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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Histoire de Flandre (T. 3/4) - -Author: Joseph Bruno Constantin Marie Kervyn de Lettenhove - -Release Date: February 23, 2013 [EBook #42177] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FLANDRE (T. 3/4) *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Print project.) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - - - - -HISTOIRE DE FLANDRE. - - - - -Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT. - - - - - HISTOIRE - - DE - - FLANDRE - - PAR - - M. KERVYN DE LETTENHOVE - - TOME TROISIÈME - - 1383-1453. - - BRUGES - - BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR - - 1874 - - - - -HISTOIRE DE FLANDRE - - - - -LIVRE QUATORZIÈME. - -1383-1404. - -Marguerite de Male et Philippe le Hardi. - -Nouvelle invasion de Charles VI. - -Pacification de la Flandre.--Croisade de Nicopoli. - - -La Flandre a soutenu deux siècles de combats avant de succomber à la -bataille de Roosebeke qui arrête le développement des libertés -communales; mais ses institutions sont devenues pour tous ceux qui en -apprécièrent les bienfaits et qui les défendirent de leur sang l'objet -d'un respect si profond, qu'à peine ébranlées par ces désastres elles -se consolideront bientôt, même malgré les vainqueurs: et certes ce -n'est point l'un des événements les moins dignes de l'intérêt de notre -histoire, que le hasard étrange qui porte l'héritage du pays le plus -libre de l'Europe entre les mains d'un prince appelé depuis longtemps -par son habileté à être en France le tuteur et le conseiller de la -royauté absolue: de là de longues luttes et une alternative de paix et -de guerre où nous verrons tour à tour les grands ducs de Bourgogne, -comme les appelle Brantôme, opprimer les communes ou les flatter quand -ils seront trop faibles pour les combattre. - -Le duc Philippe, qui venait de réunir à ses Etats de Bourgogne les -comtés de Flandre, d'Artois, de Nevers et de Rethel, avait été -surnommé _le Hardi_, parce qu'il avait résisté deux fois au Prince -noir, un jour à la bataille de Poitiers où il combattit vaillamment, -un autre jour à Londres, pendant sa captivité, à propos d'une partie -d'échecs. Mais l'intrépidité que l'on vantait chez lui n'était ni -impétueuse ni aveugle comme celle de son arrière-petit-fils qui porta -le même surnom. «Il estoit, dit Froissart, sage, froid et imaginatif -et sur ses besognes véoit au long.» et Christine de Pisan ajoute: -«Prince estoit de souverain sens et bon conseil: doulx estoit et -amiable à grans, moyens et petis; les bons amoit de tous estas; large -comme un Alexandre, noble et pontifical, en court et estat -magnificent; ses gens amoit moult chièrement, privé estoit à eulx, et -moult leur donnoit de bien.» - -Lorsque Christine de Pisan loue la générosité du duc de Bourgogne, il -semble que cet éloge ne soit point complètement désintéressé chez -elle; et néanmoins il reproduit les traits de son caractère qui -frappèrent le plus vivement ses contemporains. Provoquant par son -propre luxe le luxe des bourgeois, multipliant les joutes et les -fêtes, protégeant les relations des marchands étrangers établis en -Flandre plutôt que l'industrie de ses habitants, Philippe le Hardi -opposa sans cesse à l'énergie du sentiment national chez les communes -un système de corruption lente et astucieuse que devaient poursuivre -ses successeurs. Le jour même des obsèques de Louis de Male, tandis -que les cierges funéraires éclairaient encore les églises de Lille -tendues de deuil, il conviait ses conseillers, ses chevaliers et ses -amis à un banquet où il s'était plu à étaler toute sa pompe et toute -sa magnificence: c'était le programme de la domination qu'il -inaugurait. - -Trois mois s'écoulèrent: le duc de Bourgogne s'était rendu à Bruges, -dans les derniers jours d'avril 1384, pour y recevoir les serments des -échevins. Il se montrait gracieux et affable pour les bourgeois, et -venait de faire publier une déclaration où il remettait tous ses -griefs aux villes soumises à son autorité, quand on apprit tout à coup -que le sire d'Escornay était entré à Audenarde. - -Une surprise avait enlevé aux Gantois ce qu'une surprise leur avait -livré. Le sire d'Escornay, instruit que François Ackerman avait quitté -Audenarde pour aller assister aux noces de l'un de ses neveux, avait -réuni quatre cents chevaliers et écuyers dans les bois d'Edelare. -Plusieurs de ses compagnons s'étaient déguisés et étaient arrivés aux -barrières d'Audenarde: leur premier soin avait été de briser les roues -de leurs chariots pour que l'on ne pût plus fermer les portes, et le -sire d'Escornay était accouru aussitôt avec les siens en criant: -_Ville gagnée!_ Les compagnons d'Ackerman n'avaient eu que le temps de -se retirer à Gand. - -Lorsque des députés gantois vinrent se plaindre au duc de Bourgogne -de cette violation de la trêve, il se contenta de leur répondre que -le sire d'Escornay n'avait agi qu'en son propre nom et pour venger ses -querelles particulières. Cependant il n'en continua pas moins à mander -en Artois les nobles du duché de Bourgogne, et la guerre, que -renouvelaient à la fois les murmures des bourgeois de Gand et -l'intérêt politique du prince, se ralluma de toutes parts. Elle offrit -le même caractère que sous Louis de Male. Les capitaines qui -commandaient dans les villes les plus importantes multiplièrent leurs -excursions pour piller les villages et incendier les moissons; le plus -redouté de tous était le sire de Jumont, chevalier bourguignon -récemment créé grand bailli de Flandre, qui se tenait à Courtray. -«Quand il pouvoit, dit Froissart, attraper des Gantois, il n'en -prensist nulle rançon que il ne les mist à mort, ou fit crever les -yeux, ou couper les poings, ou les oreilles, ou les pieds, et puis les -laissoit aller en cel état pour exemplier les autres; et estoit si -renommé par toute Flandre de tenir justice sans point de pitié et de -corriger cruellement les Gantois, que on ne parloit d'autrui en -Flandre que de lui.» De non moins cruelles représailles attendaient -les hommes d'armes du sire de Jumont. Des bandes de laboureurs chassés -de leurs terres, que les Bourguignons appelaient les _pourcelets de la -Raspaille_, s'assemblèrent dans les bois de la Raspaille, entre Renaix -et Grammont, et de là ils allaient, pour se venger de leurs insultes, -les attaquer jusque dans les châteaux où ils trouvaient un asile. Une -désolation profonde s'était répandue dans toute la Flandre. - -Cependant les Gantois espéraient des secours de l'Angleterre: ils -n'avaient pas interrompu leurs relations avec les communes du Brabant -et du Hainaut; mais ils s'appuyaient surtout sur la Zélande, qui leur -servait d'entrepôt dans leur commerce avec la hanse teutonique. -C'était de ce côté que, pour les affaiblir, il fallait d'abord les -isoler. Philippe le Hardi s'adressa au duc Albert de Bavière; des -ordres rigoureux étouffèrent le zèle des communes zélandaises; et par -une suite immédiate de ce premier succès, Philippe le Hardi ne recula -devant aucun sacrifice pour corrompre l'un des capitaines flamands, -Arnould Janssone, qui commandait dans le pays des Quatre-Métiers, d'où -les bourgeois de Gand tiraient de nombreux approvisionnements. Sa -trahison les en priva désormais et ils apprirent à redouter la famine. - -D'autres complots menacèrent bientôt les Gantois jusque dans leurs -foyers. Une profonde agitation régnait au milieu d'eux depuis que -l'heureuse tentative du sire d'Escornay leur avait enlevé une -forteresse à laquelle semblaient attachées les destinées de la -Flandre; mille rumeurs accusaient d'honorables bourgeois de se -préparer à imiter l'exemple de Janssone, et déjà quelques-uns avaient -osé déclarer, disait-on, qu'il fallait se réconcilier avec le roi de -France. La commune n'en reste pas moins pleine d'enthousiasme pour la -défense de ses franchises. Le 18 juillet, l'étendard du roi -d'Angleterre est publiquement arboré: c'est à la fois une protestation -en faveur de l'alliance anglaise et une déclaration solennelle que -Gand repousse toute négociation où le duc de Bourgogne voudrait lui -imposer la suzeraineté de son neveu. Cependant les _Leliaerts_ -accourent sur la place publique et cherchent à renverser la bannière -où Edouard III a placé les fleurs de lis à l'ombre des léopards; mais -leurs chefs sont presque aussitôt arrêtés et chargés de chaînes. Le -plus illustre est le sire d'Herzeele, que le souvenir des exploits du -héros de Nevele ne protége plus: on sait qu'en 1382 il a refusé de -suivre Philippe d'Artevelde, quand il quitta Audenarde pour se diriger -vers Roosebeke; on lui reproche aussi de s'être montré constamment -l'ennemi d'Ackerman; enfin on l'a entendu dans cette funeste lutte -appeler tous ses amis à s'armer contre la commune. - -Cette journée avait consolidé les relations de la Flandre avec -l'Angleterre; on en apprit avec joie les résultats à Londres. Les -conseillers de Richard II voyaient depuis longtemps avec jalousie les -efforts du duc de Bourgogne pour rendre à la monarchie de Charles VI -l'une de ses plus belles provinces. Dès le mois de mai 1384, au moment -où de nouvelles négociations s'engageaient pour la conclusion d'une -paix définitive, ils avaient eu soin d'omettre le nom du comte de -Flandre dans les instructions données au duc de Lancastre et au comte -de Buckingham. La défaite des _Leliaerts_ à Gand ranima leurs -espérances, et le 18 novembre 1384, ils firent publier à Londres une -déclaration complètement hostile au duc de Bourgogne. - -Le roi d'Angleterre y rappelait «que jusqu'à ce moment le pays de -Flandre, soumis à sa suzeraineté comme relevant de sa couronne et de -son royaume de France, si célèbre autrefois par le nombre de ses -villes et celui de ses habitants, se trouvait, depuis la mort de son -cher cousin Louis, comte de Flandre, dépourvu de tout gouvernement -régulier, puisque son héritier ne s'était pas présenté pour faire -acte d'hommage à son seigneur et légitime souverain;» puis, après -avoir retracé les guerres, les dévastations et les pillages qui -menaçaient chaque jour les communes flamandes, notamment les bourgeois -de la cité de Gand, pour lesquels il nourrissait une sincère -affection, il annonçait qu'il avait créé _rewaert_ de Flandre un -illustre chevalier anglais nommé Jean Bourchier, qui avait dans sa -jeunesse combattu en Bretagne sous les drapeaux de Jeanne de Montfort. - -Ce fut vers le mois de janvier que Jean Bourchier arriva à Gand avec -mille archers et une troupe d'hommes d'armes qui ne semble pas avoir -été fort nombreuse. Sa présence assura de plus en plus l'autorité des -capitaines de la commune, parmi lesquels François Ackerman n'avait pas -cessé d'occuper le premier rang. - -Cependant le duc de Bourgogne, déçu dans l'espoir de voir ses amis lui -ouvrir les portes de Gand, redoublait d'activité dans les préparatifs -de la guerre. Il faisait lui-même de fréquents voyages de Lille à -Bruxelles, de Bruxelles à Anvers, ordonnant qu'on élevât de toutes -parts des retranchements pour arrêter les excursions des Gantois, et -veillant surtout à ce qu'ils ne pussent renouveler leurs -approvisionnements. Jamais la puissance du duc de Bourgogne n'avait -été aussi grande. Le duc de Brabant venait de mourir, et l'héritière -de Jean III, veuve de Guillaume de Bavière et de Wenceslas de -Luxembourg, n'écoutait que les conseils de Philippe le Hardi. Elle se -montrait, dit Froissart, vivement affligée des troubles de Flandre et -des embarras «de son neveu et de sa nièce de Bourgogne, qui devoient -estre par droit ses héritiers et qui estoient des plus grands du -monde.» Chaque jour elle entendait répéter que les Gantois se -fortifiaient dans leur résistance par leur alliance avec les Anglais. -Elle avait même appris que le duc de Lancastre négociait le mariage de -l'une de ses filles avec le fils aîné d'Albert de Bavière, appelé à -recueillir plus tard l'héritage des comtés de Hainaut, de Hollande et -de Zélande: ces négociations étaient d'autant plus importantes que les -communes de Hainaut avaient toujours été favorables aux Flamands, qui -avaient également continué à entretenir d'étroites relations -commerciales avec toutes les villes des bords de la Meuse et du Rhin. -La duchesse de Brabant forma à la fois le projet de les rompre et -celui d'intervenir comme médiatrice dans les discordes des Gantois et -de leur prince: son premier soin fut de réunir à Cambray le duc de -Bourgogne et le duc Albert de Bavière, pour leur faire conclure le -mariage de Marguerite de Bourgogne avec l'héritier du Hainaut; mais -ses efforts rencontrèrent de nombreux obstacles. Le duc de Bavière -exigeait comme condition de ce mariage que l'on en arrêtât un second -entre l'une de ses filles et Jean de Nevers, fils aîné du duc de -Bourgogne, à qui son père songeait à faire épouser Catherine de -France, soeur du roi Charles VI. Enfin, le duc Philippe céda, et cette -double union entre les maisons de Bourgogne et de Bavière fut résolue: -une nouvelle combinaison politique lui offrait dans cette alliance -même le moyen de s'attacher, par des liens de plus en plus étroits, la -dynastie de Charles VI. Le 12 avril 1385 on célébra à Cambray le -mariage de Jean de Nevers avec Marguerite de Bavière, et celui de -Marguerite de Bourgogne avec Guillaume de Bavière. Le 18 juillet -suivant, une autre princesse de cette même maison de Bavière, si -intimement unie à celle de Bourgogne, épousait le jeune roi de France, -et apportait pour dot à Charles VI et à son peuple un demi-siècle de -désordres domestiques et de calamités publiques. - -Dès ce moment le duc de Bourgogne fut le véritable chef de la maison -de France. Le parlement venait de déclarer solennellement «que -toujours la cour obéyrait aux commandemens du roy et de monseigneur de -Bourgogne.» Son ambition s'était accrue en même temps que sa -puissance. Ce n'était point assez qu'il domptât les communes -flamandes: ce triomphe ne lui suffisait plus; il n'attendait que le -terme des trêves de Lelinghen pour conduire sur les rivages de -l'Angleterre, où il avait été longtemps captif, une vaste expédition -dont sa volonté eût réglé le but et les résultats. La jeunesse de -Richard II, son orgueil, sa cruauté avaient rapidement affaibli la -redoutable monarchie d'Edouard III, et jamais moment plus favorable ne -s'était présenté aux Français pour effacer les désastres des règnes -précédents. Tandis qu'une armée confiée au duc de Bourbon s'avançait -vers l'Auvergne et le Limousin, une flotte nombreuse mettait à la -voile des côtes de France pour aller seconder le roi Robert II, -fondateur de la dynastie des Stuarts, dans ses efforts pour assurer -l'indépendance de l'Ecosse. - -Au moment où Philippe le Hardi veut placer en Flandre le camp de la -France féodale prête à envahir l'Angleterre, les communes flamandes -osent encore rêver la défense de leurs libertés et le maintien de leur -alliance avec les Anglais. Ackerman fait fortifier avec soin tous les -villages des environs de Gand: il pousse même parfois ses excursions -jusque sous les murs d'Audenarde et de Courtray. Puis, lorsqu'on croit -ses amis réduits par la famine à recourir à la clémence du duc de -Bourgogne, des navires anglais abordent dans l'île de Cadzand et, -grâce à leur appui, les vaisseaux des marchands osterlings portent à -Gand des approvisionnements considérables. Peu de jours après, les -Gantois, conduits par Jacques de Schotelaere, essayaient de surprendre -Anvers, dont les bourgeois leur étaient favorables; mais Gui de la -Trémouille, qui y commandait une garnison bourguignonne, les repoussa -et leur fit quelques prisonniers, qu'à l'exemple de Jean de Jumont il -renvoya à Gand après leur avoir fait crever les yeux. Les Gantois se -préparaient à exercer les mêmes vengeances sur ceux de leurs ennemis -qui étaient tombés en leur pouvoir, quand Jean Bourchier leur -représenta qu'ils s'étaient loyalement remis à leur générosité pour -sauver leurs vies, et qu'il était plus juste de n'exercer de -représailles que sur ceux que la fortune de la guerre leur livrerait -désormais. - -Simon Parys réussit mieux dans une autre expédition où il força -Guillaume de Bavière, gendre du duc Philippe, à évacuer le pays des -Quatre-Métiers. Mais les chevaliers bourguignons ne tardèrent point à -former le projet de le reconquérir. Ils avaient quitté en grand nombre -les villes qu'ils occupaient pour se réunir dans cette expédition, -lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup en présence de deux mille -Gantois, commandés par François Ackerman. Bien que les chevaliers -bourguignons eussent mis pied à terre et saisi leurs glaives, les -Gantois les assaillaient si impétueusement qu'ils rompirent leurs -rangs, et les Français (c'est ainsi que Froissart désigne les -défenseurs de Philippe le Hardi) eurent à peine le temps de s'élancer -sur leurs chevaux pour se retirer à Ardenbourg: ils abandonnaient -parmi les morts les sires de Berlette, de Belle-Fourrière, de Grancey -et plusieurs autres chevaliers. - -Les Gantois ne se laissent intimider ni par les nouvelles -fortifications que s'est empressé d'élever à Ardenbourg Jean de -Jumont, le plus redouté de leurs ennemis, ni par les renforts qu'y a -conduits le vicomte de Meaux. Ackerman, accompagné de Pierre Van den -Bossche et de Rasse Van de Voorde, sort de Gand avec sept mille hommes -et se présente devant les portes d'Ardenbourg aux premières lueurs de -l'aurore, à l'heure même où les veilleurs du guet viennent de se -retire; déjà il a donné l'ordre de descendre les échelles dans les -fossés, et l'un des siens a touché le sommet des remparts, quand deux -ou trois écuyers, «qui alloient tout jouant selon les murs,» -reconnurent le danger dont ils étaient menacés. A leurs cris, les -chevaliers bourguignons accoururent, «et au voir dire, ajoute -Froissart, si ils n'eussent là été, sans nulle faute Ardenbourg estoit -prise, et tous les chevaliers et écuyers en leurs lits.» - -Cet échec n'abat point le courage des Gantois; on les retrouve presque -aussitôt après assiégeant le bourg de Biervliet, constant asile des -_Leliaerts_, où s'est retranché cette fois l'un des bâtards de Louis -de Male. Enfin, tandis que l'on célèbre à Amiens les noces du roi de -France, François Ackerman et Pierre Van den Bossche impatients de -réparer les malheurs de la tentative qu'ils ont dirigée contre -Ardenbourg, s'éloignent de Gand. Jean Bourchier les accompagne. Le -secret de leur expédition a été fidèlement gardé. Ils marchent pendant -toute la nuit, espérant surprendre Bruges à l'aube du jour; mais les -hommes d'armes bourguignons sont trop vigilants, et les Gantois, -trouvant toutes les portes bien gardées, se préparent à se retirer, -quand un messager accourt auprès d'eux, chargé par les bourgeois de -Damme de leur annoncer que leur capitaine, Roger de Ghistelles, est -absent ainsi que plusieurs de ses compagnons, et que rien n'est plus -aisé que de s'emparer de leur ville. Une heure après, Ackerman entre à -Damme au son des trompettes. Aucun désordre ne signale ce succès. Tous -les biens des marchands étrangers sont respectés, et plusieurs nobles -dames, qui habitaient l'hôtel du sire de Ghistelles, obtiennent des -bourgeois de Gand une protection généreuse dont eussent pu s'honorer -des chevaliers. «Ce n'est pas aux femmes que je fais la guerre,» a dit -Ackerman, et tous ses compagnons se sont montrés dociles à sa voix. - -Par une de ces alternatives dont la fortune de la guerre multiplie les -exemples, la ville de Gand, naguère privée, par les compagnies -bourguignonnes et les maraudeurs _leliaerts_ de Janssone, de toutes -ses communications avec la Zélande et la mer, s'applaudissait à son -tour de voir les bourgeois de Bruges, devenus les alliés du duc, -perdre en quelques heures le monopole industriel que leur assuraient -leurs relations avec Damme et l'Ecluse. Jacques de Schotelaere s'était -hâté de rejoindre Ackerman avec d'importants renforts, et toutes les -forces de Philippe le Hardi n'eussent pas suffi pour réparer la -coupable négligence de Roger de Ghistelles. - -Dès le 19 juillet, la prise de Damme fut connue à Amiens; elle troubla -les fêtes que l'on offrait à la jeune reine de France. Les oncles du -roi se réunirent; le duc de Bourgogne insistait pour qu'on tirât une -vengeance éclatante de la témérité des Gantois et pour qu'on complétât -par leur extermination la glorieuse expédition de Roosebeke; -l'influence qu'il exerçait était si grande qu'on interrompit les -joutes et les tournois pour proclamer le mandement royal qui -convoquait à douze jours de là le ban et l'arrière-ban du royaume, -déjà prêts dans la plupart des provinces à s'armer contre les Anglais. -Le 25 juillet, Charles VI quittait Amiens; le 1er août, il se trouvait -devant Damme, entouré de cent mille hommes. - -Ackerman s'était séparé de Jean Bourchier et de Pierre Van den -Bossche, et, pour ménager ses approvisionnements, il n'avait gardé -avec lui que quinze cents combattants choisis parmi les plus braves: -mais il comptait sur sa nombreuse artillerie et sur l'adresse de -quelques archers anglais. - -Les _Leliaerts_ s'enorgueillissaient de leur double défense -d'Audenarde et de celle d'Ypres; mais l'héroïque résistance des -Gantois à Damme devait effacer ces pompeux souvenirs. Dès le premier -jour, un vaillant chevalier du Vermandois, le sire de Clary, fut tué -par l'un des canons de la ville. Ses compagnons voulurent venger sa -mort. Les assauts se multiplièrent, mais à chaque tentative les -assaillants étaient repoussés avec de nouvelles pertes. Quel que fût -le petit nombre des défenseurs de Damme, Ackerman espérait qu'il -pourrait lutter assez longtemps contre l'armée de Charles VI pour -laisser aux Anglais, qu'il attendait, le temps d'arriver à son -secours. - -Un parlement, convoqué à Westminster, avait voté un subside de dix -mille marcs pour couvrir les frais d'une grande expédition qui devait -assurer l'indépendance des communes flamandes; par malheur, les plus -intrépides chevaliers anglais se trouvaient retenus sur les frontières -d'Ecosse par l'invasion du sire de Vienne, et le plus influent des -ministres du roi, Michel de la Pole, qui s'était élevé d'une condition -obscure jusqu'au rang de comte de Suffolk et de chancelier -d'Angleterre, conserva les dix mille marcs destinés à la guerre de -Flandre; il permit même à des Génois, qui avaient été arrêtés par des -vaisseaux anglais, de continuer leur navigation vers les ports occupés -par le duc de Bourgogne, bien que depuis longtemps on leur reprochât -d'être les constants alliés des Français dans toutes leurs guerres -contre la Flandre. Enfin, pour mettre le comble à des mesures qu'une -secrète trahison semblait avoir dictées, il envoya à Berwick tous les -hommes d'armes déjà réunis sur le rivage. - -A peu près vers la même époque, un complot se formait à l'Ecluse en -faveur des Gantois; un grand nombre de bourgeois y avaient conçu le -dessein de surprendre dans le port la flotte que le duc de Bourgogne -avait assemblée pour envahir l'Angleterre, et de rétablir les -communications des assiégés de Damme avec la mer. Ils espéraient que -ce succès hâterait l'arrivée des vaisseaux anglais dans le Zwyn: s'ils -ne paraissaient point ou s'ils paraissaient trop tard, le désespoir -leur suggérait un dernier effort pour que la Flandre restât libre et -fière jusqu'à sa dernière heure: ils avaient, dit-on, unanimement -résolu, dans cette prévision extrême, de rompre les digues qui la -protégeaient et de la livrer à l'Océan pour l'arracher à ses ennemis. -Tant d'audace et de courage rendait cette conspiration redoutable, -mais des espions de Philippe le Hardi la découvrirent: tous ceux qui y -avaient pris part furent mis à mort. - -Peut-être ce complot des habitants de l'Ecluse s'étendait-il jusque -dans le camp de Charles VI. Le duc de Bourgogne, qui avait convoqué -sous ses bannières la commune de Bruges, conduite par Gilles de -Themseke, et les milices de plusieurs autres villes de Flandre, ne -s'était assuré de leur obéissance qu'en les plaçant au milieu du camp, -sous les ordres du sire de Saimpy, dont l'heureuse témérité avait -ouvert la Flandre à l'expédition de Roosebeke. - -Ackerman vit bientôt s'évanouir avec ses espérances toutes les -ressources de sa défense; il avait vainement placé sa confiance dans -la position presque inaccessible de la ville de Damme, entourée de -canaux, de fossés et de marais; les chaleurs d'un été brûlant avaient -desséché tous les étangs et tous les ruisseaux. Les assiégés étaient -accablés de fatigues et de privations; et au moment même où leurs -puits tarissaient, les Français avaient brisé le conduit souterrain -qui portait dans leurs remparts les eaux des viviers de Male; les -munitions de leur artillerie étaient également épuisées. Le 22 août, -Ackerman convoqua ses compagnons d'armes. Il s'était opposé pendant -vingt jours, avec quinze cents hommes, à l'invasion de cent mille -Français, et n'ignorait point que sa résistance, en rendant impossible -l'exécution immédiate de tout projet contre l'Angleterre, avait suffi -pour sauver d'un péril imminent la monarchie de Richard III qui -l'abandonnait. Il ne lui restait plus qu'à tenter un dernier effort -pour assurer le salut des siens. Toutes les mesures propres à protéger -leur retraite furent secrètement adoptées, et lorsque la nuit fut -arrivée, François Ackerman et Jacques de Schotelaere, réunissant leurs -amis, sortirent en silence de la ville en se dirigeant vers Moerkerke; -ils se trouvaient au milieu des Français sans que ceux-ci eussent eu -l'éveil de cette tentative et pussent chercher à les arrêter. -Ackerman, ramenant à Gand sa petite armée, y fut reçu par de longues -acclamations. - -Les députés des bourgeois de Damme s'étaient présentés, humbles et -suppliants, au château de Male qu'occupait Charles VI pour se mettre à -sa merci; avant qu'ils eussent obtenu une réponse, les Français -avaient escaladé la ville et y avaient mis le feu; à peine les nobles -dames, dont les Gantois avaient honoré l'infortune, furent-elles -respectées des sergents recrutés dans leurs propres domaines. -L'incendie éclaira de féroces scènes de massacre. Les Bretons savaient -bien qu'on avait décidé la destruction de la Flandre: ce qu'ils -faisaient, les princes l'approuvaient. Quelques Gantois avaient été -faits prisonniers: on les conduisit à Bruges où la plupart furent -décapités devant le Steen. - -Si le duc de Bourgogne se voyait réduit à renoncer à ses projets -contre l'Angleterre, il était bien résolu à continuer sa guerre -d'extermination contre la Flandre. On avait raconté à Charles VI, dit -un historien du quinzième siècle, «que sur les marches de Zélande -avoit un pays assez fort, où il y avoit beaux pâturages, et largement -vivres et gens.» C'était le pays des Quatre-Métiers, fertile contrée -que les ravages de la guerre avaient jusqu'alors à peu près épargnée. -Charles VI ordonna qu'on l'envahît sans délai (26 août 1385). Les -habitants se défendirent vaillamment, mais rien n'était prêt pour une -résistance dont ils n'avaient point prévu la nécessité. On les -poursuivit avec une atroce persévérance. Les châteaux, les villages, -les hameaux, les chaumières, tout fut détruit; les moissons furent -incendiées, et comme les femmes et les enfants se réfugiaient dans les -bois, on résolut aussi de les brûler, afin qu'il n'y eût personne qui -échappât à la sentence du glaive. Chaque jour multipliait le nombre -des victimes; mais leur mort même était une dernière protestation -contre l'autorité des vainqueurs. - -Ni la grande bataille de Roosebeke, ni la reddition de Damme n'avaient -pu amener la soumission de la Flandre. Charles VI, qui avait cru qu'à -son approche tout le peuple se jetterait à ses pieds, empressé à lui -livrer ses foyers et ses franchises tutélaires, s'ennuyait déjà d'être -séparé si longtemps de la jeune reine de France, qui tenait sa cour à -Creil en attendant son retour: son frère Louis, comte de Valois, plus -connu depuis sous le nom de duc d'Orléans, était également impatient -de quitter la Flandre. Une ambassade, composée d'un évêque et de -plusieurs chevaliers, était arrivée au camp français, afin de -l'engager à se rendre en Hongrie pour y épouser la reine Marie et -partager son trône; le moindre retard, disaient-ils (les événements -justifièrent leurs craintes), pouvait être fatal à ses prétentions et -faire triompher celles du marquis de Brandebourg. - -Charles VI avait adressé aux bourgeois de Gand des lettres pressantes -pour les engager à la paix, mais il n'avait point reçu de réponse, et -depuis le retour d'Ackerman rien n'était venu fortifier le parti des -_Leliarts_, quand le roi de France, tentant un nouvel effort, s'avança -avec ses hommes d'armes sur la route d'Assenede à Gand. Cependant ses -chevaucheurs ne tardèrent point à lui annoncer un nouveau combat. -Seize Gantois s'étaient fortifiés dans la tour d'une église; leur -courage défiait toute une armée: il fallut pour les vaincre amener les -machines de guerre et démolir les murailles. Tant d'héroïsme frappa -Charles VI; il s'arrêta subjugué par ce sentiment d'admiration auquel -nos passions les plus vives ne peuvent se dérober, et resta pendant -douze jours enfermé dans son camp. Ce village portait le nom -d'Artevelde: là s'était également arrêté Louis de Male après la -bataille de Nevele, lorsqu'une sanglante défaite avait détruit les -forces des Gantois. Les souvenirs d'un nom immortel semblaient planer -sur ces lieux, comme si le berceau des plus illustres défenseurs de la -nationalité flamande devait en être le seuil infranchissable. - -Ce fut sans doute dans ce village d'Artevelde, patrie du génie et -asile du courage, qu'on amena au camp de Charles VI quelques captifs -choisis parmi les plus riches habitants du pays de Waes. Les hommes -d'armes, qui semaient de toutes parts l'incendie et le carnage, ne les -avaient épargnés que parce qu'ils en espéraient une rançon -considérable; mais les princes français, loin de les excepter de -l'arrêt porté contre toute la population, voulurent qu'on les mît -immédiatement à mort, afin que ces supplices apprissent de plus en -plus à la Flandre à éviter désormais toute rébellion. Le glaive du -bourreau se leva et retomba tour à tour inondé de sang, jusqu'à ce -qu'il ne restât plus que vingt-quatre prisonniers, tous d'une même -famille et non moins distingués que les autres par leur influence et -leur autorité. A leur aspect, plusieurs chevaliers français, émus de -pitié, intercédèrent pour qu'on leur fît grâce et obtinrent qu'on les -conduisît près du roi. Là on les interrogea sur les motifs de leur -résistance, qui aux yeux des conseillers de Charles VI n'était qu'une -odieuse insurrection; on leur laissa entrevoir à quel prix ils -pourraient, en acceptant le joug étranger, mériter la merci royale; -mais l'un d'eux, qui semblait, par sa taille élevée et par son âge, -supérieur à tous ses compagnons, se hâta de répondre: «S'il est au -pouvoir du roi de vaincre des hommes courageux, il ne pourra au moins -jamais les faire changer de sentiments.» Sa voix était restée libre au -milieu des fers, et comme on lui représentait qu'il fallait respecter -les arrêts de la victoire, et que la Flandre, asservie et mutilée, -avait vu disperser toutes les milices réunies pour sa défense, il -répliqua fièrement: «Lors même que le roi ferait mettre à mort tous -les Flamands, leurs ossements desséchés se lèveraient encore pour le -combattre.» Charles VI, irrité, ordonna aussitôt de chercher un -bourreau: beaucoup d'hommes sages, admirant une si noble fermeté au -milieu des supplices, rapportèrent depuis, ajoute le moine de -Saint-Denis, qu'aucune des victimes n'avait baissé les yeux ni laissé -échapper une plainte, en voyant frapper un père, un frère ou un -parent, et que, bravant la mort jusqu'au dernier moment, ils s'étaient -offerts au glaive le front serein et le sourire à la bouche, en hommes -libres, _libere, læteque_. C'est ainsi que, huit siècles plus tôt, -leurs aïeux les Flamings et les Danes saluaient dans leurs chants les -gloires du courage et les joies du trépas. - -Ces souvenirs d'une grandeur passée, ce témoignage vivant d'une -énergie qui ne s'était du moins pas affaiblie, l'indifférence du roi -incapable de comprendre l'importance de cette guerre, l'abattement -même de ses conseillers qui avaient appris que les vivres abondaient à -Gand, tout contribuait à marquer le terme d'une expédition que rien de -mémorable n'avait signalé; le 10 septembre, Charles VI quitta -Artevelde pour retourner en France avec son armée. - -En Ecosse comme en Flandre, les tentatives des Français étaient -restées stériles, et peu de jours après la retraite du roi, Jean de -Vienne et ses compagnons, repoussés par les Anglais, abordèrent au -havre de l'Ecluse, qui devait être pour les barons de Charles VI ce -que le rivage de Saint-Valery-sur-Somme fut pour les Normands de -Guillaume prêts à combattre à Hastings. Les historiens de ce temps le -nomment le meilleur et le plus célèbre de tous les ports que possède -le royaume de France. Charles VI, avant de rentrer dans ses Etats, -avait donné l'ordre qu'on y construisît une vaste citadelle qui -non-seulement protégeât les armements contre l'Angleterre, mais dont -l'on pût aussi «mestryer tout le pays de Flandres,» et aussitôt après -de nombreux ouvriers avaient commencé à bâtir un château. Les uns -prétendaient qu'il effacerait ceux de Calais, de Cherbourg et de -Harfleur; selon les autres, il devait être assez élevé pour que la vue -embrassât les flots à une distance de vingt lieues, et si bien garni -d'arbalétriers et d'hommes d'armes qu'aucun navire ne sortirait du -Zwyn et n'y pourrait pénétrer «que ce ne fust par leur congé.» - -Philippe le Hardi n'était toutefois point éloigné de désirer la fin -des discordes de la Flandre, depuis si longtemps entretenues par les -chances incertaines de la guerre. De là dépendaient l'exécution de ses -projets d'outre-mer et la prépondérance de son autorité à Paris. La -situation des esprits était cette fois d'accord avec sa politique. -Rejetant loin de lui la terreur comme une arme impuissante, il n'avait -qu'à seconder ce mouvement de paix et de réconciliation qui se faisait -sentir après sept années d'une guerre cruelle. Le commerce touchait à -sa ruine. Sur toutes les mers, depuis les froids rivages de la Norwége -jusqu'aux côtes de l'Afrique et de l'Arabie, dans les pays des -Sarrasins comme dans les dix-sept royaumes chrétiens qui avaient leurs -comptoirs à Bruges, les relations fondées par l'industrie flamande -languissaient et semblaient prêtes à s'anéantir. Déjà elles s'étaient -éteintes en Hainaut, en Brabant, en Zélande et dans les contrées -voisines qui ne vivaient que de leurs rapports avec la France. Charles -VI était à peine rentré à Paris quand les députés des villes d'Ypres -et de Bruges vinrent le supplier de vouloir bien interposer une -médiation désormais toute pacifique, afin de calmer les différends du -duc de Bourgogne et de ses sujets. Philippe le Hardi favorisait sans -doute leurs démarches, mais il n'était point aussi aisé de faire -oublier aux Gantois leurs malheurs et tout ce qu'une triste expérience -leur faisait redouter pour l'avenir. Un noble bourgeois de Gand, nommé -messire Jean de Heyle, accepta avec un dévouement désintéressé une -tâche d'autant plus difficile que ses concitoyens auraient pu y -retrouver l'apparence d'un acte de trahison, et qu'il n'était lui-même -pas certain de la reconnaissance du duc de Bourgogne dans une -négociation qui touchait à la fois à la liberté et à la prospérité de -la Flandre. Il jouissait à Gand d'une grande considération, et -n'ignorait point que, des échevins et des capitaines, Pierre Van den -Bossche était à peu près le seul que l'aveugle confiance de Richard II -dans des ministres avides et perfides n'eût point éloigné de -l'alliance anglaise. Ackerman lui-même, qui avait par son courage -sauvé d'une invasion le royaume d'Angleterre, avait pu se convaincre -qu'il ne fallait point espérer le secours des Anglais divisés et -affaiblis. Deux autres bourgeois, Sohier Everwin et Jacques -d'Ardenbourg, appartenant l'un à la corporation des bateliers, l'autre -à celle des bouchers, c'est-à-dire aux métiers qui s'étaient toujours -montrés les moins favorables à la guerre, s'assurèrent l'appui d'un -grand nombre de leurs amis; mais il n'était personne qui ne vît dans -la confirmation des anciennes franchises de la ville la première -condition de la paix. Les choses en étaient arrivées à ce point, -lorsque Jean de Heyle prétexta un pèlerinage à Saint-Quentin pour -obtenir un sauf-conduit, et son premier soin fut de se rendre à Paris -pour exposer les voeux de la plupart de ses concitoyens au duc de -Bourgogne; Philippe le Hardi se montra fort disposé à les écouter. Gui -de la Trémouille, Jean de Vienne, Olivier de Clisson, le sire de Coucy -et les autres conseillers du roi jugeaient aussi qu'il valait mieux -traiter avec les Gantois que de poursuivre une longue guerre qui -épuisait les ressources de la France. Jean de Heyle était d'ailleurs -un homme prudent et sage, qui savait s'exprimer «en beau langage.» Le -duc Philippe approuva toutes ses paroles et le congédia en lui disant: -«Retournez vers ceux qui vous envoient; je ferai tout ce que vous -ordonnerez.» Dès que Jean de Heyle fut rentré en Flandre, il se rendit -immédiatement au château de Gavre où se trouvait Ackerman, et «se -découvrit de toutes ses besognes secrètement à lui.» «Ackerman pensa -un petit,» dit Froissart, soit que quelques doutes s'offrissent à son -esprit sur la foi que l'on pouvait ajouter aux promesses d'un prince -qui avait, malgré une trêve solennelle, fait surprendre Audenarde, -soit qu'il se demandât quel serait, après cette réconciliation, le -sort des anciens capitaines de Gand. Dominé toutefois par une -considération plus puissante, par celle des besoins et des malheurs de -son pays, il répliqua presque aussitôt: «Là, où monseigneur de -Bourgogne voudra tout pardonner et la bonne ville de Gand tenir en ses -franchises, je ne serai jà rebelle, mais diligent grandement de venir -à paix.» - -Peu de jours après, Sohier Everwin, Jacques d'Ardenbourg et tous leurs -amis se réunissaient au marché du Vendredi, rangés sous la bannière de -Flandre et répétant le même cri: «_Flandre au lion! Le seigneur au -pays! Paix à la ville de Gand, tenue en ses franchises!_» De toutes -parts, les bourgeois accouraient à cette assemblée; Pierre Van den -Bossche venait d'y paraître et cherchait à faire rejeter tout projet -de négociation, lorsque Jean de Heyle prit la parole; il annonça qu'il -portait des lettres du duc de Bourgogne, «moult douces et moult -aimables,» et d'autres lettres de Charles VI qui reproduisaient les -mêmes sentiments de conciliation. - -A peine Jean de Heyle avait-il répété ces assurances du zèle du roi et -du duc de Bourgogne pour la pacification de la Flandre, que le plus -grand nombre de bourgeois, en signe d'adhésion aux propositions qui y -étaient contenues, passa du côté de Sohier Everwin et de Jacques -d'Ardenbourg. Ackerman, appelé du château de Gavre, avait déclaré -lui-même «que d'avoir paix par celle manière à son naturel seigneur, -il n'estoit point bon, ni loyal qui le déconseilloit.» Pierre Van den -Bossche, moins confiant dans l'avenir, s'était retiré seul près de -Jean Bourchier qui n'avait point quitté les murs de Gand. - -On avait conclu une trêve jusqu'au 1er janvier. Des conférences -devaient s'ouvrir à Tournay. Le duc de Bourgogne avait écrit le 7 -novembre aux échevins de Gand qu'il y assisterait lui-même, et la -ville de Gand y fut représentée par cent cinquante députés qui s'y -rendirent en grande pompe et avec une suite nombreuse, afin de se -montrer dignes de la puissance de la cité dont ils étaient les -mandataires. Lorsque le 5 décembre le duc de Bourgogne arriva de Lille -avec la duchesse et la comtesse de Nevers, les députés de Gand -allèrent au devant de lui, et se découvrirent en le saluant, mais ils -ne descendirent pas de leurs chevaux. Rasse Van de Voorde, Sohier -Everwin, Daniel et Jacques de Vaernewyck se trouvaient parmi ces -députés. François Ackerman les accompagnait. Bien qu'ils désirassent -tous la paix, ils exigeaient unanimement qu'elle ne blessât ni -l'honneur, ni les libertés de leur pays, et leur fierté eût fait -abandonner mille fois les négociations, sans l'active médiation de -messire Jean de Heyle. - -Le premier soin des députés gantois avait été de remettre aux -conseillers du duc «copie de leurs requêtes.» Après avoir déclaré que -les bonnes gens de Gand désiraient sincèrement la conclusion d'une -paix «en laquelle Dieu fust honoré, et le commun païs de Flandres -sauvé en âme et en corps,» ils rappelaient que le roi et le duc de -Bourgogne leur avaient garanti la conservation de leurs priviléges et -de leurs franchises, et qu'à ces conditions ils étaient prêts à leur -obéir «comme bonnes et franches gens à leurs francs droituriers -seigneur et dame.» Toutes les libertés sont soeurs: la première -réserve des Gantois était pour la liberté de leur culte et de leur foi -religieuse. Ils protestaient qu'ils voulaient rester dans l'obédience -du pape Urbain, dans laquelle leur ancien comte, Louis de Male, avait -lui-même persévéré jusqu'à sa mort. Par une seconde requête, les -députés gantois, rappelant de nouveau que le duc avait déclaré qu'il -ne voulait priver personne de ses franchises et de ses priviléges, -demandaient que les conditions de la paix s'appliquassent -non-seulement à leurs concitoyens, mais à toutes les villes où ils -avaient trouvé des alliés, c'est-à-dire aux habitants de Courtray, -d'Audenarde, de Deynze, de Grammont, de Ninove, aussi bien qu'à ceux -de Termonde, de Rupelmonde, d'Alost, de Hulst, d'Axel et de Biervliet. -Après la question des priviléges et des franchises, qui touche à la -liberté de la Flandre, ces requêtes abordent immédiatement celle de -l'industrie et du commerce, qui représente sa prospérité. Comme en -1305, comme en 1340, «leur entente est que chacun marchand, de quelque -estat ou condition qu'il soit, pourra franchement arriver en Flandres, -achetant, vendant et bien païant, si comme à bons marchands -appartient, sans estre empeschié ou arresté.» - -Les articles suivants se rapportaient à la délivrance des prisonniers -et au rappel des bannis, «qui devoient être mis francs ainsi qu'ils -furent devant ces guerres, et aussi francs comme si oncques ils -n'eussent été bannis.» C'est à peu près dans les mêmes termes que les -bourgeois de Gand déclaraient vouloir rester «non moins francs que -gens non bourgeois, mais plus francs pour ce qu'ils sont privilégiez.» -Les Gantois réclamaient aussi des monnaies de bon aloi, le choix -d'officiers «nez du païs,» la punition de quiconque voudrait venger -d'anciennes injures et la ratification de la paix par le duc Albert -de Bavière, et les bonnes villes de Hainaut, de Zélande, de Hollande -et de Brabant. - -Toutes ces requêtes furent agréées, et le duc de Bourgogne en y -accédant se contenta des protestations les plus respectueuses de -dévouement et de fidélité. A défaut du fond, il conservait la forme; -enfin, comme selon les anciens usages tout traité était rédigé dans la -langue de ceux qui l'avaient dicté ou imposé, il fut convenu que pour -éviter les difficultés qui auraient pu s'élever à cet égard, on -écrirait en français la copie destinée au duc de Bourgogne, en flamand -celle qui devait être remise aux Gantois. Il était toutefois une -condition à laquelle Philippe tenait rigoureusement: il ne comprenait -pas qu'un prince oubliât les méfaits de ses sujets sans que ceux-ci -lui en eussent humblement demandé merci, et exigeait impérieusement -que cette cérémonie s'accomplît; mais les députés gantois refusaient -de s'y soumettre et déclaraient que jamais leurs concitoyens ne leur -avaient donné un semblable mandat. Tout allait être rompu, lorsque la -duchesse de Brabant et la comtesse de Nevers se jetèrent aux pieds du -duc en s'écriant que c'était au nom des Gantois qu'elles imploraient -sa générosité. La fille de Louis de Male, la duchesse Marguerite, -quittant elle-même le trône qu'elle occupait, s'agenouilla à leur -exemple; et Philippe le Hardi se déclara satisfait, tandis que les -députés de Gand assistaient debout et muets à cette scène. - -Lorsqu'un message de Jean Bourchier avait apporté à Londres la -nouvelle du mouvement dirigé par Jean de Heyle, immédiatement suivi -des conférences de Tournay, l'opinion publique s'était vivement émue -de ces événements qui allaient séparer de l'Angleterre ses plus -anciens et ses plus utiles alliés. Les conseillers de Richard II -s'alarment eux-mêmes: cherchant à réparer les malheurs de leur -imprudente négligence, ils envoient, le 8 décembre 1385, dans les -ports de Douvres et de Sandwich, l'ordre de préparer des navires pour -Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, chargés par le roi de conduire -en toute hâte un corps d'hommes d'armes et d'archers dans sa bonne -ville de Gand: _ad proficiscendum versus villam nostram de Gandavo -cum omni festinatione qua fieri poterit_. - -Il est trop tard; avant que ces ordres soient exécutés, d'autres -nouvelles reçues de Gand annoncent la conclusion de la paix, et dès le -20 décembre, Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, au lieu de se -rendre en Flandre, se dirigent vers les frontières de l'Ecosse. Il ne -restait aux Anglais qu'à accuser les Gantois, dont ils avaient les -premiers méconnu le dévouement, d'avoir trahi leurs serments et leurs -devoirs, et Walsingham se contente de dire que les Flamands se -montrèrent inconstants et légers, selon la coutume de leur nation, en -prouvant qu'il leur était impossible de demeurer longtemps fidèles à -leurs engagements vis-à-vis de leurs seigneurs ou vis-à-vis de leurs -amis. - -Le traité conclu à Tournay, le 18 décembre 1385, a été porté à Gand -par Claude de Toulongeon. Pierre Van den Bossche tente inutilement un -dernier effort pour le faire rejeter, et le 21 décembre, dix jours -avant l'expiration des trêves, il est publié dans toute la Flandre. La -première clause maintient les priviléges de Courtray, d'Audenarde, de -Grammont, de Ninove, de Termonde, et des autres villes alliées aux -Gantois. La seconde rétablit la libre circulation du commerce. Par les -articles suivants du traité, le duc promet de rendre la liberté aux -Gantois prisonniers, de révoquer toutes les sentences prononcées -contre eux, de restituer leurs biens qui avaient été confisqués, et de -veiller à ce qu'ils ne soient jamais inquiétés à cause des anciennes -discordes, même en pays étranger, «les protégeant et réconfortant de -tout son pouvoir, comme bons seigneurs doivent faire à leurs bons -sujets.» Il défend à tous, «sur quant que ils se peuvent méfaire -envers luy, que pour occasion des débats et dissensions dessusdits, -ils ne méfassent ou fassent méfaire par voie directe ou oblique, de -fait ni de parole auxdits de Gand, et ne leur disent aucuns opprobres, -reproches, ni injures.» A ces conditions, les bourgeois de Gand -renoncent «à toutes alliances, serments, obligations et hommages que -eux ou aucun d'eux avoient faits au roi d'Angleterre,» et jurent -d'obéir désormais au roi de France, au duc et à la duchesse de -Bourgogne, «comme leurs droituriers seigneur et dame, et de garder -leurs honneurs, héritages et droits, sauf leurs priviléges et -franchises.» - -Dans l'acte de «rémission,» le duc et la duchesse de Bourgogne -s'exprimaient à peu près dans les mêmes termes: «Nous restituons et -confirmons, y disaient-ils, à nos bonnes gens de Gand leurs -priviléges, franchises, libertez, coustumes, usages et droits -généralement et particulièrement; si mandons à tous nos justiciers et -officiers de nostredit païs de Flandres que lesdits eschevins, -doyens, conseils, habitants et communauté de nostredite ville de Gand -facent et souffrent joïr et user paisiblement de nostre présente -grace, sans les contraindre, molester ou empescher.» Enfin une -déclaration spéciale garantissait aux Gantois la liberté religieuse -qu'avaient réclamée leurs députés. «Quant à la supplication que vous -avez faite sur le fait de l'Eglise, avait dit le duc de Bourgogne, -nous vous ferons informer, toutes fois qu'il vous plaira, de la vérité -de la matière, et n'est pas nostre intention de vous faire tenir -aucune chose contre vos consciences, ne le salut de vos âmes.» - -Dès que les députés de Gand eurent juré d'observer ce traité, ils -allèrent saluer la duchesse de Brabant qui s'était toujours montrée -bonne et douce pour eux, et ils écrivirent également au roi de France -pour le remercier de la part qu'il avait prise au rétablissement de la -paix. - -Tandis que Philippe le Hardi retournait à Lille, afin d'y attendre le -moment où tout serait prêt pour qu'il parût à Gand, les magistrats de -cette ville allaient solennellement exprimer à Jan Bourchier leur -gratitude du zèle qu'il avait montré en défendant leurs remparts. -Pierre Van den Bossche, qui se défiait de la générosité de Philippe le -Hardi, avait demandé, comme unique récompense de ses longs et -périlleux services, qu'il lui fût permis de se retirer également en -Angleterre. On lui accorda tout ce qu'il désirait, et ce fut Jean de -Heyle lui-même qui accompagna jusqu'aux portes de Calais Jean -Bourchier et son illustre ami. Pierre Van den Bossche, retiré en -Angleterre, fut accueilli avec honneur par Richard II, par le duc de -Lancastre et les autres princes anglais, et obtint une pension de cent -marcs sur l'étape des laines de Londres: il retrouvait jusqu'au sein -de l'exil les souvenirs de l'ancienne confédération industrielle de la -Flandre et de l'Angleterre, à laquelle, digne émule de Jean Yoens, il -était constamment resté fidèle. - -Le duc et la duchesse de Bourgogne étaient déjà entrés à Gand: là, -comme à Tournay, la confirmation des libertés précéda la soumission de -la commune et l'amnistie du prince, et ce ne fut que lorsque -Marguerite et Philippe eurent juré de se montrer bons seigneurs et de -rendre justice à chacun selon les anciennes coutumes, que les -bourgeois de Gand prêtèrent le serment de se conduire désormais en -loyaux et fidèles sujets. - -En exécution de la clause du traité qui exigeait que tous les -officiers du duc fussent «nez du païs,» le sire de Jumont, si fameux -par sa cruauté et les haines que réveillait son nom, avait cessé de -remplir les hautes fonctions de souverain bailli de Flandre. Son -successeur fut un chevalier flamand aimé des communes: il se nommait -Jean Van der Capelle. - -Malgré ces apparences de paix et de réconciliation, une guerre si -acharnée avait laissé partout après elle un vague sentiment de -méfiance; Philippe le Hardi semblait lui-même le justifier par les -mesures qui ne suivirent que de trop près la paix de Tournay. Il -venait d'acquérir de Guillaume de Namur la seigneurie de l'Ecluse en -échange de celle de Béthune, afin que rien ne s'opposât aux grands -travaux qu'il projetait pour la défense du Zwyn. Il avait aussi -ordonné que l'on fortifiât Furnes, Bergues, Dixmude et Bourbourg; il -entourait Ypres de murailles, garnissait, à Nieuport, l'église de -Saint-Laurent de barbacanes et de créneaux, et relevait les remparts -de Courtray et d'Audenarde. Ce n'était point toutefois assez qu'il -environnât la cité de Gand, encore protégée par les souvenirs de sa -gloire, d'une barrière de mangonneaux et d'hommes d'armes: par des -lettres du 5 février 1385 (v, st.), il établit à Lille un conseil -suprême d'administration de justice civile et criminelle, qui devait -étendre sa juridiction sur toute la Flandre. - -Ces lettres avaient été écrites à Paris. Philippe s'était rendu en -France pour y traiter des projets, pendant si longtemps différés, -d'une expédition en Angleterre. La pacification de Gand avait levé les -obstacles qui en avaient arrêté l'accomplissement l'année précédente, -et le duc de Bourgogne, qui redoutait, pour ses nouveaux Etats encore -plus que pour les autres provinces de France, l'action hostile de -l'Angleterre, obtint aisément que l'on préparerait sans retard tout ce -que réclamait une aussi grande entreprise. - -Cependant, soit que ces délibérations fussent restées secrètes, soit -que l'exécution de ces desseins parût impossible, l'Angleterre -négligeait le soin de sa défense, et la sécurité où elle s'endormait -pouvait lui devenir d'autant plus fatale qu'elle était plus imprudente -et plus complète. Le duc de Lancastre, le seul prince de la dynastie -des Plantagenêts qui fût digne d'appartenir à la postérité d'Edouard -III, s'occupait beaucoup moins des affaires de son neveu que des -intérêts de sa propre ambition engagée dans de longues querelles pour -la succession du trône de Castille. Richard II lui avait remis, le -jour de la solennité de Pâques 1386, une couronne d'or, en ordonnant -qu'on lui reconnût désormais le titre de roi des Espagnes. Vingt mille -hommes d'armes se dirigèrent successivement vers le port de Plymouth, -et le 9 juillet une flotte nombreuse porta en Galice l'élite de la -chevalerie anglaise. - -On attendait en France ce moment pour commencer les hostilités, et -dans toutes les provinces, en Bourgogne, en Champagne, en Gascogne, en -Normandie, en Poitou, en Touraine, en Bretagne, en Lorraine, au pied -des Vosges, des Cévennes et des Pyrénées, l'ordre fut aussitôt adressé -aux baillis et aux sénéchaux d'appeler sous les armes les écuyers et -les sergents. Le comte d'Armagnac promit de quitter ses montagnes, et -le comte de Savoie lui-même annonça un secours de cinq cents lances. -Depuis plusieurs mois, d'énormes gabelles avaient été établies dans -tout le royaume: les impôts recueillis en moins d'une année -excédaient, disait-on, tous ceux qui avaient été perçus depuis un -siècle. Les riches avaient été taxés au quart ou au tiers de ce qu'ils -possédaient; les pauvres payaient plus qu'ils n'avaient; en même -temps, avec une sage prévoyance, on avait loué dans les ports de la -Bretagne, en Hollande et en Zélande (malgré les protestations des -marins de Zierikzee), et jusque sur les lointains rivages de la Prusse -et de l'Andalousie, tous les gros vaisseaux qui se trouvaient en état -de prendre la mer. Mais rien n'égalait la grande flotte que le -connétable Olivier de Clisson réunissait à Tréguier. Il avait fait -abattre les plus beaux chênes des forêts de la Normandie pour former -toute une ville de bois qu'on voulait transporter en Angleterre, afin -qu'elle offrît aux Français un asile et un abri. - -Vers le milieu du mois d'août 1386, on vit arriver aux frontières de -Flandre, c'est-à-dire en Artois et dans les châtellenies de Lille, de -Douay et de Tournay, une multitude d'aventuriers accourus de toutes -les provinces de France. L'espoir de recueillir un riche butin en -Angleterre les avait tentés, et même avant d'avoir passé la mer ils -pillaient, plus que ne l'eussent fait les Anglais eux-mêmes, le pauvre -peuple qui n'osait se plaindre. - -Les Anglais avaient craint un instant que l'on ne songeât à assiéger -Calais; ils y envoyèrent le fils du comte de Northumberland, Henri -Percy, surnommé Hotspur. Le héros de Shakspeare protégea la cité que -n'avait pu défendre le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre. Les -Français, sans chercher à le combattre, se dirigèrent vers le port de -l'Ecluse, choisi de nouveau comme centre de leur expédition contre -l'Angleterre. L'Ecluse, assise sur le Zwyn vis-à-vis de la Tamise, -menaçait tout le rivage ennemi depuis Thanet jusqu'à Norwich, où il -n'y avait ni ville ni château qui ne rappelât les audacieuses -invasions des chefs flamands sous Philippe d'Alsace. - -Charles VI, voulant exciter de plus en plus le zèle de ses serviteurs, -venait de quitter lui-même Paris, après avoir entendu une messe -solennelle dans l'église de Notre-Dame. Les ducs de Bourbon, de Bar et -de Lorraine, les comtes d'Armagnac, d'Eu, de Savoie, de Genève, de -Longueville, de Saint-Pol, et un grand nombre d'autres barons non -moins illustres, l'accompagnaient. Les communes de Noyon, de Péronne -et d'Arras s'inclinèrent en silence devant ce formidable armement -auquel la conquête de l'Angleterre semblait promise; mais parfois -quelque laboureur, chassé de sa métairie par les gens de guerre, les -maudissait du fond des bois où il errait fugitif en faisant des voeux -pour leur extermination. - -Le duc de Bourgogne était arrivé du Hainaut pour conduire le roi de -France dans ses Etats. Charles VI ne s'arrêta à Bruges que pour -permettre aux magistrats de lui offrir une magnifique coupe d'or ornée -de perles et de pierreries: il se rendit sans retard à l'Ecluse; mais, -bien qu'on eût eu soin de défendre l'entrée de cette ville aux ribauds -et aux valets, il fut impossible à beaucoup de chevaliers de s'y -loger. Le comte de Saint-Pol, le dauphin d'Auvergne, les sires de -Coucy et d'Antoing se virent réduits à retourner à Bruges; d'autres -seigneurs s'établirent à Damme et à Ardenbourg. En ce moment -l'expédition française comptait trois mille six cents chevaliers et -cent mille hommes d'armes. Douze ou treize cents navires étaient déjà -réunis, sans y comprendre la flotte de Bretagne que l'on attendait -chaque jour. La plupart étaient de petits bâtiments à éperon qui ne -portaient que deux voiles; mais il y en avait d'autres plus vastes -destinés au transport des chevaux; d'autres encore, connus sous le nom -de _dromons_, devaient recevoir les vivres et les machines de guerre. -Froissart, témoin de ces préparatifs, qui effaçaient tous les -souvenirs conservés dans la mémoire des hommes, a pris plaisir à -décrire dans ses chroniques la pompe et la magnificence qui s'y -associaient. Les barons rivalisaient de luxe dans les ornements de -leurs navires, où l'on voyait au haut des mâts recouverts de feuilles -d'or flotter des bannières de cendal. Le vaisseau du duc de Bourgogne -était complètement doré. On y remarquait cinq grandes bannières aux -armes de Bourgogne, de Flandre, d'Artois et de Rethel, quatre -pavillons azurés et trois mille pennons. Les voiles portaient des -devises écrites en lettres d'or qui étaient répétées sur une tente -richement brodée et ornée de perles et de trente-deux écussons. - -Charles VI trouvait tant de charme dans ces projets d'un caractère -tout nouveau pour son imagination agitée, que parfois il s'aventurait -hors du port, afin de s'habituer au mouvement des vents et des flots; -à son exemple, le duc de Bourbon, à qui avait été promis le -commandement de l'avant-garde, et plusieurs jeunes seigneurs avaient -fait sortir leurs navires du golfe et s'étaient placés dans la rade du -Zwyn, tous également impatients de montrer qu'ils seraient les -premiers à descendre en Angleterre: déjà le point du débarquement -avait été déterminé. Edouard III avait quitté Orwell pour aborder à -l'Ecluse; Charles VI voulait quitter l'Ecluse pour aborder à Orwell. - -Par une de ces transitions rapides qui appartiennent aussi bien aux -nations qu'à chacun des hommes, une terreur profonde avait succédé en -Angleterre à la confiance et au dédain: la renommée exagérait les -proportions déjà presque fabuleuses de cet armement. Tandis qu'en -France de solennelles processions allaient d'église en église implorer -la victoire, des prières publiques avaient lieu dans toutes les -provinces anglaises pour invoquer la protection céleste. A Londres les -bourgeois avaient détruit les faubourgs et veillaient sur leurs -murailles, comme si les Français avaient déjà paru aux bords de la -Tamise. Les nobles, les bourgeois, les laboureurs rivalisaient de zèle -pour la défense du pays. Les prêtres eux-mêmes s'étaient enrôlés dans -la milice du siècle, confondant le culte de Dieu et celui de la -patrie, et l'on avait vu à Canterbury l'abbé de Saint-Augustin -franchir le seuil de son monastère suivi de deux cents lances et de -cinq cents archers. Enfin le parlement s'assembla; son premier soin -fut d'accuser le comte de Suffolk dont la coupable incurie avait, -l'année précédente, laissé sans secours les intrépides assiégés de -Damme, et malgré l'appui du roi, Michel de la Pole, dépouillé de ses -dignités, fut relégué au château de Windsor d'où il chercha bientôt à -fuir à Calais ayant, selon Knyghton, quitté la robe de chancelier -d'Angleterre pour se déguiser en marmiton flamand. - -Cependant la flotte française ne mettait point à la voile. Les -bourgeois de Flandre, qui souffraient de plus en plus de la présence -des hommes d'armes étrangers, répétaient chaque jour: «Le roi de -France entrera samedi en mer,» ou bien: «Il partira demain ou -après-demain;» mais le jour du départ n'arrivait pas. La même -incertitude régnait parmi les barons de France; à toutes les questions -que multipliait leur impatience on répondait: «Quand nous aurons bon -vent.» Or, le vent changeait et ils ne s'éloignaient point; d'autres -fois on leur disait: «Quand monseigneur de Berri sera venu.» - -C'était là le grand motif de ces longs retards. Le duc de Berri était -l'aîné des oncles du roi. Depuis longtemps il était jaloux de -l'influence dominante du duc de Bourgogne, et rien n'était plus -contraire à ses pensées qu'une expédition qui devait y mettre le -comble. Il était resté à Paris tant que la saison était bonne pour le -passage; mais lorsqu'il jugea qu'il n'était plus praticable, il -feignit de se montrer bien résolu à se rendre en Angleterre. Chaque -jour lui parvenaient des lettres du roi ou du duc de Bourgogne qui le -pressaient de se hâter, mais il n'en faisait rien et voyageait à -petites journées. - -Lorsqu'il arriva en Flandre, les choses étaient telles qu'il eût pu -les désirer. Le séjour prolongé d'un si grand nombre d'hommes d'armes -avait quadruplé le prix des vivres qu'ils ne se procuraient qu'à -grand'peine; mais leurs plaintes n'étaient point écoutées, et après de -longues réclamations, ils n'avaient obtenu que huit jours de solde, -tandis qu'on leur devait plus de six semaines. Beaucoup avaient même -déjà quitté la Flandre pour retourner dans leur pays. Les nuits -étaient de plus en plus longues, les jours froids et sombres. «Ah! bel -oncle,» s'était écrié Charles VI quand il vit le duc de Berri, «que je -vous ai désiré et que vous avez mis de temps à venir! Pourquoi -avez-vous tant attendu? Nous devrions être en Angleterre et combattre -nos ennemis.» - -Cependant dès le lendemain de l'arrivée du duc de Berri, les vents -cessèrent d'être favorables; la mer devint houleuse et agitée, -d'épaisses ténèbres se répandirent dans le ciel, et l'on y vit -succéder des torrents de pluie; les navires perdaient leurs agrès; les -hommes d'armes, campés sur le rivage, cherchaient vainement un abri -contre les intempéries de l'air. Tous les marins déclaraient que la -traversée était désormais impossible; mais Charles VI se montrait peu -disposé à renoncer à ses illusions de conquérant. Dès que le temps -parut un peu plus calme, il donna l'ordre d'appareiller et se rendit -lui-même à bord du vaisseau royal; mais à peine avait-il fait lever -l'ancre que le vent changea et rejeta toute la flotte française dans -le Zwyn. - -Le duc de Berri s'applaudissait seul de ce contre-temps; il ne cessait -de répéter que c'était une grande responsabilité que d'exposer aux -chances d'une guerre téméraire le roi et toute la noblesse française. -A l'entendre, il valait mieux ajourner à l'année suivante cette -expédition, soit qu'on conservât comme point de départ le port de -l'Ecluse, soit qu'on préférât celui de Harfleur. - -Le duc de Bourgogne reconnaissait lui-même qu'il n'était ni sage, ni -prudent de persévérer plus longtemps dans ses desseins. Les Anglais -s'étaient remis de leur effroi, et répétaient que si les Français -abordaient sur leurs rivages, pas un seul ne rentrerait dans son pays. -Leurs vaisseaux croisaient devant les ports de Flandre et attaquaient -les navires isolés qui se dirigeaient vers l'Ecluse; mais ce dont les -Anglais s'enorgueillissaient le plus, c'était de s'être emparés de la -plus grande partie de la flotte de Tréguier et de la fameuse ville de -bois qu'on pouvait réunir en trois heures et qui embrassait, -disait-on, un espace de sept lieues de tour. L'architecte qui en avait -dirigé la construction était lui-même au nombre des prisonniers, et le -roi d'Angleterre lui ordonna de la faire dresser sous ses yeux, près -de Winchelsea. - -Les communes flamandes ne se réjouissaient pas moins de la triste -issue des projets des princes français. Si l'on pouvait ajouter foi au -récit assez confus d'un historien anglais, leurs députés se seraient -rendus secrètement à Calais, offrant de conclure une nouvelle alliance -avec les Anglais et de chasser tous les Français de leur pays; mais -les Anglais exigeaient qu'on démolît les fortifications de Gravelines, -élevées par Louis de Male, qui avaient arrêté un instant, en 1383, la -croisade de l'évêque de Norwich, et les discussions soulevées à ce -sujet rompirent les négociations. En reproduisant cette version, ne -faudrait-il pas attribuer l'initiative ou du moins l'influence la plus -considérable dans ces pourparlers à la commune de Gand, où les amis -d'Ackerman ne croyaient désormais, pas plus que ceux de Pierre Van den -Bossche, à la sincérité des promesses de Philippe le Hardi? Rien n'est -plus probable, car, au moment où le duc de Bourgogne se plaint le plus -vivement des honteux résultats d'une tentative pour laquelle on avait -en quelque sorte appauvri tout le royaume de France, nous voyons le -duc de Berri réussir tout à coup à l'apaiser, et aux rêves de -l'invasion de l'Angleterre succède un projet dirigé contre les -communes flamandes que l'Océan ne protége point de ses abîmes et de -ses tempêtes. - -Charles VI annonçait qu'abjurant tout ressentiment contre les -courageux bourgeois qu'il avait deux fois inutilement menacés de sa -colère, il voulait aller célébrer les fêtes de Noël à Gand pour faire -honneur à cette ville et à ses habitants. Ses serviteurs l'avaient -déjà précédé avec les approvisionnements et les autres objets -nécessaires au séjour du roi de France et de ses conseillers: ils -étaient environ huit cents et conduisaient sur leurs chariots des -tonneaux qui semblaient remplis de vin; leur nombre et ce que -présentaient ces vastes apprêts, si peu d'accord avec l'abondance qui -régnait à Gand, firent soupçonner quelque dessein sinistre, car le -bruit courait depuis longtemps, parmi les bourgeois de Gand, que -l'expédition de l'Ecluse était aussi bien dirigée contre eux que -contre les Anglais, et ils craignaient les fureurs des Français qui -avaient naguère mis à mort tous leurs concitoyens saisis à Damme. L'un -d'eux, agité par sa méfiance et ses doutes, saisit un moment favorable -pour toucher l'un de ces tonneaux, et il s'empressa de rapporter qu'il -l'avait trouvé pesant et qu'assurément il ne contenait point de -liquide. Tous les bourgeois s'assemblent aussitôt: ils s'écrient -qu'ils veulent goûter le vin du roi; malgré la résistance qu'on leur -oppose, ils brisent les tonneaux où ils découvrent des armes, et les -serviteurs de Charles VI, dont la mort doit expier la mission -exterminatrice, avouent, avant de succomber sous la hache du bourreau, -qu'ils ont été chargés d'ouvrir les portes de la ville à leurs -compagnons: «Tous les Gantois, disent-ils, étaient condamnés à périr; -leur ville même devait être complètement détruite.» - -Peu d'heures après, le sanglant dénoûment de ce complot était connu à -l'Ecluse. Charles VI, devançant le départ des autres princes et celui -des chevaliers, s'éloigna précipitamment; mais les Bretons, qui -attendaient depuis quatre ans le pillage de Gand, cherchèrent à se -consoler de leurs regrets en saccageant les maisons de l'Ecluse et en -y outrageant les femmes, les veuves et les jeunes filles. A Bruges, -leur passage fut signalé par de semblables désordres, mais toute la -commune se souleva pour les réprimer. En ce même moment où les -nouvelles du péril des Gantois augmentaient l'agitation du peuple, le -duc de Berri, plus vivement désigné à sa haine parce que de vagues -rumeurs l'accusaient de la mort de Louis de Male, arriva à Bruges où -il se vit bientôt attaqué près du pont des Carmes, et renversé de -cheval. Les chevaliers français se hâtaient de se réfugier dans leurs -hôtels: on leur annonçait que les corps de métiers se réunissaient sur -la place du Marché pour les combattre. Le sire de Ghistelles eut à -peine le temps de monter à cheval. Issu de l'une des plus illustres -maisons de Flandre qui était alliée (il est intéressant de l'observer) -à celle de Jean de Heyle, il s'était acquis une grande influence en se -faisant aimer du peuple. Il s'adressa aux bourgeois qui avaient pris -les armes et réussit à les calmer par de douces paroles. Sans -l'intervention du sire de Ghistelles, «il ne fût échappé, dit -Froissart, ni chevalier, ni écuyer de France que tous n'eussent été -morts sans merci.» - -De pompeuses réjouissances eurent lieu en Angleterre lorsqu'on y -apprit la retraite de Charles VI. Le roi Richard réunit à Westminster -tous ceux qui avaient été chargés de la défense des provinces voisines -de la mer et leur fit grand accueil. Mais bientôt on songea à profiter -de la situation des choses: mille archers et cinq cents hommes d'armes -se rendirent à bord d'une flotte que commandaient les comtes -d'Arundel, de Nottingham, de Devonshire et l'évêque de Norwich, le -fameux Henri Spencer. Après avoir croisé pendant tout l'hiver des -côtes de Cornouailles aux côtes de Normandie, en épiant les navires -français, elle se trouvait, dans les derniers jours de mars, à -l'embouchure de la Tamise lorsqu'on signala des voiles ennemies à -l'horizon; c'était la flotte du duc de Bourgogne, commandée par un -chevalier _leliaert_ nommé messire Jean Buyck, qui escortait un grand -nombre de navires de la Rochelle chargés de douze ou de treize mille -tonneaux de vins de Saintonge et de Poitou. Jean Buyck avait longtemps -combattu les Anglais sur mer, il était sage et courageux, et comprit -aussitôt que les vaisseaux anglais chercheraient à prendre le vent -pour l'attaquer avant la nuit. Quoique décidé à éviter le combat, il -arma ses arbalétriers et il ordonna en même temps au pilote de hâter -la marche de la flotte, afin qu'elle repoussât les Anglais en se -dérobant à leur poursuite. Déjà il était en vue de Dunkerque et il -espérait pouvoir gagner l'Ecluse en côtoyant le rivage de la Flandre. -Ce système réussit d'abord: quelques galères pleines d'archers anglais -s'étaient avancées, mais leurs traits ne frappaient point leurs -ennemis, qui ne se montraient pas et continuaient leur route. Enfin le -comte d'Arundel s'élança au milieu d'eux avec ses gros vaisseaux; dès -ce moment, la lutte fut sanglante et opiniâtre. Trois fois la marée se -retirant obligea les combattants à se séparer et à jeter l'ancre; -trois fois, ils s'assaillirent de nouveau. - -Cependant la flotte bourguignonne s'approchait des ports de Flandre. -Jean Buyck était parvenu à dépasser Blankenberghe et était près -d'atteindre le havre du Zwyn: mais sa résistance s'affaiblissait -d'heure en heure. Parmi les vaisseaux anglais, il en était un surtout -qui attaquait avec acharnement les hommes d'armes du duc de Bourgogne; -le capitaine qui en dirigeait les manoeuvres se nommait Pierre Van den -Bossche: il vengeait Barthélemi Coolman dont Jean Buyck avait été le -successeur. En vain les Bourguignons espéraient-ils qu'une flotte -sortirait de l'Ecluse pour les soutenir: ce port, qui avait armé tant -de vaisseaux pour décider la victoire d'Edouard III, n'en avait plus -pour protéger la retraite de l'amiral de Philippe le Hardi. Jean Buyck -fut pris par les Anglais et avec lui cent vingt-six de ses navires. -Pendant toute cette année, tandis que les vins de Saintonge se -vendaient à vil prix en Angleterre, ils manquèrent complètement en -Flandre, ce qui augmenta les murmures du peuple. Philippe le Hardi ne -pouvait rien pour réparer ces revers; mais il fit de nombreuses -démarches pour que son brave amiral lui fût rendu, et offrit -inutilement, en échange de sa liberté, celle d'un prince portugais, -fils d'Inès de Castro, qu'un autre jeu de la fortune retenait à cette -époque captif à Biervliet. Jean Buyck devait passer trois années à -Londres et y rendre le dernier soupir. - -Pierre Van den Bossche voulait entrer dans le port même de l'Ecluse et -y effacer par le fer et la flamme jusqu'aux derniers vestiges de -l'expédition préparée pour la conquête de l'Angleterre. Là, sur les -ruines de cette citadelle élevée comme un monument de la servitude de -la Flandre, il aurait arboré le drapeau de Jean Yoens et de Philippe -d'Artevelde. Le lion de Gand sommeillait à peine; les homme d'armes -bourguignons s'étaient dispersés, et la France, épuisée par les -impôts, ne pouvait plus rien. On ne voulut point l'écouter. Les -Anglais se bornèrent à piller le village de Coxide et les environs -d'Ardenbourg: ils n'avaient su profiter ni des sympathies populaires -qui les appelaient, ni de la consternation de leurs ennemis qui -s'était répandue jusqu'à Paris, où Charles VI écrivait au duc de -Bourbon: «Vous sçavez, beaux oncles, si l'Escluse estoit prise, ce -seroit la destruction de nostre royaume.» - -Pierre Van den Bossche rentra à Londres avec les Anglais. N'osant plus -rêver désormais la délivrance de la Flandre, il disparut tout à coup -de la scène des révolutions et des grandes luttes politiques. Les -dernières paroles de Pierre Van den Bossche que l'histoire nous ait -conservées furent l'expression d'un patriotique regret pour son pays -menacé et pour ses amis proscrits, parce qu'ils avaient été trop -crédules et trop confiants. L'avenir ne réservait à sa vieillesse que -l'oubli de l'exil et le silence du tombeau. - -Le duc de Bourgogne ne se trouvait pas en Flandre lors de l'agression -des Anglais; il avait accompagnée Charles VI à Paris. Malgré son court -dissentiment avec le duc de Berri, son influence s'était maintenue. On -en eut bientôt une nouvelle preuve. Depuis la mort de Louis de Male, -les conseillers du roi avaient, à plusieurs reprises, soulevé la -question de la restitution des châtellenies de Lille, de Douay et -d'Orchies, à laquelle Philippe le Hardi s'était engagé par ses lettres -secrètes du 12 septembre 1368; mais le duc de Bourgogne s'etait -contenté de répondre qu'il était vrai que, vers le mois d'août 1368, -le roi Charles V lui avait remis le texte de la promesse, sur laquelle -il avait, peu de jours après, fait apposer son scel à Péronne, mais -qu'il espérait dès ce moment que les lettres de transport des trois -châtellenies lui seraient octroyées purement et simplement, sans -aucune mention de conditions semblables, ce qui eut lieu en effet, et -il ajoutait qu'il avait été expressément stipulé, dans la convention -du 12 avril 1369, que ce transport ne serait pas fait comme donation à -titre gratuit et sujette à révocation, mais «pour satisfier et faire -raison à Monsieur de Flandres de dix mille livres à l'héritage qu'il -demandoit au roy, par lettres du roy Jean et les siennes sur ce -faictes.» Il observait aussi que cette charte annulait formellement -toutes conventions contraires, «comme cassées, rappelées et mises du -tout au néant,» alléguant qu'il n'avait pas eu le droit de disposer de -ce qui touchait aux prétentions héréditaires de Marguerite de Male, et -qu'il était d'ailleurs bien certain que c'était uniquement sur la foi -de ces lettres de transport que les communes flamandes avaient -consenti au mariage de l'héritière de leur comté. C'est ainsi qu'il -cherchait lui-même dans la ruse des raisons pour déchirer un -engagement qui n'avait d'autre origine qu'une ruse préparée pour -tromper les villes de Flandre. Ce fut au retour de l'expédition de -l'Ecluse, le 16 janvier 1386 (v. st.), qu'une transaction définitive -confirma les réclamations de Philippe le Hardi, en ne laissant aux -successeurs de Charles V que l'éventualité d'un droit de rachat après -la mort de l'héritier immédiat du duc de Bourgogne, rachat qui ne -pouvait, même dans ce cas, s'exécuter qu'en échange de possessions -sises dans le Ponthieu, représentant dix mille livres tournois de -rente, c'est-à-dire d'une valeur égale à celle des trois châtellenies -de Lille, de Douay et d'Orchies, qui avaient été cédées pour cette -somme à Louis de Male. - -Le duc de Bourgogne profitait en même temps de son autorité et de -l'influence qu'il exerçait en France pour chercher à se soumettre -cette redoutable cité de Gand, qui avait traité avec lui plutôt comme -un Etat indépendant que comme une population rebelle, et, dans son -désir de l'affaiblir et de la ruiner, il persécutait également tous -ses bourgeois, ceux auxquels il devait la paix comme ceux auxquels il -avait promis d'oublier la guerre. - -Lorsque, dans les derniers jours de l'année 1379, il avait interposé -sa médiation pour faire conclure entre Louis de Male et les Gantois le -traité d'Audenarde, deux hommes l'avaient secondé de leur zèle et de -leur appui le plus actif. - -L'un, prudent conseiller de Louis de Male, était le prévôt -d'Harlebeke, Jean d'Hertsberghe. Le comte de Flandre n'avait pas tardé -à oublier ses services, car, neuf jours après la bataille de -Roosebeke, traversant