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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Le Rhin, Tome II - -Author: Victor Hugo - -Release Date: February 21, 2013 [EBook #42151] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RHIN, TOME II *** - - - - -Produced by Hélène de Mink, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par -le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été -conservée, y compris celle de certains noms propres ou communs en -allemand, et n'a pas été harmonisée. - - - - - LE RHIN - - II - - - - - TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE - Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation - rue de Vaugirard, 9 - - - - - VICTOR HUGO - - LE RHIN - - II - - COLLECTION HETZEL - - PARIS - - LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie - - RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14 - - 1858 - - Droit de traduction réservé - - - - -LETTRE XVIII - -BACHARACH. - - Les harmonies des vieilles femmes et des - rouets.--Bacharach.--Bric-à-brac.--Les girouettes et les - tourelles.--Les goîtreux et les jolies filles.--L'auteur est - plongé dans l'admiration.--Une des malices que Sibo de Lorch - faisait aux gnomes. A ville sévère paysage féroce.--L'auteur - laisse entrevoir sa haine pour les façades blanches à - contrevents verts.--Il appelle effroyable ce qu'il trouve - admirable.--Où diable une marchande de modes va-t-elle se - nicher?--L'auteur se souvient de ce que Thésée dit au lion dans - le _Songe d'une nuit d'été_.--Le _Wildes Gefæhrt_.--Les grâces - de Bacharach.--Quatre mots sur Frédéric II.--Effet que fait un - voyageur aux gens de Bacharach.--L'Europe, la civilisation et - le dix-neuvième siècle accrochés à un clou dans un - cabinet.--Symptômes graves.--Ce que c'était que cette chose - gaie, jolie et charmante que l'auteur avait sous sa - croisée.--Saint-Werner. - - - Lorch, 23 août. - -Je suis en ce moment dans les vieilles villes les plus jolies, les -plus honnêtes et les plus inconnues du monde. J'habite des intérieurs -de Rembrandt avec des cages pleines d'oiseaux aux fenêtres, des -lanternes bizarres au plafond, et, dans le coin des chambres, des -degrés en colimaçon qu'un rayon de soleil escalade lentement. Une -vieille femme et un rouet à pieds torses bougonnent dans l'ombre -ensemble à qui mieux mieux. - -J'ai passé trois jours à Bacharach, façon de cour des Miracles oubliée -au bord du Rhin par le bon goût voltairien, par la révolution -française, par les batailles de Louis XIV, par les canonnades de 97 et -de 1805, et par les architectes élégants et sages qui font des maisons -en forme de commodes et de secrétaires. Bacharach est bien le plus -antique monceau d'habitations humaines que j'aie vu de ma vie. Auprès -de Bacharach, Oberwesel, Saint-Goar et Andernach sont des rues de -Rivoli et des cités Bergère. Bacharach est l'ancienne Bacchi ara. On -dirait qu'un géant, marchand de bric-à-brac, voulant tenir boutique -sur le Rhin, a pris une montagne pour étagère et y a disposé du haut -en bas, avec son goût de géant, un tas de curiosités énormes. Cela -commence sous le Rhin même. Il y a là, à fleur d'eau, un rocher -volcanique selon les uns, un peulven celtique selon les autres, un -autel romain selon les derniers, qu'on appelle l'_ara Bacchi_. Puis, -au bord du fleuve, deux ou trois vieilles coques de navires -vermoulues, coupées en deux et plantées debout en terre, qui servent -de cahutes à des pêcheurs. Puis, derrière les cahutes, une enceinte -jadis crénelée, contre-butée par quatre tours carrées les plus -ébréchées, les plus mitraillées, les plus croulantes qu'il y ait. Puis -contre l'enceinte même, où les maisons se sont percé des fenêtres et -des galeries, et au delà sur le pied de la montagne, un indescriptible -pêle-mêle d'édifices amusant, masures bijoux, tourelles fantasques, -façades bossues, pignons impossibles dont le double escalier porte un -clocheton poussé comme une asperge sur chacun de ses degrés, lourdes -poutres dessinant sur des cabanes de délicates arabesques, greniers en -volutes, balcons à jour, cheminées figurant des tiares et des -couronnes philosophiquement pleines de fumée, girouettes -extravagantes, lesquelles ne sont plus des girouettes, mais des -lettres majuscules de vieux manuscrits découpées dans la tôle à -l'emporte-pièce, qui grincent au vent. (J'ai eu entre autres au-dessus -de ma tête un R qui passait toute la nuit à se nommer:--rrrr.) Dans -cet admirable fouillis une place,--une place tortue, faite par des -blocs de maisons tombés du ciel au hasard, qui a plus de baies, -d'îlots, de récifs et de promontoires qu'un golfe de Norwége. D'un -côté de cette place deux polyèdres composés de constructions -gothiques, surplombant, penchés, grimaçant, et se tenant effrontément -debout contre toute géométrie et tout équilibre. De l'autre côté une -belle et rare église romane, percée d'un portail à losanges, surmontée -d'un haut clocher militaire, cordonné à l'abside d'une galerie de -petites archivoltes à colonnettes de marbre noir, et partout incrustée -de tombes de la renaissance comme une châsse de pierreries. Au-dessus -de l'église byzantine, à mi-côte, la ruine d'une autre église, du -quinzième siècle, en grès rouge, sans portes, sans toit et sans -vitraux, magnifique squelette qui se profile fièrement sur le ciel. -Enfin, pour couronnement, au haut de la montagne, les décombres et les -arrachements couverts de lierre d'un schloss, le château de Stalech, -résidences de comtes palatins au douzième siècle. Tout cela est -Bacharach. - -Ce vieux bourg-fée, où fourmillent les contes et les légendes, est -occupé par une population d'habitants pittoresques, qui tous, les -anciens et les jeunes, les marmots et les grands-pères, les goîtreux -et les jolies filles, ont dans le regard, dans le profil et dans la -tournure je ne sais quels airs du treizième siècle. - -Ce qui n'empêche pas les jolies filles d'y être très-jolies; au -contraire. - -Du haut du schloss on a une vue immense, et l'on découvre dans les -embrasures des montagnes cinq autres châteaux en ruines; sur la rive -gauche, Furstemberg, Sonneck et Heimburg; de l'autre côté du fleuve, à -l'ouest, on entrevoit le vaste Gutenfels, plein du souvenir de -Gustave-Adolphe; et vers l'est, au-dessus d'une vallée qui est le -fabuleux Wisperthal, au faîte d'une colline, sur une petite éminence -qui lui sert de piédestal, cette botte de noires tours qui ressemble à -l'ancienne Bastille de Paris, c'est le manoir inhospitalier dont Sibo -de Lorch refusait d'ouvrir la porte aux gnomes dans les nuits d'orage. - -Bacharach est dans un paysage farouche. Des nuées presque toujours -accrochées à ses hautes ruines, des rochers abrupts, une eau sauvage, -enveloppent dignement cette vieille ville sévère, qui a été romaine, -qui a été romane, qui a été gothique, et qui ne veut pas devenir -moderne. Chose remarquable, une ceinture d'écueils qui l'entoure de -toutes parts empêche les bateaux à vapeur d'aborder et tient la -civilisation à distance. - -Aucune touche discordante, aucune façade blanche à contrevents verts -ne dérange l'austère harmonie de cet ensemble. Tout y concourt, -jusqu'à ce nom, _Bacharach_, qui semble un ancien cri des bacchanales, -accommodé pour le sabbat. - -Je dois pourtant dire, en historien fidèle, que j'ai vu une marchande -de modes installée avec ses rubans roses et ses bonnets blancs sous -une effroyable ogive toute noire du douzième siècle. - -Le Rhin mugit superbement autour de Bacharach. Il semble qu'il aime et -qu'il garde avec orgueil sa vieille cité. On est tenté de lui crier: -_Bien rugi, lion!_ A une portée d'arquebuse de la ville il s'engouffre -et tourne sur lui-même dans un entonnoir de rochers en imitant -l'écume et le bruit de l'Océan. Ce mauvais pas s'appelle le _Wildes -Gefært_. Il est tout à la fois beaucoup plus effrayant et beaucoup -moins dangereux que la Bank de Saint-Goar.--Il ne faut pas juger des -gouffres, etc. - -Quand le soleil écarte un nuage et vient rire à une lucarne du ciel, -rien n'est plus ravissant que Bacharach. Toutes ces façades décrépites -et rechignées se dérident et s'épanouissent. Les ombres des tourelles -et des girouettes dessinent mille angles bizarres. Les fleurs--il y a -là des fleurs partout--se mettent à la fenêtre en même temps que les -femmes, et sur tous les seuils apparaissent, par groupes gais et -paisibles, les enfants et les vieillards, se réchauffant pêle-mêle au -rayon de midi,--les vieillards avec ce pâle sourire qui dit: _Déjà -plus!_ les enfants avec ce doux regard qui dit: _Pas encore!_ - -Au milieu de ce bon peuple va et vient et se promene un sergent -prussien en uniforme avec une mine entre chien et loup. - -Du reste, que ce soit esprit du pays, que ce soit jalousie de la -Prusse, je n'ai pas vu dans les cadres qui pendent aux murailles des -auberges d'autre grand homme que ce conquérant au profil quelque peu -rococo, cette espèce de Napoléon-Louis XV, vrai héros, vrai penseur et -vrai prince d'ailleurs, qu'on appelle Frédéric II. - -A Bacharach un passant est un phénomène. On n'est pas seulement -étranger, on est étrange. Le voyageur est regardé et suivi avec des -yeux effarés. Cela tient à ce que, hors quelques pauvres peintres -cheminant à pied, le sac sur le dos, personne ne daigne visiter -l'antique capitale répudiée des comtes palatins, affreux trou dont -s'écartent les dampfschiffs et que tous les répertoires du Rhin -qualifient de _ville triste_. - -Cependant je dois avouer encore qu'il y avait dans un cabinet voisin -de ma chambre une lithographie représentant l'EUROPE, c'est-à-dire -deux belles dames décolletées et un beau monsieur à moustaches -chantant autour d'un piano, accompagnés de ce quatrain folâtre peu -digne de Bacharach: - -L'EUROPE. - - L'Europe enchanteresse où la France en jouant - Donne partout les lois de sa mode éphémère. - Les plaisirs, les beaux-arts et le sexe charmant - Sont les cultes chéris de cette heureuse terre. - -La marchande de modes avec ses rubans roses, cette lithographie et ce -quatrain-empire, c'est l'aube du dix-neuvième siècle qui commence à -poindre à Bacharach. - -J'avais sous ma croisée tout un petit monde heureux et charmant. -C'était une sorte d'arrière-cour attenante à l'église romane, d'où -l'on peut monter par un roide escalier en lave jusqu'aux ruines de -l'église gothique. Là jouaient tout le jour, avec les hautes herbes -jusqu'au menton, trois petits garçons et deux petites filles qui -battaient volontiers les trois petits garçons. Ils pouvaient -bien avoir à eux cinq une quinzaine d'années. Le gazon, légèrement -ondulé par endroits, était tellement épais, qu'on ne voyait pas la -terre. Sur ce gazon se dressaient joyeusement deux tonnelles vertes -chargées de magnifiques raisins. Au milieu des pampres, deux -mannequins-épouvantails, costumés en Lubins d'opéra-comique, -emperruqués et coiffés d'affreux tricornes, s'efforçaient de faire -peur aux petits oiseaux, ce qui n'empêchait pas d'abonder sur ces -grappes les verdiers, les bergeronnettes et les hochequeues. Dans tous -les coins du jardinet, des gerbes étoilées de soleils, de -roses-trémières et de reines-marguerites, éclataient comme les -bouquets d'un feu d'artifice. Autour de ces touffes flottait sans -cesse une neige vivante de papillons blancs auxquels se mêlaient des -plumes échappées d'un colombier voisin. Chaque fleur et chaque grappe -avait en outre sa nuée de mouches de toutes couleurs qui -resplendissaient au soleil. Les mouches bourdonnaient, les enfants -babillaient et les oiseaux chantaient, et le bourdonnement des -mouches, le babil des enfants et le chant des oiseaux se découpaient -sur un roucoulement continu de colombes et de tourterelles. - -Le soir de mon arrivée, après avoir admiré jusqu'à la nuit ce -réjouissant jardin, l'escalier en lave s'offrit à moi et il me prit -fantaisie de monter, par un beau clair d'étoiles, jusqu'aux ruines de -l'église gothique, laquelle était dédiée à saint Werner, qui fut -martyrisé à Oberwesel. Après avoir gravi les soixante ou quatre-vingts -marches sans rampe et sans garde-fou, j'arrivai sur la plate-forme -tapissée d'herbe, où s'enracine puissamment la belle nef démantelée. -Là, pendant que la ville dormait dans une ombre profonde sous mes -pieds, je contemplais le ciel et les ruines difformes du château -palatin à travers le fenestrage noir des meneaux et des rosaces. Un -doux vent de nuit courbait à peine les folles avoines desséchées. Tout -à coup je sentis que la terre pliait et s'enfonçait sous moi. Je -baissai les yeux, et, à la lueur des constellations, je reconnus que -je marchais sur une fosse fraîchement creusée. Je regardai autour de -moi; des croix noires avec des têtes de mort blanches surgissaient -vaguement de toutes parts. Je me rappelai alors les molles ondulations -du terrain d'en bas. J'avoue qu'en ce moment-là je ne pus me défendre -de cette espèce de frisson que donne l'inattendu. Mon charmant -jardinet plein d'enfants, d'oiseaux, de colombes, de papillons, de -musique, de lumière, de vie et de joie, était un cimetière. - - - - -LETTRE XIX - -FEUER! FEUER! - - Comment on est réveillé à Bacharach.--Comment on est réveillé à - Lorches.--L'échelle du diable.--Gilgen.--La fée Ave.--Le - chevalier Heppius.--L'auteur va en Chine.--L'auteur recommande - Lorch aux ivrognes.--Comment il se fait qu'une feuille de - papier blanc devient rouge.--L'auteur ouvre sa - croisée.--Effrayant spectacle qu'il voit.--_Feuer! - Feuer!_--Silhouettes de gens en chemise.--L'auteur monte dans - le grenier.--Le spectacle reste effrayant et devient - magnifique.--L'auteur assiste à la plus éternelle de toutes les - luttes et au plus ancien de tous les combats.--Paysage vu à - travers cela.--Grande chose pleine de petites, comme toutes les - grandes choses.--Feux de veuve.--Croisées qui s'ouvrent et qui - se ferment.--Les flammes bleues.--Les poutres qui se - dandinent.--Le papier à fleurs.--Première bucolique, le berger - qui joue avec la bergère.--Deuxième bucolique, l'arbre qui joue - avec le feu.--Les Anglaises.--Les marmots.--La catastrophe.--Ce - qui reste de la chose à quatre heures du matin.--Propreté des - servantes.--Probité des paysans.--Histoire de l'Anglais qui - soupe et qui se couche et qui ne se dérange pas. - - - Lorch, août. - -A Bacharah, minuit venu, on se couche, on ferme les yeux, on laisse -tomber les idées qu'on a portées toute la journée, on arrive à cet -instant où l'on a en soi tout ensemble quelque chose d'éveillé et -quelque chose d'endormi, où le corps fatigué se repose déjà, où la -pensée opiniâtre travaille encore, où il semble que le sommeil se -sente vivre et que la vie se sente sommeiller. Tout à coup un bruit -perce l'ombre et parvient jusqu'à vous, un bruit singulier, -inexprimable, horrible, une espèce de grondement fauve, à la fois -menaçant et plaintif, qui se mêle au vent de la nuit et qui semble -venir de ce haut cimetière situé au-dessus de la ville où vous avez vu -le matin même les onze gargouilles de pierre de l'église écroulée de -Saint-Werner ouvrir la gueule comme si elles se préparaient à hurler. -Vous vous réveillez en sursaut, vous vous dressez sur votre séant, -vous écoutez:--Qu'est cela?--C'est le crieur de nuit qui souffle dans -sa trompe et qui avertit la ville que tout est bien, qu'elle peut -dormir tranquille. Soit; mais je ne crois pas qu'il soit possible de -rassurer les gens d'une manière plus effrayante. - -A Lorch on peut être réveillé d'une façon encore plus dramatique. - -Mais d'abord, mon ami, laissez-moi vous dire ce que c'est que Lorch. - -Lorch est un gros bourg d'environ dix-huit cents habitants, situé sur -la rive droite du Rhin et se prolongeant en équerre le long de la -Wisper, dont il marque l'embouchure. C'est la vallée des contes et des -fables; c'est le pays des petites fées-sauterelles. Lorch est placé au -pied de l'Echelle-du-Diable, haute roche presque à pic que le vaillant -Gilgen escalada à cheval pour aller chercher sa fiancée, cachée par -les gnomes sur le sommet du mont. C'est à Lorch que la fée Ave -inventa, disent les légendes, l'art de faire du drap pour vêtir son -amant, le frileux chevalier romain Heppius,--lequel a donné son nom à -Heppenheim. Il est remarquable, soit dit en passant, que, chez tous -les peuples et dans toutes les mythologies, l'art de tisser les -étoffes a été inventé par une femme: pour les Egyptiens, c'est Isis; -pour les Lydiens, Arachné; pour les Grecs, Minerve; pour les -Péruviens, Menacella, femme de Manco-Capac; pour les villages du Rhin, -c'est la fée Ave. Les Chinois seuls attribuent cette imagination à un -homme, l'empereur Yas; et encore pour les Chinois l'empereur n'est-il -pas un homme, c'est un être fantastique dont la réalité disparaît sous -les titres bizarres dont ils l'affublent. Ils ne connaissent pas sa -nature, car ils l'appellent le _Dragon_; ils ignorent son âge, car ils -l'appellent _Dix-Mille-Ans_; ils ne savent pas son sexe, car ils -l'appellent la _Mère_. Mais que vais-je faire en Chine? Je reviens à -Lorch. Pardonnez-moi l'enjambée. - -Le premier vin rouge du Rhin s'est fait à Lorch. Lorch existait avant -Charlemagne et a laissé trace dans des chartes de 732. Henri III, -archevêque de Mayence, s'y plaisait et y résida en 1348. Aujourd'hui -il n'y a plus à Lorch ni chevaliers romains, ni fées, ni archevêques; -mais la petite ville est heureuse, le paysage est magnifique, les -habitants sont hospitaliers. La belle maison de la Renaissance qui est -au bord du Rhin a une façade aussi originale et aussi riche en son -genre que celle de notre manoir français de Meillan. La forteresse -fabuleuse du vieux Sibo protége le bourg, que menace de l'autre rive -du fleuve le château historique de Furstemberg avec sa grande tour, -ronde au dehors, hexagone au dedans. Et rien n'est charmant comme de -voir prospérer joyeusement cette petite colonie vivace de paysans -entre ces deux effrayants squelettes qui ont été deux citadelles. - -Maintenant voici comment une de mes nuits a été troublée à Lorch: - -L'autre semaine, il pouvait être une heure du matin, tout le bourg -dormait, j'écrivais dans ma chambre, lorsque tout à coup je -m'aperçois que mon papier est devenu rouge sous ma plume. Je lève les -yeux, je n'étais plus éclairé par ma lampe, mais par mes fenêtres. Mes -deux fenêtres s'étaient changées en deux grandes tables d'opale rose à -travers lesquelles se répandait autour de moi une réverbération -étrange. Je les ouvre, je regarde. Une grosse voûte de flamme et de -fumée se courbait à quelques toises au-dessus de ma tête avec un bruit -effrayant. C'était tout simplement l'hôtel P., le gasthaus voisin du -mien, qui avait pris feu et qui brûlait. - -En un instant l'auberge se réveille, tout le bourg est sur pied, le -cri _Feuer! feuer!_ emplit le quai et les rues, le tocsin éclate. Moi, -je ferme mes croisées et j'ouvre ma porte. Autre spectacle. Le grand -escalier de bois de mon gasthaus, touchant presque à la maison -incendiée et éclairé par de larges fenêtres, semblait lui-même tout en -feu; et sur cet escalier, du haut en bas, se heurtait, se pressait et -se foulait une cohue d'ombres surchargées de silhouettes bizarres. -C'était toute l'auberge qui déménageait, l'un en caleçon, l'autre en -chemise, les voyageurs avec leurs malles, les domestiques avec les -meubles. Tous ces fuyards étaient encore à moitié endormis. Personne -ne criait ni ne parlait. C'était le bruit d'une fourmilière. - -Un horrible flamboiement remplissait les intervalles de toutes les -têtes. - -Quant à moi, car chacun pense à soi dans ces moments-là, j'ai fort peu -de bagage, j'étais logé au premier, et je ne courais d'autre risque -que d'être forcé de sortir de la maison par la fenêtre. - -Cependant un orage était survenu, il pleuvait à verse. Comme il arrive -toujours lorsqu'on se hâte, l'hôtel se vidait lentement; et il y eut -un instant d'affreuse confusion. Les uns voulaient entrer, les autres -sortir; les gros meubles descendaient lourdement des fenêtres attachés -à des cordes, les matelas, les sacs de nuit et les paquets de linge -tombaient du haut du toit sur le pavé; les femmes s'épouvantaient, les -enfants pleuraient; les paysans, réveillés par le tocsin, accouraient -de la montagne avec leurs grands chapeaux ruisselant d'eau et leurs -seaux de cuir à la main. Le feu avait déjà gagné le grenier de la -maison, et l'on se disait qu'il avait été mis exprès à l'auberge P.; -circonstance qui ajoute toujours un intérêt sombre et une sorte -d'arrière-scène dramatique à un incendie. - -Bientôt les pompes sont arrivées, les chaînes de travailleurs se sont -formées, et je suis monté dans le grenier, énorme enchevêtrement, à -plusieurs étages, de charpentes pittoresques comme en recouvrent tous -ces grands toits d'ardoise des bords du Rhin. Toute la charpente de la -maison voisine brûlait dans une seule flamme. Cette immense pyramide -de braise, surmontée d'un vaste panache rouge que secouait le vent de -l'orage, se penchait avec des craquements sourds sur notre toit, déjà -allumé et pétillant çà et là. La question était sérieuse; si notre -toit prenait feu, dix maisons à coup sûr, et peut-être avec l'aide du -vent, le tiers de la ville brûlaient. La besogne a été rude. Il a -fallu, sous les flammèches et les tourbillons d'étincelles, écorcer -les ardoises d'une partie du toit et couper les pignons-girouettes des -lucarnes. Les pompes étaient admirablement servies. - -Des lucarnes du grenier, je plongeais dans la fournaise et j'étais -pour ainsi dire dans l'incendie même. C'est une effroyable et -admirable chose qu'un incendie vu à brûle-pourpoint. Je n'avais jamais -eu ce spectacle;--puisque j'y étais,--je l'ai accepté. - -Au premier moment, quand on se voit comme enveloppé dans cette -monstrueuse caverne de feu où tout flambe, reluit, petille, crie, -souffre, éclate et croule, on ne peut se défendre d'un mouvement -d'anxiété; il semble que tout est perdu et que rien ne saura lutter -contre cette force affreuse qu'on appelle le feu; mais dès que les -pompes arrivent on reprend courage. - -On ne peut se figurer avec quelle rage l'eau attaque son ennemi. A -peine la pompe, ce long serpent qu'on entend haleter en bas dans les -ténèbres, a-t-elle passé au-dessus du mur sombre son cou effilé et -fait étinceler dans la flamme sa fine tête de cuivre, qu'elle crache -avec fureur un jet d'acier liquide sur l'épouvantable chimère à mille -têtes. Le brasier, attaqué à l'improviste, hurle, se dresse, bondit -effroyablement, ouvre d'horribles gueules pleines de rubis et lèche de -ses innombrables langues toutes les portes et les fenêtres à la fois. -La vapeur se mêle à la fumée; des tourbillons blancs et des -tourbillons noirs s'en vont à tous les souffles du vent et se tordent -et s'étreignent dans l'ombre sous les nuées. Le sifflement de l'eau -répond au mugissement du feu. Rien n'est plus terrible et plus grand -que cet ancien et éternel combat de l'hydre et du dragon. - -La force de la colonne d'eau lancée par la pompe est prodigieuse. Les -ardoises et les briques qu'elle touche se brisent et s'éparpillent -comme des écailles. Quand la charpente enfin s'est écroulée, -magnifique moment où le panache écarlate de l'incendie a été remplacé -au milieu d'un bruit terrible par une immense et haute aigrette -d'étincelles, une cheminée est restée debout sur la maison comme une -espèce de petite tour de pierre. Un jet de pompe l'a jetée dans le -gouffre. - -Le Rhin, les villages, les montagnes, les ruines, tout le spectre -sanglant du paysage reparaissant à cette lueur, se mêlaient à la -fumée, aux flammes, au glas continuel du tocsin, au fracas des pans du -mur s'abattant tout entiers comme des ponts-levis, aux coups sourds de -la hache, au tumulte de l'orage et à la rumeur de la ville. Vraiment -c'était hideux, mais c'était beau. - -Si l'on regarde les détails de cette grande chose, rien de plus -singulier. Dans l'intervalle d'un tourbillon de feu et d'un tourbillon -de fumée, des têtes d'hommes surgissent au bout d'une échelle. On voit -ces hommes inonder, en quelque sorte à bout portant, la flamme -acharnée qui lutte et voltige et s'obstine sous le jet même de l'eau. -Au milieu de cet affreux chaos, il y a des espèces de réduits -silencieux où de petits incendies tranquilles petillent doucement dans -des coins comme un feu de veuve. Les croisées des chambres devenues -inaccessibles s'ouvrent et se ferment au vent. De jolies flammes -bleues frissonnent aux pointes des poutres. De lourdes charpentes se -détachent du bord du toit et restent suspendues à un clou, balancées -par l'ouragan au-dessus de la rue et enveloppées d'une longue flamme. -D'autres tombent dans l'étroit entre-deux des maisons et établissent -là un pont de braise. Dans l'intérieur des appartements, les papiers -parisiens à bordures prétentieuses disparaissent et reparaissent à -travers des bouffées de cendre rouge. Il y avait au troisième étage un -pauvre trumeau Louis XV, avec des arbres-rocaille et des bergers de -Gentil-Bernard, qui a lutté longtemps. Je le regardais avec -admiration. Je n'ai jamais vu une églogue faire si bonne contenance. -Enfin une grande flamme est entrée dans la chambre, a saisi -l'infortuné paysage vert-céladon, et le villageois embrassant la -villageoise, et Tircis cajolant Glycère s'en est allé en fumée. Comme -pendant, un pauvre petit jardinet, affreusement arrosé de charbons -ardents, brûlait au bas de la maison. Un jeune acacia, appuyé à un -treillage embrasé, s'est obstiné à ne pas prendre feu et est resté -intact pendant quatre heures, secouant sa jolie tête verte sous une -pluie d'étincelles. - -Ajoutez à cela quelques blondes et pâles Anglaises demi-nues sous -l'averse à côté de leurs valises, à quelques pas de l'auberge, et tous -les enfants du lieu riant aux éclats et battant des mains chaque fois -qu'un jet de pompe se dispersait jusqu'à eux, et vous aurez une idée -assez complète de l'incendie de l'hôtel P.--à Lorch. - -Une maison qui brûle, ce n'est qu'une maison qui brûle; mais le côté -vraiment triste de la chose, c'est qu'un pauvre homme y a été tué. - -Vers quatre heures du matin, on était ce qu'on appelle _maître du -feu_; le gasthaus P.--, toits, plafonds, escaliers et planchers -effondrés, flambait entre ses quatre murs, et nous avions réussi à -sauver notre auberge. - -Alors, et presque sans entr'acte, l'eau a succédé au feu. Une nuée de -servantes, brossant, frottant, épongeant, essuyant, a envahi les -chambres, et en moins d'une heure la maison a été lavée du haut en -bas. - -Chose remarquable, rien n'a été dérobé. Tous ces effets déménagés en -hâte, sous la pluie, au milieu de la nuit, ont été religieusement -rapportés par les très-pauvres paysans de Lorch. - -Au reste, ces accidents ne sont pas rares sur les bords du Rhin. Toute -maison de bois contient un incendie, et ici les maisons de bois -abondent. A Saint-Goar seulement, il y a en ce moment, à différentes -places de la ville, quatre ou cinq masures faites par des incendies. - -Le lendemain matin, je remarquai avec quelque surprise au -rez-de-chaussée de la maison incendiée deux ou trois chambres fermées, -parfaitement entières, au dessus desquelles tout cet embrasement avait -fait rage sans y rien déranger. Voici à ce propos une historiette -qu'on raconte dans le pays. Je ne la garantis pas.--Il y a quelques -années, un Anglais arriva assez tard à une auberge de Braubach, soupa -et se coucha. Dans le milieu de la nuit, l'auberge prend feu. On entre -en hâte dans la chambre de l'Anglais. Il dormait. On le réveille. On -lui explique la chose, et que le feu est au logis, et qu'il faut -décamper sur-le-champ.--Au diable! dit l'Anglais, vous me réveillez -pour cela! Laissez-moi tranquille. Je suis fatigué et je ne me lèverai -pas. Sont-ils fous de s'imaginer que je vais me mettre à courir les -champs en chemise à minuit! Je prétends dormir mes neuf heures tout à -mon aise. Eteignez le feu si bon vous semble, je ne vous en empêche -pas. Quant à moi, je suis bien dans mon lit, j'y reste. Bonne nuit, -mes amis, à demain.--Cela dit, il se recoucha. Il n'y eut aucun moyen -de lui faire entendre raison, et, comme le feu gagnait, les gens se -sauvèrent, après avoir refermé la porte sur l'Anglais rendormi et -ronflant. L'incendie fut terrible, on l'éteignit à grand'peine. Le -lendemain matin, les hommes qui déblayaient les décombres arrivèrent à -la chambre de l'Anglais, ouvrirent la porte et trouvèrent le voyageur -à demi éveillé, se frottant les yeux dans son lit, qui leur cria en -bâillant dès qu'il les aperçut: «Pourriez-vous me dire s'il y a un -tire-bottes dans cette maison?» Il se leva, déjeuna très-fort et -repartit admirablement reposé et frais, au grand déplaisir des garçons -du pays, lesquels comptaient bien faire avec la momie de l'Anglais ce -qu'on appelle dans la vallée du Rhin un _bourgmestre sec_, -c'est-à-dire un mort parfaitement fumé et conservé, qu'on montre pour -quelques liards aux étrangers. - - - - -LETTRE XX - -DE LORCH A BINGEN. - - La langue légale et la langue française.--Loi. _Article unique_: - Qui parlera français payera l'amende.--Théorie du voyage à - pied.--Souvenirs.--Première aventure.--Note sur Claye.--Ce qui - apparaît à l'auteur entre la quatrième et la cinquième ligne.-- - L'auteur voit des ours en plein midi.--Peinture gracieuse d'après - nature.--L'auteur laisse entrevoir l'inexprimable plaisir que lui - font les tragédies classiques.--Intéressant épisode de la - mouche.--Incident.--Ce que signifie l'intervalle qui sépare les mots - _entendre passer_ des mots _les sérénades_.--Incident.--Incident.-- - Incident.--Incident.--Explication.--Cela n'empêche pas que l'auteur - eût fort bien pu être accepté par ces saltimbanques à quatre pattes - comme le dessert de leur déjeuner.--Deuxième aventure.--G.--Histoire - naturelle chimérique d'Aristote et de Pline.--En quels - lieux les hommes font volontiers leurs plus monstrueuses - inepties.--Incident.--Un rébus d'Horace.--D'où venait le - vacarme.--Portraits de deux hommes admirés.--Tableau de - beaucoup d'hommes qui admirent.--L'homme chevelu parle.--G. - tressaille.--L'auteur écrit ce que dit le charlatan.--Dialogue de - celui qui est en haut avec celui qui est en bas.--L'auteur éclate de - rire et indigne tous ceux qui l'entourent.--Puissance de ce qui est - inintelligible sur ce qui est inintelligent.--Mot amer de G. sur la - troisième classe de l'institut.--Dans quelles circonstances l'auteur - voyage à pied.--Fursteneck.--L'auteur grimpe assez haut pour - constater une erreur des antiquaires.--Cadenet, Luynes, - Branbes.--L'auteur subit sur la grande route son examen de - bachelier.--Heimberg.--Sonneck.--Falkenburg.--L'auteur va devant - lui.--Noms et fantômes évoqués.--Contemplation.--Un château en - ruine.--L'auteur y entre.--Ce qu'il y trouve.--Tombeau - mystérieux.--Apparition gracieuse.--L'auteur se met à parler - anglais de la façon le plus grotesque.--Esquisse d'une théorie des - femmes, des filles et des enfants.--Stella.--L'auteur, quoique - découragé et humilié, s'aventure à faire quatre vers français.