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MICHELET - - - - - NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE - - - - - TOME DIXIÈME - - - - - PARIS - - LIBRAIRIE INTERNATIONALE - A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS - 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 - - 1876 - - Tous droits de traduction et de reproduction réservés. - - - - -J'ai, pour l'histoire des trente-deux ans que contient ce volume, un -rare et heureux avantage: c'est d'entrer le premier dans une masse -immense de documents nouveaux, qui changent cette histoire de fond en -comble et la renouvellent entièrement. - -J'y entre le premier et le seul, je puis le dire, puisque M. Mignet, -l'habile explorateur des mêmes documents, ne se rencontre avec moi, -dans cette période, que pour un fait: l'élection de Charles-Quint. - -C'est dans les douze ou quinze dernières années que les lettres, -dépêches et actes de tout genre ont été publiés d'ensemble et dans une -abondance, une variété qui nous permet de juger ces pièces -elles-mêmes, en les contrôlant les unes par les autres. - -Jusque-là on n'avait guère d'autre guide que les chroniques du temps -et les collections partielles de Ribier et Legrand. La plupart des -chroniques ne donnent que l'histoire militaire; elles sont peu exactes -sur le reste ou tout à fait muettes. - -Les points essentiels de l'histoire politique étaient encore -controversés. Le connétable, par exemple, eut-il ou n'eut-il pas un -traité écrit avec l'Empereur? Les avis étaient partagés. Quelle fut, -pendant la captivité de Madrid, la flottante politique de la régence -et de Duprat? On ne le savait pas davantage. Tout s'est trouvé dans -les _Papiers Granvelle_ et dans les pièces réunies sous le titre de -_Captivité de François Ier_ (1841, 1847). - -L'histoire des moeurs de la cour et du prince était-elle mieux connue? -On en était réduit à glaner dans Brantôme. Les deux faits moraux les -plus graves, et du plus intime intérieur, sont éclaircis maintenant -par les lettres de la soeur du roi et de Diane de Poitiers (_Éd. -Génin, 1841_, et _A. Champollion, 1847_). - -Les actes les plus cachés, niés et démentis devant l'Europe, sont -maintenant en pleine lumière, spécialement les rapports secrets du roi -avec le sultan. Cette circonstance dramatique est connue, qu'ils -furent un coup de désespoir et datèrent du champ de Pavie. Grâce à -l'importante publication de M. Charrière, nous pouvons compléter, -dater et préciser les faits donnés par Hammer, d'après les rapports, -souvent vagues ou défigurés, des écrivains orientaux (_Négoc. du -Levant, 1848_). - -Le point capital, décisif, pour toute la fin du règne, c'est la crise -de 1538, qui changea subitement la politique française, la fit -définitivement catholique, rétrograde et, pour ainsi dire, espagnole. -C'est le gouvernement nouveau de Montmorency et des cardinaux de -Tournon, de Lorraine, on peut dire l'éclipse de François Ier, sa mort -anticipée, et déjà l'avénement de la petite cour d'Henri II. Qui -décida cette crise? Lequel, du roi ou de l'empereur, fit les premières -démarches? Sandoval disait le roi, Du Bellay l'empereur; les modernes -hésitaient. Il n'y a plus lieu de doute depuis les publications -récentes (_Weiss, 1841_; _Lanz, 1844_; _Le Glay et Van der Bergh, -1845_; _Alberj, 1839-1844_). Tout est clair maintenant, et par le -rapport de l'ambassadeur Tiepolo au Sénat de Venise, et par la lettre -intime où la soeur de Charles-Quint révèle ses terreurs, les embarras -extrêmes et l'état effrayant de sa situation. - -À ces publications d'actes et de lettres, ajoutons les importantes -chroniques que nous avons maintenant entre les mains. L'histoire -intérieure de Paris, qu'on cherchait dans Félibien, Sauval, Du Boulay, -etc., n'existait point pour cette époque. Elle s'est révélée à nous -dans la précieuse chronique anonyme publiée (1854) par M. Lalanne. On -en peut dire autant de l'histoire de Genève, qu'on a connue par les -chroniques, imprimées récemment, de Bonnivard, du syndic Balard, et -surtout de Frommont, que M. Revillod vient de donner (1855). - -En possession de ces riches matériaux, la critique peut maintenant -examiner, juger, choisir. - -Parfois la lumière se fait d'elle-même. Au premier coup d'oeil, par -exemple, on voit, pour les exécutions des protestants en 1535, que le -narrateur sérieux est le bourgeois anonyme de Paris qui a tout su (et -peut-être tout vu) jour par jour. Bèze et Crespin évidemment ont suivi -de lointains échos. Le récit catholique éclaire l'histoire -protestante. - -Nuls documents ne méritent une attention plus sérieuse que les -rapports des envoyés vénitiens. Seuls ils offrent des chiffres et des -renseignements statistiques. Ce sont généralement de pénétrants -observateurs. Osons dire cependant qu'ils se trompent parfois, -spécialement sur les faits éloignés de leur observation immédiate. -Gaspard Contarini, par exemple, qui croit les Flandres affectionnées à -Charles-Quint, ignore l'irritation où les mettait depuis longtemps -l'immolation systématique de l'industrie flamande aux intérêts de -l'Angleterre, dont les maisons de Bourgogne et d'Autriche courtisaient -l'alliance même aux dépens des Pays-Bas. - -Contarini a bien vu Charles-Quint. Il décrit à merveille cette -mâchoire absorbante, ces yeux avides (_occhi avari_). Il n'en juge pas -moins que l'empereur est modéré, peu ambitieux. Cela, en 1525, au -moment où le jeune prince se lâche et se dévoile dans ses vastes -projets par sa lettre à Lannoy. - -Songeons aussi que ces rapports d'ambassadeurs au sénat de Venise -sont souvent combinés pour plaire à ce sénat. Nicolas Tiepolo, par -exemple, qui est si sérieux dans sa relation de 1538, l'est fort peu -dans l'éloge qu'il fait de Charles-Quint en 1532. Longue énumération -de ses vertus. Il est si généreux, si peu ambitieux, dit-il, qu'il -vient de faire élire son frère roi des Romains. Pourquoi ces -puérilités dans une bouche du reste grave? Parce que le parti impérial -redevenait tout puissant dans le Sénat de Venise, après la conférence -de Bologne, vers la fin imminente du vieux doge André Gritti, qui -meurt un an après. Venise dès lors va suivre l'empereur, s'éloigner de -la France et se brouiller avec les Turcs. - -Ceci donné à la méthode, à la critique, aux sources, il resterait -peut-être à tracer une brève formule qui résumât les trente années, -permît d'embrasser tout d'un coup d'oeil, comme une vaste contrée dans -une petite carte géographique. - -C'est l'âge adulte de la Renaissance, sa grandeur et son ambition -infinies, son précoce avortement, la nécessité où elle est de -s'appuyer du principe, essentiellement différent de la Réformation. - -Que n'avait-elle embrassé dans ses voeux? Du premier bond, elle -allait, par l'adoption des Turcs, des juifs, au but lointain du genre -humain: la réconciliation de la terre. - -D'un même élan, elle embrassait amoureusement la nature, finissait le -fatal divorce entre elle et l'homme, rejoignait ces amants. - -La merveille, c'est que d'une foule de découvertes isolées, -spontanées, un ensemble systématique se faisait sans qu'on s'en mêlât, -tout gravitant vers ces deux questions: _Comment se fait et se refait -l'homme physique? Comment se fait l'homme moral?_ Le premier livre -qu'on ait écrit sur l'éducation, celui qu'on peut appeler l'_Émile_ du -XVIe siècle, apparaissait dans sa bizarre et fantastique grandeur. - -La puissance d'enfantement qu'eut la France à ce moment éclata par -l'apparition subite des deux langues françaises, qui surgissent, -adultes, mûres, tout armées, dans les deux écrivains capitaux du -siècle: l'immense et fécond Rabelais, le fort, le lumineux Calvin. - -Cette France de Gargantua, principal organe de la Renaissance, -est-elle au niveau de son rôle? Avec ce cerveau gigantesque, a-t-elle -un corps? a-t-elle un coeur? a-t-elle cette vie générale, répandue -partout, que l'Italie avait dans son bel âge? La France étonne par -d'effrayants contrastes. C'est un géant et c'est un nain. C'est la vie -débordante, c'est la mort et c'est un squelette. Comme peuple, elle -n'est pas encore. - -Donc, sur quoi porte la Renaissance française? Faut-il le dire? sur un -individu. - -Qu'était-il celui qui eut plusieurs fois en main le destin de -l'humanité, celui que l'esprit nouveau pria d'être son défenseur -contre la politique catholique et le roi de l'inquisition? - -C'est à ce volume à répondre. Mais déjà, dans ce résumé, nous devons -faire un aveu humiliant: ce roi parleur, ce roi brillant, qui dit si -bien, agit si mal, mobile en ses résolutions encore plus que dans ses -amours, cet imprudent, cet étourdi, ce Janus, cette girouette, -François Ier, fut un Français. - -Le peuple est encore une énigme. La noblesse et le parlement -accueilleraient l'étranger (1524). La bourgeoisie prête au clergé -l'appui brutal des confréries contre le libre esprit de recherche et -la rénovation religieuse. - -La France, toute en un homme en qui rayonnent à plaisir les vices -nationaux, la France captive avec lui, malade avec lui, on doit -attendre que, comme lui, elle ira de chute en chute jusqu'à s'oublier -et se renier. - -Quelle réponse à cela, et quel remède? Nul que la voix morale, l'appel -aux vertus fortes, au sacrifice, au dévouement. Dans les ravages -atroces des armées mercenaires, sans loi, sans foi, sans roi, sous le -drapeau de Charles-Quint, le peuple de France abandonné écoute le -cantique du bon et grand Luther qui enseigne le repos en Dieu. - -L'immense élan de la musique, devenue populaire, le libre examen de -la Bible, la presse décuplée, centuplée, l'épuration du sacerdoce et -de la famille, n'est-ce pas déjà la victoire? Quelque ombre mystique -qui reste dans ce nouvel enseignement, la cause de la lumière -n'est-elle pas gagnée pour toujours? - -Rien n'est gagné. Tout reste en question. Au mysticisme spontané, -spirituel, lumineux du Nord, répond le mysticisme matériel, imaginatif -du Midi, son dévot machiavélisme. De la colère idolâtrique, de -l'obstination espagnole, du génie d'intrigue surtout et de roman, sort -la dangereuse machine des _Exercitia_ d'Ignace, grossière, d'autant -plus redoutable. - -Cela de très-bonne heure, quatre ou cinq ans après Luther, vers 1522, -et bien avant l'école de résistance que Genève organisera. - -C'est tout le sens de ce volume. La Renaissance, trahie par le hasard -des mobilités de la France, qui tourne au vent des volontés légères, -des caprices d'un malade, périrait à coup sûr, et le monde tomberait -au grand filet des pêcheurs d'hommes, sans cette contraction suprême -de la Réforme sur le roc de Genève par l'âpre génie de Calvin. - - Paris, 21 juin 1855. - - - - -NOTE - -DE LA MÉTHODE - - -Un événement fort grave est arrivé récemment dans le monde -scientifique: il faut bien qu'on se l'avoue. - -L'histoire de France est écroulée. - -Je veux dire l'histoire doctrinaire, l'histoire quasi officielle dont -notre temps a vécu sur la foi de certaine école. Une main forte et -hardie a enlevé au système la base où il reposait. - -C'était un axiome partout écrit, enseigné, professé dogmatiquement et -docilement accepté, transmis du plus haut au bas, de la Sorbonne aux -colléges, aux moindres écoles, que «quatorze cents ans de despotisme -avaient fondé la liberté.» - -D'où suivait que celle-ci devait, non pas amnistier, mais honorer le -despotisme. Père et mère honoreras. - -L'école historique née de 1815 nous enseignait que nos défaites furent -toutes des degrés heureux de cette initiation. Toutes les victoires de -la force se trouvaient légitimées. La philosophie faisait plus. Elle -proclamait sa formule: «La victoire est sainte, le succès est saint.» - -Dans l'exagération croissante et le progrès du paradoxe, après -l'apologie des victoires barbares, féodales, royales, vint l'éloge des -victoires du catholicisme, de l'inquisition, de la Saint-Barthélemy -(dans la bouche d'un républicain)! - -Ce fut le _Consummatum est_.--Quiconque refusait de subir la tyrannie -du système recevait la qualification d'écrivain systématique. Si la -conscience résistait, si la critique indocile trouvait dans l'examen -des faits des raisons de ne pas se rendre, on souriait de pitié; on -opposait à toute preuve d'érudition la preuve décisive, palpable, -actuelle; on frappait de la baguette la pièce probante, l'oeuvre et le -dernier fruit des siècles: le gouvernement constitutionnel. - -Deux hommes, à ma connaissance, ont résisté à cet entraînement. - -L'un, c'est mon vénérable maître Sismondi, qui, dans l'oeuvre plus -faible sans doute de ses dernières années n'en a pas moins lutté -contre ce système immoral par sa vigueur républicaine et la générosité -de son caractère. - -L'autre, c'est moi. Je résistai par l'amour des réalités et le -sentiment de ma vie, qui domine dans tout coeur d'artiste, et qui, -sans effort, sans dispute, lui fait fuir et détester les mortes -créations que les scolastiques quelconques échafaudent contre la -nature et la création de Dieu. - -Par le coeur seul et le bon sens, par ma naturelle impuissance -d'accepter un optimisme barbare sur cet océan de malheurs, je restai, -moi, libre du système des historiens hommes d'État. - -Aujourd'hui que la réalité, inexorable et terrible, les a violemment -réfutés, ils se maintiennent encore par une certaine attitude, -affectant de ne pas voir l'anéantissement de leurs théories. Mais -voici qu'une voix sévère, respectueusement ironique, s'élève dans leur -propre revue (Quinet, 15 avril 1855, _Philosophie de l'histoire de -France_). Elle les prie de faire savoir ce qu'est devenue la pierre -sur laquelle ils avaient bâti. On ne méconnaît nullement leurs mérites -de détails, leurs recherches et leurs découvertes; loin de là, on les -console, en leur disant qu'après tout, si l'ensemble manque, il leur -restera d'avoir éclairé tels points spéciaux. Seulement, avec douceur, -sans bruit et sans violence, on écarte le petit plâtrage qui honorait -encore un peu les dehors de la construction décrépite. On se permet de -regarder dessous. Mais quoi! dessous, c'est le vide, l'abîme. Et la -base est partie. - -Pour nous, qu'ils ont mis au ban depuis si longtemps, est-ce par -rancune que nous constatons cette ruine? Point du tout. Nous nous -sommes toujours fié au temps pour faire tomber ce qui doit tomber. -Nous allâmes toujours devant nous, sans nous amuser aux disputes. Mais -aujourd'hui, à une époque où l'âme, fortement avertie, cherche à se -prendre à quelque chose (quelque chose qui sera sa perte ou son -renouvellement), on ne peut laisser ainsi les masures encombrer le -sol, faire ombre et garder la place, empêchant que rien n'y vienne. - -Arrière, faux docteurs et faux dieux! - - - - -CHAPITRE PREMIER - -LE TURC.--LES JUIFS - -1508-1512 - - -Le Turc, le Juif[1], la terreur et la haine, l'attente des armées -ottomanes qui avancent dans l'Europe, le déluge des Juifs qui, -d'Espagne et de Portugal, inonde l'Italie, l'Allemagne et le Nord, -c'est la première préoccupation du XVIe siècle, celle qui d'abord -absorbe les esprits et domine tout intérêt moral et politique. Non -sans cause: sous deux aspects divers, c'est l'Orient, l'Asie, qui, -d'un mouvement irrésistible, envahit l'Occident. - -[Note 1: Dans ce chapitre et les suivants, _la Presse_, _la -Banque_, _la Réforme de Luther_, nous avons dû poser les questions -dominantes du siècle avant de les voir se débattre en France. Cette -méthode était la seule logique. - -La question dominante et souveraine se présente dès le premier -chapitre: La révolution se fera-t-elle _par la Renaissance_ et la -création d'un nouvel esprit, ou _par la réforme_ et le renouvellement -de l'esprit chrétien? - -Le signe du nouvel esprit est la réconciliation du genre humain, -l'adoption même des proscrits, des maudits, des Turcs, des Juifs, des -tribus sauvages, etc., dans lesquels l'humanité européenne -reconnaîtrait des frères. Cette reconnaissance, préparée pour l'Orient -dans la trop courte époque des quinze premières années de Soliman, est -ajournée par l'effroi de l'Europe, par l'horreur qu'inspirent -Barberousse, les ravages des Barbaresques. - -De nos jours, l'oeuvre de rapprochement s'est avancée par le commerce -et la colonisation, par la science et par la critique. L'humanité -s'éveille avec bonheur dans l'idée consolante de son identité. Nous -vivons, nous fraternisons, nous combattons avec les Turcs. Mais ce -n'est pas seulement cet Orient occidental du monde musulman qui nous -apparaît comme frère. L'immensité du monde chinois se révèle comme une -autre Europe au bout de l'Asie. La religion bouddhique, avec ses deux -cents millions de croyants, y répond au christianisme, et comme -nombre, et comme morale, et comme hiérarchie, comme monachisme, etc. -Ce surprenant Sosie de la religion occidentale que nous venons de -découvrir est-il ou n'est-il pas vraiment frère du christianisme? -Celui-ci le reconnaîtra-t-il ou le repoussera-t-il? Oui ou non, selon -le caractère que le christianisme revendique pour lui-même comme -essentiel et constitutif. Si le christianisme met son essence dans la -promesse du monde à venir, dans l'espoir du salut, dans l'intérêt, il -n'est pas le frère du bouddhisme, il peut le repousser. S'il veut se -définir la religion de la charité, il reconnaîtra le bouddhisme comme -son frère, comme un autre lui-même; il ne déclinera cette fraternité -et cette ressemblance qu'en déclarant que la charité n'est point -essentielle au christianisme. - -Le clergé se garde bien de toucher cette question. Il laisse une -philosophie complaisante insister sur _les différences_ des deux -religions, c'est-à-dire sauver et défendre le christianisme comme -unique et miraculeux. Pour nous, _les ressemblances_ nous semblent -bien autrement frappantes. C'est au coeur de juger. Qu'il dise si le -charme moral de la légende évangélique ne se retrouve pas tout entier -dans la légende bouddhique, avec sa placide sainteté, même ses -tendances féminines à la quiétude monastique. Il faut être bien -déterminé à ne rien voir pour nier une ressemblance de famille qui -n'est pas seulement dans les grands traits généraux de la face et dans -l'expression, mais dans les menus détails, dans les petits signes -fortuits, jusque dans les plis et les rides. Non-seulement les deux -frères se sont ressemblé en naissant, mais dans le progrès de la vie; -ils ont changé et vieilli de la même manière. - -À ces dictées du coeur et du bon sens répondent entièrement les -résultats de l'érudition. Que de fois je les recueillis (dans cette -heureuse amitié de trente ans) de la bouche aimable et chère, autant -que grave, d'Eugène Burnouf!... Oui, chère et regrettable à jamais! Je -passe tous les jours, le coeur plein d'amers regrets, devant cette -maison, où tous nous prîmes _le lotus de la bonne foi_, devant ce -savant cabinet, si bien éclairé, soleillé, où, dans les jours d'hiver, -nous réchauffions notre pâle science occidentale à son soleil indien. -L'émanation régulière des langues, exactement la même en Asie, en -Europe, la génération correspondante des religions et non moins -symétrique, c'était son texte favori et mon ravissement. - -Voilà ce que j'ai emporté de cette maison: sa lumière (qui est ma -chaleur), sa parole limpide, où je voyais si bien naître d'Orient, -d'Occident, le miracle unique des deux Évangiles. Touchante identité! -deux mondes séparés si longtemps dans leur mutuelle ignorance et se -retrouvant tout à coup pour sentir qu'ils sont un, comme deux poumons -dans la poitrine ou deux lobes d'un même coeur. - -Moi sacré de la Renaissance! Là, je l'ai bien senti! l'_unité de l'âme -humaine_, la paix des religions, la réconciliation de l'homme avec -l'homme et leur embrassement fraternel. - -Un mot encore sur ce premier chapitre. Comment personne ne s'est-il -avisé d'une chose si facile et si belle, de réunir tant d'histoires -ravissantes, qui sont dans Burnouf et ailleurs, en un même _Évangile -bouddhique_? Comment n'a-t-on pas publié dans un format populaire la -merveille du _Zend-Avesta_? Comment les juifs n'ont-ils pas traduit -leur magnifique histoire d'Iozt? Comment ne traduisent-ils pas de -français en allemand la _Kabbale_ de M. Frank, un chef-d'oeuvre de -critique; et d'espagnol en français les _Juifs d'Espagne_ de M. José -Amador de los Rios? - -Le point capital peut-être de l'histoire des Juifs, c'est l'effort -qu'ils ont fait à certaines époques pour sortir de l'usure, et -l'inepte fureur avec laquelle les chrétiens les y repoussaient. (Voir -particulièrement les édits de 1774, 1775, 1777.)] - -Pensée dominante du peuple, discussion éternelle des doctes, énigme -insoluble aux penseurs, scandale pour les croyants, épreuve pour la -foi. Car, enfin, il est évident que les mécréants engloutissent le -monde. Sont-ils de Dieu, sont-ils du diable, ces Turcs, ces Juifs? Et -leur apparition, est-ce un fléau du ciel, ou une éruption de l'enfer? -Tel y voit le démon, et soupçonne que cette engeance n'est rien «qu'un -diable en fourrure d'homme.» - -L'invasion des Turcs est comme celle des grands ouragans; rien ne dure -devant elle; les obstacles lui font plaisir et la rendent plus forte; -états, principautés, royaumes, tout ce qu'il y a de plus enraciné, -s'arrache, craque, vole comme une paille. Chose bizarre, l'humble -invasion des Juifs n'est pas moins irrésistible. C'est comme cette -armée des rats qui, dit-on, au Moyen âge, s'empara de l'Allemagne, -l'envahit, la remplit, occupant tout, mangeant tout, jusqu'aux chats. -Ici, arrêtée par la flamme, mais passant à côté. Armée silencieuse; -sauf un immense et léger bruit de mâchoires et de dents rongeuses, -rien n'eût accusé sa présence. - -Les invasions turques apparaissent comme un élément, une force de la -nature. Elles reviennent à temps donnés. On peut les prévoir, les -prédire, comme les éclipses ou tout autre phénomène naturel. -Charles-Quint dit dans ses dépêches: «Le Turc est venu cette année; il -ne reviendra de trois ans.» - -Les sultans mêmes n'y peuvent rien. Bajazet II, ami des Vénitiens, -leur fit dire que rien ne pouvait empêcher les invasions du Frioul et -le grand mouvement turc vers l'Italie. De même, le vizir de Soliman -disait aux ambassadeurs que l'immense piraterie des barbaresques ne -dépendait pas de la Porte. - -Les ravages des invasions par terre, qui semblent si furieux, n'en -suivent pas moins une marche en quelque façon méthodique. C'est -d'abord l'éblouissement d'une multitude innombrable, l'infini du -pillage, des courses de tribus inconnues, dont plusieurs, comme les -sauterelles, viennent de l'Asie même s'abattre sur le Danube; -effroyable poussière vivante qui suit, précède, entoure les Turcs. -Tuez-en autant que vous voudrez, ils ne s'en inquiètent pas; cela ne -fait rien à la masse, au fort noyau compacte qui se meut en avant. -L'effet cependant est sensible. Ces ondées d'insectes humains, ces -ravages assidus, découragent la culture, la rendent impossible, font -qu'on n'ose plus cultiver, habiter; un grand vide se fait de lui-même. -La masse y entre d'autant mieux, prend les forts dégarnis, des villes -mal approvisionnées, quasi désertes. Les églises deviennent mosquées. -Leurs tours, changées en minarets, cinq fois par jour crient la -victoire d'Allah, la défaite du Christ. Plus d'impôt qu'un léger -tribut; mais vaste tribut d'hommes, c'est la condition de la -servitude. Ce peuple artificiel, qui à peine est un peuple, se -continue par les esclaves, par des enlèvements annuels. L'enfant beau -et fort est né Turc, né pour le harem et l'armée. - -Le Turc est l'ogre des enfants des rayas. Il y a là des destinées -étranges. Ces enfants, que le monstre absorbe, n'en vivent pas moins -et gouvernent leurs maîtres. Tel devient pacha ou vizir, et l'effroi -des chrétiens. - -Dieu sait les récits merveilleux qui se font de toutes ces choses dans -les veillées du Nord: martyres, supplices, hommes sciés en deux, -filles, enfants volés par les pirates! et l'on n'a plus su jamais ce -qu'ils sont devenus! La peur croit tout. Les femmes pressent leurs -nourrissons contre elles. Les hommes mêmes sont pensifs, et dans une -grande attente; les vieillards ruminent dans leur barbe les jugements -de Dieu. - -Qui ne voit, en effet, que le fléau marche toujours? Et, si on le -retarde, il va ensuite plus vite, arrive à l'heure. C'est comme une -funèbre horloge de Dieu qui sonne exactement les morts de peuples et -de royaumes. Vainqueur des Grecs, le premier Bajazet est pris par les -Tartares; qu'importe? Constantinople n'en tombe pas moins, Otrante est -saccagée et l'Italie ouverte. Rhodes et Belgrade arrêtent Mahomet II; -qu'importe? Elles vont tomber sous Soliman, et non-seulement elles, -mais Bude, et voilà les Turcs à deux pas de Vienne. La Valachie est -tributaire; moitié de la Hongrie devient province turque et reste -telle. Combien de temps faut-il, si Dieu n'y apporte remède, pour que -l'inondation passe par-dessus l'Allemagne? Vingt ans peut-être! Et -pour qu'elle pénètre en France, pour qu'elle vienne venger à Poitiers -la vieille défaite des Sarrasins? Il ne faut guère plus de trente ans, -si le progrès est régulier. Préparez-vous, peuples chrétiens, serrez -bien vos coffres et vos caves; le Turc vous arrive altéré. Mères, -gardez bien l'enfant! Et vous, jeunes demoiselles, de bizarres romans -vous menacent, de grandes hontes, et qui sait? de hautes fortunes! Une -Russe gouverna Soliman, une Bretonne enfanta au sérail l'exterminateur -des janissaires. Terribles jeux du diable! La fille en rêve, et la -mère en frémit. - -Le fort et fidèle interprète de la pensée du peuple, le consciencieux -ouvrier Albert Dürer, qui a mis les récits des rues dans ses cuivres -savants, dans ses bois baroques et sublimes, a consacré par une -célèbre gravure le canon de Mahomet II, le _grand canon_ aux -monstrueux boulets de marbre qui lançait cinq quintaux par coup. On -voit au fond d'épaisses et ondoyantes moissons, de riches granges à -vastes toits allemands, des fermes et de belles cités avec leurs -monuments, des colisées splendides; enfin toute grandeur, art, -richesse, vie, bonheur et paix profonde. Au premier plan, le -monstre... Ce n'est pas le canon, c'est l'agent de destruction, en -tête de ses insouciants janissaires; c'est le Turc, sec, hâlé, passé -au feu de cent batailles, qui, l'oeil posé sur sa machine, le menton -jeté en avant, et dans un ferme arrêt, se dit: «Bien! et très-bien!... -Dans une heure tout aura péri.» - -L'oeuvre de Dürer et de ces vieux maîtres, comme Altdorfer et le -forgeron d'Anvers, est pleine de figures à turban, barbes orientales, -turques ou juives; force imaginations sauvages de supplices -ingénieux. Ce sont de mauvais rêves, moins le vague. L'une de ces plus -saisissantes effigies est un Christ de Dürer, entre le Turc armé qui -le tuera et le Juif enragé qui tient la verge pour le flageller tout -le jour. - -Une chose étonne chez une génération si fortement préoccupée du Juif, -du Musulman; personne de tant de gens d'esprit (ni Luther, ni Érasme) -ne remarque que ces deux races, qui crucifient la chrétienté, sont -crucifiées par elle pendant des siècles, que le Mahométan fut provoqué -par nos longues croisades, le Juif plus de mille ans flagellé, -supplicié. Et il l'est encore; roi ici, là il reste en croix. - -Que font Mahomet II, Soliman, en Valachie, Servie, Hongrie? -Précisément ce que les rois d'Espagne font à Cordoue et à Grenade. Et -les ravages n'ont pas été plus grands. - -Qu'on songe que les _gastadores_ désolèrent, balayèrent, nettoyèrent -et déménagèrent si parfaitement le riche royaume de Cordoue, que les -colons chrétiens appelés en ce désert n'y trouvèrent pas une paille, -et commencèrent par une horrible disette; il fallut y apporter tout. - -Le monde mauresque, réfugié tout entier à Grenade, fit de ce dernier -asile le paradis de la terre, sur lequel vint alors camper la -dévorante armée de Ferdinand, avec une autre armée d'industrieux -_gastadores_, savants ouvriers de la mort, qui l'avaient mise en art, -détruisant, rasant, arrachant métairies, moulins, arbres à fruits, -oliviers, vignes, orangers, si bien que le pays ne s'en est jamais -relevé. - -En même temps, l'on chassa les Juifs, comme on a vu, et, comme on -verra bientôt, les Maures, en 1526, par la plus horrible persécution -dont il y ait mémoire. On les chassa, et on les retint, mettant des -conditions impossibles au départ. Ces infortunés voulaient se jeter à -la mer. Le fameux Barberousse eut la charité d'en passer en Afrique -soixante-dix mille en sept voyages, dix mille chaque fois. Ce grand -acte religieux commença la réputation de ce fameux roi des pirates. - -On peut croire que, des deux côtés, chez les Musulmans et les -Chrétiens, la captivité était cruelle. Les galères, cet enfer commencé -par les chevaliers de Rhodes, s'imitent en Espagne et en France, -d'autre part chez les Turcs. C'est-à-dire que, des deux côtés, les -prisonniers meurent sous les coups. - -Rage de haine et de fanatisme. La barrière déplorable qui sépare -l'Europe et l'Asie avait paru vouloir s'abaisser quelque peu vers la -fin des croisades, au temps de Saladin. Elle se relève plus terrible. -Par quelle audace les libres penseurs, les amis de l'humanité, -parviendront-ils à la percer? On ne peut le deviner. Les tentatives de -la diplomatie pour créer l'alliance des Turcs et des Chrétiens, celles -des humanistes pour relever les Juifs, en dépit d'un si furieux -préjugé populaire, ce sont des choses si hardies qu'on n'eût osé les -rêver même. Elles se firent à l'improviste, par hasard ou par -nécessité. Parlons des Juifs d'abord. - - * * * * * - -La révolution religieuse fut ouverte par les gens qui en sentaient le -moins la portée, par les érudits. Un matin se trouva posée cette -question hardie, de savoir si l'Europe chrétienne pouvait amnistier, -honorer ceux qu'on appelait les meurtriers du Christ. Si elle -pardonnait même aux Juifs, à plus forte raison, elle adoptait les -infidèles, elle embrassait le genre humain. - -Je m'explique. Personne n'eût osé formuler ainsi cette idée. Et -pourtant elle était implicitement contenue dans l'opinion des érudits: -«Que la philosophie rabbinique était supérieure, antérieure à toute -sagesse humaine; que les chefs des écoles grecques étaient les -disciples des Juifs.» - -Relever les Juifs à ce point, c'était les donner pour maîtres à -l'Europe dans les choses de la pensée, comme ils l'étaient déjà -certainement dans la médecine et les sciences de la nature. - -Le jeune prince italien Pic de la Mirandole, étonnant oracle de -l'érudition, qui, vivant, fut une légende, comme mort le fut Albert le -Grand, avait dit audacieusement de la philosophie juive: «J'y trouve à -la fois saint Paul et Platon.» - -Ses thèses sur la Kabale furent imprimées en 1488, avant l'horrible -catastrophe d'Espagne, qui brisa les écoles juives et dispersa dans -l'Europe, dans l'Afrique, jusque dans l'Asie, la tribu la plus -civilisée et la plus nombreuse de ce peuple infortuné. - -C'est au milieu de ce naufrage, en 1494, quand ses lugubres débris -apparurent dans les villes du Nord parmi les huées d'un peuple -impitoyable; c'est alors qu'un savant légiste, Reuchlin, publia son -livre: _De verbo mirifico_, dont le sens était: «Seuls, les Juifs ont -connu le nom de Dieu.» - -Ces misérables, assis sur la pierre des places publiques, hâves, -malades, qui faisaient horreur, qui n'avaient plus figure d'hommes, -les voilà, par ce paradoxe, placés au faîte de la sagesse, reconnus -pour les antiques et profonds docteurs du monde, les premiers -confidents de Dieu. - -Dans leurs livres et dans leur langue, Reuchlin montrait les hautes -origines et des nombres de Pythagore et des principaux dogmes -chrétiens. - -Le progrès des humanistes avait sans doute amené là. Ils avaient, au -XVe siècle, dans l'Académie florentine, adoré la sagesse grecque et -naïvement préféré Platon à Jésus. On pouvait prévoir qu'au XVIe la -curiosité humaine transporterait son fanatisme à une doctrine plus -abstruse, à une langue peu connue encore, et que, de la Grèce, -désormais sans mystère, elle remonterait au lointain Orient. - -Qu'on estimât plus ou moins les livres hébraïques et la philosophie -des Juifs, on ne devait pas oublier le titre immense qu'ils ont acquis -pendant le Moyen âge à la reconnaissance universelle. Ils ont été -très-longtemps le seul anneau qui rattacha l'Orient à l'Occident, qui, -dans ce divorce impie de l'humanité, trompant les deux fanatismes, -chrétien, musulman, conserva d'un monde à l'autre une communication -permanente et de commerce et de lumière. Leurs nombreuses synagogues, -leurs écoles, leurs académies, répandues partout, furent la chaîne en -laquelle le genre humain, divisé contre lui-même, vibra encore d'une -même vie intellectuelle. Ce n'est pas tout: il fut une heure où toute -la barbarie, où les Francs, les iconoclastes grecs, les Arabes -d'Espagne eux-mêmes, s'accordèrent sans se concerter pour faire la -guerre à la pensée. Où se cacha-t-elle alors? Dans l'humble asile que -lui donnèrent les Juifs. Seuls, ils s'obstinèrent à penser, et -restèrent, dans cette heure maudite, la conscience mystérieuse de la -terre obscurcie. - -Les Arabes prirent d'eux le flambeau, et des Arabes les Chrétiens. -Primés par les uns et les autres, les Juifs subirent, au XIVe et au -XVe siècles, une cruelle décadence. Néanmoins ils restaient en Espagne -(autant et plus que les Maures) le peuple civilisé. Leur dispersion -dans l'Europe fut, pour ainsi dire, l'invasion d'une civilisation -nouvelle. Tout subit l'influence occulte et d'autant plus puissante -des Juifs espagnols et portugais. - -L'année même de la catastrophe, en 1492, Reuchlin se trouvant à Vienne -près de l'empereur Maximilien, dont il était fort aimé, un Juif, -médecin de l'empereur, lui fit un cadeau splendide, celui d'un -précieux manuscrit de la Bible, s'adressant ainsi à son coeur, lui -disant: «Lisez et jugez.» - -À l'avènement des papes, la pauvre petite Jérusalem, cachée dans le -_Ghetto_ de Rome, apparaissait, son livre en main, et, sans mot dire, -se présentant sur la route du cortége, elle se tenait là avec la -Bible. Muette réclamation, noble reproche de la vieille mère, la loi -juive, à sa fille, la loi chrétienne, qui l'a traitée si durement. - -Ici, dans ce don du Juif à Reuchlin, nous revoyons la Bible encore se -présentant au grand légiste, à la science, à la Renaissance, demandant -et implorant d'elle l'équitable interprétation. - -Et dans quel moment solennel? Lorsque les terribles persécutions du -siècle aboutissaient à leur terme, la proscription générale des Juifs. -Nul doute que l'habile médecin, habitué à juger sur leurs pronostics -ces étranges épidémies, n'ait deviné la recrudescence de la fureur -populaire, la ruine imminente des siens, et ne leur ait cherché un -bienveillant défenseur. - -Il n'y a rien de comparable à cet événement des Albigeois aux -dragonnades. Les Saint-Barthélemy de Charles IX et du duc d'Albe, qui -furent plus sanglantes peut-être, n'ont pourtant pas ce caractère de -la destruction générale d'un peuple. - -Nos protestants, fuyant la France, furent reçus avec compassion en -Angleterre, en Hollande, en Prusse, et partout. Mais les Juifs, fuyant -l'Espagne en 1492, trouvèrent des malheurs aussi grands que ceux -qu'ils fuyaient. Sur les côtes barbaresques, on les vendait, on les -éventrait pour chercher l'or dans leurs entrailles. Plusieurs -échappèrent dans l'Atlas, où ils furent dévorés des lions. D'autres, -ballottés ainsi d'Europe en Afrique, d'Afrique en Europe, trouvèrent -dans le Portugal pis que les lions du désert. Telle était contre eux -la rage du peuple et des moines, que les mesures cruelles des rois ne -suffisaient pas à la satisfaire. Non-seulement on les fit tout d'abord -opter entre la conversion et la mort, mais, en sacrifiant leur foi, -ils ne sauvaient pas leurs familles; on leur arrachait leurs enfants. -Le roi prit les petits qui avaient moins de quatorze ans pour les -envoyer aux îles. Ils mouraient avant d'arriver. Il y eut des scènes -effroyables. Une mère de sept enfants, qui se roulait aux pieds du -roi, faillit être mise en pièces par le peuple. Le roi n'osa rien -accorder, et ne la sauva pas sans peine des ongles de ces cannibales. - -Les misérables convertis étaient traînés aux églises, n'achetant leur -vie jour par jour que par l'abjection et l'hypocrisie. Au moindre -soupçon, massacre. Il y en eut un terrible, en 1506, à Lisbonne. - -En Allemagne Maximilien, Louis XII en France, se popularisèrent à bon -marché, en accordant aux marchands indigènes, qui craignaient la -concurrence, l'expulsion des Juifs émigrés qui affluaient dans le -Nord. Venise et Florence, quelques villes d'Allemagne, montrèrent plus -d'humanité. Cependant là même et partout leur condition était -cruellement incertaine, variable. À chaque instant, des histoires -d'hosties outragées, d'enfants crucifiés et autres fables semblables; -parfois la simple rhétorique d'un moine prêchant la Passion pouvait -ameuter la foule, et, de l'église, la lancer au pillage des maisons -des Juifs. Arrachés, traînés, torturés, il leur fallait assouvir ces -accès de rage infernale. - -Elle semblait inextinguible. Même au XVIIe siècle, une Française, -madame d'Aulnoy, vit en Espagne, dans un auto-da-fé, les moines qui -menaient des Juifs au supplice anticiper sur la charrette l'office des -bourreaux. Ils les brûlaient par derrière pour en tirer quelques -paroles d'abjuration, ou du moins des cris. Arrivés sur la place, les -assistants perdirent la tête; le peuple, ne se connaissant plus, -commença à les lapider; des seigneurs tirèrent leurs épées et -lardèrent les patients pendant qu'ils montaient au bûcher. - -On leur reprochait souvent, non-seulement d'avoir tué le Christ, mais -de tuer les Chrétiens par l'usure. Ceux-ci les accusaient là d'un -crime qui était le leur. Les Juifs ne faisaient point l'usure quand on -leur permit de faire autre chose. Ils vivaient de commerce, -d'industrie, de petits métiers. En leur défendant ces métiers, en -confisquant leurs marchandises, en les dépouillant de tout bien -saisissable, on ne leur avait laissé que le commerce insaisissable, ou -du moins facile à cacher, l'or et la lettre de change. On les haïssait -comme usuriers; mais qui les avait faits tels? - -Ces mystérieuses maisons, si on eût pu les bien voir, eussent -réhabilité dans le coeur du peuple ceux qu'il haïssait à l'aveugle. La -famille y était sérieuse et laborieuse, unie, serrée, et pourtant -très-charitable pour les frères pauvres. Implacable pour les chrétiens -et se vengeant d'eux par la ruse, le Juif était généralement admirable -pour les siens, bienfaisant dans sa tribu, édifiant dans sa maison. -Rien n'égalait l'excellence de la femme juive, la pureté de la fille -juive, transparente et lumineuse dans sa céleste beauté. La garde de -cette perle d'Orient était le plus grand souci de la famille. Morne -famille, sombre, tremblante, toujours dans l'attente des plus grands -malheurs. - -Toutes les fois qu'au Moyen âge l'excès des maux jeta les populations -dans le désespoir, toutes les fois que l'esprit humain s'avisa de -demander comment ce paradis idéal d'un monde asservi à l'Église -n'avait réalisé ici-bas que l'enfer, l'Église, voyant l'objection, -s'était hâtée de l'étouffer, disant: «C'est le courroux de Dieu!... -c'est la faute de Mahomet!... c'est le crime des Juifs? Les meurtriers -de Notre-Seigneur sont impunis encore!» On se jetait sur les Juifs; on -égorgeait, on rôtissait; les âmes furieuses et malades se soûlaient de -tortures, de douleurs, de supplices. Puis venait l'hébétement qui suit -ces orgies de la mort. Tout rentrait dans l'ordre sombre, dans la -misère et le servage. - -En 1348, par exemple, quand la grande peste sévit en Europe, quand les -foules fanatiques des Flagellants couraient toutes les routes en se -déchirant de coups pour apaiser la colère de Dieu, ils criaient: «Le -mal vient des prêtres!» Et l'on commençait à les massacrer. Le peuple, -du fond de la Hollande jusqu'aux Alpes, s'ébranlait; on craignait un -carnage universel du clergé, lorsque le coup fut habilement détourné -sur les Juifs. Il fallait du sang; on donna le leur. - -Au XVIe siècle, on pouvait prévoir sans peine un mouvement analogue à -celui du XIVe. Les prêtres avaient tout à craindre. Les paysans se -révoltaient partout, spécialement contre les seigneurs ecclésiastiques. -Les seigneurs laïques enviaient, accusaient l'énormité de la fortune de -l'Église. Menacés par les paysans, ils ne demandaient pas mieux que de -détourner leur fureur sur le clergé. Et celui-ci, à son tour, devait -recourir à l'expédient qui lui réussissait le mieux, de la détourner sur -les Juifs. - -Il y avait à Cologne, dans la main et sous l'influence du grand ordre -inquisitorial des dominicains, un Juif converti, nommé Grain-de-Poivre -(Pfefferkorn). Ce dangereux intrigant, voulant se faire jour à tout -prix, avait essayé de se faire accepter pour Messie aux Juifs, qui -s'étaient moqués de lui. De rage, il s'était donné, âme et corps, aux -dominicains, se mettant au service des terribles projets de l'ordre. -Inquisiteurs en Espagne, ils voulaient l'être en Allemagne. Il n'y -avait pas là de Maures à brûler, mais il y avait les sorciers, les -Juifs. Toute machine était bonne pour arriver à ce but. La presse, -nouvelle encore, déjà arme terrible dans la main de la tyrannie, -multipliait les légendes nouvelles, les livres de prières, les -pamphlets sanglants des dominicains. Mysticisme et fanatisme, Vierge -et Diable, roses et sang humain, tout roulait mêlé au torrent. -L'inventeur, Sprenger, publiait en même temps l'horrible _Marteau des -Sorcières_. - -Pour commencer un feu, il faut trouver une étincelle. Pour cela -s'offrit Grain-de-Poivre. Il surprit l'empereur à son camp de Padoue, -et tira du prince étourdi un ordre général pour ramasser et brûler les -livres des Juifs. Ces bûchers une fois allumés sur les places, les -têtes devaient s'exalter, et bientôt les hommes, pêle-mêle avec les -livres, auraient été jetés au feu. - -Les Juifs avaient en cour des amis, un entre autres, ce Juif médecin -de l'empereur dont on a parlé plus haut; ils obtinrent un sursis et un -examen de leurs livres. Parmi ces examinateurs était précisément -Hochstraten, l'intime ami de Grain-de-Poivre, le chef des dominicains -de Cologne, furieux fanatique, qui très-certainement avait tramé -l'affaire. Heureusement il y avait aussi le légiste Reuchlin qui, -depuis longues années, s'occupait d'études hébraïques, avait publié -une grammaire, un lexique de cette langue, son livre sur le nom de -Dieu. Reuchlin était cruellement haï des moines pour avoir écrit une -satire de leurs sottes prédications, de plus une farce imitée de notre -_Avocat Patelin_, dont le héros était un moine. Il l'avait fait jouer -par les étudiants, qui la représentaient par toute l'Allemagne. -Lorsqu'on lança cette pierre aux livres hébraïques, il ne se méprit -nullement, il sentit qu'elle l'atteignait. Nommé examinateur, on -comptait qu'il n'oserait donner son avis, qu'il signerait en tremblant -celui du dominicain. Grain-de-Poivre eut l'effronterie de venir le -trouver lui-même, et de le sommer de le suivre dans cette _razzia_ de -livres qu'il allait faire par toute l'Allemagne. - -Reuchlin, ainsi poussé, et forcé en réalité de combattre pour -lui-même, montra une extrême prudence. Il dit que, parmi les livres -des Juifs, il y en avait de très-coupables, injurieux pour le Sauveur -et pour sa très-sainte Mère; il en cita deux nommément. Ceux-là il -fallait les détruire, aux termes de la loi Cornelia, _De famosis -libellis_. En invoquant la loi romaine, il remettait la chose aux -tribunaux laïques. La part faite ainsi au feu, il essayait de défendre -les autres, dont les uns étaient, disait-il, des commentaires de -l'Écriture, des livres de grammaire et autres sciences, des allégories -et des apologues, un corps de droit appelé Thalmud, enfin des livres -de philosophie et de théologie spécialement appelés Kabale. Il y -avait, disait-il, beaucoup de choses ridicules, mais d'autant plus -devait-on les conserver pour y trouver les moyens de réfuter les -Juifs et de vaincre leur obstination. - -Reuchlin s'était bien gardé d'avouer l'admiration profonde qu'il avait -pour la Kabale. À quelle source la puisa-t-il? et comment ce grand -humaniste, déjà suspect d'hérésie pour ses études grecques, avait-il -eu le courage de plonger plus loin que la Grèce dans cette mécréante -antiquité? - -Né sur le Rhin, Reuchlin avait été d'abord, pour sa belle voix, enfant -de choeur de la chapelle du margrave de Bade, puis camarade de son -fils aux écoles de France, élève de Paris, d'Orléans, de Poitiers, -puis copiste de manuscrits grecs, et correcteur dans la libre -imprimerie des Amerbach, à Bâle. Là vint se réfugier le grand -théologien des Pays-Bas, l'un des précurseurs de Luther, Wessel, qui -prit plaisir à lui enseigner l'hébreu. De Bâle, Reuchlin alla en -Italie, vit l'Académie florentine, ce vieux Gemistus Plétho, qui -promettait un nouveau Dieu, et ce jeune et étonnant Pic de la -Mirandole, qui sut toutes choses, et, entre toutes, préféra la Kabale -juive. - -L'empereur Maximilien, charmé du génie de Reuchlin et de son zèle -érudit pour les droits de l'Empire, lui avait donné la noblesse et le -titre de comte palatin. - -Reuchlin eut l'occasion nouvelle d'aller en Italie pour une affaire -politique et de parler à Alexandre VI. C'était justement en août 1498, -trois mois après la mort de Savonarole. La cendre du prophète était -tiède encore; tout était plein de lui en Italie, plein de sa parole -biblique, comme si Isaïe, Jérémie, avaient péri la veille. Qu'on juge -du souffle qu'en rapporta Reuchlin dans ses études hébraïques. C'est -alors qu'il publia ses livres contre les moines et ses travaux en -faveur de l'érudition juive. - -La superstition des nombres ne pouvait faire tort à la Kabale dans un -esprit qui la retrouvait chez Pythagore et chez Platon. L'importance -mystérieuse attribuée aux signes du langage, aux lettres de -l'alphabet, nous l'avons revue de nos jours chez de Maistre et de -Bonald. Parmi ces folies, l'antique Kabale a des traits surprenants de -raison, de bon sens, entre autres l'adoption du vrai système du monde, -si longtemps avant Copernic. - -Le _Zohar_, livre principal de la Kabale, a trouvé en 1815 la preuve -incontestable de sa très-haute antiquité. Le code des Nazaréens, -découvert et publié alors, dont la doctrine est celle du _Zohar_, est, -de l'aveu des Pères de l'Église, du temps de Jésus-Christ. Donc cette -doctrine n'est pas copiée des néoplatoniciens. Le serait-elle de -Platon? mais elle lui est positivement contraire, elle est -antiplatonicienne. Sa parenté la plus proche, comme l'a si bien -démontré M. Franck, est avec les anciennes traditions de la Perse, où -les Juifs puisèrent si largement dans la Captivité. - -Sublime métaphysique, si antique et si moderne! qui, par un côté, est -l'écho de la parole d'Ormuzd, de l'autre, l'étonnant précurseur de la -doctrine d'Hegel! - -Il y a, dans cette grandeur, des choses d'une tendresse profonde, qui -ne pouvaient être inspirées que par cet étonnant destin d'une nation -unique en douleur. «L'Éternel, ayant fait les âmes, les regarda une à -une... Chacune, son temps venu, comparaît. Et il lui dit: Va!... Mais -l'âme répond alors: Ô maître! je suis heureuse ici. Pourquoi m'en -irais-je serve, et sujette à toute souillure?--Alors, le Saint (béni -soit-il!) reprend: Tu naquis pour cela...--Elle s'en va donc, la -pauvre, et descend bien à regret... Mais elle remontera un jour. La -mort est un baiser de Dieu.» - -La résurrection de la philosophie juive, de la langue hébraïque, par -l'Italien Pic de la Mirandole, l'Allemand Reuchlin, le Français -Postel, c'est la première aurore du jour que nous avons le bonheur de -voir, du jour qui a réhabilité l'Asie et préparé la réconciliation du -genre humain. Félicitons-nous d'avoir vécu en ce temps où deux -Français avancèrent cette oeuvre de religion. Pour ma part, en -remerciant Reuchlin et les vénérables initiateurs qui ouvrirent la -porte du temple, je ne puis comprimer ma reconnaissance pour ceux qui -nous ont mis au sanctuaire. Un héros nous ouvrit la Perse; un grand -génie critique nous révéla le christianisme indien. Le héros, c'est -Anquetil-Duperron; le génie, c'est Burnouf. - -Le premier, à travers les mers, les climats meurtriers, affrontant, -pauvre pèlerin, les effrayantes forêts qu'habitent le tigre et -l'éléphant sauvage, ravit au fond de l'Orient le trésor éternel qui a -changé la science et la religion. Quel trésor? la preuve de la -moralité de l'Asie, la preuve que l'Orient est saint tout aussi bien -que l'Occident, et l'humanité identique. - -L'autre (je le vois encore, dans sa douce figure de brame occidental, -dans sa limpide parole où coulait la lumière), l'autre a dévoilé le -bouddhisme, ce lointain Évangile, un second Christ au bout du monde. - -Nos hommes de la Renaissance ne voyaient pas encore l'ensemble. Il -leur advint, comme au voyageur qui gravit dans un temps sombre -l'amphithéâtre colossal des Alpes ou des Pyrénées. Dans sa mobile -admiration, chaque sommet découvert lui semble le principal, celui qui -domine tout. Au XVe siècle, ils virent la Grèce planant sur -l'humanité, jurèrent que toutes les eaux vives descendaient des -sources d'Homère. Au XVIe, même cri de joie, même exclamation -enfantine. Reuchlin voit toute philosophie procéder de la Kabale; -Luther toute théologie émaner des livres bibliques; Postel voit toutes -les langues sortir de la langue hébraïque; l'idiome humain, c'est -l'hébreu. - - - - -CHAPITRE II - -LA PRESSE--LE CHEVALIER HUTTEN[2] - -[Note 2: La source principale où j'ai puisé constamment est la -belle édition de M. Münch (Berlin, 1821), en cinq volumes, riches de -renseignements, d'éclaircissements historiques et biographiques, qui -éclairent singulièrement cette époque. M. Zeller a donné une courte, -mais excellente biographie d'Hutten (Rennes, 1849). On croit trop -généralement qu'Hutten ne fut que le pamphlétaire des disputes -éphémères du temps. On voit en le relisant qu'il vit toujours, qu'il -est plein d'à-propos comme athlète permanent de la Révolution. Tel -cri, sorti d'un coeur si chaleureux, vibrera à jamais: celui-ci, par -exemple, dans sa lettre à l'électeur de Saxe: «Qui veut mourir avec -Hutten pour la liberté de l'Allemagne?» La parfaite douceur de ce -grand homme paraît à plus d'un trait. Il voit pour résultat de la -Révolution «l'union de tous les peuples, la paix, la fraternité -universelles; plus de haine, même pour les Turcs.» _Hutteni Opera, -III, 603._] - -1512-1516 - - -L'Allemagne, précédée de bien loin par la France du Moyen âge, la -devance à son tour aux XVe et XVIe siècles. Par l'initiative de -l'imprimerie, par les révolutions des villes impériales, par celles -des paysans et leur premier appel au droit, elle témoigne d'une vie -forte, pénible, il est vrai, et désordonnée. Mais, telle quelle, c'est -encore la vie. Et qui ne la préférerait au repos muet de la mort? - -Dans la France de François Ier, un point apparaît lumineux, et tout le -reste est obscur. Telle révolte isolée de province contre une -aggravation de taxe vous avertit à peine qu'il y a un peuple encore. -En Allemagne, ce peuple est partout, et se manifeste partout, dans -vingt centres différents, et dans les classes diverses. La grande -querelle des savants, l'animation des nobles contre les princes et les -prêtres, la fermentation intérieure des villes, même les sauvages -émeutes des habitants des campagnes, sont, sous des formes diverses, -l'unanime réclamation de la dignité humaine. Les analogies de la -France avec ces grands mouvements ne se trouvent que dans l'action -solitaire, individuelle de quelques hommes éminents. La grande -polémique allemande de Reuchlin, où s'associe tout un peuple de -légistes et d'humanistes, que lui comparer en France? L'influence de -Budé peut-être, le libéral et généreux prévôt des marchands de Paris, -savant et père des savants? l'enseignement hébraïque du futur Collége -de France que déjà commence Vatable? L'obscur et timide Lefebvre -d'Étaples, hasardant à voix basse, pour quelques amis, l'enseignement -qui tout à l'heure va remuer toute l'Allemagne par une voix plus -puissante. - -Cette Babel du Saint-Empire, construction pédantesque de tant de lois -contradictoires, avait eu cela du moins de laisser subsister la vie -et le sentiment du droit, au moins comme privilége. Les -non-privilégiés eux-mêmes, les misérables paysans, morts et muets en -Italie, en France, ils parlent en Allemagne, ils agissent trente ans -durant. De 1495 à 1525, s'élève de moment en moment la voix des -campagnes allemandes. De la Baltique à l'Adriatique, en suivant le -Rhin, et l'Alsace et la Souabe, éclate le cri du paysan. Que veut-il? -Rien qu'être homme. Il pousse son ambition jusqu'à vouloir respirer, -user un peu de la nature, de l'air, de l'eau, de la forêt. Il ne -refuse pas de servir; il voudrait seulement servir aux termes des -anciens contrats, ne pas voir sa servitude varier, s'aggraver chaque -jour. - -Cette modération patiente et résignée est partout dans la révolution -allemande. Elle apparaît la même dans l'affaire de Reuchlin contre les -dominicains. L'Allemagne ne contestait rien à son Église locale, elle -acceptait la justice et l'inquisition de ses évêques. Elle repoussait -celle des moines, cette nouvelle inquisition que voulait lui imposer -Rome, cette invasion dominicaine conquérante de l'Espagne, qui voulait -lui assimiler l'Allemagne, si profondément opposée. À vrai dire, -c'était Rome ici qui était révolutionnaire, qui innovait, et que les -Allemands, à bon droit, accusaient de nouveauté. - -La chose était trop évidente. Rome, dans ses besoins financiers, -étendait chaque jour davantage le terrorisme lucratif de -l'inquisition. On a vu la tentative de 1462 contre les Vaudois -d'Arras, qui, si elle eût réussi, eût forcé la porte des Pays-Bas et -de la France. On a vu, en 1488, la tentative d'Innocent VIII sur le -Rhin et le Danube, la mission du dominicain auteur du _Marteau des -sorcières_. Les papes variaient en bien des choses, mais non dans leur -faveur croissante pour l'ordre de saint Dominique. Ils poussaient -devant eux ce glaive sacré, clef magique qui ouvrait les coffres. Le -grand financier Alexandre VI fortifia les dominicains. Le bon, le -doux, le philosophe Léon X les fortifia, et remit à leurs mains -hardies l'exploitation de l'Allemagne. Dépositaires de la doctrine, -ces frères puissants de saint Thomas, docteurs, prédicateurs et juges, -portaient dans le brocantage du négoce ecclésiastique l'audace et la -violence d'une irrésistible force. De bons moines qui quêtaient dans -la robe de drap blanc de l'inquisition espagnole ne pouvaient pas -quêter en vain. - -Il n'y avait qu'un homme bien fort et fortement appuyé sur le grand -corps des légistes, tout-puissant en Allemagne, un légiste de -l'empereur, cher à la maison d'Autriche, devenu comte palatin et juge -de la redoutée Ligue de Souabe, il n'y avait, dis-je, qu'un tel homme -pour oser souffler un mot contre les dominicains. Encore, quand -Reuchlin dit ce mot, ses amis frémirent et le crurent perdu. Oser -répondre à Grain-de-Poivre, saisir à travers les ténèbres la main -puissante des moines qui le mettaient en avant, c'était empoigner -l'épée par la pointe, s'enferrer sur le fer sacré. Érasme éperdu lui -cria qu'il allait beaucoup trop loin. - -Les dominicains, avec la hauteur et l'assurance de gens qui ont de -leur côté le bûcher et le bourreau, se mirent à plaisanter Reuchlin. -Leurs hommes, les professeurs de la Faculté de Cologne, leur Ortuinus -Gratius, décochèrent une satire contre le champion des Juifs. Pesante -flèche de bois et de plomb, qui, lancée à grand effort, s'abattit -honteusement sans avoir pu prendre son vol, parmi les rires et les -sifflets. Alors les moines furieux se rappelèrent qu'après tout ils -n'avaient pas besoin de raison. Ils ne plaidèrent plus, mais jugèrent, -et, sans s'arrêter à l'appel au pape que faisait Reuchlin, ils -brûlèrent l'écrit, espérant pouvoir bientôt brûler l'auteur. - -Que ferait la cour de Rome? Sacrifierait-elle les dominicains? c'était -se couper la main droite. Condamnerait-elle Reuchlin? Il était soutenu -plus ou moins ouvertement de l'Empereur, des ducs de Saxe, de Bavière, -de Wurtemberg; trente-cinq villes impériales écrivaient pour lui au -pape. Ses adversaires, il est vrai, avaient pour eux la scolastique, -l'Université de Paris pâlie et déchue. Mais les juristes, classe si -puissante, les humanistes, Érasme en tête, tenaient pour Reuchlin. -Chose étonnante, les nobles d'Allemagne, la turbulente démocratie des -chevaliers du Rhin et de la Souabe, nullement amis des Juifs et fort -sujets à les piller, se déclarent ici pour le défenseur des Juifs, -jusqu'à chercher querelle sur les places aux moines et menacer les -tonsurés. - -N'était-ce pas là un surprenant spectacle, un signe, un avertissement -du ciel, qui dénonçait le péril des biens ecclésiastiques? Ces nobles -chasseurs, d'odorat subtil, se détournaient d'une proie, parce qu'ils -en sentaient une autre que déjà ils flairaient de loin, et dont ils -humaient les émanations. - -C'est alors, en cette mémorable année 1514, que parurent, une à une, -timidement et à petit bruit, les _Epistolæ obscurorum virorum_, drame -excellent d'exquise bêtise par lequel le monde étranger aux couvents -et aux écoles fut introduit, initié, aux arcanes des Obscurantins, du -peuple des Sots. Ce grand peuple dont nous avons ailleurs esquissé les -origines vénérables et trop oubliées, n'avait pas joui, jusqu'au livre -des _Epistolæ_, d'une publicité suffisante. L'esprit humain, mené -ailleurs par l'attrait de la lumière, s'en éloignait de plus en plus, -mais en lui laissant toute autorité. Il le trouvait si ennuyeux qu'il -aimait mieux le subir que l'écouter. - -Mais ici on écouta. Quoi de plus intéressant? avec la grâce du jeune -âge qui entreprend de lever lourdement sa grosse patte, avec le charme -et l'innocence de l'oison qui s'essaye avec le même succès à voler, -marcher et nager, d'aimables séminaristes racontent à leur bon père, -maître Ortuinus Gratius, leurs petites aventures, lui exposent leurs -idées épaisses, leurs doutes, leurs tentations. Ils ne cachent pas -trop leurs chutes, les nudités _de leur Adam_, les mauvais tours que -sur le soir leur ont joués la bière ou l'amour. Mais, comme aussi la -confiance autorise quelque hardiesse, ils se hasardent à causer des -propres aventures du maître; s'ils osaient, ils lui conseilleraient de -boire avec modération, il en aurait la main moins prompte, et -ménagerait un peu plus l'objet tendre et potelé de ses scolastiques -amours. - -Bien entendu que ces bons jeunes gens pensent tous admirablement, -sont tous implacables ennemis des nouveautés et des novateurs. Ils ne -parlent qu'avec horreur de Reuchlin et des humanistes, du _nouveau_ -latin, imité d'un quidam nommé Virgile, tandis que le bon latin -scolastique languit négligé. À la théorie, ils joignent l'exemple. -Jamais dans la rue du Fouarre, aux antres de la rue Saint-Jacques ou -de la place Maubert, les Capets ne baragouinèrent un meilleur latin de -cuisine. Parfois ils entrent en verve (on n'est pas jeune impunément), -ils s'agitent, trépignent, mordent leurs doigts, et dirigent au -plafond un oeil hébété; leurs pesantes pensées s'alignent et retombent -en marteaux de forge... Ils ont rimé... Alors, ils épanouissent un -rire tout à fait bestial... La Sottise reconnaît ses fils, elle -tressaille de joie maternelle, elle bat de ses ailes d'oies, élance -son vol, et reste à terre. - -Nul objet de la nature n'est parfaitement connu qu'autant qu'un art -habile en a fait l'imitation. La chose se voit moins bien en elle-même -qu'en son miroir. Ce grand royaume des sots qui est partout, restait -pourtant une terre nouvelle à découvrir, tant que la charitable -industrie de son peintre merveilleux ne l'avait pas décrit, dépeint, -donné et livré à tous dans ce surprenant portrait. - -Et, notez que le grand artiste, qui en poursuit le détail avec la -patience des maîtres de Hollande, en donne en même temps la haute -formule. Là surtout il est terrible, vrai vainqueur et conquérant, -ayant fait sien ce royaume pour y appliquer son droit souverain de -flagellation éternelle. - -Et d'abord, la perfection de l'imitation était telle, que les simples -prirent le livre pour un recueil de lettres familières et pieuses, -naïves, sinon édifiantes. Le style est mauvais, disaient-ils, mais le -fond est bon. Les dominicains le trouvèrent si bon qu'ils en -achetèrent beaucoup pour donner aux leurs. Rome approuva les yeux -fermés, n'examinant pas de trop près un livre qui semblait favorable à -ses amis de Cologne. De sorte que le pamphlet parut en 1515 chez les -Aldes à Venise, muni d'un beau privilége de Léon X pour dix ans et -d'un brevet contre la contrefaçon. - -«Pourquoi ce grand maître Ortuin a-t-il intitulé son recueil: _Lettres -des hommes obscurs?_--Il l'a fait par humilité, dit un docteur de -Paris. Il s'est souvenu du Psalmiste: Misit tenebras et -_obscuravit_.--Moi, dit un carme du Brabant, je crois qu'il a eu en -cela une raison plus mystique. Job a dit: Dieu ne révèle sa profondeur -qu'aux _ténèbres_. Et Virgile: Il enveloppait le vrai dans l'_obscur_ -(Obscuris vera involvens).» - -Sous cette forme ironique, la question n'en est pas moins posée ici -dans sa grandeur. Les deux partis sont nommés dès ce jour, le parti -des ténèbres et celui de la lumière. Les _Obscuri viri_ sont les -hommes des ténèbres aux deux sens, actif et passif, la gente des -limaçons qui traînent leur ventre à terre dans la fangeuse obscurité, -et les artisans de ténèbres, les mauvaises chauves-souris qui -voudraient de leur vol sinistre nous voiler la clarté du jour. - -Obscurantistes, Obscurantins, saluez votre bon parrain qui vous a -trouvé votre nom, le franc, le véridique Hutten. Le chevalier Ulrich -Hutten est en effet le principal auteur des _Epistolæ_, le vainqueur -des dominicains, intrépide héros de la Presse qui brisa l'inquisition -allemande, désarma Rome la veille du jour où Luther devait l'attaquer. - -En 1513, avant la publication des _Epistolæ_, la simple robe de drap -blanc était un objet de terreur. En 1515, après la publication, on en -riait, on s'en moquait, enfants et chiens couraient après. On se -demandait même, à Rome, pourquoi ces ignorantes bêtes avaient imposé -si longtemps. On s'en voulait d'avoir eu peur. L'effrayant fantôme, -empoigné par le courageux chevalier, secoué de sa main de fer, avait -paru ce qu'il était, une guenille, un blanc chiffon, à épouvanter les -oiseaux. - -C'est la première victoire de la Presse, et certes une des plus -grandes. C'est la première fois que le vrai glaive spirituel triompha -du glaive de la matière et des sots. - -La noble armée de la lumière, des amis de l'humanité, apparut dans -toute l'Europe marchant une et majestueuse, sous le drapeau de la -Renaissance. En Allemagne, Suisse et Pays-Bas, les fondateurs de la -critique, Érasme, Reuchlin, Mélanchthon, les illustres imprimeurs, les -Amerbach et les Froben, les poètes des villes impériales, l'âpre -Murner, le bon Hans Sachs, le cordonnier de Nuremberg, le dictateur de -l'art allemand, le grand Albert Dürer. En Angleterre, les juristes, -Latimer, et Thomas Morus qui prépare son Utopie. En France, le grave -Budé, qui va fonder le Collége de France, le jeune médecin Rabelais et -l'école pantagruéliste, le vénérable Lefebvre qui, six ans avant -Luther, enseigne le luthéranisme. - -Variété infinie d'écoles et d'esprits divers, qui s'accordent -pourtant, qui tous nous sont chers à deux titres. Tous voulurent le -libre examen, tous eurent horreur de la violence, de la cruauté, du -sang, tous eurent un tendre respect de la vie humaine. - -Parti sacré de la lumière, de l'humanité courageuse! Philosophes, -voilà nos ancêtres, les pères vénérables du XVIIIe siècle, les -légitimes aïeux de celui qui devait défendre Calas et Sirven, briser -la torture dans toute l'Europe et l'échafaud des protestants. - -Il faut faire connaître ce chevalier Hutten qui, malgré le pape et -l'Empereur qui ordonnent le silence, vient d'ébranler toute la terre -de ce terrible éclat de rire. L'Empereur passe au parti d'Hutten, le -nomme son poète lauréat, et le front du bon chevalier est décoré du -laurier virgilien par la main d'une belle demoiselle allemande, fille -du savant Peutinger, conseiller de Maximilien. - -Hutten, né en 1488, mort en 1525, dans sa très-courte vie, fut une -guerre, un combat. - -Et cet homme de combat fut, comme il arrive aux vrais braves, un homme -de douceur pourtant, un coeur bon et pacifique. C'est le jugement -qu'en portait le meilleur juge des braves, l'intrépide et clairvoyant -Zwingli, quand il le reçut à Zurich: «Le voilà donc, ce destructeur, -ce terrible Hutten! lui que nous voyons si affable pour le peuple et -pour les enfants. Cette bouche d'où souffla sur le pape ce terrible -orage, elle ne respire que douceur et bonté.» - -«Grand patriote! dit Herder, hardi penseur! enthousiaste apôtre du -vrai! il était de force à soulever la moitié d'un monde!» - -L'Allemagne du XVIe siècle qui formulait profondément, lui a trouvé -son vrai nom: L'_Éveilleur_ du genre humain. - -Il y a du coq, dans Hutten, de cet amant de la lumière qui la chante -en pleine nuit; dès deux heures, trois heures, longtemps avant l'aube, -il l'appelle, quand nul oeil ne la voit encore, il la pressent dans -les ténèbres d'un perçant regard de désir. - -Il chanta pour la Renaissance, pour les libertés de la pensée. Il -chanta pour la patrie allemande et la résurrection de l'empire. Il -chanta pour les conquêtes de la Justice future, pour le triomphe du -Droit et de la Révolution. - -Fils du Rhin, comme Reuchlin, Mélanchthon (et Luther même l'est par sa -mère), Hutten eut dans le sang la vive et mâle hilarité de ce vin -généreux, loyal, qui pousse l'homme aux choses héroïques. - -Mais celui-ci est tout du Rhin, toute lumière et sans mysticisme. Sa -réforme n'est point spéciale, exclusivement religieuse. Elle embrasse -toute vie allemande, tout point de vue national; elle veut une autre -société, elle s'allie au peuple, à la foule. Elle ne s'enferme point -dans la bible juive. - -Voilà l'homme et sa grandeur. Maintenant, mettons à côté toutes les -misères de l'étudiant allemand tous ses ridicules, Hutten, c'est -l'étudiant, de la naissance à la mort. - -Il naît au point le plus guerrier de l'Allemagne, dans les forêts qui -séparent la Franconie de la Hesse. Son père, noble chevalier, décide -que la frêle créature ne pourrait porter la lance: il sera prêtre. -Mais Hutten décide autrement. Dès quinze ans, il saute les murs, et se -met en possession du vaste monde, en possession du hasard, de la faim -et de la misère. Le voilà étudiant. - -Le malheur, c'est que les études de ce temps lui font horreur. Entre -les deux scolastiques de la théologie et du droit, il choisit la -poésie. Aux menaces de sa famille, il répond en vers charmants qu'il a -pour but de n'être _rien_. Mon nom, dit-il, sera _Personne_. Il n'est -rien et il est tout; _personne_, c'est dire tout le monde, la voix -impersonnelle des foules. - -Sur toute grande route d'Allemagne, en toute ville impériale, aux -places, aux académies, vous auriez eu l'avantage de rencontrer, -noblement déguenillé avec sa longue rapière, le chevalier-poète -Hutten. Il vivait de dons, de hasards, couchait trop souvent à la -belle étoile. Deux choses mettaient à l'épreuve sa délicate -complexion, les duels, les galanteries. Celles-ci, dès le premier pas, -coûtèrent cher à sa santé, comme il l'explique lui-même. - -Sauf ces échappées fâcheuses aux pays maudits de Cythère, c'était -l'autre amour qui possédait son coeur, l'amour de la mère Allemagne et -du saint empire germanique. Quiconque souriait à ce mot était sûr -d'avoir affaire à l'épée d'Hutten. Et non-seulement l'Empire, mais -l'empereur Maximilien ne pouvait être nommé devant lui qu'avec le plus -profond respect. Des Français s'en moquaient à Rome. Hutten, sans -faire attention qu'ils étaient sept contre lui seul, les chargea, et -il assure qu'il les mit en fuite. Lui qui véritablement ne haït jamais -personne, il croyait haïr la France. C'est un des premiers types de -nos amusants Teutomanes, des étudiants chevelus, que nous voyons -représenter Siegfried, Gunther et Hildebrand. Race innocente de bons -et véritables patriotes! Ils ne savent pas combien nous sympathisons -avec eux! combien nous leur savons gré de ce grand coeur pour leur -pays! Vaines barrières! Eh! croient-ils donc que Molière, Voltaire ou -Rousseau nous soient plus chers que Beethoven? Pour moi, lorsqu'en -février je vis sur nos boulevards se déployer au vent de la Révolution -le saint drapeau de l'Allemagne, quand sur nos quais je vis passer -leur héroïque légion, et que tout mon coeur m'échappait avec tant de -voeux (hélas! inutiles), étais-je Français ou Allemand? Ce jour, je -n'eus pas su le dire. - -Hutten, après sa victoire, alla voir de près les vaincus. Il repassa -en Italie, vit Rome attentivement, et, sa vue s'agrandissant, il -conçut enfin le pape comme ennemi de la chrétienté. Il écrivit tout un -volume d'épigrammes sur la ville «où l'on commerce de Dieu, où Simon -le Magicien donne la chasse à l'apôtre Pierre, où les Caton, les -Curtius, ont pour successeurs des _Romaines_; je ne dis pas des -Romains.» - -La meilleure satire, sans nul doute, fut la publication qu'il fit du -livre de Laurent Valla sur la fausse donation de Constantin au pape, -ce faux solennel de la papauté, hardiment soutenu, défendu, tant qu'on -put le faire dans l'ombre, avant la lumière de l'imprimerie. - -À qui l'éditeur dédie-t-il cette publication mortelle à la cour de -Rome, qui fut le plus grand encouragement de Luther (celui-ci -l'avoue)? À un philosophe, sans doute, à un esprit libre, dégagé de -tout préjugé, à un de ces humanistes à moitié païens, à ces cardinaux -idolâtres, comme Bembo ou Sadolet, qui ne jurent que par Jupiter? Bien -mieux, à Léon X. - -Il revenait de l'Italie qui, sur ses ruines et son tombeau, venait de -donner le chant de l'Arioste. Vieux avant l'âge, de fatigue, de misère -et de maladies, il était rentré à son misérable donjon de Steckelberg, -dans la Forêt-Noire, noble petit manoir sans terre qui ne nourrissait -pas son maître. Il vivait d'esprit, de satire, du bonheur de -s'imprimer lui-même, de sa presse, de ses caractères. Chaque jour, il -écoutait mieux les conseils des amis _sages_, hommes _pratiques_, -_expérimentés_, qui vous conseillent toujours de suivre lâchement le -torrent et de faire comme les autres. Le Léon X de l'Allemagne, le -jeune archevêque Albert de Brandebourg, électeur de Mayence, -l'appelait comme son hôte, son conseiller et son ami. C'est pour lui -qu'Hutten a écrit son traité fort curieux sur la grande maladie du -temps, dont lui-même avait tant souffert, et dont le gaïac l'avait, -dit-il, assez bien guéri. Mais nulle maladie, nulle gangrène, nul -ulcère pestilentiel ne pouvait se comparer à cette cour de Mayence. -Nous en parlons savamment aujourd'hui, ayant le détail de la sale -cuisine où ce digne archevêque marmitonna l'Allemagne pour l'élection -de Charles-Quint. J'avais deviné ce honteux et malpropre personnage -sur le désolant portrait qu'en a tracé Albert Dürer dans ses cuivres -véridiques, terribles comme le destin. - -Ce brocanteur de l'empire avait alors entrepris deux affaires de -banque: la vente des indulgences et celle de la couronne impériale, -que la mort probable de Maximilien allait bientôt mettre à l'encan. Il -trouva piquant, utile, d'attirer chez lui le malade, pauvre affamé, -oiseau plumé, qui, l'aile à moitié brisée, avait besoin d'un refuge, -et qui, tel quel, n'en était pas moins l'_éveilleur du monde_ et la -grande voix de la Révolution. - -Le prélat machiavéliste calculait parfaitement qu'un tel hôte allait -le couvrir des attaques de l'opinion. Contre l'indignation publique il -allait avoir réponse, contre toute injure méritée. «Voleur, vendeur -d'orviétan.» Oui, mais protecteur d'Hutten. «Associé des usuriers et -chef du grand maquerelage.» D'accord, mais hôte d'Hutten, ami des -Muses, patron des libres penseurs, des savants. - -Hutten lui-même, qu'en disait-il? Le pauvre diable n'avait pas -l'esprit tout à fait en repos; on le sent par la longue, très-longue, -interminable lettre qu'il écrit pour s'excuser à un ami de Nuremberg. -Il lui prouve facilement que sa situation est intolérable, que la pire -vie est celle du chevalier de la faim dans un manoir de la -Forêt-Noire. Mais il prouve beaucoup moins bien que, de la cour de -Mayence, il agira mieux sur l'opinion, qu'il va gagner à la bonne -cause les princes, les nobles, etc. Il tâche de tromper et de se -tromper. «Ah! si je pouvais, dit-il, parler, vous tout dire!...» - -Ce qui reste net, c'est qu'Hutten, ayant tué le mauvais latin et la -scolastique, ayant estropié pour jamais les dominicains et rendu -l'inquisition impossible en Allemagne, avait fait beaucoup; il lui -fallait une halte pour se reconnaître. Il s'arrangeait avec lui-même -et se donnait des prétextes pour faire comme François Ier, pour faire -aussi son Concordat avec ce pape de Mayence. De quoi celui-ci riait -dans sa barbe, croyant avoir confisqué l'aigle dans son poulailler. - -À tort. Un tel patriote avait le coeur trop allemand pour rester sur -cette bone. Au premier cri de Luther, il s'éveilla brusquement, et -sans s'allier autrement avec le pieux docteur, il alla prendre asile -chez le chevalier Seckingen, vengeur des opprimés et défenseur des -faibles, dont on appelait le château l'_Hôtellerie de la Justice_. - - - - -CHAPITRE III - -LA BANQUE--L'ÉLECTION IMPÉRIALE ET LES INDULGENCES - -1516-1519 - - -On conte que Charles-Quint, à son passage en France, en voyant le -trésor et les joyaux de la couronne, aurait dit dédaigneusement: «J'ai -à Augsbourg un tisserand qui pourrait payer tout cela.[3]» - -[Note 3: Ces quarante pages, entièrement neuves, sont sorties des -documents publiés par M. Le Glay, _Négociations entre la France et -l'Autriche_, tome II. On y suit parfaitement le fil de l'intrigue -financière. M. Mignet, dans l'excellent morceau qu'il a publié sur -l'élection de Charles-Quint, met dans une fort belle lumière le côté -politique, en laissant sur le second plan l'action de la banque et de -l'argent, que j'ai mise en première ligne.] - -Avec l'avènement de François Ier et de Charles-Quint coïncide celui -d'une autre dynastie, l'avènement des Fugger d'Augsbourg et de la -banque allemande. Humble et redoutable puissance qui, dans les moments -décisifs, tranche le noeud gordien qu'aucun roi n'eût pu délier. - -Deux royaumes de banque avaient passé, celui des Juifs, puis celui des -Lombards, Génois et Florentins. Et voici la banque allemande qui, par -l'étroite ligue d'Augsbourg avec Anvers, subordonna la banque -italienne. - -Les Fugger, refusant le concours des Génois, concentrant l'argent -allemand, fermant la banque au roi de France, enlevèrent la couronne -impériale et la donnèrent au souverain des Pays-Bas. D'autre part, -seuls encore et sans les Italiens, ils se constituèrent receveurs de -la vente des indulgences, leur caisse marchant avec la croix, leurs -commis avec les prêcheurs. En sorte qu'ils firent les deux grosses -affaires qui changèrent la face du monde. Ils firent Charles-Quint et -Luther. - -Celle de l'élection, longtemps fort mal connue, l'est maintenant dans -tout son lustre, grâce à la publication des dépêches de Marguerite -d'Autriche qui, malgré Charles-Quint, remit toute l'affaire aux -Fugger, la centralisa, l'emporta. (Leglay, Nég. Autrich., t. II, -1845.) - -Cette victoire de la banque allemande sur ses rivales eût pu se -deviner. Le Juif, si maltraité, était suspect de haine; sa sombre -maison faisait peur. L'Italien, au contraire, brillait trop et faisait -envie. Ajoutez que Florence et Gênes firent tort à leur crédit en -mêlant la banque et la politique. Florence fit banqueroute avec les -Médicis. La banque génoise de Saint-Georges changea de caractère en -prenant une royauté, en se faisant reine de Corse. - -Telle ne fut pas la banque des Pays-Bas et d'Allemagne. Humble (dans -l'origine) fut son comptoir, n'affectant rien que _son petit profit_, -traitant l'argent pour l'argent seul. L'usure ne fut pour elle ni -vengeance ni ambition. L'argent, ce nouveau dieu du monde, élut ces -bonnes gens parce qu'ils le servaient pour lui-même. Tout dieu veut -être aimé ainsi. - -Et aussi, il arriva que cette puissance nouvelle apparut là dans un -degré d'impersonnalité et d'abstraction, qu'elle n'avait pas eu dans -les mains passionnées des Juifs ou des Génois, artistes, virtuoses en -usure. - -On demandera peut-être comment cette banque, vraiment impersonnelle, -impartiale, aveugle et sourde, se décida toujours pour Charles-Quint -plutôt que pour François Ier. Parce que Charles-Quint donnait un gage, -non sa parole de prince, dont on se fût peu soucié, mais la solide -garantie du commerce d'Anvers et d'autres villes. Commerce qui -lui-même avait en garantie les droits qu'il acquittait à l'entrée de -l'Escaut, les payant d'une main et les recevant de l'autre. De sorte -que tout ceci se passait sans le prince. Sur les cuirs ou les laines -anglaises qu'elle faisait entrer, Anvers payait des droits, à qui? à -elle-même. Et elle se couvrait ainsi des sommes que tiraient d'elle -Augsbourg et les Fugger, lesquels payaient aux électeurs, aux princes, -à tous, pour les affaires de Charles-Quint. - -Telle fut la mécanique, jusqu'à la grande invasion de l'or américain. -C'est la cause réelle des succès de Charles-Quint. Augsbourg, Anvers -et Londres étaient pour lui. Les Allemands, outre la sûreté, avaient -aussi, il faut le dire, un faible personnel pour ces banquiers -d'Augsbourg. Pourquoi? La cause en est dans la simplicité, dans -l'ostentation de mesquinerie et de petitesse qui les signale à leurs -commencements. Plus tard, ils se firent princes et gâtèrent tout. - -La vraie tradition antique d'une bonne banque bourgeoise, calquée sur -le petit ménage allemand, flamand, se trouve conservée dans les -peintures qui ornent leur hôtel de ville. C'est d'abord, il est vrai, -l'apothéose d'Augsbourg elle-même. Augsbourg, reine triomphante dans -un char que traînent des rois, des cardinaux, ses débiteurs sans -doute. Puis, Augsbourg, bonne ménagère, laborieuse et féconde; -visiblement enceinte; et qui plus qu'elle enfante? Par un enfantement -éternel et tacite, les florins, les ducats, y vont se procréant. -Ailleurs, enfin, cette reine se montre naïvement en sa cuisine, avec -baquets, faïences et casseroles, portant des clefs et la devise: «Tout -et partout.» Clefs magiques d'argent pour ouvrir les coffres et les -coeurs. Toute-puissante cuisine, où la Circé allemande prépare -incessamment les breuvages et les sauces qui changèrent plus d'un -homme en bête. - -Mais n'est-ce pas ravaler les choses? Loin de là. Consultons les -commentaires de ces tableaux, je veux dire les inscriptions et les -grisailles qui en donnent hardiment l'esprit. Un étrange amour de -bassesse y règne et y triomphe. Je vois dans ces grisailles, autour du -berceau d'un enfant, le boudin qui doit le nourrir; sur sa tête -(poétique image), pend un petit cochon tout cuit. Le vrai couronnement -est la devise inscrite sous un Vespasien: «L'argent sent toujours -bon.» (_Lucri bonus odor._) - -Nous donnerons tout à l'heure le détail. Mais nous devons tout d'abord -caractériser ces prodigues que la nécessité mit dans les mains des -banquiers allemands. - -Tous les rois étaient jeunes, ou mineurs, ou majeurs à peine. La mort -avait en une fois changé toute la scène du monde. Le pape même, Léon -X, qui avait trente-neuf ans en 1516, pouvait passer pour jeune, -relativement aux autres papes. Henri VIII avait vingt-quatre ans, -François Ier vingt-deux, Charles-Quint seize, Louis de Hongrie dix. -Toute cette jeunesse était fort gaie, on peut le croire (moins le -petit Charles-Quint, étonnamment sérieux); les cours n'étaient que -fêtes, rires, badinages, et l'argent coulait comme l'eau. - -Le plus régulier de ces princes, le seul qui eût des moeurs, Henri -VIII, beau jeune homme, un peu gros déjà, avec tout le bouillonnement -et l'agitation physique de la jeunesse anglaise, avait été conquis par -le fils d'un boucher, le facétieux cardinal Wolsey, qui le prit par -les farces, par la chasse, les chiens, les chevaux, les faucons. -Henri, esprit bizarre, aimait également à ferrailler dans l'escrime, -dans la scolastique. Il se croyait né pour la guerre. Déjà il avait -épuisé en vaines tentatives sur la France le Trésor d'Henri VII. Mais -l'Angleterre, à ce moment puissamment productive, pouvait donner -beaucoup; et son roi, en réalité de tous le plus à l'aise, prêtait au -roi d'Espagne, fort indigent alors, et croyait le subordonner. - -Celui-ci, à qui l'Amérique rendait fort peu encore, était aux -expédients. Naples rapportait très-peu. Les Pays-Bas souvent -refusèrent, et dans les cas les plus pressants. Sans un prêt d'Henri -VIII, Charles n'aurait pu passer en Espagne. Et dans l'affaire de -l'élection impériale, il arriva une fois qu'un courrier ne partit pas, -faute d'argent. - -La cour la plus coûteuse était celle de François Ier. Cette joyeuse -cour, toujours en route, semble un roman mobile, pèlerinage -pantagruélique le long de la Loire, de château en château, de forêt en -forêt[4]. Partout les grandes chasses et l'étourdissement du cor. -Partout les grands banquets, et la table sous la feuillée pour -quelques milliers de convives. Puis, tout cela disparaissait.