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-The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1516-1547 (Volume 10/19), by
-Jules Michelet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Histoire de France 1516-1547 (Volume 10/19)
-
-Author: Jules Michelet
-
-Release Date: February 20, 2013 [EBook #42141]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1516-1547 ***
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-
-Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P.
-Travers and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net
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- HISTOIRE
-
- DE
-
- FRANCE
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-
- PAR
-
- J. MICHELET
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- NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
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- TOME DIXIÈME
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- PARIS
-
- LIBRAIRIE INTERNATIONALE
- A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
- 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
-
- 1876
-
- Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
-
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-
-J'ai, pour l'histoire des trente-deux ans que contient ce volume, un
-rare et heureux avantage: c'est d'entrer le premier dans une masse
-immense de documents nouveaux, qui changent cette histoire de fond en
-comble et la renouvellent entièrement.
-
-J'y entre le premier et le seul, je puis le dire, puisque M. Mignet,
-l'habile explorateur des mêmes documents, ne se rencontre avec moi,
-dans cette période, que pour un fait: l'élection de Charles-Quint.
-
-C'est dans les douze ou quinze dernières années que les lettres,
-dépêches et actes de tout genre ont été publiés d'ensemble et dans une
-abondance, une variété qui nous permet de juger ces pièces
-elles-mêmes, en les contrôlant les unes par les autres.
-
-Jusque-là on n'avait guère d'autre guide que les chroniques du temps
-et les collections partielles de Ribier et Legrand. La plupart des
-chroniques ne donnent que l'histoire militaire; elles sont peu exactes
-sur le reste ou tout à fait muettes.
-
-Les points essentiels de l'histoire politique étaient encore
-controversés. Le connétable, par exemple, eut-il ou n'eut-il pas un
-traité écrit avec l'Empereur? Les avis étaient partagés. Quelle fut,
-pendant la captivité de Madrid, la flottante politique de la régence
-et de Duprat? On ne le savait pas davantage. Tout s'est trouvé dans
-les _Papiers Granvelle_ et dans les pièces réunies sous le titre de
-_Captivité de François Ier_ (1841, 1847).
-
-L'histoire des moeurs de la cour et du prince était-elle mieux connue?
-On en était réduit à glaner dans Brantôme. Les deux faits moraux les
-plus graves, et du plus intime intérieur, sont éclaircis maintenant
-par les lettres de la soeur du roi et de Diane de Poitiers (_Éd.
-Génin, 1841_, et _A. Champollion, 1847_).
-
-Les actes les plus cachés, niés et démentis devant l'Europe, sont
-maintenant en pleine lumière, spécialement les rapports secrets du roi
-avec le sultan. Cette circonstance dramatique est connue, qu'ils
-furent un coup de désespoir et datèrent du champ de Pavie. Grâce à
-l'importante publication de M. Charrière, nous pouvons compléter,
-dater et préciser les faits donnés par Hammer, d'après les rapports,
-souvent vagues ou défigurés, des écrivains orientaux (_Négoc. du
-Levant, 1848_).
-
-Le point capital, décisif, pour toute la fin du règne, c'est la crise
-de 1538, qui changea subitement la politique française, la fit
-définitivement catholique, rétrograde et, pour ainsi dire, espagnole.
-C'est le gouvernement nouveau de Montmorency et des cardinaux de
-Tournon, de Lorraine, on peut dire l'éclipse de François Ier, sa mort
-anticipée, et déjà l'avénement de la petite cour d'Henri II. Qui
-décida cette crise? Lequel, du roi ou de l'empereur, fit les premières
-démarches? Sandoval disait le roi, Du Bellay l'empereur; les modernes
-hésitaient. Il n'y a plus lieu de doute depuis les publications
-récentes (_Weiss, 1841_; _Lanz, 1844_; _Le Glay et Van der Bergh,
-1845_; _Alberj, 1839-1844_). Tout est clair maintenant, et par le
-rapport de l'ambassadeur Tiepolo au Sénat de Venise, et par la lettre
-intime où la soeur de Charles-Quint révèle ses terreurs, les embarras
-extrêmes et l'état effrayant de sa situation.
-
-À ces publications d'actes et de lettres, ajoutons les importantes
-chroniques que nous avons maintenant entre les mains. L'histoire
-intérieure de Paris, qu'on cherchait dans Félibien, Sauval, Du Boulay,
-etc., n'existait point pour cette époque. Elle s'est révélée à nous
-dans la précieuse chronique anonyme publiée (1854) par M. Lalanne. On
-en peut dire autant de l'histoire de Genève, qu'on a connue par les
-chroniques, imprimées récemment, de Bonnivard, du syndic Balard, et
-surtout de Frommont, que M. Revillod vient de donner (1855).
-
-En possession de ces riches matériaux, la critique peut maintenant
-examiner, juger, choisir.
-
-Parfois la lumière se fait d'elle-même. Au premier coup d'oeil, par
-exemple, on voit, pour les exécutions des protestants en 1535, que le
-narrateur sérieux est le bourgeois anonyme de Paris qui a tout su (et
-peut-être tout vu) jour par jour. Bèze et Crespin évidemment ont suivi
-de lointains échos. Le récit catholique éclaire l'histoire
-protestante.
-
-Nuls documents ne méritent une attention plus sérieuse que les
-rapports des envoyés vénitiens. Seuls ils offrent des chiffres et des
-renseignements statistiques. Ce sont généralement de pénétrants
-observateurs. Osons dire cependant qu'ils se trompent parfois,
-spécialement sur les faits éloignés de leur observation immédiate.
-Gaspard Contarini, par exemple, qui croit les Flandres affectionnées à
-Charles-Quint, ignore l'irritation où les mettait depuis longtemps
-l'immolation systématique de l'industrie flamande aux intérêts de
-l'Angleterre, dont les maisons de Bourgogne et d'Autriche courtisaient
-l'alliance même aux dépens des Pays-Bas.
-
-Contarini a bien vu Charles-Quint. Il décrit à merveille cette
-mâchoire absorbante, ces yeux avides (_occhi avari_). Il n'en juge pas
-moins que l'empereur est modéré, peu ambitieux. Cela, en 1525, au
-moment où le jeune prince se lâche et se dévoile dans ses vastes
-projets par sa lettre à Lannoy.
-
-Songeons aussi que ces rapports d'ambassadeurs au sénat de Venise
-sont souvent combinés pour plaire à ce sénat. Nicolas Tiepolo, par
-exemple, qui est si sérieux dans sa relation de 1538, l'est fort peu
-dans l'éloge qu'il fait de Charles-Quint en 1532. Longue énumération
-de ses vertus. Il est si généreux, si peu ambitieux, dit-il, qu'il
-vient de faire élire son frère roi des Romains. Pourquoi ces
-puérilités dans une bouche du reste grave? Parce que le parti impérial
-redevenait tout puissant dans le Sénat de Venise, après la conférence
-de Bologne, vers la fin imminente du vieux doge André Gritti, qui
-meurt un an après. Venise dès lors va suivre l'empereur, s'éloigner de
-la France et se brouiller avec les Turcs.
-
-Ceci donné à la méthode, à la critique, aux sources, il resterait
-peut-être à tracer une brève formule qui résumât les trente années,
-permît d'embrasser tout d'un coup d'oeil, comme une vaste contrée dans
-une petite carte géographique.
-
-C'est l'âge adulte de la Renaissance, sa grandeur et son ambition
-infinies, son précoce avortement, la nécessité où elle est de
-s'appuyer du principe, essentiellement différent de la Réformation.
-
-Que n'avait-elle embrassé dans ses voeux? Du premier bond, elle
-allait, par l'adoption des Turcs, des juifs, au but lointain du genre
-humain: la réconciliation de la terre.
-
-D'un même élan, elle embrassait amoureusement la nature, finissait le
-fatal divorce entre elle et l'homme, rejoignait ces amants.
-
-La merveille, c'est que d'une foule de découvertes isolées,
-spontanées, un ensemble systématique se faisait sans qu'on s'en mêlât,
-tout gravitant vers ces deux questions: _Comment se fait et se refait
-l'homme physique? Comment se fait l'homme moral?_ Le premier livre
-qu'on ait écrit sur l'éducation, celui qu'on peut appeler l'_Émile_ du
-XVIe siècle, apparaissait dans sa bizarre et fantastique grandeur.
-
-La puissance d'enfantement qu'eut la France à ce moment éclata par
-l'apparition subite des deux langues françaises, qui surgissent,
-adultes, mûres, tout armées, dans les deux écrivains capitaux du
-siècle: l'immense et fécond Rabelais, le fort, le lumineux Calvin.
-
-Cette France de Gargantua, principal organe de la Renaissance,
-est-elle au niveau de son rôle? Avec ce cerveau gigantesque, a-t-elle
-un corps? a-t-elle un coeur? a-t-elle cette vie générale, répandue
-partout, que l'Italie avait dans son bel âge? La France étonne par
-d'effrayants contrastes. C'est un géant et c'est un nain. C'est la vie
-débordante, c'est la mort et c'est un squelette. Comme peuple, elle
-n'est pas encore.
-
-Donc, sur quoi porte la Renaissance française? Faut-il le dire? sur un
-individu.
-
-Qu'était-il celui qui eut plusieurs fois en main le destin de
-l'humanité, celui que l'esprit nouveau pria d'être son défenseur
-contre la politique catholique et le roi de l'inquisition?
-
-C'est à ce volume à répondre. Mais déjà, dans ce résumé, nous devons
-faire un aveu humiliant: ce roi parleur, ce roi brillant, qui dit si
-bien, agit si mal, mobile en ses résolutions encore plus que dans ses
-amours, cet imprudent, cet étourdi, ce Janus, cette girouette,
-François Ier, fut un Français.
-
-Le peuple est encore une énigme. La noblesse et le parlement
-accueilleraient l'étranger (1524). La bourgeoisie prête au clergé
-l'appui brutal des confréries contre le libre esprit de recherche et
-la rénovation religieuse.
-
-La France, toute en un homme en qui rayonnent à plaisir les vices
-nationaux, la France captive avec lui, malade avec lui, on doit
-attendre que, comme lui, elle ira de chute en chute jusqu'à s'oublier
-et se renier.
-
-Quelle réponse à cela, et quel remède? Nul que la voix morale, l'appel
-aux vertus fortes, au sacrifice, au dévouement. Dans les ravages
-atroces des armées mercenaires, sans loi, sans foi, sans roi, sous le
-drapeau de Charles-Quint, le peuple de France abandonné écoute le
-cantique du bon et grand Luther qui enseigne le repos en Dieu.
-
-L'immense élan de la musique, devenue populaire, le libre examen de
-la Bible, la presse décuplée, centuplée, l'épuration du sacerdoce et
-de la famille, n'est-ce pas déjà la victoire? Quelque ombre mystique
-qui reste dans ce nouvel enseignement, la cause de la lumière
-n'est-elle pas gagnée pour toujours?
-
-Rien n'est gagné. Tout reste en question. Au mysticisme spontané,
-spirituel, lumineux du Nord, répond le mysticisme matériel, imaginatif
-du Midi, son dévot machiavélisme. De la colère idolâtrique, de
-l'obstination espagnole, du génie d'intrigue surtout et de roman, sort
-la dangereuse machine des _Exercitia_ d'Ignace, grossière, d'autant
-plus redoutable.
-
-Cela de très-bonne heure, quatre ou cinq ans après Luther, vers 1522,
-et bien avant l'école de résistance que Genève organisera.
-
-C'est tout le sens de ce volume. La Renaissance, trahie par le hasard
-des mobilités de la France, qui tourne au vent des volontés légères,
-des caprices d'un malade, périrait à coup sûr, et le monde tomberait
-au grand filet des pêcheurs d'hommes, sans cette contraction suprême
-de la Réforme sur le roc de Genève par l'âpre génie de Calvin.
-
- Paris, 21 juin 1855.
-
-
-
-
-NOTE
-
-DE LA MÉTHODE
-
-
-Un événement fort grave est arrivé récemment dans le monde
-scientifique: il faut bien qu'on se l'avoue.
-
-L'histoire de France est écroulée.
-
-Je veux dire l'histoire doctrinaire, l'histoire quasi officielle dont
-notre temps a vécu sur la foi de certaine école. Une main forte et
-hardie a enlevé au système la base où il reposait.
-
-C'était un axiome partout écrit, enseigné, professé dogmatiquement et
-docilement accepté, transmis du plus haut au bas, de la Sorbonne aux
-colléges, aux moindres écoles, que «quatorze cents ans de despotisme
-avaient fondé la liberté.»
-
-D'où suivait que celle-ci devait, non pas amnistier, mais honorer le
-despotisme. Père et mère honoreras.
-
-L'école historique née de 1815 nous enseignait que nos défaites furent
-toutes des degrés heureux de cette initiation. Toutes les victoires de
-la force se trouvaient légitimées. La philosophie faisait plus. Elle
-proclamait sa formule: «La victoire est sainte, le succès est saint.»
-
-Dans l'exagération croissante et le progrès du paradoxe, après
-l'apologie des victoires barbares, féodales, royales, vint l'éloge des
-victoires du catholicisme, de l'inquisition, de la Saint-Barthélemy
-(dans la bouche d'un républicain)!
-
-Ce fut le _Consummatum est_.--Quiconque refusait de subir la tyrannie
-du système recevait la qualification d'écrivain systématique. Si la
-conscience résistait, si la critique indocile trouvait dans l'examen
-des faits des raisons de ne pas se rendre, on souriait de pitié; on
-opposait à toute preuve d'érudition la preuve décisive, palpable,
-actuelle; on frappait de la baguette la pièce probante, l'oeuvre et le
-dernier fruit des siècles: le gouvernement constitutionnel.
-
-Deux hommes, à ma connaissance, ont résisté à cet entraînement.
-
-L'un, c'est mon vénérable maître Sismondi, qui, dans l'oeuvre plus
-faible sans doute de ses dernières années n'en a pas moins lutté
-contre ce système immoral par sa vigueur républicaine et la générosité
-de son caractère.
-
-L'autre, c'est moi. Je résistai par l'amour des réalités et le
-sentiment de ma vie, qui domine dans tout coeur d'artiste, et qui,
-sans effort, sans dispute, lui fait fuir et détester les mortes
-créations que les scolastiques quelconques échafaudent contre la
-nature et la création de Dieu.
-
-Par le coeur seul et le bon sens, par ma naturelle impuissance
-d'accepter un optimisme barbare sur cet océan de malheurs, je restai,
-moi, libre du système des historiens hommes d'État.
-
-Aujourd'hui que la réalité, inexorable et terrible, les a violemment
-réfutés, ils se maintiennent encore par une certaine attitude,
-affectant de ne pas voir l'anéantissement de leurs théories. Mais
-voici qu'une voix sévère, respectueusement ironique, s'élève dans leur
-propre revue (Quinet, 15 avril 1855, _Philosophie de l'histoire de
-France_). Elle les prie de faire savoir ce qu'est devenue la pierre
-sur laquelle ils avaient bâti. On ne méconnaît nullement leurs mérites
-de détails, leurs recherches et leurs découvertes; loin de là, on les
-console, en leur disant qu'après tout, si l'ensemble manque, il leur
-restera d'avoir éclairé tels points spéciaux. Seulement, avec douceur,
-sans bruit et sans violence, on écarte le petit plâtrage qui honorait
-encore un peu les dehors de la construction décrépite. On se permet de
-regarder dessous. Mais quoi! dessous, c'est le vide, l'abîme. Et la
-base est partie.
-
-Pour nous, qu'ils ont mis au ban depuis si longtemps, est-ce par
-rancune que nous constatons cette ruine? Point du tout. Nous nous
-sommes toujours fié au temps pour faire tomber ce qui doit tomber.
-Nous allâmes toujours devant nous, sans nous amuser aux disputes. Mais
-aujourd'hui, à une époque où l'âme, fortement avertie, cherche à se
-prendre à quelque chose (quelque chose qui sera sa perte ou son
-renouvellement), on ne peut laisser ainsi les masures encombrer le
-sol, faire ombre et garder la place, empêchant que rien n'y vienne.
-
-Arrière, faux docteurs et faux dieux!
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-LE TURC.--LES JUIFS
-
-1508-1512
-
-
-Le Turc, le Juif[1], la terreur et la haine, l'attente des armées
-ottomanes qui avancent dans l'Europe, le déluge des Juifs qui,
-d'Espagne et de Portugal, inonde l'Italie, l'Allemagne et le Nord,
-c'est la première préoccupation du XVIe siècle, celle qui d'abord
-absorbe les esprits et domine tout intérêt moral et politique. Non
-sans cause: sous deux aspects divers, c'est l'Orient, l'Asie, qui,
-d'un mouvement irrésistible, envahit l'Occident.
-
-[Note 1: Dans ce chapitre et les suivants, _la Presse_, _la
-Banque_, _la Réforme de Luther_, nous avons dû poser les questions
-dominantes du siècle avant de les voir se débattre en France. Cette
-méthode était la seule logique.
-
-La question dominante et souveraine se présente dès le premier
-chapitre: La révolution se fera-t-elle _par la Renaissance_ et la
-création d'un nouvel esprit, ou _par la réforme_ et le renouvellement
-de l'esprit chrétien?
-
-Le signe du nouvel esprit est la réconciliation du genre humain,
-l'adoption même des proscrits, des maudits, des Turcs, des Juifs, des
-tribus sauvages, etc., dans lesquels l'humanité européenne
-reconnaîtrait des frères. Cette reconnaissance, préparée pour l'Orient
-dans la trop courte époque des quinze premières années de Soliman, est
-ajournée par l'effroi de l'Europe, par l'horreur qu'inspirent
-Barberousse, les ravages des Barbaresques.
-
-De nos jours, l'oeuvre de rapprochement s'est avancée par le commerce
-et la colonisation, par la science et par la critique. L'humanité
-s'éveille avec bonheur dans l'idée consolante de son identité. Nous
-vivons, nous fraternisons, nous combattons avec les Turcs. Mais ce
-n'est pas seulement cet Orient occidental du monde musulman qui nous
-apparaît comme frère. L'immensité du monde chinois se révèle comme une
-autre Europe au bout de l'Asie. La religion bouddhique, avec ses deux
-cents millions de croyants, y répond au christianisme, et comme
-nombre, et comme morale, et comme hiérarchie, comme monachisme, etc.
-Ce surprenant Sosie de la religion occidentale que nous venons de
-découvrir est-il ou n'est-il pas vraiment frère du christianisme?
-Celui-ci le reconnaîtra-t-il ou le repoussera-t-il? Oui ou non, selon
-le caractère que le christianisme revendique pour lui-même comme
-essentiel et constitutif. Si le christianisme met son essence dans la
-promesse du monde à venir, dans l'espoir du salut, dans l'intérêt, il
-n'est pas le frère du bouddhisme, il peut le repousser. S'il veut se
-définir la religion de la charité, il reconnaîtra le bouddhisme comme
-son frère, comme un autre lui-même; il ne déclinera cette fraternité
-et cette ressemblance qu'en déclarant que la charité n'est point
-essentielle au christianisme.
-
-Le clergé se garde bien de toucher cette question. Il laisse une
-philosophie complaisante insister sur _les différences_ des deux
-religions, c'est-à-dire sauver et défendre le christianisme comme
-unique et miraculeux. Pour nous, _les ressemblances_ nous semblent
-bien autrement frappantes. C'est au coeur de juger. Qu'il dise si le
-charme moral de la légende évangélique ne se retrouve pas tout entier
-dans la légende bouddhique, avec sa placide sainteté, même ses
-tendances féminines à la quiétude monastique. Il faut être bien
-déterminé à ne rien voir pour nier une ressemblance de famille qui
-n'est pas seulement dans les grands traits généraux de la face et dans
-l'expression, mais dans les menus détails, dans les petits signes
-fortuits, jusque dans les plis et les rides. Non-seulement les deux
-frères se sont ressemblé en naissant, mais dans le progrès de la vie;
-ils ont changé et vieilli de la même manière.
-
-À ces dictées du coeur et du bon sens répondent entièrement les
-résultats de l'érudition. Que de fois je les recueillis (dans cette
-heureuse amitié de trente ans) de la bouche aimable et chère, autant
-que grave, d'Eugène Burnouf!... Oui, chère et regrettable à jamais! Je
-passe tous les jours, le coeur plein d'amers regrets, devant cette
-maison, où tous nous prîmes _le lotus de la bonne foi_, devant ce
-savant cabinet, si bien éclairé, soleillé, où, dans les jours d'hiver,
-nous réchauffions notre pâle science occidentale à son soleil indien.
-L'émanation régulière des langues, exactement la même en Asie, en
-Europe, la génération correspondante des religions et non moins
-symétrique, c'était son texte favori et mon ravissement.
-
-Voilà ce que j'ai emporté de cette maison: sa lumière (qui est ma
-chaleur), sa parole limpide, où je voyais si bien naître d'Orient,
-d'Occident, le miracle unique des deux Évangiles. Touchante identité!
-deux mondes séparés si longtemps dans leur mutuelle ignorance et se
-retrouvant tout à coup pour sentir qu'ils sont un, comme deux poumons
-dans la poitrine ou deux lobes d'un même coeur.
-
-Moi sacré de la Renaissance! Là, je l'ai bien senti! l'_unité de l'âme
-humaine_, la paix des religions, la réconciliation de l'homme avec
-l'homme et leur embrassement fraternel.
-
-Un mot encore sur ce premier chapitre. Comment personne ne s'est-il
-avisé d'une chose si facile et si belle, de réunir tant d'histoires
-ravissantes, qui sont dans Burnouf et ailleurs, en un même _Évangile
-bouddhique_? Comment n'a-t-on pas publié dans un format populaire la
-merveille du _Zend-Avesta_? Comment les juifs n'ont-ils pas traduit
-leur magnifique histoire d'Iozt? Comment ne traduisent-ils pas de
-français en allemand la _Kabbale_ de M. Frank, un chef-d'oeuvre de
-critique; et d'espagnol en français les _Juifs d'Espagne_ de M. José
-Amador de los Rios?
-
-Le point capital peut-être de l'histoire des Juifs, c'est l'effort
-qu'ils ont fait à certaines époques pour sortir de l'usure, et
-l'inepte fureur avec laquelle les chrétiens les y repoussaient. (Voir
-particulièrement les édits de 1774, 1775, 1777.)]
-
-Pensée dominante du peuple, discussion éternelle des doctes, énigme
-insoluble aux penseurs, scandale pour les croyants, épreuve pour la
-foi. Car, enfin, il est évident que les mécréants engloutissent le
-monde. Sont-ils de Dieu, sont-ils du diable, ces Turcs, ces Juifs? Et
-leur apparition, est-ce un fléau du ciel, ou une éruption de l'enfer?
-Tel y voit le démon, et soupçonne que cette engeance n'est rien «qu'un
-diable en fourrure d'homme.»
-
-L'invasion des Turcs est comme celle des grands ouragans; rien ne dure
-devant elle; les obstacles lui font plaisir et la rendent plus forte;
-états, principautés, royaumes, tout ce qu'il y a de plus enraciné,
-s'arrache, craque, vole comme une paille. Chose bizarre, l'humble
-invasion des Juifs n'est pas moins irrésistible. C'est comme cette
-armée des rats qui, dit-on, au Moyen âge, s'empara de l'Allemagne,
-l'envahit, la remplit, occupant tout, mangeant tout, jusqu'aux chats.
-Ici, arrêtée par la flamme, mais passant à côté. Armée silencieuse;
-sauf un immense et léger bruit de mâchoires et de dents rongeuses,
-rien n'eût accusé sa présence.
-
-Les invasions turques apparaissent comme un élément, une force de la
-nature. Elles reviennent à temps donnés. On peut les prévoir, les
-prédire, comme les éclipses ou tout autre phénomène naturel.
-Charles-Quint dit dans ses dépêches: «Le Turc est venu cette année; il
-ne reviendra de trois ans.»
-
-Les sultans mêmes n'y peuvent rien. Bajazet II, ami des Vénitiens,
-leur fit dire que rien ne pouvait empêcher les invasions du Frioul et
-le grand mouvement turc vers l'Italie. De même, le vizir de Soliman
-disait aux ambassadeurs que l'immense piraterie des barbaresques ne
-dépendait pas de la Porte.
-
-Les ravages des invasions par terre, qui semblent si furieux, n'en
-suivent pas moins une marche en quelque façon méthodique. C'est
-d'abord l'éblouissement d'une multitude innombrable, l'infini du
-pillage, des courses de tribus inconnues, dont plusieurs, comme les
-sauterelles, viennent de l'Asie même s'abattre sur le Danube;
-effroyable poussière vivante qui suit, précède, entoure les Turcs.
-Tuez-en autant que vous voudrez, ils ne s'en inquiètent pas; cela ne
-fait rien à la masse, au fort noyau compacte qui se meut en avant.
-L'effet cependant est sensible. Ces ondées d'insectes humains, ces
-ravages assidus, découragent la culture, la rendent impossible, font
-qu'on n'ose plus cultiver, habiter; un grand vide se fait de lui-même.
-La masse y entre d'autant mieux, prend les forts dégarnis, des villes
-mal approvisionnées, quasi désertes. Les églises deviennent mosquées.
-Leurs tours, changées en minarets, cinq fois par jour crient la
-victoire d'Allah, la défaite du Christ. Plus d'impôt qu'un léger
-tribut; mais vaste tribut d'hommes, c'est la condition de la
-servitude. Ce peuple artificiel, qui à peine est un peuple, se
-continue par les esclaves, par des enlèvements annuels. L'enfant beau
-et fort est né Turc, né pour le harem et l'armée.
-
-Le Turc est l'ogre des enfants des rayas. Il y a là des destinées
-étranges. Ces enfants, que le monstre absorbe, n'en vivent pas moins
-et gouvernent leurs maîtres. Tel devient pacha ou vizir, et l'effroi
-des chrétiens.
-
-Dieu sait les récits merveilleux qui se font de toutes ces choses dans
-les veillées du Nord: martyres, supplices, hommes sciés en deux,
-filles, enfants volés par les pirates! et l'on n'a plus su jamais ce
-qu'ils sont devenus! La peur croit tout. Les femmes pressent leurs
-nourrissons contre elles. Les hommes mêmes sont pensifs, et dans une
-grande attente; les vieillards ruminent dans leur barbe les jugements
-de Dieu.
-
-Qui ne voit, en effet, que le fléau marche toujours? Et, si on le
-retarde, il va ensuite plus vite, arrive à l'heure. C'est comme une
-funèbre horloge de Dieu qui sonne exactement les morts de peuples et
-de royaumes. Vainqueur des Grecs, le premier Bajazet est pris par les
-Tartares; qu'importe? Constantinople n'en tombe pas moins, Otrante est
-saccagée et l'Italie ouverte. Rhodes et Belgrade arrêtent Mahomet II;
-qu'importe? Elles vont tomber sous Soliman, et non-seulement elles,
-mais Bude, et voilà les Turcs à deux pas de Vienne. La Valachie est
-tributaire; moitié de la Hongrie devient province turque et reste
-telle. Combien de temps faut-il, si Dieu n'y apporte remède, pour que
-l'inondation passe par-dessus l'Allemagne? Vingt ans peut-être! Et
-pour qu'elle pénètre en France, pour qu'elle vienne venger à Poitiers
-la vieille défaite des Sarrasins? Il ne faut guère plus de trente ans,
-si le progrès est régulier. Préparez-vous, peuples chrétiens, serrez
-bien vos coffres et vos caves; le Turc vous arrive altéré. Mères,
-gardez bien l'enfant! Et vous, jeunes demoiselles, de bizarres romans
-vous menacent, de grandes hontes, et qui sait? de hautes fortunes! Une
-Russe gouverna Soliman, une Bretonne enfanta au sérail l'exterminateur
-des janissaires. Terribles jeux du diable! La fille en rêve, et la
-mère en frémit.
-
-Le fort et fidèle interprète de la pensée du peuple, le consciencieux
-ouvrier Albert Dürer, qui a mis les récits des rues dans ses cuivres
-savants, dans ses bois baroques et sublimes, a consacré par une
-célèbre gravure le canon de Mahomet II, le _grand canon_ aux
-monstrueux boulets de marbre qui lançait cinq quintaux par coup. On
-voit au fond d'épaisses et ondoyantes moissons, de riches granges à
-vastes toits allemands, des fermes et de belles cités avec leurs
-monuments, des colisées splendides; enfin toute grandeur, art,
-richesse, vie, bonheur et paix profonde. Au premier plan, le
-monstre... Ce n'est pas le canon, c'est l'agent de destruction, en
-tête de ses insouciants janissaires; c'est le Turc, sec, hâlé, passé
-au feu de cent batailles, qui, l'oeil posé sur sa machine, le menton
-jeté en avant, et dans un ferme arrêt, se dit: «Bien! et très-bien!...
-Dans une heure tout aura péri.»
-
-L'oeuvre de Dürer et de ces vieux maîtres, comme Altdorfer et le
-forgeron d'Anvers, est pleine de figures à turban, barbes orientales,
-turques ou juives; force imaginations sauvages de supplices
-ingénieux. Ce sont de mauvais rêves, moins le vague. L'une de ces plus
-saisissantes effigies est un Christ de Dürer, entre le Turc armé qui
-le tuera et le Juif enragé qui tient la verge pour le flageller tout
-le jour.
-
-Une chose étonne chez une génération si fortement préoccupée du Juif,
-du Musulman; personne de tant de gens d'esprit (ni Luther, ni Érasme)
-ne remarque que ces deux races, qui crucifient la chrétienté, sont
-crucifiées par elle pendant des siècles, que le Mahométan fut provoqué
-par nos longues croisades, le Juif plus de mille ans flagellé,
-supplicié. Et il l'est encore; roi ici, là il reste en croix.
-
-Que font Mahomet II, Soliman, en Valachie, Servie, Hongrie?
-Précisément ce que les rois d'Espagne font à Cordoue et à Grenade. Et
-les ravages n'ont pas été plus grands.
-
-Qu'on songe que les _gastadores_ désolèrent, balayèrent, nettoyèrent
-et déménagèrent si parfaitement le riche royaume de Cordoue, que les
-colons chrétiens appelés en ce désert n'y trouvèrent pas une paille,
-et commencèrent par une horrible disette; il fallut y apporter tout.
-
-Le monde mauresque, réfugié tout entier à Grenade, fit de ce dernier
-asile le paradis de la terre, sur lequel vint alors camper la
-dévorante armée de Ferdinand, avec une autre armée d'industrieux
-_gastadores_, savants ouvriers de la mort, qui l'avaient mise en art,
-détruisant, rasant, arrachant métairies, moulins, arbres à fruits,
-oliviers, vignes, orangers, si bien que le pays ne s'en est jamais
-relevé.
-
-En même temps, l'on chassa les Juifs, comme on a vu, et, comme on
-verra bientôt, les Maures, en 1526, par la plus horrible persécution
-dont il y ait mémoire. On les chassa, et on les retint, mettant des
-conditions impossibles au départ. Ces infortunés voulaient se jeter à
-la mer. Le fameux Barberousse eut la charité d'en passer en Afrique
-soixante-dix mille en sept voyages, dix mille chaque fois. Ce grand
-acte religieux commença la réputation de ce fameux roi des pirates.
-
-On peut croire que, des deux côtés, chez les Musulmans et les
-Chrétiens, la captivité était cruelle. Les galères, cet enfer commencé
-par les chevaliers de Rhodes, s'imitent en Espagne et en France,
-d'autre part chez les Turcs. C'est-à-dire que, des deux côtés, les
-prisonniers meurent sous les coups.
-
-Rage de haine et de fanatisme. La barrière déplorable qui sépare
-l'Europe et l'Asie avait paru vouloir s'abaisser quelque peu vers la
-fin des croisades, au temps de Saladin. Elle se relève plus terrible.
-Par quelle audace les libres penseurs, les amis de l'humanité,
-parviendront-ils à la percer? On ne peut le deviner. Les tentatives de
-la diplomatie pour créer l'alliance des Turcs et des Chrétiens, celles
-des humanistes pour relever les Juifs, en dépit d'un si furieux
-préjugé populaire, ce sont des choses si hardies qu'on n'eût osé les
-rêver même. Elles se firent à l'improviste, par hasard ou par
-nécessité. Parlons des Juifs d'abord.
-
- * * * * *
-
-La révolution religieuse fut ouverte par les gens qui en sentaient le
-moins la portée, par les érudits. Un matin se trouva posée cette
-question hardie, de savoir si l'Europe chrétienne pouvait amnistier,
-honorer ceux qu'on appelait les meurtriers du Christ. Si elle
-pardonnait même aux Juifs, à plus forte raison, elle adoptait les
-infidèles, elle embrassait le genre humain.
-
-Je m'explique. Personne n'eût osé formuler ainsi cette idée. Et
-pourtant elle était implicitement contenue dans l'opinion des érudits:
-«Que la philosophie rabbinique était supérieure, antérieure à toute
-sagesse humaine; que les chefs des écoles grecques étaient les
-disciples des Juifs.»
-
-Relever les Juifs à ce point, c'était les donner pour maîtres à
-l'Europe dans les choses de la pensée, comme ils l'étaient déjà
-certainement dans la médecine et les sciences de la nature.
-
-Le jeune prince italien Pic de la Mirandole, étonnant oracle de
-l'érudition, qui, vivant, fut une légende, comme mort le fut Albert le
-Grand, avait dit audacieusement de la philosophie juive: «J'y trouve à
-la fois saint Paul et Platon.»
-
-Ses thèses sur la Kabale furent imprimées en 1488, avant l'horrible
-catastrophe d'Espagne, qui brisa les écoles juives et dispersa dans
-l'Europe, dans l'Afrique, jusque dans l'Asie, la tribu la plus
-civilisée et la plus nombreuse de ce peuple infortuné.
-
-C'est au milieu de ce naufrage, en 1494, quand ses lugubres débris
-apparurent dans les villes du Nord parmi les huées d'un peuple
-impitoyable; c'est alors qu'un savant légiste, Reuchlin, publia son
-livre: _De verbo mirifico_, dont le sens était: «Seuls, les Juifs ont
-connu le nom de Dieu.»
-
-Ces misérables, assis sur la pierre des places publiques, hâves,
-malades, qui faisaient horreur, qui n'avaient plus figure d'hommes,
-les voilà, par ce paradoxe, placés au faîte de la sagesse, reconnus
-pour les antiques et profonds docteurs du monde, les premiers
-confidents de Dieu.
-
-Dans leurs livres et dans leur langue, Reuchlin montrait les hautes
-origines et des nombres de Pythagore et des principaux dogmes
-chrétiens.
-
-Le progrès des humanistes avait sans doute amené là. Ils avaient, au
-XVe siècle, dans l'Académie florentine, adoré la sagesse grecque et
-naïvement préféré Platon à Jésus. On pouvait prévoir qu'au XVIe la
-curiosité humaine transporterait son fanatisme à une doctrine plus
-abstruse, à une langue peu connue encore, et que, de la Grèce,
-désormais sans mystère, elle remonterait au lointain Orient.
-
-Qu'on estimât plus ou moins les livres hébraïques et la philosophie
-des Juifs, on ne devait pas oublier le titre immense qu'ils ont acquis
-pendant le Moyen âge à la reconnaissance universelle. Ils ont été
-très-longtemps le seul anneau qui rattacha l'Orient à l'Occident, qui,
-dans ce divorce impie de l'humanité, trompant les deux fanatismes,
-chrétien, musulman, conserva d'un monde à l'autre une communication
-permanente et de commerce et de lumière. Leurs nombreuses synagogues,
-leurs écoles, leurs académies, répandues partout, furent la chaîne en
-laquelle le genre humain, divisé contre lui-même, vibra encore d'une
-même vie intellectuelle. Ce n'est pas tout: il fut une heure où toute
-la barbarie, où les Francs, les iconoclastes grecs, les Arabes
-d'Espagne eux-mêmes, s'accordèrent sans se concerter pour faire la
-guerre à la pensée. Où se cacha-t-elle alors? Dans l'humble asile que
-lui donnèrent les Juifs. Seuls, ils s'obstinèrent à penser, et
-restèrent, dans cette heure maudite, la conscience mystérieuse de la
-terre obscurcie.
-
-Les Arabes prirent d'eux le flambeau, et des Arabes les Chrétiens.
-Primés par les uns et les autres, les Juifs subirent, au XIVe et au
-XVe siècles, une cruelle décadence. Néanmoins ils restaient en Espagne
-(autant et plus que les Maures) le peuple civilisé. Leur dispersion
-dans l'Europe fut, pour ainsi dire, l'invasion d'une civilisation
-nouvelle. Tout subit l'influence occulte et d'autant plus puissante
-des Juifs espagnols et portugais.
-
-L'année même de la catastrophe, en 1492, Reuchlin se trouvant à Vienne
-près de l'empereur Maximilien, dont il était fort aimé, un Juif,
-médecin de l'empereur, lui fit un cadeau splendide, celui d'un
-précieux manuscrit de la Bible, s'adressant ainsi à son coeur, lui
-disant: «Lisez et jugez.»
-
-À l'avènement des papes, la pauvre petite Jérusalem, cachée dans le
-_Ghetto_ de Rome, apparaissait, son livre en main, et, sans mot dire,
-se présentant sur la route du cortége, elle se tenait là avec la
-Bible. Muette réclamation, noble reproche de la vieille mère, la loi
-juive, à sa fille, la loi chrétienne, qui l'a traitée si durement.
-
-Ici, dans ce don du Juif à Reuchlin, nous revoyons la Bible encore se
-présentant au grand légiste, à la science, à la Renaissance, demandant
-et implorant d'elle l'équitable interprétation.
-
-Et dans quel moment solennel? Lorsque les terribles persécutions du
-siècle aboutissaient à leur terme, la proscription générale des Juifs.
-Nul doute que l'habile médecin, habitué à juger sur leurs pronostics
-ces étranges épidémies, n'ait deviné la recrudescence de la fureur
-populaire, la ruine imminente des siens, et ne leur ait cherché un
-bienveillant défenseur.
-
-Il n'y a rien de comparable à cet événement des Albigeois aux
-dragonnades. Les Saint-Barthélemy de Charles IX et du duc d'Albe, qui
-furent plus sanglantes peut-être, n'ont pourtant pas ce caractère de
-la destruction générale d'un peuple.
-
-Nos protestants, fuyant la France, furent reçus avec compassion en
-Angleterre, en Hollande, en Prusse, et partout. Mais les Juifs, fuyant
-l'Espagne en 1492, trouvèrent des malheurs aussi grands que ceux
-qu'ils fuyaient. Sur les côtes barbaresques, on les vendait, on les
-éventrait pour chercher l'or dans leurs entrailles. Plusieurs
-échappèrent dans l'Atlas, où ils furent dévorés des lions. D'autres,
-ballottés ainsi d'Europe en Afrique, d'Afrique en Europe, trouvèrent
-dans le Portugal pis que les lions du désert. Telle était contre eux
-la rage du peuple et des moines, que les mesures cruelles des rois ne
-suffisaient pas à la satisfaire. Non-seulement on les fit tout d'abord
-opter entre la conversion et la mort, mais, en sacrifiant leur foi,
-ils ne sauvaient pas leurs familles; on leur arrachait leurs enfants.
-Le roi prit les petits qui avaient moins de quatorze ans pour les
-envoyer aux îles. Ils mouraient avant d'arriver. Il y eut des scènes
-effroyables. Une mère de sept enfants, qui se roulait aux pieds du
-roi, faillit être mise en pièces par le peuple. Le roi n'osa rien
-accorder, et ne la sauva pas sans peine des ongles de ces cannibales.
-
-Les misérables convertis étaient traînés aux églises, n'achetant leur
-vie jour par jour que par l'abjection et l'hypocrisie. Au moindre
-soupçon, massacre. Il y en eut un terrible, en 1506, à Lisbonne.
-
-En Allemagne Maximilien, Louis XII en France, se popularisèrent à bon
-marché, en accordant aux marchands indigènes, qui craignaient la
-concurrence, l'expulsion des Juifs émigrés qui affluaient dans le
-Nord. Venise et Florence, quelques villes d'Allemagne, montrèrent plus
-d'humanité. Cependant là même et partout leur condition était
-cruellement incertaine, variable. À chaque instant, des histoires
-d'hosties outragées, d'enfants crucifiés et autres fables semblables;
-parfois la simple rhétorique d'un moine prêchant la Passion pouvait
-ameuter la foule, et, de l'église, la lancer au pillage des maisons
-des Juifs. Arrachés, traînés, torturés, il leur fallait assouvir ces
-accès de rage infernale.
-
-Elle semblait inextinguible. Même au XVIIe siècle, une Française,
-madame d'Aulnoy, vit en Espagne, dans un auto-da-fé, les moines qui
-menaient des Juifs au supplice anticiper sur la charrette l'office des
-bourreaux. Ils les brûlaient par derrière pour en tirer quelques
-paroles d'abjuration, ou du moins des cris. Arrivés sur la place, les
-assistants perdirent la tête; le peuple, ne se connaissant plus,
-commença à les lapider; des seigneurs tirèrent leurs épées et
-lardèrent les patients pendant qu'ils montaient au bûcher.
-
-On leur reprochait souvent, non-seulement d'avoir tué le Christ, mais
-de tuer les Chrétiens par l'usure. Ceux-ci les accusaient là d'un
-crime qui était le leur. Les Juifs ne faisaient point l'usure quand on
-leur permit de faire autre chose. Ils vivaient de commerce,
-d'industrie, de petits métiers. En leur défendant ces métiers, en
-confisquant leurs marchandises, en les dépouillant de tout bien
-saisissable, on ne leur avait laissé que le commerce insaisissable, ou
-du moins facile à cacher, l'or et la lettre de change. On les haïssait
-comme usuriers; mais qui les avait faits tels?
-
-Ces mystérieuses maisons, si on eût pu les bien voir, eussent
-réhabilité dans le coeur du peuple ceux qu'il haïssait à l'aveugle. La
-famille y était sérieuse et laborieuse, unie, serrée, et pourtant
-très-charitable pour les frères pauvres. Implacable pour les chrétiens
-et se vengeant d'eux par la ruse, le Juif était généralement admirable
-pour les siens, bienfaisant dans sa tribu, édifiant dans sa maison.
-Rien n'égalait l'excellence de la femme juive, la pureté de la fille
-juive, transparente et lumineuse dans sa céleste beauté. La garde de
-cette perle d'Orient était le plus grand souci de la famille. Morne
-famille, sombre, tremblante, toujours dans l'attente des plus grands
-malheurs.
-
-Toutes les fois qu'au Moyen âge l'excès des maux jeta les populations
-dans le désespoir, toutes les fois que l'esprit humain s'avisa de
-demander comment ce paradis idéal d'un monde asservi à l'Église
-n'avait réalisé ici-bas que l'enfer, l'Église, voyant l'objection,
-s'était hâtée de l'étouffer, disant: «C'est le courroux de Dieu!...
-c'est la faute de Mahomet!... c'est le crime des Juifs? Les meurtriers
-de Notre-Seigneur sont impunis encore!» On se jetait sur les Juifs; on
-égorgeait, on rôtissait; les âmes furieuses et malades se soûlaient de
-tortures, de douleurs, de supplices. Puis venait l'hébétement qui suit
-ces orgies de la mort. Tout rentrait dans l'ordre sombre, dans la
-misère et le servage.
-
-En 1348, par exemple, quand la grande peste sévit en Europe, quand les
-foules fanatiques des Flagellants couraient toutes les routes en se
-déchirant de coups pour apaiser la colère de Dieu, ils criaient: «Le
-mal vient des prêtres!» Et l'on commençait à les massacrer. Le peuple,
-du fond de la Hollande jusqu'aux Alpes, s'ébranlait; on craignait un
-carnage universel du clergé, lorsque le coup fut habilement détourné
-sur les Juifs. Il fallait du sang; on donna le leur.
-
-Au XVIe siècle, on pouvait prévoir sans peine un mouvement analogue à
-celui du XIVe. Les prêtres avaient tout à craindre. Les paysans se
-révoltaient partout, spécialement contre les seigneurs ecclésiastiques.
-Les seigneurs laïques enviaient, accusaient l'énormité de la fortune de
-l'Église. Menacés par les paysans, ils ne demandaient pas mieux que de
-détourner leur fureur sur le clergé. Et celui-ci, à son tour, devait
-recourir à l'expédient qui lui réussissait le mieux, de la détourner sur
-les Juifs.
-
-Il y avait à Cologne, dans la main et sous l'influence du grand ordre
-inquisitorial des dominicains, un Juif converti, nommé Grain-de-Poivre
-(Pfefferkorn). Ce dangereux intrigant, voulant se faire jour à tout
-prix, avait essayé de se faire accepter pour Messie aux Juifs, qui
-s'étaient moqués de lui. De rage, il s'était donné, âme et corps, aux
-dominicains, se mettant au service des terribles projets de l'ordre.
-Inquisiteurs en Espagne, ils voulaient l'être en Allemagne. Il n'y
-avait pas là de Maures à brûler, mais il y avait les sorciers, les
-Juifs. Toute machine était bonne pour arriver à ce but. La presse,
-nouvelle encore, déjà arme terrible dans la main de la tyrannie,
-multipliait les légendes nouvelles, les livres de prières, les
-pamphlets sanglants des dominicains. Mysticisme et fanatisme, Vierge
-et Diable, roses et sang humain, tout roulait mêlé au torrent.
-L'inventeur, Sprenger, publiait en même temps l'horrible _Marteau des
-Sorcières_.
-
-Pour commencer un feu, il faut trouver une étincelle. Pour cela
-s'offrit Grain-de-Poivre. Il surprit l'empereur à son camp de Padoue,
-et tira du prince étourdi un ordre général pour ramasser et brûler les
-livres des Juifs. Ces bûchers une fois allumés sur les places, les
-têtes devaient s'exalter, et bientôt les hommes, pêle-mêle avec les
-livres, auraient été jetés au feu.
-
-Les Juifs avaient en cour des amis, un entre autres, ce Juif médecin
-de l'empereur dont on a parlé plus haut; ils obtinrent un sursis et un
-examen de leurs livres. Parmi ces examinateurs était précisément
-Hochstraten, l'intime ami de Grain-de-Poivre, le chef des dominicains
-de Cologne, furieux fanatique, qui très-certainement avait tramé
-l'affaire. Heureusement il y avait aussi le légiste Reuchlin qui,
-depuis longues années, s'occupait d'études hébraïques, avait publié
-une grammaire, un lexique de cette langue, son livre sur le nom de
-Dieu. Reuchlin était cruellement haï des moines pour avoir écrit une
-satire de leurs sottes prédications, de plus une farce imitée de notre
-_Avocat Patelin_, dont le héros était un moine. Il l'avait fait jouer
-par les étudiants, qui la représentaient par toute l'Allemagne.
-Lorsqu'on lança cette pierre aux livres hébraïques, il ne se méprit
-nullement, il sentit qu'elle l'atteignait. Nommé examinateur, on
-comptait qu'il n'oserait donner son avis, qu'il signerait en tremblant
-celui du dominicain. Grain-de-Poivre eut l'effronterie de venir le
-trouver lui-même, et de le sommer de le suivre dans cette _razzia_ de
-livres qu'il allait faire par toute l'Allemagne.
-
-Reuchlin, ainsi poussé, et forcé en réalité de combattre pour
-lui-même, montra une extrême prudence. Il dit que, parmi les livres
-des Juifs, il y en avait de très-coupables, injurieux pour le Sauveur
-et pour sa très-sainte Mère; il en cita deux nommément. Ceux-là il
-fallait les détruire, aux termes de la loi Cornelia, _De famosis
-libellis_. En invoquant la loi romaine, il remettait la chose aux
-tribunaux laïques. La part faite ainsi au feu, il essayait de défendre
-les autres, dont les uns étaient, disait-il, des commentaires de
-l'Écriture, des livres de grammaire et autres sciences, des allégories
-et des apologues, un corps de droit appelé Thalmud, enfin des livres
-de philosophie et de théologie spécialement appelés Kabale. Il y
-avait, disait-il, beaucoup de choses ridicules, mais d'autant plus
-devait-on les conserver pour y trouver les moyens de réfuter les
-Juifs et de vaincre leur obstination.
-
-Reuchlin s'était bien gardé d'avouer l'admiration profonde qu'il avait
-pour la Kabale. À quelle source la puisa-t-il? et comment ce grand
-humaniste, déjà suspect d'hérésie pour ses études grecques, avait-il
-eu le courage de plonger plus loin que la Grèce dans cette mécréante
-antiquité?
-
-Né sur le Rhin, Reuchlin avait été d'abord, pour sa belle voix, enfant
-de choeur de la chapelle du margrave de Bade, puis camarade de son
-fils aux écoles de France, élève de Paris, d'Orléans, de Poitiers,
-puis copiste de manuscrits grecs, et correcteur dans la libre
-imprimerie des Amerbach, à Bâle. Là vint se réfugier le grand
-théologien des Pays-Bas, l'un des précurseurs de Luther, Wessel, qui
-prit plaisir à lui enseigner l'hébreu. De Bâle, Reuchlin alla en
-Italie, vit l'Académie florentine, ce vieux Gemistus Plétho, qui
-promettait un nouveau Dieu, et ce jeune et étonnant Pic de la
-Mirandole, qui sut toutes choses, et, entre toutes, préféra la Kabale
-juive.
-
-L'empereur Maximilien, charmé du génie de Reuchlin et de son zèle
-érudit pour les droits de l'Empire, lui avait donné la noblesse et le
-titre de comte palatin.
-
-Reuchlin eut l'occasion nouvelle d'aller en Italie pour une affaire
-politique et de parler à Alexandre VI. C'était justement en août 1498,
-trois mois après la mort de Savonarole. La cendre du prophète était
-tiède encore; tout était plein de lui en Italie, plein de sa parole
-biblique, comme si Isaïe, Jérémie, avaient péri la veille. Qu'on juge
-du souffle qu'en rapporta Reuchlin dans ses études hébraïques. C'est
-alors qu'il publia ses livres contre les moines et ses travaux en
-faveur de l'érudition juive.