-- - Conjectures sur l'homme sans tête.--L'auteur cherche dans le - Falkenburg les traces de Guntram et de Liba.--La langue de l'homme - a de si singuliers caprices, que _Trajani Castrum_ devient - _Trecktlingshausen_.--L'auteur déjeune d'un gigot horriblement - dur.--Sa grandeur d'âme à cette occasion.--Paysage.--Saint-Clément. - --Le Reichenstein.--Le Rheinstein.--Le Vaugtsberg.--L'auteur - raconte des choses de son enfance.--Légende du mauvais - archevêque.--Au neuvième siècle on était mangé par les rats - sur le Rhin comme on l'est aujourd'hui à l'Opéra.--Moralité - des contes différente de la moralité de l'histoire.--_Mauth_ - et _Maüse_.--Comment une petite estampe encadrée de noir, - accrochée au-dessus du lit d'un enfant devient pour lui quand - il est homme une grande et formidable vision.--Crépuscule.--L'auteur - se risque encore à faire des vers français.--Effrayante apparition - entre deux montagnes de l'estampe encadrée de noir.--Le - Maüsethurm.--Vertige.--L'auteur réveille un batelier qui se trouve - là.--A quel trajet l'auteur se hasarde.--Le Bingerloch.--Réalités - difformes et fantastiques vues au milieu de la nuit.--Ce que - l'auteur trouve dans le lieu sinistre où il est allé.--Description - minutieuse et détaillée de cette chose horrible et célèbre.--Salut - au drapeau.--Arrivée à Bingen.--Visite au Klopp.--La Grande-Ourse. - - - Bingen, 27 août. - -De Lorch à Bingen, il y a deux milles d'Allemagne, en d'autres termes, -quatre lieues de France, ou seize _kilomètres_, dans l'affreuse langue -que la loi veut nous faire, comme si c'était à la loi de faire la -langue. Tout au contraire, mon ami, dans une foule de cas, c'est à la -langue de faire la loi. - -Vous savez mon goût. Toutes les fois que je puis continuer un peu ma -route à pied, c'est-à-dire convertir le voyage en promenade, je n'y -manque pas. - -Rien n'est charmant, à mon sens, comme cette façon de voyager.--A -pied!--On s'appartient, on est libre, on est joyeux; on est tout -entier et sans partage aux incidents de la route, à la ferme où l'on -déjeune, à l'arbre où l'on s'abrite, à l'église où l'on se recueille. -On part, on s'arrête; on repart, rien ne gêne, rien ne retient. On va -et on rêve devant soi. La marche berce la rêverie; la rêverie voile la -fatigue. La beauté du paysage cache la longueur du chemin. On ne -voyage pas, on erre. A chaque pas qu'on fait, il vous vient une idée. -Il semble qu'on sente des essaims éclore et bourdonner dans son -cerveau. Bien des fois, assis à l'ombre au bord d'une grande route, à -côté d'une petite source vive d'où sortaient avec l'eau la joie, la -vie et la fraîcheur, sous un orme plein d'oiseaux, près d'un champ -plein de faneuses, reposé, serein, heureux, doucement occupé de mille -songes, j'ai regardé avec compassion passer devant moi, comme un -tourbillon où roule la foudre, la chaise de poste, cette chose -étincelante et rapide qui contient je ne sais quels voyageurs lents, -lourds, ennuyés et assoupis; cet éclair qui emporte des tortues.--Oh! -comme ces pauvres gens, qui sont souvent des gens d'esprit et de -coeur, après tout, se jetteraient vite à bas de leur prison, où -l'harmonie du paysage se résout en bruit, le soleil en chaleur et la -route en poussière, s'ils savaient toutes les fleurs que trouve dans -les broussailles, toutes les perles que ramasse dans les cailloux, -toutes les houris que découvre parmi les paysannes l'imagination -ailée, opulente et joyeuse d'un homme à pied! _Musa pedestris._ - -Et puis tout vient à l'homme qui marche. Il ne lui surgit pas -seulement des idées; il lui échoit des aventures, et, pour ma part, -j'aime fort les aventures qui m'arrivent. S'il est amusant pour -autrui d'inventer des aventures, il est amusant pour soi-même d'en -avoir. - -Je me rappelle qu'il y a sept ou huit ans j'étais allé à Claye, à -quelques lieues de Paris. Pourquoi? Je ne m'en souviens plus. Je -trouve seulement dans mon livre de notes ces quelques lignes. Je vous -les transcris, parce qu'elles font, pour ainsi dire, partie de la -chose quelconque que je veux vous raconter: - ---«Un canal au rez-de-chaussée, un cimetière au premier étage, -quelques maisons au second, voilà Claye. Le cimetière occupe une -terrasse avec balcon sur le canal, d'où les mânes des paysans de Claye -peuvent entendre passer les sérénades, s'il y en a, sur le -bateau-poste de Paris à Meaux, qui fait quatre lieues à l'heure. Dans -ce pays-là on n'est pas enterré, on est enterrassé. C'est un sort -comme un autre.» - -Je m'en revenais à Paris à pied; j'étais parti d'assez grand matin, -et, vers midi, les beaux arbres de la forêt de Bondy m'invitant, à un -endroit où le chemin tourne brusquement, je m'assis, adossé à un -chêne, sur un talus d'herbe, les pieds pendants dans un fossé, et je -me mis à crayonner sur mon livre vert la note que vous venez de lire. - -Comme j'achevais la quatrième ligne,--que je vois aujourd'hui sur le -manuscrit séparée de la cinquième par un assez large intervalle,--je -lève vaguement les yeux et j'aperçois de l'autre coté du fossé, sur le -bord de la route, devant moi, à quelques pas, un ours qui me regardait -fixement. En plein jour on n'a pas de cauchemar; on ne peut être dupe -d'une forme, d'une apparence, d'un rocher difforme ou d'un tronc -d'arbre absurde. _Lo que puede un sastre_ est formidable la nuit; mais -à midi, par un soleil de mai, on n'a pas d'hallucinations. C'était -bien un ours, un ours vivant, un véritable ours, parfaitement hideux -du reste. Il était gravement assis sur son séant, me montrant le -dessous poudreux de ses pattes de derrière, dont je distinguais toutes -les griffes, ses pattes de devant mollement croisées sur son ventre. -Sa gueule était entr'ouverte; une de ses oreilles, déchirée et -saignante, pendait à demi; sa lèvre inférieure, à moitié arrachée, -laissait voir ses crocs déchaussés; l'un de ses yeux était crevé, et -avec l'autre il me regardait d'un air sérieux. - -Il n'y avait pas un bûcheron dans la forêt, et le peu que je voyais du -chemin à cet endroit-là était absolument désert. - -Je n'étais pas sans éprouver quelque émotion. On se tire parfois -d'affaire avec un chien en l'appelant _Fox_, _Soliman_ ou _Azor_; mais -que dire à un ours? D'où venait cet ours? Que signifiait cet ours dans -la forêt de Bondy, sur le grand chemin de Paris à Claye? A quoi rimait -ce vagabond d'un nouveau genre?--C'était fort étrange, fort ridicule, -fort déraisonnable, et, après tout, fort peu gai. J'étais, je vous -l'avoue, très-perplexe. Je ne bougeais pas cependant; je dois dire que -l'ours, de son côté, ne bougeait pas non plus; il me paraissait même, -jusqu'à un certain point, bienveillant. Il me regardait aussi -tendrement que peut regarder un ours borgne. A tout prendre, il -ouvrait bien la gueule, mais il l'ouvrait comme on ouvre une bouche. -Ce n'était pas un rictus, c'était un bâillement; ce n'était pas -féroce, c'était presque littéraire. Cet ours avait je ne sais quoi -d'honnête, de béat, de résigné et d'endormi; et j'ai retrouvé depuis -cette expression de physionomie à de vieux habitués de théâtre qui -écoutaient des tragédies. En somme, sa contenance était si bonne que -je résolus, aussi moi, de faire bonne contenance. J'acceptai l'ours -pour spectateur, et je continuai ce que j'avais commencé. Je me mis -donc à crayonner sur mon livre la cinquième ligne de la note -ci-dessus, laquelle cinquième ligne, comme je vous le disais tout à -l'heure, est sur mon manuscrit très-écartée de la quatrième; ce qui -tient à ce que, en commençant à écrire, j'avais les yeux fixés sur -l'oeil de l'ours. - -Pendant que j'écrivais, une grosse mouche vint se poser sur l'oreille -ensanglantée de mon spectateur. Il leva lentement sa patte droite et -la passa par-dessus son oreille avec le mouvement d'un chat. La mouche -s'envola. Il la chercha du regard; puis, quand elle eut disparu, il -saisit ses deux pattes de derrière avec ses deux pattes de devant, et, -comme satisfait de cette attitude classique, il se remit à me -contempler. Je déclare que je suivais ces mouvements variés avec -intérêt. - -Je commençais à me faire à ce tête-à-tête, et j'écrivais la sixième -ligne de la note, lorsque survint un incident: un bruit de pas -précipités se fit entendre dans la grande route, et tout à coup je vis -déboucher du tournant un autre ours, un grand ours noir; le premier -était fauve. Cet ours noir arriva au grand trot, et, apercevant l'ours -fauve, vint se rouler gracieusement à terre auprès de lui. L'ours -fauve ne daigna pas regarder l'ours noir, et l'ours noir ne daignait -pas faire attention à moi. - -Je confesse qu'à cette seconde apparition, qui élevait mes perplexités -à la seconde puissance, ma main trembla. J'étais en train d'écrire -cette ligne: «..... peuvent entendre passer les sérénades.» Sur mon -manuscrit, je vois aujourd'hui un assez grand intervalle entre ces -mots: «_entendre passer_» et ces mots: «_les sérénades_.» Cet -intervalle signifie:--_Un deuxième ours!_ - -Deux ours! pour le coup, c'était trop fort. Quel sens cela avait-il? A -qui en voulait le hasard? Si j'en jugeais par le côté d'où l'ours noir -avait débouché, tous deux venaient de Paris, pays où il y a pourtant -peu de bêtes,--sauvages surtout. - -J'étais resté comme pétrifié. L'ours fauve avait fini par prendre part -aux jeux de l'autre, et, à force de se rouler dans la poussière, tous -deux étaient devenus gris. Cependant j'avais réussi à me lever, et je -me demandais si j'irais ramasser ma canne qui avait roulé à mes pieds -dans le fossé, lorsqu'un troisième ours survint, un ours rougeâtre, -petit, difforme, plus déchiqueté et plus saignant encore que le -premier; puis un quatrième, puis un cinquième et un sixième, ces -deux-là trottant de compagnie. Ces quatre derniers ours traversèrent -la route comme des comparses traversent le fond d'un théâtre, sans -rien voir et sans rien regarder, presque en courant et comme s'ils -étaient poursuivis. Cela devenait trop inexplicable pour que je ne -touchasse pas à l'explication. J'entendis des aboiements et des cris; -dix ou douze bouledogues, sept ou huit hommes armés de bâtons ferrés -et des muselières à la main, firent irruption sur la route, talonnant -les ours qui s'enfuyaient. Un de ces hommes s'arrêta, et, pendant que -les autres ramenaient les bêtes muselées, il me donna le mot de cette -bizarre énigme. Le maître du cirque de la barrière du Combat profitait -des vacances de Pâques pour envoyer ses ours et ses dogues donner -quelques représentations à Meaux. Toute cette ménagerie voyageait à -pied. A la dernière halte on l'avait démuselée pour la faire manger; -et, pendant que leurs gardiens s'attablaient au cabaret voisin, les -ours avaient profité de ce moment de liberté pour faire à leur aise, -joyeux et seuls, un bout de chemin. - -C'étaient des acteurs en congé. - -Voilà une de mes aventures de voyageur à pied. - -Dante raconte en commençant son poëme qu'il rencontra un jour dans un -bois une panthère, puis après la panthère un lion, puis après le lion -une louve. Si la tradition dit vrai, dans leurs voyages en Egypte, en -Phénicie, en Chaldée et dans l'Inde, les sept sages de Grèce eurent -tous de ces aventures-là. Ils rencontrèrent chacun une bête -différente, comme il sied à des sages qui ont tous une sagesse -différente. Thalès de Milet fut suivi longtemps par un griffon ailé; -Bias de Priène fit route côte à côte avec un lynx; Périandre de -Corinthe fit reculer un léopard en le regardant fixement; Solon -d'Athènes marcha hardiment droit à un taureau furieux; Pittacus de -Mitylène fit rencontre d'un souassouaron; Cléobule de Rhodes fut -accosté par un lion, et Chilon de Lacédémone par une lionne. Tous ces -faits merveilleux, si on les examinait d'un peu près, s'expliqueraient -probablement par des ménageries en congé, par des vacances de Pâques -et des barrières du Combat. En racontant convenablement mon aventure -des ours, dans deux mille ans, j'aurais peut-être eu je ne sais quel -air d'Orphée. _Dictus ob hoc lenire tigres._ Voyez-vous, mon ami, mes -pauvres ours saltimbanques donnent la clef de beaucoup de prodiges. -N'en déplaise aux poëtes antiques et aux philosophes grecs, je ne -crois guère à la vertu d'une strophe contre un léopard ni à la -puissance d'un syllogisme sur une hyène; mais je pense qu'il y a -longtemps que l'homme, cette intelligence qui transforme à sa guise -les instincts, a trouvé le secret de dégrader les lions et les tigres, -de détériorer les animaux et d'abrutir les bêtes. - -L'homme croit toujours et partout avoir fait un grand pas quand il a -substitué, à force d'enseignements intelligents, la stupidité à la -férocité. - -A tout prendre, c'en est peut-être un. Sans ce pas-là, j'aurais été -mangé,--et les sept sages de Grèce aussi. - -Puisque je suis en train de souvenirs, permettez-moi encore une petite -histoire. - -Vous connaissez G--, ce vieux poëte-savant qui prouve qu'un poëte peut -être patient, qu'un savant peut être charmant et qu'un vieillard peut -être jeune. Il marche comme à vingt ans. En avril 183... nous faisions -ensemble je ne sais quelle excursion dans le Gâtinais. Nous cheminions -côte a côte par une fraîche matinée réchauffée d'un soleil -réjouissant. Moi que la vérité charme et que le paradoxe amuse, je ne -connais pas de plus agréable compagnie que G--. Il sait toutes les -vérités prouvées, et il invente tous les paradoxes possibles. - -Je me souviens que sa fantaisie en ce moment-là était de me soutenir -que le basilic existe. Pline en parle et le décrit, me disait-il. Le -basilic naît dans le pays de Cyrène, en Afrique. Il est long d'environ -douze doigts; il a sur la tête une tache blanche qui lui fait un -diadème; et quand il siffle, les serpents s'enfuient. La Bible dit -qu'il a des ailes. Ce qui est prouvé, c'est que du temps de saint Léon -il y eut à Rome, dans l'église de Sainte-Luce, un basilic qui infecta -de son haleine toute la ville. Le saint pape osa s'approcher de la -voûte humide et sombre sous laquelle était le monstre, et Scaliger dit -en assez beau style qu'il _l'éteignit par ses prières_. - -G-- ajoutait, me voyant incrédule au basilic, que certains lieux ont -une vertu particulière sur certains animaux: qu'à Sériphe, dans -l'Archipel, les grenouilles ne coassent point; qu'à Reggio, en -Calabre, les cigales ne chantent pas; que les sangliers sont muets en -Macédoine; que les serpents de l'Euphrate ne mordent point les -indigènes, même endormis, mais seulement les étrangers; tandis que les -scorpions du mont Latmos, inoffensifs pour les étrangers, piquent -mortellement les habitants du pays. Il me faisait, ou plutôt il se -faisait à lui-même une foule de questions, et je le laissais aller. -Pourquoi y a-t-il une multitude de lapins à Mayorque, et pourquoi n'y -en a-t-il pas un seul à Yviza? Pourquoi les lièvres meurent-ils à -Ithaque? D'où vient qu'on ne saurait trouver un loup sur le mont -Olympe, ni une chouette dans l'île de Crète, ni un aigle dans l'île de -Rhodes? - -En me voyant sourire, il s'interrompait: «Tout beau, mon cher! mais ce -sont là des opinions d'Aristote!» A quoi je me contentais de répondre: -«Mon ami, c'est de la science morte; et la science morte n'est plus de -la science, c'est de l'érudition.» Et G-- me répliquait avec son doux -regard plein de gravité et d'enthousiasme: «Vous avez raison. La -science meurt. Il n'y a que l'art qui soit immortel. Un grand savant -fait oublier un autre grand savant; quant aux grands poëtes du passé, -les grands poëtes du présent et de l'avenir ne peuvent que les égaler. -Aristote est dépassé, Homère ne l'est pas.» - -Cela dit, il devenait pensif, puis il se mettait à chercher un -bupreste dans l'herbe ou une rime dans les nuages. - -Nous arrivâmes ainsi près de Milly, dans une plaine où l'on voit -encore les vestiges d'une masure devenue fameuse dans les procès de -sorciers du dix-septième siècle. Voici à quelle occasion. Un -loup-cervier ravageait le pays. Des gentilshommes de la vénerie du roi -le traquèrent avec grand renfort de valets et de paysans. Le loup, -poursuivi dans cette plaine, gagna cette masure et s'y jeta. Les -chasseurs entourèrent la masure, puis y entrèrent brusquement. Ils y -trouvèrent une vieille femme. Une vieille femme hideuse, sous les -pieds de laquelle était encore la peau du loup que Satan n'avait pas -eu le temps de faire disparaître dans sa chausse-trape. Il va sans -dire que la vieille fut brûlée sur un fagot vert; ce qui s'exécuta -devant le beau portail de la cathédrale de Sens. - -J'admire que les hommes, avec une sorte de coquetterie inepte, soient -toujours venus chercher ces calmes et sereines merveilles de -l'intelligence humaine pour faire devant elles leurs plus grosses -bêtises. - -Cela se passait en 1636, dans l'année où Corneille faisait jouer le -_Cid_. - -Comme je racontais cette histoire à G--: «Ecoutez, me dit-il.» Nous -entendions en effet sortir d'un petit groupe de maisons caché dans les -arbres, à notre gauche, la fanfare d'un charlatan. G-- a toujours eu -du goût pour ce genre de bruit grotesque et triomphal. «Le monde, me -disait-il un jour, est plein de grands tapages sérieux dont ceci est -la parodie. Pendant que les avocats déclament sur le tréteau -politique, pendant que les rhéteurs pérorent sur le tréteau -scolastique, moi je vais dans les prés, je catalogue des moucherons et -je collationne des brins d'herbe, je me pénètre de la grandeur de -Dieu, et je serai toujours charmé de rencontrer à tout bout de champ -cet emblème bruyant de la petitesse des hommes, ce charlatan -s'essoufflant sur sa grosse caisse, ce Bobino, ce Bobèche, cette -ironie! Le charlatan se mêle à mes études et les complète; je fixe -cette figure avec une épingle dans mon carton comme un scarabée ou -comme un papillon, et je classe l'insecte humain parmi les autres.» - -G-- m'entraîna donc vers le groupe de maisons d'où venait le -bruit;--un assez chétif hameau qui se nomme, je crois, Petit-Sou, ce -qui m'a rappelé ce bourg d'Asculum, sur la route de Trivicum à -Brindes, lequel fit faire un rébus à Horace: - - Quod versu dicere non est, - Signis perfacile est. - -_Asculum_, en effet, ne peut entrer dans un vers alexandrin. - -C'était la fête du village. La place, l'église et la mairie étaient -endimanchées. Le ciel lui-même, coquettement décoré d'une foule de -jolis nuages blancs et roses, avait je ne sais quoi d'agreste, de -joyeux et de dominical. Des rondes de petits enfants et de jeunes -filles, doucement contemplées par des vieillards, occupaient un bout -de la place qui était tapissé de gazon; à l'autre bout, pavé de -cailloux aigus, la foule entourait une façon de tréteau adossé à une -manière de baraque. Le tréteau était composé de deux planches et d'une -échelle; la baraque était recouverte de cette classique toile à damier -bleu et blanc qui rappelle des souvenirs de grabat et qui, se faisant -au besoin souquenille, a fait donner le nom de _paillasses_ à tous les -valets de tous les charlatans. A côté du tréteau s'ouvrait la porte de -la baraque, une simple fente dans la toile; et au-dessus de cette -porte, sur un écriteau blanc orné de ce mot en grosses majuscules -noires: - - MICROSCOPE - -fourmillaient, grossièrement dessinés dans mille attitudes -fantastiques, plus d'animaux effrayants, plus de monstres chimériques, -plus d'êtres impossibles que saint Antoine n'en a vu et que Callot -n'en a rêvé. - -Deux hommes faisaient figure sur ce tréteau. L'un, sale comme Job, -bronzé comme Ptha, coiffé comme Osiris, gémissant comme Memnon, avait -je ne sais quoi d'oriental, de fabuleux, de stupide et d'égyptien, et -frappait sur un gros tambour tout en soufflant au hasard dans une -flûte. L'autre le regardait faire. C'était une espèce de Sbrigani, -pansu, barbu, velu et chevelu, l'air féroce, et vêtu en Hongrois de -mélodrame. - -Autour de cette baraque, de ce tréteau et de ces deux hommes, force -paysans passionnés, force paysannes fascinées, force admirateurs les -plus affreux du monde ouvraient des bouches niaises et des yeux -bêtes. Derrière l'estrade, quelques enfants pratiquaient artistement -des trous à la vieille toile blanche et bleue, qui faisait peu de -résistance et leur laissait voir l'intérieur de la baraque. - -Comme nous arrivions, l'Egyptien termina sa fanfare et le Sbrigani se -mit à parler. G-- se mit à écouter. - -Excepté l'invitation d'usage: _Entrez et vous verrez_, etc., je -déclare que ce que disait ce fantoche était parfaitement -inintelligible pour moi, pour les paysans et pour l'Egyptien, lequel -avait pris une posture de bas-relief, et prêtait l'oreille avec autant -de dignité que s'il eût assisté à la dédidace des grandes colonnes de -la salle hypostyle de Karnac par Menephta Ier, père de Rhamsès II. - -Cependant, dès les premières paroles du charlatan, G--avait -tressailli. Au bout de quelques minutes, il se pencha vers moi et me -dit tout bas: «Vous qui êtes jeune, qui avez de bons yeux et un -crayon, faites-moi le plaisir d'écrire ce que dit cet homme.» Je -voulus demander à G--l'explication de cet étrange désir, mais déjà son -attention était retournée au tréteau avec trop d'énergie pour qu'il -m'entendit. Je pris le parti de satisfaire G--, et comme le charlatan -parlait avec une lenteur solennelle, voici ce que j'écrivis sous sa -dictée: - -«La famille des scyres se divise en deux espèces: la première n'a pas -d'yeux; la seconde en a six, ce qui la distingue du genre _cunaxa_, -qui en a deux, et du genre _bdella_, qui en a quatre.» - -Ici G--, qui écoutait avec un intérêt de plus en plus profond, ôta son -chapeau, et, s'adressant au charlatan de sa voix la plus gracieuse et -la plus adoucie: «Pardon, monsieur, mais vous ne nous dites rien du -groupe des gamases? - ---Qui parle là? dit l'homme, jetant un coup d'oeil sur l'assistance, -mais sans surprise et sans hésitation. Ce vieux? Eh bien, mon vieux, -dans le groupe des gamases je n'ai trouvé qu'une espèce, c'est un -dermanyssus, parasite de la chauve-souris pipistrelle. - ---Je croyais, reprit G-- timidement, que c'était un glyciphagus -cursor? - ---Erreur, mon brave, répliqua le Sbrigani. Il y a un abîme entre le -glyciphagus et le dermanyssus. Puisque vous vous occupez de ces -grandes questions, étudiez la nature. Consultez Degeer, Hering et -Hermann. Observez (j'écrivais toujours) le _sarcoptes ovis_, qui a au -moins une des deux paires de pattes postérieures complète et -caronculée; le _sarcoptes rupicapræ_, dont les pattes postérieuses -sont rudimentaires et sétigères, sans vésicule et sans tarse; le -_sarcoptes hippopodos_, qui est peut-être un glyciphage... - ---Vous n'en êtes pas sûr? interrompit G-- presque avec respect. - ---Je n'en suis pas sûr, répondit majestueusement le charlatan. Oui, je -dois à la sainte vérité d'avouer que je n'en suis pas sûr. Ce dont je -suis sûr, c'est d'avoir recueilli un glyciphage dans les plumes du -grand-duc. Ce dont je suis sûr, c'est d'avoir trouvé, en visitant des -galeries d'anatomie comparée, des glyciphages dans les cavités, entre -les cartilages et sous les épiphyses des squelettes. - ---Voilà qui est prodigieux! murmura G--. - ---Mais, poursuivit l'homme, ceci m'entraîne trop loin. Je vous -parlerai une autre fois, messieurs, du glyciphage et du psoropte. -L'animal extraordinaire et redoutable que je vais vous montrer -aujourd'hui, c'est le sarcopte. Chose effrayante et merveilleuse! -l'acarien du chameau, qui ne ressemble pas à celui du cheval, -ressemble à celui de l'homme. De là une confusion possible, dont les -suites seraient funestes (j'écrivais toujours). Etudions-les, -messieurs; étudions ces monstres. La forme de l'un et de l'autre est -a peu près la même; mais le sarcopte du dromadaire est un peu plus -allongé que le sarcopte humain; la paire intermédiaire des poils -postérieurs, au lieu d'être la plus petite, est la plus grande. La -face ventrale a aussi ses particularités. Le collier est plus -nettement séparé dans le _sarcoptes hominis_, et il envoie -inférieurement une pointe aciculiforme qui n'existe pas dans le -_sarcoptes dromadarii_. Ce dernier est plus gros que l'autre. Il y a -aussi une différence énorme aux épines de la base des pattes -postérieures; elles sont simples dans la première espèce, et -inégalement bifides dans la seconde...» - -Ici, las d'écrire toutes ces choses ténébreuses et imposantes, je ne -pus m'empêcher de pousser le coude de G--et de lui demander tout bas: -«Mais de quoi diable parle cet homme?» - -G-- se tourna à demi vers moi et me dit avec gravité: «De la gale.» - -Je partis d'un éclat de rire si violent que le livre de notes me tomba -des mains. G-- le ramassa, m'arracha le crayon, et sans daigner -répliquer à ma gaieté, même par un geste de mépris, plus que jamais -attentif aux paroles du charlatan, il continua d'écrire à ma place, -dans l'attitude recueillie et raphaélesque d'un disciple de l'école -d'Athènes. - -Je dois dire que les paysans, de plus en plus éblouis, partageaient, -au suprême degré, l'admiration et la béatitude de G--. L'extrême -science et l'extrême ignorance se touchent par l'extrême naïveté. Le -dialogue obscur et formidable du charlatan avait parfaitement réussi -près des villageois de l'honnête pays de Petit-Sou. Le peuple est -comme l'enfant: il s'émerveille de ce qu'il ne comprend pas. Il aime -l'inintelligible, le hérissé, l'amphigouri déclamatoire et -merveilleux. Plus l'homme est ignorant, plus l'obscur le charme; plus -l'homme est barbare, plus le compliqué lui plaît. Rien n'est moins -simple qu'un sauvage. Les idiomes des hurons, des botocudos et des -chesapeacks sont des forêts de consonnes à travers lesquelles, à demi -engloutis dans la vase des idées mal rendues, se traînent des mots -immenses et hideux, comme rampaient les monstres antédiluviens sous -les inextricables végétations du monde primitif. Les algonquins -traduisent ce mot si court, si simple et si doux, _France_, par -_Mittigouchiouekendalakiank_. - -Aussi, quand la baraque s'ouvrit, la foule, impatiente de contempler -les merveilles promises, s'y précipita. Les mittigouchiouekendalakiank -des charlatans se résolvent toujours en une pluie de liards ou de -doublons dans leur escarcelle, selon qu'ils se sont adressés au peuple -d'en bas ou au peuple d'en haut. - -Une heure après nous avions repris notre promenade et nous suivions la -lisière d'un petit bois. G-- ne m'avait pas encore adressé une parole. -Je faisais mille efforts inutiles pour rentrer en grâce. Tout à coup, -paraissant sortir d'une profonde rêverie et comme se répondant à -lui-même, il dit: «Et il en parle fort bien! - ---De la gale, n'est-ce pas? fis-je fort timidement. - ---Oui, pardieu, de la gale,» me répondit G-- avec fermeté. - -Il ajouta après un silence: «Cet homme a fait de magnifiques -observations microscopiques. De vraies découvertes.» - -Je hasardai encore un mot. «Il aura étudié son sujet sur ce pharaon -d'Égypte dont il a fait son laquais et son musicien.» - -Mais G-- ne m'entendait déjà plus. «Quelle prodigieuse chose! -s'écria-t-il, et quel sujet de méditation mélancolique! La maladie -suit l'homme après la mort. Les squelettes ont la gale!» - -Il y eut encore un silence, puis il reprit: «Cet homme manque à la -troisième classe de l'Institut. Il y a bien des académiciens qui sont -charlatans; voilà un charlatan qui devrait être académicien.» - -Maintenant, mon ami, je vous vois d'ici rire à votre tour et vous -écrier: «Est-ce tout? oh! les aimables aventures, les engageantes -histoires, et quel voyageur à pied vous êtes! Rencontrer des ours, ou -entendre un avaleur de sabres, bras nus et ceinturonné de rouge, -confronter en plein air l'acarus de l'homme à l'acarus du chameau et -faire à des paysans un cours philosophique de gale comparée! Mais, en -vérité, il faut en grande hâte se jeter en bas de sa chaise de poste, -et ce sont là de merveilleux bonheurs.» - -Comme il vous plaira. Quant à moi, je ne sais si c'est le matin, si -c'est le printemps ou si c'est ma jeunesse qui se mêle à ces -souvenirs, déjà anciens, hélas! mais ils rayonnent en moi. Je leur -trouve des charmes que je ne puis dire. Riez donc tant que vous -voudrez du _voyageur à pied_, je suis toujours tout prêt à -recommencer, et s'il m'arrivait encore aujourd'hui quelque aventure -pareille, «j'y prendrais un plaisir extrême.» - -Mais de semblables bonnes fortunes sont rares, et quand j'entreprends -une excursion à pied, pourvu que le ciel ait un air de joie, pourvu -que les villages aient un air de bonheur, pourvu que la rosée tremble -à la pointe des herbes, pourvu que l'homme travaille, que le soleil -brille et que l'oiseau chante, je remercie le bon Dieu, et je ne lui -demande pas d'autres aventures.--L'autre jour donc, à cinq heures et -demie du matin, après avoir donné les ordres nécessaires pour faire -transporter mon bagage à Bingen, dès l'aube, je quittais Lorch, et un -bateau me transportait sur le bord opposé. Si vous suivez jamais cette -route, faites de même. Les ruines romaines, romanes et gothiques de -la rive gauche ont beaucoup plus d'intérêt pour le piéton que les -ardoises de la rive droite. A six heures j'étais assis, après une -assez rude ascension à travers les vignes et les broussailles, sur la -croupe d'une colline de lave éteinte qui domine le château de -Furstemberg et la vallée de Diebach, et là je constatais une erreur -des antiquaires. Ils racontent, et je vous écrivais d'après eux dans -ma précédente lettre, que la grosse tour de Furstemberg, ronde au -dehors, est hexagone au dedans. Or, du point élevé ou je m'étais -placé, je plongeais assez profondément dans la tour, et je puis vous -affirmer, si la chose vous intéresse, qu'elle est ronde à l'intérieur -comme à l'extérieur. Ce qui est remarquable, c'est sa hauteur qui est -prodigieuse et sa forme qui est singulière. Comme elle a d'énormes -créneaux sans mâchicoulis et comme elle va s'élargissant du sommet à -la base, sans baies, sans fenêtres, percée à peine de quelques longues -meurtrières, elle ressemble de la plus étrange manière aux mystérieux -et massifs donjons de Samarcande, de Calicut ou de Granganor; et l'on -s'attend à voir plutôt apparaître au faîte de cette grosse tour -presque hindoue le maharadja de Lahore ou le zamorin de Malabar que -Louis de Bavière ou Gustave de Suède. Pourtant cette citadelle, plutôt -orientale que gothique, a joué un grand rôle dans les luttes de -l'Europe. Au moment où je songeais à toutes les échelles qui ont été -successivement appliquées aux flancs de cette géante de pierre, et où -je me rappelais le triple siége des Bavarois en 1321, des Suédois en -1632 et des Français en 1689, un grimpereau l'escaladait gaiement. - -Ce qui a causé l'erreur des antiquaires, c'est une tourelle qui défend -la citadelle du côté de la montagne, et qui, ronde au dedans, est -armée à son sommet d'un couronnement de mâchicoulis taillé à six pans. -Ils ont pris la tourelle pour la tour et le dehors pour le dedans. Du -reste, à cette heure matinale, grâce aux vapeurs encore posées et -appuyées sur le sol, je ne distinguais que la tête du donjon, la cime -des murailles, et à l'horizon, tout autour de moi, la haute crête des -collines. A mes pieds, le fond du paysage était caché par une brume -blanche et épaisse dont le soleil dorait le bord. On eût dit qu'un -nuage était tombé dans la vallée. - -Comme sept heures sonnaient dans ce nuage au clocher de Rheindiebach, -qui est un hameau au pied de Furstemberg, le grimpereau s'envola et je -me levai. Pendant que je descendais, le brouillard montait, et lorsque -je parvins au village, les rayons du soleil y arrivaient. Quelques -instants après, j'avais laissé le village derrière moi, sans même -avoir pensé, je l'avoue, à interroger l'écho fameux de son ravin; je -cheminais joyeusement le long du Rhin, et j'échangeais un bonjour -amical avec trois jeunes peintres qui s'en allaient, eux, vers -Bacharach, le sac et le parapluie sur le dos. Toutes les fois que je -rencontre trois jeunes gens qui voyagent à pied en mince équipage, -allègres d'ailleurs et les yeux rayonnants comme si leur prunelle -reflétait les féeries de l'avenir, je ne puis m'empêcher d'espérer -pour eux la réalisation de leurs chimères et de songer à ces trois -frères, Cadenet, Luynes et Brandes, qui, il y a de cela deux cents -ans, partirent un beau matin à pied pour la cour du roi Henri IV, -n'ayant à eux trois qu'un manteau porté par chacun à son tour, et qui, -quinze ans après, sous Louis XIII, étaient, le premier, duc de -Chaulnes; le deuxième, connétable de France; le troisième, duc de -Luxembourg.