--Les -pauvres envoyés du roi d'Espagne ne savaient jamais où ni comment -joindre le roi de France. Il se levait fort tard, et l'autre roi, sa -mère, très-tard aussi. On venait en vain au lever; le roi dormait. On -revenait plus tard; le roi était à cheval, bien loin dans la forêt. Le -soir était trop gai; à demain les affaires. Le lendemain, on était -parti; la cour était en route; les envoyés trouvaient quelques -serviteurs attardés qui leur disaient en hâte que le roi couchait à -dix lieues de là. - -[Note 4: La difficulté que les ambassadeurs avaient à le joindre -est frappante dans les _Négociations_ (édit. Leglay), et le gaspillage -infini d'une telle vie est sensible dans les _Comptes de la bouche_ -que possèdent les archives. Ils donnent plus d'un curieux détail: -«Tant pour le sucre de bouche à l'apoticaire du roy.» etc.] - -Un roi, tellement voyageur, devait connaître le royaume, ce semble, -être en rapport avec le peuple, la noblesse, du moins. C'était tout le -contraire. Il voyageait, captif en quelque sorte d'une cour qui lui -cachait le reste. Sa prodigalité profitait à très-peu de gens. Le -lendemain de son avènement, il mit un impôt onéreux. Pourquoi? Pour le -donner. Il en fit un cadeau à Montmorency, à Brion, deux ou trois -camarades. - -Autre n'était la vie de Léon X. Il n'y eut jamais plus plaisant pape. -Sous ce nom grave et _léonin_, Jean de Médicis était un rieur, un -farceur, et il est mort d'avoir trop ri d'une défaite des Français. -Raphaël, qui nous a transmis sa grosse face sensuelle, n'a osé en -marquer le trait saillant, les yeux bouffons et libertins. Friand de -contes obscènes, de paroles (n'ayant plus les oeuvres), il avait -toujours une oreille pour Castiglione, l'autre pour l'Arétin. On -connaît celui-ci. L'autre, nous l'avons au Louvre (par Raphaël aussi), -conteur aux yeux lubriques, au teint rougi, vineux, âcre d'histoires -salées qui réveillaient les vieux. Entre ces bons Pères de l'Église, -le pape, au même théâtre entre deux compartiments, faisait jouer -devant lui la _Calandra_ et la _Mandragore_, pièces fort crues, -très-près des priapées antiques que lui refaisait Jules Romain. - -Il croyait avoir peu à vivre, et vivait double, menant la vie comme -une farce, aimant les savants, les artistes comme acteurs de sa -comédie. Ses meilleurs amis, toutefois, furent les grands latinistes, -non l'Arioste, ni Machiavel, ni Michel-Ange. Il tint celui-ci dix ans -à Carrare à exploiter une carrière, craignant apparemment que cette -figure tragique ne lui portât malheur. - -Ce n'est pas que cette cour si gaie n'ait eu aussi ses tragédies. Les -cardinaux, qui avaient cru nommer un rieur pacifique, furent un peu -étonnés lorsque, tout en riant, il en étrangla un, le cardinal -Petrucci. Profitant de cet étonnement et de cette terreur, il fit (ce -que n'avait pas osé Alexandre VI) trente et un cardinaux en un jour, -faisant d'une pierre deux coups, assurant à sa famille la prochaine -élection, et remplissant ses coffres par cette vente de trente -chapeaux. Malheureusement, les coffres étaient percés. Il lui fallut, -le lendemain, entamer avec Albert de Mayence (c'est-à-dire avec les -Fugger) la grande affaire des indulgences. - -Le Concordat ne profita guère plus à François 1er. Lorsque Duprat, à -Bologne, soumit le roi au pape, lui fit servir Léon X, marcher devant -lui et lui donner à laver, il disait à son maître qu'avec ce -Concordat, le pape ne retenant qu'une année du revenu, et laissant au -roi les nominations, il allait avoir à donner six archevêchés, -quatre-vingt-trois évêchés, nombre d'abbayes, etc. Belle liste civile, -pour qui l'eût employée. Le roi la gaspilla. Les favoris eurent tout, -la noblesse rien, et elle fut aussi irritée que le peuple. Les -parlementaires et l'Université, qui jusque-là partageaient avec les -clients des seigneurs, eurent à peine à ramasser les miettes. Grande -mauvaise humeur, que Paris partagea. Pour don de joyeux avènement, le -roi avait fait fouetter un Parisien, un certain abbé Cruche, qui -gagnait sa vie à jouer de cabaret en cabaret de petites farces contre -la cour, qu'avait tolérées le bon Louis XII. Paris comprit alors ce -qu'était un roi gentilhomme. - -Moins dépensière, la cour de Charles-Quint ne fut pas moins pesante et -dévorante, par l'avarice de ses conseillers flamands. - -La furieuse faim d'or et d'argent que les Espagnols portèrent en -Amérique, les Flamands la portèrent en Espagne. Quoiqu'ils se crussent -maîtres, ayant le roi avec eux, quoiqu'ils prissent les grosses places -et les grands évêchés (Tolède, par exemple, pour un Croy de dix-huit -ans!), ils crurent cependant qu'en un pareil pays, peu endurant et -sombre, le plus sûr était d'emporter. Les Castillans se croyaient -garantis parce qu'ils avaient fait jurer au roi de ne laisser sortir -ni or ni argent. Les Flamands ne s'en soucièrent. Avec une industrie -étonnante, ils ramassèrent tout le numéraire, spécialement de beaux -ducats de Ferdinand et d'Isabelle, d'or très-pur, sortis de Grenade, -gros à emplir la main. Il en resta si peu, que quand un Espagnol en -apercevait un, il mettait la main au bonnet, lui disant dévotement: -«Dieu vous sauve, ducat à deux têtes! puisque M. de Chièvres ne vous a -pas trouvé!» - -Rien ne dérangea les Flamands dans ce déménagement méthodique du vieil -or espagnol. La Jacquerie de Valence qui éclata, l'insurrection de -Castille, ne les en tirèrent pas. S'ils firent convoquer les Cortès, -ce fut sur le rivage, dans un port de Galice, à l'extrême bout de -l'Espagne, ayant là leurs vaisseaux et pouvant embarquer leur proie. -Madame de Chièvres, en bonne ménagère, apporta là la charge de -quatre-vingts chariots et de trois cents mulets; madame de Lannoy -celle de dix fourgons et de quarante chevaux; le confesseur du roi -celle de seize mulets et de dix chariots. Ainsi du reste. Un milliard -de ducats, dit-on. Ce qu'ils laissèrent, ce fut la guerre civile. - -Pendant ces trois ans passés en Espagne, tout leur soin était de ne -pas être dérangés par la France. Ils amusaient François Ier de l'idée -de faire épouser une fille de France au jeune Charles. Le roi n'était -pas dupe; il trouvait doux d'être trompé, tant qu'on lui paya une -grosse pension de cent mille écus d'or sous ce prétexte de mariage. -Charles-Quint, âgé de seize ans, écrivait: «Mon bon père» à un jeune -homme de vingt-quatre. Cette longue comédie est merveilleusement -peinte dans les dépêches (surtout du 7 juin 1518). L'envoyé de -Charles, poursuivant le roi sur la Loire, est parvenu enfin a le -saisir; il le tâte et retâte. Le roi, très-informé des embarras -d'Espagne, et très-convaincu qu'on le trompe et sur le mariage, et sur -la restitution de la Navarre, et sur l'Italie, et sur tout, parle -«froidement, sombrement.» Il n'est pas dupe, et il le montre bien. Et -pourquoi donc alors ne profite-t-il pas de la révolution d'Espagne et -de la guerre civile? Pourquoi? Deux autres guerres l'occupent: la -guerre des femmes d'abord qui se fait à sa cour entre sa maîtresse et -sa mère. La guerre du Turc ensuite. Car tout le monde en parle, en -frissonne, et la chrétienté entière regarde vers François Ier. Mais -pour mener l'Europe contre le Turc, il faut être empereur. C'est là le -grand souci. Il faut déposséder la maison d'Autriche qui, depuis près -d'un siècle, occupe ce trône électif, et qui, cette fois, énormément -puissante par l'Espagne, par les Pays-Bas, par les Indes, par -l'héritage éventuel de Hongrie et Bohême, ne prendra pas l'Empire -seulement, mais bien le gardera. - -Grand rôle de sauver l'Empire et l'Europe, du Turc et de l'Autriche! - -«Mais l'Europe, pourtant, s'est sauvée elle-même.» Point du tout. -Elle le fut en 1458 par un merveilleux hasard, l'incroyable héroïsme -d'une petite nation, les Hongrois, et d'un homme, Huniade. En 1529, -devant Vienne, le salut fut l'orgueil des Turcs, qui ne daignèrent pas -amener de l'artillerie de siége. - -Le hussard hongrois, il est vrai, était supérieur au spahi. Mais nulle -infanterie européenne ne tint devant les janissaires. - -Contre cette force épouvantable, ce n'était pas trop de l'union serrée -de la gendarmerie française avec le fantassin espagnol, suisse, et le -lansquenet allemand. - -Tous devaient quitter leur orgueil, et, tout naïvement, chercher un -capitaine, un Huniade, un Mathias Corvin, s'il en était. Mais, s'il -n'en était pas, si les héros manquaient, s'il fallait recourir aux -rois, l'empereur naturel de la situation était le roi de Marignan. - -Nous ne voulons pas dire qu'il en fût digne. Mais on l'en croyait -digne, ce qui est déjà beaucoup. Et c'est précisément parce qu'on le -croyait tel, qu'on ne le nomma pas, qu'on nomma celui qu'on jugeait un -jeune garçon médiocre. Son ambassadeur même écrivait: «Les Allemands -ne connaissent pas beaucoup le roi d'Espagne, et ils n'en disent pas -grand bien.» - -Les électeurs ne voulaient pas d'un électeur; ils se jalousaient trop; -ni d'un petit prince, d'un seigneur, qui n'eût pu payer (Nég. Autr. -II, 418). Il leur fallait un roi qui aidât aussi l'Allemagne dans son -péril. Des deux, choisir celui qu'ils croyaient incapable, c'était une -trahison inepte, aveugle, autant que criminelle. - -Le Turc d'alors était le vrai Turc des légendes, non un Bajazet II, -gras, pacifique et lent, poète mystique, qui laissa faire la guerre, -non pas le Salomon ou Soliman des Turcs qui devint l'ami de la France. -Celui-ci, le sultan Sélim fit peur aux Turcs eux-mêmes. La chose -infaisable et terrible, à laquelle nul n'osa toucher, lui, il la fit. -Il réforma les janissaires, mit leurs chefs dans sa main. Tellement il -avait imprimé l'épouvante de sa force et de sa cruauté. - -Les ambassadeurs vénitiens qui le suivent en tremblant dans ses -victorieuses campagnes et ses massacres, ne sont pas terrifiés -seulement, ils sont subjugués. On est stupéfait de lire que Mocenigo -disait de cet exterminateur: «Nul ne fut si juste et si grand, _nul -plus humain_.» Les bras en tombent. - -Sa courte vie fut comme un arc d'acier, tendu à rompre, par une -puissante machine. Ni joie, ni table, ni femme; rien d'humain. Rien -que la guerre, l'extermination sainte, et les joies de la mort. Il -était buveur d'opium, mais justement assez pour se tenir toujours -froidement exalté, impitoyablement cruel. Poète subtil, bandé au -sublime et mis par son lyrisme au-dessus de toute vie; d'autre part, -d'une abstraction plus mortelle à la vie encore. Son horrible -spiritualisme le rendait particulièrement altéré du sang de ceux qui -ont mis l'esprit dans la chair, des croyants de l'incarnation -(chrétiens, persans, etc.). - -Notez que dans les grands massacres, cet homme singulier ne prétendait -rien faire que sur bonne raison, bons textes du Coran, réponses de -prêtres et de juristes. Il était très-embarrassant pour ceux-ci, et -effrayant par sa subtilité, leur posant des questions, indifférentes -en apparence, et leur surprenant des réponses à noyer le monde de -sang. Après l'immense carnage des Mamelucks d'Égypte, il organisa dans -tout l'empire par une police savante et clairvoyante une complète -Saint-Barthélemy des partisans des doctrines persanes et de -l'incarnation d'Ali. Il procédait par ordre. Cela fait, il passa aux -chrétiens, posant à son moufti une question captieuse qui, subtilement -interprétée, impliquait le massacre d'une douzaine de millions -d'hommes. Le grand vizir, épouvanté, ne l'arrêta qu'en faisant venir -trois hommes de cent ans, vieux janissaires, qui jurèrent que Mahomet -II avait promis la vie aux Grecs. - -Sélim espérait bien se dédommager sur l'Europe, à qui Mahomet n'avait -rien promis. Et déjà il avait demandé au moufti: «N'est-il pas -méritoire de tuer les deux tiers des vivants pour le salut de l'autre -tiers?» - -On ne voit pas, dans l'état de division où étaient les chrétiens, ce -qui eût arrêté ce scolastique de la mort. Il avait pris l'Égypte sur -les Mamelucks, les premiers cavaliers du monde, pris la Syrie et la -Babylonie, frappé et mutilé la Perse pour toujours, et tout cela par -les armes modernes et le génie civilisé, par l'artillerie, -l'infanterie, une tactique habile. La parfaite justesse de ses vues se -montrait en ceci, qu'il ne voulait pas faire un pas vers l'Allemagne, -sans se créer d'abord une marine pour terrifier, paralyser la -Méditerranée, l'Espagne et l'Italie. - -Cela donnait à la chrétienté une année ou deux de répit. - -Le danger était si prochain, et le roi de France tellement désigné -comme chef militaire de l'Europe, qu'un de ses envoyés soutenait -qu'il n'y avait pas d'argent à donner, que l'Allemagne le prierait de -se laisser faire Empereur. François Ier disait qu'il ne voulait de -l'Empire que pour cette guerre. L'ambassadeur anglais, Thomas Boleyn, -lui demandant s'il irait en personne, il lui saisit la main, et posant -l'autre sur son coeur: «Si l'on m'élit, je serai dans trois ans à -Constantinople, ou je serai mort.» - -Maximilien ne l'était pas encore. Que faisait-il? Était-il occupé de -fixer l'Empire dans sa famille? Point du tout. Il l'offrait au plus -riche, à Henri VIII. Celui-ci, comprenant que le vieil Empereur ne -voulait rien que l'exploiter, le remercia tendrement, lui souhaita -longue vie. - -C'est alors seulement que le grand-père commença à se souvenir qu'il -avait un petit-fils qu'il chérissait, et retomba sur Charles-Quint. -Les gouverneurs flamands de Charles, qui ne furent pas plus dupes, -auraient voulu payer les électeurs en promesses et en bénéfices. Max -dit qu'il fallait de l'argent compté, sonnant, dans la main des -Fugger, retenant seulement pour lui cinquante mille florins de -courtage. - - - - -CHAPITRE IV - ---SUITE-- - -LA BANQUE--LES INDULGENCES DE L'ÉLECTION - -1516-1519 - - -Si Plutus est aveugle, comme on a dit, il dut le regretter. Le temps -dont nous contons l'histoire eût pu satisfaire ses regards. L'immense -extension des activités en tous sens semblait n'avoir eu lieu que pour -propager son empire. Pour lui, la terre avait été doublée; pour lui, -par lui, les trois grandes choses modernes apparaissaient: -bureaucratie, diplomatie et banque,--l'usurier, le commis, l'espion. - -Soyons francs, soyons justes. Et que les anciens dieux descendent de -l'autel. Assez de vains mystères. Plus modestes et plus vrais les -dieux grecs, dans Aristophane. D'eux-mêmes ils intronisent leur -successeur, le bon Plutus. Ils avouent franchement que sans lui ils -mourraient de faim. Mercure quitte son métier de dieu qui ne va plus; -pour Olympe, il prend la cuisine, lave les tripes et dit en sage: «Où -l'on est bien, c'est la patrie.» - -Cela est franc et net. Mais combien détestable l'hypocrisie moderne! -cet effort d'accorder l'ancien et le nouveau, de coudre et saveter la -rapacité financière de férocité fanatique! - -C'est pour Dieu, pour sa gloire, qu'en douze ans on fit place nette à -Saint-Domingue, mettant au ciel un million d'âmes. Pour Dieu, on -chercha en Afrique des noirs païens qui, de terre idolâtre, -heureusement sauvés en terre chrétienne, allèrent non moins rapidement -en paradis. Même opération sur le continent où, les âmes rouges -montant là-haut trop vite, on suppléa infatigablement par les âmes -noires. - -C'est justement en 1517 qu'éclate la dispute des dominicains et des -franciscains, de Las Casas et de Sépulvéda, le jour horrible qui -révèle la fosse où, pour l'amour de l'or, on a jeté deux mondes, le -nègre par-dessus l'indien. - -Les Espagnols qui font à l'or cet immense sacrifice humain, bourreaux -au Nouveau Monde[5], sont victimes en Europe. Les ministres flamands -les traitent, comme ils font de l'Amérique, disant d'eux: «Ce sont nos -Indiens.» - -[Note 5: Une perte non moins regrettable que celle des hommes est -celle de la civilisation et des arts de ces peuples, bien plus avancés -qu'on n'a dit. Les Mexicains étaient arrivés à connaître, à peu de -chose près, la grandeur de l'année. M. de Humboldt (_Nouvelle Espagne, -I, 370_) explique, avec une grande modération qui frappe d'autant -plus, cette horrible destruction, cette chute à la barbarie. Le -peuple, sous les missionnaires, retomba partout à l'ignorance, dans -une espèce d'enfance et d'imbécillité que n'ont nullement les -Américains restés indépendants et, comme on dit, sauvages, hors de -l'abrutissement des missions.] - -Mais nulle foire, nul marché d'esclaves, ne présente un aspect plus -cynique que l'Allemagne. Les pasteurs d'hommes, sans détour, y font -l'encan de leurs troupeaux. Double vente, des corps et des âmes. Les -maquignons se croisent. À grand bruit, passent et repassent les -marchands de suffrages, les marchands d'indulgences. - -Les deux affaires ont commencé en même temps, dès 1516, toutes deux -menées par les Fugger et par l'archevêque de Mayence, fermier des -indulgences, et, dans l'élection, l'agent mobile, actif, d'influence -principale, que consultaient les électeurs. - -Ce n'était pas la première fois que l'on vendait des indulgences. Mais -la chose ne s'était faite jamais à si grand bruit, avec une telle mise -en scène. Le peuple commençait à avoir l'oreille dure. Il fallait -crier fort. Orgues, cloches, cantiques, furieuses prédications, nul -bruit n'y était épargné. Dès que les débitants approchaient à une -lieue d'une ville, le clergé, entraînant d'immenses processions de -magistrats municipaux, d'écoliers et de confréries, allait au-devant -de la bulle papale, tous portant des cierges allumés. On la voyait -marcher devant, la triomphante bulle, sur un coussin de velours. La -croix, plantée devant, était là pour lui faire honneur. Là, tous -faisaient la révérence; tous se confessaient là, et achetaient bon gré -mal gré. On sait l'inquisition mutuelle des petites villes, et -l'empressement des voisins à s'accuser. Malheur à qui ne suit pas le -troupeau! - -Aux portes de l'église étaient le coffre et le comptoir, le publicain -Mathieu dans son _telonio_; je veux dire le Fugger, représenté par -son commis. Avec raison, il suivait son affaire, ne se fiant nullement -aux mains ecclésiastiques. Le moine qui prêchait était un homme trop -connu. L'archevêque de Mayence avait pris à cent florins par mois un -Tetzel, puissant aboyeur, célèbre par mainte histoire médiocrement -édifiante, à ce point que Maximilien voulait le faire jeter à la -rivière. Mais c'eût été dommage; on n'eût pas aisément trouvé un tel -acteur. Ajoutez que, comme bandit, il convenait à l'entreprise, -pouvant se donner pour pièce probante et dire: «Regardez-moi! voilà -celui que l'indulgence a pu blanchir!... Après ce tour de force, que -ne fera-t-elle pas?» - -Tetzel, intrépidement, allait au but. Il n'affadissait pas, -n'endormait pas ses auditeurs. Il nommait les plus grands forfaits, -ceux qu'on ne peut commettre, ni presque imaginer... Et, quand il -voyait l'assistance frissonnante et déconcertée, il ajoutait -froidement: «Eh bien! tout cela n'est rien, quand l'argent sonne au -fond du coffre.» - -Et, si quelqu'un avait l'air de trouver cela bien fort, il -s'échauffait jusqu'à dire: «Oui, quand même on aurait violé la mère de -Notre-Seigneur!» - -«Savez-vous bien, misérables, disait-il encore, que ceci n'est accordé -que pour rebâtir Saint-Pierre?... En attendant... les reliques de -saint Pierre, de saint Paul et de je ne sais combien de martyrs sont à -la pluie, au vent, à la grêle, battues, souillées, déshonorées. - -«Coeur endurci! criait-il, n'entends-tu donc pas ta mère te dire du -fond du purgatoire: «De grâce, un florin, mon fils, pour me tirer de -la flamme!»... Et vous l'avez, ce florin! et vous ne le donnez pas!» - -Cela n'agissant pas toujours, au pis aller, Tetzel vendait (chose d'un -débit plus sûr) le pardon des péchés à faire, des viols et des -adultères, des incestes à venir. Prix modéré: la polygamie ne coûtait -que six ducats. - -C'était là la grande préoccupation de l'Allemagne. Le héros de -l'époque n'était plus Huniade ou Barberousse. C'était Tetzel. La -bataille, animée, ardente, homérique, était l'élection, duel à mort -des écus, des ducats. - -On pouvait prévoir une autre bataille. Le Turc allait compliquer le -drame. Ses préparatifs finissaient. On pouvait, sans être prophète, -prévoir qu'en 1520 quelque cent mille chrétiens, liés à la queue des -chevaux, s'en iraient vers Constantinople. Sélim, il est vrai, faisait -grâce presque toujours de l'esclavage, élargissant ses prisonniers par -la voie du cimeterre. - -Qui rassurait l'Allemagne? un mur sans doute, ce mur vivant de la -Hongrie, qui, deux fois, contre les Tartares, contre les Turcs, -couvrit la chrétienté. Pays étrange, unique, où l'héroïsme était la -vie commune, où tout homme trouvait juste et simple de mourir en -bataille, comme était mort son père!... Mais, hélas! ce sublime -champion de l'Europe existait-il? S'il existait, c'était encore deux -morceaux, coupé, scié en deux; et, ce qui était plus grave, c'est que -ce n'était pas une scission de territoire, mais d'âmes; il y avait -deux Hongries. - -Jusqu'au grand Huniade, ce peuple tout guerrier et pasteur fut, devant -l'ennemi, une digue élastique et mobile. Toujours l'attente des -combats, des ravages. L'unique pensée, faire front au Turc. Le -seigneur était chef, non maître. Sous Mathias Corvin, la grandeur de -l'État, le progrès du luxe, la sécurité, changèrent les choses. On se -mit à parler d'impôt, de vassaux, de fermiers. L'invasion turque, en -1513, surprit la Hongrie divisée contre elle-même. Le peuple prit les -armes, mais contre les seigneurs qui le retenaient sur leurs terres, -lui refusaient ses libertés d'émigration et de croisade. Le roi était -un Polonais, fort peu solide, et qui ne s'était établi qu'en -trahissant son peuple, en le léguant aux Autrichiens s'il mourait sans -enfants. Legs ridicule d'une couronne nullement héréditaire. - -Il laissa un enfant, Louis, dont les tuteurs ne satisfirent encore -l'Autriche qu'en répétant le crime, en livrant la soeur de l'enfant -comme future épouse de l'archiduc, avec ce prétendu droit d'hériter de -la couronne élective de Hongrie. - -Situation à faire pleurer les pierres! que ce peuple sacré, sauveur -béni de l'Occident, qui pour tous devait être un objet de religion, -passât ainsi de voleur en voleur! - -Le petit Polonais, qui était Français par sa mère et neveu de Gaston -de Foix, se montra vrai Hongrois. À peine homme, il échappa à toutes -ces infamies, et trouva la mort au champ de bataille. - -Un seul prince en Allemagne eût voulu relever et grandir la Hongrie, -l'électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Il eût voulu soustraire le petit -Louis aux influences autrichiennes, tirer sa soeur de Vienne, et -donner à la Hongrie un gage de l'amitié reconnaissante de l'Allemagne -en faisant son roi empereur. Plan très-beau, difficile d'exécution. -L'enfant était tenu, et par son tuteur polonais, et par sa soeur -captive à Vienne, et par sa future femme, Marie d'Autriche: trois fois -lié du fil de l'araignée. - -La Saxe avait fermé sa porte aux vendeurs d'indulgences, enhardi les -attaques qu'on dirigeait contre elles. L'électeur comprenait très-bien -qu'une réforme du clergé qui soulagerait l'Église du poids de ses -richesses pouvait donner une solution simple au terrible embarras du -temps, la disproportion des besoins et des ressources. _Attendre en -attendant_, jusqu'à ce que cette manne tombât, c'était le conseil de -la piété et de la politique. Seulement l'élection du roi catholique -pouvait tout empêcher. - -Albert de Brandebourg, l'électeur de Mayence, fut lui-même, dit-on, -ébranlé aux premières prédications de la Réforme, et il eut un instant -l'idée de passer au parti des saints. Il y eût gagné gros. Qu'était-ce -que son petit profit de la ferme des indulgences, en comparaison d'une -sécularisation radicale des biens du clergé? Qui sait même? de la -transmutation d'un électorat viager en principauté héréditaire? -Opération hardie que son cousin, un autre Albert, fit dix années plus -tard en Prusse sous la protection de la Pologne. Pour qu'Albert de -Mayence en fit autant, il lui eût fallu celle de la France, d'une -France luthérienne. Il retomba au possible, à la petite et basse -réalité, à son rôle de fermier de Rome et de brocanteur de l'Empire. - -Sauf l'électeur de Saxe, opposée à l'Autriche, et l'électeur de -Trèves, noble chevalier allemand qui voulut rester les mains nettes, -le reste était à vendre, si bien que François Ier crut tout tenir deux -ou trois fois, et autant de fois Charles-Quint. Celui-ci était en -Espagne, mal informé, mal conseillé. Il eût manqué l'affaire, si sa -tante Marguerite, plus près et plus adroite, n'eût arrangé les choses. -Elle réduisit tout à une affaire d'argent, n'appela pas le pape au -secours comme François Ier, élimina les banquiers italiens, -circonscrivit et centralisa l'action, agissant à Augsbourg, c'était la -caisse; à Mayence, c'était l'intrigue. Elle fixa l'envoyé principal à -Augsbourg, lui disant de s'en écarter peu. «Si vous allez à la diète -suisse, lui écrit-elle, je vous prie et _ordonne de par le roi_ que -vous retourniez le plus tôt possible à Augsbourg.» (28 février 1519.) - -Cette concentration de l'affaire chez les Fugger fut la cause du -succès. Les électeurs n'avaient de confiance que dans cette maison, et -ne voulaient pas avoir affaire aux banquiers italiens; il fallait en -passer par là. C'est ce que ne voulaient pas comprendre M. de Chièvres -et le conseil d'Espagne; ces Croy, qui peut-être faisaient passer par -Gênes les grandes sommes qu'ils tiraient d'Espagne, étaient liés -d'intérêt aux Génois, et tenaient à partager l'affaire de l'élection -entre ceux-ci et les Allemands. - -L'envoyé écrivait d'Augsbourg: «Ce pauvre Fugger, quoique bien -maltraité, et qui y a déjà perdu huit mille florins, prêtera pour un -an (8 février).» Ce pauvre Fugger refusait l'intérêt pour le peu qu'il -prêtait du sien, mais se dédommageait par sa commission sur les -sommes qu'il tirait d'ailleurs. - -Trois conditions furent imposées par lui, et il y tint: 1º Les -Garibaldi de Gênes, les Welser d'Allemagne, et autres banquiers, -_n'eurent part à l'affaire qu'en versant chez Fugger_, et ne prêtèrent -que par son intermédiaire; 2º Fugger _reçut en garantie les billets -des villes d'Anvers et de Malines_, payées elles-mêmes sur les péages -de Zélande; 3º Fugger avait obtenu de la ville d'Augsbourg qu'elle -défendît de prêter aux Français. Il exigea de Marguerite une mesure -inouïe, de faire _défendre aux gens d'Anvers de faire le change en -Allemagne pour qui que ce fût_. Acte étonnamment arbitraire, qu'aucune -ville des vieux Pays-Bas n'eût supporté. Mais la jeune ville d'Anvers, -qui alors enterrait Gand et Bruges, et qui se lançait dans le -tourbillon des grands intérêts maritimes, avait un extrême besoin de -se concilier le roi de l'Espagne et des Indes. La chose fut endurée. -Fugger fit la guerre à son aise. Les Génois et Nurembergeois, tout en -grondant, se résignèrent; ils aimèrent encore mieux gagner par lui et -lui payant tribut, que de ne pas gagner du tout. Les Français qui -avaient emporté de l'argent furent bientôt à sec, ne trouvèrent nul -crédit, et n'eurent plus à offrir que leurs belles paroles et -l'éloquence de l'ambassadeur Bonnivet. - -Marguerite, avec tout cela, doutait fort du succès. Il était visible -qu'un roi des Espagnols qui ne savait pas encore l'allemand (on lui -traduisait les dépêches) était un étranger, visible qu'il allait être -partagé entre deux royaumes, deux esprits tout contraires. Si l'on -disait qu'un Autrichien, voisin de la Hongrie, serait un défenseur -contre le Turc, l'argument était bon surtout pour Ferdinand, qui -allait épouser Anne de Hongrie. Marguerite, on l'entrevoit dans les -dépêches, eût voulu pouvoir demander l'Empire pour Ferdinand. Ce parti -évitait peut-être l'horrible guerre qui, presque sans trêve, dura, -contre la France, contre les protestants, toute la longue vie de -Charles-Quint. Mais au premier mot écrit en ce sens, les Croy, le -conseil d'Espagne, répondirent aigrement qu'on reconnaissait là les -ennemis du roi, les amis de François Ier. Ces sottises furent portées -par l'un d'eux à Malines, avec des instructions altières où le jeune -roi d'Espagne se montrait justement par le côté qui eût dû empêcher -son élection, disant qu'il pouvait bien mieux que Ferdinand «assurer -l'_obéissance de l'Empire_ et acquérir grant gloire _sur les ennemis -de nostre sainte foy catholique_ (5 mars 1519).» - -Ce déboire ne diminua pas le zèle de Marguerite. Le grand point était -de gagner les deux frères de la maison de Brandebourg, dont l'aîné, -Joachim, s'était engagé pour la France; le cadet, archevêque de -Mayence, Hottait, alternait par semaine, pour se mieux vendre. Les -autres électeurs, rendant justice à ce jeune prélat et le croyant le -plus avide et le meilleur marchand, le consultaient et se réglaient -sur lui. - -Nulle scène, dans l'_Avare_ ni les _Fourberies de Scapin_, ne me -paraît valoir ce marchandage de Mayence (V. surtout 4 mars). Les plus -habiles y profiteront, je le leur recommande. D'abord, le prélat -affiche la plus complète incrédulité aux promesses de l'ambassadeur. -Il a bien touché quelque argent, c'est vrai. Qu'importe? Rien de -fait. Et rien ne se fera, l'affaire est trop mal engagée. Le pape et -l'Angleterre travaillent contre. «Nous savons bien, d'ailleurs, qu'on -ne nous tiendra rien de ce qu'on dit. L'Espagne ne laissera pas -seulement venir son roi. Enfin, que voulez-vous? les Français ont déjà -les autres électeurs... Vos billets d'Anvers et Malines, c'est du -papier. Nous savons bien que ces villes ont privilége pour ne payer -jamais. La garantie d'Augsbourg, de Nuremberg! à la bonne heure!» - -À cette comédie, l'envoyé répond par une comédie; il s'adresse à son -coeur, à ses bons sentiments pour l'Allemagne, lui remontre la honte -qu'il y aura à l'élection d'un étranger... Puis, s'exaltant, et le -voyant de marbre, il en vient aux injures et le traite comme un -misérable. - -Le coquin, peu ému, répond ingénument qu'on lui offre davantage, qu'il -est l'homme essentiel, que les autres voteront comme lui, qu'on ne -fera rien sans lui. «Je veux, dit-il, cent mille florins sonnant, -par-dessus ce que m'a promis feu l'Empereur. - ---Impossible! vous resterez électeur, lui roi d'Espagne, et Dieu vous -punira!» - -Ni l'un ni l'autre ne voulait rompre ainsi. «C'est une grosse affaire, -dit le prélat avec un air rêveur. J'y penserai cette nuit.» - -Le matin, l'homme du roi voit arriver chez lui un confident valet, -l'homme du plus secret intérieur. «Eh bien! quatre-vingt -mille?--Non.--Soixante? cinquante?--Toujours non.--Enfin, de descente -en descente, ils tombèrent au cinquième de ce qu'il avait demandé -d'abord; on s'accorda à vingt mille florins.--«Mais vous n'y -regretterez rien. Car il vous donnera avec lui son frère Brandebourg -et Cologne. Seulement il ne faut pas que les autres électeurs le -sachent; ils voudraient aussi de l'augmentation.» - -Attendez. Tout n'est pas fini. Il y a encore de l'argenterie et des -tapisseries de Flandre, dont on avait parlé. Le prince, ami des arts, -y tient essentiellement. - -Cet Albert de Mayence eut cinquante-quatre mille florins, _pour -oeuvres pies_, avec dix mille de pension et la promesse que le nouvel -Empereur lui obtiendrait la position de légat _à latere_ nommant à -tous les bénéfices, boutique ouverte des dons du Saint-Esprit. - -Son frère, l'électeur de Brandebourg, devait avoir cent trente mille -florins avec une soeur de Charles-Quint. - -Le palatin cent dix mille, et six mille de pension, etc., etc. - -Cette oeuvre de corruption n'aurait pas suffi peut-être si Marguerite -d'Autriche n'y eût joint, dès l'origine, les moyens de la calomnie. La -Flamande connaissait la crédulité des populations allemandes et -suisses, et combien facilement on leur fait avaler les bourdes les -plus grossières, dès qu'on touche leur endroit faible, leur jalousie -de la France. _Un Welche!_ avec ce mot, on trouble leur bon sens. -D'_un Welche_, tout est croyable. Les choses les plus contradictoires -s'accordent, s'acceptent en même temps. Le mot d'ordre qu'elle donna, -et qu'on trouve dans ses dépêches, ce fut de dire sur tous les tons: -Que c'était fait de l'Allemagne; les Welches allaient tout envahir; -qu'au moment de l'élection, François Ier arriverait avec une armée à -Francfort, ferait voter sous la terreur; qu'élu ou non, il irait se -faire couronner à Rome; que, sûr du pape et de l'onction pontificale, -il s'imposerait à l'Allemagne, qu'il réduirait les princes allemands à -l'état d'obéissance où étaient les princes français, qu'avec les -armées allemandes et celles d'Italie, il écraserait la Suisse, etc., -etc. Ces nouvelles furent semées dans les cabarets, dans les -assemblées de cantons, dans les diètes fédérales, et devinrent -croyables à force de vin. Il faut entendre là-dessus l'envoyé impérial -qui avait la brutale commission de griser les Suisses. Cette -négociation d'ivrognes insolents lui fait pousser des exclamations de -désespoir: «Ces gens-ci sont sur mon dos, par trois ou quatre tables, -comme si je les eusse priés. Ils ne cessent de demander... Que ne -puis-je me retirer? J'aimerais mieux porter des pierres que d'endurer -ces coquins..... Que dis-je? il les faut adorer, les traiter comme -seigneurs! (Nég. Autr. II, 373.)» - -Sans vin et sans argent, les Suisses auraient encore pris parti contre -la France. Marignan leur avait laissé un amer levain de rancune. Ils -crurent ce qu'on voulait. Ils crièrent qu'il ne fallait pas qu'on -laissât passer le Welche, ils prièrent, commandèrent aux Lorrains, aux -Alsaciens, de lui tomber dessus au passage, de le traiter comme René -fit du duc de Bourgogne. Les Allemands, de leur côté, écrivaient à -Marguerite qu'ils verseraient tout leur sang pour empêcher l'élection -du Français. - -Toutes ces fumées de haine auraient pu s'évaporer. Pour rendre la -haine active et lui faire frapper un coup décisif, il fallait l'armer -d'une épée. Cette épée fut Seckingen. - -Ceci fut le coup de maître le plus inattendu. Seckingen ne s'achetait -pas, et il n'aimait pas la maison d'Autriche. Maximilien, pour je ne -sais quelle belle action de justice héroïque, l'avait mis au ban de -l'Empire. Dans ce temps d'anarchie et de corruption où les juges se -faisaient brigands, les brigands (nobles, chevaliers) pouvaient bien -se faire juges. Tel était Seckingen. Il s'était fait le redresseur de -torts. La noblesse le suivait, et il avait mis à la raison jusqu'à un -duc de Lorraine, un landgrave de Hesse, le prince le plus guerrier de -l'Allemagne. François Ier l'avait eu pour pensionnaire, qui s'était -sottement brouillé avec lui. Mais il n'y avait pas apparence que l'ami -d'Hutten et de la révolution allât contre son rôle et prêtât sa -vaillante épée à l'intrigue de Marguerite. Ni l'argent ni la ruse -n'eût rien fait près de lui. On le surprit par l'amitié. - -Le sanglier des Ardennes, La Mark, le brigand de la Meuse, était l'ami -naturel de l'illustre brigand du Rhin. Marguerite avait séduit le -premier par l'espoir de lui obtenir le chapeau pour son frère l'évêque -de Liége. Ce chapeau tant désiré, on le lui tenait à distance, lui -promettant qu'il l'atteindrait, s'il montrait du zèle. Point de -chapeau, s'il ne gagnait son ami Seckingen aux intérêts du roi -d'Espagne. La Mark y fit tous ses efforts. Et par surcroît, Marguerite -acheta un gentilhomme, par lequel Seckingen, crédule comme un héros -du vieux temps, se laissait volontiers conduire. - -Hutten lui-même aida peut-être. Le duc de Wurtemberg, ami, allié de la -France, venait de tuer un parent d'Hutten, amant de sa femme. Il avait -soldé des bandes et guerroyait contre les villes impériales. Hutten -sonnait contre lui le tocsin de ses pamphlets. D'autre part, on cria -partout que cet ennemi public était soudoyé par le roi de France. Les -Allemands, Seckingen en tête, coururent sus; il fut écrasé. L'armée, -où Marguerite avait mis six cents cavaliers, lui resta disponible; on -la fit approcher de Francfort, où se faisait l'élection; on la montra -comme épouvantail aux électeurs, dont plusieurs se repentaient et -comprenaient qu'ils allaient se donner un maître. Le Palatin le -sentait. Plusieurs villes impériales, Strasbourg, Constance, etc., -regrettaient amèrement d'avoir, sans le savoir, donné cette force aux -Flamands pour peser sur l'élection. - -Spectacle bizarre, en effet! c'étaient ces villes, les dernières -républiques de l'Allemagne, c'était Seckingen, le chef de la -démocratie noble des chevaliers du Rhin, c'était la révolution qui -allait sacrer à Francfort la contre-révolution. Tous ces ennemis des -prêtres faisaient venir un Empereur, d'où? du pays où les prêtres -régnaient sur les rois, et régnaient à faire peur à Rome elle-même! - -Cette curieuse mystification avait donné tant d'audace au parti -flamand-espagnol, qu'il avait entouré Francfort d'embûches et de -coupe-jarrets, pour faire un mauvais parti à ceux qui viendraient pour -le roi. Le principal ambassadeur, un prince, Henri de Nassau, dans -une lettre de Coblentz, écrit à Marguerite qu'il a dressé une -embuscade par eau et par terre à un archevêque, «laquelle lui eût -coûté cher» si l'électeur de Mayenne n'eût parlé pour lui. - -Le 17 juin, au milieu d'une armée de vingt-cinq mille hommes, s'ouvrit -la diète électorale. Les partisans de la France commencèrent à avoir -peur. Le Palatin, parent de François Ier, après s'être avancé pour -lui, recula et se rétracta. L'électeur de Brandebourg, qui avait -parole d'être son lieutenant dans l'Empire, se convertit à -Charles-Quint. Le Saint-Esprit, sous la forme un peu rude de -Seckingen, agit ainsi sur tous. Il n'y eut que l'électeur de Trèves -qui ne s'était pas vendu au roi de France, mais qui, véritable -Allemand, voulait contre le Turc le meilleur défenseur de l'Allemagne. - -François Ier, _in extremis_, perdant de ses espérances, fit dire à ses -ambassadeurs d'appuyer un prince allemand autre que l'autrichien. -L'électeur de Saxe eût eu des chances. Mais il s'abandonna lui-même, -et étonna tout le monde en votant pour Charles-Quint. Dans son -indécision, il se laissa aller à ce qu'il crut la volonté de Dieu. Il -semble aussi que, ne pouvant enlever Anne de Hongrie, il espéra pour -son neveu Catherine d'Autriche, la soeur de Charles-Quint, se -résignant, comme le chien de la fable qui porte le dîner et le défend -d'abord, mais qui, voyant que d'autres y mordent, se décide et en -prend sa part. - -La France ne fut pas battue seulement, elle fut ridicule. Bonnivet eut -l'idée d'entrer du moins dans Francfort, et de voir lui-même sa -déconfiture. Ce qui le tenta sans doute, c'est que la chose semblait -périlleuse, à travers tant d'épées nues, et avec des adversaires si -peu scrupuleux. Pour n'être arrêté aux portes il lui fallut (lui -ambassadeur du roi de France) prendre un déguisement, un habit de -soldat. - -Revenant assez triste et l'oreille basse, il se consolait, sur la -route, de l'injustice des Allemands avec les Allemandes. Elles sont -bonnes et compatissantes. Elles le consolèrent tellement qu'en -Lorraine il tomba malade. Maladie politique, peut-être, qui fit rire -le roi. Tout fut oublié. - -Les résultats étaient fort sérieux. - -Cet Empereur de vingt ans, qui, dans ses faibles bras, prenait la -moitié de l'Europe, faible pour gouverner, fut fort pour étouffer; -toute nation pâlit en son propre génie, languit et défaillit dans cet -effort absurde d'assimilation impossible. - -On avait fait un monstre: l'Espagne et l'Allemagne, collées l'une sur -l'autre, et face contre face, Torquemada contre Luther. - -Et cette chose monstrueuse permit d'en faire une perfide, qui eût -ouvert la porte aux Turcs (sans un hasard tout imprévu). Ce fut de -faire une Hongrie allemande, autrichienne, bâtarde, d'énerver, mutiler -le vaillant portier du monde chrétien. - -Un an après l'élection impériale, le frère de l'Empereur épouse Anne -de Hongrie, et se dit héritier de Hongrie et de Bohême[6], portant sa -main marchande sur la sainte couronne des héros, le palladium de -l'Europe. - -[Note 6: L'unité de cette histoire, la nécessité d'en suivre le -fil central entre la France, l'Italie et l'Allemagne, m'impose un -cruel sacrifice: c'est de ne rien dire ici du héros de l'Europe, qui -finit, s'éclipse du moins au XVIe siècle. Je parle du peuple hongrois. -Mourrai-je donc en ajournant toujours ce que lui doit l'histoire?... -Notre Degérando est mort! irréparable perte!... Le savant Téléki vient -de mourir. La grande histoire de Fesler attend encore un traducteur. -Et cependant d'infâmes et menteuses compilations paraissent, -fleurissent de toutes parts.--Les Hongrois ne daignent répondre. S'ils -parlent, c'est pour le monde (_Atlas_ anglais).--Je vois avec bonheur -un Français plein de coeur et de talent, M. Chassin, entrer avec éclat -dans ces études (_Huniade_). Puisse-t-il payer la dette de nos coeurs -à ce peuple entre tous héroïque, qui, de ses actes, de ses -souffrances, de sa grande voix forte, nous relève et nous fait plus -grands! On lui accorde volontiers la vaillance; mais cette vaillance -n'est que la manifestation d'un haut état moral. Dans tout ce qu'ils -font ou qu'ils disent, j'entends toujours: _Sursum corda._ - -Tout ce qui nous est revenu de leurs paroles en 1848 est purement et -simplement sublime. Un paysan vient s'engager: «Jusqu'à -quand?--_Jusqu'à la victoire._»--Un enfant se présente aussi pour être -soldat: «Mais tu es trop petit...--_Je grandirai devant l'ennemi._» Ce -qui étonne le plus de ce peuple, c'est son silence. Il laisse les -journaux ignorants dire, répéter que la révolution hongroise fut -aristocratique.--Chose pourtant vraie en un sens. La nation entière -est une aristocratie de vaillance et de dignité. Il y a là cinq -millions de chevaliers. Et pas un paysan ne s'estime moins que le -premier palatin du royaume. On le voit dans les chants innombrables, -guerriers ou satiriques, que 1848 a inspirés, surtout dans l'oeuvre de -leur premier poète, Petoefi, le boucher de Pest.] - - - - -CHAPITRE V - -RÉACTION CONTRE LA BANQUE--MELANCOLIA--LUTHER--LA MUSIQUE - -1516-1519 - - -Allemagne, Hongrie, Bohême, Espagne, des nations si différentes, si -énormément éloignées de moeurs, de langues et de génie, venaient -d'être englobées du même coup de filet, victimes d'une même opération -de banque et de diplomatie. - -«Triomphe, dira-t-on, d'une puissance moderne et pacifique sur les -vieilles nations d'héroïsme sauvage, triomphe de paix sur la -guerre.»--N'oublions pas que cette oeuvre de paix engendre deux cents -ans de guerre (1515-1715). - -Non, ce n'est pas pour le bonheur du monde que le monde est escamoté, -qu'une femme intrigante, avec ce publicain d'Augsbourg, brise l'épée -d'Huniade et du Cid, ruine la ruine de Jean Huss, et sur la grande -Allemagne, profondément enceinte de pensée sublime et mystique, jette -froidement le coffre, la caisse et le comptoir, où s'assoira l'éternel -_croupion_ qu'on appelle la Bureaucratie. - -Comment les nations vendues prirent-elles leur sort? - -La Bohême, livrée par sa soeur la Pologne, l'hérétique par la -catholique, la Bohême, arrivée à sa dernière goutte de sang, reçoit -sans réclamer cette pelletée de terre qui la recouvre pour jamais. - -La Hongrie, comme elle a vécu, s'en va mourir dans les bataillons -turcs, en protégeant ses assassins. - -L'Espagne, comme un taureau blessé qui se percerait de ses cornes, est -furieuse, contre qui? contre soi. Volée par les Flamands, elle va se -voler elle-même; indigente par eux, elle se fait mendiante, en -détruisant ses Maures. Elle restera _loyale_ quand même, et mourra le -chapeau à la main devant la dynastie flamande. - -Ces deux héros, aux deux bouts de l'Europe, le Hongrois, l'Espagnol, -ont à peine conscience de leur destinée. - -La conscience du temps fut dans l'Allemagne. C'était, relativement à -nous, à l'Italie, une jeune et verte nation. La France, qui est -devenue jeune, était très-vieille en 1500. Sa langue, jadis -européenne, avait traversé bien des âges. La langue allemande, à peine -adulte, se formait, florissait, touchait à ce moment où la fleur est -la force et la fécondité. Il y avait une vraie jeunesse dans les -moeurs; Machiavel en est frappé: une simplicité extrême dans la vie, -l'alimentation, le vêtement; une pauvreté riche de sentir si peu de -besoins. Et, dans cette mesquinerie volontaire des choses matérielles, -beaucoup de richesse morale. D'une part, le vieux génie tenace du -paysan, homme des temps antiques et de l'âge de ses forêts, ami de -l'arbre et de la source, frère du chevreuil, du cerf, sachant la -langue des oiseaux. D'autre part, la culture savante (il est vrai, -pédantesque) de l'ouvrier allemand, doublement ouvrier, rabotant des -planches et des vers, calculant sur l'empeigne ou la semelle d'un -soulier le _canon_ compliqué d'une harmonie nouvelle qu'il chantera -dimanche. Beaucoup de bonhomie rustique et de fraternité industrielle. -Ajoutez d'éternels voyages d'étudiants et de compagnons, errants, -toujours chez eux, dans la patrie allemande; soufflant la plume au -vent le matin et marchant où elle vole, sûrs de trouver le soir une -porte ouverte; ou, si le gîte manquait, chantant le long des rues, de -leur plus belle voix, quelque vieux chant d'église, que la bonne femme -allemande vient bien vite écouter. - -Deux choses originales et rares. La famille très-pure et innocente. Et -le vagabond, le mendiant, sûrs pour elle et reconnaissants. - -Avouons aussi le revers: un respect ridicule des grands, une bonasse -admiration, non des empereurs ou électeurs, mais des moindres -principicules, _de sa haute et très-digne Grâce, de l'infiniment -gracieux et clément Seigneur_... je ne sais qui, quelque noble vautour -qui daigne les manger jusqu'aux os. - -Enfin, ce qu'on a dit (trop durement): «Le Français est l'esclave, -l'Allemand le valet.» - -Notez que ce valet est Hændel, Dürer ou Mozart. - -Pour revenir, l'Allemagne, deux ans durant, s'était vue brocantée. -Point de mystère. Les courriers, les ambassadeurs, les marchands -d'âmes, allaient, venaient; effrontément sonnaient les florins, les -écus. On discutait haut, à grand bruit. Tant à Judas, tant à Pilate. -Combien l'âme de l'Allemagne? combien son corps et sa dépouille? Les -princes tiraient ceci, mais le pape emportait cela. Encore si, nue, -déshabillée, exposée à l'encan, l'esclave eût eu sa foi! On la vendait -avec le reste. Si la science et la pensée pure, la lumière supérieure -des libertés de l'âme, au moins, était restée! Mais le pis, le plus -sombre, c'est que tout cela échappait. La Renaissance elle-même -semblait avoir menti. Un Médicis devenu pape, ralliant les savants; -Érasme ami des cardinaux, correspondant de Léon X; Hutten menaçant et -flattant Rome, ne sachant plus lui-même, dans ses dédicaces -équivoques, s'il veut caresser ou blesser, Hutten élisant domicile -chez le fermier des indulgences et de la grande élection! - -Vous vous imaginez que la dose excessive de longanimité et de patience -dont ce peuple étonne le monde a dû être épuisée, et que la violence -du désespoir lui aura arraché un cri, une malédiction, un blasphème? -Oh! que vous connaissez peu l'Allemagne! Des révoltes locales eurent -lieu, mais la masse allemande ne bougea; elle soupira seulement et -regarda le ciel. - -Soupir profond que l'art allemand prit au passage, et, lui donnant -figure, grava pour l'avenir sur le bronze: _Melancolia._ - -Dans l'ombre humide des grands murs que la ville de Nuremberg venait -de se bâtir contre les brigands et les princes, vivait et travaillait -l'homme en qui fut la conscience profonde de ce pays de conscience, le -grand ouvrier Albert Dürer. - -Ce pauvre homme, très-malheureux en ménage, ne gagnant pas assez pour -apaiser sa ménagère acariâtre, avait un foyer trouble (à l'image de la -patrie), sans consolation intérieure: _Melancolia._ - -Vingt fois, cent fois, sur toile, sur bois, sur cuivre, -insatiablement, il peignit, grava sa tristesse et celle du temps, dans -les formes légendaires de la Passion: le Christ vendu des Juifs, mais -les chrétiens sont pires; le Christ frappé des Turcs, il l'est encore -plus par les siens. Il variait ce thème à l'infini, sans satisfaire -son coeur, impuissant et vaincu par les réalités, dans cette lutte -laborieuse: _Melancolia._ - -Enfin, dans un grand jour, échappant aux formes connues, et, par un -effort stoïcien, faisant appel au _moi_, sans appui du passé, il grava -d'un acier vainqueur le génie de la Renaissance, l'ange de la science -et de l'art, couronné de laurier. Il l'entoura de ses puissants -calculs, lui mit le compas dans la main, et autour toutes les -puissances d'industrie, la balance et la lampe, le marteau, la scie, -le rabot, les clous et les tenailles, des travaux commencés. Rien n'y -manque, pas même les essais botaniques, en petit vases; pas même les -travaux de l'anatomie; une bête morte attend le scalpel. Ce n'est plus -là l'atelier fantastique du magicien, de l'alchimiste, qui ne donnait -rien que fumée. Non, ici tout est sérieux, formidablement vrai; c'est -le laboratoire où la science est puissante, où chaque coup qu'elle -frappe est une immortelle étincelle qui ne s'éteindre plus et reste un -flambeau pour le monde. - -L'être singulier et sans nom qui siége en ce chaos, ce beau géant -qui, s'il n'était assis, passerait de cent pieds toutes les figures de -Raphaël, ce génie dont les fortes ailes, d'un tour, franchiraient les -deux pôles, qu'il est sombre pourtant! Et comment n'a-t-il pas la joie -de son immense force? Pourquoi, d'un poing serré, accoudé au genou, -dans un effort désespéré, cache-t-il la moitié de sa face admirable, -de sorte qu'on ne voit guère que le noble profil, l'oeil profondément -noir et plongeant dans la nuit?... Oh! fils de la lumière, que tu es -triste!... et attristant!... Moi, j'avais cru que la lumière, c'était -la joie! - -«Quoi! tu ne vois donc pas?» dirait-il, s'il parlait, s'il pouvait du -fond de ce cuivre se retourner vers moi, «tu ne vois pas ce bloc mal -équarri, de forme irrégulière, et que la divine géométrie ne ramènera -pas au prisme des cristaux? Prismatique il était, régulier, -harmonique. Qu'ai-je fait! Sans arriver à l'art, j'ai brisé la nature. - -«La bête aussi qui fut vivante, qui gît là devant moi, alors elle -semblait prête à révéler son secret, à m'expliquer la vie... Et morte, -elle s'est tue. Son sang figé refuse d'avouer le mystère où j'ai -failli atteindre,--failli d'une seconde,--qui fut la mort, la nuit, et -mon éternelle ignorance.» - -C'est donc en vain qu'on voit, dans un lointain immense, le vaste -monde, forêts, villes et villages, l'infini de la mer et l'infini de -la lumière. Que lui fait tout cela? L'infini qu'il poursuit, la -lumière qu'il adore, C'est celle qui est au fond de l'être. Voilà ce -qui serre son poing et qui ride son front, ce qui le laisse sans -consolation. Voilà pourquoi ses lauriers l'accablent, et tous ses -instruments, ses moyens de travail, ne lui semblent qu'embarras, -obstacles... Oh! nous avons trop entassé! Nous succombons sous nos -puissances. Celui-ci est captif de l'encombrement de la science. Son -laboratoire fait suer à voir. Comment sortira-t-il de là? Comment, -s'il avait le malheur de vouloir seulement se lever, le pourrait-il? -Il lui faudrait crever le toit de son front. Il y a une échelle pour -grimper à l'observatoire... Amère dérision pour ce captif, lié de sa -pensée. Je vous jure que jamais il ne montera. Adieu le ciel et les -étoiles!... Pour les ailes! c'est le plus affreux! Oh! se sentir des -ailes pour ne voler jamais!... Cette torture fut épargnée à Prométhée. - -Il y a pourtant encore un être vivant dans un coin, qui (bien -entendu), n'ose souffler devant l'ange terrible. Pauvre petit génie -tout nu, assis sur un arbre manqué. Ramassé sur sa tâche et les veines -enflées d'un grand effort d'attention, il voudrait buriner, le petit, -il travaille consciencieusement d'une pointe studieuse et maladroite. - -De sorte qu'il pourrait bien être, sous cet aspect modeste, l'humble -effigie de l'art allemand, la timide conception, la bonne volonté -d'Albert Dürer et son âme ingénue. Hélas! L'effort n'est pas la force. -Si ce géant ne peut, que peut le nain? Et je le vois avec chagrin, ce -pauvre et lourd enfant ne prendra pas l'essor. Dieu ait pitié de lui! -Les inutiles ailes qui lui ont poussé par erreur pendent et pendront -toujours à ses épaules. - -Image vraiment complète de découragement, qui supprime l'espoir, ne -promet rien, pas même sur l'enfance. Le présent est mauvais, mais -l'avenir est pire. Et l'horloge que je vois ne sonnera que mauvaises -heures. - -Telle fut la pensée d'Albert Dürer. Et l'oeuvre étant finie, datée, -ayant envie de l'effacer, de la mettre dans l'ombre éternelle, il rit -amèrement et ajouta une chauve-souris exactement sur le soleil, qui -vole outrageusement en pleine lumière, inscrivant la nuit dans le -jour, et le mot: _Melancolia._ - -D'où l'harmonie reviendrait-elle dans ce monde complexe, devenu à -lui-même son labyrinthe inextricable, perdu en soi, brisé de soi, -paralysé par ses propres puissances et par ses moyens d'action? - -Au désespoir de l'art un autre art répondit, une harmonie inattendue, -un chant doux, simple et fort: si fort, qu'il fut entendu de mille -lieues; si doux que chacun crut y reconnaître la voix de sa mère même. -Et, en effet, une mère nouvelle du genre humain était venue au monde, -la grande enchanteresse et la consolatrice: la Musique était née. - -Silence ici! J'entends l'objection, et je répondrai aux Gothiques, et -plus qu'ils ne voudront[7]. - -[Note 7: Le plus simple des hommes qui lirait seulement les -chroniques d'avant le XVIe siècle, puis celles du XVIe, serait -parfaitement éclairé sur la question. Il verrait les premières toutes -muettes et sombres de silence, les autres, au contraire, -resplendissantes de lumière et de chants. Le chant devient alors -universel et populaire. Tous les événements tristes ou gais, les -combats, les supplices mêmes, se passent au milieu des cantiques. «Là, -tel fut mis à mort pour avoir chanté des psaumes sur un rocher.» -Ailleurs: «Il chanta dans les flammes, et la foule étouffait sa voix -par des hymnes à la Vierge, _Ave, maris Stella_, etc.» Voilà les -passages que vous trouvez continuellement dans les chroniques et -catholiques et protestantes. On en ferait un énorme volume. - -Nul doute que le Moyen âge n'ait eu aussi des mélodies. À côté des -beaux chants de la messe qui nous viennent d'Orient, l'antique chanson -gauloise trouva toujours des accents vifs, agrestes, choeurs de -moissons ou de vendanges, plus rhythmiques que ceux des offices. - -L'Église, de bonne heure, dans sa haines des formes mondaines, -négligea, dédaigna la mesure, en même temps qu'elle favorisait la -sculpture raide et longue qui fait de l'homme une momie, supprime les -articulations et ce qu'on peut appeler les rhythmes du corps. La -nature a mis le rhythme partout. L'Église le supprima partout, en -haine de la nature. - -Mais, aux moments émus, la nature revient invincible; le rhythme -reparaît, du moins au battement du coeur trop oppressé, ou par -l'intervalle des soupirs. Dans la tremblotante complainte du pauvre -Godeschalc, persécuté déjà au IXe siècle dans ce doux chant coupé de -larmes, n'y a-t-il pas un rhythme de douleur? Et il y en a un -certainement de fureur et d'effroi dans le chant des persécuteurs, -l'hymne dominicain compilé de vingt autres, le véhément _Dies iræ_. -(Coussemaker, 94, 115.) - -Le silence profond des chroniques, qui ne parlent jamais d'aucun -chant, nous autorise à croire que ces hymnes d'église, qui -resserraient plutôt les coeurs, furent peu dans la bouche du peuple. -Ils sont très-méridionaux, nullement dans le caractère de la France, -opposés, nous pouvons le dire, à l'aimable génie de nos aïeux. - -Tout cela, au reste, est purement _mélodique_. Le Moyen âge connut-il -le contre-point et l'_harmonie_? Le contre-point double n'apparaît -certainement qu'au XVIe siècle. (V. Kiesewetter et Fétis). On connut -de bonne heure les règles élémentaires de l'harmonie; mais on en fit -le plus baroque usage. Du plain-chant grégorien, où la division des -sons est imparfaite, et qui n'admet ni rhythme ni sons complexes, on -passa de bonne heure à des combinaisons scientifiques fort -compliquées, dont la difficulté absorbait toute l'attention. Ni goût, -ni sentiment, ni inspiration musicale. - -Les patients rechercheurs de ces curiosités, fort tentés de les -admirer, avouent pourtant eux-mêmes, quand ils sont de bonne foi, que -la plupart furent dignes de figurer aux _Fêtes de l'âne_. Les chants -d'Hucbald, au Xe siècle, réputés très-suaves alors, effrayent -tellement M. Kiesewetter, qu'il décide «que jamais il n'y eut oreille -assez barbare pour les supporter un instant.» Mais MM. Fétis et -Coussemaker disent et prouvent qu'on les supportait (Coussemaker, p. -18). Un manuscrit de 1267, qui du reste témoigne des progrès déjà -faits, arrache cependant cet aveu à son admirateur: «Dans l'ensemble, -il déchire l'oreille.» (Fétis, _Revue de M. d'Anjou_, octob. 1847, p. -322.) - -On devient plus savant, mais aussi plus absurde, n'attachant de mérite -qu'à la complication, à la difficulté. Les maîtres de chapelle des -princes du XVe siècle mettent les paroles du _Credo_, du _Sanctus_, -sur le thème d'une chanson grivoise, et brodent là-dessus mille -ornements bizarres. Le charivari est au comble, charivari moral et -musical. On ne disait plus la _messe du Sanctus_, mais la _messe de -Vénus la belle_, de l'_Ami Baudichon_ ou la _messe d'Adieu mes -amours_. Ajoutez des idées grotesques et puériles d'exécution -matérielle: s'il s'agissait de nuit, de mort, les notes étaient -noires: si de fleurs, de prairies, les notes étaient vertes; rouges, -si l'on parlait de sang, et autres pauvretés. - -Toutes ces misères duraient encore au XVIe siècle. Le charivari -augmentait. J'entends dire que le _Marignan_ du très-fameux Josquin -des Prés, qu'on a essayé d'exécuter récemment, est un affreux tapage. - -Enfin vinrent le protestantisme et les psaumes de Goudimel; enfin le -concile de Trente, éclairé par ces psaumes, demanda la réforme de la -musique catholique. Rome en chargea l'élève de Goudimel, l'aimable -Palestrina, grand homme qui, néanmoins, fut impuissant pour faire -école. Ce qui est mort est mort. Voir Baini, _Memorie di Palestrina_, -1828, et l'excellent article de M. Delécluse (ancienne _Revue de -Paris_), qui résume et juge très-bien cet important ouvrage.] - -En attendant, je leur défends de dire, à ceux qui tant de siècles ont -désespéré l'âme humaine, qu'ils lui aient trouvé ses consolations. -Vous la laissiez inguérissable, cette âme, inconsolable, jusqu'au -premier chant de Luther. - -C'est lui qui commença, et alors toute la terre chanta, tous, -protestants et catholiques. De Luther naquit Goudimel, le professeur -de Rome et le maître de Palestrina. - -Ce ne fut pas le morne chant du Moyen âge, qu'un grand troupeau -humain, sous le bâton du chantre officiel, répétait éternellement dans -un prétendu unisson, chaos de dissonances. - -Ce ne fut pas la farce obscène et pédantesque des messes galantes dont -l'_introït_ était un appel à Vénus, et dont le _Te Deum_ rendait grâce -à l'Amour. - -Ce fut un chant vrai, libre, pur, un chant du fond du coeur, le chant -de ceux qui pleurent et qui sont consolés, la joie divine parmi les -larmes de la terre, un aperçu du ciel... Dans un jour de malheur et -d'imminent malheur où le ciel se cernait de noir, je vis un point -d'azur qui luttait, grandissait, contre les nuées sombres, azur -d'acier, sévère et sérieux, où le soleil ne riait pas. - -N'importe, je m'y rattachai, je le suivais des yeux. - -Mon coeur chanta, et j'étais relevé. - -Voilà la vraie Renaissance. Elle est trouvée. C'est la Renaissance du -coeur. - -Grande ère où sonne une heure du monde! La nouvelle heure peut dire: - -«Je n'ai rien de l'heure écoulée. Le passé, c'est l'âge muet, et qui -ne put chanter, âge sombre qui dut manger son coeur dans la nuit du -silence. Moi, je suis l'âge harmonieux qui, par le libre chant, verse -son coeur à la lumière, l'épanouit, l'agrandit et le crée.» - -«Je sens mille coeurs en moi,» dit quelque part un héros de -Shakespeare. Mais qui a droit de dire ceci, sinon l'âge moderne, à -partir de Luther? Oui, je sens ces mille coeurs, et je les fais sans -cesse, je me les crée et les engendre, et les multiplie par le chant. - -Le besoin de créer, de se faire et de faire son Dieu, n'a pas manqué -au Moyen âge. Et cet effort a apparu dans le dessin et dans les arts -d'imitation. - -Du jour où Giotto, Van Eyck, délivrèrent les saintes images de la -fixité byzantine, chacun voulut son Dieu à soi, et tourmenta le -peintre et le graveur. On l'emportait dans son sein, dans sa robe, ce -Dieu, on s'en allait riche de son rêve. Et le lendemain on disait: - -«Ceci n'est pas mon rêve encore.» - -Légitime exigence, sinon caprice. Dieu est Dieu par son renouvellement -continuel, par ce charme rapide de l'incessant enfantement. Tel il -est, et tel le veut l'homme. Donnez lui donc un art, non pas -d'imitation et de fixité; au contraire, un art où jamais rien ne se -reproduise identique. Cet art sera plus près de Dieu. - -Aux plus déshérités fut donné ce don de la Grâce. - -Avez-vous vu les caves misérables de Lille et de la Flandre, l'humide -habitation où le pauvre tisserand, dans ce sombre climat d'éternelle -pluie, envoie, ramène et renvoie le métier d'un mouvement automatique -et monotone? Cette barre qui, lancée, revient frapper son coeur et sa -poitrine pulmonique, ne fait-elle rien, je vous prie, qu'un tour de -fil?... Oh! voici le mystère. De ce va-et-vient sort _un rhythme_; -sans s'en apercevoir, le pauvre homme à voix basse commence _un chant -rhythmique_. - -À voix basse! Il ne faudrait pas qu'on l'entendît. Ce chant n'est pas -un chant d'église. C'est le chant de cet homme, _à lui_, sorti de sa -douleur et de son sein brisé. Mais je vous assure qu'il y a plus de -soleil maintenant dans cette cave que sur la place de Florence; plus -d'encens, d'or, de pourpre, que dans toutes les cathédrales de Flandre -ou d'Italie. - -«Et pourquoi pas un chant d'église? Est-ce révolte?»--Point. Mais -c'est que l'Église ne sait et ne peut chanter, et elle ne peut rien -pour cet homme. Il faut qu'il trouve lui-même. Elle perdit le rhythme -avec Grégoire le Grand, et elle ne le retrouve pas pendant mille ans. -Elle en reste au plain-chant; c'est sa condamnation. - -Ce tisserand _buissonnier_, de la banlieue d'une grande ville, n'a -garde de chanter haut. Il est trop jalouse du fier et souverain métier -des tisserands, du corps autorisé qui vient de temps à autre lui -briser tout dans sa maison. Il est humble comme la terre, le terrier -où il vit. La cloche du métier ne sonne pas pour lui. Le noble -carillon de la ville qui réjouit les autres de quart en quart, au -contraire, lui sonne aux oreilles: - -«Tu n'es rien, tu seras battu... Tu n'as pour toi que Dieu.» - -Dieu le reçoive donc! Dieu entend tout et ne dédaigne rien. Qu'il -entende ce chant à voix basse, chant pauvre et simple, petit chant de -nourrice. Dieu seul ne rira pas. Si, par malheur, quelque autre -l'entend au soupirait, il rit, hoche la tête: Chant de _lolo_, à -bercer les enfants[8]! - -[Note 8: Lolhardus, lullhardus, lollert, lullert, Mosheim. De -Beghardis et beguinabus. Append., p. 583.--En vieil allemand, _lullen, -lollen, lallen_, chanter à voix basse; en allemand moderne, _lallen_, -balbutier; en anglais, _to lull_, bercer; en suédois, _lulla_, -endormir.] - -Voilà le nom trouvé. Le _lollard_, est ce pauvre imbécile au chant de -vieille ou de nourrice. Il fait la nourrice et l'enfant, s'imaginant -être le faible et dénué nourrisson aux genoux de Dieu. - -Hérésie musicale! grande et contagieuse, je vous le dis. Car plus -d'un, le dimanche, fuyant les cathédrales, ira furtivement surprendre -aux caves ce petit chant qui fait pleurer. - -Il vous semble très-doux, et il contient un dissolvant terrible, une -chose qui fait frémir le prêtre, qui le brise, renverse ses tours, ses -dômes, toutes ses puissances, qui nivelle la terre avec les ruines des -cathédrales anéanties. C'est la réponse de Dieu au tisserand: «Chante, -pauvre homme, et pleure... Ta cave est une église... Tu as péché, mais -tu as bien souffert. Moi, j'ai payé pour toi, et tout t'est pardonné.» - -Inutile de dire que ce chanteur est poursuivi à mort. Où trouver assez -de supplices, de fer, de feu, de grils ou d'estrapades, de tenailles à -tenailler? Un bâillon! surtout, un bâillon! Autrement, il continuera -dans les flammes. Comment étouffer cette voix?... Oh! une voix mise -dans le monde, on ne l'étouffe plus. Celle-ci s'en va de tous côtés. -L'art muet s'en empare; le Forgeron d'Anvers, dans sa cuve bouillante -où saint Jean est plongé, a peint ce maigre tisserand; sa voix même, -il l'a peinte, et son faible chant à voix basse. - -La réponse de Dieu qui est le fond de ce chant, elle passe, elle file, -quoi qu'on fasse, de bouche en bouche. C'est toute la _théologie -allemande_. Dès 1400, un petit livre de ce titre l'enseignait aux -enfants. Aux Pays-Bas Wesel, Staupitz en Allemagne, répandent cette -consolation au XVe siècle. C'est d'eux que l'a reçue Luther. - -Luther est un _lollard_, le chanteur, non du chant étouffé, à voix -basse, mais d'un chant plus haut que la foudre. - -Et il y a encore une autre différence. C'est que ces chants mystiques -et solitaires du Moyen âge étaient trempés de pleurs. Mais voici un -chanteur dans la voix héroïque duquel rayonnent le soleil et la joie. - -Ô joie bien méritée! et que ce grand homme avait bien raison d'être -joyeux! Quelle révolution eut jamais une plus noble origine? - -Il dit lui-même comment la chose lui vint, et comment il eut le -courage d'exécuter ce que son éducation lui faisait regarder comme la -«plus extrême misère.» - -Il eut pitié du peuple. - -Il le vit mangé de ses prêtres, dévoré de ses nobles et sucé de ses -rois, n'envisageant rien après cette vie de souffrances qu'une -éternité de souffrances, et s'ôtant le pain de la bouche pour acheter -à des fripons le rachat de l'enfer. - -Il eut pitié du peuple, et retrouva dans la tendresse de son coeur le -vieux chant du lollard et la consolation: «Chante, pauvre homme, tout -t'est pardonné!» - -La Pucelle, à ceux qui lui demandaient la cause qui lui mit les armes -à la main, répondit: «_La pitié_ qui était au royaume de France,» -Luther eût répondu: «_La pitié_ qui était au royaume de Dieu.» - -Ce ne fut pas un verset de saint Paul, un vieux texte si souvent -reproduit sans action, qui renouvela le monde. Ce fut la tendresse, la -force du grand coeur de Luther, son chant, son héroïque _joie_. - -Foi, espérance, charité, ce sont bien trois vertus divines. Mais il -faut ajouter cette vertu rare et sublime des coeurs très-purs, rare -même chez les saints. Faute d'un meilleur nom, je l'appelle _la Joie_. - -La condamnation de tout le Moyen âge, de tous ses grands mystiques, -est celle-ci: _Pas un n'a eu la Joie._ - -Comment l'auraient-ils eue? C'étaient tous des malades. Ils ont gémi, -langui et attendu. Ils sont morts dans l'attente, n'entrevoyant pas -même les âges d'action et de lumière où nous sommes arrivés si tard. -Ils ont aimé beaucoup, mais leur amour si vague, plein de subtilités -suspectes, ne s'affranchit jamais des pensées troubles. Ils restèrent -tristes et inquiets. - -Au contraire, la bénédiction de Dieu, qui était en Luther, apparut en -ceci surtout, que, le premier des hommes depuis l'Antiquité, il eut -_la Joie_ et le rire héroïque. - -Elle brilla, rayonna en lui, sous toutes les formes. Il eut ce grand -don au complet. - -La joie de l'inventeur, heureux d'avoir trouvé et heureux de donner, -celle qui sourit dans les dialogues de Galilée, qui éclate d'un naïf -orgueil dans Linné, dans Keppler. - -La joie du combattant au moment des batailles, sa colère magnifique, -d'un rire vainqueur, plus fort que les trompettes dont Josué brisa -Jéricho. - -La joie du vrai fort, du héros, ferme sur le roc de la conscience, -serein contre tous les périls et tous les maux du monde. Tel le grand -Beethoven quand, vieux, isolé, sourd, d'un colossal effort, il fit -l'_Hymne à la Joie_. - -Et par-dessus ces joies de la force, Luther eut celles du coeur, -celles de l'homme, le bonheur innocent de la famille et du foyer. -Quelle famille plus sainte et quel foyer plus pur?... Table sacrée, -hospitalière, où moi-même, si longtemps admis, j'ai trouvé tant de -fruits divins dont mon coeur vit encore[9]!... Avec son petit Jean -Luther, je m'en allais, suivant le bon docteur, au verger où, -tendrement, gravement, il prêchait les oiseaux, ou bien encore dans -les blés mûrs qui le faisaient pleurer de reconnaissance et d'amour de -Dieu. - -[Note 9: Oui, les années heureuses où j'ai vécu lisant l'oeuvre de -Luther (l'exemplaire allemand de la Mazarine, unique à Paris), ces -années, m'ont laissé une force, une séve, que Dieu me conservera, je -l'espère, jusqu'à la mort. Malheureusement mes _Mémoires de Luther_, qui -donnaient l'homme au vif, ont deux défauts: d'abord une préoccupation -trop grande du point de vue théologique (très-secondaire, car le peuple -n'y sentit que l'éveil moral). L'autre défaut, c'était ma timidité, mon -hésitation. Nourri hors du catholicisme, n'en ayant point souffert, sans -rapport avec lui que ma curiosité archéologique, je retenais mon souffle -de peur de faire rien envoler de la poussière de ces vieux temps.] - -Voilà l'homme moderne, et votre père, à tous. Reconnaissez-le à ceci. - -La joie est absurde au Moyen âge, qui bâtit tant de choses vaines, -qui, savant architecte, édifia aux nues ces tours et ces châteaux -qu'apporte et remporte le vent. - -La joie est raisonnable au temps moderne dont la main sûre construit -de vérités l'immuable édifice dont le pied est assis en Dieu, dans le -calcul et la nature. Si le vrai n'est plus vrai, si la géométrie est -fausse, alors cette maison tombera. - -La raison seule et la révolution, la science, ont seules droit à la -_Joie_. - -Mais, à quelque degré de sérieux, de fermeté virile qu'arrive notre -âge en sa _via sacra_, reconnaissons et bénissons le point de départ, -vraiment touchant, humain, d'où nous prîmes l'essor, la bonne et forte -main du grand Luther qui, dans son verre gothique nous versa le vin du -voyage. - -Ce vin fut l'assurance que celui-ci donna à l'homme, qui le releva et -le mit en chemin. Cent fois on avait dit au pauvre peuple, qui avait -tant souffert, qu'il était pardonné. Luther le jura, se fit croire, et -le monde, raffermi des vaines terreurs, se lança dans l'action. - -Comment le peuple n'eût-il cru cette voix pure et forte, loyale, qui -est celle du peuple? Tous croient, tous sont joyeux. On s'embrasse sur -les places, comme on fit plus tard par toute l'Europe pour la prise de -la Bastille. Un chant commence, d'une incroyable joie, la Marseillaise -de Luther: «Ma forteresse, c'est mon Dieu.» - -Il fit les airs et les paroles. Et il allait de ville en ville, de -place en place, et d'auberge en auberge, avec sa flûte ou son luth. - -Tout le monde le suivait. - -Ses ennemis le lui reprochent; ils disent en dérision: «Il allait par -toute l'Allemagne, nouvel Orphée, menant les bêtes.» - -Cet homme était si fort, qu'il eût fait chanter la mort même. - -L'Allemagne, déchirée, mutilée, sciée, comme Isaïe, l'Allemagne se mit -à chanter. - -La misérable France, écrasée sous la meule, où elle ne rendait que du -sang, chante aussi comme l'Allemagne. - -Le poète ouvrier Hans Sachs salue ce puissant «rossignol, dont le -chant emplit la chrétienté.» Albert Dürer, consolé, fait cent oeuvres -joyeuses qui expient _Melancolia_: le petit _saint Christophe_, plein -d'amour, emportant son Dieu; le ferme et fier _saint Paul_, qui lit, -appuyé sur l'épée, la grande épée biblique, enfoncée dans la terre; -saint Marc écoute, frissonne de terreur et de joie, montrant ses -blanches dents; saint Pierre, avec ses clefs, vaincu, baisse la tête -et n'est plus qu'un portier. - -Voilà les jeux et les chansons, le Noël de la Renaissance. - -Pour lui, qui a changé le monde, le grand Luther, ne réclame rien que -son titre de noblesse: _chanteur et mendiant_. - -«Que personne ne s'avise de mépriser devant moi les pauvres -compagnons qui vont chantant et disant de porte en porte: _Panem -propter Deum!_ Vous savez comme dit le psaume: «Les princes et les -rois ont _chanté_...» Et moi aussi, j'ai été un pauvre mendiant. J'ai -reçu du pain aux portes des maisons, particulièrement à Eisenach, -dans ma chère ville.» - - - - -CHAPITRE VI - ---SUITE-- - -LUTHER - -1517-1523 - - -Luther a eu le succès inouï de changer ce qui ne change pas: _la -famille_. - -C'est la révolution la plus profonde, la plus victorieuse qui fut -jamais. Celle-ci atteignit toutes les habitudes, tout le système de la -vie, le fond du fond de l'existence. - -Nous ajournons les autres faces de la révolution protestante. Elles -ressortiront assez de ce livre. Un mot seulement ici sur le côté -moral: - -Sans vouloir toucher au christianisme (au contraire, en faisant -effort pour le replacer sur le dogme qui en est l'essence), Luther l'a -transformé. Employons le langage de l'art qu'il préférait, de la -musique: il n'a pas changé l'air, il a même épuré, restauré la -partition, mais il l'a transposée d'une clef à l'autre, l'a complétée -des parties légitimes. Et ce changement a fait, d'une mélodie maigre, -d'un chant monastique et stérile, l'ouverture harmonique du grand -concert des nations. - -Il a transposé la religion du miracle à la nature, du fictif à la -vérité. - -Le miracle, c'était le célibat ecclésiastique, le mariage gouverné par -un célibataire, et la famille à trois. - -De son gouvernement paterne où il trônait, le prêtre est descendu à la -fraternité. C'est un frère, c'est un homme, un des nôtres. Tels nous -pouvons être demain. - -Ainsi le mot de la _Renaissance_: «Revenez à la nature,» s'est -accompli par l'homme qui ne voulait que rappeler le christianisme et -le salut surnaturel. - -Luther, fervent chrétien, a, sans le vouloir, servi l'esprit nouveau. -Son coeur, profondément humain, riche et complet, a chanté les deux -chants, donné en partie double le concert harmonique de la Réforme et -de la Renaissance. - -Quand il entra au cloître, dit-il lui-même, il n'apporta que son -Virgile. Il y trouva les Psaumes. David et la Sibylle s'emparèrent du -grand musicien. - -Personne ne fut plus lettré, plus écrivain, plus harmoniste par la -langue et le style. Il n'y a rien à comparer aux symphonies immenses -de Michel-Ange et de Rubens, que certaines pages de Luther, comme son -récit de la diète de Worms, plusieurs de ses préfaces. Toutes choses -au niveau de Bossuet, mais avec des accents poignants, profonds, -intimes, _humains_, que n'eut pas l'orateur officiel de l'Église de -Louis XIV. Son magnifique récitatif est bien peu entraînant devant la -trombe de Luther. - -De tant de choses fortes et puissantes, émues, passionnées, de toute -cette superbe tempête, de ce grand coeur et de cette grande vie, cent -choses sont restées très-fécondes, une surtout qui fut l'homme même et -qui est au-dessus de toute dispute. Là est la victoire de Luther. -Cette chose, nous l'avons dit, c'est _la famille_, la vraie et -naturelle famille, le triomphe de la moralité et de la nature, la -reconstruction du foyer. - -Or, la pierre du foyer, c'est la base de tout. Toute la vie est bâtie -dessus. Où le foyer branle, tout branle. Où la famille est faible et -désunie, l'État n'a pas d'assiette; il la cherche, et comme un malade, -se tourne et se retourne dans son lit, sans en être mieux. - -La longue mort de l'Italie et de l'Espagne, la fébrile agitation de la -France, l'anéantissement de l'Irlande comme race et de la Pologne -comme nation, ont là leur cause principale. La famille, dans ces pays, -est rarement sérieuse. La maison n'y est pas fermée; elle est ouverte -aux quatre vents. Autre chose, l'hospitalité; autre, la banalité. Dans -cette vie quasi communiste, où chacun regarde toujours hors de chez -soi, le travail est minime, et l'agitation grande, la mobilité et -l'ennui, l'esprit aléatoire, la curiosité, l'aventure. Les peuples -ainsi doués porteront ce goût de loterie dans les choses de l'État. - -Nous reviendrons assez sur tout cela. Qu'il suffise de dire ici que le -protestantisme, qui pour le reste est un passage, en ceci s'est trouvé -la nature qui ne passe point. Que Dieu se soit trompé en faisant la -famille à deux, plusieurs le soutiendront. Mais enfin, elle est telle. -Une famille à trois, où le dangereux tiers n'est pas l'intrus, mais -l'autorité même, c'est la discorde arrangée par la loi, c'est le -divorce organisé, le foyer équivoque et suspendu en l'air. Nulle paix, -nulle unité: donc, l'éducation impossible, l'enfant formé par le -hasard, et sans tradition paternelle, c'est-à-dire sans passé solide, -faible et seul, un _individu_[10]. - -[Note 10: Que penser de l'ignorance de nos faiseurs de systèmes -qui vous disent gravement encore: «Le catholicisme réunit, le -protestantisme divise. Le protestant, c'est l'individu, etc.» Eh! -pauvres gens, étudiez donc un peu, observez, voyagez. Regardez-moi, le -soir, la famille protestante unie dans la lecture commune. Observez -cette femme, comme elle écoute le touchant commentaire, la pieuse -réflexion du mari! comme tous deux sentent et comprennent d'un même -coeur! Leur profonde unité imprime au coeur de l'enfant une autre -Bible encore. Il n'oubliera jamais le regard attendri dont sa mère -surprit l'esprit saint dans les yeux émus de son père. Voilà la -tradition forte. Il y a un peu loin de cela à la tradition scolastique -donnée par l'homme officiel à un enfant distrait qui ne comprend guère -et ne retiendra pas. L'autre, élevé dans la famille vraie, à ce -puissant foyer, qu'il aille en Amérique, qu'il s'enfonce aux forêts, -loin de toute demeure humaine, qu'il vive pionnier solitaire, il ne -sera point seul. Il a avec lui la tradition. Quelle? Est-ce ce volume -qu'il emporte partout, l'Encyclopédie juive, mêlée de tant de choses? -Ce volume, qu'il le lise ou non, il a été sur la table sacrée. La -simple couverture, maniée, usée par ces chères mains, que de choses -elle dit! Dans les nuits les plus sombres, la lueur y revient de la -lampe de famille, la divine lumière de ce tendre regard que son père -et sa mère échangèrent devant lui dans un moment de sainteté.] - -La racine fatale d'où germe cette mauvaise plante d'une végétation -souterraine, infinie, poussant ses fibres vénéneuses de la famille -dans l'État et la société, Luther la coupe, par un moyen très-simple. -Pour directeur à la famille, c'est la Bible qu'il donne. Il vous met -dans les mains un livre, au lieu d'un homme. - -«Ne me croyez pas, dit-il. Qui est Luther? Que m'importe Luther? -Périsse Luther, et que Dieu vive!... Prenez ceci: lisez.» - -_Lisez!_ Quoi! en voici un qui veut qu'on sache lire! Mais cela seul -est une grande révolution. - -Lire un livre _imprimé_! Révolution plus grande. Ceci donne des ailes -à la Presse. En sorte que tous liront, sauront, verront, auront des -yeux... C'est la révolution de la lumière. - -_Quel livre?