le bourg d'Harlebeke, où se conservent les -traditions de nos premiers forestiers, il s'y était arrêté afin de -sceller une charte qui prononçait la confiscation des biens de Jean -d'Hertsberghe. - -L'autre, le plus illustre des amis de Simon Bette et de Gilbert de -Gruutere, Jean Van den Zickele, que Froissart appelle «un moult -renommé homme sage,» avait survécu au prévôt d'Harlebeke; cependant -six mois ne s'étaient point écoulés depuis le désastre du 27 novembre -1382, lorsqu'il fut cité à la cour de Charles VI pour se justifier -d'une vague accusation de complicité avec Philippe d'Artevelde. Il ne -parvint à se disculper à Paris que pour trouver de nouveaux -accusateurs à Lille, et bientôt après, ayant inutilement réclamé -l'intervention du duc Albert de Bavière, il y périssait dans un duel -judiciaire, le 25 septembre 1384, moins d'un an après l'avénement du -duc de Bourgogne. - -En 1387, on voit éclater, sous la protection de Philippe le Hardi, -d'autres vengeances dirigées contre les derniers représentants de la -puissance des communes. Cette fois, l'ancien capitaine de Gand, -François Ackerman, devait en être la victime. Pendant quelque temps, -il avait été l'objet des flatteries du duc, qui avait voulu l'admettre -parmi les officiers de sa maison; mais il les avait constamment -repoussées et vivait dans la retraite, se contentant de se promener -parfois, suivi de quelques valets qui portaient ses armes, au milieu -de cette cité dont tous les bourgeois étaient pleins de respect pour -lui; mais il arriva bientôt que le duc de Bourgogne s'opposa au -maintien de cet usage qui s'était toujours conservé à Gand, et comme -Ackerman se croyait au-dessus de cette ordonnance, le bailli lui -demanda s'il songeait à recommencer la guerre et alla même jusqu'à le -menacer de le considérer, s'il ne se hâtait point d'obéir, comme -l'ennemi du duc de Bourgogne. Ackerman rentra tristement dans son -hôtel et y fit déposer ses armes, de sorte qu'on ne le voyait plus se -promener que confondu parmi les plus obscurs habitants et à peine -accompagné d'un valet ou d'un page. Or, peu de temps après, un bâtard -du sire d'Herzeele, qui l'accusait d'avoir contribué à la mort de son -père, le suivit avec dix des siens, au moment où il revenait du -quartier de Saint-Pierre, et l'assomma, par derrière, d'un violent -coup de massue (22 juillet 1387). Le meurtrier était assuré de -l'impunité. - -Une sentence d'exil frappa les neveux d'Ackerman qui avaient voulu -venger sa mort. - -Le deuil régnait encore à Gand quand le duc de Bourgogne, sacrifiant -l'espoir d'envahir l'Angleterre au désir ambitieux d'étendre sa -domination vers le nord au delà de la Meuse et du Rhin, entraîna, -malgré l'opposition du duc de Berri, Charles VI et toute la noblesse -française à travers les solitudes des Ardennes et les marais du -Limbourg pour guerroyer contre le duc de Gueldre, allié douteux des -Anglais. Les pluies et les difficultés du pays firent échouer cette -expédition comme celle de l'Ecluse, et après de si vastes préparatifs -dirigés contre un si petit prince, il fallut se résoudre à conclure un -traité qui semblait lui reconnaître une puissance qu'il n'avait jamais -possédée. - -Charles VI avait vingt ans: après avoir été deux fois le témoin de ces -grandes entreprises qui avaient coûté tant d'argent à la France pour -lui rapporter si peu d'honneur, il avait senti, à la voix du sire de -Clisson, se réveiller dans son coeur de vagues souvenirs de la -sagesse de Charles V; un éclair de raison avait jailli de son -intelligence affaiblie; il était arrivé à Reims, au retour de son -expédition de Gueldre, lorsque, dans une assemblée solennelle, le -cardinal de Montaigu, évêque de Laon, exposa que l'âge du roi lui -permettrait désormais de diriger lui-même le gouvernement. Les oncles -du roi furent congédiés et remplacés par des conseillers actifs et -prudents, qui abolirent les tailles générales et conclurent une trêve -de trois ans avec les Anglais. Paris, recouvrant ses libertés -confisquées six années auparavant, reçut pour prévôt Juvénal des -Ursins, et le roi se rendit lui-même de province en province pour -écouter les plaintes du peuple: il ne rappela auprès de lui les ducs -de Berri et de Bourgogne que pour les contraindre à le suivre dans une -expédition contre le duc de Bretagne, leur allié ou leur complice. -Déjà il était arrivé dans le Maine, lorsque survint ce bizarre -accident auquel les historiens attribuent l'ébranlement complet de sa -raison. Quel était cet homme couvert d'une mauvaise cotte blanche, qui -vint impunément, pendant une demi-heure, poursuivre le jeune prince de -ses clameurs menaçantes et sinistres, sans qu'on songeât à l'arrêter? -Une habile prévoyance n'avait-elle point préparé cette apparition pour -troubler l'esprit de Charles VI, déjà tout peuplé de visions et de -fantômes? Lorsque les ducs de Bourgogne et de Berri eurent vu éclater -ce terrible accès de folie qui coûta la vie à plusieurs chevaliers, -ils s'écrièrent tout d'une voix: «Le voyage est fait pour cette -saison, il faut retourner au Mans.» «Et encore, ajoute Froissart, ne -disoient pas tout ce qu'ils pensoient.» Dès ce moment, ils -recouvrèrent toute leur influence dans les affaires, et Marguerite de -Male se chargea de gouverner le palais d'Isabeau de Bavière; les -conseillers du roi furent exilés, dépouillés de leurs biens, et la -plupart eussent péri dans les supplices sans les prières de la -duchesse de Berri, et si l'on n'eût craint un instant le retour de la -raison du roi. L'évêque de Laon était déjà mort, non sans soupçon de -poison. - -Plus l'autorité des ducs de Bourgogne se consolide en France, plus -elle devient écrasante en Flandre. En 1387, Philippe le Hardi fait -décrier la monnaie des comtes de Flandre et la remplace par des écus -aux armes de Flandre et de Brabant qu'il nomme _Roosebeekschers_: -menaces imprudentes, puisqu'elles rappelaient à la Flandre que le jour -où elle avait succombé, les héritiers de ses princes se trouvaient -parmi ses ennemis. - -Le duc de Bourgogne alla plus loin; ce n'était point assez qu'il eût -opprimé les communes flamandes, brisé leur bannière, anéanti tous les -symboles de leur nationalité; il voulut qu'elles humiliassent devant -lui non-seulement le front ou le regard, mais leur conscience, ce -dernier asile de la liberté de l'homme, croyant qu'il lui serait -facile d'en effacer le même jour, avec le souvenir de leurs devoirs -vis-à-vis de leur pays, celui de leurs devoirs vis-à-vis de Dieu. La -Flandre était convaincue que, hors du giron de l'Eglise romaine, il -n'y avait qu'un schisme dangereux qui devait perpétuer vis-à-vis des -princes temporels l'asservissement du pontificat suprême, et lorsque -tous les obstacles qui protégeaient la Flandre eurent disparu, la -fidélité qu'elle montrait dans son zèle religieux resta debout comme -une barrière qui séparait les vainqueurs et les vaincus. - -Dès le commencement du schisme, les conseillers du roi de France -s'étaient vivement préoccupés du parti qu'embrasserait la Flandre. Il -existe un mémoire adressé à Louis de Male par un ambassadeur de -Charles V où l'on cherchait à persuader aux communes flamandes de se -prononcer en faveur de Clément VII, parce qu'Urbain VI était, -disait-on, hostile aux Anglais; une seconde dissertation conçue dans -le même but avait été remise au comte de Flandre par Jean Lefebvre, -abbé de Saint-Vaast; mais ni les communes, ni le comte lui-même ne -s'étaient laissé ébranler. Jean de Lignano, célèbre théologien de -Bologne, les avait confirmés dans leur sentiment, en discutant dans un -long mémoire les droits des deux papes. Bien que Clément VII appartînt -par son aïeule, Marie de Dampierre, à la maison de Flandre et qu'il -eût en lui-même, pendant qu'il était évêque de Térouane et de Cambray, -de fréquentes relations avec Louis de Male, celui-ci avait cru devoir -d'autant plus repousser ses prétentions que Clément VII, alors -cardinal de Genève, lui avait écrit lui-même pour vanter la piété -d'Urbain VI, appelé depuis peu de jours au pontificat suprême. «Après -avoir pesé les relations qui nous sont venues d'Italie, nous -continuerons, avait déclaré le comte de Flandre, à reconnaître pour -vrai pape, celui dont l'élection est la plus ancienne.» Les communes -flamandes, qui avaient longtemps gémi sur l'exil des papes à Avignon, -s'étaient aussi prononcées unanimement en faveur du pape de Rome, en -refusant au cardinal Gui de Maillesec, légat clémentin, l'accès de -leurs frontières. Si Clément VII, élevé au pontificat par l'influence -française dans la ville d'Anagni et bientôt réduit à se retirer aux -bords du Rhône, semblait porter en mémoire de Clément V le nom de -Clément VII, le successeur d'Urbain VI avait pris celui de Boniface -IX, qui rappelait l'odieux attentat dont cette même ville d'Anagni -avait autrefois été le théâtre. - -Jean de Lignano avait à plusieurs reprises exprimé le voeu qu'un -concile mît un terme aux incertitudes du schisme en statuant sur la -rivalité des deux papes; cette opinion soutenue en France par les plus -savants docteurs de l'université, avait été aussi, disait-on, le -dernier voeu de Charles V, et elle prenait chaque jour plus -d'extension. Philippe craignait qu'elle ne dominât dans l'assemblée -des clercs de Flandre à laquelle, lors de la paix de Tournay, il avait -été fait allusion dans les requêtes des Gantois, et l'un des cardinaux -clémentins, Pierre de Sarcenas, archevêque d'Embrun, fut chargé de -rédiger des instructions secrètes sur la réponse que le duc de -Bourgogne pourrait faire à ces réclamations, en ayant soin de cacher -toutefois qu'elle lui avait été dictée par le pape d'Avignon. «Ne -vaut-il pas mieux, disait-il dans ce mémoire, chercher à ajourner -cette assemblée, si les Flamands ne persistent point à exiger qu'elle -soit tenue? Les Flamands voudraient-ils investir le concile d'une -autorité souveraine et arbitrale? En effet, si Urbain est un intrus, -pourquoi le reconnaissent-ils? S'il est vrai pape, comment -accorderaient-ils à un concile le droit de le déposer? Où -trouverait-on, au moment où toute l'Europe est divisée par les -guerres, un lieu qui offrît sûreté pour tous? Les Anglais -consentiraient-ils à venir en France? Les partisans du pape Clément se -rendraient-ils dans un pays soumis au pape Urbain, ceux du pape Urbain -dans un pays soumis au pape Clément? Si tous les prélats -s'assemblaient ainsi, que deviendraient les diocèses et les abbayes? -Les rois qui ont reconnu Clément VII ne peuvent d'ailleurs pas -souffrir aisément qu'on examine s'ils sont hérétiques.» - -Les actes du synode de Gand ont été perdus, et ce n'est qu'en -comparant les monuments épars de l'histoire ecclésiastique du -moyen-âge que l'on retrouve quelques traces des débats qui, au -quatorzième siècle, préoccupaient si vivement tous les esprits. En -1337, les Gantois excommuniés par les évêques français avaient chargé -Jean Van den Bossche d'aller consulter les clercs de Liége; il paraît -qu'en 1390, également menacés dans l'exercice de leur foi religieuse -par un prince étranger et les légats du pape d'Avignon, ils -recoururent de nouveau à l'habileté des théologiens de la grande cité -épiscopale des bords de la Meuse, qui, pour les peuples des Pays-Bas, -était la Rome du Nord. - -La réponse des chanoines de Saint-Lambert ne se fit point attendre: -«Au très-illustre duc de Bourgogne, comte de Flandre, le chapitre de -Liége. Afin que vous connaissiez clairement notre opinion sur les -choses qui nous ont été écrites, nous vous prions de vouloir bien -croire que ce n'est pas par légèreté ni par esprit de parti que nous -nous sommes soumis à l'obédience du pape Urbain VI, mais conformément -au témoignage des anciens cardinaux, qui possédaient le pouvoir -d'élire un pape et non celui de le déposer. Que votre magnanimité -daigne se garder des conseils perfides de ceux qui, étant les auteurs -du schisme, ont livré le monde à de si funestes divisions: car ce sont -eux qui, de leur propre autorité, ont refusé d'obéir à Urbain VI de -sainte mémoire, lorsqu'il était déjà investi du pontificat suprême; à -la fois accusateurs, témoins et juges, ils ont démenti leur propre -conduite et condamné tour à tour les deux partis, puisqu'ils ont -reconnu et rejeté successivement le même pape; ce sont ceux-là, -illustre prince, qui ont véritablement fait naître le schisme, en -foulant aux pieds toutes les règles du droit et de la justice. Daignez -remarquer que si leur manière de procéder est licite, aucun évêque, -aucun prince ne peut jouir tranquillement de ses honneurs, puisqu'il -serait permis à leurs sujets de les renier pour seigneurs et de -renoncer de leur propre autorité à tous les liens de l'obéissance. Vit -on jamais un appel plus manifeste à la rébellion? et combien ne -devons-nous point nous attrister de ce que ce soient ces mêmes hommes -qui trouvent de si puissants protecteurs!» - -Philippe le Hardi n'écouta point ces représentations, et le seul -résultat du synode de Gand fut le droit que conserva la Flandre, -moyennant le payement de soixante mille francs, de continuer à rester -libre et neutre au milieu des tristes déchirements du schisme. - -Cette trêve religieuse dura à peine quelques mois: vers la fin de -1390, Simon, évêque de Térouane, déclara renoncer à l'obédience du -pape de Rome pour se soumettre à celle de Clément VII, et, presque au -même moment, les habitants d'Anvers l'imitèrent: c'était le signal -d'un mouvement de prosélytisme religieux que le duc de Bourgogne -voulait favoriser par tous les moyens, par la corruption comme par la -violence; ce fut en vain que l'évêque élu de Liége, Jean de Bavière, -reçut de Boniface IX l'ordre de poursuivre les clémentins, et que -l'évêque d'Ancône fut spécialement désigné comme légat pour combattre -les progrès du schisme en Belgique. Leurs efforts devaient échouer -devant la volonté énergique du duc de Bourgogne, qui avait récemment -fait défendre à ses sujets, sous les peines les plus sévères, d'obéir -au pape de Rome. Dès ce jour, les églises des villages se fermèrent; -le peuple eût arraché de l'autel le prêtre qui se fût rendu coupable -d'apostasie: à peine quelque clerc clémentin osait-il célébrer les -divins offices dans la chapelle des châteaux, protégé par une double -enceinte de fossés et de créneaux. A Bruges, Jean de Waes, curé de -Sainte-Walburge, monta en chaire pour déclarer que le Seigneur -maudirait tous ceux qui reconnaîtraient le pape d'Avignon, et il -quitta aussitôt après la Flandre. L'abbé de Saint-Pierre et l'abbé de -Baudeloo suivirent son exemple, et l'on vit un grand nombre de -religieux et de bourgeois se retirer à Londres, à Liége ou à Cologne. - -Philippe le Hardi, irrité de cette résistance, multipliait ses menaces -et ses rigueurs pour l'étouffer; et l'histoire a conservé le nom de -Pierre de Roulers, l'un des magistrats de Bruges et l'un des plus -riches bourgeois de cette ville, qui fut décapité à Lille parce qu'on -le croyait favorable aux urbanistes. Jean Van der Capelle fut, sous le -même prétexte, privé de la dignité de souverain bailli de Flandre. Ce -fut aussi au milieu de ces persécutions que succomba la dernière -victime de l'ingratitude de Philippe le Hardi, «ce chevalier de -Flandre qui s'appeloit Jean de Heyle, sage homme et traitable, qui -avoit rendu grand peine à la paix de Tournay;» chargé de chaînes comme -ennemi des clémentins, il expia par une fin cruelle une médiation -généreuse; mais sa mort même répandit une dernière auréole sur sa -vertu. «Pour ledit temps, dit un chroniqueur anonyme du quatorzième -siècle, tenoit ledit ducq de Bourgogne prisonnier un chevalier de -Flandres, nommé Jehan d'Elle, dont par-dessus est faicte mencion, -lequel chevalier moru en ladite prison, si comme on disoit comme -martir, pour cause de ce que il fut bien deux mois que oncques ne -mangea, et estoit tous jours en oraisons en ladite prison.» - -Le duc de Bourgogne n'ignorait pas combien le peuple murmurait de voir -toutes les cérémonies religieuses suspendues, comme s'il avait été -frappé de quelque sentence d'anathème: il jugea utile d'appeler -d'autres prêtres dans les églises des villes, en inaugurant avec pompe -l'avénement du clergé clémentin; et bientôt après, il se rendit -lui-même à Bruges, accompagné de l'évêque de Tournay, Louis de la -Trémouille. Néanmoins, le peuple persistait dans ses sentiments. -Lorsque aux fêtes de la Pentecôte l'évêque de Tournay ordonna de -nouveaux clercs dans l'église de Saint-Sauveur, toutes les nefs -restèrent vides, et peu de jours après, le prélat clémentin s'étant -rendu à l'Ecluse pour y accomplir le même acte de son ministère, un -violent incendie éclata dans la paroisse de Notre-Dame où cette -cérémonie devait avoir lieu, ce qui parut aux habitants un remarquable -signe de la colère du ciel. - -La cité de Gand osait seule résister ouvertement aux ordres de -Philippe le Hardi. Dès qu'ils avaient été proclamés, une émeute y -avait éclaté, et il avait fallu pour la calmer recourir à -l'intervention des prêtres urbanistes. Le duc de Bourgogne avait -reconnu que, pour imposer le pape d'Avignon aux Gantois, il fallait -recommencer la guerre: il recula, et Gand, depuis longtemps la -métropole de la liberté politique, devint, par une nouvelle -transformation de sa puissance, celle de la liberté religieuse: on y -accourait de toutes parts, non plus pour y saluer le _rewaert_ de -Flandre, mais pour y prier sans entraves au pied d'un autel et s'y -unir aux processions solennelles qui parcouraient la ville sous la -garde des bourgeois armés. Jadis asile des défenseurs de la patrie -proscrits et menacés, elle appelait maintenant à elle toutes les âmes -à la foi brûlante et vive, et l'on vit, aux fêtes de Pâques 1394, la -population de Bruges, abandonnant presque tout entière ses foyers, se -presser dans ses églises pour y assister à la célébration des sacrés -mystères. - -Cependant, le duc de Bourgogne avait formé le dessein de donner à sa -dynastie cette sanction de la gloire qui lui manquait pour la -consolider: si Robert le Frison avait fait bénir à Jérusalem la -légitimité de ses droits, jusque-là contestés et douteux, il voulait -aussi chercher au pied des remparts de la cité sainte la justification -de son zèle en faveur des clémentins, et il ne s'agissait de rien -moins que de renouveler les merveilleuses croisades de Godefroi de -Bouillon et de Baudouin de Constantinople: qui aurait osé reprocher -aux libérateurs de l'Orient d'être les défenseurs d'un schisme impie? - -Les progrès des infidèles devenaient de jour en jour plus alarmants. -Le fratricide Bajazet, surnommé _l'Eclair_ par les historiens -ottomans, venait de succéder à Amurath. Maître de la Romanie et de la -Thessalie, il était le premier des sultans qui eût osé assiéger -Constantinople et franchir le Danube. Les plus importantes forteresses -situées sur la rive droite de ce fleuve, Silistrie, Widin, Nicopoli, -Rachowa, étaient tombées en son pouvoir, et lorsqu'une ambassade -hongroise était venue lui demander quels étaient ses droits sur la -Bulgarie, il leur avait montré les trophées des villes conquises -suspendus aux parois de son palais. «La main du Seigneur, raconte le -moine de Saint-Denis, s'était appesantie sur les chrétiens; il avait -résolu de les châtier de la verge de sa colère. La nombreuse nation -des Turcs, pleine de confiance dans l'étendue de ses forces et -transportée du désir de soumettre à sa domination toute la chrétienté, -avait traversé la Perse et se préparait à commencer la guerre en -attaquant l'empire de Constantinople. Le chef des infidèles avait -conquis seize journées de pays et menaçait Byzance de ses assauts -multipliés. Il espérait l'appui du sultan de Babylone, et fondait sur -les divisions des chrétiens les plus vastes espérances; car dans un -songe il avait cru voir Apollon lui offrir une couronne d'or -étincelante de pierreries, dont l'éclat lumineux lui montrait à -l'occident treize princes revêtus de la croix, qui s'inclinaient -devant lui.» L'on ajoutait qu'il se vantait d'aller établir à Rome le -siége de son empire et d'y faire manger l'avoine à son cheval sur -l'autel de saint Pierre. - -Le roi de Hongrie, dont les Etats formaient depuis longtemps la -barrière de la chrétienté, avait adressé à Charles VI les lettres les -plus pressantes pour lui faire connaître les périls dont il était -menacé; c'était de l'avis du duc de Bourgogne que cette démarche avait -eu lieu, et il l'appuya de toutes ses forces dans le conseil du roi; -il semblait qu'il eût recueilli avec l'héritage de la Flandre la noble -mission de s'opposer aux progrès des infidèles et le droit de rallier -sous la bannière de l'un des princes de sa maison tous les barons et -tous les chevaliers des royaumes de l'Occident. - -Jean de Bourgogne, comte de Nevers, fils aîné du duc, avait vingt-cinq -ans; si son père unissait une incontestable habileté et un grand -courage à ce faste qui éblouit le peuple, il ne possédait aucune de -ces qualités: une ambition haineuse et jalouse couvait sous une feinte -inertie. Les chroniqueurs nous le représentent d'un caractère sombre; -sa taille était difforme; sa physionomie muette et glacée ne -s'éclairait jamais. Le moment était arrivé où il devenait nécessaire -qu'il s'initiât aux épreuves de la guerre. Jacques de Vergy, Gui et -Guillaume de la Trémouille et d'autres chevaliers exposèrent au duc de -Bourgogne qu'il ne pourrait le faire plus honorablement que dans une -expédition dirigée contre les infidèles. Philippe le Hardi applaudit à -ce projet, qui fut approuvé par Charles VI, et bientôt l'on raconta de -toutes parts que le comte de Nevers allait traverser l'Allemagne pour -vaincre Bajazet sous les murs de Constantinople et délivrer ensuite -Jérusalem et le Saint-Sépulcre. - -On s'occupait déjà activement des préparatifs de la croisade. Une -foule de chevaliers avaient réclamé l'honneur d'y prendre part. L'un -des plus fameux était le sire de Coucy, que le duc de Bourgogne avait -choisi pour que le comte de Nevers se laissât guider par ses conseils. -On remarquait aussi parmi les barons français le comte d'Eu, que -l'influence du duc de Bourgogne avait élevé à la dignité de connétable -après la disgrâce du sire de Clisson, Henri et Philippe de Bar, et -l'amiral de France Jean de Vienne. Mais c'était surtout parmi les -chevaliers de Flandre et de Hainaut, toujours pleins de zèle pour les -expéditions d'outre-mer, que le duc avait trouvé le plus grand -enthousiasme pour la croisade. - -Le 6 avril 1396, le comte de Nevers, sans attendre plus longtemps ceux -qui étaient en marche pour le rejoindre, quitta Paris avec une armée -qui, d'après les témoignages les plus exacts, n'était en ce moment que -de mille chevaliers, de mille écuyers et de quatre mille sergents. -Elle traversa lentement l'Allemagne. Si le comte de Nevers croyait y -retrouver les traces des héros de la première croisade, les hommes -d'armes qui l'accompagnaient rappelaient bien davantage, par leurs -désordres, les bandes indisciplinées qui avaient suivi Pierre -l'Ermite. - -Le roi de Hongrie, Sigismond de Luxembourg, attendait à Bude Jean de -Nevers dont l'armée, jointe à la sienne, s'élevait, selon un récit -probablement exagéré, à plus de cent mille chevaux, en y comprenant -les Allemands et les milices réunies par l'ordre Teutonique et l'ordre -de Saint-Jean de Jérusalem. Tandis que le roi de Hongrie traversait la -Servie, le comte de Nevers s'avança vers la Valachie. Les croisés -d'Occident employèrent huit jours à passer le Danube; dès qu'ils -eurent touché la rive opposée, Jean de Nevers se fit armer chevalier, -et trois cents jeunes écuyers imitèrent son exemple. Ils retrouvèrent -les Hongrois qui s'étaient déjà emparés de Widin et d'Orsowa, devant -les remparts de Nicopoli qui furent aussitôt étroitement bloqués de -toutes parts. - -Nicopoli, devenue une importante position militaire dans les guerres -du règne d'Amurath Ier, n'était point une ville plus ancienne que -Widin ou Orsowa. Elle avait emprunté son nom à une cité voisine qui -n'était plus connue que sous la dénomination barbare de Trinovi; mais -ce nom même de Nicopoli, ce nom de _ville de la victoire_ qu'Auguste -avait donné à une autre ville grecque après la bataille d'Actium, eût -été d'un heureux augure pour les chevaliers chrétiens, s'ils avaient -pu oublier que Trinovi, l'ancienne Nicopoli, était cette capitale de -l'empire de Joanince, où l'empereur Baudouin de Flandre avait péri -chargé de chaînes, après une défaite qu'il avait méritée par son -imprudence. - -Le siége se prolongeait: les croisés avaient dressé leurs tentes dans -une plaine fertile, couverte de jardins et de vignobles. La plupart -passaient leurs journées au milieu des jeux et des banquets; -quelques-uns seulement déploraient cette honteuse inertie qui, sur les -frontières mêmes des infidèles, paraissait déjà énerver toutes les -forces des chrétiens. Le sire de Coucy déclara le premier que la -croisade lui imposait d'autres devoirs, et, prenant avec lui cinq -cents lances et autant d'arbalétriers à cheval, il alla, guidé par -quelques chevaliers hongrois, reconnaître le pays. - -Peu de jours s'écoulèrent avant que ses chevaucheurs lui annonçassent -que vingt mille Turcs s'approchaient. Il se hâta de choisir une bonne -position au milieu d'une forêt, et envoya en avant une centaine de -lances pour attirer les Turcs dans les embûches qu'il avait habilement -préparées. Ce qu'il avait prévu arriva. Les Turcs, s'étant élancés en -désordre afin de poursuivre son avant-garde, se virent tout à coup -entourés par les croisés qui les dispersèrent et en firent un terrible -carnage. Pas un seul ne fut reçu à merci, car les vainqueurs ne -prévoyaient point à quoi pourrait leur servir un exemple de clémence. - -La ville de Nicopoli était près de capituler, mais déjà l'armée de -Bajazet s'avançait, se déployant sur une largeur de près d'une lieue. -Huit mille Turcs la précédaient; selon l'ordre qu'ils avaient reçu, -dès que les chrétiens les attaqueraient, ils devaient, par une -manoeuvre semblable à celle du sire de Coucy, se retirer au centre de -l'armée qui les suivait, afin de permettre aux deux ailes d'envelopper -les assaillants: «Plus la vengeance de Dieu est tardive, plus elle est -terrible,» s'était écrié Bajazet. - -Le lundi avant la Saint-Michel (25 septembre 1396), vers dix heures du -matin, au moment où les chefs de l'armée chrétienne étaient à dîner, -on vint leur annoncer l'approche des ennemis. Ils ne purent le croire, -car ils avaient coutume de répéter qu'ils étaient assez forts pour -soutenir le ciel sur leurs lances et que les infidèles n'oseraient -jamais les attaquer. D'ailleurs, les nouvelles qu'on leur apportait -étaient vagues: on ignorait si les Turcs étaient nombreux et si -Bajazet se trouvait avec eux. Malgré cette incertitude, les -chevaliers, la plupart échauffés par le vin, demandèrent leurs armes -et leurs chevaux et se mirent aussi bien qu'ils le purent en ordre de -bataille. - -Cependant, le roi de Hongrie, remarquant les préparatifs du comte de -Nevers, avait envoyé en toute hâte le maréchal de son armée le -supplier de ne pas engager le combat avant d'avoir reçu des -renseignements plus positifs. Les conseillers du jeune prince -s'assemblèrent aussitôt. Le sire de Coucy appuyait l'avis de -Sigismond. Mais le comte d'Eu, depuis longtemps jaloux du sire de -Coucy, s'empressa de combattre son opinion en disant qu'il était bien -résolu à ne pas laisser au roi de Hongrie l'honneur de la journée. Et -en même temps, il ordonna à l'un de ses chevaliers de se porter en -avant avec sa bannière. Le sire de Coucy ne se dissimulait point tout -le danger de cette résolution: il consulta le sire de Vienne sur ce -qu'il y avait lieu de faire: «Sire de Coucy, repartit l'amiral de -France, là où l'on n'écoute ni la vérité ni la raison, l'orgueil -décide de tout, et puisque le comte d'Eu veut combattre, il faut que -nous le suivions.» Ils parlaient encore et déjà il n'était plus temps -d'entendre les conseils de la prudence. Les deux ailes ennemies, -fortes chacune de soixante mille hommes, se rapprochaient de plus en -plus et enfermaient les chrétiens dans un cercle menaçant. - -Tous ces nobles chevaliers qui s'étaient crus trop assurés du triomphe -comprirent que leur courage seul pouvait les sauver. Ils s'élancèrent -vers le premier corps de l'armée turque et l'avaient culbuté, malgré -les pieux ferrés qui le protégeaient, quand, parvenus au sommet d'une -colline, ils aperçurent devant eux les quarante mille janissaires de -Bajazet. Attaqués de toutes parts par les champions les plus -redoutables de l'islamisme, ils cherchèrent vainement à se rallier -autour de Jean de Vienne, qui portait la bannière de Notre-Dame: six -fois elle fut abattue par les infidèles, six fois Jean de Vienne la -releva, et il périt en la tenant serrée dans ses bras. - -Le comte de Nevers était resté étranger à cette mêlée; moins heureux -toutefois que le roi de Hongrie qui réussit à rentrer dans ses Etats, -il fut atteint par les Turcs et dut la vie aux prières les plus -humbles de ses serviteurs réunis autour de lui. «Les Turcs, -poursuivant avec acharnement les chrétiens épars, parvinrent, dit le -religieux de Saint-Denis, jusqu'au comte de Nevers. Ils le trouvèrent -entouré d'un petit nombre d'hommes d'armes qui, prosternés à terre et -dans l'attitude de la soumission, supplièrent instamment qu'on -épargnât sa vie. Les Turcs, dont la fureur commençait à se lasser, -leur accordèrent cette grâce. A l'exemple du comte, les autres -chrétiens se résignèrent comme de vils esclaves à une honteuse -servitude, s'exposant à un éternel déshonneur pour sauver leur -misérable vie.» Ce ne fut que douze ans après que le comte de Nevers -reçut dans une guerre contre les Liégeois le surnom de Jean sans Peur. - -La joie des Turcs avait été grande quand, pénétrant dans le camp des -chrétiens, ils le trouvèrent rempli d'approvisionnements et d'objets -précieux. Bajazet vint lui-même visiter la tente qu'avait occupée le -roi de Hongrie. Il s'y assit sur un tapis de soie, entouré de joueurs -de flûte et de poètes qui chantaient son triomphe; mais lorsqu'il la -quitta, afin de parcourir le champ de bataille, l'enivrement de sa -gloire se dissipa. Les vainqueurs comptaient soixante mille cadavres -parmi les morts, et autour de chaque chrétien on remarquait trente -Turcs gisant à terre. Ce fut en ce moment que Bajazet versa, dit-on, -des pleurs de rage et de douleur en jurant qu'il vengerait le sang des -siens par celui de dix mille prisonniers tombés en son pouvoir. - -Il passa la nuit dans une sombre fureur, et dès que le jour eut paru, -il ordonna que tous les captifs fussent amenés devant lui. Ils -défilèrent les uns après les autres devant le sultan des Ottomans, -dépouillés de leurs vêtements et accablés d'outrages. Ils savaient -bien quel sort leur était réservé, et renonçant désormais à l'espoir -d'être rendus à leur patrie et à leurs familles, ils s'encourageaient -les uns les autres en se promettant les palmes du martyre. «C'est pour -Jésus-Christ que nous répandons notre sang, s'écriait un chevalier -allemand conduit devant Bajazet, ce soir nous habiterons le ciel.» -Bajazet gardait le silence, et à mesure que les chrétiens passaient -devant lui, un signe de sa main avertissait le bourreau de n'épargner -aucun de ses ennemis. Là périt, avec cent autres barons, le sire -d'Antoing, «ce gentil chevalier,» fameux par ses exploits. Cependant -quand le comte de Nevers parut, implorant de nouveau, comme la veille, -la générosité des vainqueurs pour lui et pour ses amis, il l'excepta -de la sentence commune et sacrifia sa colère au désir secret de se -faire payer une immense rançon par ces contrées soumises à l'autorité -du duc de Bourgogne, dont les richesses et la prospérité étaient -fameuses dans tout l'Orient; mais il voulut qu'il continuât à être le -témoin de cette sanglante immolation, à laquelle n'échappèrent avec -leur chef que vingt-quatre chrétiens: c'étaient entre autres le comte -d'Eu, le comte de la Marche, le sire de Coucy, Henri de Bar, Gui de la -Trémouille, le maréchal Boucicault, et quatre chevaliers flamands, -nommés Nicolas Uutenhove, Jean de Varssenare, Gilbert de Leeuwerghem -et Tristan de Messem. - -Deux de leurs compagnons de captivité avaient puissamment contribué à -sauver le fils du roi de Flandre, comme l'on appelait en Orient le duc -de Bourgogne. L'un était le sire de Helly, chevalier d'Artois, l'autre -Jacques du Fay, écuyer du Tournaisis. Par un heureux hasard, ils -comprenaient tous les deux la langue des infidèles. Le sire de Helly -avait servi autrefois le sultan Amurath, père de Bajazet; le sire du -Fay avait pris part aux guerres du kan des Tartares. - -Ce fut le sire de Helly qui reçut avec Gilbert de Leeuwerghem la -mission de porter en Occident les lettres où Jean de Nevers réclamait -de son père l'intervention la plus prompte en sa faveur. Déjà de -désastreuses nouvelles, que les fuyards arrivés en Allemagne semaient -devant eux, s'étaient répandues en France; mais le roi avait fait -défendre de répéter ces vagues rumeurs, et on enferma au Châtelet tous -ceux qui les avaient propagées, pour les noyer s'ils étaient -convaincus de mensonge. - -On ne les noya pas: la nuit de Noël, Jacques de Helly arriva à Paris -et se rendit aussitôt à l'hôtel Saint-Paul où se tenait le roi. La -solennité de ce jour y avait réuni les ducs de Bourgogne, de Berri, de -Bourbon, d'Orléans et une foule de hauts barons. On leur annonça qu'un -chevalier tout housé et éperonné demandait à entrer, et qu'il venait -de la bataille de Nicopoli. On l'introduisit aussitôt. Il s'agenouilla -devant le roi et raconta la défaite des chrétiens, dans laquelle -Bajazet avait, moins par clémence que par cupidité, respecté les jours -du comte de Nevers. Tous les barons versaient des larmes; le duc de -Bourgogne n'était pas moins affligé de voir son fils captif chez les -infidèles, mais il espérait beaucoup de l'intervention du sire de -Helly, qu'il avait nommé son chambellan, et auquel il avait donné une -somme de deux mille francs et deux cents livres de rente. Il s'était -empressé de lui demander quels étaient les présents que l'on pourrait -offrir à Bajazet, afin de le calmer et d'obtenir qu'il traitât -généreusement les prisonniers, et Jacques de Helly avait répondu «que -l'Amorath prendroit grand'plaisance à voir draps de hautes lices -ouvrés à Arras, mais qu'ils fussent de bonnes histoires anciennes.» Il -supposait qu'il recevrait aussi volontiers quelques-uns de ces faucons -blancs que l'on désignait communément sous le nom de _gerfauts_, et il -fut convenu que l'on joindrait à ces présents quelques pièces -d'écarlate et de toiles blanches de Reims. - -Douze jours s'étaient à peine écoulés depuis l'arrivée du sire de -Helly, lorsqu'il quitta la France, le 20 janvier 1396 (v. st.), avec -le sire de Chateaumorand, pour retourner en Orient. Le duc de -Bourgogne avait fait venir d'Arras «des draps de haute lice, les mieux -ouvrés qu'on pût avoir et recouvrer; et estoient ces draps faits de -l'histoire du roi Alexandre, laquelle chose étoit très-plaisante et -agréable à voir à toutes gens d'honneur et de bien.» On avait aussi -choisi à Bruxelles de belles étoffes d'écarlate, blanches et -vermeilles; elles étaient faciles à trouver en les payant bien, mais -on eut grand'peine à se procurer si promptement les gerfauts. Leur -rareté faillit faire manquer l'ambassade. - -Le duc et la duchesse de Bourgogne avaient introduit une sévère -économie dans leur maison. Leur vaisselle avait été mise en gage, et -ils s'étaient adressés aux marchands génois et lombards qui, à cette -époque, étaient les plus riches de l'Europe. Dès que le sire de Helly -fut revenu, ils le renvoyèrent de nouveau en Orient avec Gilbert de -Leeuwerghem. On lui avait remis des lettres d'un célèbre marchand -lombard de Paris, nommé Dino Rapondi, qui chargeait un autre marchand, -habitant l'île de Scio, de se porter caution pour les rançons des -captifs à quelque somme qu'elles s'élevassent. Le roi de Chypre et les -sires d'Abydos et de Mételin intervinrent également, et Bajazet -consentit à fixer la rançon à deux cent mille ducats. Les marchands -italiens s'engagèrent pour le comte de Nevers, et celui-ci, à son -tour, promit de rester en otage à Venise jusqu'à ce que cette somme -leur aurait été restituée. - -Avant que ces négociations s'achevassent, le sire de Coucy était mort -à Brousse où avaient été conduits les prisonniers chrétiens, et le -comte d'Eu, épuisé de privations et de fatigues, avait peu tardé à le -suivre dans le tombeau. - -Cependant Bajazet avait donné l'ordre de traiter avec respect le comte -de Nevers, et dès que les conditions de sa rançon eurent été réglées, -il le considéra moins comme son captif que comme un hôte auquel il -voulait montrer combien sa puissance était grande et sa colère -redoutable. Un jour il fit en sa présence ouvrir le ventre à l'un de -ses icoglans qu'une pauvre femme accusait de lui avoir dérobé le lait -de sa chèvre; un autre jour, il menaça deux mille de ses fauconniers -de leur faire trancher la tête parce qu'un aigle avait été mal -poursuivi. - -Enfin il permit aux captifs de s'éloigner; mais avant de leur rendre -la liberté, il fit appeler devant lui le comte de Nevers et lui dit: -«Jean, je sais que tu es en ton pays un grand seigneur et fils de -grand seigneur. Tu es jeune, et il peut arriver que pour recouvrer ton -honneur, tu veuilles me faire de nouveau la guerre. Si je te craignais -je pourrais te faire jurer, avant ta délivrance, que jamais tu ne -t'armeras contre moi. Mais je ne te ferai pas faire ce serment, et -s'il te plaît de réunir tes armées contre moi, tu me trouveras -toujours tout prêt à te livrer bataille, et ce que je te dis, dis-le -aussi à tous ceux que tu verras, car je suis né pour ne jamais -m'arrêter dans mes combats ni dans mes conquêtes.» - -Le comte de Nevers et ceux de ses amis que la mort avait épargnés se -dirigèrent de Brousse vers l'un des ports de la Propontide, et ils y -trouvèrent des vaisseaux pour se rendre, en suivant le rivage de la -Troade, dans l'île de Mételin, l'ancienne Lesbos, que gouvernait un -noble Génois de la maison de Gattilusio. Ce prince, l'un des derniers -barons chrétiens d'Orient, leur offrit des toiles fines et des draps -de Damas; il chercha surtout à leur faire oublier, au milieu des -plaisirs, les malheurs de la captivité et de l'exil. La dame de -Mételin, gracieuse et belle, était digne de régner dans la patrie de -Sapho, «car elle savoit d'amour tout ce que on en peut savoir sur -toutes autres en la contrée de Grèce.» - -D'autres galères portèrent les chevaliers croisés de Mételin dans -l'île de Rhodes où le grand prieur d'Aquitaine prêta trente mille -francs au comte de Nevers. Ils y demeurèrent longtemps, attendant la -flotte de Venise qui devait aller les y chercher. Lorsqu'elle arriva, -Gui de la Trémouille venait de rendre le dernier soupir, et ils -apprirent aussi que le sire de Leeuwerghem était mort après une -horrible tempête en retournant en Occident. - -Le comte de Nevers reste seul insensible à tous ces désastres: il -néglige les enseignements de l'adversité et ne comprend pas mieux les -devoirs que la liberté lui impose. Ni la honte de sa défaite, ni le -mépris insultant de Bajazet, ni la triste fin de ses compagnons les -plus braves et les plus illustres n'ont pu l'instruire; l'Orient le -retient sous un ciel néfaste, enivré de mollesse et de volupté; il -erre lentement de Mételin à Rhodes, de Rhodes à Modon, de Modon à -Zante, sur ces mers où le chantre de l'Odyssée plaça les nymphes dont -les charmes perfides faisaient oublier la patrie: au quatorzième -siècle, le farouche Jean de Nevers a remplacé le sage Ulysse, mais les -nymphes de l'épopée antique sont immortelles, et c'est Froissart qui -reprend le récit d'Homère: «Et de là vinrent cheoir en l'île de -Chifolignie et là ancrèrent. Et issirent hors des gallées, et -trouvèrent grand nombre de dames et damoiselles qui demeurent au dit -île et en ont la seigneurie, lesquelles reçurent les seigneurs de -France à grand'joie et les menèrent ébattre tout parmi l'île qui est -moult bel et plaisant. Et disent et maintiennent ceux qui la condition -de l'île connoissent que les fées y conversent et les nymphes, et que -plusieurs fois les marchands de Venise, qui là arrivoient et qui y -séjournoient un temps, pour les fortunes qui sur la mer estoient, les -apparences bien en véoient, et en vérité les paroles qui dites en sont -éprouvoient. Moult grandement se contentèrent le comte de Nevers et -les seigneurs de France des dames de Chifolignie, car joyeusement -elles les recueillirent. Et leur dirent que leur venue leur avoit fait -grand bien, pour cause de ce qu'ils estoient chevaliers et hommes de -bien et d'honneur, et leur laissa le comte de Nevers de ses biens -assez largement, selon l'aisement qu'il en avoit, et tant que les -dames lui en seurent bon gré, et moult l'en remercièrent au départir.» - -Cette fois le comte de Nevers se dirigea vers Venise: il y trouva le -sire de Helly, qui était venu lui porter tout ce qui était nécessaire, -afin qu'il pût convenablement soutenir son rang jusqu'à ce que le -payement complet de sa rançon lui permît de quitter l'Italie. Ce -moment arriva bientôt, et Jean de Nevers, que les souvenirs de -Baudouin avaient rempli de terreur dans les plaines de Trinovi, quitta -cette place de Saint-Marc où Villehardouin avait réclamé l'appui des -Vénitiens pour la croisade de l'empereur de Constantinople. Henri de -Bar avait succombé aux bords de l'Adriatique: le comte de Nevers -rentrait presque seul dans le royaume qu'il avait quitté entouré de -l'élite de la noblesse et de la chevalerie. - -Autre exemple des vanités de la fortune: six ans après la bataille de -Nicopoli, le kan des Tartares, qu'avait servi Jacques du Fay, livrait -bataille à Bajazet et enfermait le vainqueur du comte de Nevers dans -une cage de fer. - -Le duc et la duchesse de Bourgogne avaient montré la plus grande -activité pour hâter la délivrance de leur fils; mais les sommes qu'ils -devaient payer s'accroissaient de jour en jour. Aux deux cent mille -ducats exigés par Bajazet se joignaient des frais presque aussi -considérables, résultat des dépenses que ces négociations avaient -entraînées, et le duc, ayant vainement épuisé son trésor pour y -suffire, s'était vu réduit à recourir successivement à la générosité -des princes étrangers et à celle de ses propres sujets. Le roi de -France donna quarante-six mille francs; le roi de Chypre avait déjà -avancé dix mille ducats; le roi de Hongrie avait promis un subside de -cent mille florins, et l'on s'était également adressé au duc de -Brabant, au duc de Bavière et au comte de Savoie; mais les conseillers -de Philippe le Hardi comptaient bien plus sur les taxes que -s'imposeraient volontairement les principales villes de ses Etats, -notamment celles de Flandre, «où il abonde, dit Froissart, moult de -finances, pour le fait de marchandise.» Gand offrit cinquante mille -florins; Bruges, Ypres, Courtray et les autres villes se montrèrent -également disposées à d'importants sacrifices. Elles y trouvaient -l'occasion d'obtenir la sanction et le développement de leurs -priviléges; et, dès l'année suivante, malgré l'intervention de Martin -Porée, évêque d'Arras et chancelier de Bourgogne, l'on vit les -échevins de Gand, non moins puissants que lorsqu'en 1351 ils jugeaient -le sire d'Espierres, condamner à un exil de cinquante années le grand -bailli de Flandre, Jacques de Lichtervelde et d'autres officiers du -duc, parce qu'ils avaient fait mettre un bourgeois à mort au mépris -des lois de la commune. Jacques de Lichtervelde avait aussi un autre -crime à expier: lors des efforts de Philippe le Hardi pour étendre le -schisme d'Avignon, il avait été l'instrument odieux des persécutions -religieuses. - -L'héritier de l'autorité du duc de Bourgogne alla lui-même s'incliner -devant la résurrection des libertés communales dans ces villes qui -n'avaient contribué de leur or au payement de sa rançon que pour -briser elles-mêmes les chaînes d'un joug odieux. En arrivant à Gand où -son père l'attendait au château de Ten Walle, il remercia les -bourgeois de leur empressement à s'imposer des taxes pour le délivrer, -et ce fut ainsi qu'il alla successivement exprimer sa gratitude aux -bourgeois de Bruges, d'Anvers, d'Ypres, de Termonde, de l'Ecluse. - -Les communes flamandes se sentaient d'autant plus fortes qu'elles -espéraient voir se renouer leurs relations avec l'Angleterre. - -Au moment même où se livrait la bataille de Nicopoli, des fêtes -splendides réunissaient entre Ardres et Calais l'élite des chevaliers -de France et d'Angleterre. Il ne s'agissait de rien moins que de la -réconciliation des deux peuples, cimentée par une trêve de vingt-cinq -ans: la remise solennelle d'Isabelle de France, pauvre enfant de huit -ans qui pleurait en s'éloignant, devait en être le gage. On avait même -décidé qu'on élèverait sur le lieu de l'entrevue de Charles VI et de -Richard II un autel en l'honneur de Notre-Dame de la Paix; mais ce -projet ne s'exécuta jamais, et le peuple ne conserva que le souvenir -d'un effroyable orage qui renversa dans les deux camps la plupart des -tentes. - -Jamais il n'avait été plus difficile de former une alliance durable -entre les deux nations. En Angleterre aussi bien qu'en France, autour -du trône de Richard II comme à l'ombre de celui de Charles VI, des -ambitions rivales ne cessaient de s'agiter, s'appuyant tour à tour sur -la faiblesse du monarque ou sur les sympathies populaires. Si l'on -voyait en France une grande partie de la noblesse appeler de tous ses -voeux le jour où elle pourrait venger les désastres de Crécy et de -Poitiers, les Anglais ne regrettaient pas moins de ne pouvoir -poursuivre le cours si glorieux de leurs succès. Brest avait été -restitué aux Français; le bruit courait qu'on leur rendrait également -Calais. Le mécontentement se transforma bientôt en un complot dirigé -par le plus jeune des fils d'Edouard III, Thomas, duc de Glocester; -Richard II le dissipa par la terreur. Le duc de Glocester, arrêté dans -l'escorte même du roi, fut étouffé à Calais. On désignait comme ses -complices deux autres oncles du roi, Edmond de Cambridge, devenu duc -d'York, et le duc Jean de Lancastre. Ce dernier surtout conservait -cette énergie et cette activité dont nous avons signalé ailleurs -l'influence dans les négociations du règne de Louis de Male. Né à -Gand, lors des grandes expéditions de son père, il avait épousé en -troisièmes noces la fille d'un chevalier de Hainaut, nommée Catherine -de Rues, qui était venue en Angleterre avec «la noble roine, madame -Philippe de Haynaut,» que Froissart, pendant sa jeunesse, «servoit de -beaux ditties et traités amoureux.» Lorsque Henri de Derby, fils du -duc de Lancastre, fut exilé par Richard II, une même sentence de -bannissement frappa dans le parti opposé le comte de Nottingham, -auquel l'opinion publique reprochait trop vivement la part qu'il avait -prise à la mort du duc de Glocester. En quittant Calais, où le crime -avait été consommé, il se rendit en Flandre, car «il avoit ordonné ses -besognes et fait ses finances à prendre aux lombards à Bruges;» il -passa quinze jours dans cette ville et fit aussi quelque séjour à Gand -avant de continuer son voyage vers l'Allemagne. - -Le comte de Derby avait suivi une autre route: il avait débarqué en -France et s'était rendu à Paris; le duc de Berri et le frère du roi, -Louis d'Orléans, lui firent grand accueil. Unis momentanément par leur -jalousie contre Philippe le Hardi, ils oubliaient que le prince qu'ils -saluaient avec de si grandes démonstrations d'amitié et de joie était -le fils d'un des plus redoutables adversaires de la France et lui-même -l'ennemi des Français; peu leur importait: ils ne voyaient en lui -qu'un rival du comte de Nottingham, qui voyageait en Flandre sous la -protection de ce duc de Bourgogne dont ils étaient eux-mêmes les -rivaux. - -On en eut bientôt de nouvelles preuves. Le duc de Bourgogne se -trouvait à Paris quand on y traita dans le conseil du roi d'un projet -de mariage entre le comte de Derby et la veuve du comte d'Eu. Il le -combattit si vivement que le roi lui-même dit tout haut: «Les paroles -de mon oncle viennent d'Angleterre.» On racontait, en effet, que le -comte de Salisbury avait été envoyé près du duc Philippe par Richard -II, et les amis du comte de Derby eurent grande peine à le consoler -des propos injurieux dirigés contre lui, en l'assurant qu'il en serait -dédommagé par l'affection des communes anglaises. Ils ne s'étaient -point trompés. Les bourgeois de Londres profitèrent de l'absence du -roi Richard, retenu en Irlande par la guerre, pour proclamer sa -déchéance et appeler Henri de Derby. L'archevêque de Canterbury se -chargea de leur message, et le premier prélat de l'Angleterre, député -par les communes du royaume, aborda bientôt à l'Ecluse, déguisé en -moine, un rosaire et un bourdon à la main, comme s'il se rendait à -Liége, à Cologne ou dans quelque autre lieu de pèlerinage: ces -précautions avaient été jugées nécessaires pour cacher son voyage au -duc de Bourgogne. - -De l'Ecluse, il se dirigea vers la France par Ardenbourg, Gand et -Audenarde, et trouva au château de Bicêtre le comte de Derby. Celui-ci -prétexta une excursion en Bretagne, parce qu'il craignait que le duc -de Bourgogne ne lui tendît quelque embûche sur la route de Calais. -Dans les premiers jours de juillet, il débarquait à Ravenspur; au mois -de septembre, Richard, vaincu, remettait lui-même sa couronne à -l'héritier de Jean de Gand, devenu le fondateur de la dynastie de -Lancastre. - -La colère du duc de Bourgogne fut extrême lorsque la dame de Courcy, -qu'on avait renvoyée d'Angleterre avec les autres serviteurs de la -jeune reine Isabelle, confirma les nouvelles qu'avaient déjà répandues -des marchands flamands. Par son conseil, on essaya de faire soulever -l'Aquitaine: on espérait qu'elle se souviendrait de son affection pour -le roi Richard qui était né à Bordeaux; mais elle n'osa pas se confier -dans la protection de la triste royauté de Charles VI. - -La folie du roi présentait de jour en jour moins de chances de -guérison, et à mesure qu'elles s'affaiblissaient, les divisions de ses -oncles devenaient plus graves. Cependant le duc de Bourgogne, voyant -échouer les tentatives qu'on avait faites en Aquitaine, avait renoncé -à tout projet de déclarer la guerre au nouveau roi d'Angleterre. Il se -montrait plus disposé à la paix, et alla lui-même à Lelinghen, suivi -de cinq cents chevaliers, recevoir la jeune veuve de Richard II, dont -l'hymen s'était conclu sous de si funestes auspices. Il attendait que -sa puissance, ébranlée par tant d'échecs, eût le temps de trouver dans -le cours des événements quelque élément nouveau de force et de -vigueur. - -Lorsque, après la mort du duc de Bretagne, le duc d'Orléans réclama la -tutelle de son fils, Philippe réussit à la lui faire refuser par les -barons bretons, et il se rendit lui-même en Bretagne pour recevoir, au -nom du roi, le serment d'obéissance de cette province au jeune duc. - -A la même époque, il saisissait l'occasion d'intervenir activement -dans les affaires d'Allemagne. Les électeurs avaient déposé Wenceslas -de Bohême: ils désignèrent pour son successeur un prince allié et -tout dévoué à Philippe le Hardi. Les ducs de Bourgogne et de Berri -s'étaient réconciliés pour combattre le duc d'Orléans qui soutenait -Wenceslas, et, grâce à leur influence, des ambassadeurs français -allèrent solennellement confirmer le choix de Robert de Bavière. La -haine que se portaient les ducs de Bourgogne et d'Orléans devint -bientôt si vive qu'ils réunirent leurs hommes d'armes autour de Paris -pour se combattre, et ce fut à grand'peine qu'on parvint à les -empêcher de livrer la France à une guerre civile. - -Encouragé par ces succès, Philippe le Hardi essaye d'étendre une -domination plus sévère sur la Flandre, en défendant que l'on se rende -à Rome au grand jubilé de 1400; mais le peuple, de plus en plus -hostile au schisme d'Avignon, trouve dans une peste violente, qui -exerce les plus grands ravages dans la ville de Tournay, résidence de -l'évêque clémentin, le châtiment de ces persécutions et refuse de s'y -soumettre. - -On voit bientôt après les communes flamandes envoyer à Lelinghen des -députés qui traiteront, sans l'intervention du duc de Bourgogne, avec -les ambassadeurs anglais, et au mois d'août 1403, on y signe une -convention qui assure la liberté de la navigation aux navires -flamands. Le duc de Bourgogne n'avait pas osé s'opposer à ces -négociations. Il les avait même fait approuver par le roi de France -dans une charte où il rappelait, en citant les célèbres déclarations -de Philippe de Valois, que ses prédécesseurs avaient également reconnu -la neutralité commerciale de la Flandre dans les guerres de la France -et de l'Angleterre. Charles VI promet de plus de ne pas inquiéter les -pêcheurs anglais qui se rendront sur les côtes de Flandre. Mais il -suffit que le duc de Bourgogne veuille prendre part à la conclusion -d'un traité définitif de commerce entre la Flandre et l'Angleterre -pour que les envoyés de Henri IV élèvent des prétentions -inadmissibles: ils demandent en effet que si les vaisseaux français -abordent dans les ports de Flandre, on en arrête les matelots comme -pirates; qu'on rappelle en Flandre tous ceux qui ont été bannis à -cause de leur dévouement aux Anglais, et que l'on démolisse les -fortifications de l'Ecluse et de Gravelines. Le duc de Bourgogne -persistait à ne vouloir nommer Henri IV que «celui qui se dit roi -d'Angleterre,» et les ambassadeurs anglais s'en plaignaient vivement: -«Il n'a pas esté veu communément, disaient-ils, que ès cas qui -désirent nourricement d'amour et traictié de pais et concorde, l'on -ait usé de tieules paroles lesquelles ne peuvent grever le roy nostre -seigneur pour lui toller ce que la divine puissance de Dieu lui a -donné.» - -Les négociations venaient d'être rompues lorsque le duc de Bourgogne -quitta Paris pour aller recevoir à Bruxelles le gouvernement du -Brabant des mains de sa tante, la duchesse Jeanne, et en assurer la -transmission à Antoine, le second de ses fils. Cependant dès qu'il y -fut arrivé, il éprouva les premières atteintes du mal qui devait le -conduire au tombeau: d'heure en heure sa situation devenait plus -grave, et il résolut de se faire transporter dans la litière de la -duchesse de Bourgogne jusqu'à la petite ville de Halle, il voulait y -implorer le rétablissement de sa santé à l'autel de Notre-Dame, où -l'on vénérait une pieuse image qui avait autrefois appartenu à sainte -Elisabeth de Hongrie; mais le ciel n'exauça point ses prières et il y -rendit le dernier soupir, le 27 avril 1404. - -Le règne de Philippe le Hardi avait inauguré en Flandre la domination -des ducs de Bourgogne; mais il avait à peine ouvert la longue carrière -réservée à ses successeurs. De tous ses grands projets, il n'en était -presque aucun qui eût réussi; il laissait en France son influence -douteuse et affaiblie, et tandis que les communes flamandes -s'efforçaient de retrouver leur prospérité, source féconde de leur -puissance, Philippe le Hardi, que l'on avait vu accabler ses sujets de -Bourgogne d'impôts si ignominieux et appauvrir la France par tant de -folles dépenses pour les guerres d'Angleterre, de Gueldre et d'Orient, -expirait pauvre, abandonnant, chargé de dettes énormes, le plus riche -héritage du monde. Ce prince, qui dès le lendemain de ses noces était -réduit à emprunter aux marchands de Bruges et qui donnait sa ceinture -en gage au duc de Bourbon et à Gui de la Trémouille pour soixante -livres perdues au jeu de paume, ne laissait pas dans son trésor, où -s'était englouti tant d'argent enlevé aux nobles, aux marchands et aux -bourgeois, de quoi suffire aux frais de ses obsèques. Il fallut lever -six mille écus d'or pour transporter à Dijon les restes du duc, -enveloppé, par expiation et par pénitence, dans une humble robe de -chartreux, et lorsqu'on s'arrêta à Arras, pour y célébrer -solennellement les offices funèbres, une dernière cérémonie y rappela, -pour la condamner, sa fastueuse prodigalité: «Là, dit Monstrelet, -renonça la duchesse Marguerite, sa femme, à ses biens meubles, pour le -doute qu'elle ne trouvât trop grands debtes, en mettant sur sa -représentation sa ceinture avec la bourse et les clefs, comme il est -de coutume, et de ce demanda un instrument à un notaire public qui -estoit là présent.» - -Peu de temps après la mort du duc de Bourgogne, des messagers du pape -d'Avignon, Benoît XIII, apportèrent en Flandre des lettres adressées à -Philippe le Hardi. Jean les ouvrit et y trouva deux bulles dont les -termes étaient si étranges, qu'il ne put croire à leur authenticité -que lorsque le pape eut consenti à y faire apposer son scel de plomb. -Par la première, Benoît XIII, cédant à l'influence du duc d'Orléans, -invitait le duc de Bourgogne à ne plus chercher à intervenir dans le -gouvernement du royaume, et à en laisser tous les soins au frère de -Charles VI. Que renfermait la seconde? on l'ignore. «Du contenu -d'icelles, porte une chronique, fist le duc grand semblant de courroux -et d'anoy, et aussy seroit-ce de recorder le contenu d'icelles.» Quoi -qu'il en soit, Jean sans Peur convoqua immédiatement ses conseillers: -il leur annonça brièvement qu'il avait résolu de faire mourir l'unique -frère du roi de France. Sa haine l'aveuglait: selon les uns, il se -souvenait d'un sanglant affront du duc d'Orléans; selon d'autres, il -lui attribuait une odieuse tentative qu'aurait inspirée la beauté de -Marguerite de Bavière. - -Le duc de Bourgogne s'était hâté d'envoyer les bulles pontificales à -sa mère, qui les transmit, à Bruxelles, au duc de Brabant. Marguerite -de Male avait déjà déclaré qu'elle quitterait l'Artois pour se rendre -en Flandre, soit qu'elle y fût appelée par un débarquement des Anglais -dans l'île de Cadzand, soit qu'elle se proposât de convoquer les -représentants des villes dont elle était restée souveraine, pour les -appeler à soutenir ses querelles domestiques, dût-elle conduire les -vaincus de Roosebeke jusqu'aux portes du palais de Paris. Au milieu de -ces pourparlers et de ces projets, une attaque d'apoplexie l'enleva, à -Arras, le 21 mars 1404 (v. st.), et elle fut ensevelie, comme elle en -avait exprimé le voeu, près de son père, dans l'église de Saint-Pierre -de Lille. - - - - -LIVRE QUINZIÈME - -1404-1419. - -Jean sans Peur. - -Tendance des communes à reconstituer la nationalité flamande. - -Combats, crimes et intrigues. - - -Les chevaliers qui avaient accompagné Jean de Nevers en Orient -«racontoient communément qu'il y eut un Sarrasin, négromancien, devin -ou sorcier, qui dist qu'on le sauvast et qu'il estoit taillé de faire -mourir plus de chrestiens que le Basac ny tous ceux de sa loy ne -sçauroient faire.» - -La défaite de Poitiers avait répandu sur toute la vie de Philippe le -Hardi une auréole chevaleresque, celle de Nicopoli laissa son fils -sombre et haineux. Si l'on en croit le témoignage d'un vieux -chroniqueur, Jean sans Peur ne cherchait, à l'époque de la mort de -Marguerite de Male, que les moyens de poursuivre, par la violence et -la guerre, sa jalousie contre le duc d'Orléans; cependant l'un de ses -conseillers lui représenta «que son premier soin devait être de se -concilier l'affection des villes et des peuples du royaume; qu'il lui -serait aisé d'y parvenir en faisant répandre le bruit qu'il voyait -avec douleur les bourgeois écrasés par des impôts si multipliés et -qu'il était prêt à s'opposer de toutes ses forces aux mesures -oppressives du duc d'Orléans, afin que la France recouvrât ses -anciennes franchises.» - -Le nouveau duc de Bourgogne suivit ce sage conseil; mais au moment où -il faisait de loin espérer à la France le rétablissement de ses -libertés, la Flandre, soumise à son autorité immédiate, se leva et lui -demanda de proclamer et de sanctionner les siennes. - -Lorsque Jean sans Peur quitta Lille pour se rendre en Flandre, il -trouva à Menin les députés des bonnes villes. Ils étaient bien moins -chargés de le féliciter sur son avénement que de lui exprimer les -griefs du pays, car ils se plaignirent vivement de ce que le duc -Philippe n'avait point habité la Flandre, et de ce qu'il avait réduit -à la détresse le commerce et l'industrie, en troublant les communes -dans l'exercice de leurs droits et dans leurs relations avec -l'Angleterre. La réponse du duc fut douce et gracieuse, comme l'est -toujours la parole des princes le premier jour de leur règne: il leur -promit qu'il maintiendrait leurs priviléges et qu'il s'efforcerait -d'assurer leur neutralité commerciale; puis il les suivit à Gand, où -son inauguration solennelle devait avoir lieu le mardi après les fêtes -de Pâques. - -Le 20 avril 1405, le duc s'était arrêté à Zwinarde; le lendemain, il -se présenta, vêtu de deuil et accompagné d'un grand nombre de -chevaliers, aux portes de Gand, où le reçurent les échevins, les -métiers et les corporations; et après avoir assisté à la messe à -l'abbaye de Saint-Pierre, il se dirigea vers l'église de Saint-Jean, -où il prêta, sur le bois de la vraie croix, le serment de maintenir -les priviléges et les franchises de la ville de Gand, de protéger les -veuves et les orphelins, de rendre justice à tous, pauvres et riches, -«et généralement de faire tout ce que droicturier seigneur et conte de -Flandres est tenu de faire.» - -Dès que le duc fut entré dans l'hôtel de Ten Walle, les députés des -quatre _membres_ de Flandre, c'est-à-dire des trois bonnes villes et -du Franc, obtinrent qu'il leur fût permis de lui exposer leurs -requêtes; c'étaient (l'histoire doit enregistrer leurs noms), pour la -ville de Gand, Ghelnot Damman, Thomas Storm, Jacques van den Pitte, -Victor van den Zickele, Martin Zoetaert, Jacques Uutergaleyden, Jean -de Volmerbeke; pour la ville de Bruges, le bourgmestre, Liévin de -Schotelaere, Jean Honin, Jean Heldebolle, Jean van der Burse et Victor -de Leffinghe; pour la ville d'Ypres, Jean de Bailleul, Victor de -Lichtervelde et Baudouin de Meedom; pour le Franc, Jean d'Oostkerke, -Gilles Van der Kercsteden, Etienne Honstin et Nicolas vander Eecken. -Liévin de Schotelaere, Ghelnot Damman et Thomas Storm n'étaient point -étrangers à la famille de Jacques d'Artevelde, et l'hôtel de Ten -Walle, où les députés de Gand venaient revendiquer leurs anciennes -franchises, avait appartenu au _rewaert_ de Flandre, Simon de Mirabel. - -La première _requête_ avait pour but d'engager le duc à résider en -Flandre et à y laisser, s'il était forcé de s'éloigner, la duchesse -munie de ses pleins pouvoirs, «vu les grands dommages qui avaient -résulté pour le pays de l'absence du prince à diverses époques.» - -Le duc fit répondre qu'il habiterait la Flandre, et que s'il était -appelé ailleurs, la duchesse le remplacerait avec un conseil -connaissant les besoins du pays. - -Dans leur seconde _requête_, les députés des quatre _membres_ priaient -le duc de conserver à la Flandre les priviléges, libertés, usages et -coutumes dont elle jouissait avant l'avénement de Philippe le Hardi. -Ils réclamaient pour les villes le droit de n'être gouvernées que par -leurs échevins, et demandaient que les affaires soumises aux officiers -du duc fussent traitées en flamand et de la même manière que sous -leurs anciens comtes. - -Le duc y consentit, et peu après il ordonna que la cour supérieure de -justice établie à Lille par Philippe le Hardi fût transférée à -Audenarde. - -La troisième requête se rapportait à un traité commercial avec -l'Angleterre, sur l'achat des laines et la fabrication des draps: «car -la Flandre ne peut être comparée à d'autres pays qui se suffisent à -eux-mêmes, puisqu'elle vit principalement des relations commerciales -qu'elle entretient par mer avec tous les royaumes, et le commerce -exige la prospérité, la paix et le repos.» L'expédition prompte de -toutes les affaires qui intéressaient l'industrie et le commerce -devait contribuer à faire cesser la détresse et la misère qui étaient -le résultat de leur décadence; mais il était surtout nécessaire qu'une -protection généreuse fût assurée à tous les marchands, malgré les -guerres des Français et des Anglais. Les députés de la Flandre -invoquaient à ce sujet un mémorable monument de la puissance des -communes sous Louis de Nevers, le privilége de Philippe de Valois, du -13 juin 1338. - -Dans sa réponse à cette requête, Jean sans Peur se hâta de s'attribuer -ce rôle de médiateur pacifique qu'il s'était proposé comme devant être -la base de son influence: il déclara que depuis la mort de sa mère il -avait fait tous ses efforts pour rétablir la paix entre la France et -l'Angleterre, et que personne n'était plus intéressé que lui à voir -fleurir l'industrie et le commerce de la Flandre; plus ses sujets -étaient riches, plus ils pouvaient pour le soutenir. Une charte du 1er -juin permit en effet aux communes de négocier un traité commercial -avec l'Angleterre. - -Les requêtes suivantes concernaient l'abandon de quelques procédures -illégales commencées à Lille, et la répression des actes de piraterie -commis sur les côtes de Flandre; d'autres, qui expliquent les -négociations secrètement entamées en 1386 avec les Anglais devaient -faire connaître au duc que la Flandre considérait la ville de -Gravelines comme partie intégrante de son territoire et ne permettrait -pas qu'elle en fût détachée. Les députés de la Flandre avaient aussi -obtenu que la langue flamande fût seule employée dans les rapports du -duc avec les quatre _membres_ du pays, et, aussitôt après, ils -résolurent d'un commun accord que si quelque réponse leur était -adressée en français par les conseillers ou les officiers du duc, ils -la considéreraient comme non avenue, et qu'il en serait immédiatement -donné connaissance aux députés des quatre _membres_ et aux échevins -des villes et des châtellenies, afin qu'ils veillassent, sous peine de -bannissement, à l'exécution des promesses «de leur très-redouté -seigneur.» Les mandataires de la Flandre croyaient qu'ils ne -cesseraient jamais d'être libres tant qu'ils conserveraient la langue -de leurs ancêtres. - -Au moment même où ces énergiques représentations s'élevaient contre -toute participation active du duc de Bourgogne aux démêlés de Charles -VI et de Henri IV, les Anglais se préparaient à profiter de -l'incertitude et de la désorganisation qui signalent presque toujours -la transmission de l'autorité supérieure, et Jean sans Peur, arrivé à -Ypres pour y répéter le serment qu'il avait déjà prêté à Gand et à -Bruges, y apprit à la fois que la garnison de Calais avait mis en -fuite cinq cents lances commandées par Waleran de Luxembourg, et -qu'une flotte anglaise de cent vaisseaux avait paru à l'entrée du -Zwyn: à peine eut-il le temps d'envoyer Jean de Walle à Gravelines et -quelques hommes d'armes à l'Ecluse. - -Jamais la guerre contre l'Angleterre, guerre provoquée par la -politique de Philippe le Hardi, qui venait troubler tout à coup de si -précieuses espérances, ne fut plus impopulaire en Flandre. Waleran de -Luxembourg, le sire de Hangest, gouverneur de Boulogne, le sire de -Dampierre, sénéchal de Ponthieu, et les autres chevaliers qui les -accompagnaient, avaient forcé un millier de laboureurs et de bourgeois -à marcher sous leurs drapeaux; ceux-ci les abandonnèrent dès le -premier moment de la lutte; les habitants de la châtellenie de Béthune -s'opposaient à la levée d'un subside destiné à assurer la protection -de leurs frontières, et l'on racontait que dans le pays de Bergues et -de Cassel les communes étaient prêtes à se soulever contre le duc de -Bourgogne pour appeler les Anglais. - -Les mêmes sentiments régnaient à Bruges; malgré les ordres du duc, -les bourgeois ne prirent point les armes pour défendre les barbacanes -de l'Ecluse contre les galères de Henri IV, et bien que Jean sans Peur -se fût rendu lui-même au milieu d'eux, multipliant les instances et -les prières, rien ne put les ébranler; le bourgmestre, Liévin de -Schotelaere, interprète de la résistance unanime des bourgeois, avait -refusé de conduire les milices communales sur les rives du Zwyn; ce -n'était pas à la Flandre qu'il appartenait de protéger une citadelle -bien moins menaçante pour les Anglais que pour ses propres libertés. - -Le duc de Bourgogne ne pouvait rien: il apprit, sans chercher à -dissimuler sa fureur, qu'après une attaque où avait succombé le comte -de Pembroke, les Anglais s'étaient emparés de l'Ecluse, et ce ne fut -que lorsqu'ils eurent brûlé ce redoutable château, qui retraçait les -mauvais jours de la conquête de Charles VI, que les bourgeois de Gand, -de Bruges et d'Ypres se laissèrent persuader qu'il était temps -d'arrêter les progrès de l'invasion étrangère; les Anglais se -retirèrent à leur approche, lentement toutefois et sans être -inquiétés, plutôt en alliés qu'en ennemis; mais Jean sans Peur -n'oublia pas combien les communes flamandes avaient montré peu de zèle -pour le secourir: son ressentiment était surtout extrême contre les -magistrats de Bruges. C'est ainsi que des événements imprévus avaient, -en peu de jours, suspendu l'accomplissement des promesses -solennellement proclamées à l'hôtel de Ten Walle. - -Sous l'influence du mécontentement public du duc de Bourgogne, les -députés des quatre _membres_ se réunissent de nouveau et concluent une -intime alliance pour le maintien de leurs franchises; ils suivent Jean -sans Peur à Oudenbourg, au camp des Yprois, qu'il espérait peut-être -se rendre plus favorables, et lui remontrent avec force que si la -Flandre ne recouvre son industrie et son commerce, elle périra tout -entière de misère et de détresse. Ils lui exposent que, loin de faire -droit à leurs requêtes du 21 avril, il permet à sa flotte, sous le -prétexte de harceler les Anglais, de continuer à bloquer tous les -ports de Flandre, où n'osent plus aborder les marchands étrangers; et, -comme cette fois ils n'obtiennent aucune réponse satisfaisante, ils -évoquent à leur propre tribunal toutes les plaintes causées par les -pirateries de la flotte bourguignonne, et condamnent à l'exil les -chevaliers auxquels le duc avait confié le commandement de ses -vaisseaux. C'étaient le capitaine de Saeftinghen, Jean Vilain, et -deux bâtards de Louis de Male, Hector de Vorholt et Victor son frère. - -Jean sans Peur avait quitté le camp d'Oudenbourg. Il s'était rendu à -Paris pour y faire acte d'hommage du comté et de la pairie de Flandre -(26 août 1405). Il allait aussi combattre l'influence du duc -d'Orléans, qui s'était retiré à Chartres avec la reine Isabeau de -Bavière et qui se préparait à y faire venir le dauphin; mais ce projet -ne put s'exécuter: le duc de Bourgogne retint près de lui, au Louvre, -le jeune héritier de Charles VI, et dès ce jour on le vit, pour -attirer les Parisiens à son parti, les bercer de promesses non moins -magnifiques que celles qui avaient signalé son inauguration à Gand. -Tantôt il exposait les malheurs du peuple dans quelque longue -remontrance que le monarque, privé de raison, ne pouvait comprendre, -et faisait rendre aux bourgeois les chaînes qui leur avaient été -enlevées après la bataille de Roosebeke; tantôt il répétait qu'il -était urgent de convoquer les états généraux du royaume. - -Cependant la guerre civile allait éclater. Le duc Jean avait réuni une -armée pour assaillir les Orléanais. Le duc de Limbourg et l'évêque de -Liége, Jean sans Pitié, l'avaient rejoint à Paris avec huit cents -lances, dix-huit cents hommes d'armes et cinq cents archers. Le duc -d'Autriche, le comte de Wurtemberg, le comte de Savoie et le prince -d'Orange campaient près de Provins. Deux mille hommes de milices -bourguignonnes pillaient les environs de Pontoise. Près du pont -Saint-Maxence se tenaient les sergents recrutés en Brabant, en Flandre -et en Hainaut; leurs chefs étaient Raoul de Flandre, bâtard de Louis -de Male, Arnould de Gavre, Roland de la Hovarderie, Roland de Poucke, -Jean et Louis de Ghistelles, Jean de Masmines, le sire de Heule et le -sire d'Axel. Ils avaient écrit sur les pennonceaux de leurs lances ces -mots flamands: «Ik houd,» «Je le soutiens,» pour répondre à la devise -du duc d'Orléans: «Je l'envie,» et ils dévastaient le pays plus que -les autres. - -Le duc de Bourgogne se préparait à aller assiéger le château de -Vincennes qu'occupait la reine Isabeau, lorsque l'intervention du roi -de Sicile et du duc de Bourbon ramena la paix et réconcilia -momentanément les deux factions. Jean sans Peur obtint tout ce qu'il -avait demandé. Le 27 janvier 1405 (v. st.) on profita d'un intervalle -de raison du roi pour lui faire signer une ordonnance qui appelait le -duc de Bourgogne au conseil du royaume: on lui assurait, de plus, la -tutelle du dauphin après la mort de Charles VI; on lui livrait même -les frontières de la Somme et de l'Oise, en lui donnant le -gouvernement de la Picardie. Un autre résultat important avait été -atteint par le duc de Bourgogne: il avait réussi à se faire -reconnaître pour chef d'une ligue puissante par une foule de seigneurs -qui, jusque-là, n'obéissaient qu'au roi de France, et qui même le plus -souvent ne lui obéissaient point. - -Des fêtes brillantes marquèrent à Paris cette courte concorde: elles -se renouvelèrent le 22 juin 1406, à Compiègne, pour le double hyménée -qui unissait Isabelle de France, veuve d'un roi et détrônée à dix ans, -à Charles, fils du duc d'Orléans, et Jean de Touraine, quatrième fils -de Charles VI, à Jacqueline de Bavière, héritière du Hainaut: ce que -le passé avait eu de douleurs et de périlleuses aventures pour l'une -des fiancées, l'autre devait le retrouver dans l'avenir. - -En même temps, l'évêque de Chartres et Jean de Hangest se rendaient en -Angleterre pour traiter de la paix entre les deux royaumes, et Henri -IV autorisait Richard d'Ashton et Thomas de Swynford à négocier une -trêve avec les ambassadeurs du duc de Bourgogne, afin de faire cesser, -y disait-il, «l'empeschement de la commune marchandise entre notre -royalme et le pays de Flandres; laquelle souloit apporter grand -prouffit et utilité à toute la chrétienté.» Les négociations se -prolongeaient lorsque le comte de Northumberland et Henri de Percy, -qui avaient vainement essayé de ranimer, en Angleterre, le parti de -Richard II, vinrent réclamer des secours en France. L'avis des -conseillers du roi était de fermer l'oreille à leurs plaintes; mais il -suffit, pour en assurer le succès, qu'un seul prince les accueillît. - -Ce prince était le duc d'Orléans: il s'était persuadé qu'en chassant -les Anglais des provinces de l'ouest, il mériterait le titre de duc -d'Aquitaine, et le 16 septembre il quittait Paris pour se diriger vers -Bordeaux. - -Le duc de Bourgogne, inquiet de voir son rival entreprendre une guerre -toute populaire en France, crut devoir suivre son exemple. Toutes les -conférences furent brusquement rompues et il annonça qu'il voulait -assiéger Calais, cette clef du royaume de France que les Anglais se -vantaient de porter à leur ceinture. Saint-Omer devait servir de -centre à ses opérations. Il fit construire, dans les forêts qui -environnent cette ville, d'énormes bastilles qu'on devait conduire -devant les remparts assiégés, des fondreffes, des bricoles, des -échelles. Les bombardes, les canons, les munitions, les vivres -abondaient. Cependant les amis du duc d'Orléans avaient profité de -l'éloignement du duc Jean pour lui faire retirer les secours d'hommes -et d'argent qu'on lui avait promis; ils avaient même obtenu une lettre -du roi qui lui défendait de continuer son expédition. Le duc de -Bourgogne l'apprit le 5 novembre 1406, au moment où il venait de -passer ses hommes d'armes en revue; il pleura, dit-on, en voyant que -l'on avait, par des retards multipliés, réussi à le retenir à -Saint-Omer jusqu'à ce que les pluies de l'automne, bien plus que la -défense du roi, rendissent l'accomplissement de ses projets -impossible, et on l'entendit jurer solennellement en présence des -siens qu'au printemps il reviendrait avec une nombreuse armée pour -chasser les Anglais ou qu'il mourrait en les combattant. A peine -avait-il quitté Saint-Omer que quelques bourgeois mirent le feu à -toutes les machines de guerre qu'il avait fait déposer dans l'enceinte -de l'abbaye de Saint-Bertin. Les Anglais s'élançaient déjà de leurs -forteresses et parcouraient l'Artois où on les recevait avec joie. - -La ruine du commerce entraînant celle de l'industrie, livrait la -Flandre à une misère chaque jour plus affreuse: de nouvelles taxes -avaient été établies pour la malheureuse expédition de Saint-Omer. Une -agitation menaçante régnait dans toutes les villes. Le pauvre peuple -murmurait surtout violemment de ce que les laines anglaises -continuaient à manquer au travail des métiers et de ce que les -ordonnances du duc, en défendant de recevoir les anciennes monnaies, -le dépouillaient de tout ce qu'il avait pu autrefois se réserver comme -une dernière ressource pour suffire aux besoins d'un avenir plein -d'incertitude. A Gand, les corporations s'assemblèrent sous leurs -bannières; à Bruges, les magistrats prétendaient qu'on violait leurs -priviléges sur la fabrication des draps; à Ypres, ils contestaient -l'autorité du bailli. - -Le duc de Bourgogne revient en Flandre pour calmer ces divisions. Son -premier soin est d'adoucir les ordonnances sur les monnaies, et de -conclure une trêve marchande avec le roi d'Angleterre pour préparer le -retour des relations commerciales en mettant un terme aux actes de -piraterie qui désolent les mers. Déjà il s'est rendu à Gand, et, pour -s'y attacher les bourgeois, il leur promet de fixer sa résidence au -milieu d'eux. L'un des magistrats de Gand se laisse même corrompre par -ses largesses: c'est Jacques Sneevoet, l'un des membres des Petits -métiers. Il doit, par de ténébreuses intrigues, ouvrir cette ère -déplorable où la cité de Jean Breydel et celle de Jacques d'Artevelde, -longtemps alliées et amies, se montreront presque constamment rivales. - -Jean sans Peur, rassuré sur les dispositions des Gantois, arriva à -Bruges, orgueilleux et menaçant; il ne lui suffisait point d'avoir -enlevé aux Brugeois cette prérogative qui remontait à Baldwin Bras de -Fer, de voir les comtes de Flandre vivre à l'ombre de leurs foyers; il -aspirait surtout à se venger des magistrats qui avaient refusé de -s'associer à la défense du château de l'Ecluse. Comme Louis de Nevers, -il trouvait dans cette question du monopole de la fabrication des -draps contesté aux grandes villes, un moyen de rompre la puissance de -la triade flamande en développant le quatrième membre formé d'éléments -multiples sur lesquels il lui était plus aisé d'exercer une influence -prépondérante: il n'hésita pas à condamner les prétentions des -Brugeois. Ceux-ci alléguaient leurs priviléges et refusaient d'obéir; -mais les Gantois les abandonnaient, et il ne leur resta qu'à se rendre -à Deynze pour se soumettre à la décision du duc. Jean sans Peur avait -prononcé son jugement à Gand: il retourna à Bruges afin que la terreur -de son nom et de sa justice en assurât l'exécution. Le son des cloches -appela les bourgeois à la place du Marché: ils la trouvèrent remplie -d'hommes d'armes. Le duc de Bourgogne parut au balcon des Halles, une -verge à la main, en signe de châtiment. Il fit lire aussitôt une -sentence qui déclarait déchus de leurs fonctions six échevins, deux -conseillers, les deux trésoriers de la ville et les six capitaines des -sextaineries. C'étaient, entre autres, Jean Honin, Jean Heldebolle, -Jean Vander Buerse, Jean Hoste, Jacques et Thomas Bonin, Sohier Vande -Walle, Jean Metteneye et Nicolas Barbesaen. Les uns furent bannis -comme ennemis du duc et du pays, et les autres condamnés à payer des -fortes amendes. Le duc avait désigné, pour leur succéder, d'obscurs -bourgeois qui avaient été eux-mêmes autrefois exilés par les -magistrats et qui s'empressèrent à leur tour de proscrire ceux qui -leur étaient contraires. - -Le lendemain, 25 avril 1407, le duc de Bourgogne fit sceller une -charte qui défendait aux métiers de porter leurs bannières sur la -place publique si celle du prince n'y avait été arborée la première, -et qui en cas de désobéissance punissait le métier tout entier de la -perte de ses bannières, et le bourgeois isolé qui en donnerait -l'exemple, du dernier supplice. Elle ajoutait, contre toutes les -règles du droit criminel de ce temps, que le coupable contumace -pourrait, après avoir été cité au son de la cloche, être frappé d'un -exil de cent ans et un jour, et rétablissait pour ce genre de délit la -peine de la confiscation des biens, si odieuse à toutes les communes. -Enfin, elle supprimait le _maendghelt_, subside mensuel qui était -depuis longtemps accordé par l'administration municipale aux divers -corps des métiers. Ces résolutions restèrent toutefois secrètes: on se -contenta d'annoncer aux métiers que Jean sans Peur leur permettait de -conserver leurs bannières, pourvu qu'ils en usassent raisonnablement; -et dès que l'on eut remarqué que cette déclaration calmait un peu -l'inquiétude causée par les sentences de la veille, on les invita à -remercier le duc de Bourgogne de ce qu'il avait bien voulu leur -confirmer le droit de posséder des bannières, en lui promettant de -s'en servir «parmi les modérations, restrictions et obligations» -énoncées dans la charte du 27 avril. Les doyens des métiers hésitèrent -pendant quelques jours; ils voulaient, disaient-ils, connaître les -conditions imposées par le duc. Enfin, quelques-uns cédèrent aux -instances des conseillers bourguignons: on employa la violence -vis-à-vis de ceux qui persistaient dans leur refus, et le 24 mai 1407, -les doyens des métiers apposèrent leurs sceaux sur un acte d'adhésion -où leur volonté n'avait pas été libre, où ils avaient pris des -engagements dont ils ignoraient eux-mêmes l'étendue. C'est le fameux -_Calfvel_ de 1407. - -Les magistrats, que la faveur du duc avait élevés au-dessus de leurs -concitoyens, profitèrent de ce succès pour décider que désormais on ne -pouvait plus vendre le blé ailleurs qu'au _Braemberg_, et qu'il serait -soumis à une gabelle de deux gros tournois par muid. S'ils cherchaient -à multiplier des taxes impopulaires, c'était dans le but d'en offrir -une part importante au duc de Bourgogne, et ils établirent bientôt -qu'il aurait le droit de percevoir le _septième denier_ sur tous les -revenus de la ville. - -A Ypres, deux échevins furent frappés d'une sentence semblable à celle -qui avait atteint à Bruges Jean Honin, Nicolas Barbesaen et leurs -amis, et les bourgeois brûlèrent, pour apaiser le duc, les lettres -d'alliance qui retraçaient la fédération récente des trois bonnes -villes de Flandre. Ypres, en abjurant ses franchises, avait condamné -son industrie: une décadence rapide dépeupla sa vaste enceinte, et -elle s'effaça bientôt du rang des grandes cités de l'Europe. - -Jean sans Peur ne favorisait que les Gantois. Le 30 avril, trois jours -après avoir fait sceller une charte complètement hostile aux Brugeois, -il transféra à Gand la cour supérieure de justice établie à Audenarde. - -«Le duc de Bourgogne, dit un historien, dominait partout, et il -n'était rien qui ne se fît à sa volonté. Il demanda de pouvoir battre -une nouvelle espèce de monnaie: on y consentit; puis il réclama du -pays tout entier une subvention considérable, et elle lui fut -également accordée, car personne n'osait s'y opposer.» - -Jean sans Peur voulait, avant de poursuivre sa lutte contre le duc -d'Orléans, s'assurer l'obéissance et la fidélité des communes. Tous -ses efforts avaient pour but d'affermir et de compléter la -pacification de la Flandre: il y employa plusieurs mois. Le 24 juin -1407, il était à Bruges; le 26 juillet, nous le retrouvons à Gand; -enfin le 13 août, il n'a pas quitté la Flandre, mais il croit n'avoir -plus rien à y redouter, quand il fait publier un mandement général à -tous les chevaliers, écuyers et sergents de Bourgogne, de Flandre, de -Hainaut, d'Artois et de Vermandois, pour qu'ils s'assemblent le 25 -septembre à la Chapelle-en-Thiérache, aux bords de l'Oise. Aussitôt -que cette armée est réunie, Jean laisse à la duchesse de Bourgogne le -soin de gouverner la Flandre et s'éloigne de Gand; il s'est contenté -d'adresser, à son départ, aux nobles qui l'entourent, quelques paroles -où respire la haine du duc d'Orléans, et se rend rapidement à Paris, -accompagné d'une forte escorte, pour demander justice au roi de tous -les affronts qu'il a subis. - -Dès son dernier voyage à Paris, Jean avait résolu de ne reculer devant -aucun moyen d'abattre la puissance du duc d'Orléans, et il paraît -avoir trouvé un instrument docile dans Raoulet d'Auquetonville, ancien -trésorier de l'épargne en Languedoc, que le duc d'Orléans avait -dépouillé de son office pour ses malversations. Pendant le séjour du -duc de Bourgogne en Flandre, Raoulet d'Auquetonville s'était -activement occupé de la mission qui lui était confiée, car vers les -fêtes de la Saint-Jean 1407, il avait chargé un _couratier_ public de -chercher une maison près du palais Saint-Paul; mais ce ne fut que le -17 novembre qu'il se décida, après des démarches infructueuses, à -louer dans la Vieille rue du Temple, à soixante et dix toises de -l'hôtel Barbette, habité par Isabeau de Bavière, la maison de l'Image -Notre-Dame, qui appartenait à Robert Fouchier, maître des oeuvres de -charpenterie du roi. - -Rien ne permet d'ailleurs de soupçonner quelque complot du duc de -Bourgogne. Arrivé à Paris, il écoute les douces paroles de Charles VI -et de ses conseillers; il se réconcilie avec le duc d'Orléans et se -rend près de lui au château de Beauté. - -Le dimanche 20 novembre 1407, les deux princes communièrent ensemble à -la chapelle des Augustins. Trois jours après, le duc d'Orléans se -trouvait près de la reine, à son hôtel de la rue Barbette, lorsqu'on -vint l'appeler par ordre du roi. Il sortit aussitôt, monta sur sa mule -et partit, suivi de deux écuyers et de quatre ou cinq valets qui -tenaient des torches. La nuit était obscure. A peine avait-il fait -quelques pas qu'une troupe nombreuse d'hommes armés, qui s'étaient -cachés dans l'ombre, s'élança vers lui en criant: «A mort! à mort!