summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/42177-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '42177-8.txt')
-rw-r--r--42177-8.txt10456
1 files changed, 0 insertions, 10456 deletions
diff --git a/42177-8.txt b/42177-8.txt
deleted file mode 100644
index ffd1dfc..0000000
--- a/42177-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,10456 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Histoire de Flandre (T. 3/4), by
-Joseph Bruno Constantin Marie Kervyn de Lettenhove
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Histoire de Flandre (T. 3/4)
-
-Author: Joseph Bruno Constantin Marie Kervyn de Lettenhove
-
-Release Date: February 23, 2013 [EBook #42177]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FLANDRE (T. 3/4) ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-book was produced from scanned images of public domain
-material from the Google Print project.)
-
-
-
-
-
-
-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
-
-
-
-
-HISTOIRE DE FLANDRE.
-
-
-
-
-Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT.
-
-
-
-
- HISTOIRE
-
- DE
-
- FLANDRE
-
- PAR
-
- M. KERVYN DE LETTENHOVE
-
- TOME TROISIÈME
-
- 1383-1453.
-
- BRUGES
-
- BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR
-
- 1874
-
-
-
-
-HISTOIRE DE FLANDRE
-
-
-
-
-LIVRE QUATORZIÈME.
-
-1383-1404.
-
-Marguerite de Male et Philippe le Hardi.
-
-Nouvelle invasion de Charles VI.
-
-Pacification de la Flandre.--Croisade de Nicopoli.
-
-
-La Flandre a soutenu deux siècles de combats avant de succomber à la
-bataille de Roosebeke qui arrête le développement des libertés
-communales; mais ses institutions sont devenues pour tous ceux qui en
-apprécièrent les bienfaits et qui les défendirent de leur sang l'objet
-d'un respect si profond, qu'à peine ébranlées par ces désastres elles
-se consolideront bientôt, même malgré les vainqueurs: et certes ce
-n'est point l'un des événements les moins dignes de l'intérêt de notre
-histoire, que le hasard étrange qui porte l'héritage du pays le plus
-libre de l'Europe entre les mains d'un prince appelé depuis longtemps
-par son habileté à être en France le tuteur et le conseiller de la
-royauté absolue: de là de longues luttes et une alternative de paix et
-de guerre où nous verrons tour à tour les grands ducs de Bourgogne,
-comme les appelle Brantôme, opprimer les communes ou les flatter quand
-ils seront trop faibles pour les combattre.
-
-Le duc Philippe, qui venait de réunir à ses Etats de Bourgogne les
-comtés de Flandre, d'Artois, de Nevers et de Rethel, avait été
-surnommé _le Hardi_, parce qu'il avait résisté deux fois au Prince
-noir, un jour à la bataille de Poitiers où il combattit vaillamment,
-un autre jour à Londres, pendant sa captivité, à propos d'une partie
-d'échecs. Mais l'intrépidité que l'on vantait chez lui n'était ni
-impétueuse ni aveugle comme celle de son arrière-petit-fils qui porta
-le même surnom. «Il estoit, dit Froissart, sage, froid et imaginatif
-et sur ses besognes véoit au long.» et Christine de Pisan ajoute:
-«Prince estoit de souverain sens et bon conseil: doulx estoit et
-amiable à grans, moyens et petis; les bons amoit de tous estas; large
-comme un Alexandre, noble et pontifical, en court et estat
-magnificent; ses gens amoit moult chièrement, privé estoit à eulx, et
-moult leur donnoit de bien.»
-
-Lorsque Christine de Pisan loue la générosité du duc de Bourgogne, il
-semble que cet éloge ne soit point complètement désintéressé chez
-elle; et néanmoins il reproduit les traits de son caractère qui
-frappèrent le plus vivement ses contemporains. Provoquant par son
-propre luxe le luxe des bourgeois, multipliant les joutes et les
-fêtes, protégeant les relations des marchands étrangers établis en
-Flandre plutôt que l'industrie de ses habitants, Philippe le Hardi
-opposa sans cesse à l'énergie du sentiment national chez les communes
-un système de corruption lente et astucieuse que devaient poursuivre
-ses successeurs. Le jour même des obsèques de Louis de Male, tandis
-que les cierges funéraires éclairaient encore les églises de Lille
-tendues de deuil, il conviait ses conseillers, ses chevaliers et ses
-amis à un banquet où il s'était plu à étaler toute sa pompe et toute
-sa magnificence: c'était le programme de la domination qu'il
-inaugurait.
-
-Trois mois s'écoulèrent: le duc de Bourgogne s'était rendu à Bruges,
-dans les derniers jours d'avril 1384, pour y recevoir les serments des
-échevins. Il se montrait gracieux et affable pour les bourgeois, et
-venait de faire publier une déclaration où il remettait tous ses
-griefs aux villes soumises à son autorité, quand on apprit tout à coup
-que le sire d'Escornay était entré à Audenarde.
-
-Une surprise avait enlevé aux Gantois ce qu'une surprise leur avait
-livré. Le sire d'Escornay, instruit que François Ackerman avait quitté
-Audenarde pour aller assister aux noces de l'un de ses neveux, avait
-réuni quatre cents chevaliers et écuyers dans les bois d'Edelare.
-Plusieurs de ses compagnons s'étaient déguisés et étaient arrivés aux
-barrières d'Audenarde: leur premier soin avait été de briser les roues
-de leurs chariots pour que l'on ne pût plus fermer les portes, et le
-sire d'Escornay était accouru aussitôt avec les siens en criant:
-_Ville gagnée!_ Les compagnons d'Ackerman n'avaient eu que le temps de
-se retirer à Gand.
-
-Lorsque des députés gantois vinrent se plaindre au duc de Bourgogne
-de cette violation de la trêve, il se contenta de leur répondre que
-le sire d'Escornay n'avait agi qu'en son propre nom et pour venger ses
-querelles particulières. Cependant il n'en continua pas moins à mander
-en Artois les nobles du duché de Bourgogne, et la guerre, que
-renouvelaient à la fois les murmures des bourgeois de Gand et
-l'intérêt politique du prince, se ralluma de toutes parts. Elle offrit
-le même caractère que sous Louis de Male. Les capitaines qui
-commandaient dans les villes les plus importantes multiplièrent leurs
-excursions pour piller les villages et incendier les moissons; le plus
-redouté de tous était le sire de Jumont, chevalier bourguignon
-récemment créé grand bailli de Flandre, qui se tenait à Courtray.
-«Quand il pouvoit, dit Froissart, attraper des Gantois, il n'en
-prensist nulle rançon que il ne les mist à mort, ou fit crever les
-yeux, ou couper les poings, ou les oreilles, ou les pieds, et puis les
-laissoit aller en cel état pour exemplier les autres; et estoit si
-renommé par toute Flandre de tenir justice sans point de pitié et de
-corriger cruellement les Gantois, que on ne parloit d'autrui en
-Flandre que de lui.» De non moins cruelles représailles attendaient
-les hommes d'armes du sire de Jumont. Des bandes de laboureurs chassés
-de leurs terres, que les Bourguignons appelaient les _pourcelets de la
-Raspaille_, s'assemblèrent dans les bois de la Raspaille, entre Renaix
-et Grammont, et de là ils allaient, pour se venger de leurs insultes,
-les attaquer jusque dans les châteaux où ils trouvaient un asile. Une
-désolation profonde s'était répandue dans toute la Flandre.
-
-Cependant les Gantois espéraient des secours de l'Angleterre: ils
-n'avaient pas interrompu leurs relations avec les communes du Brabant
-et du Hainaut; mais ils s'appuyaient surtout sur la Zélande, qui leur
-servait d'entrepôt dans leur commerce avec la hanse teutonique.
-C'était de ce côté que, pour les affaiblir, il fallait d'abord les
-isoler. Philippe le Hardi s'adressa au duc Albert de Bavière; des
-ordres rigoureux étouffèrent le zèle des communes zélandaises; et par
-une suite immédiate de ce premier succès, Philippe le Hardi ne recula
-devant aucun sacrifice pour corrompre l'un des capitaines flamands,
-Arnould Janssone, qui commandait dans le pays des Quatre-Métiers, d'où
-les bourgeois de Gand tiraient de nombreux approvisionnements. Sa
-trahison les en priva désormais et ils apprirent à redouter la famine.
-
-D'autres complots menacèrent bientôt les Gantois jusque dans leurs
-foyers. Une profonde agitation régnait au milieu d'eux depuis que
-l'heureuse tentative du sire d'Escornay leur avait enlevé une
-forteresse à laquelle semblaient attachées les destinées de la
-Flandre; mille rumeurs accusaient d'honorables bourgeois de se
-préparer à imiter l'exemple de Janssone, et déjà quelques-uns avaient
-osé déclarer, disait-on, qu'il fallait se réconcilier avec le roi de
-France. La commune n'en reste pas moins pleine d'enthousiasme pour la
-défense de ses franchises. Le 18 juillet, l'étendard du roi
-d'Angleterre est publiquement arboré: c'est à la fois une protestation
-en faveur de l'alliance anglaise et une déclaration solennelle que
-Gand repousse toute négociation où le duc de Bourgogne voudrait lui
-imposer la suzeraineté de son neveu. Cependant les _Leliaerts_
-accourent sur la place publique et cherchent à renverser la bannière
-où Edouard III a placé les fleurs de lis à l'ombre des léopards; mais
-leurs chefs sont presque aussitôt arrêtés et chargés de chaînes. Le
-plus illustre est le sire d'Herzeele, que le souvenir des exploits du
-héros de Nevele ne protége plus: on sait qu'en 1382 il a refusé de
-suivre Philippe d'Artevelde, quand il quitta Audenarde pour se diriger
-vers Roosebeke; on lui reproche aussi de s'être montré constamment
-l'ennemi d'Ackerman; enfin on l'a entendu dans cette funeste lutte
-appeler tous ses amis à s'armer contre la commune.
-
-Cette journée avait consolidé les relations de la Flandre avec
-l'Angleterre; on en apprit avec joie les résultats à Londres. Les
-conseillers de Richard II voyaient depuis longtemps avec jalousie les
-efforts du duc de Bourgogne pour rendre à la monarchie de Charles VI
-l'une de ses plus belles provinces. Dès le mois de mai 1384, au moment
-où de nouvelles négociations s'engageaient pour la conclusion d'une
-paix définitive, ils avaient eu soin d'omettre le nom du comte de
-Flandre dans les instructions données au duc de Lancastre et au comte
-de Buckingham. La défaite des _Leliaerts_ à Gand ranima leurs
-espérances, et le 18 novembre 1384, ils firent publier à Londres une
-déclaration complètement hostile au duc de Bourgogne.
-
-Le roi d'Angleterre y rappelait «que jusqu'à ce moment le pays de
-Flandre, soumis à sa suzeraineté comme relevant de sa couronne et de
-son royaume de France, si célèbre autrefois par le nombre de ses
-villes et celui de ses habitants, se trouvait, depuis la mort de son
-cher cousin Louis, comte de Flandre, dépourvu de tout gouvernement
-régulier, puisque son héritier ne s'était pas présenté pour faire
-acte d'hommage à son seigneur et légitime souverain;» puis, après
-avoir retracé les guerres, les dévastations et les pillages qui
-menaçaient chaque jour les communes flamandes, notamment les bourgeois
-de la cité de Gand, pour lesquels il nourrissait une sincère
-affection, il annonçait qu'il avait créé _rewaert_ de Flandre un
-illustre chevalier anglais nommé Jean Bourchier, qui avait dans sa
-jeunesse combattu en Bretagne sous les drapeaux de Jeanne de Montfort.
-
-Ce fut vers le mois de janvier que Jean Bourchier arriva à Gand avec
-mille archers et une troupe d'hommes d'armes qui ne semble pas avoir
-été fort nombreuse. Sa présence assura de plus en plus l'autorité des
-capitaines de la commune, parmi lesquels François Ackerman n'avait pas
-cessé d'occuper le premier rang.
-
-Cependant le duc de Bourgogne, déçu dans l'espoir de voir ses amis lui
-ouvrir les portes de Gand, redoublait d'activité dans les préparatifs
-de la guerre. Il faisait lui-même de fréquents voyages de Lille à
-Bruxelles, de Bruxelles à Anvers, ordonnant qu'on élevât de toutes
-parts des retranchements pour arrêter les excursions des Gantois, et
-veillant surtout à ce qu'ils ne pussent renouveler leurs
-approvisionnements. Jamais la puissance du duc de Bourgogne n'avait
-été aussi grande. Le duc de Brabant venait de mourir, et l'héritière
-de Jean III, veuve de Guillaume de Bavière et de Wenceslas de
-Luxembourg, n'écoutait que les conseils de Philippe le Hardi. Elle se
-montrait, dit Froissart, vivement affligée des troubles de Flandre et
-des embarras «de son neveu et de sa nièce de Bourgogne, qui devoient
-estre par droit ses héritiers et qui estoient des plus grands du
-monde.» Chaque jour elle entendait répéter que les Gantois se
-fortifiaient dans leur résistance par leur alliance avec les Anglais.
-Elle avait même appris que le duc de Lancastre négociait le mariage de
-l'une de ses filles avec le fils aîné d'Albert de Bavière, appelé à
-recueillir plus tard l'héritage des comtés de Hainaut, de Hollande et
-de Zélande: ces négociations étaient d'autant plus importantes que les
-communes de Hainaut avaient toujours été favorables aux Flamands, qui
-avaient également continué à entretenir d'étroites relations
-commerciales avec toutes les villes des bords de la Meuse et du Rhin.
-La duchesse de Brabant forma à la fois le projet de les rompre et
-celui d'intervenir comme médiatrice dans les discordes des Gantois et
-de leur prince: son premier soin fut de réunir à Cambray le duc de
-Bourgogne et le duc Albert de Bavière, pour leur faire conclure le
-mariage de Marguerite de Bourgogne avec l'héritier du Hainaut; mais
-ses efforts rencontrèrent de nombreux obstacles. Le duc de Bavière
-exigeait comme condition de ce mariage que l'on en arrêtât un second
-entre l'une de ses filles et Jean de Nevers, fils aîné du duc de
-Bourgogne, à qui son père songeait à faire épouser Catherine de
-France, soeur du roi Charles VI. Enfin, le duc Philippe céda, et cette
-double union entre les maisons de Bourgogne et de Bavière fut résolue:
-une nouvelle combinaison politique lui offrait dans cette alliance
-même le moyen de s'attacher, par des liens de plus en plus étroits, la
-dynastie de Charles VI. Le 12 avril 1385 on célébra à Cambray le
-mariage de Jean de Nevers avec Marguerite de Bavière, et celui de
-Marguerite de Bourgogne avec Guillaume de Bavière. Le 18 juillet
-suivant, une autre princesse de cette même maison de Bavière, si
-intimement unie à celle de Bourgogne, épousait le jeune roi de France,
-et apportait pour dot à Charles VI et à son peuple un demi-siècle de
-désordres domestiques et de calamités publiques.
-
-Dès ce moment le duc de Bourgogne fut le véritable chef de la maison
-de France. Le parlement venait de déclarer solennellement «que
-toujours la cour obéyrait aux commandemens du roy et de monseigneur de
-Bourgogne.» Son ambition s'était accrue en même temps que sa
-puissance. Ce n'était point assez qu'il domptât les communes
-flamandes: ce triomphe ne lui suffisait plus; il n'attendait que le
-terme des trêves de Lelinghen pour conduire sur les rivages de
-l'Angleterre, où il avait été longtemps captif, une vaste expédition
-dont sa volonté eût réglé le but et les résultats. La jeunesse de
-Richard II, son orgueil, sa cruauté avaient rapidement affaibli la
-redoutable monarchie d'Edouard III, et jamais moment plus favorable ne
-s'était présenté aux Français pour effacer les désastres des règnes
-précédents. Tandis qu'une armée confiée au duc de Bourbon s'avançait
-vers l'Auvergne et le Limousin, une flotte nombreuse mettait à la
-voile des côtes de France pour aller seconder le roi Robert II,
-fondateur de la dynastie des Stuarts, dans ses efforts pour assurer
-l'indépendance de l'Ecosse.
-
-Au moment où Philippe le Hardi veut placer en Flandre le camp de la
-France féodale prête à envahir l'Angleterre, les communes flamandes
-osent encore rêver la défense de leurs libertés et le maintien de leur
-alliance avec les Anglais. Ackerman fait fortifier avec soin tous les
-villages des environs de Gand: il pousse même parfois ses excursions
-jusque sous les murs d'Audenarde et de Courtray. Puis, lorsqu'on croit
-ses amis réduits par la famine à recourir à la clémence du duc de
-Bourgogne, des navires anglais abordent dans l'île de Cadzand et,
-grâce à leur appui, les vaisseaux des marchands osterlings portent à
-Gand des approvisionnements considérables. Peu de jours après, les
-Gantois, conduits par Jacques de Schotelaere, essayaient de surprendre
-Anvers, dont les bourgeois leur étaient favorables; mais Gui de la
-Trémouille, qui y commandait une garnison bourguignonne, les repoussa
-et leur fit quelques prisonniers, qu'à l'exemple de Jean de Jumont il
-renvoya à Gand après leur avoir fait crever les yeux. Les Gantois se
-préparaient à exercer les mêmes vengeances sur ceux de leurs ennemis
-qui étaient tombés en leur pouvoir, quand Jean Bourchier leur
-représenta qu'ils s'étaient loyalement remis à leur générosité pour
-sauver leurs vies, et qu'il était plus juste de n'exercer de
-représailles que sur ceux que la fortune de la guerre leur livrerait
-désormais.
-
-Simon Parys réussit mieux dans une autre expédition où il força
-Guillaume de Bavière, gendre du duc Philippe, à évacuer le pays des
-Quatre-Métiers. Mais les chevaliers bourguignons ne tardèrent point à
-former le projet de le reconquérir. Ils avaient quitté en grand nombre
-les villes qu'ils occupaient pour se réunir dans cette expédition,
-lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup en présence de deux mille
-Gantois, commandés par François Ackerman. Bien que les chevaliers
-bourguignons eussent mis pied à terre et saisi leurs glaives, les
-Gantois les assaillaient si impétueusement qu'ils rompirent leurs
-rangs, et les Français (c'est ainsi que Froissart désigne les
-défenseurs de Philippe le Hardi) eurent à peine le temps de s'élancer
-sur leurs chevaux pour se retirer à Ardenbourg: ils abandonnaient
-parmi les morts les sires de Berlette, de Belle-Fourrière, de Grancey
-et plusieurs autres chevaliers.
-
-Les Gantois ne se laissent intimider ni par les nouvelles
-fortifications que s'est empressé d'élever à Ardenbourg Jean de
-Jumont, le plus redouté de leurs ennemis, ni par les renforts qu'y a
-conduits le vicomte de Meaux. Ackerman, accompagné de Pierre Van den
-Bossche et de Rasse Van de Voorde, sort de Gand avec sept mille hommes
-et se présente devant les portes d'Ardenbourg aux premières lueurs de
-l'aurore, à l'heure même où les veilleurs du guet viennent de se
-retire; déjà il a donné l'ordre de descendre les échelles dans les
-fossés, et l'un des siens a touché le sommet des remparts, quand deux
-ou trois écuyers, «qui alloient tout jouant selon les murs,»
-reconnurent le danger dont ils étaient menacés. A leurs cris, les
-chevaliers bourguignons accoururent, «et au voir dire, ajoute
-Froissart, si ils n'eussent là été, sans nulle faute Ardenbourg estoit
-prise, et tous les chevaliers et écuyers en leurs lits.»
-
-Cet échec n'abat point le courage des Gantois; on les retrouve presque
-aussitôt après assiégeant le bourg de Biervliet, constant asile des
-_Leliaerts_, où s'est retranché cette fois l'un des bâtards de Louis
-de Male. Enfin, tandis que l'on célèbre à Amiens les noces du roi de
-France, François Ackerman et Pierre Van den Bossche impatients de
-réparer les malheurs de la tentative qu'ils ont dirigée contre
-Ardenbourg, s'éloignent de Gand. Jean Bourchier les accompagne. Le
-secret de leur expédition a été fidèlement gardé. Ils marchent pendant
-toute la nuit, espérant surprendre Bruges à l'aube du jour; mais les
-hommes d'armes bourguignons sont trop vigilants, et les Gantois,
-trouvant toutes les portes bien gardées, se préparent à se retirer,
-quand un messager accourt auprès d'eux, chargé par les bourgeois de
-Damme de leur annoncer que leur capitaine, Roger de Ghistelles, est
-absent ainsi que plusieurs de ses compagnons, et que rien n'est plus
-aisé que de s'emparer de leur ville. Une heure après, Ackerman entre à
-Damme au son des trompettes. Aucun désordre ne signale ce succès. Tous
-les biens des marchands étrangers sont respectés, et plusieurs nobles
-dames, qui habitaient l'hôtel du sire de Ghistelles, obtiennent des
-bourgeois de Gand une protection généreuse dont eussent pu s'honorer
-des chevaliers. «Ce n'est pas aux femmes que je fais la guerre,» a dit
-Ackerman, et tous ses compagnons se sont montrés dociles à sa voix.
-
-Par une de ces alternatives dont la fortune de la guerre multiplie les
-exemples, la ville de Gand, naguère privée, par les compagnies
-bourguignonnes et les maraudeurs _leliaerts_ de Janssone, de toutes
-ses communications avec la Zélande et la mer, s'applaudissait à son
-tour de voir les bourgeois de Bruges, devenus les alliés du duc,
-perdre en quelques heures le monopole industriel que leur assuraient
-leurs relations avec Damme et l'Ecluse. Jacques de Schotelaere s'était
-hâté de rejoindre Ackerman avec d'importants renforts, et toutes les
-forces de Philippe le Hardi n'eussent pas suffi pour réparer la
-coupable négligence de Roger de Ghistelles.
-
-Dès le 19 juillet, la prise de Damme fut connue à Amiens; elle troubla
-les fêtes que l'on offrait à la jeune reine de France. Les oncles du
-roi se réunirent; le duc de Bourgogne insistait pour qu'on tirât une
-vengeance éclatante de la témérité des Gantois et pour qu'on complétât
-par leur extermination la glorieuse expédition de Roosebeke;
-l'influence qu'il exerçait était si grande qu'on interrompit les
-joutes et les tournois pour proclamer le mandement royal qui
-convoquait à douze jours de là le ban et l'arrière-ban du royaume,
-déjà prêts dans la plupart des provinces à s'armer contre les Anglais.
-Le 25 juillet, Charles VI quittait Amiens; le 1er août, il se trouvait
-devant Damme, entouré de cent mille hommes.
-
-Ackerman s'était séparé de Jean Bourchier et de Pierre Van den
-Bossche, et, pour ménager ses approvisionnements, il n'avait gardé
-avec lui que quinze cents combattants choisis parmi les plus braves:
-mais il comptait sur sa nombreuse artillerie et sur l'adresse de
-quelques archers anglais.
-
-Les _Leliaerts_ s'enorgueillissaient de leur double défense
-d'Audenarde et de celle d'Ypres; mais l'héroïque résistance des
-Gantois à Damme devait effacer ces pompeux souvenirs. Dès le premier
-jour, un vaillant chevalier du Vermandois, le sire de Clary, fut tué
-par l'un des canons de la ville. Ses compagnons voulurent venger sa
-mort. Les assauts se multiplièrent, mais à chaque tentative les
-assaillants étaient repoussés avec de nouvelles pertes. Quel que fût
-le petit nombre des défenseurs de Damme, Ackerman espérait qu'il
-pourrait lutter assez longtemps contre l'armée de Charles VI pour
-laisser aux Anglais, qu'il attendait, le temps d'arriver à son
-secours.
-
-Un parlement, convoqué à Westminster, avait voté un subside de dix
-mille marcs pour couvrir les frais d'une grande expédition qui devait
-assurer l'indépendance des communes flamandes; par malheur, les plus
-intrépides chevaliers anglais se trouvaient retenus sur les frontières
-d'Ecosse par l'invasion du sire de Vienne, et le plus influent des
-ministres du roi, Michel de la Pole, qui s'était élevé d'une condition
-obscure jusqu'au rang de comte de Suffolk et de chancelier
-d'Angleterre, conserva les dix mille marcs destinés à la guerre de
-Flandre; il permit même à des Génois, qui avaient été arrêtés par des
-vaisseaux anglais, de continuer leur navigation vers les ports occupés
-par le duc de Bourgogne, bien que depuis longtemps on leur reprochât
-d'être les constants alliés des Français dans toutes leurs guerres
-contre la Flandre. Enfin, pour mettre le comble à des mesures qu'une
-secrète trahison semblait avoir dictées, il envoya à Berwick tous les
-hommes d'armes déjà réunis sur le rivage.
-
-A peu près vers la même époque, un complot se formait à l'Ecluse en
-faveur des Gantois; un grand nombre de bourgeois y avaient conçu le
-dessein de surprendre dans le port la flotte que le duc de Bourgogne
-avait assemblée pour envahir l'Angleterre, et de rétablir les
-communications des assiégés de Damme avec la mer. Ils espéraient que
-ce succès hâterait l'arrivée des vaisseaux anglais dans le Zwyn: s'ils
-ne paraissaient point ou s'ils paraissaient trop tard, le désespoir
-leur suggérait un dernier effort pour que la Flandre restât libre et
-fière jusqu'à sa dernière heure: ils avaient, dit-on, unanimement
-résolu, dans cette prévision extrême, de rompre les digues qui la
-protégeaient et de la livrer à l'Océan pour l'arracher à ses ennemis.
-Tant d'audace et de courage rendait cette conspiration redoutable,
-mais des espions de Philippe le Hardi la découvrirent: tous ceux qui y
-avaient pris part furent mis à mort.
-
-Peut-être ce complot des habitants de l'Ecluse s'étendait-il jusque
-dans le camp de Charles VI. Le duc de Bourgogne, qui avait convoqué
-sous ses bannières la commune de Bruges, conduite par Gilles de
-Themseke, et les milices de plusieurs autres villes de Flandre, ne
-s'était assuré de leur obéissance qu'en les plaçant au milieu du camp,
-sous les ordres du sire de Saimpy, dont l'heureuse témérité avait
-ouvert la Flandre à l'expédition de Roosebeke.
-
-Ackerman vit bientôt s'évanouir avec ses espérances toutes les
-ressources de sa défense; il avait vainement placé sa confiance dans
-la position presque inaccessible de la ville de Damme, entourée de
-canaux, de fossés et de marais; les chaleurs d'un été brûlant avaient
-desséché tous les étangs et tous les ruisseaux. Les assiégés étaient
-accablés de fatigues et de privations; et au moment même où leurs
-puits tarissaient, les Français avaient brisé le conduit souterrain
-qui portait dans leurs remparts les eaux des viviers de Male; les
-munitions de leur artillerie étaient également épuisées. Le 22 août,
-Ackerman convoqua ses compagnons d'armes. Il s'était opposé pendant
-vingt jours, avec quinze cents hommes, à l'invasion de cent mille
-Français, et n'ignorait point que sa résistance, en rendant impossible
-l'exécution immédiate de tout projet contre l'Angleterre, avait suffi
-pour sauver d'un péril imminent la monarchie de Richard III qui
-l'abandonnait. Il ne lui restait plus qu'à tenter un dernier effort
-pour assurer le salut des siens. Toutes les mesures propres à protéger
-leur retraite furent secrètement adoptées, et lorsque la nuit fut
-arrivée, François Ackerman et Jacques de Schotelaere, réunissant leurs
-amis, sortirent en silence de la ville en se dirigeant vers Moerkerke;
-ils se trouvaient au milieu des Français sans que ceux-ci eussent eu
-l'éveil de cette tentative et pussent chercher à les arrêter.
-Ackerman, ramenant à Gand sa petite armée, y fut reçu par de longues
-acclamations.
-
-Les députés des bourgeois de Damme s'étaient présentés, humbles et
-suppliants, au château de Male qu'occupait Charles VI pour se mettre à
-sa merci; avant qu'ils eussent obtenu une réponse, les Français
-avaient escaladé la ville et y avaient mis le feu; à peine les nobles
-dames, dont les Gantois avaient honoré l'infortune, furent-elles
-respectées des sergents recrutés dans leurs propres domaines.
-L'incendie éclaira de féroces scènes de massacre. Les Bretons savaient
-bien qu'on avait décidé la destruction de la Flandre: ce qu'ils
-faisaient, les princes l'approuvaient. Quelques Gantois avaient été
-faits prisonniers: on les conduisit à Bruges où la plupart furent
-décapités devant le Steen.
-
-Si le duc de Bourgogne se voyait réduit à renoncer à ses projets
-contre l'Angleterre, il était bien résolu à continuer sa guerre
-d'extermination contre la Flandre. On avait raconté à Charles VI, dit
-un historien du quinzième siècle, «que sur les marches de Zélande
-avoit un pays assez fort, où il y avoit beaux pâturages, et largement
-vivres et gens.» C'était le pays des Quatre-Métiers, fertile contrée
-que les ravages de la guerre avaient jusqu'alors à peu près épargnée.
-Charles VI ordonna qu'on l'envahît sans délai (26 août 1385). Les
-habitants se défendirent vaillamment, mais rien n'était prêt pour une
-résistance dont ils n'avaient point prévu la nécessité. On les
-poursuivit avec une atroce persévérance. Les châteaux, les villages,
-les hameaux, les chaumières, tout fut détruit; les moissons furent
-incendiées, et comme les femmes et les enfants se réfugiaient dans les
-bois, on résolut aussi de les brûler, afin qu'il n'y eût personne qui
-échappât à la sentence du glaive. Chaque jour multipliait le nombre
-des victimes; mais leur mort même était une dernière protestation
-contre l'autorité des vainqueurs.
-
-Ni la grande bataille de Roosebeke, ni la reddition de Damme n'avaient
-pu amener la soumission de la Flandre. Charles VI, qui avait cru qu'à
-son approche tout le peuple se jetterait à ses pieds, empressé à lui
-livrer ses foyers et ses franchises tutélaires, s'ennuyait déjà d'être
-séparé si longtemps de la jeune reine de France, qui tenait sa cour à
-Creil en attendant son retour: son frère Louis, comte de Valois, plus
-connu depuis sous le nom de duc d'Orléans, était également impatient
-de quitter la Flandre. Une ambassade, composée d'un évêque et de
-plusieurs chevaliers, était arrivée au camp français, afin de
-l'engager à se rendre en Hongrie pour y épouser la reine Marie et
-partager son trône; le moindre retard, disaient-ils (les événements
-justifièrent leurs craintes), pouvait être fatal à ses prétentions et
-faire triompher celles du marquis de Brandebourg.
-
-Charles VI avait adressé aux bourgeois de Gand des lettres pressantes
-pour les engager à la paix, mais il n'avait point reçu de réponse, et
-depuis le retour d'Ackerman rien n'était venu fortifier le parti des
-_Leliarts_, quand le roi de France, tentant un nouvel effort, s'avança
-avec ses hommes d'armes sur la route d'Assenede à Gand. Cependant ses
-chevaucheurs ne tardèrent point à lui annoncer un nouveau combat.
-Seize Gantois s'étaient fortifiés dans la tour d'une église; leur
-courage défiait toute une armée: il fallut pour les vaincre amener les
-machines de guerre et démolir les murailles. Tant d'héroïsme frappa
-Charles VI; il s'arrêta subjugué par ce sentiment d'admiration auquel
-nos passions les plus vives ne peuvent se dérober, et resta pendant
-douze jours enfermé dans son camp. Ce village portait le nom
-d'Artevelde: là s'était également arrêté Louis de Male après la
-bataille de Nevele, lorsqu'une sanglante défaite avait détruit les
-forces des Gantois. Les souvenirs d'un nom immortel semblaient planer
-sur ces lieux, comme si le berceau des plus illustres défenseurs de la
-nationalité flamande devait en être le seuil infranchissable.
-
-Ce fut sans doute dans ce village d'Artevelde, patrie du génie et
-asile du courage, qu'on amena au camp de Charles VI quelques captifs
-choisis parmi les plus riches habitants du pays de Waes. Les hommes
-d'armes, qui semaient de toutes parts l'incendie et le carnage, ne les
-avaient épargnés que parce qu'ils en espéraient une rançon
-considérable; mais les princes français, loin de les excepter de
-l'arrêt porté contre toute la population, voulurent qu'on les mît
-immédiatement à mort, afin que ces supplices apprissent de plus en
-plus à la Flandre à éviter désormais toute rébellion. Le glaive du
-bourreau se leva et retomba tour à tour inondé de sang, jusqu'à ce
-qu'il ne restât plus que vingt-quatre prisonniers, tous d'une même
-famille et non moins distingués que les autres par leur influence et
-leur autorité. A leur aspect, plusieurs chevaliers français, émus de
-pitié, intercédèrent pour qu'on leur fît grâce et obtinrent qu'on les
-conduisît près du roi. Là on les interrogea sur les motifs de leur
-résistance, qui aux yeux des conseillers de Charles VI n'était qu'une
-odieuse insurrection; on leur laissa entrevoir à quel prix ils
-pourraient, en acceptant le joug étranger, mériter la merci royale;
-mais l'un d'eux, qui semblait, par sa taille élevée et par son âge,
-supérieur à tous ses compagnons, se hâta de répondre: «S'il est au
-pouvoir du roi de vaincre des hommes courageux, il ne pourra au moins
-jamais les faire changer de sentiments.» Sa voix était restée libre au
-milieu des fers, et comme on lui représentait qu'il fallait respecter
-les arrêts de la victoire, et que la Flandre, asservie et mutilée,
-avait vu disperser toutes les milices réunies pour sa défense, il
-répliqua fièrement: «Lors même que le roi ferait mettre à mort tous
-les Flamands, leurs ossements desséchés se lèveraient encore pour le
-combattre.» Charles VI, irrité, ordonna aussitôt de chercher un
-bourreau: beaucoup d'hommes sages, admirant une si noble fermeté au
-milieu des supplices, rapportèrent depuis, ajoute le moine de
-Saint-Denis, qu'aucune des victimes n'avait baissé les yeux ni laissé
-échapper une plainte, en voyant frapper un père, un frère ou un
-parent, et que, bravant la mort jusqu'au dernier moment, ils s'étaient
-offerts au glaive le front serein et le sourire à la bouche, en hommes
-libres, _libere, læteque_. C'est ainsi que, huit siècles plus tôt,
-leurs aïeux les Flamings et les Danes saluaient dans leurs chants les
-gloires du courage et les joies du trépas.
-
-Ces souvenirs d'une grandeur passée, ce témoignage vivant d'une
-énergie qui ne s'était du moins pas affaiblie, l'indifférence du roi
-incapable de comprendre l'importance de cette guerre, l'abattement
-même de ses conseillers qui avaient appris que les vivres abondaient à
-Gand, tout contribuait à marquer le terme d'une expédition que rien de
-mémorable n'avait signalé; le 10 septembre, Charles VI quitta
-Artevelde pour retourner en France avec son armée.
-
-En Ecosse comme en Flandre, les tentatives des Français étaient
-restées stériles, et peu de jours après la retraite du roi, Jean de
-Vienne et ses compagnons, repoussés par les Anglais, abordèrent au
-havre de l'Ecluse, qui devait être pour les barons de Charles VI ce
-que le rivage de Saint-Valery-sur-Somme fut pour les Normands de
-Guillaume prêts à combattre à Hastings. Les historiens de ce temps le
-nomment le meilleur et le plus célèbre de tous les ports que possède
-le royaume de France. Charles VI, avant de rentrer dans ses Etats,
-avait donné l'ordre qu'on y construisît une vaste citadelle qui
-non-seulement protégeât les armements contre l'Angleterre, mais dont
-l'on pût aussi «mestryer tout le pays de Flandres,» et aussitôt après
-de nombreux ouvriers avaient commencé à bâtir un château. Les uns
-prétendaient qu'il effacerait ceux de Calais, de Cherbourg et de
-Harfleur; selon les autres, il devait être assez élevé pour que la vue
-embrassât les flots à une distance de vingt lieues, et si bien garni
-d'arbalétriers et d'hommes d'armes qu'aucun navire ne sortirait du
-Zwyn et n'y pourrait pénétrer «que ce ne fust par leur congé.»
-
-Philippe le Hardi n'était toutefois point éloigné de désirer la fin
-des discordes de la Flandre, depuis si longtemps entretenues par les
-chances incertaines de la guerre. De là dépendaient l'exécution de ses
-projets d'outre-mer et la prépondérance de son autorité à Paris. La
-situation des esprits était cette fois d'accord avec sa politique.
-Rejetant loin de lui la terreur comme une arme impuissante, il n'avait
-qu'à seconder ce mouvement de paix et de réconciliation qui se faisait
-sentir après sept années d'une guerre cruelle. Le commerce touchait à
-sa ruine. Sur toutes les mers, depuis les froids rivages de la Norwége
-jusqu'aux côtes de l'Afrique et de l'Arabie, dans les pays des
-Sarrasins comme dans les dix-sept royaumes chrétiens qui avaient leurs
-comptoirs à Bruges, les relations fondées par l'industrie flamande
-languissaient et semblaient prêtes à s'anéantir. Déjà elles s'étaient
-éteintes en Hainaut, en Brabant, en Zélande et dans les contrées
-voisines qui ne vivaient que de leurs rapports avec la France. Charles
-VI était à peine rentré à Paris quand les députés des villes d'Ypres
-et de Bruges vinrent le supplier de vouloir bien interposer une
-médiation désormais toute pacifique, afin de calmer les différends du
-duc de Bourgogne et de ses sujets. Philippe le Hardi favorisait sans
-doute leurs démarches, mais il n'était point aussi aisé de faire
-oublier aux Gantois leurs malheurs et tout ce qu'une triste expérience
-leur faisait redouter pour l'avenir. Un noble bourgeois de Gand, nommé
-messire Jean de Heyle, accepta avec un dévouement désintéressé une
-tâche d'autant plus difficile que ses concitoyens auraient pu y
-retrouver l'apparence d'un acte de trahison, et qu'il n'était lui-même
-pas certain de la reconnaissance du duc de Bourgogne dans une
-négociation qui touchait à la fois à la liberté et à la prospérité de
-la Flandre. Il jouissait à Gand d'une grande considération, et
-n'ignorait point que, des échevins et des capitaines, Pierre Van den
-Bossche était à peu près le seul que l'aveugle confiance de Richard II
-dans des ministres avides et perfides n'eût point éloigné de
-l'alliance anglaise. Ackerman lui-même, qui avait par son courage
-sauvé d'une invasion le royaume d'Angleterre, avait pu se convaincre
-qu'il ne fallait point espérer le secours des Anglais divisés et
-affaiblis. Deux autres bourgeois, Sohier Everwin et Jacques
-d'Ardenbourg, appartenant l'un à la corporation des bateliers, l'autre
-à celle des bouchers, c'est-à-dire aux métiers qui s'étaient toujours
-montrés les moins favorables à la guerre, s'assurèrent l'appui d'un
-grand nombre de leurs amis; mais il n'était personne qui ne vît dans
-la confirmation des anciennes franchises de la ville la première
-condition de la paix. Les choses en étaient arrivées à ce point,
-lorsque Jean de Heyle prétexta un pèlerinage à Saint-Quentin pour
-obtenir un sauf-conduit, et son premier soin fut de se rendre à Paris
-pour exposer les voeux de la plupart de ses concitoyens au duc de
-Bourgogne; Philippe le Hardi se montra fort disposé à les écouter. Gui
-de la Trémouille, Jean de Vienne, Olivier de Clisson, le sire de Coucy
-et les autres conseillers du roi jugeaient aussi qu'il valait mieux
-traiter avec les Gantois que de poursuivre une longue guerre qui
-épuisait les ressources de la France. Jean de Heyle était d'ailleurs
-un homme prudent et sage, qui savait s'exprimer «en beau langage.» Le
-duc Philippe approuva toutes ses paroles et le congédia en lui disant:
-«Retournez vers ceux qui vous envoient; je ferai tout ce que vous
-ordonnerez.» Dès que Jean de Heyle fut rentré en Flandre, il se rendit
-immédiatement au château de Gavre où se trouvait Ackerman, et «se
-découvrit de toutes ses besognes secrètement à lui.» «Ackerman pensa
-un petit,» dit Froissart, soit que quelques doutes s'offrissent à son
-esprit sur la foi que l'on pouvait ajouter aux promesses d'un prince
-qui avait, malgré une trêve solennelle, fait surprendre Audenarde,
-soit qu'il se demandât quel serait, après cette réconciliation, le
-sort des anciens capitaines de Gand. Dominé toutefois par une
-considération plus puissante, par celle des besoins et des malheurs de
-son pays, il répliqua presque aussitôt: «Là, où monseigneur de
-Bourgogne voudra tout pardonner et la bonne ville de Gand tenir en ses
-franchises, je ne serai jà rebelle, mais diligent grandement de venir
-à paix.»
-
-Peu de jours après, Sohier Everwin, Jacques d'Ardenbourg et tous leurs
-amis se réunissaient au marché du Vendredi, rangés sous la bannière de
-Flandre et répétant le même cri: «_Flandre au lion! Le seigneur au
-pays! Paix à la ville de Gand, tenue en ses franchises!_» De toutes
-parts, les bourgeois accouraient à cette assemblée; Pierre Van den
-Bossche venait d'y paraître et cherchait à faire rejeter tout projet
-de négociation, lorsque Jean de Heyle prit la parole; il annonça qu'il
-portait des lettres du duc de Bourgogne, «moult douces et moult
-aimables,» et d'autres lettres de Charles VI qui reproduisaient les
-mêmes sentiments de conciliation.
-
-A peine Jean de Heyle avait-il répété ces assurances du zèle du roi et
-du duc de Bourgogne pour la pacification de la Flandre, que le plus
-grand nombre de bourgeois, en signe d'adhésion aux propositions qui y
-étaient contenues, passa du côté de Sohier Everwin et de Jacques
-d'Ardenbourg. Ackerman, appelé du château de Gavre, avait déclaré
-lui-même «que d'avoir paix par celle manière à son naturel seigneur,
-il n'estoit point bon, ni loyal qui le déconseilloit.» Pierre Van den
-Bossche, moins confiant dans l'avenir, s'était retiré seul près de
-Jean Bourchier qui n'avait point quitté les murs de Gand.
-
-On avait conclu une trêve jusqu'au 1er janvier. Des conférences
-devaient s'ouvrir à Tournay. Le duc de Bourgogne avait écrit le 7
-novembre aux échevins de Gand qu'il y assisterait lui-même, et la
-ville de Gand y fut représentée par cent cinquante députés qui s'y
-rendirent en grande pompe et avec une suite nombreuse, afin de se
-montrer dignes de la puissance de la cité dont ils étaient les
-mandataires. Lorsque le 5 décembre le duc de Bourgogne arriva de Lille
-avec la duchesse et la comtesse de Nevers, les députés de Gand
-allèrent au devant de lui, et se découvrirent en le saluant, mais ils
-ne descendirent pas de leurs chevaux. Rasse Van de Voorde, Sohier
-Everwin, Daniel et Jacques de Vaernewyck se trouvaient parmi ces
-députés. François Ackerman les accompagnait. Bien qu'ils désirassent
-tous la paix, ils exigeaient unanimement qu'elle ne blessât ni
-l'honneur, ni les libertés de leur pays, et leur fierté eût fait
-abandonner mille fois les négociations, sans l'active médiation de
-messire Jean de Heyle.
-
-Le premier soin des députés gantois avait été de remettre aux
-conseillers du duc «copie de leurs requêtes.» Après avoir déclaré que
-les bonnes gens de Gand désiraient sincèrement la conclusion d'une
-paix «en laquelle Dieu fust honoré, et le commun païs de Flandres
-sauvé en âme et en corps,» ils rappelaient que le roi et le duc de
-Bourgogne leur avaient garanti la conservation de leurs priviléges et
-de leurs franchises, et qu'à ces conditions ils étaient prêts à leur
-obéir «comme bonnes et franches gens à leurs francs droituriers
-seigneur et dame.» Toutes les libertés sont soeurs: la première
-réserve des Gantois était pour la liberté de leur culte et de leur foi
-religieuse. Ils protestaient qu'ils voulaient rester dans l'obédience
-du pape Urbain, dans laquelle leur ancien comte, Louis de Male, avait
-lui-même persévéré jusqu'à sa mort. Par une seconde requête, les
-députés gantois, rappelant de nouveau que le duc avait déclaré qu'il
-ne voulait priver personne de ses franchises et de ses priviléges,
-demandaient que les conditions de la paix s'appliquassent
-non-seulement à leurs concitoyens, mais à toutes les villes où ils
-avaient trouvé des alliés, c'est-à-dire aux habitants de Courtray,
-d'Audenarde, de Deynze, de Grammont, de Ninove, aussi bien qu'à ceux
-de Termonde, de Rupelmonde, d'Alost, de Hulst, d'Axel et de Biervliet.
-Après la question des priviléges et des franchises, qui touche à la
-liberté de la Flandre, ces requêtes abordent immédiatement celle de
-l'industrie et du commerce, qui représente sa prospérité. Comme en
-1305, comme en 1340, «leur entente est que chacun marchand, de quelque
-estat ou condition qu'il soit, pourra franchement arriver en Flandres,
-achetant, vendant et bien païant, si comme à bons marchands
-appartient, sans estre empeschié ou arresté.»
-
-Les articles suivants se rapportaient à la délivrance des prisonniers
-et au rappel des bannis, «qui devoient être mis francs ainsi qu'ils
-furent devant ces guerres, et aussi francs comme si oncques ils
-n'eussent été bannis.» C'est à peu près dans les mêmes termes que les
-bourgeois de Gand déclaraient vouloir rester «non moins francs que
-gens non bourgeois, mais plus francs pour ce qu'ils sont privilégiez.»
-Les Gantois réclamaient aussi des monnaies de bon aloi, le choix
-d'officiers «nez du païs,» la punition de quiconque voudrait venger
-d'anciennes injures et la ratification de la paix par le duc Albert
-de Bavière, et les bonnes villes de Hainaut, de Zélande, de Hollande
-et de Brabant.
-
-Toutes ces requêtes furent agréées, et le duc de Bourgogne en y
-accédant se contenta des protestations les plus respectueuses de
-dévouement et de fidélité. A défaut du fond, il conservait la forme;
-enfin, comme selon les anciens usages tout traité était rédigé dans la
-langue de ceux qui l'avaient dicté ou imposé, il fut convenu que pour
-éviter les difficultés qui auraient pu s'élever à cet égard, on
-écrirait en français la copie destinée au duc de Bourgogne, en flamand
-celle qui devait être remise aux Gantois. Il était toutefois une
-condition à laquelle Philippe tenait rigoureusement: il ne comprenait
-pas qu'un prince oubliât les méfaits de ses sujets sans que ceux-ci
-lui en eussent humblement demandé merci, et exigeait impérieusement
-que cette cérémonie s'accomplît; mais les députés gantois refusaient
-de s'y soumettre et déclaraient que jamais leurs concitoyens ne leur
-avaient donné un semblable mandat. Tout allait être rompu, lorsque la
-duchesse de Brabant et la comtesse de Nevers se jetèrent aux pieds du
-duc en s'écriant que c'était au nom des Gantois qu'elles imploraient
-sa générosité. La fille de Louis de Male, la duchesse Marguerite,
-quittant elle-même le trône qu'elle occupait, s'agenouilla à leur
-exemple; et Philippe le Hardi se déclara satisfait, tandis que les
-députés de Gand assistaient debout et muets à cette scène.
-
-Lorsqu'un message de Jean Bourchier avait apporté à Londres la
-nouvelle du mouvement dirigé par Jean de Heyle, immédiatement suivi
-des conférences de Tournay, l'opinion publique s'était vivement émue
-de ces événements qui allaient séparer de l'Angleterre ses plus
-anciens et ses plus utiles alliés. Les conseillers de Richard II
-s'alarment eux-mêmes: cherchant à réparer les malheurs de leur
-imprudente négligence, ils envoient, le 8 décembre 1385, dans les
-ports de Douvres et de Sandwich, l'ordre de préparer des navires pour
-Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, chargés par le roi de conduire
-en toute hâte un corps d'hommes d'armes et d'archers dans sa bonne
-ville de Gand: _ad proficiscendum versus villam nostram de Gandavo
-cum omni festinatione qua fieri poterit_.
-
-Il est trop tard; avant que ces ordres soient exécutés, d'autres
-nouvelles reçues de Gand annoncent la conclusion de la paix, et dès le
-20 décembre, Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, au lieu de se
-rendre en Flandre, se dirigent vers les frontières de l'Ecosse. Il ne
-restait aux Anglais qu'à accuser les Gantois, dont ils avaient les
-premiers méconnu le dévouement, d'avoir trahi leurs serments et leurs
-devoirs, et Walsingham se contente de dire que les Flamands se
-montrèrent inconstants et légers, selon la coutume de leur nation, en
-prouvant qu'il leur était impossible de demeurer longtemps fidèles à
-leurs engagements vis-à-vis de leurs seigneurs ou vis-à-vis de leurs
-amis.
-
-Le traité conclu à Tournay, le 18 décembre 1385, a été porté à Gand
-par Claude de Toulongeon. Pierre Van den Bossche tente inutilement un
-dernier effort pour le faire rejeter, et le 21 décembre, dix jours
-avant l'expiration des trêves, il est publié dans toute la Flandre. La
-première clause maintient les priviléges de Courtray, d'Audenarde, de
-Grammont, de Ninove, de Termonde, et des autres villes alliées aux
-Gantois. La seconde rétablit la libre circulation du commerce. Par les
-articles suivants du traité, le duc promet de rendre la liberté aux
-Gantois prisonniers, de révoquer toutes les sentences prononcées
-contre eux, de restituer leurs biens qui avaient été confisqués, et de
-veiller à ce qu'ils ne soient jamais inquiétés à cause des anciennes
-discordes, même en pays étranger, «les protégeant et réconfortant de
-tout son pouvoir, comme bons seigneurs doivent faire à leurs bons
-sujets.» Il défend à tous, «sur quant que ils se peuvent méfaire
-envers luy, que pour occasion des débats et dissensions dessusdits,
-ils ne méfassent ou fassent méfaire par voie directe ou oblique, de
-fait ni de parole auxdits de Gand, et ne leur disent aucuns opprobres,
-reproches, ni injures.» A ces conditions, les bourgeois de Gand
-renoncent «à toutes alliances, serments, obligations et hommages que
-eux ou aucun d'eux avoient faits au roi d'Angleterre,» et jurent
-d'obéir désormais au roi de France, au duc et à la duchesse de
-Bourgogne, «comme leurs droituriers seigneur et dame, et de garder
-leurs honneurs, héritages et droits, sauf leurs priviléges et
-franchises.»
-
-Dans l'acte de «rémission,» le duc et la duchesse de Bourgogne
-s'exprimaient à peu près dans les mêmes termes: «Nous restituons et
-confirmons, y disaient-ils, à nos bonnes gens de Gand leurs
-priviléges, franchises, libertez, coustumes, usages et droits
-généralement et particulièrement; si mandons à tous nos justiciers et
-officiers de nostredit païs de Flandres que lesdits eschevins,
-doyens, conseils, habitants et communauté de nostredite ville de Gand
-facent et souffrent joïr et user paisiblement de nostre présente
-grace, sans les contraindre, molester ou empescher.» Enfin une
-déclaration spéciale garantissait aux Gantois la liberté religieuse
-qu'avaient réclamée leurs députés. «Quant à la supplication que vous
-avez faite sur le fait de l'Eglise, avait dit le duc de Bourgogne,
-nous vous ferons informer, toutes fois qu'il vous plaira, de la vérité
-de la matière, et n'est pas nostre intention de vous faire tenir
-aucune chose contre vos consciences, ne le salut de vos âmes.»
-
-Dès que les députés de Gand eurent juré d'observer ce traité, ils
-allèrent saluer la duchesse de Brabant qui s'était toujours montrée
-bonne et douce pour eux, et ils écrivirent également au roi de France
-pour le remercier de la part qu'il avait prise au rétablissement de la
-paix.
-
-Tandis que Philippe le Hardi retournait à Lille, afin d'y attendre le
-moment où tout serait prêt pour qu'il parût à Gand, les magistrats de
-cette ville allaient solennellement exprimer à Jan Bourchier leur
-gratitude du zèle qu'il avait montré en défendant leurs remparts.
-Pierre Van den Bossche, qui se défiait de la générosité de Philippe le
-Hardi, avait demandé, comme unique récompense de ses longs et
-périlleux services, qu'il lui fût permis de se retirer également en
-Angleterre. On lui accorda tout ce qu'il désirait, et ce fut Jean de
-Heyle lui-même qui accompagna jusqu'aux portes de Calais Jean
-Bourchier et son illustre ami. Pierre Van den Bossche, retiré en
-Angleterre, fut accueilli avec honneur par Richard II, par le duc de
-Lancastre et les autres princes anglais, et obtint une pension de cent
-marcs sur l'étape des laines de Londres: il retrouvait jusqu'au sein
-de l'exil les souvenirs de l'ancienne confédération industrielle de la
-Flandre et de l'Angleterre, à laquelle, digne émule de Jean Yoens, il
-était constamment resté fidèle.
-
-Le duc et la duchesse de Bourgogne étaient déjà entrés à Gand: là,
-comme à Tournay, la confirmation des libertés précéda la soumission de
-la commune et l'amnistie du prince, et ce ne fut que lorsque
-Marguerite et Philippe eurent juré de se montrer bons seigneurs et de
-rendre justice à chacun selon les anciennes coutumes, que les
-bourgeois de Gand prêtèrent le serment de se conduire désormais en
-loyaux et fidèles sujets.
-
-En exécution de la clause du traité qui exigeait que tous les
-officiers du duc fussent «nez du païs,» le sire de Jumont, si fameux
-par sa cruauté et les haines que réveillait son nom, avait cessé de
-remplir les hautes fonctions de souverain bailli de Flandre. Son
-successeur fut un chevalier flamand aimé des communes: il se nommait
-Jean Van der Capelle.
-
-Malgré ces apparences de paix et de réconciliation, une guerre si
-acharnée avait laissé partout après elle un vague sentiment de
-méfiance; Philippe le Hardi semblait lui-même le justifier par les
-mesures qui ne suivirent que de trop près la paix de Tournay. Il
-venait d'acquérir de Guillaume de Namur la seigneurie de l'Ecluse en
-échange de celle de Béthune, afin que rien ne s'opposât aux grands
-travaux qu'il projetait pour la défense du Zwyn. Il avait aussi
-ordonné que l'on fortifiât Furnes, Bergues, Dixmude et Bourbourg; il
-entourait Ypres de murailles, garnissait, à Nieuport, l'église de
-Saint-Laurent de barbacanes et de créneaux, et relevait les remparts
-de Courtray et d'Audenarde. Ce n'était point toutefois assez qu'il
-environnât la cité de Gand, encore protégée par les souvenirs de sa
-gloire, d'une barrière de mangonneaux et d'hommes d'armes: par des
-lettres du 5 février 1385 (v, st.), il établit à Lille un conseil
-suprême d'administration de justice civile et criminelle, qui devait
-étendre sa juridiction sur toute la Flandre.
-
-Ces lettres avaient été écrites à Paris. Philippe s'était rendu en
-France pour y traiter des projets, pendant si longtemps différés,
-d'une expédition en Angleterre. La pacification de Gand avait levé les
-obstacles qui en avaient arrêté l'accomplissement l'année précédente,
-et le duc de Bourgogne, qui redoutait, pour ses nouveaux Etats encore
-plus que pour les autres provinces de France, l'action hostile de
-l'Angleterre, obtint aisément que l'on préparerait sans retard tout ce
-que réclamait une aussi grande entreprise.
-
-Cependant, soit que ces délibérations fussent restées secrètes, soit
-que l'exécution de ces desseins parût impossible, l'Angleterre
-négligeait le soin de sa défense, et la sécurité où elle s'endormait
-pouvait lui devenir d'autant plus fatale qu'elle était plus imprudente
-et plus complète. Le duc de Lancastre, le seul prince de la dynastie
-des Plantagenêts qui fût digne d'appartenir à la postérité d'Edouard
-III, s'occupait beaucoup moins des affaires de son neveu que des
-intérêts de sa propre ambition engagée dans de longues querelles pour
-la succession du trône de Castille. Richard II lui avait remis, le
-jour de la solennité de Pâques 1386, une couronne d'or, en ordonnant
-qu'on lui reconnût désormais le titre de roi des Espagnes. Vingt mille
-hommes d'armes se dirigèrent successivement vers le port de Plymouth,
-et le 9 juillet une flotte nombreuse porta en Galice l'élite de la
-chevalerie anglaise.
-
-On attendait en France ce moment pour commencer les hostilités, et
-dans toutes les provinces, en Bourgogne, en Champagne, en Gascogne, en
-Normandie, en Poitou, en Touraine, en Bretagne, en Lorraine, au pied
-des Vosges, des Cévennes et des Pyrénées, l'ordre fut aussitôt adressé
-aux baillis et aux sénéchaux d'appeler sous les armes les écuyers et
-les sergents. Le comte d'Armagnac promit de quitter ses montagnes, et
-le comte de Savoie lui-même annonça un secours de cinq cents lances.
-Depuis plusieurs mois, d'énormes gabelles avaient été établies dans
-tout le royaume: les impôts recueillis en moins d'une année
-excédaient, disait-on, tous ceux qui avaient été perçus depuis un
-siècle. Les riches avaient été taxés au quart ou au tiers de ce qu'ils
-possédaient; les pauvres payaient plus qu'ils n'avaient; en même
-temps, avec une sage prévoyance, on avait loué dans les ports de la
-Bretagne, en Hollande et en Zélande (malgré les protestations des
-marins de Zierikzee), et jusque sur les lointains rivages de la Prusse
-et de l'Andalousie, tous les gros vaisseaux qui se trouvaient en état
-de prendre la mer. Mais rien n'égalait la grande flotte que le
-connétable Olivier de Clisson réunissait à Tréguier. Il avait fait
-abattre les plus beaux chênes des forêts de la Normandie pour former
-toute une ville de bois qu'on voulait transporter en Angleterre, afin
-qu'elle offrît aux Français un asile et un abri.
-
-Vers le milieu du mois d'août 1386, on vit arriver aux frontières de
-Flandre, c'est-à-dire en Artois et dans les châtellenies de Lille, de
-Douay et de Tournay, une multitude d'aventuriers accourus de toutes
-les provinces de France. L'espoir de recueillir un riche butin en
-Angleterre les avait tentés, et même avant d'avoir passé la mer ils
-pillaient, plus que ne l'eussent fait les Anglais eux-mêmes, le pauvre
-peuple qui n'osait se plaindre.
-
-Les Anglais avaient craint un instant que l'on ne songeât à assiéger
-Calais; ils y envoyèrent le fils du comte de Northumberland, Henri
-Percy, surnommé Hotspur. Le héros de Shakspeare protégea la cité que
-n'avait pu défendre le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre. Les
-Français, sans chercher à le combattre, se dirigèrent vers le port de
-l'Ecluse, choisi de nouveau comme centre de leur expédition contre
-l'Angleterre. L'Ecluse, assise sur le Zwyn vis-à-vis de la Tamise,
-menaçait tout le rivage ennemi depuis Thanet jusqu'à Norwich, où il
-n'y avait ni ville ni château qui ne rappelât les audacieuses
-invasions des chefs flamands sous Philippe d'Alsace.
-
-Charles VI, voulant exciter de plus en plus le zèle de ses serviteurs,
-venait de quitter lui-même Paris, après avoir entendu une messe
-solennelle dans l'église de Notre-Dame. Les ducs de Bourbon, de Bar et
-de Lorraine, les comtes d'Armagnac, d'Eu, de Savoie, de Genève, de
-Longueville, de Saint-Pol, et un grand nombre d'autres barons non
-moins illustres, l'accompagnaient. Les communes de Noyon, de Péronne
-et d'Arras s'inclinèrent en silence devant ce formidable armement
-auquel la conquête de l'Angleterre semblait promise; mais parfois
-quelque laboureur, chassé de sa métairie par les gens de guerre, les
-maudissait du fond des bois où il errait fugitif en faisant des voeux
-pour leur extermination.
-
-Le duc de Bourgogne était arrivé du Hainaut pour conduire le roi de
-France dans ses Etats. Charles VI ne s'arrêta à Bruges que pour
-permettre aux magistrats de lui offrir une magnifique coupe d'or ornée
-de perles et de pierreries: il se rendit sans retard à l'Ecluse; mais,
-bien qu'on eût eu soin de défendre l'entrée de cette ville aux ribauds
-et aux valets, il fut impossible à beaucoup de chevaliers de s'y
-loger. Le comte de Saint-Pol, le dauphin d'Auvergne, les sires de
-Coucy et d'Antoing se virent réduits à retourner à Bruges; d'autres
-seigneurs s'établirent à Damme et à Ardenbourg. En ce moment
-l'expédition française comptait trois mille six cents chevaliers et
-cent mille hommes d'armes. Douze ou treize cents navires étaient déjà
-réunis, sans y comprendre la flotte de Bretagne que l'on attendait
-chaque jour. La plupart étaient de petits bâtiments à éperon qui ne
-portaient que deux voiles; mais il y en avait d'autres plus vastes
-destinés au transport des chevaux; d'autres encore, connus sous le nom
-de _dromons_, devaient recevoir les vivres et les machines de guerre.
-Froissart, témoin de ces préparatifs, qui effaçaient tous les
-souvenirs conservés dans la mémoire des hommes, a pris plaisir à
-décrire dans ses chroniques la pompe et la magnificence qui s'y
-associaient. Les barons rivalisaient de luxe dans les ornements de
-leurs navires, où l'on voyait au haut des mâts recouverts de feuilles
-d'or flotter des bannières de cendal. Le vaisseau du duc de Bourgogne
-était complètement doré. On y remarquait cinq grandes bannières aux
-armes de Bourgogne, de Flandre, d'Artois et de Rethel, quatre
-pavillons azurés et trois mille pennons. Les voiles portaient des
-devises écrites en lettres d'or qui étaient répétées sur une tente
-richement brodée et ornée de perles et de trente-deux écussons.
-
-Charles VI trouvait tant de charme dans ces projets d'un caractère
-tout nouveau pour son imagination agitée, que parfois il s'aventurait
-hors du port, afin de s'habituer au mouvement des vents et des flots;
-à son exemple, le duc de Bourbon, à qui avait été promis le
-commandement de l'avant-garde, et plusieurs jeunes seigneurs avaient
-fait sortir leurs navires du golfe et s'étaient placés dans la rade du
-Zwyn, tous également impatients de montrer qu'ils seraient les
-premiers à descendre en Angleterre: déjà le point du débarquement
-avait été déterminé. Edouard III avait quitté Orwell pour aborder à
-l'Ecluse; Charles VI voulait quitter l'Ecluse pour aborder à Orwell.
-
-Par une de ces transitions rapides qui appartiennent aussi bien aux
-nations qu'à chacun des hommes, une terreur profonde avait succédé en
-Angleterre à la confiance et au dédain: la renommée exagérait les
-proportions déjà presque fabuleuses de cet armement. Tandis qu'en
-France de solennelles processions allaient d'église en église implorer
-la victoire, des prières publiques avaient lieu dans toutes les
-provinces anglaises pour invoquer la protection céleste. A Londres les
-bourgeois avaient détruit les faubourgs et veillaient sur leurs
-murailles, comme si les Français avaient déjà paru aux bords de la
-Tamise. Les nobles, les bourgeois, les laboureurs rivalisaient de zèle
-pour la défense du pays. Les prêtres eux-mêmes s'étaient enrôlés dans
-la milice du siècle, confondant le culte de Dieu et celui de la
-patrie, et l'on avait vu à Canterbury l'abbé de Saint-Augustin
-franchir le seuil de son monastère suivi de deux cents lances et de
-cinq cents archers. Enfin le parlement s'assembla; son premier soin
-fut d'accuser le comte de Suffolk dont la coupable incurie avait,
-l'année précédente, laissé sans secours les intrépides assiégés de
-Damme, et malgré l'appui du roi, Michel de la Pole, dépouillé de ses
-dignités, fut relégué au château de Windsor d'où il chercha bientôt à
-fuir à Calais ayant, selon Knyghton, quitté la robe de chancelier
-d'Angleterre pour se déguiser en marmiton flamand.
-
-Cependant la flotte française ne mettait point à la voile. Les
-bourgeois de Flandre, qui souffraient de plus en plus de la présence
-des hommes d'armes étrangers, répétaient chaque jour: «Le roi de
-France entrera samedi en mer,» ou bien: «Il partira demain ou
-après-demain;» mais le jour du départ n'arrivait pas. La même
-incertitude régnait parmi les barons de France; à toutes les questions
-que multipliait leur impatience on répondait: «Quand nous aurons bon
-vent.» Or, le vent changeait et ils ne s'éloignaient point; d'autres
-fois on leur disait: «Quand monseigneur de Berri sera venu.»
-
-C'était là le grand motif de ces longs retards. Le duc de Berri était
-l'aîné des oncles du roi. Depuis longtemps il était jaloux de
-l'influence dominante du duc de Bourgogne, et rien n'était plus
-contraire à ses pensées qu'une expédition qui devait y mettre le
-comble. Il était resté à Paris tant que la saison était bonne pour le
-passage; mais lorsqu'il jugea qu'il n'était plus praticable, il
-feignit de se montrer bien résolu à se rendre en Angleterre. Chaque
-jour lui parvenaient des lettres du roi ou du duc de Bourgogne qui le
-pressaient de se hâter, mais il n'en faisait rien et voyageait à
-petites journées.
-
-Lorsqu'il arriva en Flandre, les choses étaient telles qu'il eût pu
-les désirer. Le séjour prolongé d'un si grand nombre d'hommes d'armes
-avait quadruplé le prix des vivres qu'ils ne se procuraient qu'à
-grand'peine; mais leurs plaintes n'étaient point écoutées, et après de
-longues réclamations, ils n'avaient obtenu que huit jours de solde,
-tandis qu'on leur devait plus de six semaines. Beaucoup avaient même
-déjà quitté la Flandre pour retourner dans leur pays. Les nuits
-étaient de plus en plus longues, les jours froids et sombres. «Ah! bel
-oncle,» s'était écrié Charles VI quand il vit le duc de Berri, «que je
-vous ai désiré et que vous avez mis de temps à venir! Pourquoi
-avez-vous tant attendu? Nous devrions être en Angleterre et combattre
-nos ennemis.»
-
-Cependant dès le lendemain de l'arrivée du duc de Berri, les vents
-cessèrent d'être favorables; la mer devint houleuse et agitée,
-d'épaisses ténèbres se répandirent dans le ciel, et l'on y vit
-succéder des torrents de pluie; les navires perdaient leurs agrès; les
-hommes d'armes, campés sur le rivage, cherchaient vainement un abri
-contre les intempéries de l'air. Tous les marins déclaraient que la
-traversée était désormais impossible; mais Charles VI se montrait peu
-disposé à renoncer à ses illusions de conquérant. Dès que le temps
-parut un peu plus calme, il donna l'ordre d'appareiller et se rendit
-lui-même à bord du vaisseau royal; mais à peine avait-il fait lever
-l'ancre que le vent changea et rejeta toute la flotte française dans
-le Zwyn.
-
-Le duc de Berri s'applaudissait seul de ce contre-temps; il ne cessait
-de répéter que c'était une grande responsabilité que d'exposer aux
-chances d'une guerre téméraire le roi et toute la noblesse française.
-A l'entendre, il valait mieux ajourner à l'année suivante cette
-expédition, soit qu'on conservât comme point de départ le port de
-l'Ecluse, soit qu'on préférât celui de Harfleur.
-
-Le duc de Bourgogne reconnaissait lui-même qu'il n'était ni sage, ni
-prudent de persévérer plus longtemps dans ses desseins. Les Anglais
-s'étaient remis de leur effroi, et répétaient que si les Français
-abordaient sur leurs rivages, pas un seul ne rentrerait dans son pays.
-Leurs vaisseaux croisaient devant les ports de Flandre et attaquaient
-les navires isolés qui se dirigeaient vers l'Ecluse; mais ce dont les
-Anglais s'enorgueillissaient le plus, c'était de s'être emparés de la
-plus grande partie de la flotte de Tréguier et de la fameuse ville de
-bois qu'on pouvait réunir en trois heures et qui embrassait,
-disait-on, un espace de sept lieues de tour. L'architecte qui en avait
-dirigé la construction était lui-même au nombre des prisonniers, et le
-roi d'Angleterre lui ordonna de la faire dresser sous ses yeux, près
-de Winchelsea.
-
-Les communes flamandes ne se réjouissaient pas moins de la triste
-issue des projets des princes français. Si l'on pouvait ajouter foi au
-récit assez confus d'un historien anglais, leurs députés se seraient
-rendus secrètement à Calais, offrant de conclure une nouvelle alliance
-avec les Anglais et de chasser tous les Français de leur pays; mais
-les Anglais exigeaient qu'on démolît les fortifications de Gravelines,
-élevées par Louis de Male, qui avaient arrêté un instant, en 1383, la
-croisade de l'évêque de Norwich, et les discussions soulevées à ce
-sujet rompirent les négociations. En reproduisant cette version, ne
-faudrait-il pas attribuer l'initiative ou du moins l'influence la plus
-considérable dans ces pourparlers à la commune de Gand, où les amis
-d'Ackerman ne croyaient désormais, pas plus que ceux de Pierre Van den
-Bossche, à la sincérité des promesses de Philippe le Hardi? Rien n'est
-plus probable, car, au moment où le duc de Bourgogne se plaint le plus
-vivement des honteux résultats d'une tentative pour laquelle on avait
-en quelque sorte appauvri tout le royaume de France, nous voyons le
-duc de Berri réussir tout à coup à l'apaiser, et aux rêves de
-l'invasion de l'Angleterre succède un projet dirigé contre les
-communes flamandes que l'Océan ne protége point de ses abîmes et de
-ses tempêtes.
-
-Charles VI annonçait qu'abjurant tout ressentiment contre les
-courageux bourgeois qu'il avait deux fois inutilement menacés de sa
-colère, il voulait aller célébrer les fêtes de Noël à Gand pour faire
-honneur à cette ville et à ses habitants. Ses serviteurs l'avaient
-déjà précédé avec les approvisionnements et les autres objets
-nécessaires au séjour du roi de France et de ses conseillers: ils
-étaient environ huit cents et conduisaient sur leurs chariots des
-tonneaux qui semblaient remplis de vin; leur nombre et ce que
-présentaient ces vastes apprêts, si peu d'accord avec l'abondance qui
-régnait à Gand, firent soupçonner quelque dessein sinistre, car le
-bruit courait depuis longtemps, parmi les bourgeois de Gand, que
-l'expédition de l'Ecluse était aussi bien dirigée contre eux que
-contre les Anglais, et ils craignaient les fureurs des Français qui
-avaient naguère mis à mort tous leurs concitoyens saisis à Damme. L'un
-d'eux, agité par sa méfiance et ses doutes, saisit un moment favorable
-pour toucher l'un de ces tonneaux, et il s'empressa de rapporter qu'il
-l'avait trouvé pesant et qu'assurément il ne contenait point de
-liquide. Tous les bourgeois s'assemblent aussitôt: ils s'écrient
-qu'ils veulent goûter le vin du roi; malgré la résistance qu'on leur
-oppose, ils brisent les tonneaux où ils découvrent des armes, et les
-serviteurs de Charles VI, dont la mort doit expier la mission
-exterminatrice, avouent, avant de succomber sous la hache du bourreau,
-qu'ils ont été chargés d'ouvrir les portes de la ville à leurs
-compagnons: «Tous les Gantois, disent-ils, étaient condamnés à périr;
-leur ville même devait être complètement détruite.»
-
-Peu d'heures après, le sanglant dénoûment de ce complot était connu à
-l'Ecluse. Charles VI, devançant le départ des autres princes et celui
-des chevaliers, s'éloigna précipitamment; mais les Bretons, qui
-attendaient depuis quatre ans le pillage de Gand, cherchèrent à se
-consoler de leurs regrets en saccageant les maisons de l'Ecluse et en
-y outrageant les femmes, les veuves et les jeunes filles. A Bruges,
-leur passage fut signalé par de semblables désordres, mais toute la
-commune se souleva pour les réprimer. En ce même moment où les
-nouvelles du péril des Gantois augmentaient l'agitation du peuple, le
-duc de Berri, plus vivement désigné à sa haine parce que de vagues
-rumeurs l'accusaient de la mort de Louis de Male, arriva à Bruges où
-il se vit bientôt attaqué près du pont des Carmes, et renversé de
-cheval. Les chevaliers français se hâtaient de se réfugier dans leurs
-hôtels: on leur annonçait que les corps de métiers se réunissaient sur
-la place du Marché pour les combattre. Le sire de Ghistelles eut à
-peine le temps de monter à cheval. Issu de l'une des plus illustres
-maisons de Flandre qui était alliée (il est intéressant de l'observer)
-à celle de Jean de Heyle, il s'était acquis une grande influence en se
-faisant aimer du peuple. Il s'adressa aux bourgeois qui avaient pris
-les armes et réussit à les calmer par de douces paroles. Sans
-l'intervention du sire de Ghistelles, «il ne fût échappé, dit
-Froissart, ni chevalier, ni écuyer de France que tous n'eussent été
-morts sans merci.»
-
-De pompeuses réjouissances eurent lieu en Angleterre lorsqu'on y
-apprit la retraite de Charles VI. Le roi Richard réunit à Westminster
-tous ceux qui avaient été chargés de la défense des provinces voisines
-de la mer et leur fit grand accueil. Mais bientôt on songea à profiter
-de la situation des choses: mille archers et cinq cents hommes d'armes
-se rendirent à bord d'une flotte que commandaient les comtes
-d'Arundel, de Nottingham, de Devonshire et l'évêque de Norwich, le
-fameux Henri Spencer. Après avoir croisé pendant tout l'hiver des
-côtes de Cornouailles aux côtes de Normandie, en épiant les navires
-français, elle se trouvait, dans les derniers jours de mars, à
-l'embouchure de la Tamise lorsqu'on signala des voiles ennemies à
-l'horizon; c'était la flotte du duc de Bourgogne, commandée par un
-chevalier _leliaert_ nommé messire Jean Buyck, qui escortait un grand
-nombre de navires de la Rochelle chargés de douze ou de treize mille
-tonneaux de vins de Saintonge et de Poitou. Jean Buyck avait longtemps
-combattu les Anglais sur mer, il était sage et courageux, et comprit
-aussitôt que les vaisseaux anglais chercheraient à prendre le vent
-pour l'attaquer avant la nuit. Quoique décidé à éviter le combat, il
-arma ses arbalétriers et il ordonna en même temps au pilote de hâter
-la marche de la flotte, afin qu'elle repoussât les Anglais en se
-dérobant à leur poursuite. Déjà il était en vue de Dunkerque et il
-espérait pouvoir gagner l'Ecluse en côtoyant le rivage de la Flandre.
-Ce système réussit d'abord: quelques galères pleines d'archers anglais
-s'étaient avancées, mais leurs traits ne frappaient point leurs
-ennemis, qui ne se montraient pas et continuaient leur route. Enfin le
-comte d'Arundel s'élança au milieu d'eux avec ses gros vaisseaux; dès
-ce moment, la lutte fut sanglante et opiniâtre. Trois fois la marée se
-retirant obligea les combattants à se séparer et à jeter l'ancre;
-trois fois, ils s'assaillirent de nouveau.
-
-Cependant la flotte bourguignonne s'approchait des ports de Flandre.
-Jean Buyck était parvenu à dépasser Blankenberghe et était près
-d'atteindre le havre du Zwyn: mais sa résistance s'affaiblissait
-d'heure en heure. Parmi les vaisseaux anglais, il en était un surtout
-qui attaquait avec acharnement les hommes d'armes du duc de Bourgogne;
-le capitaine qui en dirigeait les manoeuvres se nommait Pierre Van den
-Bossche: il vengeait Barthélemi Coolman dont Jean Buyck avait été le
-successeur. En vain les Bourguignons espéraient-ils qu'une flotte
-sortirait de l'Ecluse pour les soutenir: ce port, qui avait armé tant
-de vaisseaux pour décider la victoire d'Edouard III, n'en avait plus
-pour protéger la retraite de l'amiral de Philippe le Hardi. Jean Buyck
-fut pris par les Anglais et avec lui cent vingt-six de ses navires.
-Pendant toute cette année, tandis que les vins de Saintonge se
-vendaient à vil prix en Angleterre, ils manquèrent complètement en
-Flandre, ce qui augmenta les murmures du peuple. Philippe le Hardi ne
-pouvait rien pour réparer ces revers; mais il fit de nombreuses
-démarches pour que son brave amiral lui fût rendu, et offrit
-inutilement, en échange de sa liberté, celle d'un prince portugais,
-fils d'Inès de Castro, qu'un autre jeu de la fortune retenait à cette
-époque captif à Biervliet. Jean Buyck devait passer trois années à
-Londres et y rendre le dernier soupir.
-
-Pierre Van den Bossche voulait entrer dans le port même de l'Ecluse et
-y effacer par le fer et la flamme jusqu'aux derniers vestiges de
-l'expédition préparée pour la conquête de l'Angleterre. Là, sur les
-ruines de cette citadelle élevée comme un monument de la servitude de
-la Flandre, il aurait arboré le drapeau de Jean Yoens et de Philippe
-d'Artevelde. Le lion de Gand sommeillait à peine; les homme d'armes
-bourguignons s'étaient dispersés, et la France, épuisée par les
-impôts, ne pouvait plus rien. On ne voulut point l'écouter. Les
-Anglais se bornèrent à piller le village de Coxide et les environs
-d'Ardenbourg: ils n'avaient su profiter ni des sympathies populaires
-qui les appelaient, ni de la consternation de leurs ennemis qui
-s'était répandue jusqu'à Paris, où Charles VI écrivait au duc de
-Bourbon: «Vous sçavez, beaux oncles, si l'Escluse estoit prise, ce
-seroit la destruction de nostre royaume.»
-
-Pierre Van den Bossche rentra à Londres avec les Anglais. N'osant plus
-rêver désormais la délivrance de la Flandre, il disparut tout à coup
-de la scène des révolutions et des grandes luttes politiques. Les
-dernières paroles de Pierre Van den Bossche que l'histoire nous ait
-conservées furent l'expression d'un patriotique regret pour son pays
-menacé et pour ses amis proscrits, parce qu'ils avaient été trop
-crédules et trop confiants. L'avenir ne réservait à sa vieillesse que
-l'oubli de l'exil et le silence du tombeau.
-
-Le duc de Bourgogne ne se trouvait pas en Flandre lors de l'agression
-des Anglais; il avait accompagnée Charles VI à Paris. Malgré son court
-dissentiment avec le duc de Berri, son influence s'était maintenue. On
-en eut bientôt une nouvelle preuve. Depuis la mort de Louis de Male,
-les conseillers du roi avaient, à plusieurs reprises, soulevé la
-question de la restitution des châtellenies de Lille, de Douay et
-d'Orchies, à laquelle Philippe le Hardi s'était engagé par ses lettres
-secrètes du 12 septembre 1368; mais le duc de Bourgogne s'etait
-contenté de répondre qu'il était vrai que, vers le mois d'août 1368,
-le roi Charles V lui avait remis le texte de la promesse, sur laquelle
-il avait, peu de jours après, fait apposer son scel à Péronne, mais
-qu'il espérait dès ce moment que les lettres de transport des trois
-châtellenies lui seraient octroyées purement et simplement, sans
-aucune mention de conditions semblables, ce qui eut lieu en effet, et
-il ajoutait qu'il avait été expressément stipulé, dans la convention
-du 12 avril 1369, que ce transport ne serait pas fait comme donation à
-titre gratuit et sujette à révocation, mais «pour satisfier et faire
-raison à Monsieur de Flandres de dix mille livres à l'héritage qu'il
-demandoit au roy, par lettres du roy Jean et les siennes sur ce
-faictes.» Il observait aussi que cette charte annulait formellement
-toutes conventions contraires, «comme cassées, rappelées et mises du
-tout au néant,» alléguant qu'il n'avait pas eu le droit de disposer de
-ce qui touchait aux prétentions héréditaires de Marguerite de Male, et
-qu'il était d'ailleurs bien certain que c'était uniquement sur la foi
-de ces lettres de transport que les communes flamandes avaient
-consenti au mariage de l'héritière de leur comté. C'est ainsi qu'il
-cherchait lui-même dans la ruse des raisons pour déchirer un
-engagement qui n'avait d'autre origine qu'une ruse préparée pour
-tromper les villes de Flandre. Ce fut au retour de l'expédition de
-l'Ecluse, le 16 janvier 1386 (v. st.), qu'une transaction définitive
-confirma les réclamations de Philippe le Hardi, en ne laissant aux
-successeurs de Charles V que l'éventualité d'un droit de rachat après
-la mort de l'héritier immédiat du duc de Bourgogne, rachat qui ne
-pouvait, même dans ce cas, s'exécuter qu'en échange de possessions
-sises dans le Ponthieu, représentant dix mille livres tournois de
-rente, c'est-à-dire d'une valeur égale à celle des trois châtellenies
-de Lille, de Douay et d'Orchies, qui avaient été cédées pour cette
-somme à Louis de Male.
-
-Le duc de Bourgogne profitait en même temps de son autorité et de
-l'influence qu'il exerçait en France pour chercher à se soumettre
-cette redoutable cité de Gand, qui avait traité avec lui plutôt comme
-un Etat indépendant que comme une population rebelle, et, dans son
-désir de l'affaiblir et de la ruiner, il persécutait également tous
-ses bourgeois, ceux auxquels il devait la paix comme ceux auxquels il
-avait promis d'oublier la guerre.
-
-Lorsque, dans les derniers jours de l'année 1379, il avait interposé
-sa médiation pour faire conclure entre Louis de Male et les Gantois le
-traité d'Audenarde, deux hommes l'avaient secondé de leur zèle et de
-leur appui le plus actif.
-
-L'un, prudent conseiller de Louis de Male, était le prévôt
-d'Harlebeke, Jean d'Hertsberghe. Le comte de Flandre n'avait pas tardé
-à oublier ses services, car, neuf jours après la bataille de
-Roosebeke, traversant le bourg d'Harlebeke, où se conservent les
-traditions de nos premiers forestiers, il s'y était arrêté afin de
-sceller une charte qui prononçait la confiscation des biens de Jean
-d'Hertsberghe.