_ Infiniment multiple, de vingt esprits divers, donc -propre à susciter l'examen, la critique, la recherche d'un esprit -libre. - -De sorte que ce bonhomme, chaleureux défenseur de l'autorité -primitive, s'en remet à la liberté. - -Coeur loyal, âme pure! je le vois bien ici. Le vrai nom de ton oeuvre -est celui-ci: c'est _la révolution de loyauté_. - -Point d'arrière-pensée dans ce rude homme. Il marche, fort et ferme, -de ses souliers de fer, dans la droite et loyale voie... Ah! il ne -vous énervera pas. Il vous forge d'abord une Bible allemande dans la -langue vibrante des Niebelungen, la langue des vieux héros du Rhin. - -Où en est, je vous prie, toute la littérature du Moyen âge, la poésie -de la fièvre, la gémissante colombe du Cantique, les berceaux de -l'Épouse, tant commentés de saint Bernard, recommentés d'Innocent III -et de Gerson, de Bossuet même. Voici un homme indélicat qui n'entend -rien aux attendrissements, qui n'a pas goût aux confidences, aux -timidités, aux soupirs. Les bocages douteux où les mystiques erraient -au clair de lune, ce grossier forgeron qui n'aime que le jour, il -frappe dessus, à droite, à gauche. Et quand les dryades gémiraient, il -n'en frapperait que plus fort, faisant de ces nymphes du diable un -impitoyable abatis. - -Qu'il est puissant, celui qui ne veut rien pour lui, qui va droit -devant lui et sans tourner la tête! Je voudrais bien savoir seulement -comment, dans ce grand désert d'hommes, où tous agonisaient, il y eut -un homme encore; comment, tous étant pâles, délicats, pulmoniques, il -y eut cet homme fort, «au coeur rouge,» pour dire comme la vieille -Allemagne. Il y a là un miracle que je ne comprends pas. - -Il ne descendit pas du ciel. Il passa par l'école, l'église et le -couvent, trois degrés du suicide. - -Et il eut en perfection, ce héros, l'éducation du temps, celle de la -bassesse et de la peur. - -C'était une sorte de bagne où l'on n'entendait que le fouet. Luther -l'avait cinq fois par jour. Cela faisait des enfants si peureux, qu'un -jour, avec ses camarades, ayant mendié à la porte d'une ferme, le -paysan, homme charitable, mais d'une voix rude, leur dit: «J'y vais,» -et leur peur fut si grande, qu'ils s'enfuirent à toutes jambes et -n'osèrent jamais revenir. - -Voilà la triste école d'où sortit l'homme le plus hardi de -l'Allemagne. - -Autre miracle. Converti un jour par la peur d'avoir vu tuer un ami -par la foudre, il se fait moine, et le voilà entre deux écueils -auxquels personne n'échappait. D'une part, la goinfrerie, le ventre. -Et d'autre part, la femme, la fatalité corruptrice de savoir et -toucher sans cesse ce qu'on doit éviter. - -Dieu le portait. Il entre au cloître, mais comment? Avec sa musique -d'une part, de l'autre son Virgile et les comédies de Plaute. Ris, bon -jeune homme, cela te soutiendra. Mais il y ajoute Platon. La sereine, -l'héroïque antiquité, l'entoure et le garde. La musique lui prête des -ailes, pour l'enlever au besoin sur les endroits fangeux et les basses -tentations. - -Fils d'un Saxon, il le fut peu lui-même. Ce n'est point un buveur de -bière. Il est du pays de la vigne, du pays de sa mère, née sur les -coteaux de Wurtzbourg. Il eut dans le sang l'esprit gai et aimable des -plus salubres vins du Rhin. Rien d'épais, rien d'alourdissant. -Seulement des chaleurs subites à la tête et au coeur, de superbes -colères. Mais le meilleur homme du monde. - -Le grand assaut livré à son esprit, ce fut la découverte fortuite -d'une Bible. Livre immense, effrayant, où Dieu semble parler par cinq -cents voix contraires. Beaucoup y succombaient, disant (Luther le leur -reproche): _Bibel-Babel_, et n'y voulant plus lire. - -Rudes étaient ses combats. Et il eut un moment la tentation de jeter -tout. Mais ce grand livre le retint. Deux fois par an il lisait la -Bible tout entière, et s'y enfonçait toujours plus, y trouvant, y -portant mille choses fécondes qu'en fait jaillir un grand esprit. Il -dit fort bien plus tard, dans la naïveté de la force: «Je tire bien -moins des livres, que je n'y mets moi-même.» - -La difficulté réelle du moment que personne ne voyait, la chose qui -faisait avorter la Renaissance, stérilisait la Liberté, c'est que Rome -les exploitait. Rome s'était mise à la mode; elle professait la -doctrine des philosophes et des juristes, doctrine antichrétienne, qui -sauve l'homme non par le Christ, mais par les oeuvres mêmes de -l'homme. - -Léon X se montrait d'accord avec Érasme. La liberté et la philosophie, -confisquées, amorties par leur ennemi naturel, se neutralisaient -elles-mêmes. C'était la vaccine de la liberté, un _libre arbitre_ -théorique, dirigé par les prêtres, rançonné par les indulgences, -c'était aux mains du pape un négoce de plus, une nouvelle marchandise -de la grande boutique. - -Avec un petit mot, une équivoque, la liberté devenait servitude: -l'équivoque du mot _oeuvres_. «L'homme est-il sauvé par les _oeuvres_? -Oui, disait le philosophe, entendant les _oeuvres_ de vertu. Oui, -disait le papiste, entendant _les oeuvres_ pies, messes ou cierges -brûlés, macérations, pèlerinages, ou, ce qui remplace tout, -l'indulgence de Rome et l'argent. - -Magique vertu de l'équivoque! Grâce au mot _oeuvres_, l'argent et la -philosophie avaient le même langage. Tetzel et Fugger parlaient comme -Zénon. - -Mais voilà que ce rude Allemand brise ce bel accord. Quand on lui -parla du charlatan Tetzel, de ses succès à colporter sa drogue, Luther -dit brutalement: «Je lui crèverai son tambour.» - -Traduisons clairement sa prédication. Replaçons-là au vrai jour -populaire: - -«Bonnes gens, on vous vend la dispense des oeuvres. Remettez l'argent -dans vos poches. Dieu vous sauve gratis. Des oeuvres, la seule -nécessaire, c'est de croire en lui, de l'aimer. Quoi! Dieu est mort -pour vous, et il n'y aurait pas assez du sang d'un Dieu pour laver -tous les péchés de la terre?» - -Chose curieuse, le pape recommandait les oeuvres, et tout s'était -réduit aux oeuvres de la caisse. Luther dispense des oeuvres, et elles -recommencent, les vraies oeuvres morales, celles de piété et de vertu. - -Il disait: «Aime et crois.» Qui aime, n'a besoin qu'on impose et -prescrive les oeuvres agréables à l'objet aimé; il les fera bien de -lui-même, et il les ferait malgré vous. - -Cette apparente suppression de la Loi, ce triomphe de la Grâce et de -l'amour, fut un enchantement. De misérable serf qu'il était, servant -sous le bâton, la verge et la peur de l'enfer, voilà l'homme restauré -qui se trouve chez Dieu le fils de la maison, l'héritier chéri, -légitime. Il s'élance, riant et pleurant, dans les bras paternels... -Le péché, le jugement, tous les épouvantails, que sont-ils devenus? Je -ne vois plus qu'amour, lumière, consolation, le paradis ici-bas, comme -au ciel... Un chant de joie commence. À l'homme de chanter, au diable -de pleurer. Lui seul est dupe. Jésus l'a attrapé. Croyant tenir sa -proie, il a mordu à vide et s'est mordu... Du ciel à la terre, immense -éclat de rire. - -Voilà comment apparut Luther, sublime et bouffon musicien de ce divin -Noël, amusant, colère et terrible, un David aristophanesque, entre -Moïse et Rabelais... Non, plus que tout cela: _Le Peuple._ - -Ou, comme il a nommé magnifiquement le peuple: «Monseigneur tout le -monde (_Herr omnes_).» Ce Monseigneur est dans Luther. - -Le plus merveilleux de l'affaire, c'est que cette nouveauté était -très-vieille. Cent fois on avait ramassé le texte de saint Paul: -«Crois, et tu es sauvé.» Saint Augustin l'avait commenté, étendu, -délayé à souhait. Tous les mystiques avaient pris là, spécialement les -mendiants, et plus que tous, les théologiens de l'Allemagne. - -C'était la propre et originale _théologie allemande_, comme elle -existait déjà dans le petit manuel qui porte ce nom, comme on la -trouvait, remontant, dans Tauler, Henri Suso, jusque dans Gotteschalk, -condamné sous Charlemagne, au temps même où le christianisme entra en -Allemagne. Dès qu'il y eut un christianisme allemand, il fut tout -d'abord luthérien. - -L'Allemagne enseigna toujours: «Dieu seul est grand, Dieu seul est -tout; toute la force de l'homme est en lui.» - -La défaillance de l'Église n'avait que fortifié cette doctrine de -l'impuissance humaine. L'_Imitatio Christi_, la Théologie de Gerson, -n'avaient pas d'autre sens. Et pourtant quel contraste! Ces livres -monastiques, découragés (désespérés dans leur résignation), ne mènent -à rien qu'à la langueur, à rêver et croiser les bras. Ils sont la fin -d'un monde, pâle reflet d'un soleil couchant. Ceux de Luther, c'est -l'aube, c'est un réveil de mai à quatre heures du matin. Une cloche -argentine et perçante, sous un puissant battant d'acier, éveille le -monde en sursaut. L'Allemagne, _la reine aux bois dormant_, se met -sur son séant, en se frottant les yeux: «Oh! dit-elle, que j'ai dormi -tard! Mais, je le vois bien, c'est l'aurore!» - -Remontez, je vous prie, dans l'histoire du christianisme: vous ne -trouvez rien de semblable. Je parlais de l'_Imitatio_, mais j'aurais -pu dire l'Évangile. Son astre aimable a lui, au coucher de l'Empire -romain sur les ruines de la Judée et de vingt nations. Son charme est -plutôt celui d'une lune mélancolique que d'un fécond soleil; c'est le -temps du repos; c'est l'astre aimé des morts. Dormez et laissez faire -à Dieu. - -Tout au contraire, Luther, qui croit ressusciter cette doctrine, qui -en dit, redit les paroles, commence pour le monde un âge de bruyante -et vive action. Le jour, laborieux ouvrier, se lève, et chante, et -frappe, et bat l'enclume. Il me dit bien: Dormez. Mais il n'y a pas -apparence. Cher, vaillant forgeron, tant que tu battras d'un tel bras, -peu de gens dormiront. Dès l'heure où ton coq a chanté, les muets -esprits de la nuit ont fui discrètement. L'homme est pour toujours -éveillé. - -Ainsi l'effet fut tout le contraire que celui des mystiques. Tant vaut -l'homme, tant vaut la doctrine. Celle-ci, prêchée dans la langueur, -dans les tendresses équivoques, était la mollesse même, l'énervation -de l'âme. Proclamée de cette voix pure et forte, candide, héroïque, -elle fut le pain des forts, un cordial avant la bataille; elle fit a -l'homme la belle illusion de sentir, au lieu de son coeur, battre en -son sein le coeur d'un Dieu. - -Malentendu sublime! Le peuple entend mieux qu'on ne dit. Il prit -l'air plus que les paroles; et dans l'air était le vrai sens. Quand de -sa voix tonnante à faire crouler les trônes, Luther criait: _L'homme -n'est rien_, le peuple entendait: _L'homme est tout._ - -Les dates ici sont dramatiques. La grande oeuvre du Concordat, la -soumission de la France, brisée par le roi et par le pape, fut -couronnée en février 1517. En mars, Léon X, qui jusque-là n'avait pas -cru à sa victoire, et tenait à Rome contre les gallicans une espèce de -concile pour les foudroyer au besoin, jugea la comédie inutile, -licencia ses acteurs. Le ciel était serein, les humanistes ralliés à -la papauté. Les rieurs étaient pour le pape. Et c'est à ce moment -qu'éclatèrent en Allemagne les thèses de frère Martin Luther. Elles -coururent en un mois jusqu'à Jérusalem. - -Le 31 octobre 1517, Luther, ayant écrit une noble et forte lettre à -l'archevêque de Mayence, où il le sommait du compte qu'il aurait à -rendre à Dieu, afficha à l'église du château de Wittemberg ses -propositions sur les indulgences. Pièce originale, éloquente, d'une -verve mordante, chaleureuse et satirique. Jamais la théologie n'avait -parlé sur ce ton. Nulle banalité. Tout sortait d'une indignation -loyale et des entrailles mêmes du peuple. - -L'ironie n'y manquait pas. «On a sujet de haïr ce trésor de -l'Évangile, par qui les premiers deviennent les derniers. On a sujet -d'aimer le trésor des indulgences, par qui les derniers deviennent les -premiers. - -«Quand le pape donne des pardons, il a moins besoin d'argent que de -bonnes prières pour lui. Voilà tout ce qu'il demande.» - -À côté de ces choses piquantes, il y en avait de bien belles, d'une -vraie sublimité: «Qui vous dit que toutes les âmes du Purgatoire -demandent à être rachetées? Qui sait si elles n'aiment pas mieux -rester et souffrir?... Assurons les chrétiens que souffrir, c'est la -voie du ciel, exhortons-les à affronter les douleurs, l'enfer même, -s'il le fallait, pour aller à Dieu.» - -On fait tort à la cour de Rome quand on dit qu'elle traita légèrement -cette affaire, qu'elle n'en sentit pas la portée. Elle crut, à tort, -que la chose était suscitée par les princes, avec raison que les -princes en étaient charmés et en profiteraient. L'empereur Maximilien, -fort ennemi de Léon X, et qui, dit-on, eut un instant l'idée d'être -pape lui-même, disait: «Celui-ci est un misérable; ce sera le dernier -pape. Gardons bien le moine saxon; le jeu va commencer avec les -prêtres. Soignez-le. Il peut arriver que nous aurons besoin de lui.» -L'électeur de Saxe, et d'autres princes dans chaque famille -électorale, regardèrent d'où venait le vent, et se tinrent prêts à -soutenir ce défenseur de l'Allemagne, sans lequel elle risquait de -tomber dans l'abaissement de la France. Danger qui ne fit que croître -par la mort de Maximilien, quand le vendeur des indulgences, -l'archevêque de Mayence, parvint à faire empereur le roi catholique. - -Rome ne perdit pas un moment[11]. Elle lança les dominicains, fit -écrire l'un d'eux qui était le maître du Sacré-Palais, pour rappeler -la doctrine de saint Thomas, et somma Luther de comparaître dans -soixante jours (septembre 1518). Puis elle envoya à Augsbourg un -Italien fort délié, le cardinal Cajetano, qui lui-même avait été -suspect d'hérésie, ayant écrit qu'on pouvait interpréter l'Écriture -«sans suivre le torrent des Pères.» Il devait plaire à l'électeur, et -décider Luther à la rétractation. Il s'y prit de toutes manières, par -menace à la fin, lui montrant son isolement, son danger, lui disant: -«Crois-tu que le pape s'inquiète fort de l'Allemagne? Crois-tu que les -princes lèveront des armées pour te défendre?... Quel abri as-tu? Où -veux-tu rester?--Sous le ciel,» répondit Luther. - -[Note 11: Léon X, dans sa bulle _Exsurge_ (_error_ 33), et la -Sorbonne, dans sa _Déterminatio_, condamnent spécialement cette -hérésie de Luther: «Brûler les hérétiques, c'est contre le -Saint-Esprit.» Il persévéra toute sa vie dans cette magnifique -hérésie. On peut le prouver par cent passages. Même dans sa colère -contre les paysans révoltés, qui ne veulent plus l'écouter, il ne se -dément pas; il condamne leurs actes, non leurs croyances. Sa plus -grande sévérité est de conseiller le bannissement pour les -blasphémateurs qui enseignent leurs blasphèmes. Castillon, dans -l'écrit où il blâme la mort de Servet, s'appuie principalement de -l'autorité de Luther. On peut dire que c'est à ce grand homme que -remonte la tradition de la tolérance.] - -Rome avisa dès lors à un moyen plus violent. Elle flatta l'électeur, -lui envoya le présent royal de la Rose d'or, en lui demandant en -échange de lui livrer le moine. Dans ce cas-là, brûlé par Léon X, il -eût eu le sort d'Arnoldo de Brescia, de Savonarole, de Bruno et de -tant d'autres. La Réforme, étouffée encore, eût laissé le vieux -système pourrir sa pourriture paisiblement. Point de protestants, dès -lors, ni de jésuites; point de Jansénius, point de Bossuet, point de -Voltaire. Autre était la scène du monde. - -Luther était dans un danger réel. L'électeur ne se prononçant pas, il -n'avait de protection que le peuple, et se tenait prêt à partir; mais -pour quel pays? Pour la France? Autant valait aller à Rome. La mort de -Maximilien changea tout. L'électeur devint vicaire de l'Empire, -craignit moins de protéger Luther (janvier 1519). - -Je regrette cette belle histoire. Tout le monde sait qu'après sa -_Captivité de Babylone_, où il montrait Jésus-Christ prisonnier du -pape, il brûla hardiment aux portes de Wittemberg la bulle de -condamnation. - -Rome était effrayée. On peut en juger par un fait minime en apparence, -mais d'hypocrisie très-habile. Dès novembre 1517, un mois après les -foudroyantes thèses, Léon X demande qu'on lui envoie sur l'argent des -indulgences 147 ducats d'or «pour payer un manuscrit du 33e livre de -Tite-Live.» Belle et touchante réponse aux calomnies de Luther! Voilà -l'emploi honorable que faisait le digne pontife de cet argent tant -reproché! Il le prodiguait pour les oeuvres de la civilisation et le -progrès des lettres. Là-dessus, les panégyristes de s'attendrir et de -s'extasier. Et nous aussi, nous admirions une si fine diplomatie. Elle -divisait habilement le grand parti de la Renaissance, elle flattait -les Érasme, les Reuchlin, les Hutten; elle les avertissait de se -rallier à Rome, à l'élégante Italie, fille et soeur de l'antiquité, de -laisser dans sa barbarie ce buveur de bière, _ce moine_... Léon X -avait dit: «Ce sont disputes de _moines_.» Et c'est aussi le point de -vue sous lequel beaucoup d'humanistes voyaient la chose. Hutten, que -la nécessité avait jeté à la cour de Mayence, avait dit: «Bravo! mes -amis les moines, dévorez-vous, les uns les autres! (Consumite, ut -consumimini invicem.)» - -Ceci en avril 1518. En novembre de la même année, Hutten revint à -lui-même. Il écrivit à un ami son pamphlet _l'Ennemi des cours -(Misaulus)_. Il appartient dès ce jour à Luther et à la patrie. - -C'est alors qu'il porta chez Franz de Seckingen sa presse et son -imprimerie. Il lui lut les écrits de Luther, lui en fît un admirateur, -un champion au besoin, assura à la réforme sa redoutable épée. - -Il en fut de même du fameux chef des lansquenets, le vieux Georges -Frondsberg, rude et colérique soldat qui entourait Luther à Worms, -tout prêt à tirer l'épée contre les Espagnols qu'avait amenés -Charles-Quint. - -Il n'y avait pas de scène plus sublime que cette diète de Worms, où -l'homme que tous favorisaient, mais dont nul encore n'osait s'avouer -protecteur, vint seul, porté sur le coeur et dans les bras de -l'Allemagne, si ferme, si modeste et si grand. Tous: amis et ennemis, -voulaient l'empêcher d'arriver et lui rappelaient Jean Huss: «J'irai, -dit-il, y eût-il autant de diables que de tuiles sur les toits.» - -Il y eut une tentative. On tâta le peuple. Un prêtre, avec des -Espagnols, essaya d'enlever dans la rue quelques livres de Luther. Si -cela eût réussi, les livres pris, on prenait l'homme. Mais le peuple -s'élança, et les étrangers se réfugièrent dans le palais de -l'Empereur. - -La providence invisible qui l'avait entouré à Augsbourg et à -Wittemberg, à Worms enfin, le prudent électeur de Saxe, craignant à la -fois l'Empereur et le zèle intempérant de Luther, le fit enlever en -route et le retint quelque temps au donjon de la Wartbourg. La chose -fut si bien conduite que Luther ne sut pas d'abord s'il était en main -amie ou ennemie. - -Grand fut ce coup de théâtre. Les ennemis désespérés de l'avoir tenu -et lâché. L'Allemagne entière émue, indignée contre elle-même, d'avoir -si mal gardé son apôtre. - -Lui cependant, dans son donjon, ne voyant âme qui vive, sauf deux -pages qui lui apportaient les aliments et ne parlaient pas, il -réfléchissait à loisir sur l'étrange événement. Sa flûte, les psaumes -allemands, l'immense travail d'une traduction de la Bible, lui -remplissaient très-bien les jours. - -On sut bientôt qu'il existait, qu'il était le même, l'indomptable, le -grand, l'héroïque Luther. Il écrivait _de son Pathmos, de la région -des oiseaux qui chantent Dieu jour et nuit_. - -Il écrivait à Mélanchthon, son jeune ami qui le pleurait: «Tu es -tendre, cela ne vaut rien... Tu m'élèves trop; tu te trompes en -m'attribuant tout ceci. Prie pour moi... Me voilà ici, oisif et -contemplatif. Je me mets devant les yeux la figure de l'Église; je -hais la dureté de mon coeur qui ne se fond pas tout en larmes «_pour -pleurer mon peuple égorgé_.» Pas un ne se lève pour Dieu... Temps -misérable! lie des siècles!... Ô Dieu! aie pitié de nous!» - -Entre autres choses très-fortes, il écrivit un mot terrible à -l'archevêque de Mayence, une sommation de s'amender: - -«Pensez-vous que Luther soit mort? Détrompez-vous. Il vit, tout prêt à -recommencer avec vous un certain jeu...» Qui l'aurait cru? Le -misérable, qui craignait d'être démasqué, répondit _de sa propre main_ -une lettre de soumission, «souffrant volontiers, disait-il, cette -réprimande fraternelle.» - -Avec le temps, Luther fut moins resserré, et son hôte, le gouverneur -du château, imagina pour l'amuser de le mener à la chasse. Il le -connaissait bien mal, ce grand coeur, aussi bon que grand, si tendre -pour la nature: - -«Ç'a été, dit-il, pour moi un mystère de douleur et de pitié. La -chasse, n'est-ce pas l'image du Diable, poursuivant les âmes -innocentes?... Mais voici le plus atroce. J'avais sauvé un petit -lièvre et l'avais mis dans ma manche. Je m'éloigne; les chiens le -prennent, lui cassent la jambe et l'étranglent... J'en ai assez de la -chasse... Ô courtisans, mangeurs de bêtes! vous serez mangés là-bas.» - -Cette douceur n'était pas seulement pour les bêtes. Apprenant la -violence des énergumènes, anabaptistes et autres qui allaient brisant -les images et criant contre Luther: - -«Aie soin, écrit-il à un conseiller de l'électeur, que notre prince ne -teigne pas ses mains du sang de ces nouveaux prophètes.» - -Entre ces éclairs admirables de bonté et de grandeur qui partent de la -Wartbourg et illuminent l'Europe, voici, selon moi, le plus grand. -Ceci, c'est la garantie la plus haute du caractère de Luther, le vrai -sceau de sa loyauté. - -Il abandonne la confession, la chose qui fait la force du prêtre, et -sa très-intime joie, la chose pour laquelle tout jeune homme se fera -prêtre (savoir le secret de la femme). - -Je vous dis en vérité que cet homme-là, du prêtre, n'a eu que l'habit. -Où trouvera-t-on jamais un homme ayant cette puissance, qui veuille -s'en dépouiller? - -Salut, homme vraiment innocent, simple, d'un profond coeur d'enfance! - -Ce jour-là, tu es le vainqueur. - - * * * * * - -Je ne connais rien de plus curieux que ce bonhomme, descendant de la -Wartbourg, malgré l'électeur, malgré tout. Deux embarras nouveaux -(par-dessus le diable et le pape) lui survenaient: les rois, les -peuples. - -Henri VIII faisait écrire contre lui. L'Allemagne exigeait, -aujourd'hui, non demain, une révolution. - -Il voulut se mettre en travers, descendit. Il rentra dans son -Wittemberg. - -Tout était changé. - -La petite maison de son père était entourée d'une foule. On avait su -que Luther était ressuscité, et, d'un mouvement immense, toute la -terre y affluait. Tel venait pour le bénir, tel pour le maudire, pour -le voir surtout. Les questions de toute sorte pleuvaient comme grêle. - -Voilà un homme étonné, embarrassé, effaré.--Mais ce n'était rien -encore. - -Les femmes, à ce renouvellement de la légende du monde sauvé par -l'amour, s'étaient partout précipitées hors des maisons, hors des -couvents. Un monde de religieuses, ayant quitté le cloître vide, -cherchaient le vrai temple, cette maison de l'amour de Dieu. Elles -n'avaient pas réfléchi que le pauvre Martin Luther, tout apôtre ou -docteur qu'il fût, était encore un jeune homme robuste, d'environ -trente-six ans. - -Il était extrêmement maigre, alors, avec la tête carrée, plus carrée -que gracieuse, de la vraie race allemande. Ses yeux, il est vrai, -étaient admirables; il y roulait constamment des éclairs joyeux et -terribles, comme la foudre rit au haut des cieux. - -Heureusement, il était, de nature et foncièrement, un homme du peuple -et de travail, disons le mot, un ouvrier, comme son père le mineur, un -bon et loyal forgeron de Dieu. - -De toutes ces femmes qui arrivaient, plusieurs très-jeunes et -très-belles, il ne vit qu'une seule chose: «il vit qu'elles avaient -faim.» - -Et le voilà écrivant de tous côtés pour des aumônes, mendiant du pain -pour elles, et, par de rudes plaisanteries, tâchant de plaire à -l'électeur, aux courtisans, à tous, pour pouvoir nourrir «ces pauvres -vierges, malgré elles,» en attendant qu'il puisse les renvoyer à leurs -parents. - -C'était une foule fort mêlée. Il y avait des religieuses princesses, -qui avaient profité de l'occasion pour courir le monde, fort curieuses -du jeune apôtre. - -Il ne voit rien de tout cela. Il ne songe qu'à leur nourriture. Il y -mange son dernier sou, et celui de ses amis. - -J'imagine que le pauvre homme qui, à cette même époque, demande -pendant plusieurs mois un habit à l'électeur, n'ayant pas grand'chose -à donner à ces pauvres échappées, et ne sachant comment changer les -pierres en pain, les alimentait de ses psaumes, et, prenant son luth -ou sa flûte, tout au moins nourrissait l'esprit. - - - - -CHAPITRE VII - -LA COUR, LA RÉFORME, LA GUERRE IMMINENTE--LE CAMP DU DRAP D'OR - -1520 - - -Le grand éclat de Luther, sa personnalité puissante, le succès de sa -résistance rayonnèrent dans toute l'Europe, et la Réforme en fut -encouragée. D'elle-même, elle était née partout. - -Partout, en France, en Suisse, elle fut indigène, un fruit du sol et -de circonstances diverses qui pourtant donnèrent un fruit identique. - -En y réfléchissant, on se l'explique sans peine. L'âme humaine, près -de se lancer en avant dans l'infini de l'inconnu, regarda encore en -arrière, interrogea sa voie antique, se demanda s'il ne suffisait pas -de revenir aux anciens jours. - -On ne revient jamais. Chaque âge passe irrévocable, et rien ne le -rappellera. - -De sorte qu'en s'efforçant de ne point innover, cherchant à faire du -vieux, et le plus vieux possible, l'esprit humain fit le contraire. Il -commença un nouveau monde. - -Cet effort instinctif pour revenir au vieux système était trop -naturel. La Renaissance, déplorablement ajournée, trois cents ans -(Voy. notre Introduction), venait de faire, bien tard, son éruption -désordonnée; elle n'apparaissait nullement harmonique. On n'y voyait -que le chaos. - -Qu'il y eût dans la Nature, dans l'Art (nature humanisée), des -éléments religieux et les bases de _la loi profonde_, c'est ce qui ne -venait à l'esprit de personne. Tous cherchaient le salut dans le -retour au surnaturel, dans la rénovation du dogme légendaire. - -Après les premiers pas dans la voie de la Renaissance, ne trouvant pas -encore le salut attendu, l'homme désespéra, tendit les bras à Dieu, en -disant: «J'attends tout de toi.» - -En France, par exemple, où tout l'espoir d'un ordre salutaire était -mis dans la royauté, où le royaume, uni sous Louis XI, enrichi sous -Louis XII, glorifié à Marignan, avait cru à ce jeune roi, la déception -fut amère, lorsqu'aux premières campagnes dont nous allons parler, ce -roi fut impuissant pour défendre le Nord et l'abandonna aux ravages, -lorsque plus tard, loin de protéger le Midi, il se vit obligé de le -brûler lui-même et d'en faire un désert. Ces terribles calamités, -l'abaissement et le mépris de soi où la France tomba, la jetèrent -violemment dans ce mystique désespoir et dans l'appel à Dieu qu'on -appelle la Réformation. - -Telle en fut la cause profonde, toute indigène et populaire. Délaissée -du Dieu d'ici-bas, la France en appelle au Roi de là-haut. - -La chose éclata tout d'abord là où étaient les plus grandes -souffrances, dans nos villes du Nord, dans les populations misérables, -effrayées, qui voyaient les ravages et la dévastation venir à elles. -Elle commença dans un grand centre industriel, et par les ouvriers de -Meaux, principale manufacture des laines à cette époque. - -Attribuer ce mouvement tout populaire et spontané à la lointaine -influence de l'Allemagne, aux timides enseignements du docteur -Lefebvre d'Étaples qui, dès 1512, à Paris, renouvelait la théorie de -la Grâce, ou aux prédications de l'évêque de Meaux, Briçonnet, c'est -chercher de petites causes aux grands événements et ne pas connaître -la nature humaine. Le bon évêque, mystique, nuageux, écrivain -tourmenté, dont le sublime galimatias put influer sur des esprits -subtils qui croyaient le comprendre, n'eût pas eu la moindre action -sur le peuple. Le grand prédicateur fut la misère, la terreur, la -nécessité, le désespoir des secours d'ici-bas, l'abandon surprenant où -ce dieu des batailles, ce roi de Marignan, laissa nos provinces du -Nord. - -L'Allemagne et Charles-Quint s'étaient vus face à face à la diète de -Worms, nullement avec satisfaction. L'Allemagne vit l'Empereur -(contre sa promesse positive) amener des soldats espagnols. Et -l'Empereur vit l'Allemagne, pour essai de résistance, lui dire ce Non -si ferme de Luther. - -Premier outrage à la Majesté impériale. Et dans la même diète, il eut -l'affront plus grand de voir un Robert de la Mark, imperceptible sire -des stériles bruyères de l'Ardenne, venir le défier, de souverain à -souverain, lui jurer guerre à mort, et lui jeter le gant. - -Il n'y avait jamais plus grande ingratitude que celle des impériaux. -Robert, comme on l'a vu, leur avait gagné Seckingen et cette armée -sans laquelle l'argent n'eût pas suffi à faire un empereur. C'est par -Robert que Marguerite avait trompé et égaré la chevalerie du Rhin, -jusqu'à tirer l'épée pour se donner un maître. Quel maître? l'Espagnol -et le roi de l'Inquisition. - -Le lendemain de l'élection, le conseil de l'Empereur avait tout -oublié, voulait soumettre Robert à sa juridiction, le confondre dans -la foule de ses vassaux des Pays-Bas. Robert se refit Français, et -comme tel, sans consulter personne, avec trois ou quatre mille hommes, -marcha intrépidement contre l'Empire et l'Empereur (mars 1521). - -François Ier n'était pas prêt à le soutenir. Il avait perdu bien du -temps, amusé par son futur gendre, qui négociait trois mariages, en -France, en Angleterre, en Portugal, empruntant de l'argent au -beau-père d'Angleterre pour payer au beau-père de France. Il paya -pension à celui-ci jusqu'à son élection impériale (en juin 1519). Là, -il leva le masque, ferma sa bourse, et tourna le dos à François Ier. - -On se représente difficilement quelle était la haine et l'aigreur des -conseillers de Charles-Quint. Il reste une consultation du chancelier -Gattinara, pédantesque et furieuse, où il établit scolastiquement les -raisons pour la paix, pour la guerre. Et les sept raisons pour la paix -_sont les sept péchés capitaux_. Ce qui étonne davantage, c'est que -l'habile et politique Marguerite d'Autriche n'est pas moins -passionnée. C'est même elle qui enfonce au coeur du jeune homme le -trait empoisonné qui le mettra hors de toute mesure. Les Français -auraient dit de lui: _Un quidam, certain petit roi._ D'autres, -charitablement, contaient à Charles-Quint que le roi de France -espérait que l'imbroglio espagnol troublerait sa faible cervelle, que -le fils de Jeanne la Folle tiendrait d'elle et deviendrait fou. - -Ces aigreurs mises à part, la querelle des deux monarchies était -très-complexe en elle-même, de celles que la guerre seule débrouille, -qu'elle ne finit guère même que par l'épuisement des partis. - -Ni la France, ni l'Espagne, ne pouvait céder la Navarre, la porte des -deux royaumes, s'ouvrir à l'ennemi. Question insoluble, vainement -disputée entre les Foix et les Albret. - -Comme la Navarre était double, double de même était la Flandre, -regardant la France et l'Empire. Double la question de Milan, fief -d'Empire, disait l'Empereur, et selon le roi, héritage de Valentine -Visconti. Et plus insoluble encore était la question de Bourgogne. -Louis XI l'avait enlevée à la grand'mère de Charles-Quint, délaissée, -orpheline: chose odieuse!... À quoi l'on répondait que si la France -reprenait la Bourgogne, elle reprenait le sien, rappelait à soi un -fief donné imprudemment à l'ingrate maison de Bourgogne qui, par Jean -sans Peur et son fils, avait mis l'Anglais en France, tué la France, -sa mère, autant qu'elle le pouvait. Tout don peut être révoqué _pour -cause d'ingratitude_; combien plus s'il est constamment un danger de -mort pour le donataire! - -Des deux rivaux, l'Empereur, roi d'Espagne et de Naples, et souverain -des Pays-Bas, des Indes, avec l'héritage éventuel de Hongrie et -Bohême, était de beaucoup le plus vaste, mais le plus dispersé. -François Ier était plus concentré, dans sa France si bien arrondie, -plus obéi d'ailleurs, plus maître, plus à même de se ruiner. - -L'avantage semblait devoir appartenir à celui des deux qui mettrait -l'Angleterre de son côté. Qui y réussirait? Très-probablement -Charles-Quint. L'Angleterre était, d'essence et de racine, -antifrançaise, et elle réclamait toujours le royaume de France. Toute -la pente du commerce anglais était vers Bruges et vers Anvers, et sa -partialité naturelle pour la maison de Bourgogne qui avait été jusqu'à -décourager les industries flamandes au profit des naissantes -industries d'Angleterre. - -Ainsi, de Londres à Anvers, le courant était tout tracé, et la pente -très-forte. Rapprocher, au contraire, l'Angleterre de la France, en -l'éloignant des Pays-Bas, c'était un grand effort, une oeuvre d'art et -d'habileté, une tentative improbable de forcer le courant d'aller -contre la pente populaire. - -La cour de France ne désespérait pas d'accomplir ce miracle. François -Ier croyait qu'il suffisait pour cela d'acquérir le ministre -dirigeant, le tout-puissant cardinal Wolsey. Présents et billets -tendres ne manquaient pas. Le roi n'aimait que lui, ne se fiait qu'à -lui. Il eût voulu que, seul, il gouvernât les deux royaumes. La cour -de Madrid et Bruxelles parlait moins et agissait plus. En une fois, -Charles-Quint lui envoya d'Espagne une grosse constitution de rente de -sept mille ducats. Mais tout cela n'était que de l'argent. Wolsey en -avait tant! Le coeur du bon prélat était tout aux choses spirituelles, -à la tiare: il voulait être pape. Ce rêve des cardinaux-ministres, qui -amena si loin les Amboise, s'était emparé de Wolsey. Plus vieux que -Léon X, en revanche il était plus sain. Le Médicis était mangé -d'ulcères. Wolsey, pour un homme de son âge, allait, digérait à -merveille. Il comptait l'enterrer. Il se dit qu'il fallait voir de -près les deux rivaux et se décider pour celui qui l'aiderait le mieux. -Dès l'élection de Charles-Quint, il fut réglé qu'Henri VIII verrait -d'abord le roi de France. - -Ces entrevues personnelles des princes créent souvent plus de haines -qu'elles ne concilient d'intérêts. François Ier avait à craindre -d'éclipser, d'irriter celui à qui il voulait plaire. Henri VIII avait -vingt-huit ans, lui vingt-six. La rivalité d'âge, de grâce et de -figure, le désir commun de briller devant les femmes, pouvaient, d'une -amitié douteuse, faire une haine solide et profonde. - -L'inquiétude de François était justement de ne pas briller assez, -faute d'argent, d'être effacé. Il faisait écrire à Wolsey par l'envoyé -d'Angleterre: «Qu'il voudrait bien savoir si le roi son frère -n'aurait pas pour agréable de défendre aux siens de faire de riches -tentes. Il ferait volontiers aux Français la même défense.» - -Henri VIII n'en tint compte. Bouffi d'orgueil, il voulait éclater dans -son rôle d'arbitre suprême et de roi des rois. En quoi sa pensée était -celle même de l'Angleterre. Ce peuple, qui sous des formes froides et -sombres, ne va que par accès, après un accès de fureur et de guerre, -non moins furieusement voulait l'acquisition, la richesse et l'éclat. -Moment d'orgueil, enflure en bouffissure, comme dans la trop grasse -Flandre au temps de Philippe le Bon. - -Tel peuple, tel ministre et tel roi. Wolsey plaisait justement par un -luxe insensé, même en choses vraiment ridicules. Il avait un goût -excentrique de s'entourer de colosses; si l'on voulait lui faire sa -cour, on n'avait qu'à lui découvrir quelque homme de haute taille, le -lui donner. Il en faisait des bedeaux, des porte-croix, et prenait un -plaisir d'enfant à marcher, en légat romain, dans sa pourpre, au -milieu de ces géants qui portaient de grosses chaînes d'or. - -L'aveu que faisaient les Français de leur pénurie, décida Wolsey. Il -crut les écraser. Une grande fête chevaleresque, une revue solennelle -des deux nations où Henri VIII apparaîtrait plus brillant qu'Henri V -au Louvre, c'était pour le ministre un moyen sûr d'être agréable. Et -il avait besoin de l'être. Henri, à son avénement, avait pris femme et -ministre, il y avait déjà dix ans. Mais, il ne fallait pas se le -dissimuler, l'un et l'autre vieillissaient. La reine Catherine -d'Aragon était une sainte espagnole du XIIe siècle, d'une perfection -désolante; son mari ne pouvait la joindre qu'à genou au prie-Dieu. -Nulle distraction que la Légende dorée, qu'elle lisait à ses -demoiselles. Ni jeune, ni féconde, du reste: un seul enfant, qui était -une fille (Marie _la Sanguinaire_). Ces dix années d'Henri, de -dix-huit à vingt-huit ans, il les avait passées d'abord dans -l'étourdissement du _sport_, la vie à cheval, taciturne et bruyante -pourtant, des violents chasseurs anglais. Cela était fini. Il -grossissait, et c'était déjà un roi assis. Wolsey le trouvait accoudé -sur saint Thomas, rêveur et disputeur, aigre, chaque jour plus sombre. - -Pour revenir, les Anglais voulant que ce fût une fête, les Français -rougirent d'avoir eu cette velléité d'économie. Judicieusement, ils -sentirent que l'honneur national était en jeu, qu'il fallait à tout -prix que la France ne pâlit pas devant l'orgueilleuse Angleterre. Ce -fut un duel de dépense. L'affaire passée sur ce terrain, tous -héroïquement fous, vendirent, engagèrent prés, châteaux et métairies, -pour avoir des colifichets, velours, satins, draps d'or, bijoux, -surtout des chaînes d'or, comme en portaient les Anglais. Il n'y avait -pas à plaisanter; on venait de manquer l'Empire; on voulait se -relever. Le brillant fat, l'amiral Bonnivet, revenant à vide et joué -de son ambassade impériale, pour se venger de sa déroute, voulut -éclipser tout; son frère et lui levèrent, pour venir à la fête, une -espèce d'armée de quelque mille chevaux. - -Pour comprendre cette fête et son animation, le violent esprit de -rivalité qui s'y déploya d'Anglais à Français, et entre Français -même, il faut connaître les vrais juges du camp, devant qui l'on fit -ces efforts. Ces juges étaient les dames. - -Écartons d'abord les deux tristes reines un peu abandonnées, la dévote -et la malade, l'Espagnole et la Française. La première, du côté -anglais, isolée entre les Anglais. L'autre, la reine Claude de France, -fille maladive du maladif Louis XII, peu aimée, mais toujours -enceinte; François Ier ne la consolait autrement de ses volages -amours. - -Sauf ces ombres mélancoliques, les deux cours étaient éclatantes. -Celle de France semblait tout en fleurs. Haut, très-haut, trônait la -maîtresse en titre, madame de Châteaubriant, de la race royale de -Foix, fille du fameux comte Phébus, et le soleil de la cour. Les -clairvoyants, cependant, voyaient qu'un soleil qui brillait depuis -deux ans brillerait peu encore. Elle n'avait que plus de crédit; le -royal amant la dédommageait ainsi d'une assiduité déjà décroissante. -Ce qui la soutenait, c'était justement son jaloux mari, furieux, point -résigné, point gentilhomme, qui soulageait sa rage par des violences -bourgeoises et des corrections manuelles qui faisaient pleurer ses -beaux yeux, rire ses rivales, et réveillaient le roi. - -La cour, partagée quelque temps entre la maîtresse et la mère, -commençait à incliner un peu vers celle-ci, l'altière Louise de -Savoie. Maladive, mais belle encore, passionnée, violente et -sensuelle, elle avait fait trêve aux galanteries; elle avait un amour. -Il y avait paru, lorsqu'à l'avènement, elle avait donné l'épée de -connétable au jeune cadet des Montpensier. Ce jeune homme, de mine -sombre, d'un tragique aspect italien (par sa mère il était de -Gonzague), avait épousé l'héritière de Bourbon, petite bossue malade -qui n'avait pas longtemps à vivre. La mère du roi spéculait là-dessus. -L'ambitieux s'était fait connétable en subissant cet amour, -s'engageant même à elle et recevant d'elle un anneau. Anneau fatal qui -le perdit, Louise ayant cru le tenir par là, le réclamant, le -poursuivant. Elle s'attacha à cet anneau, et, voulant le ravoir, elle -le fit chercher jusqu'à Rome sur le cadavre de Bourbon. - -Celui-ci la trompait. Ses visées étaient ailleurs. Il ne songeait -guère à faire des frères tardifs au roi en épousant la Savoyarde. Il -visait à épouser une fille de France, une princesse qui (la loi -salique étant biffée) lui donnerait un semblant de droit. Il y avait -justement les deux reines futures du protestantisme, la fille de Louis -XII, Renée, qui devint duchesse de Ferrare, et la gracieuse, -spirituelle et charmante Marguerite d'Alençon, mariée malheureusement, -mais mariée à une de ces figures qui font dire: «Elle sera veuve.» - -Par la mère, Bourbon comptait sans doute avoir la fille. - -Ce n'était pas l'avis de celle-ci. Elle n'aimait guère son mari, ce -pauvre duc d'Alençon. Mais elle professait hautement de dédaigner tous -les amants, et elle avait pris pour devise un tournesol avec ces mots: -«_Non inferiora secutus_ (Je ne suivrai rien d'inférieur).» - -Marguerite, c'était sa grâce, était à la fois gaie et mélancolique. -Perdue par instants dans une mer d'amour divin et de mysticité, elle -n'en aimait pas moins ceux qui riaient. Elle avait un joyeux valet de -chambre, le fameux Marot. Elle faisait parler volontiers Bonnivet, -hâbleur comme François Ier, et qui, sous plus d'un rapport, -ressemblait au roi. Bonnivet avait l'insolence de se faire le rival du -connétable. Il avait bâti son château dans son château, et, comme il -le voyait tourner autour de Marguerite, il ne manqua pas aussi d'en -devenir amoureux. Elle se moquait de lui. Bonnivet, habitué aux -escalades, aux coups de main, aux faciles victoires de soldat, risqua -une chose très-sotte et peu loyale. Il invita la cour chez lui, et, le -soir, la duchesse se couchant en toute confiance, voilà la tête -d'homme qui apparaît par une trappe. C'est Bonnivet. La princesse, -serrée de près, fut secourue à temps. D'un autre, le roi se fût fâché; -mais de celui-ci, il ne fit que rire. - -Bourbon, moins gai, n'était environné que de gens qui eussent -volontiers coupé les oreilles à Bonnivet. Deux partis étaient en -présence sous l'oeil du roi. Parfois on s'échappait. Un gentilhomme de -Bourbon, Pompéran, crut lui faire plaisir en tuant un homme de l'autre -parti. - -L'entrevue, négociée depuis dix-huit mois, eut lieu le 7 juin 1520. -François Ier partit d'Ardres; Henri, de Guines. Les deux princes -arrivèrent en même temps sur les deux coteaux entre lesquels coule une -petite rivière. Les deux cours, en deux masses épaisses comme deux -petites armées, restèrent sur les hauteurs; les deux rois -descendirent. François Ier était à cheval, faisant porter l'épée -royale devant lui par le connétable de Bourbon. Henri VIII, le voyant -venir de loin, avisa qu'il fallait aussi qu'on portât l'épée -d'Angleterre; on la chercha, on la tira et on la porta de même. - -Ils se joignirent, s'embrassèrent avec effusion. - -L'oeil pénétrant d'Henri avait fort remarqué la figure de celui qui -portait l'épée. Il sut qui il était et dit au roi: «Si j'avais un tel -sujet, je ne lui laisserais pas longtemps la tête sur les épaules.» - -Le banquet royal fut dressé. En toute cordialité, les Anglais -offrirent aux Français des vins, des rafraîchissements. Puis Henri -VIII prit le traité des mains des gens de robe longue, un traité -d'intime alliance. Son titre de roi de France y était. Il le passa -galamment, disant: «Ceci est un mensonge.» - -Dès le lendemain, on fit les lices, qui remplirent toute la vallée: -neuf cents pas de long et trois cents de large. Au bout, des arbres de -drap d'or aux feuilles de soie verte où pendaient les écussons frères, -en ce jour réconciliés. Autour, des échafauds immenses pour les dames -et la noblesse. Puis, ça et là, des pavillons, palais improvisés, d'un -incroyable luxe, les plus précieuses étoffes employées en plein air -pour toits, murailles et couvertures. La merveille était le palais -d'Angleterre, qui n'était que fenêtres, un Windsor de verre, lumineux, -recevant par cent cristaux et renvoyant le soleil. - -Le 9 juin ouvrit le tournoi où François Ier montra sa grâce autant que -sa force. Henri, fort et sanguin, s'y anima tellement, qu'oubliant que -c'était un jeu, il assomma le pauvre diable qui lui était opposé; il -lui asséna sur la tête un si vigoureux coup de lance, qu'il ne remua -plus. On le releva. Le cheval d'Henri VIII n'était guère moins malade. -Il avait eu de telles secousses, qu'il creva la même nuit. - -Les politiques qui avaient arrangé l'entrevue, d'après les histoires -d'Italie, de César Borgia, ou de la mort de Jean sans Peur, avaient -pris des précautions extraordinaires et ridicules. Le roi, qui avait -plus d'esprit, sans en rien dire, un matin, jette sur lui une cape -espagnole, saute à cheval, arrive aux postes anglais. Il y trouve deux -cents archers. «Vous êtes surpris, dit-il, je vous fais mes -prisonniers. Menez-moi au roi.--Il dort.» François Ier va son chemin, -frappe lui-même à la porte, entre. Grand étonnement d'Henri: «Vous -avez bien raison, dit-il, de vous fier. C'est moi qui suis votre homme -et qui me rends à vous.» Il lui passe un riche collier. Le roi riposte -par un bracelet qui valait le double, et dit: «Vous m'aurez pour valet -de chambre,» et veut lui chauffer la chemise. - -Cette démarche avançait les affaires plus que dix années de -diplomatie. Elle ne déplut qu'aux Wolsey, aux Duprat, aux magisters -des rois, habitués à les tenir sous leur pédantesque férule. Elle -toucha les Anglais, qui aiment les choses généreuses. Elle mettait les -deux peuples sur le terrain du bon sens et d'une fraternité vraiment -politique conformes à leurs grands intérêts. - -Deux politiques parlaient à l'Angleterre: la petite lui conseillait -l'alliance des Pays-Bas, où elle faisait les petits gains d'un -commerce journalier, le négoce des cuirs et des laines. Et la grande -politique lui conseillait l'union avec la France contre un Empereur -roi d'Espagne, dangereux à l'indépendance de tous, ennemi né (comme -Espagnol) de la révolution salutaire qui devait nourrir l'État de la -sécularisation ecclésiastique. - -L'Espagnol était l'ennemi commun, et il n'y en avait pas d'autre. - -Les deux peuples et les deux rois eurent un moment de vive cordialité. -L'obstacle, des deux côtés, était les cardinaux ministres, Wolsey, -Duprat, qui naturellement faisaient accroire à leurs maîtres qu'il -fallait gagner sur l'Église plutôt que de lui succéder. La France -suivit Duprat, et continua de demander, d'extorquer quelque argent au -pape. L'Angleterre écarta Wolsey, et entra vigoureusement dans la -grande voie financière et religieuse de la réformation. - -L'heureuse, l'aimable occasion de cet affranchissement de -l'Angleterre, qu'on place en 1527, doit, je pense, être reportée à -1520, aux entrevues du Camp du drap d'or, aux visites amicales que les -deux rois faisaient aux reines[12]. La reine Claude, fille de Louis -XII, et qui avait la bonté de son père, était aimée de la cour -d'Angleterre, de la femme d'Henri VIII. Ce prince allait la voir, et -la trouvait au milieu de cette belle couronne de dames et -demoiselles. Fut-il tellement aveugle, qu'il ne vît point justement la -plus jeune et la plus charmante? La reine aura-t-elle oublié de lui -faire remarquer qu'une enfant de quatorze ans, belle, spirituelle, -gracieuse, très-avancée, très-cultivée, était une de ses sujettes? -Cela me paraît improbable. - -[Note 12: Je ne suis pas de ceux qui aiment à attribuer les grands -effets aux petites causes. Personne ne sent plus que moi la vigoureuse -spontanéité des commencements de l'Église d'Angleterre, que M. Merle -d'Aubigné a mis dans une si belle lumière d'après les contemporains. -Il faudrait cependant ignorer l'énorme influence de la Couronne sous -les Tudor pour ne pas sentir que l'exemple d'Henri VIII dut décupler -la force du mouvement commencé. Peu le suivirent dans sa doctrine, -tous dans sa séparation de Rome. Ce dernier point fut l'essentiel. Je -n'hésite pas, plus loin, à l'appeler un roi _protestant_. La série des -portraits d'Henri VIII est infiniment curieuse à étudier. Tout le -monde connaît celui d'Holbein. Nos Archives en possèdent un -très-soigné et très-bon en tête du traité de 1546. Il est placé assez -bizarrement entre deux cariatides demi-nues, jolies et indécentes. Le -sceau, d'or massif, et d'un fort relief, est d'un travail allemand -(armoire de fer). _Trésor des Chartes, J. 661 pièce 23._] - -J'affirme sans hésiter que la bonne reine en aura fait une sorte de -compliment au roi, disant en les présentant toutes: «Pour celle-ci, -c'est la plus jolie, c'est ma perle, et c'est une Anglaise.» - -Miss Anna Boleyn, née vers 1507, était d'une très-ancienne famille de -haute bourgeoisie municipale que plusieurs croient d'origine -française. Son grand-père était lord-maire de Londres, et il s'était -jeté violemment dans la révolution de Richard III. Son père, sir -Thomas Boleyn, moins violent et plus délié, fut envoyé d'Henri VIII en -Allemagne, en Espagne, en France. Elle y avait été amenée à six ans -par la jeune soeur d'Henri VIII, femme de Louis XII, laquelle, bientôt -n'étant plus reine, la laissa à élever à la nouvelle reine, Claude, -femme de François Ier (1515), et, celle-ci étant morte (1524), elle -passa entre les mains de la soeur du roi. Heureuse progression, qui -dut contribuer beaucoup à former cette personne accomplie. Claude -était la vertu même, et la cour de Marguerite, savante, raffinée, -délicate, était l'asile de la pensée et le vrai temple de l'esprit. - -Le furieux calomniateur d'Anne Boleyn, Sander et autres, avouent que -cette fille abominable avait une taille ravissante, une jolie bouche à -lèvres fines, une grâce singulière dans les mouvements, la plus -charmante gaieté. Tout ce qu'ils peuvent dire contre elle, c'est que -son teint fut de bonne heure d'une pâleur mate et maladive. «Et que de -défauts cachés! Sous ses gants, elle avait six doigts, un goître au -col; c'est pour cela qu'elle se découvrait très-peu, au rebours des -dames anglaises, qui ne font pas difficulté de montrer leur sein.» Ils -concluent de sa modestie que, dessous, elle était un monstre. - -Deux choses nous éclaireront davantage, son portrait d'abord, et son -autre portrait, sa fille. - -Sa fille, la reine Élisabeth, qui lui ressemblait en mal, aide à -comprendre pourtant la famille et la race. Dans les excellentes -effigies (en cire, et autres) qui restent et qui sont parlantes, on -est frappé de la petitesse des traits, qui n'ennoblit nullement. Anne -Boleyn avait la bouche petite, Élisabeth l'a presque imperceptible, -mais visiblement violente et criarde. Race mixte, mi-bourgeoise et -mi-noble. Ces familles, en revanche, ont la vigueur que les races -nobles n'ont jamais: l'aptitude aux affaires. - -Le solennel portrait d'Anne qu'a fait Holbein et qui est au Louvre, -montre cette personne, si vive, enfermée et encastrée dans tous les -pesants joyaux de la couronne d'Angleterre, aux chaînes de la -fatalité. À regarder cet attirail et cette immobilité, c'est une -idole orientale. Au total, tout cela factice. On devine aux yeux le -mouvement contenu. Les traits sont plus beaux qu'agréables, le sourire -ayant disparu. Sous la reine qui trône et qui pose, se retrouve -parfaitement la petite-fille du lord maire. Ce qu'elle a de royal, qui -attire, qui est fin, charmant, c'est justement ce que Sander dit -monstrueux, ce cou de cygne, mince et fluet, ce petit cou qui (elle le -dit elle-même) ne donnera pas grand mal au bourreau. - -Autre était cette personne, à coup sûr, au Camp du drap d'or, alors -dans sa première fleur. Autre était le teint, la fraîche voix, la -gaieté de petite fille, le rire, permis à treize ans, dans -l'indulgence des reines pour la jeune étrangère, qu'on devait gâter -d'autant plus; premier rire à fossettes où l'imprudent contemplateur -admire une grâce d'enfance, tandis que souvent son coeur est -inopinément blessé d'un éclair innocent des yeux. - -Henri VIII, entouré constamment des plus belles femmes du monde, de -ces carnations merveilleuses que, dès ce temps, les Anglaises ne -dérobaient nullement à l'admiration, n'avait pas eu une mauvaise -pensée; toujours il retournait à sa femme, à son saint Thomas. Mais -comment fut-il dès ce jour où cette enfant des deux nations dut lui -révéler la grâce française? Un sourire de la petite fille put faire le -salut de l'Europe. - -Henri VIII, dès ce jour, fut de mauvaise humeur. Tout allait mal. Le -vent lui joua le tour d'emporter et de briser sa maison de cristal. Le -roi de France, sans le vouloir, l'éclipsait, l'écrasait. Dans cent -détails imperceptibles, il l'emportait auprès des femmes. Henri était -très-beau encore à vingt-huit ans. Mais ses yeux, rétrécis par ses -fortes joues, devenaient petits. La précocité d'embonpoint, ce fléau -des _beaux_ d'Angleterre, le menaçait. Quelqu'un avait dit sottement -que, les deux rois ayant même taille, les mêmes habits leur iraient, -ils changèrent; Henri VIII prit ceux de François Ier, mais bien à la -rigueur, au risque de les faire éclater. - -Il avait montré sa vigueur à coup sûr dans le tournoi, moins de grâce, -ayant eu le malheur de frapper trop fort. Il reprit son avantage dans -l'exercice national de l'arc; les Anglais maniaient avec orgueil -l'arme d'Azincourt. Rudes lutteurs aussi, ils l'emportèrent sur les -Français. Ce mauvais exercice où le perdant amuse l'assistance, -faisant des chutes ridicules qui toujours humilient, avait lieu -_devant les dames_ (dit le témoin oculaire). On pouvait prévoir qu'il -y aurait de très-grands efforts, de la violence. Henri VIII prit -François Ier au collet, et lui dit: «Luttons.» Sans doute, il se -croyait plus fort. L'autre était plus adroit, moins lourd. Qu'eût fait -un politique? Il eût refusé, ou serait tombé. François ne fut point -politique; il oublia le but de l'entrevue. Il songea au _qu'en -dira-t-on?_ aux femmes, et d'un malheureux croc-en-jambe il mit son -homme par terre. - -Petit, fatal événement, qui eut d'incalculables conséquences. - -Leurs hommes qui étaient là autour, et qui auraient dû empêcher cette -sottise, en firent eux-mêmes une plus grande. Ils les séparèrent, -prièrent, obtinrent qu'Henri VIII, humilié et irrité, ne prît pas sa -revanche. Il resta le coeur gros, emporta sa rancune. - -Une messe, que dit Wolsey aux deux rois pour terminer, ne calma rien, -on peut le croire. On se sépara froidement. Henri VIII alla tout droit -à Gravelines où l'attendait Charles-Quint. C'était la seconde fois -qu'il rendait ses devoirs à Henri VIII et à Wolsey. Il les avait -prévenus déjà à Douvres, avant l'entrevue du Camp du drap d'or, et les -avait charmés par sa modestie, son respect. Son âge de vingt ans lui -permettait, sous prétexte de jeunesse, d'être respectueux sans -bassesse ni ridicule. Au reste, dès qu'il y avait intérêt, la bassesse -ne lui coûtait guère. On l'avait vu en Espagne, pour plaire à Germaine -de Foix, veuve de son grand-père, et pour obtenir d'elle ses droits -sur la Navarre, lui parler à genoux. De même il fut très-humble devant -le légat d'Angleterre, le vénérable cardinal; il plut, trouva grâce -devant ce fils du boucher d'Ypswick. Henri VIII lui sut gré d'être -plus petit de taille, d'apparence médiocre, tout simplement vêtu en -noir, de lui laisser tout avantage, de dire qu'il ne voulait nul autre -juge, qu'il signerait son jugement. D'autre part, Wolsey lui sut gré -de n'aller au roi que par lui, de ne pas viser, comme François Ier, à -créer une amitié personnelle, de ne se méprendre nullement sur le vrai -roi d'Angleterre, qui était Wolsey. Après tout, au prochain conclave, -qui avait chance d'influer? Un Autrichien qui avait Naples, qui des -deux côtés serrait Rome, qui, par l'Allemagne et les Pays-Bas, par -l'Espagne, la Sicile et ses autres États italiens, tenait tout un -monde ecclésiastique. C'était, selon toute apparence, le futur -créateur des papes. Et pour qui influerait-il, sinon pour son cher -protecteur, son bon père, le légat anglais? - -Cela tranchait la question. Wolsey, sans s'expliquer avec son maître, -mais se fiant à sa mauvaise humeur, lui fit accepter le rôle -d'arbitre, lorsque déjà lui-même il était partie au procès, haineux et -malveillant. Arbitrage perfide, où Wolsey allait nous jouer par une -longue comédie, jusqu'au jour où sa partialité, démasquée tout à coup, -pourrait donner un coup mortel. - - - - -CHAPITRE VIII - -LA GUERRE.--LA RÉFORME.--MARGUERITE - -1521-1522 - - -Les curieux de l'avenir, craintifs et superstitieux, avaient vu avec -effroi, dans cette entrevue du Camp du drap d'or, que François Ier sur -un vêtement portait des plumes de corbeau, sur un autre certaine -devise galante tirée, par un emprunt impie, du _Libera_ de l'office -des morts. Pourquoi ce joyeux souverain portait-il au milieu des fêtes -cette pierre _pour la délivrance_? Il avait joué le prisonnier, -s'était livré à l'Anglais, renouvelant par amusement la captivité du -roi Jean. Jeu imprudent, disait-on, inconvenant, qui avait attristé -les siens; à ce point que l'_Aventureux_ (Fleuranges) lui dit -durement, dans sa brutalité allemande: «Mon maître, vous êtes un fol.» - -L'année 1521, dès janvier, dès les jours des rois, répondit à ces -présages. Le roi de la fève faillit casser la tête au roi de France. -Celui-ci, avec une bande de jeunes fous, s'amusait à faire le siége de -l'hôtel où on tirait les rois, avec des pommes, des oeufs, des boulets -de neige. Ceux du dedans, faute de neige, jetèrent les tisons du feu; -le roi fut fort blessé. On assure que le maladroit était un -Montgommery, père du fameux protestant qui, aux lices de -Saint-Antoine, devait enfoncer sa lance dans la tête d'Henri II. - -L'annaliste d'Aquitaine salue cette année lugubre, qui ouvre deux -cents ans de guerre, par ces mots: «Lors commença le temps de pleurs -et de douleurs.» - -La longue rivalité des maisons de France et d'Autriche va se -développer en deux actes, d'une incroyable longueur, le premier -jusqu'à Henri IV (traité de 1598); le second jusqu'à la mort et -l'épouvantable banqueroute de Louis XIV (1715). La France plusieurs -fois fut comme rasée. Dès la fin du XVIe siècle, un économiste assure -qu'elle a payé deux ou trois fois plus qu'elle n'avait, donné plus -gros qu'elle-même. Et comment s'est fait ce miracle? Parce qu'un -travail persévérant la refaisait pour suffire à ce persévérant -pillage. - -La richesse se remplaçait; mais les hommes, hélas! les vies d'hommes? -Personne ne les refait. D'autres viennent, mais tout différents. Des -générations innombrables sont entrées à cet abîme de la querelle des -rois. Les résidus de ces boucheries européennes, boiteux, manchots, -paralytiques, misérables culs-de-jatte, couvrent toute la France de -mendiants au temps d'Henri IV. Que dire de la fin de Louis XIV? Un -hospice fut élevé pour recueillir quelques-unes de ces ruines -vivantes, et, par-dessus cette mendicité, on a dressé un dôme d'or. -Vaste monument, magnifique, si petit encore pour ce qu'il a à -contenir! On n'y passe pas, près de ce dôme, sans secouer tristement -la tête. Monte, enfle-toi, monte plus haut, tour des morts, qui -prétends abriter les restes de tant d'armées!... Vain cénotaphe de la -France!... Ta pointe toucherait le ciel même, si vraiment tu -représentais l'entassement prodigieux des peuples qui ont fini en toi. - -En mars 1521, Robert de la Mark, à l'aveugle, avait commencé la -guerre. Après son défi de Worms, il osa envahir l'Empire. Cela était -ridicule, au fond nullement absurde. On avait vu cinquante ans le -petit duc de Gueldre se moquer des Pays-Bas, de l'Empire et de -l'Empereur. Robert avait fourvoyé Seckingen, les nobles du Rhin, au -service de Charles-Quint. Il pensait bien les entraîner cette fois -pour François Ier. Le seul attrait du pillage, si l'on entrait -sérieusement dans ces grasses terres des Pays-Bas, y aurait suffi. -Toute la populace guerrière des lansquenets eût couru sous le drapeau -lucratif de Gueldre ou du Sanglier, contre lesquels Marguerite -d'Autriche, la gouvernante de Flandre, eût eu grand'peine à se -défendre. Ce roman était si bien celui de Fleuranges, le fils de -Robert, qu'il avait fait le coup de tête de signifier à Marguerite -que, par je ne sais quel titre, il était seigneur et propriétaire du -Luxembourg, défendant à l'Empereur de s'en mêler désormais. - -Charles-Quint n'avait pas un sou, point d'armée. Mais il avait la main -du cardinal Wolsey. Un mot signé de cette main arrêta tout, effraya -François Ier; il eut peur de perdre l'amitié d'Henri VIII, ramena de -gré ou de force la meute qui commençait la chasse et tenait déjà le -gibier aux dents. - -Premier fruit de l'arbitrage anglais et de cette fatale amitié. - -Robert, disait François Ier, n'était pas à lui, et il agissait sans -lui. Sans lui de même, agissait en Espagnol le roi dépouillé de -Navarre. C'était la guerre sans la guerre. Le traité de 1516, au -reste, le permettait ainsi. Les Espagnols et les Français pouvaient -s'égorger en Navarre, sans cesser d'être amis intimes. Un frère de -madame de Châteaubriant, Lesparre, conduisait les Français. Un an plus -tôt, l'invasion, rencontrant la révolution des _Communeros_ en son -premier feu, aurait eu de grands résultats. Si tard, l'effet fut tout -contraire. La révolution avortant, tous saisirent cette occasion de la -déserter, de prouver leur loyauté en faisant face aux Français. Ils -mirent leur honneur à battre ceux qui venaient à leur secours. -Lesparre fut défait et tué (30 juin 1521). - -L'autre frère de la maîtresse du roi, Lautrec, conduisait la guerre -d'Italie. Guerre déplorable, entamée à l'étourdie par Léon X qui, -voulant s'arrondir sur l'un ou l'autre, négociait avec tous les deux, -leur promettait son alliance. Florence, qui dépendait de lui, faisait -croire au roi de France que ses banquiers lui tiendraient prêts quatre -cent mille écus pour payer l'armée, et rien ne venait. Lautrec, -éperdu, venait dire que, sans cet argent, tout était fini, que l'armée -fondrait dans sa main. Il ne se fia pas au roi. Il tira parole de la -reine mère et des généraux des finances, du vieux trésorier -Samblançay, homme sûr et estimé[13]. Ils lui dirent: «Partez; vous -trouverez l'argent à Milan. Si l'argent d'Italie manquait, le -Languedoc y suppléerait.» N'étant pas rassuré encore, il en exigea le -serment. La reine mère et le trésorier jurèrent sans difficulté. Il -arrive, et la caisse est vide. Furieux et désespéré, Lautrec gagna -quelques moments par un terrible expédient. S'il n'avait de l'argent, -il avait des juges. Il fit juger et confisquer. Mais, comme il arrive -souvent, quand une fois on se met à prendre, sur cette caisse remplie -par la mort, il se fit part, donna à son frère des confiscations. Il -échoua comme il méritait, perdit les occasions, perdit l'armée qui se -dissipa, perdit Milan, qui se livra, et le Milanais. À peine put-il se -réfugier sur le territoire vénitien. - -[Note 13: Mis à mort en 1527, à l'époque où l'on rechercha les -traitants. Le _Bourgeois de Paris_ (publié par M. Lalanne en 1854) -croit qu'il n'était pas innocent. Entre autres récits de sa mort, j'en -ai lu un remarquable dans une petite Histoire inédite de François Ier -(de 1615 à 1530), généralement assez judicieuse. _Ms. de la -Bibliothèque de Turin, petit in-folio d'environ 200 pages._] - -Sur les plaintes lamentables de Lautrec, on s'informa, on s'éclaircit. -L'argent italien avait manqué, parce que les banquiers de Florence -prêtèrent à l'Empereur l'argent promis à François Ier. Il fit saisir à -Paris les comptoirs florentins, et n'en tua que mieux son crédit. - -Pour l'argent de Languedoc qu'avait garanti Samblançay, il était -venu, mais où? au coffre de la mère du roi. Dans cette crise extrême -et terrible, l'avare Louise de Savoie, non contente de deux ou trois -provinces dont elle avait les revenus, percevait ses pensions avec une -âpre exactitude. Elle y trouvait de plus ce charme, cette volupté, -d'affamer Lautrec, de le faire échouer, d'en finir une fois peut-être -(au prix d'un grand malheur public) avec cette Châteaubriand, vieille -maîtresse de trois années, qui ne tenait plus qu'à un fil. - -Le prodigue François Ier était puni cruellement. Toutes ses petites -ressources de créations d'offices, mangées à mesure et laissant une -masse croissante de salaires et de pensions, ne signifiaient plus rien -en face des besoins infinis de cette gueule béante et sans fond d'une -interminable guerre. Il sembla comme s'éveiller, se frotter les yeux, -songer qu'il y avait une France. Il prit une plume et du papier, n'ayant -autre chose, et il fit une ordonnance, portant qu'immédiatement la -France aurait quatre armées. - -Le camarade Bonnivet, reprenant les débris de Lesparre avec quelques -volontaires, fit face vers les Pyrénées et surprit Fontarabie. Le roi -lui-même devait garder le Nord. Mais il était seul. Pas un soldat. -Pour ramasser des hommes tels quels, il fallait un mois au moins. -Bayard donna ce mois à la France. Il s'enferma dans Mézières avec -quelques gentilshommes. Une fois dedans, ils virent qu'ils n'étaient -pas fortifiés. «Eh! messieurs! leur dit Bayard, quand nous serions -dans un pré, avec un fossé de quatre pieds, nous nous battrions tout -un jour. Ici, nous tiendrons bien un mois.» - -La canonnade impériale tirait de deux côtés; les Brabançons, sous -Nassau, tiraient d'au delà de la Meuse, et les Allemands de Seckingen, -à qui l'on avait fait passer la rivière, étaient plus près de la -France. Seckingen était là à contre-coeur, travaillant pour se faire -un maître plus absolu et plus dur. L'affaire de Robert de la Mark -l'éclairait sur la reconnaissance qu'il avait à attendre. Bayard qui -savait tout cela, s'avise d'écrire, comme à la Mark, qu'il lui vient -douze mille Suisses, qu'ils vont passer sur le corps de Seckingen que -Nassau a placé au poste le plus dangereux; Bayard y a regret, sachant -que Mein Herr Seckingen est un galant homme qui reviendra au Roi. La -lettre est prise aux avant-postes, comme Bayard l'avait prévu. -Seckingen et ses Allemands croient qu'en effet Nassau veut les faire -égorger là. Ils partent: drapeaux, tambours en tête, ils repassent la -Meuse, rejoignent les impériaux. Nassau veut les empêcher. Ils se -mettent en bataille contre lui, en grondant comme des ours. Bayard -voyait tout, du haut des murs, et se mourait de rire. Le lendemain, -tout s'en alla, mais les uns et les autres fort brouillés, ne voulant -plus camper ensemble. Nassau de son côté, et de l'autre Seckingen. - -Le roi, cependant, arrivait avec sa gendarmerie, des Suisses, forces -levées nouvelles. Le 22 octobre (1521), il était en présence de -l'ennemi. - -Mais nous devons voir, avant tout, comment se passait une autre -bataille, bataille diplomatique, qui se livrait à Calais, un tournoi -d'intrigue et de ruse, où notre grand ami Wolsey était le juge du -camp, tâchant de nous faire perdre. L'Empereur cependant avançait en -pleine France. L'Angleterre armait ses vaisseaux. - -Les prétentions de Charles-Quint étaient inconcevables. Il voulait -qu'on lui rendît la Bourgogne, l'Yonne, qu'on le mit à trente lieues -de Paris, qu'on lui rendît la Somme, Péronne qui, au nord, de même à -trente lieues, couvre la capitale. - -C'est le traité que Charles le Téméraire, dans la tour de Péronne, -avait fait signer au roi prisonnier. - -Les actes de la conférence, écrits par le chancelier Gattinara -lui-même, étonnent, indignent, par l'insolence des impériaux. Jamais -magister de village ne gourmanda d'un ton plus rogue ses misérables -écoliers que le pédantesque Autrichien les envoyés de la France. Il ne -daigne pas même cacher la pensée du démembrement. C'est la mort de la -France qu'on veut. Le vieux levain parricide de la maison de Bourgogne -lui remonte et vient en écume. Elle conteste tout à la France, le -Dauphiné, la Provence, _terre d'Empire!_ la Champagne, ancien -_appendice de la couronne de Navarre!_ le Languedoc, _dépendance de la -couronne d'Aragon_. Pour avoir plus tôt fait, Gattinara rappelle que -Louis XII fut privé de tout le royaume par sentence de Jules II. - -Faut-il dire à quelle violence alla cet emportement? Le chancelier de -France disant: «Sur tel point, je gage ma tête...» Gattinara réplique: -«J'aimerais mieux celle d'un porc.» Basses injures que le Français -porta en patience. - -Le cardinal arbitre aimait tellement la paix, était tellement notre -ami, qu'il résolut, le pauvre homme, _malgré la fièvre qui le minait_, -d'aller trouver l'Empereur à Bruges et de faire près de lui un -dernier effort. Il y eut sa dernière conférence avec Charles-Quint et -la bonne tante Marguerite qui, tout en obtenant de nous la neutralité -pour sa Franche-Comté, s'arrangea avec Wolsey pour frapper sur la -France, embarrassée de l'invasion allemande, le coup assommant, -décisif, d'une invasion anglaise. - -Tout cela n'était pas tellement secret que les ministres de François -Ier ne le devinassent. Ils firent sous main un emprunt, mirent une -bonne et forte somme dans les mains du duc d'Albany, parent du roi -d'Écosse. Il passa la mer le 30 octobre; le parlement le reconnut -tuteur du jeune roi Jacques V, lui fit partager la tutelle qu'avait -seule la mère de l'enfant, soeur du roi d'Angleterre. Celui-ci en -poussa des cris. On répondit qu'on n'avait pu retenir un Écossais qui -n'était pas sujet du roi. - -Ceci le 30. Et le 22, ce vainqueur que le furieux Gattinara lançait en -France au nom de Dieu, ce conquérant, ce Picrochole, Charles-Quint, -s'enfuyait, ayant à peine cent chevaux. On s'était trouvé nez à nez, -le roi d'un côté et Nassau de l'autre, entre Cambrai et Valenciennes. -Le jeune Empereur, si près de l'ennemi, n'avait montré nulle -curiosité. Il restait dans la ville. Nassau, harassé et n'en pouvant -plus, avait en tête les nôtres, tout frais, et qui voulaient se -battre. Le roi jugea qu'une armée de recrues devait être assez -heureuse de voir fuir devant elle la vieille armée allemande de Nassau -et de Seckingen. - -On l'accusa, en présence de tant de ravages, de n'en avoir pas tiré -vengeance. Les villages étaient en feu, tout pillé. Les affreuses -guerres de Charles VI semblent recommencer. Mais le peuple recommence -aussi à prendre un souffle de guerre. Il s'enhardit. Les femmes mêmes -se souviennent de Jeanne d'Arc. À Ardres, une vieille prend une pique, -court aux remparts, et s'en escrime si bien, que les assaillants -devant elle pleuvent des murs dans le fossé. - -Le peuple fait bien de se défendre, car le roi ne le défend guère. Il -garde les places, c'est tout. La campagne est abandonnée. - -Quels furent les sentiments du peuple dans ce terrible abandon? Pas un -mot ne l'indique dans les écrivains du temps. C'est pourtant là la -question que le lecteur m'adresse ici, c'est là ce qu'il veut savoir. -Le peuple! que sentait le peuple? - -Il suffirait, pour mettre sur la voie, de l'histoire éternelle, tirée -du coeur et du bon sens. Mais une autre encore nous renseigne, -l'histoire retrouvée et surprise dans les révélations indirectes que -nous donnent à droite ou à gauche tel témoin fortuit, une lettre, un -vers, une épitaphe, une légende postérieure qui, des temps lumineux, -se reporte à l'époque obscure où nous étions dans les ténèbres. - -La première lueur s'entrevoit dans le _Journal du bourgeois de Paris_ -(publié en 1854, p. 110, 120), et dans quelques lignes fort sèches de -Martin du Bellay. - -En janvier 1522, le roi convoqua à Paris un concile national pour -réformer l'Église de France et pour obtenir les secours du clergé. - -En février, il ordonna le renouvellement des francs-archers de Charles -VII et de Louis XI, _mais seulement au nombre de vingt-quatre mille_, -pour aider aux guerres et couvrir la Guienne et la Picardie. -Remarquable défiance. - -En ce même mois de février, le roi, allant en personne à l'Hôtel de -Ville de Paris, puis à celui de Rouen, expliqua aux prévôts, échevins -et notables, sa nécessité. Paris, à qui il demandait l'entretien de -cinq cents hommes, voulut du temps pour y songer, espèce de refus poli -où perçait visiblement la haine des Parisiens. Mais Rouen, pour piquer -Paris, et aussi, flatté de la visite du roi, accorda mille hommes. -Fort de cela, le chancelier retomba sur les Parisiens, leur fit honte; -ils votèrent mille hommes. L'argent devait se lever sur la vente des -denrées, forme d'impôt très-dangereuse qui pouvait causer des -révoltes. On aima mieux taxer chaque corps de métier, les drapiers de -soie à dix mille livres, ceux de laine à huit, etc. Et Paris n'en fut -pas quitte. Peu de mois après, Duprat vint demander cent mille écus, -en donnant rente aux Parisiens sur l'Hôtel de Ville, les faisant -rentiers malgré eux. - -Paris était très-sombre. Le roi aussi. Il lui avait fallu demander, -mendier, expliquer ses affaires. Il passa tout l'hiver dans les bois -et les chasses de Fontainebleau, Compiègne et Saint-Germain, dans -l'ennui des nouvelles couches de la reine. Au printemps, il partit -pour Lyon, toujours préoccupé de l'Italie, jamais de la France. - -La France se défendait seule et comme elle pouvait. Il n'y avait pas -d'armée, sauf deux mille Suisses à Abbeville qui refusaient de -combattre. Quelques petites garnisons défendaient les villes. La -campagne, les villages, foulés, pillés, brûlés, violés étaient le -jouet de la guerre. Les gentilshommes du pays escarmouchaient ici et -là par bandes de vingt ou trente lances, méprisant fort les paysans, -et toutefois n'attaquant guère que quand ils avaient avec eux quelque -poignée de franc-archers. - -Ainsi, ce n'était plus seulement derrière les murs et dans les siéges, -c'était en rase campagne que cette pauvre population, si peu habituée -à la guerre, commençait à s'essayer. - -Quelle devait être l'inquiétude des familles et leurs ardentes -prières, quand, pour la première fois, le père, le frère ou les -enfants, affublés de mauvaises armes, descendaient en plaine. Les -terreurs des guerres anglaises étaient revenues, et le roi, ce roi -vaillant, jeune et d'un si grand éclat, ne paraissait pourtant guère -plus pour la défense du peuple que l'indolent Charles VII. -Qu'importait à ces pauvres gens qu'il eût brisé à Marignan les lances -des Suisses, ou qu'il reprît le Milanais, s'ils étaient abandonnés, -sur toute la frontière du Nord, au dedans jusqu'en Picardie, aux -partisans impériaux? Dans cette disparition du roi, le seul recours -était vers Dieu. - -Considérons bien ce Nord. La première ligue, picarde, était toute à -l'action, aux souffrances et aux combats. La seconde, entre Somme et -Marne, n'en avait encore que l'attente, l'émotion, le trouble. Meaux -en était l'ardent foyer. Grand marché des grains et centre agricole, -comme elle l'est aujourd'hui, elle fut de plus, au Moyen âge, la -fabrique capitale des laines qui habillaient les provinces voisines. -La Jacquerie du XIVe siècle éclata à Meaux et y succomba dans -d'horribles flots de sang. Au XVIe, à Meaux encore, dans les ouvriers -tisseurs et cardeurs, brilla la première étoile de la révolution -religieuse. - -Notre grande route du Nord, passage éternel de soldats, les villes qui -en sont les étapes et les haltes nécessaires, sont toutes occupées de -la guerre, elles combattent de coeur et de voeux. Elles disent le mot -de la Pucelle: «Les hommes d'armes combattront, et Dieu donnera la -victoire.» - -Autre ne fut la pensée des pieux ouvriers de Meaux: «Dieu, seul -défenseur et sauveur, gardien de l'homme abandonné. Toute notre force -est dans sa Grâce.» - -Profond élan du coeur du peuple qui, par une heureuse coïncidence, -trouva appui et soutien dans l'autorité des docteurs. Le bon évêque de -Meaux, Briçonnet (fils du favori de Charles VIII, et qui expiait pour -son père), était une espèce de saint, bon, doux, charitable. Au milieu -de ce peuple délaissé et menacé par de si grands dangers publics, il -se voyait bien près de reprendre le rôle de ces anciens évêques qui, à -l'approche des Barbares, toute force publique ayant disparu, furent -constitués par la nécessité _defensores civitatum_. Ses prédications -relevaient le peuple, lui donnaient espoir. Toutes se résumaient dans -le chant de Luther: «Ma forteresse, c'est mon Dieu.» - -Ni Briçonnet, ni personne, n'ignorait la grande scène de Worms -(d'avril 1520). L'Europe entière avait vu le nouveau Jean Huss -défendre Dieu modestement, contre le pape et l'Empereur. Et ce Dieu -avait permis que, plus heureux que Jean Huss, il sortît vivant de -Worms. Où était-il? En quel désert? Sur quels monts l'avait enlevé -l'Esprit? On l'ignorait, mais on voyait, de ce Sinaï invisible, -jaillir par moments de sublimes et mystérieux éclairs. - -Il y avait, nous l'avons dit, à Paris, un humble Luther, le modeste et -savant docteur Lefebvre d'Étaples, âme tendre qui embrassait tout ce -qu'adora le Moyen âge, le culte de la Vierge et des saints, et qui -n'en prêchait pas moins la pure parole de saint Paul et l'unique salut -par la Grâce. Lefebvre, inquiété à Paris par la jalouse Sorbonne, se -rendit volontiers à Meaux, et emmena avec lui un jeune noble du -Dauphiné, natif du canton de Bayard, le bouillant, l'éloquent Farel, -franc, net, intrépide en tout, qui eut le coeur admirable du Chevalier -sans reproche, sa soif de péril, et qui fut le Bayard des combats de -Dieu. - -Cette douceur de placer tout l'espoir dans le coeur paternel allait -aux âmes blessées. Les femmes lui appartenaient d'avance; les -premières qui goûtèrent ce miel furent deux âmes de femmes malades, -deux princesses associées aux mystiques ouvriers de Meaux par le -tout-puissant Niveleur. L'une fut la soeur du roi, la duchesse -d'Alençon, Marguerite, veuve de coeur dans son triste mariage, portant -au coeur un trait caché. L'autre, sa très-jeune tante, de dix-huit -ans, soeur de sa mère, Philiberte de Savoie, veuve de ce Julien de -Médicis que Michel-Ange a immortalisé par un tombeau. La tante s'était -réfugiée sous l'abri de la nièce, qui avait dix ans de plus, et qui -lui semblait une mère par sa grande supériorité, sa tendresse -éclairée, sa sérénité apparente qui imposait à tout le monde. - -Tout ce qu'on a imaginé des amours de Marguerite avec son protégé -Marot et autres poètes qui, pour elle, rimaient, _mouraient par -métaphores_, n'a ni sens, ni vraisemblance; c'est le langage du temps, -fiction innocente et permise. La reine y répondait gaiement, rimant -pour ces morts bien portants leur _requiescat in pace_. Elle était, -comme bien des femmes, fort paisible de tempérament. Mauvais poète, -charmant prosateur, c'était un esprit délicat, rapide et subtil, ailé, -qui volait à tout, se posait sur tout, n'enfonçant jamais, ne tenant à -la terre que du bout du pied. Il faut pourtant excepter le galimatias -mystique du temps, où, sur les pas de Briçonnet, son pesant guide -spirituel, il lui arriva souvent d'alourdir ses ailes légères. Que -cette mysticité l'ait gardée, je ne le crois pas; au contraire, c'est -une des voies par où l'on va vite à la chute. Ce qui la garantit bien -mieux, ce fut le rire, la légère ironie, la douce malice, qu'elle -opposait aux soupirants. - -Elle y eut peu de mérite, ayant au coeur deux passions, qui lui -créèrent contre toutes les autres un _alibi_ continuel. L'une, c'était -l'amour des sciences, la curiosité infinie qui lui fit chercher les -études qui attirent le moins les femmes, les langues et l'érudition -même, la menant du latin au grec, du grec à l'hébreu. Briçonnet le lui -reproche: «S'il y avait au bout du monde un docteur qui, par un seul -verbe abrégé, pût apprendre toute la grammaire, un autre la -rhétorique, la philosophie et les sept arts libéraux, vous y courriez -comme au feu.» - -L'autre passion, ce fut le culte étonnant, l'amour, la foi, -l'espérance, la parfaite dévotion, qu'elle eut, de la naissance à la -mort, pour le moins digne des dieux, pour son frère François Ier. - -Il y a très-peu de portraits de Marguerite. Celui de Versailles est, -je crois, d'imagination, calqué sur quelque portrait de François Ier. -La véritable effigie (Voir _Trésor de Numismatique_) est le revers -d'une médaille qui porte de l'autre côté sa mère, Louise de Savoie. -C'est une image légère, un brouillard, mais révélateur, qui ouvre tout -un caractère, qui répond si bien et si juste à tous les documents -écrits, qu'on s'écrie: «C'est la vérité.» - -La médaille, non datée, doit avoir été faite du vivant de la mère, peu -avant sa mort, lorsqu'elle était toute-puissante, et probablement -quand elle fit l'acte important de sa vie, le _Traité des Dames_, ou -de Cambrai, en 1529. Elle avait alors cinquante-trois ans, sa fille -trente-sept. La mère, forte et grande figure, n'a pas besoin d'être -nommée; elle l'est par un trait saillant, le grand gros nez sensuel et -charnu de François Ier, nez de bonne heure nourri, sanguin, comme -l'ont ces natures fortes et basses, tempéraments passionnés, souvent -malsains et maladifs. Louise était toujours malade; tantôt la colère -ou l'amour (jusqu'au dernier âge); tantôt la goutte aux pieds, aux -mains, et des coliques violentes qui l'emportèrent à la fin. - -La fille est un parfait contraste. Il semble que la Savoyarde dont -elle fut le premier enfant s'essaya à la maternité par cette faible et -fine créature, le pur élixir des Valois, avant de jeter en moule _le -gros garçon qui gâta tout_, ce vrai fils de Gargantua. En elle, elle -versa à flots et engloutit tout ce que sa forte nature donnait de -charnel et de sensuel, de sorte qu'avec beaucoup d'esprit, la créature -rabelaisienne tint pourtant du porc et du singe. (V. au Louvre le -dernier portrait). - -Fut-il légitime? Qui le sait? Mais Marguerite, sa soeur, est -certainement petite-fille du poète Charles d'Orléans. Elle a la -figure, usée de bonne heure, des races nobles, affinées, vieillies. -Elle le dit à chaque lettre, sans la moindre coquetterie, écrivant à -gens moins âgés: «Votre tante,» ou: «Votre vieille mère.» - -Elle était très-peu faite pour les travaux de la maternité. Elle n'eut -pas d'enfant du duc d'Alençon. Et de Jean d'Albret, son second mari, -elle en eut, mais péniblement, fort malade dans ses grossesses, -toussant beaucoup, affaiblie des jambes et des yeux, si bien qu'en -1530, à trente-huit ans, étant enceinte, il lui faut se reposer, se -préparer pour écrire une lettre. Ses enfants moururent ou restèrent -très-faibles; spécialement Jeanne d'Albret, qui n'avait pas même remué -dans le sein de sa mère, et, encore jeune, eut plusieurs maladies -qu'on croyait mortelles. - -Il ne faut pas s'étonner si, dans la médaille, l'admirable artiste -nous donne déjà Marguerite, comme elle se donne dans ses lettres, un -peu vieille à trente-sept ans. Le nez charmant, fin, mais aigu, est -bien de cet esprit _abstrait_ que Rabelais évoquait du ciel pour le -faire descendre dans son livre. - -Cette médaille fait penser à un portrait de Fénelon, comme elle, -délicat, nerveux, maladif, où la pâle figure conserve un léger -mouvement oblique, allure gracieusement serpentine, comme d'un homme -infiniment fin, qui ondule et glisse entre deux idées. - -J'aime mieux la reine de Navarre. Elle tient de ce mouvement, mais -elle a le sourire plein d'esprit, de malice, de bonté. - -Cette personne infiniment pure eut toute sa vie remplie par un -sentiment unique, qu'on ne sait comment nommer: amour? amitié? -fraternité? maternité? Il y a de tout cela, sans doute, et pas un de -ces noms ne convient. - -Le second volume des lettres, adressé tout entier au roi, étonne et -confond, non pas par la véhémence, mais par l'invariable permanence -d'un sentiment toujours le même, qui n'a ni phases ni crises de -diminution ou d'aggravation, ni haut, ni bas. Jamais l'arc ne fut si -constamment tendu. - -Tous les amours du monde doivent s'humilier ici. Ils n'ont rien à -mettre en face. Plus ils tendent, plus la corde rompt. La seule chose -qui rappelle ces lettres, c'est l'immense et charmant recueil des -lettres de madame de Sévigné. Celles de Marguerite en ont parfois -l'agrément (par exemple quand elle écrit au roi captif ce que font ses -enfants), et elles en ont surtout la passion, l'émotion intarissable. -La ressemblance y est aussi par la légèreté sèche, distraite, de -l'objet aimé. François Ier est comme madame de Grignan. Il aime, est -touché par moment. Le plus souvent, il a peu à répondre. Cette fixité -terrible, pendant cinquante année, qui y tiendrait? Parfois il perd -patience, il est dur et tyrannique. Cette âme si dépendante, c'est sa -chose visiblement pour user et abuser; il a eu, en naissant, cet être, -pour l'adorer quoi qu'il fasse. Il trouvera naturel de lui demander, -au besoin, sa vie, son coeur et son sang, sans que jamais il lui -vienne en pensée qu'il demande trop. - -Plus âgée de deux années, et de dix au moins par l'esprit, pleine -d'imagination dès la naissance, elle a vu un matin tomber du ciel dans -ce berceau, qui va être un trône, la créature aimée d'avance, ce rêve -d'une mère violente et si violemment désireuse. Le voilà qui rayonne, -dans ses langes, de beauté, de royauté future, _soleil_ naissant de sa -soeur, de sa mère. Cet emblème de Louis XIV est déjà celui par lequel -Marguerite désigne son frère, se désignant elle-même par le tournesol, -qui n'incline que vers le _soleil_, avec la devise décourageante pour -tous: «_Non inferiora secutus_ (Il ne suivra pas d'astres -inférieurs).» - -Alençon et Jean d'Albret, Bourbon, Bonnivet, Marot, toute la foule des -admirateurs, courtisans et serviteurs, est ainsi mise de niveau. - -Elle ne se rappelle même guère qu'elle a un mari. Elle écrit -invariablement au roi: «Qu'elle n'a personne que lui, qu'il est son -père et son fils, son frère, son ami, son époux.» - -Il y paraît. L'amour n'est pas une passion si robuste. Celle-ci -non-seulement résiste aux jalousies et aux temps, aux duretés, aux -mortifications, mais, bien plus, aux changements tristement prosaïques -qui se font dans la figure, l'humeur, la santé de François Ier. Quand -je songe au désolant portrait qu'on a de lui (vers cinquante ans), -déformé cruellement, moins par l'âge que par les maladies, j'admire le -prisme magique sous lequel elle vit invariablement _ce soleil_. - -Si j'osais, de cette femme spirituelle, dire le mot vrai, je dirais -qu'elle fut, dès sa naissance, _assotie, enchantée, possédée_. Martyr -aussi et jouet de ce démon intérieur, martyr si résigné que, l'idole -lui prodiguant les plus rudes épreuves, elle ne souffle pas, n'ose -hasarder un soupir de jalousie. - -Comme tous les coeurs souffrants, elle se crut de bonne heure dévote, -et, ce qu'on eût le moins attendu d'un esprit naturellement aiguisé et -raisonneur, elle entreprit d'être mystique. Ne l'est pas qui veut. -Pour elle, c'est un travail. Elle s'y donne, en écrivant, de cruelles -entorses à l'esprit. Qu'au contraire elle revienne à son objet -(surtout au moment décisif, la captivité de Madrid), alors tout coule -à flots, c'est un torrent du coeur, de passion, de facilité, avec une -dextérité vive, ardente et résolue. - -Autant qu'on peut dater les choses du coeur, il semblerait que le -roman de madame de Châteaubriant, arrachée de son mari, disputée avec -fureur, haïe, battue (plus tard tuée?), occupa le roi trois ans (1518, -1519, 1520). Cette fille du beau Phébus de Foix, astre singulier de -Gascogne, soit par l'attrait du Midi, soit par sa violente et sinistre -destinée, par ses frères enfin, sa brave et intrigante parenté, ne -laissa guère respirer le roi. La blanche princesse du Nord dut, avec -son esprit, pâlir longtemps, quelque peu oubliée, dans son mariage -d'Alençon. On se souvint d'elle au jour du malheur. En 1521, il est -visible que son frère se rapprocha d'elle et la consulta, donnant même -à son mari la faveur inespérée de le nommer son lieutenant à l'armée -de Picardie, de sorte que les deux femmes eurent part, la maîtresse le -Midi, la soeur le Nord. - -Le roi alla jusqu'à vouloir qu'Alençon passât devant le connétable, et -conduisît l'avant-garde. - -Marguerite, inquiète et n'ayant pas une opinion bien, rassurante de la -bravoure ni de l'habileté de son mari, écrivit pour la première fois à -ce prélat qu'on regardait comme un homme de Dieu, à Briçonnet, évêque -de Meaux, lui demandant ses prières pour son mari qui partait, et pour -elle, entraînée dans de si hautes affaires: «Car il me faut mesler de -beaucoup de choses qui me doivent bien donner crainte.» - -Le roi devait s'apercevoir qu'il avait été mal conseillé, que ni son -chancelier Duprat, ni les amis et parents de sa maîtresse, n'avaient -bien vu dans les affaires. Ils avaient été amusés par Charles-Quint et -dupes de Wolsey. Si mal entouré, il revint avec confiance aux siens, à -sa soeur, son aînée, esprit net et propre aux affaires, dont tout le -monde reconnaissait la supériorité. - -Il avait son mauvais génie en sa mère et ses maîtresses, son bon génie -en Marguerite. Fort éclairée d'elle-même, de plus, illuminée par la -seconde vue du coeur, elle le conduisait alors dans la vraie voie de -son règne, où il eût trouvé à la fois le nerf moral et d'immenses -ressources matérielles. - -Bien entendu qu'elle agissait instinctivement, sans voir ces -conséquences ni sans s'en rendre compte, _croyant seulement le mettre -en bonne voie religieuse_, lui mériter l'aide de Dieu. - -Elle croyait avoir fait de grands progrès. En novembre, en décembre -(1521), elle écrivait à Briçonnet: «Le Roi et Madame sont plus que -jamais affectionnés à la réformation de l'Église... délibérés de -donner à connaître que la vérité de Dieu n'est point hérésie, (Génin -II, 273-4).» - -Croyant toucher au but, elle faisait de grands efforts auprès de son -frère, l'enveloppait d'une tendre et innocente obsession. Elle -éprouvait pour lui un redoublement de tendresse, le voyant dans un -vrai péril, pour la première fois triste et malheureux. De toutes -parts, l'horizon se cernait de noir; les bois de Saint-Germain, où ils -passaient l'hiver, n'étaient pas plus dépouillés, plus sombres que la -situation. Point d'argent et point d'armée. L'Italie perdue: pour -nouveau pape un précepteur de Charles-Quint; Lautrec cachant son -drapeau dans les marais de Venise; la France entamée, la Picardie -brûlée, une descente anglaise imminente. Et, dans cette grande crise, -la résistance intérieure (chose inouïe!), Paris chicanant son roi!... -Lui, le vainqueur de Marignan, revenant humilié de l'Hôtel de Ville! - -Sa femme était alitée, en couches, et sa mère alitée. Et sa soeur, -devenue malade en les soignant, se relevait à peine. - -Il s'ennuyait dans la fadeur si tiède de ces jours intermédiaires que -laisse une passion défaillante. - -Il n'échappait que par la chasse. Cet hiver, à Fontainebleau, à -Saint-Germain, à Compiègne, il allait chassant et s'étourdissant. -Mais, dans tous ces bois, même chose: au bout de chaque allée, la -monotonie de l'hiver et l'uniformité d'ennui. - -Compatissant à cet état d'esprit, sa soeur l'enveloppait d'autant plus -de ses caresses maternelles, de sa tendresse religieuse, et des doux -appels de l'amour de Dieu. Jamais jusque-là cet enfant gâté, qui -n'envisageait que lui-même, ne s'était avisé de regarder sa -_mignonne_, comme il l'appelait volontiers. Il lui advint, en -écoutant, de découvrir ce qui était sous ses yeux depuis sa naissance, -de voir qu'elle était belle, belle de piété, d'affection, de sa -convalescence même et de sa langueur, de sa faiblesse pour lui. - -Comment dire ce qui va suivre? Mais la chose est trop contestée. Il -était tellement abaissé de coeur par les jouissances vulgaires, qu'il -conçut l'idée indigne de voir jusqu'où irait sa puissance sur cette -personne uniquement dévouée. Il affecta de douter de cette affection -si tendre, osa dire qu'il n'y croirait pas, à moins d'en avoir la -_preuve_ et la définitive _expérience_. - -Nous ne savons bien que ce mot. Le reste se devine; on voit l'étrange -scène et l'effort pour ne pas comprendre, et la rougeur et la pâleur, -l'abîme de désespoir. D'autre part, la tyrannie d'un maître jusque-là -toujours obéi, la dureté, le doute ironique... L'horreur et le -bouleversement d'une situation si nouvelle, la mort de coeur qui la -suivit, elle dit tout d'un mot: «Pis que morte.» - -Elle ne pouvait rester. Elle partit sur-le-champ. Son mari passait -l'hiver à Alençon, et elle devait le rejoindre. Mais elle dépendait -tellement qu'en partant, toute sa crainte était que ce brusque départ, -sans adieu, ne blessât le maître. Elle laissa une lettre tendre, -s'excusa. À quoi, le tyran, irrité effectivement de cette première -désobéissance, écrivit sans ménagement pour ce coeur sanglant qui -palpitait dans ses mains, que, puisqu'elle le fuyait, il fuirait plus -loin encore; qu'il allait partir pour Lyon, pour l'Italie, pour la -guerre, pour la mort peut-être..., enfonçant ainsi le poignard, -calculant avec barbarie qu'en une si vive douleur elle s'abandonnerait -elle-même. - -Ces énormités étonnent ceux qui ignorent combien elles ont été -communes dans les familles des dieux de la terre qui, faisant des lois -par leur volonté, se croyaient au-dessus des lois et bravaient la -nature même. Le régent et Louis XV (sans parler de faits plus -modernes) ont dépassé François Ier. Pour lui, les contemporains ont eu -effroi et terreur de sa brutalité sauvage. On conte qu'en 1524, dans -un moment bien sérieux où il venait de prendre le deuil, étant veuf -depuis quelques jours, au moment où les impériaux assiégeaient -Marseille, les gens de Manosque en Provence vinrent le haranguer, le -maire en tête, et la fille du maire, belle et jeune demoiselle. Le roi -arrêta sur elle un regard tellement significatif, qu'elle crut avoir à -craindre les dernières violences, le soir même prit un corrosif, en -laboura son visage, détruisit sa fatale beauté. - -Revenons à Marguerite. Le cruel caprice du roi était peut-être encore -moins libertinage que malice et vanité. Cet objet, si haut placé dans -l'éther du ciel, cette inaccessible étoile que tous regardaient de si -bas, pour qui Bourbon, Bonnivet, cent autres contemporains -soupiraient, il trouvait piquant de la faire descendre, de jouer ce -tour à tous. - -Il avait le sang de sa mère, si impure et si corrompue. L'aventure -venait à point pour celle-ci, et le jour même où elle en avait grand -besoin, de sorte qu'on est tenté de croire qu'elle put y être en -quelque chose. Elle venait de faire un crime, et de blesser son fils -au seul point vulnérable. Sa haine contre Lautrec et sa soeur, -l'impatience qu'elle avait de précipiter la maîtresse régnante, lui -avaient fait retenir l'argent de la guerre et perdre Milan. Chose -incroyable! celui qu'avec une peine infinie on ramassa cet hiver, elle -le retint encore. Telle fut son audace et sa rage! lorsque la défaite -certaine de Lautrec allait non-seulement perdre l'Italie, mais ouvrir -la France, envahie tout à la fois par le Nord et par le Midi! - -Qui put lui donner l'audace de cette énorme récidive, ce mépris de son -fils? Nous n'en pouvons imaginer qu'une raison: elle aura cru le tenir -par ce honteux secret, et se sera sentie sûre de mettre entre elle et -son fils irrité l'aimable et faible personne, habituée à s'immoler à -eux. Ayant cette prise nouvelle sur lui, elle en profita sans -scrupule, en tira la témérité d'accomplir ce second forfait. - -L'infortunée Marguerite était en février dans un château solitaire -près d'Alençon, avec son mari; seule, n'ayant plus même avec elle sa -jeune tante, alors en Savoie. Elle montra cependant, dans sa faiblesse -et sa tendresse, dans son extrême douleur, une très-fine prudence de -femme, pensant qu'à cet élan brutal, éphémère, la plus souple -résistance, la plus élastique, était la meilleure; les fascines -arrêtent la mer mieux que les murs de granit. - -Nous possédons la lettre (autographe et olographe) qu'elle adressa à -son frère, lettre humble et humiliante, qu'elle le priait de -brûler[14]. Il se garda bien de le faire, vain de ce triste triomphe; -peut-être, par une basse prudence, voulant garder à tout hasard une -arme qui servirait contre elle si elle s'émancipait jamais. - -[Note 14: Publiée par M. Génin, en tête de la seconde partie des -lettres. Le savant éditeur, qui avait d'abord préféré une autre -interprétation, la modifie sur l'exposé des faits. Il nous écrit que -la nôtre lui semble bien plus admissible. Nous aurions hésité à -l'adopter si nous n'avions pour nous l'avis définitif du pénétrant -critique.