour mon suffrage, vous porteriez
-dsormais, sur la terre, le nom dont on
+on répand, sur votre héroïsme philosophique,
+un soupçon de singularité, dont vous parûtes n'avoir
+pas été toujours exempt; si la postérité eût
+eu quelque égard pour mon suffrage, vous porteriez
+désormais, sur la terre, le nom dont on
vous honore ici; et, pour vous le donner, je
-l'eusse t un de vos successeurs nomm Lon-le-Philosophe,
-prince estimable, la vrit, mais
+l'eusse ôté à un de vos successeurs nommé Léon-le-Philosophe,
+prince estimable, à la vérité, mais
qui fut un dialecticien et non pas un sage. Montrez-vous
-tout fait digne de ce dernier titre, en
-mprisant le nom d'Apostat, qui pourra bien vous
+tout à fait digne de ce dernier titre, en
+méprisant le nom d'Apostat, qui pourra bien vous
<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
-rester, parce qu'on ne renonce pas aisment aux
+rester, parce qu'on ne renonce pas aisément aux
anciennes habitudes.</p>
<p>Voici une ombre que je n'ai point encore vue
dans ces lieux, et je lis dans vos yeux que personne
-de vous ne la connat.</p>
+de vous ne la connaît.</p>
<p class="center smcap">LOUIS-LE-GRAND.</p>
-<p>Oui, Louis-le-Grand est ignor dans ces lieux,
-et son titre ne le garantit pas d'une ternelle obscurit.</p>
+<p>Oui, Louis-le-Grand est ignoré dans ces lieux,
+et son titre ne le garantit pas d'une éternelle obscurité.</p>
-<p class="center smcap">SAINT-RAL.</p>
+<p class="center smcap">SAINT-RÉAL.</p>
-<p>Louis-le-Grand ignor! Ce roi qui fut son
-propre ouvrage! ce roi qui crivait au comte
-d'Estrades, du vivant mme de Mazarin: <em>Ecrivez-moi
+<p>Louis-le-Grand ignoré! Ce roi qui fut son
+propre ouvrage! ce roi qui écrivait au comte
+d'Estrades, du vivant même de Mazarin: <em>Ecrivez-moi
sous l'adresse de Lionne, je veux tout faire
-par moi-mme</em>; qui, le premier, montra l'Europe
-des armes innombrables; qui cra, en deux
+par moi-même</em>; qui, le premier, montra à l'Europe
+des armées innombrables; qui créa, en deux
ans, une flotte de cent vaisseaux; qui soutint la
guerre contre toute l'Europe; qui fit fleurir les
arts et le commerce; qui pensionna tous les
-savans, except moi pourtant; ce roi, enfin,
+savans, excepté moi pourtant; ce roi, enfin,
qui fut grand par la guerre, par la paix, par le
-bonheur et par l'adversit.</p>
+bonheur et par l'adversité.</p>
<p class="center smcap">LOUIS-LE-GRAND.</p>
-<p>Je n'ai point crit au comte d'Estrades; je n'ai
+<p>Je n'ai point écrit au comte d'Estrades; je n'ai
point couvert la mer de vaisseaux; je n'ai point
soutenu la guerre contre toute l'Europe; je l'ai
<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
-faite, malgr moi, quelques voisins ambitieux;
-j'ai conu, malgr l'ignorance de mon sicle,
-qu'il y avait quelque grandeur encourager les
-arts; j'ai fait des pensions quelques professeurs
+faite, malgré moi, à quelques voisins ambitieux;
+j'ai conçu, malgré l'ignorance de mon siècle,
+qu'il y avait quelque grandeur à encourager les
+arts; j'ai fait des pensions à quelques professeurs
de grec et de latin; j'ai fait le bonheur de
mes peuples: je suis Louis-le-Grand, roi de Hongrie
et de Pologne.</p>
-<p class="center smcap">SAINT-RAL.</p>
+<p class="center smcap">SAINT-RÉAL.</p>
-<p>Je l'avoue, ma honte: votre nom n'tait pas
-prsent mon esprit. Votre rcit me le rappelle:
-vous viviez la fin du quatorzime sicle.</p>
+<p>Je l'avoue, à ma honte: votre nom n'était pas
+présent à mon esprit. Votre récit me le rappelle:
+vous viviez à la fin du quatorzième siècle.</p>
<p class="center smcap">LOUIS-LE-GRAND.</p>
<p>Il m'honora du nom de grand. Plusieurs hommes
-respectables sont ignors; mais la renomme
-ne leur avait point accord un surnom capable
-de les arracher l'oubli; il n'appartenait qu'
-moi d'tre appelle grand, et d'tre inconnu.</p>
-
-<p class="center smcap">SAINT-RAL.</p>
-
-<p>Vous avez mrit votre nom. Votre mmoire
-a pu tre clbre quelque temps aprs votre
-mort; mais les sicles suivans n'ont pas regard
-votre sicle comme dpositaire de la grandeur.
-Peut-tre les hommes parviendront-ils se faire
-une autre ide de la gloire; et, dans ce cas, combien
-de hros dgrads! L'injustice des hommes
-les confrontera avec des prjugs contraires
+respectables sont ignorés; mais la renommée
+ne leur avait point accordé un surnom capable
+de les arracher à l'oubli; il n'appartenait qu'à
+moi d'être appelle grand, et d'être inconnu.</p>
+
+<p class="center smcap">SAINT-RÉAL.</p>
+
+<p>Vous avez mérité votre nom. Votre mémoire
+a pu être célèbre quelque temps après votre
+mort; mais les siècles suivans n'ont pas regardé
+votre siècle comme dépositaire de la grandeur.
+Peut-être les hommes parviendront-ils à se faire
+une autre idée de la gloire; et, dans ce cas, combien
+de héros dégradés! L'injustice des hommes
+les confrontera avec des préjugés contraires à
<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
-ceux d'aprs lesquels ils ont vcu. Tel est le sort
-des hros de la gloire: son thtre est immense
-et fragile; le thtre de la vertu est born,
-mais inbranlable.</p>
-
-<p>Je parle des philosophes et des rois. Vous
-connaissez le nant des ides et des grandeurs
-humaines. Mon dessein fut de juger les rputations
-et le hasard qui y prside. Quelle a t la bizarrerie
-de la mienne! mes ouvrages furent estims:
-ma personne fut inconnue. Je vcus pauvre, sous
+ceux d'après lesquels ils ont vécu. Tel est le sort
+des héros de la gloire: son théâtre est immense
+et fragile; le théâtre de la vertu est borné,
+mais inébranlable.</p>
+
+<p>Je parle à des philosophes et à des rois. Vous
+connaissez le néant des idées et des grandeurs
+humaines. Mon dessein fut de juger les réputations
+et le hasard qui y préside. Quelle a été la bizarrerie
+de la mienne! mes ouvrages furent estimés:
+ma personne fut inconnue. Je vécus pauvre, sous
un grand prince ami des arts. On ignore mon
-vritable nom, l'ge, le temps et le lieu o j'ai
-termin ma destine. Mais quelle foule d'ombres
-accourt vers nous! Retirons-nous l'cart, et
-sauvons nos rflexions de leur importunit.</p>
+véritable nom, l'âge, le temps et le lieu où j'ai
+terminé ma destinée. Mais quelle foule d'ombres
+accourt vers nous! Retirons-nous à l'écart, et
+sauvons nos réflexions de leur importunité.</p>
<p class="p2 center small">FIN DU DIALOGUE.</p>
@@ -12367,59 +12325,59 @@ sauvons nos rflexions de leur importunit.</p>
<h2>QUESTION.</h2>
-<p class="hanging indent">SI, DANS UNE SOCIT, UN HOMME DOIT OU PEUT LAISSER PRENDRE
+<p class="hanging indent">SI, DANS UNE SOCIÉTÉ, UN HOMME DOIT OU PEUT LAISSER PRENDRE
SUR LUI CES DROITS QUI SOUVENT HUMILIENT L'AMOUR-PROPRE?</p>
-<p class="p2">Cette question est plus difficile rsoudre qu'elle
-ne le parat d'abord. Ceux qui sont pour l'affirmative,
-prtendent que l'amiti vritable est un
+<p class="p2">Cette question est plus difficile à résoudre qu'elle
+ne le paraît d'abord. Ceux qui sont pour l'affirmative,
+prétendent que l'amitié véritable est un
contrat par lequel chacune des parties consacre
- l'autre toute son existence. Ils disent que, si
-l'amiti ne laisse pas le droit de donner des secours
- son ami, ou d'en recevoir, elle est une
-chimre ridicule; que son principal bonheur
-consiste lever ou dchirer ce voile de dcence
-que les hommes ont jet sur leurs besoins, pour
+à l'autre toute son existence. Ils disent que, si
+l'amitié ne laisse pas le droit de donner des secours
+à son ami, ou d'en recevoir, elle est une
+chimère ridicule; que son principal bonheur
+consiste à lever ou déchirer ce voile de décence
+que les hommes ont jeté sur leurs besoins, pour
se dispenser de se secourir, en continuant de se
prodiguer les marques de l'affection la plus vive;
-que c'est celui qui donne, qui est honor et oblig,
-etc. Ceux qui sont pour la ngative, me paraissent
+que c'est celui qui donne, qui est honoré et obligé,
+etc. Ceux qui sont pour la négative, me paraissent
appuyer leur opinion par des raisons plus solides.
-Ils disent que l'amiti, tant une union pure des
-mes, ne doit pas se laisser souponner d'un
-autre motif. On peut appliquer cette rflexion
-l'amour mme. En tout tat de cause, on fait
-toujours trs-bien de ne donner, que le moins
-qu'on peut, atteinte cette rgle. Celui qui reoit,
+Ils disent que l'amitié, étant une union pure des
+âmes, ne doit pas se laisser soupçonner d'un
+autre motif. On peut appliquer cette réflexion à
+l'amour même. En tout état de cause, on fait
+toujours très-bien de ne donner, que le moins
+qu'on peut, atteinte à cette règle. Celui qui reçoit,
<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
-n'accepte srement que parce qu'il respecte l'me
-de celui qui donne: mais d'o sait-il que cette
-me ne se dgradera point? et alors quel dsespoir
-de lui avoir obligation! d'o sait-il que cette
-me, en supposant qu'elle reste noble, ne cessera
+n'accepte sûrement que parce qu'il respecte l'âme
+de celui qui donne: mais d'où sait-il que cette
+âme ne se dégradera point? et alors quel désespoir
+de lui avoir obligation! d'où sait-il que cette
+âme, en supposant qu'elle reste noble, ne cessera
point de l'aimer, voudra bien ne jamais se
-prvaloir de ses avantages? Quelle me il faut
-avoir pour laisser celle d'une autre la libert de
+prévaloir de ses avantages? Quelle âme il faut
+avoir pour laisser à celle d'une autre la liberté de
tous ses mouvemens, tandis que je pourrais les
contraindre et les diriger vers mon bonheur apparent!
-Ce sacrifice continuel de mon intrt est
-peut-tre plus difficile que le sacrifice momentan
+Ce sacrifice continuel de mon intérêt est
+peut-être plus difficile que le sacrifice momentané
de ma personne; et le bienfaiteur qui en est
-capable, a ncessairement l'avantage sur celui
-qu'il a oblig, en leur supposant d'ailleurs une
-gale lvation dans le caractre. Or, j'ai peine
- croire que l'homme puisse supporter l'ide de
-la supriorit d'une me sur la sienne. J'en juge
-par la peine avec laquelle les mes les plus fortes
-voient une supriorit fonde sur des choses
+capable, a nécessairement l'avantage sur celui
+qu'il a obligé, en leur supposant d'ailleurs une
+égale élévation dans le caractère. Or, j'ai peine
+à croire que l'homme puisse supporter l'idée de
+la supériorité d'une âme sur la sienne. J'en juge
+par la peine avec laquelle les âmes les plus fortes
+voient une supériorité fondée sur des choses
moins essentielles. Il suit, au moins, de tout ceci
-que, ds que je reois un bienfait, je m'engage,
+que, dès que je reçois un bienfait, je m'engage,
pour mon bienfaiteur, qu'il sera toujours vertueux;
qu'il n'aura jamais tort avec moi; qu'il ne
-cessera point de m'aimer, ni moi de lui tre attach.
-Si les deux premires de ces conditions n'ont
-pas lieu, c'est au bienfaiteur rougir; mais celui
-qui a reu le bienfait, doit pleurer.</p>
+cessera point de m'aimer, ni moi de lui être attaché.
+Si les deux premières de ces conditions n'ont
+pas lieu, c'est au bienfaiteur à rougir; mais celui
+qui a reçu le bienfait, doit pleurer.</p>
<p class="p2 center small">FIN DE LA QUESTION.</p>
@@ -12430,14 +12388,14 @@ DIALOGUES PHILOSOPHIQUES.</h2>
<div class="p2 dial">
<p><span class="smcap">Dialogue</span> I<sup>er</sup>.&mdash;<i>A.</i> Comment avez-vous fait
-pour n'tre plus sensible?</p>
+pour n'être plus sensible?</p>
-<p><i>B.</i> Cela s'est fait par degrs.</p>
+<p><i>B.</i> Cela s'est fait par degrés.</p>
<p><i>A.</i> Comment?</p>
-<p><i>B.</i> Dieu m'a fait la grce de n'tre plus aimable;
-je m'en suis apperu, et le reste a t tout seul.</p>
+<p><i>B.</i> Dieu m'a fait la grâce de n'être plus aimable;
+je m'en suis apperçu, et le reste a été tout seul.</p>
</div>
<div class="dial">
@@ -12447,13 +12405,13 @@ je m'en suis apperu, et le reste a t tout seul.</p>
<p><i>A.</i> Comment?</p>
-<p><i>B.</i> Je l'ai vu, tant qu'il n'tait que de mauvaises
+<p><i>B.</i> Je l'ai vu, tant qu'il n'était que de mauvaises
m&oelig;urs; mais, depuis qu'il est de mauvaise compagnie,
il n'y a pas moyen.</p>
</div>
<div class="dial">
-<p><span class="smcap">Dial. III.</span>&mdash;<i>A.</i> Je suis brouill avec elle.</p>
+<p><span class="smcap">Dial. III.</span>&mdash;<i>A.</i> Je suis brouillé avec elle.</p>
<p><i>B.</i> Pourquoi?</p>
@@ -12463,21 +12421,21 @@ il n'y a pas moyen.</p>
<p><i>A.</i> Qu'elle est coquette.</p>
-<p><i>B.</i> Je vous rconcilie.</p>
+<p><i>B.</i> Je vous réconcilie.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span></p>
<p><i>A.</i> Quelle n'est pas belle.</p>
-<p><i>B.</i> Je ne m'en mle plus.</p>
+<p><i>B.</i> Je ne m'en mêle plus.</p>
</div>
<div class="dial">
<p><span class="smcap">Dial. IV</span>.&mdash;<i>A.</i> Croiriez-vous que j'ai vu madame
-de..... pleurer son ami, en prsence de quinze personnes?</p>
+de..... pleurer son ami, en présence de quinze personnes?</p>
-<p><i>B.</i> Quand je vous disois que c'toit une femme
-qui russirait tout ce qu'elle voudroit entreprendre!</p>
+<p><i>B.</i> Quand je vous disois que c'étoit une femme
+qui réussirait à tout ce qu'elle voudroit entreprendre!</p>
</div>
<div class="dial">
@@ -12499,11 +12457,11 @@ qui russirait tout ce qu'elle voudroit entreprendre!</p>
<p><i>A.</i> Qui vous a dit que vous seriez cocu?</p>
-<p><i>B.</i> Je serais cocu, parce que je le mriterais.</p>
+<p><i>B.</i> Je serais cocu, parce que je le mériterais.</p>
-<p><i>A.</i> Et pourquoi le mriteriez-vous?</p>
+<p><i>A.</i> Et pourquoi le mériteriez-vous?</p>
-<p><i>B.</i> Parce que je me serais mari.</p>
+<p><i>B.</i> Parce que je me serais marié.</p>
</div>
<div class="dial">
@@ -12514,56 +12472,56 @@ saumon.</p>
<p><i>Le C.</i> Un conseiller le marchandait.</p>
-<p><i>Le D.</i> Prends ces cent cus; et va m'acheter le
+<p><i>Le D.</i> Prends ces cent écus; et va m'acheter le
saumon et le conseiller.</p>
</div>
<div class="dial">
<p><span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span>
-<span class="smcap">Dial. VII.</span>&mdash;<i>A.</i> Vous tes bien au fait des intrigues
+<span class="smcap">Dial. VII.</span>&mdash;<i>A.</i> Vous êtes bien au fait des intrigues
de nos ministres?</p>
-<p><i>B.</i> C'est que j'ai vcu avec eux.</p>
+<p><i>B.</i> C'est que j'ai vécu avec eux.</p>
-<p><i>A.</i> Vous vous en tes bien trouv, j'espre?</p>
+<p><i>A.</i> Vous vous en êtes bien trouvé, j'espère?</p>
<p><i>B.</i> Point du tout. Ce sont des joueurs qui m'ont
-montr leurs cartes, qui ont mme, en ma prsence,
-regard dans le talon; mais qui n'ont point
-partag avec moi les profits du gain de la partie.</p>
+montré leurs cartes, qui ont même, en ma présence,
+regardé dans le talon; mais qui n'ont point
+partagé avec moi les profits du gain de la partie.</p>
</div>
<div class="dial">
-<p><span class="smcap">Dial. VIII.</span>&mdash;<i>Le Vieillard.</i> Vous tes misantrope
-de bien bonne heure. Quel ge avez-vous?</p>
+<p><span class="smcap">Dial. VIII.</span>&mdash;<i>Le Vieillard.</i> Vous êtes misantrope
+de bien bonne heure. Quel âge avez-vous?</p>
<p><i>Le Jeune Homme.</i> Vingt-cinq ans.</p>
<p><i>Le V.</i> Comptez-vous vivre plus de cent ans?</p>
-<p><i>Le J. H.</i> Pas tout fait.</p>
+<p><i>Le J. H.</i> Pas tout à fait.</p>
-<p><i>Le V.</i> Croyez-vous que les hommes seront corrigs
+<p><i>Le V.</i> Croyez-vous que les hommes seront corrigés
dans soixante-quinze ans?</p>
-<p><i>Le J. H.</i> Cela serait absurde croire.</p>
+<p><i>Le J. H.</i> Cela serait absurde à croire.</p>
<p><i>Le V.</i> Il faut que vous le pensiez pourtant,
puisque vous vous emportez contre leurs vices....
Encore cela ne serait-il pas raisonnable, quand
-ils seraient corrigs d'ici soixante-quinze ans;
+ils seraient corrigés d'ici à soixante-quinze ans;
car il ne vous resterait plus de temps pour jouir
-de la rforme que vous auriez opre.</p>
+de la réforme que vous auriez opérée.</p>
-<p><i>Le J. H.</i> Votre remarque mrite quelque considration:
+<p><i>Le J. H.</i> Votre remarque mérite quelque considération:
j'y penserai.</p>
</div>
<div class="dial">
-<p><span class="smcap">Dial. IX.</span>&mdash;<i>A.</i> Il a cherch vous humilier.</p>
+<p><span class="smcap">Dial. IX.</span>&mdash;<i>A.</i> Il a cherché à vous humilier.</p>
-<p><i>B.</i> Celui qui ne peut tre honor que par lui-mme,
-n'est gure humili par personne.</p>
+<p><i>B.</i> Celui qui ne peut être honoré que par lui-même,
+n'est guère humilié par personne.</p>
</div>
<div class="dial">
@@ -12571,14 +12529,14 @@ n'est gure humili par personne.</p>
<span class="smcap">Dial. X.</span>&mdash;<i>A.</i> La femme qu'on me propose
n'est pas riche.</p>
-<p><i>B.</i> Vous l'tes.</p>
+<p><i>B.</i> Vous l'êtes.</p>
<p><i>A.</i> Je veux une femme qui le soit. Il faut bien
s'assortir.</p>
</div>
<div class="dial">
-<p><span class="smcap">Dial. XI.</span>&mdash;<i>A.</i> Je l'ai aime la folie; j'ai cru
+<p><span class="smcap">Dial. XI.</span>&mdash;<i>A.</i> Je l'ai aimée à la folie; j'ai cru
que j'en mourrais de chagrin.</p>
<p><i>B.</i> Mourir de chagrin! mais vous l'avez eue?</p>
@@ -12587,40 +12545,40 @@ que j'en mourrais de chagrin.</p>
<p><i>B.</i> Elle vous aimait?</p>
-<p><i>A.</i> A la fureur! et elle a pens en mourir
+<p><i>A.</i> A la fureur! et elle a pensé en mourir
aussi.</p>
<p><i>B.</i> Eh bien! comment donc pouviez-vous mourir
de chagrin?</p>
-<p><i>A.</i> Elle voulait que je l'pousasse.</p>
+<p><i>A.</i> Elle voulait que je l'épousasse.</p>
<p><i>B.</i> Eh bien! une jeune femme, belle et riche
-qui vous aimait, dont vous tiez fou!</p>
+qui vous aimait, dont vous étiez fou!</p>
-<p><i>A.</i> Cela est vrai; mais pouser, pouser! Dieu
-merci, j'en suis quitte bon march.</p>
+<p><i>A.</i> Cela est vrai; mais épouser, épouser! Dieu
+merci, j'en suis quitte à bon marché.</p>
</div>
<div class="dial">
-<p><span class="smcap">Dial. XII.</span>&mdash;<i>A.</i> La place est honnte.</p>
+<p><span class="smcap">Dial. XII.</span>&mdash;<i>A.</i> La place est honnête.</p>
<p><i>B.</i> Vous voulez dire lucrative.</p>
-<p><i>A.</i> Honnte ou lucratif, c'est tout un.</p>
+<p><i>A.</i> Honnête ou lucratif, c'est tout un.</p>
</div>
<div class="dial">
<p class="p2"><span class="smcap">Dial. XIII.</span>&mdash;<i>A.</i> Ces deux femmes sont fort
amies, je crois.</p>
-<p><i>B.</i> Amies! l..... vraiment?</p>
+<p><i>B.</i> Amies! là..... vraiment?</p>
<p><i>A.</i> Je le crois, vous dis-je; elles passent leur
<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span>
vie ensemble: au surplus, je ne vis pas assez dans
-leur socit, pour savoir si elles s'aiment ou se
-hassent.</p>
+leur société, pour savoir si elles s'aiment ou se
+haïssent.</p>
</div>
<div class="dial">
@@ -12636,7 +12594,7 @@ faire.</p>
de.......; est-il aimable?</p>
<p><i>B.</i> Non. C'est un homme plein de noblesse,
-d'lvation, d'esprit, de connaissance: voil tout.</p>
+d'élévation, d'esprit, de connaissance: voilà tout.</p>
</div>
<div class="dial">
@@ -12649,17 +12607,17 @@ d'lvation, d'esprit, de connaissance: voil tout.</p>
<div class="dial">
<p><span class="smcap">Dial. XVII.</span>&mdash;<i>Damon.</i> Clitandre est plus jeune
-que son ge. Il est trop exalt. Les maux publics,
-les torts de la socit, tout l'irrite et le rvolte.</p>
+que son âge. Il est trop exalté. Les maux publics,
+les torts de la société, tout l'irrite et le révolte.</p>
-<p><i>Climne.</i> Oh! il est jeune encore, mais il a
+<p><i>Célimène.</i> Oh! il est jeune encore, mais il a
un bon esprit; il finira par se faire vingt mille
livres de rente, et prendre son parti sur tout le
reste.</p>
</div>
<div class="dial">
-<p><span class="smcap">Dial. XVIII.</span>&mdash;<i>A.</i> Il parat que tout le mal dit
+<p><span class="smcap">Dial. XVIII.</span>&mdash;<i>A.</i> Il paraît que tout le mal dit
par vous sur madame de....... n'est que pour vous
conformer au bruit public; car il me semble que
vous ne la connaissez point?</p>
@@ -12681,8 +12639,8 @@ sur moi.</p>
<div class="dial">
<p><span class="smcap">Dial. XX.</span>&mdash;<i>Damon.</i> Vous me paraissez bien
-revenu des femmes, bien dsintress leur
-gard.</p>
+revenu des femmes, bien désintéressé à leur
+égard.</p>
<p><i>Clitandre.</i> Si bien que, pour peu de chose, je
vous dirais ce que je pense d'elles.</p>
@@ -12690,7 +12648,7 @@ vous dirais ce que je pense d'elles.</p>
<p><i>Dam.</i> Dites-le moi.</p>
<p><i>Clit.</i> Un moment. Je veux attendre encore
-quelques annes. C'est le parti le plus prudent.</p>
+quelques années. C'est le parti le plus prudent.</p>
</div>
<div class="dial">
@@ -12699,20 +12657,20 @@ quand ils font une sottise.</p>
<p><i>B.</i> Que font-ils?</p>
-<p><i>A.</i> Ils remettent la sagesse une autre fois.</p>
+<p><i>A.</i> Ils remettent la sagesse à une autre fois.</p>
</div>
<div class="dial">
-<p><span class="smcap">Dial. XXII.</span>&mdash;<i>A.</i> Voil quinze jours que nous
+<p><span class="smcap">Dial. XXII.</span>&mdash;<i>A.</i> Voilà quinze jours que nous
perdons. Il faut pourtant nous remettre.</p>
-<p><i>B.</i> Oui, ds la semaine prochaine.</p>
+<p><i>B.</i> Oui, dès la semaine prochaine.</p>
-<p><i>A.</i> Quoi! sitt?</p>
+<p><i>A.</i> Quoi! sitôt?</p>
</div>
<div class="dial">
-<p><span class="smcap">Dial. XXIII.</span>&mdash;<i>A.</i> On a dnonc M. le garde
+<p><span class="smcap">Dial. XXIII.</span>&mdash;<i>A.</i> On a dénoncé à M. le garde
des sceaux une phrase de M. de L......</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span>
@@ -12730,81 +12688,81 @@ morts<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor"
<div class="dial">
<p><span class="smcap">Dial. XXV.</span>&mdash;<i>A.</i> Non, monsieur votre droit
-n'est point d'tre enterr dans cette chapelle.</p>
+n'est point d'être enterré dans cette chapelle.</p>
-<p><i>B.</i> C'est mon droit; cette chapelle a t btie
-par mes anctres.</p>
+<p><i>B.</i> C'est mon droit; cette chapelle a été bâtie
+par mes ancêtres.</p>
<p><i>A.</i> Oui; mais il y a eu depuis une transaction
-qui ordonne qu'aprs monsieur votre pre qui
+qui ordonne qu'après monsieur votre père qui
est mort, ce soit mon tour.</p>
<p><i>B.</i> Non, je n'y consentirai pas. J'ai le droit d'y
-tre enterr, d'y tre enterr tout l'heure.</p>
+être enterré, d'y être enterré tout à l'heure.</p>
</div>
<div class="dial">
<p><span class="smcap">Dial. XXVI</span>.&mdash;<i>A.</i> Monsieur, je suis un pauvre
-comdien de province qui veut rejoindre sa
+comédien de province qui veut rejoindre sa
troupe: je n'ai pas de quoi...</p>
-<p><i>B.</i> Vieille ruse! Monsieur, il n'y a point l
+<p><i>B.</i> Vieille ruse! Monsieur, il n'y a point là
d'invention, point de talent.</p>
-<p><i>A.</i> Monsieur, je venais sur votre rputation....</p>
+<p><i>A.</i> Monsieur, je venais sur votre réputation....</p>
-<p><i>B.</i> Je n'ai point de rputation, et ne veux
+<p><i>B.</i> Je n'ai point de réputation, et ne veux
point en avoir.</p>
<p><i>A.</i> Ah, monsieur!</p>
-<p><i>B.</i> Au surplus, vous voyez quoi elle sert,
+<p><i>B.</i> Au surplus, vous voyez à quoi elle sert,
et ce qu'elle rapporte.</p>
</div>
<div class="dial">
<p><span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span>
<span class="smcap">Dial. XXVII.</span>.&mdash;<i>A.</i> Vous aimez mademoiselle....
-elle sera une riche hritire.</p>
+elle sera une riche héritière.</p>
<p><i>B.</i> Je l'ignorais: je croyais seulement qu'elle
-serait un riche hritage.</p>
+serait un riche héritage.</p>
</div>
<div class="dial">
<p><span class="smcap">Dial. XXVIII.</span>.&mdash;<i>Le Notaire.</i> Fort bien, monsieur,
-dix mille cus de legs ensuite?</p>
+dix mille écus de legs ensuite?</p>
-<p><i>Le Mourant.</i> Deux mille cus au notaire.</p>
+<p><i>Le Mourant.</i> Deux mille écus au notaire.</p>
-<p><i>Le N.</i> Monsieur, mais o prendra-t-on l'argent
+<p><i>Le N.</i> Monsieur, mais où prendra-t-on l'argent
de tous ces legs?</p>
-<p><i>Le M.</i> Eh! mais vraiment, voil ce qui m'embarrasse.</p>
+<p><i>Le M.</i> Eh! mais vraiment, voilà ce qui m'embarrasse.</p>
</div>
<div class="dial">
<p><span class="smcap">Dial. XXIX.</span>.&mdash;<i>A.</i> Madame..., jeune encore,
-avait pous un homme de soixante-dix-huit ans
+avait épousé un homme de soixante-dix-huit ans
qui lui fit cinq enfans.</p>
-<p><i>B.</i> Ils n'taient peut-tre pas de lui.</p>
+<p><i>B.</i> Ils n'étaient peut-être pas de lui.</p>
-<p><i>A.</i> Je crois qu'ils en taient, et je l'ai jug la
-haine que la mre avait pour eux.</p>
+<p><i>A.</i> Je crois qu'ils en étaient, et je l'ai jugé à la
+haine que la mère avait pour eux.</p>
</div>
<div class="dial">
-<p><span class="smcap">Dial. XXX.</span>&mdash;<i>La Bonne l'Enfant.</i> Cela vous
-a-t-il amuse ou ennuye?</p>
+<p><span class="smcap">Dial. XXX.</span>&mdash;<i>La Bonne à l'Enfant.</i> Cela vous
+a-t-il amusée ou ennuyée?</p>
-<p><i>Le Pre.</i> Quelle trange question! Plus de simplicit.
+<p><i>Le Père.</i> Quelle étrange question! Plus de simplicité.
Ma petite!</p>
<p><i>La petite Fille.</i> Papa!</p>
-<p><i>Le Pre.</i> Quand tu es revenue de cette maison-l,
-quelle tait ta sensation?</p>
+<p><i>Le Père.</i> Quand tu es revenue de cette maison-là,
+quelle était ta sensation?</p>
</div>
<div class="dial">
@@ -12820,7 +12778,7 @@ de B....?</p>
<p><i>A.</i> Eh bien?</p>
-<p><i>B.</i> Je ne l'ai pas tudie.</p>
+<p><i>B.</i> Je ne l'ai pas étudiée.</p>
<p><i>A.</i> J'entends.</p>
</div>
@@ -12830,34 +12788,34 @@ de B....?</p>
<p><i>Damis.</i> Moi, point du tout; je suis bien avec
moi, je me conviens et je me suffis. Je n'aime
-point, je ne suis point aim. Vous voyez que c'est
-comme si j'tais en mnage, ayant maison et vingt-cinq
-personnes souper tous les jours.</p>
+point, je ne suis point aimé. Vous voyez que c'est
+comme si j'étais en ménage, ayant maison et vingt-cinq
+personnes à souper tous les jours.</p>
</div>
<div class="dial">
<p><span class="smcap">Dial. XXXIII.</span>&mdash;<i>A.</i> M. de...... vous trouve une
conversation charmante<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
-<p><i>B.</i> Je ne dois pas mon succs mon partner,
+<p><i>B.</i> Je ne dois pas mon succès à mon partner,
lorsque je cause avec lui.</p>
</div>
<div class="dial">
<p><span class="smcap">Dial. XXXIV.</span>&mdash;<i>A.</i> Concevez-vous M...? comme
-il a t peu tonn d'une infamie qui nous a confondus!</p>
+il a été peu étonné d'une infamie qui nous a confondus!</p>
-<p><i>B.</i> Il n'est pas plus tonn des vices d'autrui que
+<p><i>B.</i> Il n'est pas plus étonné des vices d'autrui que
des siens.</p>
</div>
<div class="dial">
-<p><span class="smcap">Dial. XXXV.</span>&mdash;<i>A.</i> Jamais la cour n'a t si ennemie
+<p><span class="smcap">Dial. XXXV.</span>&mdash;<i>A.</i> Jamais la cour n'a été si ennemie
des gens d'esprit.</p>
-<p><i>B.</i> Je le crois; jamais elle n'a t plus sotte: et
+<p><i>B.</i> Je le crois; jamais elle n'a été plus sotte: et
<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span>
-quand les deux extrmes s'loignent, le rapprochement
+quand les deux extrêmes s'éloignent, le rapprochement
est plus difficile.</p>
</div>
@@ -12865,16 +12823,16 @@ est plus difficile.</p>
<p><span class="smcap">Dial. XXXVI.</span>&mdash;<i>Dam.</i> Vous marierez-vous?</p>
<p><i>Clit.</i> Quand je songe que, pour me marier, il
-faudrait que j'aimasse, il me parat, non pas impossible,
+faudrait que j'aimasse, il me paraît, non pas impossible,
mais difficile que je me marie; mais
quand je songe qu'il faudrait que j'aimasse et que
-je fusse aim, alors je crois qu'il est impossible
+je fusse aimé, alors je crois qu'il est impossible
que je me marie.</p>
</div>
<div class="dial">
<p><span class="smcap">Dial. XXXVII.</span>&mdash;<i>Dam.</i> Pourquoi n'avez-vous
-rien dit, quand on a parl de M....?</p>
+rien dit, quand on a parlé de M....?</p>
<p><i>Clit.</i> Parce que j'aime mieux que l'on calomnie
mon silence que mes paroles.</p>
@@ -12894,21 +12852,21 @@ donc pas du mal que nous en avons dit hier!</p>
<div class="dial">
<p><span class="smcap">Dial. XXXIX.</span>&mdash;<i>A.</i> Ne pensez-vous pas que le
-changement arriv dans la constitution sera nuisible
+changement arrivé dans la constitution sera nuisible
aux beaux-arts?</p>
-<p><i>B.</i> Au contraire. Il donnera aux mes, aux
-gnies un caractre plus ferme, plus noble, plus
-imposant. Il nous restera le got, fruit des beaux
-ouvrages du sicle de Louis XIV, qui, se mlant
-l'nergie nouvelle qu'aura prise l'esprit national,
+<p><i>B.</i> Au contraire. Il donnera aux âmes, aux
+génies un caractère plus ferme, plus noble, plus
+imposant. Il nous restera le goût, fruit des beaux
+ouvrages du siècle de Louis XIV, qui, se mêlant à
+l'énergie nouvelle qu'aura prise l'esprit national,
<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span>
nous fera sortir du cercle des petites conventions
-qui avaient gn son essor.</p>
+qui avaient gêné son essor.</p>
</div>
<div class="dial">
-<p><span class="smcap">Dial. XL.</span>&mdash;<i>A.</i> Dtournez la tte. Voil M. de L.</p>
+<p><span class="smcap">Dial. XL.</span>&mdash;<i>A.</i> Détournez la tête. Voilà M. de L.</p>
<p><i>B.</i> N'ayez pas peur: il a la vue basse.</p>
@@ -12917,12 +12875,12 @@ la vue longue, et je vous jure que nous ne nous
rencontrerons jamais.</p>
</div>
-<p class="center small">SUR UN HOMME SANS CARACTRE.</p>
+<p class="center small">SUR UN HOMME SANS CARACTÈRE.</p>
<div class="dial">
<p><span class="smcap">Dial. XLI.</span>&mdash;Dor. Il aime beaucoup M. de B.....</p>
-<p>Philinte. D'o le sait-il? qui lui a dit cela?</p>
+<p>Philinte. D'où le sait-il? qui lui a dit cela?</p>
</div>
<p class="center small">DE DEUX COURTISANS.</p>
@@ -12933,10 +12891,10 @@ n'avez vu M. Turgot?</p>
<p><i>B.</i> Oui.</p>
-<p><i>A.</i> Depuis sa disgrce, par exemple?</p>
+<p><i>A.</i> Depuis sa disgrâce, par exemple?</p>
-<p><i>B.</i> Je le crois: j'ai peur que ma prsence ne lui
-rappelle l'heureux temps o nous nous rencontrions
+<p><i>B.</i> Je le crois: j'ai peur que ma présence ne lui
+rappelle l'heureux temps où nous nous rencontrions
tous les jours chez le roi.</p>
</div>
@@ -12944,87 +12902,87 @@ tous les jours chez le roi.</p>
<div class="dial">
<p><span class="smcap">Dial. XLIII.</span>&mdash;<i>Le Roi.</i> Allons, Darget, divertis-moi:
-conte-moi l'tiquette du roi de France:
+conte-moi l'étiquette du roi de France:
commence par son lever.</p>
-<p class="small">(Alors Darget entre dans tout le dtail de ce
+<p class="small">(Alors Darget entre dans tout le détail de ce
<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span>
-qui se fait, dnombre les officiers, valets-de-chambre,
+qui se fait, dénombre les officiers, valets-de-chambre,
leurs fonctions, etc.)</p>
-<p><i>Le Roi</i> (<i>en clatant de rire.</i>) Ah! grand Dieu!
-si j'tais roi de France, je ferais un autre roi pour
-faire toutes ces choses-l ma place.</p>
+<p><i>Le Roi</i> (<i>en éclatant de rire.</i>) Ah! grand Dieu!
+si j'étais roi de France, je ferais un autre roi pour
+faire toutes ces choses-là à ma place.</p>
</div>
<p class="center small">DE L'EMPEREUR ET DU ROI DE NAPLES.</p>
<div class="dial">
-<p><span class="smcap">Dial. XLIV.</span>&mdash;<i>Le Roi.</i> Jamais ducation ne fut
-plus nglige que la mienne.</p>
+<p><span class="smcap">Dial. XLIV.</span>&mdash;<i>Le Roi.</i> Jamais éducation ne fut
+plus négligée que la mienne.</p>
<p><i>L'Empereur.</i> Comment? (<i>A part.</i>) Cet homme
vaut quelque chose.</p>
-<p><i>Le Roi.</i> Figurez-vous qu' vingt ans, je ne savais
-pas faire une fricasse de poulet; et le peu
+<p><i>Le Roi.</i> Figurez-vous qu'à vingt ans, je ne savais
+pas faire une fricassée de poulet; et le peu
de cuisine que je sais, c'est moi qui me le suis
-donn.</p>
+donné.</p>
</div>
<p class="center small"><span class="smcap">ENTRE MADAME DE B.... ET M. DE L...</span></p>
<div class="dial">
<p><span class="smcap">Dial. XLV.</span>&mdash;<i>M. de L....</i> C'est une plaisante
-ide de nous faire dner tous ensemble. Nous
-tions sept, sans compter votre mari.</p>
+idée de nous faire dîner tous ensemble. Nous
+étions sept, sans compter votre mari.</p>
<p><i>Mad. de B....</i> J'ai voulu rassembler tout ce que
-j'ai aim, tout ce que j'aime encore d'une manire
-diffrente, et qui me le rend. Cela prouve qu'il y
-a encore des m&oelig;urs en France; car je n'ai eu
-me plaindre de personne, et j'ai t fidle
-chacun pendant son rgne.</p>
+j'ai aimé, tout ce que j'aime encore d'une manière
+différente, et qui me le rend. Cela prouve qu'il y
+a encore des m&oelig;urs en France; car je n'ai eu à
+me plaindre de personne, et j'ai été fidèle à
+chacun pendant son règne.</p>
<p><i>M. de L...</i> Cela est vrai; il n'y a que votre mari
-qui, toute force, pourrait se plaindre.</p>
+qui, à toute force, pourrait se plaindre.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span>
-<i>Mad. de B ....</i> J'ai bien plus me plaindre de lui,
-qui m'a pouse sans que je l'aimasse.</p>
+<i>Mad. de B ....</i> J'ai bien plus à me plaindre de lui,
+qui m'a épousée sans que je l'aimasse.</p>
<p><i>M. de L....</i> Cela est juste. A propos; mais un
-tel, vous ne me l'avez point avou: est-ce avant
-ou aprs moi?</p>
+tel, vous ne me l'avez point avoué: est-ce avant
+ou après moi?</p>
-<p><i>Mad. de B....</i> C'est avant; je n'ai jamais os
-vous le dire; j'tais si jeune quand vous m'avez
+<p><i>Mad. de B....</i> C'est avant; je n'ai jamais osé
+vous le dire; j'étais si jeune quand vous m'avez
eue!</p>
<p><i>M. de L.....</i> Une chose m'a surpris.</p>
<p><i>Mad. de B.....</i> Qu'est-ce?</p>
-<p><i>M. de L....</i> Pourquoi n'aviez-vous pas pri le
+<p><i>M. de L....</i> Pourquoi n'aviez-vous pas prié le
chevalier de S....? Il nous manquait.</p>
-<p><i>Mad. de B</i>.... J'en ai t bien fche. Il est
+<p><i>Mad. de B</i>.... J'en ai été bien fâchée. Il est
parti, il y a un mois, pour l'Isle de France.</p>
<p><i>M. de L</i>.... Ce sera pour son retour.</p>
</div>
-<p class="center small">ENTRE LES MMES.</p>
+<p class="center small">ENTRE LES MÊMES.</p>
<div class="dial">
-<p><span class="smcap">Dial. XLVI.</span>&mdash;<i>M. de L....</i> Ah! ma chre amie,
+<p><span class="smcap">Dial. XLVI.</span>&mdash;<i>M. de L....</i> Ah! ma chère amie,
nous sommes perdus: votre mari sait tout.</p>
<p><i>Mad. de B....</i> Comment? Quelque lettre surprise?</p>
<p><i>M. de L...</i> Point du tout.</p>
-<p><i>Mad. de B...</i> Une indiscrtion? Une mchancet
+<p><i>Mad. de B...</i> Une indiscrétion? Une méchanceté
de quelques-uns de nos amis?</p>
<p><i>M. de L...</i> Non.</p>
@@ -13034,7 +12992,7 @@ de quelques-uns de nos amis?</p>
<p><i>M. de L...</i> Votre mari est venu ce matin m'emprunter
cinquante louis.</p>
-<p><i>Mad. de B...</i> Les lui avez-vous prts?</p>
+<p><i>Mad. de B...</i> Les lui avez-vous prêtés?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span>
<i>M. de L...</i> Sur-le-champ.</p>
@@ -13043,80 +13001,80 @@ cinquante louis.</p>
sait plus rien.</p>
</div>
-<p class="center small">ENTRE QUELQUES PERSONNES, APRS LA PREMIRE<br />
-REPRSENTATION DE L'OPRA DES DANADES, PAR<br />
+<p class="center small">ENTRE QUELQUES PERSONNES, APRÈS LA PREMIÈRE<br />
+REPRÉSENTATION DE L'OPÉRA DES DANAÏDES, PAR<br />
LE BARON DE TSCHOUDY.</p>
<div class="dial">
-<p><span class="smcap">Dial. XLVII.</span>&mdash;<i>A.</i> Il y a, dans cet opra, quatre-vingt-dix-huit
+<p><span class="smcap">Dial. XLVII.</span>&mdash;<i>A.</i> Il y a, dans cet opéra, quatre-vingt-dix-huit
morts.</p>
<p><i>B.</i> Comment?</p>
-<p><i>C.</i> Oui. Toutes les filles de Danas, hors Hypermnestre,
-et tous les fils d'gyptus, hors
-Lynce.</p>
+<p><i>C.</i> Oui. Toutes les filles de Danaüs, hors Hypermnestre,
+et tous les fils d'Égyptus, hors
+Lyncée.</p>
<p><i>D.</i> Cela fait bien quatre-vingt-dix-huit morts.</p>
-<p><i>E.</i>, <i>Mdecin de profession</i>. Cela fait bien des
-morts; mais il y a en effet bien des pidmies.</p>
+<p><i>E.</i>, <i>Médecin de profession</i>. Cela fait bien des
+morts; mais il y a en effet bien des épidémies.</p>
-<p><i>F.</i>, <i>Prtre de son mtier</i>. Dites-moi un peu;
-dans quelle paroisse cette pidmie s'est-elle dclare?
-Cela a d rapporter beaucoup au cur.</p>
+<p><i>F.</i>, <i>Prêtre de son métier</i>. Dites-moi un peu;
+dans quelle paroisse cette épidémie s'est-elle déclarée?