--Je -suis le duc d'Orléans,» s'écria le prince déjà couvert de sang. «C'est -ce que nous voulons,» répondirent les meurtriers, et ils l'immolèrent -à coups de hache, malgré la résistance d'un jeune page qui, loin -d'abandonner son maître, le couvrit de son corps jusqu'à ce qu'il -périt sous leurs coups. La Flandre était la patrie de ce jeune page. -Raoulet d'Auquetonville, chef des assassins soudoyés par Jean sans -Peur, comte de Flandre, était né en Normandie. - -On racontait aussi qu'au moment où le crime venait de s'accomplir, un -homme d'une taille élevée sortit de la maison de l'Image Notre-Dame, -la figure cachée par un grand chaperon rouge; selon les uns, il avait -tranché le poing de la victime et laissé retomber sa massue sur sa -tête sanglante; selon d'autres, il avait traîné le cadavre dans la -boue pour s'assurer que la vie l'avait quitté; puis il était rentré à -l'hôtel d'Artois. - -Personne n'accusait le duc de Bourgogne; on n'osait croire qu'il eût -pu forfaire à des serments sanctionnés par les plus saints mystères de -la religion. Jean sans Peur parut aux funérailles du duc d'Orléans, -vêtu de deuil et affectant une sincère douleur. Cependant une vague -rumeur se répandit qu'il avait porté la main sur le drap du cercueil, -et qu'au même moment le sang avait jailli des plaies de l'illustre -victime, comme pour accuser l'auteur de la trahison, et le même jour, -lorsque le prévôt de Paris vint au conseil demander, en sa présence, -la permission d'étendre ses recherches jusque dans l'hôtel des -princes, il pâlit et la voix de sa conscience troublée s'échappant -malgré lui de sa bouche, il prit le duc de Berri à part et lui avoua -son crime, disant que le démon l'avait égaré. Le duc de Berri garda -le silence, mais le lendemain, à l'hôtel de Nesle, Jean sans Peur -réitéra son aveu. «Afin qu'on ne mescroye aucun coupable de la mort du -duc d'Orléans, dit-il, je déclare que j'ay fait faire ce qui a esté -fait, et non autre.» Et aussitôt après, accompagné de la plupart de -ceux dont il avait armé le bras pour le meurtre, il sortit par la -porte Saint-Denis et continua sa route sans s'arrêter jusqu'en Artois, -changeant sans cesse de chevaux, et ayant soin de faire couper les -ponts derrière lui. - -Il était une heure après midi lorsqu'il arriva à Bapaume, après avoir -été vainement poursuivi par l'amiral de France et quelques autres -chevaliers, et ce fut en mémoire des périls auxquels il avait réussi à -se dérober, qu'il ordonna que dorénavant les cloches de la ville -sonneraient tous les jours à la même heure, ce qu'on appela longtemps -l'_Angelus_ du duc de Bourgogne. - -De Bapaume, le duc se dirigea vers Lille où il harangua les membres de -son conseil, puis il se rendit à Gand où les états de Flandre avaient -été convoqués. Jean de Saulx, chancelier et maître des requêtes, -exposa les raisons qui légitimaient ce que le duc avait jugé devoir -faire. Le duc de Bourgogne, qui venait d'apprendre combien il était -aisé de commettre un grand crime, ne croyait pas plus difficile de le -justifier: il se flattait même d'imposer le langage de ses sophistes -et de ses historiographes à la postérité, qui, en plaignant les -malheurs du duc d'Orléans, devait dans ses qualités et jusque dans ses -défauts retrouver à la fois le petit-fils de Charles V et l'aïeul de -Louis XII. - -Charles VI avait promis bonne justice à la duchesse d'Orléans; mais la -parole royale était peu de chose. Le duc de Bourgogne, n'ayant plus -devant lui qu'un parti sans chef, conservait une influence où la vertu -n'avait point de part, où la force était tout. Le lugubre aspect du -cortége de la veuve et des enfants éplorés de la victime se dirigeant -vers l'hôtel Saint-Paul n'empêchait pas le peuple de Paris d'insulter -à ses restes sanglants. Les princes ne montraient pas plus de zèle: au -lieu de prendre des mesures vigoureuses, on se contenta d'envoyer le -duc de Berri et le roi de Sicile aux bords de la Somme pour interroger -le duc de Bourgogne et conférer avec lui «afin qu'il ne se fist -Anglois.» On se souvenait sans doute que Jean sans Peur les avait -lui-même choisis pour premiers confidents de sa trahison. Le duc de -Bourgogne, qui déjà n'accusait plus le diable de l'avoir tenté, -s'était rendu à Amiens, accompagné du duc de Brabant, du comte de -Nevers et de trois mille hommes d'armes. Il avait fait suspendre à son -hôtel deux lances, l'une de bataille, l'autre de tournoi, défi de paix -ou de guerre où il ne risquait rien. Les ambassadeurs du roi se -turent. Ils ramenèrent avec eux à Paris le duc de Bourgogne, qui -revendiquait de plus en plus l'honneur du crime, et comme si ce -n'était pas assez, le duc de Berri l'invita à un solennel banquet dans -cet hôtel de Nesle où il s'était vanté du sang versé par son ordre. -Enfin, le 8 mars 1407 (v. st.), maître Jean Petit, docteur en -théologie de l'université de Paris, prononça, devant le dauphin et les -princes, cette célèbre harangue, détestable apologie du tyrannicide, -si froide de sophismes, et toutefois, malgré ses formes puériles, -presque aussi hideuse que le crime. Lorsque, comparant le duc de -Bourgogne à Joab mettant Absalon à mort, maître Jean Petit citait ces -paroles de David: «Joab a répandu le sang de la guerre au milieu de la -paix: sa vieillesse ne descendra pas paisiblement dans la tombe,» -l'obscur théologien devenait prophète pour condamner celui qu'il -glorifiait. - -Le duc ratifia tout ce qu'avait dit maître Jean Petit, dans une -assemblée solennelle où siégeaient le roi de Sicile, les ducs de -Guienne, de Berri, de Bretagne, de Lorraine, plusieurs comtes et -plusieurs évêques, et l'on fit signer au roi des lettres par -lesquelles il approuvait l'attentat de Raoulet d'Auquetonville: «Comme -notre très-chier et très-amé cousin le duc de Bourgogne, y disait-il, -a fait proposer que pour notre sûreté et préservation de nous et de -notre lignée, pour le bien et utilité de notre royaume, et pour garder -envers nous la foy et loyauté en quoy il nous est tenu, il avoit fait -mettre hors de ce monde nostre très-chier et très-amé frère, le duc -d'Orléans, que Dieu absolve! savoir faisons que voulons que le dit duc -de Bourgogne soit et demeure en nostre singulière amour, comme il -estoit par avant.» On avait eu recours aux fables les plus absurdes -pour persuader au roi que le meurtre de son frère l'avait préservé -d'un péril imminent. C'est ainsi que Jean sans Peur promet «biens de -ce monde et honneurs sans nombre» à un écrivain nommé Pierre Salmon, -qui se charge «d'informer et d'instruire le roi.» Or Pierre Salmon ne -trouve rien de mieux que de raconter qu'un moine, «très-expert en -plusieurs sciences,» lui a été indiqué par Pierre Rapondi, qu'il l'a -découvert dans un prison de Sienne où il était retenu par l'ordre de -l'évêque comme accusé de magie, et qu'il lui a entendu dire que le duc -de Milan avait fait faire une image du roi en argent pour la -soumettre à ses maléfices. Il ajoute qu'un moine blanc qu'il a vu à -Notre-Dame de Halle, à Utrecht et à Avignon, lui a également annoncé -que la mort du duc d'Orléans sera le salut du roi. - -Jean sans Peur, non moins empressé à reconnaître les services de Jean -Petit que ceux de Pierre Salmon, l'avait nommé son conseiller et son -maître de requêtes. Le discours du 8 mars 1407, reproduit par de -nombreux copistes, avait été répandu de ville en ville; la -glorification du duc, répétée par la voix de ses flatteurs, -retentissait de toutes parts comme un hymne triomphal au milieu du -silence et de la stupeur des Orléanais, quand un bruit d'armes se fit -entendre vers les bords de la Meuse. Le roi des Romains réclamait le -duché de Brabant. Les Liégeois, ses alliés, étaient quarante mille au -siége de Maestricht. Une armée bourguignonne se réunit à Gand pour les -combattre. Jean sans Peur avait quitté Paris le 5 juillet; le 23 -septembre, il tuait vingt-quatre ou vingt-six mille Liégeois sous les -murs de Tongres. Liége, Huy, Dinant, perdirent ou leurs remparts ou -leurs priviléges, et la hache du bourreau acheva ce qu'avait commencé -l'épée du vainqueur; mais la France échappait au duc de Bourgogne: que -lui importait d'être victorieux vers les marches de l'empire, si la -royauté de Charles VI subissait une autre tutelle que la sienne? - -A peine Jean sans Peur s'était-il éloigné de Paris que la duchesse -d'Orléans y était rentrée, et avec elle tous les amis du comte -d'Armagnac, dont les écharpes blanches frappèrent si vivement les -regards du peuple qu'il désigna désormais par le nom d'_Armagnacs_ -tous ceux qui combattaient le duc de Bourgogne. L'abbé de Saint-Fiacre -prononça le panégyrique de la victime de la Vieille rue du Temple: il -rappela les droits de sa naissance qui l'avaient placé si près du -trône, et l'ingratitude du duc Jean, qui avait reçu tant de bienfaits -de Charles VI: «C'est là, disait-il au roi, la reconnaissance du -voyage de Flandre, auquel toi et ton royaume mis en péril pour l'amour -de son père.» Il aurait pu ajouter que cette princesse, qu'un crime -odieux avait réduite à un si triste veuvage, était fille de ce duc de -Milan qui avait contribué plus que personne à la délivrance de Jean de -Bourgogne, prisonnier chez les infidèles. - -L'orateur appliquait au duc de Bourgogne toutes les malédictions -accumulées contre Caïn et Judas, et concluait à ce qu'il fût soumis à -une publique expiation et à un exil de vingt ans outre-mer: «Princes -et nobles, pleurez, car le chemin est commencé à vous faire mourir -trahitreusement et sans advertance. Pleurez, hommes et femmes, jeunes -et vieux, pauvres et riches; car la douceur de paix et de tranquillité -vous est ôtée, en tant que le chemin vous est montré d'occire et -mettre glaive entre les princes, par lequel vous êtes en guerre, en -misère et en voie de toute destruction. Entendez donc, princes et -hommes de quelconques états, à soutenir justice contre ledit de -Bourgogne, qui, par l'homicide par lui commis, a usurpé la domination -et autorité du roi et de ses fils, et a soustrait grand'aide et -consolation; car il a mis le bien commun en griève tribulation, en -confondant les bons estatuts sans vergogne, en soutenant son péché -contre noblesse, parenté, serment, alliances et assurances, et contre -Dieu et la cour de tous ses saints; cet inconvénient ne peut être -réparé ou apaisé, fors par le bien de justice.» - -Cette satisfaction solennelle, qui paraissait à beaucoup d'hommes -sages du quinzième siècle le seul moyen d'écarter de la France toutes -les discordes envoyées comme un châtiment par le ciel, ne devait pas -avoir lieu. Déjà on avait chargé des députés d'aller, au nom du roi, -ordonner au duc de ne pas attaquer les Liégeois; mais il n'avait pas -obéi et il était vainqueur. A l'enthousiasme qui agitait les Armagnacs -succéda une profonde terreur: la reine voulait réunir une armée; elle -avait besoin d'argent et personne ne voulait lui en prêter. On fit -partir le roi pour Tours; la reine et les princes l'y suivirent: au -milieu de ces inquiétudes, Valentine de Milan expira, frappée par une -mort prématurée, «de courroux et de deuil,» dit Juvénal des Ursins. - -Le 28 novembre, le duc de Bourgogne entra à Paris. Il arrivait trop -tard. Le fantôme royal au nom duquel tous les partis se proscrivaient -tour à tour lui avait été enlevé: il ne pouvait songer à aller le -chercher de l'autre côté de la Loire; mais il savait que la reine ne -tarderait point à s'ennuyer dans son exil de Tours, loin de Paris qui -restait toujours le centre du gouvernement. Par la nécessité, par la -force même des choses, il y eut une réconciliation: elle se fit à -Chartres, le 9 mars 1408 (v. st.). Le duc de Bourgogne et les fils du -duc d'Orléans jurèrent un oubli du passé qui ne pouvait être sincère. -_Pax, pax, inquit propheta, et non est pax_, écrit le greffier du -parlement sur ses registres. Le fou du duc de Bourgogne en portait le -même jugement. - -Jean sans Peur gagnait le plus à ce traité; car le roi rentrait à -Paris et devenait en quelque sorte son otage, en s'enfermant dans une -cité où le peuple était pleinement dévoué à la cause de celui qu'il -espérait voir alléger ses impôts. - -La puissance du duc de Bourgogne s'accroissait de jour en jour. Il -disposait de toutes les milices de la Bourgogne, du Nivernais, de -l'Artois et quelquefois de celles de la Flandre, du Brabant, de la -Hollande. Il avait conclu une étroite alliance avec le roi de Navarre, -le comte de Foix, les ducs de Bavière et de Bar; le duc d'Anjou se -laissa corrompre. Isabeau de Bavière elle-même céda et devint -Bourguignonne. - -La politique du duc Jean était à deux faces. Tantôt il caressait la -Flandre pour obtenir son appui, tantôt n'en ayant plus besoin, il -s'efforçait de s'y faire redouter; on sentait bien que lorsqu'il -faisait des concessions, c'était malgré lui, et que lorsqu'il -modifiait les priviléges, il se proposait de ne point tarder à les -anéantir. Mais la Flandre résiste: une sage prévoyance réveille sans -cesse ses soupçons. «O Flandre! malheur à toi!» disait l'abbé -d'Eeckhout, Lubert Hauscilt, dans des vers que l'on considéra -longtemps comme prophétiques, «tu nourris des étrangers de ton lait, -et tandis que les loups s'abreuvent à ton sein fécond, tu n'as que du -fiel pour tes brebis. Flandre, fleur des fleurs, redoute des ruses -fatales.» - -Lorsqu'au mois d'août 1409 le duc de Bourgogne confirme l'existence de -la cour de justice qui s'appellera dorénavant le conseil du duc, cette -cour, bien qu'établie à Gand, reste profondément impopulaire. Si tous -les membres qui la composent doivent «jurer de garder et entretenir -les priviléges, lois, droicts, franchises et bonnes coustumes des -villes et du pays,» ils n'en sont pas moins investis du soin de -connaître de l'interprétation de ces mêmes priviléges et de tous les -cas relatifs à la paix de Tournay; enfin, quoique tenus de prononcer -leur sentence en flamand, ils délibèrent en français «en la chambre à -l'uys clos.» Toutes les villes de Flandre cherchaient à se dérober à -cette juridiction; les Gantois surtout contestaient si obstinément son -autorité, qu'un jour, «tenant vers le conseil une fierté, ils -envoyèrent par l'un de leurs siergans dire qu'ils ne procédassent plus -avant sur ung tel, car il estoit leur bourgeois.» Le duc les fit citer -alors au parlement de Paris: ils menacèrent les sergents royaux, -chargés de leur notifier cet appel, de les précipiter dans l'Escaut. - -Pendant cette même année 1409, les Gantois, qui maintenaient avec tant -de zèle leurs immunités politiques, conservaient, en dépit du prince -attaché aux papes d'Avignon, toute leur liberté religieuse, et nous -remarquons, parmi les prélats et les clercs réunis au concile de Pise, -les députés de l'évêque urbaniste, Martin Van de Watere. - -Lorsque les Orléanais, renonçant à la paix de Chartres, s'avancèrent -vers Paris, les bourgeois de Gand et de Bruges refusèrent fièrement de -prendre les armes pour soutenir une querelle qui leur était étrangère, -et le duc de Bourgogne se vit réduit à signer, à Bicêtre, un traité -par lequel les princes s'engageaient à ne pas entrer à Paris, traité -qui l'atteignait bien plus que tous les autres. - -Jean sans Peur avait réuni à Tournay le duc Guillaume de Bavière, -l'évêque de Liége, le comte de Namur et plusieurs seigneurs des -marches de l'empire; il réclama leur appui contre le duc d'Orléans, et -se rendit aussitôt après à Arras où les nobles du comté d'Artois -avaient été convoqués. Maître Jean Boursier leur exposa doctement en -présence du duc de Bourgogne que bien qu'il eût, pour la sûreté du roi -et la conservation de la monarchie, fait mourir le duc d'Orléans, ses -fils poursuivaient leurs machinations contre lui, et il ajouta qu'il -venait faire appel à la loyauté de ses Etats d'Artois pour qu'ils le -soutinssent efficacement. Mais c'était près des Etats de Flandre qu'il -fallait surtout faire réussir ces démarches. Les Gantois continuaient -à donner l'exemple de la résistance en déclarant qu'ils ne -franchiraient point les frontières de Flandre. Le duc multiplia -vainement les prières, répétant que s'ils l'abandonnaient toute sa -puissance serait détruite; déjà, n'écoutant plus que sa colère, il -leur annonçait qu'il ferait le lendemain sonner la cloche du beffroi, -pour savoir quels étaient ceux qui se rallieraient sous sa bannière, -et il voulait même quitter la Flandre: mais son chancelier le dissuada -de ces moyens violents qui convenaient si peu au génie indépendant des -communes flamandes: pour atteindre le but qu'il se proposait, les -concessions valaient mieux que les menaces. En effet, on le vit -bientôt vendre de nouveaux priviléges et renoncer dans la plupart des -villes aux taxes qu'il y prélevait sur les confiscations ou sur les -accises. Il conduisait avec lui son fils Philippe, alors âgé de quinze -ans, et se plaisait à le montrer aux bourgeois pour se concilier leur -faveur. A Gand, à Bruges, à Ypres, il remercia humblement les communes -des subsides et des secours qu'elles avaient si longtemps hésité à -lui promettre. A Furnes, il parvint à calmer, par de douces et bonnes -paroles, les laboureurs qui avaient ressaisi les armes de leurs -ancêtres pour protester contre tout projet de les soumettre à des -impôts sans cesse repoussés sur ces rivages comme le signe de la -servitude. - -Si l'on peut ajouter foi à un récit fort vraisemblable quoique ignoré -des historiens flamands, les communes avaient imposé au duc des -conditions bien plus importantes, celles que Louis de Male avait -repoussées en 1346, rien moins qu'une étroite union commerciale avec -l'Angleterre, consacrée par la suzeraineté politique de Henri IV, et -au moment même où Jean se déclarait le protecteur du roi de France, il -aurait consenti non-seulement à livrer aux Anglais les ports de la -Flandre, mais aussi à leur rendre hommage de ce comté qui formait la -première comté-pairie de France, et même à leur faire recouvrer -l'Aquitaine et la Normandie. C'est ainsi que les ducs de Bourgogne, en -cherchant à rétablir la fédération commerciale de la Flandre et de -l'Angleterre, fondent sur les souvenirs de la puissance des communes, -qu'ils haïssent, la consolidation de leur propre puissance et les -rêves de leur ambition. - -Dès les derniers jours de janvier 1410 (v. st.), des députés du duc et -des _quatre membres_ de Flandre s'étaient rendus en Angleterre. Au -mois de mars, Henri IV charge l'évêque de Saint-David et Henri de -Beaumont de poursuivre ces négociations: nous les voyons conclure le -27 mai une nouvelle trêve, mais rien ne nous est parvenu du traité qui -appelait les Anglais en France, si ce n'est une vague mention d'un -projet de mariage entre le prince de Galles et l'une des filles du duc -de Bourgogne, qui devait le confirmer. - -Le duc se trouvait à Bruges lorsqu'il apprit, le 10 juillet, que les -Orléanais s'assemblaient dans le Vermandois. La guerre allait -commencer. Grâce aux habiles intrigues du duc de Bourgogne, Paris se -souleva et lui livra la personne royale. La rébellion partait du -quartier des Halles: ceux qui la dirigeaient étaient les Legoix, -bouchers de Sainte-Geneviève, les Tibert et les Saint-Yon, bouchers du -Châtelet, et les Caboche, écorcheurs de la boucherie de l'Hôtel-Dieu. -Ils étaient tous dévoués au parti bourguignon: mais les plus influents -étaient les Legoix. Ils fournissaient la maison de Jean sans Peur «de -boucherie et poullaillerie,» et l'un des comptes présentés par ces -hommes qui devaient un jour égorger des évêques et des présidents au -parlement, porte «une douzaine d'alouettes et de petis oiselets.» Les -chefs des bouchers étaient d'ailleurs aussi robustes qu'habitués à -plonger leurs mains dans le sang, et l'on vit la ville et -l'université, également intimidées par leurs menaces, s'empresser de -prendre le symbole bourguignon, c'est-à-dire la croix de Saint-André -où l'initiale du nom de Jean sans Peur brillait sur les fleurs de lis -royales. - -Le duc de Bourgogne voulut saisir une occasion si favorable pour -détruire le parti des Orléanais. L'armée que lui avaient accordée les -communes flamandes comprenait deux mille ribaudequins, quatre mille -canons, douze mille chariots et soixante mille hommes armés, sans -compter les valets. Toutes leurs milices étaient subdivisées par -villes et par connétablies, selon les anciens usages; toutes suivaient -leurs bannières, sans obéir aux ordres des chevaliers bourguignons. -Jean n'osait se plaindre: il se félicita d'avoir les milices flamandes -avec lui, lorsque arrivées aux bords de la Somme, elles renversèrent -en quelques instants, avec leurs formidables machines de guerre, les -tours de Ham et s'élancèrent, pleines de courage, sur les remparts; -toute la ville fut pillée et brûlée. Le bruit des ravages des Flamands -répandait de toutes parts la terreur; Nesle, Roye, Chauny, se hâtèrent -de se soumettre, et le duc de Bourgogne mit le siége devant -Montdidier. - -Le duc d'Orléans, le comte d'Armagnac et leur armée avaient déjà passé -la Marne et occupaient Clermont. Tout annonçait qu'une lutte décisive -allait dénouer ces longues et cruelles intrigues perpétuées par les -factions. L'armée du duc de Bourgogne s'était rangée en bataille dans -une vaste plaine entre Roye et Montdidier; deux jours se passèrent; -les ennemis ne se montraient pas, et les Gantois, craignant qu'on ne -cherchât à les tromper par de faux bruits, envoyèrent du côté de -Clermont des espions qui revinrent sans avoir aperçu les Orléanais. Ce -rapport excite les murmures des Gantois; ils prétendent que tout ce -que l'on raconte sur les projets du duc d'Orléans n'est qu'un mensonge -inventé pour les retenir dans le camp, et leurs voix tumultueuses en -accusent deux des conseillers du duc, les sires de Helly et de Ray. -Ils répètent que rien ne les empêchera de retourner dans leurs foyers; -mais le duc de Bourgogne accourt au milieux d'eux et leur représente -que, d'après des indications certaines, le duc d'Orléans s'approche, -et que jamais leur secours ne lui a été plus nécessaire. Il renouvelle -ses instances et ses prières jusqu'à ce que leurs chefs lui promettent -de convoquer, dans la tente de Gand, les capitaines des connétablies -et les dizeniers; les Gantois ne consentent toutefois à s'associer -huit jours de plus à son expédition qu'après avoir obtenu une -déclaration par laquelle le duc lui-même en fixe le terme, en les -louant fort de leur zèle. Le même jour, le duc de Bourgogne, -multipliant les sacrifices pour retenir les Gantois dans son camp, -leur accorde, «por les bons et agréables services que nous ont fait et -font journellement et espérons que facent au temps à venir,» le -privilége de pouvoir acquérir des fiefs en payant les droits -seigneuriaux. Les mêmes motifs l'engagent à octroyer aux Brugeois la -confirmation de leur ancien privilége d'être affranchis des droits de -tonlieu dans toute l'étendue de la Flandre, «attendu les bons, -agréables et notables services que ils nous ont faict et font chascun -jour en plusieurs et maintes manières et mesmement en ce présent -voyage, au service de monseigneur le roy, ouquel ils se portent bien -et diligemment.» - -Huit jours s'écoulèrent dans une stérile anxiété. Le duc d'Orléans, -instruit de ce qui se passait dans le camp du duc de Bourgogne, -attendait patiemment le moment d'en profiter, et les Gantois -envoyèrent de nouveau leurs espions jusqu'aux barrières de Clermont -sans apercevoir les Armagnacs. Cette fois, on les pressa inutilement -d'ajouter, à la semaine écoulée, un nouveau délai de cinq jours. Le -duc insistait d'autant plus qu'il savait qu'une armée anglaise, -commandée par le roi Henri IV lui-même, était prête à débarquer en -France pour le soutenir conformément à leurs traités secrets. Quelles -que fussent les exhortations des chevaliers de la cour du duc, les -Gantois répondaient toujours: «N'osez-vous pas conduire monseigneur de -Bourgogne à Paris? Il n'est pas vrai que les Armagnacs soient à -Clermont, et nous avons pris toutes les forteresses qui pouvaient vous -arrêter.» Pour les faire changer d'avis, on leur montra des chartes -revêtues du sceau du roi, où de grands avantages, leur disait-on, -étaient promis à l'industrie flamande s'ils n'abandonnaient point -l'expédition; on leur remit même une lettre des bourgeois de Paris qui -les appelaient comme des frères engagés depuis un demi-siècle dans des -luttes communes. Tout fut inutile. Les Gantois soupçonnaient quelque -ruse du duc de Bourgogne, et dès que le soir fut arrivé ils -arrachèrent les auvents et les solives des maisons des faubourgs de -Montdidier pour allumer de grands feux dans leurs quartiers. Ils -chargèrent aussitôt leurs bagages sur leurs chariots et prirent les -armes. Leurs cris répétés: «_Wapens! wapens! te Vlaendren waert!_ Aux -armes! aux armes! en Flandre!» réveillèrent le duc de Bourgogne. Il -envoya quelques seigneurs s'informer de ce qui se passait; les -Flamands refusèrent de les écouter. Aux premières lueurs de l'aurore, -ils s'écrièrent tous: «_Go! go!_» C'était le signal du départ. Le duc -de Bourgogne était monté à cheval avec le duc de Brabant, son frère, -et il se rendit avec lui près des Gantois. «Et là, dit Enguerrand de -Monstrelet, le chaperon ôté hors de la tête devant eux, leur pria à -mains jointes, très-humblement, qu'ils voulsissent demeurer avecque -lui jusqu'à quatre jours, en eux disant et appelant frères, compains -et amis les plus féables qu'il eût au monde.» Jean sans Peur alla même -jusqu'à leur promettre de leur abandonner tous les impôts de la -Flandre. Le duc de Brabant joignit ses prières aux siennes. Les -bourgeois des communes flamandes ne voulurent rien entendre; à toutes -les exhortations qu'on leur adressait, ils répondaient en montrant les -lettres qui limitaient la durée de l'expédition et invoquaient le -sceau du duc dont elles étaient revêtues. - -Le duc de Bourgogne n'osa insister plus longtemps. Les Flamands -avaient mis le feu à leurs tentes, et la flamme, se répandant dans -tout le camp, avait gagné le logis du duc. Jean sans Peur se préparait -déjà à le quitter. A moins de se résoudre à attendre ses ennemis, il -ne lui restait qu'à imiter l'exemple des Gantois. Il les suivit -jusqu'à Péronne, où il les remercia très-humblement de leurs services, -en chargeant le duc de Brabant de les ramener jusqu'à leurs -frontières. La puissance de la Flandre communale était restée si -redoutable que lors même qu'elle refusait tout à Jean sans Peur, il -n'était rien que Jean sans Peur osât lui refuser. - -Peu de jours après, le duc de Bourgogne entrait presque seul à Paris, -où il craignait de se voir devancé par le duc d'Orléans. Son influence -avait été compromise, dans la capitale du royaume, par sa malheureuse -expédition de Montdidier. Mille rumeurs y ébranlaient d'ailleurs sa -popularité. Son alliance avec les Anglais n'était plus douteuse: et on -répandait de nouveau le bruit qu'il s'était engagé à leur restituer -les duchés de Guyenne et de Normandie et à leur remettre, comme gage -de sa promesse, quatre des principales villes du rivage de la Flandre, -Gravelines, Dunkerque, Dixmude et l'Ecluse. Pour répondre à ces -accusations, Jean sans Peur, guidé sans doute par les conseils d'un -théologien aussi habile que Jean Petit, tira du trésor des chartes de -la Sainte-Chapelle une bulle d'Urbain V, et, en vertu de cette bulle -qui avait condamné les pillages des grandes compagnies sous le règne -de Charles V, il fit déclarer, au nom du roi Charles VI, «par toutes -les églises d'icelle cité de Paris, avec cloches sonnantes et -chandelles allumées, le duc d'Orléans et ses frères, les ducs de Berri -et de Bourbon, le comte d'Alençon, tous nommés par leurs propres noms, -et autres leurs adhérents et alliés, excommuniés et publiquement -anathématisés.» L'interdit religieux, usurpé par le pouvoir politique, -devenait un instrument de discorde entre les descendants mêmes de ces -rois qui, tant de fois, y avaient eu recours contre la Flandre. - -Tandis que Jean sans Peur, à défaut d'autres ressources, invoquait les -foudres d'un stérile anathème contre les Orléanais, les Brugeois, -accompagnés des milices de onze autres villes, s'arrêtaient, le 6 -octobre, sous les ordres du bourgmestre Liévin de Schotelaere, dans la -plaine de Ten-Belle, à trois lieues de Bruges. Le bourgmestre Baudouin -de Vos et les échevins Jean Hoste, Jacques Breydel et George Vander -Stichele se rendirent immédiatement auprès d'eux, afin de connaître -l'heure à laquelle ils comptaient entrer à Bruges. Ils indiquèrent la -matinée du lendemain, en se contentant de réclamer une augmentation de -solde; mais la nuit leur inspira d'autres résolutions. Une vive -agitation se manifestait, et l'on entendait répéter de toutes parts -qu'il fallait profiter d'une occasion si favorable pour obtenir le -redressement de tout ce qui avait été fait contre les libertés ou les -intérêts de la commune. C'est sous l'empire de ces impressions -tumultueuses, où les regrets et la colère se confondent, qu'ils -arrivent le lendemain, vers huit heures du matin, à Saint-Michel, où -ils trouvent le bourgmestre Baudouin de Vos, Jean Hoste, Jacques -Breydel et Georges Vander Stichele, qui s'efforcent inutilement de les -calmer. Ils déclarent qu'ils ne déposeront les armes et ne rentreront -à Bruges que lorsqu'on aura fait droit à leurs réclamations. Elles -portent sur sept points principaux: la citation, au son de la cloche, -et la condamnation des bourgeois contumaces; l'existence de la -cueillette sur le blé dont ils demandent l'abolition; le tort causé -aux corps de métiers par la suppression du subside mensuel, connu sous -le nom de _maendghelt_; l'insuffisance de leur solde, qui doit être -élevée de huit à dix gros par jour; l'illégalité de la taxe du -_septième denier_ perçu par le duc, tandis que les comtes, ses -devanciers, se sont contentés d'un droit d'accise sur les revenus de -la ville; le caractère, non moins attentatoire à leurs franchises, des -lettres de Jean sans Peur, qui défendent sous les peines les plus -sévères de déployer les bannières de la commune tant que celle du duc -n'a point été arborée la première sur la place du Marché; l'injustice -et la rigueur du droit de confiscation, que le duc s'attribue -contrairement aux anciens priviléges et aux anciens usages. On leur -répond doucement que leurs requêtes seront soumises au duc, et qu'il -est permis d'espérer «qu'on y pourvoie par raison telement qu'ilz en -devront estre contens;» mais qu'il convient qu'ils retournent -paisiblement dans leurs foyers, s'ils ne veulent «perdre la bonne -grâce de mon dit seigneur, en laquelle ils estoient sur tous autres -qui l'avoient suivi de son pays de Flandres.» Ces discours ne les -persuadent point: «Non, non!» s'écrient-ils, «nous ne voulons pas être -trompés comme nous l'avons déjà été; nous voulons que l'on nous -accorde nos requêtes avant de rentrer dans la ville.» On leur -représente toutefois que les trois derniers points de leurs -réclamations ne peuvent être réglés que par le duc lui-même, et les -magistrats ajoutent qu'ils sont prêts à céder à leurs voeux sur tous -les autres. Un acte public en fut dressé, et l'agitation commençait à -s'apaiser quand de nouveaux cris s'élevèrent: «Non, non, nous voulons -obtenir tout ce que nous avons demandé!» Mille voix exigeaient la -révocation du bailli et de l'écoutète, et ajoutaient qu'il fallait -bannir les magistrats naguère désignés par le duc, notamment les -bourgmestres Jean Biese et Nicolas Dezoutere, hommes nouveaux dont -l'origine, étrangère à toutes les gloires du pays, ne rappelait que la -honte et l'intrigue. Jacques Breydel, s'offrant comme médiateur aux -bourgeois armés, s'efforça vainement d'interposer comme un gage de -paix, un nom qui fut pour leurs ancêtres un gage de victoire: ils -chargèrent leurs tentes sur leurs chariots, et les rangèrent en bon -ordre sous les murs de Bruges, près du hameau de Saint-Bavon, comme -s'ils eussent encore été devant les remparts de Montdidier. - -Le sire Steenhuyse s'était rendu à Gand près du comte de Charolais, et -de là à Beauvais près de Jean sans Peur pour exposer la situation des -choses. Les conseillers du duc jugèrent qu'il fallait céder, à -Saint-Bavon, aux plaintes des communes, comme leur maître avait cédé à -leurs murmures en Vermandois. On abandonna au ressentiment des -Brugeois le _Calfvel_ de 1407. Les cinquante-deux doyens de la ville -vinrent y arracher les sceaux qu'ils avaient été autrefois contraints -d'y apposer; l'aubette des commis de la gabelle, au Braemberg, fut -renversée, et une sentence d'exil frappa les magistrats haïs de la -commune. - -A Gand, dans la résidence même du comte de Charolais, les officiers du -duc furent également changés. L'expédition de Montdidier, si peu -intéressante par ses résultats, avait été un fait important dans -l'histoire de la Flandre, parce qu'elle avait, sous les auspices mêmes -du duc de Bourgogne, offert aux communes la résurrection de leur -nationalité armée et libre. - -L'indépendance commerciale de la Flandre se manifeste dans une foule -de documents de ce temps. L'arrestation du comte Archibald de Douglas -en fut notamment un mémorable exemple. Archibald de Douglas avait -débarqué à l'Ecluse et se préparait à se rendre à Paris, où -l'appelaient non-seulement des lettres de Charles VI et du duc de -Guyenne, mais aussi d'autres lettres du duc de Bourgogne en ce moment -retenu par ses intrigues dans la capitale du royaume; cependant, -lorsqu'il passa à Bruges, les échevins le firent arrêter à la requête -de quelques marchands de la ville de Malines qui l'accusaient d'avoir -fait vendre à son profit, dans les ports d'Ecosse, les laines qui -formaient le chargement d'un de leurs navires capturé dans les eaux de -Nieuport. Deux chevaliers qui l'accompagnaient, Jean Sintcler et -Thomas de Murray, n'obtinrent sa liberté qu'en s'offrant pour otages, -et ne furent eux-mêmes relâchés qu'après avoir juré qu'ils -reviendraient se constituer prisonniers dans le délai de soixante -jours. Des députés de la ville de Malines appuyaient, près de Jean -sans Peur les plaintes de leurs concitoyens, et il n'est guère permis -de douter qu'ils n'aient été indemnisés de leurs pertes avant que le -duc de Bourgogne relevât les otages de leur serment. - -L'on se souvenait à Bruges qu'en 1402 le bâtard Louis de Hollande, -saisi dans l'une des grandes rues de la ville et conduit au Steen pour -avoir adressé à l'écoutète des paroles injurieuses, avait été réduit à -se remettre humblement, tant de sa personne que de ses biens, au -jugement des magistrats, et dix ans après l'arrestation du comte de -Douglas, nous verrons les échevins de Bruges employer les mêmes moyens -de coercition contre un autre dignitaire du royaume d'Ecosse, Jean -Bolloc, évêque de Ross, qui fit offrir une caution de deux mille -nobles par trois bourgeois de Bruges. - -Les communes flamandes, qui voyaient avec joie renaître leur influence -et leur prospérité, ne s'applaudissaient pas moins du mouvement qui se -développait en France. Fidèles à une antique alliance dont l'incendie -de Courtray n'avait pu effacer tous les vestiges, elles saluaient avec -enthousiasme la reconstitution des franchises de Paris, anéanties le -même jour que celles de la Flandre. Les habitants de la capitale du -royaume avaient chargé des députés de proposer à toutes les villes une -étroite confédération, et, dans ces graves circonstances, les échevins -de Gand (c'étaient, entre autres, Ghelnot Damman, Jean Sersimoens, -Victor Vander Zickele, Simon Uutenhove, Sohier Everwyn, Baudouin de -Gruutere) résolurent d'envoyer une ambassade solennelle à Paris. En -vertu des mêmes titres qui l'avaient placé au premier rang des -représentants de la Flandre communale, lors des fameuses requêtes de -l'hôtel de Ten Walle, Ghelnot Damman fut choisi pour le chef de cette -ambassade, et il ne tarda pas à se rendre à Paris, où, dans un grand -banquet à l'hôtel de ville, le prévôt des marchands et les échevins -échangèrent avec les députés gantois, en signe d'amitié mutuelle, le -chaperon blanc, qui fut aussitôt adopté par une grande partie des -bourgeois de Paris. Peu de jours après, Charles VI le recevait -lui-même des mains de Jean de Troyes: trente années s'étaient écoulées -depuis le 27 novembre 1382. - -Les communes flamandes croyaient retrouver en France, dans le -mouvement du quinzième siècle, les grandes inspirations d'une autre -époque. C'était une grave erreur; si Etienne Marcel eût vécu, n'eût-il -pas engagé les Parisiens à se défier du duc de Bourgogne, puisqu'il -oubliait, aussi bien que le duc de Normandie, que son premier devoir -était de repousser les Anglais? En 1413, Jean Marcel était dans le -parti du dauphin. Les tendances et les besoins de l'esprit communal -créèrent, il est vrai, la belle ordonnance du 25 mai; mais la pensée -devrait succomber dans sa lutte avec le fait, l'anarchie devait -étouffer la liberté. Jean sans Peur, qui avait si fréquemment réitéré -au peuple ses pompeuses promesses et qui semblait avoir, comme -souverain de la Flandre, une mission incontestée pour les accomplir, -ne portait aux communes françaises, qui criaient Noël à sa venue, que -l'agitation et le désordre: peu lui importait de profaner de nobles -souvenirs et d'exciter les mauvaises passions de la multitude, pourvu -qu'elles offrissent une insurmontable barrière aux projets des -Orléanais. Louis de Nevers et Louis de Male avaient sans cesse opposé -aux sages bourgeois des cités flamandes le métier des bouchers. C'est -aussi le métier des bouchers que leur petit-fils continue à opposer -aux sages bourgeois de Paris, amis des progrès pacifiques et durables; -il lui a donné pour chef son propre frère, le comte de Nevers, et -récompense en même temps le zèle de Capeluche, leur héros, par -l'office le plus important et le plus convenable à ses moeurs, celui -de bourreau. - -En vain le pieux et habile Juvénal des Ursins eut-il le courage -d'adresser au duc de Bourgogne des représentations sur ce qu'il se -laissait gouverner «par bouchers, trippiers, escorcheurs de bêtes, et -foison d'autres meschantes gens.» Le duc se contenta de répliquer -«qu'il n'en seroit autre chose.» Les fureurs populaires ne -connaissaient plus de bornes. Quiconque passait pour riche était -désigné comme Armagnac et immédiatement mis à mort. Les bouchers -cessèrent bientôt de respecter le palais des princes: ils forcèrent -l'hôtel du duc de Guyenne et en arrachèrent le duc de Bar, Jacques de -Rivière et plusieurs autres notables seigneurs. Le duc de Bourgogne -était là comme pour les encourager: «Beau-père, lui dit le duc de -Guyenne indigné, cette mutation est faite par vostre conseil et ne -vous en povez excuser, car les gens de vostre hostel sont avec eux.» -Le duc de Bourgogne n'avait rien à répondre pour se disculper: -l'ambition ne peut pas alléguer sa faiblesse. Au milieu de ces -désordres, sous l'influence désorganisatrice des guerres étrangères et -des jalousies privées, tout s'ébranlait, tout s'écroulait autour du -trône de Charles VI. Il semblait que ce même règne, qui avait inauguré -sur un champ de bataille le triomphe de l'autorité absolue sur les -antiques franchises de la nation, dût aussi, par une réaction hâtée -par les malheurs de ce temps, la voir expirer dans le palais désert où -errait une ombre royale isolée de tout appui, et livrée à des ténèbres -profondes que n'éclairait aucun rayon de l'intelligence. L'infortuné -Charles VI n'était plus visité, dans son sommeil, par ces songes -éclatants qui lui montraient le cerf ailé suivant les hérons au-dessus -des étangs de la Flandre; il n'avait conservé des exploits de sa -jeunesse qu'un vague souvenir, qui le portait à répéter sans cesse que -ses armes étaient un lion percé d'une épée. Témoin insensible et muet -des crimes, des guerres et des séditions, il traversait lentement la -vie sans en connaître les inquiétudes et les douleurs; et la sérénité -de son front lui restait seule avec la majesté du malheur pour lui -tenir lieu de couronne. - -Une fille du roi de France, qui avait épousé le comte de Charolais, -avait quitté Paris pour accompagner l'héritier de Jean sans Peur en -Flandre où les communes réclamaient sa présence. Mais avant de -s'éloigner, elle s'arrêta à l'abbaye de Saint-Denis, où elle pria pour -la France troublée par tant de discordes et tant de haines. - -La politique adroite des Orléanais avait obtenu d'importants succès. -Ils avaient réussi à détacher le roi d'Angleterre de l'alliance du duc -Jean et avaient conclu un traité avec lui. Henri IV rompit toutes les -négociations entamées pour le mariage de son fils aîné avec Anne de -Bourgogne; de plus, il adressa aux quatre _membres_ de Flandre une -lettre où il leur annonçait que s'ils voulaient rester étrangers aux -projets belliqueux du duc et maintenir les trêves, il donnerait -également des ordres pour qu'elles fussent respectées. Les Etats de -Flandre délibérèrent, et statuant souverainement, ils répondirent par -des lettres, où il n'était fait aucune mention du duc de Bourgogne, -qu'ils continueraient à observer les trêves: elles furent -immédiatement prorogées pour cinq ans. - -Le duc Jean, inquiet de ce qui se passait dans ses Etats, voyait aussi -son autorité décliner à Paris. Les Orléanais s'approchaient et les -bourgeois se réunissaient dans les rues en criant: _La paix!_ «Il y a -autant de frappeurs de coignée que d'assommeurs de boeufs,» avait dit -le charpentier Cirasse au boucher Legoix. Les bouchers ne régnaient -que par la terreur; dès que la terreur cessa, leur puissance -s'évanouit et avec elle l'autorité du duc de Bourgogne. Jean sans -Peur, naguère l'objet d'un si grand enthousiasme, ne recueillait plus -que le mépris; on songeait peut-être à mettre la main sur lui. Le 23 -août, après avoir essayé vainement d'enlever le roi du château de -Vincennes, il quitta précipitamment Paris, laissant Lionel de -Maldeghem à Saint-Denis et le sire de Lannoy à Soissons. Caboches et -Jean de Troyes l'avaient précédé en Flandre. - -La situation de la Flandre ne pouvait le consoler de ses revers en -France. Les Etats, invités par le comte de Charolais à faire prendre -les armes aux milices communales, multipliaient leurs représentations; -non-seulement ils réclamaient la confirmation de tous leurs anciens -priviléges violés ou méconnus, mais ils demandaient aussi que le duc -ne cessât de résider en Flandre, qu'il ne choisît que des Flamands -pour ses conseillers et ses officiers, et même pour commandants des -forteresses voisines de la Flandre, qu'on supprimât tous les impôts -dont se plaignait le peuple, qu'il n'y eût dans tout le pays qu'une -seule monnaie, que la liberté du commerce fût assurée, même à -l'Ecluse, sous les remparts de la Tour de Bourgogne, et il faut sans -doute ajouter qu'ils insistèrent sur ce projet toujours si populaire -d'une intime fédération avec les Anglais. En effet, nous savons que, -vers la même époque, H. Raoul Lemaire, prévôt de Saint-Donat de -Bruges, se rendit à Londres pour certaines négociations que son -sauf-conduit n'indiquait point. Mais les Orléanais, alarmés de ces -démarches, envoyèrent au duc le sire de Dampierre et l'évêque d'Evreux -pour lui défendre, au nom du roi, de les poursuivre. - -Jean sans Peur était en ce moment à Lille et y assistait, entouré des -députés des Etats de Flandre, aux fêtes d'un tournoi où joutaient son -fils le comte de Charolais, et ses frères le duc de Brabant et le -comte de Nevers. Il ne répondit rien aux ambassadeurs, demanda ses -houseaux, monta à cheval et prit la route d'Audenarde. Arrivé à Gand, -il adressa au roi une longue réponse remplie de protestations -mensongères; déjà il avait exposé aux Etats la situation des affaires -en réclamant à la fois un secours armé et des subsides; mais les Etats -persévéraient dans leurs remontrances, telles que leurs députés -avaient été chargés de les porter à Lille. Ils accusaient de plus le -chancelier du duc de favoriser la vénalité des offices et d'en -profiter. Le duc, mécontent, partit pour Anvers où il trouva le duc -Guillaume de Bavière, l'évêque de Liége, le comte de Clèves, -Enguerrand de Saint-Pol et d'autres barons; ils montrèrent plus de -zèle que les communes flamandes, et le duc de Bourgogne n'hésita pas à -recommencer la guerre. Il ne fallait qu'un prétexte pour rompre une -paix à laquelle personne n'avait jamais cru. Jean sans Peur le chercha -dans des lettres du Dauphin, qui l'appelait à le délivrer de la -tyrannie des Orléanais, lettres supposées ou tout au moins surprises à -la bonne foi du duc de Guyenne. Bientôt on le vit rassembler une -puissante armée et la conduire, au milieu de l'hiver, devant Paris. -Les Armagnacs y étaient nombreux et les souvenirs de la domination -bourguignonne encore présents à tous les esprits. Le mouvement -populaire sur lequel il comptait n'eut pas lieu, et après quelques -jours d'attente Jean fut réduit à une honteuse retraite. Le peuple de -Paris avait été le témoin de son impuissance: les Armagnacs auxquels -il l'avait révélée allaient en profiter pour le poursuivre. C'étaient -deux grandes fautes au milieu de ces guerres civiles. Le duc semble -lui-même les comprendre et chercher à en arrêter les désastreux -effets. Il convoque les Etats d'Artois et de Flandre. Il écrit aux -bourgeois des bonnes villes pour combattre les doutes qui se répandent -sur l'authenticité des lettres du duc de Guyenne. Il les appelle «ses -très-chers et bons amis:» il réclame leur appui et ajoute: «S'il est -quelque chose que vous veuillez et nous puissions, sachez certainement -que nous le ferons de très-bon coeur.» Ces belles paroles ne -trompèrent personne. Les nobles d'Artois protestèrent de leur -dévouement, mais refusèrent de porter les armes contre le roi. Les -bonnes villes n'étaient pas plus disposées à soutenir le duc dans une -entreprise déjà avortée. - -Dès le 10 février, une proclamation du roi, rappelant tous les crimes -du duc de Bourgogne, le déclara rebelle et convoqua l'arrière-ban pour -le combattre; le 3 avril, Charles VI quittait Paris, précédé de -quatre-vingt mille hommes, pour aller prendre l'oriflamme à -Saint-Denis. Compiègne, où s'étaient enfermés les sires de Lannoy et -de Maldeghem avec quelques hommes d'armes, opposa une longue -résistance. Au bruit du péril qui menaçait la garnison bourguignonne, -le jeune comte de Charolais parcourut toutes les villes de Flandre en -suppliant les bourgeois de s'armer pour défendre l'honneur de son -père. Le duc l'avait suivi pour réitérer les mêmes instances et les -mêmes prières. Leurs efforts furent inutiles: Compiègne capitula et -l'armée ennemie s'avança de plus en plus. - -La colère du duc était extrême: à Gand, il fit sonner la cloche du -beffroi pour que les bourgeois s'assemblassent sous sa bannière; -personne n'obéit, et quelques courtisans, qu'aveuglait le ressentiment -de leur maître, répétaient tout haut: «Il faut traiter les habitants -de Gand comme on a traité ceux de Liége.» Ces paroles imprudentes -augmentaient l'agitation: elle se répandit rapidement jusqu'à Bruges -et jusqu'à Ypres, où le duc, fidèle au système qui lui avait si mal -réussi à Paris, essaya de se faire, contre les magistrats, une arme de -l'anarchie populaire. - -A côté de cette influence du duc de Bourgogne qui s'affaiblit et -s'efface, s'élève une puissance de plus en plus grande, celle de la -vieille Flandre, de la Flandre indépendante, représentée par -l'assemblée des députés de ses communes. - -Une dissertation sur l'origine et le développement des Etats de -Flandre, placée au milieu de ces récits, paraîtrait sans doute trop -longue et sans objet à la plupart des lecteurs. La marche des -événements des trois derniers siècles, qui ont passé sous leurs yeux, -a pu les instruire des modifications que les institutions et les -moeurs ont subies et partagées. Ils ont pu y découvrir les traces de -la substitution graduelle et progressive de l'autorité des députés des -communes à celle des chevaliers et des barons: cette grande révolution -politique, qui ne s'est accomplie ni à la suite d'un seul fait, ni à -une date précise, n'est que la conséquence naturelle du déplacement -des forces sociales, qu'au jour du péril il fallait bien invoquer sous -leur véritable nom et sous leur véritable caractère. La puissance des -communes avait été le principe; dès qu'elle se trouva invinciblement -établie, le premier de ses résultats fut l'intervention de leurs -représentants dans la discussion des questions commerciales et des -intérêts généraux du pays: la continuité des guerres intérieures et -étrangères; la division des factions, l'hostilité même de ses comtes -étaient autant de titres sur lesquels la Flandre s'appuyait pour -n'avoir foi qu'en elle-même. Les bourgeois des cités s'allient déjà -dans une fédération étroite sous Guillaume de Normandie; leurs -réunions en _parlement_ se multiplient sous les successeurs de Gui de -Dampierre, surtout pendant la vie de Jacques d'Artevelde. Sous la -domination de la maison de Bourgogne, les clercs et les nobles, qui -longtemps avaient formé le conseil des princes, en opposition avec le -_parlement_ des communes, se joignent aux délibérations des députés -des villes. Quoique leur influence ne doive s'élever qu'au seizième -siècle, nous trouvons sous Jean sans Peur un nom nouveau pour les -assemblées où leur présence est à peine indiquée: celui de _trois -Etats_ du pays de Flandre. - -En 1414, l'indépendance des Etats de Flandre était si complète qu'afin -de la garantir ils avaient fait fortifier la ville de Gand, leur -résidence ordinaire. Leurs députés se présentèrent à Péronne, où les -Armagnacs venaient de conduire Charles VI. Le duc de Brabant et la -comtesse de Hainaut s'étaient déjà inutilement rendus près du roi pour -préparer une réconciliation; ils n'avaient obtenu que cette réponse: -Si le duc de Bourgogne le demande, on lui fera justice; s'il implore -sa grâce, il ne la méritera que par le repentir et en reconnaissant sa -faute sans chercher à la justifier. On espérait que les Flamands -réussiraient mieux dans ces négociations. Dès le commencement de la -guerre, le roi de France leur avait écrit pour connaître leurs -projets, et ils lui avaient répondu en protestant de leur respect pour -sa suzeraineté. Leurs députés étaient des chevaliers, des gens -d'Eglise et d'honorables bourgeois. On leur donna immédiatement -audience; un échevin de Gand parla éloquemment en leur nom, et lorsque -le chancelier les eut remerciés de leurs bonnes paroles et de leurs -loyales intentions, le roi se leva et alla serrer la main des vaincus -de Roosebeke dans sa main royale, armée cette fois pour combattre non -plus les communes flamandes, mais l'héritier même de Philippe le -Hardi. - -Dans une autre audience, le chancelier de Guyenne et un célèbre -docteur en théologie nommé Guillaume Beau-Nepveu, exposèrent les -nombreux méfaits de Jean sans Peur, et les députés flamands ayant -réclamé le lendemain quelques explications sur les trahisons -reprochées au duc de Bourgogne, l'archevêque de Bourges insista plus -vivement sur ce qu'elles présentaient de criminel et de déloyal. Le -roi était instruit, disait-il, des propositions que le duc de -Bourgogne avait adressées par ses ambassadeurs au roi d'Angleterre; il -savait qu'il avait promis de lui livrer les quatre principales entrées -du pays de Flandre, en l'assurant qu'il lui en ferait hommage; ce qui -était une si horrible félonie et un tel crime de lèse-majesté que le -roi avait résolu d'employer la force des armes pour lui enlever tout -moyen de nuire désormais au royaume. Puis le duc de Guyenne descendit -du trône royal, et répéta aux députés flamands qu'il chercherait à les -satisfaire autant qu'il était lui-même satisfait de leur empressement -et de leur fidélité. - -Selon un autre récit, ce fut l'évêque de Chartres qui parla au nom du -roi de France, et les ambassadeurs flamands se contentèrent de -répliquer que bien qu'ils appelassent également de tous leurs voeux la -cessation des hostilités, ils étaient tenus, par leurs serments -vis-à-vis du duc de Bourgogne, de repousser toute agression dirigée -contre leurs frontières. Les conseillers de Charles VI, loin de songer -à aller attaquer les communes de Flandre, ne cherchaient qu'à se -concilier leur amitié; ils firent grand accueil à leurs ambassadeurs -et leur donnèrent à leur départ cent marcs d'argent en vaisselle -dorée. - -Pendant ces négociations, Jean sans Peur offrit de nouveau aux -ministres du jeune roi Henri V de lui rendre hommage comme son vassal -lige, s'ils consentaient à le secourir. Cette démarche extrême resta -sans résultats. Le duc, abandonné de ses alliés, privé des renforts -qu'il attendait de la Bourgogne, se tenait à Douay, agité et inquiet. -Il venait d'envoyer à Arras tous les hommes d'armes dont il pouvait -disposer, sous les ordres de Jean de Luxembourg. L'armée du roi, qui -se préparait à attaquer cette ville, devenait de jour en jour plus -nombreuse: quel que fût le courage des assiégés, quelle que fût -l'étendue de leurs remparts, une longue résistance semblait -impossible. - -Arras était le dernier boulevard qui pût arrêter l'armée de Charles -VI. Jean, dont la terreur s'accroissait, réunit successivement près de -lui, à Lille et à Gand, les députés des communes flamandes. La -dissimulation de son langage, où l'on découvrait jusque dans les -discours les plus humbles la haine et la menace, laissait tous les -coeurs indifférents à son péril, et il fallut la médiation de la -comtesse de Hainaut et du duc de Brabant pour que les Etats -consentissent à intervenir de nouveau en sa faveur, non à main armée, -mais par des représentations pacifiques. Leurs députés reparurent au -camp de Charles VI, avec le duc de Brabant et la comtesse de Hainaut -pour le presser «d'avoir considération aux horribles, détestables et -innumérables tribulations qui, par fait de divisions et de guerre, ont -ja longuement esté et en pourroient encore avenir, et au très-grand, -infini et souverain bien qui se peut ensuir par le moyen de paix à -toute la chose publique.» Juvénal des Ursins soutint leurs -propositions: elles furent acceptées, et la bannière royale flotta sur -les murs de la ville d'Arras, qu'évacua le sire de Luxembourg. Le -traité qui avait été conclu entre les conseillers du roi et les -députés des communes flamandes fut communiqué au duc de Bourgogne; il -était trop faible pour le désavouer, et ce traité fut définitivement -approuvé à Senlis, au mois d'octobre 1414. On y lisait que le duc de -Brabant, sa soeur et les ambassadeurs flamands avaient supplié -humblement le roi de pardonner au duc de Bourgogne tous ses torts -depuis le traité de Pontoise; ils promettaient en son nom qu'il -renoncerait à l'alliance des Anglais, ne susciterait plus de troubles -en France, et ne reparaîtrait devant le roi que sur son exprès -mandement. Le duc de Brabant, la comtesse de Hainaut, les députés de -Flandre jurèrent de n'aider Jean ni de leurs corps, ni de leurs biens -s'il violait la paix. - -Le duc de Bourgogne se trouvait à Cambray. Il y fit publier, le 9 -octobre, une protestation dirigée contre un jugement de l'évêque de -Paris et de l'inquisiteur de la foi, qui avait condamné les -propositions de Jean Petit; c'est en même temps un acte d'appel au -concile de Constance, sur lequel il cherchera à faire peser toute -l'influence de sa puissance politique. Du moins dans la discussion qui -va s'ouvrir, la cause sacrée de la justice aura pour défenseur Jean de -Gerson, qui a été doyen de Saint-Donat de Bruges et a cessé de l'être -parce qu'il est resté inébranlable dans le for de sa conscience, -tandis que le crime ne trouvera pour apologiste que le fils d'un -vigneron de Beauvais nommé Pierre Cauchon, qui s'est élevé dans la -faveur de Jean sans Peur en s'associant à Jean Petit et qui plus tard -méritera également la faveur de son successeur en conduisant Jeanne -d'Arc au bûcher de Rouen. - -Le duc de Bourgogne s'éloigna aussitôt après, laissant le gouvernement -de la Flandre au comte de Charolais; suivi des Legoix et des Caboche, -il se retirait en Bourgogne, impatient d'y cacher sa honte et rêvant -d'amères vengeances. - -Pendant ce court intervalle de paix qui éclaira pendant quelques jours -à peine ce siècle de cruelles dissensions, la Flandre s'éleva de plus -en plus. Sa médiation dans le traité de Senlis lui avait assuré de -nouveaux priviléges, et déjà s'y associait l'espérance de voir se -ranimer son commerce et son industrie. «Nous désirons vivement, porte -une charte où le duc renonçait à tout droit sur les confiscations, que -nos villes, si illustres et si renommées dans tous les pays, voient le -commerce, sur lequel repose principalement toute la Flandre, se -développer de plus en plus et leurs populations s'accroître sous -l'heureuse influence de leurs institutions.» La grandeur commerciale -de la Flandre n'existait que par ses priviléges et ses franchises. - -Cependant l'ambition du jeune roi d'Angleterre, réveillée l'année -précédente par l'appel du duc de Bourgogne, et peut-être de nouveau -entretenue par ses conseils secrets, allait faire succéder aux fléaux -des guerres civiles les désastres des invasions étrangères. Une -ambassade anglaise avait paru à Paris, réclamant la main d'une -princesse de France avec toutes les provinces cédées par la paix de -Bretigny pour dot. Henri V avait résolu de maintenir ses prétentions -par la force des armes. Le 10 août, prêt à quitter l'Angleterre, il -charge Philippe Morgan d'aller conclure avec le duc de Bourgogne un -traité d'alliance et de confédération qui comprendra non-seulement les -conventions commerciales réclamées par la Flandre, mais une promesse -mutuelle de subsides et de secours; quatre jours après, il aborde avec -huit cents vaisseaux au port de Harfleur. Comme Edouard III, il -déclare «qu'il veut mettre la France en franchise et liberté, telle -que le roy sainct Louys a tenu son peuple,» et son expédition suit la -même route, depuis la Normandie jusqu'à la Somme, en se dirigeant vers -Calais. - -L'effroi était grand à Paris. On se hâtait de mander de toutes parts -les barons et les hommes d'armes pour attaquer les Anglais. Dans des -conjonctures aussi pressantes, on oublia tous les crimes du duc de -Bourgogne pour réclamer son appui en vertu du traité de Senlis; il ne -parut pas, comme il était aisé de le prévoir, et n'envoya personne en -son nom; il ordonna même à ses vassaux d'Artois, de Picardie et de -Flandre de ne pas s'armer sans son commandement contre les Anglais. -Cependant sa volonté ne fut point écoutée. Tous ces nobles chevaliers, -auxquels il défendait de toucher à leur épée pendant que la monarchie -était en péril, désobéirent au duc pour obéir à la voix plus puissante -de l'honneur. Le jeune comte de Charolais voulait les suivre, mais on -le tint enfermé au château d'Aire, où ses gouverneurs, les sires de -Roubaix et de la Viefville, lui cachèrent tout ce qui se passait, car -«leur estoit défendu expressément par le duc de Bourgogne son père -qu'ils gardassent bien qu'il n'y allât pas.» - -Le 23 octobre, le roi d'Angleterre dépasse, par méprise, le logement -que ses fourriers lui ont préparé. On l'en avertit; il répond: «A Dieu -ne plaise, aujourd'hui que je porte la cotte d'armes, que l'on me voie -reculer!» Il semble qu'il ait hâte d'arriver dans une plaine étroite -qui s'étend des ravins de Maisoncelle jusqu'à l'abbaye de -Ruisseauville, resserrée d'un côté entre les bois de Tramecourt, de -l'autre, entre une gorge profonde que domine un vieux château. Le -surlendemain, 25 octobre, Henri V demandait le nom de ce château, et -ajoutait: «Pourtant que toutes batailles doivent porter le nom de la -prochaine forteresse où elles sont faites, ceste-ci maintenant et -perdurablement aura nom la bataille d'Azincourt.» Quinze mille Anglais -avaient détruit une armée de cent mille Français, l'une des plus -belles qui eussent jamais été réunies. Toute cette fière chevalerie, -qui se croyait sûre de vaincre, était tombée sous les traits de -quelques archers gallois. La noblesse flamande avait à réclamer sa -part dans ses malheurs et dans son courage. Le sire de Maldeghem, -suivi de dix-huit écuyers, avait pénétré, à travers les Anglais, si -près de Henri V, qu'il abattit sur son casque un des fleurons de sa -couronne. Parmi les morts, on citait les sires de Wavrin, d'Auxy, de -Lens, de Ghistelles, de Lichtervelde, de Hamme, de Fosseux, de la -Hamaide, de Fiennes, de Rupembré, de Liedekerke, de Hontschoote, de -Béthune, de Heyne, de la Gruuthuse, de Schoonvelde, de Poucke, de -Bailleul. - -Deux frères du duc de Bourgogne, le duc de Brabant et le comte de -Nevers, avaient péri honorablement dans cette journée, pour laver la -tache de son absence. Le duc de Bourgogne qui, dans sa croisade de -Nicopoli, n'avait eu qu'un regard glacé pour les malheurs de ses -compagnons, ne trouva qu'une feinte colère pour honorer le trépas de -deux princes de sa maison; mais loin de songer à les venger, un mois -après la bataille d'Azincourt, il profitait le premier de ce désastre -pour conduire une armée devant la capitale du royaume. Pendant -plusieurs semaines il campa à Lagny, attendant un mouvement des -Parisiens qui n'éclata point, et sa retraite devint un sujet de risée -pour les habitants mêmes de la cité royale sur lesquels reposaient ses -espérances: ils ne l'appelaient plus que Jean de Lagny ou Jean le -Long. Le jugement ironique que les Parisiens portaient du duc de -Bourgogne était plus conforme à la vérité historique que l'adulation -qui le saluait du nom de Jean sans Peur. - -Les communes flamandes, restées étrangères à la journée d'Azincourt, -conservaient la neutralité qui convenait à leur industrie et à leurs -franchises. - -Au mois de juin 1416, leurs députés traitaient, avec les ministres de -Henri V, de la prolongation des anciennes trêves. Ils obtenaient que -l'on insérât dans ces conventions les réserves les plus formelles pour -garantir, en quelque lieu que ce fût, la sécurité et la protection des -marchands flamands. - -Pendant ce même mois de juin 1416, les conseillers de Charles VI -ratifiaient aussi ce beau privilége de la Flandre, de voir, pendant -les guerres les plus acharnées, la liberté de son commerce assurée et -respectée sur toutes les mers et jusqu'au milieu des garnisons -françaises qui entouraient l'étape de Calais, où ses ouvriers -pouvaient sans obstacle aller chercher les laines dont ils avaient -besoin. - -Le duc de Bourgogne reste seul dans son isolement. Haï comme un -traître par les Français qu'il a abandonnés, jugé avec indifférence -comme un allié douteux par les Anglais qu'il n'a pas secourus, il ne -rencontre nulle part l'appui qu'il cherche ou les sympathies qu'il ne -mérite point. Le comte de Hainaut, son beau-frère, se montre hostile à -son ambition, et les bonnes villes du Brabant lui refusent la régence -de leur duché, comme s'il était indigne de porter l'épée de son frère, -mort les armes à la main à Azincourt. Cependant il ne se lasse point. -Il saisit le prétexte du mariage de Marie, veuve du duc de Berri, avec -le sire de la Trémouille, pour s'emparer du comté de Boulogne; puis il -excite de nouveaux complots à Paris; enfin il mêle des intrigues -politiques aux conférences commerciales des communes flamandes avec -les Anglais: il lui tarde évidemment de recueillir le fruit de sa -faiblesse ou de sa honte, et c'est à son instante prière qu'il est -convenu, après quelques négociations, qu'il aura une entrevue avec le -roi d'Angleterre. Calais est choisi comme le lieu le plus convenable; -le sauf-conduit, daté du 1er octobre, permet au duc de Bourgogne -d'amener huit cents personnes avec lui; mais telle est sa méfiance -qu'il exige de plus que le duc de Glocester se remette comme otage -pendant toute la durée de ces conférences. - -Henri V, fier de ses succès et encouragé par les dissensions -intérieures de la France, semble avoir accueilli le duc Jean à Calais -avec toute la supériorité que le suzerain possède sur le vassal. -L'alliance de l'Angleterre était placée si haut depuis la journée -d'Azincourt qu'il ne lui était pas même permis d'en discuter les -conditions; elles avaient été réglées d'avance dans une charte qui lui -fut présentée, où il était dit que le duc de Bourgogne, reconnaissant -les droits de Henri V et prenant en considération les grandes -victoires que Dieu lui avait accordées, s'engageait à le servir -dorénavant comme roi de France, à lui rendre hommage et à l'aider à -recouvrer sa couronne. - -Le duc refusa de signer cet acte de soumission si complet et si -humble. Le traité qu'il avait espéré était devenu impossible, et Jean -sans Peur ne songea plus qu'à se servir de ses propres ressources pour -arriver à l'accomplissement de ses projets. - -Le Dauphin venait de mourir. Celui de ses frères qui lui succédait -avait épousé la fille du comte de Hainaut et résidait dans ses Etats. -Le duc Jean accourut près de lui à Valenciennes, le 12 novembre, et y -conclut une étroite alliance, par laquelle le Dauphin promettait de -secourir le duc de Bourgogne contre tous ses adversaires et se plaçait -sous sa protection. Aussitôt après ce traité, le comte de Hainaut, -qui s'était réconcilié avec Jean sans Peur, se rendit à Compiègne avec -le nouveau Dauphin, pour l'opposer aux Armagnacs; il les menaçait déjà -de le ramener en Hainaut auprès du duc de Bourgogne, s'ils ne cédaient -à toutes ses réclamations, lorsque le jeune prince mourut le jour de -Pâques fleuries. - -Autant le second Dauphin était dévoué aux Bourguignons, autant le -troisième se montrait attaché au parti des Armagnacs. La guerre civile -allait se réveiller avec une nouvelle énergie. Le parlement avait fait -brûler publiquement les lettres que le duc de Bourgogne avait -adressées aux principales villes du royaume: il ne restait plus à Jean -sans Peur qu'à combattre. Cependant avant de quitter la Flandre, il -s'engagea, par une déclaration publiée à Lille, le 28 juillet 1417, à -y laisser comme gouverneur son fils Philippe de Charolais, à prolonger -les trêves avec l'Angleterre et à faire battre une nouvelle monnaie de -bon aloi. Il annonçait en même temps que sa volonté formelle était -«que les habitants du pays de Flandres fussent traittiés selon les -droits, lois, coustumes et usaiges d'icelluy pays,» et promettait de -veiller à ce que les marchands pussent entrer librement en France, «si -que marchandise dont ledit pays le plus est soutenu, tant de blés que -d'aultres biens, puist avoir généralement et paisiblement cours comme -elle a eu au temps passé.» - -Si la Flandre restait l'asile de la paix, elle voyait à ses frontières -la France en proie aux fureurs renaissantes des discordes intestines: -«L'an mille quatre cens dix-sept, dit Juvénal des Ursins, il y avoit -grandes guerres et terribles divisions par le duc de Bourgogne, -cuidant toujours venir à sa fin d'avoir le gouvernement du royaume.» -Rouen se révolte et tue son bailli. Les villes de la Somme traitent -avec Jean sans Peur. Reims, Troyes, Châlons, Auxerre, Beauvais, -Senlis, lui ouvrent leurs portes. La reine Isabeau de Bavière se -déclare en sa faveur et bientôt il réunit à Montdidier une armée où -l'on remarque les sires de Maldeghem, de Thiennes, de Dixmude, -d'Uutkerke, de Steenhuyse, d'Auxy, de la Gruuthuse, de Coolscamp. -Enfin, dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, la trahison de Perinet -Leclerc lui livre Paris, où la faction des bouchers, aussitôt -réveillée, se venge de son long repos par d'effroyables massacres. - -La Flandre se félicitait d'être étrangère à ces malheurs, quand on -apprit, immédiatement après l'extermination des Armagnacs, que des -incendies terribles ravageaient ses cités et ses campagnes. Ils se -multipliaient avec une merveilleuse rapidité tantôt à Bruges, tantôt à -Dixmude, à Poperinghe ou à Roulers, tantôt dans quelque village isolé, -et à peine les soins empressés des bourgeois ou des laboureurs -avaient-ils réussi à étouffer la flamme qu'on la voyait dans d'autres -quartiers ou dans d'autres hameaux éclairer le ciel de ses sinistres -lueurs. Enfin, on saisit et on livra