--La profondeur et l'innocence du sentiment de Marguerite -sont singulièrement marquées dans les vers pathétiques qu'elle -adresse, pendant la captivité de son frère, à un enfant, sa nièce, -fille du roi, qui venait de mourir à huit ans. (Voir Captivité de -François Ier.)] - -Dans cette lettre, écrite à genoux, le sens est celui-ci: elle se -donne pour se mieux garder. - -Toutes les expressions de l'humilité mystique y sont épuisées pour -dire son _imperfection_, son _obéissance_ et sa _servitude_. La prose -n'y suffit pas. Elle continue en vers, lui _dédiant_, dit-elle, tout -ce qu'elle a _de puissance et de volonté_. Elle va (chose plus -dangereuse) jusqu'à lui dire qu'au moindre mot elle accourra vers lui. -Mais, en même temps, pénétrée de douleur, elle le supplie de ne pas -demander _expérience pour défaite_ (l'épreuve matérielle de sa défaite -morale), essayant d'intéresser sa générosité et de le rappeler à -lui-même par ce mot habile et touchant: «Sans que jamais de vous je me -défie.» - -Rien n'indique que François Ier ait exigé l'accomplissement du -sacrifice. Mais il avait brisé ce coeur, y avait jeté une ombre pour -toute la vie. Il remportait ce qui était le fond du sacrifice même: -l'abandon de la volonté. - -La terre avait vaincu le ciel, et l'avait abaissé à soi. - -Il avait détruit, par un jeu barbare, en sa virginité morale, l'être -délicat et charmant où il avait son bon génie. - -«La femme, c'est la Fortune,» dit l'Orient. Il avait tué la sienne. - -Ceci n'est pas une figure. C'est la simple et trop exacte réalité des -faits. Marguerite, respectée de son frère et le dominant, par sa -supériorité légitime et naturelle, aurait doucement mené le roi et la -France dans la voie de l'affranchissement. Marguerite, donnée ainsi et -subordonnée, personne dépendante, accessoire, et de moins en moins -ménagée, influa par moment, sans prendre l'ascendant efficace, sans -exercer l'action décisive qui nous aurait sortis des limbes du vieux -monde et placés dans la lumière de la libre Renaissance. - -À qui servit-elle? À sa mère, dont sans doute elle sauva le crédit, -dont elle couvrit l'énorme, l'inexcusable crime. - -Le malheur s'était consommé le 29 avril (1522). Lautrec, pour la -seconde fois, abandonné sans ressources, n'ayant plus autorité, mené -par les soldats, obéit à ses Suisses qui voulaient combattre et -partir, repasser les Alpes. Il fut écrasé à la Bicoque près Milan, -l'Italie perdue définitivement, Venise, notre alliée entraînée dans -notre ruine. Et un mois après, jour pour jour, 29 mai, le roi, accablé -de douleur, reçut à Lyon le défi d'Henri VIII, qui descendait en -France. - -Cependant Lautrec arrivait à Lyon. La mère du roi, épouvantée, avait -réussi d'abord à envelopper son fils, qui refusait de voir Lautrec. Le -connétable de Bourbon, outré d'animosité, passant de l'amour à la -haine, contre Louise et Marguerite, crut perdre la mère du roi en -prenant Lautrec par la main, forçant les portes, les défenses, et le -mettant en face de François Ier: «Qui a perdu le Milanais?» s'écria le -roi furieux. «Vous, Sire,» répliqua Lautrec. Tout s'éclaircit, et le -roi fut anéanti. «Oh! qui l'aurait cru de ma mère!» s'écriait-il. - -On devine l'ange secourable qui le désarma, couvrit la coupable, et -rétablit la _trinité_ de famille. - -Jamais elle ne redevint ce qu'elle avait été. Tous trois avaient -appris à se connaître. Marguerite, quel que fût son culte, connaissait -et craignait le roi, de même qu'il avait fait l'épreuve des furieuses -passions de sa mère. - -Marguerite était brisée au point de ne pouvoir reprendre même aux -consolations religieuses. Elle essayait pourtant de lire l'Écriture à -son frère et à sa mère dans l'intimité de famille. Elle priait -Briçonnet de venir les assister, assurant qu'ils avaient grande -confiance en lui. L'évêque ne s'y trompait pas et croyait le moment -perdu. Il lui avait écrit (dès le 22 décembre 1521): «Le vrai feu fut -dans votre coeur, dans celui du roi, de Madame. Le voilà couvert, -assoupi.» Et plus tard: «Couvrez-le... Le bois que vous vouliez brûler -est trop vert, et il l'éteindroit. (Septembre ou octobre 1522.)» - -Marguerite ne peut se relever dans les années suivantes, avouant -qu'elle _n'a aucun goût_, qu'elle ne peut _commencer à désirer_ (les -choses divines). Elle signe: _La vivante en mort_, ou encore: _Votre -vieille mère_. - -Cette vieillesse d'une jeune reine qui ne peut se relever fait un -contraste frappant avec la jeune vigueur dont le peuple, à la veille -des plus terribles malheurs, sous le coup des guerres anglaises qui -allaient recommencer, reportait son coeur vers Dieu. Lefebvre -d'Étaples, à Meaux, traduisit le Nouveau Testament. Pour la première -fois, la foule se mit à marcher sans le prêtre, appuyée sur le livre -seul, sur elle-même, sur ses propres chants, sur les psaumes, tout à -l'heure traduits. - -Chant sublime de résignation. Parmi les crimes et les fautes de ceux -qui mènent le monde, parmi les calamités publiques qui commencent à -l'envelopper, le peuple n'accuse que lui, ses fautes, ses démérites. -Il loue Dieu, et d'un humble coeur, n'exige rien de la Justice, et se -remet tout à la Grâce. - - - - -CHAPITRE IX - -LE CONNÉTABLE DE BOURBON[15] - -[Note 15: Les documents officiels (Le Glay, Weiss, Lanz, etc.) -donnèrent peu ou rien, sauf la minute informe du traité de Bourbon -avec l'empereur (dans les papiers de Granvelle). Heureusement toutes -les dates et le beau récit de la page 147 nous sont fournis par -Turner, d'après les _Mss_. anglais.--Un fait très-grave et inconnu se -trouve dans une pièce inédite de nos Archives. C'est qu'au moment où -Bourbon quitta si brusquement le roi et fut suivi des nobles, le Grand -Conseil frappa un coup sur la noblesse en condamnant à mort Charles de -Caesmes, seigneur de Lucé, et ses adhérents, pour rapt et inceste -commis en la personne de Gabrielle d'Harcourt. _Archives, J. 903, -arrêt du 17 mars 1523._] - -1521-1524 - - -On a vu dans quel état de dénûment la guerre avait surpris le prodigue -et imprévoyant François Ier, sans argent et sans armée, pour tout -trésor ayant la promesse d'un emprunt, une parole des banquiers -florentins, qui promirent au roi et prêtèrent à l'Empereur. - -Aux Conférences de Calais, Gattinara, jetant les masques, traita les -gens du roi de France comme ceux d'un homme perdu. - -Les Italiens en jugèrent ainsi, et Léon X, qui avait appelé les -Français, traita avec les Espagnols. Le 1er juillet, en consistoire, -il nomma général des armées de l'Église le jeune marquis de Mantoue, -Frédéric II, qui, ayant épousé l'héritière de Montferrat, attendait de -l'Empereur cet important fief d'Empire. Les Gonzague, longtemps -incertains, furent dès lors fixés sans retour. - -Leur cousin, Bourbon (Montpensier-Gonzague), le connétable de Bourbon, -parent aussi des Croy, entre en rapport avec ceux-ci en novembre ou -décembre de la même année. Ayant emporté d'assaut la ville d'Hesdin, -il y avait trouvé la comtesse de Roeulx, dame de Croy, sa cousine. -Soit qu'elle ait ébranlé déjà sa fidélité, soit qu'il ait jugé de -lui-même qu'il fallait ménager l'Empereur que les Croy gouvernaient, -il ne retint point cette prisonnière importante, et lui fit la -galanterie de la renvoyer sans rançon. - -Ce mystérieux personnage qui avait tant de parents parmi les ennemis -de la France, fut jugé, comme on a vu, très-dangereux par Henri VIII. -Louis XII l'avait cru tel, et pourtant avait fait sa fortune. François -Ier, qui y mit le comble, ne s'en défiait pas moins. Examinons ses -origines. - -Fils d'une Italienne, d'un Gonzague, il était, de sa mère, tout -Gonzague, fort peu Montpensier. - -Les Montpensier sortaient du troisième fils d'un Bourbon; les -Bourbons comme on sait, descendent d'un sixième fils de saint Louis. -Cette branche, peu riche, était vouée à la guerre; ils servaient de -généraux. Le père du connétable mourut vice-roi de Naples. - -Autre n'était la position des Gonzague, marquis de Mantoue. N'ayant -qu'une place, mais forte, qui est la première de l'Italie, ils -gagnaient en se louant comme généraux, aux papes, à Venise, au roi de -France. Princes et condottieri (comme les duc d'Urbin et de Ferrare), -ils faisaient, ils vendaient des soldats, les disciplinant, puis les -cédant pour quelque argent. Si petits, ils n'en avaient pas moins une -ambition immense, des vues lointaines et ténébreuses. Ils avaient -alliance avec le sultan, alliance en Allemagne, dans les pays riches -en soldats, où l'homme est à bon marché. Ils avaient marié de leurs -filles aux princes soldats de Wurtemberg et de Brandebourg, une en -France à ces Montpensier. Plus tard, un Gonzague, devenu, par mariage, -duc de Nevers, figura dans nos guerres civiles. - -Leur prévision les servit bien. Les Montpensier, pour être cadets de -cadets, n'en avaient pas moins de belles chances. Les races princières -s'usant si vite, ils pouvaient se trouver bientôt derniers héritiers -des Bourbons; et (qui sait?), comme Bourbons, peut-être arriver -jusqu'au trône. - -Tous ces cadets ne rêvaient d'autre chose. On le voit par leurs -devises. Berri (frère de Charles V): _Le temps viendra._ Bourgogne: -_J'ai hâte._ Bourbon: _Espérance._ Bourbon-Albret: _Ce qui doit être -ne peut manquer._ - -Le prévoyant Louis XI, ayant fauché les autres, avait laissé, non sans -regret, ces Bourbons debout. Il voyait que l'aîné mourait, et au -cadet, Pierre de Beaujeu, pour le ruiner plus sûrement, il avait donné -sa fille. Pierre, vieux, faible, maladif, était médiocre en tous sens. -Le bon roi calcula «qu'à nourrir les enfants qui en viendraient, la -dépense ne serait pas forte.» Il tira de Pierre l'engagement précis -qu'à sa mort tout reviendrait au roi. - -Il avait calculé sans sa fille, autre Louis XI, non moins absolue que -son père, qui, pensant bien que son frère, le petit Charles VIII, lui -échapperait bientôt, voulut se garder un royaume dans le royaume, en -maintenant cette puissance de Bourbon que, par elle, Louis XI avait -compté détruire. Elle fit signer à son frère des lettres qui -annulaient son contrat de mariage. - -De ce triste mariage, il y avait pourtant une fille, faible et -contrefaite. On ne la maria pas moins au second fils d'un Montpensier, -Charles (Montpensier-Gonzague), orphelin de père et de mère, qu'Anne -de Beaujeu adopta, éleva, et dont elle fit l'homme brillant, dangereux -et fatal, qui faillit perdre la France. - -Rien ne fut plus irrégulier. La petite fille, bossue, qui n'avait pas -quatorze ans, fit à son jeune mari la donation de cette succession -immense qui, autrement, revenait à la couronne. Cela eut lieu en -février 1504, pendant la maladie de Louis XII, dans ce fatal entr'acte -de son règne où la reine Anne de Bretagne conclut brusquement le -traité de Blois, qui donnait sa fille et la France à Charles-Quint. -Dans ce beau projet, cette folle, qui avait besoin d'appui, s'assura -celui de l'autre Anne (Anne de Beaujeu) en permettant l'autre folie, -celle de transmettre à ce Charles, moitié Italien, le dernier des -grands fiefs de France. - -Deux actes insensés et coupables, l'un en grand, l'autre en petit. Les -résultats furent analogues. Charles-Quint se souvint toujours qu'il -avait eu la France en dot. Et Charles de Bourbon, devenu souverain -dans sept provinces, fut, par cette fortune monstrueuse, par une -éducation de frénétique orgueil, mené au rêve atroce de mettre la -France en morceaux. - -Le bon homme Louis XII, revenu à lui, déchira le traité de Blois. Mais -il n'osa déchirer le contrat de mariage des Bourbons; il craignit la -vieille fille de Louis XI. Il n'aimait pas beaucoup cette enfant -taciturne, secouait la tête et disait: «Rien de pis que l'eau qui -dort.» Il lui donna cependant, à la bataille d'Agnadel, l'honneur du -plus beau coup d'épée, de charger en flanc l'armée italienne, ce qui -décida la victoire. - -Dans le danger de la France, en 1513, cet homme de vingt-quatre ans -montra beaucoup de sang-froid, de capacité. Nommé lieutenant du roi en -Bourgogne, à l'avant-garde de la France du côté des Suisses, au moment -où ils s'éloignaient, il devait garnir les places et les réparer, -enfin fermer si bien la porte qu'ils ne fussent pas tentés de revenir. -Il le fit à merveille, contint les gens de guerre, pacifia les -campagnes, établit un _maximum_ modéré et raisonnable auquel le soldat -devait acheter, au lieu de prendre pour rien. Cela lui gagna fort le -peuple, et tellement le bon Louis XII, qu'il eut envie de le faire -connétable, d'en faire l'ami et l'appui de son successeur François -Ier. - -Il n'était pas sans inquiétude. Sa femme Anne de Bretagne (qui vivait -encore) gardait toujours son coupable roman du traité de Blois, de -donner sa fille et le royaume au petit-fils de l'Empereur. Si elle se -fût entendue pour cela avec Anne de Beaujeu, comme en 1504, l'étranger -très-probablement eût régné en France. Louis XII fit venir celle-ci, -la gagna contre sa femme, en lui promettant de rétablir pour son fils -adoptif la charge de connétable. - -Rien, sans cela, n'excuserait Louis XII d'une chose si imprudente. Le -connétable, roi de l'armée, avait un pouvoir si absolu, que le roi -même, en campagne, ne pouvait rien ordonner que par lui. Absurde -pouvoir, et toujours fatal, qui irritait l'envie (d'où l'assassinat de -Clisson), ou qui tentait la trahison (d'où la tragédie de Saint-Pol). -Louis XI n'eut garde de refaire un connétable. La régente en fit un, -honorifique, son beau-frère, vieux, malade et paralytique, toujours au -lit. Mais, ici, en faire un, jeune, et de telle puissance, donner -cette royauté militaire à celui qui avait déjà contre le roi une -souveraineté féodale, c'était l'acte le plus téméraire. - -Était-il sûr que Louis XII l'eût voulu sérieusement, et l'avait écrit? -J'en doute. De toute façon, le nouveau roi n'en devait tenir compte. -Mais l'Italien, plus fin, ami et camarade du même âge, l'avait -habilement enlacé. Il avait pris pour le lier un moyen très-direct; il -saisit le fils par la mère. Tendre et crédule, malgré son âge, la -Savoyarde se crut déjà sa femme, et lui mit au doigt son anneau. Cet -anneau entraînait l'épée de connétable. À lui maintenant, avec cette -épée, de se faire son chemin. Il flatta le fils et la mère par la -devise: «À toujours mais!» en écrivant une tout autre sous son épée: -«_Penetrabit._ (Elle entrera).» - -Les Suisses, comme on l'a vu, nous surprirent à Marignan; on vainquit -à la longue. La chose fit plus d'honneur à la bravoure du connétable -qu'à sa prévoyance. Il brilla comme homme d'armes, eut un cheval tué, -et fit plusieurs belles charges. François Ier lui donna le poste de -haute confiance, la garde de sa conquête. L'année même, 1515, Bourbon -fit chez lui, près de Moulins, la fondation d'un couvent en mémoire de -la victoire «qui était restée au roi _et à lui_ Bourbon, et qui avait -ôté aux Suisses leur titre de _châtieurs_ de rois.» - -Cet acte, s'il fut connu, ne fit pas plaisir à François Ier, encore -moins l'espèce de code militaire qu'il fit, en profitant des lumières -de La Trémouille et La Palice, chose utile, mais qui mettait les gens -de guerre dans la main du connétable, de ses prévôts et maréchaux. - -Autre grief: le train royal, l'armée de serviteurs dont le connétable -était entouré. À la naissance de son enfant, dont le roi fut parrain, -François Ier le vit servi à table par 500 gentilshommes en habit de -velours. Et ce n'était pas un vain luxe, c'était une force. L'élève -d'Anne de Beaujeu, de la fille de Louis XI, avait des vues sérieuses. -Cette clientèle était grave et choisie, propre à le servir dans les -grandes affaires, tel de la main, tel de la tête: les Arnaud, plus -tard si célèbres, les l'Hôpital, le gendre de Philippe de Commines, -les Chiverny, et autres qui ont marqué bientôt. Il y avait aussi des -hommes d'épée, bouillants et de main trop rapide, entre autres ce -Pompéran qui tua un homme du roi, et qui, sauvé par lui, eut le -sinistre honneur de le désarmer à Pavie. - -Il faut voir l'énormité du royaume que ce Bourbon avait en France. Il -réunissait deux duchés, quatre comtés, deux vicomtés, un nombre infini -de châtellenies et de seigneuries. - -Son bizarre empire ne comprenait pas seulement le grand fief central -et massif de Bourbonnais, Auvergne et Marche (plusieurs départements), -mais des positions excentriques fort importantes, le Beaujolais, le -Forez, les Dombes, trois anneaux pour enserrer Lyon, les rudes -montagnes d'Ardèche, Gien pour dominer la Loire, puis, tout au nord, -Clermont et Beauvoisis. On comprend à peine un damier de pièces si -hétérogènes. Ce qui l'explique, c'est qu'une bonne partie venait des -confiscations diverses de Louis XI, qu'il mit aux mains qu'il croyait -sûres, celles de sa fille et de son gendre. Sinistres dépouilles des -Armagnac et autres, prises aux traîtres, et qui firent des traîtres. - -Tel était l'effet naturel des apanages féodaux, constitués par la -royauté. Toujours à recommencer. Les plus sages précautions -n'engendraient que la guerre civile. - -Comme si ce monstre de puissance n'eût pas été assez à craindre, la -furieuse folie d'une femme galante, à la force féodale, ajouta celle -de l'argent. Elle le traita en mari, lui donnant, sur des finances -entamées par une grande guerre européenne, trois ou quatre pensions -princières: connétable, 24,000 livres; chambrier, 14,000; 24,000 comme -gouverneur de Languedoc; 14,000 à prélever sur les tailles du -Bourbonnais. Des facilités inouïes pour y ajouter; en une fois, il se -fit voter par la pauvre Auvergne une somme de 50,000 livres! Il faut -décupler tout cela, pour la différence de valeur monétaire; puis -apprécier qu'en ces temps, relativement si misérables, l'argent avait -une puissance incalculable. - -Plus sot que sa mère n'était folle, le roi le mit en Milanais, près -Marignan, lui laissa la conquête, établit l'Italien en pleine Italie, -près de Mantoue et des Gonzague. Toutes les bandes errantes de soldats -à vendre eussent afflué près de lui, et d'Italie et d'Allemagne. -Bientôt, dans ce connétable de France on eût eu un roi des Lombards. - -Ce qui devait le retenir, c'est que le roi n'avait pas d'enfant mâle. -Il pouvait être héritier, être à la fois, par une situation bizarre, -beau-père et fils adoptif du roi. En 1518, naquit un Dauphin, et alors -tournant le dos à la mère du roi, il voulut Renée de France, fille du -roi Louis XII; il eût pu un jour ou l'autre soutenir qu'elle -représentait la branche aînée des Valois, écarter François Ier qui, de -la branche d'Angoulême, n'avait que le droit d'un cadet. Pour cela, -que fallait-il? Annuler la loi salique, en quoi il aurait été -applaudi, aidé de son cousin Charles-Quint et de tous les princes qui -avaient eu dans leur famille des filles de la maison de France. - -Louise, désespérée, pour exercer sur l'infidèle une contrainte -salutaire, avait imaginé d'abord de supprimer ses pensions. Le roi, en -1521, soit défiance, soit jalousie, lui ôta l'un des priviléges du -connétable, le droit de mener l'avant-garde, de conduire l'armée où et -comme il voulait. François Ier y était en personne, et ne s'en remit -qu'à un homme plus sûr, son beau-frère, le duc d'Alençon. - -La trahison eut dès lors un prétexte. Madame de Roeulx, prise dans -Hesdin, dut entamer la négociation. Elle était des Croy, et ceux-ci, -en concurrence avec Marguerite d'Autriche, auprès de Charles-Quint, -tellement primés par elle dans l'intrigue électorale, durent saisir -avidement la première lueur d'une affaire qui devait les relever -tellement près du maître. Le premier prince du sang! le seul resté des -grands vassaux! le connétable de France! Trois hommes en un, donnés à -l'Empereur!... Mais ce n'était rien encore. Par ces trois titres, -Bourbon était moins que par la popularité qu'il avait dans les robes -longues. Les parlements de Paris, de Provence, comme on va voir, lui -étaient favorables. Des magistrats respectés, un Budé, lui dédiaient -leurs livres. Tranchons le mot, il avait pour lui le germe du parti -qu'on eût appelé, à une époque, le parti de la liberté. Chance énorme! -Charles-Quint, au nom des libertés publiques, eût fait délibérer, -voter, les meilleurs citoyens de France pour la ruine de la France et -le triomphe de l'étranger. - -On a voulu ne voir rien de plus que la vengeance d'une femme dans le -grand procès commencé, au nom de Louise, le 12 août 1522, comme -héritière des biens de la maison de Bourbon. Sans dire qu'elle n'y fut -pour rien, je suis porté à croire qu'il y eut aussi autre chose; -qu'un homme, visiblement le centre des mécontents, un cousin de -Charles-Quint, parent des Croy, des Gonzague, parut assez dangereux -pour qu'on entreprît de le ruiner. - -Quel était son droit? un seul: la donation _de sa femme_, donation -d'une enfant _de moins de quatorze ans_; donation de biens, non tous -patrimoniaux, mais, en bonne partie, biens condamnés, dont Louis XI -avait donné _un usufruit_. - -Quel était le droit de la mère du roi? Comme _nièce du dernier duc de -Bourbon_, elle était l'incontestable héritière des biens spéciaux de -cette maison, souvent transmis par les femmes au XIIIe siècle, et même -récemment par Suzanne de Beaujeu. Seule rejeton des aînés, elle -passait évidemment avec les Montpensier, descendus d'un cadet. - -Il y avait un troisième héritier, il est vrai, bien autrement -autorisé, qui eût dû réclamer, et de qui tout fief a dérivé: la -France. - -Cette affaire fut un grand coup pour la vieille Anne de Beaujeu, -coupable d'avoir rétabli, contre la volonté de son père, cette -dangereuse puissance. Ce fut comme si l'ombre de Louis XI fût venue -lui demander compte de ses dons si mal employés. Elle en creva de rage -et de dépit (14 novembre 1522). - -Sa mort précipitait les choses. Elle laissait des fiefs personnels -qui, sans procès ni jugement, revenaient d'eux-mêmes à la couronne. -C'étaient Gien, passage important de la Loire, et deux positions -militaires des montagnes de l'Auvergne, Carlat, Murat, arrachées à -grand'peine par Louis XI aux Armagnacs, et données par lui, non pas -aux Bourbons, mais à son _alter ego_, à sa fille Anne de France. À quel -titre le connétable les eût-il gardés? On ne le voit pas. Mais il lui -coûtait de les rendre, incorporés qu'ils étaient depuis trente ans au -royaume des Bourbons. Gien était son avant-garde sur la Loire. Les -fiefs d'Auvergne étaient son fort. Ces pays, sauvages encore au temps -de Louis XIV (V. Mémoires de Fléchier), qu'étaient-ils au XIVe siècle? -C'était à l'entrée de l'Auvergne, dans le fort château de Chantelle -qui lie l'Auvergne au Bourbonnais que la maison de Bourbon avait son -trésor, ses joyaux. De là, elle veillait les quatre routes (qui vont -aussi en Languedoc). Elle avait de patrimoine ce qu'on appelait le -_Delphinat_ d'Auvergne, et par mariage elle avait essayé d'avoir aussi -le _comté_. Mais la dernière héritière fut donnée par Louis XII à son -homme Jean Stuart, duc d'Albany, et la puissance royale établie en -basse Auvergne. Bourbon défendait la haute, qui allait lui échapper. - -Nul traité, nul mariage, ne pouvait prévenir ce coup. Le premier -démembrement allait commencer, la première pierre tomber du grand -édifice, grand en lui-même et plus grand comme dernière et suprême -ruine du monde féodal. C'était comme une tour qui en restait au centre -de la France. J'appelle ainsi la maison de Bourbon. Elle ne pouvait -consentir à tomber qu'en se transformant, devenant le trône de France. - -Bourbon franchit le pas que, depuis un an, sans nul doute, les Croy -l'engageaient à faire; il envoya à Madrid et demanda la soeur de -l'Empereur, l'invasion de la France par les impériaux et les Anglais. - -Le 14 janvier 1523, Thomas Boleyn, envoyé d'Henri VIII à Madrid, écrit -à Londres qu'on en confère. Les instructions que Wolsey envoie en -réponse, reproduisant les motifs que mettait en avant Bourbon, disent -«que ce vertueux prince, voyant la mauvaise conduite du roi et -l'énormité des abus, veut réformer le royaume et soulager le pauvre -peuple.» Henri VIII, comme Henri V et la pieuse maison de Lancastre, -aurait volontiers travaillé avec Bourbon à cette réforme de la France. - -Je ne doute aucunement que les gens graves et de mérite qui tenaient -pour le connétable n'aient envisagé ainsi les choses. C'est la fausse -situation où tant de fois s'est vue la France, toute personnifiée dans -un roi. Les fautes, les crimes de ce roi, on ne pouvait rien y faire -que par cette médecine atroce qui équivalait à un suicide: l'appel au -sauveur étranger. C'est-à-dire que, pour soigner et guérir la France, -on n'avait remède que de l'anéantir. - -C'était une indigne ironie de proposer pour médecins ceux qui étaient -le mal même: les grands qui, aux états de 1484, s'étaient hardiment -présentés. Mais la France n'en voulut pas, aimant mieux encore un -tyran: la fille de Louis XI. - -L'ironie n'était guère moins grande de prendre pour médecins du -royaume les parlementaires, hier procureurs, hommes de ruse et -d'avarice, têtes dures et étroites, que la pratique, les sacs -poudreux, les petits vols, n'avaient point du tout préparés à se faire -les tuteurs des rois. - -Les _Chats fourrés_ de Rabelais, et les seigneurs _Humeveines_ (les -buveurs du sang du peuple), qu'il a mis sur une même ligne, dans sa -verve révolutionnaire, c'était la base où s'appuyait la réforme de -Bourbon. Pour amender le _prodigue_ (prodigus et furiosus) qui -dévastait nos finances, un bon conseil de famille allait s'assembler -où ne siégeraient que des Français, le Français Charles-Quint (né -Bourgogne et Bourbon), le Français Henri VIII (descendu d'une fille de -Philippe le Bel), tous deux venant de saint Louis. - -Les juges et les hommes d'épée, brouillés depuis deux cents ans, -venaient d'être réconciliés par le roi même, par la _cour_ et la haine -qu'elle inspirait: la _cour_, institution nouvelle, jusque-là -inconnue, la _cour_ qui ne voyait qu'elle et méprisait le reste, la -noblesse autant que le peuple; une cour de dames surtout: toute place, -toute pension donnée dans un cercle de favorites, toute la monarchie -devenue le _royaume de la grâce_. Les parlementaires et les nobles -jusque-là se disputaient les biens d'Église qu'un semblant d'élection -leur donnait ou à leurs valets. Le roi les mit d'accord par son traité -avec le pape, donna les écailles aux plaideurs, garda l'huître. Dès -lors, toute chose alla au hasard, parfois aux serviteurs utiles, -souvent aux femmes aimables qui enlevaient par un sourire les grâces -du Saint-Esprit; un envoyé au Turc était payé d'un évêché; une -maîtresse, pour ses trois frères, en gagna trois, etc. - -Là était la plaie profonde au coeur des parlementaires, des -universitaires, des nobles. - -Les premiers, sous prétexte d'une enquête nécessaire, s'étaient -ordonné à eux-mêmes d'aller à Moulins chez le duc. On peut deviner -assez comment ce prince magnifique les reçut et les caressa, leur -soumettant sans doute ses idées sur le bien public et regrettant de ne -pouvoir les voir exécutées par eux. - -Au retour, en décembre 1522, au milieu d'un rude hiver, d'une grande -misère publique, s'associant à la vive irritation de Paris, ils -essayèrent par remontrances leur révolution timide, tâtèrent le roi, -envoyèrent des plaintes au chancelier qui, durement, sans hésiter, mit -leurs députés en prison. Le peuple ne bougea pas. - -Les parlementaires ainsi repoussés, c'était aux nobles à essayer. Il -le firent en mars. Bourbon était à Paris _pour solliciter son procès_. -On mit en avant un homme épousé pour tâter le roi encore. Jean de La -Brosse, qui avait l'héritière de Penthièvre, avait cédé ses droits à -Louis XI, qui lui paya pension. Charles VIII, Louis XII, François Ier -tinrent la cession bonne, ne se souciant point de remettre en main -féodale le nord de la Bretagne, une si belle descente aux Anglais. Les -La Brosse suivaient le roi comme son ombre, en réclamant toujours. -Dans ce moment critique où l'on put croire qu'il faiblirait, La Brosse -reproduit la demande. Le roi reproduit son refus. La Brosse alors, -s'enhardissant, dit: «Monseigneur, il me faudra chercher parti hors du -royaume.--Comme tu voudras, La Brosse.» Ce fut la réponse de François -Ier. - -Elle dut faire plaisir à Bourbon. Beaucoup de nobles se serraient -autour de lui, un Saint-Vallier, un Escars, un La Vauguyon, un -Lafayette, entre autres. Le dernier officier distingué d'artillerie, -le premier hautement apparenté, allié aux Brézé qui, de père en fils, -étaient sénéchaux de Normandie. La fille de Saint-Vallier, savante, -accomplie (de grâce, sinon de coeur), la fameuse Diane de Poitiers, -déjà en renom, avait épousé Louis de Brézé, petit-fils de Charles VII -et d'Agnès Sorel. Saint-Vallier, capitaine de cent gentilshommes de la -maison du roi, avait, par cette charge, des occasions faciles de tuer -ou de livrer son maître. - -Un autre partisan de Bourbon, c'était la reine elle-même qui, ne -voyant que la famille, l'aurait voulu pour sa soeur. «Un jour qu'elle -dînait seule, Bourbon se trouvant là, elle lui dit de s'asseoir, de -dîner avec elle. Le roi survient. Bourbon veut se lever. «Non, -_monseigneur_, restez assis, lui dit le roi. Eh bien! il est donc -vrai? vous vous mariez?--Non, Sire.--Je le sais, j'en suis sûr. Je -sais vos trafics avec l'Empereur... Qu'il vous souvienne bien de ce -que je dis là...--Sire, vous me menacez! Je n'ai pas mérité d'être -traité ainsi.» - -Le duc, après le dîner, partit, mais non pas seul: toute la noblesse -le suivit. - - - - -CHAPITRE X - -LA DÉFECTION DU CONNÉTABLE.--SON INVASION - -1523-1524 - - -C'est Charles-Quint lui-même qui fit le récit à Thomas Boleyn. -Celui-ci trouvait étonnant que le roi ayant lâché une telle parole, il -eût laissé partir le duc. L'Empereur ajouta: «Il n'aurait pu l'en -empêcher; tous les grands personnages sont pour lui.» - -Bourbon prit pour quitter Paris un prétexte fort populaire, celui de -donner la chasse aux bandits du Nord qui empêchaient les denrées -d'arriver. Mais dans le centre du royaume, en Auvergne, en Poitou, en -Bourbonnais, il n'y avait pas moins de brigands, et plus organisés. -C'était une armée véritable; leur chef, _le roi Guillot_, avait des -trésoriers, percevait des impôts. Ce roi était un gentilhomme du -Bourbonnais, nommé Montelon (Montholon?). Il est fort difficile de -distinguer si ce chef, sorti des pays de Bourbon, était bien un -brigand, ou un de ses partisans qui fit feu avant l'ordre. Quoi qu'il -en soit, Bourbon eût aliéné tous les siens (les grands et les -parlementaires), s'il n'eût comprimé cette Jacquerie. - -À Paris même où le roi était en personne avec la cour, il y avait -tumulte, des rixes et des batteries, des gens tués. Le roi fit dresser -des potences aux portes de l'hôtel royal, et elles furent enlevées la -nuit par des gens armés. Il semble qu'il s'en soit pris au Parlement, -qui avait en effet la meilleure partie de la police. Il y tint un lit -de justice, parla fort durement, et, rappelant des temps peu -honorables au Parlement, dit que, lui vivant, on ne reverrait pas les -temps de Charles VII (30 juin 1523). - -_Le roi Guillot_ étant pris et amené, son procès marqua mieux encore -la discorde et l'irritation. Le Parlement ne voulut y voir qu'un -bandit et un gentilhomme. La cour aggrava son supplice, comme celui -d'un rebelle coupable de haute trahison. La sentence disait qu'il -serait décapité, puis écartelé. Le bourreau, non sans ordre, fit la -chose à rebours, l'écartela vivant (29 juillet). - -Le Parlement mit le bourreau en prison. Le 1er août, où il devait -juger le grand procès de la succession de Bourbon, il refusa, se dit -incompétent, et renvoya la chose au conseil, c'est-à-dire au roi; -faisant entendre que, dans ce temps de violence, il n'y avait plus de -justice. - -Depuis le mois de mai, Bourbon s'était retiré et négociait avec -l'Espagne et l'Angleterre. Nous devons aux dépêches anglaises -(très-bien extraites par Turner) de pouvoir dater avec précision tous -les actes de cette négociation souterraine. Trop en vue à Moulins, au -milieu de sa cour, il allait souvent en Savoie et en Bresse; et c'est -de là qu'il écrivait, là qu'il recevait les agents étrangers qui -n'eussent pu pénétrer en France. La Savoie nous était ennemie, malgré -la parenté, le roi l'empêchant de créer des évêchés qui l'auraient -affranchie du siége de Lyon. C'est d'Annecy en Savoie que, le 12 mai, -Bourbon envoie à Wolsey. C'est à Bourg, sur terre savoyarde, qu'il -reçoit, le 31 juillet, Beaurain (de Croy), fils de la dame de Roeulx, -agent de l'Empereur. - -Les difficultés étaient celle-ci. L'Empereur et l'Angleterre avaient -deux intérêts contraires. Et le parti français qui soutenait Bourbon -en avait un troisième. Comment les concilier? - -L'Empereur, avec sa soeur, eût donné deux cent mille écus d'or, mais -_après que Bourbon aurait agi_. Sa défiance ajournait, retenait -justement ce qui donnait moyen d'agir. L'Anglais, non moins -déraisonnable, eût payé sur-le-champ, mais _à condition qu'il le -reconnût roi de France_, à condition qu'il se brouillât et avec -l'Empereur et avec la France même. - -Il est évident que les Anglais se croyaient encore en 1400, qu'ils -ignoraient la haine qu'ils inspiraient depuis les guerres de Charles -VI, et la force nouvelle du sentiment français, la vive personnalité -de la France, son horreur du joug étranger. - -Bourbon, pour n'avoir pas de maître, s'en fût volontiers donné deux. -Il semble qu'il ait cru faire deux dupes qui feraient la dépense, pour -qu'il eût le profit. Le roi détrôné ou tué, le Parlement eût déclaré -sans doute que la France voulait un roi français. - -Le traité, rédigé à Bourg entre Beaurain et Bourbon (Négoc. Autr. II, -589), est bien de gens qui veulent se tromper les uns les autres. - -L'Empereur donne sa soeur, et la retient, ajoutant prudemment: «Si -elle y veut entendre,» ce qui le laisse maître de faire ce qu'il -voudra. Cette soeur, veuve du roi de Portugal, du maître des Indes, -avait, outre sa dot, six cent mille écus de joyaux. - -La France sera-t-elle démembrée? Oui, eût dit Charles-Quint. Non, eût -dit Henri VIII, qui voulait le tout. - -L'Espagnol semble accepter Bourbon pour allié. L'Anglais le veut -vassal, exige son serment. Là-dessus, Bourbon s'en remet «à ce que -décidera l'Empereur.» - -Les deux rois entreront par le midi et l'ouest, Bourbon par l'est avec -des Allemands. Où ira-t-il? «Au lieu le plus propice pour mieux -besogner.» Mais l'Anglais exige qu'en cas de bataille il lui amène ses -troupes et celles de l'Empereur. - -Bourbon, avec l'argent des rois, lèvera dix mille Allemands pour -guerroyer avec eux et _autres_ gens de guerre. - -Ces _autres_, ce sont ses vassaux, c'est le ban et l'arrière-ban qu'il -pouvait lever dans ses fiefs (jusqu'à quarante mille hommes). - -Ces _autres_, ce sont les mécontents innombrables, qui ne manqueront -pas de se joindre à lui pour renverser François Ier. Enfin, c'est la -France elle-même, lasse décidément des Valois, qui passera aux -Bourbons; menée à eux par ses parlements. - -Mais pour cela il fallait rester libre, surtout ne pas se faire -Anglais. Bourbon voulait éluder le serment qu'exigeait Henri VIII. Il -refusa la Toison d'Or, que Charles-Quint voulait lui imposer, et qui -impliquait le serment à l'Espagne. - -Les Anglais n'en démordirent pas, et tirèrent de lui une promesse -verbale. On s'arrangea. Les rois brûlaient d'agir. Le moment semblait -admirable. Les envoyés anglais écrivaient à Wolsey: «Il n'y a jamais -eu de roi si haï que celui-ci. Il est dans la dernière pauvreté et la -plus grande alarme. Il ne peut emprunter. Et il a tant tiré d'argent, -que, s'il en lève encore, il met tout contre lui.» - -On promit à Bourbon qu'avant le 1er septembre, on agirait de tous -côtés à la fois. - -Marguerite d'Autriche ne pouvait le croire. Elle pensait que le temps -manquerait, que Bourbon éclaterait trop tôt et se perdrait. Ce fut -tout le contraire. D'Espagne et d'Angleterre, la passion fut telle, -que tout fut prêt avant l'heure dite. - -L'argent anglais était déjà à Bâle, ou plutôt le crédit anglais. La -banque seule dut encore accomplir ce singulier miracle d'envelopper la -France d'armées improvisées. - -Les lansquenets, levés par cet argent, passent le Rhin le 26 août, -traversent la Franche-Comté, touchent la Lorraine (1er septembre), -vont entrer en Champagne. Du 23 au 30 août, les Anglais débarquent à -Calais, et le 4 septembre s'entendent avec les Flamands pour leur -invasion commune. - -Le 6 septembre, les Espagnols entrent en France. - -Ponctualité admirable, excessive. Bourbon écrivait le 20 août qu'on -n'allât pas trop vite, qu'il n'éclaterait que dans dix jours au plus. -Les Anglais, à Calais, restent donc inactifs. Les Allemands, déjà loin -vers l'ouest, rétrogradent un moment vers l'est, pour n'agir pas trop -tôt. - -La conduite de François Ier est étonnante. Dans un si grand danger, il -regardait vers l'Italie. Il y appelait sa noblesse. - -Il se fiait à trois choses peu sûres. D'une part, il préparait une -flotte au duc d'Albany pour passer en Écosse, entraîner l'Écosse sur -l'Angleterre, détrôner Henri VIII. Mais, la chose eût-elle réussi, -elle eût eu lieu trop tard. Les Anglais détruisirent la flotte. - -En même temps, il avait à Londres un très-secret agent par lequel il -tâchait de regagner Wolsey. - -On dira qu'il ignorait l'immensité de son péril, l'attaque -universelle. Mais il voyait, du moins, l'imminente descente anglaise. - -Quoi qu'il en soit, sa folie même lui tourna bien. En appelant ce -qu'il avait de force vers les Alpes, il traversait le Bourbonnais. -Dans ce passage continuel de la gendarmerie française, Bourbon ne -pouvait éclater. Il lui fallait attendre que le roi eût passé les -monts pour se lever derrière, lui couper le retour, le tenir, -l'écraser, entre la révolte et l'ennemi. - -Autre chose qui servit le roi. Il n'avait pas d'armée soldée. Il avait -envoyé faire des levées en Suisse. Il fallait bien attendre. Donc, il -allait à petites journées, et, sans le savoir, par cette lenteur, il -désolait Bourbon, qui avait cru le voir partir en août. Cela obligeait -celui-ci à jouer la plus triste comédie: il s'alita, contrefit le -malade. - -Le roi voulait, à tout prix, l'emmener, et, le voyant d'ailleurs -tellement appuyé et fort, il penchait vers un accommodement. Il paraît -qu'il lui eût laissé la jouissance viagère de ses fiefs, s'il eût -épousé la soeur de Louise de Savoie et se fût ainsi remis dans leurs -mains. Il avait annoncé au parlement qu'il laissait sa mère régente, -et que le connétable serait _lieutenant du royaume_; titre d'honneur -et nominal, puisqu'il l'emmenait en Italie. - -Le roi n'était encore qu'en Nivernais, quand il reçut de sa mère la -lettre la plus effrayante: - -«Un des plus gros personnages et du sang royal vouloit livrer l'Estat; -et même il y avoit dessein sur la vie du roi.» - -La reine avait dans ses mains deux gentilshommes normands, nourris -dans la maison de Bourbon, qu'un agent de la conspiration y avait -engagés. Épouvantés des maux qui pouvaient frapper le royaume, ils -s'en étaient confessés, en autorisant le prêtre à avertir Brézé, le -sénéchal de Normandie. Brézé était le gendre de Saint-Vallier, l'un -des plus compromis. Cependant, il envoya les deux hommes à la reine. - -Le roi n'avait que quelques cavaliers, et justement une compagnie -très-suspecte. Il attendit pour avancer qu'on lui eût amené des -lansquenets. Il entra alors à Moulins, mit ses soldats aux portes et -alla loger chez le duc. - -Le faux malade, interrogé, n'osa nier cette fois. Il avoua que -l'Empereur lui avait fait des ouvertures, et dit qu'il n'avait rien -voulu écrire, mais attendre le roi pour révéler tout. - -Le roi fit semblant de le croire, le rassura, lui dit qu'il n'avait -rien à craindre du procès, que, gagnant, perdant, on trouverait moyen -qu'il n'y eût point dommage. Il ajouta gaiement: «Je vous emmène en -Italie, et vous y aurez l'avant-garde, comme à Marignan.» Le malade -demanda quelques jours, ne pouvant supporter encore le mouvement de la -litière. Le roi partit, emportant une vaine promesse écrite, et lui -laissant un écuyer «pour l'informer de sa santé.» - -Ce surveillant l'incommodait. Il l'écarta en se mettant en route, et -l'envoyant au roi. Le roi renvoya l'écuyer. À la Palisse, le malade -fit le mourant; les cris, les pleurs des serviteurs, rien n'y fut -épargné. L'écuyer, réveillé la nuit par cette musique lamentable, se -laisse encore tromper, et part pour avertir le roi. Bourbon, du lit, -saute à cheval, et court, bride abattue, à son château de Chantelle. -Il apprenait que le Parlement, ayant la main forcée par la -dénonciation, ordonnait de saisir ses fiefs. - -Il entrait dans Chantelle, quand l'inévitable écuyer, que le roi avait -fort grondé, entra sur ses talons. Le connétable lui dit qu'il n'irait -pas à Lyon, que, de chez lui, plus à son aise, il saurait se -justifier. L'écuyer avouant qu'il avait ordre de ne pas le perdre de -vue, il vit le duc si irrité, et ses gens prêts à le pendre aux -créneaux, qu'il fut trop heureux de partir. - -C'était le 7 septembre; les Espagnols entraient en Gascogne, les -Allemands en Champagne. Il ne désespéra pas d'amuser encore le roi, -lui envoya un homme grave, l'évêque d'Autun, Chiverny, avec une lettre -où il promettait sur _l'honneur_ de le servir, si on lui rendait -seulement les biens propres de Bourbon. C'était abandonner le douaire -d'Anne de Beaujeu. - -L'évêque rencontra une forte gendarmerie qui l'arrêta. Quatre mille -hommes marchaient vers Chantelle. Bourbon s'enfuit dans la nuit du 9 -au 10, galopa au midi, prit l'habit de varlet, ferra ses chevaux à -rebours, n'emmenant avec lui qu'un homme, Pompéran, vêtu en archer. -Ils gagnèrent Brioude, le Puy, d'où, par les chaînes désertes du -Vivarais, ils arrivèrent au Rhône, en face de Vienne en Dauphiné. Au -pont de Vienne, le prétendu archer demande à un boucher si les -archers, ses camarades, gardaient le passage.--«Non.» Rassurés, ils -passèrent, non le pont, mais un bac qui était plus bas. - -Dans ce bac, des soldats reconnurent Pompéran. Alarmés, ils gagnèrent -les bois; puis, logèrent chez une vieille veuve qui leur donna -nouvelle alerte. Elle dit à Pompéran: - -«Ne seriez-vous pas de ceux _qui ont fait les fous_ avec M. de -Bourbon?» - -Le prévôt de l'hôtel n'était qu'à une lieue qui les cherchait. Ils en -firent six jusqu'au fond des montagnes. Ils voulaient gagner la -Savoie, joindre Suze, Gênes, s'embarquer pour l'Espagne. Mais tout -était plein de cavaliers. Rejetés encore vers le Rhône, à grand'peine -ils parvinrent à toucher la Franche-Comté. - -Ce qui étonne, c'est qu'il n'en bougea point. On comprend qu'il n'ait -pas voulu se faire tort près de son parti en s'allant joindre au roi -d'Espagne, encore moins aux Anglais. Mais comment ne joignit-il pas en -toute hâte ses Allemands que son secrétaire même avait levés pour lui, -et qui, par la Franche-Comté, avaient marché vers la Champagne? Là -était le grand coup, et rapide; en deux enjambées, on était à Paris. -Coup perfide, ils étaient entrés par la Comté, la province paisible -pour qui la bonne Marguerite obtenait toujours la neutralité, paix et -libre commerce au milieu de la guerre. Là, la France se croyait -couverte, et là, elle était vulnérable. Cette perfidie et ce calcul, -Bourbon en perdait tout le prix. - -Il reste en Comté près de trois mois: septembre, octobre, novembre. On -le voit par ses lettres. Personne ne s'en doutait. Ses amis le -cherchaient partout, jusqu'à la Corogne, en Espagne. - -Qu'attendait-il? - -Que la France vînt à lui. Elle ne bougeait pas. - -Nous le voyons le 21 octobre encore là, qui rassemble quelques -cavaliers pour envoyer à ses Allemands. Et nous l'y voyons en -novembre, envoyant aux Anglais un officier d'artillerie, Lafayette, -qui avait défendu Boulogne autrefois, et qui, cette fois, devait aider -les Anglais à le prendre. - -Les alliés avaient cru sottement n'attaquer qu'un roi. Ils trouvèrent -une nation. - -Du moins la France féodale, la France communale, s'unirent et -s'accordèrent pour repousser l'ennemi. Des armées régulières, pourvues -de tout, furent arrêtées ou retardées par ces résistances unanimes. À -Bayonne, tous, hommes, femmes, enfants, s'armèrent contre les -Espagnols, «et les poltrons devinrent hardis.» À l'est, les Allemands -pénétrèrent en Champagne; mais, n'ayant pas un cavalier pour courir le -pays, ne trouvant pas un homme qui leur fournît des vivres, ils -mouraient de faim. Le duc de Guise les coupa sur la Meuse, en tua bon -nombre, au grand amusement des dames lorraines qui, d'un château, en -eurent le spectacle et battaient des mains. - -Le grand danger était au nord, où 15,000 Anglais étaient aidés de -20,000 impériaux. À cette masse énorme, La Trémouille opposa la valeur -des Créquy et autres gentilshommes, la furieuse et désespérée -résistance des pauvres communes, suffisamment instruites de ce -qu'elles avaient à attendre par les atroces ravages de Nassau en 1521. - -Tout cela n'eût pas suffi sans les dissentiments des alliés. Mais -Wolsey et son maître voulaient des choses différentes. Henri ne -voulait pas qu'en plein automne, et les routes déjà gâtées, on -pénétrât en France. Il voulait un second Calais, prendre Boulogne, -rien de plus. Mais ce n'était pas là l'intérêt des impériaux; -Marguerite d'Autriche voulait les places de la Somme, la Picardie. -Wolsey était de ce parti, étant à ce moment l'homme des impériaux et -leur dévoué serviteur. - -Le pape Adrien VI était mort le 14 septembre; Wolsey, innocemment, -croyait qu'ils travaillaient le conclave pour lui. L'Empereur, qui -avait vu l'insistance des Anglais à stipuler la royauté de France, -n'eut garde de faire un pape anglais qui eût employé son pouvoir à -replacer son roi au Louvre. Il fit nommer un Médicis, bâtard; on lui -donna dispense. Élection irrégulière et litigieuse, qui le laissait -d'autant plus dépendant (19 novembre 1523). - -Cette nouvelle tomba sur Wolsey au moment où, malgré son maître, il -suivait les impériaux, et faisait leurs affaires en France, prenant -pour eux la Picardie. L'hiver était épouvantable; les hommes gelaient, -perdaient les pieds, les mains; mais on allait toujours. Pour les -encourager, Wolsey, dans cette rude campagne, leur donnait le pillage. -On brûlait avec soin ce qu'on ne prenait pas. On arriva ainsi à onze -lieues de Paris. - -Paris se fût-il défendu? Le Parlement semblait n'y pas tenir. Il reçut -assez mal ceux que le roi envoya pour organiser la défense. Tout à -coup, chose inattendue, les Anglais tournent bride et partent. «Il -fait trop froid, écrit Wolsey à l'Empereur; ni homme, ni bête n'y -tiendrait. Et vos Allemands, qui venaient du Rhin, sont maintenant -dispersés.» - -Bourbon et son parti s'étaient mutuellement attendus. De septembre en -décembre, il était resté immobile, à croire que la noblesse de France -allait venir le joindre. Soit loyauté, soit intérêt, elle s'attacha au -sol, ne remua point. Le roi (25 septembre) lui avait donné, il est -vrai, une preuve inattendue de confiance; il rendit aux seigneurs _le -pouvoir de juger à mort les vagabonds, aventuriers, pillards, que les -prévôts royaux leur livreraient_[16]. L'homme du roi n'était que -gendarme, le seigneur était juge. Si la chose eût duré, c'eût été -l'abandon de tout l'ordre nouveau, une abdication de la royauté. - -[Note 16: C'est probablement à cette époque que se rapporte le -bruit qu'on avait répandu et auquel il fait allusion plus tard: «Pour -autant que j'ay entendu qu'il y en a de si méchants qui ont osé semer -cette parole que je voulois faire les gentilshommes taillables.» -_Archives de Turin, Discours de François Ier, septembre 1529_. Cette -collection immense contient vingt-huit volumes in-folio de pièces pour -le seul règne de François Ier (copies du XVIIe siècle.)] - -Cela pour la noblesse. Le clergé eut sa part. Le roi lui avait pris le -tiers du revenu. Il adopta dès lors la méthode toujours suivie depuis, -de dédommager le clergé avec du sang hérétique. L'Empereur et -Marguerite d'Autriche faisaient de même; ils venaient de brûler trois -luthériens en Flandre. On brûla à Paris un ermite qui osait dire que -la Vierge avait conçu comme une femme. Un gentilhomme même, Berquin, -aurait été brûlé par l'évêque et le Parlement, si la soeur du roi -n'eût agi pour lui. La chose ne se fit pourtant que par la force; il -fallut que le roi l'enlevât de prison par les propres archers de sa -garde. - -Grand scandale pour le clergé, qu'un tel acte arbitraire empêchât _la -justice!_ Le roi le consola en faisant partir de Paris douze religieux -mendiants qui, par toute la France, prêcheraient contre les -luthériens. - -Et le peuple, que fit-on pour lui? On supprima dans Paris le monopole -des boulangers. On fit quelques réformes dans les dépenses. On essaya -d'établir un contrôle entre les gens des finances, de les -centraliser. Tous fonds perçus durent être dirigés sur un point, sur -Blois. - -Le roi, en ce moment critique, était très-affaibli. Il demandait -justice au Parlement qui fermait l'oreille. On n'osait dire que les -complices de Bourbon fussent innocents; mais l'on ne trouvait pas et -l'on ne voulait pas trouver de preuves. Des députés des parlements de -Rouen, Dijon, Toulouse et Bordeaux, furent mandés, pour revoir la -procédure, et n'eurent garde de parler autrement que ceux de Paris. -Toute la robe était liguée. - -La seule justice qu'il y eut, ce fut la sentence de Saint-Vallier, et -le roi paraît ne l'avoir obtenue qu'en promettant qu'il ferait grâce -sur l'échafaud. - -Lui-même s'était montré flottant dans cette affaire. D'abord il mit à -prix la tête de Bourbon, puis s'adoucit sur une visite que lui fit la -soeur de Bourbon, duchesse de Lorraine; il négocia avec lui, -l'engageant à venir, lui promettant de l'écouter. - -Pour Saint-Vallier, de même, il varia. D'abord, il s'emporta, dit -qu'il tuerait ce traître, homme de confiance et de sa garde même, qui -voulait le livrer. Puis il le fit juger, et se contenta d'un simulacre -de supplice. Mille bruits coururent. On disait que Saint-Vallier -n'avait conspiré que pour venger sa fille, déshonorée par le roi. Il -n'avait de fille que Mme de Brézé, mariée depuis dix ans. Ce qu'on a -dit aussi et qui est plus probable, c'est que la dame, qui avait -vingt-cinq ans, beaucoup d'éclat, de grâce, avec un esprit très-viril, -alla tout droit au roi, fit marché avec lui; tout en sauvant son -père, elle fit ses affaires personnelles, acquit une prise solide et -la position politique d'amie _du roi_. Un volume de lettres[17] -témoigne de cette amitié. - -[Note 17: Ce dernier mot est inexact; il n'y a que trois pages -(in-4º) de lettres du roi à Diane et dix pages de Diane au roi, -d'après des originaux _entièrement autographes_ (217). Il est évident -que ces lettres sont bien _adressées à François Ier_ et avant 1531, -avant la mort du mari de Diane. Ce sont celles d'une femme inquiète, -surveillée, mal reçue des parents du mari au retour des voyages -qu'elle faisait à la cour. Elle dit expressément: «Mon mari (223).» Il -y a un mot qui fait comprendre que François Ier enrichissait Brézé -pour lui faire avaler la chose: «Si vous plaît faire entendre à mon -beau-père et belle-mère que vous n'avez fait ce bien à leur fils _que -pour cette raison_ (222).» Ceci rend tout à fait vraisemblable -l'authenticité des vers trouvés par M. Esmangart sur un rouleau de -plomb à Gentilly: - - En ce doux lien, le roi François premier - Trouve toujours jouissance nouvelle. - Qu'il est heureux!... Car ce lieu lui recèle - Fleur de beauté, Diane de Poitiers. - -Dans le recueil où nous trouvons les lettres de Diane (_Poésies et -Correspondance intime de François Ier_, éd. A. Champollion), je trouve -une lettre bien tragique sous le nom, supposé peut-être, de madame de -Bonnivet (serait-ce madame de Châteaubriant?): «Sire, vous estes -délibéré à me laisser mourir? Ne savez-vous que les deux en prison use -de poison, et mes enfants et moy ne mangeons autre chose. C'est pour -l'amour de vous que l'on me fait tant de mal, et vous l'endurez!... De -Crèvecoeur, 7 janvier.»] - -Mais, pendant ces intrigues, que devient l'armée d'Italie? Elle passa -six mois sous le ciel, au pied des Alpes, consumée de misère, usée de -maladies, refaite par de petits renforts. Elle se soutenait par nos -réfugiés italiens; nous en avions beaucoup, Pisans, Florentins, -Bolonais, Génois, Napolitains, d'autres de Rome et de Pérouse. Le -chef était un Orsini, le Romain Renzo de Cere, vaillant soldat qui, -tout l'hiver, assiégea Arona. Au printemps, l'ennemi se trouva -fortifié de six mille Allemands que Bourbon était allé chercher, avec -l'argent de Florence et du pape. À l'arrière-garde, Bonnivet combattit -bravement jusqu'à ce qu'il fût blessé. Le pauvre chevalier Bayard, -malade de ce cruel hiver, soutenait le poids du combat, quand une -balle lui cassa les reins. «Jésus! dit-il, je suis mort... _Miserere -meî, Domine!_» On le descendit sous un arbre, et personne ne voulait -le quitter. «Allez-vous-en, dit-il, messieurs, vous vous ferez -prendre.» Un moment après, passa le vainqueur, le connétable, qui dit -«que c'était grand'pitié d'un si brave homme.» À quoi le mourant -répliqua ces propres paroles: «Monseigneur, il n'y a point de pitié en -moy; car je meurs en homme de bien. Mais j'ay pitié de vous, de vous -voir servir contre vostre prince et vostre patrie et vostre serment.» - -Bourbon goûtait déjà les fruits amers de sa défection. Son maître, -l'Empereur, à qui, sans argent, sans secours, il venait de faire une -armée, et une armée victorieuse, venait de le récompenser à sa manière -en le subordonnant à un de ses valets, Lannoy, l'un des Croy, le -vice-roi de Naples, un Flamand sans talent. - -Le voilà, cet homme si fier, attelé sous Lannoy à deux bêtes de proie, -le féroce Espagnol Antonio de Leyva, ex-palefrenier, et l'intrigant -Pescaire, espion et dénonciateur de tous les généraux, Italien traître -à l'Italie, cherchant de tout côté à pêcher en eau trouble. Rivé ainsi -entre ces gardiens, envieux, désireux de le perdre, il regardait vers -l'Angleterre. Mais Wolsey, refroidi, disait qu'il n'aurait pas un sou -s'il ne jurait fidélité au roi d'Angleterre _et de France_, -c'est-à-dire s'il ne se perdait auprès de l'Empereur, auprès de la -France même et n'y détruisait son parti. - -Étrange situation. Il entre en France, menant l'armée impériale, exige -des Provençaux qu'ils fassent serment à Charles-Quint, et lui-même en -secret il fait serment à Henri VIII. (V. les dépêches mss. dans -Turner.) - -Il eût été roi de Provence, sous la suzeraineté des deux rois. Il -comptait sur l'ancienne chimère des Provençaux d'être un royaume à -part, royaume conquérant, qui eut jadis les Deux-Siciles. Le Parlement -d'Aix n'était peut-être pas loin de cette idée. Quand Bourbon eut -sommé Marseille de lui donner _des vivres_, elle consulta le -Parlement, qui, sans répondre, envoya un de ses membres. Le conseil de -ville, sous cette influence, mollit, promit des vivres, mais _en -petite quantité_. (Captiv. de Fr. Ier, p. 341.) - -Tout paraissait favoriser l'invasion. Bourbon ne rencontrait personne. -Le 9 août, il entra dans Aix. De là il eût voulu aller directement en -Dauphiné, prendre Lyon et le Bourbonnais. Une fois là, il était chez -lui, il y frappait la terre en maître, la soulevait, entraînait ses -vassaux et la France centrale pour emporter Paris. - -Qui empêcha la chose? François Ier? Non. Charles-Quint. - -Le roi, jusqu'en septembre, ne parvint pas à former une armée. Bourbon -avait tout le mois d'août pour avancer en France. - -Le conseil de Madrid avait une telle défiance, tant d'envie et de peur -du dangereux aventurier, qu'il craignit de trop réussir, de vaincre -par lui, mais pour lui. Au moment où il s'élançait de toute sa passion -et de sa fureur, on le rattrapa par sa chaîne et on le tira en -arrière. Pescaire, les Espagnols, lui signifièrent froidement qu'il ne -s'agissait pas d'avancer, que l'Empereur voulait Marseille, port -excellent, commode, entre l'Espagne et l'Italie. Ils le retinrent -frémissant sur la grève. - -Comment aller plus loin? L'Espagne ne payait pas, et, l'Angleterre ne -payait plus. Comment entraîner le soldat! À cela Bourbon eût eu -réponse. Il avait déjà pris, du diable et de son désespoir un talisman -horrible dont il usa jusqu'à sa mort. Irrésistiblement, le soldat le -suivait. Et que faisait-il pour cela? Rien du tout, au contraire. Il -fallait ne rien faire, rien qu'être aveugle et sourd, ne voir ni -meurtre, ni pillage, ni viol, fermer, briser son coeur, ne garder rien -d'humain. Le soldat l'eût suivi, pour avoir Lyon, comme plus tard pour -avoir Rome. Et cela sans promesse, par un traité tacite où tout était -compris, tout argent, toute femme et tout crime. - -Les impériaux promirent Marseille à leurs soldats, leur montrant que -toute la Provence s'y était réfugiée, qu'un immense butin y était -entassé. Bourbon, comme on a vu, y avait intelligence dans les -notables, et y comptait. Mais le peuple gardait une haine énergique -aux Espagnols; au bout d'un siècle, il conservait présent le sac de la -ville, surprise alors, pillée par les Aragonais. Il se forma en -compagnies, se retrancha, combattit vaillamment. Il était soutenu et -par des gentilshommes que le roi envoya, et par les proscrits -italiens, sous Renzo (Orsini), vaillante légion, déjà vieille dans -l'exil, endurcie dans nos camps, et plus sûre que les nôtres mêmes. -Contre un Français, la France fut défendue par l'Italie. - - Quand Bourbon vid Marseille, - Il a dit a ses gens: - Vray Dieu! quel capitaine - Trouverons-nous dedans? - Il ne m'en chaut d'un blanc - D'homme qui soit en France, - Mais que ne soit dedans - Le capitaine Rance. - -Cette vieille chanson de nos pauvres piétons contre leurs capitaines -et à la gloire de l'Italien reste la couronne civique de ce fils -adoptif de la France, couronne tressée des mains du peuple. - -Le siége traîna. Et la population inflammable de Marseille prit un -ardent élan de guerre, les femmes comme les hommes. Si elles ne -combattirent, elles travaillèrent aux retranchements. L'unanimité de -la ville imposa aux défections. Et pendant que Bourbon attendait des -parlementaires, des propositions, des paroles, il ne reçut que des -boulets. À une messe des Espagnols, un boulet tua le prêtre à l'autel -et deux hommes. Pescaire dit à Bourbon qui accourait: «Ce sont vos -Marseillais qui viennent, la corde au cou, vous apporter les clefs.» -Et, après une reconnaissance meurtrière où l'on vit le fossé bordé -d'arquebuses, Pescaire disait: «La table est mise pour vous bien -recevoir. Courez-y; vous souperez ce soir en paradis...» - -Tout ce que Bourbon obtint fut qu'on essayerait encore un assaut. Il -manqua, et l'on sut que la très-forte armée du roi était arrivée tout -près, à Salon. Pescaire déclara qu'on ne pouvait risquer d'être écrasé -entre une telle armée et la ville. Bourbon s'arracha de Marseille (28 -septembre 1524). On partit, mais déjà serré en queue par les Français -qui, au Var, atteignirent, détruisirent l'arrière-garde. L'armée -n'arrêta pas. Ces graves Espagnols, ces pesants lansquenets, devinrent -tout à coup de vrais Basques. Cette retraite semblait un carnaval de -bohèmes déguenillés. À pied, à mulet ou à âne, ils filèrent lestement -par le chemin de la Corniche, si vite que, vers Albenga, ils firent -quarante milles en un jour. - -Charles-Quint avait bien mérité son revers. Il avait à la fois lancé -et retenu Bourbon, le faisant combattre lié, entravé, à la chaîne. La -terrible réputation de ses armées plus redoutées qu'aucun brigand, -avait fait la résistance obstinée, désespérée de Marseille. Sa dureté -personnelle, éprouvée par l'Espagne même, imposait aux proscrits -étrangers, enfermés dans Marseille, la loi de vaincre ou de mourir. -Dans l'affaire toute récente des _Communeros_, il ne confirma pas une -seule des grâces promises par ceux qui l'avaient fait vainqueur. Il -envoya à la potence des hommes à qui les royalistes garantissaient la -vie sur leur honneur. Cruel renversement des idées espagnoles, et qui -accusait hautement un gouvernement étranger! Le roi, source sacrée de -l'honneur et de la grâce, tache l'honneur des siens, ne fait grâce à -personne; il survient après la victoire, et pour se montrer seul -cruel! «Il y eut, dit-on, peu d'arrêts de mort.» C'est vrai (damnable -hypocrisie!); on ne commença à juger qu'après avoir exécuté longtemps -sans jugement. - -Les cortès témoignèrent gravement leur indignation en refusant -l'argent à Charles-Quint. Et c'est ce qui, plus que tout le reste, lui -fit manquer son siége de Marseille. - -Les grands de son parti étaient plus irrités que d'autres. Il laissait -à leur charge ce qu'ils avaient avancé pour lui dans la guerre des -_Communeros_. Le connétable de Castille lui disait: «Pour vous avoir -gagné deux batailles en deux mois, payerai-je les dépens?» Cette risée -sortit le jeune Empereur de sa réserve habituelle. Il lui échappa de -dire: «Mais si je te jetais du balcon?--Je suis trop lourd; vous y -regarderiez,» dit en riant le vieux soldat. - - - - -CHAPITRE XI - -LA BATAILLE DE PAVIE[18] - -[Note 18: Les Archives du Vatican ne sont pas sans intérêt pour -cette époque. C'est à ce moment où le pape voulait tromper les deux -partis qu'il envoie au jeune empereur ce conteur libertin de Balthazar -Castiglione, 20 novembre 1524. Après Pavie, éperdu de peur, il demande -passage au général impérial pour ses agents (qui vont armer -l'Angleterre contre l'empereur). _Extraits des actes et lettres du -Vatican, Archives, carton L, 379._] - -1525 - - -Cette retraite faisait au roi une situation admirable. De roi haï, -impopulaire, il se retrouvait l'épée de la France, le défenseur du -sol, le protecteur des pays ravagés par l'invasion barbare de cette -affreuse armée de mendiants. Toute la noblesse de France était venue -comme à un rendez-vous d'honneur, pour témoigner sa loyauté; elle -était enivrée, fière de se voir si grande, et (chose rare) complète. -Une formidable infanterie suisse avait rejoint le roi. Jamais si belle -armée, ni si ardente. Il y eût eu sottise à laisser perdre un si -grand mouvement, comme voulaient les vieux généraux; et sottise -ruineuse; comment nourrir tout cela, sinon en Lombardie? Les Anglais -ne menaçaient pas. Le roi alla donc en avant sans attendre sa mère, -qui venait pour le retenir. - -Il passa sur trois points; en dix jours, cette armée énorme se trouva -de l'autre côté. Là, toute la difficulté fut de découvrir les -impériaux; ils s'étaient dispersés, cachés dans les places fortes. Le -roi arriva à Milan. Les Milanais, qui n'étaient pas d'accord entre -eux, avaient appelé à la fois le roi et les impériaux. Le roi ne les -traita pas moins bien. Il arrêta toute l'armée aux portes, et d'abord -ne laissa pas entrer un seul soldat, sauvant ainsi la ville. Ce ne fut -que le lendemain que, refroidies, calmées, sous la ferme conduite du -vieux et respecté La Trémouille, les troupes entrèrent en grand ordre. - -L'effet moral de la prise de Milan était très-grand. Venise, le pape -et les petits États devaient dès lors compter avec le roi. Restait à -trouver les débris de l'armée impériale, à les forcer de place en -place. La bande la plus forte, sous Antonio de Leyva, était enfermée -dans Pavie. Le roi alla l'y assiéger (28 octobre 1524). - -Cette conduite était-elle absurde? Nullement. Les Italiens, qui -avaient tant souffert de la mobilité des Français, de leurs -capricieuses expéditions, les virent pour la première fois -persévérants et persistants, enracinés dans l'Italie et décidés à ne -pas lâcher prise. Grand motif de se joindre à eux. - -Que voulait le roi? 1º Se faire nourrir, solder, par les petits -États; 2º diviser les impériaux, en leur donnant des craintes pour -Naples, d'où leur venait le peu que donnait l'Empereur. La partie -paraissait gagnée par celui qui saurait faire contribuer l'Italie. Une -bande de dix mille hommes qu'il envoya vers le midi lui rallia les -volontés douteuses. Les villes de Toscane commencèrent à payer. -Ferrare paya, et de plus, fournit des munitions. Pour les impériaux -épuisés, leur dispersion paraissait infaillible. Pavie même était -pleine de trouble et de murmures. Cinq mille Allemands qui y étaient, -avec cinq cents Espagnols, qui ne les contenaient nullement, furent -plusieurs fois au point de se livrer au roi avec la ville. - -Il resta là quatre mois, amusé par les ingénieurs, qui tantôt -canonnaient, tantôt piochaient pour détourner le fleuve, voulant -prendre la ville par le côté où les eaux la gardent. Rien ne réussit. -Ce roi, vif et impatient de sa nature, cette fois paraissait peu -pressé. Cette si longue campagne d'hiver «où son armée logeait à -l'auberge de l'étoile,» c'est-à-dire sous le ciel, il s'y résigna -merveilleusement. Pourquoi? Il s'amusait (Guichardin nous l'a dit), -donnant tout au plaisir, rien aux affaires. Un hiver d'Italie, passé -ainsi, lui semblait assez doux. - -L'intérêt était grand pour les hommes de François Ier de faire que -leur maître fût bien. Ils gagnaient gros à cette guerre oisive, -comptant au roi une infinité de soldats qui n'existaient qu'en -chiffres, des Suisses, des Allemands de papier, qui n'en mangeaient -pas moins, n'étaient pas moins payés. Ses généraux étaient gens -très-avides; tous suivaient leur exemple. Le roi, qui s'amusait, -dormait, faisait l'amour, sur la foi de ces chers amis, était rongé et -dévoré, sans s'en apercevoir, en danger même; il y parut bientôt. - -Il logeait agréablement dans une bonne abbaye lombarde. Luther, dans -son voyage à Rome, fut effrayé, scandalisé du luxe de ces abbayes, de -la chère délicate, de l'éternelle mangerie, des vins, pour ne parler -du reste. Il s'enfuit indigné. Le roi ne s'enfuit point. Au contraire, -il s'établit là quatre mois en grande patience, tantôt à l'abbaye, -tantôt à Mirabella, ancienne villa des ducs de Milan, au milieu d'un -grand parc. - -La Lombardie n'était plus ce quelle avait été. Elle avait cruellement -souffert, infiniment perdu. Mais, comme il arrive dans ces grands -naufrages, les lieux élus où l'on concentre les débris semblent -d'autant plus riches. Je croirais donc sans peine que l'abbaye et la -villa, arrangées pour le roi de France, rappelaient, soit les -_Granges_ de Sforza, soit la _Pouzzole_ du roi de Naples, et autres -lieux de volupté, que les descriptions nous font connaître. Ces villas -étaient ravissantes par le mélange d'art et de nature, de ménage -champêtre, qu'aiment les Italiens. Nos châteaux, encore militaires, -dans leur morgue féodale, semblaient dédaigner, éloigner la campagne -et le travail des champs, la terre des serfs; noblement ennuyeux, ils -offraient pour tout promenoir à la châtelaine captive une terrasse -maussade, sans eau ni ombre, où jaunissaient quelques herbes -mélancoliques. Tout au contraire, les villas italiennes, bien -supérieures par l'art, et vrais musées, n'en admettaient pas moins -familièrement les jardinages, s'étendant librement tout autour en -parcs, en cultures variées. Les compagnons de Charles VIII, qui les -virent les premiers, en ont fait des tableaux émus. - -Gardées au vestibule par un peuple muet d'albâtre ou de porphyre, -entourées de portiques «à mignons fenestrages,» ces charmantes -demeures recélaient au dedans non-seulement un luxe éblouissant -d'étoffes, de belles soies, de cristaux de Venise à cent couleurs, -mais d'exquises recherches de jouissances d'agrément, d'utilité, où -tout était prévu: caves variées, cuisines savantes et pharmacies, lits -profonds de duvet, et jusqu'à des tapis de Flandre, où, garanti du -marbre, pût, au lever, se poser un petit pied nu. - -Des terrasses aériennes, des jardins suspendus, les vues les plus -variées. Tout près, l'idylle du ménage des champs. - -Aux jaillissantes eaux des fontaines de marbre, le cerf, avec la -vache, venant le soir sans défiance, de grands troupeaux au loin en -liberté, la venaison ou les vendanges, une vie virgilienne de doux -travaux. Tout cela encadré du sérieux lointain des Apennins de marbre -ou des Alpes aux neiges éternelles. - -L'hiver n'ôte rien à ces paysages. L'abandon même et les ruines y -ajoutent un charme nouveau. Dans les jardins où cesse la culture, dans -les grandes vignes laissées en liberté, les plantes vigoureuses -semblent se plaire à l'absence de l'homme. Elle sont maîtresses du -logis, s'emparent des colonnades, se prennent aux marbres mutilés et -caressent les statues veuves. Tout cela très-sauvage et très-doux, -d'un _soave austero_ dont on se défie peu, mais trop puissant sur -l'âme, l'endormant, la berçant d'amour et de vains rêves. - -Dans les vers qu'il écrit plus tard dans sa captivité, François Ier se -montre très-sensible à ce paysage italien. Il s'y oublia fort. Mais on -peut soupçonner, sans calomnier sa mémoire, que le charme des lieux -n'y fut pas tout. Quatre mois sans amours! Cela serait une grande -singularité dans une telle vie. On a cherché à tort quelles grandes -dames purent faire oublier les Françaises. Mais tout est dame en -Italie. Celles qu'a tant copié le Corrège, de forme parfois un peu -pauvres, mal nourries et trop sveltes, n'en sont que plus charmantes. -Leur grâce est tout esprit. - -C'était le moment d'une grande révélation pour l'Italie. Aux pures -madones florentines que déjà Raphaël anime, l'étincelle pourtant -manque encore. Mais voici une race nouvelle, avivée de souffrance, qui -grandit dans les larmes. Un trait nouveau éclate, délicat et charmant, -le sourire maladif de la douleur timide qui sourit pour ne pas -pleurer. Qui saisira ce trait? Celui qui l'eut lui-même et qui en -meurt. Le paysan lombard du village de Correggio, l'artiste famélique -qui ne peut nourrir sa famille: il saisit ce qu'il voit, cette Italie -nouvelle, toute jeune, mais souffrante et nerveuse. C'est la petite -sainte Catherine du mariage mystique (V. au Louvre), pauvre petite -personne qui ne vivra pas, ou restera petite. Plus que maladive est -celle-ci; elle n'est pas bien saine; on le voit aux attaches -irrégulières des bras, qu'il a strictement copiées. Et, avec tout -cela, il y a là une grâce douloureuse, un perçant aiguillon du coeur -qui entre à fond, fait tressaillir de pitié, de tendresse, d'un -contagieux frémissement. - -Telle était l'Italie à ce moment, amoindrie et pâlie. Et Corrège n'eut -qu'à copier. Il puise à la source nouvelle, à ce sourire étrange entre -la souffrance et la grâce (Prud'hon l'a eu seul après lui). -Heureusement pour l'Italien, si la race changeait, le ciel était le -même. Sans cesse il reprenait son harmonie troublée et s'envolait dans -la lumière. - -François Ier ne vit pas le Corrège, peintre de campagne, et qui meurt -bientôt peu connu (1529). Mais il vit et goûta l'Italie du Corrège. Et -je ne fais pas doute que ce soit le secret de sa longue inaction. - -Ne serait-ce pas aussi à cette époque que le Titien a fait de lui le -solennel portrait que nous avons au Louvre? Titien ne vint jamais en -France. François Ier alla deux fois en Italie, à vingt-cinq ans et à -trente et un ans. C'est évidemment au second voyage que se rapporte le -portrait, avant ou après la bataille. S'il accuse plus de trente six -ans, si des plis (je ne dis des rides) se forment déjà au coin des -yeux, accusez-en, si vous voulez, les soucis de la royauté, les -travaux et les veilles de ce prince si laborieux. - -Je ne m'étonne pas s'il resta là si longtemps sans s'en apercevoir. -Tout y venait heurter, et il ne le sentait pas. Il était trop avant au -fond de ce rêve. Ses Italiens partaient, dès janvier. Corses la -plupart, ils étaient rappelés par les Génois leurs maîtres. L'armée -fondait, sans qu'il le vît. Les hommes mouraient de froid et de faim. -Une poule coûtait dix francs d'aujourd'hui. Les seigneurs, sans feu -ni abri, venaient à ses cuisines. Il apprit coup sur coup que quatre -corps avaient été surpris et enlevés, et cela ne l'éveilla pas. -Quelques milliers de Suisses allaient venir et il les attendait, sans -même rappeler ses dix mille hommes envoyés au midi. - -Ses ennemis faisaient un grand contraste. - -Pescaire montra une vigueur extraordinaire. Il contint tout à la fois -généraux et soldats. D'une part il releva Lannoy qui mollissait, -voulait traiter ou partir et secourir Naples. D'autre part, il paya le -soldat de paroles. Il enjôlait les Espagnols surtout, disant qu'ils -étaient bien heureux d'une telle occasion qui allait les enrichir à -jamais, le roi étant là en personne avec tant de grands seigneurs. -Quels prisonniers à faire! et quels riches rançons. - -Aux Allemands, il dit qu'il s'agissait de sauver leurs frères -allemands enfermés à Pavie; le fils du vieux Frondsberg, leur général, -y était; il fit parler le bon vieux père. Pour les gens d'armes qu'il -trouva insensibles, il fallut financer; Pescaire donna et fit donner -par les chefs ce qu'ils avaient d'argent. - -L'embarras n'était pas moindre dans la ville. Antonio de Leyva, peu -sûr de ses Allemands, qui criaient _Geld! Geld!