-
-La superstition des nombres ne pouvait faire tort à la Kabale dans un
-esprit qui la retrouvait chez Pythagore et chez Platon. L'importance
-mystérieuse attribuée aux signes du langage, aux lettres de
-l'alphabet, nous l'avons revue de nos jours chez de Maistre et de
-Bonald. Parmi ces folies, l'antique Kabale a des traits surprenants de
-raison, de bon sens, entre autres l'adoption du vrai système du monde,
-si longtemps avant Copernic.
-
-Le _Zohar_, livre principal de la Kabale, a trouvé en 1815 la preuve
-incontestable de sa très-haute antiquité. Le code des Nazaréens,
-découvert et publié alors, dont la doctrine est celle du _Zohar_, est,
-de l'aveu des Pères de l'Église, du temps de Jésus-Christ. Donc cette
-doctrine n'est pas copiée des néoplatoniciens. Le serait-elle de
-Platon? mais elle lui est positivement contraire, elle est
-antiplatonicienne. Sa parenté la plus proche, comme l'a si bien
-démontré M. Franck, est avec les anciennes traditions de la Perse, où
-les Juifs puisèrent si largement dans la Captivité.
-
-Sublime métaphysique, si antique et si moderne! qui, par un côté, est
-l'écho de la parole d'Ormuzd, de l'autre, l'étonnant précurseur de la
-doctrine d'Hegel!
-
-Il y a, dans cette grandeur, des choses d'une tendresse profonde, qui
-ne pouvaient être inspirées que par cet étonnant destin d'une nation
-unique en douleur. «L'Éternel, ayant fait les âmes, les regarda une à
-une... Chacune, son temps venu, comparaît. Et il lui dit: Va!... Mais
-l'âme répond alors: Ô maître! je suis heureuse ici. Pourquoi m'en
-irais-je serve, et sujette à toute souillure?--Alors, le Saint (béni
-soit-il!) reprend: Tu naquis pour cela...--Elle s'en va donc, la
-pauvre, et descend bien à regret... Mais elle remontera un jour. La
-mort est un baiser de Dieu.»
-
-La résurrection de la philosophie juive, de la langue hébraïque, par
-l'Italien Pic de la Mirandole, l'Allemand Reuchlin, le Français
-Postel, c'est la première aurore du jour que nous avons le bonheur de
-voir, du jour qui a réhabilité l'Asie et préparé la réconciliation du
-genre humain. Félicitons-nous d'avoir vécu en ce temps où deux
-Français avancèrent cette oeuvre de religion. Pour ma part, en
-remerciant Reuchlin et les vénérables initiateurs qui ouvrirent la
-porte du temple, je ne puis comprimer ma reconnaissance pour ceux qui
-nous ont mis au sanctuaire. Un héros nous ouvrit la Perse; un grand
-génie critique nous révéla le christianisme indien. Le héros, c'est
-Anquetil-Duperron; le génie, c'est Burnouf.
-
-Le premier, à travers les mers, les climats meurtriers, affrontant,
-pauvre pèlerin, les effrayantes forêts qu'habitent le tigre et
-l'éléphant sauvage, ravit au fond de l'Orient le trésor éternel qui a
-changé la science et la religion. Quel trésor? la preuve de la
-moralité de l'Asie, la preuve que l'Orient est saint tout aussi bien
-que l'Occident, et l'humanité identique.
-
-L'autre (je le vois encore, dans sa douce figure de brame occidental,
-dans sa limpide parole où coulait la lumière), l'autre a dévoilé le
-bouddhisme, ce lointain Évangile, un second Christ au bout du monde.
-
-Nos hommes de la Renaissance ne voyaient pas encore l'ensemble. Il
-leur advint, comme au voyageur qui gravit dans un temps sombre
-l'amphithéâtre colossal des Alpes ou des Pyrénées. Dans sa mobile
-admiration, chaque sommet découvert lui semble le principal, celui qui
-domine tout. Au XVe siècle, ils virent la Grèce planant sur
-l'humanité, jurèrent que toutes les eaux vives descendaient des
-sources d'Homère. Au XVIe, même cri de joie, même exclamation
-enfantine. Reuchlin voit toute philosophie procéder de la Kabale;
-Luther toute théologie émaner des livres bibliques; Postel voit toutes
-les langues sortir de la langue hébraïque; l'idiome humain, c'est
-l'hébreu.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LA PRESSE--LE CHEVALIER HUTTEN[2]
-
-[Note 2: La source principale où j'ai puisé constamment est la
-belle édition de M. Münch (Berlin, 1821), en cinq volumes, riches de
-renseignements, d'éclaircissements historiques et biographiques, qui
-éclairent singulièrement cette époque. M. Zeller a donné une courte,
-mais excellente biographie d'Hutten (Rennes, 1849). On croit trop
-généralement qu'Hutten ne fut que le pamphlétaire des disputes
-éphémères du temps. On voit en le relisant qu'il vit toujours, qu'il
-est plein d'à-propos comme athlète permanent de la Révolution. Tel
-cri, sorti d'un coeur si chaleureux, vibrera à jamais: celui-ci, par
-exemple, dans sa lettre à l'électeur de Saxe: «Qui veut mourir avec
-Hutten pour la liberté de l'Allemagne?» La parfaite douceur de ce
-grand homme paraît à plus d'un trait. Il voit pour résultat de la
-Révolution «l'union de tous les peuples, la paix, la fraternité
-universelles; plus de haine, même pour les Turcs.» _Hutteni Opera,
-III, 603._]
-
-1512-1516
-
-
-L'Allemagne, précédée de bien loin par la France du Moyen âge, la
-devance à son tour aux XVe et XVIe siècles. Par l'initiative de
-l'imprimerie, par les révolutions des villes impériales, par celles
-des paysans et leur premier appel au droit, elle témoigne d'une vie
-forte, pénible, il est vrai, et désordonnée. Mais, telle quelle, c'est
-encore la vie. Et qui ne la préférerait au repos muet de la mort?
-
-Dans la France de François Ier, un point apparaît lumineux, et tout le
-reste est obscur. Telle révolte isolée de province contre une
-aggravation de taxe vous avertit à peine qu'il y a un peuple encore.
-En Allemagne, ce peuple est partout, et se manifeste partout, dans
-vingt centres différents, et dans les classes diverses. La grande
-querelle des savants, l'animation des nobles contre les princes et les
-prêtres, la fermentation intérieure des villes, même les sauvages
-émeutes des habitants des campagnes, sont, sous des formes diverses,
-l'unanime réclamation de la dignité humaine. Les analogies de la
-France avec ces grands mouvements ne se trouvent que dans l'action
-solitaire, individuelle de quelques hommes éminents. La grande
-polémique allemande de Reuchlin, où s'associe tout un peuple de
-légistes et d'humanistes, que lui comparer en France? L'influence de
-Budé peut-être, le libéral et généreux prévôt des marchands de Paris,
-savant et père des savants? l'enseignement hébraïque du futur Collége
-de France que déjà commence Vatable? L'obscur et timide Lefebvre
-d'Étaples, hasardant à voix basse, pour quelques amis, l'enseignement
-qui tout à l'heure va remuer toute l'Allemagne par une voix plus
-puissante.
-
-Cette Babel du Saint-Empire, construction pédantesque de tant de lois
-contradictoires, avait eu cela du moins de laisser subsister la vie
-et le sentiment du droit, au moins comme privilége. Les
-non-privilégiés eux-mêmes, les misérables paysans, morts et muets en
-Italie, en France, ils parlent en Allemagne, ils agissent trente ans
-durant. De 1495 à 1525, s'élève de moment en moment la voix des
-campagnes allemandes. De la Baltique à l'Adriatique, en suivant le
-Rhin, et l'Alsace et la Souabe, éclate le cri du paysan. Que veut-il?
-Rien qu'être homme. Il pousse son ambition jusqu'à vouloir respirer,
-user un peu de la nature, de l'air, de l'eau, de la forêt. Il ne
-refuse pas de servir; il voudrait seulement servir aux termes des
-anciens contrats, ne pas voir sa servitude varier, s'aggraver chaque
-jour.
-
-Cette modération patiente et résignée est partout dans la révolution
-allemande. Elle apparaît la même dans l'affaire de Reuchlin contre les
-dominicains. L'Allemagne ne contestait rien à son Église locale, elle
-acceptait la justice et l'inquisition de ses évêques. Elle repoussait
-celle des moines, cette nouvelle inquisition que voulait lui imposer
-Rome, cette invasion dominicaine conquérante de l'Espagne, qui voulait
-lui assimiler l'Allemagne, si profondément opposée. À vrai dire,
-c'était Rome ici qui était révolutionnaire, qui innovait, et que les
-Allemands, à bon droit, accusaient de nouveauté.
-
-La chose était trop évidente. Rome, dans ses besoins financiers,
-étendait chaque jour davantage le terrorisme lucratif de
-l'inquisition. On a vu la tentative de 1462 contre les Vaudois
-d'Arras, qui, si elle eût réussi, eût forcé la porte des Pays-Bas et
-de la France. On a vu, en 1488, la tentative d'Innocent VIII sur le
-Rhin et le Danube, la mission du dominicain auteur du _Marteau des
-sorcières_. Les papes variaient en bien des choses, mais non dans leur
-faveur croissante pour l'ordre de saint Dominique. Ils poussaient
-devant eux ce glaive sacré, clef magique qui ouvrait les coffres. Le
-grand financier Alexandre VI fortifia les dominicains. Le bon, le
-doux, le philosophe Léon X les fortifia, et remit à leurs mains
-hardies l'exploitation de l'Allemagne. Dépositaires de la doctrine,
-ces frères puissants de saint Thomas, docteurs, prédicateurs et juges,
-portaient dans le brocantage du négoce ecclésiastique l'audace et la
-violence d'une irrésistible force. De bons moines qui quêtaient dans
-la robe de drap blanc de l'inquisition espagnole ne pouvaient pas
-quêter en vain.
-
-Il n'y avait qu'un homme bien fort et fortement appuyé sur le grand
-corps des légistes, tout-puissant en Allemagne, un légiste de
-l'empereur, cher à la maison d'Autriche, devenu comte palatin et juge
-de la redoutée Ligue de Souabe, il n'y avait, dis-je, qu'un tel homme
-pour oser souffler un mot contre les dominicains. Encore, quand
-Reuchlin dit ce mot, ses amis frémirent et le crurent perdu. Oser
-répondre à Grain-de-Poivre, saisir à travers les ténèbres la main
-puissante des moines qui le mettaient en avant, c'était empoigner
-l'épée par la pointe, s'enferrer sur le fer sacré. Érasme éperdu lui
-cria qu'il allait beaucoup trop loin.
-
-Les dominicains, avec la hauteur et l'assurance de gens qui ont de
-leur côté le bûcher et le bourreau, se mirent à plaisanter Reuchlin.
-Leurs hommes, les professeurs de la Faculté de Cologne, leur Ortuinus
-Gratius, décochèrent une satire contre le champion des Juifs. Pesante
-flèche de bois et de plomb, qui, lancée à grand effort, s'abattit
-honteusement sans avoir pu prendre son vol, parmi les rires et les
-sifflets. Alors les moines furieux se rappelèrent qu'après tout ils
-n'avaient pas besoin de raison. Ils ne plaidèrent plus, mais jugèrent,
-et, sans s'arrêter à l'appel au pape que faisait Reuchlin, ils
-brûlèrent l'écrit, espérant pouvoir bientôt brûler l'auteur.
-
-Que ferait la cour de Rome? Sacrifierait-elle les dominicains? c'était
-se couper la main droite. Condamnerait-elle Reuchlin? Il était soutenu
-plus ou moins ouvertement de l'Empereur, des ducs de Saxe, de Bavière,
-de Wurtemberg; trente-cinq villes impériales écrivaient pour lui au
-pape. Ses adversaires, il est vrai, avaient pour eux la scolastique,
-l'Université de Paris pâlie et déchue. Mais les juristes, classe si
-puissante, les humanistes, Érasme en tête, tenaient pour Reuchlin.
-Chose étonnante, les nobles d'Allemagne, la turbulente démocratie des
-chevaliers du Rhin et de la Souabe, nullement amis des Juifs et fort
-sujets à les piller, se déclarent ici pour le défenseur des Juifs,
-jusqu'à chercher querelle sur les places aux moines et menacer les
-tonsurés.
-
-N'était-ce pas là un surprenant spectacle, un signe, un avertissement
-du ciel, qui dénonçait le péril des biens ecclésiastiques? Ces nobles
-chasseurs, d'odorat subtil, se détournaient d'une proie, parce qu'ils
-en sentaient une autre que déjà ils flairaient de loin, et dont ils
-humaient les émanations.
-
-C'est alors, en cette mémorable année 1514, que parurent, une à une,
-timidement et à petit bruit, les _Epistolæ obscurorum virorum_, drame
-excellent d'exquise bêtise par lequel le monde étranger aux couvents
-et aux écoles fut introduit, initié, aux arcanes des Obscurantins, du
-peuple des Sots. Ce grand peuple dont nous avons ailleurs esquissé les
-origines vénérables et trop oubliées, n'avait pas joui, jusqu'au livre
-des _Epistolæ_, d'une publicité suffisante. L'esprit humain, mené
-ailleurs par l'attrait de la lumière, s'en éloignait de plus en plus,
-mais en lui laissant toute autorité. Il le trouvait si ennuyeux qu'il
-aimait mieux le subir que l'écouter.
-
-Mais ici on écouta. Quoi de plus intéressant? avec la grâce du jeune
-âge qui entreprend de lever lourdement sa grosse patte, avec le charme
-et l'innocence de l'oison qui s'essaye avec le même succès à voler,
-marcher et nager, d'aimables séminaristes racontent à leur bon père,
-maître Ortuinus Gratius, leurs petites aventures, lui exposent leurs
-idées épaisses, leurs doutes, leurs tentations. Ils ne cachent pas
-trop leurs chutes, les nudités _de leur Adam_, les mauvais tours que
-sur le soir leur ont joués la bière ou l'amour. Mais, comme aussi la
-confiance autorise quelque hardiesse, ils se hasardent à causer des
-propres aventures du maître; s'ils osaient, ils lui conseilleraient de
-boire avec modération, il en aurait la main moins prompte, et
-ménagerait un peu plus l'objet tendre et potelé de ses scolastiques
-amours.
-
-Bien entendu que ces bons jeunes gens pensent tous admirablement,
-sont tous implacables ennemis des nouveautés et des novateurs. Ils ne
-parlent qu'avec horreur de Reuchlin et des humanistes, du _nouveau_
-latin, imité d'un quidam nommé Virgile, tandis que le bon latin
-scolastique languit négligé. À la théorie, ils joignent l'exemple.
-Jamais dans la rue du Fouarre, aux antres de la rue Saint-Jacques ou
-de la place Maubert, les Capets ne baragouinèrent un meilleur latin de
-cuisine. Parfois ils entrent en verve (on n'est pas jeune impunément),
-ils s'agitent, trépignent, mordent leurs doigts, et dirigent au
-plafond un oeil hébété; leurs pesantes pensées s'alignent et retombent
-en marteaux de forge... Ils ont rimé... Alors, ils épanouissent un
-rire tout à fait bestial... La Sottise reconnaît ses fils, elle
-tressaille de joie maternelle, elle bat de ses ailes d'oies, élance
-son vol, et reste à terre.
-
-Nul objet de la nature n'est parfaitement connu qu'autant qu'un art
-habile en a fait l'imitation. La chose se voit moins bien en elle-même
-qu'en son miroir. Ce grand royaume des sots qui est partout, restait
-pourtant une terre nouvelle à découvrir, tant que la charitable
-industrie de son peintre merveilleux ne l'avait pas décrit, dépeint,
-donné et livré à tous dans ce surprenant portrait.
-
-Et, notez que le grand artiste, qui en poursuit le détail avec la
-patience des maîtres de Hollande, en donne en même temps la haute
-formule. Là surtout il est terrible, vrai vainqueur et conquérant,
-ayant fait sien ce royaume pour y appliquer son droit souverain de
-flagellation éternelle.
-
-Et d'abord, la perfection de l'imitation était telle, que les simples
-prirent le livre pour un recueil de lettres familières et pieuses,
-naïves, sinon édifiantes. Le style est mauvais, disaient-ils, mais le
-fond est bon. Les dominicains le trouvèrent si bon qu'ils en
-achetèrent beaucoup pour donner aux leurs. Rome approuva les yeux
-fermés, n'examinant pas de trop près un livre qui semblait favorable à
-ses amis de Cologne. De sorte que le pamphlet parut en 1515 chez les
-Aldes à Venise, muni d'un beau privilége de Léon X pour dix ans et
-d'un brevet contre la contrefaçon.
-
-«Pourquoi ce grand maître Ortuin a-t-il intitulé son recueil: _Lettres
-des hommes obscurs?_--Il l'a fait par humilité, dit un docteur de
-Paris. Il s'est souvenu du Psalmiste: Misit tenebras et
-_obscuravit_.--Moi, dit un carme du Brabant, je crois qu'il a eu en
-cela une raison plus mystique. Job a dit: Dieu ne révèle sa profondeur
-qu'aux _ténèbres_. Et Virgile: Il enveloppait le vrai dans l'_obscur_
-(Obscuris vera involvens).»
-
-Sous cette forme ironique, la question n'en est pas moins posée ici
-dans sa grandeur. Les deux partis sont nommés dès ce jour, le parti
-des ténèbres et celui de la lumière. Les _Obscuri viri_ sont les
-hommes des ténèbres aux deux sens, actif et passif, la gente des
-limaçons qui traînent leur ventre à terre dans la fangeuse obscurité,
-et les artisans de ténèbres, les mauvaises chauves-souris qui
-voudraient de leur vol sinistre nous voiler la clarté du jour.
-
-Obscurantistes, Obscurantins, saluez votre bon parrain qui vous a
-trouvé votre nom, le franc, le véridique Hutten. Le chevalier Ulrich
-Hutten est en effet le principal auteur des _Epistolæ_, le vainqueur
-des dominicains, intrépide héros de la Presse qui brisa l'inquisition
-allemande, désarma Rome la veille du jour où Luther devait l'attaquer.
-
-En 1513, avant la publication des _Epistolæ_, la simple robe de drap
-blanc était un objet de terreur. En 1515, après la publication, on en
-riait, on s'en moquait, enfants et chiens couraient après. On se
-demandait même, à Rome, pourquoi ces ignorantes bêtes avaient imposé
-si longtemps. On s'en voulait d'avoir eu peur. L'effrayant fantôme,
-empoigné par le courageux chevalier, secoué de sa main de fer, avait
-paru ce qu'il était, une guenille, un blanc chiffon, à épouvanter les
-oiseaux.
-
-C'est la première victoire de la Presse, et certes une des plus
-grandes. C'est la première fois que le vrai glaive spirituel triompha
-du glaive de la matière et des sots.
-
-La noble armée de la lumière, des amis de l'humanité, apparut dans
-toute l'Europe marchant une et majestueuse, sous le drapeau de la
-Renaissance. En Allemagne, Suisse et Pays-Bas, les fondateurs de la
-critique, Érasme, Reuchlin, Mélanchthon, les illustres imprimeurs, les
-Amerbach et les Froben, les poètes des villes impériales, l'âpre
-Murner, le bon Hans Sachs, le cordonnier de Nuremberg, le dictateur de
-l'art allemand, le grand Albert Dürer. En Angleterre, les juristes,
-Latimer, et Thomas Morus qui prépare son Utopie. En France, le grave
-Budé, qui va fonder le Collége de France, le jeune médecin Rabelais et
-l'école pantagruéliste, le vénérable Lefebvre qui, six ans avant
-Luther, enseigne le luthéranisme.
-
-Variété infinie d'écoles et d'esprits divers, qui s'accordent
-pourtant, qui tous nous sont chers à deux titres. Tous voulurent le
-libre examen, tous eurent horreur de la violence, de la cruauté, du
-sang, tous eurent un tendre respect de la vie humaine.
-
-Parti sacré de la lumière, de l'humanité courageuse! Philosophes,
-voilà nos ancêtres, les pères vénérables du XVIIIe siècle, les
-légitimes aïeux de celui qui devait défendre Calas et Sirven, briser
-la torture dans toute l'Europe et l'échafaud des protestants.
-
-Il faut faire connaître ce chevalier Hutten qui, malgré le pape et
-l'Empereur qui ordonnent le silence, vient d'ébranler toute la terre
-de ce terrible éclat de rire. L'Empereur passe au parti d'Hutten, le
-nomme son poète lauréat, et le front du bon chevalier est décoré du
-laurier virgilien par la main d'une belle demoiselle allemande, fille
-du savant Peutinger, conseiller de Maximilien.
-
-Hutten, né en 1488, mort en 1525, dans sa très-courte vie, fut une
-guerre, un combat.
-
-Et cet homme de combat fut, comme il arrive aux vrais braves, un homme
-de douceur pourtant, un coeur bon et pacifique. C'est le jugement
-qu'en portait le meilleur juge des braves, l'intrépide et clairvoyant
-Zwingli, quand il le reçut à Zurich: «Le voilà donc, ce destructeur,
-ce terrible Hutten! lui que nous voyons si affable pour le peuple et
-pour les enfants. Cette bouche d'où souffla sur le pape ce terrible
-orage, elle ne respire que douceur et bonté.»
-
-«Grand patriote! dit Herder, hardi penseur! enthousiaste apôtre du
-vrai! il était de force à soulever la moitié d'un monde!»
-
-L'Allemagne du XVIe siècle qui formulait profondément, lui a trouvé
-son vrai nom: L'_Éveilleur_ du genre humain.
-
-Il y a du coq, dans Hutten, de cet amant de la lumière qui la chante
-en pleine nuit; dès deux heures, trois heures, longtemps avant l'aube,
-il l'appelle, quand nul oeil ne la voit encore, il la pressent dans
-les ténèbres d'un perçant regard de désir.
-
-Il chanta pour la Renaissance, pour les libertés de la pensée. Il
-chanta pour la patrie allemande et la résurrection de l'empire. Il
-chanta pour les conquêtes de la Justice future, pour le triomphe du
-Droit et de la Révolution.
-
-Fils du Rhin, comme Reuchlin, Mélanchthon (et Luther même l'est par sa
-mère), Hutten eut dans le sang la vive et mâle hilarité de ce vin
-généreux, loyal, qui pousse l'homme aux choses héroïques.
-
-Mais celui-ci est tout du Rhin, toute lumière et sans mysticisme. Sa
-réforme n'est point spéciale, exclusivement religieuse. Elle embrasse
-toute vie allemande, tout point de vue national; elle veut une autre
-société, elle s'allie au peuple, à la foule. Elle ne s'enferme point
-dans la bible juive.
-
-Voilà l'homme et sa grandeur. Maintenant, mettons à côté toutes les
-misères de l'étudiant allemand tous ses ridicules, Hutten, c'est
-l'étudiant, de la naissance à la mort.
-
-Il naît au point le plus guerrier de l'Allemagne, dans les forêts qui
-séparent la Franconie de la Hesse. Son père, noble chevalier, décide
-que la frêle créature ne pourrait porter la lance: il sera prêtre.
-Mais Hutten décide autrement. Dès quinze ans, il saute les murs, et se
-met en possession du vaste monde, en possession du hasard, de la faim
-et de la misère. Le voilà étudiant.
-
-Le malheur, c'est que les études de ce temps lui font horreur. Entre
-les deux scolastiques de la théologie et du droit, il choisit la
-poésie. Aux menaces de sa famille, il répond en vers charmants qu'il a
-pour but de n'être _rien_. Mon nom, dit-il, sera _Personne_. Il n'est
-rien et il est tout; _personne_, c'est dire tout le monde, la voix
-impersonnelle des foules.
-
-Sur toute grande route d'Allemagne, en toute ville impériale, aux
-places, aux académies, vous auriez eu l'avantage de rencontrer,
-noblement déguenillé avec sa longue rapière, le chevalier-poète
-Hutten. Il vivait de dons, de hasards, couchait trop souvent à la
-belle étoile. Deux choses mettaient à l'épreuve sa délicate
-complexion, les duels, les galanteries. Celles-ci, dès le premier pas,
-coûtèrent cher à sa santé, comme il l'explique lui-même.
-
-Sauf ces échappées fâcheuses aux pays maudits de Cythère, c'était
-l'autre amour qui possédait son coeur, l'amour de la mère Allemagne et
-du saint empire germanique. Quiconque souriait à ce mot était sûr
-d'avoir affaire à l'épée d'Hutten. Et non-seulement l'Empire, mais
-l'empereur Maximilien ne pouvait être nommé devant lui qu'avec le plus
-profond respect. Des Français s'en moquaient à Rome. Hutten, sans
-faire attention qu'ils étaient sept contre lui seul, les chargea, et
-il assure qu'il les mit en fuite. Lui qui véritablement ne haït jamais
-personne, il croyait haïr la France. C'est un des premiers types de
-nos amusants Teutomanes, des étudiants chevelus, que nous voyons
-représenter Siegfried, Gunther et Hildebrand. Race innocente de bons
-et véritables patriotes! Ils ne savent pas combien nous sympathisons
-avec eux! combien nous leur savons gré de ce grand coeur pour leur
-pays! Vaines barrières! Eh! croient-ils donc que Molière, Voltaire ou
-Rousseau nous soient plus chers que Beethoven? Pour moi, lorsqu'en
-février je vis sur nos boulevards se déployer au vent de la Révolution
-le saint drapeau de l'Allemagne, quand sur nos quais je vis passer
-leur héroïque légion, et que tout mon coeur m'échappait avec tant de
-voeux (hélas! inutiles), étais-je Français ou Allemand? Ce jour, je
-n'eus pas su le dire.
-
-Hutten, après sa victoire, alla voir de près les vaincus. Il repassa
-en Italie, vit Rome attentivement, et, sa vue s'agrandissant, il
-conçut enfin le pape comme ennemi de la chrétienté. Il écrivit tout un
-volume d'épigrammes sur la ville «où l'on commerce de Dieu, où Simon
-le Magicien donne la chasse à l'apôtre Pierre, où les Caton, les
-Curtius, ont pour successeurs des _Romaines_; je ne dis pas des
-Romains.»
-
-La meilleure satire, sans nul doute, fut la publication qu'il fit du
-livre de Laurent Valla sur la fausse donation de Constantin au pape,
-ce faux solennel de la papauté, hardiment soutenu, défendu, tant qu'on
-put le faire dans l'ombre, avant la lumière de l'imprimerie.
-
-À qui l'éditeur dédie-t-il cette publication mortelle à la cour de
-Rome, qui fut le plus grand encouragement de Luther (celui-ci
-l'avoue)? À un philosophe, sans doute, à un esprit libre, dégagé de
-tout préjugé, à un de ces humanistes à moitié païens, à ces cardinaux
-idolâtres, comme Bembo ou Sadolet, qui ne jurent que par Jupiter? Bien
-mieux, à Léon X.
-
-Il revenait de l'Italie qui, sur ses ruines et son tombeau, venait de
-donner le chant de l'Arioste. Vieux avant l'âge, de fatigue, de misère
-et de maladies, il était rentré à son misérable donjon de Steckelberg,
-dans la Forêt-Noire, noble petit manoir sans terre qui ne nourrissait
-pas son maître. Il vivait d'esprit, de satire, du bonheur de
-s'imprimer lui-même, de sa presse, de ses caractères. Chaque jour, il
-écoutait mieux les conseils des amis _sages_, hommes _pratiques_,
-_expérimentés_, qui vous conseillent toujours de suivre lâchement le
-torrent et de faire comme les autres. Le Léon X de l'Allemagne, le
-jeune archevêque Albert de Brandebourg, électeur de Mayence,
-l'appelait comme son hôte, son conseiller et son ami. C'est pour lui
-qu'Hutten a écrit son traité fort curieux sur la grande maladie du
-temps, dont lui-même avait tant souffert, et dont le gaïac l'avait,
-dit-il, assez bien guéri. Mais nulle maladie, nulle gangrène, nul
-ulcère pestilentiel ne pouvait se comparer à cette cour de Mayence.
-Nous en parlons savamment aujourd'hui, ayant le détail de la sale
-cuisine où ce digne archevêque marmitonna l'Allemagne pour l'élection
-de Charles-Quint. J'avais deviné ce honteux et malpropre personnage
-sur le désolant portrait qu'en a tracé Albert Dürer dans ses cuivres
-véridiques, terribles comme le destin.
-
-Ce brocanteur de l'empire avait alors entrepris deux affaires de
-banque: la vente des indulgences et celle de la couronne impériale,
-que la mort probable de Maximilien allait bientôt mettre à l'encan. Il
-trouva piquant, utile, d'attirer chez lui le malade, pauvre affamé,
-oiseau plumé, qui, l'aile à moitié brisée, avait besoin d'un refuge,
-et qui, tel quel, n'en était pas moins l'_éveilleur du monde_ et la
-grande voix de la Révolution.
-
-Le prélat machiavéliste calculait parfaitement qu'un tel hôte allait
-le couvrir des attaques de l'opinion. Contre l'indignation publique il
-allait avoir réponse, contre toute injure méritée. «Voleur, vendeur
-d'orviétan.» Oui, mais protecteur d'Hutten. «Associé des usuriers et
-chef du grand maquerelage.» D'accord, mais hôte d'Hutten, ami des
-Muses, patron des libres penseurs, des savants.
-
-Hutten lui-même, qu'en disait-il? Le pauvre diable n'avait pas
-l'esprit tout à fait en repos; on le sent par la longue, très-longue,
-interminable lettre qu'il écrit pour s'excuser à un ami de Nuremberg.
-Il lui prouve facilement que sa situation est intolérable, que la pire
-vie est celle du chevalier de la faim dans un manoir de la
-Forêt-Noire. Mais il prouve beaucoup moins bien que, de la cour de
-Mayence, il agira mieux sur l'opinion, qu'il va gagner à la bonne
-cause les princes, les nobles, etc. Il tâche de tromper et de se
-tromper. «Ah! si je pouvais, dit-il, parler, vous tout dire!...»
-
-Ce qui reste net, c'est qu'Hutten, ayant tué le mauvais latin et la
-scolastique, ayant estropié pour jamais les dominicains et rendu
-l'inquisition impossible en Allemagne, avait fait beaucoup; il lui
-fallait une halte pour se reconnaître. Il s'arrangeait avec lui-même
-et se donnait des prétextes pour faire comme François Ier, pour faire
-aussi son Concordat avec ce pape de Mayence. De quoi celui-ci riait
-dans sa barbe, croyant avoir confisqué l'aigle dans son poulailler.
-
-À tort. Un tel patriote avait le coeur trop allemand pour rester sur
-cette bone. Au premier cri de Luther, il s'éveilla brusquement, et
-sans s'allier autrement avec le pieux docteur, il alla prendre asile
-chez le chevalier Seckingen, vengeur des opprimés et défenseur des
-faibles, dont on appelait le château l'_Hôtellerie de la Justice_.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LA BANQUE--L'ÉLECTION IMPÉRIALE ET LES INDULGENCES
-
-1516-1519
-
-
-On conte que Charles-Quint, à son passage en France, en voyant le
-trésor et les joyaux de la couronne, aurait dit dédaigneusement: «J'ai
-à Augsbourg un tisserand qui pourrait payer tout cela.[3]»
-
-[Note 3: Ces quarante pages, entièrement neuves, sont sorties des
-documents publiés par M. Le Glay, _Négociations entre la France et
-l'Autriche_, tome II. On y suit parfaitement le fil de l'intrigue
-financière. M. Mignet, dans l'excellent morceau qu'il a publié sur
-l'élection de Charles-Quint, met dans une fort belle lumière le côté
-politique, en laissant sur le second plan l'action de la banque et de
-l'argent, que j'ai mise en première ligne.]
-
-Avec l'avènement de François Ier et de Charles-Quint coïncide celui
-d'une autre dynastie, l'avènement des Fugger d'Augsbourg et de la
-banque allemande. Humble et redoutable puissance qui, dans les moments
-décisifs, tranche le noeud gordien qu'aucun roi n'eût pu délier.
-
-Deux royaumes de banque avaient passé, celui des Juifs, puis celui des
-Lombards, Génois et Florentins. Et voici la banque allemande qui, par
-l'étroite ligue d'Augsbourg avec Anvers, subordonna la banque
-italienne.
-
-Les Fugger, refusant le concours des Génois, concentrant l'argent
-allemand, fermant la banque au roi de France, enlevèrent la couronne
-impériale et la donnèrent au souverain des Pays-Bas. D'autre part,
-seuls encore et sans les Italiens, ils se constituèrent receveurs de
-la vente des indulgences, leur caisse marchant avec la croix, leurs
-commis avec les prêcheurs. En sorte qu'ils firent les deux grosses
-affaires qui changèrent la face du monde. Ils firent Charles-Quint et
-Luther.
-
-Celle de l'élection, longtemps fort mal connue, l'est maintenant dans
-tout son lustre, grâce à la publication des dépêches de Marguerite
-d'Autriche qui, malgré Charles-Quint, remit toute l'affaire aux
-Fugger, la centralisa, l'emporta. (Leglay, Nég. Autrich., t. II,
-1845.)
-
-Cette victoire de la banque allemande sur ses rivales eût pu se
-deviner. Le Juif, si maltraité, était suspect de haine; sa sombre
-maison faisait peur. L'Italien, au contraire, brillait trop et faisait
-envie. Ajoutez que Florence et Gênes firent tort à leur crédit en
-mêlant la banque et la politique. Florence fit banqueroute avec les
-Médicis. La banque génoise de Saint-Georges changea de caractère en
-prenant une royauté, en se faisant reine de Corse.
-
-Telle ne fut pas la banque des Pays-Bas et d'Allemagne. Humble (dans
-l'origine) fut son comptoir, n'affectant rien que _son petit profit_,
-traitant l'argent pour l'argent seul. L'usure ne fut pour elle ni
-vengeance ni ambition. L'argent, ce nouveau dieu du monde, élut ces
-bonnes gens parce qu'ils le servaient pour lui-même. Tout dieu veut
-être aimé ainsi.
-
-Et aussi, il arriva que cette puissance nouvelle apparut là dans un
-degré d'impersonnalité et d'abstraction, qu'elle n'avait pas eu dans
-les mains passionnées des Juifs ou des Génois, artistes, virtuoses en
-usure.
-
-On demandera peut-être comment cette banque, vraiment impersonnelle,
-impartiale, aveugle et sourde, se décida toujours pour Charles-Quint
-plutôt que pour François Ier. Parce que Charles-Quint donnait un gage,
-non sa parole de prince, dont on se fût peu soucié, mais la solide
-garantie du commerce d'Anvers et d'autres villes. Commerce qui
-lui-même avait en garantie les droits qu'il acquittait à l'entrée de
-l'Escaut, les payant d'une main et les recevant de l'autre. De sorte
-que tout ceci se passait sans le prince. Sur les cuirs ou les laines
-anglaises qu'elle faisait entrer, Anvers payait des droits, à qui? à
-elle-même. Et elle se couvrait ainsi des sommes que tiraient d'elle
-Augsbourg et les Fugger, lesquels payaient aux électeurs, aux princes,
-à tous, pour les affaires de Charles-Quint.
-
-Telle fut la mécanique, jusqu'à la grande invasion de l'or américain.
-C'est la cause réelle des succès de Charles-Quint. Augsbourg, Anvers
-et Londres étaient pour lui. Les Allemands, outre la sûreté, avaient
-aussi, il faut le dire, un faible personnel pour ces banquiers
-d'Augsbourg. Pourquoi? La cause en est dans la simplicité, dans
-l'ostentation de mesquinerie et de petitesse qui les signale à leurs
-commencements. Plus tard, ils se firent princes et gâtèrent tout.
-
-La vraie tradition antique d'une bonne banque bourgeoise, calquée sur
-le petit ménage allemand, flamand, se trouve conservée dans les
-peintures qui ornent leur hôtel de ville. C'est d'abord, il est vrai,
-l'apothéose d'Augsbourg elle-même. Augsbourg, reine triomphante dans
-un char que traînent des rois, des cardinaux, ses débiteurs sans
-doute. Puis, Augsbourg, bonne ménagère, laborieuse et féconde;
-visiblement enceinte; et qui plus qu'elle enfante? Par un enfantement
-éternel et tacite, les florins, les ducats, y vont se procréant.
-Ailleurs, enfin, cette reine se montre naïvement en sa cuisine, avec
-baquets, faïences et casseroles, portant des clefs et la devise: «Tout
-et partout.» Clefs magiques d'argent pour ouvrir les coffres et les
-coeurs. Toute-puissante cuisine, où la Circé allemande prépare
-incessamment les breuvages et les sauces qui changèrent plus d'un
-homme en bête.
-
-Mais n'est-ce pas ravaler les choses? Loin de là. Consultons les
-commentaires de ces tableaux, je veux dire les inscriptions et les
-grisailles qui en donnent hardiment l'esprit. Un étrange amour de
-bassesse y règne et y triomphe. Je vois dans ces grisailles, autour du
-berceau d'un enfant, le boudin qui doit le nourrir; sur sa tête
-(poétique image), pend un petit cochon tout cuit. Le vrai couronnement
-est la devise inscrite sous un Vespasien: «L'argent sent toujours
-bon.» (_Lucri bonus odor._)
-
-Nous donnerons tout à l'heure le détail. Mais nous devons tout d'abord
-caractériser ces prodigues que la nécessité mit dans les mains des
-banquiers allemands.
-
-Tous les rois étaient jeunes, ou mineurs, ou majeurs à peine. La mort
-avait en une fois changé toute la scène du monde. Le pape même, Léon
-X, qui avait trente-neuf ans en 1516, pouvait passer pour jeune,
-relativement aux autres papes. Henri VIII avait vingt-quatre ans,
-François Ier vingt-deux, Charles-Quint seize, Louis de Hongrie dix.
-Toute cette jeunesse était fort gaie, on peut le croire (moins le
-petit Charles-Quint, étonnamment sérieux); les cours n'étaient que
-fêtes, rires, badinages, et l'argent coulait comme l'eau.
-
-Le plus régulier de ces princes, le seul qui eût des moeurs, Henri
-VIII, beau jeune homme, un peu gros déjà, avec tout le bouillonnement
-et l'agitation physique de la jeunesse anglaise, avait été conquis par
-le fils d'un boucher, le facétieux cardinal Wolsey, qui le prit par
-les farces, par la chasse, les chiens, les chevaux, les faucons.
-Henri, esprit bizarre, aimait également à ferrailler dans l'escrime,
-dans la scolastique. Il se croyait né pour la guerre. Déjà il avait
-épuisé en vaines tentatives sur la France le Trésor d'Henri VII. Mais
-l'Angleterre, à ce moment puissamment productive, pouvait donner
-beaucoup; et son roi, en réalité de tous le plus à l'aise, prêtait au
-roi d'Espagne, fort indigent alors, et croyait le subordonner.
-
-Celui-ci, à qui l'Amérique rendait fort peu encore, était aux
-expédients. Naples rapportait très-peu. Les Pays-Bas souvent
-refusèrent, et dans les cas les plus pressants. Sans un prêt d'Henri
-VIII, Charles n'aurait pu passer en Espagne. Et dans l'affaire de
-l'élection impériale, il arriva une fois qu'un courrier ne partit pas,
-faute d'argent.
-
-La cour la plus coûteuse était celle de François Ier. Cette joyeuse
-cour, toujours en route, semble un roman mobile, pèlerinage
-pantagruélique le long de la Loire, de château en château, de forêt en
-forêt[4]. Partout les grandes chasses et l'étourdissement du cor.
-Partout les grands banquets, et la table sous la feuillée pour
-quelques milliers de convives. Puis, tout cela disparaissait.--Les
-pauvres envoyés du roi d'Espagne ne savaient jamais où ni comment
-joindre le roi de France. Il se levait fort tard, et l'autre roi, sa
-mère, très-tard aussi. On venait en vain au lever; le roi dormait. On
-revenait plus tard; le roi était à cheval, bien loin dans la forêt. Le
-soir était trop gai; à demain les affaires. Le lendemain, on était
-parti; la cour était en route; les envoyés trouvaient quelques
-serviteurs attardés qui leur disaient en hâte que le roi couchait à
-dix lieues de là.
-
-[Note 4: La difficulté que les ambassadeurs avaient à le joindre
-est frappante dans les _Négociations_ (édit. Leglay), et le gaspillage
-infini d'une telle vie est sensible dans les _Comptes de la bouche_
-que possèdent les archives. Ils donnent plus d'un curieux détail:
-«Tant pour le sucre de bouche à l'apoticaire du roy.» etc.]
-
-Un roi, tellement voyageur, devait connaître le royaume, ce semble,
-être en rapport avec le peuple, la noblesse, du moins. C'était tout le
-contraire. Il voyageait, captif en quelque sorte d'une cour qui lui
-cachait le reste. Sa prodigalité profitait à très-peu de gens. Le
-lendemain de son avènement, il mit un impôt onéreux. Pourquoi? Pour le
-donner. Il en fit un cadeau à Montmorency, à Brion, deux ou trois
-camarades.
-
-Autre n'était la vie de Léon X. Il n'y eut jamais plus plaisant pape.
-Sous ce nom grave et _léonin_, Jean de Médicis était un rieur, un
-farceur, et il est mort d'avoir trop ri d'une défaite des Français.
-Raphaël, qui nous a transmis sa grosse face sensuelle, n'a osé en
-marquer le trait saillant, les yeux bouffons et libertins. Friand de
-contes obscènes, de paroles (n'ayant plus les oeuvres), il avait
-toujours une oreille pour Castiglione, l'autre pour l'Arétin. On
-connaît celui-ci. L'autre, nous l'avons au Louvre (par Raphaël aussi),
-conteur aux yeux lubriques, au teint rougi, vineux, âcre d'histoires
-salées qui réveillaient les vieux. Entre ces bons Pères de l'Église,
-le pape, au même théâtre entre deux compartiments, faisait jouer
-devant lui la _Calandra_ et la _Mandragore_, pièces fort crues,
-très-près des priapées antiques que lui refaisait Jules Romain.
-
-Il croyait avoir peu à vivre, et vivait double, menant la vie comme
-une farce, aimant les savants, les artistes comme acteurs de sa
-comédie. Ses meilleurs amis, toutefois, furent les grands latinistes,
-non l'Arioste, ni Machiavel, ni Michel-Ange. Il tint celui-ci dix ans
-à Carrare à exploiter une carrière, craignant apparemment que cette
-figure tragique ne lui portât malheur.
-
-Ce n'est pas que cette cour si gaie n'ait eu aussi ses tragédies. Les
-cardinaux, qui avaient cru nommer un rieur pacifique, furent un peu
-étonnés lorsque, tout en riant, il en étrangla un, le cardinal
-Petrucci. Profitant de cet étonnement et de cette terreur, il fit (ce
-que n'avait pas osé Alexandre VI) trente et un cardinaux en un jour,
-faisant d'une pierre deux coups, assurant à sa famille la prochaine
-élection, et remplissant ses coffres par cette vente de trente
-chapeaux. Malheureusement, les coffres étaient percés. Il lui fallut,
-le lendemain, entamer avec Albert de Mayence (c'est-à-dire avec les
-Fugger) la grande affaire des indulgences.
-
-Le Concordat ne profita guère plus à François 1er. Lorsque Duprat, à
-Bologne, soumit le roi au pape, lui fit servir Léon X, marcher devant
-lui et lui donner à laver, il disait à son maître qu'avec ce
-Concordat, le pape ne retenant qu'une année du revenu, et laissant au
-roi les nominations, il allait avoir à donner six archevêchés,
-quatre-vingt-trois évêchés, nombre d'abbayes, etc. Belle liste civile,
-pour qui l'eût employée. Le roi la gaspilla. Les favoris eurent tout,
-la noblesse rien, et elle fut aussi irritée que le peuple. Les
-parlementaires et l'Université, qui jusque-là partageaient avec les
-clients des seigneurs, eurent à peine à ramasser les miettes. Grande
-mauvaise humeur, que Paris partagea. Pour don de joyeux avènement, le
-roi avait fait fouetter un Parisien, un certain abbé Cruche, qui
-gagnait sa vie à jouer de cabaret en cabaret de petites farces contre
-la cour, qu'avait tolérées le bon Louis XII. Paris comprit alors ce
-qu'était un roi gentilhomme.
-
-Moins dépensière, la cour de Charles-Quint ne fut pas moins pesante et
-dévorante, par l'avarice de ses conseillers flamands.
-
-La furieuse faim d'or et d'argent que les Espagnols portèrent en
-Amérique, les Flamands la portèrent en Espagne. Quoiqu'ils se crussent
-maîtres, ayant le roi avec eux, quoiqu'ils prissent les grosses places
-et les grands évêchés (Tolède, par exemple, pour un Croy de dix-huit
-ans!), ils crurent cependant qu'en un pareil pays, peu endurant et
-sombre, le plus sûr était d'emporter. Les Castillans se croyaient
-garantis parce qu'ils avaient fait jurer au roi de ne laisser sortir
-ni or ni argent. Les Flamands ne s'en soucièrent. Avec une industrie
-étonnante, ils ramassèrent tout le numéraire, spécialement de beaux
-ducats de Ferdinand et d'Isabelle, d'or très-pur, sortis de Grenade,
-gros à emplir la main. Il en resta si peu, que quand un Espagnol en
-apercevait un, il mettait la main au bonnet, lui disant dévotement:
-«Dieu vous sauve, ducat à deux têtes! puisque M. de Chièvres ne vous a
-pas trouvé!»
-
-Rien ne dérangea les Flamands dans ce déménagement méthodique du vieil
-or espagnol. La Jacquerie de Valence qui éclata, l'insurrection de
-Castille, ne les en tirèrent pas. S'ils firent convoquer les Cortès,
-ce fut sur le rivage, dans un port de Galice, à l'extrême bout de
-l'Espagne, ayant là leurs vaisseaux et pouvant embarquer leur proie.
-Madame de Chièvres, en bonne ménagère, apporta là la charge de
-quatre-vingts chariots et de trois cents mulets; madame de Lannoy
-celle de dix fourgons et de quarante chevaux; le confesseur du roi
-celle de seize mulets et de dix chariots. Ainsi du reste. Un milliard
-de ducats, dit-on. Ce qu'ils laissèrent, ce fut la guerre civile.
-
-Pendant ces trois ans passés en Espagne, tout leur soin était de ne
-pas être dérangés par la France. Ils amusaient François Ier de l'idée
-de faire épouser une fille de France au jeune Charles. Le roi n'était
-pas dupe; il trouvait doux d'être trompé, tant qu'on lui paya une
-grosse pension de cent mille écus d'or sous ce prétexte de mariage.
-Charles-Quint, âgé de seize ans, écrivait: «Mon bon père» à un jeune
-homme de vingt-quatre. Cette longue comédie est merveilleusement
-peinte dans les dépêches (surtout du 7 juin 1518). L'envoyé de
-Charles, poursuivant le roi sur la Loire, est parvenu enfin a le
-saisir; il le tâte et retâte. Le roi, très-informé des embarras
-d'Espagne, et très-convaincu qu'on le trompe et sur le mariage, et sur
-la restitution de la Navarre, et sur l'Italie, et sur tout, parle
-«froidement, sombrement.» Il n'est pas dupe, et il le montre bien. Et
-pourquoi donc alors ne profite-t-il pas de la révolution d'Espagne et
-de la guerre civile? Pourquoi? Deux autres guerres l'occupent: la
-guerre des femmes d'abord qui se fait à sa cour entre sa maîtresse et
-sa mère. La guerre du Turc ensuite. Car tout le monde en parle, en
-frissonne, et la chrétienté entière regarde vers François Ier. Mais
-pour mener l'Europe contre le Turc, il faut être empereur. C'est là le
-grand souci. Il faut déposséder la maison d'Autriche qui, depuis près
-d'un siècle, occupe ce trône électif, et qui, cette fois, énormément
-puissante par l'Espagne, par les Pays-Bas, par les Indes, par
-l'héritage éventuel de Hongrie et Bohême, ne prendra pas l'Empire
-seulement, mais bien le gardera.
-
-Grand rôle de sauver l'Empire et l'Europe, du Turc et de l'Autriche!
-
-«Mais l'Europe, pourtant, s'est sauvée elle-même.» Point du tout.
-Elle le fut en 1458 par un merveilleux hasard, l'incroyable héroïsme
-d'une petite nation, les Hongrois, et d'un homme, Huniade. En 1529,
-devant Vienne, le salut fut l'orgueil des Turcs, qui ne daignèrent pas
-amener de l'artillerie de siége.
-
-Le hussard hongrois, il est vrai, était supérieur au spahi. Mais nulle
-infanterie européenne ne tint devant les janissaires.
-
-Contre cette force épouvantable, ce n'était pas trop de l'union serrée
-de la gendarmerie française avec le fantassin espagnol, suisse, et le
-lansquenet allemand.
-
-Tous devaient quitter leur orgueil, et, tout naïvement, chercher un
-capitaine, un Huniade, un Mathias Corvin, s'il en était. Mais, s'il
-n'en était pas, si les héros manquaient, s'il fallait recourir aux
-rois, l'empereur naturel de la situation était le roi de Marignan.
-
-Nous ne voulons pas dire qu'il en fût digne. Mais on l'en croyait
-digne, ce qui est déjà beaucoup. Et c'est précisément parce qu'on le
-croyait tel, qu'on ne le nomma pas, qu'on nomma celui qu'on jugeait un
-jeune garçon médiocre. Son ambassadeur même écrivait: «Les Allemands
-ne connaissent pas beaucoup le roi d'Espagne, et ils n'en disent pas
-grand bien.»
-
-Les électeurs ne voulaient pas d'un électeur; ils se jalousaient trop;
-ni d'un petit prince, d'un seigneur, qui n'eût pu payer (Nég. Autr.