+Cela a dû rapporter beaucoup au curé.</p>
</div>
<p class="center small">ENTRE D'ALEMBERT ET UN SUISSE DE PORTE.</p>
<div class="dial">
-<p><span class="smcap">Dial. XLVIII.</span>&mdash;<i>Le Suisse.</i> Monsieur, o allez-vous?</p>
+<p><span class="smcap">Dial. XLVIII.</span>&mdash;<i>Le Suisse.</i> Monsieur, où allez-vous?</p>
<p><i>D'Alembert.</i> Chez M. de....</p>
<p><i>Le S.</i> Pourquoi ne me parlez-vous pas?</p>
-<p><i>D'Al.</i> Mon ami, on s'adresse vous pour savoir
-si votre matre est chez lui.</p>
+<p><i>D'Al.</i> Mon ami, on s'adresse à vous pour savoir
+si votre maître est chez lui.</p>
<p><i>Le S.</i> Eh bien donc!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span>
-<i>D'Al.</i> Je sais qu'il y est, puisqu'il m'a donn
+<i>D'Al.</i> Je sais qu'il y est, puisqu'il m'a donné
rendez-vous.</p>
-<p><i>Le S.</i> Cela est gal; on parle toujours. Si on
+<p><i>Le S.</i> Cela est égal; on parle toujours. Si on
ne me parle pas, je ne suis rien.</p>
</div>
-<p class="center small">ENTRE LE NONCE PAMPHILI ET SON SECRTAIRE.</p>
+<p class="center small">ENTRE LE NONCE PAMPHILI ET SON SECRÉTAIRE.</p>
<div class="dial">
<p><span class="smcap">Dial. XLIX.</span>&mdash;<i>Le Nonce.</i> Qu'est-ce qu'on dit de
moi dans le monde.</p>
-<p><i>Le Secrtaire.</i> On vous accuse d'avoir empoisonn
+<p><i>Le Secrétaire.</i> On vous accuse d'avoir empoisonné
un tel, votre parent, pour avoir sa succession.</p>
<p><i>Le N.</i> Je l'ai fait empoisonner, mais pour une
-autre raison. Aprs?</p>
+autre raison. Après?</p>
-<p><i>Le S.</i> D'avoir assassin la Signora... pour vous
-avoir tromp.</p>
+<p><i>Le S.</i> D'avoir assassiné la Signora... pour vous
+avoir trompé.</p>
<p><i>Le N.</i> Point du tout; c'est parce que je craignais
-pour un secret que je lui avais confi. Ensuite?</p>
+pour un secret que je lui avais confié. Ensuite?</p>
-<p><i>Le S.</i> D'avoir donn la....... un de vos pages.</p>
+<p><i>Le S.</i> D'avoir donné la....... à un de vos pages.</p>
<p><i>Le N.</i> Tout le contraire; c'est lui qui me la
-donne. Est-ce l tout?</p>
+donnée. Est-ce là tout?</p>
<p><i>Le S.</i> On vous accuse de faire le bel esprit, de
-n'tre point l'auteur de votre dernier sonnet.</p>
+n'être point l'auteur de votre dernier sonnet.</p>
-<p><i>Le N. Cazzo!</i> Coquin; sors de ma prsence.</p>
+<p><i>Le N. Cazzo!</i> Coquin; sors de ma présence.</p>
</div>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span></p>
@@ -13126,596 +13084,596 @@ n'tre point l'auteur de votre dernier sonnet.</p>
<p class="center">Pourquoi ne donnez-vous plus rien au public?</p>
-<p class="center">RPONSE.</p>
+<p class="center">RÉPONSE.</p>
-<p class="p2">C'est que le public me parat avoir le comble
-du mauvais got et la rage du dnigrement.</p>
+<p class="p2">C'est que le public me paraît avoir le comble
+du mauvais goût et la rage du dénigrement.</p>
<p>C'est qu'un homme raisonnable ne peut agir
-sans motif, et qu'un succs ne me ferait aucun
-plaisir, tandis qu'une disgrce me ferait peut-tre
+sans motif, et qu'un succès ne me ferait aucun
+plaisir, tandis qu'une disgrâce me ferait peut-être
beaucoup de peine.</p>
<p>C'est que je ne dois pas troubler mon repos,
-parce que la compagnie prtend qu'il faut divertir
+parce que la compagnie prétend qu'il faut divertir
la compagnie.</p>
-<p>C'est que je travaille pour les Varits amusantes,
-qui sont le Thtre de la Nation; et que je
-mne de front, avec cela, un ouvrage philosophique,
-qui doit tre imprim l'imprimerie
+<p>C'est que je travaille pour les Variétés amusantes,
+qui sont le Théâtre de la Nation; et que je
+mène de front, avec cela, un ouvrage philosophique,
+qui doit être imprimé à l'imprimerie
royale.</p>
<p>C'est que le public en use avec les gens de lettres,
comme les racoleurs du pont Saint-Michel
-avec ceux qu'ils enrlent: enivrs le premier jour,
-dix cus, et des coups de bton le reste de leur vie.</p>
+avec ceux qu'ils enrôlent: enivrés le premier jour,
+dix écus, et des coups de bâton le reste de leur vie.</p>
-<p>C'est qu'on me presse de travailler, par la mme
-raison que, quand on se met sa fentre, on souhaite
+<p>C'est qu'on me presse de travailler, par la même
+raison que, quand on se met à sa fenêtre, on souhaite
<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span>
de voir passer, dans les rues, des singes ou
des meneurs d'ours.</p>
-<p>Exemple de M. Thomas, insult pendant toute
-sa vie et lou aprs sa mort.</p>
+<p>Exemple de M. Thomas, insulté pendant toute
+sa vie et loué après sa mort.</p>
-<p>Gentilshommes de la chambre, comdiens, censeurs,
+<p>Gentilshommes de la chambre, comédiens, censeurs,
la police, Beaumarchais.</p>
-<p>C'est que j'ai peur de mourir, sans avoir vcu.</p>
+<p>C'est que j'ai peur de mourir, sans avoir vécu.</p>
<p>C'est que tout ce qu'on me dit pour m'engager
- me produire, est bon dire Saint-Ange et
+à me produire, est bon à dire à Saint-Ange et à
Murville.</p>
-<p>C'est que j'ai travailler, et que les succs perdent
+<p>C'est que j'ai à travailler, et que les succès perdent
du temps.</p>
<p>C'est que je ne voudrais pas faire comme les
-gens de lettres, qui ressemblent des nes, ruant
-et se battant devant un rtelier vide.</p>
+gens de lettres, qui ressemblent à des ânes, ruant
+et se battant devant un râtelier vide.</p>
-<p>C'est que, si j'avais donn mesure les bagatelles
+<p>C'est que, si j'avais donné à mesure les bagatelles
dont je pouvais disposer, il n'y aurait plus
pour moi de repos sur la terre.</p>
-<p>C'est que j'aime mieux l'estime des honntes
+<p>C'est que j'aime mieux l'estime des honnêtes
gens et mon bonheur particulier, que quelques
-loges, quelques cus, avec beaucoup d'injures
+éloges, quelques écus, avec beaucoup d'injures
et de calomnies.</p>
<p>C'est que, s'il y a un homme sur la terre qui ait
-le droit de vivre pour lui, c'est moi, aprs les mchancets
-qu'on m'a faites chaque succs que
+le droit de vivre pour lui, c'est moi, après les méchancetés
+qu'on m'a faites à chaque succès que
j'ai obtenu.</p>
<p>C'est que jamais, comme dit Bacon, on n'a vu
marcher ensemble la gloire et le repos.</p>
-<p>Parce que le public ne s'intresse qu'aux succs
+<p>Parce que le public ne s'intéresse qu'aux succès
qu'il n'estime pas.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span>
-Parce que je resterais moiti chemin de la
+Parce que je resterais à moitié chemin de la
gloire de Jeannot.</p>
-<p>Parce que j'en suis ne plus vouloir plaire qu'
+<p>Parce que j'en suis à ne plus vouloir plaire qu'à
qui me ressemble.</p>
-<p>C'est que plus mon affiche littraire s'efface,
+<p>C'est que plus mon affiche littéraire s'efface,
plus je suis heureux.</p>
<p>C'est que j'ai connu presque tous les hommes
-clbres de notre temps, et que je les ai vus malheureux
-par cette belle passion de clbrit, et
-mourir aprs avoir dgrad par elle leur caractre
+célèbres de notre temps, et que je les ai vus malheureux
+par cette belle passion de célébrité, et
+mourir après avoir dégradé par elle leur caractère
moral.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span></p>
-<h2>MAXIMES ET PENSES.</h2>
+<h2>MAXIMES ET PENSÉES.</h2>
<h3>CHAPITRE PREMIER.<br />
-<span class="medium">Maximes gnrales.</span></h3>
+<span class="medium">Maximes générales.</span></h3>
-<p>Les maximes, les aximes sont, ainsi que les
-abrgs, l'ouvrage des gens d'esprit qui ont travaill,
-ce semble, l'usage des esprits mdiocres
+<p>Les maximes, les axiômes sont, ainsi que les
+abrégés, l'ouvrage des gens d'esprit qui ont travaillé,
+ce semble, à l'usage des esprits médiocres
ou paresseux. Le paresseux s'accommode d'une
-maxime qui le dispense de faire lui-mme les observations
-qui ont men l'auteur de la maxime
-au rsultat dont il fait part son lecteur. Le paresseux
-et l'homme mdiocre se croient dispenss
-d'aller au del, et donnent la maxime une gnralit
-que l'auteur, moins qu'il ne soit lui-mme
-mdiocre (ce qui arrive quelquefois), n'a pas prtendu
-lui donner. L'homme suprieur saisit tout
-d'un coup les ressemblances, les diffrences qui
+maxime qui le dispense de faire lui-même les observations
+qui ont mené l'auteur de la maxime
+au résultat dont il fait part à son lecteur. Le paresseux
+et l'homme médiocre se croient dispensés
+d'aller au delà, et donnent à la maxime une généralité
+que l'auteur, à moins qu'il ne soit lui-même
+médiocre (ce qui arrive quelquefois), n'a pas prétendu
+lui donner. L'homme supérieur saisit tout
+d'un coup les ressemblances, les différences qui
font que la maxime est plus ou moins applicable
- tel ou tel cas, ou ne l'est pas du tout. Il en est
-de cela, comme de l'histoire naturelle, o le dsir
-de simplifier a imagin les classes et les divisions.
+à tel ou tel cas, ou ne l'est pas du tout. Il en est
+de cela, comme de l'histoire naturelle, où le désir
+de simplifier a imaginé les classes et les divisions.
Il a fallu avoir de l'esprit pour les faire; car il a
fallu rapprocher et observer des rapports: mais le
<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span>
-grand naturaliste, l'homme de gnie, voit que la
-nature prodigue des tres individuellement diffrens,
+grand naturaliste, l'homme de génie, voit que la
+nature prodigue des êtres individuellement différens,
et voit l'insuffisance des divisions et des
classes, qui sont d'un si grand usage aux esprits
-mdiocres ou paresseux. On peut les associer:
-c'est souvent la mme chose, c'est souvent la cause
+médiocres ou paresseux. On peut les associer:
+c'est souvent la même chose, c'est souvent la cause
et l'effet.</p>
<p>&mdash;La plupart des faiseurs de recueils de vers ou
-de bons mots ressemblent ceux qui mangent
-des cerises ou des hutres, choisissant d'abord les
+de bons mots ressemblent à ceux qui mangent
+des cerises ou des huîtres, choisissant d'abord les
meilleurs, et finissant par tout manger.</p>
<p>&mdash;Ce serait une chose curieuse qu'un livre qui
-indiquerait toutes les ides corruptrices de l'esprit
-humain, de la socit, de la morale, et qui se
-trouvent dveloppes ou supposes dans les crits
-les plus clbres, dans les auteurs les plus consacrs;
-les ides qui propagent la superstition religieuse,
+indiquerait toutes les idées corruptrices de l'esprit
+humain, de la société, de la morale, et qui se
+trouvent développées ou supposées dans les écrits
+les plus célèbres, dans les auteurs les plus consacrés;
+les idées qui propagent la superstition religieuse,
les mauvaises maximes politiques, le despotisme,
-la vanit de rang, les prjugs populaires
-de toute espce. On verrait que presque tous les
+la vanité de rang, les préjugés populaires
+de toute espèce. On verrait que presque tous les
livres sont des corrupteurs, que les meilleurs font
presque autant de mal que de bien.</p>
-<p>&mdash;On ne cesse d'crire sur l'ducation; et les
-ouvrages crits sur cette matire ont produit quelques
-ides heureuses, quelques mthodes utiles;
+<p>&mdash;On ne cesse d'écrire sur l'éducation; et les
+ouvrages écrits sur cette matière ont produit quelques
+idées heureuses, quelques méthodes utiles;
ont fait, en un mot, quelque bien partiel. Mais
-quelle peut tre, en grand, l'utilit de ces crits,
-tant qu'on ne fera pas marcher de front les rformes
-relatives la lgislation, la religion,
-l'opinion publique? L'ducation n'ayant d'autre
+quelle peut être, en grand, l'utilité de ces écrits,
+tant qu'on ne fera pas marcher de front les réformes
+relatives à la législation, à la religion, à
+l'opinion publique? L'éducation n'ayant d'autre
<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span>
-objet que de conformer la raison de l'enfance la
-raison publique relativement ces trois objets,
+objet que de conformer la raison de l'enfance à la
+raison publique relativement à ces trois objets,
quelle instruction donner, tant que ces trois objets
se combattent? En formant la raison de l'enfance,
-que faites-vous que de la prparer voir
-plutt l'absurdit des opinions et des m&oelig;urs consacres
-par le sceau de l'autorit sacre, publique,
-ou lgislative; par consquent, lui en inspirer
-le mpris?</p>
+que faites-vous que de la préparer à voir
+plutôt l'absurdité des opinions et des m&oelig;urs consacrées
+par le sceau de l'autorité sacrée, publique,
+ou législative; par conséquent, à lui en inspirer
+le mépris?</p>
<p>&mdash;C'est une source de plaisir et de philosophie,
-de faire l'analyse des ides qui entrent dans les
+de faire l'analyse des idées qui entrent dans les
divers jugemens que portent tel ou tel homme,
-telle ou telle socit. L'examen des ides qui dterminent
+telle ou telle société. L'examen des idées qui déterminent
telle ou telle opinion publique, n'est
-pas moins intressant, et l'est souvent davantage.</p>
+pas moins intéressant, et l'est souvent davantage.</p>
<p>&mdash;Il en est de la civilisation, comme de la cuisine.
-Quand on voit sur une table des mets lgers,
-sains et bien prpars, on est fort aise que la
+Quand on voit sur une table des mets légers,
+sains et bien préparés, on est fort aise que la
cuisine soit devenue une science; mais quand on
-y voit des jus, des coulis, des pts de truffes, on
-maudit les cuisiniers et leur art funeste: l'application.</p>
+y voit des jus, des coulis, des pâtés de truffes, on
+maudit les cuisiniers et leur art funeste: à l'application.</p>
-<p>&mdash;L'homme, dans l'tat actuel de la socit, me
-parat plus corrompu par sa raison que par ses
+<p>&mdash;L'homme, dans l'état actuel de la société, me
+paraît plus corrompu par sa raison que par ses
passions. Ses passions (j'entends ici celles qui appartiennent
- l'homme primitif) ont conserv,
+à l'homme primitif) ont conservé,
dans l'ordre social, le peu de nature qu'on y retrouve
encore.</p>
-<p>&mdash;La socit n'est pas, comme on le croit d'ordinaire,
-le dveloppement de la nature, mais bien
+<p>&mdash;La société n'est pas, comme on le croit d'ordinaire,
+le développement de la nature, mais bien
<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span>
-sa dcomposition et sa refonte entire. C'est un
-second difice, bti avec des dcombres du premier.
-On en trouve les dbris, avec un plaisir ml
+sa décomposition et sa refonte entière. C'est un
+second édifice, bâti avec des décombres du premier.
+On en trouve les débris, avec un plaisir mêlé
de surprise. C'est celui qu'occasionne l'expression
-nave d'un sentiment naturel qui chappe dans la
-socit; il arrive mme qu'il plat davantage, si
-la personne laquelle il chappe est d'un rang
-plus lev, c'est- dire, plus loin de la nature. Il
+naïve d'un sentiment naturel qui échappe dans la
+société; il arrive même qu'il plaît davantage, si
+la personne à laquelle il échappe est d'un rang
+plus élevé, c'est-à dire, plus loin de la nature. Il
charme dans un roi, parce qu'un roi est dans
-l'extrmit oppose. C'est un dbris d'ancienne architecture
+l'extrémité opposée. C'est un débris d'ancienne architecture
dorique ou corinthienne, dans un
-difice grossier et moderne.</p>
+édifice grossier et moderne.</p>
-<p>&mdash;En gnral, si la socit n'tait pas une composition
+<p>&mdash;En général, si la société n'était pas une composition
factice, tout sentiment simple et vrai ne
produirait pas le grand effet qu'il produit: il plairait
-sans tonner; mais il tonne et il plat. Notre
-surprise est la satire de la socit, et notre plaisir
-est un hommage la nature.</p>
+sans étonner; mais il étonne et il plaît. Notre
+surprise est la satire de la société, et notre plaisir
+est un hommage à la nature.</p>
<p>&mdash;Des fripons ont toujours un peu besoin de
-leur honneur, peu prs comme les espions de
-police, qui sont pays moins cher, quand ils voient
+leur honneur, à peu près comme les espions de
+police, qui sont payés moins cher, quand ils voient
moins bonne compagnie.</p>
<p>&mdash;Un homme du peuple, un mendiant, peut
-se laisser mpriser, sans donner l'ide d'un homme
-vil, si le mpris ne parat s'adresser qu' son extrieur:
-mais ce mme mendiant, qui laisserait
-insulter sa conscience, ft-ce par le premier souverain
+se laisser mépriser, sans donner l'idée d'un homme
+vil, si le mépris ne paraît s'adresser qu'à son extérieur:
+mais ce même mendiant, qui laisserait
+insulter sa conscience, fût-ce par le premier souverain
de l'Europe, devient alors aussi vil par sa
-personne que par son tat.</p>
+personne que par son état.</p>
<p>&mdash;Il faut convenir qu'il est impossible de vivre
<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span>
dans le monde, sans jouer de temps en temps la
-comdie. Ce qui distingue l'honnte homme du
-fripon, c'est de ne la jouer que dans les cas forcs,
-et pour chapper au pril; au lieu que l'autre
+comédie. Ce qui distingue l'honnête homme du
+fripon, c'est de ne la jouer que dans les cas forcés,
+et pour échapper au péril; au lieu que l'autre
va au-devant des occasions.</p>
<p>&mdash;On fait quelquefois dans le monde un raisonnement
-bien trange. On dit un homme, en
-voulant rcuser son tmoignage en faveur d'un
+bien étrange. On dit à un homme, en
+voulant récuser son témoignage en faveur d'un
autre homme: C'est votre ami. Eh! morbleu, c'est
mon ami, parce que le bien que j'en dis est vrai,
parce qu'il est tel que je le peins. Vous prenez la
cause pour l'effet, et l'effet pour la cause. Pourquoi
supposez-vous que j'en dis du bien, parce
qu'il est mon ami? et pourquoi ne supposez-vous
-pas plutt qu'il est mon ami, parce qu'il y a du
-bien en dire?</p>
+pas plutôt qu'il est mon ami, parce qu'il y a du
+bien à en dire?</p>
<p>&mdash;Il y a deux classes de moralistes et de politiques:
ceux qui n'ont vu la nature humaine que
-du ct odieux ou ridicule, et c'est le plus grand
-nombre; Lucien, Montaigne, Labruyre, La Rochefoucault,
-Swift, Mandeville, Helvtius, etc: ceux
-qui ne l'ont vue que du beau ct et dans ses perfections;
+du côté odieux ou ridicule, et c'est le plus grand
+nombre; Lucien, Montaigne, Labruyère, La Rochefoucault,
+Swift, Mandeville, Helvétius, etc: ceux
+qui ne l'ont vue que du beau côté et dans ses perfections;
tels sont Shaftersbury et quelques autres.
Les premiers ne connaissent pas le palais dont
ils n'ont vu que les latrines; les seconds sont des
-enthousiastes qui dtournent leurs yeux loin de
+enthousiastes qui détournent leurs yeux loin de
ce qui les offense, et qui n'en existe pas moins.
<i lang="la" xml:lang="la">Est in medio verum.</i></p>
-<p>&mdash;Veut-on avoir la preuve de la parfaite inutilit
+<p>&mdash;Veut-on avoir la preuve de la parfaite inutilité
de tous les livres de morale, de sermons, etc.?
<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span>
-Il n'y a qu' jeter les yeux sur le prjug de la noblesse
-hrditaire. Y a-t-il un travers contre lequel
-les philosophes, les orateurs, les potes, aient
-lanc plus de traits satiriques, qui ait plus
-exerc les esprits de toute espce, qui ait fait
-natre plus de sarcasmes? cela a-t-il fait tomber
-les prsentations, la fantaisie de monter dans les
+Il n'y a qu'à jeter les yeux sur le préjugé de la noblesse
+héréditaire. Y a-t-il un travers contre lequel
+les philosophes, les orateurs, les poètes, aient
+lancé plus de traits satiriques, qui ait plus
+exercé les esprits de toute espèce, qui ait fait
+naître plus de sarcasmes? cela a-t-il fait tomber
+les présentations, la fantaisie de monter dans les
carosses? cela a-t-il fait supprimer la place de
Cherin?</p>
-<p>&mdash;Au thtre, on vise l'effet; mais ce qui
-distingue le bon et le mauvais pote, c'est que le
+<p>&mdash;Au théâtre, on vise à l'effet; mais ce qui
+distingue le bon et le mauvais poète, c'est que le
premier veut faire effet par des moyens raisonnables;
et, pour le second, tous les moyens sont
-excellens. Il en est de cela comme des honntes
-gens et des fripons, qui veulent galement faire
+excellens. Il en est de cela comme des honnêtes
+gens et des fripons, qui veulent également faire
fortune: les premiers n'emploient que des moyens
-honntes; et les autres, toutes sortes de moyens.</p>
+honnêtes; et les autres, toutes sortes de moyens.</p>
-<p>&mdash;La philosophie, ainsi que la mdecine, a
-beaucoup de drogues, trs-peu de bons remdes,
-et presque point de spcifiques.</p>
+<p>&mdash;La philosophie, ainsi que la médecine, a
+beaucoup de drogues, très-peu de bons remèdes,
+et presque point de spécifiques.</p>
<p>&mdash;On compte environ cent cinquante millions
-d'mes en Europe, le double en Afrique, plus
-du triple en Asie; en admettant que l'Amrique
+d'âmes en Europe, le double en Afrique, plus
+du triple en Asie; en admettant que l'Amérique
et les Terres Australes n'en contiennent que la
-moiti de ce que donne notre hmisphre, on
+moitié de ce que donne notre hémisphère, on
peut assurer qu'il meurt tous les jours, sur notre
globe, plus de cent mille hommes. Un homme
-qui n'aurait vcu que trente ans, aurait encore
-chapp environ mille quatre cents fois cette
-pouvantable destruction.</p>
+qui n'aurait vécu que trente ans, aurait encore
+échappé environ mille quatre cents fois à cette
+épouvantable destruction.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span>
-&mdash;J'ai vu des hommes qui n'taient dous que
+&mdash;J'ai vu des hommes qui n'étaient doués que
d'une raison simple et droite, sans une grande
-tendue ni sans beaucoup d'lvation d'esprit; et
+étendue ni sans beaucoup d'élévation d'esprit; et
cette raison simple avait suffi pour leur faire
-mettre leur place les vanits et les sottises humaines,
+mettre à leur place les vanités et les sottises humaines,
pour leur donner le sentiment de leur
-dignit personnelle, leur faire apprcier ce mme
-sentiment dans autrui. J'ai vu des femmes peu
-prs dans le mme cas, qu'un sentiment vrai,
-prouv de bonne heure, avait mises au niveau
-des mmes ides. Il suit, de ces deux observations,
-que ceux qui mettent un grand prix ces vanits,
- ces sottises humaines, sont de la dernire classe
-de notre espce.</p>
-
-<p>&mdash;Celui qui ne sait point recourir propos
+dignité personnelle, leur faire apprécier ce même
+sentiment dans autrui. J'ai vu des femmes à peu
+près dans le même cas, qu'un sentiment vrai,
+éprouvé de bonne heure, avait mises au niveau
+des mêmes idées. Il suit, de ces deux observations,
+que ceux qui mettent un grand prix à ces vanités,
+à ces sottises humaines, sont de la dernière classe
+de notre espèce.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui ne sait point recourir à propos à
la plaisanterie, et qui manque de souplesse dans
-l'esprit, se trouve trs-souvent plac entre la ncessit
-d'tre faux ou d'tre pdant: alternative fcheuse
- laquelle un honnte homme se soustrait,
-pour l'ordinaire, par de la grce et de la gat.</p>
+l'esprit, se trouve très-souvent placé entre la nécessité
+d'être faux ou d'être pédant: alternative fâcheuse
+à laquelle un honnête homme se soustrait,
+pour l'ordinaire, par de la grâce et de la gaîté.</p>
<p>&mdash;Souvent une opinion, une coutume commence
- paratre absurde dans la premire jeunesse;
-et en avanant dans la vie, on en trouve la
-raison; elle parat moins absurde. En faudrait-il
+à paraître absurde dans la première jeunesse;
+et en avançant dans la vie, on en trouve la
+raison; elle paraît moins absurde. En faudrait-il
conclure que de certaines coutumes sont moins
-ridicules? On serait port penser quelquefois
-qu'elles ont t tablies par des gens qui avaient
-lu le livre entier de la vie, et qu'elles sont juges
-par des gens qui, malgr leur esprit, n'en ont lu
+ridicules? On serait porté à penser quelquefois
+qu'elles ont été établies par des gens qui avaient
+lu le livre entier de la vie, et qu'elles sont jugées
+par des gens qui, malgré leur esprit, n'en ont lu
que quelques pages.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span>
-&mdash;Il semble que, d'aprs les ides reues dans
-le monde et la dcence sociale, il faut qu'un
-prtre, un cur croie un peu pour n'tre pas hypocrite,
-ne soit pas sr de son fait pour n'tre
-pas intolrant. Le grand-vicaire peut sourire un
-propos contre la religion, l'vque rire tout--fait,
+&mdash;Il semble que, d'après les idées reçues dans
+le monde et la décence sociale, il faut qu'un
+prêtre, un curé croie un peu pour n'être pas hypocrite,
+ne soit pas sûr de son fait pour n'être
+pas intolérant. Le grand-vicaire peut sourire à un
+propos contre la religion, l'évêque rire tout-à-fait,
le cardinal y joindre son mot.</p>
-<p>&mdash;La plupart des nobles rappellent leurs anctres,
- peu prs comme un <em>Cicerone</em> d'Italie
-rappelle Cicron.</p>
+<p>&mdash;La plupart des nobles rappellent leurs ancêtres,
+à peu près comme un <em>Cicerone</em> d'Italie
+rappelle Cicéron.</p>
<p>&mdash;J'ai lu, dans je ne sais quel voyageur, que
-certains sauvages de l'Afrique croient l'immortalit
-de l'me. Sans prtendre expliquer ce qu'elle
-devient, il la croient errante, aprs la mort, dans
+certains sauvages de l'Afrique croient à l'immortalité
+de l'âme. Sans prétendre expliquer ce qu'elle
+devient, il la croient errante, après la mort, dans
les broussailles qui environnent leurs bourgades,
-et la cherchent plusieurs matines de suite. Ne la
+et la cherchent plusieurs matinées de suite. Ne la
trouvant pas, ils abandonnent cette recherche,
-et n'y pensent plus. C'est peu prs ce que nos
-philosophes ont fait, et avaient de meilleur
+et n'y pensent plus. C'est à peu près ce que nos
+philosophes ont fait, et avaient de meilleur à
faire.</p>
-<p>&mdash;Il faut qu'un honnte homme ait l'estime publique
-sans y avoir pens, et, pour ainsi dire, malgr
-lui. Celui qui l'a cherche, donne sa mesure.</p>
+<p>&mdash;Il faut qu'un honnête homme ait l'estime publique
+sans y avoir pensé, et, pour ainsi dire, malgré
+lui. Celui qui l'a cherchée, donne sa mesure.</p>
-<p>&mdash;C'est une belle allgorie, dans la Bible, que
+<p>&mdash;C'est une belle allégorie, dans la Bible, que
cet arbre de la science du bien et du mal qui produit
-la mort. Cet emblme ne veut-il pas dire que,
-lorsqu'on a pntr le fond des choses, la perte
-des illusions amne la mort de l'me, c'est--dire,
-un dsintressement complet sur tout ce qui
+la mort. Cet emblême ne veut-il pas dire que,
+lorsqu'on a pénétré le fond des choses, la perte
+des illusions amène la mort de l'âme, c'est-à-dire,
+un désintéressement complet sur tout ce qui
touche et occupe les autres hommes?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span>
&mdash;Il faut qu'il y ait de tout dans le monde; il
-faut que, mme dans les combinaisons factices du
-systme social, il se trouve des hommes qui opposent
-la nature la socit, la vrit l'opinion,
-la ralit la chose convenue. C'est un genre
-d'esprit et de caractre fort piquant, et dont
+faut que, même dans les combinaisons factices du
+système social, il se trouve des hommes qui opposent
+la nature à la société, la vérité à l'opinion,
+la réalité à la chose convenue. C'est un genre
+d'esprit et de caractère fort piquant, et dont
l'empire se fait sentir plus souvent qu'on ne croit.
-Il y a des gens qui on n'a besoin que de prsenter
+Il y a des gens à qui on n'a besoin que de présenter
le vrai, pour qu'ils y courent avec une surprise
-nave et intressante. Ils s'tonnent qu'une
+naïve et intéressante. Ils s'étonnent qu'une
chose frappante (quand on sait la rendre telle)
-leur ait chapp jusqu'alors.</p>
+leur ait échappé jusqu'alors.</p>
-<p>&mdash;On croit le sourd malheureux dans la socit.
-N'est-ce pas un jugement prononc par
-l'amour-propre de la socit, qui dit: cet homme-l
-n'est-il pas trop plaindre de n'entendre
+<p>&mdash;On croit le sourd malheureux dans la société.
+N'est-ce pas un jugement prononcé par
+l'amour-propre de la société, qui dit: cet homme-là
+n'est-il pas trop à plaindre de n'entendre
pas ce que nous disons?</p>
-<p>&mdash;La pense console de tout, et remdie
+<p>&mdash;La pensée console de tout, et remédie à
tout. Si quelquefois elle vous fait du mal, demandez-lui
-le remde du mal qu'elle vous a fait,
+le remède du mal qu'elle vous a fait,
elle vous le donnera.</p>
<p>&mdash;Il y a, on ne peut le nier, quelques grands
-caractres dans l'histoire moderne, et on ne peut
-comprendre comment ils se sont forms: ils y
-semblent comme dplacs; ils y sont comme des
+caractères dans l'histoire moderne, et on ne peut
+comprendre comment ils se sont formés: ils y
+semblent comme déplacés; ils y sont comme des
cariatides dans un entresol.</p>
<p>&mdash;La meilleure philosophie, relativement au
-monde, est d'allier, son gard, le sarcasme de
-la gat avec l'indulgence du mpris.</p>
+monde, est d'allier, à son égard, le sarcasme de
+la gaîté avec l'indulgence du mépris.</p>
-<p>&mdash;Je ne suis pas plus tonn de voir un homme
+<p>&mdash;Je ne suis pas plus étonné de voir un homme
<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span>
-fatigu de la gloire, que je ne le suis d'en voir
-un autre importun du bruit qu'on fait dans son
+fatigué de la gloire, que je ne le suis d'en voir
+un autre importuné du bruit qu'on fait dans son
antichambre.</p>
<p>&mdash;J'ai vu, dans le monde, qu'on sacrifiait sans
-cesse l'estime des honntes gens la considration,
-et le repos la clbrit.</p>
+cesse l'estime des honnêtes gens à la considération,
+et le repos à la célébrité.</p>
<p>&mdash;Une forte preuve de l'existence de Dieu,
selon Dorilas, c'est l'existence de l'homme, de
l'homme par excellence, dans le sens le moins
-susceptible d'quivoque, dans le sens le plus
-exact, et, par consquent, un peu circonscrit:
-en un mot, de l'homme de qualit. C'est le chef-d'&oelig;uvre
-de la providence, ou plutt le seul ouvrage
-immdiat de ses mains. Mais on prtend, on
-assure qu'il existe des tres d'une ressemblance
-parfaite avec cet tre privilgi. Dorilas a dit:
-Est-il vrai? quoi! mme figure! mme conformation
-extrieure! Eh bien! l'existence de ces individus,
+susceptible d'équivoque, dans le sens le plus
+exact, et, par conséquent, un peu circonscrit:
+en un mot, de l'homme de qualité. C'est le chef-d'&oelig;uvre
+de la providence, ou plutôt le seul ouvrage
+immédiat de ses mains. Mais on prétend, on
+assure qu'il existe des êtres d'une ressemblance
+parfaite avec cet être privilégié. Dorilas a dit:
+Est-il vrai? quoi! même figure! même conformation
+extérieure! Eh bien! l'existence de ces individus,
de ces hommes (puisqu'on les appelle ainsi),
-qu'il a nie autrefois, qu'il a vue, sa grande
-surprise, reconnue par plusieurs de ses gaux;
+qu'il a niée autrefois, qu'il a vue, à sa grande
+surprise, reconnue par plusieurs de ses égaux;
que, par cette raison seule, il ne nie plus formellement;
sur laquelle il n'a plus que des nuages,
-des doutes bien pardonnables, tout--fait involontaires;
+des doutes bien pardonnables, tout-à-fait involontaires;
contre laquelle il se contente de protester
simplement par des hauteurs, par l'oubli
-des biensances, ou par des bonts ddaigneuses;
-l'existence de tous ces tres, sans doute mal dfinis,
+des bienséances, ou par des bontés dédaigneuses;
+l'existence de tous ces êtres, sans doute mal définis,
qu'en fera-t-il? comment l'expliquera-t-il?
-comment accorder ce phnomne avec sa thorie?
+comment accorder ce phénomène avec sa théorie?
<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span>
-dans quel systme physique, mtaphysique, ou,
+dans quel système physique, métaphysique, ou,
s'il le faut, mythologique, ira-t-il chercher la solution
-de ce problme? Il rflchit, il rve; il est
-de bonne foi; l'objection est spcieuse; il en est
-branl. Il a de l'esprit, des connaissances; il va
-trouver le mot de l'nigme; il l'a trouv, il le
-tient; la joie brille dans ses yeux. Silence. On connat,
-dans la thorie persanne, la doctrine des
+de ce problême? Il réfléchit, il rêve; il est
+de bonne foi; l'objection est spécieuse; il en est
+ébranlé. Il a de l'esprit, des connaissances; il va
+trouver le mot de l'énigme; il l'a trouvé, il le
+tient; la joie brille dans ses yeux. Silence. On connaît,
+dans la théorie persanne, la doctrine des
deux principes, celui du bien et celui du mal. Eh
quoi! vous ne saisissez pas? Rien de plus simple.
-Le gnie, les talens, les vertus, sont des inventions
+Le génie, les talens, les vertus, sont des inventions
du mauvais principe d'Orimane, du Diable,
-pour mettre en vidence, pour produire au grand
-jour certains misrables, plbiens reconnus,
-vrais roturiers, ou peine gentilshommes.</p>
-
-<p>&mdash;Combien de militaires distingus, combien
-d'officiers gnraux sont morts, sans avoir transmis
-leurs noms la postrit: en cela, moins
-heureux que Bucphale, et mme que le dogue
-espagnol Brcillo, qui dvorait les Indiens de
+pour mettre en évidence, pour produire au grand
+jour certains misérables, plébéiens reconnus,
+vrais roturiers, ou à peine gentilshommes.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de militaires distingués, combien
+d'officiers généraux sont morts, sans avoir transmis
+leurs noms à la postérité: en cela, moins
+heureux que Bucéphale, et même que le dogue
+espagnol Bérécillo, qui dévorait les Indiens de
Saint-Domingue, et qui avait la paie de trois
soldats!</p>
-<p>&mdash;On souhaite la paresse d'un mchant et le
+<p>&mdash;On souhaite la paresse d'un méchant et le
silence d'un sot.</p>
-<p>&mdash;Ce qui explique le mieux comment le malhonnte
-homme, et quelquefois mme le sot,
-russissent presque toujours mieux, dans le
-monde, que l'honnte homme et que l'homme
-d'esprit, faire leur chemin: c'est que le malhonnte
-homme et le sot ont moins de peine
+<p>&mdash;Ce qui explique le mieux comment le malhonnête
+homme, et quelquefois même le sot,
+réussissent presque toujours mieux, dans le
+monde, que l'honnête homme et que l'homme
+d'esprit, à faire leur chemin: c'est que le malhonnête
+homme et le sot ont moins de peine à
<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span>
se mettre au courant et au ton du monde, qui,
-en gnral, n'est que malhonntet et sottise; au
-lieu que l'honnte homme et l'homme sens, ne
-pouvant pas entrer sitt en commerce avec le
-monde, perdent un temps prcieux pour la fortune.
+en général, n'est que malhonnêteté et sottise; au
+lieu que l'honnête homme et l'homme sensé, ne
+pouvant pas entrer sitôt en commerce avec le
+monde, perdent un temps précieux pour la fortune.
Les uns sont des marchands qui, sachant la
langue du pays, vendent et s'approvisionnent
-tout de suite; tandis que les autres sont obligs
+tout de suite; tandis que les autres sont obligés
d'apprendre la langue de leurs vendeurs et de
leurs chalands, avant que d'exposer leur marchandise,
-et d'entrer en trait avec eux: souvent
-mme ils ddaignent d'apprendre cette langue,
-et alors ils s'en retournent sans trenner.</p>
+et d'entrer en traité avec eux: souvent
+même ils dédaignent d'apprendre cette langue,
+et alors ils s'en retournent sans étrenner.</p>
-<p>&mdash;Il y a une prudence suprieure celle qu'on
+<p>&mdash;Il y a une prudence supérieure à celle qu'on
qualifie ordinairement de ce nom: l'une est la
prudence de l'aigle, et l'autre celle des taupes.
-La premire consiste suivre hardiment son caractre,
-en acceptant avec courage les dsavantages
-et les inconvniens qu'il peut produire.......</p>
-
-<p>&mdash;Pour parvenir pardonner la raison le
-mal qu'elle fait la plupart des hommes, on a
-besoin de considrer ce que ce serait que l'homme
-sans sa raison. C'tait un mal ncessaire.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a des sottises bien habilles, comme il
-y a des sots trs-bien vtus.</p>
-
-<p>&mdash;Si l'on avait dit Adam, le lendemain de la
-mort d'Abel, que, dans quelques sicles, il y aurait
-des endroits o, dans l'enceinte de quatre lieues
-carres, se trouveraient runis et amoncels sept
+La première consiste à suivre hardiment son caractère,
+en acceptant avec courage les désavantages
+et les inconvéniens qu'il peut produire.......</p>
+
+<p>&mdash;Pour parvenir à pardonner à la raison le
+mal qu'elle fait à la plupart des hommes, on a
+besoin de considérer ce que ce serait que l'homme
+sans sa raison. C'était un mal nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des sottises bien habillées, comme il
+y a des sots très-bien vêtus.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on avait dit à Adam, le lendemain de la
+mort d'Abel, que, dans quelques siècles, il y aurait
+des endroits où, dans l'enceinte de quatre lieues
+carrées, se trouveraient réunis et amoncelés sept
ou huit cent mille hommes, aurait-il cru que ces
<span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span>
multitudes pussent jamais vivre ensemble? ne se
-serait-il pas fait une ide encore plus affreuse de
-ce qui s'y commet de crimes et de monstruosits?
-C'est la rflexion qu'il faut faire, pour se consoler
-des abus attachs ces tonnantes runions
+serait-il pas fait une idée encore plus affreuse de
+ce qui s'y commet de crimes et de monstruosités?
+C'est la réflexion qu'il faut faire, pour se consoler
+des abus attachés à ces étonnantes réunions
d'hommes.</p>
-<p>&mdash;Les prtentions sont une source de peines,
-et l'poque du bonheur de la vie commence au
-moment o elles finissent. Une femme est-elle encore
-jolie au moment o sa beaut baisse? ses
-prtentions la rendent ou ridicule ou malheureuse:
-dix ans aprs, plus laide ou vieille, elle est calme
-et tranquille. Un homme est dans l'ge o l'on
-peut russir et ne pas russir auprs des femmes;
-il s'expose des inconvniens, et mme des
-affronts: il devient nul; ds lors plus d'incertitudes,
+<p>&mdash;Les prétentions sont une source de peines,
+et l'époque du bonheur de la vie commence au
+moment où elles finissent. Une femme est-elle encore
+jolie au moment où sa beauté baisse? ses
+prétentions la rendent ou ridicule ou malheureuse:
+dix ans après, plus laide ou vieille, elle est calme
+et tranquille. Un homme est dans l'âge où l'on
+peut réussir et ne pas réussir auprès des femmes;
+il s'expose à des inconvéniens, et même à des
+affronts: il devient nul; dès lors plus d'incertitudes,
et il est tranquille. En tout, le mal vient
-de ce que les ides ne sont pas fixes et arrtes:
-il vaut mieux tre moins, et tre ce qu'on est incontestablement.
-L'tat des ducs et pairs, bien
-constat, vaut mieux que celui des princes trangers,
-qui ont lutter sans cesse pour la prminence.
-Si Chapelain et pris le parti que lui conseillait
-Boileau, par le fameux hmistiche: <em>Que
-n'crit-t-il en prose?</em> il se ft pargn bien des
-tourmens, et se ft peut-tre fait un nom, autrement
+de ce que les idées ne sont pas fixes et arrêtées:
+il vaut mieux être moins, et être ce qu'on est incontestablement.
+L'état des ducs et pairs, bien
+constaté, vaut mieux que celui des princes étrangers,
+qui ont à lutter sans cesse pour la prééminence.
+Si Chapelain eût pris le parti que lui conseillait
+Boileau, par le fameux hémistiche: <em>Que
+n'écrit-t-il en prose?</em> il se fût épargné bien des
+tourmens, et se fût peut-être fait un nom, autrement
que par le ridicule.</p>
<p>&mdash;N'as-tu pas honte de vouloir parler mieux
-que tu ne peux? disait Snque l'un de ses fils,
+que tu ne peux? disait Sénèque à l'un de ses fils,
qui ne pouvait trouver l'exorde d'une harangue
<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span>
-qu'il avait commence. On pourrait dire de mme
- ceux qui adoptent des principes plus forts que
-leur caractre: N'as-tu-pas honte de vouloir tre
+qu'il avait commencée. On pourrait dire de même
+à ceux qui adoptent des principes plus forts que
+leur caractère: N'as-tu-pas honte de vouloir être
philosophe plus que tu ne peux?</p>
<p>&mdash;La plupart des hommes qui vivent dans le
-monde, y vivent si tourdiment, pensent si peu,
+monde, y vivent si étourdiment, pensent si peu,
qu'ils ne connaissent pas ce monde qu'ils ont toujours
sous les yeux. Ils ne le connaissent pas, disait
plaisamment M. de B., par la raison qui fait
que les hannetons ne savent pas l'histoire naturelle.</p>
<p>&mdash;En voyant Bacon, dans le commencement
-du seizime sicle, indiquer l'esprit humain la
-marche qu'il doit suivre pour reconstruire l'difice
+du seizième siècle, indiquer à l'esprit humain la
+marche qu'il doit suivre pour reconstruire l'édifice
des sciences, on cesse presque d'admirer les
-grands hommes qui lui ont succd, tels que Boile,
+grands hommes qui lui ont succédé, tels que Boile,
Loke, etc. Il leur distribue d'avance le terrain
-qu'ils ont dfricher ou conqurir. C'est Csar,
-matre du monde aprs la victoire de Pharsale,
-donnant des royaumes et des provinces ses partisans
-ou ses favoris.</p>
+qu'ils ont à défricher ou à conquérir. C'est César,
+maître du monde après la victoire de Pharsale,
+donnant des royaumes et des provinces à ses partisans
+ou à ses favoris.</p>
<p>&mdash;Notre raison nous rend quelquefois aussi
malheureux que nos passions; et on peut dire de
l'homme, quand il est dans ce cas, que c'est un
-malade empoisonn par son mdecin.</p>
+malade empoisonné par son médecin.</p>
-<p>&mdash;Le moment o l'on perd les illusions, les passions
+<p>&mdash;Le moment où l'on perd les illusions, les passions
de la jeunesse, laisse souvent des regrets;
mais quelquefois on hait le prestige qui nous a
-tromp. C'est Armide qui brle et dtruit le palais
-o elle fut enchante.</p>
+trompé. C'est Armide qui brûle et détruit le palais
+où elle fut enchantée.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span>
-&mdash;Les mdecins et le commun des hommes ne
+&mdash;Les médecins et le commun des hommes ne
voient pas plus clair les uns que les autres dans
-les maladies et dans l'intrieur du corps humain.
-Ce sont tous des aveugles; mais les mdecins sont
+les maladies et dans l'intérieur du corps humain.
+Ce sont tous des aveugles; mais les médecins sont
des quinze-vingts, qui connaissent mieux les rues,
et qui se tirent mieux d'affaire.</p>
<p>&mdash;Vous demandez comment on fait fortune.
Voyez ce qui se passe au parterre d'un spectacle,
-le jour o il y a foule; comme les uns restent en
-arrire, comme les premiers reculent, comme les
-derniers sont ports en avant. Cette image est si
-juste, que le mot qui l'exprime a pass dans le langage
+le jour où il y a foule; comme les uns restent en
+arrière, comme les premiers reculent, comme les
+derniers sont portés en avant. Cette image est si
+juste, que le mot qui l'exprime a passé dans le langage
du peuple. Il appelle faire fortune, <em>se pousser.
-Mon fils, mon neveu se poussera</em>. Les honntes
+Mon fils, mon neveu se poussera</em>. Les honnêtes
gens disent, <em>s'avancer, avancer, arriver</em>, termes
-adoucis, qui cartent l'ide accessoire de force, de
-violence, de grossiret; mais qui laissent subsister
-l'ide principale.</p>
-
-<p>&mdash;Le monde physique parat l'ouvrage d'un
-tre puissant et bon, qui a t oblig d'abandonner
- un tre malfaisant l'excution d'une partie
-de son plan. Mais le monde moral parat tre le
+adoucis, qui écartent l'idée accessoire de force, de
+violence, de grossièreté; mais qui laissent subsister
+l'idée principale.</p>
+
+<p>&mdash;Le monde physique paraît l'ouvrage d'un
+être puissant et bon, qui a été obligé d'abandonner
+à un être malfaisant l'exécution d'une partie
+de son plan. Mais le monde moral paraît être le
produit des caprices d'un diable devenu fou.</p>
<p>&mdash;Ceux qui ne donnent que leur parole pour
-garant d'une assertion qui reoit sa force de ses
-preuves, ressemblent cet homme qui disait:
+garant d'une assertion qui reçoit sa force de ses
+preuves, ressemblent à cet homme qui disait:
J'ai l'honneur de vous assurer que la terre tourne
autour du soleil.</p>
@@ -13725,20 +13683,20 @@ montrent comme il leur convient de se montrer:
dans les petites, ils se montrent comme ils sont.</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce qu'un philosophe? C'est un homme
-qui oppose la nature la loi, la raison l'usage,
-sa conscience l'opinion, et son jugement
+qui oppose la nature à la loi, la raison à l'usage,
+sa conscience à l'opinion, et son jugement à
l'erreur.</p>
-<p>&mdash;Un sot qui a un moment d'esprit, tonne
+<p>&mdash;Un sot qui a un moment d'esprit, étonne
et scandalise, comme des chevaux de fiacre au
galop.</p>
-<p>&mdash;Ne tenir dans la main de personne, tre
+<p>&mdash;Ne tenir dans la main de personne, être
l'<em>homme de son c&oelig;ur</em>, de ses principes, de ses
sentimens: c'est ce que j'ai vu de plus rare.</p>
<p>&mdash;Au lieu de vouloir corriger les hommes de
-certains travers insupportables la socit, il
+certains travers insupportables à la société, il
aurait fallu corriger la faiblesse de ceux qui les
souffrent.</p>
@@ -13749,9 +13707,9 @@ sottises.</p>
la sottise est la reine des sots.</p>
<p>&mdash;Il faut savoir faire les sottises que nous demande
-notre caractre.</p>
+notre caractère.</p>
-<p>&mdash;L'importance sans mrite obtient des gards
+<p>&mdash;L'importance sans mérite obtient des égards
sans estime.</p>
<p>&mdash;Grands et petits, on a beau faire, il faut
@@ -13760,87 +13718,87 @@ dans le moulin de Javelle: <em>Vous autres et nous
autres, nous ne pouvons nous passer les uns des
autres</em>.</p>
-<p>&mdash;Quelqu'un disait que la Providence tait le
-nom de baptme du hasard: quelque dvot dira
+<p>&mdash;Quelqu'un disait que la Providence était le
+nom de baptême du hasard: quelque dévot dira
<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span>
que le hasard est un sobriquet de la Providence.</p>
<p>&mdash;Il y a peu d'hommes qui se permettent un
-usage rigoureux et intrpide de leur raison, et
-osent l'appliquer tous les objets dans toute sa
-force. Le temps est venu o il faut l'appliquer
-ainsi tous les objets de la morale, de la politique
-et de la socit, aux rois, aux ministres, aux
+usage rigoureux et intrépide de leur raison, et
+osent l'appliquer à tous les objets dans toute sa
+force. Le temps est venu où il faut l'appliquer
+ainsi à tous les objets de la morale, de la politique
+et de la société, aux rois, aux ministres, aux
grands, aux philosophes, aux principes des
sciences, des beaux-arts, etc.: sans quoi, on restera
-dans la mdiocrit.</p>
+dans la médiocrité.</p>
<p>&mdash;Il y a des hommes qui ont le besoin de primer,
-de s'lever au-dessus des autres, quelque
-prix que ce puisse tre. Tout leur est gal, pourvu
-qu'ils soient en vidence sur des trteaux de charlatan;
-sur un thtre, un trne, un chafaud, ils
+de s'élever au-dessus des autres, à quelque
+prix que ce puisse être. Tout leur est égal, pourvu
+qu'ils soient en évidence sur des tréteaux de charlatan;
+sur un théâtre, un trône, un échafaud, ils
seront toujours bien, s'ils attirent les yeux.</p>
<p>&mdash;Les hommes deviennent petits en se rassemblant:
-ce sont les diables de Milton, obligs de
-se rendre pygmes, pour entrer dans le Pand&oelig;monion.</p>
+ce sont les diables de Milton, obligés de
+se rendre pygmées, pour entrer dans le Pand&oelig;monion.</p>
-<p>&mdash;On anantit son propre caractre dans la
+<p>&mdash;On anéantit son propre caractère dans la
crainte d'attirer les regards et l'attention; et on se
-prcipite dans la nullit, pour chapper au danger
-d'tre peint.</p>
+précipite dans la nullité, pour échapper au danger
+d'être peint.</p>
-<p>&mdash;L'ambition prend aux petites mes plus facilement
+<p>&mdash;L'ambition prend aux petites âmes plus facilement
qu'aux grandes, comme le feu prend plus
-aisment la paille, aux chaumires qu'aux palais.</p>
+aisément à la paille, aux chaumières qu'aux palais.</p>
-<p>&mdash;L'homme vit souvent avec lui-mme, et il a
+<p>&mdash;L'homme vit souvent avec lui-même, et il a
besoin de vertu; il vit avec les autres, et il a besoin
d'honneur.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span>
-&mdash;Les flaux physiques et les calamits de la
-nature humaine ont rendu la socit ncessaire.