_ et voulaient le -livrer, n'y trouva de remède qu'en tuant leur chef par le poison, et -leur persuadant que l'argent était là dehors, tout prêt pour les -payer, il en fit venir quelque peu et leur donna patience. - -Bourbon arrivait d'Allemagne. Sa rage et sa fureur pour sa fuite de -Provence lui avaient fait des ailes. Plus dur au brigandage que les -vieux brigands italiens, il sut faire de l'argent. Une razzia sur -Florence l'avait alimenté l'autre année. Celle-ci, ce fut le tour de -la Savoie. Faute d'argent, il prit des bijoux; il porta l'écrin de la -duchesse aux usuriers d'Allemagne. Avec quoi il trouva sans peine la -quantité de chair humaine qui était nécessaire. L'archiduc donna -quelque chose; et, par une diabolique hypocrisie, Bourbon trouva moyen -de tirer aussi des villes impériales. Il exploita l'affaire du jour, -la querelle religieuse, dit que le pape était l'allié de François Ier -(mensonge, Clément trompait les deux), et il ne manqua pas de -lansquenets qui se crurent luthériens pour aller boire en Italie. - -Pescaire cependant, avec ses agents italiens, travaillait habilement -l'armée du roi, attirait des transfuges, décidait des défections. La -plus terrible eut lieu cinq jours juste avant la bataille. Les -Grisons, effrayés d'un coup frappé près d'eux, ou peut-être gagnés, -rappelèrent cinq mille des leurs qui étaient devant Pavie. Événement -tout semblable au rappel des Allemands la veille de la bataille de -Ravenne. Mais, cette fois, il n'y eut pas là un Bayard pour les -retenir. - -Enfin, un peu alarmé, le roi unit son camp, jusque-là divisé, et se -fortifia. Il se croyait couvert par les faibles murailles du grand -parc de Mirabella. La nuit du 8 février, Pescaire y envoie des maçons -qui, en une heure, en abattent trente brasses. En avant, son neveu du -Guast et six mille fantassins, mêlés des trois nations, marchaient -droit sur Mirabella. Après venait Pescaire, qui s'était réservé la -masse des Espagnols pour le principal coup. Il avait donné -l'arrière-garde aux Allemands, conduits par Lannoy et Bourbon. - -Ceux qui marchaient en avant, passant sous les boulets français, -doublèrent le pas. Le roi crut les voir fuir, il s'élança avec la -gendarmerie, et se mit devant ses canons; ils ne purent plus tirer -sans tirer sur lui-même. - -Pescaire le vit passer, et d'un millier d'arquebuses espagnoles bien -tirées, presque à bout portant, il lui mit sur le dos grand nombre de -ses meilleurs gens d'armes. - -Le roi, dans son aveugle élan, tomba du premier coup sur un brillant -cavalier, et le tua, dit-on, de sa main. Coup superbe pour un héros de -roman; c'était le dernier descendant du fameux Scanderbeg. - -Pendant cette belle prouesse, la _bande noire_ de nos lansquenets eut -quelques moments d'avantage. Ils furent peu imités des Suisses qui, ce -jour, se montrèrent tout différents de leurs aïeux. - -Le roi, avec ses grands seigneurs, soutint quelque temps la bataille -avec une vaillance qu'admirèrent les ennemis. Il y eut là un grand -massacre des premiers hommes de France: La Trémouille, La Palice, -Suffolk, prétendant d'Angleterre, furent tués, et Bonnivet se fit -tuer, courant à l'ennemi la visière haute et le visage découvert. - -Le roi, deux fois blessé, au visage, à la cuisse, et la face pleine de -sang, sur un cheval percé de coups, voulait gagner un pont. Le cheval -s'abattit, il tomba dessous, et deux Espagnols arrivaient dessus pour -le prendre ou le tuer. Mais à l'instant il y eut là à point un groupe -de Français, dont l'un mit l'épée à la main pour le garder des -Espagnols. C'était justement Pompéran, ce douteux personnage qui avait -mené Bourbon hors de France, s'était ensuite rallié au roi -(_Captivité, p. 38_) pour rejoindre ensuite Bourbon. Un autre était -son secrétaire même et très-intime agent, La Mothe-Hennuyer. Ils lui -dirent de se rendre au connétable, ce qu'il refusa. On appela Lannoy, -qui accourut, et qui, lui donnant son épée, reçut celle du roi à -genoux. - - - - -CHAPITRE XII - -LA CAPTIVITÉ - -1525 - - Vaincu je fus et rendu prisonnier, - Parmi le camp en tous lieux fut mené, - Pour me montrer, çà et là promené... - (_Vers de François Ier._) - - -Ce traitement barbare s'explique: le prisonnier était le gage de -l'armée. Elle s'était battue gratis, dans l'espoir de le prendre et -d'avoir sa rançon. Les généraux purent dire: «Voilà votre homme; vous -l'avez maintenant. Dès ce jour, vous êtes payés.» - -Des arquebusiers espagnols qui avaient réellement fait la principale -exécution, un rustre s'avança, et familièrement dit au roi de France: -«Sire, voici une balle d'or que j'avais faite pour tuer Votre -Majesté... Elle servira pour votre rançon.» Le roi sourit, et la -reçut. - -Mais, le soir ou le lendemain, il arracha de son doigt une bague, -seule chose qui lui restât, et, la donnant secrètement à un -gentilhomme qu'on lui permit d'envoyer à sa mère, il lui dit: «Porte -ceci au Sultan.» - -Ainsi la grande question du temps fut tranchée, les scrupules étouffés -et les répugnances vaincues. - -Événement immense, décidé par le désespoir, qu'il crut lui-même impie -sans doute comme un appel au Diable, mais qui réellement fut une chose -de Dieu, le premier fondement solide de l'alliance des religions et de -la réconciliation des peuples. - -Cet homme, étourdi en bataille, fut en captivité plus fin qu'on -n'aurait cru. Il ne s'était rendu qu'à Lannoy, l'homme de l'Empereur. -Cela le servit fort. Il caressa aussi Pescaire. Celui-ci, parfait -courtisan autant qu'habile capitaine, se présenta en deuil. François -Ier, soit sensibilité, soit flatterie pour les Italiens, qui devinrent -en effet l'épine de Charles-Quint, traita Pescaire en roi futur de -l'Italie et se jeta dans ses bras. - -Sa parfaite dissimulation parut le soir, au moment amer où il lui -fallut recevoir le connétable de Bourbon. Celui-ci se montra modeste, -présenta ses devoirs et offrit ses services. Le roi l'endura et lui -fit bon visage. Un auteur assure même qu'il l'invita à sa table avec -les autres généraux. - -La fameuse lettre à sa mère, qu'on a toujours défigurée, témoigne -assez de son abattement: «De toutes choses, ne m'est demeuré que -l'honneur et la vie, qui est sauve.» - -Le plus triste, ce sont ses lettres à Charles-Quint. Elles étonnent -de la part d'un homme aussi spirituel. Elles sont d'une bassesse -impolitique. Il risque d'exciter le dégoût et de s'ôter toute -croyance. Il demande _pitié_, n'espère que dans la bonté de l'Empereur -qui, sans doute, en fera un ami, et non _un désespéré_, et qui, au -lieu d'un prisonnier inutile, rendra un roi _à jamais son esclave_. Ce -triste mot revient trois fois. (_Captivité, 131_; _Granvelle, I, 266, -268, 269_.) - -Nous ne sommes point partisan du suicide. Et cependant, s'il fut -jamais permis, c'est à celui peut-être dont la captivité devient celle -d'un peuple, à celui dont la personnalité étourdie met la Patrie sous -les verrous. Quoi! la France était là, dans un petit fort italien, -sous l'arquebuse d'un brigand espagnol! Dans l'hypothèse absurde d'un -Dieu mortel en qui une nation incarnée pâtit, s'avilit, qu'il abdique, -ce Dieu, ou qu'il meure. Malheur à la mémoire du prisonnier qui -s'obstina à vivre, et qui montra la France sous le bâton de -l'étranger! - -Ce héros de théâtre, dégonflé, aplati, parut ce qu'il était, un -gentilhomme poitevin de peu d'étoffe, dévot par désespoir (autant que -libertin), rimant son malheur, ses amours, comme eût fait à sa place -Saint-Gelais, Joachim Du Bellay ou tout autre du temps. - -D'abord, il se mit à jeûner et faire maigre. Sa tendre soeur, émue -outre mesure, tremble qu'il ne se rende malade. Elle lui défend le -maigre, et, pour le soutenir, lui envoie l'aliment spirituel, un -Saint-Paul... Une recluse a dit à un saint homme: «Si le roi lit saint -Paul, il sera délivré.» - -Le livre vint peut-être un peu tard. Au souffle tiède d'un printemps -italien, la poésie avait succédé à la dévotion. Le roi, à travers ses -barreaux, avait regardé la campagne lombarde, le paysage si frais, si -charmant en avril, et sublime, de Pavie aux Alpes, et il s'était mis à -rimer une idylle virgilienne. Ces très-beaux vers sont-ils de lui? Ils -ne ressemblent guère à sa faible complainte sur la bataille de Pavie. -On aura très-probablement arrangé, orné, ennobli l'idée première, fort -poétique peut être, du captif, inspirée par ce regard mélancolique sur -cette campagne de printemps. Contre la belle Italie qui lui fut si -fatale, contre le Pô et le Tésin, gardiens de sa prison, il appelle à -lui nos fleuves nationaux, leurs nymphes éplorées. Cette pièce est -non-seulement d'une grande facture, mais d'un sentiment profond de la -France. - - Nymphes, qui le pays gracieux hebitez - Où court ma belle Loire, arosant la contrée... - Rhône, Seine, Garonne, et vous, Marne et Charente, - ... Fleuves qu'alentour environne - L'Océan et le Rhin, l'Alpe et les Pyrénées, - Où est votre seigneur que tant fort vous aimez? etc. - (_Captivité, 227._) - -S'il eût eu d'autres yeux, si, au lieu de cette vague sensibilité -poétique, il eût eu un coeur d'homme, ou du moins le tact de la -situation, il aurait vu par la fenêtre toute autre chose: l'Italie -frémissante, épouvantée d'être, par sa défaite, livrée à l'armée des -brigands. Car, qui avait vaincu? L'Empereur? Non, mais ce monstre sans -nom, trois bandes en une, et point de chef. Valets, tremblants -flatteurs de leurs soldats, quel crime pouvaient empêcher ou défendre -ces misérables généraux? Venise supplia le pape de former une ligue -armée. Le pape y entre en mars, et en sort en avril. Et pourtant, il -n'eût pas coûté, pour détruire ces brigands, moitié de l'argent qu'ils -volèrent. - -Ce que François Ier eût vu encore, s'il n'eût été myope, c'était -l'impuissance et la pauvreté de l'Empereur, la jalousie de -l'Angleterre, la fermentation des Pays-Bas, les ressources faciles -qu'avait la France en elle et dans ses alliés. Demain Soliman, Henri -VIII, allaient armer. Mais le jour même, une amitié plus prompte, une -épée plus rapide se déclara pour lui. Le petit duc de Gueldre ramassa -six mille hommes et se jeta sur les Pays-Bas; Marguerite d'Autriche, -qui ne pouvait lever un sou, et se mourait de peur entre l'invasion et -la révolution, agit fortement à Madrid et arracha de Charles-Quint -l'autorisation d'une trêve. - -Le roi voyait du moins de près les discordes et les disputes de ceux -qui le gardaient, les demandes de solde, les cris, les fureurs des -soldats. Les généraux se haïssaient à mort. - -Bourbon, en haine de Pescaire, eût volontiers tourné le dos à -Charles-Quint. Il s'offrait aux Anglais. Pour un secours d'argent, -rien que la solde d'un mois, il levait une bande, fondait en France, -emportait tout, faisait roi Henri VIII. - -Pescaire, vrai vainqueur de Pavie, traitait avec son maître. Si -l'Empereur était ingrat, il avait une chance, il pouvait espérer au -désespoir de l'Italie. Elle s'était donnée presque à César Borgia; -pourquoi pas à Pescaire? - -Quant à Lannoy, il s'était fait le confident de François Ier. Il -avait sa soeur mariée en France, et, comme Flamand, il était au point -de vue de Marguerite d'Autriche, craignant fort pour la Flandre, -voyant les Pays-Bas en pleine révolution, et très-impatient de -réconcilier les deux rois. - -La chose n'était pas facile. Le jeune Empereur qui, en public, avait -affiché une modération toute chrétienne et défendu même les -réjouissances, dans une lettre à Lannoy, écrite de sa main, montre à -quel degré d'infatuation ce bonheur inouï avait mis son esprit: -«Puisque vous m'avez pris le roi de France, dit-il, je vois que je ne -me saurai où employer, si ce n'est contre les infidèles.» - -S'il pouvait faire un peu d'argent, il comptait en avril entrer en -France, non par Bourbon, mais lui-même et de sa personne. Aussi, -laissant là Henri VIII et sa fille, il se tournait vers une riche dot, -celle de Portugal; l'Anglaise ne lui apportait qu'une quittance de ses -dettes, et la Portugaise donnait du comptant. - -Ses demandes à François Ier étaient exorbitantes, rédigées d'une -manière insultante, odieuse, par le haineux Gattinara. - -D'abord le pape Boniface VIII donna jadis toute la France à la maison -d'Autriche. Mais l'Empereur est si modéré qu'il se contentera d'en -prendre la moitié, sans parler de Milan et de Naples. Il veut: 1º les -provinces du Nord, la Picardie, la Somme, avec la suzeraineté d'Artois -et de Flandre; 2º l'Est, la Bourgogne; 3º le Midi, la Provence pour -Bourbon, qui reprendra de plus ses fiefs du centre, Auvergne, -Bourbonnais, etc. Est-ce tout? Non. On fera droit aux prétentions -d'Henri VIII, il est vrai, réduites; la Normandie, la Gascogne et la -Guienne,--plus l'Anjou, province centrale, qui disjoindra la Bretagne -et la France. - -Ni le roi, ni sa mère, ne firent de réponse officielle. Le roi mit -quelques notes, toutes conformes aux instructions que la régente donne -à ses envoyés. Ni Somme, ni Bourgogne, ni Provence,--mais l'offre -d'_épouser la soeur_ de Charles-Quint et de se faire son soldat pour -l'_aider à prendre sa couronne_ impériale en Italie. Ce que la mère -explique, offrant impudemment l'Italie et d'aider à prendre Venise. -Cette femme éhontée ajoutait un appoint, sa fille, qu'elle jetait à -l'Empereur. (_Captivité, 174, 194._) - -Une affaire préalable, c'était d'avoir vraiment le prisonnier, de le -tirer des mains de l'armée, de le mettre en celles de Charles-Quint, -en le transportant en Espagne. François Ier avait l'espoir de se faire -enlever dans le trajet. Mais Lannoy, habilement, fit prévaloir en lui -une autre idée, un roman qui, justement comme tel, lui alla à -merveille. Ce fut d'arranger tout par un mariage, de jouer à Bourbon -le tour de lui prendre sa femme, Éléonore, cette soeur de -Charles-Quint, qui lui était promise. Elle était veuve, point du tout -agréable. Le roi dit et fit dire que, dès longtemps il y avait pensé. -Il en était amoureux sans la voir. S'il passait en Espagne, il était -sûr de conquérir et cette soeur et toute la famille de Charles-Quint, -de mettre tout le monde pour lui; l'Empereur, son futur beau-frère, -aurait la main forcée, et ne pourrait s'empêcher de traiter. - -Cela était absurde. Et cela se réalisa à la lettre. François Ier -paraît avoir compris qu'à sa folie répondrait parfaitement celle des -Espagnols, qu'ils raffoleraient du roi, soldat pris en bataille, -qu'ils le compareraient à leur roi, jusque-là si peu pressé de voir -l'ennemi. - -Le gardien et le prisonnier conspirent ensemble. Le roi prête même ses -galères au transport. On part pour Naples, on arrive en Espagne (23 -juin 1525). Bourbon, Pescaire, sont furieux; Bourbon reste tout seul à -Gênes, n'ayant aucun secours, ni d'Espagne, ni d'Angleterre, pas même -de vaisseau pour passer, voyant le temps se perdre, la saison -s'écouler. - -Lannoy et les Croy, tout en flattant les idées guerrières du jeune -maître, lui avaient fait entendre qu'il devait faire seul la conquête. -L'Empereur ne pouvait entrer avec une petite bande, faire une pointe -aventureuse, désespérée, comme aurait fait Bourbon. Il fallait une -armée, et nouvelle, celle d'Italie étant si peu à lui. L'argent des -Pays-Bas était fort nécessaire, et leur exemple pour avoir l'argent de -l'Espagne. En mai, Marguerite d'Autriche convoque les États de -Hollande et de Flandre, les priant de contribuer au moins pour leur -sûreté, pour faire face aux brigands de Gueldre. Refus net, positif, -violente accusation du système d'impôts suivi depuis cent ans. Le -Luxembourg, le Hainaut et l'Artois, ruinés par la guerre, n'avaient -rien et ne donnèrent rien. Le Brabant accorda, mais à une étrange et -dangereuse condition: Pourvu que Bois-le-Duc y consentît. Or, il se -trouvait justement que Bois-le-Duc était en pleine révolution -luthérienne, forçant les cloîtres et rançonnant les moines. Anvers, -Delft, Amsterdam, d'autres villes remuaient de même. Aux lettres -effrayées de Marguerite, l'Empereur ne voit d'autre remède «que -d'attirer en trahison les magistrats de Bois-le-Duc, et d'en faire un -exemple.» - -Au reste, si Rome lui concède l'argent qu'on lève sur les prêtres pour -réprimer les luthériens, il prendra l'affaire pour son compte, se -chargera d'être bourreau. (_Lanz, Mém. Stuttgard, XI, 16-26._) - -Tel était l'aspect redoutable de cette année 1525. Une révolution -immense sembla éclater en Europe. Une? Non; mais vingt de causes -différentes, de caractères plus différents encore. - -En Allemagne, c'est la sauvage révolte des paysans de Souabe et du -Rhin. Ils prennent la Réforme au sérieux, et veulent réformer le -servage, établir sur la terre le _royaume de Dieu_. - -Nos ouvriers de Meaux sont entrés ardemment dans la révolution -religieuse. Un des leurs, intrépide apôtre, le cardeur de laine -Leclerc, se fait brûler à Metz. Et il se trouvait au même moment que -des bandes de paysans d'Allemagne tombaient sur la Lorraine. Malheur à -la noblesse si les serfs d'Allemagne et de France s'étaient entendus! -Le duc de Guise les prit au passage, et les tailla en pièces. - -Les ouvriers en laine d'Angleterre se révoltent en même temps, mais -sans lever encore le drapeau de la Réforme. Ils accusent seulement les -impôts écrasants qui obligent le fabricant de les jeter sur le pavé. - -La plus étrange révolution est celle qui couve en Italie, non des -villes, non des campagnes, mais une révolution de princes, celle des -souverains ruinés, désespérés, contre le brigandage des impériaux. - -Même en Turquie, révolte. Et c'est ce qui retarde la diversion de -Soliman en faveur de François Ier. Les janissaires, ces misérables -moines de la guerre, la plupart enfants grecs, sans patrie, sans -foyer, déchirent par moments leurs drapeaux; par moments, arrachent à -leurs maîtres des augmentations de solde que l'enchérissement subit de -toutes choses doit rendre en effet nécessaires. - -Charles-Quint, à lui seul, se trouvait avoir sous les pieds trois ou -quatre révolutions: celle d'Espagne à peine éteinte, celle d'Allemagne -en plein incendie (mais les princes, la noblesse, y couraient comme au -feu), celle d'Italie, muette et sombre, très-imminente. Mais la plus -grave pour lui, la plus immédiate, celle qui le paralysa, et qui -réellement aida d'abord à nous sauver, c'était celle des Pays-Bas. -Révolution financière et religieuse, où ces peuples, sacrifiés depuis -cent ans à la politique étrangère, recouvraient leur sens propre, -s'éveillaient, réclamaient liberté d'industrie et de conscience. - -Là fut notre salut. Ce mouvement des Pays-Bas se prononce au -printemps, en mai. Celui d'Italie, plus tardif, avortera. L'assistance -de Soliman est ajournée. Celle même d'Henri VIII n'est déclarée que -tard, et dans l'automne. - -Un des confidents de Charles-Quint lui écrivait après Pavie: «Dieu -donne à chaque homme _son août_ et sa récolte; à lui de moissonner.» -Il avait eu cet _août_ en mars. Bourbon pouvait alors, avec une bande -quelconque, et sans argent, subsistant de pillage, entrer en France, -percer sans peine jusqu'à Lyon, jusqu'en Bourbonnais. Les parlements -l'eussent probablement accueilli. - -Charles-Quint manqua ce moment et attendit... quoi? Une dispense du -pape pour épouser sa cousine de Portugal, qui devait, par une dot -énorme de neuf cent mille ducats, rendre l'essor à l'aigle de -l'Empire. - -Ne pouvant faire la guerre à la France, il la faisait au prisonnier. -Il ne faut pas croire là-dessus les historiens espagnols. Il suffit de -voir les affreux logis où le roi fut claquemuré. À Madrid, c'était une -chambre dans une tour des fortifications. Petite, horrible cage, avec -une seule porte, une seule fenêtre à double grille de fer, scellée au -mur des quatre côtés. La fenêtre était haute du côté de la chambre, il -faut monter pour voir le paysage, l'aride bord du Mançanarez; sous la -fenêtre, un abîme de cent pieds, au fond duquel deux bataillons -faisaient la garde jour et nuit. - -Cela était atroce, mais logique. Tenant la France dans cet homme qui -régnait encore, qu'avait à faire son maître, sinon de le désespérer, -de faire qu'il se trahît lui-même et ouvrît le royaume? Le tempérament -de l'homme était fort propre à donner cet espoir. Jeune, fort et -sanguin, chasseur infatigable et toujours à cheval dans nos forêts de -France, le voilà tout à coup assis et cul-de-jatte. Cinq pas en long, -cinq pas en large. Cet homme insatiable de femmes, le voilà moine, et -tenu presque un an en parfaite abstinence. Ajoutez le climat -d'Espagne, ardent, sec, aigre, la poussière salée de Castille dans -cette fenêtre, pour tout air respirable. Enfin la perte de toute -illusion, l'évanouissement du roman dont Lannoy l'avait amusé, -l'espoir étroit comme ces murs où il heurtait à chaque pas. Vivre là, -mourir là; être enterré d'avance, se sentir clos et déjà dans la -pierre! - -Cet état fut au comble lorsqu'il sut la réponse qu'un confident de -l'Empereur avait faite à sa mère, officieusement, doucereusement, -réponse dure au fond, impitoyable, qui plaquait au visage le plus dur -des refus. Le sens était qu'on n'avait que faire d'elle pour s'emparer -de l'Italie, ni de François Ier pour épouser la soeur de -Charles-Quint. Et pour l'offre qu'elle fait de sa fille, on ne daigne -même en parler. - -Le cercle est fermé, sans espoir. Le roi restera là, ou satisfera -l'Empereur, Henri VIII et Bourbon; il partagera la France. - -François ne trouva aucune force contre son malheur. Il tomba malade, -et appela sa mère pour la voir encore. - -Elle pouvait quitter. Elle envoya sa fille. - -Charles-Quint ne se souciait aucunement de cette visite. Il comprenait -fort bien que si les Espagnols s'intéressaient déjà au prisonnier, le -dévouement de sa soeur, son adresse, allaient augmenter infiniment cet -intérêt. Jusque-là, il tenait son homme, pouvait le resserrer dans -l'ombre, exploiter son captif. Mais si elle arrivait, la lumière se -faisait, tout éclatait, les coeurs émus allaient se soulever, et -l'Espagne elle-même arracher la clef du cachot. - -D'autre part l'homme était malade. S'il mourait, tout était perdu. On -tira donc de son geôlier un sauf-conduit, mais vague, peu rassurant, -_pour la personne_ qui le visiterait. Et encore on ne l'obtint que par -une promesse que fit Montmorency, qu'à ce prix on pourrait recevoir -comme ambassadeur le connétable de Bourbon. Charles-Quint l'avait -craint comme conquérant de la France; il le désirait au contraire -comme perturbateur et brouilleur, chef de faction, étincelle -d'anarchie et de guerre civile. Ce que Philippe II eut en Guise, son -père l'eût voulu en Bourbon. - -Avec cette promesse qu'on ne tint pas, bien entendu, on hasarda -d'envoyer Marguerite. Elle partait un peu à la légère, sans autre -garantie qu'un mot obscur qui, rétracté, interprété, la faisait -prisonnière. Elle allait, par un long voyage, aux mois ardents, -fiévreux d'Espagne, chercher un jeune prince fort dur, à qui sa mère -l'offrait à la légère et qui n'avait daigné répondre. On la sacrifia -(comme toujours). Et elle-même le voulait ainsi. Sa tendresse pour son -frère, accrue par le malheur, éclate, dès Pavie, dans ses lettres et -ses vers mystiques d'une passion exaltée. Passion, du reste si -naturelle en elle, qu'elle n'est pas troublée, et garde une grande -lucidité d'esprit. - -Ces lettres vaudraient qu'on les récitât. Elles sont fort touchantes. -Elle mêle, associe la nature à son entreprise; le paysage y paraît à -travers ce prisme du coeur: «Madame me conduit quelques jours sur le -Rhône. Que ne peut-elle laisser aller son corps! La mer l'auroit -bientôt portée là où je vais!» - -Et plus loin, en Espagne, traversant les grandes plaines poudreuses et -brûlées de la Castille, elle écrit à son frère: - -«Croyez que, pour vous faire service, en quoi que ce puisse être, rien -ne me sera étrange, tout me sera repos, honneur, consolation... -jusqu'à y mettre au vent la cendre de mes os (Septembre 1525).» - -Tout porte à croire qu'elle y mit d'avantage, qu'elle y fut -l'instrument docile, aveuglément passionné, de la politique de Duprat -et de la régente; en d'autres termes, que, ne voyant qu'un but, sauver -son frère mourant, elle porta pour rançon au geôlier le secret -qu'avait confié à l'honneur de la France le désespoir de l'Italie. - -La mère, la soeur craignaient infiniment pour le cher prisonnier. Le -18 septembre, quand Marguerite arriva, on désespérait de lui. On -tremblait que Charles-Quint ne le laissât dans son cachot, violemment -irrité qu'il allait être de l'abandon d'Henri VIII et de sa ligue avec -la France. - -Donc il fallait, à tout prix l'apaiser. - -L'Italie, même impériale, avait appelé la France; non-seulement le -pape et Venise, mais Francesco Sforza, la créature de Charles-Quint, -avaient crié à l'aide, sous les outrages et les supplices. On -commençait à croire qu'il voulait dépouiller Sforza. Il lui montrait -l'investiture, ne la lui donnait pas, la mettant au prix monstrueux de -1,200,000 ducats. Plusieurs croyaient qu'il donnerait Milan au -connétable de Bourbon. - -Les Allemands étaient partis. Les Espagnols restaient. Les Italiens, -pour s'en débarrasser, avaient mis leur espoir dans l'homme même de -Pavie. - -Pescaire avait vaincu, et Lannoy avait profité. Aux termes de la -parabole qui paye le fainéant pour le laborieux, l'Empereur -récompensait le Flamand pour la victoire de l'Italien. - -Pescaire, le lendemain de la bataille, avait pris pour lui un comté. -L'Empereur le lui ôte, disant que, depuis deux ans, il l'a promis aux -Colonna: mortelle injure. Pescaire cria si haut, que les Italiens -prirent confiance en lui, lui dirent tout, tramèrent avec lui pour -massacrer les Espagnols. - -Alonso d'Avalos, marquis de Pescaire, était, comme César Borgia, un -Italien d'origine espagnole. Entre tous ces damnés qui se dirent -disciples de Borgia, lui seul eut du génie. Né près de Naples, doué -des fées, heureux dès le berceau, il eut, à quatre ans, la singulière -faveur de fiancer la reine d'Italie, celle qui fut le centre des -penseurs italiens, la poésie de Michel-Ange et son sublime amour, -Vittoria Colonna. Elle était d'une part Colonna, de ces fameux -Romains, des héros de Pétrarque, d'autre part des Montefeltro, ducs -d'Urbin, illustres généraux des siècles militaires de l'Italie. À une -telle femme il fallait un trône, et c'est peut-être ce qui alluma -d'abord l'ambition de Pescaire. Ce simple gentilhomme eût voulu une -souveraineté pour cette fille des souverains. Ils étaient du même âge, -et tous deux poètes. Il l'épousa à dix-sept ans. Il eut d'abord des -succès étonnants; ses années marquent nos défaites. En 1521, il prend -Milan malgré Lautrec. L'année suivante, il tue Bayard, bat Bonnivet à -la Bicoque. En 1525, Pavie[19]! - -[Note 19: J'omets ici beaucoup de circonstances accessoires, entre -autres la fuite d'Alençon avec l'arrière-garde. Il eut le malheur -d'arriver le premier de tous les fuyards de Lyon; il fut accablé de -reproches par sa femme et sa belle-mère, mourut de chagrin ou de -fatigue.--La balle d'or est dans D. Juan Antonio de Vera. _Vie de -Charles-Quint._] - -À un tel homme, si hardi, si prudent, «exquis en paix, en guerre» -(c'est le mot de François Ier) la fortune offrait tout. La misérable -impuissance des rois, épuisés dès l'entrée des guerres, ouvrait les -plus hautes espérances aux aventuriers héroïques. N'avait-on pas vu, -au XVe siècle, le grand Huniade faire souche de rois? et les Sforza de -ducs? L'intrigant César Borgia avait failli faire un royaume. Pourquoi -un Seckingen, un Bourbon, un Pescaire, n'auraient-ils pas ceint la -couronne? - -Les Italiens offraient à Pescaire celle de Naples; le pape lui en -aurait donné l'investiture. L'âme de l'entreprise était Morone, le -chancelier de Francesco Sforza. L'affaire était conclue avec la -France, qui renonçait au Milanais, promettait une armée (24 juin -1525). - -Le désespoir du roi dans sa prison d'Espagne, son appel à sa mère, à -sa soeur, sa maladie en août et les craintes de sa famille, -dérangèrent tout. Les Italiens, qui ne voyaient rien faire pour eux, -et soupçonnaient qu'on allait les trahir, commencèrent à se troubler. -L'Empereur avait déjà conclu avec la France une trêve de juillet en -janvier. Pescaire joua un double jeu. Il dit à ses complices que, pour -endormir l'Empereur, il fallait lui mander quelques mots de la chose, -et lui faire croire qu'on la ferait avorter. Ayant obtenu des Italiens -la permission de les trahir, il le fit en effet, et plus qu'il -n'était convenu. - -Plusieurs assurent que ce fut la pieuse, la vertueuse Vittoria Colonna -qui lui fit livrer ses amis; il était très-perplexe; elle le décida -par la considération du serment qu'il avait prêté à l'Empereur, dont -il était l'homme de confiance, par l'obéissance qu'on devait à -l'autorité légitime, par le _loyalisme_ espagnol, qui jamais ne trahit -son maître, enfin par la vertu chrétienne, le pardon des injures, le -sacrifice de sa jalousie et de sa haine contre les Colonna, auxquels -l'avait sacrifié l'Empereur. - -Cela le toucha fort, et il réfléchit sans doute aussi qu'après tout -l'Empereur pouvait d'un seul mot le faire très-grand en Italie, tandis -que la Ligue ne lui donnait qu'une promesse, une douteuse éventualité, -rien que la guerre. Il allait servir les Français, qu'il venait de -battre, contre les Espagnols, qui l'aimaient, l'admiraient comme un -des leurs, et qui avaient fait sa victoire. - -Et il poussa si loin cette vertu sublime de servir un maître ingrat, -qu'il se fit espion pour lui, agent provocateur compromettant -habilement ses amis et les enfonçant dans le piége. En attendant, il -gagnait du temps, disant que sa conscience n'était pas rassurée -encore, et faisant consulter (sans doute par sa femme) les plus -profonds casuistes de Rome. - -Mais revenons à Marguerite, qui arrive à Madrid, et trouve son frère -malade à la mort dans ce misérable galetas. Sa vue seule, son -embrassement, son étreinte, l'eût ressuscité. La France tout entière -et la patrie entra avec elle dans cette chambre, le charme de la -famille, de l'enfance et des souvenirs. Elle ne craignit pas pour le -roi une émotion religieuse; elle fit dresser un autel, dire la messe, -et communia avec lui de la même hostie. - -Il était beaucoup moins malade qu'on ne croyait. Sa vigueur de -jeunesse se réveilla par le bonheur. De corps, de coeur, il s'était vu -lié, serré, et dans cette constriction, il avait cru mourir. - -Une véhémente expansion, et morale, et physique, eut lieu dans tous -les sens. Sa soeur en quinze jours, fit ce miracle de le si bien -remettre, «qu'il eût couru le cerf.» Elle donne plusieurs détails -naïfs de cette résurrection, et plus naïfs que poétiques, comme une -mère parle d'un enfant. - -M. de Sismondi, avec un grand sens historique, avait jugé, sur les -dépêches des envoyés du pape, que la régente trahissait, qu'après -avoir, en juin, promis secours aux Italiens, en août, voyant le roi -désespéré, malade, elle avait brusquement changé de politique, demandé -grâce à l'Empereur en dénonçant ses alliés. Au milieu de septembre, on -sut à Rome que Charles était instruit et des offres faites à Pescaire -et des négociations avec la France. - -L'hypothèse est si vraisemblable, que celui qui ne veut pas l'admettre -doit oublier l'histoire des monarchies, méconnaître spécialement ce -moment de l'histoire où le gouvernement tout personnel ne fut que la -famille, le sang, la chair et l'amour éperdu d'une mère capable de -tout, mère jusqu'au crime, asservie à l'instinct de la femelle pour sa -progéniture. - -Une seule raison militait contre cette hypothèse: c'est que -Marguerite ait été le dénonciateur. La passion l'expliquerait -cependant; elle voyait son frère à la mort; pour le sauver, elle eût -livré un monde. - -Au reste, la dénonciation avait précédé son voyage. Elle n'arrive à -Madrid que le 18 septembre. Le 19, on savait à Rome que l'Empereur -était instruit. Donc, il le fut au moins quinze jours avant qu'elle -arrivât. - -Marguerite le trouva à Madrid, qui sans doute pensait tirer d'elle de -plus amples révélations. Comme il tenait le frère, comme il pouvait -d'un mot adoucir sa situation et lui donner la vie peut-être, il ne -lui était que trop aisé de faire parler sa soeur. La chose, en -général, était connue. Mais les circonstances précises qui permirent -d'agir à coup sûr ne le furent qu'à ce moment, du 18 au 20 septembre. -Pescaire avait flotté jusque-là. Mettez une vingtaine de jours pour le -message de Madrid à Barcelone, à Gênes et à Milan, vous arrivez au 10 -octobre, au jour où Pescaire vit sa situation, se sentit dans la main -de l'Empereur, où le preneur, se trouvant pris, trama la trahison -qu'il accomplit le 14, jour où il livra ses amis. - -Ce qui fut conjecture pour Sismondi est à peu près certain, maintenant -qu'on a publié les actes et les lettres. (_Marguerite, 1841_; -_Charles-Quint, éd. 1844_; _Négoc, Autrich., 1845_; _Captivité, -1847_.) - -La chose, bien entendu, n'y est nulle part. Mais plusieurs mots -restent inintelligibles, inexplicables, si l'on n'admet que Marguerite -s'était acquis un titre à la reconnaissance des impériaux, et fut -étonnée, indignée, de leur ingratitude. - -Ce titre n'était pas une offre nouvelle qu'elle eût faite aux dépens -de la France. Qu'offrait-elle? Que le roi cédât la Bourgogne, _en la -gardant_ comme dot de la soeur de l'Empereur. Elle offrait Naples, -elle offrait la Catalogne, l'Aragon et Valence! je ne sais quels -droits de nos rois sur ces provinces espagnoles? - -Certes, de pareilles offres n'expliqueraient nullement l'étonnement -qu'elle montre et son désappointement en voyant la dureté immuable des -impériaux. - -Elle reproche à Lannoy d'avoir manqué d'_honneur_. (_Captivité, p. -354._) Que signifie ce mot? - -Il est visible qu'à Madrid, pour tirer d'elle des lumières, des -renseignements sur les secrets alliés de la France, on l'avait leurrée -d'espérances qui s'évanouirent, lorsqu'à Tolède elle se trouva devant -le conseil d'Espagne et le violent Gattinara. - -L'Empereur très-probablement ne voulut rien devoir, et dit: «Je savais -tout.» - -Du reste, pensant bien que, dans les épanchements de sa douleur auprès -de sa soeur Léonore et de la famille impériale, elle pourrait en dire -encore plus, il crut utile de l'amuser, de lui dire _qu'elle en serait -contente_, qu'il ferait les choses si bien, _qu'elle en serait -surprise_ (3 et 8 octobre). Il écrivait aussi de bonnes paroles au -roi. - -Le 5 octobre, elle parut devant le conseil impérial avec les envoyés -de France. Gattinara y perdit toute mesure. Sans égard à la situation -de la princesse et des Français, le furieux Savoyard parla comme -jamais n'eût osé l'Empereur. Il cria, menaça. Marguerite s'en alla -pleurer chez la reine de Portugal. - -Il voulait d'abord avoir la Bourgogne, la tenir, avant tout examen de -la question. De plus, il lui fallait la Picardie, la Somme. Il ne -voulait point de mariage du roi ou de sa soeur, mais un futur mariage -entre deux enfants. Enfin, il fallait que le roi aidât l'Empereur; en -troupes? non, en argent, c'est-à-dire qu'il fût tributaire, et payât -l'armée ennemie. - -Tel fut le fruit de la faiblesse, de la déloyauté. Voyant l'affaire -italienne éventée, Pescaire anéanti, enfin la France elle-même qui se -livrait et brisait son épée, Gattinara nous mit le genou sur la gorge, -et traita sans ménagement la femme faible et passionnée qui avait cru -sauver ce qu'elle aimait. - -Dans les lettres de Marguerite à son frère convalescent, on sent -qu'elle craint extrêmement de lui faire mal et qu'elle parvient à se -contenir. Et cependant son coeur déborde d'amertume et de douleur. - -Elle n'ose plus parler, sentant qu'elle n'a que trop parlé, et qu'on -profitera âprement des moindres paroles. (_Captivité, 357._) - -Lannoy, assez embarrassé, lui conseille doucement d'aller voir -l'Empereur. Elle répond qu'elle n'ira pas sans y être invitée; que, si -l'Empereur veut lui parler, on la trouvera dans tel couvent. Elle y -attend depuis une heure après midi. À cinq heures, elle attend encore. -On la laisse se morfondre là. L'Empereur va et vient, à la chasse, en -pèlerinage, et que sais-je? Partout. Elle, fort délaissée, elle tue -les journées à errer de couvent en couvent. - -Que se passait-il cependant en Italie? Le 14 octobre, Pescaire -accomplit son forfait. - -Il l'accomplit, de concert avec son ennemi contre ses amis, avec -Antonio de Leyva, le bourreau espagnol, qu'il avait promis d'égorger, -contre ceux qui voulaient lui mettre sur la tête la couronne d'Italie. - -Il crevait de douleur, d'ambition rentrée, peut-être de remords; il -était alité à Novarre. Cela l'aida au crime. Il tira parti de sa -maladie pour attirer ses amis au piége. Il pria le chef du complot, le -chancelier de Milan, de venir voir ce pauvre malade. Et celui-ci, qui -le connaissait bien, y vint pourtant. - -Il vint. Et le malade le fit parler, parler bien haut et longuement, -tout expliquer. Antonio entendait tout, caché derrière une tapisserie. -L'épanchement fini, on saisit l'homme. Et Pescaire, se levant, passa -dans une salle pour interroger comme juge son complice qu'il avait -perdu. - -Il avait reçu d'Espagne l'ordre de pousser Sforza, de le dépouiller -peu à peu, de le désespérer, afin qu'il éclatât et donnât occasion à -l'Empereur de le déclarer déchu de son fief. - -Pescaire, qui tenait déjà Lodi et Pavie, demanda à Sforza de lui -ouvrir Crémone; il n'osa refuser. Alors il occupa Milan, tenant le duc -dans le château, lui demandant seulement de se laisser entourer de -tranchées. Il le priait aussi de lui livrer son secrétaire intime. -Sforza résista alors, et ne prenant conseil que de son désespoir, fit -tirer sur les Espagnols. - -Cette perfidie du fort contre le faible tourna mal au premier. Les -Vénitiens, qui, dans leur peur, allaient se racheter avec une grosse -somme, réfléchirent qu'après tout, puisque l'Empereur prenait le -Milanais, il en viendrait à eux, et que leur propre argent allait -servir à payer l'invasion. Ils le remirent en poche. Au lieu -d'argent, ils donnèrent un conseil à l'Empereur, celui de ne pas -prendre Milan, ce qui allait mettre le monde contre lui. L'Empereur, -sans argent, fut bien obligé de les croire. - -Pescaire se mourait cependant (30 novembre). Né pour la gloire, pour -l'immortalité, il avait su s'attacher au poteau de l'infamie -éternelle. - -Sa femme, à qui sans doute il avait caché l'extrémité où il était, fut -avertie trop tard. Elle accourut du fond du royaume de Naples. À -Viterbe, elle apprit sa mort. Elle resta inconsolable, et le pleura -toute sa vie. Combien dut-elle aussi pleurer sur elle-même, si, par -scrupule de religion et de chevalerie, elle lui donna le fatal conseil -qui fit de lui un traître, et tua son âme et sa mémoire! - - - - -CHAPITRE XIII - -LE TRAITÉ DE MADRID ET SA VIOLATION - -1525-1526 - - -La profonde irritation de François Ier, son aigreur et son amertume -sont visibles dans les sèches réponses qu'il fit le 10 octobre aux -dernières propositions de l'Empereur. (_Granvelle, I, 270_; -_Captivité, 366_). Il dit même sur un des articles _qu'il aime autant -un jamais_. - -Il fit dire par son médecin que l'Empereur ferait beaucoup mieux de -prendre l'argent qu'on lui offrait, _avant que son prisonnier ne fût -mort_. - -Il lui fit savoir encore qu'il était déterminé à user ses jours en -prison et à faire couronner le Dauphin; qu'il le prierait seulement -_de lui assigner un lieu où il restât jusqu'à sa mort_. (_Nég. -Autrich., II, 630, 340._) - -L'outrageuse ingratitude des impériaux, le mépris qu'ils semblaient -faire du frère et de la soeur, les avaient tous deux relevés. Ils -prenaient par irritation la mesure forte et décisive qu'il eût fallu -prendre dès le premier jour. - -Je ne doute pas que ce conseil vigoureux de l'abdication ne soit venu -de Marguerite. Elle commença à voir clair, à sentir que cet ami, ce -parent auquel tous deux s'étaient offerts et livrés, que l'Empereur -était l'ennemi, un corsaire et un marchand, que le roi ne pouvait -l'amener à rien qu'en lui dépréciant son gage. Il croyait tenir un -roi, et il ne tenait qu'un homme qui pouvait au premier moment lui -échapper par la mort. - -Le roi abdiqua (novembre); et sa soeur emporta l'abdication. - -Cette vigueur qui étonne dans cet homme sensuel et mou, dans cette -femme passionnée qui, si énergiquement, s'arrachait à son amour, qui -délaissait en prison son malade à peine rétabli, tout cela s'explique -en partie par les sentiments de mysticité exaltée qu'elle avait -apportés en Espagne et qu'elle avait un moment fait partager à son -frère. Dès le lendemain de Pavie, elle lui avait envoyé les épîtres de -saint Paul, en lui disant, comme on a vu, «_que saint Paul le -délivrerait_.» Une recluse l'avait assuré «à un saint homme,» -Briçonnet peut-être, ou plutôt Sigismond de Haute-Flamme (Hohenlohe), -grand seigneur d'Alsace et chanoine de Strasbourg. C'était un ardent -luthérien qui poussait à la conversion de François Ier, et qui en -conserva l'espoir jusqu'en juillet 1526. Ce pieux personnage n'en -resta pas moins voué au roi et à sa soeur, et nous le voyons peu après -employé par François Ier à lever une armée de lansquenets. - -Si l'on suit avec attention le fil des événements, on trouve -qu'effectivement rien n'agit en faveur du roi plus que _saint Paul_ et -Luther. La fermentation protestante dont les Pays-Bas étaient -travaillés avait frappé Marguerite d'Autriche d'une telle terreur, -que, sans attendre ce qu'on ferait en Espagne, _elle signifia en juin -aux Anglais qu'on ne pouvait rien_ et ne ferait rien. Et elle le leur -prouva en faisant trêve, dès juillet, pour les Pays-Bas. Les Anglais -firent le 30 août leur traité avec la France. Charles-Quint, au 18 -octobre, l'apprit sans pouvoir le croire. Mais les Anglais -l'avouèrent, lui disant que c'était sa tante qui leur avait avoué la -définitive impuissance et l'épuisement des Pays-Bas, et les avait -ainsi jetés dans l'alliance française. - -Une chose y fut plus décisive encore, le mariage de Portugal et le peu -de cas que Charles-Quint semblait faire de la fille d'Henri VIII. -Celui-ci dut le rendre, en dégoût et mauvaise humeur, à sa femme, -tante de Charles-Quint, dont il était fort las. Il regarda de plus en -plus vers la France, d'où il avait peut-être emporté un regret. Il y -parut bientôt, un an après, lorsque de France reparut ce jeune astre, -qui éblouit le roi, le fit Français et protestant, et changea la foi -de l'Angleterre. - -À l'autre bout du monde, en Turquie, la France, secondée par Venise, -n'agissait pas moins efficacement. Le vieux doge, André Gritti, -prudent et énergique, avait mis là son bâtard, Ludovico, homme -d'audace et d'intrigue, lié avec le grand vizir, un Grec, né sujet de -Venise, qui gouvernait absolument Soliman et l'empire. Les premiers -envoyés avaient été assassinés, sans doute par l'Autriche. Mais -d'autres, plus heureux, arrivèrent, le Polonais Laski, puis le -Hongrois Frangepani. Ils furent reçus comme ils l'auraient été à Paris -ou à Venise. Un mouvement commença immense de l'empire Turc; -l'Allemagne, qui, à l'ouest, avait justement alors ses jacqueries, vit -à l'est s'ébranler les Turcs, comme ennemis de Charles-Quint, et -comprit l'extrême danger qu'un empereur autrichien attirait sur elle -et sur la Hongrie. - -Ainsi il semblait que toute la terre, de l'Irlande à l'Arabie, s'émût -pour François Ier. De l'Asie, de l'Arabie, de l'Égypte, cent tribus -barbares venaient à l'appel du Sultan qui, disait-il, allait marcher à -la délivrance de _son frère, le roi des Francs_. - -Mais nul pays ne se déclarait pour lui plus vivement que l'Espagne. -Dès son arrivée, en juin, tout le pays de Valence s'était précipité -pour le voir. Le peuple du Cid et d'Amadis courait avidement voir un -héros vivant. Les femmes en raffolaient. Une fille du duc de -l'Infantado, dona Ximena, déclara que, ne pouvant épouser le roi de -France, elle n'aurait jamais d'autre époux, et se fit religieuse. - -Le caractère espagnol, d'une ardente générosité, se révéla mieux -encore quand la princesse suppliante fut si durement traitée. Ce fut -comme si la France était venue en confiance s'asseoir au foyer de -l'Espagne et qu'on l'en eût repoussée. Tout le monde s'efforça -d'expier près de Marguerite la froide et brutale politique du -gouvernement flamand. Elle fut tendrement reçue de la soeur de -Charles-Quint, enveloppée, adoptée, honorée de toutes manières dans -l'aimable et noble famille du vieux duc de l'Infantado. Qu'on eût pu -pour un intérêt, je ne sais quelle pauvreté de province ou de royaume, -refuser la main de ce roi, miroir de toute chevalerie, refuser -l'adorable soeur dont un regard valait un monde, c'était pour ces -vrais Espagnols un sujet d'étonnement. Un grand d'Espagne, le vieux -duc peut-être, dans sa galanterie héroïque, alla jusqu'à dire à -Marguerite que, si l'Empereur partait pour l'Italie, il ne manquerait -pas d'Espagnols pour ouvrir la porte à François Ier. - -La perfidie de Bourbon, qui avait eu l'affreux succès de faire son -maître prisonnier, les mettait hors de toute mesure. Quand il arriva -en Espagne, il se fit autour de lui un désert. Pas un homme ne lui dit -un mot. Et l'Empereur ayant prié un des grands de l'héberger: «Je ne -puis refuser, dit-il, ma maison à Votre Majesté. J'en serai quitte -pour la brûler le lendemain.» - -Ces dispositions admirables, si touchantes, du peuple espagnol, -étaient bien propres à soutenir le courage du roi. Cependant, sa soeur -partie, les jours traînant, la saison attristée ne montrant plus au -prisonnier que la plaine grise de Madrid, il commença à se trouver -moins bien et à retomber. Sa soeur essayait de le soutenir par ses -lettres. Mais elle-même, en s'éloignant de lui, elle s'attendrissait -de plus en plus. Elle écrit à Montmorency: «Toute la nuit, j'ai cru -tenir le roi par la main, et ne me voulois éveiller pour le tenir plus -longuement.» Elle lui écrit à lui-même qu'il s'en faut peu qu'elle ne -revienne, qu'elle voudrait lui ramener une litière qui le portât chez -lui en songe, etc., etc. Enfin, après Saragosse, dans l'inquiétude où -elle est qu'il ne soit malade, il semble qu'elle perde courage; une -lettre de sa mère l'achève, elle succombe, écrit à son frère: «Si les -honnêtes offres que vous avez faites ne les font parler autrement, je -vous supplie qu'il vous plaise _de venir, comment que ce soit_. -(Marg., II, 62, mi-décembre.)» - -Ce dernier mot veut-il dire en abandonnant la Bourgogne, ou en -abandonnant l'honneur et trompant par un faux serment? Ce qui nous -tenterait de pencher vers le premier sens, c'est que la mère de -Marguerite, dans ses dernières instructions (fin novembre), dit qu'il -faut examiner «si l'on doit s'arrêter à cette Bourgogne, qui a été -jadis hors des mains du roi, et y est revenue, comme elle pourroit -encore faire.» - -Marguerite n'était pas loin de sortir d'Espagne, quand elle reçut de -son frère l'avis de faire diligence. Bourbon, arrivé le 15 novembre, -insista très-probablement avec l'ardent Gattinara pour qu'on ne -laissât pas la princesse emporter l'abdication. On aurait pu la -chicaner sur les termes de son sauf-conduit ou le prétendre expiré, -l'arrêter et s'assurer d'un précieux otage de plus. Mais elle doubla -le pas, et arriva heureusement. - -Qu'avait à faire l'Empereur? Toute l'Europe se le demandait. Machiavel -ne peut croire qu'il relâche jamais le roi. Praët, l'ambassadeur de -Charles-Quint en France, lui écrit sagement: Qu'il faut faire de deux -choses l'une: ou _mettre lui et son royaume si bas_, qu'il ne puisse -nuire, ou le _traiter si bien et se l'attacher si étroitement, qu'il -ne veuille jamais mal faire_. Si le premier parti est impossible, _il -vaut mieux retenir le roi que de le laisser aller à demi content_. -Peut-être, avec le temps, quelque dissension naîtra en France, qui -profitera à l'Empereur. - -Ces dissensions étaient possibles. Le Parlement de Paris avait montré -une extrême mauvaise humeur. Une grande partie de la noblesse tenait -fortement pour Bourbon. Praët, très-bon observateur, en fut frappé. À -son arrivée sur le Rhône, plusieurs gentilshommes vinrent à lui, lui -firent cortége, se montrèrent impudemment les courtisans de -l'étranger. - -Il est vrai que le peuple avait des sentiments contraires. La bravoure -et le malheur de François Ier l'avaient ramené. Sauf Paris, fort -hostile, la France fut émue. Elle se crut prisonnière en lui, et, -quand madame d'Alençon arriva en Languedoc, elle fut entourée, de -ville en ville, par la foule des bonnes gens qui demandaient des -nouvelles du roi, et l'écoutaient en pleurant. L'objet de ce culte -pieux jouait alors un rôle étrange. Il avait pris son parti d'en -sortir par un parjure. Il commençait à jouer la farce du traité de -Madrid. - -Voyons ce qu'était ce traité. Le roi renonçait à l'Italie, donnait la -Bourgogne, épousait la soeur, rétablissait Bourbon, abandonnait ses -alliés. Il livrait ses fils en otage, et, si le traité n'était -exécuté, il rentrait en prison. - -Le matin du 14 janvier, où il devait signer et jurer, il protesta -secrètement par-devant notaire, établit par acte authentique qu'il -allait faire un faux serment. - -Le plus avilissant, c'est qu'il lui fallut soutenir la comédie pendant -trois mois (du 15 décembre au 15 mars). L'Empereur l'étudia, -l'observa. Sans le lâcher, et le menant toujours entre des gens armés, -il le mit en rapport avec ses dames et sa famille. Il lui fit voir la -veuve de Portugal, sa future femme, fort brune, bonne personne, à -grosses lippes autrichiennes, et, pour développer ses grâces, il lui -fit danser devant le prisonnier une sarabande moresque. Le roi riait -de la soeur et du frère, faisant le galant, l'amoureux. - -Machiavel ici décerne à Charles-Quint un brevet _d'imbécillité_. Et, -en effet, que voulait-il? Pouvait-il croire que le mariage forcé d'un -homme tenu sous l'escopette, d'un amoureux gardé à vue qui faisait ses -déclarations entre des soldats, serait un lien sérieux? Ignorait-il -son temps? Et ne savait-il pas que le pape était là pour délier le roi -et le blanchir? - -Il est croyable, qu'il crut l'avoir brisé, que sa faiblesse et son -désespoir en prison firent croire à Charles-Quint que l'homme était -fini de coeur et de courage. Dans la furieuse jalousie qu'il avait (de -naissance et d'éducation), il trouvait dans l'affaire bien autre chose -que la Bourgogne et bien autrement importante, à savoir l'avilissement -de ce fameux vainqueur de Marignan, le déshonneur du paladin. Aux -Espagnols infatués du roi, l'Empereur allait le montrer ou comme un -idiot et un lâche s'il accomplissait le traité et trahissait ses -alliés, ou comme un déloyal s'il refusait de l'accomplir, un parjure, -un menteur, un misérable acteur qui avait pu, pendant trois mois -durant, jouer ce jeu. - -À cela il gagnait bien plus qu'une province. La France, avilie en son -roi, allait devenir tôt ou tard la satellite de l'Espagne, tourner -dans son orbite. Ce roi, s'il était brave encore, l'Empereur se -chargeait de l'employer comme soldat, de s'en servir (François l'avait -offert lui-même) contre les alliés de la France. Par cette honte de -Madrid, il devenait Samson l'aveugle qui désormais travaille au profit -de son maître, pousse la meule et tourne sous le fouet. - -On assure que ni Marguerite d'Autriche ni le chancelier Gattinara -n'approuvèrent le traité. Les garanties matérielles y manquaient -certainement. Mais Charles-Quint, c'est la seule excuse politique -qu'on puisse lui trouver, en attendait un résultat moral, -très-important, s'il eût été atteint: l'avilissement durable du roi et -de la France, placés dans ce honteux dilemme de sottise ou de -déshonneur. - -Gattinara jura qu'il ne signerait pas. Charles-Quint prit la plume, -signa lui-même. - -L'échange eut lieu à la Bidassoa, dans une barque, au milieu de la -rivière. Le roi y sauta, mit ses deux enfants à sa place, et, sur le -bord français, monta un cheval turc, plein de feu, qui, d'un -tourbillon, le porta à Bayonne. - -L'Espagne, qu'il fuyait, l'attendait encore là. Les envoyés de -l'Empereur y étaient pour le prier de ratifier. Il les paya «en -monnaie de singe,» d'une farce, d'un sourire, disant en substance: -Vous avez vos Cortès, moi mes États; je dois les consulter. - -Un homme de la fin du siècle, des temps sérieux et fanatiques, -Tavannes, a supposé que lui-même jugea son acte infâme, se méprisa, se -condamna et passa outre. Il le qualifie _un désespéré_. - -C'est lui attribuer plus qu'il n'eut, la conscience, le remords, et -l'obstination contre le remords. - -Le Titien en sait davantage. Dans sa peinture profonde, puissamment -lumineuse, et qui éclaire le fond du fond, la créature légère est si -naturellement menteuse, qu'en elle le mensonge est moins un acte que -l'efflorescence instinctive d'un caractère tout à fait faux. C'est la -menterie vivante, comédie, farce, conte et fable. Le _hableur_ -espagnol ne dit pas encore bien cela. J'aime mieux le _vanus_ des -Latins. Il est _vanus_ et _vanitas_. - -Je suis même porté à croire que la chose la plus solide qu'il ait -apportée en naissant, son vice, avait faibli après Madrid. Sa longue -prison avait fait impression sur son tempérament. Il était revenu un -peu lourd. Quand il voulut faire le jeune homme dans une chasse, il -tomba de cheval et faillit se tuer. Nous le verrons errer de femme en -femme, et chercher sa jeunesse. En vain, elle est partie. Et il -devient de plus en plus homme de conversation. - -Il rapportait d'Espagne une favorite qui chaque jour passait une heure -ou deux dans son lit le matin. C'était une petite chienne noire que -Brion lui avait achetée, et qui fut sa compagne de captivité. -Marguerite en plaisante, s'en dit jalouse, et, dans une pièce de vers -assez jolie, attaque _cette noire_ qui a fait oublier _la blanche_. - -Sa mère, à Mont-de-Marsan, lui amenait un monde de femmes, entre -autres la triste Châteaubriant, à laquelle il tourna le dos. Disgrâce -irrévocable. La mère, d'un tact parfait, avait deviné la vraie -maîtresse du moment: une blanche de blancheur éblouissante, en haine -de l'Espagne et de la brune Éléonore, une demoiselle savante et bien -disante, une parleuse pour un roi parleur, très-fatigué déjà, qu'il -fallait amuser: Anne de Pisseleu, jeune Picarde, charmante et hardie. - -Le moment était décisif pour Marguerite. Et, ce qui lui fait honneur, -c'est qu'elle ne sut en profiter. Son dévouement, sa passion -contagieuse, qui, plus qu'aucune chose, avait tourné la tête aux -Espagnols et préparé le traité, cet immense service, n'eût pas suffi -pour lui faire exercer un ascendant durable. Il eût fallu le talent de -sa mère, talent dont la maîtresse imita, suivit la leçon, et qui la -maintint vingt années: _avoir une belle cour_, un cercle de femmes -agréables et faciles, qui, sans aspirer au pouvoir, amusaient des -goûts éphémères. - -La maîtresse trôna, et la soeur fut destituée. Pour garder l'une, -éloigner l'autre, on les maria toutes deux. - -Pour marier, titrer la maîtresse, il y eut peu à chercher. Ce La -Brosse ou Penthièvre, qui avait suivi Bourbon et rentrait gracié, fut -trop heureux de cet excès d'honneur. Il épousa, partit, vécut seul en -Bretagne, redevint un très-grand seigneur. - -Sa femme, devenue madame la duchesse d'Étampes, et maîtresse du -terrain, paraît avoir exigé qu'on mariât et éloignât Marguerite. Elle -en pleura «à creuser le caillou,» comme elle le dit. Elle épousait -l'exil, la pauvreté et la ruine, Jean d'Albret, un roi sans royaume. -Elle vécut à Pau, à Nérac, surtout d'une pension du roi. De vraie -reine de France, elle fut pauvre solliciteuse, courtisant de loin les -ministres sur l'espoir que son frère la remettrait dans la Navarre. Si -l'on songe que cette petite cour de Pau devint l'asile des grands -esprits, des plus glorieux proscrits de la pensée, on regrettera -d'autant plus l'exil de Marguerite, comme le plus fatal obstacle -qu'ait rencontré la Renaissance. - -Que le roi ait rapporté d'Espagne le _Saint-Paul_ de sa soeur, j'en -doute. Ce qui est sûr, c'est qu'il rapporta _Amadis_. Il aimait la -lecture des romans de chevalerie. Dans les longs jours, les lentes -heures de sa réclusion, le prisonnier nonchalamment feuilleta -l'ennuyeuse et mélancolique épopée. Cette poésie du vide lui allait à -merveille; il ne tenait qu'à lui de se croire le _Beau Ténébreux_. -Amadis est l'écho d'un écho, pâle et faible copie des vieux poèmes, -plus propre à amuser l'inaction qu'à provoquer les actes héroïques. Du -fier Roland au triste Lancelot, de celui-ci à Amadis, la séve va -diminuant. Sous l'exagération des exploits improbables, on sent -l'esprit de cour et le bavardage oisif, la vie paresseusement monacale -que l'on menait dans les châteaux. - -À la scolastique d'amour, perdue dans les brouillards, se mêlaient -volontiers les contes, tout autrement positifs, de Boccace, les cent -nouvelles de Louis XI, celles de Marguerite. Ces récits éternels de -galantes aventures, au fond peu variés, s'accordaient à sa vie -nouvelle d'inaction. Il avait été prisonnier. Tel il resta, je veux -dire, sédentaire. - -Son plus grand amusement, dès lors, fût de bâtir. Et il se bâtit des -demeures conformes à cet état d'esprit. - -Vers 1523, après son étrange aventure avec sa soeur, il était en -galanterie avec deux dames mariées du voisinage de Blois. Les -rendez-vous étaient dans les forêts d'en face, à un petit château des -anciens comtes. Blois, devenu le centre financier de la France était -trop fréquenté. - -Au retour de Madrid, plus ami encore du repos, il s'y fit faire un -parc, très-grand, fermé de murs, qu'on put remplir de bêtes, -s'épargnant ainsi les courses des longues chasses et des grandes -forêts. La bicoque ne suffisait plus. Il fallait un château; non un -vieux château fort, serré et étranglé, comme un soldat dans sa -cuirasse; non le donjon sauvage, inhospitalier, d'où la châtelaine, à -son plaisir, chasse les dames, la société, le charme de la vie. Tout -au contraire, moins un château qu'un grand couvent, qui, de ses tours, -de son appareil féodal, couvrira, enveloppera de nombreuses chambres, -de charmants cabinets, des cellules mystérieuses. C'est l'idée de -Chambord[20]. - -[Note 20: Voir la belle et exacte description de Henri Martin et -le plan (étage par étage), conservé à la Bibliothèque, d'après l'état -ancien du château.] - -Ce n'est ni le donjon gothique, ni la _villa_, le palais italien, qui -a plus de salles que de chambres, beaucoup de place avec peu de -logements. La Société ici est l'essentiel, on le sent bien, une -société intriguée et mobile. Beaucoup d'aise. Des appartements isolés -comme un cloître, qui ne se commandent point, ne se lient point par -enfilades. Même des escaliers à double vis qui permettent de monter ou -descendre de deux côtés sans se rencontrer ni se voir. - -Au dehors, l'unité, l'harmonie solennelle des tours, avec leurs -clochetons et cheminées en minarets orientaux, sous un majestueux -donjon central. Au dedans, la diversité, toutes les circulations -faciles, et les réunions, et les _à parte_, toutes les libertés du -plaisir. - -Un spirituel architecte de Blois, inspiré du génie des cours, -peut-être guidé par le maître, par le royal abbé du couvent futur, fit -le plan de cette construction originale. - -Rien ne coûta pour une oeuvre si utile et si nécessaire. À travers les -malheurs publics et dans les plus excessives détresses financières, -dix-huit cents ouvriers y travaillèrent pendant douze ans. Les saintes -de l'endroit, les maîtresses du règne, la brune du Midi et la blanche -du Nord, mesdames de Châteaubriant et d'Étampes y figurent -solennellement en cariatides. Le chiffre de François Ier y est -partout, avec le D de Diane, mis par le père? ou par le fils? - -Cette édifiante retraite était toute la pensée du roi. De Tours, de -Blois, sans cesse, il y venait et la regardait s'élever. Les affaires -de l'Europe venaient bien loin après. De Blois où était le trésor, -l'argent, de sa pente naturelle, allait droit à Chambord, aux -constructions, aux dépenses de la cour. Parfois il s'en échappait -quelque peu du côté des affaires pour la guerre d'Italie, peu, à -regret, toujours trop tard. - - - - -CHAPITRE XIV - -LE SAC DE ROME - -1527 - - -Machiavel, en disant que l'Empereur était un imbécile, ajoutait que le -roi _serait un sot_ en Italie et tiendrait sa parole. Les Italiens en -avaient peur et venaient l'observer. C'était lui faire bien tort. Il -mit tout son talent à les rassurer sur ce point, jura qu'il s'était -parjuré, que, du reste, il ne se souciait plus de Milan, qu'il -n'inquiéterait point Francesco Sforza. Les envoyés du pape disent dans -leurs dépêches que, quand même il songerait encore aux conquêtes, sa -mère ne le permettrait pas. - -On a supposé que, par un machiavélisme horrible, il ne songea qu'à -compromettre les Italiens, qu'à les mettre en avant, pour améliorer -son traité et obtenir de moins dures conditions. Cette profondeur de -perfidie n'était pas dans son caractère. L'insuffisance des secours en -1526 fut le résultat naturel du chaos, du désordre, de l'épuisement -des finances, du gaspillage des maîtresses, du luxe et des -constructions. Il agit peu, parce qu'il n'agissait guère que sous -l'impression d'une nécessité, d'un danger immédiat. La distraction et -la paresse étaient tout en lui désormais, dominaient tout, entravaient -tout. - -Les suites en furent épouvantables pour l'Italie. Bourbon, envoyé par -l'Empereur, pour remplacer Pescaire, y trouva une armée étrange, -nullement impériale; c'était plutôt une démagogie militaire, analogue -aux horribles bandes des _mercenaires_ antiques sous les successeurs -d'Alexandre et sous Carthage. Cette république armée délibérait, -jugeait; elle mit un de ses généraux au ban et le condamna à mort par -contumace. - -Sous Montcade et Du Guast, deux Borgia, sous l'Espagnol féroce Antonio -de Leyva, ce vampire militaire mangeait, suçait Milan. L'Italie, -éperdue, s'agitait et armait, ne faisait rien. Elle ne pouvait les -tirer de là. Tout le monde avait perdu la tête, même Venise, qui -croyait recruter en Suisse, y perdait son argent. Le général de la -ligue italienne, le duc d'Urbin, avait pour tactique invariable de ne -voir jamais l'ennemi. - -Et cependant le vampire suçait toujours. Chaque soldat était logé à -discrétion, prenait tout, demandait encore, battait son hôte, se -faisait nourrir délicatement et traitait ses amis. Chacun avait deux -hôtes au moins, l'un pour nourrir, l'autre pour payer. Nul moyen de -s'enfuir. Plusieurs tenaient leur hôte garrotté. On n'entendait que -cris de femmes et d'enfants, torturés par ces noirs démons. On ne -voyait que gens s'étrangler ou se jeter par la fenêtre ou dans les -puits. - -Quand Bourbon arriva, il y eut une lueur d'espérance. Ce qui restait -de notables vint embrasser ses genoux, demander grâce pour la ville. -Il répondit avec douceur que tout cela n'arrivait que par défaut de -solde, que, s'ils pouvaient seulement payer un mois trente mille -ducats, il emmènerait l'armée; il leur en donna sa parole. Trente -mille ducats à trouver dans cette ville ruinée! On y parvint pourtant. -Et les soldats restèrent!... - -Bourbon avait sauvé et rançonné ce Morone, confident de Pescaire, le -premier intrigant de l'Italie. Morone lui avait paru si rusé, si -pervers, qu'il le prit avec lui, en fit son homme, son conseil. Il ne -voyait plus clair dans la situation; il demanda à Morone où il fallait -aller. Il répondit: «À Rome!» - -Rome venait d'être déjà violée. Pompeïo Colonna, un de ces Gibelins -sauvages de la campagne romaine, bandit, prêtre, soldat, cardinal, -s'était jeté, un matin, sur la ville, et avait failli tuer le pape. -Cela montra combien il était facile de prendre Rome. Tout ce qu'il y -avait de brigands en Italie y songea et joignit Bourbon. - -Mais il fallait y arriver. Et ce n'était pas chose simple, à travers -tant de villes fortes, sans cavalerie et sans canons, ayant en queue -une armée italienne, appuyée de quelques Français, plus tard de -Suisses. Il eût suffi d'une cavalerie nombreuse et bien conduite pour -suivre, entourer, affamer, cette pesante armée d'infanterie qui, comme -un corps sans bras ni jambes, se traînait, n'ayant jamais que le lieu -de son campement, sans pouvoir agir à deux pas. - -Aussi Bourbon, entre Ferrare et Plaisance, eût voulu rester là. Et -plus tard, en Toscane, il eût voulu rester encore. Mais le duc de -Ferrare, très-impatient de l'éloigner, l'aidait et le payait pour -aller en avant, le poussant au Midi, et lui disant: «À Rome!» - -L'Italie se livrait. C'est là le malheur des malheurs, dans ces -moments extrêmes. La lumière s'éteint, le coeur baisse. Les plus -fiers, les plus grands, succombent. Machiavel et Michel-Ange remettent -aux Médicis l'espoir de la patrie. Machiavel veut qu'on improvise des -légions, il veut un grand chef militaire, et il croit le voir dans un -hardi bâtard, le jeune capitaine des bandes noires, Jean de Médicis. - -Pendant que l'on raisonne, les événements courent, se précipitent. Et -déjà il n'est plus besoin que, de Milan ou de Ferrare, un doigt -italien montre Rome. Bourbon y va fatalement; il ne peut plus ne pas y -aller. Cette armée décrépite des bourreaux de Milan n'est plus que -l'accessoire d'une grande force vive, furieuse avalanche humaine, qui -vient de rouler des Alpes, poussée du vent du Nord, et qui, sous forme -d'armée, n'est pas moins que la Révolution allemande. - -Nous ne pouvons conter la guerre des paysans, le dur et sombre -événement qui fut comme un avortement de Luther, le protestantisme -princier, aristocratique, officiel, s'enveloppant et repoussant le -peuple, au peuple qui montrait ses plaies, la réponse des théologiens: -«C'est l'affaire des juristes.» D'où l'alliance des politiques, sans -acception de croyance, et l'essai du tolérantisme, à la diète de -Spire, la liberté des uns pour la servitude des autres. - -De cette grande révolution, mille éléments restaient d'une -fermentation indomptable, une flamme qui devait brûler ou se brûler. -Le furieux chaos de misères et de haines, d'implacables douleurs, se -rallia autour d'un vieux soldat, Georges Frondsberg, figure sanguine, -apoplectique, populaire par l'emportement, en qui grondait la colère -des foules. Il avait apparu à Worms à côté de Luther, à Pavie pour -prendre le roi, ami du pape. Il voulait cette fois faire une bonne fin -et aller droit en paradis en étranglant le pape. À cet effet, il -portait et montrait une grosse chaîne d'or. - -Ce que ne pouvaient ni l'Empereur, ni son frère, lui, il le fit sans -peine. Les Allemands tenaient tant à le suivre, que pour un engagement -par homme, il suffit d'un écu. On savait bien d'ailleurs qu'il y -aurait de grands coups à faire, beaucoup à prendre et beaucoup à -détruire. Le souffle d'Alaric semblait être rentré dans ses fils, et -le démon qui lui fit dire: «Je ne sais quoi me mène à Rome.» Les -Vandales et les Goths revivaient, mais plus âpres, avec un amour -consciencieux, de gâter, brûler, ruiner. Les Espagnols étaient trop -paresseux, les Allemands ne l'étaient pas. Ils ne quittaient pas un -gîte sans l'incendier. - -Singulière alliance! Les dévots Espagnols qui, cette année, exécutant -en Espagne l'atroce persécution des Maures, en Italie marchaient du -même pas que les brûleurs d'églises. Combien moins de scrupule encore -avait la foule des voleurs italiens qui venaient par derrière! - -Les Allemands allaient à Rome, non ailleurs. C'est ce qu'on ne comprit -pas. - -Le pape, qui avait de bonnes et amicales lettres de l'Empereur, qui -avait une trêve avec le vice-roi de Naples, ne craignit que pour la -Toscane, pour le patrimoine des Médicis. Sa grande peur était un petit -mouvement qui se fit à Florence. Son homme, Guichardin, froid et avisé -politique qui suivait l'armée alliée derrière celle de Bourbon, ne -comprenait pas plus. Il croyait que c'était uniquement affaire -d'argent et de pillage; il ne voyait pas la grandeur, la fureur et -l'emportement du mouvement fanatique qui emportait le reste. - -C'est au milieu de ce malentendu, de ce vertige, que la Nécessité, de -sa chaîne d'airain et de sa main de fer, les étrangla. Leur Jean de -Médicis, à sa première rencontre avec les Allemands, alla de sa -personne bravement les regarder de près; il les croyait sans -artillerie, ne sachant pas que le duc de Ferrare leur avait donné -quatre fauconneaux. Le premier coup fut pour lui, et lui cassa la -cuisse; on le rapporte, il meurt à Mantoue dans les bras de l'Arétin, -son commensal, son compagnon de lit. - -Un boulet italien avait tué l'espoir de l'Italie. Le jeune ami de -l'Arétin que Machiavel eût pris pour Messie, le voilà mort. On regarde -de tous côtés, on cherche, et l'on ne voit personne. - -Il avance cependant, ce Bourbon, volontairement ou non, on ne sait, -mais il avance avec son immense cohue, dispersée pour les vivres sur -un vaste pays. Nul n'ose en profiter. Le duc d'Urbin, qui le suit avec -des Italiens, attend les Suisses pour combattre; puis, quand il a les -Suisses, il attend autre chose. - -Henri VIII fait aumône au pape. La France donne à peine le quart de -l'argent promis, quelques cents lances, des galères percées qui ne -naviguent pas. Le pape se rassure par la trêve, par la présence du -vice-roi Lannoy qu'il a fait venir, par les lettres respectueuses -qu'il reçoit de Bourbon lui-même. - -Bourbon trompe le pape, et le vice-roi, et tout le monde[21]. Il -assigne rendez-vous au vice-roi, qui va l'attendre. Il donne ainsi le -change, franchit brusquement l'Apennin. Le voici en Toscane. Les -pluies, les neiges de printemps, ne l'ont pas arrêté. Les révoltes -mêmes ne l'arrêtent pas. Sa vie est en péril; mort ou vif, il ira; il -est comme une pierre lancée par la fatalité. Il voit les Espagnols -tuer un de ses lieutenants. Une autre fois, ce sont les Allemands; il -est réduit à se cacher. Frondsberg leur parle et les gourmande; en -vain: sa face, respectée jusque-là, n'impose plus; le vieillard -colérique, indigné, s'emporte, rougit; son front s'empourpre, il tombe -à la renverse; on le relève; il était mort. - -[Note 21: Charles-Quint ignorait-il entièrement ce que faisait -Bourbon? Il semble que Castiglione, envoyé par le pape pour amuser -l'empereur, est maintenant employé par l'empereur à amuser le pape. -Castiglione écrit de la cour impériale à Clément VII qu'il recevra -bientôt la visite du confident de l'empereur, Paul Arétin. Le 31 mars -1527, le connétable écrit au pape que, malgré la trêve, son armée -s'obstine à avancer, et qu'il est forcé de marcher aussi pour éviter -un plus grand mal. La lettre est en italien, mais signée en français: -«Votre très-humble et très-obéissant serviteur. Charles. (Du camp -impérial.)» _Extrait des actes et lettres du Vatican, Archives, carton -L., 384._] - -Le prudent vice-roi se garda bien d'aller en lieu si dangereux. Il se -tient à Florence, ménage un traité pour la ville. Mais ces Barbares -étaient si furieux, qu'ils furent tout près de tuer l'entremetteur de -ce traité d'argent. - -Jamais la dualité du caractère du pape, la discordance du prêtre roi -et du pontife armé, ne ressortit plus forte, par une hésitation plus -folle. Tout à l'heure, Clément VII était un conquérant, il voulait -prendre à Charles-Quint le royaume de Naples. Maintenant que le danger -approche, vraiment grand et terrible, il se ressouvient qu'il est -pape, inviolable; il se rassure et licencie ses troupes. - -Ce grand tableau du vertige du pape et de l'approche des Barbares a -été fait par une main non récusable, par la plume solennelle du -Florentin Guichardin, l'homme de Clément VII, écrit d'une encre froide -à geler le mercure. Et il n'en fait que plus d'impression. Si le -_fatum_, le sort aveugle et sourd, se mêlait de conter, il ne le -ferait pas d'une manière plus froide, plus grande et plus terrible. - -Tout à coup, Bourbon, jusque-là assez lent, prend sa course, laisse -tout, bagage, artillerie. Son infanterie marche sur Rome plus vite que -la cavalerie alliée qui veut le suivre. Rome est le prix de la course. -Mais la fureur, la haine, l'attente du pillage donnent des ailes aux -gens de Bourbon. Les Allemands vont donc entrer dans Babylone, mettre -la main sur l'Antichrist! Les Espagnols ravir un trésor de mille ans, -saisir la dépouille du monde! - -Le pape, quelque peu effrayé, essaye de réarmer. La jeunesse romaine, -les domestiques des prélats, les palefreniers des cardinaux, les -peintres et artistes reçoivent des armes. Cellini, le bravache, -prépare son arquebuse. - -Mais de l'argent, où en trouver? Les riches cachent le leur, au moment -de tout perdre. L'un d'eux ne rougit pas d'offrir quelques ducats. Il -en pleura bientôt; s'il ne paya, ses filles payèrent, de leur corps, -de leur honte et du plus indigne supplice. - -Le 5 mai, Bourbon, campé dans les prés de Rome, envoyait un message -dérisoire pour demander à traverser la ville; il allait, disait-il, à -Naples. Le 6, un brouillard favorise l'approche; il donne l'assaut. -Les Allemands y allaient mollement. Lui, qui dans un tel crime doit -réussir au moins, il saisit une échelle et monte. Une balle l'atteint, -il se sent mort: «Couvre-moi,» dit-il à Jonas, un Auvergnat qui ne l'a -pas quitté. L'homme lui jette son manteau. - -La ville n'en fut pas moins emportée, et avec un grand massacre de la -jeunesse romaine. Guillaume Du Bellay, notre envoyé à Florence, qui -était venu en poste pour avertir le pape, mit l'épée à la main au pont -Saint-Ange avec Renzo de Ceri, arrêta les brigands, et donna à Clément -VII le temps de s'enfuir du Vatican dans le château. Du long corridor -suspendu qui faisait la communication, il vit l'affreuse exécution, -sept ou huit mille Romains tués à coup de piques et de hallebardes. - -Il n'y eut jamais une scène plus atroce, un plus épouvantable carnaval -de la mort. Les femmes, les tableaux, les étoles, traînés, tirés -pêle-mêle, déchirés, souillés, violés. Des cardinaux à l'estrapade, -des princesses aux bras des soldats; un chaos, un bizarre mélange -d'obscénités sanglantes, d'horribles comédies. - -Les Allemands qui tuèrent beaucoup d'abord, et firent des -Saint-Barthélemy d'images, de saints, de Vierges, furent peu à peu -engloutis dans les caves, pacifiés. Les Espagnols, réfléchis, sobres, -d'horrible expérience après Milan, savourèrent Rome, comme torture et -supplice. Les montagnards d'Abbruze furent de même exécrables. Le pis -était que les trois nations ne communiquaient pas. Ruiné et rançonné -par l'une, on tombait dans les mains de l'autre. - -Ce fut une tragédie, comme l'incendie de Moscou ou le renversement de -Lisbonne. Chaque fois qu'une de ces grandes capitales, qui concentrent -un monde de civilisation, est ainsi frappée de ruine, on rêve la mort -universelle qui attend les empires, les futurs cataclysmes par -lesquels disparaîtra la terre elle-même vieillie. - -Mais, chose étrange, inattendue! L'Europe est médiocrement émue du sac -de Rome. Loin de là, de plusieurs côtés s'élève un rire sauvage. - -L'Allemagne rit. C'est fait du pouvoir spirituel, du mystère de -terreur. Le Christ est délivré par la captivité de l'Antichrist. - -L'Empereur même, le roi catholique, en rit sous cape. Il désavoue le -fait, mais sa joie perce; il continue les fêtes pour la naissance de -son fils. Le pape, brisé comme prince, abaissé et maté, n'en reviendra -jamais; c'est maintenant le jouet des rois. - -Ceux de France et d'Angleterre sont charmés de la chose. Superbe -occasion de faire contribuer le clergé, de sanctifier la guerre, -d'accuser Charles-Quint. - -Ainsi cette chose inouïe et terrible qui devait effrayer la terre et -faire crouler le ciel, elle fait à peine sensation. Qu'est-ce donc? Ce -sanctuaire est-il comme les redoutés vases d'Éleusis qu'on n'osait -regarder, mais, si l'on regardait, l'on ne découvrait que le vide? - -Le vieil oracle virgilien: «À Rome, un Dieu réside,» s'est trouvé -démenti. Le monde a eu la curiosité d'y aller voir; il demande: Où -donc est ce Dieu? - -Et la peinture récente de Raphaël, la flamboyante épée de saint Pierre -et saint Paul qui fait reculer Attila, elle n'a pas fait peur aux -soldats de Frondsberg. Des salles de conclave, de concile, ils font -écurie. S'ils ont peur, c'est tout au contraire d'habiter ces voûtes -païennes, de loger, eux chrétiens, pêle-mêle avec des idoles, -dangereuse oeuvre du Démon. - -N'est-ce pas ce que tant de martyrs du Libre Esprit avaient dit au -bûcher contre la Babel du pape? - -N'est-ce pas ce que les vrais patriotes italiens (d'Arnoldo de Brescia -jusqu'à Machiavel) ont annoncé à l'Italie: qu'elle mettait sa vie dans -la mort, et que la mort l'entraînerait? - -«Rome a mangé le monde,» disait le vieil adage. Cette fois, le monde a -mangé Rome. - -Le génie italien, si longtemps captif et malade dans cette fatale -fiction d'un faux empire du monde qui annula sa vitalité propre et fit -avorter la patrie, le génie italien pourrait remercier cette grande -calamité qui le délivre, repousser et nier cette communauté de la -mort. Rome est morte; vive l'Italie! - -Il n'en est pas ainsi. Ce n'est pas impunément que, toute une longue -vie, l'esprit a endossé le corps, traîné cette chair de tentations, de -péchés, de souillures. Quand il faut la jeter, et libre, déployer ses -ailes, nous hésitons toujours. Telle l'Italie, qui si longtemps vivait -dans cette forme, dans cette condition d'existence, fut accablée du -coup, et il lui fallut des siècles pour s'en relever. - -Voyons comment les deux grands Italiens ont pris la chose. Regardons -un moment Michel-Ange et Machiavel. - -Tous deux avaient erré. Tous deux, dans les illusions qui entourent -des moments si sombres, avaient cherché l'espérance dans le désespoir, -cru que l'on pourrait sauver le pays par les Médicis, faire la force -avec la bassesse; mais non, il n'en est pas ainsi. Et Dieu punit de -telles pensées. - -D'abord le pape, qui était Médicis, accepta sa sentence, se mit plus -bas encore que ne l'avait mis son malheur, montra que, pour être sorti -de captivité, il n'était pas plus libre. Traité outrageusement comme -un petit prince italien, il prouva qu'il n'était rien autre chose. -Florence lui tenait au coeur bien plus que Rome. Et, pour avoir -Florence, il s'humilia devant l'Empereur. Il y fut ramené par le -prince d'Orange, le chef des brigands italiens qui, derrière les -Barbares, traîtreusement, avaient pillé Rome. - -Dans le moment si court de la lutte suprême de Florence, d'une ville -contre le monde, ni Machiavel, ni Michel-Ange ne manquèrent à la -patrie. - -Machiavel y trouva appliqué son _Arte di guerra_, toute la jeunesse -levée en légions, dans la forme qu'il avait tracée. On prenait le -système, mais on repoussait l'homme. Négligé, oublié, pas même -persécuté. - -L'indomptable vigueur de son esprit paraît encore dans l'étrange -description qu'il a faite de la peste de Florence, un mois avant sa -mort, un mois après le sac de Rome. - -Cet homme, d'un malheur accompli, seul, vieux, pauvre, haï, méprisé, -savez-vous ce qu'il fait? Parmi les litanies funèbres, sur le bord de -sa fosse, il écrit une espèce de _Pervigiliun Veneris_ du mois de mai. -C'est l'idylle de la peste. - -Dans la ville, il est fort à l'aise: il va en long, en large, au -milieu des fossoyeurs qui crient: «Vive la mort!» comme c'était -l'usage de chanter Mai et le printemps. À travers les ténèbres, il -croit voir passer la peste dans une litière. C'est une jeune morte -traînée par des chevaux blancs. - -Il s'en va sur la place où l'on élit les magistrats. Il n'y a plus de -peuple. Des citoyens encore, mais allongés sur des civières qu'on -porte. Au défaut de vivants, au vote on appelle les morts. - -Étonnant aspect des églises! Le clergé est mort, les moines sont -morts. Tel reste pour confesser les femmes malades qui se traînent et -viennent mourir là. Il est assis au milieu de la nef, les fers aux -pieds, aux mains, pour empêcher qu'il ne les touche. Songez-y, dans -ce temps de morts, c'est tout d'être vivant. Trois dévots en -béquilles, qui circulent dans l'église, lancent un regard d'amour à -trois vieilles édentées. Machiavel, avec ses soixante ans, est sûr de -plaire et de trouver fortune. - -Sur les tombes qui entourent l'église, il trouve une jeune femme -échevelée qui se frappe le sein. Il avance, non sans quelque crainte; -il console, interroge. Elle répond, s'épanche, elle conte en paroles -hardies (les morts n'ont peur de rien), en lamentations effrénées, les -joies conjugales qu'elle n'aura plus. Ce disant, elle pâme. Est-elle -morte? Pestiférée ou non, Machiavel la délasse et desserre, -«quoiqu'elle ne fût pas très-serrée.» Elle revient alors, et jure -qu'elle n'a plus souci d'elle, de moeurs ni de pudeur. Là-dessus, un -sermon équivoque du bon apôtre, qui prêche la décence des plaisirs -secrets. - -C'est l'horreur sur l'horreur! la mort entremetteuse!... Ailleurs, à -Santa-Maria-Novella, sur les degrés de marbre de la grande chapelle, -il trouve sous de longs vêtements une admirable veuve. Suit la -description, laborieuse, mythologique, de cette divinité. Morceau -sensuel, triste, qui sent le vieillard et l'effort. Cupido, Vénus, les -Hespérides, ne réchauffent pas tout cela. Moins froid le marbre -funéraire où siége cette idole de mort. - -Machiavel près d'elle essaye son éloquence. Il n'en faut pas beaucoup. -Elle est tout d'abord consolée. La différence d'âge qu'il avoue ne -l'arrête guère. La fortune qu'il prétend avoir, les soins et l'amitié, -c'est tout ce qu'il faut à la belle. Elle se laisse tout doucement -ramener. Un moine accourt. Mais le traité est fait: «Mon coeur, dit -Machiavel, est maintenant chez elle, et mon âme est restée dans ces -noirs vêtements!» - -Sa vie y reste aussi. Un mois ou deux après, il meurt. - -Le plus dur, c'est de vivre et de rester dans la contradiction. -Michel-Ange avait commencé le tombeau de Laurent et de Julien de -Médicis. Il l'achevait, pendant qu'il défendait la ville contre les -Médicis. - -Tout le monde a pu voir à Florence (ou à Paris, École des Beaux-Arts) -les sublimes figures du _Jour_ et de la _Nuit_, du _Crépuscule_ et de -l'_Aurore_, ce monument qui devint, sous la main du grand citoyen, le -tombeau de la patrie même. La _Nuit_ roule en son rêve une mer de -honte et de misère. Mais l'_Aurore_! c'est bien pis; on sent qu'elle -maudit son réveil et qu'elle a à la bouche un dégoût si amer, un fiel -si déplaisant, qu'elle voudrait n'être jamais née. - -Ce qui fut plus tragique que le tragique monument, c'est que, quand il -fut découvert, il n'eut personne pour le comprendre. Plus de Florence, -plus de peuple, plus d'Italie. L'Académie est née. Un poète académique -(nouveau fléau de ce pays) lance un madrigal à la _Nuit_: - -«Dans sa _douce_ attitude, elle dort; ne la réveille pas.» - -Cette indigne sottise, qui semblait démontrer qu'en effet l'Italie -était chose inhumée, à ne ressusciter jamais, fit bondir Michel-Ange. -Il se retrouva l'homme de la chapelle Sixtine; il y eut un réveil de -fureur. Ne songeant plus aux Médicis, ne ménageant plus rien, comme en -pleine liberté, il fit la sanglante épigramme. - -«Il m'est doux de dormir, et doux d'être de marbre, tant que durent -l'opprobre et la calamité. Ne voir, ne sentir rien, c'est un bonheur -pour moi... Ne me réveille pas, de grâce, parle bas.» - -Le _Jour_ n'est pas fini. Ce rude forgeron, de force colossale, couché -sur son marteau, tournant le dos au monde indigne de le voir, devait -jeter par-dessus l'épaule un superbe regard. Il était, dans ce deuil, -le côté de l'espoir, de l'art, de l'action, de la rénovation future. -Mais l'homme était brisé. Michel-Ange laissa ce travail. Et il reste -inachevé. - -Il avait perdu terre, et, depuis, il erra comme une ombre. Il était -condamné à vivre encore trente ans, travaillant et ramant péniblement, -soit dans l'oeuvre imposée du Jugement dernier, soit dans saint Pierre -où il chercha en vain son idéal, soit dans ses laborieux sonnets à -Vittoria Colonna. Il y professe cet espoir que la nature, ce grand -artiste, ayant fait en Vittoria l'oeuvre achevée où elle tendait -depuis la création, est maintenant libre de mourir, et il salue la fin -du monde. - -Lui-même, il finissait. Parmi de sublimes éclairs, il reste un ouvrier -terrible, d'un magnanime effort. On admire en souffrant; on partage sa -fatigue; on loue, la sueur au front. - -L'effort est-il heureux? Dans les voûtes écrasées, dans -l'architecture sénile et froide du Capitole et de la chapelle où il -emprisonna ses sublimes colosses du Jour et de la Nuit, on trouve -déjà, s'il faut le dire, le triste XVIIe siècle. - -De quoi vivra encore l'Italie dans ce temps? De la grâce et de la -lumière, du coloris de Titien, du ciel et de Corrège. Que dis-je? -Corrège est déjà mort. - - - - -CHAPITRE XV - -SOLIMAN SAUVE L'EUROPE - -1529-1532 - - -Guerre _chrétienne_, droit des gens _chrétien_, modération -_chrétienne_, etc., toutes ces locutions doucereuses ont été biffées -de nos langues par le sac de Rome, de Tunis et d'Anvers, par Pizarre -et Cortès, par la traite des noirs, l'extermination des Indiens. - -Qu'ont fait de plus les Turcs, sous Sélim même? Sous les autres -sultans, spécialement sous Soliman, ils ont enseigné aux chrétiens la -modération dans la guerre et la douceur dans la victoire. Soliman fit -de grands efforts pour sauver Rhodes du pillage. Il consola le grand -maître de sa défaite, lui disant: «C'est chose commune aux princes de -perdre des villes et des royaumes.» Et, se tournant vers Ibrahim, -l'intime confident de ses pensées: «Ce n'est pas sans tristesse que je -renvoie ce vieux chrétien de sa maison.» - -À François Ier prisonnier il rappelle, par une allusion noble et -délicate, son grand-père Bajazet, prisonnier de Timour: «Prends -courage. Il n'est pas nouveau que des princes tombent en captivité. -Nos glorieux ancêtres n'en ont pas moins été vainqueurs et -conquérants.» - -L'horreur qu'ont inspirée les Turcs tint surtout à ces nuées immenses -de troupes irrégulières, de sauvages tribus, qui voltigeaient autour -de leurs armées. Quant aux armées des Turcs proprement dites, leur -ordre merveilleux, leur discipline, fit l'étonnement du XVIe siècle. -En 1526, deux cent mille hommes traversèrent tout l'empire, par les -routes, évitant tous les champs labourés, et sans prendre un brin -d'herbe. Tout pillard pendu à l'instant, même des chefs et des juges -d'armées. - -En 1532, l'envoyé de François Ier parcourt avec étonnement la -prodigieuse armée de Soliman, dont le camp couvrait trente milles. -«Ordre étonnant, nulle violence. Les marchands en pleine sûreté, des -femmes même allant et venant, comme dans une ville d'Europe. La vie -aussi sûre, aussi large et facile que dans Venise. La justice y est -telle qu'on est tenté de croire que ce sont les chrétiens maintenant -qui sont Turcs, et les Turcs devenus chrétiens.» (_Négoc. du Levant, -I, 211._) - -Sauf Venise et quelques Français, personne en Europe ne comprit rien à -la question d'Orient. - -Luther sur ce terrain, comme sur celui des paysans allemands, ne voit -rien, n'entend rien; son génie l'abandonne. S'il a une lueur, s'il -entrevoit d'abord que le vrai Turc est Charles-Quint, il se dédit bien -vite et prêche la soumission à l'Empereur, avec ce _distinguo_: -indépendance spirituelle, soumission temporelle. Comme si l'on -séparait ces choses! comme si, dans tous les actes humains, l'âme et -le corps ne marchaient pas d'ensemble! Pourquoi ne laisse-t-il pas -cette sottise à nos gallicans? - -Aux paysans, il dit: «Soyez chrétiens, et restez serfs des princes». -Aux princes, il dit: «Soyez chrétiens, et servez l'Empereur contre les -infidèles.» Voilà tout le remède que nous offre le christianisme. - -Des deux questions brouillées dans ce vertige, l'une, celle du peuple, -restera incomprise, enfouie et scellée sous la terre. - -L'autre, celle du Turc, n'est entrevue qu'en Italie. - -Venise, dès l'autre siècle, trahie du pape, des rois, de tous ses -alliés chrétiens, va voir le monstre, et voit que c'est un homme. Les -relations s'établissent. Ce que Gênes fut sous les Grecs, Venise l'est -sous les sultans. Elle commerce partout chez eux en payant de -très-légers droits. Elle a ses consuls, sa justice. Mahomet II lui -demande son peintre Bellini. Quand Michel-Ange dessine pour Venise le -pont du Rialto, Soliman veut en faire un semblable à Péra. Il offre un -libre asile au fier génie qui fuyait Rome et la tyrannie de Jules II. - -Venise et son illustre doge, André Gritti, voient seuls, après Pavie, -la vraie question. - -L'ennemi de la chrétienté, c'est l'Empereur, le chef nominal de la -république chrétienne. - -Sans ses embarras pécuniaires, son monstrueux empire engloutirait -l'Europe. Mais voici que Cortès revient précisément en 1525 mettre à -ses pieds l'or du Mexique. Chaque année désormais, le revenu des -mines, sans contrôle ni discussion d'États ni de Cortès, l'aidera de -plus en plus. - -Il est l'autorité comme Empereur. Bien plus, il a en main un -instrument de force incalculable, la révolution espagnole, cette -compression terrible d'inquisition monacale et royale, contre laquelle -l'Espagne n'a d'autre échappatoire que la conquête universelle. - -L'Espagne, entrée dans la torture, à chaque tour de vis, s'échappe -plus furieusement au dehors. - -La France, si peu vivante moralement et qui n'a pas les Indes, ne -pourrait tenir contre. - -L'Angleterre, lointaine, insulaire, agira peu et par accès. Si Henri -VIII divorce avec une Espagnole, Londres n'en reste pas moins mariée -avec Anvers. - -Luther et l'Allemagne feront-ils mieux? L'Empire sera-t-il la barrière -contre l'Empereur? Les princes catholiques, par cent liens, sont unis -à l'Autriche. Les princes protestants, sous la terreur du peuple et -des jacqueries de paysans, sont secondairement protestants, mais -premièrement princes. Ils n'ont garde d'appeler à leur défense la -masse récemment écrasée. - -Le sauveur est le Turc. - -Venise, à petit bruit, mais énergiquement, efficacement, travailla -sur cette idée. C'est elle qui, dix ans durant, et les dix années -dangereuses, gouverna l'empire turc. Un examen sérieux, attentif, met -la chose en pleine lumière. - -Le doge avait quatre-vingts ans; Venise était caduque. Ni lui, ni -elle, n'y profitèrent. Mais le monde y gagna. En trois coups solennels -fut rembarré l'ennemi. Les libertés religieuses de l'Allemagne, jeunes -encore et flottantes, furent sauvées par les Turcs, Luther par -Mahomet. Et une solide barrière fut élevée, la Hongrie ottomane, à la -porte de Vienne. Enfin, Venise défaillant, elle légua à la France son -rôle de médiateur entre les deux religions, d'initiateur des deux -mondes, disons le mot, de sauveur de l'Europe. - -Acceptons hautement, au nom de la Renaissance, le nom injurieux que -Charles-Quint et Philippe II nous lancèrent tant de fois. - -La France, après Venise, fut le grand renégat, qui, le Turc aidant, -défendit la chrétienté contre elle-même, la garda de l'Espagne et du -roi de l'inquisition[22]. - -[Note 22: Ce point de vue si juste est très-finement indiqué dans -la belle introduction de M. Charrière (_Négoc. de la France avec le -Levant, t. Ier_). Comment la presse n'a-t-elle pas fait ressortir -davantage l'importance de ce grand travail, si neuf et si -intéressant?] - -Saluons les hommes hardis, les esprits courageux et libres qui, d'une -part, de Paris, de Venise, d'autre part, de Constantinople, se -tendirent la main par-dessus l'Europe, et, maudits d'elle, la -sauvèrent. - - La terre eut beau frémir, le ciel eut beau tonner... - -Ils n'en firent pas moins, d'une audace impie, l'oeuvre sainte qui, -par la réconciliation de l'Europe et de l'Asie, créa le nouvel -équilibre, l'ordre agrandi des temps modernes, à l'harmonie -_chrétienne_ substituant l'harmonie _humaine_. - -Nommons ces sauveurs, ces grands hommes. Les premiers sont deux Grecs, -le vizir de Mahomet II et celui de Soliman. - -Les Turcs, qui d'abord furent moins un peuple qu'une machine de -guerre, démocratie sauvage, étrangère au génie des musulmans -civilisés, n'apparaissaient à l'Europe que comme une épée montrée par -la pointe. Ce fut Mahmoud, un Grec illyrien devenu vizir de Mahomet -II, qui byzantinisa les Turcs, leur créa des écoles, une hiérarchie -d'études et d'enseignement, changea les prêtres fanatiques en -professeurs et en juristes, formant ainsi les hommes avec qui allait -traiter l'Europe. Mahmoud périt pour son humanité, puni de sa -clémence. - -Ce fut un autre Grec, Ibrahim de Parga, vizir de Soliman, né sujet de -Venise, et gouvernant sous l'influence vénitienne, qui créa l'intime -alliance des Turcs et de la France, conquit presque toute la Hongrie, -lui fit changer de front et regarder contre l'Autriche. Même fin que -l'autre, et même crime, sa douceur, sa clémence, sa libéralité -d'esprit, l'amour des arts et le mépris de tout préjugé fanatique. - -André Gritti fut doge, de 1523 à 1538. Ibrahim fut vizir, de 1523 à -1536, et son bras droit fut le bâtard du doge, Aloysio Gritti. - -Nous ne savons pas bien quels furent pendant longtemps les ministres -français chargés de cette dangereuse et secrète correspondance. Le -seul qu'on connaisse bien, c'est le spirituel Jean Du Bellay (cardinal -marié à madame de Châtillon, gouvernante de Marguerite), Du Bellay, -frère puîné des capitaines et historiens de ce nom, l'ami de Rabelais, -son protecteur et l'un des hardis penseurs de l'époque. - -Les ministres nommés, rendons hommage aussi aux hommes intrépides qui -furent exécuteurs de ce beau crime, se firent entremetteurs de cette -fraternité maudite, et réconcilièrent les deux branches de l'humanité -divorcée. On n'a pas eu assez d'injures pour eux. Conspués et traqués, -tous sont morts du fer, du poison. La dévote maison d'Autriche eut -toujours ce principe qu'on pouvait tuer les messagers des Turcs, et de -l'ami des Turcs, de François Ier. Ses agents, sur la route, en Italie -et jusque dans Venise, en Dalmatie, Croatie et Bosnie, suivaient la -piste de nos envoyés, les entouraient d'espionnage jusqu'au lieu -d'embuscade où l'on tombait dessus. Les Turcs ont souvent reproché -avec horreur à la maison d'Autriche l'habitude de l'assassinat. - -Les Autrichiens écrivent (avril 1524) à Madrid qu'un Espagnol au -service de France, le sieur Rincon, a été envoyé de Paris en Pologne -pour négocier le mariage du second fils de François Ier avec la fille -aînée de Sigismond. - -Au moment où un mariage ouvrait la Hongrie à l'Autriche, la France -voulait se ménager aussi une prise sur les affaires de l'Orient. - -Quel était ce Rincon? Quand se fit-il Français? Est-ce en 1522, quand -l'Espagne désespéra d'elle-même, après la ruine des _Communeros_ et de -ses vieilles libertés? On l'appelle alors capitaine; plus tard, -conseiller et chambellan du roi, seigneur de je ne sais quelle pauvre -seigneurie, toujours fort mal payé, mourant de faim, enfin assassiné. -Vingt ans durant, ce fut le courageux, l'infatigable agent, qui, -courant des dangers plus grand que Pizarre ou Cortès, à travers les -Barbares, les embuscades, les sauvages forêts, les maladies, les -piéges et dangers de toute sorte, fut notre intermédiaire avec -l'Orient et rendit des services qui doivent consacrer sa mémoire. - -Sa place dangereuse sera remplie plus tard par le savant Laforêt, qui -osa signer l'alliance, et de même paya de sa vie. - -L'infortuné Rincon, qui, avec les Gritti, agit si énergiquement près -de la Porte, paraît avoir conçu, avec les Italiens, l'idée vaste et -hardie, vraiment libératrice pour l'Occident, de former un faisceau de -Pologne, Turquie, Hongrie turque. Cette dernière n'eût pas seulement -tenu en échec l'Autriche, mais eût, de son épée, aidé la France en -Italie. - -On a vu que le roi, après Pavie, envoie sa bague à Soliman. Des -envoyés qui la portèrent furent dévalisés et tués en Bosnie. Un -Polonais, Laski, puis un Hongrois, Frangepani, furent plus heureux. Le -visir Ibrahim fit courir la Bosnie, retrouva la bague, et se fit grand -honneur de la mettre à son doigt. Il fit faire par son maître un don -considérable à l'envoyé, et écrire une belle lettre consolante et -fraternelle. - -Ibrahim, fils d'un matelot grec de Parga, était de cette race -énergique et rusée qui remplit tout l'Orient de son activité. Enfant, -il fut enlevé et vendu par des corsaires turcs à une veuve de Magnésie -qui, d'un coup d'oeil de femme, vit qu'il était né pour plaire et -monter au plus haut. Il apprit le persan, l'italien, plusieurs langues -d'Asie et d'Europe, lut les poètes, l'histoire, dévora les vies -d'Annibal, de César, d'Alexandre le Grand, qu'il relisait sans cesse. -Mais, si le but fut haut, la voie fut basse, celle qui dans l'Orient -mène à tout, le sérail. Il y entra par sa figure heureuse et son -talent pour le violon. Soliman en fut engoué, subjugué, au point de ne -plus voir que lui; et, s'il s'absentait quelques heures, il lui -écrivait plusieurs fois. - -Toutes les paroles qui restent de cet homme indiquent un mélange -singulier de finesse, d'audace et de grandeur, une royauté naturelle. -La flatterie même était chez lui risquée, inattendue, celle qui -surprend l'esprit, charme, emporte le coeur. Soliman, lui ayant fait -épouser sa soeur, il y eut une prodigieuse fête. Le favori dit -hardiment qu'il n'y avait jamais eu de noces semblables, pas même -celles du sultan. Celui-ci rougit de colère. Ibrahim ajouta: «Celles -de sa Hautesse n'ont pas eu cet honneur d'avoir pour convive le -padishah de la Mecque, le Salomon de notre époque.» - -Les ambassadeurs de l'Empereur sont stupéfaits de la liberté avec -laquelle il parle de son maître. Il ouvre ainsi la conférence: «Le -lion ne peut être dompté par la force, mais par la ruse, la -nourriture et l'habitude. Le prince, c'est le lion, et le ministre est -le gardien. Je garde le sultan, et le mène avec un bâton, qui est la -vérité et la justice. Charles est aussi un lion. Que ses ambassadeurs -le mènent de la même manière.» - -Ou voit qu'il connaissait parfaitement l'Europe et ses diverses -nations. Sur l'Espagne, il fit tout d'abord la question grave et -décisive, demandant malicieusement «pourquoi elle était plus mal -cultivée que la France.» Les ambassadeurs avouèrent la cause -principale, la persécution des Maures et leur expulsion. - -Ce terrible événement, qui justifia si bien les représailles -musulmanes, avait pris commencement dans la révolution des -_Communeros_. Les Mauresques étaient généralement vassaux de nobles: -les ennemis des nobles imaginèrent de ruiner ceux-ci en affranchissant -les Mauresques du vasselage et les faisant chrétiens; on les força par -le fer et le feu de se faire baptiser. Le roi, l'Inquisition, -entrèrent dans cette voie, et s'associèrent aux fureurs populaires. -Ces infortunés, ainsi écrasés, ne purent plus respirer ni vivre. Ils -commencèrent à fuir. Dès 1523, cinq mille maisons désertes, rien qu'à -Valence. La loi, violente et folle dans la main de l'Inquisition, va -et vient, en sens contraire. En 1525, ordre de rester et de se faire -chrétiens. En 1526, ordre de partir; mais en même temps on leur en ôte -tous les moyens; on leur défend de rien vendre. On leur ferme leurs -propres ports qui regardent l'Afrique; s'ils s'embarquent, il faut -qu'ils passent en Galice, c'est à dire qu'ils traversent toute -l'Espagne, une population féroce, les insultes et les vols, qu'ils -passent à travers les coups et les lapidations. - -Alors, désespérés, ils arment, se jettent aux montagnes, où les bandes -espagnoles vont à la chasse aux hommes. - -Il en passe cent mille en Afrique. Le reste, retombé à l'état des -bêtes de somme, jardiniers misérables, ânes ou mulets des vieux -chrétiens. On leur ôte leur langue, leurs danses nationales, leurs -sépultures mauresques, la vie, et la mort même! - -En cette année 1526, la maison d'Autriche donne un curieux spectacle -de sa parfaite indifférence: en Espagne, cette persécution des -Mauresques, l'alliance de l'Inquisition; en Allemagne, la tolérance -donnée aux protestants à la Diète de Spire, en vue de l'imminente -guerre des Turcs, du mariage de Hongrie. - -Soliman, Ibrahim, étaient deux hommes pacifiques, et faits pour les -arts de la paix. L'influence bysantine allait toujours gagnant. -Ibrahim, qui avait rouvert l'hippodrome et les jeux antiques, s'était -bâti un délicieux palais sur ce lieu même, et il y tenait son maître à -regarder les fêtes, que son génie fécond savait varier. On avait vu, -aux noces d'Ibrahim, Soliman écouter patiemment les thèses des -discoureurs, comme aurait fait un des Paléologue ou des Cantacusène. -Mais la grande machine turque était montée pour la conquête. Elle -broyait qui ne l'employait pas. On n'avait pas organisé en vain ce -sombre et colérique monstre de guerre, le corps des janissaires. -Soliman avait été obligé, dès son avènement, de les mener à Rhodes et -à Belgrade. Puis il y eut une halte, un repos. Affreuse révolte. Nul -remède que la conquête, la guerre sainte, la guerre de Hongrie. - -Toutefois, avant d'agir, Ibrahim montra une prudence admirable à tout -pacifier, assurer au dehors, au dedans. Il parcourut l'Asie Mineure, -la Syrie et l'Égypte, réformant partout les abus, donnant de bonnes -lois, faisant justice et grâce. Il assura sa droite, la Valachie, la -Crimée tributaire, la Pologne surtout, avec qui il fit une trêve de -cinq ans. C'est alors seulement que, le 2 février 1526, l'accueil et -les présents que reçut l'envoyé de France révélèrent que l'Orient -allait envahir l'Occident divisé. - -Flottante sous les étrangers et désorganisée de longue date, la -Hongrie ne conservait d'elle que l'antique valeur. Les grands, la -petite noblesse, le paysan, étaient en pleine lutte. La Transylvanie -commençait à agir pour elle-même, à part de la Hongrie. L'unité, au -contraire, la sage conduite militaire, la civilisation, étaient du -côté des Barbares. Les Turcs avaient beaucoup d'artillerie; les -Hongrois n'en avaient pas. Ne se fiant qu'au cimeterre et à leurs -chevaux indomptables, ils opposaient leurs poitrines aux canons. À -Peterwardin, ils purent voir à qui ils avaient affaire. Les ingénieurs -des Turcs firent une mine sous la citadelle, qui se hâta de se rendre. - -L'armée ottomane arriva aux marais de Mohacz, où étaient les Hongrois, -mais non complets encore. Les Transylvains tardaient. À la vue du -croissant, l'ardeur hongroise ne put plus se contenir ni rien -attendre. Ils enlevèrent leur roi en avant et tous leurs chefs, -plongèrent aveugles dans la masse ennemie. - -Les Turcs, plus froidement, avaient prévu l'irrésistible choc. -Comptant sur leur grand nombre, ils s'ouvrirent et se refermèrent, -enveloppant de toutes parts ces furieux cavaliers. Ceux-ci se -divisèrent pour faire face partout à la fois. Mais tel fut leur élan, -qu'une bande, le roi en tête, renversant tout, toucha les canons -turcs, qui les foudroyèrent à dix pas. Ce qui resta, perçant les -batteries, arriva au sultan, et les janissaires ne vinrent à bout de -ces hommes terribles qu'en tranchant derrière eux les jarrets aux -chevaux. - -Nombre d'entre eux, emportés par la course, ou poussés par les Turcs, -allèrent s'engouffrer aux marais. Le roi Louis en fut, et le royaume. -La Hongrie resta là. C'est le tombeau d'un peuple. La question dès -lors commença entre la Turquie et l'Autriche. - -Qui avait détruit la Hongrie? Nul qu'elle-même. La fatale habitude de -s'élire un prince étranger avait perverti le sens national. Dans la -dernière et suprême élection, le héros hongrois, Batthori, livre sa -patrie aux Allemands. En haine du Transylvain Zapoly, il reconnaît -l'Autrichien Ferdinand. Les Turcs feront roi Zapoly. - -Choix difficile!... Le Turc, c'est le caprice, l'avanie, l'inconnu. -L'Autriche, c'est l'impôt et la bureaucratie de plomb. - -On a calculé que les Turcs demandaient à leurs tributaires cinquante -fois moins d'argent que l'Autriche ou tout gouvernement chrétien. Mais -la vieille haine religieuse, les églises changées en mosquées, les -ravages de la populace guerrière qui traînait derrière eux, -maintenaient l'horreur du nom turc. La guerre orientale a cela aussi -de terrible qu'elle est payée en hommes. Chacun ramène des esclaves. -On assure que cent mille familles, trois cent mille âmes, furent -traînées en Turquie. Ils passèrent sous les yeux de Zapoly, qui salua -de larmes amères ces prémices affreuses de son règne. - -Se voyant presque seul, sauf deux agents de France qui étaient près de -lui, il envoie l'un à Soliman, l'autre à François Ier. Le premier, qui -était le Polonais Lasky, appuyé à Constantinople par Gritti, le bâtard -du doge, eut sans difficulté, d'Ibrahim, promesse d'un secours -efficace. L'autre, qui était Rincon, négocia en France et en Pologne, -offrant au roi de France la succession de Zapoly pour son second fils -qui eût épousé une princesse polonaise. François Ier promit un grand -secours d'argent qu'il ne paya jamais. - -La situation était fausse, bizarre. Il s'était ligué avec Henri VIII -pour délivrer le pape qui n'était plus prisonnier. Il vivait en partie -de dîmes levées sur le clergé, sous prétexte de la guerre des Turcs, -qui étaient ses amis. - -Son armée, menée par Lautrec, sans résultat se consume à Naples. -L'Empereur, mortellement irrité de rester dupe du traité de Madrid, -envenime la guerre par des injures, auxquelles le roi, non moins -ridiculement, répond par un défi. Le duel étant réglé, convenu, le roi -sent un peu tard que de tels intérêts ne s'éclaircissent pas par un -coup d'épée. Il tergiverse, il équivoque, se moque ainsi de -l'Empereur. «Il dit m'avoir pris en bataille. Je ne me souviens pas -l'y avoir jamais rencontré.» - -La rage de Charles-Quint alla si loin qu'il se vengea sur les fils de -François Ier[23]. Il fit prendre leurs domestiques et les envoya aux -galères; traitement inouï, qui eût été barbare pour des prisonniers de -guerre, et ils ne l'étaient pas. Bien plus, des galères espagnoles, où -les vendit en Barbarie, pour les perdre définitivement, à ne les -retrouver jamais. - -[Note 23: Ce fait choquant est constaté, non-seulement par les -réclamations de François Ier, mais par les aveux de Charles-Quint, -aveux plusieurs fois répétés (dans les papiers Granvelle).] - -Les deux enfants, tenus dans une étroite et sombre prison, n'ayant -plus un Français, ne voyant de visage que celui des geôliers, -perdirent jusqu'à leur langue, changèrent de caractère. L'atteinte de -ces traitements fut si profonde, que l'un d'eux mourut jeune; l'autre, -notre Henri II, resta tout Espagnol, faible et sombre, violent, triste -visage (si contraire à celui de son père!), qui ne rappelait que la -prison. Charles-Quint put avoir la joie d'avoir tué en germe le futur -roi de France. - -La France tarissait visiblement. Après le malheur de Lautrec, le roi -essaya par une petite armée ce que n'avait pu une grande; son général -fut pris. Son ami, Henri VIII, forcé par la clameur des commerçants -anglais qui ne pouvaient se passer des Pays-Bas, fit trêve avec -l'Empereur. Et le roi fut trop heureux d'y accéder. Les protestants -d'Allemagne, qui avaient cru à son appui, reçurent la loi en mars -(1529). Ce qu'une diète de Spire avait fait, une autre le défit. -Menacés dans leur foi, cinq princes, quatorze villes, _protestèrent_. -Origine du mot _protestant_. - -La protestation efficace, la seule, était l'épée. François Ier et -Henri VIII l'avaient mise au fourreau. Le sabre turc y suppléa. - -Et, cette fois, ce ne fut pas une guerre seulement, mais une fondation -durable. - -Regardez sur les cartes qui donnent l'Europe et ses variations de -siècle en siècle (V. Kruse). Au XVe, la Hongrie, libre, vous apparaît -entière, arrondie au compas. Entière, elle reparaîtra au XVIIe sous -l'Autriche. Au XVIe, elle est double; aux trois quarts sous les Turcs -et comme un prolongement de la Turquie; une bande étroite, au nord, -reste autrichienne. - -L'anxiété de l'Empereur et de Ferdinand avait été très-grande. Ils -n'avaient pu rien opposer aux Turcs. C'est dans Vienne seulement -qu'ils commencèrent à résister. La partie semblait belle pour le roi -de France. Le pape le quittait, il est vrai, perte légère devant cette -puissante assistance que lui donnait un tel succès des Turcs. Que -fit-il? Il traita. - -Nulle circonstance plus favorable peut-être, nulle plus honteuse. -C'était trahir à la fois les Turcs et les chrétiens. Le roi était, il -est vrai, battu en Italie, très-affaibli sur mer par la défection de -Doria et de Gênes, épuisé de moyens, sans argent, sans crédit. Mais -les impériaux n'étaient guère moins malades. Lannoy l'avoue; il dit -qu'il n'y a plus rien à faire en Italie; le peuple est ruiné, l'_armée -désespérée_. Un retard eût porté au comble les embarras de -Charles-Quint. - -L'affaire fut habilement brusquée par Marguerite dans une courte -négociation avec la mère du roi (_7 juillet--5 août 1529_). Cette -promptitude assomma l'Italie; elle fortifia l'Autriche dans sa grande -lutte; elle dut décourager les Turcs, et peut-être plus qu'aucune -chose les fit échouer devant Vienne (_14 octobre 1529_). - -L'oeuvre de honte fut faite en grand mystère, et n'eut que deux -agents. Il fallait tromper les plus clairvoyants des hommes, les -Italiens, qui étaient là, tremblants, tâchant de deviner leur sort. -Les dames se logèrent à Cambrai, dans deux maisons voisines dont on -perça le mur pour qu'elles pussent se voir à toute heure sans -rencontrer d'oeil indiscret. - -Les impériaux n'espéraient pas un tel traité. Ils purent à peine y -croire. Un d'eux écrit à Granvelle: «Les conditions nous sont si -avantageuses, que plusieurs doutent qu'il n'y ait tromperie.» -(_Granv., I, 693._) - -Le traité était tel: La France _gardait la Bourgogne, mais elle -s'anéantissait moralement_ en Europe, abandonnant ses alliés et -s'engageant même à agir contre eux. - -Le roi, qui n'avait pas trouvé d'argent pour la guerre, en trouvait -pour son ennemi. On lui rendait ses enfants pour la somme de deux -millions d'écus d'or (_soixante-huit millions_ d'aujourd'hui). - -_Il ne se mêlait plus de l'Italie ni de l'Allemagne. Il ne stipulait -rien pour l'Angleterre, son alliée._ - -_Il menaçait les luthériens et Soliman_, «le traité n'étant fait qu'en -considération des progrès du Turc et des troubles schismatiques qui -pullulent par la tolérance.» (_Nég. Autrich., II. 681._) - -Il disait à l'Italie l'adieu définitif, non plus une simple parole de -renonciation pour Naples et pour Milan. Il en rendait la clef, les -places que jamais on n'avait lâchées. _Barlette_ en Pouille, _Asti_, -patrimoine de sa maison. - -Loin de rien stipuler pour Florence et Venise, il promettait que l'une -_se soumettrait avant quatre mois_, et que l'autre _rendrait les -places qu'elle avait_ depuis soixante ans _dans la Pouille_. Il -prêtait _sa marine, et donnait cent mille écus_ à l'Empereur «pour le -passage d'Italie.» - -_Pas un mot pour Sforza ni pour les barons de Naples_, récemment -compromis pour nous. Les Espagnols furent implacables pour ces -Napolitains. Ils les ruinèrent, les décapitèrent, coupant cette fois -pour toujours et déracinant le vieux parti d'Anjou. - -_Pas un mot pour Renée_, fille de Louis XII, qui venait d'épouser le -duc de Ferrare, et qui dut implorer la clémence de Charles-Quint. - -_Pas un mot pour sa propre soeur_, ni pour la question de Navarre, si -grave pour la France. - -Mais il y avait une chose plus sacrée que la famille. C'étaient les -vaillants hommes qui, de père en fils, se faisaient tuer pour nous, le -vieux Robert La Mark, son fils Fleuranges. Ruinés par l'Empereur, ils -restaient ruinés. _Le roi s'engagea à ne rien faire pour eux._ - -Un homme, un petit prince, sans consulter ses forces, avait le -premier, en 1525, avant les rois et les sultans, tiré l'épée pour le -prisonnier de Pavie. Le duc de Gueldre, avec ses lansquenets, entra -aux Pays-Bas, effraya Marguerite, qui négocia en hâte, comme on a vu. -Service immense. Dette d'honneur, s'il en fut, qu'on devait d'autant -plus acquitter, que ce grand recruteur du Nord était au fond le chef -de tous les gens de guerre de la Basse-Allemagne, qui nous donnaient -la grosse infanterie. Ennemi de la maison d'Autriche depuis un -demi-siècle, allié de la France, il lui fallut, à ce vieux Annibal, -plier sous les destin, _se faire vassal de l'Empereur_. - -Comment, dans un seul crime, tant de crimes à la fois? et comment la -mère ne sentait-elle pas qu'elle perdait le fils? qu'en le rendant -ainsi méprisable, exécrable, elle l'isolait pour toujours, que Cambrai -le faisait plus faible que Pavie? - -Cette fois encore, Charles-Quint triomphait d'une femme par les -terreurs de la prison. Ses petits-fils y étaient malades, l'aîné -surtout, qui en resta faible, et qui mourut à dix-huit ans. Lannoy -lui-même avait dit au roi inquiet «que l'air de l'Espagne ne valait -rien à M. le Dauphin, et qu'il ferait bien de traiter.» - -L'acte sauvage d'envoyer aux galères les serviteurs de ces enfants et -de les vendre en Barbarie donnait sans doute une idée bien sinistre de -ce qu'on avait à attendre. La famille faiblit. - -Marguerite d'Autriche, qui voyait Louise mollir, l'amusa de paroles, -lui dit que l'affaire de Milan n'était pas pour brouiller de bons -parents; qu'il était bien aisé de l'arranger en famille; qu'on en -ferait la dot d'une Autrichienne qu'épouserait le petit duc d'Orléans, -ou la dot de la femme du roi, ou celle enfin d'une fille du roi qui -épouserait l'infant (Philippe II). Beau mariage qu'Anne de Bretagne -avait tant désiré. - -Sur l'entrefaite, arriva, le 23 juillet, la nouvelle que le pape -avait pris les devants, traité avec l'Empereur. Petit, minime -événement, devant l'invasion des deux cent mille Turcs en Autriche! -N'importe, cela vint à point pour aider la bassesse, pour lui fournir -ce mot: «Les Italiens nous ont trahis.» - -On signa le 7 août. Mais, bien avant la signature, Marguerite avait -envoyé le traité à Anvers et autres villes pour l'imprimer, en -divulguer toutes les clauses publiques ou secrètes, pour que l'Italie, -l'Allemagne, l'Angleterre et le monde sussent que la France avait -trahi tous ses amis, les avait compromis, exploités et livrés. - -Le roi, sous ce coup de tonnerre, rentra en terre. Il se cacha aux -Italiens, fuyant leur douleur, leurs regards. Guetté et pris, il ne -sut que leur dire: «J'ai voulu ravoir mes enfants.» Il assura, du -reste, qu'il était toujours digne de lui-même, et conséquent, parjure, -comme à Madrid; que, cette fois encore, c'était une farce pour -attraper l'Empereur; que, ses fils revenus, il enverrait secours à -l'Italie; qu'en attendant ils auraient de l'argent. Ils n'eurent pas -un écu. - -Dans cette profonde boue où il nageait, il se fiait à une chose: c'est -que, de deux côtés, il avait deux alliés forcés, qui pouvaient le -mépriser, mais ne pouvaient pas ne pas l'aider, Soliman, Henri VIII. - -Henri VIII divorçait avec la tante de l'Empereur pour épouser Anne de -Boleyn. Cela l'enchaînait à la France. - -Soliman, dans sa conquête de Hongrie et son invasion d'Allemagne, -suivait une double impulsion, le grand mouvement turc qui avait -toujours entraîné les sultans, et l'intrigue vénitienne, qui, par -Ibrahim et le bâtard Gritti, l'avait lancé au nord, allié nécessaire, -fatal, de François Ier, même ingrat. - -Le duc de Venise, vieil André Gritti, homme de quatre-vingts ans, -reçut l'épouvantable coup, comme il avait reçu, tant d'années -auparavant, ceux de Fornoue ou d'Agnadel. Il sourit, dit que Venise, -pour s'être alliée aux empereurs et rois, avait gagné ce _purgatoire_ -qu'ils lui faisaient endurer à Cambrai. - -Purgatoire, non enfer. Il se fiait de sa rédemption au Messie turc, -qui, à ce moment même, maître de la Hongrie et près d'envahir -l'Allemagne, allait forcer l'Empereur à la modération. Et, en effet, -Venise, rançonnée, eut du moins ce bonheur de garantir ses alliés, -d'assurer le pardon de tous ceux qui l'avaient servie. - -Rien n'avait arrêté la marche de Soliman. Il avait dans les mains la -couronne de Saint-Étienne, le puissant talisman auquel les Hongrois -ont attaché la magie de la royauté. Nombre de magnats la suivirent, se -rallièrent aux Turcs en haine de l'Autriche, Soliman leur donna pour -roi un des leurs, le Transylvain Zapoly. Ibrahim et Gritti -l'intronisèrent. L'adversaire de l'Autriche fut couronné de la main de -Venise. - -Le but était atteint, la saison avancée. Une Hongrie nouvelle était -fondée qui désormais faisait front à l'Autriche. Septembre finissait. -Charles-Quint, rassuré par le traité de Cambrai dès le 5 août, avait -pu envoyer à Vienne une élite espagnole. L'Empire uni sous son drapeau -par sa victoire diplomatique et par la peur des Turcs, mit toute une -armée dans les murs de la capitale autrichienne. Vienne, comme on -sait, immense par ses faubourgs, est en elle-même une petite ville, -d'autant plus facile à défendre. Les murs ne valaient guère. Mais les -troupes qui y entrèrent eurent le temps d'en faire d'autres qui, les -premiers abattus, devaient arrêter l'ennemi. Du reste, Soliman n'avait -point d'artillerie de siége, et n'eût pu faire venir de grosses pièces -à travers la grande plaine hongroise sans route, et déjà défoncée, -gâtée des pluies d'automne. - -Tout le pays était nu et sans vivres. Les bandes irrégulières des -Turcs achevèrent de le ruiner. Quand Soliman vint devant Vienne le 27 -septembre, il y trouva tous les obstacles, la famine, le froid et la -pluie, intolérables à ses Asiatiques; l'aigreur des janissaires, qui -déjà s'étaient révoltés à Bude, qu'Ibrahim voulait sauver du pillage. -Le sultan essaya des mines, mais le secret en fut livré par un -transfuge. Les Turcs, lancés à l'assaut, se trouvèrent en face d'une -arme nouvelle, la longue arquebuse, perfectionnée en Allemagne, dont -les effets furent effrayants. Repoussés plusieurs fois, ils n'étaient -ramenés à la charge qu'à coups de bâton. Ils finirent par dire qu'ils -aimaient mieux mourir du sabre de leurs chefs que de l'arquebuse -allemande. On céda le 14 octobre, et on leva le camp. - -Ce fut le terme extrême des succès de Soliman au nord. Le climat fut -l'obstacle, autant que la bravoure allemande. Ajoutez la distance, la -fatigue de traverser les steppes, demi-désertes, de Hongrie; les Turcs -n'arrivaient qu'épuisés. Charles-Quint juge ainsi lui-même le siége -de Vienne: «Le Turc s'est retiré plus par nécessité que par aucun -secours qu'il pensât pouvoir venir contre lui. (_Négoc. du Levant, I, -179._)» - -L'échec n'était pas humiliant, mais c'était le premier échec. Il y -avait danger pour le vizir. Il sut en faire une victoire; il jura que -son maître n'avait voulu que chercher Charles-Quint, l'attirer au -combat. Il l'entoura de fêtes, où le doge de Venise fut solennellement -invité. Les ambassadeurs vénitiens, hongrois, polonais, russes, -entouraient le sultan. La France était absente. François Ier n'osait -ni envoyer d'agent public, ni recevoir d'envoyés turcs. - -Les fruits du traité de Cambrai commençaient d'apparaître. - -Charles-Quint, débarqué le 12 août à Gênes, un mois juste après le -traité, voit toute l'Italie à ses pieds. Tous les États demandent -grâce. Florence seule essaye encore de résister. Ô clémence! Il fait -grâce à tous. Il ne prend rien pour lui. Il laisse Milan à Sforza, -donne Florence aux Médicis. Un système nouveau commence de prétendue -protection, de terreur, d'immenses contributions de guerre, la ruine, -l'amaigrissement et la phthisie, la mort aménagée de manière à durer -des siècles. - -Le Charles-Quint d'alors n'est plus celui du véhément Gattinara. Son -conseiller, modeste secrétaire, est l'avisé Granvelle, le -Franc-Comtois Granvelle, homme de Marguerite d'Autriche, le verbeux -rédacteur de la diplomatie impériale pendant trente années. Quiconque -est, comme moi, obligé de subir ses interminables dépêches, déplore sa -baveuse faconde. Mais cette diffusion, cette lenteur et ce génie de -plomb furent ses moyens de gouverner. Très-absolu, sous formes -hésitantes et dubitatives, il discutait à l'infini devant le maître et -le noyait d'arguments pour et contre. Charles-Quint, patient, mais -véhément, nerveux et maladif, à la longue, croyait choisir, décider de -lui-même, et ne résolvait guère que ce que Granvelle avait résolu. - -Cet esprit bas, fort et rusé, doit être l'auteur véritable du système -que Charles-Quint essaye alors, et qui se dit d'un mot: _Discipliner -l'Europe._ - -Pourquoi pas? Le pape annulé et le roi de France annulé, l'autorité, -c'est l'Empereur. - -_Discipliner l'Italie_, la rendre obéissante, souple instrument, -l'organiser en une ligue, dont chaque membre fournit de l'argent et -des hommes, de quoi tenir l'Italie même dans un constant étouffement. - -_Discipliner le roi de France_, le faire soldat de l'Empereur, contre -le Turc et les luthériens, l'employer à détruire ceux qui peuvent le -sauver encore. - -_Discipliner l'Église_, par un concile que Charles-Quint tiendra au -nom du pape, se faisant juge entre le pape et Luther, se constituant -pape aussi bien qu'Empereur, unissant les deux glaives. - -S'il en vient là, que fera l'Allemagne? Atteinte en sa conscience même -et dans les libertés de l'âme, comment sauvera-t-elle ses faibles -libertés politiques? - -Dans ce plan, où était l'obstacle? Y plier l'Italie n'était que trop -facile. Le difficile était la France. Ses résistances, dans -l'isolement du traité de Cambrai, pouvaient-elles être sérieuses? -L'Empereur (les dépêches le prouvent) agissait très-directement par la -famille et les amis du roi, par sa soeur, la bonne reine Léonore, qui -aurait voulu les unir. Il travaillait Montmorency, Chabot. Il ne -demandait pas qu'ils trahissent leur maître. Au contraire, qu'ils -fissent sa fortune. Qu'était-ce qu'un duché de Milan? L'Empereur, au -nom du pape, lui offrait la couronne d'Angleterre. Henri VIII allait -être condamné, dépouillé pour son divorce. Il ne s'agissait que -d'exécuter la sentence, de réaliser la saisie. Lançant François Ier -dans cette périlleuse aventure, le faisant le soldat du pape, il le -brouillait à mort avec l'Allemagne luthérienne. - -François Ier, tenté, ébranlé par les siens, flottait entre deux -influences. Sa mère, sa femme, Montmorency, le rapprochaient de -Charles-Quint. Marguerite, sa soeur, qui vint le consoler à la mort de -sa mère, le rapprochait des protestants. Elle était secondée par les -frères Du Bellay, spécialement par Jean qu'elle lui fit faire évêque -de Paris (1532). - -De là des mouvements contraires en apparence. D'une part, il envoie -Guillaume Du Bellay encourager la ligue protestante de Smalkalde. -D'autre part, il charge Rincon d'intervenir près de Soliman et -d'arrêter le progrès de ses armées. - -L'opinion était absolument dévoyée, pervertie sur ces questions. Les -protestants même d'Allemagne qui comprirent à la longue que le Turc -faisait leurs affaires (_Négoc., I, 646, ann. 1547_), les protestants -alors, en 1532, partageaient l'effroi populaire et maudissaient leur -défenseur. Le roi, comme ami du sultan, était gourmandé à la fois par -le pape et les luthériens. Son refus obstiné d'agir sous Charles-Quint -contre les Turcs, la part qu'on supposait qu'il avait à l'affaire -d'Angleterre, lui valaient de la part de Rome de violentes attaques, -auxquelles il répondait en menaçant lui-même de se séparer du -Saint-Siége (23 avril 1532). - -Son envoyé Rincon trouva le sultan déjà en marche avec un peuple -immense, qu'on portait à cinq cent mille hommes. C'était comme -l'expédition de Xerxès. Il fut reçu, ce pauvre Espagnol, venu tout -seul à travers les dangers, comme l'eût été le roi de France. Il -arriva le soir, au milieu d'une prodigieuse fête de nuit qui -l'attendait; toute cette multitude de soldats, rangés en silence; tous -portant des flambeaux: «Qu'est-ce, au prix d'une telle fête, que les -fameuses illuminations de Rome et du château Saint-Ange?» Il n'y avait -peut-être jamais eu rien de semblable sur la terre. Et nul événement -plus grand en effet. C'était la première fois que les deux religions, -si longtemps ennemies, venaient publiquement s'embrasser. - -Ibrahim dit à l'envoyé que l'ancienne amitié du sultan pour la maison -de France aurait pu décider Soliman à faire ce que voulait son frère -François Ier, mais qu'il était trop tard; que, s'il reculait, on -dirait qu'il avait peur de l'Espagnol; qu'il s'étonnait que le roi fît -cette requête pour un homme «qui n'était pas chrétien puisqu'il avait -saccagé Rome, rançonné le vicaire du Christ, et qui tous les ans -plumait et pillait les chrétiens, sous prétexte de la guerre des -Turcs.» - -Soliman espérait qu'il y aurait bataille. L'Empereur avait devant -Vienne une force énorme d'infanterie, cent mille Allemands, Hongrois, -Bohêmes, Esclavons, Espagnols, Italiens, Bourguignons; il n'était -faible qu'en cavalerie. Soliman avait cent mille cavaliers, et, comme -fantassins, surtout son noyau invincible de janissaires. Les deux -princes en personne. Charles-Quint, tout armé, essayant des chevaux -qu'on lui avait donnés, dit: «Rien ne pourra m'empêcher d'être -moi-même à la bataille.» Et encore: «Je tuerai ce chien turc,» mots -dits en espagnol, et qui, d'une bouche si grave, d'un homme qui -parlait très-peu, ne laissèrent plus douter d'un duel homérique. - -Cependant le souvenir de Mohacz agissait. Si le Turc n'allait pas à -Vienne, si cet orage immense se dissipait sans éclater, pourquoi -combattre? L'Empereur maladif se sentit d'un ulcère à la jambe, ne -parut plus, alla prendre les eaux. La grande armée impériale, -européenne, s'en tint à couvrir l'Allemagne, livrant, comme toujours, -la Hongrie. Cette fois, de nouvelles provinces (Styrie, etc.), -ravagées et pillées, fournirent le grand tribut de filles et de -garçons que ramenait toute armée turque. On donna le change à l'Europe -en répandant l'histoire, héroïque en effet, d'un Juritzi, qui, dans le -château fort de Güns, avait arrêté Soliman. Ce qui n'est pas vrai de -tout point. Car Juritzi, blessé, réduit à deux cent cinquante hommes, -traita et reçut le croissant. - -Pour la troisième fois, Soliman avait sauvé l'Allemagne protestante. -Au bruit de son approche, dès le 23 juillet, Charles-Quint, repentant -de son intolérance, avait déclaré suspendue toute procédure de la -chambre impériale contre les luthériens, promis que personne ne serait -plus inquiété pour sa religion, et que le grand débat serait soumis à -un libre concile de toute l'Église. Cette convention de Nuremberg, -ratifiée en août à Ratisbonne, lui permit de couvrir l'Autriche de -l'armée formidable qui imposa à Soliman. - -Tout en disant partout que le Turc avait eu peur de lui, il conseilla -à son frère de traiter à tout prix. L'alliance de François Ier et -d'Henri VIII _contre le Turc_ (18 octobre 1532) lui fit croire, non -sans vraisemblance, qu'ils agiraient _pour Soliman_. Les conditions -les plus humiliantes furent imposées par le sultan et acceptées, le -partage subi entre Ferdinand et Zapoly. Ferdinand, pour garder le peu -qu'il avait de Hongrie, se déclara fils du sultan, frère d'Ibrahim, -vassal et tributaire. Tout étonne dans cette transaction, surtout le -lieu des conférences. Le traité se fit chez le bâtard Gritti, où -Ibrahim venait le soir, amenant le sultan lui-même. Grand scandale -pour les Turcs, indignés de voir Sa Hautesse descendre tellement, et -la main vénitienne si puissante chez eux. Beaucoup croyaient -qu'Ibrahim ou Gritti voulait se faire roi de Hongrie. - -Dans ces conférences, Ibrahim se livrait à toute sa vivacité grecque. -C'était, disent les ambassadeurs, un petit homme brun, _à dents -aiguës_. Il mordait Charles-Quint: «Il n'a pas de bonheur, disait-il. -Il commence toujours, et ne finit jamais. Il veut un concile, et ne -peut. Il assiége Bude, et la manque. Moi, si je voulais aujourd'hui, -avec mon maître, je ferais un concile; j'amènerais Luther d'un côté, -le pape de l'autre; je saurais bien leur faire rétablir l'unité de -l'Église.» - -Tout cela patiemment écouté. L'humble ténacité de l'Autriche fut là -dans tout son lustre. Et aussi son indifférence parfaite sur le choix -des moyens. Le bâtard Gritti l'avait dit dans une lettre à l'Empereur: -qu'il savait bien que Zapoly et lui seraient assassinés. On manqua -Zapoly, mais on tua Gritti. Nul scrupule, tués comme rebelles (_rei -læsæ Majestatis_), ou comme amis des Turcs. Les Hongrois dissidents, -les envoyés français, pendant dix ans, furent tous épiés, arrêtés, -poignardés ou empoisonnés. (_Nég. du Levant, I, 181, 213, 237, 278, -279, 315_; _Hammer, trad., VI, 154, 278._) - -Ibrahim eût péri tôt ou tard de cette main si elle n'eût été prévenue -par celle de son ami, de son frère, Soliman, dont il faisait la -gloire, de celui qui, depuis onze ans, le faisait manger avec lui, -coucher à ses pieds, avec qui, à toute heure, il vivait, parlait et -pensait. - -Il avait deux rivaux, deux ennemis qui pouvaient contre lui s'unir au -parti des vieux Turcs. L'un, le trésorier de l'Empire, avait organisé un -sérail, une école de jeunes esclaves, très-choisis, très-heureusement -nés, pour devenir les confidents, les fils du coeur, comme ils disent, -et les dignitaires du sultan. Contre Ibrahim, il préparait, élevait cent -nouveaux Ibrahim, qui auraient pour eux la jeunesse, l'audace de l'âge -et la culture. Auraient-ils le génie? C'était la question. Le favori -prévint la chose, perdit le trésorier, et lui-même donna les dangereux -esclaves à Soliman. - -L'autre ennemi, c'était une femme infiniment rusée, Roxelane, -c'est-à-dire la Russe. Son nom de guerre était _la joyeuse_, _la -rieuse_. Dans l'ennui du harem, où tout est pétrifié, celle-ci eut -l'art de rire toujours. Elle rit, et perdit Ibrahim. Elle rit, et fit -étrangler le fils de Soliman. Rien ne lui résista. Elle tua ses -ennemis, gouverna le sultan, l'empire, régla, de son divan, l'Asie, -l'Europe. Seulement tout déchut. Elle put tout, sauf refaire Ibrahim. - -La perte du Grec avait été jurée le jour où, revenant vainqueur de la -bataille de Mohacz, il rapporta de Bude la fameuse bibliothèque de -Mathias Corvin, et trois statues de bronze, Hercule, Apollon et Diane, -qu'ils dressa hardiment sur l'hippodrome, devant son palais même. - -Grave insulte au Coran. On dit, d'ailleurs, qu'il se contraignait peu, -et qu'il avait le tort d'avouer le mépris qu'il faisait du livre -sacré. - -Soliman, humain pour un Turc, tenait pourtant de son père Sélim -l'horreur des Persans hérétiques qu'il manifesta en tuant tous ceux -qu'il pouvait prendre. Ibrahim, au contraire, clément pour les Persans -et les chrétiens, avait fait ses efforts pour sauver Bude, et il sauva -réellement Bagdad du massacre. Acte admirable et difficile dans sa -situation. Le salut de cette ville immense contrasta avec le carnage -que l'Empereur ne put empêcher à Tunis, où l'on tua trente mille -hommes. - -Le fanatisme turc s'était détourné de l'Europe et des grands intérêts -du monde pour cette guerre de Perse, si peu grave en comparaison, où -d'ailleurs les conquêtes faites par Ibrahim furent peu après perdues -par Soliman. - -Là fut porté le coup décisif. On l'accusa surtout près de son maître -pour une cause futile. En Perse, où le moindre bey prend le nom de -_sultan_, Ibrahim avait suivi l'usage dans ses proclamations. On dit à -Soliman que manifestement son vizir usurpait, qu'il avait tout à -craindre. - -En janvier 1536, Ibrahim, bien près de sa fin, consomma l'oeuvre de sa -vie, le traité d'alliance entre la Porte ottomane et la France. Traité -_commercial_, qui couvrait une ligue _politique_. François Ier, du -reste, ne la cacha plus comme telle. Il dit aux Vénitiens: «Je ne puis -le dissimuler. Je souhaite que les Turcs soient forts sur mer; ils -occupent l'Empereur et font la sûreté de tous les princes.» - -Le 6 mars 1536, Ibrahim, sans défiance, rentra le soir au sérail, -comme à l'ordinaire, pour prendre près de son maître sa nourriture et -son repos. Il y trouva la mort. - -Le lendemain, on le vit étranglé. L'état du cadavre montrait qu'il -s'était défendu en lion. La chambre du sultan portait aux murs des -mains sanglantes qu'il y avait imprimées dans la lutte. Terrible -accusation d'une perfidie si barbare! Cent ans encore après, on les -voyait avec horreur. - -«Des deux cents vizirs qui ont gouverné l'Empire ottoman, il n'y a eu, -ni avant, ni après, un tel vizir.» Il reste grand, moins pour avoir -donné à cet empire ses deux bornes, Bude et Bagdad, que pour avoir lié -la Turquie et la France, sauvé trois fois l'Europe, commencé la -réconciliation des religions ennemies. - -Dans le récit de cette longue et souterraine négociation, tissue des -mensonges de France et des assassinats d'Autriche, ce pauvre esclave -grec, ingénieux, héroïque et clément, nous a soutenu le coeur, et, -comme il n'a pas de monument à Galata, où fut jeté son corps, nous -avons écrit ce chapitre, qui lui en servira et le consacrera dans la -reconnaissance de l'avenir. - - - - -CHAPITRE XVI - -LA RÉFORME FRANÇAISE - -1521-1526 - - -L'histoire souillée, sanglante, du sérail turc et de notre diplomatie -menteuse, a dû marcher à part, aussi bien que l'histoire atroce des -armées mercenaires qui firent le châtiment de la Rome papale. Nous -n'avons pas eu le courage de mêler ces sujets, comme on le fait -souvent, aux saintes origines de notre rénovation religieuse. Nous -avons respecté, isolé celle-ci, mis à part la vierge sacrée. - -Chaque fois que, dans la suite de mes travaux, je reviens à cette -grande histoire populaire des premiers réveils de la liberté, j'y -retrouve une fraîcheur d'aurore et de printemps, une séve vivifiante -et toutes les senteurs des herbes des Alpes. _Sento l'aura mia -antica!..._ - -Ceci n'est point un vain rapprochement. Le paysage des Alpes, qui nous -donne toujours un sentiment si vif des libertés de l'âme, avec le -souvenir de leur grande révolution, en est la vraie figure; c'est -elle-même sous forme visible. Ces monts en sont la colossale histoire. - -J'en eus l'intuition lorsque jeune, ignorant, je suivis pour la -première fois ces routes sacrées; lorsque, après une longue nuit -passée dans les basses vallées, trempé du morfondant brouillard, je -vis, deux heures avant l'aurore, les Alpes déjà roses dans l'azur du -matin. - -Je ne connaissais guère l'histoire de ces contrées, ni celle de la -liberté suisse, ni celle des saints et des martyrs qui traversèrent -ces routes, ni le nid des Vaudois, l'incomparable fleur qui se cache -aux sources du Pô. - -Je n'en sentis pas moins dès lors ce que j'ai mieux connu depuis, et -trouvé de plus en plus vrai: c'est l'autel commun de l'Europe. - -Telle la nature, tel l'homme. Il n'y a point là de molle poésie. Nul -mysticisme. L'austère vigueur et la sainteté de la raison. - -Ces vierges de lumière, qui nous donnent le jour quand le ciel même -est sombre encore dans son azur d'acier, elles ne réjouissent pas -seulement les yeux fatigués d'insomnie, elles avivent le coeur, lui -parlent d'espérance, de foi dans la justice, le retrempent de force -virile et de ferme résolution. - -Leurs glaciers bienfaisants, dans leur austérité terrible, qui -donnent à l'Europe les eaux et la fécondité, lui versent en même temps -la lumière, la force morale. - -Ce n'est pas le ciel que regarde au réveil le pauvre laboureur de -Savoie, ni le fiévreux marin de Gênes, ni l'ouvrier de Lyon dans ses -rues noires. De toutes parts, ce sont les Alpes qu'ils regardent -d'abord, ces monts consolateurs qui, bien avant le jour, les délivrent -des mauvais songes, et disent au captif: «Tu vas voir encore le -soleil.» - -Le mot _Vaudois_, au Moyen âge, veut dire _libre chrétien_, dégageant -le christianisme de tout dogme mystique, de toute fausse poésie -légendaire, de tout culte superstitieux. - -Ce qui fut effort pour l'Europe, critique voulue et raisonnée, était -là de soi-même, fruit naturel et primitif du sol. Il ne faut pas, -comme font trop les historiens protestants, ôter à cette tribu unique -des Vaudois son originalité et sa grâce d'enfance. Arrière la -critique! Arrière l'héroïsme! Ne calvinisons pas cette histoire. -Écartons et les dogmes qu'ils reçurent au XVIe siècle, et leur -trente-trois guerres protestantes. Cette épopée de l'Israël des Alpes -se colore d'un esprit étranger aux premiers Vaudois. - -La nature, dans ces monts sévères, est si grande, elle s'impose de si -haut, qu'elle anéantit tout, sauf la raison, la vérité. - -Tout temple est petit, ridicule, devant ce prodigieux temple de la -main de Dieu. Toute poésie, tout roman, est là à rude épreuve. Le -voyageur qui y passe en courant, sous son prisme d'artiste, y verra -mille mensonges. Mais l'homme qui y reste en toute saison participe à -l'austérité de la contrée, est raisonnable, vrai et grave. - -Si le christianisme est tout entier dans un sentiment doux et pur, une -fraternité sérieuse, une grande charité mutuelle, ce petit peuple fut -vraiment une admirable idylle chrétienne. Mais nul n'eut moins de -dogme. La légende chrétienne, acceptée d'eux docilement, ne semble pas -avoir eu grande place en ces âmes, moins dominées par la tradition que -par la nature qui ne change pas. - -Deux choses y furent, dans une lutte harmonique et douce, à peine -perceptible: un christianisme peu théologique, ignorant si l'on veut, -innocent comme la nature; et, dessous, un élément qui ose se produire, -le doux génie de la contrée, les fées (ou les fantines)[24], qui -flottent dans les fleurs innombrables ou dans la brume du matin. -Anciens esprits païens qui ne sont pas bien sûrs d'être soufferts, -elles peuvent s'évanouir toujours et dire: «Pardon! mais nous -n'existons pas.» - -[Note 24: Un mot de M. Muston, dans sa première édition, avait -vivement excité mon intérêt. Je fis appel à son obligeance, et j'eus -le bonheur d'en recevoir cette réponse. C'est la dernière relique de -cet innocent paganisme, le dernier souffle et la suprême haleine de -ces pauvres petits êtres qui vivaient encore dans les fleurs. - - Ay vist una Fantina J'ai vu une Fantine - Que stendava, la mount, Qui étendait là-haut - Sa cotta néblousina Sa robe nébuleuse - Al' broué de Bariound. Aux crêtes de Bariound. - - Una serp la séguia Un serpent la suivait, - De coulour darc en cel, De la couleur de l'arc-en-ciel. - Et su di roc venia Et sur les rocs elle venait - En cima dar Castel. Vers la cime du Castel. - - Couma 'na fiour d'arbroua, Comme une fleur de clématite, - Couma nèva dal col, Comme neige du col, - Passava su la broua, Elle passait sur la côte, - Senz'affermiss'ar sol. Sans appuyer au sol. - - Avioû perdu ma fea, J'avais perdu ma brebis; - La Fantina me di: La Fantine me dit: - Ven coum mi sû la scéa; Viens avec moi sur la colline; - Et la troubérou li. Et je la trouvai là. - -FRAGMENT. - - --Cosa fasé-ve çi, bella spousinotta? - --Il ay pers lou camin, et scarsa mia cotta, - Li broussè m'an perdû, saignou souta dî pè. - Et me sentou may pî d'endar fin d'ay casè. - --Paoura bergira! ven; ven pura, brisa mia!... - -TRADUCTION. - - --Que faites-vous ici, belle petite épousée? - --J'ai perdu le chemin et déchiré ma robe. - Les broussailles m'ont égarée; je saigne sous les pieds - Et je ne me sentirai jamais d'aller jusqu'au hameau. - --Pauvre bergère! viens; viens seulement, ma petite... - -«Voilà tout ce que je possède en fait de documents originaux relatifs -aux Fantines. Voici maintenant ce qu'on m'en a dit dans mon enfance, -et encore ne sont-ce que des vieillards à qui j'en ai entendu parler. -Les vieux montagnards pouvaient bien en parler à un enfant, mais s'en -fussent tus devant une personne raisonnable. - -«Les Fantines ne se voyaient que de loin, mais ne se laissaient jamais -approcher. - -«Lorsqu'au temps des moissons une mère déposait le berceau de son -enfant dans les blés, elle était rassurée par la pensée qu'une Fantine -venait en prendre soin pendant son absence, le consoler, le bercer -s'il pleurait, lui chanter confusément pour l'endormir, écarter de son -front les mouches piquantes, etc. - -«Si dans les rochers arides s'épanouissait une magnifique fleur, c'est -qu'une Fantine l'avait arrosée, cultivée, etc. - -«Lors d'une inondation, un berceau entraîné sur les flots vint aborder -sans accident au rivage: c'était une Fantine qui l'avait dirigé.» - -Telle est la lettre du bon et savant historien des Vaudois, leur -première gloire en ce temps. C'est une belle singularité de ce petit -peuple d'occuper par l'histoire une place si haute en Europe. Rien de -plus grand dans notre littérature que la trilogie vaudoise du naïf -Gilles, de l'éloquent Léger et du vaillant Arnaud. (_La Glorieuse -rentrée des Vaudois_, par M. Arnaud, colonel et pasteur des vallées.) -De nos jours, cette inspiration s'est retrouvée dans Muston. La -première édition de son histoire contient une délicieuse description -du pays (réimprimée récemment). La seconde, complète et refondue -entièrement, est précieuse par les renseignements qu'il a recueillis -dans toutes les archives de l'Europe. Ce noble et savant homme, qui -rajeunit en vieillissant, nous donne en ce moment, sur cette histoire -si dramatique, un poème plein de beaux vers: l'_Israël des Alpes_.] - -Ainsi, en grande modestie, ces fées légères sont le sourire de la -sérieuse vallée. Oh! sérieuse! Un Dieu si grand paraît là-haut au -gigantesque autel des Alpes! Nul temple ne tiendrait devant lui. Les -seules églises qu'il souffre, ce sont d'humbles arbres fruitiers, des -plantes salutaires et la petite architecture des fleurs. Les fées s'y -cachent, et il ferme les yeux. - -Aimable compassion de ce grand Dieu terrible pour la vie timide et -tremblante! Alliance touchante des religions de l'âme avec l'âme de la -nature! - -Le dogme qui seul au fond fait une religion du christianisme, le -dogme du _salut par l'unique foi au Christ_ qu'ils reçurent au XVIe -siècle, paraît très-peu vaudois. Ces simples travailleurs mettaient, -au contraire, le salut _dans les Oeuvres_ et dans le travail. - -Cet axiome est d'eux: «Travailler, c'est prier.» - -Ils ont tenu leurs âmes dans cet état moyen, modeste, des charmantes -montagnes intermédiaires qu'ils cultivent entre la grande plaine -piémontaise et les géants sublimes qui, vers l'ouest, les surveillent -et les tiennent sous leur froid regard. - -Il n'y a pas là à rêver. Dès que les neiges diminuent là-haut, il faut -en profiter, labourer sous les vignes. L'hiver viendra de bonne heure. -Et, si la plaine catholique peut d'une part troubler leurs travaux, -leurs grands voisins neigeux ont leurs rigueurs aussi, et parfois, -bien avant la saison, un souffle impitoyable. Le vrai symbole de la -communauté, c'est cette plante des Alpes qu'ils ont si bien nommée la -petite frileuse (_freïdouline_), qui semble regarder aux glaciers, -compter peu sur l'été, se tenir réservée, timide et prête à se fermer -toujours. - -Vertu unique et singulière de l'innocence! Au milieu de ces craintes, -subsistait dans leur vie, comme dans les vieux chants, une sérénité -singulière, et on la retrouve dans les vers de leurs derniers enfants. -La petite église vaudoise y figure comme la colombe qui sait trouver -son grain dans le rocher: «Heureuse, heureuse colombelle! etc.» - -Heureuse en effet, et pleine de sujets de contentement! Que lui -manque-t-il donc? Dès 1200, persécutée, brûlée. En 1400, forcée dans -ses montagnes, elle fuit dans les neiges en plein hiver, et -quatre-vingts enfants y sont gelés dans leur berceau. En 1488, -nouvelles victimes humaines; je ne sais combien de familles (dont -quatre cents enfants) étouffées dans une caverne. Le XVIe siècle ne -sera qu'une boucherie. Mais n'anticipons pas. - -Dans tout cela, nulle résistance. Un respect infini pour leur -seigneur, pour leur maître et bourreau, le duc de Savoie. - -Cette terrible éducation par le martyre leur rendait naturelle une vie -de pureté extraordinaire, dans une étonnante fraternité. L'égalité de -misère, de péril, faisait l'égalité d'esprit. Dieu le même entre tous. -Tous saints et tous apôtres de leur simple _credo_. Ils s'enseignaient -les uns les autres, les femmes même, les filles et les enfants. - -Ils n'avaient point de prêtres. Ce ne fut qu'à la longue, lorsque la -persécution fut plus cruelle, que quelques hommes se réservèrent et -furent mis à part pour la mort. On les appelait _barbes_ (c'est-à-dire -_oncles_), d'un petit nom caressant de famille. Comme leur martyre -était certain, ils n'y associaient personne et ne se mariaient pas. - -Quelques-uns émigraient, et s'en allaient en Lombardie, en France et -sur le Rhin, la balle sur l'épaule, mettant en dessus je ne sais quel -denrée de colportage, et dessous la denrée de Dieu. - -Ils eurent influence aux XIIe et XIIIe siècles directement par la -prédication; depuis, fort indirecte, comme exemple, comme type du -christianisme le plus pur et le moins loin de la raison. - -L'effort perfide qu'on fit plus tard pour faire nommer _Vaudois_ les -sorciers ne donnèrent le change à personne. Lorsqu'au XVe siècle -l'inquisiteur d'Arras dit: «Le tiers du monde est _Vaudois_,» on -comprit qu'il fallait entendre: raisonnable et libre chrétien. - -Toutes autres sont les sources du protestantisme suisse, réforme -politique et morale, née d'une réaction contre l'orgie des guerres -mercenaires, sortie des coeurs honnêtes et du coeur d'un héros, -Zwingli. - -Autres les sources de la réforme allemande qui, dans le bon sens -magnanime de Luther, n'en garda pas moins une forte pente au -mysticisme. - -Celle de la France, comme on a vu, eut sa principale source dans les -grandes et cruelles circonstances de 1521, quand nos populations du -Nord, délaissées sans défense par le roi, levèrent les mains, les yeux -au ciel. Nos ouvriers en laine, tisseurs, cardeurs de Meaux, -prêchèrent, lurent, chantèrent aux marchés pour leurs frères, encore -plus malheureux, les paysans fugitifs que les horribles ravages de -l'armée impériale faisaient fuir jusqu'en Brie, comme un pauvre -troupeau sans berger et sans chien. - -Le roi lui-même avait besoin de Dieu dans cette grande détresse, et -après ses humiliations de l'Hôtel de Ville. La soeur fit lire à son -frère, à sa mère, l'Ancien et le Nouveau Testament. Le lecteur était -Michel d'Arande, aumônier de Marguerite, ami, élève de Briçonnet, le -mystique évêque de Meaux. - -La petite communauté, réfugiée à Meaux autour du vénérable Lefebvre et -sous la protection de l'évêque Briçonnet réunissait des personnes de -croyances très-diverses. Briçonnet, Lefebvre, et leurs disciples -Roussel et Arande, aumôniers de Marguerite, étaient simplement des -mystiques, âmes pieuses et tendres, qui ne voulaient de réforme que -douce, par l'amour seul et par les lents moyens de l'éducation des -enfants. D'autres étaient des humanistes, des critiques, des érudits, -comme l'hébraïsant Vatable, première racine du Collége de France, et -le Suisse Glareanus, historien rationaliste, qui, avant Vico et -Niebuhr, a librement discuté les origines de Rome. - -Il n'y avait, à proprement parler, qu'un protestant au milieu d'eux, -un vaillant petit homme roux, d'une verve incomparable, Farel, -l'apôtre de la Suisse française, le précurseur de Calvin. Les ouvriers -de la ville étaient tout autre chose encore, si nous en jugeons par le -plus célèbre, le cardeur de laine Leclerc, homme de main et d'action, -briseur d'images et d'idoles, un Polyeucte né pour courir au martyre, -pour ravir la palme et la mort. - -Marguerite, le roi et sa mère étaient favorables aux mystiques, -indulgents pour les protestants qui s'en distinguaient peu encore. La -sotte violence des sorbonnistes révoltait le roi. Ils avaient condamné -d'ensemble, avec Luther, le vieux Lefebvre, pour cette hérésie énorme -d'avoir dit que sous le nom de Madeleine il y avait dans l'Évangile -trois personnes différentes. Le roi fit plus d'une fois arracher les -placards de la Sorbonne, et couvrit de sa protection un gentilhomme -distingué, Berquin, qui traduisait et répandait des ouvrages de -Luther. Le Parlement brûla ces livres, n'osant encore brûler l'auteur. - -Un grand événement populaire changea l'aspect des choses. - -Depuis 1519 jusqu'en 1522, les Augustins des Pays-Bas soutenaient, -surtout à Anvers, une lutte violente pour les antiques doctrines de -leur ordre, renouvelées et glorifiées par Luther. Leurs supérieurs, -traînés à Bruxelles, furent forcés de se rétracter, mais les moines -persévérèrent. En octobre 1522, la gouvernante Marguerite d'Autriche -(sur un ordre d'Espagne sans doute) prêta main-forte au clergé, ferma -le couvent d'Anvers. Les moines furent jetés en prison et condamnés à -mort. Quelques-uns ayant échappé, de pieuses et bonnes Flamandes, -intrépides par charité, les disputèrent à leurs bourreaux, en -sauvèrent un, Henri de Zutphen. Elles en cachèrent trois autres. En -attendant, on sévit contre les pierres mêmes. Le couvent dut être -détruit. On en vendit les vases comme profanés et souillés. Le saint -sacrement en fut extrait solennellement, et reçu en grande pompe dans -l'église de la Vierge par la gouvernante des Pays-Bas. - -Peu de temps auparavant, le clergé anglais avait fait mourir, comme -disciple de l'ancien Wicleff, un ouvrier, Thomas Man qui, enfermé -depuis 1511, s'était enfin échappé et enseignait dans les greniers de -Londres ou dans les bois de Windsor. À Coventry, quatre cordonniers, -un gantier, un bonnetier et une veuve, madame Smith, furent brûlés -vifs _pour avoir enseigné à leurs enfants le_ Pater _et le_ Credo _en -anglais_. - -Ces événements exécrables encouragèrent la Sorbonne. Elle alla jusqu'à -défendre non-seulement les traductions de l'Évangile, mais même des -prières françaises à la Vierge, même l'Évangile latin de Robert -Estienne. - -Dans un travail excellent d'un protestant impartial, le professeur -Schmidt de Strasbourg, se trouve établie, jour par jour et dans un -très-grand détail, la preuve que, de 1521 à 1535, François Ier eut -besoin du plus vigoureux emploi du pouvoir et de beaucoup de mesures -arbitraires et violentes, pour défendre les protestants _contre -l'autorité légale_, le clergé, le Parlement, et _contre le peuple_; on -appelait surtout ainsi la canaille des petits clercs, aboyant dans la -rue Saint-Jacques aux ordres des gros bonnets qui leur donnaient les -bénéfices. Ajoutez les marchands, clients du clergé, les vieilles -femmes éperdues pour leurs Vierges et leurs reliques, etc., etc. - -Ni François Ier, ni sa soeur, n'étaient protestants. Elle était tendre -et mystique, lui artiste et fort idolâtre, surtout des images -vivantes. Ils lisaient, il est vrai, la Bible. Mais jamais il n'y eut -d'esprit moins biblique que François Ier. - -La terrible affaire de Bruxelles les embarrassa (à la fin de 1522). -Charles-Quint prenait l'initiative de prêter au clergé le secours du -bras séculier. Qu'allait faire le roi? Grave question pour l'alliance -du pape et les affaires d'Italie, non moins grave à l'intérieur où le -besoin d'argent l'obligeait à solliciter sans cesse des décimes -ecclésiastiques. La noblesse, à ce moment, se déclarait pour Bourbon, -la robe le favorisait. Le roi allait-il rejeter aussi les prêtres vers -lui et vers Charles-Quint? - -La cour dès lors se divise. Tandis que Marguerite à Paris, à Lyon, -écoute les sermons des mystiques, tandis que le roi, devant lui, fait -représenter des farces où se gourment le pape et Luther, la reine-mère -consulte la Sorbonne «sur le moyen d'extirper le luthéranisme.» À quoi -les docteurs répondent assez durement: Que le roi n'exécute pas les -arrêts du Parlement, qu'il faut punir les coupables, les faire -rétracter, «de quelque rang qu'ils soient.» Allusion à la soeur du -roi. - -Mais le roi est pris à Pavie, sa soeur part. La digue est rompue. La -Sorbonne et le Parlement sont émancipés. La reine mère, pour regagner -le pape, lui demande le meilleur remède au luthéranisme. Il répond: -«L'Inquisition.» - -Pour n'avoir pas celle de Rome, on en fait une gallicane, mais non -moins cruelle, composée de deux sorbonnistes et de deux -parlementaires. Elle saisit Jacques Pavannes, qui d'abord s'était -rétracté, et qui désavouait sa rétractation. Il est brûlé, et avec lui -un ermite de la forêt de Livry. (Plus haut, j'ai mis ce fait deux ans -trop tôt, sur la foi du _Bourgeois de Paris_, qui visiblement se -trompe.) - -De grandes et terribles scènes se passèrent à Metz, à Nancy. La -révolution voisine des pays d'Allemagne, dont une bande passa en -Lorraine, avait étroitement ligué les autorités laïques et -ecclésiastiques. Jean Chastellain, cordelier, un ardent wallon de -Tournay, fut brûlé le 12 janvier 1525. C'est le premier martyre du -protestantisme français. Sa mort en suscita un autre, le cardeur -Leclerc, réfugié en Lorraine. Déjà à Meaux, il avait été cruellement -flagellé, marqué. Sa mère, non moins intrépide, l'avait exhortée -elle-même. Au moment où le fer rouge fut approché de son fils, elle -s'était troublée d'abord; puis, relevée, elle cria: «Vive Dieu! et le -signe de Dieu!» - -Leclerc emporta dans sa fuite le cri de sa mère, la soif du martyre. -Il prit l'occasion la plus populaire. Il y avait une grande fête à -Metz. Toute la ville, à certain jour, allait à une chapelle renommée -de la Vierge. Leclerc, indigné des honneurs rendus à l'idole, rêva -longtemps de l'abattre. Il était poursuivi des mots de l'Exode: «Tu -briseras les faux dieux.» La veille même de la fête, il mit la Vierge -en morceaux. Le lendemain, tout un peuple arrive, voit, s'émeut, entre -en fureur. Leclerc pris ne désavoue rien. - -Il épuisa tous les supplices, le fer et le feu; on lui coupa d'abord -le poing, on lui arracha le nez, on lui tenailla les deux bras, on lui -brûla les mamelles. Pendant ce temps, il criait les violentes -moqueries du psaume: «Leurs dieux sont dieux de fabrique; ils ont des -yeux pour ne pas voir, une bouche pour ne pas parler... Et ceux qui -les font leur ressemblent, etc.» Il épouvanta ses bourreaux, qui le -brûlaient à petit feu. (Juillet 1525.) - -Notre Parlement de Paris fut jaloux de Metz. Il précipita l'affaire de -Berquin, malgré une lettre du roi. Il était brûlé, si le roi, enfin -délivré, n'eût trouvé le temps à Bayonne, où il resta un moment, -d'écrire un ordre absolu de surseoir. - -Tout ce qu'une mère, une tendre soeur, peut faire pour les siens, -Marguerite le fit pour les persécutés. Ceux d'entre eux qui avaient -été obligés de fuir à Strasbourg y trouvèrent ses secours et ses -recommandations; du fond de l'Espagne, elle était présente et elle -agissait. - -Le retour du roi fut le triomphe commun des hommes du protestantisme -et de ceux de la Renaissance. L'illustre médecin de la reine mère, -Agrippa, qui l'avait quittée, osa revenir en France. Le bon vieux -Lefebvre, qui était en fuite, fut rappelé avec honneur par le roi, qui -lui confia le plus jeune et le plus chéri de ses fils, le Benjamin de -Marguerite. - -Les protestants venaient mettre aux pieds de François Ier l'éloquent -et noble livre que lui dédiait Zwingli: «Vraie et fausse religion.» - -Là, puissante était la réforme, ou nulle part, peu théologique, toute -morale, une révolution à gagner toute la terre. - -Ce Zwingli, paysan intrépide, aumônier d'armée, fort lettré du reste -et bon musicien, avait fait les guerres d'Italie, et son admirable -coeur s'était révolté à la vue de la démoralisation qu'elles -entraînaient avec elles. Il avait pris en horreur l'infâme commerce du -sang. - -Nommé curé d'Einsiedeln, le fameux pèlerinage du canton de Schwitz, il -eut le succès admirable de faire renoncer ce canton à la vente de -chair humaine. Tous les pèlerins qui venaient apporter là leur argent, -il les renvoyait sans rien recevoir, moralisés, convertis à un culte -raisonnable. Grand docteur, meilleur patriote, nature forte et simple, -il a montré le type même, le vrai génie de la Suisse, dans sa fière -indépendance de l'Italie, de l'Allemagne. - -Très-tolérant, il poussa à la guerre contre les catholiques, -lorsqu'ils appelèrent l'étranger. Un matin, les montagnards ayant -marché vers Zurich, il défendit la patrie sans espoir de la sauver. -Blessé, il ne voulut pas de grâce. Son corps fut mis en morceaux. Son -ami, Myconius, pour sauver son coeur des outrages, le jeta au courant -du Rhin. Le fleuve des anciens héros en reste plus héroïque. - -Son langage à François Ier, digne de la Renaissance, établissait la -question de l'Église dans sa grandeur. Il y réunit tous les saints, y -met Socrate et Caton entre David et saint Paul: «Vos ancêtres y seront -aussi,» dit-il au roi (parlant de saint Louis sans doute). Enfin il -n'y aura pas un homme de bien, un héros, une âme fidèle, qui y manque. -Tous unis en Dieu. Quoi de plus beau, de plus grand? - -Bossuet cite ce passage pour en rire. Mais qui a un coeur le retiendra -à jamais, et verra toujours le noble concile, la grande, l'universelle -Église, telle que Zwingli la voyait assise au Colisée des Alpes. - - - - -CHAPITRE XVII - -SUITE DE LA RÉFORME EN FRANCE ET EN ANGLETERRE - -1526-1535 - - -Au moment même où le roi faisait à sa soeur cette concession -très-grave de confier son jeune fils à un docteur récemment condamné -et poursuivi, il était déjà travaillé par une influence contraire. Sa -mère étant toujours malade, et Duprat ayant baissé, les affaires -passaient presque toutes par les mains du seul homme laborieux de la -cour, Montmorency, qui avait succédé à la faveur de Bonnivet, et qui -fut sans doute aidé contre Marguerite par la nouvelle maîtresse, alors -dans la première fleur de sa beauté et de son crédit. - -L'admiration que le dévouement fraternel de Marguerite avait causée -aux Espagnols, tout le monde la partageait, personne plus que le roi -d'Angleterre. Ses instructions à ses envoyés (mars 1526) donnent -beaucoup à penser: «ils feront à la duchesse les compliments et -félicitations du roi pour les travaux et les peines qu'elle a endurés, -pour la dextérité avec laquelle elle a amené la délivrance de son -frère. Ils se mettront en rapport avec elle, en parfaite intelligence, -s'ouvrant à elle en toute chose que l'occasion pourra requérir.» - -Que signifient ces mots obscurs? S'agit-il de protestantisme? Non. -Henri VIII en est trop loin, et les instructions sont écrites par un -cardinal. Il s'agit de mariage. - -Henri VIII était déjà séparé de fait de la reine, incurablement malade -d'une maladie de femme. Il logeait à part. Il lui gardait beaucoup -d'estime et d'égards. - -Mais chacun voyait qu'un homme fort et de son âge ne vivrait pas -longtemps ainsi; que, religieux et austère, il n'aurait pas de -maîtresse. Donc, divorce et mariage. - -La chance était belle pour François Ier. Donner pour reine à -l'Angleterre, à un roi très-dominé par le sentiment conjugal, cette -soeur qui lui était si parfaitement dévouée, et dont la grâce, la -supériorité, auraient subjugué Henri VIII, c'eût été, pour ainsi dire, -être roi d'Angleterre lui-même. - -C'est avec un grand étonnement qu'on voit dans les dépêches anglaises -que le roi semble vouloir empêcher l'ambassadeur d'Henri VIII de -causer avec Marguerite. Il l'interrompt, l'éloigne de sa soeur, craint -de les laisser ensemble. (Avril 1526.) - -On doit croire que la coterie cléricale et les partisans de l'Espagne -qui se groupaient dès cette époque autour de Montmorency, redoutaient -infiniment l'influence qu'une telle reine d'Angleterre, favorable aux -idées nouvelles, aurait eue sur les deux pays. - -Montmorency avait prise sur le roi par son idée la plus chère, par -l'Italie, avec laquelle, à ce moment, il concluait une ligue. Comment -s'entendre avec le pape, chef de cette ligue italienne, si l'on -prenait définitivement parti pour les protestants, si l'on mariait en -Angleterre celle qui les protégeait en France, celle qui venait -d'obtenir leur triomphant retour et l'humiliation de leurs ennemis? - -De son côté, Wolsey, qui était cardinal, prévoyait, voulait le -divorce, mais non au profit d'une princesse tellement redoutée du -clergé. - -Les lettres de Marguerite au comte de Hohenlohe, l'ardent mystique de -Strasbourg, datent avec précision et son espérance et sa chute. En -mars, elle lui écrit: «Vous pourrez venir en avril. Le roi vous -enverra chercher.» Et elle lui écrit en juillet: «Je ne puis vous dire -tout mon chagrin... Le roi ne vous verroit pas volontiers. _La cause -qui fait qu'on ne s'y accorde_, c'est la délivrance des enfants du -roi.» Sans doute, Montmorency, le parti catholique et espagnol, -persuadaient à la grand'mère, au père, que le moyen le plus sûr de -recouvrer les enfants était de s'arranger avec l'Espagne, ou, si l'on -n'y parvenait, d'agir avec le pape et l'Italie. Dans l'une et dans -l'autre hypothèse, il fallait s'éloigner du protestantisme. - -Donc, ils arrachèrent du roi l'exil de sa soeur et son mariage de -Navarre. Imprévoyance des hommes! c'est justement ce mariage qui, -dissolvant la cour de Marguerite, sépare d'elle et renvoie à Londres -la jeune Anne Boleyn, qui va conquérir Henri VIII et le séparer de -Rome. - -Marguerite, en pleurs, obéit; elle épouse le roi de Navarre en janvier -1527. Anne Boleyn, au printemps, rentre en Angleterre. Et c'est au -printemps de même qu'un envoyé de la France, par un mot hardi, troubla -à fond la conscience déjà ébranlée d'Henri VIII et décida le divorce. - -Cet envoyé parlait avec Wolsey d'un mariage entre François Ier et la -fille du roi d'Angleterre. Wolsey dit qu'il ne savait si _légalement_ -le roi était libre, ayant déjà l'engagement d'épouser la soeur de -Charles-Quint. À quoi le Français, piqué, répliqua qu'il voudrait -aussi qu'on lui prouvât que la fille d'Angleterre était _légitime_, sa -mère ayant épousé les deux frères,--avec dispense papale;--«mais ce -qui est interdit de droit divin, le pape n'en peut donner dispense.» - -Il n'avait pas dit: _Inceste._ Mais Henri VIII se le dit. Le trait lui -entra au coeur. La reine avait été si bien la femme du frère aîné -d'Henri, qu'à la mort de ce frère on la croyait enceinte. Le second -mariage n'avait eu, pour bénédictions du ciel, que maladies, deuils et -morts; aucun enfant n'en pouvait vivre, sauf cette triste Marie, -maladive comme sa mère, et qui ne rappelait en rien la brillante -vigueur d'Henri VIII. Le divorce était naturel, légitime, s'il en fut -jamais. Seulement, comment espérer que le pape annulerait une dispense -donnée par un pape? On apprit à ce moment que Clément était prisonnier -(mai 1527). - -Ceci ouvrait un champ nouveau. Si l'on en croit un bruit alors -répandu à la cour d'Espagne, François Ier eût offert à Wolsey le -patriarcat de la France, et Charles-Quint celui des Pays-Bas et de -basse Allemagne. - -La délivrance du pape et de Rome fut le texte populaire d'une nouvelle -alliance de la France et d'Henri VIII. Wolsey même vint à Compiègne -demander pour son maître la belle-soeur du roi, Renée, fille de Louis -XII et d'Anne de Bretagne. Demande grave, insidieuse. La jeune -princesse tenait de sa mère un droit ou une prétention d'héritière de -la Bretagne qu'Henri VIII tôt ou tard aurait fait valoir. La mère du -roi consentait, mais non pas le roi. Ce refus n'allait-il pas rompre -l'alliance? On l'eût cru, on se fût trompé. Tout était changé à -Londres pendant l'absence de Wolsey. - -Il était resté trois mois en France, beaucoup trop: «Qui quitte sa -place la perd.» Quand il revint, il trouva que son maître avait un -maître, et que le roi, jusque-là tout à lui, allait avoir à choisir -entre son