aux supplices les auteurs de ces -désastres; ils avouèrent, dit-on, qu'ils étaient soudoyés par le duc -d'Orléans, alors prisonnier en Angleterre, pour venger les atrocités -commises sous les yeux du duc de Bourgogne à Paris. - -Dès que l'infortuné monarque, qui ne savait plus lui-même qu'il était -roi de France, fut retombé aux mains des Bourguignons, le Dauphin -Charles se déclara régent du royaume et résolut, dans ce péril -imminent, de traiter avec les Anglais, afin de pouvoir combattre plus -puissamment le duc Jean. Henri V, qu'occupait vivement le soin de -rétablir l'ordre en Angleterre, accueillit ses ouvertures avec faveur; -mais il fut difficile de s'entendre sur les conditions de ce traité. -Des conférences s'ouvrirent au mois de novembre à Alençon. -L'archevêque de Sens, le comte de Tonnerre, Robert de Braquemont, -amiral de France, y avaient été envoyés par le Dauphin. Le comte de -Salisbury y représentait Henri V. Après de longues discussions, les -ambassadeurs français offrirent l'abandon définitif de l'Agenois, du -Limousin, du Périgord, de l'Angoumois, de la Saintonge, du comté de -Guines et du château de Calais. Ils y ajoutèrent bientôt la partie de -la Normandie située au delà de la Seine, à l'exception de Rouen, et se -virent enfin réduits à proposer les tristes conditions de la paix de -Bretigny, et, de plus, si les Anglais renonçaient à la Normandie, les -comtés d'Artois et de Flandre. Les ambassadeurs de Henri V firent -connaître leur réponse. Ils réclamaient d'énormes sommes d'argent pour -la rançon du roi Jean, qui n'était pas encore totalement payée, et -exigeaient tous les territoires qu'on leur avait offerts, en y -comprenant en même temps la Flandre, la Normandie, l'Anjou, Tours et -le Mans. Les pouvoirs des envoyés du Dauphin n'allaient pas si loin. -Les conférences furent ajournées; il fut toutefois convenu que le roi -Henri V renoncerait à l'alliance du duc de Bourgogne. Dès ce moment, -des événements de plus en plus graves se succèdent. Le duc Jean -n'ignorait pas, sans doute, qu'il était question de transporter à -Henri V la plus florissante partie de ses Etats. Il tenta un dernier -effort pour conjurer une négociation évidemment dirigée contre lui, en -demandant à Henri V une entrevue, à laquelle il se rendit avec Isabeau -de Bavière pour le presser d'accepter la main de Catherine de France. -Cependant les prétentions exorbitantes des ministres anglais, qui se -croyaient déjà assurés de l'adhésion du Dauphin à leurs propositions, -renversèrent toutes les espérances du duc de Bourgogne, et l'on -entendit Henri V lui dire: «Beau cousin, je veux que vous sachiez que -une fois j'auray la fille de vostre roy et tout ce que j'ay demandé -avec elle, ou je debouteray le roi, et vous aussi, hors de son -royaume.» Toutes ces menaces révélaient à Jean sans Peur ce qui se -tramait contre lui. Il ne lui restait plus qu'à se rapprocher du -Dauphin pour réparer l'échec que lui avait fait éprouver le refus du -roi d'Angleterre, et, sans hésiter plus longtemps, ils se hâta de lui -faire proposer une entrevue qui eut lieu à Pouilly-le-Fort, à une -lieue de Melun. Le Dauphin n'avait pas, comme Henri V, conquis à -Azincourt le droit d'être impitoyable et superbe; le duc de Bourgogne -était réduit aussi à traiter à tout prix, s'il voulait conserver la -Flandre. Dans cette situation, il était aisé de s'entendre. A une -réconciliation publique succéda une traité d'alliance, où le duc de -Bourgogne, voulant désormais «concordamment vacquer aux grans fais et -besoignes touchans monsieur le roi et sondit royaume, et ensemble -résister à la damnable entreprise de ses anciens ennemis les Engloiz,» -jurait, entre les mains de l'évêque de Léon, légat du pape, «sur la -vraye croix et les sains Evangiles de Dieu manuelment touchées, par la -foy et serment de son corps, sur sa part de paradis, en parole de -prince et autrement le plus avant que faire se peut,» d'honorer, de -servir, d'aimer et de chérir, «tant qu'il vivrait en ce monde, de tout -son cuer et pensée,» la personne du Dauphin et de lui être toujours -vrai et loyal parent (11 juillet 1419). - -Le 20 novembre 1407, le duc de Bourgogne avait aussi juré d'aimer le -duc d'Orléans comme son frère. - -Les conseillers du Dauphin se trompaient s'ils ajoutaient foi aux -promesses solennelles échangées à Pouilly. Bien que le duc de -Bourgogne répétât «que Hennotin de Flandre combatroit Henry de -Lancastre,» son unique but était d'enlever au Dauphin l'appui des -Anglais, et il songeait lui-même si peu à les attaquer qu'il avait -entamé de nouvelles négociations pour ne pas trouver en Henri V un -ennemi redoutable. Le 22 juillet, un sauf-conduit est accordé aux -conseillers bourguignons Regnier Pot, Antoine de Toulongeon et Henri -Goethals, qui se rendent à Mantes pour traiter avec Henri V; le 6 -août, ils le suivent à Pontoise; mais ces pourparlers n'amènent aucun -résultat, et le roi d'Angleterre en annonce la rupture dans une longue -protestation de zèle pour la paix, où il rappelle que le château de -Pontoise, éloigné à peine de sept lieues de Paris, est la clef de la -capitale de la France. Ne faut-il pas placer au même moment l'arrivée -à Pontoise des ambassadeurs du Dauphin qui, instruits des négociations -commencées par le duc Jean au mépris du traité de Pouilly, n'avait cru -pouvoir les déjouer qu'en revenant à sa politique de l'année -précédente? Ces ambassadeurs n'allaient-ils pas annoncer qu'il était -disposé à livrer à Henri V, avec la Normandie et le Meine, l'une des -pairies du duc de Bourgogne, l'héritage même de Marguerite de Male? La -première conséquence de cette alliance ne devait-elle pas être une -invasion des Anglais dans la Bourgogne? N'avait-on pas vu dans la cité -même de Paris le parti du Dauphin se dessiner, après l'entrevue de -Pouilly, avec une puissance toute nouvelle? - -Le duc de Bourgogne qui, pendant toute sa vie, n'avait connu d'autre -mobile qu'une violence envieuse et dissimulée, se voyait de plus en -plus menacé. Quand le Dauphin combattait les Anglais, toute la France -chevaleresque se pressait sous ses drapeaux; lorsqu'il traitait avec -Henri V, l'isolement du duc Jean, haï des nobles et méprisé des -bourgeois, n'en était que plus profond. La politique que le duc de -Bourgogne s'était faite par douze années d'intrigues le plaçait -nécessairement parmi les ennemis du royaume; mais il ne pouvait y -occuper le rang que convoitait son ambition tant que le Dauphin, -suppléant à l'impuissance du roi, tiendrait tour à tour suspendu sur -sa tête le courage de ses bannerets ou l'habileté de ses négociateurs. -Jean le comprend: son intelligence grossière et brutale subit -impatiemment la position chancelante à laquelle il est condamné; elle -lui représente le Dauphin guidé par les Armagnacs, qui l'excitent à -conspirer sa perte, et lui montre, en 1419 aussi bien qu'en 1407, le -crime comme la dernière ressource de la haine. - -Il devient intéressant d'étudier jour par jour les mesures adoptées -par le duc de Bourgogne. Il invite, le 14 août, le Dauphin à se rendre -à Troyes, près du roi Charles VI, pour y conclure la paix. Sur le -refus du jeune prince, une nouvelle entrevue, sur les bords de la -Seine, est proposée, probablement par les gens du duc de Bourgogne, et -après quelques discussions, il est convenu qu'elle aura lieu au pont -de Montereau-Faut-Yonne. Aussitôt après, le 17 août, il appelle près -de lui les sires de Jonvelle et de Rigny avec toutes les troupes -placées sous leurs ordres. Quatre jours plus tard, le 21 août, il -écrit de nouveau aux maîtres de la chambre des comptes de Dijon que, -devant avoir prochainement une entrevue sur la Seine avec le Dauphin, -il désire réunir autour de lui plusieurs de ses nobles vassaux pour -l'aider de leurs conseils, et au moins trois cents hommes d'armes pour -la garde de sa personne. Il les charge de faire remettre avec la plus -grande diligence, par des messagers qui chevaucheront jour et nuit, -les lettres qu'il adresse aux sires d'Arlay, de Saint-George, de -Villersexel, de Ray, de Ruppes, de Pontailler et de Vergy, pour qu'ils -se rendent immédiatement près de lui avec le plus grand nombre -d'hommes d'armes qu'ils pourront assembler. Ils obéissent, et le jour -fixé pour l'entrevue, il choisit parmi eux dix des plus intrépides -chevaliers: ce sont Charles de Bourbon, Jean de Fribourg, Guillaume de -Vienne, seigneur de Saint-George, Jean de Neufchâtel, Gui de -Pontailler, Charles de Lens, Antoine et Jean de Vergy, et les sires de -Navailles et de Giac. Parmi ceux qui accompagnent le Dauphin, deux -magistrats, son chancelier et le président de Provence, se trouvent -sans armes. Si un combat est nécessaire pour enlever au Dauphin la -liberté ou la vie, toutes les chances sont en faveur des Bourguignons. -Une secrète méfiance les agite toutefois, et ils racontent qu'un juif -a annoncé au duc Jean que s'il se présente à Montereau il n'en -retournera jamais. - -Un mois après l'assassinat du duc d'Orleans, le duc Jean de Bourgogne -était descendu à Ypres au cloître de Saint-Martin, quand vers l'heure -des matines une sinistre lueur s'éleva dans les airs. Les bourgeois et -les prêtres accoururent, croyant qu'un incendie venait d'éclater; mais -ils n'aperçurent (tel est le récit d'Olivier de Dixmude) qu'un dragon -qui plana au-dessus de la chambre occupée par le duc jusqu'à ce que, -repliant sur lui-même son dard flamboyant il disparut tout à coup. La -légende populaire doit-elle être une prophétie? Jean sans Peur ne -succombera-t-il pas dans un complot qu'il a lui-même pris soin de -préparer? - -Ce fut le 10 septembre 1419 qu'eut lieu l'entrevue. Le Dauphin -reprocha au duc de l'avoir laissé attendre dix-huit jours à Montereau -et de ne pas avoir fait la guerre aux Anglais; mais celui-ci lui -répondit qu'il avait fait ce qu'il devait faire, et du reste «qu'on ne -pourroit rien adviser sinon en la présence du roy son père, et qu'il -falloit qu'il y vînt.» En même temps, le duc tira son épée. -«Monseigneur, ajouta le sire de Navailles en mettant la main sur le -Dauphin, quiconque le veuille voir, vous viendrez à présent à vostre -père.» En ce moment se passa une scène rapide et confuse que la foule -des spectateurs réunis sur les deux rives du fleuve ne distingua -qu'imparfaitement. «Le Dauphin est tué!» s'écria-t-elle. Le même bruit -passa de ceux qui suivaient le duc jusqu'aux hommes d'armes qui -gardaient le château de Montereau; mais on connut bientôt la vérité. -Tannegui du Chastel s'était précipité sur le Dauphin et l'avait -emporté dans ses bras, tandis que Robert de Loire, le vicomte de -Narbonne et Pierre Frottier renversaient à leurs pieds le sire de -Navailles et le duc lui-même. «Tu coupas le poing à mon maître, -s'était écrié Guillaume le Bouteiller, ancien serviteur du duc -d'Orléans, et moi je te couperai le tien;» et il le frappa à son tour. - -Tel est le récit que le Dauphin inséra dans les lettres qu'il adressa -à toutes les bonnes villes du royaume et qu'appuie l'autorité de -Juvénal des Ursins, l'historien le plus respectable et le plus -impartial de ce siècle. Tannegui du Chastel en affirma la vérité en -portant son défi de chevalier à quiconque oserait la contester, défi -auquel personne ne répondit jamais. On ajoute que Philippe Jossequin, -ancien compagnon de captivité du duc, qui s'était élevé du rang de -valet de chambre à celui de son conseiller et de son intime confident, -ayant été arrêté par les gens du Dauphin au château de Montereau, -révéla également les perfides desseins de son maître. - -«Aucuns disoient que, veu le meurtre qu'il fit en la personne du duc -d'Orléans et les meurtres faits à Paris, c'estoit un jugement de -Dieu.» - - - - -LIVRE SEIZIÈME. - -1419-1445. - -Philippe l'_Asseuré_ ou le Bon. - -Continuation des guerres en France. - -Troubles de Bruges. - -Splendeur de la cour du duc de Bourgogne. - - -Jean sans Peur n'avait qu'un fils. Il s'appelait Philippe comme le -premier duc de Bourgogne de la maison de Valois, et avait épousé -Michelle de France, fille de Charles VI. Bien qu'il fût encore fort -jeune et d'une santé affaiblie par des fièvres fréquentes, une -habileté froide et calme, prudente jusqu'à la ruse, persévérante -jusqu'au courage, l'avait fait surnommer Philippe _l'Asseuré_. Il se -trouvait à Gand lorsqu'on y vit arriver deux messagers envoyés par le -sire de Neufchâtel, qui s'était retiré à Bray après l'entrevue du 10 -septembre 1419. Jean de Thoisy, évêque de Tournay, et le sire de -Brimeu l'instruisirent aussitôt de la fin tragique du duc Jean. Les -chroniqueurs rapportent que sa douleur fut extrême: elle se révéla par -des transports de fureur qui semèrent l'effroi parmi tous ceux qui -l'entouraient. Les yeux lui roulaient dans la tête, ses dents -claquaient convulsivement, ses pieds se roidissaient sans qu'il pût -faire un pas, et déjà ses lèvres, devenues noires et livides, -semblaient se glacer; pendant une heure, on le crut mort: il ne revint -à lui que pour lancer à la jeune duchesse de Bourgogne ces paroles: -«Michelle, votre frère a tué mon père!» Sinistre anathème que -l'infortunée princesse devait accepter comme une sentence de mort. - -Cependant, dès que ce violent accès de désespoir se fut un peu calmé, -il appela de Bruges à Gand l'orateur de la faction des Legoix, le -célèbre carme Eustache de Pavilly, qui avait succédé à toute -l'influence du cordelier Jean Petit; il le pria de l'aider de ses -conseils et résolut immédiatement de se préparer à la guerre. Tandis -qu'il ordonnait aux membres des Etats de se réunir, il se rendait -lui-même dans toutes les villes de la Flandre, à Bruges, à Lille, à -Courtray, à Deynze, à Termonde, pour réclamer, en échange de ses -serments, des armements et des subsides. - -La plupart des nobles montrèrent un grand zèle; les uns étaient les -descendants de ces chevaliers bourguignons qui avaient accompagné -Philippe le Hardi, ou les fils des _Leliaerts_ fidèles à Louis de -Male; les autres d'obscurs courtisans qui avaient acquis, «moyennant -finance,» des distinctions et des titres qu'on allait bientôt refuser -aux plus illustres bourgeois des cités flamandes; mais cet -enthousiasme ne s'étendait pas plus loin: la Flandre continuait à -rester étrangère aussi bien aux passions qu'aux sanglantes querelles -de ses princes, et lorsque le nouveau duc de Bourgogne arriva aux -portes de Bruges, il se vit réduit à s'arrêter pendant quatre heures -au château de Male, afin d'obtenir de la commune qu'il lui fût permis -de ramener avec lui quelques magistrats qu'elle avait autrefois -exilés; sa médiation, quoique protégée par les souvenirs de son récent -avénement, resta stérile, et dès les premiers jours de son règne il -apprit, en se séparant de ses amis pour aller jurer de respecter les -franchises et les libertés du pays, combien était vif et énergique le -sentiment national qui veillait à leur défense. - -Philippe ne pouvait songer à aborder en ce moment cette lutte contre -la puissance des communes flamandes qui devait remplir la plus -importante période de sa vie: son premier soin allait être de montrer, -en vengeant la mort de son père, qu'il était digne de recueillir avec -l'héritage de ses Etats celui de l'influence qu'il exerçait en France. -Dès le 7 octobre il s'était rendu à Malines, où les ducs de Brabant et -de Bavière, Jean de Clèves et la comtesse de Hainaut avaient renouvelé -avec lui les anciennes alliances conclues par Jean sans Peur, et en se -dirigeant vers Arras, il avait reçu à Lille Philippe de Morvilliers, -président du parlement, chargé de lui annoncer que la ville de Paris -avait juré entre les mains du comte de Saint-Pol de combattre les -ennemis de son père et de le soutenir de tous ses efforts pour qu'il -dirigeât le gouvernement. Les plus puissantes villes du nord de la -France avaient suivi l'exemple de la capitale émue par les bruits qui -accusaient les Dauphinois du complot de Montereau, et Philippe, -investi dès ce moment de l'autorité suprême, leur avait mandé qu'elles -envoyassent le 17 octobre leurs députés à Arras. - -Vingt-quatre évêques et abbés s'étaient réunis dans cette ville pour -célébrer les obsèques solennelles de Jean sans Peur. Maître Pierre -Flour, inquisiteur de la foi dans le diocèse de Reims, crut devoir y -prononcer un discours dans lequel il engagea pieusement le jeune -prince à laisser la tâche de punir ceux qui avaient répandu le sang de -son père à la justice céleste, qui est plus sûre et plus sévère que -celle des hommes. Il croyait, ajoutait-il, que dans des circonstances -qui pouvaient être si fécondes en résultats désastreux, il ne lui -était pas permis, sans être coupable vis-à-vis de Dieu, de tenir plus -longtemps cachées ces grandes vérités qui ordonnent au chrétien -d'oublier et de pardonner. A ces nobles paroles, le duc se troubla et -dissimula si peu sa colère qu'il exigea que le prédicateur s'excusât -humblement de son éloquence et de son zèle à accomplir les devoirs de -son ministère. Quatre jours après, il annonça à l'assemblée réunie à -Arras qu'il traitait avec l'Angleterre, et «que cette alliance faite, -en toute criminelle et mortelle aigreur, il tireroit à la vengeance du -mort si avant que Dieu lui vouldroit permettre et y mettroit corps et -âme, substance et pays, tout à l'aventure et en la disposition de -fortune.» - -Le jeune duc de Bourgogne s'était hâté d'offrir à Henri V plus qu'il -ne demandait au Dauphin lui-même: il avait envoyé successivement près -de lui l'évêque d'Arras, Gilbert de Lannoy, Jean de Toulongeon, Simon -de Fourmelles, Guillaume de Champdivers, les sires d'Uutkerke et de -Brimeu. Ils devaient à tout prix s'assurer son alliance, et dès le 12 -octobre ils avaient conclu un traité qui favorisait les rapports -commerciaux de la Flandre et de l'Angleterre: c'était le préliminaire -de toutes les négociations: elles se prolongèrent sur des questions -plus importantes, sur les conditions que la brillante royauté de Henri -V voulait faire imposer par le duc de Bourgogne à la royauté avilie de -Charles VI. Le roi d'Angleterre demandait que le roi de France lui -donnât en mariage sa fille Catherine, et l'instituât l'héritier du -royaume à l'exclusion du Dauphin et au mépris des anciennes coutumes -sur l'application de la loi salique. Dans le cas où cette union serait -demeurée stérile, Henri ne devait pas moins conserver ses droits de -succession à la couronne; il n'attendait pas même la mort de Charles -VI pour en jouir. La folie du vieux roi lui fournissait un prétexte -pour exercer immédiatement l'autorité royale avec le titre de régent. -Tout ce qu'exigeait le roi d'Angleterre lui fut accordé, et ce fut à -ces conditions si désastreuses pour la France que fut conclu un traité -d'alliance qui portait qu'un des frères de Henri V épouserait l'une -des soeurs du duc de Bourgogne; qu'ils se soutiendraient comme des -frères et se réuniraient contre le Dauphin. Aussitôt après, Philippe -se rendit à Gand: il s'y arrêta peu et se dirigea vers Troyes pour -faire accepter par Charles VI l'exhérédation de son fils. Lorsqu'il -rejoignit à Saint-Quentin les ambassadeurs anglais, une nombreuse -armée l'accompagnait. On y remarquait les sires d'Halewyn, de -Commines, de Steenhuyse, de Roubaix, d'Uutkerke et d'autres illustres -chevaliers, et à côté d'eux un chef de bandits populaires, nommé -Tabary le Boiteux, appelé à remplir la place des Caboche et des -Legoix. - -Le duc arriva le 28 mars à Troyes. On cria _Noël_ pour lui en présence -du roi et comme s'il eût été le roi. Cependant il affecta un grand -respect vis-à-vis de Charles VI et lui rendit hommage pour le duché de -Bourgogne et les comtés de Flandre et d'Artois. Il avait d'autant plus -de motifs de feindre l'oubli complet de la folie du roi qu'il allait -en profiter pour se faire donner les villes de Péronne, de Roye et de -Montdidier comme dot de madame Michelle de France, avec l'abandon de -tout droit de rachat sur Lille, Douay et Orchies. Enfin le 9 avril se -signa à Troyes ce célèbre traité où le petit-fils du roi Jean -transféra au descendant du vainqueur de Poitiers des droits que la -victoire elle-même n'avait pu enlever à son aïeul captif à Londres. -Les temps étaient si profondément changés, on était si las des -désordres, des émeutes et de la guerre, que Paris accueillit avec joie -l'alliance qui livrait la France aux Anglais. - -Philippe avait tout sacrifié à ce qu'il croyait devoir à la mémoire de -son père. Lorsque le traité eut été conclu, son premier soin fut de -guider les Anglais devant Montereau que les Armagnacs occupaient -encore. Dès que les hommes d'armes bourguignons y furent entrés, ils -demandèrent où gisait le corps mutilé du duc Jean. Quelques pauvres -femmes les conduisirent dans la grande église et leur montrèrent un -coin où la terre semblait avoir été fraîchement remuée. Là reposait -leur ancien maître. Ils prirent un drap noir et y placèrent quatre -cierges; puis ils allèrent raconter ce qu'ils avaient vu. Le -lendemain, le duc fit exhumer les restes de son père. On le trouva -vêtu du pourpoint et des houseaux qu'il portait au moment de sa mort, -et ses plaies saignaient encore: un riche cercueil le reçut et il fut -enseveli dans la Chartreuse de Dijon. - -Maître de Montereau et de Melun, Philippe conduisit Henri V à Paris. -Charles VI avait quitté Troyes pour le suivre. Les deux rois y -entrèrent à cheval l'un à côté de l'autre. Un peu en arrière du roi -d'Angleterre paraissait le duc de Bourgogne, escorté de ses chevaliers -qui, par leur nombre et leur luxe, surpassaient tous les autres, bien -qu'à l'exemple du duc il fussent tous vêtus de deuil. Le peuple -faisait entendre de longues acclamations, comme si la honte d'une -domination étrangère pouvait seule lui assurer la paix. Il se montrait -surtout impatient de saluer dans le jeune duc de Bourgogne l'héritier -d'un prince qui s'était autrefois montré le soutien et le défenseur de -ses griefs et de ses intérêts. - -Peu de jours après cette cérémonie, les deux rois tinrent un lit de -justice dans l'une des salles de l'hôtel Saint-Paul. Le duc de -Bourgogne y assistait entouré de ses principaux conseillers. Maître -Nicolas Rolin, son avocat, accusa le Dauphin et ceux qui -l'accompagnaient à Montereau d'avoir commis un félon homicide en la -personne de Jean de Bourgogne. Il demanda qu'ils fussent condamnés à -faire amende honorable, tête nue, un cierge à la main, à Paris et à -Montereau. L'avocat du roi au parlement (il se nommait Pierre de -Marigny) et celui de l'université de Paris appuyèrent sa requête, et -le 23 décembre Charles VI prononça solennellement la condamnation de -son fils, de même qu'à une autre époque on lui avait fait approuver -l'assassinat de son frère. - -Tandis que Henri V retournait à Londres, le duc de Bourgogne se rendit -à Gand. Les événements qui se passaient en Brabant réclamaient toute -son attention. Jacqueline de Hainaut avait trouvé dans son second mari -le duc Jean de Brabant, un prince laid, faible, timide, plus jeune -qu'elle, incapable de la fixer par l'affection ou de la retenir par le -respect. Elle se trouvait sans cesse en lutte avec ses conseillers et -ne cachait point combien elle espérait faire prononcer une sentence de -divorce. Parmi ceux en qui Jacqueline mettait toute sa confiance, on -distinguait le sire de Robersart, chevalier né en Hainaut, mais dévoué -aux Anglais. Elle lui racontait ses maux et ses peines, et le sire de -Robersart l'engageait à se dérober au joug qui l'accablait pour fuir -en Angleterre où vivaient des princes nobles, puissants et dignes -d'elle. En effet, elle saisit un prétexte pour s'éloigner de -Valenciennes et se dirigea à la hâte, guidée par le sire de Robersart, -du côté de Calais. Elle y arriva le second jour (8 mars 1420, v. st.) -et fit aussitôt demander un sauf-conduit au roi d'Angleterre, «et, -faisant là aulcunement son séjour jusques elle recevoit rapport du roy -anglois, souvent monta sur les murs du havre et regardant au travers -de celle mer tout au plus loing, ses yeux s'esclairissoient souvent -sur ces dunes angloises que elle véoit blanchir de loing, puis sur le -chasteau de Douvres, là où elle souhaitoit être dedans; car lui -tardoit bien à estre si longuement absente de la seigneurie que tant -désiroit à voir et dont cestuy de Robersart l'avoit tant informée. Si -ne véoit bateau cingler par mer, ne voile tendre au vent que elle -certainement n'espérât être le rapporteur de sa joie.» Un siècle plus -tard, Marie Stuart fondait en larmes en quittant ce même havre de -Calais. Toutes deux avaient épousé des dauphins de France; la première -cherchait les illusions de l'amour sous le ciel de l'Angleterre; la -seconde les laissait derrière elle et s'effrayait d'aller ceindre au -delà des mers une couronne que devait briser la hache de Fotheringay. - -Le duc de Bourgogne vit avec déplaisir l'asile qu'on accorda à la -duchesse de Brabant; mais le moment n'était pas venu d'élever ses -plaintes et de rompre avec Henri V. Le Dauphin venait de gagner la -bataille de Baugé. Le roi d'Angleterre s'embarquait à Douvres avec -quatre mille hommes d'armes et vingt-quatre mille archers pour arrêter -les succès des Armagnacs; Philippe, quoique malade, se rendit près de -lui à Montreuil et, après quelques conférences, il le quitta pour -aller, à son exemple, réunir son armée. - -Ce fut à Mantes que le duc Philippe rejoignit Henri V. Il ne lui -amenait que trois mille combattants, mais c'étaient tous des hommes -d'armes d'élite. On apprit bientôt qu'à leur approche le Dauphin avait -levé le siége de Chartres et s'était retiré au delà de la Loire: on -n'osa pas l'y poursuivre. Les Anglais investirent la ville de Meaux, -et le duc Philippe se dirigea vers le Ponthieu avec douze cents hommes -d'armes pour en chasser les capitaines armagnacs, qui menaçaient déjà -l'Artois et la Picardie. - -Il venait de former le siége de Saint-Riquier, dont Poton de -Saintraille s'était emparé, lorsqu'on apprit au camp bourguignon -qu'une forte armée, rassemblée à la hâte par le Dauphin, s'approchait -de la Somme, en se dirigeant vers le gué de la Blanche-Taque; c'était -en ces mêmes lieux que s'était effectué le fameux passage des -vainqueurs de Crécy, conduits par Godefroi d'Harcourt, et par un -bizarre rapprochement, c'était un sire d'Harcourt qui occupait, pour -s'opposer cette fois aux alliés des Anglais, l'ancienne position de -Godemar du Fay. - -Le duc de Bourgogne, qui pendant la nuit avait traversé Abbeville, -ordonna aussitôt à ses arbalétriers et aux milices des communes de se -porter en avant aussi rapidement qu'il leur serait possible, et il se -mit lui-même, avec toute sa cavalerie, au grand trot en suivant la -rive gauche de la Somme. Les Dauphinois n'avaient pas encore passé le -gué, soit que le temps leur eût manqué, soit que la marée ne le permît -point, et le sire d'Harcourt, voyant qu'il avait fait une marche -inutile, s'était retiré vers le Crotoy. Dans les deux armées on se -préparait à combattre. C'était la première fois que le duc allait -assister à une bataille. Il remit son épée à Jean de Luxembourg et le -requit de l'armer chevalier. Le sire de Luxembourg lui donna aussitôt -l'accolade en lui disant: «Monseigneur, au nom de Dieu et de -Monseigneur Sainct-George, je vous fais chevalier: et aussy le -puissiez-vous devenir comme il vous sera bien besoing et à nous tous.» -Puis le duc donna lui-même l'ordre de chevalerie à un grand nombre de -ceux qui l'entouraient, notamment à Philippe de Saveuse, à Colard de -Commines, à Jean de Steenhuyse, à Jean de Roubaix, à Guillaume -d'Halewyn, à André et à Jean Vilain. Tous se montraient pleins de -confiance et d'espoir; il avait été décidé, toutefois, que, pour -éviter le péril, le duc Philippe se contenterait de revêtir la cotte -d'acier et le gorgerin de Milan qu'avait choisis son écuyer Huguenin -du Blé, et qu'un autre chevalier porterait la brillante armure où sa -devise, accompagnée de fusils et de flammes, nuées de rouge clair à -manière de feu, s'enlaçait parmi les écussons de ses nombreux Etats -(30 août 1421). - -Le sire de Saint-Léger et le bâtard de Coucy reçurent l'ordre de se -porter sur le flanc des Dauphinois. Leur mouvement fut le signal du -combat. Les Dauphinois se précipitèrent, lances baissées, sur leurs -adversaires; les deux ailes des Bourguignons plièrent et le désordre -s'y mit. Plusieurs chevaliers de Flandre cherchaient à l'arrêter par -leur courage; on remarquait surtout les sires d'Halewyn, de Lannoy, de -Commines, d'Uutkerke et Jean Vilain, mais la fortune leur semblait -contraire. Les sires de Lannoy, d'Halewyn et de Commines furent faits -prisonniers: le sire d'Humbercourt, blessé, avait partagé leur -captivité. «Rendez-vous, chevalier, rendez-vous!» criait-on à Jean de -Luxembourg; mais il ne répondait qu'en frappant ses ennemis. -Néanmoins, tandis qu'il se détournait pour combattre, un Dauphinois -s'approcha de lui et lui donna un coup d'épée à travers la figure en -lui disant: «Rendez-vous sur l'heure, ou à mort!» Le sire de -Luxembourg releva sa tête inondée de sang et se rendit. Le duc était -lui-même environné d'ennemis; l'arçon de sa selle était brisé; un -autre coup de lance avait déchiré le harnais de son coursier, et déjà -un homme d'armes avait, dit-on, mis la main sur lui. Au même moment la -bannière du duc s'inclina. «Tout est perdu! s'écria le roi d'armes -d'Artois; et les Bourguignons se précipitèrent vers Abbeville, -poursuivis par les Dauphinois qui ne songeaient plus qu'à tirer de -bonnes dépouilles de leur victoire; mais Abbeville leur ferma ses -portes et ils galopèrent jusqu'à Pecquigny. - -Cependant le sire de Rosimbos avait relevé la bannière du duc. -«Messeigneurs, disait-il aux nobles qui l'entouraient, rallions-nous, -au nom de Dieu! monstrons-nous estre gentilshommes et servons nostre -prince, car mieulx vault morir en honneur avec luy que vivre -reprochés.» Déjà les nobles de Flandre se réunissaient à sa voix, et -Philippe, sauvé par leur dévouement, se plaçait au milieu d'eux en -criant: _Bourgogne!_ Sans tarder plus longtemps, ils attaquèrent les -Dauphinois, dont la plupart s'étaient éloignés pour atteindre les -fuyards, et ils réussirent à délivrer les sires de Luxembourg et -d'Humbercourt. Au premier rang de ces héros du parti Bourguignon, on -distinguait Jean Vilain, jeune chevalier à la taille gigantesque qui, -lâchant la bride à son robuste coursier et tenant sa hache à deux -mains, renversait tous les ennemis qui s'offraient à ses regards. -Partout où retentissaient ses coups terribles, la victoire le suivait, -et Saintraille qui, pour la première fois de sa vie, se sentait glacé -de terreur, ne lui remettait son épée qu'en se signant, parce qu'il -croyait avoir trouvé en lui un adversaire surnaturel sorti de l'enfer -pour le combattre. - -Philippe rentra triomphalement à Abbeville. Il punit les fuyards et -loua les vainqueurs. Il chassa de sa cour les premiers qui restèrent -longtemps flétris par le honteux surnom de chevaliers de Pecquigny: il -ne cacha point que sans les autres il eût été captif ou mort. «A la -nation flandroise, dit Chastelain, il donna ce los, à lui-même l'ay oy -dire, que plus par eulx que par nuls autres cely jour Dieu lui envoya -victoire et honneur. Et affermoit avec ce qu'il ne fust oncques trouvé -qu'en leur noblesse il n'y eust constance et fermeté la plus entière -du monde et la plus féable.» - -Ce combat, connu sous le nom de bataille de Mons-en-Vimeu, fut plus -sanglant que fécond en résultats. Le duc abandonna son projet de -réduire Saint-Riquier et ramena son armée à Hesdin où il la licencia. -De là il se retira à Lille, et il y fit enfermer ses prisonniers dans -le château. - -On était au coeur de l'hiver et assez près des fêtes de Noël, -lorsqu'une ambassade, formée des députés du duché de Bourgogne où -Philippe n'avait point paru depuis son avénement, vint l'inviter à s'y -rendre. Il céda à leurs prières et promit de les suivre; mais avant -d'aller à Dijon, il se dirigea vers Paris. Il y arriva le 5 janvier. -La misère des bourgeois y était devenue de plus en plus affreuse. -Vingt-quatre mille maisons étaient vides, disait-on, dans la capitale -de la France, et les loups en parcouraient librement les rues -désertes. Depuis que le laboureur avait abandonné ses sillons -ensanglantés par la guerre, d'horribles famines s'étaient succédées, -et bientôt à leurs ravages s'étaient associées les dévastations de la -peste et des maladies contagieuses. De ceux que la mort avait -épargnés, les uns avaient fui hors de la ville pour s'enrôler dans des -bandes de brigands; les autres étaient réduits à implorer la pitié et -les aumônes de leurs amis qui se trouvaient dans une situation à peu -près aussi déplorable; tous gémissaient et versaient des larmes, -maudissant tour à tour l'heure de leur naissance, les rigueurs de leur -fortune ou l'ambition des princes. Ces malheurs duraient depuis -quatorze ans et la consternation devint universelle lorsque le duc de -Bourgogne, en qui le peuple plaçait ses dernières espérances, quitta -Paris sans avoir apporté de soulagement à sa misère. Ses sergents -eux-mêmes avaient maltraité et pillé les bourgeois comme s'ils eussent -été des Anglais ou des Armagnacs, et les acclamations qui avaient -salué son arrivée se changèrent en murmures violents à son départ: -«Voilà, se disait-on, comment il témoigne sa reconnaissance à la -première cité du royaume, si malheureuse et si dévouée à sa cause! Il -se montre, comme le duc Jean, insouciant pour nos maux et se hâte peu -d'y porter remède!» On l'accusait même d'oublier jusqu'au soin de -venger son père pour mener la vie coupable et dissolue que le duc -d'Orléans avait jadis si sévèrement expiée. - -Le duc Philippe s'émut de ces reproches; il ordonna à Hugues de Lannoy -et à Jean de Luxembourg de rassembler les hommes d'armes de Flandre et -de Picardie et se prépara à combattre le Dauphin: il attendait les -Anglais qui devaient se joindre à son armée, lorsque Henri V mourut à -Vincennes, ayant, à trente-quatre ans, réuni aux Etats de ses aïeux un -royaume plus vaste que l'Angleterre même et rêvant une croisade à -Jérusalem. Son dernier conseil à ses frères avait été de ménager le -duc de Bourgogne et de conserver précieusement son alliance (31 août -1422). - -Au bruit de la maladie du roi d'Angleterre, Philippe avait envoyé -Hugues de Lannoy près de lui. Quand il jugea convenable de se rendre -lui-même à Paris, Henri V n'était déjà plus et il n'arriva que pour -assister à ses pompeuses funérailles. Les ducs de Bedford et d'Exeter -lui firent toutefois grand accueil et confirmèrent avec lui l'ancienne -confédération établie par le traité de Troyes. - -Le séjour du duc Philippe dans la capitale du royaume se prolongea -peu. D'importantes nouvelles lui étaient arrivées de Flandre. La -duchesse Michelle avait rendu le dernier soupir à Gand, le 8 juillet -1422. Les Gantois qui l'avaient connue dès sa jeunesse constamment -humble et douce, ne cherchant à ses douleurs d'autre consolation que -les bénéfices des pauvres, avaient appris à l'aimer et à la plaindre. -Ils savaient que depuis la mort du duc Jean, son mari s'était éloigné -d'elle. En la voyant frappée d'une mort si prématurée, ils -n'hésitèrent pas à soupçonner un crime. Ils racontaient qu'à deux -reprises le cercueil de plomb dans lequel on avait déposé ses restes -s'était entr'ouvert, ce qui était, disait-on, le signe certain d'un -empoisonnement, et la voix populaire en désignait comme les auteurs le -sire de Roubaix et une dame allemande, venue en France, avec Isabeau -de Bavière, qui avait épousé messire Jacques de Viefville. Quoique ces -deux seigneurs fussent les confidents les plus intimes du duc, les -magistrats de Flandre instruisirent leur procès, les déclarèrent -coupables et les condamnèrent à un exil perpétuel. - -Le sire de Roubaix était en ce moment même auprès du duc. La dame de -la Viefville s'était enfuie à Aire dès le commencement de la maladie -de la duchesse. Les Gantois la firent réclamer, mais les seigneurs de -la Viefville employèrent toute leur influence pour que les magistrats -d'Aire la prissent sous leur protection. Telle était l'irritation des -Gantois que lorsqu'ils surent que leurs députés revenaient sans la -dame de la Viefville, ils les firent jeter en prison, et peu s'en -fallut qu'ils ne fussent mis à mort. Jamais plus d'agitation n'avait -régné dans leur ville; mille voix accusatrices troublaient le repos -public et demandaient vengeance. - -Philippe se hâta de marcher vers la Flandre avec l'armée qu'il avait -réunie pour combattre le Dauphin. A son approche les troubles -s'apaisèrent. Il ramenait le sire de Roubaix, et fit annuler toutes -les sentences prononcées par la commune de Gand dans un procès si -grave et qui le touchait de si près. - -A peine était-il arrivé dans nos provinces qu'il apprit que le vieux -roi Charles VI venait de suivre sa fille et son gendre dans la tombe. -Le peuple, victime de ses propres malheurs, le pleura: il semblait -appeler de ses voeux le jour où la mort viendrait aussi l'arracher aux -misères de ce siècle. Tandis que le cri des hérauts d'armes: «Longue -vie à Henri, roi d'Angleterre et de France, notre souverain seigneur!» -s'élevait sous les voûtes de Saint-Denis, près de la tombe où reposait -Duguesclin, un moine de cette célèbre abbaye portait en Auvergne la -couronne royale. Charles VII n'était roi qu'à Bourges; mais il avait -pour lui, à défaut de l'autorité ou de la force, le droit héréditaire -qui offrait à la France ses plus glorieux souvenirs et ses dernières -espérances. - -Le duc de Bourgogne n'avait point paru aux funérailles de Charles VI, -à la grande indignation du peuple étonné de ne voir que des Anglais -autour du cercueil du roi de France. Regrettant peu Charles VI, -redoutant encore moins le monarque proscrit de Bourges, Philippe se -confiait dans sa fortune: il voyait chaque jour s'accroître son -influence et son autorité. Le duc de Bedford lui cédait les -châtellenies de Péronne, de Roye, de Montdidier, de Tournay, de -Mortagne et de Saint-Amand, et se rendait à Amiens pour épouser sa -soeur, Anne de Bourgogne; en même temps une autre de ses soeurs, -Marguerite, veuve du duc de Guyenne, était promise au comte de -Richemont, frère du duc de Bretagne, et à cette occasion les ducs de -Bourgogne, de Bedford et de Bretagne se liaient par une alliance plus -étroite, jurant de s'aimer comme frères et de se secourir -mutuellement. - -La Flandre, un instant calmée par la présence du duc suivi de ses -hommes d'armes, redevient inquiète et agitée dès qu'il est parti pour -la Bourgogne. Un événement fortuit et étrange semble même y réveiller -un instant de nouvelles séditions. Une dame, accompagnée d'un valet et -revêtue du simple costume des pèlerins, descend à Gand dans une -hôtellerie: «Vous avez passé cette nuit près d'une des plus illustres -princesses de France,» dit-elle le lendemain à une jeune fille qui a -veillé près d'elle. Cette parole est immédiatement répétée de rue en -rue, de quartier en quartier; on assure que cette dame n'est autre que -la duchesse de Guyenne, soeur du duc: le bailli accourt aussitôt près -d'elle et l'interroge: elle avoue qu'elle est Marguerite de Bourgogne -et qu'elle a fui en Flandre pour ne pas être contrainte à accepter un -époux d'un rang bien inférieur à celui du duc de Guyenne, qui le -premier avait obtenu sa main. Bien qu'elle ne parle qu'allemand, ses -discours n'excitent aucune méfiance. On la conduit solennellement à -l'hôtel de Ten Walle, et Jean Uutenhove lui présente de somptueux -joyaux pour remplacer les pieuses coquilles et le bourdon de palmier. -Peu après, des députés des échevins de Gand allèrent annoncer au duc -l'arrivée de sa soeur dans leur ville: il fallut pour les détromper -que Philippe leur montrât Marguerite dont les noces avec le comte de -Richemont allaient être célébrées à Dijon. Dès ce moment, la fausse -duchesse de Guyenne se vit abandonnée de tous ses partisans; elle -essaya vainement de prétendre, tantôt qu'elle était la fille du roi de -Grèce, tantôt qu'elle était chargée d'offrir au duc de Bourgogne la -fille du roi de Bohême; on sut bientôt que c'était une religieuse de -Cologne, échappée de son couvent: on l'attacha pendant trois jours au -pilori, puis elle fut enfermée au château de Saeftinghen. - -L'agitation avait à peine cessé dans la ville de Gand quand de graves -discussions qui touchaient à sa prospérité commerciale l'y ranimèrent -plus vivement. Les habitants d'Ypres, suivant l'exemple qu'avaient -donné les Brugeois sous Louis de Male en creusant la _Nouvelle Lys_ -(_de Nieuwe Leye_), avaient à diverses reprises, en vertu d'une charte -de Robert de Béthune, approfondi l'Yperleet et les cours d'eau qui -leur permettaient de naviguer vers Dixmude et l'ancien golfe de -Sandhoven, et de là vers Bruges et Damme par un canal qui se joignait -à une petite rivière au nord de Schipsdale, ce qui les affranchissait -des périls d'une traversée difficile par mer de Nieuport jusqu'à -l'Ecluse. Grâce à ces travaux, le nombre des barques qui -transportaient sur l'Yperleet les vins et les denrées devenait chaque -jour plus considérable, lorsqu'on vit au port de Damme des bateliers -gantois s'opposant par la force au départ des barques yproises. On -disait que la ville de Gand avait déclaré que, dussent tous ses -citoyens périr dans la lutte, elle ne permettrait jamais qu'on -transformât en voies commerciales d'obscurs ruisseaux qui ne devaient -que porter à la mer les neiges de l'hiver et les inondations de -l'automne. A défaut du Zwyn qui ouvrait aux flottes des rives -éloignées les comptoirs des dix-sept nations de Bruges, Gand -revendiquait pour ses deux rivières le monopole du commerce intérieur. -A Bruges, l'étape des laines d'Angleterre, d'Ecosse ou d'Espagne; à -Gand, l'étape des blés de l'Artois et de la Picardie; à Ypres, le -développement des métiers qui des sacs de laine font sortir les draps -précieux. Depuis qu'Ypres a senti la vie industrielle se glacer dans -les vastes artères de ses longues rues, de ses immenses faubourgs, il -ne reste en Flandre que deux grandes cités, Gand et Bruges. Toute -modification au système des fleuves et des canaux doit rompre -l'équilibre si difficile à maintenir entre des ambitions trop souvent -rivales. Gand a rêvé la conquête de la puissance maritime par les eaux -de la Lieve. Un autre jour, Bruges profita de l'avarice de Louis de -Male pour la menacer dans le monopole de la navigation intérieure; -mais Gand protesta par la voix éloquente de Jean Yoens. Le même -mouvement se reproduit au mois de mars 1422 (v. st.). On ne pouvait -souffrir, s'écriaient les Gantois, qu'on embarquât à Damme, pour -Ypres, les vins de la Rochelle destinés aux bourgeois d'Aire et de -Saint-Omer, et surtout, ce qui était bien plus grave, qu'on chargeât à -Ypres pour Damme les blés de Lille et de Béthune, exposés en vente au -marché de Warneton. Les marchands étrangers n'auraient-ils pas émigré -dans la cité d'Ypres, reine déchue de l'industrie qui cherchait à se -relever en usurpant l'étape des blés, ce légitime privilége d'une -autre cité assise aux bords de l'Escaut et de la Lys? - -La sentence du duc de Bourgogne, qui restreignit la navigation de -l'Yperleet aux besoins de l'approvisionnement de la ville d'Ypres, -calma les habitants de Gand. Les bourgeois d'Ypres ne jugeaient pas -toutefois que le duc eût le droit de la prononcer, puisque à leur avis -elle était en opposition avec leurs priviléges. Ils adressèrent un -acte d'appel au parlement de Paris, et des échevins se rendirent à -Lille pour le signifier à leur souverain seigneur. Leur langage fut -rude, fier, moins dicté par le respect que par le sentiment de leurs -franchises outragées, et en sortant de l'audience du duc ils -trouvèrent le sire de Roubaix qui mit la main sur eux et les conduisit -au château de Lille. C'était une nouvelle violation des priviléges des -bourgeois des villes flamandes, qui ne pouvaient être arrêtés et jugés -que par leurs propres magistrats. Les députés de Bruges et du Franc -intervinrent: il fallut relâcher les prisonniers, et le duc engagea -vainement les Yprois à renoncer à leur appel. Les mandataires de la -cité mécontente le suivirent à Paris; des négociations y furent -entamées, mais plusieurs mois s'écoulèrent avant que le cours de la -justice fût rétabli à Ypres, où selon l'ancien usage la juridiction -exercée au nom du prince avait été suspendue le jour où il avait -méconnu les droits de la commune. - -D'autres événements vinrent troubler la confiance que le duc plaçait -dans son alliance avec les Anglais. Jacqueline de Hainaut avait obtenu -un bref de divorce de l'anti-pape Benoît XIII et en avait profité pour -épouser Humphroi, duc de Glocester, l'un des oncles du jeune roi Henri -VI. A sa prière le duc de Glocester avait réuni cinq mille -combattants, et il venait de débarquer à Calais avec le dessein avoué -d'aller rétablir en Hainaut l'autorité de Jacqueline. Ce fut en vain -que le duc de Bedford interposa sa médiation. Jacqueline, craignant -qu'il ne reçût des conseils hostiles du duc Philippe, la repoussa et -s'avança jusqu'à Mons. Une députation des échevins du Franc avait paru -à Calais afin d'obtenir que les Anglais respectassent les frontières -de la Flandre. - -Philippe s'était rendu en Bourgogne pour épouser Bonne d'Artois, -comtesse d'Eu et de Nevers, dont les Etats tentaient son ambition. -Lorsqu'il apprit l'entreprise de Jacqueline, il fit parvenir un -mandement à tous ses gens d'armes de Flandre et d'Artois pour qu'ils -soutinssent le duc de Brabant contre les attaques du duc de Glocester -(20 décembre 1424). Philippe répond aux plaintes du prince anglais en -lui adressant le 3 mars un défi en champ clos, corps contre corps. Le -duc de Glocester l'accepte et demande que le duel ait lieu sans plus -de retard le 24 avril, jour consacré à saint George, protecteur des -luttes chevaleresques; mais c'est avec la plupart des hommes d'armes -anglais qu'il regagne l'Angleterre où il veut, dit-il, se préparer au -combat singulier qui a été résolu. - -Jacqueline restait seule avec son héroïque énergie au milieu des -périls qui l'environnaient. Les intrigues de la vieille comtesse de -Hainaut, les menaces des ducs de Brabant et de Bourgogne, -qu'encourageait la timide neutralité de l'Angleterre, triomphèrent -aisément du dévouement et de la fidélité de ses partisans. La jeune -princesse se vit bientôt enfermée dans la ville de Mons, sans que le -duc de Glocester cherchât à la délivrer: quand dans une dernière -démarche tentée à l'hôtel de ville pour ranimer le zèle des bourgeois -elle n'aperçut autour d'elle que des signes de trahison, elle -s'abandonna à son sort et permit au sire de Masmines et à André Vilain -de l'emmener prisonnière à Gand dans le palais du duc de Bourgogne (13 -juin 1425). A peine y était-elle arrivée toutefois qu'elle profita de -l'heure du souper de ses gardiens pour s'enfuir, habillée en homme, -jusqu'à Anvers, d'où elle gagna Breda. Jacqueline de Bavière pouvait -emprunter les vêtements d'un autre sexe sans que la faiblesse du sien -se révélât sous ce déguisement; mais rien ne pouvait la soustraire aux -volontés implacables du duc de Bourgogne. Après une longue lutte -soutenue avec courage, Jacqueline, abandonnée des siens et trahie en -Angleterre, se vit réduite à céder au vainqueur tous ses Etats -héréditaires de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Frise. - -Au moment où Philippe, parvenu au but de tous ses efforts, consolide -son alliance avec les Anglais, qui s'emparent tour à tour de toutes -les villes de la Loire, le hasard, un prodige, selon les Dauphinois, -une grossière imposture, selon les Anglais, vient renverser tous les -desseins formés et mûris par la politique la plus habile. Sur les -marches de la Champagne et de la Lorraine paraît une jeune fille de -dix-sept ans qui annonce que Dieu l'a choisie pour délivrer la France. -A sa vue le courage des Anglais s'évanouit, et la blanche bannière -d'une vierge sème la terreur parmi les épais bataillons des vainqueurs -bardés de fer. Ils lèvent précipitamment le siége d'Orléans. Ils -abandonnent Jargeau et sont vaincus à Patay. C'est en vain que les -chefs anglais essayent de rallier leurs hommes d'armes et multiplient -les ordres les plus sévères _de fugitivis ab exercitu quos -terriculamenta Puellæ animaverant, arrestandis_. - -Bien que la plupart des conseillers de Charles VII jugeassent -imprudent de s'éloigner de la Loire, Jeanne _la Pucelle_ avait déclaré -qu'elle voulait le conduire dans la cité de Reims pour qu'il y reçût -l'onction royale, et ce fut de Gien qu'elle écrivit «aux loiaux -Franchois de la ville de Tournay» pour leur faire part de ses -victoires et les inviter à se rendre au sacre «du gentil roy Charles» -à Reims. - -Tournay, qui même sous la domination de Charles-Quint conserva ses -priviléges de ville française, méritait par son dévouement les faveurs -dont les rois de France ne cessèrent de la combler. Sa charte -communale était l'oeuvre de Philippe-Auguste; elle reçut de nouvelles -franchises de Philippe le Bel et sauva peut-être la monarchie sous -Philippe de Valois. Charles VII, qui avait confirmé ses priviléges en -la déclarant la plus ancienne cité du royaume, n'avait rien négligé -pour s'assurer la fidélité de ses habitants: il avait augmenté -l'autorité de leurs jurés en leur permettant de supprimer les aides, -les accises et les taxes foraines; il leur avait même adressé une -déclaration par laquelle il s'engageait par serment à ne jamais -consentir à ce qu'ils fussent séparés de la couronne de France, et -l'on avait vu en 1424, malgré la défense des magistrats, le peuple s'y -armer pour le secourir, en se réunissant sous trente-six bannières qui -représentèrent désormais les diverses classes des métiers appelées à -l'autorité élective. Charles VII avait reconnu ce nouveau témoignage -de zèle des bourgeois de Tournay en leur confirmant, à l'exemple de -Charles VI, le privilége d'être les gardiens de la personne royale en -temps de guerre, privilége qu'ils avaient obtenu à la bataille de -Cassel. Il les avait aussi autorisés, en 1426, à ajouter à leurs -insignes municipaux l'écu royal d'azur aux trois fleurs de lis d'or, -«parce que, dit-il dans une de ses chartes, au temps de ces guerres -lamentables, lorsque nostre seigneur et père estoit ès mains de ses -ennemis et des nostres, ils ont esté toujours tout disposez de vivre -et mourir avecques nous, laquelle chose tant méritoire sera à leur -perdurable loenge.» En 1429, la lettre de Jeanne d'Arc fut reçue avec -enthousiasme aux bords de l'Escaut. Le 9 juillet, toutes les bannières -s'assemblèrent pour délibérer, et les députés des bourgeois de -Tournay, pleins de foi dans la parole de cette bergère guidée par des -voix célestes, oublièrent, pour lui obéir, qu'ils avaient à traverser, -au milieu de mille périls, des provinces soumises aux Anglais pour se -rendre dans une ville qu'ils occupaient encore. - -Ils ne s'étaient point trompés. Le 17 juillet, ils assistèrent à Reims -au sacre de Charles VII, et le même jour Jeanne d'Arc écrivit au duc -de Bourgogne une lettre où elle l'exhortait à faire la paix et à se -réunir au roi de France contre les Sarrasins qui faisaient chaque jour -en Orient de nouveaux progrès. C'était en vain que Gui, bâtard de -Bourgogne, frère du duc, les sires de Roubaix et de Rebecque, et -d'autres chevaliers de Flandre et de Hainaut, étaient allés combattre -les infidèles. Le roi de Chypre venait de tomber en leur pouvoir, et -le bruit courait qu'une lettre menaçante du soudan était parvenue aux -princes chrétiens. - -Les intérêts politiques du duc de Bourgogne semblaient en ce moment -l'engager à se montrer favorable aux nobles et pacifiques remontrances -de l'héroïne inspirée dont la gloire avait justifié la mission. Si -Charles VII devait chasser les Anglais de tout le territoire qu'ils -occupaient en France, il était urgent de traiter avec lui avant que sa -victoire fût complète; car le jour où l'appui des Bourguignons serait -devenu inutile, Philippe eût perdu le droit d'en fixer lui-même les -conditions et le prix. On remarquait d'ailleurs qu'il était moins -dévoué aux Anglais depuis la malencontreuse expédition du duc de -Glocester, et de nouveaux différends venaient de s'élever dans le pays -de Cassel, où les députés des communes dépouillées de quelques -priviléges interjetaient appel au parlement de Paris, en se plaçant -sous la protection de l'évêque de Térouane, chancelier du roi Henri -VI. - -Ce fut dans ces circonstances qu'une ambassade, conduite par -l'archevêque de Reims, vint offrir au nom de Charles VII la réparation -de l'attentat de Montereau, la concession de nouveaux domaines et la -promesse d'être désormais affranchi de tout lien de vassalité pour -ceux qui formaient l'héritage de Jean sans Peur. Philippe eût aisément -accepté ces propositions, mais elles rencontraient une vive opposition -dans les villes flamandes qui ne voulaient point se séparer des -Anglais. L'évêque de Tournay et le sire de Lannoy furent chargés par -le duc de Bedford de ne rien négliger pour maintenir le traité de -Troyes. La duchesse de Bedford, Anne de Bourgogne, princesse -conciliante et habile qui avait toujours exercé une grande influence -sur l'esprit de son frère, intervint aussi et réussit à l'amener avec -elle à Paris, où le prince anglais, fidèle aux derniers conseils de -Henri V, abdiqua la régence pour en investir le duc de Bourgogne. - -Monstrelet assure que Philippe n'accepta que malgré lui, et pour se -rendre aux prières des Parisiens, cette délégation d'une autorité -provisoire, faite au nom du roi d'Angleterre, si honteuse pour -l'arrière-petit-fils du roi Jean: il la conserva peu de temps. Devenu -veuf de Bonne d'Artois, il était impatient de retourner à Bruges pour -les fêtes du mariage qu'il venait de conclure avec Isabelle de -Portugal. - -La cérémonie des noces avait été célébrée le 7 janvier 1429 (v. st.), -à l'Ecluse. Le lendemain, la duchesse de Bourgogne arriva aux portes -de Bruges, où se pressait une immense multitude de bourgeois et -d'hommes du peuple. Une riche litière l'y attendait; elle s'y plaça -seule et assise de côté, selon l'usage de France. Les seigneurs -portugais, flamands ou bourguignons la suivaient à pied: mais ils se -voyaient sans cesse arrêtés par la foule avide de contempler ce -spectacle, et deux heures s'écoulèrent avant qu'ils eussent traversé -la ville; toutes les rues étaient tapissées de drap vermeil; toutes -étaient occupées par les corps de métiers dont les trompettes -d'argent entonnaient de joyeuses fanfares. Sur la place du Marché on -avait élevé, des deux côtés, de riches échafauds qui étaient chargés -de spectateurs; de là jusqu'au palais du duc étaient rangés les -archers et les arbalétriers. - -La duchesse de Bedford vint recevoir Isabelle et la conduisit dans la -chapelle. Lorsque le service divin fut terminé, les dames changèrent -de costume et revêtirent des habits qui, par leur éclat, surpassaient -encore ceux qu'elles venaient de quitter. Les infants de Portugal -conduisirent la mariée dans la grande salle: la duchesse de Bedford -tarda peu à s'y rendre. Le duc y parut aussi, mais dès qu'il eut salué -les dames il se retira. Aussitôt après son départ commença le banquet: -à la première table s'assirent la duchesse Isabelle, la duchesse de -Bedford, l'infant don Ferdinand, les évêques d'Evora et de Tournay, et -la dame de Luxembourg; à la seconde, les autres dames. L'évêque de -Liége, les sires d'Antoing, d'Enghien et de Luxembourg, et le comte de -Blanckenheim, suivis de vingt et un chevaliers vêtus de robes -magnifiques toutes semblables, escortaient les mets jusqu'à la -première table. Il y avait autant de plats que de convives, autant -d'entremets que de mets. Ici c'était un grand château de quatre tours -où flottait la bannière du duc; plus loin une vaste prairie où l'on -avait représenté une dame qui guidait une licorne; enfin parut un -énorme pâté où se tenait un mouton vivant à laine bleue, aux cornes -dorées, qui sauta dehors légèrement, et au même moment on en vit -sortir une bête sauvage qui courut sur l'appui du banc qu'occupaient -les dames, et les réjouit par ses tours et ses ébats. On avait chargé -de ce soin un bateleur nommé Hanssens, le plus adroit qu'on connût. -Après le banquet, les dames changèrent de nouveau d'habits et -dansèrent jusque fort avant dans la nuit. - -Pendant les quatre jours suivants, il y eut des joutes sur la place du -Marché. Le samedi et le dimanche on y rompit quelques lances, selon -l'usage de Portugal. - -Au milieu de ces fêtes, le roi d'armes de Flandre, solennellement -entouré de ses hérauts, proclama le nouvel ordre de chevalerie que le -duc avait résolu de fonder, à l'imitation de celui de la maison de -Saint-Ouen. «Or oyez, princes et princesses, seigneurs, dames et -damoiselles, chevaliers et escuyers! très-haut, très-excellent et -très-puissant prince, monseigneur le duc de Bourgongne, comte de -Flandre, d'Arthois et de Bourgongne, palatin de Namur, faict sçavoir -à tous: que pour la révérence de Dieu et soutenement de notre foi -chrestienne, et pour honorer et exhausser le noble ordre de -chevalerie, et aussi pour trois causes cy-après déclarées: la -première, pour faire honneur aux anciens chevaliers qui par leurs -nobles et hauts faicts sont dignes d'estre recommandés; la seconde, -afin que ceulx qui de présent sont puissants et de force de corps et -exercent tous les jours les faicts appartenants à la chevalerie, aient -cause de les continuer de mieulx en mieulx; et la tierce, afin que les -chevaliers et gentilshommes qui verront porter l'ordre dont cy-après -sera toute honneur à ceulx qui le porteront, soient meus de eulx -employer en nobles faicts et eulx nourrir en telles moeurs que par -leurs vaillances ils puissent acquérir bonne renommée et desservir en -leur temps d'estre eslus à porter la dicte ordre: mon dict seigneur le -duc a emprins et mis sus une ordre qui est appelée la Toison d'or, -auquel, oultre la personne de monseigneur le duc, a vingt-quatre -chevaliers de noms et d'armes et sans reproche, nés en léal mariage; -c'est à savoir, messire Guillaume de Vienne, messire Régnier Pot, -messire Jean de Roubaix, messire Roland d'Uutkerke, messire Antoine de -Vergy, messire David de Brimeu, messire Hugues de Lannoy, messire Jean -de Commines, messire Antoine de Toulongeon, messire Pierre de -Luxembourg, messire Jean de la Trémouille, messire Gilbert de Lannoy, -messire Jean de Luxembourg, messire Jean de Villiers, messire Antoine -de Croy, messire Florimond de Brimeu, messire Robert de Masmines, -messire Jacques de Brimeu, messire Baudouin de Lannoy, messire Pierre -de Beaufremont, messire Philippe de Ternant, messire Jean de Croy et -messire Jean de Créquy, et mondict seigneur donne à chacun d'eulx un -collier faict de fusils auquel pend la Toison d'or.» - -La noble maison de Saint-Ouen n'existe plus. L'ordre de la Toison -d'or, en passant à la postérité, est devenu un objet de contestation -entre les descendants de Charles-Quint: dernier souvenir des liens qui -unissaient leurs ancêtres à la Flandre. - -De Bruges, Philippe se rendit à Gand et de là, après avoir calmé à -Grammont une sédition contre le bailli (c'était un sire d'Halewyn), il -se dirigea vers Arras où eurent lieu d'autres joutes au mois de mars. -Les premiers jours du printemps étaient arrivés: la guerre recommença -avec une nouvelle vigueur. Une nombreuse armée reçut l'ordre d'aller -assiéger Compiègne, occupé par les Dauphinois. Le duc y conduisit avec -lui Jean de Luxembourg, les sires de Créquy, de Lannoy, de Commines, -de Brimeu, tous chevaliers de l'ordre de la Toison d'or. - -Guillaume de Flavy était capitaine de Compiègne. La Pucelle, apprenant -la marche du duc de Bourgogne, quitta aussitôt Crépy pour aller s'y -enfermer. Le jour même de son arrivée, elle exhorta la garnison à -faire une sortie, et attaqua à l'improviste, avec quelques mercenaires -italiens, le quartier du sire de Noyelles où se trouvait par hasard -Jean de Luxembourg. Le premier choc fut terrible, mais bientôt les -assiégeants se rallièrent: il leur suffit de se compter pour qu'ils -cessassent de craindre les Dauphinois. Deux fois, Jeanne les repoussa -jusqu'à leurs tentes; la troisième fois tous ses efforts échouèrent, -et bientôt elle aperçut derrière elle ses hommes d'armes qui fuyaient -de peur que leur retraite ne fût interceptée. Au même moment les -barrières de la ville se fermèrent, et longtemps on accusa de trahison -les plus puissants seigneurs armagnacs, jaloux de l'ascendant de la -Pucelle. Jeanne, entourée d'ennemis, s'illustrait par une résistance -sans espoir. Enfin, un archer picard la renversa de cheval et elle -remit son épée à Lionel de Vendôme. Dès le même soir (tant la prise -d'une femme était un événement important!), le duc de Bourgogne -adressa aux échevins de Gand une lettre où il leur annonçait que Dieu -«lui a fait telle grâce que icelle appelée la Pucelle a esté prinse, -de laquelle prinse seront grant nouvelles partout, et sera cogneu -l'erreur de tous ceulx qui ès fait d'icelle femme se sont rendus -enclins et favorables.» - -Le duc de Bourgogne s'était rendu lui-même près de Jeanne d'Arc. La -prisonnière osa-t-elle reprocher à un prince «issu des fleurs de lis» -son alliance avec les Anglais? Cela paraît assez vraisemblable, si -l'on remarque avec quel soin mystérieux Monstrelet omet ce qui se -passa dans cette entrevue. Philippe ne se laissa toutefois pas -émouvoir par le spectacle d'une si éclatante infortune: il ne fit rien -pour défendre Jeanne d'un supplice dont il lui eût été aisé d'épargner -la honte à son siècle et à une cause qui lui était commune. Ce fut -inutilement que le sire de Luxembourg et sa femme, fille du sire de -Béthune, cherchèrent à intercéder en sa faveur: Jeanne entra dans les -prisons de Rouen dont elle ne devait sortir que pour disparaître dans -les flammes du bûcher, transformée, selon le bruit populaire, en une -blanche colombe qui s'éleva vers les cieux. - -Le duc eût pu profiter de la consternation des serviteurs de Charles -VII pour les repousser jusqu'aux fameuses murailles d'Orléans: des -intérêts importants le rappelèrent dans ses Etats. Les Liégeois -avaient envahi le comté de Namur qu'il avait acheté en 1420 de Jean de -Flandre, dernier comte de Namur; mais rien ne devait s'opposer au -développement de sa puissance, et la mort presque simultanée du duc de -Brabant favorisa de nouveau son ambition en lui permettant de réunir à -son comté de Flandre les riches provinces que Louis de Male avait -vainement disputées à Wenceslas. - -En ce même moment, les troubles avaient recommencé dans les -châtellenies voisines de Cassel. Le duc avait cru les étouffer en -faisant condamner à l'exil les chefs des mécontents, parmi lesquels se -trouvait un chevalier nommé Baudouin de Bavichove. Ces mesures de -rigueur accrurent l'agitation. Les bourgeois de Cassel, qu'avaient -rejoints des bannis gantois ou brugeois, envoyèrent des députés -redemander leurs concitoyens, puis, prenant les armes au nombre de -huit mille, ils arrêtèrent à Hazebrouck le bailli de Bailleul et -enlevèrent d'assaut le château de Ruwerschuere, qui appartenait à -Colard de Commines. A cette nouvelle, Philippe écrivit de Bruxelles à -ses officiers de Flandre et d'Artois pour que tous ses feudataires -fussent convoqués à Bergues le 6 janvier 1430 (v. st.). Il voulait -lui-même aller se placer à leur tête pour combattre les rebelles; -mais, arrivant à Gand le 4 janvier, il y trouva réunis les quatre -membres de Flandre qui le supplièrent de ne pas répandre le sang de -ses sujets. Ils offraient leur médiation: il fallut l'accepter. Les -bannerets bourguignons étaient retenus par la guerre dans les vallées -de l'Oise, et l'on pouvait craindre que les communes des bords de -l'Escaut et de la Lys ne consentissent pas à prendre les armes pour -combattre les communes des bords de l'Aa et de la Peene. La soumission -des rebelles, bien qu'obtenue par des voies pacifiques, fut aussi -humble que le duc eût pu la souhaiter. Quarante mille habitants du -pays de Cassel s'avancèrent, tête et pieds nus, au devant du duc -jusqu'à une lieue de Saint-Omer; dès qu'ils l'aperçurent, ils -s'agenouillèrent dans la boue, glacés par le froid de l'hiver et la -pluie qui tombait à torrents. Ils livrèrent toutes leurs armes et -payèrent une amende de six mille nobles d'or; mais Philippe ne pouvait -oublier qu'un pensionnaire de Gand, Henri Uutenhove, avait pris la -parole au nom des insurgés, et que les quatre membres de Flandre -s'étaient réservé le droit d'intervenir dans l'enquête relative aux -faits de la rébellion. - -La politique bourguignonne redevient envieuse et jalouse: elle sème la -division et anime Gand contre Bruges, Ypres contre Gand. Tantôt elle -cherche à corrompre les magistrats pour qu'ils se prêtent à -l'accroissement des impôts et à la falsification des monnaies; tantôt -elle désarme leur autorité en modifiant les bases sur lesquelles elle -repose. Ce qu'elle fait en Flandre, elle le tente même à Tournay où -elle fomente une émeute contre l'évêque Jean d'Harcourt; mais cette -émeute ne réussit point, et si les séditions se multiplient dans les -cités flamandes, elles dépassent le but secret que le duc Philippe -s'est proposé. L'influence médiatrice des bourgeois sages et prudents -s'y est affaiblie, il est vrai; on a vu s'y effacer de jour en jour -les traces du gouvernement communal tel qu'il exista sous les Borluut, -sous les Vaernewyck, sous les Damman, sous les Artevelde; mais rien ne -justifie les prévisions du prince qui croit faire respecter ses -officiers par ce même peuple qu'il excite contre ses propres -magistrats. - -Le 12 août 1432, les tisserands (ils étaient, dit-on, au nombre de -cinquante mille) faisaient périr à Gand le grand doyen des métiers et -l'un des échevins de la keure; beaucoup de bourgeois se dérobèrent par -la fuite à leurs fureurs: le bailli s'éloigna avec eux. A peine -était-il rentré à Gand que les foulons, imitant l'exemple des -tisserands, répandirent une nouvelle agitation dans la ville qu'on les -accusait de vouloir incendier. Les Gantois n'étaient que trop assurés -d'une amnistie immédiate et complète: le duc, pour se les attacher, -allait défendre une seconde fois la navigation des Yprois sur -l'Yperleet. - -A Paris, la politique bourguignonne avait abouti aux mêmes résultats. -Le 16 décembre 1431, le peuple de Paris, insultant le parlement, -l'université, le prévôt des marchands et les échevins, accourait -tumultueusement au banquet du sacre de Henri VI, et inaugurait -l'anarchie siégeant face à face vis-à-vis de la royauté. - -Le duc de Bourgogne ne voyait pas seulement à Paris et à Gand sa -domination ébranlée par des mouvements qui rappelaient les complots -des Gérard Denys et des Legoix: les hommes d'armes qu'il opposait aux -armées de Charles VII ne la soutenaient pas mieux sur cette vaste -ligne de frontières, qui se prolongeait des rivages de l'Océan -jusqu'au pied des Alpes, et chaque jour il recevait la nouvelle de -quelque revers. Il semblait d'ailleurs que le ciel, devenu contraire -aux projets du duc, lui refusait une prospérité qui perpétuât sa -dynastie. Il perdit, à peu de mois d'intervalle, les deux fils qu'il -avait eus d'Isabelle de Portugal, et on l'entendit s'écrier: «Plût à -Dieu que je fusse mort aussi jeune, je m'en tiendrois pour bien -heureux!» Enfin, quand la naissance de son troisième fils, Charles, -comte de Charolais, vint le consoler, il ignorait qu'à la vie de cet -enfant était attachée la ruine de sa puissance et de sa maison. - -Cependant une épidémie venait d'enlever à Paris, le 14 novembre 1432, -la duchesse de Bedford, qui, par ses moeurs conciliantes, avait su -jusqu'alors maintenir l'alliance du duc et des Anglais. On comprit -bientôt qu'elle touchait à son terme. Le duc de Bedford passant par -Saint-Omer pour retourner en Angleterre, refusa d'aller au devant du -duc Philippe qui s'y était rendu. Le duc de Bourgogne montra le même -orgueil, et, après quelques démarches inutiles, les deux princes -s'éloignèrent, sans s'être vus, mécontents l'un de l'autre. - -Ce dissentiment fortuit hâta la reprise des négociations entre le duc -de Bourgogne et Charles VII, et il fut arrêté, dans une entrevue que -Philippe eut à Nevers avec le duc de Bourbon, que des conférences pour -la paix s'ouvriraient à Arras le 1er juillet 1435. Ce fut en quelque -sorte l'assemblée des mandataires du monde chrétien; car l'on y vit -paraître tour à tour les cardinaux envoyés par le pape et le concile -de Bâle, pour offrir leur médiation, puis les ambassadeurs des rois -d'Angleterre, de France, de Sicile, de Navarre, de Portugal, de Chypre -et de Norwége, et ceux des ducs de Gueldre, de Bar, de Bretagne, de -Milan et de l'évêque de Liége, enfin les députés de Paris, que -rejoignirent successivement d'autres députés choisis par les communes -et les bonnes villes de Flandre, de Hainaut, de Hollande, de Zélande -et de Bourgogne. Le duc Philippe arriva lui-même à Arras le 28 -juillet: le peuple le suivit jusqu'à son hôtel en le saluant de ses -acclamations. Peu de jours après, la duchesse de Bourgogne y fit -également son entrée, dans une riche litière, accompagnée de dames et -de damoiselles, montées sur leurs haquenées. De splendides joutes -eurent lieu en son honneur, et l'on remarqua, au milieu de toutes ces -fêtes, la tendance des Bourguignons et des Français à oublier leurs -dissensions. Les envoyés anglais s'en montraient peu satisfaits, et, -après quelques conférences, où tout confirma leurs prévisions, ils -quittèrent Arras le 6 septembre. - -Quinze jours après leur départ, la paix fut signée entre le duc de -Bourgogne et les ambassadeurs de Charles VII. - -Le roi de France, désavouant l'attentat de Montereau, en abandonnait -les auteurs aux recherches du duc Philippe, et promettait de faire -élever, au lieu même où succomba son père, une chapelle expiatoire. - -Il lui cédait les comtés de Mâcon et d'Auxerre et la châtellenie de -Bar-sur-Seine, les villes et les châtellenies de Péronne, de Roye, de -Montdidier, de Saint-Quentin, de Corbie, d'Amiens, d'Abbeville, de -Doulens, de Saint-Riquier, de Crèvecoeur, d'Arleux, de Mortagne, en ne -se réservant que le droit de les racheter pour quatre cent mille écus -d'or. - -Il confirmait aussi les prétentions du duc Philippe sur le comté de -Boulogne et la seigneurie de Gien. - -On y lisait, de plus, que le duc de Bourgogne serait, tant qu'il -vivrait, exempt de foi et d'hommage vis-à-vis du roi, et qu'aucun -traité ne serait conclu avec l'Angleterre sans qu'il en fût instruit. - -Ainsi, après vingt ans de guerres, la dynastie des ducs de Bourgogne -se rapprochait de la maison royale de France où elle avait pris son -origine. La puissance qu'elle devait à son imprudente générosité -n'avait été dans ses mains qu'un instrument pour la précipiter dans -l'abîme des divisions et des guerres civiles. Lorsqu'elle consent à -lui tendre la main pour l'en retirer, sa puissance s'est de nouveau -accrue, et la réconciliation du feudataire avec son seigneur suzerain -n'est que son émancipation et la déclaration de son indépendance -vis-à-vis de tous. - -Si la paix d'Arras fut accueillie avec joie par les Français et la -chevalerie bourguignonne jalouse des Anglais, les communes de Flandre -lui étaient moins favorables, parce qu'elles eussent désiré que cette -paix ne s'étendît pas seulement au roi de France et au duc de -Bourgogne, mais aussi au roi d'Angleterre: leur opinion, unanime à cet -égard, était si connue aux bords de la Tamise qu'on y avait cru -longtemps qu'elle suffirait pour éloigner le duc Philippe de tout -traité avec Charles VII. Dès le 14 février, le roi d'Angleterre avait -nommé des députés pour renouveler les traités avec la Flandre, et le -15 juillet, au moment où s'ouvraient les conférences d'Arras, il avait -chargé son oncle, l'évêque de Winton, de modifier les règlements de -l'étape des laines fixée à Calais, que les Flamands trouvaient trop -défavorables aux intérêts de leur commerce. Ces derniers efforts pour -ramener le duc de Bourgogne à ses engagements vis-à-vis des Anglais -devaient rester stériles: Philippe envoya un héraut à Henri VI pour -lui annoncer la paix d'Arras, et la nouvelle de sa défection causa une -grande sensation à Londres. Il n'était personne dans le conseil du roi -qui n'éclatât en injures contre lui. La même indignation régnait chez -le peuple, qui voulait massacrer tous les marchands flamands ou -brabançons, mais le roi donna des ordres pour qu'on les protégeât, et -permit au héraut du duc de se retirer. - -Déjà les Anglais et les Bourguignons se considéraient comme ennemis. -Les Anglais arrêtaient sur mer les navires destinés aux Etats du duc -de Bourgogne. A leurs gros vaisseaux se mêlait une petite flotte -commandée par un banni de Gand; son nom était Yoens; ce nom-là était -déjà un défi: les historiens bourguignons l'accusent d'avoir déclaré -lui-même qu'il était «ami de Dieu et ennemi de tout le monde.» La -terreur qu'il inspirait s'accroissait de jour en jour, lorsqu'il périt -dans une tempête. - -Les hostilités recommençaient en même temps sur les frontières de -l'Artois, où la garnison de Calais essaya d'escalader la forteresse -d'Ardres. - -Ce fut dans ces circonstances que le duc de Bourgogne adressa à Henri -VI une longue lettre, dans laquelle il énumérait toutes les -entreprises dirigées contre ses sujets, notamment les tentatives des -Anglais, pour exciter en faveur de Jacqueline de Hainaut une révolte -en Hollande. Il avait résolu d'en tirer vengeance. Après une -discussion fort vive dans son conseil, le parti de la guerre l'avait -emporté et il avait été décidé qu'on assiégerait Calais. - -C'était le meilleur moyen de changer le caractère de cette guerre aux -yeux de la Flandre et de l'y rendre populaire. En 1347, les communes -flamandes avaient cru détruire l'asile des pirates et la citadelle que -redoutaient les flottes commerciales de la Manche, en s'associant avec -zèle aux efforts d'Edouard III; mais elles avaient bientôt appris que -Calais, aux Anglais aussi bien qu'aux Français, resterait toujours une -position militaire menaçante pour leurs riches navires et les trésors -qu'elles confiaient aux vents et aux flots. Une vive jalousie n'avait -cessé de régner entre ce port et ceux de la Flandre: c'était ce -sentiment étroit, qui remontait par la tradition et par l'histoire -jusqu'aux souvenirs des batailles de Zierikzee et de l'Ecluse, qu'il -fallait opposer aux véritables besoins commerciaux du pays; pour y -parvenir plus aisément, Philippe adressa aux bourgeois de Gand, -toujours enclins aux résolutions impétueuses et passionnées, son -manifeste contre les Anglais de Calais. - -Les échevins et les doyens avaient été convoqués. Le sire de Commines, -souverain bailli de Flandre, leur annonça d'abord que le duc de -Bourgogne s'était réconcilié avec Charles VII pour mettre un terme à -la misère et à la désolation qui régnaient dans tout le royaume, -désolation dont il avait été lui-même le témoin lorsque, revenant de -Bourgogne en Flandre, il vit les pauvres se disputer la chair des -chevaux morts pendant ce voyage. Il affirma que le duc avait invité le -roi d'Angleterre à envoyer des ambassadeurs à Arras, et qu'afin de -parvenir à la conclusion d'une paix générale, il avait tant fait qu'on -leur avait proposé le tiers, et le meilleur tiers, de la couronne de -France; mais les Anglais s'étaient éloignés sans vouloir prendre -d'engagement, et le roi d'armes de la Toison d'or qui avait été député -vers eux n'avait reçu aucune réponse. On l'avait retenu prisonnier; on -l'avait menacé de le noyer, en ajoutant à cette violation des usages -les plus sacrés des paroles insultantes. Le duc était d'ailleurs -pleinement instruit des projets hostiles des Anglais, qui traitaient -avec l'empereur, l'archevêque de Cologne, l'évêque de Liége et le duc -de Gueldre, et avaient même écrit aux villes de Hollande et de Zélande -pour leur faire espérer de grandes sommes d'argent si elles lui -refusaient leur secours. Le sire de Commines eut soin de rappeler aux -magistrats de Gand que plusieurs Flamands avaient été mis à mort à -Londres, et que les Anglais avaient arrêté des vaisseaux chargés de -marchandises de leur pays, en déclarant qu'ils feraient la guerre à -feu et à sang. «Quel que soit le désir de mon très-redouté seigneur de -vivre en paix, leur dit le sire de Commines, sa longanimité a atteint -les dernières limites, et puisqu'il a résolu de se défendre, il lui -semble qu'il ne peut le faire d'une manière plus utile qu'en enlevant -à ses ennemis la ville de Calais qui est son légitime patrimoine et -qui, également voisine de ses pays de Flandre et d'Artois, est pour -vous une cause de pertes innombrables. Il a remarqué que la prospérité -de la Flandre repose sur le commerce des draps, et que la laine -d'Angleterre est mise à si haut prix que tout profit est enlevé à nos -marchands, et que de plus, par une mesure qui entraîne la ruine de -notre monnaie, on vous fait payer deux florins pour un noble; enfin, -il a observé que les laines d'Espagne et d'Ecosse commencent à