-
-L'autre, le plus illustre des amis de Simon Bette et de Gilbert de
-Gruutere, Jean Van den Zickele, que Froissart appelle «un moult
-renommé homme sage,» avait survécu au prévôt d'Harlebeke; cependant
-six mois ne s'étaient point écoulés depuis le désastre du 27 novembre
-1382, lorsqu'il fut cité à la cour de Charles VI pour se justifier
-d'une vague accusation de complicité avec Philippe d'Artevelde. Il ne
-parvint à se disculper à Paris que pour trouver de nouveaux
-accusateurs à Lille, et bientôt après, ayant inutilement réclamé
-l'intervention du duc Albert de Bavière, il y périssait dans un duel
-judiciaire, le 25 septembre 1384, moins d'un an après l'avénement du
-duc de Bourgogne.
-
-En 1387, on voit éclater, sous la protection de Philippe le Hardi,
-d'autres vengeances dirigées contre les derniers représentants de la
-puissance des communes. Cette fois, l'ancien capitaine de Gand,
-François Ackerman, devait en être la victime. Pendant quelque temps,
-il avait été l'objet des flatteries du duc, qui avait voulu l'admettre
-parmi les officiers de sa maison; mais il les avait constamment
-repoussées et vivait dans la retraite, se contentant de se promener
-parfois, suivi de quelques valets qui portaient ses armes, au milieu
-de cette cité dont tous les bourgeois étaient pleins de respect pour
-lui; mais il arriva bientôt que le duc de Bourgogne s'opposa au
-maintien de cet usage qui s'était toujours conservé à Gand, et comme
-Ackerman se croyait au-dessus de cette ordonnance, le bailli lui
-demanda s'il songeait à recommencer la guerre et alla même jusqu'à le
-menacer de le considérer, s'il ne se hâtait point d'obéir, comme
-l'ennemi du duc de Bourgogne. Ackerman rentra tristement dans son
-hôtel et y fit déposer ses armes, de sorte qu'on ne le voyait plus se
-promener que confondu parmi les plus obscurs habitants et à peine
-accompagné d'un valet ou d'un page. Or, peu de temps après, un bâtard
-du sire d'Herzeele, qui l'accusait d'avoir contribué à la mort de son
-père, le suivit avec dix des siens, au moment où il revenait du
-quartier de Saint-Pierre, et l'assomma, par derrière, d'un violent
-coup de massue (22 juillet 1387). Le meurtrier était assuré de
-l'impunité.
-
-Une sentence d'exil frappa les neveux d'Ackerman qui avaient voulu
-venger sa mort.
-
-Le deuil régnait encore à Gand quand le duc de Bourgogne, sacrifiant
-l'espoir d'envahir l'Angleterre au désir ambitieux d'étendre sa
-domination vers le nord au delà de la Meuse et du Rhin, entraîna,
-malgré l'opposition du duc de Berri, Charles VI et toute la noblesse
-française à travers les solitudes des Ardennes et les marais du
-Limbourg pour guerroyer contre le duc de Gueldre, allié douteux des
-Anglais. Les pluies et les difficultés du pays firent échouer cette
-expédition comme celle de l'Ecluse, et après de si vastes préparatifs
-dirigés contre un si petit prince, il fallut se résoudre à conclure un
-traité qui semblait lui reconnaître une puissance qu'il n'avait jamais
-possédée.
-
-Charles VI avait vingt ans: après avoir été deux fois le témoin de ces
-grandes entreprises qui avaient coûté tant d'argent à la France pour
-lui rapporter si peu d'honneur, il avait senti, à la voix du sire de
-Clisson, se réveiller dans son coeur de vagues souvenirs de la
-sagesse de Charles V; un éclair de raison avait jailli de son
-intelligence affaiblie; il était arrivé à Reims, au retour de son
-expédition de Gueldre, lorsque, dans une assemblée solennelle, le
-cardinal de Montaigu, évêque de Laon, exposa que l'âge du roi lui
-permettrait désormais de diriger lui-même le gouvernement. Les oncles
-du roi furent congédiés et remplacés par des conseillers actifs et
-prudents, qui abolirent les tailles générales et conclurent une trêve
-de trois ans avec les Anglais. Paris, recouvrant ses libertés
-confisquées six années auparavant, reçut pour prévôt Juvénal des
-Ursins, et le roi se rendit lui-même de province en province pour
-écouter les plaintes du peuple: il ne rappela auprès de lui les ducs
-de Berri et de Bourgogne que pour les contraindre à le suivre dans une
-expédition contre le duc de Bretagne, leur allié ou leur complice.
-Déjà il était arrivé dans le Maine, lorsque survint ce bizarre
-accident auquel les historiens attribuent l'ébranlement complet de sa
-raison. Quel était cet homme couvert d'une mauvaise cotte blanche, qui
-vint impunément, pendant une demi-heure, poursuivre le jeune prince de
-ses clameurs menaçantes et sinistres, sans qu'on songeât à l'arrêter?
-Une habile prévoyance n'avait-elle point préparé cette apparition pour
-troubler l'esprit de Charles VI, déjà tout peuplé de visions et de
-fantômes? Lorsque les ducs de Bourgogne et de Berri eurent vu éclater
-ce terrible accès de folie qui coûta la vie à plusieurs chevaliers,
-ils s'écrièrent tout d'une voix: «Le voyage est fait pour cette
-saison, il faut retourner au Mans.» «Et encore, ajoute Froissart, ne
-disoient pas tout ce qu'ils pensoient.» Dès ce moment, ils
-recouvrèrent toute leur influence dans les affaires, et Marguerite de
-Male se chargea de gouverner le palais d'Isabeau de Bavière; les
-conseillers du roi furent exilés, dépouillés de leurs biens, et la
-plupart eussent péri dans les supplices sans les prières de la
-duchesse de Berri, et si l'on n'eût craint un instant le retour de la
-raison du roi. L'évêque de Laon était déjà mort, non sans soupçon de
-poison.
-
-Plus l'autorité des ducs de Bourgogne se consolide en France, plus
-elle devient écrasante en Flandre. En 1387, Philippe le Hardi fait
-décrier la monnaie des comtes de Flandre et la remplace par des écus
-aux armes de Flandre et de Brabant qu'il nomme _Roosebeekschers_:
-menaces imprudentes, puisqu'elles rappelaient à la Flandre que le jour
-où elle avait succombé, les héritiers de ses princes se trouvaient
-parmi ses ennemis.
-
-Le duc de Bourgogne alla plus loin; ce n'était point assez qu'il eût
-opprimé les communes flamandes, brisé leur bannière, anéanti tous les
-symboles de leur nationalité; il voulut qu'elles humiliassent devant
-lui non-seulement le front ou le regard, mais leur conscience, ce
-dernier asile de la liberté de l'homme, croyant qu'il lui serait
-facile d'en effacer le même jour, avec le souvenir de leurs devoirs
-vis-à-vis de leur pays, celui de leurs devoirs vis-à-vis de Dieu. La
-Flandre était convaincue que, hors du giron de l'Eglise romaine, il
-n'y avait qu'un schisme dangereux qui devait perpétuer vis-à-vis des
-princes temporels l'asservissement du pontificat suprême, et lorsque
-tous les obstacles qui protégeaient la Flandre eurent disparu, la
-fidélité qu'elle montrait dans son zèle religieux resta debout comme
-une barrière qui séparait les vainqueurs et les vaincus.
-
-Dès le commencement du schisme, les conseillers du roi de France
-s'étaient vivement préoccupés du parti qu'embrasserait la Flandre. Il
-existe un mémoire adressé à Louis de Male par un ambassadeur de
-Charles V où l'on cherchait à persuader aux communes flamandes de se
-prononcer en faveur de Clément VII, parce qu'Urbain VI était,
-disait-on, hostile aux Anglais; une seconde dissertation conçue dans
-le même but avait été remise au comte de Flandre par Jean Lefebvre,
-abbé de Saint-Vaast; mais ni les communes, ni le comte lui-même ne
-s'étaient laissé ébranler. Jean de Lignano, célèbre théologien de
-Bologne, les avait confirmés dans leur sentiment, en discutant dans un
-long mémoire les droits des deux papes. Bien que Clément VII appartînt
-par son aïeule, Marie de Dampierre, à la maison de Flandre et qu'il
-eût en lui-même, pendant qu'il était évêque de Térouane et de Cambray,
-de fréquentes relations avec Louis de Male, celui-ci avait cru devoir
-d'autant plus repousser ses prétentions que Clément VII, alors
-cardinal de Genève, lui avait écrit lui-même pour vanter la piété
-d'Urbain VI, appelé depuis peu de jours au pontificat suprême. «Après
-avoir pesé les relations qui nous sont venues d'Italie, nous
-continuerons, avait déclaré le comte de Flandre, à reconnaître pour
-vrai pape, celui dont l'élection est la plus ancienne.» Les communes
-flamandes, qui avaient longtemps gémi sur l'exil des papes à Avignon,
-s'étaient aussi prononcées unanimement en faveur du pape de Rome, en
-refusant au cardinal Gui de Maillesec, légat clémentin, l'accès de
-leurs frontières. Si Clément VII, élevé au pontificat par l'influence
-française dans la ville d'Anagni et bientôt réduit à se retirer aux
-bords du Rhône, semblait porter en mémoire de Clément V le nom de
-Clément VII, le successeur d'Urbain VI avait pris celui de Boniface
-IX, qui rappelait l'odieux attentat dont cette même ville d'Anagni
-avait autrefois été le théâtre.
-
-Jean de Lignano avait à plusieurs reprises exprimé le voeu qu'un
-concile mît un terme aux incertitudes du schisme en statuant sur la
-rivalité des deux papes; cette opinion soutenue en France par les plus
-savants docteurs de l'université, avait été aussi, disait-on, le
-dernier voeu de Charles V, et elle prenait chaque jour plus
-d'extension. Philippe craignait qu'elle ne dominât dans l'assemblée
-des clercs de Flandre à laquelle, lors de la paix de Tournay, il avait
-été fait allusion dans les requêtes des Gantois, et l'un des cardinaux
-clémentins, Pierre de Sarcenas, archevêque d'Embrun, fut chargé de
-rédiger des instructions secrètes sur la réponse que le duc de
-Bourgogne pourrait faire à ces réclamations, en ayant soin de cacher
-toutefois qu'elle lui avait été dictée par le pape d'Avignon. «Ne
-vaut-il pas mieux, disait-il dans ce mémoire, chercher à ajourner
-cette assemblée, si les Flamands ne persistent point à exiger qu'elle
-soit tenue? Les Flamands voudraient-ils investir le concile d'une
-autorité souveraine et arbitrale? En effet, si Urbain est un intrus,
-pourquoi le reconnaissent-ils? S'il est vrai pape, comment
-accorderaient-ils à un concile le droit de le déposer? Où
-trouverait-on, au moment où toute l'Europe est divisée par les
-guerres, un lieu qui offrît sûreté pour tous? Les Anglais
-consentiraient-ils à venir en France? Les partisans du pape Clément se
-rendraient-ils dans un pays soumis au pape Urbain, ceux du pape Urbain
-dans un pays soumis au pape Clément? Si tous les prélats
-s'assemblaient ainsi, que deviendraient les diocèses et les abbayes?
-Les rois qui ont reconnu Clément VII ne peuvent d'ailleurs pas
-souffrir aisément qu'on examine s'ils sont hérétiques.»
-
-Les actes du synode de Gand ont été perdus, et ce n'est qu'en
-comparant les monuments épars de l'histoire ecclésiastique du
-moyen-âge que l'on retrouve quelques traces des débats qui, au
-quatorzième siècle, préoccupaient si vivement tous les esprits. En
-1337, les Gantois excommuniés par les évêques français avaient chargé
-Jean Van den Bossche d'aller consulter les clercs de Liége; il paraît
-qu'en 1390, également menacés dans l'exercice de leur foi religieuse
-par un prince étranger et les légats du pape d'Avignon, ils
-recoururent de nouveau à l'habileté des théologiens de la grande cité
-épiscopale des bords de la Meuse, qui, pour les peuples des Pays-Bas,
-était la Rome du Nord.
-
-La réponse des chanoines de Saint-Lambert ne se fit point attendre:
-«Au très-illustre duc de Bourgogne, comte de Flandre, le chapitre de
-Liége. Afin que vous connaissiez clairement notre opinion sur les
-choses qui nous ont été écrites, nous vous prions de vouloir bien
-croire que ce n'est pas par légèreté ni par esprit de parti que nous
-nous sommes soumis à l'obédience du pape Urbain VI, mais conformément
-au témoignage des anciens cardinaux, qui possédaient le pouvoir
-d'élire un pape et non celui de le déposer. Que votre magnanimité
-daigne se garder des conseils perfides de ceux qui, étant les auteurs
-du schisme, ont livré le monde à de si funestes divisions: car ce sont
-eux qui, de leur propre autorité, ont refusé d'obéir à Urbain VI de
-sainte mémoire, lorsqu'il était déjà investi du pontificat suprême; à
-la fois accusateurs, témoins et juges, ils ont démenti leur propre
-conduite et condamné tour à tour les deux partis, puisqu'ils ont
-reconnu et rejeté successivement le même pape; ce sont ceux-là,
-illustre prince, qui ont véritablement fait naître le schisme, en
-foulant aux pieds toutes les règles du droit et de la justice. Daignez
-remarquer que si leur manière de procéder est licite, aucun évêque,
-aucun prince ne peut jouir tranquillement de ses honneurs, puisqu'il
-serait permis à leurs sujets de les renier pour seigneurs et de
-renoncer de leur propre autorité à tous les liens de l'obéissance. Vit
-on jamais un appel plus manifeste à la rébellion? et combien ne
-devons-nous point nous attrister de ce que ce soient ces mêmes hommes
-qui trouvent de si puissants protecteurs!»
-
-Philippe le Hardi n'écouta point ces représentations, et le seul
-résultat du synode de Gand fut le droit que conserva la Flandre,
-moyennant le payement de soixante mille francs, de continuer à rester
-libre et neutre au milieu des tristes déchirements du schisme.
-
-Cette trêve religieuse dura à peine quelques mois: vers la fin de
-1390, Simon, évêque de Térouane, déclara renoncer à l'obédience du
-pape de Rome pour se soumettre à celle de Clément VII, et, presque au
-même moment, les habitants d'Anvers l'imitèrent: c'était le signal
-d'un mouvement de prosélytisme religieux que le duc de Bourgogne
-voulait favoriser par tous les moyens, par la corruption comme par la
-violence; ce fut en vain que l'évêque élu de Liége, Jean de Bavière,
-reçut de Boniface IX l'ordre de poursuivre les clémentins, et que
-l'évêque d'Ancône fut spécialement désigné comme légat pour combattre
-les progrès du schisme en Belgique. Leurs efforts devaient échouer
-devant la volonté énergique du duc de Bourgogne, qui avait récemment
-fait défendre à ses sujets, sous les peines les plus sévères, d'obéir
-au pape de Rome. Dès ce jour, les églises des villages se fermèrent;
-le peuple eût arraché de l'autel le prêtre qui se fût rendu coupable
-d'apostasie: à peine quelque clerc clémentin osait-il célébrer les
-divins offices dans la chapelle des châteaux, protégé par une double
-enceinte de fossés et de créneaux. A Bruges, Jean de Waes, curé de
-Sainte-Walburge, monta en chaire pour déclarer que le Seigneur
-maudirait tous ceux qui reconnaîtraient le pape d'Avignon, et il
-quitta aussitôt après la Flandre. L'abbé de Saint-Pierre et l'abbé de
-Baudeloo suivirent son exemple, et l'on vit un grand nombre de
-religieux et de bourgeois se retirer à Londres, à Liége ou à Cologne.
-
-Philippe le Hardi, irrité de cette résistance, multipliait ses menaces
-et ses rigueurs pour l'étouffer; et l'histoire a conservé le nom de
-Pierre de Roulers, l'un des magistrats de Bruges et l'un des plus
-riches bourgeois de cette ville, qui fut décapité à Lille parce qu'on
-le croyait favorable aux urbanistes. Jean Van der Capelle fut, sous le
-même prétexte, privé de la dignité de souverain bailli de Flandre. Ce
-fut aussi au milieu de ces persécutions que succomba la dernière
-victime de l'ingratitude de Philippe le Hardi, «ce chevalier de
-Flandre qui s'appeloit Jean de Heyle, sage homme et traitable, qui
-avoit rendu grand peine à la paix de Tournay;» chargé de chaînes comme
-ennemi des clémentins, il expia par une fin cruelle une médiation
-généreuse; mais sa mort même répandit une dernière auréole sur sa
-vertu. «Pour ledit temps, dit un chroniqueur anonyme du quatorzième
-siècle, tenoit ledit ducq de Bourgogne prisonnier un chevalier de
-Flandres, nommé Jehan d'Elle, dont par-dessus est faicte mencion,
-lequel chevalier moru en ladite prison, si comme on disoit comme
-martir, pour cause de ce que il fut bien deux mois que oncques ne
-mangea, et estoit tous jours en oraisons en ladite prison.»
-
-Le duc de Bourgogne n'ignorait pas combien le peuple murmurait de voir
-toutes les cérémonies religieuses suspendues, comme s'il avait été
-frappé de quelque sentence d'anathème: il jugea utile d'appeler
-d'autres prêtres dans les églises des villes, en inaugurant avec pompe
-l'avénement du clergé clémentin; et bientôt après, il se rendit
-lui-même à Bruges, accompagné de l'évêque de Tournay, Louis de la
-Trémouille. Néanmoins, le peuple persistait dans ses sentiments.
-Lorsque aux fêtes de la Pentecôte l'évêque de Tournay ordonna de
-nouveaux clercs dans l'église de Saint-Sauveur, toutes les nefs
-restèrent vides, et peu de jours après, le prélat clémentin s'étant
-rendu à l'Ecluse pour y accomplir le même acte de son ministère, un
-violent incendie éclata dans la paroisse de Notre-Dame où cette
-cérémonie devait avoir lieu, ce qui parut aux habitants un remarquable
-signe de la colère du ciel.
-
-La cité de Gand osait seule résister ouvertement aux ordres de
-Philippe le Hardi. Dès qu'ils avaient été proclamés, une émeute y
-avait éclaté, et il avait fallu pour la calmer recourir à
-l'intervention des prêtres urbanistes. Le duc de Bourgogne avait
-reconnu que, pour imposer le pape d'Avignon aux Gantois, il fallait
-recommencer la guerre: il recula, et Gand, depuis longtemps la
-métropole de la liberté politique, devint, par une nouvelle
-transformation de sa puissance, celle de la liberté religieuse: on y
-accourait de toutes parts, non plus pour y saluer le _rewaert_ de
-Flandre, mais pour y prier sans entraves au pied d'un autel et s'y
-unir aux processions solennelles qui parcouraient la ville sous la
-garde des bourgeois armés. Jadis asile des défenseurs de la patrie
-proscrits et menacés, elle appelait maintenant à elle toutes les âmes
-à la foi brûlante et vive, et l'on vit, aux fêtes de Pâques 1394, la
-population de Bruges, abandonnant presque tout entière ses foyers, se
-presser dans ses églises pour y assister à la célébration des sacrés
-mystères.
-
-Cependant, le duc de Bourgogne avait formé le dessein de donner à sa
-dynastie cette sanction de la gloire qui lui manquait pour la
-consolider: si Robert le Frison avait fait bénir à Jérusalem la
-légitimité de ses droits, jusque-là contestés et douteux, il voulait
-aussi chercher au pied des remparts de la cité sainte la justification
-de son zèle en faveur des clémentins, et il ne s'agissait de rien
-moins que de renouveler les merveilleuses croisades de Godefroi de
-Bouillon et de Baudouin de Constantinople: qui aurait osé reprocher
-aux libérateurs de l'Orient d'être les défenseurs d'un schisme impie?
-
-Les progrès des infidèles devenaient de jour en jour plus alarmants.
-Le fratricide Bajazet, surnommé _l'Eclair_ par les historiens
-ottomans, venait de succéder à Amurath. Maître de la Romanie et de la
-Thessalie, il était le premier des sultans qui eût osé assiéger
-Constantinople et franchir le Danube. Les plus importantes forteresses
-situées sur la rive droite de ce fleuve, Silistrie, Widin, Nicopoli,
-Rachowa, étaient tombées en son pouvoir, et lorsqu'une ambassade
-hongroise était venue lui demander quels étaient ses droits sur la
-Bulgarie, il leur avait montré les trophées des villes conquises
-suspendus aux parois de son palais. «La main du Seigneur, raconte le
-moine de Saint-Denis, s'était appesantie sur les chrétiens; il avait
-résolu de les châtier de la verge de sa colère. La nombreuse nation
-des Turcs, pleine de confiance dans l'étendue de ses forces et
-transportée du désir de soumettre à sa domination toute la chrétienté,
-avait traversé la Perse et se préparait à commencer la guerre en
-attaquant l'empire de Constantinople. Le chef des infidèles avait
-conquis seize journées de pays et menaçait Byzance de ses assauts
-multipliés. Il espérait l'appui du sultan de Babylone, et fondait sur
-les divisions des chrétiens les plus vastes espérances; car dans un
-songe il avait cru voir Apollon lui offrir une couronne d'or
-étincelante de pierreries, dont l'éclat lumineux lui montrait à
-l'occident treize princes revêtus de la croix, qui s'inclinaient
-devant lui.» L'on ajoutait qu'il se vantait d'aller établir à Rome le
-siége de son empire et d'y faire manger l'avoine à son cheval sur
-l'autel de saint Pierre.
-
-Le roi de Hongrie, dont les Etats formaient depuis longtemps la
-barrière de la chrétienté, avait adressé à Charles VI les lettres les
-plus pressantes pour lui faire connaître les périls dont il était
-menacé; c'était de l'avis du duc de Bourgogne que cette démarche avait
-eu lieu, et il l'appuya de toutes ses forces dans le conseil du roi;
-il semblait qu'il eût recueilli avec l'héritage de la Flandre la noble
-mission de s'opposer aux progrès des infidèles et le droit de rallier
-sous la bannière de l'un des princes de sa maison tous les barons et
-tous les chevaliers des royaumes de l'Occident.
-
-Jean de Bourgogne, comte de Nevers, fils aîné du duc, avait vingt-cinq
-ans; si son père unissait une incontestable habileté et un grand
-courage à ce faste qui éblouit le peuple, il ne possédait aucune de
-ces qualités: une ambition haineuse et jalouse couvait sous une feinte
-inertie. Les chroniqueurs nous le représentent d'un caractère sombre;
-sa taille était difforme; sa physionomie muette et glacée ne
-s'éclairait jamais. Le moment était arrivé où il devenait nécessaire
-qu'il s'initiât aux épreuves de la guerre. Jacques de Vergy, Gui et
-Guillaume de la Trémouille et d'autres chevaliers exposèrent au duc de
-Bourgogne qu'il ne pourrait le faire plus honorablement que dans une
-expédition dirigée contre les infidèles. Philippe le Hardi applaudit à
-ce projet, qui fut approuvé par Charles VI, et bientôt l'on raconta de
-toutes parts que le comte de Nevers allait traverser l'Allemagne pour
-vaincre Bajazet sous les murs de Constantinople et délivrer ensuite
-Jérusalem et le Saint-Sépulcre.
-
-On s'occupait déjà activement des préparatifs de la croisade. Une
-foule de chevaliers avaient réclamé l'honneur d'y prendre part. L'un
-des plus fameux était le sire de Coucy, que le duc de Bourgogne avait
-choisi pour que le comte de Nevers se laissât guider par ses conseils.
-On remarquait aussi parmi les barons français le comte d'Eu, que
-l'influence du duc de Bourgogne avait élevé à la dignité de connétable
-après la disgrâce du sire de Clisson, Henri et Philippe de Bar, et
-l'amiral de France Jean de Vienne. Mais c'était surtout parmi les
-chevaliers de Flandre et de Hainaut, toujours pleins de zèle pour les
-expéditions d'outre-mer, que le duc avait trouvé le plus grand
-enthousiasme pour la croisade.
-
-Le 6 avril 1396, le comte de Nevers, sans attendre plus longtemps ceux
-qui étaient en marche pour le rejoindre, quitta Paris avec une armée
-qui, d'après les témoignages les plus exacts, n'était en ce moment que
-de mille chevaliers, de mille écuyers et de quatre mille sergents.
-Elle traversa lentement l'Allemagne. Si le comte de Nevers croyait y
-retrouver les traces des héros de la première croisade, les hommes
-d'armes qui l'accompagnaient rappelaient bien davantage, par leurs
-désordres, les bandes indisciplinées qui avaient suivi Pierre
-l'Ermite.
-
-Le roi de Hongrie, Sigismond de Luxembourg, attendait à Bude Jean de
-Nevers dont l'armée, jointe à la sienne, s'élevait, selon un récit
-probablement exagéré, à plus de cent mille chevaux, en y comprenant
-les Allemands et les milices réunies par l'ordre Teutonique et l'ordre
-de Saint-Jean de Jérusalem. Tandis que le roi de Hongrie traversait la
-Servie, le comte de Nevers s'avança vers la Valachie. Les croisés
-d'Occident employèrent huit jours à passer le Danube; dès qu'ils
-eurent touché la rive opposée, Jean de Nevers se fit armer chevalier,
-et trois cents jeunes écuyers imitèrent son exemple. Ils retrouvèrent
-les Hongrois qui s'étaient déjà emparés de Widin et d'Orsowa, devant
-les remparts de Nicopoli qui furent aussitôt étroitement bloqués de
-toutes parts.
-
-Nicopoli, devenue une importante position militaire dans les guerres
-du règne d'Amurath Ier, n'était point une ville plus ancienne que
-Widin ou Orsowa. Elle avait emprunté son nom à une cité voisine qui
-n'était plus connue que sous la dénomination barbare de Trinovi; mais
-ce nom même de Nicopoli, ce nom de _ville de la victoire_ qu'Auguste
-avait donné à une autre ville grecque après la bataille d'Actium, eût
-été d'un heureux augure pour les chevaliers chrétiens, s'ils avaient
-pu oublier que Trinovi, l'ancienne Nicopoli, était cette capitale de
-l'empire de Joanince, où l'empereur Baudouin de Flandre avait péri
-chargé de chaînes, après une défaite qu'il avait méritée par son
-imprudence.
-
-Le siége se prolongeait: les croisés avaient dressé leurs tentes dans
-une plaine fertile, couverte de jardins et de vignobles. La plupart
-passaient leurs journées au milieu des jeux et des banquets;
-quelques-uns seulement déploraient cette honteuse inertie qui, sur les
-frontières mêmes des infidèles, paraissait déjà énerver toutes les
-forces des chrétiens. Le sire de Coucy déclara le premier que la
-croisade lui imposait d'autres devoirs, et, prenant avec lui cinq
-cents lances et autant d'arbalétriers à cheval, il alla, guidé par
-quelques chevaliers hongrois, reconnaître le pays.
-
-Peu de jours s'écoulèrent avant que ses chevaucheurs lui annonçassent
-que vingt mille Turcs s'approchaient. Il se hâta de choisir une bonne
-position au milieu d'une forêt, et envoya en avant une centaine de
-lances pour attirer les Turcs dans les embûches qu'il avait habilement
-préparées. Ce qu'il avait prévu arriva. Les Turcs, s'étant élancés en
-désordre afin de poursuivre son avant-garde, se virent tout à coup
-entourés par les croisés qui les dispersèrent et en firent un terrible
-carnage. Pas un seul ne fut reçu à merci, car les vainqueurs ne
-prévoyaient point à quoi pourrait leur servir un exemple de clémence.
-
-La ville de Nicopoli était près de capituler, mais déjà l'armée de
-Bajazet s'avançait, se déployant sur une largeur de près d'une lieue.
-Huit mille Turcs la précédaient; selon l'ordre qu'ils avaient reçu,
-dès que les chrétiens les attaqueraient, ils devaient, par une
-manoeuvre semblable à celle du sire de Coucy, se retirer au centre de
-l'armée qui les suivait, afin de permettre aux deux ailes d'envelopper
-les assaillants: «Plus la vengeance de Dieu est tardive, plus elle est
-terrible,» s'était écrié Bajazet.
-
-Le lundi avant la Saint-Michel (25 septembre 1396), vers dix heures du
-matin, au moment où les chefs de l'armée chrétienne étaient à dîner,
-on vint leur annoncer l'approche des ennemis. Ils ne purent le croire,
-car ils avaient coutume de répéter qu'ils étaient assez forts pour
-soutenir le ciel sur leurs lances et que les infidèles n'oseraient
-jamais les attaquer. D'ailleurs, les nouvelles qu'on leur apportait
-étaient vagues: on ignorait si les Turcs étaient nombreux et si
-Bajazet se trouvait avec eux. Malgré cette incertitude, les
-chevaliers, la plupart échauffés par le vin, demandèrent leurs armes
-et leurs chevaux et se mirent aussi bien qu'ils le purent en ordre de
-bataille.
-
-Cependant, le roi de Hongrie, remarquant les préparatifs du comte de
-Nevers, avait envoyé en toute hâte le maréchal de son armée le
-supplier de ne pas engager le combat avant d'avoir reçu des
-renseignements plus positifs. Les conseillers du jeune prince
-s'assemblèrent aussitôt. Le sire de Coucy appuyait l'avis de
-Sigismond. Mais le comte d'Eu, depuis longtemps jaloux du sire de
-Coucy, s'empressa de combattre son opinion en disant qu'il était bien
-résolu à ne pas laisser au roi de Hongrie l'honneur de la journée. Et
-en même temps, il ordonna à l'un de ses chevaliers de se porter en
-avant avec sa bannière. Le sire de Coucy ne se dissimulait point tout
-le danger de cette résolution: il consulta le sire de Vienne sur ce
-qu'il y avait lieu de faire: «Sire de Coucy, repartit l'amiral de
-France, là où l'on n'écoute ni la vérité ni la raison, l'orgueil
-décide de tout, et puisque le comte d'Eu veut combattre, il faut que
-nous le suivions.» Ils parlaient encore et déjà il n'était plus temps
-d'entendre les conseils de la prudence. Les deux ailes ennemies,
-fortes chacune de soixante mille hommes, se rapprochaient de plus en
-plus et enfermaient les chrétiens dans un cercle menaçant.
-
-Tous ces nobles chevaliers qui s'étaient crus trop assurés du triomphe
-comprirent que leur courage seul pouvait les sauver. Ils s'élancèrent
-vers le premier corps de l'armée turque et l'avaient culbuté, malgré
-les pieux ferrés qui le protégeaient, quand, parvenus au sommet d'une
-colline, ils aperçurent devant eux les quarante mille janissaires de
-Bajazet. Attaqués de toutes parts par les champions les plus
-redoutables de l'islamisme, ils cherchèrent vainement à se rallier
-autour de Jean de Vienne, qui portait la bannière de Notre-Dame: six
-fois elle fut abattue par les infidèles, six fois Jean de Vienne la
-releva, et il périt en la tenant serrée dans ses bras.
-
-Le comte de Nevers était resté étranger à cette mêlée; moins heureux
-toutefois que le roi de Hongrie qui réussit à rentrer dans ses Etats,
-il fut atteint par les Turcs et dut la vie aux prières les plus
-humbles de ses serviteurs réunis autour de lui. «Les Turcs,
-poursuivant avec acharnement les chrétiens épars, parvinrent, dit le
-religieux de Saint-Denis, jusqu'au comte de Nevers. Ils le trouvèrent
-entouré d'un petit nombre d'hommes d'armes qui, prosternés à terre et
-dans l'attitude de la soumission, supplièrent instamment qu'on
-épargnât sa vie. Les Turcs, dont la fureur commençait à se lasser,
-leur accordèrent cette grâce. A l'exemple du comte, les autres
-chrétiens se résignèrent comme de vils esclaves à une honteuse
-servitude, s'exposant à un éternel déshonneur pour sauver leur
-misérable vie.» Ce ne fut que douze ans après que le comte de Nevers
-reçut dans une guerre contre les Liégeois le surnom de Jean sans Peur.
-
-La joie des Turcs avait été grande quand, pénétrant dans le camp des
-chrétiens, ils le trouvèrent rempli d'approvisionnements et d'objets
-précieux. Bajazet vint lui-même visiter la tente qu'avait occupée le
-roi de Hongrie. Il s'y assit sur un tapis de soie, entouré de joueurs
-de flûte et de poètes qui chantaient son triomphe; mais lorsqu'il la
-quitta, afin de parcourir le champ de bataille, l'enivrement de sa
-gloire se dissipa. Les vainqueurs comptaient soixante mille cadavres
-parmi les morts, et autour de chaque chrétien on remarquait trente
-Turcs gisant à terre. Ce fut en ce moment que Bajazet versa, dit-on,
-des pleurs de rage et de douleur en jurant qu'il vengerait le sang des
-siens par celui de dix mille prisonniers tombés en son pouvoir.
-
-Il passa la nuit dans une sombre fureur, et dès que le jour eut paru,
-il ordonna que tous les captifs fussent amenés devant lui. Ils
-défilèrent les uns après les autres devant le sultan des Ottomans,
-dépouillés de leurs vêtements et accablés d'outrages. Ils savaient
-bien quel sort leur était réservé, et renonçant désormais à l'espoir
-d'être rendus à leur patrie et à leurs familles, ils s'encourageaient
-les uns les autres en se promettant les palmes du martyre. «C'est pour
-Jésus-Christ que nous répandons notre sang, s'écriait un chevalier
-allemand conduit devant Bajazet, ce soir nous habiterons le ciel.»
-Bajazet gardait le silence, et à mesure que les chrétiens passaient
-devant lui, un signe de sa main avertissait le bourreau de n'épargner
-aucun de ses ennemis. Là périt, avec cent autres barons, le sire
-d'Antoing, «ce gentil chevalier,» fameux par ses exploits. Cependant
-quand le comte de Nevers parut, implorant de nouveau, comme la veille,
-la générosité des vainqueurs pour lui et pour ses amis, il l'excepta
-de la sentence commune et sacrifia sa colère au désir secret de se
-faire payer une immense rançon par ces contrées soumises à l'autorité
-du duc de Bourgogne, dont les richesses et la prospérité étaient
-fameuses dans tout l'Orient; mais il voulut qu'il continuât à être le
-témoin de cette sanglante immolation, à laquelle n'échappèrent avec
-leur chef que vingt-quatre chrétiens: c'étaient entre autres le comte
-d'Eu, le comte de la Marche, le sire de Coucy, Henri de Bar, Gui de la
-Trémouille, le maréchal Boucicault, et quatre chevaliers flamands,
-nommés Nicolas Uutenhove, Jean de Varssenare, Gilbert de Leeuwerghem
-et Tristan de Messem.
-
-Deux de leurs compagnons de captivité avaient puissamment contribué à
-sauver le fils du roi de Flandre, comme l'on appelait en Orient le duc
-de Bourgogne. L'un était le sire de Helly, chevalier d'Artois, l'autre
-Jacques du Fay, écuyer du Tournaisis. Par un heureux hasard, ils
-comprenaient tous les deux la langue des infidèles. Le sire de Helly
-avait servi autrefois le sultan Amurath, père de Bajazet; le sire du
-Fay avait pris part aux guerres du kan des Tartares.
-
-Ce fut le sire de Helly qui reçut avec Gilbert de Leeuwerghem la
-mission de porter en Occident les lettres où Jean de Nevers réclamait
-de son père l'intervention la plus prompte en sa faveur. Déjà de
-désastreuses nouvelles, que les fuyards arrivés en Allemagne semaient
-devant eux, s'étaient répandues en France; mais le roi avait fait
-défendre de répéter ces vagues rumeurs, et on enferma au Châtelet tous
-ceux qui les avaient propagées, pour les noyer s'ils étaient
-convaincus de mensonge.
-
-On ne les noya pas: la nuit de Noël, Jacques de Helly arriva à Paris
-et se rendit aussitôt à l'hôtel Saint-Paul où se tenait le roi. La
-solennité de ce jour y avait réuni les ducs de Bourgogne, de Berri, de
-Bourbon, d'Orléans et une foule de hauts barons. On leur annonça qu'un
-chevalier tout housé et éperonné demandait à entrer, et qu'il venait
-de la bataille de Nicopoli. On l'introduisit aussitôt. Il s'agenouilla
-devant le roi et raconta la défaite des chrétiens, dans laquelle
-Bajazet avait, moins par clémence que par cupidité, respecté les jours
-du comte de Nevers. Tous les barons versaient des larmes; le duc de
-Bourgogne n'était pas moins affligé de voir son fils captif chez les
-infidèles, mais il espérait beaucoup de l'intervention du sire de
-Helly, qu'il avait nommé son chambellan, et auquel il avait donné une
-somme de deux mille francs et deux cents livres de rente. Il s'était
-empressé de lui demander quels étaient les présents que l'on pourrait
-offrir à Bajazet, afin de le calmer et d'obtenir qu'il traitât
-généreusement les prisonniers, et Jacques de Helly avait répondu «que
-l'Amorath prendroit grand'plaisance à voir draps de hautes lices
-ouvrés à Arras, mais qu'ils fussent de bonnes histoires anciennes.» Il
-supposait qu'il recevrait aussi volontiers quelques-uns de ces faucons
-blancs que l'on désignait communément sous le nom de _gerfauts_, et il
-fut convenu que l'on joindrait à ces présents quelques pièces
-d'écarlate et de toiles blanches de Reims.
-
-Douze jours s'étaient à peine écoulés depuis l'arrivée du sire de
-Helly, lorsqu'il quitta la France, le 20 janvier 1396 (v. st.), avec
-le sire de Chateaumorand, pour retourner en Orient. Le duc de
-Bourgogne avait fait venir d'Arras «des draps de haute lice, les mieux
-ouvrés qu'on pût avoir et recouvrer; et estoient ces draps faits de
-l'histoire du roi Alexandre, laquelle chose étoit très-plaisante et
-agréable à voir à toutes gens d'honneur et de bien.» On avait aussi
-choisi à Bruxelles de belles étoffes d'écarlate, blanches et
-vermeilles; elles étaient faciles à trouver en les payant bien, mais
-on eut grand'peine à se procurer si promptement les gerfauts. Leur
-rareté faillit faire manquer l'ambassade.
-
-Le duc et la duchesse de Bourgogne avaient introduit une sévère
-économie dans leur maison. Leur vaisselle avait été mise en gage, et
-ils s'étaient adressés aux marchands génois et lombards qui, à cette
-époque, étaient les plus riches de l'Europe. Dès que le sire de Helly
-fut revenu, ils le renvoyèrent de nouveau en Orient avec Gilbert de
-Leeuwerghem. On lui avait remis des lettres d'un célèbre marchand
-lombard de Paris, nommé Dino Rapondi, qui chargeait un autre marchand,
-habitant l'île de Scio, de se porter caution pour les rançons des
-captifs à quelque somme qu'elles s'élevassent. Le roi de Chypre et les
-sires d'Abydos et de Mételin intervinrent également, et Bajazet
-consentit à fixer la rançon à deux cent mille ducats. Les marchands
-italiens s'engagèrent pour le comte de Nevers, et celui-ci, à son
-tour, promit de rester en otage à Venise jusqu'à ce que cette somme
-leur aurait été restituée.
-
-Avant que ces négociations s'achevassent, le sire de Coucy était mort
-à Brousse où avaient été conduits les prisonniers chrétiens, et le
-comte d'Eu, épuisé de privations et de fatigues, avait peu tardé à le
-suivre dans le tombeau.
-
-Cependant Bajazet avait donné l'ordre de traiter avec respect le comte
-de Nevers, et dès que les conditions de sa rançon eurent été réglées,
-il le considéra moins comme son captif que comme un hôte auquel il
-voulait montrer combien sa puissance était grande et sa colère
-redoutable. Un jour il fit en sa présence ouvrir le ventre à l'un de
-ses icoglans qu'une pauvre femme accusait de lui avoir dérobé le lait
-de sa chèvre; un autre jour, il menaça deux mille de ses fauconniers
-de leur faire trancher la tête parce qu'un aigle avait été mal
-poursuivi.
-
-Enfin il permit aux captifs de s'éloigner; mais avant de leur rendre
-la liberté, il fit appeler devant lui le comte de Nevers et lui dit:
-«Jean, je sais que tu es en ton pays un grand seigneur et fils de
-grand seigneur. Tu es jeune, et il peut arriver que pour recouvrer ton
-honneur, tu veuilles me faire de nouveau la guerre. Si je te craignais
-je pourrais te faire jurer, avant ta délivrance, que jamais tu ne
-t'armeras contre moi. Mais je ne te ferai pas faire ce serment, et
-s'il te plaît de réunir tes armées contre moi, tu me trouveras
-toujours tout prêt à te livrer bataille, et ce que je te dis, dis-le
-aussi à tous ceux que tu verras, car je suis né pour ne jamais
-m'arrêter dans mes combats ni dans mes conquêtes.»
-
-Le comte de Nevers et ceux de ses amis que la mort avait épargnés se
-dirigèrent de Brousse vers l'un des ports de la Propontide, et ils y
-trouvèrent des vaisseaux pour se rendre, en suivant le rivage de la
-Troade, dans l'île de Mételin, l'ancienne Lesbos, que gouvernait un
-noble Génois de la maison de Gattilusio. Ce prince, l'un des derniers
-barons chrétiens d'Orient, leur offrit des toiles fines et des draps
-de Damas; il chercha surtout à leur faire oublier, au milieu des
-plaisirs, les malheurs de la captivité et de l'exil. La dame de
-Mételin, gracieuse et belle, était digne de régner dans la patrie de
-Sapho, «car elle savoit d'amour tout ce que on en peut savoir sur
-toutes autres en la contrée de Grèce.»
-
-D'autres galères portèrent les chevaliers croisés de Mételin dans
-l'île de Rhodes où le grand prieur d'Aquitaine prêta trente mille
-francs au comte de Nevers. Ils y demeurèrent longtemps, attendant la
-flotte de Venise qui devait aller les y chercher. Lorsqu'elle arriva,
-Gui de la Trémouille venait de rendre le dernier soupir, et ils
-apprirent aussi que le sire de Leeuwerghem était mort après une
-horrible tempête en retournant en Occident.
-
-Le comte de Nevers reste seul insensible à tous ces désastres: il
-néglige les enseignements de l'adversité et ne comprend pas mieux les
-devoirs que la liberté lui impose. Ni la honte de sa défaite, ni le
-mépris insultant de Bajazet, ni la triste fin de ses compagnons les
-plus braves et les plus illustres n'ont pu l'instruire; l'Orient le
-retient sous un ciel néfaste, enivré de mollesse et de volupté; il
-erre lentement de Mételin à Rhodes, de Rhodes à Modon, de Modon à
-Zante, sur ces mers où le chantre de l'Odyssée plaça les nymphes dont
-les charmes perfides faisaient oublier la patrie: au quatorzième
-siècle, le farouche Jean de Nevers a remplacé le sage Ulysse, mais les
-nymphes de l'épopée antique sont immortelles, et c'est Froissart qui
-reprend le récit d'Homère: «Et de là vinrent cheoir en l'île de
-Chifolignie et là ancrèrent. Et issirent hors des gallées, et
-trouvèrent grand nombre de dames et damoiselles qui demeurent au dit
-île et en ont la seigneurie, lesquelles reçurent les seigneurs de
-France à grand'joie et les menèrent ébattre tout parmi l'île qui est
-moult bel et plaisant. Et disent et maintiennent ceux qui la condition
-de l'île connoissent que les fées y conversent et les nymphes, et que
-plusieurs fois les marchands de Venise, qui là arrivoient et qui y
-séjournoient un temps, pour les fortunes qui sur la mer estoient, les
-apparences bien en véoient, et en vérité les paroles qui dites en sont
-éprouvoient. Moult grandement se contentèrent le comte de Nevers et
-les seigneurs de France des dames de Chifolignie, car joyeusement
-elles les recueillirent. Et leur dirent que leur venue leur avoit fait
-grand bien, pour cause de ce qu'ils estoient chevaliers et hommes de
-bien et d'honneur, et leur laissa le comte de Nevers de ses biens
-assez largement, selon l'aisement qu'il en avoit, et tant que les
-dames lui en seurent bon gré, et moult l'en remercièrent au départir.»
-
-Cette fois le comte de Nevers se dirigea vers Venise: il y trouva le
-sire de Helly, qui était venu lui porter tout ce qui était nécessaire,
-afin qu'il pût convenablement soutenir son rang jusqu'à ce que le
-payement complet de sa rançon lui permît de quitter l'Italie. Ce
-moment arriva bientôt, et Jean de Nevers, que les souvenirs de
-Baudouin avaient rempli de terreur dans les plaines de Trinovi, quitta
-cette place de Saint-Marc où Villehardouin avait réclamé l'appui des
-Vénitiens pour la croisade de l'empereur de Constantinople. Henri de
-Bar avait succombé aux bords de l'Adriatique: le comte de Nevers
-rentrait presque seul dans le royaume qu'il avait quitté entouré de
-l'élite de la noblesse et de la chevalerie.
-
-Autre exemple des vanités de la fortune: six ans après la bataille de
-Nicopoli, le kan des Tartares, qu'avait servi Jacques du Fay, livrait
-bataille à Bajazet et enfermait le vainqueur du comte de Nevers dans
-une cage de fer.
-
-Le duc et la duchesse de Bourgogne avaient montré la plus grande
-activité pour hâter la délivrance de leur fils; mais les sommes qu'ils
-devaient payer s'accroissaient de jour en jour. Aux deux cent mille
-ducats exigés par Bajazet se joignaient des frais presque aussi
-considérables, résultat des dépenses que ces négociations avaient
-entraînées, et le duc, ayant vainement épuisé son trésor pour y
-suffire, s'était vu réduit à recourir successivement à la générosité
-des princes étrangers et à celle de ses propres sujets. Le roi de
-France donna quarante-six mille francs; le roi de Chypre avait déjà
-avancé dix mille ducats; le roi de Hongrie avait promis un subside de
-cent mille florins, et l'on s'était également adressé au duc de
-Brabant, au duc de Bavière et au comte de Savoie; mais les conseillers
-de Philippe le Hardi comptaient bien plus sur les taxes que
-s'imposeraient volontairement les principales villes de ses Etats,
-notamment celles de Flandre, «où il abonde, dit Froissart, moult de
-finances, pour le fait de marchandise.» Gand offrit cinquante mille
-florins; Bruges, Ypres, Courtray et les autres villes se montrèrent
-également disposées à d'importants sacrifices. Elles y trouvaient
-l'occasion d'obtenir la sanction et le développement de leurs
-priviléges; et, dès l'année suivante, malgré l'intervention de Martin
-Porée, évêque d'Arras et chancelier de Bourgogne, l'on vit les
-échevins de Gand, non moins puissants que lorsqu'en 1351 ils jugeaient
-le sire d'Espierres, condamner à un exil de cinquante années le grand
-bailli de Flandre, Jacques de Lichtervelde et d'autres officiers du
-duc, parce qu'ils avaient fait mettre un bourgeois à mort au mépris
-des lois de la commune. Jacques de Lichtervelde avait aussi un autre
-crime à expier: lors des efforts de Philippe le Hardi pour étendre le
-schisme d'Avignon, il avait été l'instrument odieux des persécutions
-religieuses.
-
-L'héritier de l'autorité du duc de Bourgogne alla lui-même s'incliner
-devant la résurrection des libertés communales dans ces villes qui
-n'avaient contribué de leur or au payement de sa rançon que pour
-briser elles-mêmes les chaînes d'un joug odieux. En arrivant à Gand où
-son père l'attendait au château de Ten Walle, il remercia les
-bourgeois de leur empressement à s'imposer des taxes pour le délivrer,
-et ce fut ainsi qu'il alla successivement exprimer sa gratitude aux
-bourgeois de Bruges, d'Anvers, d'Ypres, de Termonde, de l'Ecluse.
-
-Les communes flamandes se sentaient d'autant plus fortes qu'elles
-espéraient voir se renouer leurs relations avec l'Angleterre.
-
-Au moment même où se livrait la bataille de Nicopoli, des fêtes
-splendides réunissaient entre Ardres et Calais l'élite des chevaliers
-de France et d'Angleterre. Il ne s'agissait de rien moins que de la
-réconciliation des deux peuples, cimentée par une trêve de vingt-cinq
-ans: la remise solennelle d'Isabelle de France, pauvre enfant de huit
-ans qui pleurait en s'éloignant, devait en être le gage. On avait même
-décidé qu'on élèverait sur le lieu de l'entrevue de Charles VI et de
-Richard II un autel en l'honneur de Notre-Dame de la Paix; mais ce
-projet ne s'exécuta jamais, et le peuple ne conserva que le souvenir
-d'un effroyable orage qui renversa dans les deux camps la plupart des
-tentes.
-
-Jamais il n'avait été plus difficile de former une alliance durable
-entre les deux nations. En Angleterre aussi bien qu'en France, autour
-du trône de Richard II comme à l'ombre de celui de Charles VI, des
-ambitions rivales ne cessaient de s'agiter, s'appuyant tour à tour sur
-la faiblesse du monarque ou sur les sympathies populaires. Si l'on
-voyait en France une grande partie de la noblesse appeler de tous ses
-voeux le jour où elle pourrait venger les désastres de Crécy et de
-Poitiers, les Anglais ne regrettaient pas moins de ne pouvoir
-poursuivre le cours si glorieux de leurs succès. Brest avait été
-restitué aux Français; le bruit courait qu'on leur rendrait également
-Calais. Le mécontentement se transforma bientôt en un complot dirigé
-par le plus jeune des fils d'Edouard III, Thomas, duc de Glocester;
-Richard II le dissipa par la terreur. Le duc de Glocester, arrêté dans
-l'escorte même du roi, fut étouffé à Calais. On désignait comme ses
-complices deux autres oncles du roi, Edmond de Cambridge, devenu duc
-d'York, et le duc Jean de Lancastre. Ce dernier surtout conservait
-cette énergie et cette activité dont nous avons signalé ailleurs
-l'influence dans les négociations du règne de Louis de Male. Né à
-Gand, lors des grandes expéditions de son père, il avait épousé en
-troisièmes noces la fille d'un chevalier de Hainaut, nommée Catherine
-de Rues, qui était venue en Angleterre avec «la noble roine, madame
-Philippe de Haynaut,» que Froissart, pendant sa jeunesse, «servoit de
-beaux ditties et traités amoureux.» Lorsque Henri de Derby, fils du
-duc de Lancastre, fut exilé par Richard II, une même sentence de
-bannissement frappa dans le parti opposé le comte de Nottingham,
-auquel l'opinion publique reprochait trop vivement la part qu'il avait
-prise à la mort du duc de Glocester. En quittant Calais, où le crime
-avait été consommé, il se rendit en Flandre, car «il avoit ordonné ses
-besognes et fait ses finances à prendre aux lombards à Bruges;» il
-passa quinze jours dans cette ville et fit aussi quelque séjour à Gand
-avant de continuer son voyage vers l'Allemagne.
-
-Le comte de Derby avait suivi une autre route: il avait débarqué en
-France et s'était rendu à Paris; le duc de Berri et le frère du roi,
-Louis d'Orléans, lui firent grand accueil. Unis momentanément par leur
-jalousie contre Philippe le Hardi, ils oubliaient que le prince qu'ils
-saluaient avec de si grandes démonstrations d'amitié et de joie était
-le fils d'un des plus redoutables adversaires de la France et lui-même
-l'ennemi des Français; peu leur importait: ils ne voyaient en lui
-qu'un rival du comte de Nottingham, qui voyageait en Flandre sous la
-protection de ce duc de Bourgogne dont ils étaient eux-mêmes les
-rivaux.
-
-On en eut bientôt de nouvelles preuves. Le duc de Bourgogne se
-trouvait à Paris quand on y traita dans le conseil du roi d'un projet
-de mariage entre le comte de Derby et la veuve du comte d'Eu. Il le
-combattit si vivement que le roi lui-même dit tout haut: «Les paroles
-de mon oncle viennent d'Angleterre.» On racontait, en effet, que le
-comte de Salisbury avait été envoyé près du duc Philippe par Richard
-II, et les amis du comte de Derby eurent grande peine à le consoler
-des propos injurieux dirigés contre lui, en l'assurant qu'il en serait
-dédommagé par l'affection des communes anglaises. Ils ne s'étaient
-point trompés. Les bourgeois de Londres profitèrent de l'absence du
-roi Richard, retenu en Irlande par la guerre, pour proclamer sa
-déchéance et appeler Henri de Derby. L'archevêque de Canterbury se
-chargea de leur message, et le premier prélat de l'Angleterre, député
-par les communes du royaume, aborda bientôt à l'Ecluse, déguisé en
-moine, un rosaire et un bourdon à la main, comme s'il se rendait à
-Liége, à Cologne ou dans quelque autre lieu de pèlerinage: ces
-précautions avaient été jugées nécessaires pour cacher son voyage au
-duc de Bourgogne.
-
-De l'Ecluse, il se dirigea vers la France par Ardenbourg, Gand et
-Audenarde, et trouva au château de Bicêtre le comte de Derby. Celui-ci
-prétexta une excursion en Bretagne, parce qu'il craignait que le duc
-de Bourgogne ne lui tendît quelque embûche sur la route de Calais.
-Dans les premiers jours de juillet, il débarquait à Ravenspur; au mois
-de septembre, Richard, vaincu, remettait lui-même sa couronne à
-l'héritier de Jean de Gand, devenu le fondateur de la dynastie de
-Lancastre.
-
-La colère du duc de Bourgogne fut extrême lorsque la dame de Courcy,
-qu'on avait renvoyée d'Angleterre avec les autres serviteurs de la
-jeune reine Isabelle, confirma les nouvelles qu'avaient déjà répandues
-des marchands flamands. Par son conseil, on essaya de faire soulever
-l'Aquitaine: on espérait qu'elle se souviendrait de son affection pour
-le roi Richard qui était né à Bordeaux; mais elle n'osa pas se confier
-dans la protection de la triste royauté de Charles VI.
-
-La folie du roi présentait de jour en jour moins de chances de
-guérison, et à mesure qu'elles s'affaiblissaient, les divisions de ses
-oncles devenaient plus graves. Cependant le duc de Bourgogne, voyant
-échouer les tentatives qu'on avait faites en Aquitaine, avait renoncé
-à tout projet de déclarer la guerre au nouveau roi d'Angleterre. Il se
-montrait plus disposé à la paix, et alla lui-même à Lelinghen, suivi
-de cinq cents chevaliers, recevoir la jeune veuve de Richard II, dont
-l'hymen s'était conclu sous de si funestes auspices. Il attendait que
-sa puissance, ébranlée par tant d'échecs, eût le temps de trouver dans
-le cours des événements quelque élément nouveau de force et de
-vigueur.
-
-Lorsque, après la mort du duc de Bretagne, le duc d'Orléans réclama la
-tutelle de son fils, Philippe réussit à la lui faire refuser par les
-barons bretons, et il se rendit lui-même en Bretagne pour recevoir, au
-nom du roi, le serment d'obéissance de cette province au jeune duc.
-
-A la même époque, il saisissait l'occasion d'intervenir activement
-dans les affaires d'Allemagne. Les électeurs avaient déposé Wenceslas
-de Bohême: ils désignèrent pour son successeur un prince allié et
-tout dévoué à Philippe le Hardi. Les ducs de Bourgogne et de Berri
-s'étaient réconciliés pour combattre le duc d'Orléans qui soutenait
-Wenceslas, et, grâce à leur influence, des ambassadeurs français
-allèrent solennellement confirmer le choix de Robert de Bavière. La
-haine que se portaient les ducs de Bourgogne et d'Orléans devint
-bientôt si vive qu'ils réunirent leurs hommes d'armes autour de Paris
-pour se combattre, et ce fut à grand'peine qu'on parvint à les
-empêcher de livrer la France à une guerre civile.
-
-Encouragé par ces succès, Philippe le Hardi essaye d'étendre une
-domination plus sévère sur la Flandre, en défendant que l'on se rende
-à Rome au grand jubilé de 1400; mais le peuple, de plus en plus
-hostile au schisme d'Avignon, trouve dans une peste violente, qui
-exerce les plus grands ravages dans la ville de Tournay, résidence de
-l'évêque clémentin, le châtiment de ces persécutions et refuse de s'y
-soumettre.
-
-On voit bientôt après les communes flamandes envoyer à Lelinghen des
-députés qui traiteront, sans l'intervention du duc de Bourgogne, avec
-les ambassadeurs anglais, et au mois d'août 1403, on y signe une
-convention qui assure la liberté de la navigation aux navires
-flamands. Le duc de Bourgogne n'avait pas osé s'opposer à ces
-négociations. Il les avait même fait approuver par le roi de France
-dans une charte où il rappelait, en citant les célèbres déclarations
-de Philippe de Valois, que ses prédécesseurs avaient également reconnu
-la neutralité commerciale de la Flandre dans les guerres de la France
-et de l'Angleterre. Charles VI promet de plus de ne pas inquiéter les
-pêcheurs anglais qui se rendront sur les côtes de Flandre. Mais il
-suffit que le duc de Bourgogne veuille prendre part à la conclusion
-d'un traité définitif de commerce entre la Flandre et l'Angleterre
-pour que les envoyés de Henri IV élèvent des prétentions
-inadmissibles: ils demandent en effet que si les vaisseaux français
-abordent dans les ports de Flandre, on en arrête les matelots comme
-pirates; qu'on rappelle en Flandre tous ceux qui ont été bannis à
-cause de leur dévouement aux Anglais, et que l'on démolisse les
-fortifications de l'Ecluse et de Gravelines. Le duc de Bourgogne
-persistait à ne vouloir nommer Henri IV que «celui qui se dit roi
-d'Angleterre,» et les ambassadeurs anglais s'en plaignaient vivement:
-«Il n'a pas esté veu communément, disaient-ils, que ès cas qui
-désirent nourricement d'amour et traictié de pais et concorde, l'on
-ait usé de tieules paroles lesquelles ne peuvent grever le roy nostre
-seigneur pour lui toller ce que la divine puissance de Dieu lui a
-donné.»
-
-Les négociations venaient d'être rompues lorsque le duc de Bourgogne
-quitta Paris pour aller recevoir à Bruxelles le gouvernement du
-Brabant des mains de sa tante, la duchesse Jeanne, et en assurer la
-transmission à Antoine, le second de ses fils. Cependant dès qu'il y
-fut arrivé, il éprouva les premières atteintes du mal qui devait le
-conduire au tombeau: d'heure en heure sa situation devenait plus
-grave, et il résolut de se faire transporter dans la litière de la
-duchesse de Bourgogne jusqu'à la petite ville de Halle, il voulait y
-implorer le rétablissement de sa santé à l'autel de Notre-Dame, où
-l'on vénérait une pieuse image qui avait autrefois appartenu à sainte
-Elisabeth de Hongrie; mais le ciel n'exauça point ses prières et il y
-rendit le dernier soupir, le 27 avril 1404.
-
-Le règne de Philippe le Hardi avait inauguré en Flandre la domination
-des ducs de Bourgogne; mais il avait à peine ouvert la longue carrière
-réservée à ses successeurs. De tous ses grands projets, il n'en était
-presque aucun qui eût réussi; il laissait en France son influence
-douteuse et affaiblie, et tandis que les communes flamandes
-s'efforçaient de retrouver leur prospérité, source féconde de leur
-puissance, Philippe le Hardi, que l'on avait vu accabler ses sujets de
-Bourgogne d'impôts si ignominieux et appauvrir la France par tant de
-folles dépenses pour les guerres d'Angleterre, de Gueldre et d'Orient,
-expirait pauvre, abandonnant, chargé de dettes énormes, le plus riche
-héritage du monde. Ce prince, qui dès le lendemain de ses noces était
-réduit à emprunter aux marchands de Bruges et qui donnait sa ceinture
-en gage au duc de Bourbon et à Gui de la Trémouille pour soixante
-livres perdues au jeu de paume, ne laissait pas dans son trésor, où
-s'était englouti tant d'argent enlevé aux nobles, aux marchands et aux
-bourgeois, de quoi suffire aux frais de ses obsèques. Il fallut lever
-six mille écus d'or pour transporter à Dijon les restes du duc,
-enveloppé, par expiation et par pénitence, dans une humble robe de
-chartreux, et lorsqu'on s'arrêta à Arras, pour y célébrer
-solennellement les offices funèbres, une dernière cérémonie y rappela,
-pour la condamner, sa fastueuse prodigalité: «Là, dit Monstrelet,
-renonça la duchesse Marguerite, sa femme, à ses biens meubles, pour le
-doute qu'elle ne trouvât trop grands debtes, en mettant sur sa
-représentation sa ceinture avec la bourse et les clefs, comme il est
-de coutume, et de ce demanda un instrument à un notaire public qui
-estoit là présent.»
-
-Peu de temps après la mort du duc de Bourgogne, des messagers du pape
-d'Avignon, Benoît XIII, apportèrent en Flandre des lettres adressées à
-Philippe le Hardi. Jean les ouvrit et y trouva deux bulles dont les
-termes étaient si étranges, qu'il ne put croire à leur authenticité
-que lorsque le pape eut consenti à y faire apposer son scel de plomb.
-Par la première, Benoît XIII, cédant à l'influence du duc d'Orléans,
-invitait le duc de Bourgogne à ne plus chercher à intervenir dans le
-gouvernement du royaume, et à en laisser tous les soins au frère de
-Charles VI. Que renfermait la seconde? on l'ignore. «Du contenu
-d'icelles, porte une chronique, fist le duc grand semblant de courroux
-et d'anoy, et aussy seroit-ce de recorder le contenu d'icelles.» Quoi
-qu'il en soit, Jean sans Peur convoqua immédiatement ses conseillers:
-il leur annonça brièvement qu'il avait résolu de faire mourir l'unique
-frère du roi de France. Sa haine l'aveuglait: selon les uns, il se
-souvenait d'un sanglant affront du duc d'Orléans; selon d'autres, il
-lui attribuait une odieuse tentative qu'aurait inspirée la beauté de
-Marguerite de Bavière.
-
-Le duc de Bourgogne s'était hâté d'envoyer les bulles pontificales à
-sa mère, qui les transmit, à Bruxelles, au duc de Brabant. Marguerite
-de Male avait déjà déclaré qu'elle quitterait l'Artois pour se rendre
-en Flandre, soit qu'elle y fût appelée par un débarquement des Anglais
-dans l'île de Cadzand, soit qu'elle se proposât de convoquer les
-représentants des villes dont elle était restée souveraine, pour les
-appeler à soutenir ses querelles domestiques, dût-elle conduire les
-vaincus de Roosebeke jusqu'aux portes du palais de Paris. Au milieu de
-ces pourparlers et de ces projets, une attaque d'apoplexie l'enleva, à
-Arras, le 21 mars 1404 (v. st.), et elle fut ensevelie, comme elle en
-avait exprimé le voeu, près de son père, dans l'église de Saint-Pierre
-de Lille.
-
-
-
-
-LIVRE QUINZIÈME
-
-1404-1419.
-
-Jean sans Peur.
-
-Tendance des communes à reconstituer la nationalité flamande.
-
-Combats, crimes et intrigues.
-
-
-Les chevaliers qui avaient accompagné Jean de Nevers en Orient
-«racontoient communément qu'il y eut un Sarrasin, négromancien, devin
-ou sorcier, qui dist qu'on le sauvast et qu'il estoit taillé de faire
-mourir plus de chrestiens que le Basac ny tous ceux de sa loy ne
-sçauroient faire.»
-
-La défaite de Poitiers avait répandu sur toute la vie de Philippe le
-Hardi une auréole chevaleresque, celle de Nicopoli laissa son fils
-sombre et haineux. Si l'on en croit le témoignage d'un vieux
-chroniqueur, Jean sans Peur ne cherchait, à l'époque de la mort de
-Marguerite de Male, que les moyens de poursuivre, par la violence et
-la guerre, sa jalousie contre le duc d'Orléans; cependant l'un de ses
-conseillers lui représenta «que son premier soin devait être de se
-concilier l'affection des villes et des peuples du royaume; qu'il lui
-serait aisé d'y parvenir en faisant répandre le bruit qu'il voyait
-avec douleur les bourgeois écrasés par des impôts si multipliés et
-qu'il était prêt à s'opposer de toutes ses forces aux mesures
-oppressives du duc d'Orléans, afin que la France recouvrât ses
-anciennes franchises.»
-
-Le nouveau duc de Bourgogne suivit ce sage conseil; mais au moment où
-il faisait de loin espérer à la France le rétablissement de ses
-libertés, la Flandre, soumise à son autorité immédiate, se leva et lui
-demanda de proclamer et de sanctionner les siennes.
-
-Lorsque Jean sans Peur quitta Lille pour se rendre en Flandre, il
-trouva à Menin les députés des bonnes villes. Ils étaient bien moins
-chargés de le féliciter sur son avénement que de lui exprimer les
-griefs du pays, car ils se plaignirent vivement de ce que le duc
-Philippe n'avait point habité la Flandre, et de ce qu'il avait réduit
-à la détresse le commerce et l'industrie, en troublant les communes
-dans l'exercice de leurs droits et dans leurs relations avec
-l'Angleterre. La réponse du duc fut douce et gracieuse, comme l'est
-toujours la parole des princes le premier jour de leur règne: il leur
-promit qu'il maintiendrait leurs priviléges et qu'il s'efforcerait
-d'assurer leur neutralité commerciale; puis il les suivit à Gand, où
-son inauguration solennelle devait avoir lieu le mardi après les fêtes
-de Pâques.
-
-Le 20 avril 1405, le duc s'était arrêté à Zwinarde; le lendemain, il
-se présenta, vêtu de deuil et accompagné d'un grand nombre de
-chevaliers, aux portes de Gand, où le reçurent les échevins, les
-métiers et les corporations; et après avoir assisté à la messe à
-l'abbaye de Saint-Pierre, il se dirigea vers l'église de Saint-Jean,
-où il prêta, sur le bois de la vraie croix, le serment de maintenir
-les priviléges et les franchises de la ville de Gand, de protéger les
-veuves et les orphelins, de rendre justice à tous, pauvres et riches,
-«et généralement de faire tout ce que droicturier seigneur et conte de
-Flandres est tenu de faire.»
-
-Dès que le duc fut entré dans l'hôtel de Ten Walle, les députés des
-quatre _membres_ de Flandre, c'est-à-dire des trois bonnes villes et
-du Franc, obtinrent qu'il leur fût permis de lui exposer leurs
-requêtes; c'étaient (l'histoire doit enregistrer leurs noms), pour la
-ville de Gand, Ghelnot Damman, Thomas Storm, Jacques van den Pitte,
-Victor van den Zickele, Martin Zoetaert, Jacques Uutergaleyden, Jean
-de Volmerbeke; pour la ville de Bruges, le bourgmestre, Liévin de
-Schotelaere, Jean Honin, Jean Heldebolle, Jean van der Burse et Victor
-de Leffinghe; pour la ville d'Ypres, Jean de Bailleul, Victor de
-Lichtervelde et Baudouin de Meedom; pour le Franc, Jean d'Oostkerke,
-Gilles Van der Kercsteden, Etienne Honstin et Nicolas vander Eecken.
-Liévin de Schotelaere, Ghelnot Damman et Thomas Storm n'étaient point
-étrangers à la famille de Jacques d'Artevelde, et l'hôtel de Ten
-Walle, où les députés de Gand venaient revendiquer leurs anciennes
-franchises, avait appartenu au _rewaert_ de Flandre, Simon de Mirabel.
-
-La première _requête_ avait pour but d'engager le duc à résider en
-Flandre et à y laisser, s'il était forcé de s'éloigner, la duchesse
-munie de ses pleins pouvoirs, «vu les grands dommages qui avaient
-résulté pour le pays de l'absence du prince à diverses époques.»
-
-Le duc fit répondre qu'il habiterait la Flandre, et que s'il était
-appelé ailleurs, la duchesse le remplacerait avec un conseil
-connaissant les besoins du pays.
-
-Dans leur seconde _requête_, les députés des quatre _membres_ priaient
-le duc de conserver à la Flandre les priviléges, libertés, usages et
-coutumes dont elle jouissait avant l'avénement de Philippe le Hardi.
-Ils réclamaient pour les villes le droit de n'être gouvernées que par
-leurs échevins, et demandaient que les affaires soumises aux officiers
-du duc fussent traitées en flamand et de la même manière que sous
-leurs anciens comtes.
-
-Le duc y consentit, et peu après il ordonna que la cour supérieure de
-justice établie à Lille par Philippe le Hardi fût transférée à
-Audenarde.
-
-La troisième requête se rapportait à un traité commercial avec
-l'Angleterre, sur l'achat des laines et la fabrication des draps: «car
-la Flandre ne peut être comparée à d'autres pays qui se suffisent à
-eux-mêmes, puisqu'elle vit principalement des relations commerciales
-qu'elle entretient par mer avec tous les royaumes, et le commerce
-exige la prospérité, la paix et le repos.» L'expédition prompte de
-toutes les affaires qui intéressaient l'industrie et le commerce
-devait contribuer à faire cesser la détresse et la misère qui étaient
-le résultat de leur décadence; mais il était surtout nécessaire qu'une
-protection généreuse fût assurée à tous les marchands, malgré les
-guerres des Français et des Anglais. Les députés de la Flandre
-invoquaient à ce sujet un mémorable monument de la puissance des
-communes sous Louis de Nevers, le privilége de Philippe de Valois, du
-13 juin 1338.
-
-Dans sa réponse à cette requête, Jean sans Peur se hâta de s'attribuer
-ce rôle de médiateur pacifique qu'il s'était proposé comme devant être
-la base de son influence: il déclara que depuis la mort de sa mère il
-avait fait tous ses efforts pour rétablir la paix entre la France et
-l'Angleterre, et que personne n'était plus intéressé que lui à voir
-fleurir l'industrie et le commerce de la Flandre; plus ses sujets
-étaient riches, plus ils pouvaient pour le soutenir. Une charte du 1er
-juin permit en effet aux communes de négocier un traité commercial
-avec l'Angleterre.
-
-Les requêtes suivantes concernaient l'abandon de quelques procédures
-illégales commencées à Lille, et la répression des actes de piraterie
-commis sur les côtes de Flandre; d'autres, qui expliquent les
-négociations secrètement entamées en 1386 avec les Anglais devaient
-faire connaître au duc que la Flandre considérait la ville de
-Gravelines comme partie intégrante de son territoire et ne permettrait
-pas qu'elle en fût détachée. Les députés de la Flandre avaient aussi
-obtenu que la langue flamande fût seule employée dans les rapports du
-duc avec les quatre _membres_ du pays, et, aussitôt après, ils
-résolurent d'un commun accord que si quelque réponse leur était
-adressée en français par les conseillers ou les officiers du duc, ils
-la considéreraient comme non avenue, et qu'il en serait immédiatement
-donné connaissance aux députés des quatre _membres_ et aux échevins
-des villes et des châtellenies, afin qu'ils veillassent, sous peine de
-bannissement, à l'exécution des promesses «de leur très-redouté
-seigneur.» Les mandataires de la Flandre croyaient qu'ils ne
-cesseraient jamais d'être libres tant qu'ils conserveraient la langue
-de leurs ancêtres.
-
-Au moment même où ces énergiques représentations s'élevaient contre
-toute participation active du duc de Bourgogne aux démêlés de Charles
-VI et de Henri IV, les Anglais se préparaient à profiter de
-l'incertitude et de la désorganisation qui signalent presque toujours
-la transmission de l'autorité supérieure, et Jean sans Peur, arrivé à
-Ypres pour y répéter le serment qu'il avait déjà prêté à Gand et à
-Bruges, y apprit à la fois que la garnison de Calais avait mis en
-fuite cinq cents lances commandées par Waleran de Luxembourg, et
-qu'une flotte anglaise de cent vaisseaux avait paru à l'entrée du
-Zwyn: à peine eut-il le temps d'envoyer Jean de Walle à Gravelines et
-quelques hommes d'armes à l'Ecluse.
-
-Jamais la guerre contre l'Angleterre, guerre provoquée par la
-politique de Philippe le Hardi, qui venait troubler tout à coup de si
-précieuses espérances, ne fut plus impopulaire en Flandre. Waleran de
-Luxembourg, le sire de Hangest, gouverneur de Boulogne, le sire de
-Dampierre, sénéchal de Ponthieu, et les autres chevaliers qui les
-accompagnaient, avaient forcé un millier de laboureurs et de bourgeois
-à marcher sous leurs drapeaux; ceux-ci les abandonnèrent dès le
-premier moment de la lutte; les habitants de la châtellenie de Béthune
-s'opposaient à la levée d'un subside destiné à assurer la protection
-de leurs frontières, et l'on racontait que dans le pays de Bergues et
-de Cassel les communes étaient prêtes à se soulever contre le duc de
-Bourgogne pour appeler les Anglais.
-
-Les mêmes sentiments régnaient à Bruges; malgré les ordres du duc,
-les bourgeois ne prirent point les armes pour défendre les barbacanes
-de l'Ecluse contre les galères de Henri IV, et bien que Jean sans Peur
-se fût rendu lui-même au milieu d'eux, multipliant les instances et
-les prières, rien ne put les ébranler; le bourgmestre, Liévin de
-Schotelaere, interprète de la résistance unanime des bourgeois, avait
-refusé de conduire les milices communales sur les rives du Zwyn; ce
-n'était pas à la Flandre qu'il appartenait de protéger une citadelle
-bien moins menaçante pour les Anglais que pour ses propres libertés.
-
-Le duc de Bourgogne ne pouvait rien: il apprit, sans chercher à
-dissimuler sa fureur, qu'après une attaque où avait succombé le comte
-de Pembroke, les Anglais s'étaient emparés de l'Ecluse, et ce ne fut
-que lorsqu'ils eurent brûlé ce redoutable château, qui retraçait les
-mauvais jours de la conquête de Charles VI, que les bourgeois de Gand,
-de Bruges et d'Ypres se laissèrent persuader qu'il était temps
-d'arrêter les progrès de l'invasion étrangère; les Anglais se
-retirèrent à leur approche, lentement toutefois et sans être
-inquiétés, plutôt en alliés qu'en ennemis; mais Jean sans Peur
-n'oublia pas combien les communes flamandes avaient montré peu de zèle
-pour le secourir: son ressentiment était surtout extrême contre les
-magistrats de Bruges. C'est ainsi que des événements imprévus avaient,
-en peu de jours, suspendu l'accomplissement des promesses
-solennellement proclamées à l'hôtel de Ten Walle.
-
-Sous l'influence du mécontentement public du duc de Bourgogne, les
-députés des quatre _membres_ se réunissent de nouveau et concluent une
-intime alliance pour le maintien de leurs franchises; ils suivent Jean
-sans Peur à Oudenbourg, au camp des Yprois, qu'il espérait peut-être
-se rendre plus favorables, et lui remontrent avec force que si la
-Flandre ne recouvre son industrie et son commerce, elle périra tout
-entière de misère et de détresse. Ils lui exposent que, loin de faire
-droit à leurs requêtes du 21 avril, il permet à sa flotte, sous le
-prétexte de harceler les Anglais, de continuer à bloquer tous les
-ports de Flandre, où n'osent plus aborder les marchands étrangers; et,
-comme cette fois ils n'obtiennent aucune réponse satisfaisante, ils
-évoquent à leur propre tribunal toutes les plaintes causées par les
-pirateries de la flotte bourguignonne, et condamnent à l'exil les
-chevaliers auxquels le duc avait confié le commandement de ses
-vaisseaux. C'étaient le capitaine de Saeftinghen, Jean Vilain, et
-deux bâtards de Louis de Male, Hector de Vorholt et Victor son frère.
-
-Jean sans Peur avait quitté le camp d'Oudenbourg. Il s'était rendu à
-Paris pour y faire acte d'hommage du comté et de la pairie de Flandre
-(26 août 1405). Il allait aussi combattre l'influence du duc
-d'Orléans, qui s'était retiré à Chartres avec la reine Isabeau de
-Bavière et qui se préparait à y faire venir le dauphin; mais ce projet
-ne put s'exécuter: le duc de Bourgogne retint près de lui, au Louvre,
-le jeune héritier de Charles VI, et dès ce jour on le vit, pour
-attirer les Parisiens à son parti, les bercer de promesses non moins
-magnifiques que celles qui avaient signalé son inauguration à Gand.
-Tantôt il exposait les malheurs du peuple dans quelque longue
-remontrance que le monarque, privé de raison, ne pouvait comprendre,
-et faisait rendre aux bourgeois les chaînes qui leur avaient été
-enlevées après la bataille de Roosebeke; tantôt il répétait qu'il
-était urgent de convoquer les états généraux du royaume.
-
-Cependant la guerre civile allait éclater. Le duc Jean avait réuni une
-armée pour assaillir les Orléanais. Le duc de Limbourg et l'évêque de
-Liége, Jean sans Pitié, l'avaient rejoint à Paris avec huit cents
-lances, dix-huit cents hommes d'armes et cinq cents archers. Le duc
-d'Autriche, le comte de Wurtemberg, le comte de Savoie et le prince
-d'Orange campaient près de Provins. Deux mille hommes de milices
-bourguignonnes pillaient les environs de Pontoise. Près du pont
-Saint-Maxence se tenaient les sergents recrutés en Brabant, en Flandre
-et en Hainaut; leurs chefs étaient Raoul de Flandre, bâtard de Louis
-de Male, Arnould de Gavre, Roland de la Hovarderie, Roland de Poucke,
-Jean et Louis de Ghistelles, Jean de Masmines, le sire de Heule et le
-sire d'Axel. Ils avaient écrit sur les pennonceaux de leurs lances ces
-mots flamands: «Ik houd,» «Je le soutiens,» pour répondre à la devise
-du duc d'Orléans: «Je l'envie,» et ils dévastaient le pays plus que
-les autres.
-
-Le duc de Bourgogne se préparait à aller assiéger le château de
-Vincennes qu'occupait la reine Isabeau, lorsque l'intervention du roi
-de Sicile et du duc de Bourbon ramena la paix et réconcilia
-momentanément les deux factions. Jean sans Peur obtint tout ce qu'il
-avait demandé. Le 27 janvier 1405 (v. st.) on profita d'un intervalle
-de raison du roi pour lui faire signer une ordonnance qui appelait le
-duc de Bourgogne au conseil du royaume: on lui assurait, de plus, la
-tutelle du dauphin après la mort de Charles VI; on lui livrait même
-les frontières de la Somme et de l'Oise, en lui donnant le
-gouvernement de la Picardie. Un autre résultat important avait été
-atteint par le duc de Bourgogne: il avait réussi à se faire
-reconnaître pour chef d'une ligue puissante par une foule de seigneurs
-qui, jusque-là, n'obéissaient qu'au roi de France, et qui même le plus
-souvent ne lui obéissaient point.
-
-Des fêtes brillantes marquèrent à Paris cette courte concorde: elles
-se renouvelèrent le 22 juin 1406, à Compiègne, pour le double hyménée
-qui unissait Isabelle de France, veuve d'un roi et détrônée à dix ans,
-à Charles, fils du duc d'Orléans, et Jean de Touraine, quatrième fils
-de Charles VI, à Jacqueline de Bavière, héritière du Hainaut: ce que
-le passé avait eu de douleurs et de périlleuses aventures pour l'une
-des fiancées, l'autre devait le retrouver dans l'avenir.
-
-En même temps, l'évêque de Chartres et Jean de Hangest se rendaient en
-Angleterre pour traiter de la paix entre les deux royaumes, et Henri
-IV autorisait Richard d'Ashton et Thomas de Swynford à négocier une
-trêve avec les ambassadeurs du duc de Bourgogne, afin de faire cesser,
-y disait-il, «l'empeschement de la commune marchandise entre notre
-royalme et le pays de Flandres; laquelle souloit apporter grand
-prouffit et utilité à toute la chrétienté.» Les négociations se
-prolongeaient lorsque le comte de Northumberland et Henri de Percy,
-qui avaient vainement essayé de ranimer, en Angleterre, le parti de
-Richard II, vinrent réclamer des secours en France. L'avis des
-conseillers du roi était de fermer l'oreille à leurs plaintes; mais il
-suffit, pour en assurer le succès, qu'un seul prince les accueillît.
-
-Ce prince était le duc d'Orléans: il s'était persuadé qu'en chassant
-les Anglais des provinces de l'ouest, il mériterait le titre de duc
-d'Aquitaine, et le 16 septembre il quittait Paris pour se diriger vers
-Bordeaux.
-
-Le duc de Bourgogne, inquiet de voir son rival entreprendre une guerre
-toute populaire en France, crut devoir suivre son exemple. Toutes les
-conférences furent brusquement rompues et il annonça qu'il voulait
-assiéger Calais, cette clef du royaume de France que les Anglais se
-vantaient de porter à leur ceinture. Saint-Omer devait servir de
-centre à ses opérations. Il fit construire, dans les forêts qui
-environnent cette ville, d'énormes bastilles qu'on devait conduire
-devant les remparts assiégés, des fondreffes, des bricoles, des
-échelles. Les bombardes, les canons, les munitions, les vivres
-abondaient. Cependant les amis du duc d'Orléans avaient profité de
-l'éloignement du duc Jean pour lui faire retirer les secours d'hommes
-et d'argent qu'on lui avait promis; ils avaient même obtenu une lettre
-du roi qui lui défendait de continuer son expédition. Le duc de
-Bourgogne l'apprit le 5 novembre 1406, au moment où il venait de
-passer ses hommes d'armes en revue; il pleura, dit-on, en voyant que
-l'on avait, par des retards multipliés, réussi à le retenir à
-Saint-Omer jusqu'à ce que les pluies de l'automne, bien plus que la
-défense du roi, rendissent l'accomplissement de ses projets
-impossible, et on l'entendit jurer solennellement en présence des
-siens qu'au printemps il reviendrait avec une nombreuse armée pour
-chasser les Anglais ou qu'il mourrait en les combattant. A peine
-avait-il quitté Saint-Omer que quelques bourgeois mirent le feu à
-toutes les machines de guerre qu'il avait fait déposer dans l'enceinte
-de l'abbaye de Saint-Bertin. Les Anglais s'élançaient déjà de leurs
-forteresses et parcouraient l'Artois où on les recevait avec joie.
-
-La ruine du commerce entraînant celle de l'industrie, livrait la
-Flandre à une misère chaque jour plus affreuse: de nouvelles taxes
-avaient été établies pour la malheureuse expédition de Saint-Omer. Une
-agitation menaçante régnait dans toutes les villes. Le pauvre peuple
-murmurait surtout violemment de ce que les laines anglaises
-continuaient à manquer au travail des métiers et de ce que les
-ordonnances du duc, en défendant de recevoir les anciennes monnaies,
-le dépouillaient de tout ce qu'il avait pu autrefois se réserver comme
-une dernière ressource pour suffire aux besoins d'un avenir plein
-d'incertitude. A Gand, les corporations s'assemblèrent sous leurs
-bannières; à Bruges, les magistrats prétendaient qu'on violait leurs
-priviléges sur la fabrication des draps; à Ypres, ils contestaient
-l'autorité du bailli.