vieux pédagogue et une femme adorée. - -On a discuté si la France, l'ancienne conquérante de l'Angleterre, au -lieu de flotte et d'armée, n'imagina pas cette fois de la prendre par -une femme. La chose n'est point invraisemblable. Sans cette passion, -Henri VIII eût amèrement ressenti le refus qu'on lui faisait de Renée, -et nous perdions son alliance. - -Thomas Boleyn, vieux diplomate, fin, clairvoyant, intéressé, aura-t-il -été sans voir que le roi était excédé de la reine et de toute reine; -qu'il lui fallait une femme, un amour et du bonheur; que lui, Boleyn, -avait en sa fille une personne accomplie, non-seulement belle et -spirituelle, mais résolue, vive, d'un charme invincible; qu'elle -n'avait qu'à paraître? - -Il la fit recevoir parmi les demoiselles de la reine, qu'elle éclipsa -toutes. Henri VIII retrouva (mais tellement embellie) la petite fille -du Camp du drap d'or. Tous les jours, il dut la voir parmi ses muettes -compagnes, froides et silencieuses fleurs. Seule, la Française avait -la voix, une voix douce, modeste et charmante; elle parlait, riait, -chantait; elle était la joie de la maison. - -Moins ambitieuse qu'on ne l'a dit, elle eût d'elle-même détruit sa -fortune. À son arrivée, elle avait accueilli un parti très-convenable. -Wolsey avait grondé le jeune homme, et la reine avait profité de -l'occasion pour renvoyer la dangereuse demoiselle. Mais, dans -l'absence de Wolsey, son père la fit revenir à la cour. Elle y brilla, -donna le ton, la mode. Les femmes la copiaient. Jusque-là, -innocemment, les Anglaises découvraient leur sein. Anne Boleyn leur -enseigna par son exemple une réserve plus habile. - -Elle avait pu entrevoir, avec quelque vanité, qu'elle avait fort -troublé le roi. Mais, quand il lui en fit l'aveu, elle en fut -épouvantée. Il semble qu'elle avait vu son destin. Henri n'avait -jamais aimé. La passion retardée chez un homme si violent, dont la -figure assez rude, quoique belle encore, crevait d'orgueil et de sang, -était faite pour donner effroi. Elle tomba à genoux et demanda grâce, -disant qu'elle ne pouvait être sa maîtresse; que, d'ailleurs, il était -marié... Puis, voyant que rien ne l'arrêterait, qu'il renverserait -tout obstacle, plus terrifiée encore, elle lui dit ce mot plein de -sens: «Que, si elle épousait son lord et seigneur, elle n'aurait pas -avec lui la même ouverture de coeur qu'avec un époux de son rang.» - -Wolsey s'excusant à son maître de n'avoir pas eu Renée, Henri répondit -froidement: «Vous pouvez vous consoler; j'épouse Anne Boleyn.» - -Le cardinal, désespéré, commença dès lors un jeu qui pouvait lui -coûter la tête: d'une part, écrivant au pape pour obtenir le divorce; -d'autre part, l'avertissant que la belle était de l'école de la reine -de Navarre, hérétique et luthérienne. - -Le pape traînait, gagnait du temps, inclinant à droite ou à gauche, -selon que l'armée française ou celle de l'Empereur avait l'avantage. -La cour de France, impatiente et qui devinait Wolsey, avait envoyé à -Londres, pour éclairer de près le ténébreux cardinal, un jeune diable, -plein d'esprit, pénétrant, flatteur, amusant. C'était le troisième des -frères Du Bellay, Jean, qui avait pour contenance un évêché de Bayonne -qu'il ne vit, je crois, jamais. Ce bon et pieux personnage, le parrain -de Gargantua, fut plus tard ministre du roi pour ses petites affaires -secrètes du côté des Turcs, le bon ami de Barberousse et le -correspondant de Soliman. Évêque de Paris, cardinal, il ne fut pas -loin, dit-on, d'être pape. La chose eût été piquante. Rabelais était -son Évangile. Il a travaillé plus que personne à créer le Collége de -France. - -Jean Du Bellay, dans ses lettres infiniment amusantes, donne à la fois -deux spectacles, celui de la cour de Londres, de la violente et -furieuse impatience d'Henri VIII; celui du sombre grondement du -peuple, dérangé par le divorce de son commerce de Flandre. Tout cela -écrit à Montmorency, qui ne désire point le divorce ni la rupture avec -l'Espagne. Mais du Bellay pousse l'affaire, qui doit rendre -l'ascendant à la soeur du roi, relever le parti antiespagnol sur les -ruines de Montmorency. - -Wolsey, qui, comme un homme près de tomber, allait de sottise en -sottise, décida la victoire d'Anne Boleyn en croyant la perdre. - -Le roi faisait alors chercher, poursuivre en Allemagne un des Anglais -protestants qui traduisaient les livres saints et les écrits de -Luther. Wolsey parvint à avoir un de ces livres, surpris chez Anne -Boleyn. Celle-ci, sans s'effrayer, court se jeter aux pieds d'Henri -VIII... À temps. Car Wolsey arrivait avec le volume. Mais la théologie -eut tort. Le roi prit froidement la chose. Wolsey dès lors était -perdu. Sa lettre secrète au pape pour empêcher le divorce fut trouvée, -et l'ordre donné de le mener à la Tour. Le chagrin, la maladie, la -mort qui lui vint à point, lui épargnèrent l'échafaud. - -Les idées nouvelles ayant grande chance de triompher en Angleterre, on -peut croire que le roi de France était fort porté à les ménager. Ce -qu'il y eut de persécutions, de supplices, à cette époque, et même -beaucoup plus tard, à Meaux, Toulouse, etc., doit s'attribuer à une -influence contraire à celle de la cour, aux Parlements et au clergé. -François Ier, quoi qu'on ait dit, n'était pas Louis XIV. Il avait la -force sans doute, mais bien moins l'autorité. Ces grands corps -procédaient sans lui. On a vu qu'il n'avait sauvé Berquin que par un -coup de violence, en le faisant enlever par les archers de sa garde. - -La seule manière de changer les dispositions du roi, c'était de lui -faire craindre des troubles dans Paris. Il avait extrêmement le -souvenir et la crainte «de l'anarchie de Charles VI.» Il l'avait dit -au Parlement lorsqu'on osa enlever la nuit les potences royales. Le 30 -mai 1528, une Vierge de la rue des Rosiers se trouve un matin mutilée. -Le protestantisme, comme toute grande révolution, avait toutes sortes -d'hommes, des violents, des fanatiques. D'autre part, les catholiques -étaient servis si admirablement par cette mutilation, qu'un des leurs -avait fort bien pu faire ce pieux sacrilége, si utile à leur parti. La -Sorbonne et son syndic, Bédier ou Béda, venaient de recevoir du roi la -plus dure mortification. Ils avaient besoin d'un événement qui -brouillât tout, émût le peuple, la cour même, changeât la face des -choses. - -Le roi, qui avait appelé le premier artiste du temps, Léonard de -Vinci, eût voulu attirer aussi le premier écrivain, Érasme. Mais il -avait refusé. Il n'avait garde de venir, étant violemment poursuivi -par Béda et la Sorbonne. Ce Béda, supérieur de Montaigu, chef des -étudiants sans étude qu'on nommait Cappets, tribun de la gueuserie -pieuse et de la république ignorantine, était roi sur sa montagne, et -difficilement permettait à l'autre roi, le roi de France, de rien -usurper chez lui. - -Érasme avait indiqué, dans un pamphlet de Béda, quatre-vingts -mensonges, trois cents calomnies, quarante-sept blasphèmes. L'ami -d'Érasme, Berquin, suivit cette voie, et, d'accusé se faisant -accusateur, se chargea de prouver, par l'Évangile, que Béda n'était -pas chrétien. L'affaire amusa le roi, qui crut l'occasion venue de -détrôner son adversaire, le redoutable syndic. Il écrivit à -l'Université que, _comme la Faculté de théologie avait l'habitude de -calomnier_, il défendait qu'elle imprimât rien sur l'accusation avant -que l'affaire eût été examinée par l'Université et le Parlement -(1527). - -En 1528, la mutilation de la Vierge venait à point pour Béda. La masse -générale du peuple tenait fort à ses images, était encore parfaitement -idolâtre et fétichiste. - -Dans cette longue décadence de l'ancienne foi, ce qu'elle gardait de -plus vivace, c'était l'idolâtrie de la Vierge, plus tard complétée par -le Sacré-Coeur. Les confréries de la Vierge étaient innombrables, de -toutes classes, de prêtres et d'étudiants, de marchands, de femmes et -de filles. Pour ces confréries, un tel acte était plus qu'un -sacrilége, c'était comme un outrage personnel. Elles allaient remuer -ciel et terre, agiter, soulever le peuple, accuser surtout le roi de -protéger les luthériens. - -Ces confréries avaient leur centre dans le clergé de Paris, leurs -assemblées dans les églises, leurs orateurs dans les gens du pays -latin, docteurs, maîtres, étudiants. La Sorbonne donnait le mot d'une -part aux confréries, d'autre part aux séminaires, qu'on appelait alors -colléges, à un peuple d'écoliers robustes dont beaucoup avaient trente -ans. - -On croit que l'esprit de la Ligue n'apparaît qu'à la fin du siècle. -Grande erreur. Cette fausse démocratie, ennemie de la liberté, ce -peuple fatal au peuple, sur lequel on a fait dans les derniers temps -force sots systèmes, tout cela existe déjà dans les Cappets de Béda, -dans la vermine scolastique. Forts de leur nombre, ivres de cris, -étalant superbement la crasse de leurs toges habitées, l'armée des -séminaristes battait de sa vague noire les deux murs de la rue -Saint-Jacques, venait heurter au Palais fièrement, impérieusement. Et -par derrière, fort serviles, dociles au moindre signal de _Nos -Maîtres_ de Sorbonne, qui les faisaient arriver aux cures et autres -bénéfices. - -Il y avait, parmi les serviles, des hommes plus dangereux, fanatiques -visionnaires, des fous de toute nation. L'université de Paris, étant -une des dernières qui tînt pour la scolastique et toutes les vieilles -sottises, était leur école de prédilection. - -Les esprits militants aussi sentaient d'instinct que Paris était le -vrai champ de bataille où devait se débattre à mort la lutte des deux -esprits. - -De l'université d'Alcala, le _chevalier de la Vierge_, Ignace de -Loyola, un capitaine émérite, blessé, âgé de trente-sept ans, venait -d'arriver aux écoles de Paris (février 1528), et il y resta sept -années. - -De l'université de Bourges, vouée aux idées nouvelles et protégée par -Marguerite, un écolier de dix-huit ans venait souvent à Paris, le -sombre et violent, le savant, l'éloquent Calvin. - -De l'université de Montpellier vint aussi, par occasion, un médecin, -un hardi critique, Rabelais, qui en emporta une vive antipathie, un -mépris magnifique des uns et des autres. - -Un mot de plus sur Loyola, qui dut être certainement acteur, et -très-ardent acteur, dans cette affaire populaire. Né en 1491, il -avait, en 1528, trente-sept ans. Il s'était voué à la Vierge depuis -six années, et avait traversé toutes les phases du mysticisme. Ermite, -mendiant volontaire, pèlerin à Jérusalem, étudiant à Alcala, il y -avait formé une association d'étudiants. De même que son compatriote -Raymond Lulle imagina la fameuse _machine à penser_, Ignace avait -imaginé une _machine d'éducation_, une discipline automatique, quasi -militaire, un cours d'_exercices_ qui, des actes corporels menant aux -spirituels, dresserait l'homme le moins préparé à devenir _soldat de -Jésus_. La matérialité de cette méthode faisait justement sa force. -«Loyola, dit son biographe, quand il était tenté du diable, _chassait -les idées avec un bâton_.» - -C'était un Basque de Biscaye, un Don Quichotte très-rusé, mettant un -grand sens pratique au service de ses visions. Les dominicains -d'Espagne ne le comprirent pas, censurèrent son livre des _Exercices_ -et l'emprisonnèrent. Mais l'archevêque de Tolède, qui sentit mieux que -les moines toute la portée d'un tel homme, lui enjoignit «d'_acheter -robe et bonnet d'étudiant_» et d'aller s'établir aux écoles. Il dut -être d'autant mieux reçu à Paris, que Béda, le chef réel de -l'Université, était intime avec les Espagnols. - -Un noble capitaine, brave, glorieusement blessé, un pèlerin de -Jérusalem, qui avait vu l'Europe et l'Asie, dut prendre aisément -ascendant sur les écoliers. Sa figure eût suffi pour le désigner. Il -était chauve, dit son premier biographe; il avait le nez fort bossu -d'en haut, large, aplati par en bas, des yeux battus, déprimés à force -de pleurer. Personne n'eut plus le don des larmes; à chaque instant il -pleurait par averses et à torrents. Ajoutez à ce portrait des -paupières contractées et basses, pleines de rides et de plis, où -logeaient, cachés à l'aise, la passion et le calcul, la force d'une -idée fixe. - -Sa réputation de piété était si grande, que deux de ses compatriotes, -Lainez et Salmeron, firent ce long voyage uniquement pour le voir. Ses -maîtres devinrent ses disciples; son répétiteur, le Savoyard Le -Febvre, un professeur de philosophie, François Xavier, de Pampelune, -se donnèrent à lui, avec d'autres, Espagnols, Français, et, sous ce -grand capitaine commençant leurs _exercices_, devinrent les premiers -soldats de la redoutable armée de la Vierge et de Jésus. - -L'historiette d'après laquelle on aurait voulu fouetter ce saint, cet -homme exemplaire, ce militaire de quarante ans, ne mérite pas qu'on en -parle. Je croirais tout au contraire que, dans cette campagne ardente -que firent les étudiants pour l'honneur de la Vierge, Ignace figura -honorablement et comme un des capitaines. Et, si l'on voulait supposer -que ce vaillant homme, si passionné, ce _chevalier de la Vierge_, -s'enferma dans de tels jours avec sa grammaire, restant neutre et -s'abstenant, je ne le croirais jamais et dirais hardiment: Non. - -La question était posée sur le pavé de Paris d'une manière redoutable. -La masse était pour les images, et, sous la bannière du clergé, des -Cappets, des confréries, marchait contre les protestants. Le roi ne -pouvait manquer de suivre ce mouvement. Faisant la guerre pour le -pape, il avait à coeur de prouver qu'il était bon catholique. Il était -d'ailleurs irrité de voir compromettre l'ordre et mépriser l'autorité. -L'occasion était dramatique. On était sûr qu'il voudrait paraître, -figurer en public, montrer en cérémonie ce beau roi, ce pompeux -acteur. - -Pendant toute une semaine, il y eut des processions expiatoires; -toutes les rues étaient tendues. Procession grave et nombreuse du -clergé de Paris. Procession infinie, bruyante, du noir peuple -universitaire, de la Sorbonne surtout et du victorieux Béda, de ses -effrénés Cappets, des quatre ordres mendiants. La procession enfin, -éblouissante et splendide, du roi, des grands, de la noblesse. Le roi, -ayant à sa droite le cardinal de Lorraine, alla le premier jour -demander pardon à l'image. Le lendemain, il y retourne, descend la -Vierge mutilée, et à la place en met une d'argent. Tout cela avec une -piété, une tendresse, une émotion, qui lui gagnèrent le coeur du -peuple. Quand il eut placé la statue et redescendit, il avait les yeux -pleins de larmes. - -Mais ce n'était rien encore. Il n'y avait pas eu de supplices. Quoique -l'image mutilée eût été en grande pompe déposée dans Saint-Gervais, -elle ne se tint pas tranquille: elle opéra des miracles, ressuscita -des enfants. - -Ces choses contre la nature n'arrivaient guère qu'il n'en sortît des -événements réellement dénaturés et horribles. On devait en attendre -quelque affreuse tragédie. Il fallait seulement trouver un gibier sur -qui lâcher la meute, une victime, si l'on pouvait, distinguée par la -fortune, le rang et l'esprit; on était sûr que la chasse serait -populaire. Les protestants malheureusement, sauf deux ou trois bien -connus, étaient presque tous pauvres diables, ouvriers; il y avait -quelques marchands. De nobles, il n'y en avait pas, sauf Farel et un -autre, qui avaient passé en Suisse. Il ne restait que Berquin. - -La chose était fort scabreuse. Il s'agissait d'un homme certainement -aimé du roi, autorisé par lui dans son accusation récente contre la -Sorbonne. Le Parlement hésitait. Un miracle fit encore l'affaire. Un -serviteur de Berquin, qui, dit-on, allait brûler des livres qui le -compromettaient, passe devant une image de la Vierge, est frappé, -s'évanouit. On trouvait justement sur lui les preuves dont on avait -besoin. Un dominicain les saisit et les porte au Parlement. - -Entre le roi et la Sorbonne, entre l'enclume et le marteau, le -Parlement crut prendre un temps moyen. Il condamna Berquin, mais non -pas à mort, seulement à finir ses jours dans un _in pace_ au pain et à -l'eau. Appel au roi. Mais il était à Blois. Le Parlement, mécontent de -l'appel, étourdi des cris, entraîné, enveloppé, rendit cette sentence -atroce: Que Berquin mourrait dans deux heures. Il était dix heures du -matin. Il fut étranglé, brûlé à midi. - -Pendant que le roi s'étonne, s'indigne de tant d'audace, Béda lui fait -une guerre plus directe et plus personnelle. - -Notre ambassadeur à Londres, Jean du Bellay, était revenu à Paris -pour obtenir de la Faculté une décision favorable au divorce. Affaire -véritablement grave, où Henri VIII jouait sa couronne. Londres et le -commerce anglais étaient furieux de la rupture avec la Flandre. Le -grand chancelier d'Espagne, Gattinara, avait dit: «Il sera chassé dans -trois mois.» La femme répudiée, Catherine d'Aragon, une sainte -Espagnole douée de toute l'opiniâtreté aragonaise, devenait le centre -des résistances. Elle envoya à Henri VIII une prophétesse épileptique -pour le menacer. Les ardents champions de la reine, les moines, en -présence d'Henri, prêchèrent que son sang, comme celui d'Achab, serait -léché par les chiens. - -La décision des universités du continent pour ou contre le divorce -devait avoir un grand poids près du peuple d'Angleterre. Il ne tint -pas à Béda que la Faculté de Paris ne fût contre. Il s'entendait -publiquement avec les docteurs espagnols que Charles-Quint avait -envoyés, et travaillait bravement avec eux pour l'Empereur. - -Au premier mot que Du Bellay dit à la Sorbonne, Béda l'arrêta, disant: -«On sait que le roi veut complaire au roi d'Angleterre.» - -François Ier essaya d'influencer la Sorbonne par le Parlement. Mais ce -corps, souvent servile pour le roi, l'était bien plus pour le clergé. -Il fit le mort. Béda vainqueur, fit décider par la Sorbonne qu'elle ne -ferait rien _que par ordre du roi_, lui renvoyant ainsi toute la -responsabilité de la chose, le forçant de se déclarer nettement pour -Henri VIII, de briser avec Charles-Quint. Le roi sollicita, négocia et -ne l'emporta qu'à une faible majorité. - -Il eût voulu une enquête sur les manoeuvres de Béda. À la première -séance, comme on recueillait les votes, les partisans de ce dernier -avaient arraché les pièces au bedeau et empêché de voter. Ce bedeau, -gardien des registres, avouait qu'on l'avait forcé de faire un faux -dans le procès-verbal. Le Parlement éluda, ajourna l'enquête, disant -_qu'elle nuirait plutôt au roi d'Angleterre_, c'est-à-dire irriterait -la Sorbonne contre les deux rois. - -François Ier était d'autant plus ulcéré de l'entente de Béda avec les -Espagnols, qu'à ce moment il venait de recouvrer ses enfants, et -trouvait sur leur visage, changé et méconnaissable, la trace de leur -captivité. Béda, dans ce moment d'humeur, pouvait payer pour -Charles-Quint. Le roi parlait de le faire enlever. C'eût été le faire -adorer. Les sots l'auraient canonisé. - -Le mieux était certainement, sans frapper la vieille Sorbonne, de lui -élever en face une vraie école de science, école _laïque_, _gratuite_, -qui enseignât _pour tous_, librement, en pleine lumière, à portes -ouvertes! et fît déserter peu à peu le nid des chauves-souris. - -Rien n'indique que le roi n'ait bien vu ni bien compris un but -tellement élevé. L'idée, très-probablement, n'appartient qu'à trois -personnes: Budé, Jean Du Bellay et la reine de Navarre. - -Le roi, blessé en 1521, avait fait le voeu de bâtir une église et un -vaste collége, établissement magnifique, mais, par l'édifice et -l'emplacement, qui eût été celui de l'hôtel de Nesle en face du -Louvre, magnifique par le nombre des écoliers, qui eussent été six -cents pensionnaires et des enfants de quinze ans. Il fallut beaucoup -de temps pour que Budé, son bibliothécaire, lui transformât son idée -et relevât jusqu'à celle d'une haute école publique, libre, grande par -la science. - -Heureusement, François Ier, qui avait longtemps rêvé de croisade, de -Constantinople, etc., aimait le grec, qu'il ne savait point, et -voulait l'introduire en France. Il aimait la longue barbe du bon vieux -Jean Lascaris, quasi-centenaire, qui avait enseigné déjà à Paris sous -Louis XI. Mais le grec, pour la Sorbonne, c'était déjà une hérésie. -Budé écrit à Rabelais l'obstacle invincible que mettaient les -théologiens à l'enseignement de la langue d'Homère. - -On profita en 1529 de l'irritation de François Ier contre la Sorbonne. -À ce moment où, rassuré par le traité de Cambrai, il se mit à bâtir de -tous côtés, Budé obtint, non pas qu'il bâtît le Collége de France, -mais qu'il fondât seulement deux chaires (de grec et d'hébreu). En -attendant que ce collége eût sa maison à lui, on professa modestement -dans un petit collége universitaire. La nouvelle école enseigna -d'abord chez ses ennemis. - -Les chaires, en 1530, furent portées de deux à cinq. - -Deux de grec furent données à Toussain, ami d'Érasme, et à Danès, -noble de Paris; deux d'hébreu à deux réfugiés italiens, juifs -convertis de Venise, que protégeait Marguerite. L'un d'eux eut pour -successeur le savant français Vatable. - -Mais ce qui fut admirable, comme première porte ouverte à -l'enseignement encyclopédique, c'est qu'aux chaires de langues -sacrées on en joignit une de mathématiques. On pouvait prévoir que peu -à peu toutes les sciences forceraient l'entrée, se feraient place, -formeraient par leur réunion l'école universelle de la libre critique -et de la rénovation de l'esprit humain. - -La médecine y professe dès 1542, avec la philosophie. Au latin, -enseigné dès 1534, se joignent l'arabe et le syriaque, le droit, etc. - -Glorieuse école qui attend encore son histoire. Elle rompit la -dernière chaîne qui attachait l'homme au passé, quand Ramus en immola -la plus respectable idole, Aristote, et scella la révolution de son -sang. - -Elle a eu deux gloires immenses, enseignant surtout deux choses, -l'Orient et la nature. - -Là, les rabbins vinrent apprendre l'hébreu aux leçons de Vatable. Là, -les Parses vinrent de l'Inde redemander à Burnouf leur langue oubliée. - -Champollion et Letronne y ont exhumé l'Égypte. Cuvier, Ampère, Savart, -et autres grands inventeurs, y ont renouvelé les sciences naturelles. - -Celles de l'homme non plus n'y ont pas été stériles, quand trois amis, -d'une parole émue et sincère, suscitèrent, dans un temps d'abjection, -une étincelle morale, et dans un temps de discorde, enseignèrent la -_grande amitié_. - -Mot saint qui, pour toute âme vraiment vivante et humaine, veut dire -l'harmonie des coeurs qui fait celle de l'esprit et féconde -l'invention. - -Mot sacré, antique, par lequel l'instinct prophétique de nos pères -avait désigné la Patrie. - -Était-ce en vain? Étions-nous abusés? Fut-ce une illusion, quand la -flamme morale, tombée sur cette foule ardente, nous revenait plus vive -et plus profonde? Quand les yeux répondaient des coeurs, quand -l'éclair de tant de regards jurait que la Patrie était pour jamais -fondée là? - -Non, rien n'est effacé, et ce ne fut pas une erreur. Nous nous -obstinons à le croire. Les murs mêmes paraissaient émus, et tels ils -sont restés, qu'on y regarde bien. Les voûtes frémissantes n'ont pas -désappris cet écho. - - - - -CHAPITRE XVIII - -FLUCTUATION DU ROI ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEL ESPRIT - -1530-1535 - - -En l'année 1526, et bien avant le divorce, Henri VIII s'était fait -lire une pièce qui courait dans Londres: _la Supplique des Mendiants_. - -«C'est la lamentable complainte qu'adressent à Votre Altesse vos -suppliants, pauvres monstres qu'on ose à peine regarder, les lépreux, -culs-de-jatte, boiteux et autres infirmes dont le nombre croît -toujours, et qui meurent de faim... Ce grand nombre est venu de ce que -jadis, dans votre royaume, s'est glissée une race de faux mendiants, -qui s'appellent évêques, abbés, prêtres, moines. Ils se sont approprié -les plus riches seigneuries; ils tirent la dîme de tout, même des -gages des valets; il n'est pauvre ménagère qui, pour être absoute à -Pâques, ne donne dîme de ses oeufs... Chassez ces mendiants robustes,» -etc. - -Cette verte réclamation des aveugles et des boiteux était celle de -tout le peuple, tout entier boiteux et aveugle. La question de la -Réforme était de le redresser, de le mettre sur ses jambes et de lui -rendre des yeux. - -Déjà elle avait cet effet dans la Suisse, dans la Souabe, dans toute -l'Allemagne du Nord. Elle appliqua les biens du clergé surtout à la -création des écoles. Ses grands hommes, Luther et Zwingli, ne furent -pas seulement des théologiens, mais les instituteurs du peuple. - -Qui n'adorerait Luther en le voyant, au moment le plus périlleux de sa -vie, le plus tiraillé, le plus occupé, parmi ses disputes, ses -lettres, ses prédications, ses leçons de théologie, entre un monde qui -s'écroule et un monde qui commence, _enseigner le soir les petits -enfants_? (13 mars 1519.) - -Et Calvin, si dur et si sombre dans sa création de Genève, qu'a-t-il -fait surtout? Une école. Non-seulement la haute école des héros et des -martyrs, mais d'abord et principalement l'humble école qui commençait -tout, l'école primaire, élémentaire. Sa sollicitude pour l'enfant, -jusque dans les moindres choses, est admirable et commande le respect -du monde. - -L'école, c'est le premier mot de la Réforme, le plus grand. Elle écrit -en tête de sa révolution ce devoir essentiel de l'autorité publique: -_Enseignement universel_, écoles de garçons et de filles, écoles -libres et gratuites, où tous s'assoiront, riches et pauvres. - -Que veut dire _pays protestants_? Les pays où l'on sait lire, où la -religion tout entière repose sur la lecture. - -_C'est pour la première fois qu'on parle de l'enseignement des -filles_, qu'on s'occupe de former celles qui, bientôt, comme femmes et -mères, auront à former leurs fils. - -La lecture, l'écriture, l'instruction religieuse, un peu d'histoire, -beaucoup de chant. - -_C'est pour la première fois que l'enseignement universel de la -musique est institué._ - -L'homme qui, plus qu'aucun autre, exécuta la pensée de Luther, fit les -livres, fonda les écoles, dirigea ce mouvement, qui est une seconde -Réforme, tout aussi grande que l'autre, c'est l'illustre Mélanchthon, -où Bossuet n'a voulu voir qu'un réformateur timide, un hérétique -peureux, qui avance et qui recule. En réalité, il a eu le rôle le plus -actif dans la création d'une nouvelle Allemagne, inspirée de lui, -animée de lui, et qui doit se dire la fille de Mélanchthon. - -Quelques gaspillages que les princes aient fait des biens -ecclésiastiques, la majeure partie revint à sa vraie destination, aux -écoles, aux hospices, aux communes, à ses vrais propriétaires, le -pauvre, le vieillard, l'enfant, la famille laborieuse. - -Cette suprême question du temps se pose vers 1530, après le traité de -Cambrai: que vont faire pour la Réforme les deux premiers souverains -de l'Europe? - -Le rôle de l'Empereur est tout tracé. Roi d'Espagne, il est -catholique, point du tout impartial (quoi qu'en dise Robertson). Né -Flamand, grand ami des moines, puissamment influencé par un -confesseur dominicain, s'il tient peu de compte du pape, c'est qu'il -se sent le vrai pape, le chef et défenseur de l'Église catholique. -L'Espagne s'est toujours sentie plus catholique que Rome. Il agira -contre Luther, mais, s'il peut, par un concile, pour réformer le pape -même. Et c'est ce qui rapprochera celui-ci de François Ier. Le premier -fruit que Charles-Quint tire de son traité de Cambrai, c'est de -pouvoir menacer l'Allemagne, de tirer de la diète d'Augsbourg la -condamnation des protestants. Ils se liguent à Smalkalde et -s'adressent à François Ier (1532). - -Donc, celui-ci, courtisé des protestants d'Allemagne et d'Angleterre, -d'autre part du pape, est l'arbitre réel de la question religieuse. - -Elle est tranchée pour Charles-Quint, qui, de toutes façons, sera le -champion du catholicisme. - -Notez que le roi de France est libre, parfaitement libre. Le côté du -protestantisme qui repoussa la Renaissance, qui épouvanta la France -par sa sombre austérité, Calvin et Genève ne sont pas encore. Jusque -vers 1540, le protestantisme est flottant, indécis et divisé entre -vingt écoles diverses. Il n'a pas fixé la formule, le code de la -résistance religieuse. S'il effraye par l'anabaptisme, il rassure par -les côtés humains, généreux de Zwingli, par l'aimable et pieuse figure -du doux Mélanchthon. - -Le moment vraiment décisif pour François Ier fut le 21 octobre 1532. -Sur l'appel des confédérés de Smalkalde contre l'oppression de -l'Empereur, les rois de France et d'Angleterre se réunirent à -Boulogne. Henri VIII était venu avec Anne Boleyn. Il avait pris son -parti, aboli les tributs que son Église payait à Rome, et déclaré à -son clergé qu'il devait choisir entre ses deux serments au pape et au -roi. Ceci tendait tout au moins à faire un patriarcat, comme déjà on -l'avait proposé dans la captivité du pape. Henri voulait de plus une -ligue de la France et de l'Angleterre pour la protection de -l'Allemagne. François Ier, retenu, contre son intérêt visible, par sa -mère, par Montmorency, par Duprat, François Ier se tira des instances -d'Henri VIII en faisant la galanterie de faire danser Anne Boleyn. -Tout finit par une ligue soi-disant contre le Turc et par une petite -somme qu'on envoya aux Allemands. - -Les historiens systématiques n'ont pas manqué d'admirer toutes ces -tergiversations. Ils y mettent la suite et l'ensemble qui n'y fut -jamais, y voient déjà l'essai habile du système d'équilibre. Ce fut -tout simplement l'effet des influences de cour qui se balançaient. Le -vieux Duprat était légat et voulait devenir pape, Montmorency -connétable; ils tiraient à droite, du côté espagnol et papal. La -duchesse d'Étampes, l'amiral Brion (Chabot), par moments la soeur du -roi et les Du Bellay, l'inclinaient à gauche, vers Henri VIII, les -protestants, Soliman. Ce n'était pas un équilibre, c'étaient des -chutes alternatives, lourdes, dangereuses, souvent des contradictions -violentes, qui crevaient les yeux, irritaient l'opinion. - -Par exemple, à trois mois de distance, il se lie intimement avec le -pape pour regagner l'Italie, et il appelle Barberousse, l'effroi, -l'horreur de l'Italie, de l'Europe, détruisant à l'instant même ce -qu'il a essayé de faire. - -L'équilibre européen qu'on voit ici bien à tort ne fit rien pour lui -dans les deux crises suprêmes de 1536 et 1544. La France se sauva -seule. - -Revenons. - -Il suffit, pour attraper un enfant, de lui montrer une pomme. À ce -grand enfant, le pape montrait le duché de Milan. - -Le duc de Milan, malade, sans postérité, négociait aussi secrètement -avec lui contre son tyran, l'Empereur, et pourtant priait l'Empereur -de lui faire épouser sa nièce. - -Sur ces amorces, le roi envoie à Milan un italien francisé, Maraviglia -ou Merveille, un sot étourdi, glorieux, qui négocie à grand bruit, -menace les impériaux. Ses gens, grands bretteurs, les défient. -Riposte, les épées tirées; un Espagnol est tué. Que fait le duc de -Milan? Effrayé de voir tout connu, il perd la tête, fait prendre -l'agent de François 1er, et, pour regagner l'Empereur, le décapite la -même nuit (7 juillet 1533). L'Empereur immédiatement donne sa nièce à -Sforza. - -Le roi reconnut ce jour-là sa situation, son isolement, le mépris -qu'on faisait de lui. - -Ce coup de fouet le réveilla, mais pour le précipiter plus avant dans -sa sottise. Il s'unit d'autant plus au pape, prend sa nièce pour un de -ses fils. Le pape, libéralement, donne en dot Parme et Plaisance, -terre papale, que nous n'eûmes point, Pise et Livourne, que son cousin -Médicis n'avait nulle envie de livrer; enfin des mots et du vent. -L'affaire est caractérisée par l'aveu du roi: «Nous avons pris une -fille toute nue.» La dot réelle était l'alliance du pape. Belle et -solide avec un vieux pontife malade qui va mourir demain! - -Le roi fit brusquement la chose à Marseille; le mariage bâclé, -consommé, il revint avec cette nièce (Catherine de Médicis), plus une -patente du pape pour brûler les luthériens. Les Anglais lui firent -honte d'avoir humilié sa couronne, de s'être fait le lieutenant de la -police papale et le sbire de l'évêque de Rome. - -Ce voyage, cette intimité avec le pontife, avait produit son effet -naturel à Paris. L'Université, que le Parlement même conseillait de -réformer, loin de subir cette réforme, devint tout à coup agressive. -Elle s'en prit violemment à la soeur du roi, qu'il avait laissée à -Paris. On la frappa dans son aumônier, le doux et mystique Roussel, -qui prêchait au Louvre. On la frappa en elle-même, en son livre, le -_Miroir de l'âme pécheresse_, rêverie tendre et monotone, qui n'était -pas plus protestante qu'une foule d'autres livres mystiques. - -Les protestants, du reste, comme les catholiques, hardis de l'absence -du roi, essayaient d'agir. Profitant de la réforme qu'on faisait dans -l'Université, ils avaient réussi à faire porter au rectorat un des -leurs, ami de Calvin. Il s'avoua protestant. Le Parlement le -poursuivit. Il s'enfuit en Suisse, Calvin en Saintonge, où il se -cacha, protégé par la reine de Navarre. - -C'est sur elle que tout retomba. Les moines répandirent dans les -chaires un mot, du reste vraisemblable: Que, le roi jurant au pape -qu'il voudrait chasser tous les luthériens, Montmorency aurait dit: -«Commencez donc par votre soeur.» - -Après la chaire, le théâtre. Ils firent jouer sur les tréteaux par la -bande des Cappets, _cette furie_, cette Hérodiade. On proposait de la -mettre dans un sac et de la jeter à la Seine. - -Le roi, au retour, ne put se dispenser de commencer une enquête. Il -emprisonna Béda. Les Du Bellay, qui parvinrent, par adresse et par -argent, à faire agir les protestants d'Allemagne contre la maison -d'Autriche, se trouvèrent forts auprès du roi. Jean du Bellay obtint -de lui qu'il appellerait Mélanchthon à Paris pour conférer sur la -réunion des deux Églises. S'il venait, il était possible que son -insinuation, sa douceur, son charme, gagnassent un esprit aussi mobile -que celui du roi. - -Une histoire fort scandaleuse eût aidé à noyer les moines. Les -cordeliers d'Orléans venaient d'être pris pour une farce sacrilége. La -femme du prévôt de cette ville étant morte sans leur faire de legs, -ils voulurent faire croire qu'elle était damnée. Comment en douter? -Aux heures de matines, son âme plaintive errait, gémissait dans les -voûtes de l'église. Les cordeliers déclarèrent qu'ils n'y feraient -plus l'office. À grand bruit, ils emportèrent le saint sacrement, les -reliques. Cela n'allait pas moins qu'à faire déterrer la damnée et la -jeter à la voirie. Malheureusement le prévôt obtint un ordre du roi -pour fouiller l'église, malgré les priviléges ecclésiastiques. Il -trouva, empoigna l'âme, qui était un jeune novice. Tous furent amenés -à Paris, jugés, condamnés à l'amende honorable. - -Le parti était bien malade. Un événement imprévu le sauva, comme en -1528. - -En juin 1534, comme on parlait beaucoup des insurgés d'Allemagne, des -anabaptistes de Munster et de leur polygamie, on prit à Paris, on -brûla un moine marié, qu'on dit polygame, voulant le confondre avec -les anabaptistes, le donner pour un précurseur de leurs jacqueries -fanatiques. - -Le 18 octobre de la même année, le roi, alors à Blois, se levant le -matin et sortant de sa chambre, voit sur sa porte même un placard -contre la messe, comme ceux que les protestants avaient déjà affichés. -Il fut hors de lui, pâlit de tant d'audace, d'un si direct affront à -la majesté royale. - -Ces doctrines, qui venaient de faire une république à Munster, de -chasser le prince-évêque, puis d'y faire le _roi tailleur_, le fameux -Jean de Leyde, l'épouvantèrent. On lui montra le spectre de -l'anabaptisme. On lui fit croire que ces prétendus anabaptistes de -Paris voulaient faire un massacre général des catholiques, brûler le -Louvre, etc. L'ambassadeur d'Espagne l'écrit comme chose sûre à -Madrid. - -Rien de plus saint, de plus pur, que les origines du protestantisme -français. Rien de plus éloigné de la sanglante orgie de Munster. - -Le premier martyr parisien fut un jeune ouvrier d'une vie tout -édifiante. Il était paralytique, et on le prit dans son lit. Celui-là, -à coup sûr, n'avait pas été à Blois. - -Il avait été d'abord un garçon leste et ingambe, vif, farceur, -véritable enfant de Paris. Frappé par un accident, il n'en était pas -moins resté un grand rieur. Assis devant la porte de son père, qui -était un cordonnier, il se moquait des passants. Un homme dont il -riait approche et dit avec douceur: «Mon ami, si Dieu a courbé ton -corps, c'est pour redresser ton âme.» Il lui donne un Évangile. -Étonné, il prend, lit, relit, devient un autre homme. Son infirmité -augmentant, il resta six ans dans son lit, gagnant sa vie à enseigner -l'écriture ou à graver sur des armes de prix, ce qui le mettait à même -de donner aux pauvres et de les gagner à l'Évangile. - -Sur son martyre, nous ne suivrons pas les récits protestants de Bèze, -Crespin, etc. Nous préférons le récit plus ancien d'un fort zélé -catholique, le _Bourgeois de Paris_ (publié en 1854). Il trouve ces -horreurs admirables, en donne tout le détail, en accuse beaucoup plus -que n'avaient dit les protestants. - -Pendant six mois, de novembre en juin, continuèrent dans Paris les -sacrifices humains. - - «Audict an 1534, 10 novembre, furent condamnés sept personnes à - faire amende honorable en un tombereau, tenant une torche - ardente, et à être brûlées vives. Le premier desquels fut - Barthélemy Mollon, fils d'un cordonnier, impotent, qui avoit - lesdicts placards. Et pour ce, fut brûlé tout vif au cimetière - Saint-Jean.--Le second fut Jean Du Bourg, riche drapier, - demeurant rue Saint-Denis, à l'enseigne du Cheval noir. Il avoit - lui-même affiché de ses écriteaux. Il fut mené faire amende - honorable devant Notre-Dame, et de là aux Innocents, où il eut le - poing coupé, puis aux Halles, où il fut brûlé tout vif, pour - n'avoir pas voulu accuser ses compagnons.--Le troisième, un - imprimeur de la rue saint-Jacques, pour avoir imprimé les livres - de Luther. Brûlé vif à la place Maubert.--Le 18 novembre, un - maçon, brûlé vif rue Saint-Antoine.--Le 19, un libraire de la - place Maubert, qui avoit vendu Luther, brûlé sur ladite - place.--Un graînier aussi et un couturier demeurant près - Sainte-Avoye. Mais pour ce qu'ils en accusèrent et promirent d'en - accuser d'autres, la cour les garda. - - «Le 4 décembre, un jeune serviteur brûlé vif au Temple. Le 5, un - jeune enlumineur brûlé au pont Saint-Michel. Le 7, un jeune - bonnetier fut, devant le Palais, battu nud au cul de la - charrette, et fit amende honorable. - - «Le 21 janvier, trois luthériens (dont le receveur de Nantes) - brûlés rue Saint-Honoré, et un clerc du Châtelet; un fruitier - devant Notre-Dame. Le 22, la femme d'un cordonnier près - Saint-Séverin, lequel étoit maître d'école et mangeoit de la - chair le vendredi et le samedi. - - «Le 16 février, un riche marchand, de cinquante à soixante ans, - estimé homme de bien, brûlé au cimetière Saint-Jean. - - «Le 19, un orfèvre et un peintre du pont Saint-Michel, battus de - verges.--Le 26, un jeune mercier italien, et un jeune écolier de - Grenoble, furent brûlés; l'écolier, pour avoir affiché la nuit - des écriteaux (par ordre d'un maître de l'Université, chez qui il - demeurait). - - «Le 3 mars, un chantre de la chapelle du roi, _qui avoit attaché - au château d'Amboise, où étoit le roi_, quelques écriteaux, fut - brûlé à Saint-Germain-l'Auxerrois. - - «Le 5 mai, un procureur et un couturier furent trainés sur une - claie au parvis Notre-Dame, et menés au Marché aux pourceaux, - _pendus à chaînes de fer, et ainsi brûlés... Et de même_, un - cordonnier au carrefour du Puys-Sainte-Geneviève, qui mourut - misérablement sans soi repentir. - - «_Et furent leurs procès avec eux brûlés._» - -Dans ce récit d'un Parisien contemporain, et qui put être témoin -oculaire, on voit énoncée la cruelle aggravation de peine qui commence -alors (en novembre). Les condamnés ne furent pas préalablement -étranglés, mais effectivement _brûlés vifs_. Et, cette peine ne -suffisant pas, on imagina en mai cet atroce suspensoire des _chaînes -de fer_ qui soutenait le patient et prolongeait le supplice, empêchant -le corps de s'affaisser et de disparaître dans le feu. - -Les _procès brûlés_ avec les hommes, par une précaution infernale, -ont rendu très-difficile d'écrire avec certitude les actes de ces -martyrs. - -Rien n'indique que le roi se soit imposé le supplice de voir ces -horribles spectacles, plus choquants qu'on ne peut dire par les -convulsions des patients et l'odeur des chairs brûlées. Il ne vint à -Paris que le 21 janvier, sortit à huit heures du matin, alla du Louvre -à Saint-Germain-l'Auxerrois, et de là, en grande pompe, à travers les -rues tapissées, suivit la procession du clergé, qui porta le saint -sacrement de reposoir en reposoir. À chacun, il s'arrêta et fit ses -dévotions. Puis il dîna à l'évêché. Il y vit l'amende honorable. - -Si le roi eût assisté aux exécutions, le _Bourgeois_, excellent -catholique, ne manquerait pas de le remarquer avec orgueil et de -consigner le fait. - -Huit jours auparavant (13 janvier 1535), la Sorbonne avait tiré du roi -une incroyable ordonnance qui supprimait l'imprimerie. Elle n'a pas -été conservée, mais le fait est prouvé par la suspension qu'accorda le -roi (26 février). - -Le clergé s'y prenait trop tard. L'art fatal avait tout enveloppé. Et -la Presse était plus qu'un art: c'était un élément nécessaire, comme -l'air et l'eau. L'air est bon, il est mauvais; sain ici, là insalubre. -N'importe. C'est la condition suprême de l'existence. On ne supprimera -pas la respiration, ni pas davantage la Presse. - -D'après un calcul vraisemblable (voir Daunou et Petit-Radel, -Taillandier, etc.), l'imprimerie a donné, avant 1500, quatre millions -de volumes (presque tous in-folio). De 1500 à 1536, dix-sept millions. -Après, on ne peut plus compter. - -Dans les dix premières années de Luther, les publications décuplent en -Allemagne. En 1533, il y a déjà dix-sept éditions de l'Évangile -allemand à Wittemberg, treize à Augsbourg, treize à Strasbourg, douze -à Bâle, etc. - -Le catéchisme de Luther est bientôt tiré à cent mille, etc., etc. -(Schoeffer, _Influence de Luther sur l'éducation_). La Suisse et les -Pays-Bas, la France, l'Angleterre, le Nord, font d'incroyables efforts -pour rejoindre l'Allemagne. - -La demande de la Sorbonne était tellement ridicule, que les -parlementaires, jusque-là alliés des sorbonnistes, réclamèrent contre -eux. Budé et Jean Du Bellay démontrèrent au roi que la chose était et -inepte et impossible. - -Le clergé tourna l'obstacle. Il obtint qu'il y aurait censure, des -censeurs élus par le Parlement. Et peu après, en 1542, il tira la -chose des mains du Parlement, et se fit censeur. - -Cependant, de toutes parts, la voix publique s'élevait contre -l'horrible inconséquence de poursuivre les protestants à Paris et de -les aider en Allemagne, de traiter avec les Turcs et de brûler les -chrétiens. - -Les Allemands, il est vrai, avaient détruit l'anabaptisme (communiste -et polygame). Mais, à Paris, avec quelque furie qu'eût été menée la -chose, les pièces brûlées avec les hommes, les procès détruits, la -lumière éteinte, il n'était que trop certain que pas un de ces -infortunés n'était anabaptiste. Autre était l'école française, toute -chrétienne, soumise aux puissances. - -C'était justement le moment où les protestants d'Allemagne, avec -l'argent de France, avaient, par un coup rapide, enlevé le Wurtemberg -à la maison d'Autriche et au catholicisme, forçant Ferdinand à -accepter le fait accompli, à confirmer l'édit de tolérance. - -Il en était résulté une vaste explosion protestante. Tout ce qui -restait catholique par peur de l'Autriche parla haut et se déclara. La -Poméranie, le Mecklembourg, le Brunswick, les provinces allemandes de -Danemark, une forte partie de la Saxe, tout le Palatinat du Rhin, se -déclarèrent protestants. Le lointain Nord Scandinave commençait à -s'ébranler et prendre le même esprit. - -De sorte que François Ier put voir qu'en brûlant les protestants il -défaisait ce qu'il venait de faire, irritait les Allemands au moment -où il venait de les gagner par un signalé service, se brouillait avec -un parti qui avait déjà la moitié de l'Europe. - -Et pour qui cette sottise? Pour Clément VII, qui mourait? Pour gagner -l'Église italienne? Cette Église, comme l'Italie, l'exécrait et le -maudissait pour avoir lâché, appelé l'épouvantable terreur des -corsaires de Barberousse. - -Il commença à voir clair, et se dépêcha en juillet (1535) de regagner -les Allemands. Duprat venait de mourir. Les Du Bellay lui firent de -nouveau inviter Mélanchthon. Il donna une amnistie, «voulant que les -suspects ne fussent plus inquiétés, et que, s'ils étaient -prisonniers, on les délivrât.» Les fugitifs pouvaient revenir en -abjurant dans les six mois et vivant en bons catholiques. - -Une chose plus significative était déjà faite depuis février. Le roi -avait enlevé Béda, lui avait fait faire amende honorable, et l'avait -jeté au Mont-Saint-Michel, où il resta jusqu'à sa mort. - - - - -CHAPITRE XIX - -FRANÇOIS Ier ET CHARLES-QUINT--FONTAINEBLEAU--LE GARGANTUA - -1535 - - -Le Liégeois Thomas Hubert, qui vint, en 1535, avec l'électeur palatin, -nous donne un curieux portrait de François Ier. C'est le dernier -moment où il fut encore lui-même. Les maladies le saisirent en 1538 -avec une extrême violence, et, dans les années qui suivirent jusqu'à -sa mort, en 1547, on peut dire qu'il se survécut. - -Il était fort entamé en 1535. Cependant il avait toujours la -conversation brillante, la riche mémoire que les Italiens avaient -admirée: «Il savait, disait à merveille les particularités de chaque -pays, leurs ressources, leurs productions, les routes, les fleuves -navigables, et cela pour les contrées les plus éloignées.» (P. Jov.) - -Hubert ajoute ce mot: «Non-seulement les artistes auraient profité à -l'entendre, mais les jardiniers et les laboureurs. Malheureusement il -prononçait difficilement, ayant perdu la luette par la maladie.» -(_Hub. Vita Fred. Pal._) - -Il n'avait pourtant que quarante et un an. Charles-Quint en avait -trente-cinq et ne se portait guère mieux. Il bégayait comme François -Ier et n'avait plus de cheveux. On dit qu'il les avait coupés. -Peut-être les avait-il perdus par suite des attaques d'épilepsie qu'il -eut parfois dans sa jeunesse, ou par abus des plaisirs, par suite de -maladies. Il était fort adonné aux femmes, autant qu'à la table; -grandes dames et petites filles, tout lui était bon. Un ulcère le -força de quitter brusquement l'armée, en 1532, en présence de Soliman. - -Les maladies de ces princes ont servi l'humanité, en ce sens que leurs -médecins, les plus éminents du siècle, durent, pour des maux tout -nouveaux, chercher une science nouvelle, quitter l'ancienne médecine, -grecque et arabe qui, ici, restait muette. Le médecin de François Ier, -l'illustre Gunther d'Andernach, chef de l'école de Paris, vit les plus -grands esprits du temps assiéger sa chaire, les Fernel, les Rondelet, -les Sylvius, les Servet, les Vésale. Là, Vésale prépara la première -description anatomique de l'homme qu'on ait possédée. Là, Servet -entrevit la grande et principale découverte du siècle, la circulation -du sang. - -Vésale, prosecteur de Gunther, devint le médecin de Charles-Quint, et -écrivit _Sur la goutte de César_ un opuscule qu'on a placé, non sans -cause, près du poème de Fracastor sur la Syphilis dans le recueil des -anciens traités relatifs à la grande maladie. César, traité par le -gaïac, fut de plus en plus noué et torturé d'exostoses. Le roi, qui -semble avoir préféré les pilules mercurielles de son ami Barberousse, -n'en eut pas moins de cruelles apostumes qui le mirent près de la -mort, et cette triste bouffissure dont témoigne son dernier portrait. - -Dans cet état de santé, les dispositions des deux malades étaient -toutefois différentes. L'humeur âcre de Charles-Quint, irritée et -attisée par des mets très-épicés, ravivait sans cesse en lui les -éléments inquiets de sa race, l'agitation de Maximilien, la violence, -la mélancolie de Charles le Téméraire. Il ne voulait point de paix. -François Ier, plus malade, plus découragé, sans l'affront de Merveille -et le regret de Milan qui le poursuivait, eut voulu au moins une trêve -qui durât ses dernières années. (_Relaz. Venez, Nic. Tiepolo. 1538._) - -François Ier, peu à peu, était comme rentré en lui. Jeune, il avait -d'abord rêvé l'Orient et la croisade. Puis l'Italie, puis l'Empire. -Milan lui restait au coeur. Mais il eût voulu l'obtenir par -arrangement plutôt que par guerre. - -La guerre lui allait si peu, qu'il avait même renoncé aux grandes -chasses fatigantes. Les vastes paysages de la Loire, les déserts de la -Sologne, qui plaisaient au roi cavalier et lui firent si tristement -placer sa féerie de Chambord, n'allaient plus au promeneur -valétudinaire. Il lui fallait une nature plus resserrée et exquise. Il -aimait Fontainebleau. - -Harmonie d'âge et de saison. Fontainebleau est surtout un paysage -d'automne, le plus original, le plus sauvage et le plus doux, le plus -recueilli. Ses roches chaudement soleillées où s'abrite le malade, ses -ombrages fantastiques, empourprés des teintes d'octobre, qui font -rêver avant l'hiver; à deux pas la petite Seine entre des raisins -dorés, c'est un délicieux dernier nid pour reposer et boire encore ce -qui resterait de la vie, une goutte réservée de vendange. - -«Si vous aviez quelque malheur, où chercheriez-vous un asile et les -consolations de la nature?--J'irais à Fontainebleau.--Mais si vous -étiez très-heureuse?--J'irais à Fontainebleau.» - -Ce mot d'une femme d'esprit peut être senti de tous. Mais ce sont -pourtant les blessés surtout, les blessés du coeur, qui ont -affectionné ce lieu. Saint Louis, dans ses tristesses profondes sur la -ruine du Moyen âge, vient prier dans cette forêt. Louis XIV, vaincu, -fuit Versailles, ses triomphes en peinture qui ne sont plus qu'ironie, -et cherche à Fontainebleau un peu de silence et d'ombre. - -Là aussi François Ier, découragé des guerres lointaines, veuf de son -rêve, l'Italie, se fait une Italie française. Il y a refait les -galeries, les promenoirs élégants, commodes et bien exposés, des -villas lombardes qu'il ne verra plus. Il fait sa galerie d'Ulysse. Son -Odyssée est finie. Il accepte, la destinée le voulant ainsi, son -Ithaque. - -François Ier, qui n'avait pas peu contribué au naufrage de l'Italie, -en recueillit les débris avec un amour avide auquel elle a été -sensible. Elle n'a voulu se souvenir que de sa passion pour elle. -Passion réelle et non jouée. Dans ce siècle effectivement où tous les -princes affichèrent la protection des arts, il y a, entre ces -protecteurs, des différences à faire. Léon X eut l'idée baroque de -faire Raphaël cardinal. Charles-Quint flatta Venise en ramassant le -pinceau du Titien. Tous honorèrent les artistes. Mais François Ier les -aima. - -Les exilés italiens trouvèrent en lui une consolation, la plus grande: -il les imitait, prenait leurs manières, leur costume et presque leur -langue. Lorsque le grand Léonard de Vinci vint chez lui en 1518, il -fut l'objet d'une telle idolâtrie, qu'à son âge de quatre-vingts ans -il changea la mode et fut copié par le roi et toute la cour pour les -habits, pour la coupe de barbe et de cheveux. La blessure du roi à la -tête lui fit seule changer de coiffure. Tout le monde à son exemple, -prononçait à l'italienne. On le voit par les lettres de Marguerite, -qui écrit comme elle prononce: _chouse_ pour _chose_, _j'ouse_ pour -_j'ose_, _ous_ pour _os_, etc. - -Les Italiens, en revanche, avaient fait pour lui des merveilles, un -monde de chefs-d'oeuvre. Malheureusement nos régentes du XVIIe siècle, -très-galantes et très-hypocrites, n'ont pu supporter ces libres -peintures; elles n'aimaient que les réalités. Un acte impie en ce -genre fut la destruction du seul tableau que Michel-Ange eût peint à -l'huile. Pas unique, le premier, le dernier qu'il ait jamais fait sur -les terres hasardées de la fantaisie. Cette oeuvre était la Léda, -l'austère et âpre volupté, absorbante comme la nature. Il l'avait -envoyée au roi de Fontainebleau. Cette image sérieuse, s'il en fut, -hautaine, altière dans son ardeur, parut obscène à des prudes -impudiques, et, comme telle, fut brûlée par les sots. - -Le sac de Rome en 1527, la chute de Florence en 1532, avaient été en -quelque sorte une ère de dispersion pour l'Italie. La concentration -fut brisée. L'art italien regarda aux quatre vents. Jules Romain s'en -va à Mantoue, et y bâtit une ville, avec le palais, les peintures du -monde écroulé, la lutte des géants contre les dieux. D'autres s'en -vont au fond du Nord, s'inspirent de son génie barbare, et, pour le -monstrueux empire d'Iwan le Terrible, bâtissent le monstre du Kremlin. -D'autres encore viennent en France; dans la matière la plus rebelle, -le grès de Fontainebleau, ils trouvent des effets imprévus, -singulièrement en rapport avec le mystère du paysage, avec l'obscure -et sombre énigme de la politique des rois. De là ces Mercures, ces -mascarons effrayants de la _Cour ovale_; de là ces Atlas surprenants -qui gardent les bains dans la _Cour du Cheval blanc_, homme-rochers -qui cherchent encore depuis trois cents ans leur forme et leur âme, -témoignant du moins qu'en la pierre il y a le rêve inné de l'être et -la velléité de devenir. - -Je ne suis pas loin de croire que ces Italiens, ayant perdu terre, -dépaysés, quittes de leur public et de leurs critiques, d'autant plus -libres en terre barbare qu'ils étaient sûrs d'être admirés, prirent -ici une hardiesse qu'ils n'avaient pas eue chez eux. Le Rosso ôta la -bride à son coursier effréné. N'ayant affaire qu'à un maître qui ne -voulait qu'amusement, qui disait toujours: _Osez_, il a, pour la -petite galerie favorite du malade, fondu tous les arts ensemble dans -la plus fantasque audace. Rien n'est plus fou, plus amusant. -Triboulet, Brusquet, sans nul doute, ont donné leurs sages conseils. -Le beau, le laid, le monstrueux, s'arrangent pourtant sans disparate. -Vous diriez le Gargantua harmonisé dans l'Arioste. Prêtres gris, -vestales équivoques, héros grotesques, enfants hardis, toutes les -figures sont françaises. Pas un souvenir d'Italie. Ces filles -espiègles et jolies, d'autres émues, haletantes, telle qui souffre et -dont la voisine touche le sein (plein d'avenir) avec une douce main de -soeur, toutes ces images charmantes, ce sont nos filles de France, -comme Rosso les faisait venir, poser, jouer devant lui. Rougissantes, -inquiètes, rieuses de se voir au palais des rois, d'autres honteuses -et pleurantes d'être trop admirées sans doute, il a tout pris. C'est -la nature, et c'est un ravissement. - -Au milieu de cette foule pantagruélique, dans ce grand rendez-vous du -monde où l'Amérique et l'Asie entrent aussi en carnaval, le roi de la -Renaissance, reconnaissable à son grand nez, le roi des aveugles, mène -la France qui n'y voit goutte, et, l'épée à la main, la pousse dans le -palais de la lumière. - -Plus François Ier déclina, moins il fut propre aux femmes, plus il fut -amoureux des arts. On sait son mot à Cellini. «Je t'étoufferai dans -l'or.» Et, quand la petite galerie lui fut ouverte par Rosso, quand il -se vit en possession de cette farce divine, roi de ce peuple rieur et -de ce sérail unique, lui aussi il fit une farce, il dit à Rosso: «Je -te fais chanoine.» Ce pieux artiste eut un canonicat de la -Sainte-Chapelle. - -Rosso n'en profita guère. Pour un chagrin, il se tua. Et ce fut aussi -le sort du grand et charmant André del Sarte. Du moins, avant son -malheur, il ramassa tout son génie, et fit pour François Ier le plus -frémissant tableau qui ait été peint jamais. Triomphe étrange, peu -mérité sans doute, d'un roi si léger, que ce profond coeur italien, -d'un élan de reconnaissance, ait réalisé pour lui cette chose vivante -et brillante comme une haleine de Dieu, la _Charité_ (qui est au -Louvre)! - -Que la flamme ait tombé de là, que l'étincelle ait pris, je ne m'en -étonne pas. _Et quasi currentes vitaï lampada tradunt._ C'est la -France, dès ce jour, qui part de l'Italie, s'en détache et prend le -flambeau. - -La reine réelle de France était cette vive Picarde, cette hardie -duchesse d'Étampes qui, par un art sans doute étrange, garda vingt ans -François Ier. Le vrai centre de la royauté, c'était sa chambre. Pour -l'orner, elle n'appela pas un étranger; elle prit un Français, un -jeune homme, la main ravissante de ce magicien Jean Goujon, qui -donnait aux pierres la grâce ondoyante, le souffle de la France, qui -sut faire couler le marbre comme nos eaux indécises, lui donner le -balancement des grandes herbes éphémères et des flottantes moissons. - -Les cariatides de cette chambre mystérieuse semblent un essai du jeune -homme, essai hardi, incorrect et heureux. Où a-t-il pris ces corps -charmants, si peu proportionnés, nymphes étranges, improbables, -infiniment longues et flexibles? Sont-ce les peupliers de -Fontaine-belle-eau, les joncs de son ruisseau, ou les vignes de -Thomery dans leurs capricieux rameaux, qui ont revêtu la figure -humaine? Les rêves de la forêt, les _songes d'une nuit d'été_, qui ne -se laissaient voir que dans le sommeil pour être regrettés au matin, -ont été saisis au passage par cette main vive et délicate. Les voilà, -ces nymphes charmantes, captives, fixées par l'art; elles ne -s'envoleront plus. - -Cette chambre, qui n'est pas très-grande, la galerie rabelaisienne, -chaude et basse de plafond, qui domine le petit étang, ce furent les -abris des dernières années de François Ier, les témoins de ses -conversations. Il était curieux, interrogatif. Et jamais il n'y eut -tant à dire qu'en ce temps. Les murs parlent. Comme les paroles gelées -que rencontra Pantagruel, et qui dégelaient par moment, il ne tient à -rien que les conversations peintes par le Rosso ne se détachent des -murs. Ils content les découvertes récentes, l'Asie, l'Amérique. Le -D'Inde, oiseau bizarre qui surprit tellement d'abord, l'éléphant -coquettement orné d'une parure de sultane, vous y voyez par ordre ces -nouveaux sujets d'entretien. - -Là vint le frapper la nouvelle étrange, impie et scandaleuse que -_c'était la terre qui tournait_, non le soleil, et que Josué s'était -trompé. Le tout calculé, démontré par un pieux ecclésiastique. Là lui -furent racontés, d'après le livre d'Ovando, les merveilles imprévues -de ce monde nouveau où la vie animale ne rappelait en rien l'ancien, -où l'homme, sans rapport aux anciennes races, ne semblait pas enfant -d'Adam. Là Rincon, Duchâtel, Postel, venaient lui dire: «Le Turc vaut -mieux que les chrétiens.» Et ils lui contaient les magnificences -incroyables de Soliman, le bel ordre, les fêtes, les féeries de -Constantinople. L'esprit du malade inactif, d'autant plus inquiet, -s'étendait en tous sens. Il poussait Jean Cartier à découvrir le -Canada. Il chargeait les naturalistes Belon, Rondelet, Gilles d'Alby, -d'étudier, de rapporter les animaux inconnus de l'Asie. - -Sa soeur, la reine de Navarre, Budé, son bibliothécaire, Duchâtel, son -lecteur, surtout les Du Bellay, eurent la part principale à tout cela. -Ce fut Jean Du Bellay, sans aucun doute, qui amusa le roi du livre -surprenant que venait de donner à Lyon le facétieux médecin Rabelais, -son protégé et _domestique_, comme on disait alors. - -Quel livre? Le sphinx ou la chimère, un monstre à cent têtes, à cent -langues, un chaos harmonique, une farce de portée infinie, une ivresse -lucide à merveille, une folie profondément sage. - -Quel homme et qu'était-il? Demandez plutôt ce qu'il n'était pas. Homme -de toute étude, de tout art, de toute langue, le véritable -_Pan-ourgos_, agent universel dans les sciences et dans les affaires, -qui fut tout et fut propre à tout, qui contint le génie du siècle et -le déborde à chaque instant. - -Christophe Colomb trouva son nouveau monde à cinquante ans. Rabelais -avait à peu près le même âge, ou un peu plus, quand il trouva le sien. - -La nouveauté du fond fut signalée par celle de la forme. La langue -française apparut dans une grandeur qu'elle n'a jamais eue, ni avant -ni après. On l'a dit justement: ce que Dante avait fait pour -l'italien, Rabelais l'a fait pour notre langue. Il en a employé et -fondu tous les dialectes, les éléments de tout siècle et de toute -province que lui donnait le Moyen âge, en ajoutant encore un monde -d'expressions techniques que fournissent les sciences et les arts. Un -autre succomberait à cette variété immense. Lui, il harmonise tout. -L'antiquité, surtout le génie grec, la connaissance de toutes les -langues modernes, lui permettent d'envelopper et dominer la nôtre. - -Majestueux spectacle. Les rivières, les ruisseaux de cette langue, -reçus, mêlés en lui, comme en un lac, y prennent un cours commun, et -en sortent ensemble épurés. Il est, dans l'histoire littéraire, ce -que, dans la nature, sont les lacs de la Suisse, mers d'eaux vives -qui, des glaciers, par mille filets, s'y réunissent pour en sortir en -fleuve, et s'appeler la Reuss, ou le Rhône ou le Rhin. - -Ceci pour la langue et la forme. Mais pour le fond, à qui le comparer? - -À l'Arioste? à Cervantès? Non, tous deux rient sur un tombeau, sur la -patrie défunte, et la chevalerie inhumée. Tous deux regardent au -couchant. Rabelais regarde l'aurore. - -Il serait ridicule de comparer le Gargantua et le Pantagruel à la -Divine Comédie. L'oeuvre italienne, inspirée, calculée, merveilleuse -harmonie, semble ne comporter de comparaison à nulle oeuvre humaine. -Toutefois, ne l'oublions pas, cette harmonie est due à ce que Dante, -si personnel dans le détail, s'est assujetti dans l'ensemble, dans la -doctrine, la composition même, à un système tout fait, au système -officiel de la théologie. Il va vers l'infini, mais de droite et de -gauche, soutenu, limité, par deux murs de granit, dont l'un est saint -Thomas, l'autre la tradition très-fixe du mystère des trois mondes, -joué partout en drame avant d'entrer dans l'épopée. - -Répétons donc pour Dante ce que nous disions pour les deux autres. Il -regarde vers le passé. Si sa force indocile échappe parfois vers -l'avenir, c'est comme malgré lui, par des hasards sublimes de génie et -de passion, par un égarement de son coeur. - -Directement contraire est la tendance de Rabelais. Il cingle à l'Est, -vers les terres inconnues. - -L'oeuvre est moins harmonique; je le crois bien. C'est un voyage de -découverte. - -Il sait tout le passé et le méprise. Il en traîne plus d'un lambeau, -mais il les arrache en courant, il en sème sa route. S'il en garde -quelque chose, ce sont des mots, des noms, dont il baptise des choses -nouvelles et très-contraires. - -La devise orgueilleuse de Montesquieu est mieux placée ici: «C'est un -enfant sans mère» (_Prolem sine matre creatam_). - -Où sont ses précédents? Il appelle son livre _Utopie_, et sans doute -il connaît l'_Utopie_ de Thomas Morus. Il a eu sous les yeux l'_Éloge -de la folie_ d'Érasme. Il ne doit pas un mot ni à l'un ni à l'autre. - -Érasme est un homme d'esprit, mais froid, de peu de verve, qui ne -trouve le paradoxe qu'en sortant du bon sens. - -Il touche à l'ineptie lorsque, dans sa liste des fous, il met -l'_enfant_! Quand il voit dans l'amour, dans le mystère sacré de la -génération, _une folie ridicule!_ Cela est sot et sacrilége. - -Thomas Morus est un romancier fade, dont la faible _Utopie_ a -grand'peine à trouver ce que les mystiques communistes du Moyen âge -avaient réalisé d'une manière plus originale. La forme est plate, le -fond commun. Peu d'imagination. Et pourtant peu de sens des réalités. - -Rabelais ne doit rien à ces faibles ouvrages. Il n'a rien emprunté -qu'au peuple, aux vieilles traditions. Il doit aussi quelque chose au -peuple des écoles, aux traditions d'étudiants. Il s'en sert, s'en joue -et s'en moque. Tout cela vient à travers son oeuvre profonde et -calculée, comme des rires d'enfants, des chants de berceau, de -nourrice. - -Navigateur hardi sur la profonde mer qui engloutit les anciens dieux, -il va à la recherche du grand _Peut-être_. Il cherchera longtemps. Le -câble étant coupé et l'adieu dit à la Légende, ne voulant s'arrêter -qu'au vrai, au raisonnable, il avance lentement, en chassant les -chimères. - -Mais les sciences surgissent, éclairent sa voie, lui donnent les -lueurs de la _Foi profonde_. Copernic y fera plus tard, et Galilée. -Mais déjà l'Amérique et les îles nouvelles, déjà les puissances -chimiques tirées des végétaux, déjà le mouvement du sang, la -circulation de la vie, la mutualité et solidarité des fonctions, -éclatent dans le Pantagruel en pages sublimes, qui, sous forme légère, -et souvent ironique, n'en sont pas moins les chants religieux de la -Renaissance. - -Nous parlerons dans un autre volume de cette Odyssée du Pantagruel. -Aujourd'hui, l'Iliade, je veux dire, le Gargantua. - -Mais avant d'entamer ce livre, il faudrait un peu connaître comment -l'auteur y arriva. Malheureusement tout est obscur. Plût au ciel qu'on -pût faire une vie de Rabelais! Cela est impossible[25]. - -[Note 25: La vie de Rabelais est impossible pour qui voudrait tout -éclaircir; mais, quant à l'aspect principal, la bonté, la grandeur de -ce beau génie, il a été mis en complète lumière. Un jeune paysan de -Normandie, dans un village, sans autre secours que la sagacité -pénétrante d'un esprit fin et tendre, très-réfléchi sous sa forme -naïve, a suivi et senti le mystère de la Renaissance dans Rabelais, -Molière et Voltaire. Ce mystère peut se dire d'un mot (celui de Vasari -sur Giotto): «Il a mis la bonté dans l'Art.» Bonté et tolérance, -ardente humanité, ce fut l'âme commune de ces grands hommes. La foule -inintelligente n'avait vu en eux que l'esprit critique; ils ont -attendu jusqu'à nous leur révélation. _Rabelais_, _Molière_, -_Voltaire_, par Eugène Noël. Trois petits volumes in-18.] - -Ce que nous en savons le mieux, c'est qu'il eut l'existence des grands -penseurs du temps, une vie inquiète, errante, fugitive, celle du -pauvre lièvre entre deux sillons. Il se cacha, rusa, s'abrita comme il -put, et réussit à vivre âge d'homme, et même vieux, sans être brûlé. - -Vie terrible, on l'entrevoit bien. Ce joyeux enfant de Touraine, ami -de la nature, on le fait prêtre, on le fait moine. Et, tout d'abord, -les moines qui devinent son génie vous le mettent dans un _in pace_. -Des magistrats l'en tirent. Il est longtemps comme caché sous l'abri -des frères Du Bellay, ses anciens condisciples. Il devient leur -faiseur; pour Guillaume, il fait de l'histoire; pour René, de la -physique; pour le cardinal Jean, de la diplomatie. Courtisan, bouffon -de château, médecin de campagne, auteur aux gages des libraires, ce -grand génie traîne les vices de sa vieille robe, l'ostentation des -vices surtout pour plaire aux grands. Grand buveur (par écrit), et -débauché (en vers latins), il garde, chose étonnante dans cette vie -d'aventurier, une vigueur morale, une rectitude, un souverain amour du -bien, une haine du faux, qui va enlever le vieux monde. - -À Montpellier, il enseignait la médecine avec applaudissement; mais sa -robe fatale le poursuivait sans doute. Il alla s'établir à Lyon, où la -grande colonie italienne mettait un peu de liberté. Il y trouva une -autre victime du fanatisme, l'ardent, l'intrépide imprimeur, Étienne -Dolet, qui attaquait également et les légistes et le clergé, et se fit -brûler à la fin. Rabelais avait fait pour Dolet et autres libraires -des publications populaires d'almanachs, de satires, qui avaient -répandu son nom. - -On commençait à regarder de quel côté il tournerait. Les protestants -se demandaient s'il se joindrait à eux. Bèze dit dans ses vers: «Tout -grand esprit a les yeux sur cet homme.» - -Tous aussi reculèrent, à l'apparition du Gargantua, tous crièrent -d'horreur ou de joie. Peu comprirent que c'était un livre d'éducation. -Peu devinèrent le mot caché, qui est celui d'_Émile_: «Reviens à la -nature.» - -C'était l'Anti-Christianisme. Contre le Moyen âge qui dit: «La nature -est mauvaise, impuissante pour te sauver,» il disait: «La nature est -bonne; travaille, ton salut est en toi.» - -Mais il ne part pas comme _Émile_ d'un axiome abstrait. Il part du -réel même de la vie, des moeurs de ce temps, de sa pensée grossière. -La conception, tout enfantine, est celle de l'homme énormément et -gigantesquement matériel, d'un géant. Il s'agit de faire un bon géant. - -Ces vieilles histoires de géant, loin de pâlir, s'étaient fortifiées à -l'apparition de la royauté et du gouvernement moderne. Le phénomène -étrange, diabolique ou divin, d'un peuple résumé dans un homme, la -centralisation royale, comment la figurer? comment représenter ce -Dieu? C'est un géant apparemment, qui mange les gens _en salade_? Car -_un roi ne vit pas de peu_. - -On voit que les yeux de Rabelais se sont ouverts sur des spectacles -ridicules; un monde de dérision lui apparut dès son berceau. Il vit -l'époque heureuse, riche, inintelligente des premiers temps de Louis -XII, de Grandgousier et Gargamèle. Il s'en souvient encore. Son -Gargantua est daté de l'année où François Ier mit l'impôt sur les -vins, impôt qui fit révolter Lyon. Il s'ouvre plaisamment par ce mot: -_Sitio._ - -Cette soif (qui tout à l'heure est celle des sciences et des idées), -l'auteur la pose d'abord dans la matérialité la plus basse. Ce n'est -qu'ivrognerie, buverie, mangerie. Ce burlesque prologue nous introduit -au livre, comme les farces et les _fêtes de l'âne_ précédaient les -chants de Noël. - -L'homme d'alors est tel. Tel l'a pris Rabelais. L'enfant, dès le -berceau, mal entouré, puis cultivé à contresens, offre un parfait -miroir de ce qu'il faut éviter. À un mauvais commencement, -l'éducation scolastique ajoute tout ce qu'elle peut de vices et de -paresse, mauvaises moeurs et vaines sciences. - -Voilà le point de départ, et il le fallait tel. - -Cela donné au temps, la supériorité de Rabelais sur ses successeurs, -Montaigne, Fénelon et Rousseau, est évidente. Son plan d'éducation -reste le plus complet et le plus raisonnable. Il est fécond surtout et -positif. - -Il croit, _contre le Moyen âge_, que l'homme est bon, que, loin de -mutiler sa nature, il faut la développer tout entière, le coeur, -l'esprit, le corps. - -Il croit, _contre l'âge moderne_, contre les raisonneurs, les -critiques, Montaigne et Rousseau, que l'éducation ne doit pas -commencer par être raisonneuse et critique. Rousseau, Montaigne, tout -d'abord, mettent leur élève au pain sec, de peur qu'il ne mange trop. -Rabelais donne au sien toutes les bonnes nourritures de Dieu; la -nature et la science l'allaitent à pleines mamelles; il comble ce -bienheureux berceau des dons du ciel et de la terre, le remplit de -fruits et de fleurs. - -On dira que cette éducation est trop riche, trop pleine, trop savante. -Mais l'art et la nature y sont pour charmer la science. La musique, la -botanique, l'industrie en toutes ses branches, tous les exercices du -corps, en sont le délassement. La religion y naît du vrai et de la -nature pour réchauffer et féconder le coeur. Le soir, après avoir -ensemble, maître et disciple, résumé la journée, «ils alloient, en -pleine nuit, au lieu de leur logis le plus découvert, voir la face du -ciel, observant les aspects des astres. Ils prioient Dieu le créateur -en l'adorant, et ratifiant leur foy envers lui, et le glorifiant de -sa bonté immense. Et, lui rendant grâce de tout le temps passé, se -recommandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir. Cela fait, -entroient en leur repos.» - -Cette éducation porte fruit. Gargantua n'a pas été formé seulement -pour la science. C'est un homme, un héros. Il sait défendre son père -et son pays. Il est vainqueur, parce qu'il est juste, et courageux -avec l'esprit de paix. - -Un droit nouveau surgit contre les Charles-Quint, contre les -conquérants: «Foi, loi, raison, humanité, Dieu, vous condamnent, et -vous périrez; le temps n'est plus d'aller ainsi conquêter les -royaumes.» - -Ce livre est tout empreint du temps, écrit visiblement sous -l'influence des derniers événements, des guerres de l'Empereur, et -aussi des guerres scolastiques de Paris, mortellement hostile à la -sale et turbulente vermine des Cappets, des ennemis de la pensée. -Rabelais, venu, en 1530, de Montpellier à Paris, y avait trouvé Béda -triomphant, le bûcher de Berquin tiède encore; il en avait rapporté -une verve amère d'indignation. - -En 1534, Jean Du Bellay, allant à Rome, passa par Lyon et emmena -Rabelais. Il lui fit donner au retour, en 1535, la place de médecin du -grand hôpital de Lyon. - -La position de cet habile homme près de François Ier était exactement -celle de MM. D'Argenson près de Louis XV. De même que ces derniers, -unis avec la Pompadour, entreprirent d'entraîner le roi par -l'ascendant de Voltaire, Du Bellay, avec la duchesse d'Étampes, dut -essayer d'agir sur François Ier par le Voltaire de l'époque, qui -était Rabelais. - -L'oeuvre, achevée dans le cours de l'année 1535, paraît avoir reçu à -ce moment des additions propres à gagner le roi. - -Favorable généralement _aux bons prédicateurs de l'Évangile_, elle eût -pu sembler protestante. Rien n'était plus loin de l'idée de Rabelais. -Il est évidemment pour Érasme et contre Luther dans le parti du _libre -arbitre_. Les anabaptistes et briseurs d'images avaient d'ailleurs -fort éloigné les hommes de la Renaissance. Budé s'était violemment -déclaré contre eux dans la préface, du _Passage de l'hellénisme au -christianisme_. Plusieurs allusions hostiles au protestantisme furent -mises dans le Gargantua. - -Une autre très-flatteuse au roi, qui venait d'achever Chambord, c'est -l'épilogue du livre, l'aimable _Abbaye de Thélème_, dont -l'architecture est calquée sur celle du nouveau château. - -Le succès fut immense. On en vendit, dit Rabelais, en deux mois, plus -que de bibles en neuf ans. Il en existe soixante éditions, des -traductions innombrables en toute langue. C'est le livre qui a le plus -occupé la presse après la Bible et l'Imitation. - -Pour l'effet sur la cour, sur le roi, il dût être grand, puisqu'un -courtisan aussi habile que Jean Du Bellay osa l'appeler: _Un nouvel -Évangile_, et d'un seul mot: _le Livre_. - -Examinons pourtant. Mérite-t-il ce titre? L'idéal moral de l'auteur, -un idéal de paix et de justice, de douceur, d'humanité, est-il -complet, est-il précis? Non, il ne pouvait l'être. Nulle éducation -n'est solide, nulle n'est orientée et ne sait son chemin, si d'abord -elle ne pose simplement, nettement son principe religieux et social. -Rabelais ne l'a pas fait, pas plus que Montaigne, Fénelon, ni -Rousseau. Son idéal n'est autre que le leur, l'_honnête homme_, celui -qu'accepte aussi Molière. Idéal faible et négatif, qui ne peut faire -encore le héros et le citoyen. - -Ce grand esprit avait donné du moins un beau commencement, un noble -essai d'éducation, une lumière, une espérance. L'exigence des temps, -l'urgence de la révolution, demandait autre chose. - -Rousseau élève un gentilhomme. Rabelais élève un roi, un bon géant. Et -le peuple, qui se charge de l'élever? - -Savez-vous qu'à ce moment même, en 1535, une machine immense de -réaction fanatique travaille et le peuple et les cours? Ce roi, qui -s'amuse du livre, ce roi que vous croyez tenir, il va vous échapper. -Il cédera, sans s'en apercevoir, au grand mouvement, mêlé d'intrigue -religieuse et de passion populaire. - -Rabelais, dans son mépris pour la pouillerie cléricale, pour Montaigu -et les Bédistes, pour ces écoles de sottise dont le vieux Paris -grouille encore, a bien vu _Janotus_, mais il n'a pas vu Loyola. - - - - -CHAPITRE XX - -ROME ET LES JÉSUITES--INVASION DE LA PROVENCE--FRANÇOIS Ier CÈDE À LA -RÉACTION - -1535-1538 - - -Le duel des deux croyances s'est combattu principalement par deux -armes et deux moyens. - -La machine catholique, celle des _Exercitia_, par laquelle Loyola se -transforma lui-même à sa conversion (1521), lui servit peu après à -former et discipliner les petites bandes des premiers jésuites. - -Tout cela encore en Espagne. Il écrivit son livre avant de partir pour -Jérusalem, de sorte que de bonne heure ce livre courut les couvents -et la société dévote. - -La grande force calviniste, celle des psaumes français de Marot, ne -paraît qu'en 1543. - -Ainsi le mouvement espagnol eut sur le mouvement génevois une grande -priorité. - -La difficulté du combat pouvait être celle-ci. Pour bien commencer la -guerre, le temps était trop raisonnable, les opinions trop vieilles, -les esprits blasés. Les insultes faites aux images émurent, il est -vrai, le peuple; les exécutions l'enivrèrent. Mais on ne serait pas -venu à bout de lui faire prendre les armes si une génération spéciale -n'eût été soigneusement dévoyée et _déraillée_ du bon sens par l'art -qu'un auteur appelle _la mécanique de l'enthousiasme_. - -Comme Basque et comme Espagnol, Ignace avait un point de départ dans -sa galanterie exaltée pour sa dame (la sainte Vierge). Un jour qu'il -faisait voyage dans les montagnes d'Aragon, il rencontre un Maure, et -ne manque pas d'essayer de le convertir à l'immaculée virginité. Mais -le Maure porte une botte logique: il cède pour la conception et nie -pour l'accouchement. Ignace ne sait que répondre. Il est comme cloué à -la terre et laisse l'autre prendre les devants. Pais il dit: «Le -poignarderai-je?» Il remit la décision à sa mule, qui, heureusement, -choisit un autre chemin. - -C'est dès lors qu'il se mit à forger les armes spirituelles pour -combattre l'esprit d'examen et pour poignarder la raison. Le plus dur, -le plus difficile, est souvent de la vaincre en soi. Il n'y parvint -que par un appel très-persévérant à l'illuminisme, pour lequel sa -nature militaire ne semblait pas faite. Cependant, avec le jeûne, -quelques privations de sommeil, une Chambre sans lumière, telle -peinture atroce et baroque, on arrive à troubler l'imagination et -suppléer le fanatisme. - -La première génération construisit la mécanique et la popularisa. La -seconde, dépravée d'esprit, faussée, et dévoyée déjà, s'en arma pour -la guerre sacrée; ce sont les temps d'Henri II. La troisième, sous -Charles IX, en tira la Saint-Barthélemy. - -Notez qu'au moment même où Loyola organise en Espagne ses premiers -soldats de Jésus (1525 au plus tard), un franciscain italien, sur une -révélation divine, réforme son ordre, revenant aux capuchons étroits, -pointus, _capuccini_, que les papes avaient tant persécutés. -L'ostentation de pauvreté, jadis punie par le saint-siége, va le -servir utilement dans ces moines, faux mendiants, prêcheurs, aboyeurs -de foires, crieurs populaires et populaciers, pieux bateleurs, -bouffons dévots. Ils amusent, font rire les foules, qui croient -entendre une farce, et se trouvent, par surprise, avoir attrapé un -sermon. - -Tout cela se fait d'abord sans Rome, hors de son action. La réaction -pontificale ne commence qu'à l'avènement du Romain Farnèse, Paul III -(1534). C'était un vieillard énergique, d'une tête forte et active. Il -passait pour peu scrupuleux (on lui imputait un faux). Il avait cinq -bâtards qu'il voulait faire princes. Mais il comprit que sa famille ne -trouverait sa grandeur que par la grandeur de l'Église, et, avant -tout, il travailla à relever Rome. - -Il était temps. Elle avait perdu la moitié de l'Europe, et elle -allait perdre l'Italie. Un rapport des inquisiteurs annonçait «qu'il y -avait _trois mille instituteurs_ italiens dans les nouvelles -opinions.» - -Le premier acte de Paul III montrait sa parfaite indifférence en -matière de religion. D'une part, il offrit le chapeau à Érasme, -défenseur du _libre arbitre_. D'autre part, il fit cardinal le -Vénitien Contarini, connu pour très-prononcé dans la doctrine -contraire, la _justification par la foi_. - -Contarini, si rapproché des croyances luthériennes, n'était pas -seulement un théologien, mais un habile politique. Paul III l'envoya -aux protestants d'Allemagne. Voulait-il les regagner ou les amuser -seulement, les diviser, les affaiblir, avant d'employer la force et -l'épée des Espagnols? Ce qui me ferait adopter la dernière opinion, -c'est qu'en donnant pouvoir à Contarini il ajoute cette réserve -fallacieuse: «Voyez si les protestants s'accordent avec nous sur les -principes, la primauté du saint-siége, les sacrements, _et quelques -autres choses_.» Mais quelles choses? Il dit vaguement: «Choses -approuvées de l'Écriture et dans l'usage de l'Église, lesquelles vous -connaissez bien.» - -L'idée réelle de Rome avait été plus franchement communiquée à -Charles-Quint, dès 1530, par le violent légat Campeggi. Dans le -mémoire qu'il remit à l'Empereur de la part des cardinaux, il ne -s'amuse pas à la controverse. Il demande tout d'abord l'emploi de la -force; il faut, dit-il: - -1º L'alliance de l'Empereur avec les princes bien pensants contre -l'hérésie; - -2º La répression des princes qui n'entreraient pas dans la ligue, «la -destruction de ces plantes vénéneuses par le fer et par le feu;» - -3º L'organisation d'une inquisition générale sur le modèle de -l'inquisition espagnole, la guerre aux livres, etc., etc. - -Ce plan n'était pas complet. Contre les forces vives et populaires de -la Réforme, il fallait créer une force populaire. À côté de -l'inquisition répressive, il fallait organiser ce que j'appellerais -une inquisition préventive, l'éducation spéciale d'une génération -vouée à l'étouffement de la raison. - -Les prêcheurs de lazzaroni, les _capuccini_ errants ne pouvaient -donner cela. Il fallait un élément plus fixe, plus sérieux, décent, -rassurant, trouver un intermédiaire entre le prêtre et le moine. On -chercha pendant quelque temps. - -Les Théatins se présentèrent (1524), nobles ecclésiastiques qui, sans -habit particulier, vivaient dans la tenue sévère, l'étude et la haute -vie qui les désignait candidats au gouvernement spirituel; c'était un -séminaire d'évêques. - -Les Somasques se dévouèrent à l'éducation et aux hôpitaux. Ils étaient -directeurs des malades, confesseurs des mourants; ils répondaient à -l'Église des deux moments essentiels de l'homme, l'enfance et la mort. - -Les Barnabites se chargèrent d'enseigner et de prêcher, etc. - -Toutes ces créations nouvelles étaient des armes admirables; mais -elles étaient spéciales; elles n'agissaient pas d'ensemble. Un homme -se présente alors, industrieux éclectique pour centraliser l'action, -homme _omnibus_, qui va au but, au succès par toutes les voies, qui -laisse les spécialités et les singularités, et qui dit: «Je ferai -tout.» - -Loyola fut peu original. Les jésuites l'établissent. Il prit de toutes -parts ce qui était vraiment utile et pratique. - -Le secret des constitutions de l'ordre, qu'on lui a tant reproché, ce -mystère qui _engage le novice à ce qu'il ignore_, qui l'entraîne peu à -peu au but inconnu, tout cela est la sainte ruse des anciens ordres -monastiques. On la trouve dans la règle des Bénédictins du -Mont-Cassin, dans celle des Franciscains, et le général, saint -Bonaventure, la recommande expressément. Les Barnabites, récemment -fondés, se firent une loi de ce mystère. - -_Engager l'âme par le corps_, l'entraîner, presque à son insu, vers -telle idée religieuse par telle pratique matérielle, ce n'est pas non -plus chose nouvelle. «Agis, tu croiras après; ta croyance se calquera -à la longue sur ton action,» c'est encore une vieille industrie. -Loyola eut le mérite de régler cette action dans une suite -d'_exercices_ méthodiques, fort simples, qui dispensent d'idées. - -De même que le soldat doit être l'homme de tout combat, le _jésuite -est dressé à tout et se plie à tout_. La mécanique est puissante ici -parce qu'elle est complète. Elle saisit l'homme par l'éducation, le -gouvernement par la prédication, la discipline par la direction, par -la confession et la pénitence. Elle le tient par tous les âges. Elle -le tire par tous les fils. - -Dans cet ordre, militaire sous sa robe pacifique, _jusqu'où ira -l'obéissance_? c'est le point vraiment capital, et c'est là que le -capitaine biscayen fut original. Les fondateurs des anciens ordres -avaient dit: Jusqu'à la mort. Loyola va au delà; il a dit: _Jusqu'au -péché._--Véniel? Non. Il va plus loin. Dans l'obéissance, il comprend -_le péché mortel_. - -«Visum est nobis in Domino nullas constitutiones posse obligationem ad -peccatum _mortale_ vel veniale inducere, _nisi superior_ (in nomine -J.