égaler -celles d'Angleterre et à être aussi recherchées. Mon très-redouté -seigneur, éclairé sur les desseins coupables des Anglais, et prenant -en considération l'accroissement de son peuple et la décadence du -commerce et de la prospérité publique, menacés de nouveaux désastres, -veut donc, comme bon prince et comme bon pasteur, chasser le loup loin -de ses brebis. Par la grâce de Notre-Seigneur et avec l'aide des -bonnes gens de la ville de Gand, son intention est de reconquérir son -héritage et de convoquer dans ce but tous ses bons sujets; c'est -pourquoi il vous prie, sur la foi et le serment que vous lui devez, de -vouloir bien l'aider: ce qui sera le plus grand plaisir et le plus -agréable service que vous lui fîtes jamais. Il vous exhorte à suivre -les traces de vos prédécesseurs qui plusieurs fois ont ainsi servi -honorablement les siens, notamment à Pont-à-Choisy, en Brabant, en -Vermandois, et ailleurs. Veuillez remarquer que la ville de Calais -touche à votre pays et qu'elle appartient à l'ancienne Flandre. Songez -aux dommages qu'elle cause à la Flandre, et montrez votre affection -pour notre très-redouté seigneur. Il a déjà fait connaître sa -puissance en s'emparant d'un grand nombre de villes à deux cents -lieues de vos frontières et jusqu'aux bords du Rhône; mais si les -Anglais conservent Calais, ce sera un grand déshonneur pour lui et -pour vous: si, au contraire, vous vous empariez de Calais, ce serait -fort à son honneur et au vôtre. Il en serait mémoire aussi longtemps -que durerait le monde, et les chroniques rappelleraient votre gloire; -mais si vous pensiez qu'une somme d'argent contenterait notre -très-redouté seigneur, sachez bien que rien n'est moins vrai, car il -aime mieux vous voir l'aider que de recevoir de vous un million d'or.» - -A ces mots le duc se leva: «Mes bonnes gens, ajouta-t-il, tout ce -qu'on vous a dit est vrai; je vous prie de m'aider à reconquérir mon -héritage, et vous me ferez le plus grand plaisir et service que vous -puissiez jamais me faire, et je le reconnaîtrai toute ma vie.» - -Le lendemain, le duc se rendit, à midi, à la loge des foulons, où l'un -des pensionnaires de la ville lui adressa ce discours: «Très-cher -seigneur, les trois membres de la ville de Gand se sont réunis, chacun -au lieu ordinaire de ses assemblées, et ils ont décidé, sur la requête -qui nous a été faite hier par monseigneur notre souverain bailli de -Flandre, qu'ils vous rendraient cette réponse qu'avec l'aide de Dieu -et celle de vos autres sujets et amis, ils vous aideront à reconquérir -votre patrimoine, et à cet effet ils vous offrent leurs corps et leurs -biens.» - -Ainsi prévalait la politique adroite et insinuante du duc; tant il est -vrai que, pour faire adopter au peuple ce qui est le plus contraire à -ses véritables intérêts, il suffit de le déguiser sous la feinte -apparence d'une pensée nationale ou d'un sentiment patriotique. De -toutes parts, les villes et les communes de la Flandre, oubliant les -liens commerciaux qui depuis quatre siècles les unissaient aux -Anglais, se préparaient à les combattre, et beaucoup de bourgeois -croyaient imprudemment devoir saisir cette occasion de montrer à tous, -et surtout au duc, combien ils étaient bien pourvus d'armes, de -machines et d'habillements de guerre. - -Dès le 14 mai, mille Anglais, qui avaient quitté Calais pour aller -piller les campagnes de Bourbourg, de Bergues et de Cassel, avaient -mis le siége devant l'église de Looberghe, où un grand nombre de -laboureurs s'étaient réfugiés avec leurs familles. Le désespoir -animait le courage de ces malheureux, et une pierre lancée du haut du -clocher tua un banneret ennemi. La colère des Anglais redoubla: ils -firent apporter de la paille et du bois, et le feu pénétra de toutes -parts dans la nef. Là se pressaient autour de l'autel les femmes et -les enfants. Une clameur lamentable retentit sous les ogives -embrasées; puis, toutes ces voix plaintives s'affaiblirent et se -turent, et le silence de la mort apprit bientôt aux combattants, -retranchés dans la tour, que le père ne reverrait plus sa fille, que -le fils ne retrouverait plus sa mère; mais pas un d'entre eux ne -songea à implorer la clémence d'un vainqueur cruel et irrité, et à -mesure que l'incendie se développait, le tocsin résonnait avec plus -d'énergie. Les défenseurs de Looberghe avaient signalé à l'ouest, vers -les bords de la Peene, une troupe nombreuse d'habitants de la vallée -de Cassel, réunie par Philippe de Longpré et Thierri d'Hazebrouck, qui -s'approchaient rapidement pour les secourir. Ce dernier espoir de -salut ne devait pas tarder à s'évanouir. A peine le combat -s'était-il-engagé qu'un puissant renfort arriva aux Anglais, et les -deux chevaliers qui s'étaient vantés de les chasser donnèrent -l'exemple de la fuite, tandis qu'un dernier cri s'élevait au haut du -clocher de Looberghe, du sein des flammes qui venaient de l'atteindre. - -Cependant les Gantois pressaient leurs armements. Ils avaient ordonné -que tous ceux qui relevaient de leur ville déclarassent leurs noms et -se pourvussent d'armes, sous peine de perdre leur droit de -bourgeoisie. Toutes les querelles particulières furent suspendues, et -l'on ajourna l'exécution des jugements qui imposaient des pèlerinages -à quatorze jours après la fin de l'expédition. On fixa également le -contingent de chacun dans l'armée que Gand avait promise au duc et -dans les dépenses qu'elle entraînerait. Chaque homme devait avoir une -lance ou, au moins, deux maillets de plomb ou de fer. Les paysans -avaient reçu l'ordre de fournir un si grand nombre de chariots, qu'il -dépassait d'un tiers celui qu'on avait réuni pour la célèbre -expédition de 1411; mais comme ils s'y montraient peu disposés, on les -menaça de les y faire contraindre par la milice municipale des -Chaperons-Blancs, qui conservait encore son ancienne célébrité. A -Bruges et dans les autres parties de la Flandre, les mêmes préparatifs -avaient lieu et suspendaient les travaux des métiers et du labourage. - -Vers les premiers jours de juin, le duc se rendit à Gand et y passa en -revue, au marché du Vendredi, les connétablies des bourgeois, auxquels -s'était réuni le contingent des cent soixante et douze paroisses du -pays d'Alost, et celui des puissantes communes de Grammont, de Ninove, -de Boulers, de Sotteghem, d'Ecornay, de Gavre, de Rode et de Renaix. -Le duc accompagna les Gantois jusqu'aux portes de la ville; le premier -jour, ils firent halte à Deynze. De là ils poursuivirent leur route, -et on ne put les empêcher de brûler le château de Thierri -d'Hazebrouck, qu'ils accusaient de la défaite des habitants de Cassel -à Looberghe. - -Le 11 juin, le duc de Bourgogne réunissait également à Bruges les -milices de cette ville et celles de Damme, de l'Ecluse, d'Oostbourg, -d'Ardenbourg, de Thourout, d'Ostende, de Mude, de Muenickereede, -d'Houcke, de Blankenberghe, de Ghistelles, de Dixmude et d'Oudenbourg. -Depuis longtemps ces milices suivaient celle de Bruges dans toutes les -guerres. Les habitants de Dixmude se vantaient d'avoir lutté sous les -mêmes bannières aux glorieuses journées de Courtray et de -Mont-en-Pévèle; ceux de Damme faisaient remonter cette association de -périls et de gloire jusqu'à la bataille de Bavichove, où le comte -Robert le Frison avait vaincu, trois cent soixante-cinq années -auparavant, le roi de France Philippe Ier. La commune de l'Ecluse -avait aussi combattu fréquemment avec les Brugeois; mais au quinzième -siècle comme au quatorzième, depuis que Philippe le Hardi avait -construit la tour de Bourgogne aussi bien qu'à l'époque où Jean de -Namur se faisait investir par Louis de Nevers du bailliage des eaux du -Zwyn, les Brugeois portaient une haine profonde aux habitants de -l'Ecluse, la plupart bourgeois du parti _leliaert_ ou bourguignon, qui -ne devaient qu'à la faveur des princes le droit de garder les -barrières sous lesquelles gémissait l'industrie flamande. Ces -dissentiments éclatèrent dès le premier jour. La milice de l'Ecluse -refusait de se mettre en marche à la suite des Brugeois, et le duc eut -grand'peine à l'y engager par de douces paroles et de belles -promesses. Enfin elle y consentit et alla se mêler aux autres communes -qui l'attendaient près du couvent de la Madelaine, et elles -s'éloignèrent ensemble en se portant vers Oudenbourg. Ce fut là que -les rejoignirent les milices du Franc, commandées par les sires de -Moerkerke et de Merkem, qui avaient un instant réclamé l'honneur de -précéder la commune d'Ypres dans l'ordre de marche de l'armée. Elles -rappelaient que, par une charte du 7 août 1411, Jean sans Peur leur -avait permis de former un corps distinct dans l'expédition de -Montdidier. Si la ville de l'Ecluse avait été soumise par des -concessions solennelles à la tutelle des Brugeois, les communes du -Franc, profondément séparées des villes par leurs moeurs, pouvaient du -moins revendiquer une juridiction spéciale qui remontait, dans les -traditions populaires, plus loin que Jeanne de Constantinople, plus -loin même que Thierri d'Alsace. L'étendue de leur territoire, le -nombre de leurs habitants les avaient depuis longtemps élevées au même -rang que les trois bonnes villes, et c'était par une conséquence toute -naturelle de la situation des choses que s'était établi l'usage de -considérer le Franc comme le quatrième membre du pays. Il était -toutefois incontestable que le Franc relevait de Bruges par des liens -politiques, et que l'obligation de combattre sous la bannière de cette -ville en était le signe public. En 1436 ces liens étaient brisés, et -les milices du Franc se consolèrent aisément d'être placées après -celles des trois grandes cités flamandes, en obtenant «d'avoir et -porter bannière aux armes de Flandre, comme font et ont ceux et chacun -des trois autres membres.» Les milices communales d'Ypres et de -Courtray, commandées par Gérard du Chastel et Jean de Commines, -s'étaient également mises en marche. - -Le duc Philippe était sorti de Bruges en chargeant messire Jean de la -Gruuthuse et les bourgmestres Metteneye et Ruebs d'apaiser le -mécontentement qui y régnait. Il rejoignit les Gantois à Drinkham, où -il trouva le comte de Richemont, connétable de France, et lui offrit -une collation dans la tente de Gand. Enfin il s'avança vers la ville -de Gravelines, choisie comme point de ralliement pour les milices de -Gand, de Bruges et du Franc. Lorsque toute cette armée, qui ne -comprenait pas moins de trente mille combattants, eut dressé ses -tentes par ordre de ville et de châtellenie, elle présentait un aspect -magnifique: on eût pris son camp pour une réunion de plusieurs grandes -cités. Les Flamands avaient conduit avec eux un grand nombre de -ribaudequins chargés de canons, de coulevrines et de grosses -arbalètes. Leurs chariots et leurs charrettes se comptaient par -milliers, «et sur chacun chariot, dit Monstrelet, avoit un coq pour -chanter les heures de la nuit et du jour.» - -Dans ce camp comme dans toute la Flandre, l'énergie des Gantois -dominait celle des autres communes. Le duc avait si grand besoin de -leur aide qu'il n'était rien qu'il ne fît pour leur plaire. Dès les -premiers jours de son arrivée, il s'était vu obligé de les laisser -piller, sous ses yeux, le domaine d'un noble nommé George de Wez, dont -ils associaient le nom à celui de Thierri d'Hazebrouck. Lorsque le -connétable lui avait offert de lui envoyer deux ou trois mille hommes -d'armes français sous les ordres du maréchal de Rieux, la crainte -d'exciter la jalousie des Gantois l'avait empêché d'accepter ces -renforts; elle était si vive, d'après le récit des chroniqueurs, -qu'ils forcèrent le duc à congédier la plus grande partie de ses -hommes d'armes bourguignons; ce dont plusieurs de ses conseillers -l'avaient fortement blâmé, parce qu'ils comprenaient bien que les -communes flamandes ne persisteraient pas longtemps dans une guerre -fatale à leurs intérêts et à leur industrie, et qu'elles feraient -moins pour la soutenir que la plus petite armée de nobles et -d'écuyers. - -De même que dans l'expédition de Vermandois sous Jean sans Peur, en -1411, expédition que celle-ci devait rappeler sous tant de rapports, -c'était surtout contre les Picards que se dirigeait la colère des -Flamands. Quelle que fût l'ardeur des Picards à piller, elle ne leur -servait de rien; il leur était impossible d'emporter ce qu'ils -enlevaient, encore plus de le conserver, car, pour rappeler la vieille -orthographe de Monstrelet, «Hennequin, Winequin, Pietre, Liévin et -autres ne l'eussent jamais souffert ni laissé passer.» Les Picards se -voyaient réduits à se taire et à fléchir devant «la grande puissance -qu'avoient les Flamands.» - -Les milices communales de Flandre, après avoir défilé sous les murs de -Tournehem, allèrent mettre le siége devant le château d'Oye qui était -au pouvoir des Anglais. La garnison, trop faible pour leur résister, -se rendit et se remit à la volonté du duc de Bourgogne et de ceux de -la ville de Gand. La volonté des Gantois fut que tous les Anglais -fussent pendus. Le duc de Bourgogne parvint seulement, par ses -prières, à en sauver trois ou quatre. Les châteaux de Sandgate et de -Baillinghen ouvrirent leurs portes. Celui de Marcq fit une meilleure -défense; enfin les Anglais qui s'y trouvaient capitulèrent en obtenant -la vie sauve, et ils furent envoyés à Gand afin d'être échangés plus -tard contre quelques Flamands prisonniers à Calais. - -Les Flamands formèrent bientôt le siége de Calais (9 juillet 1436). -Ils occupaient les mêmes lieux où leurs pères avaient campé lorsqu'ils -aidèrent Edouard III à conquérir cette ville qu'ils voulaient -aujourd'hui enlever à ses héritiers. Leur confiance dans le succès de -leurs efforts était extrême, et ils croyaient voir les Anglais fuir -dans leur île dès qu'ils apprendraient que «messeigneurs de Gand -étoient armés et à puissance pour venir contr'eux.» Les Anglais -appréciaient mieux l'importance de la forteresse de Calais; placée -dans le passage le plus resserré du détroit qui sépare l'Angleterre du -continent et par là facile à secourir, elle menaçait les ducs de -Bourgogne dans leurs Etats les plus florissants et les rois de France -au coeur même de leur royaume. Mieux eût valu sacrifier toutes les -conquêtes des Chandos et des Talbot vers la Seine ou la Loire que ces -remparts dont la perte fera expirer de douleur, au seizième siècle, -l'une des reines filles de Henri VIII. - -Dès le 18 juin, le comte d'Huntingdon avait reçu l'ordre de réunir des -renforts. Le 3 juillet, lorsque la nouvelle de la prise du château -d'Oye arriva en Angleterre, on pressa tous les préparatifs, et le duc -de Glocester, qui en ce moment gouvernait l'Angleterre comme régent, -résolut de passer lui-même la mer pour vider ses vieilles querelles -avec le duc Philippe. - -Le siége de Calais semblait devoir se prolonger. Les Anglais se -montraient décidés à se bien défendre. Leurs sorties étaient -fréquentes et acharnées. A plusieurs reprises les Flamands éprouvèrent -des pertes, et ce fut au milieu d'eux que fut blessé l'un des -capitaines de Charles VII, le fameux la Hire, qui était venu les voir -combattre. Le duc de Bourgogne lui-même fut exposé à de grands -dangers: un jour qu'il cherchait à reconnaître la ville, un coup de -canon renversa à ses pieds un trompette et trois chevaux; un autre -jour, il était allé sans armes et en simple robe, pour ne pas être -remarqué, examiner le port du haut des dunes, lorsque plusieurs -Anglais, qui s'étaient placés en embuscade, s'élancèrent vers lui, et -il eût été pris, sans le dévouement d'un chevalier flamand nommé -messire Jean Plateel, qui les arrêta vaillamment, s'inquiétant peu -d'être le prisonnier des Anglais, pourvu que son maître ne le fût -point. - -Cependant les Flamands voyaient chaque jour entrer dans le havre des -navires qui venaient d'Angleterre, chargés de renforts et de vivres. -La flotte que Jean de Homes devait amener pour bloquer Calais du côté -de la mer ne paraissait point. Les Flamands commençaient à murmurer -contre les conseillers du duc de Bourgogne: mais Philippe cherchait à -les apaiser en leur disant qu'elle était retenue par les vents -contraires, et qu'il avait reçu l'avis qu'elle ne tarderait point à -arriver. - -Ces retards étaient déplorables: ils laissaient aux Anglais le temps -de secourir Calais. L'armée qu'ils équipaient était déjà toute prête à -passer la mer, et bientôt après, un de leurs hérauts d'armes nommé -Pembroke se présenta au duc Philippe, chargé par le duc de Glocester -de lui annoncer que dans un bref délai, s'il osait l'attendre, il -viendrait le combattre avec toutes ses forces, sinon qu'il irait le -chercher dans ses Etats. Le duc de Bourgogne se contenta de répondre -que ce dernier soin lui serait inutile, et que si Dieu le permettait, -le duc de Glocester le trouverait devant Calais. - -A mesure que ces nouvelles se répandaient, le mécontentement -augmentait. Les plaintes des Flamands, qui voyaient s'éloigner chaque -jour les résultats promis à leur expédition, devenaient de plus en -plus vives, et le 24 juillet, les membres de l'un des corps de -métiers, campés devant Calais, adressaient cette lettre à leurs -compagnons restés à Bruges: «Si tout le monde croyait comme nous qu'il -vaut mieux rentrer dans nos foyers, nous ne demeurerions pas longtemps -ici.» Philippe, alarmé par ces manifestations, crut devoir se rendre -dans la tente de Gand, où il avait réuni les nobles et les capitaines -de l'armée. Il leur fit exposer par maître Gilles Van de Woestyne le -défi du duc de Glocester et la réponse qu'il y avait faite, et les -pria instamment de rester avec lui afin de l'aider à garder son -honneur. Puis il se dirigea vers le quartier occupé par les milices -des bourgs et des villages de la châtellenie du Franc, et par une -charte du 25 juillet, il lui accorda de nouveaux priviléges en -confirmant l'indépendance de sa juridiction comme quatrième membre de -Flandre. D'autres démarches semblables furent tentées près des -Brugeois: on cachait sans doute les priviléges accordés à des rivaux -dont ils auraient pu être jaloux. Les communes flamandes, quoique -inquiètes et agitées, cédèrent à ces prières: elles se laissèrent -persuader que le moment où elles pourraient tenter l'assaut de Calais -était proche, et se préparèrent à de nouveaux combats. Sur une -montagne voisine de Calais s'éleva une bastille de bois d'où l'on -pouvait observer tous les mouvements des Anglais. On y plaça des -canons et notamment trois bombardes dont l'une était si grande qu'il -avait fallu cinquante chevaux pour la faire venir de Bourgogne. Les -Anglais firent une sortie et vinrent en grand nombre assaillir la -bastille; mais ils furent vaillamment repoussés par les Flamands qui -la gardaient, et contraints à se retirer. Le jeudi suivant (26 -juillet) on signala, vers le levant, une flotte qui déployait ses -voiles: c'était celle de Hollande, si longtemps et si impatiemment -attendue. Le duc monta à cheval et se rendit sur le rivage. Une -chaloupe y aborda bientôt, chargée d'un message du sire de Hornes qui -annonçait son arrivée. L'armée manifestait bruyamment sa joie, et la -plupart des hommes d'armes s'élançaient sur les dunes pour saluer les -vaisseaux qui devaient seconder leurs efforts. - -Le même jour, vers le soir, quatre navires chargés de pierres -profitèrent de la marée, sans que l'artillerie des assiégés pût les en -empêcher, pour aller s'échouer à l'entrée du port. Ils devaient fermer -tout passage aux navires anglais. Cependant, dès que les eaux de la -mer se retirèrent, ils se trouvèrent à peu près à découvert sur le -sable, et les Anglais, hommes, femmes, vieillards et enfants, -accoururent en grand nombre pour les briser; le bois fut transporté -dans la ville; la mer emporta les pierres comme des jouets opposés par -l'impuissance de l'homme à l'éternelle furie de ses flots. - -Lorsque les Flamands furent témoins de l'inutilité de ces tentatives -pour fermer l'entrée du port, leurs murmures recommencèrent; mais -quand le lendemain on vint leur apprendre que les vaisseaux du sire de -Hornes s'éloignaient et cinglaient vers la Hollande de peur d'être -attaqués par les galères du duc de Glocester, leur indignation passa -aux dernières limites de la colère. Ils rappelaient toutes les -promesses que le duc leur avait faites en leur assurant le concours de -sa flotte. Ils accusaient de trahison les conseillers qui -l'entouraient. Au même moment on leur annonça que les Anglais avaient -surpris leur bastille et en avaient massacré toute la garnison; leurs -cris redoublèrent alors. Ils se montraient résolus à lever le siége, -et quelques-uns voulaient même mettre à mort les conseillers du duc, -notamment les sires de Croy, de Noyelles et de Brimeu, qui jugèrent -prudent de fuir. Le duc en fut instruit tandis qu'il faisait examiner -le champ de bataille où il combattrait le duc de Glocester. Il se -rendit aussitôt à la tente de Gand, où il assembla une seconde fois -les capitaines flamands. Il les conjura de ne pas le quitter et -d'attendre l'arrivée des Anglais qui était prochaine; il ajoutait que -s'ils se retiraient sans les avoir combattus, ils le couvriraient d'un -déshonneur plus grand que jamais prince n'en avait reçu. Quelques -capitaines flamands s'excusaient avec courtoisie. La plupart, -persistant invariablement dans leur détermination, refusaient de -l'écouter. Il reconnut bientôt que tous ses efforts pour les retenir, -même pendant quelques jours, seraient sans fruit, et de l'avis de ses -conseillers il les pria de lever le siége le lendemain en bon ordre, -et leur fit part de son intention de les accompagner avec ses hommes -d'armes pour assurer leur retraite. Ils lui répondirent qu'ils étaient -assez forts pour ne pas avoir besoin de sa protection. Pendant la -nuit, ils ployèrent leurs tentes, chargèrent leurs bagages sur leurs -chariots et percèrent les barils de vin qu'ils ne pouvaient emporter. -Déjà retentissait le vieux cri de Montdidier: «_Go, go, wy zyn al -verraden!_» «Allons, allons, nous sommes tous trahis!» Le duc les -suivit jusqu'à Gravelines et les engagea vainement à s'arrêter dans -cette ville pour la défendre contre les Anglais: toute remontrance -était inutile. - -«Le duc de Bourgogne, dit Monstrelet, prit conseil avec les seigneurs -et nobles hommes sur les affaires, en lui complaignant de la honte que -lui faisoient ses communes de Flandre. Lesquels lui remontrèrent -amiablement qu'il prist en gré et patiemment ceste aventure, et que -c'estoit des fortunes du monde... Il ne fait point à demander s'il -avoit au coeur grand desplaisance, car jusqu'à ce toutes ses -entreprises lui estoient venues assez à son plaisir, et icelle qui -estoit la plus grande de toutes les autres de son règne lui venoit au -contraire.» - -Lorsque la nouvelle de la retraite de l'armée flamande parvint en -Angleterre, le duc de Glocester se hâta de s'embarquer: sa flotte, -composée de trois cent soixante vaisseaux, portait vingt-quatre mille -hommes, et afin que rien ne manquât à l'éclat de son triomphe, Henri -VI fit publier dans toutes les villes soumises à son autorité les -lettres suivantes: - -«Le roi à tous ceux qui ces présentes verront, salut. - -«Les lois canoniques et divines, aussi bien que les lois humaines, -attestent combien est grand le crime de rébellion, et quelle peine -mérite le vassal qui s'insurge traîtreusement contre son seigneur -lige: car ce crime sacrilége, qui entraîne celui de lèse-majesté, fait -peser sur les enfants les fautes de leurs pères, et les exclut à juste -titre de leur héritage pour faire retourner au prince, comme forfaits -et légitimement confisqués, tous les biens et tous les fiefs du -coupable. - -«Or, le perfide Philippe, vulgairement nommé duc de Bourgogne, nous -avait reconnu pour son souverain seigneur depuis notre enfance, -c'est-à-dire dès le temps où nous avons recueilli à titre héréditaire -la couronne de France selon le traité de paix conclu entre le roi -Charles, notre aïeul, et le roi Henri V, notre père, traité accepté et -juré par lui-même sur les saints Evangiles, mais il ne craint pas de -nous outrager aujourd'hui par la plus détestable rébellion, en -renonçant faussement, méchamment et traîtreusement à la foi et à la -sujétion qu'il nous doit, pour jurer fidélité à notre adversaire et -principal ennemi, l'usurpateur du royaume de France; de plus, -accumulant crime sur crime et maux sur maux, il a usurpé des villes, -des bourgs et des châteaux relevant notoirement de notre couronne de -France, et il vient même, afin de rendre son manque de foi et sa -rébellion plus manifestes, de détruire violemment et par la force de -la guerre plusieurs de nos châteaux situés vers les marches de Calais, -mettant à mort ceux de nos hommes qui s'y trouvaient et cherchant à -s'emparer de notre ville de Calais, tentative dans laquelle notre -Créateur, auquel nous rendons d'humbles actions de grâces, a daigné -confondre sa malice pour la honte éternelle de ce traître rebelle et -perfide, et de tous les siens. - -«Nous déclarons donc que tous les biens, possessions et seigneuries -que le susdit traître tient de la couronne ont de plein droit fait -retour à nous comme au véritable roi de France, et voulant en disposer -comme il convient en droit et en justice, nous avons résolu de nous -occuper d'abord du comté de Flandre, qui relève directement de nous, -et c'est afin de témoigner notre juste reconnaissance à illustre -prince Humphroi, duc de Glocester, notre oncle, qui nous a toujours -servi et nous sert encore fidèlement, que nous lui faisons don du -susdit comté, ordonnant que ledit duc Humphroi le tiendra de nous et -de nos successeurs tant qu'il vivra, et le possédera avec les -priviléges les plus étendus que les comtes de Flandre aient autrefois -reçus des rois de France, réservant seulement en tout et pour tout -notre souveraineté et les droits de notre royauté (30 juillet 1435).» - -Une violente agitation régnait dans toute la Flandre. Les Gantois, qui -s'étaient montrés devant Calais les plus sourds aux exhortations et -aux prières du duc Philippe, réclamaient le don d'une robe neuve, -récompense ordinaire de ceux qui revenaient de la guerre: on la leur -avait refusée, et ils s'en plaignaient vivement. Le mécontentement des -Brugeois n'était pas moins redoutable. Ils s'étaient arrêtés, au -retour de leur expédition, près du hameau de Saint-Bavon, aux mêmes -lieux qu'en 1411, déclarant qu'ils ne déposeraient point les armes -tant que l'on n'aurait pas puni la commune de l'Ecluse qui avait -contesté leur suprématie, et, malgré les efforts qui avaient été faits -pour les calmer, ils rejetaient tout ce qui eût pu conduire à une -réconciliation et au maintien de la paix. - -Le duc de Glocester, profitant de ces divisions et de l'absence du duc -de Bourgogne qui s'était retiré à Lille, avait quitté Calais pour -envahir la West-Flandre. Aucune résistance ne s'opposa à cette -agression et aux représailles qui la signalèrent. Le pillage et -l'incendie s'étendirent des portes de Tournehem aux rives de l'Yzer. -Les Anglais s'emparèrent tour à tour de Bourbourg, de Dunkerque, de -Bergues, de Poperinghe. Le bourg opulent de Commines, celui de -Wervicq, non moins fameux par la fabrication des draps, et si -important qu'un seul incendie y consuma mille maisons au quinzième -siècle, furent pillés et saccagés, et les bourgeois d'Ypres, assemblés -sur leurs remparts, purent entendre à la fois les cris des vainqueurs -et les gémissements des malheureux chassés de leurs chaumières. A -Poperinghe, le duc de Glocester se fit reconnaître solennellement -comme comte de Flandre, et arma chevalier un banni qui depuis -longtemps combattait sous les bannières anglaises. Puis il se dirigea -vers Bailleul, où l'on chargea deux mille chariots de butin, et rentra -à Calais après avoir traversé l'Aa, près d'Arques. Les habitants des -vallées de Cassel et de Bourbourg avaient formé le dessein de -l'attaquer au passage de la rivière: mais Colard de Commines s'y -opposa au nom du duc: la crainte de les exposer à de désastreux revers -expliquait cette défense; mais, pour un grand nombre d'entre eux, ce -fut un motif de plus d'accuser les principaux conseillers du duc de -Bourgogne de les trahir et de les abandonner. - -D'autres hommes d'armes anglais se portèrent vers Furnes et vers -Nieuport; le monastère des Dunes était désert; l'abbé et les moines -avaient fui à Bruges. Les Anglais respectèrent toutefois la belle -église de cette abbaye, célèbre par ses stalles élégantes dont un -artiste flamand reproduisit les sculptures à Melrose, sa bibliothèque -où l'on comptait plus de mille manuscrits précieux, ses vastes -bâtiments où deux cents frères convers se livraient habituellement aux -travaux des métiers; mais ils dévastèrent les fermes voisines et les -champs, qu'une admirable persévérance avait fertilisés avec tant de -succès, au milieu même des sables de la mer, que l'abbé Nicolas de -Bailleul avait coutume de dire que les Dunes étaient devenues une -montagne d'argent. - -Enfin toute la flotte anglaise sortit du port de Calais, où elle avait -conduit l'armée du duc de Glocester; on la vit suivre lentement le -rivage de la mer. Ostende fut menacée; mais les navires ennemis -poursuivirent leur navigation vers les eaux du Zwyn, où la flotte -bourguignonne avait jeté l'ancre. Un combat naval semblait inévitable: -Jean de Hornes avait son honneur à réhabiliter; mais il l'abdiqua par -un second acte de faiblesse ou de terreur: une troupe de laboureurs du -Fleanderland, qui s'était réunie pour s'opposer au débarquement des -Anglais, l'aperçut au bord du rivage de la mer, fuyant loin de ses -navires et de ses hommes d'armes, et elle l'accabla de tant d'outrages -que quatorze jours après il expira à Ostende. - -Le 9 août 1436, les Anglais pillèrent Gaternesse, Schoendyke et -Nieukerke. Le lendemain, ils dévastèrent Wulpen et Cadzand, d'où ils -menaçaient à la fois les environs de Bruges et le pays des -Quatre-Métiers, à peine défendu par quelques milices communales du -pays de Waes. - -Pour engager la Flandre à se protéger elle-même plus efficacement que -ne l'avait fait Jean de Hornes, il ne restait au duc de Bourgogne qu'à -lui persuader que ses intérêts et ceux du pays même étaient intimement -unis. Les bourgeois de Gand furent convoqués le 14 août. Gilles -Declercq, «procureur du duc en la chambre des échevins,» reçut la -mission de les haranguer. Né à Gand et y exerçant la profession -«d'advocat publicq,» il paraît y avoir joui à ce titre de quelque -influence, et personne n'ignorait qu'il avait été chargé du soin de -parler au nom du duc de Bourgogne, soin confié habituellement aux -nobles les plus illustres, «pour ce que, porte l'instruction qui lui -fut envoyée, plusieurs des conseillers de mondit seigneur, qui -sçavoient le langage flameng, obstant les grandes menaces et charges -que aucuns hayneux leur ont volu baillier, n'oseroient dire, ne -exposer lesdites charges.» - -Gilles Declercq annonça d'abord aux bourgeois de Gand que le duc avait -mandé ses hommes d'armes à Ypres le 16 août, et qu'il avait résolu de -venger l'échec de Calais. Il réclama leur concours et les exhorta à -défendre vaillamment leurs libertés, leurs biens, leurs enfants «et -l'honneur et bonne renommée de leur postérité.» Puis il rappela -combien il était important qu'ils se choisissent de bons capitaines, -«car sans obéissance et ordre n'est nul peuple à conduire,» et il les -supplia de prendre les armes sans retard; attendu, disait-il, que les -ennemis sont jà profondément entrez «oudit pays et font non-seulement -en icellui dommage irréparable, mais aussi une perpétuelle blasme et -déshonneur à mondit seigneur, qui est prince si grant et puissant que -chacun scet, et aussi à sondit pays de Flandres, _qui a toudis esté -ung pays honnouré et renommé par tout le monde, et qui oncques ne -souffri si grant honte, ne attendi ses ennemis estre, ne se tourner si -longuement en icellui_.» - -La duchesse de Bourgogne, accourant au camp de Saint-Bavon, avait -adressé le même appel au dévouement patriotique des Brugeois; elle -leur avait fait connaître qu'une assemblée des députés des trois -bonnes villes et du Franc se tiendrait à Bruges, le lundi 20 août, -vers le soir, et le but qu'elle devait atteindre était de veiller à la -fois à la défense du pays et au maintien de ses franchises. Trois -députés du duc devaient y présenter en son nom la justification de ses -conseillers, que l'on accusait d'avoir favorisé les Anglais devant -Calais et au passage de l'Aa. - -Les mêmes promesses avaient été faites à Gand, et elles avaient été -accueillies favorablement dans les deux grandes cités flamandes, quand -de nouveaux griefs vinrent ranimer l'irritation populaire. La duchesse -de Bourgogne avait obtenu des bourgeois et des corps de métiers -qu'indépendamment des milices qui s'étaient avancées jusqu'à -Oostbourg, six hommes seraient choisis dans chaque tente pour se -rendre à bord de la flotte si honteusement abandonnée par son amiral -Jean de Hornes; mais lorsqu'ils se présentèrent devant l'Ecluse, -Roland d'Uutkerke qui y commandait ne consentit à recevoir que messire -Jean de Steenhuyse et quarante des siens, tandis que les autres -étaient réduits à passer toute la nuit au pied des remparts, transis -par la pluie qui tombait à torrents. Le lendemain, Roland d'Uutkerke -répondit à toutes leurs remontrances qu'il n'y avait point de -vaisseaux préparés pour combattre les Anglais, et qu'il ne leur -restait qu'à retourner à Bruges. Il les appelait des traîtres et des -mutins, ordonna même de tirer le canon contre eux, et fit jeter par -les fenêtres ceux de leurs compagnons introduits la veille dans la -ville, qui voulaient faire ouvrir les portes. Trois jours après on -publia, par ses ordres, une ordonnance qui prescrivait à tous les -bourgeois de Bruges résidant dans la ville de l'Ecluse de s'en -éloigner immédiatement sous peine de mort. - -Que devint, dans cette situation de plus en plus grave, l'assemblée du -20 août? L'influence des ducs de Bourgogne a si profondément pénétré -les sources historiques de cette époque qu'il est presque impossible -d'éclaircir les questions relatives aux mouvements des communes -flamandes; mais il est vraisemblable qu'on y conclut, à l'exemple de -ce qui s'était passé en 1405, un acte de confédération dont nous -verrons bientôt les conséquences. - -Aussitôt que les Brugeois réunis à Oostbourg eurent vu la flotte -anglaise s'éloigner chargée de butin sans être inquiétée par celle du -duc, ils rentrèrent à Bruges pleins d'indignation et de haine, et le -coeur avide de vengeance. Leurs cris répétaient tumultueusement: «Nous -ne quitterons point la place du marché avant d'avoir châtié -l'insolence de Roland d'Uutkerke; nous voulons savoir quels sont les -magistrats qui, au mépris de nos franchises, ont permis qu'on -fortifiât l'Ecluse, et nous voulons désormais garder nous-mêmes nos -priviléges et les clefs de la ville.» Les magistrats cherchèrent -vainement à les en dissuader: il fallut les conduire à la maison de -Dolin de Thielt, clerc de la trésorerie et receveur du septième -denier, où les clefs étaient déposées. L'irritation populaire -s'accroissait d'heure en heure: le sire de la Gruuthuse, capitaine de -la ville, et le bailli Jean Uutenhove ne purent la calmer; l'écoutète -Eustache Bricx, plus imprudent, osa recourir aux menaces en cherchant -à saisir sur la place du Marché la bannière du duc qui, d'après la -charte de 1407, ne pouvait en être enlevée sans que l'assemblée du -peuple se rendît coupable du délit de sédition. On se souvenait -qu'avant le départ de l'expédition de Calais il avait contesté à la -commune le droit de s'armer dans les rues de Bruges, et la foule se -précipitant sur lui l'immola sans pitié (26 août 1436). Bien que la -nuit fût arrivée, on accourait de toutes parts sous les bannières, et -les échevins se virent réduits à remettre, avec les clefs de la ville, -celles de la _boîte_ aux priviléges. On lut alors du haut des halles -toutes les chartes de priviléges, notamment celle du 9 avril 1323 (v. -st.), confirmée par Philippe le Hardi le 26 avril 1384, qui plaçait -les habitants de l'Ecluse sous l'autorité de ceux de Bruges, et l'on -somma tous les anciens magistrats de rendre compte des infractions à -ce privilége qu'ils avaient encouragées ou tolérées. Quelques -magistrats n'osèrent point obéir: on pilla leurs maisons, et l'on -apprit bientôt au milieu de ces scènes de désordre que le peuple, -sourd aux cris du jeune comte de Charolais, avait arraché de la -litière de la duchesse de Bourgogne, qui se préparait à rejoindre à -Gand le duc Philippe, deux femmes qu'il voulait conserver comme -otages: le nom qu'elles portaient était tout leur crime: l'une était -la femme de Roland d'Uutkerke; l'autre, la veuve de Jean de Hornes. - -La duchesse Isabelle retrouva à Gand les mêmes troubles et les mêmes -périls. L'alliance des bonnes villes de Flandre n'était plus ignorée, -et une lettre de cinquante-deux doyens de la ville de Bruges avait été -adressée aux cinquante-deux doyens de la ville de Gand pour que -ceux-ci les soutinssent dans toutes leurs réclamations, en intervenant -en leur faveur; mais le duc avait repoussé leur médiation; il ne leur -avait même pas caché que son premier soin serait de venger la mort de -son écoutète, et ce discours, répété par les doyens des métiers, avait -si vivement ému les Gantois assemblés en armes au marché du Vendredi, -que le duc avait jugé nécessaire d'accourir au milieu d'eux pour -chercher à détruire les funestes conséquences de ses propres paroles. -La réponse de Philippe avait été l'expression de son ressentiment; sa -démarche près des Gantois fut la révélation de sa faiblesse. Les -bourgeois auxquels il s'adressait humblement doutèrent moins que -jamais de la puissance de ces priviléges devant lesquels ils voyaient -s'incliner un prince si orgueilleux et si redouté: ils désarmèrent -d'abord les archers de sa garde, en disant qu'ils étaient assez forts -pour le défendre; ensuite, ils condamnèrent en sa présence à un exil -de cent années Roland d'Uutkerke, Colard de Commines et Gilles Van de -Woestyne, comme coupables de trahison, tandis qu'ils forçaient le duc -à proclamer le courage assez douteux dont ils avaient fait preuve -devant Calais: ils exigeaient aussi qu'ils pussent élire trois -capitaines pour gouverner leur ville, que les hommes d'armes étrangers -ne fussent point admis dans les cités flamandes et que l'on rétablît à -l'Ecluse la domination exclusive des Brugeois. Le duc de Bourgogne -promit tout, et reconnut qu'il fallait agir plus lentement et avec -plus de circonspection pour réveiller la jalousie rivale de Gand et de -Bruges. - -Les cinquante-deux doyens des métiers de Gand étaient allés annoncer -aux Brugeois qu'ils avaient rempli leurs engagements. Ils assistèrent -à une cérémonie qui devait prouver au duc de Bourgogne que les bourgs -et les villages n'étaient pas hostiles aux grandes villes. Bruges -avait convoqué les milices de toutes les communes qui voulaient s'unir -à elle, en y acceptant le droit de _bourgeoisie foraine_, que les -chroniques flamandes nomment _haghe-poortery_. Un chaperon de roses -était destiné à celle qui arriverait la première; il fut décerné aux -habitants d'Oostcamp. Les communes de Damme, de Muenickereede, de -Houcke les suivirent de près, toutes rangées sous leurs bannières. -Trois jours après parurent celles d'Ardenbourg, de Blankenberghe, de -Thourout, et depuis ce moment il ne se passa point de jour que l'on ne -vît quelque bourg ou quelque village reproduire une adhésion -semblable. Une chevauchée, dirigée par Vincent de Schotelaere et Jean -Bonin, fit adopter le même acte de soumission aux communes moins -zélées d'Ostende, d'Oudenbourg, de Ghistelles, de Loo, de Lombardzyde, -de Dixmude, de Bergues, de Dunkerque, de Furnes et de Bourbourg. - -Les Brugeois n'en protestaient pas moins de leur désir de se -réconcilier avec le duc de Bourgogne; mais leurs députés ne -réussissaient point à obtenir une audience, et leurs démarches -réitérées étaient demeurées sans fruit, lorsque le bourgmestre de -Bruges, Louis Van de Walle, retourna à Gand, accompagné de Jean de la -Gruuthuse. Ce fut seulement après sept jours d'attente qu'ils -parvinrent près du duc qui les reçut avec hauteur. Il était aisé de -reconnaître à son accueil qu'il s'était vu contraint malgré lui, par -les requêtes des trois bonnes villes, à maintenir le privilége auquel -le port de l'Ecluse était soumis. Il demanda toutefois que les -Brugeois abandonnassent sans délai la place du Marché, et annonça -l'intention de se rendre à Damme pour y faire droit à toutes leurs -plaintes. - -En effet, Philippe ne tarda point à arriver à Damme et il y promit, le -4 octobre, de confirmer dans le délai de trois jours les priviléges -des Brugeois s'ils consentaient à quitter les armes. Les corps de -métiers étaient réunis depuis quarante jours: le moment de leur -séparation fut solennel; ils jurèrent tous, et cet engagement fut -scellé du sceau de la ville, qu'ils s'entr'aideraient à la vie et à la -mort, et il fut arrêté que deux hommes veilleraient près de chacune -des bannières qu'on allait déposer aux halles jusqu'à ce qu'on fût -assuré de la confirmation des priviléges. - -Le 8 octobre, les corps de métiers et les communes _foraines_ avaient -commencé à évacuer la place du Marché. Le lendemain, d'autres corps de -métiers et d'autres communes s'éloignèrent, et le désarmement était -complet depuis trois jours sans qu'on eût reçu la ratification du duc, -quand on apprit tout à coup qu'il n'avait fixé les conférences à Damme -que pour s'emparer de ce point important, et qu'il venait d'y -introduire des hommes d'armes secrètement mandés de Lille et des -frontières de Hollande, sous les ordres des sires de l'Isle-Adam, de -Praet, de Lichtervelde et de Borssele: on ajoutait que déjà il faisait -établir un barrage dans la Reye pour ruiner le commerce des Brugeois. - -A ce bruit, les corps de métiers se précipitèrent vers les halles pour -reprendre leurs bannières, et on les vit de nouveau se presser sur la -place du Marché, plus nombreux que jamais. Devant le beffroi -flottaient l'étendard de Flandre et celui de la ville: les six -_hooftmans_ s'y trouvaient chacun avec le drapeau de sa sextainerie. -De là jusqu'à la _Groenevoorde_ s'étaient placés les quatre grands -métiers, c'est-à-dire les tisserands, les foulons, les tondeurs, les -teinturiers; immédiatement après se tenaient les _bouchiers_ et les -poissonniers, et à côté de ceux-ci les _corduaniers_ (_cordewaniers_), -les _corroyeurs de noir cuir et blanc cuir_, les tanneurs, les -_adobeurs_ (_dobbeerders_), les _ouvriers de bourses_, les gantiers, -les _agneliers_. Près de l'hôtellerie _de la Lune_, on remarquait -sous leur bannière les _vieuwariers_ accompagnés des _queutepointiers_ -(_culckstikers_), des chaussetiers, des _parmentiers_, des -_sauvaginiers_ (_wiltwerckers_), des _vieupeltiers_. La confrérie de -Saint-George s'était rangée près de la chapelle de Saint-Christophe; -de là jusqu'aux halles se déployaient les _afforeurs_ et les -_deschargeurs de vin_, les charpentiers, les maçons, les _couvreurs de -thuilles_, les _scyeurs_, les peintres, les selliers, les tonneliers, -les tourneurs, les _huchiers_, les _artilleurs_ (_boghemakers_), les -cordiers, les _couvreurs d'estuelle_ (_stroodeckers_), les -_plaqueurs_, les potiers de terre, les plombiers. Deux bannières -annonçaient les métiers non moins nombreux des _fèvres_, des orfèvres, -des _armoyeurs_, des potiers d'étain, des boulangers, des -_mouliniers_, des chapeliers, des tapissiers, des _telliers_ -(_ticwevers_), des _gainiers_, des _bateurs de laine_, des barbiers, -des fruitiers, des _chandeleurs_, des _marroniers_, des _ouvriers -d'ambre_ (_paternoster-makers_) et des _courretiers_ (_makelaers_). -Plus loin s'étaient rangées en bon ordre les milices de soixante-deux -bourgs et villages. - -On eût pu trouver dans ces préparatifs le symptôme d'une guerre prête -à éclater; mais, loin de rompre la paix, ils contribuèrent -momentanément à la rétablir. Le duc n'avait pas une armée assez -nombreuse pour lutter contre une résistance si vive; il voyait avec -étonnement un grand nombre de communes du Franc, sur lesquelles il -avait toujours compté, s'empresser de déserter sa cause, et des -intérêts importants réclamaient son attention hors des frontières de -Flandre. Quant aux Brugeois, ils ne souffraient pas moins de -l'interruption de toutes leurs relations commerciales, et les -marchands osterlings, écossais, espagnols et italiens qui résidaient -dans leur ville ne tardèrent point à prendre l'initiative de nouvelles -négociations. Ils se rendirent à Damme le 12 octobre: deux députés des -magistrats les accompagnaient. Le lendemain, l'archidiacre de Rouen, -le prévôt de Saint-Omer et les sires de Ternant, de Roubaix et de -Santen se présentèrent au milieu des bourgeois de Bruges pour les -engager à déposer les armes. Le duc les avait chargés de leur -soumettre le projet de la déclaration par laquelle il consentait à -confirmer leurs priviléges et à leur remettre une copie du _Calfvel_ -de 1407, scellée du sceau de la ville de Bruges, que Jean sans Peur -avait conservé avec soin après que la charte originale eut été -déchirée en 1411; mais il exigeait que leurs députés vinssent -s'excuser humblement des violences et des désordres qui s'étaient mêlé -au mouvement de la commune. Ces conditions, qui, en 1436 aussi bien -qu'à toutes les autres époques, semblaient concilier le maintien des -priviléges avec le respect dû à l'autorité du prince, furent -acceptées; mais on craignait, dit un chroniqueur, que le duc ne fît -arrêter et décapiter ces députés, de même que Richilde avait fait -périr ceux des Yprois à la fin du onzième siècle. Il fallut pour les -rassurer que les envoyés du duc restassent eux-mêmes à Bruges comme -otages. - -Une procession solennelle signale la conclusion de la paix; ne faut-il -toutefois pas répéter ce qu'écrivait le greffier du parlement de Paris -en 1408: _Pax, pax, et non est pax?_ Le même jour qu'on célébrait à -Bruges le rétablissement de la paix publique, on y cita, en vertu des -priviléges récemment renouvelés, Roland d'Uutkerke, Colard de Commines -et leurs amis: ils ne comparurent point et furent bannis; mais ils -conservaient l'Ecluse, sachant bien que le meilleur moyen de s'assurer -la faveur du duc Philippe était une désobéissance toute favorable à -ses intérêts. Les bourgeois de Bruges qui tombaient en leur pouvoir -étaient impitoyablement maltraités, et ils firent arrêter près de -Nieuport un navire qui portait des marchands brugeois. A ces attaques -succédèrent des représailles, de funestes scènes d'incendie et de -pillage, dirigées par des hommes, avides de crimes et de désordres, -qui menaçaient des mêmes violences les conseillers du prince et les -magistrats appelés à veiller à la fois sur la paix et sur les -priviléges de la cité. - -Au milieu de cette agitation, un procès, dans lequel figurait un -chevalier de la Toison d'or, issu d'une illustre famille de Flandre et -l'un des conseillers du duc auxquels on reprochait le plus vivement -l'influence qu'ils exerçaient, vint accroître l'inquiétude des -esprits. - -Plusieurs années s'étaient écoulées depuis qu'un prince de la maison -de Bourbon, Jacques des Préaux, qui était entré dans l'ordre des -Cordeliers après une vie fort aventureuse, périt victime d'un -assassinat, près de Plaisance, en Italie. On ignore par quelles -circonstances les auteurs en restèrent longtemps inconnus; mais en -1436, Charles, duc de Bourbon et d'Auvergne, déclara qu'il était de -son devoir, comme cousin de Jacques des Préaux, de les poursuivre et -de les faire condamner. Il paraît que vers cette époque il adressa une -plainte au parlement pour accuser Jean de Commines, souverain bailli -de Flandre, d'avoir fait périt perfidement son parent, et ce fut en -vertu de cette dénonciation que l'on arrêta, à Thuin et à -Gribeaumont-en-Ardennes, deux valets qui déclarèrent qu'ils avaient -commis le crime par l'ordre du sire de Commines, et l'un d'eux est -cité dans la procédure sous le nom de Pierre le Wantier, dit -_Comminaert_. - -Jean de Commines était inscrit au nombre des bourgeois de Gand: il -crut devoir déférer le soin d'une justification devenue indispensable -aux échevins de cette ville, soumise à l'autorité du duc Philippe, -sans s'adresser au parlement où dominait l'influence du duc de -Bourbon, grand chambellan de France. Le 28 septembre 1436, il se -présenta lui-même devant les échevins de la keure et fit exposer que -le duc de Bourbon et le comte de Vendôme avaient répandu certaines -rumeurs qui tendaient à blesser son honneur, et que ne pouvant les -tolérer plus longtemps, il venait réclamer l'intervention des échevins -pour qu'ils y missent un terme, en citant le duc de Bourbon et le -comte de Vendôme à leur _vierschaere_. Selon les usages judiciaires de -Gand, le sire de Commines se constitua aussitôt prisonnier au -Châtelet; puis les échevins de la _keure_ fixèrent la _vierschaere_ au -15 novembre. On fit part de cette décision aux conseillers du -parlement, aux baillis d'Amiens et de Tournay, aux prévôts de -Beauquesne et de Montreuil, afin que s'ils le voulaient ils pussent -assister à la procédure, et des messagers spéciaux furent envoyés dans -le Bourbonnais et dans le comté de Vendôme pour inviter les -accusateurs à développer leurs griefs. - -Le duc de Bourbon n'hésita point à répondre qu'il se confiait dans la -justice et dans l'impartialité des échevins de Gand, et qu'il -enverrait ses procureurs à leur _vierschaere_; mais ils y trouvèrent -le sire de Commines protégé par le duc et par une foule de seigneurs -dont les maisons étaient alliées à la sienne et leurs efforts -offraient si peu de chances de succès, qu'ils jugèrent utile de -demander un délai en donnant à entendre que si le duc de Bourbon -n'obtenait justice, le roi pourrait bien supprimer les priviléges de -la ville de Gand. - -Le lendemain la _vierschaere_ s'assembla. Jean de Commines y demanda -de nouveau que les échevins de la _keure_ prononçassent sur toutes les -accusations articulées par ses ennemis. «Je suis, dit-il, un loyal -chevalier et je m'efforçai toujours de vivre selon les règles de -l'honneur. J'ai servi fidèlement en France et dans d'autres pays tous -mes princes, c'est-à-dire en premier lieu le duc Philippe, fils du roi -Jean de France, puis le duc Jean son fils, et ensuite le duc Philippe -qui règne aujourd'hui. Je les ai accompagnés dans beaucoup -d'expéditions périlleuses; j'ai reçu de nombreuses blessures en -combattant pour eux; partout l'on m'a cité comme un bon et fidèle -chevalier, d'une réputation sans tache, et je me confie encore -aujourd'hui dans la justice du Dieu du ciel qui sait la vérité de mes -paroles, et dans l'estime de tous ceux qui me connaissent.» Les -procureurs du duc de Bourbon ne s'étaient pas présentés à la -_vierschaere_, et elle fut remise à _quatorze nuits_ de là, -c'est-à-dire au 29 novembre; puis du 29 novembre au 13 décembre. Tous -les délais fixés par la loi s'étaient écoulés sans que les accusateurs -eussent paru, et les échevins de la _keure_ déclarèrent le sire de -Commines légalement purgé des accusations portées contre lui, en lui -réservant son recours contre tous ceux qui avaient diffamé son -honneur. - -Le duc de Bourgogne écrivit peu après au duc de Bourbon pour le prier -de faire cesser toutes les poursuites déférées au parlement et de -faire remettre au sire de Commines des lettres de réhabilitation. Le -duc de Bourbon céda sur le premier point, mais on ne put rien obtenir -de lui sur le second, «car véritablement, écrivait-il, ledit de -Commines se treuve autant ou plus chargié d'estre cause de la mort de -mondit cousin que nul des autres accusez dont justice a esté faite -d'aucuns.» Peut-être cette procédure, quelque éclatante qu'en fût la -conclusion en faveur du sire de Commines, avait-elle même en Flandre -porté quelque atteinte à sa considération, car nous savons que, le 6 -avril 1437, le duc de Bourgogne pria les échevins de la _keure_ de -vouloir lui accorder toute assistance en son office. La maison du -souverain bailli de Flandre conserva la puissance qu'elle avait -méritée par ses services belliqueux: un neveu de Jean de Commines -devait bientôt immortaliser son nom dans la carrière des lettres. - -Avant que le procès du sire de Commines se fût terminé et quoique les -promesses du duc n'eussent pas été exécutées, les députés des bonnes -villes s'assemblèrent à Bruges et reprirent les négociations -précédemment entamées avec ses conseillers. Elles se poursuivaient -depuis trois semaines, lorsque le 13 décembre Philippe arriva lui-même -à Bruges où personne ne l'attendait. Le capitaine Vincent de -Schotelaere, les bourgmestres Maurice de Varssenare et Louis Van de -Walle eurent à peine le temps de se rendre au devant de lui pour le -recevoir. Il protesta de son désir de ramener dans la ville l'ordre -et le calme si nécessaires aux intérêts de son industrie, et chargea -l'un de ses conseillers d'exprimer ses intentions. Si les Brugeois s'y -fussent conformés, ils eussent abdiqué leurs priviléges de -souveraineté sur l'Ecluse et l'autorité judiciaire qui en était la -conséquence. Tout ce qu'on put obtenir d'eux ce fut de soumettre leurs -franchises, sur cette question, à un examen ultérieur, et de ne point -s'opposer à ce que ceux qu'ils avaient bannis rentrassent en Flandre, -pourvu qu'ils ne se présentassent point dans leur ville; cette grâce -spéciale était d'ailleurs mentionnée comme accordée à l'instante -prière du duc et sans qu'elle pût être invoquée à l'avenir. Le duc eût -aussi ajouté un grand prix à faire dissoudre l'alliance jurée -précédemment entre les bourgeois et les corps de métiers; mais tous -ses efforts pour atteindre ce but restèrent sans résultats. La -méfiance était profonde et réciproque. Les bourgeois s'alarmaient de -ce que le duc avait amené sept cents Picards avec lui. Philippe -accusait aussi les métiers de lui être hostiles, et il advint même, -dans la soirée du 21 décembre, que, troublé par de faux bruits, il -manda en toute hâte près de lui Vincent de Schotelaere pour réclamer -sa protection. Ce n'était qu'une fausse alerte; mais ses soupçons -s'accrurent, et on l'entendit s'écrier que les Brugeois apprendraient -bientôt à connaître sa puissance. - -Bien que la paix eût été proclamée et que les communications fussent -affranchies de toute entrave, l'hiver s'écoula au milieu des plus -tristes préoccupations. Les Brugeois ne pouvaient oublier les -priviléges qui assuraient leur domination sur le port de l'Ecluse, et -ils se plaignaient vivement de la faveur que le duc montrait aux -habitants du Franc pour les séparer des bonnes villes. Depuis -longtemps leurs députés avaient pris part aux _parlements_ et à la -discussion des intérêts généraux de la Flandre. Les richesses des -populations du Franc, qui s'adonnaient principalement à l'agriculture, -justifiaient la dénomination de quatrième membre qui lui avait été -déjà attribuée dans quelques documents antérieurs, mais elle ne -reposait sur aucun titre écrit et n'était même sanctionnée par l'usage -que depuis le règne de Jean sans Peur. Dès le 11 février, le duc, -terminant les pourparlers qui touchaient aux rapports de Bruges et du -Franc, avait déclaré que le Franc formerait définitivement à l'avenir -le quatrième membre du pays, et qu'il ne permettrait jamais que ses -habitants pussent se faire admettre parmi les bourgeois de Bruges; par -une autre charte du 11 mars, il confirma de nouveau, malgré les -réclamations des Brugeois, les droits du Franc à une organisation -complètement indépendante. En ce moment, Maurice de Varssenare se -trouvait à Lille, et son absence suffit pour que les hommes qui -avaient répandu le sang d'Eustache Bricx le condamnassent sans -l'entendre. Vincent de Schotelaere lui-même, que la commune avait -naguère appelé avec enthousiasme aux fonctions de capitaine de la -ville, se vit accusé de trahison par une multitude égarée. - -Le duc de Bourgogne ne favorisa-t-il pas secrètement ces désordres qui -devaient déshonorer et affaiblir à la fois les communes flamandes? -Jean sans Peur avait adopté le même système, lorsque trente années -auparavant il se préparait à imposer le _Calfvel_ aux Brugeois. - -Le 15 avril 1437 une sédition éclate à Gand; les échevins sont exposés -à de graves périls, et le peuple met à mort Gilbert Patteet et Jacques -Dezaghere: on leur reproche d'avoir les premiers, devant Calais, donné -l'exemple de la retraite. Les griefs du prince ont converti en crime -l'influence qu'ils exercèrent sur ceux-là même qui la leur font -sévèrement expier. - -Trois jours après, le 18 avril, la même sédition se reproduit à -Bruges. Le bourgmestre Maurice de Varssenare ne réussit point à la -calmer, et mille voix s'unissent pour le menacer. C'est inutilement -que Jacques de Varssenare, capitaine du quartier de Saint-Jean, -cherche à le défendre et se dévoue à la fureur populaire pour le -sauver; Maurice de Varssenare, découvert dans la _Groenevoorde_ où il -s'est réfugié, est conduit devant les halles et frappé à son tour sur -le corps sanglant de son frère. - -Au bruit de ce crime, les échevins et les capitaines quittèrent la -ville; mais la tranquillité y fut bientôt rétablie, et une députation -des principaux bourgeois et des plus riches marchands se rendit à -Arras près du duc pour protester de leur espérance de voir la paix -raffermie: Philippe, qui avait déjà pardonné aux Gantois, se contenta -de répondre aux députés de Bruges que des devoirs impérieux -réclamaient avant tout autre soin sa présence en Hollande. - -En effet, une armée s'était assemblée à Lille pour aller étouffer les -dernières traces des discordes que Jacqueline, expirant à la Haye, -avait léguées à ses adversaires comme à ses amis. On comptait dans -cette armée quatre mille Picards, soldats toujours avides de pillage -et depuis longtemps l'objet de la haine des Flamands. Plusieurs -nobles chevaliers les avaient rejoints. Ils n'attendirent pas -longtemps l'ordre de se mettre en marche, et le 21 mai ils -atteignirent Roulers. Le duc de Bourgogne les accompagnait; cependant -en ce moment même où il se voyait entouré de ses hommes d'armes, il -évitait avec soin tout ce qui eût pu inquiéter les Brugeois: il leur -avait écrit pour leur annoncer l'intention de ne traverser leur ville -qu'avec un petit nombre de ses serviteurs; il avait même promis que -pas un Picard n'y entrerait avec lui, et des approvisionnements -considérables avaient été réunis au château de Male pour l'armée -bourguignonne, qui devait s'y arrêter en se portant vers la Zélande. - -Le lendemain, mercredi 22 mai 1437, vers trois heures, Philippe arrive -au village de Saint-Michel: son armée le dépasse, soit par erreur, -soit pour obéir à un ordre secret, et s'avance vers la porte de la -Bouverie. Le bourgmestre Louis Vande Walle, les échevins, les -capitaines, les doyens des métiers, accourus au devant du duc pour le -féliciter, le trouvent entouré des sires d'Uutkerke, de Commines, de -l'Isle-Adam et n'hésitent pas à lui exprimer leur étonnement de ce -qu'il a oublié les promesses qu'il leur a faites: ils en réclament -l'exécution. Le duc insiste et parlemente pendant deux heures jusqu'à -ce que, instruit que le bâtard de Dampierre et le sire de Rochefort se -sont emparés de la barrière, il réponde à haute voix aux magistrats: -«Je ne me séparerai point de mes hommes d'armes.» Puis se tournant -vers les siens, il ajoute: «Voilà la Hollande que je veux soumettre!» -Les chevaliers et les archers picards ont répondu par leurs -acclamations; protestant seule contre cette trahison, une troupe de -sergents de la commune de Malines refuse de combattre les Brugeois et -se dirige vers le château de Male. - -«Le duc est déjà entré dans la ville, dit une vieille romance -populaire consacrée au _terrible mercredi de la Pentecôte_, et les -processions viennent au devant de lui; mais voici que la croix se -brise en quatre morceaux et tombe aux pieds du prince. O noble -seigneur de Flandre! daignez penser à Dieu; car Dieu ne vous permettra -point de livrer au pillage l'illustre cité de Bruges.» Le duc de -Bourgogne refuse d'écouter les discours que le clergé lui adresse; il -est impatient d'exécuter son projet, et toutefois il hésite et n'ose -pas s'avancer jusqu'à la place du Marché sans qu'on se soit assuré -qu'il peut l'occuper sans combat. Le sire de Lichtervelde, chargé de -ce soin, la trouve déserte. «Allons à monseigneur de Bourgogne, -dit-il à ceux qui l'accompagnent, il aura le Marchiet à sa volonté. -Bruges est gaingnié; on tuera les rebelles de Bruges.» Mais un -bourgeois qui entend ces mots se hâte de lui répondre: «Sire, -savez-vous combien d'hommes peut contenir l'enceinte des halles?» - -Le sire de Lichtervelde revient, rencontre les Picards à deux cents -pas de l'église de Saint-Sauveur et rapporte l'avis qu'il a reçu. Pour -éviter toute surprise, le bâtard de Saint-Pol propose de retourner -jusqu'au marché du Vendredi et de s'y ranger en ordre de bataille; à -peine ce conseil a-t-il été suivi qu'on voit déborder par toutes les -rues les flots agités de la foule. Le duc ordonne aux archers de -bander leurs arcs. Une grêle de traits vole dans les airs et va -frapper ici les femmes groupées aux fenêtres, plus loin des enfants ou -des vieillards. Philippe lui-même a tiré l'épée et il a frappé un -bourgeois qui se trouvait près de lui. - -Aux cris qui s'élèvent et auxquels répond le tocsin, tous les -habitants de Bruges ont reconnu le péril; les uns réussissent à fermer -les barrières de la porte de la Bouverie pour que les hommes d'armes -restés au dehors de la ville ne puissent pas soutenir les quatorze -cents Picards qui s'y sont déjà introduits; d'autres amènent de -l'artillerie, c'est-à-dire des veuglaires et des ribaudequins, sur les -deux ponts qui formaient autrefois la limite de la ville, à l'est du -marché du Vendredi. Les Picards reculaient et cherchaient à regagner -la barrière; leur retraite enhardit les bourgeois. Ils renversaient à -leurs pieds les archers et brisaient leurs piques sur les corselets -d'acier des chevaliers. Ainsi succomba, près de la chapelle de -Saint-Julien, Jean de Villiers, sire de l'Isle-Adam, dont l'aïeul -portait l'oriflamme à la bataille de Roosebeke. Chaque instant voyait -tomber autour du duc quelques-uns de ses défenseurs; il se trouvait -serré entre les bourgeois furieux et les larges fossés qui baignaient -les remparts, lorsque le bourgmestre Louis Vande Walle se précipita au -milieu de la mêlée: «Advisez ce que vous allez faire, s'écrie-t-il, -c'est notre seigneur.» Mais on ne veut point l'écouter, et il ne lui -reste d'autre moyen d'éviter l'effusion d'un sang bien plus illustre -que celui du sire de l'Isle-Adam que de s'efforcer d'ouvrir la -barrière. Suivi du capitaine des _Scaerwetters_, Jacques Neyts, il -court chercher un pauvre ouvrier dont le marteau et les tenailles -brisent enfin les verrous de la porte et le duc lui doit sa -délivrance. - -Philippe se retira aussitôt à Roulers. Il y amenait avec lui quelques -chevaliers et quelques archers de plus que Louis de Male après la -déroute du Beverhoutsveld; mais il ne lui eût pas été plus aisé de -rallier une armée prête à réparer ses revers. - -Tandis que des ordres sévères défendaient de porter des vivres à -Bruges, cent soixante et dix serviteurs du duc de Bourgogne, qui -n'avaient point réussi à fuir avec leur maître, s'y voyaient retenus -prisonniers. Parmi ceux-ci se trouvaient le confesseur de la duchesse -et deux chantres de sa chapelle; on les traita honorablement, et la -plupart de leurs compagnons durent la vie aux prières du clergé et des -marchands étrangers; mais rien ne put sauver vingt-deux Picards, que -le peuple accusait plus vivement d'avoir rêvé la destruction et le -pillage de la ville. - -Les Brugeois avaient commencé par ajouter de nouvelles fortifications -à leurs remparts; mais ils ne tardèrent pas à reconnaître qu'il était -peu vraisemblable que le duc, réduit quelques jours auparavant à -dissimuler ses projets, fût devenu tout à coup assez puissant pour -tenter un siége long et difficile. Rassurés à cet égard, ils -s'enhardirent peu à peu à sortir de la ville. Leur première expédition -fut dirigée vers Ardenbourg, d'où ils ramenèrent des chariots de blé -et de vin; enfin, le 1er juillet, ils se demandèrent s'ils ne -pourraient point rétablir eux-mêmes la liberté des eaux du Zwyn, et -cinq mille hommes allèrent attaquer l'Ecluse. La garnison, placée sous -les ordres de Roland d'Uutkerke et de Simon de Lalaing, était -nombreuse; mais les Brugeois disposaient d'une formidable artillerie. -L'une des portes était déjà détruite quand une députation des échevins -de Gand vint supplier les Brugeois de suspendre les assauts. A les -entendre, le duc était prêt à traiter de la paix, et la continuation -des hostilités semait l'effroi parmi tous les marchands étrangers. Les -milices de Bruges consentirent à se retirer: elles cherchaient à -s'assurer, à tout prix, l'alliance des Gantois. - -Lever le siége de l'Ecluse, c'était livrer la campagnes aux chevaliers -bourguignons, qui, à toute occasion favorable, se tenaient prêts à y -déployer leur pennon. Les bourgs de Mude, d'Heyst, de Blankenberghe, -de Ramscapelle, de Moerkerke, de Maldeghem furent pillés; leurs -habitants, emmenés chargés de chaînes. Les excursions des Bourguignons -s'étendaient si loin, qu'on démolit jusque sous les remparts de Bruges -les châteaux où ils auraient pu trouver un abri. Le capitaine de -Nieuport, Jean d'Uutkerke, osa même défier les Brugeois, en insultant -leurs murailles avec cent trente hommes d'armes, qu'il rangea en bon -ordre devant la porte des Maréchaux. Il s'était emparé des boeufs et -des moutons que les laboureurs conduisaient au marché, quand douze -cents Brugeois accoururent et le poursuivirent jusqu'à Couckelaere. -Jean d'Uutkerke leur échappa à grand'peine; mais ils firent -prisonniers plusieurs autres chevaliers, notamment Philippe de -Longpré, l'un de ceux que les communes haïssaient le plus depuis le -combat de Looberghe. - -Ce triomphe des bourgeois de Bruges, obtenu en pleine campagne sur les -écuyers et les sergents bourguignons, mit un terme à l'hésitation des -Gantois. Le doyen des maréchaux, Pierre Huereblock, fit porter au -marché du Vendredi soixante-sept bannières des corps de métiers, en -s'écriant qu'il était temps d'arrêter les excursions de la garnison de -l'Ecluse, et de faire une chevauchée pour rétablir dans toute la -Flandre la paix et l'industrie. Le lendemain, les Gantois plaçaient -leurs tentes à Mariakerke, et appelaient à les rejoindre toutes les -milices des châtellenies soumises à leur autorité. - -Les Gantois passèrent seize jours au camp de Mariakerke; dans la -première ardeur de leur zèle, ils arrêtèrent Gilles Declercq, qui -avait été naguère l'orateur du duc à l'assemblée de Gand, et -décapitèrent même huit sergents de l'Ecluse qu'on avait surpris -pillant à Benthille; ils ne demandaient qu'un chef pour marcher au -combat, quand un bourgeois nommé Rasse Onredene, qui était -d'intelligence avec le duc de Bourgogne, s'offrit à eux et se fit -élire leur capitaine. Pour tromper leur patriotisme, il le flatta et -ce fut ainsi qu'il parvint à leur persuader qu'ils devaient moins -chercher à défendre la Flandre contre les hommes d'armes de l'Ecluse -et de Nieuport qu'à faire prévaloir une médiation dont la première -condition serait leur neutralité. Les Gantois le crurent; sortis du -camp de Mariakerke pour aller briser les entraves apportées à la -navigation du Zwyn, il s'arrêtèrent à Eecloo, afin d'y présider à des -conférences. Les députés de Bruges y accoururent, ignorant que leurs -alliés n'étaient plus que des médiateurs. Dès les premiers -pourparlers, ces médiateurs, guidés par les conseils de Rasse -Onredene, se déclarèrent leurs ennemis, et leur imposèrent, par leurs -menaces, une adhésion complète aux volontés du duc. - -Les députés de Bruges rentrèrent tristement dans leur ville où vingt -mille bourgeois, assemblés devant l'hôtel des échevins, attendaient -impatiemment leur retour. Lorsqu'ils eurent rendu compte de leur -mission, un banni de Gand, qui s'appelait Jacques Messemaker, bien -qu'il fût plus connu du peuple sous le nom de Coppin Mesken, prit la -parole: «Tout va mal, s'écria-t-il, comment êtes-vous si couards que -vous craigniez les Gantois?» Jean Welghereedt et Adrien Van Zeebrouck, -l'un doyen des maréchaux, l'autre doyen des teinturiers, insistent -comme lui pour faire rejeter la convention qui a été conclue, et les -bourgeois s'empressent de déclarer qu'ils ne la ratifieront pas. Cette -résolution est suivie de l'arrestation immédiate du doyen des -bateliers et de cinq autres doyens qui ont pris part aux conférences -d'Eecloo. - -Cependant Rasse Onredene profita de l'opposition même des Brugeois -pour augmenter l'irritation contre eux. Il fit publier à Gand le -mandement du duc qui défendait de leur porter des vivres, et ordonna -que partout où ils se présenteraient on sonnerait le tocsin pour les -combattre. L'influence de Rasse Onredene était si grande que si la -saison ne fût devenue contraire, on eût peut-être vu les Gantois aller -camper aux portes de Bruges, et venger eux-mêmes, dans les plaines du -Beverhoutsveld, la honte de Louis de Male et de ses successeurs. - -Ce fut le 29 novembre que Rasse Onredene rentra à Gand. Dès les -premiers jours de décembre, il rendit à la liberté maître Gilles -Declercq; puis il fit révoquer, dans une assemblée générale, la -sentence de bannissement qui avait été autrefois portée contre Roland -d'Uutkerke et Colard de Commines. L'autorité du duc était complètement -rétablie à Gand, et tous ses officiers reprirent leurs fonctions des -mains mêmes de celui que la commune insurgée s'était donné pour -capitaine. - -Un profonde stupeur régnait dans la ville de Bruges, depuis si -longtemps privée de ses relations commerciales, et tout à coup isolée -de toute alliance et de tout appui. L'absence des approvisionnements -qu'on attendait des pays éloignés et la dévastation des campagnes -voisines avaient engendré une disette affreuse. L'hiver commença fort -tôt et fut excessivement rigoureux: pendant onze semaines, la gelée ne -cessa point. A ces fléaux vint se joindre une peste qui emporta, à -Bruges, vingt-quatre mille habitants. La misère favorisait également -le développement de la lèpre, et l'on entendait à chaque pas dans les -rues la sonnette de quelque pauvre _ladre_ ou _mésel_, qui errait -lentement tenant à la main une écuelle de bois, où il déposait ce -qu'il recevait à la pointe de sa pique ou à l'aide d'un croc de fer. -Dans tous les quartiers de Bruges, de l'humble asile de l'ouvrier -affaibli par la famine aussi bien que de la couche brûlante des -pestiférés ou de la cellule grillée du lépreux, s'élevait un seul cri, -poignant comme les nécessités qui le dictaient: «La paix! la paix!» - -Des députés se rendirent à Arras pour implorer humblement la médiation -de la duchesse de Bourgogne. Pour que leur mission réussît plus -aisément, les Brugeois accordèrent la liberté aux doyens qui avaient -approuvé la convention d'Eecloo, et abandonnèrent aux supplices Jean -Welghereedt, Adrien Van Zeebrouck et Coppin Mesken qui l'avaient fait -rejeter; puis ils donnèrent aux serviteurs du duc, retenus prisonniers -depuis près de huit mois, de l'argent, un habit vert et un chapeau -gris, en leur permettant de quitter la ville: si le sire de -l'Isle-Adam avait survécu à ses blessures, ils eussent sans doute -réclamé sa protection. - -Le duc semblait prendre plaisir à jouir de l'humiliation des Brugeois. -Pendant trois mois, il retint à sa cour leurs envoyés suppliants. Ce -fut à grand'peine qu'ils obtinrent, au prix de la cession de leur -autorité sur le port de l'Ecluse, quelques garanties pour le maintien -de l'étape des marchands étrangers à Bruges, et l'amnistie même qu'il -leur accorda était si peu complète qu'il se réservait le droit d'en -excepter quarante-deux bourgeois: il fallut tout accepter, tout subir. -Le 13 février, les députés de Bruges avaient rédigé un acte de -soumission; quatre jours après ils allèrent, accompagnés des délégués -des marchands étrangers, demander merci au duc: les abbés de Ter -Doost, de Saint-André, d'Oudenbourg et d'Eeckhout unirent à leurs -prières leur voix pacifique; tout le clergé d'Arras imita leur -exemple. Le duc feignait de vouloir rester inflexible et gardait le -silence en lançant un regard de mépris sur les bourgeois de Bruges, -prosternés et tremblants devant lui. Enfin, Jean de Clèves, neveu du -duc, et la duchesse Isabelle elle-même se jetèrent à ses genoux en -invoquant sa clémence; en 1385, on avait vu aussi Marguerite de Male -s'agenouiller devant Philippe le Hardi pour qu'il pardonnât aux -Gantois, mais les députés de Gand étaient du moins restés debout. En -1437, le duc de Bourgogne eût rejeté avec orgueil les conditions du -traité de Tournay: il ne consentait à se réconcilier avec les Brugeois -qu'en leur imposant toutes ses volontés. - -La sentence de Philippe est du 4 mars 1437 (v. st.). Dès les premières -lignes de ce document important il rappelle, dans un langage irrité, -tous les méfaits des Brugeois, et, après avoir déclaré que sa -puissance était assez grande pour détruire la ville de Bruges et «la -mettre à toute misère et povreté,» il ajoute qu'il ne l'épargne -qu'afin d'éviter la désertion qui par «ladicte rigueur porroit -s'ensuivre en nostre dicte ville, laquelle a esté, devant lesdictes -choses advenues, renommée une des notables en faict de marchandise en -toute chrétienté, et par qui tous nos pays et seigneuries de par dechà -et autres voisins sont principalement fondés, nourris et soutenus en -fait de marchandise, au bien de la chose publique.» - -Voici quelles sont les conditions de cette amnistie annoncée en des -termes si sévères: - -La première fois que le duc ira à Bruges, les bourgmestres, échevins, -conseillers, trésoriers, _hooftmans_, doyens et jurés de la ville, -accompagnés de dix personnes de chaque métier, se rendront tête et -pieds nus à une lieue de la ville et s'y agenouilleront devant le duc; -ils imploreront son pardon et sa miséricorde et l'inviteront à entrer -dans leur ville, lui en offrant les clefs avec leurs corps et leurs -biens. A l'avenir, toutes les fois que le duc se rendra à Bruges, les -magistrats seront tenus de lui présenter les clefs, et il sera libre -de les rendre ou de les garder comme il le jugera convenable. - -On érigera au lieu où les bourgeois se seront agenouillés une croix de -pierre où cet événement sera rappelé. - -On exécutera à la porte de la Bouverie les travaux nécessaires pour -qu'on ne puisse jamais plus y passer. Il y sera bâti une chapelle, -pourvue d'un revenu de soixante livres, dans laquelle une messe sera -dite chaque jour. - -Tous les ans, le 22 mai, on célébrera à l'église de Saint-Donat un -service solennel, auquel assisteront tous les magistrats, _hooftmans_ -et doyens. - -Comme le duc a l'intention d'envoyer à Bruges un commissaire avant -qu'il y paraisse lui-même, il exige que les magistrats et les doyens -se rendent au devant de lui et protestent à genoux de leur obéissance -au duc. - -Afin de réparer les grands dommages que les Brugeois ont causés au -prince, ils sont condamnés à lui payer une amende de deux cent mille -philippus d'or. - -Le duc se réservait de fixer lui-même ce que la commune de Bruges -payerait du chef du meurtre du sire de l'Isle-Adam, d'Eustache Bricx, -de Maurice et de Jacques de Varssenare, et les indemnités que -pourraient réclamer les habitants de l'Ecluse. - -La peine de confiscation était rétablie pour les délits d'offense -envers la personne du prince. - -La réception des _haghe-poorters_ dans la bourgeoisie de Bruges était -soumise à des règles plus rigoureuses. - -Les priviléges accordés à la ville de l'Ecluse au mois de septembre -1437 n'eussent jamais permis de relever la prospérité commerciale de -Bruges, que le duc de Bourgogne était, moins que personne, intéressé à -anéantir. En les modifiant le 4 mars 1437 (v. st.), il conservait -toutefois aux habitants de l'Ecluse le droit de décharger dans leur -port les charbons destinés aux forgerons et les bois de la Suède et du -Danemark, et, de plus, il les maintenait dans leur affranchissement de -tout lien d'obéissance vis-à-vis des Brugeois aussi bien pendant la -paix qu'en temps de guerre. - -Ajoutons que le _Calfvel_ de 1407, déchiré en 1411 par la commune -puissante et redoutée, se retrouvait tout entier dans la sentence -prononcée en 1437 contre la commune vaincue. - -Le duc annonçait ouvertement son intention de reconstituer -l'organisation arbitraire que Jean sans Peur avait vainement essayé de -fonder. Il maintenait la levée du septième denier, autorisait -l'incarcération des bourgeois avant qu'ils eussent été condamnés, et -établissait de nouveau que si l'on voyait sur les places de la ville -élever quelque bannière sans que la sienne eût été arborée la -première, «à celui qui de ce seroit convaincu, l'on couperoit