-
-Le duc de Bourgogne revient en Flandre pour calmer ces divisions. Son
-premier soin est d'adoucir les ordonnances sur les monnaies, et de
-conclure une trêve marchande avec le roi d'Angleterre pour préparer le
-retour des relations commerciales en mettant un terme aux actes de
-piraterie qui désolent les mers. Déjà il s'est rendu à Gand, et, pour
-s'y attacher les bourgeois, il leur promet de fixer sa résidence au
-milieu d'eux. L'un des magistrats de Gand se laisse même corrompre par
-ses largesses: c'est Jacques Sneevoet, l'un des membres des Petits
-métiers. Il doit, par de ténébreuses intrigues, ouvrir cette ère
-déplorable où la cité de Jean Breydel et celle de Jacques d'Artevelde,
-longtemps alliées et amies, se montreront presque constamment rivales.
-
-Jean sans Peur, rassuré sur les dispositions des Gantois, arriva à
-Bruges, orgueilleux et menaçant; il ne lui suffisait point d'avoir
-enlevé aux Brugeois cette prérogative qui remontait à Baldwin Bras de
-Fer, de voir les comtes de Flandre vivre à l'ombre de leurs foyers; il
-aspirait surtout à se venger des magistrats qui avaient refusé de
-s'associer à la défense du château de l'Ecluse. Comme Louis de Nevers,
-il trouvait dans cette question du monopole de la fabrication des
-draps contesté aux grandes villes, un moyen de rompre la puissance de
-la triade flamande en développant le quatrième membre formé d'éléments
-multiples sur lesquels il lui était plus aisé d'exercer une influence
-prépondérante: il n'hésita pas à condamner les prétentions des
-Brugeois. Ceux-ci alléguaient leurs priviléges et refusaient d'obéir;
-mais les Gantois les abandonnaient, et il ne leur resta qu'à se rendre
-à Deynze pour se soumettre à la décision du duc. Jean sans Peur avait
-prononcé son jugement à Gand: il retourna à Bruges afin que la terreur
-de son nom et de sa justice en assurât l'exécution. Le son des cloches
-appela les bourgeois à la place du Marché: ils la trouvèrent remplie
-d'hommes d'armes. Le duc de Bourgogne parut au balcon des Halles, une
-verge à la main, en signe de châtiment. Il fit lire aussitôt une
-sentence qui déclarait déchus de leurs fonctions six échevins, deux
-conseillers, les deux trésoriers de la ville et les six capitaines des
-sextaineries. C'étaient, entre autres, Jean Honin, Jean Heldebolle,
-Jean Vander Buerse, Jean Hoste, Jacques et Thomas Bonin, Sohier Vande
-Walle, Jean Metteneye et Nicolas Barbesaen. Les uns furent bannis
-comme ennemis du duc et du pays, et les autres condamnés à payer des
-fortes amendes. Le duc avait désigné, pour leur succéder, d'obscurs
-bourgeois qui avaient été eux-mêmes autrefois exilés par les
-magistrats et qui s'empressèrent à leur tour de proscrire ceux qui
-leur étaient contraires.
-
-Le lendemain, 25 avril 1407, le duc de Bourgogne fit sceller une
-charte qui défendait aux métiers de porter leurs bannières sur la
-place publique si celle du prince n'y avait été arborée la première,
-et qui en cas de désobéissance punissait le métier tout entier de la
-perte de ses bannières, et le bourgeois isolé qui en donnerait
-l'exemple, du dernier supplice. Elle ajoutait, contre toutes les
-règles du droit criminel de ce temps, que le coupable contumace
-pourrait, après avoir été cité au son de la cloche, être frappé d'un
-exil de cent ans et un jour, et rétablissait pour ce genre de délit la
-peine de la confiscation des biens, si odieuse à toutes les communes.
-Enfin, elle supprimait le _maendghelt_, subside mensuel qui était
-depuis longtemps accordé par l'administration municipale aux divers
-corps des métiers. Ces résolutions restèrent toutefois secrètes: on se
-contenta d'annoncer aux métiers que Jean sans Peur leur permettait de
-conserver leurs bannières, pourvu qu'ils en usassent raisonnablement;
-et dès que l'on eut remarqué que cette déclaration calmait un peu
-l'inquiétude causée par les sentences de la veille, on les invita à
-remercier le duc de Bourgogne de ce qu'il avait bien voulu leur
-confirmer le droit de posséder des bannières, en lui promettant de
-s'en servir «parmi les modérations, restrictions et obligations»
-énoncées dans la charte du 27 avril. Les doyens des métiers hésitèrent
-pendant quelques jours; ils voulaient, disaient-ils, connaître les
-conditions imposées par le duc. Enfin, quelques-uns cédèrent aux
-instances des conseillers bourguignons: on employa la violence
-vis-à-vis de ceux qui persistaient dans leur refus, et le 24 mai 1407,
-les doyens des métiers apposèrent leurs sceaux sur un acte d'adhésion
-où leur volonté n'avait pas été libre, où ils avaient pris des
-engagements dont ils ignoraient eux-mêmes l'étendue. C'est le fameux
-_Calfvel_ de 1407.
-
-Les magistrats, que la faveur du duc avait élevés au-dessus de leurs
-concitoyens, profitèrent de ce succès pour décider que désormais on ne
-pouvait plus vendre le blé ailleurs qu'au _Braemberg_, et qu'il serait
-soumis à une gabelle de deux gros tournois par muid. S'ils cherchaient
-à multiplier des taxes impopulaires, c'était dans le but d'en offrir
-une part importante au duc de Bourgogne, et ils établirent bientôt
-qu'il aurait le droit de percevoir le _septième denier_ sur tous les
-revenus de la ville.
-
-A Ypres, deux échevins furent frappés d'une sentence semblable à celle
-qui avait atteint à Bruges Jean Honin, Nicolas Barbesaen et leurs
-amis, et les bourgeois brûlèrent, pour apaiser le duc, les lettres
-d'alliance qui retraçaient la fédération récente des trois bonnes
-villes de Flandre. Ypres, en abjurant ses franchises, avait condamné
-son industrie: une décadence rapide dépeupla sa vaste enceinte, et
-elle s'effaça bientôt du rang des grandes cités de l'Europe.
-
-Jean sans Peur ne favorisait que les Gantois. Le 30 avril, trois jours
-après avoir fait sceller une charte complètement hostile aux Brugeois,
-il transféra à Gand la cour supérieure de justice établie à Audenarde.
-
-«Le duc de Bourgogne, dit un historien, dominait partout, et il
-n'était rien qui ne se fît à sa volonté. Il demanda de pouvoir battre
-une nouvelle espèce de monnaie: on y consentit; puis il réclama du
-pays tout entier une subvention considérable, et elle lui fut
-également accordée, car personne n'osait s'y opposer.»
-
-Jean sans Peur voulait, avant de poursuivre sa lutte contre le duc
-d'Orléans, s'assurer l'obéissance et la fidélité des communes. Tous
-ses efforts avaient pour but d'affermir et de compléter la
-pacification de la Flandre: il y employa plusieurs mois. Le 24 juin
-1407, il était à Bruges; le 26 juillet, nous le retrouvons à Gand;
-enfin le 13 août, il n'a pas quitté la Flandre, mais il croit n'avoir
-plus rien à y redouter, quand il fait publier un mandement général à
-tous les chevaliers, écuyers et sergents de Bourgogne, de Flandre, de
-Hainaut, d'Artois et de Vermandois, pour qu'ils s'assemblent le 25
-septembre à la Chapelle-en-Thiérache, aux bords de l'Oise. Aussitôt
-que cette armée est réunie, Jean laisse à la duchesse de Bourgogne le
-soin de gouverner la Flandre et s'éloigne de Gand; il s'est contenté
-d'adresser, à son départ, aux nobles qui l'entourent, quelques paroles
-où respire la haine du duc d'Orléans, et se rend rapidement à Paris,
-accompagné d'une forte escorte, pour demander justice au roi de tous
-les affronts qu'il a subis.
-
-Dès son dernier voyage à Paris, Jean avait résolu de ne reculer devant
-aucun moyen d'abattre la puissance du duc d'Orléans, et il paraît
-avoir trouvé un instrument docile dans Raoulet d'Auquetonville, ancien
-trésorier de l'épargne en Languedoc, que le duc d'Orléans avait
-dépouillé de son office pour ses malversations. Pendant le séjour du
-duc de Bourgogne en Flandre, Raoulet d'Auquetonville s'était
-activement occupé de la mission qui lui était confiée, car vers les
-fêtes de la Saint-Jean 1407, il avait chargé un _couratier_ public de
-chercher une maison près du palais Saint-Paul; mais ce ne fut que le
-17 novembre qu'il se décida, après des démarches infructueuses, à
-louer dans la Vieille rue du Temple, à soixante et dix toises de
-l'hôtel Barbette, habité par Isabeau de Bavière, la maison de l'Image
-Notre-Dame, qui appartenait à Robert Fouchier, maître des oeuvres de
-charpenterie du roi.
-
-Rien ne permet d'ailleurs de soupçonner quelque complot du duc de
-Bourgogne. Arrivé à Paris, il écoute les douces paroles de Charles VI
-et de ses conseillers; il se réconcilie avec le duc d'Orléans et se
-rend près de lui au château de Beauté.
-
-Le dimanche 20 novembre 1407, les deux princes communièrent ensemble à
-la chapelle des Augustins. Trois jours après, le duc d'Orléans se
-trouvait près de la reine, à son hôtel de la rue Barbette, lorsqu'on
-vint l'appeler par ordre du roi. Il sortit aussitôt, monta sur sa mule
-et partit, suivi de deux écuyers et de quatre ou cinq valets qui
-tenaient des torches. La nuit était obscure. A peine avait-il fait
-quelques pas qu'une troupe nombreuse d'hommes armés, qui s'étaient
-cachés dans l'ombre, s'élança vers lui en criant: «A mort! à mort!--Je
-suis le duc d'Orléans,» s'écria le prince déjà couvert de sang. «C'est
-ce que nous voulons,» répondirent les meurtriers, et ils l'immolèrent
-à coups de hache, malgré la résistance d'un jeune page qui, loin
-d'abandonner son maître, le couvrit de son corps jusqu'à ce qu'il
-périt sous leurs coups. La Flandre était la patrie de ce jeune page.
-Raoulet d'Auquetonville, chef des assassins soudoyés par Jean sans
-Peur, comte de Flandre, était né en Normandie.
-
-On racontait aussi qu'au moment où le crime venait de s'accomplir, un
-homme d'une taille élevée sortit de la maison de l'Image Notre-Dame,
-la figure cachée par un grand chaperon rouge; selon les uns, il avait
-tranché le poing de la victime et laissé retomber sa massue sur sa
-tête sanglante; selon d'autres, il avait traîné le cadavre dans la
-boue pour s'assurer que la vie l'avait quitté; puis il était rentré à
-l'hôtel d'Artois.
-
-Personne n'accusait le duc de Bourgogne; on n'osait croire qu'il eût
-pu forfaire à des serments sanctionnés par les plus saints mystères de
-la religion. Jean sans Peur parut aux funérailles du duc d'Orléans,
-vêtu de deuil et affectant une sincère douleur. Cependant une vague
-rumeur se répandit qu'il avait porté la main sur le drap du cercueil,
-et qu'au même moment le sang avait jailli des plaies de l'illustre
-victime, comme pour accuser l'auteur de la trahison, et le même jour,
-lorsque le prévôt de Paris vint au conseil demander, en sa présence,
-la permission d'étendre ses recherches jusque dans l'hôtel des
-princes, il pâlit et la voix de sa conscience troublée s'échappant
-malgré lui de sa bouche, il prit le duc de Berri à part et lui avoua
-son crime, disant que le démon l'avait égaré. Le duc de Berri garda
-le silence, mais le lendemain, à l'hôtel de Nesle, Jean sans Peur
-réitéra son aveu. «Afin qu'on ne mescroye aucun coupable de la mort du
-duc d'Orléans, dit-il, je déclare que j'ay fait faire ce qui a esté
-fait, et non autre.» Et aussitôt après, accompagné de la plupart de
-ceux dont il avait armé le bras pour le meurtre, il sortit par la
-porte Saint-Denis et continua sa route sans s'arrêter jusqu'en Artois,
-changeant sans cesse de chevaux, et ayant soin de faire couper les
-ponts derrière lui.
-
-Il était une heure après midi lorsqu'il arriva à Bapaume, après avoir
-été vainement poursuivi par l'amiral de France et quelques autres
-chevaliers, et ce fut en mémoire des périls auxquels il avait réussi à
-se dérober, qu'il ordonna que dorénavant les cloches de la ville
-sonneraient tous les jours à la même heure, ce qu'on appela longtemps
-l'_Angelus_ du duc de Bourgogne.
-
-De Bapaume, le duc se dirigea vers Lille où il harangua les membres de
-son conseil, puis il se rendit à Gand où les états de Flandre avaient
-été convoqués. Jean de Saulx, chancelier et maître des requêtes,
-exposa les raisons qui légitimaient ce que le duc avait jugé devoir
-faire. Le duc de Bourgogne, qui venait d'apprendre combien il était
-aisé de commettre un grand crime, ne croyait pas plus difficile de le
-justifier: il se flattait même d'imposer le langage de ses sophistes
-et de ses historiographes à la postérité, qui, en plaignant les
-malheurs du duc d'Orléans, devait dans ses qualités et jusque dans ses
-défauts retrouver à la fois le petit-fils de Charles V et l'aïeul de
-Louis XII.
-
-Charles VI avait promis bonne justice à la duchesse d'Orléans; mais la
-parole royale était peu de chose. Le duc de Bourgogne, n'ayant plus
-devant lui qu'un parti sans chef, conservait une influence où la vertu
-n'avait point de part, où la force était tout. Le lugubre aspect du
-cortége de la veuve et des enfants éplorés de la victime se dirigeant
-vers l'hôtel Saint-Paul n'empêchait pas le peuple de Paris d'insulter
-à ses restes sanglants. Les princes ne montraient pas plus de zèle: au
-lieu de prendre des mesures vigoureuses, on se contenta d'envoyer le
-duc de Berri et le roi de Sicile aux bords de la Somme pour interroger
-le duc de Bourgogne et conférer avec lui «afin qu'il ne se fist
-Anglois.» On se souvenait sans doute que Jean sans Peur les avait
-lui-même choisis pour premiers confidents de sa trahison. Le duc de
-Bourgogne, qui déjà n'accusait plus le diable de l'avoir tenté,
-s'était rendu à Amiens, accompagné du duc de Brabant, du comte de
-Nevers et de trois mille hommes d'armes. Il avait fait suspendre à son
-hôtel deux lances, l'une de bataille, l'autre de tournoi, défi de paix
-ou de guerre où il ne risquait rien. Les ambassadeurs du roi se
-turent. Ils ramenèrent avec eux à Paris le duc de Bourgogne, qui
-revendiquait de plus en plus l'honneur du crime, et comme si ce
-n'était pas assez, le duc de Berri l'invita à un solennel banquet dans
-cet hôtel de Nesle où il s'était vanté du sang versé par son ordre.
-Enfin, le 8 mars 1407 (v. st.), maître Jean Petit, docteur en
-théologie de l'université de Paris, prononça, devant le dauphin et les
-princes, cette célèbre harangue, détestable apologie du tyrannicide,
-si froide de sophismes, et toutefois, malgré ses formes puériles,
-presque aussi hideuse que le crime. Lorsque, comparant le duc de
-Bourgogne à Joab mettant Absalon à mort, maître Jean Petit citait ces
-paroles de David: «Joab a répandu le sang de la guerre au milieu de la
-paix: sa vieillesse ne descendra pas paisiblement dans la tombe,»
-l'obscur théologien devenait prophète pour condamner celui qu'il
-glorifiait.
-
-Le duc ratifia tout ce qu'avait dit maître Jean Petit, dans une
-assemblée solennelle où siégeaient le roi de Sicile, les ducs de
-Guienne, de Berri, de Bretagne, de Lorraine, plusieurs comtes et
-plusieurs évêques, et l'on fit signer au roi des lettres par
-lesquelles il approuvait l'attentat de Raoulet d'Auquetonville: «Comme
-notre très-chier et très-amé cousin le duc de Bourgogne, y disait-il,
-a fait proposer que pour notre sûreté et préservation de nous et de
-notre lignée, pour le bien et utilité de notre royaume, et pour garder
-envers nous la foy et loyauté en quoy il nous est tenu, il avoit fait
-mettre hors de ce monde nostre très-chier et très-amé frère, le duc
-d'Orléans, que Dieu absolve! savoir faisons que voulons que le dit duc
-de Bourgogne soit et demeure en nostre singulière amour, comme il
-estoit par avant.» On avait eu recours aux fables les plus absurdes
-pour persuader au roi que le meurtre de son frère l'avait préservé
-d'un péril imminent. C'est ainsi que Jean sans Peur promet «biens de
-ce monde et honneurs sans nombre» à un écrivain nommé Pierre Salmon,
-qui se charge «d'informer et d'instruire le roi.» Or Pierre Salmon ne
-trouve rien de mieux que de raconter qu'un moine, «très-expert en
-plusieurs sciences,» lui a été indiqué par Pierre Rapondi, qu'il l'a
-découvert dans un prison de Sienne où il était retenu par l'ordre de
-l'évêque comme accusé de magie, et qu'il lui a entendu dire que le duc
-de Milan avait fait faire une image du roi en argent pour la
-soumettre à ses maléfices. Il ajoute qu'un moine blanc qu'il a vu à
-Notre-Dame de Halle, à Utrecht et à Avignon, lui a également annoncé
-que la mort du duc d'Orléans sera le salut du roi.
-
-Jean sans Peur, non moins empressé à reconnaître les services de Jean
-Petit que ceux de Pierre Salmon, l'avait nommé son conseiller et son
-maître de requêtes. Le discours du 8 mars 1407, reproduit par de
-nombreux copistes, avait été répandu de ville en ville; la
-glorification du duc, répétée par la voix de ses flatteurs,
-retentissait de toutes parts comme un hymne triomphal au milieu du
-silence et de la stupeur des Orléanais, quand un bruit d'armes se fit
-entendre vers les bords de la Meuse. Le roi des Romains réclamait le
-duché de Brabant. Les Liégeois, ses alliés, étaient quarante mille au
-siége de Maestricht. Une armée bourguignonne se réunit à Gand pour les
-combattre. Jean sans Peur avait quitté Paris le 5 juillet; le 23
-septembre, il tuait vingt-quatre ou vingt-six mille Liégeois sous les
-murs de Tongres. Liége, Huy, Dinant, perdirent ou leurs remparts ou
-leurs priviléges, et la hache du bourreau acheva ce qu'avait commencé
-l'épée du vainqueur; mais la France échappait au duc de Bourgogne: que
-lui importait d'être victorieux vers les marches de l'empire, si la
-royauté de Charles VI subissait une autre tutelle que la sienne?
-
-A peine Jean sans Peur s'était-il éloigné de Paris que la duchesse
-d'Orléans y était rentrée, et avec elle tous les amis du comte
-d'Armagnac, dont les écharpes blanches frappèrent si vivement les
-regards du peuple qu'il désigna désormais par le nom d'_Armagnacs_
-tous ceux qui combattaient le duc de Bourgogne. L'abbé de Saint-Fiacre
-prononça le panégyrique de la victime de la Vieille rue du Temple: il
-rappela les droits de sa naissance qui l'avaient placé si près du
-trône, et l'ingratitude du duc Jean, qui avait reçu tant de bienfaits
-de Charles VI: «C'est là, disait-il au roi, la reconnaissance du
-voyage de Flandre, auquel toi et ton royaume mis en péril pour l'amour
-de son père.» Il aurait pu ajouter que cette princesse, qu'un crime
-odieux avait réduite à un si triste veuvage, était fille de ce duc de
-Milan qui avait contribué plus que personne à la délivrance de Jean de
-Bourgogne, prisonnier chez les infidèles.
-
-L'orateur appliquait au duc de Bourgogne toutes les malédictions
-accumulées contre Caïn et Judas, et concluait à ce qu'il fût soumis à
-une publique expiation et à un exil de vingt ans outre-mer: «Princes
-et nobles, pleurez, car le chemin est commencé à vous faire mourir
-trahitreusement et sans advertance. Pleurez, hommes et femmes, jeunes
-et vieux, pauvres et riches; car la douceur de paix et de tranquillité
-vous est ôtée, en tant que le chemin vous est montré d'occire et
-mettre glaive entre les princes, par lequel vous êtes en guerre, en
-misère et en voie de toute destruction. Entendez donc, princes et
-hommes de quelconques états, à soutenir justice contre ledit de
-Bourgogne, qui, par l'homicide par lui commis, a usurpé la domination
-et autorité du roi et de ses fils, et a soustrait grand'aide et
-consolation; car il a mis le bien commun en griève tribulation, en
-confondant les bons estatuts sans vergogne, en soutenant son péché
-contre noblesse, parenté, serment, alliances et assurances, et contre
-Dieu et la cour de tous ses saints; cet inconvénient ne peut être
-réparé ou apaisé, fors par le bien de justice.»
-
-Cette satisfaction solennelle, qui paraissait à beaucoup d'hommes
-sages du quinzième siècle le seul moyen d'écarter de la France toutes
-les discordes envoyées comme un châtiment par le ciel, ne devait pas
-avoir lieu. Déjà on avait chargé des députés d'aller, au nom du roi,
-ordonner au duc de ne pas attaquer les Liégeois; mais il n'avait pas
-obéi et il était vainqueur. A l'enthousiasme qui agitait les Armagnacs
-succéda une profonde terreur: la reine voulait réunir une armée; elle
-avait besoin d'argent et personne ne voulait lui en prêter. On fit
-partir le roi pour Tours; la reine et les princes l'y suivirent: au
-milieu de ces inquiétudes, Valentine de Milan expira, frappée par une
-mort prématurée, «de courroux et de deuil,» dit Juvénal des Ursins.
-
-Le 28 novembre, le duc de Bourgogne entra à Paris. Il arrivait trop
-tard. Le fantôme royal au nom duquel tous les partis se proscrivaient
-tour à tour lui avait été enlevé: il ne pouvait songer à aller le
-chercher de l'autre côté de la Loire; mais il savait que la reine ne
-tarderait point à s'ennuyer dans son exil de Tours, loin de Paris qui
-restait toujours le centre du gouvernement. Par la nécessité, par la
-force même des choses, il y eut une réconciliation: elle se fit à
-Chartres, le 9 mars 1408 (v. st.). Le duc de Bourgogne et les fils du
-duc d'Orléans jurèrent un oubli du passé qui ne pouvait être sincère.
-_Pax, pax, inquit propheta, et non est pax_, écrit le greffier du
-parlement sur ses registres. Le fou du duc de Bourgogne en portait le
-même jugement.
-
-Jean sans Peur gagnait le plus à ce traité; car le roi rentrait à
-Paris et devenait en quelque sorte son otage, en s'enfermant dans une
-cité où le peuple était pleinement dévoué à la cause de celui qu'il
-espérait voir alléger ses impôts.
-
-La puissance du duc de Bourgogne s'accroissait de jour en jour. Il
-disposait de toutes les milices de la Bourgogne, du Nivernais, de
-l'Artois et quelquefois de celles de la Flandre, du Brabant, de la
-Hollande. Il avait conclu une étroite alliance avec le roi de Navarre,
-le comte de Foix, les ducs de Bavière et de Bar; le duc d'Anjou se
-laissa corrompre. Isabeau de Bavière elle-même céda et devint
-Bourguignonne.
-
-La politique du duc Jean était à deux faces. Tantôt il caressait la
-Flandre pour obtenir son appui, tantôt n'en ayant plus besoin, il
-s'efforçait de s'y faire redouter; on sentait bien que lorsqu'il
-faisait des concessions, c'était malgré lui, et que lorsqu'il
-modifiait les priviléges, il se proposait de ne point tarder à les
-anéantir. Mais la Flandre résiste: une sage prévoyance réveille sans
-cesse ses soupçons. «O Flandre! malheur à toi!» disait l'abbé
-d'Eeckhout, Lubert Hauscilt, dans des vers que l'on considéra
-longtemps comme prophétiques, «tu nourris des étrangers de ton lait,
-et tandis que les loups s'abreuvent à ton sein fécond, tu n'as que du
-fiel pour tes brebis. Flandre, fleur des fleurs, redoute des ruses
-fatales.»
-
-Lorsqu'au mois d'août 1409 le duc de Bourgogne confirme l'existence de
-la cour de justice qui s'appellera dorénavant le conseil du duc, cette
-cour, bien qu'établie à Gand, reste profondément impopulaire. Si tous
-les membres qui la composent doivent «jurer de garder et entretenir
-les priviléges, lois, droicts, franchises et bonnes coustumes des
-villes et du pays,» ils n'en sont pas moins investis du soin de
-connaître de l'interprétation de ces mêmes priviléges et de tous les
-cas relatifs à la paix de Tournay; enfin, quoique tenus de prononcer
-leur sentence en flamand, ils délibèrent en français «en la chambre à
-l'uys clos.» Toutes les villes de Flandre cherchaient à se dérober à
-cette juridiction; les Gantois surtout contestaient si obstinément son
-autorité, qu'un jour, «tenant vers le conseil une fierté, ils
-envoyèrent par l'un de leurs siergans dire qu'ils ne procédassent plus
-avant sur ung tel, car il estoit leur bourgeois.» Le duc les fit citer
-alors au parlement de Paris: ils menacèrent les sergents royaux,
-chargés de leur notifier cet appel, de les précipiter dans l'Escaut.
-
-Pendant cette même année 1409, les Gantois, qui maintenaient avec tant
-de zèle leurs immunités politiques, conservaient, en dépit du prince
-attaché aux papes d'Avignon, toute leur liberté religieuse, et nous
-remarquons, parmi les prélats et les clercs réunis au concile de Pise,
-les députés de l'évêque urbaniste, Martin Van de Watere.
-
-Lorsque les Orléanais, renonçant à la paix de Chartres, s'avancèrent
-vers Paris, les bourgeois de Gand et de Bruges refusèrent fièrement de
-prendre les armes pour soutenir une querelle qui leur était étrangère,
-et le duc de Bourgogne se vit réduit à signer, à Bicêtre, un traité
-par lequel les princes s'engageaient à ne pas entrer à Paris, traité
-qui l'atteignait bien plus que tous les autres.
-
-Jean sans Peur avait réuni à Tournay le duc Guillaume de Bavière,
-l'évêque de Liége, le comte de Namur et plusieurs seigneurs des
-marches de l'empire; il réclama leur appui contre le duc d'Orléans, et
-se rendit aussitôt après à Arras où les nobles du comté d'Artois
-avaient été convoqués. Maître Jean Boursier leur exposa doctement en
-présence du duc de Bourgogne que bien qu'il eût, pour la sûreté du roi
-et la conservation de la monarchie, fait mourir le duc d'Orléans, ses
-fils poursuivaient leurs machinations contre lui, et il ajouta qu'il
-venait faire appel à la loyauté de ses Etats d'Artois pour qu'ils le
-soutinssent efficacement. Mais c'était près des Etats de Flandre qu'il
-fallait surtout faire réussir ces démarches. Les Gantois continuaient
-à donner l'exemple de la résistance en déclarant qu'ils ne
-franchiraient point les frontières de Flandre. Le duc multiplia
-vainement les prières, répétant que s'ils l'abandonnaient toute sa
-puissance serait détruite; déjà, n'écoutant plus que sa colère, il
-leur annonçait qu'il ferait le lendemain sonner la cloche du beffroi,
-pour savoir quels étaient ceux qui se rallieraient sous sa bannière,
-et il voulait même quitter la Flandre: mais son chancelier le dissuada
-de ces moyens violents qui convenaient si peu au génie indépendant des
-communes flamandes: pour atteindre le but qu'il se proposait, les
-concessions valaient mieux que les menaces. En effet, on le vit
-bientôt vendre de nouveaux priviléges et renoncer dans la plupart des
-villes aux taxes qu'il y prélevait sur les confiscations ou sur les
-accises. Il conduisait avec lui son fils Philippe, alors âgé de quinze
-ans, et se plaisait à le montrer aux bourgeois pour se concilier leur
-faveur. A Gand, à Bruges, à Ypres, il remercia humblement les communes
-des subsides et des secours qu'elles avaient si longtemps hésité à
-lui promettre. A Furnes, il parvint à calmer, par de douces et bonnes
-paroles, les laboureurs qui avaient ressaisi les armes de leurs
-ancêtres pour protester contre tout projet de les soumettre à des
-impôts sans cesse repoussés sur ces rivages comme le signe de la
-servitude.
-
-Si l'on peut ajouter foi à un récit fort vraisemblable quoique ignoré
-des historiens flamands, les communes avaient imposé au duc des
-conditions bien plus importantes, celles que Louis de Male avait
-repoussées en 1346, rien moins qu'une étroite union commerciale avec
-l'Angleterre, consacrée par la suzeraineté politique de Henri IV, et
-au moment même où Jean se déclarait le protecteur du roi de France, il
-aurait consenti non-seulement à livrer aux Anglais les ports de la
-Flandre, mais aussi à leur rendre hommage de ce comté qui formait la
-première comté-pairie de France, et même à leur faire recouvrer
-l'Aquitaine et la Normandie. C'est ainsi que les ducs de Bourgogne, en
-cherchant à rétablir la fédération commerciale de la Flandre et de
-l'Angleterre, fondent sur les souvenirs de la puissance des communes,
-qu'ils haïssent, la consolidation de leur propre puissance et les
-rêves de leur ambition.
-
-Dès les derniers jours de janvier 1410 (v. st.), des députés du duc et
-des _quatre membres_ de Flandre s'étaient rendus en Angleterre. Au
-mois de mars, Henri IV charge l'évêque de Saint-David et Henri de
-Beaumont de poursuivre ces négociations: nous les voyons conclure le
-27 mai une nouvelle trêve, mais rien ne nous est parvenu du traité qui
-appelait les Anglais en France, si ce n'est une vague mention d'un
-projet de mariage entre le prince de Galles et l'une des filles du duc
-de Bourgogne, qui devait le confirmer.
-
-Le duc se trouvait à Bruges lorsqu'il apprit, le 10 juillet, que les
-Orléanais s'assemblaient dans le Vermandois. La guerre allait
-commencer. Grâce aux habiles intrigues du duc de Bourgogne, Paris se
-souleva et lui livra la personne royale. La rébellion partait du
-quartier des Halles: ceux qui la dirigeaient étaient les Legoix,
-bouchers de Sainte-Geneviève, les Tibert et les Saint-Yon, bouchers du
-Châtelet, et les Caboche, écorcheurs de la boucherie de l'Hôtel-Dieu.
-Ils étaient tous dévoués au parti bourguignon: mais les plus influents
-étaient les Legoix. Ils fournissaient la maison de Jean sans Peur «de
-boucherie et poullaillerie,» et l'un des comptes présentés par ces
-hommes qui devaient un jour égorger des évêques et des présidents au
-parlement, porte «une douzaine d'alouettes et de petis oiselets.» Les
-chefs des bouchers étaient d'ailleurs aussi robustes qu'habitués à
-plonger leurs mains dans le sang, et l'on vit la ville et
-l'université, également intimidées par leurs menaces, s'empresser de
-prendre le symbole bourguignon, c'est-à-dire la croix de Saint-André
-où l'initiale du nom de Jean sans Peur brillait sur les fleurs de lis
-royales.
-
-Le duc de Bourgogne voulut saisir une occasion si favorable pour
-détruire le parti des Orléanais. L'armée que lui avaient accordée les
-communes flamandes comprenait deux mille ribaudequins, quatre mille
-canons, douze mille chariots et soixante mille hommes armés, sans
-compter les valets. Toutes leurs milices étaient subdivisées par
-villes et par connétablies, selon les anciens usages; toutes suivaient
-leurs bannières, sans obéir aux ordres des chevaliers bourguignons.
-Jean n'osait se plaindre: il se félicita d'avoir les milices flamandes
-avec lui, lorsque arrivées aux bords de la Somme, elles renversèrent
-en quelques instants, avec leurs formidables machines de guerre, les
-tours de Ham et s'élancèrent, pleines de courage, sur les remparts;
-toute la ville fut pillée et brûlée. Le bruit des ravages des Flamands
-répandait de toutes parts la terreur; Nesle, Roye, Chauny, se hâtèrent
-de se soumettre, et le duc de Bourgogne mit le siége devant
-Montdidier.
-
-Le duc d'Orléans, le comte d'Armagnac et leur armée avaient déjà passé
-la Marne et occupaient Clermont. Tout annonçait qu'une lutte décisive
-allait dénouer ces longues et cruelles intrigues perpétuées par les
-factions. L'armée du duc de Bourgogne s'était rangée en bataille dans
-une vaste plaine entre Roye et Montdidier; deux jours se passèrent;
-les ennemis ne se montraient pas, et les Gantois, craignant qu'on ne
-cherchât à les tromper par de faux bruits, envoyèrent du côté de
-Clermont des espions qui revinrent sans avoir aperçu les Orléanais. Ce
-rapport excite les murmures des Gantois; ils prétendent que tout ce
-que l'on raconte sur les projets du duc d'Orléans n'est qu'un mensonge
-inventé pour les retenir dans le camp, et leurs voix tumultueuses en
-accusent deux des conseillers du duc, les sires de Helly et de Ray.
-Ils répètent que rien ne les empêchera de retourner dans leurs foyers;
-mais le duc de Bourgogne accourt au milieux d'eux et leur représente
-que, d'après des indications certaines, le duc d'Orléans s'approche,
-et que jamais leur secours ne lui a été plus nécessaire. Il renouvelle
-ses instances et ses prières jusqu'à ce que leurs chefs lui promettent
-de convoquer, dans la tente de Gand, les capitaines des connétablies
-et les dizeniers; les Gantois ne consentent toutefois à s'associer
-huit jours de plus à son expédition qu'après avoir obtenu une
-déclaration par laquelle le duc lui-même en fixe le terme, en les
-louant fort de leur zèle. Le même jour, le duc de Bourgogne,
-multipliant les sacrifices pour retenir les Gantois dans son camp,
-leur accorde, «por les bons et agréables services que nous ont fait et
-font journellement et espérons que facent au temps à venir,» le
-privilége de pouvoir acquérir des fiefs en payant les droits
-seigneuriaux. Les mêmes motifs l'engagent à octroyer aux Brugeois la
-confirmation de leur ancien privilége d'être affranchis des droits de
-tonlieu dans toute l'étendue de la Flandre, «attendu les bons,
-agréables et notables services que ils nous ont faict et font chascun
-jour en plusieurs et maintes manières et mesmement en ce présent
-voyage, au service de monseigneur le roy, ouquel ils se portent bien
-et diligemment.»
-
-Huit jours s'écoulèrent dans une stérile anxiété. Le duc d'Orléans,
-instruit de ce qui se passait dans le camp du duc de Bourgogne,
-attendait patiemment le moment d'en profiter, et les Gantois
-envoyèrent de nouveau leurs espions jusqu'aux barrières de Clermont
-sans apercevoir les Armagnacs. Cette fois, on les pressa inutilement
-d'ajouter, à la semaine écoulée, un nouveau délai de cinq jours. Le
-duc insistait d'autant plus qu'il savait qu'une armée anglaise,
-commandée par le roi Henri IV lui-même, était prête à débarquer en
-France pour le soutenir conformément à leurs traités secrets. Quelles
-que fussent les exhortations des chevaliers de la cour du duc, les
-Gantois répondaient toujours: «N'osez-vous pas conduire monseigneur de
-Bourgogne à Paris? Il n'est pas vrai que les Armagnacs soient à
-Clermont, et nous avons pris toutes les forteresses qui pouvaient vous
-arrêter.» Pour les faire changer d'avis, on leur montra des chartes
-revêtues du sceau du roi, où de grands avantages, leur disait-on,
-étaient promis à l'industrie flamande s'ils n'abandonnaient point
-l'expédition; on leur remit même une lettre des bourgeois de Paris qui
-les appelaient comme des frères engagés depuis un demi-siècle dans des
-luttes communes. Tout fut inutile. Les Gantois soupçonnaient quelque
-ruse du duc de Bourgogne, et dès que le soir fut arrivé ils
-arrachèrent les auvents et les solives des maisons des faubourgs de
-Montdidier pour allumer de grands feux dans leurs quartiers. Ils
-chargèrent aussitôt leurs bagages sur leurs chariots et prirent les
-armes. Leurs cris répétés: «_Wapens! wapens! te Vlaendren waert!_ Aux
-armes! aux armes! en Flandre!» réveillèrent le duc de Bourgogne. Il
-envoya quelques seigneurs s'informer de ce qui se passait; les
-Flamands refusèrent de les écouter. Aux premières lueurs de l'aurore,
-ils s'écrièrent tous: «_Go! go!_» C'était le signal du départ. Le duc
-de Bourgogne était monté à cheval avec le duc de Brabant, son frère,
-et il se rendit avec lui près des Gantois. «Et là, dit Enguerrand de
-Monstrelet, le chaperon ôté hors de la tête devant eux, leur pria à
-mains jointes, très-humblement, qu'ils voulsissent demeurer avecque
-lui jusqu'à quatre jours, en eux disant et appelant frères, compains
-et amis les plus féables qu'il eût au monde.» Jean sans Peur alla même
-jusqu'à leur promettre de leur abandonner tous les impôts de la
-Flandre. Le duc de Brabant joignit ses prières aux siennes. Les
-bourgeois des communes flamandes ne voulurent rien entendre; à toutes
-les exhortations qu'on leur adressait, ils répondaient en montrant les
-lettres qui limitaient la durée de l'expédition et invoquaient le
-sceau du duc dont elles étaient revêtues.
-
-Le duc de Bourgogne n'osa insister plus longtemps. Les Flamands
-avaient mis le feu à leurs tentes, et la flamme, se répandant dans
-tout le camp, avait gagné le logis du duc. Jean sans Peur se préparait
-déjà à le quitter. A moins de se résoudre à attendre ses ennemis, il
-ne lui restait qu'à imiter l'exemple des Gantois. Il les suivit
-jusqu'à Péronne, où il les remercia très-humblement de leurs services,
-en chargeant le duc de Brabant de les ramener jusqu'à leurs
-frontières. La puissance de la Flandre communale était restée si
-redoutable que lors même qu'elle refusait tout à Jean sans Peur, il
-n'était rien que Jean sans Peur osât lui refuser.
-
-Peu de jours après, le duc de Bourgogne entrait presque seul à Paris,
-où il craignait de se voir devancé par le duc d'Orléans. Son influence
-avait été compromise, dans la capitale du royaume, par sa malheureuse
-expédition de Montdidier. Mille rumeurs y ébranlaient d'ailleurs sa
-popularité. Son alliance avec les Anglais n'était plus douteuse: et on
-répandait de nouveau le bruit qu'il s'était engagé à leur restituer
-les duchés de Guyenne et de Normandie et à leur remettre, comme gage
-de sa promesse, quatre des principales villes du rivage de la Flandre,
-Gravelines, Dunkerque, Dixmude et l'Ecluse. Pour répondre à ces
-accusations, Jean sans Peur, guidé sans doute par les conseils d'un
-théologien aussi habile que Jean Petit, tira du trésor des chartes de
-la Sainte-Chapelle une bulle d'Urbain V, et, en vertu de cette bulle
-qui avait condamné les pillages des grandes compagnies sous le règne
-de Charles V, il fit déclarer, au nom du roi Charles VI, «par toutes
-les églises d'icelle cité de Paris, avec cloches sonnantes et
-chandelles allumées, le duc d'Orléans et ses frères, les ducs de Berri
-et de Bourbon, le comte d'Alençon, tous nommés par leurs propres noms,
-et autres leurs adhérents et alliés, excommuniés et publiquement
-anathématisés.» L'interdit religieux, usurpé par le pouvoir politique,
-devenait un instrument de discorde entre les descendants mêmes de ces
-rois qui, tant de fois, y avaient eu recours contre la Flandre.
-
-Tandis que Jean sans Peur, à défaut d'autres ressources, invoquait les
-foudres d'un stérile anathème contre les Orléanais, les Brugeois,
-accompagnés des milices de onze autres villes, s'arrêtaient, le 6
-octobre, sous les ordres du bourgmestre Liévin de Schotelaere, dans la
-plaine de Ten-Belle, à trois lieues de Bruges. Le bourgmestre Baudouin
-de Vos et les échevins Jean Hoste, Jacques Breydel et George Vander
-Stichele se rendirent immédiatement auprès d'eux, afin de connaître
-l'heure à laquelle ils comptaient entrer à Bruges. Ils indiquèrent la
-matinée du lendemain, en se contentant de réclamer une augmentation de
-solde; mais la nuit leur inspira d'autres résolutions. Une vive
-agitation se manifestait, et l'on entendait répéter de toutes parts
-qu'il fallait profiter d'une occasion si favorable pour obtenir le
-redressement de tout ce qui avait été fait contre les libertés ou les
-intérêts de la commune. C'est sous l'empire de ces impressions
-tumultueuses, où les regrets et la colère se confondent, qu'ils
-arrivent le lendemain, vers huit heures du matin, à Saint-Michel, où
-ils trouvent le bourgmestre Baudouin de Vos, Jean Hoste, Jacques
-Breydel et Georges Vander Stichele, qui s'efforcent inutilement de les
-calmer. Ils déclarent qu'ils ne déposeront les armes et ne rentreront
-à Bruges que lorsqu'on aura fait droit à leurs réclamations. Elles
-portent sur sept points principaux: la citation, au son de la cloche,
-et la condamnation des bourgeois contumaces; l'existence de la
-cueillette sur le blé dont ils demandent l'abolition; le tort causé
-aux corps de métiers par la suppression du subside mensuel, connu sous
-le nom de _maendghelt_; l'insuffisance de leur solde, qui doit être
-élevée de huit à dix gros par jour; l'illégalité de la taxe du
-_septième denier_ perçu par le duc, tandis que les comtes, ses
-devanciers, se sont contentés d'un droit d'accise sur les revenus de
-la ville; le caractère, non moins attentatoire à leurs franchises, des
-lettres de Jean sans Peur, qui défendent sous les peines les plus
-sévères de déployer les bannières de la commune tant que celle du duc
-n'a point été arborée la première sur la place du Marché; l'injustice
-et la rigueur du droit de confiscation, que le duc s'attribue
-contrairement aux anciens priviléges et aux anciens usages. On leur
-répond doucement que leurs requêtes seront soumises au duc, et qu'il
-est permis d'espérer «qu'on y pourvoie par raison telement qu'ilz en
-devront estre contens;» mais qu'il convient qu'ils retournent
-paisiblement dans leurs foyers, s'ils ne veulent «perdre la bonne
-grâce de mon dit seigneur, en laquelle ils estoient sur tous autres
-qui l'avoient suivi de son pays de Flandres.» Ces discours ne les
-persuadent point: «Non, non!» s'écrient-ils, «nous ne voulons pas être
-trompés comme nous l'avons déjà été; nous voulons que l'on nous
-accorde nos requêtes avant de rentrer dans la ville.» On leur
-représente toutefois que les trois derniers points de leurs
-réclamations ne peuvent être réglés que par le duc lui-même, et les
-magistrats ajoutent qu'ils sont prêts à céder à leurs voeux sur tous
-les autres. Un acte public en fut dressé, et l'agitation commençait à
-s'apaiser quand de nouveaux cris s'élevèrent: «Non, non, nous voulons
-obtenir tout ce que nous avons demandé!» Mille voix exigeaient la
-révocation du bailli et de l'écoutète, et ajoutaient qu'il fallait
-bannir les magistrats naguère désignés par le duc, notamment les
-bourgmestres Jean Biese et Nicolas Dezoutere, hommes nouveaux dont
-l'origine, étrangère à toutes les gloires du pays, ne rappelait que la
-honte et l'intrigue. Jacques Breydel, s'offrant comme médiateur aux
-bourgeois armés, s'efforça vainement d'interposer comme un gage de
-paix, un nom qui fut pour leurs ancêtres un gage de victoire: ils
-chargèrent leurs tentes sur leurs chariots, et les rangèrent en bon
-ordre sous les murs de Bruges, près du hameau de Saint-Bavon, comme
-s'ils eussent encore été devant les remparts de Montdidier.
-
-Le sire Steenhuyse s'était rendu à Gand près du comte de Charolais, et
-de là à Beauvais près de Jean sans Peur pour exposer la situation des
-choses. Les conseillers du duc jugèrent qu'il fallait céder, à
-Saint-Bavon, aux plaintes des communes, comme leur maître avait cédé à
-leurs murmures en Vermandois. On abandonna au ressentiment des
-Brugeois le _Calfvel_ de 1407. Les cinquante-deux doyens de la ville
-vinrent y arracher les sceaux qu'ils avaient été autrefois contraints
-d'y apposer; l'aubette des commis de la gabelle, au Braemberg, fut
-renversée, et une sentence d'exil frappa les magistrats haïs de la
-commune.
-
-A Gand, dans la résidence même du comte de Charolais, les officiers du
-duc furent également changés. L'expédition de Montdidier, si peu
-intéressante par ses résultats, avait été un fait important dans
-l'histoire de la Flandre, parce qu'elle avait, sous les auspices mêmes
-du duc de Bourgogne, offert aux communes la résurrection de leur
-nationalité armée et libre.
-
-L'indépendance commerciale de la Flandre se manifeste dans une foule
-de documents de ce temps. L'arrestation du comte Archibald de Douglas
-en fut notamment un mémorable exemple. Archibald de Douglas avait
-débarqué à l'Ecluse et se préparait à se rendre à Paris, où
-l'appelaient non-seulement des lettres de Charles VI et du duc de
-Guyenne, mais aussi d'autres lettres du duc de Bourgogne en ce moment
-retenu par ses intrigues dans la capitale du royaume; cependant,
-lorsqu'il passa à Bruges, les échevins le firent arrêter à la requête
-de quelques marchands de la ville de Malines qui l'accusaient d'avoir
-fait vendre à son profit, dans les ports d'Ecosse, les laines qui
-formaient le chargement d'un de leurs navires capturé dans les eaux de
-Nieuport. Deux chevaliers qui l'accompagnaient, Jean Sintcler et
-Thomas de Murray, n'obtinrent sa liberté qu'en s'offrant pour otages,
-et ne furent eux-mêmes relâchés qu'après avoir juré qu'ils
-reviendraient se constituer prisonniers dans le délai de soixante
-jours. Des députés de la ville de Malines appuyaient, près de Jean
-sans Peur les plaintes de leurs concitoyens, et il n'est guère permis
-de douter qu'ils n'aient été indemnisés de leurs pertes avant que le
-duc de Bourgogne relevât les otages de leur serment.
-
-L'on se souvenait à Bruges qu'en 1402 le bâtard Louis de Hollande,
-saisi dans l'une des grandes rues de la ville et conduit au Steen pour
-avoir adressé à l'écoutète des paroles injurieuses, avait été réduit à
-se remettre humblement, tant de sa personne que de ses biens, au
-jugement des magistrats, et dix ans après l'arrestation du comte de
-Douglas, nous verrons les échevins de Bruges employer les mêmes moyens
-de coercition contre un autre dignitaire du royaume d'Ecosse, Jean
-Bolloc, évêque de Ross, qui fit offrir une caution de deux mille
-nobles par trois bourgeois de Bruges.
-
-Les communes flamandes, qui voyaient avec joie renaître leur influence
-et leur prospérité, ne s'applaudissaient pas moins du mouvement qui se
-développait en France. Fidèles à une antique alliance dont l'incendie
-de Courtray n'avait pu effacer tous les vestiges, elles saluaient avec
-enthousiasme la reconstitution des franchises de Paris, anéanties le
-même jour que celles de la Flandre. Les habitants de la capitale du
-royaume avaient chargé des députés de proposer à toutes les villes une
-étroite confédération, et, dans ces graves circonstances, les échevins
-de Gand (c'étaient, entre autres, Ghelnot Damman, Jean Sersimoens,
-Victor Vander Zickele, Simon Uutenhove, Sohier Everwyn, Baudouin de
-Gruutere) résolurent d'envoyer une ambassade solennelle à Paris. En
-vertu des mêmes titres qui l'avaient placé au premier rang des
-représentants de la Flandre communale, lors des fameuses requêtes de
-l'hôtel de Ten Walle, Ghelnot Damman fut choisi pour le chef de cette
-ambassade, et il ne tarda pas à se rendre à Paris, où, dans un grand
-banquet à l'hôtel de ville, le prévôt des marchands et les échevins
-échangèrent avec les députés gantois, en signe d'amitié mutuelle, le
-chaperon blanc, qui fut aussitôt adopté par une grande partie des
-bourgeois de Paris. Peu de jours après, Charles VI le recevait
-lui-même des mains de Jean de Troyes: trente années s'étaient écoulées
-depuis le 27 novembre 1382.
-
-Les communes flamandes croyaient retrouver en France, dans le
-mouvement du quinzième siècle, les grandes inspirations d'une autre
-époque. C'était une grave erreur; si Etienne Marcel eût vécu, n'eût-il
-pas engagé les Parisiens à se défier du duc de Bourgogne, puisqu'il
-oubliait, aussi bien que le duc de Normandie, que son premier devoir
-était de repousser les Anglais? En 1413, Jean Marcel était dans le
-parti du dauphin. Les tendances et les besoins de l'esprit communal
-créèrent, il est vrai, la belle ordonnance du 25 mai; mais la pensée
-devrait succomber dans sa lutte avec le fait, l'anarchie devait
-étouffer la liberté. Jean sans Peur, qui avait si fréquemment réitéré
-au peuple ses pompeuses promesses et qui semblait avoir, comme
-souverain de la Flandre, une mission incontestée pour les accomplir,
-ne portait aux communes françaises, qui criaient Noël à sa venue, que
-l'agitation et le désordre: peu lui importait de profaner de nobles
-souvenirs et d'exciter les mauvaises passions de la multitude, pourvu
-qu'elles offrissent une insurmontable barrière aux projets des
-Orléanais. Louis de Nevers et Louis de Male avaient sans cesse opposé
-aux sages bourgeois des cités flamandes le métier des bouchers. C'est
-aussi le métier des bouchers que leur petit-fils continue à opposer
-aux sages bourgeois de Paris, amis des progrès pacifiques et durables;
-il lui a donné pour chef son propre frère, le comte de Nevers, et
-récompense en même temps le zèle de Capeluche, leur héros, par
-l'office le plus important et le plus convenable à ses moeurs, celui
-de bourreau.
-
-En vain le pieux et habile Juvénal des Ursins eut-il le courage
-d'adresser au duc de Bourgogne des représentations sur ce qu'il se
-laissait gouverner «par bouchers, trippiers, escorcheurs de bêtes, et
-foison d'autres meschantes gens.» Le duc se contenta de répliquer
-«qu'il n'en seroit autre chose.» Les fureurs populaires ne
-connaissaient plus de bornes. Quiconque passait pour riche était
-désigné comme Armagnac et immédiatement mis à mort. Les bouchers
-cessèrent bientôt de respecter le palais des princes: ils forcèrent
-l'hôtel du duc de Guyenne et en arrachèrent le duc de Bar, Jacques de
-Rivière et plusieurs autres notables seigneurs. Le duc de Bourgogne
-était là comme pour les encourager: «Beau-père, lui dit le duc de
-Guyenne indigné, cette mutation est faite par vostre conseil et ne
-vous en povez excuser, car les gens de vostre hostel sont avec eux.»
-Le duc de Bourgogne n'avait rien à répondre pour se disculper:
-l'ambition ne peut pas alléguer sa faiblesse. Au milieu de ces
-désordres, sous l'influence désorganisatrice des guerres étrangères et
-des jalousies privées, tout s'ébranlait, tout s'écroulait autour du
-trône de Charles VI. Il semblait que ce même règne, qui avait inauguré
-sur un champ de bataille le triomphe de l'autorité absolue sur les
-antiques franchises de la nation, dût aussi, par une réaction hâtée
-par les malheurs de ce temps, la voir expirer dans le palais désert où
-errait une ombre royale isolée de tout appui, et livrée à des ténèbres
-profondes que n'éclairait aucun rayon de l'intelligence. L'infortuné
-Charles VI n'était plus visité, dans son sommeil, par ces songes
-éclatants qui lui montraient le cerf ailé suivant les hérons au-dessus
-des étangs de la Flandre; il n'avait conservé des exploits de sa
-jeunesse qu'un vague souvenir, qui le portait à répéter sans cesse que
-ses armes étaient un lion percé d'une épée. Témoin insensible et muet
-des crimes, des guerres et des séditions, il traversait lentement la
-vie sans en connaître les inquiétudes et les douleurs; et la sérénité
-de son front lui restait seule avec la majesté du malheur pour lui
-tenir lieu de couronne.
-
-Une fille du roi de France, qui avait épousé le comte de Charolais,
-avait quitté Paris pour accompagner l'héritier de Jean sans Peur en
-Flandre où les communes réclamaient sa présence. Mais avant de
-s'éloigner, elle s'arrêta à l'abbaye de Saint-Denis, où elle pria pour
-la France troublée par tant de discordes et tant de haines.
-
-La politique adroite des Orléanais avait obtenu d'importants succès.
-Ils avaient réussi à détacher le roi d'Angleterre de l'alliance du duc
-Jean et avaient conclu un traité avec lui. Henri IV rompit toutes les
-négociations entamées pour le mariage de son fils aîné avec Anne de
-Bourgogne; de plus, il adressa aux quatre _membres_ de Flandre une
-lettre où il leur annonçait que s'ils voulaient rester étrangers aux
-projets belliqueux du duc et maintenir les trêves, il donnerait
-également des ordres pour qu'elles fussent respectées. Les Etats de
-Flandre délibérèrent, et statuant souverainement, ils répondirent par
-des lettres, où il n'était fait aucune mention du duc de Bourgogne,
-qu'ils continueraient à observer les trêves: elles furent
-immédiatement prorogées pour cinq ans.
-
-Le duc Jean, inquiet de ce qui se passait dans ses Etats, voyait aussi
-son autorité décliner à Paris. Les Orléanais s'approchaient et les
-bourgeois se réunissaient dans les rues en criant: _La paix!_ «Il y a
-autant de frappeurs de coignée que d'assommeurs de boeufs,» avait dit
-le charpentier Cirasse au boucher Legoix. Les bouchers ne régnaient
-que par la terreur; dès que la terreur cessa, leur puissance
-s'évanouit et avec elle l'autorité du duc de Bourgogne. Jean sans
-Peur, naguère l'objet d'un si grand enthousiasme, ne recueillait plus
-que le mépris; on songeait peut-être à mettre la main sur lui. Le 23
-août, après avoir essayé vainement d'enlever le roi du château de
-Vincennes, il quitta précipitamment Paris, laissant Lionel de
-Maldeghem à Saint-Denis et le sire de Lannoy à Soissons. Caboches et
-Jean de Troyes l'avaient précédé en Flandre.
-
-La situation de la Flandre ne pouvait le consoler de ses revers en
-France. Les Etats, invités par le comte de Charolais à faire prendre
-les armes aux milices communales, multipliaient leurs représentations;
-non-seulement ils réclamaient la confirmation de tous leurs anciens
-priviléges violés ou méconnus, mais ils demandaient aussi que le duc
-ne cessât de résider en Flandre, qu'il ne choisît que des Flamands
-pour ses conseillers et ses officiers, et même pour commandants des
-forteresses voisines de la Flandre, qu'on supprimât tous les impôts
-dont se plaignait le peuple, qu'il n'y eût dans tout le pays qu'une
-seule monnaie, que la liberté du commerce fût assurée, même à
-l'Ecluse, sous les remparts de la Tour de Bourgogne, et il faut sans
-doute ajouter qu'ils insistèrent sur ce projet toujours si populaire
-d'une intime fédération avec les Anglais. En effet, nous savons que,
-vers la même époque, H. Raoul Lemaire, prévôt de Saint-Donat de
-Bruges, se rendit à Londres pour certaines négociations que son
-sauf-conduit n'indiquait point. Mais les Orléanais, alarmés de ces
-démarches, envoyèrent au duc le sire de Dampierre et l'évêque d'Evreux
-pour lui défendre, au nom du roi, de les poursuivre.
-
-Jean sans Peur était en ce moment à Lille et y assistait, entouré des
-députés des Etats de Flandre, aux fêtes d'un tournoi où joutaient son
-fils le comte de Charolais, et ses frères le duc de Brabant et le
-comte de Nevers. Il ne répondit rien aux ambassadeurs, demanda ses
-houseaux, monta à cheval et prit la route d'Audenarde. Arrivé à Gand,
-il adressa au roi une longue réponse remplie de protestations
-mensongères; déjà il avait exposé aux Etats la situation des affaires
-en réclamant à la fois un secours armé et des subsides; mais les Etats
-persévéraient dans leurs remontrances, telles que leurs députés
-avaient été chargés de les porter à Lille. Ils accusaient de plus le
-chancelier du duc de favoriser la vénalité des offices et d'en
-profiter. Le duc, mécontent, partit pour Anvers où il trouva le duc
-Guillaume de Bavière, l'évêque de Liége, le comte de Clèves,
-Enguerrand de Saint-Pol et d'autres barons; ils montrèrent plus de
-zèle que les communes flamandes, et le duc de Bourgogne n'hésita pas à
-recommencer la guerre. Il ne fallait qu'un prétexte pour rompre une
-paix à laquelle personne n'avait jamais cru. Jean sans Peur le chercha
-dans des lettres du Dauphin, qui l'appelait à le délivrer de la
-tyrannie des Orléanais, lettres supposées ou tout au moins surprises à
-la bonne foi du duc de Guyenne. Bientôt on le vit rassembler une
-puissante armée et la conduire, au milieu de l'hiver, devant Paris.
-Les Armagnacs y étaient nombreux et les souvenirs de la domination
-bourguignonne encore présents à tous les esprits. Le mouvement
-populaire sur lequel il comptait n'eut pas lieu, et après quelques
-jours d'attente Jean fut réduit à une honteuse retraite. Le peuple de
-Paris avait été le témoin de son impuissance: les Armagnacs auxquels
-il l'avait révélée allaient en profiter pour le poursuivre. C'étaient
-deux grandes fautes au milieu de ces guerres civiles. Le duc semble
-lui-même les comprendre et chercher à en arrêter les désastreux
-effets. Il convoque les Etats d'Artois et de Flandre. Il écrit aux
-bourgeois des bonnes villes pour combattre les doutes qui se répandent
-sur l'authenticité des lettres du duc de Guyenne. Il les appelle «ses
-très-chers et bons amis:» il réclame leur appui et ajoute: «S'il est
-quelque chose que vous veuillez et nous puissions, sachez certainement
-que nous le ferons de très-bon coeur.» Ces belles paroles ne
-trompèrent personne. Les nobles d'Artois protestèrent de leur
-dévouement, mais refusèrent de porter les armes contre le roi. Les
-bonnes villes n'étaient pas plus disposées à soutenir le duc dans une
-entreprise déjà avortée.
-
-Dès le 10 février, une proclamation du roi, rappelant tous les crimes
-du duc de Bourgogne, le déclara rebelle et convoqua l'arrière-ban pour
-le combattre; le 3 avril, Charles VI quittait Paris, précédé de
-quatre-vingt mille hommes, pour aller prendre l'oriflamme à
-Saint-Denis. Compiègne, où s'étaient enfermés les sires de Lannoy et
-de Maldeghem avec quelques hommes d'armes, opposa une longue
-résistance. Au bruit du péril qui menaçait la garnison bourguignonne,
-le jeune comte de Charolais parcourut toutes les villes de Flandre en
-suppliant les bourgeois de s'armer pour défendre l'honneur de son
-père. Le duc l'avait suivi pour réitérer les mêmes instances et les
-mêmes prières. Leurs efforts furent inutiles: Compiègne capitula et
-l'armée ennemie s'avança de plus en plus.
-
-La colère du duc était extrême: à Gand, il fit sonner la cloche du
-beffroi pour que les bourgeois s'assemblassent sous sa bannière;
-personne n'obéit, et quelques courtisans, qu'aveuglait le ressentiment
-de leur maître, répétaient tout haut: «Il faut traiter les habitants
-de Gand comme on a traité ceux de Liége.» Ces paroles imprudentes
-augmentaient l'agitation: elle se répandit rapidement jusqu'à Bruges
-et jusqu'à Ypres, où le duc, fidèle au système qui lui avait si mal
-réussi à Paris, essaya de se faire, contre les magistrats, une arme de
-l'anarchie populaire.
-
-A côté de cette influence du duc de Bourgogne qui s'affaiblit et
-s'efface, s'élève une puissance de plus en plus grande, celle de la
-vieille Flandre, de la Flandre indépendante, représentée par
-l'assemblée des députés de ses communes.
-
-Une dissertation sur l'origine et le développement des Etats de
-Flandre, placée au milieu de ces récits, paraîtrait sans doute trop
-longue et sans objet à la plupart des lecteurs. La marche des
-événements des trois derniers siècles, qui ont passé sous leurs yeux,
-a pu les instruire des modifications que les institutions et les
-moeurs ont subies et partagées. Ils ont pu y découvrir les traces de
-la substitution graduelle et progressive de l'autorité des députés des
-communes à celle des chevaliers et des barons: cette grande révolution
-politique, qui ne s'est accomplie ni à la suite d'un seul fait, ni à
-une date précise, n'est que la conséquence naturelle du déplacement
-des forces sociales, qu'au jour du péril il fallait bien invoquer sous
-leur véritable nom et sous leur véritable caractère. La puissance des
-communes avait été le principe; dès qu'elle se trouva invinciblement
-établie, le premier de ses résultats fut l'intervention de leurs
-représentants dans la discussion des questions commerciales et des
-intérêts généraux du pays: la continuité des guerres intérieures et
-étrangères; la division des factions, l'hostilité même de ses comtes
-étaient autant de titres sur lesquels la Flandre s'appuyait pour
-n'avoir foi qu'en elle-même. Les bourgeois des cités s'allient déjà
-dans une fédération étroite sous Guillaume de Normandie; leurs
-réunions en _parlement_ se multiplient sous les successeurs de Gui de
-Dampierre, surtout pendant la vie de Jacques d'Artevelde. Sous la
-domination de la maison de Bourgogne, les clercs et les nobles, qui
-longtemps avaient formé le conseil des princes, en opposition avec le
-_parlement_ des communes, se joignent aux délibérations des députés
-des villes. Quoique leur influence ne doive s'élever qu'au seizième
-siècle, nous trouvons sous Jean sans Peur un nom nouveau pour les
-assemblées où leur présence est à peine indiquée: celui de _trois
-Etats_ du pays de Flandre.
-
-En 1414, l'indépendance des Etats de Flandre était si complète qu'afin
-de la garantir ils avaient fait fortifier la ville de Gand, leur
-résidence ordinaire. Leurs députés se présentèrent à Péronne, où les
-Armagnacs venaient de conduire Charles VI. Le duc de Brabant et la
-comtesse de Hainaut s'étaient déjà inutilement rendus près du roi pour
-préparer une réconciliation; ils n'avaient obtenu que cette réponse:
-Si le duc de Bourgogne le demande, on lui fera justice; s'il implore
-sa grâce, il ne la méritera que par le repentir et en reconnaissant sa
-faute sans chercher à la justifier. On espérait que les Flamands
-réussiraient mieux dans ces négociations. Dès le commencement de la
-guerre, le roi de France leur avait écrit pour connaître leurs
-projets, et ils lui avaient répondu en protestant de leur respect pour
-sa suzeraineté. Leurs députés étaient des chevaliers, des gens
-d'Eglise et d'honorables bourgeois. On leur donna immédiatement
-audience; un échevin de Gand parla éloquemment en leur nom, et lorsque
-le chancelier les eut remerciés de leurs bonnes paroles et de leurs
-loyales intentions, le roi se leva et alla serrer la main des vaincus
-de Roosebeke dans sa main royale, armée cette fois pour combattre non
-plus les communes flamandes, mais l'héritier même de Philippe le
-Hardi.
-
-Dans une autre audience, le chancelier de Guyenne et un célèbre
-docteur en théologie nommé Guillaume Beau-Nepveu, exposèrent les
-nombreux méfaits de Jean sans Peur, et les députés flamands ayant
-réclamé le lendemain quelques explications sur les trahisons
-reprochées au duc de Bourgogne, l'archevêque de Bourges insista plus
-vivement sur ce qu'elles présentaient de criminel et de déloyal. Le
-roi était instruit, disait-il, des propositions que le duc de
-Bourgogne avait adressées par ses ambassadeurs au roi d'Angleterre; il
-savait qu'il avait promis de lui livrer les quatre principales entrées
-du pays de Flandre, en l'assurant qu'il lui en ferait hommage; ce qui
-était une si horrible félonie et un tel crime de lèse-majesté que le
-roi avait résolu d'employer la force des armes pour lui enlever tout
-moyen de nuire désormais au royaume. Puis le duc de Guyenne descendit
-du trône royal, et répéta aux députés flamands qu'il chercherait à les
-satisfaire autant qu'il était lui-même satisfait de leur empressement
-et de leur fidélité.
-
-Selon un autre récit, ce fut l'évêque de Chartres qui parla au nom du
-roi de France, et les ambassadeurs flamands se contentèrent de
-répliquer que bien qu'ils appelassent également de tous leurs voeux la
-cessation des hostilités, ils étaient tenus, par leurs serments
-vis-à-vis du duc de Bourgogne, de repousser toute agression dirigée
-contre leurs frontières. Les conseillers de Charles VI, loin de songer
-à aller attaquer les communes de Flandre, ne cherchaient qu'à se
-concilier leur amitié; ils firent grand accueil à leurs ambassadeurs
-et leur donnèrent à leur départ cent marcs d'argent en vaisselle
-dorée.
-
-Pendant ces négociations, Jean sans Peur offrit de nouveau aux
-ministres du jeune roi Henri V de lui rendre hommage comme son vassal
-lige, s'ils consentaient à le secourir. Cette démarche extrême resta
-sans résultats. Le duc, abandonné de ses alliés, privé des renforts
-qu'il attendait de la Bourgogne, se tenait à Douay, agité et inquiet.
-Il venait d'envoyer à Arras tous les hommes d'armes dont il pouvait
-disposer, sous les ordres de Jean de Luxembourg. L'armée du roi, qui
-se préparait à attaquer cette ville, devenait de jour en jour plus
-nombreuse: quel que fût le courage des assiégés, quelle que fût
-l'étendue de leurs remparts, une longue résistance semblait
-impossible.
-
-Arras était le dernier boulevard qui pût arrêter l'armée de Charles
-VI. Jean, dont la terreur s'accroissait, réunit successivement près de
-lui, à Lille et à Gand, les députés des communes flamandes. La
-dissimulation de son langage, où l'on découvrait jusque dans les
-discours les plus humbles la haine et la menace, laissait tous les
-coeurs indifférents à son péril, et il fallut la médiation de la
-comtesse de Hainaut et du duc de Brabant pour que les Etats
-consentissent à intervenir de nouveau en sa faveur, non à main armée,
-mais par des représentations pacifiques. Leurs députés reparurent au
-camp de Charles VI, avec le duc de Brabant et la comtesse de Hainaut
-pour le presser «d'avoir considération aux horribles, détestables et
-innumérables tribulations qui, par fait de divisions et de guerre, ont
-ja longuement esté et en pourroient encore avenir, et au très-grand,
-infini et souverain bien qui se peut ensuir par le moyen de paix à
-toute la chose publique.» Juvénal des Ursins soutint leurs
-propositions: elles furent acceptées, et la bannière royale flotta sur
-les murs de la ville d'Arras, qu'évacua le sire de Luxembourg. Le
-traité qui avait été conclu entre les conseillers du roi et les
-députés des communes flamandes fut communiqué au duc de Bourgogne; il
-était trop faible pour le désavouer, et ce traité fut définitivement
-approuvé à Senlis, au mois d'octobre 1414. On y lisait que le duc de
-Brabant, sa soeur et les ambassadeurs flamands avaient supplié
-humblement le roi de pardonner au duc de Bourgogne tous ses torts
-depuis le traité de Pontoise; ils promettaient en son nom qu'il
-renoncerait à l'alliance des Anglais, ne susciterait plus de troubles
-en France, et ne reparaîtrait devant le roi que sur son exprès
-mandement. Le duc de Brabant, la comtesse de Hainaut, les députés de
-Flandre jurèrent de n'aider Jean ni de leurs corps, ni de leurs biens
-s'il violait la paix.
-
-Le duc de Bourgogne se trouvait à Cambray. Il y fit publier, le 9
-octobre, une protestation dirigée contre un jugement de l'évêque de
-Paris et de l'inquisiteur de la foi, qui avait condamné les
-propositions de Jean Petit; c'est en même temps un acte d'appel au
-concile de Constance, sur lequel il cherchera à faire peser toute
-l'influence de sa puissance politique. Du moins dans la discussion qui
-va s'ouvrir, la cause sacrée de la justice aura pour défenseur Jean de
-Gerson, qui a été doyen de Saint-Donat de Bruges et a cessé de l'être
-parce qu'il est resté inébranlable dans le for de sa conscience,
-tandis que le crime ne trouvera pour apologiste que le fils d'un
-vigneron de Beauvais nommé Pierre Cauchon, qui s'est élevé dans la
-faveur de Jean sans Peur en s'associant à Jean Petit et qui plus tard
-méritera également la faveur de son successeur en conduisant Jeanne
-d'Arc au bûcher de Rouen.
-
-Le duc de Bourgogne s'éloigna aussitôt après, laissant le gouvernement
-de la Flandre au comte de Charolais; suivi des Legoix et des Caboche,
-il se retirait en Bourgogne, impatient d'y cacher sa honte et rêvant
-d'amères vengeances.
-
-Pendant ce court intervalle de paix qui éclaira pendant quelques jours
-à peine ce siècle de cruelles dissensions, la Flandre s'éleva de plus
-en plus. Sa médiation dans le traité de Senlis lui avait assuré de
-nouveaux priviléges, et déjà s'y associait l'espérance de voir se
-ranimer son commerce et son industrie. «Nous désirons vivement, porte
-une charte où le duc renonçait à tout droit sur les confiscations, que
-nos villes, si illustres et si renommées dans tous les pays, voient le
-commerce, sur lequel repose principalement toute la Flandre, se
-développer de plus en plus et leurs populations s'accroître sous
-l'heureuse influence de leurs institutions.» La grandeur commerciale
-de la Flandre n'existait que par ses priviléges et ses franchises.
-
-Cependant l'ambition du jeune roi d'Angleterre, réveillée l'année
-précédente par l'appel du duc de Bourgogne, et peut-être de nouveau
-entretenue par ses conseils secrets, allait faire succéder aux fléaux
-des guerres civiles les désastres des invasions étrangères. Une
-ambassade anglaise avait paru à Paris, réclamant la main d'une
-princesse de France avec toutes les provinces cédées par la paix de
-Bretigny pour dot. Henri V avait résolu de maintenir ses prétentions
-par la force des armes. Le 10 août, prêt à quitter l'Angleterre, il
-charge Philippe Morgan d'aller conclure avec le duc de Bourgogne un
-traité d'alliance et de confédération qui comprendra non-seulement les
-conventions commerciales réclamées par la Flandre, mais une promesse
-mutuelle de subsides et de secours; quatre jours après, il aborde avec
-huit cents vaisseaux au port de Harfleur. Comme Edouard III, il
-déclare «qu'il veut mettre la France en franchise et liberté, telle
-que le roy sainct Louys a tenu son peuple,» et son expédition suit la
-même route, depuis la Normandie jusqu'à la Somme, en se dirigeant vers
-Calais.
-
-L'effroi était grand à Paris. On se hâtait de mander de toutes parts
-les barons et les hommes d'armes pour attaquer les Anglais. Dans des
-conjonctures aussi pressantes, on oublia tous les crimes du duc de
-Bourgogne pour réclamer son appui en vertu du traité de Senlis; il ne
-parut pas, comme il était aisé de le prévoir, et n'envoya personne en
-son nom; il ordonna même à ses vassaux d'Artois, de Picardie et de
-Flandre de ne pas s'armer sans son commandement contre les Anglais.
-Cependant sa volonté ne fut point écoutée. Tous ces nobles chevaliers,
-auxquels il défendait de toucher à leur épée pendant que la monarchie
-était en péril, désobéirent au duc pour obéir à la voix plus puissante
-de l'honneur. Le jeune comte de Charolais voulait les suivre, mais on
-le tint enfermé au château d'Aire, où ses gouverneurs, les sires de
-Roubaix et de la Viefville, lui cachèrent tout ce qui se passait, car
-«leur estoit défendu expressément par le duc de Bourgogne son père
-qu'ils gardassent bien qu'il n'y allât pas.»
-
-Le 23 octobre, le roi d'Angleterre dépasse, par méprise, le logement
-que ses fourriers lui ont préparé. On l'en avertit; il répond: «A Dieu
-ne plaise, aujourd'hui que je porte la cotte d'armes, que l'on me voie
-reculer!» Il semble qu'il ait hâte d'arriver dans une plaine étroite
-qui s'étend des ravins de Maisoncelle jusqu'à l'abbaye de
-Ruisseauville, resserrée d'un côté entre les bois de Tramecourt, de
-l'autre, entre une gorge profonde que domine un vieux château. Le
-surlendemain, 25 octobre, Henri V demandait le nom de ce château, et
-ajoutait: «Pourtant que toutes batailles doivent porter le nom de la
-prochaine forteresse où elles sont faites, ceste-ci maintenant et
-perdurablement aura nom la bataille d'Azincourt.» Quinze mille Anglais
-avaient détruit une armée de cent mille Français, l'une des plus
-belles qui eussent jamais été réunies. Toute cette fière chevalerie,
-qui se croyait sûre de vaincre, était tombée sous les traits de
-quelques archers gallois. La noblesse flamande avait à réclamer sa
-part dans ses malheurs et dans son courage. Le sire de Maldeghem,
-suivi de dix-huit écuyers, avait pénétré, à travers les Anglais, si
-près de Henri V, qu'il abattit sur son casque un des fleurons de sa
-couronne. Parmi les morts, on citait les sires de Wavrin, d'Auxy, de
-Lens, de Ghistelles, de Lichtervelde, de Hamme, de Fosseux, de la
-Hamaide, de Fiennes, de Rupembré, de Liedekerke, de Hontschoote, de
-Béthune, de Heyne, de la Gruuthuse, de Schoonvelde, de Poucke, de
-Bailleul.
-
-Deux frères du duc de Bourgogne, le duc de Brabant et le comte de
-Nevers, avaient péri honorablement dans cette journée, pour laver la
-tache de son absence. Le duc de Bourgogne qui, dans sa croisade de
-Nicopoli, n'avait eu qu'un regard glacé pour les malheurs de ses
-compagnons, ne trouva qu'une feinte colère pour honorer le trépas de
-deux princes de sa maison; mais loin de songer à les venger, un mois
-après la bataille d'Azincourt, il profitait le premier de ce désastre
-pour conduire une armée devant la capitale du royaume. Pendant
-plusieurs semaines il campa à Lagny, attendant un mouvement des
-Parisiens qui n'éclata point, et sa retraite devint un sujet de risée
-pour les habitants mêmes de la cité royale sur lesquels reposaient ses
-espérances: ils ne l'appelaient plus que Jean de Lagny ou Jean le
-Long. Le jugement ironique que les Parisiens portaient du duc de
-Bourgogne était plus conforme à la vérité historique que l'adulation
-qui le saluait du nom de Jean sans Peur.
-
-Les communes flamandes, restées étrangères à la journée d'Azincourt,
-conservaient la neutralité qui convenait à leur industrie et à leurs
-franchises.
-
-Au mois de juin 1416, leurs députés traitaient, avec les ministres de
-Henri V, de la prolongation des anciennes trêves. Ils obtenaient que
-l'on insérât dans ces conventions les réserves les plus formelles pour
-garantir, en quelque lieu que ce fût, la sécurité et la protection des
-marchands flamands.
-
-Pendant ce même mois de juin 1416, les conseillers de Charles VI
-ratifiaient aussi ce beau privilége de la Flandre, de voir, pendant
-les guerres les plus acharnées, la liberté de son commerce assurée et
-respectée sur toutes les mers et jusqu'au milieu des garnisons
-françaises qui entouraient l'étape de Calais, où ses ouvriers
-pouvaient sans obstacle aller chercher les laines dont ils avaient
-besoin.
-
-Le duc de Bourgogne reste seul dans son isolement. Haï comme un
-traître par les Français qu'il a abandonnés, jugé avec indifférence
-comme un allié douteux par les Anglais qu'il n'a pas secourus, il ne
-rencontre nulle part l'appui qu'il cherche ou les sympathies qu'il ne
-mérite point. Le comte de Hainaut, son beau-frère, se montre hostile à
-son ambition, et les bonnes villes du Brabant lui refusent la régence
-de leur duché, comme s'il était indigne de porter l'épée de son frère,
-mort les armes à la main à Azincourt. Cependant il ne se lasse point.
-Il saisit le prétexte du mariage de Marie, veuve du duc de Berri, avec
-le sire de la Trémouille, pour s'emparer du comté de Boulogne; puis il
-excite de nouveaux complots à Paris; enfin il mêle des intrigues
-politiques aux conférences commerciales des communes flamandes avec
-les Anglais: il lui tarde évidemment de recueillir le fruit de sa
-faiblesse ou de sa honte, et c'est à son instante prière qu'il est
-convenu, après quelques négociations, qu'il aura une entrevue avec le
-roi d'Angleterre. Calais est choisi comme le lieu le plus convenable;
-le sauf-conduit, daté du 1er octobre, permet au duc de Bourgogne
-d'amener huit cents personnes avec lui; mais telle est sa méfiance
-qu'il exige de plus que le duc de Glocester se remette comme otage
-pendant toute la durée de ces conférences.
-
-Henri V, fier de ses succès et encouragé par les dissensions
-intérieures de la France, semble avoir accueilli le duc Jean à Calais
-avec toute la supériorité que le suzerain possède sur le vassal.
-L'alliance de l'Angleterre était placée si haut depuis la journée
-d'Azincourt qu'il ne lui était pas même permis d'en discuter les
-conditions; elles avaient été réglées d'avance dans une charte qui lui
-fut présentée, où il était dit que le duc de Bourgogne, reconnaissant
-les droits de Henri V et prenant en considération les grandes
-victoires que Dieu lui avait accordées, s'engageait à le servir
-dorénavant comme roi de France, à lui rendre hommage et à l'aider à
-recouvrer sa couronne.
-
-Le duc refusa de signer cet acte de soumission si complet et si
-humble. Le traité qu'il avait espéré était devenu impossible, et Jean
-sans Peur ne songea plus qu'à se servir de ses propres ressources pour
-arriver à l'accomplissement de ses projets.
-
-Le Dauphin venait de mourir. Celui de ses frères qui lui succédait
-avait épousé la fille du comte de Hainaut et résidait dans ses Etats.
-Le duc Jean accourut près de lui à Valenciennes, le 12 novembre, et y
-conclut une étroite alliance, par laquelle le Dauphin promettait de
-secourir le duc de Bourgogne contre tous ses adversaires et se plaçait
-sous sa protection. Aussitôt après ce traité, le comte de Hainaut,
-qui s'était réconcilié avec Jean sans Peur, se rendit à Compiègne avec
-le nouveau Dauphin, pour l'opposer aux Armagnacs; il les menaçait déjà
-de le ramener en Hainaut auprès du duc de Bourgogne, s'ils ne cédaient
-à toutes ses réclamations, lorsque le jeune prince mourut le jour de
-Pâques fleuries.
-
-Autant le second Dauphin était dévoué aux Bourguignons, autant le
-troisième se montrait attaché au parti des Armagnacs. La guerre civile
-allait se réveiller avec une nouvelle énergie. Le parlement avait fait
-brûler publiquement les lettres que le duc de Bourgogne avait
-adressées aux principales villes du royaume: il ne restait plus à Jean
-sans Peur qu'à combattre. Cependant avant de quitter la Flandre, il
-s'engagea, par une déclaration publiée à Lille, le 28 juillet 1417, à
-y laisser comme gouverneur son fils Philippe de Charolais, à prolonger
-les trêves avec l'Angleterre et à faire battre une nouvelle monnaie de
-bon aloi. Il annonçait en même temps que sa volonté formelle était
-«que les habitants du pays de Flandres fussent traittiés selon les
-droits, lois, coustumes et usaiges d'icelluy pays,» et promettait de
-veiller à ce que les marchands pussent entrer librement en France, «si
-que marchandise dont ledit pays le plus est soutenu, tant de blés que
-d'aultres biens, puist avoir généralement et paisiblement cours comme
-elle a eu au temps passé.»
-
-Si la Flandre restait l'asile de la paix, elle voyait à ses frontières
-la France en proie aux fureurs renaissantes des discordes intestines:
-«L'an mille quatre cens dix-sept, dit Juvénal des Ursins, il y avoit
-grandes guerres et terribles divisions par le duc de Bourgogne,
-cuidant toujours venir à sa fin d'avoir le gouvernement du royaume.»
-Rouen se révolte et tue son bailli. Les villes de la Somme traitent
-avec Jean sans Peur. Reims, Troyes, Châlons, Auxerre, Beauvais,
-Senlis, lui ouvrent leurs portes. La reine Isabeau de Bavière se
-déclare en sa faveur et bientôt il réunit à Montdidier une armée où
-l'on remarque les sires de Maldeghem, de Thiennes, de Dixmude,
-d'Uutkerke, de Steenhuyse, d'Auxy, de la Gruuthuse, de Coolscamp.
-Enfin, dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, la trahison de Perinet
-Leclerc lui livre Paris, où la faction des bouchers, aussitôt
-réveillée, se venge de son long repos par d'effroyables massacres.
-
-La Flandre se félicitait d'être étrangère à ces malheurs, quand on
-apprit, immédiatement après l'extermination des Armagnacs, que des
-incendies terribles ravageaient ses cités et ses campagnes. Ils se
-multipliaient avec une merveilleuse rapidité tantôt à Bruges, tantôt à
-Dixmude, à Poperinghe ou à Roulers, tantôt dans quelque village isolé,
-et à peine les soins empressés des bourgeois ou des laboureurs
-avaient-ils réussi à étouffer la flamme qu'on la voyait dans d'autres
-quartiers ou dans d'autres hameaux éclairer le ciel de ses sinistres
-lueurs. Enfin, on saisit et on livra aux supplices les auteurs de ces
-désastres; ils avouèrent, dit-on, qu'ils étaient soudoyés par le duc
-d'Orléans, alors prisonnier en Angleterre, pour venger les atrocités
-commises sous les yeux du duc de Bourgogne à Paris.