--Rêvez donc, jeunes gens, et marchez! - -Ce voyage à trois paraît du reste être à la mode sur les bords du -Rhin; car je n'avais pas fait une demi-lieue, j'atteignais à peine -Niederheimbach, que je rencontrais encore trois jeunes gens cheminant -de compagnie. Ceux-là étaient évidemment des étudiants de quelqu'une -de ces nobles universités qui fécondent la vieille Teutonie en -civilisant la jeune Allemagne. Ils portaient la casquette classique, -les longs cheveux, le ceinturon, la redingote serrée, le bâton à la -main, la pipe de faïence coloriée à la bouche, et, comme les peintres, -le bissac sur le dos. Sur la pipe du plus jeune des trois étaient -peintes des armoiries, probablement les siennes. Ils paraissaient -discuter avec chaleur et s'en allaient, de même que les peintres, du -côté de Bacharach. En passant près de moi, l'un d'eux me cria, en me -saluant de la casquette: «_Dic nobis, domine, in qua parte corporis -animam veteres locant philosophi?_» Je rendis le salut et je répondis: -«_In corde Plato, in sanguine Empedocles, inter duo supercilia -Lucretius._» Les trois jeunes gens sourirent et le plus âgé s'écria: -«_Vivat Gallia regina!_» Je répliquai: «_Vivat Germania mater!_» Nous -nous saluâmes encore une fois de la main, et je passai outre. - -J'approuve cette façon de voyager à trois. Deux amants, trois amis. - -Au-dessus de Niederheimbach s'étagent et se superposent les mamelons -de la sombre forêt de Sann ou de Sonn, et là, parmi les chênes, se -dressent deux forteresses écroulées, Heimburg, château des Romains, -Sonneck, château des brigands. L'empereur Rodolphe a détruit Sonneck -en 1282; le temps a démoli Heimburg. Une ruine plus mélancolique -encore se cache dans les plis de ces montagnes, c'est Falkenburg. - -J'avais, comme je vous l'ai dit, laissé le village derrière moi. Le -soleil était ardent, la fraîche haleine du Rhin s'attiédissait, la -route se couvrait de poussière; à ma droite s'ouvrait étroitement -entre deux rochers un charmant ravin plein d'ombre; un tas de petits -oiseaux y babillaient à qui mieux mieux et se livraient à d'affreux -commérages les uns sur les autres dans les profondeurs des arbres; un -ruisseau d'eau vive grossi par les pluies, tombant de pierre en -pierre, prenait des airs de torrent, dévastait les pâquerettes, -épouvantait les moucherons et faisait de petites cascades tapageuses -dans les cailloux; je distinguais vaguement le long de ce ruisseau, -dans les douces ténèbres que versaient les feuillages, un sentier que -mille fleurs sauvages, le liseron, le passe-velours, l'hélicryson, le -glaïeul aux lancéoles cannelées, la flambe aux neuf feuilles perses, -cachaient pour le profane et tapissaient pour le poëte. Vous savez -qu'il y a des moments où je crois presque à l'intelligence des choses; -il me semblait qu'une foule de voix murmuraient dans ce ravin et me -disaient: «Où vas-tu? tu cherches les endroits où il y a peu de pas -humains et où il y a beaucoup de traces divines; tu veux mettre ton -âme en équilibre avec l'âme de la solitude; tu veux de l'ombre et de -la lumière, du mouvement et de la paix, des transformations et de la -sérénité; tu cherches le lieu où le Verbe s'épanouit dans le silence, -où l'on voit la vie à la surface de tout et où l'on sent l'éternité au -fond; tu aimes le désert et tu ne hais pas l'homme; tu cherches de -l'herbe et des mousses, des feuilles humides, des branches gonflées de -séve, des oiseaux qui fredonnent, des eaux qui courent, des parfums -qui se répandent. Eh bien! entre. Ce sentier est ton chemin.» - -Je ne me suis pas fait prier longtemps, je suis entré dans le ravin. - -Vous dire ce que j'ai fait là, ou plutôt ce que la solitude m'y a -fait; comment les guêpes bourdonnaient autour des clochettes -violettes; comment les nécrophores cuivrés et les féronies bleues se -réfugiaient dans les petits antres microscopiques que les pluies leur -creusent sous les racines des bruyères; comment les ailes froissaient -les feuilles; ce qui tressaillait sourdement dans les mousses, ce qui -jasait dans les nids; le bruit doux et indistinct des végétations, -des minéralisations et des fécondations mystérieuses; la richesse des -scarabées, l'activité des abeilles, la gaieté des libellules, la -patience des araignées; les aromes, les reflets, les épanouissements, -les plaintes; les cris lointains; les luttes d'insecte à insecte, les -catastrophes de fourmilières, les petits drames de l'herbe; les -haleines qui s'exhalaient des roches comme des soupirs, les rayons qui -venaient du ciel à travers les arbres comme des regards, les gouttes -d'eau qui tombaient des fleurs comme des larmes; les demi-révélations -qui sortaient de tout; le travail calme, harmonieux, lent et continu -de tous ces êtres et de toutes ces choses qui vivent en apparence plus -près de Dieu que l'homme; vous dire tout cela, mon ami, ce serait vous -exprimer l'ineffable, vous montrer l'invisible, vous peindre l'infini. -Qu'ai-je fait là? Je ne le sais plus. Comme dans les ravins de -Saint-Goarshausen, j'ai erré, j'ai songé, j'ai adoré, j'ai prié. A -quoi pensais-je? Ne me le demandez pas. Il y a des instants, vous le -savez, où la pensée flotte comme noyée dans mille idées confuses. - -Tout, dans ces montagnes, se mêlait à ma méditation et se combinait -avec ma rêverie: la verdure, les masures, les fantômes, le paysage, -les souvenirs, les hommes qui ont passé dans ces solitudes, l'histoire -qui a flamboyé là, le soleil qui y rayonne toujours. César, me -disais-je, cheminant à pied comme moi, a peut-être franchi ce -ruisseau, suivi du soldat qui portait son épée. Presque toutes les -grandes voix qui ont ébranlé l'intelligence humaine ont troublé les -échos du Rhingau et du Taunus. Ces montagnes sont les mêmes qui -s'émurent quand le prince Thomas d'Aquin, si longtemps surnommé _Bos -mutus_, poussa enfin dans la doctrine ce mugissement qui fit -tressaillir le monde. «_Dedit in doctrina mugitum, quod in toto mundo -sonavit._» C'est sur ces monts que Jean Huss, prédisant Luther, comme -si le rideau qui se déchire à la dernière heure laissait voir -distinctement l'avenir, répandit du haut de son bûcher de Constance ce -cri prophétique: _Aujourd'hui vous brûlez l'oie[1], mais dans cent ans -le cygne naîtra_. Enfin, c'est à travers ces rochers que Luther, cent -ans après, surgissant à l'heure dite, ouvrit ses ailes et jeta cette -clameur formidable: _Meurent les évêques et les princes, les -monastères, les cloîtres, les églises et les palais, plutôt qu'une -seule âme!_ - - [1] _Huss_ veut dire _oie_. - -Et il me semblait que, du milieu des branchages et des ronces, les -ruines répondaient de toutes parts: O Luther, les évêques et les -princes, les monastères, les cloîtres, les églises et les palais sont -morts! - -Plongée ainsi dans ces choses inépuisables et vivaces qui sont, qui -persistent, qui fleurissent, qui verdoient, et qui la recouvrent sous -leur végétation éternelle, l'histoire est-elle grande ou est-elle -petite? Décidez cette question si vous pouvez. Quant à moi, il me -semble que le contact de la nature, qui est le voisinage de Dieu, -tantôt amoindrit l'homme, tantôt le grandit. C'est beaucoup pour -l'homme d'être une intelligence qui a sa loi à part, qui fait son -oeuvre et qui joue son rôle au milieu des faits immenses de la -création. En présence d'un grand chêne plein d'antiquité et plein de -vie, gonflé de séve, chargé de feuillages, habité par mille oiseaux, -c'est beaucoup qu'on puisse songer encore à ce fantôme qui a été -Luther, à ce spectre qui a été Jean Huss, à cette ombre qui a été -César. - -Cependant, je vous l'avoue, il y eut dans ma promenade un moment où -toutes ces mémoires disparurent, où l'homme s'évanouit, où je n'eus -plus dans l'âme que Dieu seul. J'étais arrivé, je ne pourrais plus -dire par quels sentiers, au sommet d'une très-haute colline couverte -de bruyères courtes, ayant quelque analogie avec le chêne-kermès de -Provence, et j'avais sous les yeux un désert, mais un désert joyeux et -superbe, un désert divin. Je n'ai rien vu de plus beau dans toutes mes -excursions aux environs du Rhin. Je ne sais comment s'appelle cet -endroit. Ce n'était autour de moi à perte de vue que montagnes, -prairies, eaux vives, vagues verdures, molles brumes, lueurs humides -qui chatoyaient comme des yeux entr'ouverts, vifs reflets d'or noyés -dans le bleu des lointains, magiques forêts pareilles à des touffes de -plumes vertes, horizons moirés d'ombres et de clartés. C'était un de -ces lieux où l'on croit voir faire la roue à ce paon magnifique qu'on -appelle la nature. - -Derrière la colline où j'étais assis, au haut d'un monticule couvert -de sapins, de châtaigniers et d'érables, j'apercevais une sombre -ruine, colossal monceau de basalte brune. On eût dit un tas de lave -pétri par quelque géant en forme de citadelle. Qu'était-ce que ce -château? Je n'aurais pu le dire, je ne savais où j'étais. - -Questionner un édifice de près, vous le savez, c'est ma manie. Au bout -d'un quart d'heure j'étais dans la ruine. - -Un antiquaire qui fait le portrait de sa ruine, comme un amant qui -fait le portrait de sa maîtresse, se charme lui-même et risque -d'ennuyer les autres. Pour les indifférents qui écoutent l'amoureux, -toutes les belles se ressemblent et toutes les ruines aussi. Je ne dis -pas, mon ami, que je m'abstiendrai désormais avec vous de toute -description d'édifices. Je sais que l'histoire et l'art vous -passionnent; je sais que vous êtes du public intelligent, et non du -public grossier. Cette fois pourtant, je vous renverrai au portrait -minutieux que je vous ai fait de la Souris. Figurez-vous force -broussailles, force plafonds effondrés, force fenêtres défoncées, et -au-dessus de tout cela quatre ou cinq grandes diablesses de tours, -noires, éventrées et formidables. - -J'allais et venais dans ces décombres, cherchant, furetant, -interrogeant; je retournais les pierres brisées dans l'espoir d'y -trouver quelque inscription qui me signalerait un fait ou quelque -sculpture qui me révélerait une époque, quand une baie, qui avait -jadis été une porte, m'a ouvert passage sous une voûte où pénétrait -par une crevasse un éclatant rayon de soleil. J'y suis entré et je me -suis trouvé dans une façon de chambre basse éclairée par des -meurtrières, dont la forme et l'embrasure indiquaient qu'elles avaient -servi au jeu des onagres, des fauconneaux et des scorpions. Je me suis -penché à l'une de ces meurtrières en écartant la touffe de fleurs qui -la bouche aujourd'hui. Le paysage de cette fenêtre n'est pas gai. Il y -a là une vallée étroite et obscure, ou plutôt un déchirement de la -montagne, jadis traversé par un pont dont il ne reste plus que l'arche -d'appui. D'un côté un éboulement de terres et de roches, de l'autre -une eau noircie par le fond de basalte, se précipitent et se brisent -dans le ravin. Des arbres malades et malsains y ombragent de petites -prairies tapissées d'un gazon dru comme celui d'un cimetière. J'ignore -si c'était une illusion ou le jeu de l'ombre et du vent, mais je -croyais voir par places sur les hautes herbes de grands cercles -mollement tracés, comme si de mystérieuses rondes nocturnes les -avaient affaissées çà et là. Ce ravin n'est pas seulement solitaire, -il est lugubre. On dirait qu'il assiste en de certains moments à des -spectacles hideux, qu'il voit se faire dans les ténèbres des choses -mauvaises et surnaturelles, et qu'il en garde, même en plein jour, -même en plein soleil, je ne sais quelle tristesse mêlée d'horreur. -Dans cette vallée plus qu'en tout autre lieu on sent distinctement que -les sombres et froides heures de la nuit passent là; il semble -qu'elles y déposent, sur la senteur des herbes, sur la couleur de la -terre et sur la forme des rochers, ce qu'elles ont de vague, de -sinistre et de désolé. - -Comme j'allais sortir de la chambre basse, la corne d'une pierre -tumulaire sortant de dessous les gravois a frappé mes yeux. Je me suis -baissé vivement. Jugez de mon empressement; j'allais peut-être trouver -là l'explication que je cherchais, la réponse que je demandais à cette -mystérieuse ruine, le nom du château. Des pieds et des mains j'ai -écarté les décombres, et en peu d'instants j'avais mis à nu une fort -belle lame sépulcrale du quatorzième siècle, en grès rouge de -Heilbron. Sur cette lame gisait, sculpté presque en ronde-bosse, un -chevalier armé de toutes pièces, mais auquel manquait la tête. Sous -les pieds de cet homme de pierre était gravé en majuscules romaines ce -distique fruste, encore lisible pourtant et facile à déchiffrer: - - VOX TACVIT. PERIIT LVX. NOX RVIT ET RVIT VMBRA. - VIR CARET IN TVMBA QVO CARET EFFIGIES. - -J'étais un peu moins avancé qu'auparavant. Ce château était une -énigme, j'en avais cherché le mot, et je venais de le trouver. Le mot -de cette énigme, c'était une inscription sans date, une épitaphe sans -nom, un homme sans tête. Voilà, vous en conviendrez, une réponse -sombre et une explication ténébreuse. - -De quel personnage parlait ce distique, lugubre par le fond, barbare -par la forme? S'il fallait en croire le second vers gravé sur cette -pierre sépulcrale, le squelette qui était dessous était sans tête -comme l'effigie qui était dessus. Que signifiaient ces trois X -détachées, pour ainsi dire, du reste de l'inscription par la grandeur -des majuscules? En regardant avec plus d'attention et en nettoyant la -lame avec une poignée d'herbes, j'ai trouvé sur la statue des gravures -étranges. Trois chiffres étaient tracés à trois endroits différents; -celui-ci sur la main droite - -[Illlustration: chiffre romain XXX] - -celui-là sur la main gauche - -[Illustration: chiffre romain XXX imbriqué], - -et cet autre à la place de la tête: - -[Illustration: deux grand X et au mileu du losange formé par leur pieds -un petit x] - -Or ces trois chiffres ne sont que des combinaisons variées du même -monogramme. Chacun des trois est composé des trois X que le graveur de -l'épitaphe a fait saillir dans l'inscription. Si cette tombe eût été -en Bretagne, ces trois X eussent pu faire allusion au combat des -trente; si elle eût daté du dix-septième siècle, ces trois X eussent -pu indiquer la guerre de trente ans; mais en Allemagne et au -quatorzième siècle, quel sens pouvaient-ils avoir? et puis, était-ce -le hasard qui, pour épaissir l'obscurité, n'avait employé dans la -formation de ce chiffre funèbre d'autre élément que cette lettre X, -qui barre l'entrée de tous les problèmes et qui désigne -l'_Inconnu_?--J'avoue que je n'ai pu sortir de cette ombre. - -Du reste, je me rappelais que cette façon de voiler, tout en la -signalant, la tombe et la mémoire de l'homme décapité est propre à -toutes les époques et à tous les peuples. A Venise, dans la galerie -ducale du grand-conseil, un cadre noir remplace le portrait du -cinquante-septième doge, et au-dessous la morne république a écrit ce -memento sinistre: - - LOCUS MARINI FALIERI DECAPITATI. - -En Egypte, quand le voyageur fatigué arrive à Biban-el-Molouk, il -trouve dans les sables, parmi les palais et les temples écroulés, un -sépulcre mystérieux qui est le sépulcre de Rhamsès V, et sur ce -sépulcre il voit cette légende: - -[Illustration: hiéroglyphe] - -Et cet hiéroglyphe, qui raconte l'histoire au désert, signifie: _qui -est sans tête_. - -Mais en Egypte comme à Venise, au palais ducal comme à -Biban-el-Molouk, on sait où l'on est, on sait qu'on a affaire à Marino -Faliero ou à Rhamsès V. Ici j'ignorais tout, et le nom du lieu et le -nom de l'homme. Ma curiosité était éveillée au plus haut point. Je -déclare que cette ruine si parfaitement muette m'intriguait et me -fâchait presque. Je ne reconnais pas à une ruine, pas même à un -tombeau, le droit de se taire à ce point. - -J'allais sortir de la chambre basse, charmé d'avoir trouvé ce curieux -monument, mais désappointé de n'en pas savoir davantage, quand un -bruit de voix sonores, claires et gaies arriva jusqu'à moi. C'était un -vif et rapide dialogue, où je ne distinguais au milieu des rires et -des cris joyeux que ces quelques mots: _Fall of the mountain..... -Subterranean passage... Very ogly foot-path._ Un moment après, comme -je me levais du tombeau où j'étais assis, trois sveltes jeunes filles, -vêtues de blanc, trois têtes blondes et roses au frais sourire et aux -yeux bleus, entrèrent subitement sous la voûte, et, en m'apercevant, -s'arrêtèrent tout court dans le rayon de soleil qui en illuminait le -seuil. Rien de plus magique et de plus charmant pour un rêveur assis -sur un sépulcre dans une ruine, que cette apparition dans cette -lumière. Un poëte, à coup sûr, eût eu le droit de voir là des anges et -des auréoles. J'avoue que je n'y vis que des Anglaises. - -Je confesse même à ma honte qu'il me vint sur-le-champ la plate et -prosaïque idée de profiter de ces anges pour savoir le nom du château. -Voici comment je raisonnai, et cela très rapidement: Ces -Anglaises,--car ce sont évidemment des Anglaises, elles parlent -anglais et elles sont blondes,--ces Anglaises, selon toute apparence, -sont des visiteuses qui viennent de quelque station de plaisir des -environs, de Bingen ou de Rudesheim. Il est clair qu'elles se sont -fait de cette masure un objet d'excursion et qu'elles savent -nécessairement le nom du lieu qu'elles ont choisi pour but de -promenade.--Une fois cela posé dans mon esprit, il ne restait plus -qu'à entamer la conversation, et je confesse encore que j'eus recours -au plus gauche des moyens employés en pareil cas. J'ouvris mon -portefeuille pour me donner une contenance, j'appelai à mon aide le -peu d'anglais que je crois savoir et je me mis à regarder par la -meurtrière dans le ravin, en murmurant, comme si je me parlais à -moi-même, je ne sais quels épiphonémes admiratifs et ridicules: -_Beautiful wiew!--Very fine, very pretty waterfall!_ etc., etc.--Les -jeunes filles, d'abord intimidées et surprises de ma rencontre, se -mirent à chuchoter tout bas avec un petit rire étouffé. Elles étaient -charmantes ainsi, mais il est évident qu'elles se moquaient de moi. Je -pris alors un grand parti, je résolu d'aller droit au fait; et, -quoique je prononce l'anglais comme un Irlandais, quoique le _th_ en -particulier soit pour moi un écueil formidable, je fis un pas vers le -groupe toujours immobile, et m'adressant de mon air le plus gracieux -à la plus grande des trois: _Miss_, lui dis-je en corrigeant le -laconisme de la phrase par l'exagération du salut, _what is, if you -please, the name of this castle?_ La belle enfant sourit; comme -je méritais un éclat de rire et que je m'y attendais, je fus touché -de cette clémence, puis elle regarda ses deux compagnes et me répondit -en rougissant légèrement et dans le meilleur français du -monde:--Monsieur, il paraît que ce château s'appelle Falkenburg. C'est -du moins ce qu'a dit un chevrier qui est Français et qui cause avec -notre père dans la grande tour. Si vous voulez aller de ce côté, vous -les trouverez. - -Ces Anglaises étaient des Françaises. - -Ces paroles si nettes et dites sans le moindre accent suffisaient pour -me le démontrer; mais la belle enfant prit la peine d'ajouter:--Nous -n'avons pas besoin de parler anglais, monsieur, nous sommes Françaises -et vous êtes Français. - ---Mais, mademoiselle, repris-je, à quoi avez-vous vu que j'étais -Français? - ---A votre anglais, dit la plus jeune. - -Sa soeur aînée la regarda d'un air presque sévère, si jamais la -beauté, la grâce, l'adolescence, l'innocence et la joie peuvent avoir -l'air sévère. Moi, je me mis à rire. - ---Mais, mesdemoiselles, vous-mêmes vous parliez anglais tout à -l'heure. - ---Pour nous amuser, dit la plus jeune. - ---Pour nous exercer, reprit l'aînée. - -Cette rectification imposante et quasi maternelle fut perdue pour la -jeune, qui courut gaiement au tombeau en soulevant sa robe à cause des -pierres et en laissant voir le plus joli petit pied du monde.--Oh! -s'écria-t-elle, venez donc voir! une statue par terre! tiens! elle n'a -pas de tête. C'est un homme. - ---C'est un chevalier, dit l'aînée qui s'était approchée. Il y avait -encore dans cette parole une ombre de reproche, et le son de voix dont -elle fut prononcée signifiait: _Ma soeur, une jeune personne ne doit -pas dire_ c'est un homme, _mais elle peut dire_ c'est un chevalier. - -En général ceci est un peu l'histoire des femmes. Elles en sont toutes -là. Elles repoussent les choses, mais habillez les choses de mots, -elles les acceptent. Choisissez bien le mot pourtant. Elles -s'indignent du mot cru, elles s'effarouchent du mot propre, elles -tolèrent le mot détourné, elles accueillent le mot élégant, elles -sourient à la périphrase. Elles ne savent que plus tard,--trop tard -souvent,--combien il y a de réalité dans l'à peu près. La plupart des -femmes glissent et beaucoup tombent sur la pente dangereuse des -traductions adoucies. - -Du reste cette simple nuance, _c'est un homme--c'est un chevalier_, -disait l'état de ces deux jeunes coeurs. L'un dormait encore -profondément, l'autre était éveillé. L'aînée des deux soeurs était -déjà une femme, la dernière était encore une enfant. Il n'y avait -pourtant guère que deux ans entre elles. La cadette seule était une -jeune fille. Depuis leur entrée dans le caveau, elle avait beaucoup -rougi, un peu souri, et n'avait pas dit un mot. - -Cependant elles s'étaient penchées toutes les trois sur le tombeau, et -la réverbération fantastique du rayon de soleil dessinait leurs -gracieux profils sur le spectre de granit. Tout à l'heure je me -demandais le nom du fantôme, maintenant je me demandais le nom des -jeunes filles, et je ne saurais dire ce que j'éprouvais à voir se -mêler ainsi ces deux mystères, l'un plein de terreur, l'autre plein de -charme. - -A force d'écouter leur doux chuchotement, je saisis au passage un de -leurs trois noms, le nom de la cadette. C'était la plus jolie. Une -vraie princesse des contes de fées. Ses longs cils blonds cachaient sa -prunelle bleue dont la pure lumière les pénétrait pourtant. Elle était -entre sa jeune soeur et sa soeur aînée comme la pudeur entre la -naïveté et la grâce, doucement colorée d'un vague reflet de toutes les -deux. Elle me regarda deux fois, et ne me parla pas. Elle fut la seule -des trois dont je n'entendis pas le son de voix, mais elle fut aussi -la seule dont je sus le nom. Il y eut un instant où sa jeune soeur lui -dit très-bas: _Vois donc, Stella!_ Je n'ai jamais mieux compris qu'en -cet instant-là tout ce qu'il y a de limpide, de lumineux et de -charmant dans ce nom d'étoile. - -La plus jeune faisait ses réflexions tout haut.--Pauvre homme -(la leçon avait été perdue)! On lui a coupé la tête. C'était -des temps comme cela où l'on coupait la tête aux hommes!--Tout à -coup elle s'interrompit:--Ah! voici l'épitaphe! c'est du -latin.--_Vox--tacuit--periit--lux..._--C'est difficile à lire. Je -voudrais bien savoir ce que cela veut dire. - ---Mesdemoiselles, dit l'aînée, allons chercher mon père, il nous -l'expliquera. - -Et elles s'élancèrent hors de la crypte comme trois biches. - -Elles n'avaient pas même songé à s'adresser à moi; j'étais un peu -humilié que mon anglais leur eût donné si mauvaise idée de mon latin. - -On avait fait jadis sur ce tombeau je ne sais quel scellement qui -avait laissé à côté de l'épitaphe une tache de plâtre aplanie à la -truelle. Je pris un crayon, et sur cette page blanche j'écrivis cette -traduction du distique: - - Dans la nuit la voix s'est tue. - L'ombre éteignit le flambeau. - Ce qui manque à la statue - Manque à l'homme en son tombeau. - -Les jeunes filles étaient à peine partie depuis deux minutes, que -j'entendis leurs voix crier: _Par ici, père! par ici!_ Elles -revenaient. J'écrivis en hâte le dernier vers, et, avant qu'elles -reparussent, je m'esquivai. - -Ont-elles trouvé l'explication que je leur laissais? je l'ignore; je -me suis enfoncé dans les détours de la ruine et je ne les ai plus -revues. - -Je n'ai rien su non plus du mystérieux chevalier décapité. Triste -destinée! Quel crime avait donc commis ce misérable? Les hommes lui -avaient infligé la mort, la Providence y a ajouté l'oubli. Ténèbres -sur ténèbres. Sa tête a été retranchée de la statue, son nom de la -légende, son histoire de la mémoire des hommes. Sa pierre sépulcrale -elle-même va sans doute bientôt disparaître. Quelque vigneron de -Sonneck ou du Ruppertsberg la prendra un beau jour, dispersera du pied -le squelette mutilé qu'elle recouvre peut-être encore, coupera en deux -cette tombe et en fera le chambranle d'une porte de cabaret. Et les -paysans s'attableront, et les vieilles femmes fileront, et les enfants -riront autour de la statue sans nom décapitée jadis par le bourreau et -sciée aujourd'hui par un maçon. Car de nos jours, en Allemagne comme -en France, on utilise les ruines. Avec les vieux palais on fait des -cabanes neuves. - -Hélas! les vieilles lois et les vieilles sociétés subissent à peu près -la même transformation. - -Regardons, étudions, méditons et ne nous plaignons pas. Dieu sait ce -qu'il fait. - -Seulement je me demande quelquefois: Pourquoi faut-il que «le goujat» -ne se contente pas d'être _debout_, et qu'il ait toujours l'air de -chercher à se venger de _l'empereur enterré_? - -Mais, mon ami, me voici bien loin du Falkenburg. J'y reviens.--C'était -beaucoup pour moi de me savoir dans ce nid de légendes, et de pouvoir -dire des choses précises à ces vieilles tours qui se tiennent encore -si fières et si droites quoique mortes et laissant aller leurs -entrailles dans l'herbe. J'étais donc dans ce manoir fameux dont je -vous conterai peut-être les aventures, si vous ne les savez pas. -Guntram et Liba surtout me revenaient à l'esprit. C'est sur ce pont -que Guntram rencontra les deux hommes qui portaient un cercueil. C'est -dans cet escalier que Liba se jeta dans ses bras et lui dit en riant: -Un cercueil? non, c'est le lit nuptial que tu auras vu. C'est près de -cette cheminée, encore scellée au mur sans plancher et sans plafond, -qu'était le bois de lit qu'on venait d'apporter et qu'elle lui montra. -C'est dans cette cour, aujourd'hui pleine de ciguës en fleurs, que -Guntram, conduisant sa fiancée à l'autel, vit marcher devant lui, -visibles pour lui seul, un chevalier vêtu de noir et une femme voilée. -C'est dans cette chapelle romane écroulée, où des lézards vivants se -promènent sur les lézards sculptés, qu'au moment de passer l'anneau -bénit au joli doigt rose de sa fiancée, il sentit tout à coup une main -froide dans la sienne,--la main de la pucelle du château de la forêt -qui se peignait la nuit en chantant près d'un tombeau ouvert et -vide.--C'est dans cette salle basse qu'il expira et que Liba mourut de -le voir mourir. - -Les ruines font vivre les contes, et les contes le leur rendent. - -J'ai passé plusieurs heures dans les décombres, assis sous -d'impénétrables broussailles et laissant venir les idées qui me -venaient. _Spiritus loci._ Ma prochaine lettre vous les portera -peut-être. - -Cependant la faim aussi m'était venue, et vers trois heures, grâce au -chevrier français dont les belles voyageuses m'avaient parlé et que -j'avais heureusement rencontré, j'ai pu gagner un village au bord du -Rhin, qui est, je crois, Trecktlingshausen, l'ancien Trajani Castrum. - -Il n'y avait là pour toute auberge qu'une taverne à bière et pour tout -dîner qu'un gigot fort dur, dont un étudiant, lequel fumait sa pipe à -la porte, essaya de me détourner en me disant qu'un Anglais affamé, -arrivé une heure avant moi, n'avait pu l'entamer et s'y était rebuté. -Je n'ai pas répondu fièrement comme le maréchal de Créqui devant la -forteresse génoise de Gavi: _Ce que Barberousse n'a pu prendre, -Barbegrise le prendra_; mais j'ai mangé le gigot. - -Je me suis remis en marche comme le soleil baissait. - -Le paysage était ravissant et sévère. J'avais laissé derrière moi la -chapelle gothique de Saint-Clément. J'avais à ma gauche la rive droite -du Rhin chargée de vignes et d'ardoises. Les derniers rayons du soleil -rougissaient au loin les fameux coteaux d'Assmannshausen, au pied -duquel des vapeurs, des fumées peut-être, me révélaient Aulhausen, le -village des potiers de terre. Au-dessus de la route que je suivais, -au-dessus de ma tête, se dressaient échelonnés de montagne en -montagne, trois châteaux: le Reichenstein et le Rheinstein, démolis -par Rodolphe de Habsburg et rebâtis par le comte palatin; et le -Vaugtsberg, habité en 1348 par Kuno de Falkenstein et restauré -aujourd'hui par le prince Frédéric de Prusse. Le Vaugtsberg a joué un -grand rôle dans les guerres du droit manuel. L'archevêque de Mayence -l'engagea un jour à l'empereur d'Allemagne pour quarante mille livres -tournois. Ceci me rappelle que, lorsque Thibaut, comte de Champagne, -ne sachant comment s'acquitter vis-à-vis de la reine de Chypre, vendit -à _son très-cher seigneur Louis roi de France_ la comté de Chartres, -la comté de Blois, la comté de Sancerre et la vicomté de Châteaudun, -ce fut également pour la somme de quarante mille livres. Aujourd'hui -quarante mille livres, c'est le prix dont un huissier retiré paye sa -maison de campagne à Bagatelle ou à Pantin. - -Cependant je faisais à peine attention à ce paysage et à ces -souvenirs. Depuis que le jour déclinait, je n'avais plus qu'une -pensée. Je savais qu'avant d'arriver à Bingen, un peu en deçà du -confluent de la Nahe, je rencontrerais un étrange édifice, une lugubre -masure debout dans les roseaux au milieu du fleuve entre deux hautes -montagnes. Cette masure, c'est la Maüsethurm. - -Dans mon enfance, j'avais au-dessus de mon lit un petit tableau -entouré d'un cadre noir que je ne sais quelle servante allemande avait -accroché au mur. Il représentait une vieille tour isolée, moisie, -délabrée, entourée d'eaux profondes et noires qui la couvraient de -vapeurs et de montagnes qui la couvraient d'ombre. Le ciel de cette -tour était morne et plein de nuées hideuses. Le soir, après avoir prié -Dieu et avant de m'endormir, je regardais toujours ce tableau. La nuit -je le revoyais dans mes rêves, et je l'y revoyais terrible. La tour -grandissait, l'eau bouillonnait, un éclair tombait des nuées, le vent -sifflait dans les montagnes et semblait par moments jeter des -clameurs. Un jour je demandai à la servante comment s'appelait cette -tour. Elle me répondit, en faisant un signe de croix: la Maüsethurm. - -Et puis elle me raconta une histoire. Qu'autrefois à Mayence, dans son -pays, il y avait eu un méchant archevêque nommé Hatto, qui était aussi -abbé de Fuld, prêtre avare, disait-elle, _ouvrant plutôt la main pour -bénir que pour donner_. Que dans une année mauvaise il acheta tout le -blé pour le revendre fort cher au peuple, car ce prêtre voulait être -riche. Que la famine devint si grande, que les paysans mouraient de -faim dans les villages du Rhin. Qu'alors le peuple s'assembla autour -du burg de Mayence, pleurant et demandant du pain. Que l'archevêque -refusa. Ici l'histoire devint horrible. Le peuple affamé ne se -dispersait pas et entourait le palais de l'archevêque en gémissant. -Hatto, ennuyé, fit cerner ces pauvres gens par ses archers, qui -saisirent les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants, et -enfermèrent cette foule dans une grange à laquelle ils mirent le feu. -Ce fut, ajoutait la bonne vieille, _un spectacle dont les pierres -eussent pleuré_. Hatto n'en fit que rire; et comme les misérables, -expirant dans les flammes, poussaient des cris lamentables, il se prit -à dire: _Entendez-vous siffler les rats?