la teste -devant la halle.» Les métiers qui auraient concouru à de semblables -manifestations étaient menacés de voir leur bannière à jamais -confisquée. On leur enlevait immédiatement le _maendgheld_, qui était -prélevé chaque mois sur les revenus de la ville. Le _ledigganck_, ou -suspension des travaux, était un autre délit qui devait être puni de -la confiscation de leurs franchises. - -Le duc avait réussi à replacer la Flandre sous le joug de son autorité -absolue. Afin que désormais elle dominât seule, il voulait, par une -flétrissable conséquence de sa politique, imiter l'ingratitude de -Philippe le Hardi vis-à-vis des médiateurs de la paix de Tournay, et -s'empressait de renverser toutes les influences dont il craignait la -rivalité, sans en excepter celles qui lui avaient été utiles et -favorables. - -Aussitôt que Rasse Onredene avait rétabli dans leurs prérogatives les -officiers du duc, le premier usage qu'ils en avaient fait avait été de -le condamner à l'exil. - -Quand le supplice de Jean Welghereedt et d'Adrien Van Zeebrouck est -devenu le triste gage de la soumission prochaine des Brugeois, le duc -fait arrêter et conduire à Vilvorde Vincent de Schotelaere, dont il -réclama la protection le 21 décembre 1436, et Louis Vande Walle, qui -le sauva le 22 mai 1437, alors qu'il ne lui restait plus aucun secours -qu'il pût invoquer. - -Enfin, après la conclusion de la paix, dans cette liste fatale qui -dévoue au dernier supplice quarante-deux citoyens d'une cité décimée -par la peste et la famine, le nom de Vincent de Schotelaere est cité -le douzième: avant le sien figure celui de Louis Vande Walle, et comme -si de plus grands services méritaient un plus affreux châtiment, Louis -Vande Walle, qui exposa sa vie pour sauver celle du duc Philippe, est -condamné à voir périr avec lui sa femme et son fils. Le même arrêt -atteint le capitaine des _Scaerwetters_, Jacques Neyts, complice de -son dévouement. - -Ce n'était point ainsi que la Flandre s'était représenté, dans ses -espérances, les bienfaits de la paix succédant à une si cruelle -désolation. Un sentiment profond d'inquiétude se manifestait et -présageait dans l'avenir de nouvelles vengeances. Beaucoup de -bourgeois résolurent de quitter leurs foyers, sous le prétexte de -faire des pèlerinages, les uns à Notre-Dame de Walsingham, les autres -aux Trois-Rois de Cologne, ceux-ci à Saint-Martin de Tours, ceux-là à -la Sainte-Baume de Provence, ou aux Saintes-Larmes de Vendôme: ils -n'eussent pas même reculé devant le grand pèlerinage de Saint-Thomas -dans les Indes, placé par les géographes de ce temps à trois journées -au delà du Cathay. Le duc l'apprit, et, par son ordre, quelques -pèlerins furent arrêtés et mis à mort: étrange moyen de rendre la -confiance à ceux que la crainte des supplices éloignait de leur -patrie! - -On touchait à l'époque où devait s'exécuter la sentence prononcée à -Arras. Le 11 mars, Jean de Clèves se présenta, comme commissaire du -duc, aux portes de la ville de Bruges. Les magistrats et les doyens -des métiers l'attendaient près du couvent de la Madeleine. Dès qu'ils -l'aperçurent, ils s'agenouillèrent, puis ils le conduisirent -solennellement jusqu'au palais du duc. La paix fut proclamée du haut -des halles, et tandis qu'on conviait la joie publique à saluer de ses -acclamations la réouverture du Zwyn, de sombres images de deuil -vinrent la troubler: un immense échafaud s'élevait sur la place du -Marché, et les bourgeois prisonniers sortaient du Steen pour être -livrés à la torture, en présence des conseillers du duc, investis, au -mépris des priviléges, de l'autorité attribuée légitimement aux -échevins. Jacques Neyts fut le premier qui la subit; une femme qui, -selon quelques chroniqueurs, avait entretenu pendant longtemps des -intelligences secrètes avec le duc pour faire triompher ses intérêts, -fut soumise aux mêmes douleurs par la main du bourreau. C'était la -femme de Louis Vande Walle, la soeur de Vincent de Schotelaere. - -Les supplices succédèrent bientôt aux tortures. Le premier jour -périrent Josse Vande Walle, fils de l'ancien bourgmestre de Bruges, -Corneille Van der Saerten, Lampsin Mettengelde, et avec eux le doyen -des charpentiers, des membres des corps de métiers et un pauvre -religieux de l'ordre de Saint-François: Jacques Neyts était le -dernier. Déjà il s'était agenouillé, les yeux bandés, dépouillé de ses -vêtements, prêt à offrir à Dieu son dernier souffle et sa dernière -prière, quand Jean de Clèves fit signe qu'il lui accordait la vie, et -Colard de Commines jeta son manteau sur les épaules du malheureux que -le glaive allait frapper. - -Le 2 mai, Vincent de Schotelaere expia sur l'échafaud sa généreuse -médiation entre l'ambition de Philippe, soutenu par les pillards de -l'Ecluse et les fureurs de la multitude encore toute souillée du sang -d'Eustache Bricx. Louis Vande Walle et sa femme Gertrude de -Schotelaere allaient partager son sort, lorsque le son de toutes les -cloches annonça aux habitants de Bruges que la duchesse de Bourgogne -venait d'entrer dans leur ville, où elle devait assister le lendemain -à la célèbre procession du Saint Sang; sa présence fit cesser les -supplices. Louis Vande Walle survivait à son fils et Gertrude de -Schotelaere à son frère. On les enferma au château de Winendale. - -N'oublions pas que parmi les victimes que s'était réservées la -vengeance de Philippe se trouvait le porte-étendard d'Oostcamp; sa -tête sanglante fut exposée aux regards, ornée du chaperon de roses que -la commune de ce village avait obtenue le 8 septembre 1436, pour être -accourue la première à l'appel des Brugeois. - -Cependant les marchands étrangers qui résidaient à Bruges déclaraient -qu'ils quitteraient la Flandre si la paix n'y ramenait point la -prospérité et l'industrie. Ils insistaient surtout pour obtenir le -rétablissement des relations commerciales entre la Flandre et -l'Angleterre. Philippe, cédant à leurs représentations, permit à la -duchesse Isabelle, nièce du roi Henri IV, de prendre l'initiative d'un -rapprochement. Des conférences eurent lieu entre Calais et Gravelines; -elles durèrent longtemps. La duchesse de Bourgogne s'y rendit -elle-même avec des députés de la Flandre et du Brabant. Enfin, dans -les premiers jours d'octobre 1439, après de longues discussions, on -convint d'une trêve. Elle proclama la liberté de la pêche à partir du -5 octobre; celle des échanges commerciaux, à partir du 1er novembre. -Cette trêve devait durer trois ans; le 24 décembre de l'année -suivante, elle fut de nouveau prorogée pour cinq ans. - -D'autres négociations, dont l'ambition personnelle du duc se réservait -tous les avantages, s'étaient mêlées à celles de la trêve: il -s'agissait de la délivrance du duc d'Orléans, depuis vingt-quatre ans -prisonnier des Anglais. Le malheureux prince avait cherché à se -consoler de ses ennuis en composant des ballades, des caroles et des -chansons: sa muse, trop portée peut-être à oublier, à flatter et à ne -voir dans la vie que des illusions et des rêves (c'est le défaut de -toutes les muses), jetait un voile de fleurs poétiques sur un passé -plein de sang; et c'était la générosité de l'héritier de Jean sans -Peur qu'elle invoquait en lui disant en vers élégants: - - Tout Bourgongnon suy vrayement - De cueur, de corps et de puissance. - -Philippe, alarmé du développement rapide de la royauté de Charles VII, -songeait à réunir, pour les lui opposer, les anciennes factions des -Bourguignons et des Armagnacs. Il avait, dit-on, fait promettre à -l'illustre poète que s'il lui devait le terme de sa longue captivité, -il deviendrait son allié le plus fidèle et épouserait une princesse de -sa maison. Toutes ces intrigues se retrouvent dans ces deux vers du -captif d'Azincourt: - - Peu de nombre fault que manye - Noz faiz secrez por bien céler. - -Il ne restait qu'à trouver l'argent nécessaire pour payer la rançon. -Le duc d'Orléans le disait lui-même: - - Il ne me fauct plus riens qu'argent - Pour avancer tost mon passaige, - Et pour en avoir prestement - Mettroye corps et ame en gaige: - Qui m'ostera de ce tourment - Il m'achetera plainement... - Tout sien serai sans changement. - -Philippe recourut à la générosité des bonnes villes de Flandre en leur -laissant entrevoir la préoccupation d'un grand intérêt politique, et -elles consentirent, à sa prière, à offrir un subside pécuniaire à ce -prince que les conseillers du duc de Bourgogne avaient autrefois -accusé de vouloir livrer la Flandre à la torche des incendiaires. - -Charles VII n'ignora pas les négociations dirigées contre lui, et, -avant qu'elles fussent terminées, sa résolution de donner de nouveaux -capitaines aux compagnies d'hommes d'armes fit éclater ce complot -avorté qu'on nomma la Praguerie. Le duc de Bourbon y entraîna si -imprudemment le duc d'Alençon, les comtes de Vendôme et de Dunois et -le Dauphin lui-même, que Philippe fut obligé de désavouer cette folle -tentative d'un prince allié à sa maison. - -Le duc d'Orléans avait quitté Londres vers les premiers jours de -novembre 1440. La duchesse de Bourgogne l'attendait à Gravelines; le -duc Philippe s'y rendit également et lui fit grand accueil. De -Gravelines, ils allèrent ensemble à Saint-Omer où ils logèrent à -l'abbaye de Saint-Bertin. Deux jours après leur arrivée, le duc -d'Orléans jura solennellement, en présence d'une nombreuse assemblée, -d'observer le traité d'Arras. Le comte de Dunois prêta le même -serment, quoiqu'au souvenir de ces conditions si humiliantes pour la -France il semblât d'abord hésiter. Aussitôt après l'archevêque de -Narbonne fiança le duc d'Orléans à Mademoiselle de Clèves: mais la -célébration du mariage fut remise au samedi avant la Saint-André. Le -duc Philippe voulait que la cérémonie eût lieu avec pompe. Il -conduisit lui-même sa nièce à l'autel. Le duc d'Orléans accompagnait -la duchesse Isabelle; à leur suite marchaient les comtes d'Eu, de -Nevers, d'Etampes, de Saint-Pol, de Dunois et d'autres puissants -seigneurs. Après la cérémonie, il y eut des banquets et des joutes. -Les deux princes rivalisaient de générosité, et, selon la coutume, -les hérauts d'armes qui en avaient reçu des témoignages les -proclamaient à haute voix en criant: «Largesse! largesse!» - -Le mardi suivant, le duc tint le chapitre de la Toison d'or. Le duc de -Bourgogne remit le collier de l'ordre au duc d'Orléans en signe «de -fraternel amour,» et afin que rien ne manquât à l'alliance politique -qui se cachait sous les apparences de la fraternité chevaleresque, les -nouveaux chevaliers que l'on élut aussitôt après furent les ducs de -Bretagne et d'Alençon, ces autres chefs de la conjuration une fois -étouffée, mais prête à renaître, qui menaçait la royauté française. - -Pendant ces fêtes, les députés de Bruges vinrent presser le duc de -calmer son ressentiment et de se rendre dans leur ville. Le duc -d'Orléans appuya leurs prières. Philippe, qui dans ces circonstances -importantes désirait plus que jamais la paix de la Flandre, résolut de -se montrer clément et leur promit d'accéder à leurs désirs: en effet, -il partit peu de jours après pour Damme avec le duc d'Orléans et toute -sa cour. - -Le 11 décembre, les magistrats, les doyens des métiers et les plus -notables bourgeois s'avancèrent hors la porte de Sainte-Croix -jusqu'aux limites du Franc. Aussitôt que le duc parut, ils -s'agenouillèrent sans ceinture, sans chaussure et sans chaperon, et -crièrent merci les mains jointes. Le duc garda un moment le silence: -cependant la duchesse d'Orléans l'ayant supplié d'oublier toutes leurs -anciennes offenses, il leur permit doucement de se lever; mais on -remarqua qu'il accepta les clefs de la ville et qu'il les remit au -sire de Commines. Philippe se souvenait peut-être du 22 mai 1437. Il -déclara néanmoins qu'il pardonnait aux Brugeois tout ce dont ils -s'étaient jamais rendus coupables vis-à-vis de lui et qu'il se -reposait en leur fidélité: un peu plus loin, les abbés de Ter Doest, -d'Eeckhout et de Zoetendale l'attendaient en chantant le _Te Deum -laudamus_. Quatre-vingts trompettes d'argent retentirent lorsqu'il -passa sous la porte de Sainte-Croix. Ce fut là que le bailli Jean de -Baenst lui présenta les nobles de la ville: mais il aima mieux se -placer au milieu des marchands étrangers qui étalaient de magnifiques -costumes de satin, de damas et d'écarlate. Ici l'aigle impériale -annonçait les cent trente-six marchands de la hanse allemande; plus -loin paraissaient les riches marchands de Milan, de Venise, de -Florence, de Gênes ou de Lucques, ou bien ceux du Portugal, de la -Catalogne, de l'Aragon, dont un More soutenait l'éclatant écusson. - -Toutes les maisons étaient tendues de somptueuses tapisseries et -d'étoffes précieuses. A chaque pas on rencontrait des arcs de triomphe -et des échafauds où des personnages muets figuraient quelque -allégorie. A la porte de Sainte-Croix on voyait une forêt, et saint -Jean-Baptiste qui portait ces mots écrits sur sa poitrine: _Ego vox -clamantis in deserto: parate viam Domini_. «Je suis la voix qui -retentit dans le désert; préparez la voie du Seigneur!» ce qui était -une allusion à l'entrée du duc Philippe. Plus loin la représentation -des misères de Job reproduisait les calamités qui avaient affligé les -Brugeois; plus loin encore se trouvaient les quatre prophètes. Le -premier disait: «Ton peuple se réjouira en toi!» le second: «Le prince -de Dieu est au milieu de nous;» le troisième: «Venons et retournons -vers notre Seigneur;» le quatrième ajoutait: «Il faut faire tout ce -que le Seigneur nous a dit.» Le dévouement des Brugeois n'était pas -moins grand que leur disposition à l'obéissance, s'il faut en juger -par le sacrifice d'Abraham qu'on avait choisi pour le figurer. -L'histoire d'Esther et d'Assuérus retraçait la médiation de la -duchesse en faveur des Brugeois. Cent autres emblèmes exprimaient les -mêmes sentiments. - -Vers le soir on alluma des feux sur toutes les tours de la ville, et -le duc, à cheval, portant la duchesse d'Orléans en croupe, parcourut -les rues à la lueur des torches. Toutes les cloches étaient en branle; -on n'entendait que des joueurs de luth ou de harpe, et de joyeuses -chansons entonnées par les ménestrels. La cité, qui appelait le duc de -Bourgogne tantôt le Dieu sauveur de l'Evangile, tantôt le Dieu -d'Abraham à qui elle offrait tout son peuple en sacrifice, -pouvait-elle oublier qu'il y avait des traces du sang versé par le -bourreau sous les fleurs dont ses places publiques étaient émaillées? -N'y avait-il pas aussi une voix secrète qui rappelait au duc -d'Orléans, dans les salles du palais de Bruges, que sous ces mêmes -lambris Jean sans Peur avait résolu l'attentat de la Vieille rue du -Temple? - -La nuit était arrivée depuis longtemps avant que ces fêtes, prolongées -à la clarté des flambeaux, touchassent à leur terme. Le lendemain dès -l'aube du jour retentit le cri des hérauts d'armes qui préparaient -l'arène des joutes. Philippe remit lui-même la lance à Adolphe de -Clèves et applaudit fort à son courage. On remarqua aussi l'adresse du -sire de Wavrin. Le jour suivant, après le tournoi où Perceval -d'Halewyn et un chevalier des Ardennes méritèrent le prix, les -magistrats offrirent au duc un pompeux banquet à l'hôtel des échevins. - -Peu de jours après, le comte et la comtesse de Charolais arrivèrent de -Bruxelles, et leur venue fut l'occasion de nouveaux tournois et -d'autres fêtes non moins splendides. - -Le 17 décembre, les deux ducs quittèrent Bruges. Le duc d'Orléans prit -à Gand congé de Philippe et se dirigea vers Tournay. L'espoir de -s'associer aux succès qui lui semblaient réservés avait engagé un -grand nombre de personnes à lui offrir leurs services, et bientôt il -eut des pages, des archers et trois cents chevaux à sa suite. Ce fut -ainsi qu'il traversa Cambray, Saint-Quentin, Noyon, Senlis, accueilli -avec autant de respect que s'il eût été le Dauphin, et cherchant à -peine à justifier cet armement par la crainte d'être exposé aux -attaques de quelques barons qui n'avaient jamais adhéré à la paix -d'Arras; il ne tarda pas à se rendre dans ses terres sans être allé -saluer le roi. Charles VII lui avait vainement ordonné de congédier -ses gens, et il était aisé de prévoir l'explosion prochaine d'une -nouvelle Praguerie. - -Au mois d'avril 1441, la duchesse de Bourgogne se rendit près de -Charles VII, à Laon, pour se plaindre de l'inexécution de quelques -articles de la paix d'Arras, et la mésintelligence du roi et du duc -parut plus évidente que jamais. On l'accueillit avec courtoisie, mais -toutes ses réclamations furent écartées. Le duc, mécontent, songea dès -ce moment à rassembler ses hommes d'armes. Ses forteresses reçurent -des approvisionnements, et le duc d'Orléans arriva à Hesdin vers les -fêtes de la Toussaint pour avoir une nouvelle entrevue avec lui. Il y -fut résolu qu'on convoquerait à Nevers une assemblée générale des -princes qui adresserait ses remontrances au roi. Là se trouvèrent les -ducs de Bourgogne, d'Orléans, de Bourbon et d'Alençon, les comtes -d'Angoulême, d'Etampes, de Dunois et de Vendôme. Charles VII y envoya -le chancelier de France, et ce fut entre ses mains qu'ils remirent -l'exposé de leurs griefs. Ils demandaient tous qu'à l'avenir le roi -n'adoptât aucune résolution dans les affaires importantes sans avoir -pris l'avis des princes du sang. Le roi leur répondit que jamais il -n'avait songé a enfreindre leurs droits ni leurs prérogatives. Il se -plaignait lui-même des assemblées que les princes du sang tenaient à -son insu, et de leurs efforts pour attirer dans leur parti tantôt les -nobles et les gens d'église, tantôt les communes auxquelles on -promettait de rétablir l'autorité des trois états; et bien qu'il ne -pût croire que ces princes, et notamment le duc de Bourgogne, -voulussent manquer à leurs serments, il déclarait qu'il était prêt, si -cela devenait nécessaire, «à laisser toutes autres besognes pour leur -courre sus.» La sagesse et la prudence du roi de France détachèrent du -parti des princes tous ceux sur lesquels ils comptaient le plus. Le -duc d'Orléans s'arrêta devant le déshonneur d'une rébellion déclarée, -et le duc de Bourgogne, voyant que l'autorité de Charles VII était de -nouveau affermie, quitta Nevers pour retourner dans ses Etats. - -Un repos profond régnait en Flandre, et cette paix se prolongea -pendant dix ans. «Souvenez-vous de Bruges!» avait dit le duc Philippe -aux habitants d'Ypres qui s'agitaient. D'autres succès accrurent sa -puissance au dehors. On le vit tout à tour apaiser les troubles de -Middelbourg et punir au fond des Ardennes l'orgueilleux défi du sire -de Lamarck. Enfin, en 1443, il soumit à son obéissance le duché de -Luxembourg, qui fut réuni aux Etats de la maison de Bourgogne, comme -l'avait été le comté de Namur en 1429, le Brabant en 1430, le Hainaut, -la Zélande, la Hollande et la Frise à d'autres époques. - -La puissance de Philippe, du grand duc d'Occident, comme l'appelaient -les peuples de l'Orient, était si grande qu'il semblait qu'en Europe -il n'y eût plus qu'un roi, et que ce fût précisément celui qui n'en -portait point le titre. Ses richesses étaient immenses. On évaluait à -deux ou trois millions celles que renfermait son château d'Hesdin; on -n'osait pas déterminer la valeur de celles qui se trouvaient dans le -palais de Bruges. Les tributs de tous les peuples dont les vaisseaux -abordaient dans les ports de Flandre remplissaient ses trésors. On -pouvait lui appliquer, et avec une plus grande vérité, ce qu'un -archevêque de Reims écrivait à Baudouin le Pieux au onzième siècle: -«Tout ce que le soleil voit naître dans quelque région ou sur quelque -mer que ce soit, vous est aussitôt offert: il n'est point de princes -dont l'opulence puisse être comparée à la vôtre.» - -Il faut d'ailleurs reconnaître que les richesses presque fabuleuses -dont disposait la maison de Bourgogne servirent constamment aux -progrès de la science et de l'art. Elle les seconda non-seulement de -ce qu'elle possédait de goût éclairé et de nobles instincts, mais même -de ses vices, de sa prodigalité et de son luxe: considérée au point -de vue de la protection qu'elle accorda à toutes les branches de -l'intelligence qui s'élançaient, vigoureuses et fortes, d'un tronc -sans cesse fécondé par ses bienfaits, elle n'eut, elle n'aura -peut-être jamais d'égale dans les annales des nations. Cette cour, si -splendide et si généreuse, était devenue un centre de civilisation qui -rayonnait sur toute l'Europe. Elle attirait à soi toutes les lumières -pour les répandre de nouveau autour d'elle plus éclatantes et plus -vives. Les fictions allégoriques où l'on célébrait sa puissance -pâlissaient à côté de la vérité, et à peine apercevons-nous ses -poètes, tels que le pannetier Jean Regnier, Pierre Michaut, l'auteur -du _Doctrinal de la cour_, Martin Franc, auteur du _Champion des -dames_ et de l'_Estrif de fortune et de vertu_, et leurs nombreux -émules dans l'art des mensonges harmonieux, lorsqu'on trouve parmi ses -_indiciaires_ les George Chastelain, les Philippe de Commines, les -Olivier de la Marche, les Jacques du Clercq, les Lefebvre Saint-Remi, -les Enguerrand de Monstrelet. Le duc de Bourgogne avait pris soin de -recueillir les trésors littéraires du passé dans cette vaste -_librairie_ dont les précieux débris sont parvenus jusqu'à nous en -perpétuant la gloire de son nom: il laissait, comme le dit Chastelain, -le soin de raconter les événements de son temps à des historiens -«aussi hauts que ses hautes fortunes, escripvans en loenge où ils -exaltent les esvanuis du siècle et les coronnent en renommée.» - -Les arts ont leur place marquée près de celle des lettres dans les -fastes de l'histoire de la maison de Bourgogne. Jean Van Eyck et Hans -Memling marchent les égaux des George Chastelain et des Philippe de -Commines. Les uns racontaient avec le pinceau, les autres peignaient -avec la plume, et la postérité a recueilli avec admiration des -chefs-d'oeuvre qu'inspira la même influence et qui rappellent la même -civilisation. - -Froissart avait décrit le commencement de la puissance des ducs de -Bourgogne avant que d'autres en retraçassent l'apogée; mais personne -n'avait devancé Jean Van Eyck dans la carrière où il se plaça au -premier rang par l'invention des procédés nouveaux et par -l'inspiration non moins féconde qui ouvrit tout un avenir à l'art -transformé et agrandi. - -Jean Van Eyck devait son nom à la ville de Maeseyck, où il était né; -il porta plus tard celui de Jean de Bruges, en souvenir de la ville -qui était devenue sa seconde patrie. Le nom de sa famille est le seul -qu'il ne nous ait pas fait connaître. Jean Van Eyck, aussi bien que -Jean Memling, s'isola dans sa supériorité. Van Eyck et Memling, sans -ancêtres, sans postérité connue, semblent n'avoir existé que par -eux-mêmes, et n'avoir vécu que dans les oeuvres qu'ils nous ont -laissées: caractère commun dans tous les temps à la plupart des grands -hommes. Moins on aperçoit les liens qui les attachent à la terre, plus -ils s'élèvent vers ces régions sacrées du ciel que devine l'oeil de -leur génie. - -Jean Van Eyck quitta probablement assez jeune le toit natal pour aller -se fixer dans la grande cité de Liége, dont Maeseyck relevait. Les -pompes sacerdotales de la métropole ecclésiastique des Pays-Bas, fille -aînée de Rome, furent l'école où il puisa ses inspirations; ce fut -dans les riches églises élevées par l'évêque Notger dans la vallée de -la Legia, aux lieux mêmes où saint Lambert tomba frappé par le frère -d'Alpaïde, que s'essaya le pinceau qui devait reproduire un jour -l'_Adoration de l'Agneau mystique_. La renommée de Jean Van Eyck était -devenue si grande, que l'évêque de Liége le choisit pour son peintre. -Cet évêque était un prince de la maison de Bavière, associé à toutes -les luttes sanglantes du quinzième siècle, le célèbre Jean sans Pitié. -Il oublia pendant sa vie les saintes basiliques et le sublime artiste -qui les ornait de ses mains, et la consacra tout entière à soutenir -les ducs de Bourgogne de la hache et de l'épée; mais il répara ses -torts en leur léguant, avant de mourir, avec tous ses droits -héréditaires, le soin de protéger Jean Van Eyck. Dès ce moment l'art, -placé sur un théâtre plus élevé, partagea, vis-à-vis de toutes les -nations de l'Europe, la domination et l'influence que la maison de -Bourgogne exerçait sans contestation dans l'ordre politique. - -Si Memling, venu quelques années plus tard, eut le malheur -d'apparaître à une époque d'anarchie et de désorganisation; si toute -sa biographie se réduit à une fabuleuse légende qui le montre confondu -parmi les obscurs mercenaires de Nancy et les malades non moins -obscurs d'un hôpital qui, en offrant un asile à sa misère, mérita de -devenir le dépositaire de ses titres à la gloire, la carrière de Jean -Van Eyck fut toute différente: comblé des bienfaits du duc Philippe, -et surtout de ceux de l'infortunée duchesse de Bourgogne Michelle de -France, consulté, peut-être en 1436, par le bon et savant roi René de -Provence, alors prisonnier à Lille, il fut le père, non-seulement de -l'école flamande, mais aussi de toutes les écoles fameuses qui -rivalisèrent avec elle en Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses -élèves se retrouvent en Castille, en Catalogne, en Aragon; Martin -Schoengauer porte ses secrets aux bords du Rhin; Antonello de Messine -les révèle au roi Alphonse de Naples et aux Vénitiens étonnés, qui -écrivent sur son tombeau: _Splendorem et perpetuitatem primus Italicæ -picturæ contulit_. - -Au bruit des merveilles qui se sont accomplies dans les ateliers de -Jean de Bruges, des artistes flamands sont reçus avec enthousiasme à -Gênes et à Florence; Juste de Gand est préféré à tous ses émules dans -une ville d'Italie, distinguée par le culte des arts, où un prince et -un poète s'unissent dans leur hommage au génie de Jean Van Eyck: le -prince, en faisant venir de Flandre, à grands frais, un de ses -tableaux; le poète, en célébrant l'éclat de son pinceau dans ses vers: - - A Brugia, fu tra gli altri più lodato - Il gran Joannes... - Della cui arte e sommo magistero - Di colorire furno si excellenti - Che han superato spesse volte il vero. - -«A Bruges, le plus célèbre de tous fut le grand Jean, qui excellait à -un tel point par son art et sa haute connaissance du coloris, que -souvent il s'éleva même au-dessus de la vérité.» - -Cette ville était Urbin; ce prince s'appelait Frédéric, et appartenait -à la famille des Ubaldini; ce poète se nommait Giovanni Santi. Il ne -faut plus s'étonner de trouver à Urbin, dans la maison même de -Giovanni Santi, le berceau de Raphaël: le sacerdoce de l'art ne devait -pas s'interrompre. - - - - -LIVRE DIX-SEPTIÈME. - -1445-1453. - -Insurrection des Gantois. - -Combats de Lokeren, de Nevele, de Basele. - -Bataille de Gavre. - - -Le duc de Bourgogne venait de tenir à Gand, au mois de décembre 1445, -le septième chapitre de la Toison d'or, où le duc d'Orléans s'était -rendu, quand on apprit que l'un des plus illustres jouteurs de -l'Europe, Jean de Bonifazio, chevalier aragonais, était arrivé en -Flandre pour y chercher des aventures. Il portait à la jambe gauche un -petit cercle de fer, soutenu par une chaîne d'or. Sous l'écusson de -ses armes on lisait: «Qui a belle dame, la garde bien.» Les chevaliers -de la cour du duc remarquèrent aussitôt ces signes d'un amour -mystérieux qui recherchait la gloire des armes et tous réclamèrent -l'honneur de le défier. - -Celui que le duc choisit entre eux, et à qui il se proposa lui-même -comme juge du tournoi, était un jeune écuyer de vingt-quatre ans, -Jacques de Lalaing. Son père appartenait à l'une des plus illustres -maisons du Hainaut: sa mère était fille du sire de Créquy. Le -chroniqueur qui écrivit sa vie retrace longuement les soins dont on -entoura les premières années du jeune banneret, qui mérita plus tard -d'être surnommé «le bon chevalier.» Jusqu'à l'âge de sept ans on le -laissa aux mains des femmes, mais lorsque «le père, qui estoit sage et -prudent, regarda qu'il estoit en bon âge pour l'endoctriner et faire -apprendre, l'enfant fut baillé à un clerc pour l'enseigner, lequel, en -assez bref terme, le rendit expert et habile de bien sçavoir parler, -entendre et écrire en latin et en françois; de sçavoir deviser de -chasses et de voleries, nul ne l'en passoit; de jeux d'échecs, de -tables et de tous autres ébattements que noble homme devoit savoir, il -estoit instruit et appris plus que nul homme de son âge; car, à la -vérité dire, Dieu et nature à le former n'avoient rien oublié.» A la -cour du duc, tout le monde aimait Jacques de Lalaing. Les chevaliers -vantaient son adresse à manier les armes; les dames admiraient sa -beauté, et «assez y en avoit d'elles qui eussent bien voulu que leurs -maris ou amis eussent été semblables à lui.» - -La lice était préparée sur le marché de la Poissonnerie, près de -l'ancien château des comtes de Flandre. Devant la halle des fripiers -on avait élevé un vaste échafaud, orné avec une rare magnificence, où -le duc Philippe s'assit avec le duc d'Orléans, le comte de Charolais -et toute sa cour. Le sire de Bonifazio avait fait tendre son pavillon -de soie verte et blanche du côté de la Lys. Jacques de Lalaing arriva -du côté opposé. Le premier jour était consacré aux armes à cheval: -elles durèrent jusqu'à la nuit, «et à la vérité tous ceux qui les -virent disoient que jamais n'avoient vu de plus belles et dures -atteintes.» - -Le lendemain fut le jour du combat à pied. Jean de Bonifazio sortit de -son pavillon, vêtu de sa cotte d'armes et couvert de son bassinet dont -la visière était fermée. Sa main gauche soutenait, au-dessus de sa -longue dague, une hache et un bouclier d'acier; sa main droite agitait -un dard léger, selon l'usage d'Espagne. Jacques de Lalaing portait à -sa ceinture l'épée avec laquelle il venait d'être armé chevalier par -le duc Philippe; de la même main à laquelle était attaché son -bouclier, il soutenait également une longue hache terminée en pointe -aux deux extrémités; il tenait de l'autre une de ces lourdes épées -connues sous le nom d'estoc; mais il avait fait ôter son bassinet et -marchait le front découvert. - -La lutte s'engagea. Les deux chevaliers lancèrent leurs dards et, se -débarrassant aussitôt de leurs boucliers désormais inutiles, se les -jetèrent l'un vers l'autre en s'armant de leurs haches. Bonifazio -cherchait à frapper son adversaire au visage. Jacques de Lalaing -profitait de l'avantage de sa haute taille pour rabattre, du bâton de -sa hache, les coups qui lui étaient portés; deux fois celle du sire de -Lalaing tenta sans succès de briser sa visière. Bonifazio avait -remarqué le sang-froid du jeune chevalier, on le vit tout à coup -laisser tomber sa hache et saisir de la main gauche celle du sire de -Lalaing: au même moment il tira son épée et voulut l'en frapper, mais -déjà celui-ci avait dégagé sa hache et pressait plus vivement -Bonifazio, dont les forces s'épuisaient. Le duc de Bourgogne, sur les -instances du duc d'Orléans, jeta alors sa baguette pour faire cesser -le combat, et les deux adversaires se retirèrent ensemble, se donnant -des témoignages de mutuelle amitié et comblés de louanges par tous les -chevaliers. - -A cette joute succéda un combat d'une nature toute différente: on -amena dans l'arène un taureau et un lion, et les bourgeois de Gand qui -étaient restés étrangers aux passes d'armes s'empressèrent à ce -spectacle. Tous leurs voeux appelaient le triomphe du lion; mais à -leur grand étonnement, le taureau le perça de ses cornes et le lança -mort aux pieds des spectateurs: triste présage, dit un historien, -parce que les Gantois purent y lire le sort qui les attendait dans -cette longue et sanglante guerre contre le duc de Bourgogne, où ils ne -devaient succomber qu'après avoir versé le sang de ce jeune sire de -Lalaing, si beau, si loyal et si plein de courage. - -Si la maison de Bourgogne se trouvait à l'apogée de sa puissance, -celle de la ville de Gand était également plus grande que jamais. -Jacques d'Artevelde lui-même ne l'avait pas portée si haut, et il -semblait, depuis l'abaissement de Bruges, qu'elle représentât toute la -Flandre: «La ville de Gand, dit Olivier de la Marche, florissoit en -abondances de biens, de richesse et de peuple, et l'on ne parloit en -Flandre que du pouvoir de messieurs de Gand.» - -Le duc voyait avec jalousie le développement rapide de cette cité si -indépendante et si fière, qui, la première, l'avait abandonné au siége -de Calais, et qui, plus tard, n'avait consenti à trahir la cause des -Brugeois qu'en le forçant à s'humilier devant elle. - -En 1445, le duc avait enlevé à Gand le grand conseil de Flandre pour -le fixer à Courtray, mais les violents murmures des Gantois, qu'il -devait encore ménager à cette époque, l'avaient réduit à l'y rétablir; -plus puissant en 1445, il l'avait transféré à Ypres et de là à -Termonde. - -Cependant la pénurie du trésor, épuisé chaque jour par de nouvelles -dépenses, obligea deux ans plus tard le duc à se rapprocher des -Gantois. Il avait formé le projet d'introduire dans toute la Flandre -la gabelle du sel, qui n'existait en France que depuis le règne -calamiteux de Philippe de Valois. Bruges, désarmée par les malheurs de -ses dissensions civiles, l'avait silencieusement acceptée en 1439; les -Yprois semblaient disposés à la subir. Il ne restait plus qu'à décider -les bourgeois de Gand à imiter leur exemple. Le duc convoqua -l'assemblée de la _collace_ et s'y rendit lui-même, espérant que par -de douces paroles il obtiendrait tout ce qu'il désirait des bourgeois: - -«Mes bons et fidèles amis, leur dit-il, vous savez tous que dès mon -enfance j'ai été nourri et élevé au milieu de vous; c'est pourquoi je -vous ai toujours aimés plus que les habitants de toutes mes autres -villes, et je vous l'ai souvent témoigné en m'empressant de vous -accorder toutes les demandes que vous m'avez faites: je crois donc -pouvoir espérer que vous aussi vous ne m'abandonnerez point -aujourd'hui que j'ai besoin de votre appui. Vous n'ignorez point sans -doute dans quelle situation se trouvait le trésor de mon père à -l'époque de sa mort; la plupart de ses domaines avaient été vendus; -ses joyaux avaient été mis en gage, et toutefois le soin d'une -vengeance légitime m'ordonnait d'entreprendre une longue et sanglante -guerre, pendant laquelle la défense de mes forteresses et de mes -villes et la solde de mes armées ont été la source de dépenses si -considérables qu'il est impossible de se les figurer. Vous savez aussi -qu'au moment même où les combats se poursuivaient le plus vivement en -France, j'ai dû, pour assurer la protection de mon pays de Flandre, -prendre les armes contre les Anglais en Hainaut, en Zélande et en -Frise, ce qui me coûta plus de dix mille saluts d'or que j'eus -grand'peine à trouver. N'ai-je pas dû également défendre contre les -habitants de Liége mon comté de Namur, qui est sorti du sein de la -Flandre? Ne faut-il pas ajouter à tous ces frais ceux que je m'impose -chaque jour pour le soutien des chrétiens de Jérusalem et l'entretien -du Saint Sépulcre? Il est vrai que, cédant aux exhortations du pape et -du concile, j'ai consenti à mettre un terme aux calamités que -multiplie la guerre, pour oublier la mort de mon père et me -réconcilier avec le roi, et dès que ce traité fut conclu, je -considérai que bien que j'eusse réussi à conserver à mes sujets, -pendant la guerre, les biens de l'industrie et de la paix, ils avaient -subi de grandes charges en taxes et en dons volontaires, et qu'il -était urgent de rétablir l'ordre de la justice dans l'administration; -mais les choses se sont passées comme si la guerre n'avait point -cessé; toutes mes frontières ont continué à être menacées, et je me -suis trouvé de plus obligé de faire valoir mes droits sur le pays de -Luxembourg, si utile à la défense de mes autres pays, notamment à -celle du Brabant et de la Flandre. - -«C'est ainsi que de jour en jour toutes mes dépenses se sont accrues; -toutes mes ressources sont épuisées, et ce qui est plus triste, c'est -que les bonnes villes et les communes de la Flandre, et surtout mon -pauvre peuple du plat pays, sont au bout de leurs sacrifices: je vois -avec douleur beaucoup de mes sujets réduits à ne pouvoir payer les -taxes et à s'émigrer dans d'autres pays, et néanmoins les recettes -sont si difficiles et si rares que j'en recueille peu d'avantage; et -je ne trouve pas plus de secours dans les terres qui me sont advenues -par héritage, car toutes sont également appauvries. - -«Il faut donc à la fois chercher à soulager le pauvre peuple et -pourvoir à ce que personne ne puisse venir insulter mon bon pays de -Flandre, pour lequel je suis prêt à exposer et aventurer ma propre -personne, quoique pour y parvenir des secours importants soient -devenus indispensables.» - -Le duc Philippe ajouta qu'un impôt sur le sel lui paraissait le -meilleur moyen d'atteindre le but qu'on se devait proposer, et demanda -instamment qu'un droit de trois sous fût établi sur chaque mesure de -sel pendant douze années. Il s'engageait, moyennant cette taxe, à -supprimer toutes les subventions qui lui avaient été accordées et à -jurer et à faire jurer par son fils qu'il n'en serait plus réclamé -tant que durerait la gabelle du sel. «Sachez, dit-il en terminant, que -lors même que vous y consentiriez, il suffirait que d'autres pays -fussent d'un avis différent pour que je m'empressasse d'y renoncer, -car je ne veux point que les communes de Flandre supportent plus de -charges qu'aucun autre de mes pays.» - -Comme on pouvait s'y attendre, les bourgeois de Gand repoussèrent la -gabelle sur le sel. Philippe, irrité, sortit de cette ville de Gand -qu'il avait autrefois comblée de ses bienfaits pour l'opposer à la -cité rivale de Bruges, et pendant longtemps il n'y reparut plus. Il -croyait que son absence serait une leçon pour la commune mécontente, -et que son autorité, vue de loin à travers l'horizon d'une forêt de -lances, paraîtrait plus redoutable et plus menaçante; mais les Gantois -ne demandaient pas mieux que de l'oublier: ils crurent volontiers que -le duc Philippe était mort le jour où il avait quitté la Flandre, et -le sentiment de leurs droits et de leurs priviléges se fortifia de -tout ce que semblait leur abandonner l'autorité du prince. - -Trois années s'étaient écoulées depuis que le duc avait déclaré qu'il -ne rentrerait point à Gand tant qu'on lui refuserait la gabelle du -sel. Philippe, après avoir introduit des réformes importantes dans -l'administration de son duché de Bourgogne, était retourné à Bruges, -et ses courtisans lui avaient aisément persuadé que cette résistance à -ce qui paraissait odieux et illégal était moins due aux sentiments -énergiques de la population qu'aux efforts de quelques hommes dont -elle subissait l'influence. Les Mahieu tenaient le même langage à -Louis de Male, en accusant Jean Yoens. - -Parmi ces courtisans se trouvaient deux bourgeois de Gand qui ne -voyaient dans les malheurs de leur patrie et dans les discordes de -leurs concitoyens qu'un moyen de satisfaire leur ambition. Sortis -d'une condition obscure, mais soutenus dans leur hostilité contre les -communes par la protection des sires de Croy, ils étaient parvenus, en -flattant le duc et en affectant un zèle sans limites pour ses -intérêts, à s'assurer une déplorable autorité sur son esprit. L'un, -Pierre Baudins, avait été autrefois emprisonné pour avoir volé des -livres à Paris, et ne connaissait que trop bien la _Ghuetelinghe_, -c'est-à-dire la tour où l'on enfermait les malfaiteurs; il était, -disait-on, si pauvre au moment où il entra au service de la ville de -Gand, qu'il n'avait pas de quoi s'habiller selon l'usage. L'autre, -Georges Debul, paraît avoir été le frère d'un secrétaire du duc, qui -avait reçu, en 1437, une part de l'amende imposée aux Brugeois. -Philippe, trompé par leurs discours, n'hésita pas à entrer dans la -voie funeste où des mesures iniques et violentes devaient l'entraîner -à ruiner par la guerre les populations qui étaient les plus riches et -les plus florissantes de tous ses Etats. Il croyait qu'il ne -s'agissait pour dominer la commune de Gand que de lui imposer des -magistrats dont il connaîtrait l'obéissance et le dévouement. - -L'élection municipale devait avoir lieu trois jours avant les fêtes de -l'Assomption, conformément au privilége de Philippe le Bel, du mois de -novembre 1301. Le duc de Bourgogne avait choisi pour la diriger deux -hommes appelés à des titres différents à se prêter un mutuel appui: -l'un était Philippe de Longpré, chevalier de noble maison, qui avait, -disait-on, trahi les communes du pays de Cassel avant d'escarmoucher -contre les bourgeois de Bruges, et qui devait en cette occasion être -soutenu par l'ancien bailli de Grammont, Ghislain d'Halewyn, depuis -vingt ans l'ennemi des communes. Le second n'était qu'un simple clerc -qui à la lourde épée d'acier préférait la plume, cette puissance -nouvelle dont la révélation inspira Guttemberg: c'était Pierre -Baudins. Arrivant à Grand avec une escorte d'hommes d'armes -bourguignons pour y solliciter les suffrages nécessaires à l'élection, -ils ne pouvaient point espérer de cacher quelle était leur mission, et -ce fut ce qui la fit échouer. Le bruit se répandit que d'autres -troupes d'hommes d'armes étaient cachées dans la ville pour seconder -cette tentative destinée à substituer à la liberté de l'élection -l'intimidation et la menace. La commune s'assembla: elle proclama bien -haut ses craintes et ses murmures, les porta même à l'hôtel de ville -où les électeurs devaient, d'après les anciens usages, siéger sans -conserver aucune communication avec le dehors, et obtint les -magistrats qu'elle désirait. Pierre Baudins et le sire de Longpré -n'avaient pu s'y opposer. Le clerc s'était enfui, mais le chevalier, -croyant réhabiliter son courage en ne cédant pas au péril, était resté -sans qu'il consentît à sanctionner la nouvelle élection. Le duc de -Bourgogne, instruit par ses envoyés de ce qui s'était passé à Gand, -alléguait de nombreux motifs pour en faire ressortir l'irrégularité. -L'un était le développement de l'autorité des doyens; l'autre, la -violation du privilége de 1301 qui ne traçait aucune règle fixe à -l'élection, enfreint par la coutume depuis longtemps établie de -choisir six échevins dans la _poortery_, c'est-à-dire dans la -bourgeoisie des _viri hæreditati_, ou «hommes héritavles;» dix dans le -métier des tisserands et dix dans les cinquante-deux petits métiers: -l'objection la plus sérieuse, la plus grave à ses yeux était -évidemment la part qui y avait été prise, disait-on, par Daniel -Sersanders, l'un de ceux qui lui avaient fait refuser la gabelle du -sel. Or, Daniel Sersanders avait été élu lui-même échevin avec Liévin -Sneevoet, Jean Vander Zype, Daniel Vanden Bossche, Louis Rym et Gérard -de Masmines. - -Simon Borluut et huit autres députés se rendirent à Bruges pour -engager le duc à ratifier l'élection des nouveaux magistrats. Leurs -démarches restèrent infructueuses; mais le duc de Bourgogne consentit -à mander près de lui l'abbé de Saint-Bavon, l'abbé de Tronchiennes et -le prieur de la Chartreuse de Gand. Dans une assemblée à laquelle -avaient été également appelés les députés de Bruges, d'Ypres et du -Franc, le chancelier Nicolas Rolin donna lecture d'un long mémoire où -se trouvaient successivement énumérés tous les griefs du duc contre -les Gantois. Aussitôt après, Philippe fit signe aux deux abbés et au -prieur de la Chartreuse de se lever, et tandis qu'il leur parlait en -flamand, il fronçait vivement les sourcils qu'il avait longs et épais: -ce qui était chez lui le signe de la colère. - -«Ce que mon chancelier vient de vous dire, il vous l'a dit par mon -ordre; les choses sont réellement ainsi et l'on ne saurait en douter. -Les ancêtres de Daniel Sersanders ont été des hommes loyaux, mais ils -n'auraient jamais fait ce qu'il a fait, car il se montre faux, -mauvais, traître et parjure contre moi qui suis son prince. Je le -connais pour tel et je le considère comme mauvais et faux vis-à-vis de -moi. Je sais bien qu'il en est qui le conseillent et le favorisent: il -n'est pas seul, et ce qu'il fait, il ne le fait pas de lui-même. -N'est-ce pas toutefois une grande fausseté que d'avoir dit et répandu -parmi le peuple que je voulais le faire assassiner? Certes, si je le -voulais, ni lui, ni les plus grands de ce pays ne pourraient l'en -défendre; mais, Dieu soit loué! je n'ai pas jusqu'à ce moment passé -pour un assassin: non que je parle ainsi pour me disculper et que je -pense devoir me justifier; mais sachez-le bien, avant que je consente -à ce que lui ou les siens reçoivent ou conservent un siége au banc des -échevins dans ma ville de Gand, je me laisserai plutôt couper en -morceaux. Je ne crois pas qu'en termes de justice et de droit il soit -possible ou licite de soutenir quelqu'un qui m'est contraire, -puisqu'il est tel que je vous l'ai dit. Aussi, dès que j'ai connu la -situation des choses, j'ai rappelé mon bailli de Gand, je l'ai révoqué -de son office et je lui ai fait connaître qu'il ne pouvait plus m'y -servir, et je rappellerai de même tous les officiers que j'ai à Gand. -Daniel et les siens rempliront aisément les fonctions de bailli, -d'échevins et de doyens, et toutes celles qui seront vacantes plus -tard. Daniel, si on le laisse faire, s'établira seigneur de la ville, -comme d'autres ont autrefois cherché à l'être, et mes gens et mes -officiers n'y auront plus que faire, ce me semble. Je vous avertis -volontiers de toutes ces choses qui sont vraies, afin que vous les -conserviez dans votre mémoire et que chacun de vous en avertisse ceux -que cela regarde, et spécialement ceux que vous entendrez discourir de -ces affaires, car ledit Daniel et les siens excitent chaque jour le -peuple et sèment une foule de mensonges contre moi et mes serviteurs. -Je m'étonnerais fort toutefois de voir mes gens de Gand soutenir et -appuyer un homme tel qu'est ledit Daniel contre moi, qui leur ai -toujours été bon prince, car je leur ai généreusement pardonné tous -leurs méfaits à cause de ma grande affection pour eux, ce que je n'ai -jamais fait pour mes autres sujets.» - -Puis, se tournant vers les députés de Bruges, d'Ypres et du Franc, il -leur proposa de voir les lettres séditieuses de Daniel Sersanders; -mais ceux-ci s'en excusèrent respectueusement, et les trois -dignitaires ecclésiastiques, chargés de porter à leurs concitoyens ces -paroles menaçantes, prirent congé du duc pour retourner à Gand. - -Philippe s'était retiré à Bruxelles: ne cachant plus son hostilité -contre les Gantois, il avait fait frapper d'un impôt tous les grains -qu'ils venaient chercher dans le Brabant, et peu de jours après, le 26 -novembre 1449, nous le voyons ordonner que personne ne reconnaisse -désormais l'autorité dont continuent à rester investis, à Gand, des -hommes qu'il hait ou qu'il redoute. - -Cependant les Etats de Flandre s'assemblèrent le 6 décembre à Malines -pour interposer leur médiation: l'évêque de Tournay y joignit la -sienne, et après de longues négociations, on obtint que les Gantois -éliraient d'autres échevins. Il est toutefois à remarquer que le duc -avait consenti à ce que l'on se conformât à ce qui avait eu lieu -précédemment pour la triple représentation de la bourgeoisie, de la -corporation des tisserands et des petits métiers dans le corps des -échevins; les députés que les Gantois avaient envoyés près du duc -avaient également annoncé à leur retour qu'une nouvelle élection -apaiserait le prince, et la cité de Gand devait y trouver d'autant -moins de danger pour ses priviléges, ses coutumes ou ses usages que, -par un acte d'appel du 7 mars, ils venaient de les placer sous la -protection du roi de France. L'élection eut lieu le 10 mars: à côté -des noms illustres des Uutenhove, des Uutendale, des Sersimoens, elle -plaça d'autres noms que le quinzième siècle allait voir s'élever, -briller et s'éteindre, celui de Seyssone, celui de Thierry de -Schoonbrouck. Néanmoins, le duc s'applaudissait de cette élection -comme d'un premier succès, et ses conseillers n'hésitèrent pas a -poursuivre la lutte en produisant d'autres griefs. Quelque longue -qu'en fût l'énumération, le plus grave était toujours la puissance de -Gand, la tendance ambitieuse vers la domination qu'on lui reprochait. -On prétendait que la ville cherchait sans cesse à augmenter sa -population par l'admission de nouveaux bourgeois, et chaque métier, -dans la mesure de ses forces, imitait le mouvement centralisateur de -la cité. Pour obtenir le titre de _bourgeois_ de Gand, ce titre que ne -dédaignaient pas les plus nobles seigneurs, il suffisait d'occuper une -maison ou une chambre meublée, et même parfois d'être l'hôte d'un -_bourgeois_: or, pour entrer dans la plupart des métiers, il suffisait -d'être bourgeois. Bourgeois ou membre des métiers, on était protégé en -quelque lieu que ce fût, dans les châteaux des princes aussi bien que -dans les foires étrangères, par des immunités personnelles que -garantissait l'autorité de toute la commune. Modifier ces immunités, -en régler l'origine, l'usage, la déchéance était une question grave -dans ces temps où la commune des bourgeois, où l'association -industrielle ne se maintenaient qu'au milieu de mille périls: on le -comprenait si bien à Gand, qu'à toutes les plaintes du prince l'on se -contentait de répondre: «Nous voulons conserver tous nos droits, tous -nos priviléges, toutes nos libertés.» - -Pendant quelques mois, le mécontentement du duc ne se manifeste que -par des actes isolés. C'est d'abord une tentative pour diviser la -corporation des francs-bateliers, à laquelle avait appartenu Gilbert -Mahieu. Peu après, le bailli et les autres officiers du duc bannissent -un ancien échevin de la keure, deux anciens doyens des tisserands et -d'autres membres influents des corps de métiers; mais leur sentence ne -s'exécute point et ils quittent eux-mêmes les murs de Gand, y laissant -pendant quelques jours le cours de la justice interrompu. Enfin, au -commencement du mois de juin 1451, le duc charge quatre bourgeois de -Gand du parti bourguignon, Pierre Tincke, Louis Dhamere, Eloi -Coolbrant et Liévin Wicke d'exposer ses griefs près de leurs -concitoyens, et dès qu'il voit que leurs efforts ne réussissent point, -il publie un manifeste conçu dans les termes les plus violents, où il -accuse, en les rendant responsables de son absence, Daniel Sersanders, -Liévin Potter et Liévin Sneevoet. - -Le duc de Bourgogne s'était rendu à Termonde. Il y répéta lui-même en -flamand aux députés de Gand qu'il ne rentrerait point dans leur ville -tant qu'il pourrait y rencontrer Sersanders, Potter et Sneevoet. Il -leur fit aussi remettre un nouvel exposé de ses griefs où l'on -engageait les Gantois, en leur citant l'exemple de Thèbes, d'Athènes -et de Rome, à ne pas se laisser entraîner aux discordes civiles par -quelques voix ambitieuses, et à se souvenir que si le commerce avait -fait la gloire de Bruges, Gand devait sa célébrité à la sagesse de -ses lois et de son administration; mais les députés de Gand ne -pouvaient rien sans consulter les magistrats, les métiers et les -bourgeois dont ils tenaient leurs pouvoirs. - -Le duc de Bourgogne se lassa de ces retards. Le 26 juillet 1451, -poursuivant ouvertement ses desseins, il cita devant son conseil -Sersanders, Potter et Sneevoet et avec eux tous les échevins de la -keure de l'année précédente, et cet ajournement leur fut signifié par -un huissier de la chambre du conseil, nommé Jean Vanden Driessche, que -les magistrats de Gand avaient condamné en 1446 à un exil de cinquante -ans. Les bourgeois de Gand firent entendre de vifs murmures. Ils -avaient reconnu que le duc cherchait à substituer une procédure -illégale à l'autorité des échevins des autres membres de Flandre, -seuls compétents pour statuer sur la gestion de leurs pairs. Trois -citations successives avaient été inutilement portées à Gand lorsque -messire Colard de Commines, souverain bailli de Flandre, et Gérard de -Ghistelles, haut bailli de Gand, parurent le 3 août 1451 à l'hôtel des -échevins, où les trois membres de la ville s'étaient réunis pour -délibérer sur la gravité de la situation. Après avoir fait connaître -les lettres de créance qui leur étaient confiées, ils déclarèrent -qu'ils étaient autorisés à annoncer que le duc avait pardonné aux -anciens échevins de la keure et se contentait d'exiger que Daniel -Sersanders, Liévin Sneevoet et Liévin Potter vinssent s'excuser, en sa -présence, de leurs rébellions, promettant sur leur foi, sur leur -honneur et sur leur parole de chevalier, que le duc de Bourgogne -serait satisfait de cette démarche. - -Sersanders, Sneevoet et Potter n'hésitent plus, et, après avoir signé -une protestation contre la violation des priviléges de la commune, ils -quittent Gand espérant qu'ils y rétabliront la paix en se soumettant à -l'autorité du duc, qui préside lui-même son conseil à Termonde. Les -échevins de Gand et les doyens les accompagnent. Cependant plusieurs -heures s'écoulent avant que le duc consente à les recevoir. Il exige -que les trois bourgeois de Gand paraissent devant lui, comme des -suppliants, la tête découverte, les pieds nus; de plus, il les -condamne à quitter la Flandre dans le délai de trois jours, tous -frappés d'une sentence d'exil, l'un pour vingt ans, l'autre pour -quinze ans, le troisième pour dix ans, et de peur que, rentrés à Gand, -ils ne trouvent un asile dans leurs propres foyers, des sergents -d'armes les emmènent pour exécuter sans retard les ordres qui leur -ont été donnés. - -Le lendemain matin, Philippe s'éloigna de Termonde pour se retirer à -Bruxelles. Le sire de Commines et le sire de Ghistelles n'avaient -point osé retourner à Gand. En effet, une vive agitation se manifesta -dans le peuple assemblé sur les places publiques lorsque les -magistrats et les doyens annoncèrent que le duc, au mépris d'une -promesse solennelle, avait violé le privilége des bourgeois de Gand de -ne connaître d'autre juridiction que celle de leurs magistrats. Les -bourgeois, en ne voyant pas reparaître avec eux Sersanders et ses -amis, les croyaient déjà morts, et il fallut pour les rassurer que les -femmes éplorées des bannis vinssent elles-mêmes déclarer qu'ils -vivaient encore. Quoi qu'il en fût, l'inquiétude s'accroissait de jour -en jour, et l'on trouva près de l'hôtel des échevins des lettres où -l'on invoquait comme un libérateur un autre Jacques d'Artevelde. - -Cependant, les amis du duc jugèrent urgent de tenter un effort pour -assurer leur triomphe. Pierre Tincke se rendit à Mons près de Pierre -Baudins et de Georges Debul, qui à cette époque continuaient à jouir -d'une funeste influence dans toutes les questions relatives aux -affaires de Flandre. Il y fut résolu qu'on essayerait de soulever le -peuple au vieux cri de Jean de Heyle: «La paix et nos métiers, et le -seigneur dans sa ville de Gand!» Tout le parti bourguignon devait se -rallier à ce signal. Le duc avait approuvé lui-même ce projet en -disant à Pierre Tincke et à Louis Dhamere: «Fort bien, mes enfants.» -Le jour fixé pour l'accomplissement de ce complot arriva. Pierre -Baudins attendait hors de la ville le moment favorable pour s'élancer -au secours des conspirateurs; mais Pierre Tincke et Louis Dhamere ne -furent pas plus habiles que Gilbert Mahieu, qui s'appuyait, comme eux, -sur le métier des francs-bateliers. Au premier bruit, les tisserands -accoururent: sans rencontrer une grande résistance, ils saisirent et -enfermèrent au Châtelet Pierre Tincke et Louis Dhamere, comme -coupables d'avoir excité des troubles dans la ville. - -Le 26 octobre toutes les corporations s'assemblent, et tandis que les -officiers du duc s'éloignent de Gand, elles déclarent qu'elles ne -déposeront point les armes tant que l'on n'aura pas fait justice des -prisonniers enfermés au Châtelet. Une ordonnance prévient tous les -bourgeois absents qu'ils aient à rentrer immédiatement à Gand; une -autre ordonnance suspend le cours de toutes les querelles -particulières et de toutes les haines privées. Pendant les jours -suivants se succèdent d'autres événements importants: la formation -d'un conseil d'enquête composé de douze membres choisis parmi les -bourgeois, les tisserands et les membres des petits métiers; -l'interrogatoire des prisonniers du Châtelet qui avouent, selon les -uns, le projet, désapprouvé par le duc, mais conçu par ses -conseillers, d'assassiner à coups de hache Sersanders, Potter et -Sneevoet à Bruxelles, au pied des autels de Saint-Michel, selon -d'autres, celui d'incendier la ville; l'arrestation des magistrats du -parti bourguignon et entre autres celle d'un ancien échevin, Baudouin -de Vos, reconnu près de la porte de Termonde au moment où il se -prépare à fuir dans son château de Laerne; le bannissement du sire de -Ghistelles et de tous les autres officiers du duc qui ont quitté la -ville. Enfin, le 11 novembre 1451, un échafaud s'élève sur -l'_Hooftbrugge_, et par l'ordre des doyens, Pierre Tincke et Louis -Dhamere y subissent le dernier supplice. - -Tous les travaux avaient cessé: la cloche qui chaque jour en donnait -le signal ne se faisait plus entendre; les bannières des métiers ne -quittaient plus la place du Marché, afin que nuit et jour elles -servissent de point de ralliement aux bourgeois constamment armés, et -peu de jours après les trois membres, agissant conformément à leurs -priviléges qui avaient prévu le cas où quinze jours se passeraient -sans que le prince amendât la faute de son bailli, créaient Liévin -Willemets _justicier de la ville de Gand_. - -Le 15 novembre, les doyens et les échevins des deux bancs adressèrent -au duc de Bourgogne une longue lettre pour chercher à justifier ce qui -avait eu lieu. Une seule phrase nous frappe vivement dans cette -apologie: c'est celle où ils se vantent d'avoir agi comme de loyaux et -fidèles sujets, parce que dans le jugement des deux suppliciés ils -n'ont point eu recours à la suzeraineté du roi de France. C'est à la -fois une menace pour l'avenir et l'indice presque certain de -négociations secrètes déjà entamées et accueillies avec faveur à -Paris. En effet, une ambassade solennelle, composée de l'archevêque de -Reims, du sire de Gaucourt et de deux clercs nommés Gui Bernard et -Jean Dauvet, se rendit à la cour du duc Philippe, et on lit dans les -instructions qui leur furent données qu'ils étaient chargés «de -besoigner et de remontrer à monsieur de Bourgogne sur le fait de -Flandres.» Charles VII chargeait vers la même époque trois conseillers -du parlement de commencer une enquête sur la validité de la cession -des villes de la Somme. - -Si les Gantois comptaient sur l'appui de Charles VII, qui ne pouvait -pardonner à Philippe les complots ourdis avec le duc d'Orléans, la -position du duc de Bourgogne, réduit, à défaut d'armée, à recourir -sans fruit à d'obscures intrigues, ne les encourageait pas moins dans -leur résistance. Les abbés de Saint-Pierre, de Saint-Bavon, de -Baudeloo, de Ninove, de Grammont, de Tronchiennes s'étaient rendus -près de lui, accompagnés des sires de Praet, d'Escornay et de Boulers -et des députés de plusieurs châtellenies, pour l'engager à écouter les -plaintes des Gantois; mais leur médiation fut désavouée par ceux-là -mêmes dont ils plaidaient la cause. Ce fut en vain que le duc de -Bourgogne rappela de la proscription Daniel Sersanders, Liévin Potter -et Liévin Sneevoet, en leur donnant un sauf-conduit pour qu'ils -allassent engager leurs concitoyens à la paix: fidèles à leur serment, -ils portèrent à Gand le message qui leur était confié, et dès qu'il -eut été rejeté, quittant les foyers paternels où ils s'étaient à -peine, tels que des étrangers, reposés pendant quelques heures, ils -s'éloignèrent de nouveau pour rentrer dans l'exil. - -Ni les pieuses démarches des abbés, ni les exhortations des nobles -aimés du peuple, ni la présence de Daniel Sersanders n'avaient pu -calmer l'irritation des Gantois. On y retrouvait à la fois un -ressentiment aveugle contre leurs ennemis, une confiance illimitée en -eux-mêmes. En même temps, au sein des populations industrielles, -arrachées à leurs travaux et placées au-dessus des lois et des -institutions par la mission même qu'elles s'étaient donnée de les -protéger, grandissait un parti, redoutable par une audace dont les -fureurs et les excès rejetaient le frein de toute autorité. C'était la -faction des suppôts de l'anarchie qui, après s'être élevés en -s'appuyant sur les libertés communales, invoquaient le salut public -pour les étouffer sous une tyrannie non moins odieuse que celle du duc -de Bourgogne. Leur influence se manifesta, le 3 décembre 1451, par -l'élection de trois capitaines, Jean Willaey, Liévin Boone et Everard -Van Botelaere, hommes peu respectés et peu dignes de l'être, auxquels -ils adjoignirent toutefois par méfiance un conseil de six personnes, -supérieur à celui des échevins. - -Les capitaines inaugurèrent dès le lendemain leur autorité en allant -attaquer le château de Biervliet. Ils espéraient, en imitant -servilement l'exemple de Jacques d'Artevelde et de François Ackerman, -rappeler leur dévouement et leur gloire; mais ils échouèrent dans -leur première expédition, et cette tentative ne révéla que leur -impuissance et leur faiblesse. - -Cependant, on poursuivait à Gand l'enquête dirigée contre les anciens -magistrats qu'on accusait d'exactions et de fraudes. Parmi ceux-ci se -trouvaient Jacques Uutenhove, Etienne de Fourmelles, Laurent de Wale; -mais le plus important était Baudouin de Vos, seigneur de Laerne et de -Somerghem, chevalier et ancien échevin de la cité de Gand où son aïeul -avait été _rewaert_ en 1348. Deux fois il monta sur l'échafaud, deux -fois il réussit par ses prières et par ses promesses à obtenir un -nouveau délai; l'évêque de Liége et le comte d'Etampes contribuèrent -puissamment à le sauver; le premier parlait au nom d'une commune -puissante où les Gantois étaient fiers de compter des frères et des -amis; le second, prince égoïste et ambitieux, petit-fils de Philippe -le Hardi aussi bien que le duc de Bourgogne, quoiqu'il affectât une -grande soumission à Charles VII pour conserver tous ses domaines -héréditaires situés sur les frontières du royaume, pouvait être utile -au parti des Gantois par l'élévation de son rang et les vices mêmes de -son caractère. - -Les bourgeois qui cherchaient à rétablir la paix avaient trouvé dans -cet acte de clémence de nombreux motifs de se réjouir. Ils espéraient -qu'il serait le présage d'une réconciliation entre le duc de Bourgogne -et ses sujets. Malgré l'hiver, de nouveaux pourparlers eurent lieu. -Les députés des trois membres de Flandre les poursuivirent à -Bruxelles. Le comte de Saint-Pol appuyait leurs démarches; mais il fut -bientôt aisé de voir que rien ne se déciderait avant le printemps et -que toutes les chances seraient alors pour la guerre. A Gand, on -représenta publiquement dans les rues un mystère imité du beau poëme -de Baudouin Van der Lore, où une noble vierge, en butte à l'injuste -colère de son père, voyait inutilement ses soeurs intercéder pour elle -et ne trouvait d'autre remède à ses maux que l'appui «du lion de -perles couronné d'or.» Il semblait à beaucoup de bourgeois que ces -allusions, en annonçant de nouvelles luttes, devaient en hâter -l'explosion: des nouvelles reçues du Brabant confirmèrent bientôt -leurs craintes. Le 15 mars, vers midi, l'amman s'était présenté à -l'hôtel de ville de Bruxelles: aucun des échevins ne l'accompagnait, -car il venait donner lecture de la condamnation de la plus puissante -commune de Flandre. Le duc, rassuré sur les intentions du roi de -France par le rapport des ambassadeurs qu'il avait envoyés à Paris, -déclarait dans ce manifeste que les rébellions réitérées des Gantois -ayant lassé son indulgence, il voulait qu'à l'avenir on ne leur portât -plus de blé, et qu'on chargeât de fers tous ceux d'entre eux dont on -pourrait s'emparer. En même temps le sire de la Vere recevait le -commandement de l'Ecluse, où il remplaça le sire de Lalaing qui -s'était rendu à Audenarde. On ajoutait que messire Jean de Bonifazio, -qui était presque aussi pauvre que courageux, avait offert son épée au -duc pour chercher fortune en combattant les riches bourgeois de Gand. - -Huit jours après la déclaration du duc, les capitaines, échevins et -conseillers de Gand écrivirent aux villes de Termonde, d'Alost, de -Ninove, de Grammont, d'Audenarde, de Courtray, qui relevaient de la -châtellenie de Gand, pour exposer les dangers dont ils étaient -menacés. Ils les priaient de ne pas recevoir d'hommes d'armes -étrangers et de ne pas exécuter les mandements qui tendraient à -suspendre les relations industrielles, notamment le commerce des blés, -les assurant que nuit et jour ils seraient toujours prêts à leur venir -en aide dans leur résistance à des mesures illégales et oppressives. -Les bourgeois de Ninove, quoique voisins des frontières du Hainaut et -du Brabant, osèrent seuls annoncer leur intention formelle de fermer, -avec le secours des Gantois, les portes de leur ville aux hommes -d'armes bourguignons. Ailleurs, de vaines protestations voilaient une -neutralité qu'inspirait l'attente des événements. Ce n'est qu'à Bruges -que l'on voit, en réponse à de semblables lettres, les magistrats -influencés par le comte d'Etampes, désormais hostile aux Gantois, -repousser l'appel qui était adressé à l'union et à la solidarité des -communes flamandes. - -Pour effacer ces dissentiments et rallier en un faisceau toutes les -villes que réunissaient les mêmes intérêts, il eût fallu aux Gantois -une modération qui ne se retrouve guère dans les situations critiques, -une prudence presque toujours étrangère aux délibérations de la -multitude inquiète et agitée. Rien n'eût été plus sage que d'accepter -la médiation des bonnes villes et des châtellenies de Flandre; agréée -par le duc, elle ne pouvait évidemment jamais conduire à la -destruction de priviléges qui leur étaient communs; repoussée, elle -devenait aussitôt la base d'une vaste confédération nationale. On ne -le comprit pas à Gand: les moyens violents y dominaient de nouveau. On -venait de décapiter, devant le Châtelet, un bailli du pays de Waes, -nommé Geoffroi Braem, et depuis les premiers jours de mars, les -remparts étaient gardés comme si l'on eût redouté quelque agression. -L'autorité des magistrats était si peu respectée que Gui Schouteet -avait été réduit à fuir hors de la ville avec Etienne de Liedekerke, -Gérard de Masmines, Jean de la Kéthulle, Jacques Uutenhove, Pierre Van -der Zickele et Roger Everwyn. La dictature anarchique restait seule -debout: c'était celle des trois capitaines, Jean Willaey, Liévin Boone -et Everard Van Botelaere. - -Les circonstances devenaient de plus en plus graves. Le 31 mars, le -duc de Bourgogne avait publié à Bruxelles un nouveau manifeste où il -annonçait son intention de dompter par la force des armes l'opposition -des Gantois. Reprenant ses griefs depuis le refus de la gabelle du -sel, il rappelait l'influence prépondérante exercée par les deux -grands doyens, l'accroissement des métiers par l'adjonction d'ouvriers -_forains_, les sentences criminelles prononcées sans l'intervention du -bailli, «et encore, ajoutait-il, lesdits de Gand, non contens de ce, -accumulans mal sur mal, demonstrans de plus en plus mauvais courraige, -obstination, pertinacité, rebellion et désobéissance envers nous, et -pour mieulx accomplir et mettre à effet et execution leur mauvaise, -dampnable et détestable voulenté, et afin de troubler et esmouvoir, -comme il est à présumer, tout le pays à l'encontre de nous, ont fait -et ordonné trois _hoftmans_, lesquelz se font seigneurs de la ville, -exercent le fait de la justice, font éditz, et sont obeiz en tout, et -tiennent le peuple en telle cremeur que nul n'ose autrement faire, ne -dire que à la voulenté desdits _hooftmans_ et de leurs satellites, -complices et adhérens; font aussi faire ou plat pays, bollevars, et -fortifier passaiges et chemins, ordonnent de par eulx capitaines, -dizeniers et chiefs ès villaiges, envoient ou pays, quérir, prendre et -amener prisonniers audit lieu de Gand nos officiers, et meismement ont -nagaires envoyé quérir nostre bailli de nostre terroir de Waize, -lequel ilz trouvèrent tenant viescare de par nous et en nostre nom, la -verge à la main et néanmoins le prindrent et l'ont fait morir, contre -Dieu et raison; mandent, commandent et deffendent de par eulx et par -leurs lettres où ils se inscripvent dessus comme princes ce qu'il leur -plaist et meismement deffendent que, aux commandements de nous qui -sommes prince et seigneur d'eulx et du pays, ne soit aulcunement obéy, -ce qui est chose bien estrainge et de mauvaise conséquence... Quelle -chose donques doit l'en dire des fais desdits de Gand, qui ainsi se -gouvernent, et encores, comme conspirateurs, contendent, par leurs -mensonges, esmouvoir et soubztraire nostre bon peuple, et le pays -mettre en division et rebellion à l'encontre de nous? Certes, il faut -dire qu'ilz font comme gens qui point ne recognoissent de Dieu en -ciel, ne de prince en terre, mais vuellent par eulx et d'eulx-meismes -régner, seignourier et gouverner à leurs plaisirs et voulentez; et se -ces choses sont très-grièves, amères, desplaisans et intolérables à -nous qui sommes leur prince et seigneur, et qui en sommes esmeuz et -courrouciez contre eulx, ce n'est point merveille, et en avons bien -cause, car ce sont euvres qui aussi doibvent estre bien desplaisans et -abominables à toutes gens de bon couraige et qui craignent Dieu; et -combien que deussions piéça y avoir pourveu, toutes voyes, pour -compassion que avons eu de nostre bon peuple de Flandre et espérans -toujours que lesdits de Gand se deussent raviser et mettre en leur -devoir envers nous, nous avons différé de y procéder jusques à ores; -mais pour ce que, par honneur et serment, veu l'obstination et -continuation mauvaise d'icenlx de Gand, ne povons, ne devons, comme -aussi ne voulons plus avant dissimuler, ne tolérer leurs tirannies, -cruautez et inhumanitez, ne les injures, vilenie, blasme et -mesprisement qu'ilz nous ont fait et montré, qui sommes leur prince, -et chascun jour, de plus en plus, font et montrent, nous avons fait -notre mandement pour réduire lesditz de Gand à congnoissance, -obéissance et humilité envers nous.» - -La mémoire de quelques vieillards conservait encore à Gand le souvenir -des guerres qu'avait terminées la paix de Tournay. En les voyant -prêtes à se renouveler sous un prince dont la puissance était bien -plus redoutable que celle de Philippe le Hardi, ils s'effrayaient des -désastres qui en devaient être la suite inévitable, soit que les -Gantois expiassent une insurrection imprudente par la perte de leurs -libertés, soit qu'ils réussissent, après de longs et cruels -sacrifices, à obtenir, au prix de leur sang et de leur prospérité, la -confirmation de leurs lois et de leurs priviléges. La plupart des -bourgeois partageaient leur opinion, et huit jours après le supplice -de Geoffroi Braem, le parti des hommes sages se ranima à la lecture du -manifeste du duc qui leur annonçait un péril si imminent. Leur -influence, leur autorité, leurs richesses, leurs lumières favorisèrent -leur intervention spontanée en faveur de la paix, et le 4 avril on -porta en procession solennelle la châsse de saint Liévin pour obtenir -du ciel le rétablissement de la concorde et de l'union. - -Le même jour, six abbés et trois chevaliers, accompagnés des -mandataires de toutes les villes de la châtellenie de Gand, quittèrent -l'église de Saint-Bavon, où l'on avait célébré la messe du -Saint-Esprit, pour se rendre à Bruxelles. Les députés des trois Etats -de Flandre s'empressèrent de s'associer à leurs efforts, et, s'étant -également assuré l'appui de la duchesse Isabelle et du comte de -Charolais, ils profitèrent de la solennité du vendredi saint pour -supplier le duc de se montrer généreux et clément en souvenir de -Jésus-Christ, léguant du haut de la croix, comme un divin témoignage -de son amour, sa paix aux hommes. - -Philippe qui, peu de jours auparavant, s'était contenté de répondre à -d'autres députés des villes flamandes qu'il ne pouvait que recommander -à ses hommes d'armes de ne pas piller les biens de ceux qui le -soutiendraient, regrettait déjà que des dissensions intérieures -l'empêchassent de prendre une part active au mouvement des ambitions -féodales en France. Un message venait de lui apprendre que le Dauphin, -son allié secret, devenu l'époux d'une princesse de Savoie, -petite-fille de Philippe le Hardi, réclamait son appui contre les -troupes de Charles VII qui s'avançaient vers le Lyonnais. Dans ces -circonstances, Philippe, changeant de langage, accueillit avec douceur -les députés de Gand. Il les assura que, malgré tous les méfaits de -leurs concitoyens, il était aussi disposé que jamais à tout oublier et -qu'il désirait vivement voir la paix rétablie. Il ajouta qu'il -consentait volontiers à ce qu'aussitôt après les solennités de la -semaine sainte ils entamassent des négociations avec les gens de son -conseil. «Et dissimuloit le duc leur malice, ajoute Olivier de la -Marche, attendant son point et qu'il eust assuré son faict devers le -roy françois avec lequel il avoit toujours quelque chose à remettre.» - -Les capitaines de Gand, Boone, Willaey et Van Botelaere, s'alarmèrent -d'un rapprochement si inespéré: ils sentaient bien, avec tous ceux qui -s'étaient élevés par l'anarchie, qu'entre eux et le duc de Bourgogne, -entre l'agitation de la veille et la réconciliation du lendemain, il y -avait le souvenir du sang qu'ils avaient répandu. Au mois de décembre, -ils avaient refusé de sceller des lettres pacifiques des échevins -adressées à la duchesse de Bourgogne et au comte d'Etampes, et leur -avaient défendu, ainsi qu'aux doyens, d'écrire ou de recevoir -désormais d'autres lettres sans qu'ils en prissent préalablement -connaissance, puis ils s'étaient attribué le droit de porter le même -costume que les échevins et de marcher dans les rues suivis de douze -serviteurs. Ils s'étaient crus bientôt assez puissants pour faire -arrêter un secrétaire des échevins de la keure, nommé Engelram Hauweel -et pour le faire décapiter sans avoir consulté l'assemblée du peuple. -Le supplice de Geoffroi Braem était un autre attentat présent à tous -les esprits. Leur sécurité personnelle, troublée sans doute par le -remords, était désormais liée au maintien de leur autorité: pour la -perpétuer, ils résolurent de lui donner, comme base nouvelle, d'autres -désordres, n'ignorant pas que le seul moyen de sauver leur -responsabilité, c'était de l'étendre de plus en plus à tous les -bourgeois de Gand, et au moment même où les députés de la Flandre -s'acquittaient de leur message près du duc de Bourgogne, sans respect -pour la sainteté de ce jour consacré par toutes les nations -chrétiennes à la pénitence et à la prière, ils envoyèrent quelques-uns -de leurs amis surprendre le château de Gavre qui appartenait au sire -de Laval, comme si les mêmes lieux, deux fois célèbres dans cette -guerre, devaient, à un sanglant intervalle, en voir l'imprudent signal -et le fatal dénoûment. - -Peu de jours après, un autre complot se forma: il s'agissait cette -fois de s'assurer aux bords de l'Escaut une conquête qui, à la fin du -quatorzième siècle, avait manqué aussi bien à la gloire qu'à la -fortune de Philippe d'Artevelde. Les deux capitaines de la forteresse -d'Audenarde étaient absents. Le sire d'Escornay se trouvait dans sa -terre; le sire de la Gruuthuse s'était rendu à Bruges, mais nous -savons déjà que Simon de Lalaing avait été chargé par le duc de les -remplacer. Sa prudence était extrême. Il remarqua que les magistrats -d'Audenarde avaient ordonné à tous les habitants des faubourgs de -rentrer dans la ville, et prévit que cette retraite motivée par la -crainte des Picards permettrait aisément de renouveler aux portes -d'Audenarde, avec quelques chariots chargés des biens des fugitifs, la -ruse qui avait si bien réussi en 1384 à Philippe le Hardi. Simon de -Lalaing soupçonna bientôt quelque trahison: il déclara que le duc ne -songeait point à envoyer à Audenarde ces Picards si fameux par leurs -maraudages et que, bien que capitaine de l'Ecluse, il resterait à -Audenarde pour veiller lui-même à l'exécution de sa promesse. En -effet, il manda aussitôt à sa femme et à son fils aîné qu'ils vinssent -l'y rejoindre. - -L'inquiétude des habitants s'était un peu calmée, quand une troupe de -cultivateurs s'introduisit à Audenarde sous le prétexte du jour du -marché, avec des armes cachées sous leurs vêtements. A leurs cris, -quelques bourgeois se soulevèrent; mais l'intrépidité du sire de -Lalaing arrêta l'insurrection avant qu'elle eût pu se développer et la -rejeta hors de la ville (13 avril 1452). - -Cette tentative, aussi bien que celle qui avait été précédemment -dirigée contre le château de Gavre, avait eu lieu de concert avec les -trois capitaines de Gand. Dans la soirée de la veille, ils avaient -reçu un message des habitants de la châtellenie d'Audenarde qui -favorisaient leurs projets, et ils avaient immédiatement convoqué tous -leurs amis pour leur représenter que la