-
-Dès que l'infortuné monarque, qui ne savait plus lui-même qu'il était
-roi de France, fut retombé aux mains des Bourguignons, le Dauphin
-Charles se déclara régent du royaume et résolut, dans ce péril
-imminent, de traiter avec les Anglais, afin de pouvoir combattre plus
-puissamment le duc Jean. Henri V, qu'occupait vivement le soin de
-rétablir l'ordre en Angleterre, accueillit ses ouvertures avec faveur;
-mais il fut difficile de s'entendre sur les conditions de ce traité.
-Des conférences s'ouvrirent au mois de novembre à Alençon.
-L'archevêque de Sens, le comte de Tonnerre, Robert de Braquemont,
-amiral de France, y avaient été envoyés par le Dauphin. Le comte de
-Salisbury y représentait Henri V. Après de longues discussions, les
-ambassadeurs français offrirent l'abandon définitif de l'Agenois, du
-Limousin, du Périgord, de l'Angoumois, de la Saintonge, du comté de
-Guines et du château de Calais. Ils y ajoutèrent bientôt la partie de
-la Normandie située au delà de la Seine, à l'exception de Rouen, et se
-virent enfin réduits à proposer les tristes conditions de la paix de
-Bretigny, et, de plus, si les Anglais renonçaient à la Normandie, les
-comtés d'Artois et de Flandre. Les ambassadeurs de Henri V firent
-connaître leur réponse. Ils réclamaient d'énormes sommes d'argent pour
-la rançon du roi Jean, qui n'était pas encore totalement payée, et
-exigeaient tous les territoires qu'on leur avait offerts, en y
-comprenant en même temps la Flandre, la Normandie, l'Anjou, Tours et
-le Mans. Les pouvoirs des envoyés du Dauphin n'allaient pas si loin.
-Les conférences furent ajournées; il fut toutefois convenu que le roi
-Henri V renoncerait à l'alliance du duc de Bourgogne. Dès ce moment,
-des événements de plus en plus graves se succèdent. Le duc Jean
-n'ignorait pas, sans doute, qu'il était question de transporter à
-Henri V la plus florissante partie de ses Etats. Il tenta un dernier
-effort pour conjurer une négociation évidemment dirigée contre lui, en
-demandant à Henri V une entrevue, à laquelle il se rendit avec Isabeau
-de Bavière pour le presser d'accepter la main de Catherine de France.
-Cependant les prétentions exorbitantes des ministres anglais, qui se
-croyaient déjà assurés de l'adhésion du Dauphin à leurs propositions,
-renversèrent toutes les espérances du duc de Bourgogne, et l'on
-entendit Henri V lui dire: «Beau cousin, je veux que vous sachiez que
-une fois j'auray la fille de vostre roy et tout ce que j'ay demandé
-avec elle, ou je debouteray le roi, et vous aussi, hors de son
-royaume.» Toutes ces menaces révélaient à Jean sans Peur ce qui se
-tramait contre lui. Il ne lui restait plus qu'à se rapprocher du
-Dauphin pour réparer l'échec que lui avait fait éprouver le refus du
-roi d'Angleterre, et, sans hésiter plus longtemps, ils se hâta de lui
-faire proposer une entrevue qui eut lieu à Pouilly-le-Fort, à une
-lieue de Melun. Le Dauphin n'avait pas, comme Henri V, conquis à
-Azincourt le droit d'être impitoyable et superbe; le duc de Bourgogne
-était réduit aussi à traiter à tout prix, s'il voulait conserver la
-Flandre. Dans cette situation, il était aisé de s'entendre. A une
-réconciliation publique succéda une traité d'alliance, où le duc de
-Bourgogne, voulant désormais «concordamment vacquer aux grans fais et
-besoignes touchans monsieur le roi et sondit royaume, et ensemble
-résister à la damnable entreprise de ses anciens ennemis les Engloiz,»
-jurait, entre les mains de l'évêque de Léon, légat du pape, «sur la
-vraye croix et les sains Evangiles de Dieu manuelment touchées, par la
-foy et serment de son corps, sur sa part de paradis, en parole de
-prince et autrement le plus avant que faire se peut,» d'honorer, de
-servir, d'aimer et de chérir, «tant qu'il vivrait en ce monde, de tout
-son cuer et pensée,» la personne du Dauphin et de lui être toujours
-vrai et loyal parent (11 juillet 1419).
-
-Le 20 novembre 1407, le duc de Bourgogne avait aussi juré d'aimer le
-duc d'Orléans comme son frère.
-
-Les conseillers du Dauphin se trompaient s'ils ajoutaient foi aux
-promesses solennelles échangées à Pouilly. Bien que le duc de
-Bourgogne répétât «que Hennotin de Flandre combatroit Henry de
-Lancastre,» son unique but était d'enlever au Dauphin l'appui des
-Anglais, et il songeait lui-même si peu à les attaquer qu'il avait
-entamé de nouvelles négociations pour ne pas trouver en Henri V un
-ennemi redoutable. Le 22 juillet, un sauf-conduit est accordé aux
-conseillers bourguignons Regnier Pot, Antoine de Toulongeon et Henri
-Goethals, qui se rendent à Mantes pour traiter avec Henri V; le 6
-août, ils le suivent à Pontoise; mais ces pourparlers n'amènent aucun
-résultat, et le roi d'Angleterre en annonce la rupture dans une longue
-protestation de zèle pour la paix, où il rappelle que le château de
-Pontoise, éloigné à peine de sept lieues de Paris, est la clef de la
-capitale de la France. Ne faut-il pas placer au même moment l'arrivée
-à Pontoise des ambassadeurs du Dauphin qui, instruits des négociations
-commencées par le duc Jean au mépris du traité de Pouilly, n'avait cru
-pouvoir les déjouer qu'en revenant à sa politique de l'année
-précédente? Ces ambassadeurs n'allaient-ils pas annoncer qu'il était
-disposé à livrer à Henri V, avec la Normandie et le Meine, l'une des
-pairies du duc de Bourgogne, l'héritage même de Marguerite de Male? La
-première conséquence de cette alliance ne devait-elle pas être une
-invasion des Anglais dans la Bourgogne? N'avait-on pas vu dans la cité
-même de Paris le parti du Dauphin se dessiner, après l'entrevue de
-Pouilly, avec une puissance toute nouvelle?
-
-Le duc de Bourgogne qui, pendant toute sa vie, n'avait connu d'autre
-mobile qu'une violence envieuse et dissimulée, se voyait de plus en
-plus menacé. Quand le Dauphin combattait les Anglais, toute la France
-chevaleresque se pressait sous ses drapeaux; lorsqu'il traitait avec
-Henri V, l'isolement du duc Jean, haï des nobles et méprisé des
-bourgeois, n'en était que plus profond. La politique que le duc de
-Bourgogne s'était faite par douze années d'intrigues le plaçait
-nécessairement parmi les ennemis du royaume; mais il ne pouvait y
-occuper le rang que convoitait son ambition tant que le Dauphin,
-suppléant à l'impuissance du roi, tiendrait tour à tour suspendu sur
-sa tête le courage de ses bannerets ou l'habileté de ses négociateurs.
-Jean le comprend: son intelligence grossière et brutale subit
-impatiemment la position chancelante à laquelle il est condamné; elle
-lui représente le Dauphin guidé par les Armagnacs, qui l'excitent à
-conspirer sa perte, et lui montre, en 1419 aussi bien qu'en 1407, le
-crime comme la dernière ressource de la haine.
-
-Il devient intéressant d'étudier jour par jour les mesures adoptées
-par le duc de Bourgogne. Il invite, le 14 août, le Dauphin à se rendre
-à Troyes, près du roi Charles VI, pour y conclure la paix. Sur le
-refus du jeune prince, une nouvelle entrevue, sur les bords de la
-Seine, est proposée, probablement par les gens du duc de Bourgogne, et
-après quelques discussions, il est convenu qu'elle aura lieu au pont
-de Montereau-Faut-Yonne. Aussitôt après, le 17 août, il appelle près
-de lui les sires de Jonvelle et de Rigny avec toutes les troupes
-placées sous leurs ordres. Quatre jours plus tard, le 21 août, il
-écrit de nouveau aux maîtres de la chambre des comptes de Dijon que,
-devant avoir prochainement une entrevue sur la Seine avec le Dauphin,
-il désire réunir autour de lui plusieurs de ses nobles vassaux pour
-l'aider de leurs conseils, et au moins trois cents hommes d'armes pour
-la garde de sa personne. Il les charge de faire remettre avec la plus
-grande diligence, par des messagers qui chevaucheront jour et nuit,
-les lettres qu'il adresse aux sires d'Arlay, de Saint-George, de
-Villersexel, de Ray, de Ruppes, de Pontailler et de Vergy, pour qu'ils
-se rendent immédiatement près de lui avec le plus grand nombre
-d'hommes d'armes qu'ils pourront assembler. Ils obéissent, et le jour
-fixé pour l'entrevue, il choisit parmi eux dix des plus intrépides
-chevaliers: ce sont Charles de Bourbon, Jean de Fribourg, Guillaume de
-Vienne, seigneur de Saint-George, Jean de Neufchâtel, Gui de
-Pontailler, Charles de Lens, Antoine et Jean de Vergy, et les sires de
-Navailles et de Giac. Parmi ceux qui accompagnent le Dauphin, deux
-magistrats, son chancelier et le président de Provence, se trouvent
-sans armes. Si un combat est nécessaire pour enlever au Dauphin la
-liberté ou la vie, toutes les chances sont en faveur des Bourguignons.
-Une secrète méfiance les agite toutefois, et ils racontent qu'un juif
-a annoncé au duc Jean que s'il se présente à Montereau il n'en
-retournera jamais.
-
-Un mois après l'assassinat du duc d'Orleans, le duc Jean de Bourgogne
-était descendu à Ypres au cloître de Saint-Martin, quand vers l'heure
-des matines une sinistre lueur s'éleva dans les airs. Les bourgeois et
-les prêtres accoururent, croyant qu'un incendie venait d'éclater; mais
-ils n'aperçurent (tel est le récit d'Olivier de Dixmude) qu'un dragon
-qui plana au-dessus de la chambre occupée par le duc jusqu'à ce que,
-repliant sur lui-même son dard flamboyant il disparut tout à coup. La
-légende populaire doit-elle être une prophétie? Jean sans Peur ne
-succombera-t-il pas dans un complot qu'il a lui-même pris soin de
-préparer?
-
-Ce fut le 10 septembre 1419 qu'eut lieu l'entrevue. Le Dauphin
-reprocha au duc de l'avoir laissé attendre dix-huit jours à Montereau
-et de ne pas avoir fait la guerre aux Anglais; mais celui-ci lui
-répondit qu'il avait fait ce qu'il devait faire, et du reste «qu'on ne
-pourroit rien adviser sinon en la présence du roy son père, et qu'il
-falloit qu'il y vînt.» En même temps, le duc tira son épée.
-«Monseigneur, ajouta le sire de Navailles en mettant la main sur le
-Dauphin, quiconque le veuille voir, vous viendrez à présent à vostre
-père.» En ce moment se passa une scène rapide et confuse que la foule
-des spectateurs réunis sur les deux rives du fleuve ne distingua
-qu'imparfaitement. «Le Dauphin est tué!» s'écria-t-elle. Le même bruit
-passa de ceux qui suivaient le duc jusqu'aux hommes d'armes qui
-gardaient le château de Montereau; mais on connut bientôt la vérité.
-Tannegui du Chastel s'était précipité sur le Dauphin et l'avait
-emporté dans ses bras, tandis que Robert de Loire, le vicomte de
-Narbonne et Pierre Frottier renversaient à leurs pieds le sire de
-Navailles et le duc lui-même. «Tu coupas le poing à mon maître,
-s'était écrié Guillaume le Bouteiller, ancien serviteur du duc
-d'Orléans, et moi je te couperai le tien;» et il le frappa à son tour.
-
-Tel est le récit que le Dauphin inséra dans les lettres qu'il adressa
-à toutes les bonnes villes du royaume et qu'appuie l'autorité de
-Juvénal des Ursins, l'historien le plus respectable et le plus
-impartial de ce siècle. Tannegui du Chastel en affirma la vérité en
-portant son défi de chevalier à quiconque oserait la contester, défi
-auquel personne ne répondit jamais. On ajoute que Philippe Jossequin,
-ancien compagnon de captivité du duc, qui s'était élevé du rang de
-valet de chambre à celui de son conseiller et de son intime confident,
-ayant été arrêté par les gens du Dauphin au château de Montereau,
-révéla également les perfides desseins de son maître.
-
-«Aucuns disoient que, veu le meurtre qu'il fit en la personne du duc
-d'Orléans et les meurtres faits à Paris, c'estoit un jugement de
-Dieu.»
-
-
-
-
-LIVRE SEIZIÈME.
-
-1419-1445.
-
-Philippe l'_Asseuré_ ou le Bon.
-
-Continuation des guerres en France.
-
-Troubles de Bruges.
-
-Splendeur de la cour du duc de Bourgogne.
-
-
-Jean sans Peur n'avait qu'un fils. Il s'appelait Philippe comme le
-premier duc de Bourgogne de la maison de Valois, et avait épousé
-Michelle de France, fille de Charles VI. Bien qu'il fût encore fort
-jeune et d'une santé affaiblie par des fièvres fréquentes, une
-habileté froide et calme, prudente jusqu'à la ruse, persévérante
-jusqu'au courage, l'avait fait surnommer Philippe _l'Asseuré_. Il se
-trouvait à Gand lorsqu'on y vit arriver deux messagers envoyés par le
-sire de Neufchâtel, qui s'était retiré à Bray après l'entrevue du 10
-septembre 1419. Jean de Thoisy, évêque de Tournay, et le sire de
-Brimeu l'instruisirent aussitôt de la fin tragique du duc Jean. Les
-chroniqueurs rapportent que sa douleur fut extrême: elle se révéla par
-des transports de fureur qui semèrent l'effroi parmi tous ceux qui
-l'entouraient. Les yeux lui roulaient dans la tête, ses dents
-claquaient convulsivement, ses pieds se roidissaient sans qu'il pût
-faire un pas, et déjà ses lèvres, devenues noires et livides,
-semblaient se glacer; pendant une heure, on le crut mort: il ne revint
-à lui que pour lancer à la jeune duchesse de Bourgogne ces paroles:
-«Michelle, votre frère a tué mon père!» Sinistre anathème que
-l'infortunée princesse devait accepter comme une sentence de mort.
-
-Cependant, dès que ce violent accès de désespoir se fut un peu calmé,
-il appela de Bruges à Gand l'orateur de la faction des Legoix, le
-célèbre carme Eustache de Pavilly, qui avait succédé à toute
-l'influence du cordelier Jean Petit; il le pria de l'aider de ses
-conseils et résolut immédiatement de se préparer à la guerre. Tandis
-qu'il ordonnait aux membres des Etats de se réunir, il se rendait
-lui-même dans toutes les villes de la Flandre, à Bruges, à Lille, à
-Courtray, à Deynze, à Termonde, pour réclamer, en échange de ses
-serments, des armements et des subsides.
-
-La plupart des nobles montrèrent un grand zèle; les uns étaient les
-descendants de ces chevaliers bourguignons qui avaient accompagné
-Philippe le Hardi, ou les fils des _Leliaerts_ fidèles à Louis de
-Male; les autres d'obscurs courtisans qui avaient acquis, «moyennant
-finance,» des distinctions et des titres qu'on allait bientôt refuser
-aux plus illustres bourgeois des cités flamandes; mais cet
-enthousiasme ne s'étendait pas plus loin: la Flandre continuait à
-rester étrangère aussi bien aux passions qu'aux sanglantes querelles
-de ses princes, et lorsque le nouveau duc de Bourgogne arriva aux
-portes de Bruges, il se vit réduit à s'arrêter pendant quatre heures
-au château de Male, afin d'obtenir de la commune qu'il lui fût permis
-de ramener avec lui quelques magistrats qu'elle avait autrefois
-exilés; sa médiation, quoique protégée par les souvenirs de son récent
-avénement, resta stérile, et dès les premiers jours de son règne il
-apprit, en se séparant de ses amis pour aller jurer de respecter les
-franchises et les libertés du pays, combien était vif et énergique le
-sentiment national qui veillait à leur défense.
-
-Philippe ne pouvait songer à aborder en ce moment cette lutte contre
-la puissance des communes flamandes qui devait remplir la plus
-importante période de sa vie: son premier soin allait être de montrer,
-en vengeant la mort de son père, qu'il était digne de recueillir avec
-l'héritage de ses Etats celui de l'influence qu'il exerçait en France.
-Dès le 7 octobre il s'était rendu à Malines, où les ducs de Brabant et
-de Bavière, Jean de Clèves et la comtesse de Hainaut avaient renouvelé
-avec lui les anciennes alliances conclues par Jean sans Peur, et en se
-dirigeant vers Arras, il avait reçu à Lille Philippe de Morvilliers,
-président du parlement, chargé de lui annoncer que la ville de Paris
-avait juré entre les mains du comte de Saint-Pol de combattre les
-ennemis de son père et de le soutenir de tous ses efforts pour qu'il
-dirigeât le gouvernement. Les plus puissantes villes du nord de la
-France avaient suivi l'exemple de la capitale émue par les bruits qui
-accusaient les Dauphinois du complot de Montereau, et Philippe,
-investi dès ce moment de l'autorité suprême, leur avait mandé qu'elles
-envoyassent le 17 octobre leurs députés à Arras.
-
-Vingt-quatre évêques et abbés s'étaient réunis dans cette ville pour
-célébrer les obsèques solennelles de Jean sans Peur. Maître Pierre
-Flour, inquisiteur de la foi dans le diocèse de Reims, crut devoir y
-prononcer un discours dans lequel il engagea pieusement le jeune
-prince à laisser la tâche de punir ceux qui avaient répandu le sang de
-son père à la justice céleste, qui est plus sûre et plus sévère que
-celle des hommes. Il croyait, ajoutait-il, que dans des circonstances
-qui pouvaient être si fécondes en résultats désastreux, il ne lui
-était pas permis, sans être coupable vis-à-vis de Dieu, de tenir plus
-longtemps cachées ces grandes vérités qui ordonnent au chrétien
-d'oublier et de pardonner. A ces nobles paroles, le duc se troubla et
-dissimula si peu sa colère qu'il exigea que le prédicateur s'excusât
-humblement de son éloquence et de son zèle à accomplir les devoirs de
-son ministère. Quatre jours après, il annonça à l'assemblée réunie à
-Arras qu'il traitait avec l'Angleterre, et «que cette alliance faite,
-en toute criminelle et mortelle aigreur, il tireroit à la vengeance du
-mort si avant que Dieu lui vouldroit permettre et y mettroit corps et
-âme, substance et pays, tout à l'aventure et en la disposition de
-fortune.»
-
-Le jeune duc de Bourgogne s'était hâté d'offrir à Henri V plus qu'il
-ne demandait au Dauphin lui-même: il avait envoyé successivement près
-de lui l'évêque d'Arras, Gilbert de Lannoy, Jean de Toulongeon, Simon
-de Fourmelles, Guillaume de Champdivers, les sires d'Uutkerke et de
-Brimeu. Ils devaient à tout prix s'assurer son alliance, et dès le 12
-octobre ils avaient conclu un traité qui favorisait les rapports
-commerciaux de la Flandre et de l'Angleterre: c'était le préliminaire
-de toutes les négociations: elles se prolongèrent sur des questions
-plus importantes, sur les conditions que la brillante royauté de Henri
-V voulait faire imposer par le duc de Bourgogne à la royauté avilie de
-Charles VI. Le roi d'Angleterre demandait que le roi de France lui
-donnât en mariage sa fille Catherine, et l'instituât l'héritier du
-royaume à l'exclusion du Dauphin et au mépris des anciennes coutumes
-sur l'application de la loi salique. Dans le cas où cette union serait
-demeurée stérile, Henri ne devait pas moins conserver ses droits de
-succession à la couronne; il n'attendait pas même la mort de Charles
-VI pour en jouir. La folie du vieux roi lui fournissait un prétexte
-pour exercer immédiatement l'autorité royale avec le titre de régent.
-Tout ce qu'exigeait le roi d'Angleterre lui fut accordé, et ce fut à
-ces conditions si désastreuses pour la France que fut conclu un traité
-d'alliance qui portait qu'un des frères de Henri V épouserait l'une
-des soeurs du duc de Bourgogne; qu'ils se soutiendraient comme des
-frères et se réuniraient contre le Dauphin. Aussitôt après, Philippe
-se rendit à Gand: il s'y arrêta peu et se dirigea vers Troyes pour
-faire accepter par Charles VI l'exhérédation de son fils. Lorsqu'il
-rejoignit à Saint-Quentin les ambassadeurs anglais, une nombreuse
-armée l'accompagnait. On y remarquait les sires d'Halewyn, de
-Commines, de Steenhuyse, de Roubaix, d'Uutkerke et d'autres illustres
-chevaliers, et à côté d'eux un chef de bandits populaires, nommé
-Tabary le Boiteux, appelé à remplir la place des Caboche et des
-Legoix.
-
-Le duc arriva le 28 mars à Troyes. On cria _Noël_ pour lui en présence
-du roi et comme s'il eût été le roi. Cependant il affecta un grand
-respect vis-à-vis de Charles VI et lui rendit hommage pour le duché de
-Bourgogne et les comtés de Flandre et d'Artois. Il avait d'autant plus
-de motifs de feindre l'oubli complet de la folie du roi qu'il allait
-en profiter pour se faire donner les villes de Péronne, de Roye et de
-Montdidier comme dot de madame Michelle de France, avec l'abandon de
-tout droit de rachat sur Lille, Douay et Orchies. Enfin le 9 avril se
-signa à Troyes ce célèbre traité où le petit-fils du roi Jean
-transféra au descendant du vainqueur de Poitiers des droits que la
-victoire elle-même n'avait pu enlever à son aïeul captif à Londres.
-Les temps étaient si profondément changés, on était si las des
-désordres, des émeutes et de la guerre, que Paris accueillit avec joie
-l'alliance qui livrait la France aux Anglais.
-
-Philippe avait tout sacrifié à ce qu'il croyait devoir à la mémoire de
-son père. Lorsque le traité eut été conclu, son premier soin fut de
-guider les Anglais devant Montereau que les Armagnacs occupaient
-encore. Dès que les hommes d'armes bourguignons y furent entrés, ils
-demandèrent où gisait le corps mutilé du duc Jean. Quelques pauvres
-femmes les conduisirent dans la grande église et leur montrèrent un
-coin où la terre semblait avoir été fraîchement remuée. Là reposait
-leur ancien maître. Ils prirent un drap noir et y placèrent quatre
-cierges; puis ils allèrent raconter ce qu'ils avaient vu. Le
-lendemain, le duc fit exhumer les restes de son père. On le trouva
-vêtu du pourpoint et des houseaux qu'il portait au moment de sa mort,
-et ses plaies saignaient encore: un riche cercueil le reçut et il fut
-enseveli dans la Chartreuse de Dijon.
-
-Maître de Montereau et de Melun, Philippe conduisit Henri V à Paris.
-Charles VI avait quitté Troyes pour le suivre. Les deux rois y
-entrèrent à cheval l'un à côté de l'autre. Un peu en arrière du roi
-d'Angleterre paraissait le duc de Bourgogne, escorté de ses chevaliers
-qui, par leur nombre et leur luxe, surpassaient tous les autres, bien
-qu'à l'exemple du duc il fussent tous vêtus de deuil. Le peuple
-faisait entendre de longues acclamations, comme si la honte d'une
-domination étrangère pouvait seule lui assurer la paix. Il se montrait
-surtout impatient de saluer dans le jeune duc de Bourgogne l'héritier
-d'un prince qui s'était autrefois montré le soutien et le défenseur de
-ses griefs et de ses intérêts.
-
-Peu de jours après cette cérémonie, les deux rois tinrent un lit de
-justice dans l'une des salles de l'hôtel Saint-Paul. Le duc de
-Bourgogne y assistait entouré de ses principaux conseillers. Maître
-Nicolas Rolin, son avocat, accusa le Dauphin et ceux qui
-l'accompagnaient à Montereau d'avoir commis un félon homicide en la
-personne de Jean de Bourgogne. Il demanda qu'ils fussent condamnés à
-faire amende honorable, tête nue, un cierge à la main, à Paris et à
-Montereau. L'avocat du roi au parlement (il se nommait Pierre de
-Marigny) et celui de l'université de Paris appuyèrent sa requête, et
-le 23 décembre Charles VI prononça solennellement la condamnation de
-son fils, de même qu'à une autre époque on lui avait fait approuver
-l'assassinat de son frère.
-
-Tandis que Henri V retournait à Londres, le duc de Bourgogne se rendit
-à Gand. Les événements qui se passaient en Brabant réclamaient toute
-son attention. Jacqueline de Hainaut avait trouvé dans son second mari
-le duc Jean de Brabant, un prince laid, faible, timide, plus jeune
-qu'elle, incapable de la fixer par l'affection ou de la retenir par le
-respect. Elle se trouvait sans cesse en lutte avec ses conseillers et
-ne cachait point combien elle espérait faire prononcer une sentence de
-divorce. Parmi ceux en qui Jacqueline mettait toute sa confiance, on
-distinguait le sire de Robersart, chevalier né en Hainaut, mais dévoué
-aux Anglais. Elle lui racontait ses maux et ses peines, et le sire de
-Robersart l'engageait à se dérober au joug qui l'accablait pour fuir
-en Angleterre où vivaient des princes nobles, puissants et dignes
-d'elle. En effet, elle saisit un prétexte pour s'éloigner de
-Valenciennes et se dirigea à la hâte, guidée par le sire de Robersart,
-du côté de Calais. Elle y arriva le second jour (8 mars 1420, v. st.)
-et fit aussitôt demander un sauf-conduit au roi d'Angleterre, «et,
-faisant là aulcunement son séjour jusques elle recevoit rapport du roy
-anglois, souvent monta sur les murs du havre et regardant au travers
-de celle mer tout au plus loing, ses yeux s'esclairissoient souvent
-sur ces dunes angloises que elle véoit blanchir de loing, puis sur le
-chasteau de Douvres, là où elle souhaitoit être dedans; car lui
-tardoit bien à estre si longuement absente de la seigneurie que tant
-désiroit à voir et dont cestuy de Robersart l'avoit tant informée. Si
-ne véoit bateau cingler par mer, ne voile tendre au vent que elle
-certainement n'espérât être le rapporteur de sa joie.» Un siècle plus
-tard, Marie Stuart fondait en larmes en quittant ce même havre de
-Calais. Toutes deux avaient épousé des dauphins de France; la première
-cherchait les illusions de l'amour sous le ciel de l'Angleterre; la
-seconde les laissait derrière elle et s'effrayait d'aller ceindre au
-delà des mers une couronne que devait briser la hache de Fotheringay.
-
-Le duc de Bourgogne vit avec déplaisir l'asile qu'on accorda à la
-duchesse de Brabant; mais le moment n'était pas venu d'élever ses
-plaintes et de rompre avec Henri V. Le Dauphin venait de gagner la
-bataille de Baugé. Le roi d'Angleterre s'embarquait à Douvres avec
-quatre mille hommes d'armes et vingt-quatre mille archers pour arrêter
-les succès des Armagnacs; Philippe, quoique malade, se rendit près de
-lui à Montreuil et, après quelques conférences, il le quitta pour
-aller, à son exemple, réunir son armée.
-
-Ce fut à Mantes que le duc Philippe rejoignit Henri V. Il ne lui
-amenait que trois mille combattants, mais c'étaient tous des hommes
-d'armes d'élite. On apprit bientôt qu'à leur approche le Dauphin avait
-levé le siége de Chartres et s'était retiré au delà de la Loire: on
-n'osa pas l'y poursuivre. Les Anglais investirent la ville de Meaux,
-et le duc Philippe se dirigea vers le Ponthieu avec douze cents hommes
-d'armes pour en chasser les capitaines armagnacs, qui menaçaient déjà
-l'Artois et la Picardie.
-
-Il venait de former le siége de Saint-Riquier, dont Poton de
-Saintraille s'était emparé, lorsqu'on apprit au camp bourguignon
-qu'une forte armée, rassemblée à la hâte par le Dauphin, s'approchait
-de la Somme, en se dirigeant vers le gué de la Blanche-Taque; c'était
-en ces mêmes lieux que s'était effectué le fameux passage des
-vainqueurs de Crécy, conduits par Godefroi d'Harcourt, et par un
-bizarre rapprochement, c'était un sire d'Harcourt qui occupait, pour
-s'opposer cette fois aux alliés des Anglais, l'ancienne position de
-Godemar du Fay.
-
-Le duc de Bourgogne, qui pendant la nuit avait traversé Abbeville,
-ordonna aussitôt à ses arbalétriers et aux milices des communes de se
-porter en avant aussi rapidement qu'il leur serait possible, et il se
-mit lui-même, avec toute sa cavalerie, au grand trot en suivant la
-rive gauche de la Somme. Les Dauphinois n'avaient pas encore passé le
-gué, soit que le temps leur eût manqué, soit que la marée ne le permît
-point, et le sire d'Harcourt, voyant qu'il avait fait une marche
-inutile, s'était retiré vers le Crotoy. Dans les deux armées on se
-préparait à combattre. C'était la première fois que le duc allait
-assister à une bataille. Il remit son épée à Jean de Luxembourg et le
-requit de l'armer chevalier. Le sire de Luxembourg lui donna aussitôt
-l'accolade en lui disant: «Monseigneur, au nom de Dieu et de
-Monseigneur Sainct-George, je vous fais chevalier: et aussy le
-puissiez-vous devenir comme il vous sera bien besoing et à nous tous.»
-Puis le duc donna lui-même l'ordre de chevalerie à un grand nombre de
-ceux qui l'entouraient, notamment à Philippe de Saveuse, à Colard de
-Commines, à Jean de Steenhuyse, à Jean de Roubaix, à Guillaume
-d'Halewyn, à André et à Jean Vilain. Tous se montraient pleins de
-confiance et d'espoir; il avait été décidé, toutefois, que, pour
-éviter le péril, le duc Philippe se contenterait de revêtir la cotte
-d'acier et le gorgerin de Milan qu'avait choisis son écuyer Huguenin
-du Blé, et qu'un autre chevalier porterait la brillante armure où sa
-devise, accompagnée de fusils et de flammes, nuées de rouge clair à
-manière de feu, s'enlaçait parmi les écussons de ses nombreux Etats
-(30 août 1421).
-
-Le sire de Saint-Léger et le bâtard de Coucy reçurent l'ordre de se
-porter sur le flanc des Dauphinois. Leur mouvement fut le signal du
-combat. Les Dauphinois se précipitèrent, lances baissées, sur leurs
-adversaires; les deux ailes des Bourguignons plièrent et le désordre
-s'y mit. Plusieurs chevaliers de Flandre cherchaient à l'arrêter par
-leur courage; on remarquait surtout les sires d'Halewyn, de Lannoy, de
-Commines, d'Uutkerke et Jean Vilain, mais la fortune leur semblait
-contraire. Les sires de Lannoy, d'Halewyn et de Commines furent faits
-prisonniers: le sire d'Humbercourt, blessé, avait partagé leur
-captivité. «Rendez-vous, chevalier, rendez-vous!» criait-on à Jean de
-Luxembourg; mais il ne répondait qu'en frappant ses ennemis.
-Néanmoins, tandis qu'il se détournait pour combattre, un Dauphinois
-s'approcha de lui et lui donna un coup d'épée à travers la figure en
-lui disant: «Rendez-vous sur l'heure, ou à mort!» Le sire de
-Luxembourg releva sa tête inondée de sang et se rendit. Le duc était
-lui-même environné d'ennemis; l'arçon de sa selle était brisé; un
-autre coup de lance avait déchiré le harnais de son coursier, et déjà
-un homme d'armes avait, dit-on, mis la main sur lui. Au même moment la
-bannière du duc s'inclina. «Tout est perdu! s'écria le roi d'armes
-d'Artois; et les Bourguignons se précipitèrent vers Abbeville,
-poursuivis par les Dauphinois qui ne songeaient plus qu'à tirer de
-bonnes dépouilles de leur victoire; mais Abbeville leur ferma ses
-portes et ils galopèrent jusqu'à Pecquigny.
-
-Cependant le sire de Rosimbos avait relevé la bannière du duc.
-«Messeigneurs, disait-il aux nobles qui l'entouraient, rallions-nous,
-au nom de Dieu! monstrons-nous estre gentilshommes et servons nostre
-prince, car mieulx vault morir en honneur avec luy que vivre
-reprochés.» Déjà les nobles de Flandre se réunissaient à sa voix, et
-Philippe, sauvé par leur dévouement, se plaçait au milieu d'eux en
-criant: _Bourgogne!_ Sans tarder plus longtemps, ils attaquèrent les
-Dauphinois, dont la plupart s'étaient éloignés pour atteindre les
-fuyards, et ils réussirent à délivrer les sires de Luxembourg et
-d'Humbercourt. Au premier rang de ces héros du parti Bourguignon, on
-distinguait Jean Vilain, jeune chevalier à la taille gigantesque qui,
-lâchant la bride à son robuste coursier et tenant sa hache à deux
-mains, renversait tous les ennemis qui s'offraient à ses regards.
-Partout où retentissaient ses coups terribles, la victoire le suivait,
-et Saintraille qui, pour la première fois de sa vie, se sentait glacé
-de terreur, ne lui remettait son épée qu'en se signant, parce qu'il
-croyait avoir trouvé en lui un adversaire surnaturel sorti de l'enfer
-pour le combattre.
-
-Philippe rentra triomphalement à Abbeville. Il punit les fuyards et
-loua les vainqueurs. Il chassa de sa cour les premiers qui restèrent
-longtemps flétris par le honteux surnom de chevaliers de Pecquigny: il
-ne cacha point que sans les autres il eût été captif ou mort. «A la
-nation flandroise, dit Chastelain, il donna ce los, à lui-même l'ay oy
-dire, que plus par eulx que par nuls autres cely jour Dieu lui envoya
-victoire et honneur. Et affermoit avec ce qu'il ne fust oncques trouvé
-qu'en leur noblesse il n'y eust constance et fermeté la plus entière
-du monde et la plus féable.»
-
-Ce combat, connu sous le nom de bataille de Mons-en-Vimeu, fut plus
-sanglant que fécond en résultats. Le duc abandonna son projet de
-réduire Saint-Riquier et ramena son armée à Hesdin où il la licencia.
-De là il se retira à Lille, et il y fit enfermer ses prisonniers dans
-le château.
-
-On était au coeur de l'hiver et assez près des fêtes de Noël,
-lorsqu'une ambassade, formée des députés du duché de Bourgogne où
-Philippe n'avait point paru depuis son avénement, vint l'inviter à s'y
-rendre. Il céda à leurs prières et promit de les suivre; mais avant
-d'aller à Dijon, il se dirigea vers Paris. Il y arriva le 5 janvier.
-La misère des bourgeois y était devenue de plus en plus affreuse.
-Vingt-quatre mille maisons étaient vides, disait-on, dans la capitale
-de la France, et les loups en parcouraient librement les rues
-désertes. Depuis que le laboureur avait abandonné ses sillons
-ensanglantés par la guerre, d'horribles famines s'étaient succédées,
-et bientôt à leurs ravages s'étaient associées les dévastations de la
-peste et des maladies contagieuses. De ceux que la mort avait
-épargnés, les uns avaient fui hors de la ville pour s'enrôler dans des
-bandes de brigands; les autres étaient réduits à implorer la pitié et
-les aumônes de leurs amis qui se trouvaient dans une situation à peu
-près aussi déplorable; tous gémissaient et versaient des larmes,
-maudissant tour à tour l'heure de leur naissance, les rigueurs de leur
-fortune ou l'ambition des princes. Ces malheurs duraient depuis
-quatorze ans et la consternation devint universelle lorsque le duc de
-Bourgogne, en qui le peuple plaçait ses dernières espérances, quitta
-Paris sans avoir apporté de soulagement à sa misère. Ses sergents
-eux-mêmes avaient maltraité et pillé les bourgeois comme s'ils eussent
-été des Anglais ou des Armagnacs, et les acclamations qui avaient
-salué son arrivée se changèrent en murmures violents à son départ:
-«Voilà, se disait-on, comment il témoigne sa reconnaissance à la
-première cité du royaume, si malheureuse et si dévouée à sa cause! Il
-se montre, comme le duc Jean, insouciant pour nos maux et se hâte peu
-d'y porter remède!» On l'accusait même d'oublier jusqu'au soin de
-venger son père pour mener la vie coupable et dissolue que le duc
-d'Orléans avait jadis si sévèrement expiée.
-
-Le duc Philippe s'émut de ces reproches; il ordonna à Hugues de Lannoy
-et à Jean de Luxembourg de rassembler les hommes d'armes de Flandre et
-de Picardie et se prépara à combattre le Dauphin: il attendait les
-Anglais qui devaient se joindre à son armée, lorsque Henri V mourut à
-Vincennes, ayant, à trente-quatre ans, réuni aux Etats de ses aïeux un
-royaume plus vaste que l'Angleterre même et rêvant une croisade à
-Jérusalem. Son dernier conseil à ses frères avait été de ménager le
-duc de Bourgogne et de conserver précieusement son alliance (31 août
-1422).
-
-Au bruit de la maladie du roi d'Angleterre, Philippe avait envoyé
-Hugues de Lannoy près de lui. Quand il jugea convenable de se rendre
-lui-même à Paris, Henri V n'était déjà plus et il n'arriva que pour
-assister à ses pompeuses funérailles. Les ducs de Bedford et d'Exeter
-lui firent toutefois grand accueil et confirmèrent avec lui l'ancienne
-confédération établie par le traité de Troyes.
-
-Le séjour du duc Philippe dans la capitale du royaume se prolongea
-peu. D'importantes nouvelles lui étaient arrivées de Flandre. La
-duchesse Michelle avait rendu le dernier soupir à Gand, le 8 juillet
-1422. Les Gantois qui l'avaient connue dès sa jeunesse constamment
-humble et douce, ne cherchant à ses douleurs d'autre consolation que
-les bénéfices des pauvres, avaient appris à l'aimer et à la plaindre.
-Ils savaient que depuis la mort du duc Jean, son mari s'était éloigné
-d'elle. En la voyant frappée d'une mort si prématurée, ils
-n'hésitèrent pas à soupçonner un crime. Ils racontaient qu'à deux
-reprises le cercueil de plomb dans lequel on avait déposé ses restes
-s'était entr'ouvert, ce qui était, disait-on, le signe certain d'un
-empoisonnement, et la voix populaire en désignait comme les auteurs le
-sire de Roubaix et une dame allemande, venue en France, avec Isabeau
-de Bavière, qui avait épousé messire Jacques de Viefville. Quoique ces
-deux seigneurs fussent les confidents les plus intimes du duc, les
-magistrats de Flandre instruisirent leur procès, les déclarèrent
-coupables et les condamnèrent à un exil perpétuel.
-
-Le sire de Roubaix était en ce moment même auprès du duc. La dame de
-la Viefville s'était enfuie à Aire dès le commencement de la maladie
-de la duchesse. Les Gantois la firent réclamer, mais les seigneurs de
-la Viefville employèrent toute leur influence pour que les magistrats
-d'Aire la prissent sous leur protection. Telle était l'irritation des
-Gantois que lorsqu'ils surent que leurs députés revenaient sans la
-dame de la Viefville, ils les firent jeter en prison, et peu s'en
-fallut qu'ils ne fussent mis à mort. Jamais plus d'agitation n'avait
-régné dans leur ville; mille voix accusatrices troublaient le repos
-public et demandaient vengeance.
-
-Philippe se hâta de marcher vers la Flandre avec l'armée qu'il avait
-réunie pour combattre le Dauphin. A son approche les troubles
-s'apaisèrent. Il ramenait le sire de Roubaix, et fit annuler toutes
-les sentences prononcées par la commune de Gand dans un procès si
-grave et qui le touchait de si près.
-
-A peine était-il arrivé dans nos provinces qu'il apprit que le vieux
-roi Charles VI venait de suivre sa fille et son gendre dans la tombe.
-Le peuple, victime de ses propres malheurs, le pleura: il semblait
-appeler de ses voeux le jour où la mort viendrait aussi l'arracher aux
-misères de ce siècle. Tandis que le cri des hérauts d'armes: «Longue
-vie à Henri, roi d'Angleterre et de France, notre souverain seigneur!»
-s'élevait sous les voûtes de Saint-Denis, près de la tombe où reposait
-Duguesclin, un moine de cette célèbre abbaye portait en Auvergne la
-couronne royale. Charles VII n'était roi qu'à Bourges; mais il avait
-pour lui, à défaut de l'autorité ou de la force, le droit héréditaire
-qui offrait à la France ses plus glorieux souvenirs et ses dernières
-espérances.
-
-Le duc de Bourgogne n'avait point paru aux funérailles de Charles VI,
-à la grande indignation du peuple étonné de ne voir que des Anglais
-autour du cercueil du roi de France. Regrettant peu Charles VI,
-redoutant encore moins le monarque proscrit de Bourges, Philippe se
-confiait dans sa fortune: il voyait chaque jour s'accroître son
-influence et son autorité. Le duc de Bedford lui cédait les
-châtellenies de Péronne, de Roye, de Montdidier, de Tournay, de
-Mortagne et de Saint-Amand, et se rendait à Amiens pour épouser sa
-soeur, Anne de Bourgogne; en même temps une autre de ses soeurs,
-Marguerite, veuve du duc de Guyenne, était promise au comte de
-Richemont, frère du duc de Bretagne, et à cette occasion les ducs de
-Bourgogne, de Bedford et de Bretagne se liaient par une alliance plus
-étroite, jurant de s'aimer comme frères et de se secourir
-mutuellement.
-
-La Flandre, un instant calmée par la présence du duc suivi de ses
-hommes d'armes, redevient inquiète et agitée dès qu'il est parti pour
-la Bourgogne. Un événement fortuit et étrange semble même y réveiller
-un instant de nouvelles séditions. Une dame, accompagnée d'un valet et
-revêtue du simple costume des pèlerins, descend à Gand dans une
-hôtellerie: «Vous avez passé cette nuit près d'une des plus illustres
-princesses de France,» dit-elle le lendemain à une jeune fille qui a
-veillé près d'elle. Cette parole est immédiatement répétée de rue en
-rue, de quartier en quartier; on assure que cette dame n'est autre que
-la duchesse de Guyenne, soeur du duc: le bailli accourt aussitôt près
-d'elle et l'interroge: elle avoue qu'elle est Marguerite de Bourgogne
-et qu'elle a fui en Flandre pour ne pas être contrainte à accepter un
-époux d'un rang bien inférieur à celui du duc de Guyenne, qui le
-premier avait obtenu sa main. Bien qu'elle ne parle qu'allemand, ses
-discours n'excitent aucune méfiance. On la conduit solennellement à
-l'hôtel de Ten Walle, et Jean Uutenhove lui présente de somptueux
-joyaux pour remplacer les pieuses coquilles et le bourdon de palmier.
-Peu après, des députés des échevins de Gand allèrent annoncer au duc
-l'arrivée de sa soeur dans leur ville: il fallut pour les détromper
-que Philippe leur montrât Marguerite dont les noces avec le comte de
-Richemont allaient être célébrées à Dijon. Dès ce moment, la fausse
-duchesse de Guyenne se vit abandonnée de tous ses partisans; elle
-essaya vainement de prétendre, tantôt qu'elle était la fille du roi de
-Grèce, tantôt qu'elle était chargée d'offrir au duc de Bourgogne la
-fille du roi de Bohême; on sut bientôt que c'était une religieuse de
-Cologne, échappée de son couvent: on l'attacha pendant trois jours au
-pilori, puis elle fut enfermée au château de Saeftinghen.
-
-L'agitation avait à peine cessé dans la ville de Gand quand de graves
-discussions qui touchaient à sa prospérité commerciale l'y ranimèrent
-plus vivement. Les habitants d'Ypres, suivant l'exemple qu'avaient
-donné les Brugeois sous Louis de Male en creusant la _Nouvelle Lys_
-(_de Nieuwe Leye_), avaient à diverses reprises, en vertu d'une charte
-de Robert de Béthune, approfondi l'Yperleet et les cours d'eau qui
-leur permettaient de naviguer vers Dixmude et l'ancien golfe de
-Sandhoven, et de là vers Bruges et Damme par un canal qui se joignait
-à une petite rivière au nord de Schipsdale, ce qui les affranchissait
-des périls d'une traversée difficile par mer de Nieuport jusqu'à
-l'Ecluse. Grâce à ces travaux, le nombre des barques qui
-transportaient sur l'Yperleet les vins et les denrées devenait chaque
-jour plus considérable, lorsqu'on vit au port de Damme des bateliers
-gantois s'opposant par la force au départ des barques yproises. On
-disait que la ville de Gand avait déclaré que, dussent tous ses
-citoyens périr dans la lutte, elle ne permettrait jamais qu'on
-transformât en voies commerciales d'obscurs ruisseaux qui ne devaient
-que porter à la mer les neiges de l'hiver et les inondations de
-l'automne. A défaut du Zwyn qui ouvrait aux flottes des rives
-éloignées les comptoirs des dix-sept nations de Bruges, Gand
-revendiquait pour ses deux rivières le monopole du commerce intérieur.
-A Bruges, l'étape des laines d'Angleterre, d'Ecosse ou d'Espagne; à
-Gand, l'étape des blés de l'Artois et de la Picardie; à Ypres, le
-développement des métiers qui des sacs de laine font sortir les draps
-précieux. Depuis qu'Ypres a senti la vie industrielle se glacer dans
-les vastes artères de ses longues rues, de ses immenses faubourgs, il
-ne reste en Flandre que deux grandes cités, Gand et Bruges. Toute
-modification au système des fleuves et des canaux doit rompre
-l'équilibre si difficile à maintenir entre des ambitions trop souvent
-rivales. Gand a rêvé la conquête de la puissance maritime par les eaux
-de la Lieve. Un autre jour, Bruges profita de l'avarice de Louis de
-Male pour la menacer dans le monopole de la navigation intérieure;
-mais Gand protesta par la voix éloquente de Jean Yoens. Le même
-mouvement se reproduit au mois de mars 1422 (v. st.). On ne pouvait
-souffrir, s'écriaient les Gantois, qu'on embarquât à Damme, pour
-Ypres, les vins de la Rochelle destinés aux bourgeois d'Aire et de
-Saint-Omer, et surtout, ce qui était bien plus grave, qu'on chargeât à
-Ypres pour Damme les blés de Lille et de Béthune, exposés en vente au
-marché de Warneton. Les marchands étrangers n'auraient-ils pas émigré
-dans la cité d'Ypres, reine déchue de l'industrie qui cherchait à se
-relever en usurpant l'étape des blés, ce légitime privilége d'une
-autre cité assise aux bords de l'Escaut et de la Lys?
-
-La sentence du duc de Bourgogne, qui restreignit la navigation de
-l'Yperleet aux besoins de l'approvisionnement de la ville d'Ypres,
-calma les habitants de Gand. Les bourgeois d'Ypres ne jugeaient pas
-toutefois que le duc eût le droit de la prononcer, puisque à leur avis
-elle était en opposition avec leurs priviléges. Ils adressèrent un
-acte d'appel au parlement de Paris, et des échevins se rendirent à
-Lille pour le signifier à leur souverain seigneur. Leur langage fut
-rude, fier, moins dicté par le respect que par le sentiment de leurs
-franchises outragées, et en sortant de l'audience du duc ils
-trouvèrent le sire de Roubaix qui mit la main sur eux et les conduisit
-au château de Lille. C'était une nouvelle violation des priviléges des
-bourgeois des villes flamandes, qui ne pouvaient être arrêtés et jugés
-que par leurs propres magistrats. Les députés de Bruges et du Franc
-intervinrent: il fallut relâcher les prisonniers, et le duc engagea
-vainement les Yprois à renoncer à leur appel. Les mandataires de la
-cité mécontente le suivirent à Paris; des négociations y furent
-entamées, mais plusieurs mois s'écoulèrent avant que le cours de la
-justice fût rétabli à Ypres, où selon l'ancien usage la juridiction
-exercée au nom du prince avait été suspendue le jour où il avait
-méconnu les droits de la commune.
-
-D'autres événements vinrent troubler la confiance que le duc plaçait
-dans son alliance avec les Anglais. Jacqueline de Hainaut avait obtenu
-un bref de divorce de l'anti-pape Benoît XIII et en avait profité pour
-épouser Humphroi, duc de Glocester, l'un des oncles du jeune roi Henri
-VI. A sa prière le duc de Glocester avait réuni cinq mille
-combattants, et il venait de débarquer à Calais avec le dessein avoué
-d'aller rétablir en Hainaut l'autorité de Jacqueline. Ce fut en vain
-que le duc de Bedford interposa sa médiation. Jacqueline, craignant
-qu'il ne reçût des conseils hostiles du duc Philippe, la repoussa et
-s'avança jusqu'à Mons. Une députation des échevins du Franc avait paru
-à Calais afin d'obtenir que les Anglais respectassent les frontières
-de la Flandre.
-
-Philippe s'était rendu en Bourgogne pour épouser Bonne d'Artois,
-comtesse d'Eu et de Nevers, dont les Etats tentaient son ambition.
-Lorsqu'il apprit l'entreprise de Jacqueline, il fit parvenir un
-mandement à tous ses gens d'armes de Flandre et d'Artois pour qu'ils
-soutinssent le duc de Brabant contre les attaques du duc de Glocester
-(20 décembre 1424). Philippe répond aux plaintes du prince anglais en
-lui adressant le 3 mars un défi en champ clos, corps contre corps. Le
-duc de Glocester l'accepte et demande que le duel ait lieu sans plus
-de retard le 24 avril, jour consacré à saint George, protecteur des
-luttes chevaleresques; mais c'est avec la plupart des hommes d'armes
-anglais qu'il regagne l'Angleterre où il veut, dit-il, se préparer au
-combat singulier qui a été résolu.
-
-Jacqueline restait seule avec son héroïque énergie au milieu des
-périls qui l'environnaient. Les intrigues de la vieille comtesse de
-Hainaut, les menaces des ducs de Brabant et de Bourgogne,
-qu'encourageait la timide neutralité de l'Angleterre, triomphèrent
-aisément du dévouement et de la fidélité de ses partisans. La jeune
-princesse se vit bientôt enfermée dans la ville de Mons, sans que le
-duc de Glocester cherchât à la délivrer: quand dans une dernière
-démarche tentée à l'hôtel de ville pour ranimer le zèle des bourgeois
-elle n'aperçut autour d'elle que des signes de trahison, elle
-s'abandonna à son sort et permit au sire de Masmines et à André Vilain
-de l'emmener prisonnière à Gand dans le palais du duc de Bourgogne (13
-juin 1425). A peine y était-elle arrivée toutefois qu'elle profita de
-l'heure du souper de ses gardiens pour s'enfuir, habillée en homme,
-jusqu'à Anvers, d'où elle gagna Breda. Jacqueline de Bavière pouvait
-emprunter les vêtements d'un autre sexe sans que la faiblesse du sien
-se révélât sous ce déguisement; mais rien ne pouvait la soustraire aux
-volontés implacables du duc de Bourgogne. Après une longue lutte
-soutenue avec courage, Jacqueline, abandonnée des siens et trahie en
-Angleterre, se vit réduite à céder au vainqueur tous ses Etats
-héréditaires de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Frise.
-
-Au moment où Philippe, parvenu au but de tous ses efforts, consolide
-son alliance avec les Anglais, qui s'emparent tour à tour de toutes
-les villes de la Loire, le hasard, un prodige, selon les Dauphinois,
-une grossière imposture, selon les Anglais, vient renverser tous les
-desseins formés et mûris par la politique la plus habile. Sur les
-marches de la Champagne et de la Lorraine paraît une jeune fille de
-dix-sept ans qui annonce que Dieu l'a choisie pour délivrer la France.
-A sa vue le courage des Anglais s'évanouit, et la blanche bannière
-d'une vierge sème la terreur parmi les épais bataillons des vainqueurs
-bardés de fer. Ils lèvent précipitamment le siége d'Orléans. Ils
-abandonnent Jargeau et sont vaincus à Patay. C'est en vain que les
-chefs anglais essayent de rallier leurs hommes d'armes et multiplient
-les ordres les plus sévères _de fugitivis ab exercitu quos
-terriculamenta Puellæ animaverant, arrestandis_.
-
-Bien que la plupart des conseillers de Charles VII jugeassent
-imprudent de s'éloigner de la Loire, Jeanne _la Pucelle_ avait déclaré
-qu'elle voulait le conduire dans la cité de Reims pour qu'il y reçût
-l'onction royale, et ce fut de Gien qu'elle écrivit «aux loiaux
-Franchois de la ville de Tournay» pour leur faire part de ses
-victoires et les inviter à se rendre au sacre «du gentil roy Charles»
-à Reims.
-
-Tournay, qui même sous la domination de Charles-Quint conserva ses
-priviléges de ville française, méritait par son dévouement les faveurs
-dont les rois de France ne cessèrent de la combler. Sa charte
-communale était l'oeuvre de Philippe-Auguste; elle reçut de nouvelles
-franchises de Philippe le Bel et sauva peut-être la monarchie sous
-Philippe de Valois. Charles VII, qui avait confirmé ses priviléges en
-la déclarant la plus ancienne cité du royaume, n'avait rien négligé
-pour s'assurer la fidélité de ses habitants: il avait augmenté
-l'autorité de leurs jurés en leur permettant de supprimer les aides,
-les accises et les taxes foraines; il leur avait même adressé une
-déclaration par laquelle il s'engageait par serment à ne jamais
-consentir à ce qu'ils fussent séparés de la couronne de France, et
-l'on avait vu en 1424, malgré la défense des magistrats, le peuple s'y
-armer pour le secourir, en se réunissant sous trente-six bannières qui
-représentèrent désormais les diverses classes des métiers appelées à
-l'autorité élective. Charles VII avait reconnu ce nouveau témoignage
-de zèle des bourgeois de Tournay en leur confirmant, à l'exemple de
-Charles VI, le privilége d'être les gardiens de la personne royale en
-temps de guerre, privilége qu'ils avaient obtenu à la bataille de
-Cassel. Il les avait aussi autorisés, en 1426, à ajouter à leurs
-insignes municipaux l'écu royal d'azur aux trois fleurs de lis d'or,
-«parce que, dit-il dans une de ses chartes, au temps de ces guerres
-lamentables, lorsque nostre seigneur et père estoit ès mains de ses
-ennemis et des nostres, ils ont esté toujours tout disposez de vivre
-et mourir avecques nous, laquelle chose tant méritoire sera à leur
-perdurable loenge.» En 1429, la lettre de Jeanne d'Arc fut reçue avec
-enthousiasme aux bords de l'Escaut. Le 9 juillet, toutes les bannières
-s'assemblèrent pour délibérer, et les députés des bourgeois de
-Tournay, pleins de foi dans la parole de cette bergère guidée par des
-voix célestes, oublièrent, pour lui obéir, qu'ils avaient à traverser,
-au milieu de mille périls, des provinces soumises aux Anglais pour se
-rendre dans une ville qu'ils occupaient encore.
-
-Ils ne s'étaient point trompés. Le 17 juillet, ils assistèrent à Reims
-au sacre de Charles VII, et le même jour Jeanne d'Arc écrivit au duc
-de Bourgogne une lettre où elle l'exhortait à faire la paix et à se
-réunir au roi de France contre les Sarrasins qui faisaient chaque jour
-en Orient de nouveaux progrès. C'était en vain que Gui, bâtard de
-Bourgogne, frère du duc, les sires de Roubaix et de Rebecque, et
-d'autres chevaliers de Flandre et de Hainaut, étaient allés combattre
-les infidèles. Le roi de Chypre venait de tomber en leur pouvoir, et
-le bruit courait qu'une lettre menaçante du soudan était parvenue aux
-princes chrétiens.
-
-Les intérêts politiques du duc de Bourgogne semblaient en ce moment
-l'engager à se montrer favorable aux nobles et pacifiques remontrances
-de l'héroïne inspirée dont la gloire avait justifié la mission. Si
-Charles VII devait chasser les Anglais de tout le territoire qu'ils
-occupaient en France, il était urgent de traiter avec lui avant que sa
-victoire fût complète; car le jour où l'appui des Bourguignons serait
-devenu inutile, Philippe eût perdu le droit d'en fixer lui-même les
-conditions et le prix. On remarquait d'ailleurs qu'il était moins
-dévoué aux Anglais depuis la malencontreuse expédition du duc de
-Glocester, et de nouveaux différends venaient de s'élever dans le pays
-de Cassel, où les députés des communes dépouillées de quelques
-priviléges interjetaient appel au parlement de Paris, en se plaçant
-sous la protection de l'évêque de Térouane, chancelier du roi Henri
-VI.
-
-Ce fut dans ces circonstances qu'une ambassade, conduite par
-l'archevêque de Reims, vint offrir au nom de Charles VII la réparation
-de l'attentat de Montereau, la concession de nouveaux domaines et la
-promesse d'être désormais affranchi de tout lien de vassalité pour
-ceux qui formaient l'héritage de Jean sans Peur. Philippe eût aisément
-accepté ces propositions, mais elles rencontraient une vive opposition
-dans les villes flamandes qui ne voulaient point se séparer des
-Anglais. L'évêque de Tournay et le sire de Lannoy furent chargés par
-le duc de Bedford de ne rien négliger pour maintenir le traité de
-Troyes. La duchesse de Bedford, Anne de Bourgogne, princesse
-conciliante et habile qui avait toujours exercé une grande influence
-sur l'esprit de son frère, intervint aussi et réussit à l'amener avec
-elle à Paris, où le prince anglais, fidèle aux derniers conseils de
-Henri V, abdiqua la régence pour en investir le duc de Bourgogne.
-
-Monstrelet assure que Philippe n'accepta que malgré lui, et pour se
-rendre aux prières des Parisiens, cette délégation d'une autorité
-provisoire, faite au nom du roi d'Angleterre, si honteuse pour
-l'arrière-petit-fils du roi Jean: il la conserva peu de temps. Devenu
-veuf de Bonne d'Artois, il était impatient de retourner à Bruges pour
-les fêtes du mariage qu'il venait de conclure avec Isabelle de
-Portugal.
-
-La cérémonie des noces avait été célébrée le 7 janvier 1429 (v. st.),
-à l'Ecluse. Le lendemain, la duchesse de Bourgogne arriva aux portes
-de Bruges, où se pressait une immense multitude de bourgeois et
-d'hommes du peuple. Une riche litière l'y attendait; elle s'y plaça
-seule et assise de côté, selon l'usage de France. Les seigneurs
-portugais, flamands ou bourguignons la suivaient à pied: mais ils se
-voyaient sans cesse arrêtés par la foule avide de contempler ce
-spectacle, et deux heures s'écoulèrent avant qu'ils eussent traversé
-la ville; toutes les rues étaient tapissées de drap vermeil; toutes
-étaient occupées par les corps de métiers dont les trompettes
-d'argent entonnaient de joyeuses fanfares. Sur la place du Marché on
-avait élevé, des deux côtés, de riches échafauds qui étaient chargés
-de spectateurs; de là jusqu'au palais du duc étaient rangés les
-archers et les arbalétriers.
-
-La duchesse de Bedford vint recevoir Isabelle et la conduisit dans la
-chapelle. Lorsque le service divin fut terminé, les dames changèrent
-de costume et revêtirent des habits qui, par leur éclat, surpassaient
-encore ceux qu'elles venaient de quitter. Les infants de Portugal
-conduisirent la mariée dans la grande salle: la duchesse de Bedford
-tarda peu à s'y rendre. Le duc y parut aussi, mais dès qu'il eut salué
-les dames il se retira. Aussitôt après son départ commença le banquet:
-à la première table s'assirent la duchesse Isabelle, la duchesse de
-Bedford, l'infant don Ferdinand, les évêques d'Evora et de Tournay, et
-la dame de Luxembourg; à la seconde, les autres dames. L'évêque de
-Liége, les sires d'Antoing, d'Enghien et de Luxembourg, et le comte de
-Blanckenheim, suivis de vingt et un chevaliers vêtus de robes
-magnifiques toutes semblables, escortaient les mets jusqu'à la
-première table. Il y avait autant de plats que de convives, autant
-d'entremets que de mets. Ici c'était un grand château de quatre tours
-où flottait la bannière du duc; plus loin une vaste prairie où l'on
-avait représenté une dame qui guidait une licorne; enfin parut un
-énorme pâté où se tenait un mouton vivant à laine bleue, aux cornes
-dorées, qui sauta dehors légèrement, et au même moment on en vit
-sortir une bête sauvage qui courut sur l'appui du banc qu'occupaient
-les dames, et les réjouit par ses tours et ses ébats. On avait chargé
-de ce soin un bateleur nommé Hanssens, le plus adroit qu'on connût.
-Après le banquet, les dames changèrent de nouveau d'habits et
-dansèrent jusque fort avant dans la nuit.
-
-Pendant les quatre jours suivants, il y eut des joutes sur la place du
-Marché. Le samedi et le dimanche on y rompit quelques lances, selon
-l'usage de Portugal.
-
-Au milieu de ces fêtes, le roi d'armes de Flandre, solennellement
-entouré de ses hérauts, proclama le nouvel ordre de chevalerie que le
-duc avait résolu de fonder, à l'imitation de celui de la maison de
-Saint-Ouen. «Or oyez, princes et princesses, seigneurs, dames et
-damoiselles, chevaliers et escuyers! très-haut, très-excellent et
-très-puissant prince, monseigneur le duc de Bourgongne, comte de
-Flandre, d'Arthois et de Bourgongne, palatin de Namur, faict sçavoir
-à tous: que pour la révérence de Dieu et soutenement de notre foi
-chrestienne, et pour honorer et exhausser le noble ordre de
-chevalerie, et aussi pour trois causes cy-après déclarées: la
-première, pour faire honneur aux anciens chevaliers qui par leurs
-nobles et hauts faicts sont dignes d'estre recommandés; la seconde,
-afin que ceulx qui de présent sont puissants et de force de corps et
-exercent tous les jours les faicts appartenants à la chevalerie, aient
-cause de les continuer de mieulx en mieulx; et la tierce, afin que les
-chevaliers et gentilshommes qui verront porter l'ordre dont cy-après
-sera toute honneur à ceulx qui le porteront, soient meus de eulx
-employer en nobles faicts et eulx nourrir en telles moeurs que par
-leurs vaillances ils puissent acquérir bonne renommée et desservir en
-leur temps d'estre eslus à porter la dicte ordre: mon dict seigneur le
-duc a emprins et mis sus une ordre qui est appelée la Toison d'or,
-auquel, oultre la personne de monseigneur le duc, a vingt-quatre
-chevaliers de noms et d'armes et sans reproche, nés en léal mariage;
-c'est à savoir, messire Guillaume de Vienne, messire Régnier Pot,
-messire Jean de Roubaix, messire Roland d'Uutkerke, messire Antoine de
-Vergy, messire David de Brimeu, messire Hugues de Lannoy, messire Jean
-de Commines, messire Antoine de Toulongeon, messire Pierre de
-Luxembourg, messire Jean de la Trémouille, messire Gilbert de Lannoy,
-messire Jean de Luxembourg, messire Jean de Villiers, messire Antoine
-de Croy, messire Florimond de Brimeu, messire Robert de Masmines,
-messire Jacques de Brimeu, messire Baudouin de Lannoy, messire Pierre
-de Beaufremont, messire Philippe de Ternant, messire Jean de Croy et
-messire Jean de Créquy, et mondict seigneur donne à chacun d'eulx un
-collier faict de fusils auquel pend la Toison d'or.»
-
-La noble maison de Saint-Ouen n'existe plus. L'ordre de la Toison
-d'or, en passant à la postérité, est devenu un objet de contestation
-entre les descendants de Charles-Quint: dernier souvenir des liens qui
-unissaient leurs ancêtres à la Flandre.
-
-De Bruges, Philippe se rendit à Gand et de là, après avoir calmé à
-Grammont une sédition contre le bailli (c'était un sire d'Halewyn), il
-se dirigea vers Arras où eurent lieu d'autres joutes au mois de mars.
-Les premiers jours du printemps étaient arrivés: la guerre recommença
-avec une nouvelle vigueur. Une nombreuse armée reçut l'ordre d'aller
-assiéger Compiègne, occupé par les Dauphinois. Le duc y conduisit avec
-lui Jean de Luxembourg, les sires de Créquy, de Lannoy, de Commines,
-de Brimeu, tous chevaliers de l'ordre de la Toison d'or.
-
-Guillaume de Flavy était capitaine de Compiègne. La Pucelle, apprenant
-la marche du duc de Bourgogne, quitta aussitôt Crépy pour aller s'y
-enfermer. Le jour même de son arrivée, elle exhorta la garnison à
-faire une sortie, et attaqua à l'improviste, avec quelques mercenaires
-italiens, le quartier du sire de Noyelles où se trouvait par hasard
-Jean de Luxembourg. Le premier choc fut terrible, mais bientôt les
-assiégeants se rallièrent: il leur suffit de se compter pour qu'ils
-cessassent de craindre les Dauphinois. Deux fois, Jeanne les repoussa
-jusqu'à leurs tentes; la troisième fois tous ses efforts échouèrent,
-et bientôt elle aperçut derrière elle ses hommes d'armes qui fuyaient
-de peur que leur retraite ne fût interceptée. Au même moment les
-barrières de la ville se fermèrent, et longtemps on accusa de trahison
-les plus puissants seigneurs armagnacs, jaloux de l'ascendant de la
-Pucelle. Jeanne, entourée d'ennemis, s'illustrait par une résistance
-sans espoir. Enfin, un archer picard la renversa de cheval et elle
-remit son épée à Lionel de Vendôme. Dès le même soir (tant la prise
-d'une femme était un événement important!), le duc de Bourgogne
-adressa aux échevins de Gand une lettre où il leur annonçait que Dieu
-«lui a fait telle grâce que icelle appelée la Pucelle a esté prinse,
-de laquelle prinse seront grant nouvelles partout, et sera cogneu
-l'erreur de tous ceulx qui ès fait d'icelle femme se sont rendus
-enclins et favorables.»
-
-Le duc de Bourgogne s'était rendu lui-même près de Jeanne d'Arc. La
-prisonnière osa-t-elle reprocher à un prince «issu des fleurs de lis»
-son alliance avec les Anglais? Cela paraît assez vraisemblable, si
-l'on remarque avec quel soin mystérieux Monstrelet omet ce qui se
-passa dans cette entrevue. Philippe ne se laissa toutefois pas
-émouvoir par le spectacle d'une si éclatante infortune: il ne fit rien
-pour défendre Jeanne d'un supplice dont il lui eût été aisé d'épargner
-la honte à son siècle et à une cause qui lui était commune. Ce fut
-inutilement que le sire de Luxembourg et sa femme, fille du sire de
-Béthune, cherchèrent à intercéder en sa faveur: Jeanne entra dans les
-prisons de Rouen dont elle ne devait sortir que pour disparaître dans
-les flammes du bûcher, transformée, selon le bruit populaire, en une
-blanche colombe qui s'éleva vers les cieux.
-
-Le duc eût pu profiter de la consternation des serviteurs de Charles
-VII pour les repousser jusqu'aux fameuses murailles d'Orléans: des
-intérêts importants le rappelèrent dans ses Etats. Les Liégeois
-avaient envahi le comté de Namur qu'il avait acheté en 1420 de Jean de
-Flandre, dernier comte de Namur; mais rien ne devait s'opposer au
-développement de sa puissance, et la mort presque simultanée du duc de
-Brabant favorisa de nouveau son ambition en lui permettant de réunir à
-son comté de Flandre les riches provinces que Louis de Male avait
-vainement disputées à Wenceslas.
-
-En ce même moment, les troubles avaient recommencé dans les
-châtellenies voisines de Cassel. Le duc avait cru les étouffer en
-faisant condamner à l'exil les chefs des mécontents, parmi lesquels se
-trouvait un chevalier nommé Baudouin de Bavichove. Ces mesures de
-rigueur accrurent l'agitation. Les bourgeois de Cassel, qu'avaient
-rejoints des bannis gantois ou brugeois, envoyèrent des députés
-redemander leurs concitoyens, puis, prenant les armes au nombre de
-huit mille, ils arrêtèrent à Hazebrouck le bailli de Bailleul et
-enlevèrent d'assaut le château de Ruwerschuere, qui appartenait à
-Colard de Commines. A cette nouvelle, Philippe écrivit de Bruxelles à
-ses officiers de Flandre et d'Artois pour que tous ses feudataires
-fussent convoqués à Bergues le 6 janvier 1430 (v. st.). Il voulait
-lui-même aller se placer à leur tête pour combattre les rebelles;
-mais, arrivant à Gand le 4 janvier, il y trouva réunis les quatre
-membres de Flandre qui le supplièrent de ne pas répandre le sang de
-ses sujets. Ils offraient leur médiation: il fallut l'accepter. Les
-bannerets bourguignons étaient retenus par la guerre dans les vallées
-de l'Oise, et l'on pouvait craindre que les communes des bords de
-l'Escaut et de la Lys ne consentissent pas à prendre les armes pour
-combattre les communes des bords de l'Aa et de la Peene. La soumission
-des rebelles, bien qu'obtenue par des voies pacifiques, fut aussi
-humble que le duc eût pu la souhaiter. Quarante mille habitants du
-pays de Cassel s'avancèrent, tête et pieds nus, au devant du duc
-jusqu'à une lieue de Saint-Omer; dès qu'ils l'aperçurent, ils
-s'agenouillèrent dans la boue, glacés par le froid de l'hiver et la
-pluie qui tombait à torrents. Ils livrèrent toutes leurs armes et
-payèrent une amende de six mille nobles d'or; mais Philippe ne pouvait
-oublier qu'un pensionnaire de Gand, Henri Uutenhove, avait pris la
-parole au nom des insurgés, et que les quatre membres de Flandre
-s'étaient réservé le droit d'intervenir dans l'enquête relative aux
-faits de la rébellion.
-
-La politique bourguignonne redevient envieuse et jalouse: elle sème la
-division et anime Gand contre Bruges, Ypres contre Gand. Tantôt elle
-cherche à corrompre les magistrats pour qu'ils se prêtent à
-l'accroissement des impôts et à la falsification des monnaies; tantôt
-elle désarme leur autorité en modifiant les bases sur lesquelles elle
-repose. Ce qu'elle fait en Flandre, elle le tente même à Tournay où
-elle fomente une émeute contre l'évêque Jean d'Harcourt; mais cette
-émeute ne réussit point, et si les séditions se multiplient dans les
-cités flamandes, elles dépassent le but secret que le duc Philippe
-s'est proposé. L'influence médiatrice des bourgeois sages et prudents
-s'y est affaiblie, il est vrai; on a vu s'y effacer de jour en jour
-les traces du gouvernement communal tel qu'il exista sous les Borluut,
-sous les Vaernewyck, sous les Damman, sous les Artevelde; mais rien ne
-justifie les prévisions du prince qui croit faire respecter ses
-officiers par ce même peuple qu'il excite contre ses propres
-magistrats.
-
-Le 12 août 1432, les tisserands (ils étaient, dit-on, au nombre de
-cinquante mille) faisaient périr à Gand le grand doyen des métiers et
-l'un des échevins de la keure; beaucoup de bourgeois se dérobèrent par
-la fuite à leurs fureurs: le bailli s'éloigna avec eux. A peine
-était-il rentré à Gand que les foulons, imitant l'exemple des
-tisserands, répandirent une nouvelle agitation dans la ville qu'on les
-accusait de vouloir incendier. Les Gantois n'étaient que trop assurés
-d'une amnistie immédiate et complète: le duc, pour se les attacher,
-allait défendre une seconde fois la navigation des Yprois sur
-l'Yperleet.
-
-A Paris, la politique bourguignonne avait abouti aux mêmes résultats.
-Le 16 décembre 1431, le peuple de Paris, insultant le parlement,
-l'université, le prévôt des marchands et les échevins, accourait
-tumultueusement au banquet du sacre de Henri VI, et inaugurait
-l'anarchie siégeant face à face vis-à-vis de la royauté.
-
-Le duc de Bourgogne ne voyait pas seulement à Paris et à Gand sa
-domination ébranlée par des mouvements qui rappelaient les complots
-des Gérard Denys et des Legoix: les hommes d'armes qu'il opposait aux
-armées de Charles VII ne la soutenaient pas mieux sur cette vaste
-ligne de frontières, qui se prolongeait des rivages de l'Océan
-jusqu'au pied des Alpes, et chaque jour il recevait la nouvelle de
-quelque revers. Il semblait d'ailleurs que le ciel, devenu contraire
-aux projets du duc, lui refusait une prospérité qui perpétuât sa
-dynastie. Il perdit, à peu de mois d'intervalle, les deux fils qu'il
-avait eus d'Isabelle de Portugal, et on l'entendit s'écrier: «Plût à
-Dieu que je fusse mort aussi jeune, je m'en tiendrois pour bien
-heureux!» Enfin, quand la naissance de son troisième fils, Charles,
-comte de Charolais, vint le consoler, il ignorait qu'à la vie de cet
-enfant était attachée la ruine de sa puissance et de sa maison.
-
-Cependant une épidémie venait d'enlever à Paris, le 14 novembre 1432,
-la duchesse de Bedford, qui, par ses moeurs conciliantes, avait su
-jusqu'alors maintenir l'alliance du duc et des Anglais. On comprit
-bientôt qu'elle touchait à son terme. Le duc de Bedford passant par
-Saint-Omer pour retourner en Angleterre, refusa d'aller au devant du
-duc Philippe qui s'y était rendu. Le duc de Bourgogne montra le même
-orgueil, et, après quelques démarches inutiles, les deux princes
-s'éloignèrent, sans s'être vus, mécontents l'un de l'autre.
-
-Ce dissentiment fortuit hâta la reprise des négociations entre le duc
-de Bourgogne et Charles VII, et il fut arrêté, dans une entrevue que
-Philippe eut à Nevers avec le duc de Bourbon, que des conférences pour
-la paix s'ouvriraient à Arras le 1er juillet 1435. Ce fut en quelque
-sorte l'assemblée des mandataires du monde chrétien; car l'on y vit
-paraître tour à tour les cardinaux envoyés par le pape et le concile
-de Bâle, pour offrir leur médiation, puis les ambassadeurs des rois
-d'Angleterre, de France, de Sicile, de Navarre, de Portugal, de Chypre
-et de Norwége, et ceux des ducs de Gueldre, de Bar, de Bretagne, de
-Milan et de l'évêque de Liége, enfin les députés de Paris, que
-rejoignirent successivement d'autres députés choisis par les communes
-et les bonnes villes de Flandre, de Hainaut, de Hollande, de Zélande
-et de Bourgogne. Le duc Philippe arriva lui-même à Arras le 28
-juillet: le peuple le suivit jusqu'à son hôtel en le saluant de ses
-acclamations. Peu de jours après, la duchesse de Bourgogne y fit
-également son entrée, dans une riche litière, accompagnée de dames et
-de damoiselles, montées sur leurs haquenées. De splendides joutes
-eurent lieu en son honneur, et l'on remarqua, au milieu de toutes ces
-fêtes, la tendance des Bourguignons et des Français à oublier leurs
-dissensions. Les envoyés anglais s'en montraient peu satisfaits, et,
-après quelques conférences, où tout confirma leurs prévisions, ils
-quittèrent Arras le 6 septembre.
-
-Quinze jours après leur départ, la paix fut signée entre le duc de
-Bourgogne et les ambassadeurs de Charles VII.
-
-Le roi de France, désavouant l'attentat de Montereau, en abandonnait
-les auteurs aux recherches du duc Philippe, et promettait de faire
-élever, au lieu même où succomba son père, une chapelle expiatoire.
-
-Il lui cédait les comtés de Mâcon et d'Auxerre et la châtellenie de
-Bar-sur-Seine, les villes et les châtellenies de Péronne, de Roye, de
-Montdidier, de Saint-Quentin, de Corbie, d'Amiens, d'Abbeville, de
-Doulens, de Saint-Riquier, de Crèvecoeur, d'Arleux, de Mortagne, en ne
-se réservant que le droit de les racheter pour quatre cent mille écus
-d'or.
-
-Il confirmait aussi les prétentions du duc Philippe sur le comté de
-Boulogne et la seigneurie de Gien.
-
-On y lisait, de plus, que le duc de Bourgogne serait, tant qu'il
-vivrait, exempt de foi et d'hommage vis-à-vis du roi, et qu'aucun
-traité ne serait conclu avec l'Angleterre sans qu'il en fût instruit.
-
-Ainsi, après vingt ans de guerres, la dynastie des ducs de Bourgogne
-se rapprochait de la maison royale de France où elle avait pris son
-origine. La puissance qu'elle devait à son imprudente générosité
-n'avait été dans ses mains qu'un instrument pour la précipiter dans
-l'abîme des divisions et des guerres civiles. Lorsqu'elle consent à
-lui tendre la main pour l'en retirer, sa puissance s'est de nouveau
-accrue, et la réconciliation du feudataire avec son seigneur suzerain
-n'est que son émancipation et la déclaration de son indépendance
-vis-à-vis de tous.
-
-Si la paix d'Arras fut accueillie avec joie par les Français et la
-chevalerie bourguignonne jalouse des Anglais, les communes de Flandre
-lui étaient moins favorables, parce qu'elles eussent désiré que cette
-paix ne s'étendît pas seulement au roi de France et au duc de
-Bourgogne, mais aussi au roi d'Angleterre: leur opinion, unanime à cet
-égard, était si connue aux bords de la Tamise qu'on y avait cru
-longtemps qu'elle suffirait pour éloigner le duc Philippe de tout
-traité avec Charles VII. Dès le 14 février, le roi d'Angleterre avait
-nommé des députés pour renouveler les traités avec la Flandre, et le
-15 juillet, au moment où s'ouvraient les conférences d'Arras, il avait
-chargé son oncle, l'évêque de Winton, de modifier les règlements de
-l'étape des laines fixée à Calais, que les Flamands trouvaient trop
-défavorables aux intérêts de leur commerce. Ces derniers efforts pour
-ramener le duc de Bourgogne à ses engagements vis-à-vis des Anglais
-devaient rester stériles: Philippe envoya un héraut à Henri VI pour
-lui annoncer la paix d'Arras, et la nouvelle de sa défection causa une
-grande sensation à Londres. Il n'était personne dans le conseil du roi
-qui n'éclatât en injures contre lui. La même indignation régnait chez
-le peuple, qui voulait massacrer tous les marchands flamands ou
-brabançons, mais le roi donna des ordres pour qu'on les protégeât, et
-permit au héraut du duc de se retirer.
-
-Déjà les Anglais et les Bourguignons se considéraient comme ennemis.
-Les Anglais arrêtaient sur mer les navires destinés aux Etats du duc
-de Bourgogne. A leurs gros vaisseaux se mêlait une petite flotte
-commandée par un banni de Gand; son nom était Yoens; ce nom-là était
-déjà un défi: les historiens bourguignons l'accusent d'avoir déclaré
-lui-même qu'il était «ami de Dieu et ennemi de tout le monde.» La
-terreur qu'il inspirait s'accroissait de jour en jour, lorsqu'il périt
-dans une tempête.
-
-Les hostilités recommençaient en même temps sur les frontières de
-l'Artois, où la garnison de Calais essaya d'escalader la forteresse
-d'Ardres.
-
-Ce fut dans ces circonstances que le duc de Bourgogne adressa à Henri
-VI une longue lettre, dans laquelle il énumérait toutes les
-entreprises dirigées contre ses sujets, notamment les tentatives des
-Anglais, pour exciter en faveur de Jacqueline de Hainaut une révolte
-en Hollande. Il avait résolu d'en tirer vengeance. Après une
-discussion fort vive dans son conseil, le parti de la guerre l'avait
-emporté et il avait été décidé qu'on assiégerait Calais.
-
-C'était le meilleur moyen de changer le caractère de cette guerre aux
-yeux de la Flandre et de l'y rendre populaire. En 1347, les communes
-flamandes avaient cru détruire l'asile des pirates et la citadelle que
-redoutaient les flottes commerciales de la Manche, en s'associant avec
-zèle aux efforts d'Edouard III; mais elles avaient bientôt appris que
-Calais, aux Anglais aussi bien qu'aux Français, resterait toujours une
-position militaire menaçante pour leurs riches navires et les trésors
-qu'elles confiaient aux vents et aux flots. Une vive jalousie n'avait
-cessé de régner entre ce port et ceux de la Flandre: c'était ce
-sentiment étroit, qui remontait par la tradition et par l'histoire
-jusqu'aux souvenirs des batailles de Zierikzee et de l'Ecluse, qu'il
-fallait opposer aux véritables besoins commerciaux du pays; pour y
-parvenir plus aisément, Philippe adressa aux bourgeois de Gand,
-toujours enclins aux résolutions impétueuses et passionnées, son
-manifeste contre les Anglais de Calais.