-La socit a ajout aux malheurs de la nature. Les
-inconvniens de la socit ont amen la ncessit
+&mdash;Les fléaux physiques et les calamités de la
+nature humaine ont rendu la société nécessaire.
+La société a ajouté aux malheurs de la nature. Les
+inconvéniens de la société ont amené la nécessité
du gouvernement, et le gouvernement ajoute
-aux malheurs de la socit. Voil l'histoire de la
+aux malheurs de la société. Voilà l'histoire de la
nature humaine.</p>
<p>&mdash;La fable de Tantale n'a presque jamais servi
-d'emblme qu' l'avarice; mais elle est, pour le
+d'emblême qu'à l'avarice; mais elle est, pour le
moins, autant celui de l'ambition, de l'amour de
la gloire, de presque toutes les passions.</p>
-<p>&mdash;La nature, en faisant natre la fois la raison
+<p>&mdash;La nature, en faisant naître à la fois la raison
et les passions, semble avoir voulu, par le
-second prsent, aider l'homme s'tourdir sur le
+second présent, aider l'homme à s'étourdir sur le
mal qu'elle lui a fait par le premier; et, en ne
-le laissant vivre que peu d'annes aprs la perte
-de ses passions, semble prendre piti de lui, en
-le dlivrant bientt d'une vie qui le rduisait sa
+le laissant vivre que peu d'années après la perte
+de ses passions, semble prendre pitié de lui, en
+le délivrant bientôt d'une vie qui le réduisait à sa
raison pour toute ressource.</p>
-<p>&mdash;Toutes les passions sont exagratrices; et
-elles ne sont des passions, que parce qu'elles exagrent.</p>
+<p>&mdash;Toutes les passions sont exagératrices; et
+elles ne sont des passions, que parce qu'elles exagèrent.</p>
-<p>&mdash;Le philosophe qui veut teindre ses passions,
-ressemble au chimiste qui voudrait teindre
+<p>&mdash;Le philosophe qui veut éteindre ses passions,
+ressemble au chimiste qui voudrait éteindre
son feu.</p>
<p>&mdash;Le premier des dons de la nature est cette
-force de raison qui vous lve au-dessus de vos
+force de raison qui vous élève au-dessus de vos
propres passions et de vos faiblesses, et qui vous
-fait gouverner vos qualits mme, vos talens et
+fait gouverner vos qualités même, vos talens et
vos vertus.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span>
&mdash;Pourquoi les hommes sont-ils si sots, si
-subjugus par la coutume ou par la crainte de
-faire un testament, en un mot, si imbciles,
-qu'aprs eux ils laissent aller leurs biens ceux
-qui rient de leur mort, plutt qu' ceux qui la
+subjugués par la coutume ou par la crainte de
+faire un testament, en un mot, si imbéciles,
+qu'après eux ils laissent aller leurs biens à ceux
+qui rient de leur mort, plutôt qu'à ceux qui la
pleurent?</p>
<p>&mdash;La nature a voulu que les illusions fussent
@@ -13848,472 +13806,472 @@ pour les sages comme pour les fous, afin que les
premiers ne fussent par trop malheureux par leur
propre sagesse.</p>
-<p>&mdash;A voir la manire dont on en use envers les
-malades dans les hpitaux, on dirait que les hommes
-ont imagin ces tristes asiles, non pour soigner
+<p>&mdash;A voir la manière dont on en use envers les
+malades dans les hôpitaux, on dirait que les hommes
+ont imaginé ces tristes asiles, non pour soigner
les malades, mais pour les soustraire aux
-regards des heureux, dont ces infortuns troubleraient
+regards des heureux, dont ces infortunés troubleraient
les jouissances.</p>
<p>&mdash;De nos jours, ceux qui aiment la nature
-sont accuss d'tre romanesques.</p>
+sont accusés d'être romanesques.</p>
-<p>&mdash;Le thtre tragique a le grand inconvnient
-moral de mettre trop d'importance la vie et la
+<p>&mdash;Le théâtre tragique a le grand inconvénient
+moral de mettre trop d'importance à la vie et à la
mort.</p>
-<p>&mdash;La plus perdue de toutes les journes est
-celle o l'on n'a pas ri.</p>
+<p>&mdash;La plus perdue de toutes les journées est
+celle où l'on n'a pas ri.</p>
<p>&mdash;La plupart des folies ne viennent que de
sottise.</p>
<p>&mdash;On fausse son esprit, sa conscience, sa raison,
-comme on gte son estomac.</p>
+comme on gâte son estomac.</p>
-<p>&mdash;Les lois du secret et du dpt sont les mmes.</p>
+<p>&mdash;Les lois du secret et du dépôt sont les mêmes.</p>
<p>&mdash;L'esprit n'est souvent au c&oelig;ur que ce que
<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span>
-la bibliothque d'un chteau est la personne
-du matre.</p>
+la bibliothèque d'un château est à la personne
+du maître.</p>
-<p>&mdash;Ce que les potes, les orateurs, mme quelques
+<p>&mdash;Ce que les poètes, les orateurs, même quelques
philosophes nous disent sur l'amour de la
-gloire, on nous le disait au collge pour nous encourager
- avoir les prix. Ce que l'on dit aux enfans
-pour les engager prfrer une tartelette
-les louanges de leurs bonnes, c'est ce qu'on rpte
-aux hommes pour leur faire prfrer un
-intrt personnel les loges de leurs contemporains
-ou de la postrit.</p>
+gloire, on nous le disait au collége pour nous encourager
+à avoir les prix. Ce que l'on dit aux enfans
+pour les engager à préférer à une tartelette
+les louanges de leurs bonnes, c'est ce qu'on répète
+aux hommes pour leur faire préférer à un
+intérêt personnel les éloges de leurs contemporains
+ou de la postérité.</p>
<p>&mdash;Quand on veut devenir philosophe, il ne
-faut pas se rebuter des premires dcouvertes
+faut pas se rebuter des premières découvertes
affligeantes qu'on fait dans la connaissance des
-hommes. Il faut, pour les connatre, triompher
-du mcontentement qu'ils donnent, comme l'anatomiste
+hommes. Il faut, pour les connaître, triompher
+du mécontentement qu'ils donnent, comme l'anatomiste
triomphe de la nature, de ses organes et
-de son dgot, pour devenir habile dans son art.</p>
+de son dégoût, pour devenir habile dans son art.</p>
-<p>&mdash;En apprenant connatre les maux de la
-nature, on mprise la mort; en apprenant connatre
-ceux de la socit, on mprise la vie.</p>
+<p>&mdash;En apprenant à connaître les maux de la
+nature, on méprise la mort; en apprenant à connaître
+ceux de la société, on méprise la vie.</p>
<p>&mdash;Il en est de la valeur des hommes comme
-de celle des diamans, qui, une certaine mesure
-de grosseur, de puret, de perfection, ont un
-prix fixe et marqu; mais qui, par-del cette,
+de celle des diamans, qui, à une certaine mesure
+de grosseur, de pureté, de perfection, ont un
+prix fixe et marqué; mais qui, par-delà cette,
mesure, restent sans prix, et ne trouvent point
d'acheteurs.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span></p>
<h3>CHAPITRE II.<br />
-<span class="medium">Suite des Maximes gnrales.</span></h3>
+<span class="medium">Suite des Maximes générales.</span></h3>
-<p>En France, tout le monde parat avoir de l'esprit,
+<p>En France, tout le monde paraît avoir de l'esprit,
et la raison en est simple: comme tout y est
-une suite de contradictions, la plus lgre attention
+une suite de contradictions, la plus légère attention
possible suffit pour les faire remarquer, et
rapprocher deux choses contradictoires. Cela fait
-des contrastes tout naturels, qui donnent celui
+des contrastes tout naturels, qui donnent à celui
qui s'en avise, l'air d'un homme qui a beaucoup
d'esprit. Raconter, c'est faire des grotesques.
Un simple nouvelliste devient un bon plaisant,
comme l'historien un jour aura l'air d'un auteur
satirique.</p>
-<p>&mdash;Le public ne croit point la puret de certaines
-vertus et de certains sentimens; et, en gnral,
-le public ne peut gure s'lever qu' des
-ides basses.</p>
+<p>&mdash;Le public ne croit point à la pureté de certaines
+vertus et de certains sentimens; et, en général,
+le public ne peut guère s'élever qu'à des
+idées basses.</p>
-<p>&mdash;Il n'y a pas d'homme qui puisse tre, lui
-tout seul, aussi mprisable qu'un corps. Il n'y a
-point de corps qui puisse tre aussi mprisable
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'homme qui puisse être, à lui
+tout seul, aussi méprisable qu'un corps. Il n'y a
+point de corps qui puisse être aussi méprisable
que le public.</p>
-<p>&mdash;Il y a des sicles o l'opinion publique est
+<p>&mdash;Il y a des siècles où l'opinion publique est
la plus mauvaise des opinions.</p>
-<p>&mdash;L'esprance n'est qu'un charlatan qui nous
+<p>&mdash;L'espérance n'est qu'un charlatan qui nous
trompe sans cesse. Et, pour moi, le bonheur
-n'a commenc que lorsque je l'ai eu perdue. Je
+n'a commencé que lorsque je l'ai eu perdue. Je
<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span>
mettrais volontiers, sur la porte du paradis, le vers
que le Dante a mis sur celle de l'enfer:</p>
<p class="verse">Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.</p>
-<p>&mdash;L'homme pauvre, mais indpendant des
-hommes, n'est qu'aux ordres de la ncessit.
-L'homme riche, mais dpendant, est aux ordres
+<p>&mdash;L'homme pauvre, mais indépendant des
+hommes, n'est qu'aux ordres de la nécessité.
+L'homme riche, mais dépendant, est aux ordres
d'un autre homme ou de plusieurs.</p>
-<p>&mdash;L'ambitieux qui a manqu son objet, et qui
-vit dans le dsespoir, me rappelle Ixion mis
-sur la roue pour avoir embrass un nuage.</p>
+<p>&mdash;L'ambitieux qui a manqué son objet, et qui
+vit dans le désespoir, me rappelle Ixion mis
+sur la roue pour avoir embrassé un nuage.</p>
-<p>&mdash;Il y a, entre l'homme d'esprit, mchant par
-caractre, et l'homme d'esprit, bon et honnte,
-la diffrence qui se trouve entre un assassin et
+<p>&mdash;Il y a, entre l'homme d'esprit, méchant par
+caractère, et l'homme d'esprit, bon et honnête,
+la différence qui se trouve entre un assassin et
un homme du monde qui fait bien des armes.</p>
-<p>&mdash;Qu'importe de paratre avoir moins de foiblesses
+<p>&mdash;Qu'importe de paraître avoir moins de foiblesses
qu'un autre, et donner aux hommes moins
de prises sur vous? Il suffit qu'il y en ait une, et
-qu'elle soit connue. Il faudrait tre un Achille
-<em>sans talon</em>, et c'est ce qui parat impossible.</p>
+qu'elle soit connue. Il faudrait être un Achille
+<em>sans talon</em>, et c'est ce qui paraît impossible.</p>
-<p>&mdash;Telle est la misrable condition des hommes,
-qu'il leur faut chercher, dans la socit, des consolations
+<p>&mdash;Telle est la misérable condition des hommes,
+qu'il leur faut chercher, dans la société, des consolations
aux maux de la nature; et, dans la nature,
-des consolations aux maux de la socit.
-Combien d'hommes n'ont trouv, ni dans l'une
-ni dans l'autre, des distractions leurs peines!</p>
+des consolations aux maux de la société.
+Combien d'hommes n'ont trouvé, ni dans l'une
+ni dans l'autre, des distractions à leurs peines!</p>
-<p>&mdash;La prtention la plus inique et la plus absurde
-en matire d'intrt, qui serait condamne
-avec mpris, comme insoutenable, dans une socit
+<p>&mdash;La prétention la plus inique et la plus absurde
+en matière d'intérêt, qui serait condamnée
+avec mépris, comme insoutenable, dans une société
<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span>
-d'honntes gens choisis pour arbitres, faites
-en la matire d'un procs en justice rgle. Tout
-procs peut se perdre ou se gagner, et il n'y a
-pas plus parier pour que contre: de mme,
+d'honnêtes gens choisis pour arbitres, faites
+en la matière d'un procès en justice réglée. Tout
+procès peut se perdre ou se gagner, et il n'y a
+pas plus à parier pour que contre: de même,
toute opinion, toute assertion, quelque ridicule
-qu'elle soit, faites-en la matire d'un dbat entre
-des partis diffrens dans un corps, dans une assemble,
-elle peut emporter la pluralit des suffrages.</p>
+qu'elle soit, faites-en la matière d'un débat entre
+des partis différens dans un corps, dans une assemblée,
+elle peut emporter la pluralité des suffrages.</p>
-<p>&mdash;C'est une vrit reconnue que notre sicle
-a remis les mots leur place; qu'en bannissant
-les subtilits scolastiques, dialecticiennes, mtaphysiques,
+<p>&mdash;C'est une vérité reconnue que notre siècle
+a remis les mots à leur place; qu'en bannissant
+les subtilités scolastiques, dialecticiennes, métaphysiques,
il est revenu au simple et au vrai, en
physique, en morale et en politique. Pour ne parler
que de morale, on sent combien ce mot, l'<em>honneur</em>,
-renferme d'ides complexes et mtaphysiques.
-Notre sicle en a senti les inconvniens;
-et, pour ramener tout au simple, pour prvenir
-tout abus de mots, il a tabli que l'<em>honneur</em> restait,
-dans toute son intgrit, tout homme qui
-n'avait point t repris de justice. Autrefois, ce
-mot tait une source d'quivoques et de contestations;
- prsent, rien de plus clair. Un homme
-a-t-il t mis au carcan? n'y a-t-il pas t mis?
-voil l'tat de la question. C'est une simple question
-de fait, qui s'claircit facilement par les registres
-du greffe. Un homme n'a pas t mis au
-carcan: c'est un homme d'honneur, qui peut prtendre
- tout, aux places du ministre, etc.; il
-entre dans les corps, dans les acadmies, dans les
+renferme d'idées complexes et métaphysiques.
+Notre siècle en a senti les inconvéniens;
+et, pour ramener tout au simple, pour prévenir
+tout abus de mots, il a établi que l'<em>honneur</em> restait,
+dans toute son intégrité, à tout homme qui
+n'avait point été repris de justice. Autrefois, ce
+mot était une source d'équivoques et de contestations;
+à présent, rien de plus clair. Un homme
+a-t-il été mis au carcan? n'y a-t-il pas été mis?
+voilà l'état de la question. C'est une simple question
+de fait, qui s'éclaircit facilement par les registres
+du greffe. Un homme n'a pas été mis au
+carcan: c'est un homme d'honneur, qui peut prétendre
+à tout, aux places du ministère, etc.; il
+entre dans les corps, dans les académies, dans les
<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span>
-cours souveraines. On sent combien la nettet et
-la prcision pargnent de querelles et de discussions,
+cours souveraines. On sent combien la netteté et
+la précision épargnent de querelles et de discussions,
et combien le commerce de la vie devient
commode et facile.</p>
-<p>&mdash;L'amour de la gloire, une vertu! trange
+<p>&mdash;L'amour de la gloire, une vertu! Étrange
vertu que celle qui se fait aider par l'action de
-tous les vices; qui reoit pour stimulans l'orgueil,
-l'ambition, l'envie, la vanit, quelquefois l'avarice mme!
+tous les vices; qui reçoit pour stimulans l'orgueil,
+l'ambition, l'envie, la vanité, quelquefois l'avarice même!
Titus serait-il Titus, s'il avait eu pour
-ministres Sjan, Narcisse et Tigellin?</p>
+ministres Séjan, Narcisse et Tigellin?</p>
-<p>&mdash;La gloire met souvent un honnte homme
-aux mmes preuves que la fortune; c'est- dire,
+<p>&mdash;La gloire met souvent un honnête homme
+aux mêmes épreuves que la fortune; c'est-à dire,
que l'une et l'autre l'obligent, avant de le laisser
-parvenir jusqu' elles, faire ou souffrir des
-choses indignes de son caractre. L'homme intrpidement
-vertueux les repousse alors galement
-l'une et l'autre, et s'enveloppe ou dans l'obscurit
+parvenir jusqu'à elles, à faire ou souffrir des
+choses indignes de son caractère. L'homme intrépidement
+vertueux les repousse alors également
+l'une et l'autre, et s'enveloppe ou dans l'obscurité
ou dans l'infortune, et quelquefois dans l'une et
dans l'autre.</p>
<p>&mdash;Celui qui est juste au milieu, entre notre
-ennemi et nous, nous parat tre plus voisin de
+ennemi et nous, nous paraît être plus voisin de
notre ennemi: c'est un effet des lois de l'optique,
-comme celui par lequel le jet d'eau d'un bassin parat
-moins loign de l'autre bord que de celui o
-vous tes.</p>
+comme celui par lequel le jet d'eau d'un bassin paraît
+moins éloigné de l'autre bord que de celui où
+vous êtes.</p>
<p>&mdash;L'opinion publique est une juridiction que
-l'honnte homme ne doit jamais reconnatre parfaitement,
-et qu'il ne doit jamais dcliner.</p>
+l'honnête homme ne doit jamais reconnaître parfaitement,
+et qu'il ne doit jamais décliner.</p>
-<p>&mdash;Vain veut dire vide: ainsi la vanit est si
-misrable, qu'on ne peut gure lui dire pis que
+<p>&mdash;Vain veut dire vide: ainsi la vanité est si
+misérable, qu'on ne peut guère lui dire pis que
<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span>
-son nom. Elle se donne elle mme pour ce quelle
+son nom. Elle se donne elle même pour ce quelle
est.</p>
-<p>&mdash;On croit communment que l'art de plaire
+<p>&mdash;On croit communément que l'art de plaire
est un grand moyen de faire fortune: savoir s'ennuyer
-est un art qui russit bien davantage. Le
-talent de faire fortune, comme celui de russir auprs
-des femmes, se rduit presque cet art-l.</p>
+est un art qui réussit bien davantage. Le
+talent de faire fortune, comme celui de réussir auprès
+des femmes, se réduit presque à cet art-là.</p>
-<p>&mdash;Il y a peu d'hommes grand caractre qui
+<p>&mdash;Il y a peu d'hommes à grand caractère qui
n'aient quelque chose de romanesque dans la
-tte ou dans le c&oelig;ur. L'homme qui en est entirement
-dpourvu, quelque honntet, quelque
-esprit qu'il puisse avoir, est, l'gard du grand
-caractre, ce qu'un artiste, d'ailleurs trs-habile,
-mais qui n'aspire point au beau idal, est l'gard
-de l'artiste, homme de gnie, qui s'est rendu ce
-beau idal familier.</p>
+tête ou dans le c&oelig;ur. L'homme qui en est entièrement
+dépourvu, quelque honnêteté, quelque
+esprit qu'il puisse avoir, est, à l'égard du grand
+caractère, ce qu'un artiste, d'ailleurs très-habile,
+mais qui n'aspire point au beau idéal, est à l'égard
+de l'artiste, homme de génie, qui s'est rendu ce
+beau idéal familier.</p>
<p>&mdash;Il y a de certains hommes dont la vertu
-brille davantage dans la condition prive, qu'elle
+brille davantage dans la condition privée, qu'elle
ne le ferait dans une fonction publique. Le cadre
-les dparerait. Plus un diamant est beau, plus il
-faut que la monture soit lgre. Plus le chaton
-est riche, moins le diamant est en vidence.</p>
+les déparerait. Plus un diamant est beau, plus il
+faut que la monture soit légère. Plus le chaton
+est riche, moins le diamant est en évidence.</p>
-<p>&mdash;Quand on veut viter d'tre charlatan, il
-faut fuir les trteaux; car, si l'on y monte, on
-est bien forc d'tre charlatan, sans quoi l'assemble
+<p>&mdash;Quand on veut éviter d'être charlatan, il
+faut fuir les tréteaux; car, si l'on y monte, on
+est bien forcé d'être charlatan, sans quoi l'assemblée
vous jette des pierres.</p>
-<p>&mdash;Il y a peu de vices qui empchent un
+<p>&mdash;Il y a peu de vices qui empêchent un
homme d'avoir beaucoup d'amis, autant que
-peuvent le faire de trop grandes qualits.</p>
+peuvent le faire de trop grandes qualités.</p>
-<p>&mdash;Il y a telle supriorit, telle prtention qu'il
+<p>&mdash;Il y a telle supériorité, telle prétention qu'il
<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span>
-suffit de ne pas reconnatre, pour qu'elle soit
-anantie; telle autre qu'il suffit de ne pas apercevoir,
+suffit de ne pas reconnaître, pour qu'elle soit
+anéantie; telle autre qu'il suffit de ne pas apercevoir,
pour la rendre sans effet.</p>
-<p>&mdash;Ce serait tre trs-avanc dans l'tude de
+<p>&mdash;Ce serait être très-avancé dans l'étude de
la morale, de savoir distinguer tous les traits qui
-diffrencient l'orgueil et la vanit. Le premier est
-haut, calme, fier, tranquille, inbranlable; la
-seconde est vile, incertaine, mobile, inquite et
+différencient l'orgueil et la vanité. Le premier est
+haut, calme, fier, tranquille, inébranlable; la
+seconde est vile, incertaine, mobile, inquiète et
chancelante. L'un grandit l'homme; l'autre le
renfle. Le premier est la source de mille vertus;
l'autre, celle de presque tous les vices et tous les
travers. Il y a un genre d'orgueil dans lequel sont
compris tous les commandemens de Dieu; et un
-genre de vanit qui contient les sept pchs capitaux.</p>
+genre de vanité qui contient les sept péchés capitaux.</p>
<p>&mdash;Vivre est une maladie, dont le sommeil
nous soulage toutes les seize heures; c'est un palliatif:
-la mort est le remde.</p>
+la mort est le remède.</p>
-<p>&mdash;La nature parat se servir des hommes pour
+<p>&mdash;La nature paraît se servir des hommes pour
ses desseins, sans se soucier des instrumens
-qu'elle emploie; peu prs comme les tyrans, qui
-se dfont de ceux dont ils se sont servis.</p>
+qu'elle emploie; à peu près comme les tyrans, qui
+se défont de ceux dont ils se sont servis.</p>
<p>&mdash;Il y a deux choses auxquelles il faut se faire,
sous peine de trouver la vie insupportable: ce
sont les injures du temps et les injustices des
hommes.</p>
-<p>&mdash;Je ne conois pas de sagesse sans dfiance.
-L'criture a dit que le commencement de la sagesse
-tait la crainte de Dieu; moi, je crois que
+<p>&mdash;Je ne conçois pas de sagesse sans défiance.
+L'écriture a dit que le commencement de la sagesse
+était la crainte de Dieu; moi, je crois que
c'est la crainte des hommes.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span>
-&mdash;Il y a certains dfauts qui prservent de
-quelques vices pidmiques: comme on voit,
-dans un temps de peste, les malades de fivre-quarte
-chapper la contagion.</p>
+&mdash;Il y a certains défauts qui préservent de
+quelques vices épidémiques: comme on voit,
+dans un temps de peste, les malades de fièvre-quarte
+échapper à la contagion.</p>
<p>&mdash;Le grand malheur des passions n'est pas dans
les tourmens qu'elles causent; mais dans les fautes,
dans les turpitudes qu'elles font commettre, et qui
-dgradent l'homme. Sans ces inconvniens, elles
+dégradent l'homme. Sans ces inconvéniens, elles
auraient trop d'avantages sur la froide raison, qui
ne rend point heureux. Les passions font <em>vivre</em>
l'homme; la sagesse les fait seulement <em>durer</em>.</p>
-<p>&mdash;Un homme sans lvation ne saurait avoir
-de bont; il ne peut avoir que de la bonhomie.</p>
+<p>&mdash;Un homme sans élévation ne saurait avoir
+de bonté; il ne peut avoir que de la bonhomie.</p>
<p>&mdash;Il faudrait pouvoir unir les contraires: l'amour
-de la vertu avec l'indiffrence pour l'opinion
-publique, le got du travail avec l'indiffrence
-pour la gloire, et le soin de sa sant avec l'indiffrence
+de la vertu avec l'indifférence pour l'opinion
+publique, le goût du travail avec l'indifférence
+pour la gloire, et le soin de sa santé avec l'indifférence
pour la vie.</p>
-<p>&mdash;Celui-l fait plus pour un hydropique, qui le
-gurit de sa soif, que celui qui lui donne un tonneau
+<p>&mdash;Celui-là fait plus pour un hydropique, qui le
+guérit de sa soif, que celui qui lui donne un tonneau
de vin. Appliquez cela aux richesses.</p>
-<p>&mdash;Les mchans font quelquefois de bonnes actions.
+<p>&mdash;Les méchans font quelquefois de bonnes actions.
On dirait qu'ils veulent voir s'il est vrai que
-cela fasse autant de plaisir que le prtendent les
-honntes gens.</p>
+cela fasse autant de plaisir que le prétendent les
+honnêtes gens.</p>
-<p>&mdash;Si Diogne vivait de nos jours, il faudrait
-que sa lanterne ft une lanterne sourde.</p>
+<p>&mdash;Si Diogène vivait de nos jours, il faudrait
+que sa lanterne fût une lanterne sourde.</p>
-<p>&mdash;Il faut convenir que, pour tre heureux en
-vivant dans le monde, il y a des cts de son me
-qu'il faut entirement <em>paralyser</em>.</p>
+<p>&mdash;Il faut convenir que, pour être heureux en
+vivant dans le monde, il y a des côtés de son âme
+qu'il faut entièrement <em>paralyser</em>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span>
&mdash;La fortune et le costume qui l'entourent,
-font de la vie une reprsentation au milieu de laquelle
-il faut qu' la longue l'homme le plus honnte
-devienne comdien malgr lui.</p>
+font de la vie une représentation au milieu de laquelle
+il faut qu'à la longue l'homme le plus honnête
+devienne comédien malgré lui.</p>
-<p>&mdash;Dans les choses, tout est <em>affaires mles</em>.
-dans les hommes, tout est <em>pices de rapport</em>. Au
+<p>&mdash;Dans les choses, tout est <em>affaires mêlées</em>.
+dans les hommes, tout est <em>pièces de rapport</em>. Au
moral et au physique, tout est mixte: rien n'est
un, rien n'est pur.</p>
-<p>&mdash;Si les vrits cruelles, les fcheuses dcouvertes,
-les secrets de la socit, qui composent
-la science d'un homme du monde parvenu l'ge
-de quarante ans, avaient t connus de ce mme
-homme l'ge de vingt, ou il ft tomb dans le
-dsespoir, ou il se serait corrompu par lui-mme,
+<p>&mdash;Si les vérités cruelles, les fâcheuses découvertes,
+les secrets de la société, qui composent
+la science d'un homme du monde parvenu à l'âge
+de quarante ans, avaient été connus de ce même
+homme à l'âge de vingt, ou il fût tombé dans le
+désespoir, ou il se serait corrompu par lui-même,
par projet; et cependant, on voit un petit nombre
-d'hommes sages, parvenus cet ge-l, instruits
-de toutes ces choses et trs-clairs, n'tre
+d'hommes sages, parvenus à cet âge-là, instruits
+de toutes ces choses et très-éclairés, n'être
ni corrompus, ni malheureux. La prudence dirige
-leurs vertus travers la corruption publique; et
-la force de leur caractre, jointe aux lumires
-d'un esprit tendu, les lve au-dessus du chagrin
-qu'inspire la perversit des hommes.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous voir quel point chaque tat
-de la socit corrompt les hommes? Examinez ce
-qu'ils sont, quand ils en ont prouv plus long-temps
-l'influence, c'est--dire dans la vieillesse.
+leurs vertus à travers la corruption publique; et
+la force de leur caractère, jointe aux lumières
+d'un esprit étendu, les élève au-dessus du chagrin
+qu'inspire la perversité des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous voir à quel point chaque état
+de la société corrompt les hommes? Examinez ce
+qu'ils sont, quand ils en ont éprouvé plus long-temps
+l'influence, c'est-à-dire dans la vieillesse.
Voyez ce que c'est qu'un vieux courtisan, un
-vieux prtre, un vieux juge, un vieux procureur,
+vieux prêtre, un vieux juge, un vieux procureur,
un vieux chirurgien, etc.</p>
<p>&mdash;L'homme sans principes est aussi ordinairement
<span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span>
-un homme sans caractre; car, s'il tait n
-avec du caractre, il aurait senti le besoin de se
-crer des principes.</p>
+un homme sans caractère; car, s'il était né
+avec du caractère, il aurait senti le besoin de se
+créer des principes.</p>
-<p>&mdash;Il y a parier que toute ide publique, toute
-convention reue est une sottise; car elle a convenu
+<p>&mdash;Il y a à parier que toute idée publique, toute
+convention reçue est une sottise; car elle a convenu
au plus grand nombre.</p>
-<p>&mdash;L'estime vaut mieux que la clbrit; la considration
-vaut mieux que la renomme, et l'honneur
+<p>&mdash;L'estime vaut mieux que la célébrité; la considération
+vaut mieux que la renommée, et l'honneur
vaut mieux que la gloire.</p>
-<p>&mdash;C'est souvent le mobile de la vanit qui a engag
-l'homme montrer toute l'nergie de son
-me. Du bois ajout un acier pointu fait un dard;
-deux plumes ajoutes au bois font une flche.</p>
+<p>&mdash;C'est souvent le mobile de la vanité qui a engagé
+l'homme à montrer toute l'énergie de son
+âme. Du bois ajouté à un acier pointu fait un dard;
+deux plumes ajoutées au bois font une flèche.</p>
-<p>&mdash;Les gens faibles sont les troupes lgres de
-l'arme des mchans. Ils font plus de mal que l'arme
-mme; ils infectent et ils ravagent.</p>
+<p>&mdash;Les gens faibles sont les troupes légères de
+l'armée des méchans. Ils font plus de mal que l'armée
+même; ils infectent et ils ravagent.</p>
-<p>&mdash;Il est plus facile de lgaliser certaines choses
-que les lgitimer.</p>
+<p>&mdash;Il est plus facile de légaliser certaines choses
+que les légitimer.</p>
-<p>&mdash;Clbrit: l'avantage d'tre connu de ceux
+<p>&mdash;Célébrité: l'avantage d'être connu de ceux
qui ne vous connaissent pas.</p>
-<p>&mdash;On partage avec plaisir l'amiti de ses amis
-pour des personnes auxquelles on s'intresse peu
-soi-mme; mais la haine, mme celle qui est la
-plus juste, a de la peine se faire respecter.</p>
+<p>&mdash;On partage avec plaisir l'amitié de ses amis
+pour des personnes auxquelles on s'intéresse peu
+soi-même; mais la haine, même celle qui est la
+plus juste, a de la peine à se faire respecter.</p>
-<p>&mdash;Tel homme a t craint pour ses talens, ha
-pour ses vertus, et n'a rassur que par son caractre.
-Mais, combien de temps s'est pass avant que
-justice se ft!</p>
+<p>&mdash;Tel homme a été craint pour ses talens, haï
+pour ses vertus, et n'a rassuré que par son caractère.
+Mais, combien de temps s'est passé avant que
+justice se fît!</p>
<p>&mdash;Dans l'ordre naturel, comme dans l'ordre
<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span>
-social, il ne faut pas vouloir tre plus qu'on ne
+social, il ne faut pas vouloir être plus qu'on ne
peut.</p>
-<p>&mdash;La sottise ne serait pas tout fait la sottise,
+<p>&mdash;La sottise ne serait pas tout à fait la sottise,
si elle ne craignait pas l'esprit. Le vice ne serait
-pas tout fait le vice, s'il ne hassait pas la vertu.</p>
+pas tout à fait le vice, s'il ne haïssait pas la vertu.</p>
-<p>&mdash;Il n'est pas vrai (ce qu'a dit Rousseau, aprs
+<p>&mdash;Il n'est pas vrai (ce qu'a dit Rousseau, après
Plutarque) que plus on pense, moins on sente;
mais il est vrai que plus on juge, moins on aime.
Peu d'hommes vous mettent dans le cas de faire
-exception cette rgle.</p>
+exception à cette règle.</p>
-<p>&mdash;Ceux qui rapportent tout l'opinion, ressemblent
- ces comdiens qui jouent mal pour
-tre applaudis, quand le got du public est mauvais:
+<p>&mdash;Ceux qui rapportent tout à l'opinion, ressemblent
+à ces comédiens qui jouent mal pour
+être applaudis, quand le goût du public est mauvais:
quelques-uns auraient le moyen de bien
-jouer, si le got du public tait bon. L'honnte
-homme joue son rle le mieux qu'il peut, sans
-songer la galerie.</p>
+jouer, si le goût du public était bon. L'honnête
+homme joue son rôle le mieux qu'il peut, sans
+songer à la galerie.</p>
-<p>&mdash;Il y a une sorte de plaisir attach au courage,
-qui se met au-dessus de la fortune. Mpriser l'argent,
-c'est dtrner un roi; il y a du ragot.</p>
+<p>&mdash;Il y a une sorte de plaisir attaché au courage,
+qui se met au-dessus de la fortune. Mépriser l'argent,
+c'est détrôner un roi; il y a du ragoût.</p>
<p>&mdash;Il y a un genre d'indulgence pour ses ennemis,
-qui parat une sottise plutt que de la bont ou
-de la grandeur d'me. M. de C...... me parat ridicule
-par la sienne. Il me parat ressembler Arlequin,
-qui dit: Tu me donnes un soufflet; eh bien!
-je ne suis pas encore fch. Il faut avoir l'esprit
-de har ses ennemis.</p>
-
-<p>&mdash;Robinson, dans son le, priv de tout, et forc
-aux plus pnibles travaux pour assurer sa subsistance
-journalire, supporte la vie, et mme gote,
+qui paraît une sottise plutôt que de la bonté ou
+de la grandeur d'âme. M. de C...... me paraît ridicule
+par la sienne. Il me paraît ressembler à Arlequin,
+qui dit: «Tu me donnes un soufflet; eh bien!
+je ne suis pas encore fâché.» Il faut avoir l'esprit
+de haïr ses ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Robinson, dans son île, privé de tout, et forcé
+aux plus pénibles travaux pour assurer sa subsistance
+journalière, supporte la vie, et même goûte,
<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span>
de son aveu, plusieurs momens de bonheur. Supposez
-qu'il soit dans une le enchante, pourvue
-de tout ce qui est agrable la vie, peut-tre le
-ds&oelig;uvrement lui et-il rendu l'existence insupportable.</p>
+qu'il soit dans une île enchantée, pourvue
+de tout ce qui est agréable à la vie, peut-être le
+dés&oelig;uvrement lui eût-il rendu l'existence insupportable.</p>
-<p>&mdash;Les ides des hommes sont comme les cartes
-et autres jeux. Des ides que j'ai vu autrefois regarder
+<p>&mdash;Les idées des hommes sont comme les cartes
+et autres jeux. Des idées que j'ai vu autrefois regarder
comme dangereuses et trop hardies, sont
depuis devenues communes et presque triviales,
-et ont descendu jusqu' des hommes peu dignes
-d'elles. Quelques-unes de celles qui nous donnons
+et ont descendu jusqu'à des hommes peu dignes
+d'elles. Quelques-unes de celles à qui nous donnons
le nom d'audacieuses, seront vues comme
faibles et communes par nos descendans.</p>
-<p>&mdash;J'ai souvent remarqu, dans mes lectures,
+<p>&mdash;J'ai souvent remarqué, dans mes lectures,
que le premier mouvement de ceux qui ont fait
-quelque action hroque, qui se sont livrs quelque
-impression gnreuse, qui ont sauv les infortuns,
-couru quelque grand risque et procur
-quelque grand avantage, soit au public, soit des
-particuliers; j'ai, dis-je, remarqu que leur premier
-mouvement a t de refuser la rcompense
-qu'on leur en offrait. Ce sentiment s'est trouv
+quelque action héroïque, qui se sont livrés à quelque
+impression généreuse, qui ont sauvé les infortunés,
+couru quelque grand risque et procuré
+quelque grand avantage, soit au public, soit à des
+particuliers; j'ai, dis-je, remarqué que leur premier
+mouvement a été de refuser la récompense
+qu'on leur en offrait. Ce sentiment s'est trouvé
dans le c&oelig;ur des hommes les plus indigens et de
-la dernire classe du peuple. Quel est donc cet
-instinct moral qui apprend l'homme sans ducation,
-que la rcompense de ses actions est dans
+la dernière classe du peuple. Quel est donc cet
+instinct moral qui apprend à l'homme sans éducation,
+que la récompense de ses actions est dans
le c&oelig;ur de celui qui les a faites? Il semble qu'en
-nous les payant, on nous les te.</p>
+nous les payant, on nous les ôte.</p>
-<p>&mdash;Un acte de vertu, un sacrifice ou de ses intrts
-ou de soi-mme, est le besoin d'une me
+<p>&mdash;Un acte de vertu, un sacrifice ou de ses intérêts
+ou de soi-même, est le besoin d'une âme
<span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span>
-noble: l'amour-propre d'un c&oelig;ur gnreux est, en
-quelque sorte, l'gosme d'un grand caractre.</p>
-
-<p>&mdash;La concorde des frres est si rare, que la fable
-ne cite que deux frres amis; et elle suppose qu'ils
-ne se voyaient jamais, puisqu'ils passaient tour
-tour de la terre aux champs lyses, ce qui ne
-laissait pas d'loigner tout sujet de dispute et de
+noble: l'amour-propre d'un c&oelig;ur généreux est, en
+quelque sorte, l'égoïsme d'un grand caractère.</p>
+
+<p>&mdash;La concorde des frères est si rare, que la fable
+ne cite que deux frères amis; et elle suppose qu'ils
+ne se voyaient jamais, puisqu'ils passaient tour à
+tour de la terre aux champs élysées, ce qui ne
+laissait pas d'éloigner tout sujet de dispute et de
rupture.</p>
<p>&mdash;Il y a plus de fous que de sages; et dans le
-sage mme, il y a plus de folies que de sagesse.</p>
+sage même, il y a plus de folies que de sagesse.</p>
-<p>&mdash;Les maximes gnrales sont, dans la conduite
+<p>&mdash;Les maximes générales sont, dans la conduite
de la vie, ce que les routines sont dans les arts.</p>
<p>&mdash;La conviction est la conscience de l'esprit.</p>
@@ -14323,137 +14281,137 @@ de choses qui ne paraissent pas, qu'on ne dit point
et qu'on ne peut dire.</p>
<p>&mdash;Le plaisir peut s'appuyer sur l'illusion; mais
-le bonheur repose sur la vrit: il n'y a qu'elle
+le bonheur repose sur la vérité: il n'y a qu'elle
qui puisse nous donner celui dont la nature
humaine est susceptible. L'homme heureux par
l'illusion, a sa fortune en agiotage; l'homme heureux
-par la vrit, a sa fortune en fonds de terre
+par la vérité, a sa fortune en fonds de terre
et en bonnes constitutions.</p>
<p>&mdash;Il y a, dans le monde, bien peu de choses
-sur lesquelles un honnte homme puisse reposer
-agrablement son me ou sa pense.</p>
+sur lesquelles un honnête homme puisse reposer
+agréablement son âme ou sa pensée.</p>
<p>&mdash;Quand on soutient que les gens les moins
-sensibles sont, tout prendre, les plus heureux,
-je me rappelle le proverbe indien: Il vaut mieux
+sensibles sont, à tout prendre, les plus heureux,
+je me rappelle le proverbe indien: «Il vaut mieux
<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span>
-tre assis que debout, tre couch qu'assis; mais
-il vaut mieux tre mort que tout cela.</p>
+être assis que debout, être couché qu'assis; mais
+il vaut mieux être mort que tout cela.</p>
-<p>&mdash;L'habilet est la ruse, ce que la dextrit
-est la filouterie.</p>
+<p>&mdash;L'habileté est à la ruse, ce que la dextérité
+est à la filouterie.</p>
-<p>&mdash;L'enttement reprsente le <em>caractre</em>, peu
-prs comme le temprament reprsente l'<em>amour</em>.</p>
+<p>&mdash;L'entêtement représente le <em>caractère</em>, à peu
+près comme le tempérament représente l'<em>amour</em>.</p>
<p>&mdash;Amour, folie aimable; ambition, sottise
-srieuse.</p>
+sérieuse.</p>
-<p>&mdash;Prjug, vanit, calcul: voil ce qui gouverne
-le monde. Celui qui ne connat pour rgles
-de sa conduite, que raison, vrit, sentiment,
-n'a presque rien de commun avec la socit. C'est
-en lui-mme qu'il doit chercher et trouver presque
+<p>&mdash;Préjugé, vanité, calcul: voilà ce qui gouverne
+le monde. Celui qui ne connaît pour règles
+de sa conduite, que raison, vérité, sentiment,
+n'a presque rien de commun avec la société. C'est
+en lui-même qu'il doit chercher et trouver presque
tout son bonheur.</p>
-<p>&mdash;Il faut tre juste avant d'tre gnreux,
+<p>&mdash;Il faut être juste avant d'être généreux,
comme on a des chemises avant d'avoir des dentelles.</p>
-<p>&mdash;Les Hollandais n'ont aucune commisration
+<p>&mdash;Les Hollandais n'ont aucune commisération
de ceux qui font des dettes. Ils pensent que tout
-homme endett vit aux dpens de ses concitoyens
-s'il est pauvre, et de ses hritiers s'il est riche.</p>
+homme endetté vit aux dépens de ses concitoyens
+s'il est pauvre, et de ses héritiers s'il est riche.</p>
<p>&mdash;La fortune est souvent comme les femmes
-riches et dpensires, qui ruinent les maisons o
-elles ont apport une riche dot.</p>
+riches et dépensières, qui ruinent les maisons où
+elles ont apporté une riche dot.</p>
-<p>&mdash;Le changement de modes est l'impt que
-l'industrie du pauvre met sur la vanit du riche.</p>
+<p>&mdash;Le changement de modes est l'impôt que
+l'industrie du pauvre met sur la vanité du riche.</p>
-<p>&mdash;L'intrt d'argent est la grande preuve des
-petits caractres; mais ce n'est encore que la plus
-petite pour les caractres distingus; et il y a
+<p>&mdash;L'intérêt d'argent est la grande épreuve des
+petits caractères; mais ce n'est encore que la plus
+petite pour les caractères distingués; et il y a
<span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span>
-loin de l'homme qui mprise l'argent, celui qui
-est vritablement honnte.</p>
+loin de l'homme qui méprise l'argent, à celui qui
+est véritablement honnête.</p>
-<p>&mdash;Le plus riche des hommes, c'est l'conome:
+<p>&mdash;Le plus riche des hommes, c'est l'économe:
le plus pauvre, c'est l'avare.</p>
<p>&mdash;Il y a quelquefois, entre deux hommes, de
-fausses ressemblances de caractre, qui les rapprochent
+fausses ressemblances de caractère, qui les rapprochent
et qui les unissent pour quelque temps.
