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-The Project Gutenberg EBook of Le Rhin, Tome II, by Victor Hugo
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
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-Title: Le Rhin, Tome II
-
-Author: Victor Hugo
-
-Release Date: February 21, 2013 [EBook #42151]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RHIN, TOME II ***
-
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-
-Produced by Hélène de Mink, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
-le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
-conservée, y compris celle de certains noms propres ou communs en
-allemand, et n'a pas été harmonisée.
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- LE RHIN
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- II
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- TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
- Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
- rue de Vaugirard, 9
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- VICTOR HUGO
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- LE RHIN
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- II
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- COLLECTION HETZEL
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
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- RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14
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- 1858
-
- Droit de traduction réservé
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-
-LETTRE XVIII
-
-BACHARACH.
-
- Les harmonies des vieilles femmes et des
- rouets.--Bacharach.--Bric-à-brac.--Les girouettes et les
- tourelles.--Les goîtreux et les jolies filles.--L'auteur est
- plongé dans l'admiration.--Une des malices que Sibo de Lorch
- faisait aux gnomes. A ville sévère paysage féroce.--L'auteur
- laisse entrevoir sa haine pour les façades blanches à
- contrevents verts.--Il appelle effroyable ce qu'il trouve
- admirable.--Où diable une marchande de modes va-t-elle se
- nicher?--L'auteur se souvient de ce que Thésée dit au lion dans
- le _Songe d'une nuit d'été_.--Le _Wildes Gefæhrt_.--Les grâces
- de Bacharach.--Quatre mots sur Frédéric II.--Effet que fait un
- voyageur aux gens de Bacharach.--L'Europe, la civilisation et
- le dix-neuvième siècle accrochés à un clou dans un
- cabinet.--Symptômes graves.--Ce que c'était que cette chose
- gaie, jolie et charmante que l'auteur avait sous sa
- croisée.--Saint-Werner.
-
-
- Lorch, 23 août.
-
-Je suis en ce moment dans les vieilles villes les plus jolies, les
-plus honnêtes et les plus inconnues du monde. J'habite des intérieurs
-de Rembrandt avec des cages pleines d'oiseaux aux fenêtres, des
-lanternes bizarres au plafond, et, dans le coin des chambres, des
-degrés en colimaçon qu'un rayon de soleil escalade lentement. Une
-vieille femme et un rouet à pieds torses bougonnent dans l'ombre
-ensemble à qui mieux mieux.
-
-J'ai passé trois jours à Bacharach, façon de cour des Miracles oubliée
-au bord du Rhin par le bon goût voltairien, par la révolution
-française, par les batailles de Louis XIV, par les canonnades de 97 et
-de 1805, et par les architectes élégants et sages qui font des maisons
-en forme de commodes et de secrétaires. Bacharach est bien le plus
-antique monceau d'habitations humaines que j'aie vu de ma vie. Auprès
-de Bacharach, Oberwesel, Saint-Goar et Andernach sont des rues de
-Rivoli et des cités Bergère. Bacharach est l'ancienne Bacchi ara. On
-dirait qu'un géant, marchand de bric-à-brac, voulant tenir boutique
-sur le Rhin, a pris une montagne pour étagère et y a disposé du haut
-en bas, avec son goût de géant, un tas de curiosités énormes. Cela
-commence sous le Rhin même. Il y a là, à fleur d'eau, un rocher
-volcanique selon les uns, un peulven celtique selon les autres, un
-autel romain selon les derniers, qu'on appelle l'_ara Bacchi_. Puis,
-au bord du fleuve, deux ou trois vieilles coques de navires
-vermoulues, coupées en deux et plantées debout en terre, qui servent
-de cahutes à des pêcheurs. Puis, derrière les cahutes, une enceinte
-jadis crénelée, contre-butée par quatre tours carrées les plus
-ébréchées, les plus mitraillées, les plus croulantes qu'il y ait. Puis
-contre l'enceinte même, où les maisons se sont percé des fenêtres et
-des galeries, et au delà sur le pied de la montagne, un indescriptible
-pêle-mêle d'édifices amusant, masures bijoux, tourelles fantasques,
-façades bossues, pignons impossibles dont le double escalier porte un
-clocheton poussé comme une asperge sur chacun de ses degrés, lourdes
-poutres dessinant sur des cabanes de délicates arabesques, greniers en
-volutes, balcons à jour, cheminées figurant des tiares et des
-couronnes philosophiquement pleines de fumée, girouettes
-extravagantes, lesquelles ne sont plus des girouettes, mais des
-lettres majuscules de vieux manuscrits découpées dans la tôle à
-l'emporte-pièce, qui grincent au vent. (J'ai eu entre autres au-dessus
-de ma tête un R qui passait toute la nuit à se nommer:--rrrr.) Dans
-cet admirable fouillis une place,--une place tortue, faite par des
-blocs de maisons tombés du ciel au hasard, qui a plus de baies,
-d'îlots, de récifs et de promontoires qu'un golfe de Norwége. D'un
-côté de cette place deux polyèdres composés de constructions
-gothiques, surplombant, penchés, grimaçant, et se tenant effrontément
-debout contre toute géométrie et tout équilibre. De l'autre côté une
-belle et rare église romane, percée d'un portail à losanges, surmontée
-d'un haut clocher militaire, cordonné à l'abside d'une galerie de
-petites archivoltes à colonnettes de marbre noir, et partout incrustée
-de tombes de la renaissance comme une châsse de pierreries. Au-dessus
-de l'église byzantine, à mi-côte, la ruine d'une autre église, du
-quinzième siècle, en grès rouge, sans portes, sans toit et sans
-vitraux, magnifique squelette qui se profile fièrement sur le ciel.
-Enfin, pour couronnement, au haut de la montagne, les décombres et les
-arrachements couverts de lierre d'un schloss, le château de Stalech,
-résidences de comtes palatins au douzième siècle. Tout cela est
-Bacharach.
-
-Ce vieux bourg-fée, où fourmillent les contes et les légendes, est
-occupé par une population d'habitants pittoresques, qui tous, les
-anciens et les jeunes, les marmots et les grands-pères, les goîtreux
-et les jolies filles, ont dans le regard, dans le profil et dans la
-tournure je ne sais quels airs du treizième siècle.
-
-Ce qui n'empêche pas les jolies filles d'y être très-jolies; au
-contraire.
-
-Du haut du schloss on a une vue immense, et l'on découvre dans les
-embrasures des montagnes cinq autres châteaux en ruines; sur la rive
-gauche, Furstemberg, Sonneck et Heimburg; de l'autre côté du fleuve, à
-l'ouest, on entrevoit le vaste Gutenfels, plein du souvenir de
-Gustave-Adolphe; et vers l'est, au-dessus d'une vallée qui est le
-fabuleux Wisperthal, au faîte d'une colline, sur une petite éminence
-qui lui sert de piédestal, cette botte de noires tours qui ressemble à
-l'ancienne Bastille de Paris, c'est le manoir inhospitalier dont Sibo
-de Lorch refusait d'ouvrir la porte aux gnomes dans les nuits d'orage.
-
-Bacharach est dans un paysage farouche. Des nuées presque toujours
-accrochées à ses hautes ruines, des rochers abrupts, une eau sauvage,
-enveloppent dignement cette vieille ville sévère, qui a été romaine,
-qui a été romane, qui a été gothique, et qui ne veut pas devenir
-moderne. Chose remarquable, une ceinture d'écueils qui l'entoure de
-toutes parts empêche les bateaux à vapeur d'aborder et tient la
-civilisation à distance.
-
-Aucune touche discordante, aucune façade blanche à contrevents verts
-ne dérange l'austère harmonie de cet ensemble. Tout y concourt,
-jusqu'à ce nom, _Bacharach_, qui semble un ancien cri des bacchanales,
-accommodé pour le sabbat.
-
-Je dois pourtant dire, en historien fidèle, que j'ai vu une marchande
-de modes installée avec ses rubans roses et ses bonnets blancs sous
-une effroyable ogive toute noire du douzième siècle.
-
-Le Rhin mugit superbement autour de Bacharach. Il semble qu'il aime et
-qu'il garde avec orgueil sa vieille cité. On est tenté de lui crier:
-_Bien rugi, lion!_ A une portée d'arquebuse de la ville il s'engouffre
-et tourne sur lui-même dans un entonnoir de rochers en imitant
-l'écume et le bruit de l'Océan. Ce mauvais pas s'appelle le _Wildes
-Gefært_. Il est tout à la fois beaucoup plus effrayant et beaucoup
-moins dangereux que la Bank de Saint-Goar.--Il ne faut pas juger des
-gouffres, etc.
-
-Quand le soleil écarte un nuage et vient rire à une lucarne du ciel,
-rien n'est plus ravissant que Bacharach. Toutes ces façades décrépites
-et rechignées se dérident et s'épanouissent. Les ombres des tourelles
-et des girouettes dessinent mille angles bizarres. Les fleurs--il y a
-là des fleurs partout--se mettent à la fenêtre en même temps que les
-femmes, et sur tous les seuils apparaissent, par groupes gais et
-paisibles, les enfants et les vieillards, se réchauffant pêle-mêle au
-rayon de midi,--les vieillards avec ce pâle sourire qui dit: _Déjà
-plus!_ les enfants avec ce doux regard qui dit: _Pas encore!_
-
-Au milieu de ce bon peuple va et vient et se promene un sergent
-prussien en uniforme avec une mine entre chien et loup.
-
-Du reste, que ce soit esprit du pays, que ce soit jalousie de la
-Prusse, je n'ai pas vu dans les cadres qui pendent aux murailles des
-auberges d'autre grand homme que ce conquérant au profil quelque peu
-rococo, cette espèce de Napoléon-Louis XV, vrai héros, vrai penseur et
-vrai prince d'ailleurs, qu'on appelle Frédéric II.
-
-A Bacharach un passant est un phénomène. On n'est pas seulement
-étranger, on est étrange. Le voyageur est regardé et suivi avec des
-yeux effarés. Cela tient à ce que, hors quelques pauvres peintres
-cheminant à pied, le sac sur le dos, personne ne daigne visiter
-l'antique capitale répudiée des comtes palatins, affreux trou dont
-s'écartent les dampfschiffs et que tous les répertoires du Rhin
-qualifient de _ville triste_.
-
-Cependant je dois avouer encore qu'il y avait dans un cabinet voisin
-de ma chambre une lithographie représentant l'EUROPE, c'est-à-dire
-deux belles dames décolletées et un beau monsieur à moustaches
-chantant autour d'un piano, accompagnés de ce quatrain folâtre peu
-digne de Bacharach:
-
-L'EUROPE.
-
- L'Europe enchanteresse où la France en jouant
- Donne partout les lois de sa mode éphémère.
- Les plaisirs, les beaux-arts et le sexe charmant
- Sont les cultes chéris de cette heureuse terre.
-
-La marchande de modes avec ses rubans roses, cette lithographie et ce
-quatrain-empire, c'est l'aube du dix-neuvième siècle qui commence à
-poindre à Bacharach.
-
-J'avais sous ma croisée tout un petit monde heureux et charmant.
-C'était une sorte d'arrière-cour attenante à l'église romane, d'où
-l'on peut monter par un roide escalier en lave jusqu'aux ruines de
-l'église gothique. Là jouaient tout le jour, avec les hautes herbes
-jusqu'au menton, trois petits garçons et deux petites filles qui
-battaient volontiers les trois petits garçons. Ils pouvaient
-bien avoir à eux cinq une quinzaine d'années. Le gazon, légèrement
-ondulé par endroits, était tellement épais, qu'on ne voyait pas la
-terre. Sur ce gazon se dressaient joyeusement deux tonnelles vertes
-chargées de magnifiques raisins. Au milieu des pampres, deux
-mannequins-épouvantails, costumés en Lubins d'opéra-comique,
-emperruqués et coiffés d'affreux tricornes, s'efforçaient de faire
-peur aux petits oiseaux, ce qui n'empêchait pas d'abonder sur ces
-grappes les verdiers, les bergeronnettes et les hochequeues. Dans tous
-les coins du jardinet, des gerbes étoilées de soleils, de
-roses-trémières et de reines-marguerites, éclataient comme les
-bouquets d'un feu d'artifice. Autour de ces touffes flottait sans
-cesse une neige vivante de papillons blancs auxquels se mêlaient des
-plumes échappées d'un colombier voisin. Chaque fleur et chaque grappe
-avait en outre sa nuée de mouches de toutes couleurs qui
-resplendissaient au soleil. Les mouches bourdonnaient, les enfants
-babillaient et les oiseaux chantaient, et le bourdonnement des
-mouches, le babil des enfants et le chant des oiseaux se découpaient
-sur un roucoulement continu de colombes et de tourterelles.
-
-Le soir de mon arrivée, après avoir admiré jusqu'à la nuit ce
-réjouissant jardin, l'escalier en lave s'offrit à moi et il me prit
-fantaisie de monter, par un beau clair d'étoiles, jusqu'aux ruines de
-l'église gothique, laquelle était dédiée à saint Werner, qui fut
-martyrisé à Oberwesel. Après avoir gravi les soixante ou quatre-vingts
-marches sans rampe et sans garde-fou, j'arrivai sur la plate-forme
-tapissée d'herbe, où s'enracine puissamment la belle nef démantelée.
-Là, pendant que la ville dormait dans une ombre profonde sous mes
-pieds, je contemplais le ciel et les ruines difformes du château
-palatin à travers le fenestrage noir des meneaux et des rosaces. Un
-doux vent de nuit courbait à peine les folles avoines desséchées. Tout
-à coup je sentis que la terre pliait et s'enfonçait sous moi. Je
-baissai les yeux, et, à la lueur des constellations, je reconnus que
-je marchais sur une fosse fraîchement creusée. Je regardai autour de
-moi; des croix noires avec des têtes de mort blanches surgissaient
-vaguement de toutes parts. Je me rappelai alors les molles ondulations
-du terrain d'en bas. J'avoue qu'en ce moment-là je ne pus me défendre
-de cette espèce de frisson que donne l'inattendu. Mon charmant
-jardinet plein d'enfants, d'oiseaux, de colombes, de papillons, de
-musique, de lumière, de vie et de joie, était un cimetière.
-
-
-
-
-LETTRE XIX
-
-FEUER! FEUER!
-
- Comment on est réveillé à Bacharach.--Comment on est réveillé à
- Lorches.--L'échelle du diable.--Gilgen.--La fée Ave.--Le
- chevalier Heppius.--L'auteur va en Chine.--L'auteur recommande
- Lorch aux ivrognes.--Comment il se fait qu'une feuille de
- papier blanc devient rouge.--L'auteur ouvre sa
- croisée.--Effrayant spectacle qu'il voit.--_Feuer!
- Feuer!_--Silhouettes de gens en chemise.--L'auteur monte dans
- le grenier.--Le spectacle reste effrayant et devient
- magnifique.--L'auteur assiste à la plus éternelle de toutes les
- luttes et au plus ancien de tous les combats.--Paysage vu à
- travers cela.--Grande chose pleine de petites, comme toutes les
- grandes choses.--Feux de veuve.--Croisées qui s'ouvrent et qui
- se ferment.--Les flammes bleues.--Les poutres qui se
- dandinent.--Le papier à fleurs.--Première bucolique, le berger
- qui joue avec la bergère.--Deuxième bucolique, l'arbre qui joue
- avec le feu.--Les Anglaises.--Les marmots.--La catastrophe.--Ce
- qui reste de la chose à quatre heures du matin.--Propreté des
- servantes.--Probité des paysans.--Histoire de l'Anglais qui
- soupe et qui se couche et qui ne se dérange pas.
-
-
- Lorch, août.
-
-A Bacharah, minuit venu, on se couche, on ferme les yeux, on laisse
-tomber les idées qu'on a portées toute la journée, on arrive à cet
-instant où l'on a en soi tout ensemble quelque chose d'éveillé et
-quelque chose d'endormi, où le corps fatigué se repose déjà, où la
-pensée opiniâtre travaille encore, où il semble que le sommeil se
-sente vivre et que la vie se sente sommeiller. Tout à coup un bruit
-perce l'ombre et parvient jusqu'à vous, un bruit singulier,
-inexprimable, horrible, une espèce de grondement fauve, à la fois
-menaçant et plaintif, qui se mêle au vent de la nuit et qui semble
-venir de ce haut cimetière situé au-dessus de la ville où vous avez vu
-le matin même les onze gargouilles de pierre de l'église écroulée de
-Saint-Werner ouvrir la gueule comme si elles se préparaient à hurler.
-Vous vous réveillez en sursaut, vous vous dressez sur votre séant,
-vous écoutez:--Qu'est cela?--C'est le crieur de nuit qui souffle dans
-sa trompe et qui avertit la ville que tout est bien, qu'elle peut
-dormir tranquille. Soit; mais je ne crois pas qu'il soit possible de
-rassurer les gens d'une manière plus effrayante.
-
-A Lorch on peut être réveillé d'une façon encore plus dramatique.
-
-Mais d'abord, mon ami, laissez-moi vous dire ce que c'est que Lorch.
-
-Lorch est un gros bourg d'environ dix-huit cents habitants, situé sur
-la rive droite du Rhin et se prolongeant en équerre le long de la
-Wisper, dont il marque l'embouchure. C'est la vallée des contes et des
-fables; c'est le pays des petites fées-sauterelles. Lorch est placé au
-pied de l'Echelle-du-Diable, haute roche presque à pic que le vaillant
-Gilgen escalada à cheval pour aller chercher sa fiancée, cachée par
-les gnomes sur le sommet du mont. C'est à Lorch que la fée Ave
-inventa, disent les légendes, l'art de faire du drap pour vêtir son
-amant, le frileux chevalier romain Heppius,--lequel a donné son nom à
-Heppenheim. Il est remarquable, soit dit en passant, que, chez tous
-les peuples et dans toutes les mythologies, l'art de tisser les
-étoffes a été inventé par une femme: pour les Egyptiens, c'est Isis;
-pour les Lydiens, Arachné; pour les Grecs, Minerve; pour les
-Péruviens, Menacella, femme de Manco-Capac; pour les villages du Rhin,
-c'est la fée Ave. Les Chinois seuls attribuent cette imagination à un
-homme, l'empereur Yas; et encore pour les Chinois l'empereur n'est-il
-pas un homme, c'est un être fantastique dont la réalité disparaît sous
-les titres bizarres dont ils l'affublent. Ils ne connaissent pas sa
-nature, car ils l'appellent le _Dragon_; ils ignorent son âge, car ils
-l'appellent _Dix-Mille-Ans_; ils ne savent pas son sexe, car ils
-l'appellent la _Mère_. Mais que vais-je faire en Chine? Je reviens à
-Lorch. Pardonnez-moi l'enjambée.
-
-Le premier vin rouge du Rhin s'est fait à Lorch. Lorch existait avant
-Charlemagne et a laissé trace dans des chartes de 732. Henri III,
-archevêque de Mayence, s'y plaisait et y résida en 1348. Aujourd'hui
-il n'y a plus à Lorch ni chevaliers romains, ni fées, ni archevêques;
-mais la petite ville est heureuse, le paysage est magnifique, les
-habitants sont hospitaliers. La belle maison de la Renaissance qui est
-au bord du Rhin a une façade aussi originale et aussi riche en son
-genre que celle de notre manoir français de Meillan. La forteresse
-fabuleuse du vieux Sibo protége le bourg, que menace de l'autre rive
-du fleuve le château historique de Furstemberg avec sa grande tour,
-ronde au dehors, hexagone au dedans. Et rien n'est charmant comme de
-voir prospérer joyeusement cette petite colonie vivace de paysans
-entre ces deux effrayants squelettes qui ont été deux citadelles.
-
-Maintenant voici comment une de mes nuits a été troublée à Lorch:
-
-L'autre semaine, il pouvait être une heure du matin, tout le bourg
-dormait, j'écrivais dans ma chambre, lorsque tout à coup je
-m'aperçois que mon papier est devenu rouge sous ma plume. Je lève les
-yeux, je n'étais plus éclairé par ma lampe, mais par mes fenêtres. Mes
-deux fenêtres s'étaient changées en deux grandes tables d'opale rose à
-travers lesquelles se répandait autour de moi une réverbération
-étrange. Je les ouvre, je regarde. Une grosse voûte de flamme et de
-fumée se courbait à quelques toises au-dessus de ma tête avec un bruit
-effrayant. C'était tout simplement l'hôtel P., le gasthaus voisin du
-mien, qui avait pris feu et qui brûlait.
-
-En un instant l'auberge se réveille, tout le bourg est sur pied, le
-cri _Feuer! feuer!_ emplit le quai et les rues, le tocsin éclate. Moi,
-je ferme mes croisées et j'ouvre ma porte. Autre spectacle. Le grand
-escalier de bois de mon gasthaus, touchant presque à la maison
-incendiée et éclairé par de larges fenêtres, semblait lui-même tout en
-feu; et sur cet escalier, du haut en bas, se heurtait, se pressait et
-se foulait une cohue d'ombres surchargées de silhouettes bizarres.
-C'était toute l'auberge qui déménageait, l'un en caleçon, l'autre en
-chemise, les voyageurs avec leurs malles, les domestiques avec les
-meubles. Tous ces fuyards étaient encore à moitié endormis. Personne
-ne criait ni ne parlait. C'était le bruit d'une fourmilière.
-
-Un horrible flamboiement remplissait les intervalles de toutes les
-têtes.
-
-Quant à moi, car chacun pense à soi dans ces moments-là, j'ai fort peu
-de bagage, j'étais logé au premier, et je ne courais d'autre risque
-que d'être forcé de sortir de la maison par la fenêtre.
-
-Cependant un orage était survenu, il pleuvait à verse. Comme il arrive
-toujours lorsqu'on se hâte, l'hôtel se vidait lentement; et il y eut
-un instant d'affreuse confusion. Les uns voulaient entrer, les autres
-sortir; les gros meubles descendaient lourdement des fenêtres attachés
-à des cordes, les matelas, les sacs de nuit et les paquets de linge
-tombaient du haut du toit sur le pavé; les femmes s'épouvantaient, les
-enfants pleuraient; les paysans, réveillés par le tocsin, accouraient
-de la montagne avec leurs grands chapeaux ruisselant d'eau et leurs
-seaux de cuir à la main. Le feu avait déjà gagné le grenier de la
-maison, et l'on se disait qu'il avait été mis exprès à l'auberge P.;
-circonstance qui ajoute toujours un intérêt sombre et une sorte
-d'arrière-scène dramatique à un incendie.
-
-Bientôt les pompes sont arrivées, les chaînes de travailleurs se sont
-formées, et je suis monté dans le grenier, énorme enchevêtrement, à
-plusieurs étages, de charpentes pittoresques comme en recouvrent tous
-ces grands toits d'ardoise des bords du Rhin. Toute la charpente de la
-maison voisine brûlait dans une seule flamme. Cette immense pyramide
-de braise, surmontée d'un vaste panache rouge que secouait le vent de
-l'orage, se penchait avec des craquements sourds sur notre toit, déjà
-allumé et pétillant çà et là. La question était sérieuse; si notre
-toit prenait feu, dix maisons à coup sûr, et peut-être avec l'aide du
-vent, le tiers de la ville brûlaient. La besogne a été rude. Il a
-fallu, sous les flammèches et les tourbillons d'étincelles, écorcer
-les ardoises d'une partie du toit et couper les pignons-girouettes des
-lucarnes. Les pompes étaient admirablement servies.
-
-Des lucarnes du grenier, je plongeais dans la fournaise et j'étais
-pour ainsi dire dans l'incendie même. C'est une effroyable et
-admirable chose qu'un incendie vu à brûle-pourpoint. Je n'avais jamais
-eu ce spectacle;--puisque j'y étais,--je l'ai accepté.
-
-Au premier moment, quand on se voit comme enveloppé dans cette
-monstrueuse caverne de feu où tout flambe, reluit, petille, crie,
-souffre, éclate et croule, on ne peut se défendre d'un mouvement
-d'anxiété; il semble que tout est perdu et que rien ne saura lutter
-contre cette force affreuse qu'on appelle le feu; mais dès que les
-pompes arrivent on reprend courage.
-
-On ne peut se figurer avec quelle rage l'eau attaque son ennemi. A
-peine la pompe, ce long serpent qu'on entend haleter en bas dans les
-ténèbres, a-t-elle passé au-dessus du mur sombre son cou effilé et
-fait étinceler dans la flamme sa fine tête de cuivre, qu'elle crache
-avec fureur un jet d'acier liquide sur l'épouvantable chimère à mille
-têtes. Le brasier, attaqué à l'improviste, hurle, se dresse, bondit
-effroyablement, ouvre d'horribles gueules pleines de rubis et lèche de
-ses innombrables langues toutes les portes et les fenêtres à la fois.
-La vapeur se mêle à la fumée; des tourbillons blancs et des
-tourbillons noirs s'en vont à tous les souffles du vent et se tordent
-et s'étreignent dans l'ombre sous les nuées. Le sifflement de l'eau
-répond au mugissement du feu. Rien n'est plus terrible et plus grand
-que cet ancien et éternel combat de l'hydre et du dragon.
-
-La force de la colonne d'eau lancée par la pompe est prodigieuse. Les
-ardoises et les briques qu'elle touche se brisent et s'éparpillent
-comme des écailles. Quand la charpente enfin s'est écroulée,
-magnifique moment où le panache écarlate de l'incendie a été remplacé
-au milieu d'un bruit terrible par une immense et haute aigrette
-d'étincelles, une cheminée est restée debout sur la maison comme une
-espèce de petite tour de pierre. Un jet de pompe l'a jetée dans le
-gouffre.
-
-Le Rhin, les villages, les montagnes, les ruines, tout le spectre
-sanglant du paysage reparaissant à cette lueur, se mêlaient à la
-fumée, aux flammes, au glas continuel du tocsin, au fracas des pans du
-mur s'abattant tout entiers comme des ponts-levis, aux coups sourds de
-la hache, au tumulte de l'orage et à la rumeur de la ville. Vraiment
-c'était hideux, mais c'était beau.
-
-Si l'on regarde les détails de cette grande chose, rien de plus
-singulier. Dans l'intervalle d'un tourbillon de feu et d'un tourbillon
-de fumée, des têtes d'hommes surgissent au bout d'une échelle. On voit
-ces hommes inonder, en quelque sorte à bout portant, la flamme
-acharnée qui lutte et voltige et s'obstine sous le jet même de l'eau.
-Au milieu de cet affreux chaos, il y a des espèces de réduits
-silencieux où de petits incendies tranquilles petillent doucement dans
-des coins comme un feu de veuve. Les croisées des chambres devenues
-inaccessibles s'ouvrent et se ferment au vent. De jolies flammes
-bleues frissonnent aux pointes des poutres. De lourdes charpentes se
-détachent du bord du toit et restent suspendues à un clou, balancées
-par l'ouragan au-dessus de la rue et enveloppées d'une longue flamme.
-D'autres tombent dans l'étroit entre-deux des maisons et établissent
-là un pont de braise. Dans l'intérieur des appartements, les papiers
-parisiens à bordures prétentieuses disparaissent et reparaissent à
-travers des bouffées de cendre rouge. Il y avait au troisième étage un
-pauvre trumeau Louis XV, avec des arbres-rocaille et des bergers de
-Gentil-Bernard, qui a lutté longtemps. Je le regardais avec
-admiration. Je n'ai jamais vu une églogue faire si bonne contenance.
-Enfin une grande flamme est entrée dans la chambre, a saisi
-l'infortuné paysage vert-céladon, et le villageois embrassant la
-villageoise, et Tircis cajolant Glycère s'en est allé en fumée. Comme
-pendant, un pauvre petit jardinet, affreusement arrosé de charbons
-ardents, brûlait au bas de la maison. Un jeune acacia, appuyé à un
-treillage embrasé, s'est obstiné à ne pas prendre feu et est resté
-intact pendant quatre heures, secouant sa jolie tête verte sous une
-pluie d'étincelles.
-
-Ajoutez à cela quelques blondes et pâles Anglaises demi-nues sous
-l'averse à côté de leurs valises, à quelques pas de l'auberge, et tous
-les enfants du lieu riant aux éclats et battant des mains chaque fois
-qu'un jet de pompe se dispersait jusqu'à eux, et vous aurez une idée
-assez complète de l'incendie de l'hôtel P.--à Lorch.
-
-Une maison qui brûle, ce n'est qu'une maison qui brûle; mais le côté
-vraiment triste de la chose, c'est qu'un pauvre homme y a été tué.
-
-Vers quatre heures du matin, on était ce qu'on appelle _maître du
-feu_; le gasthaus P.--, toits, plafonds, escaliers et planchers
-effondrés, flambait entre ses quatre murs, et nous avions réussi à
-sauver notre auberge.
-
-Alors, et presque sans entr'acte, l'eau a succédé au feu. Une nuée de
-servantes, brossant, frottant, épongeant, essuyant, a envahi les
-chambres, et en moins d'une heure la maison a été lavée du haut en
-bas.
-
-Chose remarquable, rien n'a été dérobé. Tous ces effets déménagés en
-hâte, sous la pluie, au milieu de la nuit, ont été religieusement
-rapportés par les très-pauvres paysans de Lorch.
-
-Au reste, ces accidents ne sont pas rares sur les bords du Rhin. Toute
-maison de bois contient un incendie, et ici les maisons de bois
-abondent. A Saint-Goar seulement, il y a en ce moment, à différentes
-places de la ville, quatre ou cinq masures faites par des incendies.
-
-Le lendemain matin, je remarquai avec quelque surprise au
-rez-de-chaussée de la maison incendiée deux ou trois chambres fermées,
-parfaitement entières, au dessus desquelles tout cet embrasement avait
-fait rage sans y rien déranger. Voici à ce propos une historiette
-qu'on raconte dans le pays. Je ne la garantis pas.--Il y a quelques
-années, un Anglais arriva assez tard à une auberge de Braubach, soupa
-et se coucha. Dans le milieu de la nuit, l'auberge prend feu. On entre
-en hâte dans la chambre de l'Anglais. Il dormait. On le réveille. On
-lui explique la chose, et que le feu est au logis, et qu'il faut
-décamper sur-le-champ.--Au diable! dit l'Anglais, vous me réveillez
-pour cela! Laissez-moi tranquille. Je suis fatigué et je ne me lèverai
-pas. Sont-ils fous de s'imaginer que je vais me mettre à courir les
-champs en chemise à minuit! Je prétends dormir mes neuf heures tout à
-mon aise. Eteignez le feu si bon vous semble, je ne vous en empêche
-pas. Quant à moi, je suis bien dans mon lit, j'y reste. Bonne nuit,
-mes amis, à demain.--Cela dit, il se recoucha. Il n'y eut aucun moyen
-de lui faire entendre raison, et, comme le feu gagnait, les gens se
-sauvèrent, après avoir refermé la porte sur l'Anglais rendormi et
-ronflant. L'incendie fut terrible, on l'éteignit à grand'peine. Le
-lendemain matin, les hommes qui déblayaient les décombres arrivèrent à
-la chambre de l'Anglais, ouvrirent la porte et trouvèrent le voyageur
-à demi éveillé, se frottant les yeux dans son lit, qui leur cria en
-bâillant dès qu'il les aperçut: «Pourriez-vous me dire s'il y a un
-tire-bottes dans cette maison?» Il se leva, déjeuna très-fort et
-repartit admirablement reposé et frais, au grand déplaisir des garçons
-du pays, lesquels comptaient bien faire avec la momie de l'Anglais ce
-qu'on appelle dans la vallée du Rhin un _bourgmestre sec_,
-c'est-à-dire un mort parfaitement fumé et conservé, qu'on montre pour
-quelques liards aux étrangers.
-
-
-
-
-LETTRE XX
-
-DE LORCH A BINGEN.
-
- La langue légale et la langue française.--Loi. _Article unique_:
- Qui parlera français payera l'amende.--Théorie du voyage à
- pied.--Souvenirs.--Première aventure.--Note sur Claye.--Ce qui
- apparaît à l'auteur entre la quatrième et la cinquième ligne.--
- L'auteur voit des ours en plein midi.--Peinture gracieuse d'après
- nature.--L'auteur laisse entrevoir l'inexprimable plaisir que lui
- font les tragédies classiques.--Intéressant épisode de la
- mouche.--Incident.--Ce que signifie l'intervalle qui sépare les mots
- _entendre passer_ des mots _les sérénades_.--Incident.--Incident.--
- Incident.--Incident.--Explication.--Cela n'empêche pas que l'auteur
- eût fort bien pu être accepté par ces saltimbanques à quatre pattes
- comme le dessert de leur déjeuner.--Deuxième aventure.--G.--Histoire
- naturelle chimérique d'Aristote et de Pline.--En quels
- lieux les hommes font volontiers leurs plus monstrueuses
- inepties.--Incident.--Un rébus d'Horace.--D'où venait le
- vacarme.--Portraits de deux hommes admirés.--Tableau de
- beaucoup d'hommes qui admirent.--L'homme chevelu parle.--G.
- tressaille.--L'auteur écrit ce que dit le charlatan.--Dialogue de
- celui qui est en haut avec celui qui est en bas.--L'auteur éclate de
- rire et indigne tous ceux qui l'entourent.--Puissance de ce qui est
- inintelligible sur ce qui est inintelligent.--Mot amer de G. sur la
- troisième classe de l'institut.--Dans quelles circonstances l'auteur
- voyage à pied.--Fursteneck.--L'auteur grimpe assez haut pour
- constater une erreur des antiquaires.--Cadenet, Luynes,
- Branbes.--L'auteur subit sur la grande route son examen de
- bachelier.--Heimberg.--Sonneck.--Falkenburg.--L'auteur va devant
- lui.--Noms et fantômes évoqués.--Contemplation.--Un château en
- ruine.--L'auteur y entre.--Ce qu'il y trouve.--Tombeau
- mystérieux.--Apparition gracieuse.--L'auteur se met à parler
- anglais de la façon le plus grotesque.--Esquisse d'une théorie des
- femmes, des filles et des enfants.--Stella.--L'auteur, quoique
- découragé et humilié, s'aventure à faire quatre vers français.--
- Conjectures sur l'homme sans tête.--L'auteur cherche dans le
- Falkenburg les traces de Guntram et de Liba.--La langue de l'homme
- a de si singuliers caprices, que _Trajani Castrum_ devient
- _Trecktlingshausen_.--L'auteur déjeune d'un gigot horriblement
- dur.--Sa grandeur d'âme à cette occasion.--Paysage.--Saint-Clément.