-
-Les échevins et les doyens avaient été convoqués. Le sire de Commines,
-souverain bailli de Flandre, leur annonça d'abord que le duc de
-Bourgogne s'était réconcilié avec Charles VII pour mettre un terme à
-la misère et à la désolation qui régnaient dans tout le royaume,
-désolation dont il avait été lui-même le témoin lorsque, revenant de
-Bourgogne en Flandre, il vit les pauvres se disputer la chair des
-chevaux morts pendant ce voyage. Il affirma que le duc avait invité le
-roi d'Angleterre à envoyer des ambassadeurs à Arras, et qu'afin de
-parvenir à la conclusion d'une paix générale, il avait tant fait qu'on
-leur avait proposé le tiers, et le meilleur tiers, de la couronne de
-France; mais les Anglais s'étaient éloignés sans vouloir prendre
-d'engagement, et le roi d'armes de la Toison d'or qui avait été député
-vers eux n'avait reçu aucune réponse. On l'avait retenu prisonnier; on
-l'avait menacé de le noyer, en ajoutant à cette violation des usages
-les plus sacrés des paroles insultantes. Le duc était d'ailleurs
-pleinement instruit des projets hostiles des Anglais, qui traitaient
-avec l'empereur, l'archevêque de Cologne, l'évêque de Liége et le duc
-de Gueldre, et avaient même écrit aux villes de Hollande et de Zélande
-pour leur faire espérer de grandes sommes d'argent si elles lui
-refusaient leur secours. Le sire de Commines eut soin de rappeler aux
-magistrats de Gand que plusieurs Flamands avaient été mis à mort à
-Londres, et que les Anglais avaient arrêté des vaisseaux chargés de
-marchandises de leur pays, en déclarant qu'ils feraient la guerre à
-feu et à sang. «Quel que soit le désir de mon très-redouté seigneur de
-vivre en paix, leur dit le sire de Commines, sa longanimité a atteint
-les dernières limites, et puisqu'il a résolu de se défendre, il lui
-semble qu'il ne peut le faire d'une manière plus utile qu'en enlevant
-à ses ennemis la ville de Calais qui est son légitime patrimoine et
-qui, également voisine de ses pays de Flandre et d'Artois, est pour
-vous une cause de pertes innombrables. Il a remarqué que la prospérité
-de la Flandre repose sur le commerce des draps, et que la laine
-d'Angleterre est mise à si haut prix que tout profit est enlevé à nos
-marchands, et que de plus, par une mesure qui entraîne la ruine de
-notre monnaie, on vous fait payer deux florins pour un noble; enfin,
-il a observé que les laines d'Espagne et d'Ecosse commencent à égaler
-celles d'Angleterre et à être aussi recherchées. Mon très-redouté
-seigneur, éclairé sur les desseins coupables des Anglais, et prenant
-en considération l'accroissement de son peuple et la décadence du
-commerce et de la prospérité publique, menacés de nouveaux désastres,
-veut donc, comme bon prince et comme bon pasteur, chasser le loup loin
-de ses brebis. Par la grâce de Notre-Seigneur et avec l'aide des
-bonnes gens de la ville de Gand, son intention est de reconquérir son
-héritage et de convoquer dans ce but tous ses bons sujets; c'est
-pourquoi il vous prie, sur la foi et le serment que vous lui devez, de
-vouloir bien l'aider: ce qui sera le plus grand plaisir et le plus
-agréable service que vous lui fîtes jamais. Il vous exhorte à suivre
-les traces de vos prédécesseurs qui plusieurs fois ont ainsi servi
-honorablement les siens, notamment à Pont-à-Choisy, en Brabant, en
-Vermandois, et ailleurs. Veuillez remarquer que la ville de Calais
-touche à votre pays et qu'elle appartient à l'ancienne Flandre. Songez
-aux dommages qu'elle cause à la Flandre, et montrez votre affection
-pour notre très-redouté seigneur. Il a déjà fait connaître sa
-puissance en s'emparant d'un grand nombre de villes à deux cents
-lieues de vos frontières et jusqu'aux bords du Rhône; mais si les
-Anglais conservent Calais, ce sera un grand déshonneur pour lui et
-pour vous: si, au contraire, vous vous empariez de Calais, ce serait
-fort à son honneur et au vôtre. Il en serait mémoire aussi longtemps
-que durerait le monde, et les chroniques rappelleraient votre gloire;
-mais si vous pensiez qu'une somme d'argent contenterait notre
-très-redouté seigneur, sachez bien que rien n'est moins vrai, car il
-aime mieux vous voir l'aider que de recevoir de vous un million d'or.»
-
-A ces mots le duc se leva: «Mes bonnes gens, ajouta-t-il, tout ce
-qu'on vous a dit est vrai; je vous prie de m'aider à reconquérir mon
-héritage, et vous me ferez le plus grand plaisir et service que vous
-puissiez jamais me faire, et je le reconnaîtrai toute ma vie.»
-
-Le lendemain, le duc se rendit, à midi, à la loge des foulons, où l'un
-des pensionnaires de la ville lui adressa ce discours: «Très-cher
-seigneur, les trois membres de la ville de Gand se sont réunis, chacun
-au lieu ordinaire de ses assemblées, et ils ont décidé, sur la requête
-qui nous a été faite hier par monseigneur notre souverain bailli de
-Flandre, qu'ils vous rendraient cette réponse qu'avec l'aide de Dieu
-et celle de vos autres sujets et amis, ils vous aideront à reconquérir
-votre patrimoine, et à cet effet ils vous offrent leurs corps et leurs
-biens.»
-
-Ainsi prévalait la politique adroite et insinuante du duc; tant il est
-vrai que, pour faire adopter au peuple ce qui est le plus contraire à
-ses véritables intérêts, il suffit de le déguiser sous la feinte
-apparence d'une pensée nationale ou d'un sentiment patriotique. De
-toutes parts, les villes et les communes de la Flandre, oubliant les
-liens commerciaux qui depuis quatre siècles les unissaient aux
-Anglais, se préparaient à les combattre, et beaucoup de bourgeois
-croyaient imprudemment devoir saisir cette occasion de montrer à tous,
-et surtout au duc, combien ils étaient bien pourvus d'armes, de
-machines et d'habillements de guerre.
-
-Dès le 14 mai, mille Anglais, qui avaient quitté Calais pour aller
-piller les campagnes de Bourbourg, de Bergues et de Cassel, avaient
-mis le siége devant l'église de Looberghe, où un grand nombre de
-laboureurs s'étaient réfugiés avec leurs familles. Le désespoir
-animait le courage de ces malheureux, et une pierre lancée du haut du
-clocher tua un banneret ennemi. La colère des Anglais redoubla: ils
-firent apporter de la paille et du bois, et le feu pénétra de toutes
-parts dans la nef. Là se pressaient autour de l'autel les femmes et
-les enfants. Une clameur lamentable retentit sous les ogives
-embrasées; puis, toutes ces voix plaintives s'affaiblirent et se
-turent, et le silence de la mort apprit bientôt aux combattants,
-retranchés dans la tour, que le père ne reverrait plus sa fille, que
-le fils ne retrouverait plus sa mère; mais pas un d'entre eux ne
-songea à implorer la clémence d'un vainqueur cruel et irrité, et à
-mesure que l'incendie se développait, le tocsin résonnait avec plus
-d'énergie. Les défenseurs de Looberghe avaient signalé à l'ouest, vers
-les bords de la Peene, une troupe nombreuse d'habitants de la vallée
-de Cassel, réunie par Philippe de Longpré et Thierri d'Hazebrouck, qui
-s'approchaient rapidement pour les secourir. Ce dernier espoir de
-salut ne devait pas tarder à s'évanouir. A peine le combat
-s'était-il-engagé qu'un puissant renfort arriva aux Anglais, et les
-deux chevaliers qui s'étaient vantés de les chasser donnèrent
-l'exemple de la fuite, tandis qu'un dernier cri s'élevait au haut du
-clocher de Looberghe, du sein des flammes qui venaient de l'atteindre.
-
-Cependant les Gantois pressaient leurs armements. Ils avaient ordonné
-que tous ceux qui relevaient de leur ville déclarassent leurs noms et
-se pourvussent d'armes, sous peine de perdre leur droit de
-bourgeoisie. Toutes les querelles particulières furent suspendues, et
-l'on ajourna l'exécution des jugements qui imposaient des pèlerinages
-à quatorze jours après la fin de l'expédition. On fixa également le
-contingent de chacun dans l'armée que Gand avait promise au duc et
-dans les dépenses qu'elle entraînerait. Chaque homme devait avoir une
-lance ou, au moins, deux maillets de plomb ou de fer. Les paysans
-avaient reçu l'ordre de fournir un si grand nombre de chariots, qu'il
-dépassait d'un tiers celui qu'on avait réuni pour la célèbre
-expédition de 1411; mais comme ils s'y montraient peu disposés, on les
-menaça de les y faire contraindre par la milice municipale des
-Chaperons-Blancs, qui conservait encore son ancienne célébrité. A
-Bruges et dans les autres parties de la Flandre, les mêmes préparatifs
-avaient lieu et suspendaient les travaux des métiers et du labourage.
-
-Vers les premiers jours de juin, le duc se rendit à Gand et y passa en
-revue, au marché du Vendredi, les connétablies des bourgeois, auxquels
-s'était réuni le contingent des cent soixante et douze paroisses du
-pays d'Alost, et celui des puissantes communes de Grammont, de Ninove,
-de Boulers, de Sotteghem, d'Ecornay, de Gavre, de Rode et de Renaix.
-Le duc accompagna les Gantois jusqu'aux portes de la ville; le premier
-jour, ils firent halte à Deynze. De là ils poursuivirent leur route,
-et on ne put les empêcher de brûler le château de Thierri
-d'Hazebrouck, qu'ils accusaient de la défaite des habitants de Cassel
-à Looberghe.
-
-Le 11 juin, le duc de Bourgogne réunissait également à Bruges les
-milices de cette ville et celles de Damme, de l'Ecluse, d'Oostbourg,
-d'Ardenbourg, de Thourout, d'Ostende, de Mude, de Muenickereede,
-d'Houcke, de Blankenberghe, de Ghistelles, de Dixmude et d'Oudenbourg.
-Depuis longtemps ces milices suivaient celle de Bruges dans toutes les
-guerres. Les habitants de Dixmude se vantaient d'avoir lutté sous les
-mêmes bannières aux glorieuses journées de Courtray et de
-Mont-en-Pévèle; ceux de Damme faisaient remonter cette association de
-périls et de gloire jusqu'à la bataille de Bavichove, où le comte
-Robert le Frison avait vaincu, trois cent soixante-cinq années
-auparavant, le roi de France Philippe Ier. La commune de l'Ecluse
-avait aussi combattu fréquemment avec les Brugeois; mais au quinzième
-siècle comme au quatorzième, depuis que Philippe le Hardi avait
-construit la tour de Bourgogne aussi bien qu'à l'époque où Jean de
-Namur se faisait investir par Louis de Nevers du bailliage des eaux du
-Zwyn, les Brugeois portaient une haine profonde aux habitants de
-l'Ecluse, la plupart bourgeois du parti _leliaert_ ou bourguignon, qui
-ne devaient qu'à la faveur des princes le droit de garder les
-barrières sous lesquelles gémissait l'industrie flamande. Ces
-dissentiments éclatèrent dès le premier jour. La milice de l'Ecluse
-refusait de se mettre en marche à la suite des Brugeois, et le duc eut
-grand'peine à l'y engager par de douces paroles et de belles
-promesses. Enfin elle y consentit et alla se mêler aux autres communes
-qui l'attendaient près du couvent de la Madelaine, et elles
-s'éloignèrent ensemble en se portant vers Oudenbourg. Ce fut là que
-les rejoignirent les milices du Franc, commandées par les sires de
-Moerkerke et de Merkem, qui avaient un instant réclamé l'honneur de
-précéder la commune d'Ypres dans l'ordre de marche de l'armée. Elles
-rappelaient que, par une charte du 7 août 1411, Jean sans Peur leur
-avait permis de former un corps distinct dans l'expédition de
-Montdidier. Si la ville de l'Ecluse avait été soumise par des
-concessions solennelles à la tutelle des Brugeois, les communes du
-Franc, profondément séparées des villes par leurs moeurs, pouvaient du
-moins revendiquer une juridiction spéciale qui remontait, dans les
-traditions populaires, plus loin que Jeanne de Constantinople, plus
-loin même que Thierri d'Alsace. L'étendue de leur territoire, le
-nombre de leurs habitants les avaient depuis longtemps élevées au même
-rang que les trois bonnes villes, et c'était par une conséquence toute
-naturelle de la situation des choses que s'était établi l'usage de
-considérer le Franc comme le quatrième membre du pays. Il était
-toutefois incontestable que le Franc relevait de Bruges par des liens
-politiques, et que l'obligation de combattre sous la bannière de cette
-ville en était le signe public. En 1436 ces liens étaient brisés, et
-les milices du Franc se consolèrent aisément d'être placées après
-celles des trois grandes cités flamandes, en obtenant «d'avoir et
-porter bannière aux armes de Flandre, comme font et ont ceux et chacun
-des trois autres membres.» Les milices communales d'Ypres et de
-Courtray, commandées par Gérard du Chastel et Jean de Commines,
-s'étaient également mises en marche.
-
-Le duc Philippe était sorti de Bruges en chargeant messire Jean de la
-Gruuthuse et les bourgmestres Metteneye et Ruebs d'apaiser le
-mécontentement qui y régnait. Il rejoignit les Gantois à Drinkham, où
-il trouva le comte de Richemont, connétable de France, et lui offrit
-une collation dans la tente de Gand. Enfin il s'avança vers la ville
-de Gravelines, choisie comme point de ralliement pour les milices de
-Gand, de Bruges et du Franc. Lorsque toute cette armée, qui ne
-comprenait pas moins de trente mille combattants, eut dressé ses
-tentes par ordre de ville et de châtellenie, elle présentait un aspect
-magnifique: on eût pris son camp pour une réunion de plusieurs grandes
-cités. Les Flamands avaient conduit avec eux un grand nombre de
-ribaudequins chargés de canons, de coulevrines et de grosses
-arbalètes. Leurs chariots et leurs charrettes se comptaient par
-milliers, «et sur chacun chariot, dit Monstrelet, avoit un coq pour
-chanter les heures de la nuit et du jour.»
-
-Dans ce camp comme dans toute la Flandre, l'énergie des Gantois
-dominait celle des autres communes. Le duc avait si grand besoin de
-leur aide qu'il n'était rien qu'il ne fît pour leur plaire. Dès les
-premiers jours de son arrivée, il s'était vu obligé de les laisser
-piller, sous ses yeux, le domaine d'un noble nommé George de Wez, dont
-ils associaient le nom à celui de Thierri d'Hazebrouck. Lorsque le
-connétable lui avait offert de lui envoyer deux ou trois mille hommes
-d'armes français sous les ordres du maréchal de Rieux, la crainte
-d'exciter la jalousie des Gantois l'avait empêché d'accepter ces
-renforts; elle était si vive, d'après le récit des chroniqueurs,
-qu'ils forcèrent le duc à congédier la plus grande partie de ses
-hommes d'armes bourguignons; ce dont plusieurs de ses conseillers
-l'avaient fortement blâmé, parce qu'ils comprenaient bien que les
-communes flamandes ne persisteraient pas longtemps dans une guerre
-fatale à leurs intérêts et à leur industrie, et qu'elles feraient
-moins pour la soutenir que la plus petite armée de nobles et
-d'écuyers.
-
-De même que dans l'expédition de Vermandois sous Jean sans Peur, en
-1411, expédition que celle-ci devait rappeler sous tant de rapports,
-c'était surtout contre les Picards que se dirigeait la colère des
-Flamands. Quelle que fût l'ardeur des Picards à piller, elle ne leur
-servait de rien; il leur était impossible d'emporter ce qu'ils
-enlevaient, encore plus de le conserver, car, pour rappeler la vieille
-orthographe de Monstrelet, «Hennequin, Winequin, Pietre, Liévin et
-autres ne l'eussent jamais souffert ni laissé passer.» Les Picards se
-voyaient réduits à se taire et à fléchir devant «la grande puissance
-qu'avoient les Flamands.»
-
-Les milices communales de Flandre, après avoir défilé sous les murs de
-Tournehem, allèrent mettre le siége devant le château d'Oye qui était
-au pouvoir des Anglais. La garnison, trop faible pour leur résister,
-se rendit et se remit à la volonté du duc de Bourgogne et de ceux de
-la ville de Gand. La volonté des Gantois fut que tous les Anglais
-fussent pendus. Le duc de Bourgogne parvint seulement, par ses
-prières, à en sauver trois ou quatre. Les châteaux de Sandgate et de
-Baillinghen ouvrirent leurs portes. Celui de Marcq fit une meilleure
-défense; enfin les Anglais qui s'y trouvaient capitulèrent en obtenant
-la vie sauve, et ils furent envoyés à Gand afin d'être échangés plus
-tard contre quelques Flamands prisonniers à Calais.
-
-Les Flamands formèrent bientôt le siége de Calais (9 juillet 1436).
-Ils occupaient les mêmes lieux où leurs pères avaient campé lorsqu'ils
-aidèrent Edouard III à conquérir cette ville qu'ils voulaient
-aujourd'hui enlever à ses héritiers. Leur confiance dans le succès de
-leurs efforts était extrême, et ils croyaient voir les Anglais fuir
-dans leur île dès qu'ils apprendraient que «messeigneurs de Gand
-étoient armés et à puissance pour venir contr'eux.» Les Anglais
-appréciaient mieux l'importance de la forteresse de Calais; placée
-dans le passage le plus resserré du détroit qui sépare l'Angleterre du
-continent et par là facile à secourir, elle menaçait les ducs de
-Bourgogne dans leurs Etats les plus florissants et les rois de France
-au coeur même de leur royaume. Mieux eût valu sacrifier toutes les
-conquêtes des Chandos et des Talbot vers la Seine ou la Loire que ces
-remparts dont la perte fera expirer de douleur, au seizième siècle,
-l'une des reines filles de Henri VIII.
-
-Dès le 18 juin, le comte d'Huntingdon avait reçu l'ordre de réunir des
-renforts. Le 3 juillet, lorsque la nouvelle de la prise du château
-d'Oye arriva en Angleterre, on pressa tous les préparatifs, et le duc
-de Glocester, qui en ce moment gouvernait l'Angleterre comme régent,
-résolut de passer lui-même la mer pour vider ses vieilles querelles
-avec le duc Philippe.
-
-Le siége de Calais semblait devoir se prolonger. Les Anglais se
-montraient décidés à se bien défendre. Leurs sorties étaient
-fréquentes et acharnées. A plusieurs reprises les Flamands éprouvèrent
-des pertes, et ce fut au milieu d'eux que fut blessé l'un des
-capitaines de Charles VII, le fameux la Hire, qui était venu les voir
-combattre. Le duc de Bourgogne lui-même fut exposé à de grands
-dangers: un jour qu'il cherchait à reconnaître la ville, un coup de
-canon renversa à ses pieds un trompette et trois chevaux; un autre
-jour, il était allé sans armes et en simple robe, pour ne pas être
-remarqué, examiner le port du haut des dunes, lorsque plusieurs
-Anglais, qui s'étaient placés en embuscade, s'élancèrent vers lui, et
-il eût été pris, sans le dévouement d'un chevalier flamand nommé
-messire Jean Plateel, qui les arrêta vaillamment, s'inquiétant peu
-d'être le prisonnier des Anglais, pourvu que son maître ne le fût
-point.
-
-Cependant les Flamands voyaient chaque jour entrer dans le havre des
-navires qui venaient d'Angleterre, chargés de renforts et de vivres.
-La flotte que Jean de Homes devait amener pour bloquer Calais du côté
-de la mer ne paraissait point. Les Flamands commençaient à murmurer
-contre les conseillers du duc de Bourgogne: mais Philippe cherchait à
-les apaiser en leur disant qu'elle était retenue par les vents
-contraires, et qu'il avait reçu l'avis qu'elle ne tarderait point à
-arriver.
-
-Ces retards étaient déplorables: ils laissaient aux Anglais le temps
-de secourir Calais. L'armée qu'ils équipaient était déjà toute prête à
-passer la mer, et bientôt après, un de leurs hérauts d'armes nommé
-Pembroke se présenta au duc Philippe, chargé par le duc de Glocester
-de lui annoncer que dans un bref délai, s'il osait l'attendre, il
-viendrait le combattre avec toutes ses forces, sinon qu'il irait le
-chercher dans ses Etats. Le duc de Bourgogne se contenta de répondre
-que ce dernier soin lui serait inutile, et que si Dieu le permettait,
-le duc de Glocester le trouverait devant Calais.
-
-A mesure que ces nouvelles se répandaient, le mécontentement
-augmentait. Les plaintes des Flamands, qui voyaient s'éloigner chaque
-jour les résultats promis à leur expédition, devenaient de plus en
-plus vives, et le 24 juillet, les membres de l'un des corps de
-métiers, campés devant Calais, adressaient cette lettre à leurs
-compagnons restés à Bruges: «Si tout le monde croyait comme nous qu'il
-vaut mieux rentrer dans nos foyers, nous ne demeurerions pas longtemps
-ici.» Philippe, alarmé par ces manifestations, crut devoir se rendre
-dans la tente de Gand, où il avait réuni les nobles et les capitaines
-de l'armée. Il leur fit exposer par maître Gilles Van de Woestyne le
-défi du duc de Glocester et la réponse qu'il y avait faite, et les
-pria instamment de rester avec lui afin de l'aider à garder son
-honneur. Puis il se dirigea vers le quartier occupé par les milices
-des bourgs et des villages de la châtellenie du Franc, et par une
-charte du 25 juillet, il lui accorda de nouveaux priviléges en
-confirmant l'indépendance de sa juridiction comme quatrième membre de
-Flandre. D'autres démarches semblables furent tentées près des
-Brugeois: on cachait sans doute les priviléges accordés à des rivaux
-dont ils auraient pu être jaloux. Les communes flamandes, quoique
-inquiètes et agitées, cédèrent à ces prières: elles se laissèrent
-persuader que le moment où elles pourraient tenter l'assaut de Calais
-était proche, et se préparèrent à de nouveaux combats. Sur une
-montagne voisine de Calais s'éleva une bastille de bois d'où l'on
-pouvait observer tous les mouvements des Anglais. On y plaça des
-canons et notamment trois bombardes dont l'une était si grande qu'il
-avait fallu cinquante chevaux pour la faire venir de Bourgogne. Les
-Anglais firent une sortie et vinrent en grand nombre assaillir la
-bastille; mais ils furent vaillamment repoussés par les Flamands qui
-la gardaient, et contraints à se retirer. Le jeudi suivant (26
-juillet) on signala, vers le levant, une flotte qui déployait ses
-voiles: c'était celle de Hollande, si longtemps et si impatiemment
-attendue. Le duc monta à cheval et se rendit sur le rivage. Une
-chaloupe y aborda bientôt, chargée d'un message du sire de Hornes qui
-annonçait son arrivée. L'armée manifestait bruyamment sa joie, et la
-plupart des hommes d'armes s'élançaient sur les dunes pour saluer les
-vaisseaux qui devaient seconder leurs efforts.
-
-Le même jour, vers le soir, quatre navires chargés de pierres
-profitèrent de la marée, sans que l'artillerie des assiégés pût les en
-empêcher, pour aller s'échouer à l'entrée du port. Ils devaient fermer
-tout passage aux navires anglais. Cependant, dès que les eaux de la
-mer se retirèrent, ils se trouvèrent à peu près à découvert sur le
-sable, et les Anglais, hommes, femmes, vieillards et enfants,
-accoururent en grand nombre pour les briser; le bois fut transporté
-dans la ville; la mer emporta les pierres comme des jouets opposés par
-l'impuissance de l'homme à l'éternelle furie de ses flots.
-
-Lorsque les Flamands furent témoins de l'inutilité de ces tentatives
-pour fermer l'entrée du port, leurs murmures recommencèrent; mais
-quand le lendemain on vint leur apprendre que les vaisseaux du sire de
-Hornes s'éloignaient et cinglaient vers la Hollande de peur d'être
-attaqués par les galères du duc de Glocester, leur indignation passa
-aux dernières limites de la colère. Ils rappelaient toutes les
-promesses que le duc leur avait faites en leur assurant le concours de
-sa flotte. Ils accusaient de trahison les conseillers qui
-l'entouraient. Au même moment on leur annonça que les Anglais avaient
-surpris leur bastille et en avaient massacré toute la garnison; leurs
-cris redoublèrent alors. Ils se montraient résolus à lever le siége,
-et quelques-uns voulaient même mettre à mort les conseillers du duc,
-notamment les sires de Croy, de Noyelles et de Brimeu, qui jugèrent
-prudent de fuir. Le duc en fut instruit tandis qu'il faisait examiner
-le champ de bataille où il combattrait le duc de Glocester. Il se
-rendit aussitôt à la tente de Gand, où il assembla une seconde fois
-les capitaines flamands. Il les conjura de ne pas le quitter et
-d'attendre l'arrivée des Anglais qui était prochaine; il ajoutait que
-s'ils se retiraient sans les avoir combattus, ils le couvriraient d'un
-déshonneur plus grand que jamais prince n'en avait reçu. Quelques
-capitaines flamands s'excusaient avec courtoisie. La plupart,
-persistant invariablement dans leur détermination, refusaient de
-l'écouter. Il reconnut bientôt que tous ses efforts pour les retenir,
-même pendant quelques jours, seraient sans fruit, et de l'avis de ses
-conseillers il les pria de lever le siége le lendemain en bon ordre,
-et leur fit part de son intention de les accompagner avec ses hommes
-d'armes pour assurer leur retraite. Ils lui répondirent qu'ils étaient
-assez forts pour ne pas avoir besoin de sa protection. Pendant la
-nuit, ils ployèrent leurs tentes, chargèrent leurs bagages sur leurs
-chariots et percèrent les barils de vin qu'ils ne pouvaient emporter.
-Déjà retentissait le vieux cri de Montdidier: «_Go, go, wy zyn al
-verraden!_» «Allons, allons, nous sommes tous trahis!» Le duc les
-suivit jusqu'à Gravelines et les engagea vainement à s'arrêter dans
-cette ville pour la défendre contre les Anglais: toute remontrance
-était inutile.
-
-«Le duc de Bourgogne, dit Monstrelet, prit conseil avec les seigneurs
-et nobles hommes sur les affaires, en lui complaignant de la honte que
-lui faisoient ses communes de Flandre. Lesquels lui remontrèrent
-amiablement qu'il prist en gré et patiemment ceste aventure, et que
-c'estoit des fortunes du monde... Il ne fait point à demander s'il
-avoit au coeur grand desplaisance, car jusqu'à ce toutes ses
-entreprises lui estoient venues assez à son plaisir, et icelle qui
-estoit la plus grande de toutes les autres de son règne lui venoit au
-contraire.»
-
-Lorsque la nouvelle de la retraite de l'armée flamande parvint en
-Angleterre, le duc de Glocester se hâta de s'embarquer: sa flotte,
-composée de trois cent soixante vaisseaux, portait vingt-quatre mille
-hommes, et afin que rien ne manquât à l'éclat de son triomphe, Henri
-VI fit publier dans toutes les villes soumises à son autorité les
-lettres suivantes:
-
-«Le roi à tous ceux qui ces présentes verront, salut.
-
-«Les lois canoniques et divines, aussi bien que les lois humaines,
-attestent combien est grand le crime de rébellion, et quelle peine
-mérite le vassal qui s'insurge traîtreusement contre son seigneur
-lige: car ce crime sacrilége, qui entraîne celui de lèse-majesté, fait
-peser sur les enfants les fautes de leurs pères, et les exclut à juste
-titre de leur héritage pour faire retourner au prince, comme forfaits
-et légitimement confisqués, tous les biens et tous les fiefs du
-coupable.
-
-«Or, le perfide Philippe, vulgairement nommé duc de Bourgogne, nous
-avait reconnu pour son souverain seigneur depuis notre enfance,
-c'est-à-dire dès le temps où nous avons recueilli à titre héréditaire
-la couronne de France selon le traité de paix conclu entre le roi
-Charles, notre aïeul, et le roi Henri V, notre père, traité accepté et
-juré par lui-même sur les saints Evangiles, mais il ne craint pas de
-nous outrager aujourd'hui par la plus détestable rébellion, en
-renonçant faussement, méchamment et traîtreusement à la foi et à la
-sujétion qu'il nous doit, pour jurer fidélité à notre adversaire et
-principal ennemi, l'usurpateur du royaume de France; de plus,
-accumulant crime sur crime et maux sur maux, il a usurpé des villes,
-des bourgs et des châteaux relevant notoirement de notre couronne de
-France, et il vient même, afin de rendre son manque de foi et sa
-rébellion plus manifestes, de détruire violemment et par la force de
-la guerre plusieurs de nos châteaux situés vers les marches de Calais,
-mettant à mort ceux de nos hommes qui s'y trouvaient et cherchant à
-s'emparer de notre ville de Calais, tentative dans laquelle notre
-Créateur, auquel nous rendons d'humbles actions de grâces, a daigné
-confondre sa malice pour la honte éternelle de ce traître rebelle et
-perfide, et de tous les siens.
-
-«Nous déclarons donc que tous les biens, possessions et seigneuries
-que le susdit traître tient de la couronne ont de plein droit fait
-retour à nous comme au véritable roi de France, et voulant en disposer
-comme il convient en droit et en justice, nous avons résolu de nous
-occuper d'abord du comté de Flandre, qui relève directement de nous,
-et c'est afin de témoigner notre juste reconnaissance à illustre
-prince Humphroi, duc de Glocester, notre oncle, qui nous a toujours
-servi et nous sert encore fidèlement, que nous lui faisons don du
-susdit comté, ordonnant que ledit duc Humphroi le tiendra de nous et
-de nos successeurs tant qu'il vivra, et le possédera avec les
-priviléges les plus étendus que les comtes de Flandre aient autrefois
-reçus des rois de France, réservant seulement en tout et pour tout
-notre souveraineté et les droits de notre royauté (30 juillet 1435).»
-
-Une violente agitation régnait dans toute la Flandre. Les Gantois, qui
-s'étaient montrés devant Calais les plus sourds aux exhortations et
-aux prières du duc Philippe, réclamaient le don d'une robe neuve,
-récompense ordinaire de ceux qui revenaient de la guerre: on la leur
-avait refusée, et ils s'en plaignaient vivement. Le mécontentement des
-Brugeois n'était pas moins redoutable. Ils s'étaient arrêtés, au
-retour de leur expédition, près du hameau de Saint-Bavon, aux mêmes
-lieux qu'en 1411, déclarant qu'ils ne déposeraient point les armes
-tant que l'on n'aurait pas puni la commune de l'Ecluse qui avait
-contesté leur suprématie, et, malgré les efforts qui avaient été faits
-pour les calmer, ils rejetaient tout ce qui eût pu conduire à une
-réconciliation et au maintien de la paix.
-
-Le duc de Glocester, profitant de ces divisions et de l'absence du duc
-de Bourgogne qui s'était retiré à Lille, avait quitté Calais pour
-envahir la West-Flandre. Aucune résistance ne s'opposa à cette
-agression et aux représailles qui la signalèrent. Le pillage et
-l'incendie s'étendirent des portes de Tournehem aux rives de l'Yzer.
-Les Anglais s'emparèrent tour à tour de Bourbourg, de Dunkerque, de
-Bergues, de Poperinghe. Le bourg opulent de Commines, celui de
-Wervicq, non moins fameux par la fabrication des draps, et si
-important qu'un seul incendie y consuma mille maisons au quinzième
-siècle, furent pillés et saccagés, et les bourgeois d'Ypres, assemblés
-sur leurs remparts, purent entendre à la fois les cris des vainqueurs
-et les gémissements des malheureux chassés de leurs chaumières. A
-Poperinghe, le duc de Glocester se fit reconnaître solennellement
-comme comte de Flandre, et arma chevalier un banni qui depuis
-longtemps combattait sous les bannières anglaises. Puis il se dirigea
-vers Bailleul, où l'on chargea deux mille chariots de butin, et rentra
-à Calais après avoir traversé l'Aa, près d'Arques. Les habitants des
-vallées de Cassel et de Bourbourg avaient formé le dessein de
-l'attaquer au passage de la rivière: mais Colard de Commines s'y
-opposa au nom du duc: la crainte de les exposer à de désastreux revers
-expliquait cette défense; mais, pour un grand nombre d'entre eux, ce
-fut un motif de plus d'accuser les principaux conseillers du duc de
-Bourgogne de les trahir et de les abandonner.
-
-D'autres hommes d'armes anglais se portèrent vers Furnes et vers
-Nieuport; le monastère des Dunes était désert; l'abbé et les moines
-avaient fui à Bruges. Les Anglais respectèrent toutefois la belle
-église de cette abbaye, célèbre par ses stalles élégantes dont un
-artiste flamand reproduisit les sculptures à Melrose, sa bibliothèque
-où l'on comptait plus de mille manuscrits précieux, ses vastes
-bâtiments où deux cents frères convers se livraient habituellement aux
-travaux des métiers; mais ils dévastèrent les fermes voisines et les
-champs, qu'une admirable persévérance avait fertilisés avec tant de
-succès, au milieu même des sables de la mer, que l'abbé Nicolas de
-Bailleul avait coutume de dire que les Dunes étaient devenues une
-montagne d'argent.
-
-Enfin toute la flotte anglaise sortit du port de Calais, où elle avait
-conduit l'armée du duc de Glocester; on la vit suivre lentement le
-rivage de la mer. Ostende fut menacée; mais les navires ennemis
-poursuivirent leur navigation vers les eaux du Zwyn, où la flotte
-bourguignonne avait jeté l'ancre. Un combat naval semblait inévitable:
-Jean de Hornes avait son honneur à réhabiliter; mais il l'abdiqua par
-un second acte de faiblesse ou de terreur: une troupe de laboureurs du
-Fleanderland, qui s'était réunie pour s'opposer au débarquement des
-Anglais, l'aperçut au bord du rivage de la mer, fuyant loin de ses
-navires et de ses hommes d'armes, et elle l'accabla de tant d'outrages
-que quatorze jours après il expira à Ostende.
-
-Le 9 août 1436, les Anglais pillèrent Gaternesse, Schoendyke et
-Nieukerke. Le lendemain, ils dévastèrent Wulpen et Cadzand, d'où ils
-menaçaient à la fois les environs de Bruges et le pays des
-Quatre-Métiers, à peine défendu par quelques milices communales du
-pays de Waes.
-
-Pour engager la Flandre à se protéger elle-même plus efficacement que
-ne l'avait fait Jean de Hornes, il ne restait au duc de Bourgogne qu'à
-lui persuader que ses intérêts et ceux du pays même étaient intimement
-unis. Les bourgeois de Gand furent convoqués le 14 août. Gilles
-Declercq, «procureur du duc en la chambre des échevins,» reçut la
-mission de les haranguer. Né à Gand et y exerçant la profession
-«d'advocat publicq,» il paraît y avoir joui à ce titre de quelque
-influence, et personne n'ignorait qu'il avait été chargé du soin de
-parler au nom du duc de Bourgogne, soin confié habituellement aux
-nobles les plus illustres, «pour ce que, porte l'instruction qui lui
-fut envoyée, plusieurs des conseillers de mondit seigneur, qui
-sçavoient le langage flameng, obstant les grandes menaces et charges
-que aucuns hayneux leur ont volu baillier, n'oseroient dire, ne
-exposer lesdites charges.»
-
-Gilles Declercq annonça d'abord aux bourgeois de Gand que le duc avait
-mandé ses hommes d'armes à Ypres le 16 août, et qu'il avait résolu de
-venger l'échec de Calais. Il réclama leur concours et les exhorta à
-défendre vaillamment leurs libertés, leurs biens, leurs enfants «et
-l'honneur et bonne renommée de leur postérité.» Puis il rappela
-combien il était important qu'ils se choisissent de bons capitaines,
-«car sans obéissance et ordre n'est nul peuple à conduire,» et il les
-supplia de prendre les armes sans retard; attendu, disait-il, que les
-ennemis sont jà profondément entrez «oudit pays et font non-seulement
-en icellui dommage irréparable, mais aussi une perpétuelle blasme et
-déshonneur à mondit seigneur, qui est prince si grant et puissant que
-chacun scet, et aussi à sondit pays de Flandres, _qui a toudis esté
-ung pays honnouré et renommé par tout le monde, et qui oncques ne
-souffri si grant honte, ne attendi ses ennemis estre, ne se tourner si
-longuement en icellui_.»
-
-La duchesse de Bourgogne, accourant au camp de Saint-Bavon, avait
-adressé le même appel au dévouement patriotique des Brugeois; elle
-leur avait fait connaître qu'une assemblée des députés des trois
-bonnes villes et du Franc se tiendrait à Bruges, le lundi 20 août,
-vers le soir, et le but qu'elle devait atteindre était de veiller à la
-fois à la défense du pays et au maintien de ses franchises. Trois
-députés du duc devaient y présenter en son nom la justification de ses
-conseillers, que l'on accusait d'avoir favorisé les Anglais devant
-Calais et au passage de l'Aa.
-
-Les mêmes promesses avaient été faites à Gand, et elles avaient été
-accueillies favorablement dans les deux grandes cités flamandes, quand
-de nouveaux griefs vinrent ranimer l'irritation populaire. La duchesse
-de Bourgogne avait obtenu des bourgeois et des corps de métiers
-qu'indépendamment des milices qui s'étaient avancées jusqu'à
-Oostbourg, six hommes seraient choisis dans chaque tente pour se
-rendre à bord de la flotte si honteusement abandonnée par son amiral
-Jean de Hornes; mais lorsqu'ils se présentèrent devant l'Ecluse,
-Roland d'Uutkerke qui y commandait ne consentit à recevoir que messire
-Jean de Steenhuyse et quarante des siens, tandis que les autres
-étaient réduits à passer toute la nuit au pied des remparts, transis
-par la pluie qui tombait à torrents. Le lendemain, Roland d'Uutkerke
-répondit à toutes leurs remontrances qu'il n'y avait point de
-vaisseaux préparés pour combattre les Anglais, et qu'il ne leur
-restait qu'à retourner à Bruges. Il les appelait des traîtres et des
-mutins, ordonna même de tirer le canon contre eux, et fit jeter par
-les fenêtres ceux de leurs compagnons introduits la veille dans la
-ville, qui voulaient faire ouvrir les portes. Trois jours après on
-publia, par ses ordres, une ordonnance qui prescrivait à tous les
-bourgeois de Bruges résidant dans la ville de l'Ecluse de s'en
-éloigner immédiatement sous peine de mort.
-
-Que devint, dans cette situation de plus en plus grave, l'assemblée du
-20 août? L'influence des ducs de Bourgogne a si profondément pénétré
-les sources historiques de cette époque qu'il est presque impossible
-d'éclaircir les questions relatives aux mouvements des communes
-flamandes; mais il est vraisemblable qu'on y conclut, à l'exemple de
-ce qui s'était passé en 1405, un acte de confédération dont nous
-verrons bientôt les conséquences.
-
-Aussitôt que les Brugeois réunis à Oostbourg eurent vu la flotte
-anglaise s'éloigner chargée de butin sans être inquiétée par celle du
-duc, ils rentrèrent à Bruges pleins d'indignation et de haine, et le
-coeur avide de vengeance. Leurs cris répétaient tumultueusement: «Nous
-ne quitterons point la place du marché avant d'avoir châtié
-l'insolence de Roland d'Uutkerke; nous voulons savoir quels sont les
-magistrats qui, au mépris de nos franchises, ont permis qu'on
-fortifiât l'Ecluse, et nous voulons désormais garder nous-mêmes nos
-priviléges et les clefs de la ville.» Les magistrats cherchèrent
-vainement à les en dissuader: il fallut les conduire à la maison de
-Dolin de Thielt, clerc de la trésorerie et receveur du septième
-denier, où les clefs étaient déposées. L'irritation populaire
-s'accroissait d'heure en heure: le sire de la Gruuthuse, capitaine de
-la ville, et le bailli Jean Uutenhove ne purent la calmer; l'écoutète
-Eustache Bricx, plus imprudent, osa recourir aux menaces en cherchant
-à saisir sur la place du Marché la bannière du duc qui, d'après la
-charte de 1407, ne pouvait en être enlevée sans que l'assemblée du
-peuple se rendît coupable du délit de sédition. On se souvenait
-qu'avant le départ de l'expédition de Calais il avait contesté à la
-commune le droit de s'armer dans les rues de Bruges, et la foule se
-précipitant sur lui l'immola sans pitié (26 août 1436). Bien que la
-nuit fût arrivée, on accourait de toutes parts sous les bannières, et
-les échevins se virent réduits à remettre, avec les clefs de la ville,
-celles de la _boîte_ aux priviléges. On lut alors du haut des halles
-toutes les chartes de priviléges, notamment celle du 9 avril 1323 (v.
-st.), confirmée par Philippe le Hardi le 26 avril 1384, qui plaçait
-les habitants de l'Ecluse sous l'autorité de ceux de Bruges, et l'on
-somma tous les anciens magistrats de rendre compte des infractions à
-ce privilége qu'ils avaient encouragées ou tolérées. Quelques
-magistrats n'osèrent point obéir: on pilla leurs maisons, et l'on
-apprit bientôt au milieu de ces scènes de désordre que le peuple,
-sourd aux cris du jeune comte de Charolais, avait arraché de la
-litière de la duchesse de Bourgogne, qui se préparait à rejoindre à
-Gand le duc Philippe, deux femmes qu'il voulait conserver comme
-otages: le nom qu'elles portaient était tout leur crime: l'une était
-la femme de Roland d'Uutkerke; l'autre, la veuve de Jean de Hornes.
-
-La duchesse Isabelle retrouva à Gand les mêmes troubles et les mêmes
-périls. L'alliance des bonnes villes de Flandre n'était plus ignorée,
-et une lettre de cinquante-deux doyens de la ville de Bruges avait été
-adressée aux cinquante-deux doyens de la ville de Gand pour que
-ceux-ci les soutinssent dans toutes leurs réclamations, en intervenant
-en leur faveur; mais le duc avait repoussé leur médiation; il ne leur
-avait même pas caché que son premier soin serait de venger la mort de
-son écoutète, et ce discours, répété par les doyens des métiers, avait
-si vivement ému les Gantois assemblés en armes au marché du Vendredi,
-que le duc avait jugé nécessaire d'accourir au milieu d'eux pour
-chercher à détruire les funestes conséquences de ses propres paroles.
-La réponse de Philippe avait été l'expression de son ressentiment; sa
-démarche près des Gantois fut la révélation de sa faiblesse. Les
-bourgeois auxquels il s'adressait humblement doutèrent moins que
-jamais de la puissance de ces priviléges devant lesquels ils voyaient
-s'incliner un prince si orgueilleux et si redouté: ils désarmèrent
-d'abord les archers de sa garde, en disant qu'ils étaient assez forts
-pour le défendre; ensuite, ils condamnèrent en sa présence à un exil
-de cent années Roland d'Uutkerke, Colard de Commines et Gilles Van de
-Woestyne, comme coupables de trahison, tandis qu'ils forçaient le duc
-à proclamer le courage assez douteux dont ils avaient fait preuve
-devant Calais: ils exigeaient aussi qu'ils pussent élire trois
-capitaines pour gouverner leur ville, que les hommes d'armes étrangers
-ne fussent point admis dans les cités flamandes et que l'on rétablît à
-l'Ecluse la domination exclusive des Brugeois. Le duc de Bourgogne
-promit tout, et reconnut qu'il fallait agir plus lentement et avec
-plus de circonspection pour réveiller la jalousie rivale de Gand et de
-Bruges.
-
-Les cinquante-deux doyens des métiers de Gand étaient allés annoncer
-aux Brugeois qu'ils avaient rempli leurs engagements. Ils assistèrent
-à une cérémonie qui devait prouver au duc de Bourgogne que les bourgs
-et les villages n'étaient pas hostiles aux grandes villes. Bruges
-avait convoqué les milices de toutes les communes qui voulaient s'unir
-à elle, en y acceptant le droit de _bourgeoisie foraine_, que les
-chroniques flamandes nomment _haghe-poortery_. Un chaperon de roses
-était destiné à celle qui arriverait la première; il fut décerné aux
-habitants d'Oostcamp. Les communes de Damme, de Muenickereede, de
-Houcke les suivirent de près, toutes rangées sous leurs bannières.
-Trois jours après parurent celles d'Ardenbourg, de Blankenberghe, de
-Thourout, et depuis ce moment il ne se passa point de jour que l'on ne
-vît quelque bourg ou quelque village reproduire une adhésion
-semblable. Une chevauchée, dirigée par Vincent de Schotelaere et Jean
-Bonin, fit adopter le même acte de soumission aux communes moins
-zélées d'Ostende, d'Oudenbourg, de Ghistelles, de Loo, de Lombardzyde,
-de Dixmude, de Bergues, de Dunkerque, de Furnes et de Bourbourg.
-
-Les Brugeois n'en protestaient pas moins de leur désir de se
-réconcilier avec le duc de Bourgogne; mais leurs députés ne
-réussissaient point à obtenir une audience, et leurs démarches
-réitérées étaient demeurées sans fruit, lorsque le bourgmestre de
-Bruges, Louis Van de Walle, retourna à Gand, accompagné de Jean de la
-Gruuthuse. Ce fut seulement après sept jours d'attente qu'ils
-parvinrent près du duc qui les reçut avec hauteur. Il était aisé de
-reconnaître à son accueil qu'il s'était vu contraint malgré lui, par
-les requêtes des trois bonnes villes, à maintenir le privilége auquel
-le port de l'Ecluse était soumis. Il demanda toutefois que les
-Brugeois abandonnassent sans délai la place du Marché, et annonça
-l'intention de se rendre à Damme pour y faire droit à toutes leurs
-plaintes.
-
-En effet, Philippe ne tarda point à arriver à Damme et il y promit, le
-4 octobre, de confirmer dans le délai de trois jours les priviléges
-des Brugeois s'ils consentaient à quitter les armes. Les corps de
-métiers étaient réunis depuis quarante jours: le moment de leur
-séparation fut solennel; ils jurèrent tous, et cet engagement fut
-scellé du sceau de la ville, qu'ils s'entr'aideraient à la vie et à la
-mort, et il fut arrêté que deux hommes veilleraient près de chacune
-des bannières qu'on allait déposer aux halles jusqu'à ce qu'on fût
-assuré de la confirmation des priviléges.
-
-Le 8 octobre, les corps de métiers et les communes _foraines_ avaient
-commencé à évacuer la place du Marché. Le lendemain, d'autres corps de
-métiers et d'autres communes s'éloignèrent, et le désarmement était
-complet depuis trois jours sans qu'on eût reçu la ratification du duc,
-quand on apprit tout à coup qu'il n'avait fixé les conférences à Damme
-que pour s'emparer de ce point important, et qu'il venait d'y
-introduire des hommes d'armes secrètement mandés de Lille et des
-frontières de Hollande, sous les ordres des sires de l'Isle-Adam, de
-Praet, de Lichtervelde et de Borssele: on ajoutait que déjà il faisait
-établir un barrage dans la Reye pour ruiner le commerce des Brugeois.
-
-A ce bruit, les corps de métiers se précipitèrent vers les halles pour
-reprendre leurs bannières, et on les vit de nouveau se presser sur la
-place du Marché, plus nombreux que jamais. Devant le beffroi
-flottaient l'étendard de Flandre et celui de la ville: les six
-_hooftmans_ s'y trouvaient chacun avec le drapeau de sa sextainerie.
-De là jusqu'à la _Groenevoorde_ s'étaient placés les quatre grands
-métiers, c'est-à-dire les tisserands, les foulons, les tondeurs, les
-teinturiers; immédiatement après se tenaient les _bouchiers_ et les
-poissonniers, et à côté de ceux-ci les _corduaniers_ (_cordewaniers_),
-les _corroyeurs de noir cuir et blanc cuir_, les tanneurs, les
-_adobeurs_ (_dobbeerders_), les _ouvriers de bourses_, les gantiers,
-les _agneliers_. Près de l'hôtellerie _de la Lune_, on remarquait
-sous leur bannière les _vieuwariers_ accompagnés des _queutepointiers_
-(_culckstikers_), des chaussetiers, des _parmentiers_, des
-_sauvaginiers_ (_wiltwerckers_), des _vieupeltiers_. La confrérie de
-Saint-George s'était rangée près de la chapelle de Saint-Christophe;
-de là jusqu'aux halles se déployaient les _afforeurs_ et les
-_deschargeurs de vin_, les charpentiers, les maçons, les _couvreurs de
-thuilles_, les _scyeurs_, les peintres, les selliers, les tonneliers,
-les tourneurs, les _huchiers_, les _artilleurs_ (_boghemakers_), les
-cordiers, les _couvreurs d'estuelle_ (_stroodeckers_), les
-_plaqueurs_, les potiers de terre, les plombiers. Deux bannières
-annonçaient les métiers non moins nombreux des _fèvres_, des orfèvres,
-des _armoyeurs_, des potiers d'étain, des boulangers, des
-_mouliniers_, des chapeliers, des tapissiers, des _telliers_
-(_ticwevers_), des _gainiers_, des _bateurs de laine_, des barbiers,
-des fruitiers, des _chandeleurs_, des _marroniers_, des _ouvriers
-d'ambre_ (_paternoster-makers_) et des _courretiers_ (_makelaers_).
-Plus loin s'étaient rangées en bon ordre les milices de soixante-deux
-bourgs et villages.
-
-On eût pu trouver dans ces préparatifs le symptôme d'une guerre prête
-à éclater; mais, loin de rompre la paix, ils contribuèrent
-momentanément à la rétablir. Le duc n'avait pas une armée assez
-nombreuse pour lutter contre une résistance si vive; il voyait avec
-étonnement un grand nombre de communes du Franc, sur lesquelles il
-avait toujours compté, s'empresser de déserter sa cause, et des
-intérêts importants réclamaient son attention hors des frontières de
-Flandre. Quant aux Brugeois, ils ne souffraient pas moins de
-l'interruption de toutes leurs relations commerciales, et les
-marchands osterlings, écossais, espagnols et italiens qui résidaient
-dans leur ville ne tardèrent point à prendre l'initiative de nouvelles
-négociations. Ils se rendirent à Damme le 12 octobre: deux députés des
-magistrats les accompagnaient. Le lendemain, l'archidiacre de Rouen,
-le prévôt de Saint-Omer et les sires de Ternant, de Roubaix et de
-Santen se présentèrent au milieu des bourgeois de Bruges pour les
-engager à déposer les armes. Le duc les avait chargés de leur
-soumettre le projet de la déclaration par laquelle il consentait à
-confirmer leurs priviléges et à leur remettre une copie du _Calfvel_
-de 1407, scellée du sceau de la ville de Bruges, que Jean sans Peur
-avait conservé avec soin après que la charte originale eut été
-déchirée en 1411; mais il exigeait que leurs députés vinssent
-s'excuser humblement des violences et des désordres qui s'étaient mêlé
-au mouvement de la commune. Ces conditions, qui, en 1436 aussi bien
-qu'à toutes les autres époques, semblaient concilier le maintien des
-priviléges avec le respect dû à l'autorité du prince, furent
-acceptées; mais on craignait, dit un chroniqueur, que le duc ne fît
-arrêter et décapiter ces députés, de même que Richilde avait fait
-périr ceux des Yprois à la fin du onzième siècle. Il fallut pour les
-rassurer que les envoyés du duc restassent eux-mêmes à Bruges comme
-otages.
-
-Une procession solennelle signale la conclusion de la paix; ne faut-il
-toutefois pas répéter ce qu'écrivait le greffier du parlement de Paris
-en 1408: _Pax, pax, et non est pax?_ Le même jour qu'on célébrait à
-Bruges le rétablissement de la paix publique, on y cita, en vertu des
-priviléges récemment renouvelés, Roland d'Uutkerke, Colard de Commines
-et leurs amis: ils ne comparurent point et furent bannis; mais ils
-conservaient l'Ecluse, sachant bien que le meilleur moyen de s'assurer
-la faveur du duc Philippe était une désobéissance toute favorable à
-ses intérêts. Les bourgeois de Bruges qui tombaient en leur pouvoir
-étaient impitoyablement maltraités, et ils firent arrêter près de
-Nieuport un navire qui portait des marchands brugeois. A ces attaques
-succédèrent des représailles, de funestes scènes d'incendie et de
-pillage, dirigées par des hommes, avides de crimes et de désordres,
-qui menaçaient des mêmes violences les conseillers du prince et les
-magistrats appelés à veiller à la fois sur la paix et sur les
-priviléges de la cité.
-
-Au milieu de cette agitation, un procès, dans lequel figurait un
-chevalier de la Toison d'or, issu d'une illustre famille de Flandre et
-l'un des conseillers du duc auxquels on reprochait le plus vivement
-l'influence qu'ils exerçaient, vint accroître l'inquiétude des
-esprits.
-
-Plusieurs années s'étaient écoulées depuis qu'un prince de la maison
-de Bourbon, Jacques des Préaux, qui était entré dans l'ordre des
-Cordeliers après une vie fort aventureuse, périt victime d'un
-assassinat, près de Plaisance, en Italie. On ignore par quelles
-circonstances les auteurs en restèrent longtemps inconnus; mais en
-1436, Charles, duc de Bourbon et d'Auvergne, déclara qu'il était de
-son devoir, comme cousin de Jacques des Préaux, de les poursuivre et
-de les faire condamner. Il paraît que vers cette époque il adressa une
-plainte au parlement pour accuser Jean de Commines, souverain bailli
-de Flandre, d'avoir fait périt perfidement son parent, et ce fut en
-vertu de cette dénonciation que l'on arrêta, à Thuin et à
-Gribeaumont-en-Ardennes, deux valets qui déclarèrent qu'ils avaient
-commis le crime par l'ordre du sire de Commines, et l'un d'eux est
-cité dans la procédure sous le nom de Pierre le Wantier, dit
-_Comminaert_.
-
-Jean de Commines était inscrit au nombre des bourgeois de Gand: il
-crut devoir déférer le soin d'une justification devenue indispensable
-aux échevins de cette ville, soumise à l'autorité du duc Philippe,
-sans s'adresser au parlement où dominait l'influence du duc de
-Bourbon, grand chambellan de France. Le 28 septembre 1436, il se
-présenta lui-même devant les échevins de la keure et fit exposer que
-le duc de Bourbon et le comte de Vendôme avaient répandu certaines
-rumeurs qui tendaient à blesser son honneur, et que ne pouvant les
-tolérer plus longtemps, il venait réclamer l'intervention des échevins
-pour qu'ils y missent un terme, en citant le duc de Bourbon et le
-comte de Vendôme à leur _vierschaere_. Selon les usages judiciaires de
-Gand, le sire de Commines se constitua aussitôt prisonnier au
-Châtelet; puis les échevins de la _keure_ fixèrent la _vierschaere_ au
-15 novembre. On fit part de cette décision aux conseillers du
-parlement, aux baillis d'Amiens et de Tournay, aux prévôts de
-Beauquesne et de Montreuil, afin que s'ils le voulaient ils pussent
-assister à la procédure, et des messagers spéciaux furent envoyés dans
-le Bourbonnais et dans le comté de Vendôme pour inviter les
-accusateurs à développer leurs griefs.
-
-Le duc de Bourbon n'hésita point à répondre qu'il se confiait dans la
-justice et dans l'impartialité des échevins de Gand, et qu'il
-enverrait ses procureurs à leur _vierschaere_; mais ils y trouvèrent
-le sire de Commines protégé par le duc et par une foule de seigneurs
-dont les maisons étaient alliées à la sienne et leurs efforts
-offraient si peu de chances de succès, qu'ils jugèrent utile de
-demander un délai en donnant à entendre que si le duc de Bourbon
-n'obtenait justice, le roi pourrait bien supprimer les priviléges de
-la ville de Gand.
-
-Le lendemain la _vierschaere_ s'assembla. Jean de Commines y demanda
-de nouveau que les échevins de la _keure_ prononçassent sur toutes les
-accusations articulées par ses ennemis. «Je suis, dit-il, un loyal
-chevalier et je m'efforçai toujours de vivre selon les règles de
-l'honneur. J'ai servi fidèlement en France et dans d'autres pays tous
-mes princes, c'est-à-dire en premier lieu le duc Philippe, fils du roi
-Jean de France, puis le duc Jean son fils, et ensuite le duc Philippe
-qui règne aujourd'hui. Je les ai accompagnés dans beaucoup
-d'expéditions périlleuses; j'ai reçu de nombreuses blessures en
-combattant pour eux; partout l'on m'a cité comme un bon et fidèle
-chevalier, d'une réputation sans tache, et je me confie encore
-aujourd'hui dans la justice du Dieu du ciel qui sait la vérité de mes
-paroles, et dans l'estime de tous ceux qui me connaissent.» Les
-procureurs du duc de Bourbon ne s'étaient pas présentés à la
-_vierschaere_, et elle fut remise à _quatorze nuits_ de là,
-c'est-à-dire au 29 novembre; puis du 29 novembre au 13 décembre. Tous
-les délais fixés par la loi s'étaient écoulés sans que les accusateurs
-eussent paru, et les échevins de la _keure_ déclarèrent le sire de
-Commines légalement purgé des accusations portées contre lui, en lui
-réservant son recours contre tous ceux qui avaient diffamé son
-honneur.
-
-Le duc de Bourgogne écrivit peu après au duc de Bourbon pour le prier
-de faire cesser toutes les poursuites déférées au parlement et de
-faire remettre au sire de Commines des lettres de réhabilitation. Le
-duc de Bourbon céda sur le premier point, mais on ne put rien obtenir
-de lui sur le second, «car véritablement, écrivait-il, ledit de
-Commines se treuve autant ou plus chargié d'estre cause de la mort de
-mondit cousin que nul des autres accusez dont justice a esté faite
-d'aucuns.» Peut-être cette procédure, quelque éclatante qu'en fût la
-conclusion en faveur du sire de Commines, avait-elle même en Flandre
-porté quelque atteinte à sa considération, car nous savons que, le 6
-avril 1437, le duc de Bourgogne pria les échevins de la _keure_ de
-vouloir lui accorder toute assistance en son office. La maison du
-souverain bailli de Flandre conserva la puissance qu'elle avait
-méritée par ses services belliqueux: un neveu de Jean de Commines
-devait bientôt immortaliser son nom dans la carrière des lettres.
-
-Avant que le procès du sire de Commines se fût terminé et quoique les
-promesses du duc n'eussent pas été exécutées, les députés des bonnes
-villes s'assemblèrent à Bruges et reprirent les négociations
-précédemment entamées avec ses conseillers. Elles se poursuivaient
-depuis trois semaines, lorsque le 13 décembre Philippe arriva lui-même
-à Bruges où personne ne l'attendait. Le capitaine Vincent de
-Schotelaere, les bourgmestres Maurice de Varssenare et Louis Van de
-Walle eurent à peine le temps de se rendre au devant de lui pour le
-recevoir. Il protesta de son désir de ramener dans la ville l'ordre
-et le calme si nécessaires aux intérêts de son industrie, et chargea
-l'un de ses conseillers d'exprimer ses intentions. Si les Brugeois s'y
-fussent conformés, ils eussent abdiqué leurs priviléges de
-souveraineté sur l'Ecluse et l'autorité judiciaire qui en était la
-conséquence. Tout ce qu'on put obtenir d'eux ce fut de soumettre leurs
-franchises, sur cette question, à un examen ultérieur, et de ne point
-s'opposer à ce que ceux qu'ils avaient bannis rentrassent en Flandre,
-pourvu qu'ils ne se présentassent point dans leur ville; cette grâce
-spéciale était d'ailleurs mentionnée comme accordée à l'instante
-prière du duc et sans qu'elle pût être invoquée à l'avenir. Le duc eût
-aussi ajouté un grand prix à faire dissoudre l'alliance jurée
-précédemment entre les bourgeois et les corps de métiers; mais tous
-ses efforts pour atteindre ce but restèrent sans résultats. La
-méfiance était profonde et réciproque. Les bourgeois s'alarmaient de
-ce que le duc avait amené sept cents Picards avec lui. Philippe
-accusait aussi les métiers de lui être hostiles, et il advint même,
-dans la soirée du 21 décembre, que, troublé par de faux bruits, il
-manda en toute hâte près de lui Vincent de Schotelaere pour réclamer
-sa protection. Ce n'était qu'une fausse alerte; mais ses soupçons
-s'accrurent, et on l'entendit s'écrier que les Brugeois apprendraient
-bientôt à connaître sa puissance.
-
-Bien que la paix eût été proclamée et que les communications fussent
-affranchies de toute entrave, l'hiver s'écoula au milieu des plus
-tristes préoccupations. Les Brugeois ne pouvaient oublier les
-priviléges qui assuraient leur domination sur le port de l'Ecluse, et
-ils se plaignaient vivement de la faveur que le duc montrait aux
-habitants du Franc pour les séparer des bonnes villes. Depuis
-longtemps leurs députés avaient pris part aux _parlements_ et à la
-discussion des intérêts généraux de la Flandre. Les richesses des
-populations du Franc, qui s'adonnaient principalement à l'agriculture,
-justifiaient la dénomination de quatrième membre qui lui avait été
-déjà attribuée dans quelques documents antérieurs, mais elle ne
-reposait sur aucun titre écrit et n'était même sanctionnée par l'usage
-que depuis le règne de Jean sans Peur. Dès le 11 février, le duc,
-terminant les pourparlers qui touchaient aux rapports de Bruges et du
-Franc, avait déclaré que le Franc formerait définitivement à l'avenir
-le quatrième membre du pays, et qu'il ne permettrait jamais que ses
-habitants pussent se faire admettre parmi les bourgeois de Bruges; par
-une autre charte du 11 mars, il confirma de nouveau, malgré les
-réclamations des Brugeois, les droits du Franc à une organisation
-complètement indépendante. En ce moment, Maurice de Varssenare se
-trouvait à Lille, et son absence suffit pour que les hommes qui
-avaient répandu le sang d'Eustache Bricx le condamnassent sans
-l'entendre. Vincent de Schotelaere lui-même, que la commune avait
-naguère appelé avec enthousiasme aux fonctions de capitaine de la
-ville, se vit accusé de trahison par une multitude égarée.
-
-Le duc de Bourgogne ne favorisa-t-il pas secrètement ces désordres qui
-devaient déshonorer et affaiblir à la fois les communes flamandes?
-Jean sans Peur avait adopté le même système, lorsque trente années
-auparavant il se préparait à imposer le _Calfvel_ aux Brugeois.
-
-Le 15 avril 1437 une sédition éclate à Gand; les échevins sont exposés
-à de graves périls, et le peuple met à mort Gilbert Patteet et Jacques
-Dezaghere: on leur reproche d'avoir les premiers, devant Calais, donné
-l'exemple de la retraite. Les griefs du prince ont converti en crime
-l'influence qu'ils exercèrent sur ceux-là même qui la leur font
-sévèrement expier.
-
-Trois jours après, le 18 avril, la même sédition se reproduit à
-Bruges. Le bourgmestre Maurice de Varssenare ne réussit point à la
-calmer, et mille voix s'unissent pour le menacer. C'est inutilement
-que Jacques de Varssenare, capitaine du quartier de Saint-Jean,
-cherche à le défendre et se dévoue à la fureur populaire pour le
-sauver; Maurice de Varssenare, découvert dans la _Groenevoorde_ où il
-s'est réfugié, est conduit devant les halles et frappé à son tour sur
-le corps sanglant de son frère.
-
-Au bruit de ce crime, les échevins et les capitaines quittèrent la
-ville; mais la tranquillité y fut bientôt rétablie, et une députation
-des principaux bourgeois et des plus riches marchands se rendit à
-Arras près du duc pour protester de leur espérance de voir la paix
-raffermie: Philippe, qui avait déjà pardonné aux Gantois, se contenta
-de répondre aux députés de Bruges que des devoirs impérieux
-réclamaient avant tout autre soin sa présence en Hollande.
-
-En effet, une armée s'était assemblée à Lille pour aller étouffer les
-dernières traces des discordes que Jacqueline, expirant à la Haye,
-avait léguées à ses adversaires comme à ses amis. On comptait dans
-cette armée quatre mille Picards, soldats toujours avides de pillage
-et depuis longtemps l'objet de la haine des Flamands. Plusieurs
-nobles chevaliers les avaient rejoints. Ils n'attendirent pas
-longtemps l'ordre de se mettre en marche, et le 21 mai ils
-atteignirent Roulers. Le duc de Bourgogne les accompagnait; cependant
-en ce moment même où il se voyait entouré de ses hommes d'armes, il
-évitait avec soin tout ce qui eût pu inquiéter les Brugeois: il leur
-avait écrit pour leur annoncer l'intention de ne traverser leur ville
-qu'avec un petit nombre de ses serviteurs; il avait même promis que
-pas un Picard n'y entrerait avec lui, et des approvisionnements
-considérables avaient été réunis au château de Male pour l'armée
-bourguignonne, qui devait s'y arrêter en se portant vers la Zélande.
-
-Le lendemain, mercredi 22 mai 1437, vers trois heures, Philippe arrive
-au village de Saint-Michel: son armée le dépasse, soit par erreur,
-soit pour obéir à un ordre secret, et s'avance vers la porte de la
-Bouverie. Le bourgmestre Louis Vande Walle, les échevins, les
-capitaines, les doyens des métiers, accourus au devant du duc pour le
-féliciter, le trouvent entouré des sires d'Uutkerke, de Commines, de
-l'Isle-Adam et n'hésitent pas à lui exprimer leur étonnement de ce
-qu'il a oublié les promesses qu'il leur a faites: ils en réclament
-l'exécution. Le duc insiste et parlemente pendant deux heures jusqu'à
-ce que, instruit que le bâtard de Dampierre et le sire de Rochefort se
-sont emparés de la barrière, il réponde à haute voix aux magistrats:
-«Je ne me séparerai point de mes hommes d'armes.» Puis se tournant
-vers les siens, il ajoute: «Voilà la Hollande que je veux soumettre!»
-Les chevaliers et les archers picards ont répondu par leurs
-acclamations; protestant seule contre cette trahison, une troupe de
-sergents de la commune de Malines refuse de combattre les Brugeois et
-se dirige vers le château de Male.
-
-«Le duc est déjà entré dans la ville, dit une vieille romance
-populaire consacrée au _terrible mercredi de la Pentecôte_, et les
-processions viennent au devant de lui; mais voici que la croix se
-brise en quatre morceaux et tombe aux pieds du prince. O noble
-seigneur de Flandre! daignez penser à Dieu; car Dieu ne vous permettra
-point de livrer au pillage l'illustre cité de Bruges.» Le duc de
-Bourgogne refuse d'écouter les discours que le clergé lui adresse; il
-est impatient d'exécuter son projet, et toutefois il hésite et n'ose
-pas s'avancer jusqu'à la place du Marché sans qu'on se soit assuré
-qu'il peut l'occuper sans combat. Le sire de Lichtervelde, chargé de
-ce soin, la trouve déserte. «Allons à monseigneur de Bourgogne,
-dit-il à ceux qui l'accompagnent, il aura le Marchiet à sa volonté.
-Bruges est gaingnié; on tuera les rebelles de Bruges.» Mais un
-bourgeois qui entend ces mots se hâte de lui répondre: «Sire,
-savez-vous combien d'hommes peut contenir l'enceinte des halles?»
-
-Le sire de Lichtervelde revient, rencontre les Picards à deux cents
-pas de l'église de Saint-Sauveur et rapporte l'avis qu'il a reçu. Pour
-éviter toute surprise, le bâtard de Saint-Pol propose de retourner
-jusqu'au marché du Vendredi et de s'y ranger en ordre de bataille; à
-peine ce conseil a-t-il été suivi qu'on voit déborder par toutes les
-rues les flots agités de la foule. Le duc ordonne aux archers de
-bander leurs arcs. Une grêle de traits vole dans les airs et va
-frapper ici les femmes groupées aux fenêtres, plus loin des enfants ou
-des vieillards. Philippe lui-même a tiré l'épée et il a frappé un
-bourgeois qui se trouvait près de lui.
-
-Aux cris qui s'élèvent et auxquels répond le tocsin, tous les
-habitants de Bruges ont reconnu le péril; les uns réussissent à fermer
-les barrières de la porte de la Bouverie pour que les hommes d'armes
-restés au dehors de la ville ne puissent pas soutenir les quatorze
-cents Picards qui s'y sont déjà introduits; d'autres amènent de
-l'artillerie, c'est-à-dire des veuglaires et des ribaudequins, sur les
-deux ponts qui formaient autrefois la limite de la ville, à l'est du
-marché du Vendredi. Les Picards reculaient et cherchaient à regagner
-la barrière; leur retraite enhardit les bourgeois. Ils renversaient à
-leurs pieds les archers et brisaient leurs piques sur les corselets
-d'acier des chevaliers. Ainsi succomba, près de la chapelle de
-Saint-Julien, Jean de Villiers, sire de l'Isle-Adam, dont l'aïeul
-portait l'oriflamme à la bataille de Roosebeke. Chaque instant voyait
-tomber autour du duc quelques-uns de ses défenseurs; il se trouvait
-serré entre les bourgeois furieux et les larges fossés qui baignaient
-les remparts, lorsque le bourgmestre Louis Vande Walle se précipita au
-milieu de la mêlée: «Advisez ce que vous allez faire, s'écrie-t-il,
-c'est notre seigneur.» Mais on ne veut point l'écouter, et il ne lui
-reste d'autre moyen d'éviter l'effusion d'un sang bien plus illustre
-que celui du sire de l'Isle-Adam que de s'efforcer d'ouvrir la
-barrière. Suivi du capitaine des _Scaerwetters_, Jacques Neyts, il
-court chercher un pauvre ouvrier dont le marteau et les tenailles
-brisent enfin les verrous de la porte et le duc lui doit sa
-délivrance.
-
-Philippe se retira aussitôt à Roulers. Il y amenait avec lui quelques
-chevaliers et quelques archers de plus que Louis de Male après la
-déroute du Beverhoutsveld; mais il ne lui eût pas été plus aisé de
-rallier une armée prête à réparer ses revers.
-
-Tandis que des ordres sévères défendaient de porter des vivres à
-Bruges, cent soixante et dix serviteurs du duc de Bourgogne, qui
-n'avaient point réussi à fuir avec leur maître, s'y voyaient retenus
-prisonniers. Parmi ceux-ci se trouvaient le confesseur de la duchesse
-et deux chantres de sa chapelle; on les traita honorablement, et la
-plupart de leurs compagnons durent la vie aux prières du clergé et des
-marchands étrangers; mais rien ne put sauver vingt-deux Picards, que
-le peuple accusait plus vivement d'avoir rêvé la destruction et le
-pillage de la ville.
-
-Les Brugeois avaient commencé par ajouter de nouvelles fortifications
-à leurs remparts; mais ils ne tardèrent pas à reconnaître qu'il était
-peu vraisemblable que le duc, réduit quelques jours auparavant à
-dissimuler ses projets, fût devenu tout à coup assez puissant pour
-tenter un siége long et difficile. Rassurés à cet égard, ils
-s'enhardirent peu à peu à sortir de la ville. Leur première expédition
-fut dirigée vers Ardenbourg, d'où ils ramenèrent des chariots de blé
-et de vin; enfin, le 1er juillet, ils se demandèrent s'ils ne
-pourraient point rétablir eux-mêmes la liberté des eaux du Zwyn, et
-cinq mille hommes allèrent attaquer l'Ecluse. La garnison, placée sous
-les ordres de Roland d'Uutkerke et de Simon de Lalaing, était
-nombreuse; mais les Brugeois disposaient d'une formidable artillerie.
-L'une des portes était déjà détruite quand une députation des échevins
-de Gand vint supplier les Brugeois de suspendre les assauts. A les
-entendre, le duc était prêt à traiter de la paix, et la continuation
-des hostilités semait l'effroi parmi tous les marchands étrangers. Les
-milices de Bruges consentirent à se retirer: elles cherchaient à
-s'assurer, à tout prix, l'alliance des Gantois.
-
-Lever le siége de l'Ecluse, c'était livrer la campagnes aux chevaliers
-bourguignons, qui, à toute occasion favorable, se tenaient prêts à y
-déployer leur pennon. Les bourgs de Mude, d'Heyst, de Blankenberghe,
-de Ramscapelle, de Moerkerke, de Maldeghem furent pillés; leurs
-habitants, emmenés chargés de chaînes. Les excursions des Bourguignons
-s'étendaient si loin, qu'on démolit jusque sous les remparts de Bruges
-les châteaux où ils auraient pu trouver un abri. Le capitaine de
-Nieuport, Jean d'Uutkerke, osa même défier les Brugeois, en insultant
-leurs murailles avec cent trente hommes d'armes, qu'il rangea en bon
-ordre devant la porte des Maréchaux. Il s'était emparé des boeufs et
-des moutons que les laboureurs conduisaient au marché, quand douze
-cents Brugeois accoururent et le poursuivirent jusqu'à Couckelaere.
-Jean d'Uutkerke leur échappa à grand'peine; mais ils firent
-prisonniers plusieurs autres chevaliers, notamment Philippe de
-Longpré, l'un de ceux que les communes haïssaient le plus depuis le
-combat de Looberghe.
-
-Ce triomphe des bourgeois de Bruges, obtenu en pleine campagne sur les
-écuyers et les sergents bourguignons, mit un terme à l'hésitation des
-Gantois. Le doyen des maréchaux, Pierre Huereblock, fit porter au
-marché du Vendredi soixante-sept bannières des corps de métiers, en
-s'écriant qu'il était temps d'arrêter les excursions de la garnison de
-l'Ecluse, et de faire une chevauchée pour rétablir dans toute la
-Flandre la paix et l'industrie. Le lendemain, les Gantois plaçaient
-leurs tentes à Mariakerke, et appelaient à les rejoindre toutes les
-milices des châtellenies soumises à leur autorité.
-
-Les Gantois passèrent seize jours au camp de Mariakerke; dans la
-première ardeur de leur zèle, ils arrêtèrent Gilles Declercq, qui
-avait été naguère l'orateur du duc à l'assemblée de Gand, et
-décapitèrent même huit sergents de l'Ecluse qu'on avait surpris
-pillant à Benthille; ils ne demandaient qu'un chef pour marcher au
-combat, quand un bourgeois nommé Rasse Onredene, qui était
-d'intelligence avec le duc de Bourgogne, s'offrit à eux et se fit
-élire leur capitaine. Pour tromper leur patriotisme, il le flatta et
-ce fut ainsi qu'il parvint à leur persuader qu'ils devaient moins
-chercher à défendre la Flandre contre les hommes d'armes de l'Ecluse
-et de Nieuport qu'à faire prévaloir une médiation dont la première
-condition serait leur neutralité. Les Gantois le crurent; sortis du
-camp de Mariakerke pour aller briser les entraves apportées à la
-navigation du Zwyn, il s'arrêtèrent à Eecloo, afin d'y présider à des
-conférences. Les députés de Bruges y accoururent, ignorant que leurs
-alliés n'étaient plus que des médiateurs. Dès les premiers
-pourparlers, ces médiateurs, guidés par les conseils de Rasse
-Onredene, se déclarèrent leurs ennemis, et leur imposèrent, par leurs
-menaces, une adhésion complète aux volontés du duc.
-
-Les députés de Bruges rentrèrent tristement dans leur ville où vingt
-mille bourgeois, assemblés devant l'hôtel des échevins, attendaient
-impatiemment leur retour. Lorsqu'ils eurent rendu compte de leur
-mission, un banni de Gand, qui s'appelait Jacques Messemaker, bien
-qu'il fût plus connu du peuple sous le nom de Coppin Mesken, prit la
-parole: «Tout va mal, s'écria-t-il, comment êtes-vous si couards que
-vous craigniez les Gantois?» Jean Welghereedt et Adrien Van Zeebrouck,
-l'un doyen des maréchaux, l'autre doyen des teinturiers, insistent
-comme lui pour faire rejeter la convention qui a été conclue, et les
-bourgeois s'empressent de déclarer qu'ils ne la ratifieront pas. Cette
-résolution est suivie de l'arrestation immédiate du doyen des
-bateliers et de cinq autres doyens qui ont pris part aux conférences
-d'Eecloo.
-
-Cependant Rasse Onredene profita de l'opposition même des Brugeois
-pour augmenter l'irritation contre eux. Il fit publier à Gand le
-mandement du duc qui défendait de leur porter des vivres, et ordonna
-que partout où ils se présenteraient on sonnerait le tocsin pour les
-combattre. L'influence de Rasse Onredene était si grande que si la
-saison ne fût devenue contraire, on eût peut-être vu les Gantois aller
-camper aux portes de Bruges, et venger eux-mêmes, dans les plaines du
-Beverhoutsveld, la honte de Louis de Male et de ses successeurs.
-
-Ce fut le 29 novembre que Rasse Onredene rentra à Gand. Dès les
-premiers jours de décembre, il rendit à la liberté maître Gilles
-Declercq; puis il fit révoquer, dans une assemblée générale, la
-sentence de bannissement qui avait été autrefois portée contre Roland
-d'Uutkerke et Colard de Commines. L'autorité du duc était complètement
-rétablie à Gand, et tous ses officiers reprirent leurs fonctions des
-mains mêmes de celui que la commune insurgée s'était donné pour
-capitaine.
-
-Un profonde stupeur régnait dans la ville de Bruges, depuis si
-longtemps privée de ses relations commerciales, et tout à coup isolée
-de toute alliance et de tout appui. L'absence des approvisionnements
-qu'on attendait des pays éloignés et la dévastation des campagnes
-voisines avaient engendré une disette affreuse. L'hiver commença fort
-tôt et fut excessivement rigoureux: pendant onze semaines, la gelée ne
-cessa point. A ces fléaux vint se joindre une peste qui emporta, à
-Bruges, vingt-quatre mille habitants. La misère favorisait également
-le développement de la lèpre, et l'on entendait à chaque pas dans les
-rues la sonnette de quelque pauvre _ladre_ ou _mésel_, qui errait
-lentement tenant à la main une écuelle de bois, où il déposait ce
-qu'il recevait à la pointe de sa pique ou à l'aide d'un croc de fer.
-Dans tous les quartiers de Bruges, de l'humble asile de l'ouvrier
-affaibli par la famine aussi bien que de la couche brûlante des
-pestiférés ou de la cellule grillée du lépreux, s'élevait un seul cri,
-poignant comme les nécessités qui le dictaient: «La paix! la paix!»
-
-Des députés se rendirent à Arras pour implorer humblement la médiation
-de la duchesse de Bourgogne. Pour que leur mission réussît plus
-aisément, les Brugeois accordèrent la liberté aux doyens qui avaient
-approuvé la convention d'Eecloo, et abandonnèrent aux supplices Jean
-Welghereedt, Adrien Van Zeebrouck et Coppin Mesken qui l'avaient fait
-rejeter; puis ils donnèrent aux serviteurs du duc, retenus prisonniers
-depuis près de huit mois, de l'argent, un habit vert et un chapeau
-gris, en leur permettant de quitter la ville: si le sire de
-l'Isle-Adam avait survécu à ses blessures, ils eussent sans doute
-réclamé sa protection.
-
-Le duc semblait prendre plaisir à jouir de l'humiliation des Brugeois.
-Pendant trois mois, il retint à sa cour leurs envoyés suppliants. Ce
-fut à grand'peine qu'ils obtinrent, au prix de la cession de leur
-autorité sur le port de l'Ecluse, quelques garanties pour le maintien
-de l'étape des marchands étrangers à Bruges, et l'amnistie même qu'il
-leur accorda était si peu complète qu'il se réservait le droit d'en
-excepter quarante-deux bourgeois: il fallut tout accepter, tout subir.
-Le 13 février, les députés de Bruges avaient rédigé un acte de
-soumission; quatre jours après ils allèrent, accompagnés des délégués
-des marchands étrangers, demander merci au duc: les abbés de Ter
-Doost, de Saint-André, d'Oudenbourg et d'Eeckhout unirent à leurs
-prières leur voix pacifique; tout le clergé d'Arras imita leur
-exemple. Le duc feignait de vouloir rester inflexible et gardait le
-silence en lançant un regard de mépris sur les bourgeois de Bruges,
-prosternés et tremblants devant lui. Enfin, Jean de Clèves, neveu du
-duc, et la duchesse Isabelle elle-même se jetèrent à ses genoux en
-invoquant sa clémence; en 1385, on avait vu aussi Marguerite de Male
-s'agenouiller devant Philippe le Hardi pour qu'il pardonnât aux
-Gantois, mais les députés de Gand étaient du moins restés debout. En
-1437, le duc de Bourgogne eût rejeté avec orgueil les conditions du
-traité de Tournay: il ne consentait à se réconcilier avec les Brugeois
-qu'en leur imposant toutes ses volontés.
-
-La sentence de Philippe est du 4 mars 1437 (v. st.). Dès les premières
-lignes de ce document important il rappelle, dans un langage irrité,
-tous les méfaits des Brugeois, et, après avoir déclaré que sa
-puissance était assez grande pour détruire la ville de Bruges et «la
-mettre à toute misère et povreté,» il ajoute qu'il ne l'épargne
-qu'afin d'éviter la désertion qui par «ladicte rigueur porroit
-s'ensuivre en nostre dicte ville, laquelle a esté, devant lesdictes
-choses advenues, renommée une des notables en faict de marchandise en
-toute chrétienté, et par qui tous nos pays et seigneuries de par dechà
-et autres voisins sont principalement fondés, nourris et soutenus en
-fait de marchandise, au bien de la chose publique.»
-
-Voici quelles sont les conditions de cette amnistie annoncée en des
-termes si sévères:
-
-La première fois que le duc ira à Bruges, les bourgmestres, échevins,
-conseillers, trésoriers, _hooftmans_, doyens et jurés de la ville,
-accompagnés de dix personnes de chaque métier, se rendront tête et
-pieds nus à une lieue de la ville et s'y agenouilleront devant le duc;
-ils imploreront son pardon et sa miséricorde et l'inviteront à entrer
-dans leur ville, lui en offrant les clefs avec leurs corps et leurs
-biens. A l'avenir, toutes les fois que le duc se rendra à Bruges, les
-magistrats seront tenus de lui présenter les clefs, et il sera libre
-de les rendre ou de les garder comme il le jugera convenable.
-
-On érigera au lieu où les bourgeois se seront agenouillés une croix de
-pierre où cet événement sera rappelé.
-
-On exécutera à la porte de la Bouverie les travaux nécessaires pour
-qu'on ne puisse jamais plus y passer. Il y sera bâti une chapelle,
-pourvue d'un revenu de soixante livres, dans laquelle une messe sera
-dite chaque jour.
-
-Tous les ans, le 22 mai, on célébrera à l'église de Saint-Donat un
-service solennel, auquel assisteront tous les magistrats, _hooftmans_
-et doyens.
-
-Comme le duc a l'intention d'envoyer à Bruges un commissaire avant
-qu'il y paraisse lui-même, il exige que les magistrats et les doyens
-se rendent au devant de lui et protestent à genoux de leur obéissance
-au duc.
-
-Afin de réparer les grands dommages que les Brugeois ont causés au
-prince, ils sont condamnés à lui payer une amende de deux cent mille
-philippus d'or.
-
-Le duc se réservait de fixer lui-même ce que la commune de Bruges
-payerait du chef du meurtre du sire de l'Isle-Adam, d'Eustache Bricx,
-de Maurice et de Jacques de Varssenare, et les indemnités que
-pourraient réclamer les habitants de l'Ecluse.
-
-La peine de confiscation était rétablie pour les délits d'offense
-envers la personne du prince.
-
-La réception des _haghe-poorters_ dans la bourgeoisie de Bruges était
-soumise à des règles plus rigoureuses.
-
-Les priviléges accordés à la ville de l'Ecluse au mois de septembre
-1437 n'eussent jamais permis de relever la prospérité commerciale de
-Bruges, que le duc de Bourgogne était, moins que personne, intéressé à
-anéantir. En les modifiant le 4 mars 1437 (v. st.), il conservait
-toutefois aux habitants de l'Ecluse le droit de décharger dans leur
-port les charbons destinés aux forgerons et les bois de la Suède et du
-Danemark, et, de plus, il les maintenait dans leur affranchissement de
-tout lien d'obéissance vis-à-vis des Brugeois aussi bien pendant la
-paix qu'en temps de guerre.
-
-Ajoutons que le _Calfvel_ de 1407, déchiré en 1411 par la commune
-puissante et redoutée, se retrouvait tout entier dans la sentence
-prononcée en 1437 contre la commune vaincue.