-II, 418). Il leur fallait un roi qui aidât aussi l'Allemagne dans son
-péril. Des deux, choisir celui qu'ils croyaient incapable, c'était une
-trahison inepte, aveugle, autant que criminelle.
-
-Le Turc d'alors était le vrai Turc des légendes, non un Bajazet II,
-gras, pacifique et lent, poète mystique, qui laissa faire la guerre,
-non pas le Salomon ou Soliman des Turcs qui devint l'ami de la France.
-Celui-ci, le sultan Sélim fit peur aux Turcs eux-mêmes. La chose
-infaisable et terrible, à laquelle nul n'osa toucher, lui, il la fit.
-Il réforma les janissaires, mit leurs chefs dans sa main. Tellement il
-avait imprimé l'épouvante de sa force et de sa cruauté.
-
-Les ambassadeurs vénitiens qui le suivent en tremblant dans ses
-victorieuses campagnes et ses massacres, ne sont pas terrifiés
-seulement, ils sont subjugués. On est stupéfait de lire que Mocenigo
-disait de cet exterminateur: «Nul ne fut si juste et si grand, _nul
-plus humain_.» Les bras en tombent.
-
-Sa courte vie fut comme un arc d'acier, tendu à rompre, par une
-puissante machine. Ni joie, ni table, ni femme; rien d'humain. Rien
-que la guerre, l'extermination sainte, et les joies de la mort. Il
-était buveur d'opium, mais justement assez pour se tenir toujours
-froidement exalté, impitoyablement cruel. Poète subtil, bandé au
-sublime et mis par son lyrisme au-dessus de toute vie; d'autre part,
-d'une abstraction plus mortelle à la vie encore. Son horrible
-spiritualisme le rendait particulièrement altéré du sang de ceux qui
-ont mis l'esprit dans la chair, des croyants de l'incarnation
-(chrétiens, persans, etc.).
-
-Notez que dans les grands massacres, cet homme singulier ne prétendait
-rien faire que sur bonne raison, bons textes du Coran, réponses de
-prêtres et de juristes. Il était très-embarrassant pour ceux-ci, et
-effrayant par sa subtilité, leur posant des questions, indifférentes
-en apparence, et leur surprenant des réponses à noyer le monde de
-sang. Après l'immense carnage des Mamelucks d'Égypte, il organisa dans
-tout l'empire par une police savante et clairvoyante une complète
-Saint-Barthélemy des partisans des doctrines persanes et de
-l'incarnation d'Ali. Il procédait par ordre. Cela fait, il passa aux
-chrétiens, posant à son moufti une question captieuse qui, subtilement
-interprétée, impliquait le massacre d'une douzaine de millions
-d'hommes. Le grand vizir, épouvanté, ne l'arrêta qu'en faisant venir
-trois hommes de cent ans, vieux janissaires, qui jurèrent que Mahomet
-II avait promis la vie aux Grecs.
-
-Sélim espérait bien se dédommager sur l'Europe, à qui Mahomet n'avait
-rien promis. Et déjà il avait demandé au moufti: «N'est-il pas
-méritoire de tuer les deux tiers des vivants pour le salut de l'autre
-tiers?»
-
-On ne voit pas, dans l'état de division où étaient les chrétiens, ce
-qui eût arrêté ce scolastique de la mort. Il avait pris l'Égypte sur
-les Mamelucks, les premiers cavaliers du monde, pris la Syrie et la
-Babylonie, frappé et mutilé la Perse pour toujours, et tout cela par
-les armes modernes et le génie civilisé, par l'artillerie,
-l'infanterie, une tactique habile. La parfaite justesse de ses vues se
-montrait en ceci, qu'il ne voulait pas faire un pas vers l'Allemagne,
-sans se créer d'abord une marine pour terrifier, paralyser la
-Méditerranée, l'Espagne et l'Italie.
-
-Cela donnait à la chrétienté une année ou deux de répit.
-
-Le danger était si prochain, et le roi de France tellement désigné
-comme chef militaire de l'Europe, qu'un de ses envoyés soutenait
-qu'il n'y avait pas d'argent à donner, que l'Allemagne le prierait de
-se laisser faire Empereur. François Ier disait qu'il ne voulait de
-l'Empire que pour cette guerre. L'ambassadeur anglais, Thomas Boleyn,
-lui demandant s'il irait en personne, il lui saisit la main, et posant
-l'autre sur son coeur: «Si l'on m'élit, je serai dans trois ans à
-Constantinople, ou je serai mort.»
-
-Maximilien ne l'était pas encore. Que faisait-il? Était-il occupé de
-fixer l'Empire dans sa famille? Point du tout. Il l'offrait au plus
-riche, à Henri VIII. Celui-ci, comprenant que le vieil Empereur ne
-voulait rien que l'exploiter, le remercia tendrement, lui souhaita
-longue vie.
-
-C'est alors seulement que le grand-père commença à se souvenir qu'il
-avait un petit-fils qu'il chérissait, et retomba sur Charles-Quint.
-Les gouverneurs flamands de Charles, qui ne furent pas plus dupes,
-auraient voulu payer les électeurs en promesses et en bénéfices. Max
-dit qu'il fallait de l'argent compté, sonnant, dans la main des
-Fugger, retenant seulement pour lui cinquante mille florins de
-courtage.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
---SUITE--
-
-LA BANQUE--LES INDULGENCES DE L'ÉLECTION
-
-1516-1519
-
-
-Si Plutus est aveugle, comme on a dit, il dut le regretter. Le temps
-dont nous contons l'histoire eût pu satisfaire ses regards. L'immense
-extension des activités en tous sens semblait n'avoir eu lieu que pour
-propager son empire. Pour lui, la terre avait été doublée; pour lui,
-par lui, les trois grandes choses modernes apparaissaient:
-bureaucratie, diplomatie et banque,--l'usurier, le commis, l'espion.
-
-Soyons francs, soyons justes. Et que les anciens dieux descendent de
-l'autel. Assez de vains mystères. Plus modestes et plus vrais les
-dieux grecs, dans Aristophane. D'eux-mêmes ils intronisent leur
-successeur, le bon Plutus. Ils avouent franchement que sans lui ils
-mourraient de faim. Mercure quitte son métier de dieu qui ne va plus;
-pour Olympe, il prend la cuisine, lave les tripes et dit en sage: «Où
-l'on est bien, c'est la patrie.»
-
-Cela est franc et net. Mais combien détestable l'hypocrisie moderne!
-cet effort d'accorder l'ancien et le nouveau, de coudre et saveter la
-rapacité financière de férocité fanatique!
-
-C'est pour Dieu, pour sa gloire, qu'en douze ans on fit place nette à
-Saint-Domingue, mettant au ciel un million d'âmes. Pour Dieu, on
-chercha en Afrique des noirs païens qui, de terre idolâtre,
-heureusement sauvés en terre chrétienne, allèrent non moins rapidement
-en paradis. Même opération sur le continent où, les âmes rouges
-montant là-haut trop vite, on suppléa infatigablement par les âmes
-noires.
-
-C'est justement en 1517 qu'éclate la dispute des dominicains et des
-franciscains, de Las Casas et de Sépulvéda, le jour horrible qui
-révèle la fosse où, pour l'amour de l'or, on a jeté deux mondes, le
-nègre par-dessus l'indien.
-
-Les Espagnols qui font à l'or cet immense sacrifice humain, bourreaux
-au Nouveau Monde[5], sont victimes en Europe. Les ministres flamands
-les traitent, comme ils font de l'Amérique, disant d'eux: «Ce sont nos
-Indiens.»
-
-[Note 5: Une perte non moins regrettable que celle des hommes est
-celle de la civilisation et des arts de ces peuples, bien plus avancés
-qu'on n'a dit. Les Mexicains étaient arrivés à connaître, à peu de
-chose près, la grandeur de l'année. M. de Humboldt (_Nouvelle Espagne,
-I, 370_) explique, avec une grande modération qui frappe d'autant
-plus, cette horrible destruction, cette chute à la barbarie. Le
-peuple, sous les missionnaires, retomba partout à l'ignorance, dans
-une espèce d'enfance et d'imbécillité que n'ont nullement les
-Américains restés indépendants et, comme on dit, sauvages, hors de
-l'abrutissement des missions.]
-
-Mais nulle foire, nul marché d'esclaves, ne présente un aspect plus
-cynique que l'Allemagne. Les pasteurs d'hommes, sans détour, y font
-l'encan de leurs troupeaux. Double vente, des corps et des âmes. Les
-maquignons se croisent. À grand bruit, passent et repassent les
-marchands de suffrages, les marchands d'indulgences.
-
-Les deux affaires ont commencé en même temps, dès 1516, toutes deux
-menées par les Fugger et par l'archevêque de Mayence, fermier des
-indulgences, et, dans l'élection, l'agent mobile, actif, d'influence
-principale, que consultaient les électeurs.
-
-Ce n'était pas la première fois que l'on vendait des indulgences. Mais
-la chose ne s'était faite jamais à si grand bruit, avec une telle mise
-en scène. Le peuple commençait à avoir l'oreille dure. Il fallait
-crier fort. Orgues, cloches, cantiques, furieuses prédications, nul
-bruit n'y était épargné. Dès que les débitants approchaient à une
-lieue d'une ville, le clergé, entraînant d'immenses processions de
-magistrats municipaux, d'écoliers et de confréries, allait au-devant
-de la bulle papale, tous portant des cierges allumés. On la voyait
-marcher devant, la triomphante bulle, sur un coussin de velours. La
-croix, plantée devant, était là pour lui faire honneur. Là, tous
-faisaient la révérence; tous se confessaient là, et achetaient bon gré
-mal gré. On sait l'inquisition mutuelle des petites villes, et
-l'empressement des voisins à s'accuser. Malheur à qui ne suit pas le
-troupeau!
-
-Aux portes de l'église étaient le coffre et le comptoir, le publicain
-Mathieu dans son _telonio_; je veux dire le Fugger, représenté par
-son commis. Avec raison, il suivait son affaire, ne se fiant nullement
-aux mains ecclésiastiques. Le moine qui prêchait était un homme trop
-connu. L'archevêque de Mayence avait pris à cent florins par mois un
-Tetzel, puissant aboyeur, célèbre par mainte histoire médiocrement
-édifiante, à ce point que Maximilien voulait le faire jeter à la
-rivière. Mais c'eût été dommage; on n'eût pas aisément trouvé un tel
-acteur. Ajoutez que, comme bandit, il convenait à l'entreprise,
-pouvant se donner pour pièce probante et dire: «Regardez-moi! voilà
-celui que l'indulgence a pu blanchir!... Après ce tour de force, que
-ne fera-t-elle pas?»
-
-Tetzel, intrépidement, allait au but. Il n'affadissait pas,
-n'endormait pas ses auditeurs. Il nommait les plus grands forfaits,
-ceux qu'on ne peut commettre, ni presque imaginer... Et, quand il
-voyait l'assistance frissonnante et déconcertée, il ajoutait
-froidement: «Eh bien! tout cela n'est rien, quand l'argent sonne au
-fond du coffre.»
-
-Et, si quelqu'un avait l'air de trouver cela bien fort, il
-s'échauffait jusqu'à dire: «Oui, quand même on aurait violé la mère de
-Notre-Seigneur!»
-
-«Savez-vous bien, misérables, disait-il encore, que ceci n'est accordé
-que pour rebâtir Saint-Pierre?... En attendant... les reliques de
-saint Pierre, de saint Paul et de je ne sais combien de martyrs sont à
-la pluie, au vent, à la grêle, battues, souillées, déshonorées.
-
-«Coeur endurci! criait-il, n'entends-tu donc pas ta mère te dire du
-fond du purgatoire: «De grâce, un florin, mon fils, pour me tirer de
-la flamme!»... Et vous l'avez, ce florin! et vous ne le donnez pas!»
-
-Cela n'agissant pas toujours, au pis aller, Tetzel vendait (chose d'un
-débit plus sûr) le pardon des péchés à faire, des viols et des
-adultères, des incestes à venir. Prix modéré: la polygamie ne coûtait
-que six ducats.
-
-C'était là la grande préoccupation de l'Allemagne. Le héros de
-l'époque n'était plus Huniade ou Barberousse. C'était Tetzel. La
-bataille, animée, ardente, homérique, était l'élection, duel à mort
-des écus, des ducats.
-
-On pouvait prévoir une autre bataille. Le Turc allait compliquer le
-drame. Ses préparatifs finissaient. On pouvait, sans être prophète,
-prévoir qu'en 1520 quelque cent mille chrétiens, liés à la queue des
-chevaux, s'en iraient vers Constantinople. Sélim, il est vrai, faisait
-grâce presque toujours de l'esclavage, élargissant ses prisonniers par
-la voie du cimeterre.
-
-Qui rassurait l'Allemagne? un mur sans doute, ce mur vivant de la
-Hongrie, qui, deux fois, contre les Tartares, contre les Turcs,
-couvrit la chrétienté. Pays étrange, unique, où l'héroïsme était la
-vie commune, où tout homme trouvait juste et simple de mourir en
-bataille, comme était mort son père!... Mais, hélas! ce sublime
-champion de l'Europe existait-il? S'il existait, c'était encore deux
-morceaux, coupé, scié en deux; et, ce qui était plus grave, c'est que
-ce n'était pas une scission de territoire, mais d'âmes; il y avait
-deux Hongries.
-
-Jusqu'au grand Huniade, ce peuple tout guerrier et pasteur fut, devant
-l'ennemi, une digue élastique et mobile. Toujours l'attente des
-combats, des ravages. L'unique pensée, faire front au Turc. Le
-seigneur était chef, non maître. Sous Mathias Corvin, la grandeur de
-l'État, le progrès du luxe, la sécurité, changèrent les choses. On se
-mit à parler d'impôt, de vassaux, de fermiers. L'invasion turque, en
-1513, surprit la Hongrie divisée contre elle-même. Le peuple prit les
-armes, mais contre les seigneurs qui le retenaient sur leurs terres,
-lui refusaient ses libertés d'émigration et de croisade. Le roi était
-un Polonais, fort peu solide, et qui ne s'était établi qu'en
-trahissant son peuple, en le léguant aux Autrichiens s'il mourait sans
-enfants. Legs ridicule d'une couronne nullement héréditaire.
-
-Il laissa un enfant, Louis, dont les tuteurs ne satisfirent encore
-l'Autriche qu'en répétant le crime, en livrant la soeur de l'enfant
-comme future épouse de l'archiduc, avec ce prétendu droit d'hériter de
-la couronne élective de Hongrie.
-
-Situation à faire pleurer les pierres! que ce peuple sacré, sauveur
-béni de l'Occident, qui pour tous devait être un objet de religion,
-passât ainsi de voleur en voleur!
-
-Le petit Polonais, qui était Français par sa mère et neveu de Gaston
-de Foix, se montra vrai Hongrois. À peine homme, il échappa à toutes
-ces infamies, et trouva la mort au champ de bataille.
-
-Un seul prince en Allemagne eût voulu relever et grandir la Hongrie,
-l'électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Il eût voulu soustraire le petit
-Louis aux influences autrichiennes, tirer sa soeur de Vienne, et
-donner à la Hongrie un gage de l'amitié reconnaissante de l'Allemagne
-en faisant son roi empereur. Plan très-beau, difficile d'exécution.
-L'enfant était tenu, et par son tuteur polonais, et par sa soeur
-captive à Vienne, et par sa future femme, Marie d'Autriche: trois fois
-lié du fil de l'araignée.
-
-La Saxe avait fermé sa porte aux vendeurs d'indulgences, enhardi les
-attaques qu'on dirigeait contre elles. L'électeur comprenait très-bien
-qu'une réforme du clergé qui soulagerait l'Église du poids de ses
-richesses pouvait donner une solution simple au terrible embarras du
-temps, la disproportion des besoins et des ressources. _Attendre en
-attendant_, jusqu'à ce que cette manne tombât, c'était le conseil de
-la piété et de la politique. Seulement l'élection du roi catholique
-pouvait tout empêcher.
-
-Albert de Brandebourg, l'électeur de Mayence, fut lui-même, dit-on,
-ébranlé aux premières prédications de la Réforme, et il eut un instant
-l'idée de passer au parti des saints. Il y eût gagné gros. Qu'était-ce
-que son petit profit de la ferme des indulgences, en comparaison d'une
-sécularisation radicale des biens du clergé? Qui sait même? de la
-transmutation d'un électorat viager en principauté héréditaire?
-Opération hardie que son cousin, un autre Albert, fit dix années plus
-tard en Prusse sous la protection de la Pologne. Pour qu'Albert de
-Mayence en fit autant, il lui eût fallu celle de la France, d'une
-France luthérienne. Il retomba au possible, à la petite et basse
-réalité, à son rôle de fermier de Rome et de brocanteur de l'Empire.
-
-Sauf l'électeur de Saxe, opposée à l'Autriche, et l'électeur de
-Trèves, noble chevalier allemand qui voulut rester les mains nettes,
-le reste était à vendre, si bien que François Ier crut tout tenir deux
-ou trois fois, et autant de fois Charles-Quint. Celui-ci était en
-Espagne, mal informé, mal conseillé. Il eût manqué l'affaire, si sa
-tante Marguerite, plus près et plus adroite, n'eût arrangé les choses.
-Elle réduisit tout à une affaire d'argent, n'appela pas le pape au
-secours comme François Ier, élimina les banquiers italiens,
-circonscrivit et centralisa l'action, agissant à Augsbourg, c'était la
-caisse; à Mayence, c'était l'intrigue. Elle fixa l'envoyé principal à
-Augsbourg, lui disant de s'en écarter peu. «Si vous allez à la diète
-suisse, lui écrit-elle, je vous prie et _ordonne de par le roi_ que
-vous retourniez le plus tôt possible à Augsbourg.» (28 février 1519.)
-
-Cette concentration de l'affaire chez les Fugger fut la cause du
-succès. Les électeurs n'avaient de confiance que dans cette maison, et
-ne voulaient pas avoir affaire aux banquiers italiens; il fallait en
-passer par là. C'est ce que ne voulaient pas comprendre M. de Chièvres
-et le conseil d'Espagne; ces Croy, qui peut-être faisaient passer par
-Gênes les grandes sommes qu'ils tiraient d'Espagne, étaient liés
-d'intérêt aux Génois, et tenaient à partager l'affaire de l'élection
-entre ceux-ci et les Allemands.
-
-L'envoyé écrivait d'Augsbourg: «Ce pauvre Fugger, quoique bien
-maltraité, et qui y a déjà perdu huit mille florins, prêtera pour un
-an (8 février).» Ce pauvre Fugger refusait l'intérêt pour le peu qu'il
-prêtait du sien, mais se dédommageait par sa commission sur les
-sommes qu'il tirait d'ailleurs.
-
-Trois conditions furent imposées par lui, et il y tint: 1º Les
-Garibaldi de Gênes, les Welser d'Allemagne, et autres banquiers,
-_n'eurent part à l'affaire qu'en versant chez Fugger_, et ne prêtèrent
-que par son intermédiaire; 2º Fugger _reçut en garantie les billets
-des villes d'Anvers et de Malines_, payées elles-mêmes sur les péages
-de Zélande; 3º Fugger avait obtenu de la ville d'Augsbourg qu'elle
-défendît de prêter aux Français. Il exigea de Marguerite une mesure
-inouïe, de faire _défendre aux gens d'Anvers de faire le change en
-Allemagne pour qui que ce fût_. Acte étonnamment arbitraire, qu'aucune
-ville des vieux Pays-Bas n'eût supporté. Mais la jeune ville d'Anvers,
-qui alors enterrait Gand et Bruges, et qui se lançait dans le
-tourbillon des grands intérêts maritimes, avait un extrême besoin de
-se concilier le roi de l'Espagne et des Indes. La chose fut endurée.
-Fugger fit la guerre à son aise. Les Génois et Nurembergeois, tout en
-grondant, se résignèrent; ils aimèrent encore mieux gagner par lui et
-lui payant tribut, que de ne pas gagner du tout. Les Français qui
-avaient emporté de l'argent furent bientôt à sec, ne trouvèrent nul
-crédit, et n'eurent plus à offrir que leurs belles paroles et
-l'éloquence de l'ambassadeur Bonnivet.
-
-Marguerite, avec tout cela, doutait fort du succès. Il était visible
-qu'un roi des Espagnols qui ne savait pas encore l'allemand (on lui
-traduisait les dépêches) était un étranger, visible qu'il allait être
-partagé entre deux royaumes, deux esprits tout contraires. Si l'on
-disait qu'un Autrichien, voisin de la Hongrie, serait un défenseur
-contre le Turc, l'argument était bon surtout pour Ferdinand, qui
-allait épouser Anne de Hongrie. Marguerite, on l'entrevoit dans les
-dépêches, eût voulu pouvoir demander l'Empire pour Ferdinand. Ce parti
-évitait peut-être l'horrible guerre qui, presque sans trêve, dura,
-contre la France, contre les protestants, toute la longue vie de
-Charles-Quint. Mais au premier mot écrit en ce sens, les Croy, le
-conseil d'Espagne, répondirent aigrement qu'on reconnaissait là les
-ennemis du roi, les amis de François Ier. Ces sottises furent portées
-par l'un d'eux à Malines, avec des instructions altières où le jeune
-roi d'Espagne se montrait justement par le côté qui eût dû empêcher
-son élection, disant qu'il pouvait bien mieux que Ferdinand «assurer
-l'_obéissance de l'Empire_ et acquérir grant gloire _sur les ennemis
-de nostre sainte foy catholique_ (5 mars 1519).»
-
-Ce déboire ne diminua pas le zèle de Marguerite. Le grand point était
-de gagner les deux frères de la maison de Brandebourg, dont l'aîné,
-Joachim, s'était engagé pour la France; le cadet, archevêque de
-Mayence, Hottait, alternait par semaine, pour se mieux vendre. Les
-autres électeurs, rendant justice à ce jeune prélat et le croyant le
-plus avide et le meilleur marchand, le consultaient et se réglaient
-sur lui.
-
-Nulle scène, dans l'_Avare_ ni les _Fourberies de Scapin_, ne me
-paraît valoir ce marchandage de Mayence (V. surtout 4 mars). Les plus
-habiles y profiteront, je le leur recommande. D'abord, le prélat
-affiche la plus complète incrédulité aux promesses de l'ambassadeur.
-Il a bien touché quelque argent, c'est vrai. Qu'importe? Rien de
-fait. Et rien ne se fera, l'affaire est trop mal engagée. Le pape et
-l'Angleterre travaillent contre. «Nous savons bien, d'ailleurs, qu'on
-ne nous tiendra rien de ce qu'on dit. L'Espagne ne laissera pas
-seulement venir son roi. Enfin, que voulez-vous? les Français ont déjà
-les autres électeurs... Vos billets d'Anvers et Malines, c'est du
-papier. Nous savons bien que ces villes ont privilége pour ne payer
-jamais. La garantie d'Augsbourg, de Nuremberg! à la bonne heure!»
-
-À cette comédie, l'envoyé répond par une comédie; il s'adresse à son
-coeur, à ses bons sentiments pour l'Allemagne, lui remontre la honte
-qu'il y aura à l'élection d'un étranger... Puis, s'exaltant, et le
-voyant de marbre, il en vient aux injures et le traite comme un
-misérable.
-
-Le coquin, peu ému, répond ingénument qu'on lui offre davantage, qu'il
-est l'homme essentiel, que les autres voteront comme lui, qu'on ne
-fera rien sans lui. «Je veux, dit-il, cent mille florins sonnant,
-par-dessus ce que m'a promis feu l'Empereur.
-
---Impossible! vous resterez électeur, lui roi d'Espagne, et Dieu vous
-punira!»
-
-Ni l'un ni l'autre ne voulait rompre ainsi. «C'est une grosse affaire,
-dit le prélat avec un air rêveur. J'y penserai cette nuit.»
-
-Le matin, l'homme du roi voit arriver chez lui un confident valet,
-l'homme du plus secret intérieur. «Eh bien! quatre-vingt
-mille?--Non.--Soixante? cinquante?--Toujours non.--Enfin, de descente
-en descente, ils tombèrent au cinquième de ce qu'il avait demandé
-d'abord; on s'accorda à vingt mille florins.--«Mais vous n'y
-regretterez rien. Car il vous donnera avec lui son frère Brandebourg
-et Cologne. Seulement il ne faut pas que les autres électeurs le
-sachent; ils voudraient aussi de l'augmentation.»
-
-Attendez. Tout n'est pas fini. Il y a encore de l'argenterie et des
-tapisseries de Flandre, dont on avait parlé. Le prince, ami des arts,
-y tient essentiellement.
-
-Cet Albert de Mayence eut cinquante-quatre mille florins, _pour
-oeuvres pies_, avec dix mille de pension et la promesse que le nouvel
-Empereur lui obtiendrait la position de légat _à latere_ nommant à
-tous les bénéfices, boutique ouverte des dons du Saint-Esprit.
-
-Son frère, l'électeur de Brandebourg, devait avoir cent trente mille
-florins avec une soeur de Charles-Quint.
-
-Le palatin cent dix mille, et six mille de pension, etc., etc.
-
-Cette oeuvre de corruption n'aurait pas suffi peut-être si Marguerite
-d'Autriche n'y eût joint, dès l'origine, les moyens de la calomnie. La
-Flamande connaissait la crédulité des populations allemandes et
-suisses, et combien facilement on leur fait avaler les bourdes les
-plus grossières, dès qu'on touche leur endroit faible, leur jalousie
-de la France. _Un Welche!_ avec ce mot, on trouble leur bon sens.
-D'_un Welche_, tout est croyable. Les choses les plus contradictoires
-s'accordent, s'acceptent en même temps. Le mot d'ordre qu'elle donna,
-et qu'on trouve dans ses dépêches, ce fut de dire sur tous les tons:
-Que c'était fait de l'Allemagne; les Welches allaient tout envahir;
-qu'au moment de l'élection, François Ier arriverait avec une armée à
-Francfort, ferait voter sous la terreur; qu'élu ou non, il irait se
-faire couronner à Rome; que, sûr du pape et de l'onction pontificale,
-il s'imposerait à l'Allemagne, qu'il réduirait les princes allemands à
-l'état d'obéissance où étaient les princes français, qu'avec les
-armées allemandes et celles d'Italie, il écraserait la Suisse, etc.,
-etc. Ces nouvelles furent semées dans les cabarets, dans les
-assemblées de cantons, dans les diètes fédérales, et devinrent
-croyables à force de vin. Il faut entendre là-dessus l'envoyé impérial
-qui avait la brutale commission de griser les Suisses. Cette
-négociation d'ivrognes insolents lui fait pousser des exclamations de
-désespoir: «Ces gens-ci sont sur mon dos, par trois ou quatre tables,
-comme si je les eusse priés. Ils ne cessent de demander... Que ne
-puis-je me retirer? J'aimerais mieux porter des pierres que d'endurer
-ces coquins..... Que dis-je? il les faut adorer, les traiter comme
-seigneurs! (Nég. Autr. II, 373.)»
-
-Sans vin et sans argent, les Suisses auraient encore pris parti contre
-la France. Marignan leur avait laissé un amer levain de rancune. Ils
-crurent ce qu'on voulait. Ils crièrent qu'il ne fallait pas qu'on
-laissât passer le Welche, ils prièrent, commandèrent aux Lorrains, aux
-Alsaciens, de lui tomber dessus au passage, de le traiter comme René
-fit du duc de Bourgogne. Les Allemands, de leur côté, écrivaient à
-Marguerite qu'ils verseraient tout leur sang pour empêcher l'élection
-du Français.
-
-Toutes ces fumées de haine auraient pu s'évaporer. Pour rendre la
-haine active et lui faire frapper un coup décisif, il fallait l'armer
-d'une épée. Cette épée fut Seckingen.
-
-Ceci fut le coup de maître le plus inattendu. Seckingen ne s'achetait
-pas, et il n'aimait pas la maison d'Autriche. Maximilien, pour je ne
-sais quelle belle action de justice héroïque, l'avait mis au ban de
-l'Empire. Dans ce temps d'anarchie et de corruption où les juges se
-faisaient brigands, les brigands (nobles, chevaliers) pouvaient bien
-se faire juges. Tel était Seckingen. Il s'était fait le redresseur de
-torts. La noblesse le suivait, et il avait mis à la raison jusqu'à un
-duc de Lorraine, un landgrave de Hesse, le prince le plus guerrier de
-l'Allemagne. François Ier l'avait eu pour pensionnaire, qui s'était
-sottement brouillé avec lui. Mais il n'y avait pas apparence que l'ami
-d'Hutten et de la révolution allât contre son rôle et prêtât sa
-vaillante épée à l'intrigue de Marguerite. Ni l'argent ni la ruse
-n'eût rien fait près de lui. On le surprit par l'amitié.
-
-Le sanglier des Ardennes, La Mark, le brigand de la Meuse, était l'ami
-naturel de l'illustre brigand du Rhin. Marguerite avait séduit le
-premier par l'espoir de lui obtenir le chapeau pour son frère l'évêque
-de Liége. Ce chapeau tant désiré, on le lui tenait à distance, lui
-promettant qu'il l'atteindrait, s'il montrait du zèle. Point de
-chapeau, s'il ne gagnait son ami Seckingen aux intérêts du roi
-d'Espagne. La Mark y fit tous ses efforts. Et par surcroît, Marguerite
-acheta un gentilhomme, par lequel Seckingen, crédule comme un héros
-du vieux temps, se laissait volontiers conduire.
-
-Hutten lui-même aida peut-être. Le duc de Wurtemberg, ami, allié de la
-France, venait de tuer un parent d'Hutten, amant de sa femme. Il avait
-soldé des bandes et guerroyait contre les villes impériales. Hutten
-sonnait contre lui le tocsin de ses pamphlets. D'autre part, on cria
-partout que cet ennemi public était soudoyé par le roi de France. Les
-Allemands, Seckingen en tête, coururent sus; il fut écrasé. L'armée,
-où Marguerite avait mis six cents cavaliers, lui resta disponible; on
-la fit approcher de Francfort, où se faisait l'élection; on la montra
-comme épouvantail aux électeurs, dont plusieurs se repentaient et
-comprenaient qu'ils allaient se donner un maître. Le Palatin le
-sentait. Plusieurs villes impériales, Strasbourg, Constance, etc.,
-regrettaient amèrement d'avoir, sans le savoir, donné cette force aux
-Flamands pour peser sur l'élection.
-
-Spectacle bizarre, en effet! c'étaient ces villes, les dernières
-républiques de l'Allemagne, c'était Seckingen, le chef de la
-démocratie noble des chevaliers du Rhin, c'était la révolution qui
-allait sacrer à Francfort la contre-révolution. Tous ces ennemis des
-prêtres faisaient venir un Empereur, d'où? du pays où les prêtres
-régnaient sur les rois, et régnaient à faire peur à Rome elle-même!
-
-Cette curieuse mystification avait donné tant d'audace au parti
-flamand-espagnol, qu'il avait entouré Francfort d'embûches et de
-coupe-jarrets, pour faire un mauvais parti à ceux qui viendraient pour
-le roi. Le principal ambassadeur, un prince, Henri de Nassau, dans
-une lettre de Coblentz, écrit à Marguerite qu'il a dressé une
-embuscade par eau et par terre à un archevêque, «laquelle lui eût
-coûté cher» si l'électeur de Mayenne n'eût parlé pour lui.
-
-Le 17 juin, au milieu d'une armée de vingt-cinq mille hommes, s'ouvrit
-la diète électorale. Les partisans de la France commencèrent à avoir
-peur. Le Palatin, parent de François Ier, après s'être avancé pour
-lui, recula et se rétracta. L'électeur de Brandebourg, qui avait
-parole d'être son lieutenant dans l'Empire, se convertit à
-Charles-Quint. Le Saint-Esprit, sous la forme un peu rude de
-Seckingen, agit ainsi sur tous. Il n'y eut que l'électeur de Trèves
-qui ne s'était pas vendu au roi de France, mais qui, véritable
-Allemand, voulait contre le Turc le meilleur défenseur de l'Allemagne.
-
-François Ier, _in extremis_, perdant de ses espérances, fit dire à ses
-ambassadeurs d'appuyer un prince allemand autre que l'autrichien.
-L'électeur de Saxe eût eu des chances. Mais il s'abandonna lui-même,
-et étonna tout le monde en votant pour Charles-Quint. Dans son
-indécision, il se laissa aller à ce qu'il crut la volonté de Dieu. Il
-semble aussi que, ne pouvant enlever Anne de Hongrie, il espéra pour
-son neveu Catherine d'Autriche, la soeur de Charles-Quint, se
-résignant, comme le chien de la fable qui porte le dîner et le défend
-d'abord, mais qui, voyant que d'autres y mordent, se décide et en
-prend sa part.
-
-La France ne fut pas battue seulement, elle fut ridicule. Bonnivet eut
-l'idée d'entrer du moins dans Francfort, et de voir lui-même sa
-déconfiture. Ce qui le tenta sans doute, c'est que la chose semblait
-périlleuse, à travers tant d'épées nues, et avec des adversaires si
-peu scrupuleux. Pour n'être arrêté aux portes il lui fallut (lui
-ambassadeur du roi de France) prendre un déguisement, un habit de
-soldat.
-
-Revenant assez triste et l'oreille basse, il se consolait, sur la
-route, de l'injustice des Allemands avec les Allemandes. Elles sont
-bonnes et compatissantes. Elles le consolèrent tellement qu'en
-Lorraine il tomba malade. Maladie politique, peut-être, qui fit rire
-le roi. Tout fut oublié.
-
-Les résultats étaient fort sérieux.
-
-Cet Empereur de vingt ans, qui, dans ses faibles bras, prenait la
-moitié de l'Europe, faible pour gouverner, fut fort pour étouffer;
-toute nation pâlit en son propre génie, languit et défaillit dans cet
-effort absurde d'assimilation impossible.
-
-On avait fait un monstre: l'Espagne et l'Allemagne, collées l'une sur
-l'autre, et face contre face, Torquemada contre Luther.
-
-Et cette chose monstrueuse permit d'en faire une perfide, qui eût
-ouvert la porte aux Turcs (sans un hasard tout imprévu). Ce fut de
-faire une Hongrie allemande, autrichienne, bâtarde, d'énerver, mutiler
-le vaillant portier du monde chrétien.
-
-Un an après l'élection impériale, le frère de l'Empereur épouse Anne
-de Hongrie, et se dit héritier de Hongrie et de Bohême[6], portant sa
-main marchande sur la sainte couronne des héros, le palladium de
-l'Europe.
-
-[Note 6: L'unité de cette histoire, la nécessité d'en suivre le
-fil central entre la France, l'Italie et l'Allemagne, m'impose un
-cruel sacrifice: c'est de ne rien dire ici du héros de l'Europe, qui
-finit, s'éclipse du moins au XVIe siècle. Je parle du peuple hongrois.
-Mourrai-je donc en ajournant toujours ce que lui doit l'histoire?...
-Notre Degérando est mort! irréparable perte!... Le savant Téléki vient
-de mourir. La grande histoire de Fesler attend encore un traducteur.
-Et cependant d'infâmes et menteuses compilations paraissent,
-fleurissent de toutes parts.--Les Hongrois ne daignent répondre. S'ils
-parlent, c'est pour le monde (_Atlas_ anglais).--Je vois avec bonheur
-un Français plein de coeur et de talent, M. Chassin, entrer avec éclat
-dans ces études (_Huniade_). Puisse-t-il payer la dette de nos coeurs
-à ce peuple entre tous héroïque, qui, de ses actes, de ses
-souffrances, de sa grande voix forte, nous relève et nous fait plus
-grands! On lui accorde volontiers la vaillance; mais cette vaillance
-n'est que la manifestation d'un haut état moral. Dans tout ce qu'ils
-font ou qu'ils disent, j'entends toujours: _Sursum corda._
-
-Tout ce qui nous est revenu de leurs paroles en 1848 est purement et
-simplement sublime. Un paysan vient s'engager: «Jusqu'à
-quand?--_Jusqu'à la victoire._»--Un enfant se présente aussi pour être
-soldat: «Mais tu es trop petit...--_Je grandirai devant l'ennemi._» Ce
-qui étonne le plus de ce peuple, c'est son silence. Il laisse les
-journaux ignorants dire, répéter que la révolution hongroise fut
-aristocratique.--Chose pourtant vraie en un sens. La nation entière
-est une aristocratie de vaillance et de dignité. Il y a là cinq
-millions de chevaliers. Et pas un paysan ne s'estime moins que le
-premier palatin du royaume. On le voit dans les chants innombrables,
-guerriers ou satiriques, que 1848 a inspirés, surtout dans l'oeuvre de
-leur premier poète, Petoefi, le boucher de Pest.]
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-RÉACTION CONTRE LA BANQUE--MELANCOLIA--LUTHER--LA MUSIQUE
-
-1516-1519
-
-
-Allemagne, Hongrie, Bohême, Espagne, des nations si différentes, si
-énormément éloignées de moeurs, de langues et de génie, venaient
-d'être englobées du même coup de filet, victimes d'une même opération
-de banque et de diplomatie.
-
-«Triomphe, dira-t-on, d'une puissance moderne et pacifique sur les
-vieilles nations d'héroïsme sauvage, triomphe de paix sur la
-guerre.»--N'oublions pas que cette oeuvre de paix engendre deux cents
-ans de guerre (1515-1715).
-
-Non, ce n'est pas pour le bonheur du monde que le monde est escamoté,
-qu'une femme intrigante, avec ce publicain d'Augsbourg, brise l'épée
-d'Huniade et du Cid, ruine la ruine de Jean Huss, et sur la grande
-Allemagne, profondément enceinte de pensée sublime et mystique, jette
-froidement le coffre, la caisse et le comptoir, où s'assoira l'éternel
-_croupion_ qu'on appelle la Bureaucratie.
-
-Comment les nations vendues prirent-elles leur sort?
-
-La Bohême, livrée par sa soeur la Pologne, l'hérétique par la
-catholique, la Bohême, arrivée à sa dernière goutte de sang, reçoit
-sans réclamer cette pelletée de terre qui la recouvre pour jamais.
-
-La Hongrie, comme elle a vécu, s'en va mourir dans les bataillons
-turcs, en protégeant ses assassins.
-
-L'Espagne, comme un taureau blessé qui se percerait de ses cornes, est
-furieuse, contre qui? contre soi. Volée par les Flamands, elle va se
-voler elle-même; indigente par eux, elle se fait mendiante, en
-détruisant ses Maures. Elle restera _loyale_ quand même, et mourra le
-chapeau à la main devant la dynastie flamande.
-
-Ces deux héros, aux deux bouts de l'Europe, le Hongrois, l'Espagnol,
-ont à peine conscience de leur destinée.
-
-La conscience du temps fut dans l'Allemagne. C'était, relativement à
-nous, à l'Italie, une jeune et verte nation. La France, qui est
-devenue jeune, était très-vieille en 1500. Sa langue, jadis
-européenne, avait traversé bien des âges. La langue allemande, à peine
-adulte, se formait, florissait, touchait à ce moment où la fleur est
-la force et la fécondité. Il y avait une vraie jeunesse dans les
-moeurs; Machiavel en est frappé: une simplicité extrême dans la vie,
-l'alimentation, le vêtement; une pauvreté riche de sentir si peu de
-besoins. Et, dans cette mesquinerie volontaire des choses matérielles,
-beaucoup de richesse morale. D'une part, le vieux génie tenace du
-paysan, homme des temps antiques et de l'âge de ses forêts, ami de
-l'arbre et de la source, frère du chevreuil, du cerf, sachant la
-langue des oiseaux. D'autre part, la culture savante (il est vrai,
-pédantesque) de l'ouvrier allemand, doublement ouvrier, rabotant des
-planches et des vers, calculant sur l'empeigne ou la semelle d'un
-soulier le _canon_ compliqué d'une harmonie nouvelle qu'il chantera
-dimanche. Beaucoup de bonhomie rustique et de fraternité industrielle.
-Ajoutez d'éternels voyages d'étudiants et de compagnons, errants,
-toujours chez eux, dans la patrie allemande; soufflant la plume au
-vent le matin et marchant où elle vole, sûrs de trouver le soir une
-porte ouverte; ou, si le gîte manquait, chantant le long des rues, de
-leur plus belle voix, quelque vieux chant d'église, que la bonne femme
-allemande vient bien vite écouter.
-
-Deux choses originales et rares. La famille très-pure et innocente. Et
-le vagabond, le mendiant, sûrs pour elle et reconnaissants.
-
-Avouons aussi le revers: un respect ridicule des grands, une bonasse
-admiration, non des empereurs ou électeurs, mais des moindres
-principicules, _de sa haute et très-digne Grâce, de l'infiniment
-gracieux et clément Seigneur_... je ne sais qui, quelque noble vautour
-qui daigne les manger jusqu'aux os.
-
-Enfin, ce qu'on a dit (trop durement): «Le Français est l'esclave,
-l'Allemand le valet.»
-
-Notez que ce valet est Hændel, Dürer ou Mozart.
-
-Pour revenir, l'Allemagne, deux ans durant, s'était vue brocantée.
-Point de mystère. Les courriers, les ambassadeurs, les marchands
-d'âmes, allaient, venaient; effrontément sonnaient les florins, les
-écus. On discutait haut, à grand bruit. Tant à Judas, tant à Pilate.
-Combien l'âme de l'Allemagne? combien son corps et sa dépouille? Les
-princes tiraient ceci, mais le pape emportait cela. Encore si, nue,
-déshabillée, exposée à l'encan, l'esclave eût eu sa foi! On la vendait
-avec le reste. Si la science et la pensée pure, la lumière supérieure
-des libertés de l'âme, au moins, était restée! Mais le pis, le plus
-sombre, c'est que tout cela échappait. La Renaissance elle-même
-semblait avoir menti. Un Médicis devenu pape, ralliant les savants;
-Érasme ami des cardinaux, correspondant de Léon X; Hutten menaçant et
-flattant Rome, ne sachant plus lui-même, dans ses dédicaces
-équivoques, s'il veut caresser ou blesser, Hutten élisant domicile
-chez le fermier des indulgences et de la grande élection!
-
-Vous vous imaginez que la dose excessive de longanimité et de patience
-dont ce peuple étonne le monde a dû être épuisée, et que la violence
-du désespoir lui aura arraché un cri, une malédiction, un blasphème?
-Oh! que vous connaissez peu l'Allemagne! Des révoltes locales eurent
-lieu, mais la masse allemande ne bougea; elle soupira seulement et
-regarda le ciel.
-
-Soupir profond que l'art allemand prit au passage, et, lui donnant
-figure, grava pour l'avenir sur le bronze: _Melancolia._
-
-Dans l'ombre humide des grands murs que la ville de Nuremberg venait
-de se bâtir contre les brigands et les princes, vivait et travaillait
-l'homme en qui fut la conscience profonde de ce pays de conscience, le
-grand ouvrier Albert Dürer.
-
-Ce pauvre homme, très-malheureux en ménage, ne gagnant pas assez pour
-apaiser sa ménagère acariâtre, avait un foyer trouble (à l'image de la
-patrie), sans consolation intérieure: _Melancolia._
-
-Vingt fois, cent fois, sur toile, sur bois, sur cuivre,
-insatiablement, il peignit, grava sa tristesse et celle du temps, dans
-les formes légendaires de la Passion: le Christ vendu des Juifs, mais
-les chrétiens sont pires; le Christ frappé des Turcs, il l'est encore
-plus par les siens. Il variait ce thème à l'infini, sans satisfaire
-son coeur, impuissant et vaincu par les réalités, dans cette lutte
-laborieuse: _Melancolia._
-
-Enfin, dans un grand jour, échappant aux formes connues, et, par un
-effort stoïcien, faisant appel au _moi_, sans appui du passé, il grava
-d'un acier vainqueur le génie de la Renaissance, l'ange de la science
-et de l'art, couronné de laurier. Il l'entoura de ses puissants
-calculs, lui mit le compas dans la main, et autour toutes les
-puissances d'industrie, la balance et la lampe, le marteau, la scie,
-le rabot, les clous et les tenailles, des travaux commencés. Rien n'y
-manque, pas même les essais botaniques, en petit vases; pas même les
-travaux de l'anatomie; une bête morte attend le scalpel. Ce n'est plus
-là l'atelier fantastique du magicien, de l'alchimiste, qui ne donnait
-rien que fumée. Non, ici tout est sérieux, formidablement vrai; c'est
-le laboratoire où la science est puissante, où chaque coup qu'elle
-frappe est une immortelle étincelle qui ne s'éteindre plus et reste un
-flambeau pour le monde.
-
-L'être singulier et sans nom qui siége en ce chaos, ce beau géant
-qui, s'il n'était assis, passerait de cent pieds toutes les figures de
-Raphaël, ce génie dont les fortes ailes, d'un tour, franchiraient les
-deux pôles, qu'il est sombre pourtant! Et comment n'a-t-il pas la joie
-de son immense force? Pourquoi, d'un poing serré, accoudé au genou,
-dans un effort désespéré, cache-t-il la moitié de sa face admirable,
-de sorte qu'on ne voit guère que le noble profil, l'oeil profondément
-noir et plongeant dans la nuit?... Oh! fils de la lumière, que tu es
-triste!... et attristant!... Moi, j'avais cru que la lumière, c'était
-la joie!
-
-«Quoi! tu ne vois donc pas?» dirait-il, s'il parlait, s'il pouvait du
-fond de ce cuivre se retourner vers moi, «tu ne vois pas ce bloc mal
-équarri, de forme irrégulière, et que la divine géométrie ne ramènera
-pas au prisme des cristaux? Prismatique il était, régulier,
-harmonique. Qu'ai-je fait! Sans arriver à l'art, j'ai brisé la nature.
-
-«La bête aussi qui fut vivante, qui gît là devant moi, alors elle
-semblait prête à révéler son secret, à m'expliquer la vie... Et morte,
-elle s'est tue. Son sang figé refuse d'avouer le mystère où j'ai
-failli atteindre,--failli d'une seconde,--qui fut la mort, la nuit, et
-mon éternelle ignorance.»
-
-C'est donc en vain qu'on voit, dans un lointain immense, le vaste
-monde, forêts, villes et villages, l'infini de la mer et l'infini de
-la lumière. Que lui fait tout cela? L'infini qu'il poursuit, la
-lumière qu'il adore, C'est celle qui est au fond de l'être. Voilà ce
-qui serre son poing et qui ride son front, ce qui le laisse sans
-consolation. Voilà pourquoi ses lauriers l'accablent, et tous ses
-instruments, ses moyens de travail, ne lui semblent qu'embarras,
-obstacles... Oh! nous avons trop entassé! Nous succombons sous nos
-puissances. Celui-ci est captif de l'encombrement de la science. Son
-laboratoire fait suer à voir. Comment sortira-t-il de là? Comment,
-s'il avait le malheur de vouloir seulement se lever, le pourrait-il?
-Il lui faudrait crever le toit de son front. Il y a une échelle pour
-grimper à l'observatoire... Amère dérision pour ce captif, lié de sa
-pensée. Je vous jure que jamais il ne montera. Adieu le ciel et les
-étoiles!... Pour les ailes! c'est le plus affreux! Oh! se sentir des
-ailes pour ne voler jamais!... Cette torture fut épargnée à Prométhée.
-
-Il y a pourtant encore un être vivant dans un coin, qui (bien
-entendu), n'ose souffler devant l'ange terrible. Pauvre petit génie
-tout nu, assis sur un arbre manqué. Ramassé sur sa tâche et les veines
-enflées d'un grand effort d'attention, il voudrait buriner, le petit,
-il travaille consciencieusement d'une pointe studieuse et maladroite.
-
-De sorte qu'il pourrait bien être, sous cet aspect modeste, l'humble
-effigie de l'art allemand, la timide conception, la bonne volonté
-d'Albert Dürer et son âme ingénue. Hélas! L'effort n'est pas la force.
-Si ce géant ne peut, que peut le nain? Et je le vois avec chagrin, ce
-pauvre et lourd enfant ne prendra pas l'essor. Dieu ait pitié de lui!
-Les inutiles ailes qui lui ont poussé par erreur pendent et pendront
-toujours à ses épaules.
-
-Image vraiment complète de découragement, qui supprime l'espoir, ne
-promet rien, pas même sur l'enfance. Le présent est mauvais, mais
-l'avenir est pire. Et l'horloge que je vois ne sonnera que mauvaises
-heures.
-
-Telle fut la pensée d'Albert Dürer. Et l'oeuvre étant finie, datée,
-ayant envie de l'effacer, de la mettre dans l'ombre éternelle, il rit
-amèrement et ajouta une chauve-souris exactement sur le soleil, qui
-vole outrageusement en pleine lumière, inscrivant la nuit dans le
-jour, et le mot: _Melancolia._
-
-D'où l'harmonie reviendrait-elle dans ce monde complexe, devenu à
-lui-même son labyrinthe inextricable, perdu en soi, brisé de soi,
-paralysé par ses propres puissances et par ses moyens d'action?
-
-Au désespoir de l'art un autre art répondit, une harmonie inattendue,
-un chant doux, simple et fort: si fort, qu'il fut entendu de mille
-lieues; si doux que chacun crut y reconnaître la voix de sa mère même.
-Et, en effet, une mère nouvelle du genre humain était venue au monde,
-la grande enchanteresse et la consolatrice: la Musique était née.
-
-Silence ici! J'entends l'objection, et je répondrai aux Gothiques, et
-plus qu'ils ne voudront[7].
-
-[Note 7: Le plus simple des hommes qui lirait seulement les
-chroniques d'avant le XVIe siècle, puis celles du XVIe, serait
-parfaitement éclairé sur la question. Il verrait les premières toutes
-muettes et sombres de silence, les autres, au contraire,
-resplendissantes de lumière et de chants. Le chant devient alors
-universel et populaire. Tous les événements tristes ou gais, les
-combats, les supplices mêmes, se passent au milieu des cantiques. «Là,
-tel fut mis à mort pour avoir chanté des psaumes sur un rocher.»