_ Le lendemain la grange -fatale était en cendres; il n'y avait plus de peuple dans Mayence; la -ville semblait morte et déserte, quand tout à coup une multitude de -rats, pullulant dans la grange brûlée comme les vers dans les ulcères -d'Assuérus, sortant de dessous terre, surgissant d'entre les pavés, se -faisant jour aux fentes des murs, renaissant sous le pied qui les -écrasait, se multipliant sous les pierres et sous les massues, -inondèrent les rues, la citadelle, le palais, les caves, les chambres -et les alcôves. C'était un fléau, c'était une plaie, c'était un -fourmillement hideux. Hatto éperdu quitta Mayence et s'enfuit dans la -plaine, les rats le suivirent; il courut s'enfermer dans Bingen, qui -avait de hautes murailles, les rats passèrent par-dessus les murailles -et entrèrent dans Bingen. Alors l'archevêque fit bâtir une tour au -milieu du Rhin et s'y réfugia à l'aide d'une barque autour de laquelle -dix archers battaient l'eau; les rats se jetèrent à la nage, -traversèrent le Rhin, grimpèrent sur la tour, rongèrent les portes, le -toit, les fenêtres, les planchers et les plafonds, et, arrivés enfin -jusqu'à la basse fosse où s'était caché le misérable archevêque, l'y -dévorèrent tout vivant.--Maintenant la malédiction du ciel et -l'horreur des hommes sont sur cette tour, qui s'appelle la Maüsethurm. -Elle est déserte; elle tombe en ruine au milieu du fleuve; et -quelquefois la nuit on en voit sortir une étrange vapeur rougeâtre, -qui ressemble à la fumée d'une fournaise: c'est l'âme de Hatto qui -revient. - -Avez-vous remarqué une chose? L'histoire est parfois immorale, les -contes sont toujours honnêtes, moraux et vertueux. Dans l'histoire -volontiers le plus fort prospère, les tyrans réussissent, les -bourreaux se portent bien, les monstres engraissent, les Sylla se -transforment en bons bourgeois, les Louis XI et les Cromwell meurent -dans leur lit. Dans les contes, l'enfer est toujours visible. Pas de -faute qui n'ait son châtiment, parfois même exagéré; pas de crime qui -n'amène son supplice, souvent effroyable; pas de méchant qui ne -devienne un malheureux, quelquefois fort à plaindre. Cela tient à ce -que l'histoire se meut dans l'infini, et le conte dans le fini. -L'homme, qui fait le conte, ne se sent pas le droit de poser les faits -et d'en laisser supposer les conséquences; car il tâtonne dans -l'ombre, il n'est sûr de rien, il a besoin de tout borner par un -enseignement, un conseil et une leçon; et il n'oserait pas inventer -des événements sans conclusion immédiate. Dieu, qui fait l'histoire, -montre ce qu'il veut et sait le reste. - -_Maüsethurm_ est un mot commode. On y voit ce qu'on désire y voir. Il -y a des esprits qui se croient positifs et qui ne sont qu'arides; qui -chassent la poésie de tout, et qui sont toujours prêts à lui dire, -comme cet autre homme positif au rossignol: _Veux-tu te taire, vilaine -bête!_ Ces esprits-là affirment que Maüsethurm vient de _maus_ ou -_mauth_, qui signifie _péage_. Ils déclarent qu'au dixième siècle, -avant que le lit du fleuve fût élargi, le passage du Rhin n'était -ouvert que du côté gauche, et que la ville de Bingen avait établi, au -moyen de cette tour, son droit de barrière sur les bateaux. Ils -s'appuient sur ce qu'il y a encore près de Strasbourg deux tours -pareilles consacrées à une perception d'impôt sur les passants, -lesquelles s'appellent également Maüsethurm. Pour ces graves penseurs -inaccessibles aux fables, la tour maudite est un octroi et Hatto est -un douanier. - -Pour les bonnes femmes, parmi lesquelles je me range avec -empressement, Maüsethurm vient de _maüse_, qui vient de _mus_ et qui -veut dire _rat_. Ce prétendu péage est la Tour des Souris et ce -douanier est un spectre. - -Après tout, les deux opinions peuvent se concilier. Il n'est pas -absolument impossible que, vers le seizième ou le dix-septième siècle, -après Luther, après Erasme, des bourgmestres esprits forts aient -_utilisé_ la tour de Hatto et momentanément installé quelque taxe et -quelque péage dans cette ruine mal hantée. Pourquoi pas? Rome a bien -fait du temple d'Antonin sa douane, la _dogana_. Ce que Rome a fait à -l'histoire, Bingen a bien pu le faire à la légende. - -De cette façon _Mauth_ aurait raison et _Maüse_ n'aurait pas tort. - -Quoi qu'il en soit, depuis qu'une vieille servante m'avait conté le -conte de Hatto, la Maüsethurm avait toujours été une des visions -familières de mon esprit. Vous le savez, il n'y a pas d'homme qui -n'ait ses fantômes, comme il n'y a pas d'homme qui n'ait ses chimères. -La nuit nous appartenons aux songes; tantôt c'est un rayon qui les -traverse, tantôt c'est une flamme; et, selon le reflet colorant, le -même rêve est une gloire céleste ou une apparition de l'enfer. Effet -de feux de Bengale qui se produit dans l'imagination. - -Je dois dire que jamais la Tour des Rats, au milieu de sa flaque -d'eau, ne m'était apparue autrement qu'horrible. - -Aussi, vous l'avouerai-je? quand le hasard, qui me promène un peu à sa -fantaisie, m'a amené sur les bords du Rhin, la première pensée qui -m'est venue, ce n'est pas que je verrais le dôme de Mayence, ou la -cathédrale de Cologne, ou la Pfalz, c'est que je visiterais la Tour -des Rats. - -Jugez donc de ce qui se passait en moi, pauvre poëte croyeur, sinon -croyant, et pauvre antiquaire passionné que je suis. Le crépuscule -succédait lentement au jour, les collines devenaient brunes, les -arbres devenaient noirs, quelques étoiles scintillaient, le Rhin -bruissait dans l'ombre, personne ne passait sur la route blanchâtre et -confuse qui se raccourcissait pour mon regard à mesure que la nuit -s'épaississait, et qui se perdait, pour ainsi dire, dans une fumée à -quelques pas devant moi. Je marchais lentement, l'oeil tendu dans -l'obscurité; je sentais que j'approchais de la Maüsethurm et que dans -peu d'instants cette masure redoutable, qui n'avait été pour moi -jusqu'à ce jour qu'une hallucination, allait devenir une réalité. - -Un proverbe chinois dit: Tendez trop l'arc, le javelot dévie. C'est ce -qui arrive à la pensée. Peu à peu cette vapeur qu'on appelle la -rêverie entra dans mon esprit. Les vagues rumeurs du feuillage -murmuraient à peine dans la montagne; le cliquetis clair, faible et -charmant d'une forge éloignée et invisible arrivait jusqu'à moi; -j'oubliai insensiblement la Maüsethurm, les rats et l'archevêque; je -me mis à écouter, tout en marchant, ce bruit d'enclume, qui est parmi -les voix du soir une de celles qui éveillent en moi le plus d'idées -inexprimables; il avait cessé que je l'écoutais encore, et je ne sais -comment il se trouva au bout d'un quart d'heure que j'avais fait, -presque sans le vouloir, les vers quelconques que voici: - - L'Amour forgeait. Au bruit de son enclume, - Tous les oiseaux, troublés, rouvraient les yeux; - Car c'était l'heure où se répand la brume, - Où sur les monts, comme un feu qui s'allume, - Brille Vénus, l'escarboucle des cieux. - - La grive au nid, la caille en son champ d'orge, - S'interrogeaient, disant: Que fait-il là? - Que forge-t-il si tard?--Un rouge-gorge - Leur répondit: Moi, je sais ce qu'il forge; - C'est un regard qu'il a pris à Stella. - - Et les oiseaux, riant du jeune maître, - De s'écrier: Amour, que ferez-vous - De ce regard qu'aucun fiel ne pénètre? - Il est trop pur pour vous servir, ô traître! - Pour vous servir, méchant, il est trop doux! - - Mais Cupido, parmi les étincelles, - Leur dit: Dormez, petits oiseaux des bois; - Couvez vos oeufs et repliez vos ailes. - Les purs regards sont mes flèches mortelles; - Les plus doux yeux sont mes pires carquois. - -Comme je terminais cette chose, la route tourna, et je m'arrêtai -brusquement. Voici ce que j'avais devant moi. A mes pieds, le Rhin -courant et se hâtant dans les broussailles avec un murmure rauque et -furieux, comme s'il s'échappait d'un mauvais pas; à droite et à -gauche, des montagnes ou plutôt de grosses masses d'obscurité perdant -leur sommet dans les nuées d'un ciel sombre piqué çà et là de quelques -étoiles; au fond, pour horizon, un immense rideau d'ombre; au milieu -du fleuve, au loin, debout dans une eau plate, huileuse et comme -morte, une grande tour noire, d'une forme horrible, du faîte de -laquelle sortait, en s'agitant avec des balancements étranges, je ne -sais quelle nébulosité rougeâtre. Cette clarté, qui ressemblait à la -réverbération de quelque soupirail embrasé, ou à la vapeur d'une -fournaise, jetait sur les montagnes un rayonnement pâle et blafard, -faisait saillir à mi-côte sur la rive droite une ruine lugubre, -semblable à la larve d'un édifice, et se reflétait jusqu'à moi dans le -miroitement fantastique de l'eau. - -Figurez vous, si vous pouvez, ce paysage sinistre vaguement dessiné -par des lueurs et des ténèbres. - -Du reste, pas un bruit humain dans cette solitude, pas un cri -d'oiseau; un silence glacial et morne, troublé seulement par la -plainte irritée et monotone du Rhin. - -J'avais sous les yeux la Maüsethurm. - -Je ne me l'étais pas imaginée plus effrayante. Tout y était: la nuit, -les nuées, les montagnes, les roseaux frissonnants, le bruit du fleuve -plein d'une secrète horreur comme si l'on entendait le sifflement des -hydres cachées sous l'eau, les souffles tristes et faibles du vent, -l'ombre, l'abandon, l'isolement, et jusqu'à la _vapeur de fournaise_ -sur la tour, jusqu'à l'âme de Hatto! - -Je tenais donc mon rêve, et il restait rêve? - -Il me prit alors une idée, la plus simple du monde, mais qui dans ce -moment-là me fit l'effet d'un vertige: je voulus sur-le-champ, à cette -heure, sans attendre au lendemain, sans attendre au jour, aborder -cette masure. L'apparition était sous mes yeux, la nuit était -profonde, le pâle fantôme de l'archevêque se dressait sur le Rhin; -c'était le moment de visiter la Tour des Rats. - -Mais comment faire? où trouver un bateau? à une telle heure? dans un -tel lieu? Traverser le Rhin à la nage, c'eût été pousser le goût des -spectres un peu loin. D'ailleurs, eussé-je été assez grand nageur et -assez grand fou pour cela, il y a précisément à cet endroit, à -quelques brasses de la Maüsethurm, un gouffre des plus redoutables, le -Bingerloch, qui avalait jadis des galiotes comme un requin avale un -hareng, et pour qui, par conséquent, un nageur ne serait pas même un -goujon. J'étais fort embarrassé. - -Tout en cheminant pour me rapprocher de la ruine, je me rappelai que -les palpitations de la cloche d'argent et les revenants du donjon de -Velmich n'empêchaient pas les ceps et les échalas d'exploiter leur -colline et d'escalader leurs décombres, et j'en conclus que, le -voisinage d'un gouffre rendant nécessairement la rivière -très-poissonneuse, je rencontrerais probablement au bord de l'eau, -près de la tour, quelque cabane de pêcheur de saumon. Quand des -vignerons bravent Falkenstein et sa souris, des pêcheurs peuvent bien -affronter Hatto et ses rats. - -Je ne me trompais pas. Je marchai pourtant longtemps encore sans rien -rencontrer. J'atteignis le point de la rive le plus voisin de la -ruine, je le dépassai, j'arrivai presque jusqu'au confluent de la -Nahe, et je commençais à ne plus espérer de batelier, lorsque, en -descendant jusqu'aux osiers du bord, j'aperçus une de ces grandes -araignées-filets dont je vous ai parlé. A quelques pas du filet était -amarrée une barque dans laquelle dormait un homme enveloppé dans une -couverture. J'entrai dans la barque, je réveillai l'homme, je lui -montrai un de ces gros écus de Saxe qui valent deux florins -quarante-deux kreutzers, c'est-à-dire six francs; il me comprit, et -quelques minutes après, sans avoir dit un mot, comme si nous eussions -été deux spectres nous-mêmes, nous nagions vers la Maüsethurm. - -Quand je fus au milieu du fleuve, il me sembla que la tour, dont nous -approchions, au lieu de croître, diminuait; c'était la grandeur du -Rhin qui la rapetissait. Cet effet dura peu. Comme j'avais pris le -bateau à un point du rivage situé plus haut que la Maüsethurm, nous -descendions le Rhin et nous avancions rapidement. - -J'avais les yeux fixés sur la tour, au sommet de laquelle -apparaissait toujours la vague lueur, et que je voyais maintenant -grandir distinctement, à chaque coup de rame, d'une manière qui, je ne -sais pourquoi, me semblait terrible. Tout à coup je sentis la barque -s'affaisser brusquement sous moi comme si l'eau pliait sous elle, la -secousse fit rouler ma canne à mes pieds; je regardai mon compagnon, -lui-même me regarda avec un sourire qui, éclairé sinistrement par la -réverbération surnaturelle de la Maüsethurm, avait quelque chose -d'effrayant, et il me dit: _Bingerloch_. Nous étions sur le gouffre. - -Le bateau tourna; l'homme se leva, saisit un croc d'une main et une -corde de l'autre, plongea le croc dans la vague en s'y appuyant de -tout son poids et se mit à marcher sur le bordage. Pendant qu'il -marchait, le dessous de la barque froissait avec un bruit rauque la -crête des rochers cachés sous l'eau. - -Cette délicate manoeuvre se fit simplement, avec une adresse -merveilleuse et un admirable sang-froid, sans que l'homme proférât une -parole. - -Tout à coup il tira son croc de l'eau et le tint en arrêt -horizontalement en jetant un des bouts de la corde hors du bateau. La -barque s'arrêta rudement. Nous abordions. - -Je levai les yeux. A une demi-portée de pistolet, sur une petite île -qu'on n'aperçoit pas du bord du fleuve, se dressait la Maüsethurm, -sombre, énorme, formidable, déchiquetée à son sommet, largement et -profondément rongée à sa base, comme si les rats effroyables de la -légende avaient mangé jusqu'aux pierres. - -La lueur n'était plus une lueur; c'était un flamboiement éclatant et -farouche qui jetait au loin de longs rayonnements jusqu'aux montagnes -et sortait par les crevasses et par les baies difformes de la tour -comme par les trous d'une lanterne sourde gigantesque. - -Il me semblait entendre dans le fatal édifice une sorte de bruit -singulier, strident et continu, pareil à un grincement. - -Je mis pied à terre, je fis signe au batelier de m'attendre, et je -m'avançai vers la masure. - -Enfin j'y étais!--C'était bien la tour de Hatto, c'était bien la tour -des rats, la Maüsethurm! elle était devant mes yeux, à quelques pas de -moi, et j'allais y entrer!--Entrer dans un cauchemar, marcher dans un -cauchemar, toucher aux pierres d'un cauchemar, arracher de l'herbe -d'un cauchemar, se mouiller les pieds dans l'eau d'un cauchemar, c'est -là, à coup sûr, une sensation extraordinaire. - -La façade vers laquelle je marchais était percée d'une petite lucarne -et de quatre fenêtres inégales toutes éclairées, deux au premier -étage, une au second et une au troisième. A hauteur d'homme, -au-dessous des deux fenêtres d'en bas, s'ouvrait toute grande une -porte basse et large, communiquant avec le sol au moyen d'une épaisse -échelle de bois à trois échelons. Cette porte, qui jetait plus de -clarté encore que les fenêtres, était munie d'un battant de chêne -grossièrement assemblé que le vent du fleuve faisait crier doucement -sur ses gonds. Comme je me dirigeais vers cette porte, assez lentement -à cause des pointes de rochers mêlées aux broussailles, je ne sais -quelle masse ronde et noire passa rapidement auprès de moi, presque -entre mes pieds, et il me sembla voir un gros rat s'enfuir dans les -roseaux. - -J'entendais toujours le grincement. - -Je n'en continuai pas moins d'avancer, et en quelques enjambées je fus -devant la porte. - -Cette porte, que l'architecte du méchant évêque n'avait pratiquée qu'à -quelques pieds au-dessus du sol, probablement pour faire de cette -escalade un obstacle aux rats, avait jadis été l'entrée de la chambre -basse de la tour; maintenant il n'y avait plus dans la masure ni -chambre basse ni chambres hautes. Tous les étages tombés l'un sur -l'autre, tous les plafonds successivement écroulés, ont fait de la -Maüsethurm une salle enfermée entre quatre hautes murailles, qui a -pour sol des décombres et pour plafond les nuées du ciel. - -Cependant j'avais hasardé mon regard dans l'intérieur de cette salle, -d'où sortaient un grincement si étrange et un rayonnement si -extraordinaire. Voilà ce que je vis: - -Dans un angle faisant face à la porte il y avait deux hommes. Ces -hommes me tournaient le dos. Ils se penchaient, l'un accroupi, l'autre -courbé, sur une espèce d'étau en fer qu'avec un peu d'imagination on -aurait fort bien pu prendre pour un instrument de torture. Ils étaient -pieds nus, bras nus, vêtus de haillons, avec un tablier de cuir sur -les genoux et une grosse veste à capuchon sur le dos. L'un était -vieux, je voyais ses cheveux gris; l'autre était jeune, je voyais ses -cheveux blonds, qui semblaient rouges, grâce au reflet de pourpre -d'une grande fournaise allumée à l'angle opposé de la masure. Le vieux -avait son capuchon incliné à droite comme les guelfes, le jeune le -portait incliné à gauche comme les gibelins. Du reste ce n'était ni un -gibelin ni un guelfe; ce n'étaient pas non plus deux bourreaux, ni -deux démons, ni deux spectres; c'étaient deux forgerons. Cette -fournaise, où rougissait une longue barre de fer, était leur cheminée. -La lueur, qui figurait si étrangement dans ce mélancolique paysage -l'âme de Hatto changée par l'enfer en flamme vivante, c'était le feu -et la fumée de cette cheminée. Le grincement, c'était le bruit d'une -lime. Près de la porte, à côté d'un baquet plein d'eau, deux marteaux -à longs manches s'appuyaient sur une enclume; c'est cette enclume que -j'avais entendue environ une heure auparavant et qui m'avait fait -faire les vers que vous venez de lire. - -Ainsi aujourd'hui la Maüsethurm est une forge. Pourquoi n'aurait-elle -pas été une douane jadis? Vous voyez, mon ami, que décidément _Mauth_ -n'a peut-être pas tort... - -Rien de plus dégradé et de plus décrépit que l'intérieur de cette -tour. Ces murs, auxquels furent attachées les splendides tapisseries -épiscopales où les rats, disent les légendes, _rongèrent partout le -nom de Hatto_, ces murs sont à présent nus, ridés, creusés par les -pluies, verdis au dehors par les brumes du fleuve, noircis au dedans -par la fumée de la forge. - -Les deux forgerons étaient du reste les meilleures gens du monde. Je -montai l'échelle et j'entrai dans la masure. Ils me montrèrent à côté -de leur cheminée la porte étroite et crevassée d'une tourelle sans -fenêtres, aujourd'hui inaccessible, où, dirent-ils, l'archevêque se -réfugia d'abord. Puis ils m'ont prêté une lanterne et j'ai pu visiter -toute la petite île. C'est une longue et étroite langue de terre où -croît partout, au milieu d'une ceinture de joncs et de roseaux, -l'_euphorbia officinalis_. A chaque instant, en parcourant cette île, -le pied se heurte à des monticules ou s'enfonce dans des galeries -souterraines. Les taupes y ont remplacé les rats. - -Le Rhin a déchaussé et mis à nu la pointe orientale de l'îlot qui -lutte comme une proue contre son courant. Il n'y a là ni terre ni -végétation, mais un rocher de marbre rose qui, à la lueur de ma -lanterne, me semblait veiné de sang. - -C'est sur ce marbre qu'est bâtie la tour. - -La Tour des Rats est carrée. La tourelle, dont les forgerons m'avaient -montré l'intérieur, fait sur la face qui regarde Bingen un renflement -pittoresque. La coupe pentagonale de cette tourelle longue et élancée, -et les mâchicoulis postiches sur lesquels elle s'appuie, indiquent -une construction du onzième siècle. C'est au-dessous de la tourelle -que les rats semblent avoir rongé profondément la base de la tour. Les -baies de la tour ont tellement perdu toute forme, qu'il serait -impossible d'en conclure aucune date. Le parement, écorché çà et là, -dessine sur les parois extérieures une lèpre hideuse. Des pierres -informes, qui ont été des créneaux ou des mâchicoulis, figurent au -sommet de l'édifice des dents de cachalot ou des os de mastodonte -scellés dans la muraille. - -Au-dessus de la tourelle, à l'extrémité d'un long mât, flotte et se -déchire au vent un triste haillon blanc et noir. Je trouvai d'abord je -ne sais quelle harmonie entre cette ruine de deuil et cette loque -funèbre. Mais c'est tout simplement le drapeau prussien. - -Je me suis rappelé qu'en effet les domaines du grand-duc de Hesse -finissent à Bingen. La Prusse rhénane y commence. - -Ne prenez pas, je vous prie, en mauvaise part ce que je vous dis là du -drapeau de Prusse. Je vous parle de l'effet produit; rien de plus. -Tous les drapeaux sont glorieux. Qui aime le drapeau de Napoléon -n'insultera jamais le drapeau de Frédéric. - -Après avoir tout vu et cueilli un brin d'euphorbe, j'ai quitté la -Maüsethurm. Mon batelier s'était rendormi. Au moment où il reprenait -son aviron et où la barque s'éloignait de l'île, les deux forgerons -s'étaient remis à l'enclume, et j'entendais siffler dans le baquet -d'eau la barre de fer rouge qu'ils venaient d'y plonger. - -Maintenant que vous dirai-je? Qu'une demi-heure après j'étais à -Bingen, que j'avais grand'faim, et qu'après mon souper, quoique je -fusse fatigué, quoiqu'il fût très-tard, quoique les bons bourgeois -fussent endormis, je suis monté, moyennant un thaler offert à propos, -sur le Klopp, vieux château ruiné qui domine Bingen. - -Là j'ai eu un spectacle digne de clore cette journée où j'avais vu -tant de choses et coudoyé tant d'idées. - -La nuit était à son moment le plus assoupi et le plus profond. -Au-dessous de moi un amas de maisons noires gisait comme un lac de -ténèbres. Il n'y avait plus dans toute la ville que sept fenêtres -éclairées. Par un hasard étrange, ces sept fenêtres, pareilles à sept -rouges étoiles, reproduisaient avec une exactitude parfaite la -Grande-Ourse, qui étincelait, en cet instant-là même, pure et blanche -au fond du ciel; si bien que la majestueuse constellation, allumée à -des millions de lieues au-dessus de nos têtes, semblait se refléter à -mes pieds dans un miroir d'encre. - - - - -LETTRE XXI - -LÉGENDE DU BEAU PÉCOPIN ET DE LA BELLE BAULDOUR. - - I Légende. - - II L'oiseau Phénix et la planète Vénus. - - III Où est expliquée la différence qu'il y a entre l'oreille d'un - jeune homme et l'oreille d'un vieillard. - - IV Où il est traité des diverses qualités propres aux diverses - ambassades. - - V Bons effets d'une bonne pensée. - - VI Où l'on voit que le diable lui-même a tort d'être gourmand. - - VII Propositions amiables d'un vieux savant retiré dans une cabane - de feuillage. - - VIII Le chrétien errant. - - IX Où l'on voit à quoi peut s'amuser un nain dans une forêt. - - X _Equis canibusque._ - - XI A quoi l'on s'expose en montant un cheval qu'on ne connaît pas. - - XII Description d'un mauvais gîte. - - XIII Telle auberge, telle table d'hôte. - - XIV Nouvelle manière de tomber de cheval. - - XV Où l'on voit quelle est la figure de rhétorique dont le bon - Dieu use le plus volontiers. - - XVI Où est traitée la question de savoir si l'on peut reconnaître - quelqu'un qu'on ne connaît pas. - - XVII Les bagatelles de la porte. - - XVIII Où les esprits graves apprendront quelle est la plus - impertinente des métaphores. - - XIX Belles et sages paroles de quatre philosophes à deux pieds - ornés de plumes. - - - Bingen, août. - -Je vous avais promis quelqu'une des légendes fameuses du Falkenburg, -peut-être même la plus belle, la sombre aventure de Guntram et de -Liba. Mais j'ai réfléchi. A quoi bon vous conter des contes que le -premier recueil venu vous contera, et vous contera mieux que moi? -Puisque vous voulez absolument des histoires pour vos petits enfants, -en voici une, mon ami. C'est une légende que du moins vous ne -trouverez dans aucun légendaire. Je vous l'envoie telle que je l'ai -écrite sous les murailles mêmes du manoir écroulé, avec la fantastique -forêt de Sonn sous les yeux, et, à ce qu'il me semblait, sous la -dictée même des arbres, des oiseaux et du vent des ruines. Je venais -de causer avec ce vieux soldat français qui s'est fait chevrier dans -ces montagnes, et qui est devenu presque sauvage et presque sorcier; -singulière fin pour un tambour-maître du trente-septième léger. Ce -brave homme, ancien enfant de troupe dans les armées voltairiennes de -la République, m'a paru croire aujourd'hui aux fées et aux gnomes -comme il a cru jadis à l'empereur. La solitude agit toujours ainsi sur -l'intelligence; elle développe la poésie qui est toujours dans -l'homme; tout pâtre est rêveur. - -J'ai donc écrit ce conte bleu dans le lieu même, caché dans le -ravin-fossé, assis sur un bloc qui a été un rocher jadis, qui a été -une tour au douzième siècle et qui est redevenu un rocher, cueillant -de temps en temps, pour en aspirer l'âme, une fleur sauvage, un de ces -liserons qui sentent si bon et qui meurent si vite, et regardant tour -à tour l'herbe verte et le ciel radieux pendant que de grandes nuées -d'or se déchiraient aux sombres ruines du Falkenburg. - -Cela dit, voici l'histoire: - - -I - -LÉGENDE. - -Le beau Pécopin aimait la belle Bauldour, et la belle Bauldour aimait -le beau Pécopin. Pécopin était fils du burgrave de Sonneck, et -Bauldour était fille du sire de Falkenburg. L'un avait la forêt, -l'autre avait la montagne. Or quoi de plus simple que de marier la -montagne à la forêt? Les deux pères s'entendirent, et l'on fiança -Bauldour à Pécopin. - -Ce jour-là, c'était un jour d'avril, les sureaux et les aubépines en -fleurs s'ouvraient au soleil dans la forêt, mille petites cascades -charmantes, neiges et pluies changées en ruisseaux, horreurs de -l'hiver devenues les grâces du printemps, sautaient harmonieusement -dans la montagne, et l'amour, cet avril de l'homme, chantait, -rayonnait et s'épanouissait dans le coeur des deux fiancés. - -Le père de Pécopin, vieux et vaillant chevalier, l'honneur du Nahegau, -mourut quelque temps après les accordailles, en bénissant son fils et -en lui recommandant Bauldour. Pécopin pleura, puis peu à peu, de la -tombe où son père avait disparu, ses yeux se reportèrent au doux et -radieux visage de sa fiancée, et il se consola. Quand la lune se lève, -songe-t-on au soleil couché? - -Pécopin avait toutes les qualités d'un gentilhomme, d'un jeune homme -et d'un homme. Bauldour était une reine dans le manoir, une sainte -vierge à l'église, une nymphe dans les bois, une fée à l'ouvrage. - -Pécopin était grand chasseur, et Bauldour était belle fileuse. Or il -n'y a pas de haine entre le fuseau et la carnassière. La fileuse file -pendant que le chasseur chasse. Il est absent, la quenouille console -et désennuie. La meute aboie, le rouet chante. La meute qui est au -loin et qu'on entend à peine, mêlée au cor et perdue profondément dans -les halliers, dit tout bas avec un vague bruit de fanfare: Songe à ton -amant. Le rouet, qui force la belle rêveuse à baisser les yeux, dit -tout haut et sans cesse avec sa petite voix douce et sévère: Songe à -ton mari. Et, quand le mari et l'amant ne font qu'un, tout va bien. - -Mariez donc la fileuse au chasseur, et ne craignez rien. - -Cependant, je dois le dire, Pécopin aimait trop la chasse. Quand il -était sur son cheval, quand il avait le faucon au poing ou quand il -suivait le tartaret du regard, quand il entendait le jappement féroce -de ses limiers aux jambes torses, il partait, il volait, il oubliait -tout. Or en aucune chose il ne faut excéder. Le bonheur est fait de -modération. Tenez en équilibre vos goûts et en bride vos appétits. Qui -aime trop les chevaux et les chiens fâche les femmes; qui aime trop -les femmes fâche Dieu. - -Lorsque Bauldour, et cela arrivait souvent, lorsque Bauldour voyait -Pécopin prêt à partir sur son cheval hennissant de joie et plus fier -que s'il eût porté Alexandre le Grand en habits impériaux, lorsqu'elle -voyait Pécopin le flatter, lui passer la main sur le cou, et, -éloignant l'éperon du flanc, présenter au palefroi un bouquet d'herbe -pour le rafraîchir, Bauldour était jalouse du cheval. Quand Bauldour, -cette noble et fière demoiselle, cet astre d'amour, de jeunesse et de -beauté, voyait Pécopin caresser son dogue et approcher amicalement de -son charmant et mâle visage cette tête camuse, ces gros naseaux, ces -larges oreilles et cette gueule noire, Bauldour était jalouse du -chien. - -Elle rentrait dans sa chambre secrète, courroucée et triste, et elle -pleurait. Puis elle grondait ses servantes, et après ses servantes -elle grondait son nain. Car la colère chez les femmes est comme la -pluie dans la forêt; elle tombe deux fois. _Bis pluit._ - -Le soir Pécopin arrivait poudreux et fatigué. Bauldour boudait et -murmurait un peu avec une larme dans le coin de son oeil bleu. Mais -Pécopin baisait sa petite main, et elle se taisait; Pécopin baisait -son beau front, et elle souriait. - -Le front de Bauldour était blanc, pur et admirable comme la trompe -d'ivoire du roi Charlemagne. - -Puis elle se retirait dans sa tourelle et Pécopin dans la sienne. Elle -ne souffrait jamais que ce chevalier lui prît la ceinture. Un soir il -lui pressa légèrement le coude, et elle rougit très-fort. Elle était -fiancée et non mariée. Pudeur est à la femme ce que chevalerie est à -l'homme. - - -II - -L'oiseau Phénix et la planète Vénus. - -Ils s'adoraient à faire envie. - -Pécopin avait dans sa halle d'armes à Sonneck une grande peinture -dorée représentant le ciel et les neuf cieux, chaque planète avec sa -couleur propre et son nom écrit en vermillon à côté d'elle; Saturne -blanc plombé; Jupiter clair, mais enflambé et un peu sanguin; Vénus -l'orientale, embrasée; Mercure étincelant; la Lune avec sa glace -argentine; le Soleil tout feu rayonnant. Pécopin effaça le nom de -Vénus, et écrivit en place _Bauldour_. - -Bauldour avait dans sa chambre aux parfums une tapisserie de haute -lisse où était figuré un oiseau de la grandeur d'un aigle, avec le -tour du cou doré, le corps de couleur de pourpre, la queue bleue mêlée -de pennes incarnates, et sur la tête des crêtes surmontées d'une -houppe de plumes. Au-dessous de cet oiseau merveilleux l'ouvrier avait -écrit ce mot grec: _Phénix_. Bauldour effaça ce mot, et broda à la -place ce nom: _Pécopin_. - -Cependant le jour fixé pour les noces approchait. Pécopin en était -joyeux et Bauldour en était heureuse. - -Il y avait dans la vénerie de Sonneck un piqueur, drôle fort habile, -de libre parole et de malicieux conseil, qui s'appelait Erilangus. Cet -homme, jadis fort bel archer, avait été recherché en mariage par -plusieurs riches paysannes du pays de Lorch; mais il avait rebuté les -épouseuses et s'était fait valet de chiens. Un jour que Pécopin lui en -demandait la raison, Erilangus lui répondit: _Monseigneur, les chiens -ont sept espèces de rage, les femmes en ont mille_. Un autre jour, -apprenant les prochaines noces de son maître, il vint à lui hardiment -et lui dit: _Sire, pourquoi vous mariez-vous?