-
-Le duc annonçait ouvertement son intention de reconstituer
-l'organisation arbitraire que Jean sans Peur avait vainement essayé de
-fonder. Il maintenait la levée du septième denier, autorisait
-l'incarcération des bourgeois avant qu'ils eussent été condamnés, et
-établissait de nouveau que si l'on voyait sur les places de la ville
-élever quelque bannière sans que la sienne eût été arborée la
-première, «à celui qui de ce seroit convaincu, l'on couperoit la teste
-devant la halle.» Les métiers qui auraient concouru à de semblables
-manifestations étaient menacés de voir leur bannière à jamais
-confisquée. On leur enlevait immédiatement le _maendgheld_, qui était
-prélevé chaque mois sur les revenus de la ville. Le _ledigganck_, ou
-suspension des travaux, était un autre délit qui devait être puni de
-la confiscation de leurs franchises.
-
-Le duc avait réussi à replacer la Flandre sous le joug de son autorité
-absolue. Afin que désormais elle dominât seule, il voulait, par une
-flétrissable conséquence de sa politique, imiter l'ingratitude de
-Philippe le Hardi vis-à-vis des médiateurs de la paix de Tournay, et
-s'empressait de renverser toutes les influences dont il craignait la
-rivalité, sans en excepter celles qui lui avaient été utiles et
-favorables.
-
-Aussitôt que Rasse Onredene avait rétabli dans leurs prérogatives les
-officiers du duc, le premier usage qu'ils en avaient fait avait été de
-le condamner à l'exil.
-
-Quand le supplice de Jean Welghereedt et d'Adrien Van Zeebrouck est
-devenu le triste gage de la soumission prochaine des Brugeois, le duc
-fait arrêter et conduire à Vilvorde Vincent de Schotelaere, dont il
-réclama la protection le 21 décembre 1436, et Louis Vande Walle, qui
-le sauva le 22 mai 1437, alors qu'il ne lui restait plus aucun secours
-qu'il pût invoquer.
-
-Enfin, après la conclusion de la paix, dans cette liste fatale qui
-dévoue au dernier supplice quarante-deux citoyens d'une cité décimée
-par la peste et la famine, le nom de Vincent de Schotelaere est cité
-le douzième: avant le sien figure celui de Louis Vande Walle, et comme
-si de plus grands services méritaient un plus affreux châtiment, Louis
-Vande Walle, qui exposa sa vie pour sauver celle du duc Philippe, est
-condamné à voir périr avec lui sa femme et son fils. Le même arrêt
-atteint le capitaine des _Scaerwetters_, Jacques Neyts, complice de
-son dévouement.
-
-Ce n'était point ainsi que la Flandre s'était représenté, dans ses
-espérances, les bienfaits de la paix succédant à une si cruelle
-désolation. Un sentiment profond d'inquiétude se manifestait et
-présageait dans l'avenir de nouvelles vengeances. Beaucoup de
-bourgeois résolurent de quitter leurs foyers, sous le prétexte de
-faire des pèlerinages, les uns à Notre-Dame de Walsingham, les autres
-aux Trois-Rois de Cologne, ceux-ci à Saint-Martin de Tours, ceux-là à
-la Sainte-Baume de Provence, ou aux Saintes-Larmes de Vendôme: ils
-n'eussent pas même reculé devant le grand pèlerinage de Saint-Thomas
-dans les Indes, placé par les géographes de ce temps à trois journées
-au delà du Cathay. Le duc l'apprit, et, par son ordre, quelques
-pèlerins furent arrêtés et mis à mort: étrange moyen de rendre la
-confiance à ceux que la crainte des supplices éloignait de leur
-patrie!
-
-On touchait à l'époque où devait s'exécuter la sentence prononcée à
-Arras. Le 11 mars, Jean de Clèves se présenta, comme commissaire du
-duc, aux portes de la ville de Bruges. Les magistrats et les doyens
-des métiers l'attendaient près du couvent de la Madeleine. Dès qu'ils
-l'aperçurent, ils s'agenouillèrent, puis ils le conduisirent
-solennellement jusqu'au palais du duc. La paix fut proclamée du haut
-des halles, et tandis qu'on conviait la joie publique à saluer de ses
-acclamations la réouverture du Zwyn, de sombres images de deuil
-vinrent la troubler: un immense échafaud s'élevait sur la place du
-Marché, et les bourgeois prisonniers sortaient du Steen pour être
-livrés à la torture, en présence des conseillers du duc, investis, au
-mépris des priviléges, de l'autorité attribuée légitimement aux
-échevins. Jacques Neyts fut le premier qui la subit; une femme qui,
-selon quelques chroniqueurs, avait entretenu pendant longtemps des
-intelligences secrètes avec le duc pour faire triompher ses intérêts,
-fut soumise aux mêmes douleurs par la main du bourreau. C'était la
-femme de Louis Vande Walle, la soeur de Vincent de Schotelaere.
-
-Les supplices succédèrent bientôt aux tortures. Le premier jour
-périrent Josse Vande Walle, fils de l'ancien bourgmestre de Bruges,
-Corneille Van der Saerten, Lampsin Mettengelde, et avec eux le doyen
-des charpentiers, des membres des corps de métiers et un pauvre
-religieux de l'ordre de Saint-François: Jacques Neyts était le
-dernier. Déjà il s'était agenouillé, les yeux bandés, dépouillé de ses
-vêtements, prêt à offrir à Dieu son dernier souffle et sa dernière
-prière, quand Jean de Clèves fit signe qu'il lui accordait la vie, et
-Colard de Commines jeta son manteau sur les épaules du malheureux que
-le glaive allait frapper.
-
-Le 2 mai, Vincent de Schotelaere expia sur l'échafaud sa généreuse
-médiation entre l'ambition de Philippe, soutenu par les pillards de
-l'Ecluse et les fureurs de la multitude encore toute souillée du sang
-d'Eustache Bricx. Louis Vande Walle et sa femme Gertrude de
-Schotelaere allaient partager son sort, lorsque le son de toutes les
-cloches annonça aux habitants de Bruges que la duchesse de Bourgogne
-venait d'entrer dans leur ville, où elle devait assister le lendemain
-à la célèbre procession du Saint Sang; sa présence fit cesser les
-supplices. Louis Vande Walle survivait à son fils et Gertrude de
-Schotelaere à son frère. On les enferma au château de Winendale.
-
-N'oublions pas que parmi les victimes que s'était réservées la
-vengeance de Philippe se trouvait le porte-étendard d'Oostcamp; sa
-tête sanglante fut exposée aux regards, ornée du chaperon de roses que
-la commune de ce village avait obtenue le 8 septembre 1436, pour être
-accourue la première à l'appel des Brugeois.
-
-Cependant les marchands étrangers qui résidaient à Bruges déclaraient
-qu'ils quitteraient la Flandre si la paix n'y ramenait point la
-prospérité et l'industrie. Ils insistaient surtout pour obtenir le
-rétablissement des relations commerciales entre la Flandre et
-l'Angleterre. Philippe, cédant à leurs représentations, permit à la
-duchesse Isabelle, nièce du roi Henri IV, de prendre l'initiative d'un
-rapprochement. Des conférences eurent lieu entre Calais et Gravelines;
-elles durèrent longtemps. La duchesse de Bourgogne s'y rendit
-elle-même avec des députés de la Flandre et du Brabant. Enfin, dans
-les premiers jours d'octobre 1439, après de longues discussions, on
-convint d'une trêve. Elle proclama la liberté de la pêche à partir du
-5 octobre; celle des échanges commerciaux, à partir du 1er novembre.
-Cette trêve devait durer trois ans; le 24 décembre de l'année
-suivante, elle fut de nouveau prorogée pour cinq ans.
-
-D'autres négociations, dont l'ambition personnelle du duc se réservait
-tous les avantages, s'étaient mêlées à celles de la trêve: il
-s'agissait de la délivrance du duc d'Orléans, depuis vingt-quatre ans
-prisonnier des Anglais. Le malheureux prince avait cherché à se
-consoler de ses ennuis en composant des ballades, des caroles et des
-chansons: sa muse, trop portée peut-être à oublier, à flatter et à ne
-voir dans la vie que des illusions et des rêves (c'est le défaut de
-toutes les muses), jetait un voile de fleurs poétiques sur un passé
-plein de sang; et c'était la générosité de l'héritier de Jean sans
-Peur qu'elle invoquait en lui disant en vers élégants:
-
- Tout Bourgongnon suy vrayement
- De cueur, de corps et de puissance.
-
-Philippe, alarmé du développement rapide de la royauté de Charles VII,
-songeait à réunir, pour les lui opposer, les anciennes factions des
-Bourguignons et des Armagnacs. Il avait, dit-on, fait promettre à
-l'illustre poète que s'il lui devait le terme de sa longue captivité,
-il deviendrait son allié le plus fidèle et épouserait une princesse de
-sa maison. Toutes ces intrigues se retrouvent dans ces deux vers du
-captif d'Azincourt:
-
- Peu de nombre fault que manye
- Noz faiz secrez por bien céler.
-
-Il ne restait qu'à trouver l'argent nécessaire pour payer la rançon.
-Le duc d'Orléans le disait lui-même:
-
- Il ne me fauct plus riens qu'argent
- Pour avancer tost mon passaige,
- Et pour en avoir prestement
- Mettroye corps et ame en gaige:
- Qui m'ostera de ce tourment
- Il m'achetera plainement...
- Tout sien serai sans changement.
-
-Philippe recourut à la générosité des bonnes villes de Flandre en leur
-laissant entrevoir la préoccupation d'un grand intérêt politique, et
-elles consentirent, à sa prière, à offrir un subside pécuniaire à ce
-prince que les conseillers du duc de Bourgogne avaient autrefois
-accusé de vouloir livrer la Flandre à la torche des incendiaires.
-
-Charles VII n'ignora pas les négociations dirigées contre lui, et,
-avant qu'elles fussent terminées, sa résolution de donner de nouveaux
-capitaines aux compagnies d'hommes d'armes fit éclater ce complot
-avorté qu'on nomma la Praguerie. Le duc de Bourbon y entraîna si
-imprudemment le duc d'Alençon, les comtes de Vendôme et de Dunois et
-le Dauphin lui-même, que Philippe fut obligé de désavouer cette folle
-tentative d'un prince allié à sa maison.
-
-Le duc d'Orléans avait quitté Londres vers les premiers jours de
-novembre 1440. La duchesse de Bourgogne l'attendait à Gravelines; le
-duc Philippe s'y rendit également et lui fit grand accueil. De
-Gravelines, ils allèrent ensemble à Saint-Omer où ils logèrent à
-l'abbaye de Saint-Bertin. Deux jours après leur arrivée, le duc
-d'Orléans jura solennellement, en présence d'une nombreuse assemblée,
-d'observer le traité d'Arras. Le comte de Dunois prêta le même
-serment, quoiqu'au souvenir de ces conditions si humiliantes pour la
-France il semblât d'abord hésiter. Aussitôt après l'archevêque de
-Narbonne fiança le duc d'Orléans à Mademoiselle de Clèves: mais la
-célébration du mariage fut remise au samedi avant la Saint-André. Le
-duc Philippe voulait que la cérémonie eût lieu avec pompe. Il
-conduisit lui-même sa nièce à l'autel. Le duc d'Orléans accompagnait
-la duchesse Isabelle; à leur suite marchaient les comtes d'Eu, de
-Nevers, d'Etampes, de Saint-Pol, de Dunois et d'autres puissants
-seigneurs. Après la cérémonie, il y eut des banquets et des joutes.
-Les deux princes rivalisaient de générosité, et, selon la coutume,
-les hérauts d'armes qui en avaient reçu des témoignages les
-proclamaient à haute voix en criant: «Largesse! largesse!»
-
-Le mardi suivant, le duc tint le chapitre de la Toison d'or. Le duc de
-Bourgogne remit le collier de l'ordre au duc d'Orléans en signe «de
-fraternel amour,» et afin que rien ne manquât à l'alliance politique
-qui se cachait sous les apparences de la fraternité chevaleresque, les
-nouveaux chevaliers que l'on élut aussitôt après furent les ducs de
-Bretagne et d'Alençon, ces autres chefs de la conjuration une fois
-étouffée, mais prête à renaître, qui menaçait la royauté française.
-
-Pendant ces fêtes, les députés de Bruges vinrent presser le duc de
-calmer son ressentiment et de se rendre dans leur ville. Le duc
-d'Orléans appuya leurs prières. Philippe, qui dans ces circonstances
-importantes désirait plus que jamais la paix de la Flandre, résolut de
-se montrer clément et leur promit d'accéder à leurs désirs: en effet,
-il partit peu de jours après pour Damme avec le duc d'Orléans et toute
-sa cour.
-
-Le 11 décembre, les magistrats, les doyens des métiers et les plus
-notables bourgeois s'avancèrent hors la porte de Sainte-Croix
-jusqu'aux limites du Franc. Aussitôt que le duc parut, ils
-s'agenouillèrent sans ceinture, sans chaussure et sans chaperon, et
-crièrent merci les mains jointes. Le duc garda un moment le silence:
-cependant la duchesse d'Orléans l'ayant supplié d'oublier toutes leurs
-anciennes offenses, il leur permit doucement de se lever; mais on
-remarqua qu'il accepta les clefs de la ville et qu'il les remit au
-sire de Commines. Philippe se souvenait peut-être du 22 mai 1437. Il
-déclara néanmoins qu'il pardonnait aux Brugeois tout ce dont ils
-s'étaient jamais rendus coupables vis-à-vis de lui et qu'il se
-reposait en leur fidélité: un peu plus loin, les abbés de Ter Doest,
-d'Eeckhout et de Zoetendale l'attendaient en chantant le _Te Deum
-laudamus_. Quatre-vingts trompettes d'argent retentirent lorsqu'il
-passa sous la porte de Sainte-Croix. Ce fut là que le bailli Jean de
-Baenst lui présenta les nobles de la ville: mais il aima mieux se
-placer au milieu des marchands étrangers qui étalaient de magnifiques
-costumes de satin, de damas et d'écarlate. Ici l'aigle impériale
-annonçait les cent trente-six marchands de la hanse allemande; plus
-loin paraissaient les riches marchands de Milan, de Venise, de
-Florence, de Gênes ou de Lucques, ou bien ceux du Portugal, de la
-Catalogne, de l'Aragon, dont un More soutenait l'éclatant écusson.
-
-Toutes les maisons étaient tendues de somptueuses tapisseries et
-d'étoffes précieuses. A chaque pas on rencontrait des arcs de triomphe
-et des échafauds où des personnages muets figuraient quelque
-allégorie. A la porte de Sainte-Croix on voyait une forêt, et saint
-Jean-Baptiste qui portait ces mots écrits sur sa poitrine: _Ego vox
-clamantis in deserto: parate viam Domini_. «Je suis la voix qui
-retentit dans le désert; préparez la voie du Seigneur!» ce qui était
-une allusion à l'entrée du duc Philippe. Plus loin la représentation
-des misères de Job reproduisait les calamités qui avaient affligé les
-Brugeois; plus loin encore se trouvaient les quatre prophètes. Le
-premier disait: «Ton peuple se réjouira en toi!» le second: «Le prince
-de Dieu est au milieu de nous;» le troisième: «Venons et retournons
-vers notre Seigneur;» le quatrième ajoutait: «Il faut faire tout ce
-que le Seigneur nous a dit.» Le dévouement des Brugeois n'était pas
-moins grand que leur disposition à l'obéissance, s'il faut en juger
-par le sacrifice d'Abraham qu'on avait choisi pour le figurer.
-L'histoire d'Esther et d'Assuérus retraçait la médiation de la
-duchesse en faveur des Brugeois. Cent autres emblèmes exprimaient les
-mêmes sentiments.
-
-Vers le soir on alluma des feux sur toutes les tours de la ville, et
-le duc, à cheval, portant la duchesse d'Orléans en croupe, parcourut
-les rues à la lueur des torches. Toutes les cloches étaient en branle;
-on n'entendait que des joueurs de luth ou de harpe, et de joyeuses
-chansons entonnées par les ménestrels. La cité, qui appelait le duc de
-Bourgogne tantôt le Dieu sauveur de l'Evangile, tantôt le Dieu
-d'Abraham à qui elle offrait tout son peuple en sacrifice,
-pouvait-elle oublier qu'il y avait des traces du sang versé par le
-bourreau sous les fleurs dont ses places publiques étaient émaillées?
-N'y avait-il pas aussi une voix secrète qui rappelait au duc
-d'Orléans, dans les salles du palais de Bruges, que sous ces mêmes
-lambris Jean sans Peur avait résolu l'attentat de la Vieille rue du
-Temple?
-
-La nuit était arrivée depuis longtemps avant que ces fêtes, prolongées
-à la clarté des flambeaux, touchassent à leur terme. Le lendemain dès
-l'aube du jour retentit le cri des hérauts d'armes qui préparaient
-l'arène des joutes. Philippe remit lui-même la lance à Adolphe de
-Clèves et applaudit fort à son courage. On remarqua aussi l'adresse du
-sire de Wavrin. Le jour suivant, après le tournoi où Perceval
-d'Halewyn et un chevalier des Ardennes méritèrent le prix, les
-magistrats offrirent au duc un pompeux banquet à l'hôtel des échevins.
-
-Peu de jours après, le comte et la comtesse de Charolais arrivèrent de
-Bruxelles, et leur venue fut l'occasion de nouveaux tournois et
-d'autres fêtes non moins splendides.
-
-Le 17 décembre, les deux ducs quittèrent Bruges. Le duc d'Orléans prit
-à Gand congé de Philippe et se dirigea vers Tournay. L'espoir de
-s'associer aux succès qui lui semblaient réservés avait engagé un
-grand nombre de personnes à lui offrir leurs services, et bientôt il
-eut des pages, des archers et trois cents chevaux à sa suite. Ce fut
-ainsi qu'il traversa Cambray, Saint-Quentin, Noyon, Senlis, accueilli
-avec autant de respect que s'il eût été le Dauphin, et cherchant à
-peine à justifier cet armement par la crainte d'être exposé aux
-attaques de quelques barons qui n'avaient jamais adhéré à la paix
-d'Arras; il ne tarda pas à se rendre dans ses terres sans être allé
-saluer le roi. Charles VII lui avait vainement ordonné de congédier
-ses gens, et il était aisé de prévoir l'explosion prochaine d'une
-nouvelle Praguerie.
-
-Au mois d'avril 1441, la duchesse de Bourgogne se rendit près de
-Charles VII, à Laon, pour se plaindre de l'inexécution de quelques
-articles de la paix d'Arras, et la mésintelligence du roi et du duc
-parut plus évidente que jamais. On l'accueillit avec courtoisie, mais
-toutes ses réclamations furent écartées. Le duc, mécontent, songea dès
-ce moment à rassembler ses hommes d'armes. Ses forteresses reçurent
-des approvisionnements, et le duc d'Orléans arriva à Hesdin vers les
-fêtes de la Toussaint pour avoir une nouvelle entrevue avec lui. Il y
-fut résolu qu'on convoquerait à Nevers une assemblée générale des
-princes qui adresserait ses remontrances au roi. Là se trouvèrent les
-ducs de Bourgogne, d'Orléans, de Bourbon et d'Alençon, les comtes
-d'Angoulême, d'Etampes, de Dunois et de Vendôme. Charles VII y envoya
-le chancelier de France, et ce fut entre ses mains qu'ils remirent
-l'exposé de leurs griefs. Ils demandaient tous qu'à l'avenir le roi
-n'adoptât aucune résolution dans les affaires importantes sans avoir
-pris l'avis des princes du sang. Le roi leur répondit que jamais il
-n'avait songé a enfreindre leurs droits ni leurs prérogatives. Il se
-plaignait lui-même des assemblées que les princes du sang tenaient à
-son insu, et de leurs efforts pour attirer dans leur parti tantôt les
-nobles et les gens d'église, tantôt les communes auxquelles on
-promettait de rétablir l'autorité des trois états; et bien qu'il ne
-pût croire que ces princes, et notamment le duc de Bourgogne,
-voulussent manquer à leurs serments, il déclarait qu'il était prêt, si
-cela devenait nécessaire, «à laisser toutes autres besognes pour leur
-courre sus.» La sagesse et la prudence du roi de France détachèrent du
-parti des princes tous ceux sur lesquels ils comptaient le plus. Le
-duc d'Orléans s'arrêta devant le déshonneur d'une rébellion déclarée,
-et le duc de Bourgogne, voyant que l'autorité de Charles VII était de
-nouveau affermie, quitta Nevers pour retourner dans ses Etats.
-
-Un repos profond régnait en Flandre, et cette paix se prolongea
-pendant dix ans. «Souvenez-vous de Bruges!» avait dit le duc Philippe
-aux habitants d'Ypres qui s'agitaient. D'autres succès accrurent sa
-puissance au dehors. On le vit tout à tour apaiser les troubles de
-Middelbourg et punir au fond des Ardennes l'orgueilleux défi du sire
-de Lamarck. Enfin, en 1443, il soumit à son obéissance le duché de
-Luxembourg, qui fut réuni aux Etats de la maison de Bourgogne, comme
-l'avait été le comté de Namur en 1429, le Brabant en 1430, le Hainaut,
-la Zélande, la Hollande et la Frise à d'autres époques.
-
-La puissance de Philippe, du grand duc d'Occident, comme l'appelaient
-les peuples de l'Orient, était si grande qu'il semblait qu'en Europe
-il n'y eût plus qu'un roi, et que ce fût précisément celui qui n'en
-portait point le titre. Ses richesses étaient immenses. On évaluait à
-deux ou trois millions celles que renfermait son château d'Hesdin; on
-n'osait pas déterminer la valeur de celles qui se trouvaient dans le
-palais de Bruges. Les tributs de tous les peuples dont les vaisseaux
-abordaient dans les ports de Flandre remplissaient ses trésors. On
-pouvait lui appliquer, et avec une plus grande vérité, ce qu'un
-archevêque de Reims écrivait à Baudouin le Pieux au onzième siècle:
-«Tout ce que le soleil voit naître dans quelque région ou sur quelque
-mer que ce soit, vous est aussitôt offert: il n'est point de princes
-dont l'opulence puisse être comparée à la vôtre.»
-
-Il faut d'ailleurs reconnaître que les richesses presque fabuleuses
-dont disposait la maison de Bourgogne servirent constamment aux
-progrès de la science et de l'art. Elle les seconda non-seulement de
-ce qu'elle possédait de goût éclairé et de nobles instincts, mais même
-de ses vices, de sa prodigalité et de son luxe: considérée au point
-de vue de la protection qu'elle accorda à toutes les branches de
-l'intelligence qui s'élançaient, vigoureuses et fortes, d'un tronc
-sans cesse fécondé par ses bienfaits, elle n'eut, elle n'aura
-peut-être jamais d'égale dans les annales des nations. Cette cour, si
-splendide et si généreuse, était devenue un centre de civilisation qui
-rayonnait sur toute l'Europe. Elle attirait à soi toutes les lumières
-pour les répandre de nouveau autour d'elle plus éclatantes et plus
-vives. Les fictions allégoriques où l'on célébrait sa puissance
-pâlissaient à côté de la vérité, et à peine apercevons-nous ses
-poètes, tels que le pannetier Jean Regnier, Pierre Michaut, l'auteur
-du _Doctrinal de la cour_, Martin Franc, auteur du _Champion des
-dames_ et de l'_Estrif de fortune et de vertu_, et leurs nombreux
-émules dans l'art des mensonges harmonieux, lorsqu'on trouve parmi ses
-_indiciaires_ les George Chastelain, les Philippe de Commines, les
-Olivier de la Marche, les Jacques du Clercq, les Lefebvre Saint-Remi,
-les Enguerrand de Monstrelet. Le duc de Bourgogne avait pris soin de
-recueillir les trésors littéraires du passé dans cette vaste
-_librairie_ dont les précieux débris sont parvenus jusqu'à nous en
-perpétuant la gloire de son nom: il laissait, comme le dit Chastelain,
-le soin de raconter les événements de son temps à des historiens
-«aussi hauts que ses hautes fortunes, escripvans en loenge où ils
-exaltent les esvanuis du siècle et les coronnent en renommée.»
-
-Les arts ont leur place marquée près de celle des lettres dans les
-fastes de l'histoire de la maison de Bourgogne. Jean Van Eyck et Hans
-Memling marchent les égaux des George Chastelain et des Philippe de
-Commines. Les uns racontaient avec le pinceau, les autres peignaient
-avec la plume, et la postérité a recueilli avec admiration des
-chefs-d'oeuvre qu'inspira la même influence et qui rappellent la même
-civilisation.
-
-Froissart avait décrit le commencement de la puissance des ducs de
-Bourgogne avant que d'autres en retraçassent l'apogée; mais personne
-n'avait devancé Jean Van Eyck dans la carrière où il se plaça au
-premier rang par l'invention des procédés nouveaux et par
-l'inspiration non moins féconde qui ouvrit tout un avenir à l'art
-transformé et agrandi.
-
-Jean Van Eyck devait son nom à la ville de Maeseyck, où il était né;
-il porta plus tard celui de Jean de Bruges, en souvenir de la ville
-qui était devenue sa seconde patrie. Le nom de sa famille est le seul
-qu'il ne nous ait pas fait connaître. Jean Van Eyck, aussi bien que
-Jean Memling, s'isola dans sa supériorité. Van Eyck et Memling, sans
-ancêtres, sans postérité connue, semblent n'avoir existé que par
-eux-mêmes, et n'avoir vécu que dans les oeuvres qu'ils nous ont
-laissées: caractère commun dans tous les temps à la plupart des grands
-hommes. Moins on aperçoit les liens qui les attachent à la terre, plus
-ils s'élèvent vers ces régions sacrées du ciel que devine l'oeil de
-leur génie.
-
-Jean Van Eyck quitta probablement assez jeune le toit natal pour aller
-se fixer dans la grande cité de Liége, dont Maeseyck relevait. Les
-pompes sacerdotales de la métropole ecclésiastique des Pays-Bas, fille
-aînée de Rome, furent l'école où il puisa ses inspirations; ce fut
-dans les riches églises élevées par l'évêque Notger dans la vallée de
-la Legia, aux lieux mêmes où saint Lambert tomba frappé par le frère
-d'Alpaïde, que s'essaya le pinceau qui devait reproduire un jour
-l'_Adoration de l'Agneau mystique_. La renommée de Jean Van Eyck était
-devenue si grande, que l'évêque de Liége le choisit pour son peintre.
-Cet évêque était un prince de la maison de Bavière, associé à toutes
-les luttes sanglantes du quinzième siècle, le célèbre Jean sans Pitié.
-Il oublia pendant sa vie les saintes basiliques et le sublime artiste
-qui les ornait de ses mains, et la consacra tout entière à soutenir
-les ducs de Bourgogne de la hache et de l'épée; mais il répara ses
-torts en leur léguant, avant de mourir, avec tous ses droits
-héréditaires, le soin de protéger Jean Van Eyck. Dès ce moment l'art,
-placé sur un théâtre plus élevé, partagea, vis-à-vis de toutes les
-nations de l'Europe, la domination et l'influence que la maison de
-Bourgogne exerçait sans contestation dans l'ordre politique.
-
-Si Memling, venu quelques années plus tard, eut le malheur
-d'apparaître à une époque d'anarchie et de désorganisation; si toute
-sa biographie se réduit à une fabuleuse légende qui le montre confondu
-parmi les obscurs mercenaires de Nancy et les malades non moins
-obscurs d'un hôpital qui, en offrant un asile à sa misère, mérita de
-devenir le dépositaire de ses titres à la gloire, la carrière de Jean
-Van Eyck fut toute différente: comblé des bienfaits du duc Philippe,
-et surtout de ceux de l'infortunée duchesse de Bourgogne Michelle de
-France, consulté, peut-être en 1436, par le bon et savant roi René de
-Provence, alors prisonnier à Lille, il fut le père, non-seulement de
-l'école flamande, mais aussi de toutes les écoles fameuses qui
-rivalisèrent avec elle en Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses
-élèves se retrouvent en Castille, en Catalogne, en Aragon; Martin
-Schoengauer porte ses secrets aux bords du Rhin; Antonello de Messine
-les révèle au roi Alphonse de Naples et aux Vénitiens étonnés, qui
-écrivent sur son tombeau: _Splendorem et perpetuitatem primus Italicæ
-picturæ contulit_.
-
-Au bruit des merveilles qui se sont accomplies dans les ateliers de
-Jean de Bruges, des artistes flamands sont reçus avec enthousiasme à
-Gênes et à Florence; Juste de Gand est préféré à tous ses émules dans
-une ville d'Italie, distinguée par le culte des arts, où un prince et
-un poète s'unissent dans leur hommage au génie de Jean Van Eyck: le
-prince, en faisant venir de Flandre, à grands frais, un de ses
-tableaux; le poète, en célébrant l'éclat de son pinceau dans ses vers:
-
- A Brugia, fu tra gli altri più lodato
- Il gran Joannes...
- Della cui arte e sommo magistero
- Di colorire furno si excellenti
- Che han superato spesse volte il vero.
-
-«A Bruges, le plus célèbre de tous fut le grand Jean, qui excellait à
-un tel point par son art et sa haute connaissance du coloris, que
-souvent il s'éleva même au-dessus de la vérité.»
-
-Cette ville était Urbin; ce prince s'appelait Frédéric, et appartenait
-à la famille des Ubaldini; ce poète se nommait Giovanni Santi. Il ne
-faut plus s'étonner de trouver à Urbin, dans la maison même de
-Giovanni Santi, le berceau de Raphaël: le sacerdoce de l'art ne devait
-pas s'interrompre.
-
-
-
-
-LIVRE DIX-SEPTIÈME.
-
-1445-1453.
-
-Insurrection des Gantois.
-
-Combats de Lokeren, de Nevele, de Basele.
-
-Bataille de Gavre.
-
-
-Le duc de Bourgogne venait de tenir à Gand, au mois de décembre 1445,
-le septième chapitre de la Toison d'or, où le duc d'Orléans s'était
-rendu, quand on apprit que l'un des plus illustres jouteurs de
-l'Europe, Jean de Bonifazio, chevalier aragonais, était arrivé en
-Flandre pour y chercher des aventures. Il portait à la jambe gauche un
-petit cercle de fer, soutenu par une chaîne d'or. Sous l'écusson de
-ses armes on lisait: «Qui a belle dame, la garde bien.» Les chevaliers
-de la cour du duc remarquèrent aussitôt ces signes d'un amour
-mystérieux qui recherchait la gloire des armes et tous réclamèrent
-l'honneur de le défier.
-
-Celui que le duc choisit entre eux, et à qui il se proposa lui-même
-comme juge du tournoi, était un jeune écuyer de vingt-quatre ans,
-Jacques de Lalaing. Son père appartenait à l'une des plus illustres
-maisons du Hainaut: sa mère était fille du sire de Créquy. Le
-chroniqueur qui écrivit sa vie retrace longuement les soins dont on
-entoura les premières années du jeune banneret, qui mérita plus tard
-d'être surnommé «le bon chevalier.» Jusqu'à l'âge de sept ans on le
-laissa aux mains des femmes, mais lorsque «le père, qui estoit sage et
-prudent, regarda qu'il estoit en bon âge pour l'endoctriner et faire
-apprendre, l'enfant fut baillé à un clerc pour l'enseigner, lequel, en
-assez bref terme, le rendit expert et habile de bien sçavoir parler,
-entendre et écrire en latin et en françois; de sçavoir deviser de
-chasses et de voleries, nul ne l'en passoit; de jeux d'échecs, de
-tables et de tous autres ébattements que noble homme devoit savoir, il
-estoit instruit et appris plus que nul homme de son âge; car, à la
-vérité dire, Dieu et nature à le former n'avoient rien oublié.» A la
-cour du duc, tout le monde aimait Jacques de Lalaing. Les chevaliers
-vantaient son adresse à manier les armes; les dames admiraient sa
-beauté, et «assez y en avoit d'elles qui eussent bien voulu que leurs
-maris ou amis eussent été semblables à lui.»
-
-La lice était préparée sur le marché de la Poissonnerie, près de
-l'ancien château des comtes de Flandre. Devant la halle des fripiers
-on avait élevé un vaste échafaud, orné avec une rare magnificence, où
-le duc Philippe s'assit avec le duc d'Orléans, le comte de Charolais
-et toute sa cour. Le sire de Bonifazio avait fait tendre son pavillon
-de soie verte et blanche du côté de la Lys. Jacques de Lalaing arriva
-du côté opposé. Le premier jour était consacré aux armes à cheval:
-elles durèrent jusqu'à la nuit, «et à la vérité tous ceux qui les
-virent disoient que jamais n'avoient vu de plus belles et dures
-atteintes.»
-
-Le lendemain fut le jour du combat à pied. Jean de Bonifazio sortit de
-son pavillon, vêtu de sa cotte d'armes et couvert de son bassinet dont
-la visière était fermée. Sa main gauche soutenait, au-dessus de sa
-longue dague, une hache et un bouclier d'acier; sa main droite agitait
-un dard léger, selon l'usage d'Espagne. Jacques de Lalaing portait à
-sa ceinture l'épée avec laquelle il venait d'être armé chevalier par
-le duc Philippe; de la même main à laquelle était attaché son
-bouclier, il soutenait également une longue hache terminée en pointe
-aux deux extrémités; il tenait de l'autre une de ces lourdes épées
-connues sous le nom d'estoc; mais il avait fait ôter son bassinet et
-marchait le front découvert.
-
-La lutte s'engagea. Les deux chevaliers lancèrent leurs dards et, se
-débarrassant aussitôt de leurs boucliers désormais inutiles, se les
-jetèrent l'un vers l'autre en s'armant de leurs haches. Bonifazio
-cherchait à frapper son adversaire au visage. Jacques de Lalaing
-profitait de l'avantage de sa haute taille pour rabattre, du bâton de
-sa hache, les coups qui lui étaient portés; deux fois celle du sire de
-Lalaing tenta sans succès de briser sa visière. Bonifazio avait
-remarqué le sang-froid du jeune chevalier, on le vit tout à coup
-laisser tomber sa hache et saisir de la main gauche celle du sire de
-Lalaing: au même moment il tira son épée et voulut l'en frapper, mais
-déjà celui-ci avait dégagé sa hache et pressait plus vivement
-Bonifazio, dont les forces s'épuisaient. Le duc de Bourgogne, sur les
-instances du duc d'Orléans, jeta alors sa baguette pour faire cesser
-le combat, et les deux adversaires se retirèrent ensemble, se donnant
-des témoignages de mutuelle amitié et comblés de louanges par tous les
-chevaliers.
-
-A cette joute succéda un combat d'une nature toute différente: on
-amena dans l'arène un taureau et un lion, et les bourgeois de Gand qui
-étaient restés étrangers aux passes d'armes s'empressèrent à ce
-spectacle. Tous leurs voeux appelaient le triomphe du lion; mais à
-leur grand étonnement, le taureau le perça de ses cornes et le lança
-mort aux pieds des spectateurs: triste présage, dit un historien,
-parce que les Gantois purent y lire le sort qui les attendait dans
-cette longue et sanglante guerre contre le duc de Bourgogne, où ils ne
-devaient succomber qu'après avoir versé le sang de ce jeune sire de
-Lalaing, si beau, si loyal et si plein de courage.
-
-Si la maison de Bourgogne se trouvait à l'apogée de sa puissance,
-celle de la ville de Gand était également plus grande que jamais.
-Jacques d'Artevelde lui-même ne l'avait pas portée si haut, et il
-semblait, depuis l'abaissement de Bruges, qu'elle représentât toute la
-Flandre: «La ville de Gand, dit Olivier de la Marche, florissoit en
-abondances de biens, de richesse et de peuple, et l'on ne parloit en
-Flandre que du pouvoir de messieurs de Gand.»
-
-Le duc voyait avec jalousie le développement rapide de cette cité si
-indépendante et si fière, qui, la première, l'avait abandonné au siége
-de Calais, et qui, plus tard, n'avait consenti à trahir la cause des
-Brugeois qu'en le forçant à s'humilier devant elle.
-
-En 1445, le duc avait enlevé à Gand le grand conseil de Flandre pour
-le fixer à Courtray, mais les violents murmures des Gantois, qu'il
-devait encore ménager à cette époque, l'avaient réduit à l'y rétablir;
-plus puissant en 1445, il l'avait transféré à Ypres et de là à
-Termonde.
-
-Cependant la pénurie du trésor, épuisé chaque jour par de nouvelles
-dépenses, obligea deux ans plus tard le duc à se rapprocher des
-Gantois. Il avait formé le projet d'introduire dans toute la Flandre
-la gabelle du sel, qui n'existait en France que depuis le règne
-calamiteux de Philippe de Valois. Bruges, désarmée par les malheurs de
-ses dissensions civiles, l'avait silencieusement acceptée en 1439; les
-Yprois semblaient disposés à la subir. Il ne restait plus qu'à décider
-les bourgeois de Gand à imiter leur exemple. Le duc convoqua
-l'assemblée de la _collace_ et s'y rendit lui-même, espérant que par
-de douces paroles il obtiendrait tout ce qu'il désirait des bourgeois:
-
-«Mes bons et fidèles amis, leur dit-il, vous savez tous que dès mon
-enfance j'ai été nourri et élevé au milieu de vous; c'est pourquoi je
-vous ai toujours aimés plus que les habitants de toutes mes autres
-villes, et je vous l'ai souvent témoigné en m'empressant de vous
-accorder toutes les demandes que vous m'avez faites: je crois donc
-pouvoir espérer que vous aussi vous ne m'abandonnerez point
-aujourd'hui que j'ai besoin de votre appui. Vous n'ignorez point sans
-doute dans quelle situation se trouvait le trésor de mon père à
-l'époque de sa mort; la plupart de ses domaines avaient été vendus;
-ses joyaux avaient été mis en gage, et toutefois le soin d'une
-vengeance légitime m'ordonnait d'entreprendre une longue et sanglante
-guerre, pendant laquelle la défense de mes forteresses et de mes
-villes et la solde de mes armées ont été la source de dépenses si
-considérables qu'il est impossible de se les figurer. Vous savez aussi
-qu'au moment même où les combats se poursuivaient le plus vivement en
-France, j'ai dû, pour assurer la protection de mon pays de Flandre,
-prendre les armes contre les Anglais en Hainaut, en Zélande et en
-Frise, ce qui me coûta plus de dix mille saluts d'or que j'eus
-grand'peine à trouver. N'ai-je pas dû également défendre contre les
-habitants de Liége mon comté de Namur, qui est sorti du sein de la
-Flandre? Ne faut-il pas ajouter à tous ces frais ceux que je m'impose
-chaque jour pour le soutien des chrétiens de Jérusalem et l'entretien
-du Saint Sépulcre? Il est vrai que, cédant aux exhortations du pape et
-du concile, j'ai consenti à mettre un terme aux calamités que
-multiplie la guerre, pour oublier la mort de mon père et me
-réconcilier avec le roi, et dès que ce traité fut conclu, je
-considérai que bien que j'eusse réussi à conserver à mes sujets,
-pendant la guerre, les biens de l'industrie et de la paix, ils avaient
-subi de grandes charges en taxes et en dons volontaires, et qu'il
-était urgent de rétablir l'ordre de la justice dans l'administration;
-mais les choses se sont passées comme si la guerre n'avait point
-cessé; toutes mes frontières ont continué à être menacées, et je me
-suis trouvé de plus obligé de faire valoir mes droits sur le pays de
-Luxembourg, si utile à la défense de mes autres pays, notamment à
-celle du Brabant et de la Flandre.
-
-«C'est ainsi que de jour en jour toutes mes dépenses se sont accrues;
-toutes mes ressources sont épuisées, et ce qui est plus triste, c'est
-que les bonnes villes et les communes de la Flandre, et surtout mon
-pauvre peuple du plat pays, sont au bout de leurs sacrifices: je vois
-avec douleur beaucoup de mes sujets réduits à ne pouvoir payer les
-taxes et à s'émigrer dans d'autres pays, et néanmoins les recettes
-sont si difficiles et si rares que j'en recueille peu d'avantage; et
-je ne trouve pas plus de secours dans les terres qui me sont advenues
-par héritage, car toutes sont également appauvries.
-
-«Il faut donc à la fois chercher à soulager le pauvre peuple et
-pourvoir à ce que personne ne puisse venir insulter mon bon pays de
-Flandre, pour lequel je suis prêt à exposer et aventurer ma propre
-personne, quoique pour y parvenir des secours importants soient
-devenus indispensables.»
-
-Le duc Philippe ajouta qu'un impôt sur le sel lui paraissait le
-meilleur moyen d'atteindre le but qu'on se devait proposer, et demanda
-instamment qu'un droit de trois sous fût établi sur chaque mesure de
-sel pendant douze années. Il s'engageait, moyennant cette taxe, à
-supprimer toutes les subventions qui lui avaient été accordées et à
-jurer et à faire jurer par son fils qu'il n'en serait plus réclamé
-tant que durerait la gabelle du sel. «Sachez, dit-il en terminant, que
-lors même que vous y consentiriez, il suffirait que d'autres pays
-fussent d'un avis différent pour que je m'empressasse d'y renoncer,
-car je ne veux point que les communes de Flandre supportent plus de
-charges qu'aucun autre de mes pays.»
-
-Comme on pouvait s'y attendre, les bourgeois de Gand repoussèrent la
-gabelle sur le sel. Philippe, irrité, sortit de cette ville de Gand
-qu'il avait autrefois comblée de ses bienfaits pour l'opposer à la
-cité rivale de Bruges, et pendant longtemps il n'y reparut plus. Il
-croyait que son absence serait une leçon pour la commune mécontente,
-et que son autorité, vue de loin à travers l'horizon d'une forêt de
-lances, paraîtrait plus redoutable et plus menaçante; mais les Gantois
-ne demandaient pas mieux que de l'oublier: ils crurent volontiers que
-le duc Philippe était mort le jour où il avait quitté la Flandre, et
-le sentiment de leurs droits et de leurs priviléges se fortifia de
-tout ce que semblait leur abandonner l'autorité du prince.
-
-Trois années s'étaient écoulées depuis que le duc avait déclaré qu'il
-ne rentrerait point à Gand tant qu'on lui refuserait la gabelle du
-sel. Philippe, après avoir introduit des réformes importantes dans
-l'administration de son duché de Bourgogne, était retourné à Bruges,
-et ses courtisans lui avaient aisément persuadé que cette résistance à
-ce qui paraissait odieux et illégal était moins due aux sentiments
-énergiques de la population qu'aux efforts de quelques hommes dont
-elle subissait l'influence. Les Mahieu tenaient le même langage à
-Louis de Male, en accusant Jean Yoens.
-
-Parmi ces courtisans se trouvaient deux bourgeois de Gand qui ne
-voyaient dans les malheurs de leur patrie et dans les discordes de
-leurs concitoyens qu'un moyen de satisfaire leur ambition. Sortis
-d'une condition obscure, mais soutenus dans leur hostilité contre les
-communes par la protection des sires de Croy, ils étaient parvenus, en
-flattant le duc et en affectant un zèle sans limites pour ses
-intérêts, à s'assurer une déplorable autorité sur son esprit. L'un,
-Pierre Baudins, avait été autrefois emprisonné pour avoir volé des
-livres à Paris, et ne connaissait que trop bien la _Ghuetelinghe_,
-c'est-à-dire la tour où l'on enfermait les malfaiteurs; il était,
-disait-on, si pauvre au moment où il entra au service de la ville de
-Gand, qu'il n'avait pas de quoi s'habiller selon l'usage. L'autre,
-Georges Debul, paraît avoir été le frère d'un secrétaire du duc, qui
-avait reçu, en 1437, une part de l'amende imposée aux Brugeois.
-Philippe, trompé par leurs discours, n'hésita pas à entrer dans la
-voie funeste où des mesures iniques et violentes devaient l'entraîner
-à ruiner par la guerre les populations qui étaient les plus riches et
-les plus florissantes de tous ses Etats. Il croyait qu'il ne
-s'agissait pour dominer la commune de Gand que de lui imposer des
-magistrats dont il connaîtrait l'obéissance et le dévouement.
-
-L'élection municipale devait avoir lieu trois jours avant les fêtes de
-l'Assomption, conformément au privilége de Philippe le Bel, du mois de
-novembre 1301. Le duc de Bourgogne avait choisi pour la diriger deux
-hommes appelés à des titres différents à se prêter un mutuel appui:
-l'un était Philippe de Longpré, chevalier de noble maison, qui avait,
-disait-on, trahi les communes du pays de Cassel avant d'escarmoucher
-contre les bourgeois de Bruges, et qui devait en cette occasion être
-soutenu par l'ancien bailli de Grammont, Ghislain d'Halewyn, depuis
-vingt ans l'ennemi des communes. Le second n'était qu'un simple clerc
-qui à la lourde épée d'acier préférait la plume, cette puissance
-nouvelle dont la révélation inspira Guttemberg: c'était Pierre
-Baudins. Arrivant à Grand avec une escorte d'hommes d'armes
-bourguignons pour y solliciter les suffrages nécessaires à l'élection,
-ils ne pouvaient point espérer de cacher quelle était leur mission, et
-ce fut ce qui la fit échouer. Le bruit se répandit que d'autres
-troupes d'hommes d'armes étaient cachées dans la ville pour seconder
-cette tentative destinée à substituer à la liberté de l'élection
-l'intimidation et la menace. La commune s'assembla: elle proclama bien
-haut ses craintes et ses murmures, les porta même à l'hôtel de ville
-où les électeurs devaient, d'après les anciens usages, siéger sans
-conserver aucune communication avec le dehors, et obtint les
-magistrats qu'elle désirait. Pierre Baudins et le sire de Longpré
-n'avaient pu s'y opposer. Le clerc s'était enfui, mais le chevalier,
-croyant réhabiliter son courage en ne cédant pas au péril, était resté
-sans qu'il consentît à sanctionner la nouvelle élection. Le duc de
-Bourgogne, instruit par ses envoyés de ce qui s'était passé à Gand,
-alléguait de nombreux motifs pour en faire ressortir l'irrégularité.
-L'un était le développement de l'autorité des doyens; l'autre, la
-violation du privilége de 1301 qui ne traçait aucune règle fixe à
-l'élection, enfreint par la coutume depuis longtemps établie de
-choisir six échevins dans la _poortery_, c'est-à-dire dans la
-bourgeoisie des _viri hæreditati_, ou «hommes héritavles;» dix dans le
-métier des tisserands et dix dans les cinquante-deux petits métiers:
-l'objection la plus sérieuse, la plus grave à ses yeux était
-évidemment la part qui y avait été prise, disait-on, par Daniel
-Sersanders, l'un de ceux qui lui avaient fait refuser la gabelle du
-sel. Or, Daniel Sersanders avait été élu lui-même échevin avec Liévin
-Sneevoet, Jean Vander Zype, Daniel Vanden Bossche, Louis Rym et Gérard
-de Masmines.
-
-Simon Borluut et huit autres députés se rendirent à Bruges pour
-engager le duc à ratifier l'élection des nouveaux magistrats. Leurs
-démarches restèrent infructueuses; mais le duc de Bourgogne consentit
-à mander près de lui l'abbé de Saint-Bavon, l'abbé de Tronchiennes et
-le prieur de la Chartreuse de Gand. Dans une assemblée à laquelle
-avaient été également appelés les députés de Bruges, d'Ypres et du
-Franc, le chancelier Nicolas Rolin donna lecture d'un long mémoire où
-se trouvaient successivement énumérés tous les griefs du duc contre
-les Gantois. Aussitôt après, Philippe fit signe aux deux abbés et au
-prieur de la Chartreuse de se lever, et tandis qu'il leur parlait en
-flamand, il fronçait vivement les sourcils qu'il avait longs et épais:
-ce qui était chez lui le signe de la colère.
-
-«Ce que mon chancelier vient de vous dire, il vous l'a dit par mon
-ordre; les choses sont réellement ainsi et l'on ne saurait en douter.
-Les ancêtres de Daniel Sersanders ont été des hommes loyaux, mais ils
-n'auraient jamais fait ce qu'il a fait, car il se montre faux,
-mauvais, traître et parjure contre moi qui suis son prince. Je le
-connais pour tel et je le considère comme mauvais et faux vis-à-vis de
-moi. Je sais bien qu'il en est qui le conseillent et le favorisent: il
-n'est pas seul, et ce qu'il fait, il ne le fait pas de lui-même.
-N'est-ce pas toutefois une grande fausseté que d'avoir dit et répandu
-parmi le peuple que je voulais le faire assassiner? Certes, si je le
-voulais, ni lui, ni les plus grands de ce pays ne pourraient l'en
-défendre; mais, Dieu soit loué! je n'ai pas jusqu'à ce moment passé
-pour un assassin: non que je parle ainsi pour me disculper et que je
-pense devoir me justifier; mais sachez-le bien, avant que je consente
-à ce que lui ou les siens reçoivent ou conservent un siége au banc des
-échevins dans ma ville de Gand, je me laisserai plutôt couper en
-morceaux. Je ne crois pas qu'en termes de justice et de droit il soit
-possible ou licite de soutenir quelqu'un qui m'est contraire,
-puisqu'il est tel que je vous l'ai dit. Aussi, dès que j'ai connu la
-situation des choses, j'ai rappelé mon bailli de Gand, je l'ai révoqué
-de son office et je lui ai fait connaître qu'il ne pouvait plus m'y
-servir, et je rappellerai de même tous les officiers que j'ai à Gand.
-Daniel et les siens rempliront aisément les fonctions de bailli,
-d'échevins et de doyens, et toutes celles qui seront vacantes plus
-tard. Daniel, si on le laisse faire, s'établira seigneur de la ville,
-comme d'autres ont autrefois cherché à l'être, et mes gens et mes
-officiers n'y auront plus que faire, ce me semble. Je vous avertis
-volontiers de toutes ces choses qui sont vraies, afin que vous les
-conserviez dans votre mémoire et que chacun de vous en avertisse ceux
-que cela regarde, et spécialement ceux que vous entendrez discourir de
-ces affaires, car ledit Daniel et les siens excitent chaque jour le
-peuple et sèment une foule de mensonges contre moi et mes serviteurs.
-Je m'étonnerais fort toutefois de voir mes gens de Gand soutenir et
-appuyer un homme tel qu'est ledit Daniel contre moi, qui leur ai
-toujours été bon prince, car je leur ai généreusement pardonné tous
-leurs méfaits à cause de ma grande affection pour eux, ce que je n'ai
-jamais fait pour mes autres sujets.»
-
-Puis, se tournant vers les députés de Bruges, d'Ypres et du Franc, il
-leur proposa de voir les lettres séditieuses de Daniel Sersanders;
-mais ceux-ci s'en excusèrent respectueusement, et les trois
-dignitaires ecclésiastiques, chargés de porter à leurs concitoyens ces
-paroles menaçantes, prirent congé du duc pour retourner à Gand.
-
-Philippe s'était retiré à Bruxelles: ne cachant plus son hostilité
-contre les Gantois, il avait fait frapper d'un impôt tous les grains
-qu'ils venaient chercher dans le Brabant, et peu de jours après, le 26
-novembre 1449, nous le voyons ordonner que personne ne reconnaisse
-désormais l'autorité dont continuent à rester investis, à Gand, des
-hommes qu'il hait ou qu'il redoute.
-
-Cependant les Etats de Flandre s'assemblèrent le 6 décembre à Malines
-pour interposer leur médiation: l'évêque de Tournay y joignit la
-sienne, et après de longues négociations, on obtint que les Gantois
-éliraient d'autres échevins. Il est toutefois à remarquer que le duc
-avait consenti à ce que l'on se conformât à ce qui avait eu lieu
-précédemment pour la triple représentation de la bourgeoisie, de la
-corporation des tisserands et des petits métiers dans le corps des
-échevins; les députés que les Gantois avaient envoyés près du duc
-avaient également annoncé à leur retour qu'une nouvelle élection
-apaiserait le prince, et la cité de Gand devait y trouver d'autant
-moins de danger pour ses priviléges, ses coutumes ou ses usages que,
-par un acte d'appel du 7 mars, ils venaient de les placer sous la
-protection du roi de France. L'élection eut lieu le 10 mars: à côté
-des noms illustres des Uutenhove, des Uutendale, des Sersimoens, elle
-plaça d'autres noms que le quinzième siècle allait voir s'élever,
-briller et s'éteindre, celui de Seyssone, celui de Thierry de
-Schoonbrouck. Néanmoins, le duc s'applaudissait de cette élection
-comme d'un premier succès, et ses conseillers n'hésitèrent pas a
-poursuivre la lutte en produisant d'autres griefs. Quelque longue
-qu'en fût l'énumération, le plus grave était toujours la puissance de
-Gand, la tendance ambitieuse vers la domination qu'on lui reprochait.
-On prétendait que la ville cherchait sans cesse à augmenter sa
-population par l'admission de nouveaux bourgeois, et chaque métier,
-dans la mesure de ses forces, imitait le mouvement centralisateur de
-la cité. Pour obtenir le titre de _bourgeois_ de Gand, ce titre que ne
-dédaignaient pas les plus nobles seigneurs, il suffisait d'occuper une
-maison ou une chambre meublée, et même parfois d'être l'hôte d'un
-_bourgeois_: or, pour entrer dans la plupart des métiers, il suffisait
-d'être bourgeois. Bourgeois ou membre des métiers, on était protégé en
-quelque lieu que ce fût, dans les châteaux des princes aussi bien que
-dans les foires étrangères, par des immunités personnelles que
-garantissait l'autorité de toute la commune. Modifier ces immunités,
-en régler l'origine, l'usage, la déchéance était une question grave
-dans ces temps où la commune des bourgeois, où l'association
-industrielle ne se maintenaient qu'au milieu de mille périls: on le
-comprenait si bien à Gand, qu'à toutes les plaintes du prince l'on se
-contentait de répondre: «Nous voulons conserver tous nos droits, tous
-nos priviléges, toutes nos libertés.»
-
-Pendant quelques mois, le mécontentement du duc ne se manifeste que
-par des actes isolés. C'est d'abord une tentative pour diviser la
-corporation des francs-bateliers, à laquelle avait appartenu Gilbert
-Mahieu. Peu après, le bailli et les autres officiers du duc bannissent
-un ancien échevin de la keure, deux anciens doyens des tisserands et
-d'autres membres influents des corps de métiers; mais leur sentence ne
-s'exécute point et ils quittent eux-mêmes les murs de Gand, y laissant
-pendant quelques jours le cours de la justice interrompu. Enfin, au
-commencement du mois de juin 1451, le duc charge quatre bourgeois de
-Gand du parti bourguignon, Pierre Tincke, Louis Dhamere, Eloi
-Coolbrant et Liévin Wicke d'exposer ses griefs près de leurs
-concitoyens, et dès qu'il voit que leurs efforts ne réussissent point,
-il publie un manifeste conçu dans les termes les plus violents, où il
-accuse, en les rendant responsables de son absence, Daniel Sersanders,
-Liévin Potter et Liévin Sneevoet.
-
-Le duc de Bourgogne s'était rendu à Termonde. Il y répéta lui-même en
-flamand aux députés de Gand qu'il ne rentrerait point dans leur ville
-tant qu'il pourrait y rencontrer Sersanders, Potter et Sneevoet. Il
-leur fit aussi remettre un nouvel exposé de ses griefs où l'on
-engageait les Gantois, en leur citant l'exemple de Thèbes, d'Athènes
-et de Rome, à ne pas se laisser entraîner aux discordes civiles par
-quelques voix ambitieuses, et à se souvenir que si le commerce avait
-fait la gloire de Bruges, Gand devait sa célébrité à la sagesse de
-ses lois et de son administration; mais les députés de Gand ne
-pouvaient rien sans consulter les magistrats, les métiers et les
-bourgeois dont ils tenaient leurs pouvoirs.
-
-Le duc de Bourgogne se lassa de ces retards. Le 26 juillet 1451,
-poursuivant ouvertement ses desseins, il cita devant son conseil
-Sersanders, Potter et Sneevoet et avec eux tous les échevins de la
-keure de l'année précédente, et cet ajournement leur fut signifié par
-un huissier de la chambre du conseil, nommé Jean Vanden Driessche, que
-les magistrats de Gand avaient condamné en 1446 à un exil de cinquante
-ans. Les bourgeois de Gand firent entendre de vifs murmures. Ils
-avaient reconnu que le duc cherchait à substituer une procédure
-illégale à l'autorité des échevins des autres membres de Flandre,
-seuls compétents pour statuer sur la gestion de leurs pairs. Trois
-citations successives avaient été inutilement portées à Gand lorsque
-messire Colard de Commines, souverain bailli de Flandre, et Gérard de
-Ghistelles, haut bailli de Gand, parurent le 3 août 1451 à l'hôtel des
-échevins, où les trois membres de la ville s'étaient réunis pour
-délibérer sur la gravité de la situation. Après avoir fait connaître
-les lettres de créance qui leur étaient confiées, ils déclarèrent
-qu'ils étaient autorisés à annoncer que le duc avait pardonné aux
-anciens échevins de la keure et se contentait d'exiger que Daniel
-Sersanders, Liévin Sneevoet et Liévin Potter vinssent s'excuser, en sa
-présence, de leurs rébellions, promettant sur leur foi, sur leur
-honneur et sur leur parole de chevalier, que le duc de Bourgogne
-serait satisfait de cette démarche.
-
-Sersanders, Sneevoet et Potter n'hésitent plus, et, après avoir signé
-une protestation contre la violation des priviléges de la commune, ils
-quittent Gand espérant qu'ils y rétabliront la paix en se soumettant à
-l'autorité du duc, qui préside lui-même son conseil à Termonde. Les
-échevins de Gand et les doyens les accompagnent. Cependant plusieurs
-heures s'écoulent avant que le duc consente à les recevoir. Il exige
-que les trois bourgeois de Gand paraissent devant lui, comme des
-suppliants, la tête découverte, les pieds nus; de plus, il les
-condamne à quitter la Flandre dans le délai de trois jours, tous
-frappés d'une sentence d'exil, l'un pour vingt ans, l'autre pour
-quinze ans, le troisième pour dix ans, et de peur que, rentrés à Gand,
-ils ne trouvent un asile dans leurs propres foyers, des sergents
-d'armes les emmènent pour exécuter sans retard les ordres qui leur
-ont été donnés.
-
-Le lendemain matin, Philippe s'éloigna de Termonde pour se retirer à
-Bruxelles. Le sire de Commines et le sire de Ghistelles n'avaient
-point osé retourner à Gand. En effet, une vive agitation se manifesta
-dans le peuple assemblé sur les places publiques lorsque les
-magistrats et les doyens annoncèrent que le duc, au mépris d'une
-promesse solennelle, avait violé le privilége des bourgeois de Gand de
-ne connaître d'autre juridiction que celle de leurs magistrats. Les
-bourgeois, en ne voyant pas reparaître avec eux Sersanders et ses
-amis, les croyaient déjà morts, et il fallut pour les rassurer que les
-femmes éplorées des bannis vinssent elles-mêmes déclarer qu'ils
-vivaient encore. Quoi qu'il en fût, l'inquiétude s'accroissait de jour
-en jour, et l'on trouva près de l'hôtel des échevins des lettres où
-l'on invoquait comme un libérateur un autre Jacques d'Artevelde.
-
-Cependant, les amis du duc jugèrent urgent de tenter un effort pour
-assurer leur triomphe. Pierre Tincke se rendit à Mons près de Pierre
-Baudins et de Georges Debul, qui à cette époque continuaient à jouir
-d'une funeste influence dans toutes les questions relatives aux
-affaires de Flandre. Il y fut résolu qu'on essayerait de soulever le
-peuple au vieux cri de Jean de Heyle: «La paix et nos métiers, et le
-seigneur dans sa ville de Gand!» Tout le parti bourguignon devait se
-rallier à ce signal. Le duc avait approuvé lui-même ce projet en
-disant à Pierre Tincke et à Louis Dhamere: «Fort bien, mes enfants.»
-Le jour fixé pour l'accomplissement de ce complot arriva. Pierre
-Baudins attendait hors de la ville le moment favorable pour s'élancer
-au secours des conspirateurs; mais Pierre Tincke et Louis Dhamere ne
-furent pas plus habiles que Gilbert Mahieu, qui s'appuyait, comme eux,
-sur le métier des francs-bateliers. Au premier bruit, les tisserands
-accoururent: sans rencontrer une grande résistance, ils saisirent et
-enfermèrent au Châtelet Pierre Tincke et Louis Dhamere, comme
-coupables d'avoir excité des troubles dans la ville.
-
-Le 26 octobre toutes les corporations s'assemblent, et tandis que les
-officiers du duc s'éloignent de Gand, elles déclarent qu'elles ne
-déposeront point les armes tant que l'on n'aura pas fait justice des
-prisonniers enfermés au Châtelet. Une ordonnance prévient tous les
-bourgeois absents qu'ils aient à rentrer immédiatement à Gand; une
-autre ordonnance suspend le cours de toutes les querelles
-particulières et de toutes les haines privées. Pendant les jours
-suivants se succèdent d'autres événements importants: la formation
-d'un conseil d'enquête composé de douze membres choisis parmi les
-bourgeois, les tisserands et les membres des petits métiers;
-l'interrogatoire des prisonniers du Châtelet qui avouent, selon les
-uns, le projet, désapprouvé par le duc, mais conçu par ses
-conseillers, d'assassiner à coups de hache Sersanders, Potter et
-Sneevoet à Bruxelles, au pied des autels de Saint-Michel, selon
-d'autres, celui d'incendier la ville; l'arrestation des magistrats du
-parti bourguignon et entre autres celle d'un ancien échevin, Baudouin
-de Vos, reconnu près de la porte de Termonde au moment où il se
-prépare à fuir dans son château de Laerne; le bannissement du sire de
-Ghistelles et de tous les autres officiers du duc qui ont quitté la
-ville. Enfin, le 11 novembre 1451, un échafaud s'élève sur
-l'_Hooftbrugge_, et par l'ordre des doyens, Pierre Tincke et Louis
-Dhamere y subissent le dernier supplice.
-
-Tous les travaux avaient cessé: la cloche qui chaque jour en donnait
-le signal ne se faisait plus entendre; les bannières des métiers ne
-quittaient plus la place du Marché, afin que nuit et jour elles
-servissent de point de ralliement aux bourgeois constamment armés, et
-peu de jours après les trois membres, agissant conformément à leurs
-priviléges qui avaient prévu le cas où quinze jours se passeraient
-sans que le prince amendât la faute de son bailli, créaient Liévin
-Willemets _justicier de la ville de Gand_.
-
-Le 15 novembre, les doyens et les échevins des deux bancs adressèrent
-au duc de Bourgogne une longue lettre pour chercher à justifier ce qui
-avait eu lieu. Une seule phrase nous frappe vivement dans cette
-apologie: c'est celle où ils se vantent d'avoir agi comme de loyaux et
-fidèles sujets, parce que dans le jugement des deux suppliciés ils
-n'ont point eu recours à la suzeraineté du roi de France. C'est à la
-fois une menace pour l'avenir et l'indice presque certain de
-négociations secrètes déjà entamées et accueillies avec faveur à
-Paris. En effet, une ambassade solennelle, composée de l'archevêque de
-Reims, du sire de Gaucourt et de deux clercs nommés Gui Bernard et
-Jean Dauvet, se rendit à la cour du duc Philippe, et on lit dans les
-instructions qui leur furent données qu'ils étaient chargés «de
-besoigner et de remontrer à monsieur de Bourgogne sur le fait de
-Flandres.» Charles VII chargeait vers la même époque trois conseillers
-du parlement de commencer une enquête sur la validité de la cession
-des villes de la Somme.
-
-Si les Gantois comptaient sur l'appui de Charles VII, qui ne pouvait
-pardonner à Philippe les complots ourdis avec le duc d'Orléans, la
-position du duc de Bourgogne, réduit, à défaut d'armée, à recourir
-sans fruit à d'obscures intrigues, ne les encourageait pas moins dans
-leur résistance. Les abbés de Saint-Pierre, de Saint-Bavon, de
-Baudeloo, de Ninove, de Grammont, de Tronchiennes s'étaient rendus
-près de lui, accompagnés des sires de Praet, d'Escornay et de Boulers
-et des députés de plusieurs châtellenies, pour l'engager à écouter les
-plaintes des Gantois; mais leur médiation fut désavouée par ceux-là
-mêmes dont ils plaidaient la cause. Ce fut en vain que le duc de
-Bourgogne rappela de la proscription Daniel Sersanders, Liévin Potter
-et Liévin Sneevoet, en leur donnant un sauf-conduit pour qu'ils
-allassent engager leurs concitoyens à la paix: fidèles à leur serment,
-ils portèrent à Gand le message qui leur était confié, et dès qu'il
-eut été rejeté, quittant les foyers paternels où ils s'étaient à
-peine, tels que des étrangers, reposés pendant quelques heures, ils
-s'éloignèrent de nouveau pour rentrer dans l'exil.
-
-Ni les pieuses démarches des abbés, ni les exhortations des nobles
-aimés du peuple, ni la présence de Daniel Sersanders n'avaient pu
-calmer l'irritation des Gantois. On y retrouvait à la fois un
-ressentiment aveugle contre leurs ennemis, une confiance illimitée en
-eux-mêmes. En même temps, au sein des populations industrielles,
-arrachées à leurs travaux et placées au-dessus des lois et des
-institutions par la mission même qu'elles s'étaient donnée de les
-protéger, grandissait un parti, redoutable par une audace dont les
-fureurs et les excès rejetaient le frein de toute autorité. C'était la
-faction des suppôts de l'anarchie qui, après s'être élevés en
-s'appuyant sur les libertés communales, invoquaient le salut public
-pour les étouffer sous une tyrannie non moins odieuse que celle du duc
-de Bourgogne. Leur influence se manifesta, le 3 décembre 1451, par
-l'élection de trois capitaines, Jean Willaey, Liévin Boone et Everard
-Van Botelaere, hommes peu respectés et peu dignes de l'être, auxquels
-ils adjoignirent toutefois par méfiance un conseil de six personnes,
-supérieur à celui des échevins.
-
-Les capitaines inaugurèrent dès le lendemain leur autorité en allant
-attaquer le château de Biervliet. Ils espéraient, en imitant
-servilement l'exemple de Jacques d'Artevelde et de François Ackerman,
-rappeler leur dévouement et leur gloire; mais ils échouèrent dans
-leur première expédition, et cette tentative ne révéla que leur
-impuissance et leur faiblesse.
-
-Cependant, on poursuivait à Gand l'enquête dirigée contre les anciens
-magistrats qu'on accusait d'exactions et de fraudes. Parmi ceux-ci se
-trouvaient Jacques Uutenhove, Etienne de Fourmelles, Laurent de Wale;
-mais le plus important était Baudouin de Vos, seigneur de Laerne et de
-Somerghem, chevalier et ancien échevin de la cité de Gand où son aïeul
-avait été _rewaert_ en 1348. Deux fois il monta sur l'échafaud, deux
-fois il réussit par ses prières et par ses promesses à obtenir un
-nouveau délai; l'évêque de Liége et le comte d'Etampes contribuèrent
-puissamment à le sauver; le premier parlait au nom d'une commune
-puissante où les Gantois étaient fiers de compter des frères et des
-amis; le second, prince égoïste et ambitieux, petit-fils de Philippe
-le Hardi aussi bien que le duc de Bourgogne, quoiqu'il affectât une
-grande soumission à Charles VII pour conserver tous ses domaines
-héréditaires situés sur les frontières du royaume, pouvait être utile
-au parti des Gantois par l'élévation de son rang et les vices mêmes de
-son caractère.
-
-Les bourgeois qui cherchaient à rétablir la paix avaient trouvé dans
-cet acte de clémence de nombreux motifs de se réjouir. Ils espéraient
-qu'il serait le présage d'une réconciliation entre le duc de Bourgogne
-et ses sujets. Malgré l'hiver, de nouveaux pourparlers eurent lieu.
-Les députés des trois membres de Flandre les poursuivirent à
-Bruxelles. Le comte de Saint-Pol appuyait leurs démarches; mais il fut
-bientôt aisé de voir que rien ne se déciderait avant le printemps et
-que toutes les chances seraient alors pour la guerre. A Gand, on
-représenta publiquement dans les rues un mystère imité du beau poëme
-de Baudouin Van der Lore, où une noble vierge, en butte à l'injuste
-colère de son père, voyait inutilement ses soeurs intercéder pour elle
-et ne trouvait d'autre remède à ses maux que l'appui «du lion de
-perles couronné d'or.» Il semblait à beaucoup de bourgeois que ces
-allusions, en annonçant de nouvelles luttes, devaient en hâter
-l'explosion: des nouvelles reçues du Brabant confirmèrent bientôt
-leurs craintes. Le 15 mars, vers midi, l'amman s'était présenté à
-l'hôtel de ville de Bruxelles: aucun des échevins ne l'accompagnait,
-car il venait donner lecture de la condamnation de la plus puissante
-commune de Flandre. Le duc, rassuré sur les intentions du roi de
-France par le rapport des ambassadeurs qu'il avait envoyés à Paris,
-déclarait dans ce manifeste que les rébellions réitérées des Gantois
-ayant lassé son indulgence, il voulait qu'à l'avenir on ne leur portât
-plus de blé, et qu'on chargeât de fers tous ceux d'entre eux dont on
-pourrait s'emparer. En même temps le sire de la Vere recevait le
-commandement de l'Ecluse, où il remplaça le sire de Lalaing qui
-s'était rendu à Audenarde. On ajoutait que messire Jean de Bonifazio,
-qui était presque aussi pauvre que courageux, avait offert son épée au
-duc pour chercher fortune en combattant les riches bourgeois de Gand.
-
-Huit jours après la déclaration du duc, les capitaines, échevins et
-conseillers de Gand écrivirent aux villes de Termonde, d'Alost, de
-Ninove, de Grammont, d'Audenarde, de Courtray, qui relevaient de la
-châtellenie de Gand, pour exposer les dangers dont ils étaient
-menacés. Ils les priaient de ne pas recevoir d'hommes d'armes
-étrangers et de ne pas exécuter les mandements qui tendraient à
-suspendre les relations industrielles, notamment le commerce des blés,
-les assurant que nuit et jour ils seraient toujours prêts à leur venir
-en aide dans leur résistance à des mesures illégales et oppressives.
-Les bourgeois de Ninove, quoique voisins des frontières du Hainaut et
-du Brabant, osèrent seuls annoncer leur intention formelle de fermer,
-avec le secours des Gantois, les portes de leur ville aux hommes
-d'armes bourguignons. Ailleurs, de vaines protestations voilaient une
-neutralité qu'inspirait l'attente des événements. Ce n'est qu'à Bruges
-que l'on voit, en réponse à de semblables lettres, les magistrats
-influencés par le comte d'Etampes, désormais hostile aux Gantois,
-repousser l'appel qui était adressé à l'union et à la solidarité des
-communes flamandes.
-
-Pour effacer ces dissentiments et rallier en un faisceau toutes les
-villes que réunissaient les mêmes intérêts, il eût fallu aux Gantois
-une modération qui ne se retrouve guère dans les situations critiques,
-une prudence presque toujours étrangère aux délibérations de la
-multitude inquiète et agitée. Rien n'eût été plus sage que d'accepter
-la médiation des bonnes villes et des châtellenies de Flandre; agréée
-par le duc, elle ne pouvait évidemment jamais conduire à la
-destruction de priviléges qui leur étaient communs; repoussée, elle
-devenait aussitôt la base d'une vaste confédération nationale. On ne
-le comprit pas à Gand: les moyens violents y dominaient de nouveau. On
-venait de décapiter, devant le Châtelet, un bailli du pays de Waes,
-nommé Geoffroi Braem, et depuis les premiers jours de mars, les
-remparts étaient gardés comme si l'on eût redouté quelque agression.
-L'autorité des magistrats était si peu respectée que Gui Schouteet
-avait été réduit à fuir hors de la ville avec Etienne de Liedekerke,
-Gérard de Masmines, Jean de la Kéthulle, Jacques Uutenhove, Pierre Van
-der Zickele et Roger Everwyn. La dictature anarchique restait seule
-debout: c'était celle des trois capitaines, Jean Willaey, Liévin Boone
-et Everard Van Botelaere.
-
-Les circonstances devenaient de plus en plus graves. Le 31 mars, le
-duc de Bourgogne avait publié à Bruxelles un nouveau manifeste où il
-annonçait son intention de dompter par la force des armes l'opposition
-des Gantois. Reprenant ses griefs depuis le refus de la gabelle du
-sel, il rappelait l'influence prépondérante exercée par les deux
-grands doyens, l'accroissement des métiers par l'adjonction d'ouvriers
-_forains_, les sentences criminelles prononcées sans l'intervention du
-bailli, «et encore, ajoutait-il, lesdits de Gand, non contens de ce,
-accumulans mal sur mal, demonstrans de plus en plus mauvais courraige,
-obstination, pertinacité, rebellion et désobéissance envers nous, et
-pour mieulx accomplir et mettre à effet et execution leur mauvaise,
-dampnable et détestable voulenté, et afin de troubler et esmouvoir,
-comme il est à présumer, tout le pays à l'encontre de nous, ont fait
-et ordonné trois _hoftmans_, lesquelz se font seigneurs de la ville,
-exercent le fait de la justice, font éditz, et sont obeiz en tout, et
-tiennent le peuple en telle cremeur que nul n'ose autrement faire, ne
-dire que à la voulenté desdits _hooftmans_ et de leurs satellites,
-complices et adhérens; font aussi faire ou plat pays, bollevars, et
-fortifier passaiges et chemins, ordonnent de par eulx capitaines,
-dizeniers et chiefs ès villaiges, envoient ou pays, quérir, prendre et
-amener prisonniers audit lieu de Gand nos officiers, et meismement ont
-nagaires envoyé quérir nostre bailli de nostre terroir de Waize,
-lequel ilz trouvèrent tenant viescare de par nous et en nostre nom, la
-verge à la main et néanmoins le prindrent et l'ont fait morir, contre
-Dieu et raison; mandent, commandent et deffendent de par eulx et par
-leurs lettres où ils se inscripvent dessus comme princes ce qu'il leur
-plaist et meismement deffendent que, aux commandements de nous qui
-sommes prince et seigneur d'eulx et du pays, ne soit aulcunement obéy,
-ce qui est chose bien estrainge et de mauvaise conséquence... Quelle
-chose donques doit l'en dire des fais desdits de Gand, qui ainsi se
-gouvernent, et encores, comme conspirateurs, contendent, par leurs
-mensonges, esmouvoir et soubztraire nostre bon peuple, et le pays
-mettre en division et rebellion à l'encontre de nous? Certes, il faut
-dire qu'ilz font comme gens qui point ne recognoissent de Dieu en
-ciel, ne de prince en terre, mais vuellent par eulx et d'eulx-meismes
-régner, seignourier et gouverner à leurs plaisirs et voulentez; et se
-ces choses sont très-grièves, amères, desplaisans et intolérables à
-nous qui sommes leur prince et seigneur, et qui en sommes esmeuz et
-courrouciez contre eulx, ce n'est point merveille, et en avons bien
-cause, car ce sont euvres qui aussi doibvent estre bien desplaisans et
-abominables à toutes gens de bon couraige et qui craignent Dieu; et
-combien que deussions piéça y avoir pourveu, toutes voyes, pour
-compassion que avons eu de nostre bon peuple de Flandre et espérans
-toujours que lesdits de Gand se deussent raviser et mettre en leur
-devoir envers nous, nous avons différé de y procéder jusques à ores;
-mais pour ce que, par honneur et serment, veu l'obstination et
-continuation mauvaise d'icenlx de Gand, ne povons, ne devons, comme
-aussi ne voulons plus avant dissimuler, ne tolérer leurs tirannies,
-cruautez et inhumanitez, ne les injures, vilenie, blasme et
-mesprisement qu'ilz nous ont fait et montré, qui sommes leur prince,
-et chascun jour, de plus en plus, font et montrent, nous avons fait
-notre mandement pour réduire lesditz de Gand à congnoissance,
-obéissance et humilité envers nous.»
-
-La mémoire de quelques vieillards conservait encore à Gand le souvenir
-des guerres qu'avait terminées la paix de Tournay. En les voyant
-prêtes à se renouveler sous un prince dont la puissance était bien
-plus redoutable que celle de Philippe le Hardi, ils s'effrayaient des
-désastres qui en devaient être la suite inévitable, soit que les
-Gantois expiassent une insurrection imprudente par la perte de leurs
-libertés, soit qu'ils réussissent, après de longs et cruels
-sacrifices, à obtenir, au prix de leur sang et de leur prospérité, la
-confirmation de leurs lois et de leurs priviléges. La plupart des
-bourgeois partageaient leur opinion, et huit jours après le supplice
-de Geoffroi Braem, le parti des hommes sages se ranima à la lecture du
-manifeste du duc qui leur annonçait un péril si imminent. Leur
-influence, leur autorité, leurs richesses, leurs lumières favorisèrent
-leur intervention spontanée en faveur de la paix, et le 4 avril on
-porta en procession solennelle la châsse de saint Liévin pour obtenir
-du ciel le rétablissement de la concorde et de l'union.
-
-Le même jour, six abbés et trois chevaliers, accompagnés des
-mandataires de toutes les villes de la châtellenie de Gand, quittèrent
-l'église de Saint-Bavon, où l'on avait célébré la messe du
-Saint-Esprit, pour se rendre à Bruxelles. Les députés des trois Etats
-de Flandre s'empressèrent de s'associer à leurs efforts, et, s'étant
-également assuré l'appui de la duchesse Isabelle et du comte de
-Charolais, ils profitèrent de la solennité du vendredi saint pour
-supplier le duc de se montrer généreux et clément en souvenir de
-Jésus-Christ, léguant du haut de la croix, comme un divin témoignage
-de son amour, sa paix aux hommes.
-
-Philippe qui, peu de jours auparavant, s'était contenté de répondre à
-d'autres députés des villes flamandes qu'il ne pouvait que recommander
-à ses hommes d'armes de ne pas piller les biens de ceux qui le
-soutiendraient, regrettait déjà que des dissensions intérieures
-l'empêchassent de prendre une part active au mouvement des ambitions
-féodales en France. Un message venait de lui apprendre que le Dauphin,
-son allié secret, devenu l'époux d'une princesse de Savoie,
-petite-fille de Philippe le Hardi, réclamait son appui contre les
-troupes de Charles VII qui s'avançaient vers le Lyonnais. Dans ces
-circonstances, Philippe, changeant de langage, accueillit avec douceur
-les députés de Gand. Il les assura que, malgré tous les méfaits de
-leurs concitoyens, il était aussi disposé que jamais à tout oublier et
-qu'il désirait vivement voir la paix rétablie. Il ajouta qu'il
-consentait volontiers à ce qu'aussitôt après les solennités de la
-semaine sainte ils entamassent des négociations avec les gens de son
-conseil. «Et dissimuloit le duc leur malice, ajoute Olivier de la
-Marche, attendant son point et qu'il eust assuré son faict devers le
-roy françois avec lequel il avoit toujours quelque chose à remettre.»
-
-Les capitaines de Gand, Boone, Willaey et Van Botelaere, s'alarmèrent
-d'un rapprochement si inespéré: ils sentaient bien, avec tous ceux qui
-s'étaient élevés par l'anarchie, qu'entre eux et le duc de Bourgogne,
-entre l'agitation de la veille et la réconciliation du lendemain, il y
-avait le souvenir du sang qu'ils avaient répandu. Au mois de décembre,
-ils avaient refusé de sceller des lettres pacifiques des échevins
-adressées à la duchesse de Bourgogne et au comte d'Etampes, et leur
-avaient défendu, ainsi qu'aux doyens, d'écrire ou de recevoir
-désormais d'autres lettres sans qu'ils en prissent préalablement
-connaissance, puis ils s'étaient attribué le droit de porter le même
-costume que les échevins et de marcher dans les rues suivis de douze
-serviteurs. Ils s'étaient crus bientôt assez puissants pour faire
-arrêter un secrétaire des échevins de la keure, nommé Engelram Hauweel
-et pour le faire décapiter sans avoir consulté l'assemblée du peuple.
-Le supplice de Geoffroi Braem était un autre attentat présent à tous
-les esprits. Leur sécurité personnelle, troublée sans doute par le
-remords, était désormais liée au maintien de leur autorité: pour la
-perpétuer, ils résolurent de lui donner, comme base nouvelle, d'autres
-désordres, n'ignorant pas que le seul moyen de sauver leur
-responsabilité, c'était de l'étendre de plus en plus à tous les
-bourgeois de Gand, et au moment même où les députés de la Flandre
-s'acquittaient de leur message près du duc de Bourgogne, sans respect
-pour la sainteté de ce jour consacré par toutes les nations
-chrétiennes à la pénitence et à la prière, ils envoyèrent quelques-uns
-de leurs amis surprendre le château de Gavre qui appartenait au sire
-de Laval, comme si les mêmes lieux, deux fois célèbres dans cette
-guerre, devaient, à un sanglant intervalle, en voir l'imprudent signal
-et le fatal dénoûment.
-
-Peu de jours après, un autre complot se forma: il s'agissait cette
-fois de s'assurer aux bords de l'Escaut une conquête qui, à la fin du
-quatorzième siècle, avait manqué aussi bien à la gloire qu'à la
-fortune de Philippe d'Artevelde. Les deux capitaines de la forteresse
-d'Audenarde étaient absents. Le sire d'Escornay se trouvait dans sa
-terre; le sire de la Gruuthuse s'était rendu à Bruges, mais nous
-savons déjà que Simon de Lalaing avait été chargé par le duc de les
-remplacer. Sa prudence était extrême. Il remarqua que les magistrats
-d'Audenarde avaient ordonné à tous les habitants des faubourgs de
-rentrer dans la ville, et prévit que cette retraite motivée par la
-crainte des Picards permettrait aisément de renouveler aux portes
-d'Audenarde, avec quelques chariots chargés des biens des fugitifs, la
-ruse qui avait si bien réussi en 1384 à Philippe le Hardi. Simon de
-Lalaing soupçonna bientôt quelque trahison: il déclara que le duc ne
-songeait point à envoyer à Audenarde ces Picards si fameux par leurs
-maraudages et que, bien que capitaine de l'Ecluse, il resterait à
-Audenarde pour veiller lui-même à l'exécution de sa promesse. En
-effet, il manda aussitôt à sa femme et à son fils aîné qu'ils vinssent
-l'y rejoindre.
-
-L'inquiétude des habitants s'était un peu calmée, quand une troupe de
-cultivateurs s'introduisit à Audenarde sous le prétexte du jour du
-marché, avec des armes cachées sous leurs vêtements. A leurs cris,
-quelques bourgeois se soulevèrent; mais l'intrépidité du sire de
-Lalaing arrêta l'insurrection avant qu'elle eût pu se développer et la
-rejeta hors de la ville (13 avril 1452).