-Mais la mprise cesse par degrs; et ils sont tout
-tonns de se trouver trs-carts l'un de l'autre,
-et repousss, en quelque sorte, par tous leurs
+Mais la méprise cesse par degrés; et ils sont tout
+étonnés de se trouver très-écartés l'un de l'autre,
+et repoussés, en quelque sorte, par tous leurs
points de contact.</p>
-<p>&mdash;N'est-ce pas une chose plaisante de considrer
+<p>&mdash;N'est-ce pas une chose plaisante de considérer
que la gloire de plusieurs grands hommes
-soit d'avoir employ leur vie entire combattre
-des prjugs ou des sottises qui font piti, et qui
+soit d'avoir employé leur vie entière à combattre
+des préjugés ou des sottises qui font pitié, et qui
semblaient ne devoir jamais entrer dans une
-tte humaine? La gloire de Bayle, par exemple,
-est d'avoir montr ce qu'il y a d'absurde dans les
-subtilits philosophiques et scolastiques, qui feraient
-lever les paules un paysan du Gtinais
-dou d'un grand sens naturel; celle de Loke,
-d'avoir prouv qu'on ne doit point parler sans
+tête humaine? La gloire de Bayle, par exemple,
+est d'avoir montré ce qu'il y a d'absurde dans les
+subtilités philosophiques et scolastiques, qui feraient
+lever les épaules à un paysan du Gâtinais
+doué d'un grand sens naturel; celle de Loke,
+d'avoir prouvé qu'on ne doit point parler sans
s'entendre, ni croire entendre ce qu'on n'entend
-pas; celle de plusieurs philosophes, d'avoir compos
-de gros livres contre des ides superstitieuses
-qui feraient fuir, avec mpris, un sauvage
+pas; celle de plusieurs philosophes, d'avoir composé
+de gros livres contre des idées superstitieuses
+qui feraient fuir, avec mépris, un sauvage
du Canada; celle de Montesquieu, et de quelques
auteurs avant lui, d'avoir (en respectant une foule
-de prjugs misrables) laiss entrevoir que les
-gouvernans sont faits pour les gouverns, et non
+de préjugés misérables) laissé entrevoir que les
+gouvernans sont faits pour les gouvernés, et non
<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span>
-les gouverns pour les gouvernans. Si le rve des
+les gouvernés pour les gouvernans. Si le rêve des
philosophes qui croient au perfectionnement de
-la socit, s'accomplit, que dira la postrit, de
-voir qu'il ait fallu tant d'efforts pour arriver
-des rsultats si simples et si naturels?</p>
+la société, s'accomplit, que dira la postérité, de
+voir qu'il ait fallu tant d'efforts pour arriver à
+des résultats si simples et si naturels?</p>
-<p>&mdash;Un homme sage, en mme temps qu'honnte,
-se doit lui-mme de joindre la puret qui satisfait
+<p>&mdash;Un homme sage, en même temps qu'honnête,
+se doit à lui-même de joindre à la pureté qui satisfait
sa conscience, la prudence qui devine et
-prvient la calomnie.</p>
+prévient la calomnie.</p>
-<p>&mdash;Le rle de l'homme prvoyant est assez triste;
-il afflige ses amis, en leur annonant les malheurs
+<p>&mdash;Le rôle de l'homme prévoyant est assez triste;
+il afflige ses amis, en leur annonçant les malheurs
auxquels les expose leur imprudence. On ne le
-croit pas; et, quand ces malheurs sont arrivs,
-ces mmes amis lui savent mauvais gr du mal qu'il
-a prdit; et leur amour-propre baisse les yeux
-devant l'ami qui doit tre leur consolateur, et
-qu'ils auraient choisi, s'ils n'taient pas humilis
-en sa prsence.</p>
-
-<p>&mdash;Celui qui veut trop faire dpendre son
-bonheur de sa raison, qui le soumet l'examen,
+croit pas; et, quand ces malheurs sont arrivés,
+ces mêmes amis lui savent mauvais gré du mal qu'il
+a prédit; et leur amour-propre baisse les yeux
+devant l'ami qui doit être leur consolateur, et
+qu'ils auraient choisi, s'ils n'étaient pas humiliés
+en sa présence.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui veut trop faire dépendre son
+bonheur de sa raison, qui le soumet à l'examen,
qui chicane, pour ainsi dire, ses jouissances, et
-n'admet que des plaisirs dlicats, finit par n'en
-plus avoir. C'est un homme qui, force de faire
+n'admet que des plaisirs délicats, finit par n'en
+plus avoir. C'est un homme qui, à force de faire
carder son matelas, le voit diminuer, et finit par
coucher sur la dure.</p>
-<p>&mdash;Le temps diminue chez nous l'intensit des
-plaisirs <em>absolus</em>, comme parlent les mtaphysiciens;
-mais il parat qu'il accrot les plaisirs <em>relatifs</em>:
-et je souponne que c'est l'artifice par lequel
-la nature a su lier les hommes la vie, aprs la
+<p>&mdash;Le temps diminue chez nous l'intensité des
+plaisirs <em>absolus</em>, comme parlent les métaphysiciens;
+mais il paraît qu'il accroît les plaisirs <em>relatifs</em>:
+et je soupçonne que c'est l'artifice par lequel
+la nature a su lier les hommes à la vie, après la
<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span>
perte des objets ou des plaisirs qui la rendaient le
-plus agrable.</p>
+plus agréable.</p>
-<p>&mdash;Quand on a t bien tourment, bien fatigu
-par sa propre sensibilit, on s'aperoit qu'il
+<p>&mdash;Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué
+par sa propre sensibilité, on s'aperçoit qu'il
faut vivre au jour le jour, oublier beaucoup, enfin
-<em>ponger la vie</em> mesure qu'elle s'coule.</p>
+<em>éponger la vie</em> à mesure qu'elle s'écoule.</p>
-<p>&mdash;La fausse modestie est le plus dcent de tous
+<p>&mdash;La fausse modestie est le plus décent de tous
les mensonges.</p>
<p>&mdash;On dit qu'il faut s'efforcer de retrancher
@@ -14462,985 +14420,985 @@ besoins de l'amour-propre qu'il faut appliquer
cette maxime: ce sont les plus tyranniques, et
qu'on doit le plus combattre.</p>
-<p>&mdash;Il n'est pas rare de voir des mes faibles
-qui, par la frquentation avec des mes d'une
-trempe plus vigoureuse, veulent s'lever au-dessus
-de leur caractre. Cela produit des disparates
-aussi plaisans, que les prtentions d'un sot
+<p>&mdash;Il n'est pas rare de voir des âmes faibles
+qui, par la fréquentation avec des âmes d'une
+trempe plus vigoureuse, veulent s'élever au-dessus
+de leur caractère. Cela produit des disparates
+aussi plaisans, que les prétentions d'un sot à
l'esprit.</p>
-<p>&mdash;La vertu, comme la sant, n'est pas le souverain
-bien. Elle est la place du bien, plutt que
-le bien mme. Il est plus sr que le vice rend
+<p>&mdash;La vertu, comme la santé, n'est pas le souverain
+bien. Elle est la place du bien, plutôt que
+le bien même. Il est plus sûr que le vice rend
malheureux, qu'il ne l'est que la vertu donne le
bonheur. La raison pour laquelle la vertu est le
-plus dsirable, c'est parce qu'elle est ce qu'il y a
-de plus oppos au vice.</p>
+plus désirable, c'est parce qu'elle est ce qu'il y a
+de plus opposé au vice.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span></p>
<h3>CHAPITRE III.<br />
-<span class="medium">De la Socit, des Grands, des Riches, des Gens du Monde.</span></h3>
+<span class="medium">De la Société, des Grands, des Riches, des Gens du Monde.</span></h3>
<p>Jamais le monde n'est connu par les livres; on
l'a dit autrefois; mais ce qu'on n'a pas dit, c'est
la raison; la voici: c'est que cette connaissance
-est un rsultat de mille observations fines, dont
-l'amour-propre n'ose faire confidence personne,
-pas mme au meilleur ami. On craint de se montrer
-comme un homme occup de petites choses,
-quoique ces petites choses soient trs-importantes
-au succs des plus grandes affaires.</p>
-
-<p>&mdash;En parcourant les mmoires et monumens
-du sicle de Louis <span class="smcap">XIV</span>, on trouve, mme dans la
-mauvaise compagnie de ce temps-l, quelque
-chose qui manque la bonne d'aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que la socit, quand la raison
+est un résultat de mille observations fines, dont
+l'amour-propre n'ose faire confidence à personne,
+pas même au meilleur ami. On craint de se montrer
+comme un homme occupé de petites choses,
+quoique ces petites choses soient très-importantes
+au succès des plus grandes affaires.</p>
+
+<p>&mdash;En parcourant les mémoires et monumens
+du siècle de Louis <span class="smcap">XIV</span>, on trouve, même dans la
+mauvaise compagnie de ce temps-là, quelque
+chose qui manque à la bonne d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que la société, quand la raison
n'en forme pas les n&oelig;uds, quand le sentiment n'y
-jette pas d'intrt, quand elle n'est pas un change
-de penses agrables et de vraie bienveillance?
+jette pas d'intérêt, quand elle n'est pas un échange
+de pensées agréables et de vraie bienveillance?
Une foire, un tripot, une auberge, un bois, un
mauvais lieu et des petites-maisons; c'est tout ce
-qu'elle est tour tour pour la plupart de ceux
+qu'elle est tour à tour pour la plupart de ceux
qui la composent.</p>
-<p>&mdash;On peut considrer l'difice mtaphysique
-de la socit, comme un difice matriel qui serait
-compos de diffrentes niches ou compartimens,
-d'une grandeur plus ou moins considrable.
+<p>&mdash;On peut considérer l'édifice métaphysique
+de la société, comme un édifice matériel qui serait
+composé de différentes niches ou compartimens,
+d'une grandeur plus ou moins considérable.
<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span>
-Les places avec leurs prrogatives, leurs
+Les places avec leurs prérogatives, leurs
droits, etc., forment ces divers compartimens,
-ces diffrentes niches. Elles sont durables, et les
-hommes passent. Ceux qui les occupent, sont tantt
-grands, tantt petits; et aucun ou presque
-aucun n'est fait pour sa place. L, c'est un gant
-courb ou accroupi dans sa niche; l, c'est un
+ces différentes niches. Elles sont durables, et les
+hommes passent. Ceux qui les occupent, sont tantôt
+grands, tantôt petits; et aucun ou presque
+aucun n'est fait pour sa place. Là, c'est un géant
+courbé ou accroupi dans sa niche; là, c'est un
nain sous une arcade: rarement la niche est faite
-pour la statue. Autour de l'difice, circule une
-foule d'hommes de diffrentes tailles. Ils attendent
+pour la statue. Autour de l'édifice, circule une
+foule d'hommes de différentes tailles. Ils attendent
tous qu'il y ait une niche de vide, afin de s'y placer,
quelle qu'elle soit. Chacun fait valoir ses
-droits, c'est- dire, sa naissance ou ses protections,
-pour y tre admis. On sifflerait celui qui,
-pour avoir la prfrence, ferait valoir la proportion
+droits, c'est-à dire, sa naissance ou ses protections,
+pour y être admis. On sifflerait celui qui,
+pour avoir la préférence, ferait valoir la proportion
qui existe entre la niche et l'homme, entre
-l'instrument et l'tui. Les concurrens mme s'abstiennent
-d'objecter leurs adversaires cette disproportion.</p>
+l'instrument et l'étui. Les concurrens même s'abstiennent
+d'objecter à leurs adversaires cette disproportion.</p>
-<p>&mdash;On ne peut vivre, dans la socit, aprs l'ge
-des passions. Elle n'est tolrable que dans l'poque
-o l'on se sert de son estomac pour s'amuser, et
+<p>&mdash;On ne peut vivre, dans la société, après l'âge
+des passions. Elle n'est tolérable que dans l'époque
+où l'on se sert de son estomac pour s'amuser, et
de sa personne pour tuer le temps.</p>
<p>&mdash;Les gens de robe, les magistrats, connaissent
-la cour, les intrts du moment, peu prs
-comme les coliers qui ont obtenu un <em>exeat</em>,
-et qui ont dn hors du collge, connaissent le
+la cour, les intérêts du moment, à peu près
+comme les écoliers qui ont obtenu un <em>exeat</em>,
+et qui ont dîné hors du collége, connaissent le
monde.</p>
<p>&mdash;Ce qui se dit dans les cercles, dans les salons,
-dans les soups, dans les assembles publiques,
+dans les soupés, dans les assemblées publiques,
<span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span>
-dans les livres, mme ceux qui ont pour
-objet de faire connatre la socit, tout cela est
+dans les livres, même ceux qui ont pour
+objet de faire connaître la société, tout cela est
faux ou insuffisant. On peut dire sur cela le mot
italien per <em>la predica</em>, ou le mot latin <i lang="la" xml:lang="la">ad populum
phaleras</i>. Ce qui est vrai, ce qui est instructif,
-c'est ce que la conscience d'un honnte homme
-qui a beaucoup vu et bien vu, dit son ami au
-coin du feu: quelques-unes de ces conversations-l
+c'est ce que la conscience d'un honnête homme
+qui a beaucoup vu et bien vu, dit à son ami au
+coin du feu: quelques-unes de ces conversations-là
m'ont plus instruit que tous les livres et le commerce
-ordinaire de la socit. C'est qu'elles me
-mettaient mieux sur la voie, et me faisaient rflchir
+ordinaire de la société. C'est qu'elles me
+mettaient mieux sur la voie, et me faisaient réfléchir
davantage.</p>
-<p>&mdash;L'influence qu'exerce sur notre me une
-ide morale, contrastante avec des objets physiques
-et matriels, se montre dans bien des occasions;
+<p>&mdash;L'influence qu'exerce sur notre âme une
+idée morale, contrastante avec des objets physiques
+et matériels, se montre dans bien des occasions;
mais on ne la voit jamais mieux que quand
-le passage est rapide et imprvu. Promenez-vous
+le passage est rapide et imprévu. Promenez-vous
sur le boulevard, le soir: vous voyez un jardin
-charmant, au bout duquel est un salon illumin
-avec got; vous entrevoyez des groupes, de jolies
-femmes, des bosquets, entr'autres une alle
-fuyante o vous entendez rire; ce sont des nymphes;
+charmant, au bout duquel est un salon illuminé
+avec goût; vous entrevoyez des groupes, de jolies
+femmes, des bosquets, entr'autres une allée
+fuyante où vous entendez rire; ce sont des nymphes;
vous en jugez par leur taille svelte, etc.
vous demandez quelle est cette femme, et on
-vous rpond; c'est madame de B......, la matresse
+vous répond; c'est madame de B......, la maîtresse
de la maison: il se trouve par malheur que vous
la connaissez, et le charme a disparu.</p>
<p>&mdash;Vous rencontrez le baron de Breteuil; il vous,
entretient de ses bonnes fortunes, de ses amours,
-grossires, etc.; il finit par vous montrer le portrait
+grossières, etc.; il finit par vous montrer le portrait
<span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span>
de la reine au milieu d'une rose garnie de
diamans.</p>
-<p>&mdash;Un sot, fier de quelque cordon, me parat
+<p>&mdash;Un sot, fier de quelque cordon, me paraît
au-dessous de cet homme ridicule qui, dans ses
plaisirs, se faisait mettre des plumes de paon au
-derrire par ses matresses. Au moins, il y gagnait
+derrière par ses maîtresses. Au moins, il y gagnait
le plaisir de.... Mais l'autre!... Le baron de Breteuil
est fort au-dessous de Peixoto.</p>
<p>&mdash;On voit, par l'exemple de Breteuil, qu'on
peut balloter dans ses poches les portraits en
-diamans de douze ou quinze souverains, et n'tre
+diamans de douze ou quinze souverains, et n'être
qu'un sot.</p>
-<p>&mdash;C'est un sot, c'est un sot, c'est bientt dit:
-voil comme vous tes extrme en tout. A quoi
-cela se rduit-il? Il prend sa place pour sa personne,
-son importance pour du mrite, et son
-crdit pour une vertu. Tout le monde n'est-il pas
-comme cela? Y a-t-il l de quoi tant crier?</p>
+<p>&mdash;C'est un sot, c'est un sot, c'est bientôt dit:
+voilà comme vous êtes extrême en tout. A quoi
+cela se réduit-il? Il prend sa place pour sa personne,
+son importance pour du mérite, et son
+crédit pour une vertu. Tout le monde n'est-il pas
+comme cela? Y a-t-il là de quoi tant crier?</p>
<p>&mdash;Quand les sots sortent de place, soit qu'ils
-aient t ministres ou premiers commis, ils conservent
+aient été ministres ou premiers commis, ils conservent
une morgue ou une importance ridicule.</p>
<p>&mdash;Ceux qui ont de l'esprit ont mille bons contes
- faire sur les sottises et les valetages dont ils ont
-t tmoins: et c'est ce qu'on peut voir par cent
+à faire sur les sottises et les valetages dont ils ont
+été témoins: et c'est ce qu'on peut voir par cent
exemples. Comme c'est un mal aussi ancien que
la monarchie, rien ne prouve mieux combien il
-est irrmdiable. De mille traits que j'ai entendu
+est irrémédiable. De mille traits que j'ai entendu
raconter, je conclurais que si les singes avaient le
talent des perroquets, on en ferait volontiers des
ministres.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span>
-&mdash;Rien de si difficile faire tomber, qu'une ide
-triviale ou un proverbe accrdit. Louis <span class="smcap">XV</span> a fait
-banqueroute en dtail trois ou quatre fois, et on
+&mdash;Rien de si difficile à faire tomber, qu'une idée
+triviale ou un proverbe accrédité. Louis <span class="smcap">XV</span> a fait
+banqueroute en détail trois ou quatre fois, et on
n'en jure pas moins <em>foi de gentilhomme</em>. Celle de
-M. de Guimene n'y russira pas mieux.</p>
+M. de Guimenée n'y réussira pas mieux.</p>
-<p>&mdash;Les gens du monde ne sont pas plutt attroups,
-qu'ils se croient en socit.</p>
+<p>&mdash;Les gens du monde ne sont pas plutôt attroupés,
+qu'ils se croient en société.</p>
<p>&mdash;J'ai vu des hommes trahir leur conscience,
-pour complaire un homme qui a un mortier ou
-une simare: tonnez-vous ensuite de ceux qui
-l'changent pour le mortier, ou pour la simare
-mme. Tous galement vils, et les premiers absurdes
+pour complaire à un homme qui a un mortier ou
+une simare: étonnez-vous ensuite de ceux qui
+l'échangent pour le mortier, ou pour la simare
+même. Tous également vils, et les premiers absurdes
plus que les autres.</p>
-<p>&mdash;La socit est compose de deux grandes
-classes: ceux qui ont plus de dns que d'apptit,
-et ceux qui ont plus d'apptit que de dns.</p>
+<p>&mdash;La société est composée de deux grandes
+classes: ceux qui ont plus de dînés que d'appétit,
+et ceux qui ont plus d'appétit que de dînés.</p>
<p>&mdash;On donne des repas de dix louis ou de vingt
- des gens en faveur de chacun desquels on ne
-donnerait pas un petit cu, pour qu'ils fissent
-une bonne digestion de ce mme dn de vingt
+à des gens en faveur de chacun desquels on ne
+donnerait pas un petit écu, pour qu'ils fissent
+une bonne digestion de ce même dîné de vingt
louis.</p>
-<p>&mdash;C'est une rgle excellente adopter sur l'art
+<p>&mdash;C'est une règle excellente à adopter sur l'art
de la raillerie et de la plaisanterie, que le plaisant
-et le railleur doivent tre garans du succs de leur
-plaisanterie l'gard de la personne plaisante,
-et que, quand celle-ci se fche, l'autre a tort.</p>
+et le railleur doivent être garans du succès de leur
+plaisanterie à l'égard de la personne plaisantée,
+et que, quand celle-ci se fâche, l'autre a tort.</p>
<p>&mdash;M*** me disait que j'avais un grand malheur;
-c'tait de ne pas me faire la toute-puissance des
+c'était de ne pas me faire à la toute-puissance des
sots. Il avait raison: et j'ai vu qu'en entrant dans
le monde, un sot avait de grands avantages, celui
<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span>
-de se trouver parmi ses pairs. C'est comme frre
+de se trouver parmi ses pairs. C'est comme frère
Lourdis dans le temple de la sottise:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Tout lui plaisait, et mme en arrivant,</div>
-<div class="line">Il crut encore tre dans son couvent.</div>
+<div class="line">Tout lui plaisait, et même en arrivant,</div>
+<div class="line">Il crut encore être dans son couvent.</div>
</div></div></div>
<p>&mdash;En voyant quelquefois les friponneries des
petits et les brigandages des hommes en place, on
-est tent de regarder la socit comme un bois
+est tenté de regarder la société comme un bois
rempli de voleurs, dont les plus dangereux sont
-les archers prposs pour arrter les autres.</p>
+les archers préposés pour arrêter les autres.</p>
<p>&mdash;Les gens du monde et de la cour donnent
aux hommes et aux choses une valeur conventionnelle,
-dont ils s'tonnent de se trouver dupes. Ils
-ressemblent des calculateurs qui, en faisant un
+dont ils s'étonnent de se trouver dupes. Ils
+ressemblent à des calculateurs qui, en faisant un
compte, donneraient aux chiffres une valeur variable
et arbitraire, et qui, ensuite, dans l'addition,
-leur rendant leur valeur relle et rgle, seraient
+leur rendant leur valeur réelle et réglée, seraient
tout surpris de ne pas trouver leur compte.</p>
-<p>&mdash;Il y a des momens o le monde parat s'apprcier
-lui-mme ce qu'il vaut. J'ai souvent dml
+<p>&mdash;Il y a des momens où le monde paraît s'apprécier
+lui-même ce qu'il vaut. J'ai souvent démêlé
qu'il estimait ceux qui n'en faisaient aucun
cas; et il arrive souvent que c'est une recommandation
-auprs de lui, que de le mpriser souverainement,
-pourvu que ce mpris soit vrai, sincre,
-naf, sans affectation, sans jactance.</p>
+auprès de lui, que de le mépriser souverainement,
+pourvu que ce mépris soit vrai, sincère,
+naïf, sans affectation, sans jactance.</p>
-<p>&mdash;Le monde est si mprisable que le peu de
-gens honntes qui s'y trouvent, estiment ceux qui
-le mprisent, et y sont dtermins par ce mpris
-mme.</p>
+<p>&mdash;Le monde est si méprisable que le peu de
+gens honnêtes qui s'y trouvent, estiment ceux qui
+le méprisent, et y sont déterminés par ce mépris
+même.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span>
-&mdash;Amiti de cour, foi de renards, et socit
+&mdash;Amitié de cour, foi de renards, et société
de loups.</p>
-<p>&mdash;Je conseillerais quelqu'un qui veut obtenir
-une grce d'un ministre, de l'aborder d'un air
-triste, plutt que d'un air riant. On n'aime pas
+<p>&mdash;Je conseillerais à quelqu'un qui veut obtenir
+une grâce d'un ministre, de l'aborder d'un air
+triste, plutôt que d'un air riant. On n'aime pas à
voir plus heureux que soi.</p>
-<p>&mdash;Une vrit cruelle, mais dont il faut convenir,
+<p>&mdash;Une vérité cruelle, mais dont il faut convenir,
c'est que, dans le monde, et surtout dans
un monde choisi, tout est art, science, calcul,
-mme l'apparence de la simplicit, de la facilit
+même l'apparence de la simplicité, de la facilité
la plus aimable. J'ai vu des hommes dans lesquels
-ce qui paraissait la grce d'un premier mouvement,
-tait une combinaison, la vrit trs-prompte,
-mais trs-fine et trs-savante. J'en ai vu
-associer le calcul le plus rflchi la navet apparente
-de l'abandon le plus tourdi. C'est le nglig
-savant d'une coquette, d'o l'art a banni
-tout ce qui ressemble l'art. Cela est fcheux,
-mais ncessaire. En gnral, malheur l'homme
-qui, mme dans l'amiti la plus intime, laisse
-dcouvrir son faible et sa prise! J'ai vu les plus
-intimes amis faire des blessures l'amour-propre
-de ceux dont ils avaient surpris le secret. Il parat
-impossible que, dans l'tat actuel de la socit
-(je parle de la socit du grand monde), il y ait
+ce qui paraissait la grâce d'un premier mouvement,
+était une combinaison, à la vérité très-prompte,
+mais très-fine et très-savante. J'en ai vu
+associer le calcul le plus réfléchi à la naïveté apparente
+de l'abandon le plus étourdi. C'est le négligé
+savant d'une coquette, d'où l'art a banni
+tout ce qui ressemble à l'art. Cela est fâcheux,
+mais nécessaire. En général, malheur à l'homme
+qui, même dans l'amitié la plus intime, laisse
+découvrir son faible et sa prise! J'ai vu les plus
+intimes amis faire des blessures à l'amour-propre
+de ceux dont ils avaient surpris le secret. Il paraît
+impossible que, dans l'état actuel de la société
+(je parle de la société du grand monde), il y ait
un seul homme qui puisse montrer le fond de son
-me et les dtails de son caractre, et surtout de
-ses faiblesses son meilleur ami. Mais, encore une
-fois, il faut porter (dans ce monde-l) le raffinement
-si loin, qu'il ne puisse pas mme y tre suspect,
+âme et les détails de son caractère, et surtout de
+ses faiblesses à son meilleur ami. Mais, encore une
+fois, il faut porter (dans ce monde-là) le raffinement
+si loin, qu'il ne puisse pas même y être suspect,
<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span>
-ne fut-ce que pour ne pas tre mpris
-comme acteur dans une troupe d'excellens comdiens.</p>
+ne fut-ce que pour ne pas être méprisé
+comme acteur dans une troupe d'excellens comédiens.</p>
<p>&mdash;Les gens qui croient aimer un prince dans
-l'instant o ils viennent d'en tre bien traits, me
-rappellent les enfans qui veulent tre prtres le
+l'instant où ils viennent d'en être bien traités, me
+rappellent les enfans qui veulent être prêtres le
lendemain d'une belle procession, ou soldats le
-lendemain d'une revue laquelle ils ont assist.</p>
+lendemain d'une revue à laquelle ils ont assisté.</p>
<p>&mdash;Les favoris, les hommes en place mettent
-quelquefois de l'intrt s'attacher des hommes
-de mrite; mais ils en exigent un avilissement
-prliminaire, qui repousse loin d'eux tous ceux
+quelquefois de l'intérêt à s'attacher des hommes
+de mérite; mais ils en exigent un avilissement
+préliminaire, qui repousse loin d'eux tous ceux
qui ont quelque pudeur. J'ai vu des hommes dont
-un favori ou un ministre aurait eu bon march,
-aussi indigns de cette disposition, qu'auraient pu
-l'tre des hommes d'une vertu parfaite. L'un d'eux
-me disait: Les grands veulent qu'on se dgrade,
-non pour un bienfait, mais pour une esprance;
-ils prtendent vous acheter, non par un lot,
+un favori ou un ministre aurait eu bon marché,
+aussi indignés de cette disposition, qu'auraient pu
+l'être des hommes d'une vertu parfaite. L'un d'eux
+me disait: Les grands veulent qu'on se dégrade,
+non pour un bienfait, mais pour une espérance;
+ils prétendent vous acheter, non par un lot,
mais par un billet de loterie; et je sais des fripons,
-en apparence bien traits par eux, qui, dans le
-fait, n'en ont pas tir meilleur parti, que ne l'auraient
-fait les plus honntes gens du monde.</p>
+en apparence bien traités par eux, qui, dans le
+fait, n'en ont pas tiré meilleur parti, que ne l'auraient
+fait les plus honnêtes gens du monde.</p>
-<p>&mdash;Les actions utiles, mme avec clat, les services
-rels et les plus grands qu'on puisse rendre
- la nation et mme la cour, ne sont, quand on
-n'a point la faveur de la cour, que des pchs
-splendides, comme disent les thologiens.</p>
+<p>&mdash;Les actions utiles, même avec éclat, les services
+réels et les plus grands qu'on puisse rendre
+à la nation et même à la cour, ne sont, quand on
+n'a point la faveur de la cour, que des péchés
+splendides, comme disent les théologiens.</p>
<p>&mdash;On n'imagine pas combien il faut d'esprit
-pour n'tre pas ridicule.</p>
+pour n'être pas ridicule.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span>
&mdash;Tout homme qui vit beaucoup dans le monde,
me persuade qu'il est peu sensible; car je ne vois
-presque rien qui puisse y intresser le c&oelig;ur, ou
-plutt rien qui ne l'endurcisse; ne ft-ce que le
-spectacle de l'insensibilit, de la frivolit et de la
-vanit qui y rgnent.</p>
-
-<p>&mdash;Quand les princes sortent de leurs misrables
-tiquettes, ce n'est jamais en faveur d'un
-homme de mrite, mais d'une fille ou d'un bouffon.
+presque rien qui puisse y intéresser le c&oelig;ur, ou
+plutôt rien qui ne l'endurcisse; ne fût-ce que le
+spectacle de l'insensibilité, de la frivolité et de la
+vanité qui y règnent.</p>
+
+<p>&mdash;Quand les princes sortent de leurs misérables
+étiquettes, ce n'est jamais en faveur d'un
+homme de mérite, mais d'une fille ou d'un bouffon.
Quand les femmes s'affichent, ce n'est presque
-jamais pour un honnte homme, c'est pour une
-<em>espce</em>. En tout, lorsque l'on brise le joug de l'opinion,
-c'est rarement pour s'lever au-dessus, mais
+jamais pour un honnête homme, c'est pour une
+<em>espèce</em>. En tout, lorsque l'on brise le joug de l'opinion,
+c'est rarement pour s'élever au-dessus, mais
presque toujours pour descendre au-dessous.</p>
<p>&mdash;Il y a des fautes de conduite que, de nos
-jours, on ne fait plus gure, ou qu'on fait beaucoup
-moins. On est tellement raffin que, mettant
-l'esprit la place de l'me, un homme vil,
-pour peu qu'il ait rflchi, s'abstient de certaines
-platitudes, qui autrefois pouvaient russir. J'ai
-vu des hommes malhonntes avoir quelquefois
-une conduite fire et dcente avec un prince, un
-ministre, ne point flchir, etc. Cela trompe les
+jours, on ne fait plus guère, ou qu'on fait beaucoup
+moins. On est tellement raffiné que, mettant
+l'esprit à la place de l'âme, un homme vil,
+pour peu qu'il ait réfléchi, s'abstient de certaines
+platitudes, qui autrefois pouvaient réussir. J'ai
+vu des hommes malhonnêtes avoir quelquefois
+une conduite fière et décente avec un prince, un
+ministre, ne point fléchir, etc. Cela trompe les
jeunes gens et les novices qui ne savent pas, ou
bien qui oublient qu'il faut juger un homme par
-l'ensemble de ses principes et de son caractre.</p>
+l'ensemble de ses principes et de son caractère.</p>
<p>&mdash;A voir le soin que les conventions sociales
-paraissent avoir pris d'carter le mrite de toutes
-les places o il pourrait tre utile la socit,
+paraissent avoir pris d'écarter le mérite de toutes
+les places où il pourrait être utile à la société,
en examinant la ligue des sots contre les gens d'esprit,
<span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span>
on croirait voir une conjuration de valets
-pour carter les matres.</p>
+pour écarter les maîtres.</p>
<p>&mdash;Que trouve un jeune homme, en entrant
-dans le monde? Des gens qui veulent le protger,
-prtendent l'<em>honorer</em>, le gouverner, le conseiller.
-Je ne parle point de ceux qui veulent l'carter,
+dans le monde? Des gens qui veulent le protéger,
+prétendent l'<em>honorer</em>, le gouverner, le conseiller.
+Je ne parle point de ceux qui veulent l'écarter,
lui nuire, le perdre ou le tromper. S'il est d'un
-caractre assez lev pour vouloir n'tre protg
+caractère assez élevé pour vouloir n'être protégé
que par ses m&oelig;urs, ne s'honorer de rien ni de
personne, se gouverner par ses principes, se conseiller
-par ses lumires, par son caractre et d'aprs
-sa position qu'il connat mieux que personne,
+par ses lumières, par son caractère et d'après
+sa position qu'il connaît mieux que personne,
on ne manque pas de dire qu'il est original, singulier,
indomptable. Mais, s'il a peu d'esprit,
-peu d'lvation, peu de principes, s'il ne s'aperoit
-pas qu'on le protge, qu'on veut le gouverner,
+peu d'élévation, peu de principes, s'il ne s'aperçoit
+pas qu'on le protége, qu'on veut le gouverner,
s'il est l'instrument des gens qui s'en emparent,
on le trouve charmant, et c'est, comme on dit,
le meilleur enfant du monde.</p>
-<p>&mdash;La socit, ce qu'on appelle le monde, n'est
-que la lutte de mille petits intrts opposs, une
-lutte ternelle de toutes les vanits qui se croisent,
-se choquent, tour tour blesses, humilies l'une
-par l'autre, qui expient le lendemain, dans le dgot
-d'une dfaite, le triomphe de la veille. Vivre
-solitaire, ne point tre froiss dans ce choc misrable
-o l'on attire un instant les yeux pour
-tre cras l'instant d'aprs, c'est ce qu'on appelle
-n'tre rien, n'avoir pas d'existence. Pauvre
-humanit!</p>
+<p>&mdash;La société, ce qu'on appelle le monde, n'est
+que la lutte de mille petits intérêts opposés, une
+lutte éternelle de toutes les vanités qui se croisent,
+se choquent, tour à tour blessées, humiliées l'une
+par l'autre, qui expient le lendemain, dans le dégoût
+d'une défaite, le triomphe de la veille. Vivre
+solitaire, ne point être froissé dans ce choc misérable
+où l'on attire un instant les yeux pour
+être écrasé l'instant d'après, c'est ce qu'on appelle
+n'être rien, n'avoir pas d'existence. Pauvre
+humanité!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span>
-&mdash;Il y a une profonde insensibilit aux vertus,
+&mdash;Il y a une profonde insensibilité aux vertus,
qui surprend et scandalise beaucoup plus que le
vice. Ceux que la bassesse publique appelle grands
seigneurs, ou grands, les hommes en place paraissent,
-pour la plupart, dous de cette insensibilit
-odieuse. Cela ne viendrait-il pas de l'ide
-vague et peu dveloppe dans leur tte, que les
-hommes, dous de ces vertus, ne sont pas propres
- tre des instrumens d'intrigue? Ils les ngligent,
-ces hommes, comme inutiles eux-mmes
-et aux autres, dans un pays o, sans l'intrigue,
-la fausset et la ruse, on n'arrive rien!</p>
+pour la plupart, doués de cette insensibilité
+odieuse. Cela ne viendrait-il pas de l'idée
+vague et peu développée dans leur tête, que les
+hommes, doués de ces vertus, ne sont pas propres
+à être des instrumens d'intrigue? Ils les négligent,
+ces hommes, comme inutiles à eux-mêmes
+et aux autres, dans un pays où, sans l'intrigue,
+la fausseté et la ruse, on n'arrive à rien!</p>
<p>&mdash;Que voit-on dans le monde? Partout un respect
-naf et sincre pour des conventions absurdes,
+naïf et sincère pour des conventions absurdes,
pour une sottise (les sots saluent leur reine), ou
-bien des mnagemens forcs pour cette mme
+bien des ménagemens forcés pour cette même
sottise (les gens d'esprit craignent leur tyran).</p>
-<p>&mdash;Les bourgeois, par une vanit ridicule, font
+<p>&mdash;Les bourgeois, par une vanité ridicule, font
de leur fille un fumier pour les terres des gens de
-qualit.</p>
+qualité.</p>
-<p>&mdash;Supposez vingt hommes, mme honntes,
+<p>&mdash;Supposez vingt hommes, même honnêtes,
qui tous connaissent et estiment un homme d'un
-mrite reconnu, Dorilas, par exemple; louez, vantez
+mérite reconnu, Dorilas, par exemple; louez, vantez
ses talens et ses vertus; que tous conviennent
de ses vertus et de ses talens; l'un des assistans
-ajoute: C'est dommage qu'il soit si peu favoris de
+ajoute: C'est dommage qu'il soit si peu favorisé de
la fortune. Que dites-vous? reprend un autre,
-c'est que sa modestie l'oblige vivre sans luxe.
+c'est que sa modestie l'oblige à vivre sans luxe.
Savez-vous qu'il a vingt-cinq mille livres de rente?&mdash;Vraiment!&mdash;Soyez
-en sr, j'en ai la preuve.
+en sûr, j'en ai la preuve.
<span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span>
-Qu'alors cet homme de mrite paraisse, et qu'il
-compare l'accueil de la socit et la manire plus
-ou moins froide, quoique distingue, dont il
-tait reu prcdemment. C'est ce qu'il a fait: il a
-compar, et il a gmi. Mais, dans cette socit, il
-s'est trouv un homme dont le maintien a t le
-mme son gard. Un sur vingt, dit notre philosophe,
+Qu'alors cet homme de mérite paraisse, et qu'il
+compare l'accueil de la société et la manière plus
+ou moins froide, quoique distinguée, dont il
+était reçu précédemment. C'est ce qu'il a fait: il a
+comparé, et il a gémi. Mais, dans cette société, il
+s'est trouvé un homme dont le maintien a été le
+même à son égard. Un sur vingt, dit notre philosophe,
je suis content.</p>
<p>&mdash;Quelle vie que celle de la plupart des gens de
-la cour! Ils se laissent ennuyer, excder, asservir,
-tourmenter pour des intrts misrables. Ils attendent
-pour vivre, pour tre heureux, la mort
+la cour! Ils se laissent ennuyer, excéder, asservir,
+tourmenter pour des intérêts misérables. Ils attendent
+pour vivre, pour être heureux, la mort
de leurs ennemis, de leurs rivaux d'ambition, de
-ceux mme qu'ils appellent leurs amis; et pendant
-que leurs v&oelig;ux appellent cette mort, ils schent,
-ils dprissent, meurent eux-mmes, en demandant
-des nouvelles de la sant de monsieur tel, de
-madame telle, qui s'obstinent ne pas mourir.</p>
+ceux même qu'ils appellent leurs amis; et pendant
+que leurs v&oelig;ux appellent cette mort, ils sèchent,
+ils dépérissent, meurent eux-mêmes, en demandant
+des nouvelles de la santé de monsieur tel, de
+madame telle, qui s'obstinent à ne pas mourir.</p>
-<p>&mdash;Quelques folies qu'aient crites certains physionomistes
+<p>&mdash;Quelques folies qu'aient écrites certains physionomistes
de nos jours, il est certain que l'habitude
-de nos penses peut dterminer quelques
+de nos pensées peut déterminer quelques
traits de notre physionomie. Nombre de courtisans
-ont l'&oelig;il faux, par la mme raison que la
+ont l'&oelig;il faux, par la même raison que la
plupart des tailleurs sont cagneux.</p>
-<p>&mdash;Il n'est peut-tre pas vrai que les grandes fortunes
+<p>&mdash;Il n'est peut-être pas vrai que les grandes fortunes
supposent toujours de l'esprit, comme je l'ai
-souvent ou dire mme des gens d'esprit: mais il
+souvent ouï dire même à des gens d'esprit: mais il
est bien plus vrai qu'il y a des choses d'esprit et
-d'habilet, qui la fortune ne saurait chapper,
-quand bien mme celui qui les a possderait
+d'habileté, à qui la fortune ne saurait échapper,
+quand bien même celui qui les a posséderait
<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span>
-l'honntet la plus pure, obstacle qui, comme
+l'honnêteté la plus pure, obstacle qui, comme
on sait, est le plus grand de tous pour la fortune.</p>
-<p>&mdash;Lorsque Montaigne a dit, propos de la
-grandeur: Puisque nous ne pouvons y atteindre,
-vengeons-nous en en mdire, il a dit une
+<p>&mdash;Lorsque Montaigne a dit, à propos de la
+grandeur: «Puisque nous ne pouvons y atteindre,
+vengeons-nous en à en médire», il a dit une
chose plaisante, souvent vraie, mais scandaleuse,
et qui donne des armes aux sots que la fortune a
-favoriss. Souvent, c'est par petitesse qu'on hait
-l'ingalit des conditions; mais un vrai sage et un
-honnte homme pourraient la har comme la
-barrire qui spare des mes faites pour se rapprocher.
-Il est peu d'hommes d'un caractre distingu
-qui ne se soient refuss aux sentimens que
-leur inspirait tel ou tel homme d'un rang suprieur;
-qui n'aient repouss, en s'affligeant eux-mmes,
-telle ou telle amiti qui pouvait tre pour
+favorisés. Souvent, c'est par petitesse qu'on hait
+l'inégalité des conditions; mais un vrai sage et un
+honnête homme pourraient la haïr comme la
+barrière qui sépare des âmes faites pour se rapprocher.
+Il est peu d'hommes d'un caractère distingué
+qui ne se soient refusés aux sentimens que
+leur inspirait tel ou tel homme d'un rang supérieur;
+qui n'aient repoussé, en s'affligeant eux-mêmes,
+telle ou telle amitié qui pouvait être pour
eux une source de douceurs et de consolations.
-Chacun d'eux, au lieu de rpter le mot de Montaigne,
+Chacun d'eux, au lieu de répéter le mot de Montaigne,
peut dire: Je hais la grandeur qui m'a
-fait fuir ce que j'aimais, ou ce que j'aurais aim.</p>
+fait fuir ce que j'aimais, ou ce que j'aurais aimé.</p>
-<p>&mdash;Qui est-ce qui n'a que des liaisons entirement
+<p>&mdash;Qui est-ce qui n'a que des liaisons entièrement
honorables? Qui est-ce qui ne voit pas quelqu'un
-dont il demande pardon ses amis? Quelle
-est la femme qui ne s'est pas vue force d'expliquer
- sa socit, la visite de telle ou telle femme
-qu'on a t surpris de voir chez elle?</p>
+dont il demande pardon à ses amis? Quelle
+est la femme qui ne s'est pas vue forcée d'expliquer
+à sa société, la visite de telle ou telle femme
+qu'on a été surpris de voir chez elle?</p>
-<p>&mdash;tes-vous l'ami d'un homme de la cour, d'un
-homme de qualit, comme on dit; et souhaitez-vous
+<p>&mdash;Êtes-vous l'ami d'un homme de la cour, d'un
+homme de qualité, comme on dit; et souhaitez-vous
lui inspirer le plus vif attachement dont le
c&oelig;ur humain soit susceptible? Ne vous bornez
<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span>
-pas lui prodiguer les soins de la plus tendre
-amiti, le soulager dans ses maux, le consoler
-dans ses peines, lui consacrer tous vos momens,
- lui sauver dans l'occasion la vie ou l'honneur;
-ne perdez point votre temps ces bagatelles:
-faites plus, faites mieux, faites sa gnalogie.</p>
+pas à lui prodiguer les soins de la plus tendre
+amitié, à le soulager dans ses maux, à le consoler
+dans ses peines, à lui consacrer tous vos momens,
+à lui sauver dans l'occasion la vie ou l'honneur;
+ne perdez point votre temps à ces bagatelles:
+faites plus, faites mieux, faites sa généalogie.</p>
<p>&mdash;Vous croyez qu'un ministre, un homme en
place, a tel ou tel principe; et vous le croyez parce
-que vous le lui avez entendu dire. En consquence,
+que vous le lui avez entendu dire. En conséquence,
vous vous abstenez de lui demander telle
ou telle chose qui le mettrait en contradiction
-avec sa maxime favorite. Vous apprenez bientt
-que vous avez t dupe, et vous lui voyez faire
+avec sa maxime favorite. Vous apprenez bientôt
+que vous avez été dupe, et vous lui voyez faire
des choses qui vous prouvent qu'un ministre n'a
point de principes, mais seulement l'habitude, le
tic de dire telle ou telle chose.</p>
-<p>&mdash;Plusieurs courtisans sont has sans profit, et
-pour le plaisir de l'tre. Ce sont des lzards, qui,
- ramper, n'ont gagn que de perdre leur queue.</p>
+<p>&mdash;Plusieurs courtisans sont haïs sans profit, et
+pour le plaisir de l'être. Ce sont des lézards, qui,
+à ramper, n'ont gagné que de perdre leur queue.</p>
-<p>&mdash;Cet homme n'est pas propre avoir jamais
-de la considration: il faut qu'il fasse fortune, et
+<p>&mdash;Cet homme n'est pas propre à avoir jamais
+de la considération: il faut qu'il fasse fortune, et
vive avec de la canaille.</p>
-<p>&mdash;Les corps (parlemens, acadmies, assembles)
-ont beau se dgrader, ils se soutiennent
+<p>&mdash;Les corps (parlemens, académies, assemblées)
+ont beau se dégrader, ils se soutiennent
par leur masse, et on ne peut rien contre eux. Le
-dshonneur, le ridicule glissent sur eux, comme
+déshonneur, le ridicule glissent sur eux, comme
les balles de fusil sur un sanglier, sur un crocodile.</p>
<p>&mdash;En voyant ce qui se passe dans le monde,
<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span>
-l'homme le plus misantrope finirait par s'gayer,
-et Hraclite par mourir de rire.</p>
+l'homme le plus misantrope finirait par s'égayer,
+et Héraclite par mourir de rire.</p>
-<p>&mdash;Il me semble qu' galit d'esprit et de lumires,
-l'homme n riche ne doit jamais connatre
+<p>&mdash;Il me semble qu'à égalité d'esprit et de lumières,
+l'homme né riche ne doit jamais connaître
aussi bien que le pauvre, la nature, le c&oelig;ur
-humain et la socit. C'est que, dans le moment
-o l'autre plaait une jouissance, le second se
-consolait par une rflexion.</p>
+humain et la société. C'est que, dans le moment
+où l'autre plaçait une jouissance, le second se
+consolait par une réflexion.</p>
<p>&mdash;En voyant les princes faire, de leur propre
-mouvement, certaines choses honntes, on est
-tent de reprocher ceux qui les entourent la plus
+mouvement, certaines choses honnêtes, on est
+tenté de reprocher à ceux qui les entourent la plus
grande partie de leurs torts ou de leurs faiblesses;
on se dit: quel malheur que ce prince ait pour
amis Damis ou Aramont! On ne songe pas que,
-si Damis ou Aramont avaient t des personnages
-qui eussent de la noblesse ou du caractre, ils
-n'auraient pas t les amis de ce prince.</p>
-
-<p>&mdash;A mesure que la philosophie fait des progrs,
-la sottise redouble ses efforts pour tablir
-l'empire des prjugs. Voyez la faveur que le gouvernement
-donne aux ides de la gentilhommerie.
+si Damis ou Aramont avaient été des personnages
+qui eussent de la noblesse ou du caractère, ils
+n'auraient pas été les amis de ce prince.</p>
+
+<p>&mdash;A mesure que la philosophie fait des progrès,
+la sottise redouble ses efforts pour établir
+l'empire des préjugés. Voyez la faveur que le gouvernement
+donne aux idées de la gentilhommerie.
Cela est venu au point qu'il n'y a plus que
-deux tats pour les femmes: femmes de qualit,
-ou filles; le reste n'est rien. Nulle vertu n'lve
-une femme au-dessus de son tat; elle n'en sort
+deux états pour les femmes: femmes de qualité,
+ou filles; le reste n'est rien. Nulle vertu n'élève
+une femme au-dessus de son état; elle n'en sort
que par le vice.</p>
-<p>&mdash;Parvenir la fortune, la considration,
-malgr le dsavantage d'tre sans ayeux, et cela
-travers de tant de gens qui ont tout apport en
+<p>&mdash;Parvenir à la fortune, à la considération,
+malgré le désavantage d'être sans ayeux, et cela à
+travers de tant de gens qui ont tout apporté en
naissant, c'est gagner on remettre une partie
<span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span>
-d'checs, ayant donn la tour son adversaire. Souvent
+d'échecs, ayant donné la tour à son adversaire. Souvent
aussi les autres ont sur vous trop d'avantages
-conventionnels, et alors il faut renoncer la
-partie. On peut bien cder une tour, mais non
+conventionnels, et alors il faut renoncer à la
+partie. On peut bien céder une tour, mais non
la dame.</p>
-<p>&mdash;Les gens qui lvent les princes et qui prtendent
-leur donner une bonne ducation, aprs
-s'tre soumis leurs formalits et leurs avilissantes
-tiquettes, ressemblent des matres d'arithmtique
+<p>&mdash;Les gens qui élèvent les princes et qui prétendent
+leur donner une bonne éducation, après
+s'être soumis à leurs formalités et à leurs avilissantes
+étiquettes, ressemblent à des maîtres d'arithmétique
qui voudraient former de grands calculateurs,
-aprs avoir accord, leurs lves que
+après avoir accordé, à leurs élèves que
trois et trois font huit.</p>
-<p>&mdash;Quel est l'tre le plus tranger ceux qui
-l'environnent? est-ce un Franais Pkin ou
-Macao? est-ce un Lapon au Sngal? ou ne serait-ce
-pas par hasard un homme de mrite sans or et
-sans parchemin, au milieu de ceux qui possdent
+<p>&mdash;Quel est l'être le plus étranger à ceux qui
+l'environnent? est-ce un Français à Pékin ou à
+Macao? est-ce un Lapon au Sénégal? ou ne serait-ce
+pas par hasard un homme de mérite sans or et
+sans parchemin, au milieu de ceux qui possèdent
l'un de ces deux avantages, ou tous les deux
-runis? n'est-ce pas une merveille que la socit
+réunis? n'est-ce pas une merveille que la société
subsiste avec la convention tacite d'exclure du
-partage de ses droits les dix-neuf vingtimes de la
-socit?</p>
-
-<p>&mdash;Le monde et la socit ressemblent une bibliothque
-o au premier coup-d'&oelig;il tout parat
-en rgle, parce que les livres y sont placs suivant
-le format et la grandeur des volumes; mais o
-dans le fond tout est en dsordre, parce que rien
-n'y est rang suivant l'ordre des sciences, des matires
+partage de ses droits les dix-neuf vingtièmes de la
+société?</p>
+
+<p>&mdash;Le monde et la société ressemblent à une bibliothèque
+où au premier coup-d'&oelig;il tout paraît
+en règle, parce que les livres y sont placés suivant
+le format et la grandeur des volumes; mais où
+dans le fond tout est en désordre, parce que rien
+n'y est rangé suivant l'ordre des sciences, des matières
ni des auteurs.</p>
-<p>&mdash;Avoir des liaisons considrables, ou mme
+<p>&mdash;Avoir des liaisons considérables, ou même
<span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span>
-illustres, ne peut plus tre un mrite pour personne,
-dans un pays o l'on plat souvent par ses
-vices, et o l'on est quelquefois recherch pour
+illustres, ne peut plus être un mérite pour personne,
+dans un pays où l'on plaît souvent par ses
+vices, et où l'on est quelquefois recherché pour
ses ridicules.</p>
<p>&mdash;Il y a des hommes qui ne sont point aimables,
-mais qui n'empchent pas les autres de
-l'tre: leur commerce est quelquefois supportable.