-Ailleurs: «Il chanta dans les flammes, et la foule étouffait sa voix
-par des hymnes à la Vierge, _Ave, maris Stella_, etc.» Voilà les
-passages que vous trouvez continuellement dans les chroniques et
-catholiques et protestantes. On en ferait un énorme volume.
-
-Nul doute que le Moyen âge n'ait eu aussi des mélodies. À côté des
-beaux chants de la messe qui nous viennent d'Orient, l'antique chanson
-gauloise trouva toujours des accents vifs, agrestes, choeurs de
-moissons ou de vendanges, plus rhythmiques que ceux des offices.
-
-L'Église, de bonne heure, dans sa haines des formes mondaines,
-négligea, dédaigna la mesure, en même temps qu'elle favorisait la
-sculpture raide et longue qui fait de l'homme une momie, supprime les
-articulations et ce qu'on peut appeler les rhythmes du corps. La
-nature a mis le rhythme partout. L'Église le supprima partout, en
-haine de la nature.
-
-Mais, aux moments émus, la nature revient invincible; le rhythme
-reparaît, du moins au battement du coeur trop oppressé, ou par
-l'intervalle des soupirs. Dans la tremblotante complainte du pauvre
-Godeschalc, persécuté déjà au IXe siècle dans ce doux chant coupé de
-larmes, n'y a-t-il pas un rhythme de douleur? Et il y en a un
-certainement de fureur et d'effroi dans le chant des persécuteurs,
-l'hymne dominicain compilé de vingt autres, le véhément _Dies iræ_.
-(Coussemaker, 94, 115.)
-
-Le silence profond des chroniques, qui ne parlent jamais d'aucun
-chant, nous autorise à croire que ces hymnes d'église, qui
-resserraient plutôt les coeurs, furent peu dans la bouche du peuple.
-Ils sont très-méridionaux, nullement dans le caractère de la France,
-opposés, nous pouvons le dire, à l'aimable génie de nos aïeux.
-
-Tout cela, au reste, est purement _mélodique_. Le Moyen âge connut-il
-le contre-point et l'_harmonie_? Le contre-point double n'apparaît
-certainement qu'au XVIe siècle. (V. Kiesewetter et Fétis). On connut
-de bonne heure les règles élémentaires de l'harmonie; mais on en fit
-le plus baroque usage. Du plain-chant grégorien, où la division des
-sons est imparfaite, et qui n'admet ni rhythme ni sons complexes, on
-passa de bonne heure à des combinaisons scientifiques fort
-compliquées, dont la difficulté absorbait toute l'attention. Ni goût,
-ni sentiment, ni inspiration musicale.
-
-Les patients rechercheurs de ces curiosités, fort tentés de les
-admirer, avouent pourtant eux-mêmes, quand ils sont de bonne foi, que
-la plupart furent dignes de figurer aux _Fêtes de l'âne_. Les chants
-d'Hucbald, au Xe siècle, réputés très-suaves alors, effrayent
-tellement M. Kiesewetter, qu'il décide «que jamais il n'y eut oreille
-assez barbare pour les supporter un instant.» Mais MM. Fétis et
-Coussemaker disent et prouvent qu'on les supportait (Coussemaker, p.
-18). Un manuscrit de 1267, qui du reste témoigne des progrès déjà
-faits, arrache cependant cet aveu à son admirateur: «Dans l'ensemble,
-il déchire l'oreille.» (Fétis, _Revue de M. d'Anjou_, octob. 1847, p.
-322.)
-
-On devient plus savant, mais aussi plus absurde, n'attachant de mérite
-qu'à la complication, à la difficulté. Les maîtres de chapelle des
-princes du XVe siècle mettent les paroles du _Credo_, du _Sanctus_,
-sur le thème d'une chanson grivoise, et brodent là-dessus mille
-ornements bizarres. Le charivari est au comble, charivari moral et
-musical. On ne disait plus la _messe du Sanctus_, mais la _messe de
-Vénus la belle_, de l'_Ami Baudichon_ ou la _messe d'Adieu mes
-amours_. Ajoutez des idées grotesques et puériles d'exécution
-matérielle: s'il s'agissait de nuit, de mort, les notes étaient
-noires: si de fleurs, de prairies, les notes étaient vertes; rouges,
-si l'on parlait de sang, et autres pauvretés.
-
-Toutes ces misères duraient encore au XVIe siècle. Le charivari
-augmentait. J'entends dire que le _Marignan_ du très-fameux Josquin
-des Prés, qu'on a essayé d'exécuter récemment, est un affreux tapage.
-
-Enfin vinrent le protestantisme et les psaumes de Goudimel; enfin le
-concile de Trente, éclairé par ces psaumes, demanda la réforme de la
-musique catholique. Rome en chargea l'élève de Goudimel, l'aimable
-Palestrina, grand homme qui, néanmoins, fut impuissant pour faire
-école. Ce qui est mort est mort. Voir Baini, _Memorie di Palestrina_,
-1828, et l'excellent article de M. Delécluse (ancienne _Revue de
-Paris_), qui résume et juge très-bien cet important ouvrage.]
-
-En attendant, je leur défends de dire, à ceux qui tant de siècles ont
-désespéré l'âme humaine, qu'ils lui aient trouvé ses consolations.
-Vous la laissiez inguérissable, cette âme, inconsolable, jusqu'au
-premier chant de Luther.
-
-C'est lui qui commença, et alors toute la terre chanta, tous,
-protestants et catholiques. De Luther naquit Goudimel, le professeur
-de Rome et le maître de Palestrina.
-
-Ce ne fut pas le morne chant du Moyen âge, qu'un grand troupeau
-humain, sous le bâton du chantre officiel, répétait éternellement dans
-un prétendu unisson, chaos de dissonances.
-
-Ce ne fut pas la farce obscène et pédantesque des messes galantes dont
-l'_introït_ était un appel à Vénus, et dont le _Te Deum_ rendait grâce
-à l'Amour.
-
-Ce fut un chant vrai, libre, pur, un chant du fond du coeur, le chant
-de ceux qui pleurent et qui sont consolés, la joie divine parmi les
-larmes de la terre, un aperçu du ciel... Dans un jour de malheur et
-d'imminent malheur où le ciel se cernait de noir, je vis un point
-d'azur qui luttait, grandissait, contre les nuées sombres, azur
-d'acier, sévère et sérieux, où le soleil ne riait pas.
-
-N'importe, je m'y rattachai, je le suivais des yeux.
-
-Mon coeur chanta, et j'étais relevé.
-
-Voilà la vraie Renaissance. Elle est trouvée. C'est la Renaissance du
-coeur.
-
-Grande ère où sonne une heure du monde! La nouvelle heure peut dire:
-
-«Je n'ai rien de l'heure écoulée. Le passé, c'est l'âge muet, et qui
-ne put chanter, âge sombre qui dut manger son coeur dans la nuit du
-silence. Moi, je suis l'âge harmonieux qui, par le libre chant, verse
-son coeur à la lumière, l'épanouit, l'agrandit et le crée.»
-
-«Je sens mille coeurs en moi,» dit quelque part un héros de
-Shakespeare. Mais qui a droit de dire ceci, sinon l'âge moderne, à
-partir de Luther? Oui, je sens ces mille coeurs, et je les fais sans
-cesse, je me les crée et les engendre, et les multiplie par le chant.
-
-Le besoin de créer, de se faire et de faire son Dieu, n'a pas manqué
-au Moyen âge. Et cet effort a apparu dans le dessin et dans les arts
-d'imitation.
-
-Du jour où Giotto, Van Eyck, délivrèrent les saintes images de la
-fixité byzantine, chacun voulut son Dieu à soi, et tourmenta le
-peintre et le graveur. On l'emportait dans son sein, dans sa robe, ce
-Dieu, on s'en allait riche de son rêve. Et le lendemain on disait:
-
-«Ceci n'est pas mon rêve encore.»
-
-Légitime exigence, sinon caprice. Dieu est Dieu par son renouvellement
-continuel, par ce charme rapide de l'incessant enfantement. Tel il
-est, et tel le veut l'homme. Donnez lui donc un art, non pas
-d'imitation et de fixité; au contraire, un art où jamais rien ne se
-reproduise identique. Cet art sera plus près de Dieu.
-
-Aux plus déshérités fut donné ce don de la Grâce.
-
-Avez-vous vu les caves misérables de Lille et de la Flandre, l'humide
-habitation où le pauvre tisserand, dans ce sombre climat d'éternelle
-pluie, envoie, ramène et renvoie le métier d'un mouvement automatique
-et monotone? Cette barre qui, lancée, revient frapper son coeur et sa
-poitrine pulmonique, ne fait-elle rien, je vous prie, qu'un tour de
-fil?... Oh! voici le mystère. De ce va-et-vient sort _un rhythme_;
-sans s'en apercevoir, le pauvre homme à voix basse commence _un chant
-rhythmique_.
-
-À voix basse! Il ne faudrait pas qu'on l'entendît. Ce chant n'est pas
-un chant d'église. C'est le chant de cet homme, _à lui_, sorti de sa
-douleur et de son sein brisé. Mais je vous assure qu'il y a plus de
-soleil maintenant dans cette cave que sur la place de Florence; plus
-d'encens, d'or, de pourpre, que dans toutes les cathédrales de Flandre
-ou d'Italie.
-
-«Et pourquoi pas un chant d'église? Est-ce révolte?»--Point. Mais
-c'est que l'Église ne sait et ne peut chanter, et elle ne peut rien
-pour cet homme. Il faut qu'il trouve lui-même. Elle perdit le rhythme
-avec Grégoire le Grand, et elle ne le retrouve pas pendant mille ans.
-Elle en reste au plain-chant; c'est sa condamnation.
-
-Ce tisserand _buissonnier_, de la banlieue d'une grande ville, n'a
-garde de chanter haut. Il est trop jalouse du fier et souverain métier
-des tisserands, du corps autorisé qui vient de temps à autre lui
-briser tout dans sa maison. Il est humble comme la terre, le terrier
-où il vit. La cloche du métier ne sonne pas pour lui. Le noble
-carillon de la ville qui réjouit les autres de quart en quart, au
-contraire, lui sonne aux oreilles:
-
-«Tu n'es rien, tu seras battu... Tu n'as pour toi que Dieu.»
-
-Dieu le reçoive donc! Dieu entend tout et ne dédaigne rien. Qu'il
-entende ce chant à voix basse, chant pauvre et simple, petit chant de
-nourrice. Dieu seul ne rira pas. Si, par malheur, quelque autre
-l'entend au soupirait, il rit, hoche la tête: Chant de _lolo_, à
-bercer les enfants[8]!
-
-[Note 8: Lolhardus, lullhardus, lollert, lullert, Mosheim. De
-Beghardis et beguinabus. Append., p. 583.--En vieil allemand, _lullen,
-lollen, lallen_, chanter à voix basse; en allemand moderne, _lallen_,
-balbutier; en anglais, _to lull_, bercer; en suédois, _lulla_,
-endormir.]
-
-Voilà le nom trouvé. Le _lollard_, est ce pauvre imbécile au chant de
-vieille ou de nourrice. Il fait la nourrice et l'enfant, s'imaginant
-être le faible et dénué nourrisson aux genoux de Dieu.
-
-Hérésie musicale! grande et contagieuse, je vous le dis. Car plus
-d'un, le dimanche, fuyant les cathédrales, ira furtivement surprendre
-aux caves ce petit chant qui fait pleurer.
-
-Il vous semble très-doux, et il contient un dissolvant terrible, une
-chose qui fait frémir le prêtre, qui le brise, renverse ses tours, ses
-dômes, toutes ses puissances, qui nivelle la terre avec les ruines des
-cathédrales anéanties. C'est la réponse de Dieu au tisserand: «Chante,
-pauvre homme, et pleure... Ta cave est une église... Tu as péché, mais
-tu as bien souffert. Moi, j'ai payé pour toi, et tout t'est pardonné.»
-
-Inutile de dire que ce chanteur est poursuivi à mort. Où trouver assez
-de supplices, de fer, de feu, de grils ou d'estrapades, de tenailles à
-tenailler? Un bâillon! surtout, un bâillon! Autrement, il continuera
-dans les flammes. Comment étouffer cette voix?... Oh! une voix mise
-dans le monde, on ne l'étouffe plus. Celle-ci s'en va de tous côtés.
-L'art muet s'en empare; le Forgeron d'Anvers, dans sa cuve bouillante
-où saint Jean est plongé, a peint ce maigre tisserand; sa voix même,
-il l'a peinte, et son faible chant à voix basse.
-
-La réponse de Dieu qui est le fond de ce chant, elle passe, elle file,
-quoi qu'on fasse, de bouche en bouche. C'est toute la _théologie
-allemande_. Dès 1400, un petit livre de ce titre l'enseignait aux
-enfants. Aux Pays-Bas Wesel, Staupitz en Allemagne, répandent cette
-consolation au XVe siècle. C'est d'eux que l'a reçue Luther.
-
-Luther est un _lollard_, le chanteur, non du chant étouffé, à voix
-basse, mais d'un chant plus haut que la foudre.
-
-Et il y a encore une autre différence. C'est que ces chants mystiques
-et solitaires du Moyen âge étaient trempés de pleurs. Mais voici un
-chanteur dans la voix héroïque duquel rayonnent le soleil et la joie.
-
-Ô joie bien méritée! et que ce grand homme avait bien raison d'être
-joyeux! Quelle révolution eut jamais une plus noble origine?
-
-Il dit lui-même comment la chose lui vint, et comment il eut le
-courage d'exécuter ce que son éducation lui faisait regarder comme la
-«plus extrême misère.»
-
-Il eut pitié du peuple.
-
-Il le vit mangé de ses prêtres, dévoré de ses nobles et sucé de ses
-rois, n'envisageant rien après cette vie de souffrances qu'une
-éternité de souffrances, et s'ôtant le pain de la bouche pour acheter
-à des fripons le rachat de l'enfer.
-
-Il eut pitié du peuple, et retrouva dans la tendresse de son coeur le
-vieux chant du lollard et la consolation: «Chante, pauvre homme, tout
-t'est pardonné!»
-
-La Pucelle, à ceux qui lui demandaient la cause qui lui mit les armes
-à la main, répondit: «_La pitié_ qui était au royaume de France,»
-Luther eût répondu: «_La pitié_ qui était au royaume de Dieu.»
-
-Ce ne fut pas un verset de saint Paul, un vieux texte si souvent
-reproduit sans action, qui renouvela le monde. Ce fut la tendresse, la
-force du grand coeur de Luther, son chant, son héroïque _joie_.
-
-Foi, espérance, charité, ce sont bien trois vertus divines. Mais il
-faut ajouter cette vertu rare et sublime des coeurs très-purs, rare
-même chez les saints. Faute d'un meilleur nom, je l'appelle _la Joie_.
-
-La condamnation de tout le Moyen âge, de tous ses grands mystiques,
-est celle-ci: _Pas un n'a eu la Joie._
-
-Comment l'auraient-ils eue? C'étaient tous des malades. Ils ont gémi,
-langui et attendu. Ils sont morts dans l'attente, n'entrevoyant pas
-même les âges d'action et de lumière où nous sommes arrivés si tard.
-Ils ont aimé beaucoup, mais leur amour si vague, plein de subtilités
-suspectes, ne s'affranchit jamais des pensées troubles. Ils restèrent
-tristes et inquiets.
-
-Au contraire, la bénédiction de Dieu, qui était en Luther, apparut en
-ceci surtout, que, le premier des hommes depuis l'Antiquité, il eut
-_la Joie_ et le rire héroïque.
-
-Elle brilla, rayonna en lui, sous toutes les formes. Il eut ce grand
-don au complet.
-
-La joie de l'inventeur, heureux d'avoir trouvé et heureux de donner,
-celle qui sourit dans les dialogues de Galilée, qui éclate d'un naïf
-orgueil dans Linné, dans Keppler.
-
-La joie du combattant au moment des batailles, sa colère magnifique,
-d'un rire vainqueur, plus fort que les trompettes dont Josué brisa
-Jéricho.
-
-La joie du vrai fort, du héros, ferme sur le roc de la conscience,
-serein contre tous les périls et tous les maux du monde. Tel le grand
-Beethoven quand, vieux, isolé, sourd, d'un colossal effort, il fit
-l'_Hymne à la Joie_.
-
-Et par-dessus ces joies de la force, Luther eut celles du coeur,
-celles de l'homme, le bonheur innocent de la famille et du foyer.
-Quelle famille plus sainte et quel foyer plus pur?... Table sacrée,
-hospitalière, où moi-même, si longtemps admis, j'ai trouvé tant de
-fruits divins dont mon coeur vit encore[9]!... Avec son petit Jean
-Luther, je m'en allais, suivant le bon docteur, au verger où,
-tendrement, gravement, il prêchait les oiseaux, ou bien encore dans
-les blés mûrs qui le faisaient pleurer de reconnaissance et d'amour de
-Dieu.
-
-[Note 9: Oui, les années heureuses où j'ai vécu lisant l'oeuvre de
-Luther (l'exemplaire allemand de la Mazarine, unique à Paris), ces
-années, m'ont laissé une force, une séve, que Dieu me conservera, je
-l'espère, jusqu'à la mort. Malheureusement mes _Mémoires de Luther_, qui
-donnaient l'homme au vif, ont deux défauts: d'abord une préoccupation
-trop grande du point de vue théologique (très-secondaire, car le peuple
-n'y sentit que l'éveil moral). L'autre défaut, c'était ma timidité, mon
-hésitation. Nourri hors du catholicisme, n'en ayant point souffert, sans
-rapport avec lui que ma curiosité archéologique, je retenais mon souffle
-de peur de faire rien envoler de la poussière de ces vieux temps.]
-
-Voilà l'homme moderne, et votre père, à tous. Reconnaissez-le à ceci.
-
-La joie est absurde au Moyen âge, qui bâtit tant de choses vaines,
-qui, savant architecte, édifia aux nues ces tours et ces châteaux
-qu'apporte et remporte le vent.
-
-La joie est raisonnable au temps moderne dont la main sûre construit
-de vérités l'immuable édifice dont le pied est assis en Dieu, dans le
-calcul et la nature. Si le vrai n'est plus vrai, si la géométrie est
-fausse, alors cette maison tombera.
-
-La raison seule et la révolution, la science, ont seules droit à la
-_Joie_.
-
-Mais, à quelque degré de sérieux, de fermeté virile qu'arrive notre
-âge en sa _via sacra_, reconnaissons et bénissons le point de départ,
-vraiment touchant, humain, d'où nous prîmes l'essor, la bonne et forte
-main du grand Luther qui, dans son verre gothique nous versa le vin du
-voyage.
-
-Ce vin fut l'assurance que celui-ci donna à l'homme, qui le releva et
-le mit en chemin. Cent fois on avait dit au pauvre peuple, qui avait
-tant souffert, qu'il était pardonné. Luther le jura, se fit croire, et
-le monde, raffermi des vaines terreurs, se lança dans l'action.
-
-Comment le peuple n'eût-il cru cette voix pure et forte, loyale, qui
-est celle du peuple? Tous croient, tous sont joyeux. On s'embrasse sur
-les places, comme on fit plus tard par toute l'Europe pour la prise de
-la Bastille. Un chant commence, d'une incroyable joie, la Marseillaise
-de Luther: «Ma forteresse, c'est mon Dieu.»
-
-Il fit les airs et les paroles. Et il allait de ville en ville, de
-place en place, et d'auberge en auberge, avec sa flûte ou son luth.
-
-Tout le monde le suivait.
-
-Ses ennemis le lui reprochent; ils disent en dérision: «Il allait par
-toute l'Allemagne, nouvel Orphée, menant les bêtes.»
-
-Cet homme était si fort, qu'il eût fait chanter la mort même.
-
-L'Allemagne, déchirée, mutilée, sciée, comme Isaïe, l'Allemagne se mit
-à chanter.
-
-La misérable France, écrasée sous la meule, où elle ne rendait que du
-sang, chante aussi comme l'Allemagne.
-
-Le poète ouvrier Hans Sachs salue ce puissant «rossignol, dont le
-chant emplit la chrétienté.» Albert Dürer, consolé, fait cent oeuvres
-joyeuses qui expient _Melancolia_: le petit _saint Christophe_, plein
-d'amour, emportant son Dieu; le ferme et fier _saint Paul_, qui lit,
-appuyé sur l'épée, la grande épée biblique, enfoncée dans la terre;
-saint Marc écoute, frissonne de terreur et de joie, montrant ses
-blanches dents; saint Pierre, avec ses clefs, vaincu, baisse la tête
-et n'est plus qu'un portier.
-
-Voilà les jeux et les chansons, le Noël de la Renaissance.
-
-Pour lui, qui a changé le monde, le grand Luther, ne réclame rien que
-son titre de noblesse: _chanteur et mendiant_.
-
-«Que personne ne s'avise de mépriser devant moi les pauvres
-compagnons qui vont chantant et disant de porte en porte: _Panem
-propter Deum!_ Vous savez comme dit le psaume: «Les princes et les
-rois ont _chanté_...» Et moi aussi, j'ai été un pauvre mendiant. J'ai
-reçu du pain aux portes des maisons, particulièrement à Eisenach,
-dans ma chère ville.»
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
---SUITE--
-
-LUTHER
-
-1517-1523
-
-
-Luther a eu le succès inouï de changer ce qui ne change pas: _la
-famille_.
-
-C'est la révolution la plus profonde, la plus victorieuse qui fut
-jamais. Celle-ci atteignit toutes les habitudes, tout le système de la
-vie, le fond du fond de l'existence.
-
-Nous ajournons les autres faces de la révolution protestante. Elles
-ressortiront assez de ce livre. Un mot seulement ici sur le côté
-moral:
-
-Sans vouloir toucher au christianisme (au contraire, en faisant
-effort pour le replacer sur le dogme qui en est l'essence), Luther l'a
-transformé. Employons le langage de l'art qu'il préférait, de la
-musique: il n'a pas changé l'air, il a même épuré, restauré la
-partition, mais il l'a transposée d'une clef à l'autre, l'a complétée
-des parties légitimes. Et ce changement a fait, d'une mélodie maigre,
-d'un chant monastique et stérile, l'ouverture harmonique du grand
-concert des nations.
-
-Il a transposé la religion du miracle à la nature, du fictif à la
-vérité.
-
-Le miracle, c'était le célibat ecclésiastique, le mariage gouverné par
-un célibataire, et la famille à trois.
-
-De son gouvernement paterne où il trônait, le prêtre est descendu à la
-fraternité. C'est un frère, c'est un homme, un des nôtres. Tels nous
-pouvons être demain.
-
-Ainsi le mot de la _Renaissance_: «Revenez à la nature,» s'est
-accompli par l'homme qui ne voulait que rappeler le christianisme et
-le salut surnaturel.
-
-Luther, fervent chrétien, a, sans le vouloir, servi l'esprit nouveau.
-Son coeur, profondément humain, riche et complet, a chanté les deux
-chants, donné en partie double le concert harmonique de la Réforme et
-de la Renaissance.
-
-Quand il entra au cloître, dit-il lui-même, il n'apporta que son
-Virgile. Il y trouva les Psaumes. David et la Sibylle s'emparèrent du
-grand musicien.
-
-Personne ne fut plus lettré, plus écrivain, plus harmoniste par la
-langue et le style. Il n'y a rien à comparer aux symphonies immenses
-de Michel-Ange et de Rubens, que certaines pages de Luther, comme son
-récit de la diète de Worms, plusieurs de ses préfaces. Toutes choses
-au niveau de Bossuet, mais avec des accents poignants, profonds,
-intimes, _humains_, que n'eut pas l'orateur officiel de l'Église de
-Louis XIV. Son magnifique récitatif est bien peu entraînant devant la
-trombe de Luther.
-
-De tant de choses fortes et puissantes, émues, passionnées, de toute
-cette superbe tempête, de ce grand coeur et de cette grande vie, cent
-choses sont restées très-fécondes, une surtout qui fut l'homme même et
-qui est au-dessus de toute dispute. Là est la victoire de Luther.
-Cette chose, nous l'avons dit, c'est _la famille_, la vraie et
-naturelle famille, le triomphe de la moralité et de la nature, la
-reconstruction du foyer.
-
-Or, la pierre du foyer, c'est la base de tout. Toute la vie est bâtie
-dessus. Où le foyer branle, tout branle. Où la famille est faible et
-désunie, l'État n'a pas d'assiette; il la cherche, et comme un malade,
-se tourne et se retourne dans son lit, sans en être mieux.
-
-La longue mort de l'Italie et de l'Espagne, la fébrile agitation de la
-France, l'anéantissement de l'Irlande comme race et de la Pologne
-comme nation, ont là leur cause principale. La famille, dans ces pays,
-est rarement sérieuse. La maison n'y est pas fermée; elle est ouverte
-aux quatre vents. Autre chose, l'hospitalité; autre, la banalité. Dans
-cette vie quasi communiste, où chacun regarde toujours hors de chez
-soi, le travail est minime, et l'agitation grande, la mobilité et
-l'ennui, l'esprit aléatoire, la curiosité, l'aventure. Les peuples
-ainsi doués porteront ce goût de loterie dans les choses de l'État.
-
-Nous reviendrons assez sur tout cela. Qu'il suffise de dire ici que le
-protestantisme, qui pour le reste est un passage, en ceci s'est trouvé
-la nature qui ne passe point. Que Dieu se soit trompé en faisant la
-famille à deux, plusieurs le soutiendront. Mais enfin, elle est telle.
-Une famille à trois, où le dangereux tiers n'est pas l'intrus, mais
-l'autorité même, c'est la discorde arrangée par la loi, c'est le
-divorce organisé, le foyer équivoque et suspendu en l'air. Nulle paix,
-nulle unité: donc, l'éducation impossible, l'enfant formé par le
-hasard, et sans tradition paternelle, c'est-à-dire sans passé solide,
-faible et seul, un _individu_[10].
-
-[Note 10: Que penser de l'ignorance de nos faiseurs de systèmes
-qui vous disent gravement encore: «Le catholicisme réunit, le
-protestantisme divise. Le protestant, c'est l'individu, etc.» Eh!
-pauvres gens, étudiez donc un peu, observez, voyagez. Regardez-moi, le
-soir, la famille protestante unie dans la lecture commune. Observez
-cette femme, comme elle écoute le touchant commentaire, la pieuse
-réflexion du mari! comme tous deux sentent et comprennent d'un même
-coeur! Leur profonde unité imprime au coeur de l'enfant une autre
-Bible encore. Il n'oubliera jamais le regard attendri dont sa mère
-surprit l'esprit saint dans les yeux émus de son père. Voilà la
-tradition forte. Il y a un peu loin de cela à la tradition scolastique
-donnée par l'homme officiel à un enfant distrait qui ne comprend guère
-et ne retiendra pas. L'autre, élevé dans la famille vraie, à ce
-puissant foyer, qu'il aille en Amérique, qu'il s'enfonce aux forêts,
-loin de toute demeure humaine, qu'il vive pionnier solitaire, il ne
-sera point seul. Il a avec lui la tradition. Quelle? Est-ce ce volume
-qu'il emporte partout, l'Encyclopédie juive, mêlée de tant de choses?
-Ce volume, qu'il le lise ou non, il a été sur la table sacrée. La
-simple couverture, maniée, usée par ces chères mains, que de choses
-elle dit! Dans les nuits les plus sombres, la lueur y revient de la
-lampe de famille, la divine lumière de ce tendre regard que son père
-et sa mère échangèrent devant lui dans un moment de sainteté.]
-
-La racine fatale d'où germe cette mauvaise plante d'une végétation
-souterraine, infinie, poussant ses fibres vénéneuses de la famille
-dans l'État et la société, Luther la coupe, par un moyen très-simple.
-Pour directeur à la famille, c'est la Bible qu'il donne. Il vous met
-dans les mains un livre, au lieu d'un homme.
-
-«Ne me croyez pas, dit-il. Qui est Luther? Que m'importe Luther?
-Périsse Luther, et que Dieu vive!... Prenez ceci: lisez.»
-
-_Lisez!_ Quoi! en voici un qui veut qu'on sache lire! Mais cela seul
-est une grande révolution.
-
-Lire un livre _imprimé_! Révolution plus grande. Ceci donne des ailes
-à la Presse. En sorte que tous liront, sauront, verront, auront des
-yeux... C'est la révolution de la lumière.
-
-_Quel livre?_ Infiniment multiple, de vingt esprits divers, donc
-propre à susciter l'examen, la critique, la recherche d'un esprit
-libre.
-
-De sorte que ce bonhomme, chaleureux défenseur de l'autorité
-primitive, s'en remet à la liberté.
-
-Coeur loyal, âme pure! je le vois bien ici. Le vrai nom de ton oeuvre
-est celui-ci: c'est _la révolution de loyauté_.
-
-Point d'arrière-pensée dans ce rude homme. Il marche, fort et ferme,
-de ses souliers de fer, dans la droite et loyale voie... Ah! il ne
-vous énervera pas. Il vous forge d'abord une Bible allemande dans la
-langue vibrante des Niebelungen, la langue des vieux héros du Rhin.
-
-Où en est, je vous prie, toute la littérature du Moyen âge, la poésie
-de la fièvre, la gémissante colombe du Cantique, les berceaux de
-l'Épouse, tant commentés de saint Bernard, recommentés d'Innocent III
-et de Gerson, de Bossuet même. Voici un homme indélicat qui n'entend
-rien aux attendrissements, qui n'a pas goût aux confidences, aux
-timidités, aux soupirs. Les bocages douteux où les mystiques erraient
-au clair de lune, ce grossier forgeron qui n'aime que le jour, il
-frappe dessus, à droite, à gauche. Et quand les dryades gémiraient, il
-n'en frapperait que plus fort, faisant de ces nymphes du diable un
-impitoyable abatis.
-
-Qu'il est puissant, celui qui ne veut rien pour lui, qui va droit
-devant lui et sans tourner la tête! Je voudrais bien savoir seulement
-comment, dans ce grand désert d'hommes, où tous agonisaient, il y eut
-un homme encore; comment, tous étant pâles, délicats, pulmoniques, il
-y eut cet homme fort, «au coeur rouge,» pour dire comme la vieille
-Allemagne. Il y a là un miracle que je ne comprends pas.
-
-Il ne descendit pas du ciel. Il passa par l'école, l'église et le
-couvent, trois degrés du suicide.
-
-Et il eut en perfection, ce héros, l'éducation du temps, celle de la
-bassesse et de la peur.
-
-C'était une sorte de bagne où l'on n'entendait que le fouet. Luther
-l'avait cinq fois par jour. Cela faisait des enfants si peureux, qu'un
-jour, avec ses camarades, ayant mendié à la porte d'une ferme, le
-paysan, homme charitable, mais d'une voix rude, leur dit: «J'y vais,»
-et leur peur fut si grande, qu'ils s'enfuirent à toutes jambes et
-n'osèrent jamais revenir.
-
-Voilà la triste école d'où sortit l'homme le plus hardi de
-l'Allemagne.
-
-Autre miracle. Converti un jour par la peur d'avoir vu tuer un ami
-par la foudre, il se fait moine, et le voilà entre deux écueils
-auxquels personne n'échappait. D'une part, la goinfrerie, le ventre.
-Et d'autre part, la femme, la fatalité corruptrice de savoir et
-toucher sans cesse ce qu'on doit éviter.
-
-Dieu le portait. Il entre au cloître, mais comment? Avec sa musique
-d'une part, de l'autre son Virgile et les comédies de Plaute. Ris, bon
-jeune homme, cela te soutiendra. Mais il y ajoute Platon. La sereine,
-l'héroïque antiquité, l'entoure et le garde. La musique lui prête des
-ailes, pour l'enlever au besoin sur les endroits fangeux et les basses
-tentations.
-
-Fils d'un Saxon, il le fut peu lui-même. Ce n'est point un buveur de
-bière. Il est du pays de la vigne, du pays de sa mère, née sur les
-coteaux de Wurtzbourg. Il eut dans le sang l'esprit gai et aimable des
-plus salubres vins du Rhin. Rien d'épais, rien d'alourdissant.
-Seulement des chaleurs subites à la tête et au coeur, de superbes
-colères. Mais le meilleur homme du monde.
-
-Le grand assaut livré à son esprit, ce fut la découverte fortuite
-d'une Bible. Livre immense, effrayant, où Dieu semble parler par cinq
-cents voix contraires. Beaucoup y succombaient, disant (Luther le leur
-reproche): _Bibel-Babel_, et n'y voulant plus lire.
-
-Rudes étaient ses combats. Et il eut un moment la tentation de jeter
-tout. Mais ce grand livre le retint. Deux fois par an il lisait la
-Bible tout entière, et s'y enfonçait toujours plus, y trouvant, y
-portant mille choses fécondes qu'en fait jaillir un grand esprit. Il
-dit fort bien plus tard, dans la naïveté de la force: «Je tire bien
-moins des livres, que je n'y mets moi-même.»
-
-La difficulté réelle du moment que personne ne voyait, la chose qui
-faisait avorter la Renaissance, stérilisait la Liberté, c'est que Rome
-les exploitait. Rome s'était mise à la mode; elle professait la
-doctrine des philosophes et des juristes, doctrine antichrétienne, qui
-sauve l'homme non par le Christ, mais par les oeuvres mêmes de
-l'homme.
-
-Léon X se montrait d'accord avec Érasme. La liberté et la philosophie,
-confisquées, amorties par leur ennemi naturel, se neutralisaient
-elles-mêmes. C'était la vaccine de la liberté, un _libre arbitre_
-théorique, dirigé par les prêtres, rançonné par les indulgences,
-c'était aux mains du pape un négoce de plus, une nouvelle marchandise
-de la grande boutique.
-
-Avec un petit mot, une équivoque, la liberté devenait servitude:
-l'équivoque du mot _oeuvres_. «L'homme est-il sauvé par les _oeuvres_?
-Oui, disait le philosophe, entendant les _oeuvres_ de vertu. Oui,
-disait le papiste, entendant _les oeuvres_ pies, messes ou cierges
-brûlés, macérations, pèlerinages, ou, ce qui remplace tout,
-l'indulgence de Rome et l'argent.
-
-Magique vertu de l'équivoque! Grâce au mot _oeuvres_, l'argent et la
-philosophie avaient le même langage. Tetzel et Fugger parlaient comme
-Zénon.
-
-Mais voilà que ce rude Allemand brise ce bel accord. Quand on lui
-parla du charlatan Tetzel, de ses succès à colporter sa drogue, Luther
-dit brutalement: «Je lui crèverai son tambour.»
-
-Traduisons clairement sa prédication. Replaçons-là au vrai jour
-populaire:
-
-«Bonnes gens, on vous vend la dispense des oeuvres. Remettez l'argent
-dans vos poches. Dieu vous sauve gratis. Des oeuvres, la seule
-nécessaire, c'est de croire en lui, de l'aimer. Quoi! Dieu est mort
-pour vous, et il n'y aurait pas assez du sang d'un Dieu pour laver
-tous les péchés de la terre?»
-
-Chose curieuse, le pape recommandait les oeuvres, et tout s'était
-réduit aux oeuvres de la caisse. Luther dispense des oeuvres, et elles
-recommencent, les vraies oeuvres morales, celles de piété et de vertu.
-
-Il disait: «Aime et crois.» Qui aime, n'a besoin qu'on impose et
-prescrive les oeuvres agréables à l'objet aimé; il les fera bien de
-lui-même, et il les ferait malgré vous.
-
-Cette apparente suppression de la Loi, ce triomphe de la Grâce et de
-l'amour, fut un enchantement. De misérable serf qu'il était, servant
-sous le bâton, la verge et la peur de l'enfer, voilà l'homme restauré
-qui se trouve chez Dieu le fils de la maison, l'héritier chéri,
-légitime. Il s'élance, riant et pleurant, dans les bras paternels...
-Le péché, le jugement, tous les épouvantails, que sont-ils devenus? Je
-ne vois plus qu'amour, lumière, consolation, le paradis ici-bas, comme
-au ciel... Un chant de joie commence. À l'homme de chanter, au diable
-de pleurer. Lui seul est dupe. Jésus l'a attrapé. Croyant tenir sa
-proie, il a mordu à vide et s'est mordu... Du ciel à la terre, immense
-éclat de rire.
-
-Voilà comment apparut Luther, sublime et bouffon musicien de ce divin
-Noël, amusant, colère et terrible, un David aristophanesque, entre
-Moïse et Rabelais... Non, plus que tout cela: _Le Peuple._
-
-Ou, comme il a nommé magnifiquement le peuple: «Monseigneur tout le
-monde (_Herr omnes_).» Ce Monseigneur est dans Luther.
-
-Le plus merveilleux de l'affaire, c'est que cette nouveauté était
-très-vieille. Cent fois on avait ramassé le texte de saint Paul:
-«Crois, et tu es sauvé.» Saint Augustin l'avait commenté, étendu,
-délayé à souhait. Tous les mystiques avaient pris là, spécialement les
-mendiants, et plus que tous, les théologiens de l'Allemagne.
-
-C'était la propre et originale _théologie allemande_, comme elle
-existait déjà dans le petit manuel qui porte ce nom, comme on la
-trouvait, remontant, dans Tauler, Henri Suso, jusque dans Gotteschalk,
-condamné sous Charlemagne, au temps même où le christianisme entra en
-Allemagne. Dès qu'il y eut un christianisme allemand, il fut tout
-d'abord luthérien.
-
-L'Allemagne enseigna toujours: «Dieu seul est grand, Dieu seul est
-tout; toute la force de l'homme est en lui.»
-
-La défaillance de l'Église n'avait que fortifié cette doctrine de
-l'impuissance humaine. L'_Imitatio Christi_, la Théologie de Gerson,
-n'avaient pas d'autre sens. Et pourtant quel contraste! Ces livres
-monastiques, découragés (désespérés dans leur résignation), ne mènent
-à rien qu'à la langueur, à rêver et croiser les bras. Ils sont la fin
-d'un monde, pâle reflet d'un soleil couchant. Ceux de Luther, c'est
-l'aube, c'est un réveil de mai à quatre heures du matin. Une cloche
-argentine et perçante, sous un puissant battant d'acier, éveille le
-monde en sursaut. L'Allemagne, _la reine aux bois dormant_, se met
-sur son séant, en se frottant les yeux: «Oh! dit-elle, que j'ai dormi
-tard! Mais, je le vois bien, c'est l'aurore!»
-
-Remontez, je vous prie, dans l'histoire du christianisme: vous ne
-trouvez rien de semblable. Je parlais de l'_Imitatio_, mais j'aurais
-pu dire l'Évangile. Son astre aimable a lui, au coucher de l'Empire
-romain sur les ruines de la Judée et de vingt nations. Son charme est
-plutôt celui d'une lune mélancolique que d'un fécond soleil; c'est le
-temps du repos; c'est l'astre aimé des morts. Dormez et laissez faire
-à Dieu.
-
-Tout au contraire, Luther, qui croit ressusciter cette doctrine, qui
-en dit, redit les paroles, commence pour le monde un âge de bruyante
-et vive action. Le jour, laborieux ouvrier, se lève, et chante, et
-frappe, et bat l'enclume. Il me dit bien: Dormez. Mais il n'y a pas
-apparence. Cher, vaillant forgeron, tant que tu battras d'un tel bras,
-peu de gens dormiront. Dès l'heure où ton coq a chanté, les muets
-esprits de la nuit ont fui discrètement. L'homme est pour toujours
-éveillé.
-
-Ainsi l'effet fut tout le contraire que celui des mystiques. Tant vaut
-l'homme, tant vaut la doctrine. Celle-ci, prêchée dans la langueur,
-dans les tendresses équivoques, était la mollesse même, l'énervation
-de l'âme. Proclamée de cette voix pure et forte, candide, héroïque,
-elle fut le pain des forts, un cordial avant la bataille; elle fit a
-l'homme la belle illusion de sentir, au lieu de son coeur, battre en
-son sein le coeur d'un Dieu.
-
-Malentendu sublime! Le peuple entend mieux qu'on ne dit. Il prit
-l'air plus que les paroles; et dans l'air était le vrai sens. Quand de
-sa voix tonnante à faire crouler les trônes, Luther criait: _L'homme
-n'est rien_, le peuple entendait: _L'homme est tout._
-
-Les dates ici sont dramatiques. La grande oeuvre du Concordat, la
-soumission de la France, brisée par le roi et par le pape, fut
-couronnée en février 1517. En mars, Léon X, qui jusque-là n'avait pas
-cru à sa victoire, et tenait à Rome contre les gallicans une espèce de
-concile pour les foudroyer au besoin, jugea la comédie inutile,
-licencia ses acteurs. Le ciel était serein, les humanistes ralliés à
-la papauté. Les rieurs étaient pour le pape. Et c'est à ce moment
-qu'éclatèrent en Allemagne les thèses de frère Martin Luther. Elles
-coururent en un mois jusqu'à Jérusalem.
-
-Le 31 octobre 1517, Luther, ayant écrit une noble et forte lettre à
-l'archevêque de Mayence, où il le sommait du compte qu'il aurait à
-rendre à Dieu, afficha à l'église du château de Wittemberg ses
-propositions sur les indulgences. Pièce originale, éloquente, d'une
-verve mordante, chaleureuse et satirique. Jamais la théologie n'avait
-parlé sur ce ton. Nulle banalité. Tout sortait d'une indignation
-loyale et des entrailles mêmes du peuple.
-
-L'ironie n'y manquait pas. «On a sujet de haïr ce trésor de
-l'Évangile, par qui les premiers deviennent les derniers. On a sujet
-d'aimer le trésor des indulgences, par qui les derniers deviennent les
-premiers.
-
-«Quand le pape donne des pardons, il a moins besoin d'argent que de
-bonnes prières pour lui. Voilà tout ce qu'il demande.»
-
-À côté de ces choses piquantes, il y en avait de bien belles, d'une
-vraie sublimité: «Qui vous dit que toutes les âmes du Purgatoire
-demandent à être rachetées? Qui sait si elles n'aiment pas mieux
-rester et souffrir?... Assurons les chrétiens que souffrir, c'est la
-voie du ciel, exhortons-les à affronter les douleurs, l'enfer même,
-s'il le fallait, pour aller à Dieu.»
-
-On fait tort à la cour de Rome quand on dit qu'elle traita légèrement
-cette affaire, qu'elle n'en sentit pas la portée. Elle crut, à tort,
-que la chose était suscitée par les princes, avec raison que les
-princes en étaient charmés et en profiteraient. L'empereur Maximilien,
-fort ennemi de Léon X, et qui, dit-on, eut un instant l'idée d'être
-pape lui-même, disait: «Celui-ci est un misérable; ce sera le dernier
-pape. Gardons bien le moine saxon; le jeu va commencer avec les
-prêtres. Soignez-le. Il peut arriver que nous aurons besoin de lui.»
-L'électeur de Saxe, et d'autres princes dans chaque famille
-électorale, regardèrent d'où venait le vent, et se tinrent prêts à
-soutenir ce défenseur de l'Allemagne, sans lequel elle risquait de
-tomber dans l'abaissement de la France. Danger qui ne fit que croître
-par la mort de Maximilien, quand le vendeur des indulgences,
-l'archevêque de Mayence, parvint à faire empereur le roi catholique.
-
-Rome ne perdit pas un moment[11]. Elle lança les dominicains, fit
-écrire l'un d'eux qui était le maître du Sacré-Palais, pour rappeler
-la doctrine de saint Thomas, et somma Luther de comparaître dans
-soixante jours (septembre 1518). Puis elle envoya à Augsbourg un
-Italien fort délié, le cardinal Cajetano, qui lui-même avait été
-suspect d'hérésie, ayant écrit qu'on pouvait interpréter l'Écriture
-«sans suivre le torrent des Pères.» Il devait plaire à l'électeur, et
-décider Luther à la rétractation. Il s'y prit de toutes manières, par
-menace à la fin, lui montrant son isolement, son danger, lui disant:
-«Crois-tu que le pape s'inquiète fort de l'Allemagne? Crois-tu que les
-princes lèveront des armées pour te défendre?... Quel abri as-tu? Où
-veux-tu rester?--Sous le ciel,» répondit Luther.
-
-[Note 11: Léon X, dans sa bulle _Exsurge_ (_error_ 33), et la
-Sorbonne, dans sa _Déterminatio_, condamnent spécialement cette
-hérésie de Luther: «Brûler les hérétiques, c'est contre le
-Saint-Esprit.» Il persévéra toute sa vie dans cette magnifique
-hérésie. On peut le prouver par cent passages. Même dans sa colère
-contre les paysans révoltés, qui ne veulent plus l'écouter, il ne se
-dément pas; il condamne leurs actes, non leurs croyances. Sa plus
-grande sévérité est de conseiller le bannissement pour les
-blasphémateurs qui enseignent leurs blasphèmes. Castillon, dans
-l'écrit où il blâme la mort de Servet, s'appuie principalement de
-l'autorité de Luther. On peut dire que c'est à ce grand homme que
-remonte la tradition de la tolérance.]
-
-Rome avisa dès lors à un moyen plus violent. Elle flatta l'électeur,
-lui envoya le présent royal de la Rose d'or, en lui demandant en
-échange de lui livrer le moine. Dans ce cas-là, brûlé par Léon X, il
-eût eu le sort d'Arnoldo de Brescia, de Savonarole, de Bruno et de
-tant d'autres. La Réforme, étouffée encore, eût laissé le vieux
-système pourrir sa pourriture paisiblement. Point de protestants, dès
-lors, ni de jésuites; point de Jansénius, point de Bossuet, point de
-Voltaire. Autre était la scène du monde.
-
-Luther était dans un danger réel. L'électeur ne se prononçant pas, il
-n'avait de protection que le peuple, et se tenait prêt à partir; mais
-pour quel pays? Pour la France? Autant valait aller à Rome. La mort de
-Maximilien changea tout. L'électeur devint vicaire de l'Empire,
-craignit moins de protéger Luther (janvier 1519).
-
-Je regrette cette belle histoire. Tout le monde sait qu'après sa
-_Captivité de Babylone_, où il montrait Jésus-Christ prisonnier du
-pape, il brûla hardiment aux portes de Wittemberg la bulle de
-condamnation.
-
-Rome était effrayée. On peut en juger par un fait minime en apparence,
-mais d'hypocrisie très-habile. Dès novembre 1517, un mois après les
-foudroyantes thèses, Léon X demande qu'on lui envoie sur l'argent des
-indulgences 147 ducats d'or «pour payer un manuscrit du 33e livre de
-Tite-Live.» Belle et touchante réponse aux calomnies de Luther! Voilà
-l'emploi honorable que faisait le digne pontife de cet argent tant
-reproché! Il le prodiguait pour les oeuvres de la civilisation et le
-progrès des lettres. Là-dessus, les panégyristes de s'attendrir et de
-s'extasier. Et nous aussi, nous admirions une si fine diplomatie. Elle
-divisait habilement le grand parti de la Renaissance, elle flattait
-les Érasme, les Reuchlin, les Hutten; elle les avertissait de se
-rallier à Rome, à l'élégante Italie, fille et soeur de l'antiquité, de
-laisser dans sa barbarie ce buveur de bière, _ce moine_... Léon X
-avait dit: «Ce sont disputes de _moines_.» Et c'est aussi le point de
-vue sous lequel beaucoup d'humanistes voyaient la chose. Hutten, que
-la nécessité avait jeté à la cour de Mayence, avait dit: «Bravo! mes
-amis les moines, dévorez-vous, les uns les autres! (Consumite, ut
-consumimini invicem.)»
-
-Ceci en avril 1518. En novembre de la même année, Hutten revint à
-lui-même. Il écrivit à un ami son pamphlet _l'Ennemi des cours
-(Misaulus)_. Il appartient dès ce jour à Luther et à la patrie.
-
-C'est alors qu'il porta chez Franz de Seckingen sa presse et son
-imprimerie. Il lui lut les écrits de Luther, lui en fît un admirateur,
-un champion au besoin, assura à la réforme sa redoutable épée.
-
-Il en fut de même du fameux chef des lansquenets, le vieux Georges
-Frondsberg, rude et colérique soldat qui entourait Luther à Worms,
-tout prêt à tirer l'épée contre les Espagnols qu'avait amenés
-Charles-Quint.
-
-Il n'y avait pas de scène plus sublime que cette diète de Worms, où
-l'homme que tous favorisaient, mais dont nul encore n'osait s'avouer
-protecteur, vint seul, porté sur le coeur et dans les bras de
-l'Allemagne, si ferme, si modeste et si grand. Tous: amis et ennemis,
-voulaient l'empêcher d'arriver et lui rappelaient Jean Huss: «J'irai,
-dit-il, y eût-il autant de diables que de tuiles sur les toits.»
-
-Il y eut une tentative. On tâta le peuple. Un prêtre, avec des
-Espagnols, essaya d'enlever dans la rue quelques livres de Luther. Si
-cela eût réussi, les livres pris, on prenait l'homme. Mais le peuple
-s'élança, et les étrangers se réfugièrent dans le palais de
-l'Empereur.
-
-La providence invisible qui l'avait entouré à Augsbourg et à
-Wittemberg, à Worms enfin, le prudent électeur de Saxe, craignant à la
-fois l'Empereur et le zèle intempérant de Luther, le fit enlever en
-route et le retint quelque temps au donjon de la Wartbourg. La chose
-fut si bien conduite que Luther ne sut pas d'abord s'il était en main
-amie ou ennemie.
-
-Grand fut ce coup de théâtre. Les ennemis désespérés de l'avoir tenu
-et lâché. L'Allemagne entière émue, indignée contre elle-même, d'avoir
-si mal gardé son apôtre.
-
-Lui cependant, dans son donjon, ne voyant âme qui vive, sauf deux
-pages qui lui apportaient les aliments et ne parlaient pas, il
-réfléchissait à loisir sur l'étrange événement. Sa flûte, les psaumes
-allemands, l'immense travail d'une traduction de la Bible, lui
-remplissaient très-bien les jours.