-
-Cette tentative, aussi bien que celle qui avait été précédemment
-dirigée contre le château de Gavre, avait eu lieu de concert avec les
-trois capitaines de Gand. Dans la soirée de la veille, ils avaient
-reçu un message des habitants de la châtellenie d'Audenarde qui
-favorisaient leurs projets, et ils avaient immédiatement convoqué tous
-leurs amis pour leur représenter que la châtellenie d'Audenarde
-relevait de Gand et qu'il fallait la secourir et la délivrer. A les
-entendre, il ne leur devait pas être moins aisé, dès qu'ils auraient
-défait le sire de Lalaing, d'aller attaquer le duc de Bourgogne, et
-déjà ils répétaient; «Allons, allons à Philippin aux grandes jambes!»
-Liévin Boone décida le mouvement en montrant une besace pleine de
-grandes clefs qu'il prétendait être celles de la forteresse
-d'Audenarde, et il partagea avec Jean Willaey l'honneur de commander
-tous ceux qu'il avait séduits par ses astucieux discours.
-
-Il était près de midi quand Boone et Willaey parurent devant
-Audenarde. Apprenant que leur complot avait échoué, ils se
-contentèrent d'annoncer aux habitants que, loin d'être guidés par des
-desseins hostiles, ils venaient uniquement les aider à repousser les
-étrangers qui voudraient s'introduire dans leur ville, et qu'ils
-espéraient être reçus en amis; mais Simon de Lalaing leur fit répondre
-qu'il était faux que des étrangers menaçassent Audenarde, et que si
-les Gantois croyaient, par leur présence, exciter quelque nouvelle
-sédition, ils seraient déçus dans leur attente.
-
-Lorsqu'on sut à Gand que les capitaines étaient sortis de la ville
-avec un petit nombre de bourgeois, moins hardis que présomptueux, pour
-combattre l'un des plus braves chevaliers bourguignons, qui pouvait
-appeler des renforts soit des garnisons du Hainaut, soit de l'armée
-que le comte d'Etampes réunissait à Seclin, l'inquiétude fut vive,
-l'alarme universelle. On pouvait craindre que la renommée de la cité
-de Gand ne fût compromise et que l'opprobre d'une défaite n'affaiblît
-la puissance de son droit. L'agitation s'accrut au moment où l'on
-apprit la réponse énergique du sire de Lalaing, et les bourgeois, quel
-que fût leur sentiment sur le caractère de l'expédition, crurent
-devoir faire proclamer sans délai la _wapening_ pour s'associer à un
-armement que leur prudence eût désavoué si, avant de l'entreprendre,
-on eût jugé utile de la consulter. Liévin Boone, Jean Willaey et
-Everard Van Botelaere triomphaient: ils avaient réussi, par une
-démarche téméraire, à engager l'honneur, le repos et la prospérité de
-leurs concitoyens dans une guerre acharnée. Ils espéraient qu'elle
-confondrait désormais dans une même cause les intérêts sacrés des
-libertés publiques et les intérêts ambitieux de leur dictature.
-
-Au son de la cloche du beffroi, toute la commune de Gand s'assembla.
-Dix-huit ou vingt mille combattants, choisis dans les _connétablies_,
-prirent les armes et sortirent des remparts de Gand, suivis d'une
-artillerie si nombreuse qu'il n'était en Europe pas de roi qui n'en
-eût été jaloux. De village en village des renforts importants venaient
-les rejoindre, et leur premier soin en arrivant devant Audenarde fut
-de se diviser en deux corps: l'un campait sur les bords de l'Escaut,
-que l'on y traversait sur un pont construit à la hâte, l'autre
-occupait la route d'Alost; le blocus établi autour de la ville ne
-permettait aux assiégés de recevoir ni secours, ni approvisionnements,
-et l'artillerie des Gantois vomissait sans relâche au milieu d'eux, de
-ses mille bouches tonnantes, une grêle de projectiles incendiaires.
-Simon de Lalaing se préparait toutefois à une vaillante résistance:
-par son ordre, on avait détruit les faubourgs, et dans toutes les rues
-on avait placé de grandes cuves remplies d'eau où l'on jetait avec des
-pelles les boulets, rougis au feu, des bombardes gantoises.
-
-Le 15 avril, un messager du sire de Lalaing, qui avait réussi à
-grand'peine à traverser l'armée des assiégeants, arriva à Bruxelles.
-Le duc Philippe comprit toute la gravité de la situation qui attachait
-de nouveau aux murs d'Audenarde le maintien de l'autorité du prince ou
-le triomphe des communes insurgées. Il congédia les députés de la
-Flandre dont les pacifiques tentatives étaient restées stériles, et
-tandis qu'il adressait en toute hâte au comte d'Etampes l'ordre de se
-porter en avant avec les milices picardes et bourguignonnes campées à
-Seclin, il monta lui-même à cheval, avec ses conseillers et ses
-chambellans, pour se diriger vers les frontières de la Flandre et du
-Hainaut. Il arriva le même soir à Ath, plein d'agitation et
-d'inquiétude. Tous les récits lui représentaient la grande puissance
-des Gantois, et il avait appris en passant à Enghien que six cents
-paysans de Sotteghem, conduits par Gauthier Leenknecht, Samson Van den
-Bossche et Galiot Van Leys, avaient escaladé les murs de Grammont; on
-y attendait, ajoutait-on, des renforts que Gauthier Leenknecht s'était
-empressé d'aller chercher à Gand. Le duc de Bourgogne n'avait en ce
-moment avec lui qu'un petit nombre d'hommes d'armes; mais, trois cents
-chevaliers s'avancèrent aussitôt, sous les ordres de Jean de Croy,
-pour rétablir sa bannière sur les remparts de Grammont. Samson Van den
-Bossche et Galiot Van Leys opposèrent une vive résistance: leur mort
-livra la ville aux chevaliers bourguignons, et elle avait été
-abandonnée pendant deux heures au pillage des Picards, quand Jean de
-Croy, craignant le retour inopiné de Gauthier Leenknecht et d'un corps
-gantois, donna l'ordre de charger le butin sur des chariots et de
-reprendre la route du Hainaut.
-
-Cependant le comte d'Etampes avait vu l'armée réunie à Seclin
-atteindre le nombre de dix ou douze mille combattants, parmi lesquels
-on remarquait un grand nombre d'illustres chevaliers, tels que les
-sires de Hornes, de Wavrin, de Lannoy, de Montmorency, de Harnes, de
-Dreuil, de Dampierre. Dès qu'il apprit la tentative de Liévain Boone,
-il se dirigea vers le pont d'Espierres, que les Gantois avaient
-fortifié pour défendre le passage de l'Escaut. Les Picards se jetèrent
-aussitôt à l'eau pour forcer leurs retranchements; ils étaient guidés
-par Jacques de Lalaing, qui avait voulu faire partie de cette
-expédition pour être le premier à secourir Simon de Lalaing, dont il
-était le neveu. Les Gantois, inférieurs en nombre, cédèrent: les uns
-battirent en retraite sous les ordres de Jean Boterman; les autres se
-réfugièrent dans l'église d'Espierres et y soutinrent un assaut où
-furent blessés le sire de Roye et Antoine de Rochefort (21 avril
-1452).
-
-Le comte d'Etampes poursuivit sa marche vers Helchin, dont il
-reconquit le château, ancien domaine des évêques de Tournay. Quelques
-lances et quelques archers, qu'il avait envoyés en avant sous la
-conduite de Jacques de Lalaing, pour reconnaître la position des
-Gantois devant les murs d'Audenarde, l'avaient à peine rejoint lorsque
-des lettres du duc lui furent remises; Philippe l'invitait à venir
-unir ses forces à celles qu'il avait lui-même rassemblées à Grammont,
-jugeant qu'il était imprudent de songer à aller, avec des ressources
-trop peu considérables, attaquer les Gantois dont on évaluait le
-nombre à trente mille hommes.
-
-L'habileté du duc calculait les chances d'une bataille: pour des
-chevaliers, plus le combat était inégal, plus il était glorieux. Le
-comte d'Etampes convoqua le conseil. Quelques-uns prétendaient qu'il
-fallait obéir au duc, mais le plus grand nombre s'écriaient que ce
-serait une grande honte que de s'être approché des Gantois sans les
-attaquer, et d'abandonner ainsi sans secours les chevaliers enfermés à
-Audenarde. Leur avis fut adopté, et dès ce moment on commença à tout
-préparer pour le combat. Deux hommes, qui connaissaient bien les
-chemins et la langue du pays, avaient été choisis pour avertir Simon
-de Lalaing de la tentative qu'on allait faire pour le délivrer; en
-effet, ils réussirent à traverser l'Escaut, et Simon de Lalaing
-ordonna que pendant toute la nuit on travaillât à démurer les portes
-de la ville, afin qu'il pût assaillir les Gantois au premier moment
-favorable.
-
-Le lendemain, dès l'aube du jour, le comte d'Etampes se mit en marche,
-précédé du bâtard de Bourgogne qui commandait l'avant-garde: aussitôt
-qu'il apprit qu'on n'était plus loin d'Audenarde, il pria le bâtard de
-Saint-Pol de l'armer chevalier; puis il donna lui-même l'accolade au
-bâtard de Bourgogne, à Philippe de Hornes, aux sires de Rubempré, de
-Crèvecoeur, d'Aymeries, de Miraumont, et à un grand nombre d'autres
-écuyers. Jacques de Lalaing les exhorta à bien combattre. «Voilà leur
-dit-il, l'heure de gagner honorablement vos éperons dorés.» Il
-racontait qu'il avait remarqué un endroit où le retranchement des
-ennemis était peu élevé et leur fossé peu profond, et il ajoutait
-qu'il serait fier de s'avancer avec eux pour disperser la multitude
-des Gantois. A sa voix, ils se dirigèrent vers une troupe de milices
-communales qui s'était rangée en bataille dans un champ labouré,
-protégée par quelques fortifications qui coupaient la grande route
-d'Audenarde à Courtray. Bien que les Gantois leur présentassent
-bravement la pointe de leurs piques, les chevaliers, d'un effort
-vigoureux, rompirent leurs premiers rangs; mais ils se ralliaient et
-se mettaient déjà en bon ordre, quand Jacques de Lalaing,
-aiguillonnant son cheval de l'éperon, se précipita plus avant: tous
-les chevaliers suivirent son exemple. Ils combattaient entourés
-d'ennemis qui les séparaient sans pouvoir se secourir les uns les
-autres. Enfin d'autres chevaliers parvinrent à les rejoindre et
-forcèrent les Gantois à se retirer. Le comte d'Etampes, avec le gros
-de l'armée, paraissait déjà. Les archers picards décochaient sur les
-Gantois une nuée de flèches qui traversaient leurs hauberts et les
-atteignaient de loin sans qu'ils pussent se défendre. Dès ce moment,
-le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se replièrent
-précipitamment vers Gand sans être poursuivis (24 avril).
-
-Le comte d'Etampes laissa son armée à Heyne et entra à Audenarde; de
-là, il envoya un héraut à Grammont annoncer sa victoire au duc.
-Philippe fit aussitôt sonner les trompettes et ordonna qu'on se hâtât
-de prendre les armes pour couper la retraite des Gantois. Le comte de
-Saint-Pol et Jean de Croy s'armèrent les premiers et galopèrent
-jusqu'à l'entrée des maladreries de Gand, près de Merlebeke: là, sur
-le tertre d'un moulin, sept ou huit cents tisserands s'étaient ralliés
-sous la bannière de Notre-Dame. A mesure que les archers picards
-arrivaient, les chevaliers les rangeaient en bon ordre; mais dès le
-premier mouvement qu'ils firent pour attaquer les Gantois, ceux-ci se
-retirèrent dans les faubourgs, poursuivis et harcelés de toutes parts.
-Au milieu de cette confusion et de ce désordre, on remarqua le courage
-d'un bourgeois, nommé Seyssone, qui portait leur étendard. Couvert de
-blessures, il combattait à genoux et continuait à se défendre: bientôt
-il ne put plus se soutenir et tomba étendu sur le sol; mais, lorsqu'on
-l'acheva, sa main n'avait pas quitté la bannière qui lui était
-confiée.
-
-Le duc de Bourgogne et le comte de Charolais s'étaient avancés
-jusqu'aux faubourgs de Gand. Toutes les cloches de la ville sonnaient
-à pleines volées, et le peuple, s'armant au son du tocsin, se
-précipitait vers les portes et sur les remparts. Dans cette situation,
-le duc de Bourgogne n'osa pas, avec le petit nombre de chevaliers qui
-l'entouraient, livrer sa fortune aux chances incertaines d'une lutte
-décisive. Le même soir, il effectua sa retraite du côté du château de
-Gavre, dont il espérait intimider la garnison; mais elle refusa de
-parlementer, et pendant toute la nuit ses canons ne cessèrent de tirer
-sur les sergents d'armes picards qui campaient dans les champs et au
-milieu des jardins. Le lendemain, Philippe se retira à Grammont, après
-avoir chargé le sire de Miraumont d'observer les mouvements des
-Gantois.
-
-Tout retraçait dans la première ville de la Flandre le spectacle
-ordinaire des peuples livrés aux orages des révolutions, que frappe un
-désastre subit et imprévu. Une accusation de trahison avait retenti
-contre les capitaines de Gand: peut-être leur incapacité et leur
-défaite étaient-elles leur plus grand crime aux yeux de la multitude;
-mais ils resteront toujours coupables, devant l'histoire et devant la
-postérité, d'avoir excité l'anarchie qui avait préparé la guerre, et
-d'avoir plus tard provoqué la guerre pour éterniser l'anarchie. L'épée
-que leurs mains débiles, ambitieuses de gloire et de puissance,
-avaient essayé de soulever, était devenue l'instrument de leur honte;
-la hache du bourreau, que pendant longtemps ils avaient promenée sur
-les places publiques rougie du sang des victimes, retomba sur leur
-tête. Il n'y avait rien, ni dans les souvenirs de leur pouvoir, ni
-dans les accidents de leurs revers, qui pût les justifier ou atténuer
-leurs fautes. Arrêtés le 25 avril, peu d'heures après le combat de
-Merlebeke, ils périrent cinq jours après: ils léguaient à leurs juges,
-comme une fatale nécessité, le soin de venger ceux qu'ils avaient
-conduits à la déplorable expédition d'Audenarde, et dans les derniers
-jours d'avril, après une revue de tous les habitants en état de porter
-les armes, les bourgeois élurent pour capitaines Pierre Van den
-Bossche, que Jean de Vos remplaça bientôt après, Jacques Meussone,
-Jean de Melle, Pierre Van den Ackere et Guillaume de Vaernewyck. En
-1199, Marc de Vaernewyck était déjà l'un des plus riches bourgeois de
-la cité de Gand. Yvain et Thomas de Vaernewyck accompagnèrent Gui de
-Dampierre au château de Compiègne; Simon de Vaernewyck combattit à la
-journée de Courtray. Peu d'années plus tard, Guillaume de Vaernewyck
-fut tour à tour l'un des témoins qui signèrent l'acte d'appel de Louis
-de Nevers contre Philippe le Bel, et l'un des échevins qui résistèrent
-à Louis de Male, devenu l'allié de Philippe de Valois. L'un de ses
-fils était Philippe d'Artevelde au siége d'Audenarde. Il ne faut point
-s'étonner de la perpétuité des noms dans ces grandes communes, où les
-libertés dont ils servaient la cause étaient si anciennes qu'elles
-semblaient avoir toujours existé.
-
-Sous l'influence de cette élection qui retrempait toutes les forces de
-la commune aux sources les plus pures de sa gloire et de ses
-franchises, une énergie admirable succéda à l'abattement le plus
-profond. Quelques vives escarmouches attestèrent combien il faudrait
-verser de sang pour la vaincre et la dompter. Le sire de Lalaing fut
-repoussé devant la porte de Saint-Pierre. Une attaque, que le comte
-d'Etampes dirigea contre le château de Malte, situé près du village de
-Saint-Denis, qui appartenait à messire Baudouin Rym, ne fut guère plus
-heureuse. Il ne parvint à s'en rendre maître qu'avec de grandes
-pertes, et vit succomber dans cet assaut l'un des plus vaillants
-chevaliers de l'armée, messire Jean de Miraumont, qui fut atteint d'un
-trait dans la poitrine; enfin, au moment où il croyait, après de longs
-efforts, s'être assuré de l'honneur de la journée en détruisant les
-faibles murailles qui l'avaient arrêté, il apprit que le capitaine des
-chaperons blancs avait enlevé Deynze et le château de Peteghem (mai
-1452).
-
-Lorsque le duc connut la résistance opiniâtre des Gantois et la mort
-de Jean de Miraumont, il ordonna qu'on tranchât la tête à tous les
-prisonniers qui étaient en son pouvoir, et promit un marc d'argent à
-quiconque lui en amènerait. Ces supplices ne pouvaient toutefois lui
-tenir lieu de victoires. On reconnut, dans un conseil tenu à
-Audenarde, que puisqu'il était impossible de s'emparer immédiatement
-de Gand, il fallait affaiblir les ressources de ses habitants en
-interceptant toutes leurs communications. Le comte d'Etampes resta à
-Audenarde; les sires de Saint-Pol et de Croy se rendirent à Alost; les
-sires d'Halewyn et de Commines à Courtray.
-
-Le duc de Bourgogne et le comte de Charolais s'étaient réservé le soin
-d'occuper Termonde, point fort important par sa position sur l'Escaut,
-près de la Zélande et du Brabant. Philippe s'empressa d'y construire
-un pont fortifié, afin que son armée pût à son gré faire des
-excursions sur la rive gauche du fleuve. Ces expéditions avaient lieu
-le plus souvent la nuit; mais la garnison de Termonde ne réussissait
-point à surprendre les Gantois qui défendaient le pays de Waes.
-Partout où elle se présentait, ses projets étaient connus et leur
-accomplissement semblait devenu impossible, quand le hasard fit
-remarquer au haut du clocher de Termonde une petite lumière qui
-servait de signal. Deux espions des Gantois y furent découverts et
-bientôt après décapités. Les tentatives des Bourguignons continuaient
-toutefois à être couronnées de peu de succès. Les bandes armées que
-Philippe avait envoyé piller le pays jusqu'aux portes de Gand furent
-surprises à Lembeke et à Melle: tout le butin qu'elles avaient réuni
-leur fut enlevé, et par de justes mais cruelles représailles, les
-prisonniers furent mis à mort. Peu de jours après elles échouèrent de
-nouveau lorsqu'elles voulurent disperser les ouvriers qui
-travaillaient aux fossés de la ville, près de la porte Saint-Liévin.
-Jacques Meussone les repoussa, et une décharge de coulevrines, placées
-au haut d'une maison qui avait appartenu à Galiot Van Leys, l'un des
-capitaines gantois tués à Grammont, acheva de mettre le désordre dans
-leurs rangs.
-
-La puissance des Gantois ne résidait pas uniquement dans les
-retranchements qu'ils avaient élevés autour de leur ville au bord des
-canaux, à la jonction des routes, à l'entrée des villages. Ce n'était
-pas seulement en Flandre que les Gantois comptaient des alliés secrets
-dans les villes inquiètes pour leurs priviléges et parmi les
-populations des campagnes que le duc de Bourgogne avait, disait-on,
-menacées d'un impôt sur le blé, aussi onéreux pour elles que la
-gabelle du sel pour les bourgeois des villes. Hors des frontières de
-Flandre, le souvenir des mémorables confédérations du quatorzième
-siècle s'était également conservé dans tous les esprits, et le
-sentiment des mêmes intérêts et des mêmes périls pouvait produire de
-nouvelles alliances, fatales à l'ambition du duc de Bourgogne. Les
-Gantois avaient réclamé le secours des Liégeois et entretenaient avec
-eux des relations suivies. La ville de Tournay les favorisait, et
-pendant toute la guerre les biens qui appartenaient à ses habitants
-furent respectés des Gantois. A Mons, on avait doublé la garde des
-portes. Les échevins de Gand écrivaient à ceux de Dordrecht comme à
-des amis dont l'appui leur était assuré, et l'on venait de trancher la
-tête à Simon Uutenhove, qui avait été arrêté près de Biervliet porteur
-d'un message des bourgeois de Gand «pour séduire et à eux attraire
-ceulx de Hollande.»
-
-Au moment où le duc de Bourgogne se préparait à tenter un nouvel
-effort contre la commune de Gand dont la résistance attirait
-l'attention et sans doute aussi les sympathies et les voeux de tant
-d'autres communes, il se trouvait placé entre la nécessité de ne pas
-laisser se développer une insurrection formidable et la crainte de
-s'exposer à une défaite qui eût pu être le signal d'un semblable
-mouvement dans toutes les provinces voisines: il résolut donc de
-recommencer la guerre avec ordre et avec prudence en enlevant
-successivement aux Gantois toutes les barrières qui les protégeaient.
-Le duc chargea le comte d'Etampes de diriger l'attaque du côté de
-Nevele; il se réserva le soin d'envahir le pays de Waes. Dès le 13
-mai, on découvrit une conspiration formée pour lui livrer cette riche
-et importante contrée. Le duc de Bourgogne ne se découragea point
-toutefois; il ne devait se consoler du mauvais succès de ce complot
-qu'en en préparant d'autres plus menaçants et plus terribles.
-
-En 1337, Philippe de Valois avait choisi la plus vénérable de toutes
-les solennités de la grande semaine des chrétiens pour surprendre les
-bourgeois de Gand livrés à l'exercice des saints et paisibles devoirs
-de la religion. En 1452, son arrière-petit-fils Philippe, troisième
-duc de Bourgogne de la maison de Valois, résout une attaque générale
-contre Gand, et le jour qu'il fixe pour exécuter avec la même ruse de
-semblables desseins est celui de la fête de l'Ascension (18 mai 1452).
-En 1337, Jacques d'Artevelde s'armait avec la commune entière pour
-repousser l'agression, et son génie faisait sortir de la victoire la
-puissance, la grandeur, l'ordre et la paix même du pays. En 1452, l'on
-retrouve chez les bourgeois, dans chaque acte isolé de leur vie, ou le
-même courage, ou le même dévouement; mais ils ne voient apparaître au
-milieu d'eux aucun de ces hommes qui s'élèvent au sein des difficultés
-et des périls pour les dominer de tout l'éclat de leur gloire; cette
-stérilité des peuples à produire à l'heure venue les intelligences
-supérieures qui manquent à leurs destinées n'est que trop souvent le
-signe certain de leur décadence.
-
-Les sires de Lannoy, d'Humières, de Lalaing commandaient l'armée qui
-sortit de Termonde. La plupart des archers du duc les avaient suivis
-sous les ordres du bâtard de Renty. Ils s'emparèrent sans résistance
-des premiers retranchements qui s'offrirent à eux. Mais avant de se
-retirer, l'un des capitaines gantois mit le feu au bourg de Zele pour
-que les Bourguignons ne pussent ni le piller ni s'y établir. De Zele,
-les hommes d'armes bourguignons se dirigèrent vers Lokeren. Là comme
-ailleurs, les Gantois ne s'attendaient point à être attaqués. Les uns
-cherchèrent à la hâte un asile dans l'église, les autres s'enfuirent
-au delà de la Durme. Heureusement, ils avaient depuis longtemps, par
-mesure de précaution, rompu le pont qui conduisait au pays de Waes
-pour le remplacer par une planche étroite où l'on ne pouvait passer,
-même à pied, qu'avec peine.
-
-Les hommes d'armes du duc s'étaient divisés: la plupart entouraient
-l'église; d'autres, sous les ordres du sire de Lalaing, se
-précipitèrent vers la Durme. Un écuyer breton fut le premier qui
-cherchât à en forcer le passage, mais il avait peu d'espoir d'y
-parvenir, lorsqu'on vint annoncer qu'on avait découvert, un peu plus
-loin, un gué facile à franchir. Jacques de Lalaing s'y porta aussitôt,
-accompagné d'une centaine d'hommes, et poursuivit les Gantois jusque
-dans les bois.
-
-Pendant ces escarmouches, le bâtard de Renty s'était arrêté au milieu
-du bourg, dans un carrefour dont les principales rues se dirigeaient
-vers l'église et vers la rivière. Ce fut de là que, durant deux
-heures, les Picards se répandirent de maison en maison pour piller et
-chercher du butin. Cependant les sons du tocsin descendaient, à
-travers les campagnes, des clochers de tous les villages environnants.
-Les fugitifs semaient au loin le récit des dévastations dont ils
-avaient été les témoins. Les paysans s'armaient: les uns s'avançaient
-vers Lokeren parles grands chemins, les autres se glissaient à travers
-les champs couverts de moissons ou le long des haies pour surprendre
-leurs ennemis.
-
-Le sire de Lalaing était allé rallier ceux de ses hommes d'armes qui
-étaient restés au delà de la Durme, afin d'aider le sire d'Humières à
-attaquer les Gantois retranchés dans l'église de Lokeren: à peine
-s'était-il éloigné que le bâtard de Renty, cédant à un sentiment subit
-d'effroi, abandonna ses archers sous le prétexte d'aller s'aboucher
-lui-même avec le sire d'Humières. Son départ fut le signal d'une
-terreur panique. Tous fuyaient au plus vite: la plupart abandonnaient
-même leurs chevaux pour franchir plus aisément les obstacles qui
-s'offraient devant eux. A mesure qu'ils pénétraient plus avant dans un
-pays qu'ils ne connaissaient point, séparés les uns des autres par de
-larges fossés et par les arbres dont les Gantois avaient jonché les
-chemins, leur déroute devenait plus complète. Il suffisait qu'on leur
-criât: Voilà les Gantois! pour qu'ils fussent si épouvantés «que les
-vaillants ne les povoient «rassurer.»
-
-Tandis que ceci se passait, Jacques de Lalaing réunissait ses hommes
-d'armes. Il avait traversé la Durme avec sept des siens seulement,
-laissant à quelque distance le reste de ses gens, lorsqu'un héraut
-d'armes lui annonça que les Gantois avaient reparu pour lui couper la
-retraite, et que le bâtard de Renty s'était enfui sans l'attendre. Le
-danger était grand. Jacques de Lalaing mit pied à terre et déploya
-tant de courage qu'il parvint à arrêter presque seul la multitude des
-assaillants, jusqu'à ce que les hommes d'armes bourguignons eussent pu
-se retirer vers les portes de Termonde. Sans la valeur héroïque du
-jeune sire de Lalaing, pas un seul de ceux qui étaient entrés à
-Lokeren n'en serait sorti (18 mai 1452).
-
-Le duc s'irrita de ce revers: il assembla aussitôt son conseil. On y
-résolut d'appeler de nouveaux renforts de Picardie et de promettre un
-mois de solde à quiconque prendrait les armes. En même temps il fut
-arrêté qu'on tenterait une autre expédition pour laquelle on
-réunirait toutes les forces dont on pouvait disposer. Antoine de Croy
-et Jacques de Lalaing étaient les chefs de l'avant-garde; à leur suite
-marchaient un grand nombre d'ouvriers munis de cognées, de pelles et
-de scies pour enlever les arbres des routes et combler les fossés. Les
-sires de Lannoy et de Hornes étaient chargés du soin de les soutenir.
-Morelet de Renty avait conservé le commandement des archers. Le comte
-de Saint-Pol conduisait le corps de bataille; l'arrière-garde devait
-obéir à Jean de Croy.
-
-Cependant quatre ou cinq cents archers et quelques hommes d'armes
-avaient à peine traversé le pont de Termonde lorsqu'il se rompit; mais
-le duc se rendit lui-même sur les lieux, et fit si bien qu'en moins
-d'une heure il fut rétabli. L'armée bourguignonne put continuer sa
-marche en se dirigeant vers le bourg d'Overmeire, d'où elle devait se
-rendre à Lokeren pour y venger sa première défaite. Elle était encore
-à quelque distance des retranchements des Gantois quand des
-chevaucheurs accoururent pour annoncer que ceux-ci se portaient en
-avant en faisant sonner leurs trompettes. Le premier héraut d'armes du
-duc, qu'on nommait Toison d'or, alla avertir l'armée: «S'il est,
-s'écria-t-il, quelque écuyer qui veuille devenir chevalier, je le
-conduirai devant les ennemis.» Selon l'usage de ces temps, on croyait
-qu'après un semblable honneur on ne pouvait jamais prouver trop tôt
-que l'on en était digne. Le sire de Croy arma donc plusieurs
-chevaliers, qui à leur tour conférèrent à leurs compagnons l'ordre de
-chevalerie: c'étaient, entre autres, Adolphe de Clèves, le bâtard
-Corneille de Bourgogne, les sires de la Viefville, de Wavrin,
-d'Oignies, d'Humbercourt, de Châlons, de la Trémouille. Ils
-rivalisèrent de courage dans la lutte qui s'engagea, lutte opiniâtre
-et acharnée. Jacques de Lalaing combattit de nouveau au premier rang
-jusqu'à ce que toute l'armée, guidée par le comte de Saint-Pol, eût
-rejoint l'avant-garde. La supériorité du nombre décida la victoire, et
-bientôt les Gantois se virent réduits à regagner leurs retranchements,
-dont les fossés arrêtèrent assez longtemps les ennemis pour qu'ils
-pussent se retirer sans être inquiétés. Les hommes d'armes du duc les
-poursuivirent inutilement jusqu'aux villages d'Overmeire et de Calcken
-qu'ils livrèrent aux flammes (23 mai 1452).
-
-Ce succès semblait devoir les conduire à Lokeren, quand ils virent se
-présenter à leurs regards un corps de Gantois qui, non moins nombreux
-que celui qu'ils avaient déjà combattu, marchait aussi au devant
-d'eux en bon ordre et bannières déployées. On se trouvait dans de
-vastes bruyères coupées de fossés. Les hommes d'armes bourguignons y
-cherchèrent longtemps la route qu'ils devaient suivre. Au centre, les
-fossés étaient absolument inabordables: à gauche, on ne pouvait les
-franchir qu'à pied; mais vers la droite, Jacques de Lalaing, le sire
-d'Aumont, et les deux sires de Vaudrey parvinrent à faire passer leurs
-chevaux et les lancèrent au milieu des Gantois, tandis que les hommes
-d'armes du sire de Croy, qui revenaient du sac d'Overmeire, les
-attaquaient par derrière. Les difficultés du terrain facilitèrent la
-retraite des Gantois. S'ils laissaient quatre ou cinq cents de leurs
-compagnons sur le champ du combat, leur mort intrépide égala du moins
-leur résistance à une victoire, car l'armée du duc, affaiblie par ses
-pertes, effrayée des tintements du tocsin qui résonnaient au loin,
-s'arrêta et retourna à Termonde livrer au bourreau quelques
-prisonniers qu'elle emmenait avec elle (23 mai 1452).
-
-Que se passait-il au même moment au sud de Gand? Qu'était devenue
-l'expédition du comte d'Étampes, entreprise simultanément avec celle
-du duc de Bourgogne? Avait-elle obtenu, grâce à cette tactique habile,
-un succès plus décisif? L'ordre du récit nous conduit à de nouveaux
-combats, et quels qu'en doivent être les résultats, il est trop aisé
-de prévoir que nous verrons s'y associer d'autres scènes de pillage et
-de dévastation.
-
-Le comte d'Etampes s'était dirigé d'Audenarde vers Harlebeke pour
-faire lever le siége du château d'Ingelmunster que bloquaient quelques
-Gantois. Il y réussit aisément, et ce fut en chassant devant lui
-toutes les troupes gantoises qui étendaient leurs excursions jusqu'à
-Courtray, qu'il poursuivit sa marche vers Nevele.
-
-Nevele était un gros bourg entouré de fossés. Les Gantois, commandés
-par Jean de Vos y avaient élevé un fort retranchement, et, comme si
-ces précautions ne leur eussent pas suffi, ils avaient fait couper
-toutes les routes environnantes et avaient placé dans les blés des
-pieux destinés à arrêter les chevaux. Le comte d'Etampes s'inquiéta
-peu de ces préparatifs. Son armée était fort nombreuse, puisque les
-chroniques flamandes l'évaluent à huit mille chevaux; il avait
-d'ailleurs avec lui la plupart de ses intrépides chevaliers qui
-avaient délivré Audenarde. Le bâtard Antoine de Bourgogne commandait
-l'avant-garde; le sire de Saveuse éclairait la marche de l'armée. Elle
-se porta immédiatement en avant pour assaillir les Gantois, qui
-s'attendaient peu à cette attaque, et les hommes d'armes bourguignons,
-protégés par les traits des archers, s'emparèrent facilement des
-retranchements qu'ils rencontrèrent. A peine les Gantois eurent-ils le
-temps de se replier au delà de Nevele, se défendant toutefois si
-courageusement que la chevalerie bourguignonne ne put les entamer.
-
-Nous retrouvons à la prise de Nevele toutes les circonstances de la
-prise de Lokeren. Le comte d'Etampes, qui était resté hors du bourg de
-Nevele, avait donné l'ordre de poursuivre les Gantois. Les plus braves
-chevaliers de l'armée et la plupart des hommes d'armes s'empressèrent
-d'obéir et s'éloignèrent pour les atteindre. Ceux qui ne les avaient
-pas suivis ne songeaient qu'à piller, lorsque des renforts importants
-arrivèrent de Gand sous les ordres de Pierre Van den Nieuwenhuus: au
-même moment, quatre ou cinq cents paysans, avertis de ce qui se
-passait, se réunirent au son du tocsin et marchèrent vers Nevele en
-poussant de grands cris. Le sire de Hérimès, qui occupait le bourg,
-les entendit, et rassemblant quelques archers, il se fit ouvrir les
-barrières et s'avança imprudemment pour combattre. Les Gantois, un
-instant ébranlés par le choc des Picards, les forcèrent bientôt à
-reculer jusqu'au pont, et là toute résistance cessa. Le sire de
-Hérimès, que l'on citait comme l'un des plus vaillants chevaliers de
-l'armée du duc, tomba sous leurs coups; avec lui périrent des
-chevaliers de la Bourgogne, du Dauphiné, de la Picardie, qui étaient
-venus chercher la mort sous la massue ou sous les pieux ferrés de
-quelques obscurs laboureurs. Les Gantois pénétraient déjà dans Nevele
-et frappaient tous les hommes d'armes qui s'offraient à leurs regards.
-Le comte d'Etampes pâlit en apprenant ce désastre. Il fit appeler
-Simon de Lalaing, à qui il avait confié sa bannière, et lui demanda
-conseil. «Monseigneur, lui répondit le sire de Lalaing, il convient
-sans plus tarder que tantôt et incontinent cette ville soit reconquise
-sur ces vilains; car si on attend à les assaillir, je fais doute que
-tantôt qu'il sera sçu par le pays, les paysans s'élèveront de tous
-côtés et viendront secourir leurs gens.» Le comte d'Etampes approuva
-cet avis et ordonna que chacun mît pied à terre pour attaquer les
-Gantois. Le combat s'engagea avec une nouvelle fureur: le désir de
-réparer une défaite encourageait les uns; celui de conserver leur
-avantage soutenait les autres. Par un hasard favorable aux
-Bourguignons, le bâtard de Bourgogne et ses compagnons, renonçant à
-une poursuite infructueuse, revenaient déjà vers Nevele. Ils
-tardèrent peu à reconnaître, au bruit de l'assaut, que les Gantois
-avaient reconquis le bourg, et joignirent leurs efforts à ceux que le
-comte d'Etampes faisait du côté opposé. Enfin l'enceinte de Nevele fut
-forcée. Les Gantois que les vainqueurs purent saisir furent
-impitoyablement mis à mort. Quelques-uns s'étaient réfugiés dans une
-petite île: on les entoura, et pas un seul n'échappa à la vengeance
-des hommes d'armes bourguignons. C'était aussi à Nevele que, soixante
-et onze années auparavant, Rasse d'Herzeele avait péri avec un grand
-nombre des siens en combattant Louis de Male.
-
-Cependant, dès que l'avant-garde eut rejoint le corps d'armée, le
-comte d'Etampes fit mettre le feu au bourg de Nevele et ordonna la
-retraite. Il en était temps. Le tocsin des villages voisins n'avait
-pas cessé de retentir, et de toutes parts les laboureurs
-s'assemblaient, les uns pour combattre, les autres pour fermer par des
-abatis d'arbres la route qu'avait suivie l'armée du comte d'Etampes.
-Le péril était plus grand que jamais, et sans la prudence des chefs de
-cette expédition, elle eût enveloppé dans un désastre commun tous ceux
-qui y avaient pris part. De nouveaux obstacles arrêtaient à chaque pas
-la marche et accroissaient le désordre, lorsque le capitaine du
-château de Poucke assaillit impétueusement l'arrière-garde avec sept
-ou huit cents combattants. L'alarme gagna le corps principal: le
-désordre d'une retraite précipitée succéda aux chances égales d'une
-bataille. Ce fut à grand'peine que les chevaliers rallièrent leurs
-hommes d'armes autour de l'étendard du comte d'Etampes. A chaque pas,
-la mort éclaircissait leurs rangs, et cette brillante armée, épuisée
-de fatigues et de privations, ne parvint à atteindre Harlebeke que
-vers le milieu de la nuit (24 mai 1452).
-
-La guerre était devenue si acharnée et si cruelle que, dans l'armée
-des Gantois aussi bien que dans celle du duc, les prisonniers
-offraient en vain les plus fortes rançons: ils n'évitaient la mort sur
-les champs de bataille que pour périr le lendemain noyés, pendus ou
-décapités. La fureur des combattants ne respectait pas davantage les
-priviléges du rang le plus élevé ou des noms les plus illustres, et
-plusieurs chevaliers bourguignons jugèrent prudent de chercher à
-éloigner le comte de Charolais «d'icelle mortelle guerre, pour doubte
-de male fortune et que dolereuse aventure n'avenist au père et au fils
-ensamble, qui eust esté la totale destruction de tous les pays du duc
-de Bourgogne.» Le duc Philippe partagea leur avis et chargea le sire
-de Ternant de conduire son fils à Bruxelles, près de sa mère; mais la
-duchesse de Bourgogne, instruite des motifs de ce voyage, ne témoigna
-aucune joie de voir l'unique héritier de Philippe le Hardi s'abriter
-dans le sein maternel comme dans un pacifique asile. Elle garda le
-silence et se contenta d'inviter à un banquet «les chevaliers,
-escuyers, dames et damoiselles.» Déjà la fête s'achevait, lorsque la
-fière princesse portugaise, élevant la voix, s'adressa en ces mots au
-comte de Charolais: «O mon fils, pour l'amour de vous, j'ay assemblé
-ceste belle compaignie pour vous festoyer, car vous estes la créature
-du monde, après monseigneur vostre père, que je ayme le mieulx.... Or
-doncques, puisque monseigneur vostre père est en la guerre à
-l'encontre de ses rebelles et désobéissans subjetz, pour son honneur,
-haulteur et seigneurie garder, je vous prye que demain au matin vous
-retournez devers lui, et gardez bien que en quelconque lieu qu'il
-soit, pour doubte de mort ne autre chose en ce monde qui vous puist
-advenir, vous n'eslongiez sa personne et soyés toujours au plus près
-de luy.» Le comte de Charolais revint à Termonde; mais le duc de
-Bourgogne, en le revoyant dans son camp, se sentit plus disposé aux
-négociations, et peu de jours après le retour du comte de Charolais,
-les marchands d'Espagne, d'Aragon, de Portugal, d'Ecosse, de Venise,
-de Florence, de Milan, de Gênes et de Lucques, résidant à Bruges, se
-rendirent à Gand pour s'efforcer de rétablir la paix.
-
-La cité de Gand restait puissante et redoutée. De quelque côté que se
-portassent ses regards, l'horizon moins sombre semblait s'éclairer de
-quelques rayons. Le roi de France se montrait disposé à abjurer le
-système hostile de Philippe le Bel et de Philippe de Valois, tandis
-qu'à Londres rien n'avait affaibli les sympathies séculaires qui
-unissaient la patrie de Jacques d'Artevelde au royaume d'Edouard III.
-
-Le 24 mai 1452, les capitaines, les échevins et les doyens des métiers
-adressaient à Charles VII une longue lettre pour lui faire connaître
-leurs griefs et leurs plaintes. Ils y exposaient que le duc de
-Bourgogne avait mandé des hommes d'armes pour les combattre et qu'il
-s'efforçait de les livrer à la famine, protestant toutefois que bien
-que la guerre fût «moult dure, griefve et déplaisante,» ils étaient
-résolus à maintenir leurs droits, leurs priviléges, franchises,
-coutumes et usages, dont le roi, comme leur souverain seigneur, était
-«le gardien et conservateur.»
-
-Deux jours après, des ambassadeurs anglais arrivaient à Gand, chargés
-par Henri VI d'offrir un secours de sept mille hommes.
-
-Enfin, peu d'heures avant que les représentants des marchands
-étrangers, des _nations_, comme on avait coutume de les nommer,
-eussent salué les bords de l'Escaut, six mille Gantois, sous les
-ordres de Jean de Vos, quittaient Gand par la route de Nevele pour se
-diriger vers Bruges. Ils avaient pour mission de rappeler à leurs
-anciens alliés leur serment de sacrifier d'étroites rivalités aux
-intérêts d'une patrie commune, de les soutenir s'ils tentaient quelque
-mouvement favorable, de les menacer peut-être dans le cas où
-l'influence du duc y étoufferait tous les efforts de leurs amis. En
-effet, ils apprirent bientôt que Louis de la Gruuthuse et Pierre
-Bladelin avaient fait fermer les portes, et d'un commun accord ils
-s'arrêtèrent à Moerbrugge, assez près du Beverhoutsveld. Un de leurs
-trompettes se présenta à la porte de Sainte-Catherine avec plusieurs
-lettres adressées aux divers métiers de Bruges: «S'il vous plaît,
-écrivaient-ils aux Brugeois, nous faire assistence pour nous aidier à
-entretenir nos droits et franchises, lesquels nous en nulle manière ne
-pensons délaissier ne souffrir estre amendris à l'aide de Dieu et de
-nos bons amis, nous vous promettons que nous vous ferons samblable
-assistence à l'entretenement de vos droits et franchises, et que nous,
-pour plus grand sureté de ces choses, jamais ne ferons paix sans vous;
-car vous et nous ne porions mieulx entretenir iceulx nos droits et
-franchises, se non par bonne union.» Ces lettres ne furent point
-remises. Louis de la Gruuthuse et Pierre Bladelin, étant sortis par un
-guichet pour parlementer, réussirent à persuader aux Gantois que les
-magistrats de Bruges étaient disposés à appuyer leurs réclamations, et
-que le but de leur voyage était atteint par la démarche des _nations_.
-Les Gantois se retirèrent vers Oedelem et Knesselaere; ils acceptaient
-comme un succès complet ces vagues et douteuses espérances.
-
-Les marchands des _nations_ avaient déjà été admis à Gand dans la
-_collace_. Dans un discours rédigé avec habileté, ils représentèrent
-vivement les désastres qui menaçaient une contrée célèbre entre
-toutes celles du monde par les richesses qu'elles devaient à son
-commerce. Ils ajoutaient que les Gantois agiraient sagement en
-cessant de rappeler à tout propos leurs franchises et leurs priviléges
-et qu'il serait agréable au duc de leur voir supprimer leurs
-«_chievetaineries_.» Les Gantois eussent craint de paraître, par leur
-silence, renoncer à leurs priviléges: quant à la mission de leurs
-capitaines, ils déclaraient qu'elle n'avait d'autre but que de
-maintenir au milieu des agitations de la guerre la sécurité et l'ordre
-intérieur, et l'on eût tout au plus consenti à leur donner un autre
-nom. Cependant la médiation des _nations_ fut acceptée et quatre
-religieux furent choisis pour seconder leurs efforts: c'étaient l'abbé
-de Tronchiennes, le prieur des Chartreux, le prieur de Saint-Bavon et
-un moine de la même abbaye, nommé Baudouin de Fosseux, dont la soeur
-avait épousé Jean de Montmorency, grand chambellan de France. Ils
-trouvèrent le duc à Termonde. Le prieur des Chartreux parla le
-premier, puis l'un des marchands étrangers lut une cédule où ils
-exposaient qu'ils se trouveraient, si la guerre ne se calmait point,
-bientôt réduits à quitter la Flandre, «car, comme chascun peult
-savoir, les marchands et les marchandises requièrent paix et pays de
-paix, et nullement ne pevent soustenir la guerre.» Les conseillers du
-duc délibérèrent et se plaignirent de ce que les Gantois étaient pires
-que les Juifs, «car se les Juifs eussent véritablement sceu que nostre
-benoit Sauveur Jésus-Christ eust esté Dieu, ils ne l'eussent point mis
-à mort: mais les Gantois ne pouvoient et ne pevent ignorer que
-monseigneur le duc ne fust et soit leur seigneur naturel.» Les Gantois
-étaient si fiers, le duc si irrité qu'il était bien difficile de
-concilier des prétentions tout opposées.
-
-Les négociations se poursuivaient depuis quelques jours lorsque des
-nouvelles importantes vinrent modifier profondément la situation des
-choses. On avait appris en même temps à Gand et à Termonde que Charles
-VII, cédant aux prières des députés flamands, voulait intervenir comme
-médiateur dans les querelles du duc et de ses sujets et l'on savait
-déjà que ses ambassadeurs étaient arrivés le 11 juin à Saint-Amand;
-c'étaient: Louis de Beaumont, sénéchal de Poitou; Gui Bernard,
-archidiacre de Tours, et maître Jean Dauvet, procureur général au
-parlement; mais il leur avait été ordonné de placer à la tête de leur
-ambassade le comte de Saint-Pol, l'un des plus illustres feudataires
-du royaume qui, en ce moment même, combattait sous les drapeaux du duc
-de Bourgogne et semblait, par l'étendue et la situation de ses
-domaines, investi d'un droit d'arbitrage qui devait un jour lui
-devenir fatal.
-
-Les instructions destinées aux ambassadeurs français leur avaient été
-remises à Bourges, le 5 juin; elles comprenaient deux points
-principaux, deux réclamations également importantes pour la puissance
-de la monarchie. La première s'appuyait bien moins sur l'équité que
-sur le sentiment national de la France, blessé par le honteux traité
-d'Arras et prêt à saisir avec empressement la première occasion
-favorable pour le déchirer. Il s'agissait de la restitution des villes
-de la Somme, sans rachat, sous le simple prétexte que la cession
-n'avait eu lieu que pour protéger les pays du duc contre les
-excursions des Anglais, et qu'elle était devenue sans objet par la
-conquête de la Normandie et l'existence des trêves. Le sire de Croy
-avait dit vrai, lors des conférences d'Arras, que le duc de Bourgogne
-renoncerait volontiers aux avantages qui lui avaient été faits si
-Charles VII acceptait les conditions mises à la paix par les Anglais,
-et il suffit de rappeler, pour s'expliquer cette déclaration, que le
-duc Philippe craignait en traitant séparément d'exciter à la fois les
-murmures de la Flandre et la colère de l'Angleterre; mais on n'avait
-rédigé aucun acte de cette promesse, essentiellement vague et sans
-doute limitée aux négociations de cette époque. Le second point,
-c'était la médiation du roi dans les affaires de Flandre, l'exercice
-complet et entier de son droit de souveraineté dans ces provinces qui
-formaient le plus riche héritage de la maison de Bourgogne, et les
-envoyés de Charles VII se trouvaient chargés de travailler en son nom
-au rétablissement de la paix.
-
-Pour atteindre ce but, les ambassadeurs français tiendront au duc et
-aux Gantois un langage tout différent. Ils diront au duc que le roi,
-arbitre légitime de toutes les dissensions de ce genre, peut, à
-l'exemple de ses prédécesseurs, les terminer, soit par sa sentence,
-soit en recourant, contre ceux qui ne s'y soumettraient point, à la
-force des armes. Ils exposeront, au contraire, aux Gantois que le roi,
-qui décide seul dans toute l'étendue du royaume de la paix ou de la
-guerre, est disposé à les préserver de toute oppression comme ses bons
-et loyaux sujet. Dans le même système, ils devaient ou ajourner les
-négociations relatives à la Flandre pour assurer le succès de celles
-qui se rapporteraient à la restitution de villes de la Somme, ou bien,
-si elle était contestée, présenter à la Flandre l'appui du roi contre
-le duc de Bourgogne.
-
-A Gand on lut publiquement, dans la journée du 14 juin, les lettres
-qui annonçaient l'intervention du roi de France, et dès le lendemain
-le capitaine de Saint-Nicolas, Jean de Vos, prit le commandement d'une
-expédition dirigée contre le Hainaut.
-
-Le duc de Bourgogne n'était pas moins impatient de renouveler la
-guerre. Si les Gantois sentaient leur zèle se ranimer par l'espoir de
-l'appui de Charles VII, il était important à ses yeux que leur défaite
-immédiate rendît cet appui inutile ou superflu: le 13 juin il congédia
-les députés des _nations_, rejetant avec dédain la trêve de six mois
-qu'ils avaient demandée et leur proposition de remplacer désormais le
-nom que portaient les capitaines (_hooftmans_) par celui de
-_gouverneurs_, _recteurs_, ou _deffendeurs_. L'armée bourguignonne
-avait reçu d'importants renforts et était prête à envahir le pays de
-Waes. Le duc le déclara lui-même aux députés des _nations_. Quelques
-heures plus tard il eût pu, pour les en convaincre, leur montrer les
-flammes qui s'élevaient à l'horizon au-dessus de ces heureuses
-campagnes enrichies par les bienfaits d'une longue paix.
-
-Le sire de Contay et trois cents hommes d'armes avaient passé
-l'Escaut, près du bourg de Rupelmonde, dont les Bourguignons avaient
-depuis longtemps incendié les habitations. Ces ruines leur offrirent
-un abri où ils se fortifièrent avec quelques coulevrines. La nuit
-s'écoula dans une grande inquiétude: deux mille Gantois occupaient
-Tamise; ils étaient au nombre de quatre mille à Basele: on craignait
-qu'ils ne se réunissent à Rupelmonde pour repousser le sire de Contay
-et ses compagnons.
-
-Cependant l'aurore se leva: les Gantois n'avaient fait aucun
-mouvement, soit qu'ils ignorassent la tentative des Bourguignons, soit
-qu'ils crussent leur troupe plus nombreuse, et d'autres chevaliers ne
-tardèrent pas à rejoindre le sire de Contay. Le comte de Saint-Pol et
-le sire de Chimay traversèrent les premiers le fleuve avec
-l'avant-garde, composée de mille archers et de trois cents lances:
-toutes les enseignes furent aussitôt déployées et guidèrent les
-combattants vers Basele. Les Gantois, surpris et chassés de leurs
-retranchements par les archers, se réfugiaient précipitamment dans
-l'église et dans une maison fortifiée qui en était voisine. On les y
-assiégea. Les archers décochaient leurs traits sur tous ceux qui se
-montraient aux fenêtres, et la plupart des hommes d'armes, entraînés
-par leur exemple, abandonnaient leurs rangs et accouraient en désordre
-pour prendre part à l'assaut, lorsqu'une troupe nombreuse de Gantois
-qui avait quitté Tamise les attaqua inopinément. Un cri d'effroi avait
-retenti parmi les hommes d'armes bourguignons et une sanglante mêlée
-s'engagea aussitôt autour de la bannière du comte de Saint-Pol.
-
-Le duc Philippe remarqua, de l'autre rive de l'Escaut, le péril qui
-menaçait les siens. Il se jeta sans hésiter dans une petite nacelle
-avec son fils, le duc de Clèves, et Corneille, bâtard de Bourgogne. A
-mesure que ses hommes d'armes le suivaient sur la rive opposée, il les
-rangeait lui-même en bon ordre et les envoyait là où le danger était
-le plus pressant. Grâce aux secours qu'ils reçurent, le comte de
-Saint-Pol et le sire de Chimay parvinrent à repousser les Gantois, qui
-perdirent une partie de leurs chariots et de leur artillerie.
-
-Ce succès permit à l'armée bourguignonne d'achever son mouvement sans
-obstacle, et le lendemain vers le soir elle se trouvait tout entière
-sur la rive gauche du fleuve.
-
-Le 16 juin 1452, dès que le jour parut, les hommes d'armes qui
-combattaient sous la bannière du duc de Bourgogne quittèrent leurs
-tentes: Philippe avait ordonné qu'à l'exception d'un petit nombre de
-chevaucheurs chargés de surveiller les mouvements de l'ennemi, ils
-luttassent tous à pied. En ce moment, en y comprenant les sergents
-qu'avait amenés le duc de Clèves, ils étaient trente ou quarante
-mille: redoutable légion d'élite, que des chevaliers accourus de
-toutes les provinces de France conduisaient à la destruction des
-milices communales de Flandre. «Fière chose fust, dit Olivier de la
-Marche, à voir telle assemblée et telle noblesse, dont seulement la
-fierté de l'ordre, la resplendisseur des pompes et des armures, la
-contenance des étendards et des enseignes estoient suffisans pour
-ébahir et troubler le hardement et la folle emprise du plus hardi
-peuple du monde.»
-
-Une vaste plaine s'étend entre Rupelmonde et Basele; c'est là que le
-duc attendait les Gantois. On apercevait près de lui le jeune comte de
-Charolais qui, au milieu des hommes d'armes dociles à ses ordres, se
-préparait à combattre pour la première fois. Déjà il savait se faire
-craindre et obéir, et montrait bien «que le coeur lui disoit et
-apprenoit qu'il estoit prince, né et élevé pour autres conduire et
-gouverner.»
-
-Les Gantois qui occupaient le pays de Waes se trouvaient sous les
-ordres de Gauthier Leenknecht. Intrépide jusqu'à la témérité et déjà
-fameux par la prise de Grammont, il avait un instant formé le projet
-de percer les digues et d'engloutir dans les eaux le duc et toute son
-armée, mais il en avait été empêché par l'arrivée de quelques archers
-bourguignons; sa confiance dans le succès n'en avait toutefois pas
-été ébranlée, et il croyait qu'à l'aide des renforts conduits de Gand
-par le capitaine de Saint-Jean, Jacques Meussone, il pourrait rejeter
-dans l'Escaut les Bourguignons, dont le nombre lui était inconnu. En
-effet, dès que le sire de Masmines eut annoncé que l'on signalait au
-loin la bannière où le lion de Notre-Dame semble, même pendant son
-sommeil, chercher de sa griffe entr'ouverte la lutte et le combat, le
-duc avait ordonné à son avant-garde de se retirer; ce mouvement simulé
-devait tromper les Gantois et les entraîner au milieu de leurs
-ennemis, tandis que le duc de Clèves, le comte d'Etampes et le bâtard
-Corneille de Bourgogne veillaient à ce qu'aucune attaque ne fût
-dirigée soit contre l'arrière-garde, soit contre l'aile gauche qui
-s'étendait vers le village de Tamise.
-
-Le comte de Saint-Pol exécuta habilement les instructions qui lui
-avaient été données. Les Gantois, se disputant l'honneur de le
-poursuivre, se livraient à l'enthousiasme de la victoire, quand ils
-entendirent, comme un arrêt de deuil et de mort, retentir tout à coup
-autour d'eux cent trompettes ennemies dont les lugubres fanfares
-s'effacèrent dans la détonation de toute l'artillerie du duc. Aux
-balles de pierres et de fer qui sillonnaient un nuage de fumée ardente
-se mêlaient les flèches acérées des archers: c'était le signal que les
-hommes d'armes bourguignons attendaient pour se porter en avant.
-
-Les Gantois, en se voyant enveloppés par toute une armée, avaient
-reconnu les embûches qui leur étaient préparées: ils ne cherchaient
-plus qu'à s'inspirer de ces sentiments suprêmes d'abnégation et de
-courage que le spectacle d'une mort inévitable ne rend que plus vifs
-chez les âmes héroïques. Jacques de Luxembourg, s'étant élancé le
-premier dans leurs rangs épais, y eut son cheval abattu sous lui, et
-peu s'en fallut qu'il ne pérît. Jacques de Lalaing fut atteint à la
-jambe d'un coup de faux, le sire de Chimay fut blessé au pied. Ce fut
-en vain que les chevaliers bourguignons cherchèrent à conquérir la
-grande bannière de Gand: un vieux bourgeois, à qui elle avait été
-confiée, la défendait si vaillamment que jamais on ne put la lui
-arracher. Les Gantois, pressés par le choc de la chevalerie ennemie,
-reculaient en résistant à chaque pas, et leur dernière troupe, près de
-succomber, ne s'arrêta que pour livrer un dernier combat où le bâtard
-Corneille de Bourgogne tomba, frappé d'un coup de pique à la gorge.
-C'était l'objet de l'affection la plus tendre du duc. Il fit aussitôt
-pendre à un arbre Gauthier Leenknecht qu'on avait relevé parmi les
-blessés, mais cette vengeance ne pouvait le consoler de la perte de
-son fils; on disait que la mort de cent mille hommes des communes de
-Flandre n'y eût point suffi. La duchesse de Bourgogne se chargea
-elle-même du soin de lui faire célébrer de magnifiques obsèques dans
-l'église de Sainte-Gudule de Bruxelles, et on l'ensevelit dans le
-tombeau des descendants légitimes des princes de Brabant et de
-Bourgogne, avec sa bannière, son étendard et son pennon, ce qui
-n'appartenait qu'aux chevaliers morts les armes à la main.
-
-Le lendemain, on aperçut une flotte nombreuse qui remontait l'Escaut,
-étalant au soleil, au milieu de ses voiles blanches, mille écus aux
-éclatantes couleurs; elle portait des hommes d'armes réunis en
-Hollande par les sires de Borssele, de Brederode et d'autres puissants
-bannerets.
-
-Lorsque le duc Philippe vit, immédiatement après sa victoire, cette
-nouvelle armée se joindre à une armée déjà si puissante, il s'avança
-jusqu'à Waesmunster, espérant peut-être y trouver des députés de Gand
-chargés d'implorer sa clémence; mais les Gantois se consolaient déjà
-de la défaite de Gauthier Leenknecht par les heureux résultats de
-l'expédition de Jean de Vos qui avait repris Grammont, dispersé la
-garnison d'Ath, brûlé Acre et Lessines et semé la terreur jusqu'aux
-portes de Mons, en recueillant partout sur son passage un immense
-butin; Jean de Vos, rentré à Gand, fut proclamé _upperhooftman_ ou
-premier capitaine de la ville.
-
-A la même époque se forma, de l'appel d'un homme par connétablie, ce
-corps si célèbre depuis sous les ordres du bâtard de Blanc-Estrain,
-des compagnons de la _Verte Tente_, destinés à opposer aux Picards une
-guerre non interrompue d'excursions inopinées et d'escarmouches
-sanglantes: ils avaient juré, comme les vieux Suèves, de ne connaître
-d'autre abri que le dôme des forêts et la voûte du ciel.
-
-Le 13 juin, le duc de Bourgogne, averti du débarquement du sire de
-Contay sur la rive gauche de l'Escaut, avait fait écrire aux
-ambassadeurs du roi qu'il lui était impossible de les recevoir à
-Termonde et qu'il les invitait à se rendre à Bruxelles. Il eût désiré
-qu'ils négociassent avec ses conseillers loin du théâtre de la guerre,
-sans la troubler par leur intervention; mais les instructions
-formelles de Charles VII s'y opposaient. Ils ne devaient traiter
-qu'avec le duc lui-même, et lorsqu'on eut réussi à les retenir trois
-jours à Bruxelles, il fallut bien se résoudre à leur permettre de se
-diriger vers le camp de Waesmunster.
-
-Un héraut français, parti le 15 juin de Tournay, était déjà arrivé à
-Gand, porteur d'une lettre par laquelle les envoyés de Charles VII
-annonçaient qu'ils avaient reçu du roi pleine autorité pour faire
-cesser la guerre et juger tous les démêlés qui en avaient été la
-cause. Un grand enthousiasme accueillit à Gand cette déclaration, et
-les magistrats répondirent immédiatement aux ambassadeurs français
-«qu'ils ne desiroient que l'amiableté du roy et estre de lui préservez
-et entretenuz en justice, laquelle leur avoit longhement esté
-empeschiée.»
-
-Il est aisé de comprendre qu'au camp de Waesmunster la médiation de
-Charles VII était jugée avec un sentiment tout opposé. Bien que le
-sénéchal de Poitou et ses collègues exposassent leur mission «au
-mieulx et le plus doucement qu'ils pussent,» le duc leur répondit
-vivement, «sans délibération de conseil,» que les Gantois «estoient
-les chefs de toute rébellion, qu'ils lui avoient fait les plus grands
-outrages du monde et qu'il estoit besoing d'en faire telle punition
-que ce fust exemple à jamais.» Enfin, il ajouta que si le roi
-connaissait la véritable situation des choses, «il seroit bien content
-de lui laisser faire sans lui parler de paix,» et il pria les
-ambassadeurs «qu'ils s'en voulsissent déporter.» Le lendemain (c'était
-le 21 juin 1452), le duc paraissait plus calme: il avait laissé à son
-chancelier le soin de parler en son nom, et les ambassadeurs firent
-connaître leur intention d'aller eux-mêmes à Gand «pour le bien de la
-besongne.» C'était soulever une nouvelle tempête. Le chancelier de
-Bourgogne, Nicolas Rolin, objecta qu'il ne pouvait y avoir honneur, ni
-sûreté à s'y rendre. La discussion s'était terminée sans résultats et
-les envoyés de Charles VII s'étaient retirés à Termonde, quand ils y
-reçurent une nouvelle lettre des magistrats de Gand qui les pressaient
-de hâter leur arrivée dans cette ville, «afin qu'on les pust advertir
-tout au long des affaires et besoingnes, car bon et playn
-advertissement sont le bien et fondation de la conduicte d'une
-matière.» Cette lettre légitimait leurs instances. Ils les maintinrent
-énergiquement dans une conférence avec les conseillers bourguignons,
-qui se prolongea jusqu'au soir, et bien qu'on leur opposât «plusieurs
-grands arguments pour cuider rompre leur dite commission et empescher
-leur alée audit lieu de Gand,» ils fixèrent au lendemain
-l'accomplissement de leur résolution, après avoir décidé toutefois que
-le comte de Saint-Pol ne les accompagnerait pas à Gand, puisqu'il se
-trouvait en ce moment, à raison des fiefs qu'il possédait, tenu de
-combattre sous les drapeaux du duc de Bourgogne. Les droits de
-l'autorité royale exigeaient à leur avis qu'ils accueillissent les
-plaintes de l'opprimé et ils n'y voyaient, disaient-ils, ni
-déshonneur, ni sujet de crainte: ce qu'ils redoutaient bien davantage,
-c'était de ne pouvoir se faire écouter ni par un prince obstiné dans
-ses projets, ni par une population inquiète et accessible à toutes les
-passions tumultueuses.
-
-Les échevins de Gand et un grand nombre de bourgeois s'étaient rendus
-solennellement à une lieue de la ville au devant des ambassadeurs du
-roi. La remise des lettres closes sur lesquelles reposait leur mission
-eut lieu le lendemain, et dans les conférences qui s'ouvrirent
-aussitôt après, ils obtinrent que l'on enverrait près du duc l'abbé de
-Tronchiennes, Simon Boorluut et d'autres députés, afin de tenter un
-dernier effort pour rétablir la paix, ajoutant que si l'on ne pouvait
-y parvenir par voies amiables, le roi de France était prêt à maintenir
-le droit des Gantois par autorité de justice.
-
-Pour juger ce que présentait de sérieux, le 25 juin, ce projet d'un
-débat contradictoire entre les envoyés du duc et ceux de la commune
-insurgée, il faut que nous reportions nos regards sur les événements
-qui se sont accomplis dans le pays de Waes depuis que les ambassadeurs
-français ont quitté Termonde.
-
-Le 23 juin, Philippe, mécontent et irrité, avait consenti malgré lui à
-ce que les ambassadeurs français allassent étaler les fleurs de lis
-royales parsemées sur les cottes d'armes de leurs hérauts au milieu
-des bannières gantoises. Le même jour, il fit appeler le comte
-d'Etampes et lui ordonna de s'avancer vers le pays des Quatre-Métiers
-en mettant tout à feu et à sang. Le comte d'Etampes obéit: la guerre
-devint de plus en plus cruelle, de plus en plus acharnée; un grand
-nombre de chaumières avaient été livrées aux flammes et plusieurs
-retranchements avaient été enlevés d'assaut quand le comte d'Etampes,
-arrivé près de Kemseke, s'arrêta dans son mouvement. La chaleur était
-si étouffante, racontent les chroniqueurs bourguignons, qu'il se vit
-réduit à retourner à Waesmunster: il est bien plus probable qu'il
-avait appris que six mille Gantois occupaient depuis deux jours le
-village de Moerbeke et qu'il avait jugé prudent d'ajourner le projet
-de les y attaquer.
-
-En effet, le 24 juin, l'armée du comte d'Etampes, à laquelle le comte
-de Charolais avait conduit de puissants renforts, reprit la route
-suivie par l'expédition de la veille; elle se rangea en bon ordre
-entre Stekene et l'abbaye de Baudeloo, et l'on envoya des chevaucheurs
-en avant pour examiner la position des Gantois. Elle était très-forte,
-et malgré l'avis du sire de Créquy, qui voulait reconnaître de plus
-près les ennemis, les chevaliers, auxquels était confié le soin de la
-personne de l'unique héritier de la maison de Bourgogne, résolurent de
-rentrer de nouveau à Waesmunster.
-
-Lorsque Philippe apprit que son fils était revenu dans son camp, comme
-le comte d'Etampes, sans que le moindre succès eût couronné ses armes,
-il résolut, quelque sanglant qu'en dût être le prix, de conquérir sur
-les Gantois les retranchements de Moerbeke. Les sires de Créquy, de
-Ternant, d'Humières furent chargés de préparer le plan du combat. Le
-duc de Bourgogne l'approuva aussitôt et fixa, à tous les hommes
-d'armes réunis à Waesmunster, l'heure du départ et celle de l'assaut;
-cependant, lorsque le son des trompettes appela l'armée sous les
-armes, un mouvement d'hésitation se manifesta; des murmures se firent
-entendre; ce fut presque une rébellion: les chevaliers eux-mêmes
-craignaient de s'exposer aux dangers qu'ils prévoyaient. Philippe se
-vit réduit à céder, mais sa colère éclata en présence des membres de
-son conseil et on l'entendit donner l'ordre d'enlever l'étendard qui
-flottait devant son hôtel.
-
-Ceci se passait le jour même où la déclaration des magistrats relative
-aux négociations était publiée à Gand: le lendemain, 26 juin, le duc
-accordait une trêve de trois jours.
-
-Si les chroniqueurs contemporains mentionnent à peine cette suspension
-d'armes, il ne faut point s'en étonner. Le duc l'employa à de nouveaux
-armements: à Gand, les discordes intérieures allaient devenir un fléau
-de plus pour le peuple déjà épuisé par une longue guerre.
-
-Henri VI et Charles VII poursuivaient en Guyenne la grande lutte de
-Jeanne d'Arc contre Talbot: leurs ambassadeurs, portant en Flandre les
-mêmes sentiments de rivalité, se disputaient l'appui des communes. Les
-uns, accourus les premiers, sans pompe, sans éclat, et plutôt comme
-des espions, s'étaient adressés aux souvenirs des temps les plus
-glorieux et des hommes les plus illustres: les autres avaient essayé
-de réhabiliter cette suzeraineté trop souvent invoquée par Philippe le
-Bel et Philippe de Valois, et, en effet, ils avaient paru, entourés de
-respect et d'honneurs, aussi bien au milieu des Gantois auxquels ils
-promettaient un protecteur, qu'à la cour du duc qu'ils menaçaient d'un
-juge.
-
-De l'un et de l'autre côté il n'y avait que des promesses. Les Anglais
-se persuadèrent assez aisément que le meilleur moyen de faire croire à
-leur sincérité était de les exécuter sans délai et sans bruit; rien
-n'était plus habile pour faire échouer les négociations entamées par
-les ambassadeurs français. Tandis que le sénéchal de Poitou,
-l'archidiacre de Tours et maître Jean Dauvet retournaient à
-Waesmunster, on vit arriver à Gand quelques archers anglais venus
-probablement de Calais. Dès ce moment, il y eut un parti français, ou
-pour mieux dire, un parti de la paix qui favorisait la médiation des
-ambassadeurs de Charles VII, et un parti de la guerre qu'encourageait
-l'impuissance de l'armée bourguignonne devant les palissades
-précipitamment élevées dans les marais de Moerbeke.
-
-Le 29 juin, maître Jean Dauvet était revenu à Gand pour y annoncer
-qu'on n'avait pu obtenir du duc une trêve d'un mois comme les Gantois
-l'avaient demandé aux ambassadeurs français. Il était en même temps
-chargé de rendre compte des premières négociations: les principes qui
-y avaient présidé étaient, d'une part, le maintien de l'autorité du
-duc si longtemps méconnue, de l'autre, la conservation des priviléges
-menacés d'une sentence de confiscation, et avant tout le droit
-d'arbitrage des envoyés du roi en n'y attachant d'autre sanction
-légale que l'amende, dans le cas où les Gantois seraient reconnus
-coupables de quelque délit. Cette déclaration, soumise à l'assemblée
-de la commune pour qu'elle y adhérât, fut vivement combattue et
-bientôt rejetée: la _collace_ n'accepta la médiation des ambassadeurs
-qu'en repoussant leur arbitrage, et elle se réserva non-seulement ses
-priviléges et le soin de se justifier des griefs du duc, mais aussi le
-droit de ratifier toutes les conditions relatives au rétablissement de
-la paix.
-
-Une expédition s'était organisée sous l'influence de ce sentiment
-hostile aux négociations. Les partisans des Anglais, se croyant
-assurés de vaincre les Bourguignons parce qu'ils conduisaient avec eux
-quelques archers de Henri VI, avaient formé le projet de s'emparer de
-Hulst. Ils savaient qu'Antoine de Bourgogne, qu'on appelait le bâtard
-de Bourgogne depuis la mort de son frère Corneille s'y tenait avec
-Simon, Jacques et Sanche de Lalaing et une partie de l'armée
-hollandaise: il avait même pillé et dévasté le pays jusqu'à Axel. A
-l'approche des Gantois qui s'avançaient avec une nombreuse artillerie,
-il recourut de nouveau à l'une de ces ruses que nos communes ne surent
-jamais prévoir. Tandis qu'il multipliait sur les remparts de Hulst de
-vains simulacres de défense, Jacques de Lalaing et Georges de
-Rosimbos, cachés hors de la ville avec un grand nombre d'archers,
-enveloppaient les Gantois, et presque au même moment le capitaine
-d'Assenede, qui portait l'étendard de Gand, le jeta à ses pieds en
-criant: Bourgogne! Cette attaque, cette trahison non moins funeste et
-non moins imprévue, répandent la confusion et le désordre parmi les
-milices communales. Jacques de Lalaing s'y précipite: cent glaives se
-dirigent vers sa poitrine et trois chevaux tombent sous lui; mais il
-triomphe, et les Gantois fuient jusqu'aux portes de Gand, où Jean de
-Vos fait saisir et décapiter quelques-uns de ceux qui n'ont été ni
-assez prudents pour traiter avec dignité, ni assez intrépides pour
-combattre avec honneur.
-
-La gloire de la Flandre eût reçu une tache indélébile dans cette
-journée, si quelques bourgeois de Gand n'avaient continué à lutter
-presque seuls contre la multitude de leurs ennemis, afin que leur
-courage fît du moins oublier la honte de leurs compagnons. Leur
-résistance se prolongea longtemps, et ceux d'entre eux qui survécurent
-à un combat acharné refusèrent de recourir à la clémence du duc pour
-se dérober à la hache du bourreau, aimant mieux perdre la vie que de
-se montrer indignes de la conserver. «En vérité, raconte Jacques
-Duclercq, je vous diray ung grand merveille, et à peu sembleroit-elle
-croyable: c'est que les Gantois estoient tant obstinés à faire guerre
-qu'ils respondirent qu'ils aimoient mieulx mourir que de prier mercy
-au duc, et qu'ils mouroient à bonne querelle et comme martyrs (29 juin
-1452).»
-
-Cependant les vainqueurs, craignant quelque autre attaque des Gantois,
-avaient envoyé des messagers à Waesmunster afin de réclamer des
-renforts. Hulst n'est éloigné que de quatre lieues de Waesmunster. Le
-duc ordonna le même soir à toute son armée de se réunir. En vain les
-ambassadeurs du roi lui représentèrent-ils qu'un de leurs collègues
-était resté à Gand et qu'il ne tarderait peut-être point à apporter
-des nouvelles qui rendraient désormais inutile l'effusion du sang, le
-duc se contenta de répondre que les mauvaises intentions des Gantois
-lui étaient assez connues. L'avant-garde, le corps principal et
-l'arrière-garde se mirent successivement en marche; les chariots
-suivaient, afin que ceux qui viendraient à se briser ne formassent
-point un obstacle sur le chemin. Le duc, ayant ainsi chevauché toute
-la nuit, s'arrêta à une demi-lieue de Hulst. Il y fut rejoint par
-quelques hommes d'armes hollandais commandés par le sire de Lannoy, et
-donna aussitôt à Jacques et à Simon de Lalaing l'ordre d'aller
-examiner de quel côté il serait plus aisé d'escalader les remparts
-d'Axel, mal défendus par de larges fossés dont un soleil ardent avait
-épuisé les eaux.
-
-Ces précautions étaient inutiles. Les Gantois, avertis de la marche de
-l'armée bourguignonne, s'étaient retirés pendant la nuit. Le duc fit
-mettre le feu aux trois mille maisons qui formaient le bourg d'Axel,
-et se rendit à Wachtebeke où il passa deux jours, attendant les vivres
-que les sires de Masmines et de la Viefville étaient allés chercher à
-l'Ecluse.
-
-Pendant ces deux jours, les hommes d'armes du duc se dispersèrent pour
-parcourir les champs. Ils découvrirent un petit fort où quelques
-Gantois s'étaient retranchés. Ils les prirent et les mirent à mort.
-Leur principal but, toutefois, était de piller. Les laboureurs, dans
-leur fuite précipitée, avaient abandonné leurs troupeaux qui
-paissaient dans les prairies. Ils étaient, disent les chroniqueurs, si
-nombreux que l'on vendait au camp du duc une belle vache du pays de
-Waes pour cinq sous: pour quatre écus on en avait cent.
-
-Devant le village de Wachtebeke s'étendent de vastes marais qu'arrose
-un bras de la Durme. Les sires de Poix et de Contay y avaient fait
-établir un passage pour que l'armée bourguignonne pût les traverser;
-mais dès qu'elle se fut mise en marche, le sol humide de la route céda
-et elle devint impraticable. Il fallut reculer, et les hommes d'armes
-du duc, à demi noyés dans la fange et dans la boue, rentrèrent à
-Wachtebeke. Bien que leur départ fût fixé au lendemain, on avait
-profité de ces retards pour incendier quelques villages. La chronique
-de Jacques de Lalaing en nomme un seul: celui d'Artevelde.
-
-Le 6 juillet, le duc quitta Wachtebeke qu'on livra aux flammes, et
-passa la Durme près de Daknam. Le lendemain, il se rendit à Wetteren,
-gros bourg situé sur l'Escaut, à deux lieues et demie de Gand, et y
-plaça son camp. Les ambassadeurs du roi, qui étaient restés à
-Termonde pendant ces combats, l'y suivirent et firent de nouvelles
-instances pour qu'il suspendît la guerre par une trêve qui permettrait
-de recommencer les négociations. Le moment de ces remontrances était
-mal choisi: le duc refusa de les écouter, et le 10 juillet il ordonna
-au duc de Clèves de prendre son étendard et de s'avancer jusqu'auprès
-de Gand. Il espérait engager les bourgeois à sortir de leur ville et à
-lui livrer bataille. Il avait même fait connaître, sans qu'on sonnât
-les trompettes, que chacun scellât son cheval et se tînt prêt à
-combattre. Toison d'or accompagnait le duc de Clèves et avait amené
-avec lui tous les rois d'armes, hérauts et poursuivants de la cour du
-duc, afin qu'ils lui apprissent de suite l'attaque des Gantois.
-
-Cependant les Gantois instruits par les revers de Basele, trompèrent
-ces espérances. Ils vinrent en grand nombre escarmoucher aux portes de
-leur ville; mais lorsqu'ils se sentaient pressés de trop près, ils
-reculaient et attiraient eux-mêmes les hommes d'armes du duc assez
-loin pour qu'ils pussent les atteindre avec les arbalètes, les
-coulevrines et les canons placés sur leurs remparts. Le combat se
-prolongea pendant deux heures sans que les Gantois cessassent de
-conserver l'avantage. Un grand nombre d'hommes d'armes du duc avaient
-succombé, et tous leurs efforts n'avaient amené d'autre résultat que
-l'incendie de quelques maisons des faubourgs.
-
-Philippe n'avait point assez de forces pour songer à assiéger une
-grande et populeuse cité comme celle de Gand, qui pouvait armer chaque
-jour, disait-on, quarante mille défenseurs et en porter même le nombre
-à cent mille, si le péril l'exigeait. Cette fois, du moins, il avait
-compté inutilement sur l'inexpérience et l'imprudente témérité de ses
-ennemis, et il ne lui restait plus qu'à opter entre une retraite
-honteuse et une inaction qui épuiserait ses ressources sans moins
-dissimuler son impuissance. Dans cette situation, il n'hésita pas à
-subir la nécessité d'un trêve, et le 15 juillet, sans consulter ni son
-chancelier ni les membres de son conseil, il annonça son intention à
-Jean Vander Eecken, secrétaire des échevins des _parchons_, qui se
-trouvait depuis plusieurs jours à Wetteren avec les ambassadeurs du
-roi. Cette suspension d'armes devait durer six semaines depuis le 21
-juillet jusqu'au 1er septembre.
-
-Le duc licencia aussitôt son armée. Il se contenta de laisser de
-fortes garnisons à Courtray, à Audenarde, à Alost, à Termonde et à
-Biervliet; mais il n'osa point en envoyer à Bruges, de peur de
-mécontenter les habitants de cette ville, à qui il avait donné pour
-capitaine un de leurs concitoyens, qui jouissait d'une grande autorité
-parmi eux, messire Louis de la Gruuthuse. Les Gantois s'étaient déjà
-empressés d'écrire au roi de France pour placer leurs droits sous la
-protection de sa suzeraineté. Le duc lui-même lui adressa de Termonde,
-le 29 juillet, une lettre écrite dans les termes les plus humbles,
-pour le supplier d'entendre ses ambassadeurs, Guillaume de Vaudrey et
-Pierre de Goux, avant d'accorder à ses adversaires «aucuns mandements
-ou provisions à l'encontre de luy.»
-
-Philippe avait désigné la ville de Lille pour les conférences
-relatives à la paix. Louis de Beaumont et ses collègues s'y rendirent
-immédiatement. La commune de Gand, qui en ce moment même voyait
-s'associer à sa magistrature les noms influents des Rym, des
-Sersanders, des Vanden Bossche, des Steelant, des Everwin, avait
-choisi, pour la représenter, Simon Borluut, Oste de Gruutere, Jean
-Vander Moere et d'autres bourgeois, auxquels les historiens
-bourguignons n'hésitent pas à donner le titre encore si recherché et
-si rare de chevaliers.
-
-Les députés flamands avaient réclamé les conseils d'un avocat du
-parlement de Paris, nommé maître Jean de Popincourt. Le mémoire qu'ils
-présentèrent indique, par son titre, le but dans lequel il avait été
-rédigé: «C'est le régiment et gouvernement qui longtemps a esté au
-pays de Flandres contre les anciens droitz d'icelluy pays, et contre
-raison et justice en grant grief de la chose publique et de la
-marchandise sur laquelle le dit pays est principalement fondé.» On y
-lisait successivement que les impôts prélevés par le duc dépassaient
-ceux que ses prédécesseurs avaient recueillis pendant un siècle, que
-les transactions commerciales avaient été soumises à des impôts
-illégaux dont l'exclusion des marchends osterlings avait été le
-résultat, que le commandement des forteresses de Flandre avait été
-confié à des étrangers. On y rappelait le complot tramé par George
-Debul pour l'extermination des bourgeois de Gand, puis les préparatifs
-belliqueux du duc auxquels s'étaient jointes d'autres mesures prises
-pour les affamer. Enfin sur chacun des points qui avaient été l'objet
-des différends du prince et de la commune, on y trouvait citées
-quelques-unes de ces nombreuses chartes de priviléges octroyées à la
-ville de Gand depuis Philippe d'Alsace jusqu'à Jean sans Peur. Toutes
-ces plaintes se résumaient dans ce texte de la keure de Gand de 1192:
-_Gandenses fideles debent esse principi quamdiu juste et
-rationabiliter eos tractare voluerit_.
-
-La réponse du duc n'embrasse pas un moins grand nombre de griefs. Si
-dans le système des Gantois le maintien de leurs priviléges est la
-condition de leurs serments et la base de leurs devoirs, les
-conseillers bourguignons n'y voient que le prix d'une obéissance
-humble et complète. A les entendre, les chefs de la commune insurgée
-«avoient intention de prendre et tenir le pays de Flandre, de s'en
-dire et porter contes et de le départir entre eulx et leurs
-complices,» et pour les punir, le duc pouvait à son gré ou enlever à
-la ville de Gand ses priviléges, ou même la détruire et la raser
-_usque ad aratrum_.
-
-Le duc de Bourgogne avait, en quittant Wetteren, annoncé aux
-ambassadeurs du roi qu'il les suivrait de près à Lille: il y arriva
-peu de jours après eux. Sa présence sembla devoir imprimer
-immédiatement une nouvelle marche aux négociations, car, dès le 21
-août, les envoyés de Charles VII abordèrent l'exposé du second point
-de leur mission, ce qu'ils n'avaient osé faire ni à Wetteren, ni à
-Waesmunster. Ne sachant trop comment entrer en matière pour présenter
-une réclamation si étrange et, il faut le dire, si peu justifiée, ils
-commencèrent par rappeler qu'il y avait eu «aucunes paroles et
-ouvertures à cause d'aucunes terres et seigneuries du roi» entre le
-comte de Saint-Pol et les sires de Croy, à qui Charles VII attribuait
-la promesse verbale, si malencontreusement omise dans le traité
-d'Arras. Il fallait, à leurs avis, supposer que ces terres et
-seigneuries qui n'avaient point été désignées, source fortuite et
-éventuelle de contestations, étaient les villes de la Somme, et que le
-duc, en protestant de son désir de complaire au roi en toutes choses,
-avait annoncé le dessein de les lui restituer. A ce langage si
-inattendu et si nouveau, Philippe ne put retenir sa surprise. «Je me
-donne merveilles, dit-il au sénéchal de Poitou et à ses collègues, de
-ce que vous me distes touchant la restitution des terres, veu que
-jamais je n'en ai parlé à messires de Croy, et s'ils se sont advancés
-d'en parler, je les désavoue, et ils en paieront la lamproye.» Antoine
-et Jean de Croy assistaient à cette audience; ils se hâtèrent de
-démentir ce qu'on leur avait attribué. Les ambassadeurs français,
-s'étant retirés pour délibérer sur ce qu'ils avaient à répondre,
-jugèrent qu'il ne fallait pas insister davantage sur les paroles et
-ouvertures des sires de Croy, et ils cherchèrent seulement à établir
-que la cession des villes de la Somme n'avait été qu'une cession
-provisoire, destinée à protéger contre les Anglais les frontières des
-Etats du duc de Bourgogne, et que cela avait été expressément convenu,
-quoiqu'il n'en eût point été fait mention dans le traité d'Arras. Bien
-que Philippe se montrât peu disposé à céder, son langage s'était
-adouci, et il congédia les ambassadeurs en leur déclarant «que la
-matière estoit grande et qu'il y eschéoyt bien penser.»