-C. vel in virtute obedientiæ) _juberet_.» - -«Nulle règle ne peut imposer le péché mortel, _à moins que le -supérieur ne l'ordonne_.» Donc, s'il l'ordonne, il faut pécher, pécher -mortellement. - -Cela est neuf, hardi, fécond. - -Il en résulte d'abord que l'obéissance, pouvant justifier tout péché, -dispenser de toute vertu, _restera la seule vertu_. - -De plus, cette vertu unique enveloppant l'existence, l'intellectuelle -aussi bien que l'active, l'obéissance qui impose toute action, _impose -aussi toute croyance_. - -La seule croyance à suivre, c'est celle que l'obéissance vous donne. -Indifférence parfaite sur le fond de la croyance. Obéis, et peu -t'importe si ta croyance mobile se contredit, soutenant au matin _le -pour_, et _le contre_ au soir. - -Nous voilà bien soulagés. Toute dispute est finie. Dans la croyance -_par ordre_ et l'enseignement _par ordre_, nous pourrons également -soutenir toute idée. - -Tranchons le mot: Plus d'idée. - -Ne nous étonnons plus si, du premier coup, les jésuites, acceptant la -foi de la Renaissance, des philosophes et des juristes, des ennemis de -la théologie, adoptèrent _le libre arbitre_, et le salut _par les -oeuvres_, qui dispense de Jésus. - -Vous croyez les tenir là, les saisir? Point du tout. Ils glissent. Ce -sont des hommes d'affaires qui peuvent varier leur thèse pour le -besoin de leur affaire. Ils écrivent au besoin contre leur propre -doctrine, se réfutent dans des livres également autorisés de la -Société. - -Étranges contradictions, aveugle esprit de combat, dont les armées -seules jusque-là avaient donné l'exemple. Les mêmes soldats espagnols, -dans la même année, égorgent à Rome les sujets du pape, en Espagne ses -ennemis. - -Un point grave et singulier où le jésuite dépasse décidément le -soldat, c'est que Loyola _supprime les exercices communs_. Les hommes -s'électrisent et se vivifient les uns par les autres. L'esprit -s'augmente et se féconde par la communication muette. Combien plus par -le chant et la prière commune! Ceux qui se réunissent et chantent, sur -ce seul signe, en ce siècle, sont déclarés protestants. - -L'obéissance la plus sûre, c'est celle de l'_individu_. Que la société -le moule, mais qu'il reste individu. Des _exercices_ individuels, -suivis par tous séparément, les rendront semblables sans qu'ils -communiquent, sans qu'ils se confient. Qu'ils se défient les uns des -autres, tant mieux; ils n'en seront que plus isolés, faibles, -obéissants. Chaque homme, faible comme homme, sera fort comme -société; il n'est qu'une pièce, un rouage. Il remue, parce qu'on la -remue. Il est chose morte, inerte, un cadavre qui retomberait si une -main ne le soutenait. De ces cadavres artificiellement dressés, mus -par le galvanisme, se fera une armée terrible. - -Rien de plus grossier, du reste, de plus antispiritualiste qu'une -telle institution. Les _exercices_ s'y font moins par l'idée -religieuse ou le sentiment que par la légende, par le détail -historique et physique de telle scène qu'on doit se représenter, par -l'imitation ou reproduction des circonstances matérielles, etc. On -doit, par exemple, percevoir l'enfer successivement par les cinq sens, -la vue du feu, l'odeur du soufre, etc. La matérialité parfois y va -jusqu'à l'impossible. Comment se représenter _par le goût et -l'odorat_, comme il le demande, la suavité d'une âme imbue de l'amour -divin? - -En 1540 le pape approuve les constitutions des jésuites[26]. En 1542 -commencent à jouer les deux grandes machines de la révolution -nouvelle: l'_éducation_, l'_inquisition_. - -[Note 26: La même année, il institue une confrérie du _Sacré -corps_ de Jésus. Serait-ce le premier nom des jésuites, qui plus tard -si habilement exploitèrent le Sacré coeur? _Extrait des Actes du -Vatican, Archives, carton L, 379_. L'histoire des jésuites a été fort -éclaircie par l'ouvrage de M. Alexis de Saint-Priest sur leur -suppression, d'après les documents conservés au ministère des Affaires -étrangères. Nulle part ils n'ont été plus finement appréciés que dans -le beau livre, tout récemment publié, de M. Lanfrey: _L'Église et la -Philosophie au_ XVIIIe _siècle, 1855._] - -Lainez fonde le premier collége des jésuites (à Venise). Loyola -seconde le théatin Caraffa dans l'inquisition romaine et universelle -qui doit embrasser le monde. La main de Loyola y est reconnaissable, -surtout en ceci: _On punit ceux qui se défendent._ - -Qui se défend est coupable; il résiste à la justice. Frappez cette âme -rebelle. - -Et qui avoue est coupable. Mais humilié, brisé, rien n'empêche de -l'absoudre. - -Plus d'innocent, tous coupables. Plus de justice, un combat. Que -veut-on? La victoire, le brisement de l'âme humaine. - -Le premier qui eût dû être amené à ce tribunal, c'était, sans nul -doute, Henri VIII. Il fallait seulement trouver un huissier, un sbire -assez fort pour mettre la main sur lui. - -Le pape avait un roi tout prêt, le jeune Pole, cousin d'Henri VIII. -Sorti de la branche d'York et de la Rose rouge, il pouvait recommencer -la guerre du XVe siècle et noyer l'Angleterre de sang. Pole avait été -élevé par Henri, comblé de ses dons. Mais la femme d'Henri, Catherine, -avait nourri dans le coeur du jeune homme, inquiet et ambitieux, -l'espoir d'épouser Marie, héritière de l'Angleterre. Au moment où le -pape condamna Henri, Pole, qui était en Italie, éclata par un libelle -contre son maître et bienfaiteur. Coup terrible. Henri, qui rejetait -le pape sans admettre le protestantisme, qui persécutait à la fois les -catholiques et les protestants, chancelait fort. Tout son appui, en -cas d'invasion, eût été une armée allemande qu'il eût acheté. - -Le roi de France eût pu seul exécuter la sentence. C'est à quoi -poussaient vivement (dans l'année 1534) le pape et Charles-Quint. Le -plus jeune fils du roi aurait épousé Marie, qui eût dépossédé son -père. Pole, devenu cardinal, fut mis par le pape à Liége, pour -correspondre de près avec les insurgés d'Angleterre, pendant que -l'Empereur soulevait l'Irlande. - -François Ier, sollicité, répondait que le roi d'Angleterre était son -ami. À quoi l'Empereur réplique (dans les dépêches de Granvelle) qu'il -ne s'agit aucunement de faire mal à Henri; au contraire, on veut le -sauver, l'_empêcher de se perdre d'honneur et de conscience_. Il eût -été _sauvé_ dans un monastère, déposé et tondu. - -Les mêmes dépêches témoignent que Montmorency, flatté, mené par -Charles-Quint, donnait en plein dans ce projet, et _n'en dégoûtait -nullement le roi_. Était-ce pourtant sérieux? Était-il sûr que -l'Empereur tînt tellement à faire roi d'Angleterre un prince français? -Il eût voulu à la fois et détrôner Henri VIII et perdre François Ier -dans l'esprit des protestants d'Allemagne, de sorte qu'isolé, faible, -il ne fût plus rien autre chose qu'un lieutenant de l'Empereur. - -Le roi était peu tenté. Il n'avait qu'une passion: c'était Milan et la -réparation de l'affront de Maravilla. Loin de l'apaiser, -Charles-Quint, dans sa conduite inconséquente, fit encore arrêter un -homme qu'il envoyait à Soliman. - -Le pape travaillait en vain à les rapprocher. Comme deux lutteurs -acharnés, ils se tâtaient pour mieux se frapper. Le roi avait fait la -démarche cruelle et désespérée d'appeler en Corse, en Sicile, en -Italie, non pas Soliman, mais le pirate Barberousse, bey d'Alger et de -Tunis, à qui le sultan donna le titre de son amiral. Tout l'aspect des -côtes changea. Un tremblement effroyable saisit les pauvres habitants -quand, à chaque instant, l'on vit les pirates, marchands d'esclaves, -descendre inopinément et tomber comme des vautours. Jusque dans -l'intérieur des terres, l'homme en s'éveillant le matin voyait le -turban, les armes, les visages d'Afrique. En un moment, s'il n'était -pris, il avait perdu sa famille; sa femme, sa fille, ses enfants, -étaient enlevés dans les barques, en poussant d'horribles cris. -Parfois les marchands avaient commission d'un pacha, d'un bey, d'un -puissant renégat, de lui procurer telle femme. La fille d'un -gouverneur espagnol fut ravie ainsi. La Giulia, soeur de la _divine_ -Jeanne d'Aragon, qui est au Louvre, beauté célèbre jusque dans -l'Orient, faillit être enlevée; elle ne se sauva qu'en chemise, elle -sauta sur un cheval qu'un cavalier lui céda. On prétend qu'en -reconnaissance elle le fit assassiner pour qu'il ne pût se vanter du -bonheur de l'avoir vue. - -La chose la plus populaire que pût jamais faire l'Empereur, celle qui -devait le mettre en bénédiction, c'était d'exterminer les pirates, de -détruire Tunis et Alger. Venise elle-même, amie des Turcs, était -cruellement inquiète des progrès de Barberousse. Charles-Quint avait -tous les voeux pour lui. Nulle expédition plus brillante, plus -populaire, plus bénie. L'armée espagnole, allemande, italienne, avec -force volontaires de toutes nations, défit l'armée africaine que -Soliman avait laissée à ses propres forces, prit la Goulette et Tunis -(25 juillet 1535). Le massacre fut immense; on y tua trente mille -musulmans. Vingt mille chrétiens délivrés portèrent leur -reconnaissance dans toute l'Europe et la gloire de Charles-Quint. - -Gloire, puissance, force réelle. Il avait mis un roi vassal à Tunis. -De là il menaçait Alger, dominait la côte d'Afrique. Il avait conquis -les coeurs des Italiens mêmes, écrasés par lui. Venise se détachait du -sultan et rangeait son pavillon soumis près du victorieux drapeau du -dompteur des Barbaresques. - -Charles-Quint, débarqué (septembre) en Italie, au milieu des -applaudissements de l'Europe, était en mesure de parler de très-haut à -François Ier. Il n'exige plus, comme à Cambrai, qu'il abandonne ses -alliés, mais qu'il combatte contre eux. - -Il veut bien l'amuser encore de la promesse de Milan. François Sforza -meurt en octobre. L'Empereur fait espérer Milan comme dot de sa fille, -qu'eût épousée le plus jeune fils du roi. Tous deux arment cependant. -L'Empereur lève des lansquenets. Le roi négocie pour avoir des -Suisses, achève l'organisation des _légions_ de gens de pied qu'il -forme à la romaine. - -Du jour où il avait reçu l'affront de Maravilla, il avait voulu la -guerre. Mais il ne trouva d'argent qu'en frappant l'impôt le plus -odieux aux Français, la taxe des vins, avec les vexations infinies des -visites de commis et la tyrannie fiscale qu'on appelle l'_exercice_. -Il y eut bientôt révolte. - -Quant aux hommes, il avait peu à compter sur la noblesse. Elle s'était -montrée favorable au connétable. Elle avait refusé, en 1527, de -contribuer à la rançon du roi. Elle faisait négligemment le service -militaire. En février 1534, le roi lui impose quatre revues annuelles, -exige que les gens d'armes portent la complète armure défensive, quel -qu'en soit le poids. En juillet 1534, il organise l'infanterie, sept -légions, chacune de six mille hommes. Des quarante-deux mille, trente -mille sont armés de piques et douze mille d'arquebuses. Ils sont payés -en temps de guerre, bien payés, à cent sous par mois. Ce seront des -hommes effectifs; on ne comptera pas les valets, comme on faisait trop -souvent; «s'il s'en trouve, ils sont étranglés.» - -La chose fut populaire. En paix, ils étaient exempts de taille. S'ils -se distinguaient, ils pouvaient être anoblis. - -Leur première épreuve fut rude, celle d'une guerre de Savoie en plein -hiver, et le passage des monts. Le roi, instruit par son péril, par la -grandeur croissante de son ennemi, avait eu tardivement cette lueur de -bon sens, de voir que la vraie conquête italienne, avant Milan et le -reste, c'étaient les Alpes et le Piémont. Le duc de Savoie, qui jadis -avait secouru Bourbon, qui était Espagnol de coeur, offrait à -Charles-Quint de lui céder ses États en échange d'États italiens. -L'Empereur, qui déjà avait la Comté, allait avoir en outre la Savoie -et la Bresse, nous enveloppait et plongeait chez nous jusqu'à Lyon. - -On le prévint. François Ier secourut contre lui Genève, qui mit son -évêque à la porte, se fit protestante, appuyée sur Berne, qui conquit -sur le Savoyard le pays de Vaud. Le roi alors, voyant bien que -Charles-Quint l'amusait, en février, saisit la Savoie et entre en -Piémont. - -Il en advint comme à Ravenne. La première fois que nos Français, hier -paysans, aujourd'hui soldats, se virent devant l'ennemi, ils furent -pris du démon des batailles, et on ne put plus les tenir. Il y avait -devant eux un gros torrent, la Grande-Doire. Ils s'y jettent, et, -malgré la roideur du fil de ces eaux rapides, ils ne perdent pas leur -rang. Nos Allemands n'en font pas moins. Ils se lancent et passent de -front. L'ennemi ne les attend pas. Les nôtres, sans cavalerie, suivent -de près. À Verceil, la rivière arrête encore. Un homme de bonne -volonté sort d'une de nos légions, se jette à l'eau, et, sous la grêle -des balles, prend un bateau du côté de l'ennemi, le ramène. On passe. -Le Piémont est conquis. - -On respecta le Milanais. Néanmoins l'Empereur, à Rome, éclata avec une -violence politique et calculée. Le 5 avril, ayant fait ses dévotions à -Saint-Pierre en costume solennel, rentrant chez le pape au milieu -d'une grande assemblée de princes allemands, italiens, de cardinaux, -d'ambassadeurs, on le vit, non sans étonnement, commencer une -harangue. Il paraît qu'elle était écrite, au moins en partie; de temps -en temps il baissait la tête pour lire une note roulée autour de son -doigt. C'était un plaidoyer en règle, complet, contre François Ier. En -résumé, il lui offrait trois partis, la paix avec Milan pour son -troisième fils, la guerre, ou enfin qu'ils vidassent leur différend, -de personne à personne, comme avaient fait d'anciens rois, le roi -David, etc. S'il y avait difficulté, ils pouvaient se battre dans une -île, dans un bateau ou sur un pont, à l'épée et au poignard, en -chemise; tout serait bon. Le vaincu serait tenu de fournir toutes ses -forces à notre Saint-Père le pape contre le Turc et l'hérésie. Pour -gage et prix du combat, lui, il déposerait Milan, et François Ier la -Bourgogne. - -Granvelle excusa la chose aux Français, disant n'en avoir rien su. -Mensonge. Un acte si grave n'était pas certainement un coup de tête -personnel. C'était une chose politique, délibérée mûrement, une mine -habilement chargée et dont l'explosion fut immense. Le discours, -traduit (d'avance sans doute) en toute langue, courut l'Europe, -l'Allemagne surtout. Les insultes continuelles faites impunément à nos -envoyés mettaient déjà le roi très-bas. Mais ce solennel outrage, ce -soufflet officiel, donné dans Rome, au Vatican, devant tous les -ambassadeurs qui représentaient la chrétienté, montrèrent l'ami de -Barberousse, le renégat, l'apostat, l'homme perdu et désespéré, comme -le faquin en chemise, qui, traîné dans un tombereau, figure, torche en -main, au Parvis. - -Des bruits étranges circulèrent. À grand'peine, les marchands -allemands qui allèrent de Lyon aux foires de Strasbourg, détrompèrent -lentement leurs compatriotes. Quand Du Bellay, envoyé par le roi, -arriva en Allemagne, il fut obligé de se cacher. - -L'Empereur avait là un moment admirable contre le roi, une force -énorme d'opinion, ajoutez une immense force matérielle, la plus grande -qu'il eût eu jamais. - -On pouvait voir la vanité des deux systèmes sur lesquels on se -reposait: le vieux système des alliances de famille et de mariages, le -nouveau système des alliances politiques ou système d'équilibre. Cet -équilibre naissant, qu'était-il déjà devenu? Henri VIII ne pouvait -bouger. Le Turc n'agissait que lentement. L'Allemagne protestante -boudait le roi. Le seul service qu'elle lui rendit, ce fut de -débaucher des lansquenets que Ferdinand envoyait. - -François Ier était seul, et Charles-Quint avançait avec sa victoire et -l'Europe. - -Il se croyait tellement sûr de son fait, qu'il dit, comme on lui -parlait des Français: «Si je n'avais mieux que cela, dit-il, à la -place du roi, je commencerais par me rendre, mains jointes et la corde -au cou.» - -On ne pouvait se défendre en Piémont, on le pouvait en Provence, -laisser l'ennemi se consumer et mourir de faim. - -Pour cela, il fallait une chose, celle qu'en 1812 on fit à Moscou, -brûler, détruire; mais ici une ville n'était pas assez; il fallait -brûler un pays. - -Quel homme serait assez dur pour faire cette barbare et nécessaire -exécution? Montmorency s'en chargea, et il l'aggrava par la dureté de -son caractère, par son indécision et son imprévoyance. - -Les pauvres cultivateurs, qui avaient ordre d'évacuer, croyaient au -moins qu'on sauverait les grandes villes, et ils y concentraient leurs -biens. Mais peu à peu on abandonnait tout et l'on détruisait tout. Aix -même fut ainsi condamnée, après qu'on eut commencé à la fortifier. -Tout fut brûlé, jeté, détruit, _spectacle lamentable_, dit Du Bellay -lui-même, endurci cependant à ces affreuses guerres. - -Montmorency s'enferma dans un camp retranché, y resta obstinément, sûr -que l'Empereur, en s'éloignant de la côte, mourrait de faim. Toute la -Provence mourait de faim aussi, et si l'Empereur faisait venir quelque -chose de la mer, ces furieux affamés se jetaient dessus, n'ayant plus -peur de rien, et le dévoraient au passage. - -Les paysans désespérés firent ainsi plusieurs coups hardis, un entre -autres, au départ de l'Empereur. Ils se mirent cinquante dans une -tour, pour tirer de là et le tuer. Il s'en allait très-faible, ayant -perdu vingt-cinq mille hommes. On pouvait l'écraser. Montmorency n'eut -garde; il le laissa échapper. - -L'effroyable sacrifice de toute une province de France, cent villes ou -villages brûlés et détruits, un peuple de paysans sans abri, sans -instruments, sans nourriture, et pas même de quoi semer! C'était le -résultat de 1536, de la campagne qui porta Montmorency au pinacle, le -fît connétable, quasi-roi de France pour les cinq années qui -suivirent. - -L'Empereur était entré, avait séjourné deux mois, librement était -sorti, sans que, de cette armée française, personne osât le -poursuivre. Nos paysans provençaux avaient seuls ressenti l'affront, -et, aux dépens de leur sang, tâché qu'on ne pût pas faire risée de la -France. - -Il était temps ou jamais, de _toucher au vif_ Charles-Quint, selon la -forte expression des dépêches de 1534. Ce n'était pas avec Barberousse -qu'on pouvait faire rien de grand. Il fallait Soliman même. La Sicile -(_Gasp. Contarini_) souffrait tellement qu'elle eût accepté les Turcs. -Qu'allait faire François Ier? - -Le pauvre roi, qui déjà n'était plus guère qu'une langue, une -conversation, qui bientôt faillit mourir, était de plus en plus -tiraillé par les deux partis qui se disputaient près de lui, en lui, -et dont sa faible tête semblait le champ de bataille. - -Caractérisons ces partis. Il y avait celui des élus, celui des damnés. - -Les damnés, c'étaient ceux qui poussaient à l'alliance des Turcs et -des hérétiques, spécialement les Du Bellay, Guillaume, le vieux, -l'intrépide militaire diplomate, et le spirituel cardinal Jean, -l'évêque rabelaisien de Paris qui, tout en amusant son maître, le -poussait aux résolutions viriles de la plus libre politique. La -plupart de nos ambassadeurs, c'est-à-dire des gens qui savaient et -voyaient, appartenaient à ce parti. - -Mais le parti des élus, des bien pensants, des orthodoxes, c'était -celui qui se formait autour du nouveau Dauphin. Montmorency qui voyait -le père décliner si vite, regardait au soleil levant. Le Dauphin avait -dix-huit ans, et on venait de lui donner une maîtresse. C'était un -garçon de peu, qui ne savait dire deux mots, né pour obéir et pour -être dupe. Mais plus il paraissait nul, plus la cour venait à lui; -excellent gibier en effet d'intrigants et de favoris. Déjà, tous -disaient en choeur qu'il ressemblait à Louis XII. - -L'événement de cette année 1537, c'est que cet astre nouveau avait -marqué son lever. Un enfant, en grand mystère, était né d'une grande -dame, fort sérieuse et fort politique, qui hardiment s'était chargée -d'initier le Dauphin. - -Son père l'avait marié à quatorze ans, à une enfant du même âge, -Catherine de Médicis. Mais cette position nouvelle n'avait rien tiré -de lui. Pas un mot et pas une idée. Tel il était revenu de sa longue -prison d'Espagne, tel il restait, ayant l'air d'un sombre enfant -espagnol, yeux noirs, cheveux noirs, «_mauricaud_,» dit un -chroniqueur. Il n'était bon qu'à la voltige, le premier sauteur du -temps. Sa petite femme, spirituelle et cultivée, comme une Italienne, -mais fort tremblante et servile, n'avait nulle prise sur lui. Née -Médicis et de race marchande, son jeune mari n'en tenait compte, et la -méprisait comme un sot; le roi seul avait pitié d'elle, la défendait, -et ne voulut pas qu'on la rendît à ses parents. - -François Ier, causant un jour avec la grande sénéchale, Diane de -Poitiers (intime avec lui depuis l'aventure de 1523), s'affligea -devant elle de son triste fils, qui ne serait jamais un homme. La dame -se chargea de l'affaire, et dit en riant: «J'en fais mon galant.» - -C'était une fort belle veuve. Depuis la mort de son mari, Louis de -Brézé, en 1531, elle s'était tenue à la cour plus dignement que bien -d'autres. Elle restait toujours eu deuil, en robe de soie blanche ou -noire, non pas tant pour faire l'inconsolable de son vieux mari, mais -cette simplicité allait à sa beauté noble, froide, altière. Le goût -espagnol commençait aussi. La reine était Espagnole, le Dauphin tout -autant. La belle veuve, par ces couleurs austères, s'espagnolisait, se -rattachait à la cour espagnole et orthoxe. Elle faisait profession -d'être fort bonne catholique. Elle n'eut pas pour un empire, -disait-elle, parlé à un protestant. - -Cette dame, en 1537, avait trente-huit ans, et semblait beaucoup plus -jeune. Elle mettait un art infini à se soigner et se conserver. Mais -rien ne la conservait mieux que sa nature dure et froide. Elle avait -les vices des hommes, avare, hautaine, ambitieuse. Elle mena fort bien -son veuvage, se réservant habilement. L'austérité de l'habit ne -décourageait pas trop. Elle montrait fort son sein, que le noir -faisait valoir. Et lorsque, maîtresse en titre et reine, elle était -moquée par les jeunes qui ne l'appelaient que la _vieille_, elle fit -cette réponse cynique de leur montrer ce qu'on cache en se faisant -peindre nue. Elle est telle à Fontainebleau. - -Dure, avide et politique, elle était intimement liée avec un homme -tout semblable, Montmorency. Tous deux exploitèrent leur crédit de -même, en se garnissant les mains. Montmorency, à cette époque, comme -un Caton le Censeur, réformait la France en rançonnant les gouverneurs -de province. M. de Châteaubriant, qui passait pour avoir fait mourir -sa femme, s'en tira en léguant son bien à Montmorency. - -La partie fut certainement liée entre lui et Diane pour s'emparer du -Dauphin. Et la scène définitive dut se passer à Écouen, la voluptueuse -maison arrangée par Montmorency pour recevoir de telles visites. Tout -ce qu'on sait de cet homme brutal, sombre et violent, qui n'avait -qu'injures à la bouche, qui, parmi ses patenôtres, ordonnait de rompre -ou pendre, fait un contraste bizarre avec les recherches galantes de -sa suspecte maison. Les vitraux d'Écouen, que tout le monde a vus -jusqu'en 1815 au Musée des monuments français, étaient choquants -d'impudeur à faire rougir Rabelais. Dans le Pantagruel, il parle avec -un juste mépris des arts obscènes qui, sans talent, font appel tout -droit aux sens. Telles ces vitres effrontées. On y voyait l'Amour de -dix-huit ans environ, avec une Psyché bien plus vieille. - -Psyché accoucha d'une fille. Le tout mystérieusement. La dame voulut -que l'enfant fut mis au compte d'une demoiselle. Mystère profond. Le -Dauphin portait publiquement les couleurs et la devise de Diane, -s'affichant et commençant cette glorification solennelle de l'inceste -et de l'adultère qui lui fit mettre l'initiale de la maîtresse de son -père sur tous les monuments publics et jusque sur les monnaies. - -Quelqu'un a dit: «Jamais de mal parmi les honnêtes gens.» La chose se -vérifia. Montmorency et la dame qui passait du père au fils, furent -d'autant plus estimés, honorés de l'Europe, formant dès ce temps la -tête du parti des honnêtes gens. - -Ce noir Dauphin toujours muet, cette grande femme toujours en deuil, -formaient, au sein de la cour, comme une petite cour qui allait à part -grossir d'année en année. - -Les contrastes étaient parfaits. La jeune duchesse d'Étampes et le -vieux François Ier, avec la petite Médicis, faisaient la cour -italienne, parleuses, aux modes florentines, aux couleurs brillantes, -dont se détachait fortement le futur roi, le nouveau règne, plus -sérieux et comme espagnol. - -L'Espagne était bien haut alors. On l'estimait, on l'imitait. La -fameuse expédition de Tunis, la renommée des vieilles bandes, la -fabuleuse conquête de Fernand Cortès avaient rempli tous les esprits. -La férocité, l'arrogance, tout était bien pris de ce peuple. -L'ambassadeur Hurtado, pour avoir, devant le roi, jeté quelqu'un par -les fenêtres, n'en fut que plus à la mode. La morgue silencieuse dans -laquelle ils restaient toujours sans daigner répondre un mot, leur -servait admirablement à cacher leur vide d'idées. - -Dans une cour où le nouvel élément commençait à poindre, le roi -italien et français, le parleur aimable et facile, était hors de mode. -La jeunesse, par derrière, haussait les épaules. Jeunesse grave, -vieillesse légère! Tout à l'heure, il n'y avait qu'un mauvais sujet à -la cour: c'était le roi, le vieux malade, l'ami des Turcs, le renégat. -Il se voyait de plus en plus délaissé des honnêtes gens. - -Le parti turc avait pourtant réussi encore à gagner sur lui un dernier -pas décisif qui eût assommé Charles-Quint: c'était de jeter Soliman et -cent mille Turcs sur Naples, pendant que le roi passerait les monts -avec cinquante mille hommes. Cela eût éclairci les choses. L'Empereur, -pour avoir battu les faux Turcs de Barberousse, qui étaient des Maures -d'Afrique, portait son succès de Tunis aussi haut qu'une victoire sur -les janissaires. Il fallait voir la figure qu'il ferait devant -Soliman. - -Nous savons, par le plus irrécusable témoignage, celui de sa soeur, -qu'il n'en pouvait plus. Le coup eût été terrible. Les Turcs fussent -restés en Sicile et peut-être à Naples. Grand malheur? Non. Il en -serait arrivé comme à la Chine, où les vaincus ont conquis les -vainqueurs, et rendu les Mongols Chinois. L'Italie eût exercé son -ascendant ordinaire, et, bien mieux que ne fit la Grèce, épuisée et -impuissante, elle eût fait du Turc un Européen. - -La chose fut très-bien menée par le savant et habile Laforêt qui, en -juillet 1537, se trouva, avec Soliman et Barberousse, en face -d'Otrante. Les Turcs descendirent à Castro. Mais les Français ne -parurent pas. Soliman laissa le royaume de Naples et se tourna contre -Venise. - -Où donc était François Ier? En Picardie. Il n'est pas difficile de -deviner l'homme qui rendait ce service essentiel à l'Empereur. -Montmorency n'envoya en Italie que tard, quand il n'était plus temps. - -Ces tergiversations singulières ne s'expliquent que par la forte -conspiration de cour qui enveloppait le roi de toutes parts. Il voyait -d'accord des gens qui toujours sont divisés, une belle-mère, Éléonore, -avec un beau-fils, Henri, les cardinaux de Tournon, de Lorraine, avec -la maîtresse nouvelle, la triste et dure figure de Montmorency avec la -jeune cour. Tous pour le pape, pour l'Empereur, contre le Turc et -l'hérésie; tous plaidant _pour l'honneur du roi_ et le salut de son -âme. - -Il avait toujours eu un vif besoin de plaire à ce qui l'entourait. -Affaibli, maladif, il ne supportait pas la muette censure d'une cour -respectueusement mécontente, ni les récits qu'on lui faisait arriver -des ravages des Turcs. Ils pesaient sur sa conscience, ébranlaient -l'homme et le chrétien. - -Il luttait pourtant encore au printemps de 1538. À la nouvelle d'une -grande victoire de Soliman sur le frère de Charles-Quint, il envoya -Rincon pour resserrer son alliance. Aux vives instances du pape pour -l'amener à voir l'Empereur, il résista d'abord (_Rel. Tiepolo_), -laissa le pape et Charles-Quint l'attendre à Nice quinze jours. Le -vieux Paul III brûlait de les unir pour les lancer sur Henri VIII. - -L'Empereur cachait mieux le besoin urgent qu'il avait de traiter. Sa -situation en réalité était épouvantable. Ni l'Espagne ni les Pays-Bas -ne donnaient un sou. Gand lui refusait l'impôt depuis 1536, et -travaillait à confédérer les autres villes. Il prévoyait la terrible -révolte des armées espagnoles qui arriva en 1539. Il ne la différait -qu'en laissant ses soldats à Milan et ailleurs en pleines bacchanales, -comme au temps de Bourbon. Ces hommes effrénés, ces sauvages, -désormais indisciplinables, devenaient l'effroi de leur maître. Il -restait deux partis à prendre: ou les diviser, les tromper, pour les -égorger isolés; ou les leurrer d'une promesse, d'un grand pillage, les -mener à Constantinople. Cette entreprise, pour être romanesque, avait -pourtant des chances. Doria, en 1533, avait reconnu les Dardanelles et -vu dans quelle négligence les Turcs laissaient leurs fortifications. - -Un document publié récemment dévoile tout ceci (_Lanz Mém. Stuttgard, -XI, 263_). C'est une lettre suppliante de la soeur de Charles-Quint, -Marie, gouvernante des Pays-Bas, pour conjurer son frère de ne pas se -mettre à la discrétion de cette horrible soldatesque dans l'expédition -de Turquie. Elle lui parle nettement de sa situation, lui dit que les -Pays-Bas, s'il ne parvient à y mettre ordre, _sont plus que perdus_; -qu'il vaut mieux, plutôt que de se jeter dans de telles aventures, -fermer les yeux sur l'Allemagne, _laisser couler certaines choses_ -touchant la religion. Quant à la guerre si lointaine de -Constantinople: «Souvenez-vous, dit-elle, _de Tunis qui n'est qu'à la -porte de votre pays; si Barberousse n'avoit donné bataille, en quels -termes étiez-vous?... Oh! pour l'honneur de Dieu!_ ne courez pas de -tels hasards.» - -Il est impossible de se fier au roi de France. Et pourtant s'y l'on -pouvait s'y fier, l'Empereur _devroit passer par la France, et démêler -avec lui ce qui lui peut toucher... Mais vostre personne est de si -grande importance que je n'oserois conseiller_, etc. - -Ces avis d'un parfait bon sens étaient certainement ceux de Granvelle. -L'Empereur, à tout rapprochement, toute entrevue, même inutile, -gagnait un grand avantage, celui de mettre en défiance tous nos amis, -Turcs, Anglais, luthériens et mécontents des Pays-Bas. - -C'était déjà une faute, une sottise pour le roi de se rendre à Nice. -Il le sentait si bien, que, quand on l'y traîna, il demanda à -l'Empereur une chose impossible qui devait rompre tout, non-seulement -le Milanais, mais la _Franche-Comté_. L'Empereur, à l'absurde, -répondit par l'absurde, offrant _le titre_ et _le revenu_ de Milan, -qui _pendant neuf ans_ seraient confiés au pape, et le roi, tout de -suite, eût rendu la Savoie, armé pour l'Empereur contre le Turc et les -luthériens. Vains bavardages. Mais Charles-Quint avait déjà ce qu'il -voulait. Sa soeur venait le voir, et la nouvelle cour entrait en -rapport avec lui. Le pape fit, sinon la paix, au moins une longue -trêve de dix ans. Le roi partit, le 19 juin, sans voir l'Empereur. - -Il n'en était pas quitte; on ne le laissa pas retourner au Nord. Les -influences de famille agirent, Éléonore pour son frère, Marguerite -dans l'intérêt de son mari, pour l'arrangement de la Navarre, -Montmorency et les cardinaux, le Dauphin pour le roman d'une conquête -de l'Angleterre. Tous pour le roi, pour le réconcilier à Dieu et à -l'Église, au parti des honnêtes gens. - -Les Turcs, souvent bien informés, crurent que non-seulement on lui -promettait le Milanais de la part de Charles-Quint, mais qu'abusant de -l'affaiblissement de son esprit, on lui disait que l'Empereur -prendrait pour lui Constantinople et le ferait empereur d'Orient. - -Charles-Quint attendit un mois à Gênes l'effet de tout cela. Il ne -lâcha pas prise qu'on ne lui eût de nouveau amené le roi à -Aigues-Mortes. Dans ce méchant petit port solitaire, le roi, moins -entouré qu'il ne l'eût été en Provence, n'avait là que Montmorency et -les princesses. Il n'y eut, aux conférences, que le connétable et le -cardinal de Lorraine d'une part, d'autre part Granvelle et Couvos, la -reine enfin, lien des deux partis. Que conclut-on? Matériellement, -rien que le _statu quo_; moralement, une chose immense qui allait -changer l'Europe, et qu'on peut dire d'un mot, _la conversion de -François Ier_. - -L'ami des infidèles, des hérétiques, le renégat et l'apostat, l'homme -incertain du moins, mobile, qui disait le matin oui, et non le soir, -est fixé désormais, et tel sera jusqu'à la mort. Ce galant, ce rieur, -est désormais un bon sujet. C'est le retour de l'_Enfant prodigue_. La -reine et tous en pleurent de joie. - -Qui a procuré ce miracle? Un mot de l'Empereur. Ce qu'il a refusé à -Nice, il l'accorde à Aigues-Mortes. Il n'offre plus _le titre_ de -Milan, mais la possession _réelle_ (_Granvelle, II, 335_) pour le -second fils du roi qui épousera une nièce de Charles-Quint. - -Le roi s'engage _publiquement_ à défendre les États de l'Empereur -pendant la guerre des Turcs. À quoi _secrètement_? On le voit par les -faits. - -Maintenant la France, en Europe, n'a plus d'ami que Charles-Quint, son -capital ennemi. Elle s'est isolée. Libre à lui de tenir sa promesse. -S'il ne la tenait pas, que ferait-elle? la guerre, mais seule et sans -ami, ne pouvant, même par la guerre, sortir de la profonde ornière où -elle est entrée pour toujours, et dont ne la tireront pas même -cinquante années de guerres de religion. - - - - -CHAPITRE XXI - -DERNIÈRE GUERRE, RUINE ET MORT DE FRANÇOIS Ier - -1539-1547 - - -On peut dater d'ici le règne d'Henri II et de Diane de Poitiers. -François Ier n'est plus qu'une cérémonie, une ombre. La réaction règne -par Montmorency d'abord, ami de Diane et de l'Empereur; puis par les -prêtres, les cardinaux de Tournon, de Lorraine, et les cadets de -Lorraine, les Guises, généraux du clergé, tous serviteurs et créatures -de la triomphante maîtresse. - -Comment finit François Ier? Il meurt huit ans d'avance par une -horrible maladie (1539), dont la médecine ne le sauve qu'en -l'exterminant[27]. Ses derniers portraits font frémir; leur -bouffissure difforme témoigne de l'énergie des remèdes qui ne lui -donnèrent ce répit qu'en bouleversant l'homme physique, éteignant -l'homme moral. - -[Note 27: Les persécutions recommencent à l'instant même. Un -inquisiteur converti au protestantisme est brûlé à Toulouse. Voir la -procédure aux _Archives, carton J, 809._] - -À ce prix on parvint à pouvoir le montrer, le remettre à cheval, le -mener quelque peu à l'armée, à la chasse. Au conseil même, dans -quelques circonstances, il voulut décider; mais tout lui échappait. Il -était incapable de suite. Sans sa maîtresse ou garde-malade, la -duchesse d'Étampes, qui s'indignait, le réveillait parfois, il se fût -résigné peut-être; mais elle ne cessait, dans sa haine jalouse contre -Diane, de rouvrir les yeux du malade sur sa déchéance réelle. Contre -le nouveau roi, si peu Français, si contraire à son père, et qu'on eût -cru plutôt un fils de l'Empereur, elle élevait, créait un rival, le -jeune et brillant duc d'Orléans pour qui elle eût voulu un trône. - -Dès le 23 septembre 1538, le roi étant revenu à Compiègne, et -souffrant d'un cruel abcès qui le mit à la mort, Montmorency ne perdit -pas un moment et inaugura la politique nouvelle en faisant arrêter, -poursuivre son ennemi, l'ami de la duchesse d'Étampes, Brion (ou -l'amiral Chabot)[28]. Il le fit éplucher avec une rigueur -extraordinaire par ses légistes à lui, de manière à trouver quelque -indélicatesse, quelque abus de pouvoir, péchés communs à tous les -favoris. - -[Note 28: Peut-être a-t-on dit trop de mal et d'elle et de lui. -Leur crime à tous les deux fut surtout d'avoir défendu les -protestants, ou plutôt l'humanité. La soeur de la duchesse, madame de -Cany, était elle-même protestante. _Lettres de Calvin_, édition -Bonnet, t. I, p. 281.--Je ne vois jamais au Louvre la belle et rêveuse -statue du pauvre Chabot, un chef d'oeuvre de la Renaissance, sans -penser aux belles paroles qu'il prononça devant le roi. François Ier, -parlant un jour des plaintes que faisaient les protestants sur la mort -des leurs, brûlés en France et en Angleterre, l'amiral fit cette -réflexion: «Nous faisons des confesseurs, et le roi d'Angleterre fait -des martyrs.» Il fallait quelque courage pour dire alors si hautement -qu'en envoyant les protestants à la mort on faisait des confesseurs de -la vérité. (_Extraits des actes et dépêches du Vatican, Archives, -carton L, 384._)] - -Tous nos ambassadeurs reçurent en même temps un nouveau mot d'ordre, -fort surprenant (ils n'y pouvaient croire): _de travailler partout -pour l'Empereur_. Ordre d'agir pour lui auprès du Turc, de lui ménager -une trêve. Ordre d'engager l'Allemagne à s'unir contre Soliman. -Défense au protégé du roi, au duc de Wurtemberg, d'agir contre les -évêchés catholiques, et notification à la diète que le roi s'unissait -à l'Empereur pour rétablir la religion. - -Henri VIII eût volontiers épousé une princesse française. On venait -d'en donner une au roi d'Écosse. On s'engage à Madrid à ne faire avec -l'Angleterre aucun traité de mariage. Loin de là, on accueille un plan -d'un de nos envoyés pour le détrônement d'Henri, le démembrement de -son royaume, l'anéantissement de l'Angleterre. - -Dans cette année 1539, Montmorency fut la vraie providence de -Charles-Quint. Au moment où l'Espagne le menaçait par ses cortès, au -moment où Gand révolté décapitait son doyen, comme partisan de -l'Empereur, au moment où il apprenait les révoltes de ses armées, où -tout lui échappait, Montmorency lui met la France dans les mains, le -secret de nos négociations avec le Turc et l'Angleterre, lui confie le -fil même de notre diplomatie (5 août 1539), jusqu'à trahir la -confiance de Gand qui se livrait à nous. - -Dans ce mois d'août 1539, un coup heureux délivra Charles-Quint des -vieilles bandes espagnoles qu'il ne pouvait ni payer, ni contenir. Mis -dans la petite ville ouverte de Castel-Novo, quatre mille de ces -soldats furent surpris par Barberousse. Six mille, qui étaient à -Tunis, furent habilement tirés du fort, embarqués pour la Sicile, et -là, à force de serments, le vice-roi les endormit, les dispersa, les -égorgea. - -Belle délivrance pour l'Empereur; mais bonne leçon pour l'Espagne, si -mal récompensée! Les levées y furent quelque temps extrêmement -difficiles. On aimait mieux la mer, les Indes, que le service. À la -guerre qui suivit, l'Empereur ne demandait que six mille Espagnols, et -il ne put en avoir que trois mille (_Navagero_). Il se trouva -très-faible. Les Turcs prirent toute la Hongrie, et ils auraient pris -les Deux-Siciles, pour peu que la France eût aidé. - -Si quelque chose dut le rendre dévot, ce fut certainement ce miracle -qu'à ce moment de ses plus extrêmes nécessités, un tel secours lui fût -tombé du ciel, celui de son ennemi. Désarmé et sanglant de cette -Saint-Barthélemy de ses propres soldats, il se vit gardé par la -France. Montmorency le pria de se fier à nous, de venir, de montrer -que la France ne faisait qu'un avec l'Espagne et qu'on aurait affaire -à elle si on touchait à l'Empereur. - -Charles-Quint, qui avait fait son testament avant l'expédition de -Tunis, le refit avant le voyage de France (5 novembre 1539, -_Granvelle, II, 545, 554_). Il y donne Milan au second fils du roi qui -épousera une fille de Ferdinand, _pourvu que Ferdinand y consente_. Ce -petit mot réservait tout. - -Entré en France vers le 20 novembre, il vit longuement Montmorency et -les fils du roi, avant le roi, et entra à Paris le 1er janvier 1540. -Le connétable tout-puissant avait exigé des villes les fêtes les plus -retentissantes, et il fit avertir toutes les cours de l'Europe de -cette union intime, définitive, du roi et de l'Empereur. Charles-Quint -vit très-bien le besoin que la coterie régnante avait de lui. Il prit -ses avantages, attisant d'une part la rivalité des deux frères, -d'autre part ébranlant la fidélité du roi de Navarre, lui faisant -espérer que l'infant épouserait sa fille, qui deviendrait la reine de -l'Espagne et des Indes. - -La duchesse d'Étampes et son protégé, le second fils du roi, auraient -été d'avis de retenir l'Empereur jusqu'à ce qu'on eût Milan. C'est -d'eux que vint sans doute le mot hardi de Triboulet au roi, écrivant -sur la liste des fous célèbres l'Empereur, mais disant: «S'il échappe, -j'y mettrai Votre Majesté.» - -On prétend que le jeune Orléans eut l'idée, avec ses amis, d'enlever -Charles-Quint. Cette cour de jeunes gens était fort hasardeuse; elle -se piquait de folie, de duels, de sauts périlleux, de courir de toits -en toits. L'un d'eux offrait à la duchesse d'Étampes de changer la -situation et de rompre la fascination qui retenait le Dauphin, par un -moyen très-simple, en coupant le nez à Diane. - -L'Empereur n'était pas rassuré. Plus d'un malheur arriva sur sa route. -À Bordeaux, il faillit être asphyxié; à Amboise, incendié. Ailleurs, -une bûche lui tomba sur la tête. Le roi était furieux des mésaventures -de son hôte, et voulait faire pendre tout le monde. - -L'Empereur crut utile de désarmer à tout prix sa belle ennemie, la -duchesse d'Étampes, en faisant briller à ses yeux une offre -inattendue, celle de relever la maison de Bourgogne; il eût donné au -duc d'Orléans bien autre chose que Milan, _toutes les provinces des -Pays-Bas_. Il est vrai qu'Orléans, du vivant de Charles-Quint, n'en -eût pas été souverain, mais seulement gouverneur. - -La pauvre Gand fut brisée de la réception de Charles-Quint et de son -union avec le roi. Chaque fête qu'on lui donna fut comme une bataille -perdue par la Flandre. Il ne trouva nulle résistance, brida la ville -avec un fort et fit mourir qui il voulait. - -Sorti de France à la fin de janvier, en février il se retrouva maître, -très-solide et très-affermi, libre d'examiner ce qu'il voulait tenir -de ses promesses. S'il eût donné les Pays-Bas, c'eût été pour le cas -où Orléans eût eu des enfants de sa fille; mais, en échange de ce don -incertain, il voulait que le roi, sur-le-champ, se dessaisît du -Piémont, ainsi que des droits sur Milan. Montmorency, trompé, -désespéré, alla, pour gagner l'Empereur, jusqu'à promettre par écrit -que le roi l'aiderait contre ses alliés d'Allemagne. Lettre fatale que -l'Empereur montra et répandit plus tard. - -La honte d'être dupe à ce point tira le roi de sa léthargie. Il fit -une chose violente. Il maria la fille de sa soeur, contre le gré de sa -soeur, au duc de Clèves, capital ennemi de Charles-Quint. - -Ce fut une scène très-violente et d'une choquante tyrannie. La petite -fille, qui avait douze ans et qui était malade, ne voulait pas -marcher. Le roi dit à Montmorency: «Porte-la sur ton cou.» Et alors on -vit le connétable, ce premier homme du royaume, faire l'office d'une -nourrice ou d'un valet de pied. Il prit l'enfant et la porta devant -toute la cour, croyant apaiser le roi par cette humiliation. Et, en -effet, il garda encore quelque temps le pouvoir. Mais son grand ami, -l'Empereur, le brisa, lui donna le coup de grâce, en investissant son -fils de Milan (octobre), en brisant ainsi tout espoir, et montrant que -Montmorency était ou un traître, ou un sot. - -Il ne lui restait, après cela, qu'à fuir et se cacher. On satisfit à -la colère du roi par la ruine d'un homme qui tenait à Montmorency, du -seul de ce parti qui eût servi la France, du chancelier Poyet. Tout le -monde lui en voulait pour ses belles ordonnances qui fermaient le -trésor aux courtisans. Il avait essayé de couper court à la chicane, -de rogner les griffes des procureurs, de leur ôter les faux-fuyants et -l'obscurité du latin; il força la justice de parler français. Poyet -eut encore le mérite d'ouvrir l'état civil, d'exiger l'inscription -des baptêmes par des actes où signerait un notaire avec le curé. Mais -son crime principal fut d'avoir limité la justice ecclésiastique, -supprimé ces appels fantasques du plaideur qui, sentant sa cause -mauvaise, la tirait du bailliage royal pour la porter devant l'évêque. -Grand coup et décisif. Les tribunaux d'évêques devinrent presque -déserts. - -Qui succède à Montmorency? Un gouvernement anonyme, le conseil, le -fauteuil du roi, où siégera rarement le malade. Les influences -principales sont celles d'un âpre fanatique, du cardinal de Tournon et -du cardinal de Lorraine, frère et oncle des Guises, l'homme des -grandes et terribles fêtes expiatoires de 1528 et 1535. Un honnête et -grossier soldat, Annebaut, qu'ils mettent près d'eux, servira à -couvrir dans les choses de la guerre les sourds commencements des -Guises, qui, contre l'antipathie du roi, s'étayeront peu à peu d'une -popularité militaire. - -La toute-puissance des cardinaux, leur royauté réelle, avait déjà -déchaîné le fanatisme dans les provinces. Dès la fin de 1538, après -l'entrevue de Nice, il est lâché partout. On brûle à Toulouse, à Agen, -à Annonai; on brûle à Rouen et à Blois. Le Parlement d'Aix, sûr de -plaire à Paris, a porté en 1540 un horrible arrêt contre plusieurs -villages de Provence, séjour d'une colonie vaudoise, d'_hérétiques et -de révoltés_. Le massacre eût eu lieu, si les protestants d'Allemagne -n'eussent réclamé, si Guillaume du Bellay, s'adressant au roi même, -n'eût obtenu une enquête, et tiré de lui des lettres de grâce (8 -février 1541). C'est le dernier triomphe des du Bellay. Dans la -guerre qui doit suivre, Guillaume n'a plus voix au chapitre. Son -frère, Jean, cardinal, évêque de Paris, dure, en se faisant -subalterne. Il s'enfuit à Rome à la mort de François Ier. - -L'oeuvre de Montmorency subsistait. Nous étions isolés, haïs et -méprisés. L'Angleterre était contre nous, l'Allemagne était contre. -L'horreur des protestants pour une France persécutrice et fanatique -les rapprochait de l'Empereur. Charles-Quint, converti à la tolérance -par l'approche des Turcs, promettait que les affaires religieuses -seraient réglées par un concile assemblé en Allemagne, ou même par une -diète d'Empire; jusque-là, _interim_, égalité des deux partis. - -La France ne comptait plus; elle était hors du droit de l'Europe. On -le vit, en juillet 1541, quand le marquis du Guast (un homme noir qui -ne jurait que par les Borgia) fit assassiner en Lombardie notre envoyé -Rincon, qui allait à Constantinople. Il croyait prendre ses dépêches. -Mais Guillaume du Bellay, qui craignait ce malheur, les avait gardées -en Piémont pour les faire passer droit à Venise. La vengeance de cet -acte atroce était facile. Un bandit italien venait de prendre à -Ferdinand une place de l'Adriatique, et il voulait la vendre aux -Français ou aux Turcs. Venise eut peur de tels voisins et acheta cette -place. Si la France l'avait devancée, comme le voulait du Bellay, elle -mettait une forte épine au coeur de la maison d'Autriche. - -Ce conseil intrépide eût été accueilli peut-être de François Ier bien -portant, comme au soir de Pavie où il envoie sa bague à Soliman. Mais -l'abcès avait tout changé en 1538; il était mort à cette époque. - -Telles sont les phases bizarres du gouvernement personnel. Le règne de -Louis XIV se partage en deux parts: _avant la fistule, après la -fistule_. Avant, Colbert et les conquêtes; après, madame Scarron et -les défaites, la proscription de cinq cent mille Français. - -François Ier varie de même: _avant l'abcès, après l'abcès_. Avant, -l'alliance des Turcs, etc.; après, l'élévation des Guises et le -massacre des Vaudois, par lesquels finira son règne. - -Le meurtre de Rincon, comme celui de Merveille en 1534, étaient de ces -choses qui pouvaient réveiller le roi. - -Deux événements l'engageaient à agir. Ferdinand, battu par les Turcs, -les vit prendre possession de toute la Hongrie; et Charles-Quint, qui, -pour couvrir ce revers dans l'opinion, avait improvisé une expédition -contre Alger, y éprouva un désastre effroyable, repoussé par les -Maures, battu, brisé par les tempêtes. Le 3 décembre 1541, il rentre -tout seul à Carthagène. - -La jeune cour de France, divisée entre les deux princes, Henri de -vingt-trois ans, Charles de vingt et un, ne manque pas de crier que -c'est fait de l'Empereur, qu'il faut tomber sur lui, l'achever. Une -arène s'ouvre où veulent briller les deux partis. Les prêtres même y -ont leur compte. Le cardinal de Lorraine y voit l'avancement des -Guises. Le cardinal de Tournon obtient qu'on constate que la guerre -n'est pas luthérienne. Enjoint aux Parlements de poursuivre les -suspects, aux curés d'exciter les dénonciations. - -L'appel fut entendu; la police passa aux curés; les listes de -communiants aux grandes fêtes, sévèrement examinées, devinrent celles -de la vie et de la mort; on eut peu à chercher: la plupart des martyrs -se désignaient eux-mêmes. - -Donc, c'est la France catholique contre la catholique Espagne. La -France seule en Europe, et n'ayant plus l'appui du parti -anticatholique. Elle ne peut plus même faire de levées en Allemagne. -Elle va chercher des soldats jusqu'en Danemark et en Suède. - -Quoi donc? Il n'y a plus d'hommes en France? Non, on ne veut plus de -Français. «Élevés de la servitude au noble métier des armes, ils sont -trop indociles. Les nobles se sont plaints, disant au roi: _Les -vilains vont se faire gentilshommes et les gentilshommes vilains._ -Donc, on néglige les légionnaires; on revient aux mercenaires -suisses.» (_Fr. Giustiniani, Rel. Ven. S. I., vol. I., 212, Ann. -1538._) - -Sur les cinq armées de la France, dans cette dernière guerre, et dans -les plus périlleuses extrémités, on hasarda à peine d'avoir douze ou -quinze mille de ces dangereux soldats roturiers. Du Bellay les relève -fort, et dit qu'ils n'avaient pas leurs pareils aux assauts. - -Il fait grand cas aussi des soldats italiens, disant, en trois -passages, que «c'étaient les plus aguerris.» La France n'en profite -guère. Elle repousse, en 1542, l'effort suprême de l'émigration -italienne, qui, sous Du Bellay et Strozzi, lui avait préparé une armée -de douze mille hommes. - -Rien désormais hors du cercle des Guises. Claude de Guise, avec le -cadet des deux princes, Charles d'Orléans, a l'armée du Nord, qui -envahit le Luxembourg. Le fils de Claude, François (qui sera le grand -Guise), candidat secret du parti, sans titre encore, a l'armée du -Midi, sous le Dauphin, et envahit le Roussillon. - -L'espoir des Guises, le prix de leurs exploits, devait être l'intime -alliance de toute-puissante Diane, astre futur du prochain règne. Ils -comptaient à la paix épouser une de ses filles, et serrer le lien -d'intrigue qui devait tenir Henri II. - -L'affaire du Nord était très-importante. Dans l'attaque du Luxembourg, -on agissait avec les restes du parti des La Mark, étouffé, non écrasé, -par l'Empereur. On donnait la main au duc de Clèves, qui lâchait dans -les Pays-Bas une masse sauvage d'aventuriers allemands qui se -souvenaient du sac de Rome et comptaient sur le sac d'Anvers. - -Le succès fut facile au Luxembourg, mais non soutenu. Au lieu de -pousser aux Pays-Bas, d'appuyer Clèves, le jeune prince regardait au -midi. Il apprenait que le Dauphin, son frère, outre l'armée d'Espagne, -s'adjoignait l'armée d'Italie. Il eut peur d'une victoire d'Henri, -revint. François Ier ne s'effrayait pas moins. Il avait écrit au -Dauphin de ne pas donner bataille sans lui. Pendant qu'il avance à -petites journées, la saison passe. Perpignan, qu'on assiége, résiste. -La campagne est manquée, perdue au midi, vaine au nord. - -Avec ce grand effort de cinq armées, on n'avait pas entamé l'Empereur. -À lui maintenant d'attaquer à son tour. Et il allait le faire avec un -énorme avantage, s'étant rallié Henri VIII, à qui il offrait la France -même, ne se réservant que la Picardie. - -Nous recueillîmes le fruit de la sottise avec laquelle nous avions -constamment irrité Henri. Nous avions marié à son capital ennemi, le -roi d'Écosse, la soeur de François de Guise, mère de Marie Stuart, -mère féconde des maux de l'Europe. Le tout-puissant cardinal de -Lorraine, et la protectrice des Guises, Diane de Poitiers, firent -faire ce mariage royal à une fille cadette des cadets de Lorraine, -bientôt veuve et régente pour la romanesque Marie, dont le fatal -berceau fut une boîte de Pandore. - -L'Empereur, déjà sûr d'Henri VIII, s'assure des luthériens. Il laisse -là les questions religieuses, et les somme, au nom de l'Empire, au nom -de la patrie allemande, de le suivre contre les Turcs et les Français. -Soliman est aux portes sur la frontière d'Autriche. Barberousse et sa -grande flotte tiennent la mer avec les Français. - -La France catholique, gouvernée par deux cardinaux, la France, cruelle -pour les chrétiens, suivait le drapeau musulman, le drapeau des -pirates et des marchands d'esclaves. Le jeune duc d'Enghien, uni à -Barberousse, assiégea Nice. En vain. Les Algériens se dédommagèrent -par les pillages et les enlèvements. Mis par nous dans Toulon, ils -firent en Provence même leur récolte de filles et leur provision de -forçats. L'année suivante, ravage encore plus grand; six mille -esclaves enlevés en Toscane, huit mille au royaume de Naples, -spécialement un choix de deux cents vierges prises dans les couvents -d'Italie pour la part du sultan. - -L'horreur de l'Allemagne pour nous perd le duc de Clèves. Elle -l'abandonne; il est écrasé pour toujours. Coup fatal à la France. Ce -petit prince était sa meilleure force, comme son recruteur allemand, -le noyau militaire de toutes les résistances de la basse Allemagne. - -Qui empêchait l'Empereur de pénétrer en France? Les Vénitiens, qui -suivaient l'armée impériale, remarquent: que les grands généraux des -temps de Pavie sont morts, et que l'Empereur n'a plus que le duc -d'Albe, médiocre, ignorant. (_Lor. Contarini._) - -Charles-Quint, dirigé par des conseillers italiens, ordonne tout -lui-même, autant que peut le faire un homme appesanti déjà, maladif, -grand mangeur, qui se lève fort tard et tous les jours entend deux -messes. (_Navagero._) L'armée de ce malade était à son image, lente et -lourde, chargée de bagages infinis, qui se développaient sur une -longue file, séparaient, isolaient les troupes, empêchaient -l'avant-garde de toucher le corps de bataille. Il eût suffi d'une -petite bande leste et hardie pour le couper cent fois. - -Heureusement pour lui, le roi de France traîne aussi. Il craint fort -la bataille. Où l'Empereur s'arrête, il s'arrête, à Luxembourg, à -Landrecies. Le roi est trop heureux de ravitailler Landrecies. Voilà -tout le succès de cette grande armée. Chacun va se panser chez soi. - -Marino, qui était à la cour de France en 1544, dit nettement que la -France, abandonnée des Turcs, envahie par les protestants, ses anciens -alliés, était aux abois et désespérée. Ce que le roi avait encore le -plus à craindre, c'était son peuple qui, s'il y eût eu revers, aurait -fait une sauvage et _bestiale révolution_ (tumulto bestiale). - -Quarante mille Allemands entraient à l'est. Vingt mille Anglais -débarquaient à l'ouest. L'Empereur avec la grande armée marchait droit -vers Paris. Les vues étaient sérieuses. Charles-Quint, qui lisait -toujours Commines, savait le mot de Louis XI, _qu'on prend la France -dans Paris_. Il s'agissait cette fois d'en finir ou de détruire -François Ier et de changer la dynastie, ou de tellement l'asservir -qu'il devînt serf de l'empereur, soldat à son service, sbire et recors -impérial pour assujettir l'Allemagne. - -Il était trop évident, en présence d'une crise si terrible, que la -vieille méthode de faire une diversion en Milanais ne ferait rien, ne -servirait à rien. Qu'importait de prendre Milan, si l'on perdait -Paris? - -Le roi avait en Italie cinq mille Suisses allemands, quatre mille -Suisses français, cinq mille Gascons, trois mille Italiens. Cette -armée eût dû revenir en hâte, assurant seulement le Piémont. Ce -n'était pas l'avis du jeune duc d'Enghien, qui pour la première fois -arrivait général sur le champ de bataille, comme Gaston de Foix à -Ravenne. Enghien, fils de Vendôme et cadet de Bourbon, avait là une -occasion de briller, d'éclipser les Guises. La rivalité des maisons de -Guise et de Bourbon, qui allait troubler le siècle, se prononçait -déjà. Le roi favorisait Enghien et l'opposait aux amis de son fils. - -C'est, je crois, de cette manière qu'on doit expliquer l'imprudente -permission qu'il donna de livrer bataille, Montluc, envoyé par Enghien -pour l'obtenir, en fait honneur à son éloquence gasconne. Quoi qu'il -en soit, la chose tourna bien (à Cérisoles, 14 avril 1544). - -Nos Suisses et nos Gascons, fortifiés d'une nombreuse noblesse -française, accourue tout exprès, et qui se mit à pied, soutinrent -l'épouvantable choc de dix mille Allemands que le général impérial, Du -Guast, nous lançait d'une colline. Trois cents lances françaises -enfoncèrent la cavalerie légère de l'ennemi, qui, poussée sur le flanc -de son infanterie, la mit elle-même en déroute. Enghien faillit périr -comme Gaston à Ravenne. Il se précipita avec une petite bande de -jeunes gens à travers le noir bataillon des Espagnols et le perça de -part en part. Fort affaibli, il dut, pour rejoindre les siens, percer -encore cette troupe formidable. Il le fit, en sortit, mais presque -seul, et ne vit plus les siens; il crut la bataille perdue. Elle était -gagnée, et les nôtres revinrent, rompirent les Espagnols. Bataille -infiniment sanglante; selon Du Belay, douze mille morts. - -Quel résultat? Aucun. Sans argent et sans vivres, l'armée fond, se -dissipe. Et Charles-Quint avance. Ralenti par la résistance de -Saint-Dizier qu'il prend par ruse, il avance pourtant, et les Français -ne lui opposent que leur propre ruine, la dévastation, le désert. Les -barbaries de la Provence sont renouvelées sur la Champagne. La France -se traite plus cruellement que n'eût fait l'ennemi. L'Empereur va -toujours, poussant le Dauphin devant lui vers l'ouest et vers les -Anglais; il le leur livre, il le leur donne. Si ceux-ci eussent daigné -le prendre, fait quelques pas, c'en était fait. - -L'Empereur, qui a pris nos magasins, nos vivres, nourri par nous, -arrive à treize lieues de Paris, à Crépy-en-Valois. On en était aux -dernières ressources; on travaillait en vain à faire une armée de -séminaristes ou écoliers. Une défaite nous sauva, la perte de -Boulogne, que l'Anglais prit et qui inquiéta l'Empereur. - -Très-fatigué lui-même, pris d'un accès de goutte, il pensait qu'après -tout, au lieu de faire les affaires d'Henri VIII, il valait mieux -conserver, exploiter cette misérable France ruinée. Affaiblie à ce -point, elle ne pouvait plus que suivre son impulsion. Le roi détruit -lui valait moins que le roi asservi et devenu son capitaine. (Traité -de Crépy, 18 septembre 1544.) - -Le roi, en effet, s'engagea à guerroyer pour lui, à fournir, à payer -une armée _contre le Turc_ (au fond _contre les luthériens_). - -L'affaire avait été brassée de fort bonne heure entre le confesseur de -l'Empereur et celui de François Ier. - -Le roi restituait la Savoie. L'Empereur faisait du duc d'Orléans son -gendre ou son neveu, le mettant à Milan ou aux Pays-Bas, non comme duc -et souverain, mais _comme gouverneur impérial_. En adoptant ainsi le -cadet, le tenant sous sa main et se chargeant de sa fortune, il -fondait une bonne et solide discorde entre les frères. Et, en effet, -le Dauphin protesta. - -Navagero remarque que la mort avait toujours été du parti de -Charles-Quint, l'avait toujours servi. Le premier Dauphin, prince de -grande espérance, et qui avait infiniment souffert de la captivité -d'Espagne, était mort en 1536 (d'épuisement ou de pleurésie?). Son -échanson italien avoua l'avoir empoisonné. Tout le monde le crut -alors. En 1543, voici le troisième fils du roi, Charles d'Orléans, qui -meurt aussi, et, dit-on, de la peste, au grand profit de l'Empereur, -que cet événement dégageait de sa parole. Il n'eût pas ordonné un -crime. Mais ses agents, qui, sans scrupule, assassinaient nos envoyés, -n'avaient-ils pas dispense pour la guerre du poison contre les alliés -des Turcs? Rien ne paraît plus vraisemblable. - -Au reste, ce ne sont pas les impériaux peut-être que l'on doit -accuser. Un mot violent d'Henri II, que nous citerons plus tard, -montre qu'il haïssait son frère Charles. Ses amis très-peu scrupuleux, -les hommes de Diane, ont bien pu le servir, et sans le consulter. - -Une troisième mort survint, fort surprenante, celle d'Enghien, de ce -Bourbon que François Ier venait d'élever si haut en lui faisant gagner -une bataille. Qui le tue? Celui même qui profite le plus à sa mort, le -jeune Guise. Dans un combat de boules de neige, pour boulette, il lui -jette un coffre. Il s'excuse, disant avoir eu ordre de M. le Dauphin. - -Dès lors il n'y eut plus deux partis. Le roi se trouva seul, et le -Dauphin fut le vrai roi. - -Sa maîtresse avait tout à craindre. On disait que, si la campagne de -1544 avait si tristement fini, la faute en était à elle, qu'elle avait -aidé l'Empereur à prendre Saint-Dizier et les places où se trouvaient -nos magasins. - -Le roi, très-affaissé, devenait un jouet. On décidait sans lui, ou sur -quelque mot vague qu'on lui tirait, les choses les plus graves et les -plus terribles affaires, comme le massacre des Vaudois. - -Il y avait quatre ans que le peuple infortuné des Vaudois de Provence -flottait entre la vie et la mort, condamné en 1540, gracié en 1541, -puis incertain de plus en plus à l'approche du nouveau règne. Les -Vaudois n'étaient pas d'accord: les uns ne songeaient qu'à la fuite; -d'autres voulaient se défendre et achetaient des fusils. S'ils -s'étaient défendus, ils eussent été aidés peut-être par les Suisses. -Après l'affaire de Cérisoles, le clergé saisit le moment. On détacha -au roi un homme qui avait fort à expier, qui devait ménager les -prêtres, l'ami de Barberousse, le capitaine Paulin de la Garde. Il lui -parla à Chambord, dit que ce petit peuple était fort dangereux, qu'il -faisait de la poudre, qu'il y avait là comme un avant-poste de -l'Empereur. On était en pleine guerre, à la veille de l'invasion du -Nord. Le roi est alarmé; il dit: «Défais-moi ces rebelles.» - -Il paraît que Paulin voulut un ordre écrit. Après la paix, le 1er -janvier 1545, le cardinal de Tournon écrivit et présenta à la -signature du malade _une révocation_, de quoi? De la grâce accordée en -1541. Le roi signa sans lire comme il faisait le plus souvent. (V. le -Procès, et Muston, I, 107.) Ce témoignage lui est rendu par -l'historien protestant et vaudois, qui, plus sérieusement que -personne, a épuisé l'examen de l'affaire. - -Au reste, cette signature n'était pas tout. Il fallait celle du -secrétaire d'État; le cardinal fit signer Laubespin. Il fallait celle -du procureur du roi au Grand-Conseil; il refusa. Celle au moins de son -substitut; il refusa. Et il fallait encore que le chancelier mît le -sceau; il refusa. Le hardi cardinal y mit un sceau quelconque, et -donna cette pièce informe à l'huissier du Parlement de Provence, qui -était à la porte, attendant cette arme de mort. - -Elle n'eût pas suffi, cependant; elle n'autorisait pas l'exécution -militaire. Au-dessous de la signature, d'une écriture toute autre que -celle de la pièce, quelqu'un, on ne sait qui, écrivit l'ordre qui -livrait ce peuple aux soldats. - -Ce qui rendait l'affaire hideuse, c'est que les parlementaires, si -zélés contre l'hérésie, étaient des familles seigneuriales qui -allaient recueillir la dépouille sanglante des victimes. Ils étaient -juges et héritiers. - -L'arrêt de 1540 ordonnait de punir _les chefs_. Et la pièce informe de -1545, l'horrible faux, ordonnait d'exterminer tout. - -Pour en être plus sûr, on s'adressa à des brigands, aux soldats des -galères, dont bon nombre étaient repris de justice, endurcis aux -guerres barbaresques. Le président d'Oppède, sans bruit, sans -notification, mène lui-même cette bande. Des dix-sept villages -vaudois, plusieurs étaient vers Avignon, en terre papale. Mais le -légat du pape donna de grand coeur l'autorisation[29]. - -[Note 29: Il semblerait même que la première impulsion vint de lui -et qu'il offrit d'aider. Voir une curieuse pièce manuscrite, le -procès-verbal original de l'exécution, que l'exécuteur Paulin de la -Garde conservait précieusement à son château d'Adhémar, et qui est -maintenant aux _Archives d'Aix_.] - -Une circonstance curieuse, c'est que, ceux de Cabrières s'étant livrés -sur la parole du président, il dit aux troupes de tuer tout. Elles -refusèrent d'abord; les galériens se montrèrent plus scrupuleux que -les magistrats. Ce ne fut pas sans peine qu'on les mit à tuer, voler -et violer. - -La chose une fois lancée, il y eut des barbaries exécrables. «Dans une -seule église, dit un témoin, j'ai vu tuer quatre ou cinq cents pauvres -âmes de femmes et d'enfants.» Et comment? Avec une furie, des -supplices, des caprices atroces, dignes du génie de Gomorrhe. -Vingt-cinq femmes, échappées, cachées dans une caverne, sur terre du -pape, y furent, par ordre du légat, enfermées, étouffées. Cinq ans -après, quand on fit le procès, on retrouva leurs os. Il y eut huit -cents maisons brûlées, deux mille morts (au moindre calcul), sept -cents forçats. Les soldats, au retour, vendaient à bon compte aux -passants les petits garçons et les petites filles, dont ils ne -voulaient plus. - -La nouvelle ayant éclaté, il y eut un violent débat en Europe. Les -Espagnols louèrent. Les Suisses et Allemands poussèrent des cris -d'indignation. Cela servit les criminels. Ils firent entendre au roi -qu'on n'avait tué que des rebelles, et qu'il ne devait pas souffrir -que l'étranger se mêlât de nos affaires. - -En quel état se trouvait-il alors? Et que restait-il de lui-même? Les -protestants l'excusent, paraissent croire qu'alors il était fini et ne -régnait plus. - -Vieilleville place en 1538 une scène qui ne peut être de cette année, -puisqu'elle suppose l'exil de Montmorency. Je la crois de la fin, des -derniers temps où, par la mort de ses fils, le roi se trouva seul; où -les gens du Dauphin, de Diane et des Guises crurent régner et déjà -oublièrent le mourant. - -Le Dauphin dit un jour devant ses familiers qu'à son avénement il -ferait ceci et cela, donnerait tels offices. Et il leur distribua -généreusement toutes les charges de la couronne. Un témoin de la -scène, auquel on n'avait pas pris garde, était un simple, vieil enfant -et fou _à bourlet_, appelé Briandas. Soit de lui-même, soit poussé par -la duchesse d'Étampes, il court au roi, et, fièrement: «Dieu te garde, -_François de Valois_!» Le roi s'étonne. «Par le sang Dieu! tu n'es -plus roi; je viens de le voir. Et toi, monsieur de Thaïs, tu n'as plus -l'artillerie, c'est Brissac.» Et à un autre: «Tu n'es plus chambellan, -c'est Saint-André,» etc. Puis, s'adressant au roi: «Par la mort Dieu! -tu vas voir bientôt M. le connétable qui te commandera à baguette et -t'apprendra à faire le sot. Fuis-t'en! Je renie Dieu, tu es mort.» - -Le roi fait venir la duchesse d'Étampes. On fait dire au fou tous les -noms de ces nouveaux officiers de la couronne. Puis le roi prend -trente hommes de sa garde écossaise, va à la chambre du Dauphin. -Personne. Rien que des pages qu'on fit sauter par les fenêtres. On -brise, on casse tout. Mais après, qu'aurait fait le roi? Il n'avait -pas d'autre héritier. Sa maîtresse, tout à l'heure sans appui et à la -discrétion du Dauphin, apaisa, arrangea les choses. Le roi se garda -seulement des amis de son fils, qui auraient pu l'empoisonner. - -Telles furent les amertumes, les expiations de ses derniers jours. La -plus grande était de laisser le trône de France à cette triste figure -d'Henri II, qui n'avait rien de son père ni de son pays, qui ne -représentait que la captivité de Madrid, qui, lors même qu'il aurait -des succès, des conquêtes, n'irait qu'à la ruine. Pourquoi? En -combattant l'Espagne, il ne serait rien qu'Espagnol. - -Le songe de Basine et de Childéric se renouvelle ici. Elle vit les -descendants de ce roi franc tomber du lion au loup, du loup aux -chiens, et cette dynastie finir honteusement par un combat de -tournebroches qui se mangeaient à belles dents. - -Un tel fils, de tels petits-fils ont relevé beaucoup François Ier par -le contraste. Les protestants surtout, qui avaient tant à l'accuser, -l'ont traité avec une indulgence qui les honore infiniment. Ils sont -même excessifs; ils lui laissent le titre de _grand_, qu'il ne mérite -en aucun sens. - -On assure qu'en mourant il devina les Guise. Ces héros intrigants, -protégés de Diane, qui mirent leur catholique épée au service d'une -jupe fort sale, allaient nuire cruellement à la France, par leurs -succès surtout, qui pervertirent l'opinion. - -Des mots sauvages ouvrirent le nouveau règne. Pendant l'agonie du roi, -Diane et Guise folâtraient et disaient: «Il s'en va, le galant!» et le -fils même, aux funérailles, voyant passer le cercueil de son frère qui -précédait celui de son père, fit cette bravade parricide: «Voyez-vous -ce bélître? il ouvre l'avant-garde de ma félicité.» - -Au moment de la mort du roi, cent cinquante familles fuirent à Genève, -et bientôt quatorze cents, au moins cinq mille individus[30]. Cette -élite française, avec une élite italienne, fonda la vraie Genève, cet -étonnant asile entre trois nations, qui, sans appui (craignant même -les Suisses), dura par sa force morale. Point de territoire, point -d'armée; rien pour l'espace, le temps, ni la matière; la cité de -l'esprit, bâtie de stoïcisme sur le roc de la prédestination. - -[Note 30: Quatorze cents familles françaises s'établirent à -Genève, en huit années seulement, sous le règne de Henri II: c'est le -chiffre donné par M. Gaberel (_Histoire de l'Église de Genève, t. I, -page 346_). Le _registre des réceptions de la bourgeoisie_, que j'ai -compulsé aux Archives de Genève, donne un chiffre inférieur; mais il -est visiblement incomplet et mutilé. Voir sur le temps antérieur la -_Chronique de Bonnivard_, le _Journal du syndic Balard_ et la belle -_Chronique de Froment_ (1855), éditée avec un soin infini, admirable, -par M. Revillod. Beaucoup de pièces inédites et de renseignements -curieux ont été publiés dans l'excellent _Bulletin de la Société de -l'histoire du protestantisme_, spécialement par M. Read, et dans la -_France protestante_ de M. Haag. - -J'ai réservé Genève pour le règne de Henri II, ainsi que plusieurs -détails essentiels sur l'histoire intérieure de l'administration de -François Ier, et de la politique de Charles-Quint, sur le changement -progressif qui fit du Flamand un Espagnol, etc.] - -Contre l'immense et ténébreux filet où l'Europe tombait par l'abandon -de la France, il ne fallait pas moins que ce séminaire héroïque. À -tout peuple en péril, Sparte pour armée envoyait un Spartiate. Il en -fut ainsi de Genève. À l'Angleterre, elle donna Pierre Martyr, Knox à -l'Écosse, Marnix aux Pays-Bas; trois hommes, et trois révolutions. - -Et maintenant commence le combat! Que par en bas Loyola creuse ses -souterrains! Que par en haut l'or espagnol, l'épée des Guises, -éblouissent ou corrompent[31]!... Dans cet étroit enclos, sombre -jardin de Dieu, fleurissent, pour le salut des libertés de l'âme, ces -sanglantes roses, sous la main de Calvin. S'il faut quelque part en -Europe du sang et des supplices, un homme pour brûler ou rouer, cet -homme est à Genève, prêt et dispos, qui part en remerciant Dieu et lui -chantant ses psaumes. - -[Note 31: Nous avons vu parfaitement, à l'époque des affaires -d'Isly et autres, les moyens simples et grossiers par lesquels on fait -des héros à force de réclames. Ces moyens sont fort employés au XVIe -siècle. Telle fut certainement une chanson, assez mesurée pour le roi -(donc faite avant sa mort), dans laquelle on le montre appelant la -France au secours par sa fenêtre de Madrid. Le premier qui accourt, -pour délivrer le roi, c'est Guise. _Bulletin de la Société d'histoire -de France_, t. I des _Documents_, p. 267.] - -FIN DU TOME DIXIÈME - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - AVERTISSEMENT 1 - - Des sources et de la critique.--Du sujet de ce volume 7 - - -NOTE - - De la méthode, ruine de l'histoire doctrinaire 9 - - -CHAPITRE PREMIER - - LE TURC, LE JUIF. 1508-1512 11 - Progrès irrésistibles des Turcs 13 - Le _grand canon_ d'Albert Dürer 17 - Persécutions des Maures d'Espagne 18 - Persécutions des Juifs 23 - Excellence de la famille juive 25 - Les dominicains et Grain-de-Poivre 26 - Reuchlin défend les Juifs 27 - Fraternité de l'Orient et de l'Occident 30 - Anquetil-Duperron et Burnouf 31 - - -CHAPITRE II - - LA PRESSE.--HUTTEN. 1512-1516 33 - L'Allemagne plus vivante que la France 33 - Epistolæ obscurorum virorum. 1514 38 - Victoire de la Presse 41 - Vie d'Hutten 42 - Il se retire chez l'archevêque de Mayence 46 - - -CHAPITRE III - - LA BANQUE.--L'ÉLECTION IMPÉRIALE ET LES INDULGENCES. 1516-1519 49 - Banques juive, italienne, allemande 50 - La banque et les peintures d'Augsbourg 52 - Tous les rois étaient jeunes et prodigues 53 - Danger de l'Europe 54 - Génie exterminateur de Sélim 60 - - -CHAPITRE IV - - SUITE. 1516-1519 63 - Culte meurtrier de l'or 63 - Extermination des Américains 64 - Brocantage des indulgences 65 - La Hongrie couvrait encore l'Allemagne 67 - Les électeurs 69 - Les Fugger font l'élection 70 - Adresse de Marguerite d'Autriche 71 - Ses calomnies contre la France 74 - Juin 1519, Charles-Quint élu empereur 78 - - -CHAPITRE V - - RÉACTION CONTRE LA BANQUE.--MELANCOLIA.--LUTHER.--LA MUSIQUE 81 - L'Allemagne a conscience de la situation 82 - La Melancolia d'Albert Dürer 85 - Chants de Luther 89 - Origines populaires de la musique 92 - Grandeur de Luther; la joie héroïque 96 - - -CHAPITRE VI - - SUITE.--LUTHER. 1517-1523 101 - Luther a épuré la famille 102 - Il a rendu la lecture populaire 105 - Ses précédents 107 - Sa prédication 111 - La diète de Worms et la Wartbourg 116 - Humanité et tolérance de Luther 117 - Son embarras au milieu des femmes réfugiées chez lui 119 - - -CHAPITRE VII - - LA COUR DE FRANCE.--CAMP DU DRAP D'OR. 1520 122 - La querelle de Charles-Quint et de François Ier 125 - Ils courtisent Henri VIII 128 - La cour au camp du drap d'or 133 - Juin 1520, l'entrevue 134 - Anne Boleyn 137 - François Ier irrite Henri VIII 140 - - -CHAPITRE VIII - - LA GUERRE.--LA RÉFORME.--MARGUERITE. 1521-1522 142 - 1521-1715.--Guerre de deux siècles 144 - Dès le début François Ier manque d'argent 148 - Fureur des Impériaux 149 - Le roi ne défend point le peuple 152 - Mouvement religieux de Meaux 155 - Marguerite y prend part 156 - Son portrait 158 - Ses lettres et sa passion 159 - Brutalité de son frère 166 - 1522.--Sa mère nous fait perdre l'Italie 170 - - -CHAPITRE IX - - LE CONNÉTABLE DE BOURBON. 1521-1524 172 - Il était Gonzague et Montpensier 173 - Sa puissance royale 176 - La reine-mère veut l'épouser 177 - Il traite avec l'empereur 181 - La noblesse et les parlements le favorisent 184 - - -CHAPITRE X - - DÉFECTION ET INVASION DU CONNÉTABLE. 1523-1524 188 - Son traité avec Charles-Quint et Henri VIII 190 - L'invasion de 1523 191 - Fuite de Bourbon 195 - Désaccord et retraite des Anglais et Impériaux 199 - Saint-Vallier sauvé par Diane de Poitiers 201 - Mort de Bayard 203 - Bourbon envahit la Provence. 1524 204 - - -CHAPITRE XI - - LA BATAILLE DE PAVIE. 1525 209 - Le roi assiége Pavie 211 - Il passe l'hiver dans une villa italienne 212 - Caractère de ces villas 213 - L'Italie du Corrège 214 - La bataille (8 février 1525) 217 - - -CHAPITRE XII - - LA CAPTIVITÉ. 1525 220 - Le roi envoie sa bague à Soliman 221 - Il s'humilie devant Charles-Quint 222 - Ses poésies 223 - Demandes de l'empereur 225 - Embarras du vainqueur.--Révolutions 227 - Dure captivité du roi en Espagne 230 - Sa maladie, voyage de sa soeur 231 - La France trahit-elle l'Italie? 233 - Conspiration de Pescaire 234 - - -CHAPITRE XIII - - LE TRAITÉ DE MADRID ET SA VIOLATION. 1525-1526 243 - Le roi abdique 244 - L'Europe se rapproche de la France 245 - L'Espagne s'intéresse au captif 246 - Comédie du traité de Madrid 249 - Le portrait du Titien 252 - Le retour, la nouvelle maîtresse 253 - Chambord 255 - - -CHAPITRE XIV - - LE SAC DE ROME. 1527 258 - Tortures de l'Italie 259 - L'armée de Bourbon et de Frondsberg 262 - Bourbon à Rome, sa mort, 6 mai 266 - L'Europe peu émue du sac de Rome 267 - Erreur de Machiavel et de Michel-Ange 269 - _La peste de Florence_, par Machiavel 270 - Le tombeau des Médicis 272 - - -CHAPITRE XV - - SOLIMAN SAUVE L'EUROPE. 1526, 1529, 1532 275 - Discipline et modération des Turcs 276 - Venise seule comprenait l'Orient 277 - Les vizirs civilisateurs 280 - Notre envoyé Rincon 281 - Le génie d'Ibrahim 283 - Sa victoire de Mohacz (1526) 286 - 1528, Échecs de François Ier en Italie 289 - Il traite à Cambrai (1529) et trahit ses alliés 291 - Soliman échoue devant Vienne 296 - Isolement de François Ier 299 - Troisième invasion de Soliman (1532) 300 - Roxelane.--Mort d'Ibrahim (1536) 303 - - -CHAPITRE XVI - - LA RÉFORME FRANÇAISE. 1521-1526 308 - Les Vaudois des Alpes 309 - Réforme en France, aux Pays-Bas, en Angleterre 315 - Charles-Quint a l'initiative des persécutions 318 - Les premiers martyrs français (1525) 319 - Le roi sauve Berquin 320 - Appel de Zwingli à François Ier 321 - - -CHAPITRE XVII - - RÉFORME EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 1526-1535 323 - Marguerite désespère de convertir son frère 324 - Passion d'Henri VIII et son divorce 327 - Mutilation d'une image à Paris (1528) 332 - Béda et les Capets, Ignace de Loyola 333 - Supplice de Berquin (1529) 337 - Lutte de la Sorbonne contre le roi 338 - Il crée le Collége de France (1529) 340 - - -CHAPITRE XVIII - - ON TOURNE LE ROI CONTRE LA RÉFORME. 1530-1535 343 - La Réforme crée partout des écoles 344 - Le roi pouvait choisir encore en 1532 346 - Affront qu'on lui fait à Milan (1533) 348 - Les fanatiques menacent Marguerite 349 - Placards protestants à Blois 351 - Supplices pendant tout l'hiver (1535) 352 - La Sorbonne obtient la suppression de l'imprimerie 354 - Immense extension du protestantisme 356 - - -CHAPITRE XIX - - FRANÇOIS Ier ET CHARLES-QUINT EN 1535.--FONTAINEBLEAU.--LE - GARGANTUA 358 - Maladie du roi et de Charles-Quint 358 - Le roi à Fontainebleau.--Les artistes 361 - Rabelais comme créateur de notre langue 367 - Il ne doit rien à ses prédécesseurs 368 - Sa vie 371 - Son principe d'éducation 372 - Le Gargantua est-il protestant? 376 - - -CHAPITRE XX - - ROME ET LES JÉSUITES.--INVASION DE PROVENCE.--FRANÇOIS Ier - CÈDE À LA RÉACTION. 1535-1538 378 - Les _Exercitia_ de Loyola ont paru vers 1523-1525 378 - Réforme et réaction catholique 380 - Loyola ordonne l'obéissance jusqu'au péché mortel - inclusivement 384 - Le pape pousse le roi à envahir l'Angleterre (1534) 387 - Le roi appelle Barberousse en Italie 388 - Charles-Quint, vainqueur à Tunis, outrage le roi 389 - Invasion de Provence 394 - Puissance du parti du Dauphin; Montmorency, Diane de - Poitiers 397 - Embarras de l'empereur; trêve de Nice. 1538 402 - - -CHAPITRE XXI - - DERNIÈRE GUERRE, RUINE ET MORT DE FRANÇOIS Ier. 1539-1547 406 - Maladie terrible de François Ier 406 - Voyage de l'empereur en France (1540) 409 - Montmorency dupe, disgracié: gouvernement des cardinaux 412 - Assassinat de Rincon, guerre (1541-3) 414 - Bataille de Cérisoles (1544) 420 - Charles-Quint impose le traité de Crépy 422 - Mort du jeune fils du roi et d'Enghien 423 - Massacre des Vaudois (1545) 426 - Fureur du roi méprisé de son fils; sa mort (1547) 427 - Sinistres prémices du nouveau règne 428 - L'Europe sera sauvée par Genève 429 - - -PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier dr), rue J.-J.-Rousseau, 61. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1516-1547 (Volume -10/19), by Jules Michelet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1516-1547 *** - -***** This file should be named 42141-8.txt or 42141-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/1/4/42141/ - -Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P. -Travers and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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