- --Le Reichenstein.--Le Rheinstein.--Le Vaugtsberg.--L'auteur
- raconte des choses de son enfance.--Légende du mauvais
- archevêque.--Au neuvième siècle on était mangé par les rats
- sur le Rhin comme on l'est aujourd'hui à l'Opéra.--Moralité
- des contes différente de la moralité de l'histoire.--_Mauth_
- et _Maüse_.--Comment une petite estampe encadrée de noir,
- accrochée au-dessus du lit d'un enfant devient pour lui quand
- il est homme une grande et formidable vision.--Crépuscule.--L'auteur
- se risque encore à faire des vers français.--Effrayante apparition
- entre deux montagnes de l'estampe encadrée de noir.--Le
- Maüsethurm.--Vertige.--L'auteur réveille un batelier qui se trouve
- là.--A quel trajet l'auteur se hasarde.--Le Bingerloch.--Réalités
- difformes et fantastiques vues au milieu de la nuit.--Ce que
- l'auteur trouve dans le lieu sinistre où il est allé.--Description
- minutieuse et détaillée de cette chose horrible et célèbre.--Salut
- au drapeau.--Arrivée à Bingen.--Visite au Klopp.--La Grande-Ourse.
-
-
- Bingen, 27 août.
-
-De Lorch à Bingen, il y a deux milles d'Allemagne, en d'autres termes,
-quatre lieues de France, ou seize _kilomètres_, dans l'affreuse langue
-que la loi veut nous faire, comme si c'était à la loi de faire la
-langue. Tout au contraire, mon ami, dans une foule de cas, c'est à la
-langue de faire la loi.
-
-Vous savez mon goût. Toutes les fois que je puis continuer un peu ma
-route à pied, c'est-à-dire convertir le voyage en promenade, je n'y
-manque pas.
-
-Rien n'est charmant, à mon sens, comme cette façon de voyager.--A
-pied!--On s'appartient, on est libre, on est joyeux; on est tout
-entier et sans partage aux incidents de la route, à la ferme où l'on
-déjeune, à l'arbre où l'on s'abrite, à l'église où l'on se recueille.
-On part, on s'arrête; on repart, rien ne gêne, rien ne retient. On va
-et on rêve devant soi. La marche berce la rêverie; la rêverie voile la
-fatigue. La beauté du paysage cache la longueur du chemin. On ne
-voyage pas, on erre. A chaque pas qu'on fait, il vous vient une idée.
-Il semble qu'on sente des essaims éclore et bourdonner dans son
-cerveau. Bien des fois, assis à l'ombre au bord d'une grande route, à
-côté d'une petite source vive d'où sortaient avec l'eau la joie, la
-vie et la fraîcheur, sous un orme plein d'oiseaux, près d'un champ
-plein de faneuses, reposé, serein, heureux, doucement occupé de mille
-songes, j'ai regardé avec compassion passer devant moi, comme un
-tourbillon où roule la foudre, la chaise de poste, cette chose
-étincelante et rapide qui contient je ne sais quels voyageurs lents,
-lourds, ennuyés et assoupis; cet éclair qui emporte des tortues.--Oh!
-comme ces pauvres gens, qui sont souvent des gens d'esprit et de
-coeur, après tout, se jetteraient vite à bas de leur prison, où
-l'harmonie du paysage se résout en bruit, le soleil en chaleur et la
-route en poussière, s'ils savaient toutes les fleurs que trouve dans
-les broussailles, toutes les perles que ramasse dans les cailloux,
-toutes les houris que découvre parmi les paysannes l'imagination
-ailée, opulente et joyeuse d'un homme à pied! _Musa pedestris._
-
-Et puis tout vient à l'homme qui marche. Il ne lui surgit pas
-seulement des idées; il lui échoit des aventures, et, pour ma part,
-j'aime fort les aventures qui m'arrivent. S'il est amusant pour
-autrui d'inventer des aventures, il est amusant pour soi-même d'en
-avoir.
-
-Je me rappelle qu'il y a sept ou huit ans j'étais allé à Claye, à
-quelques lieues de Paris. Pourquoi? Je ne m'en souviens plus. Je
-trouve seulement dans mon livre de notes ces quelques lignes. Je vous
-les transcris, parce qu'elles font, pour ainsi dire, partie de la
-chose quelconque que je veux vous raconter:
-
---«Un canal au rez-de-chaussée, un cimetière au premier étage,
-quelques maisons au second, voilà Claye. Le cimetière occupe une
-terrasse avec balcon sur le canal, d'où les mânes des paysans de Claye
-peuvent entendre passer les sérénades, s'il y en a, sur le
-bateau-poste de Paris à Meaux, qui fait quatre lieues à l'heure. Dans
-ce pays-là on n'est pas enterré, on est enterrassé. C'est un sort
-comme un autre.»
-
-Je m'en revenais à Paris à pied; j'étais parti d'assez grand matin,
-et, vers midi, les beaux arbres de la forêt de Bondy m'invitant, à un
-endroit où le chemin tourne brusquement, je m'assis, adossé à un
-chêne, sur un talus d'herbe, les pieds pendants dans un fossé, et je
-me mis à crayonner sur mon livre vert la note que vous venez de lire.
-
-Comme j'achevais la quatrième ligne,--que je vois aujourd'hui sur le
-manuscrit séparée de la cinquième par un assez large intervalle,--je
-lève vaguement les yeux et j'aperçois de l'autre coté du fossé, sur le
-bord de la route, devant moi, à quelques pas, un ours qui me regardait
-fixement. En plein jour on n'a pas de cauchemar; on ne peut être dupe
-d'une forme, d'une apparence, d'un rocher difforme ou d'un tronc
-d'arbre absurde. _Lo que puede un sastre_ est formidable la nuit; mais
-à midi, par un soleil de mai, on n'a pas d'hallucinations. C'était
-bien un ours, un ours vivant, un véritable ours, parfaitement hideux
-du reste. Il était gravement assis sur son séant, me montrant le
-dessous poudreux de ses pattes de derrière, dont je distinguais toutes
-les griffes, ses pattes de devant mollement croisées sur son ventre.
-Sa gueule était entr'ouverte; une de ses oreilles, déchirée et
-saignante, pendait à demi; sa lèvre inférieure, à moitié arrachée,
-laissait voir ses crocs déchaussés; l'un de ses yeux était crevé, et
-avec l'autre il me regardait d'un air sérieux.
-
-Il n'y avait pas un bûcheron dans la forêt, et le peu que je voyais du
-chemin à cet endroit-là était absolument désert.
-
-Je n'étais pas sans éprouver quelque émotion. On se tire parfois
-d'affaire avec un chien en l'appelant _Fox_, _Soliman_ ou _Azor_; mais
-que dire à un ours? D'où venait cet ours? Que signifiait cet ours dans
-la forêt de Bondy, sur le grand chemin de Paris à Claye? A quoi rimait
-ce vagabond d'un nouveau genre?--C'était fort étrange, fort ridicule,
-fort déraisonnable, et, après tout, fort peu gai. J'étais, je vous
-l'avoue, très-perplexe. Je ne bougeais pas cependant; je dois dire que
-l'ours, de son côté, ne bougeait pas non plus; il me paraissait même,
-jusqu'à un certain point, bienveillant. Il me regardait aussi
-tendrement que peut regarder un ours borgne. A tout prendre, il
-ouvrait bien la gueule, mais il l'ouvrait comme on ouvre une bouche.
-Ce n'était pas un rictus, c'était un bâillement; ce n'était pas
-féroce, c'était presque littéraire. Cet ours avait je ne sais quoi
-d'honnête, de béat, de résigné et d'endormi; et j'ai retrouvé depuis
-cette expression de physionomie à de vieux habitués de théâtre qui
-écoutaient des tragédies. En somme, sa contenance était si bonne que
-je résolus, aussi moi, de faire bonne contenance. J'acceptai l'ours
-pour spectateur, et je continuai ce que j'avais commencé. Je me mis
-donc à crayonner sur mon livre la cinquième ligne de la note
-ci-dessus, laquelle cinquième ligne, comme je vous le disais tout à
-l'heure, est sur mon manuscrit très-écartée de la quatrième; ce qui
-tient à ce que, en commençant à écrire, j'avais les yeux fixés sur
-l'oeil de l'ours.
-
-Pendant que j'écrivais, une grosse mouche vint se poser sur l'oreille
-ensanglantée de mon spectateur. Il leva lentement sa patte droite et
-la passa par-dessus son oreille avec le mouvement d'un chat. La mouche
-s'envola. Il la chercha du regard; puis, quand elle eut disparu, il
-saisit ses deux pattes de derrière avec ses deux pattes de devant, et,
-comme satisfait de cette attitude classique, il se remit à me
-contempler. Je déclare que je suivais ces mouvements variés avec
-intérêt.
-
-Je commençais à me faire à ce tête-à-tête, et j'écrivais la sixième
-ligne de la note, lorsque survint un incident: un bruit de pas
-précipités se fit entendre dans la grande route, et tout à coup je vis
-déboucher du tournant un autre ours, un grand ours noir; le premier
-était fauve. Cet ours noir arriva au grand trot, et, apercevant l'ours
-fauve, vint se rouler gracieusement à terre auprès de lui. L'ours
-fauve ne daigna pas regarder l'ours noir, et l'ours noir ne daignait
-pas faire attention à moi.
-
-Je confesse qu'à cette seconde apparition, qui élevait mes perplexités
-à la seconde puissance, ma main trembla. J'étais en train d'écrire
-cette ligne: «..... peuvent entendre passer les sérénades.» Sur mon
-manuscrit, je vois aujourd'hui un assez grand intervalle entre ces
-mots: «_entendre passer_» et ces mots: «_les sérénades_.» Cet
-intervalle signifie:--_Un deuxième ours!_
-
-Deux ours! pour le coup, c'était trop fort. Quel sens cela avait-il? A
-qui en voulait le hasard? Si j'en jugeais par le côté d'où l'ours noir
-avait débouché, tous deux venaient de Paris, pays où il y a pourtant
-peu de bêtes,--sauvages surtout.
-
-J'étais resté comme pétrifié. L'ours fauve avait fini par prendre part
-aux jeux de l'autre, et, à force de se rouler dans la poussière, tous
-deux étaient devenus gris. Cependant j'avais réussi à me lever, et je
-me demandais si j'irais ramasser ma canne qui avait roulé à mes pieds
-dans le fossé, lorsqu'un troisième ours survint, un ours rougeâtre,
-petit, difforme, plus déchiqueté et plus saignant encore que le
-premier; puis un quatrième, puis un cinquième et un sixième, ces
-deux-là trottant de compagnie. Ces quatre derniers ours traversèrent
-la route comme des comparses traversent le fond d'un théâtre, sans
-rien voir et sans rien regarder, presque en courant et comme s'ils
-étaient poursuivis. Cela devenait trop inexplicable pour que je ne
-touchasse pas à l'explication. J'entendis des aboiements et des cris;
-dix ou douze bouledogues, sept ou huit hommes armés de bâtons ferrés
-et des muselières à la main, firent irruption sur la route, talonnant
-les ours qui s'enfuyaient. Un de ces hommes s'arrêta, et, pendant que
-les autres ramenaient les bêtes muselées, il me donna le mot de cette
-bizarre énigme. Le maître du cirque de la barrière du Combat profitait
-des vacances de Pâques pour envoyer ses ours et ses dogues donner
-quelques représentations à Meaux. Toute cette ménagerie voyageait à
-pied. A la dernière halte on l'avait démuselée pour la faire manger;
-et, pendant que leurs gardiens s'attablaient au cabaret voisin, les
-ours avaient profité de ce moment de liberté pour faire à leur aise,
-joyeux et seuls, un bout de chemin.
-
-C'étaient des acteurs en congé.
-
-Voilà une de mes aventures de voyageur à pied.
-
-Dante raconte en commençant son poëme qu'il rencontra un jour dans un
-bois une panthère, puis après la panthère un lion, puis après le lion
-une louve. Si la tradition dit vrai, dans leurs voyages en Egypte, en
-Phénicie, en Chaldée et dans l'Inde, les sept sages de Grèce eurent
-tous de ces aventures-là. Ils rencontrèrent chacun une bête
-différente, comme il sied à des sages qui ont tous une sagesse
-différente. Thalès de Milet fut suivi longtemps par un griffon ailé;
-Bias de Priène fit route côte à côte avec un lynx; Périandre de
-Corinthe fit reculer un léopard en le regardant fixement; Solon
-d'Athènes marcha hardiment droit à un taureau furieux; Pittacus de
-Mitylène fit rencontre d'un souassouaron; Cléobule de Rhodes fut
-accosté par un lion, et Chilon de Lacédémone par une lionne. Tous ces
-faits merveilleux, si on les examinait d'un peu près, s'expliqueraient
-probablement par des ménageries en congé, par des vacances de Pâques
-et des barrières du Combat. En racontant convenablement mon aventure
-des ours, dans deux mille ans, j'aurais peut-être eu je ne sais quel
-air d'Orphée. _Dictus ob hoc lenire tigres._ Voyez-vous, mon ami, mes
-pauvres ours saltimbanques donnent la clef de beaucoup de prodiges.
-N'en déplaise aux poëtes antiques et aux philosophes grecs, je ne
-crois guère à la vertu d'une strophe contre un léopard ni à la
-puissance d'un syllogisme sur une hyène; mais je pense qu'il y a
-longtemps que l'homme, cette intelligence qui transforme à sa guise
-les instincts, a trouvé le secret de dégrader les lions et les tigres,
-de détériorer les animaux et d'abrutir les bêtes.
-
-L'homme croit toujours et partout avoir fait un grand pas quand il a
-substitué, à force d'enseignements intelligents, la stupidité à la
-férocité.
-
-A tout prendre, c'en est peut-être un. Sans ce pas-là, j'aurais été
-mangé,--et les sept sages de Grèce aussi.
-
-Puisque je suis en train de souvenirs, permettez-moi encore une petite
-histoire.
-
-Vous connaissez G--, ce vieux poëte-savant qui prouve qu'un poëte peut
-être patient, qu'un savant peut être charmant et qu'un vieillard peut
-être jeune. Il marche comme à vingt ans. En avril 183... nous faisions
-ensemble je ne sais quelle excursion dans le Gâtinais. Nous cheminions
-côte a côte par une fraîche matinée réchauffée d'un soleil
-réjouissant. Moi que la vérité charme et que le paradoxe amuse, je ne
-connais pas de plus agréable compagnie que G--. Il sait toutes les
-vérités prouvées, et il invente tous les paradoxes possibles.
-
-Je me souviens que sa fantaisie en ce moment-là était de me soutenir
-que le basilic existe. Pline en parle et le décrit, me disait-il. Le
-basilic naît dans le pays de Cyrène, en Afrique. Il est long d'environ
-douze doigts; il a sur la tête une tache blanche qui lui fait un
-diadème; et quand il siffle, les serpents s'enfuient. La Bible dit
-qu'il a des ailes. Ce qui est prouvé, c'est que du temps de saint Léon
-il y eut à Rome, dans l'église de Sainte-Luce, un basilic qui infecta
-de son haleine toute la ville. Le saint pape osa s'approcher de la
-voûte humide et sombre sous laquelle était le monstre, et Scaliger dit
-en assez beau style qu'il _l'éteignit par ses prières_.
-
-G-- ajoutait, me voyant incrédule au basilic, que certains lieux ont
-une vertu particulière sur certains animaux: qu'à Sériphe, dans
-l'Archipel, les grenouilles ne coassent point; qu'à Reggio, en
-Calabre, les cigales ne chantent pas; que les sangliers sont muets en
-Macédoine; que les serpents de l'Euphrate ne mordent point les
-indigènes, même endormis, mais seulement les étrangers; tandis que les
-scorpions du mont Latmos, inoffensifs pour les étrangers, piquent
-mortellement les habitants du pays. Il me faisait, ou plutôt il se
-faisait à lui-même une foule de questions, et je le laissais aller.
-Pourquoi y a-t-il une multitude de lapins à Mayorque, et pourquoi n'y
-en a-t-il pas un seul à Yviza? Pourquoi les lièvres meurent-ils à
-Ithaque? D'où vient qu'on ne saurait trouver un loup sur le mont
-Olympe, ni une chouette dans l'île de Crète, ni un aigle dans l'île de
-Rhodes?
-
-En me voyant sourire, il s'interrompait: «Tout beau, mon cher! mais ce
-sont là des opinions d'Aristote!» A quoi je me contentais de répondre:
-«Mon ami, c'est de la science morte; et la science morte n'est plus de
-la science, c'est de l'érudition.» Et G-- me répliquait avec son doux
-regard plein de gravité et d'enthousiasme: «Vous avez raison. La
-science meurt. Il n'y a que l'art qui soit immortel. Un grand savant
-fait oublier un autre grand savant; quant aux grands poëtes du passé,
-les grands poëtes du présent et de l'avenir ne peuvent que les égaler.
-Aristote est dépassé, Homère ne l'est pas.»
-
-Cela dit, il devenait pensif, puis il se mettait à chercher un
-bupreste dans l'herbe ou une rime dans les nuages.
-
-Nous arrivâmes ainsi près de Milly, dans une plaine où l'on voit
-encore les vestiges d'une masure devenue fameuse dans les procès de
-sorciers du dix-septième siècle. Voici à quelle occasion. Un
-loup-cervier ravageait le pays. Des gentilshommes de la vénerie du roi
-le traquèrent avec grand renfort de valets et de paysans. Le loup,
-poursuivi dans cette plaine, gagna cette masure et s'y jeta. Les
-chasseurs entourèrent la masure, puis y entrèrent brusquement. Ils y
-trouvèrent une vieille femme. Une vieille femme hideuse, sous les
-pieds de laquelle était encore la peau du loup que Satan n'avait pas
-eu le temps de faire disparaître dans sa chausse-trape. Il va sans
-dire que la vieille fut brûlée sur un fagot vert; ce qui s'exécuta
-devant le beau portail de la cathédrale de Sens.
-
-J'admire que les hommes, avec une sorte de coquetterie inepte, soient
-toujours venus chercher ces calmes et sereines merveilles de
-l'intelligence humaine pour faire devant elles leurs plus grosses
-bêtises.
-
-Cela se passait en 1636, dans l'année où Corneille faisait jouer le
-_Cid_.
-
-Comme je racontais cette histoire à G--: «Ecoutez, me dit-il.» Nous
-entendions en effet sortir d'un petit groupe de maisons caché dans les
-arbres, à notre gauche, la fanfare d'un charlatan. G-- a toujours eu
-du goût pour ce genre de bruit grotesque et triomphal. «Le monde, me
-disait-il un jour, est plein de grands tapages sérieux dont ceci est
-la parodie. Pendant que les avocats déclament sur le tréteau
-politique, pendant que les rhéteurs pérorent sur le tréteau
-scolastique, moi je vais dans les prés, je catalogue des moucherons et
-je collationne des brins d'herbe, je me pénètre de la grandeur de
-Dieu, et je serai toujours charmé de rencontrer à tout bout de champ
-cet emblème bruyant de la petitesse des hommes, ce charlatan
-s'essoufflant sur sa grosse caisse, ce Bobino, ce Bobèche, cette
-ironie! Le charlatan se mêle à mes études et les complète; je fixe
-cette figure avec une épingle dans mon carton comme un scarabée ou
-comme un papillon, et je classe l'insecte humain parmi les autres.»
-
-G-- m'entraîna donc vers le groupe de maisons d'où venait le
-bruit;--un assez chétif hameau qui se nomme, je crois, Petit-Sou, ce
-qui m'a rappelé ce bourg d'Asculum, sur la route de Trivicum à
-Brindes, lequel fit faire un rébus à Horace:
-
- Quod versu dicere non est,
- Signis perfacile est.
-
-_Asculum_, en effet, ne peut entrer dans un vers alexandrin.
-
-C'était la fête du village. La place, l'église et la mairie étaient
-endimanchées. Le ciel lui-même, coquettement décoré d'une foule de
-jolis nuages blancs et roses, avait je ne sais quoi d'agreste, de
-joyeux et de dominical. Des rondes de petits enfants et de jeunes
-filles, doucement contemplées par des vieillards, occupaient un bout
-de la place qui était tapissé de gazon; à l'autre bout, pavé de
-cailloux aigus, la foule entourait une façon de tréteau adossé à une
-manière de baraque. Le tréteau était composé de deux planches et d'une
-échelle; la baraque était recouverte de cette classique toile à damier
-bleu et blanc qui rappelle des souvenirs de grabat et qui, se faisant
-au besoin souquenille, a fait donner le nom de _paillasses_ à tous les
-valets de tous les charlatans. A côté du tréteau s'ouvrait la porte de
-la baraque, une simple fente dans la toile; et au-dessus de cette
-porte, sur un écriteau blanc orné de ce mot en grosses majuscules
-noires:
-
- MICROSCOPE
-
-fourmillaient, grossièrement dessinés dans mille attitudes
-fantastiques, plus d'animaux effrayants, plus de monstres chimériques,
-plus d'êtres impossibles que saint Antoine n'en a vu et que Callot
-n'en a rêvé.
-
-Deux hommes faisaient figure sur ce tréteau. L'un, sale comme Job,
-bronzé comme Ptha, coiffé comme Osiris, gémissant comme Memnon, avait
-je ne sais quoi d'oriental, de fabuleux, de stupide et d'égyptien, et
-frappait sur un gros tambour tout en soufflant au hasard dans une
-flûte. L'autre le regardait faire. C'était une espèce de Sbrigani,
-pansu, barbu, velu et chevelu, l'air féroce, et vêtu en Hongrois de
-mélodrame.
-
-Autour de cette baraque, de ce tréteau et de ces deux hommes, force
-paysans passionnés, force paysannes fascinées, force admirateurs les
-plus affreux du monde ouvraient des bouches niaises et des yeux
-bêtes. Derrière l'estrade, quelques enfants pratiquaient artistement
-des trous à la vieille toile blanche et bleue, qui faisait peu de
-résistance et leur laissait voir l'intérieur de la baraque.
-
-Comme nous arrivions, l'Egyptien termina sa fanfare et le Sbrigani se
-mit à parler. G-- se mit à écouter.
-
-Excepté l'invitation d'usage: _Entrez et vous verrez_, etc., je
-déclare que ce que disait ce fantoche était parfaitement
-inintelligible pour moi, pour les paysans et pour l'Egyptien, lequel
-avait pris une posture de bas-relief, et prêtait l'oreille avec autant
-de dignité que s'il eût assisté à la dédidace des grandes colonnes de
-la salle hypostyle de Karnac par Menephta Ier, père de Rhamsès II.
-
-Cependant, dès les premières paroles du charlatan, G--avait
-tressailli. Au bout de quelques minutes, il se pencha vers moi et me
-dit tout bas: «Vous qui êtes jeune, qui avez de bons yeux et un
-crayon, faites-moi le plaisir d'écrire ce que dit cet homme.» Je
-voulus demander à G--l'explication de cet étrange désir, mais déjà son
-attention était retournée au tréteau avec trop d'énergie pour qu'il
-m'entendit. Je pris le parti de satisfaire G--, et comme le charlatan
-parlait avec une lenteur solennelle, voici ce que j'écrivis sous sa
-dictée:
-
-«La famille des scyres se divise en deux espèces: la première n'a pas
-d'yeux; la seconde en a six, ce qui la distingue du genre _cunaxa_,
-qui en a deux, et du genre _bdella_, qui en a quatre.»
-
-Ici G--, qui écoutait avec un intérêt de plus en plus profond, ôta son
-chapeau, et, s'adressant au charlatan de sa voix la plus gracieuse et
-la plus adoucie: «Pardon, monsieur, mais vous ne nous dites rien du
-groupe des gamases?
-
---Qui parle là? dit l'homme, jetant un coup d'oeil sur l'assistance,
-mais sans surprise et sans hésitation. Ce vieux? Eh bien, mon vieux,
-dans le groupe des gamases je n'ai trouvé qu'une espèce, c'est un
-dermanyssus, parasite de la chauve-souris pipistrelle.
-
---Je croyais, reprit G-- timidement, que c'était un glyciphagus
-cursor?
-
---Erreur, mon brave, répliqua le Sbrigani. Il y a un abîme entre le
-glyciphagus et le dermanyssus. Puisque vous vous occupez de ces
-grandes questions, étudiez la nature. Consultez Degeer, Hering et
-Hermann. Observez (j'écrivais toujours) le _sarcoptes ovis_, qui a au
-moins une des deux paires de pattes postérieures complète et
-caronculée; le _sarcoptes rupicapræ_, dont les pattes postérieuses
-sont rudimentaires et sétigères, sans vésicule et sans tarse; le
-_sarcoptes hippopodos_, qui est peut-être un glyciphage...
-
---Vous n'en êtes pas sûr? interrompit G-- presque avec respect.
-
---Je n'en suis pas sûr, répondit majestueusement le charlatan. Oui, je
-dois à la sainte vérité d'avouer que je n'en suis pas sûr. Ce dont je
-suis sûr, c'est d'avoir recueilli un glyciphage dans les plumes du
-grand-duc. Ce dont je suis sûr, c'est d'avoir trouvé, en visitant des
-galeries d'anatomie comparée, des glyciphages dans les cavités, entre
-les cartilages et sous les épiphyses des squelettes.
-
---Voilà qui est prodigieux! murmura G--.
-
---Mais, poursuivit l'homme, ceci m'entraîne trop loin. Je vous
-parlerai une autre fois, messieurs, du glyciphage et du psoropte.
-L'animal extraordinaire et redoutable que je vais vous montrer
-aujourd'hui, c'est le sarcopte. Chose effrayante et merveilleuse!
-l'acarien du chameau, qui ne ressemble pas à celui du cheval,
-ressemble à celui de l'homme. De là une confusion possible, dont les
-suites seraient funestes (j'écrivais toujours). Etudions-les,
-messieurs; étudions ces monstres. La forme de l'un et de l'autre est
-a peu près la même; mais le sarcopte du dromadaire est un peu plus
-allongé que le sarcopte humain; la paire intermédiaire des poils
-postérieurs, au lieu d'être la plus petite, est la plus grande. La
-face ventrale a aussi ses particularités. Le collier est plus
-nettement séparé dans le _sarcoptes hominis_, et il envoie
-inférieurement une pointe aciculiforme qui n'existe pas dans le
-_sarcoptes dromadarii_. Ce dernier est plus gros que l'autre. Il y a
-aussi une différence énorme aux épines de la base des pattes
-postérieures; elles sont simples dans la première espèce, et
-inégalement bifides dans la seconde...»
-
-Ici, las d'écrire toutes ces choses ténébreuses et imposantes, je ne
-pus m'empêcher de pousser le coude de G--et de lui demander tout bas:
-«Mais de quoi diable parle cet homme?»
-
-G-- se tourna à demi vers moi et me dit avec gravité: «De la gale.»
-
-Je partis d'un éclat de rire si violent que le livre de notes me tomba
-des mains. G-- le ramassa, m'arracha le crayon, et sans daigner
-répliquer à ma gaieté, même par un geste de mépris, plus que jamais
-attentif aux paroles du charlatan, il continua d'écrire à ma place,
-dans l'attitude recueillie et raphaélesque d'un disciple de l'école
-d'Athènes.
-
-Je dois dire que les paysans, de plus en plus éblouis, partageaient,
-au suprême degré, l'admiration et la béatitude de G--. L'extrême
-science et l'extrême ignorance se touchent par l'extrême naïveté. Le
-dialogue obscur et formidable du charlatan avait parfaitement réussi
-près des villageois de l'honnête pays de Petit-Sou. Le peuple est
-comme l'enfant: il s'émerveille de ce qu'il ne comprend pas. Il aime
-l'inintelligible, le hérissé, l'amphigouri déclamatoire et
-merveilleux. Plus l'homme est ignorant, plus l'obscur le charme; plus
-l'homme est barbare, plus le compliqué lui plaît. Rien n'est moins
-simple qu'un sauvage. Les idiomes des hurons, des botocudos et des
-chesapeacks sont des forêts de consonnes à travers lesquelles, à demi
-engloutis dans la vase des idées mal rendues, se traînent des mots
-immenses et hideux, comme rampaient les monstres antédiluviens sous
-les inextricables végétations du monde primitif. Les algonquins
-traduisent ce mot si court, si simple et si doux, _France_, par
-_Mittigouchiouekendalakiank_.
-
-Aussi, quand la baraque s'ouvrit, la foule, impatiente de contempler
-les merveilles promises, s'y précipita. Les mittigouchiouekendalakiank
-des charlatans se résolvent toujours en une pluie de liards ou de
-doublons dans leur escarcelle, selon qu'ils se sont adressés au peuple
-d'en bas ou au peuple d'en haut.
-
-Une heure après nous avions repris notre promenade et nous suivions la
-lisière d'un petit bois. G-- ne m'avait pas encore adressé une parole.
-Je faisais mille efforts inutiles pour rentrer en grâce. Tout à coup,
-paraissant sortir d'une profonde rêverie et comme se répondant à
-lui-même, il dit: «Et il en parle fort bien!
-
---De la gale, n'est-ce pas? fis-je fort timidement.
-
---Oui, pardieu, de la gale,» me répondit G-- avec fermeté.
-
-Il ajouta après un silence: «Cet homme a fait de magnifiques
-observations microscopiques. De vraies découvertes.»
-
-Je hasardai encore un mot. «Il aura étudié son sujet sur ce pharaon
-d'Égypte dont il a fait son laquais et son musicien.»
-
-Mais G-- ne m'entendait déjà plus. «Quelle prodigieuse chose!
-s'écria-t-il, et quel sujet de méditation mélancolique! La maladie
-suit l'homme après la mort. Les squelettes ont la gale!»
-
-Il y eut encore un silence, puis il reprit: «Cet homme manque à la
-troisième classe de l'Institut. Il y a bien des académiciens qui sont
-charlatans; voilà un charlatan qui devrait être académicien.»
-
-Maintenant, mon ami, je vous vois d'ici rire à votre tour et vous
-écrier: «Est-ce tout? oh! les aimables aventures, les engageantes
-histoires, et quel voyageur à pied vous êtes! Rencontrer des ours, ou
-entendre un avaleur de sabres, bras nus et ceinturonné de rouge,
-confronter en plein air l'acarus de l'homme à l'acarus du chameau et
-faire à des paysans un cours philosophique de gale comparée! Mais, en
-vérité, il faut en grande hâte se jeter en bas de sa chaise de poste,
-et ce sont là de merveilleux bonheurs.»
-
-Comme il vous plaira. Quant à moi, je ne sais si c'est le matin, si
-c'est le printemps ou si c'est ma jeunesse qui se mêle à ces
-souvenirs, déjà anciens, hélas! mais ils rayonnent en moi. Je leur
-trouve des charmes que je ne puis dire. Riez donc tant que vous
-voudrez du _voyageur à pied_, je suis toujours tout prêt à
-recommencer, et s'il m'arrivait encore aujourd'hui quelque aventure
-pareille, «j'y prendrais un plaisir extrême.»
-
-Mais de semblables bonnes fortunes sont rares, et quand j'entreprends
-une excursion à pied, pourvu que le ciel ait un air de joie, pourvu
-que les villages aient un air de bonheur, pourvu que la rosée tremble
-à la pointe des herbes, pourvu que l'homme travaille, que le soleil
-brille et que l'oiseau chante, je remercie le bon Dieu, et je ne lui
-demande pas d'autres aventures.--L'autre jour donc, à cinq heures et
-demie du matin, après avoir donné les ordres nécessaires pour faire
-transporter mon bagage à Bingen, dès l'aube, je quittais Lorch, et un
-bateau me transportait sur le bord opposé. Si vous suivez jamais cette
-route, faites de même. Les ruines romaines, romanes et gothiques de
-la rive gauche ont beaucoup plus d'intérêt pour le piéton que les
-ardoises de la rive droite. A six heures j'étais assis, après une
-assez rude ascension à travers les vignes et les broussailles, sur la
-croupe d'une colline de lave éteinte qui domine le château de
-Furstemberg et la vallée de Diebach, et là je constatais une erreur
-des antiquaires. Ils racontent, et je vous écrivais d'après eux dans
-ma précédente lettre, que la grosse tour de Furstemberg, ronde au
-dehors, est hexagone au dedans. Or, du point élevé ou je m'étais
-placé, je plongeais assez profondément dans la tour, et je puis vous
-affirmer, si la chose vous intéresse, qu'elle est ronde à l'intérieur
-comme à l'extérieur. Ce qui est remarquable, c'est sa hauteur qui est
-prodigieuse et sa forme qui est singulière. Comme elle a d'énormes
-créneaux sans mâchicoulis et comme elle va s'élargissant du sommet à
-la base, sans baies, sans fenêtres, percée à peine de quelques longues
-meurtrières, elle ressemble de la plus étrange manière aux mystérieux
-et massifs donjons de Samarcande, de Calicut ou de Granganor; et l'on
-s'attend à voir plutôt apparaître au faîte de cette grosse tour
-presque hindoue le maharadja de Lahore ou le zamorin de Malabar que
-Louis de Bavière ou Gustave de Suède. Pourtant cette citadelle, plutôt
-orientale que gothique, a joué un grand rôle dans les luttes de
-l'Europe. Au moment où je songeais à toutes les échelles qui ont été
-successivement appliquées aux flancs de cette géante de pierre, et où
-je me rappelais le triple siége des Bavarois en 1321, des Suédois en
-1632 et des Français en 1689, un grimpereau l'escaladait gaiement.
-
-Ce qui a causé l'erreur des antiquaires, c'est une tourelle qui défend
-la citadelle du côté de la montagne, et qui, ronde au dedans, est
-armée à son sommet d'un couronnement de mâchicoulis taillé à six pans.
-Ils ont pris la tourelle pour la tour et le dehors pour le dedans. Du
-reste, à cette heure matinale, grâce aux vapeurs encore posées et
-appuyées sur le sol, je ne distinguais que la tête du donjon, la cime
-des murailles, et à l'horizon, tout autour de moi, la haute crête des
-collines. A mes pieds, le fond du paysage était caché par une brume
-blanche et épaisse dont le soleil dorait le bord. On eût dit qu'un
-nuage était tombé dans la vallée.