_ Pécopin chassa ce -valet. - -Cela eût pu inquiéter le chevalier, car Erilangus était un esprit -subtil et une longue mémoire. Mais la vérité est que ce valet s'en -alla à la cour du marquis de Lusace, où il devint premier veneur, et -que Pécopin n'en entendit plus parler. - -La semaine qui devait précéder le mariage, Bauldour filait dans -l'embrasure d'une fenêtre. Son nain vint l'avertir que Pécopin montait -l'escalier. Elle voulut courir au-devant de son fiancé, et en sortant -de sa chaise, qui était à dossier droit et sculpté, son pied -s'embarrassa dans le fil de sa quenouille. Elle tomba. La pauvre -Bauldour se releva. Elle ne s'était fait aucun mal, mais elle se -souvint qu'un accident pareil était arrivé jadis à la châtelaine Liba, -et elle se sentit le coeur serré. - -Pécopin entra rayonnant, lui parla de leur mariage et de leur bonheur, -et le nuage qu'elle avait dans l'âme s'envola. - - -III - -Où est expliquée la différence qu'il y a entre l'oreille d'un jeune -homme et l'oreille d'un vieillard. - -Le lendemain de ce jour-là Bauldour filait dans sa chambre et Pécopin -chassait dans le bois. Il était seul et n'avait avec lui qu'un chien. -Tout en suivant le hasard de la chasse, il arriva près d'une métairie -qui était à l'entrée de la forêt de Sonn et qui marquait la limite des -domaines de Sonneck et de Falkenburg. Cette métairie était ombragée à -l'orient par quatre grands arbres, un frêne, un orme, un sapin et un -chêne, qu'on appelait dans le pays les _quatre Evangélistes_. Il -paraît que c'étaient des arbres-fées. Au moment où Pécopin passait -sous leur ombre, quatre oiseaux étaient perchés sur ces quatre arbres: -un geai sur le frêne, un merle sur l'orme, une pie sur le sapin et un -corbeau sur le chêne. Les quatre ramages de ces quatre bêtes emplumées -se mêlaient d'une façon bizarre et semblaient par instants -s'interroger et se répondre. On entendait en outre un pigeon, qu'on ne -voyait pas parce qu'il était dans le bois, et une poule, qu'on ne -voyait pas parce qu'elle était dans la basse-cour de la ferme. -Quelques pas plus loin un vieillard tout courbé rangeait le long d'un -mur des souches pour l'hiver. Voyant approcher Pécopin, il se retourna -et se redressa.--Sire chevalier, s'écria-t-il, entendez-vous ce que -disent ces oiseaux?--Bonhomme, répondit Pécopin, que m'importe!--Sire, -reprit le paysan, pour le jeune homme, le merle siffle, le geai -garrule, la pie glapit, le corbeau croasse, le pigeon roucoule, la -poule glousse; pour le vieillard, les oiseaux parlent.--Le chevalier -éclata de rire.--Pardieu! voilà des rêveries.--Le vieillard repartit -gravement:--Vous avez tort, sire Pécopin.--Vous ne m'avez jamais vu, -s'écria le jeune homme, comment savez-vous mon nom?--Ce sont les -oiseaux qui le disent, répondit le paysan.--Vous êtes un vieux fou, -brave homme, dit Pécopin. Et il passa outre. - -Environ une heure après, comme il traversait une clairière, il -entendit une sonnerie de cor et il vit paraître dans la futaie une -belle troupe de cavaliers; c'était le comte palatin qui allait en -chasse. Le comte palatin allait en chasse accompagné des burgraves, -qui sont les comtes des châteaux, des wildgraves, qui sont les comtes -des forêts, des landgraves, qui sont les comtes des terres, des -rhingraves, qui sont les comtes du Rhin, et des raugraves, qui sont -les comtes du droit du poing. Un cavalier gentilhomme du pfalzgraf, -nommé Gaïrefroi, aperçut Pécopin, et lui cria:--Holà, beau chasseur! -ne venez-vous pas avec nous?--Où allez-vous? dit Pécopin.--Beau -chasseur, répondit Gaïrefroi, nous allons chasser un milan qui est à -Heimburg et qui détruit nos faisans; nous allons chasser un vautour -qui est à Vaugsberg et qui extermine nos lanerets; nous allons chasser -un aigle qui est à Rheinstein et qui tue nos émérillons. Venez avec -nous.--Quand serez-vous de retour? demanda Pécopin.--Demain, dit -Gaïrefroi.--Je vous suis, dit Pécopin. La chasse dura trois jours. Le -premier jour Pécopin tua le milan, le second jour Pécopin tua le -vautour, le troisième jour Pécopin tua l'aigle. Le comte palatin -s'émerveilla d'un si excellent archer.--Chevalier de Sonneck, lui -dit-il, je te donne le fief de Rhineck, mouvant de ma tour de -Gutenfels. Tu vas me suivre à Stæhlech pour en recevoir l'investiture -et me prêter le serment d'allégeance, en mail public et en présence -des échevins, _in mallo publico et coram scabinis_, comme disent les -chartes du saint empereur Charlemagne. Il fallait obéir. Pécopin -envoya à Bauldour un message dans lequel il lui annonçait tristement -que la gracieuse volonté du pfalzgraf l'obligeait de se rendre -sur-le-champ à Stahleck pour une très-grande et très-grosse -affaire.--Soyez tranquille, madame ma mie, ajoutait-il en terminant, -je serai de retour le mois prochain.--Le messager parti, Pécopin -suivit le palatin et alla coucher avec les chevaliers de la suite du -prince dans la châtellenie basse à Bacharach. Cette nuit-là il eut un -rêve. Il revit en songe l'entrée de la forêt de Sonneck, la métairie, -les quatre arbres et les quatre oiseaux; les oiseaux ne criaient, ni -ne sifflaient, ni ne chantaient, ils parlaient. Leur ramage, auquel se -mêlaient les voix de la poule et du pigeon, s'était changé en cet -étrange dialogue, que Pécopin endormi entendit distinctement: - - LE GEAI. - - Le pigeon est au bois. - - LE MERLE. - - La poule dans la cour - Va disant: Pécopin. - - LE GEAI. - - Le pigeon dit: Bauldour. - - LE CORBEAU. - - Le sire est en chemin. - - LA PIE. - - La dame est dans la tour. - - LE GEAI. - - Reviendra-t-il d'Alep? - - LE MERLE. - - De Fez? - - LE CORBEAU. - - De Damanhour? - - LA PIE. - - La poule a parié contre et le pigeon pour. - - LA POULE. - - Pécopin! Pécopin! - - LE PIGEON. - - Bauldour! Bauldour! Bauldour! - -Pécopin se réveilla, il avait une sueur froide; dans le premier moment -il se rappela le vieillard et il s'épouvanta, sans savoir pourquoi, de -ce rêve et de ce dialogue; puis il chercha à comprendre, puis il ne -comprit pas; puis il se rendormit, et le lendemain, quand le jour -parut, quand il revit le beau soleil qui chasse les spectres, dissipe -les songes et dore les fumées, il ne songea plus ni aux quatre arbres, -ni aux quatre oiseaux. - - -IV - -Où il est traité des diverses qualités propres aux diverses -ambassades. - -Pécopin était un gentilhomme de renommée, de race, d'esprit et de -mine. Une fois introduit à la cour du pfalzgraf et installé dans son -nouveau fief, il plut à ce point au palatin, que ce digne prince lui -dit un jour:--Ami, j'envoie une ambassade à mon cousin de Bourgogne, -et je t'ai choisi pour ambassadeur, à cause de ta gentille renommée. -Pécopin dut faire ce que voulait son prince. Arrivé à Dijon, il se fit -si bien distinguer par sa belle parole, que le duc lui dit un soir, -après avoir vidé trois larges verres de vin de Bacharach:--Sire -Pécopin, vous êtes notre ami; j'ai quelque démêlé de bec avec -monseigneur le roi de France, et le comte palatin permet que je vous -envoie près du roi, car je vous ai choisi pour ambassadeur, à cause de -votre grande race.--Pécopin se rendit à Paris. Le roi le goûta fort, -et le prenant à part un matin:--Pardieu, chevalier Pécopin, lui -dit-il, puisque le palatin vous a prêté au Bourguignon pour le service -de la Bourgogne, le Bourguignon vous prêtera bien au roi de France -pour le service de la chrétienté. J'ai besoin d'un très-noble seigneur -qui aille faire certaines remontrances de ma part au miramolin des -Maures en Espagne, et je vous ai choisi pour ambassadeur, à cause de -votre bel esprit.--On peut refuser son vote à l'empereur, on peut -refuser sa femme au pape; on ne refuse rien au roi de France. Pécopin -fit route pour l'Espagne. A Grenade le miramolin l'accueillit à -merveille et l'invita aux zambras de l'Alhambra. Ce n'était chaque -jour que fêtes, courses de cannes et de lances et chasses au faucon, -et Pécopin y prenait part en grand jouteur et en grand chasseur qu'il -était. En sa qualité de moricaud, le miramolin avait de bons lanerets, -d'excellents sacrets et d'admirables tuniciens, et il y eut à ces -chasses les plus belles volées imaginables. Cependant Pécopin n'oublia -pas de faire les affaires du roi de France. Quand la négociation fut -terminée, le chevalier se présenta chez le sultan pour lui faire ses -adieux.--Je reçois vos adieux, sire chrétien, dit le miramolin, car -vous allez en effet partir tout de suite pour Bagdad.--Pour Bagdad! -s'écria Pécopin.--Oui, chevalier, reprit le prince maure; car je ne -puis signer le traité avec le roi de Paris sans le consentement du -calife de Bagdad, qui est commandeur des croyants; il me faut envoyer -quelqu'un de considérable auprès du calife, et je vous ai choisi pour -ambassadeur à cause de votre bonne mine. Quand on est chez les Maures, -on va où veulent les Maures. Ce sont des chiens et des infidèles. -Pécopin alla à Bagdad. Là il eut une aventure. Un jour qu'il passait -sous les murs du sérail, la sultane favorite le vit, et comme il était -beau, triste et fier, elle se prit d'amour pour lui. Elle lui envoya -une esclave noire qui parla au chevalier dans le jardin de la ville à -côté d'un grand tilleul mycrophylla qu'on y voit encore, et qui lui -remit un talisman en lui disant: Ceci vient d'une princesse qui vous -aime et que vous ne verrez jamais. Gardez ce talisman. Tant que vous -le porterez sur vous, vous serez jeune. Quand vous serez en danger de -mort, touchez-le, et il vous sauvera.--Pécopin à tout hasard accepta -le talisman, qui était une fort belle turquoise incrustée de -caractères inconnus. Il l'attacha à sa chaîne de cou.--Maintenant, -monseigneur, ajouta l'esclave en le quittant, prenez garde à ceci: -Tant que vous aurez cette turquoise à votre cou, vous ne vieillirez -pas d'un jour; si vous la perdez, vous vieillirez en une minute de -toutes les années que vous aurez laissées derrière vous. Adieu, beau -giaour.--Cela dit, la négresse s'en alla. Cependant le calife avait vu -l'esclave de la sultane accoster le chevalier chrétien. Ce calife -était fort jaloux et un peu magicien. Il convia Pécopin à une fête, -et, la nuit venue, il conduisit le chevalier sur une haute tour. -Pécopin, sans y prendre garde, s'était avancé fort près du parapet, -qui était très-bas, et le calife lui parla ainsi:--Chevalier, le comte -palatin t'a envoyé au duc de Bourgogne à cause de ta noble renommée, -le duc de Bourgogne t'a envoyé au roi de France à cause de ta grande -race, le roi de France t'a envoyé au miramolin de Grenade à cause de -ton bel esprit, le miramolin de Grenade t'a envoyé au calife de Bagdad -à cause de ta bonne mine; moi, à cause de ta bonne renommée, de ta -grande race, de ton bel esprit et de ta bonne mine, je t'envoie au -diable.--En prononçant ce dernier mot, le calife poussa violemment -Pécopin, qui perdit l'équilibre et tomba du haut de la tour. - - -V - -Bons effets d'une bonne pensée. - -Quand un homme tombe dans un gouffre, c'est un terrible éclair que -celui qui frappe sa paupière en ce moment-là et qui lui montre à la -fois la vie dont il va sortir et la mort où il va entrer. Dans cette -minute suprême, Pécopin éperdu envoya sa dernière pensée à Bauldour et -mit la main à son coeur; ce qui fit que, sans y songer, il toucha le -talisman. A peine eut-il effleuré du doigt la turquoise magique, qu'il -se sentit emporté comme par des ailes. Il ne tombait plus, il planait. -Il vola ainsi toute la nuit. Au moment où le jour paraissait, la main -invisible qui le soutenait le déposa sur une grève solitaire, au bord -de la mer. - - -VI - -Où l'on voit que le diable lui-même a tort d'être gourmand. - -Or, en ce temps-là même, il était arrivé au diable une aventure -désagréable et singulière. Le diable a coutume d'emporter les âmes qui -sont à lui dans une hotte, ainsi que cela peut se voir sur le portail -de la cathédrale de Fribourg en Suisse, où il est figuré avec une tête -de porc sur les épaules, un croc à la main et une hotte de chiffonnier -sur le dos; car le démon trouve et ramasse les âmes des méchants dans -les tas d'ordures que le genre humain dépose au coin de toutes les -grandes vérités terrestres ou divines. Le diable n'avait pas -l'habitude de fermer sa hotte, ce qui fait que beaucoup d'âmes -s'échappaient, grâce à la céleste malice des anges. Le diable s'en -aperçut et mit à sa hotte un bon couvercle orné d'un bon cadenas. Mais -les âmes, qui sont fort subtiles, furent peu gênées du couvercle; et, -aidées par les petits doigts roses des chérubins, trouvèrent encore -moyen de s'enfuir par les claires-voies de la hotte. Ce que voyant, le -diable, fort dépité, tua un dromadaire, et de la peau de la bosse se -fit une outre qu'il sut clore merveilleusement avec l'assistance du -démon Hermès, et de laquelle il se sentait plus joyeux quand elle -était remplie d'âmes qu'un écolier d'une bourse remplie de sequins -d'or. C'est ordinairement dans la Haute-Egypte, sur les bords de la -mer Rouge, que le diable, après avoir fait sa tournée dans le pays des -païens et des mécréants, remplit cette outre. Le lieu est fort désert; -c'est une grève de sable près d'un petit bois de palmiers qui est -situé entre Coma, où est né saint Antoine et Clisma, où est mort saint -Sisoës. - -Un jour donc que le diable avait fait encore meilleure chasse qu'à -l'ordinaire, il remplissait gaiement son outre lorsque, se retournant -par hasard, il vit à quelques pas de lui un ange qui le regardait en -souriant. Le diable haussa les épaules et continua d'empiler dans ce -sac les âmes qu'il avait, les épluchant fort peu, je vous jure; car -tout est assez bon pour cette chaudière-là. Quand il eut fini, il -empoigna l'outre d'une main pour la charger sur ses épaules; mais il -lui fut impossible de la lever du sol, tant il y avait mis d'âmes et -tant les iniquités dont elles étaient chargées les rendaient lourdes -et pesantes. Il saisit alors cette besace d'enfer à deux bras; mais le -second effort fut aussi inutile que le premier, l'outre ne bougea pas -plus que si elle eût été la tête d'un rocher sortant de terre. «Oh! -Ames de plomb!» dit le diable, et il se prit à jurer. En se -retournant, il vit le bel ange qui le regardait en riant. «Que fais-tu -là? cria le démon.--Tu le vois, dit l'ange, je souriais tout à l'heure -et à présent je ris.--Oh! céleste volaille! grand innocent, va!» -répliqua Asmodée. Mais l'ange devint sévère et lui parla ainsi: -«Dragon, voici les paroles que je te dis de la part de celui qui est -le Seigneur: tu ne pourras emporter cette charge d'âmes dans la -géhenne tant qu'un saint du paradis ou un chrétien tombé du ciel ne -t'aura pas aidé à la soulever de terre et à la poser sur tes épaules.» -Cela dit, l'ange ouvrit ses ailes d'aigle et s'envola. - -Le diable était fort empêché. «Que veut dire cet imbécile? -grommelait-il entre ses dents. Un saint du paradis? ou un chrétien -tombé du ciel? J'attendrai longtemps si je dois rester là jusqu'à ce -qu'une pareille assistance m'arrive! Pourquoi diantre aussi ai-je si -outrageusement bourré cette sacoche? Et ce niais, qui n'est ni homme -ni oiseau, se hurlait de moi! Allons! il faut maintenant que j'attende -le saint qui viendra du paradis ou le chrétien qui tombera du ciel. -Voilà une stupide histoire, et il faut convenir qu'on s'amuse de peu -de chose là-haut!» Pendant qu'il se parlait ainsi à lui-même, les -habitants de Coma et de Clisma croyaient entendre le tonnerre gronder -sourdement à l'horizon. C'était le diable qui bougonnait. - -Pour un charretier embourbé, jurer est quelque chose, mais sortir de -l'ornière c'est encore mieux. Le pauvre diable se creusait la tête et -rêvait. C'est un drôle fort adroit que celui qui a perdu Eve. Il entre -partout. Quand il veut, de même qu'il se glisse dans l'amour, il se -glisse dans le paradis. Il a conservé des relations avec saint Cyprien -le magicien, et il sait dans l'occasion se faire bienvenir des autres -saints, tantôt en leur rendant de petits services mystérieux, tantôt -en leur disant des paroles agréables. Il sait, ce grand savant, la -conversation qui plaît à chacun. Il les prend tous par leur faible. Il -apporte à saint Robert d'York les petits pains d'avoine au beurre. Il -cause orfévrerie avec saint Eloi et cuisine avec saint Théodote. Il -parle au saint évêque Germain du roi Childebert, au saint abbé -Wandrille du roi Dagobert et au saint eunuque Usthazade du roi Sapor. -Il parle à saint Paul le Simple de saint Antoine et il parle à saint -Antoine de son cochon. Il parle à saint Loup de sa femme Piméniole, et -il ne parle pas à saint Gomer de sa femme Gwinmarie.--Car le diable -est le grand flatteur. Coeur de fiel, bouche de miel. - -Cependant quatre saints, qui sont connus pour leur étroite amitié, -saint Nil le Solitaire, saint Autremoine, saint Jean le Nain et saint -Médard, étaient précisément allés ce jour-là se promener sur les -bords de la mer Rouge. Comme ils arrivaient, tout en conversant, près -du bois de palmiers, le diable les vit venir vers lui avant d'être -aperçu par eux. Il prit incontinent la forme d'un vieillard -très-pauvre et très-cassé et se mit à pousser des cris lamentables. -Les saints s'approchèrent. «Qu'est-ce? dit saint Nil.--Hélas! hélas! -mes bons seigneurs, s'écria le diable, venez à mon aide, je vous en -supplie. J'ai un très-méchant maître, je suis un pauvre esclave, j'ai -un très-méchant maître qui est un marchand du pays de Fez. Or vous -savez que tous ceux de Fez, les Maures, Numides, Garamantes et tous -les habitants de la Barbarie, de la Nubie et de l'Egypte, sont -mauvais, pervers, sujets aux femmes et aux copulations illicites, -téméraires, ravisseurs, hasardeux et impitoyables à cause de la -planète Mars. De plus, mon maître est un homme que tourmentent la bile -noire, la bile jaune et la pituite à Cicéron; de là une mélancolie -froide et sèche qui le rend timide, de peu de courage, avec beaucoup -d'inventions néanmoins pour le mal. Ce qui retombe sur nous, pauvres -esclaves, sur moi, pauvre vieux.--Où voulez-vous en venir, mon ami? -dit saint Autremoine avec intérêt.--Voilà, mon bon seigneur, répondit -le démon. Mon maître est un grand voyageur. Il a des manies. Dans tous -les pays où il va, il a le goût de bâtir dans son jardin une montagne -du sable qu'on ramasse au bord des mers près desquelles ce méchant -homme s'établit. Dans la Zélande il a édifié un tas de sable fangeux -et noir; dans la Frise un tas de gros sable mêlé de ces coquilles -rouges, parmi lesquelles on trouve le cône tigré; et dans la -Chersonèse cimbrique, qu'on nomme aujourd'hui Jutland, un tas de sable -fin mêlé de ces coquilles blanches parmi lesquelles il n'est pas rare -de rencontrer la telline-soleil-levant...--Que le diable t'emporte! -interrompit saint Nil, qui est d'un naturel impatient. Viens au fait. -Voilà un quart d'heure que tu nous fais perdre à écouter des -sornettes. Je compte les minutes.» Le diable s'inclina humblement: -«Vous comptez les minutes, monseigneur? c'est un noble goût. Vous -devez être du Midi; car ceux du Midi sont ingénieux et adonnés aux -mathématiques, parce qu'ils sont plus voisins que les autres hommes du -cercle des étoiles errantes.» Puis, tout à coup, éclatant en sanglots -et se meurtrissant la poitrine du poing: «Hélas! hélas! mes bons -princes, j'ai un bien cruel maître. Pour bâtir sa montagne il m'oblige -à venir tous les jours, moi vieillard, remplir cette outre de sable au -bord de la mer. Il faut que je la porte sur mes épaules. Quand j'ai -fait un voyage, je recommence, et cela dure depuis l'aube du jour -jusqu'au coucher du soleil. Si je veux me reposer, si je veux dormir, -si je succombe à la fatigue, si l'outre n'est pas bien pleine, il me -fait fouetter. Hélas! je suis bien misérable et bien battu et bien -accablé d'infirmités. Hier, j'avais fait six voyages dans la journée; -le soir venu, j'étais si las que je n'ai pu hausser jusqu'à mon dos -cette outre que je venais d'emplir; et j'ai passé ici toute la nuit, -pleurant à côté de ma charge et épouvanté de la colère de mon maître. -Mes seigneurs, mes bons seigneurs, par grâce et par pitié, aidez-moi à -mettre ce fardeau sur mes épaules, afin que je puisse m'en retourner -auprès de mon maître, car, si je tarde, il me tuera. Ahi! ahi!» - -En écoutant cette pathétique harangue, saint Nil, saint Autremoine et -saint Jean le Nain se sentirent émus, et saint Médard se mit à -pleurer, ce qui causa sur la terre une pluie de quarante jours. - -Mais saint Nil dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en ai -regret; mais il faudrait mettre la main à cette outre qui est une -chose morte, et un verset de la très-sainte Ecriture défend de -toucher aux choses mortes sous peine de rester impur.» - -Saint Autremoine dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en -ai regret; mais je considère que ce serait une bonne action, et les -bonnes actions ayant l'inconvénient de pousser à la vanité celui qui -les fait, je m'abstiens d'en faire pour conserver l'humilité.» - -Saint Jean le Nain dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en -ai regret; mais, comme tu vois, je suis si petit que je ne pourrais -atteindre à ta ceinture. Comment ferais-je pour te mettre cette charge -sur les épaules?» - -Saint Médard, tout en larmes, dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon -ami, et j'en ai regret; mais je suis si ému vraiment, que j'ai les -bras cassés.» - -Et ils continuèrent leur chemin. - -Le diable enrageait. «Voilà des animaux! s'écria-t-il en regardant les -saints s'éloigner. Quels vieux pédants! Sont-ils absurdes avec leurs -grandes barbes! Ma parole d'honneur, ils sont encore plus bêtes que -l'ange!» - -Lorsqu'un de nous enrage, il a du moins la ressource d'envoyer au -diable celui qui l'irrite. Le diable n'a pas cette douceur. Aussi y -a-t-il dans toutes ses colères une pointe qui rentre en lui-même et -qui l'exaspère. - -Comme il maugréait en fixant son oeil plein de flamme et de fureur sur -le ciel, son ennemi, voilà qu'il aperçoit dans les nuées un point -noir. Ce point grossit, ce point approche; le diable regarde; c'était -un homme,--c'était un chevalier armé et casqué,--c'était un chrétien -ayant la croix rouge sur la poitrine,--qui tombait des nues. - -«Que n'importe qui soit loué! cria le démon en sautant de joie. Je -suis sauvé. Voilà mon chrétien qui m'arrive! Je n'ai pas pu venir à -bout de quatre saints, mais ce serait bien le diable si je ne venais -pas à bout d'un homme. - -En ce moment-là, Pécopin, doucement déposé sur le rivage, mettait pied -à terre. - -Apercevant ce vieillard, lequel était là comme un esclave qui se -repose à côté de son fardeau, il marcha vers lui et lui dit: «Qui -êtes-vous, l'ami? et où suis-je? - -Le diable se prit à geindre piteusement: «Vous êtes au bord de la mer -Rouge, monseigneur, et moi je suis le plus malheureux des misérables.» -Sur ce, il chanta au chevalier la même antienne qu'aux saints, le -suppliant pour conclusion de l'aider à charger cette outre sur son -dos. - -Pécopin hocha la tête: «Bonhomme, voilà une histoire peu -vraisemblable. - ---Mon beau seigneur qui tombez du ciel, répondit le diable, la vôtre -l'est encore moins, et pourtant elle est vraie. - ---C'est juste, dit Pécopin. - ---Et puis, reprit le démon, que voulez-vous que j'y fasse? si mes -malheurs n'ont pas bonne apparence, est-ce ma faute? Je ne suis qu'un -pauvre de besace et d'esprit; je ne sais pas inventer; il faut bien -que je compose mes gémissements avec mes aventures et je ne puis -mettre dans mon histoire que la vérité. Telle viande, telle soupe. - ---J'en conviens, dit Pécopin. - ---Et puis enfin, poursuivit le diable, quel mal cela peut-il vous -faire, à vous, mon jeune vaillant, d'aider un pauvre vieillard infirme -à attacher cette outre sur ses épaules?» - -Ceci parut concluant à Pécopin. Il se baissa, souleva de terre -l'outre, qui se laissa faire sans difficulté, et, la soutenant entre -ses bras, il s'apprêta à la poser sur le dos du vieillard qui se -tenait courbé devant lui. - -Un moment de plus, et c'était fait. - -Le diable a des vices; c'est là ce qui le perd. Il est gourmand. Il -eut dans cette minute-là l'idée de joindre l'âme de Pécopin aux -autres âmes qu'il allait emporter; mais pour cela il fallait d'abord -tuer Pécopin. - -Il se mit donc à appeler à voix basse un esprit invisible auquel il -commanda quelque chose en paroles obscures. - -Tout le monde sait que, lorsque le diable dialogue et converse avec -d'autres démons, il parle un jargon moitié italien, moitié espagnol. -Il dit aussi çà et là quelques mots latins. - -Ceci a été prouvé et clairement établi dans plusieurs rencontres, et -en particulier dans le procès du docteur Eugenio Torralva, lequel fut -commencé à Valladolid le 10 janvier 1528 et convenablement terminé le -6 mai 1531 par l'auto-da-fé dudit docteur. - -Pécopin savait beaucoup de choses. C'était, je vous l'ai dit, un -cavalier d'esprit qui était homme à soutenir bravement une vespérie. -Il avait des lettres. Il connaissait la langue du diable. - -Or, à l'instant où il lui attachait l'outre sur l'épaule, il entendit -le petit vieillard courbé dire tout bas: _Bamos, non cierra occhi, -verbera, frappa, y echa la piedra_. Ceci fut pour Pécopin comme un -éclair. - -Un soupçon lui vint. Il leva les yeux, et il vit à une grande hauteur -au-dessus de lui une pierre énorme que quelque géant invisible tenait -suspendue sur sa tête. - -Se rejeter en arrière, toucher de sa main gauche le talisman, saisir -de la droite son poignard et en percer l'outre avec une violence et -une rapidité formidables, c'est ce que fit Pécopin, comme s'il eût été -le tourbillon qui, dans la même seconde, passe, vole, tourne, brille, -tonne et foudroie. - -Le diable poussa un grand cri. Les âmes délivrées s'enfuirent par -l'issue que le poignard de Pécopin venait de leur ouvrir, laissant -dans l'outre leurs noirceurs, leurs crimes et leurs méchancetés, -monceau hideux, verrue abominable qui, par l'attraction propre au -démon, s'incrusta en lui, et, recouverte par la peau velue de l'outre, -resta à jamais fixée entre ses deux épaules. C'est depuis ce jour-là -qu'Asmodée est bossu. - -Cependant, au moment où Pécopin se rejetait en arrière, le géant -invisible avait laissé choir sa pierre, qui tomba sur le pied du -diable et le lui écrasa. C'est depuis ce jour-là qu'Asmodée est -boiteux. - -Le diable, comme Dieu, a le tonnerre à ses ordres; mais c'est un -affreux tonnerre inférieur qui sort de terre et déracine les arbres. -Pécopin sentit le rivage de la mer trembler sous lui et que quelque -chose de terrible l'enveloppait; une fumée noire l'aveugla, un bruit -effroyable l'assourdit; il lui sembla qu'il était tombé et qu'il -roulait rapidement en rasant le sol, comme s'il était une feuille -morte chassée par le vent. Il s'évanouit. - - -VII - -Propositions amiables d'un vieux savant retiré dans une cabane de -feuillage. - -Quand il revint à lui, il entendit une voix douce qui disait: _Phi -smâ_, ce qui en langage arabe signifie: il est dans le ciel. Il sentit -qu'une main était posée sur sa poitrine, et il entendit une autre voix -grave et lente qui répondait: _Lô, lô, machi mouth_, ce qui veut dire: -non, non, il n'est pas mort. Il ouvrit les yeux et vit un vieillard et -une jeune fille agenouillés près de lui. Le vieillard était noir comme -la nuit, il avait une longue barbe blanche tressée en petites nattes à -la mode des anciens mages, et il était vêtu d'un grand suaire de soie -verte sans plis. La jeune fille était couleur de cuivre rouge, avec de -grands yeux de porcelaine et des lèvres de corail. Elle avait des -anneaux d'or au nez et aux oreilles. Elle était charmante. - -Pécopin n'était plus au bord de la mer. Le souffle de l'enfer, le -poussant au hasard, l'avait jeté dans une vallée remplie de rochers et -d'arbres d'une forme étrange. Il se leva. Le vieillard et la jeune -fille le regardaient avec douceur. Il s'approcha d'un de ces arbres; -les feuilles se contractèrent; les branches se retirèrent; les fleurs, -qui étaient d'un blanc pâle, devinrent rouges; et tout l'arbre parut -en quelque sorte reculer devant lui. Pécopin reconnut l'arbre de la -honte et en conclut qu'il avait quitté l'Inde et qu'il était dans le -fameux pays de Pudiferan. - -Cependant le vieillard lui fit signe. Pécopin le suivit; et quelques -instants après le vieillard, la jeune fille et Pécopin étaient tous -trois assis sur une natte dans une cabane faite en feuilles de -palmier, dont l'intérieur, plein de pierres précieuses de toutes -sortes, étincelait comme un brasier ardent. - -Le vieillard se tourna vers Pécopin et lui dit en allemand: «Mon fils, -je suis l'homme qui sait tout, le grand lapidaire éthiopien, le taleb -des Arabes. Je m'appelle Zin-Eddin pour les hommes et Evilmerodach -pour les génies. Je suis le premier homme qui ait pénétré dans cette -vallée, tu es le deuxième. J'ai passé ma vie à dérober à la nature la -science des choses, et à verser aux choses la science de l'âme. Grâce -à moi, grâce à mes leçons, grâce aux rayons qui sont tombés depuis -cent ans de mes prunelles, dans cette vallée les pierres vivent, les -plantes pensent et les animaux savent. C'est moi qui ai enseigné aux -bêtes la médecine vraie, qui manque à l'homme. J'ai appris au pélican -à se saigner lui-même pour guérir ses petits blessés des vipères, au -serpent aveugle à manger du fenouil pour recouvrer la vue, à l'ours -attaqué de la cataracte à irriter les abeilles pour se faire piquer -les yeux. J'ai apporté aux aigles, lesquelles sont étroites, la pierre -oetites qui les fait