-
-On sut bientôt qu'il existait, qu'il était le même, l'indomptable, le
-grand, l'héroïque Luther. Il écrivait _de son Pathmos, de la région
-des oiseaux qui chantent Dieu jour et nuit_.
-
-Il écrivait à Mélanchthon, son jeune ami qui le pleurait: «Tu es
-tendre, cela ne vaut rien... Tu m'élèves trop; tu te trompes en
-m'attribuant tout ceci. Prie pour moi... Me voilà ici, oisif et
-contemplatif. Je me mets devant les yeux la figure de l'Église; je
-hais la dureté de mon coeur qui ne se fond pas tout en larmes «_pour
-pleurer mon peuple égorgé_.» Pas un ne se lève pour Dieu... Temps
-misérable! lie des siècles!... Ô Dieu! aie pitié de nous!»
-
-Entre autres choses très-fortes, il écrivit un mot terrible à
-l'archevêque de Mayence, une sommation de s'amender:
-
-«Pensez-vous que Luther soit mort? Détrompez-vous. Il vit, tout prêt à
-recommencer avec vous un certain jeu...» Qui l'aurait cru? Le
-misérable, qui craignait d'être démasqué, répondit _de sa propre main_
-une lettre de soumission, «souffrant volontiers, disait-il, cette
-réprimande fraternelle.»
-
-Avec le temps, Luther fut moins resserré, et son hôte, le gouverneur
-du château, imagina pour l'amuser de le mener à la chasse. Il le
-connaissait bien mal, ce grand coeur, aussi bon que grand, si tendre
-pour la nature:
-
-«Ç'a été, dit-il, pour moi un mystère de douleur et de pitié. La
-chasse, n'est-ce pas l'image du Diable, poursuivant les âmes
-innocentes?... Mais voici le plus atroce. J'avais sauvé un petit
-lièvre et l'avais mis dans ma manche. Je m'éloigne; les chiens le
-prennent, lui cassent la jambe et l'étranglent... J'en ai assez de la
-chasse... Ô courtisans, mangeurs de bêtes! vous serez mangés là-bas.»
-
-Cette douceur n'était pas seulement pour les bêtes. Apprenant la
-violence des énergumènes, anabaptistes et autres qui allaient brisant
-les images et criant contre Luther:
-
-«Aie soin, écrit-il à un conseiller de l'électeur, que notre prince ne
-teigne pas ses mains du sang de ces nouveaux prophètes.»
-
-Entre ces éclairs admirables de bonté et de grandeur qui partent de la
-Wartbourg et illuminent l'Europe, voici, selon moi, le plus grand.
-Ceci, c'est la garantie la plus haute du caractère de Luther, le vrai
-sceau de sa loyauté.
-
-Il abandonne la confession, la chose qui fait la force du prêtre, et
-sa très-intime joie, la chose pour laquelle tout jeune homme se fera
-prêtre (savoir le secret de la femme).
-
-Je vous dis en vérité que cet homme-là, du prêtre, n'a eu que l'habit.
-Où trouvera-t-on jamais un homme ayant cette puissance, qui veuille
-s'en dépouiller?
-
-Salut, homme vraiment innocent, simple, d'un profond coeur d'enfance!
-
-Ce jour-là, tu es le vainqueur.
-
- * * * * *
-
-Je ne connais rien de plus curieux que ce bonhomme, descendant de la
-Wartbourg, malgré l'électeur, malgré tout. Deux embarras nouveaux
-(par-dessus le diable et le pape) lui survenaient: les rois, les
-peuples.
-
-Henri VIII faisait écrire contre lui. L'Allemagne exigeait,
-aujourd'hui, non demain, une révolution.
-
-Il voulut se mettre en travers, descendit. Il rentra dans son
-Wittemberg.
-
-Tout était changé.
-
-La petite maison de son père était entourée d'une foule. On avait su
-que Luther était ressuscité, et, d'un mouvement immense, toute la
-terre y affluait. Tel venait pour le bénir, tel pour le maudire, pour
-le voir surtout. Les questions de toute sorte pleuvaient comme grêle.
-
-Voilà un homme étonné, embarrassé, effaré.--Mais ce n'était rien
-encore.
-
-Les femmes, à ce renouvellement de la légende du monde sauvé par
-l'amour, s'étaient partout précipitées hors des maisons, hors des
-couvents. Un monde de religieuses, ayant quitté le cloître vide,
-cherchaient le vrai temple, cette maison de l'amour de Dieu. Elles
-n'avaient pas réfléchi que le pauvre Martin Luther, tout apôtre ou
-docteur qu'il fût, était encore un jeune homme robuste, d'environ
-trente-six ans.
-
-Il était extrêmement maigre, alors, avec la tête carrée, plus carrée
-que gracieuse, de la vraie race allemande. Ses yeux, il est vrai,
-étaient admirables; il y roulait constamment des éclairs joyeux et
-terribles, comme la foudre rit au haut des cieux.
-
-Heureusement, il était, de nature et foncièrement, un homme du peuple
-et de travail, disons le mot, un ouvrier, comme son père le mineur, un
-bon et loyal forgeron de Dieu.
-
-De toutes ces femmes qui arrivaient, plusieurs très-jeunes et
-très-belles, il ne vit qu'une seule chose: «il vit qu'elles avaient
-faim.»
-
-Et le voilà écrivant de tous côtés pour des aumônes, mendiant du pain
-pour elles, et, par de rudes plaisanteries, tâchant de plaire à
-l'électeur, aux courtisans, à tous, pour pouvoir nourrir «ces pauvres
-vierges, malgré elles,» en attendant qu'il puisse les renvoyer à leurs
-parents.
-
-C'était une foule fort mêlée. Il y avait des religieuses princesses,
-qui avaient profité de l'occasion pour courir le monde, fort curieuses
-du jeune apôtre.
-
-Il ne voit rien de tout cela. Il ne songe qu'à leur nourriture. Il y
-mange son dernier sou, et celui de ses amis.
-
-J'imagine que le pauvre homme qui, à cette même époque, demande
-pendant plusieurs mois un habit à l'électeur, n'ayant pas grand'chose
-à donner à ces pauvres échappées, et ne sachant comment changer les
-pierres en pain, les alimentait de ses psaumes, et, prenant son luth
-ou sa flûte, tout au moins nourrissait l'esprit.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-LA COUR, LA RÉFORME, LA GUERRE IMMINENTE--LE CAMP DU DRAP D'OR
-
-1520
-
-
-Le grand éclat de Luther, sa personnalité puissante, le succès de sa
-résistance rayonnèrent dans toute l'Europe, et la Réforme en fut
-encouragée. D'elle-même, elle était née partout.
-
-Partout, en France, en Suisse, elle fut indigène, un fruit du sol et
-de circonstances diverses qui pourtant donnèrent un fruit identique.
-
-En y réfléchissant, on se l'explique sans peine. L'âme humaine, près
-de se lancer en avant dans l'infini de l'inconnu, regarda encore en
-arrière, interrogea sa voie antique, se demanda s'il ne suffisait pas
-de revenir aux anciens jours.
-
-On ne revient jamais. Chaque âge passe irrévocable, et rien ne le
-rappellera.
-
-De sorte qu'en s'efforçant de ne point innover, cherchant à faire du
-vieux, et le plus vieux possible, l'esprit humain fit le contraire. Il
-commença un nouveau monde.
-
-Cet effort instinctif pour revenir au vieux système était trop
-naturel. La Renaissance, déplorablement ajournée, trois cents ans
-(Voy. notre Introduction), venait de faire, bien tard, son éruption
-désordonnée; elle n'apparaissait nullement harmonique. On n'y voyait
-que le chaos.
-
-Qu'il y eût dans la Nature, dans l'Art (nature humanisée), des
-éléments religieux et les bases de _la loi profonde_, c'est ce qui ne
-venait à l'esprit de personne. Tous cherchaient le salut dans le
-retour au surnaturel, dans la rénovation du dogme légendaire.
-
-Après les premiers pas dans la voie de la Renaissance, ne trouvant pas
-encore le salut attendu, l'homme désespéra, tendit les bras à Dieu, en
-disant: «J'attends tout de toi.»
-
-En France, par exemple, où tout l'espoir d'un ordre salutaire était
-mis dans la royauté, où le royaume, uni sous Louis XI, enrichi sous
-Louis XII, glorifié à Marignan, avait cru à ce jeune roi, la déception
-fut amère, lorsqu'aux premières campagnes dont nous allons parler, ce
-roi fut impuissant pour défendre le Nord et l'abandonna aux ravages,
-lorsque plus tard, loin de protéger le Midi, il se vit obligé de le
-brûler lui-même et d'en faire un désert. Ces terribles calamités,
-l'abaissement et le mépris de soi où la France tomba, la jetèrent
-violemment dans ce mystique désespoir et dans l'appel à Dieu qu'on
-appelle la Réformation.
-
-Telle en fut la cause profonde, toute indigène et populaire. Délaissée
-du Dieu d'ici-bas, la France en appelle au Roi de là-haut.
-
-La chose éclata tout d'abord là où étaient les plus grandes
-souffrances, dans nos villes du Nord, dans les populations misérables,
-effrayées, qui voyaient les ravages et la dévastation venir à elles.
-Elle commença dans un grand centre industriel, et par les ouvriers de
-Meaux, principale manufacture des laines à cette époque.
-
-Attribuer ce mouvement tout populaire et spontané à la lointaine
-influence de l'Allemagne, aux timides enseignements du docteur
-Lefebvre d'Étaples qui, dès 1512, à Paris, renouvelait la théorie de
-la Grâce, ou aux prédications de l'évêque de Meaux, Briçonnet, c'est
-chercher de petites causes aux grands événements et ne pas connaître
-la nature humaine. Le bon évêque, mystique, nuageux, écrivain
-tourmenté, dont le sublime galimatias put influer sur des esprits
-subtils qui croyaient le comprendre, n'eût pas eu la moindre action
-sur le peuple. Le grand prédicateur fut la misère, la terreur, la
-nécessité, le désespoir des secours d'ici-bas, l'abandon surprenant où
-ce dieu des batailles, ce roi de Marignan, laissa nos provinces du
-Nord.
-
-L'Allemagne et Charles-Quint s'étaient vus face à face à la diète de
-Worms, nullement avec satisfaction. L'Allemagne vit l'Empereur
-(contre sa promesse positive) amener des soldats espagnols. Et
-l'Empereur vit l'Allemagne, pour essai de résistance, lui dire ce Non
-si ferme de Luther.
-
-Premier outrage à la Majesté impériale. Et dans la même diète, il eut
-l'affront plus grand de voir un Robert de la Mark, imperceptible sire
-des stériles bruyères de l'Ardenne, venir le défier, de souverain à
-souverain, lui jurer guerre à mort, et lui jeter le gant.
-
-Il n'y avait jamais plus grande ingratitude que celle des impériaux.
-Robert, comme on l'a vu, leur avait gagné Seckingen et cette armée
-sans laquelle l'argent n'eût pas suffi à faire un empereur. C'est par
-Robert que Marguerite avait trompé et égaré la chevalerie du Rhin,
-jusqu'à tirer l'épée pour se donner un maître. Quel maître? l'Espagnol
-et le roi de l'Inquisition.
-
-Le lendemain de l'élection, le conseil de l'Empereur avait tout
-oublié, voulait soumettre Robert à sa juridiction, le confondre dans
-la foule de ses vassaux des Pays-Bas. Robert se refit Français, et
-comme tel, sans consulter personne, avec trois ou quatre mille hommes,
-marcha intrépidement contre l'Empire et l'Empereur (mars 1521).
-
-François Ier n'était pas prêt à le soutenir. Il avait perdu bien du
-temps, amusé par son futur gendre, qui négociait trois mariages, en
-France, en Angleterre, en Portugal, empruntant de l'argent au
-beau-père d'Angleterre pour payer au beau-père de France. Il paya
-pension à celui-ci jusqu'à son élection impériale (en juin 1519). Là,
-il leva le masque, ferma sa bourse, et tourna le dos à François Ier.
-
-On se représente difficilement quelle était la haine et l'aigreur des
-conseillers de Charles-Quint. Il reste une consultation du chancelier
-Gattinara, pédantesque et furieuse, où il établit scolastiquement les
-raisons pour la paix, pour la guerre. Et les sept raisons pour la paix
-_sont les sept péchés capitaux_. Ce qui étonne davantage, c'est que
-l'habile et politique Marguerite d'Autriche n'est pas moins
-passionnée. C'est même elle qui enfonce au coeur du jeune homme le
-trait empoisonné qui le mettra hors de toute mesure. Les Français
-auraient dit de lui: _Un quidam, certain petit roi._ D'autres,
-charitablement, contaient à Charles-Quint que le roi de France
-espérait que l'imbroglio espagnol troublerait sa faible cervelle, que
-le fils de Jeanne la Folle tiendrait d'elle et deviendrait fou.
-
-Ces aigreurs mises à part, la querelle des deux monarchies était
-très-complexe en elle-même, de celles que la guerre seule débrouille,
-qu'elle ne finit guère même que par l'épuisement des partis.
-
-Ni la France, ni l'Espagne, ne pouvait céder la Navarre, la porte des
-deux royaumes, s'ouvrir à l'ennemi. Question insoluble, vainement
-disputée entre les Foix et les Albret.
-
-Comme la Navarre était double, double de même était la Flandre,
-regardant la France et l'Empire. Double la question de Milan, fief
-d'Empire, disait l'Empereur, et selon le roi, héritage de Valentine
-Visconti. Et plus insoluble encore était la question de Bourgogne.
-Louis XI l'avait enlevée à la grand'mère de Charles-Quint, délaissée,
-orpheline: chose odieuse!... À quoi l'on répondait que si la France
-reprenait la Bourgogne, elle reprenait le sien, rappelait à soi un
-fief donné imprudemment à l'ingrate maison de Bourgogne qui, par Jean
-sans Peur et son fils, avait mis l'Anglais en France, tué la France,
-sa mère, autant qu'elle le pouvait. Tout don peut être révoqué _pour
-cause d'ingratitude_; combien plus s'il est constamment un danger de
-mort pour le donataire!
-
-Des deux rivaux, l'Empereur, roi d'Espagne et de Naples, et souverain
-des Pays-Bas, des Indes, avec l'héritage éventuel de Hongrie et
-Bohême, était de beaucoup le plus vaste, mais le plus dispersé.
-François Ier était plus concentré, dans sa France si bien arrondie,
-plus obéi d'ailleurs, plus maître, plus à même de se ruiner.
-
-L'avantage semblait devoir appartenir à celui des deux qui mettrait
-l'Angleterre de son côté. Qui y réussirait? Très-probablement
-Charles-Quint. L'Angleterre était, d'essence et de racine,
-antifrançaise, et elle réclamait toujours le royaume de France. Toute
-la pente du commerce anglais était vers Bruges et vers Anvers, et sa
-partialité naturelle pour la maison de Bourgogne qui avait été jusqu'à
-décourager les industries flamandes au profit des naissantes
-industries d'Angleterre.
-
-Ainsi, de Londres à Anvers, le courant était tout tracé, et la pente
-très-forte. Rapprocher, au contraire, l'Angleterre de la France, en
-l'éloignant des Pays-Bas, c'était un grand effort, une oeuvre d'art et
-d'habileté, une tentative improbable de forcer le courant d'aller
-contre la pente populaire.
-
-La cour de France ne désespérait pas d'accomplir ce miracle. François
-Ier croyait qu'il suffisait pour cela d'acquérir le ministre
-dirigeant, le tout-puissant cardinal Wolsey. Présents et billets
-tendres ne manquaient pas. Le roi n'aimait que lui, ne se fiait qu'à
-lui. Il eût voulu que, seul, il gouvernât les deux royaumes. La cour
-de Madrid et Bruxelles parlait moins et agissait plus. En une fois,
-Charles-Quint lui envoya d'Espagne une grosse constitution de rente de
-sept mille ducats. Mais tout cela n'était que de l'argent. Wolsey en
-avait tant! Le coeur du bon prélat était tout aux choses spirituelles,
-à la tiare: il voulait être pape. Ce rêve des cardinaux-ministres, qui
-amena si loin les Amboise, s'était emparé de Wolsey. Plus vieux que
-Léon X, en revanche il était plus sain. Le Médicis était mangé
-d'ulcères. Wolsey, pour un homme de son âge, allait, digérait à
-merveille. Il comptait l'enterrer. Il se dit qu'il fallait voir de
-près les deux rivaux et se décider pour celui qui l'aiderait le mieux.
-Dès l'élection de Charles-Quint, il fut réglé qu'Henri VIII verrait
-d'abord le roi de France.
-
-Ces entrevues personnelles des princes créent souvent plus de haines
-qu'elles ne concilient d'intérêts. François Ier avait à craindre
-d'éclipser, d'irriter celui à qui il voulait plaire. Henri VIII avait
-vingt-huit ans, lui vingt-six. La rivalité d'âge, de grâce et de
-figure, le désir commun de briller devant les femmes, pouvaient, d'une
-amitié douteuse, faire une haine solide et profonde.
-
-L'inquiétude de François était justement de ne pas briller assez,
-faute d'argent, d'être effacé. Il faisait écrire à Wolsey par l'envoyé
-d'Angleterre: «Qu'il voudrait bien savoir si le roi son frère
-n'aurait pas pour agréable de défendre aux siens de faire de riches
-tentes. Il ferait volontiers aux Français la même défense.»
-
-Henri VIII n'en tint compte. Bouffi d'orgueil, il voulait éclater dans
-son rôle d'arbitre suprême et de roi des rois. En quoi sa pensée était
-celle même de l'Angleterre. Ce peuple, qui sous des formes froides et
-sombres, ne va que par accès, après un accès de fureur et de guerre,
-non moins furieusement voulait l'acquisition, la richesse et l'éclat.
-Moment d'orgueil, enflure en bouffissure, comme dans la trop grasse
-Flandre au temps de Philippe le Bon.
-
-Tel peuple, tel ministre et tel roi. Wolsey plaisait justement par un
-luxe insensé, même en choses vraiment ridicules. Il avait un goût
-excentrique de s'entourer de colosses; si l'on voulait lui faire sa
-cour, on n'avait qu'à lui découvrir quelque homme de haute taille, le
-lui donner. Il en faisait des bedeaux, des porte-croix, et prenait un
-plaisir d'enfant à marcher, en légat romain, dans sa pourpre, au
-milieu de ces géants qui portaient de grosses chaînes d'or.
-
-L'aveu que faisaient les Français de leur pénurie, décida Wolsey. Il
-crut les écraser. Une grande fête chevaleresque, une revue solennelle
-des deux nations où Henri VIII apparaîtrait plus brillant qu'Henri V
-au Louvre, c'était pour le ministre un moyen sûr d'être agréable. Et
-il avait besoin de l'être. Henri, à son avénement, avait pris femme et
-ministre, il y avait déjà dix ans. Mais, il ne fallait pas se le
-dissimuler, l'un et l'autre vieillissaient. La reine Catherine
-d'Aragon était une sainte espagnole du XIIe siècle, d'une perfection
-désolante; son mari ne pouvait la joindre qu'à genou au prie-Dieu.
-Nulle distraction que la Légende dorée, qu'elle lisait à ses
-demoiselles. Ni jeune, ni féconde, du reste: un seul enfant, qui était
-une fille (Marie _la Sanguinaire_). Ces dix années d'Henri, de
-dix-huit à vingt-huit ans, il les avait passées d'abord dans
-l'étourdissement du _sport_, la vie à cheval, taciturne et bruyante
-pourtant, des violents chasseurs anglais. Cela était fini. Il
-grossissait, et c'était déjà un roi assis. Wolsey le trouvait accoudé
-sur saint Thomas, rêveur et disputeur, aigre, chaque jour plus sombre.
-
-Pour revenir, les Anglais voulant que ce fût une fête, les Français
-rougirent d'avoir eu cette velléité d'économie. Judicieusement, ils
-sentirent que l'honneur national était en jeu, qu'il fallait à tout
-prix que la France ne pâlit pas devant l'orgueilleuse Angleterre. Ce
-fut un duel de dépense. L'affaire passée sur ce terrain, tous
-héroïquement fous, vendirent, engagèrent prés, châteaux et métairies,
-pour avoir des colifichets, velours, satins, draps d'or, bijoux,
-surtout des chaînes d'or, comme en portaient les Anglais. Il n'y avait
-pas à plaisanter; on venait de manquer l'Empire; on voulait se
-relever. Le brillant fat, l'amiral Bonnivet, revenant à vide et joué
-de son ambassade impériale, pour se venger de sa déroute, voulut
-éclipser tout; son frère et lui levèrent, pour venir à la fête, une
-espèce d'armée de quelque mille chevaux.
-
-Pour comprendre cette fête et son animation, le violent esprit de
-rivalité qui s'y déploya d'Anglais à Français, et entre Français
-même, il faut connaître les vrais juges du camp, devant qui l'on fit
-ces efforts. Ces juges étaient les dames.
-
-Écartons d'abord les deux tristes reines un peu abandonnées, la dévote
-et la malade, l'Espagnole et la Française. La première, du côté
-anglais, isolée entre les Anglais. L'autre, la reine Claude de France,
-fille maladive du maladif Louis XII, peu aimée, mais toujours
-enceinte; François Ier ne la consolait autrement de ses volages
-amours.
-
-Sauf ces ombres mélancoliques, les deux cours étaient éclatantes.
-Celle de France semblait tout en fleurs. Haut, très-haut, trônait la
-maîtresse en titre, madame de Châteaubriant, de la race royale de
-Foix, fille du fameux comte Phébus, et le soleil de la cour. Les
-clairvoyants, cependant, voyaient qu'un soleil qui brillait depuis
-deux ans brillerait peu encore. Elle n'avait que plus de crédit; le
-royal amant la dédommageait ainsi d'une assiduité déjà décroissante.
-Ce qui la soutenait, c'était justement son jaloux mari, furieux, point
-résigné, point gentilhomme, qui soulageait sa rage par des violences
-bourgeoises et des corrections manuelles qui faisaient pleurer ses
-beaux yeux, rire ses rivales, et réveillaient le roi.
-
-La cour, partagée quelque temps entre la maîtresse et la mère,
-commençait à incliner un peu vers celle-ci, l'altière Louise de
-Savoie. Maladive, mais belle encore, passionnée, violente et
-sensuelle, elle avait fait trêve aux galanteries; elle avait un amour.
-Il y avait paru, lorsqu'à l'avènement, elle avait donné l'épée de
-connétable au jeune cadet des Montpensier. Ce jeune homme, de mine
-sombre, d'un tragique aspect italien (par sa mère il était de
-Gonzague), avait épousé l'héritière de Bourbon, petite bossue malade
-qui n'avait pas longtemps à vivre. La mère du roi spéculait là-dessus.
-L'ambitieux s'était fait connétable en subissant cet amour,
-s'engageant même à elle et recevant d'elle un anneau. Anneau fatal qui
-le perdit, Louise ayant cru le tenir par là, le réclamant, le
-poursuivant. Elle s'attacha à cet anneau, et, voulant le ravoir, elle
-le fit chercher jusqu'à Rome sur le cadavre de Bourbon.
-
-Celui-ci la trompait. Ses visées étaient ailleurs. Il ne songeait
-guère à faire des frères tardifs au roi en épousant la Savoyarde. Il
-visait à épouser une fille de France, une princesse qui (la loi
-salique étant biffée) lui donnerait un semblant de droit. Il y avait
-justement les deux reines futures du protestantisme, la fille de Louis
-XII, Renée, qui devint duchesse de Ferrare, et la gracieuse,
-spirituelle et charmante Marguerite d'Alençon, mariée malheureusement,
-mais mariée à une de ces figures qui font dire: «Elle sera veuve.»
-
-Par la mère, Bourbon comptait sans doute avoir la fille.
-
-Ce n'était pas l'avis de celle-ci. Elle n'aimait guère son mari, ce
-pauvre duc d'Alençon. Mais elle professait hautement de dédaigner tous
-les amants, et elle avait pris pour devise un tournesol avec ces mots:
-«_Non inferiora secutus_ (Je ne suivrai rien d'inférieur).»
-
-Marguerite, c'était sa grâce, était à la fois gaie et mélancolique.
-Perdue par instants dans une mer d'amour divin et de mysticité, elle
-n'en aimait pas moins ceux qui riaient. Elle avait un joyeux valet de
-chambre, le fameux Marot. Elle faisait parler volontiers Bonnivet,
-hâbleur comme François Ier, et qui, sous plus d'un rapport,
-ressemblait au roi. Bonnivet avait l'insolence de se faire le rival du
-connétable. Il avait bâti son château dans son château, et, comme il
-le voyait tourner autour de Marguerite, il ne manqua pas aussi d'en
-devenir amoureux. Elle se moquait de lui. Bonnivet, habitué aux
-escalades, aux coups de main, aux faciles victoires de soldat, risqua
-une chose très-sotte et peu loyale. Il invita la cour chez lui, et, le
-soir, la duchesse se couchant en toute confiance, voilà la tête
-d'homme qui apparaît par une trappe. C'est Bonnivet. La princesse,
-serrée de près, fut secourue à temps. D'un autre, le roi se fût fâché;
-mais de celui-ci, il ne fit que rire.
-
-Bourbon, moins gai, n'était environné que de gens qui eussent
-volontiers coupé les oreilles à Bonnivet. Deux partis étaient en
-présence sous l'oeil du roi. Parfois on s'échappait. Un gentilhomme de
-Bourbon, Pompéran, crut lui faire plaisir en tuant un homme de l'autre
-parti.
-
-L'entrevue, négociée depuis dix-huit mois, eut lieu le 7 juin 1520.
-François Ier partit d'Ardres; Henri, de Guines. Les deux princes
-arrivèrent en même temps sur les deux coteaux entre lesquels coule une
-petite rivière. Les deux cours, en deux masses épaisses comme deux
-petites armées, restèrent sur les hauteurs; les deux rois
-descendirent. François Ier était à cheval, faisant porter l'épée
-royale devant lui par le connétable de Bourbon. Henri VIII, le voyant
-venir de loin, avisa qu'il fallait aussi qu'on portât l'épée
-d'Angleterre; on la chercha, on la tira et on la porta de même.
-
-Ils se joignirent, s'embrassèrent avec effusion.
-
-L'oeil pénétrant d'Henri avait fort remarqué la figure de celui qui
-portait l'épée. Il sut qui il était et dit au roi: «Si j'avais un tel
-sujet, je ne lui laisserais pas longtemps la tête sur les épaules.»
-
-Le banquet royal fut dressé. En toute cordialité, les Anglais
-offrirent aux Français des vins, des rafraîchissements. Puis Henri
-VIII prit le traité des mains des gens de robe longue, un traité
-d'intime alliance. Son titre de roi de France y était. Il le passa
-galamment, disant: «Ceci est un mensonge.»
-
-Dès le lendemain, on fit les lices, qui remplirent toute la vallée:
-neuf cents pas de long et trois cents de large. Au bout, des arbres de
-drap d'or aux feuilles de soie verte où pendaient les écussons frères,
-en ce jour réconciliés. Autour, des échafauds immenses pour les dames
-et la noblesse. Puis, ça et là, des pavillons, palais improvisés, d'un
-incroyable luxe, les plus précieuses étoffes employées en plein air
-pour toits, murailles et couvertures. La merveille était le palais
-d'Angleterre, qui n'était que fenêtres, un Windsor de verre, lumineux,
-recevant par cent cristaux et renvoyant le soleil.
-
-Le 9 juin ouvrit le tournoi où François Ier montra sa grâce autant que
-sa force. Henri, fort et sanguin, s'y anima tellement, qu'oubliant que
-c'était un jeu, il assomma le pauvre diable qui lui était opposé; il
-lui asséna sur la tête un si vigoureux coup de lance, qu'il ne remua
-plus. On le releva. Le cheval d'Henri VIII n'était guère moins malade.
-Il avait eu de telles secousses, qu'il creva la même nuit.
-
-Les politiques qui avaient arrangé l'entrevue, d'après les histoires
-d'Italie, de César Borgia, ou de la mort de Jean sans Peur, avaient
-pris des précautions extraordinaires et ridicules. Le roi, qui avait
-plus d'esprit, sans en rien dire, un matin, jette sur lui une cape
-espagnole, saute à cheval, arrive aux postes anglais. Il y trouve deux
-cents archers. «Vous êtes surpris, dit-il, je vous fais mes
-prisonniers. Menez-moi au roi.--Il dort.» François Ier va son chemin,
-frappe lui-même à la porte, entre. Grand étonnement d'Henri: «Vous
-avez bien raison, dit-il, de vous fier. C'est moi qui suis votre homme
-et qui me rends à vous.» Il lui passe un riche collier. Le roi riposte
-par un bracelet qui valait le double, et dit: «Vous m'aurez pour valet
-de chambre,» et veut lui chauffer la chemise.
-
-Cette démarche avançait les affaires plus que dix années de
-diplomatie. Elle ne déplut qu'aux Wolsey, aux Duprat, aux magisters
-des rois, habitués à les tenir sous leur pédantesque férule. Elle
-toucha les Anglais, qui aiment les choses généreuses. Elle mettait les
-deux peuples sur le terrain du bon sens et d'une fraternité vraiment
-politique conformes à leurs grands intérêts.
-
-Deux politiques parlaient à l'Angleterre: la petite lui conseillait
-l'alliance des Pays-Bas, où elle faisait les petits gains d'un
-commerce journalier, le négoce des cuirs et des laines. Et la grande
-politique lui conseillait l'union avec la France contre un Empereur
-roi d'Espagne, dangereux à l'indépendance de tous, ennemi né (comme
-Espagnol) de la révolution salutaire qui devait nourrir l'État de la
-sécularisation ecclésiastique.
-
-L'Espagnol était l'ennemi commun, et il n'y en avait pas d'autre.
-
-Les deux peuples et les deux rois eurent un moment de vive cordialité.
-L'obstacle, des deux côtés, était les cardinaux ministres, Wolsey,
-Duprat, qui naturellement faisaient accroire à leurs maîtres qu'il
-fallait gagner sur l'Église plutôt que de lui succéder. La France
-suivit Duprat, et continua de demander, d'extorquer quelque argent au
-pape. L'Angleterre écarta Wolsey, et entra vigoureusement dans la
-grande voie financière et religieuse de la réformation.
-
-L'heureuse, l'aimable occasion de cet affranchissement de
-l'Angleterre, qu'on place en 1527, doit, je pense, être reportée à
-1520, aux entrevues du Camp du drap d'or, aux visites amicales que les
-deux rois faisaient aux reines[12]. La reine Claude, fille de Louis
-XII, et qui avait la bonté de son père, était aimée de la cour
-d'Angleterre, de la femme d'Henri VIII. Ce prince allait la voir, et
-la trouvait au milieu de cette belle couronne de dames et
-demoiselles. Fut-il tellement aveugle, qu'il ne vît point justement la
-plus jeune et la plus charmante? La reine aura-t-elle oublié de lui
-faire remarquer qu'une enfant de quatorze ans, belle, spirituelle,
-gracieuse, très-avancée, très-cultivée, était une de ses sujettes?
-Cela me paraît improbable.
-
-[Note 12: Je ne suis pas de ceux qui aiment à attribuer les grands
-effets aux petites causes. Personne ne sent plus que moi la vigoureuse
-spontanéité des commencements de l'Église d'Angleterre, que M. Merle
-d'Aubigné a mis dans une si belle lumière d'après les contemporains.
-Il faudrait cependant ignorer l'énorme influence de la Couronne sous
-les Tudor pour ne pas sentir que l'exemple d'Henri VIII dut décupler
-la force du mouvement commencé. Peu le suivirent dans sa doctrine,
-tous dans sa séparation de Rome. Ce dernier point fut l'essentiel. Je
-n'hésite pas, plus loin, à l'appeler un roi _protestant_. La série des
-portraits d'Henri VIII est infiniment curieuse à étudier. Tout le
-monde connaît celui d'Holbein. Nos Archives en possèdent un
-très-soigné et très-bon en tête du traité de 1546. Il est placé assez
-bizarrement entre deux cariatides demi-nues, jolies et indécentes. Le
-sceau, d'or massif, et d'un fort relief, est d'un travail allemand
-(armoire de fer). _Trésor des Chartes, J. 661 pièce 23._]
-
-J'affirme sans hésiter que la bonne reine en aura fait une sorte de
-compliment au roi, disant en les présentant toutes: «Pour celle-ci,
-c'est la plus jolie, c'est ma perle, et c'est une Anglaise.»
-
-Miss Anna Boleyn, née vers 1507, était d'une très-ancienne famille de
-haute bourgeoisie municipale que plusieurs croient d'origine
-française. Son grand-père était lord-maire de Londres, et il s'était
-jeté violemment dans la révolution de Richard III. Son père, sir
-Thomas Boleyn, moins violent et plus délié, fut envoyé d'Henri VIII en
-Allemagne, en Espagne, en France. Elle y avait été amenée à six ans
-par la jeune soeur d'Henri VIII, femme de Louis XII, laquelle, bientôt
-n'étant plus reine, la laissa à élever à la nouvelle reine, Claude,
-femme de François Ier (1515), et, celle-ci étant morte (1524), elle
-passa entre les mains de la soeur du roi. Heureuse progression, qui
-dut contribuer beaucoup à former cette personne accomplie. Claude
-était la vertu même, et la cour de Marguerite, savante, raffinée,
-délicate, était l'asile de la pensée et le vrai temple de l'esprit.
-
-Le furieux calomniateur d'Anne Boleyn, Sander et autres, avouent que
-cette fille abominable avait une taille ravissante, une jolie bouche à
-lèvres fines, une grâce singulière dans les mouvements, la plus
-charmante gaieté. Tout ce qu'ils peuvent dire contre elle, c'est que
-son teint fut de bonne heure d'une pâleur mate et maladive. «Et que de
-défauts cachés! Sous ses gants, elle avait six doigts, un goître au
-col; c'est pour cela qu'elle se découvrait très-peu, au rebours des
-dames anglaises, qui ne font pas difficulté de montrer leur sein.» Ils
-concluent de sa modestie que, dessous, elle était un monstre.
-
-Deux choses nous éclaireront davantage, son portrait d'abord, et son
-autre portrait, sa fille.
-
-Sa fille, la reine Élisabeth, qui lui ressemblait en mal, aide à
-comprendre pourtant la famille et la race. Dans les excellentes
-effigies (en cire, et autres) qui restent et qui sont parlantes, on
-est frappé de la petitesse des traits, qui n'ennoblit nullement. Anne
-Boleyn avait la bouche petite, Élisabeth l'a presque imperceptible,
-mais visiblement violente et criarde. Race mixte, mi-bourgeoise et
-mi-noble. Ces familles, en revanche, ont la vigueur que les races
-nobles n'ont jamais: l'aptitude aux affaires.
-
-Le solennel portrait d'Anne qu'a fait Holbein et qui est au Louvre,
-montre cette personne, si vive, enfermée et encastrée dans tous les
-pesants joyaux de la couronne d'Angleterre, aux chaînes de la
-fatalité. À regarder cet attirail et cette immobilité, c'est une
-idole orientale. Au total, tout cela factice. On devine aux yeux le
-mouvement contenu. Les traits sont plus beaux qu'agréables, le sourire
-ayant disparu. Sous la reine qui trône et qui pose, se retrouve
-parfaitement la petite-fille du lord maire. Ce qu'elle a de royal, qui
-attire, qui est fin, charmant, c'est justement ce que Sander dit
-monstrueux, ce cou de cygne, mince et fluet, ce petit cou qui (elle le
-dit elle-même) ne donnera pas grand mal au bourreau.
-
-Autre était cette personne, à coup sûr, au Camp du drap d'or, alors
-dans sa première fleur. Autre était le teint, la fraîche voix, la
-gaieté de petite fille, le rire, permis à treize ans, dans
-l'indulgence des reines pour la jeune étrangère, qu'on devait gâter
-d'autant plus; premier rire à fossettes où l'imprudent contemplateur
-admire une grâce d'enfance, tandis que souvent son coeur est
-inopinément blessé d'un éclair innocent des yeux.
-
-Henri VIII, entouré constamment des plus belles femmes du monde, de
-ces carnations merveilleuses que, dès ce temps, les Anglaises ne
-dérobaient nullement à l'admiration, n'avait pas eu une mauvaise
-pensée; toujours il retournait à sa femme, à son saint Thomas. Mais
-comment fut-il dès ce jour où cette enfant des deux nations dut lui
-révéler la grâce française? Un sourire de la petite fille put faire le
-salut de l'Europe.
-
-Henri VIII, dès ce jour, fut de mauvaise humeur. Tout allait mal. Le
-vent lui joua le tour d'emporter et de briser sa maison de cristal. Le
-roi de France, sans le vouloir, l'éclipsait, l'écrasait. Dans cent
-détails imperceptibles, il l'emportait auprès des femmes. Henri était
-très-beau encore à vingt-huit ans. Mais ses yeux, rétrécis par ses
-fortes joues, devenaient petits. La précocité d'embonpoint, ce fléau
-des _beaux_ d'Angleterre, le menaçait. Quelqu'un avait dit sottement
-que, les deux rois ayant même taille, les mêmes habits leur iraient,
-ils changèrent; Henri VIII prit ceux de François Ier, mais bien à la
-rigueur, au risque de les faire éclater.
-
-Il avait montré sa vigueur à coup sûr dans le tournoi, moins de grâce,
-ayant eu le malheur de frapper trop fort. Il reprit son avantage dans
-l'exercice national de l'arc; les Anglais maniaient avec orgueil
-l'arme d'Azincourt. Rudes lutteurs aussi, ils l'emportèrent sur les
-Français. Ce mauvais exercice où le perdant amuse l'assistance,
-faisant des chutes ridicules qui toujours humilient, avait lieu
-_devant les dames_ (dit le témoin oculaire). On pouvait prévoir qu'il
-y aurait de très-grands efforts, de la violence. Henri VIII prit
-François Ier au collet, et lui dit: «Luttons.» Sans doute, il se
-croyait plus fort. L'autre était plus adroit, moins lourd. Qu'eût fait
-un politique? Il eût refusé, ou serait tombé. François ne fut point
-politique; il oublia le but de l'entrevue. Il songea au _qu'en
-dira-t-on?_ aux femmes, et d'un malheureux croc-en-jambe il mit son
-homme par terre.
-
-Petit, fatal événement, qui eut d'incalculables conséquences.
-
-Leurs hommes qui étaient là autour, et qui auraient dû empêcher cette
-sottise, en firent eux-mêmes une plus grande. Ils les séparèrent,
-prièrent, obtinrent qu'Henri VIII, humilié et irrité, ne prît pas sa
-revanche. Il resta le coeur gros, emporta sa rancune.
-
-Une messe, que dit Wolsey aux deux rois pour terminer, ne calma rien,
-on peut le croire. On se sépara froidement. Henri VIII alla tout droit
-à Gravelines où l'attendait Charles-Quint. C'était la seconde fois
-qu'il rendait ses devoirs à Henri VIII et à Wolsey. Il les avait
-prévenus déjà à Douvres, avant l'entrevue du Camp du drap d'or, et les
-avait charmés par sa modestie, son respect. Son âge de vingt ans lui
-permettait, sous prétexte de jeunesse, d'être respectueux sans
-bassesse ni ridicule. Au reste, dès qu'il y avait intérêt, la bassesse
-ne lui coûtait guère. On l'avait vu en Espagne, pour plaire à Germaine
-de Foix, veuve de son grand-père, et pour obtenir d'elle ses droits
-sur la Navarre, lui parler à genoux. De même il fut très-humble devant
-le légat d'Angleterre, le vénérable cardinal; il plut, trouva grâce
-devant ce fils du boucher d'Ypswick. Henri VIII lui sut gré d'être
-plus petit de taille, d'apparence médiocre, tout simplement vêtu en
-noir, de lui laisser tout avantage, de dire qu'il ne voulait nul autre
-juge, qu'il signerait son jugement. D'autre part, Wolsey lui sut gré
-de n'aller au roi que par lui, de ne pas viser, comme François Ier, à
-créer une amitié personnelle, de ne se méprendre nullement sur le vrai
-roi d'Angleterre, qui était Wolsey. Après tout, au prochain conclave,
-qui avait chance d'influer? Un Autrichien qui avait Naples, qui des
-deux côtés serrait Rome, qui, par l'Allemagne et les Pays-Bas, par
-l'Espagne, la Sicile et ses autres États italiens, tenait tout un
-monde ecclésiastique. C'était, selon toute apparence, le futur
-créateur des papes. Et pour qui influerait-il, sinon pour son cher
-protecteur, son bon père, le légat anglais?
-
-Cela tranchait la question. Wolsey, sans s'expliquer avec son maître,
-mais se fiant à sa mauvaise humeur, lui fit accepter le rôle
-d'arbitre, lorsque déjà lui-même il était partie au procès, haineux et
-malveillant. Arbitrage perfide, où Wolsey allait nous jouer par une
-longue comédie, jusqu'au jour où sa partialité, démasquée tout à coup,
-pourrait donner un coup mortel.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-LA GUERRE.--LA RÉFORME.--MARGUERITE
-
-1521-1522
-
-
-Les curieux de l'avenir, craintifs et superstitieux, avaient vu avec
-effroi, dans cette entrevue du Camp du drap d'or, que François Ier sur
-un vêtement portait des plumes de corbeau, sur un autre certaine
-devise galante tirée, par un emprunt impie, du _Libera_ de l'office
-des morts. Pourquoi ce joyeux souverain portait-il au milieu des fêtes
-cette pierre _pour la délivrance_? Il avait joué le prisonnier,
-s'était livré à l'Anglais, renouvelant par amusement la captivité du
-roi Jean. Jeu imprudent, disait-on, inconvenant, qui avait attristé
-les siens; à ce point que l'_Aventureux_ (Fleuranges) lui dit
-durement, dans sa brutalité allemande: «Mon maître, vous êtes un fol.»
-
-L'année 1521, dès janvier, dès les jours des rois, répondit à ces
-présages. Le roi de la fève faillit casser la tête au roi de France.
-Celui-ci, avec une bande de jeunes fous, s'amusait à faire le siége de
-l'hôtel où on tirait les rois, avec des pommes, des oeufs, des boulets
-de neige. Ceux du dedans, faute de neige, jetèrent les tisons du feu;
-le roi fut fort blessé. On assure que le maladroit était un
-Montgommery, père du fameux protestant qui, aux lices de
-Saint-Antoine, devait enfoncer sa lance dans la tête d'Henri II.
-
-L'annaliste d'Aquitaine salue cette année lugubre, qui ouvre deux
-cents ans de guerre, par ces mots: «Lors commença le temps de pleurs
-et de douleurs.»
-
-La longue rivalité des maisons de France et d'Autriche va se
-développer en deux actes, d'une incroyable longueur, le premier
-jusqu'à Henri IV (traité de 1598); le second jusqu'à la mort et
-l'épouvantable banqueroute de Louis XIV (1715). La France plusieurs
-fois fut comme rasée. Dès la fin du XVIe siècle, un économiste assure
-qu'elle a payé deux ou trois fois plus qu'elle n'avait, donné plus
-gros qu'elle-même. Et comment s'est fait ce miracle? Parce qu'un
-travail persévérant la refaisait pour suffire à ce persévérant
-pillage.
-
-La richesse se remplaçait; mais les hommes, hélas! les vies d'hommes?
-Personne ne les refait. D'autres viennent, mais tout différents. Des
-générations innombrables sont entrées à cet abîme de la querelle des
-rois. Les résidus de ces boucheries européennes, boiteux, manchots,
-paralytiques, misérables culs-de-jatte, couvrent toute la France de
-mendiants au temps d'Henri IV. Que dire de la fin de Louis XIV? Un
-hospice fut élevé pour recueillir quelques-unes de ces ruines
-vivantes, et, par-dessus cette mendicité, on a dressé un dôme d'or.
-Vaste monument, magnifique, si petit encore pour ce qu'il a à
-contenir! On n'y passe pas, près de ce dôme, sans secouer tristement
-la tête. Monte, enfle-toi, monte plus haut, tour des morts, qui
-prétends abriter les restes de tant d'armées!... Vain cénotaphe de la
-France!... Ta pointe toucherait le ciel même, si vraiment tu
-représentais l'entassement prodigieux des peuples qui ont fini en toi.
-
-En mars 1521, Robert de la Mark, à l'aveugle, avait commencé la
-guerre. Après son défi de Worms, il osa envahir l'Empire. Cela était
-ridicule, au fond nullement absurde. On avait vu cinquante ans le
-petit duc de Gueldre se moquer des Pays-Bas, de l'Empire et de
-l'Empereur. Robert avait fourvoyé Seckingen, les nobles du Rhin, au
-service de Charles-Quint. Il pensait bien les entraîner cette fois
-pour François Ier. Le seul attrait du pillage, si l'on entrait
-sérieusement dans ces grasses terres des Pays-Bas, y aurait suffi.
-Toute la populace guerrière des lansquenets eût couru sous le drapeau
-lucratif de Gueldre ou du Sanglier, contre lesquels Marguerite
-d'Autriche, la gouvernante de Flandre, eût eu grand'peine à se
-défendre. Ce roman était si bien celui de Fleuranges, le fils de
-Robert, qu'il avait fait le coup de tête de signifier à Marguerite
-que, par je ne sais quel titre, il était seigneur et propriétaire du
-Luxembourg, défendant à l'Empereur de s'en mêler désormais.
-
-Charles-Quint n'avait pas un sou, point d'armée. Mais il avait la main
-du cardinal Wolsey. Un mot signé de cette main arrêta tout, effraya
-François Ier; il eut peur de perdre l'amitié d'Henri VIII, ramena de
-gré ou de force la meute qui commençait la chasse et tenait déjà le
-gibier aux dents.
-
-Premier fruit de l'arbitrage anglais et de cette fatale amitié.
-
-Robert, disait François Ier, n'était pas à lui, et il agissait sans
-lui. Sans lui de même, agissait en Espagnol le roi dépouillé de
-Navarre. C'était la guerre sans la guerre. Le traité de 1516, au
-reste, le permettait ainsi. Les Espagnols et les Français pouvaient
-s'égorger en Navarre, sans cesser d'être amis intimes. Un frère de
-madame de Châteaubriant, Lesparre, conduisait les Français. Un an plus
-tôt, l'invasion, rencontrant la révolution des _Communeros_ en son
-premier feu, aurait eu de grands résultats. Si tard, l'effet fut tout
-contraire. La révolution avortant, tous saisirent cette occasion de la
-déserter, de prouver leur loyauté en faisant face aux Français. Ils
-mirent leur honneur à battre ceux qui venaient à leur secours.
-Lesparre fut défait et tué (30 juin 1521).
-
-L'autre frère de la maîtresse du roi, Lautrec, conduisait la guerre
-d'Italie. Guerre déplorable, entamée à l'étourdie par Léon X qui,
-voulant s'arrondir sur l'un ou l'autre, négociait avec tous les deux,
-leur promettait son alliance. Florence, qui dépendait de lui, faisait
-croire au roi de France que ses banquiers lui tiendraient prêts quatre
-cent mille écus pour payer l'armée, et rien ne venait. Lautrec,
-éperdu, venait dire que, sans cet argent, tout était fini, que l'armée
-fondrait dans sa main. Il ne se fia pas au roi. Il tira parole de la
-reine mère et des généraux des finances, du vieux trésorier
-Samblançay, homme sûr et estimé[13]. Ils lui dirent: «Partez; vous
-trouverez l'argent à Milan. Si l'argent d'Italie manquait, le
-Languedoc y suppléerait.» N'étant pas rassuré encore, il en exigea le
-serment. La reine mère et le trésorier jurèrent sans difficulté. Il
-arrive, et la caisse est vide. Furieux et désespéré, Lautrec gagna
-quelques moments par un terrible expédient. S'il n'avait de l'argent,
-il avait des juges. Il fit juger et confisquer. Mais, comme il arrive
-souvent, quand une fois on se met à prendre, sur cette caisse remplie
-par la mort, il se fit part, donna à son frère des confiscations. Il
-échoua comme il méritait, perdit les occasions, perdit l'armée qui se
-dissipa, perdit Milan, qui se livra, et le Milanais. À peine put-il se
-réfugier sur le territoire vénitien.
-
-[Note 13: Mis à mort en 1527, à l'époque où l'on rechercha les
-traitants. Le _Bourgeois de Paris_ (publié par M. Lalanne en 1854)
-croit qu'il n'était pas innocent. Entre autres récits de sa mort, j'en
-ai lu un remarquable dans une petite Histoire inédite de François Ier
-(de 1615 à 1530), généralement assez judicieuse. _Ms. de la
-Bibliothèque de Turin, petit in-folio d'environ 200 pages._]
-
-Sur les plaintes lamentables de Lautrec, on s'informa, on s'éclaircit.
-L'argent italien avait manqué, parce que les banquiers de Florence
-prêtèrent à l'Empereur l'argent promis à François Ier. Il fit saisir à
-Paris les comptoirs florentins, et n'en tua que mieux son crédit.
-
-Pour l'argent de Languedoc qu'avait garanti Samblançay, il était
-venu, mais où? au coffre de la mère du roi. Dans cette crise extrême
-et terrible, l'avare Louise de Savoie, non contente de deux ou trois
-provinces dont elle avait les revenus, percevait ses pensions avec une
-âpre exactitude. Elle y trouvait de plus ce charme, cette volupté,
-d'affamer Lautrec, de le faire échouer, d'en finir une fois peut-être
-(au prix d'un grand malheur public) avec cette Châteaubriand, vieille
-maîtresse de trois années, qui ne tenait plus qu'à un fil.