-
-Comme sept heures sonnaient dans ce nuage au clocher de Rheindiebach,
-qui est un hameau au pied de Furstemberg, le grimpereau s'envola et je
-me levai. Pendant que je descendais, le brouillard montait, et lorsque
-je parvins au village, les rayons du soleil y arrivaient. Quelques
-instants après, j'avais laissé le village derrière moi, sans même
-avoir pensé, je l'avoue, à interroger l'écho fameux de son ravin; je
-cheminais joyeusement le long du Rhin, et j'échangeais un bonjour
-amical avec trois jeunes peintres qui s'en allaient, eux, vers
-Bacharach, le sac et le parapluie sur le dos. Toutes les fois que je
-rencontre trois jeunes gens qui voyagent à pied en mince équipage,
-allègres d'ailleurs et les yeux rayonnants comme si leur prunelle
-reflétait les féeries de l'avenir, je ne puis m'empêcher d'espérer
-pour eux la réalisation de leurs chimères et de songer à ces trois
-frères, Cadenet, Luynes et Brandes, qui, il y a de cela deux cents
-ans, partirent un beau matin à pied pour la cour du roi Henri IV,
-n'ayant à eux trois qu'un manteau porté par chacun à son tour, et qui,
-quinze ans après, sous Louis XIII, étaient, le premier, duc de
-Chaulnes; le deuxième, connétable de France; le troisième, duc de
-Luxembourg.--Rêvez donc, jeunes gens, et marchez!
-
-Ce voyage à trois paraît du reste être à la mode sur les bords du
-Rhin; car je n'avais pas fait une demi-lieue, j'atteignais à peine
-Niederheimbach, que je rencontrais encore trois jeunes gens cheminant
-de compagnie. Ceux-là étaient évidemment des étudiants de quelqu'une
-de ces nobles universités qui fécondent la vieille Teutonie en
-civilisant la jeune Allemagne. Ils portaient la casquette classique,
-les longs cheveux, le ceinturon, la redingote serrée, le bâton à la
-main, la pipe de faïence coloriée à la bouche, et, comme les peintres,
-le bissac sur le dos. Sur la pipe du plus jeune des trois étaient
-peintes des armoiries, probablement les siennes. Ils paraissaient
-discuter avec chaleur et s'en allaient, de même que les peintres, du
-côté de Bacharach. En passant près de moi, l'un d'eux me cria, en me
-saluant de la casquette: «_Dic nobis, domine, in qua parte corporis
-animam veteres locant philosophi?_» Je rendis le salut et je répondis:
-«_In corde Plato, in sanguine Empedocles, inter duo supercilia
-Lucretius._» Les trois jeunes gens sourirent et le plus âgé s'écria:
-«_Vivat Gallia regina!_» Je répliquai: «_Vivat Germania mater!_» Nous
-nous saluâmes encore une fois de la main, et je passai outre.
-
-J'approuve cette façon de voyager à trois. Deux amants, trois amis.
-
-Au-dessus de Niederheimbach s'étagent et se superposent les mamelons
-de la sombre forêt de Sann ou de Sonn, et là, parmi les chênes, se
-dressent deux forteresses écroulées, Heimburg, château des Romains,
-Sonneck, château des brigands. L'empereur Rodolphe a détruit Sonneck
-en 1282; le temps a démoli Heimburg. Une ruine plus mélancolique
-encore se cache dans les plis de ces montagnes, c'est Falkenburg.
-
-J'avais, comme je vous l'ai dit, laissé le village derrière moi. Le
-soleil était ardent, la fraîche haleine du Rhin s'attiédissait, la
-route se couvrait de poussière; à ma droite s'ouvrait étroitement
-entre deux rochers un charmant ravin plein d'ombre; un tas de petits
-oiseaux y babillaient à qui mieux mieux et se livraient à d'affreux
-commérages les uns sur les autres dans les profondeurs des arbres; un
-ruisseau d'eau vive grossi par les pluies, tombant de pierre en
-pierre, prenait des airs de torrent, dévastait les pâquerettes,
-épouvantait les moucherons et faisait de petites cascades tapageuses
-dans les cailloux; je distinguais vaguement le long de ce ruisseau,
-dans les douces ténèbres que versaient les feuillages, un sentier que
-mille fleurs sauvages, le liseron, le passe-velours, l'hélicryson, le
-glaïeul aux lancéoles cannelées, la flambe aux neuf feuilles perses,
-cachaient pour le profane et tapissaient pour le poëte. Vous savez
-qu'il y a des moments où je crois presque à l'intelligence des choses;
-il me semblait qu'une foule de voix murmuraient dans ce ravin et me
-disaient: «Où vas-tu? tu cherches les endroits où il y a peu de pas
-humains et où il y a beaucoup de traces divines; tu veux mettre ton
-âme en équilibre avec l'âme de la solitude; tu veux de l'ombre et de
-la lumière, du mouvement et de la paix, des transformations et de la
-sérénité; tu cherches le lieu où le Verbe s'épanouit dans le silence,
-où l'on voit la vie à la surface de tout et où l'on sent l'éternité au
-fond; tu aimes le désert et tu ne hais pas l'homme; tu cherches de
-l'herbe et des mousses, des feuilles humides, des branches gonflées de
-séve, des oiseaux qui fredonnent, des eaux qui courent, des parfums
-qui se répandent. Eh bien! entre. Ce sentier est ton chemin.»
-
-Je ne me suis pas fait prier longtemps, je suis entré dans le ravin.
-
-Vous dire ce que j'ai fait là, ou plutôt ce que la solitude m'y a
-fait; comment les guêpes bourdonnaient autour des clochettes
-violettes; comment les nécrophores cuivrés et les féronies bleues se
-réfugiaient dans les petits antres microscopiques que les pluies leur
-creusent sous les racines des bruyères; comment les ailes froissaient
-les feuilles; ce qui tressaillait sourdement dans les mousses, ce qui
-jasait dans les nids; le bruit doux et indistinct des végétations,
-des minéralisations et des fécondations mystérieuses; la richesse des
-scarabées, l'activité des abeilles, la gaieté des libellules, la
-patience des araignées; les aromes, les reflets, les épanouissements,
-les plaintes; les cris lointains; les luttes d'insecte à insecte, les
-catastrophes de fourmilières, les petits drames de l'herbe; les
-haleines qui s'exhalaient des roches comme des soupirs, les rayons qui
-venaient du ciel à travers les arbres comme des regards, les gouttes
-d'eau qui tombaient des fleurs comme des larmes; les demi-révélations
-qui sortaient de tout; le travail calme, harmonieux, lent et continu
-de tous ces êtres et de toutes ces choses qui vivent en apparence plus
-près de Dieu que l'homme; vous dire tout cela, mon ami, ce serait vous
-exprimer l'ineffable, vous montrer l'invisible, vous peindre l'infini.
-Qu'ai-je fait là? Je ne le sais plus. Comme dans les ravins de
-Saint-Goarshausen, j'ai erré, j'ai songé, j'ai adoré, j'ai prié. A
-quoi pensais-je? Ne me le demandez pas. Il y a des instants, vous le
-savez, où la pensée flotte comme noyée dans mille idées confuses.
-
-Tout, dans ces montagnes, se mêlait à ma méditation et se combinait
-avec ma rêverie: la verdure, les masures, les fantômes, le paysage,
-les souvenirs, les hommes qui ont passé dans ces solitudes, l'histoire
-qui a flamboyé là, le soleil qui y rayonne toujours. César, me
-disais-je, cheminant à pied comme moi, a peut-être franchi ce
-ruisseau, suivi du soldat qui portait son épée. Presque toutes les
-grandes voix qui ont ébranlé l'intelligence humaine ont troublé les
-échos du Rhingau et du Taunus. Ces montagnes sont les mêmes qui
-s'émurent quand le prince Thomas d'Aquin, si longtemps surnommé _Bos
-mutus_, poussa enfin dans la doctrine ce mugissement qui fit
-tressaillir le monde. «_Dedit in doctrina mugitum, quod in toto mundo
-sonavit._» C'est sur ces monts que Jean Huss, prédisant Luther, comme
-si le rideau qui se déchire à la dernière heure laissait voir
-distinctement l'avenir, répandit du haut de son bûcher de Constance ce
-cri prophétique: _Aujourd'hui vous brûlez l'oie[1], mais dans cent ans
-le cygne naîtra_. Enfin, c'est à travers ces rochers que Luther, cent
-ans après, surgissant à l'heure dite, ouvrit ses ailes et jeta cette
-clameur formidable: _Meurent les évêques et les princes, les
-monastères, les cloîtres, les églises et les palais, plutôt qu'une
-seule âme!_
-
- [1] _Huss_ veut dire _oie_.
-
-Et il me semblait que, du milieu des branchages et des ronces, les
-ruines répondaient de toutes parts: O Luther, les évêques et les
-princes, les monastères, les cloîtres, les églises et les palais sont
-morts!
-
-Plongée ainsi dans ces choses inépuisables et vivaces qui sont, qui
-persistent, qui fleurissent, qui verdoient, et qui la recouvrent sous
-leur végétation éternelle, l'histoire est-elle grande ou est-elle
-petite? Décidez cette question si vous pouvez. Quant à moi, il me
-semble que le contact de la nature, qui est le voisinage de Dieu,
-tantôt amoindrit l'homme, tantôt le grandit. C'est beaucoup pour
-l'homme d'être une intelligence qui a sa loi à part, qui fait son
-oeuvre et qui joue son rôle au milieu des faits immenses de la
-création. En présence d'un grand chêne plein d'antiquité et plein de
-vie, gonflé de séve, chargé de feuillages, habité par mille oiseaux,
-c'est beaucoup qu'on puisse songer encore à ce fantôme qui a été
-Luther, à ce spectre qui a été Jean Huss, à cette ombre qui a été
-César.
-
-Cependant, je vous l'avoue, il y eut dans ma promenade un moment où
-toutes ces mémoires disparurent, où l'homme s'évanouit, où je n'eus
-plus dans l'âme que Dieu seul. J'étais arrivé, je ne pourrais plus
-dire par quels sentiers, au sommet d'une très-haute colline couverte
-de bruyères courtes, ayant quelque analogie avec le chêne-kermès de
-Provence, et j'avais sous les yeux un désert, mais un désert joyeux et
-superbe, un désert divin. Je n'ai rien vu de plus beau dans toutes mes
-excursions aux environs du Rhin. Je ne sais comment s'appelle cet
-endroit. Ce n'était autour de moi à perte de vue que montagnes,
-prairies, eaux vives, vagues verdures, molles brumes, lueurs humides
-qui chatoyaient comme des yeux entr'ouverts, vifs reflets d'or noyés
-dans le bleu des lointains, magiques forêts pareilles à des touffes de
-plumes vertes, horizons moirés d'ombres et de clartés. C'était un de
-ces lieux où l'on croit voir faire la roue à ce paon magnifique qu'on
-appelle la nature.
-
-Derrière la colline où j'étais assis, au haut d'un monticule couvert
-de sapins, de châtaigniers et d'érables, j'apercevais une sombre
-ruine, colossal monceau de basalte brune. On eût dit un tas de lave
-pétri par quelque géant en forme de citadelle. Qu'était-ce que ce
-château? Je n'aurais pu le dire, je ne savais où j'étais.
-
-Questionner un édifice de près, vous le savez, c'est ma manie. Au bout
-d'un quart d'heure j'étais dans la ruine.
-
-Un antiquaire qui fait le portrait de sa ruine, comme un amant qui
-fait le portrait de sa maîtresse, se charme lui-même et risque
-d'ennuyer les autres. Pour les indifférents qui écoutent l'amoureux,
-toutes les belles se ressemblent et toutes les ruines aussi. Je ne dis
-pas, mon ami, que je m'abstiendrai désormais avec vous de toute
-description d'édifices. Je sais que l'histoire et l'art vous
-passionnent; je sais que vous êtes du public intelligent, et non du
-public grossier. Cette fois pourtant, je vous renverrai au portrait
-minutieux que je vous ai fait de la Souris. Figurez-vous force
-broussailles, force plafonds effondrés, force fenêtres défoncées, et
-au-dessus de tout cela quatre ou cinq grandes diablesses de tours,
-noires, éventrées et formidables.
-
-J'allais et venais dans ces décombres, cherchant, furetant,
-interrogeant; je retournais les pierres brisées dans l'espoir d'y
-trouver quelque inscription qui me signalerait un fait ou quelque
-sculpture qui me révélerait une époque, quand une baie, qui avait
-jadis été une porte, m'a ouvert passage sous une voûte où pénétrait
-par une crevasse un éclatant rayon de soleil. J'y suis entré et je me
-suis trouvé dans une façon de chambre basse éclairée par des
-meurtrières, dont la forme et l'embrasure indiquaient qu'elles avaient
-servi au jeu des onagres, des fauconneaux et des scorpions. Je me suis
-penché à l'une de ces meurtrières en écartant la touffe de fleurs qui
-la bouche aujourd'hui. Le paysage de cette fenêtre n'est pas gai. Il y
-a là une vallée étroite et obscure, ou plutôt un déchirement de la
-montagne, jadis traversé par un pont dont il ne reste plus que l'arche
-d'appui. D'un côté un éboulement de terres et de roches, de l'autre
-une eau noircie par le fond de basalte, se précipitent et se brisent
-dans le ravin. Des arbres malades et malsains y ombragent de petites
-prairies tapissées d'un gazon dru comme celui d'un cimetière. J'ignore
-si c'était une illusion ou le jeu de l'ombre et du vent, mais je
-croyais voir par places sur les hautes herbes de grands cercles
-mollement tracés, comme si de mystérieuses rondes nocturnes les
-avaient affaissées çà et là. Ce ravin n'est pas seulement solitaire,
-il est lugubre. On dirait qu'il assiste en de certains moments à des
-spectacles hideux, qu'il voit se faire dans les ténèbres des choses
-mauvaises et surnaturelles, et qu'il en garde, même en plein jour,
-même en plein soleil, je ne sais quelle tristesse mêlée d'horreur.
-Dans cette vallée plus qu'en tout autre lieu on sent distinctement que
-les sombres et froides heures de la nuit passent là; il semble
-qu'elles y déposent, sur la senteur des herbes, sur la couleur de la
-terre et sur la forme des rochers, ce qu'elles ont de vague, de
-sinistre et de désolé.
-
-Comme j'allais sortir de la chambre basse, la corne d'une pierre
-tumulaire sortant de dessous les gravois a frappé mes yeux. Je me suis
-baissé vivement. Jugez de mon empressement; j'allais peut-être trouver
-là l'explication que je cherchais, la réponse que je demandais à cette
-mystérieuse ruine, le nom du château. Des pieds et des mains j'ai
-écarté les décombres, et en peu d'instants j'avais mis à nu une fort
-belle lame sépulcrale du quatorzième siècle, en grès rouge de
-Heilbron. Sur cette lame gisait, sculpté presque en ronde-bosse, un
-chevalier armé de toutes pièces, mais auquel manquait la tête. Sous
-les pieds de cet homme de pierre était gravé en majuscules romaines ce
-distique fruste, encore lisible pourtant et facile à déchiffrer:
-
- VOX TACVIT. PERIIT LVX. NOX RVIT ET RVIT VMBRA.
- VIR CARET IN TVMBA QVO CARET EFFIGIES.
-
-J'étais un peu moins avancé qu'auparavant. Ce château était une
-énigme, j'en avais cherché le mot, et je venais de le trouver. Le mot
-de cette énigme, c'était une inscription sans date, une épitaphe sans
-nom, un homme sans tête. Voilà, vous en conviendrez, une réponse
-sombre et une explication ténébreuse.
-
-De quel personnage parlait ce distique, lugubre par le fond, barbare
-par la forme? S'il fallait en croire le second vers gravé sur cette
-pierre sépulcrale, le squelette qui était dessous était sans tête
-comme l'effigie qui était dessus. Que signifiaient ces trois X
-détachées, pour ainsi dire, du reste de l'inscription par la grandeur
-des majuscules? En regardant avec plus d'attention et en nettoyant la
-lame avec une poignée d'herbes, j'ai trouvé sur la statue des gravures
-étranges. Trois chiffres étaient tracés à trois endroits différents;
-celui-ci sur la main droite
-
-[Illlustration: chiffre romain XXX]
-
-celui-là sur la main gauche
-
-[Illustration: chiffre romain XXX imbriqué],
-
-et cet autre à la place de la tête:
-
-[Illustration: deux grand X et au mileu du losange formé par leur pieds
-un petit x]
-
-Or ces trois chiffres ne sont que des combinaisons variées du même
-monogramme. Chacun des trois est composé des trois X que le graveur de
-l'épitaphe a fait saillir dans l'inscription. Si cette tombe eût été
-en Bretagne, ces trois X eussent pu faire allusion au combat des
-trente; si elle eût daté du dix-septième siècle, ces trois X eussent
-pu indiquer la guerre de trente ans; mais en Allemagne et au
-quatorzième siècle, quel sens pouvaient-ils avoir? et puis, était-ce
-le hasard qui, pour épaissir l'obscurité, n'avait employé dans la
-formation de ce chiffre funèbre d'autre élément que cette lettre X,
-qui barre l'entrée de tous les problèmes et qui désigne
-l'_Inconnu_?--J'avoue que je n'ai pu sortir de cette ombre.
-
-Du reste, je me rappelais que cette façon de voiler, tout en la
-signalant, la tombe et la mémoire de l'homme décapité est propre à
-toutes les époques et à tous les peuples. A Venise, dans la galerie
-ducale du grand-conseil, un cadre noir remplace le portrait du
-cinquante-septième doge, et au-dessous la morne république a écrit ce
-memento sinistre:
-
- LOCUS MARINI FALIERI DECAPITATI.
-
-En Egypte, quand le voyageur fatigué arrive à Biban-el-Molouk, il
-trouve dans les sables, parmi les palais et les temples écroulés, un
-sépulcre mystérieux qui est le sépulcre de Rhamsès V, et sur ce
-sépulcre il voit cette légende:
-
-[Illustration: hiéroglyphe]
-
-Et cet hiéroglyphe, qui raconte l'histoire au désert, signifie: _qui
-est sans tête_.
-
-Mais en Egypte comme à Venise, au palais ducal comme à
-Biban-el-Molouk, on sait où l'on est, on sait qu'on a affaire à Marino
-Faliero ou à Rhamsès V. Ici j'ignorais tout, et le nom du lieu et le
-nom de l'homme. Ma curiosité était éveillée au plus haut point. Je
-déclare que cette ruine si parfaitement muette m'intriguait et me
-fâchait presque. Je ne reconnais pas à une ruine, pas même à un
-tombeau, le droit de se taire à ce point.
-
-J'allais sortir de la chambre basse, charmé d'avoir trouvé ce curieux
-monument, mais désappointé de n'en pas savoir davantage, quand un
-bruit de voix sonores, claires et gaies arriva jusqu'à moi. C'était un
-vif et rapide dialogue, où je ne distinguais au milieu des rires et
-des cris joyeux que ces quelques mots: _Fall of the mountain.....
-Subterranean passage... Very ogly foot-path._ Un moment après, comme
-je me levais du tombeau où j'étais assis, trois sveltes jeunes filles,
-vêtues de blanc, trois têtes blondes et roses au frais sourire et aux
-yeux bleus, entrèrent subitement sous la voûte, et, en m'apercevant,
-s'arrêtèrent tout court dans le rayon de soleil qui en illuminait le
-seuil. Rien de plus magique et de plus charmant pour un rêveur assis
-sur un sépulcre dans une ruine, que cette apparition dans cette
-lumière. Un poëte, à coup sûr, eût eu le droit de voir là des anges et
-des auréoles. J'avoue que je n'y vis que des Anglaises.
-
-Je confesse même à ma honte qu'il me vint sur-le-champ la plate et
-prosaïque idée de profiter de ces anges pour savoir le nom du château.
-Voici comment je raisonnai, et cela très rapidement: Ces
-Anglaises,--car ce sont évidemment des Anglaises, elles parlent
-anglais et elles sont blondes,--ces Anglaises, selon toute apparence,
-sont des visiteuses qui viennent de quelque station de plaisir des
-environs, de Bingen ou de Rudesheim. Il est clair qu'elles se sont
-fait de cette masure un objet d'excursion et qu'elles savent
-nécessairement le nom du lieu qu'elles ont choisi pour but de
-promenade.--Une fois cela posé dans mon esprit, il ne restait plus
-qu'à entamer la conversation, et je confesse encore que j'eus recours
-au plus gauche des moyens employés en pareil cas. J'ouvris mon
-portefeuille pour me donner une contenance, j'appelai à mon aide le
-peu d'anglais que je crois savoir et je me mis à regarder par la
-meurtrière dans le ravin, en murmurant, comme si je me parlais à
-moi-même, je ne sais quels épiphonémes admiratifs et ridicules:
-_Beautiful wiew!--Very fine, very pretty waterfall!_ etc., etc.--Les
-jeunes filles, d'abord intimidées et surprises de ma rencontre, se
-mirent à chuchoter tout bas avec un petit rire étouffé. Elles étaient
-charmantes ainsi, mais il est évident qu'elles se moquaient de moi. Je
-pris alors un grand parti, je résolu d'aller droit au fait; et,
-quoique je prononce l'anglais comme un Irlandais, quoique le _th_ en
-particulier soit pour moi un écueil formidable, je fis un pas vers le
-groupe toujours immobile, et m'adressant de mon air le plus gracieux
-à la plus grande des trois: _Miss_, lui dis-je en corrigeant le
-laconisme de la phrase par l'exagération du salut, _what is, if you
-please, the name of this castle?_ La belle enfant sourit; comme
-je méritais un éclat de rire et que je m'y attendais, je fus touché
-de cette clémence, puis elle regarda ses deux compagnes et me répondit
-en rougissant légèrement et dans le meilleur français du
-monde:--Monsieur, il paraît que ce château s'appelle Falkenburg. C'est
-du moins ce qu'a dit un chevrier qui est Français et qui cause avec
-notre père dans la grande tour. Si vous voulez aller de ce côté, vous
-les trouverez.
-
-Ces Anglaises étaient des Françaises.
-
-Ces paroles si nettes et dites sans le moindre accent suffisaient pour
-me le démontrer; mais la belle enfant prit la peine d'ajouter:--Nous
-n'avons pas besoin de parler anglais, monsieur, nous sommes Françaises
-et vous êtes Français.
-
---Mais, mademoiselle, repris-je, à quoi avez-vous vu que j'étais
-Français?
-
---A votre anglais, dit la plus jeune.
-
-Sa soeur aînée la regarda d'un air presque sévère, si jamais la
-beauté, la grâce, l'adolescence, l'innocence et la joie peuvent avoir
-l'air sévère. Moi, je me mis à rire.
-
---Mais, mesdemoiselles, vous-mêmes vous parliez anglais tout à
-l'heure.
-
---Pour nous amuser, dit la plus jeune.
-
---Pour nous exercer, reprit l'aînée.
-
-Cette rectification imposante et quasi maternelle fut perdue pour la
-jeune, qui courut gaiement au tombeau en soulevant sa robe à cause des
-pierres et en laissant voir le plus joli petit pied du monde.--Oh!
-s'écria-t-elle, venez donc voir! une statue par terre! tiens! elle n'a
-pas de tête. C'est un homme.
-
---C'est un chevalier, dit l'aînée qui s'était approchée. Il y avait
-encore dans cette parole une ombre de reproche, et le son de voix dont
-elle fut prononcée signifiait: _Ma soeur, une jeune personne ne doit
-pas dire_ c'est un homme, _mais elle peut dire_ c'est un chevalier.
-
-En général ceci est un peu l'histoire des femmes. Elles en sont toutes
-là. Elles repoussent les choses, mais habillez les choses de mots,
-elles les acceptent. Choisissez bien le mot pourtant. Elles
-s'indignent du mot cru, elles s'effarouchent du mot propre, elles
-tolèrent le mot détourné, elles accueillent le mot élégant, elles
-sourient à la périphrase. Elles ne savent que plus tard,--trop tard
-souvent,--combien il y a de réalité dans l'à peu près. La plupart des
-femmes glissent et beaucoup tombent sur la pente dangereuse des
-traductions adoucies.
-
-Du reste cette simple nuance, _c'est un homme--c'est un chevalier_,
-disait l'état de ces deux jeunes coeurs. L'un dormait encore
-profondément, l'autre était éveillé. L'aînée des deux soeurs était
-déjà une femme, la dernière était encore une enfant. Il n'y avait
-pourtant guère que deux ans entre elles. La cadette seule était une
-jeune fille. Depuis leur entrée dans le caveau, elle avait beaucoup
-rougi, un peu souri, et n'avait pas dit un mot.
-
-Cependant elles s'étaient penchées toutes les trois sur le tombeau, et
-la réverbération fantastique du rayon de soleil dessinait leurs
-gracieux profils sur le spectre de granit. Tout à l'heure je me
-demandais le nom du fantôme, maintenant je me demandais le nom des
-jeunes filles, et je ne saurais dire ce que j'éprouvais à voir se
-mêler ainsi ces deux mystères, l'un plein de terreur, l'autre plein de
-charme.
-
-A force d'écouter leur doux chuchotement, je saisis au passage un de
-leurs trois noms, le nom de la cadette. C'était la plus jolie. Une
-vraie princesse des contes de fées. Ses longs cils blonds cachaient sa
-prunelle bleue dont la pure lumière les pénétrait pourtant. Elle était
-entre sa jeune soeur et sa soeur aînée comme la pudeur entre la
-naïveté et la grâce, doucement colorée d'un vague reflet de toutes les
-deux. Elle me regarda deux fois, et ne me parla pas. Elle fut la seule
-des trois dont je n'entendis pas le son de voix, mais elle fut aussi
-la seule dont je sus le nom. Il y eut un instant où sa jeune soeur lui
-dit très-bas: _Vois donc, Stella!_ Je n'ai jamais mieux compris qu'en
-cet instant-là tout ce qu'il y a de limpide, de lumineux et de
-charmant dans ce nom d'étoile.
-
-La plus jeune faisait ses réflexions tout haut.--Pauvre homme
-(la leçon avait été perdue)! On lui a coupé la tête. C'était
-des temps comme cela où l'on coupait la tête aux hommes!--Tout à
-coup elle s'interrompit:--Ah! voici l'épitaphe! c'est du
-latin.--_Vox--tacuit--periit--lux..._--C'est difficile à lire. Je
-voudrais bien savoir ce que cela veut dire.
-
---Mesdemoiselles, dit l'aînée, allons chercher mon père, il nous
-l'expliquera.
-
-Et elles s'élancèrent hors de la crypte comme trois biches.
-
-Elles n'avaient pas même songé à s'adresser à moi; j'étais un peu
-humilié que mon anglais leur eût donné si mauvaise idée de mon latin.
-
-On avait fait jadis sur ce tombeau je ne sais quel scellement qui
-avait laissé à côté de l'épitaphe une tache de plâtre aplanie à la
-truelle. Je pris un crayon, et sur cette page blanche j'écrivis cette
-traduction du distique:
-
- Dans la nuit la voix s'est tue.
- L'ombre éteignit le flambeau.
- Ce qui manque à la statue
- Manque à l'homme en son tombeau.
-
-Les jeunes filles étaient à peine partie depuis deux minutes, que
-j'entendis leurs voix crier: _Par ici, père! par ici!_ Elles
-revenaient. J'écrivis en hâte le dernier vers, et, avant qu'elles
-reparussent, je m'esquivai.
-
-Ont-elles trouvé l'explication que je leur laissais? je l'ignore; je
-me suis enfoncé dans les détours de la ruine et je ne les ai plus
-revues.
-
-Je n'ai rien su non plus du mystérieux chevalier décapité. Triste
-destinée! Quel crime avait donc commis ce misérable? Les hommes lui
-avaient infligé la mort, la Providence y a ajouté l'oubli. Ténèbres
-sur ténèbres. Sa tête a été retranchée de la statue, son nom de la
-légende, son histoire de la mémoire des hommes. Sa pierre sépulcrale
-elle-même va sans doute bientôt disparaître. Quelque vigneron de
-Sonneck ou du Ruppertsberg la prendra un beau jour, dispersera du pied
-le squelette mutilé qu'elle recouvre peut-être encore, coupera en deux
-cette tombe et en fera le chambranle d'une porte de cabaret. Et les
-paysans s'attableront, et les vieilles femmes fileront, et les enfants
-riront autour de la statue sans nom décapitée jadis par le bourreau et
-sciée aujourd'hui par un maçon. Car de nos jours, en Allemagne comme
-en France, on utilise les ruines. Avec les vieux palais on fait des
-cabanes neuves.
-
-Hélas! les vieilles lois et les vieilles sociétés subissent à peu près
-la même transformation.
-
-Regardons, étudions, méditons et ne nous plaignons pas. Dieu sait ce
-qu'il fait.
-
-Seulement je me demande quelquefois: Pourquoi faut-il que «le goujat»
-ne se contente pas d'être _debout_, et qu'il ait toujours l'air de
-chercher à se venger de _l'empereur enterré_?
-
-Mais, mon ami, me voici bien loin du Falkenburg. J'y reviens.--C'était
-beaucoup pour moi de me savoir dans ce nid de légendes, et de pouvoir
-dire des choses précises à ces vieilles tours qui se tiennent encore
-si fières et si droites quoique mortes et laissant aller leurs
-entrailles dans l'herbe. J'étais donc dans ce manoir fameux dont je
-vous conterai peut-être les aventures, si vous ne les savez pas.
-Guntram et Liba surtout me revenaient à l'esprit. C'est sur ce pont
-que Guntram rencontra les deux hommes qui portaient un cercueil. C'est
-dans cet escalier que Liba se jeta dans ses bras et lui dit en riant:
-Un cercueil? non, c'est le lit nuptial que tu auras vu. C'est près de
-cette cheminée, encore scellée au mur sans plancher et sans plafond,
-qu'était le bois de lit qu'on venait d'apporter et qu'elle lui montra.
-C'est dans cette cour, aujourd'hui pleine de ciguës en fleurs, que
-Guntram, conduisant sa fiancée à l'autel, vit marcher devant lui,
-visibles pour lui seul, un chevalier vêtu de noir et une femme voilée.
-C'est dans cette chapelle romane écroulée, où des lézards vivants se
-promènent sur les lézards sculptés, qu'au moment de passer l'anneau
-bénit au joli doigt rose de sa fiancée, il sentit tout à coup une main
-froide dans la sienne,--la main de la pucelle du château de la forêt
-qui se peignait la nuit en chantant près d'un tombeau ouvert et
-vide.--C'est dans cette salle basse qu'il expira et que Liba mourut de
-le voir mourir.
-
-Les ruines font vivre les contes, et les contes le leur rendent.
-
-J'ai passé plusieurs heures dans les décombres, assis sous
-d'impénétrables broussailles et laissant venir les idées qui me
-venaient. _Spiritus loci._ Ma prochaine lettre vous les portera
-peut-être.
-
-Cependant la faim aussi m'était venue, et vers trois heures, grâce au
-chevrier français dont les belles voyageuses m'avaient parlé et que
-j'avais heureusement rencontré, j'ai pu gagner un village au bord du
-Rhin, qui est, je crois, Trecktlingshausen, l'ancien Trajani Castrum.
-
-Il n'y avait là pour toute auberge qu'une taverne à bière et pour tout
-dîner qu'un gigot fort dur, dont un étudiant, lequel fumait sa pipe à
-la porte, essaya de me détourner en me disant qu'un Anglais affamé,
-arrivé une heure avant moi, n'avait pu l'entamer et s'y était rebuté.
-Je n'ai pas répondu fièrement comme le maréchal de Créqui devant la
-forteresse génoise de Gavi: _Ce que Barberousse n'a pu prendre,
-Barbegrise le prendra_; mais j'ai mangé le gigot.
-
-Je me suis remis en marche comme le soleil baissait.
-
-Le paysage était ravissant et sévère. J'avais laissé derrière moi la
-chapelle gothique de Saint-Clément. J'avais à ma gauche la rive droite
-du Rhin chargée de vignes et d'ardoises. Les derniers rayons du soleil
-rougissaient au loin les fameux coteaux d'Assmannshausen, au pied
-duquel des vapeurs, des fumées peut-être, me révélaient Aulhausen, le
-village des potiers de terre. Au-dessus de la route que je suivais,
-au-dessus de ma tête, se dressaient échelonnés de montagne en
-montagne, trois châteaux: le Reichenstein et le Rheinstein, démolis
-par Rodolphe de Habsburg et rebâtis par le comte palatin; et le
-Vaugtsberg, habité en 1348 par Kuno de Falkenstein et restauré
-aujourd'hui par le prince Frédéric de Prusse. Le Vaugtsberg a joué un
-grand rôle dans les guerres du droit manuel. L'archevêque de Mayence
-l'engagea un jour à l'empereur d'Allemagne pour quarante mille livres
-tournois. Ceci me rappelle que, lorsque Thibaut, comte de Champagne,
-ne sachant comment s'acquitter vis-à-vis de la reine de Chypre, vendit
-à _son très-cher seigneur Louis roi de France_ la comté de Chartres,
-la comté de Blois, la comté de Sancerre et la vicomté de Châteaudun,
-ce fut également pour la somme de quarante mille livres. Aujourd'hui
-quarante mille livres, c'est le prix dont un huissier retiré paye sa
-maison de campagne à Bagatelle ou à Pantin.
-
-Cependant je faisais à peine attention à ce paysage et à ces
-souvenirs. Depuis que le jour déclinait, je n'avais plus qu'une
-pensée. Je savais qu'avant d'arriver à Bingen, un peu en deçà du
-confluent de la Nahe, je rencontrerais un étrange édifice, une lugubre
-masure debout dans les roseaux au milieu du fleuve entre deux hautes
-montagnes. Cette masure, c'est la Maüsethurm.
-
-Dans mon enfance, j'avais au-dessus de mon lit un petit tableau
-entouré d'un cadre noir que je ne sais quelle servante allemande avait
-accroché au mur. Il représentait une vieille tour isolée, moisie,
-délabrée, entourée d'eaux profondes et noires qui la couvraient de
-vapeurs et de montagnes qui la couvraient d'ombre. Le ciel de cette
-tour était morne et plein de nuées hideuses. Le soir, après avoir prié
-Dieu et avant de m'endormir, je regardais toujours ce tableau. La nuit
-je le revoyais dans mes rêves, et je l'y revoyais terrible. La tour
-grandissait, l'eau bouillonnait, un éclair tombait des nuées, le vent
-sifflait dans les montagnes et semblait par moments jeter des
-clameurs. Un jour je demandai à la servante comment s'appelait cette
-tour. Elle me répondit, en faisant un signe de croix: la Maüsethurm.