pondre aisément. Si le geai se purge avec la -feuille du laurier, la tortue avec la ciguë, le cerf avec le dictame, -le loup avec la mandragore, le sanglier avec le lierre, la tourterelle -avec l'herbe helxine; si les chevaux gênés par le sang s'ouvrent -eux-mêmes une veine de la cuisse de derrière; si le stellion, à -l'époque de la mue, dévore sa peau pour se guérir du mal caduc; si -l'hirondelle guérit les ophthalmies de ses petits avec la pierre -calidoine qu'elle va chercher au delà des mers; si la belette se -munit de la rue quand elle veut combattre la couleuvre,--c'est moi, -mon fils, qui le leur ai enseigné. Jusqu'ici je n'ai eu que des -animaux pour disciples. J'attendais un homme. Tu es venu. Sois mon -fils. Je suis vieux. Je te laisserai ma cabane, mes pierreries, ma -vallée et ma science. Tu épouseras ma fille, qui s'appelle Aïssab, et -qui est belle. Je t'apprendrai à distinguer le rubis sandastre du -chrysolampis, à mettre la mère perle dans un pot de sel et à rallumer -le feu des rubis trop mornes en les trempant dans le vinaigre. Chaque -jour de vinaigre leur donne un an de beauté. Nous passerons notre vie -doucement à ramasser des diamants et à manger des racines. Sois mon -fils. - ---Merci, vénérable seigneur, dit Pécopin. J'accepte avec joie.» - -La nuit venue, il s'enfuit. - - -VIII - -Le chrétien errant. - -Il erra longtemps dans les pays. Dire tous les voyages qu'il fit, ce -serait raconter le monde. Il marcha pieds nus et en sandales: il monta -toutes les montures, l'âne, le cheval, le mulet, le chameau, le zèbre, -l'onagre et l'éléphant. Il subit toutes les navigations et tous les -navires, les vaisseaux ronds de l'Océan et les vaisseaux longs de la -Méditerranée, _oneraria et remigia_, galère et galion, frégate et -frégaton, felouque, polaque et tartane, barque, barquette et -barquerolle. Il se risqua sur les caracores de bois des Indiens de -Bantan et sur les chaloupes de cuir de l'Euphrate dont a parlé -Hérodote. Il fut battu de tous les vents, du levante-sirocco et du -sirocco-mezzogiorno, de la tramontane et de la galerne. Il traversa la -Perse, le Pégu, Bramaz, Tagatai, Transiane, Sagistan, l'Hasubi. Il vit -le Monomotapa comme Vincent le Blanc, Sofala comme Pedro Ordoñez, -Ormus comme le sieur de Fines, les sauvages comme Acosta, et les -géants comme Malherbe de Vitré. Il perdit dans le désert quatre doigts -du pied, comme Jérôme Costilla. Il se vit dix-sept fois vendu comme -Mendez-Pinto, fut forçat comme Texeus, et faillit être eunuque comme -Parisol. Il eut le mal des pyans, dont périssent les nègres, le -scorbut, qui épouvantait Avicenne, et le mal de mer, auquel Cicéron -préféra la mort. Il gravit des montagnes si hautes, qu'arrivé au -sommet il vomissait le sang, les flegmes et la colère. Il aborda l'île -qu'on rencontre parfois ne la cherchant point, et qu'on ne peut jamais -trouver la cherchant, et il vérifia que les habitants de cette ville -sont bons chrétiens. En Midelpalie, qui est au nord, il remarqua un -château dans un lieu où il n'y en a pas, mais les prestiges du -septentrion sont si grands, qu'il ne faut pas s'étonner de cela. Il -demeura plusieurs mois chez le roi de Mogor Ekebas, bien vu et caressé -de ce prince, de la cour duquel il racontait plus tard tout ce qu'ont -depuis couché par écrit les Anglais, les Hollandais et même les pères -jésuites. Il devint docte, car il avait les deux maîtres de toute -doctrine: voyage et malheur. Il étudia les faunes et les flores de -tous les climats. Il observa les vents par les migrations des oiseaux -et les courants par les migrations des céphalopodes. Il vit passer -dans les régions sous-marines l'ommastrephes sagittatus allant au pôle -nord, et l'ommastrephes giganteus allant au pôle sud. Il vit les -hommes et les monstres ainsi que l'ancien Grec Ulysse. Il connut -toutes les bêtes merveilleuses, le rosmar, le râle noir, le -solendguse, les garagians semblables à des aigles de mer, les queues -de jonc de l'île de Comore, les capercalzes d'Ecosse, les antenales -qui vont par troupes, les alcatrazes grands comme des oies, les -moraxos plus grands que les tiburons, les peymones des îles Maldives -qui mangent des hommes, le poisson manare qui a une tête de boeuf, -l'oiseau claki qui naît de certains bois pourris, le petit saru qui -chante mieux que le perroquet, et enfin le boranet, l'animal-plante -des pays tartares, qui a une racine en terre et qui broute l'herbe -autour de lui. Il tua à la chasse un triton de mer de l'espèce -yapiara et il inspira de l'amour à un triton de rivière de l'espèce -baëpapina. Un jour étant en l'île de Manar, qui est à deux cents -lieues de Goa, il fut appelé par des pêcheurs, lesquels lui montrèrent -sept hommes-évêques et neuf sirènes qu'ils avaient pris dans leurs -filets. Il entendit le bruit nocturne du forgeron marin, et il mangea -des cent cinquante-trois sortes de poissons qu'il y a dans la mer et -qui se trouvèrent tous dans le filet des apôtres quand ils pêchèrent -par ordre du Seigneur. En Scythie il perça à coups de flèches un -griffon auquel les peuples arimaspes faisaient la guerre pour avoir -l'or que cette bête gardait. Ces peuples voulurent le faire roi, mais -il se sauva. Enfin il manqua naufrager en mainte rencontre, et -notamment près du cap Gardafù, que les anciens appelaient Promontorium -aromatorum; et à travers tant d'aventures, tant d'erreurs, de -fatigues, de prouesses, de travaux et de misères, le brave et fidèle -chevalier Pécopin n'avait qu'un but, retrouver l'Allemagne; qu'une -espérance, rentrer au Falkenburg; qu'une pensée, revoir Bauldour. - -Grâce au talisman de la sultane qu'il portait toujours sur lui, il ne -pouvait, on s'en souvient, ni vieillir ni mourir. - -Il comptait pourtant tristement les années. A l'époque où il parvint -enfin à atteindre le nord du pays de France, cinq ans s'étaient -écoulés depuis qu'il n'avait vu Bauldour. Quelquefois il songeait à -cela le soir après avoir cheminé depuis l'aube, il s'asseyait sur une -pierre au bord de la route et il pleurait. - -Puis il se ranimait et prenait courage: «Cinq ans, pensait-il; oui, -mais je vais la revoir enfin. Elle avait quinze ans, eh bien, elle en -aura vingt!» Ses vêtements étaient en lambeaux, sa chaussure était -déchirée, ses pieds étaient en sang, mais la force et la joie lui -étaient revenues, et il se remettait en marche. - -C'est ainsi qu'il parvint jusqu'aux montagnes des Vosges. - - -IX - -Où l'on voit à quoi peut s'amuser un nain dans une forêt. - -Un soir, après avoir fait route toute la journée dans les rochers, -cherchant un passage pour descendre vers le Rhin, il arriva à l'entrée -d'un bois de sapins, de frênes et d'érables. Il n'hésita pas à y -pénétrer. Il y marchait depuis plus d'une heure quand tout à coup le -sentier qu'il suivait se perdit dans une clairière semée de houx, de -genévriers et de framboisiers sauvages. A côté de la clairière il y -avait un marais. Epuisé de lassitude, mourant de faim et de soif, -exténué, il regardait de côté et d'autre, cherchant une chaumière, une -charbonnerie ou un feu de pâtre, quand tout à coup une troupe de -tadornes passa près de lui en agitant ses ailes et en criant. Pécopin -tressaillit en reconnaissant ces étranges oiseaux qui font leurs nids -sous terre et que les paysans des Vosges appellent canards-lapins. Il -écarta les touffes de houx et vit fleurir et verdoyer de toutes parts -dans l'herbe le perce-pierre, l'angélique, l'ellébore et la grande -gentiane. Comme il se baissait pour s'en assurer, une coquille de -moule tombée sur le gazon frappa son regard. Il la ramassa. C'était -une de ces moules de la Vologne qui contiennent des perles grosses -comme des pois. Il leva les yeux; un grand-duc planait au-dessus de sa -tête. - -Pécopin commençait à s'inquiéter. On conviendra qu'il y avait de quoi. -Ces houx et ces framboisiers, ces tadornes, ces herbes magiques, cette -moule, ce grand-duc, tout cela était peu rassurant. Il était donc fort -alarmé et se demandait avec angoisse où il était, lorsqu'un chant -éloigné parvint jusqu'à lui. Il prêta l'oreille. C'était une voix -enrouée, cassée, chagrine, fâcheuse, sourde et criarde à la fois, et -voici ce qu'elle chantait: - - Mon petit lac engendre, en l'ombre qui l'abrite, - La riante Amphitrite et le noir Neptunus; - Mon humble étang nourrit, sur des monts inconnus, - L'empereur Neptunus et la reine Amphitrite. - - Je suis le nain, grand-père des géants. - Ma goutte d'eau produit deux océans. - - Je verse de mes rocs, que n'effleure aucune aile, - Un fleuve bleu pour elle, un fleuve vert pour lui. - J'épanche de ma grotte, où jamais feu n'a lui, - Le fleuve vert pour lui, le fleuve bleu pour elle. - - Je suis le nain, grand-père des géants. - Ma goutte d'eau produit deux océans. - - Une fine émeraude est dans mon sable jaune. - Un pur saphir se cache en mon humide écrin. - Mon émeraude fond et devient le beau Rhin; - Mon saphir se dissout, ruisselle et fait le Rhône. - - Je suis le nain, grand-père des géants. - Ma goutte d'eau produit deux océans. - -Pécopin n'en pouvait plus douter. Pauvre voyageur fatigué, il était -dans le fatal _bois des Pas-Perdus_. Ce bois est une grande forêt -pleine de labyrinthes, d'énigmes et de dédales où se promène le nain -Roulon. Le nain Roulon habite un lac dans les Vosges, au sommet d'une -montagne; et parce que de là il envoie un ruisseau au Rhône et un -autre ruisseau au Rhin, ce nain fanfaron se dit le père de la -Méditerranée et de l'Océan. Son plaisir est d'errer dans la forêt et -d'y égarer les passants. Le voyageur qui est entré dans le bois des -Pas-Perdus n'en sort jamais. - -Cette voix, cette chanson, c'étaient la chanson et la voix du méchant -nain Roulon. - -Pécopin éperdu se jeta la face contre terre.--Hélas! s'écria-t-il, -c'est fini, je ne reverrai jamais Bauldour. - ---Si fait, dit quelqu'un près de lui. - - -X - -Equis canibusque. - -Il se redressa; un vieux seigneur, vêtu d'un habit de chasse -magnifique, était debout devant lui à quelques pas. Ce gentilhomme -était complétement équipé. Un coutelas à poignée d'or ciselée lui -battait la hanche, et à sa ceinture pendait un cor incrusté d'étain et -fait de la corne d'un buffle. Il y avait je ne sais quoi d'étrange, de -vague et de lumineux dans ce visage pâle qui souriait éclairé de la -dernière lueur du crépuscule. Ce vieux chasseur ainsi apparu -brusquement dans un pareil lieu, à une pareille heure, vous eût -certainement semblé singulier ainsi qu'à moi; mais dans le bois des -Pas-Perdus on ne songe qu'à Roulon; ce vieillard n'était pas un nain, -et cela suffit à Pécopin. - -Le bonhomme, d'ailleurs, avait la mine gracieuse, accorte et avenante. -Et puis, bien qu'accoutré en déterminé chasseur, il était si vieux, si -usé, si courbé, si cassé, avait les mains si ridées et si débiles, les -sourcils si blancs et les jambes si amaigries, que c'eût été pitié -d'en avoir peur. Son sourire, mieux examiné, était le sourire banal et -sans profondeur d'un roi imbécile. - ---Que me voulez-vous? demanda Pécopin. - ---Te rendre à Bauldour, dit le vieux chasseur toujours souriant. - ---Quand? - ---Passe seulement une nuit en chasse avec moi. - ---Quelle nuit? - ---Celle qui commence. - ---Et je reverrai Bauldour? - ---Quand notre nuit de chasse sera finie, au soleil levant, je te -déposerai à la porte du Falkenburg. - ---Chasser la nuit? - ---Pourquoi pas? - ---Mais c'est fort étrange. - ---Bah! - ---Mais c'est très-fatigant. - ---Non. - ---Mais vous êtes bien vieux. - ---Ne t'inquiète pas de moi. - ---Mais je suis las, mais j'ai marché tout le jour, mais je suis mort -de faim et de soif, dit Pécopin. Je ne pourrai seulement monter à -cheval. - -Le vieux seigneur détacha de sa ceinture une gourde damasquinée -d'argent qu'il lui présenta. - ---Bois ceci. - -Pécopin porta avidement la gourde à ses lèvres. A peine avait-il avalé -quelques gorgées qu'il se sentit ranimé. Il était jeune, fort, alerte, -puissant. Il avait dormi, il avait mangé, il avait bu.--Il lui -semblait même par instant qu'il avait trop bu. - ---Allons, dit-il, marchons, courons, chassons toute la nuit, je le -veux bien; mais je reverrai Bauldour? - ---Après cette nuit passée, au soleil levant. - ---Et quel garant de votre promesse me donnez-vous? - ---Ma présence même. Le secours que je t'apporte. J'aurais pu te -laisser mourir ici de faim, de lassitude et de misère, t'abandonner au -nain promeneur du lac Roulon; mais j'ai eu pitié de toi. - ---Je vous suis, dit Pécopin. C'est dit, au soleil levant, à -Falkenburg. - ---Holà! vous autres! arrivez! en chasse! cria le vieux seigneur, -faisant effort avec sa voix décrépite. - -En jetant ce cri vers le taillis, il se retourna, et Pécopin vit qu'il -était bossu. Puis il fit quelques pas, et Pécopin vit qu'il était -boiteux. - -A l'appel du vieux seigneur, une troupe de cavaliers vêtus comme des -princes et montés comme des rois, sortit de l'épaisseur du bois. - -Ils vinrent se ranger dans un profond silence autour du vieux qui -paraissait leur maître. Tous étaient armés de couteaux ou d'épieux; -lui seul avait un cor. La nuit était tombée; mais autour des -gentilshommes se tenaient debout deux cents valets portant deux cents -torches. - ---_Ebbene_, dit le maître, _ubi sunt los perros?_ - -Ce mélange d'italien, de latin et d'espagnol fut désagréable à -Pécopin. - -Mais le vieux reprit avec impatience:--Les chiens! les chiens! - -Il achevait à peine, que d'effroyables aboiements remplissaient la -clairière. Une meute venait d'y apparaître. - -Une meute admirable, une vraie meute d'empereur. Des valets en -jaquettes jaunes et en bas rouges, des estafiers de chenil au visage -féroce et des nègres tout nus la tenaient robustement en laisse. - -Jamais concile de chiens ne fut plus complet. Il y avait là tous les -chiens possibles, accouplés et divisés par grappes et par raquettes, -selon les races et les instincts. Le premier groupe se composait de -cent dogues d'Angleterre et de cent lévriers d'attache avec douze -paires de chiens-tigres et douze paires de chiens-bauds. Le deuxième -groupe était entièrement formé de greffiers de Barbarie blancs et -marquetés de rouge, braves chiens qui ne s'étonnent pas du bruit, -demeurent trois ans dans leur bonté, sont sujets à courir au bétail et -servent pour la grande chasse. Le troisième groupe était une légion de -chiens de Norwége: chiens fauves, au poil vif tirant sur le roux, avec -une tache blanche au front ou au cou, qui sont de bons nez et de grand -coeur, et se plaisent au cerf surtout; chiens gris, léopardés sur -l'échine, qui ont les jambes de même poil que les pattes d'un lièvre -ou cannelées de rouge et de noir. Le choix en était excellent. Il n'y -avait pas un bâtard parmi ces chiens. Pécopin, qui s'y connaissait, -n'en vit pas parmi les fauves un seul qui fût jaune ou marqué de gris, -ni parmi les gris un seul qui fût argenté ou qui eût les pattes -fauves. Tous étaient authentiques et bons. Le quatrième groupe était -formidable; c'était une cohue épaisse, serrée et profonde de ces -puissants dogues noirs de l'abbaye de Saint-Aubert-en-Ardennes, qui -ont les jambes courtes et qui ne vont pas vite, mais qui engendrent de -si redoutables limiers et qui chassent si furieusement les sangliers, -les renards et les bêtes puantes. Comme ceux de Norwége, tous étaient -de bonne race et vrais chiens gentilshommes, et avaient évidemment -teté près du coeur. Ils avaient la tête moyenne, plutôt longue -qu'écrasée, la gueule noire et non rouge, les oreilles vastes, les -reins courbés, le râble musculeux, les jambes larges, la cuisse -troussée, le jarret droit bien herpé, la queue grosse près des reins -et le reste grêlé, le poil de dessous le ventre rude, les ongles -forts, le pied sec, en forme de pied de renard. Le cinquième groupe -était oriental. Il avait dû coûter des sommes immenses; car on n'y -avait mis que des chiens de Palimbotra, qui mordent les taureaux, des -chiens de Cintiqui, qui attaquent les lions, et des chiens du -Monomotapa, qui font partie de la garde de l'empereur des Indes. Du -reste tous, anglais, barbaresques, norwégiens, ardennais et indous, -hurlaient abominablement. Un parlement d'hommes n'eût pas fait mieux. - -Pécopin était ébloui de cette meute. Tous ses appétits de chasseur se -réveillaient. - -Cependant elle était un peu venue on ne sait d'où, et il ne pouvait -s'empêcher de se dire à lui-même qu'il était singulier qu'aboyant de -la sorte on ne l'eût pas entendue avant de la voir. - -Le maître-valet qui menait toute cette vénerie était à quelques pas de -Pécopin, lui tournant le dos. Pécopin alla à lui pour le questionner, -et lui mit la main sur l'épaule; le valet se retourna. Il était -masqué. - -Cela rendit Pécopin muet.--Il commençait même à se demander fort -sérieusement s'il suivrait en effet cette chasse, quand le vieillard -l'aborda.--Eh bien, chevalier, que dis-tu de nos chiens? - ---Je dis, mon beau sire, que, pour suivre de si terribles chiens, il -faudrait de terribles chevaux. - -Le vieux, sans répondre, porta à sa bouche un sifflet d'argent, qui -était fixé au petit doigt de sa main gauche, précaution d'homme de -goût qui est exposé à voir des tragédies, et il siffla. - -Au coup de sifflet, un bruit se fit dans les arbres, les assistants se -rangèrent, et quatre palefreniers en livrée écarlate surgirent, menant -deux chevaux magnifiques. L'un était un beau genet d'Espagne, à -l'allure magistrale, à la corne lisse, noirâtre, haute, arrondie, -bien creusée, aux paturons courts, entre-droits et lunés, aux bras -secs et nerveux, aux genoux décharnés et bien emboîtés. Il avait la -jambe d'un beau cerf, la poitrine large et bien ouverte, l'échine -grasse, double et tremblante. L'autre était un coureur tartare à la -croupe énorme, au corsage long, aux flancs bien unis, au manteau -bayardant. Son cou, d'une moyenne arcade, mais pas trop voûté, était -revêtu d'une vaste perruque flottante et crépelue; sa queue bien -épaisse pendait jusqu'à terre. Il avait la peau du front cousue sur -ses yeux gros et étincelants, la bouche grande, les oreilles -inquiètes, les naseaux ouverts, l'étoile au front, deux balzans aux -jambes, son courage en fleur et l'âge de sept ans. Le premier avait la -tête coiffée d'un chanfrein, le poitrail d'armes et la selle de -guerre. Le second était moins fièrement, mais plus splendidement -harnaché; il portait le mors d'argent, les roses dorées, la bride -brodée d'or, la selle royale, la housse de brocart, les houppes -pendantes et le panache branlant. L'un trépignait, bravait, ronflait, -rongeait son frein, brisait les cailloux et demandait la guerre. -L'autre regardait ça et là, cherchait les applaudissements, hennissait -gaiement, ne touchait la terre que du bout de l'ongle, faisait le -roi et piaffait à merveille. Tous deux étaient noirs comme -l'ébène.--Pécopin, les yeux presque effarés d'admiration, contemplait -ces deux merveilleuses bêtes. - ---Eh bien, dit le seigneur clopinant et toussant, et souriant -toujours, lequel prends-tu? - -Pécopin n'hésita plus, et sauta sur le genet. - ---Es-tu bien en selle? lui cria le vieillard. - ---Oui, dit Pécopin. - -Alors le vieux éclata de rire, arracha d'une main le harnais, le -panache, la selle et le caparaçon du cheval tartare, le saisit de -l'autre à la crinière, bondit comme un tigre et enfourcha à cru la -superbe bête qui tremblait de tous ses membres; puis, saisissant sa -trompe à sa ceinture, il se mit à sonner une fanfare tellement -formidable, que Pécopin assourdi crut que cet effrayant vieillard -avait le tonnerre dans la poitrine. - - -XI - -A quoi l'on s'expose en montant un cheval qu'on ne connaît pas. - -Au bruit de ce cor, la forêt s'éclaira dans ses profondeurs de mille -lueurs extraordinaires, des ombres passèrent dans les futaies, des -voix lointaines crièrent:--En chasse! La meute aboya, les chevaux -reniflèrent et les arbres frissonnèrent comme par un grand vent. - -En ce moment-là une cloche fêlée, qui semblait bêler dans les -ténèbres, sonna minuit. - -Au douzième coup le vieux seigneur emboucha son cor d'ivoire une -seconde fois, les valets délièrent la meute, les chiens lâchés -partirent comme la poignée de pierres que lance la baliste, les cris -et les hurlements redoublèrent, et tous les chasseurs, et tous les -piqueurs, et tous les veneurs, et le vieillard, et Pécopin, -s'élancèrent au galop. - -Galop rude, violent, rapide, étincelant, vertigineux, surnaturel, qui -saisit Pécopin, qui l'entraîna, qui l'emporta, qui faisait résonner -dans son cerveau tous les pas du cheval comme si son crâne eût été le -pavé du chemin, qui l'éblouissait comme un éclair, qui l'enivrait -comme une orgie, qui l'exaspérait comme une bataille; galop qui par -moments devenait tourbillon, tourbillon qui parfois devenait ouragan. - -La forêt était immense, les chasseurs étaient innombrables, les -clairières succédaient aux clairières, le vent se lamentait, les -broussailles sifflaient, les chiens aboyaient, la colossale silhouette -noire d'un énorme cerf à seize andouillers apparaissait par instants à -travers les branchages et fuyait dans les pénombres et dans les -clartés, le cheval de Pécopin soufflait d'une façon terrible, les -arbres se penchaient pour voir passer cette chasse et se renversaient -en arrière après l'avoir vue, des fanfares épouvantables éclataient -par intervalles, puis elles se taisaient tout à coup, et l'on -entendait au loin le cor du vieux chasseur. - -Pécopin ne savait où il était. En galopant près d'une ruine ombragée -de sapins, parmi lesquels une cascade se précipitait du haut d'un -grand mur de porphyre, il crut retrouver le château de Nideck. Puis il -vit courir rapidement à sa gauche des montagnes qui lui parurent être -les Basses-Vosges; il reconnut successivement à la forme de leurs -quatre sommets le Ban-de-la-Roche, le Champ-du-Feu, le Climont et -l'Ungersberg. Un moment après il était dans les Hautes-Vosges. En -moins d'un quart d'heure son cheval eut traversé le Giromagny, le -Rotabac, le Sultz, le Barenkopf, le Graisson, le Bressoir, le -Haut-de-Honce, le mont de Lure, la Tête-de-l'Ours, le grand Donon et -le grand Ventron. Ces vastes cimes lui apparaissaient pêle-mêle dans -les ténèbres, sans ordre et sans lien; on eût dit qu'un géant avait -bouleversé la grande chaîne d'Alsace. Il lui semblait par moment -distinguer au-dessous de lui les lacs que les Vosges portent sur leurs -sommets, comme si ces montagnes eussent passé sous le ventre de son -cheval. C'est ainsi qu'il vit son ombre se réfléchir dans le -Bain-des-Païens et dans le Saut-des-Cuves, dans le lac Blanc et dans -le lac Noir. Mais il la vit comme les hirondelles voient la leur en -rasant le miroir des étangs, aussitôt disparue qu'apparue. Cependant, -si étrange et si effrénée que fût cette course, il se rassurait en -portant la main à son talisman et en songeant qu'après tout il ne -s'éloignait pas du Rhin. - -Tout à coup une brume épaisse l'enveloppa, les arbres s'y effacèrent, -puis s'y perdirent; le bruit de la chasse redoubla dans cette ombre, -et son genet d'Espagne se mit à galoper avec une nouvelle furie. Le -brouillard était si épais, que Pécopin y distinguait à peine les -oreilles de son cheval dressées devant lui. Dans des moments si -terribles, ce doit être un grand effort, et c'est à coup sûr un grand -mérite que de jeter son âme jusqu'à Dieu et son coeur jusqu'à sa -maîtresse. C'est ce que faisait dévotement le brave chevalier. Il -songeait donc au bon Dieu et à Bauldour, plus encore peut-être à -Bauldour qu'au bon Dieu, quand il lui sembla que la lamentation du -vent devenait comme une voix et prononçait distinctement ce mot: -_Heimburg_; en ce moment une grosse torche portée par quelque piqueur -traversa le brouillard, et, à la clarté de cette torche, Pécopin vit -passer au-dessus de sa tête un milan qui était percé d'une flèche et -qui volait pourtant. Il voulut regarder cet oiseau, mais son cheval -fit un bond, le milan donna un coup d'aile, la torche s'enfonça dans -le bois et Pécopin retomba dans la nuit. Quelques instants après le -vent parla encore et dit: _Vaugtsberg_; une nouvelle lueur illumina le -brouillard, et Pécopin aperçut dans l'ombre un vautour dont l'aile -était traversée par un javelot et qui volait pourtant. Il ouvrit les -yeux pour voir, il ouvrit la bouche pour crier; mais avant qu'il eût -lancé son regard, avant qu'il eût jeté son cri, la lueur, le vautour -et le javelot avaient disparu. Son cheval ne s'était pas ralenti une -minute et donnait tête baissée dans tous ces fantômes, comme s'il eût -été le cheval aveugle du démon Paphos ou le cheval sourd du roi -Sisymordachus. Le vent cria une troisième fois, et Pécopin entendit -cette voix lugubre de l'air qui disait: _Rheinstein_; un troisième -éclair empourpra les arbres dans la brume, et un troisième oiseau -passa. C'était un aigle qui avait une sagette dans le ventre et qui -volait pourtant. Alors Pécopin se souvint de la chasse du pfalzgraf, -où il s'était laissé entraîner, et il frissonna. Mais le galop du -genet était si éperdu, les arbres et les objets vagues du paysage -nocturne fuyaient si promptement, la vitesse de tout était si -prodigieuse autour de Pécopin, que, même en lui, rien ne pouvait -s'arrêter. Les apparences et les visions se succédaient si -confusément, qu'il ne pouvait même fixer sa pensée à ses tristes -souvenirs. Les idées passaient dans sa tête comme le vent. On -entendait toujours au loin le bruit de la chasse, et par instant le -monstrueux cerf de la nuit bramait dans les halliers. - -Peu à peu le brouillard s'était levé. Soudain l'air devint tiède, les -arbres changèrent de forme; des chênes-liéges, des pistachiers et des -pins d'Alep apparurent dans les rochers; une large lune blanche -entourée d'un immense halo éclairait lugubrement les bruyères. -Pourtant ce n'était pas jour de lune. - -En courant au fond d'un chemin creux, Pécopin se pencha et arracha à -la berge une poignée d'herbes. A la lueur de la lune il examina ces -plantes et reconnut avec angoisse l'anthylle vulnéraire des Cévennes, -la véronique filiforme et la férule commune dont les feuilles hideuses -se terminent par des griffes. Une demi-heure après le vent était -encore plus chaud; je ne sais quels mirages de la mer remplissaient à -de certains moments les intervalles des futaies; il se courba encore -une fois sur la berge du chemin et arracha de nouveau les premières -plantes que sa main rencontra. Cette fois c'était le cytise argenté de -Cette, l'anémone étoilée de Nice, la lavatère maritime de Toulon, le -géranium sanguineum des Basses-Pyrénées, si reconnaissable à sa -feuille cinq fois palmée, et l'astrantia major dont la fleur est un -soleil qui rayonne à travers un anneau comme la planète Saturne. -Pécopin vit qu'il s'éloignait du Rhin avec une effroyable rapidité; il -avait fait plus de cent lieues entre les deux poignées d'herbes. Il -avait traversé les Vosges, il avait traversé les Cévennes, il -traversait en ce moment les Pyrénées.