châtellenie d'Audenarde -relevait de Gand et qu'il fallait la secourir et la délivrer. A les -entendre, il ne leur devait pas être moins aisé, dès qu'ils auraient -défait le sire de Lalaing, d'aller attaquer le duc de Bourgogne, et -déjà ils répétaient; «Allons, allons à Philippin aux grandes jambes!» -Liévin Boone décida le mouvement en montrant une besace pleine de -grandes clefs qu'il prétendait être celles de la forteresse -d'Audenarde, et il partagea avec Jean Willaey l'honneur de commander -tous ceux qu'il avait séduits par ses astucieux discours. - -Il était près de midi quand Boone et Willaey parurent devant -Audenarde. Apprenant que leur complot avait échoué, ils se -contentèrent d'annoncer aux habitants que, loin d'être guidés par des -desseins hostiles, ils venaient uniquement les aider à repousser les -étrangers qui voudraient s'introduire dans leur ville, et qu'ils -espéraient être reçus en amis; mais Simon de Lalaing leur fit répondre -qu'il était faux que des étrangers menaçassent Audenarde, et que si -les Gantois croyaient, par leur présence, exciter quelque nouvelle -sédition, ils seraient déçus dans leur attente. - -Lorsqu'on sut à Gand que les capitaines étaient sortis de la ville -avec un petit nombre de bourgeois, moins hardis que présomptueux, pour -combattre l'un des plus braves chevaliers bourguignons, qui pouvait -appeler des renforts soit des garnisons du Hainaut, soit de l'armée -que le comte d'Etampes réunissait à Seclin, l'inquiétude fut vive, -l'alarme universelle. On pouvait craindre que la renommée de la cité -de Gand ne fût compromise et que l'opprobre d'une défaite n'affaiblît -la puissance de son droit. L'agitation s'accrut au moment où l'on -apprit la réponse énergique du sire de Lalaing, et les bourgeois, quel -que fût leur sentiment sur le caractère de l'expédition, crurent -devoir faire proclamer sans délai la _wapening_ pour s'associer à un -armement que leur prudence eût désavoué si, avant de l'entreprendre, -on eût jugé utile de la consulter. Liévin Boone, Jean Willaey et -Everard Van Botelaere triomphaient: ils avaient réussi, par une -démarche téméraire, à engager l'honneur, le repos et la prospérité de -leurs concitoyens dans une guerre acharnée. Ils espéraient qu'elle -confondrait désormais dans une même cause les intérêts sacrés des -libertés publiques et les intérêts ambitieux de leur dictature. - -Au son de la cloche du beffroi, toute la commune de Gand s'assembla. -Dix-huit ou vingt mille combattants, choisis dans les _connétablies_, -prirent les armes et sortirent des remparts de Gand, suivis d'une -artillerie si nombreuse qu'il n'était en Europe pas de roi qui n'en -eût été jaloux. De village en village des renforts importants venaient -les rejoindre, et leur premier soin en arrivant devant Audenarde fut -de se diviser en deux corps: l'un campait sur les bords de l'Escaut, -que l'on y traversait sur un pont construit à la hâte, l'autre -occupait la route d'Alost; le blocus établi autour de la ville ne -permettait aux assiégés de recevoir ni secours, ni approvisionnements, -et l'artillerie des Gantois vomissait sans relâche au milieu d'eux, de -ses mille bouches tonnantes, une grêle de projectiles incendiaires. -Simon de Lalaing se préparait toutefois à une vaillante résistance: -par son ordre, on avait détruit les faubourgs, et dans toutes les rues -on avait placé de grandes cuves remplies d'eau où l'on jetait avec des -pelles les boulets, rougis au feu, des bombardes gantoises. - -Le 15 avril, un messager du sire de Lalaing, qui avait réussi à -grand'peine à traverser l'armée des assiégeants, arriva à Bruxelles. -Le duc Philippe comprit toute la gravité de la situation qui attachait -de nouveau aux murs d'Audenarde le maintien de l'autorité du prince ou -le triomphe des communes insurgées. Il congédia les députés de la -Flandre dont les pacifiques tentatives étaient restées stériles, et -tandis qu'il adressait en toute hâte au comte d'Etampes l'ordre de se -porter en avant avec les milices picardes et bourguignonnes campées à -Seclin, il monta lui-même à cheval, avec ses conseillers et ses -chambellans, pour se diriger vers les frontières de la Flandre et du -Hainaut. Il arriva le même soir à Ath, plein d'agitation et -d'inquiétude. Tous les récits lui représentaient la grande puissance -des Gantois, et il avait appris en passant à Enghien que six cents -paysans de Sotteghem, conduits par Gauthier Leenknecht, Samson Van den -Bossche et Galiot Van Leys, avaient escaladé les murs de Grammont; on -y attendait, ajoutait-on, des renforts que Gauthier Leenknecht s'était -empressé d'aller chercher à Gand. Le duc de Bourgogne n'avait en ce -moment avec lui qu'un petit nombre d'hommes d'armes; mais, trois cents -chevaliers s'avancèrent aussitôt, sous les ordres de Jean de Croy, -pour rétablir sa bannière sur les remparts de Grammont. Samson Van den -Bossche et Galiot Van Leys opposèrent une vive résistance: leur mort -livra la ville aux chevaliers bourguignons, et elle avait été -abandonnée pendant deux heures au pillage des Picards, quand Jean de -Croy, craignant le retour inopiné de Gauthier Leenknecht et d'un corps -gantois, donna l'ordre de charger le butin sur des chariots et de -reprendre la route du Hainaut. - -Cependant le comte d'Etampes avait vu l'armée réunie à Seclin -atteindre le nombre de dix ou douze mille combattants, parmi lesquels -on remarquait un grand nombre d'illustres chevaliers, tels que les -sires de Hornes, de Wavrin, de Lannoy, de Montmorency, de Harnes, de -Dreuil, de Dampierre. Dès qu'il apprit la tentative de Liévain Boone, -il se dirigea vers le pont d'Espierres, que les Gantois avaient -fortifié pour défendre le passage de l'Escaut. Les Picards se jetèrent -aussitôt à l'eau pour forcer leurs retranchements; ils étaient guidés -par Jacques de Lalaing, qui avait voulu faire partie de cette -expédition pour être le premier à secourir Simon de Lalaing, dont il -était le neveu. Les Gantois, inférieurs en nombre, cédèrent: les uns -battirent en retraite sous les ordres de Jean Boterman; les autres se -réfugièrent dans l'église d'Espierres et y soutinrent un assaut où -furent blessés le sire de Roye et Antoine de Rochefort (21 avril -1452). - -Le comte d'Etampes poursuivit sa marche vers Helchin, dont il -reconquit le château, ancien domaine des évêques de Tournay. Quelques -lances et quelques archers, qu'il avait envoyés en avant sous la -conduite de Jacques de Lalaing, pour reconnaître la position des -Gantois devant les murs d'Audenarde, l'avaient à peine rejoint lorsque -des lettres du duc lui furent remises; Philippe l'invitait à venir -unir ses forces à celles qu'il avait lui-même rassemblées à Grammont, -jugeant qu'il était imprudent de songer à aller, avec des ressources -trop peu considérables, attaquer les Gantois dont on évaluait le -nombre à trente mille hommes. - -L'habileté du duc calculait les chances d'une bataille: pour des -chevaliers, plus le combat était inégal, plus il était glorieux. Le -comte d'Etampes convoqua le conseil. Quelques-uns prétendaient qu'il -fallait obéir au duc, mais le plus grand nombre s'écriaient que ce -serait une grande honte que de s'être approché des Gantois sans les -attaquer, et d'abandonner ainsi sans secours les chevaliers enfermés à -Audenarde. Leur avis fut adopté, et dès ce moment on commença à tout -préparer pour le combat. Deux hommes, qui connaissaient bien les -chemins et la langue du pays, avaient été choisis pour avertir Simon -de Lalaing de la tentative qu'on allait faire pour le délivrer; en -effet, ils réussirent à traverser l'Escaut, et Simon de Lalaing -ordonna que pendant toute la nuit on travaillât à démurer les portes -de la ville, afin qu'il pût assaillir les Gantois au premier moment -favorable. - -Le lendemain, dès l'aube du jour, le comte d'Etampes se mit en marche, -précédé du bâtard de Bourgogne qui commandait l'avant-garde: aussitôt -qu'il apprit qu'on n'était plus loin d'Audenarde, il pria le bâtard de -Saint-Pol de l'armer chevalier; puis il donna lui-même l'accolade au -bâtard de Bourgogne, à Philippe de Hornes, aux sires de Rubempré, de -Crèvecoeur, d'Aymeries, de Miraumont, et à un grand nombre d'autres -écuyers. Jacques de Lalaing les exhorta à bien combattre. «Voilà leur -dit-il, l'heure de gagner honorablement vos éperons dorés.» Il -racontait qu'il avait remarqué un endroit où le retranchement des -ennemis était peu élevé et leur fossé peu profond, et il ajoutait -qu'il serait fier de s'avancer avec eux pour disperser la multitude -des Gantois. A sa voix, ils se dirigèrent vers une troupe de milices -communales qui s'était rangée en bataille dans un champ labouré, -protégée par quelques fortifications qui coupaient la grande route -d'Audenarde à Courtray. Bien que les Gantois leur présentassent -bravement la pointe de leurs piques, les chevaliers, d'un effort -vigoureux, rompirent leurs premiers rangs; mais ils se ralliaient et -se mettaient déjà en bon ordre, quand Jacques de Lalaing, -aiguillonnant son cheval de l'éperon, se précipita plus avant: tous -les chevaliers suivirent son exemple. Ils combattaient entourés -d'ennemis qui les séparaient sans pouvoir se secourir les uns les -autres. Enfin d'autres chevaliers parvinrent à les rejoindre et -forcèrent les Gantois à se retirer. Le comte d'Etampes, avec le gros -de l'armée, paraissait déjà. Les archers picards décochaient sur les -Gantois une nuée de flèches qui traversaient leurs hauberts et les -atteignaient de loin sans qu'ils pussent se défendre. Dès ce moment, -le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se replièrent -précipitamment vers Gand sans être poursuivis (24 avril). - -Le comte d'Etampes laissa son armée à Heyne et entra à Audenarde; de -là, il envoya un héraut à Grammont annoncer sa victoire au duc. -Philippe fit aussitôt sonner les trompettes et ordonna qu'on se hâtât -de prendre les armes pour couper la retraite des Gantois. Le comte de -Saint-Pol et Jean de Croy s'armèrent les premiers et galopèrent -jusqu'à l'entrée des maladreries de Gand, près de Merlebeke: là, sur -le tertre d'un moulin, sept ou huit cents tisserands s'étaient ralliés -sous la bannière de Notre-Dame. A mesure que les archers picards -arrivaient, les chevaliers les rangeaient en bon ordre; mais dès le -premier mouvement qu'ils firent pour attaquer les Gantois, ceux-ci se -retirèrent dans les faubourgs, poursuivis et harcelés de toutes parts. -Au milieu de cette confusion et de ce désordre, on remarqua le courage -d'un bourgeois, nommé Seyssone, qui portait leur étendard. Couvert de -blessures, il combattait à genoux et continuait à se défendre: bientôt -il ne put plus se soutenir et tomba étendu sur le sol; mais, lorsqu'on -l'acheva, sa main n'avait pas quitté la bannière qui lui était -confiée. - -Le duc de Bourgogne et le comte de Charolais s'étaient avancés -jusqu'aux faubourgs de Gand. Toutes les cloches de la ville sonnaient -à pleines volées, et le peuple, s'armant au son du tocsin, se -précipitait vers les portes et sur les remparts. Dans cette situation, -le duc de Bourgogne n'osa pas, avec le petit nombre de chevaliers qui -l'entouraient, livrer sa fortune aux chances incertaines d'une lutte -décisive. Le même soir, il effectua sa retraite du côté du château de -Gavre, dont il espérait intimider la garnison; mais elle refusa de -parlementer, et pendant toute la nuit ses canons ne cessèrent de tirer -sur les sergents d'armes picards qui campaient dans les champs et au -milieu des jardins. Le lendemain, Philippe se retira à Grammont, après -avoir chargé le sire de Miraumont d'observer les mouvements des -Gantois. - -Tout retraçait dans la première ville de la Flandre le spectacle -ordinaire des peuples livrés aux orages des révolutions, que frappe un -désastre subit et imprévu. Une accusation de trahison avait retenti -contre les capitaines de Gand: peut-être leur incapacité et leur -défaite étaient-elles leur plus grand crime aux yeux de la multitude; -mais ils resteront toujours coupables, devant l'histoire et devant la -postérité, d'avoir excité l'anarchie qui avait préparé la guerre, et -d'avoir plus tard provoqué la guerre pour éterniser l'anarchie. L'épée -que leurs mains débiles, ambitieuses de gloire et de puissance, -avaient essayé de soulever, était devenue l'instrument de leur honte; -la hache du bourreau, que pendant longtemps ils avaient promenée sur -les places publiques rougie du sang des victimes, retomba sur leur -tête. Il n'y avait rien, ni dans les souvenirs de leur pouvoir, ni -dans les accidents de leurs revers, qui pût les justifier ou atténuer -leurs fautes. Arrêtés le 25 avril, peu d'heures après le combat de -Merlebeke, ils périrent cinq jours après: ils léguaient à leurs juges, -comme une fatale nécessité, le soin de venger ceux qu'ils avaient -conduits à la déplorable expédition d'Audenarde, et dans les derniers -jours d'avril, après une revue de tous les habitants en état de porter -les armes, les bourgeois élurent pour capitaines Pierre Van den -Bossche, que Jean de Vos remplaça bientôt après, Jacques Meussone, -Jean de Melle, Pierre Van den Ackere et Guillaume de Vaernewyck. En -1199, Marc de Vaernewyck était déjà l'un des plus riches bourgeois de -la cité de Gand. Yvain et Thomas de Vaernewyck accompagnèrent Gui de -Dampierre au château de Compiègne; Simon de Vaernewyck combattit à la -journée de Courtray. Peu d'années plus tard, Guillaume de Vaernewyck -fut tour à tour l'un des témoins qui signèrent l'acte d'appel de Louis -de Nevers contre Philippe le Bel, et l'un des échevins qui résistèrent -à Louis de Male, devenu l'allié de Philippe de Valois. L'un de ses -fils était Philippe d'Artevelde au siége d'Audenarde. Il ne faut point -s'étonner de la perpétuité des noms dans ces grandes communes, où les -libertés dont ils servaient la cause étaient si anciennes qu'elles -semblaient avoir toujours existé. - -Sous l'influence de cette élection qui retrempait toutes les forces de -la commune aux sources les plus pures de sa gloire et de ses -franchises, une énergie admirable succéda à l'abattement le plus -profond. Quelques vives escarmouches attestèrent combien il faudrait -verser de sang pour la vaincre et la dompter. Le sire de Lalaing fut -repoussé devant la porte de Saint-Pierre. Une attaque, que le comte -d'Etampes dirigea contre le château de Malte, situé près du village de -Saint-Denis, qui appartenait à messire Baudouin Rym, ne fut guère plus -heureuse. Il ne parvint à s'en rendre maître qu'avec de grandes -pertes, et vit succomber dans cet assaut l'un des plus vaillants -chevaliers de l'armée, messire Jean de Miraumont, qui fut atteint d'un -trait dans la poitrine; enfin, au moment où il croyait, après de longs -efforts, s'être assuré de l'honneur de la journée en détruisant les -faibles murailles qui l'avaient arrêté, il apprit que le capitaine des -chaperons blancs avait enlevé Deynze et le château de Peteghem (mai -1452). - -Lorsque le duc connut la résistance opiniâtre des Gantois et la mort -de Jean de Miraumont, il ordonna qu'on tranchât la tête à tous les -prisonniers qui étaient en son pouvoir, et promit un marc d'argent à -quiconque lui en amènerait. Ces supplices ne pouvaient toutefois lui -tenir lieu de victoires. On reconnut, dans un conseil tenu à -Audenarde, que puisqu'il était impossible de s'emparer immédiatement -de Gand, il fallait affaiblir les ressources de ses habitants en -interceptant toutes leurs communications. Le comte d'Etampes resta à -Audenarde; les sires de Saint-Pol et de Croy se rendirent à Alost; les -sires d'Halewyn et de Commines à Courtray. - -Le duc de Bourgogne et le comte de Charolais s'étaient réservé le soin -d'occuper Termonde, point fort important par sa position sur l'Escaut, -près de la Zélande et du Brabant. Philippe s'empressa d'y construire -un pont fortifié, afin que son armée pût à son gré faire des -excursions sur la rive gauche du fleuve. Ces expéditions avaient lieu -le plus souvent la nuit; mais la garnison de Termonde ne réussissait -point à surprendre les Gantois qui défendaient le pays de Waes. -Partout où elle se présentait, ses projets étaient connus et leur -accomplissement semblait devenu impossible, quand le hasard fit -remarquer au haut du clocher de Termonde une petite lumière qui -servait de signal. Deux espions des Gantois y furent découverts et -bientôt après décapités. Les tentatives des Bourguignons continuaient -toutefois à être couronnées de peu de succès. Les bandes armées que -Philippe avait envoyé piller le pays jusqu'aux portes de Gand furent -surprises à Lembeke et à Melle: tout le butin qu'elles avaient réuni -leur fut enlevé, et par de justes mais cruelles représailles, les -prisonniers furent mis à mort. Peu de jours après elles échouèrent de -nouveau lorsqu'elles voulurent disperser les ouvriers qui -travaillaient aux fossés de la ville, près de la porte Saint-Liévin. -Jacques Meussone les repoussa, et une décharge de coulevrines, placées -au haut d'une maison qui avait appartenu à Galiot Van Leys, l'un des -capitaines gantois tués à Grammont, acheva de mettre le désordre dans -leurs rangs. - -La puissance des Gantois ne résidait pas uniquement dans les -retranchements qu'ils avaient élevés autour de leur ville au bord des -canaux, à la jonction des routes, à l'entrée des villages. Ce n'était -pas seulement en Flandre que les Gantois comptaient des alliés secrets -dans les villes inquiètes pour leurs priviléges et parmi les -populations des campagnes que le duc de Bourgogne avait, disait-on, -menacées d'un impôt sur le blé, aussi onéreux pour elles que la -gabelle du sel pour les bourgeois des villes. Hors des frontières de -Flandre, le souvenir des mémorables confédérations du quatorzième -siècle s'était également conservé dans tous les esprits, et le -sentiment des mêmes intérêts et des mêmes périls pouvait produire de -nouvelles alliances, fatales à l'ambition du duc de Bourgogne. Les -Gantois avaient réclamé le secours des Liégeois et entretenaient avec -eux des relations suivies. La ville de Tournay les favorisait, et -pendant toute la guerre les biens qui appartenaient à ses habitants -furent respectés des Gantois. A Mons, on avait doublé la garde des -portes. Les échevins de Gand écrivaient à ceux de Dordrecht comme à -des amis dont l'appui leur était assuré, et l'on venait de trancher la -tête à Simon Uutenhove, qui avait été arrêté près de Biervliet porteur -d'un message des bourgeois de Gand «pour séduire et à eux attraire -ceulx de Hollande.» - -Au moment où le duc de Bourgogne se préparait à tenter un nouvel -effort contre la commune de Gand dont la résistance attirait -l'attention et sans doute aussi les sympathies et les voeux de tant -d'autres communes, il se trouvait placé entre la nécessité de ne pas -laisser se développer une insurrection formidable et la crainte de -s'exposer à une défaite qui eût pu être le signal d'un semblable -mouvement dans toutes les provinces voisines: il résolut donc de -recommencer la guerre avec ordre et avec prudence en enlevant -successivement aux Gantois toutes les barrières qui les protégeaient. -Le duc chargea le comte d'Etampes de diriger l'attaque du côté de -Nevele; il se réserva le soin d'envahir le pays de Waes. Dès le 13 -mai, on découvrit une conspiration formée pour lui livrer cette riche -et importante contrée. Le duc de Bourgogne ne se découragea point -toutefois; il ne devait se consoler du mauvais succès de ce complot -qu'en en préparant d'autres plus menaçants et plus terribles. - -En 1337, Philippe de Valois avait choisi la plus vénérable de toutes -les solennités de la grande semaine des chrétiens pour surprendre les -bourgeois de Gand livrés à l'exercice des saints et paisibles devoirs -de la religion. En 1452, son arrière-petit-fils Philippe, troisième -duc de Bourgogne de la maison de Valois, résout une attaque générale -contre Gand, et le jour qu'il fixe pour exécuter avec la même ruse de -semblables desseins est celui de la fête de l'Ascension (18 mai 1452). -En 1337, Jacques d'Artevelde s'armait avec la commune entière pour -repousser l'agression, et son génie faisait sortir de la victoire la -puissance, la grandeur, l'ordre et la paix même du pays. En 1452, l'on -retrouve chez les bourgeois, dans chaque acte isolé de leur vie, ou le -même courage, ou le même dévouement; mais ils ne voient apparaître au -milieu d'eux aucun de ces hommes qui s'élèvent au sein des difficultés -et des périls pour les dominer de tout l'éclat de leur gloire; cette -stérilité des peuples à produire à l'heure venue les intelligences -supérieures qui manquent à leurs destinées n'est que trop souvent le -signe certain de leur décadence. - -Les sires de Lannoy, d'Humières, de Lalaing commandaient l'armée qui -sortit de Termonde. La plupart des archers du duc les avaient suivis -sous les ordres du bâtard de Renty. Ils s'emparèrent sans résistance -des premiers retranchements qui s'offrirent à eux. Mais avant de se -retirer, l'un des capitaines gantois mit le feu au bourg de Zele pour -que les Bourguignons ne pussent ni le piller ni s'y établir. De Zele, -les hommes d'armes bourguignons se dirigèrent vers Lokeren. Là comme -ailleurs, les Gantois ne s'attendaient point à être attaqués. Les uns -cherchèrent à la hâte un asile dans l'église, les autres s'enfuirent -au delà de la Durme. Heureusement, ils avaient depuis longtemps, par -mesure de précaution, rompu le pont qui conduisait au pays de Waes -pour le remplacer par une planche étroite où l'on ne pouvait passer, -même à pied, qu'avec peine. - -Les hommes d'armes du duc s'étaient divisés: la plupart entouraient -l'église; d'autres, sous les ordres du sire de Lalaing, se -précipitèrent vers la Durme. Un écuyer breton fut le premier qui -cherchât à en forcer le passage, mais il avait peu d'espoir d'y -parvenir, lorsqu'on vint annoncer qu'on avait découvert, un peu plus -loin, un gué facile à franchir. Jacques de Lalaing s'y porta aussitôt, -accompagné d'une centaine d'hommes, et poursuivit les Gantois jusque -dans les bois. - -Pendant ces escarmouches, le bâtard de Renty s'était arrêté au milieu -du bourg, dans un carrefour dont les principales rues se dirigeaient -vers l'église et vers la rivière. Ce fut de là que, durant deux -heures, les Picards se répandirent de maison en maison pour piller et -chercher du butin. Cependant les sons du tocsin descendaient, à -travers les campagnes, des clochers de tous les villages environnants. -Les fugitifs semaient au loin le récit des dévastations dont ils -avaient été les témoins. Les paysans s'armaient: les uns s'avançaient -vers Lokeren parles grands chemins, les autres se glissaient à travers -les champs couverts de moissons ou le long des haies pour surprendre -leurs ennemis. - -Le sire de Lalaing était allé rallier ceux de ses hommes d'armes qui -étaient restés au delà de la Durme, afin d'aider le sire d'Humières à -attaquer les Gantois retranchés dans l'église de Lokeren: à peine -s'était-il éloigné que le bâtard de Renty, cédant à un sentiment subit -d'effroi, abandonna ses archers sous le prétexte d'aller s'aboucher -lui-même avec le sire d'Humières. Son départ fut le signal d'une -terreur panique. Tous fuyaient au plus vite: la plupart abandonnaient -même leurs chevaux pour franchir plus aisément les obstacles qui -s'offraient devant eux. A mesure qu'ils pénétraient plus avant dans un -pays qu'ils ne connaissaient point, séparés les uns des autres par de -larges fossés et par les arbres dont les Gantois avaient jonché les -chemins, leur déroute devenait plus complète. Il suffisait qu'on leur -criât: Voilà les Gantois! pour qu'ils fussent si épouvantés «que les -vaillants ne les povoient «rassurer.» - -Tandis que ceci se passait, Jacques de Lalaing réunissait ses hommes -d'armes. Il avait traversé la Durme avec sept des siens seulement, -laissant à quelque distance le reste de ses gens, lorsqu'un héraut -d'armes lui annonça que les Gantois avaient reparu pour lui couper la -retraite, et que le bâtard de Renty s'était enfui sans l'attendre. Le -danger était grand. Jacques de Lalaing mit pied à terre et déploya -tant de courage qu'il parvint à arrêter presque seul la multitude des -assaillants, jusqu'à ce que les hommes d'armes bourguignons eussent pu -se retirer vers les portes de Termonde. Sans la valeur héroïque du -jeune sire de Lalaing, pas un seul de ceux qui étaient entrés à -Lokeren n'en serait sorti (18 mai 1452). - -Le duc s'irrita de ce revers: il assembla aussitôt son conseil. On y -résolut d'appeler de nouveaux renforts de Picardie et de promettre un -mois de solde à quiconque prendrait les armes. En même temps il fut -arrêté qu'on tenterait une autre expédition pour laquelle on -réunirait toutes les forces dont on pouvait disposer. Antoine de Croy -et Jacques de Lalaing étaient les chefs de l'avant-garde; à leur suite -marchaient un grand nombre d'ouvriers munis de cognées, de pelles et -de scies pour enlever les arbres des routes et combler les fossés. Les -sires de Lannoy et de Hornes étaient chargés du soin de les soutenir. -Morelet de Renty avait conservé le commandement des archers. Le comte -de Saint-Pol conduisait le corps de bataille; l'arrière-garde devait -obéir à Jean de Croy. - -Cependant quatre ou cinq cents archers et quelques hommes d'armes -avaient à peine traversé le pont de Termonde lorsqu'il se rompit; mais -le duc se rendit lui-même sur les lieux, et fit si bien qu'en moins -d'une heure il fut rétabli. L'armée bourguignonne put continuer sa -marche en se dirigeant vers le bourg d'Overmeire, d'où elle devait se -rendre à Lokeren pour y venger sa première défaite. Elle était encore -à quelque distance des retranchements des Gantois quand des -chevaucheurs accoururent pour annoncer que ceux-ci se portaient en -avant en faisant sonner leurs trompettes. Le premier héraut d'armes du -duc, qu'on nommait Toison d'or, alla avertir l'armée: «S'il est, -s'écria-t-il, quelque écuyer qui veuille devenir chevalier, je le -conduirai devant les ennemis.» Selon l'usage de ces temps, on croyait -qu'après un semblable honneur on ne pouvait jamais prouver trop tôt -que l'on en était digne. Le sire de Croy arma donc plusieurs -chevaliers, qui à leur tour conférèrent à leurs compagnons l'ordre de -chevalerie: c'étaient, entre autres, Adolphe de Clèves, le bâtard -Corneille de Bourgogne, les sires de la Viefville, de Wavrin, -d'Oignies, d'Humbercourt, de Châlons, de la Trémouille. Ils -rivalisèrent de courage dans la lutte qui s'engagea, lutte opiniâtre -et acharnée. Jacques de Lalaing combattit de nouveau au premier rang -jusqu'à ce que toute l'armée, guidée par le comte de Saint-Pol, eût -rejoint l'avant-garde. La supériorité du nombre décida la victoire, et -bientôt les Gantois se virent réduits à regagner leurs retranchements, -dont les fossés arrêtèrent assez longtemps les ennemis pour qu'ils -pussent se retirer sans être inquiétés. Les hommes d'armes du duc les -poursuivirent inutilement jusqu'aux villages d'Overmeire et de Calcken -qu'ils livrèrent aux flammes (23 mai 1452). - -Ce succès semblait devoir les conduire à Lokeren, quand ils virent se -présenter à leurs regards un corps de Gantois qui, non moins nombreux -que celui qu'ils avaient déjà combattu, marchait aussi au devant -d'eux en bon ordre et bannières déployées. On se trouvait dans de -vastes bruyères coupées de fossés. Les hommes d'armes bourguignons y -cherchèrent longtemps la route qu'ils devaient suivre. Au centre, les -fossés étaient absolument inabordables: à gauche, on ne pouvait les -franchir qu'à pied; mais vers la droite, Jacques de Lalaing, le sire -d'Aumont, et les deux sires de Vaudrey parvinrent à faire passer leurs -chevaux et les lancèrent au milieu des Gantois, tandis que les hommes -d'armes du sire de Croy, qui revenaient du sac d'Overmeire, les -attaquaient par derrière. Les difficultés du terrain facilitèrent la -retraite des Gantois. S'ils laissaient quatre ou cinq cents de leurs -compagnons sur le champ du combat, leur mort intrépide égala du moins -leur résistance à une victoire, car l'armée du duc, affaiblie par ses -pertes, effrayée des tintements du tocsin qui résonnaient au loin, -s'arrêta et retourna à Termonde livrer au bourreau quelques -prisonniers qu'elle emmenait avec elle (23 mai 1452). - -Que se passait-il au même moment au sud de Gand? Qu'était devenue -l'expédition du comte d'Étampes, entreprise simultanément avec celle -du duc de Bourgogne? Avait-elle obtenu, grâce à cette tactique habile, -un succès plus décisif? L'ordre du récit nous conduit à de nouveaux -combats, et quels qu'en doivent être les résultats, il est trop aisé -de prévoir que nous verrons s'y associer d'autres scènes de pillage et -de dévastation. - -Le comte d'Etampes s'était dirigé d'Audenarde vers Harlebeke pour -faire lever le siége du château d'Ingelmunster que bloquaient quelques -Gantois. Il y réussit aisément, et ce fut en chassant devant lui -toutes les troupes gantoises qui étendaient leurs excursions jusqu'à -Courtray, qu'il poursuivit sa marche vers Nevele. - -Nevele était un gros bourg entouré de fossés. Les Gantois, commandés -par Jean de Vos y avaient élevé un fort retranchement, et, comme si -ces précautions ne leur eussent pas suffi, ils avaient fait couper -toutes les routes environnantes et avaient placé dans les blés des -pieux destinés à arrêter les chevaux. Le comte d'Etampes s'inquiéta -peu de ces préparatifs. Son armée était fort nombreuse, puisque les -chroniques flamandes l'évaluent à huit mille chevaux; il avait -d'ailleurs avec lui la plupart de ses intrépides chevaliers qui -avaient délivré Audenarde. Le bâtard Antoine de Bourgogne commandait -l'avant-garde; le sire de Saveuse éclairait la marche de l'armée. Elle -se porta immédiatement en avant pour assaillir les Gantois, qui -s'attendaient peu à cette attaque, et les hommes d'armes bourguignons, -protégés par les traits des archers, s'emparèrent facilement des -retranchements qu'ils rencontrèrent. A peine les Gantois eurent-ils le -temps de se replier au delà de Nevele, se défendant toutefois si -courageusement que la chevalerie bourguignonne ne put les entamer. - -Nous retrouvons à la prise de Nevele toutes les circonstances de la -prise de Lokeren. Le comte d'Etampes, qui était resté hors du bourg de -Nevele, avait donné l'ordre de poursuivre les Gantois. Les plus braves -chevaliers de l'armée et la plupart des hommes d'armes s'empressèrent -d'obéir et s'éloignèrent pour les atteindre. Ceux qui ne les avaient -pas suivis ne songeaient qu'à piller, lorsque des renforts importants -arrivèrent de Gand sous les ordres de Pierre Van den Nieuwenhuus: au -même moment, quatre ou cinq cents paysans, avertis de ce qui se -passait, se réunirent au son du tocsin et marchèrent vers Nevele en -poussant de grands cris. Le sire de Hérimès, qui occupait le bourg, -les entendit, et rassemblant quelques archers, il se fit ouvrir les -barrières et s'avança imprudemment pour combattre. Les Gantois, un -instant ébranlés par le choc des Picards, les forcèrent bientôt à -reculer jusqu'au pont, et là toute résistance cessa. Le sire de -Hérimès, que l'on citait comme l'un des plus vaillants chevaliers de -l'armée du duc, tomba sous leurs coups; avec lui périrent des -chevaliers de la Bourgogne, du Dauphiné, de la Picardie, qui étaient -venus chercher la mort sous la massue ou sous les pieux ferrés de -quelques obscurs laboureurs. Les Gantois pénétraient déjà dans Nevele -et frappaient tous les hommes d'armes qui s'offraient à leurs regards. -Le comte d'Etampes pâlit en apprenant ce désastre. Il fit appeler -Simon de Lalaing, à qui il avait confié sa bannière, et lui demanda -conseil. «Monseigneur, lui répondit le sire de Lalaing, il convient -sans plus tarder que tantôt et incontinent cette ville soit reconquise -sur ces vilains; car si on attend à les assaillir, je fais doute que -tantôt qu'il sera sçu par le pays, les paysans s'élèveront de tous -côtés et viendront secourir leurs gens.» Le comte d'Etampes approuva -cet avis et ordonna que chacun mît pied à terre pour attaquer les -Gantois. Le combat s'engagea avec une nouvelle fureur: le désir de -réparer une défaite encourageait les uns; celui de conserver leur -avantage soutenait les autres. Par un hasard favorable aux -Bourguignons, le bâtard de Bourgogne et ses compagnons, renonçant à -une poursuite infructueuse, revenaient déjà vers Nevele. Ils -tardèrent peu à reconnaître, au bruit de l'assaut, que les Gantois -avaient reconquis le bourg, et joignirent leurs efforts à ceux que le -comte d'Etampes faisait du côté opposé. Enfin l'enceinte de Nevele fut -forcée. Les Gantois que les vainqueurs purent saisir furent -impitoyablement mis à mort. Quelques-uns s'étaient réfugiés dans une -petite île: on les entoura, et pas un seul n'échappa à la vengeance -des hommes d'armes bourguignons. C'était aussi à Nevele que, soixante -et onze années auparavant, Rasse d'Herzeele avait péri avec un grand -nombre des siens en combattant Louis de Male. - -Cependant, dès que l'avant-garde eut rejoint le corps d'armée, le -comte d'Etampes fit mettre le feu au bourg de Nevele et ordonna la -retraite. Il en était temps. Le tocsin des villages voisins n'avait -pas cessé de retentir, et de toutes parts les laboureurs -s'assemblaient, les uns pour combattre, les autres pour fermer par des -abatis d'arbres la route qu'avait suivie l'armée du comte d'Etampes. -Le péril était plus grand que jamais, et sans la prudence des chefs de -cette expédition, elle eût enveloppé dans un désastre commun tous ceux -qui y avaient pris part. De nouveaux obstacles arrêtaient à chaque pas -la marche et accroissaient le désordre, lorsque le capitaine du -château de Poucke assaillit impétueusement l'arrière-garde avec sept -ou huit cents combattants. L'alarme gagna le corps principal: le -désordre d'une retraite précipitée succéda aux chances égales d'une -bataille. Ce fut à grand'peine que les chevaliers rallièrent leurs -hommes d'armes autour de l'étendard du comte d'Etampes. A chaque pas, -la mort éclaircissait leurs rangs, et cette brillante armée, épuisée -de fatigues et de privations, ne parvint à atteindre Harlebeke que -vers le milieu de la nuit (24 mai 1452). - -La guerre était devenue si acharnée et si cruelle que, dans l'armée -des Gantois aussi bien que dans celle du duc, les prisonniers -offraient en vain les plus fortes rançons: ils n'évitaient la mort sur -les champs de bataille que pour périr le lendemain noyés, pendus ou -décapités. La fureur des combattants ne respectait pas davantage les -priviléges du rang le plus élevé ou des noms les plus illustres, et -plusieurs chevaliers bourguignons jugèrent prudent de chercher à -éloigner le comte de Charolais «d'icelle mortelle guerre, pour doubte -de male fortune et que dolereuse aventure n'avenist au père et au fils -ensamble, qui eust esté la totale destruction de tous les pays du duc -de Bourgogne.» Le duc Philippe partagea leur avis et chargea le sire -de Ternant de conduire son fils à Bruxelles, près de sa mère; mais la -duchesse de Bourgogne, instruite des motifs de ce voyage, ne témoigna -aucune joie de voir l'unique héritier de Philippe le Hardi s'abriter -dans le sein maternel comme dans un pacifique asile. Elle garda le -silence et se contenta d'inviter à un banquet «les chevaliers, -escuyers, dames et damoiselles.» Déjà la fête s'achevait, lorsque la -fière princesse portugaise, élevant la voix, s'adressa en ces mots au -comte de Charolais: «O mon fils, pour l'amour de vous, j'ay assemblé -ceste belle compaignie pour vous festoyer, car vous estes la créature -du monde, après monseigneur vostre père, que je ayme le mieulx.... Or -doncques, puisque monseigneur vostre père est en la guerre à -l'encontre de ses rebelles et désobéissans subjetz, pour son honneur, -haulteur et seigneurie garder, je vous prye que demain au matin vous -retournez devers lui, et gardez bien que en quelconque lieu qu'il -soit, pour doubte de mort ne autre chose en ce monde qui vous puist -advenir, vous n'eslongiez sa personne et soyés toujours au plus près -de luy.» Le comte de Charolais revint à Termonde; mais le duc de -Bourgogne, en le revoyant dans son camp, se sentit plus disposé aux -négociations, et peu de jours après le retour du comte de Charolais, -les marchands d'Espagne, d'Aragon, de Portugal, d'Ecosse, de Venise, -de Florence, de Milan, de Gênes et de Lucques, résidant à Bruges, se -rendirent à Gand pour s'efforcer de rétablir la paix. - -La cité de Gand restait puissante et redoutée. De quelque côté que se -portassent ses regards, l'horizon moins sombre semblait s'éclairer de -quelques rayons. Le roi de France se montrait disposé à abjurer le -système hostile de Philippe le Bel et de Philippe de Valois, tandis -qu'à Londres rien n'avait affaibli les sympathies séculaires qui -unissaient la patrie de Jacques d'Artevelde au royaume d'Edouard III. - -Le 24 mai 1452, les capitaines, les échevins et les doyens des métiers -adressaient à Charles VII une longue lettre pour lui faire connaître -leurs griefs et leurs plaintes. Ils y exposaient que le duc de -Bourgogne avait mandé des hommes d'armes pour les combattre et qu'il -s'efforçait de les livrer à la famine, protestant toutefois que bien -que la guerre fût «moult dure, griefve et déplaisante,» ils étaient -résolus à maintenir leurs droits, leurs priviléges, franchises, -coutumes et usages, dont le roi, comme leur souverain seigneur, était -«le gardien et conservateur.» - -Deux jours après, des ambassadeurs anglais arrivaient à Gand, chargés -par Henri VI d'offrir un secours de sept mille hommes. - -Enfin, peu d'heures avant que les représentants des marchands -étrangers, des _nations_, comme on avait coutume de les nommer, -eussent salué les bords de l'Escaut, six mille Gantois, sous les -ordres de Jean de Vos, quittaient Gand par la route de Nevele pour se -diriger vers Bruges. Ils avaient pour mission de rappeler à leurs -anciens alliés leur serment de sacrifier d'étroites rivalités aux -intérêts d'une patrie commune, de les soutenir s'ils tentaient quelque -mouvement favorable, de les menacer peut-être dans le cas où -l'influence du duc y étoufferait tous les efforts de leurs amis. En -effet, ils apprirent bientôt que Louis de la Gruuthuse et Pierre -Bladelin avaient fait fermer les portes, et d'un commun accord ils -s'arrêtèrent à Moerbrugge, assez près du Beverhoutsveld. Un de leurs -trompettes se présenta à la porte de Sainte-Catherine avec plusieurs -lettres adressées aux divers métiers de Bruges: «S'il vous plaît, -écrivaient-ils aux Brugeois, nous faire assistence pour nous aidier à -entretenir nos droits et franchises, lesquels nous en nulle manière ne -pensons délaissier ne souffrir estre amendris à l'aide de Dieu et de -nos bons amis, nous vous promettons que nous vous ferons samblable -assistence à l'entretenement de vos droits et franchises, et que nous, -pour plus grand sureté de ces choses, jamais ne ferons paix sans vous; -car vous et nous ne porions mieulx entretenir iceulx nos droits et -franchises, se non par bonne union.» Ces lettres ne furent point -remises. Louis de la Gruuthuse et Pierre Bladelin, étant sortis par un -guichet pour parlementer, réussirent à persuader aux Gantois que les -magistrats de Bruges étaient disposés à appuyer leurs réclamations, et -que le but de leur voyage était atteint par la démarche des _nations_. -Les Gantois se retirèrent vers Oedelem et Knesselaere; ils acceptaient -comme un succès complet ces vagues et douteuses espérances. - -Les marchands des _nations_ avaient déjà été admis à Gand dans la -_collace_. Dans un discours rédigé avec habileté, ils représentèrent -vivement les désastres qui menaçaient une contrée célèbre entre -toutes celles du monde par les richesses qu'elles devaient à son -commerce. Ils ajoutaient que les Gantois agiraient sagement en -cessant de rappeler à tout propos leurs franchises et leurs priviléges -et qu'il serait agréable au duc de leur voir supprimer leurs -«_chievetaineries_.» Les Gantois eussent craint de paraître, par leur -silence, renoncer à leurs priviléges: quant à la mission de leurs -capitaines, ils déclaraient qu'elle n'avait d'autre but que de -maintenir au milieu des agitations de la guerre la sécurité et l'ordre -intérieur, et l'on eût tout au plus consenti à leur donner un autre -nom. Cependant la médiation des _nations_ fut acceptée et quatre -religieux furent choisis pour seconder leurs efforts: c'étaient l'abbé -de Tronchiennes, le prieur des Chartreux, le prieur de Saint-Bavon et -un moine de la même abbaye, nommé Baudouin de Fosseux, dont la soeur -avait épousé Jean de Montmorency, grand chambellan de France. Ils -trouvèrent le duc à Termonde. Le prieur des Chartreux parla le -premier, puis l'un des marchands étrangers lut une cédule où ils -exposaient qu'ils se trouveraient, si la guerre ne se calmait point, -bientôt réduits à quitter la Flandre, «car, comme chascun peult -savoir, les marchands et les marchandises requièrent paix et pays de -paix, et nullement ne pevent soustenir la guerre.» Les conseillers du -duc délibérèrent et se plaignirent de ce que les Gantois étaient pires -que les Juifs, «car se les Juifs eussent véritablement sceu que nostre -benoit Sauveur Jésus-Christ eust esté Dieu, ils ne l'eussent point mis -à mort: mais les Gantois ne pouvoient et ne pevent ignorer que -monseigneur le duc ne fust et soit leur seigneur naturel.» Les Gantois -étaient si fiers, le duc si irrité qu'il était bien difficile de -concilier des prétentions tout opposées. - -Les négociations se poursuivaient depuis quelques jours lorsque des -nouvelles importantes vinrent modifier profondément la situation des -choses. On avait appris en même temps à Gand et à Termonde que Charles -VII, cédant aux prières des députés flamands, voulait intervenir comme -médiateur dans les querelles du duc et de ses sujets et l'on savait -déjà que ses ambassadeurs étaient arrivés le 11 juin à Saint-Amand; -c'étaient: Louis de Beaumont, sénéchal de Poitou; Gui Bernard, -archidiacre de Tours, et maître Jean Dauvet, procureur général au -parlement; mais il leur avait été ordonné de placer à la tête de leur -ambassade le comte de Saint-Pol, l'un des plus illustres feudataires -du royaume qui, en ce moment même, combattait sous les drapeaux du duc -de Bourgogne et semblait, par l'étendue et la situation de ses -domaines, investi d'un droit d'arbitrage qui devait un jour lui -devenir fatal. - -Les instructions destinées aux ambassadeurs français leur avaient été -remises à Bourges, le 5 juin; elles comprenaient deux points -principaux, deux réclamations également importantes pour la puissance -de la monarchie. La première s'appuyait bien moins sur l'équité que -sur le sentiment national de la France, blessé par le honteux traité -d'Arras et prêt à saisir avec empressement la première occasion -favorable pour le déchirer. Il s'agissait de la restitution des villes -de la Somme, sans rachat, sous le simple prétexte que la cession -n'avait eu lieu que pour protéger les pays du duc contre les -excursions des Anglais, et qu'elle était devenue sans objet par la -conquête de la Normandie et l'existence des trêves. Le sire de Croy -avait dit vrai, lors des conférences d'Arras, que le duc de Bourgogne -renoncerait volontiers aux avantages qui lui avaient été faits si -Charles VII acceptait les conditions mises à la paix par les Anglais, -et il suffit de rappeler, pour s'expliquer cette déclaration, que le -duc Philippe craignait en traitant séparément d'exciter à la fois les -murmures de la Flandre et la colère de l'Angleterre; mais on n'avait -rédigé aucun acte de cette promesse, essentiellement vague et sans -doute limitée aux négociations de cette époque. Le second point, -c'était la médiation du roi dans les affaires de Flandre, l'exercice -complet et entier de son droit de souveraineté dans ces provinces qui -formaient le plus riche héritage de la maison de Bourgogne, et les -envoyés de Charles VII se trouvaient chargés de travailler en son nom -au rétablissement de la paix. - -Pour atteindre ce but, les ambassadeurs français tiendront au duc et -aux Gantois un langage tout différent. Ils diront au duc que le roi, -arbitre légitime de toutes les dissensions de ce genre, peut, à -l'exemple de ses prédécesseurs, les terminer, soit par sa sentence, -soit en recourant, contre ceux qui ne s'y soumettraient point, à la -force des armes. Ils exposeront, au contraire, aux Gantois que le roi, -qui décide seul dans toute l'étendue du royaume de la paix ou de la -guerre, est disposé à les préserver de toute oppression comme ses bons -et loyaux sujet. Dans le même système, ils devaient ou ajourner les -négociations relatives à la Flandre pour assurer le succès de celles -qui se rapporteraient à la restitution de villes de la Somme, ou bien, -si elle était contestée, présenter à la Flandre l'appui du roi contre -le duc de Bourgogne. - -A Gand on lut publiquement, dans la journée du 14 juin, les lettres -qui annonçaient l'intervention du roi de France, et dès le lendemain -le capitaine de Saint-Nicolas, Jean de Vos, prit le commandement d'une -expédition dirigée contre le Hainaut. - -Le duc de Bourgogne n'était pas moins impatient de renouveler la -guerre. Si les Gantois sentaient leur zèle se ranimer par l'espoir de -l'appui de Charles VII, il était important à ses yeux que leur défaite -immédiate rendît cet appui inutile ou superflu: le 13 juin il congédia -les députés des _nations_, rejetant avec dédain la trêve de six mois -qu'ils avaient demandée et leur proposition de remplacer désormais le -nom que portaient les capitaines (_hooftmans_) par celui de -_gouverneurs_, _recteurs_, ou _deffendeurs_. L'armée bourguignonne -avait reçu d'importants renforts et était prête à envahir le pays de -Waes. Le duc le déclara lui-même aux députés des _nations_. Quelques -heures plus tard il eût pu, pour les en convaincre, leur montrer les -flammes qui s'élevaient à l'horizon au-dessus de ces heureuses -campagnes enrichies par les bienfaits d'une longue paix. - -Le sire de Contay et trois cents hommes d'armes avaient passé -l'Escaut, près du bourg de Rupelmonde, dont les Bourguignons avaient -depuis longtemps incendié les habitations. Ces ruines leur offrirent -un abri où ils se fortifièrent avec quelques coulevrines. La nuit -s'écoula dans une grande inquiétude: deux mille Gantois occupaient -Tamise; ils étaient au nombre de quatre mille à Basele: on craignait -qu'ils ne se réunissent à Rupelmonde pour repousser le sire de Contay -et ses compagnons. - -Cependant l'aurore se leva: les Gantois n'avaient fait aucun -mouvement, soit qu'ils ignorassent la tentative des Bourguignons, soit -qu'ils crussent leur troupe plus nombreuse, et d'autres chevaliers ne -tardèrent pas à rejoindre le sire de Contay. Le comte de Saint-Pol et -le sire de Chimay traversèrent les premiers le fleuve avec -l'avant-garde, composée de mille archers et de trois cents lances: -toutes les enseignes furent aussitôt déployées et guidèrent les -combattants vers Basele. Les Gantois, surpris et chassés de leurs -retranchements par les archers, se réfugiaient précipitamment dans -l'église et dans une maison fortifiée qui en était voisine. On les y -assiégea. Les archers décochaient leurs traits sur tous ceux qui se -montraient aux fenêtres, et la plupart des hommes d'armes, entraînés -par leur exemple, abandonnaient leurs rangs et accouraient en désordre -pour prendre part à l'assaut, lorsqu'une troupe nombreuse de Gantois -qui avait quitté Tamise les attaqua inopinément. Un cri d'effroi avait -retenti parmi les hommes d'armes bourguignons et une sanglante mêlée -s'engagea aussitôt autour de la bannière du comte de Saint-Pol. - -Le duc Philippe remarqua, de l'autre rive de l'Escaut, le péril qui -menaçait les siens. Il se jeta sans hésiter dans une petite nacelle -avec son fils, le duc de Clèves, et Corneille, bâtard de Bourgogne. A -mesure que ses hommes d'armes le suivaient sur la rive opposée, il les -rangeait lui-même en bon ordre et les envoyait là où le danger était -le plus pressant. Grâce aux secours qu'ils reçurent, le comte de -Saint-Pol et le sire de Chimay parvinrent à repousser les Gantois, qui -perdirent une partie de leurs chariots et de leur artillerie. - -Ce succès permit à l'armée bourguignonne d'achever son mouvement sans -obstacle, et le lendemain vers le soir elle se trouvait tout entière -sur la rive gauche du fleuve. - -Le 16 juin 1452, dès que le jour parut, les hommes d'armes qui -combattaient sous la bannière du duc de Bourgogne quittèrent leurs -tentes: Philippe avait ordonné qu'à l'exception d'un petit nombre de -chevaucheurs chargés de surveiller les mouvements de l'ennemi, ils -luttassent tous à pied. En ce moment, en y comprenant les sergents -qu'avait amenés le duc de Clèves, ils étaient trente ou quarante -mille: redoutable légion d'élite, que des chevaliers accourus de -toutes les provinces de France conduisaient à la destruction des -milices communales de Flandre. «Fière chose fust, dit Olivier de la -Marche, à voir telle assemblée et telle noblesse, dont seulement la -fierté de l'ordre, la resplendisseur des pompes et des armures, la -contenance des étendards et des enseignes estoient suffisans pour -ébahir et troubler le hardement et la folle emprise du plus hardi -peuple du monde.» - -Une vaste plaine s'étend entre Rupelmonde et Basele; c'est là que le -duc attendait les Gantois. On apercevait près de lui le jeune comte de -Charolais qui, au milieu des hommes d'armes dociles à ses ordres, se -préparait à combattre pour la première fois. Déjà il savait se faire -craindre et obéir, et montrait bien «que le coeur lui disoit et -apprenoit qu'il estoit prince, né et élevé pour autres conduire et -gouverner.» - -Les Gantois qui occupaient le pays de Waes se trouvaient sous les -ordres de Gauthier Leenknecht. Intrépide jusqu'à la témérité et déjà -fameux par la prise de Grammont, il avait un instant formé le projet -de percer les digues et d'engloutir dans les eaux le duc et toute son -armée, mais il en avait été empêché par l'arrivée de quelques archers -bourguignons; sa confiance dans le succès n'en avait toutefois pas -été ébranlée, et il croyait qu'à l'aide des renforts conduits de Gand -par le capitaine de Saint-Jean, Jacques Meussone, il pourrait rejeter -dans l'Escaut les Bourguignons, dont le nombre lui était inconnu. En -effet, dès que le sire de Masmines eut annoncé que l'on signalait au -loin la bannière où le lion de Notre-Dame semble, même pendant son -sommeil, chercher de sa griffe entr'ouverte la lutte et le combat, le -duc avait ordonné à son avant-garde de se retirer; ce mouvement simulé -devait tromper les Gantois et les entraîner au milieu de leurs -ennemis, tandis que le duc de Clèves, le comte d'Etampes et le bâtard -Corneille de Bourgogne veillaient à ce qu'aucune attaque ne fût -dirigée soit contre l'arrière-garde, soit contre l'aile gauche qui -s'étendait vers le village de Tamise. - -Le comte de Saint-Pol exécuta habilement les instructions qui lui -avaient été données. Les Gantois, se disputant l'honneur de le -poursuivre, se livraient à l'enthousiasme de la victoire, quand ils -entendirent, comme un arrêt de deuil et de mort, retentir tout à coup -autour d'eux cent trompettes ennemies dont les lugubres fanfares -s'effacèrent dans la détonation de toute l'artillerie du duc. Aux -balles de pierres et de fer qui sillonnaient un nuage de fumée ardente -se mêlaient les flèches acérées des archers: c'était le signal que les -hommes d'armes bourguignons attendaient pour se porter en avant. - -Les Gantois, en se voyant enveloppés par toute une armée, avaient -reconnu les embûches qui leur étaient préparées: ils ne cherchaient -plus qu'à s'inspirer de ces sentiments suprêmes d'abnégation et de -courage que le spectacle d'une mort inévitable ne rend que plus vifs -chez les âmes héroïques. Jacques de Luxembourg, s'étant élancé le -premier dans leurs rangs épais, y eut son cheval abattu sous lui, et -peu s'en fallut qu'il ne pérît. Jacques de Lalaing fut atteint à la -jambe d'un coup de faux, le sire de Chimay fut blessé au pied. Ce fut -en vain que les chevaliers bourguignons cherchèrent à conquérir la -grande bannière de Gand: un vieux bourgeois, à qui elle avait été -confiée, la défendait si vaillamment que jamais on ne put la lui -arracher. Les Gantois, pressés par le choc de la chevalerie ennemie, -reculaient en résistant à chaque pas, et leur dernière troupe, près de -succomber, ne s'arrêta que pour livrer un dernier combat où le bâtard -Corneille de Bourgogne tomba, frappé d'un coup de pique à la gorge. -C'était l'objet de l'affection la plus tendre du duc. Il fit aussitôt -pendre à un arbre Gauthier Leenknecht qu'on avait relevé parmi les -blessés, mais cette vengeance ne pouvait le consoler de la perte de -son fils; on disait que la mort de cent mille hommes des communes de -Flandre n'y eût point suffi. La duchesse de Bourgogne se chargea -elle-même du soin de lui faire célébrer de magnifiques obsèques dans -l'église de Sainte-Gudule de Bruxelles, et on l'ensevelit dans le -tombeau des descendants légitimes des princes de Brabant et de -Bourgogne, avec sa bannière, son étendard et son pennon, ce qui -n'appartenait qu'aux chevaliers morts les armes à la main. - -Le lendemain, on aperçut une flotte nombreuse qui remontait l'Escaut, -étalant au soleil, au milieu de ses voiles blanches, mille écus aux -éclatantes couleurs; elle portait des hommes d'armes réunis en -Hollande par les sires de Borssele, de Brederode et d'autres puissants -bannerets. - -Lorsque le duc Philippe vit, immédiatement après sa victoire, cette -nouvelle armée se joindre à une armée déjà si puissante, il s'avança -jusqu'à Waesmunster, espérant peut-être y trouver des députés de Gand -chargés d'implorer sa clémence; mais les Gantois se consolaient déjà -de la défaite de Gauthier Leenknecht par les heureux résultats de -l'expédition de Jean de Vos qui avait repris Grammont, dispersé la -garnison d'Ath, brûlé Acre et Lessines et semé la terreur jusqu'aux -portes de Mons, en recueillant partout sur son passage un immense -butin; Jean de Vos, rentré à Gand, fut proclamé _upperhooftman_ ou -premier capitaine de la ville. - -A la même époque se forma, de l'appel d'un homme par connétablie, ce -corps si célèbre depuis sous les ordres du bâtard de Blanc-Estrain, -des compagnons de la _Verte Tente_, destinés à opposer aux Picards une -guerre non interrompue d'excursions inopinées et d'escarmouches -sanglantes: ils avaient juré, comme les vieux Suèves, de ne connaître -d'autre abri que le dôme des forêts et la voûte du ciel. - -Le 13 juin, le duc de Bourgogne, averti du débarquement du sire de -Contay sur la rive gauche de l'Escaut, avait fait écrire aux -ambassadeurs du roi qu'il lui était impossible de les recevoir à -Termonde et qu'il les invitait à se rendre à Bruxelles. Il eût désiré -qu'ils négociassent avec ses conseillers loin du théâtre de la guerre, -sans la troubler par leur intervention; mais les instructions -formelles de Charles VII s'y opposaient. Ils ne devaient traiter -qu'avec le duc lui-même, et lorsqu'on eut réussi à les retenir trois -jours à Bruxelles, il fallut bien se résoudre à leur permettre de se -diriger vers le camp de Waesmunster. - -Un héraut français, parti le 15 juin de Tournay, était déjà arrivé à -Gand, porteur d'une lettre par laquelle les envoyés de Charles VII -annonçaient qu'ils avaient reçu du roi pleine autorité pour faire -cesser la guerre et juger tous les démêlés qui en avaient été la -cause. Un grand enthousiasme accueillit à Gand cette déclaration, et -les magistrats répondirent immédiatement aux ambassadeurs français -«qu'ils ne desiroient que l'amiableté du roy et estre de lui préservez -et entretenuz en justice, laquelle leur avoit longhement esté -empeschiée.» - -Il est aisé de comprendre qu'au camp de Waesmunster la médiation de -Charles VII était jugée avec un sentiment tout opposé. Bien que le -sénéchal de Poitou et ses collègues exposassent leur mission «au -mieulx et le plus doucement qu'ils pussent,» le duc leur répondit -vivement, «sans délibération de conseil,» que les Gantois «estoient -les chefs de toute rébellion, qu'ils lui avoient fait les plus grands -outrages du monde et qu'il estoit besoing d'en faire telle punition -que ce fust exemple à jamais.» Enfin, il ajouta que si le roi -connaissait la véritable situation des choses, «il seroit bien content -de lui laisser faire sans lui parler de paix,» et il pria les -ambassadeurs «qu'ils s'en voulsissent déporter.» Le lendemain (c'était -le 21 juin 1452), le duc paraissait plus calme: il avait laissé à son -chancelier le soin de parler en son nom, et les ambassadeurs firent -connaître leur intention d'aller eux-mêmes à Gand «pour le bien de la -besongne.» C'était soulever une nouvelle tempête. Le chancelier de -Bourgogne, Nicolas Rolin, objecta qu'il ne pouvait y avoir honneur, ni -sûreté à s'y rendre. La discussion s'était terminée sans résultats et -les envoyés de Charles VII s'étaient retirés à Termonde, quand ils y -reçurent une nouvelle lettre des magistrats de Gand qui les pressaient -de hâter leur arrivée dans cette ville, «afin qu'on les pust advertir -tout au long des affaires et besoingnes, car bon et playn -advertissement sont le bien et fondation de la conduicte d'une -matière.» Cette lettre légitimait leurs instances. Ils les maintinrent -énergiquement dans une conférence avec les conseillers bourguignons, -qui se prolongea jusqu'au soir, et bien qu'on leur opposât «plusieurs -grands arguments pour cuider rompre leur dite commission et empescher -leur alée audit lieu de Gand,» ils fixèrent au lendemain -l'accomplissement de leur résolution, après avoir décidé toutefois que -le comte de Saint-Pol ne les accompagnerait pas à Gand, puisqu'il se -trouvait en ce moment, à raison des fiefs qu'il possédait, tenu de -combattre sous les drapeaux du duc de Bourgogne. Les droits de -l'autorité royale exigeaient à leur avis qu'ils accueillissent les -plaintes de l'opprimé et ils n'y voyaient, disaient-ils, ni -déshonneur, ni sujet de crainte: ce qu'ils redoutaient bien davantage, -c'était de ne pouvoir se faire écouter ni par un prince obstiné dans -ses projets, ni par une population inquiète et accessible à toutes les -passions tumultueuses. - -Les échevins de Gand et un grand nombre de bourgeois s'étaient rendus -solennellement à une lieue de la ville au devant des ambassadeurs du -roi. La remise des lettres closes sur lesquelles reposait leur mission -eut lieu le lendemain, et dans les conférences qui s'ouvrirent -aussitôt après, ils obtinrent que l'on enverrait près du duc l'abbé de -Tronchiennes, Simon Boorluut et d'autres députés, afin de tenter un -dernier effort pour rétablir la paix, ajoutant que si l'on ne pouvait -y parvenir par voies amiables, le roi de France était prêt à maintenir -le droit des Gantois par autorité de justice. - -Pour juger ce que présentait de sérieux, le 25 juin, ce projet d'un -débat contradictoire entre les envoyés du duc et ceux de la commune -insurgée, il faut que nous reportions nos regards sur les événements -qui se sont accomplis dans le pays de Waes depuis que les ambassadeurs -français ont quitté Termonde. - -Le 23 juin, Philippe, mécontent et irrité, avait consenti malgré lui à -ce que les ambassadeurs français allassent étaler les fleurs de lis -royales parsemées sur les cottes d'armes de leurs hérauts au milieu -des bannières gantoises. Le même jour, il fit appeler le comte -d'Etampes et lui ordonna de s'avancer vers le pays des Quatre-Métiers -en mettant tout à feu et à sang. Le comte d'Etampes obéit: la guerre -devint de plus en plus cruelle, de plus en plus acharnée; un grand -nombre de chaumières avaient été livrées aux flammes et plusieurs -retranchements avaient été enlevés d'assaut quand le comte d'Etampes, -arrivé près de Kemseke, s'arrêta dans son mouvement. La chaleur était -si étouffante, racontent les chroniqueurs bourguignons, qu'il se vit -réduit à retourner à Waesmunster: il est bien plus probable qu'il -avait appris que six mille Gantois occupaient depuis deux jours le -village de Moerbeke et qu'il avait jugé prudent d'ajourner le projet -de les y attaquer. - -En effet, le 24 juin, l'armée du comte d'Etampes, à laquelle le comte -de Charolais avait conduit de puissants renforts, reprit la route -suivie par l'expédition de la veille; elle se rangea en bon ordre -entre Stekene et l'abbaye de Baudeloo, et l'on envoya des chevaucheurs -en avant pour examiner la position des Gantois. Elle était très-forte, -et malgré l'avis du sire de Créquy, qui voulait reconnaître de plus -près les ennemis, les chevaliers, auxquels était confié le soin de la -personne de l'unique héritier de la maison de Bourgogne, résolurent de -rentrer de nouveau à Waesmunster. - -Lorsque Philippe apprit que son fils était revenu dans son camp, comme -le comte d'Etampes, sans que le moindre succès eût couronné ses armes, -il résolut, quelque sanglant qu'en dût être le prix, de conquérir sur -les Gantois les retranchements de Moerbeke. Les sires de Créquy, de -Ternant, d'Humières furent chargés de préparer le plan du combat. Le -duc de Bourgogne l'approuva aussitôt et fixa, à tous les hommes -d'armes réunis à Waesmunster, l'heure du départ et celle de l'assaut; -cependant, lorsque le son des trompettes appela l'armée sous les -armes, un mouvement d'hésitation se manifesta; des murmures se firent -entendre; ce fut presque une rébellion: les chevaliers eux-mêmes -craignaient de s'exposer aux dangers qu'ils prévoyaient. Philippe se -vit réduit à céder, mais sa colère éclata en présence des membres de -son conseil et on l'entendit donner l'ordre d'enlever l'étendard qui -flottait devant son hôtel. - -Ceci se passait le jour même où la déclaration des magistrats relative -aux négociations était publiée à Gand: le lendemain, 26 juin, le duc -accordait une trêve de trois jours. - -Si les chroniqueurs contemporains mentionnent à peine cette suspension -d'armes, il ne faut point s'en étonner. Le duc l'employa à de nouveaux -armements: à Gand, les discordes intérieures allaient devenir un fléau -de plus pour le peuple déjà épuisé par une longue guerre. - -Henri VI et Charles VII poursuivaient en Guyenne la grande lutte de -Jeanne d'Arc contre Talbot: leurs ambassadeurs, portant en Flandre les -mêmes sentiments de rivalité, se disputaient l'appui des communes. Les -uns, accourus les premiers, sans pompe, sans éclat, et plutôt comme -des espions, s'étaient adressés aux souvenirs des temps les plus -glorieux et des hommes les plus illustres: les autres avaient essayé -de réhabiliter cette suzeraineté trop souvent invoquée par Philippe le -Bel et Philippe de Valois, et, en effet, ils avaient paru, entourés de -respect et d'honneurs, aussi bien au milieu des Gantois auxquels ils -promettaient un protecteur, qu'à la cour du duc qu'ils menaçaient d'un -juge. - -De l'un et de l'autre côté il n'y avait que des promesses. Les Anglais -se persuadèrent assez aisément que le meilleur moyen de faire croire à -leur sincérité était de les exécuter sans délai et sans bruit; rien -n'était plus habile pour faire échouer les négociations entamées par -les ambassadeurs français. Tandis que le sénéchal de Poitou, -l'archidiacre de Tours et maître Jean Dauvet retournaient à -Waesmunster, on vit arriver à Gand quelques archers anglais venus -probablement de Calais. Dès ce moment, il y eut un parti français, ou -pour mieux dire, un parti de la paix qui favorisait la médiation des -ambassadeurs de Charles VII, et un parti de la guerre qu'encourageait -l'impuissance de l'armée bourguignonne devant les palissades -précipitamment élevées dans les marais de Moerbeke. - -Le 29 juin, maître Jean Dauvet était revenu à Gand pour y annoncer -qu'on n'avait pu obtenir du duc une trêve d'un mois comme les Gantois -l'avaient demandé aux ambassadeurs français. Il était en même temps -chargé de rendre compte des premières négociations: les principes qui -y avaient présidé étaient, d'une part, le maintien de l'autorité du -duc si longtemps méconnue, de l'autre, la conservation des priviléges -menacés d'une sentence de confiscation, et avant tout le droit -d'arbitrage des envoyés du roi en n'y attachant d'autre sanction -légale que l'amende, dans le cas où les Gantois seraient reconnus -coupables de quelque délit. Cette déclaration, soumise à l'assemblée -de la commune pour qu'elle y adhérât, fut vivement combattue et -bientôt rejetée: la _collace_ n'accepta la médiation des ambassadeurs -qu'en repoussant leur arbitrage, et elle se réserva non-seulement ses -priviléges et le soin de se justifier des griefs du duc, mais aussi le -droit de ratifier toutes les conditions relatives au rétablissement de -la paix. - -Une expédition s'était organisée sous l'influence de ce sentiment -hostile aux négociations. Les partisans des Anglais, se croyant -assurés de vaincre les Bourguignons parce qu'ils conduisaient avec eux -quelques archers de Henri VI, avaient formé le projet de s'emparer de -Hulst. Ils savaient qu'Antoine de Bourgogne, qu'on appelait le bâtard -de Bourgogne depuis la mort de son frère Corneille s'y tenait avec -Simon, Jacques et Sanche de Lalaing et une partie de l'armée -hollandaise: il avait même pillé et dévasté le pays jusqu'à Axel. A -l'approche des Gantois qui s'avançaient avec une nombreuse artillerie, -il recourut de nouveau à l'une de ces ruses que nos communes ne surent -jamais prévoir. Tandis qu'il multipliait sur les remparts de Hulst de -vains simulacres de défense, Jacques de Lalaing et Georges de -Rosimbos, cachés hors de la ville avec un grand nombre d'archers, -enveloppaient les Gantois, et presque au même moment le capitaine -d'Assenede, qui portait l'étendard de Gand, le jeta à ses pieds en -criant: Bourgogne! Cette attaque, cette trahison non moins funeste et -non moins imprévue, répandent la confusion et le désordre parmi les -milices communales. Jacques de Lalaing s'y précipite: cent glaives se -dirigent vers sa poitrine et trois chevaux tombent sous lui; mais il -triomphe, et les Gantois fuient jusqu'aux portes de Gand, où Jean de -Vos fait saisir et décapiter quelques-uns de ceux qui n'ont été ni -assez prudents pour traiter avec dignité, ni assez intrépides pour -combattre avec honneur. - -La gloire de la Flandre eût reçu une tache indélébile dans cette -journée, si quelques bourgeois de Gand n'avaient continué à lutter -presque seuls contre la multitude de leurs ennemis, afin que leur -courage fît du moins oublier la honte de leurs compagnons. Leur -résistance se prolongea longtemps, et ceux d'entre eux qui survécurent -à un combat acharné refusèrent de recourir à la clémence du duc pour -se dérober à la hache du bourreau, aimant mieux perdre la vie que de -se montrer indignes de la conserver. «En vérité, raconte Jacques -Duclercq, je vous diray ung grand merveille, et à peu sembleroit-elle -croyable: c'est que les Gantois estoient tant obstinés à faire guerre -qu'ils respondirent qu'ils aimoient mieulx mourir que de prier mercy -au duc, et qu'ils mouroient à bonne querelle et comme martyrs (29 juin -1452).» - -Cependant les vainqueurs, craignant quelque autre attaque des Gantois, -avaient envoyé des messagers à Waesmunster afin de réclamer des -renforts. Hulst n'est éloigné que de quatre lieues de Waesmunster. Le -duc ordonna le même soir à toute son armée de se réunir. En vain les -ambassadeurs du roi lui représentèrent-ils qu'un de leurs collègues -était resté à Gand et qu'il ne tarderait peut-être point à apporter -des nouvelles qui rendraient désormais inutile l'effusion du sang, le -duc se contenta de répondre que les mauvaises intentions des Gantois -lui étaient assez connues. L'avant-garde, le corps principal et -l'arrière-garde se mirent successivement en marche; les chariots -suivaient, afin que ceux qui viendraient à se briser ne formassent -point un obstacle sur le chemin. Le duc, ayant ainsi chevauché toute -la nuit, s'arrêta à une demi-lieue de Hulst. Il y fut rejoint par -quelques hommes d'armes hollandais commandés par le sire de Lannoy, et -donna aussitôt à Jacques et à Simon de Lalaing l'ordre d'aller -examiner de quel côté il serait plus aisé d'escalader les remparts -d'Axel, mal défendus par de larges fossés dont un soleil ardent avait -épuisé les eaux. - -Ces précautions étaient inutiles. Les Gantois, avertis de la marche de -l'armée bourguignonne, s'étaient retirés pendant la nuit. Le duc fit -mettre le feu aux trois mille maisons qui formaient le bourg d'Axel, -et se rendit à Wachtebeke où il passa deux jours, attendant les vivres -que les sires de Masmines et de la Viefville étaient allés chercher à -l'Ecluse. - -Pendant ces deux jours, les hommes d'armes du duc se dispersèrent pour -parcourir les champs. Ils découvrirent un petit fort où quelques -Gantois s'étaient retranchés. Ils les prirent et les mirent à mort. -Leur principal but, toutefois, était de piller. Les laboureurs, dans -leur fuite précipitée, avaient abandonné leurs troupeaux qui -paissaient dans les prairies. Ils étaient, disent les chroniqueurs, si -nombreux que l'on vendait au camp du duc une belle vache du pays de -Waes pour cinq sous: pour quatre écus on en avait cent. - -Devant le village de Wachtebeke s'étendent de vastes marais qu'arrose -un bras de la Durme. Les sires de Poix et de Contay y avaient fait -établir un passage pour que l'armée bourguignonne pût les traverser; -mais dès qu'elle se fut mise en marche, le sol humide de la route céda -et elle devint impraticable. Il fallut reculer, et les hommes d'armes -du duc, à demi noyés dans la fange et dans la boue, rentrèrent à -Wachtebeke. Bien que leur départ fût fixé au lendemain, on avait -profité de ces retards pour incendier quelques villages. La chronique -de Jacques de Lalaing en nomme un seul: celui d'Artevelde. - -Le 6 juillet, le duc quitta Wachtebeke qu'on livra aux flammes, et -passa la Durme près de Daknam. Le lendemain, il se rendit à Wetteren, -gros bourg situé sur l'Escaut, à deux lieues et demie de Gand, et y -plaça son camp. Les ambassadeurs du roi, qui étaient restés à -Termonde pendant ces combats, l'y suivirent et firent de nouvelles -instances pour qu'il suspendît la guerre par une trêve qui permettrait -de recommencer les négociations. Le moment de ces remontrances était -mal choisi: le duc refusa de les écouter, et le 10 juillet il ordonna -au duc de Clèves de prendre son étendard et de s'avancer jusqu'auprès -de Gand. Il espérait engager les bourgeois à sortir de leur ville et à -lui livrer bataille. Il avait même fait connaître, sans qu'on sonnât -les trompettes, que chacun scellât son cheval et se tînt prêt à -combattre. Toison d'or accompagnait le duc de Clèves et avait amené -avec lui tous les rois d'armes, hérauts et poursuivants de la cour du -duc, afin qu'ils lui apprissent de suite l'attaque des Gantois. - -Cependant les Gantois instruits par les revers de Basele, trompèrent -ces espérances. Ils vinrent en grand nombre escarmoucher aux portes de -leur ville; mais lorsqu'ils se sentaient pressés de trop près, ils -reculaient et attiraient eux-mêmes les hommes d'armes du duc assez -loin pour qu'ils pussent les atteindre avec les arbalètes, les -coulevrines et les canons placés sur leurs remparts. Le combat se -prolongea pendant deux heures sans que les Gantois cessassent de -conserver l'avantage. Un grand nombre d'hommes d'armes du duc avaient -succombé, et tous leurs efforts n'avaient amené d'autre résultat que -l'incendie de quelques maisons des faubourgs. - -Philippe n'avait point assez de forces pour songer à assiéger une -grande et populeuse cité comme celle de Gand, qui pouvait armer chaque -jour, disait-on, quarante mille défenseurs et en porter même le nombre -à cent mille, si le péril l'exigeait. Cette fois, du moins, il avait -compté inutilement sur l'inexpérience et l'imprudente témérité de ses -ennemis, et il ne lui restait plus qu'à opter entre une retraite -honteuse et une inaction qui épuiserait ses ressources sans moins -dissimuler son impuissance. Dans cette situation, il n'hésita pas à -subir la nécessité d'un trêve, et le 15 juillet, sans consulter ni son -chancelier ni les membres de son conseil, il annonça son intention à -Jean Vander Eecken, secrétaire des échevins des _parchons_, qui se -trouvait depuis plusieurs jours à Wetteren avec les ambassadeurs du -roi. Cette suspension d'armes devait durer six semaines depuis le 21 -juillet jusqu'au 1er septembre. - -Le duc licencia aussitôt son armée. Il se contenta de laisser de -fortes garnisons à Courtray, à Audenarde, à Alost, à Termonde et à -Biervliet; mais il n'osa point en envoyer à Bruges, de peur de -mécontenter les habitants de cette ville, à qui il avait donné pour -capitaine un de leurs concitoyens, qui jouissait d'une grande autorité -parmi eux, messire Louis de la Gruuthuse. Les Gantois s'étaient déjà -empressés d'écrire au roi de France pour placer leurs droits sous la -protection de sa suzeraineté. Le duc lui-même lui adressa de Termonde, -le 29 juillet, une lettre écrite dans les termes les plus humbles, -pour le supplier d'entendre ses ambassadeurs, Guillaume de Vaudrey et -Pierre de Goux, avant d'accorder à ses adversaires «aucuns mandements -ou provisions à l'encontre de luy.» - -Philippe avait désigné la ville de Lille pour les conférences -relatives à la paix. Louis de Beaumont et ses collègues s'y rendirent -immédiatement. La commune de Gand, qui en ce moment même voyait -s'associer à sa magistrature les noms influents des Rym, des -Sersanders, des Vanden Bossche, des Steelant, des Everwin, avait -choisi, pour la représenter, Simon Borluut, Oste de Gruutere, Jean -Vander Moere et d'autres bourgeois, auxquels les historiens -bourguignons n'hésitent pas à donner le titre encore si recherché et -si rare de chevaliers. - -Les députés flamands avaient réclamé les conseils d'un avocat du -parlement de Paris, nommé maître Jean de Popincourt. Le mémoire qu'ils -présentèrent indique, par son titre, le but dans lequel il avait été -rédigé: «C'est le régiment et gouvernement qui longtemps a esté au -pays de Flandres contre les anciens droitz d'icelluy pays, et contre -raison et justice en grant grief de la chose publique et de la -marchandise sur laquelle le dit pays est principalement fondé.» On y -lisait successivement que les impôts prélevés par le duc dépassaient -ceux que ses prédécesseurs avaient recueillis pendant un siècle, que -les transactions commerciales avaient été soumises à des impôts -illégaux dont l'exclusion des marchends osterlings avait été le -résultat, que le commandement des forteresses de Flandre avait été -confié à des étrangers. On y rappelait le complot tramé par George -Debul pour l'extermination des bourgeois de Gand, puis les préparatifs -belliqueux du duc auxquels s'étaient jointes d'autres mesures prises -pour les affamer. Enfin sur chacun des points qui avaient été l'objet -des différends du prince et de la commune, on y trouvait citées -quelques-unes de ces nombreuses chartes de priviléges octroyées à la -ville de Gand depuis Philippe d'Alsace jusqu'à Jean sans Peur. Toutes -ces plaintes se résumaient dans ce texte de la keure de Gand de 1192: -_Gandenses fideles debent esse principi quamdiu juste et -rationabiliter eos tractare voluerit_. - -La réponse du duc n'embrasse pas un moins grand nombre de griefs. Si -dans le système des Gantois le maintien de leurs priviléges est la -condition de leurs serments et la base de leurs devoirs, les -conseillers bourguignons n'y voient que le prix d'une obéissance -humble et complète. A les entendre, les chefs de la commune insurgée -«avoient intention de prendre et tenir le pays de Flandre, de s'en -dire et porter contes et de le départir entre eulx et leurs -complices,» et pour les punir, le duc pouvait à son gré ou enlever à -la ville de Gand ses priviléges, ou même la détruire et la raser -_usque ad aratrum_. - -Le duc de Bourgogne avait, en quittant Wetteren, annoncé aux -ambassadeurs du roi qu'il les suivrait de près à Lille: il y arriva -peu de jours après eux. Sa présence sembla devoir imprimer -immédiatement une nouvelle marche aux négociations, car, dès le 21 -août, les envoyés de Charles VII abordèrent l'exposé du second point -de leur mission, ce qu'ils n'avaient osé faire ni à Wetteren, ni à -Waesmunster. Ne sachant trop comment entrer en matière pour présenter -une réclamation si étrange et, il faut le dire, si peu justifiée, ils -commencèrent par rappeler qu'il y avait eu «aucunes paroles et -ouvertures à cause d'aucunes terres et seigneuries du roi» entre le -comte de Saint-Pol et les sires de Croy, à qui Charles VII attribuait -la promesse verbale, si malencontreusement omise dans le traité -d'Arras. Il fallait, à leurs avis, supposer que ces terres et -seigneuries qui n'avaient point été désignées, source fortuite et -éventuelle de contestations, étaient les villes de la Somme, et que le -duc, en protestant de son désir de complaire au roi en toutes choses, -avait annoncé le dessein de les lui restituer. A ce langage si -inattendu et si nouveau, Philippe ne put retenir sa surprise. «Je me -donne merveilles, dit-il au sénéchal de Poitou et à ses collègues, de -ce que vous me distes touchant la restitution des terres, veu que -jamais je