-
-Le prodigue François Ier était puni cruellement. Toutes ses petites
-ressources de créations d'offices, mangées à mesure et laissant une
-masse croissante de salaires et de pensions, ne signifiaient plus rien
-en face des besoins infinis de cette gueule béante et sans fond d'une
-interminable guerre. Il sembla comme s'éveiller, se frotter les yeux,
-songer qu'il y avait une France. Il prit une plume et du papier, n'ayant
-autre chose, et il fit une ordonnance, portant qu'immédiatement la
-France aurait quatre armées.
-
-Le camarade Bonnivet, reprenant les débris de Lesparre avec quelques
-volontaires, fit face vers les Pyrénées et surprit Fontarabie. Le roi
-lui-même devait garder le Nord. Mais il était seul. Pas un soldat.
-Pour ramasser des hommes tels quels, il fallait un mois au moins.
-Bayard donna ce mois à la France. Il s'enferma dans Mézières avec
-quelques gentilshommes. Une fois dedans, ils virent qu'ils n'étaient
-pas fortifiés. «Eh! messieurs! leur dit Bayard, quand nous serions
-dans un pré, avec un fossé de quatre pieds, nous nous battrions tout
-un jour. Ici, nous tiendrons bien un mois.»
-
-La canonnade impériale tirait de deux côtés; les Brabançons, sous
-Nassau, tiraient d'au delà de la Meuse, et les Allemands de Seckingen,
-à qui l'on avait fait passer la rivière, étaient plus près de la
-France. Seckingen était là à contre-coeur, travaillant pour se faire
-un maître plus absolu et plus dur. L'affaire de Robert de la Mark
-l'éclairait sur la reconnaissance qu'il avait à attendre. Bayard qui
-savait tout cela, s'avise d'écrire, comme à la Mark, qu'il lui vient
-douze mille Suisses, qu'ils vont passer sur le corps de Seckingen que
-Nassau a placé au poste le plus dangereux; Bayard y a regret, sachant
-que Mein Herr Seckingen est un galant homme qui reviendra au Roi. La
-lettre est prise aux avant-postes, comme Bayard l'avait prévu.
-Seckingen et ses Allemands croient qu'en effet Nassau veut les faire
-égorger là. Ils partent: drapeaux, tambours en tête, ils repassent la
-Meuse, rejoignent les impériaux. Nassau veut les empêcher. Ils se
-mettent en bataille contre lui, en grondant comme des ours. Bayard
-voyait tout, du haut des murs, et se mourait de rire. Le lendemain,
-tout s'en alla, mais les uns et les autres fort brouillés, ne voulant
-plus camper ensemble. Nassau de son côté, et de l'autre Seckingen.
-
-Le roi, cependant, arrivait avec sa gendarmerie, des Suisses, forces
-levées nouvelles. Le 22 octobre (1521), il était en présence de
-l'ennemi.
-
-Mais nous devons voir, avant tout, comment se passait une autre
-bataille, bataille diplomatique, qui se livrait à Calais, un tournoi
-d'intrigue et de ruse, où notre grand ami Wolsey était le juge du
-camp, tâchant de nous faire perdre. L'Empereur cependant avançait en
-pleine France. L'Angleterre armait ses vaisseaux.
-
-Les prétentions de Charles-Quint étaient inconcevables. Il voulait
-qu'on lui rendît la Bourgogne, l'Yonne, qu'on le mit à trente lieues
-de Paris, qu'on lui rendît la Somme, Péronne qui, au nord, de même à
-trente lieues, couvre la capitale.
-
-C'est le traité que Charles le Téméraire, dans la tour de Péronne,
-avait fait signer au roi prisonnier.
-
-Les actes de la conférence, écrits par le chancelier Gattinara
-lui-même, étonnent, indignent, par l'insolence des impériaux. Jamais
-magister de village ne gourmanda d'un ton plus rogue ses misérables
-écoliers que le pédantesque Autrichien les envoyés de la France. Il ne
-daigne pas même cacher la pensée du démembrement. C'est la mort de la
-France qu'on veut. Le vieux levain parricide de la maison de Bourgogne
-lui remonte et vient en écume. Elle conteste tout à la France, le
-Dauphiné, la Provence, _terre d'Empire!_ la Champagne, ancien
-_appendice de la couronne de Navarre!_ le Languedoc, _dépendance de la
-couronne d'Aragon_. Pour avoir plus tôt fait, Gattinara rappelle que
-Louis XII fut privé de tout le royaume par sentence de Jules II.
-
-Faut-il dire à quelle violence alla cet emportement? Le chancelier de
-France disant: «Sur tel point, je gage ma tête...» Gattinara réplique:
-«J'aimerais mieux celle d'un porc.» Basses injures que le Français
-porta en patience.
-
-Le cardinal arbitre aimait tellement la paix, était tellement notre
-ami, qu'il résolut, le pauvre homme, _malgré la fièvre qui le minait_,
-d'aller trouver l'Empereur à Bruges et de faire près de lui un
-dernier effort. Il y eut sa dernière conférence avec Charles-Quint et
-la bonne tante Marguerite qui, tout en obtenant de nous la neutralité
-pour sa Franche-Comté, s'arrangea avec Wolsey pour frapper sur la
-France, embarrassée de l'invasion allemande, le coup assommant,
-décisif, d'une invasion anglaise.
-
-Tout cela n'était pas tellement secret que les ministres de François
-Ier ne le devinassent. Ils firent sous main un emprunt, mirent une
-bonne et forte somme dans les mains du duc d'Albany, parent du roi
-d'Écosse. Il passa la mer le 30 octobre; le parlement le reconnut
-tuteur du jeune roi Jacques V, lui fit partager la tutelle qu'avait
-seule la mère de l'enfant, soeur du roi d'Angleterre. Celui-ci en
-poussa des cris. On répondit qu'on n'avait pu retenir un Écossais qui
-n'était pas sujet du roi.
-
-Ceci le 30. Et le 22, ce vainqueur que le furieux Gattinara lançait en
-France au nom de Dieu, ce conquérant, ce Picrochole, Charles-Quint,
-s'enfuyait, ayant à peine cent chevaux. On s'était trouvé nez à nez,
-le roi d'un côté et Nassau de l'autre, entre Cambrai et Valenciennes.
-Le jeune Empereur, si près de l'ennemi, n'avait montré nulle
-curiosité. Il restait dans la ville. Nassau, harassé et n'en pouvant
-plus, avait en tête les nôtres, tout frais, et qui voulaient se
-battre. Le roi jugea qu'une armée de recrues devait être assez
-heureuse de voir fuir devant elle la vieille armée allemande de Nassau
-et de Seckingen.
-
-On l'accusa, en présence de tant de ravages, de n'en avoir pas tiré
-vengeance. Les villages étaient en feu, tout pillé. Les affreuses
-guerres de Charles VI semblent recommencer. Mais le peuple recommence
-aussi à prendre un souffle de guerre. Il s'enhardit. Les femmes mêmes
-se souviennent de Jeanne d'Arc. À Ardres, une vieille prend une pique,
-court aux remparts, et s'en escrime si bien, que les assaillants
-devant elle pleuvent des murs dans le fossé.
-
-Le peuple fait bien de se défendre, car le roi ne le défend guère. Il
-garde les places, c'est tout. La campagne est abandonnée.
-
-Quels furent les sentiments du peuple dans ce terrible abandon? Pas un
-mot ne l'indique dans les écrivains du temps. C'est pourtant là la
-question que le lecteur m'adresse ici, c'est là ce qu'il veut savoir.
-Le peuple! que sentait le peuple?
-
-Il suffirait, pour mettre sur la voie, de l'histoire éternelle, tirée
-du coeur et du bon sens. Mais une autre encore nous renseigne,
-l'histoire retrouvée et surprise dans les révélations indirectes que
-nous donnent à droite ou à gauche tel témoin fortuit, une lettre, un
-vers, une épitaphe, une légende postérieure qui, des temps lumineux,
-se reporte à l'époque obscure où nous étions dans les ténèbres.
-
-La première lueur s'entrevoit dans le _Journal du bourgeois de Paris_
-(publié en 1854, p. 110, 120), et dans quelques lignes fort sèches de
-Martin du Bellay.
-
-En janvier 1522, le roi convoqua à Paris un concile national pour
-réformer l'Église de France et pour obtenir les secours du clergé.
-
-En février, il ordonna le renouvellement des francs-archers de Charles
-VII et de Louis XI, _mais seulement au nombre de vingt-quatre mille_,
-pour aider aux guerres et couvrir la Guienne et la Picardie.
-Remarquable défiance.
-
-En ce même mois de février, le roi, allant en personne à l'Hôtel de
-Ville de Paris, puis à celui de Rouen, expliqua aux prévôts, échevins
-et notables, sa nécessité. Paris, à qui il demandait l'entretien de
-cinq cents hommes, voulut du temps pour y songer, espèce de refus poli
-où perçait visiblement la haine des Parisiens. Mais Rouen, pour piquer
-Paris, et aussi, flatté de la visite du roi, accorda mille hommes.
-Fort de cela, le chancelier retomba sur les Parisiens, leur fit honte;
-ils votèrent mille hommes. L'argent devait se lever sur la vente des
-denrées, forme d'impôt très-dangereuse qui pouvait causer des
-révoltes. On aima mieux taxer chaque corps de métier, les drapiers de
-soie à dix mille livres, ceux de laine à huit, etc. Et Paris n'en fut
-pas quitte. Peu de mois après, Duprat vint demander cent mille écus,
-en donnant rente aux Parisiens sur l'Hôtel de Ville, les faisant
-rentiers malgré eux.
-
-Paris était très-sombre. Le roi aussi. Il lui avait fallu demander,
-mendier, expliquer ses affaires. Il passa tout l'hiver dans les bois
-et les chasses de Fontainebleau, Compiègne et Saint-Germain, dans
-l'ennui des nouvelles couches de la reine. Au printemps, il partit
-pour Lyon, toujours préoccupé de l'Italie, jamais de la France.
-
-La France se défendait seule et comme elle pouvait. Il n'y avait pas
-d'armée, sauf deux mille Suisses à Abbeville qui refusaient de
-combattre. Quelques petites garnisons défendaient les villes. La
-campagne, les villages, foulés, pillés, brûlés, violés étaient le
-jouet de la guerre. Les gentilshommes du pays escarmouchaient ici et
-là par bandes de vingt ou trente lances, méprisant fort les paysans,
-et toutefois n'attaquant guère que quand ils avaient avec eux quelque
-poignée de franc-archers.
-
-Ainsi, ce n'était plus seulement derrière les murs et dans les siéges,
-c'était en rase campagne que cette pauvre population, si peu habituée
-à la guerre, commençait à s'essayer.
-
-Quelle devait être l'inquiétude des familles et leurs ardentes
-prières, quand, pour la première fois, le père, le frère ou les
-enfants, affublés de mauvaises armes, descendaient en plaine. Les
-terreurs des guerres anglaises étaient revenues, et le roi, ce roi
-vaillant, jeune et d'un si grand éclat, ne paraissait pourtant guère
-plus pour la défense du peuple que l'indolent Charles VII.
-Qu'importait à ces pauvres gens qu'il eût brisé à Marignan les lances
-des Suisses, ou qu'il reprît le Milanais, s'ils étaient abandonnés,
-sur toute la frontière du Nord, au dedans jusqu'en Picardie, aux
-partisans impériaux? Dans cette disparition du roi, le seul recours
-était vers Dieu.
-
-Considérons bien ce Nord. La première ligue, picarde, était toute à
-l'action, aux souffrances et aux combats. La seconde, entre Somme et
-Marne, n'en avait encore que l'attente, l'émotion, le trouble. Meaux
-en était l'ardent foyer. Grand marché des grains et centre agricole,
-comme elle l'est aujourd'hui, elle fut de plus, au Moyen âge, la
-fabrique capitale des laines qui habillaient les provinces voisines.
-La Jacquerie du XIVe siècle éclata à Meaux et y succomba dans
-d'horribles flots de sang. Au XVIe, à Meaux encore, dans les ouvriers
-tisseurs et cardeurs, brilla la première étoile de la révolution
-religieuse.
-
-Notre grande route du Nord, passage éternel de soldats, les villes qui
-en sont les étapes et les haltes nécessaires, sont toutes occupées de
-la guerre, elles combattent de coeur et de voeux. Elles disent le mot
-de la Pucelle: «Les hommes d'armes combattront, et Dieu donnera la
-victoire.»
-
-Autre ne fut la pensée des pieux ouvriers de Meaux: «Dieu, seul
-défenseur et sauveur, gardien de l'homme abandonné. Toute notre force
-est dans sa Grâce.»
-
-Profond élan du coeur du peuple qui, par une heureuse coïncidence,
-trouva appui et soutien dans l'autorité des docteurs. Le bon évêque de
-Meaux, Briçonnet (fils du favori de Charles VIII, et qui expiait pour
-son père), était une espèce de saint, bon, doux, charitable. Au milieu
-de ce peuple délaissé et menacé par de si grands dangers publics, il
-se voyait bien près de reprendre le rôle de ces anciens évêques qui, à
-l'approche des Barbares, toute force publique ayant disparu, furent
-constitués par la nécessité _defensores civitatum_. Ses prédications
-relevaient le peuple, lui donnaient espoir. Toutes se résumaient dans
-le chant de Luther: «Ma forteresse, c'est mon Dieu.»
-
-Ni Briçonnet, ni personne, n'ignorait la grande scène de Worms
-(d'avril 1520). L'Europe entière avait vu le nouveau Jean Huss
-défendre Dieu modestement, contre le pape et l'Empereur. Et ce Dieu
-avait permis que, plus heureux que Jean Huss, il sortît vivant de
-Worms. Où était-il? En quel désert? Sur quels monts l'avait enlevé
-l'Esprit? On l'ignorait, mais on voyait, de ce Sinaï invisible,
-jaillir par moments de sublimes et mystérieux éclairs.
-
-Il y avait, nous l'avons dit, à Paris, un humble Luther, le modeste et
-savant docteur Lefebvre d'Étaples, âme tendre qui embrassait tout ce
-qu'adora le Moyen âge, le culte de la Vierge et des saints, et qui
-n'en prêchait pas moins la pure parole de saint Paul et l'unique salut
-par la Grâce. Lefebvre, inquiété à Paris par la jalouse Sorbonne, se
-rendit volontiers à Meaux, et emmena avec lui un jeune noble du
-Dauphiné, natif du canton de Bayard, le bouillant, l'éloquent Farel,
-franc, net, intrépide en tout, qui eut le coeur admirable du Chevalier
-sans reproche, sa soif de péril, et qui fut le Bayard des combats de
-Dieu.
-
-Cette douceur de placer tout l'espoir dans le coeur paternel allait
-aux âmes blessées. Les femmes lui appartenaient d'avance; les
-premières qui goûtèrent ce miel furent deux âmes de femmes malades,
-deux princesses associées aux mystiques ouvriers de Meaux par le
-tout-puissant Niveleur. L'une fut la soeur du roi, la duchesse
-d'Alençon, Marguerite, veuve de coeur dans son triste mariage, portant
-au coeur un trait caché. L'autre, sa très-jeune tante, de dix-huit
-ans, soeur de sa mère, Philiberte de Savoie, veuve de ce Julien de
-Médicis que Michel-Ange a immortalisé par un tombeau. La tante s'était
-réfugiée sous l'abri de la nièce, qui avait dix ans de plus, et qui
-lui semblait une mère par sa grande supériorité, sa tendresse
-éclairée, sa sérénité apparente qui imposait à tout le monde.
-
-Tout ce qu'on a imaginé des amours de Marguerite avec son protégé
-Marot et autres poètes qui, pour elle, rimaient, _mouraient par
-métaphores_, n'a ni sens, ni vraisemblance; c'est le langage du temps,
-fiction innocente et permise. La reine y répondait gaiement, rimant
-pour ces morts bien portants leur _requiescat in pace_. Elle était,
-comme bien des femmes, fort paisible de tempérament. Mauvais poète,
-charmant prosateur, c'était un esprit délicat, rapide et subtil, ailé,
-qui volait à tout, se posait sur tout, n'enfonçant jamais, ne tenant à
-la terre que du bout du pied. Il faut pourtant excepter le galimatias
-mystique du temps, où, sur les pas de Briçonnet, son pesant guide
-spirituel, il lui arriva souvent d'alourdir ses ailes légères. Que
-cette mysticité l'ait gardée, je ne le crois pas; au contraire, c'est
-une des voies par où l'on va vite à la chute. Ce qui la garantit bien
-mieux, ce fut le rire, la légère ironie, la douce malice, qu'elle
-opposait aux soupirants.
-
-Elle y eut peu de mérite, ayant au coeur deux passions, qui lui
-créèrent contre toutes les autres un _alibi_ continuel. L'une, c'était
-l'amour des sciences, la curiosité infinie qui lui fit chercher les
-études qui attirent le moins les femmes, les langues et l'érudition
-même, la menant du latin au grec, du grec à l'hébreu. Briçonnet le lui
-reproche: «S'il y avait au bout du monde un docteur qui, par un seul
-verbe abrégé, pût apprendre toute la grammaire, un autre la
-rhétorique, la philosophie et les sept arts libéraux, vous y courriez
-comme au feu.»
-
-L'autre passion, ce fut le culte étonnant, l'amour, la foi,
-l'espérance, la parfaite dévotion, qu'elle eut, de la naissance à la
-mort, pour le moins digne des dieux, pour son frère François Ier.
-
-Il y a très-peu de portraits de Marguerite. Celui de Versailles est,
-je crois, d'imagination, calqué sur quelque portrait de François Ier.
-La véritable effigie (Voir _Trésor de Numismatique_) est le revers
-d'une médaille qui porte de l'autre côté sa mère, Louise de Savoie.
-C'est une image légère, un brouillard, mais révélateur, qui ouvre tout
-un caractère, qui répond si bien et si juste à tous les documents
-écrits, qu'on s'écrie: «C'est la vérité.»
-
-La médaille, non datée, doit avoir été faite du vivant de la mère, peu
-avant sa mort, lorsqu'elle était toute-puissante, et probablement
-quand elle fit l'acte important de sa vie, le _Traité des Dames_, ou
-de Cambrai, en 1529. Elle avait alors cinquante-trois ans, sa fille
-trente-sept. La mère, forte et grande figure, n'a pas besoin d'être
-nommée; elle l'est par un trait saillant, le grand gros nez sensuel et
-charnu de François Ier, nez de bonne heure nourri, sanguin, comme
-l'ont ces natures fortes et basses, tempéraments passionnés, souvent
-malsains et maladifs. Louise était toujours malade; tantôt la colère
-ou l'amour (jusqu'au dernier âge); tantôt la goutte aux pieds, aux
-mains, et des coliques violentes qui l'emportèrent à la fin.
-
-La fille est un parfait contraste. Il semble que la Savoyarde dont
-elle fut le premier enfant s'essaya à la maternité par cette faible et
-fine créature, le pur élixir des Valois, avant de jeter en moule _le
-gros garçon qui gâta tout_, ce vrai fils de Gargantua. En elle, elle
-versa à flots et engloutit tout ce que sa forte nature donnait de
-charnel et de sensuel, de sorte qu'avec beaucoup d'esprit, la créature
-rabelaisienne tint pourtant du porc et du singe. (V. au Louvre le
-dernier portrait).
-
-Fut-il légitime? Qui le sait? Mais Marguerite, sa soeur, est
-certainement petite-fille du poète Charles d'Orléans. Elle a la
-figure, usée de bonne heure, des races nobles, affinées, vieillies.
-Elle le dit à chaque lettre, sans la moindre coquetterie, écrivant à
-gens moins âgés: «Votre tante,» ou: «Votre vieille mère.»
-
-Elle était très-peu faite pour les travaux de la maternité. Elle n'eut
-pas d'enfant du duc d'Alençon. Et de Jean d'Albret, son second mari,
-elle en eut, mais péniblement, fort malade dans ses grossesses,
-toussant beaucoup, affaiblie des jambes et des yeux, si bien qu'en
-1530, à trente-huit ans, étant enceinte, il lui faut se reposer, se
-préparer pour écrire une lettre. Ses enfants moururent ou restèrent
-très-faibles; spécialement Jeanne d'Albret, qui n'avait pas même remué
-dans le sein de sa mère, et, encore jeune, eut plusieurs maladies
-qu'on croyait mortelles.
-
-Il ne faut pas s'étonner si, dans la médaille, l'admirable artiste
-nous donne déjà Marguerite, comme elle se donne dans ses lettres, un
-peu vieille à trente-sept ans. Le nez charmant, fin, mais aigu, est
-bien de cet esprit _abstrait_ que Rabelais évoquait du ciel pour le
-faire descendre dans son livre.
-
-Cette médaille fait penser à un portrait de Fénelon, comme elle,
-délicat, nerveux, maladif, où la pâle figure conserve un léger
-mouvement oblique, allure gracieusement serpentine, comme d'un homme
-infiniment fin, qui ondule et glisse entre deux idées.
-
-J'aime mieux la reine de Navarre. Elle tient de ce mouvement, mais
-elle a le sourire plein d'esprit, de malice, de bonté.
-
-Cette personne infiniment pure eut toute sa vie remplie par un
-sentiment unique, qu'on ne sait comment nommer: amour? amitié?
-fraternité? maternité? Il y a de tout cela, sans doute, et pas un de
-ces noms ne convient.
-
-Le second volume des lettres, adressé tout entier au roi, étonne et
-confond, non pas par la véhémence, mais par l'invariable permanence
-d'un sentiment toujours le même, qui n'a ni phases ni crises de
-diminution ou d'aggravation, ni haut, ni bas. Jamais l'arc ne fut si
-constamment tendu.
-
-Tous les amours du monde doivent s'humilier ici. Ils n'ont rien à
-mettre en face. Plus ils tendent, plus la corde rompt. La seule chose
-qui rappelle ces lettres, c'est l'immense et charmant recueil des
-lettres de madame de Sévigné. Celles de Marguerite en ont parfois
-l'agrément (par exemple quand elle écrit au roi captif ce que font ses
-enfants), et elles en ont surtout la passion, l'émotion intarissable.
-La ressemblance y est aussi par la légèreté sèche, distraite, de
-l'objet aimé. François Ier est comme madame de Grignan. Il aime, est
-touché par moment. Le plus souvent, il a peu à répondre. Cette fixité
-terrible, pendant cinquante année, qui y tiendrait? Parfois il perd
-patience, il est dur et tyrannique. Cette âme si dépendante, c'est sa
-chose visiblement pour user et abuser; il a eu, en naissant, cet être,
-pour l'adorer quoi qu'il fasse. Il trouvera naturel de lui demander,
-au besoin, sa vie, son coeur et son sang, sans que jamais il lui
-vienne en pensée qu'il demande trop.
-
-Plus âgée de deux années, et de dix au moins par l'esprit, pleine
-d'imagination dès la naissance, elle a vu un matin tomber du ciel dans
-ce berceau, qui va être un trône, la créature aimée d'avance, ce rêve
-d'une mère violente et si violemment désireuse. Le voilà qui rayonne,
-dans ses langes, de beauté, de royauté future, _soleil_ naissant de sa
-soeur, de sa mère. Cet emblème de Louis XIV est déjà celui par lequel
-Marguerite désigne son frère, se désignant elle-même par le tournesol,
-qui n'incline que vers le _soleil_, avec la devise décourageante pour
-tous: «_Non inferiora secutus_ (Il ne suivra pas d'astres
-inférieurs).»
-
-Alençon et Jean d'Albret, Bourbon, Bonnivet, Marot, toute la foule des
-admirateurs, courtisans et serviteurs, est ainsi mise de niveau.
-
-Elle ne se rappelle même guère qu'elle a un mari. Elle écrit
-invariablement au roi: «Qu'elle n'a personne que lui, qu'il est son
-père et son fils, son frère, son ami, son époux.»
-
-Il y paraît. L'amour n'est pas une passion si robuste. Celle-ci
-non-seulement résiste aux jalousies et aux temps, aux duretés, aux
-mortifications, mais, bien plus, aux changements tristement prosaïques
-qui se font dans la figure, l'humeur, la santé de François Ier. Quand
-je songe au désolant portrait qu'on a de lui (vers cinquante ans),
-déformé cruellement, moins par l'âge que par les maladies, j'admire le
-prisme magique sous lequel elle vit invariablement _ce soleil_.
-
-Si j'osais, de cette femme spirituelle, dire le mot vrai, je dirais
-qu'elle fut, dès sa naissance, _assotie, enchantée, possédée_. Martyr
-aussi et jouet de ce démon intérieur, martyr si résigné que, l'idole
-lui prodiguant les plus rudes épreuves, elle ne souffle pas, n'ose
-hasarder un soupir de jalousie.
-
-Comme tous les coeurs souffrants, elle se crut de bonne heure dévote,
-et, ce qu'on eût le moins attendu d'un esprit naturellement aiguisé et
-raisonneur, elle entreprit d'être mystique. Ne l'est pas qui veut.
-Pour elle, c'est un travail. Elle s'y donne, en écrivant, de cruelles
-entorses à l'esprit. Qu'au contraire elle revienne à son objet
-(surtout au moment décisif, la captivité de Madrid), alors tout coule
-à flots, c'est un torrent du coeur, de passion, de facilité, avec une
-dextérité vive, ardente et résolue.
-
-Autant qu'on peut dater les choses du coeur, il semblerait que le
-roman de madame de Châteaubriant, arrachée de son mari, disputée avec
-fureur, haïe, battue (plus tard tuée?), occupa le roi trois ans (1518,
-1519, 1520). Cette fille du beau Phébus de Foix, astre singulier de
-Gascogne, soit par l'attrait du Midi, soit par sa violente et sinistre
-destinée, par ses frères enfin, sa brave et intrigante parenté, ne
-laissa guère respirer le roi. La blanche princesse du Nord dut, avec
-son esprit, pâlir longtemps, quelque peu oubliée, dans son mariage
-d'Alençon. On se souvint d'elle au jour du malheur. En 1521, il est
-visible que son frère se rapprocha d'elle et la consulta, donnant même
-à son mari la faveur inespérée de le nommer son lieutenant à l'armée
-de Picardie, de sorte que les deux femmes eurent part, la maîtresse le
-Midi, la soeur le Nord.
-
-Le roi alla jusqu'à vouloir qu'Alençon passât devant le connétable, et
-conduisît l'avant-garde.
-
-Marguerite, inquiète et n'ayant pas une opinion bien, rassurante de la
-bravoure ni de l'habileté de son mari, écrivit pour la première fois à
-ce prélat qu'on regardait comme un homme de Dieu, à Briçonnet, évêque
-de Meaux, lui demandant ses prières pour son mari qui partait, et pour
-elle, entraînée dans de si hautes affaires: «Car il me faut mesler de
-beaucoup de choses qui me doivent bien donner crainte.»
-
-Le roi devait s'apercevoir qu'il avait été mal conseillé, que ni son
-chancelier Duprat, ni les amis et parents de sa maîtresse, n'avaient
-bien vu dans les affaires. Ils avaient été amusés par Charles-Quint et
-dupes de Wolsey. Si mal entouré, il revint avec confiance aux siens, à
-sa soeur, son aînée, esprit net et propre aux affaires, dont tout le
-monde reconnaissait la supériorité.
-
-Il avait son mauvais génie en sa mère et ses maîtresses, son bon génie
-en Marguerite. Fort éclairée d'elle-même, de plus, illuminée par la
-seconde vue du coeur, elle le conduisait alors dans la vraie voie de
-son règne, où il eût trouvé à la fois le nerf moral et d'immenses
-ressources matérielles.
-
-Bien entendu qu'elle agissait instinctivement, sans voir ces
-conséquences ni sans s'en rendre compte, _croyant seulement le mettre
-en bonne voie religieuse_, lui mériter l'aide de Dieu.
-
-Elle croyait avoir fait de grands progrès. En novembre, en décembre
-(1521), elle écrivait à Briçonnet: «Le Roi et Madame sont plus que
-jamais affectionnés à la réformation de l'Église... délibérés de
-donner à connaître que la vérité de Dieu n'est point hérésie, (Génin
-II, 273-4).»
-
-Croyant toucher au but, elle faisait de grands efforts auprès de son
-frère, l'enveloppait d'une tendre et innocente obsession. Elle
-éprouvait pour lui un redoublement de tendresse, le voyant dans un
-vrai péril, pour la première fois triste et malheureux. De toutes
-parts, l'horizon se cernait de noir; les bois de Saint-Germain, où ils
-passaient l'hiver, n'étaient pas plus dépouillés, plus sombres que la
-situation. Point d'argent et point d'armée. L'Italie perdue: pour
-nouveau pape un précepteur de Charles-Quint; Lautrec cachant son
-drapeau dans les marais de Venise; la France entamée, la Picardie
-brûlée, une descente anglaise imminente. Et, dans cette grande crise,
-la résistance intérieure (chose inouïe!), Paris chicanant son roi!...
-Lui, le vainqueur de Marignan, revenant humilié de l'Hôtel de Ville!
-
-Sa femme était alitée, en couches, et sa mère alitée. Et sa soeur,
-devenue malade en les soignant, se relevait à peine.
-
-Il s'ennuyait dans la fadeur si tiède de ces jours intermédiaires que
-laisse une passion défaillante.
-
-Il n'échappait que par la chasse. Cet hiver, à Fontainebleau, à
-Saint-Germain, à Compiègne, il allait chassant et s'étourdissant.
-Mais, dans tous ces bois, même chose: au bout de chaque allée, la
-monotonie de l'hiver et l'uniformité d'ennui.
-
-Compatissant à cet état d'esprit, sa soeur l'enveloppait d'autant plus
-de ses caresses maternelles, de sa tendresse religieuse, et des doux
-appels de l'amour de Dieu. Jamais jusque-là cet enfant gâté, qui
-n'envisageait que lui-même, ne s'était avisé de regarder sa
-_mignonne_, comme il l'appelait volontiers. Il lui advint, en
-écoutant, de découvrir ce qui était sous ses yeux depuis sa naissance,
-de voir qu'elle était belle, belle de piété, d'affection, de sa
-convalescence même et de sa langueur, de sa faiblesse pour lui.
-
-Comment dire ce qui va suivre? Mais la chose est trop contestée. Il
-était tellement abaissé de coeur par les jouissances vulgaires, qu'il
-conçut l'idée indigne de voir jusqu'où irait sa puissance sur cette
-personne uniquement dévouée. Il affecta de douter de cette affection
-si tendre, osa dire qu'il n'y croirait pas, à moins d'en avoir la
-_preuve_ et la définitive _expérience_.
-
-Nous ne savons bien que ce mot. Le reste se devine; on voit l'étrange
-scène et l'effort pour ne pas comprendre, et la rougeur et la pâleur,
-l'abîme de désespoir. D'autre part, la tyrannie d'un maître jusque-là
-toujours obéi, la dureté, le doute ironique... L'horreur et le
-bouleversement d'une situation si nouvelle, la mort de coeur qui la
-suivit, elle dit tout d'un mot: «Pis que morte.»
-
-Elle ne pouvait rester. Elle partit sur-le-champ. Son mari passait
-l'hiver à Alençon, et elle devait le rejoindre. Mais elle dépendait
-tellement qu'en partant, toute sa crainte était que ce brusque départ,
-sans adieu, ne blessât le maître. Elle laissa une lettre tendre,
-s'excusa. À quoi, le tyran, irrité effectivement de cette première
-désobéissance, écrivit sans ménagement pour ce coeur sanglant qui
-palpitait dans ses mains, que, puisqu'elle le fuyait, il fuirait plus
-loin encore; qu'il allait partir pour Lyon, pour l'Italie, pour la
-guerre, pour la mort peut-être..., enfonçant ainsi le poignard,
-calculant avec barbarie qu'en une si vive douleur elle s'abandonnerait
-elle-même.
-
-Ces énormités étonnent ceux qui ignorent combien elles ont été
-communes dans les familles des dieux de la terre qui, faisant des lois
-par leur volonté, se croyaient au-dessus des lois et bravaient la
-nature même. Le régent et Louis XV (sans parler de faits plus
-modernes) ont dépassé François Ier. Pour lui, les contemporains ont eu
-effroi et terreur de sa brutalité sauvage. On conte qu'en 1524, dans
-un moment bien sérieux où il venait de prendre le deuil, étant veuf
-depuis quelques jours, au moment où les impériaux assiégeaient
-Marseille, les gens de Manosque en Provence vinrent le haranguer, le
-maire en tête, et la fille du maire, belle et jeune demoiselle. Le roi
-arrêta sur elle un regard tellement significatif, qu'elle crut avoir à
-craindre les dernières violences, le soir même prit un corrosif, en
-laboura son visage, détruisit sa fatale beauté.
-
-Revenons à Marguerite. Le cruel caprice du roi était peut-être encore
-moins libertinage que malice et vanité. Cet objet, si haut placé dans
-l'éther du ciel, cette inaccessible étoile que tous regardaient de si
-bas, pour qui Bourbon, Bonnivet, cent autres contemporains
-soupiraient, il trouvait piquant de la faire descendre, de jouer ce
-tour à tous.
-
-Il avait le sang de sa mère, si impure et si corrompue. L'aventure
-venait à point pour celle-ci, et le jour même où elle en avait grand
-besoin, de sorte qu'on est tenté de croire qu'elle put y être en
-quelque chose. Elle venait de faire un crime, et de blesser son fils
-au seul point vulnérable. Sa haine contre Lautrec et sa soeur,
-l'impatience qu'elle avait de précipiter la maîtresse régnante, lui
-avaient fait retenir l'argent de la guerre et perdre Milan. Chose
-incroyable! celui qu'avec une peine infinie on ramassa cet hiver, elle
-le retint encore. Telle fut son audace et sa rage! lorsque la défaite
-certaine de Lautrec allait non-seulement perdre l'Italie, mais ouvrir
-la France, envahie tout à la fois par le Nord et par le Midi!
-
-Qui put lui donner l'audace de cette énorme récidive, ce mépris de son
-fils? Nous n'en pouvons imaginer qu'une raison: elle aura cru le tenir
-par ce honteux secret, et se sera sentie sûre de mettre entre elle et
-son fils irrité l'aimable et faible personne, habituée à s'immoler à
-eux. Ayant cette prise nouvelle sur lui, elle en profita sans
-scrupule, en tira la témérité d'accomplir ce second forfait.
-
-L'infortunée Marguerite était en février dans un château solitaire
-près d'Alençon, avec son mari; seule, n'ayant plus même avec elle sa
-jeune tante, alors en Savoie. Elle montra cependant, dans sa faiblesse
-et sa tendresse, dans son extrême douleur, une très-fine prudence de
-femme, pensant qu'à cet élan brutal, éphémère, la plus souple
-résistance, la plus élastique, était la meilleure; les fascines
-arrêtent la mer mieux que les murs de granit.
-
-Nous possédons la lettre (autographe et olographe) qu'elle adressa à
-son frère, lettre humble et humiliante, qu'elle le priait de
-brûler[14]. Il se garda bien de le faire, vain de ce triste triomphe;
-peut-être, par une basse prudence, voulant garder à tout hasard une
-arme qui servirait contre elle si elle s'émancipait jamais.
-
-[Note 14: Publiée par M. Génin, en tête de la seconde partie des
-lettres. Le savant éditeur, qui avait d'abord préféré une autre
-interprétation, la modifie sur l'exposé des faits. Il nous écrit que
-la nôtre lui semble bien plus admissible. Nous aurions hésité à
-l'adopter si nous n'avions pour nous l'avis définitif du pénétrant
-critique.--La profondeur et l'innocence du sentiment de Marguerite
-sont singulièrement marquées dans les vers pathétiques qu'elle
-adresse, pendant la captivité de son frère, à un enfant, sa nièce,
-fille du roi, qui venait de mourir à huit ans. (Voir Captivité de
-François Ier.)]
-
-Dans cette lettre, écrite à genoux, le sens est celui-ci: elle se
-donne pour se mieux garder.
-
-Toutes les expressions de l'humilité mystique y sont épuisées pour
-dire son _imperfection_, son _obéissance_ et sa _servitude_. La prose
-n'y suffit pas. Elle continue en vers, lui _dédiant_, dit-elle, tout
-ce qu'elle a _de puissance et de volonté_. Elle va (chose plus
-dangereuse) jusqu'à lui dire qu'au moindre mot elle accourra vers lui.
-Mais, en même temps, pénétrée de douleur, elle le supplie de ne pas
-demander _expérience pour défaite_ (l'épreuve matérielle de sa défaite
-morale), essayant d'intéresser sa générosité et de le rappeler à
-lui-même par ce mot habile et touchant: «Sans que jamais de vous je me
-défie.»
-
-Rien n'indique que François Ier ait exigé l'accomplissement du
-sacrifice. Mais il avait brisé ce coeur, y avait jeté une ombre pour
-toute la vie. Il remportait ce qui était le fond du sacrifice même:
-l'abandon de la volonté.
-
-La terre avait vaincu le ciel, et l'avait abaissé à soi.
-
-Il avait détruit, par un jeu barbare, en sa virginité morale, l'être
-délicat et charmant où il avait son bon génie.
-
-«La femme, c'est la Fortune,» dit l'Orient. Il avait tué la sienne.
-
-Ceci n'est pas une figure. C'est la simple et trop exacte réalité des
-faits. Marguerite, respectée de son frère et le dominant, par sa
-supériorité légitime et naturelle, aurait doucement mené le roi et la
-France dans la voie de l'affranchissement. Marguerite, donnée ainsi et
-subordonnée, personne dépendante, accessoire, et de moins en moins
-ménagée, influa par moment, sans prendre l'ascendant efficace, sans
-exercer l'action décisive qui nous aurait sortis des limbes du vieux
-monde et placés dans la lumière de la libre Renaissance.
-
-À qui servit-elle? À sa mère, dont sans doute elle sauva le crédit,
-dont elle couvrit l'énorme, l'inexcusable crime.
-
-Le malheur s'était consommé le 29 avril (1522). Lautrec, pour la
-seconde fois, abandonné sans ressources, n'ayant plus autorité, mené
-par les soldats, obéit à ses Suisses qui voulaient combattre et
-partir, repasser les Alpes. Il fut écrasé à la Bicoque près Milan,
-l'Italie perdue définitivement, Venise, notre alliée entraînée dans
-notre ruine. Et un mois après, jour pour jour, 29 mai, le roi, accablé
-de douleur, reçut à Lyon le défi d'Henri VIII, qui descendait en
-France.
-
-Cependant Lautrec arrivait à Lyon. La mère du roi, épouvantée, avait
-réussi d'abord à envelopper son fils, qui refusait de voir Lautrec. Le
-connétable de Bourbon, outré d'animosité, passant de l'amour à la
-haine, contre Louise et Marguerite, crut perdre la mère du roi en
-prenant Lautrec par la main, forçant les portes, les défenses, et le
-mettant en face de François Ier: «Qui a perdu le Milanais?» s'écria le
-roi furieux. «Vous, Sire,» répliqua Lautrec. Tout s'éclaircit, et le
-roi fut anéanti. «Oh! qui l'aurait cru de ma mère!» s'écriait-il.
-
-On devine l'ange secourable qui le désarma, couvrit la coupable, et
-rétablit la _trinité_ de famille.
-
-Jamais elle ne redevint ce qu'elle avait été. Tous trois avaient
-appris à se connaître. Marguerite, quel que fût son culte, connaissait
-et craignait le roi, de même qu'il avait fait l'épreuve des furieuses
-passions de sa mère.
-
-Marguerite était brisée au point de ne pouvoir reprendre même aux
-consolations religieuses. Elle essayait pourtant de lire l'Écriture à
-son frère et à sa mère dans l'intimité de famille. Elle priait
-Briçonnet de venir les assister, assurant qu'ils avaient grande
-confiance en lui. L'évêque ne s'y trompait pas et croyait le moment
-perdu. Il lui avait écrit (dès le 22 décembre 1521): «Le vrai feu fut
-dans votre coeur, dans celui du roi, de Madame. Le voilà couvert,
-assoupi.» Et plus tard: «Couvrez-le... Le bois que vous vouliez brûler
-est trop vert, et il l'éteindroit. (Septembre ou octobre 1522.)»
-
-Marguerite ne peut se relever dans les années suivantes, avouant
-qu'elle _n'a aucun goût_, qu'elle ne peut _commencer à désirer_ (les
-choses divines). Elle signe: _La vivante en mort_, ou encore: _Votre
-vieille mère_.
-
-Cette vieillesse d'une jeune reine qui ne peut se relever fait un
-contraste frappant avec la jeune vigueur dont le peuple, à la veille
-des plus terribles malheurs, sous le coup des guerres anglaises qui
-allaient recommencer, reportait son coeur vers Dieu. Lefebvre
-d'Étaples, à Meaux, traduisit le Nouveau Testament. Pour la première
-fois, la foule se mit à marcher sans le prêtre, appuyée sur le livre
-seul, sur elle-même, sur ses propres chants, sur les psaumes, tout à
-l'heure traduits.
-
-Chant sublime de résignation. Parmi les crimes et les fautes de ceux
-qui mènent le monde, parmi les calamités publiques qui commencent à
-l'envelopper, le peuple n'accuse que lui, ses fautes, ses démérites.
-Il loue Dieu, et d'un humble coeur, n'exige rien de la Justice, et se
-remet tout à la Grâce.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-LE CONNÉTABLE DE BOURBON[15]
-
-[Note 15: Les documents officiels (Le Glay, Weiss, Lanz, etc.)
-donnèrent peu ou rien, sauf la minute informe du traité de Bourbon
-avec l'empereur (dans les papiers de Granvelle). Heureusement toutes
-les dates et le beau récit de la page 147 nous sont fournis par
-Turner, d'après les _Mss_. anglais.--Un fait très-grave et inconnu se
-trouve dans une pièce inédite de nos Archives. C'est qu'au moment où
-Bourbon quitta si brusquement le roi et fut suivi des nobles, le Grand
-Conseil frappa un coup sur la noblesse en condamnant à mort Charles de
-Caesmes, seigneur de Lucé, et ses adhérents, pour rapt et inceste
-commis en la personne de Gabrielle d'Harcourt. _Archives, J. 903,
-arrêt du 17 mars 1523._]
-
-1521-1524
-
-
-On a vu dans quel état de dénûment la guerre avait surpris le prodigue
-et imprévoyant François Ier, sans argent et sans armée, pour tout
-trésor ayant la promesse d'un emprunt, une parole des banquiers
-florentins, qui promirent au roi et prêtèrent à l'Empereur.
-
-Aux Conférences de Calais, Gattinara, jetant les masques, traita les
-gens du roi de France comme ceux d'un homme perdu.
-
-Les Italiens en jugèrent ainsi, et Léon X, qui avait appelé les
-Français, traita avec les Espagnols. Le 1er juillet, en consistoire,
-il nomma général des armées de l'Église le jeune marquis de Mantoue,
-Frédéric II, qui, ayant épousé l'héritière de Montferrat, attendait de
-l'Empereur cet important fief d'Empire. Les Gonzague, longtemps
-incertains, furent dès lors fixés sans retour.
-
-Leur cousin, Bourbon (Montpensier-Gonzague), le connétable de Bourbon,
-parent aussi des Croy, entre en rapport avec ceux-ci en novembre ou
-décembre de la même année. Ayant emporté d'assaut la ville d'Hesdin,
-il y avait trouvé la comtesse de Roeulx, dame de Croy, sa cousine.
-Soit qu'elle ait ébranlé déjà sa fidélité, soit qu'il ait jugé de
-lui-même qu'il fallait ménager l'Empereur que les Croy gouvernaient,
-il ne retint point cette prisonnière importante, et lui fit la
-galanterie de la renvoyer sans rançon.
-
-Ce mystérieux personnage qui avait tant de parents parmi les ennemis
-de la France, fut jugé, comme on a vu, très-dangereux par Henri VIII.
-Louis XII l'avait cru tel, et pourtant avait fait sa fortune. François
-Ier, qui y mit le comble, ne s'en défiait pas moins. Examinons ses
-origines.
-
-Fils d'une Italienne, d'un Gonzague, il était, de sa mère, tout
-Gonzague, fort peu Montpensier.
-
-Les Montpensier sortaient du troisième fils d'un Bourbon; les
-Bourbons comme on sait, descendent d'un sixième fils de saint Louis.
-Cette branche, peu riche, était vouée à la guerre; ils servaient de
-généraux. Le père du connétable mourut vice-roi de Naples.
-
-Autre n'était la position des Gonzague, marquis de Mantoue. N'ayant
-qu'une place, mais forte, qui est la première de l'Italie, ils
-gagnaient en se louant comme généraux, aux papes, à Venise, au roi de
-France. Princes et condottieri (comme les duc d'Urbin et de Ferrare),
-ils faisaient, ils vendaient des soldats, les disciplinant, puis les
-cédant pour quelque argent. Si petits, ils n'en avaient pas moins une
-ambition immense, des vues lointaines et ténébreuses. Ils avaient
-alliance avec le sultan, alliance en Allemagne, dans les pays riches
-en soldats, où l'homme est à bon marché. Ils avaient marié de leurs
-filles aux princes soldats de Wurtemberg et de Brandebourg, une en
-France à ces Montpensier. Plus tard, un Gonzague, devenu, par mariage,
-duc de Nevers, figura dans nos guerres civiles.
-
-Leur prévision les servit bien. Les Montpensier, pour être cadets de
-cadets, n'en avaient pas moins de belles chances. Les races princières
-s'usant si vite, ils pouvaient se trouver bientôt derniers héritiers
-des Bourbons; et (qui sait?), comme Bourbons, peut-être arriver
-jusqu'au trône.
-
-Tous ces cadets ne rêvaient d'autre chose. On le voit par leurs
-devises. Berri (frère de Charles V): _Le temps viendra._ Bourgogne:
-_J'ai hâte._ Bourbon: _Espérance._ Bourbon-Albret: _Ce qui doit être
-ne peut manquer._
-
-Le prévoyant Louis XI, ayant fauché les autres, avait laissé, non sans
-regret, ces Bourbons debout. Il voyait que l'aîné mourait, et au
-cadet, Pierre de Beaujeu, pour le ruiner plus sûrement, il avait donné
-sa fille. Pierre, vieux, faible, maladif, était médiocre en tous sens.
-Le bon roi calcula «qu'à nourrir les enfants qui en viendraient, la
-dépense ne serait pas forte.» Il tira de Pierre l'engagement précis
-qu'à sa mort tout reviendrait au roi.
-
-Il avait calculé sans sa fille, autre Louis XI, non moins absolue que
-son père, qui, pensant bien que son frère, le petit Charles VIII, lui
-échapperait bientôt, voulut se garder un royaume dans le royaume, en
-maintenant cette puissance de Bourbon que, par elle, Louis XI avait
-compté détruire. Elle fit signer à son frère des lettres qui
-annulaient son contrat de mariage.
-
-De ce triste mariage, il y avait pourtant une fille, faible et
-contrefaite. On ne la maria pas moins au second fils d'un Montpensier,
-Charles (Montpensier-Gonzague), orphelin de père et de mère, qu'Anne
-de Beaujeu adopta, éleva, et dont elle fit l'homme brillant, dangereux
-et fatal, qui faillit perdre la France.
-
-Rien ne fut plus irrégulier. La petite fille, bossue, qui n'avait pas
-quatorze ans, fit à son jeune mari la donation de cette succession
-immense qui, autrement, revenait à la couronne. Cela eut lieu en
-février 1504, pendant la maladie de Louis XII, dans ce fatal entr'acte
-de son règne où la reine Anne de Bretagne conclut brusquement le
-traité de Blois, qui donnait sa fille et la France à Charles-Quint.
-Dans ce beau projet, cette folle, qui avait besoin d'appui, s'assura
-celui de l'autre Anne (Anne de Beaujeu) en permettant l'autre folie,
-celle de transmettre à ce Charles, moitié Italien, le dernier des
-grands fiefs de France.
-
-Deux actes insensés et coupables, l'un en grand, l'autre en petit. Les
-résultats furent analogues. Charles-Quint se souvint toujours qu'il
-avait eu la France en dot. Et Charles de Bourbon, devenu souverain
-dans sept provinces, fut, par cette fortune monstrueuse, par une
-éducation de frénétique orgueil, mené au rêve atroce de mettre la
-France en morceaux.
-
-Le bon homme Louis XII, revenu à lui, déchira le traité de Blois. Mais
-il n'osa déchirer le contrat de mariage des Bourbons; il craignit la
-vieille fille de Louis XI. Il n'aimait pas beaucoup cette enfant
-taciturne, secouait la tête et disait: «Rien de pis que l'eau qui
-dort.» Il lui donna cependant, à la bataille d'Agnadel, l'honneur du
-plus beau coup d'épée, de charger en flanc l'armée italienne, ce qui
-décida la victoire.
-
-Dans le danger de la France, en 1513, cet homme de vingt-quatre ans
-montra beaucoup de sang-froid, de capacité. Nommé lieutenant du roi en
-Bourgogne, à l'avant-garde de la France du côté des Suisses, au moment
-où ils s'éloignaient, il devait garnir les places et les réparer,
-enfin fermer si bien la porte qu'ils ne fussent pas tentés de revenir.
-Il le fit à merveille, contint les gens de guerre, pacifia les
-campagnes, établit un _maximum_ modéré et raisonnable auquel le soldat
-devait acheter, au lieu de prendre pour rien. Cela lui gagna fort le
-peuple, et tellement le bon Louis XII, qu'il eut envie de le faire
-connétable, d'en faire l'ami et l'appui de son successeur François
-Ier.
-
-Il n'était pas sans inquiétude. Sa femme Anne de Bretagne (qui vivait
-encore) gardait toujours son coupable roman du traité de Blois, de
-donner sa fille et le royaume au petit-fils de l'Empereur. Si elle se
-fût entendue pour cela avec Anne de Beaujeu, comme en 1504, l'étranger
-très-probablement eût régné en France. Louis XII fit venir celle-ci,
-la gagna contre sa femme, en lui promettant de rétablir pour son fils
-adoptif la charge de connétable.