-
-Et puis elle me raconta une histoire. Qu'autrefois à Mayence, dans son
-pays, il y avait eu un méchant archevêque nommé Hatto, qui était aussi
-abbé de Fuld, prêtre avare, disait-elle, _ouvrant plutôt la main pour
-bénir que pour donner_. Que dans une année mauvaise il acheta tout le
-blé pour le revendre fort cher au peuple, car ce prêtre voulait être
-riche. Que la famine devint si grande, que les paysans mouraient de
-faim dans les villages du Rhin. Qu'alors le peuple s'assembla autour
-du burg de Mayence, pleurant et demandant du pain. Que l'archevêque
-refusa. Ici l'histoire devint horrible. Le peuple affamé ne se
-dispersait pas et entourait le palais de l'archevêque en gémissant.
-Hatto, ennuyé, fit cerner ces pauvres gens par ses archers, qui
-saisirent les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants, et
-enfermèrent cette foule dans une grange à laquelle ils mirent le feu.
-Ce fut, ajoutait la bonne vieille, _un spectacle dont les pierres
-eussent pleuré_. Hatto n'en fit que rire; et comme les misérables,
-expirant dans les flammes, poussaient des cris lamentables, il se prit
-à dire: _Entendez-vous siffler les rats?_ Le lendemain la grange
-fatale était en cendres; il n'y avait plus de peuple dans Mayence; la
-ville semblait morte et déserte, quand tout à coup une multitude de
-rats, pullulant dans la grange brûlée comme les vers dans les ulcères
-d'Assuérus, sortant de dessous terre, surgissant d'entre les pavés, se
-faisant jour aux fentes des murs, renaissant sous le pied qui les
-écrasait, se multipliant sous les pierres et sous les massues,
-inondèrent les rues, la citadelle, le palais, les caves, les chambres
-et les alcôves. C'était un fléau, c'était une plaie, c'était un
-fourmillement hideux. Hatto éperdu quitta Mayence et s'enfuit dans la
-plaine, les rats le suivirent; il courut s'enfermer dans Bingen, qui
-avait de hautes murailles, les rats passèrent par-dessus les murailles
-et entrèrent dans Bingen. Alors l'archevêque fit bâtir une tour au
-milieu du Rhin et s'y réfugia à l'aide d'une barque autour de laquelle
-dix archers battaient l'eau; les rats se jetèrent à la nage,
-traversèrent le Rhin, grimpèrent sur la tour, rongèrent les portes, le
-toit, les fenêtres, les planchers et les plafonds, et, arrivés enfin
-jusqu'à la basse fosse où s'était caché le misérable archevêque, l'y
-dévorèrent tout vivant.--Maintenant la malédiction du ciel et
-l'horreur des hommes sont sur cette tour, qui s'appelle la Maüsethurm.
-Elle est déserte; elle tombe en ruine au milieu du fleuve; et
-quelquefois la nuit on en voit sortir une étrange vapeur rougeâtre,
-qui ressemble à la fumée d'une fournaise: c'est l'âme de Hatto qui
-revient.
-
-Avez-vous remarqué une chose? L'histoire est parfois immorale, les
-contes sont toujours honnêtes, moraux et vertueux. Dans l'histoire
-volontiers le plus fort prospère, les tyrans réussissent, les
-bourreaux se portent bien, les monstres engraissent, les Sylla se
-transforment en bons bourgeois, les Louis XI et les Cromwell meurent
-dans leur lit. Dans les contes, l'enfer est toujours visible. Pas de
-faute qui n'ait son châtiment, parfois même exagéré; pas de crime qui
-n'amène son supplice, souvent effroyable; pas de méchant qui ne
-devienne un malheureux, quelquefois fort à plaindre. Cela tient à ce
-que l'histoire se meut dans l'infini, et le conte dans le fini.
-L'homme, qui fait le conte, ne se sent pas le droit de poser les faits
-et d'en laisser supposer les conséquences; car il tâtonne dans
-l'ombre, il n'est sûr de rien, il a besoin de tout borner par un
-enseignement, un conseil et une leçon; et il n'oserait pas inventer
-des événements sans conclusion immédiate. Dieu, qui fait l'histoire,
-montre ce qu'il veut et sait le reste.
-
-_Maüsethurm_ est un mot commode. On y voit ce qu'on désire y voir. Il
-y a des esprits qui se croient positifs et qui ne sont qu'arides; qui
-chassent la poésie de tout, et qui sont toujours prêts à lui dire,
-comme cet autre homme positif au rossignol: _Veux-tu te taire, vilaine
-bête!_ Ces esprits-là affirment que Maüsethurm vient de _maus_ ou
-_mauth_, qui signifie _péage_. Ils déclarent qu'au dixième siècle,
-avant que le lit du fleuve fût élargi, le passage du Rhin n'était
-ouvert que du côté gauche, et que la ville de Bingen avait établi, au
-moyen de cette tour, son droit de barrière sur les bateaux. Ils
-s'appuient sur ce qu'il y a encore près de Strasbourg deux tours
-pareilles consacrées à une perception d'impôt sur les passants,
-lesquelles s'appellent également Maüsethurm. Pour ces graves penseurs
-inaccessibles aux fables, la tour maudite est un octroi et Hatto est
-un douanier.
-
-Pour les bonnes femmes, parmi lesquelles je me range avec
-empressement, Maüsethurm vient de _maüse_, qui vient de _mus_ et qui
-veut dire _rat_. Ce prétendu péage est la Tour des Souris et ce
-douanier est un spectre.
-
-Après tout, les deux opinions peuvent se concilier. Il n'est pas
-absolument impossible que, vers le seizième ou le dix-septième siècle,
-après Luther, après Erasme, des bourgmestres esprits forts aient
-_utilisé_ la tour de Hatto et momentanément installé quelque taxe et
-quelque péage dans cette ruine mal hantée. Pourquoi pas? Rome a bien
-fait du temple d'Antonin sa douane, la _dogana_. Ce que Rome a fait à
-l'histoire, Bingen a bien pu le faire à la légende.
-
-De cette façon _Mauth_ aurait raison et _Maüse_ n'aurait pas tort.
-
-Quoi qu'il en soit, depuis qu'une vieille servante m'avait conté le
-conte de Hatto, la Maüsethurm avait toujours été une des visions
-familières de mon esprit. Vous le savez, il n'y a pas d'homme qui
-n'ait ses fantômes, comme il n'y a pas d'homme qui n'ait ses chimères.
-La nuit nous appartenons aux songes; tantôt c'est un rayon qui les
-traverse, tantôt c'est une flamme; et, selon le reflet colorant, le
-même rêve est une gloire céleste ou une apparition de l'enfer. Effet
-de feux de Bengale qui se produit dans l'imagination.
-
-Je dois dire que jamais la Tour des Rats, au milieu de sa flaque
-d'eau, ne m'était apparue autrement qu'horrible.
-
-Aussi, vous l'avouerai-je? quand le hasard, qui me promène un peu à sa
-fantaisie, m'a amené sur les bords du Rhin, la première pensée qui
-m'est venue, ce n'est pas que je verrais le dôme de Mayence, ou la
-cathédrale de Cologne, ou la Pfalz, c'est que je visiterais la Tour
-des Rats.
-
-Jugez donc de ce qui se passait en moi, pauvre poëte croyeur, sinon
-croyant, et pauvre antiquaire passionné que je suis. Le crépuscule
-succédait lentement au jour, les collines devenaient brunes, les
-arbres devenaient noirs, quelques étoiles scintillaient, le Rhin
-bruissait dans l'ombre, personne ne passait sur la route blanchâtre et
-confuse qui se raccourcissait pour mon regard à mesure que la nuit
-s'épaississait, et qui se perdait, pour ainsi dire, dans une fumée à
-quelques pas devant moi. Je marchais lentement, l'oeil tendu dans
-l'obscurité; je sentais que j'approchais de la Maüsethurm et que dans
-peu d'instants cette masure redoutable, qui n'avait été pour moi
-jusqu'à ce jour qu'une hallucination, allait devenir une réalité.
-
-Un proverbe chinois dit: Tendez trop l'arc, le javelot dévie. C'est ce
-qui arrive à la pensée. Peu à peu cette vapeur qu'on appelle la
-rêverie entra dans mon esprit. Les vagues rumeurs du feuillage
-murmuraient à peine dans la montagne; le cliquetis clair, faible et
-charmant d'une forge éloignée et invisible arrivait jusqu'à moi;
-j'oubliai insensiblement la Maüsethurm, les rats et l'archevêque; je
-me mis à écouter, tout en marchant, ce bruit d'enclume, qui est parmi
-les voix du soir une de celles qui éveillent en moi le plus d'idées
-inexprimables; il avait cessé que je l'écoutais encore, et je ne sais
-comment il se trouva au bout d'un quart d'heure que j'avais fait,
-presque sans le vouloir, les vers quelconques que voici:
-
- L'Amour forgeait. Au bruit de son enclume,
- Tous les oiseaux, troublés, rouvraient les yeux;
- Car c'était l'heure où se répand la brume,
- Où sur les monts, comme un feu qui s'allume,
- Brille Vénus, l'escarboucle des cieux.
-
- La grive au nid, la caille en son champ d'orge,
- S'interrogeaient, disant: Que fait-il là?
- Que forge-t-il si tard?--Un rouge-gorge
- Leur répondit: Moi, je sais ce qu'il forge;
- C'est un regard qu'il a pris à Stella.
-
- Et les oiseaux, riant du jeune maître,
- De s'écrier: Amour, que ferez-vous
- De ce regard qu'aucun fiel ne pénètre?
- Il est trop pur pour vous servir, ô traître!
- Pour vous servir, méchant, il est trop doux!
-
- Mais Cupido, parmi les étincelles,
- Leur dit: Dormez, petits oiseaux des bois;
- Couvez vos oeufs et repliez vos ailes.
- Les purs regards sont mes flèches mortelles;
- Les plus doux yeux sont mes pires carquois.
-
-Comme je terminais cette chose, la route tourna, et je m'arrêtai
-brusquement. Voici ce que j'avais devant moi. A mes pieds, le Rhin
-courant et se hâtant dans les broussailles avec un murmure rauque et
-furieux, comme s'il s'échappait d'un mauvais pas; à droite et à
-gauche, des montagnes ou plutôt de grosses masses d'obscurité perdant
-leur sommet dans les nuées d'un ciel sombre piqué çà et là de quelques
-étoiles; au fond, pour horizon, un immense rideau d'ombre; au milieu
-du fleuve, au loin, debout dans une eau plate, huileuse et comme
-morte, une grande tour noire, d'une forme horrible, du faîte de
-laquelle sortait, en s'agitant avec des balancements étranges, je ne
-sais quelle nébulosité rougeâtre. Cette clarté, qui ressemblait à la
-réverbération de quelque soupirail embrasé, ou à la vapeur d'une
-fournaise, jetait sur les montagnes un rayonnement pâle et blafard,
-faisait saillir à mi-côte sur la rive droite une ruine lugubre,
-semblable à la larve d'un édifice, et se reflétait jusqu'à moi dans le
-miroitement fantastique de l'eau.
-
-Figurez vous, si vous pouvez, ce paysage sinistre vaguement dessiné
-par des lueurs et des ténèbres.
-
-Du reste, pas un bruit humain dans cette solitude, pas un cri
-d'oiseau; un silence glacial et morne, troublé seulement par la
-plainte irritée et monotone du Rhin.
-
-J'avais sous les yeux la Maüsethurm.
-
-Je ne me l'étais pas imaginée plus effrayante. Tout y était: la nuit,
-les nuées, les montagnes, les roseaux frissonnants, le bruit du fleuve
-plein d'une secrète horreur comme si l'on entendait le sifflement des
-hydres cachées sous l'eau, les souffles tristes et faibles du vent,
-l'ombre, l'abandon, l'isolement, et jusqu'à la _vapeur de fournaise_
-sur la tour, jusqu'à l'âme de Hatto!
-
-Je tenais donc mon rêve, et il restait rêve?
-
-Il me prit alors une idée, la plus simple du monde, mais qui dans ce
-moment-là me fit l'effet d'un vertige: je voulus sur-le-champ, à cette
-heure, sans attendre au lendemain, sans attendre au jour, aborder
-cette masure. L'apparition était sous mes yeux, la nuit était
-profonde, le pâle fantôme de l'archevêque se dressait sur le Rhin;
-c'était le moment de visiter la Tour des Rats.
-
-Mais comment faire? où trouver un bateau? à une telle heure? dans un
-tel lieu? Traverser le Rhin à la nage, c'eût été pousser le goût des
-spectres un peu loin. D'ailleurs, eussé-je été assez grand nageur et
-assez grand fou pour cela, il y a précisément à cet endroit, à
-quelques brasses de la Maüsethurm, un gouffre des plus redoutables, le
-Bingerloch, qui avalait jadis des galiotes comme un requin avale un
-hareng, et pour qui, par conséquent, un nageur ne serait pas même un
-goujon. J'étais fort embarrassé.
-
-Tout en cheminant pour me rapprocher de la ruine, je me rappelai que
-les palpitations de la cloche d'argent et les revenants du donjon de
-Velmich n'empêchaient pas les ceps et les échalas d'exploiter leur
-colline et d'escalader leurs décombres, et j'en conclus que, le
-voisinage d'un gouffre rendant nécessairement la rivière
-très-poissonneuse, je rencontrerais probablement au bord de l'eau,
-près de la tour, quelque cabane de pêcheur de saumon. Quand des
-vignerons bravent Falkenstein et sa souris, des pêcheurs peuvent bien
-affronter Hatto et ses rats.
-
-Je ne me trompais pas. Je marchai pourtant longtemps encore sans rien
-rencontrer. J'atteignis le point de la rive le plus voisin de la
-ruine, je le dépassai, j'arrivai presque jusqu'au confluent de la
-Nahe, et je commençais à ne plus espérer de batelier, lorsque, en
-descendant jusqu'aux osiers du bord, j'aperçus une de ces grandes
-araignées-filets dont je vous ai parlé. A quelques pas du filet était
-amarrée une barque dans laquelle dormait un homme enveloppé dans une
-couverture. J'entrai dans la barque, je réveillai l'homme, je lui
-montrai un de ces gros écus de Saxe qui valent deux florins
-quarante-deux kreutzers, c'est-à-dire six francs; il me comprit, et
-quelques minutes après, sans avoir dit un mot, comme si nous eussions
-été deux spectres nous-mêmes, nous nagions vers la Maüsethurm.
-
-Quand je fus au milieu du fleuve, il me sembla que la tour, dont nous
-approchions, au lieu de croître, diminuait; c'était la grandeur du
-Rhin qui la rapetissait. Cet effet dura peu. Comme j'avais pris le
-bateau à un point du rivage situé plus haut que la Maüsethurm, nous
-descendions le Rhin et nous avancions rapidement.
-
-J'avais les yeux fixés sur la tour, au sommet de laquelle
-apparaissait toujours la vague lueur, et que je voyais maintenant
-grandir distinctement, à chaque coup de rame, d'une manière qui, je ne
-sais pourquoi, me semblait terrible. Tout à coup je sentis la barque
-s'affaisser brusquement sous moi comme si l'eau pliait sous elle, la
-secousse fit rouler ma canne à mes pieds; je regardai mon compagnon,
-lui-même me regarda avec un sourire qui, éclairé sinistrement par la
-réverbération surnaturelle de la Maüsethurm, avait quelque chose
-d'effrayant, et il me dit: _Bingerloch_. Nous étions sur le gouffre.
-
-Le bateau tourna; l'homme se leva, saisit un croc d'une main et une
-corde de l'autre, plongea le croc dans la vague en s'y appuyant de
-tout son poids et se mit à marcher sur le bordage. Pendant qu'il
-marchait, le dessous de la barque froissait avec un bruit rauque la
-crête des rochers cachés sous l'eau.
-
-Cette délicate manoeuvre se fit simplement, avec une adresse
-merveilleuse et un admirable sang-froid, sans que l'homme proférât une
-parole.
-
-Tout à coup il tira son croc de l'eau et le tint en arrêt
-horizontalement en jetant un des bouts de la corde hors du bateau. La
-barque s'arrêta rudement. Nous abordions.
-
-Je levai les yeux. A une demi-portée de pistolet, sur une petite île
-qu'on n'aperçoit pas du bord du fleuve, se dressait la Maüsethurm,
-sombre, énorme, formidable, déchiquetée à son sommet, largement et
-profondément rongée à sa base, comme si les rats effroyables de la
-légende avaient mangé jusqu'aux pierres.
-
-La lueur n'était plus une lueur; c'était un flamboiement éclatant et
-farouche qui jetait au loin de longs rayonnements jusqu'aux montagnes
-et sortait par les crevasses et par les baies difformes de la tour
-comme par les trous d'une lanterne sourde gigantesque.
-
-Il me semblait entendre dans le fatal édifice une sorte de bruit
-singulier, strident et continu, pareil à un grincement.
-
-Je mis pied à terre, je fis signe au batelier de m'attendre, et je
-m'avançai vers la masure.
-
-Enfin j'y étais!--C'était bien la tour de Hatto, c'était bien la tour
-des rats, la Maüsethurm! elle était devant mes yeux, à quelques pas de
-moi, et j'allais y entrer!--Entrer dans un cauchemar, marcher dans un
-cauchemar, toucher aux pierres d'un cauchemar, arracher de l'herbe
-d'un cauchemar, se mouiller les pieds dans l'eau d'un cauchemar, c'est
-là, à coup sûr, une sensation extraordinaire.
-
-La façade vers laquelle je marchais était percée d'une petite lucarne
-et de quatre fenêtres inégales toutes éclairées, deux au premier
-étage, une au second et une au troisième. A hauteur d'homme,
-au-dessous des deux fenêtres d'en bas, s'ouvrait toute grande une
-porte basse et large, communiquant avec le sol au moyen d'une épaisse
-échelle de bois à trois échelons. Cette porte, qui jetait plus de
-clarté encore que les fenêtres, était munie d'un battant de chêne
-grossièrement assemblé que le vent du fleuve faisait crier doucement
-sur ses gonds. Comme je me dirigeais vers cette porte, assez lentement
-à cause des pointes de rochers mêlées aux broussailles, je ne sais
-quelle masse ronde et noire passa rapidement auprès de moi, presque
-entre mes pieds, et il me sembla voir un gros rat s'enfuir dans les
-roseaux.
-
-J'entendais toujours le grincement.
-
-Je n'en continuai pas moins d'avancer, et en quelques enjambées je fus
-devant la porte.
-
-Cette porte, que l'architecte du méchant évêque n'avait pratiquée qu'à
-quelques pieds au-dessus du sol, probablement pour faire de cette
-escalade un obstacle aux rats, avait jadis été l'entrée de la chambre
-basse de la tour; maintenant il n'y avait plus dans la masure ni
-chambre basse ni chambres hautes. Tous les étages tombés l'un sur
-l'autre, tous les plafonds successivement écroulés, ont fait de la
-Maüsethurm une salle enfermée entre quatre hautes murailles, qui a
-pour sol des décombres et pour plafond les nuées du ciel.
-
-Cependant j'avais hasardé mon regard dans l'intérieur de cette salle,
-d'où sortaient un grincement si étrange et un rayonnement si
-extraordinaire. Voilà ce que je vis:
-
-Dans un angle faisant face à la porte il y avait deux hommes. Ces
-hommes me tournaient le dos. Ils se penchaient, l'un accroupi, l'autre
-courbé, sur une espèce d'étau en fer qu'avec un peu d'imagination on
-aurait fort bien pu prendre pour un instrument de torture. Ils étaient
-pieds nus, bras nus, vêtus de haillons, avec un tablier de cuir sur
-les genoux et une grosse veste à capuchon sur le dos. L'un était
-vieux, je voyais ses cheveux gris; l'autre était jeune, je voyais ses
-cheveux blonds, qui semblaient rouges, grâce au reflet de pourpre
-d'une grande fournaise allumée à l'angle opposé de la masure. Le vieux
-avait son capuchon incliné à droite comme les guelfes, le jeune le
-portait incliné à gauche comme les gibelins. Du reste ce n'était ni un
-gibelin ni un guelfe; ce n'étaient pas non plus deux bourreaux, ni
-deux démons, ni deux spectres; c'étaient deux forgerons. Cette
-fournaise, où rougissait une longue barre de fer, était leur cheminée.
-La lueur, qui figurait si étrangement dans ce mélancolique paysage
-l'âme de Hatto changée par l'enfer en flamme vivante, c'était le feu
-et la fumée de cette cheminée. Le grincement, c'était le bruit d'une
-lime. Près de la porte, à côté d'un baquet plein d'eau, deux marteaux
-à longs manches s'appuyaient sur une enclume; c'est cette enclume que
-j'avais entendue environ une heure auparavant et qui m'avait fait
-faire les vers que vous venez de lire.
-
-Ainsi aujourd'hui la Maüsethurm est une forge. Pourquoi n'aurait-elle
-pas été une douane jadis? Vous voyez, mon ami, que décidément _Mauth_
-n'a peut-être pas tort...
-
-Rien de plus dégradé et de plus décrépit que l'intérieur de cette
-tour. Ces murs, auxquels furent attachées les splendides tapisseries
-épiscopales où les rats, disent les légendes, _rongèrent partout le
-nom de Hatto_, ces murs sont à présent nus, ridés, creusés par les
-pluies, verdis au dehors par les brumes du fleuve, noircis au dedans
-par la fumée de la forge.
-
-Les deux forgerons étaient du reste les meilleures gens du monde. Je
-montai l'échelle et j'entrai dans la masure. Ils me montrèrent à côté
-de leur cheminée la porte étroite et crevassée d'une tourelle sans
-fenêtres, aujourd'hui inaccessible, où, dirent-ils, l'archevêque se
-réfugia d'abord. Puis ils m'ont prêté une lanterne et j'ai pu visiter
-toute la petite île. C'est une longue et étroite langue de terre où
-croît partout, au milieu d'une ceinture de joncs et de roseaux,
-l'_euphorbia officinalis_. A chaque instant, en parcourant cette île,
-le pied se heurte à des monticules ou s'enfonce dans des galeries
-souterraines. Les taupes y ont remplacé les rats.
-
-Le Rhin a déchaussé et mis à nu la pointe orientale de l'îlot qui
-lutte comme une proue contre son courant. Il n'y a là ni terre ni
-végétation, mais un rocher de marbre rose qui, à la lueur de ma
-lanterne, me semblait veiné de sang.
-
-C'est sur ce marbre qu'est bâtie la tour.
-
-La Tour des Rats est carrée. La tourelle, dont les forgerons m'avaient
-montré l'intérieur, fait sur la face qui regarde Bingen un renflement
-pittoresque. La coupe pentagonale de cette tourelle longue et élancée,
-et les mâchicoulis postiches sur lesquels elle s'appuie, indiquent
-une construction du onzième siècle. C'est au-dessous de la tourelle
-que les rats semblent avoir rongé profondément la base de la tour. Les
-baies de la tour ont tellement perdu toute forme, qu'il serait
-impossible d'en conclure aucune date. Le parement, écorché çà et là,
-dessine sur les parois extérieures une lèpre hideuse. Des pierres
-informes, qui ont été des créneaux ou des mâchicoulis, figurent au
-sommet de l'édifice des dents de cachalot ou des os de mastodonte
-scellés dans la muraille.
-
-Au-dessus de la tourelle, à l'extrémité d'un long mât, flotte et se
-déchire au vent un triste haillon blanc et noir. Je trouvai d'abord je
-ne sais quelle harmonie entre cette ruine de deuil et cette loque
-funèbre. Mais c'est tout simplement le drapeau prussien.
-
-Je me suis rappelé qu'en effet les domaines du grand-duc de Hesse
-finissent à Bingen. La Prusse rhénane y commence.
-
-Ne prenez pas, je vous prie, en mauvaise part ce que je vous dis là du
-drapeau de Prusse. Je vous parle de l'effet produit; rien de plus.
-Tous les drapeaux sont glorieux. Qui aime le drapeau de Napoléon
-n'insultera jamais le drapeau de Frédéric.
-
-Après avoir tout vu et cueilli un brin d'euphorbe, j'ai quitté la
-Maüsethurm. Mon batelier s'était rendormi. Au moment où il reprenait
-son aviron et où la barque s'éloignait de l'île, les deux forgerons
-s'étaient remis à l'enclume, et j'entendais siffler dans le baquet
-d'eau la barre de fer rouge qu'ils venaient d'y plonger.
-
-Maintenant que vous dirai-je? Qu'une demi-heure après j'étais à
-Bingen, que j'avais grand'faim, et qu'après mon souper, quoique je
-fusse fatigué, quoiqu'il fût très-tard, quoique les bons bourgeois
-fussent endormis, je suis monté, moyennant un thaler offert à propos,
-sur le Klopp, vieux château ruiné qui domine Bingen.
-
-Là j'ai eu un spectacle digne de clore cette journée où j'avais vu
-tant de choses et coudoyé tant d'idées.
-
-La nuit était à son moment le plus assoupi et le plus profond.
-Au-dessous de moi un amas de maisons noires gisait comme un lac de
-ténèbres. Il n'y avait plus dans toute la ville que sept fenêtres
-éclairées. Par un hasard étrange, ces sept fenêtres, pareilles à sept
-rouges étoiles, reproduisaient avec une exactitude parfaite la
-Grande-Ourse, qui étincelait, en cet instant-là même, pure et blanche
-au fond du ciel; si bien que la majestueuse constellation, allumée à
-des millions de lieues au-dessus de nos têtes, semblait se refléter à
-mes pieds dans un miroir d'encre.
-
-
-
-
-LETTRE XXI
-
-LÉGENDE DU BEAU PÉCOPIN ET DE LA BELLE BAULDOUR.
-
- I Légende.
-
- II L'oiseau Phénix et la planète Vénus.
-
- III Où est expliquée la différence qu'il y a entre l'oreille d'un
- jeune homme et l'oreille d'un vieillard.
-
- IV Où il est traité des diverses qualités propres aux diverses
- ambassades.
-
- V Bons effets d'une bonne pensée.
-
- VI Où l'on voit que le diable lui-même a tort d'être gourmand.
-
- VII Propositions amiables d'un vieux savant retiré dans une cabane
- de feuillage.
-
- VIII Le chrétien errant.
-
- IX Où l'on voit à quoi peut s'amuser un nain dans une forêt.
-
- X _Equis canibusque._
-
- XI A quoi l'on s'expose en montant un cheval qu'on ne connaît pas.
-
- XII Description d'un mauvais gîte.
-
- XIII Telle auberge, telle table d'hôte.
-
- XIV Nouvelle manière de tomber de cheval.
-
- XV Où l'on voit quelle est la figure de rhétorique dont le bon
- Dieu use le plus volontiers.
-
- XVI Où est traitée la question de savoir si l'on peut reconnaître
- quelqu'un qu'on ne connaît pas.
-
- XVII Les bagatelles de la porte.
-
- XVIII Où les esprits graves apprendront quelle est la plus
- impertinente des métaphores.
-
- XIX Belles et sages paroles de quatre philosophes à deux pieds
- ornés de plumes.
-
-
- Bingen, août.
-
-Je vous avais promis quelqu'une des légendes fameuses du Falkenburg,
-peut-être même la plus belle, la sombre aventure de Guntram et de
-Liba. Mais j'ai réfléchi. A quoi bon vous conter des contes que le
-premier recueil venu vous contera, et vous contera mieux que moi?
-Puisque vous voulez absolument des histoires pour vos petits enfants,
-en voici une, mon ami. C'est une légende que du moins vous ne
-trouverez dans aucun légendaire. Je vous l'envoie telle que je l'ai
-écrite sous les murailles mêmes du manoir écroulé, avec la fantastique
-forêt de Sonn sous les yeux, et, à ce qu'il me semblait, sous la
-dictée même des arbres, des oiseaux et du vent des ruines. Je venais
-de causer avec ce vieux soldat français qui s'est fait chevrier dans
-ces montagnes, et qui est devenu presque sauvage et presque sorcier;
-singulière fin pour un tambour-maître du trente-septième léger. Ce
-brave homme, ancien enfant de troupe dans les armées voltairiennes de
-la République, m'a paru croire aujourd'hui aux fées et aux gnomes
-comme il a cru jadis à l'empereur. La solitude agit toujours ainsi sur
-l'intelligence; elle développe la poésie qui est toujours dans
-l'homme; tout pâtre est rêveur.
-
-J'ai donc écrit ce conte bleu dans le lieu même, caché dans le
-ravin-fossé, assis sur un bloc qui a été un rocher jadis, qui a été
-une tour au douzième siècle et qui est redevenu un rocher, cueillant
-de temps en temps, pour en aspirer l'âme, une fleur sauvage, un de ces
-liserons qui sentent si bon et qui meurent si vite, et regardant tour
-à tour l'herbe verte et le ciel radieux pendant que de grandes nuées
-d'or se déchiraient aux sombres ruines du Falkenburg.
-
-Cela dit, voici l'histoire:
-
-
-I
-
-LÉGENDE.
-
-Le beau Pécopin aimait la belle Bauldour, et la belle Bauldour aimait
-le beau Pécopin. Pécopin était fils du burgrave de Sonneck, et
-Bauldour était fille du sire de Falkenburg. L'un avait la forêt,
-l'autre avait la montagne. Or quoi de plus simple que de marier la
-montagne à la forêt? Les deux pères s'entendirent, et l'on fiança
-Bauldour à Pécopin.
-
-Ce jour-là, c'était un jour d'avril, les sureaux et les aubépines en
-fleurs s'ouvraient au soleil dans la forêt, mille petites cascades
-charmantes, neiges et pluies changées en ruisseaux, horreurs de
-l'hiver devenues les grâces du printemps, sautaient harmonieusement
-dans la montagne, et l'amour, cet avril de l'homme, chantait,
-rayonnait et s'épanouissait dans le coeur des deux fiancés.
-
-Le père de Pécopin, vieux et vaillant chevalier, l'honneur du Nahegau,
-mourut quelque temps après les accordailles, en bénissant son fils et
-en lui recommandant Bauldour. Pécopin pleura, puis peu à peu, de la
-tombe où son père avait disparu, ses yeux se reportèrent au doux et
-radieux visage de sa fiancée, et il se consola. Quand la lune se lève,
-songe-t-on au soleil couché?
-
-Pécopin avait toutes les qualités d'un gentilhomme, d'un jeune homme
-et d'un homme. Bauldour était une reine dans le manoir, une sainte
-vierge à l'église, une nymphe dans les bois, une fée à l'ouvrage.
-
-Pécopin était grand chasseur, et Bauldour était belle fileuse. Or il
-n'y a pas de haine entre le fuseau et la carnassière. La fileuse file
-pendant que le chasseur chasse. Il est absent, la quenouille console
-et désennuie. La meute aboie, le rouet chante. La meute qui est au
-loin et qu'on entend à peine, mêlée au cor et perdue profondément dans
-les halliers, dit tout bas avec un vague bruit de fanfare: Songe à ton
-amant. Le rouet, qui force la belle rêveuse à baisser les yeux, dit
-tout haut et sans cesse avec sa petite voix douce et sévère: Songe à
-ton mari. Et, quand le mari et l'amant ne font qu'un, tout va bien.
-
-Mariez donc la fileuse au chasseur, et ne craignez rien.
-
-Cependant, je dois le dire, Pécopin aimait trop la chasse. Quand il
-était sur son cheval, quand il avait le faucon au poing ou quand il
-suivait le tartaret du regard, quand il entendait le jappement féroce
-de ses limiers aux jambes torses, il partait, il volait, il oubliait
-tout. Or en aucune chose il ne faut excéder. Le bonheur est fait de
-modération. Tenez en équilibre vos goûts et en bride vos appétits. Qui
-aime trop les chevaux et les chiens fâche les femmes; qui aime trop
-les femmes fâche Dieu.
-
-Lorsque Bauldour, et cela arrivait souvent, lorsque Bauldour voyait
-Pécopin prêt à partir sur son cheval hennissant de joie et plus fier
-que s'il eût porté Alexandre le Grand en habits impériaux, lorsqu'elle
-voyait Pécopin le flatter, lui passer la main sur le cou, et,
-éloignant l'éperon du flanc, présenter au palefroi un bouquet d'herbe
-pour le rafraîchir, Bauldour était jalouse du cheval. Quand Bauldour,
-cette noble et fière demoiselle, cet astre d'amour, de jeunesse et de
-beauté, voyait Pécopin caresser son dogue et approcher amicalement de
-son charmant et mâle visage cette tête camuse, ces gros naseaux, ces
-larges oreilles et cette gueule noire, Bauldour était jalouse du
-chien.
-
-Elle rentrait dans sa chambre secrète, courroucée et triste, et elle
-pleurait. Puis elle grondait ses servantes, et après ses servantes
-elle grondait son nain. Car la colère chez les femmes est comme la
-pluie dans la forêt; elle tombe deux fois. _Bis pluit._
-
-Le soir Pécopin arrivait poudreux et fatigué. Bauldour boudait et
-murmurait un peu avec une larme dans le coin de son oeil bleu. Mais
-Pécopin baisait sa petite main, et elle se taisait; Pécopin baisait
-son beau front, et elle souriait.
-
-Le front de Bauldour était blanc, pur et admirable comme la trompe
-d'ivoire du roi Charlemagne.
-
-Puis elle se retirait dans sa tourelle et Pécopin dans la sienne. Elle
-ne souffrait jamais que ce chevalier lui prît la ceinture. Un soir il
-lui pressa légèrement le coude, et elle rougit très-fort. Elle était
-fiancée et non mariée. Pudeur est à la femme ce que chevalerie est à
-l'homme.
-
-
-II
-
-L'oiseau Phénix et la planète Vénus.
-
-Ils s'adoraient à faire envie.
-
-Pécopin avait dans sa halle d'armes à Sonneck une grande peinture
-dorée représentant le ciel et les neuf cieux, chaque planète avec sa
-couleur propre et son nom écrit en vermillon à côté d'elle; Saturne
-blanc plombé; Jupiter clair, mais enflambé et un peu sanguin; Vénus
-l'orientale, embrasée; Mercure étincelant; la Lune avec sa glace
-argentine; le Soleil tout feu rayonnant. Pécopin effaça le nom de
-Vénus, et écrivit en place _Bauldour_.