-Il y en a d'autres qui n'tant point aimables,
-nuisent encore par leur seule prsence au dveloppement
-de l'amabilit d'autrui; ceux-l sont
-insupportables: c'est le grand inconvnient de
-la pdanterie.</p>
-
-<p>&mdash;L'exprience, qui claire les particuliers,
+mais qui n'empêchent pas les autres de
+l'être: leur commerce est quelquefois supportable.
+Il y en a d'autres qui n'étant point aimables,
+nuisent encore par leur seule présence au développement
+de l'amabilité d'autrui; ceux-là sont
+insupportables: c'est le grand inconvénient de
+la pédanterie.</p>
+
+<p>&mdash;L'expérience, qui éclaire les particuliers,
corrompt les princes et les gens en place.</p>
<p>&mdash;Le public de ce moment-ci est, comme la
-tragdie moderne, absurde, atroce et plat.</p>
+tragédie moderne, absurde, atroce et plat.</p>
-<p>&mdash;L'tat de <em>courtisan</em> est un mtier dont on
-a voulu faire une science: Chacun cherche se
+<p>&mdash;L'état de <em>courtisan</em> est un métier dont on
+a voulu faire une science: Chacun cherche à se
hausser.</p>
-<p>&mdash;La plupart des liaisons de socit, la camaraderie,
-etc., tout cela est l'amiti ce que le sigisbisme
-est l'amour.</p>
+<p>&mdash;La plupart des liaisons de société, la camaraderie,
+etc., tout cela est à l'amitié ce que le sigisbéisme
+est à l'amour.</p>
-<p>&mdash;L'art de la parenthse est un des grands secrets
-de l'loquence dans la socit.</p>
+<p>&mdash;L'art de la parenthèse est un des grands secrets
+de l'éloquence dans la société.</p>
<p>&mdash;A la cour tout est courtisan: le prince du
sang; le chapelain de semaine, le chirurgien de
quartier, l'apothicaire.</p>
-<p>&mdash;Les magistrats chargs de veiller sur l'ordre
+<p>&mdash;Les magistrats chargés de veiller sur l'ordre
public, tels que le lieutenant criminel, le
lieutenant-civil, le lieutenant de police, et tant
<span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span>
d'autres, finissent presque toujours par avoir une
-opinion horrible de la socit. Ils croient connatre
+opinion horrible de la société. Ils croient connaître
les hommes et n'en connaissent que le rebut.
-On ne juge pas d'une ville par ses gots, et
+On ne juge pas d'une ville par ses égoûts, et
d'une maison par ses latrines. La plupart de ces
-magistrats me rappellent toujours le collge o les
-correcteurs ont une cabane auprs des commodits,
+magistrats me rappellent toujours le collége où les
+correcteurs ont une cabane auprès des commodités,
et n'en sortent que pour donner le fouet.</p>
<p>&mdash;C'est la plaisanterie qui doit faire justice de
-tous les travers des hommes et de la socit; c'est
-par elle qu'on vite de se compromettre; c'est
+tous les travers des hommes et de la société; c'est
+par elle qu'on évite de se compromettre; c'est
par elle qu'on met tout en place sans sortir de
-la sienne; c'est elle qui atteste notre supriorit
+la sienne; c'est elle qui atteste notre supériorité
sur les choses et sur les personnes dont nous nous
moquons, sans que les personnes puissent s'en
-offenser, moins qu'elles ne manquent de gat
-ou de m&oelig;urs. La rputation de savoir bien manier
-cette arme donne l'homme d'un rang infrieur,
+offenser, à moins qu'elles ne manquent de gaîté
+ou de m&oelig;urs. La réputation de savoir bien manier
+cette arme donne à l'homme d'un rang inférieur,
dans le monde et dans la meilleure compagnie,
-cette sorte de considration que les militaires
-ont pour ceux qui manient suprieurement l'pe.
-J'ai entendu dire un homme d'esprit: Otez la
-plaisanterie son empire, et je quitte demain la socit.
-C'est une sorte de duel o il n'y a pas de
-sang vers, et qui, comme l'autre, rend les
-hommes plus mesurs et plus polis.</p>
+cette sorte de considération que les militaires
+ont pour ceux qui manient supérieurement l'épée.
+J'ai entendu dire à un homme d'esprit: Otez à la
+plaisanterie son empire, et je quitte demain la société.
+C'est une sorte de duel où il n'y a pas de
+sang versé, et qui, comme l'autre, rend les
+hommes plus mesurés et plus polis.</p>
<p>&mdash;On ne se doute pas, au premier coup d'&oelig;il,
-du mal que fait l'ambition de mriter cet loge si
-commun: <em>Monsieur un tel est trs-aimable</em>. Il
+du mal que fait l'ambition de mériter cet éloge si
+commun: <em>Monsieur un tel est très-aimable</em>. Il
arrive, je ne sais comment, qu'il a un genre de
<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span>
-facilit, d'insouciance, de foiblesse, de draison,
-qui plat beaucoup, quand ces qualits se trouvent
-mles avec de l'esprit; que l'homme, dont on
+facilité, d'insouciance, de foiblesse, de déraison,
+qui plaît beaucoup, quand ces qualités se trouvent
+mêlées avec de l'esprit; que l'homme, dont on
fait ce qu'on veut, qui appartient au moment,
-est plus agrable que celui qui a de la suite, du
-caractre, des principes, qui n'oublie pas son
+est plus agréable que celui qui a de la suite, du
+caractère, des principes, qui n'oublie pas son
ami malade ou absent, qui sait quitter une partie
de plaisir pour lui rendre service, etc. Ce serait
-une liste ennuyeuse que celle des dfauts, des
+une liste ennuyeuse que celle des défauts, des
torts et des travers qui plaisent. Aussi, les gens
-du monde, qui ont rflchi sur l'art de plaire plus
-qu'on ne croit et qu'ils ne croient eux-mmes,
-ont la plupart de ces dfauts, et cela vient de la
-ncessit de faire dire de soi: Monsieur un tel est
-trs-aimable.</p>
+du monde, qui ont réfléchi sur l'art de plaire plus
+qu'on ne croit et qu'ils ne croient eux-mêmes,
+ont la plupart de ces défauts, et cela vient de la
+nécessité de faire dire de soi: Monsieur un tel est
+très-aimable.</p>
<p>&mdash;Il y a des choses indevinables pour un jeune
-homme bien n. Comment se dfierait-on, vingt
+homme bien né. Comment se défierait-on, à vingt
ans, d'un espion de police qui a le cordon rouge?</p>
-<p>&mdash;Les coutumes les plus absurdes, les tiquettes
+<p>&mdash;Les coutumes les plus absurdes, les étiquettes
les plus ridicules, sont en France et ailleurs
sous la protection de ce mot: <em>C'est l'usage</em>.
-C'est prcisment ce mme mot que rpondent
-les Hottentots, quand les Europens leur demandent
+C'est précisément ce même mot que répondent
+les Hottentots, quand les Européens leur demandent
pourquoi ils mangent des sauterelles; pourquoi
-ils dvorent la vermine dont ils sont couverts.
+ils dévorent la vermine dont ils sont couverts.
Ils disent aussi: C'est l'usage.</p>
-<p>&mdash;La prtention la plus absurde et la plus injuste,
-qui serait siffle dans une assemble d'honntes
-gens, peut devenir la matire d'un procs,
-et ds-lors tre dclare lgitime; car tout procs
+<p>&mdash;La prétention la plus absurde et la plus injuste,
+qui serait sifflée dans une assemblée d'honnêtes
+gens, peut devenir la matière d'un procès,
+et dès-lors être déclarée légitime; car tout procès
<span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span>
-peut se perdre ou se gagner: de mme que, dans
+peut se perdre ou se gagner: de même que, dans
les corps, l'opinion la plus folle et la plus ridicule
-peut tre admise, et l'avis le plus sage rejet avec
-mpris. Il ne s'agit que de faire regarder l'un ou
+peut être admise, et l'avis le plus sage rejeté avec
+mépris. Il ne s'agit que de faire regarder l'un ou
l'autre comme une affaire de parti, et rien n'est
-si facile entre les deux partis opposs qui divisent
+si facile entre les deux partis opposés qui divisent
presque tous les corps.</p>
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est qu'un fat sans sa fatuit?
-Otez les ailes un papillon, c'est une chenille.</p>
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est qu'un fat sans sa fatuité?
+Otez les ailes à un papillon, c'est une chenille.</p>
<p>&mdash;Les courtisans sont des pauvres enrichis par
-la mendicit.</p>
-
-<p>&mdash;Il est ais de rduire des termes simples la
-valeur prcise de la clbrit: celui qui se fait
-connatre par quelque talent ou quelque vertu,
-se dnonce la bienveillance inactive de quelques
-honntes gens, et l'active malveillance de tous
-les hommes malhonntes. Comptez les deux classes,
+la mendicité.</p>
+
+<p>&mdash;Il est aisé de réduire à des termes simples la
+valeur précise de la célébrité: celui qui se fait
+connaître par quelque talent ou quelque vertu,
+se dénonce à la bienveillance inactive de quelques
+honnêtes gens, et à l'active malveillance de tous
+les hommes malhonnêtes. Comptez les deux classes,
et pesez les deux forces.</p>
<p>&mdash;Peu de personnes peuvent aimer un philosophe.
C'est presque un ennemi public qu'un
-homme qui, dans les diffrentes prtentions des
-hommes, et dans le mensonge des choses, dit
-chaque homme et chaque chose: Je ne te prends
-que pour ce que tu es; je ne t'apprcie que ce
-que tu vaux. Et ce n'est pas une petite entreprise
+homme qui, dans les différentes prétentions des
+hommes, et dans le mensonge des choses, dit à
+chaque homme et à chaque chose: «Je ne te prends
+que pour ce que tu es; je ne t'apprécie que ce
+que tu vaux.» Et ce n'est pas une petite entreprise
de se faire aimer et estimer, avec l'annonce de ce
ferme propos.</p>
-<p>&mdash;Quand on est trop frapp des maux de la
-socit universelle et des horreurs que prsentent
+<p>&mdash;Quand on est trop frappé des maux de la
+société universelle et des horreurs que présentent
la capitale ou les grandes villes, il faut se dire:
<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span>
-Il pouvait natre de plus grands malheurs encore
+Il pouvait naître de plus grands malheurs encore
de la suite des combinaisons qui a soumis vingt-cinq
-millions d'hommes un seul, et qui a runi
+millions d'hommes à un seul, et qui a réuni
sept cent mille hommes sur une espace de deux
-lieues carres.</p>
+lieues carrées.</p>
-<p>&mdash;Des qualits trop suprieures rendent souvent
-un homme moins propre la socit. On ne
-va pas au march avec des lingots; on y va avec
+<p>&mdash;Des qualités trop supérieures rendent souvent
+un homme moins propre à la société. On ne
+va pas au marché avec des lingots; on y va avec
de l'argent ou de la petite monnaie.</p>
-<p>&mdash;La socit, les cercles, les salons, ce qu'on
-appelle le monde, est une pice misrable, un
-mauvais opra, sans intrt, qui se soutient un
-peu par les machines et les dcorations.</p>
+<p>&mdash;La société, les cercles, les salons, ce qu'on
+appelle le monde, est une pièce misérable, un
+mauvais opéra, sans intérêt, qui se soutient un
+peu par les machines et les décorations.</p>
-<p>&mdash;Pour avoir une ide juste des choses, il faut
-prendre les mots dans la signification oppose
+<p>&mdash;Pour avoir une idée juste des choses, il faut
+prendre les mots dans la signification opposée à
celle qu'on leur donne dans le monde. Misantrope,
par exemple, cela veut dire philantrope; mauvais
-Franais, cela veut dire bon citoyen qui indique
+Français, cela veut dire bon citoyen qui indique
certains abus monstrueux; philosophe,
homme simple, qui sait que deux et deux font
quatre, etc.</p>
<p>&mdash;De nos jours, un peintre fait votre portrait
-en sept minutes; un autre vous apprend peindre
-en trois jours; un troisime vous enseigne l'anglais
-en quatre leons. On veut vous apprendre huit
-langues, avec des gravures qui reprsentent les
+en sept minutes; un autre vous apprend à peindre
+en trois jours; un troisième vous enseigne l'anglais
+en quatre leçons. On veut vous apprendre huit
+langues, avec des gravures qui représentent les
choses et leurs noms au-dessous, en huit langues.
Enfin, si on pouvait mettre ensemble les plaisirs,
-les sentimens, ou les ides de la vie entire, et
-les runir dans l'espace de vingt-quatre heures,
+les sentimens, ou les idées de la vie entière, et
+les réunir dans l'espace de vingt-quatre heures,
<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span>
on le ferait; on vous ferait avaler cette pilule, et
-on vous dirait: allez-vous en.</p>
+on vous dirait: «allez-vous en.»</p>
<p>&mdash;Il ne faut pas regarder Burrhus comme un
homme vertueux absolument: il ne l'est qu'en
-opposition avec Narcisse. Snque et Burrhus sont
-les honntes gens d'un sicle o il n'y en avait pas.</p>
+opposition avec Narcisse. Sénèque et Burrhus sont
+les honnêtes gens d'un siècle où il n'y en avait pas.</p>
<p>&mdash;Quand on veut plaire dans le monde, il faut
-se rsoudre se laisser apprendre beaucoup de
+se résoudre à se laisser apprendre beaucoup de
choses qu'on sait, par des gens qui les ignorent.</p>
-<p>&mdash;Les hommes qu'on ne connat qu' moiti,
-on ne les connat pas; les choses qu'on ne sait
+<p>&mdash;Les hommes qu'on ne connaît qu'à moitié,
+on ne les connaît pas; les choses qu'on ne sait
qu'aux trois-quarts, on ne les sait pas du tout.
-Ces deux rflexions suffisent pour faire apprcier
+Ces deux réflexions suffisent pour faire apprécier
presque tous les discours qui se tiennent dans le
monde.</p>
-<p>&mdash;Dans un pays o tout le monde cherche
-<em>paratre</em>, beaucoup de gens doivent croire, et
-croient en effet qu'il vaut mieux tre banqueroutier
-que de n'tre rien.</p>
+<p>&mdash;Dans un pays où tout le monde cherche à
+<em>paraître</em>, beaucoup de gens doivent croire, et
+croient en effet qu'il vaut mieux être banqueroutier
+que de n'être rien.</p>
-<p>&mdash;La menace du <em>rhume nglig</em> est pour les
-mdecins ce que le purgatoire est pour les prtres,
-un <em>Prou</em>.</p>
+<p>&mdash;La menace du <em>rhume négligé</em> est pour les
+médecins ce que le purgatoire est pour les prêtres,
+un <em>Pérou</em>.</p>
<p>&mdash;Les conversations ressemblent aux voyages
-qu'on fait sur l'eau: on s'carte de la terre sans
-presque le sentir, et l'on ne s'aperoit qu'on a
-quitt le bord que quand on est dj bien loin.</p>
-
-<p>&mdash;Un homme d'esprit prtendait, devant des
-millionnaires, qu'on pouvait tre heureux avec
-deux mille cus de rente. Ils soutinrent le contraire
-avec aigreur, et mme avec emportement.
+qu'on fait sur l'eau: on s'écarte de la terre sans
+presque le sentir, et l'on ne s'aperçoit qu'on a
+quitté le bord que quand on est déjà bien loin.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme d'esprit prétendait, devant des
+millionnaires, qu'on pouvait être heureux avec
+deux mille écus de rente. Ils soutinrent le contraire
+avec aigreur, et même avec emportement.
<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span>
Au sortir de chez eux, il cherchait la cause de
cette aigreur, de la part de gens qui avaient de
-l'amiti pour lui; il la trouva enfin. C'est que, par
-l, il leur faisait entrevoir qu'il n'tait pas dans
-leur dpendance. Tout homme qui a peu de besoins,
-semble menacer les riches d'tre toujours
-prt leur chapper. Les tyrans voient par l
+l'amitié pour lui; il la trouva enfin. C'est que, par
+là, il leur faisait entrevoir qu'il n'était pas dans
+leur dépendance. Tout homme qui a peu de besoins,
+semble menacer les riches d'être toujours
+prêt à leur échapper. Les tyrans voient par là
qu'ils perdent un esclave. On peut appliquer cette
-rflexion toutes les passions en gnral. L'homme
-qui a vaincu le penchant l'amour, montre une
-indiffrence toujours odieuse aux femmes: elles
-cessent aussitt de s'intresser lui. C'est peut-tre
-pour cela que personne ne s'intresse la
+réflexion à toutes les passions en général. L'homme
+qui a vaincu le penchant à l'amour, montre une
+indifférence toujours odieuse aux femmes: elles
+cessent aussitôt de s'intéresser à lui. C'est peut-être
+pour cela que personne ne s'intéresse à la
fortune d'un philosophe: il n'a pas les passions
-qui meuvent la socit. On voit qu'on ne peut
+qui émeuvent la société. On voit qu'on ne peut
presque rien faire pour son bonheur, et on le
-laisse l.</p>
+laisse là.</p>
-<p>&mdash;Il est dangereux, pour un philosophe attach
- un grand (si jamais les grands ont eu auprs
-d'eux un philosophe), de montrer tout son dsintressement;
+<p>&mdash;Il est dangereux, pour un philosophe attaché
+à un grand (si jamais les grands ont eu auprès
+d'eux un philosophe), de montrer tout son désintéressement;
on le prendrait au mot. Il se
-trouve dans la ncessit de cacher ses vrais sentimens:
+trouve dans la nécessité de cacher ses vrais sentimens:
et c'est, pour ainsi dire, un hypocrite
d'ambition.</p>
<h3>CHAPITRE IV.<br />
-<span class="medium">Du Got pour la retraite, et de la Dignit du caractre.</span></h3>
+<span class="medium">Du Goût pour la retraite, et de la Dignité du caractère.</span></h3>
-<p>Un philosophe regarde ce qu'on appelle <em>un tat
+<p>Un philosophe regarde ce qu'on appelle <em>un état
<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span>
dans le monde</em>, comme les Tartares regardent les
-villes, c'est--dire comme une prison: c'est un
-cercle o les ides se resserrent, se concentrent,
-en tant l'me et l'esprit leur tendue et leur
-dveloppement. Un homme qui a un grand tat
+villes, c'est-à-dire comme une prison: c'est un
+cercle où les idées se resserrent, se concentrent,
+en ôtant à l'âme et à l'esprit leur étendue et leur
+développement. Un homme qui a un grand état
dans le monde, a une prison plus grande et plus
-orne; celui qui n'y a qu'un petit tat, est dans un
-cachot; l'homme sans tat est le seul homme
+ornée; celui qui n'y a qu'un petit état, est dans un
+cachot; l'homme sans état est le seul homme
libre, pourvu qu'il soit dans l'aisance, ou du
moins qu'il n'ait aucun besoin des hommes.</p>
<p>&mdash;L'homme le plus modeste, en vivant dans
le monde, doit, s'il est pauvre, avoir un maintien
-trs-assur et une certaine aisance qui empchent
+très-assuré et une certaine aisance qui empêchent
qu'on ne prenne quelque avantage sur
lui. Il faut, dans ce cas, parer sa modestie de sa
-fiert.</p>
+fierté.</p>
-<p>&mdash;La faiblesse de caractre ou le dfaut d'ides,
-en un mot, tout ce qui peut nous empcher
-de vivre avec nous mmes, sont les choses qui
-prservent beaucoup de gens de la misantropie.</p>
+<p>&mdash;La faiblesse de caractère ou le défaut d'idées,
+en un mot, tout ce qui peut nous empêcher
+de vivre avec nous mêmes, sont les choses qui
+préservent beaucoup de gens de la misantropie.</p>
<p>&mdash;On est plus heureux dans la solitude que
dans le monde. Cela ne viendrait-il pas de ce que,
dans la solitude, on pense aux choses, et que, dans
-le monde, on est forc de penser aux hommes?</p>
+le monde, on est forcé de penser aux hommes?</p>
-<p>&mdash;Les penses d'un solitaire, homme de sens,
-et ft-il d'ailleurs mdiocre, seraient bien peu de
+<p>&mdash;Les pensées d'un solitaire, homme de sens,
+et fût-il d'ailleurs médiocre, seraient bien peu de
chose, si elles ne valaient pas ce qui se dit et se
fait dans le monde.</p>
-<p>&mdash;Un homme qui s'obstine ne laisser ployer
-ni sa raison, ni sa probit, ou du moins sa dlicatesse,
+<p>&mdash;Un homme qui s'obstine à ne laisser ployer
+ni sa raison, ni sa probité, ou du moins sa délicatesse,
<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span>
sous le poids d'aucune des conventions
-absurdes ou malhonntes de la socit; qui ne
-flchit jamais dans les occasions o il a intrt de
-flchir, finit infailliblement par rester sans appui,
-n'ayant d'autre ami qu'un tre abstrait qu'on
+absurdes ou malhonnêtes de la société; qui ne
+fléchit jamais dans les occasions où il a intérêt de
+fléchir, finit infailliblement par rester sans appui,
+n'ayant d'autre ami qu'un être abstrait qu'on
appelle la vertu, qui vous laisse mourir de faim.</p>
<p>&mdash;Il ne faut pas ne savoir vivre qu'avec ceux
-qui veulent nous apprcier: ce serait le besoin
-d'un amour-propre trop dlicat et trop difficile
- contenter; mais il faut ne placer le fond de sa
+qui veulent nous apprécier: ce serait le besoin
+d'un amour-propre trop délicat et trop difficile
+à contenter; mais il faut ne placer le fond de sa
vie habituelle qu'avec ceux qui peuvent sentir ce
-que nous valons. Le philosophe mme ne blme
+que nous valons. Le philosophe même ne blâme
point ce genre d'amour-propre.</p>
<p>&mdash;On dit quelquefois d'un homme qui vit
-seul: il n'aime pas la socit. C'est souvent comme
+seul: il n'aime pas la société. C'est souvent comme
si on disait d'un homme, qu'il n'aime pas la promenade,
-sous prtexte qu'il ne se promne pas
-volontiers le soir dans la fort de Bondy.</p>
+sous prétexte qu'il ne se promène pas
+volontiers le soir dans la forêt de Bondy.</p>
-<p>&mdash;Est-il bien sr qu'un homme qui aurait
+<p>&mdash;Est-il bien sûr qu'un homme qui aurait
une raison parfaitement droite, un sens moral
-parfaitement exquis, pt vivre avec quelqu'un?
+parfaitement exquis, pût vivre avec quelqu'un?
Par vivre, je n'entends pas se trouver ensemble
sans se battre: j'entends se plaire ensemble,
s'aimer, commercer avec plaisir.</p>
<p>&mdash;Un homme d'esprit est perdu, s'il ne joint
-pas l'esprit l'nergie de caractre. Quand on a la
-lanterne de Diogne, il faut avoir son bton.</p>
+pas à l'esprit l'énergie de caractère. Quand on a la
+lanterne de Diogène, il faut avoir son bâton.</p>
<p>&mdash;Il n'y a personne qui ait plus d'ennemis dans,
le monde, qu'un homme droit, fier et sensible,
-dispos laisser les personnes et les choses pour
+disposé à laisser les personnes et les choses pour
<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span>
-ce qu'elles sont, plutt qu' les prendre pour ce
+ce qu'elles sont, plutôt qu'à les prendre pour ce
qu'elles ne sont pas.</p>
-<p>&mdash;Le monde endurcit le c&oelig;ur la plupart des
+<p>&mdash;Le monde endurcit le c&oelig;ur à la plupart des
hommes; mais ceux qui sont moins susceptibles
-d'endurcissement, sont obligs de se crer une
-sorte d'insensibilit factice, pour n'tre dupes ni
+d'endurcissement, sont obligés de se créer une
+sorte d'insensibilité factice, pour n'être dupes ni
des hommes, ni des femmes. Le sentiment qu'un
-homme honnte emporte, aprs s'tre livr quelques
-jours la socit, est ordinairement pnible
+homme honnête emporte, après s'être livré quelques
+jours à la société, est ordinairement pénible
et triste: le seul avantage qu'il produira, c'est
de faire trouver la retraite aimable.</p>
-<p>&mdash;Les ides du public ne sauraient manquer
-d'tre presque toujours viles et basses. Comme
-il ne lui revient gure que des scandales et des
-actions d'une indcence marque, il teint, de ces
-mmes couleurs, presque tous les faits ou les discours
-qui passent jusqu' lui. Voit-il une liaison,
-mme de la plus noble espce, entre un grand
-seigneur et un homme de mrite, entre un homme
+<p>&mdash;Les idées du public ne sauraient manquer
+d'être presque toujours viles et basses. Comme
+il ne lui revient guère que des scandales et des
+actions d'une indécence marquée, il teint, de ces
+mêmes couleurs, presque tous les faits ou les discours
+qui passent jusqu'à lui. Voit-il une liaison,
+même de la plus noble espèce, entre un grand
+seigneur et un homme de mérite, entre un homme
en place et un particulier? Il ne voit, dans le
premier cas, qu'un protecteur et un client; dans
-le second, que du mange et de l'espionnage.
-Souvent, dans un acte de gnrosit ml de circonstances
-nobles et intressantes, il ne voit que
-de l'argent prt un homme habile par une
-dupe. Dans le fait qui donne de la publicit
-une passion quelquefois trs-intressante d'une
-femme honnte et d'un homme digne d'tre aim,
+le second, que du manége et de l'espionnage.
+Souvent, dans un acte de générosité mêlé de circonstances
+nobles et intéressantes, il ne voit que
+de l'argent prêté à un homme habile par une
+dupe. Dans le fait qui donne de la publicité à
+une passion quelquefois très-intéressante d'une
+femme honnête et d'un homme digne d'être aimé,
il ne voit que du catinisme ou du libertinage.
-C'est que ses jugemens sont dtermins d'avance
+C'est que ses jugemens sont déterminés d'avance
<span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span>
-par le grand nombre de cas o il a d condamner
-et mpriser. Il rsulte de ces observations, que ce
-qui peut arriver de mieux aux honntes gens,
-c'est de lui chapper.</p>
+par le grand nombre de cas où il a dû condamner
+et mépriser. Il résulte de ces observations, que ce
+qui peut arriver de mieux aux honnêtes gens,
+c'est de lui échapper.</p>
<p>&mdash;La nature ne m'a point dit: ne sois point
pauvre; encore moins: sois riche; mais elle me
-crie: sois indpendant.</p>
+crie: sois indépendant.</p>
-<p>&mdash;Le philosophe, se portant pour un tre
-qui ne donne aux hommes que leur valeur vritable,
-il est fort simple que cette manire de
-juger ne plaise personne.</p>
+<p>&mdash;Le philosophe, se portant pour un être
+qui ne donne aux hommes que leur valeur véritable,
+il est fort simple que cette manière de
+juger ne plaise à personne.</p>
<p>&mdash;L'homme du monde, l'ami de la fortune,
-mme l'amant de la gloire, tracent tous devant
-eux une ligne directe qui les conduit un terme
-inconnu. Le sage, l'ami de lui-mme, dcrit une
-ligne circulaire, dont l'extrmit le ramne lui.
+même l'amant de la gloire, tracent tous devant
+eux une ligne directe qui les conduit à un terme
+inconnu. Le sage, l'ami de lui-même, décrit une
+ligne circulaire, dont l'extrémité le ramène à lui.
C'est le <i lang="la" xml:lang="la">totus teres atque rotundus</i> d'Horace.</p>
-<p>&mdash;Il ne faut point s'tonner du got de J.-J.
-Rousseau pour la retraite: de pareilles mes sont
-exposes se voir seules, vivre isoles, comme
-l'aigle; mais, comme lui, l'tendue de leurs regards et
+<p>&mdash;Il ne faut point s'étonner du goût de J.-J.
+Rousseau pour la retraite: de pareilles âmes sont
+exposées à se voir seules, à vivre isolées, comme
+l'aigle; mais, comme lui, l'étendue de leurs regards et
la hauteur de leur vol sont le charme
de leur solitude.</p>
-<p>&mdash;Quiconque n'a pas de caractre, n'est pas un
+<p>&mdash;Quiconque n'a pas de caractère, n'est pas un
homme: c'est une chose.</p>
-<p>&mdash;On a trouv le <em>moi</em> de Mde sublime; mais
+<p>&mdash;On a trouvé le <em>moi</em> de Médée sublime; mais
celui qui ne peut pas le dire dans tous les accidens
-de la vie, est bien peu de chose, ou plutt
+de la vie, est bien peu de chose, ou plutôt
n'est rien.</p>
-<p>&mdash;On ne connat pas du tout l'homme qu'on
+<p>&mdash;On ne connaît pas du tout l'homme qu'on
<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span>
-ne connat pas trs-bien; mais peu d'hommes mritent
-qu'on les tudie. De l vient que l'homme
-d'un vrai mrite doit avoir en gnral peu d'empressement
-d'tre connu. Il sait que peu de gens
-peuvent l'apprcier, que, dans ce petit nombre,
-chacun a ses liaisons, ses intrts, son amour-propre,
-qui l'empchent d'accorder au mrite
-l'attention qu'il faut pour le mettre sa place.
-Quant aux loges communs et uss qu'on lui accorde,
-quand on souponne son existence, le mrite
-ne saurait en tre flatt.</p>
-
-<p>&mdash;Quand un homme s'est lev par son caractre,
-au point de mriter qu'on devine quelle
-sera sa conduite dans toutes les occasions qui intressent
-l'honntet, non seulement les fripons,
-mais les demi-honntes gens le dcrient et l'vitent
-avec soin; il y a plus, les gens honntes,
-persuads que, par un effet de ses principes, ils le
-trouveront dans les rencontres o ils auront besoin
-de lui, se permettent de le ngliger, pour
+ne connaît pas très-bien; mais peu d'hommes méritent
+qu'on les étudie. De là vient que l'homme
+d'un vrai mérite doit avoir en général peu d'empressement
+d'être connu. Il sait que peu de gens
+peuvent l'apprécier, que, dans ce petit nombre,
+chacun a ses liaisons, ses intérêts, son amour-propre,
+qui l'empêchent d'accorder au mérite
+l'attention qu'il faut pour le mettre à sa place.
+Quant aux éloges communs et usés qu'on lui accorde,
+quand on soupçonne son existence, le mérite
+ne saurait en être flatté.</p>
+
+<p>&mdash;Quand un homme s'est élevé par son caractère,
+au point de mériter qu'on devine quelle
+sera sa conduite dans toutes les occasions qui intéressent
+l'honnêteté, non seulement les fripons,
+mais les demi-honnêtes gens le décrient et l'évitent
+avec soin; il y a plus, les gens honnêtes,
+persuadés que, par un effet de ses principes, ils le
+trouveront dans les rencontres où ils auront besoin
+de lui, se permettent de le négliger, pour
s'assurer de ceux sur lesquels ils ont des doutes.</p>
<p>&mdash;Presque tous les hommes sont esclaves, par
@@ -15448,252 +15406,252 @@ la raison que les Spartiates donnaient de la servitude
des Perses, faute de savoir prononcer la
syllabe <em>non</em>. Savoir prononcer ce mot et savoir
vivre seul, sont les deux seuls moyens de conserver
-sa libert et son caractre.</p>
+sa liberté et son caractère.</p>
<p>&mdash;Quand on a pris le parti de ne voir que
ceux qui sont capables de traiter avec vous aux
termes de la morale, de la vertu, de la raison, de
<span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span>
-la vrit, en ne regardant les conventions, les vanits,
-les tiquettes, que comme les supports de la
-socit civile; quand, dis-je, on a pris ce parti (et
-il faut bien le prendre, sous peine d'tre sot, faible
-ou vil), il arrive qu'on vit peu prs solitaire.</p>
-
-<p>&mdash;Tout homme qui se connat des sentimens
-levs, a le droit, pour se faire traiter comme il
-convient, de partir de son caractre plutt que de
+la vérité, en ne regardant les conventions, les vanités,
+les étiquettes, que comme les supports de la
+société civile; quand, dis-je, on a pris ce parti (et
+il faut bien le prendre, sous peine d'être sot, faible
+ou vil), il arrive qu'on vit à peu près solitaire.</p>
+
+<p>&mdash;Tout homme qui se connaît des sentimens
+élevés, a le droit, pour se faire traiter comme il
+convient, de partir de son caractère plutôt que de
sa position.</p>
<h3>CHAPITRE V.<br />
-<span class="medium">Penses Morales.</span></h3>
+<span class="medium">Pensées Morales.</span></h3>
<p>Les philosophes reconnaissent quatre vertus principales,
-dont ils font driver toutes les autres. Ces
-vertus sont la justice, la temprance, la force et
-la prudence. On peut dire que cette dernire renferme
-les deux premires, la justice et la temprance;
-et qu'elle supple, en quelque sorte, la
-force, en sauvant l'homme qui a le malheur d'en
-manquer, une grande partie des occasions o elle
-est ncessaire.</p>
+dont ils font dériver toutes les autres. Ces
+vertus sont la justice, la tempérance, la force et
+la prudence. On peut dire que cette dernière renferme
+les deux premières, la justice et la tempérance;
+et qu'elle supplée, en quelque sorte, à la
+force, en sauvant à l'homme qui a le malheur d'en
+manquer, une grande partie des occasions où elle
+est nécessaire.</p>
<p>&mdash;Les moralistes, ainsi que les philosophes qui
-ont fait des systmes en physique ou en mtaphysique,
-ont trop gnralis, ont trop multipli
+ont fait des systèmes en physique ou en métaphysique,
+ont trop généralisé, ont trop multiplié
les maximes. Que devient, par exemple, le mot
-de Tacite: <i lang="la" xml:lang="la">Neque mulier, amiss pudiciti, alia
-abnuerit</i>, aprs l'exemple de tant de femmes
-qu'une faiblesse n'a pas empches de pratiquer
+de Tacite: <i lang="la" xml:lang="la">Neque mulier, amissâ pudicitiâ, alia
+abnuerit</i>, après l'exemple de tant de femmes
+qu'une faiblesse n'a pas empêchées de pratiquer
<span class="pagenum"><a id="Page_402"> 402</a></span>
-plusieurs vertus? J'ai vu madame de L...., aprs
-une jeunesse peu diffrente de celle de Manon Lescaut,
-avoir, dans l'ge mr, une passion digne
-d'Hlose. Mais ces exemples sont d'une morale
-dangereuse tablir dans les livres. Il faut seulement
-les observer, afin de n'tre pas dupe de la
+plusieurs vertus? J'ai vu madame de L...., après
+une jeunesse peu différente de celle de Manon Lescaut,
+avoir, dans l'âge mûr, une passion digne
+d'Héloïse. Mais ces exemples sont d'une morale
+dangereuse à établir dans les livres. Il faut seulement
+les observer, afin de n'être pas dupe de la
charlatanerie des moralistes.</p>
-<p>&mdash;On a, dans le monde, t des mauvaises
-m&oelig;urs tout ce qui choque le bon got: c'est une
-rforme qui date des dix dernires annes.</p>
+<p>&mdash;On a, dans le monde, ôté des mauvaises
+m&oelig;urs tout ce qui choque le bon goût: c'est une
+réforme qui date des dix dernières années.</p>
-<p>&mdash;L'me, lorsqu'elle est malade, fait prcisment
+<p>&mdash;L'âme, lorsqu'elle est malade, fait précisément
comme le corps: elle se tourmente et s'agite
en tout sens, mais finit par trouver un peu de
-calme; elle s'arrte enfin sur le genre de sentimens
-et d'ides le plus ncessaire son repos.</p>
+calme; elle s'arrête enfin sur le genre de sentimens
+et d'idées le plus nécessaire à son repos.</p>
-<p>&mdash;Il y a des hommes qui les illusions sur les
-choses qui les intressent, sont aussi ncessaires
+<p>&mdash;Il y a des hommes à qui les illusions sur les
+choses qui les intéressent, sont aussi nécessaires
que la vie. Quelquefois cependant ils ont des
-aperus qui feraient croire qu'ils sont prs de la
-vrit; mais ils s'en loignent bien vite, et ressemblent
-aux enfans qui courent aprs un masque,
-et qui s'enfuient si le masque vient se retourner.</p>
+aperçus qui feraient croire qu'ils sont près de la
+vérité; mais ils s'en éloignent bien vite, et ressemblent
+aux enfans qui courent après un masque,
+et qui s'enfuient si le masque vient à se retourner.</p>
<p>&mdash;Le sentiment qu'on a, pour la plupart des
-bienfaiteurs, ressemble la reconnaissance qu'on
+bienfaiteurs, ressemble à la reconnaissance qu'on
a pour les arracheurs de dents. On se dit qu'ils
-vous ont fait du bien, qu'ils vous ont dlivr d'un
-mal: mais on se rappelle la douleur qu'ils ont cause,
-et on ne les aime gure avec tendresse.</p>
+vous ont fait du bien, qu'ils vous ont délivré d'un
+mal: mais on se rappelle la douleur qu'ils ont causée,
+et on ne les aime guère avec tendresse.</p>
-<p>&mdash;Un bienfaiteur dlicat doit songer qu'il y a,
+<p>&mdash;Un bienfaiteur délicat doit songer qu'il y a,
<span class="pagenum"><a id="Page_403"> 403</a></span>
-dans le bienfait, une partie matrielle dont il faut
-drober l'ide celui qui est l'objet de sa bienfaisance.
-Il faut, pour ainsi dire, que cette ide se
+dans le bienfait, une partie matérielle dont il faut
+dérober l'idée à celui qui est l'objet de sa bienfaisance.
+Il faut, pour ainsi dire, que cette idée se
perde et s'enveloppe dans le sentiment qui a produit
-le bienfait; comme, entre deux amans, l'ide
+le bienfait; comme, entre deux amans, l'idée
de la jouissance s'enveloppe et s'anoblit dans le
-charme de l'amour qui l'a fait natre.</p>
+charme de l'amour qui l'a fait naître.</p>
<p>&mdash;Tout bienfait, qui n'est pas cher au c&oelig;ur,
est odieux. C'est une relique, ou un os de mort:
il faut l'en chasser ou le fouler aux pieds.</p>
-<p>&mdash;La plupart des bienfaiteurs qui prtendent
-tre cachs, aprs vous avoir fait du bien, s'enfuient
-comme la Galate de Virgile: <i lang="la" xml:lang="la">Et se cupit
+<p>&mdash;La plupart des bienfaiteurs qui prétendent
+être cachés, après vous avoir fait du bien, s'enfuient
+comme la Galatée de Virgile: <i lang="la" xml:lang="la">Et se cupit
ante videri</i>.</p>
-<p>&mdash;On dit communment qu'on s'attache par ses
-bienfaits. C'est une bont de la nature. Il est juste
-que la rcompense de bien faire soit d'aimer.</p>
+<p>&mdash;On dit communément qu'on s'attache par ses
+bienfaits. C'est une bonté de la nature. Il est juste
+que la récompense de bien faire soit d'aimer.</p>
-<p>&mdash;La calomnie est comme la gupe qui vous
+<p>&mdash;La calomnie est comme la guêpe qui vous
importune, et contre laquelle il ne faut faire aucun
-mouvement, moins qu'on ne soit sr de la
-tuer, sans quoi elle revient la charge plus furieuse
+mouvement, à moins qu'on ne soit sûr de la
+tuer, sans quoi elle revient à la charge plus furieuse
que jamais.</p>
-<p>&mdash;Les nouveaux amis que nous faisons aprs
-un certain ge, et par lesquels nous cherchons
-remplacer ceux que nous avons perdus, sont
+<p>&mdash;Les nouveaux amis que nous faisons après
+un certain âge, et par lesquels nous cherchons à
+remplacer ceux que nous avons perdus, sont à
nos anciens amis ce que les yeux de verre, les
-dents postiches et les jambes de bois sont aux vritables
+dents postiches et les jambes de bois sont aux véritables
yeux, aux dents naturelles et aux jambes
de chair et d'os.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_404"> 404</a></span>
-&mdash;Dans les navets d'un enfant bien n, il y
+&mdash;Dans les naïvetés d'un enfant bien né, il y
a quelquefois une philosophie bien aimable.</p>
-<p>&mdash;La plupart des amitis sont hrisses de <em>si</em>
-et de <em>mais</em>, et aboutissent de simples liaisons,
-qui subsistent force de <em>sous-entendus</em>.</p>
+<p>&mdash;La plupart des amitiés sont hérissées de <em>si</em>
+et de <em>mais</em>, et aboutissent à de simples liaisons,
+qui subsistent à force de <em>sous-entendus</em>.</p>
<p>&mdash;Il y a, entre les m&oelig;urs anciennes et les
-ntres, le mme rapport qui se trouve entre Aristide,
-contrleur-gnral des Athniens, et l'abb
+nôtres, le même rapport qui se trouve entre Aristide,
+contrôleur-général des Athéniens, et l'abbé
Terray.</p>
<p>&mdash;Le genre humain, mauvais de sa nature,
-est devenu plus mauvais par la socit. Chaque
-homme y porte les dfauts: 1<sup>o</sup> de l'humanit;
+est devenu plus mauvais par la société. Chaque
+homme y porte les défauts: 1<sup>o</sup> de l'humanité;
2<sup>o</sup> de l'individu; 3<sup>o</sup> de la classe dont il fait partie
-dans l'ordre social. Ces dfauts s'accroissent avec
-le temps; et chaque homme, en avanant en ge,
-bless de tous ces travers d'autrui, et malheureux
-par les siens mmes, prend, pour l'humanit et
-pour la socit, un mpris qui ne peut tourner que
+dans l'ordre social. Ces défauts s'accroissent avec
+le temps; et chaque homme, en avançant en âge,
+blessé de tous ces travers d'autrui, et malheureux
+par les siens mêmes, prend, pour l'humanité et
+pour la société, un mépris qui ne peut tourner que
contre l'une et l'autre.</p>
<p>&mdash;Il en est du bonheur comme des montres.
-Les moins compliques sont celles qui se drangent
-le moins. La montre rptition est plus
+Les moins compliquées sont celles qui se dérangent
+le moins. La montre à répétition est plus
sujette aux variations; si elle marque de plus les
-minutes, nouvelle cause d'ingalit; puis celle qui
-marque le jour de la semaine et le mois de l'anne,
-toujours plus prte se dtraquer.</p>
+minutes, nouvelle cause d'inégalité; puis celle qui
+marque le jour de la semaine et le mois de l'année,
+toujours plus prête à se détraquer.</p>
-<p>&mdash;Tout est galement vain dans les hommes,
+<p>&mdash;Tout est également vain dans les hommes,
leurs joies et leurs chagrins; mais il vaut mieux
que la boule de savon soit d'or ou d'azur, que
-noire ou gristre.</p>
+noire ou grisâtre.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_405"> 405</a></span>
-&mdash;Celui qui dguise la tyrannie, la protection
-ou mme les bienfaits, sous l'air et le nom de
-l'amiti, me rappelle ce prtre sclrat qui empoisonnait
+&mdash;Celui qui déguise la tyrannie, la protection
+ou même les bienfaits, sous l'air et le nom de
+l'amitié, me rappelle ce prêtre scélérat qui empoisonnait
dans une hostie.</p>
<p>&mdash;Il y a peu de bienfaiteurs qui ne disent
comme Satan: <i lang="la" xml:lang="la">Si cadens adoraveris me</i>.</p>
-<p>&mdash;La pauvret met le crime au rabais.</p>
+<p>&mdash;La pauvreté met le crime au rabais.</p>
-<p>&mdash;Les stociens sont des espces d'inspirs,
+<p>&mdash;Les stoïciens sont des espèces d'inspirés,
qui portent dans la morale l'exaltation et l'enthousiasme
-potiques.</p>
-
-<p>&mdash;S'il tait possible qu'une personne sans
-esprit pt sentir la grce, la finesse, l'tendue
-et les diffrentes qualits de l'esprit d'autrui, et
-montrer qu'elle le sent, la socit d'une telle personne,
-quand mme elle ne produirait rien d'elle-mme,
-serait encore trs-recherche. Mme rsultat
-de la mme supposition, l'gard des qualits
-de l'me.</p>
-
-<p>&mdash;En voyant ou en prouvant les peines attaches
-aux sentimens extrmes, en amour, en
-amiti, soit par la mort de ce qu'on aime, soit
-par les accidens de la vie, on est tent de croire
-que la dissipation et la frivolit ne sont pas de si
-grandes sottises, et que la vie ne vaut gure que
+poétiques.</p>
+
+<p>&mdash;S'il était possible qu'une personne sans
+esprit pût sentir la grâce, la finesse, l'étendue
+et les différentes qualités de l'esprit d'autrui, et
+montrer qu'elle le sent, la société d'une telle personne,
+quand même elle ne produirait rien d'elle-même,
+serait encore très-recherchée. Même résultat
+de la même supposition, à l'égard des qualités
+de l'âme.</p>
+
+<p>&mdash;En voyant ou en éprouvant les peines attachées
+aux sentimens extrêmes, en amour, en
+amitié, soit par la mort de ce qu'on aime, soit
+par les accidens de la vie, on est tenté de croire
+que la dissipation et la frivolité ne sont pas de si
+grandes sottises, et que la vie ne vaut guère que
ce qu'en font les gens du monde.</p>
-<p>&mdash;Dans de certaines amitis passionnes, on
+<p>&mdash;Dans de certaines amitiés passionnées, on
a le bonheur des passions, et l'aveu de la raison
-par-dessus le march.</p>
+par-dessus le marché.</p>
-<p>&mdash;L'amiti extrme et dlicate est souvent
-blesse du repli d'une rose.</p>
+<p>&mdash;L'amitié extrême et délicate est souvent
+blessée du repli d'une rose.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_406"> 406</a></span>
-&mdash;La gnrosit n'est que la piti des mes
+&mdash;La générosité n'est que la pitié des âmes
nobles.</p>
-<p>&mdash;Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni toi,
-ni personne: voila, je crois, toute la morale.</p>
+<p>&mdash;Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi,
+ni à personne: voila, je crois, toute la morale.</p>
-<p>&mdash;Pour les hommes vraiment honntes, et qui
+<p>&mdash;Pour les hommes vraiment honnêtes, et qui
ont de certains principes, les commandemens de
-Dieu ont t mis en abrg sur le frontispice de
-l'abbaye de Thlme: <em>Fais ce que tu voudras</em>.</p>
+Dieu ont été mis en abrégé sur le frontispice de
+l'abbaye de Thélème: <em>Fais ce que tu voudras</em>.</p>
-<p>&mdash;L'ducation doit porter sur deux bases, la
+<p>&mdash;L'éducation doit porter sur deux bases, la
morale et la prudence: la morale, pour appuyer
-la vertu; la prudence, pour vous dfendre contre
+la vertu; la prudence, pour vous défendre contre
les vices d'autrui. En faisant pencher la balance
-du ct de la morale, vous ne faites que des dupes
+du côté de la morale, vous ne faites que des dupes
ou des martyrs; en la faisant pencher de l'autre
-ct, vous faites des calculateurs gostes. Le principe
-de toute socit est de se rendre justice soi-mme
+côté, vous faites des calculateurs égoïstes. Le principe
+de toute société est de se rendre justice à soi-même
et aux autres. Si l'on doit aimer son prochain
-comme soi-mme, il est au moins aussi
+comme soi-même, il est au moins aussi
juste de s'aimer comme son prochain.</p>
-<p>&mdash;Il n'y a que l'amiti entire qui dveloppe
-toutes les qualits de l'me et de l'esprit de certaines
-personnes. La socit ordinaire ne leur
-laisse dployer que quelques agrmens. Ce sont
-de beaux fruits, qui n'arrivent leur maturit
+<p>&mdash;Il n'y a que l'amitié entière qui développe
+toutes les qualités de l'âme et de l'esprit de certaines
+personnes. La société ordinaire ne leur
+laisse déployer que quelques agrémens. Ce sont
+de beaux fruits, qui n'arrivent à leur maturité
qu'au soleil, et qui, dans la serre chaude, n'eussent
-produit que quelques feuilles agrables et
+produit que quelques feuilles agréables et
inutiles.</p>
-<p>&mdash;Quand j'tais jeune, ayant les besoins des
-passions, et attir par elles dans le monde, forc
-de chercher, dans la socit et dans les plaisirs,
+<p>&mdash;Quand j'étais jeune, ayant les besoins des
+passions, et attiré par elles dans le monde, forcé
+de chercher, dans la société et dans les plaisirs,
<span class="pagenum"><a id="Page_407"> 407</a></span>
-quelques distractions des peines cruelles, on me
-prchait l'amour de la retraite, du travail, et on
-m'assommait de sermons pdantesques sur ce sujet.