-
-Rien, sans cela, n'excuserait Louis XII d'une chose si imprudente. Le
-connétable, roi de l'armée, avait un pouvoir si absolu, que le roi
-même, en campagne, ne pouvait rien ordonner que par lui. Absurde
-pouvoir, et toujours fatal, qui irritait l'envie (d'où l'assassinat de
-Clisson), ou qui tentait la trahison (d'où la tragédie de Saint-Pol).
-Louis XI n'eut garde de refaire un connétable. La régente en fit un,
-honorifique, son beau-frère, vieux, malade et paralytique, toujours au
-lit. Mais, ici, en faire un, jeune, et de telle puissance, donner
-cette royauté militaire à celui qui avait déjà contre le roi une
-souveraineté féodale, c'était l'acte le plus téméraire.
-
-Était-il sûr que Louis XII l'eût voulu sérieusement, et l'avait écrit?
-J'en doute. De toute façon, le nouveau roi n'en devait tenir compte.
-Mais l'Italien, plus fin, ami et camarade du même âge, l'avait
-habilement enlacé. Il avait pris pour le lier un moyen très-direct; il
-saisit le fils par la mère. Tendre et crédule, malgré son âge, la
-Savoyarde se crut déjà sa femme, et lui mit au doigt son anneau. Cet
-anneau entraînait l'épée de connétable. À lui maintenant, avec cette
-épée, de se faire son chemin. Il flatta le fils et la mère par la
-devise: «À toujours mais!» en écrivant une tout autre sous son épée:
-«_Penetrabit._ (Elle entrera).»
-
-Les Suisses, comme on l'a vu, nous surprirent à Marignan; on vainquit
-à la longue. La chose fit plus d'honneur à la bravoure du connétable
-qu'à sa prévoyance. Il brilla comme homme d'armes, eut un cheval tué,
-et fit plusieurs belles charges. François Ier lui donna le poste de
-haute confiance, la garde de sa conquête. L'année même, 1515, Bourbon
-fit chez lui, près de Moulins, la fondation d'un couvent en mémoire de
-la victoire «qui était restée au roi _et à lui_ Bourbon, et qui avait
-ôté aux Suisses leur titre de _châtieurs_ de rois.»
-
-Cet acte, s'il fut connu, ne fit pas plaisir à François Ier, encore
-moins l'espèce de code militaire qu'il fit, en profitant des lumières
-de La Trémouille et La Palice, chose utile, mais qui mettait les gens
-de guerre dans la main du connétable, de ses prévôts et maréchaux.
-
-Autre grief: le train royal, l'armée de serviteurs dont le connétable
-était entouré. À la naissance de son enfant, dont le roi fut parrain,
-François Ier le vit servi à table par 500 gentilshommes en habit de
-velours. Et ce n'était pas un vain luxe, c'était une force. L'élève
-d'Anne de Beaujeu, de la fille de Louis XI, avait des vues sérieuses.
-Cette clientèle était grave et choisie, propre à le servir dans les
-grandes affaires, tel de la main, tel de la tête: les Arnaud, plus
-tard si célèbres, les l'Hôpital, le gendre de Philippe de Commines,
-les Chiverny, et autres qui ont marqué bientôt. Il y avait aussi des
-hommes d'épée, bouillants et de main trop rapide, entre autres ce
-Pompéran qui tua un homme du roi, et qui, sauvé par lui, eut le
-sinistre honneur de le désarmer à Pavie.
-
-Il faut voir l'énormité du royaume que ce Bourbon avait en France. Il
-réunissait deux duchés, quatre comtés, deux vicomtés, un nombre infini
-de châtellenies et de seigneuries.
-
-Son bizarre empire ne comprenait pas seulement le grand fief central
-et massif de Bourbonnais, Auvergne et Marche (plusieurs départements),
-mais des positions excentriques fort importantes, le Beaujolais, le
-Forez, les Dombes, trois anneaux pour enserrer Lyon, les rudes
-montagnes d'Ardèche, Gien pour dominer la Loire, puis, tout au nord,
-Clermont et Beauvoisis. On comprend à peine un damier de pièces si
-hétérogènes. Ce qui l'explique, c'est qu'une bonne partie venait des
-confiscations diverses de Louis XI, qu'il mit aux mains qu'il croyait
-sûres, celles de sa fille et de son gendre. Sinistres dépouilles des
-Armagnac et autres, prises aux traîtres, et qui firent des traîtres.
-
-Tel était l'effet naturel des apanages féodaux, constitués par la
-royauté. Toujours à recommencer. Les plus sages précautions
-n'engendraient que la guerre civile.
-
-Comme si ce monstre de puissance n'eût pas été assez à craindre, la
-furieuse folie d'une femme galante, à la force féodale, ajouta celle
-de l'argent. Elle le traita en mari, lui donnant, sur des finances
-entamées par une grande guerre européenne, trois ou quatre pensions
-princières: connétable, 24,000 livres; chambrier, 14,000; 24,000 comme
-gouverneur de Languedoc; 14,000 à prélever sur les tailles du
-Bourbonnais. Des facilités inouïes pour y ajouter; en une fois, il se
-fit voter par la pauvre Auvergne une somme de 50,000 livres! Il faut
-décupler tout cela, pour la différence de valeur monétaire; puis
-apprécier qu'en ces temps, relativement si misérables, l'argent avait
-une puissance incalculable.
-
-Plus sot que sa mère n'était folle, le roi le mit en Milanais, près
-Marignan, lui laissa la conquête, établit l'Italien en pleine Italie,
-près de Mantoue et des Gonzague. Toutes les bandes errantes de soldats
-à vendre eussent afflué près de lui, et d'Italie et d'Allemagne.
-Bientôt, dans ce connétable de France on eût eu un roi des Lombards.
-
-Ce qui devait le retenir, c'est que le roi n'avait pas d'enfant mâle.
-Il pouvait être héritier, être à la fois, par une situation bizarre,
-beau-père et fils adoptif du roi. En 1518, naquit un Dauphin, et alors
-tournant le dos à la mère du roi, il voulut Renée de France, fille du
-roi Louis XII; il eût pu un jour ou l'autre soutenir qu'elle
-représentait la branche aînée des Valois, écarter François Ier qui, de
-la branche d'Angoulême, n'avait que le droit d'un cadet. Pour cela,
-que fallait-il? Annuler la loi salique, en quoi il aurait été
-applaudi, aidé de son cousin Charles-Quint et de tous les princes qui
-avaient eu dans leur famille des filles de la maison de France.
-
-Louise, désespérée, pour exercer sur l'infidèle une contrainte
-salutaire, avait imaginé d'abord de supprimer ses pensions. Le roi, en
-1521, soit défiance, soit jalousie, lui ôta l'un des priviléges du
-connétable, le droit de mener l'avant-garde, de conduire l'armée où et
-comme il voulait. François Ier y était en personne, et ne s'en remit
-qu'à un homme plus sûr, son beau-frère, le duc d'Alençon.
-
-La trahison eut dès lors un prétexte. Madame de Roeulx, prise dans
-Hesdin, dut entamer la négociation. Elle était des Croy, et ceux-ci,
-en concurrence avec Marguerite d'Autriche, auprès de Charles-Quint,
-tellement primés par elle dans l'intrigue électorale, durent saisir
-avidement la première lueur d'une affaire qui devait les relever
-tellement près du maître. Le premier prince du sang! le seul resté des
-grands vassaux! le connétable de France! Trois hommes en un, donnés à
-l'Empereur!... Mais ce n'était rien encore. Par ces trois titres,
-Bourbon était moins que par la popularité qu'il avait dans les robes
-longues. Les parlements de Paris, de Provence, comme on va voir, lui
-étaient favorables. Des magistrats respectés, un Budé, lui dédiaient
-leurs livres. Tranchons le mot, il avait pour lui le germe du parti
-qu'on eût appelé, à une époque, le parti de la liberté. Chance énorme!
-Charles-Quint, au nom des libertés publiques, eût fait délibérer,
-voter, les meilleurs citoyens de France pour la ruine de la France et
-le triomphe de l'étranger.
-
-On a voulu ne voir rien de plus que la vengeance d'une femme dans le
-grand procès commencé, au nom de Louise, le 12 août 1522, comme
-héritière des biens de la maison de Bourbon. Sans dire qu'elle n'y fut
-pour rien, je suis porté à croire qu'il y eut aussi autre chose;
-qu'un homme, visiblement le centre des mécontents, un cousin de
-Charles-Quint, parent des Croy, des Gonzague, parut assez dangereux
-pour qu'on entreprît de le ruiner.
-
-Quel était son droit? un seul: la donation _de sa femme_, donation
-d'une enfant _de moins de quatorze ans_; donation de biens, non tous
-patrimoniaux, mais, en bonne partie, biens condamnés, dont Louis XI
-avait donné _un usufruit_.
-
-Quel était le droit de la mère du roi? Comme _nièce du dernier duc de
-Bourbon_, elle était l'incontestable héritière des biens spéciaux de
-cette maison, souvent transmis par les femmes au XIIIe siècle, et même
-récemment par Suzanne de Beaujeu. Seule rejeton des aînés, elle
-passait évidemment avec les Montpensier, descendus d'un cadet.
-
-Il y avait un troisième héritier, il est vrai, bien autrement
-autorisé, qui eût dû réclamer, et de qui tout fief a dérivé: la
-France.
-
-Cette affaire fut un grand coup pour la vieille Anne de Beaujeu,
-coupable d'avoir rétabli, contre la volonté de son père, cette
-dangereuse puissance. Ce fut comme si l'ombre de Louis XI fût venue
-lui demander compte de ses dons si mal employés. Elle en creva de rage
-et de dépit (14 novembre 1522).
-
-Sa mort précipitait les choses. Elle laissait des fiefs personnels
-qui, sans procès ni jugement, revenaient d'eux-mêmes à la couronne.
-C'étaient Gien, passage important de la Loire, et deux positions
-militaires des montagnes de l'Auvergne, Carlat, Murat, arrachées à
-grand'peine par Louis XI aux Armagnacs, et données par lui, non pas
-aux Bourbons, mais à son _alter ego_, à sa fille Anne de France. À quel
-titre le connétable les eût-il gardés? On ne le voit pas. Mais il lui
-coûtait de les rendre, incorporés qu'ils étaient depuis trente ans au
-royaume des Bourbons. Gien était son avant-garde sur la Loire. Les
-fiefs d'Auvergne étaient son fort. Ces pays, sauvages encore au temps
-de Louis XIV (V. Mémoires de Fléchier), qu'étaient-ils au XIVe siècle?
-C'était à l'entrée de l'Auvergne, dans le fort château de Chantelle
-qui lie l'Auvergne au Bourbonnais que la maison de Bourbon avait son
-trésor, ses joyaux. De là, elle veillait les quatre routes (qui vont
-aussi en Languedoc). Elle avait de patrimoine ce qu'on appelait le
-_Delphinat_ d'Auvergne, et par mariage elle avait essayé d'avoir aussi
-le _comté_. Mais la dernière héritière fut donnée par Louis XII à son
-homme Jean Stuart, duc d'Albany, et la puissance royale établie en
-basse Auvergne. Bourbon défendait la haute, qui allait lui échapper.
-
-Nul traité, nul mariage, ne pouvait prévenir ce coup. Le premier
-démembrement allait commencer, la première pierre tomber du grand
-édifice, grand en lui-même et plus grand comme dernière et suprême
-ruine du monde féodal. C'était comme une tour qui en restait au centre
-de la France. J'appelle ainsi la maison de Bourbon. Elle ne pouvait
-consentir à tomber qu'en se transformant, devenant le trône de France.
-
-Bourbon franchit le pas que, depuis un an, sans nul doute, les Croy
-l'engageaient à faire; il envoya à Madrid et demanda la soeur de
-l'Empereur, l'invasion de la France par les impériaux et les Anglais.
-
-Le 14 janvier 1523, Thomas Boleyn, envoyé d'Henri VIII à Madrid, écrit
-à Londres qu'on en confère. Les instructions que Wolsey envoie en
-réponse, reproduisant les motifs que mettait en avant Bourbon, disent
-«que ce vertueux prince, voyant la mauvaise conduite du roi et
-l'énormité des abus, veut réformer le royaume et soulager le pauvre
-peuple.» Henri VIII, comme Henri V et la pieuse maison de Lancastre,
-aurait volontiers travaillé avec Bourbon à cette réforme de la France.
-
-Je ne doute aucunement que les gens graves et de mérite qui tenaient
-pour le connétable n'aient envisagé ainsi les choses. C'est la fausse
-situation où tant de fois s'est vue la France, toute personnifiée dans
-un roi. Les fautes, les crimes de ce roi, on ne pouvait rien y faire
-que par cette médecine atroce qui équivalait à un suicide: l'appel au
-sauveur étranger. C'est-à-dire que, pour soigner et guérir la France,
-on n'avait remède que de l'anéantir.
-
-C'était une indigne ironie de proposer pour médecins ceux qui étaient
-le mal même: les grands qui, aux états de 1484, s'étaient hardiment
-présentés. Mais la France n'en voulut pas, aimant mieux encore un
-tyran: la fille de Louis XI.
-
-L'ironie n'était guère moins grande de prendre pour médecins du
-royaume les parlementaires, hier procureurs, hommes de ruse et
-d'avarice, têtes dures et étroites, que la pratique, les sacs
-poudreux, les petits vols, n'avaient point du tout préparés à se faire
-les tuteurs des rois.
-
-Les _Chats fourrés_ de Rabelais, et les seigneurs _Humeveines_ (les
-buveurs du sang du peuple), qu'il a mis sur une même ligne, dans sa
-verve révolutionnaire, c'était la base où s'appuyait la réforme de
-Bourbon. Pour amender le _prodigue_ (prodigus et furiosus) qui
-dévastait nos finances, un bon conseil de famille allait s'assembler
-où ne siégeraient que des Français, le Français Charles-Quint (né
-Bourgogne et Bourbon), le Français Henri VIII (descendu d'une fille de
-Philippe le Bel), tous deux venant de saint Louis.
-
-Les juges et les hommes d'épée, brouillés depuis deux cents ans,
-venaient d'être réconciliés par le roi même, par la _cour_ et la haine
-qu'elle inspirait: la _cour_, institution nouvelle, jusque-là
-inconnue, la _cour_ qui ne voyait qu'elle et méprisait le reste, la
-noblesse autant que le peuple; une cour de dames surtout: toute place,
-toute pension donnée dans un cercle de favorites, toute la monarchie
-devenue le _royaume de la grâce_. Les parlementaires et les nobles
-jusque-là se disputaient les biens d'Église qu'un semblant d'élection
-leur donnait ou à leurs valets. Le roi les mit d'accord par son traité
-avec le pape, donna les écailles aux plaideurs, garda l'huître. Dès
-lors, toute chose alla au hasard, parfois aux serviteurs utiles,
-souvent aux femmes aimables qui enlevaient par un sourire les grâces
-du Saint-Esprit; un envoyé au Turc était payé d'un évêché; une
-maîtresse, pour ses trois frères, en gagna trois, etc.
-
-Là était la plaie profonde au coeur des parlementaires, des
-universitaires, des nobles.
-
-Les premiers, sous prétexte d'une enquête nécessaire, s'étaient
-ordonné à eux-mêmes d'aller à Moulins chez le duc. On peut deviner
-assez comment ce prince magnifique les reçut et les caressa, leur
-soumettant sans doute ses idées sur le bien public et regrettant de ne
-pouvoir les voir exécutées par eux.
-
-Au retour, en décembre 1522, au milieu d'un rude hiver, d'une grande
-misère publique, s'associant à la vive irritation de Paris, ils
-essayèrent par remontrances leur révolution timide, tâtèrent le roi,
-envoyèrent des plaintes au chancelier qui, durement, sans hésiter, mit
-leurs députés en prison. Le peuple ne bougea pas.
-
-Les parlementaires ainsi repoussés, c'était aux nobles à essayer. Il
-le firent en mars. Bourbon était à Paris _pour solliciter son procès_.
-On mit en avant un homme épousé pour tâter le roi encore. Jean de La
-Brosse, qui avait l'héritière de Penthièvre, avait cédé ses droits à
-Louis XI, qui lui paya pension. Charles VIII, Louis XII, François Ier
-tinrent la cession bonne, ne se souciant point de remettre en main
-féodale le nord de la Bretagne, une si belle descente aux Anglais. Les
-La Brosse suivaient le roi comme son ombre, en réclamant toujours.
-Dans ce moment critique où l'on put croire qu'il faiblirait, La Brosse
-reproduit la demande. Le roi reproduit son refus. La Brosse alors,
-s'enhardissant, dit: «Monseigneur, il me faudra chercher parti hors du
-royaume.--Comme tu voudras, La Brosse.» Ce fut la réponse de François
-Ier.
-
-Elle dut faire plaisir à Bourbon. Beaucoup de nobles se serraient
-autour de lui, un Saint-Vallier, un Escars, un La Vauguyon, un
-Lafayette, entre autres. Le dernier officier distingué d'artillerie,
-le premier hautement apparenté, allié aux Brézé qui, de père en fils,
-étaient sénéchaux de Normandie. La fille de Saint-Vallier, savante,
-accomplie (de grâce, sinon de coeur), la fameuse Diane de Poitiers,
-déjà en renom, avait épousé Louis de Brézé, petit-fils de Charles VII
-et d'Agnès Sorel. Saint-Vallier, capitaine de cent gentilshommes de la
-maison du roi, avait, par cette charge, des occasions faciles de tuer
-ou de livrer son maître.
-
-Un autre partisan de Bourbon, c'était la reine elle-même qui, ne
-voyant que la famille, l'aurait voulu pour sa soeur. «Un jour qu'elle
-dînait seule, Bourbon se trouvant là, elle lui dit de s'asseoir, de
-dîner avec elle. Le roi survient. Bourbon veut se lever. «Non,
-_monseigneur_, restez assis, lui dit le roi. Eh bien! il est donc
-vrai? vous vous mariez?--Non, Sire.--Je le sais, j'en suis sûr. Je
-sais vos trafics avec l'Empereur... Qu'il vous souvienne bien de ce
-que je dis là...--Sire, vous me menacez! Je n'ai pas mérité d'être
-traité ainsi.»
-
-Le duc, après le dîner, partit, mais non pas seul: toute la noblesse
-le suivit.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-LA DÉFECTION DU CONNÉTABLE.--SON INVASION
-
-1523-1524
-
-
-C'est Charles-Quint lui-même qui fit le récit à Thomas Boleyn.
-Celui-ci trouvait étonnant que le roi ayant lâché une telle parole, il
-eût laissé partir le duc. L'Empereur ajouta: «Il n'aurait pu l'en
-empêcher; tous les grands personnages sont pour lui.»
-
-Bourbon prit pour quitter Paris un prétexte fort populaire, celui de
-donner la chasse aux bandits du Nord qui empêchaient les denrées
-d'arriver. Mais dans le centre du royaume, en Auvergne, en Poitou, en
-Bourbonnais, il n'y avait pas moins de brigands, et plus organisés.
-C'était une armée véritable; leur chef, _le roi Guillot_, avait des
-trésoriers, percevait des impôts. Ce roi était un gentilhomme du
-Bourbonnais, nommé Montelon (Montholon?). Il est fort difficile de
-distinguer si ce chef, sorti des pays de Bourbon, était bien un
-brigand, ou un de ses partisans qui fit feu avant l'ordre. Quoi qu'il
-en soit, Bourbon eût aliéné tous les siens (les grands et les
-parlementaires), s'il n'eût comprimé cette Jacquerie.
-
-À Paris même où le roi était en personne avec la cour, il y avait
-tumulte, des rixes et des batteries, des gens tués. Le roi fit dresser
-des potences aux portes de l'hôtel royal, et elles furent enlevées la
-nuit par des gens armés. Il semble qu'il s'en soit pris au Parlement,
-qui avait en effet la meilleure partie de la police. Il y tint un lit
-de justice, parla fort durement, et, rappelant des temps peu
-honorables au Parlement, dit que, lui vivant, on ne reverrait pas les
-temps de Charles VII (30 juin 1523).
-
-_Le roi Guillot_ étant pris et amené, son procès marqua mieux encore
-la discorde et l'irritation. Le Parlement ne voulut y voir qu'un
-bandit et un gentilhomme. La cour aggrava son supplice, comme celui
-d'un rebelle coupable de haute trahison. La sentence disait qu'il
-serait décapité, puis écartelé. Le bourreau, non sans ordre, fit la
-chose à rebours, l'écartela vivant (29 juillet).
-
-Le Parlement mit le bourreau en prison. Le 1er août, où il devait
-juger le grand procès de la succession de Bourbon, il refusa, se dit
-incompétent, et renvoya la chose au conseil, c'est-à-dire au roi;
-faisant entendre que, dans ce temps de violence, il n'y avait plus de
-justice.
-
-Depuis le mois de mai, Bourbon s'était retiré et négociait avec
-l'Espagne et l'Angleterre. Nous devons aux dépêches anglaises
-(très-bien extraites par Turner) de pouvoir dater avec précision tous
-les actes de cette négociation souterraine. Trop en vue à Moulins, au
-milieu de sa cour, il allait souvent en Savoie et en Bresse; et c'est
-de là qu'il écrivait, là qu'il recevait les agents étrangers qui
-n'eussent pu pénétrer en France. La Savoie nous était ennemie, malgré
-la parenté, le roi l'empêchant de créer des évêchés qui l'auraient
-affranchie du siége de Lyon. C'est d'Annecy en Savoie que, le 12 mai,
-Bourbon envoie à Wolsey. C'est à Bourg, sur terre savoyarde, qu'il
-reçoit, le 31 juillet, Beaurain (de Croy), fils de la dame de Roeulx,
-agent de l'Empereur.
-
-Les difficultés étaient celle-ci. L'Empereur et l'Angleterre avaient
-deux intérêts contraires. Et le parti français qui soutenait Bourbon
-en avait un troisième. Comment les concilier?
-
-L'Empereur, avec sa soeur, eût donné deux cent mille écus d'or, mais
-_après que Bourbon aurait agi_. Sa défiance ajournait, retenait
-justement ce qui donnait moyen d'agir. L'Anglais, non moins
-déraisonnable, eût payé sur-le-champ, mais _à condition qu'il le
-reconnût roi de France_, à condition qu'il se brouillât et avec
-l'Empereur et avec la France même.
-
-Il est évident que les Anglais se croyaient encore en 1400, qu'ils
-ignoraient la haine qu'ils inspiraient depuis les guerres de Charles
-VI, et la force nouvelle du sentiment français, la vive personnalité
-de la France, son horreur du joug étranger.
-
-Bourbon, pour n'avoir pas de maître, s'en fût volontiers donné deux.
-Il semble qu'il ait cru faire deux dupes qui feraient la dépense, pour
-qu'il eût le profit. Le roi détrôné ou tué, le Parlement eût déclaré
-sans doute que la France voulait un roi français.
-
-Le traité, rédigé à Bourg entre Beaurain et Bourbon (Négoc. Autr. II,
-589), est bien de gens qui veulent se tromper les uns les autres.
-
-L'Empereur donne sa soeur, et la retient, ajoutant prudemment: «Si
-elle y veut entendre,» ce qui le laisse maître de faire ce qu'il
-voudra. Cette soeur, veuve du roi de Portugal, du maître des Indes,
-avait, outre sa dot, six cent mille écus de joyaux.
-
-La France sera-t-elle démembrée? Oui, eût dit Charles-Quint. Non, eût
-dit Henri VIII, qui voulait le tout.
-
-L'Espagnol semble accepter Bourbon pour allié. L'Anglais le veut
-vassal, exige son serment. Là-dessus, Bourbon s'en remet «à ce que
-décidera l'Empereur.»
-
-Les deux rois entreront par le midi et l'ouest, Bourbon par l'est avec
-des Allemands. Où ira-t-il? «Au lieu le plus propice pour mieux
-besogner.» Mais l'Anglais exige qu'en cas de bataille il lui amène ses
-troupes et celles de l'Empereur.
-
-Bourbon, avec l'argent des rois, lèvera dix mille Allemands pour
-guerroyer avec eux et _autres_ gens de guerre.
-
-Ces _autres_, ce sont ses vassaux, c'est le ban et l'arrière-ban qu'il
-pouvait lever dans ses fiefs (jusqu'à quarante mille hommes).
-
-Ces _autres_, ce sont les mécontents innombrables, qui ne manqueront
-pas de se joindre à lui pour renverser François Ier. Enfin, c'est la
-France elle-même, lasse décidément des Valois, qui passera aux
-Bourbons; menée à eux par ses parlements.
-
-Mais pour cela il fallait rester libre, surtout ne pas se faire
-Anglais. Bourbon voulait éluder le serment qu'exigeait Henri VIII. Il
-refusa la Toison d'Or, que Charles-Quint voulait lui imposer, et qui
-impliquait le serment à l'Espagne.
-
-Les Anglais n'en démordirent pas, et tirèrent de lui une promesse
-verbale. On s'arrangea. Les rois brûlaient d'agir. Le moment semblait
-admirable. Les envoyés anglais écrivaient à Wolsey: «Il n'y a jamais
-eu de roi si haï que celui-ci. Il est dans la dernière pauvreté et la
-plus grande alarme. Il ne peut emprunter. Et il a tant tiré d'argent,
-que, s'il en lève encore, il met tout contre lui.»
-
-On promit à Bourbon qu'avant le 1er septembre, on agirait de tous
-côtés à la fois.
-
-Marguerite d'Autriche ne pouvait le croire. Elle pensait que le temps
-manquerait, que Bourbon éclaterait trop tôt et se perdrait. Ce fut
-tout le contraire. D'Espagne et d'Angleterre, la passion fut telle,
-que tout fut prêt avant l'heure dite.
-
-L'argent anglais était déjà à Bâle, ou plutôt le crédit anglais. La
-banque seule dut encore accomplir ce singulier miracle d'envelopper la
-France d'armées improvisées.
-
-Les lansquenets, levés par cet argent, passent le Rhin le 26 août,
-traversent la Franche-Comté, touchent la Lorraine (1er septembre),
-vont entrer en Champagne. Du 23 au 30 août, les Anglais débarquent à
-Calais, et le 4 septembre s'entendent avec les Flamands pour leur
-invasion commune.
-
-Le 6 septembre, les Espagnols entrent en France.
-
-Ponctualité admirable, excessive. Bourbon écrivait le 20 août qu'on
-n'allât pas trop vite, qu'il n'éclaterait que dans dix jours au plus.
-Les Anglais, à Calais, restent donc inactifs. Les Allemands, déjà loin
-vers l'ouest, rétrogradent un moment vers l'est, pour n'agir pas trop
-tôt.
-
-La conduite de François Ier est étonnante. Dans un si grand danger, il
-regardait vers l'Italie. Il y appelait sa noblesse.
-
-Il se fiait à trois choses peu sûres. D'une part, il préparait une
-flotte au duc d'Albany pour passer en Écosse, entraîner l'Écosse sur
-l'Angleterre, détrôner Henri VIII. Mais, la chose eût-elle réussi,
-elle eût eu lieu trop tard. Les Anglais détruisirent la flotte.
-
-En même temps, il avait à Londres un très-secret agent par lequel il
-tâchait de regagner Wolsey.
-
-On dira qu'il ignorait l'immensité de son péril, l'attaque
-universelle. Mais il voyait, du moins, l'imminente descente anglaise.
-
-Quoi qu'il en soit, sa folie même lui tourna bien. En appelant ce
-qu'il avait de force vers les Alpes, il traversait le Bourbonnais.
-Dans ce passage continuel de la gendarmerie française, Bourbon ne
-pouvait éclater. Il lui fallait attendre que le roi eût passé les
-monts pour se lever derrière, lui couper le retour, le tenir,
-l'écraser, entre la révolte et l'ennemi.
-
-Autre chose qui servit le roi. Il n'avait pas d'armée soldée. Il avait
-envoyé faire des levées en Suisse. Il fallait bien attendre. Donc, il
-allait à petites journées, et, sans le savoir, par cette lenteur, il
-désolait Bourbon, qui avait cru le voir partir en août. Cela obligeait
-celui-ci à jouer la plus triste comédie: il s'alita, contrefit le
-malade.
-
-Le roi voulait, à tout prix, l'emmener, et, le voyant d'ailleurs
-tellement appuyé et fort, il penchait vers un accommodement. Il paraît
-qu'il lui eût laissé la jouissance viagère de ses fiefs, s'il eût
-épousé la soeur de Louise de Savoie et se fût ainsi remis dans leurs
-mains. Il avait annoncé au parlement qu'il laissait sa mère régente,
-et que le connétable serait _lieutenant du royaume_; titre d'honneur
-et nominal, puisqu'il l'emmenait en Italie.
-
-Le roi n'était encore qu'en Nivernais, quand il reçut de sa mère la
-lettre la plus effrayante:
-
-«Un des plus gros personnages et du sang royal vouloit livrer l'Estat;
-et même il y avoit dessein sur la vie du roi.»
-
-La reine avait dans ses mains deux gentilshommes normands, nourris
-dans la maison de Bourbon, qu'un agent de la conspiration y avait
-engagés. Épouvantés des maux qui pouvaient frapper le royaume, ils
-s'en étaient confessés, en autorisant le prêtre à avertir Brézé, le
-sénéchal de Normandie. Brézé était le gendre de Saint-Vallier, l'un
-des plus compromis. Cependant, il envoya les deux hommes à la reine.
-
-Le roi n'avait que quelques cavaliers, et justement une compagnie
-très-suspecte. Il attendit pour avancer qu'on lui eût amené des
-lansquenets. Il entra alors à Moulins, mit ses soldats aux portes et
-alla loger chez le duc.
-
-Le faux malade, interrogé, n'osa nier cette fois. Il avoua que
-l'Empereur lui avait fait des ouvertures, et dit qu'il n'avait rien
-voulu écrire, mais attendre le roi pour révéler tout.
-
-Le roi fit semblant de le croire, le rassura, lui dit qu'il n'avait
-rien à craindre du procès, que, gagnant, perdant, on trouverait moyen
-qu'il n'y eût point dommage. Il ajouta gaiement: «Je vous emmène en
-Italie, et vous y aurez l'avant-garde, comme à Marignan.» Le malade
-demanda quelques jours, ne pouvant supporter encore le mouvement de la
-litière. Le roi partit, emportant une vaine promesse écrite, et lui
-laissant un écuyer «pour l'informer de sa santé.»
-
-Ce surveillant l'incommodait. Il l'écarta en se mettant en route, et
-l'envoyant au roi. Le roi renvoya l'écuyer. À la Palisse, le malade
-fit le mourant; les cris, les pleurs des serviteurs, rien n'y fut
-épargné. L'écuyer, réveillé la nuit par cette musique lamentable, se
-laisse encore tromper, et part pour avertir le roi. Bourbon, du lit,
-saute à cheval, et court, bride abattue, à son château de Chantelle.
-Il apprenait que le Parlement, ayant la main forcée par la
-dénonciation, ordonnait de saisir ses fiefs.
-
-Il entrait dans Chantelle, quand l'inévitable écuyer, que le roi avait
-fort grondé, entra sur ses talons. Le connétable lui dit qu'il n'irait
-pas à Lyon, que, de chez lui, plus à son aise, il saurait se
-justifier. L'écuyer avouant qu'il avait ordre de ne pas le perdre de
-vue, il vit le duc si irrité, et ses gens prêts à le pendre aux
-créneaux, qu'il fut trop heureux de partir.
-
-C'était le 7 septembre; les Espagnols entraient en Gascogne, les
-Allemands en Champagne. Il ne désespéra pas d'amuser encore le roi,
-lui envoya un homme grave, l'évêque d'Autun, Chiverny, avec une lettre
-où il promettait sur _l'honneur_ de le servir, si on lui rendait
-seulement les biens propres de Bourbon. C'était abandonner le douaire
-d'Anne de Beaujeu.
-
-L'évêque rencontra une forte gendarmerie qui l'arrêta. Quatre mille
-hommes marchaient vers Chantelle. Bourbon s'enfuit dans la nuit du 9
-au 10, galopa au midi, prit l'habit de varlet, ferra ses chevaux à
-rebours, n'emmenant avec lui qu'un homme, Pompéran, vêtu en archer.
-Ils gagnèrent Brioude, le Puy, d'où, par les chaînes désertes du
-Vivarais, ils arrivèrent au Rhône, en face de Vienne en Dauphiné. Au
-pont de Vienne, le prétendu archer demande à un boucher si les
-archers, ses camarades, gardaient le passage.--«Non.» Rassurés, ils
-passèrent, non le pont, mais un bac qui était plus bas.
-
-Dans ce bac, des soldats reconnurent Pompéran. Alarmés, ils gagnèrent
-les bois; puis, logèrent chez une vieille veuve qui leur donna
-nouvelle alerte. Elle dit à Pompéran:
-
-«Ne seriez-vous pas de ceux _qui ont fait les fous_ avec M. de
-Bourbon?»
-
-Le prévôt de l'hôtel n'était qu'à une lieue qui les cherchait. Ils en
-firent six jusqu'au fond des montagnes. Ils voulaient gagner la
-Savoie, joindre Suze, Gênes, s'embarquer pour l'Espagne. Mais tout
-était plein de cavaliers. Rejetés encore vers le Rhône, à grand'peine
-ils parvinrent à toucher la Franche-Comté.
-
-Ce qui étonne, c'est qu'il n'en bougea point. On comprend qu'il n'ait
-pas voulu se faire tort près de son parti en s'allant joindre au roi
-d'Espagne, encore moins aux Anglais. Mais comment ne joignit-il pas en
-toute hâte ses Allemands que son secrétaire même avait levés pour lui,
-et qui, par la Franche-Comté, avaient marché vers la Champagne? Là
-était le grand coup, et rapide; en deux enjambées, on était à Paris.
-Coup perfide, ils étaient entrés par la Comté, la province paisible
-pour qui la bonne Marguerite obtenait toujours la neutralité, paix et
-libre commerce au milieu de la guerre. Là, la France se croyait
-couverte, et là, elle était vulnérable. Cette perfidie et ce calcul,
-Bourbon en perdait tout le prix.
-
-Il reste en Comté près de trois mois: septembre, octobre, novembre. On
-le voit par ses lettres. Personne ne s'en doutait. Ses amis le
-cherchaient partout, jusqu'à la Corogne, en Espagne.
-
-Qu'attendait-il?
-
-Que la France vînt à lui. Elle ne bougeait pas.
-
-Nous le voyons le 21 octobre encore là, qui rassemble quelques
-cavaliers pour envoyer à ses Allemands. Et nous l'y voyons en
-novembre, envoyant aux Anglais un officier d'artillerie, Lafayette,
-qui avait défendu Boulogne autrefois, et qui, cette fois, devait aider
-les Anglais à le prendre.
-
-Les alliés avaient cru sottement n'attaquer qu'un roi. Ils trouvèrent
-une nation.
-
-Du moins la France féodale, la France communale, s'unirent et
-s'accordèrent pour repousser l'ennemi. Des armées régulières, pourvues
-de tout, furent arrêtées ou retardées par ces résistances unanimes. À
-Bayonne, tous, hommes, femmes, enfants, s'armèrent contre les
-Espagnols, «et les poltrons devinrent hardis.» À l'est, les Allemands
-pénétrèrent en Champagne; mais, n'ayant pas un cavalier pour courir le
-pays, ne trouvant pas un homme qui leur fournît des vivres, ils
-mouraient de faim. Le duc de Guise les coupa sur la Meuse, en tua bon
-nombre, au grand amusement des dames lorraines qui, d'un château, en
-eurent le spectacle et battaient des mains.
-
-Le grand danger était au nord, où 15,000 Anglais étaient aidés de
-20,000 impériaux. À cette masse énorme, La Trémouille opposa la valeur
-des Créquy et autres gentilshommes, la furieuse et désespérée
-résistance des pauvres communes, suffisamment instruites de ce
-qu'elles avaient à attendre par les atroces ravages de Nassau en 1521.
-
-Tout cela n'eût pas suffi sans les dissentiments des alliés. Mais
-Wolsey et son maître voulaient des choses différentes. Henri ne
-voulait pas qu'en plein automne, et les routes déjà gâtées, on
-pénétrât en France. Il voulait un second Calais, prendre Boulogne,
-rien de plus. Mais ce n'était pas là l'intérêt des impériaux;
-Marguerite d'Autriche voulait les places de la Somme, la Picardie.
-Wolsey était de ce parti, étant à ce moment l'homme des impériaux et
-leur dévoué serviteur.
-
-Le pape Adrien VI était mort le 14 septembre; Wolsey, innocemment,
-croyait qu'ils travaillaient le conclave pour lui. L'Empereur, qui
-avait vu l'insistance des Anglais à stipuler la royauté de France,
-n'eut garde de faire un pape anglais qui eût employé son pouvoir à
-replacer son roi au Louvre. Il fit nommer un Médicis, bâtard; on lui
-donna dispense. Élection irrégulière et litigieuse, qui le laissait
-d'autant plus dépendant (19 novembre 1523).
-
-Cette nouvelle tomba sur Wolsey au moment où, malgré son maître, il
-suivait les impériaux, et faisait leurs affaires en France, prenant
-pour eux la Picardie. L'hiver était épouvantable; les hommes gelaient,
-perdaient les pieds, les mains; mais on allait toujours. Pour les
-encourager, Wolsey, dans cette rude campagne, leur donnait le pillage.
-On brûlait avec soin ce qu'on ne prenait pas. On arriva ainsi à onze
-lieues de Paris.
-
-Paris se fût-il défendu? Le Parlement semblait n'y pas tenir. Il reçut
-assez mal ceux que le roi envoya pour organiser la défense. Tout à
-coup, chose inattendue, les Anglais tournent bride et partent. «Il
-fait trop froid, écrit Wolsey à l'Empereur; ni homme, ni bête n'y
-tiendrait. Et vos Allemands, qui venaient du Rhin, sont maintenant
-dispersés.»
-
-Bourbon et son parti s'étaient mutuellement attendus. De septembre en
-décembre, il était resté immobile, à croire que la noblesse de France
-allait venir le joindre. Soit loyauté, soit intérêt, elle s'attacha au
-sol, ne remua point. Le roi (25 septembre) lui avait donné, il est
-vrai, une preuve inattendue de confiance; il rendit aux seigneurs _le
-pouvoir de juger à mort les vagabonds, aventuriers, pillards, que les
-prévôts royaux leur livreraient_[16]. L'homme du roi n'était que
-gendarme, le seigneur était juge. Si la chose eût duré, c'eût été
-l'abandon de tout l'ordre nouveau, une abdication de la royauté.
-
-[Note 16: C'est probablement à cette époque que se rapporte le
-bruit qu'on avait répandu et auquel il fait allusion plus tard: «Pour
-autant que j'ay entendu qu'il y en a de si méchants qui ont osé semer
-cette parole que je voulois faire les gentilshommes taillables.»
-_Archives de Turin, Discours de François Ier, septembre 1529_. Cette
-collection immense contient vingt-huit volumes in-folio de pièces pour
-le seul règne de François Ier (copies du XVIIe siècle.)]
-
-Cela pour la noblesse. Le clergé eut sa part. Le roi lui avait pris le
-tiers du revenu. Il adopta dès lors la méthode toujours suivie depuis,
-de dédommager le clergé avec du sang hérétique. L'Empereur et
-Marguerite d'Autriche faisaient de même; ils venaient de brûler trois
-luthériens en Flandre. On brûla à Paris un ermite qui osait dire que
-la Vierge avait conçu comme une femme. Un gentilhomme même, Berquin,
-aurait été brûlé par l'évêque et le Parlement, si la soeur du roi
-n'eût agi pour lui. La chose ne se fit pourtant que par la force; il
-fallut que le roi l'enlevât de prison par les propres archers de sa
-garde.
-
-Grand scandale pour le clergé, qu'un tel acte arbitraire empêchât _la
-justice!_ Le roi le consola en faisant partir de Paris douze religieux
-mendiants qui, par toute la France, prêcheraient contre les
-luthériens.
-
-Et le peuple, que fit-on pour lui? On supprima dans Paris le monopole
-des boulangers. On fit quelques réformes dans les dépenses. On essaya
-d'établir un contrôle entre les gens des finances, de les
-centraliser. Tous fonds perçus durent être dirigés sur un point, sur
-Blois.
-
-Le roi, en ce moment critique, était très-affaibli. Il demandait
-justice au Parlement qui fermait l'oreille. On n'osait dire que les
-complices de Bourbon fussent innocents; mais l'on ne trouvait pas et
-l'on ne voulait pas trouver de preuves. Des députés des parlements de
-Rouen, Dijon, Toulouse et Bordeaux, furent mandés, pour revoir la
-procédure, et n'eurent garde de parler autrement que ceux de Paris.
-Toute la robe était liguée.
-
-La seule justice qu'il y eut, ce fut la sentence de Saint-Vallier, et
-le roi paraît ne l'avoir obtenue qu'en promettant qu'il ferait grâce
-sur l'échafaud.
-
-Lui-même s'était montré flottant dans cette affaire. D'abord il mit à
-prix la tête de Bourbon, puis s'adoucit sur une visite que lui fit la
-soeur de Bourbon, duchesse de Lorraine; il négocia avec lui,
-l'engageant à venir, lui promettant de l'écouter.
-
-Pour Saint-Vallier, de même, il varia. D'abord, il s'emporta, dit
-qu'il tuerait ce traître, homme de confiance et de sa garde même, qui
-voulait le livrer. Puis il le fit juger, et se contenta d'un simulacre
-de supplice. Mille bruits coururent. On disait que Saint-Vallier
-n'avait conspiré que pour venger sa fille, déshonorée par le roi. Il
-n'avait de fille que Mme de Brézé, mariée depuis dix ans. Ce qu'on a
-dit aussi et qui est plus probable, c'est que la dame, qui avait
-vingt-cinq ans, beaucoup d'éclat, de grâce, avec un esprit très-viril,
-alla tout droit au roi, fit marché avec lui; tout en sauvant son
-père, elle fit ses affaires personnelles, acquit une prise solide et
-la position politique d'amie _du roi_. Un volume de lettres[17]
-témoigne de cette amitié.
-
-[Note 17: Ce dernier mot est inexact; il n'y a que trois pages
-(in-4º) de lettres du roi à Diane et dix pages de Diane au roi,
-d'après des originaux _entièrement autographes_ (217). Il est évident
-que ces lettres sont bien _adressées à François Ier_ et avant 1531,
-avant la mort du mari de Diane. Ce sont celles d'une femme inquiète,
-surveillée, mal reçue des parents du mari au retour des voyages
-qu'elle faisait à la cour. Elle dit expressément: «Mon mari (223).» Il
-y a un mot qui fait comprendre que François Ier enrichissait Brézé
-pour lui faire avaler la chose: «Si vous plaît faire entendre à mon
-beau-père et belle-mère que vous n'avez fait ce bien à leur fils _que
-pour cette raison_ (222).» Ceci rend tout à fait vraisemblable
-l'authenticité des vers trouvés par M. Esmangart sur un rouleau de
-plomb à Gentilly:
-
- En ce doux lien, le roi François premier
- Trouve toujours jouissance nouvelle.
- Qu'il est heureux!... Car ce lieu lui recèle
- Fleur de beauté, Diane de Poitiers.
-
-Dans le recueil où nous trouvons les lettres de Diane (_Poésies et
-Correspondance intime de François Ier_, éd. A. Champollion), je trouve
-une lettre bien tragique sous le nom, supposé peut-être, de madame de
-Bonnivet (serait-ce madame de Châteaubriant?): «Sire, vous estes
-délibéré à me laisser mourir? Ne savez-vous que les deux en prison use
-de poison, et mes enfants et moy ne mangeons autre chose. C'est pour
-l'amour de vous que l'on me fait tant de mal, et vous l'endurez!... De
-Crèvecoeur, 7 janvier.»]
-
-Mais, pendant ces intrigues, que devient l'armée d'Italie? Elle passa
-six mois sous le ciel, au pied des Alpes, consumée de misère, usée de
-maladies, refaite par de petits renforts. Elle se soutenait par nos
-réfugiés italiens; nous en avions beaucoup, Pisans, Florentins,
-Bolonais, Génois, Napolitains, d'autres de Rome et de Pérouse. Le
-chef était un Orsini, le Romain Renzo de Cere, vaillant soldat qui,
-tout l'hiver, assiégea Arona. Au printemps, l'ennemi se trouva
-fortifié de six mille Allemands que Bourbon était allé chercher, avec
-l'argent de Florence et du pape. À l'arrière-garde, Bonnivet combattit
-bravement jusqu'à ce qu'il fût blessé. Le pauvre chevalier Bayard,
-malade de ce cruel hiver, soutenait le poids du combat, quand une
-balle lui cassa les reins. «Jésus! dit-il, je suis mort... _Miserere
-meî, Domine!_» On le descendit sous un arbre, et personne ne voulait
-le quitter. «Allez-vous-en, dit-il, messieurs, vous vous ferez
-prendre.» Un moment après, passa le vainqueur, le connétable, qui dit
-«que c'était grand'pitié d'un si brave homme.» À quoi le mourant
-répliqua ces propres paroles: «Monseigneur, il n'y a point de pitié en
-moy; car je meurs en homme de bien. Mais j'ay pitié de vous, de vous
-voir servir contre vostre prince et vostre patrie et vostre serment.»
-
-Bourbon goûtait déjà les fruits amers de sa défection. Son maître,
-l'Empereur, à qui, sans argent, sans secours, il venait de faire une
-armée, et une armée victorieuse, venait de le récompenser à sa manière
-en le subordonnant à un de ses valets, Lannoy, l'un des Croy, le
-vice-roi de Naples, un Flamand sans talent.
-
-Le voilà, cet homme si fier, attelé sous Lannoy à deux bêtes de proie,
-le féroce Espagnol Antonio de Leyva, ex-palefrenier, et l'intrigant
-Pescaire, espion et dénonciateur de tous les généraux, Italien traître
-à l'Italie, cherchant de tout côté à pêcher en eau trouble. Rivé ainsi
-entre ces gardiens, envieux, désireux de le perdre, il regardait vers
-l'Angleterre. Mais Wolsey, refroidi, disait qu'il n'aurait pas un sou
-s'il ne jurait fidélité au roi d'Angleterre _et de France_,
-c'est-à-dire s'il ne se perdait auprès de l'Empereur, auprès de la
-France même et n'y détruisait son parti.
-
-Étrange situation. Il entre en France, menant l'armée impériale, exige
-des Provençaux qu'ils fassent serment à Charles-Quint, et lui-même en
-secret il fait serment à Henri VIII. (V. les dépêches mss. dans
-Turner.)
-
-Il eût été roi de Provence, sous la suzeraineté des deux rois. Il
-comptait sur l'ancienne chimère des Provençaux d'être un royaume à
-part, royaume conquérant, qui eut jadis les Deux-Siciles. Le Parlement
-d'Aix n'était peut-être pas loin de cette idée. Quand Bourbon eut
-sommé Marseille de lui donner _des vivres_, elle consulta le
-Parlement, qui, sans répondre, envoya un de ses membres. Le conseil de
-ville, sous cette influence, mollit, promit des vivres, mais _en
-petite quantité_. (Captiv. de Fr. Ier, p. 341.)
-
-Tout paraissait favoriser l'invasion. Bourbon ne rencontrait personne.
-Le 9 août, il entra dans Aix. De là il eût voulu aller directement en
-Dauphiné, prendre Lyon et le Bourbonnais. Une fois là, il était chez
-lui, il y frappait la terre en maître, la soulevait, entraînait ses
-vassaux et la France centrale pour emporter Paris.
-
-Qui empêcha la chose? François Ier? Non. Charles-Quint.
-
-Le roi, jusqu'en septembre, ne parvint pas à former une armée. Bourbon
-avait tout le mois d'août pour avancer en France.
-
-Le conseil de Madrid avait une telle défiance, tant d'envie et de peur
-du dangereux aventurier, qu'il craignit de trop réussir, de vaincre
-par lui, mais pour lui. Au moment où il s'élançait de toute sa passion
-et de sa fureur, on le rattrapa par sa chaîne et on le tira en
-arrière. Pescaire, les Espagnols, lui signifièrent froidement qu'il ne
-s'agissait pas d'avancer, que l'Empereur voulait Marseille, port
-excellent, commode, entre l'Espagne et l'Italie. Ils le retinrent
-frémissant sur la grève.
-
-Comment aller plus loin? L'Espagne ne payait pas, et, l'Angleterre ne
-payait plus. Comment entraîner le soldat! À cela Bourbon eût eu
-réponse. Il avait déjà pris, du diable et de son désespoir un talisman
-horrible dont il usa jusqu'à sa mort. Irrésistiblement, le soldat le
-suivait. Et que faisait-il pour cela? Rien du tout, au contraire. Il
-fallait ne rien faire, rien qu'être aveugle et sourd, ne voir ni
-meurtre, ni pillage, ni viol, fermer, briser son coeur, ne garder rien
-d'humain. Le soldat l'eût suivi, pour avoir Lyon, comme plus tard pour
-avoir Rome. Et cela sans promesse, par un traité tacite où tout était
-compris, tout argent, toute femme et tout crime.
-
-Les impériaux promirent Marseille à leurs soldats, leur montrant que
-toute la Provence s'y était réfugiée, qu'un immense butin y était
-entassé. Bourbon, comme on a vu, y avait intelligence dans les
-notables, et y comptait. Mais le peuple gardait une haine énergique
-aux Espagnols; au bout d'un siècle, il conservait présent le sac de la
-ville, surprise alors, pillée par les Aragonais. Il se forma en
-compagnies, se retrancha, combattit vaillamment. Il était soutenu et
-par des gentilshommes que le roi envoya, et par les proscrits
-italiens, sous Renzo (Orsini), vaillante légion, déjà vieille dans
-l'exil, endurcie dans nos camps, et plus sûre que les nôtres mêmes.
-Contre un Français, la France fut défendue par l'Italie.