n'en ai parlé à messires de Croy, et s'ils se sont advancés -d'en parler, je les désavoue, et ils en paieront la lamproye.» Antoine -et Jean de Croy assistaient à cette audience; ils se hâtèrent de -démentir ce qu'on leur avait attribué. Les ambassadeurs français, -s'étant retirés pour délibérer sur ce qu'ils avaient à répondre, -jugèrent qu'il ne fallait pas insister davantage sur les paroles et -ouvertures des sires de Croy, et ils cherchèrent seulement à établir -que la cession des villes de la Somme n'avait été qu'une cession -provisoire, destinée à protéger contre les Anglais les frontières des -Etats du duc de Bourgogne, et que cela avait été expressément convenu, -quoiqu'il n'en eût point été fait mention dans le traité d'Arras. Bien -que Philippe se montrât peu disposé à céder, son langage s'était -adouci, et il congédia les ambassadeurs en leur déclarant «que la -matière estoit grande et qu'il y eschéoyt bien penser.» - -Evidemment le duc de Bourgogne ne pouvait consentir à la restitution -de ces villes, dont le rachat avait été fixé à la somme énorme de -quatre cent mille écus d'or: si elles avaient cessé d'être une -barrière contre les Anglais chassés de la Normandie, elles restaient, -pour le duc Philippe, ce qu'elles étaient avant tout à ses yeux, une -ligne importante de défense contre les rois de France, qui avaient si -fréquemment envahi, sans obstacle, les plaines fertiles de l'Artois et -de la Flandre. La puissance du duc de Bourgogne reposait sur le traité -d'Arras; il ne pouvait, sans en abdiquer les fruits, en déchirer le -texte dans l'une des clauses qui lui étaient les plus avantageuses. -Cependant il n'ignorait pas que Charles VII, triomphant à la fois du -Dauphin réduit à s'humilier et des Anglais expulsés de la Guyenne, -réunissait à ses frontières du nord tous ses chevaliers et tous ses -hommes d'armes pour le combattre. Il temporisait et attendait son -salut de l'Angleterre. Une guerre civile, fomentée par le duc d'York, -avait été étouffée par la fortune victorieuse de la maison de -Lancastre, à laquelle la duchesse de Bourgogne appartenait par sa -mère, et le gouvernement était de nouveau dirigé par le duc de -Somerset, si favorable au duc Philippe qu'il avait été accusé au -parlement de l'année précédente de vouloir lui livrer Calais. Il n'est -guère permis de douter que des agents bourguignons n'aient suivi à -Londres le cours des événements, prêts à en profiter dans l'intérêt de -leur maître, et s'appuyant sans cesse sur tout ce que les passions -nationales conservaient d'hostile contre les Français; l'histoire ne -nous a conservé ni leurs noms, ni les traces de leurs négociations; -mais nous en connaissons le résultat: le choix de Jean Talbot, le -fameux comte de Shrewsbury, pour commander une expédition qui allait -aborder dans la Gironde. - -C'était le 21 août que les ambassadeurs français avaient réclamé du -duc Philippe la restitution des villes de la Somme, «ayant charge de -s'adresser à sa personne et non à autre, privément et rondement, sans -entrer en grans argumens,» car il suffit d'être fort et redoutable -pour avoir le droit de parler haut et bref. L'invasion imminente des -Anglais, en appelant de nouveau dans les provinces du midi les forces -de Charles VII, qui s'était trop confié dans la trêve, modifia tout à -coup leur position. L'ambassadeur mandataire de la colère et des -vengeances du seigneur suzerain s'effaça: il ne resta que l'homme -timide et faible, entouré des séductions d'un vassal plus riche que le -roi lui-même. - -Le 30 août, les envoyés du roi de France adressèrent aux échevins de -Gand une lettre où ils avouaient que jusqu'à ce jour ils n'avaient -rien obtenu du duc de Bourgogne, et toutefois, d'après leur propre -aveu, le moment approchait où la fin des trêves nécessiterait -l'adoption d'un «appointement.» Quel qu'il dût être, ils leur -défendaient, au nom du roi, «qui a bien le vouloir de donner remise à -leurs griefs,» de chercher à s'y opposer «en procédant par armes ne -par voie de fait.» - -Les craintes que fit naître cette déclaration, si ambiguë dans ses -termes et si menaçante dans ce qu'elle laissait entrevoir, ne devaient -pas tarder à se confirmer. Le 3 septembre, vers le soir, les députés -flamands qui avaient pris part aux conférences de Lille rentrèrent -tristement à Gand. Leur mission avait été terminée par le rejet de -toutes leurs demandes, et dès le lendemain on publia à Lille, au -cloître de Saint-Pierre, la sentence arbitrale des ambassadeurs -français, toute favorable aux prétentions du duc. Elle ordonnait que -les portes par lesquelles les Gantois étaient sortis pour attaquer -Audenarde seraient fermées le jeudi de chaque semaine; que celle par -laquelle ils s'étaient dirigés vers Basele le serait perpétuellement; -qu'ils payeraient une amende de deux cent mille écus d'or; que toutes -leurs bannières leur seraient enlevées; que les chaperons blancs -seraient supprimés; qu'il n'y aurait plus d'assemblées générales des -métiers; que les magistrats de Gand n'exerceraient aucune autorité -supérieure sur les châtellenies voisines, et ne pourraient prendre -aucune décision sans l'assentiment du bailli du duc; que ces mêmes -magistrats se rendraient, en chemise et tête nue, au devant du duc, -suivis de deux mille bourgeois sans ceinture, pour s'excuser en toute -humilité de leur rébellion et en demander pardon, grâce et -miséricorde. - -Quelques jours s'écoulèrent. Un héraut chargé par les ambassadeurs -français d'interpeller les Gantois sur leur adhésion à la sentence du -4 septembre, quitta Lille et se rendit à Gand. Dès qu'il fut descendu -dans une hôtellerie, il s'informa de quelle manière il pourrait -remplir son message. «Gardez-vous bien, s'écria l'hôte prenant pitié -de lui, gardez-vous bien de faire connaître quel motif vous amène, car -si on le savait, vous seriez perdu.» Et il cacha le héraut dans sa -maison afin qu'il pût attendre un moment plus favorable pour -s'acquitter de sa mission. Cependant l'agitation ne se calmait point. -La _collace_, convoquée le 8 septembre, avait rejeté tout d'une voix -le traité de Lille comme contraire aux priviléges de la commune, et il -ne resta au héraut qu'à tourner sa robe ornée de fleurs de lis et à -feindre qu'il était un marchand français revenant d'Anvers. Il y -réussit, se fit ouvrir les portes de la ville et frappa son cheval de -l'éperon jusqu'à ce qu'il fût rentré à Lille. - -Il nous reste à raconter ce qu'était devenue la négociation relative -aux villes de la Somme. Le 9 septembre, c'est-à-dire, selon toute -apparence, le jour même du retour du messager français envoyé à Gand, -le duc Philippe, ne tenant aucun compte de la sentence rendue en sa -faveur par les envoyés de Charles VII, repoussa tout ce qu'ils avaient -allégué sur l'origine de la cession de 1435, en se contentant de -répondre que les causes en étaient assez connues, mais «qu'il ne le -vouloit point dire pour l'honneur du roy.» C'était rappeler l'attentat -de Montereau, l'alliance du duc Jean et des Anglais, et l'humiliation -du roi qui, pour ne pas subir la loi des étrangers, l'avait acceptée -d'un vassal. Cette réponse était un défi au moment où le duc se -félicitait de voir les Anglais menacer de nouveau la Guyenne et -peut-être même se préparer à reconquérir la Normandie. - -Du reste, Philippe ne méconnaissait point les bons services des -ambassadeurs français qui avaient condamné les Gantois. Comme s'il -prévoyait qu'ils pourraient être mal accueillis à leur retour à Paris, -il leur promit d'écrire au roi en leur faveur, puis il leur fit donner -six mille ridders «pour leur travail.» - -Les Gantois avaient déjà chargé un religieux cordelier de porter à -Charles VII une protestation contre la sentence de ses ambassadeurs, -protestation où ils mentionnaient toutes les promesses qui leur -avaient été faites et les réserves admises dans ses négociations pour -leurs priviléges et leurs franchises: «néanmoins,» ajoutaient-ils dans -leur lettre au roi, «vos ambassadeurs ont fait tout au contraire, -mettant arrière et délaissant leurs susdites promesses; car après le -partement de nos députés de Lille et sans la présence d'aucun -d'iceulx, ont prononcé un très-rigoureux et malvais appointement -contre nous, contre nos droits et nos priviléges, franchises, -libertés, coutumes et usaiges, et sur nos doléances ne ont-ils baillé -quelque provision, ne appointement pour nous.» Puis, arrivant à la -défense qui leur avait été faite de poursuivre la guerre, ils en -rejetaient la responsabilité sur le duc de Bourgogne qui avait -continué «à tenir clos les passages par lesquels vivres et -marchandises sont accoutumés estre amenés, ce qui est plus grande et -griefve voie de fait que faire nous peut.» Ils cherchaient aussi à -établir la légitimité de leur résistance par les dangers qui les -entouraient, «veu qu'autrement ils seroient enclos en grande angoisse -et nécessité, sans avoir vivres, et destruits et ruinés, ce qui n'est -à souffrir.» Cette énergique protestation se terminait en ces termes: -«Pour ce, très-chier seigneur, que toutes ces choses sont -très-malvaises et frauduleuses, contre votre vraye intention et le -contenu de vos lettres, et aussi contre nos droits, privilégées, -franchises, libertés, coutumes et usaiges et por ce à rebouter de -toutes nos forces, desquelles nous nous complaignons très -rigoureusement à Vostre Royale Majesté, comme raison est, nous vous -supplions en toute humilité qu'il vous plaise les délinquans corriger -et ès dites fautes remédier et pourveoir.» - -Les Gantois abordaient déjà cette nouvelle lutte dont leur lettre à -Charles VII offrait l'apologie: de toutes parts, ils recommençaient la -guerre. Le 17 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain quitta Gand -pendant la nuit avec les compagnons de la _Verte-Tente_ et se dirigea -vers Hulst. Tandis qu'il faisait allumer des torches près des remparts -afin de tromper les Bourguignons dans ces mêmes lieux où une ruse -semblable avait été fatale aux Gantois, il y pénétrait du côté opposé -sans trouver de résistance, et passait la garnison au fil de l'épée. -Il enleva tous les canons et les ramena à Gand, après avoir fait -mettre le feu à la ville de Hulst pour que les ennemis ne pussent plus -s'y établir. Peu de jours après, il sortit de nouveau de Gand, -s'empara du bourg d'Axel et détruisit le château d'Adrien de Vorholt, -chevalier du parti du duc. Le 24 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain -alla attaquer Alost; mais le sire de Wissocq se tenait sur ses gardes, -et il ne parvint qu'à en brûler les faubourgs: le même jour, une autre -expédition s'éloignait de Gand sous les ordres de Jean de Vos; elle -incendia Harlebeke et menaça Courtray sans rencontrer d'obstacle dans -sa marche. - -La situation du duc était fort embarrassante. Ses trésors -s'épuisaient, et la continuation de la guerre l'obligeait à de -nouveaux emprunts. Le Luxembourg se révoltait. Il avait d'autres -sujets d'inquiétude pour ses Etats de Bourgogne. Mais il était loin de -pouvoir songer à étouffer avec vigueur les désordres du Luxembourg, et -ce fut de la Bourgogne même qu'il se vit réduit à appeler en Flandre -le maréchal de Blamont. Il lui confia le commandement supérieur de -l'armée dont le centre était à Courtray. Courtray avait été aussi, -sous Philippe le Hardi, la résidence du sire de Jumont, si fameux par -sa cruauté. Le sire de Blamont, né dans le même pays que lui, devait -au même titre atteindre la même célébrité. «Le marescal de Bourgongne, -qui estoit homme boiteux et contrefait, commanda, porte une ancienne -chronique, que tous les villages et maisons estant à cinq lieues -entour de la ville de Gand feussent mis en feu et flambe, pour lequel -commandement furent en une sepmaine arses et anéanties plus de huit -mille maisons, et ne furent, comme on disoit, oncques gens d'armes -veus faire tant de desrisions que ceulx dudit marescal faisoient, car -ils prenoient hommes, femmes et enfans et les menoient à Courtray et à -Audenarde, liez comme bestes et les vendoient ès marchiés, et ceulx -que ils ne povoient vendre estoient par eulx noiez, penduz ou -esgeullez.» Le sire de la Gruuthuse, ce noble chevalier qui retenait, -par l'affection dont il était l'objet, toute la commune de Bruges sous -les bannières bourguignonnes, avait seul osé protester contre ces -barbares dévastations. - -Le sire de Blamont avait également ordonné que tous ceux qui -habitaient dans le pays de Gand se retirassent dans quelque -forteresse: sa protection inspirait peu de confiance, et malgré ses -proclamations, les populations préférèrent chercher un refuge à Gand. -On n'exécuta pas davantage une ordonnance du duc qui prescrivait de -prendre la croix de Saint-André, en annonçant qu'il considérerait -comme ennemis tous ceux qui ne la porteraient point. - -Le sire de Blamont, irrité, ne se montra que plus terrible dans ses -vengeances. Il se rendait de village en village, ne laissant derrière -lui que des ruines. Tantôt il brûlait les églises, afin qu'on n'y -sonnât plus le tocsin à son approche; tantôt il renversait les -châteaux des nobles ou les fermes des laboureurs, pour que les Gantois -n'y trouvassent point un asile. Le pillage et le butin remplissaient -son trésor. - -Le 27 octobre, un corps de Bourguignons parut devant Gand. Ils avaient -quitté Alost sous les ordres du bâtard de Bourgogne. Pleins de -confiance dans leurs forces, ils espéraient pouvoir exciter les -Gantois à venir les attaquer, et se croyaient trop assurés de vaincre -s'il leur était donné de combattre. A peine étaient-ils arrivés à une -demi-lieue de la ville que les Gantois s'avancèrent en grand nombre, -précédés de quelques Anglais à cheval. Le bâtard de Bourgogne ordonna -aussitôt que chacun mît pied à terre; mais cet ordre ne fut point -exécuté: dès le premier choc la confusion se mit parmi ses gens, et -ils se débandèrent sans que ses prières ni ses menaces les pussent -arrêter. Il eut lui-même à grand'peine le temps de remonter à cheval -avec son gouverneur, messire François l'Aragonais, et suivit, avec une -vingtaine d'hommes d'armes, la route où les fuyards avaient jeté leurs -lances, leurs arcs et leurs harnois. Cette retraite rapide, qui les -couvrit de honte, assura du moins leur salut. Quatre mille Gantois -étaient sortis par une autre porte de la ville pour leur couper la -retraite; mais lorsqu'ils parvinrent au but de leur marche, les -Bourguignons s'étaient déjà cachés dans les murs d'Alost. - -Le maréchal de Bourgogne chercha à réparer cet échec par de nouvelles -vengeances. Ses archers chassèrent les Gantois d'Eecloo et -incendièrent cette ville; le même sort était réservé au bourg de -Thielt. Le 3 novembre, ce sont les moulins d'Assenede qui sont livrés -aux flammes; deux jours après, c'est le bourg de Waerschoot. Peut-être -les Picards se souviennent-ils que les communes flamandes, à leur -retour de Montdidier, ont saccagé leurs campagnes comme ils ravagent -eux-mêmes celles de la Flandre. - -Gand s'émeut de ces dévastations. Une levée de cinq hommes par -_connétablie_ est ordonnée: on leur confie le terrible soin des -représailles. Tandis que les Picards dévastent Ruysselede, Aeltre et -Sleydinghe, les milices de Gand brûlent Oostbourg et Ardenbourg, -menacent l'Ecluse et réunissent deux cents chariots de butin. Les -Picards s'en inquiètent peu; ils s'avancent, le 19 novembre, près de -Gand, jusqu'à l'abbaye de Tronchiennes. Le lendemain, les Gantois, -prenant de nouveau les armes, se dirigent, au nombre de dix mille, -vers Alost. Mais leur marche est retardée par des tourbillons de neige -et de pluie, et ils se retirent en apprenant que le sire de Wissocq, -prévenu de leurs desseins, a mandé des renforts de Termonde. Peu de -jours s'étaient toutefois écoulés quand les compagnons de la -_Verte-Tente_ vengèrent cet échec par une autre excursion dans le -pays d'Alost. Triste spectacle qui n'appartient qu'aux guerres -civiles! Pendant qu'à l'est de la ville de bruyantes acclamations -saluaient le butin conquis dans une riche et fertile contrée qui était -aussi une terre flamande, des gémissements et des larmes répondaient, -sur les remparts opposés, à ces cris de joie. Les habitants de -Somerghem, réfugiés à Gand, voyaient à l'horizon se dessiner les -lueurs de l'incendie qui dévorait leurs maisons, et maudissaient les -Picards comme d'autres maudissaient les Gantois. - -Un combat plus important eut lieu le 2 décembre. Mille Gantois étaient -allés protéger les habitants de Merlebeke menacés par Philippe de -Lalaing. Un instant repoussés, ils reçurent des renforts et -poursuivirent les Bourguignons jusqu'à une lieue d'Audenarde. Là, -Jacques de Lalaing accourut au secours de son frère et la lutte -recommença; déjà un corps de quatre mille Gantois, hâtant sa marche, -se préparait à envelopper les ennemis, quand il cherchèrent dans les -murailles d'Audenarde un refuge contre les Gantois, qui passèrent la -nuit à l'abbaye d'Eenhaem. Depuis ce jour, les escarmouches devinrent -de plus en plus fréquentes; les Bourguignons se voyaient réduits à -laisser des garnisons dans les principales forteresses; les -intempéries de l'hiver gênaient leurs communications, et les -chevaliers n'osaient guère s'aventurer hors des châteaux, de crainte -de voir leurs destriers s'enfoncer dans un terrain trempé par les -pluies ou les inondations. - -Le bruit des succès des Gantois arriva jusqu'en France. Charles VII, -apprenant d'une part le rétablissement de l'influence du parti d'York -en Angleterre, d'autre part, rassuré sur l'invasion des Anglais dans -la Guyenne, se souvient tardivement de la protestation des Gantois, et -le 10 décembre 1452, il charge à Moulins son chambellan, Guillaume de -Menipeny, Guillaume de Vic et Jean de Saint-Romain, l'un conseiller au -parlement, l'autre membre de la cour des aides, d'une mission presque -semblable à celle de Louis de Beaumont. Le roi de France sait que les -Gantois accusent ses premiers ambassadeurs d'avoir excédé les limites -de leur droit d'arbitrage; en sa qualité de leur souverain seigneur, -il ne peut refuser d'entendre leurs plaintes; il est même tenu, s'ils -le demandent, de leur accorder provision en cas d'appel; mais il -désire surtout de voir la paix rétablie dans leur pays. Ses -ambassadeurs porteront aussi au duc de Bourgogne les plaintes du roi -sur les excursions de ses hommes d'armes dans le Tournésis et sur -l'asile qu'ont trouvé dans ses Etats des maraudeurs anglais. Tel est -le texte des instructions qui nous ont été conservées; mais, s'il faut -en croire les chroniques flamandes, les Gantois avaient reçu vers la -même époque des lettres royales bien plus explicites dans lesquelles -Charles VII désavouait la sentence prononcée par ses députés comme -obtenue par fraude contrairement à sa volonté. - -Guillaume de Menypeny, Guillaume de Vic et Jean de Saint-Romain, -partis de Paris le 16 janvier 1452 (v. st.), passèrent huit jours à -Tournay pour s'enquérir «des maulx et dommaiges que les gens de -monsieur de Bourgogne avoient faicts sur les subjects du roy,» -notamment du sac du village d'Espierres, situé dans la châtellenie de -Tournay. Ils y reçurent le sauf-conduit qu'ils avaient fait demander -aux Gantois; puis ils se rendirent le 29 janvier à Lille, près du duc -de Bourgogne. Huit jours s'écoulèrent avant qu'ils obtinssent une -audience. On leur disait que le duc était «ung peu malade,» mais ses -conseillers ne leur cachaient point «qu'ils faisoient grand desplaisir -à monseigneur de Bourgogne de luy parler de la matière de Gand.» Ils -le trouvèrent enfin, le 5 février, assis près de son lit dans un -fauteuil qu'il ne quitta qu'un instant pour les saluer en portant la -main à son chaperon, et lorsqu'ils eurent exposé leur créance, le -chancelier de Bourgogne leur promit, au nom du duc, une réponse qu'ils -devaient longtemps attendre. - -Philippe n'avait rien négligé pour faire échouer la nouvelle tentative -de médiation qu'il redoutait. En apprenant l'envoi des lettres de -Charles VII qui désavouait la conduite de ses premiers ambassadeurs en -en désignant de nouveaux, il avait essayé d'abord de profiter des -discordes qui régnaient entre les bourgeois de Gand. Jean de Vos, -jaloux peut-être des succès des _compagnons de la Verte-Tente_, -accusait le bâtard de Blanc-Estrain d'avoir violé la prison du -Châtelet pour en retirer un de ses amis, et les disputes devinrent si -vives que les magistrats ordonnèrent que les deux adversaires fussent -momentanément privés de leur liberté, comme l'avaient été en 1342, -dans des circonstances semblables, Jacques d'Artevelde et Jean de -Steenbeke; toutefois ces divisions cessèrent lorsqu'on annonça qu'un -capitaine anglais, nommé Jean Fallot, avait trahi avec quelques-uns -des siens la cause des Gantois. Thierri de Schoonbrouck, qui avait -présidé à l'arrestation du bâtard de Blanc-Estrain et de Jean de Vos, -se plaça lui-même à la tête de leurs factions réconciliées, pour aller -incendier les retranchements de Termonde où les transfuges avaient -trouvé un asile. - -Le complot de Jean Fallot avait été découvert le 25 janvier, -c'est-à-dire le jour même où les ambassadeurs français écrivaient de -Tournay aux échevins et aux capitaines de Gand; s'il eût réussi, le -messager de Charles VII, le poursuivant Régneville, à l'écu -fleurdelisé, n'aurait trouvé aux bords de l'Escaut que les souvenirs -de la puissance communale un instant flattée par la puissance royale: -mais ce complot avait échoué et, grâce à un revirement rapide de la -politique bourguignonne toujours habile, le héraut français ne -rencontra au marché du Vendredi qu'un autre héraut revêtu de la croix -de Saint-André; celui-ci était aussi chargé d'offrir la paix, non pas -la paix incertaine et éloignée à la suite d'une intervention à -laquelle, depuis les conférences de Lille, le peuple ne croyait plus, -mais la paix immédiate et complète, négociée en Flandre même, sans -intermédiaires étrangers, entre le duc, légitime successeur de trois -dynasties de princes, et la commune, héritière incontestée de trois -siècles de grandeur et de liberté. Ce langage devait séduire et -rallier les esprits; on crut que l'intérêt du duc pouvait le rendre -sincère, et dès le 28 janvier des députés gantois allèrent porter des -paroles d'union et de paix au bâtard Antoine de Bourgogne dans cette -ville de Termonde où, deux jours auparavant, ils avaient lancé la -flamme pour venger une trahison. - -La mission des ambassadeurs français devenait de plus en plus -difficile. «Nous étions, racontent-ils eux-mêmes, en grant perplexité -sur ce que nous avions à besoigner, car nous savions bien que monsieur -de Bourgogne n'avoit pas grande fiance au roy, ne à nous, et luy -sembloit que nostre alée par delà estoit à son préjudice, car on luy -avoit dit que, n'eust esté l'empeschement de Bourdeaux, l'armée du roy -fust tournée sur luy.» Tantôt on leur parlait des conférences qui -s'étaient déjà ouvertes, d'abord à Damme, ensuite à Bruges, entre le -comte d'Etampes et les députés de Gand; tantôt on ajoutait que -Philippe s'était assuré l'alliance du duc d'York et qu'il n'avait même -consenti à recevoir, le 5 février, les envoyés de Charles VII qu'afin -de pouvoir instruire de l'objet de leur mission le bâtard de Saint-Pol -qui allait partir pour l'Angleterre. Las de trois semaines d'attente, -ils résolurent d'aller trouver Pierre de Charny, chevalier de la -Toison d'or et l'un des principaux conseillers du duc, moins pour se -plaindre que pour se faire un mérite de leur inactivité. Ils avouent -eux-mêmes qu'ils n'osaient poursuivre leur voyage en Flandre, -craignant «que le bastard de Saint-Pol fist quelque mauvais -appoinctement avec les Anglois et que monsieur de Bourgongne voulsist -prendre son excusation sur leur alée de Gand.» Le sire de Charny -exprima nettement le mécontentement du duc et son dessein de continuer -la guerre contre les Gantois, lors même qu'ils obtiendraient provision -du roi: il termina en essayant de les corrompre comme on avait, -quelques mois auparavant, déjà corrompu Louis de Beaumont et Jean -Dauvet. Le lendemain, dans une autre entrevue, le chancelier de -Bourgogne exprima le même dédain pour les protestations des -ambassadeurs français. Il feignit d'ignorer que des conférences -avaient eu lieu à Bruges, et accusa le roi d'offrir aux Gantois une -intervention qu'ils ne sollicitaient pas plus que le duc «qui n'eust -oncques espérance en son ayde ou secours.» - -Les nouvelles qu'on recevait de Flandre continuaient à être obscures -et confuses. Au nord de Gand, Geoffroi de Thoisy, qui, dix années plus -tôt, avait glorieusement combattu avec une flotte bourguignonne contre -les Turcs dans les mers de l'Archipel et au siége de Rhodes, avait été -chargé du commandement d'une galère, d'une berge et d'un brigantin, -dont les équipages formaient à peine cent cinquante hommes, et il -croisait dans les canaux du pays des Quatre-Métiers, non plus pour -défendre la croix menacée par le croissant, mais pour saisir quelques -chargements de blé et affamer l'une des cités les plus populeuses du -monde chrétien. Au même moment, les amis du bâtard de Blanc-Estrain -déployaient, du côté opposé de la ville, une activité et une énergie -que rien ne pouvait suspendre ni affaiblir. Après avoir enlevé -Grammont, pillé Lessines, et défait les hommes d'armes de Jean de Croy -dans la plaine de Sarlinghen, ils avaient vaincu au pied des faubourgs -embrasés de Courtray, Gauvain Quiéret, dont l'aïeul, serviteur dévoué -de Philippe de Valois, avait succombé en luttant contre les communes -flamandes à la fameuse journée de l'Ecluse; puis ils avaient cherché, -non loin du théâtre de ce succès, à s'emparer de la duchesse de -Bourgogne, et un sanglant combat avait eu lieu, dans lequel Simon de -Lalaing eût partagé le sort du sire de Quinghien, frappé à ses côtés, -si le sire de Maldeghem n'était accouru pour relever sa bannière un -instant abattue. - -C'était au milieu de ces scènes de désolation que Jérôme Coubrake et -ses collègues traitaient à Bruges avec le comte d'Etampes. Ces -négociations duraient encore lorsque le duc de Bourgogne, complètement -rassuré sur la conclusion d'une alliance de Charles VII avec la -commune de Gand, consentit à faire connaître sa réponse aux -réclamations qui lui avaient été naguère présentées par les -ambassadeurs français. Dans une audience solennelle à laquelle -assistaient le comte de Charolais et plusieurs chevaliers, maître -Nicolas Rolin, chancelier de Bourgogne, prit la parole et déclara que -le duc de Bourgogne ne permettrait point aux envoyés de Charles VII de -se rendre à Gand, car «il ne vouloit estre en rien obligé, ne tenu à -eulx.»--«Laquelle réponse ouïe, ajoutent les ambassadeurs dans la -relation de leur mission, nous requismes à monsieur de Bourgongne que -nous eussions icelle par escript; mais ledit chancelier respondit -qu'il n'estoit jà besoing et le refusa.» - -Immédiatement après on voit les ambassadeurs français annoncer «qu'ils -sont contens de surseoir pour ung temps,» et se retirer à Tournay. Ils -y apprirent que les conférences avaient cessé à Bruges, et ils -terminaient, le 28 mars, en ces termes, la lettre par laquelle ils -mandaient au roi la rupture des négociations: «Monseigneur de -Bourgogne faict très-grosse armée, et dit-on communément par deçà que -l'aliance des Anglois et de monsieur de Bourgogne est faicte, et qu'il -doit brief arriver à Calais de six à huit mille Anglois et y voyons de -grandes apparences.» - -Ces bruits sur l'alliance du duc et des Anglais se propageaient de -plus en plus. On ajoutait même qu'elle devait être cimentée par le -mariage du comte de Charolais avec une fille du duc d'York. Les -ambassadeurs français redoutaient cette confédération au moment où -Charles VII se préparait à combattre les Anglais en Guyenne et une -nouvelle Praguerie dans le Dauphiné. Ils ne s'étaient retirés à -Tournay qu'afin «de ne pas donner matière à monsieur de Bourgongne de -consentir quelque chose villaine avec les Anglois.» S'ils n'ignoraient -point qu'ils ne pouvaient, sans mécontenter le duc de Bourgogne, -«s'embesogner» de la paix, ils savaient aussi que les Gantois étaient -peu disposés à accepter de nouveau l'arbitrage du roi de France. Ils -leur avaient toutefois adressé deux lettres, mais les bourgeois de -Gand leur avaient répondu pour leur exprimer leur étonnement de ce -qu'ils ne faisaient point usage de leur sauf-conduit, et pour les -presser de se rendre dans leur ville. Ils n'osèrent jamais céder à ces -prières: ils commençaient même à penser que dans l'intérêt du roi de -France il valait mieux que la guerre de Flandre ne cessât pas sitôt. - -Cependant il fallait, pour l'honneur de la tentative du roi, qu'elle -parût avoir été accueillie avec quelque déférence par les deux -parties, et que ses envoyés, «se despartissent le plus agréablement -que faire se pouvoit.» Ils écrivirent donc une nouvelle lettre aux -Gantois pour leur annoncer qu'à toute époque le roi recevrait leur -appel et leur accorderait provision. Cette fois, ils ne la confièrent -pas à un poursuivant d'armes, qui eût peut-être été exposé à quelque -insulte, mais à un messager obscur et inconnu: c'était un barbier -nommé Jean de Mons. - -Avant qu'ils connussent le résultat de cette démarche à Gand, Jean de -Saint-Romain se rendit à Lille, où l'on venait d'apprendre que le duc -d'York avait pris possession du gouvernement de l'Angleterre sous le -titre de _protecteur du royaume_. Jean de Saint-Romain rencontra à -Lille des agents du Dauphin et des émissaires du duc d'Alençon. On -chercha à lui persuader que pour ces derniers il s'agissait de la -collation d'un bénéfice: quant au Dauphin, il n'envoyait, lui -disait-on, vers le duc Philippe que pour réclamer un gerfaut. Rien -n'était d'ailleurs moins rassurant que l'orgueil des conseillers du -duc. Lorsque les ambassadeurs du roi leur demandèrent s'ils étaient -disposés à traiter avec les Gantois, ils répondirent sèchement que non -et changèrent de propos pour menacer Charles VII de voir bientôt -éclater au sein de ses Etats une insurrection aussi dangereuse que -celle des communes flamandes. «Le peuple de France est mal content du -roy, leur dit le sire de Charny, pour les tailles et aydes qui courent -et la mangerie qui s'y fait, et il y a grant dangier.»--«Sachez, au -regard des aydes, repartit Jean de Saint-Romain, que l'ayde du vin ès -pays de monsieur de Bourgongne, monte plus en une seule ville que -toutes les aydes du roy en deux villes;» puis il se retira. - -Quand Jean de Saint-Romain revint à Tournay, le barbier Jean de Mons y -arrivait annonçant que les Gantois, après l'avoir fait attendre six -jours, ne lui avaient pas donné de réponse et s'étaient contentés de -déclarer «qu'ils ne demandoient que ce qu'on leur avoit promis, et -qu'ils n'estoient pas délibérés de plus rescripre à quelque personne -du monde.» - -Le 14 avril 1453, les envoyés français quittèrent Tournay pour -retourner près de Charles VII, qui s était rendu au château de -Montbazon d'où il surveillait les préparatifs de son expédition contre -la Guyenne. - -Résumons brièvement les événements qui entretenaient la confiance des -Gantois. Vainqueurs des Picards à Essche-Saint-Liévin et à Sleydinghe, -ils avaient, malgré la garnison d'Audenarde, étendu leurs excursions -jusqu'aux frontières du Tournésis et avaient arboré aux portes de -Bruges, à Male, sur le vieux château des comtes de Flandre, la -bannière de Gand. Deux attaques avaient été dirigées contre la ville -de Termonde; on les avait vus aussi, au nombre de quatorze mille, -menacer Alost où s'était enfermé le sire de la Viefville, et se -retirer en bon ordre, sans qu'un corps d'armée bourguignon, commandé -par le sire de Wissocq, osât les inquiéter. Enfin, Adrien de Vorholt, -surpris par les paysans du district d'Axel, n'avait survécu à la -défaite de ses compagnons d'armes qu'en traversant à la nage les -ruisseaux qui abondent dans le pays des Quatre-Métiers. L'audace des -Gantois était devenue si grande que l'un d'eux pénétra dans la ville -de Lille et jeta une mèche enflammée dans une tour de l'hôtel du duc, -où étaient déposés plusieurs tonneaux de poudre, «et si l'on n'y feust -allé, dit Jacques Duclercq, toute l'artillerie du duc eust esté arse.» - -Ces combats affligeaient surtout ceux qui y trouvaient le présage -d'une guerre plus terrible et plus sanglante que rien ne pouvait -arrêter ni prévenir. Philippe était résolu à tenter un dernier effort: -il avait convoqué, le 15 mai, ses sergents et ses hommes d'armes, -recrutés presque tous parmi des mercenaires, auxquels les bonnes -villes fermaient leurs portes, car il suffisait au duc de Bourgogne -que son armée fût nombreuse et surtout qu'elle fût promptement réunie. -Charles VII maintenait l'ordre dans l'intérieur de son royaume et se -préparait à en rétablir les anciennes frontières. On annonçait -d'ailleurs que l'insurrection du Luxembourg contre le joug bourguignon -se développait de jour en jour: elle pouvait s'étendre plus loin, et -rallier aux communes de Flandre les populations des bords de la Meuse -et du Brabant. - -Dans ces circonstances, au moment où l'agitation renaissante annonçait -déjà la guerre, les marchands des _nations_ tentèrent un dernier -effort pour faire entendre les plaintes impuissantes de l'industrie et -du commerce «dont ledict pays de Flandre le plus est «soutenu.» Ils -conduisirent à Lille, avec eux, les députés de Gand, Philippe -Sersanders, Jean Van der Moere, Jean Van der Eecken et Jérôme -Coubrake. Les députés de Gand n'obtinrent, malgré les démarches des -_nations_, rien de plus à Lille qu'à Bruges, et lorsque, rentrés dans -leur patrie, ils rendirent compte de leur mission à leurs concitoyens, -l'on n'entendit sur la place publique qu'une acclamation unanime: «La -guerre! la guerre! l'on verra quels sont les loyaux Gantois qui -combattront pour leur liberté!» - -Cette guerre allait s'ouvrir sous de funestes auspices. Le 16 juin, la -garnison d'Ath avait dispersé les _compagnons de la Verte-Tente_ et -blessé leur célèbre chef, le bâtard de Blanc-Estrain. Deux jours -après, le duc de Bourgogne quittait Lille; il réunit son armée à -Courtray et la conduisit devant le château de Schendelbeke, d'où les -Gantois faisaient de nombreuses excursions dans le Hainaut. Bien qu'il -eût une forte artillerie, il y rencontra pendant quatre jours une -vaillante résistance; le cinquième, il fit proposer une trêve et -négocia avec les assiégés. Jean de Waesberghe, qui commandait à -Schendelbeke, n'avait que cent quatre compagnons avec lui; il fit -ouvrir les portes et se confia à la générosité du duc; mais le -lendemain, lorsqu'on délibéra sur son sort, le grand bailli de -Hainaut, Jean de Croy, qui avait à plusieurs reprises échoué dans ses -efforts pour s'emparer du château de Schendelbeke, demanda la mort de -tous ceux qui l'occupaient. Son avis prévalut: le duc ordonna que l'on -pendît toute la garnison, son chef Jean de Waesberghe au pont-levis de -la forteresse, les autres Gantois aux arbres les plus voisins. - -Un seul prisonnier avait été épargné: c'était le capitaine du château -de Gavre. On avait jugé que sa vie pouvait être plus utile au duc que -sa mort, si en la lui conservant on s'assurait un nouveau succès. En -effet, le maréchal de Bourgogne le conduisit devant le château de -Gavre: il le contraignit à crier de loin aux siens qu'ils cessassent -toute résistance; mais ils refusèrent de l'écouter et répondirent par -des décharges d'artillerie. Le maréchal de Bourgogne, ayant échoué -dans sa tentative, se vengea du moins de la fermeté des défenseurs de -Gavre en leur offrant le spectacle du supplice de leur capitaine. Si -le capitaine du château de Gavre ne s'était pas trouvé à Schendelbeke, -la cause des communes de Flandre eût probablement été sauvée. - -Philippe, après s'être arrêté à Harlebeke pour y présider à d'autres -supplices, s'était rendu devant le château de Poucke. - -Le château de Poucke avait été bâti, à une époque reculée, près des -bruyères d'Axpoele, où Thierri d'Alsace fut vaincu par Guillaume de -Normandie. Au quinzième siècle, il était devenu l'asile des milices -communales, qui avaient attaqué le comte d'Etampes à son retour de -Nevele, et qui depuis lors n'avaient cessé de parcourir tout le pays -depuis Bruges jusqu'à Roulers. Dès le mois de juillet de l'année -précédente, le sire de Praet, qui n'avait pas quitté Gand, avait -consenti, comme tuteur de Roland de Poucke, à ce que l'on en détruisît -les ponts pour en rendre la défense plus aisée. Au mois de septembre, -le sire de Blamont avait vainement cherché à s'en emparer et n'avait -réussi qu'à brûler les bâtiments extérieurs. - -Les ressources dont disposait le duc de Bourgogne lui permettaient -d'espérer un succès plus complet: son artillerie était formidable; -elle avait à peine été placée vis-à-vis des murailles qui paraissaient -les plus favorables à l'attaque, lorsque Jacques de Lalaing arriva de -l'abbaye d'Eenhaem, abandonnée par les Gantois, que le duc lui avait -ordonné de livrer aux flammes. Son premier soin fut d'examiner les -préparatifs du siége; il avait quitté le parapet construit par les -Bourguignons et regardait, avec le sire de Savense et le bâtard de -Bourgogne, par l'ouverture d'une palissade, quand une pierre, lancée -par une machine de guerre, l'atteignit au front; il tomba, essaya de -parler, joignit les mains et mourut. Ce même jour, il s'était -dévotement confessé à un docte frère prêcheur de l'incendie de -l'abbaye d'Eenhaem; il ne l'avait toutefois exécuté qu'à grand regret -et par la volonté expresse du duc, et la renommée de ses vertus était -si grande que pendant les trêves de 1452 les Gantois avaient résolu, -par une délibération solennelle de la _collace_, de concourir à ses -efforts pour délivrer le pays des meurtriers et des maraudeurs. «Il -fust, dit son chroniqueur, chevalier doux, amiable et courtois, large -aumosnier et pitoyable; tout son temps aida les pauvres, veuves et -orphelins. De Dieu avoit été doué de cinq dons: et premièrement, -c'estoit la fleur des chevaliers, il fust beau comme Paris, il fust -pieux comme Enée, il fust sage comme Ulysse le Grec. Quand il se -trouvoit en bataille contre ses ennemis, il avoit l'ire d'Hector le -Troyen, mais quand il se véoit au-dessus de ses ennemis, jamais on ne -trouva homme plus débonnaire ni plus humble.... Quand mort le prit, il -n'avoit qu'environ trente-deux ans d'âge.» - -Jacques de Lalaing, succombant dans tout l'éclat de la jeunesse et de -la gloire, rappelle l'infortuné Gauthier d'Enghien, également frappé -par la mort lorsqu'un long avenir semblait réservé à ses exploits. -Tous deux périrent en combattant les communes flamandes; le premier -avait été pleuré par Louis de Male, le second fut si vivement regretté -de ses compagnons d'armes, qu'un lugubre silence succéda tout à coup -dans le camp de Philippe au tumulte et à l'agitation. - -Le château de Poucke, protégé par une faible garnison et privé des -ressources de sa position par les chaleurs de l'été qui en avaient -desséché tous les fossés, résista pendant neuf jours. Le capitaine, -nommé Laurent Goethals, était célèbre par l'audace qu'il avait montrée -en dirigeant, l'année précédente, au début de la guerre, l'escalade du -château de Gavre; il avait épousé la fille de ce Jean de Lannoy qui -avait péri le même jour que le sire d'Herzeele en se précipitant du -haut de la tour de Nevele au milieu des piques ennemies. Son courage -ne fut pas plus heureux; contraint à capituler après une résistance -acharnée, il partagea avec les siens le sort du capitaine de -Schendelbeke; à peine épargna-t-on quelques prêtres, un lépreux et -deux ou trois enfants, et c'était toutefois l'un de ces enfants, fils -d'un pauvre aveugle, qui, en mettant le feu à une coulevrine, avait -enlevé à l'armée Bourguignonne et à toute la chevalerie chrétienne son -modèle et son héros. - -L'énergie de la défense des Gantois à Poucke et à Schendelbeke avait -étonné le duc de Bourgogne; si son armée se trouvait ainsi arrêtée -devant tous les châteaux qu'occupaient ses ennemis, pouvait-il espérer -quelques résultats d'une tentative qui aurait pour but d'assaillir la -vaste enceinte de la puissante métropole des communes flamandes? Dès -le 20 juin, on avait publié à Gand que tout bourgeois qui voulait -sauver sa vie et celle de ses enfants était invité à ne plus déposer -les armes. A ces difficultés qui effrayaient le duc de Bourgogne, il -faut joindre les murmures de ses hommes d'armes, qui ne recevaient -plus de solde et qui avaient rasé jusque dans leurs fondements les -châteaux de Schendelbeke et de Poucke sans y recueillir le moindre -butin. On ne pouvait rien pour les apaiser, les finances étaient -épuisées; la Bourgogne était un pays pauvre qui produisait peu, et -l'on n'osait demander des subsides aux villes de Flandre, de peur de -les mécontenter et de se les rendre hostiles. Philippe se vit tout à -coup réduit, après une stérile campagne de vingt jours, à donner -l'ordre de charger l'artillerie sur des chariots et de reprendre la -route de Courtray. Dans une lettre écrite de cette ville le 13 -juillet, il expliquait lui-même en ces termes les causes de sa -retraite à Antoine de Croy: «Nous avons fait faire tant de la place de -Poucke que des gens tout ainsi que de Schendelbeke, et, ce faict, nous -sommes retraiz en ceste nostre ville de Courtray où nous arrivasmes -samedi derrain passé, et n'avons depuis peu plus avant procéder au -fait de nostre guerre, pour ce que paiement ne s'est peu faire de -nouvel à noz gens d'armes, et nous a convenu jusques à présent -séjourner icy où nous sommes encoires de présent à nostre très-grand -dommaige et desplaisance. Toutevoies nostre chancellier est en nostre -pays de Brabant, pour illec recouvrer et faire finance, laquelle -espérons brief estre preste.» - -Grâce à l'habileté du chancelier de Bourgogne, le duc ne tarda pas à -recevoir l'or qu'il attendait et il en fit aussitôt deux parts: l'une -servit à assurer, par le payement d'un mois de solde, l'obéissance et -la fidélité de l'armée; l'autre fut destinée à saper secrètement cette -formidable puissance des communes, qui ne reposait que sur la concorde -et sur l'union. Que fallait-il donc pour qu'elle fût renversée? Il -suffisait qu'un seul homme trahît, pourvu qu'il jouît de quelque -influence et sût la faire servir, sous de faux prétextes, à la ruine -de sa patrie. Cet homme se rencontra. C'était le doyen des maçons, -Arnould Vander Speeten. Ajoutons, à l'honneur de la Flandre, que loin -de compter un complice parmi ses concitoyens, il n'en trouva que parmi -les mercenaires étrangers. Quelques mois s'étaient écoulés depuis que -Jean Fallot avait fui à Termonde. Deux autres capitaines anglais, Jean -Fox et Jean Hunt, entraînés par l'exemple de l'alliance du duc d'York -et du duc de Bourgogne, s'associèrent cette fois à un complot dont les -résultats devaient être plus complets et plus désastreux. - -Arnould Vander Speeten était devenu capitaine du château de Gavre. -L'Escaut, entourant de ses eaux profondes les murs de cette -forteresse, paraissait la défendre à la fois contre le tir des -bombardes et contre l'approche des hommes d'armes. Les murailles en -étaient hautes et épaisses, mais le regard du voyageur en chercherait -vainement aujourd'hui quelques traces parmi les herbes d'un pré -marécageux; il n'y existe pas même une ruine désolée pour rappeler -tous les souvenirs de deuil attachés au manoir, dont la fatale -destinée pesa encore au seizième siècle sur le comte d'Egmont. - -Qui ne connaît les fabuleux exploits du premier baron de Gavre dont -les armes étaient les mêmes que celles de Roland, qui combattit en -Espagne avec Roland, qui mourut avec Roland à Roncevaux? Qui n'a lu la -gracieuse légende de ce vaillant Louis de Gavre qui alla chercher des -aventures avec son écuyer Organor dans les montagnes du Frioul, sur -les côtes d'Istrie, à Corfou, dans les mers de la Phocide et de -l'Eubée, jusqu'à ce qu'il épousât la belle Ydorie, fille du duc -Anthénor d'Athènes? - -Avec la fin du quatorzième siècle s'ouvre un autre genre d'histoire -pour le château de Gavre. - -Lorsque, après la bataille de Roosebeke, François Ackerman et Pierre -Van den Bossche relevèrent la bannière des communes, ils eurent soin -de garnir le château de Gavre de vivres et d'artillerie. Charles VI -songea à aller l'assiéger après son expédition dans le pays des -Quatre-Métiers; mais ce fut par des négociations pacifiques que Jean -de Heyle prépara, l'année suivante, dans ses conférences secrètes avec -Ackerman au château de Gavre, le rétablissement de l'autorité des ducs -de Bourgogne. En 1451 (v. st.) le château de Gavre, surpris par les -Gantois, avait été le premier prétexte de cette guerre dont ses -murailles devaient voir la dernière journée si cruelle et si funeste. - -Le duc de Bourgogne avait hésité quelque temps sur les projets qu'il -devait adopter: il avait même déjà mandé aux milices du Franc qu'elles -le rejoignissent le 30 juillet à Somerghem pour aller s'emparer des -retranchements de Sleydinghe avant que les habitants du métier -d'Oostbourg eussent eu le temps de rompre leurs digues. Cependant il -changea d'avis pour favoriser la trahison du doyen des maçons et -résolut d'attaquer d'abord le château de Gavre. Ce fut le 16 juillet -qu'il en forma le siége: avant de recommencer la guerre il avait -envoyé le comte de Charolais auprès de sa mère, de crainte que le -légitime héritier de ses Etats ne succombât dans quelque escarmouche -sous les coups des Gantois, comme le grand bâtard de Bourgogne à -Rupelmonde. Cette fois la duchesse de Bourgogne, tenant un langage -tout opposé à celui qu'elle lui adressait avant la bataille de Basele, -mit tout en oeuvre pour le retenir; mais ce fut inutilement qu'elle -allégua tour à tour les nécessités politiques et la volonté du duc; le -comte de Charolais ne voulut rien écouter; il répondit à la duchesse -Isabelle qu'il valait mieux que les Etats dont sa naissance lui -assurait l'héritage le perdissent jeune que de leur conserver un -prince sans courage et sans honneur, et sans tarder plus longtemps, il -retourna près de son père. - -Les Gantois, accourant pleins d'alarmes sur leurs remparts, -entendaient depuis quatre jours les détonations de l'artillerie -bourguignonne. Les bourgeois ne quittaient plus les armes, et le 22 -juillet on avait inutilement percé toutes les digues qui environnaient -la ville, dans l'espoir que les inondations de l'Escaut forceraient le -duc à s'éloigner. L'inquiétude devenait de plus en plus vive, et les -historiens du temps ont soin de remarquer que la nuit s'était écoulée -triste et sombre quand aux premiers rayons du jour le capitaine de -Gavre se présenta aux portes de la ville. Aussitôt entouré d'une -multitude agitée qui se pressait pour l'interroger, il s'empressa de -raconter qu'il s'était laissé descendre du haut des créneaux du -château de Gavre dans les fossés qu'il avait franchis à la nage, et il -venait lui-même, disait-il, réclamer les secours qu'on lui avait -promis. Les discours d'Arnould Vander Speeten respiraient l'ardeur la -plus belliqueuse: il se vantait d'avoir traversé, l'épée à la main, -tout le camp de Philippe, et prétendait que l'armée bourguignonne -était si affaiblie et si peu nombreuse que jamais occasion plus -favorable ne s'était offerte pour l'anéantir. - -L'un des capitaines anglais, Jean Fox, appuya ces paroles. Arnould -Vander Speeten atteignit aisément le but qu'il se proposait; -l'enthousiasme populaire demanda à grands cris le combat, et la cloche -du beffroi en donna le signal à toute la cité. Tandis que l'on se -hâtait de charger sur des chariots les canons et les vivres, les -échevins, se plaçant sous les bannières de la commune et des métiers, -appelaient à les suivre tous les bourgeois en état de porter les armes -depuis l'âge de vingt ans jusqu'à celui de soixante. Les vieillards -eux-mêmes offraient à leurs fils l'exemple du zèle et du dévouement, -et les femmes se pressaient dans les rues pour exhorter leurs maris à -bien combattre. - -C'était ainsi que, sous les auspices perfides des discours du doyen -des maçons, les habitants d'une grande cité se préparaient à confier -leurs destinées et celles de toute la Flandre communale aux chances -douteuses d'une bataille. Trente-six ou quarante mille bourgeois -avaient quitté les murs de Gand. Il formaient deux armées. L'une, -composée des hommes les plus braves et les plus vigoureux, et précédée -d'une avant-garde d'archers anglais et de bourgeois à cheval, -commandée par Jean de Nevele et le bâtard de Blanc-Estrain, s'avança -rapidement vers Merlebeke et de là vers Vurste, par la route la plus -directe qui conduisît à Gavre. L'autre, plus nombreuse, s'était -dirigée vers Lemberghe, où la rejoignirent les milices communales -accourues du pays de Waes. Sa marche était plus lente, car elle avait -avec elle une artillerie considérable où tous les canons portaient le -nom des métiers, qui en avaient payé le prix par des contributions -volontaires afin de remplacer les _veuglaires_ perdus au siége -d'Audenarde et à la bataille de Basele. - -Déjà Jean de Nevele descendait des hauteurs de Semmersaeke. Jean Fox -se tenait à côté de lui à la tête des archers anglais. Dès qu'il -aperçut les chevaucheurs bourguignons de Simon de Lalaing, il frappa -son cheval de l'éperon et galopa vers eux en faisant signe de la main -qu'on le protégeât: «Je vous amène, dit-il, les Gantois comme je vous -l'avais promis, faites-moi conduire vers le duc de Bourgogne, car je -suis son serviteur et de son parti.» Cette défection eût pu éclairer -les Gantois sur la sincérité des hommes qui les avaient entraînés au -combat: ils n'y virent, dans leur indignation, que la honte de -quelques traîtres qu'il fallait chercher pour les punir au milieu même -des rangs ennemis, et, se précipitant en avant avec une ardeur -irrésistible qu'encourageait l'exemple du bâtard de Blanc-Estrain, ils -culbutèrent devant eux les archers de Jacques de Luxembourg, les -hommes d'armes allemands du comte de Lutzelstein et les cent lances du -sire de Beauchamp. Des ravins bordés de haies épaisses leur -permettaient de s'approcher sans obstacle du camp de Philippe, rempli -de munitions et d'approvisionnements; mais Simon de Lalaing parvint, -en multipliant les escarmouches et par un mouvement simulé de -retraite, à les attirer du côté opposé, et les Gantois de Jean de -Nevele, arrivés à l'extrémité des bois qui les environnaient, -aperçurent, au moment où ils se croyaient déjà vainqueurs, l'armée du -duc de Bourgogne qui s'était hâtée de s'éloigner des bords de l'Escaut -pour occuper une forte position sur les hauteurs de Gavre; ils -découvrirent en même temps au delà de cette armée, à l'ombre des tours -du château qu'ils venaient délivrer, de grandes potences couvertes des -cadavres de leurs compagnons abandonnés par Arnould Vander Speeten, et -de ceux de quelques Anglais que le duc Philippe avait fait pendre plus -haut encore que les Gantois, pour les punir d'avoir été plus fidèles -aux communes que leurs capitaines. - -L'armée bourguignonne, qu'Arnould Vander Speeten avait dépeinte -faible et réduite à quatre mille combattants, était aussi nombreuse -que formidable. Divisée en trois corps principaux, elle comptait sous -ses bannières tout ce que la chevalerie avait de noms fameux et -d'illustres courages, tout ce que les bandes de _condottieri_ formées -dans les longues guerres de la France, de l'Angleterre et de -l'Allemagne possédaient de passions avides et cruelles. Philippe -voyait autour de lui, dans cette journée, Adolphe de Clèves, Jean de -Coïmbre, le comte d'Etampes, les sires de Saveuse, de l'Isle-Adam, de -Neufchâtel, de Toulongeon, de la Viefville, de Noyelle, de Noircarme, -de Charny, de la Hovarderie, de Créquy, de Ligne, de Rougemont, de -Montigny, de Harchies, de Miraumont, de Hautbourdin, de Crèvecoeur, de -Zuylen, de Goux, de Champdivers, de Fallerans, de Foucquesolle, de -Grammont, de Jaucourt, d'Humières, de Guiche, de Beaumont, et une -multitude d'autres chevaliers accourus non-seulement de ses Etats, -mais de tous les royaumes de l'Europe. Jean de Croy s'était placé au -milieu des nobles du Hainaut; ceux de l'Artois et de la Picardie -entouraient le comte de Charolais; parmi ceux de Flandre, les -chroniqueurs citent Adrien d'Haveskerke, Philippe Vilain, Josse -Triest, Aymon de Grisperre, Adrien de Claerhout, Henri de Steenbeke, -Louis de la Gruuthuse; mais le duc les avait relégués à -l'arrière-garde, soit qu'il ne se confiât point assez complètement en -eux, soit qu'ils se fussent eux-mêmes éloignés d'une lutte fratricide, -dominés comme les chevaliers _leliaerts_ à Roosebeke par le souvenir -de leur origine, et ce sentiment invincible d'affection pour la patrie -que la nature a gravé dans le coeur de tous les hommes, _naturali -amore patriæ capti et originis potius quam militiæ memores_. - -Philippe parcourait à cheval les rangs des siens. La haine et la -vengeance animaient les discours qu'il adressa à ses barons, et quand -il arriva près des Picards, il les exhorta également de la voix et du -geste. «Combattez hardiment, leur disait-il; avant le coucher du -soleil, vous serez tous riches.» C'était à peu près dans les mêmes -termes que Guillaume le Conquérant haranguait quatre siècles plus tôt, -les aventuriers normands auxquels son ambition avait promis les -dépouilles de la nationalité anglo-saxonne. - -Il eût été aisé à un observateur habile de reconnaître que la position -des Gantois justifiait la confiance du duc de Bourgogne. - -Le premier corps d'armée avait été entraîné trop loin à la poursuite -des Bourguignons, et les difficultés du terrain jointes à la -défection des Anglais avaient répandu le trouble et la confusion dans -son ordre de bataille. Quoique ce fût sur ces milices que reposassent -les plus grandes espérances de la Flandre, la témérité de leur premier -succès ne leur permettrait plus de coopérer à un succès plus complet -et plus décisif, et enlevait aux Gantois tout l'avantage du nombre, -puisqu'il divisait leurs forces en présence d'ennemis qui leur -opposaient toute la supériorité de leurs armes, de leur discipline et -d'une longue expérience à la guerre. - -Cependant le second corps était arrivé de Lemberghe et se déployait -sur un terrain plus favorable, entre Gavre, Vurste et Bayghem: guidé -par Thierri de Schoonbrouck, Jacques Meussone et d'autres chefs -prudents et intrépides, protégé d'ailleurs par une redoutable -artillerie et par une enceinte de chariots au milieu de laquelle -brillait une forêt de piques, il se préparait à se défendre -vaillamment et il suffisait qu'il arrêtât les Bourguignons dans leur -dernière tentative pour que Gand et la Flandre fussent sauvées. - -L'avant-garde du maréchal de Bourgogne, qui s'approchait, fut ébranlée -par le feu des bombardes flamandes. Les archers du bâtard de Renty -s'avancèrent aussitôt pour la soutenir et la lutte s'engagea. Trois -fois les chevaliers bourguignons essayèrent de rompre les rangs des -Gantois, trois fois ils furent repoussés; un écuyer du Hainaut, nommé -Jean de la Guyselle, périt en cherchant à les suivre. D'autres -chevaliers voulurent le venger et succombèrent à leur tour; là -tombèrent Olivier de Lannoy, Jean de Poligny et plusieurs nobles -serviteurs du duc de Bourgogne. - -Le mouvement des assaillants avait échoué; ils reculaient déjà après -deux heures d'une mêlée sanglante, et Philippe, qui suivait avec -inquiétude les chances du combat, hésitait encore à y intervenir avec -les chevaliers qui l'entouraient, quand une explosion effroyable se -fit entendre au centre du bataillon carré que formaient les Gantois. -Une mèche enflammée avait été lancée sur leurs tonneaux de poudre. -Matthieu Vanden Kerckhove, qui commandait leur artillerie, avait été -la première victime; on avait reconnu, au milieu d'un nuage de fumée, -sa voix expirante qui répétait: «Fuyez! fuyez!» Ce cri qui se mêle à -celui des mourants et des blessés, le désordre que les ravages de -l'explosion répandent au sein des milices communales, étroitement -serrées les unes près des autres, la destruction de toutes les -munitions de leur artillerie, la perte d'un de leurs chefs les plus -braves, tout tend à ébranler la résolution des Gantois. Ils -abandonnent précipitamment leurs positions, et une retraite confuse -succède à un combat acharné. - -Philippe a remarqué la terreur de ses ennemis: il se porte en avant -avec le comte de Charolais et Jacques de Luxembourg, et une longue -acclamation retentit parmi les siens; c'est un hymne de victoire. -«Notre-Dame et Bourgogne!» s'est écrié le duc: à sa voix toutes les -bannières s'inclinent et passent à sa suite sur les cadavres qui -couvrent la plaine. - -Les Bourguignons, s'avançant rapidement vers Semmersaeke, rejetaient -l'aile droite des Gantois dans les fondrières boisées qui s'étendent -au nord de Gavre, et la séparaient de l'aile gauche qu'ils enfermaient -entre les eaux profondes de l'Escaut et la ligne mobile de leurs -archers. La situation des Gantois devenait à chaque moment plus -affreuse. Jean de Nevele, le bâtard de Blanc-Estrain et quelques -autres Gantois qui avaient des chevaux avec eux réussirent à traverser -l'Escaut; mais la plupart de ceux qui les imitèrent trouvèrent la mort -dans le fleuve. Le plus souvent le poids de leurs armures les -entraînait au fond de l'eau, et ceux-là mêmes qui d'un bras plus -vigoureux parvenaient à lutter contre le courant périssaient sous les -traits que les archers picards leur décochaient de tous côtés. -Quelques historiens racontent que leur sang rougit l'Escaut; selon -d'autres, leurs cadavres formèrent une digue devant laquelle le fleuve -se détourna comme par respect pour le malheur. - -Huit cents ou mille Gantois s'étaient retranchés dans une prairie -entourée d'un large fossé et bordée par une haie d'épines. Puisqu'ils -ne devaient plus vivre pour voir leur patrie grande et libre, ils -voulaient du moins que leur mort servît à sa gloire. On remarquait -parmi eux des échevins, des _hooftmans_, des bourgeois appelés depuis -longtemps à d'honorables fonctions par l'élection populaire: leur -autorité ne leur donnait plus que le droit de mourir au premier rang; -mais une dernière espérance était réservée à leur dévouement. Une -résistance énergique pouvait, en suspendant la poursuite des -vainqueurs, laisser à leurs amis le temps de fermer les portes de Gand -et sauver leurs foyers des horreurs du pillage et de l'incendie. - -Cependant, les chevaliers bourguignons, mettant pied à terre, -rivalisent d'ardeur pour forcer l'asile des Gantois. Philippe les -encourage par sa présence, et, n'écoutant que la colère qu'il ressent -en voyant ses hommes d'armes arrêtés dans leurs attaques successives, -il pousse lui-même son cheval au delà du fossé et se précipite au -milieu des Gantois; mais il est aussitôt entouré, et son écuyer -Bertrandon de la Broquière a à peine le temps d'élever son pennon en -signe de détresse. Ce signal a été remarqué toutefois par le comte de -Charolais: réunissant quelques hommes d'armes pour délivrer son père, -il s'élance dans la mêlée; au même moment, un coup de pique l'atteint -au pied, et les chevaliers qui l'accompagnent craignent de voir -disparaître dans cette arène marécageuse toute la dynastie de Jean -sans Peur, quand les archers, pénétrant dans le retranchement des -Gantois, les contraignent à reculer. Déjà l'on dirige contre eux leurs -propres pièces d'artillerie abandonnées sur le champ de bataille; -l'issue de la lutte n'est plus douteuse, mais à chaque pas la vigueur -de la résistance en retarde le dénoûment. «Certes, écrit le panetier -du duc de Bourgogne qui dans cette journée combattait près de son -maître, un Gantois de petit état fist ce jour tant d'armes et tant de -vaillance, que si telle aventure estoit advenue à un homme de bien ou -que je le sceusse nommer, je m'acquiteroye de porter honneur à son -hardement.» - -La tâche qu'a laissée incomplète le chroniqueur qui admirait, même -chez les adversaires du duc de Bourgogne, un dévouement et un courage -que rien ne pouvait intimider ni affaiblir, est celle que je m'efforce -aujourd'hui de remplir à l'honneur de la mémoire de nos pères. Un -chroniqueur catalan rapporte qu'il vit dans ses rêves apparaître un -vénérable vieillard, vêtu de blanc, qui lui dit: «Je suis le génie de -l'histoire; compose un livre des grandes choses que tu as apprises.» -Moins heureux que ce chroniqueur, je n'ai vu que l'image de la patrie -assise sur une tombe, les pieds meurtris, le sein déchiré, le front -chargé de poussière, demandant en vain aux témoins de sa décadence -présente les pompeux récits de sa grandeur passée. C'est à sa voix que -j'ai entrepris ce long et pénible pèlerinage de l'histoire qui, -ressuscitant la mort et peuplant le néant, rebâtit à son gré, dans la -solitude, les grandes cités et les foyers heureux des nations -prospères. Je l'ai suivi, par l'étude attentive des sources écrites, -depuis la tente vagabonde du _flaming_ jusqu'au comptoir du marchand -de la Hanse, du château de Robert de Commines à Durham jusqu'aux -remparts de Lisbonne et de Bénévent, jusqu'aux tours de Byzance et de -Jérusalem; puis, lorsqu'aux palmes des guerres lointaines succédait la -paix intérieure, fécondée par les merveilles de l'industrie, je l'ai -continué pas à pas avec l'ardeur du voyageur et de l'antiquaire sur la -terre natale de ces illustres représentants des communes dont j'avais -à peindre les vertus ou les exploits, dans les lieux où ils naquirent, -luttèrent et moururent. Tantôt, dans l'enceinte désolée des cités -reines de la triade flamande, mon regard, trompé par mes souvenirs, -rendait au marché du Vendredi, à Gand, tout son peuple transporté par -l'éloquence d'Yoens et d'Ackerman, aux faubourgs d'Ypres leurs -innombrables métiers, aux rues de Bruges ces somptueux ornements -d'orfévrerie que leurs habitants prodiguaient pour flatter les ducs de -Bourgogne, tandis qu'ils eussent pu leur montrer comme un plus noble -gage de fidélité la pauvre maison où Louis de Male avait trouvé un -asile; tantôt, au sein d'une riche campagne ou bien au milieu des bois -et des bruyères, j'allais tour à tour sonder la fondrière couverte de -roseaux qui fut le ruisseau de Groeninghe, et me reposer à Azincourt -sur les débris du manoir que remarqua Henri V, ou à Guinegate sous -l'orme de Bayard, retrouvant au Beverhoutsveld le camp de Philippe -d'Artevelde victorieux, à Roosebeke le ravin étroit où il périt vaincu -et fugitif; mais jamais mon émotion ne fut plus vive qu'au moment où -l'on me fit voir aux bords de l'Escaut le théâtre de l'extermination -des huit cents Gantois qui arrêtèrent toute l'armée victorieuse du duc -de Bourgogne. Vues de là, les collines de Semmersaeke, par un bizarre -rapprochement, rappellent assez exactement les hauteurs de Roosebeke -lorsqu'on les découvre du Keyaerts-Berg. Le rideau des haies et des -arbres me cachait Gavre et le vallon où le combat s'engagea, mais je -découvrais derrière moi les clochers de Gand. Ainsi les derniers -défenseurs de la liberté flamande aperçurent de leur dernier asile la -fumée du toit paternel; ce spectacle put contribuer à soutenir leur -énergie dans le combat, et leur oeil mourant salua sans doute les -remparts qu'ils ne devaient plus revoir. Les habitants de Gavre et de -Semmersaeke conservent pieusement ces traditions d'un autre temps; ils -donnent encore au pré de 1453, en souvenir du combat dont il fut le -théâtre, le nom de _Roode zee_ (mer rouge), presque synonyme de celui -du _Bloedmeersch_ de 1302. Que de flots de sang ont coulé entre ces -deux prairies! - -Vingt mille Gantois avaient succombé à la bataille de Gavre; trois -cents à peine furent faits prisonniers et le duc ordonna qu'on les mît -à mort. Cependant, quand il laissa s'abaisser ses regards sur cette -plaine jonchée de morts et sur ce fleuve dont les ondes ensanglantées -ne charriaient que des cadavres, il ne put s'empêcher de s'écrier: -«Quel que soit le vainqueur, je perds beaucoup, car c'est mon peuple -qui a péri,»--«et là, ajoute Chastelain, fust la première fois qu'il -avoit eu pitié des Gantois.» Pitié douteuse après le combat et les -supplices, surtout lorsqu'on voit Philippe l'oublier aussitôt pour -conduire les siens de l'extermination du champ de bataille à l'assaut -de Gand, c'est-à-dire au sac et au pillage; mais il fallait chercher -un guide qui enseignât le chemin le plus facile. On s'empara d'un -laboureur, on le menaça, on le contraignit à marcher le premier à -l'avant-garde; il obéit, et exécutant son dessein au péril de ses -jours, il ramena l'armée bourguignonne, par des routes détournées, au -camp qu'elle occupait la veille. «Comment, s'écria Philippe, je -entendois qu'on me menast droit à Gand et on m'amaine en mon logis!» -Le guide avait disparu: noble trait de courage qui sauva Gand et -confirma les espérances que d'autres défenseurs de la Flandre avaient -payées de leur sang en mourant pour retarder l'issue du combat. - -Déjà d'épaisses troupes de fuyards se pressant en désordre avaient -paru devant Gand: on leur avait fermé les portes de crainte que les -Picards ne pénétrassent avec eux dans la ville; mais les femmes -éplorées, assemblées sur les remparts, cherchaient à reconnaître parmi -eux un père, un époux ou un fils, et les interrogeaient de loin sur -les désastres de cette journée. Il n'y avait point de famille qui -n'eût été frappée dans ses affections les plus chères, point de maison -qui n'eût son deuil. Huit échevins de Gand étaient morts les armes à -la main; deux cents moines accourus au combat, à l'exemple du frère -lai de Ter Doest, qui s'illustra à la bataille de Courtray, n'avaient -pas reparu; ils gisaient à Gavre dans leurs robes de bure au milieu -des cottes d'armes ensanglantées. Pendant toute la nuit des -gémissements lamentables retentirent à Gand dans toutes les rues, et -l'effroi s'accrut le lendemain à l'aspect des hommes d'armes -bourguignons: l'on se préparait à repousser leurs tentatives hostiles -lorsqu'on distingua au milieu d'eux Gauvain Quiéret et le roi d'armes -de Flandre, porteurs d'un message pacifique. - -Le duc de Bourgogne avait, le soir même de la bataille, réuni son -conseil: le sire de Créquy et les chevaliers les plus sages -insistèrent pour que l'on offrît la paix aux Gantois, telle qu'on -l'avait proposée à leurs députés aux conférences de Lille: ils -représentèrent sans doute que Gand pouvait se relever et venger ses -pertes ou tout au moins en réparer les malheurs; que le siége d'une si -grande cité présentait toujours, par les difficultés qui en étaient -inséparables, des chances incertaines de succès; que cette guerre -pouvait d'ailleurs être troublée par des complications extérieures, -soit par de nouveaux bouleversements en Angleterre où les communes -favorisaient les communes flamandes, soit par les triomphes des -Français en Guyenne qui permettraient à Charles VII de prendre -ouvertement leur parti. Philippe adopta cet avis et fit apposer son -sceau sur des lettres où il engageait les Gantois à traiter sous la -protection d'un sauf-conduit. - -Une suspension d'armes avait été conclue: elle devait durer jusqu'au -25 juillet à midi. Dès le point du jour, l'assemblée du peuple fut -convoquée. Le bâtard de Blanc-Estrain et les compagnons de la -Verte-Tente se rangèrent du côté de ceux qui voulaient continuer la -guerre; mais la plupart des bourgeois jugeaient que le moment était -arrivé de fermer les plaies de ces longues guerres civiles. On -racontait d'ailleurs que, par exception à une sentence commune, -quelques-uns des plus notables bourgeois de Gand, tombés au pouvoir -des Picards, avaient été épargnés, parce que les Picards en -attendaient de riches rançons: rejeter toute négociation, c'était les -condamner à la mort. - -Parmi les députés de Gand, on remarquait l'abbé de Tronchiennes, le -prieur des Chartreux, Baudouin de Fosseux, religieux de Saint-Bavon, -Jean Rym, Simon Borluut et Antoine Sersanders. Ce fut en vain qu'ils -s'adressèrent au comte de Charolais pour que l'on adoucît les -conditions de la paix. Ils ne pouvaient guère espérer qu'on modifiât, -après leurs revers, les propositions qui leur avaient été faites au -temps de leur puissance, et on se contenta de leur répondre «que -seurement on ne leur changeroit ung _a_ pour ung _b_.» - -Le traité de Gavre fut conclu le lendemain. - -Il portait que le doyen des métiers et le doyen des tisserands -n'auraient plus de part à l'élection des échevins; - -Que les usages qui réglaient la concession du droit de bourgeoisie -seraient abrogés; - -Que les sentences de bannissement ne pourraient être prononcées par -les échevins qu'avec l'intervention du bailli du duc; - -Que les échevins de Gand ne pourraient plus faire publier des édits, -ordonnances ou statuts sans l'autorisation du bailli, et qu'il ne leur -serait plus permis dorénavant de placer leurs titres au haut des -lettres qu'ils écriraient aux officiers du duc; - -Que les Gantois livreraient leurs bannières au duc «en signe de la -réparacion de l'offense que ceulx de Gand ont commise en eslevant et -portant contre luy icelles bannières;» - -Qu'ils supprimeraient les chaperons blancs établis «soubz couleur -d'exécuter leurs sentences et commandements;» - -Qu'ils ne connaîtraient plus des appels interjetés dans le pays des -Quatre-Métiers, dans le pays de Waes ou dans les châtellenies d'Alost, -d'Audenarde et de Courtray; - -Qu'ils payeraient une amende de deux cent mille ridders d'or et -cinquante mille ridders pour relever les croix et les églises; - -Que les _hooftmans_, les échevins et les doyens, accompagnés de deux -mille bourgeois de Gand, feraient amende honorable au duc «à demie -lieue hors d'icelle ville, à tel jour qu'il plaira à mondit seigneur -ordonner et déclarer, à savoir les dix _hoofmans_ tous nudz en leurs -chemises et petits draps, et tous les autres deschaus et nues testes, -et tous se mettront à genoulx devant mondit seigneur, et eulx estans -en l'estat dessus dit, diront, _en langage françois_, que faulsement -et mauvaisement et comme rebelles et désobéissans, et en entreprenant -grandement à l'encontre de mondit seigneur et de son autorité et -seigneurie, il se sont mis sus en armes, ont créé _hooftmans_ et couru -sus à mondit seigneur et ses gens; qu'ilz s'en repentent et en -requièrent en toute humilité mercy et pardon à mondit seigneur. Et ce -fait, tous ensemble et à une voix crieront mercy.» - -On y lisait de plus que les portes de la ville par lesquelles les -Gantois étaient sortis pour attaquer Audenarde seraient fermées le -jeudi de chaque semaine, et que celle qui s'ouvrit à leur armée se -préparant à combattre le duc lui-même à Rupelmonde serait «murée et à -toujours comdempnée.» - -Pour reproduire toute la physionomie de ce traité, il faut y ajouter -cette phrase latine de Jean de Schoonhove qui dressa l'acte public de -la soumission des Gantois: _Acta fuerunt hæc in campis in exercitu -prope castrum de Gavre in domuncula portabili illustrissimi domini -ducis_. Le notaire s'inquiétait peu de l'élégance du style dans la -rédaction de ce parchemin où le duc de Bourgogne pouvait imprimer -pour sceau la pointe sanglante de son épée. - -Cependant, quelle que soit la forme de la soumission, toujours si -humble dans les usages, quoique les moeurs fussent si fières, il faut -remarquer dans ce traité une tendance à donner sur plusieurs points -satisfaction aux réclamations des Gantois. - -Leurs priviléges furent maintenus par une charte spéciale où le duc -déclara vouloir «qu'ils restassent entiers en leurs franchises.» - -La liberté des personnes fut garantie, et Gand ne déposa les armes -qu'en trouvant dans la paix même une protection suffisante pour les -capitaines et les magistrats qui avaient combattu pour ses droits. - -Il fut aussi expressément entendu que si le bailli refusait de -soutenir les échevins dans l'exercice de la justice, ou cherchait à -étendre son autorité criminelle et civile au delà des termes du -privilége de Gui de Dampierre du 8 avril 1296 (v. st.), il serait -privé de son office, et de plus «puni et corrigé selon l'exigence du -cas.» Les bourgeois de Gand devaient continuer à ne relever que du -jugement de leurs échevins, s'ils commettaient quelque délit «hors -franches villes de loy,» c'est-à-dire dans un lieu où leur -manqueraient les garanties protectrices des institutions communales. - -Enfin le duc de Bourgogne abandonna, quoiqu'il eût été vainqueur, le -projet de rétablir la gabelle du sel, cet impôt odieux qui avait été -la source de toutes les divisions, et l'un de ses premiers actes, -après la pacification de Gand, fut de faire enfermer au château de -Rupelmonde Pierre Baudins, dont les intrigues avaient profité de ces -discordes pour allumer la guerre. - -Ajoutons qu'en 1454 le duc remit aux Gantois une partie de l'amende -qui leur avait été imposée, et qu'en 1456 il leur accorda quelques -nouveaux priviléges afin que le retour de leur prospérité les consolât -de leur abaissement et de leur humiliation. Moins généreux à l'égard -des villes qui étaient restées étrangères à l'insurrection, il avait -résolu, à l'exemple de Louis de Male après la bataille de Roosebeke, -de les obliger à venir remettre entre ses mains toutes leurs anciennes -chartes de priviléges, pour qu'elles fussent revues et scellées de -nouveau: leur fidélité lui avait uniquement appris qu'il n'avait rien -à redouter de leur puissance. - -Deux jours après son triomphe, le 25 juillet 1453, le duc de Bourgogne -en avait adressé, de son camp de Gavre, une pompeuse relation au roi -de France: «Lesquelles choses, disait-il en terminant, je vous -signifie, pour ce que je sçay de certain que serez bien joieux -desdites nouvelles et de la grâce que Dieu m'a fait présentement.» -Cette lettre parvint à Charles VII le 9 août; la nouvelle du combat de -Castillon, où Talbot avait péri, ne le consola peut-être pas du -résultat de la bataille de Gavre: la soumission de la Guyenne était -désormais inutile à l'accomplissement de ses desseins sur la Flandre. - -Il ne restait plus à Philippe qu'à recevoir solennellement «en sa -grâce» ces bourgeois de Gand qui l'avaient en 1443 retenu captif -pendant quelques jours. Le 30 juillet, vers midi, à Ledeberg, assez -près de la porte Saint-Liévin, il se plaça au milieu de son armée -rangée en ordre de bataille: il était lui-même armé de toutes pièces, -et montait le cheval qui avait été blessé sous lui dans le pré de -Semmersaeke. Le maréchal de Bourgogne conduisit successivement près du -duc les magistrats et les bourgeois de Gand, les uns «en leurs -chemises et petits draps,» les autres vêtus de deuil, sans ceinture et -sans chaperon. Baudouin de Fosseux, moine de Saint-Bavon, prit la -parole en leur nom et demanda, par trois fois, merci pour le peuple de -Gand. Philippe répondit en français: «Soyez-nous doresnavant bons -sujets, nous vous serons bon et loyal seigneur.» Puis, sans entrer à -Gand, il reprit la route d'Audenarde. On portait devant lui, comme des -trophées de sa victoire, les bannières des métiers qu'il s'était fait -remettre, et ce fut par son ordre qu'on les déposa, partie à -Notre-Dame de Halle, partie à Notre-Dame de Boulogne. Depuis ce jour, -dans les fréquents pèlerinages qui se dirigèrent de Gand vers ces -sanctuaires vénérés, les souvenirs de la patrie puissante et libre se -mêlèrent à toutes les prières, se retrouvèrent dans tous les voeux. - -L'année 1453 fut la plus triste du quinzième siècle; elle vit aux deux -extrémités de l'Europe le triomphe de la force sur la civilisation, -représentée ici par les traditions expirantes des lettres, là par les -progrès sans cesse croissants de l'industrie et des arts. Les Ottomans -de Mahomet II envahissaient Constantinople, héritière d'Athènes et de -Rome, au moment où les Picards de Philippe effrayaient par leurs -violences ce peuple et ces cités que l'éloquent historiographe de la -maison de Bourgogne appelle lui-même «très-grave peuple, et villes de -grant pollicie, lesquelz il convient régir «en justice et en droit.» - - - - -TABLE. - - Pages. - - LIVRE QUATORZIÈME.--Marguerite de Male et Philippe le Hardi. - Nouvelle invasion de Charles VI.--Pacification de la - Flandre.--Croisade de Nicopoli. 1 - - LIVRE QUINZIÈME.--Jean sans Peur.--Tendance des communes à - reconstituer la nationalité flamande.--Combats, crimes et - intrigues. 55 - - LIVRE SEIZIÈME.--Philippe l'Assuré ou le Bon.--Continuation - des guerres en France.--Troubles de Bruges.--Splendeur de - la cour du duc de Bourgogne. 98 - - LIVRE DIX-SEPTIÈME.--Insurrection des Gantois.--Combats de - Lokeren, de Nevele, de Basele.--Bataille de Gavre. 166 - - -FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Flandre (T. 3/4), by -Joseph Bruno Constantin Marie Kervyn de Lettenhove - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FLANDRE (T. 3/4) *** - -***** This file should be named 42177-8.txt or 42177-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/1/7/42177/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Print project.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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