-Arriv quarante ans, ayant perdu les passions
-qui rendent la socit supportable, n'en
-voyant plus que la misre et la futilit, n'ayant
-plus besoin du monde pour chapper des peines
-qui n'existaient plus, le got de la retraite et du
-travail est devenu trs-vif-chez moi, et a remplac
-tout le reste; j'ai cess d'aller dans le monde:
-alors, on n'a cess de me tourmenter pour que
-j'y revinsse; j'ai t accus d'tre misantrope, etc.
-Que conclure de cette bizarre diffrence? Le besoin
-que les hommes ont de tout blmer.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'tudie que ce qui me plat; je n'occupe
-mon esprit que des ides qui m'intressent. Elles
-seront utiles ou inutiles, soit moi, soit aux autres;
-le temps amnera ou n'amnera pas les circonstances
+quelques distractions à des peines cruelles, on me
+prêchait l'amour de la retraite, du travail, et on
+m'assommait de sermons pédantesques sur ce sujet.
+Arrivé à quarante ans, ayant perdu les passions
+qui rendent la société supportable, n'en
+voyant plus que la misère et la futilité, n'ayant
+plus besoin du monde pour échapper à des peines
+qui n'existaient plus, le goût de la retraite et du
+travail est devenu très-vif-chez moi, et a remplacé
+tout le reste; j'ai cessé d'aller dans le monde:
+alors, on n'a cessé de me tourmenter pour que
+j'y revinsse; j'ai été accusé d'être misantrope, etc.
+Que conclure de cette bizarre différence? Le besoin
+que les hommes ont de tout blâmer.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'étudie que ce qui me plaît; je n'occupe
+mon esprit que des idées qui m'intéressent. Elles
+seront utiles ou inutiles, soit à moi, soit aux autres;
+le temps amènera ou n'amènera pas les circonstances
qui me feront faire de mes acquisitions un
emploi profitable. Dans tous les cas, j'aurai eu
l'avantage inestimable de ne me pas contrarier,
-et d'avoir obi ma pense et mon caractre.</p>
+et d'avoir obéi à ma pensée et à mon caractère.</p>
-<p>&mdash;J'ai dtruit mes passions, peu prs comme
+<p>&mdash;J'ai détruit mes passions, à peu près comme
un homme violent tue son cheval, ne pouvant le
gouverner.</p>
@@ -15701,117 +15659,117 @@ gouverner.</p>
de cuirasse contre les autres.</p>
<p>&mdash;Je conserve pour M. de la B..... le sentiment
-qu'un honnte homme prouve en passant devant
+qu'un honnête homme éprouve en passant devant
le tombeau d'un ami.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_408"> 408</a></span>
-&mdash;J'ai me plaindre des choses trs-certainement,
-et peut-tre des hommes; mais je me tais
+&mdash;J'ai à me plaindre des choses très-certainement,
+et peut-être des hommes; mais je me tais
sur ceux-ci: je ne me plains que des choses; et,
-si j'vite les hommes, c'est pour ne pas vivre avec
+si j'évite les hommes, c'est pour ne pas vivre avec
ceux qui me font porter le poids des choses.</p>
-<p>&mdash;La fortune, pour arriver moi, passera
-par les conditions que lui impose mon caractre.</p>
+<p>&mdash;La fortune, pour arriver à moi, passera
+par les conditions que lui impose mon caractère.</p>
<p>&mdash;Lorsque mon c&oelig;ur a besoin d'attendrissement,
je me rappelle la perte des amis que je n'ai
plus, des femmes que la mort m'a ravies; j'habite
-leur cercueil, j'envoie mon me errer autour des
-leurs. Hlas! je possde trois tombeaux.</p>
+leur cercueil, j'envoie mon âme errer autour des
+leurs. Hélas! je possède trois tombeaux.</p>
<p>&mdash;Quand j'ai fait quelque bien et qu'on vient
- le savoir, je me crois puni, au lieu de me croire
-rcompens.</p>
+à le savoir, je me crois puni, au lieu de me croire
+récompensé.</p>
-<p>&mdash;En renonant au monde et la fortune, j'ai
-trouv le bonheur, le calme, la sant, mme la
-richesse; et, en dpit du proverbe, je m'aperois
+<p>&mdash;En renonçant au monde et à la fortune, j'ai
+trouvé le bonheur, le calme, la santé, même la
+richesse; et, en dépit du proverbe, je m'aperçois
que qui quitte la partie la gagne.</p>
-<p>&mdash;La clbrit est le chtiment du mrite et la
+<p>&mdash;La célébrité est le châtiment du mérite et la
punition du talent. Le mien, quel qu'il soit, ne me
-parat qu'un dlateur, n pour troubler mon repos.
-J'prouve, en le dtruisant, la joie de triompher
-d'un ennemi. Le sentiment a triomph chez
-moi de l'amour-propre mme, et la vanit littraire
-a pri dans la destruction de l'intrt que
+paraît qu'un délateur, né pour troubler mon repos.
+J'éprouve, en le détruisant, la joie de triompher
+d'un ennemi. Le sentiment a triomphé chez
+moi de l'amour-propre même, et la vanité littéraire
+a péri dans la destruction de l'intérêt que
je prenais aux hommes.</p>
-<p>&mdash;L'amiti dlicate et vraie ne souffre l'alliage
+<p>&mdash;L'amitié délicate et vraie ne souffre l'alliage
d'aucun autre sentiment. Je regarde comme un
-grand bonheur que l'amiti ft dj parfaite entre
+grand bonheur que l'amitié fût déjà parfaite entre
<span class="pagenum"><a id="Page_409"> 409</a></span>
M.... et moi, avant que j'eusse occasion de lui rendre
le service que je lui ai rendu, et que je pouvais
seul lui rendre. Si tout ce qu'il a fait pour moi
-avait pu tre suspect d'avoir t dict par l'intrt
-de me trouver tel qu'il m'a trouv dans cette circonstance,
-s'il et t possible qu'il la prvt, le
-bonheur de ma vie tait empoisonn pour jamais.</p>
+avait pu être suspect d'avoir été dicté par l'intérêt
+de me trouver tel qu'il m'a trouvé dans cette circonstance,
+s'il eût été possible qu'il la prévît, le
+bonheur de ma vie était empoisonné pour jamais.</p>
-<p>&mdash;Ma vie entire est un tissu de contrastes apparens
+<p>&mdash;Ma vie entière est un tissu de contrastes apparens
avec mes principes. Je n'aime point les
-princes, et je suis attach une princesse et
-un prince. On me connat des maximes rpublicaines,
-et plusieurs de mes amis sont revtus de
-dcorations monarchiques. J'aime la pauvret volontaire,
+princes, et je suis attaché à une princesse et à
+un prince. On me connaît des maximes républicaines,
+et plusieurs de mes amis sont revêtus de
+décorations monarchiques. J'aime la pauvreté volontaire,
et je vis avec des gens riches. Je fuis les
-honneurs, et quelques-uns sont venus moi. Les
+honneurs, et quelques-uns sont venus à moi. Les
lettres sont presque ma seule consolation, et je
-ne vois point de beaux-esprits, et ne vais point
-l'acadmie. Ajoutez que je crois les illusions ncessaires
- l'homme, et je vis sans illusion; que je
+ne vois point de beaux-esprits, et ne vais point à
+l'académie. Ajoutez que je crois les illusions nécessaires
+à l'homme, et je vis sans illusion; que je
crois les passions plus utiles que la raison, et je
ne sais plus ce que c'est que les passions, etc.</p>
<p>&mdash;Ce que j'ai appris, je ne le sais plus. Le peu
-que je sais encore, je l'ai devin.</p>
+que je sais encore, je l'ai deviné.</p>
<p>&mdash;Un des grands malheurs de l'homme, c'est
-que ses bonnes qualits mme lui sont quelquefois
+que ses bonnes qualités même lui sont quelquefois
inutiles, et que l'art de s'en servir et de les
bien gouverner n'est souvent qu'un fruit tardif de
-l'exprience.</p>
+l'expérience.</p>
-<p>&mdash;L'indcision, l'anxit sont l'esprit et
-l'me ce que la question est au corps.</p>
+<p>&mdash;L'indécision, l'anxiété sont à l'esprit et à
+l'âme ce que la question est au corps.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_410"> 410</a></span>
-&mdash;L'honnte homme, dtromp de toutes les
+&mdash;L'honnête homme, détrompé de toutes les
illusions, est l'homme par excellence. Pour peu
-qu'il ait d'esprit, sa socit est trs-aimable. Il ne
-saurait tre pdant, ne mettant d'importance
+qu'il ait d'esprit, sa société est très-aimable. Il ne
+saurait être pédant, ne mettant d'importance à
rien. Il est indulgent, parce qu'il se souvient qu'il
a eu des illusions, comme ceux qui en sont encore
-occups. C'est un effet de son insouciance d'tre sr
+occupés. C'est un effet de son insouciance d'être sûr
dans le commerce, de ne se permettre ni redites ni
-tracasseries. Si on se les permet son gard, il les
-oublie ou les ddaigne. Il doit tre plus gai qu'un
-autre, parce qu'il est constamment en tat d'pigramme
+tracasseries. Si on se les permet à son égard, il les
+oublie ou les dédaigne. Il doit être plus gai qu'un
+autre, parce qu'il est constamment en état d'épigramme
contre son prochain. Il est dans le vrai,
-et rit des faux pas de ceux qui marchent ttons
+et rit des faux pas de ceux qui marchent à tâtons
dans le faux. C'est un homme qui, d'un endroit
-clair, voit dans une chambre obscure les
-gestes ridicules de ceux qui s'y promnent au hasard.
+éclairé, voit dans une chambre obscure les
+gestes ridicules de ceux qui s'y promènent au hasard.
Il brise en riant les faux poids et les fausses
mesures qu'on applique aux hommes et aux choses.</p>
<p>&mdash;On s'effraie des partis violens; mais ils conviennent
-aux mes fortes, et les caractres vigoureux
-se reposent dans l'extrme.</p>
+aux âmes fortes, et les caractères vigoureux
+se reposent dans l'extrême.</p>
-<p>&mdash;La vie contemplative est souvent misrable.
+<p>&mdash;La vie contemplative est souvent misérable.
Il faut agir davantage, penser moins, et ne pas
se regarder vivre.</p>
-<p>&mdash;L'homme peut aspirer la vertu, il ne peut
-raisonnablement prtendre de trouver la vrit.</p>
+<p>&mdash;L'homme peut aspirer à la vertu, il ne peut
+raisonnablement prétendre de trouver la vérité.</p>
-<p>&mdash;Le jansnisme des chrtiens, c'est le stocisme
-des payens, dgrad de figure et mis la porte
-d'une populace chrtienne; et cette secte a eu des
-Pascal et des Arnaud pour dfenseurs!</p>
+<p>&mdash;Le jansénisme des chrétiens, c'est le stoïcisme
+des payens, dégradé de figure et mis à la portée
+d'une populace chrétienne; et cette secte a eu des
+Pascal et des Arnaud pour défenseurs!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_411"> 411</a></span></p>
@@ -15819,392 +15777,392 @@ Pascal et des Arnaud pour dfenseurs!</p>
<span class="medium">Des Femmes, de l'Amour, du Mariage et de la Galanterie.</span></h3>
<p>Je suis honteux de l'opinion que vous avez de
-moi. Je n'ai pas toujours t aussi Cladon que
+moi. Je n'ai pas toujours été aussi Céladon que
vous me voyez. Si je vous comptais trois ou quatre
traits de ma jeunesse, vous verriez que cela n'est
-pas trop honnte, et que cela appartient la
+pas trop honnête, et que cela appartient à la
meilleure compagnie.</p>
-<p>&mdash;L'amour est un sentiment qui, pour paratre
-honnte, a besoin de n'tre compos que de lui-mme,
+<p>&mdash;L'amour est un sentiment qui, pour paraître
+honnête, a besoin de n'être composé que de lui-même,
de ne vivre et de ne subsister que par lui.</p>
-<p>&mdash;Toutes les fois que je vois de l'engoment
-dans une femme, ou mme dans un homme, je
-commence me dfier de sa sensibilit. Cette rgle
-ne m'a jamais tromp.</p>
+<p>&mdash;Toutes les fois que je vois de l'engoûment
+dans une femme, ou même dans un homme, je
+commence à me défier de sa sensibilité. Cette règle
+ne m'a jamais trompé.</p>
-<p>&mdash;En fait de sentimens, ce qui peut tre valu
+<p>&mdash;En fait de sentimens, ce qui peut être évalué
n'a pas de valeur.</p>
-<p>&mdash;L'amour est comme les maladies pidmiques:
-plus on les craint, plus on y est expos.</p>
+<p>&mdash;L'amour est comme les maladies épidémiques:
+plus on les craint, plus on y est exposé.</p>
<p>&mdash;Un homme amoureux est un homme qui
-veut tre plus aimable qu'il ne peut, et voil pourquoi
+veut être plus aimable qu'il ne peut, et voilà pourquoi
presque tous les amoureux sont ridicules.</p>
<p>&mdash;Il y a telle femme qui s'est rendue malheureuse
-pour la vie, qui s'est perdue et dshonore
-pour un amant qu'elle a cess d'aimer parce qu'il
-a mal t sa poudre, ou mal coup un de ses ongles,
-ou mis son bas l'envers.</p>
+pour la vie, qui s'est perdue et déshonorée
+pour un amant qu'elle a cessé d'aimer parce qu'il
+a mal ôté sa poudre, ou mal coupé un de ses ongles,
+ou mis son bas à l'envers.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_412"> 412</a></span>
-&mdash;Une me fire et honnte, qui a connu les
-passions fortes, les fuit, les craint, ddaigne la
-galanterie; comme l'me qui a senti l'amiti,
-ddaigne les liaisons communes et les petits intrts.</p>
+&mdash;Une âme fière et honnête, qui a connu les
+passions fortes, les fuit, les craint, dédaigne la
+galanterie; comme l'âme qui a senti l'amitié,
+dédaigne les liaisons communes et les petits intérêts.</p>
<p>&mdash;On demande pourquoi les femmes affichent
les hommes; on en donne plusieurs raisons dont
la plupart sont offensantes pour les hommes. La
-vritable, c'est qu'elles ne peuvent jouir de leur
+véritable, c'est qu'elles ne peuvent jouir de leur
empire sur eux que par ce moyen.</p>
-<p>&mdash;Les femmes d'un tat mitoyen, qui ont l'esprance
-ou la manie d'tre quelque chose dans
+<p>&mdash;Les femmes d'un état mitoyen, qui ont l'espérance
+ou la manie d'être quelque chose dans
le monde, n'ont ni le bonheur de la nature, ni
celui de l'opinion: ce sont les plus malheureuses
-cratures que j'aie connues.</p>
+créatures que j'aie connues.</p>
-<p>&mdash;La socit, qui rapetisse beaucoup les hommes,
-rduit les femmes rien.</p>
+<p>&mdash;La société, qui rapetisse beaucoup les hommes,
+réduit les femmes à rien.</p>
-<p>&mdash;Les femmes ont des fantaisies, des engomens,
-quelquefois des gots; elles peuvent mme
-s'lever jusqu'aux passions: ce dont elles sont le
+<p>&mdash;Les femmes ont des fantaisies, des engoûmens,
+quelquefois des goûts; elles peuvent même
+s'élever jusqu'aux passions: ce dont elles sont le
moins susceptibles, c'est l'attachement. Elles sont
faites pour commercer avec nos faiblesses, avec
notre folie, mais non avec notre raison. Il existe,
-entre elles et les hommes, des sympathies d'piderme,
-et trs-peu de sympathies d'esprit, d'me
-et de caractre. C'est ce qui est prouv par le peu
+entre elles et les hommes, des sympathies d'épiderme,
+et très-peu de sympathies d'esprit, d'âme
+et de caractère. C'est ce qui est prouvé par le peu
de cas qu'elles font d'un homme de quarante ans;
-je dis, mme celles qui sont peu prs de cet
-ge. Observez que, quand elles lui accordent une
-prfrence, c'est toujours d'aprs quelques vues
+je dis, même celles qui sont à peu près de cet
+âge. Observez que, quand elles lui accordent une
+préférence, c'est toujours d'après quelques vues
<span class="pagenum"><a id="Page_413"> 413</a></span>
-malhonntes, d'aprs un calcul d'intrt ou de vanit;
-et alors l'exception prouve la rgle, et mme
-plus que la rgle. Ajoutons que ce n'est pas ici le
-cas de l'axime: <em>Qui prouve trop ne prouve rien</em>.</p>
+malhonnêtes, d'après un calcul d'intérêt ou de vanité;
+et alors l'exception prouve la règle, et même
+plus que la règle. Ajoutons que ce n'est pas ici le
+cas de l'axiôme: <em>Qui prouve trop ne prouve rien</em>.</p>
<p>&mdash;C'est par notre amour-propre que l'amour
-nous sduit. Eh! comment rsister un sentiment
-qui embellit nos yeux ce que nous avons,
+nous séduit. Eh! comment résister à un sentiment
+qui embellit à nos yeux ce que nous avons,
nous rend ce que nous avons perdu, et nous
donne ce que nous n'avons pas?</p>
<p>&mdash;Quand un homme et une femme ont l'un
pour l'autre une passion violente, il me semble
toujours que, quels que soient les obstacles qui
-les sparent, un mari, des parens, etc., les deux
-amans sont l'un l'autre, <em>de par la nature</em>; qu'ils
-s'appartiennent <em>de droit divin</em>, malgr les lois et
+les séparent, un mari, des parens, etc., les deux
+amans sont l'un à l'autre, <em>de par la nature</em>; qu'ils
+s'appartiennent <em>de droit divin</em>, malgré les lois et
les conventions humaines.</p>
<p>&mdash;Otez l'amour-propre de l'amour, il en reste
-trop peu de chose. Une fois purg de vanit, c'est
-un convalescent affaibli, qui peut peine se
-traner.</p>
+trop peu de chose. Une fois purgé de vanité, c'est
+un convalescent affaibli, qui peut à peine se
+traîner.</p>
-<p>&mdash;L'amour, tel qu'il existe dans la socit,
-n'est que l'change de deux fantaisies et le contact
-de deux pidermes.</p>
+<p>&mdash;L'amour, tel qu'il existe dans la société,
+n'est que l'échange de deux fantaisies et le contact
+de deux épidermes.</p>
<p>&mdash;On vous dit quelquefois, pour vous engager
- aller chez telle ou telle femme: <em>Elle est trs-aimable</em>;
+à aller chez telle ou telle femme: <em>Elle est très-aimable</em>;
mais, si je ne veux pas l'aimer! Il vaudrait
-mieux dire: <em>Elle est trs-aimante</em>, parce
-qu'il y a plus de gens qui veulent tre aims, que
-de gens qui veulent aimer eux-mmes.</p>
+mieux dire: <em>Elle est très-aimante</em>, parce
+qu'il y a plus de gens qui veulent être aimés, que
+de gens qui veulent aimer eux-mêmes.</p>
-<p>&mdash;Si l'on veut se faire une ide de l'amour-propre
+<p>&mdash;Si l'on veut se faire une idée de l'amour-propre
<span class="pagenum"><a id="Page_414"> 414</a></span>
des femmes dans leur jeunesse, qu'on en
-juge par celui qui leur reste, aprs qu'elles ont
-pass l'ge de plaire.</p>
+juge par celui qui leur reste, après qu'elles ont
+passé l'âge de plaire.</p>
-<p>&mdash;Il me semble, disait M. de..... propos des
-faveurs des femmes, qu' la vrit cela se dispute
+<p>&mdash;Il me semble, disait M. de..... à propos des
+faveurs des femmes, qu'à la vérité cela se dispute
au concours; mais que cela ne se donne ni
-au sentiment, ni au mrite.</p>
+au sentiment, ni au mérite.</p>
<p>&mdash;Les jeunes femmes ont un malheur qui leur
est commun avec les rois, celui de n'avoir point
d'amis; mais, heureusement, elles ne sentent pas
-ce malheur plus que les rois eux-mmes: la grandeur
-des uns et la vanit des autres leur en drobent
+ce malheur plus que les rois eux-mêmes: la grandeur
+des uns et la vanité des autres leur en dérobent
le sentiment.</p>
<p>&mdash;On dit, en politique, que les sages ne font
-point de conqutes: cela peut aussi s'appliquer
+point de conquêtes: cela peut aussi s'appliquer à
la galanterie.</p>
-<p>&mdash;Il est plaisant que le mot, <em>connatre une
+<p>&mdash;Il est plaisant que le mot, <em>connaître une
femme</em>, veuille dire, coucher avec une femme, et
cela dans plusieurs langues anciennes, dans les
m&oelig;urs les plus simples, les plus approchantes de
la nature; comme si on ne connaissait point une
femme sans cela. Si les patriarches avaient fait
-cette dcouverte, ils taient plus avancs qu'on
+cette découverte, ils étaient plus avancés qu'on
ne croit.</p>
<p>&mdash;Les femmes font avec les hommes une guerre
-o ceux-ci ont un grand avantage, parce qu'ils
-ont les <em>filles</em> de leur ct.</p>
+où ceux-ci ont un grand avantage, parce qu'ils
+ont les <em>filles</em> de leur côté.</p>
-<p>&mdash;Il y a telle fille qui trouve se vendre, et ne
-trouverait pas se donner.</p>
+<p>&mdash;Il y a telle fille qui trouve à se vendre, et ne
+trouverait pas à se donner.</p>
-<p>&mdash;L'amour le plus honnte ouvre l'me aux
+<p>&mdash;L'amour le plus honnête ouvre l'âme aux
<span class="pagenum"><a id="Page_415"> 415</a></span>
-petites passions: le mariage ouvre votre me aux
-petites passions de votre femme, l'ambition, la
-vanit, etc.</p>
+petites passions: le mariage ouvre votre âme aux
+petites passions de votre femme, à l'ambition, à la
+vanité, etc.</p>
-<p>&mdash;Soyez aussi aimable, aussi honnte qu'il est
+<p>&mdash;Soyez aussi aimable, aussi honnête qu'il est
possible, aimez la femme la plus parfaite qui se
puisse imaginer; vous n'en serez pas moins dans
-le cas de lui pardonner ou votre prdcesseur, ou
+le cas de lui pardonner ou votre prédécesseur, ou
votre successeur.</p>
-<p>&mdash;Peut-tre faut-il avoir senti l'amour pour
-bien connatre l'amiti.</p>
+<p>&mdash;Peut-être faut-il avoir senti l'amour pour
+bien connaître l'amitié.</p>
<p>&mdash;Le commerce des hommes avec les femmes
-ressemble celui que les Europens font dans
+ressemble à celui que les Européens font dans
l'Inde; c'est un commerce guerrier.</p>
-<p>&mdash;Pour qu'une liaison d'homme femme soit
-vraiment intressante, il faut qu'il y ait entre eux
-jouissance, mmoire ou dsir.</p>
+<p>&mdash;Pour qu'une liaison d'homme à femme soit
+vraiment intéressante, il faut qu'il y ait entre eux
+jouissance, mémoire ou désir.</p>
<p>&mdash;Une femme d'esprit m'a dit un jour un mot
-qui pourrait bien tre le secret de son sexe: C'est
+qui pourrait bien être le secret de son sexe: C'est
que toute femme, en prenant un amant, tient
-plus de compte de la manire dont les autres
-femmes voient cet homme, que de la manire dont
-elle le voit elle-mme.</p>
+plus de compte de la manière dont les autres
+femmes voient cet homme, que de la manière dont
+elle le voit elle-même.</p>
-<p>&mdash;Madame de..... a t rejoindre son amant en
+<p>&mdash;Madame de..... a été rejoindre son amant en
Angleterre, pour faire preuve d'une grande tendresse,
-quoiqu'elle n'en et gure. A prsent, les
+quoiqu'elle n'en eût guère. A présent, les
scandales se donnent par respect humain.</p>
<p>&mdash;Je me souviens d'avoir vu un homme quitter
-les filles d'opra, parce qu'il y avait vu, disait-il,
-autant de fausset que dans les honntes
+les filles d'opéra, parce qu'il y avait vu, disait-il,
+autant de fausseté que dans les honnêtes
femmes.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_416"> 416</a></span>
&mdash;Il y a des redites pour l'oreille et pour l'esprit;
il n'y en a point pour le c&oelig;ur.</p>
-<p>&mdash;Sentir fait penser; on en convient assez aisment:
+<p>&mdash;Sentir fait penser; on en convient assez aisément:
on convient moins que penser fasse sentir;
-mais cela n'est gure moins vrai.</p>
+mais cela n'est guère moins vrai.</p>
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est qu'une matresse? Une
-femme prs de laquelle on ne se souvient plus
-de ce qu'on sait par c&oelig;ur, c'est- dire, de tous les
-dfauts de son sexe.</p>
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est qu'une maîtresse? Une
+femme près de laquelle on ne se souvient plus
+de ce qu'on sait par c&oelig;ur, c'est-à dire, de tous les
+défauts de son sexe.</p>
-<p>&mdash;Le temps a fait succder, dans la galanterie,
-le piquant du scandale au piquant du mystre.</p>
+<p>&mdash;Le temps a fait succéder, dans la galanterie,
+le piquant du scandale au piquant du mystère.</p>
<p>&mdash;Il semble que l'amour ne cherche pas les
-perfections relles; on dirait qu'il les craint. Il
-n'aime que celles qu'il cre, qu'il suppose; il ressemble
- ces rois qui ne reconnaissent de grandeurs
+perfections réelles; on dirait qu'il les craint. Il
+n'aime que celles qu'il crée, qu'il suppose; il ressemble
+à ces rois qui ne reconnaissent de grandeurs
que celles qu'ils ont faites.</p>
<p>&mdash;Les naturalistes disent que, dans toutes les
-espces animales, la dgnration commence par
+espèces animales, la dégénération commence par
les femelles. Les philosophes peuvent appliquer
-au moral cette observation, dans la socit civilise.</p>
+au moral cette observation, dans la société civilisée.</p>
<p>&mdash;Ce qui rend le commerce des femmes si piquant,
c'est qu'il y a toujours une foule de sous-entendus,
et que les sous-entendus qui, entre
-hommes, sont gnans, ou du moins insipides, sont
-agrables d'un homme une femme.</p>
+hommes, sont gênans, ou du moins insipides, sont
+agréables d'un homme à une femme.</p>
-<p>&mdash;On dit communment: La plus belle femme
+<p>&mdash;On dit communément: La plus belle femme
du monde ne peut donner que ce qu'elle a; ce qui
-est trs-faux: elle donne prcisment ce qu'on
+est très-faux: elle donne précisément ce qu'on
<span class="pagenum"><a id="Page_417"> 417</a></span>
croit recevoir, puisqu'en ce genre, c'est l'imagination
-qui fait le prix de ce qu'on reoit.</p>
+qui fait le prix de ce qu'on reçoit.</p>
-<p>&mdash;L'indcence, le dfaut de pudeur sont absurdes
-dans tout systme, dans la philosophie qui
+<p>&mdash;L'indécence, le défaut de pudeur sont absurdes
+dans tout système, dans la philosophie qui
jouit, comme dans celle qui s'abstient.</p>
-<p>&mdash;J'ai remarqu, en lisant l'criture, qu'en plusieurs
-passages, lorsqu'il s'agit de reprocher l'humanit
+<p>&mdash;J'ai remarqué, en lisant l'Écriture, qu'en plusieurs
+passages, lorsqu'il s'agit de reprocher à l'humanité
des fureurs ou des crimes, l'auteur dit les
<em>enfans des hommes</em>, et quand il s'agit de sottises
ou de faiblesses, il dit les <em>enfans des femmes</em>.</p>
-<p>&mdash;On serait trop malheureux, si, auprs des
+<p>&mdash;On serait trop malheureux, si, auprès des
femmes, on se souvenait le moins du monde de ce
qu'on sait par c&oelig;ur.</p>
<p>&mdash;Il semble que la nature, en donnant aux
-hommes un got pour les femmes entirement indestructible,
-ait devin que, sans cette prcaution,
-le mpris qu'inspirent les vices de leur sexe,
-principalement leur vanit, serait un grand obstacle
-au maintien et la propagation de l'espce
+hommes un goût pour les femmes entièrement indestructible,
+ait deviné que, sans cette précaution,
+le mépris qu'inspirent les vices de leur sexe,
+principalement leur vanité, serait un grand obstacle
+au maintien et à la propagation de l'espèce
humaine.</p>
<p>&mdash;Celui qui n'a pas beaucoup vu de filles, ne
-connat point les femmes, me disait gravement
+connaît point les femmes, me disait gravement
un homme, grand admirateur de la sienne qui
le trompait.</p>
-<p>&mdash;Le mariage et le clibat ont tous deux des
-inconvniens; il faut prfrer celui dont les inconvniens
-ne sont pas sans remde.</p>
+<p>&mdash;Le mariage et le célibat ont tous deux des
+inconvéniens; il faut préférer celui dont les inconvéniens
+ne sont pas sans remède.</p>
-<p>&mdash;En amour, il suffit de se plaire par ses qualits
-aimables et par ses agrmens; mais en mariage,
+<p>&mdash;En amour, il suffit de se plaire par ses qualités
+aimables et par ses agrémens; mais en mariage,
<span class="pagenum"><a id="Page_418"> 418</a></span>
-pour tre heureux, il faut s'aimer, ou du
-moins, se convenir par ses dfauts.</p>
+pour être heureux, il faut s'aimer, ou du
+moins, se convenir par ses défauts.</p>
-<p>&mdash;L'amour plat plus que le mariage, par la
+<p>&mdash;L'amour plaît plus que le mariage, par la
raison que les romans sont plus amusans que
l'histoire.</p>
-<p>&mdash;L'hymen vient aprs l'amour, comme la
-fume aprs la flamme.</p>
+<p>&mdash;L'hymen vient après l'amour, comme la
+fumée après la flamme.</p>
-<p>&mdash;Le mot le plus raisonnable et le plus mesur
-qui ait t dit sur la question du clibat et du
-mariage, est celui-ci: Quelque parti que tu
-prennes, tu t'en repentiras. Fontenelle se repentit,
-dans ses dernires annes, de ne s'tre pas
-mari. Il oubliait quatre-vingt-quinze ans passs
+<p>&mdash;Le mot le plus raisonnable et le plus mesuré
+qui ait été dit sur la question du célibat et du
+mariage, est celui-ci: «Quelque parti que tu
+prennes, tu t'en repentiras.» Fontenelle se repentit,
+dans ses dernières années, de ne s'être pas
+marié. Il oubliait quatre-vingt-quinze ans passés
dans l'insouciance.</p>
-<p>&mdash;En fait de mariage, il n'y a de reu que ce
-qui est sens, et il n'y a d'intressant que ce qui
+<p>&mdash;En fait de mariage, il n'y a de reçu que ce
+qui est sensé, et il n'y a d'intéressant que ce qui
est fou. Le reste est un vil calcul.</p>
<p>&mdash;On marie les femmes avant qu'elles soient
-rien et qu'elles puissent rien tre. Un mari n'est
-qu'une espce de man&oelig;uvre qui tracasse le corps
-de sa femme, bauche son esprit et dgrossit son
-me.</p>
+rien et qu'elles puissent rien être. Un mari n'est
+qu'une espèce de man&oelig;uvre qui tracasse le corps
+de sa femme, ébauche son esprit et dégrossit son
+âme.</p>
<p>&mdash;Le mariage, tel qu'il se pratique chez les
-grands, est une indcence convenue.</p>
+grands, est une indécence convenue.</p>
-<p>&mdash;Nous avons vu des hommes rputs honntes,
-des socits considrables, applaudir au
+<p>&mdash;Nous avons vu des hommes réputés honnêtes,
+des sociétés considérables, applaudir au
bonheur de mademoiselle......., jeune personne,
belle, spirituelle, vertueuse, qui obtenait l'avantage
-de devenir l'pouse de M....., vieillard malsain,
-repoussant, malhonnte, imbcile, mais
+de devenir l'épouse de M....., vieillard malsain,
+repoussant, malhonnête, imbécile, mais
<span class="pagenum"><a id="Page_419"> 419</a></span>
-riche. Si quelque chose caractrise un sicle infme,
+riche. Si quelque chose caractérise un siècle infâme,
c'est un pareil sujet de triomphe, c'est le
ridicule d'une telle joie, c'est ce renversement de
-toutes les ides morales et naturelles.</p>
+toutes les idées morales et naturelles.</p>
-<p>&mdash;L'tat de mari a cela de fcheux, que le
-mari qui a le plus d'esprit peut tre de trop partout,
-mme chez lui, ennuyeux sans ouvrir la
+<p>&mdash;L'état de mari a cela de fâcheux, que le
+mari qui a le plus d'esprit peut être de trop partout,
+même chez lui, ennuyeux sans ouvrir la
bouche, et ridicule en disant la chose la plus
-simple. Etre aim de sa femme, sauve une partie
-de ces travers. De l vient que M..... disait sa
-femme: Ma chre amie, aidez-moi n'tre pas
-ridicule.</p>
+simple. Etre aimé de sa femme, sauve une partie
+de ces travers. De là vient que M..... disait à sa
+femme: «Ma chère amie, aidez-moi à n'être pas
+ridicule.»</p>
<p>&mdash;Le divorce est si naturel que, dans plusieurs
maisons, il couche toutes les nuits entre deux
-poux.</p>
+époux.</p>
-<p>&mdash;Grce la passion des femmes, il faut que
-l'homme le plus honnte soit ou un mari, ou un
-sigisbe; ou un crapuleux, ou un impuissant.</p>
+<p>&mdash;Grâce à la passion des femmes, il faut que
+l'homme le plus honnête soit ou un mari, ou un
+sigisbée; ou un crapuleux, ou un impuissant.</p>
-<p>&mdash;La pire de toutes les msalliances est celle
+<p>&mdash;La pire de toutes les mésalliances est celle
du c&oelig;ur.</p>
-<p>&mdash;Ce n'est pas tout d'tre aim, il faut tre apprci,
-et on ne peut l'tre que par ce qui nous
-ressemble. De l vient que l'amour n'existe pas,
-ou du moins ne dure pas, entre des tres dont
-l'un est trop infrieur l'autre; et ce n'est point
-l l'effet de la vanit, c'est celui d'un juste amour-propre,
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout d'être aimé, il faut être apprécié,
+et on ne peut l'être que par ce qui nous
+ressemble. De là vient que l'amour n'existe pas,
+ou du moins ne dure pas, entre des êtres dont
+l'un est trop inférieur à l'autre; et ce n'est point
+là l'effet de la vanité, c'est celui d'un juste amour-propre,
dont il serait absurde et impossible de
-vouloir dpouiller la nature humaine. La vanit
-n'appartient qu' la nature faible ou corrompue,
+vouloir dépouiller la nature humaine. La vanité
+n'appartient qu'à la nature faible ou corrompue,
<span class="pagenum"><a id="Page_420"> 420</a></span>
-mais l'amour-propre, bien connu, appartient
-la nature bien ordonne.</p>
+mais l'amour-propre, bien connu, appartient à
+la nature bien ordonnée.</p>
-<p>&mdash;Les femmes ne donnent l'amiti que ce
-qu'elles empruntent l'amour.</p>
+<p>&mdash;Les femmes ne donnent à l'amitié que ce
+qu'elles empruntent à l'amour.</p>
-<p>&mdash;Une laide, imprieuse, et qui veut plaire,
+<p>&mdash;Une laide, impérieuse, et qui veut plaire,
est un pauvre qui commande qu'on lui fasse la
-charit.</p>
+charité.</p>
-<p>&mdash;L'amant, trop aim de sa matresse, semble
-l'aimer moins, et <em>vice vers</em>. En serait-il des sentimens
+<p>&mdash;L'amant, trop aimé de sa maîtresse, semble
+l'aimer moins, et <em>vice versâ</em>. En serait-il des sentimens
du c&oelig;ur comme des bienfaits? Quand on
-n'espre plus pouvoir les payer, on tombe dans
+n'espère plus pouvoir les payer, on tombe dans
l'ingratitude.</p>
-<p>&mdash;La femme qui s'estime plus pour les qualits
-de son me ou de son esprit que pour sa beaut,
-est suprieure son sexe. Celle qui s'estime plus
-pour sa beaut que pour son esprit ou pour les
-qualits de son me, est de son sexe. Mais celle
+<p>&mdash;La femme qui s'estime plus pour les qualités
+de son âme ou de son esprit que pour sa beauté,
+est supérieure à son sexe. Celle qui s'estime plus
+pour sa beauté que pour son esprit ou pour les
+qualités de son âme, est de son sexe. Mais celle
qui s'estime plus pour sa naissance ou pour son
-rang que pour sa beaut, est hors de son sexe et
+rang que pour sa beauté, est hors de son sexe et
au-dessous de son sexe.</p>
-<p>&mdash;Il parat qu'il y a dans le cerveau des femmes
+<p>&mdash;Il paraît qu'il y a dans le cerveau des femmes
une case de moins, et dans leur c&oelig;ur une fibre
de plus que chez les hommes. Il fallait une organisation
-particulire, pour les rendre capables de
+particulière, pour les rendre capables de
supporter, soigner, caresser des enfans.</p>
-<p>&mdash;C'est l'amour maternel que la nature a
-confi la conservation de tous les tres; et, pour
-assurer aux mres leur rcompense, elle l'a mise
-dans les plaisirs, et mme dans les peines attaches
- ce dlicieux sentiment.</p>
+<p>&mdash;C'est à l'amour maternel que la nature a
+confié la conservation de tous les êtres; et, pour
+assurer aux mères leur récompense, elle l'a mise
+dans les plaisirs, et même dans les peines attachées
+à ce délicieux sentiment.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_421"> 421</a></span>
&mdash;En amour, tout est vrai, tout est faux; et
c'est la seule chose sur laquelle on ne puisse pas
-dire une absurdit.</p>
+dire une absurdité.</p>
<p>&mdash;Un homme amoureux, qui plaint l'homme
-raisonnable, me parat ressembler un homme
-qui lit des contes de fes, et qui raille ceux qui
+raisonnable, me paraît ressembler à un homme
+qui lit des contes de fées, et qui raille ceux qui
lisent l'histoire.</p>
<p>&mdash;L'amour est un commerce orageux, qui finit
toujours par une banqueroute: et c'est la personne
- qui on fait banqueroute qui est dshonore.</p>
+à qui on fait banqueroute qui est déshonorée.</p>
<p>&mdash;Une des meilleures raisons qu'on puisse
avoir de ne se marier jamais; c'est qu'on n'est pas
-tout--fait la dupe d'une femme, tant qu'elle n'est
-point la vtre.</p>
+tout-à-fait la dupe d'une femme, tant qu'elle n'est
+point la vôtre.</p>
<p>&mdash;Avez-vous jamais connu une femme qui,
-voyant un de ses amis assidu auprs d'une autre
-femme, ait suppos que cette autre femme lui ft
-cruelle? On voit par-l l'opinion qu'elles ont les
+voyant un de ses amis assidu auprès d'une autre
+femme, ait supposé que cette autre femme lui fût
+cruelle? On voit par-là l'opinion qu'elles ont les
unes des autres. Tirez vos conclusions.</p>
<p>&mdash;Quelque mal qu'un homme puisse penser
@@ -16212,1151 +16170,1151 @@ des femmes, il n'y a pas de femme qui n'en pense
encore plus mal que lui.</p>
<p>&mdash;Quelques hommes avaient ce qu'il faut pour
-s'lever au-dessus des misrables considrations
+s'élever au-dessus des misérables considérations
qui rabaissent les hommes au-dessous de leur
-mrite; mais le mariage, les liaisons de femmes,
+mérite; mais le mariage, les liaisons de femmes,
les ont mis au niveau de ceux qui n'approchaient
pas d'eux. Le mariage, la galanterie sont une sorte
de conducteur qui fait arriver ces petites passions
-jusqu' eux.</p>
+jusqu'à eux.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_422"> 422</a></span>
&mdash;J'ai vu, dans le monde, quelques hommes et
-quelques femmes qui ne demandent pas l'change
-du sentiment contre le sentiment, mais du procd
-contre le procd; et qui abandonneraient
-ce dernier march, s'il pouvait conduire l'autre.</p>
+quelques femmes qui ne demandent pas l'échange
+du sentiment contre le sentiment, mais du procédé
+contre le procédé; et qui abandonneraient
+ce dernier marché, s'il pouvait conduire à l'autre.</p>
<h3>CHAPITRE VII.<br />
<span class="medium">Des Savans et des Gens de Lettres.</span></h3>
-<p>Il y a une certaine nergie ardente, mre ou
-compagne ncessaire de telle espce de talens,
+<p>Il y a une certaine énergie ardente, mère ou
+compagne nécessaire de telle espèce de talens,
laquelle pour l'ordinaire condamne ceux qui les
-possdent au malheur, non pas d'tre sans morale,
-de n'avoir pas de trs-beaux mouvemens,
-mais de se livrer frquemment des carts qui
+possèdent au malheur, non pas d'être sans morale,
+de n'avoir pas de très-beaux mouvemens,
+mais de se livrer fréquemment à des écarts qui
supposeraient l'absence de toute morale. C'est une
-pret dvorante dont ils ne sont pas matres, et
-qui les rend trs-odieux. On s'afflige, en songeant
+âpreté dévorante dont ils ne sont pas maîtres, et
+qui les rend très-odieux. On s'afflige, en songeant
que Pope et Swift en Angleterre, Voltaire et Rousseau
-en France, jugs non par la haine, non par
-la jalousie, mais par l'quit, par la bienveillance,
-sur la foi des faits attests ou avous par leurs
+en France, jugés non par la haine, non par
+la jalousie, mais par l'équité, par la bienveillance,
+sur la foi des faits attestés ou avoués par leurs
amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et
-convaincus d'actions trs-condamnables, de sentimens
-quelquefois trs-pervers. <i lang="it" xml:lang="it">O Altitudo!</i></p>
+convaincus d'actions très-condamnables, de sentimens
+quelquefois très-pervers. <i lang="it" xml:lang="it">O Altitudo!</i></p>
-<p>&mdash;On a observ que les crivains en physique,
-histoire naturelle, physiologie, chimie, taient
-ordinairement des hommes d'un caractre doux,
-gal, et en gnral heureux; qu'au contraire les
+<p>&mdash;On a observé que les écrivains en physique,
+histoire naturelle, physiologie, chimie, étaient
+ordinairement des hommes d'un caractère doux,
+égal, et en général heureux; qu'au contraire les
<span class="pagenum"><a id="Page_423"> 423</a></span>
-crivains de politique, de lgislation, mme de
-morale, taient d'une humeur triste, mlancolique,
-etc. Rien de plus simple: les uns tudient
-la nature, les autres la socit; les uns contemplent
-l'ouvrage du grand tre, les autres arrtent
-leurs regards sur l'ouvrage de l'homme. Les rsultats
-doivent tre diffrens.</p>
+écrivains de politique, de législation, même de
+morale, étaient d'une humeur triste, mélancolique,
+etc. Rien de plus simple: les uns étudient
+la nature, les autres la société; les uns contemplent
+l'ouvrage du grand Être, les autres arrêtent
+leurs regards sur l'ouvrage de l'homme. Les résultats
+doivent être différens.</p>
<p>&mdash;Si l'on examinait avec soin l'assemblage de
-qualits rares de l'esprit et de l'me qu'il faut pour
-juger, sentir et apprcier les bons vers, le tact,
-la dlicatesse des organes, de l'oreille et de l'intelligence,
-etc., on se convaincrait que, malgr les
-prtentions de toutes les classes de la socit
-juger les ouvrages d'agrment, les potes ont dans
-le fait encore moins de vrais juges que les gomtres.
-Alors les potes, comptant le public pour
+qualités rares de l'esprit et de l'âme qu'il faut pour
+juger, sentir et apprécier les bons vers, le tact,
+la délicatesse des organes, de l'oreille et de l'intelligence,
+etc., on se convaincrait que, malgré les
+prétentions de toutes les classes de la société à
+juger les ouvrages d'agrément, les poètes ont dans
+le fait encore moins de vrais juges que les géomètres.
+Alors les poètes, comptant le public pour
rien, et ne s'occupant que des connaisseurs, feraient,
- l'gard de leurs ouvrages, ce que le
-fameux mathmaticien Viete faisait l'gard des
-siens, dans un temps o l'tude des mathmatiques
-tait moins rpandue qu'aujourd'hui. Il n'en
+à l'égard de leurs ouvrages, ce que le
+fameux mathématicien Viete faisait à l'égard des
+siens, dans un temps où l'étude des mathématiques
+était moins répandue qu'aujourd'hui. Il n'en
tirait qu'un petit nombre d'exemplaires, qu'il
-faisait distribuer ceux qui pouvaient l'entendre
+faisait distribuer à ceux qui pouvaient l'entendre
et jouir de son livre ou s'en aider. Quant aux
-autres, il n'y pensait pas. Mais Viete tait riche,
-et la plupart des potes sont pauvres. Puis un
-gomtre a peut-tre moins de vanit qu'un pote;
+autres, il n'y pensait pas. Mais Viete était riche,
+et la plupart des poètes sont pauvres. Puis un
+géomètre a peut-être moins de vanité qu'un poète;
ou, s'il en a autant, il doit la calculer mieux.</p>
<p>&mdash;Il y a des hommes chez qui l'<em>esprit</em> (cet
-instrument applicable tout) n'est qu'un <em>talent</em>,
+instrument applicable à tout) n'est qu'un <em>talent</em>,
<span class="pagenum"><a id="Page_424"> 424</a></span>
-par lequel ils semblent domins, qu'ils ne gouvernent
+par lequel ils semblent dominés, qu'ils ne gouvernent
pas, et qui n'est point aux ordres de leur
raison.</p>
-<p>&mdash;Je dirais volontiers des mtaphysiciens, ce
-que Scaliger disait des Basques: On dit qu'ils
-s'entendent; mais je n'en crois rien.</p>
+<p>&mdash;Je dirais volontiers des métaphysiciens, ce
+que Scaliger disait des Basques: «On dit qu'ils
+s'entendent; mais je n'en crois rien.»</p>
-<p>&mdash;Le philosophe qui fait tout pour la vanit,
-a-t-il droit de mpriser le courtisan qui fait tout
-pour l'intrt? Il me semble que l'un emporte les
-louis d'or, et que l'autre se retire content aprs en
+<p>&mdash;Le philosophe qui fait tout pour la vanité,
+a-t-il droit de mépriser le courtisan qui fait tout
+pour l'intérêt? Il me semble que l'un emporte les
+louis d'or, et que l'autre se retire content après en
avoir entendu le bruit. D'Alembert, courtisan de
-Voltaire, par un intrt de vanit, est-il bien
+Voltaire, par un intérêt de vanité, est-il bien
au-dessus de tel ou tel courtisan de Louis XIV,
qui voulait une pension ou un gouvernement?</p>
<p>&mdash;Quand un homme aimable ambitionne le
-petit avantage de plaire d'autres qu' ses amis
+petit avantage de plaire à d'autres qu'à ses amis
(comme le font tant d'hommes, surtout de gens
-de lettres, pour qui plaire est comme un mtier),
-il est clair qu'il ne peut y tre port que par un
-motif d'intrt ou de vanit. Il faut qu'il choisisse
-entre le rle d'une courtisane et celui
-d'une coquette, ou, si l'on veut, d'un comdien.