--Plutôt la mort, pensa-t-il, et -il voulut se jeter en bas de son cheval. Au mouvement qu'il fit pour -se désarçonner, il se sentit étreindre les pieds comme par deux mains -de fer. Il regarda. Ses étriers l'avaient saisi et le tenaient. -C'étaient des étriers vivants. - -Les cris lointains, les hennissements et les aboiements faisaient -rage; le cor du vieux chasseur, précédant la chasse à une distance -effrayante, sonnait des mélodies sinistres; et à travers de grands -branchages bleuâtres que le vent secouait, Pécopin voyait les chiens -traverser à la nage des étangs pleins de reflets magiques. - -Le pauvre chevalier se résigna, ferma les yeux et se laissa emporter. - -Une fois il les rouvrit; la chaleur de fournaise d'une nuit tropicale -lui frappait le visage; de vagues rugissements de tigres et de chacals -arrivaient jusqu'à lui: il entrevit des ruines de pagodes sur le faîte -desquelles se tenaient gravement debout, rangés par longues files, des -vautours, des philosophes et des cigognes; des arbres d'une forme -bizarre prenaient dans les vallées mille attitudes étranges; il -reconnut le banyan et le baobab; l'oüé-nonbouyh sifflait, -l'oyra-rameum fredonnait, le petit gonambuch chantait. Pécopin était -dans une forêt de l'Inde. - -Il ferma les yeux. - -Puis il les rouvrit encore. En un quart d'heure aux souffles de -l'équateur avait succédé un vent de glace. Le froid était terrible. Le -sabot du cheval faisait crier le givre. Les rangifères, les alses et -les satyres couraient comme des ombres à travers la brume. L'âpreté -des bois et des montagnes était affreuse. Il n'y avait à l'horizon que -deux ou trois rochers d'une hauteur immense autour desquels volaient -les mouettes et les stercoraires, et à travers d'horribles verdures -noires on entrevoyait de grandes vagues blanches auxquelles le ciel -jetait des flocons de neige et qui jetaient au ciel des flocons -d'écume. Pécopin traversait les mélèzes de la Biarmie, qui sont au cap -Nord. - -Un moment après la nuit s'épaissit. Pécopin ne vit plus rien, mais il -entendit un bruit épouvantable et il reconnut qu'il passait près du -gouffre Maelstron, qui est le Tartare des anciens et le nombril de la -mer. - -Qu'était-ce donc que cette effroyable forêt, qui faisait le tour de la -terre? - -Le cerf à seize andouillers reparaissait par intervalles, toujours -fuyant et toujours poursuivi. Les ombres et les rumeurs se -précipitaient pêle-mêle sur sa trace, et le cor du vieux chasseur -dominait tout, même le bruit du gouffre Maelstron. - -Tout à coup le genet s'arrêta court. Les aboiements cessèrent, tout se -tut autour de Pécopin. Le pauvre chevalier, qui depuis plus d'une -heure avait refermé les yeux, les rouvrit. Il était devant la façade -d'un sombre et colossal édifice dont les fenêtres éclairées semblaient -jeter des regards. Cette façade était noire comme un masque et vivante -comme un visage. - - -XII - -Description d'un mauvais gîte. - -Ce qu'était cet édifice, il serait malaisé de le dire. C'était une -maison forte comme une citadelle, une citadelle magnifique comme un -palais, un palais menaçant comme une caverne, une caverne muette comme -un tombeau. - -On n'y entendait aucune voix, on n'y voyait aucune ombre. - -Autour de ce château, dont l'immensité avait je ne sais quoi de -surnaturel, la forêt s'étendait à perte de vue. Il n'y avait plus de -lune sur l'horizon. On n'apercevait au ciel que quelques étoiles qui -étaient rouges comme du sang. - -Le cheval s'était arrêté au pied d'un perron qui aboutissait à une -grande porte fermée. Pécopin regarda à droite et à gauche, et il lui -sembla distinguer tout le long de la façade d'autres perrons au bas -desquels se tenaient immobiles d'autres cavaliers arrêtés comme lui et -qui semblaient attendre en silence. - -Pécopin tira son poignard; et il allait heurter du pommeau la -balustrade de marbre du perron, quand le cor du vieux chasseur éclata -subitement près du château, probablement derrière la façade, puissant, -énorme, sonore, assourdissant comme le clairon plein d'orage où -souffle le mauvais ange. Ce cor, dont le bruit courbait visiblement -les arbres, chantait dans les ténèbres un effroyable hallali. - -Le cor se tut. A peine eut-il fini, que les portes du château -s'ouvrirent en dehors à deux battants, comme si un vent intérieur les -eût violemment poussées toutes à la fois. Un flot de lumière en -sortit. - -Le genet monta les degrés du perron, et Pécopin entra dans une vaste -salle splendidement illuminée. - -Les murailles de cette salle étaient couvertes de tapisseries figurant -des sujets tirés de l'histoire romaine. Les entre-deux des lambris -étaient revêtus de cyprès et d'ivoire. En haut régnait une galerie -pleine de fleurs et d'arbres, et dans un angle, sous une rotonde, on -voyait un lieu pour les femmes pavé d'agate. Le reste du pavé était -une mosaïque représentant la guerre de Troie. - -Du reste, personne; la salle était déserte. Rien de plus sinistre que -cette grande clarté dans cette grande solitude. - -Le cheval, qui allait de lui-même et dont le pas sonnait gravement sur -le pavé, traversa lentement cette première salle et entra dans une -seconde chambre, qui était de même illuminée, immense et déserte. - -De larges panneaux de cèdre sculpté se développaient autour de cette -chambre, et dans ces panneaux un mystérieux artiste avait encadré des -tableaux merveilleux incrustés de nacre et d'or. C'étaient des -batailles, des chasses, des fêtes représentant des châteaux pleins -d'artifices à feu assiégés et pris par des faunes et des sauvages, des -joutes et des guerres navales avec toutes sortes de vaisseaux courant -sur un océan de turquoises, d'émeraudes et de saphirs, qui imitait -admirablement la rondeur de l'eau salée et la tumeur de la mer. - -Au-dessous de ces tableaux une frise fouillée du ciseau le plus fin -et le plus magistral figurait, dans les innombrables rapports qu'elles -ont entre elles, les trois espèces de créatures terrestres qui -contiennent des esprits: les géants, les hommes et les nains; et -partout, dans cette oeuvre, les géants et les nains humiliaient -l'homme, plus petit que les géants et plus bête que les nains. - -Le plafond pourtant semblait rendre je ne sais quel malicieux hommage -au génie humain. Il était entièrement composé de médaillons accostés -dans lesquels brillaient, éclairés d'un feu sombre et coiffés de -couronnes de Pluton, les portraits de tous les hommes à qui la terre -doit des découvertes réputées utiles, et qui, pour ce motif, sont -appelés les _bienfaiteurs de l'humanité_. Chacun était là pour -l'invention qu'il a faite. Arabus y était pour la médecine, Dédalus -pour les labyrinthes, Pisistrate pour les livres, Aristote pour les -bibliothèques, Tubalcaïn pour les enclumes, Architas pour les machines -de guerre, Noé pour la navigation, Abraham pour la géométrie, Moïse -pour la trompette, Amphictyon pour la divination des songes, Frédéric -Barberousse pour la chasse au faucon, et le sieur Bachou, Lyonnais, -pour la quadrature du cercle. Dans les angles de la voûte et dans les -pendentifs se groupaient, comme des maîtresses-constellations de ce -ciel d'étoiles humaines, force visages illustres: Flavius, qui a -trouvé la boussole; Christophe Colomb, qui a découvert l'Amérique; -Botargus, qui a imaginé les sauces de cuisine; Mars, qui a inventé la -guerre; Faustus, qui a inventé l'imprimerie; le moine Schwartz, qui a -inventé la poudre; et le pape Pontian, qui a inventé les cardinaux. - -Plusieurs de ces fameux personnages étaient inconnus à Pécopin, par la -grande raison qu'ils n'étaient pas encore nés à l'époque où se passe -cette histoire. - -Le chevalier pénétra ainsi, marchant où le menait le pas de son -cheval, dans une longue enfilade de salles magnifiques. En l'une -d'elles il remarqua sur le mur oriental cette inscription en lettres -d'or: «Le caoué des Arabes, autrement dit cavé, est une herbe qui -croît en abondance dans l'empire du Turc, et qu'on appelle dans l'Inde -l'herbe miraculeuse, étant préparée comme il s'ensuit: prenez -demi-once de cette herbe que vous mettrez en poudre et ferez infuser -dans une pinte d'eau commune trois ou quatre heures; puis vous la -faites bouillir de sorte qu'il y ait un tiers de consommé. Buvez-la -peu à peu, quasi comme en humant. Les personnes de condition -l'adoucissent avec le sucre et l'aromatisent avec l'ambre gris.» - -En face, sur le mur occidental, brillait cette autre légende: «Le feu -grégeois se fait et excite dans l'eau avec du charbon de saule, du -sel, de l'eau-de-vie, du soufre, de la poix, de l'encens et du -camphre, lequel même brûle seul dans l'eau sans autre mixtion et -consume toute matière.» - -Dans une autre salle il n'y avait pour tout ornement que le portrait -fort ressemblant de ce laquais qui, au festin de Trimalcion, faisait -le tour de la table en chantant d'une voix délicate les sauces où il -entre du benjoin. - -Partout des torchères, des lustres, des chandelles et des girandoles, -reflétés par d'immenses miroirs de cuivre et d'acier, étincelaient -dans ces chambres démesurées et opulentes où Pécopin ne rencontra pas -un être vivant, et à travers lesquelles il s'avançait, l'oeil hagard -et l'esprit trouble, seul, inquiet, effaré, plein de ces idées -inexprimables et confuses qui viennent aux rêveurs dans le sombre des -bois. - -Enfin il arriva devant une porte de métail rougeâtre au-dessus de -laquelle s'arrondissait, dans un feuillage de pierreries, une grosse -pomme d'or, et sur cette pomme il lut ces deux lignes: - - ADAM A INVENTÉ LE REPAS, - ÈVE A INVENTÉ LE DESSERT. - - -XIII - -Telle auberge, telle table d'hôte. - -Comme il cherchait à approfondir le sens lugubrement ironique de cette -inscription, la porte s'ouvrit lentement, le cheval entra, et Pécopin -fut comme un homme qui passe brusquement du plein soleil de midi dans -une cave. La porte s'était refermée derrière lui, et le lieu dans -lequel il venait d'entrer était si ténébreux, qu'au premier moment il -se crut aveuglé. Il apercevait seulement à quelque distance une large -lueur blême. Peu à peu ses yeux, éblouis par la lumière surnaturelle -des antichambres qu'ils venaient de traverser, s'accoutumèrent à -l'obscurité, et il commença à distinguer, comme dans une vapeur, les -mille piliers monstrueux d'une prodigieuse salle babylonienne. La -lueur qui était au milieu de cette salle prit des contours, des formes -s'y dessinèrent, et au bout de quelques instants le chevalier vit se -développer dans l'ombre, au centre d'une forêt de colonnes torses, une -grande table lividement éclairée par un chandelier à sept branches, à -la pointe desquelles tremblaient et vacillaient sept flammes bleues. - -Au haut bout de cette table, sur un trône d'or vert, était assis un -géant d'airain qui était vivant. Ce géant était Nemrod. A sa droite -et à sa gauche siégeaient sur des fauteuils de fer une foule de -convives pâles et silencieux, les uns coiffés du bonnet à la -mauresque, les autres plus couverts de perles que le roi de Bisnagar. - -Pécopin reconnut là tous les fameux chasseurs qui ont laissé trace -dans les histoires: le roi Mithrobuzane, le tyran Machanidas, le -consul romain Æmilius Barbula II; Rollo, roi de la mer; Zuentibold, -l'indigne fils du grand Arnolphe, roi de Lorraine; Haganon, favori de -Charles de France; Herbert, comte de Vermandois; Guillaume -Tête-d'Etoupe, comte de Poitiers, auteur de l'illustre maison de -Rechignevoisin; le pape Vitalianus; Fardulfus, abbé de Saint-Denis; -Athelstan, roi d'Angleterre, et Aigrold, roi de Danemark. A côté de -Nemrod se tenait accoudé le grand Cyrus, qui fonda l'empire persan -deux mille ans avant Jésus-Christ, et qui portait sur sa poitrine ses -armoiries, lesquelles sont, comme on sait, de sinople à un lion -d'argent sans vilenie, couronné de laurier d'or à une bordure crénelée -d'or et de gueules chargée de huit tierces-feuilles à queue d'argent. - -Cette table était servie selon l'étiquette impériale, et aux quatre -angles il y avait quatre chasseresses distinguées et illustres: la -reine Emma, la reine Ogive, mère de Louis d'Outre-mer, la reine -Gerberge, et Diane, laquelle, en sa qualité de déesse, avait un dais -et un cadenas comme les trois reines. - -Aucun de ces convives ne mangeait, aucun ne parlait, aucun ne -regardait. Une large place vide au milieu de la nappe semblait -attendre qu'on servît le repas, et il n'y avait sur la table que des -flacons où étincelaient mille boissons des pays les plus variés, le -vin de palme de l'Inde, le vin de riz de Bengala, l'eau distillée de -Sumatra, l'arak du Japon, le pamplis des Chinois et le pechmez des -Turcs. Çà et là, dans de vastes cruches de terre richement émaillée, -écumait ce breuvage que les Norwégiens appellent wel, les Goths buska, -les Carinthiens vo, les Sclavons oll, les Dalmates bieu, les Hongrois -ser, les Bohêmes piva, les Polonais pwo, et que nous nommons bière. - -Des nègres qui ressemblaient à des démons ou des démons qui -ressemblaient à des nègres entouraient la table, debout, muets, la -serviette au bras et l'aiguière à la main. Chaque convive avait, comme -il convient, son nain à côté de lui. Madame Diane avait son lévrier. - -En regardant attentivement dans les profondeurs les plus brumeuses de -ce lieu extraordinaire, Pécopin vit que dans l'immensité peut-être -sans fond de la salle, sous la forêt de colonnes, il y avait une -multitude de spectateurs; tous à cheval comme lui, tous en habit de -chasse: ombres par l'obscurité, statues par l'immobilité, spectres par -le silence. Parmi les plus rapprochés, il crut reconnaître les -cavaliers qui accompagnaient le vieux chasseur dans le bois des -Pas-Perdus. Comme je viens de le dire, convives, valets, assistants, -gardaient un silence effrayant, et plutôt que d'entendre un souffle -sortir de cette foule, on eût entendu chuchoter les pierres d'un -tombeau. - -Il faisait très-froid dans ces ténèbres. Pécopin était glacé jusque -dans les os; cependant il sentait la sueur ruisseler sur tous ses -membres. - -Tout à coup des jappements retentirent, d'abord lointains, bientôt -violents, joyeux et sauvages; puis le cor du vieux chasseur s'y mêla -brusquement et se mit à exécuter, avec une splendeur triomphale, un -admirable hallali parfaitement étrange et nouveau, qui, retrouvé -plusieurs siècles plus tard par Roland de Lattre dans une inspiration -nocturne, valut à ce grand musicien, le 6 avril 1574, l'honneur d'être -créé par le pape Grégoire XIII chevalier de Saint-Pierre à l'éperon -d'or _de numero participantium_. - -A ce bruit, Nemrod leva la tête, l'abbé Fardulfus se détourna à demi, -et Cyrus, qui s'appuyait sur le coude droit, s'appuya sur le coude -gauche. - - -XIV - -Nouvelle manière de tomber de cheval. - -Les aboiements et le cor se rapprochèrent; une grande porte, faisant -face à celle par où Pécopin était entré, s'ouvrit à deux battants, et -le chevalier vit venir dans une longue galerie obscure les deux cents -valets porte-flambeaux soutenant sur leurs épaules un immense plat -d'or vert dans lequel gisait, au milieu d'une vaste sauce, le cerf aux -seize andouillers, rôti, noirâtre et fumant. - -En avant des valets, dont les deux cents torches étaient rouges comme -braise, marchait le vieux chasseur, son cor de buffle à la main, à -cheval sur le coureur tartare inondé d'écume. Il ne soufflait plus -dans sa trompe; mais il souriait courtoisement au milieu des -hurlements inouïs de la meute qui escortait le cerf, toujours conduite -par le piqueur masqué. - -Au moment où ce cortége déboucha de la galerie et rentra dans la -salle, les torches des valets devinrent bleues et les chiens se turent -subitement. Ces effroyables dogues aux gueules de lions et aux -rugissements de tigres s'avancèrent à la suite de leur maître, à pas -lents, la tête basse, la queue serrée entre les jambes, les reins -frissonnants d'une profonde terreur, les yeux suppliants, vers la -table où siégeaient les mystérieux convives toujours blêmes, -impassibles et mornes comme des faces de marbre. - -Arrivé près de la table, le vieux regarda en face les lugubres -soupeurs et éclata de rire: «Hombres y mugeres, or çà, vosotros, belle -signore, domini et dominæ, amigos mios, comment va la besogne? - ---Tu viens bien tard, dit l'homme d'airain. - ---C'est que j'avais un ami à qui je voulais faire voir la chasse, -répondit le vieillard. - ---Oui, répliqua Nemrod, mais regarde.» - -En même temps, étendant le pouce de sa main droite par-dessus son -épaule de bronze, il désignait derrière lui le fond de la salle. -L'oeil de Pécopin suivit machinalement l'indication du géant, et il -vit au loin se dessiner sur les murailles noires des ogives -blanchâtres, comme s'il y eût eu là des fenêtres vaguement frappées -par les premières lueurs de l'aube. - -«Eh bien! reprit le chasseur, il faut dépêcher.» - -Et, sur un signe qu'il leur fit, les deux cents porte-flambeaux, aidés -par les nègres, se disposèrent à placer le cerf rôti sur la table, au -pied du chandelier à sept branches. - -Alors, Pécopin enfonça les éperons dans les flancs du genet, qui lui -obéit, chose étrange, peut-être à cause de l'approche du jour, qui -affaiblit les sortiléges; il poussa son cheval entre les valets et la -table, se dressa debout sur les étriers, mit l'épée à la main, regarda -fixement tour à tour les sinistres visages de la grande table et le -vieux chasseur et s'écria d'une voix tonnante: «Pardieu! qui que vous -soyez, spectres, larves, apparences et visions, empereurs ou démons, -je vous défends de faire un pas, ou, par la mort et que Dieu m'aide! -je vous apprendrai à tous, même à toi, l'homme de bronze, ce que pèse -sur la tête d'un fantôme le soulier de fer d'un chevalier vivant! Je -suis dans la caverne des ombres, mais je prétends y faire à ma -fantaisie et à ma guise des choses réelles et terribles! ne vous en -mêlez pas, mes maîtres! Et toi qui m'as menti, vieux misérable, tu -peux bien dégainer en jeune homme, puisque tu souffles dans ta trompe -avec plus de rage qu'un taureau. Mets-toi donc en garde, ou, par la -messe! je te coupe les reins à travers le ventre, fusses-tu le roi -Pluto en personne! - ---Ah! vous voilà, mon cher! dit le vieux. Eh bien! vous allez souper -avec nous.» - -Le sourire qui accompagnait cette gracieuse invitation exaspéra -Pécopin: «En garde, vieux drôle! Ah! tu m'avais fait une promesse et -tu m'as trompé! - ---Hijo! attends la fin! qu'en sais-tu? - ---En garde, te dis-je! - ---Ouais! mon bon ami, vous prenez mal les choses. - ---Rends-moi Bauldour, tu me l'as promis! - ---Qui vous dit que je ne vous la rendrai pas? Mais qu'en ferez-vous -quand vous la reverrez? - ---Elle est ma fiancée, tu le sais bien, misérable, et je l'épouserai, -dit Pécopin. - ---Et ce sera probablement avant peu un triste et malheureux couple de -plus, répondit le vieux chasseur en hochant la tête. Après tout, bah! -qu'est-ce que cela me fait? Il faut que les choses soient ainsi. Le -mauvais exemple est donné aux mâles et aux femelles d'ici-bas par le -mâle et la femelle de là-haut, le soleil et la lune, qui font un -détestable ménage et ne sont jamais ensemble. - ---Holà! trêve à la raillerie, cria le chevalier, ou je t'extermine, et -j'extermine ces démons et leurs déesses, et j'en purge cette caverne.» - -Le vieux répondit avec un rire de bateleur: «Purge, mon ami! voici la -formule: séné, rhubarbe, sel d'Epsom. Le séné balaye l'estomac, la -rhubarbe nettoie le duodénum, le sel d'Epsom ramone les intestins.» - -Pécopin furieux s'élança sur lui l'épée haute; mais à peine son cheval -avait-il fait un pas qu'il le sentit trembler et s'affaisser. Il -regarda. Un froid et blanc rayon de jour pénétrait dans l'antre et -glissait sur les dalles bleuies. Excepté le vieux chasseur toujours -souriant et immobile, tous les assistants commençaient à s'effacer. Le -chandelier et les torches se mouraient; la prunelle des spectres, que -la brusque incartade de Pécopin avait un moment ranimée, n'avait plus -de regard; et à travers l'énorme torse d'airain du géant Nemrod, comme -à travers une jarre de verre, Pécopin distinguait nettement les -piliers du fond de la salle. - -Son cheval devenait impalpable et fondait lentement sous lui. Les -pieds de Pécopin étaient près de toucher la terre. - -Tout à coup un coq chanta. Il y avait je ne sais quoi de terrible dans -ce chant clair, métallique et vibrant, qui traversa l'oreille de -Pécopin comme une lame d'acier. Au même instant un vent frais passa, -son cheval s'évanouit sous lui, il chancela et faillit tomber. Quand -il se redressa, tout avait disparu. - -Il se trouvait seul, debout sur le sol, l'épée à la main, dans un -ravin obstrué de bruyères, à quelques pas d'une eau qui écumait dans -des rochers, à la porte d'un vieux château. Le jour naissait. Il leva -les yeux et poussa un cri de joie. Ce château, c'était le Falkenburg. - - -XV - -Où l'on voit quelle est la figure de rhétorique dont le bon Dieu use -le plus volontiers. - -Le coq chanta une seconde fois. Son chant partait de la basse-cour du -château. Ce coq, dont la voix venait de faire écrouler autour de -Pécopin le palais plein de vertiges des chasseurs nocturnes, avait -peut-être cette nuit même becqueté les miettes qui tombaient chaque -soir des mains bénies de Bauldour. - -O puissance de l'amour! force généreuse du coeur! chaud rayonnement -des belles passions et des belles années! A peine Pécopin eut-il revu -ces tours bien-aimées que la fraîche et éblouissante image de sa -fiancée lui apparut et le remplit de lumière, et qu'il sentit se -dissoudre en lui comme une fumée toutes les misères du passé, et les -ambassades, et les rois, et les voyages, et les spectres, et -l'effrayant gouffre de visions dont il sortait. - -Certes, ce n'est pas ainsi, avec la tête haute et le regard enflammé, -que le prêtre couronné dont parle le _Speculum historiale_ émergea du -milieu des fantômes après qu'il eut visité le sombre et splendide -intérieur du dragon d'airain. Et puisque cette figure redoutable vient -d'apparaître à celui qui raconte ces histoires, il convient de lui -jeter une malédiction et d'imposer ici un stigmate à ce faux sage qui -avait deux faces, tournées l'une vers la clarté, l'autre vers l'ombre, -et qui était à la fois pour Dieu le pape Sylvestre II et pour le -diable le magicien Gerbert. - -Vis-à-vis les traîtres et les personnages doubles la haine est devoir. -Tout Parisien doit en passant une pierre à Périnet Leclerq, tout -Espagnol au comte Julien, tout chrétien à Judas, et tout homme à -Satan. - -Du reste, ne l'oublions pas, Dieu met invariablement le jour à côté de -la nuit, le bien auprès du mal, l'ange en face du démon. -L'enseignement austère de la Providence résulte de cette éternelle et -sublime antithèse. Il semble que Dieu dise sans cesse: Choisissez. Au -onzième siècle, en regard du prêtre cabaliste Gerbert, il plaça le -chaste et savant Emuldus. Le magicien fut pape, le saint docteur fut -médecin. En sorte que les hommes purent voir sous le même ciel, parmi -les mêmes événements et à la même époque, la science blanche dans la -robe noire et la science noire dans la robe blanche. - -Pécopin avait remis son épée au fourreau et marchait à grands pas vers -le manoir dont les fenêtres, déjà égayées d'un rayon de soleil, -semblaient rendre à l'aube son sourire. Comme il approchait du pont, -duquel il ne reste qu'une arche aujourd'hui, il entendit derrière lui -une voix qui disait: «Eh bien, chevalier de Sonneck, ai-je tenu ma -promesse?» - - -XVI - -Où est traitée la question de savoir si l'on peut reconnaître -quelqu'un qu'on ne connaît pas. - -Il se retourna. Deux hommes étaient debout dans la bruyère. L'un était -le piqueur masqué, et Pécopin frissonna en l'apercevant. Il portait -sous son bras un grand portefeuille rouge. L'autre était un vieux -petit homme bossu, boiteux et fort laid. C'était lui qui avait parlé à -Pécopin, et Pécopin cherchait à se rappeler où il avait vu ce visage. - ---Mon gentilhomme, reprit le bossu, tu ne me reconnais donc pas? - ---Si fait, dit Pécopin. - ---A la bonne heure! - ---Vous êtes l'esclave des bords de la mer Rouge. - ---Je suis le chasseur du bois des Pas-Perdus, répondit le petit homme. - -C'était le diable. - ---Sur ma foi, repartit Pécopin, soyez ce qu'il vous plaît d'être; -mais, puisqu'en somme vous m'avez tenu parole, puisque me voilà à -Falkenburg, puisque je vais revoir Bauldour, je suis vôtre, messire, -et en toute loyauté je vous remercie. - ---Cette nuit tu m'accusais. Que t'ai-je dit? - ---Vous m'avez dit: Attends la fin. - ---Eh bien, maintenant tu me remercies; et je te dis encore: Attends la -fin! Tu te pressais peut-être trop de m'accuser, tu te hâtes peut-être -trop de me remercier. - -En parlant ainsi, le petit bossu avait un air inexprimable. L'ironie, -c'est le visage même du diable. Pécopin tressaillit. - ---Que voulez-vous dire? - -Le diable lui montra le piqueur masqué:--Reconnais-tu cet homme? - ---Oui. - ---Le connais-tu? - ---Non. - -Le piqueur se démasqua: c'était Erilangus. Pécopin se sentit trembler. -Le diable continua: - ---Pécopin, tu étais mon créancier. Je te devais deux choses: cette -bosse et ce pied-bot. Or je suis bon débiteur. Je suis allé trouver -ton ancien valet Erilangus pour m'informer de tes goûts. Il m'a conté -que tu aimais la chasse. Alors j'ai dit: Ce serait dommage de ne pas -faire chasser la chasse noire à ce beau chasseur. Comme le soleil -baissait je t'ai rencontré dans une clairière. Tu étais dans le bois -des Pas-Perdus. J'arrivais à temps; le nain Roulon t'allait prendre -pour lui, je t'ai pris pour moi. Voilà. - -Pécopin frémissait involontairement. Le diable ajouta: - ---Si tu n'avais eu ton talisman, je t'aurais gardé. Mais j'aime autant -que les choses soient comme elles sont. La vengeance se doit -assaisonner à diverses sauces. - ---Mais enfin que veux-tu dire, démon? reprit Pécopin avec effort. - -Le diable poursuivit: - ---Pour récompenser Erilangus de ses renseignements, je l'ai fait mon -portefeuille. Il a de bons bénéfices. - ---Mauvais drôle, me diras-tu enfin ce que cela signifie? répéta -Pécopin. - ---Que t'avais-je promis? - ---Qu'après cette nuit passée en chasse avec toi, au soleil levant, tu -me ramènerais au Falkenburg. - ---T'y voici. - ---Dis-moi donc, démon, est-ce que Bauldour est morte? - ---Non. - ---Est-ce qu'elle est mariée? - ---Non. - ---Est-ce qu'elle a pris le voile? - ---Non. - ---Est-ce qu'elle n'est plus au Falkenburg? - ---Si. - ---Est-ce qu'elle ne m'aime plus? - ---Toujours. - ---En ce cas et si tu dis vrai, s'écria Pécopin respirant comme s'il -eût été délivré du poids d'une montagne, qui que tu sois et quoi qu'il -arrive, je te remercie. - ---Va donc! dit le diable, tu es content et moi aussi. - -Cela dit, il saisit Erilangus dans ses bras, quoiqu'il fût petit et -qu'Erilangus fut grand; puis, tordant sa jambe difforme autour de -l'autre et se dressant sur la pointe du pied, il fit une pirouette, et -Pécopin le vit s'enfoncer en terre comme une vrille. Une seconde après -il avait disparu. - -La terre, en se refermant sur le diable, laissa échapper une jolie -petite lueur violette semée d'étincelles vertes, qui s'en alla -gaiement, avec force gambades et cabrioles, jusqu'à la forêt, où elle -resta quelque temps arrêtée et comme accrochée dans les arbres, les -colorant de mille nuances lumineuses, ainsi que fait l'arc-en-ciel -lorsqu'il se mêle à des feuillages. - - -XVII - -Les bagatelles de la porte. - -Pécopin haussa les épaules.--Bauldour est vivante, Bauldour est libre, -pensa-t-il, et Bauldour m'aime! Que puis-je craindre? Il y avait hier -au soir, avant que je rencontrasse ce démon, cinq ans précisément que -je l'avais quittée. Eh bien, il y aura cinq ans et un jour! je vais la -revoir plus belle que jamais. La femme, c'est le beau sexe; et vingt -ans, c'est le bel âge. - -Dans ces temps de fidélités robustes, on ne s'étonnait pas de cinq -ans. - -Tout en monologuant de la sorte, il approchait du château et il -reconnaissait avec joie chaque bossage du portail, chaque dent de la -herse et chaque clou du pont-levis. Il se sentait heureux et bienvenu. -Le seuil de la maison qui nous a vus enfants sourit en nous revoyant -hommes comme le visage satisfait d'une mère. - -Comme il traversait le pont, il remarqua près de la troisième arche un -fort beau chêne dont la tête dépassait de très-haut le parapet.--C'est -singulier! se dit-il, il n'y avait point d'arbre là. Puis il se -souvint que deux ou trois semaines avant le jour où il avait rencontré -la chasse du palatin il avait joué avec Bauldour au jeu des glands et -des osselets, en s'accoudant au parapet du pont, et que, précisément -à cet endroit, il avait laissé tomber un gland dans le fossé.--Diable! -pensa-t-il, le gland s'est fait chêne en cinq ans. Voilà un bon -terrain. - -Quatre oiseaux perchés dans ce chêne y jasaient à qui mieux mieux; -c'étaient un geai, un merle, une pie et un corbeau. Pécopin y fit à -peine attention, non plus qu'à un pigeon qui roucoulait dans un -colombier et à une poule qui gloussait dans la basse-cour. Il ne -songeait qu'à Bauldour et il se hâtait. - -Le soleil étant sur l'horizon, les valets de conciergerie venaient de -baisser le pont-levis. Au moment où Pécopin entra sous la porte, il -entendit derrière lui un éclat de rire qui semblait venir de -très-loin, quoique parfaitement distinct et fort prolongé. Il regarda -partout au dehors et ne vit personne. C'était le diable qui riait dans -sa caverne. - -Il y avait sous la voûte un réservoir d'eau que l'ombre et la -réverbération changeaient en miroir. Le chevalier s'y pencha. Après -les fatigues de ce long voyage qui lui avait à peine laissé sur le -corps quelques haillons, surtout après les secousses de cette nuit de -chasse surnaturelle, il s'attendait à avoir effroi de lui-même. Pas du -tout. Etait-ce vertu du talisman que lui avait donné la sultane, -était-ce effet de l'élixir que le diable lui avait fait boire, il -était plus charmant, plus frais, plus jeune et plus reposé que jamais. -Ce qui l'étonna surtout, ce fut de se voir couvert de vêtements tout -neufs et très-magnifiques. Les idées étaient tellement brouillées dans -son cerveau, qu'il ne put se rappeler à quel instant de la nuit on -l'avait équipé de la sorte. Il était fort beau ainsi. Il avait l'habit -d'un prince et l'air d'un génie. - -Tandis qu'il se mirait, un peu surpris, mais fort satisfait et se -trouvant à son goût, il entendit un second éclat de rire plus joyeux -encore que le premier. Il se retourna et ne vit personne. C'était le -diable qui riait dans sa caverne. - -Il traversa la cour d'honneur. Les hommes d'armes se penchèrent aux -créneaux des murailles; aucun ne le reconnut, et il n'en reconnut -aucun. Les servantes à jupons courts qui battaient le linge au bord -des lavoirs se retournèrent; aucune ne le reconnut, et il n'en -reconnut aucune. Mais il avait si bonne figure, qu'on le laissa -passer. Grande mine suppose grand nom. - -Il savait son chemin et se dirigea vers la petite tourelle-escalier -qui conduisait à la chambre de Bauldour. Tout en franchissant la cour, -il lui sembla que les façades du château étaient un peu bien -assombries et ridées, et que les lierres qui étaient aux murailles du -nord s'étaient démesurément épaissis, et que les vignes qui étaient -aux murailles du midi avaient singulièrement grossi. Mais un coeur -amoureux s'émerveille-t-il pour quelques pierres noires et quelques -feuilles de plus ou de moins? - -Quand il arriva à la tourelle, il eut quelque peine à en reconnaître -la porte. La voûte de cet escalier était une voûte-quartier de vis -suspendue en tour ronde, et au moment où Pécopin était parti du pays, -le père de Bauldour venait d'en faire reconstruire l'entrée à neuf -avec du beau grès blanc de Heidelberg. Or cette entrée, qui, selon le -calcul de Pécopin, était bâtie depuis cinq ans à peine, était -maintenant fort brunie et toute refendue et rongée par les herbes, et -elle abritait sous sa voussure trois ou quatre nids d'hirondelles. -Mais un coeur amoureux s'étonne-t-il pour quelques nids d'hirondelles? - -Si les éclairs avaient coutume de monter les escaliers, je leur -comparerais Pécopin. En un clin d'oeil il fut au cinquième étage, -devant la porte du retrait de Bauldour. Cette porte-là du moins -n'était ni noircie ni changée; elle était toujours propre, gaie, nette -et sans tache, avec ses ferrures luisantes comme l'argent, avec les -noeuds de son bois clairs comme la prunelle d'une belle fille, et l'on -voyait que c'était bien cette même porte virginale que la jeune -châtelaine n'avait jamais manqué de faire laver par ses femmes chaque -matin. La clef était à la serrure, comme si Bauldour eût attendu -Pécopin. - -Il n'avait qu'à poser la main sur cette clef et à entrer. Il s'arrêta. -Il était haletant de joie, de tendresse et de bonheur, et un peu aussi -d'avoir monté cinq étages. De grandes flammes roses passaient devant -ses yeux, et il lui semblait qu'elles rafraîchissaient son front. Un -bourdonnement lui remplissait la tête, son coeur battait dans ses -tempes. - -Quand ce premier moment fut calmé, quand le silence commença à se -faire en lui, il écouta. Comment dire ce qui s'émut dans cette pauvre -âme ivre d'amour? Il entendit à travers la porte le bruit d'un rouet -dans la chambre. - - -XVIII - -Où les esprits graves apprendront quelle est la plus impertinente des -métaphores. - -A la rigueur, ce pouvait bien ne pas être le rouet de Bauldour; ce -n'était peut-être que le rouet d'une de ses femmes: car auprès de sa -chambre Bauldour avait son oratoire, où souvent elle passait ses -journées. Si elle filait beaucoup, elle priait plus encore. Pécopin se -dit bien un peu tout cela; mais il n'en écouta pas moins le rouet avec -ravissement. Ce sont là de ces bêtises d'homme qui aime, qu'on fait -surtout quand on a un grand esprit et un grand coeur. - -Les moments comme celui où se trouvait Pécopin se composent d'extase -qui veut attendre et d'impatience qui veut entrer; l'équilibre dure -quelques minutes, puis il vient un instant où l'impatience l'emporte. -Pécopin tremblant posa enfin la main sur la clef, elle tourna dans la -serrure; le pêne céda, la porte s'ouvrit; il entra. - ---Ah! pensa-t-il, je me suis trompé, ce n'était pas le rouet de -Bauldour. - -En effet, il y avait bien dans la chambre quelqu'un qui filait, mais -c'était une vieille femme. Une vieille femme, c'est trop peu dire; -c'était une vieille fée, car les fées seules atteignent à ces âges -fabuleux et à ces décrépitudes séculaires. Or cette duègne paraissait -avoir et avait nécessairement plus de cent ans. Figurez-vous, si vous -pouvez, une pauvre petite créature humaine ou surhumaine courbée, -pliée, cassée, tannée, rouillée, éraillée, écaillée, renfrognée, -ratatinée et rechignée; blanche de sourcils et de cheveux, noire de -dents et de lèvres, jaune du reste, maigre, chauve, glabre, terreuse, -branlante et hideuse. Et si vous voulez avoir quelque idée de ce -visage, où mille rides venaient aboutir à la bouche comme les raies -d'une roue au moyeu, imaginez que vous voyez vivre l'insolente -métaphore des Latins, _anus_. Cet être vénérable et horrible était -assis ou accroupi près de la fenêtre, les yeux baissés sur son rouet -et le fuseau à la main comme une Parque. - -La bonne dame était probablement fort sourde; car au bruit que firent -la porte en s'ouvrant et Pécopin en entrant elle ne bougea pas. - -Cependant le chevalier ôta son infule et son bicoquet, comme il sied -devant des personnes d'un si grand âge, et dit en faisant un -pas:--Madame la duègne, où est Bauldour? - -La dame centenaire leva les yeux, laissa tomber son fil, trembla de -tous ses petits membres, poussa un petit cri, se souleva à demi sur sa -chaise, étendit vers Pécopin ses longues mains de squelette, fixa sur -lui son oeil de larve, et dit avec une voix faible et osseuse qui -semblait sortir d'un sépulcre:--O ciel! chevalier Pécopin, que -voulez-vous? vous faut-il des messes? O mon Dieu Seigneur! Chevalier -Pécopin, vous êtes donc mort, que voilà votre ombre qui revient? - ---Pardieu! ma bonne dame,--répondit Pécopin éclatant de rire et -parlant très-haut pour que Bauldour l'entendit si elle était dans son -oratoire, un peu surpris pourtant que cette duègne sût son nom,--je ne -suis pas mort. Ce n'est pas mon ombre qui apparaît; c'est moi qui -reviens, s'il vous plaît, moi Pécopin, un bon revenant de chair et -d'os. Et je ne veux pas de messes, je veux un baiser de ma fiancée, de -Bauldour, que j'aime plus que jamais. Entendez-vous, ma bonne dame! - -Comme il achevait ces mots, la vieille se jeta à son cou. - -C'était Bauldour. - -Hélas, la nuit de chasse du diable avait duré cent ans. - -Bauldour n'était pas morte, grâce à Dieu ou au démon; mais, au moment -où Pécopin, aussi jeune et plus beau peut-être qu'autrefois, la -retrouvait et la revoyait, la pauvre fille avait cent vingt ans et un -jour. - - -XIX - -Belles et sages paroles de quatre philosophes à deux pieds ornés de -plumes. - -Pécopin éperdu s'enfuit. Il se précipita au bas de l'escalier, -traversa la cour, poussa la porte, passa le pont, gravit -l'escarpement, franchit le ravin, sauta le torrent, troua la -broussaille, escalada la montagne et se réfugia dans la forêt de -Sonneck. Il courut tout le jour, effaré, épouvanté, désespéré, fou. Il -aimait toujours Bauldour, mais il avait horreur de ce spectre. Il ne -savait plus où en était son esprit, où en était sa mémoire, où en -était son coeur. Le soir venu, voyant qu'il approchait des tours de -son château natal, il déchira ses riches vêtements ironiques qui lui -venaient du diable, et les jeta dans le profond torrent de Sonneck. -Puis il s'arracha les cheveux, et tout à coup il s'aperçut qu'il -tenait à la main une poignée de cheveux blancs. Puis voilà que -subitement ses genoux tremblèrent, ses reins fléchirent; il fut obligé -de s'appuyer à un arbre, ses mains étaient affreusement ridées. Dans -l'égarement de sa douleur, n'ayant plus conscience de ce qu'il -faisait, il avait saisi le talisman suspendu à son cou, en avait brisé -la chaîne et l'avait jeté au torrent avec ses habits. - -Et les paroles de l'esclave de la sultane s'étaient sur-le-champ -accomplies. Il venait de vieillir de cent ans en une minute. Le matin -il avait perdu ses amours, le soir il perdait sa jeunesse. En ce -moment-là, pour la troisième fois dans cette fatale journée, quelqu'un -éclata de rire quelque part derrière lui. Il se retourna et ne vit -personne. Le diable riait dans sa caverne. - -Que faire après ce dernier accablement? il ramassa à terre un cotret -oublié par quelque fagotier; et, appuyé sur ce bâton, il marcha -péniblement vers son château, qui par bonheur était fort proche. Comme -il y arrivait, il vit aux derniers rayons du crépuscule un geai, une -pie, un merle et un corbeau qui étaient perchés sur le toit de la -porte entre les girouettes et qui semblaient l'attendre. Il entendit -une poule qu'il ne voyait pas et qui disait: _Pécopin! Pécopin!