-
-Bauldour avait dans sa chambre aux parfums une tapisserie de haute
-lisse où était figuré un oiseau de la grandeur d'un aigle, avec le
-tour du cou doré, le corps de couleur de pourpre, la queue bleue mêlée
-de pennes incarnates, et sur la tête des crêtes surmontées d'une
-houppe de plumes. Au-dessous de cet oiseau merveilleux l'ouvrier avait
-écrit ce mot grec: _Phénix_. Bauldour effaça ce mot, et broda à la
-place ce nom: _Pécopin_.
-
-Cependant le jour fixé pour les noces approchait. Pécopin en était
-joyeux et Bauldour en était heureuse.
-
-Il y avait dans la vénerie de Sonneck un piqueur, drôle fort habile,
-de libre parole et de malicieux conseil, qui s'appelait Erilangus. Cet
-homme, jadis fort bel archer, avait été recherché en mariage par
-plusieurs riches paysannes du pays de Lorch; mais il avait rebuté les
-épouseuses et s'était fait valet de chiens. Un jour que Pécopin lui en
-demandait la raison, Erilangus lui répondit: _Monseigneur, les chiens
-ont sept espèces de rage, les femmes en ont mille_. Un autre jour,
-apprenant les prochaines noces de son maître, il vint à lui hardiment
-et lui dit: _Sire, pourquoi vous mariez-vous?_ Pécopin chassa ce
-valet.
-
-Cela eût pu inquiéter le chevalier, car Erilangus était un esprit
-subtil et une longue mémoire. Mais la vérité est que ce valet s'en
-alla à la cour du marquis de Lusace, où il devint premier veneur, et
-que Pécopin n'en entendit plus parler.
-
-La semaine qui devait précéder le mariage, Bauldour filait dans
-l'embrasure d'une fenêtre. Son nain vint l'avertir que Pécopin montait
-l'escalier. Elle voulut courir au-devant de son fiancé, et en sortant
-de sa chaise, qui était à dossier droit et sculpté, son pied
-s'embarrassa dans le fil de sa quenouille. Elle tomba. La pauvre
-Bauldour se releva. Elle ne s'était fait aucun mal, mais elle se
-souvint qu'un accident pareil était arrivé jadis à la châtelaine Liba,
-et elle se sentit le coeur serré.
-
-Pécopin entra rayonnant, lui parla de leur mariage et de leur bonheur,
-et le nuage qu'elle avait dans l'âme s'envola.
-
-
-III
-
-Où est expliquée la différence qu'il y a entre l'oreille d'un jeune
-homme et l'oreille d'un vieillard.
-
-Le lendemain de ce jour-là Bauldour filait dans sa chambre et Pécopin
-chassait dans le bois. Il était seul et n'avait avec lui qu'un chien.
-Tout en suivant le hasard de la chasse, il arriva près d'une métairie
-qui était à l'entrée de la forêt de Sonn et qui marquait la limite des
-domaines de Sonneck et de Falkenburg. Cette métairie était ombragée à
-l'orient par quatre grands arbres, un frêne, un orme, un sapin et un
-chêne, qu'on appelait dans le pays les _quatre Evangélistes_. Il
-paraît que c'étaient des arbres-fées. Au moment où Pécopin passait
-sous leur ombre, quatre oiseaux étaient perchés sur ces quatre arbres:
-un geai sur le frêne, un merle sur l'orme, une pie sur le sapin et un
-corbeau sur le chêne. Les quatre ramages de ces quatre bêtes emplumées
-se mêlaient d'une façon bizarre et semblaient par instants
-s'interroger et se répondre. On entendait en outre un pigeon, qu'on ne
-voyait pas parce qu'il était dans le bois, et une poule, qu'on ne
-voyait pas parce qu'elle était dans la basse-cour de la ferme.
-Quelques pas plus loin un vieillard tout courbé rangeait le long d'un
-mur des souches pour l'hiver. Voyant approcher Pécopin, il se retourna
-et se redressa.--Sire chevalier, s'écria-t-il, entendez-vous ce que
-disent ces oiseaux?--Bonhomme, répondit Pécopin, que m'importe!--Sire,
-reprit le paysan, pour le jeune homme, le merle siffle, le geai
-garrule, la pie glapit, le corbeau croasse, le pigeon roucoule, la
-poule glousse; pour le vieillard, les oiseaux parlent.--Le chevalier
-éclata de rire.--Pardieu! voilà des rêveries.--Le vieillard repartit
-gravement:--Vous avez tort, sire Pécopin.--Vous ne m'avez jamais vu,
-s'écria le jeune homme, comment savez-vous mon nom?--Ce sont les
-oiseaux qui le disent, répondit le paysan.--Vous êtes un vieux fou,
-brave homme, dit Pécopin. Et il passa outre.
-
-Environ une heure après, comme il traversait une clairière, il
-entendit une sonnerie de cor et il vit paraître dans la futaie une
-belle troupe de cavaliers; c'était le comte palatin qui allait en
-chasse. Le comte palatin allait en chasse accompagné des burgraves,
-qui sont les comtes des châteaux, des wildgraves, qui sont les comtes
-des forêts, des landgraves, qui sont les comtes des terres, des
-rhingraves, qui sont les comtes du Rhin, et des raugraves, qui sont
-les comtes du droit du poing. Un cavalier gentilhomme du pfalzgraf,
-nommé Gaïrefroi, aperçut Pécopin, et lui cria:--Holà, beau chasseur!
-ne venez-vous pas avec nous?--Où allez-vous? dit Pécopin.--Beau
-chasseur, répondit Gaïrefroi, nous allons chasser un milan qui est à
-Heimburg et qui détruit nos faisans; nous allons chasser un vautour
-qui est à Vaugsberg et qui extermine nos lanerets; nous allons chasser
-un aigle qui est à Rheinstein et qui tue nos émérillons. Venez avec
-nous.--Quand serez-vous de retour? demanda Pécopin.--Demain, dit
-Gaïrefroi.--Je vous suis, dit Pécopin. La chasse dura trois jours. Le
-premier jour Pécopin tua le milan, le second jour Pécopin tua le
-vautour, le troisième jour Pécopin tua l'aigle. Le comte palatin
-s'émerveilla d'un si excellent archer.--Chevalier de Sonneck, lui
-dit-il, je te donne le fief de Rhineck, mouvant de ma tour de
-Gutenfels. Tu vas me suivre à Stæhlech pour en recevoir l'investiture
-et me prêter le serment d'allégeance, en mail public et en présence
-des échevins, _in mallo publico et coram scabinis_, comme disent les
-chartes du saint empereur Charlemagne. Il fallait obéir. Pécopin
-envoya à Bauldour un message dans lequel il lui annonçait tristement
-que la gracieuse volonté du pfalzgraf l'obligeait de se rendre
-sur-le-champ à Stahleck pour une très-grande et très-grosse
-affaire.--Soyez tranquille, madame ma mie, ajoutait-il en terminant,
-je serai de retour le mois prochain.--Le messager parti, Pécopin
-suivit le palatin et alla coucher avec les chevaliers de la suite du
-prince dans la châtellenie basse à Bacharach. Cette nuit-là il eut un
-rêve. Il revit en songe l'entrée de la forêt de Sonneck, la métairie,
-les quatre arbres et les quatre oiseaux; les oiseaux ne criaient, ni
-ne sifflaient, ni ne chantaient, ils parlaient. Leur ramage, auquel se
-mêlaient les voix de la poule et du pigeon, s'était changé en cet
-étrange dialogue, que Pécopin endormi entendit distinctement:
-
- LE GEAI.
-
- Le pigeon est au bois.
-
- LE MERLE.
-
- La poule dans la cour
- Va disant: Pécopin.
-
- LE GEAI.
-
- Le pigeon dit: Bauldour.
-
- LE CORBEAU.
-
- Le sire est en chemin.
-
- LA PIE.
-
- La dame est dans la tour.
-
- LE GEAI.
-
- Reviendra-t-il d'Alep?
-
- LE MERLE.
-
- De Fez?
-
- LE CORBEAU.
-
- De Damanhour?
-
- LA PIE.
-
- La poule a parié contre et le pigeon pour.
-
- LA POULE.
-
- Pécopin! Pécopin!
-
- LE PIGEON.
-
- Bauldour! Bauldour! Bauldour!
-
-Pécopin se réveilla, il avait une sueur froide; dans le premier moment
-il se rappela le vieillard et il s'épouvanta, sans savoir pourquoi, de
-ce rêve et de ce dialogue; puis il chercha à comprendre, puis il ne
-comprit pas; puis il se rendormit, et le lendemain, quand le jour
-parut, quand il revit le beau soleil qui chasse les spectres, dissipe
-les songes et dore les fumées, il ne songea plus ni aux quatre arbres,
-ni aux quatre oiseaux.
-
-
-IV
-
-Où il est traité des diverses qualités propres aux diverses
-ambassades.
-
-Pécopin était un gentilhomme de renommée, de race, d'esprit et de
-mine. Une fois introduit à la cour du pfalzgraf et installé dans son
-nouveau fief, il plut à ce point au palatin, que ce digne prince lui
-dit un jour:--Ami, j'envoie une ambassade à mon cousin de Bourgogne,
-et je t'ai choisi pour ambassadeur, à cause de ta gentille renommée.
-Pécopin dut faire ce que voulait son prince. Arrivé à Dijon, il se fit
-si bien distinguer par sa belle parole, que le duc lui dit un soir,
-après avoir vidé trois larges verres de vin de Bacharach:--Sire
-Pécopin, vous êtes notre ami; j'ai quelque démêlé de bec avec
-monseigneur le roi de France, et le comte palatin permet que je vous
-envoie près du roi, car je vous ai choisi pour ambassadeur, à cause de
-votre grande race.--Pécopin se rendit à Paris. Le roi le goûta fort,
-et le prenant à part un matin:--Pardieu, chevalier Pécopin, lui
-dit-il, puisque le palatin vous a prêté au Bourguignon pour le service
-de la Bourgogne, le Bourguignon vous prêtera bien au roi de France
-pour le service de la chrétienté. J'ai besoin d'un très-noble seigneur
-qui aille faire certaines remontrances de ma part au miramolin des
-Maures en Espagne, et je vous ai choisi pour ambassadeur, à cause de
-votre bel esprit.--On peut refuser son vote à l'empereur, on peut
-refuser sa femme au pape; on ne refuse rien au roi de France. Pécopin
-fit route pour l'Espagne. A Grenade le miramolin l'accueillit à
-merveille et l'invita aux zambras de l'Alhambra. Ce n'était chaque
-jour que fêtes, courses de cannes et de lances et chasses au faucon,
-et Pécopin y prenait part en grand jouteur et en grand chasseur qu'il
-était. En sa qualité de moricaud, le miramolin avait de bons lanerets,
-d'excellents sacrets et d'admirables tuniciens, et il y eut à ces
-chasses les plus belles volées imaginables. Cependant Pécopin n'oublia
-pas de faire les affaires du roi de France. Quand la négociation fut
-terminée, le chevalier se présenta chez le sultan pour lui faire ses
-adieux.--Je reçois vos adieux, sire chrétien, dit le miramolin, car
-vous allez en effet partir tout de suite pour Bagdad.--Pour Bagdad!
-s'écria Pécopin.--Oui, chevalier, reprit le prince maure; car je ne
-puis signer le traité avec le roi de Paris sans le consentement du
-calife de Bagdad, qui est commandeur des croyants; il me faut envoyer
-quelqu'un de considérable auprès du calife, et je vous ai choisi pour
-ambassadeur à cause de votre bonne mine. Quand on est chez les Maures,
-on va où veulent les Maures. Ce sont des chiens et des infidèles.
-Pécopin alla à Bagdad. Là il eut une aventure. Un jour qu'il passait
-sous les murs du sérail, la sultane favorite le vit, et comme il était
-beau, triste et fier, elle se prit d'amour pour lui. Elle lui envoya
-une esclave noire qui parla au chevalier dans le jardin de la ville à
-côté d'un grand tilleul mycrophylla qu'on y voit encore, et qui lui
-remit un talisman en lui disant: Ceci vient d'une princesse qui vous
-aime et que vous ne verrez jamais. Gardez ce talisman. Tant que vous
-le porterez sur vous, vous serez jeune. Quand vous serez en danger de
-mort, touchez-le, et il vous sauvera.--Pécopin à tout hasard accepta
-le talisman, qui était une fort belle turquoise incrustée de
-caractères inconnus. Il l'attacha à sa chaîne de cou.--Maintenant,
-monseigneur, ajouta l'esclave en le quittant, prenez garde à ceci:
-Tant que vous aurez cette turquoise à votre cou, vous ne vieillirez
-pas d'un jour; si vous la perdez, vous vieillirez en une minute de
-toutes les années que vous aurez laissées derrière vous. Adieu, beau
-giaour.--Cela dit, la négresse s'en alla. Cependant le calife avait vu
-l'esclave de la sultane accoster le chevalier chrétien. Ce calife
-était fort jaloux et un peu magicien. Il convia Pécopin à une fête,
-et, la nuit venue, il conduisit le chevalier sur une haute tour.
-Pécopin, sans y prendre garde, s'était avancé fort près du parapet,
-qui était très-bas, et le calife lui parla ainsi:--Chevalier, le comte
-palatin t'a envoyé au duc de Bourgogne à cause de ta noble renommée,
-le duc de Bourgogne t'a envoyé au roi de France à cause de ta grande
-race, le roi de France t'a envoyé au miramolin de Grenade à cause de
-ton bel esprit, le miramolin de Grenade t'a envoyé au calife de Bagdad
-à cause de ta bonne mine; moi, à cause de ta bonne renommée, de ta
-grande race, de ton bel esprit et de ta bonne mine, je t'envoie au
-diable.--En prononçant ce dernier mot, le calife poussa violemment
-Pécopin, qui perdit l'équilibre et tomba du haut de la tour.
-
-
-V
-
-Bons effets d'une bonne pensée.
-
-Quand un homme tombe dans un gouffre, c'est un terrible éclair que
-celui qui frappe sa paupière en ce moment-là et qui lui montre à la
-fois la vie dont il va sortir et la mort où il va entrer. Dans cette
-minute suprême, Pécopin éperdu envoya sa dernière pensée à Bauldour et
-mit la main à son coeur; ce qui fit que, sans y songer, il toucha le
-talisman. A peine eut-il effleuré du doigt la turquoise magique, qu'il
-se sentit emporté comme par des ailes. Il ne tombait plus, il planait.
-Il vola ainsi toute la nuit. Au moment où le jour paraissait, la main
-invisible qui le soutenait le déposa sur une grève solitaire, au bord
-de la mer.
-
-
-VI
-
-Où l'on voit que le diable lui-même a tort d'être gourmand.
-
-Or, en ce temps-là même, il était arrivé au diable une aventure
-désagréable et singulière. Le diable a coutume d'emporter les âmes qui
-sont à lui dans une hotte, ainsi que cela peut se voir sur le portail
-de la cathédrale de Fribourg en Suisse, où il est figuré avec une tête
-de porc sur les épaules, un croc à la main et une hotte de chiffonnier
-sur le dos; car le démon trouve et ramasse les âmes des méchants dans
-les tas d'ordures que le genre humain dépose au coin de toutes les
-grandes vérités terrestres ou divines. Le diable n'avait pas
-l'habitude de fermer sa hotte, ce qui fait que beaucoup d'âmes
-s'échappaient, grâce à la céleste malice des anges. Le diable s'en
-aperçut et mit à sa hotte un bon couvercle orné d'un bon cadenas. Mais
-les âmes, qui sont fort subtiles, furent peu gênées du couvercle; et,
-aidées par les petits doigts roses des chérubins, trouvèrent encore
-moyen de s'enfuir par les claires-voies de la hotte. Ce que voyant, le
-diable, fort dépité, tua un dromadaire, et de la peau de la bosse se
-fit une outre qu'il sut clore merveilleusement avec l'assistance du
-démon Hermès, et de laquelle il se sentait plus joyeux quand elle
-était remplie d'âmes qu'un écolier d'une bourse remplie de sequins
-d'or. C'est ordinairement dans la Haute-Egypte, sur les bords de la
-mer Rouge, que le diable, après avoir fait sa tournée dans le pays des
-païens et des mécréants, remplit cette outre. Le lieu est fort désert;
-c'est une grève de sable près d'un petit bois de palmiers qui est
-situé entre Coma, où est né saint Antoine et Clisma, où est mort saint
-Sisoës.
-
-Un jour donc que le diable avait fait encore meilleure chasse qu'à
-l'ordinaire, il remplissait gaiement son outre lorsque, se retournant
-par hasard, il vit à quelques pas de lui un ange qui le regardait en
-souriant. Le diable haussa les épaules et continua d'empiler dans ce
-sac les âmes qu'il avait, les épluchant fort peu, je vous jure; car
-tout est assez bon pour cette chaudière-là. Quand il eut fini, il
-empoigna l'outre d'une main pour la charger sur ses épaules; mais il
-lui fut impossible de la lever du sol, tant il y avait mis d'âmes et
-tant les iniquités dont elles étaient chargées les rendaient lourdes
-et pesantes. Il saisit alors cette besace d'enfer à deux bras; mais le
-second effort fut aussi inutile que le premier, l'outre ne bougea pas
-plus que si elle eût été la tête d'un rocher sortant de terre. «Oh!
-Ames de plomb!» dit le diable, et il se prit à jurer. En se
-retournant, il vit le bel ange qui le regardait en riant. «Que fais-tu
-là? cria le démon.--Tu le vois, dit l'ange, je souriais tout à l'heure
-et à présent je ris.--Oh! céleste volaille! grand innocent, va!»
-répliqua Asmodée. Mais l'ange devint sévère et lui parla ainsi:
-«Dragon, voici les paroles que je te dis de la part de celui qui est
-le Seigneur: tu ne pourras emporter cette charge d'âmes dans la
-géhenne tant qu'un saint du paradis ou un chrétien tombé du ciel ne
-t'aura pas aidé à la soulever de terre et à la poser sur tes épaules.»
-Cela dit, l'ange ouvrit ses ailes d'aigle et s'envola.
-
-Le diable était fort empêché. «Que veut dire cet imbécile?
-grommelait-il entre ses dents. Un saint du paradis? ou un chrétien
-tombé du ciel? J'attendrai longtemps si je dois rester là jusqu'à ce
-qu'une pareille assistance m'arrive! Pourquoi diantre aussi ai-je si
-outrageusement bourré cette sacoche? Et ce niais, qui n'est ni homme
-ni oiseau, se hurlait de moi! Allons! il faut maintenant que j'attende
-le saint qui viendra du paradis ou le chrétien qui tombera du ciel.
-Voilà une stupide histoire, et il faut convenir qu'on s'amuse de peu
-de chose là-haut!» Pendant qu'il se parlait ainsi à lui-même, les
-habitants de Coma et de Clisma croyaient entendre le tonnerre gronder
-sourdement à l'horizon. C'était le diable qui bougonnait.
-
-Pour un charretier embourbé, jurer est quelque chose, mais sortir de
-l'ornière c'est encore mieux. Le pauvre diable se creusait la tête et
-rêvait. C'est un drôle fort adroit que celui qui a perdu Eve. Il entre
-partout. Quand il veut, de même qu'il se glisse dans l'amour, il se
-glisse dans le paradis. Il a conservé des relations avec saint Cyprien
-le magicien, et il sait dans l'occasion se faire bienvenir des autres
-saints, tantôt en leur rendant de petits services mystérieux, tantôt
-en leur disant des paroles agréables. Il sait, ce grand savant, la
-conversation qui plaît à chacun. Il les prend tous par leur faible. Il
-apporte à saint Robert d'York les petits pains d'avoine au beurre. Il
-cause orfévrerie avec saint Eloi et cuisine avec saint Théodote. Il
-parle au saint évêque Germain du roi Childebert, au saint abbé
-Wandrille du roi Dagobert et au saint eunuque Usthazade du roi Sapor.
-Il parle à saint Paul le Simple de saint Antoine et il parle à saint
-Antoine de son cochon. Il parle à saint Loup de sa femme Piméniole, et
-il ne parle pas à saint Gomer de sa femme Gwinmarie.--Car le diable
-est le grand flatteur. Coeur de fiel, bouche de miel.
-
-Cependant quatre saints, qui sont connus pour leur étroite amitié,
-saint Nil le Solitaire, saint Autremoine, saint Jean le Nain et saint
-Médard, étaient précisément allés ce jour-là se promener sur les
-bords de la mer Rouge. Comme ils arrivaient, tout en conversant, près
-du bois de palmiers, le diable les vit venir vers lui avant d'être
-aperçu par eux. Il prit incontinent la forme d'un vieillard
-très-pauvre et très-cassé et se mit à pousser des cris lamentables.
-Les saints s'approchèrent. «Qu'est-ce? dit saint Nil.--Hélas! hélas!
-mes bons seigneurs, s'écria le diable, venez à mon aide, je vous en
-supplie. J'ai un très-méchant maître, je suis un pauvre esclave, j'ai
-un très-méchant maître qui est un marchand du pays de Fez. Or vous
-savez que tous ceux de Fez, les Maures, Numides, Garamantes et tous
-les habitants de la Barbarie, de la Nubie et de l'Egypte, sont
-mauvais, pervers, sujets aux femmes et aux copulations illicites,
-téméraires, ravisseurs, hasardeux et impitoyables à cause de la
-planète Mars. De plus, mon maître est un homme que tourmentent la bile
-noire, la bile jaune et la pituite à Cicéron; de là une mélancolie
-froide et sèche qui le rend timide, de peu de courage, avec beaucoup
-d'inventions néanmoins pour le mal. Ce qui retombe sur nous, pauvres
-esclaves, sur moi, pauvre vieux.--Où voulez-vous en venir, mon ami?
-dit saint Autremoine avec intérêt.--Voilà, mon bon seigneur, répondit
-le démon. Mon maître est un grand voyageur. Il a des manies. Dans tous
-les pays où il va, il a le goût de bâtir dans son jardin une montagne
-du sable qu'on ramasse au bord des mers près desquelles ce méchant
-homme s'établit. Dans la Zélande il a édifié un tas de sable fangeux
-et noir; dans la Frise un tas de gros sable mêlé de ces coquilles
-rouges, parmi lesquelles on trouve le cône tigré; et dans la
-Chersonèse cimbrique, qu'on nomme aujourd'hui Jutland, un tas de sable
-fin mêlé de ces coquilles blanches parmi lesquelles il n'est pas rare
-de rencontrer la telline-soleil-levant...--Que le diable t'emporte!
-interrompit saint Nil, qui est d'un naturel impatient. Viens au fait.
-Voilà un quart d'heure que tu nous fais perdre à écouter des
-sornettes. Je compte les minutes.» Le diable s'inclina humblement:
-«Vous comptez les minutes, monseigneur? c'est un noble goût. Vous
-devez être du Midi; car ceux du Midi sont ingénieux et adonnés aux
-mathématiques, parce qu'ils sont plus voisins que les autres hommes du
-cercle des étoiles errantes.» Puis, tout à coup, éclatant en sanglots
-et se meurtrissant la poitrine du poing: «Hélas! hélas! mes bons
-princes, j'ai un bien cruel maître. Pour bâtir sa montagne il m'oblige
-à venir tous les jours, moi vieillard, remplir cette outre de sable au
-bord de la mer. Il faut que je la porte sur mes épaules. Quand j'ai
-fait un voyage, je recommence, et cela dure depuis l'aube du jour
-jusqu'au coucher du soleil. Si je veux me reposer, si je veux dormir,
-si je succombe à la fatigue, si l'outre n'est pas bien pleine, il me
-fait fouetter. Hélas! je suis bien misérable et bien battu et bien
-accablé d'infirmités. Hier, j'avais fait six voyages dans la journée;
-le soir venu, j'étais si las que je n'ai pu hausser jusqu'à mon dos
-cette outre que je venais d'emplir; et j'ai passé ici toute la nuit,
-pleurant à côté de ma charge et épouvanté de la colère de mon maître.
-Mes seigneurs, mes bons seigneurs, par grâce et par pitié, aidez-moi à
-mettre ce fardeau sur mes épaules, afin que je puisse m'en retourner
-auprès de mon maître, car, si je tarde, il me tuera. Ahi! ahi!»
-
-En écoutant cette pathétique harangue, saint Nil, saint Autremoine et
-saint Jean le Nain se sentirent émus, et saint Médard se mit à
-pleurer, ce qui causa sur la terre une pluie de quarante jours.
-
-Mais saint Nil dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en ai
-regret; mais il faudrait mettre la main à cette outre qui est une
-chose morte, et un verset de la très-sainte Ecriture défend de
-toucher aux choses mortes sous peine de rester impur.»
-
-Saint Autremoine dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en
-ai regret; mais je considère que ce serait une bonne action, et les
-bonnes actions ayant l'inconvénient de pousser à la vanité celui qui
-les fait, je m'abstiens d'en faire pour conserver l'humilité.»
-
-Saint Jean le Nain dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en
-ai regret; mais, comme tu vois, je suis si petit que je ne pourrais
-atteindre à ta ceinture. Comment ferais-je pour te mettre cette charge
-sur les épaules?»
-
-Saint Médard, tout en larmes, dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon
-ami, et j'en ai regret; mais je suis si ému vraiment, que j'ai les
-bras cassés.»
-
-Et ils continuèrent leur chemin.
-
-Le diable enrageait. «Voilà des animaux! s'écria-t-il en regardant les
-saints s'éloigner. Quels vieux pédants! Sont-ils absurdes avec leurs
-grandes barbes! Ma parole d'honneur, ils sont encore plus bêtes que
-l'ange!»
-
-Lorsqu'un de nous enrage, il a du moins la ressource d'envoyer au
-diable celui qui l'irrite. Le diable n'a pas cette douceur. Aussi y
-a-t-il dans toutes ses colères une pointe qui rentre en lui-même et
-qui l'exaspère.
-
-Comme il maugréait en fixant son oeil plein de flamme et de fureur sur
-le ciel, son ennemi, voilà qu'il aperçoit dans les nuées un point
-noir. Ce point grossit, ce point approche; le diable regarde; c'était
-un homme,--c'était un chevalier armé et casqué,--c'était un chrétien
-ayant la croix rouge sur la poitrine,--qui tombait des nues.
-
-«Que n'importe qui soit loué! cria le démon en sautant de joie. Je
-suis sauvé. Voilà mon chrétien qui m'arrive! Je n'ai pas pu venir à
-bout de quatre saints, mais ce serait bien le diable si je ne venais
-pas à bout d'un homme.
-
-En ce moment-là, Pécopin, doucement déposé sur le rivage, mettait pied
-à terre.
-
-Apercevant ce vieillard, lequel était là comme un esclave qui se
-repose à côté de son fardeau, il marcha vers lui et lui dit: «Qui
-êtes-vous, l'ami? et où suis-je?
-
-Le diable se prit à geindre piteusement: «Vous êtes au bord de la mer
-Rouge, monseigneur, et moi je suis le plus malheureux des misérables.»
-Sur ce, il chanta au chevalier la même antienne qu'aux saints, le
-suppliant pour conclusion de l'aider à charger cette outre sur son
-dos.
-
-Pécopin hocha la tête: «Bonhomme, voilà une histoire peu
-vraisemblable.
-
---Mon beau seigneur qui tombez du ciel, répondit le diable, la vôtre
-l'est encore moins, et pourtant elle est vraie.
-
---C'est juste, dit Pécopin.
-
---Et puis, reprit le démon, que voulez-vous que j'y fasse? si mes
-malheurs n'ont pas bonne apparence, est-ce ma faute? Je ne suis qu'un
-pauvre de besace et d'esprit; je ne sais pas inventer; il faut bien
-que je compose mes gémissements avec mes aventures et je ne puis
-mettre dans mon histoire que la vérité. Telle viande, telle soupe.
-
---J'en conviens, dit Pécopin.
-
---Et puis enfin, poursuivit le diable, quel mal cela peut-il vous
-faire, à vous, mon jeune vaillant, d'aider un pauvre vieillard infirme
-à attacher cette outre sur ses épaules?»
-
-Ceci parut concluant à Pécopin. Il se baissa, souleva de terre
-l'outre, qui se laissa faire sans difficulté, et, la soutenant entre
-ses bras, il s'apprêta à la poser sur le dos du vieillard qui se
-tenait courbé devant lui.
-
-Un moment de plus, et c'était fait.
-
-Le diable a des vices; c'est là ce qui le perd. Il est gourmand. Il
-eut dans cette minute-là l'idée de joindre l'âme de Pécopin aux
-autres âmes qu'il allait emporter; mais pour cela il fallait d'abord
-tuer Pécopin.
-
-Il se mit donc à appeler à voix basse un esprit invisible auquel il
-commanda quelque chose en paroles obscures.
-
-Tout le monde sait que, lorsque le diable dialogue et converse avec
-d'autres démons, il parle un jargon moitié italien, moitié espagnol.
-Il dit aussi çà et là quelques mots latins.
-
-Ceci a été prouvé et clairement établi dans plusieurs rencontres, et
-en particulier dans le procès du docteur Eugenio Torralva, lequel fut
-commencé à Valladolid le 10 janvier 1528 et convenablement terminé le
-6 mai 1531 par l'auto-da-fé dudit docteur.
-
-Pécopin savait beaucoup de choses. C'était, je vous l'ai dit, un
-cavalier d'esprit qui était homme à soutenir bravement une vespérie.
-Il avait des lettres. Il connaissait la langue du diable.
-
-Or, à l'instant où il lui attachait l'outre sur l'épaule, il entendit
-le petit vieillard courbé dire tout bas: _Bamos, non cierra occhi,
-verbera, frappa, y echa la piedra_. Ceci fut pour Pécopin comme un
-éclair.
-
-Un soupçon lui vint. Il leva les yeux, et il vit à une grande hauteur
-au-dessus de lui une pierre énorme que quelque géant invisible tenait
-suspendue sur sa tête.
-
-Se rejeter en arrière, toucher de sa main gauche le talisman, saisir
-de la droite son poignard et en percer l'outre avec une violence et
-une rapidité formidables, c'est ce que fit Pécopin, comme s'il eût été
-le tourbillon qui, dans la même seconde, passe, vole, tourne, brille,
-tonne et foudroie.
-
-Le diable poussa un grand cri. Les âmes délivrées s'enfuirent par
-l'issue que le poignard de Pécopin venait de leur ouvrir, laissant
-dans l'outre leurs noirceurs, leurs crimes et leurs méchancetés,
-monceau hideux, verrue abominable qui, par l'attraction propre au
-démon, s'incrusta en lui, et, recouverte par la peau velue de l'outre,
-resta à jamais fixée entre ses deux épaules. C'est depuis ce jour-là
-qu'Asmodée est bossu.
-
-Cependant, au moment où Pécopin se rejetait en arrière, le géant
-invisible avait laissé choir sa pierre, qui tomba sur le pied du
-diable et le lui écrasa. C'est depuis ce jour-là qu'Asmodée est
-boiteux.
-
-Le diable, comme Dieu, a le tonnerre à ses ordres; mais c'est un
-affreux tonnerre inférieur qui sort de terre et déracine les arbres.
-Pécopin sentit le rivage de la mer trembler sous lui et que quelque
-chose de terrible l'enveloppait; une fumée noire l'aveugla, un bruit
-effroyable l'assourdit; il lui sembla qu'il était tombé et qu'il
-roulait rapidement en rasant le sol, comme s'il était une feuille
-morte chassée par le vent. Il s'évanouit.
-
-
-VII
-
-Propositions amiables d'un vieux savant retiré dans une cabane de
-feuillage.
-
-Quand il revint à lui, il entendit une voix douce qui disait: _Phi
-smâ_, ce qui en langage arabe signifie: il est dans le ciel. Il sentit
-qu'une main était posée sur sa poitrine, et il entendit une autre voix
-grave et lente qui répondait: _Lô, lô, machi mouth_, ce qui veut dire:
-non, non, il n'est pas mort. Il ouvrit les yeux et vit un vieillard et
-une jeune fille agenouillés près de lui. Le vieillard était noir comme
-la nuit, il avait une longue barbe blanche tressée en petites nattes à
-la mode des anciens mages, et il était vêtu d'un grand suaire de soie
-verte sans plis. La jeune fille était couleur de cuivre rouge, avec de
-grands yeux de porcelaine et des lèvres de corail. Elle avait des
-anneaux d'or au nez et aux oreilles. Elle était charmante.
-
-Pécopin n'était plus au bord de la mer. Le souffle de l'enfer, le
-poussant au hasard, l'avait jeté dans une vallée remplie de rochers et
-d'arbres d'une forme étrange. Il se leva. Le vieillard et la jeune
-fille le regardaient avec douceur. Il s'approcha d'un de ces arbres;
-les feuilles se contractèrent; les branches se retirèrent; les fleurs,
-qui étaient d'un blanc pâle, devinrent rouges; et tout l'arbre parut
-en quelque sorte reculer devant lui. Pécopin reconnut l'arbre de la
-honte et en conclut qu'il avait quitté l'Inde et qu'il était dans le
-fameux pays de Pudiferan.
-
-Cependant le vieillard lui fit signe. Pécopin le suivit; et quelques
-instants après le vieillard, la jeune fille et Pécopin étaient tous
-trois assis sur une natte dans une cabane faite en feuilles de
-palmier, dont l'intérieur, plein de pierres précieuses de toutes
-sortes, étincelait comme un brasier ardent.