-L'homme qui se rend aimable pour une socit,
-parce qu'il s'y plat, est le seul qui joue le rle
-d'un honnte homme.</p>
+de lettres, pour qui plaire est comme un métier),
+il est clair qu'il ne peut y être porté que par un
+motif d'intérêt ou de vanité. Il faut qu'il choisisse
+entre le rôle d'une courtisane et celui
+d'une coquette, ou, si l'on veut, d'un comédien.
+L'homme qui se rend aimable pour une société,
+parce qu'il s'y plaît, est le seul qui joue le rôle
+d'un honnête homme.</p>
<p>&mdash;Quelqu'un a dit que de prendre sur les anciens,
-c'tait pirater au-del de la ligne; mais que
-de piller les modernes, c'tait filouter au coin
+c'était pirater au-delà de la ligne; mais que
+de piller les modernes, c'était filouter au coin
des rues.</p>
-<p>&mdash;Les vers ajoutent de l'esprit la pense de
+<p>&mdash;Les vers ajoutent de l'esprit à la pensée de
<span class="pagenum"><a id="Page_425"> 425</a></span>
l'homme, qui en a quelquefois assez peu; et c'est
-ce qu'on appelle talent. Souvent ils tent de l'esprit
- la pense de celui qui a beaucoup d'esprit:
+ce qu'on appelle talent. Souvent ils ôtent de l'esprit
+à la pensée de celui qui a beaucoup d'esprit:
et c'est la meilleure preuve de l'absence du talent
pour les vers.</p>
-<p>&mdash;La plupart des livres d' prsent ont l'air
-d'avoir t faits en un jour, avec des livres lus de
+<p>&mdash;La plupart des livres d'à présent ont l'air
+d'avoir été faits en un jour, avec des livres lus de
la veille.</p>
-<p>&mdash;Le bon got, le tact et le bon ton, ont
+<p>&mdash;Le bon goût, le tact et le bon ton, ont
plus de rapport que n'affectent de le croire les
-gens de lettres. Le tact, c'est le bon got appliqu
-au maintien et la conduite; le bon ton, c'est le
-bon got appliqu aux discours et la conversation.</p>
+gens de lettres. Le tact, c'est le bon goût appliqué
+au maintien et à la conduite; le bon ton, c'est le
+bon goût appliqué aux discours et à la conversation.</p>
<p>&mdash;C'est une remarque excellente d'Aristote,
-dans sa rhtorique, que toute mtaphore, fonde
-sur l'analogie, doit tre galement juste dans le
-sens renvers. Ainsi, l'on a dit de la vieillesse
-qu'elle est l'hiver de la vie; renversez la mtaphore
-et vous la trouverez galement juste, en
-disant que l'hiver est la vieillesse de l'anne.</p>
-
-<p>&mdash;Pour tre un grand homme dans les lettres,
-ou du moins oprer une rvolution sensible, il
+dans sa rhétorique, que toute métaphore, fondée
+sur l'analogie, doit être également juste dans le
+sens renversé. Ainsi, l'on a dit de la vieillesse
+qu'elle est l'hiver de la vie; renversez la métaphore
+et vous la trouverez également juste, en
+disant que l'hiver est la vieillesse de l'année.</p>
+
+<p>&mdash;Pour être un grand homme dans les lettres,
+ou du moins opérer une révolution sensible, il
faut, comme dans l'ordre politique, trouver tout
-prpar et natre propos.</p>
+préparé et naître à propos.</p>
<p>&mdash;Les grands seigneurs et les beaux-esprits,
deux classes qui se recherchent mutuellement,
-veulent unir deux espces d'hommes dont les
-uns font un peu plus de poussire et les autres
+veulent unir deux espèces d'hommes dont les
+uns font un peu plus de poussière et les autres
un peu plus de bruit.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_426"> 426</a></span>
&mdash;Les gens de lettres aiment ceux qu'ils amusent,
comme les voyageurs aiment ceux qu'ils
-tonnent.</p>
+étonnent.</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est qu'un homme de lettres
-qui n'est pas rehauss par son caractre, par le
-mrite de ses amis, et par un peu d'aisance? Si
+qui n'est pas rehaussé par son caractère, par le
+mérite de ses amis, et par un peu d'aisance? Si
ce dernier avantage lui manque au point qu'il
-soit hors d'tat de vivre convenablement dans la
-socit o son mrite l'appelle, qu'a-t-il besoin
+soit hors d'état de vivre convenablement dans la
+société où son mérite l'appelle, qu'a-t-il besoin
du monde? Son seul parti n'est-il pas de se choisir
-une retraite o il puisse cultiver en paix son
-me, son caractre, et sa raison? Faut-il qu'il
-porte le poids de la socit, sans recueillir un seul
+une retraite où il puisse cultiver en paix son
+âme, son caractère, et sa raison? Faut-il qu'il
+porte le poids de la société, sans recueillir un seul
des avantages qu'elle procure aux autres classes
-de citoyens? Plus d'un homme de lettres, forc
-de prendre ce parti, y a trouv le bonheur qu'il
-et cherch ailleurs vainement. C'est celui-l qui
+de citoyens? Plus d'un homme de lettres, forcé
+de prendre ce parti, y a trouvé le bonheur qu'il
+eût cherché ailleurs vainement. C'est celui-là qui
peut dire qu'en lui refusant tout, on lui a tout
-donn. Dans combien d'occasions ne peut-on pas
-rpter le mot de Thmistocle: Hlas! nous
-prissions, si nous n'eussions pri!</p>
+donné. Dans combien d'occasions ne peut-on pas
+répéter le mot de Thémistocle: «Hélas! nous
+périssions, si nous n'eussions péri!»</p>
-<p>&mdash;Ce qui fait le succs de quantit d'ouvrages,
-est le rapport qui se trouve entre la mdiocrit
-des ides de l'auteur, et la mdiocrit des ides
+<p>&mdash;Ce qui fait le succès de quantité d'ouvrages,
+est le rapport qui se trouve entre la médiocrité
+des idées de l'auteur, et la médiocrité des idées
du public.</p>
-<p>&mdash;On dit et on rpte, aprs avoir lu quelque
+<p>&mdash;On dit et on répète, après avoir lu quelque
ouvrage qui respire la vertu: C'est dommage que
-les auteurs ne se peignent pas dans leurs crits, et
+les auteurs ne se peignent pas dans leurs écrits, et
qu'on ne puisse pas conclure d'un pareil ouvrage
-que l'auteur est ce qu'il parat tre. Il est vrai
+que l'auteur est ce qu'il paraît être. Il est vrai
<span class="pagenum"><a id="Page_427"> 427</a></span>
-que beaucoup d'exemples autorisent cette pense;
-mais j'ai remarqu qu'on fait souvent cette rflexion,
+que beaucoup d'exemples autorisent cette pensée;
+mais j'ai remarqué qu'on fait souvent cette réflexion,
pour se dispenser d'honorer les vertus
-dont on trouve l'image dans les crits d'un honnte
+dont on trouve l'image dans les écrits d'un honnête
homme.</p>
-<p>&mdash;Un auteur, homme de got, est, parmi ce
-public blas, ce qu'une jeune femme est au milieu
+<p>&mdash;Un auteur, homme de goût, est, parmi ce
+public blasé, ce qu'une jeune femme est au milieu
d'un cercle de vieux libertins.</p>
-<p>&mdash;Peu de philosophie mne mpriser l'rudition;
-beaucoup de philosophie mne l'estimer.</p>
+<p>&mdash;Peu de philosophie mène à mépriser l'érudition;
+beaucoup de philosophie mène à l'estimer.</p>
-<p>&mdash;Le travail du pote, et souvent de l'homme
-de lettres, lui est bien peu fructueux lui mme;
-et, de la part du public, il se trouve plac entre
+<p>&mdash;Le travail du poète, et souvent de l'homme
+de lettres, lui est bien peu fructueux à lui même;
+et, de la part du public, il se trouve placé entre
le <em>grand merci</em> et le <em>va te promener</em>. Sa fortune se
-rduit jouir de lui-mme et du temps.</p>
+réduit à jouir de lui-même et du temps.</p>
-<p>&mdash;Le repos d'un crivain qui a fait de bons
-ouvrages, est plus respect du public que la fcondit
+<p>&mdash;Le repos d'un écrivain qui a fait de bons
+ouvrages, est plus respecté du public que la fécondité
active d'un auteur qui multiplie les ouvrages
-mdiocres. C'est ainsi que le silence d'un
+médiocres. C'est ainsi que le silence d'un
homme connu pour bien parler, impose beaucoup
plus que le bavardage d'un homme qui ne
parle pas mal.</p>
-<p>&mdash;A voir la composition de l'Acadmie franaise,
+<p>&mdash;A voir la composition de l'Académie française,
on croirait qu'elle a pris pour devise ce vers
-de Lucrce:</p>
+de Lucrèce:</p>
<p class="verse">Certare ingenio, contendere nobilitate.</p>
-<p>&mdash;L'honneur d'tre de l'Acadmie franaise est
+<p>&mdash;L'honneur d'être de l'Académie française est
<span class="pagenum"><a id="Page_428"> 428</a></span>
-comme la croix de Saint-Louis, qu'on voit galement
-aux soups de Marly et dans les auberges
+comme la croix de Saint-Louis, qu'on voit également
+aux soupés de Marly et dans les auberges à
vingt-deux sous.</p>
-<p>&mdash;L'Acadmie franaise est comme l'Opra, qui
-se soutient par des choses trangres lui, les
-pensions qu'on exige pour lui des Opras-Comiques
+<p>&mdash;L'Académie française est comme l'Opéra, qui
+se soutient par des choses étrangères à lui, les
+pensions qu'on exige pour lui des Opéras-Comiques
de province, la permission d'aller du parterre
-aux foyers, etc. De mme, l'Acadmie se
+aux foyers, etc. De même, l'Académie se
soutient par tous les avantages qu'elle procure.
-Elle ressemble la Cidalise de Gresset:</p>
+Elle ressemble à la Cidalise de Gresset:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">Ayez-la, c'est d'abord ce que vous lui devez;</div>
-<div class="line">Et vous l'estimerez aprs, si vous pouvez.</div>
+<div class="line">Et vous l'estimerez après, si vous pouvez.</div>
</div></div></div>
-<p>&mdash;Il en est un peu des rputations littraires,
-et surtout des rputations de thtre, comme des
-fortunes qu'on faisait autrefois dans les les. Il
-suffisait presque d'y passer, pour parvenir
+<p>&mdash;Il en est un peu des réputations littéraires,
+et surtout des réputations de théâtre, comme des
+fortunes qu'on faisait autrefois dans les îles. Il
+suffisait presque d'y passer, pour parvenir à
une grande richesse; mais ces grandes fortunes
-mme ont nui celles de la gnration suivante:
-les terres puises n'ont plus rendu si abondamment.</p>
+même ont nui à celles de la génération suivante:
+les terres épuisées n'ont plus rendu si abondamment.</p>
-<p>&mdash;De nos jours, les succs de thtre et de
-littrature ne sont gure que des ridicules.</p>
+<p>&mdash;De nos jours, les succès de théâtre et de
+littérature ne sont guère que des ridicules.</p>
-<p>&mdash;C'est la philosophie qui dcouvre les vertus
-utiles de la morale et de la politique; c'est l'loquence
-qui les rend populaires: c'est la posie
+<p>&mdash;C'est la philosophie qui découvre les vertus
+utiles de la morale et de la politique; c'est l'éloquence
+qui les rend populaires: c'est la poésie
qui les rend pour ainsi dire proverbiales.</p>
-<p>&mdash;Un sophiste loquent, mais dnu de logique,
-est un orateur philosophe ce qu'un faiseur
+<p>&mdash;Un sophiste éloquent, mais dénué de logique,
+est à un orateur philosophe ce qu'un faiseur
<span class="pagenum"><a id="Page_429"> 429</a></span>
-de tours de passe-passe est un mathmaticien,
-ce que Pinetti est Archimde.</p>
+de tours de passe-passe est à un mathématicien,
+ce que Pinetti est à Archimède.</p>
<p>&mdash;On n'est point un homme d'esprit pour avoir
-beaucoup d'ides, comme on n'est pas un bon
-gnral pour avoir beaucoup de soldats.</p>
+beaucoup d'idées, comme on n'est pas un bon
+général pour avoir beaucoup de soldats.</p>
-<p>&mdash;On se fche souvent contre les gens de
+<p>&mdash;On se fâche souvent contre les gens de
lettres qui se retirent du monde; on veut qu'ils
-prennent intrt la socit, dont ils ne tirent
+prennent intérêt à la société, dont ils ne tirent
presque point d'avantage; on veut les forcer d'assister
-ternellement aux tirages d'une loterie o
+éternellement aux tirages d'une loterie où
ils n'ont point de billet.</p>
<p>&mdash;Ce que j'admire dans les anciens philosophes,
-c'est le dsir de conformer leurs m&oelig;urs
-leurs crits: c'est ce que l'on remarque dans Platon,
-Thophraste et plusieurs autres. La morale-pratique
-tait si bien la partie essentielle de leur
-philosophie, que plusieurs furent mis la tte des
-coles, sans avoir rien crit: tels que Xnocrate,
-Polmon, Xentippe, etc. Socrate, sans avoir
-donn un seul ouvrage et sans avoir tudi aucune
+c'est le désir de conformer leurs m&oelig;urs à
+leurs écrits: c'est ce que l'on remarque dans Platon,
+Théophraste et plusieurs autres. La morale-pratique
+était si bien la partie essentielle de leur
+philosophie, que plusieurs furent mis à la tête des
+écoles, sans avoir rien écrit: tels que Xénocrate,
+Polémon, Xentippe, etc. Socrate, sans avoir
+donné un seul ouvrage et sans avoir étudié aucune
autre science que la morale, n'en fut pas moins
-le premier philosophe de son sicle.</p>
+le premier philosophe de son siècle.</p>
<p>&mdash;Ce qu'on sait le mieux, c'est 1<sup>o</sup> ce qu'on a
-devin; 2<sup>o</sup> ce qu'on a appris par l'exprience des
+deviné; 2<sup>o</sup> ce qu'on a appris par l'expérience des
hommes et des choses; 3<sup>o</sup> ce qu'on a appris, non
-dans des livres, mais par les livres, c'est--dire,
-par les rflexions qu'ils font faire; 4<sup>o</sup> ce qu'on a
-appris dans les livres ou avec des matres.</p>
+dans des livres, mais par les livres, c'est-à-dire,
+par les réflexions qu'ils font faire; 4<sup>o</sup> ce qu'on a
+appris dans les livres ou avec des maîtres.</p>
-<p>&mdash;Les gens de lettres, surtout les potes, sont
-comme les paons, qui on jette mesquinement
+<p>&mdash;Les gens de lettres, surtout les poètes, sont
+comme les paons, à qui on jette mesquinement
<span class="pagenum"><a id="Page_430"> 430</a></span>
quelques graines dans leur loge, et qu'on en tire
-quelquefois pour les voir taler leur queue; tandis
+quelquefois pour les voir étaler leur queue; tandis
que les coqs, les poules, les canards et les dindons
-se promnent librement dans la basse-cour,
-et remplissent leur jabot tout leur aise.</p>
+se promènent librement dans la basse-cour,
+et remplissent leur jabot tout à leur aise.</p>
-<p>&mdash;Les succs produisent les succs, comme l'argent
+<p>&mdash;Les succès produisent les succès, comme l'argent
produit l'argent.</p>
<p>&mdash;Il y a des livres que l'homme qui a le plus
d'esprit ne saurait faire sans un carrosse de remise,
-c'est--dire, sans aller consulter les hommes, les
-choses, les bibliothques, les manuscrits, etc.</p>
+c'est-à-dire, sans aller consulter les hommes, les
+choses, les bibliothèques, les manuscrits, etc.</p>
<p>&mdash;Il est presque impossible qu'un philosophe,
-qu'un pote ne soient pas misantropes, 1<sup>o</sup> parce
-que leur got et leur talent les portent l'observation
-de la socit, tude qui afflige constamment
-le c&oelig;ur; 2<sup>o</sup> parce que leur talent n'tant presque
-jamais rcompens par la socit (heureux mme
+qu'un poète ne soient pas misantropes, 1<sup>o</sup> parce
+que leur goût et leur talent les portent à l'observation
+de la société, étude qui afflige constamment
+le c&oelig;ur; 2<sup>o</sup> parce que leur talent n'étant presque
+jamais récompensé par la société (heureux même
s'il n'est pas puni!), ce sujet d'affliction ne fait
-que redoubler leur penchant la mlancolie.</p>
+que redoubler leur penchant à la mélancolie.</p>
-<p>&mdash;Les mmoires que les gens en place ou les
-gens de lettres, mme ceux qui ont pass pour les
-plus modestes, laissent pour servir l'histoire de
-leur vie, trahissent leur vanit secrte, et rappellent
-l'histoire de ce saint qui avait laiss cent
-mille cus pour servir sa canonisation.</p>
+<p>&mdash;Les mémoires que les gens en place ou les
+gens de lettres, même ceux qui ont passé pour les
+plus modestes, laissent pour servir à l'histoire de
+leur vie, trahissent leur vanité secrète, et rappellent
+l'histoire de ce saint qui avait laissé cent
+mille écus pour servir à sa canonisation.</p>
<p>&mdash;C'est un grand malheur de perdre, par notre
-caractre, les droits que nos talens nous donnent
-sur la socit.</p>
+caractère, les droits que nos talens nous donnent
+sur la société.</p>
-<p>&mdash;C'est aprs l'ge des passions que les grands
+<p>&mdash;C'est après l'âge des passions que les grands
hommes ont produit leurs chef-d'&oelig;uvres: comme
<span class="pagenum"><a id="Page_431"> 431</a></span>
-c'est aprs les ruptions des volcans que la terre
+c'est après les éruptions des volcans que la terre
est plus fertile.</p>
-<p>&mdash;La vanit des gens du monde se sert habilement
-de la vanit des gens de lettres. Ceux-ci ont
-fait plus d'une rputation qui a men de grandes
+<p>&mdash;La vanité des gens du monde se sert habilement
+de la vanité des gens de lettres. Ceux-ci ont
+fait plus d'une réputation qui a mené à de grandes
places. D'abord, de part et d'autre, ce n'est que
du vent; mais les intrigans adroits enflent de ce
vent les voiles de leur fortune.</p>
-<p>&mdash;Les conomistes sont des chirurgiens qui
-ont un excellent scalpel et un bistouri brch,
-oprant merveille sur le mort et martyrisant le vif.</p>
+<p>&mdash;Les économistes sont des chirurgiens qui
+ont un excellent scalpel et un bistouri ébréché,
+opérant à merveille sur le mort et martyrisant le vif.</p>
<p>&mdash;Les gens de lettres sont rarement jaloux des
-rputations quelquefois exagres qu'ont certains
-ouvrages de gens de la cour; ils regardent ces succs
-comme les honntes femmes regardent la fortune des filles.</p>
+réputations quelquefois exagérées qu'ont certains
+ouvrages de gens de la cour; ils regardent ces succès
+comme les honnêtes femmes regardent la fortune des filles.</p>
-<p>&mdash;Le thtre renforce les m&oelig;urs ou les change.
-Il faut de ncessit qu'il corrige le ridicule ou
-qu'il le propage. On l'a vu en France oprer tour
- tour ces deux effets.</p>
+<p>&mdash;Le théâtre renforce les m&oelig;urs ou les change.
+Il faut de nécessité qu'il corrige le ridicule ou
+qu'il le propage. On l'a vu en France opérer tour
+à tour ces deux effets.</p>
<p>&mdash;Plusieurs gens de lettres croient aimer la
-gloire et n'aiment que la vanit. Ce sont deux
-choses bien diffrentes et mme opposes; car
+gloire et n'aiment que la vanité. Ce sont deux
+choses bien différentes et même opposées; car
l'une est une petite passion, l'autre en est une
-grande. Il y a, entre la vanit et la gloire, la
-diffrence qu'il y a entre un fat et un amant.</p>
+grande. Il y a, entre la vanité et la gloire, la
+différence qu'il y a entre un fat et un amant.</p>
-<p>&mdash;La postrit ne considre les gens de lettres
+<p>&mdash;La postérité ne considère les gens de lettres
que par leurs ouvrages, et non par leurs places.
-<em>Plutt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont t</em>,
-semble tre leur devise.</p>
+<em>Plutôt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont été</em>,
+semble être leur devise.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_432"> 432</a></span>
-&mdash;Spron-Sproni explique trs-bien comment
-un auteur qui s'nonce trs-clairement pour lui-mme,
+&mdash;Spéron-Spéroni explique très-bien comment
+un auteur qui s'énonce très-clairement pour lui-même,
est quelquefois obscur pour son lecteur:
-C'est, dit-il, que l'auteur va de la pense l'expression,
-et que le lecteur va de l'expression la
-pense.</p>
+«C'est, dit-il, que l'auteur va de la pensée à l'expression,
+et que le lecteur va de l'expression à la
+pensée.»</p>
<p>&mdash;Les ouvrages qu'un auteur fait avec plaisir,
sont souvent les meilleurs; comme les enfans de
l'amour sont les plus beaux.</p>
-<p>&mdash;En fait de beaux-arts, et mme en beaucoup
+<p>&mdash;En fait de beaux-arts, et même en beaucoup
d'autres choses, on ne sait bien que ce que l'on
n'a point appris.</p>
-<p>&mdash;Le peintre donne une me une figure, et le
-pote prte une figure un sentiment et une
-ide.</p>
+<p>&mdash;Le peintre donne une âme à une figure, et le
+poète prête une figure à un sentiment et à une
+idée.</p>
<p>&mdash;Quand La Fontaine est mauvais, c'est qu'il
-est nglig; quand Lamothe l'est, c'est qu'il est recherch.</p>
+est négligé; quand Lamothe l'est, c'est qu'il est recherché.</p>
-<p>&mdash;La perfection d'une comdie de caractre
-consisterait disposer l'intrigue, de faon que cette
-intrigue ne pt servir aucune autre pice. Peut-tre
-n'y a-t-il au thtre que celle du Tartuffe qui
-pt supporter cette preuve.</p>
+<p>&mdash;La perfection d'une comédie de caractère
+consisterait à disposer l'intrigue, de façon que cette
+intrigue ne pût servir à aucune autre pièce. Peut-être
+n'y a-t-il au théâtre que celle du Tartuffe qui
+pût supporter cette épreuve.</p>
-<p>&mdash;Il y aurait une manire plaisante de prouver
+<p>&mdash;Il y aurait une manière plaisante de prouver
qu'en France les philosophes sont les plus
mauvais citoyens du monde. La preuve, la voici:
-C'est qu'ayant imprim une grande quantit de
-vrits importantes dans l'ordre politique et conomique,
-ayant donn plusieurs conseils utiles,
-consigns dans leurs livres, ces conseils ont t
+C'est qu'ayant imprimé une grande quantité de
+vérités importantes dans l'ordre politique et économique,
+ayant donné plusieurs conseils utiles,
+consignés dans leurs livres, ces conseils ont été
<span class="pagenum"><a id="Page_433"> 433</a></span>
suivis par presque tous les souverains de l'Europe,
presque partout, hors en France; dont
-il suit que la prosprit des trangers augmentant
+il suit que la prospérité des étrangers augmentant
leur puissance, tandis, que la France reste aux
-mmes termes, conserve ses abus, etc., elle finira
-par tre dans l'tat d'infriorit, relativement aux
-autres puissances; et c'est videmment la faute
-des philosophes. On sait, ce sujet, la rponse
-du duc de Toscane un Franais, propos des
-heureuses innovations faites par lui dans ses tats:
-Vous me louez trop cet gard, disait-il; j'ai
-pris toutes mes ides dans vos livres franais.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai, vu Anvers, dans une des principales
-glises, le tombeau du clbre imprimeur Plantin,
-orn de tableaux superbes, ouvrages de Rubens,
-et consacrs sa mmoire. Je me suis rappel,
- cette vue, que les Etienne (Henri et Robert)
-qui, par leur rudition grecque et latine, ont
-rendu les plus grands services aux lettres, tranrent
-en France une vieillesse misrable; et
-que Charles Etienne, leur successeur, mourut
-l'hpital, aprs avoir contribu, presqu'autant
-qu'eux, aux progrs de la littrature. Je me suis
-rappel qu'Andr Duchne, qu'on peut regarder
-comme le pre de l'histoire de France, fut chass
-de Paris par la misre, et rduit se rfugier
+mêmes termes, conserve ses abus, etc., elle finira
+par être dans l'état d'infériorité, relativement aux
+autres puissances; et c'est évidemment la faute
+des philosophes. On sait, à ce sujet, la réponse
+du duc de Toscane à un Français, à propos des
+heureuses innovations faites par lui dans ses états:
+«Vous me louez trop à cet égard, disait-il; j'ai
+pris toutes mes idées dans vos livres français.»</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, vu à Anvers, dans une des principales
+églises, le tombeau du célèbre imprimeur Plantin,
+orné de tableaux superbes, ouvrages de Rubens,
+et consacrés à sa mémoire. Je me suis rappelé,
+à cette vue, que les Etienne (Henri et Robert)
+qui, par leur érudition grecque et latine, ont
+rendu les plus grands services aux lettres, traînèrent
+en France une vieillesse misérable; et
+que Charles Etienne, leur successeur, mourut à
+l'hôpital, après avoir contribué, presqu'autant
+qu'eux, aux progrès de la littérature. Je me suis
+rappelé qu'André Duchêne, qu'on peut regarder
+comme le père de l'histoire de France, fut chassé
+de Paris par la misère, et réduit à se réfugier
dans une petite ferme qu'il avait en Champagne;
il se tua, en tombant du haut d'une charrette
-charge de foin, une hauteur immense. Adrien
-de Valois, crateur de l'histoire mtallique,
+chargée de foin, à une hauteur immense. Adrien
+de Valois, créateur de l'histoire métallique,
<span class="pagenum"><a id="Page_434"> 434</a></span>
-n'eut gure une meilleure destine. Samson, le
-pre de la gographie, allait, soixante-dix ans,
-faire des leons pied pour vivre. Tout le monde
-sait la destine des Duryer, Tristan, Maynard, et
+n'eut guère une meilleure destinée. Samson, le
+père de la géographie, allait, à soixante-dix ans,
+faire des leçons à pied pour vivre. Tout le monde
+sait la destinée des Duryer, Tristan, Maynard, et
de tant d'autres. Corneille manquait de bouillon
- sa dernire maladie. La Fontaine n'tait gure
-mieux. Si Racine, Boileau, Molire et Quinault
+à sa dernière maladie. La Fontaine n'était guère
+mieux. Si Racine, Boileau, Molière et Quinault
eurent un sort plus heureux, c'est que leurs talens
-taient consacrs au roi plus particulirement.
-L'abb de Longuerue, qui rapporte et rapproche
+étaient consacrés au roi plus particulièrement.
+L'abbé de Longuerue, qui rapporte et rapproche
plusieurs de ces anecdoctes sur le triste
sort des hommes de lettres illustres en France,
-ajoute: C'est ainsi qu'on en a toujours us dans
-ce misrable pays. Cette liste si clbre des gens
+ajoute: «C'est ainsi qu'on en a toujours usé dans
+ce misérable pays.» Cette liste si célèbre des gens
de lettres que le roi voulait pensionner, et qui
-fut prsente Colbert, tait l'ouvrage de Chapelain,
-Perrault, Talmand, l'abb Gallois, qui
-omirent ceux de leurs confrres qu'ils hassaient;
-tandis qu'ils y placrent les noms de plusieurs
-savans trangers, sachant trs-bien que le roi et
-le ministre seraient plus flatts de se faire louer
+fut présentée à Colbert, était l'ouvrage de Chapelain,
+Perrault, Talmand, l'abbé Gallois, qui
+omirent ceux de leurs confrères qu'ils haïssaient;
+tandis qu'ils y placèrent les noms de plusieurs
+savans étrangers, sachant très-bien que le roi et
+le ministre seraient plus flattés de se faire louer à
quatre cents lieues de Paris.</p>
<h3>CHAPITRE VIII.<br />
-<span class="medium">De l'Esclavage et de la Libert de la France, avant et depuis la
-Rvolution.</span></h3>
+<span class="medium">De l'Esclavage et de la Liberté de la France, avant et depuis la
+Révolution.</span></h3>
-<p>On s'est beaucoup moqu de ceux qui parlaient,
-avec enthousiasme, de l'tat sauvage en opposition
+<p>On s'est beaucoup moqué de ceux qui parlaient,
+avec enthousiasme, de l'état sauvage en opposition
<span class="pagenum"><a id="Page_435"> 435</a></span>
- l'tat social. Cependant, je voudrais savoir ce
-qu'on peut rpondre ces trois objections: Il est
+à l'état social. Cependant, je voudrais savoir ce
+qu'on peut répondre à ces trois objections: Il est
sans exemple que, chez les sauvages, on ait vu
1<sup>o</sup> un fou, 2<sup>o</sup> un suicide, 3<sup>o</sup> un sauvage qui ait
voulu embrasser la vie sociale; tandis qu'un
-grand nombre d'Europens, tant au Cap que
-dans les deux Amriques, aprs avoir vcu chez
-les sauvages, se trouvant ramens chez leurs compatriotes,
-sont retourns dans les bois. Qu'on
-rplique cela sans verbiage, sans sophisme.</p>
-
-<p>&mdash;Le malheur de l'humanit, considre dans
-l'tat social, c'est que, quoiqu'en morale et en
-politique, on puisse donner comme dfinition que
+grand nombre d'Européens, tant au Cap que
+dans les deux Amériques, après avoir vécu chez
+les sauvages, se trouvant ramenés chez leurs compatriotes,
+sont retournés dans les bois. Qu'on
+réplique à cela sans verbiage, sans sophisme.</p>
+
+<p>&mdash;Le malheur de l'humanité, considérée dans
+l'état social, c'est que, quoiqu'en morale et en
+politique, on puisse donner comme définition que
<em>le mal est ce qui nuit</em>, on ne peut pas dire que <em>le
bien est ce qui sert</em>; car ce qui sert un moment,
peut nuire long-temps ou toujours.</p>
-<p>&mdash;Lorsque l'on considre que le produit du
-travail et des lumires de trente ou quarante sicles
-a t de livrer trois cents millions d'hommes
-rpandus sur le globe une trentaine de despotes,
-la plupart ignorans et imbciles, dont chacun est
-gouvern par trois ou quatre sclrats, quelquefois
-stupides, que penser de l'humanit, et qu'attendre
-d'elle l'avenir?</p>
+<p>&mdash;Lorsque l'on considère que le produit du
+travail et des lumières de trente ou quarante siècles
+a été de livrer trois cents millions d'hommes
+répandus sur le globe à une trentaine de despotes,
+la plupart ignorans et imbéciles, dont chacun est
+gouverné par trois ou quatre scélérats, quelquefois
+stupides, que penser de l'humanité, et qu'attendre
+d'elle à l'avenir?</p>
<p>&mdash;Presque toute l'histoire n'est qu'une suite
-d'horreurs. Si les tyrans la dtestent tandis qu'ils
+d'horreurs. Si les tyrans la détestent tandis qu'ils
vivent, il semble que leurs successeurs souffrent
-qu'on transmette la postrit les crimes de leurs
-devanciers, pour faire diversion l'horreur qu'ils
-inspirent eux-mmes. En effet, il ne reste gure,
+qu'on transmette à la postérité les crimes de leurs
+devanciers, pour faire diversion à l'horreur qu'ils
+inspirent eux-mêmes. En effet, il ne reste guère,
<span class="pagenum"><a id="Page_436"> 436</a></span>
pour consoler les peuples, que de leur apprendre
-que leurs anctres ont t aussi malheureux, ou
+que leurs ancêtres ont été aussi malheureux, ou
plus malheureux.</p>
-<p>&mdash;Le caractre naturel du Franais est compos
-des qualits du singe et du chien couchant.
-Drle et gambadant comme le singe, et dans le
-fond, trs-malfaisant comme lui, il est, comme
-le chien de chasse, n bas, caressant, lchant son
-matre qui le frappe, se laissant mettre la chane,
-puis bondissant de joie quand on le dlivre pour
-aller la chasse.</p>
-
-<p>&mdash;Autrefois, le trsor royal s'appelait l'<em>pargne</em>.
-On a rougi de ce nom, qui semblait une contre-vrit,
-depuis qu'on a prodigu les trsors de
-l'tat: et on l'a tout simplement appel le <em>trsor
+<p>&mdash;Le caractère naturel du Français est composé
+des qualités du singe et du chien couchant.
+Drôle et gambadant comme le singe, et dans le
+fond, très-malfaisant comme lui, il est, comme
+le chien de chasse, né bas, caressant, léchant son
+maître qui le frappe, se laissant mettre à la chaîne,
+puis bondissant de joie quand on le délivre pour
+aller à la chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, le trésor royal s'appelait l'<em>Épargne</em>.
+On a rougi de ce nom, qui semblait une contre-vérité,
+depuis qu'on a prodigué les trésors de
+l'état: et on l'a tout simplement appelé le <em>trésor
royal</em>.</p>
<p>&mdash;Le titre le plus respectable de la noblesse
-franaise, c'est de descendre immdiatement de
-quelques-uns de ces trente mille hommes casqus,
-cuirasss, brassards, cuissards, qui, sur de
-grands chevaux bards de fer, foulaient aux pieds
+française, c'est de descendre immédiatement de
+quelques-uns de ces trente mille hommes casqués,
+cuirassés, brassardés, cuissardés, qui, sur de
+grands chevaux bardés de fer, foulaient aux pieds
huit ou neuf millions d'hommes nus, qui sont
-les anctres de la nation actuelle. Voil un droit
-bien avr l'amour et au respect de leurs descendans!
+les ancêtres de la nation actuelle. Voilà un droit
+bien avéré à l'amour et au respect de leurs descendans!
Et, pour achever de rendre cette noblesse
-respectable, elle se recrute et se rgnre
+respectable, elle se recrute et se régénère
par l'adoption de ces hommes, qui ont accru leur
-fortune en dpouillant la cabane du pauvre, hors
-d'tat de payer les impositions. Misrables institutions
-humaines qui, faites pour inspirer le mpris
+fortune en dépouillant la cabane du pauvre, hors
+d'état de payer les impositions. Misérables institutions
+humaines qui, faites pour inspirer le mépris
<span class="pagenum"><a id="Page_437"> 437</a></span>
et l'horreur, exigent qu'on les respecte et
-qu'on les rvre!</p>
+qu'on les révère!</p>
-<p>&mdash;La ncessit d'tre gentilhomme pour tre
+<p>&mdash;La nécessité d'être gentilhomme pour être
capitaine de vaisseau, est tout aussi raisonnable
-que celle d'tre secrtaire du roi pour tre matelot
+que celle d'être secrétaire du roi pour être matelot
ou mousse.</p>
-<p>&mdash;Cette impossibilit d'arriver aux grandes
-places, moins que d'tre gentilhomme, est une
-des absurdits les plus funestes dans presque tous
-les pays. Il me semble voir des nes dfendre les
+<p>&mdash;Cette impossibilité d'arriver aux grandes
+places, à moins que d'être gentilhomme, est une
+des absurdités les plus funestes dans presque tous
+les pays. Il me semble voir des ânes défendre les
carrousels et les tournois aux chevaux.</p>
<p>&mdash;La nature, pour faire un homme vertueux
-ou un homme de gnie, ne va pas consulter
+ou un homme de génie, ne va pas consulter
Cherin.</p>
-<p>&mdash;Qu'importe qu'il y ait sur le trne un Tibre
-ou un Titus, s'il a des Sjan pour ministres?</p>
+<p>&mdash;Qu'importe qu'il y ait sur le trône un Tibère
+ou un Titus, s'il a des Séjan pour ministres?</p>
-<p>&mdash;Si un historien, tel que Tacite, et crit
-l'histoire de nos meilleurs rois, en faisant un relev
+<p>&mdash;Si un historien, tel que Tacite, eût écrit
+l'histoire de nos meilleurs rois, en faisant un relevé
exact de tous les actes tyranniques, de tous
-les abus d'autorit, dont la plupart sont ensevelis
-dans l'obscurit la plus profonde, il y a peu de
-rgnes qui ne nous inspirassent la mme horreur
-que celui de Tibre.</p>
+les abus d'autorité, dont la plupart sont ensevelis
+dans l'obscurité la plus profonde, il y a peu de
+règnes qui ne nous inspirassent la même horreur
+que celui de Tibère.</p>
<p>&mdash;On peut dire qu'il n'y eut plus de gouvernement
-civil Rome aprs la mort de Tiberius
-Gracchus; et Scipion Nasica, en partant du snat
+civil à Rome après la mort de Tiberius
+Gracchus; et Scipion Nasica, en partant du sénat
pour employer la violence contre le tribun, apprit
aux Romains que la force seule donnerait des lois
-dans le <em>forum</em>. Ce fut lui qui avait rvl, avant
-Sylla, ce mystre funeste.</p>
+dans le <em>forum</em>. Ce fut lui qui avait révélé, avant
+Sylla, ce mystère funeste.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_438"> 438</a></span>
-&mdash;Ce qui fait l'intrt secret qui attache si fort
- la lecture de Tacite, c'est le contraste continuel
-et toujours nouveau de l'ancienne libert rpublicaine
+&mdash;Ce qui fait l'intérêt secret qui attache si fort
+à la lecture de Tacite, c'est le contraste continuel
+et toujours nouveau de l'ancienne liberté républicaine
avec les vils esclaves que peint l'auteur;
c'est la comparaison des anciens Scaurus, Scipion,
-etc., avec les lchets de leurs descendans;
-en un mot, ce qui contribue l'effet de Tacite,
+etc., avec les lâchetés de leurs descendans;
+en un mot, ce qui contribue à l'effet de Tacite,
c'est Tite-Live.</p>
-<p>&mdash;Les rois et les prtres, en proscrivant la
-doctrine du suicide, ont voulu assurer la dure
-de notre esclavage. Ils veulent nous tenir enferms
-dans un cachot sans issue: semblables ce sclrat,
+<p>&mdash;Les rois et les prêtres, en proscrivant la
+doctrine du suicide, ont voulu assurer la durée
+de notre esclavage. Ils veulent nous tenir enfermés
+dans un cachot sans issue: semblables à ce scélérat,
dans le Dante, qui fait murer la porte de la
-prison o tait renferm le malheureux Ugolin.</p>
+prison où était renfermé le malheureux Ugolin.</p>
-<p>&mdash;On a fait des livres sur les intrts des
-princes; on parle d'tudier les intrts des princes:
-quelqu'un a-t-il jamais parl d'tudier les intrts
+<p>&mdash;On a fait des livres sur les intérêts des
+princes; on parle d'étudier les intérêts des princes:
+quelqu'un a-t-il jamais parlé d'étudier les intérêts
des peuples?</p>
<p>&mdash;Il n'y a d'histoire digne d'attention, que celle
des peuples libres: l'histoire des peuples soumis
au despotisme n'est qu'un recueil d'anecdotes.</p>
-<p>&mdash;La vraie Turquie d'Europe, c'tait la France.
-On trouve dans vingt crivains anglais: <em>Les pays
+<p>&mdash;La vraie Turquie d'Europe, c'était la France.
+On trouve dans vingt écrivains anglais: <em>Les pays
despotiques, tels que la France et la Turquie</em>.</p>
<p>&mdash;Les ministres ne sont que des gens d'affaires,
et ne sont si importans que parce que la terre du
-gentilhomme, leur matre, est trs-considrable.</p>
+gentilhomme, leur maître, est très-considérable.</p>
-<p>&mdash;Un ministre, en faisant faire ses matres
+<p>&mdash;Un ministre, en faisant faire à ses maîtres
des fautes et des sottises nuisibles au public, ne
fait souvent que s'affermir dans sa place: on dirait
<span class="pagenum"><a id="Page_439"> 439</a></span>
qu'il se lie davantage avec eux par les liens de
-cette espce de complicit.</p>
+cette espèce de complicité.</p>
<p>&mdash;Pourquoi arrive-t-il qu'en France un ministre
-reste plac, aprs cent mauvaises oprations?
-et pourquoi est-il chass pour la seule
+reste placé, après cent mauvaises opérations?
+et pourquoi est-il chassé pour la seule
bonne qu'il ait faite?</p>
<p>&mdash;Croirait-on que le despotisme a des partisans,
-sous le rapport de la ncessit d'encouragement
+sous le rapport de la nécessité d'encouragement
pour les beaux-arts? On ne saurait croire
-combien l'clat du sicle de Louis XIV a multipli
+combien l'éclat du siècle de Louis XIV a multiplié
le nombre de ceux qui pensent ainsi. Selon eux,
-le dernier terme de toute socit humaine est
-d'avoir de belles tragdies, de belles comdies, etc.
-Ce sont des gens qui pardonnent tout le mal
-qu'ont fait les prtres, en considrant que, sans
-les prtres, nous n'aurions pas la comdie du
+le dernier terme de toute société humaine est
+d'avoir de belles tragédies, de belles comédies, etc.
+Ce sont des gens qui pardonnent à tout le mal
+qu'ont fait les prêtres, en considérant que, sans
+les prêtres, nous n'aurions pas la comédie du
<cite>Tartuffe</cite>.</p>
-<p>&mdash;En France, le mrite et la rputation ne
+<p>&mdash;En France, le mérite et la réputation ne
donnent pas plus de droit aux places, que le
-chapeau de rosire ne donne une villageoise le
-droit d'tre prsente la cour.</p>
+chapeau de rosière ne donne à une villageoise le
+droit d'être présentée à la cour.</p>
-<p>&mdash;La France, pays o il est souvent utile de
+<p>&mdash;La France, pays où il est souvent utile de
montrer ses vices, et toujours dangereux de montrer
ses vertus.</p>
-<p>&mdash;Paris, singulier pays, o il faut trente sous
-pour dner, quatre francs pour prendre l'air, cent
-louis pour le superflu dans le ncessaire, et quatre
-cents louis pour n'avoir que le ncessaire dans le
+<p>&mdash;Paris, singulier pays, où il faut trente sous
+pour dîner, quatre francs pour prendre l'air, cent
+louis pour le superflu dans le nécessaire, et quatre
+cents louis pour n'avoir que le nécessaire dans le
superflu.</p>
<p>&mdash;Paris, ville d'amusemens, de plaisirs, etc.,
<span class="pagenum"><a id="Page_440"> 440</a></span>
-o les quatre-cinquimes des habitans meurent de
+où les quatre-cinquièmes des habitans meurent de
chagrin.</p>
-<p>&mdash;On pourrait appliquer la ville de Paris les
-propres termes de Sainte-Thrse, pour dfinir
-l'enfer: L'endroit o il pue et o l'on n'aime
-point.</p>
+<p>&mdash;On pourrait appliquer à la ville de Paris les
+propres termes de Sainte-Thérèse, pour définir
+l'enfer: «L'endroit où il pue et où l'on n'aime
+point.»</p>
<p>&mdash;C'est une chose remarquable que la multitude
-des tiquettes dans une nation aussi vive et
-aussi gaie que la ntre. On peut s'tonner aussi de
-l'esprit pdantesque et de la gravit des corps et
-des compagnies; il semble que le lgislateur ait
-cherch mettre un contre-poids qui arrtt la
-lgret du Franais.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une chose avre qu'au moment o
-M. de Guibert fut nomm gouverneur des Invalides,
-il se trouva aux Invalides six cents prtendus
-soldats qui n'taient point blesss, et qui,
-presque tous, n'avaient jamais assist aucun
-sige, aucune bataille; mais qui, en rcompense,
-avaient t cochers ou laquais de grands seigneurs
-ou de gens en place. Quel texte et quelle matire
- rflexions!</p>
+des étiquettes dans une nation aussi vive et
+aussi gaie que la nôtre. On peut s'étonner aussi de
+l'esprit pédantesque et de la gravité des corps et
+des compagnies; il semble que le législateur ait
+cherché à mettre un contre-poids qui arrêtât la
+légèreté du Français.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une chose avérée qu'au moment où
+M. de Guibert fut nommé gouverneur des Invalides,
+il se trouva aux Invalides six cents prétendus
+soldats qui n'étaient point blessés, et qui,
+presque tous, n'avaient jamais assisté à aucun
+siége, à aucune bataille; mais qui, en récompense,
+avaient été cochers ou laquais de grands seigneurs
+ou de gens en place. Quel texte et quelle matière
+à réflexions!</p>
<p>&mdash;En France, on laisse en repos ceux qui
-mettent le feu, et on perscute ceux qui sonnent
+mettent le feu, et on persécute ceux qui sonnent
le tocsin.</p>
<p>&mdash;Presque toutes les femmes, soit de Versailles,
-soit de Paris, quand ces dernires sont d'un tat
-un peu considrable, ne sont autre chose que
-des bourgeoises de qualit, des madame Naquart,
-prsentes ou non prsentes.</p>
+soit de Paris, quand ces dernières sont d'un état
+un peu considérable, ne sont autre chose que
+des bourgeoises de qualité, des madame Naquart,
+présentées ou non présentées.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_441"> 441</a></span>
&mdash;En France, il n'y a plus de public ni de nation,
par la raison que de la charpie n'est pas du linge.</p>
-<p>&mdash;Le public est gouvern comme il raisonne.
+<p>&mdash;Le public est gouverné comme il raisonne.
Son droit est de dire des sottises, comme celui
des ministres est d'en faire.</p>
<p>&mdash;Quand il se fait quelque sottise publique, je
-songe un petit nombre d'trangers qui peuvent
-se trouver Paris; et je suis prt m'affliger,
+songe à un petit nombre d'étrangers qui peuvent
+se trouver à Paris; et je suis prêt à m'affliger,
car j'aime toujours ma patrie.</p>
<p>&mdash;Les Anglais sont le seul peuple qui ait
-trouv le moyen de limiter la puissance d'un
-homme dont la figure est sur un petit cu.</p>
+trouvé le moyen de limiter la puissance d'un
+homme dont la figure est sur un petit écu.</p>
<p>&mdash;Comment se fait-il que, sous le despotisme
-le plus affreux on puisse se rsoudre se reproduire?
+le plus affreux on puisse se résoudre à se reproduire?