-
-Evidemment le duc de Bourgogne ne pouvait consentir à la restitution
-de ces villes, dont le rachat avait été fixé à la somme énorme de
-quatre cent mille écus d'or: si elles avaient cessé d'être une
-barrière contre les Anglais chassés de la Normandie, elles restaient,
-pour le duc Philippe, ce qu'elles étaient avant tout à ses yeux, une
-ligne importante de défense contre les rois de France, qui avaient si
-fréquemment envahi, sans obstacle, les plaines fertiles de l'Artois et
-de la Flandre. La puissance du duc de Bourgogne reposait sur le traité
-d'Arras; il ne pouvait, sans en abdiquer les fruits, en déchirer le
-texte dans l'une des clauses qui lui étaient les plus avantageuses.
-Cependant il n'ignorait pas que Charles VII, triomphant à la fois du
-Dauphin réduit à s'humilier et des Anglais expulsés de la Guyenne,
-réunissait à ses frontières du nord tous ses chevaliers et tous ses
-hommes d'armes pour le combattre. Il temporisait et attendait son
-salut de l'Angleterre. Une guerre civile, fomentée par le duc d'York,
-avait été étouffée par la fortune victorieuse de la maison de
-Lancastre, à laquelle la duchesse de Bourgogne appartenait par sa
-mère, et le gouvernement était de nouveau dirigé par le duc de
-Somerset, si favorable au duc Philippe qu'il avait été accusé au
-parlement de l'année précédente de vouloir lui livrer Calais. Il n'est
-guère permis de douter que des agents bourguignons n'aient suivi à
-Londres le cours des événements, prêts à en profiter dans l'intérêt de
-leur maître, et s'appuyant sans cesse sur tout ce que les passions
-nationales conservaient d'hostile contre les Français; l'histoire ne
-nous a conservé ni leurs noms, ni les traces de leurs négociations;
-mais nous en connaissons le résultat: le choix de Jean Talbot, le
-fameux comte de Shrewsbury, pour commander une expédition qui allait
-aborder dans la Gironde.
-
-C'était le 21 août que les ambassadeurs français avaient réclamé du
-duc Philippe la restitution des villes de la Somme, «ayant charge de
-s'adresser à sa personne et non à autre, privément et rondement, sans
-entrer en grans argumens,» car il suffit d'être fort et redoutable
-pour avoir le droit de parler haut et bref. L'invasion imminente des
-Anglais, en appelant de nouveau dans les provinces du midi les forces
-de Charles VII, qui s'était trop confié dans la trêve, modifia tout à
-coup leur position. L'ambassadeur mandataire de la colère et des
-vengeances du seigneur suzerain s'effaça: il ne resta que l'homme
-timide et faible, entouré des séductions d'un vassal plus riche que le
-roi lui-même.
-
-Le 30 août, les envoyés du roi de France adressèrent aux échevins de
-Gand une lettre où ils avouaient que jusqu'à ce jour ils n'avaient
-rien obtenu du duc de Bourgogne, et toutefois, d'après leur propre
-aveu, le moment approchait où la fin des trêves nécessiterait
-l'adoption d'un «appointement.» Quel qu'il dût être, ils leur
-défendaient, au nom du roi, «qui a bien le vouloir de donner remise à
-leurs griefs,» de chercher à s'y opposer «en procédant par armes ne
-par voie de fait.»
-
-Les craintes que fit naître cette déclaration, si ambiguë dans ses
-termes et si menaçante dans ce qu'elle laissait entrevoir, ne devaient
-pas tarder à se confirmer. Le 3 septembre, vers le soir, les députés
-flamands qui avaient pris part aux conférences de Lille rentrèrent
-tristement à Gand. Leur mission avait été terminée par le rejet de
-toutes leurs demandes, et dès le lendemain on publia à Lille, au
-cloître de Saint-Pierre, la sentence arbitrale des ambassadeurs
-français, toute favorable aux prétentions du duc. Elle ordonnait que
-les portes par lesquelles les Gantois étaient sortis pour attaquer
-Audenarde seraient fermées le jeudi de chaque semaine; que celle par
-laquelle ils s'étaient dirigés vers Basele le serait perpétuellement;
-qu'ils payeraient une amende de deux cent mille écus d'or; que toutes
-leurs bannières leur seraient enlevées; que les chaperons blancs
-seraient supprimés; qu'il n'y aurait plus d'assemblées générales des
-métiers; que les magistrats de Gand n'exerceraient aucune autorité
-supérieure sur les châtellenies voisines, et ne pourraient prendre
-aucune décision sans l'assentiment du bailli du duc; que ces mêmes
-magistrats se rendraient, en chemise et tête nue, au devant du duc,
-suivis de deux mille bourgeois sans ceinture, pour s'excuser en toute
-humilité de leur rébellion et en demander pardon, grâce et
-miséricorde.
-
-Quelques jours s'écoulèrent. Un héraut chargé par les ambassadeurs
-français d'interpeller les Gantois sur leur adhésion à la sentence du
-4 septembre, quitta Lille et se rendit à Gand. Dès qu'il fut descendu
-dans une hôtellerie, il s'informa de quelle manière il pourrait
-remplir son message. «Gardez-vous bien, s'écria l'hôte prenant pitié
-de lui, gardez-vous bien de faire connaître quel motif vous amène, car
-si on le savait, vous seriez perdu.» Et il cacha le héraut dans sa
-maison afin qu'il pût attendre un moment plus favorable pour
-s'acquitter de sa mission. Cependant l'agitation ne se calmait point.
-La _collace_, convoquée le 8 septembre, avait rejeté tout d'une voix
-le traité de Lille comme contraire aux priviléges de la commune, et il
-ne resta au héraut qu'à tourner sa robe ornée de fleurs de lis et à
-feindre qu'il était un marchand français revenant d'Anvers. Il y
-réussit, se fit ouvrir les portes de la ville et frappa son cheval de
-l'éperon jusqu'à ce qu'il fût rentré à Lille.
-
-Il nous reste à raconter ce qu'était devenue la négociation relative
-aux villes de la Somme. Le 9 septembre, c'est-à-dire, selon toute
-apparence, le jour même du retour du messager français envoyé à Gand,
-le duc Philippe, ne tenant aucun compte de la sentence rendue en sa
-faveur par les envoyés de Charles VII, repoussa tout ce qu'ils avaient
-allégué sur l'origine de la cession de 1435, en se contentant de
-répondre que les causes en étaient assez connues, mais «qu'il ne le
-vouloit point dire pour l'honneur du roy.» C'était rappeler l'attentat
-de Montereau, l'alliance du duc Jean et des Anglais, et l'humiliation
-du roi qui, pour ne pas subir la loi des étrangers, l'avait acceptée
-d'un vassal. Cette réponse était un défi au moment où le duc se
-félicitait de voir les Anglais menacer de nouveau la Guyenne et
-peut-être même se préparer à reconquérir la Normandie.
-
-Du reste, Philippe ne méconnaissait point les bons services des
-ambassadeurs français qui avaient condamné les Gantois. Comme s'il
-prévoyait qu'ils pourraient être mal accueillis à leur retour à Paris,
-il leur promit d'écrire au roi en leur faveur, puis il leur fit donner
-six mille ridders «pour leur travail.»
-
-Les Gantois avaient déjà chargé un religieux cordelier de porter à
-Charles VII une protestation contre la sentence de ses ambassadeurs,
-protestation où ils mentionnaient toutes les promesses qui leur
-avaient été faites et les réserves admises dans ses négociations pour
-leurs priviléges et leurs franchises: «néanmoins,» ajoutaient-ils dans
-leur lettre au roi, «vos ambassadeurs ont fait tout au contraire,
-mettant arrière et délaissant leurs susdites promesses; car après le
-partement de nos députés de Lille et sans la présence d'aucun
-d'iceulx, ont prononcé un très-rigoureux et malvais appointement
-contre nous, contre nos droits et nos priviléges, franchises,
-libertés, coutumes et usaiges, et sur nos doléances ne ont-ils baillé
-quelque provision, ne appointement pour nous.» Puis, arrivant à la
-défense qui leur avait été faite de poursuivre la guerre, ils en
-rejetaient la responsabilité sur le duc de Bourgogne qui avait
-continué «à tenir clos les passages par lesquels vivres et
-marchandises sont accoutumés estre amenés, ce qui est plus grande et
-griefve voie de fait que faire nous peut.» Ils cherchaient aussi à
-établir la légitimité de leur résistance par les dangers qui les
-entouraient, «veu qu'autrement ils seroient enclos en grande angoisse
-et nécessité, sans avoir vivres, et destruits et ruinés, ce qui n'est
-à souffrir.» Cette énergique protestation se terminait en ces termes:
-«Pour ce, très-chier seigneur, que toutes ces choses sont
-très-malvaises et frauduleuses, contre votre vraye intention et le
-contenu de vos lettres, et aussi contre nos droits, privilégées,
-franchises, libertés, coutumes et usaiges et por ce à rebouter de
-toutes nos forces, desquelles nous nous complaignons très
-rigoureusement à Vostre Royale Majesté, comme raison est, nous vous
-supplions en toute humilité qu'il vous plaise les délinquans corriger
-et ès dites fautes remédier et pourveoir.»
-
-Les Gantois abordaient déjà cette nouvelle lutte dont leur lettre à
-Charles VII offrait l'apologie: de toutes parts, ils recommençaient la
-guerre. Le 17 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain quitta Gand
-pendant la nuit avec les compagnons de la _Verte-Tente_ et se dirigea
-vers Hulst. Tandis qu'il faisait allumer des torches près des remparts
-afin de tromper les Bourguignons dans ces mêmes lieux où une ruse
-semblable avait été fatale aux Gantois, il y pénétrait du côté opposé
-sans trouver de résistance, et passait la garnison au fil de l'épée.
-Il enleva tous les canons et les ramena à Gand, après avoir fait
-mettre le feu à la ville de Hulst pour que les ennemis ne pussent plus
-s'y établir. Peu de jours après, il sortit de nouveau de Gand,
-s'empara du bourg d'Axel et détruisit le château d'Adrien de Vorholt,
-chevalier du parti du duc. Le 24 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain
-alla attaquer Alost; mais le sire de Wissocq se tenait sur ses gardes,
-et il ne parvint qu'à en brûler les faubourgs: le même jour, une autre
-expédition s'éloignait de Gand sous les ordres de Jean de Vos; elle
-incendia Harlebeke et menaça Courtray sans rencontrer d'obstacle dans
-sa marche.
-
-La situation du duc était fort embarrassante. Ses trésors
-s'épuisaient, et la continuation de la guerre l'obligeait à de
-nouveaux emprunts. Le Luxembourg se révoltait. Il avait d'autres
-sujets d'inquiétude pour ses Etats de Bourgogne. Mais il était loin de
-pouvoir songer à étouffer avec vigueur les désordres du Luxembourg, et
-ce fut de la Bourgogne même qu'il se vit réduit à appeler en Flandre
-le maréchal de Blamont. Il lui confia le commandement supérieur de
-l'armée dont le centre était à Courtray. Courtray avait été aussi,
-sous Philippe le Hardi, la résidence du sire de Jumont, si fameux par
-sa cruauté. Le sire de Blamont, né dans le même pays que lui, devait
-au même titre atteindre la même célébrité. «Le marescal de Bourgongne,
-qui estoit homme boiteux et contrefait, commanda, porte une ancienne
-chronique, que tous les villages et maisons estant à cinq lieues
-entour de la ville de Gand feussent mis en feu et flambe, pour lequel
-commandement furent en une sepmaine arses et anéanties plus de huit
-mille maisons, et ne furent, comme on disoit, oncques gens d'armes
-veus faire tant de desrisions que ceulx dudit marescal faisoient, car
-ils prenoient hommes, femmes et enfans et les menoient à Courtray et à
-Audenarde, liez comme bestes et les vendoient ès marchiés, et ceulx
-que ils ne povoient vendre estoient par eulx noiez, penduz ou
-esgeullez.» Le sire de la Gruuthuse, ce noble chevalier qui retenait,
-par l'affection dont il était l'objet, toute la commune de Bruges sous
-les bannières bourguignonnes, avait seul osé protester contre ces
-barbares dévastations.
-
-Le sire de Blamont avait également ordonné que tous ceux qui
-habitaient dans le pays de Gand se retirassent dans quelque
-forteresse: sa protection inspirait peu de confiance, et malgré ses
-proclamations, les populations préférèrent chercher un refuge à Gand.
-On n'exécuta pas davantage une ordonnance du duc qui prescrivait de
-prendre la croix de Saint-André, en annonçant qu'il considérerait
-comme ennemis tous ceux qui ne la porteraient point.
-
-Le sire de Blamont, irrité, ne se montra que plus terrible dans ses
-vengeances. Il se rendait de village en village, ne laissant derrière
-lui que des ruines. Tantôt il brûlait les églises, afin qu'on n'y
-sonnât plus le tocsin à son approche; tantôt il renversait les
-châteaux des nobles ou les fermes des laboureurs, pour que les Gantois
-n'y trouvassent point un asile. Le pillage et le butin remplissaient
-son trésor.
-
-Le 27 octobre, un corps de Bourguignons parut devant Gand. Ils avaient
-quitté Alost sous les ordres du bâtard de Bourgogne. Pleins de
-confiance dans leurs forces, ils espéraient pouvoir exciter les
-Gantois à venir les attaquer, et se croyaient trop assurés de vaincre
-s'il leur était donné de combattre. A peine étaient-ils arrivés à une
-demi-lieue de la ville que les Gantois s'avancèrent en grand nombre,
-précédés de quelques Anglais à cheval. Le bâtard de Bourgogne ordonna
-aussitôt que chacun mît pied à terre; mais cet ordre ne fut point
-exécuté: dès le premier choc la confusion se mit parmi ses gens, et
-ils se débandèrent sans que ses prières ni ses menaces les pussent
-arrêter. Il eut lui-même à grand'peine le temps de remonter à cheval
-avec son gouverneur, messire François l'Aragonais, et suivit, avec une
-vingtaine d'hommes d'armes, la route où les fuyards avaient jeté leurs
-lances, leurs arcs et leurs harnois. Cette retraite rapide, qui les
-couvrit de honte, assura du moins leur salut. Quatre mille Gantois
-étaient sortis par une autre porte de la ville pour leur couper la
-retraite; mais lorsqu'ils parvinrent au but de leur marche, les
-Bourguignons s'étaient déjà cachés dans les murs d'Alost.
-
-Le maréchal de Bourgogne chercha à réparer cet échec par de nouvelles
-vengeances. Ses archers chassèrent les Gantois d'Eecloo et
-incendièrent cette ville; le même sort était réservé au bourg de
-Thielt. Le 3 novembre, ce sont les moulins d'Assenede qui sont livrés
-aux flammes; deux jours après, c'est le bourg de Waerschoot. Peut-être
-les Picards se souviennent-ils que les communes flamandes, à leur
-retour de Montdidier, ont saccagé leurs campagnes comme ils ravagent
-eux-mêmes celles de la Flandre.
-
-Gand s'émeut de ces dévastations. Une levée de cinq hommes par
-_connétablie_ est ordonnée: on leur confie le terrible soin des
-représailles. Tandis que les Picards dévastent Ruysselede, Aeltre et
-Sleydinghe, les milices de Gand brûlent Oostbourg et Ardenbourg,
-menacent l'Ecluse et réunissent deux cents chariots de butin. Les
-Picards s'en inquiètent peu; ils s'avancent, le 19 novembre, près de
-Gand, jusqu'à l'abbaye de Tronchiennes. Le lendemain, les Gantois,
-prenant de nouveau les armes, se dirigent, au nombre de dix mille,
-vers Alost. Mais leur marche est retardée par des tourbillons de neige
-et de pluie, et ils se retirent en apprenant que le sire de Wissocq,
-prévenu de leurs desseins, a mandé des renforts de Termonde. Peu de
-jours s'étaient toutefois écoulés quand les compagnons de la
-_Verte-Tente_ vengèrent cet échec par une autre excursion dans le
-pays d'Alost. Triste spectacle qui n'appartient qu'aux guerres
-civiles! Pendant qu'à l'est de la ville de bruyantes acclamations
-saluaient le butin conquis dans une riche et fertile contrée qui était
-aussi une terre flamande, des gémissements et des larmes répondaient,
-sur les remparts opposés, à ces cris de joie. Les habitants de
-Somerghem, réfugiés à Gand, voyaient à l'horizon se dessiner les
-lueurs de l'incendie qui dévorait leurs maisons, et maudissaient les
-Picards comme d'autres maudissaient les Gantois.
-
-Un combat plus important eut lieu le 2 décembre. Mille Gantois étaient
-allés protéger les habitants de Merlebeke menacés par Philippe de
-Lalaing. Un instant repoussés, ils reçurent des renforts et
-poursuivirent les Bourguignons jusqu'à une lieue d'Audenarde. Là,
-Jacques de Lalaing accourut au secours de son frère et la lutte
-recommença; déjà un corps de quatre mille Gantois, hâtant sa marche,
-se préparait à envelopper les ennemis, quand il cherchèrent dans les
-murailles d'Audenarde un refuge contre les Gantois, qui passèrent la
-nuit à l'abbaye d'Eenhaem. Depuis ce jour, les escarmouches devinrent
-de plus en plus fréquentes; les Bourguignons se voyaient réduits à
-laisser des garnisons dans les principales forteresses; les
-intempéries de l'hiver gênaient leurs communications, et les
-chevaliers n'osaient guère s'aventurer hors des châteaux, de crainte
-de voir leurs destriers s'enfoncer dans un terrain trempé par les
-pluies ou les inondations.
-
-Le bruit des succès des Gantois arriva jusqu'en France. Charles VII,
-apprenant d'une part le rétablissement de l'influence du parti d'York
-en Angleterre, d'autre part, rassuré sur l'invasion des Anglais dans
-la Guyenne, se souvient tardivement de la protestation des Gantois, et
-le 10 décembre 1452, il charge à Moulins son chambellan, Guillaume de
-Menipeny, Guillaume de Vic et Jean de Saint-Romain, l'un conseiller au
-parlement, l'autre membre de la cour des aides, d'une mission presque
-semblable à celle de Louis de Beaumont. Le roi de France sait que les
-Gantois accusent ses premiers ambassadeurs d'avoir excédé les limites
-de leur droit d'arbitrage; en sa qualité de leur souverain seigneur,
-il ne peut refuser d'entendre leurs plaintes; il est même tenu, s'ils
-le demandent, de leur accorder provision en cas d'appel; mais il
-désire surtout de voir la paix rétablie dans leur pays. Ses
-ambassadeurs porteront aussi au duc de Bourgogne les plaintes du roi
-sur les excursions de ses hommes d'armes dans le Tournésis et sur
-l'asile qu'ont trouvé dans ses Etats des maraudeurs anglais. Tel est
-le texte des instructions qui nous ont été conservées; mais, s'il faut
-en croire les chroniques flamandes, les Gantois avaient reçu vers la
-même époque des lettres royales bien plus explicites dans lesquelles
-Charles VII désavouait la sentence prononcée par ses députés comme
-obtenue par fraude contrairement à sa volonté.
-
-Guillaume de Menypeny, Guillaume de Vic et Jean de Saint-Romain,
-partis de Paris le 16 janvier 1452 (v. st.), passèrent huit jours à
-Tournay pour s'enquérir «des maulx et dommaiges que les gens de
-monsieur de Bourgogne avoient faicts sur les subjects du roy,»
-notamment du sac du village d'Espierres, situé dans la châtellenie de
-Tournay. Ils y reçurent le sauf-conduit qu'ils avaient fait demander
-aux Gantois; puis ils se rendirent le 29 janvier à Lille, près du duc
-de Bourgogne. Huit jours s'écoulèrent avant qu'ils obtinssent une
-audience. On leur disait que le duc était «ung peu malade,» mais ses
-conseillers ne leur cachaient point «qu'ils faisoient grand desplaisir
-à monseigneur de Bourgogne de luy parler de la matière de Gand.» Ils
-le trouvèrent enfin, le 5 février, assis près de son lit dans un
-fauteuil qu'il ne quitta qu'un instant pour les saluer en portant la
-main à son chaperon, et lorsqu'ils eurent exposé leur créance, le
-chancelier de Bourgogne leur promit, au nom du duc, une réponse qu'ils
-devaient longtemps attendre.
-
-Philippe n'avait rien négligé pour faire échouer la nouvelle tentative
-de médiation qu'il redoutait. En apprenant l'envoi des lettres de
-Charles VII qui désavouait la conduite de ses premiers ambassadeurs en
-en désignant de nouveaux, il avait essayé d'abord de profiter des
-discordes qui régnaient entre les bourgeois de Gand. Jean de Vos,
-jaloux peut-être des succès des _compagnons de la Verte-Tente_,
-accusait le bâtard de Blanc-Estrain d'avoir violé la prison du
-Châtelet pour en retirer un de ses amis, et les disputes devinrent si
-vives que les magistrats ordonnèrent que les deux adversaires fussent
-momentanément privés de leur liberté, comme l'avaient été en 1342,
-dans des circonstances semblables, Jacques d'Artevelde et Jean de
-Steenbeke; toutefois ces divisions cessèrent lorsqu'on annonça qu'un
-capitaine anglais, nommé Jean Fallot, avait trahi avec quelques-uns
-des siens la cause des Gantois. Thierri de Schoonbrouck, qui avait
-présidé à l'arrestation du bâtard de Blanc-Estrain et de Jean de Vos,
-se plaça lui-même à la tête de leurs factions réconciliées, pour aller
-incendier les retranchements de Termonde où les transfuges avaient
-trouvé un asile.
-
-Le complot de Jean Fallot avait été découvert le 25 janvier,
-c'est-à-dire le jour même où les ambassadeurs français écrivaient de
-Tournay aux échevins et aux capitaines de Gand; s'il eût réussi, le
-messager de Charles VII, le poursuivant Régneville, à l'écu
-fleurdelisé, n'aurait trouvé aux bords de l'Escaut que les souvenirs
-de la puissance communale un instant flattée par la puissance royale:
-mais ce complot avait échoué et, grâce à un revirement rapide de la
-politique bourguignonne toujours habile, le héraut français ne
-rencontra au marché du Vendredi qu'un autre héraut revêtu de la croix
-de Saint-André; celui-ci était aussi chargé d'offrir la paix, non pas
-la paix incertaine et éloignée à la suite d'une intervention à
-laquelle, depuis les conférences de Lille, le peuple ne croyait plus,
-mais la paix immédiate et complète, négociée en Flandre même, sans
-intermédiaires étrangers, entre le duc, légitime successeur de trois
-dynasties de princes, et la commune, héritière incontestée de trois
-siècles de grandeur et de liberté. Ce langage devait séduire et
-rallier les esprits; on crut que l'intérêt du duc pouvait le rendre
-sincère, et dès le 28 janvier des députés gantois allèrent porter des
-paroles d'union et de paix au bâtard Antoine de Bourgogne dans cette
-ville de Termonde où, deux jours auparavant, ils avaient lancé la
-flamme pour venger une trahison.
-
-La mission des ambassadeurs français devenait de plus en plus
-difficile. «Nous étions, racontent-ils eux-mêmes, en grant perplexité
-sur ce que nous avions à besoigner, car nous savions bien que monsieur
-de Bourgogne n'avoit pas grande fiance au roy, ne à nous, et luy
-sembloit que nostre alée par delà estoit à son préjudice, car on luy
-avoit dit que, n'eust esté l'empeschement de Bourdeaux, l'armée du roy
-fust tournée sur luy.» Tantôt on leur parlait des conférences qui
-s'étaient déjà ouvertes, d'abord à Damme, ensuite à Bruges, entre le
-comte d'Etampes et les députés de Gand; tantôt on ajoutait que
-Philippe s'était assuré l'alliance du duc d'York et qu'il n'avait même
-consenti à recevoir, le 5 février, les envoyés de Charles VII qu'afin
-de pouvoir instruire de l'objet de leur mission le bâtard de Saint-Pol
-qui allait partir pour l'Angleterre. Las de trois semaines d'attente,
-ils résolurent d'aller trouver Pierre de Charny, chevalier de la
-Toison d'or et l'un des principaux conseillers du duc, moins pour se
-plaindre que pour se faire un mérite de leur inactivité. Ils avouent
-eux-mêmes qu'ils n'osaient poursuivre leur voyage en Flandre,
-craignant «que le bastard de Saint-Pol fist quelque mauvais
-appoinctement avec les Anglois et que monsieur de Bourgongne voulsist
-prendre son excusation sur leur alée de Gand.» Le sire de Charny
-exprima nettement le mécontentement du duc et son dessein de continuer
-la guerre contre les Gantois, lors même qu'ils obtiendraient provision
-du roi: il termina en essayant de les corrompre comme on avait,
-quelques mois auparavant, déjà corrompu Louis de Beaumont et Jean
-Dauvet. Le lendemain, dans une autre entrevue, le chancelier de
-Bourgogne exprima le même dédain pour les protestations des
-ambassadeurs français. Il feignit d'ignorer que des conférences
-avaient eu lieu à Bruges, et accusa le roi d'offrir aux Gantois une
-intervention qu'ils ne sollicitaient pas plus que le duc «qui n'eust
-oncques espérance en son ayde ou secours.»
-
-Les nouvelles qu'on recevait de Flandre continuaient à être obscures
-et confuses. Au nord de Gand, Geoffroi de Thoisy, qui, dix années plus
-tôt, avait glorieusement combattu avec une flotte bourguignonne contre
-les Turcs dans les mers de l'Archipel et au siége de Rhodes, avait été
-chargé du commandement d'une galère, d'une berge et d'un brigantin,
-dont les équipages formaient à peine cent cinquante hommes, et il
-croisait dans les canaux du pays des Quatre-Métiers, non plus pour
-défendre la croix menacée par le croissant, mais pour saisir quelques
-chargements de blé et affamer l'une des cités les plus populeuses du
-monde chrétien. Au même moment, les amis du bâtard de Blanc-Estrain
-déployaient, du côté opposé de la ville, une activité et une énergie
-que rien ne pouvait suspendre ni affaiblir. Après avoir enlevé
-Grammont, pillé Lessines, et défait les hommes d'armes de Jean de Croy
-dans la plaine de Sarlinghen, ils avaient vaincu au pied des faubourgs
-embrasés de Courtray, Gauvain Quiéret, dont l'aïeul, serviteur dévoué
-de Philippe de Valois, avait succombé en luttant contre les communes
-flamandes à la fameuse journée de l'Ecluse; puis ils avaient cherché,
-non loin du théâtre de ce succès, à s'emparer de la duchesse de
-Bourgogne, et un sanglant combat avait eu lieu, dans lequel Simon de
-Lalaing eût partagé le sort du sire de Quinghien, frappé à ses côtés,
-si le sire de Maldeghem n'était accouru pour relever sa bannière un
-instant abattue.
-
-C'était au milieu de ces scènes de désolation que Jérôme Coubrake et
-ses collègues traitaient à Bruges avec le comte d'Etampes. Ces
-négociations duraient encore lorsque le duc de Bourgogne, complètement
-rassuré sur la conclusion d'une alliance de Charles VII avec la
-commune de Gand, consentit à faire connaître sa réponse aux
-réclamations qui lui avaient été naguère présentées par les
-ambassadeurs français. Dans une audience solennelle à laquelle
-assistaient le comte de Charolais et plusieurs chevaliers, maître
-Nicolas Rolin, chancelier de Bourgogne, prit la parole et déclara que
-le duc de Bourgogne ne permettrait point aux envoyés de Charles VII de
-se rendre à Gand, car «il ne vouloit estre en rien obligé, ne tenu à
-eulx.»--«Laquelle réponse ouïe, ajoutent les ambassadeurs dans la
-relation de leur mission, nous requismes à monsieur de Bourgongne que
-nous eussions icelle par escript; mais ledit chancelier respondit
-qu'il n'estoit jà besoing et le refusa.»
-
-Immédiatement après on voit les ambassadeurs français annoncer «qu'ils
-sont contens de surseoir pour ung temps,» et se retirer à Tournay. Ils
-y apprirent que les conférences avaient cessé à Bruges, et ils
-terminaient, le 28 mars, en ces termes, la lettre par laquelle ils
-mandaient au roi la rupture des négociations: «Monseigneur de
-Bourgogne faict très-grosse armée, et dit-on communément par deçà que
-l'aliance des Anglois et de monsieur de Bourgogne est faicte, et qu'il
-doit brief arriver à Calais de six à huit mille Anglois et y voyons de
-grandes apparences.»
-
-Ces bruits sur l'alliance du duc et des Anglais se propageaient de
-plus en plus. On ajoutait même qu'elle devait être cimentée par le
-mariage du comte de Charolais avec une fille du duc d'York. Les
-ambassadeurs français redoutaient cette confédération au moment où
-Charles VII se préparait à combattre les Anglais en Guyenne et une
-nouvelle Praguerie dans le Dauphiné. Ils ne s'étaient retirés à
-Tournay qu'afin «de ne pas donner matière à monsieur de Bourgongne de
-consentir quelque chose villaine avec les Anglois.» S'ils n'ignoraient
-point qu'ils ne pouvaient, sans mécontenter le duc de Bourgogne,
-«s'embesogner» de la paix, ils savaient aussi que les Gantois étaient
-peu disposés à accepter de nouveau l'arbitrage du roi de France. Ils
-leur avaient toutefois adressé deux lettres, mais les bourgeois de
-Gand leur avaient répondu pour leur exprimer leur étonnement de ce
-qu'ils ne faisaient point usage de leur sauf-conduit, et pour les
-presser de se rendre dans leur ville. Ils n'osèrent jamais céder à ces
-prières: ils commençaient même à penser que dans l'intérêt du roi de
-France il valait mieux que la guerre de Flandre ne cessât pas sitôt.
-
-Cependant il fallait, pour l'honneur de la tentative du roi, qu'elle
-parût avoir été accueillie avec quelque déférence par les deux
-parties, et que ses envoyés, «se despartissent le plus agréablement
-que faire se pouvoit.» Ils écrivirent donc une nouvelle lettre aux
-Gantois pour leur annoncer qu'à toute époque le roi recevrait leur
-appel et leur accorderait provision. Cette fois, ils ne la confièrent
-pas à un poursuivant d'armes, qui eût peut-être été exposé à quelque
-insulte, mais à un messager obscur et inconnu: c'était un barbier
-nommé Jean de Mons.
-
-Avant qu'ils connussent le résultat de cette démarche à Gand, Jean de
-Saint-Romain se rendit à Lille, où l'on venait d'apprendre que le duc
-d'York avait pris possession du gouvernement de l'Angleterre sous le
-titre de _protecteur du royaume_. Jean de Saint-Romain rencontra à
-Lille des agents du Dauphin et des émissaires du duc d'Alençon. On
-chercha à lui persuader que pour ces derniers il s'agissait de la
-collation d'un bénéfice: quant au Dauphin, il n'envoyait, lui
-disait-on, vers le duc Philippe que pour réclamer un gerfaut. Rien
-n'était d'ailleurs moins rassurant que l'orgueil des conseillers du
-duc. Lorsque les ambassadeurs du roi leur demandèrent s'ils étaient
-disposés à traiter avec les Gantois, ils répondirent sèchement que non
-et changèrent de propos pour menacer Charles VII de voir bientôt
-éclater au sein de ses Etats une insurrection aussi dangereuse que
-celle des communes flamandes. «Le peuple de France est mal content du
-roy, leur dit le sire de Charny, pour les tailles et aydes qui courent
-et la mangerie qui s'y fait, et il y a grant dangier.»--«Sachez, au
-regard des aydes, repartit Jean de Saint-Romain, que l'ayde du vin ès
-pays de monsieur de Bourgongne, monte plus en une seule ville que
-toutes les aydes du roy en deux villes;» puis il se retira.
-
-Quand Jean de Saint-Romain revint à Tournay, le barbier Jean de Mons y
-arrivait annonçant que les Gantois, après l'avoir fait attendre six
-jours, ne lui avaient pas donné de réponse et s'étaient contentés de
-déclarer «qu'ils ne demandoient que ce qu'on leur avoit promis, et
-qu'ils n'estoient pas délibérés de plus rescripre à quelque personne
-du monde.»
-
-Le 14 avril 1453, les envoyés français quittèrent Tournay pour
-retourner près de Charles VII, qui s était rendu au château de
-Montbazon d'où il surveillait les préparatifs de son expédition contre
-la Guyenne.
-
-Résumons brièvement les événements qui entretenaient la confiance des
-Gantois. Vainqueurs des Picards à Essche-Saint-Liévin et à Sleydinghe,
-ils avaient, malgré la garnison d'Audenarde, étendu leurs excursions
-jusqu'aux frontières du Tournésis et avaient arboré aux portes de
-Bruges, à Male, sur le vieux château des comtes de Flandre, la
-bannière de Gand. Deux attaques avaient été dirigées contre la ville
-de Termonde; on les avait vus aussi, au nombre de quatorze mille,
-menacer Alost où s'était enfermé le sire de la Viefville, et se
-retirer en bon ordre, sans qu'un corps d'armée bourguignon, commandé
-par le sire de Wissocq, osât les inquiéter. Enfin, Adrien de Vorholt,
-surpris par les paysans du district d'Axel, n'avait survécu à la
-défaite de ses compagnons d'armes qu'en traversant à la nage les
-ruisseaux qui abondent dans le pays des Quatre-Métiers. L'audace des
-Gantois était devenue si grande que l'un d'eux pénétra dans la ville
-de Lille et jeta une mèche enflammée dans une tour de l'hôtel du duc,
-où étaient déposés plusieurs tonneaux de poudre, «et si l'on n'y feust
-allé, dit Jacques Duclercq, toute l'artillerie du duc eust esté arse.»
-
-Ces combats affligeaient surtout ceux qui y trouvaient le présage
-d'une guerre plus terrible et plus sanglante que rien ne pouvait
-arrêter ni prévenir. Philippe était résolu à tenter un dernier effort:
-il avait convoqué, le 15 mai, ses sergents et ses hommes d'armes,
-recrutés presque tous parmi des mercenaires, auxquels les bonnes
-villes fermaient leurs portes, car il suffisait au duc de Bourgogne
-que son armée fût nombreuse et surtout qu'elle fût promptement réunie.
-Charles VII maintenait l'ordre dans l'intérieur de son royaume et se
-préparait à en rétablir les anciennes frontières. On annonçait
-d'ailleurs que l'insurrection du Luxembourg contre le joug bourguignon
-se développait de jour en jour: elle pouvait s'étendre plus loin, et
-rallier aux communes de Flandre les populations des bords de la Meuse
-et du Brabant.
-
-Dans ces circonstances, au moment où l'agitation renaissante annonçait
-déjà la guerre, les marchands des _nations_ tentèrent un dernier
-effort pour faire entendre les plaintes impuissantes de l'industrie et
-du commerce «dont ledict pays de Flandre le plus est «soutenu.» Ils
-conduisirent à Lille, avec eux, les députés de Gand, Philippe
-Sersanders, Jean Van der Moere, Jean Van der Eecken et Jérôme
-Coubrake. Les députés de Gand n'obtinrent, malgré les démarches des
-_nations_, rien de plus à Lille qu'à Bruges, et lorsque, rentrés dans
-leur patrie, ils rendirent compte de leur mission à leurs concitoyens,
-l'on n'entendit sur la place publique qu'une acclamation unanime: «La
-guerre! la guerre! l'on verra quels sont les loyaux Gantois qui
-combattront pour leur liberté!»
-
-Cette guerre allait s'ouvrir sous de funestes auspices. Le 16 juin, la
-garnison d'Ath avait dispersé les _compagnons de la Verte-Tente_ et
-blessé leur célèbre chef, le bâtard de Blanc-Estrain. Deux jours
-après, le duc de Bourgogne quittait Lille; il réunit son armée à
-Courtray et la conduisit devant le château de Schendelbeke, d'où les
-Gantois faisaient de nombreuses excursions dans le Hainaut. Bien qu'il
-eût une forte artillerie, il y rencontra pendant quatre jours une
-vaillante résistance; le cinquième, il fit proposer une trêve et
-négocia avec les assiégés. Jean de Waesberghe, qui commandait à
-Schendelbeke, n'avait que cent quatre compagnons avec lui; il fit
-ouvrir les portes et se confia à la générosité du duc; mais le
-lendemain, lorsqu'on délibéra sur son sort, le grand bailli de
-Hainaut, Jean de Croy, qui avait à plusieurs reprises échoué dans ses
-efforts pour s'emparer du château de Schendelbeke, demanda la mort de
-tous ceux qui l'occupaient. Son avis prévalut: le duc ordonna que l'on
-pendît toute la garnison, son chef Jean de Waesberghe au pont-levis de
-la forteresse, les autres Gantois aux arbres les plus voisins.
-
-Un seul prisonnier avait été épargné: c'était le capitaine du château
-de Gavre. On avait jugé que sa vie pouvait être plus utile au duc que
-sa mort, si en la lui conservant on s'assurait un nouveau succès. En
-effet, le maréchal de Bourgogne le conduisit devant le château de
-Gavre: il le contraignit à crier de loin aux siens qu'ils cessassent
-toute résistance; mais ils refusèrent de l'écouter et répondirent par
-des décharges d'artillerie. Le maréchal de Bourgogne, ayant échoué
-dans sa tentative, se vengea du moins de la fermeté des défenseurs de
-Gavre en leur offrant le spectacle du supplice de leur capitaine. Si
-le capitaine du château de Gavre ne s'était pas trouvé à Schendelbeke,
-la cause des communes de Flandre eût probablement été sauvée.
-
-Philippe, après s'être arrêté à Harlebeke pour y présider à d'autres
-supplices, s'était rendu devant le château de Poucke.
-
-Le château de Poucke avait été bâti, à une époque reculée, près des
-bruyères d'Axpoele, où Thierri d'Alsace fut vaincu par Guillaume de
-Normandie. Au quinzième siècle, il était devenu l'asile des milices
-communales, qui avaient attaqué le comte d'Etampes à son retour de
-Nevele, et qui depuis lors n'avaient cessé de parcourir tout le pays
-depuis Bruges jusqu'à Roulers. Dès le mois de juillet de l'année
-précédente, le sire de Praet, qui n'avait pas quitté Gand, avait
-consenti, comme tuteur de Roland de Poucke, à ce que l'on en détruisît
-les ponts pour en rendre la défense plus aisée. Au mois de septembre,
-le sire de Blamont avait vainement cherché à s'en emparer et n'avait
-réussi qu'à brûler les bâtiments extérieurs.
-
-Les ressources dont disposait le duc de Bourgogne lui permettaient
-d'espérer un succès plus complet: son artillerie était formidable;
-elle avait à peine été placée vis-à-vis des murailles qui paraissaient
-les plus favorables à l'attaque, lorsque Jacques de Lalaing arriva de
-l'abbaye d'Eenhaem, abandonnée par les Gantois, que le duc lui avait
-ordonné de livrer aux flammes. Son premier soin fut d'examiner les
-préparatifs du siége; il avait quitté le parapet construit par les
-Bourguignons et regardait, avec le sire de Savense et le bâtard de
-Bourgogne, par l'ouverture d'une palissade, quand une pierre, lancée
-par une machine de guerre, l'atteignit au front; il tomba, essaya de
-parler, joignit les mains et mourut. Ce même jour, il s'était
-dévotement confessé à un docte frère prêcheur de l'incendie de
-l'abbaye d'Eenhaem; il ne l'avait toutefois exécuté qu'à grand regret
-et par la volonté expresse du duc, et la renommée de ses vertus était
-si grande que pendant les trêves de 1452 les Gantois avaient résolu,
-par une délibération solennelle de la _collace_, de concourir à ses
-efforts pour délivrer le pays des meurtriers et des maraudeurs. «Il
-fust, dit son chroniqueur, chevalier doux, amiable et courtois, large
-aumosnier et pitoyable; tout son temps aida les pauvres, veuves et
-orphelins. De Dieu avoit été doué de cinq dons: et premièrement,
-c'estoit la fleur des chevaliers, il fust beau comme Paris, il fust
-pieux comme Enée, il fust sage comme Ulysse le Grec. Quand il se
-trouvoit en bataille contre ses ennemis, il avoit l'ire d'Hector le
-Troyen, mais quand il se véoit au-dessus de ses ennemis, jamais on ne
-trouva homme plus débonnaire ni plus humble.... Quand mort le prit, il
-n'avoit qu'environ trente-deux ans d'âge.»
-
-Jacques de Lalaing, succombant dans tout l'éclat de la jeunesse et de
-la gloire, rappelle l'infortuné Gauthier d'Enghien, également frappé
-par la mort lorsqu'un long avenir semblait réservé à ses exploits.
-Tous deux périrent en combattant les communes flamandes; le premier
-avait été pleuré par Louis de Male, le second fut si vivement regretté
-de ses compagnons d'armes, qu'un lugubre silence succéda tout à coup
-dans le camp de Philippe au tumulte et à l'agitation.
-
-Le château de Poucke, protégé par une faible garnison et privé des
-ressources de sa position par les chaleurs de l'été qui en avaient
-desséché tous les fossés, résista pendant neuf jours. Le capitaine,
-nommé Laurent Goethals, était célèbre par l'audace qu'il avait montrée
-en dirigeant, l'année précédente, au début de la guerre, l'escalade du
-château de Gavre; il avait épousé la fille de ce Jean de Lannoy qui
-avait péri le même jour que le sire d'Herzeele en se précipitant du
-haut de la tour de Nevele au milieu des piques ennemies. Son courage
-ne fut pas plus heureux; contraint à capituler après une résistance
-acharnée, il partagea avec les siens le sort du capitaine de
-Schendelbeke; à peine épargna-t-on quelques prêtres, un lépreux et
-deux ou trois enfants, et c'était toutefois l'un de ces enfants, fils
-d'un pauvre aveugle, qui, en mettant le feu à une coulevrine, avait
-enlevé à l'armée Bourguignonne et à toute la chevalerie chrétienne son
-modèle et son héros.
-
-L'énergie de la défense des Gantois à Poucke et à Schendelbeke avait
-étonné le duc de Bourgogne; si son armée se trouvait ainsi arrêtée
-devant tous les châteaux qu'occupaient ses ennemis, pouvait-il espérer
-quelques résultats d'une tentative qui aurait pour but d'assaillir la
-vaste enceinte de la puissante métropole des communes flamandes? Dès
-le 20 juin, on avait publié à Gand que tout bourgeois qui voulait
-sauver sa vie et celle de ses enfants était invité à ne plus déposer
-les armes. A ces difficultés qui effrayaient le duc de Bourgogne, il
-faut joindre les murmures de ses hommes d'armes, qui ne recevaient
-plus de solde et qui avaient rasé jusque dans leurs fondements les
-châteaux de Schendelbeke et de Poucke sans y recueillir le moindre
-butin. On ne pouvait rien pour les apaiser, les finances étaient
-épuisées; la Bourgogne était un pays pauvre qui produisait peu, et
-l'on n'osait demander des subsides aux villes de Flandre, de peur de
-les mécontenter et de se les rendre hostiles. Philippe se vit tout à
-coup réduit, après une stérile campagne de vingt jours, à donner
-l'ordre de charger l'artillerie sur des chariots et de reprendre la
-route de Courtray. Dans une lettre écrite de cette ville le 13
-juillet, il expliquait lui-même en ces termes les causes de sa
-retraite à Antoine de Croy: «Nous avons fait faire tant de la place de
-Poucke que des gens tout ainsi que de Schendelbeke, et, ce faict, nous
-sommes retraiz en ceste nostre ville de Courtray où nous arrivasmes
-samedi derrain passé, et n'avons depuis peu plus avant procéder au
-fait de nostre guerre, pour ce que paiement ne s'est peu faire de
-nouvel à noz gens d'armes, et nous a convenu jusques à présent
-séjourner icy où nous sommes encoires de présent à nostre très-grand
-dommaige et desplaisance. Toutevoies nostre chancellier est en nostre
-pays de Brabant, pour illec recouvrer et faire finance, laquelle
-espérons brief estre preste.»
-
-Grâce à l'habileté du chancelier de Bourgogne, le duc ne tarda pas à
-recevoir l'or qu'il attendait et il en fit aussitôt deux parts: l'une
-servit à assurer, par le payement d'un mois de solde, l'obéissance et
-la fidélité de l'armée; l'autre fut destinée à saper secrètement cette
-formidable puissance des communes, qui ne reposait que sur la concorde
-et sur l'union. Que fallait-il donc pour qu'elle fût renversée? Il
-suffisait qu'un seul homme trahît, pourvu qu'il jouît de quelque
-influence et sût la faire servir, sous de faux prétextes, à la ruine
-de sa patrie. Cet homme se rencontra. C'était le doyen des maçons,
-Arnould Vander Speeten. Ajoutons, à l'honneur de la Flandre, que loin
-de compter un complice parmi ses concitoyens, il n'en trouva que parmi
-les mercenaires étrangers. Quelques mois s'étaient écoulés depuis que
-Jean Fallot avait fui à Termonde. Deux autres capitaines anglais, Jean
-Fox et Jean Hunt, entraînés par l'exemple de l'alliance du duc d'York
-et du duc de Bourgogne, s'associèrent cette fois à un complot dont les
-résultats devaient être plus complets et plus désastreux.
-
-Arnould Vander Speeten était devenu capitaine du château de Gavre.
-L'Escaut, entourant de ses eaux profondes les murs de cette
-forteresse, paraissait la défendre à la fois contre le tir des
-bombardes et contre l'approche des hommes d'armes. Les murailles en
-étaient hautes et épaisses, mais le regard du voyageur en chercherait
-vainement aujourd'hui quelques traces parmi les herbes d'un pré
-marécageux; il n'y existe pas même une ruine désolée pour rappeler
-tous les souvenirs de deuil attachés au manoir, dont la fatale
-destinée pesa encore au seizième siècle sur le comte d'Egmont.
-
-Qui ne connaît les fabuleux exploits du premier baron de Gavre dont
-les armes étaient les mêmes que celles de Roland, qui combattit en
-Espagne avec Roland, qui mourut avec Roland à Roncevaux? Qui n'a lu la
-gracieuse légende de ce vaillant Louis de Gavre qui alla chercher des
-aventures avec son écuyer Organor dans les montagnes du Frioul, sur
-les côtes d'Istrie, à Corfou, dans les mers de la Phocide et de
-l'Eubée, jusqu'à ce qu'il épousât la belle Ydorie, fille du duc
-Anthénor d'Athènes?
-
-Avec la fin du quatorzième siècle s'ouvre un autre genre d'histoire
-pour le château de Gavre.
-
-Lorsque, après la bataille de Roosebeke, François Ackerman et Pierre
-Van den Bossche relevèrent la bannière des communes, ils eurent soin
-de garnir le château de Gavre de vivres et d'artillerie. Charles VI
-songea à aller l'assiéger après son expédition dans le pays des
-Quatre-Métiers; mais ce fut par des négociations pacifiques que Jean
-de Heyle prépara, l'année suivante, dans ses conférences secrètes avec
-Ackerman au château de Gavre, le rétablissement de l'autorité des ducs
-de Bourgogne. En 1451 (v. st.) le château de Gavre, surpris par les
-Gantois, avait été le premier prétexte de cette guerre dont ses
-murailles devaient voir la dernière journée si cruelle et si funeste.
-
-Le duc de Bourgogne avait hésité quelque temps sur les projets qu'il
-devait adopter: il avait même déjà mandé aux milices du Franc qu'elles
-le rejoignissent le 30 juillet à Somerghem pour aller s'emparer des
-retranchements de Sleydinghe avant que les habitants du métier
-d'Oostbourg eussent eu le temps de rompre leurs digues. Cependant il
-changea d'avis pour favoriser la trahison du doyen des maçons et
-résolut d'attaquer d'abord le château de Gavre. Ce fut le 16 juillet
-qu'il en forma le siége: avant de recommencer la guerre il avait
-envoyé le comte de Charolais auprès de sa mère, de crainte que le
-légitime héritier de ses Etats ne succombât dans quelque escarmouche
-sous les coups des Gantois, comme le grand bâtard de Bourgogne à
-Rupelmonde. Cette fois la duchesse de Bourgogne, tenant un langage
-tout opposé à celui qu'elle lui adressait avant la bataille de Basele,
-mit tout en oeuvre pour le retenir; mais ce fut inutilement qu'elle
-allégua tour à tour les nécessités politiques et la volonté du duc; le
-comte de Charolais ne voulut rien écouter; il répondit à la duchesse
-Isabelle qu'il valait mieux que les Etats dont sa naissance lui
-assurait l'héritage le perdissent jeune que de leur conserver un
-prince sans courage et sans honneur, et sans tarder plus longtemps, il
-retourna près de son père.
-
-Les Gantois, accourant pleins d'alarmes sur leurs remparts,
-entendaient depuis quatre jours les détonations de l'artillerie
-bourguignonne. Les bourgeois ne quittaient plus les armes, et le 22
-juillet on avait inutilement percé toutes les digues qui environnaient
-la ville, dans l'espoir que les inondations de l'Escaut forceraient le
-duc à s'éloigner. L'inquiétude devenait de plus en plus vive, et les
-historiens du temps ont soin de remarquer que la nuit s'était écoulée
-triste et sombre quand aux premiers rayons du jour le capitaine de
-Gavre se présenta aux portes de la ville. Aussitôt entouré d'une
-multitude agitée qui se pressait pour l'interroger, il s'empressa de
-raconter qu'il s'était laissé descendre du haut des créneaux du
-château de Gavre dans les fossés qu'il avait franchis à la nage, et il
-venait lui-même, disait-il, réclamer les secours qu'on lui avait
-promis. Les discours d'Arnould Vander Speeten respiraient l'ardeur la
-plus belliqueuse: il se vantait d'avoir traversé, l'épée à la main,
-tout le camp de Philippe, et prétendait que l'armée bourguignonne
-était si affaiblie et si peu nombreuse que jamais occasion plus
-favorable ne s'était offerte pour l'anéantir.
-
-L'un des capitaines anglais, Jean Fox, appuya ces paroles. Arnould
-Vander Speeten atteignit aisément le but qu'il se proposait;
-l'enthousiasme populaire demanda à grands cris le combat, et la cloche
-du beffroi en donna le signal à toute la cité. Tandis que l'on se
-hâtait de charger sur des chariots les canons et les vivres, les
-échevins, se plaçant sous les bannières de la commune et des métiers,
-appelaient à les suivre tous les bourgeois en état de porter les armes
-depuis l'âge de vingt ans jusqu'à celui de soixante. Les vieillards
-eux-mêmes offraient à leurs fils l'exemple du zèle et du dévouement,
-et les femmes se pressaient dans les rues pour exhorter leurs maris à
-bien combattre.
-
-C'était ainsi que, sous les auspices perfides des discours du doyen
-des maçons, les habitants d'une grande cité se préparaient à confier
-leurs destinées et celles de toute la Flandre communale aux chances
-douteuses d'une bataille. Trente-six ou quarante mille bourgeois
-avaient quitté les murs de Gand. Il formaient deux armées. L'une,
-composée des hommes les plus braves et les plus vigoureux, et précédée
-d'une avant-garde d'archers anglais et de bourgeois à cheval,
-commandée par Jean de Nevele et le bâtard de Blanc-Estrain, s'avança
-rapidement vers Merlebeke et de là vers Vurste, par la route la plus
-directe qui conduisît à Gavre. L'autre, plus nombreuse, s'était
-dirigée vers Lemberghe, où la rejoignirent les milices communales
-accourues du pays de Waes. Sa marche était plus lente, car elle avait
-avec elle une artillerie considérable où tous les canons portaient le
-nom des métiers, qui en avaient payé le prix par des contributions
-volontaires afin de remplacer les _veuglaires_ perdus au siége
-d'Audenarde et à la bataille de Basele.
-
-Déjà Jean de Nevele descendait des hauteurs de Semmersaeke. Jean Fox
-se tenait à côté de lui à la tête des archers anglais. Dès qu'il
-aperçut les chevaucheurs bourguignons de Simon de Lalaing, il frappa
-son cheval de l'éperon et galopa vers eux en faisant signe de la main
-qu'on le protégeât: «Je vous amène, dit-il, les Gantois comme je vous
-l'avais promis, faites-moi conduire vers le duc de Bourgogne, car je
-suis son serviteur et de son parti.» Cette défection eût pu éclairer
-les Gantois sur la sincérité des hommes qui les avaient entraînés au
-combat: ils n'y virent, dans leur indignation, que la honte de
-quelques traîtres qu'il fallait chercher pour les punir au milieu même
-des rangs ennemis, et, se précipitant en avant avec une ardeur
-irrésistible qu'encourageait l'exemple du bâtard de Blanc-Estrain, ils
-culbutèrent devant eux les archers de Jacques de Luxembourg, les
-hommes d'armes allemands du comte de Lutzelstein et les cent lances du
-sire de Beauchamp. Des ravins bordés de haies épaisses leur
-permettaient de s'approcher sans obstacle du camp de Philippe, rempli
-de munitions et d'approvisionnements; mais Simon de Lalaing parvint,
-en multipliant les escarmouches et par un mouvement simulé de
-retraite, à les attirer du côté opposé, et les Gantois de Jean de
-Nevele, arrivés à l'extrémité des bois qui les environnaient,
-aperçurent, au moment où ils se croyaient déjà vainqueurs, l'armée du
-duc de Bourgogne qui s'était hâtée de s'éloigner des bords de l'Escaut
-pour occuper une forte position sur les hauteurs de Gavre; ils
-découvrirent en même temps au delà de cette armée, à l'ombre des tours
-du château qu'ils venaient délivrer, de grandes potences couvertes des
-cadavres de leurs compagnons abandonnés par Arnould Vander Speeten, et
-de ceux de quelques Anglais que le duc Philippe avait fait pendre plus
-haut encore que les Gantois, pour les punir d'avoir été plus fidèles
-aux communes que leurs capitaines.
-
-L'armée bourguignonne, qu'Arnould Vander Speeten avait dépeinte
-faible et réduite à quatre mille combattants, était aussi nombreuse
-que formidable. Divisée en trois corps principaux, elle comptait sous
-ses bannières tout ce que la chevalerie avait de noms fameux et
-d'illustres courages, tout ce que les bandes de _condottieri_ formées
-dans les longues guerres de la France, de l'Angleterre et de
-l'Allemagne possédaient de passions avides et cruelles. Philippe
-voyait autour de lui, dans cette journée, Adolphe de Clèves, Jean de
-Coïmbre, le comte d'Etampes, les sires de Saveuse, de l'Isle-Adam, de
-Neufchâtel, de Toulongeon, de la Viefville, de Noyelle, de Noircarme,
-de Charny, de la Hovarderie, de Créquy, de Ligne, de Rougemont, de
-Montigny, de Harchies, de Miraumont, de Hautbourdin, de Crèvecoeur, de
-Zuylen, de Goux, de Champdivers, de Fallerans, de Foucquesolle, de
-Grammont, de Jaucourt, d'Humières, de Guiche, de Beaumont, et une
-multitude d'autres chevaliers accourus non-seulement de ses Etats,
-mais de tous les royaumes de l'Europe. Jean de Croy s'était placé au
-milieu des nobles du Hainaut; ceux de l'Artois et de la Picardie
-entouraient le comte de Charolais; parmi ceux de Flandre, les
-chroniqueurs citent Adrien d'Haveskerke, Philippe Vilain, Josse
-Triest, Aymon de Grisperre, Adrien de Claerhout, Henri de Steenbeke,
-Louis de la Gruuthuse; mais le duc les avait relégués à
-l'arrière-garde, soit qu'il ne se confiât point assez complètement en
-eux, soit qu'ils se fussent eux-mêmes éloignés d'une lutte fratricide,
-dominés comme les chevaliers _leliaerts_ à Roosebeke par le souvenir
-de leur origine, et ce sentiment invincible d'affection pour la patrie
-que la nature a gravé dans le coeur de tous les hommes, _naturali
-amore patriæ capti et originis potius quam militiæ memores_.
-
-Philippe parcourait à cheval les rangs des siens. La haine et la
-vengeance animaient les discours qu'il adressa à ses barons, et quand
-il arriva près des Picards, il les exhorta également de la voix et du
-geste. «Combattez hardiment, leur disait-il; avant le coucher du
-soleil, vous serez tous riches.» C'était à peu près dans les mêmes
-termes que Guillaume le Conquérant haranguait quatre siècles plus tôt,
-les aventuriers normands auxquels son ambition avait promis les
-dépouilles de la nationalité anglo-saxonne.
-
-Il eût été aisé à un observateur habile de reconnaître que la position
-des Gantois justifiait la confiance du duc de Bourgogne.
-
-Le premier corps d'armée avait été entraîné trop loin à la poursuite
-des Bourguignons, et les difficultés du terrain jointes à la
-défection des Anglais avaient répandu le trouble et la confusion dans
-son ordre de bataille. Quoique ce fût sur ces milices que reposassent
-les plus grandes espérances de la Flandre, la témérité de leur premier
-succès ne leur permettrait plus de coopérer à un succès plus complet
-et plus décisif, et enlevait aux Gantois tout l'avantage du nombre,
-puisqu'il divisait leurs forces en présence d'ennemis qui leur
-opposaient toute la supériorité de leurs armes, de leur discipline et
-d'une longue expérience à la guerre.
-
-Cependant le second corps était arrivé de Lemberghe et se déployait
-sur un terrain plus favorable, entre Gavre, Vurste et Bayghem: guidé
-par Thierri de Schoonbrouck, Jacques Meussone et d'autres chefs
-prudents et intrépides, protégé d'ailleurs par une redoutable
-artillerie et par une enceinte de chariots au milieu de laquelle
-brillait une forêt de piques, il se préparait à se défendre
-vaillamment et il suffisait qu'il arrêtât les Bourguignons dans leur
-dernière tentative pour que Gand et la Flandre fussent sauvées.
-
-L'avant-garde du maréchal de Bourgogne, qui s'approchait, fut ébranlée
-par le feu des bombardes flamandes. Les archers du bâtard de Renty
-s'avancèrent aussitôt pour la soutenir et la lutte s'engagea. Trois
-fois les chevaliers bourguignons essayèrent de rompre les rangs des
-Gantois, trois fois ils furent repoussés; un écuyer du Hainaut, nommé
-Jean de la Guyselle, périt en cherchant à les suivre. D'autres
-chevaliers voulurent le venger et succombèrent à leur tour; là
-tombèrent Olivier de Lannoy, Jean de Poligny et plusieurs nobles
-serviteurs du duc de Bourgogne.
-
-Le mouvement des assaillants avait échoué; ils reculaient déjà après
-deux heures d'une mêlée sanglante, et Philippe, qui suivait avec
-inquiétude les chances du combat, hésitait encore à y intervenir avec
-les chevaliers qui l'entouraient, quand une explosion effroyable se
-fit entendre au centre du bataillon carré que formaient les Gantois.
-Une mèche enflammée avait été lancée sur leurs tonneaux de poudre.
-Matthieu Vanden Kerckhove, qui commandait leur artillerie, avait été
-la première victime; on avait reconnu, au milieu d'un nuage de fumée,
-sa voix expirante qui répétait: «Fuyez! fuyez!» Ce cri qui se mêle à
-celui des mourants et des blessés, le désordre que les ravages de
-l'explosion répandent au sein des milices communales, étroitement
-serrées les unes près des autres, la destruction de toutes les
-munitions de leur artillerie, la perte d'un de leurs chefs les plus
-braves, tout tend à ébranler la résolution des Gantois. Ils
-abandonnent précipitamment leurs positions, et une retraite confuse
-succède à un combat acharné.
-
-Philippe a remarqué la terreur de ses ennemis: il se porte en avant
-avec le comte de Charolais et Jacques de Luxembourg, et une longue
-acclamation retentit parmi les siens; c'est un hymne de victoire.
-«Notre-Dame et Bourgogne!» s'est écrié le duc: à sa voix toutes les
-bannières s'inclinent et passent à sa suite sur les cadavres qui
-couvrent la plaine.
-
-Les Bourguignons, s'avançant rapidement vers Semmersaeke, rejetaient
-l'aile droite des Gantois dans les fondrières boisées qui s'étendent
-au nord de Gavre, et la séparaient de l'aile gauche qu'ils enfermaient
-entre les eaux profondes de l'Escaut et la ligne mobile de leurs
-archers. La situation des Gantois devenait à chaque moment plus
-affreuse. Jean de Nevele, le bâtard de Blanc-Estrain et quelques
-autres Gantois qui avaient des chevaux avec eux réussirent à traverser
-l'Escaut; mais la plupart de ceux qui les imitèrent trouvèrent la mort
-dans le fleuve. Le plus souvent le poids de leurs armures les
-entraînait au fond de l'eau, et ceux-là mêmes qui d'un bras plus
-vigoureux parvenaient à lutter contre le courant périssaient sous les
-traits que les archers picards leur décochaient de tous côtés.
-Quelques historiens racontent que leur sang rougit l'Escaut; selon
-d'autres, leurs cadavres formèrent une digue devant laquelle le fleuve
-se détourna comme par respect pour le malheur.
-
-Huit cents ou mille Gantois s'étaient retranchés dans une prairie
-entourée d'un large fossé et bordée par une haie d'épines. Puisqu'ils
-ne devaient plus vivre pour voir leur patrie grande et libre, ils
-voulaient du moins que leur mort servît à sa gloire. On remarquait
-parmi eux des échevins, des _hooftmans_, des bourgeois appelés depuis
-longtemps à d'honorables fonctions par l'élection populaire: leur
-autorité ne leur donnait plus que le droit de mourir au premier rang;
-mais une dernière espérance était réservée à leur dévouement. Une
-résistance énergique pouvait, en suspendant la poursuite des
-vainqueurs, laisser à leurs amis le temps de fermer les portes de Gand
-et sauver leurs foyers des horreurs du pillage et de l'incendie.
-
-Cependant, les chevaliers bourguignons, mettant pied à terre,
-rivalisent d'ardeur pour forcer l'asile des Gantois. Philippe les
-encourage par sa présence, et, n'écoutant que la colère qu'il ressent
-en voyant ses hommes d'armes arrêtés dans leurs attaques successives,
-il pousse lui-même son cheval au delà du fossé et se précipite au
-milieu des Gantois; mais il est aussitôt entouré, et son écuyer
-Bertrandon de la Broquière a à peine le temps d'élever son pennon en
-signe de détresse. Ce signal a été remarqué toutefois par le comte de
-Charolais: réunissant quelques hommes d'armes pour délivrer son père,
-il s'élance dans la mêlée; au même moment, un coup de pique l'atteint
-au pied, et les chevaliers qui l'accompagnent craignent de voir
-disparaître dans cette arène marécageuse toute la dynastie de Jean
-sans Peur, quand les archers, pénétrant dans le retranchement des
-Gantois, les contraignent à reculer. Déjà l'on dirige contre eux leurs
-propres pièces d'artillerie abandonnées sur le champ de bataille;
-l'issue de la lutte n'est plus douteuse, mais à chaque pas la vigueur
-de la résistance en retarde le dénoûment. «Certes, écrit le panetier
-du duc de Bourgogne qui dans cette journée combattait près de son
-maître, un Gantois de petit état fist ce jour tant d'armes et tant de
-vaillance, que si telle aventure estoit advenue à un homme de bien ou
-que je le sceusse nommer, je m'acquiteroye de porter honneur à son
-hardement.»
-
-La tâche qu'a laissée incomplète le chroniqueur qui admirait, même
-chez les adversaires du duc de Bourgogne, un dévouement et un courage
-que rien ne pouvait intimider ni affaiblir, est celle que je m'efforce
-aujourd'hui de remplir à l'honneur de la mémoire de nos pères. Un
-chroniqueur catalan rapporte qu'il vit dans ses rêves apparaître un
-vénérable vieillard, vêtu de blanc, qui lui dit: «Je suis le génie de
-l'histoire; compose un livre des grandes choses que tu as apprises.»
-Moins heureux que ce chroniqueur, je n'ai vu que l'image de la patrie
-assise sur une tombe, les pieds meurtris, le sein déchiré, le front
-chargé de poussière, demandant en vain aux témoins de sa décadence
-présente les pompeux récits de sa grandeur passée. C'est à sa voix que
-j'ai entrepris ce long et pénible pèlerinage de l'histoire qui,
-ressuscitant la mort et peuplant le néant, rebâtit à son gré, dans la
-solitude, les grandes cités et les foyers heureux des nations
-prospères. Je l'ai suivi, par l'étude attentive des sources écrites,
-depuis la tente vagabonde du _flaming_ jusqu'au comptoir du marchand
-de la Hanse, du château de Robert de Commines à Durham jusqu'aux
-remparts de Lisbonne et de Bénévent, jusqu'aux tours de Byzance et de
-Jérusalem; puis, lorsqu'aux palmes des guerres lointaines succédait la
-paix intérieure, fécondée par les merveilles de l'industrie, je l'ai
-continué pas à pas avec l'ardeur du voyageur et de l'antiquaire sur la
-terre natale de ces illustres représentants des communes dont j'avais
-à peindre les vertus ou les exploits, dans les lieux où ils naquirent,
-luttèrent et moururent. Tantôt, dans l'enceinte désolée des cités
-reines de la triade flamande, mon regard, trompé par mes souvenirs,
-rendait au marché du Vendredi, à Gand, tout son peuple transporté par
-l'éloquence d'Yoens et d'Ackerman, aux faubourgs d'Ypres leurs
-innombrables métiers, aux rues de Bruges ces somptueux ornements
-d'orfévrerie que leurs habitants prodiguaient pour flatter les ducs de
-Bourgogne, tandis qu'ils eussent pu leur montrer comme un plus noble
-gage de fidélité la pauvre maison où Louis de Male avait trouvé un
-asile; tantôt, au sein d'une riche campagne ou bien au milieu des bois
-et des bruyères, j'allais tour à tour sonder la fondrière couverte de
-roseaux qui fut le ruisseau de Groeninghe, et me reposer à Azincourt
-sur les débris du manoir que remarqua Henri V, ou à Guinegate sous
-l'orme de Bayard, retrouvant au Beverhoutsveld le camp de Philippe
-d'Artevelde victorieux, à Roosebeke le ravin étroit où il périt vaincu
-et fugitif; mais jamais mon émotion ne fut plus vive qu'au moment où
-l'on me fit voir aux bords de l'Escaut le théâtre de l'extermination
-des huit cents Gantois qui arrêtèrent toute l'armée victorieuse du duc
-de Bourgogne. Vues de là, les collines de Semmersaeke, par un bizarre
-rapprochement, rappellent assez exactement les hauteurs de Roosebeke
-lorsqu'on les découvre du Keyaerts-Berg. Le rideau des haies et des
-arbres me cachait Gavre et le vallon où le combat s'engagea, mais je
-découvrais derrière moi les clochers de Gand. Ainsi les derniers
-défenseurs de la liberté flamande aperçurent de leur dernier asile la
-fumée du toit paternel; ce spectacle put contribuer à soutenir leur
-énergie dans le combat, et leur oeil mourant salua sans doute les
-remparts qu'ils ne devaient plus revoir. Les habitants de Gavre et de
-Semmersaeke conservent pieusement ces traditions d'un autre temps; ils
-donnent encore au pré de 1453, en souvenir du combat dont il fut le
-théâtre, le nom de _Roode zee_ (mer rouge), presque synonyme de celui
-du _Bloedmeersch_ de 1302. Que de flots de sang ont coulé entre ces
-deux prairies!
-
-Vingt mille Gantois avaient succombé à la bataille de Gavre; trois
-cents à peine furent faits prisonniers et le duc ordonna qu'on les mît
-à mort. Cependant, quand il laissa s'abaisser ses regards sur cette
-plaine jonchée de morts et sur ce fleuve dont les ondes ensanglantées
-ne charriaient que des cadavres, il ne put s'empêcher de s'écrier:
-«Quel que soit le vainqueur, je perds beaucoup, car c'est mon peuple
-qui a péri,»--«et là, ajoute Chastelain, fust la première fois qu'il
-avoit eu pitié des Gantois.» Pitié douteuse après le combat et les
-supplices, surtout lorsqu'on voit Philippe l'oublier aussitôt pour
-conduire les siens de l'extermination du champ de bataille à l'assaut
-de Gand, c'est-à-dire au sac et au pillage; mais il fallait chercher
-un guide qui enseignât le chemin le plus facile. On s'empara d'un
-laboureur, on le menaça, on le contraignit à marcher le premier à
-l'avant-garde; il obéit, et exécutant son dessein au péril de ses
-jours, il ramena l'armée bourguignonne, par des routes détournées, au
-camp qu'elle occupait la veille. «Comment, s'écria Philippe, je
-entendois qu'on me menast droit à Gand et on m'amaine en mon logis!»
-Le guide avait disparu: noble trait de courage qui sauva Gand et
-confirma les espérances que d'autres défenseurs de la Flandre avaient
-payées de leur sang en mourant pour retarder l'issue du combat.
-
-Déjà d'épaisses troupes de fuyards se pressant en désordre avaient
-paru devant Gand: on leur avait fermé les portes de crainte que les
-Picards ne pénétrassent avec eux dans la ville; mais les femmes
-éplorées, assemblées sur les remparts, cherchaient à reconnaître parmi
-eux un père, un époux ou un fils, et les interrogeaient de loin sur
-les désastres de cette journée. Il n'y avait point de famille qui
-n'eût été frappée dans ses affections les plus chères, point de maison
-qui n'eût son deuil. Huit échevins de Gand étaient morts les armes à
-la main; deux cents moines accourus au combat, à l'exemple du frère
-lai de Ter Doest, qui s'illustra à la bataille de Courtray, n'avaient
-pas reparu; ils gisaient à Gavre dans leurs robes de bure au milieu
-des cottes d'armes ensanglantées. Pendant toute la nuit des
-gémissements lamentables retentirent à Gand dans toutes les rues, et
-l'effroi s'accrut le lendemain à l'aspect des hommes d'armes
-bourguignons: l'on se préparait à repousser leurs tentatives hostiles
-lorsqu'on distingua au milieu d'eux Gauvain Quiéret et le roi d'armes
-de Flandre, porteurs d'un message pacifique.
-
-Le duc de Bourgogne avait, le soir même de la bataille, réuni son
-conseil: le sire de Créquy et les chevaliers les plus sages
-insistèrent pour que l'on offrît la paix aux Gantois, telle qu'on
-l'avait proposée à leurs députés aux conférences de Lille: ils
-représentèrent sans doute que Gand pouvait se relever et venger ses
-pertes ou tout au moins en réparer les malheurs; que le siége d'une si
-grande cité présentait toujours, par les difficultés qui en étaient
-inséparables, des chances incertaines de succès; que cette guerre
-pouvait d'ailleurs être troublée par des complications extérieures,
-soit par de nouveaux bouleversements en Angleterre où les communes
-favorisaient les communes flamandes, soit par les triomphes des
-Français en Guyenne qui permettraient à Charles VII de prendre
-ouvertement leur parti. Philippe adopta cet avis et fit apposer son
-sceau sur des lettres où il engageait les Gantois à traiter sous la
-protection d'un sauf-conduit.
-
-Une suspension d'armes avait été conclue: elle devait durer jusqu'au
-25 juillet à midi. Dès le point du jour, l'assemblée du peuple fut
-convoquée. Le bâtard de Blanc-Estrain et les compagnons de la
-Verte-Tente se rangèrent du côté de ceux qui voulaient continuer la
-guerre; mais la plupart des bourgeois jugeaient que le moment était
-arrivé de fermer les plaies de ces longues guerres civiles. On
-racontait d'ailleurs que, par exception à une sentence commune,
-quelques-uns des plus notables bourgeois de Gand, tombés au pouvoir
-des Picards, avaient été épargnés, parce que les Picards en
-attendaient de riches rançons: rejeter toute négociation, c'était les
-condamner à la mort.
-
-Parmi les députés de Gand, on remarquait l'abbé de Tronchiennes, le
-prieur des Chartreux, Baudouin de Fosseux, religieux de Saint-Bavon,
-Jean Rym, Simon Borluut et Antoine Sersanders. Ce fut en vain qu'ils
-s'adressèrent au comte de Charolais pour que l'on adoucît les
-conditions de la paix. Ils ne pouvaient guère espérer qu'on modifiât,
-après leurs revers, les propositions qui leur avaient été faites au
-temps de leur puissance, et on se contenta de leur répondre «que
-seurement on ne leur changeroit ung _a_ pour ung _b_.»
-
-Le traité de Gavre fut conclu le lendemain.
-
-Il portait que le doyen des métiers et le doyen des tisserands
-n'auraient plus de part à l'élection des échevins;
-
-Que les usages qui réglaient la concession du droit de bourgeoisie
-seraient abrogés;
-
-Que les sentences de bannissement ne pourraient être prononcées par
-les échevins qu'avec l'intervention du bailli du duc;
-
-Que les échevins de Gand ne pourraient plus faire publier des édits,
-ordonnances ou statuts sans l'autorisation du bailli, et qu'il ne leur
-serait plus permis dorénavant de placer leurs titres au haut des
-lettres qu'ils écriraient aux officiers du duc;
-
-Que les Gantois livreraient leurs bannières au duc «en signe de la
-réparacion de l'offense que ceulx de Gand ont commise en eslevant et
-portant contre luy icelles bannières;»
-
-Qu'ils supprimeraient les chaperons blancs établis «soubz couleur
-d'exécuter leurs sentences et commandements;»
-
-Qu'ils ne connaîtraient plus des appels interjetés dans le pays des
-Quatre-Métiers, dans le pays de Waes ou dans les châtellenies d'Alost,
-d'Audenarde et de Courtray;
-
-Qu'ils payeraient une amende de deux cent mille ridders d'or et
-cinquante mille ridders pour relever les croix et les églises;
-
-Que les _hooftmans_, les échevins et les doyens, accompagnés de deux
-mille bourgeois de Gand, feraient amende honorable au duc «à demie
-lieue hors d'icelle ville, à tel jour qu'il plaira à mondit seigneur
-ordonner et déclarer, à savoir les dix _hoofmans_ tous nudz en leurs
-chemises et petits draps, et tous les autres deschaus et nues testes,
-et tous se mettront à genoulx devant mondit seigneur, et eulx estans
-en l'estat dessus dit, diront, _en langage françois_, que faulsement
-et mauvaisement et comme rebelles et désobéissans, et en entreprenant
-grandement à l'encontre de mondit seigneur et de son autorité et
-seigneurie, il se sont mis sus en armes, ont créé _hooftmans_ et couru
-sus à mondit seigneur et ses gens; qu'ilz s'en repentent et en
-requièrent en toute humilité mercy et pardon à mondit seigneur. Et ce
-fait, tous ensemble et à une voix crieront mercy.»
-
-On y lisait de plus que les portes de la ville par lesquelles les
-Gantois étaient sortis pour attaquer Audenarde seraient fermées le
-jeudi de chaque semaine, et que celle qui s'ouvrit à leur armée se
-préparant à combattre le duc lui-même à Rupelmonde serait «murée et à
-toujours comdempnée.»
-
-Pour reproduire toute la physionomie de ce traité, il faut y ajouter
-cette phrase latine de Jean de Schoonhove qui dressa l'acte public de
-la soumission des Gantois: _Acta fuerunt hæc in campis in exercitu
-prope castrum de Gavre in domuncula portabili illustrissimi domini
-ducis_. Le notaire s'inquiétait peu de l'élégance du style dans la
-rédaction de ce parchemin où le duc de Bourgogne pouvait imprimer
-pour sceau la pointe sanglante de son épée.
-
-Cependant, quelle que soit la forme de la soumission, toujours si
-humble dans les usages, quoique les moeurs fussent si fières, il faut
-remarquer dans ce traité une tendance à donner sur plusieurs points
-satisfaction aux réclamations des Gantois.
-
-Leurs priviléges furent maintenus par une charte spéciale où le duc
-déclara vouloir «qu'ils restassent entiers en leurs franchises.»
-
-La liberté des personnes fut garantie, et Gand ne déposa les armes
-qu'en trouvant dans la paix même une protection suffisante pour les
-capitaines et les magistrats qui avaient combattu pour ses droits.
-
-Il fut aussi expressément entendu que si le bailli refusait de
-soutenir les échevins dans l'exercice de la justice, ou cherchait à
-étendre son autorité criminelle et civile au delà des termes du
-privilége de Gui de Dampierre du 8 avril 1296 (v. st.), il serait
-privé de son office, et de plus «puni et corrigé selon l'exigence du
-cas.» Les bourgeois de Gand devaient continuer à ne relever que du
-jugement de leurs échevins, s'ils commettaient quelque délit «hors
-franches villes de loy,» c'est-à-dire dans un lieu où leur
-manqueraient les garanties protectrices des institutions communales.
-
-Enfin le duc de Bourgogne abandonna, quoiqu'il eût été vainqueur, le
-projet de rétablir la gabelle du sel, cet impôt odieux qui avait été
-la source de toutes les divisions, et l'un de ses premiers actes,
-après la pacification de Gand, fut de faire enfermer au château de
-Rupelmonde Pierre Baudins, dont les intrigues avaient profité de ces
-discordes pour allumer la guerre.
-
-Ajoutons qu'en 1454 le duc remit aux Gantois une partie de l'amende
-qui leur avait été imposée, et qu'en 1456 il leur accorda quelques
-nouveaux priviléges afin que le retour de leur prospérité les consolât
-de leur abaissement et de leur humiliation. Moins généreux à l'égard
-des villes qui étaient restées étrangères à l'insurrection, il avait
-résolu, à l'exemple de Louis de Male après la bataille de Roosebeke,
-de les obliger à venir remettre entre ses mains toutes leurs anciennes
-chartes de priviléges, pour qu'elles fussent revues et scellées de
-nouveau: leur fidélité lui avait uniquement appris qu'il n'avait rien
-à redouter de leur puissance.
-
-Deux jours après son triomphe, le 25 juillet 1453, le duc de Bourgogne
-en avait adressé, de son camp de Gavre, une pompeuse relation au roi
-de France: «Lesquelles choses, disait-il en terminant, je vous
-signifie, pour ce que je sçay de certain que serez bien joieux
-desdites nouvelles et de la grâce que Dieu m'a fait présentement.»
-Cette lettre parvint à Charles VII le 9 août; la nouvelle du combat de
-Castillon, où Talbot avait péri, ne le consola peut-être pas du
-résultat de la bataille de Gavre: la soumission de la Guyenne était
-désormais inutile à l'accomplissement de ses desseins sur la Flandre.
-
-Il ne restait plus à Philippe qu'à recevoir solennellement «en sa
-grâce» ces bourgeois de Gand qui l'avaient en 1443 retenu captif
-pendant quelques jours. Le 30 juillet, vers midi, à Ledeberg, assez
-près de la porte Saint-Liévin, il se plaça au milieu de son armée
-rangée en ordre de bataille: il était lui-même armé de toutes pièces,
-et montait le cheval qui avait été blessé sous lui dans le pré de
-Semmersaeke. Le maréchal de Bourgogne conduisit successivement près du
-duc les magistrats et les bourgeois de Gand, les uns «en leurs
-chemises et petits draps,» les autres vêtus de deuil, sans ceinture et
-sans chaperon. Baudouin de Fosseux, moine de Saint-Bavon, prit la
-parole en leur nom et demanda, par trois fois, merci pour le peuple de
-Gand. Philippe répondit en français: «Soyez-nous doresnavant bons
-sujets, nous vous serons bon et loyal seigneur.» Puis, sans entrer à
-Gand, il reprit la route d'Audenarde. On portait devant lui, comme des
-trophées de sa victoire, les bannières des métiers qu'il s'était fait
-remettre, et ce fut par son ordre qu'on les déposa, partie à
-Notre-Dame de Halle, partie à Notre-Dame de Boulogne. Depuis ce jour,
-dans les fréquents pèlerinages qui se dirigèrent de Gand vers ces
-sanctuaires vénérés, les souvenirs de la patrie puissante et libre se
-mêlèrent à toutes les prières, se retrouvèrent dans tous les voeux.
-
-L'année 1453 fut la plus triste du quinzième siècle; elle vit aux deux
-extrémités de l'Europe le triomphe de la force sur la civilisation,
-représentée ici par les traditions expirantes des lettres, là par les
-progrès sans cesse croissants de l'industrie et des arts. Les Ottomans
-de Mahomet II envahissaient Constantinople, héritière d'Athènes et de
-Rome, au moment où les Picards de Philippe effrayaient par leurs
-violences ce peuple et ces cités que l'éloquent historiographe de la
-maison de Bourgogne appelle lui-même «très-grave peuple, et villes de
-grant pollicie, lesquelz il convient régir «en justice et en droit.»
-
-
-
-
-TABLE.
-
- Pages.
-
- LIVRE QUATORZIÈME.--Marguerite de Male et Philippe le Hardi.
- Nouvelle invasion de Charles VI.--Pacification de la
- Flandre.--Croisade de Nicopoli. 1
-
- LIVRE QUINZIÈME.--Jean sans Peur.--Tendance des communes à
- reconstituer la nationalité flamande.--Combats, crimes et
- intrigues. 55
-
- LIVRE SEIZIÈME.--Philippe l'Assuré ou le Bon.--Continuation
- des guerres en France.--Troubles de Bruges.--Splendeur de
- la cour du duc de Bourgogne. 98
-
- LIVRE DIX-SEPTIÈME.--Insurrection des Gantois.--Combats de
- Lokeren, de Nevele, de Basele.--Bataille de Gavre. 166
-
-
-FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Flandre (T. 3/4), by
-Joseph Bruno Constantin Marie Kervyn de Lettenhove
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FLANDRE (T. 3/4) ***
-
-***** This file should be named 42177-8.txt or 42177-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/2/1/7/42177/
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-book was produced from scanned images of public domain
-material from the Google Print project.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License available with this file or online at
- www.gutenberg.org/license.
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-