-
-Le vieillard se tourna vers Pécopin et lui dit en allemand: «Mon fils,
-je suis l'homme qui sait tout, le grand lapidaire éthiopien, le taleb
-des Arabes. Je m'appelle Zin-Eddin pour les hommes et Evilmerodach
-pour les génies. Je suis le premier homme qui ait pénétré dans cette
-vallée, tu es le deuxième. J'ai passé ma vie à dérober à la nature la
-science des choses, et à verser aux choses la science de l'âme. Grâce
-à moi, grâce à mes leçons, grâce aux rayons qui sont tombés depuis
-cent ans de mes prunelles, dans cette vallée les pierres vivent, les
-plantes pensent et les animaux savent. C'est moi qui ai enseigné aux
-bêtes la médecine vraie, qui manque à l'homme. J'ai appris au pélican
-à se saigner lui-même pour guérir ses petits blessés des vipères, au
-serpent aveugle à manger du fenouil pour recouvrer la vue, à l'ours
-attaqué de la cataracte à irriter les abeilles pour se faire piquer
-les yeux. J'ai apporté aux aigles, lesquelles sont étroites, la pierre
-oetites qui les fait pondre aisément. Si le geai se purge avec la
-feuille du laurier, la tortue avec la ciguë, le cerf avec le dictame,
-le loup avec la mandragore, le sanglier avec le lierre, la tourterelle
-avec l'herbe helxine; si les chevaux gênés par le sang s'ouvrent
-eux-mêmes une veine de la cuisse de derrière; si le stellion, à
-l'époque de la mue, dévore sa peau pour se guérir du mal caduc; si
-l'hirondelle guérit les ophthalmies de ses petits avec la pierre
-calidoine qu'elle va chercher au delà des mers; si la belette se
-munit de la rue quand elle veut combattre la couleuvre,--c'est moi,
-mon fils, qui le leur ai enseigné. Jusqu'ici je n'ai eu que des
-animaux pour disciples. J'attendais un homme. Tu es venu. Sois mon
-fils. Je suis vieux. Je te laisserai ma cabane, mes pierreries, ma
-vallée et ma science. Tu épouseras ma fille, qui s'appelle Aïssab, et
-qui est belle. Je t'apprendrai à distinguer le rubis sandastre du
-chrysolampis, à mettre la mère perle dans un pot de sel et à rallumer
-le feu des rubis trop mornes en les trempant dans le vinaigre. Chaque
-jour de vinaigre leur donne un an de beauté. Nous passerons notre vie
-doucement à ramasser des diamants et à manger des racines. Sois mon
-fils.
-
---Merci, vénérable seigneur, dit Pécopin. J'accepte avec joie.»
-
-La nuit venue, il s'enfuit.
-
-
-VIII
-
-Le chrétien errant.
-
-Il erra longtemps dans les pays. Dire tous les voyages qu'il fit, ce
-serait raconter le monde. Il marcha pieds nus et en sandales: il monta
-toutes les montures, l'âne, le cheval, le mulet, le chameau, le zèbre,
-l'onagre et l'éléphant. Il subit toutes les navigations et tous les
-navires, les vaisseaux ronds de l'Océan et les vaisseaux longs de la
-Méditerranée, _oneraria et remigia_, galère et galion, frégate et
-frégaton, felouque, polaque et tartane, barque, barquette et
-barquerolle. Il se risqua sur les caracores de bois des Indiens de
-Bantan et sur les chaloupes de cuir de l'Euphrate dont a parlé
-Hérodote. Il fut battu de tous les vents, du levante-sirocco et du
-sirocco-mezzogiorno, de la tramontane et de la galerne. Il traversa la
-Perse, le Pégu, Bramaz, Tagatai, Transiane, Sagistan, l'Hasubi. Il vit
-le Monomotapa comme Vincent le Blanc, Sofala comme Pedro Ordoñez,
-Ormus comme le sieur de Fines, les sauvages comme Acosta, et les
-géants comme Malherbe de Vitré. Il perdit dans le désert quatre doigts
-du pied, comme Jérôme Costilla. Il se vit dix-sept fois vendu comme
-Mendez-Pinto, fut forçat comme Texeus, et faillit être eunuque comme
-Parisol. Il eut le mal des pyans, dont périssent les nègres, le
-scorbut, qui épouvantait Avicenne, et le mal de mer, auquel Cicéron
-préféra la mort. Il gravit des montagnes si hautes, qu'arrivé au
-sommet il vomissait le sang, les flegmes et la colère. Il aborda l'île
-qu'on rencontre parfois ne la cherchant point, et qu'on ne peut jamais
-trouver la cherchant, et il vérifia que les habitants de cette ville
-sont bons chrétiens. En Midelpalie, qui est au nord, il remarqua un
-château dans un lieu où il n'y en a pas, mais les prestiges du
-septentrion sont si grands, qu'il ne faut pas s'étonner de cela. Il
-demeura plusieurs mois chez le roi de Mogor Ekebas, bien vu et caressé
-de ce prince, de la cour duquel il racontait plus tard tout ce qu'ont
-depuis couché par écrit les Anglais, les Hollandais et même les pères
-jésuites. Il devint docte, car il avait les deux maîtres de toute
-doctrine: voyage et malheur. Il étudia les faunes et les flores de
-tous les climats. Il observa les vents par les migrations des oiseaux
-et les courants par les migrations des céphalopodes. Il vit passer
-dans les régions sous-marines l'ommastrephes sagittatus allant au pôle
-nord, et l'ommastrephes giganteus allant au pôle sud. Il vit les
-hommes et les monstres ainsi que l'ancien Grec Ulysse. Il connut
-toutes les bêtes merveilleuses, le rosmar, le râle noir, le
-solendguse, les garagians semblables à des aigles de mer, les queues
-de jonc de l'île de Comore, les capercalzes d'Ecosse, les antenales
-qui vont par troupes, les alcatrazes grands comme des oies, les
-moraxos plus grands que les tiburons, les peymones des îles Maldives
-qui mangent des hommes, le poisson manare qui a une tête de boeuf,
-l'oiseau claki qui naît de certains bois pourris, le petit saru qui
-chante mieux que le perroquet, et enfin le boranet, l'animal-plante
-des pays tartares, qui a une racine en terre et qui broute l'herbe
-autour de lui. Il tua à la chasse un triton de mer de l'espèce
-yapiara et il inspira de l'amour à un triton de rivière de l'espèce
-baëpapina. Un jour étant en l'île de Manar, qui est à deux cents
-lieues de Goa, il fut appelé par des pêcheurs, lesquels lui montrèrent
-sept hommes-évêques et neuf sirènes qu'ils avaient pris dans leurs
-filets. Il entendit le bruit nocturne du forgeron marin, et il mangea
-des cent cinquante-trois sortes de poissons qu'il y a dans la mer et
-qui se trouvèrent tous dans le filet des apôtres quand ils pêchèrent
-par ordre du Seigneur. En Scythie il perça à coups de flèches un
-griffon auquel les peuples arimaspes faisaient la guerre pour avoir
-l'or que cette bête gardait. Ces peuples voulurent le faire roi, mais
-il se sauva. Enfin il manqua naufrager en mainte rencontre, et
-notamment près du cap Gardafù, que les anciens appelaient Promontorium
-aromatorum; et à travers tant d'aventures, tant d'erreurs, de
-fatigues, de prouesses, de travaux et de misères, le brave et fidèle
-chevalier Pécopin n'avait qu'un but, retrouver l'Allemagne; qu'une
-espérance, rentrer au Falkenburg; qu'une pensée, revoir Bauldour.
-
-Grâce au talisman de la sultane qu'il portait toujours sur lui, il ne
-pouvait, on s'en souvient, ni vieillir ni mourir.
-
-Il comptait pourtant tristement les années. A l'époque où il parvint
-enfin à atteindre le nord du pays de France, cinq ans s'étaient
-écoulés depuis qu'il n'avait vu Bauldour. Quelquefois il songeait à
-cela le soir après avoir cheminé depuis l'aube, il s'asseyait sur une
-pierre au bord de la route et il pleurait.
-
-Puis il se ranimait et prenait courage: «Cinq ans, pensait-il; oui,
-mais je vais la revoir enfin. Elle avait quinze ans, eh bien, elle en
-aura vingt!» Ses vêtements étaient en lambeaux, sa chaussure était
-déchirée, ses pieds étaient en sang, mais la force et la joie lui
-étaient revenues, et il se remettait en marche.
-
-C'est ainsi qu'il parvint jusqu'aux montagnes des Vosges.
-
-
-IX
-
-Où l'on voit à quoi peut s'amuser un nain dans une forêt.
-
-Un soir, après avoir fait route toute la journée dans les rochers,
-cherchant un passage pour descendre vers le Rhin, il arriva à l'entrée
-d'un bois de sapins, de frênes et d'érables. Il n'hésita pas à y
-pénétrer. Il y marchait depuis plus d'une heure quand tout à coup le
-sentier qu'il suivait se perdit dans une clairière semée de houx, de
-genévriers et de framboisiers sauvages. A côté de la clairière il y
-avait un marais. Epuisé de lassitude, mourant de faim et de soif,
-exténué, il regardait de côté et d'autre, cherchant une chaumière, une
-charbonnerie ou un feu de pâtre, quand tout à coup une troupe de
-tadornes passa près de lui en agitant ses ailes et en criant. Pécopin
-tressaillit en reconnaissant ces étranges oiseaux qui font leurs nids
-sous terre et que les paysans des Vosges appellent canards-lapins. Il
-écarta les touffes de houx et vit fleurir et verdoyer de toutes parts
-dans l'herbe le perce-pierre, l'angélique, l'ellébore et la grande
-gentiane. Comme il se baissait pour s'en assurer, une coquille de
-moule tombée sur le gazon frappa son regard. Il la ramassa. C'était
-une de ces moules de la Vologne qui contiennent des perles grosses
-comme des pois. Il leva les yeux; un grand-duc planait au-dessus de sa
-tête.
-
-Pécopin commençait à s'inquiéter. On conviendra qu'il y avait de quoi.
-Ces houx et ces framboisiers, ces tadornes, ces herbes magiques, cette
-moule, ce grand-duc, tout cela était peu rassurant. Il était donc fort
-alarmé et se demandait avec angoisse où il était, lorsqu'un chant
-éloigné parvint jusqu'à lui. Il prêta l'oreille. C'était une voix
-enrouée, cassée, chagrine, fâcheuse, sourde et criarde à la fois, et
-voici ce qu'elle chantait:
-
- Mon petit lac engendre, en l'ombre qui l'abrite,
- La riante Amphitrite et le noir Neptunus;
- Mon humble étang nourrit, sur des monts inconnus,
- L'empereur Neptunus et la reine Amphitrite.
-
- Je suis le nain, grand-père des géants.
- Ma goutte d'eau produit deux océans.
-
- Je verse de mes rocs, que n'effleure aucune aile,
- Un fleuve bleu pour elle, un fleuve vert pour lui.
- J'épanche de ma grotte, où jamais feu n'a lui,
- Le fleuve vert pour lui, le fleuve bleu pour elle.
-
- Je suis le nain, grand-père des géants.
- Ma goutte d'eau produit deux océans.
-
- Une fine émeraude est dans mon sable jaune.
- Un pur saphir se cache en mon humide écrin.
- Mon émeraude fond et devient le beau Rhin;
- Mon saphir se dissout, ruisselle et fait le Rhône.
-
- Je suis le nain, grand-père des géants.
- Ma goutte d'eau produit deux océans.
-
-Pécopin n'en pouvait plus douter. Pauvre voyageur fatigué, il était
-dans le fatal _bois des Pas-Perdus_. Ce bois est une grande forêt
-pleine de labyrinthes, d'énigmes et de dédales où se promène le nain
-Roulon. Le nain Roulon habite un lac dans les Vosges, au sommet d'une
-montagne; et parce que de là il envoie un ruisseau au Rhône et un
-autre ruisseau au Rhin, ce nain fanfaron se dit le père de la
-Méditerranée et de l'Océan. Son plaisir est d'errer dans la forêt et
-d'y égarer les passants. Le voyageur qui est entré dans le bois des
-Pas-Perdus n'en sort jamais.
-
-Cette voix, cette chanson, c'étaient la chanson et la voix du méchant
-nain Roulon.
-
-Pécopin éperdu se jeta la face contre terre.--Hélas! s'écria-t-il,
-c'est fini, je ne reverrai jamais Bauldour.
-
---Si fait, dit quelqu'un près de lui.
-
-
-X
-
-Equis canibusque.
-
-Il se redressa; un vieux seigneur, vêtu d'un habit de chasse
-magnifique, était debout devant lui à quelques pas. Ce gentilhomme
-était complétement équipé. Un coutelas à poignée d'or ciselée lui
-battait la hanche, et à sa ceinture pendait un cor incrusté d'étain et
-fait de la corne d'un buffle. Il y avait je ne sais quoi d'étrange, de
-vague et de lumineux dans ce visage pâle qui souriait éclairé de la
-dernière lueur du crépuscule. Ce vieux chasseur ainsi apparu
-brusquement dans un pareil lieu, à une pareille heure, vous eût
-certainement semblé singulier ainsi qu'à moi; mais dans le bois des
-Pas-Perdus on ne songe qu'à Roulon; ce vieillard n'était pas un nain,
-et cela suffit à Pécopin.
-
-Le bonhomme, d'ailleurs, avait la mine gracieuse, accorte et avenante.
-Et puis, bien qu'accoutré en déterminé chasseur, il était si vieux, si
-usé, si courbé, si cassé, avait les mains si ridées et si débiles, les
-sourcils si blancs et les jambes si amaigries, que c'eût été pitié
-d'en avoir peur. Son sourire, mieux examiné, était le sourire banal et
-sans profondeur d'un roi imbécile.
-
---Que me voulez-vous? demanda Pécopin.
-
---Te rendre à Bauldour, dit le vieux chasseur toujours souriant.
-
---Quand?
-
---Passe seulement une nuit en chasse avec moi.
-
---Quelle nuit?
-
---Celle qui commence.
-
---Et je reverrai Bauldour?
-
---Quand notre nuit de chasse sera finie, au soleil levant, je te
-déposerai à la porte du Falkenburg.
-
---Chasser la nuit?
-
---Pourquoi pas?
-
---Mais c'est fort étrange.
-
---Bah!
-
---Mais c'est très-fatigant.
-
---Non.
-
---Mais vous êtes bien vieux.
-
---Ne t'inquiète pas de moi.
-
---Mais je suis las, mais j'ai marché tout le jour, mais je suis mort
-de faim et de soif, dit Pécopin. Je ne pourrai seulement monter à
-cheval.
-
-Le vieux seigneur détacha de sa ceinture une gourde damasquinée
-d'argent qu'il lui présenta.
-
---Bois ceci.
-
-Pécopin porta avidement la gourde à ses lèvres. A peine avait-il avalé
-quelques gorgées qu'il se sentit ranimé. Il était jeune, fort, alerte,
-puissant. Il avait dormi, il avait mangé, il avait bu.--Il lui
-semblait même par instant qu'il avait trop bu.
-
---Allons, dit-il, marchons, courons, chassons toute la nuit, je le
-veux bien; mais je reverrai Bauldour?
-
---Après cette nuit passée, au soleil levant.
-
---Et quel garant de votre promesse me donnez-vous?
-
---Ma présence même. Le secours que je t'apporte. J'aurais pu te
-laisser mourir ici de faim, de lassitude et de misère, t'abandonner au
-nain promeneur du lac Roulon; mais j'ai eu pitié de toi.
-
---Je vous suis, dit Pécopin. C'est dit, au soleil levant, à
-Falkenburg.
-
---Holà! vous autres! arrivez! en chasse! cria le vieux seigneur,
-faisant effort avec sa voix décrépite.
-
-En jetant ce cri vers le taillis, il se retourna, et Pécopin vit qu'il
-était bossu. Puis il fit quelques pas, et Pécopin vit qu'il était
-boiteux.
-
-A l'appel du vieux seigneur, une troupe de cavaliers vêtus comme des
-princes et montés comme des rois, sortit de l'épaisseur du bois.
-
-Ils vinrent se ranger dans un profond silence autour du vieux qui
-paraissait leur maître. Tous étaient armés de couteaux ou d'épieux;
-lui seul avait un cor. La nuit était tombée; mais autour des
-gentilshommes se tenaient debout deux cents valets portant deux cents
-torches.
-
---_Ebbene_, dit le maître, _ubi sunt los perros?_
-
-Ce mélange d'italien, de latin et d'espagnol fut désagréable à
-Pécopin.
-
-Mais le vieux reprit avec impatience:--Les chiens! les chiens!
-
-Il achevait à peine, que d'effroyables aboiements remplissaient la
-clairière. Une meute venait d'y apparaître.
-
-Une meute admirable, une vraie meute d'empereur. Des valets en
-jaquettes jaunes et en bas rouges, des estafiers de chenil au visage
-féroce et des nègres tout nus la tenaient robustement en laisse.
-
-Jamais concile de chiens ne fut plus complet. Il y avait là tous les
-chiens possibles, accouplés et divisés par grappes et par raquettes,
-selon les races et les instincts. Le premier groupe se composait de
-cent dogues d'Angleterre et de cent lévriers d'attache avec douze
-paires de chiens-tigres et douze paires de chiens-bauds. Le deuxième
-groupe était entièrement formé de greffiers de Barbarie blancs et
-marquetés de rouge, braves chiens qui ne s'étonnent pas du bruit,
-demeurent trois ans dans leur bonté, sont sujets à courir au bétail et
-servent pour la grande chasse. Le troisième groupe était une légion de
-chiens de Norwége: chiens fauves, au poil vif tirant sur le roux, avec
-une tache blanche au front ou au cou, qui sont de bons nez et de grand
-coeur, et se plaisent au cerf surtout; chiens gris, léopardés sur
-l'échine, qui ont les jambes de même poil que les pattes d'un lièvre
-ou cannelées de rouge et de noir. Le choix en était excellent. Il n'y
-avait pas un bâtard parmi ces chiens. Pécopin, qui s'y connaissait,
-n'en vit pas parmi les fauves un seul qui fût jaune ou marqué de gris,
-ni parmi les gris un seul qui fût argenté ou qui eût les pattes
-fauves. Tous étaient authentiques et bons. Le quatrième groupe était
-formidable; c'était une cohue épaisse, serrée et profonde de ces
-puissants dogues noirs de l'abbaye de Saint-Aubert-en-Ardennes, qui
-ont les jambes courtes et qui ne vont pas vite, mais qui engendrent de
-si redoutables limiers et qui chassent si furieusement les sangliers,
-les renards et les bêtes puantes. Comme ceux de Norwége, tous étaient
-de bonne race et vrais chiens gentilshommes, et avaient évidemment
-teté près du coeur. Ils avaient la tête moyenne, plutôt longue
-qu'écrasée, la gueule noire et non rouge, les oreilles vastes, les
-reins courbés, le râble musculeux, les jambes larges, la cuisse
-troussée, le jarret droit bien herpé, la queue grosse près des reins
-et le reste grêlé, le poil de dessous le ventre rude, les ongles
-forts, le pied sec, en forme de pied de renard. Le cinquième groupe
-était oriental. Il avait dû coûter des sommes immenses; car on n'y
-avait mis que des chiens de Palimbotra, qui mordent les taureaux, des
-chiens de Cintiqui, qui attaquent les lions, et des chiens du
-Monomotapa, qui font partie de la garde de l'empereur des Indes. Du
-reste tous, anglais, barbaresques, norwégiens, ardennais et indous,
-hurlaient abominablement. Un parlement d'hommes n'eût pas fait mieux.
-
-Pécopin était ébloui de cette meute. Tous ses appétits de chasseur se
-réveillaient.
-
-Cependant elle était un peu venue on ne sait d'où, et il ne pouvait
-s'empêcher de se dire à lui-même qu'il était singulier qu'aboyant de
-la sorte on ne l'eût pas entendue avant de la voir.
-
-Le maître-valet qui menait toute cette vénerie était à quelques pas de
-Pécopin, lui tournant le dos. Pécopin alla à lui pour le questionner,
-et lui mit la main sur l'épaule; le valet se retourna. Il était
-masqué.
-
-Cela rendit Pécopin muet.--Il commençait même à se demander fort
-sérieusement s'il suivrait en effet cette chasse, quand le vieillard
-l'aborda.--Eh bien, chevalier, que dis-tu de nos chiens?
-
---Je dis, mon beau sire, que, pour suivre de si terribles chiens, il
-faudrait de terribles chevaux.
-
-Le vieux, sans répondre, porta à sa bouche un sifflet d'argent, qui
-était fixé au petit doigt de sa main gauche, précaution d'homme de
-goût qui est exposé à voir des tragédies, et il siffla.
-
-Au coup de sifflet, un bruit se fit dans les arbres, les assistants se
-rangèrent, et quatre palefreniers en livrée écarlate surgirent, menant
-deux chevaux magnifiques. L'un était un beau genet d'Espagne, à
-l'allure magistrale, à la corne lisse, noirâtre, haute, arrondie,
-bien creusée, aux paturons courts, entre-droits et lunés, aux bras
-secs et nerveux, aux genoux décharnés et bien emboîtés. Il avait la
-jambe d'un beau cerf, la poitrine large et bien ouverte, l'échine
-grasse, double et tremblante. L'autre était un coureur tartare à la
-croupe énorme, au corsage long, aux flancs bien unis, au manteau
-bayardant. Son cou, d'une moyenne arcade, mais pas trop voûté, était
-revêtu d'une vaste perruque flottante et crépelue; sa queue bien
-épaisse pendait jusqu'à terre. Il avait la peau du front cousue sur
-ses yeux gros et étincelants, la bouche grande, les oreilles
-inquiètes, les naseaux ouverts, l'étoile au front, deux balzans aux
-jambes, son courage en fleur et l'âge de sept ans. Le premier avait la
-tête coiffée d'un chanfrein, le poitrail d'armes et la selle de
-guerre. Le second était moins fièrement, mais plus splendidement
-harnaché; il portait le mors d'argent, les roses dorées, la bride
-brodée d'or, la selle royale, la housse de brocart, les houppes
-pendantes et le panache branlant. L'un trépignait, bravait, ronflait,
-rongeait son frein, brisait les cailloux et demandait la guerre.
-L'autre regardait ça et là, cherchait les applaudissements, hennissait
-gaiement, ne touchait la terre que du bout de l'ongle, faisait le
-roi et piaffait à merveille. Tous deux étaient noirs comme
-l'ébène.--Pécopin, les yeux presque effarés d'admiration, contemplait
-ces deux merveilleuses bêtes.
-
---Eh bien, dit le seigneur clopinant et toussant, et souriant
-toujours, lequel prends-tu?
-
-Pécopin n'hésita plus, et sauta sur le genet.
-
---Es-tu bien en selle? lui cria le vieillard.
-
---Oui, dit Pécopin.
-
-Alors le vieux éclata de rire, arracha d'une main le harnais, le
-panache, la selle et le caparaçon du cheval tartare, le saisit de
-l'autre à la crinière, bondit comme un tigre et enfourcha à cru la
-superbe bête qui tremblait de tous ses membres; puis, saisissant sa
-trompe à sa ceinture, il se mit à sonner une fanfare tellement
-formidable, que Pécopin assourdi crut que cet effrayant vieillard
-avait le tonnerre dans la poitrine.
-
-
-XI
-
-A quoi l'on s'expose en montant un cheval qu'on ne connaît pas.
-
-Au bruit de ce cor, la forêt s'éclaira dans ses profondeurs de mille
-lueurs extraordinaires, des ombres passèrent dans les futaies, des
-voix lointaines crièrent:--En chasse! La meute aboya, les chevaux
-reniflèrent et les arbres frissonnèrent comme par un grand vent.
-
-En ce moment-là une cloche fêlée, qui semblait bêler dans les
-ténèbres, sonna minuit.
-
-Au douzième coup le vieux seigneur emboucha son cor d'ivoire une
-seconde fois, les valets délièrent la meute, les chiens lâchés
-partirent comme la poignée de pierres que lance la baliste, les cris
-et les hurlements redoublèrent, et tous les chasseurs, et tous les
-piqueurs, et tous les veneurs, et le vieillard, et Pécopin,
-s'élancèrent au galop.
-
-Galop rude, violent, rapide, étincelant, vertigineux, surnaturel, qui
-saisit Pécopin, qui l'entraîna, qui l'emporta, qui faisait résonner
-dans son cerveau tous les pas du cheval comme si son crâne eût été le
-pavé du chemin, qui l'éblouissait comme un éclair, qui l'enivrait
-comme une orgie, qui l'exaspérait comme une bataille; galop qui par
-moments devenait tourbillon, tourbillon qui parfois devenait ouragan.
-
-La forêt était immense, les chasseurs étaient innombrables, les
-clairières succédaient aux clairières, le vent se lamentait, les
-broussailles sifflaient, les chiens aboyaient, la colossale silhouette
-noire d'un énorme cerf à seize andouillers apparaissait par instants à
-travers les branchages et fuyait dans les pénombres et dans les
-clartés, le cheval de Pécopin soufflait d'une façon terrible, les
-arbres se penchaient pour voir passer cette chasse et se renversaient
-en arrière après l'avoir vue, des fanfares épouvantables éclataient
-par intervalles, puis elles se taisaient tout à coup, et l'on
-entendait au loin le cor du vieux chasseur.
-
-Pécopin ne savait où il était. En galopant près d'une ruine ombragée
-de sapins, parmi lesquels une cascade se précipitait du haut d'un
-grand mur de porphyre, il crut retrouver le château de Nideck. Puis il
-vit courir rapidement à sa gauche des montagnes qui lui parurent être
-les Basses-Vosges; il reconnut successivement à la forme de leurs
-quatre sommets le Ban-de-la-Roche, le Champ-du-Feu, le Climont et
-l'Ungersberg. Un moment après il était dans les Hautes-Vosges. En
-moins d'un quart d'heure son cheval eut traversé le Giromagny, le
-Rotabac, le Sultz, le Barenkopf, le Graisson, le Bressoir, le
-Haut-de-Honce, le mont de Lure, la Tête-de-l'Ours, le grand Donon et
-le grand Ventron. Ces vastes cimes lui apparaissaient pêle-mêle dans
-les ténèbres, sans ordre et sans lien; on eût dit qu'un géant avait
-bouleversé la grande chaîne d'Alsace. Il lui semblait par moment
-distinguer au-dessous de lui les lacs que les Vosges portent sur leurs
-sommets, comme si ces montagnes eussent passé sous le ventre de son
-cheval. C'est ainsi qu'il vit son ombre se réfléchir dans le
-Bain-des-Païens et dans le Saut-des-Cuves, dans le lac Blanc et dans
-le lac Noir. Mais il la vit comme les hirondelles voient la leur en
-rasant le miroir des étangs, aussitôt disparue qu'apparue. Cependant,
-si étrange et si effrénée que fût cette course, il se rassurait en
-portant la main à son talisman et en songeant qu'après tout il ne
-s'éloignait pas du Rhin.
-
-Tout à coup une brume épaisse l'enveloppa, les arbres s'y effacèrent,
-puis s'y perdirent; le bruit de la chasse redoubla dans cette ombre,
-et son genet d'Espagne se mit à galoper avec une nouvelle furie. Le
-brouillard était si épais, que Pécopin y distinguait à peine les
-oreilles de son cheval dressées devant lui. Dans des moments si
-terribles, ce doit être un grand effort, et c'est à coup sûr un grand
-mérite que de jeter son âme jusqu'à Dieu et son coeur jusqu'à sa
-maîtresse. C'est ce que faisait dévotement le brave chevalier. Il
-songeait donc au bon Dieu et à Bauldour, plus encore peut-être à
-Bauldour qu'au bon Dieu, quand il lui sembla que la lamentation du
-vent devenait comme une voix et prononçait distinctement ce mot:
-_Heimburg_; en ce moment une grosse torche portée par quelque piqueur
-traversa le brouillard, et, à la clarté de cette torche, Pécopin vit
-passer au-dessus de sa tête un milan qui était percé d'une flèche et
-qui volait pourtant. Il voulut regarder cet oiseau, mais son cheval
-fit un bond, le milan donna un coup d'aile, la torche s'enfonça dans
-le bois et Pécopin retomba dans la nuit. Quelques instants après le
-vent parla encore et dit: _Vaugtsberg_; une nouvelle lueur illumina le
-brouillard, et Pécopin aperçut dans l'ombre un vautour dont l'aile
-était traversée par un javelot et qui volait pourtant. Il ouvrit les
-yeux pour voir, il ouvrit la bouche pour crier; mais avant qu'il eût
-lancé son regard, avant qu'il eût jeté son cri, la lueur, le vautour
-et le javelot avaient disparu. Son cheval ne s'était pas ralenti une
-minute et donnait tête baissée dans tous ces fantômes, comme s'il eût
-été le cheval aveugle du démon Paphos ou le cheval sourd du roi
-Sisymordachus. Le vent cria une troisième fois, et Pécopin entendit
-cette voix lugubre de l'air qui disait: _Rheinstein_; un troisième
-éclair empourpra les arbres dans la brume, et un troisième oiseau
-passa. C'était un aigle qui avait une sagette dans le ventre et qui
-volait pourtant. Alors Pécopin se souvint de la chasse du pfalzgraf,
-où il s'était laissé entraîner, et il frissonna. Mais le galop du
-genet était si éperdu, les arbres et les objets vagues du paysage
-nocturne fuyaient si promptement, la vitesse de tout était si
-prodigieuse autour de Pécopin, que, même en lui, rien ne pouvait
-s'arrêter. Les apparences et les visions se succédaient si
-confusément, qu'il ne pouvait même fixer sa pensée à ses tristes
-souvenirs. Les idées passaient dans sa tête comme le vent. On
-entendait toujours au loin le bruit de la chasse, et par instant le
-monstrueux cerf de la nuit bramait dans les halliers.
-
-Peu à peu le brouillard s'était levé. Soudain l'air devint tiède, les
-arbres changèrent de forme; des chênes-liéges, des pistachiers et des
-pins d'Alep apparurent dans les rochers; une large lune blanche
-entourée d'un immense halo éclairait lugubrement les bruyères.
-Pourtant ce n'était pas jour de lune.
-
-En courant au fond d'un chemin creux, Pécopin se pencha et arracha à
-la berge une poignée d'herbes. A la lueur de la lune il examina ces
-plantes et reconnut avec angoisse l'anthylle vulnéraire des Cévennes,
-la véronique filiforme et la férule commune dont les feuilles hideuses
-se terminent par des griffes. Une demi-heure après le vent était
-encore plus chaud; je ne sais quels mirages de la mer remplissaient à
-de certains moments les intervalles des futaies; il se courba encore
-une fois sur la berge du chemin et arracha de nouveau les premières
-plantes que sa main rencontra. Cette fois c'était le cytise argenté de
-Cette, l'anémone étoilée de Nice, la lavatère maritime de Toulon, le
-géranium sanguineum des Basses-Pyrénées, si reconnaissable à sa
-feuille cinq fois palmée, et l'astrantia major dont la fleur est un
-soleil qui rayonne à travers un anneau comme la planète Saturne.
-Pécopin vit qu'il s'éloignait du Rhin avec une effroyable rapidité; il
-avait fait plus de cent lieues entre les deux poignées d'herbes. Il
-avait traversé les Vosges, il avait traversé les Cévennes, il
-traversait en ce moment les Pyrénées.--Plutôt la mort, pensa-t-il, et
-il voulut se jeter en bas de son cheval. Au mouvement qu'il fit pour
-se désarçonner, il se sentit étreindre les pieds comme par deux mains
-de fer. Il regarda. Ses étriers l'avaient saisi et le tenaient.
-C'étaient des étriers vivants.
-
-Les cris lointains, les hennissements et les aboiements faisaient
-rage; le cor du vieux chasseur, précédant la chasse à une distance
-effrayante, sonnait des mélodies sinistres; et à travers de grands
-branchages bleuâtres que le vent secouait, Pécopin voyait les chiens
-traverser à la nage des étangs pleins de reflets magiques.
-
-Le pauvre chevalier se résigna, ferma les yeux et se laissa emporter.
-
-Une fois il les rouvrit; la chaleur de fournaise d'une nuit tropicale
-lui frappait le visage; de vagues rugissements de tigres et de chacals
-arrivaient jusqu'à lui: il entrevit des ruines de pagodes sur le faîte
-desquelles se tenaient gravement debout, rangés par longues files, des
-vautours, des philosophes et des cigognes; des arbres d'une forme
-bizarre prenaient dans les vallées mille attitudes étranges; il
-reconnut le banyan et le baobab; l'oüé-nonbouyh sifflait,
-l'oyra-rameum fredonnait, le petit gonambuch chantait. Pécopin était
-dans une forêt de l'Inde.
-
-Il ferma les yeux.
-
-Puis il les rouvrit encore. En un quart d'heure aux souffles de
-l'équateur avait succédé un vent de glace. Le froid était terrible. Le
-sabot du cheval faisait crier le givre. Les rangifères, les alses et
-les satyres couraient comme des ombres à travers la brume. L'âpreté
-des bois et des montagnes était affreuse. Il n'y avait à l'horizon que
-deux ou trois rochers d'une hauteur immense autour desquels volaient
-les mouettes et les stercoraires, et à travers d'horribles verdures
-noires on entrevoyait de grandes vagues blanches auxquelles le ciel
-jetait des flocons de neige et qui jetaient au ciel des flocons
-d'écume. Pécopin traversait les mélèzes de la Biarmie, qui sont au cap
-Nord.
-
-Un moment après la nuit s'épaissit. Pécopin ne vit plus rien, mais il
-entendit un bruit épouvantable et il reconnut qu'il passait près du
-gouffre Maelstron, qui est le Tartare des anciens et le nombril de la
-mer.
-
-Qu'était-ce donc que cette effroyable forêt, qui faisait le tour de la
-terre?
-
-Le cerf à seize andouillers reparaissait par intervalles, toujours
-fuyant et toujours poursuivi. Les ombres et les rumeurs se
-précipitaient pêle-mêle sur sa trace, et le cor du vieux chasseur
-dominait tout, même le bruit du gouffre Maelstron.
-
-Tout à coup le genet s'arrêta court. Les aboiements cessèrent, tout se
-tut autour de Pécopin. Le pauvre chevalier, qui depuis plus d'une
-heure avait refermé les yeux, les rouvrit. Il était devant la façade
-d'un sombre et colossal édifice dont les fenêtres éclairées semblaient
-jeter des regards. Cette façade était noire comme un masque et vivante
-comme un visage.
-
-
-XII
-
-Description d'un mauvais gîte.
-
-Ce qu'était cet édifice, il serait malaisé de le dire. C'était une
-maison forte comme une citadelle, une citadelle magnifique comme un
-palais, un palais menaçant comme une caverne, une caverne muette comme
-un tombeau.
-
-On n'y entendait aucune voix, on n'y voyait aucune ombre.
-
-Autour de ce château, dont l'immensité avait je ne sais quoi de
-surnaturel, la forêt s'étendait à perte de vue. Il n'y avait plus de
-lune sur l'horizon. On n'apercevait au ciel que quelques étoiles qui
-étaient rouges comme du sang.
-
-Le cheval s'était arrêté au pied d'un perron qui aboutissait à une
-grande porte fermée. Pécopin regarda à droite et à gauche, et il lui
-sembla distinguer tout le long de la façade d'autres perrons au bas
-desquels se tenaient immobiles d'autres cavaliers arrêtés comme lui et
-qui semblaient attendre en silence.