C'est que la nature a ses lois plus douces
-mais plus imprieuses que celles des tyrans; c'est
-que l'enfant sourit sa mre sous Domitien
+mais plus impérieuses que celles des tyrans; c'est
+que l'enfant sourit à sa mère sous Domitien
comme sous Titus.</p>
-<p>&mdash;Un philosophe disait: Je ne sais pas comment
-un Franais qui a t une fois dans l'antichambre
+<p>&mdash;Un philosophe disait: «Je ne sais pas comment
+un Français qui a été une fois dans l'antichambre
du roi, ou dans l'&oelig;il-de-b&oelig;uf, peut
-dire de qui que ce puisse tre: C'est un grand
-seigneur.</p>
+dire de qui que ce puisse être: «C'est un grand
+seigneur.»</p>
<p>&mdash;Les flatteurs des princes ont dit que la chasse
-tait une image de la guerre; et en effet, les paysans
+était une image de la guerre; et en effet, les paysans
dont elle vient de ravager les champs, doivent
-trouver qu'elle la reprsente assez bien.</p>
+trouver qu'elle la représente assez bien.</p>
<p>&mdash;Il est malheureux pour les hommes, heureux
-peut-tre pour les tyrans, que les pauvres,
+peut-être pour les tyrans, que les pauvres,
<span class="pagenum"><a id="Page_442"> 442</a></span>
-les malheureux, n'aient pas l'instinct ou la fiert
-de l'lphant, qui ne se reproduit point dans la
+les malheureux, n'aient pas l'instinct ou la fierté
+de l'éléphant, qui ne se reproduit point dans la
servitude.</p>
-<p>&mdash;Dans la lutte ternelle que la socit amne
-entre le pauvre et le riche, le noble et le plbien,
-l'homme accrdit et l'homme inconnu,
-il y a deux observations faire. La premire est
-que leurs actions, leurs discours sont valus des
-mesures diffrentes, des poids diffrens, l'une
+<p>&mdash;Dans la lutte éternelle que la société amène
+entre le pauvre et le riche, le noble et le plébéien,
+l'homme accrédité et l'homme inconnu,
+il y a deux observations à faire. La première est
+que leurs actions, leurs discours sont évalués à des
+mesures différentes, à des poids différens, l'une
d'une livre, l'autre de dix ou de cent, disproportion
convenue, et dont on part comme d'une
-chose arrte: et cela mme est horrible. Cette
-acception de personnes, autorise par la loi et par
-l'usage, est un des vices normes de la socit,
+chose arrêtée: et cela même est horrible. Cette
+acception de personnes, autorisée par la loi et par
+l'usage, est un des vices énormes de la société,
qui suffirait seul pour expliquer tous ses vices.
-L'autre observation est qu'en partant mme de
-cette ingalit, il se fait ensuite une autre malversation;
+L'autre observation est qu'en partant même de
+cette inégalité, il se fait ensuite une autre malversation;
c'est qu'on diminue la livre du pauvre,
-du plbien, qu'on la rduit un quart; tandis
-qu'on porte cent livres les dix livres du riche
-ou du noble, mille ses cent livres, etc. C'est
-l'effet naturel et ncessaire de leur position respective:
-le pauvre et le plbien ayant pour envieux
-tous leurs gaux; et le riche, le noble,
+du plébéien, qu'on la réduit à un quart; tandis
+qu'on porte à cent livres les dix livres du riche
+ou du noble, à mille ses cent livres, etc. C'est
+l'effet naturel et nécessaire de leur position respective:
+le pauvre et le plébéien ayant pour envieux
+tous leurs égaux; et le riche, le noble,
ayant pour appuis et pour complices le petit
nombre des siens qui le secondent pour partager
ses avantages et en obtenir de pareils.</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est qu'un cardinal? C'est un
-prtre habill de rouge, qui a cent mille cus du
+prêtre habillé de rouge, qui a cent mille écus du
roi, pour se moquer de lui au nom du pape.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_443"> 443</a></span>
-&mdash;C'est une vrit incontestable qu'il y a en
+&mdash;C'est une vérité incontestable qu'il y a en
France sept millions d'hommes qui demandent
-l'aumne, et douze millions hors d'tat de la
+l'aumône, et douze millions hors d'état de la
leur faire.</p>
-<p>&mdash;La noblesse, disent les nobles, est un intermdiaire
+<p>&mdash;La noblesse, disent les nobles, est un intermédiaire
entre le roi et le peuple... Oui, comme
-le chien de chasse est un intermdiaire entre le
-chasseur et les livres.</p>
+le chien de chasse est un intermédiaire entre le
+chasseur et les lièvres.</p>
<p>&mdash;La plupart des institutions sociales paraissent
avoir pour objet de maintenir l'homme dans
-une mdiocrit d'ides et de sentimens, qui le rendent
-plus propre gouverner ou tre gouvern.</p>
+une médiocrité d'idées et de sentimens, qui le rendent
+plus propre à gouverner ou à être gouverné.</p>
<p>&mdash;Un citoyen de Virginie, possesseur de cinquante
acres de terres fertiles, paie quarante-deux sous
de notre monnaie pour jouir en paix, sous des
lois justes et douces, de la protection du gouvernement,
-de la sret de sa personne et de sa proprit,
-de la libert civile et religieuse, du droit
-de voter aux lections, d'tre membre du congrs,
-et par consquent lgislateur, etc. Tel paysan
-franais, de l'Auvergne ou du Limousin, est cras
-de tailles, de vingtimes, de corves de toute espce,
-pour tre insult par le caprice d'un subdlgu,
-emprisonn arbitrairement, etc., et transmettre
- une famille dpouille cet hritage d'infortune
+de la sûreté de sa personne et de sa propriété,
+de la liberté civile et religieuse, du droit
+de voter aux élections, d'être membre du congrès,
+et par conséquent législateur, etc. Tel paysan
+français, de l'Auvergne ou du Limousin, est écrasé
+de tailles, de vingtièmes, de corvées de toute espèce,
+pour être insulté par le caprice d'un subdélégué,
+emprisonné arbitrairement, etc., et transmettre
+à une famille dépouillée cet héritage d'infortune
et d'avilissement.</p>
-<p>&mdash;L'Amrique septentrionale est l'endroit de
-l'univers o les droits de l'homme sont le mieux
-connus. Les Amricains sont les dignes descendans
-de ces fameux rpublicains qui se sont expatris
+<p>&mdash;L'Amérique septentrionale est l'endroit de
+l'univers où les droits de l'homme sont le mieux
+connus. Les Américains sont les dignes descendans
+de ces fameux républicains qui se sont expatriés
<span class="pagenum"><a id="Page_444"> 444</a></span>
-pour fuir la tyrannie. C'est l que se sont forms
+pour fuir la tyrannie. C'est là que se sont formés
des hommes dignes de combattre et de vaincre les
-Anglais mmes, l'poque o ceux-ci avaient recouvr
-leur libert, et taient parvenus se former
-le plus beau gouvernement qui fut jamais. La rvolution
-de l'Amrique sera utile l'Angleterre
-mme, en la forant faire un examen nouveau
-de sa constitution, et en bannir les abus. Qu'arrivera-t-il?
-Les Anglais, chasss du continent de
-l'Amrique septentrionale, se jetteront sur les les
-et sur les possessions franaises et espagnoles,
-leur donneront leur gouvernement, qui est fond
+Anglais mêmes, à l'époque où ceux-ci avaient recouvré
+leur liberté, et étaient parvenus à se former
+le plus beau gouvernement qui fut jamais. La révolution
+de l'Amérique sera utile à l'Angleterre
+même, en la forçant à faire un examen nouveau
+de sa constitution, et à en bannir les abus. Qu'arrivera-t-il?
+Les Anglais, chassés du continent de
+l'Amérique septentrionale, se jetteront sur les îles
+et sur les possessions françaises et espagnoles,
+leur donneront leur gouvernement, qui est fondé
sur l'amour naturel que les hommes ont pour la
-libert, et qui augmente cet amour mme. Il se
-formera, dans ces les espagnoles et franaises, et
-surtout dans le continent de l'Amrique espagnole,
+liberté, et qui augmente cet amour même. Il se
+formera, dans ces îles espagnoles et françaises, et
+surtout dans le continent de l'Amérique espagnole,
alors devenue anglaise, il se formera de
-nouvelles constitutions dont la libert sera le
+nouvelles constitutions dont la liberté sera le
principe et la base. Ainsi les Anglais auront la
-gloire unique d'avoir form presque les seuls des
-peuples libres de l'univers, les seuls, proprement
+gloire unique d'avoir formé presque les seuls des
+peuples libres de l'univers, les seuls, à proprement
parler, dignes du nom d'hommes, puisqu'ils
-seront les seuls qui aient su connatre et conserver
-les droits des hommes. Mais combien d'annes ne
-faut-il pas pour oprer cette rvolution? Il faut
-avoir purg de Franais et d'Espagnols ces terres
-immenses o il ne pourrait se former que des esclaves,
-y avoir transplant des Anglais pour y
-porter les premiers germes de la libert. Ces
-germes se dvelopperont, et, produisant des fruits
+seront les seuls qui aient su connaître et conserver
+les droits des hommes. Mais combien d'années ne
+faut-il pas pour opérer cette révolution? Il faut
+avoir purgé de Français et d'Espagnols ces terres
+immenses où il ne pourrait se former que des esclaves,
+y avoir transplanté des Anglais pour y
+porter les premiers germes de la liberté. Ces
+germes se développeront, et, produisant des fruits
<span class="pagenum"><a id="Page_445"> 445</a></span>
-nouveaux, opreront la rvolution qui chassera
-les Anglais eux-mmes des deux Amriques et de
-toutes les les.</p>
-
-<p>&mdash;L'Anglais respecte la loi, et repousse ou mprise
-l'autorit. Le Franais, au contraire, respecte
-l'autorit et mprise la loi. Il faut lui enseigner
- faire le contraire; et peut-tre la chose
+nouveaux, opéreront la révolution qui chassera
+les Anglais eux-mêmes des deux Amériques et de
+toutes les îles.</p>
+
+<p>&mdash;L'Anglais respecte la loi, et repousse ou méprise
+l'autorité. Le Français, au contraire, respecte
+l'autorité et méprise la loi. Il faut lui enseigner
+à faire le contraire; et peut-être la chose
est-elle impossible, vu l'ignorance dans laquelle
on tient la nation, ignorance qu'il ne faut pas
-contester, en jugeant d'aprs les lumires rpandues
+contester, en jugeant d'après les lumières répandues
dans les capitales.</p>
-<p>&mdash;Moi, tout; le reste, rien: voil le despotisme,
+<p>&mdash;Moi, tout; le reste, rien: voilà le despotisme,
l'aristocratie et leurs partisans. Moi, c'est un
-autre; un autre, c'est moi; voil le rgime populaire
-et ses partisans. Aprs cela, dcidez.</p>
+autre; un autre, c'est moi; voilà le régime populaire
+et ses partisans. Après cela, décidez.</p>
<p>&mdash;Tout ce qui sort de la classe du peuple, s'arme
contre lui pour l'opprimer, depuis le milicien, le
-ngociant devenu secrtaire du roi, le prdicateur
-sorti d'un village pour prcher la soumission
+négociant devenu secrétaire du roi, le prédicateur
+sorti d'un village pour prêcher la soumission
au pouvoir arbitraire, l'historiographe fils d'un
bourgeois, etc. Ce sont les soldats de Cadmus,
-les premiers arms se tournent contre leurs frres,
-et se prcipitent sur eux.</p>
+les premiers armés se tournent contre leurs frères,
+et se précipitent sur eux.</p>
-<p>&mdash;On gouverne les hommes avec la tte: on ne
-joue pas aux checs avec un bon c&oelig;ur.</p>
+<p>&mdash;On gouverne les hommes avec la tête: on ne
+joue pas aux échecs avec un bon c&oelig;ur.</p>
<p>&mdash;Semblable aux animaux qui ne peuvent
-respirer l'air une certaine hauteur sans prir,
-l'esclave meurt dans l'atmosphre de la
-libert.</p>
+respirer l'air à une certaine hauteur sans périr,
+l'esclave meurt dans l'atmosphère de la
+liberté.</p>
-<p>&mdash;Il faut recommencer la socit humaine,
+<p>&mdash;Il faut recommencer la société humaine,
<span class="pagenum"><a id="Page_446"> 446</a></span>
comme Bacon disait qu'il faut recommencer l'entendement
humain.</p>
<p>&mdash;Diminuez les maux du peuple, vous diminuez
-sa frocit; comme vous gurissez ses maladies
+sa férocité; comme vous guérissez ses maladies
avec du bouillon.</p>
<p>&mdash;J'observe que les hommes les plus extraordinaires
-et qui ont fait des rvolutions, lesquelles
-semblent tre le produit de leur seul gnie, ont
-t seconds par les circonstances les plus favorables,
+et qui ont fait des révolutions, lesquelles
+semblent être le produit de leur seul génie, ont
+été secondés par les circonstances les plus favorables,
et par l'esprit de leur temps. On sait toutes
les tentatives faites avant le grand voyage de Vasco
de Gama aux Indes occidentales. On n'ignore pas
-que plusieurs navigateurs taient persuads qu'il
-y avait de grandes les, et sans doute un continent
- l'ouest, avant que Colomb l'et dcouvert;
-et il avait lui-mme entre les mains les papiers
-d'un clbre pilote avec qui il avait t en liaison.
-Philippe avait tout prpar pour la guerre de
-Perse, avant sa mort. Plusieurs sectes d'hrtiques,
-dchanes contre les abus de la communion romaine,
-prcdrent Luther et Calvin, et mme
+que plusieurs navigateurs étaient persuadés qu'il
+y avait de grandes îles, et sans doute un continent
+à l'ouest, avant que Colomb l'eût découvert;
+et il avait lui-même entre les mains les papiers
+d'un célèbre pilote avec qui il avait été en liaison.
+Philippe avait tout préparé pour la guerre de
+Perse, avant sa mort. Plusieurs sectes d'hérétiques,
+déchaînées contre les abus de la communion romaine,
+précédèrent Luther et Calvin, et même
Vicleff.</p>
-<p>&mdash;On croit communment que Pierre-le-Grand
-se rveilla un jour avec l'ide de tout crer en
-Russie; M. de Voltaire avoue lui-mme que son
-pre Alexis forma le dessein d'y transporter les
-arts. Il y a, dans tout, une maturit qu'il faut attendre.
+<p>&mdash;On croit communément que Pierre-le-Grand
+se réveilla un jour avec l'idée de tout créer en
+Russie; M. de Voltaire avoue lui-même que son
+père Alexis forma le dessein d'y transporter les
+arts. Il y a, dans tout, une maturité qu'il faut attendre.
Heureux l'homme qui arrive dans le moment
-de cette maturit!</p>
+de cette maturité!</p>
-<p>&mdash;Les pauvres sont les ngres de l'Europe.</p>
+<p>&mdash;Les pauvres sont les nègres de l'Europe.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_447"> 447</a></span>
-&mdash;L'Assemble nationale de 1789 a donn au
-peuple franais une constitution plus forte que
-lui. Il faut qu'elle se hte d'lever la nation cette
-hauteur, par une bonne ducation publique. Les
-lgislateurs doivent faire comme ces mdecins habiles
-qui, traitant un malade puis, font passer
-les restaurans l'aide des stomachiques.</p>
-
-<p>&mdash;En voyant le grand nombre des dputs
-l'Assemble nationale de 1789, et tous les prjugs
-dont la plupart taient remplis, on et dit
-qu'ils ne les avaient dtruits que pour les prendre,
-comme ces gens qui abattent un difice pour s'approprier
-les dcombres.</p>
+&mdash;L'Assemblée nationale de 1789 a donné au
+peuple français une constitution plus forte que
+lui. Il faut qu'elle se hâte d'élever la nation à cette
+hauteur, par une bonne éducation publique. Les
+législateurs doivent faire comme ces médecins habiles
+qui, traitant un malade épuisé, font passer
+les restaurans à l'aide des stomachiques.</p>
+
+<p>&mdash;En voyant le grand nombre des députés à
+l'Assemblée nationale de 1789, et tous les préjugés
+dont la plupart étaient remplis, on eût dit
+qu'ils ne les avaient détruits que pour les prendre,
+comme ces gens qui abattent un édifice pour s'approprier
+les décombres.</p>
<p>&mdash;Une des raisons pour lesquelles les corps et
-les assembles ne peuvent gure faire autre chose
-que des sottises, c'est que, dans une dlibration
-publique, la meilleure chose qu'il y ait dire
+les assemblées ne peuvent guère faire autre chose
+que des sottises, c'est que, dans une délibération
+publique, la meilleure chose qu'il y ait à dire
pour ou contre l'affaire ou la personne dont il
s'agit, ne peut presque jamais se dire tout haut,
-sans de grands dangers ou d'extrmes inconvniens.</p>
+sans de grands dangers ou d'extrêmes inconvéniens.</p>
-<p>&mdash;Dans l'instant o Dieu cra le monde, le
+<p>&mdash;Dans l'instant où Dieu créa le monde, le
mouvement du cahos dut faire trouver le cahos
-plus dsordonn que lorsqu'il reposait dans un dsordre
+plus désordonné que lorsqu'il reposait dans un désordre
paisible. C'est ainsi que, chez nous, l'embarras
-d'une socit qui se rorganise, doit paratre
-l'excs du dsordre.</p>
+d'une société qui se réorganise, doit paraître
+l'excès du désordre.</p>
<p>&mdash;Les courtisans et ceux qui vivaient des abus
-monstrueux qui crasaient la France, sont sans
-cesse dire qu'on pouvait rformer les abus, sans
+monstrueux qui écrasaient la France, sont sans
+cesse à dire qu'on pouvait réformer les abus, sans
<span class="pagenum"><a id="Page_448"> 448</a></span>
-dtruire comme on a dtruit. Ils auraient bien
-voulu qu'on nettoyt l'table d'Augias avec un plumeau.</p>
+détruire comme on a détruit. Ils auraient bien
+voulu qu'on nettoyât l'étable d'Augias avec un plumeau.</p>
-<p>&mdash;Dans l'ancien rgime, un philosophe crivait
-des vrits hardies. Un de ces hommes que la
+<p>&mdash;Dans l'ancien régime, un philosophe écrivait
+des vérités hardies. Un de ces hommes que la
naissance ou des circonstances favorables appelaient
-aux places, lisait ces vrits, les affaiblissait,
-les modifiait, en prenait un vingtime,
-passait pour un homme inquitant, mais pour
-homme d'esprit. Il temprait son zle et parvenait
- tout; le philosophe tait mis la Bastille
-Dans le rgime nouveau, c'est le philosophe qui
-parvient tout: ses ides lui servent, non plus
-se faire enfermer, non plus dboucher l'esprit
-d'un sot, le placer, mais parvenir lui-mme
+aux places, lisait ces vérités, les affaiblissait,
+les modifiait, en prenait un vingtième,
+passait pour un homme inquiétant, mais pour
+homme d'esprit. Il tempérait son zèle et parvenait
+à tout; le philosophe était mis à la Bastille
+Dans le régime nouveau, c'est le philosophe qui
+parvient à tout: ses idées lui servent, non plus à
+se faire enfermer, non plus à déboucher l'esprit
+d'un sot, à le placer, mais à parvenir lui-même
aux places. Jugez comme la foule de ceux qu'il
-carte peuvent s'accoutumer ce nouvel ordre
+écarte peuvent s'accoutumer à ce nouvel ordre
de choses!</p>
<p>&mdash;N'est-il pas trop plaisant de voir le marquis
-de Bivre (petit fils du chirurgien Marchal), se
-croire oblig de fuir en Angleterre, ainsi que
+de Bièvre (petit fils du chirurgien Maréchal), se
+croire obligé de fuir en Angleterre, ainsi que
M. de Luxembourg et les grands aristocrates, fugitifs
-aprs la catastrophe du 14 juillet 1789?</p>
-
-<p>&mdash;Les thologiens, toujours fidles au projet
-d'aveugler les hommes; les suppts des gouvernemens,
-toujours fidles celui de les opprimer,
-supposent gratuitement que la grande majorit
-des hommes est condamne la stupidit qu'entranent
-les travaux purement mcaniques ou
+après la catastrophe du 14 juillet 1789?</p>
+
+<p>&mdash;Les théologiens, toujours fidèles au projet
+d'aveugler les hommes; les suppôts des gouvernemens,
+toujours fidèles à celui de les opprimer,
+supposent gratuitement que la grande majorité
+des hommes est condamnée à la stupidité qu'entraînent
+les travaux purement mécaniques ou
manuels; ils supposent que les artisans ne peuvent
<span class="pagenum"><a id="Page_449"> 449</a></span>
-s'lever aux connaissances ncessaires pour faire
+s'élever aux connaissances nécessaires pour faire
valoir les droits d'hommes et de citoyens. Ne dirait-on
-pas que ces connaissances sont bien compliques?
-Supposons qu'on et employ, pour
-clairer les dernires classes, le quart du temps
-et des soins qu'on a mis les abrutir; supposons
-qu'au lieu de mettre dans leurs mains un catchisme
-de mtaphysique absurde et inintelligible,
-on en et fait un qui et contenu les premiers
+pas que ces connaissances sont bien compliquées?
+Supposons qu'on eût employé, pour
+éclairer les dernières classes, le quart du temps
+et des soins qu'on a mis à les abrutir; supposons
+qu'au lieu de mettre dans leurs mains un catéchisme
+de métaphysique absurde et inintelligible,
+on en eût fait un qui eût contenu les premiers
principes des droits des hommes et de leurs devoirs
-fonds sur leurs droits, on serait tonn du
-terme o ils seraient parvenus en suivant cette
-route, trace dans un bon ouvrage lmentaire.
-Supposez qu'au lieu de leur prcher cette doctrine
-de patience, de souffrance, d'abngation de soi-mme
+fondés sur leurs droits, on serait étonné du
+terme où ils seraient parvenus en suivant cette
+route, tracée dans un bon ouvrage élémentaire.
+Supposez qu'au lieu de leur prêcher cette doctrine
+de patience, de souffrance, d'abnégation de soi-même
et d'avilissement, si commode aux usurpateurs,
-on leur et prch celle de connatre leurs
-droits et le devoir de les dfendre, on et vu que
-la nature, qui a form les hommes pour la socit,
-leur a donn tout le bon sens ncessaire
-pour former une socit raisonnable.</p>
+on leur eût prêché celle de connaître leurs
+droits et le devoir de les défendre, on eût vu que
+la nature, qui a formé les hommes pour la société,
+leur a donné tout le bon sens nécessaire
+pour former une société raisonnable.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_450"> 450</a></span></p>
<h2>OBSERVATIONS<br />
<span class="small">SUR LA PROCLAMATION DES LIEUTENANS, GOUVERNEURS ET</span><br />
-<span class="small">CAPITAINES GNRAUX DES PAYS-BAS, EN 1792.</span></h2>
+<span class="small">CAPITAINES GÉNÉRAUX DES PAYS-BAS, EN 1792.</span></h2>
-<p class="p2">Si quelque chose peut prouver quel point les
-gouvernemens sont condamns rester en arrire
+<p class="p2">Si quelque chose peut prouver à quel point les
+gouvernemens sont condamnés à rester en arrière
des nations, c'est le genre des principes et des
-ides que celui des Pays-Bas ose reproduire dans
-cette trange pice. On n'est nullement surpris
+idées que celui des Pays-Bas ose reproduire dans
+cette étrange pièce. On n'est nullement surpris
d'y trouver les assertions les plus fausses, les imputations
-les plus calomnieuses, la dngation
+les plus calomnieuses, la dénégation
des faits les plus notoires, tels que la protection
-ou la tolrance accorde aux rassemblemens hostiles
-des migrs franais, l'impunit des attentats
-commis contre les habitans ou voyageurs franais
-attachs la cause nationale, ou seulement souponns
-de l'tre, etc. Cette hardiesse nier des
+ou la tolérance accordée aux rassemblemens hostiles
+des émigrés français, l'impunité des attentats
+commis contre les habitans ou voyageurs français
+attachés à la cause nationale, ou seulement soupçonnés
+de l'être, etc. Cette hardiesse à nier des
faits connus de toute l'Europe, n'est pas nouvelle
-en politique: aussi ne sera-t-elle particulirement
-remarque que par les Brabanons, tmoins oculaires
-des faits contradictoires ceux qu'on
-avance dans cet crit.</p>
+en politique: aussi ne sera-t-elle particulièrement
+remarquée que par les Brabançons, témoins oculaires
+des faits contradictoires à ceux qu'on
+avance dans cet écrit.</p>
-<p>Ce qui tonnera un plus grand nombre de lecteurs,
+<p>Ce qui étonnera un plus grand nombre de lecteurs,
c'est la candeur avec laquelle le despotisme
<span class="pagenum"><a id="Page_451"> 451</a></span>
-y fait sa profession de foi, et prsente ses anciens
-dogmes dans toute leur simplicit primitive, sans
-restriction, sans modification, comme il l'et fait
+y fait sa profession de foi, et présente ses anciens
+dogmes dans toute leur simplicité primitive, sans
+restriction, sans modification, comme il l'eût fait
il y a trente ans; le nom de <em>Dieu</em> consacrant tous
-les abus des gouvernemens gothiques; la perptuit,
-l'ternit des institutions les plus absurdes,
-riges en principes immortels, sous le nom de
-respect d aux lois fondamentales; la nullit des
-droits des hommes <em>qui ont renonc tacitement
-ces droits</em> pour vivre en socit, sous le despotisme
-qui s'en est empar authentiquement, et
-qui ne renonce rien: ce sont-l les ides qu'on
-prsente comme des principes incontestables aux
-Brabanons et l'Europe, vers la fin du dix-huitime
-sicle.</p>
-
-<p>Il est probable que, si Lopold et vcu, la
-proclamation et t conue d'une manire plus
-approprie aux circonstances. Il et pu, dans sa
-qualit de despote, dire beaucoup de mal de la
-libert, en faisant une peinture exagre des dsordres
-momentans qu'elle entrane, dans un
-pays qui passe violemment d'un rgime un rgime
-contraire. Il et pu appeler la nation lgalement
-reprsente, et l'immense majorit des
-Franais, une poigne de factieux, mme de jacobins;
-la noblesse franaise, les diffrentes espces
+les abus des gouvernemens gothiques; la perpétuité,
+l'éternité des institutions les plus absurdes,
+érigées en principes immortels, sous le nom de
+respect dû aux lois fondamentales; la nullité des
+droits des hommes <em>qui ont renoncé tacitement à
+ces droits</em> pour vivre en société, sous le despotisme
+qui s'en est emparé authentiquement, et
+qui ne renonce à rien: ce sont-là les idées qu'on
+présente comme des principes incontestables aux
+Brabançons et à l'Europe, vers la fin du dix-huitième
+siècle.</p>
+
+<p>Il est probable que, si Léopold eût vécu, la
+proclamation eût été conçue d'une manière plus
+appropriée aux circonstances. Il eût pu, dans sa
+qualité de despote, dire beaucoup de mal de la
+liberté, en faisant une peinture exagérée des désordres
+momentanés qu'elle entraîne, dans un
+pays qui passe violemment d'un régime à un régime
+contraire. Il eût pu appeler la nation légalement
+représentée, et l'immense majorité des
+Français, une poignée de factieux, même de jacobins;
+la noblesse française, les différentes espèces
d'aristocraties, qu'il appelait la partie saine
et principale de la nation, il pouvait les rehausser
encore, et, par une promotion nouvelle, les qualifier
-de classes les <em>plus rvres</em>, comme fait la proclamation:
+de classes les <em>plus révérées</em>, comme fait la proclamation:
<span class="pagenum"><a id="Page_452"> 452</a></span>
-mais il se ft bien gard de parler <em>des
-obligations que, sous tous les rapports, la socit
-franaise avait ces classes rvres</em>. Il et craint
-de rappeler aux Franais que leurs obligations
+mais il se fût bien gardé de parler <em>des
+obligations que, sous tous les rapports, la société
+française avait à ces classes révérées</em>. Il eût craint
+de rappeler aux Français que leurs obligations
envers ces classes se bornaient au souvenir d'en
-avoir t opprims pendant plusieurs sicles, et
-d'avoir, grces elles, gmi, sans droits civils
+avoir été opprimés pendant plusieurs siècles, et
+d'avoir, grâces à elles, gémi, sans droits civils
ni politiques, sous le poids de toutes les servitudes
-fodales, sacerdotales, etc.</p>
-
-<p>Lopold n'et parl non plus qu'avec rserve
-des moines, des prtres, de leurs biens devenus
-nationaux. Il et craint de rappeler au souvenir
-des Belges la conduite de Marie-Thrse cet
-gard, et surtout celle de Joseph <span class="smcap">II</span>, qui chassa
-prtres et moines de leurs glises, de leurs couvens;
-et, les rduisant des pensions beaucoup
-moindres que les pensions alloues aux prtres
-franais, s'empara de leurs proprits, de leurs
-revenus, pour en mettre le produit dans une prtendue
-caisse de religion, c'est- dire, dans sa
-caisse particulire. Quant la suppression du costume
-des moines et l'attentat qui les prive de
-leurs capuchons, cet article est trs-bien trait
+féodales, sacerdotales, etc.</p>
+
+<p>Léopold n'eût parlé non plus qu'avec réserve
+des moines, des prêtres, de leurs biens devenus
+nationaux. Il eût craint de rappeler au souvenir
+des Belges la conduite de Marie-Thérèse à cet
+égard, et surtout celle de Joseph <span class="smcap">II</span>, qui chassa
+prêtres et moines de leurs églises, de leurs couvens;
+et, les réduisant à des pensions beaucoup
+moindres que les pensions allouées aux prêtres
+français, s'empara de leurs propriétés, de leurs
+revenus, pour en mettre le produit dans une prétendue
+caisse de religion, c'est-à dire, dans sa
+caisse particulière. Quant à la suppression du costume
+des moines et à l'attentat qui les prive de
+leurs capuchons, cet article est très-bien traité
dans la proclamation actuelle; c'est ce qu'il y a de
mieux, vu qu'il peut faire effet sur une nombreuse
-classe de Belges dvots Sainte-Gudule: s'il
-est ainsi, Lopold mme aurait pu ne pas ngliger
-ce texte. Ce sont l de ces considrations auxquelles
+classe de Belges dévots à Sainte-Gudule: s'il
+est ainsi, Léopold même aurait pu ne pas négliger
+ce texte. Ce sont là de ces considérations auxquelles
la politique moderne ne manque jamais
-de dfrer.</p>
+de déférer.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_453"> 453</a></span>
Il est encore un point sur lequel il faut rendre
-justice la proclamation, et qui prouve que,
-malgr soi, on se rapproche toujours un peu de
-la philosophie de son sicle: c'est que le gouvernement
+justice à la proclamation, et qui prouve que,
+malgré soi, on se rapproche toujours un peu de
+la philosophie de son siècle: c'est que le gouvernement
y raisonne avec le peuple, ou du moins,
-essaie de raisonner. Il s'efforce de prmunir les
-Brabanons contre cette fantaisie franaise, <em>cette
-galit chimrique, nulle dans le fait, et dtruite,
-dans l'instant mme o elle pourrait exister, par
-cette varit dont le Crateur imprime le caractre
-aux hommes, ds le moment de leur naissance,
-en les partageant ingalement en facults
-morales, industrie, patience</em>, etc. De cette ingalit
-naturelle et ncessaire (qui, dans l'tat de nature,
+essaie de raisonner. Il s'efforce de prémunir les
+Brabançons contre cette fantaisie française, <em>cette
+égalité chimérique, nulle dans le fait, et détruite,
+dans l'instant même où elle pourrait exister, par
+cette variété dont le Créateur imprime le caractère
+aux hommes, dès le moment de leur naissance,
+en les partageant inégalement en facultés
+morales, industrie, patience</em>, etc. De cette inégalité
+naturelle et nécessaire (qui, dans l'état de nature,
ne peut que produire les violences et les injustices
-dont la rpression est le but de toute socit
+dont la répression est le but de toute société
politique), le philosophe, auteur de la proclamation,
-infre qu'il faut reporter et maintenir
-dans la socit ce bienfait de la nature, cette ingalit
-prcieuse; et c'est quoi sont merveilleusement
-propres les privilges tyranniques, les
-avantages et les honneurs exclusifs affects de
+infère qu'il faut reporter et maintenir
+dans la société ce bienfait de la nature, cette inégalité
+précieuse; et c'est à quoi sont merveilleusement
+propres les priviléges tyranniques, les
+avantages et les honneurs exclusifs affectés à de
certaines classes; sans compter les autres bons
-effets qu'elles produisent, comme le savent trs-bien
-tous les privilgis. Voil comment le gouvernement
-raisonne avec le peuple brabanon.</p>
-
-<p>Tout cela peut n'tre que ridicule; mais ce qui
-est affligeant pour l'humanit entire, c'est que,
-aprs la lecture de cette proclamation, il ne reste
-plus gure de doute sur la ligue des despotes
+effets qu'elles produisent, comme le savent très-bien
+tous les privilégiés. Voilà comment le gouvernement
+raisonne avec le peuple brabançon.</p>
+
+<p>Tout cela peut n'être que ridicule; mais ce qui
+est affligeant pour l'humanité entière, c'est que,
+après la lecture de cette proclamation, il ne reste
+plus guère de doute sur la ligue des despotes
<span class="pagenum"><a id="Page_454"> 454</a></span>
-contre la libert. Il parat certain qu'appels
+contre la liberté. Il paraît certain qu'appelés à
choisir entre <em>les gentilshommes</em> et <em>les hommes</em>, les
princes ont pris parti contre les hommes. C'est
donc la cause de tous ceux qui ne s'honorent
ou ne daignent s'honorer que de ce dernier nom.
Cette guerre est la discussion du plus grand
-procs qui ait jamais intress l'humanit; c'est
-le combat de la raison contre tous les prjugs,
-de toutes les passions gnreuses contre les passions
-basses, de l'enthousiasme pour la libert
+procès qui ait jamais intéressé l'humanité; c'est
+le combat de la raison contre tous les préjugés,
+de toutes les passions généreuses contre les passions
+basses, de l'enthousiasme pour la liberté
contre le fanatisme servile de l'orgueil et de la
-superstition. Du sort de cette guerre, dpend le
-progrs rapide ou la marche rtrograde de la
+superstition. Du sort de cette guerre, dépend le
+progrès rapide ou la marche rétrograde de la
civilisation. Les annales d'aucun peuple connu
-n'ont ouvert une pareille perspective. Franais,
-votre nom est trac aux premires pages de cette
+n'ont ouvert une pareille perspective. Français,
+votre nom est tracé aux premières pages de cette
histoire du genre humain qui se renouvelle: c'est
- vous de soutenir et d'tendre cette gloire.
-Placs presque au milieu de l'Europe, c'est chez
-vous que s'est lev ce fanal, comme pour rpandre
-sa lumire dans une plus grande circonfrence.
-Vous combattrez, vous mourrez plutt
-que de le laisser teindre. Le serment que vous
-avez fait votre constitution, assure le bonheur
-de la postrit, non chez vous seulement, mais
-dans les pays mme d'o les despotes enlvent
-maintenant les esclaves aveugles et arms qu'ils
+à vous de soutenir et d'étendre cette gloire.
+Placés presque au milieu de l'Europe, c'est chez
+vous que s'est élevé ce fanal, comme pour répandre
+sa lumière dans une plus grande circonférence.
+Vous combattrez, vous mourrez plutôt
+que de le laisser éteindre. Le serment que vous
+avez fait à votre constitution, assure le bonheur
+de la postérité, non chez vous seulement, mais
+dans les pays même d'où les despotes enlèvent
+maintenant les esclaves aveugles et armés qu'ils
soudoient pour vous combattre.</p>
-<p>On pourrait ajouter que ces soldats sont soudoys
+<p>On pourrait ajouter que ces soldats sont soudoyés
aussi pour tuer les bourgeois et paysans
<span class="pagenum"><a id="Page_455"> 455</a></span>
-brabanons: tmoins la seconde proclamation
-publie par le gnral Bender, d'aprs laquelle
-il parat que le sabre et la bayonnette seront revtus
+brabançons: témoins la seconde proclamation
+publiée par le général Bender, d'après laquelle
+il paraît que le sabre et la bayonnette seront revêtus
du pouvoir judiciaire aux Pays-Bas pendant
-toute la guerre. On y dclare qu'on est en tat
-de dtacher de l'arme des corps suffisans <em>contre
-les mal-intentionns, villes, bourgs et villages</em>.
+toute la guerre. On y déclare qu'on est en état
+de détacher de l'armée des corps suffisans <em>contre
+les mal-intentionnés, villes, bourgs et villages</em>.
Peut-on dire plus clairement qu'on est en guerre
ouverte avec le peuple? C'est poser la question,
-comme l'eussent pose ceux qu'on appelle,
-Bruxelles, des factieux, des jacobins. A cela prs,
-la proclamation du gnral Bender peut avoir
-son utilit: combien de temps? c'est ce qu'il faudra
+comme l'eussent posée ceux qu'on appelle, à
+Bruxelles, des factieux, des jacobins. A cela près,
+la proclamation du général Bender peut avoir
+son utilité: combien de temps? c'est ce qu'il faudra
voir.</p>
<p class="p2 center small">FIN DU PREMIER VOLUME.</p>
@@ -17368,56 +17326,56 @@ voir.</p>
<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2>
<div class="footnote">
-<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <cite>Maximes et Penses</cite>, tom. <span class="smcap">I</span>, chap. <span class="smcap">VII</span>, pag. 422.</p>
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <cite>Maximes et Pensées</cite>, tom. <span class="smcap">I</span>, chap. <span class="smcap">VII</span>, pag. 422.</p>
-<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Lon <span class="smcap">X</span>.</p>
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Léon <span class="smcap">X</span>.</p>
-<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <cite>La Sophonisbe</cite> de l'archevque Trissino.</p>
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <cite>La Sophonisbe</cite> de l'archevêque Trissino.</p>
<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <cite>La Calandra</cite> du cardinal Bibiena.</p>
<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Les cardinaux de Richelieu et Mazarin.</p>
-<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> Chamfort, dans cet Eloge, se plat souvent emprunter La
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> Chamfort, dans cet Eloge, se plaît souvent à emprunter à La
Fontaine ses propres expressions: on a eu soin de les distinguer par
-un caractre diffrent.</p>
+un caractère différent.</p>
-<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Qui peint le mieux, par exemple, les effets de la prvention,
-ou M. de Sotenville repoussant un homme jeun, en lui disant:
-<em>Retirez-vous, vous puez le vin</em>; ou l'ours, qui, s'cartant d'un corps
-qu'il prend pour un cadavre, se dit lui-mme: <em>Otons-nous; car il
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Qui peint le mieux, par exemple, les effets de la prévention,
+ou M. de Sotenville repoussant un homme à jeun, en lui disant:
+<em>Retirez-vous, vous puez le vin</em>; ou l'ours, qui, s'écartant d'un corps
+qu'il prend pour un cadavre, se dit à lui-même: <em>Otons-nous; car il
sent</em>? Et le chien dont le raisonnement serait fort bon dans la bouche
-d'un matre, mais, <em>qui n'tant que d'un simple chien</em>, fut trouv
+d'un maître, mais, <em>qui n'étant que d'un simple chien</em>, fut trouvé
mauvais, ne rappelle-t-il pas Sosie?</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">Tous mes discours sont des sottises,</div>
-<div class="line">Partant d'un homme sans clat:</div>
+<div class="line">Partant d'un homme sans éclat:</div>
<div class="line">Ce seraient paroles exquises,</div>
-<div class="line">Si c'tait un grand qui parlt.</div>
+<div class="line">Si c'était un grand qui parlât.</div>
</div></div></div>
-<p>On pourrait rapprocher plusieurs traits de cette espce; mais il
-suffit d'en citer quelques exemples. La Fontaine est, aprs la nature
-et Molire, la meilleure tude d'un pote comique.</p>
+<p>On pourrait rapprocher plusieurs traits de cette espèce; mais il
+suffit d'en citer quelques exemples. La Fontaine est, après la nature
+et Molière, la meilleure étude d'un poète comique.</p>
-<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Ils ont t enterrs dans l'glise Saint-Joseph, rue Montmartre.</p>
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Ils ont été enterrés dans l'église Saint-Joseph, rue Montmartre.</p>
-<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <cite>Ridet et odit.</cite> <span class="smcap">Juvnal.</span></p>
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <cite>Ridet et odit.</cite> <span class="smcap">Juvénal.</span></p>
-<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Le grand Cond.</p>
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Le grand Condé.</p>
-<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> On sait qu'un tranger demanda l'acadmie de Marseille
-la permission de joindre la somme de deux mille livres la mdaille
-acadmique.</p>
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> On sait qu'un étranger demanda à l'académie de Marseille
+la permission de joindre la somme de deux mille livres à la médaille
+académique.</p>
<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a></p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">A La Fontaine, lui seul inconnu.</div>
-<div class="line i9"><span class="smcap">Marmontel</span>, <cite>Eptre aux Potes</cite>.</div>
+<div class="line">A La Fontaine, à lui seul inconnu.</div>
+<div class="line i9"><span class="smcap">Marmontel</span>, <cite>Epître aux Poètes</cite>.</div>
</div></div></div>
<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a></p>
@@ -17425,33 +17383,33 @@ acadmique.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">Que Racine, enfantant des miracles nouveaux,</div>
-<div class="line">De ses hros sur lui forme tous les tableaux.</div>
-<div class="line i9"><span class="smcap">Boileau</span>, <cite>Art. pot.</cite></div>
+<div class="line">De ses héros sur lui forme tous les tableaux.</div>
+<div class="line i9"><span class="smcap">Boileau</span>, <cite>Art. poét.</cite></div>
</div></div></div>
-<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Nous avons, contre l'usage, adopt le sentiment de l'acadmie
-pour l'orthographe de ce mot, appuys aussi sur son origine, <em>eremus,
-dsert</em>.</p>
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Nous avons, contre l'usage, adopté le sentiment de l'académie
+pour l'orthographe de ce mot, appuyés aussi sur son origine, <em>eremus,
+désert</em>.</p>
-<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> M. le prince de Cond.</p>
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> M. le prince de Condé.</p>
<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> M. Ducis.</p>
-<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> M. de Brquigny.</p>
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> M. de Bréquigny.</p>
-<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> La Fontaine fut reu en 1684, aprs la mort de Colbert en
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> La Fontaine fut reçu en 1684, après la mort de Colbert en
1683.</p>
-<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Quinaut fut admis l'Acadmie en 1670, et jusqu'alors il
-n'avait fait que des tragdies; son premier opra est de 1672.</p>
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Quinaut fut admis à l'Académie en 1670, et jusqu'alors il
+n'avait fait que des tragédies; son premier opéra est de 1672.</p>
-<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> C'est--dire, avec ses livres.</p>
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> C'est-à-dire, avec ses livres.</p>
-<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> C'tait un sot.</p>
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> C'était un sot.</p>
</div>
</div>
-<h2>TABLE DES MATIRES<br />
+<h2>TABLE DES MATIÈRES<br />
<span class="medium">CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.</span></h2>
<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="1" summary="toc">
@@ -17469,13 +17427,13 @@ Chamfort</span></td>
<th colspan="3">&OElig;UVRES DE CHAMFORT.</th>
</tr>
<tr>
-<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">loge de Molire</span>; Discours qui a remport le
-prix de l'Acadmie franaise, en 1769</td>
+<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Éloge de Molière</span>; Discours qui a remporté le
+prix de l'Académie française, en 1769</td>
<td class="tdrb"><a href="#Page_1">1</a></td>
</tr>
<tr>
-<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">loge de La Fontaine</span>; Discours qui a remport
-le prix de l'Acadmie de Marseille, en 1774.</td>
+<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Éloge de La Fontaine</span>; Discours qui a remporté
+le prix de l'Académie de Marseille, en 1774.</td>
<td class="tdrb"><a href="#Page_33">33</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -17548,34 +17506,34 @@ le prix de l'Acadmie de Marseille, en 1774.</td>
<span class="pagenum"><a id="Page_458"> 458</a></span></td>
</tr>
<tr>
-<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Discours sur l'influence des grands crivains</span>,
-qui a remport le prix l'Acadmie de Marseille,
+<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Discours sur l'influence des grands écrivains</span>,
+qui a remporté le prix à l'Académie de Marseille,
en 1767.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td>
</tr>
<tr>
-<td colspan="2"><span class="smcap">Discours de rception de Chamfort a l'Acadmie
-franaise</span> (1781).</td>
+<td colspan="2"><span class="smcap">Discours de réception de Chamfort a l'Académie
+française</span> (1781).</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_221">221</a></td>
</tr>
<tr>
-<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Des Acadmies</span> (Ouvrage que Mirabeau devait lire
- l'Assemble nationale, sous le nom de <cite>Rapport
-sur les Acadmies</cite>) (1791).</td>
+<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Des Académies</span> (Ouvrage que Mirabeau devait lire
+à l'Assemblée nationale, sous le nom de <cite>Rapport
+sur les Académies</cite>) (1791).</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_254">254</a></td>
</tr>
<tr>
<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Dissertation sur l'imitation de la nature</span>, relativement
-aux caractres dans les ouvrages dramatiques.</td>
+aux caractères dans les ouvrages dramatiques.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_286">286</a></td>
</tr>
<tr>
-<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Dialogue entre S<sup>t</sup>-Ral, Snque, Julien et
+<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Dialogue entre S<sup>t</sup>-Réal, Sénèque, Julien et
Louis-le-Grand.</span></td>
<td class="tdr"><a href="#Page_305">305</a></td>
</tr>
<tr>
-<td colspan="2" class="tdl">Question.&mdash;Si, dans une socit, un homme
+<td colspan="2" class="tdl">Question.&mdash;Si, dans une société, un homme
doit ou peut laisser prendre sur lui ces droits
qui souvent humilient l'amour-propre?</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_317">317</a></td>
@@ -17585,35 +17543,35 @@ qui souvent humilient l'amour-propre?</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_319">319</a></td>
</tr>
<tr>
-<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Question.&mdash;Rponse.</span></td>
+<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Question.&mdash;Réponse.</span></td>
<td class="tdr"><a href="#Page_334">334</a></td>
</tr>
<tr>
-<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Maximes et Penses.</span></td>
+<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Maximes et Pensées.</span></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdi"><span class="smcap">Chap. I<sup>er</sup>.</span></td>
-<td class="tdl">&mdash;Maximes gnrales.</td>
+<td class="tdl">&mdash;Maximes générales.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_337">337</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdi"><span class="i1">&mdash;</span> II.</td>
-<td>&mdash;Suite des Maximes gnrales.</td>
+<td>&mdash;Suite des Maximes générales.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_357">357</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdi"><span class="i1">&mdash;</span> III.</td>
-<td>&mdash;De la Socit, des Grands, des Riches et des Gens du Monde.</td>
+<td>&mdash;De la Société, des Grands, des Riches et des Gens du Monde.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_373">373</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdi"><span class="i1">&mdash;</span> IV.</td>
-<td>&mdash;Du got pour la retraite, et de la dignit du caractre.</td>
+<td>&mdash;Du goût pour la retraite, et de la dignité du caractère.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_395">395</a></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdi"><span class="i1">&mdash;</span> V.</td>
-<td>&mdash;Penses morales.</td>
+<td>&mdash;Pensées morales.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_401">401</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -17629,403 +17587,25 @@ qui souvent humilient l'amour-propre?</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdi"><span class="i1">&mdash;</span> VIII.</td>
-<td>&mdash;De l'Esclavage et de la Libert en France, avant et
-depuis la Rvolution.</td>
+<td>&mdash;De l'Esclavage et de la Liberté en France, avant et
+depuis la Révolution.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_434">434</a></td>
</tr>
<tr>
<td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Observations sur la proclamation des lieutenans,
-gouverneurs et capitaines gnraux des pays-bas,</span>
+gouverneurs et capitaines généraux des pays-bas,</span>
en 1792.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_450">450</a></td>
</tr>
</table>
-<p class="p2 center small">FIN DE LA TABLE DES MATIRES DU PREMIER VOLUME.</p>
+<p class="p2 center small">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU PREMIER VOLUME.</p>
<div class="covernote tnote">
<p>Note du transcripteur:<br />
-La page de couverture a t cre expressment pour cette version
-lectronique et place dans le domaine public.</p></div>
-
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-
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-
-<pre>
-
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-
-End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Chamfort (Tome
-1/5), by Pierre Ren Auguis
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE CHAMFORT (1/5) ***
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+électronique et placée dans le domaine public.</p></div>
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42377 ***</div>
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</html>