_ Et il -entendit un pigeon qu'il ne voyait pas et qui disait: _Bauldour! -Bauldour! Bauldour!_ Alors il se souvint de son rêve de Bacharach et -des paroles que lui avait adressées jadis--hélas! il y avait cent cinq -ans de cela!--le vieillard qui rangeait des souches le long d'un mur: -_Sire, pour le jeune homme, le merle siffle, le geai garrule, la pie -glapit, le corbeau croasse, le pigeon roucoule, la poule glousse; pour -le vieillard, les oiseaux parlent_. Il prêta donc l'oreille, et voici -le dialogue qu'il entendit: - - LE MERLE. - - Enfin, mon beau chasseur, te voilà de retour! - - LE GEAI. - - Tel qui part pour un an croit partir pour un jour. - - LE CORBEAU. - - Tu fis la chasse à l'aigle, au milan, au vautour. - - LA PIE. - - Mieux eût valu la faire au doux oiseau d'amour! - - LA POULE. - - Pécopin! Pécopin! - - LE PIGEON. - - Bauldour! Bauldour! Bauldour! - - - - -LETTRE XXII - -BINGEN. - - Un souvenir au peintre Poterlet.--Bingen.--Un peu - d'histoire.--Comment les villes se font dans les - confluents.--Paysage.--Le Johannisberg.--Le - Niederwald.--L'Ehrenfels.--Le Ruppertsberg.--Les ruines de - Disibodenberg.--Toutes sortes d'antithèses que le bon Dieu se - plaît à faire.--L'auteur dénonce à l'indignation publique - l'abominable _restauration_ de l'abbaye de Saint-Denis.--Bingen - à vol d'oiseau.--Le couplet de Barberousse.--Les poëtes sont - des empereurs; il faut bien que de temps en temps les empereurs - soient des poëtes.--Chant de Quasimodo chanté sur le - Rhin.--Rudesheim.--Eloge senti et littéraire du vent du - sud.--Comment on mange à Bingen.--Un gros major et un savant - chétif.--Monographie de la table d'hôte.--Monsieur Chose et - monsieur Machin.--Le poëte et l'avocat.--Les sagres - bleues.--L'auteur défie qui que ce soit de comprendre quoi que - ce soit aux vingt dernières lignes de cette lettre. - - - Mayence, 15 septembre. - -Vous me grondez dans votre dernière lettre, mon ami, et vous avez un -peu tort et un peu raison. Vous avez tort pour ce qui est de l'église -d'Epernay, car je n'ai pas réellement écrit ce que vous croyez avoir -lu. Et puis en même temps vous avez raison, car il paraît que je n'ai -pas été clair. Vous m'écrivez que vous avez pris des renseignements -au sujet de l'église d'Epernay, «que je me suis trompé en l'attribuant -à monsieur Poterlet-Galichet,» que «monsieur Poterlet-Galichet, brave, -digne et honorable bourgeois d'Epernay, est parfaitement étranger à la -construction de l'église, et qu'en outre il y a dans la ville deux -hommes fort distingués du nom de Poterlet: un ingénieur de rare mérite -et un jeune peintre plein d'avenir.» Je souscris à tout cela; et j'ai -connu moi-même il y a dix ans un jeune et charmant peintre qui -s'appelait _Poterlet_, et qui, si la mort ne l'avait enlevé à -vingt-cinq ans, serait aujourd'hui un grand talent pour le public, -comme il était en 1829 un grand talent pour ses amis. Mais je n'ai pas -dit ce que vous me faites dire. Relisez ma lettre, la seconde, je -crois; je n'y attribue pas le moins du monde l'église d'Epernay à -monsieur Galichet. Je dis seulement: «Cette église _me fait l'effet_ -d'avoir été bâtie,» etc. Plaisanterie quelconque qui ne tombe que sur -l'église. - -Ce petit compte réglé, je reviens d'Epernay à Bingen. La transition -est brusque et le pas est large; mais vous êtes de ces écouteurs -intelligents et doux, pénétrés de la nécessité des choses et de la loi -des natures, qui accordent aux poëtes les enjambements et aux rêveurs -les enjambées. - -Bingen est une jolie et belle ville, à la fois blanche et noire, grave -comme une ville antique et gaie comme une ville neuve, qui, depuis le -consul Drusus jusqu'à l'empereur Charlemagne, depuis l'empereur -Charlemagne jusqu'à l'archevêque Willigis, depuis l'archevêque -Willigis jusqu'au marchand Montemagno, depuis le marchand Montemagno -jusqu'au visionnaire Holzhausen, depuis le visionnaire Holzhausen -jusqu'au notaire Fabre, actuellement régnant dans le château de -Drusus, s'est peu à peu agglomérée et amoncelée, maison à maison, -dans l'Y du Rhin et de la Nâhe, comme la rosée s'amasse goutte à -goutte dans le calice d'un lis. Passez-moi cette comparaison, qui a le -tort d'être fleurie, mais qui a le mérite d'être vraie et qui -représente fidèlement, et pour tous les cas possibles, le mode de -formation d'une ville dans un confluent. - -Tout contribue à faire de Bingen une sorte d'antithèse bâtie au milieu -d'un paysage qui est lui-même une antithèse vivante. La ville, pressée -à gauche par la rivière, à droite par le fleuve, se développe en forme -de triangle autour d'une église gothique adossée à une citadelle -romaine. Dans la citadelle, qui date du premier siècle et qui a -longtemps servi de repaire aux chevaliers bandits, il y a un jardin de -curé; dans l'église, qui est du quinzième siècle, il y a le tombeau -d'un docteur quasi-sorcier, ce Barthélemy de Holzhausen, que -l'électeur de Mayence eût probablement fait brûler comme devin s'il ne -l'avait payé comme astrologue. Du côté de Mayence rayonne, étincelle -et verdoie la fameuse plaine-paradis qui ouvre le Rhingau. Du côté de -Coblenz les sombres montagnes de Leyen froncent le sourcil. Ici la -nature rit comme une belle nymphe étendue toute nue sur l'herbe; là -elle menace comme un géant couché. - -Mille souvenirs, représentés l'un par une forêt, l'autre par un -rocher, l'autre par un édifice, se mêlent et se heurtent dans ce coin -du Rhingau. Là-bas ce coteau vert, c'est le joyeux Johannisberg; au -pied du Johannisberg, ce redoutable donjon carré qui flanque l'angle -de la forte ville de Rudesheim, a servi de tête de pont aux Romains. -Au sommet du Niederwald, qui fait face à Bingen, au bord d'une -admirable forêt, sur la montagne qui commence maintenant -l'encaissement du Rhin, et qui avant les temps historiques en barrait -l'entrée, un petit temple à colonnes blanches, pareil à une rotonde -de café parisien, se dresse au-dessus du morose et superbe Ehrenfels, -construit au douzième siècle par l'archevêque Siegfried, mornes tours -qui ont été jadis une formidable citadelle et qui sont aujourd'hui une -ruine magnifique. Le joujou domine et humilie la forteresse. De -l'autre côté du Rhin, sur le Ruppertsberg, qui regarde le Niederwald, -dans les ruines du couvent de Disibodenberg, le puits béni creusé par -sainte Hildegarde avoisine l'infâme tour bâtie par Hatto. Les vignes -entourent le couvent, les gouffres environnent la tour. Des forgerons -se sont établis dans la tour, le bureau des douanes prussiennes s'est -installé dans le couvent. Le spectre de Hatto écoute sonner l'enclume, -et l'ombre de Hildegarde assiste au plombage des colis. - -Par un contraste bizarre, l'émeute de Civilis qui détruisit le pont de -Drusus, la guerre du Palatinat qui détruisit le pont de Willigis, les -légions de Tutor, les querelles des gaugraves Adolphe de Nassau et -Didier d'Isembourg, les Normands en 890, les bourgeois de Creuznach en -1279, l'archevêque Baudouin de Trèves en 1334, la peste en 1349, -l'inondation en 1458, le bailli palatin Goler de Ravensberg en 1496, -le landgrave Guillaume de Hesse en 1504, la guerre de trente ans, les -armées de la Révolution et de l'Empire, toutes les dévastations ont -successivement traversé cette plaine heureuse et sereine, tandis que -les plus ravissantes figures de la liturgie et de la légende, Gela, -Jutta, Liba, Guda; Gisèle, la douce fille de Broemser; Hildegarde, -l'amie de saint Bernard; Hiltrude, la pénitente du pape Eugène, ont -habité tour à tour ces sinistres rochers. L'odeur du sang est encore -dans la plaine, le parfum des saintes et des belles remplit encore la -montagne. - -Plus vous examinez ce beau lieu, plus l'antithèse se multiplie sous le -regard et sous la pensée. Elle se continue sous mille formes. Au -moment où la Nâhe débouche à travers les arches du pont de pierre sur -le parapet duquel le lion de Hesse tourne le dos à l'aigle de Prusse, -ce qui fait dire aux Hessois qu'il dédaigne et aux Prussiens qu'il a -peur, au moment, dis-je, où la Nâhe, qui arrive tranquille et lente du -mont Tonnerre, sort de dessous ce pont-limite, le bras vert de bronze -du Rhin saisit brusquement la blonde et indolente rivière et la plonge -dans le Bingerloch. Ce qui se fait dans le gouffre est l'affaire des -dieux. Mais il est certain que jamais Jupiter ne livra naïade plus -endormie à fleuve plus violent. - -L'église de Bingen est badigeonnée en gris au dehors comme au dedans. -Cela est absurde. Pourtant je vous déclare que les abominables -restaurations qui se font maintenant en France finiront par me -réconcilier avec le badigeon. Pour le dire en passant, je ne connais -rien en ce genre de plus déplorable que la restauration de l'abbaye de -Saint-Denis, achevée à cette heure, hélas! et la restauration de -Notre-Dame de Paris, ébauchée en ce moment. Je reviendrai quelque -jour, soyez-en certain, sur ces deux opérations barbares. Je ne puis -me défendre d'un sentiment de honte personnelle quand je songe que la -première s'est accomplie à nos portes et que la seconde se fait au -centre même de Paris. Nous sommes tous coupables de ce double crime -architectural, par notre silence, par notre tolérance, par notre -inertie, et c'est sur nous tous contemporains que la postérité fera un -jour justement retomber son blâme et son indignation, lorsqu'en -présence de deux édifices défigurés, abâtardis, parodiés, mutilés, -travestis, déshonorés, méconnaissables, elle nous demandera compte de -ces deux admirables basiliques, belles entre les belles églises, -illustres entre les illustres monuments, l'une qui était la métropole -de la royauté, l'autre qui est la métropole de la France. - -Baissons la tête d'avance. De pareilles restaurations équivalent à des -démolitions. - -Le badigeonnage, lui, se contente d'être stupide. Il n'est pas -dévastateur. Il salit, il englue, il souille, il enfarine, il tatoue, -il ridiculise, il enlaidit; il ne détruit pas. Il accommode la pensée -de César Césariano ou de Herwyn de Steinbach comme la face de Gautier -Garguille; il lui met un masque de plâtre. Rien de plus. Débarbouillez -cette pauvre façade empâtée de blanc, de jaune, ou de rose, ou de -gris, vous retrouverez vivant et pur le vénérable visage de l'église. - -S'asseoir au haut du Klopp, vers l'heure où le soleil décline, et de -là regarder la ville à ses pieds et autour de soi l'immense horizon; -voir les monts se rembrunir, les toits fumer, les ombres s'allonger et -les vers de Virgile vivre dans le paysage; aspirer dans un même -souffle le vent des arbres, l'haleine du fleuve, la brise des -montagnes et la respiration de la ville, quand l'air est tiède, quand -la saison est douce, quand le jour est beau, c'est une sensation -intime, exquise, inexprimable, pleine de petites jouissances secrètes -voilées par la grandeur du spectacle et la profondeur de la -contemplation. Aux fenêtres des mansardes, de jeunes filles chantent -les yeux baissés sur leur ouvrage; les oiseaux babillent gaiement dans -les lierres de la ruine, les rues fourmillent de peuple, et ce peuple -fait un bruit de travail et de bonheur; des barques se croisent sur le -Rhin, on entend les rames couper la vague, on voit frissonner les -voiles; les colombes volent autour de l'église; le fleuve miroite, le -ciel pâlit; un rayon de soleil horizontal empourpre au loin la -poussière sur la route ducale de Rudesheim à Biberich et fait -étinceler de rapides calèches, qui semblent fuir dans un nuage d'or, -portées par quatre étoiles. Les laveuses du Rhin étendent leur toile -sur les buissons; les laveuses de la Nâhe battent leur linge, vont et -viennent, jambes nues et les pieds mouillés, sur des radeaux formés de -troncs de sapins amarrés au bord de l'eau, et rient de quelque -touriste qui dessine l'Ehrenfels. La tour des Rats, présente et debout -au milieu de cette joie, fume dans l'ombre des montagnes. - -Le soleil se couche, le soir vient, la nuit tombe, les toits de la -ville ne font plus qu'un seul toit, les monts se massent en un seul -tas de ténèbres où s'enfonce et se perd la grande clarté blanche du -Rhin. Des brumes de crêpe montent lentement de l'horizon au zénith; le -petit dampschiff de Mayence à Bingen vient prendre sa place de nuit le -long du quai, vis-à-vis de l'hôtel Victoria; les laveuses, leurs -paquets sur la tête, s'en retournent chez elles par les chemins creux; -les bruits s'éteignent, les voix se taisent; une dernière lueur rose, -qui ressemble au reflet de l'autre monde sur le visage blême d'un -mourant, colore encore quelque temps, au faîte de son rocher, -l'Ehrenfels, pâle, décrépit et décharné.--Puis elle s'efface,--et -alors il semble que la tour de Hatto, presque inaperçue deux heures -auparavant, grandit tout à coup et s'empare du paysage. Sa fumée, qui -était sombre pendant que le jour rayonnait, rougit maintenant peu à -peu aux réverbérations de la forge, et, comme l'âme d'un méchant qui -se venge, devient lumineuse à mesure que le ciel devient noir. - -J'étais, il y a quelques jours, sur la plate-forme du Klopp, et, -pendant que toute cette rêverie s'accomplissait autour de moi, j'avais -laissé mon esprit aller je ne sais où, quand une petite croisée s'est -subitement ouverte sur un toit au-dessous de mes pieds, une chandelle -a brillé, une jeune fille s'est accoudée à la fenêtre, et j'ai entendu -une voix claire, fraîche, pure,--la voix de la jeune fille,--chanter -ce couplet sur un air lent, plaintif et triste: - - Plas mi cavalier frances, - E la dona catalana, - E l'onraz del ginoes, - E la court de castelana, - Lou contaz provencales, - E la danza trevizana, - E lou corps aragones, - La mans a kara d'angles, - E lou donzel de Toscana. - -J'ai reconnu les joyeux vers de Frédéric Barberousse, et je ne saurais -vous dire quel effet m'a fait, dans cette ruine romaine métamorphosée -en villa de notaire, au milieu de l'obscurité, à la lueur de cette -chandelle, à deux cents toises de la tour des Rats, changée en -serrurerie, à quatre pas de l'hôtel Victoria, à dix pas d'un bateau à -vapeur omnibus, cette poésie d'empereur devenue poésie populaire, ce -chant de chevalier devenu chanson de jeune fille, ces rimes romanes -accentuées par une bouche allemande, cette gaieté du temps passé -transformée en mélancolie, ce vif rayon des croisades perçant l'ombre -d'à présent et jetant brusquement sa lumière jusqu'à moi, pauvre -rêveur effaré. - -Au reste, puisque je vous parle ici des musiques qu'il m'est arrivé -d'entendre sur les bords du Rhin, pourquoi ne vous dirais-je pas qu'à -Braubach, au moment où notre dampschiff stationnait devant le port -pour le débarquement des voyageurs, des étudiants, assis sur le tronc -d'un sapin détaché de quelque radeau de la Murg, chantaient en choeur, -avec des paroles allemandes, cet admirable air de Quasimodo, qui est -une des beautés les plus vives et les plus originales de l'opéra de -mademoiselle Bertin? L'avenir, n'en doutez pas, mon ami, remettra à sa -place ce sévère et remarquable opéra, déchiré à son apparition avec -tant de violence et proscrit avec tant d'injustice. Le public, trop -souvent abusé par les tumultes haineux qui se font autour de toutes -les grandes oeuvres, voudra enfin reviser le jugement passionné -fulminé unanimement par les partis politiques, les rivalités musicales -et les coteries littéraires, et saura admirer un jour cette douce et -profonde musique, si pathétique et si forte, si gracieuse par -endroits, si douloureuse par moments; création où se mêlent, pour -ainsi dire dans chaque note, ce qu'il y a de plus tendre et ce qu'il y -a de plus grave, le coeur d'une femme et l'esprit d'un penseur. -L'Allemagne lui rend déjà justice, la France la lui rendra bientôt. - -Comme je me défie un peu des curiosités locales exploitées, je n'ai -pas été voir, je vous l'avoue, la miraculeuse corne de boeuf, ni le -lit nuptial, ni la chaîne de fer du vieux Broemser. En revanche j'ai -visité le donjon carré de Rudesheim, habité à cette heure par un -maître intelligent qui a compris que cette ruine devait garder son air -de masure pour garder son air de palais. Les logis sont comme les -gentilshommes, d'autant plus nobles qu'ils sont plus anciens. -L'admirable manoir que ce donjon carré! Des caves romaines, des -murailles romanes, une salle des Chevaliers, dont la table est -éclairée d'une lampe fleuronnée pareille à celle du tombeau de -Charlemagne, des vitraux de la renaissance, des molosses presque -homériques qui aboient dans la cour, des lanternes de fer du treizième -siècle accrochées au mur, d'étroits escaliers à vis, des oubliettes -dont l'abîme effraye, des urnes sépulcrales rangées dans une espèce -d'ossuaire, tout un ensemble de choses noires et terribles, au sommet -duquel s'épanouit une énorme touffe de verdure et de fleurs. Ce sont -les mille végétations de la ruine que le propriétaire actuel, homme de -vrai goût, entretient, épaissit et cultive. Cela forme une terrasse -odorante et touffue, d'où l'on contemple les magnificences du Rhin. Il -y a des allées dans ce monstrueux bouquet, et l'on s'y promène. De -loin, c'est une couronne, de près, c'est un jardin. - -Les coteaux de Johannisberg abritent ce vénérable donjon et le -protégent contre le nord. Le vent tiède du midi y entre par les -fenêtres ouvertes sur le Rhin. Je ne connais pas de souffle plus -charmant et de vent plus littéraire que le vent du sud. Il fait germer -dans la tête des idées riantes, profondes, sérieuses et nobles. En -réchauffant le corps il semble qu'il éclaire l'esprit. Les Athéniens, -qui s'y connaissaient, ont exprimé cette pensée dans une de leurs plus -ingénieuses sculptures. Dans les bas-reliefs de la tour des Vents, les -vents glacés sont hideux et poilus, et ont l'air stupide, et sont -vêtus comme des barbares; les vents doux et chauds sont habillés comme -des philosophes grecs. - -A Bingen, je voyais quelquefois à l'extrémité de la salle où je dînais -deux tables fort différemment servies. A l'une était assis, tout seul, -un gros major bavarois, parlant un peu français, lequel regardait tous -les jours passer devant lui, sans presque y toucher, un vrai dîner -allemand complet à cinq services. A l'autre table s'accoudait -mélancoliquement devant un plat de choucroute un pauvre diable, qui, -après avoir mangé sa maigre pitance, achevait de dîner en dévorant des -yeux le festin pantagruélique de son voisin. Je n'ai jamais mieux -compris qu'en présence de cette vivante parabole le mot de -d'Ablancourt: _La Providence met volontiers l'argent d'un côté et -l'appétit de l'autre_. - -Le pauvre diable était un jeune savant, pâle, sérieux et chevelu, fort -épris d'entomologie et un peu amoureux d'une servante de l'auberge, ce -qui est un goût de savant. Du reste un savant amoureux est un problème -pour moi. Comment se comporte la passion, avec ses soubresauts, ses -colères, sa jalousie et son temps perdu, au milieu de ce calme -enchaînement d'études exactes, d'expérimentations froides et -d'observations minutieuses qui compose la vie du savant? Vous -représentez-vous, par exemple, de quelle façon pouvait être amoureux -le docte Huxham, qui dans son beau traité _de Aere et Morbis -epidemicis_, a consigné, mois par mois, de 1724 à 1746, les quantités -de pluie tombées à Plymouth pendant vingt-deux années consécutives? - -Vous figurez-vous Roméo, l'oeil au microscope, comptant les dix-sept -mille facettes de l'oeil d'une mouche; don Juan, en tablier de serge, -analysant le paratartrate d'antimoine et le paratartrovinate de -potasse; et Othello, courbé sur une lentille de premier grossissement, -cherchant des gaillonnelles et des gomphonèmes dans la farine fossile -des Chinois? - -Quoi qu'il en soit, en dépit de toute théorie contraire, mon -entomologiste était amoureux. Il causait parfois, parlait français -mieux que le major, et avait un assez beau système du monde, mais il -n'avait pas le sou. - -J'aime les systèmes, quoique j'y croie peu. Descartes rêve, Huyghens -modifie les rêveries de Descartes, Mariotte modifie les modifications -de Huyghens. Où Descartes voit des étoiles, Huyghens voit des globules -et Mariotte voit des aiguilles. Qu'y a-t-il de prouvé dans tout cela? -Rien que la brièveté de l'homme et la grandeur de Dieu. - -C'est quelque chose. - -Après tout, je le dis, j'aime les systèmes. Les systèmes sont les -échelles au moyen desquelles on monte à la vérité. - -Quelquefois mon jeune savant venait boire une bouteille de bière à -l'heure de la table d'hôte; je prenais un journal, je m'asseyais dans -l'embrasure d'une croisée et je l'observais. La table d'hôte de -l'hôtel Victoria était fort mêlée et fort peu harmonieuse, comme tout -ce que le hasard fait par juxtaposition. Il y avait au haut bout une -assez vieille dame anglaise avec trois jolis enfants. Une duègue -plutôt qu'une nourrice; une tante plutôt qu'une mère. Je plaignais -fort les pauvres petits. La main de la bonne dame était un magasin de -tapes. Le major dînait quelquefois à côté de la dame pour se mettre en -appétit. Il causait avec un avocat parisien en vacances, lequel allait -à Bade _parce que_, disait-il, _il faut bien y aller, tout le monde y -va_. Près de l'avocat s'asseyait un noble et digne gentilhomme à -cheveux blancs, plus qu'octogénaire, qui avait cet air doux que donne -l'approche de la tombe et qui citait volontiers des vers d'Horace. -Comme il n'avait pas de dents, le mot _mors_ dans sa prononciation se -changeait en _mox_: ce qui dans cette bouche de vieillard avait un -sens mélancolique. - -En face du vieillard se posait un monsieur qui faisait des vers -français et qui lut un jour à ses voisins, après boire, un dithyrambe -en vers libres sur la Hollande, où il parlait pompeusement des -harangues qui sortent de la mer. Des harangues dans la mer! J'avoue -que, pour ma part, je n'y aurais guère trouvé que des harengs. - -Le tout était complété par deux gros marchands alsaciens, enrichis par -la contrebande des peaux de belettes, qui sont aujourd'hui électeurs -et jurés et qui fumaient leurs pipes tout en se racontant l'un à -l'autre des histoires toujours les mêmes. Quand ils les avaient finies -ils les recommençaient. Comme ils avaient invariablement oublié le nom -des personnages dont ils parlaient, l'un disait _M. Chose_, et l'autre -_M. Machine_. Ils se comprenaient. - -Le faiseur de vers,--le poëte, si vous voulez,--était un gaillard -classique, philosophe, constitutionnel, ironique et voltairien, qui se -plaisait à _saper_, comme il disait, _les préjugés_, c'est-à-dire à -insulter, tout en répétant des lieux communs contre des vieilleries, -beaucoup de choses graves, mystérieuses et saintes que les hommes -respectent. Il aimait à _donner_, c'était son expression, _de grands -coups de lance dans les erreurs humaines_; et, quoiqu'il ne lui -arrivât jamais d'attaquer les véritables moulins à vent du siècle, il -s'appelait lui-même dans ses gaietés _don Quichotte_. Je l'appelais -_don Quichoque_. - -Quelquefois le poëte et l'avocat, bien que faits pour s'entendre, se -querellaient. Le poëte, pour compléter son portrait, était une -intelligence inintelligible, un esprit trouble en tout, un de ces -hommes empêchés qui bredouillent en parlant et qui griffonnent en -écrivant. L'avocat l'écrasait de sa supériorité. Parfois le poëte -s'emportait et fâchait l'autre. Alors l'avocat irrité parlait deux -heures durant avec une éloquence claire, limpide, coulante, -transparente, intarissable, comme parle le robinet de ma fontaine -quand il a mis son bonnet de travers. - -Sur ce, l'entomologiste, qui avait de l'esprit, s'amusait à son tour à -écraser l'avocat. Il parlait sérieusement bien, se faisait admirer de -la cantonnade, et regardait de temps en temps de côté si la jolie -maritorne l'écoutait. - -Il avait un jour fort pertinemment péroré à propos de vertu, de -résignation et de renoncement; mais il n'avait pas mangé. Or c'est un -maigre souper que la philosophie quand on n'a rien à mettre dessus. Je -l'invitai à dîner, et, quoiqu'il eût à peine pu deviner, aux deux ou -trois mots que j'avais prononcés, de quel pays j'étais, il voulut bien -accepter. Nous causâmes. Il me prit en amitié, et nous fîmes dans -l'île des Rats et sur la rive droite du Rhin quelques excursions -ensemble. Je payais le batelier. - -Un soir, comme nous revenions de la tour de Hatto, je le priai de -souper avec moi. Le major était à table. Mon docte compagnon avait -pris dans l'île un beau scarabée à cuirasse d'azur, et, tout en me le -montrant, il s'avisa de me dire: _Rien n'est beau comme les sagres -bleues_. Sur ce, le major, qui écoutait, ne put s'empêcher de -l'interrompre:--_Pardieu, monsieur!_ fit-il, _les sacrebleu ont du -bon parfois pour faire marcher les soldats et les chevaux, mais je ne -vois pas ce qu'ils ont de beau_. - -Voilà toutes mes aventures à Bingen. Du reste, quoique cette ville ne -soit pas grande, c'est une de celles où s'épanche le plus largement, -du commissionnaire au batelier, du batelier au cicerone, du cicerone à -la servante, de la servante au valet d'auberge, cette cascade de -pourboires que je vous ai décrite ailleurs, et au bas de laquelle la -bourse de l'infortuné voyageur arrive parfaitement exterminée, aplatie -et vide. - -A propos, depuis Bacharach je suis sorti des thalers, des -silbergrossen et des pfennings, et je suis entré dans les florins et -les kreutzers. L'obscurité redouble. Voici, pour peu qu'on se hasarde -dans une boutique, comment on dialogue avec les marchands: «Combien -ceci?» Le marchand répond: «Monsieur, un florin cinquante-trois -kreutzers.--Expliquez-vous plus clairement.--Monsieur, cela fait un -thaler et deux gros et dix-huit pfennings de Prusse.--Pardon, je ne -comprends pas encore. Et en argent de France?--Monsieur, un florin -vaut deux francs trois sous et un centime; un thaler de Prusse vaut -trois francs trois quarts; un silbergrossen vaut deux sous et demi; un -kreutzer vaut les trois quarts d'un sou; un pfenning vaut les trois -quarts d'un liard.» Alors je réponds comme le don César que vous -savez: _C'est parfaitement clair_, et j'ouvre ma bourse au hasard, me -fiant à la vieille honnêteté qui est probablement cet autel des Ubiens -dont parle Tacite. _Ara Ubiorum._ - -Les ténèbres se compliquent de la prononciation. _Kreutzer_ se -prononce chez les Hessois _creusse_, chez les Badois _criche_ et en -Suisse _cruche_. - - - - -TABLE. - - - LETTRE XVIII. Bacharah. 1 - - LETTRE XIX. Feuer! Feuer! 8 - - LETTRE XX. De Lorch à Bingen. 17 - - LETTRE XXI. Légende du beau Pécopin et de la belle - Bauldour. 66 - - LETTRE XXII. Bingen. 143 - - - - - Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation, - rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon. - - - - - TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE - Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation - rue de Vaugirard, 9 - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Rhin, Tome II, by Victor Hugo - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RHIN, TOME II *** - -***** This file should be named 42151-8.txt or 42151-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/1/5/42151/ - -Produced by Hélène de Mink, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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