-
-Pécopin tira son poignard; et il allait heurter du pommeau la
-balustrade de marbre du perron, quand le cor du vieux chasseur éclata
-subitement près du château, probablement derrière la façade, puissant,
-énorme, sonore, assourdissant comme le clairon plein d'orage où
-souffle le mauvais ange. Ce cor, dont le bruit courbait visiblement
-les arbres, chantait dans les ténèbres un effroyable hallali.
-
-Le cor se tut. A peine eut-il fini, que les portes du château
-s'ouvrirent en dehors à deux battants, comme si un vent intérieur les
-eût violemment poussées toutes à la fois. Un flot de lumière en
-sortit.
-
-Le genet monta les degrés du perron, et Pécopin entra dans une vaste
-salle splendidement illuminée.
-
-Les murailles de cette salle étaient couvertes de tapisseries figurant
-des sujets tirés de l'histoire romaine. Les entre-deux des lambris
-étaient revêtus de cyprès et d'ivoire. En haut régnait une galerie
-pleine de fleurs et d'arbres, et dans un angle, sous une rotonde, on
-voyait un lieu pour les femmes pavé d'agate. Le reste du pavé était
-une mosaïque représentant la guerre de Troie.
-
-Du reste, personne; la salle était déserte. Rien de plus sinistre que
-cette grande clarté dans cette grande solitude.
-
-Le cheval, qui allait de lui-même et dont le pas sonnait gravement sur
-le pavé, traversa lentement cette première salle et entra dans une
-seconde chambre, qui était de même illuminée, immense et déserte.
-
-De larges panneaux de cèdre sculpté se développaient autour de cette
-chambre, et dans ces panneaux un mystérieux artiste avait encadré des
-tableaux merveilleux incrustés de nacre et d'or. C'étaient des
-batailles, des chasses, des fêtes représentant des châteaux pleins
-d'artifices à feu assiégés et pris par des faunes et des sauvages, des
-joutes et des guerres navales avec toutes sortes de vaisseaux courant
-sur un océan de turquoises, d'émeraudes et de saphirs, qui imitait
-admirablement la rondeur de l'eau salée et la tumeur de la mer.
-
-Au-dessous de ces tableaux une frise fouillée du ciseau le plus fin
-et le plus magistral figurait, dans les innombrables rapports qu'elles
-ont entre elles, les trois espèces de créatures terrestres qui
-contiennent des esprits: les géants, les hommes et les nains; et
-partout, dans cette oeuvre, les géants et les nains humiliaient
-l'homme, plus petit que les géants et plus bête que les nains.
-
-Le plafond pourtant semblait rendre je ne sais quel malicieux hommage
-au génie humain. Il était entièrement composé de médaillons accostés
-dans lesquels brillaient, éclairés d'un feu sombre et coiffés de
-couronnes de Pluton, les portraits de tous les hommes à qui la terre
-doit des découvertes réputées utiles, et qui, pour ce motif, sont
-appelés les _bienfaiteurs de l'humanité_. Chacun était là pour
-l'invention qu'il a faite. Arabus y était pour la médecine, Dédalus
-pour les labyrinthes, Pisistrate pour les livres, Aristote pour les
-bibliothèques, Tubalcaïn pour les enclumes, Architas pour les machines
-de guerre, Noé pour la navigation, Abraham pour la géométrie, Moïse
-pour la trompette, Amphictyon pour la divination des songes, Frédéric
-Barberousse pour la chasse au faucon, et le sieur Bachou, Lyonnais,
-pour la quadrature du cercle. Dans les angles de la voûte et dans les
-pendentifs se groupaient, comme des maîtresses-constellations de ce
-ciel d'étoiles humaines, force visages illustres: Flavius, qui a
-trouvé la boussole; Christophe Colomb, qui a découvert l'Amérique;
-Botargus, qui a imaginé les sauces de cuisine; Mars, qui a inventé la
-guerre; Faustus, qui a inventé l'imprimerie; le moine Schwartz, qui a
-inventé la poudre; et le pape Pontian, qui a inventé les cardinaux.
-
-Plusieurs de ces fameux personnages étaient inconnus à Pécopin, par la
-grande raison qu'ils n'étaient pas encore nés à l'époque où se passe
-cette histoire.
-
-Le chevalier pénétra ainsi, marchant où le menait le pas de son
-cheval, dans une longue enfilade de salles magnifiques. En l'une
-d'elles il remarqua sur le mur oriental cette inscription en lettres
-d'or: «Le caoué des Arabes, autrement dit cavé, est une herbe qui
-croît en abondance dans l'empire du Turc, et qu'on appelle dans l'Inde
-l'herbe miraculeuse, étant préparée comme il s'ensuit: prenez
-demi-once de cette herbe que vous mettrez en poudre et ferez infuser
-dans une pinte d'eau commune trois ou quatre heures; puis vous la
-faites bouillir de sorte qu'il y ait un tiers de consommé. Buvez-la
-peu à peu, quasi comme en humant. Les personnes de condition
-l'adoucissent avec le sucre et l'aromatisent avec l'ambre gris.»
-
-En face, sur le mur occidental, brillait cette autre légende: «Le feu
-grégeois se fait et excite dans l'eau avec du charbon de saule, du
-sel, de l'eau-de-vie, du soufre, de la poix, de l'encens et du
-camphre, lequel même brûle seul dans l'eau sans autre mixtion et
-consume toute matière.»
-
-Dans une autre salle il n'y avait pour tout ornement que le portrait
-fort ressemblant de ce laquais qui, au festin de Trimalcion, faisait
-le tour de la table en chantant d'une voix délicate les sauces où il
-entre du benjoin.
-
-Partout des torchères, des lustres, des chandelles et des girandoles,
-reflétés par d'immenses miroirs de cuivre et d'acier, étincelaient
-dans ces chambres démesurées et opulentes où Pécopin ne rencontra pas
-un être vivant, et à travers lesquelles il s'avançait, l'oeil hagard
-et l'esprit trouble, seul, inquiet, effaré, plein de ces idées
-inexprimables et confuses qui viennent aux rêveurs dans le sombre des
-bois.
-
-Enfin il arriva devant une porte de métail rougeâtre au-dessus de
-laquelle s'arrondissait, dans un feuillage de pierreries, une grosse
-pomme d'or, et sur cette pomme il lut ces deux lignes:
-
- ADAM A INVENTÉ LE REPAS,
- ÈVE A INVENTÉ LE DESSERT.
-
-
-XIII
-
-Telle auberge, telle table d'hôte.
-
-Comme il cherchait à approfondir le sens lugubrement ironique de cette
-inscription, la porte s'ouvrit lentement, le cheval entra, et Pécopin
-fut comme un homme qui passe brusquement du plein soleil de midi dans
-une cave. La porte s'était refermée derrière lui, et le lieu dans
-lequel il venait d'entrer était si ténébreux, qu'au premier moment il
-se crut aveuglé. Il apercevait seulement à quelque distance une large
-lueur blême. Peu à peu ses yeux, éblouis par la lumière surnaturelle
-des antichambres qu'ils venaient de traverser, s'accoutumèrent à
-l'obscurité, et il commença à distinguer, comme dans une vapeur, les
-mille piliers monstrueux d'une prodigieuse salle babylonienne. La
-lueur qui était au milieu de cette salle prit des contours, des formes
-s'y dessinèrent, et au bout de quelques instants le chevalier vit se
-développer dans l'ombre, au centre d'une forêt de colonnes torses, une
-grande table lividement éclairée par un chandelier à sept branches, à
-la pointe desquelles tremblaient et vacillaient sept flammes bleues.
-
-Au haut bout de cette table, sur un trône d'or vert, était assis un
-géant d'airain qui était vivant. Ce géant était Nemrod. A sa droite
-et à sa gauche siégeaient sur des fauteuils de fer une foule de
-convives pâles et silencieux, les uns coiffés du bonnet à la
-mauresque, les autres plus couverts de perles que le roi de Bisnagar.
-
-Pécopin reconnut là tous les fameux chasseurs qui ont laissé trace
-dans les histoires: le roi Mithrobuzane, le tyran Machanidas, le
-consul romain Æmilius Barbula II; Rollo, roi de la mer; Zuentibold,
-l'indigne fils du grand Arnolphe, roi de Lorraine; Haganon, favori de
-Charles de France; Herbert, comte de Vermandois; Guillaume
-Tête-d'Etoupe, comte de Poitiers, auteur de l'illustre maison de
-Rechignevoisin; le pape Vitalianus; Fardulfus, abbé de Saint-Denis;
-Athelstan, roi d'Angleterre, et Aigrold, roi de Danemark. A côté de
-Nemrod se tenait accoudé le grand Cyrus, qui fonda l'empire persan
-deux mille ans avant Jésus-Christ, et qui portait sur sa poitrine ses
-armoiries, lesquelles sont, comme on sait, de sinople à un lion
-d'argent sans vilenie, couronné de laurier d'or à une bordure crénelée
-d'or et de gueules chargée de huit tierces-feuilles à queue d'argent.
-
-Cette table était servie selon l'étiquette impériale, et aux quatre
-angles il y avait quatre chasseresses distinguées et illustres: la
-reine Emma, la reine Ogive, mère de Louis d'Outre-mer, la reine
-Gerberge, et Diane, laquelle, en sa qualité de déesse, avait un dais
-et un cadenas comme les trois reines.
-
-Aucun de ces convives ne mangeait, aucun ne parlait, aucun ne
-regardait. Une large place vide au milieu de la nappe semblait
-attendre qu'on servît le repas, et il n'y avait sur la table que des
-flacons où étincelaient mille boissons des pays les plus variés, le
-vin de palme de l'Inde, le vin de riz de Bengala, l'eau distillée de
-Sumatra, l'arak du Japon, le pamplis des Chinois et le pechmez des
-Turcs. Çà et là, dans de vastes cruches de terre richement émaillée,
-écumait ce breuvage que les Norwégiens appellent wel, les Goths buska,
-les Carinthiens vo, les Sclavons oll, les Dalmates bieu, les Hongrois
-ser, les Bohêmes piva, les Polonais pwo, et que nous nommons bière.
-
-Des nègres qui ressemblaient à des démons ou des démons qui
-ressemblaient à des nègres entouraient la table, debout, muets, la
-serviette au bras et l'aiguière à la main. Chaque convive avait, comme
-il convient, son nain à côté de lui. Madame Diane avait son lévrier.
-
-En regardant attentivement dans les profondeurs les plus brumeuses de
-ce lieu extraordinaire, Pécopin vit que dans l'immensité peut-être
-sans fond de la salle, sous la forêt de colonnes, il y avait une
-multitude de spectateurs; tous à cheval comme lui, tous en habit de
-chasse: ombres par l'obscurité, statues par l'immobilité, spectres par
-le silence. Parmi les plus rapprochés, il crut reconnaître les
-cavaliers qui accompagnaient le vieux chasseur dans le bois des
-Pas-Perdus. Comme je viens de le dire, convives, valets, assistants,
-gardaient un silence effrayant, et plutôt que d'entendre un souffle
-sortir de cette foule, on eût entendu chuchoter les pierres d'un
-tombeau.
-
-Il faisait très-froid dans ces ténèbres. Pécopin était glacé jusque
-dans les os; cependant il sentait la sueur ruisseler sur tous ses
-membres.
-
-Tout à coup des jappements retentirent, d'abord lointains, bientôt
-violents, joyeux et sauvages; puis le cor du vieux chasseur s'y mêla
-brusquement et se mit à exécuter, avec une splendeur triomphale, un
-admirable hallali parfaitement étrange et nouveau, qui, retrouvé
-plusieurs siècles plus tard par Roland de Lattre dans une inspiration
-nocturne, valut à ce grand musicien, le 6 avril 1574, l'honneur d'être
-créé par le pape Grégoire XIII chevalier de Saint-Pierre à l'éperon
-d'or _de numero participantium_.
-
-A ce bruit, Nemrod leva la tête, l'abbé Fardulfus se détourna à demi,
-et Cyrus, qui s'appuyait sur le coude droit, s'appuya sur le coude
-gauche.
-
-
-XIV
-
-Nouvelle manière de tomber de cheval.
-
-Les aboiements et le cor se rapprochèrent; une grande porte, faisant
-face à celle par où Pécopin était entré, s'ouvrit à deux battants, et
-le chevalier vit venir dans une longue galerie obscure les deux cents
-valets porte-flambeaux soutenant sur leurs épaules un immense plat
-d'or vert dans lequel gisait, au milieu d'une vaste sauce, le cerf aux
-seize andouillers, rôti, noirâtre et fumant.
-
-En avant des valets, dont les deux cents torches étaient rouges comme
-braise, marchait le vieux chasseur, son cor de buffle à la main, à
-cheval sur le coureur tartare inondé d'écume. Il ne soufflait plus
-dans sa trompe; mais il souriait courtoisement au milieu des
-hurlements inouïs de la meute qui escortait le cerf, toujours conduite
-par le piqueur masqué.
-
-Au moment où ce cortége déboucha de la galerie et rentra dans la
-salle, les torches des valets devinrent bleues et les chiens se turent
-subitement. Ces effroyables dogues aux gueules de lions et aux
-rugissements de tigres s'avancèrent à la suite de leur maître, à pas
-lents, la tête basse, la queue serrée entre les jambes, les reins
-frissonnants d'une profonde terreur, les yeux suppliants, vers la
-table où siégeaient les mystérieux convives toujours blêmes,
-impassibles et mornes comme des faces de marbre.
-
-Arrivé près de la table, le vieux regarda en face les lugubres
-soupeurs et éclata de rire: «Hombres y mugeres, or çà, vosotros, belle
-signore, domini et dominæ, amigos mios, comment va la besogne?
-
---Tu viens bien tard, dit l'homme d'airain.
-
---C'est que j'avais un ami à qui je voulais faire voir la chasse,
-répondit le vieillard.
-
---Oui, répliqua Nemrod, mais regarde.»
-
-En même temps, étendant le pouce de sa main droite par-dessus son
-épaule de bronze, il désignait derrière lui le fond de la salle.
-L'oeil de Pécopin suivit machinalement l'indication du géant, et il
-vit au loin se dessiner sur les murailles noires des ogives
-blanchâtres, comme s'il y eût eu là des fenêtres vaguement frappées
-par les premières lueurs de l'aube.
-
-«Eh bien! reprit le chasseur, il faut dépêcher.»
-
-Et, sur un signe qu'il leur fit, les deux cents porte-flambeaux, aidés
-par les nègres, se disposèrent à placer le cerf rôti sur la table, au
-pied du chandelier à sept branches.
-
-Alors, Pécopin enfonça les éperons dans les flancs du genet, qui lui
-obéit, chose étrange, peut-être à cause de l'approche du jour, qui
-affaiblit les sortiléges; il poussa son cheval entre les valets et la
-table, se dressa debout sur les étriers, mit l'épée à la main, regarda
-fixement tour à tour les sinistres visages de la grande table et le
-vieux chasseur et s'écria d'une voix tonnante: «Pardieu! qui que vous
-soyez, spectres, larves, apparences et visions, empereurs ou démons,
-je vous défends de faire un pas, ou, par la mort et que Dieu m'aide!
-je vous apprendrai à tous, même à toi, l'homme de bronze, ce que pèse
-sur la tête d'un fantôme le soulier de fer d'un chevalier vivant! Je
-suis dans la caverne des ombres, mais je prétends y faire à ma
-fantaisie et à ma guise des choses réelles et terribles! ne vous en
-mêlez pas, mes maîtres! Et toi qui m'as menti, vieux misérable, tu
-peux bien dégainer en jeune homme, puisque tu souffles dans ta trompe
-avec plus de rage qu'un taureau. Mets-toi donc en garde, ou, par la
-messe! je te coupe les reins à travers le ventre, fusses-tu le roi
-Pluto en personne!
-
---Ah! vous voilà, mon cher! dit le vieux. Eh bien! vous allez souper
-avec nous.»
-
-Le sourire qui accompagnait cette gracieuse invitation exaspéra
-Pécopin: «En garde, vieux drôle! Ah! tu m'avais fait une promesse et
-tu m'as trompé!
-
---Hijo! attends la fin! qu'en sais-tu?
-
---En garde, te dis-je!
-
---Ouais! mon bon ami, vous prenez mal les choses.
-
---Rends-moi Bauldour, tu me l'as promis!
-
---Qui vous dit que je ne vous la rendrai pas? Mais qu'en ferez-vous
-quand vous la reverrez?
-
---Elle est ma fiancée, tu le sais bien, misérable, et je l'épouserai,
-dit Pécopin.
-
---Et ce sera probablement avant peu un triste et malheureux couple de
-plus, répondit le vieux chasseur en hochant la tête. Après tout, bah!
-qu'est-ce que cela me fait? Il faut que les choses soient ainsi. Le
-mauvais exemple est donné aux mâles et aux femelles d'ici-bas par le
-mâle et la femelle de là-haut, le soleil et la lune, qui font un
-détestable ménage et ne sont jamais ensemble.
-
---Holà! trêve à la raillerie, cria le chevalier, ou je t'extermine, et
-j'extermine ces démons et leurs déesses, et j'en purge cette caverne.»
-
-Le vieux répondit avec un rire de bateleur: «Purge, mon ami! voici la
-formule: séné, rhubarbe, sel d'Epsom. Le séné balaye l'estomac, la
-rhubarbe nettoie le duodénum, le sel d'Epsom ramone les intestins.»
-
-Pécopin furieux s'élança sur lui l'épée haute; mais à peine son cheval
-avait-il fait un pas qu'il le sentit trembler et s'affaisser. Il
-regarda. Un froid et blanc rayon de jour pénétrait dans l'antre et
-glissait sur les dalles bleuies. Excepté le vieux chasseur toujours
-souriant et immobile, tous les assistants commençaient à s'effacer. Le
-chandelier et les torches se mouraient; la prunelle des spectres, que
-la brusque incartade de Pécopin avait un moment ranimée, n'avait plus
-de regard; et à travers l'énorme torse d'airain du géant Nemrod, comme
-à travers une jarre de verre, Pécopin distinguait nettement les
-piliers du fond de la salle.
-
-Son cheval devenait impalpable et fondait lentement sous lui. Les
-pieds de Pécopin étaient près de toucher la terre.
-
-Tout à coup un coq chanta. Il y avait je ne sais quoi de terrible dans
-ce chant clair, métallique et vibrant, qui traversa l'oreille de
-Pécopin comme une lame d'acier. Au même instant un vent frais passa,
-son cheval s'évanouit sous lui, il chancela et faillit tomber. Quand
-il se redressa, tout avait disparu.
-
-Il se trouvait seul, debout sur le sol, l'épée à la main, dans un
-ravin obstrué de bruyères, à quelques pas d'une eau qui écumait dans
-des rochers, à la porte d'un vieux château. Le jour naissait. Il leva
-les yeux et poussa un cri de joie. Ce château, c'était le Falkenburg.
-
-
-XV
-
-Où l'on voit quelle est la figure de rhétorique dont le bon Dieu use
-le plus volontiers.
-
-Le coq chanta une seconde fois. Son chant partait de la basse-cour du
-château. Ce coq, dont la voix venait de faire écrouler autour de
-Pécopin le palais plein de vertiges des chasseurs nocturnes, avait
-peut-être cette nuit même becqueté les miettes qui tombaient chaque
-soir des mains bénies de Bauldour.
-
-O puissance de l'amour! force généreuse du coeur! chaud rayonnement
-des belles passions et des belles années! A peine Pécopin eut-il revu
-ces tours bien-aimées que la fraîche et éblouissante image de sa
-fiancée lui apparut et le remplit de lumière, et qu'il sentit se
-dissoudre en lui comme une fumée toutes les misères du passé, et les
-ambassades, et les rois, et les voyages, et les spectres, et
-l'effrayant gouffre de visions dont il sortait.
-
-Certes, ce n'est pas ainsi, avec la tête haute et le regard enflammé,
-que le prêtre couronné dont parle le _Speculum historiale_ émergea du
-milieu des fantômes après qu'il eut visité le sombre et splendide
-intérieur du dragon d'airain. Et puisque cette figure redoutable vient
-d'apparaître à celui qui raconte ces histoires, il convient de lui
-jeter une malédiction et d'imposer ici un stigmate à ce faux sage qui
-avait deux faces, tournées l'une vers la clarté, l'autre vers l'ombre,
-et qui était à la fois pour Dieu le pape Sylvestre II et pour le
-diable le magicien Gerbert.
-
-Vis-à-vis les traîtres et les personnages doubles la haine est devoir.
-Tout Parisien doit en passant une pierre à Périnet Leclerq, tout
-Espagnol au comte Julien, tout chrétien à Judas, et tout homme à
-Satan.
-
-Du reste, ne l'oublions pas, Dieu met invariablement le jour à côté de
-la nuit, le bien auprès du mal, l'ange en face du démon.
-L'enseignement austère de la Providence résulte de cette éternelle et
-sublime antithèse. Il semble que Dieu dise sans cesse: Choisissez. Au
-onzième siècle, en regard du prêtre cabaliste Gerbert, il plaça le
-chaste et savant Emuldus. Le magicien fut pape, le saint docteur fut
-médecin. En sorte que les hommes purent voir sous le même ciel, parmi
-les mêmes événements et à la même époque, la science blanche dans la
-robe noire et la science noire dans la robe blanche.
-
-Pécopin avait remis son épée au fourreau et marchait à grands pas vers
-le manoir dont les fenêtres, déjà égayées d'un rayon de soleil,
-semblaient rendre à l'aube son sourire. Comme il approchait du pont,
-duquel il ne reste qu'une arche aujourd'hui, il entendit derrière lui
-une voix qui disait: «Eh bien, chevalier de Sonneck, ai-je tenu ma
-promesse?»
-
-
-XVI
-
-Où est traitée la question de savoir si l'on peut reconnaître
-quelqu'un qu'on ne connaît pas.
-
-Il se retourna. Deux hommes étaient debout dans la bruyère. L'un était
-le piqueur masqué, et Pécopin frissonna en l'apercevant. Il portait
-sous son bras un grand portefeuille rouge. L'autre était un vieux
-petit homme bossu, boiteux et fort laid. C'était lui qui avait parlé à
-Pécopin, et Pécopin cherchait à se rappeler où il avait vu ce visage.
-
---Mon gentilhomme, reprit le bossu, tu ne me reconnais donc pas?
-
---Si fait, dit Pécopin.
-
---A la bonne heure!
-
---Vous êtes l'esclave des bords de la mer Rouge.
-
---Je suis le chasseur du bois des Pas-Perdus, répondit le petit homme.
-
-C'était le diable.
-
---Sur ma foi, repartit Pécopin, soyez ce qu'il vous plaît d'être;
-mais, puisqu'en somme vous m'avez tenu parole, puisque me voilà à
-Falkenburg, puisque je vais revoir Bauldour, je suis vôtre, messire,
-et en toute loyauté je vous remercie.
-
---Cette nuit tu m'accusais. Que t'ai-je dit?
-
---Vous m'avez dit: Attends la fin.
-
---Eh bien, maintenant tu me remercies; et je te dis encore: Attends la
-fin! Tu te pressais peut-être trop de m'accuser, tu te hâtes peut-être
-trop de me remercier.
-
-En parlant ainsi, le petit bossu avait un air inexprimable. L'ironie,
-c'est le visage même du diable. Pécopin tressaillit.
-
---Que voulez-vous dire?
-
-Le diable lui montra le piqueur masqué:--Reconnais-tu cet homme?
-
---Oui.
-
---Le connais-tu?
-
---Non.
-
-Le piqueur se démasqua: c'était Erilangus. Pécopin se sentit trembler.
-Le diable continua:
-
---Pécopin, tu étais mon créancier. Je te devais deux choses: cette
-bosse et ce pied-bot. Or je suis bon débiteur. Je suis allé trouver
-ton ancien valet Erilangus pour m'informer de tes goûts. Il m'a conté
-que tu aimais la chasse. Alors j'ai dit: Ce serait dommage de ne pas
-faire chasser la chasse noire à ce beau chasseur. Comme le soleil
-baissait je t'ai rencontré dans une clairière. Tu étais dans le bois
-des Pas-Perdus. J'arrivais à temps; le nain Roulon t'allait prendre
-pour lui, je t'ai pris pour moi. Voilà.
-
-Pécopin frémissait involontairement. Le diable ajouta:
-
---Si tu n'avais eu ton talisman, je t'aurais gardé. Mais j'aime autant
-que les choses soient comme elles sont. La vengeance se doit
-assaisonner à diverses sauces.
-
---Mais enfin que veux-tu dire, démon? reprit Pécopin avec effort.
-
-Le diable poursuivit:
-
---Pour récompenser Erilangus de ses renseignements, je l'ai fait mon
-portefeuille. Il a de bons bénéfices.
-
---Mauvais drôle, me diras-tu enfin ce que cela signifie? répéta
-Pécopin.
-
---Que t'avais-je promis?
-
---Qu'après cette nuit passée en chasse avec toi, au soleil levant, tu
-me ramènerais au Falkenburg.
-
---T'y voici.
-
---Dis-moi donc, démon, est-ce que Bauldour est morte?
-
---Non.
-
---Est-ce qu'elle est mariée?
-
---Non.
-
---Est-ce qu'elle a pris le voile?
-
---Non.
-
---Est-ce qu'elle n'est plus au Falkenburg?
-
---Si.
-
---Est-ce qu'elle ne m'aime plus?
-
---Toujours.
-
---En ce cas et si tu dis vrai, s'écria Pécopin respirant comme s'il
-eût été délivré du poids d'une montagne, qui que tu sois et quoi qu'il
-arrive, je te remercie.
-
---Va donc! dit le diable, tu es content et moi aussi.
-
-Cela dit, il saisit Erilangus dans ses bras, quoiqu'il fût petit et
-qu'Erilangus fut grand; puis, tordant sa jambe difforme autour de
-l'autre et se dressant sur la pointe du pied, il fit une pirouette, et
-Pécopin le vit s'enfoncer en terre comme une vrille. Une seconde après
-il avait disparu.
-
-La terre, en se refermant sur le diable, laissa échapper une jolie
-petite lueur violette semée d'étincelles vertes, qui s'en alla
-gaiement, avec force gambades et cabrioles, jusqu'à la forêt, où elle
-resta quelque temps arrêtée et comme accrochée dans les arbres, les
-colorant de mille nuances lumineuses, ainsi que fait l'arc-en-ciel
-lorsqu'il se mêle à des feuillages.
-
-
-XVII
-
-Les bagatelles de la porte.
-
-Pécopin haussa les épaules.--Bauldour est vivante, Bauldour est libre,
-pensa-t-il, et Bauldour m'aime! Que puis-je craindre? Il y avait hier
-au soir, avant que je rencontrasse ce démon, cinq ans précisément que
-je l'avais quittée. Eh bien, il y aura cinq ans et un jour! je vais la
-revoir plus belle que jamais. La femme, c'est le beau sexe; et vingt
-ans, c'est le bel âge.
-
-Dans ces temps de fidélités robustes, on ne s'étonnait pas de cinq
-ans.
-
-Tout en monologuant de la sorte, il approchait du château et il
-reconnaissait avec joie chaque bossage du portail, chaque dent de la
-herse et chaque clou du pont-levis. Il se sentait heureux et bienvenu.
-Le seuil de la maison qui nous a vus enfants sourit en nous revoyant
-hommes comme le visage satisfait d'une mère.
-
-Comme il traversait le pont, il remarqua près de la troisième arche un
-fort beau chêne dont la tête dépassait de très-haut le parapet.--C'est
-singulier! se dit-il, il n'y avait point d'arbre là. Puis il se
-souvint que deux ou trois semaines avant le jour où il avait rencontré
-la chasse du palatin il avait joué avec Bauldour au jeu des glands et
-des osselets, en s'accoudant au parapet du pont, et que, précisément
-à cet endroit, il avait laissé tomber un gland dans le fossé.--Diable!
-pensa-t-il, le gland s'est fait chêne en cinq ans. Voilà un bon
-terrain.
-
-Quatre oiseaux perchés dans ce chêne y jasaient à qui mieux mieux;
-c'étaient un geai, un merle, une pie et un corbeau. Pécopin y fit à
-peine attention, non plus qu'à un pigeon qui roucoulait dans un
-colombier et à une poule qui gloussait dans la basse-cour. Il ne
-songeait qu'à Bauldour et il se hâtait.
-
-Le soleil étant sur l'horizon, les valets de conciergerie venaient de
-baisser le pont-levis. Au moment où Pécopin entra sous la porte, il
-entendit derrière lui un éclat de rire qui semblait venir de
-très-loin, quoique parfaitement distinct et fort prolongé. Il regarda
-partout au dehors et ne vit personne. C'était le diable qui riait dans
-sa caverne.
-
-Il y avait sous la voûte un réservoir d'eau que l'ombre et la
-réverbération changeaient en miroir. Le chevalier s'y pencha. Après
-les fatigues de ce long voyage qui lui avait à peine laissé sur le
-corps quelques haillons, surtout après les secousses de cette nuit de
-chasse surnaturelle, il s'attendait à avoir effroi de lui-même. Pas du
-tout. Etait-ce vertu du talisman que lui avait donné la sultane,
-était-ce effet de l'élixir que le diable lui avait fait boire, il
-était plus charmant, plus frais, plus jeune et plus reposé que jamais.
-Ce qui l'étonna surtout, ce fut de se voir couvert de vêtements tout
-neufs et très-magnifiques. Les idées étaient tellement brouillées dans
-son cerveau, qu'il ne put se rappeler à quel instant de la nuit on
-l'avait équipé de la sorte. Il était fort beau ainsi. Il avait l'habit
-d'un prince et l'air d'un génie.
-
-Tandis qu'il se mirait, un peu surpris, mais fort satisfait et se
-trouvant à son goût, il entendit un second éclat de rire plus joyeux
-encore que le premier. Il se retourna et ne vit personne. C'était le
-diable qui riait dans sa caverne.
-
-Il traversa la cour d'honneur. Les hommes d'armes se penchèrent aux
-créneaux des murailles; aucun ne le reconnut, et il n'en reconnut
-aucun. Les servantes à jupons courts qui battaient le linge au bord
-des lavoirs se retournèrent; aucune ne le reconnut, et il n'en
-reconnut aucune. Mais il avait si bonne figure, qu'on le laissa
-passer. Grande mine suppose grand nom.
-
-Il savait son chemin et se dirigea vers la petite tourelle-escalier
-qui conduisait à la chambre de Bauldour. Tout en franchissant la cour,
-il lui sembla que les façades du château étaient un peu bien
-assombries et ridées, et que les lierres qui étaient aux murailles du
-nord s'étaient démesurément épaissis, et que les vignes qui étaient
-aux murailles du midi avaient singulièrement grossi. Mais un coeur
-amoureux s'émerveille-t-il pour quelques pierres noires et quelques
-feuilles de plus ou de moins?
-
-Quand il arriva à la tourelle, il eut quelque peine à en reconnaître
-la porte. La voûte de cet escalier était une voûte-quartier de vis
-suspendue en tour ronde, et au moment où Pécopin était parti du pays,
-le père de Bauldour venait d'en faire reconstruire l'entrée à neuf
-avec du beau grès blanc de Heidelberg. Or cette entrée, qui, selon le
-calcul de Pécopin, était bâtie depuis cinq ans à peine, était
-maintenant fort brunie et toute refendue et rongée par les herbes, et
-elle abritait sous sa voussure trois ou quatre nids d'hirondelles.
-Mais un coeur amoureux s'étonne-t-il pour quelques nids d'hirondelles?
-
-Si les éclairs avaient coutume de monter les escaliers, je leur
-comparerais Pécopin. En un clin d'oeil il fut au cinquième étage,
-devant la porte du retrait de Bauldour. Cette porte-là du moins
-n'était ni noircie ni changée; elle était toujours propre, gaie, nette
-et sans tache, avec ses ferrures luisantes comme l'argent, avec les
-noeuds de son bois clairs comme la prunelle d'une belle fille, et l'on
-voyait que c'était bien cette même porte virginale que la jeune
-châtelaine n'avait jamais manqué de faire laver par ses femmes chaque
-matin. La clef était à la serrure, comme si Bauldour eût attendu
-Pécopin.
-
-Il n'avait qu'à poser la main sur cette clef et à entrer. Il s'arrêta.
-Il était haletant de joie, de tendresse et de bonheur, et un peu aussi
-d'avoir monté cinq étages. De grandes flammes roses passaient devant
-ses yeux, et il lui semblait qu'elles rafraîchissaient son front. Un
-bourdonnement lui remplissait la tête, son coeur battait dans ses
-tempes.
-
-Quand ce premier moment fut calmé, quand le silence commença à se
-faire en lui, il écouta. Comment dire ce qui s'émut dans cette pauvre
-âme ivre d'amour? Il entendit à travers la porte le bruit d'un rouet
-dans la chambre.
-
-
-XVIII
-
-Où les esprits graves apprendront quelle est la plus impertinente des
-métaphores.
-
-A la rigueur, ce pouvait bien ne pas être le rouet de Bauldour; ce
-n'était peut-être que le rouet d'une de ses femmes: car auprès de sa
-chambre Bauldour avait son oratoire, où souvent elle passait ses
-journées. Si elle filait beaucoup, elle priait plus encore. Pécopin se
-dit bien un peu tout cela; mais il n'en écouta pas moins le rouet avec
-ravissement. Ce sont là de ces bêtises d'homme qui aime, qu'on fait
-surtout quand on a un grand esprit et un grand coeur.
-
-Les moments comme celui où se trouvait Pécopin se composent d'extase
-qui veut attendre et d'impatience qui veut entrer; l'équilibre dure
-quelques minutes, puis il vient un instant où l'impatience l'emporte.
-Pécopin tremblant posa enfin la main sur la clef, elle tourna dans la
-serrure; le pêne céda, la porte s'ouvrit; il entra.
-
---Ah! pensa-t-il, je me suis trompé, ce n'était pas le rouet de
-Bauldour.
-
-En effet, il y avait bien dans la chambre quelqu'un qui filait, mais
-c'était une vieille femme. Une vieille femme, c'est trop peu dire;
-c'était une vieille fée, car les fées seules atteignent à ces âges
-fabuleux et à ces décrépitudes séculaires. Or cette duègne paraissait
-avoir et avait nécessairement plus de cent ans. Figurez-vous, si vous
-pouvez, une pauvre petite créature humaine ou surhumaine courbée,
-pliée, cassée, tannée, rouillée, éraillée, écaillée, renfrognée,
-ratatinée et rechignée; blanche de sourcils et de cheveux, noire de
-dents et de lèvres, jaune du reste, maigre, chauve, glabre, terreuse,
-branlante et hideuse. Et si vous voulez avoir quelque idée de ce
-visage, où mille rides venaient aboutir à la bouche comme les raies
-d'une roue au moyeu, imaginez que vous voyez vivre l'insolente
-métaphore des Latins, _anus_. Cet être vénérable et horrible était
-assis ou accroupi près de la fenêtre, les yeux baissés sur son rouet
-et le fuseau à la main comme une Parque.
-
-La bonne dame était probablement fort sourde; car au bruit que firent
-la porte en s'ouvrant et Pécopin en entrant elle ne bougea pas.
-
-Cependant le chevalier ôta son infule et son bicoquet, comme il sied
-devant des personnes d'un si grand âge, et dit en faisant un
-pas:--Madame la duègne, où est Bauldour?
-
-La dame centenaire leva les yeux, laissa tomber son fil, trembla de
-tous ses petits membres, poussa un petit cri, se souleva à demi sur sa
-chaise, étendit vers Pécopin ses longues mains de squelette, fixa sur
-lui son oeil de larve, et dit avec une voix faible et osseuse qui
-semblait sortir d'un sépulcre:--O ciel! chevalier Pécopin, que
-voulez-vous? vous faut-il des messes? O mon Dieu Seigneur! Chevalier
-Pécopin, vous êtes donc mort, que voilà votre ombre qui revient?
-
---Pardieu! ma bonne dame,--répondit Pécopin éclatant de rire et
-parlant très-haut pour que Bauldour l'entendit si elle était dans son
-oratoire, un peu surpris pourtant que cette duègne sût son nom,--je ne
-suis pas mort. Ce n'est pas mon ombre qui apparaît; c'est moi qui
-reviens, s'il vous plaît, moi Pécopin, un bon revenant de chair et
-d'os. Et je ne veux pas de messes, je veux un baiser de ma fiancée, de
-Bauldour, que j'aime plus que jamais. Entendez-vous, ma bonne dame!
-
-Comme il achevait ces mots, la vieille se jeta à son cou.
-
-C'était Bauldour.
-
-Hélas, la nuit de chasse du diable avait duré cent ans.
-
-Bauldour n'était pas morte, grâce à Dieu ou au démon; mais, au moment
-où Pécopin, aussi jeune et plus beau peut-être qu'autrefois, la
-retrouvait et la revoyait, la pauvre fille avait cent vingt ans et un
-jour.
-
-
-XIX
-
-Belles et sages paroles de quatre philosophes à deux pieds ornés de
-plumes.
-
-Pécopin éperdu s'enfuit. Il se précipita au bas de l'escalier,
-traversa la cour, poussa la porte, passa le pont, gravit
-l'escarpement, franchit le ravin, sauta le torrent, troua la
-broussaille, escalada la montagne et se réfugia dans la forêt de
-Sonneck. Il courut tout le jour, effaré, épouvanté, désespéré, fou. Il
-aimait toujours Bauldour, mais il avait horreur de ce spectre. Il ne
-savait plus où en était son esprit, où en était sa mémoire, où en
-était son coeur. Le soir venu, voyant qu'il approchait des tours de
-son château natal, il déchira ses riches vêtements ironiques qui lui
-venaient du diable, et les jeta dans le profond torrent de Sonneck.
-Puis il s'arracha les cheveux, et tout à coup il s'aperçut qu'il
-tenait à la main une poignée de cheveux blancs. Puis voilà que
-subitement ses genoux tremblèrent, ses reins fléchirent; il fut obligé
-de s'appuyer à un arbre, ses mains étaient affreusement ridées. Dans
-l'égarement de sa douleur, n'ayant plus conscience de ce qu'il
-faisait, il avait saisi le talisman suspendu à son cou, en avait brisé
-la chaîne et l'avait jeté au torrent avec ses habits.
-
-Et les paroles de l'esclave de la sultane s'étaient sur-le-champ
-accomplies. Il venait de vieillir de cent ans en une minute. Le matin
-il avait perdu ses amours, le soir il perdait sa jeunesse. En ce
-moment-là, pour la troisième fois dans cette fatale journée, quelqu'un
-éclata de rire quelque part derrière lui. Il se retourna et ne vit
-personne. Le diable riait dans sa caverne.
-
-Que faire après ce dernier accablement? il ramassa à terre un cotret
-oublié par quelque fagotier; et, appuyé sur ce bâton, il marcha
-péniblement vers son château, qui par bonheur était fort proche. Comme
-il y arrivait, il vit aux derniers rayons du crépuscule un geai, une
-pie, un merle et un corbeau qui étaient perchés sur le toit de la
-porte entre les girouettes et qui semblaient l'attendre. Il entendit
-une poule qu'il ne voyait pas et qui disait: _Pécopin! Pécopin!_ Et il
-entendit un pigeon qu'il ne voyait pas et qui disait: _Bauldour!
-Bauldour! Bauldour!_ Alors il se souvint de son rêve de Bacharach et
-des paroles que lui avait adressées jadis--hélas! il y avait cent cinq
-ans de cela!--le vieillard qui rangeait des souches le long d'un mur:
-_Sire, pour le jeune homme, le merle siffle, le geai garrule, la pie
-glapit, le corbeau croasse, le pigeon roucoule, la poule glousse; pour
-le vieillard, les oiseaux parlent_. Il prêta donc l'oreille, et voici
-le dialogue qu'il entendit:
-
- LE MERLE.
-
- Enfin, mon beau chasseur, te voilà de retour!
-
- LE GEAI.
-
- Tel qui part pour un an croit partir pour un jour.
-
- LE CORBEAU.
-
- Tu fis la chasse à l'aigle, au milan, au vautour.
-
- LA PIE.
-
- Mieux eût valu la faire au doux oiseau d'amour!
-
- LA POULE.
-
- Pécopin! Pécopin!
-
- LE PIGEON.
-
- Bauldour! Bauldour! Bauldour!
-
-
-
-
-LETTRE XXII
-
-BINGEN.
-
- Un souvenir au peintre Poterlet.--Bingen.--Un peu
- d'histoire.--Comment les villes se font dans les
- confluents.--Paysage.--Le Johannisberg.--Le
- Niederwald.--L'Ehrenfels.--Le Ruppertsberg.--Les ruines de
- Disibodenberg.--Toutes sortes d'antithèses que le bon Dieu se
- plaît à faire.--L'auteur dénonce à l'indignation publique
- l'abominable _restauration_ de l'abbaye de Saint-Denis.--Bingen
- à vol d'oiseau.--Le couplet de Barberousse.--Les poëtes sont
- des empereurs; il faut bien que de temps en temps les empereurs
- soient des poëtes.--Chant de Quasimodo chanté sur le
- Rhin.--Rudesheim.--Eloge senti et littéraire du vent du
- sud.--Comment on mange à Bingen.--Un gros major et un savant
- chétif.--Monographie de la table d'hôte.--Monsieur Chose et
- monsieur Machin.--Le poëte et l'avocat.--Les sagres
- bleues.--L'auteur défie qui que ce soit de comprendre quoi que
- ce soit aux vingt dernières lignes de cette lettre.
-
-
- Mayence, 15 septembre.
-
-Vous me grondez dans votre dernière lettre, mon ami, et vous avez un
-peu tort et un peu raison. Vous avez tort pour ce qui est de l'église
-d'Epernay, car je n'ai pas réellement écrit ce que vous croyez avoir
-lu. Et puis en même temps vous avez raison, car il paraît que je n'ai
-pas été clair. Vous m'écrivez que vous avez pris des renseignements
-au sujet de l'église d'Epernay, «que je me suis trompé en l'attribuant
-à monsieur Poterlet-Galichet,» que «monsieur Poterlet-Galichet, brave,
-digne et honorable bourgeois d'Epernay, est parfaitement étranger à la
-construction de l'église, et qu'en outre il y a dans la ville deux
-hommes fort distingués du nom de Poterlet: un ingénieur de rare mérite
-et un jeune peintre plein d'avenir.» Je souscris à tout cela; et j'ai
-connu moi-même il y a dix ans un jeune et charmant peintre qui
-s'appelait _Poterlet_, et qui, si la mort ne l'avait enlevé à
-vingt-cinq ans, serait aujourd'hui un grand talent pour le public,
-comme il était en 1829 un grand talent pour ses amis. Mais je n'ai pas
-dit ce que vous me faites dire. Relisez ma lettre, la seconde, je
-crois; je n'y attribue pas le moins du monde l'église d'Epernay à
-monsieur Galichet. Je dis seulement: «Cette église _me fait l'effet_
-d'avoir été bâtie,» etc. Plaisanterie quelconque qui ne tombe que sur
-l'église.
-
-Ce petit compte réglé, je reviens d'Epernay à Bingen. La transition
-est brusque et le pas est large; mais vous êtes de ces écouteurs
-intelligents et doux, pénétrés de la nécessité des choses et de la loi
-des natures, qui accordent aux poëtes les enjambements et aux rêveurs
-les enjambées.
-
-Bingen est une jolie et belle ville, à la fois blanche et noire, grave
-comme une ville antique et gaie comme une ville neuve, qui, depuis le
-consul Drusus jusqu'à l'empereur Charlemagne, depuis l'empereur
-Charlemagne jusqu'à l'archevêque Willigis, depuis l'archevêque
-Willigis jusqu'au marchand Montemagno, depuis le marchand Montemagno
-jusqu'au visionnaire Holzhausen, depuis le visionnaire Holzhausen
-jusqu'au notaire Fabre, actuellement régnant dans le château de
-Drusus, s'est peu à peu agglomérée et amoncelée, maison à maison,
-dans l'Y du Rhin et de la Nâhe, comme la rosée s'amasse goutte à
-goutte dans le calice d'un lis. Passez-moi cette comparaison, qui a le
-tort d'être fleurie, mais qui a le mérite d'être vraie et qui
-représente fidèlement, et pour tous les cas possibles, le mode de
-formation d'une ville dans un confluent.
-
-Tout contribue à faire de Bingen une sorte d'antithèse bâtie au milieu
-d'un paysage qui est lui-même une antithèse vivante. La ville, pressée
-à gauche par la rivière, à droite par le fleuve, se développe en forme
-de triangle autour d'une église gothique adossée à une citadelle
-romaine. Dans la citadelle, qui date du premier siècle et qui a
-longtemps servi de repaire aux chevaliers bandits, il y a un jardin de
-curé; dans l'église, qui est du quinzième siècle, il y a le tombeau
-d'un docteur quasi-sorcier, ce Barthélemy de Holzhausen, que
-l'électeur de Mayence eût probablement fait brûler comme devin s'il ne
-l'avait payé comme astrologue. Du côté de Mayence rayonne, étincelle
-et verdoie la fameuse plaine-paradis qui ouvre le Rhingau. Du côté de
-Coblenz les sombres montagnes de Leyen froncent le sourcil. Ici la
-nature rit comme une belle nymphe étendue toute nue sur l'herbe; là
-elle menace comme un géant couché.
-
-Mille souvenirs, représentés l'un par une forêt, l'autre par un
-rocher, l'autre par un édifice, se mêlent et se heurtent dans ce coin
-du Rhingau. Là-bas ce coteau vert, c'est le joyeux Johannisberg; au
-pied du Johannisberg, ce redoutable donjon carré qui flanque l'angle
-de la forte ville de Rudesheim, a servi de tête de pont aux Romains.
-Au sommet du Niederwald, qui fait face à Bingen, au bord d'une
-admirable forêt, sur la montagne qui commence maintenant
-l'encaissement du Rhin, et qui avant les temps historiques en barrait
-l'entrée, un petit temple à colonnes blanches, pareil à une rotonde
-de café parisien, se dresse au-dessus du morose et superbe Ehrenfels,
-construit au douzième siècle par l'archevêque Siegfried, mornes tours
-qui ont été jadis une formidable citadelle et qui sont aujourd'hui une
-ruine magnifique. Le joujou domine et humilie la forteresse. De
-l'autre côté du Rhin, sur le Ruppertsberg, qui regarde le Niederwald,
-dans les ruines du couvent de Disibodenberg, le puits béni creusé par
-sainte Hildegarde avoisine l'infâme tour bâtie par Hatto. Les vignes
-entourent le couvent, les gouffres environnent la tour. Des forgerons
-se sont établis dans la tour, le bureau des douanes prussiennes s'est
-installé dans le couvent. Le spectre de Hatto écoute sonner l'enclume,
-et l'ombre de Hildegarde assiste au plombage des colis.
-
-Par un contraste bizarre, l'émeute de Civilis qui détruisit le pont de
-Drusus, la guerre du Palatinat qui détruisit le pont de Willigis, les
-légions de Tutor, les querelles des gaugraves Adolphe de Nassau et
-Didier d'Isembourg, les Normands en 890, les bourgeois de Creuznach en
-1279, l'archevêque Baudouin de Trèves en 1334, la peste en 1349,
-l'inondation en 1458, le bailli palatin Goler de Ravensberg en 1496,
-le landgrave Guillaume de Hesse en 1504, la guerre de trente ans, les
-armées de la Révolution et de l'Empire, toutes les dévastations ont
-successivement traversé cette plaine heureuse et sereine, tandis que
-les plus ravissantes figures de la liturgie et de la légende, Gela,
-Jutta, Liba, Guda; Gisèle, la douce fille de Broemser; Hildegarde,
-l'amie de saint Bernard; Hiltrude, la pénitente du pape Eugène, ont
-habité tour à tour ces sinistres rochers. L'odeur du sang est encore
-dans la plaine, le parfum des saintes et des belles remplit encore la
-montagne.
-
-Plus vous examinez ce beau lieu, plus l'antithèse se multiplie sous le
-regard et sous la pensée. Elle se continue sous mille formes. Au
-moment où la Nâhe débouche à travers les arches du pont de pierre sur
-le parapet duquel le lion de Hesse tourne le dos à l'aigle de Prusse,
-ce qui fait dire aux Hessois qu'il dédaigne et aux Prussiens qu'il a
-peur, au moment, dis-je, où la Nâhe, qui arrive tranquille et lente du
-mont Tonnerre, sort de dessous ce pont-limite, le bras vert de bronze
-du Rhin saisit brusquement la blonde et indolente rivière et la plonge
-dans le Bingerloch. Ce qui se fait dans le gouffre est l'affaire des
-dieux. Mais il est certain que jamais Jupiter ne livra naïade plus
-endormie à fleuve plus violent.
-
-L'église de Bingen est badigeonnée en gris au dehors comme au dedans.
-Cela est absurde. Pourtant je vous déclare que les abominables
-restaurations qui se font maintenant en France finiront par me
-réconcilier avec le badigeon. Pour le dire en passant, je ne connais
-rien en ce genre de plus déplorable que la restauration de l'abbaye de
-Saint-Denis, achevée à cette heure, hélas! et la restauration de
-Notre-Dame de Paris, ébauchée en ce moment. Je reviendrai quelque
-jour, soyez-en certain, sur ces deux opérations barbares. Je ne puis
-me défendre d'un sentiment de honte personnelle quand je songe que la
-première s'est accomplie à nos portes et que la seconde se fait au
-centre même de Paris. Nous sommes tous coupables de ce double crime
-architectural, par notre silence, par notre tolérance, par notre
-inertie, et c'est sur nous tous contemporains que la postérité fera un
-jour justement retomber son blâme et son indignation, lorsqu'en
-présence de deux édifices défigurés, abâtardis, parodiés, mutilés,
-travestis, déshonorés, méconnaissables, elle nous demandera compte de
-ces deux admirables basiliques, belles entre les belles églises,
-illustres entre les illustres monuments, l'une qui était la métropole
-de la royauté, l'autre qui est la métropole de la France.
-
-Baissons la tête d'avance. De pareilles restaurations équivalent à des
-démolitions.
-
-Le badigeonnage, lui, se contente d'être stupide. Il n'est pas
-dévastateur. Il salit, il englue, il souille, il enfarine, il tatoue,
-il ridiculise, il enlaidit; il ne détruit pas. Il accommode la pensée
-de César Césariano ou de Herwyn de Steinbach comme la face de Gautier
-Garguille; il lui met un masque de plâtre. Rien de plus. Débarbouillez
-cette pauvre façade empâtée de blanc, de jaune, ou de rose, ou de
-gris, vous retrouverez vivant et pur le vénérable visage de l'église.
-
-S'asseoir au haut du Klopp, vers l'heure où le soleil décline, et de
-là regarder la ville à ses pieds et autour de soi l'immense horizon;
-voir les monts se rembrunir, les toits fumer, les ombres s'allonger et
-les vers de Virgile vivre dans le paysage; aspirer dans un même
-souffle le vent des arbres, l'haleine du fleuve, la brise des
-montagnes et la respiration de la ville, quand l'air est tiède, quand
-la saison est douce, quand le jour est beau, c'est une sensation
-intime, exquise, inexprimable, pleine de petites jouissances secrètes
-voilées par la grandeur du spectacle et la profondeur de la
-contemplation. Aux fenêtres des mansardes, de jeunes filles chantent
-les yeux baissés sur leur ouvrage; les oiseaux babillent gaiement dans
-les lierres de la ruine, les rues fourmillent de peuple, et ce peuple
-fait un bruit de travail et de bonheur; des barques se croisent sur le
-Rhin, on entend les rames couper la vague, on voit frissonner les
-voiles; les colombes volent autour de l'église; le fleuve miroite, le
-ciel pâlit; un rayon de soleil horizontal empourpre au loin la
-poussière sur la route ducale de Rudesheim à Biberich et fait
-étinceler de rapides calèches, qui semblent fuir dans un nuage d'or,
-portées par quatre étoiles. Les laveuses du Rhin étendent leur toile
-sur les buissons; les laveuses de la Nâhe battent leur linge, vont et
-viennent, jambes nues et les pieds mouillés, sur des radeaux formés de
-troncs de sapins amarrés au bord de l'eau, et rient de quelque
-touriste qui dessine l'Ehrenfels. La tour des Rats, présente et debout
-au milieu de cette joie, fume dans l'ombre des montagnes.
-
-Le soleil se couche, le soir vient, la nuit tombe, les toits de la
-ville ne font plus qu'un seul toit, les monts se massent en un seul
-tas de ténèbres où s'enfonce et se perd la grande clarté blanche du
-Rhin. Des brumes de crêpe montent lentement de l'horizon au zénith; le
-petit dampschiff de Mayence à Bingen vient prendre sa place de nuit le
-long du quai, vis-à-vis de l'hôtel Victoria; les laveuses, leurs
-paquets sur la tête, s'en retournent chez elles par les chemins creux;
-les bruits s'éteignent, les voix se taisent; une dernière lueur rose,
-qui ressemble au reflet de l'autre monde sur le visage blême d'un
-mourant, colore encore quelque temps, au faîte de son rocher,
-l'Ehrenfels, pâle, décrépit et décharné.--Puis elle s'efface,--et
-alors il semble que la tour de Hatto, presque inaperçue deux heures
-auparavant, grandit tout à coup et s'empare du paysage. Sa fumée, qui
-était sombre pendant que le jour rayonnait, rougit maintenant peu à
-peu aux réverbérations de la forge, et, comme l'âme d'un méchant qui
-se venge, devient lumineuse à mesure que le ciel devient noir.
-
-J'étais, il y a quelques jours, sur la plate-forme du Klopp, et,
-pendant que toute cette rêverie s'accomplissait autour de moi, j'avais
-laissé mon esprit aller je ne sais où, quand une petite croisée s'est
-subitement ouverte sur un toit au-dessous de mes pieds, une chandelle
-a brillé, une jeune fille s'est accoudée à la fenêtre, et j'ai entendu
-une voix claire, fraîche, pure,--la voix de la jeune fille,--chanter
-ce couplet sur un air lent, plaintif et triste:
-
- Plas mi cavalier frances,
- E la dona catalana,
- E l'onraz del ginoes,
- E la court de castelana,
- Lou contaz provencales,
- E la danza trevizana,
- E lou corps aragones,
- La mans a kara d'angles,
- E lou donzel de Toscana.
-
-J'ai reconnu les joyeux vers de Frédéric Barberousse, et je ne saurais
-vous dire quel effet m'a fait, dans cette ruine romaine métamorphosée
-en villa de notaire, au milieu de l'obscurité, à la lueur de cette
-chandelle, à deux cents toises de la tour des Rats, changée en
-serrurerie, à quatre pas de l'hôtel Victoria, à dix pas d'un bateau à
-vapeur omnibus, cette poésie d'empereur devenue poésie populaire, ce
-chant de chevalier devenu chanson de jeune fille, ces rimes romanes
-accentuées par une bouche allemande, cette gaieté du temps passé
-transformée en mélancolie, ce vif rayon des croisades perçant l'ombre
-d'à présent et jetant brusquement sa lumière jusqu'à moi, pauvre
-rêveur effaré.
-
-Au reste, puisque je vous parle ici des musiques qu'il m'est arrivé
-d'entendre sur les bords du Rhin, pourquoi ne vous dirais-je pas qu'à
-Braubach, au moment où notre dampschiff stationnait devant le port
-pour le débarquement des voyageurs, des étudiants, assis sur le tronc
-d'un sapin détaché de quelque radeau de la Murg, chantaient en choeur,
-avec des paroles allemandes, cet admirable air de Quasimodo, qui est
-une des beautés les plus vives et les plus originales de l'opéra de
-mademoiselle Bertin? L'avenir, n'en doutez pas, mon ami, remettra à sa
-place ce sévère et remarquable opéra, déchiré à son apparition avec
-tant de violence et proscrit avec tant d'injustice. Le public, trop
-souvent abusé par les tumultes haineux qui se font autour de toutes
-les grandes oeuvres, voudra enfin reviser le jugement passionné
-fulminé unanimement par les partis politiques, les rivalités musicales
-et les coteries littéraires, et saura admirer un jour cette douce et
-profonde musique, si pathétique et si forte, si gracieuse par
-endroits, si douloureuse par moments; création où se mêlent, pour
-ainsi dire dans chaque note, ce qu'il y a de plus tendre et ce qu'il y
-a de plus grave, le coeur d'une femme et l'esprit d'un penseur.
-L'Allemagne lui rend déjà justice, la France la lui rendra bientôt.
-
-Comme je me défie un peu des curiosités locales exploitées, je n'ai
-pas été voir, je vous l'avoue, la miraculeuse corne de boeuf, ni le
-lit nuptial, ni la chaîne de fer du vieux Broemser. En revanche j'ai
-visité le donjon carré de Rudesheim, habité à cette heure par un
-maître intelligent qui a compris que cette ruine devait garder son air
-de masure pour garder son air de palais. Les logis sont comme les
-gentilshommes, d'autant plus nobles qu'ils sont plus anciens.
-L'admirable manoir que ce donjon carré! Des caves romaines, des
-murailles romanes, une salle des Chevaliers, dont la table est
-éclairée d'une lampe fleuronnée pareille à celle du tombeau de
-Charlemagne, des vitraux de la renaissance, des molosses presque
-homériques qui aboient dans la cour, des lanternes de fer du treizième
-siècle accrochées au mur, d'étroits escaliers à vis, des oubliettes
-dont l'abîme effraye, des urnes sépulcrales rangées dans une espèce
-d'ossuaire, tout un ensemble de choses noires et terribles, au sommet
-duquel s'épanouit une énorme touffe de verdure et de fleurs. Ce sont
-les mille végétations de la ruine que le propriétaire actuel, homme de
-vrai goût, entretient, épaissit et cultive. Cela forme une terrasse
-odorante et touffue, d'où l'on contemple les magnificences du Rhin. Il
-y a des allées dans ce monstrueux bouquet, et l'on s'y promène. De
-loin, c'est une couronne, de près, c'est un jardin.
-
-Les coteaux de Johannisberg abritent ce vénérable donjon et le
-protégent contre le nord. Le vent tiède du midi y entre par les
-fenêtres ouvertes sur le Rhin. Je ne connais pas de souffle plus
-charmant et de vent plus littéraire que le vent du sud. Il fait germer
-dans la tête des idées riantes, profondes, sérieuses et nobles. En
-réchauffant le corps il semble qu'il éclaire l'esprit. Les Athéniens,
-qui s'y connaissaient, ont exprimé cette pensée dans une de leurs plus
-ingénieuses sculptures. Dans les bas-reliefs de la tour des Vents, les
-vents glacés sont hideux et poilus, et ont l'air stupide, et sont
-vêtus comme des barbares; les vents doux et chauds sont habillés comme
-des philosophes grecs.
-
-A Bingen, je voyais quelquefois à l'extrémité de la salle où je dînais
-deux tables fort différemment servies. A l'une était assis, tout seul,
-un gros major bavarois, parlant un peu français, lequel regardait tous
-les jours passer devant lui, sans presque y toucher, un vrai dîner
-allemand complet à cinq services. A l'autre table s'accoudait
-mélancoliquement devant un plat de choucroute un pauvre diable, qui,
-après avoir mangé sa maigre pitance, achevait de dîner en dévorant des
-yeux le festin pantagruélique de son voisin. Je n'ai jamais mieux
-compris qu'en présence de cette vivante parabole le mot de
-d'Ablancourt: _La Providence met volontiers l'argent d'un côté et
-l'appétit de l'autre_.
-
-Le pauvre diable était un jeune savant, pâle, sérieux et chevelu, fort
-épris d'entomologie et un peu amoureux d'une servante de l'auberge, ce
-qui est un goût de savant. Du reste un savant amoureux est un problème
-pour moi. Comment se comporte la passion, avec ses soubresauts, ses
-colères, sa jalousie et son temps perdu, au milieu de ce calme
-enchaînement d'études exactes, d'expérimentations froides et
-d'observations minutieuses qui compose la vie du savant? Vous
-représentez-vous, par exemple, de quelle façon pouvait être amoureux
-le docte Huxham, qui dans son beau traité _de Aere et Morbis
-epidemicis_, a consigné, mois par mois, de 1724 à 1746, les quantités
-de pluie tombées à Plymouth pendant vingt-deux années consécutives?
-
-Vous figurez-vous Roméo, l'oeil au microscope, comptant les dix-sept
-mille facettes de l'oeil d'une mouche; don Juan, en tablier de serge,
-analysant le paratartrate d'antimoine et le paratartrovinate de
-potasse; et Othello, courbé sur une lentille de premier grossissement,
-cherchant des gaillonnelles et des gomphonèmes dans la farine fossile
-des Chinois?
-
-Quoi qu'il en soit, en dépit de toute théorie contraire, mon
-entomologiste était amoureux. Il causait parfois, parlait français
-mieux que le major, et avait un assez beau système du monde, mais il
-n'avait pas le sou.
-
-J'aime les systèmes, quoique j'y croie peu. Descartes rêve, Huyghens
-modifie les rêveries de Descartes, Mariotte modifie les modifications
-de Huyghens. Où Descartes voit des étoiles, Huyghens voit des globules
-et Mariotte voit des aiguilles. Qu'y a-t-il de prouvé dans tout cela?
-Rien que la brièveté de l'homme et la grandeur de Dieu.
-
-C'est quelque chose.
-
-Après tout, je le dis, j'aime les systèmes. Les systèmes sont les
-échelles au moyen desquelles on monte à la vérité.
-
-Quelquefois mon jeune savant venait boire une bouteille de bière à
-l'heure de la table d'hôte; je prenais un journal, je m'asseyais dans
-l'embrasure d'une croisée et je l'observais. La table d'hôte de
-l'hôtel Victoria était fort mêlée et fort peu harmonieuse, comme tout
-ce que le hasard fait par juxtaposition. Il y avait au haut bout une
-assez vieille dame anglaise avec trois jolis enfants. Une duègue
-plutôt qu'une nourrice; une tante plutôt qu'une mère. Je plaignais
-fort les pauvres petits. La main de la bonne dame était un magasin de
-tapes. Le major dînait quelquefois à côté de la dame pour se mettre en
-appétit. Il causait avec un avocat parisien en vacances, lequel allait
-à Bade _parce que_, disait-il, _il faut bien y aller, tout le monde y
-va_. Près de l'avocat s'asseyait un noble et digne gentilhomme à
-cheveux blancs, plus qu'octogénaire, qui avait cet air doux que donne
-l'approche de la tombe et qui citait volontiers des vers d'Horace.
-Comme il n'avait pas de dents, le mot _mors_ dans sa prononciation se
-changeait en _mox_: ce qui dans cette bouche de vieillard avait un
-sens mélancolique.
-
-En face du vieillard se posait un monsieur qui faisait des vers
-français et qui lut un jour à ses voisins, après boire, un dithyrambe
-en vers libres sur la Hollande, où il parlait pompeusement des
-harangues qui sortent de la mer. Des harangues dans la mer! J'avoue
-que, pour ma part, je n'y aurais guère trouvé que des harengs.
-
-Le tout était complété par deux gros marchands alsaciens, enrichis par
-la contrebande des peaux de belettes, qui sont aujourd'hui électeurs
-et jurés et qui fumaient leurs pipes tout en se racontant l'un à
-l'autre des histoires toujours les mêmes. Quand ils les avaient finies
-ils les recommençaient. Comme ils avaient invariablement oublié le nom
-des personnages dont ils parlaient, l'un disait _M. Chose_, et l'autre
-_M. Machine_. Ils se comprenaient.
-
-Le faiseur de vers,--le poëte, si vous voulez,--était un gaillard
-classique, philosophe, constitutionnel, ironique et voltairien, qui se
-plaisait à _saper_, comme il disait, _les préjugés_, c'est-à-dire à
-insulter, tout en répétant des lieux communs contre des vieilleries,
-beaucoup de choses graves, mystérieuses et saintes que les hommes
-respectent. Il aimait à _donner_, c'était son expression, _de grands
-coups de lance dans les erreurs humaines_; et, quoiqu'il ne lui
-arrivât jamais d'attaquer les véritables moulins à vent du siècle, il
-s'appelait lui-même dans ses gaietés _don Quichotte_. Je l'appelais
-_don Quichoque_.
-
-Quelquefois le poëte et l'avocat, bien que faits pour s'entendre, se
-querellaient. Le poëte, pour compléter son portrait, était une
-intelligence inintelligible, un esprit trouble en tout, un de ces
-hommes empêchés qui bredouillent en parlant et qui griffonnent en
-écrivant. L'avocat l'écrasait de sa supériorité. Parfois le poëte
-s'emportait et fâchait l'autre. Alors l'avocat irrité parlait deux
-heures durant avec une éloquence claire, limpide, coulante,
-transparente, intarissable, comme parle le robinet de ma fontaine
-quand il a mis son bonnet de travers.
-
-Sur ce, l'entomologiste, qui avait de l'esprit, s'amusait à son tour à
-écraser l'avocat. Il parlait sérieusement bien, se faisait admirer de
-la cantonnade, et regardait de temps en temps de côté si la jolie
-maritorne l'écoutait.
-
-Il avait un jour fort pertinemment péroré à propos de vertu, de
-résignation et de renoncement; mais il n'avait pas mangé. Or c'est un
-maigre souper que la philosophie quand on n'a rien à mettre dessus. Je
-l'invitai à dîner, et, quoiqu'il eût à peine pu deviner, aux deux ou
-trois mots que j'avais prononcés, de quel pays j'étais, il voulut bien
-accepter. Nous causâmes. Il me prit en amitié, et nous fîmes dans
-l'île des Rats et sur la rive droite du Rhin quelques excursions
-ensemble. Je payais le batelier.
-
-Un soir, comme nous revenions de la tour de Hatto, je le priai de
-souper avec moi. Le major était à table. Mon docte compagnon avait
-pris dans l'île un beau scarabée à cuirasse d'azur, et, tout en me le
-montrant, il s'avisa de me dire: _Rien n'est beau comme les sagres
-bleues_. Sur ce, le major, qui écoutait, ne put s'empêcher de
-l'interrompre:--_Pardieu, monsieur!_ fit-il, _les sacrebleu ont du
-bon parfois pour faire marcher les soldats et les chevaux, mais je ne
-vois pas ce qu'ils ont de beau_.
-
-Voilà toutes mes aventures à Bingen. Du reste, quoique cette ville ne
-soit pas grande, c'est une de celles où s'épanche le plus largement,
-du commissionnaire au batelier, du batelier au cicerone, du cicerone à
-la servante, de la servante au valet d'auberge, cette cascade de
-pourboires que je vous ai décrite ailleurs, et au bas de laquelle la
-bourse de l'infortuné voyageur arrive parfaitement exterminée, aplatie
-et vide.
-
-A propos, depuis Bacharach je suis sorti des thalers, des
-silbergrossen et des pfennings, et je suis entré dans les florins et
-les kreutzers. L'obscurité redouble. Voici, pour peu qu'on se hasarde
-dans une boutique, comment on dialogue avec les marchands: «Combien
-ceci?» Le marchand répond: «Monsieur, un florin cinquante-trois
-kreutzers.--Expliquez-vous plus clairement.--Monsieur, cela fait un
-thaler et deux gros et dix-huit pfennings de Prusse.--Pardon, je ne
-comprends pas encore. Et en argent de France?--Monsieur, un florin
-vaut deux francs trois sous et un centime; un thaler de Prusse vaut
-trois francs trois quarts; un silbergrossen vaut deux sous et demi; un
-kreutzer vaut les trois quarts d'un sou; un pfenning vaut les trois
-quarts d'un liard.» Alors je réponds comme le don César que vous
-savez: _C'est parfaitement clair_, et j'ouvre ma bourse au hasard, me
-fiant à la vieille honnêteté qui est probablement cet autel des Ubiens
-dont parle Tacite. _Ara Ubiorum._
-
-Les ténèbres se compliquent de la prononciation. _Kreutzer_ se
-prononce chez les Hessois _creusse_, chez les Badois _criche_ et en
-Suisse _cruche_.
-
-
-
-
-TABLE.
-
-
- LETTRE XVIII. Bacharah. 1
-
- LETTRE XIX. Feuer! Feuer! 8
-
- LETTRE XX. De Lorch à Bingen. 17
-
- LETTRE XXI. Légende du beau Pécopin et de la belle
- Bauldour. 66
-
- LETTRE XXII. Bingen. 143
-
-
-
-
- Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation,
- rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.
-
-
-
-
- TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
- Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
- rue de Vaugirard, 9
-
-
-
-
-
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-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RHIN, TOME II ***
-
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-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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