-
- Quand Bourbon vid Marseille,
- Il a dit a ses gens:
- Vray Dieu! quel capitaine
- Trouverons-nous dedans?
- Il ne m'en chaut d'un blanc
- D'homme qui soit en France,
- Mais que ne soit dedans
- Le capitaine Rance.
-
-Cette vieille chanson de nos pauvres piétons contre leurs capitaines
-et à la gloire de l'Italien reste la couronne civique de ce fils
-adoptif de la France, couronne tressée des mains du peuple.
-
-Le siége traîna. Et la population inflammable de Marseille prit un
-ardent élan de guerre, les femmes comme les hommes. Si elles ne
-combattirent, elles travaillèrent aux retranchements. L'unanimité de
-la ville imposa aux défections. Et pendant que Bourbon attendait des
-parlementaires, des propositions, des paroles, il ne reçut que des
-boulets. À une messe des Espagnols, un boulet tua le prêtre à l'autel
-et deux hommes. Pescaire dit à Bourbon qui accourait: «Ce sont vos
-Marseillais qui viennent, la corde au cou, vous apporter les clefs.»
-Et, après une reconnaissance meurtrière où l'on vit le fossé bordé
-d'arquebuses, Pescaire disait: «La table est mise pour vous bien
-recevoir. Courez-y; vous souperez ce soir en paradis...»
-
-Tout ce que Bourbon obtint fut qu'on essayerait encore un assaut. Il
-manqua, et l'on sut que la très-forte armée du roi était arrivée tout
-près, à Salon. Pescaire déclara qu'on ne pouvait risquer d'être écrasé
-entre une telle armée et la ville. Bourbon s'arracha de Marseille (28
-septembre 1524). On partit, mais déjà serré en queue par les Français
-qui, au Var, atteignirent, détruisirent l'arrière-garde. L'armée
-n'arrêta pas. Ces graves Espagnols, ces pesants lansquenets, devinrent
-tout à coup de vrais Basques. Cette retraite semblait un carnaval de
-bohèmes déguenillés. À pied, à mulet ou à âne, ils filèrent lestement
-par le chemin de la Corniche, si vite que, vers Albenga, ils firent
-quarante milles en un jour.
-
-Charles-Quint avait bien mérité son revers. Il avait à la fois lancé
-et retenu Bourbon, le faisant combattre lié, entravé, à la chaîne. La
-terrible réputation de ses armées plus redoutées qu'aucun brigand,
-avait fait la résistance obstinée, désespérée de Marseille. Sa dureté
-personnelle, éprouvée par l'Espagne même, imposait aux proscrits
-étrangers, enfermés dans Marseille, la loi de vaincre ou de mourir.
-Dans l'affaire toute récente des _Communeros_, il ne confirma pas une
-seule des grâces promises par ceux qui l'avaient fait vainqueur. Il
-envoya à la potence des hommes à qui les royalistes garantissaient la
-vie sur leur honneur. Cruel renversement des idées espagnoles, et qui
-accusait hautement un gouvernement étranger! Le roi, source sacrée de
-l'honneur et de la grâce, tache l'honneur des siens, ne fait grâce à
-personne; il survient après la victoire, et pour se montrer seul
-cruel! «Il y eut, dit-on, peu d'arrêts de mort.» C'est vrai (damnable
-hypocrisie!); on ne commença à juger qu'après avoir exécuté longtemps
-sans jugement.
-
-Les cortès témoignèrent gravement leur indignation en refusant
-l'argent à Charles-Quint. Et c'est ce qui, plus que tout le reste, lui
-fit manquer son siége de Marseille.
-
-Les grands de son parti étaient plus irrités que d'autres. Il laissait
-à leur charge ce qu'ils avaient avancé pour lui dans la guerre des
-_Communeros_. Le connétable de Castille lui disait: «Pour vous avoir
-gagné deux batailles en deux mois, payerai-je les dépens?» Cette risée
-sortit le jeune Empereur de sa réserve habituelle. Il lui échappa de
-dire: «Mais si je te jetais du balcon?--Je suis trop lourd; vous y
-regarderiez,» dit en riant le vieux soldat.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-LA BATAILLE DE PAVIE[18]
-
-[Note 18: Les Archives du Vatican ne sont pas sans intérêt pour
-cette époque. C'est à ce moment où le pape voulait tromper les deux
-partis qu'il envoie au jeune empereur ce conteur libertin de Balthazar
-Castiglione, 20 novembre 1524. Après Pavie, éperdu de peur, il demande
-passage au général impérial pour ses agents (qui vont armer
-l'Angleterre contre l'empereur). _Extraits des actes et lettres du
-Vatican, Archives, carton L, 379._]
-
-1525
-
-
-Cette retraite faisait au roi une situation admirable. De roi haï,
-impopulaire, il se retrouvait l'épée de la France, le défenseur du
-sol, le protecteur des pays ravagés par l'invasion barbare de cette
-affreuse armée de mendiants. Toute la noblesse de France était venue
-comme à un rendez-vous d'honneur, pour témoigner sa loyauté; elle
-était enivrée, fière de se voir si grande, et (chose rare) complète.
-Une formidable infanterie suisse avait rejoint le roi. Jamais si belle
-armée, ni si ardente. Il y eût eu sottise à laisser perdre un si
-grand mouvement, comme voulaient les vieux généraux; et sottise
-ruineuse; comment nourrir tout cela, sinon en Lombardie? Les Anglais
-ne menaçaient pas. Le roi alla donc en avant sans attendre sa mère,
-qui venait pour le retenir.
-
-Il passa sur trois points; en dix jours, cette armée énorme se trouva
-de l'autre côté. Là, toute la difficulté fut de découvrir les
-impériaux; ils s'étaient dispersés, cachés dans les places fortes. Le
-roi arriva à Milan. Les Milanais, qui n'étaient pas d'accord entre
-eux, avaient appelé à la fois le roi et les impériaux. Le roi ne les
-traita pas moins bien. Il arrêta toute l'armée aux portes, et d'abord
-ne laissa pas entrer un seul soldat, sauvant ainsi la ville. Ce ne fut
-que le lendemain que, refroidies, calmées, sous la ferme conduite du
-vieux et respecté La Trémouille, les troupes entrèrent en grand ordre.
-
-L'effet moral de la prise de Milan était très-grand. Venise, le pape
-et les petits États devaient dès lors compter avec le roi. Restait à
-trouver les débris de l'armée impériale, à les forcer de place en
-place. La bande la plus forte, sous Antonio de Leyva, était enfermée
-dans Pavie. Le roi alla l'y assiéger (28 octobre 1524).
-
-Cette conduite était-elle absurde? Nullement. Les Italiens, qui
-avaient tant souffert de la mobilité des Français, de leurs
-capricieuses expéditions, les virent pour la première fois
-persévérants et persistants, enracinés dans l'Italie et décidés à ne
-pas lâcher prise. Grand motif de se joindre à eux.
-
-Que voulait le roi? 1º Se faire nourrir, solder, par les petits
-États; 2º diviser les impériaux, en leur donnant des craintes pour
-Naples, d'où leur venait le peu que donnait l'Empereur. La partie
-paraissait gagnée par celui qui saurait faire contribuer l'Italie. Une
-bande de dix mille hommes qu'il envoya vers le midi lui rallia les
-volontés douteuses. Les villes de Toscane commencèrent à payer.
-Ferrare paya, et de plus, fournit des munitions. Pour les impériaux
-épuisés, leur dispersion paraissait infaillible. Pavie même était
-pleine de trouble et de murmures. Cinq mille Allemands qui y étaient,
-avec cinq cents Espagnols, qui ne les contenaient nullement, furent
-plusieurs fois au point de se livrer au roi avec la ville.
-
-Il resta là quatre mois, amusé par les ingénieurs, qui tantôt
-canonnaient, tantôt piochaient pour détourner le fleuve, voulant
-prendre la ville par le côté où les eaux la gardent. Rien ne réussit.
-Ce roi, vif et impatient de sa nature, cette fois paraissait peu
-pressé. Cette si longue campagne d'hiver «où son armée logeait à
-l'auberge de l'étoile,» c'est-à-dire sous le ciel, il s'y résigna
-merveilleusement. Pourquoi? Il s'amusait (Guichardin nous l'a dit),
-donnant tout au plaisir, rien aux affaires. Un hiver d'Italie, passé
-ainsi, lui semblait assez doux.
-
-L'intérêt était grand pour les hommes de François Ier de faire que
-leur maître fût bien. Ils gagnaient gros à cette guerre oisive,
-comptant au roi une infinité de soldats qui n'existaient qu'en
-chiffres, des Suisses, des Allemands de papier, qui n'en mangeaient
-pas moins, n'étaient pas moins payés. Ses généraux étaient gens
-très-avides; tous suivaient leur exemple. Le roi, qui s'amusait,
-dormait, faisait l'amour, sur la foi de ces chers amis, était rongé et
-dévoré, sans s'en apercevoir, en danger même; il y parut bientôt.
-
-Il logeait agréablement dans une bonne abbaye lombarde. Luther, dans
-son voyage à Rome, fut effrayé, scandalisé du luxe de ces abbayes, de
-la chère délicate, de l'éternelle mangerie, des vins, pour ne parler
-du reste. Il s'enfuit indigné. Le roi ne s'enfuit point. Au contraire,
-il s'établit là quatre mois en grande patience, tantôt à l'abbaye,
-tantôt à Mirabella, ancienne villa des ducs de Milan, au milieu d'un
-grand parc.
-
-La Lombardie n'était plus ce quelle avait été. Elle avait cruellement
-souffert, infiniment perdu. Mais, comme il arrive dans ces grands
-naufrages, les lieux élus où l'on concentre les débris semblent
-d'autant plus riches. Je croirais donc sans peine que l'abbaye et la
-villa, arrangées pour le roi de France, rappelaient, soit les
-_Granges_ de Sforza, soit la _Pouzzole_ du roi de Naples, et autres
-lieux de volupté, que les descriptions nous font connaître. Ces villas
-étaient ravissantes par le mélange d'art et de nature, de ménage
-champêtre, qu'aiment les Italiens. Nos châteaux, encore militaires,
-dans leur morgue féodale, semblaient dédaigner, éloigner la campagne
-et le travail des champs, la terre des serfs; noblement ennuyeux, ils
-offraient pour tout promenoir à la châtelaine captive une terrasse
-maussade, sans eau ni ombre, où jaunissaient quelques herbes
-mélancoliques. Tout au contraire, les villas italiennes, bien
-supérieures par l'art, et vrais musées, n'en admettaient pas moins
-familièrement les jardinages, s'étendant librement tout autour en
-parcs, en cultures variées. Les compagnons de Charles VIII, qui les
-virent les premiers, en ont fait des tableaux émus.
-
-Gardées au vestibule par un peuple muet d'albâtre ou de porphyre,
-entourées de portiques «à mignons fenestrages,» ces charmantes
-demeures recélaient au dedans non-seulement un luxe éblouissant
-d'étoffes, de belles soies, de cristaux de Venise à cent couleurs,
-mais d'exquises recherches de jouissances d'agrément, d'utilité, où
-tout était prévu: caves variées, cuisines savantes et pharmacies, lits
-profonds de duvet, et jusqu'à des tapis de Flandre, où, garanti du
-marbre, pût, au lever, se poser un petit pied nu.
-
-Des terrasses aériennes, des jardins suspendus, les vues les plus
-variées. Tout près, l'idylle du ménage des champs.
-
-Aux jaillissantes eaux des fontaines de marbre, le cerf, avec la
-vache, venant le soir sans défiance, de grands troupeaux au loin en
-liberté, la venaison ou les vendanges, une vie virgilienne de doux
-travaux. Tout cela encadré du sérieux lointain des Apennins de marbre
-ou des Alpes aux neiges éternelles.
-
-L'hiver n'ôte rien à ces paysages. L'abandon même et les ruines y
-ajoutent un charme nouveau. Dans les jardins où cesse la culture, dans
-les grandes vignes laissées en liberté, les plantes vigoureuses
-semblent se plaire à l'absence de l'homme. Elle sont maîtresses du
-logis, s'emparent des colonnades, se prennent aux marbres mutilés et
-caressent les statues veuves. Tout cela très-sauvage et très-doux,
-d'un _soave austero_ dont on se défie peu, mais trop puissant sur
-l'âme, l'endormant, la berçant d'amour et de vains rêves.
-
-Dans les vers qu'il écrit plus tard dans sa captivité, François Ier se
-montre très-sensible à ce paysage italien. Il s'y oublia fort. Mais on
-peut soupçonner, sans calomnier sa mémoire, que le charme des lieux
-n'y fut pas tout. Quatre mois sans amours! Cela serait une grande
-singularité dans une telle vie. On a cherché à tort quelles grandes
-dames purent faire oublier les Françaises. Mais tout est dame en
-Italie. Celles qu'a tant copié le Corrège, de forme parfois un peu
-pauvres, mal nourries et trop sveltes, n'en sont que plus charmantes.
-Leur grâce est tout esprit.
-
-C'était le moment d'une grande révélation pour l'Italie. Aux pures
-madones florentines que déjà Raphaël anime, l'étincelle pourtant
-manque encore. Mais voici une race nouvelle, avivée de souffrance, qui
-grandit dans les larmes. Un trait nouveau éclate, délicat et charmant,
-le sourire maladif de la douleur timide qui sourit pour ne pas
-pleurer. Qui saisira ce trait? Celui qui l'eut lui-même et qui en
-meurt. Le paysan lombard du village de Correggio, l'artiste famélique
-qui ne peut nourrir sa famille: il saisit ce qu'il voit, cette Italie
-nouvelle, toute jeune, mais souffrante et nerveuse. C'est la petite
-sainte Catherine du mariage mystique (V. au Louvre), pauvre petite
-personne qui ne vivra pas, ou restera petite. Plus que maladive est
-celle-ci; elle n'est pas bien saine; on le voit aux attaches
-irrégulières des bras, qu'il a strictement copiées. Et, avec tout
-cela, il y a là une grâce douloureuse, un perçant aiguillon du coeur
-qui entre à fond, fait tressaillir de pitié, de tendresse, d'un
-contagieux frémissement.
-
-Telle était l'Italie à ce moment, amoindrie et pâlie. Et Corrège n'eut
-qu'à copier. Il puise à la source nouvelle, à ce sourire étrange entre
-la souffrance et la grâce (Prud'hon l'a eu seul après lui).
-Heureusement pour l'Italien, si la race changeait, le ciel était le
-même. Sans cesse il reprenait son harmonie troublée et s'envolait dans
-la lumière.
-
-François Ier ne vit pas le Corrège, peintre de campagne, et qui meurt
-bientôt peu connu (1529). Mais il vit et goûta l'Italie du Corrège. Et
-je ne fais pas doute que ce soit le secret de sa longue inaction.
-
-Ne serait-ce pas aussi à cette époque que le Titien a fait de lui le
-solennel portrait que nous avons au Louvre? Titien ne vint jamais en
-France. François Ier alla deux fois en Italie, à vingt-cinq ans et à
-trente et un ans. C'est évidemment au second voyage que se rapporte le
-portrait, avant ou après la bataille. S'il accuse plus de trente six
-ans, si des plis (je ne dis des rides) se forment déjà au coin des
-yeux, accusez-en, si vous voulez, les soucis de la royauté, les
-travaux et les veilles de ce prince si laborieux.
-
-Je ne m'étonne pas s'il resta là si longtemps sans s'en apercevoir.
-Tout y venait heurter, et il ne le sentait pas. Il était trop avant au
-fond de ce rêve. Ses Italiens partaient, dès janvier. Corses la
-plupart, ils étaient rappelés par les Génois leurs maîtres. L'armée
-fondait, sans qu'il le vît. Les hommes mouraient de froid et de faim.
-Une poule coûtait dix francs d'aujourd'hui. Les seigneurs, sans feu
-ni abri, venaient à ses cuisines. Il apprit coup sur coup que quatre
-corps avaient été surpris et enlevés, et cela ne l'éveilla pas.
-Quelques milliers de Suisses allaient venir et il les attendait, sans
-même rappeler ses dix mille hommes envoyés au midi.
-
-Ses ennemis faisaient un grand contraste.
-
-Pescaire montra une vigueur extraordinaire. Il contint tout à la fois
-généraux et soldats. D'une part il releva Lannoy qui mollissait,
-voulait traiter ou partir et secourir Naples. D'autre part, il paya le
-soldat de paroles. Il enjôlait les Espagnols surtout, disant qu'ils
-étaient bien heureux d'une telle occasion qui allait les enrichir à
-jamais, le roi étant là en personne avec tant de grands seigneurs.
-Quels prisonniers à faire! et quels riches rançons.
-
-Aux Allemands, il dit qu'il s'agissait de sauver leurs frères
-allemands enfermés à Pavie; le fils du vieux Frondsberg, leur général,
-y était; il fit parler le bon vieux père. Pour les gens d'armes qu'il
-trouva insensibles, il fallut financer; Pescaire donna et fit donner
-par les chefs ce qu'ils avaient d'argent.
-
-L'embarras n'était pas moindre dans la ville. Antonio de Leyva, peu
-sûr de ses Allemands, qui criaient _Geld! Geld!_ et voulaient le
-livrer, n'y trouva de remède qu'en tuant leur chef par le poison, et
-leur persuadant que l'argent était là dehors, tout prêt pour les
-payer, il en fit venir quelque peu et leur donna patience.
-
-Bourbon arrivait d'Allemagne. Sa rage et sa fureur pour sa fuite de
-Provence lui avaient fait des ailes. Plus dur au brigandage que les
-vieux brigands italiens, il sut faire de l'argent. Une razzia sur
-Florence l'avait alimenté l'autre année. Celle-ci, ce fut le tour de
-la Savoie. Faute d'argent, il prit des bijoux; il porta l'écrin de la
-duchesse aux usuriers d'Allemagne. Avec quoi il trouva sans peine la
-quantité de chair humaine qui était nécessaire. L'archiduc donna
-quelque chose; et, par une diabolique hypocrisie, Bourbon trouva moyen
-de tirer aussi des villes impériales. Il exploita l'affaire du jour,
-la querelle religieuse, dit que le pape était l'allié de François Ier
-(mensonge, Clément trompait les deux), et il ne manqua pas de
-lansquenets qui se crurent luthériens pour aller boire en Italie.
-
-Pescaire cependant, avec ses agents italiens, travaillait habilement
-l'armée du roi, attirait des transfuges, décidait des défections. La
-plus terrible eut lieu cinq jours juste avant la bataille. Les
-Grisons, effrayés d'un coup frappé près d'eux, ou peut-être gagnés,
-rappelèrent cinq mille des leurs qui étaient devant Pavie. Événement
-tout semblable au rappel des Allemands la veille de la bataille de
-Ravenne. Mais, cette fois, il n'y eut pas là un Bayard pour les
-retenir.
-
-Enfin, un peu alarmé, le roi unit son camp, jusque-là divisé, et se
-fortifia. Il se croyait couvert par les faibles murailles du grand
-parc de Mirabella. La nuit du 8 février, Pescaire y envoie des maçons
-qui, en une heure, en abattent trente brasses. En avant, son neveu du
-Guast et six mille fantassins, mêlés des trois nations, marchaient
-droit sur Mirabella. Après venait Pescaire, qui s'était réservé la
-masse des Espagnols pour le principal coup. Il avait donné
-l'arrière-garde aux Allemands, conduits par Lannoy et Bourbon.
-
-Ceux qui marchaient en avant, passant sous les boulets français,
-doublèrent le pas. Le roi crut les voir fuir, il s'élança avec la
-gendarmerie, et se mit devant ses canons; ils ne purent plus tirer
-sans tirer sur lui-même.
-
-Pescaire le vit passer, et d'un millier d'arquebuses espagnoles bien
-tirées, presque à bout portant, il lui mit sur le dos grand nombre de
-ses meilleurs gens d'armes.
-
-Le roi, dans son aveugle élan, tomba du premier coup sur un brillant
-cavalier, et le tua, dit-on, de sa main. Coup superbe pour un héros de
-roman; c'était le dernier descendant du fameux Scanderbeg.
-
-Pendant cette belle prouesse, la _bande noire_ de nos lansquenets eut
-quelques moments d'avantage. Ils furent peu imités des Suisses qui, ce
-jour, se montrèrent tout différents de leurs aïeux.
-
-Le roi, avec ses grands seigneurs, soutint quelque temps la bataille
-avec une vaillance qu'admirèrent les ennemis. Il y eut là un grand
-massacre des premiers hommes de France: La Trémouille, La Palice,
-Suffolk, prétendant d'Angleterre, furent tués, et Bonnivet se fit
-tuer, courant à l'ennemi la visière haute et le visage découvert.
-
-Le roi, deux fois blessé, au visage, à la cuisse, et la face pleine de
-sang, sur un cheval percé de coups, voulait gagner un pont. Le cheval
-s'abattit, il tomba dessous, et deux Espagnols arrivaient dessus pour
-le prendre ou le tuer. Mais à l'instant il y eut là à point un groupe
-de Français, dont l'un mit l'épée à la main pour le garder des
-Espagnols. C'était justement Pompéran, ce douteux personnage qui avait
-mené Bourbon hors de France, s'était ensuite rallié au roi
-(_Captivité, p. 38_) pour rejoindre ensuite Bourbon. Un autre était
-son secrétaire même et très-intime agent, La Mothe-Hennuyer. Ils lui
-dirent de se rendre au connétable, ce qu'il refusa. On appela Lannoy,
-qui accourut, et qui, lui donnant son épée, reçut celle du roi à
-genoux.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-LA CAPTIVITÉ
-
-1525
-
- Vaincu je fus et rendu prisonnier,
- Parmi le camp en tous lieux fut mené,
- Pour me montrer, çà et là promené...
- (_Vers de François Ier._)
-
-
-Ce traitement barbare s'explique: le prisonnier était le gage de
-l'armée. Elle s'était battue gratis, dans l'espoir de le prendre et
-d'avoir sa rançon. Les généraux purent dire: «Voilà votre homme; vous
-l'avez maintenant. Dès ce jour, vous êtes payés.»
-
-Des arquebusiers espagnols qui avaient réellement fait la principale
-exécution, un rustre s'avança, et familièrement dit au roi de France:
-«Sire, voici une balle d'or que j'avais faite pour tuer Votre
-Majesté... Elle servira pour votre rançon.» Le roi sourit, et la
-reçut.
-
-Mais, le soir ou le lendemain, il arracha de son doigt une bague,
-seule chose qui lui restât, et, la donnant secrètement à un
-gentilhomme qu'on lui permit d'envoyer à sa mère, il lui dit: «Porte
-ceci au Sultan.»
-
-Ainsi la grande question du temps fut tranchée, les scrupules étouffés
-et les répugnances vaincues.
-
-Événement immense, décidé par le désespoir, qu'il crut lui-même impie
-sans doute comme un appel au Diable, mais qui réellement fut une chose
-de Dieu, le premier fondement solide de l'alliance des religions et de
-la réconciliation des peuples.
-
-Cet homme, étourdi en bataille, fut en captivité plus fin qu'on
-n'aurait cru. Il ne s'était rendu qu'à Lannoy, l'homme de l'Empereur.
-Cela le servit fort. Il caressa aussi Pescaire. Celui-ci, parfait
-courtisan autant qu'habile capitaine, se présenta en deuil. François
-Ier, soit sensibilité, soit flatterie pour les Italiens, qui devinrent
-en effet l'épine de Charles-Quint, traita Pescaire en roi futur de
-l'Italie et se jeta dans ses bras.
-
-Sa parfaite dissimulation parut le soir, au moment amer où il lui
-fallut recevoir le connétable de Bourbon. Celui-ci se montra modeste,
-présenta ses devoirs et offrit ses services. Le roi l'endura et lui
-fit bon visage. Un auteur assure même qu'il l'invita à sa table avec
-les autres généraux.
-
-La fameuse lettre à sa mère, qu'on a toujours défigurée, témoigne
-assez de son abattement: «De toutes choses, ne m'est demeuré que
-l'honneur et la vie, qui est sauve.»
-
-Le plus triste, ce sont ses lettres à Charles-Quint. Elles étonnent
-de la part d'un homme aussi spirituel. Elles sont d'une bassesse
-impolitique. Il risque d'exciter le dégoût et de s'ôter toute
-croyance. Il demande _pitié_, n'espère que dans la bonté de l'Empereur
-qui, sans doute, en fera un ami, et non _un désespéré_, et qui, au
-lieu d'un prisonnier inutile, rendra un roi _à jamais son esclave_. Ce
-triste mot revient trois fois. (_Captivité, 131_; _Granvelle, I, 266,
-268, 269_.)
-
-Nous ne sommes point partisan du suicide. Et cependant, s'il fut
-jamais permis, c'est à celui peut-être dont la captivité devient celle
-d'un peuple, à celui dont la personnalité étourdie met la Patrie sous
-les verrous. Quoi! la France était là, dans un petit fort italien,
-sous l'arquebuse d'un brigand espagnol! Dans l'hypothèse absurde d'un
-Dieu mortel en qui une nation incarnée pâtit, s'avilit, qu'il abdique,
-ce Dieu, ou qu'il meure. Malheur à la mémoire du prisonnier qui
-s'obstina à vivre, et qui montra la France sous le bâton de
-l'étranger!
-
-Ce héros de théâtre, dégonflé, aplati, parut ce qu'il était, un
-gentilhomme poitevin de peu d'étoffe, dévot par désespoir (autant que
-libertin), rimant son malheur, ses amours, comme eût fait à sa place
-Saint-Gelais, Joachim Du Bellay ou tout autre du temps.
-
-D'abord, il se mit à jeûner et faire maigre. Sa tendre soeur, émue
-outre mesure, tremble qu'il ne se rende malade. Elle lui défend le
-maigre, et, pour le soutenir, lui envoie l'aliment spirituel, un
-Saint-Paul... Une recluse a dit à un saint homme: «Si le roi lit saint
-Paul, il sera délivré.»
-
-Le livre vint peut-être un peu tard. Au souffle tiède d'un printemps
-italien, la poésie avait succédé à la dévotion. Le roi, à travers ses
-barreaux, avait regardé la campagne lombarde, le paysage si frais, si
-charmant en avril, et sublime, de Pavie aux Alpes, et il s'était mis à
-rimer une idylle virgilienne. Ces très-beaux vers sont-ils de lui? Ils
-ne ressemblent guère à sa faible complainte sur la bataille de Pavie.
-On aura très-probablement arrangé, orné, ennobli l'idée première, fort
-poétique peut être, du captif, inspirée par ce regard mélancolique sur
-cette campagne de printemps. Contre la belle Italie qui lui fut si
-fatale, contre le Pô et le Tésin, gardiens de sa prison, il appelle à
-lui nos fleuves nationaux, leurs nymphes éplorées. Cette pièce est
-non-seulement d'une grande facture, mais d'un sentiment profond de la
-France.
-
- Nymphes, qui le pays gracieux hebitez
- Où court ma belle Loire, arosant la contrée...
- Rhône, Seine, Garonne, et vous, Marne et Charente,
- ... Fleuves qu'alentour environne
- L'Océan et le Rhin, l'Alpe et les Pyrénées,
- Où est votre seigneur que tant fort vous aimez? etc.
- (_Captivité, 227._)
-
-S'il eût eu d'autres yeux, si, au lieu de cette vague sensibilité
-poétique, il eût eu un coeur d'homme, ou du moins le tact de la
-situation, il aurait vu par la fenêtre toute autre chose: l'Italie
-frémissante, épouvantée d'être, par sa défaite, livrée à l'armée des
-brigands. Car, qui avait vaincu? L'Empereur? Non, mais ce monstre sans
-nom, trois bandes en une, et point de chef. Valets, tremblants
-flatteurs de leurs soldats, quel crime pouvaient empêcher ou défendre
-ces misérables généraux? Venise supplia le pape de former une ligue
-armée. Le pape y entre en mars, et en sort en avril. Et pourtant, il
-n'eût pas coûté, pour détruire ces brigands, moitié de l'argent qu'ils
-volèrent.
-
-Ce que François Ier eût vu encore, s'il n'eût été myope, c'était
-l'impuissance et la pauvreté de l'Empereur, la jalousie de
-l'Angleterre, la fermentation des Pays-Bas, les ressources faciles
-qu'avait la France en elle et dans ses alliés. Demain Soliman, Henri
-VIII, allaient armer. Mais le jour même, une amitié plus prompte, une
-épée plus rapide se déclara pour lui. Le petit duc de Gueldre ramassa
-six mille hommes et se jeta sur les Pays-Bas; Marguerite d'Autriche,
-qui ne pouvait lever un sou, et se mourait de peur entre l'invasion et
-la révolution, agit fortement à Madrid et arracha de Charles-Quint
-l'autorisation d'une trêve.
-
-Le roi voyait du moins de près les discordes et les disputes de ceux
-qui le gardaient, les demandes de solde, les cris, les fureurs des
-soldats. Les généraux se haïssaient à mort.
-
-Bourbon, en haine de Pescaire, eût volontiers tourné le dos à
-Charles-Quint. Il s'offrait aux Anglais. Pour un secours d'argent,
-rien que la solde d'un mois, il levait une bande, fondait en France,
-emportait tout, faisait roi Henri VIII.
-
-Pescaire, vrai vainqueur de Pavie, traitait avec son maître. Si
-l'Empereur était ingrat, il avait une chance, il pouvait espérer au
-désespoir de l'Italie. Elle s'était donnée presque à César Borgia;
-pourquoi pas à Pescaire?
-
-Quant à Lannoy, il s'était fait le confident de François Ier. Il
-avait sa soeur mariée en France, et, comme Flamand, il était au point
-de vue de Marguerite d'Autriche, craignant fort pour la Flandre,
-voyant les Pays-Bas en pleine révolution, et très-impatient de
-réconcilier les deux rois.
-
-La chose n'était pas facile. Le jeune Empereur qui, en public, avait
-affiché une modération toute chrétienne et défendu même les
-réjouissances, dans une lettre à Lannoy, écrite de sa main, montre à
-quel degré d'infatuation ce bonheur inouï avait mis son esprit:
-«Puisque vous m'avez pris le roi de France, dit-il, je vois que je ne
-me saurai où employer, si ce n'est contre les infidèles.»
-
-S'il pouvait faire un peu d'argent, il comptait en avril entrer en
-France, non par Bourbon, mais lui-même et de sa personne. Aussi,
-laissant là Henri VIII et sa fille, il se tournait vers une riche dot,
-celle de Portugal; l'Anglaise ne lui apportait qu'une quittance de ses
-dettes, et la Portugaise donnait du comptant.
-
-Ses demandes à François Ier étaient exorbitantes, rédigées d'une
-manière insultante, odieuse, par le haineux Gattinara.
-
-D'abord le pape Boniface VIII donna jadis toute la France à la maison
-d'Autriche. Mais l'Empereur est si modéré qu'il se contentera d'en
-prendre la moitié, sans parler de Milan et de Naples. Il veut: 1º les
-provinces du Nord, la Picardie, la Somme, avec la suzeraineté d'Artois
-et de Flandre; 2º l'Est, la Bourgogne; 3º le Midi, la Provence pour
-Bourbon, qui reprendra de plus ses fiefs du centre, Auvergne,
-Bourbonnais, etc. Est-ce tout? Non. On fera droit aux prétentions
-d'Henri VIII, il est vrai, réduites; la Normandie, la Gascogne et la
-Guienne,--plus l'Anjou, province centrale, qui disjoindra la Bretagne
-et la France.
-
-Ni le roi, ni sa mère, ne firent de réponse officielle. Le roi mit
-quelques notes, toutes conformes aux instructions que la régente donne
-à ses envoyés. Ni Somme, ni Bourgogne, ni Provence,--mais l'offre
-d'_épouser la soeur_ de Charles-Quint et de se faire son soldat pour
-l'_aider à prendre sa couronne_ impériale en Italie. Ce que la mère
-explique, offrant impudemment l'Italie et d'aider à prendre Venise.
-Cette femme éhontée ajoutait un appoint, sa fille, qu'elle jetait à
-l'Empereur. (_Captivité, 174, 194._)
-
-Une affaire préalable, c'était d'avoir vraiment le prisonnier, de le
-tirer des mains de l'armée, de le mettre en celles de Charles-Quint,
-en le transportant en Espagne. François Ier avait l'espoir de se faire
-enlever dans le trajet. Mais Lannoy, habilement, fit prévaloir en lui
-une autre idée, un roman qui, justement comme tel, lui alla à
-merveille. Ce fut d'arranger tout par un mariage, de jouer à Bourbon
-le tour de lui prendre sa femme, Éléonore, cette soeur de
-Charles-Quint, qui lui était promise. Elle était veuve, point du tout
-agréable. Le roi dit et fit dire que, dès longtemps il y avait pensé.
-Il en était amoureux sans la voir. S'il passait en Espagne, il était
-sûr de conquérir et cette soeur et toute la famille de Charles-Quint,
-de mettre tout le monde pour lui; l'Empereur, son futur beau-frère,
-aurait la main forcée, et ne pourrait s'empêcher de traiter.
-
-Cela était absurde. Et cela se réalisa à la lettre. François Ier
-paraît avoir compris qu'à sa folie répondrait parfaitement celle des
-Espagnols, qu'ils raffoleraient du roi, soldat pris en bataille,
-qu'ils le compareraient à leur roi, jusque-là si peu pressé de voir
-l'ennemi.
-
-Le gardien et le prisonnier conspirent ensemble. Le roi prête même ses
-galères au transport. On part pour Naples, on arrive en Espagne (23
-juin 1525). Bourbon, Pescaire, sont furieux; Bourbon reste tout seul à
-Gênes, n'ayant aucun secours, ni d'Espagne, ni d'Angleterre, pas même
-de vaisseau pour passer, voyant le temps se perdre, la saison
-s'écouler.
-
-Lannoy et les Croy, tout en flattant les idées guerrières du jeune
-maître, lui avaient fait entendre qu'il devait faire seul la conquête.
-L'Empereur ne pouvait entrer avec une petite bande, faire une pointe
-aventureuse, désespérée, comme aurait fait Bourbon. Il fallait une
-armée, et nouvelle, celle d'Italie étant si peu à lui. L'argent des
-Pays-Bas était fort nécessaire, et leur exemple pour avoir l'argent de
-l'Espagne. En mai, Marguerite d'Autriche convoque les États de
-Hollande et de Flandre, les priant de contribuer au moins pour leur
-sûreté, pour faire face aux brigands de Gueldre. Refus net, positif,
-violente accusation du système d'impôts suivi depuis cent ans. Le
-Luxembourg, le Hainaut et l'Artois, ruinés par la guerre, n'avaient
-rien et ne donnèrent rien. Le Brabant accorda, mais à une étrange et
-dangereuse condition: Pourvu que Bois-le-Duc y consentît. Or, il se
-trouvait justement que Bois-le-Duc était en pleine révolution
-luthérienne, forçant les cloîtres et rançonnant les moines. Anvers,
-Delft, Amsterdam, d'autres villes remuaient de même. Aux lettres
-effrayées de Marguerite, l'Empereur ne voit d'autre remède «que
-d'attirer en trahison les magistrats de Bois-le-Duc, et d'en faire un
-exemple.»
-
-Au reste, si Rome lui concède l'argent qu'on lève sur les prêtres pour
-réprimer les luthériens, il prendra l'affaire pour son compte, se
-chargera d'être bourreau. (_Lanz, Mém. Stuttgard, XI, 16-26._)
-
-Tel était l'aspect redoutable de cette année 1525. Une révolution
-immense sembla éclater en Europe. Une? Non; mais vingt de causes
-différentes, de caractères plus différents encore.
-
-En Allemagne, c'est la sauvage révolte des paysans de Souabe et du
-Rhin. Ils prennent la Réforme au sérieux, et veulent réformer le
-servage, établir sur la terre le _royaume de Dieu_.
-
-Nos ouvriers de Meaux sont entrés ardemment dans la révolution
-religieuse. Un des leurs, intrépide apôtre, le cardeur de laine
-Leclerc, se fait brûler à Metz. Et il se trouvait au même moment que
-des bandes de paysans d'Allemagne tombaient sur la Lorraine. Malheur à
-la noblesse si les serfs d'Allemagne et de France s'étaient entendus!
-Le duc de Guise les prit au passage, et les tailla en pièces.
-
-Les ouvriers en laine d'Angleterre se révoltent en même temps, mais
-sans lever encore le drapeau de la Réforme. Ils accusent seulement les
-impôts écrasants qui obligent le fabricant de les jeter sur le pavé.
-
-La plus étrange révolution est celle qui couve en Italie, non des
-villes, non des campagnes, mais une révolution de princes, celle des
-souverains ruinés, désespérés, contre le brigandage des impériaux.
-
-Même en Turquie, révolte. Et c'est ce qui retarde la diversion de
-Soliman en faveur de François Ier. Les janissaires, ces misérables
-moines de la guerre, la plupart enfants grecs, sans patrie, sans
-foyer, déchirent par moments leurs drapeaux; par moments, arrachent à
-leurs maîtres des augmentations de solde que l'enchérissement subit de
-toutes choses doit rendre en effet nécessaires.
-
-Charles-Quint, à lui seul, se trouvait avoir sous les pieds trois ou
-quatre révolutions: celle d'Espagne à peine éteinte, celle d'Allemagne
-en plein incendie (mais les princes, la noblesse, y couraient comme au
-feu), celle d'Italie, muette et sombre, très-imminente. Mais la plus
-grave pour lui, la plus immédiate, celle qui le paralysa, et qui
-réellement aida d'abord à nous sauver, c'était celle des Pays-Bas.
-Révolution financière et religieuse, où ces peuples, sacrifiés depuis
-cent ans à la politique étrangère, recouvraient leur sens propre,
-s'éveillaient, réclamaient liberté d'industrie et de conscience.
-
-Là fut notre salut. Ce mouvement des Pays-Bas se prononce au
-printemps, en mai. Celui d'Italie, plus tardif, avortera. L'assistance
-de Soliman est ajournée. Celle même d'Henri VIII n'est déclarée que
-tard, et dans l'automne.
-
-Un des confidents de Charles-Quint lui écrivait après Pavie: «Dieu
-donne à chaque homme _son août_ et sa récolte; à lui de moissonner.»
-Il avait eu cet _août_ en mars. Bourbon pouvait alors, avec une bande
-quelconque, et sans argent, subsistant de pillage, entrer en France,
-percer sans peine jusqu'à Lyon, jusqu'en Bourbonnais. Les parlements
-l'eussent probablement accueilli.
-
-Charles-Quint manqua ce moment et attendit... quoi? Une dispense du
-pape pour épouser sa cousine de Portugal, qui devait, par une dot
-énorme de neuf cent mille ducats, rendre l'essor à l'aigle de
-l'Empire.
-
-Ne pouvant faire la guerre à la France, il la faisait au prisonnier.
-Il ne faut pas croire là-dessus les historiens espagnols. Il suffit de
-voir les affreux logis où le roi fut claquemuré. À Madrid, c'était une
-chambre dans une tour des fortifications. Petite, horrible cage, avec
-une seule porte, une seule fenêtre à double grille de fer, scellée au
-mur des quatre côtés. La fenêtre était haute du côté de la chambre, il
-faut monter pour voir le paysage, l'aride bord du Mançanarez; sous la
-fenêtre, un abîme de cent pieds, au fond duquel deux bataillons
-faisaient la garde jour et nuit.
-
-Cela était atroce, mais logique. Tenant la France dans cet homme qui
-régnait encore, qu'avait à faire son maître, sinon de le désespérer,
-de faire qu'il se trahît lui-même et ouvrît le royaume? Le tempérament
-de l'homme était fort propre à donner cet espoir. Jeune, fort et
-sanguin, chasseur infatigable et toujours à cheval dans nos forêts de
-France, le voilà tout à coup assis et cul-de-jatte. Cinq pas en long,
-cinq pas en large. Cet homme insatiable de femmes, le voilà moine, et
-tenu presque un an en parfaite abstinence. Ajoutez le climat
-d'Espagne, ardent, sec, aigre, la poussière salée de Castille dans
-cette fenêtre, pour tout air respirable. Enfin la perte de toute
-illusion, l'évanouissement du roman dont Lannoy l'avait amusé,
-l'espoir étroit comme ces murs où il heurtait à chaque pas. Vivre là,
-mourir là; être enterré d'avance, se sentir clos et déjà dans la
-pierre!
-
-Cet état fut au comble lorsqu'il sut la réponse qu'un confident de
-l'Empereur avait faite à sa mère, officieusement, doucereusement,
-réponse dure au fond, impitoyable, qui plaquait au visage le plus dur
-des refus. Le sens était qu'on n'avait que faire d'elle pour s'emparer
-de l'Italie, ni de François Ier pour épouser la soeur de
-Charles-Quint. Et pour l'offre qu'elle fait de sa fille, on ne daigne
-même en parler.
-
-Le cercle est fermé, sans espoir. Le roi restera là, ou satisfera
-l'Empereur, Henri VIII et Bourbon; il partagera la France.
-
-François ne trouva aucune force contre son malheur. Il tomba malade,
-et appela sa mère pour la voir encore.
-
-Elle pouvait quitter. Elle envoya sa fille.
-
-Charles-Quint ne se souciait aucunement de cette visite. Il comprenait
-fort bien que si les Espagnols s'intéressaient déjà au prisonnier, le
-dévouement de sa soeur, son adresse, allaient augmenter infiniment cet
-intérêt. Jusque-là, il tenait son homme, pouvait le resserrer dans
-l'ombre, exploiter son captif. Mais si elle arrivait, la lumière se
-faisait, tout éclatait, les coeurs émus allaient se soulever, et
-l'Espagne elle-même arracher la clef du cachot.
-
-D'autre part l'homme était malade. S'il mourait, tout était perdu. On
-tira donc de son geôlier un sauf-conduit, mais vague, peu rassurant,
-_pour la personne_ qui le visiterait. Et encore on ne l'obtint que par
-une promesse que fit Montmorency, qu'à ce prix on pourrait recevoir
-comme ambassadeur le connétable de Bourbon. Charles-Quint l'avait
-craint comme conquérant de la France; il le désirait au contraire
-comme perturbateur et brouilleur, chef de faction, étincelle
-d'anarchie et de guerre civile. Ce que Philippe II eut en Guise, son
-père l'eût voulu en Bourbon.
-
-Avec cette promesse qu'on ne tint pas, bien entendu, on hasarda
-d'envoyer Marguerite. Elle partait un peu à la légère, sans autre
-garantie qu'un mot obscur qui, rétracté, interprété, la faisait
-prisonnière. Elle allait, par un long voyage, aux mois ardents,
-fiévreux d'Espagne, chercher un jeune prince fort dur, à qui sa mère
-l'offrait à la légère et qui n'avait daigné répondre. On la sacrifia
-(comme toujours). Et elle-même le voulait ainsi. Sa tendresse pour son
-frère, accrue par le malheur, éclate, dès Pavie, dans ses lettres et
-ses vers mystiques d'une passion exaltée. Passion, du reste si
-naturelle en elle, qu'elle n'est pas troublée, et garde une grande
-lucidité d'esprit.
-
-Ces lettres vaudraient qu'on les récitât. Elles sont fort touchantes.
-Elle mêle, associe la nature à son entreprise; le paysage y paraît à
-travers ce prisme du coeur: «Madame me conduit quelques jours sur le
-Rhône. Que ne peut-elle laisser aller son corps! La mer l'auroit
-bientôt portée là où je vais!»
-
-Et plus loin, en Espagne, traversant les grandes plaines poudreuses et
-brûlées de la Castille, elle écrit à son frère:
-
-«Croyez que, pour vous faire service, en quoi que ce puisse être, rien
-ne me sera étrange, tout me sera repos, honneur, consolation...
-jusqu'à y mettre au vent la cendre de mes os (Septembre 1525).»
-
-Tout porte à croire qu'elle y mit d'avantage, qu'elle y fut
-l'instrument docile, aveuglément passionné, de la politique de Duprat
-et de la régente; en d'autres termes, que, ne voyant qu'un but, sauver
-son frère mourant, elle porta pour rançon au geôlier le secret
-qu'avait confié à l'honneur de la France le désespoir de l'Italie.
-
-La mère, la soeur craignaient infiniment pour le cher prisonnier. Le
-18 septembre, quand Marguerite arriva, on désespérait de lui. On
-tremblait que Charles-Quint ne le laissât dans son cachot, violemment
-irrité qu'il allait être de l'abandon d'Henri VIII et de sa ligue avec
-la France.
-
-Donc il fallait, à tout prix l'apaiser.
-
-L'Italie, même impériale, avait appelé la France; non-seulement le
-pape et Venise, mais Francesco Sforza, la créature de Charles-Quint,
-avaient crié à l'aide, sous les outrages et les supplices. On
-commençait à croire qu'il voulait dépouiller Sforza. Il lui montrait
-l'investiture, ne la lui donnait pas, la mettant au prix monstrueux de
-1,200,000 ducats. Plusieurs croyaient qu'il donnerait Milan au
-connétable de Bourbon.
-
-Les Allemands étaient partis. Les Espagnols restaient. Les Italiens,
-pour s'en débarrasser, avaient mis leur espoir dans l'homme même de
-Pavie.
-
-Pescaire avait vaincu, et Lannoy avait profité. Aux termes de la
-parabole qui paye le fainéant pour le laborieux, l'Empereur
-récompensait le Flamand pour la victoire de l'Italien.
-
-Pescaire, le lendemain de la bataille, avait pris pour lui un comté.
-L'Empereur le lui ôte, disant que, depuis deux ans, il l'a promis aux
-Colonna: mortelle injure. Pescaire cria si haut, que les Italiens
-prirent confiance en lui, lui dirent tout, tramèrent avec lui pour
-massacrer les Espagnols.
-
-Alonso d'Avalos, marquis de Pescaire, était, comme César Borgia, un
-Italien d'origine espagnole. Entre tous ces damnés qui se dirent
-disciples de Borgia, lui seul eut du génie. Né près de Naples, doué
-des fées, heureux dès le berceau, il eut, à quatre ans, la singulière
-faveur de fiancer la reine d'Italie, celle qui fut le centre des
-penseurs italiens, la poésie de Michel-Ange et son sublime amour,
-Vittoria Colonna. Elle était d'une part Colonna, de ces fameux
-Romains, des héros de Pétrarque, d'autre part des Montefeltro, ducs
-d'Urbin, illustres généraux des siècles militaires de l'Italie. À une
-telle femme il fallait un trône, et c'est peut-être ce qui alluma
-d'abord l'ambition de Pescaire. Ce simple gentilhomme eût voulu une
-souveraineté pour cette fille des souverains. Ils étaient du même âge,
-et tous deux poètes. Il l'épousa à dix-sept ans. Il eut d'abord des
-succès étonnants; ses années marquent nos défaites. En 1521, il prend
-Milan malgré Lautrec. L'année suivante, il tue Bayard, bat Bonnivet à
-la Bicoque. En 1525, Pavie[19]!
-
-[Note 19: J'omets ici beaucoup de circonstances accessoires, entre
-autres la fuite d'Alençon avec l'arrière-garde. Il eut le malheur
-d'arriver le premier de tous les fuyards de Lyon; il fut accablé de
-reproches par sa femme et sa belle-mère, mourut de chagrin ou de
-fatigue.--La balle d'or est dans D. Juan Antonio de Vera. _Vie de
-Charles-Quint._]
-
-À un tel homme, si hardi, si prudent, «exquis en paix, en guerre»
-(c'est le mot de François Ier) la fortune offrait tout. La misérable
-impuissance des rois, épuisés dès l'entrée des guerres, ouvrait les
-plus hautes espérances aux aventuriers héroïques. N'avait-on pas vu,
-au XVe siècle, le grand Huniade faire souche de rois? et les Sforza de
-ducs? L'intrigant César Borgia avait failli faire un royaume. Pourquoi
-un Seckingen, un Bourbon, un Pescaire, n'auraient-ils pas ceint la
-couronne?
-
-Les Italiens offraient à Pescaire celle de Naples; le pape lui en
-aurait donné l'investiture. L'âme de l'entreprise était Morone, le
-chancelier de Francesco Sforza. L'affaire était conclue avec la
-France, qui renonçait au Milanais, promettait une armée (24 juin
-1525).
-
-Le désespoir du roi dans sa prison d'Espagne, son appel à sa mère, à
-sa soeur, sa maladie en août et les craintes de sa famille,
-dérangèrent tout. Les Italiens, qui ne voyaient rien faire pour eux,
-et soupçonnaient qu'on allait les trahir, commencèrent à se troubler.
-L'Empereur avait déjà conclu avec la France une trêve de juillet en
-janvier. Pescaire joua un double jeu. Il dit à ses complices que, pour
-endormir l'Empereur, il fallait lui mander quelques mots de la chose,
-et lui faire croire qu'on la ferait avorter. Ayant obtenu des Italiens
-la permission de les trahir, il le fit en effet, et plus qu'il
-n'était convenu.
-
-Plusieurs assurent que ce fut la pieuse, la vertueuse Vittoria Colonna
-qui lui fit livrer ses amis; il était très-perplexe; elle le décida
-par la considération du serment qu'il avait prêté à l'Empereur, dont
-il était l'homme de confiance, par l'obéissance qu'on devait à
-l'autorité légitime, par le _loyalisme_ espagnol, qui jamais ne trahit
-son maître, enfin par la vertu chrétienne, le pardon des injures, le
-sacrifice de sa jalousie et de sa haine contre les Colonna, auxquels
-l'avait sacrifié l'Empereur.
-
-Cela le toucha fort, et il réfléchit sans doute aussi qu'après tout
-l'Empereur pouvait d'un seul mot le faire très-grand en Italie, tandis
-que la Ligue ne lui donnait qu'une promesse, une douteuse éventualité,
-rien que la guerre. Il allait servir les Français, qu'il venait de
-battre, contre les Espagnols, qui l'aimaient, l'admiraient comme un
-des leurs, et qui avaient fait sa victoire.
-
-Et il poussa si loin cette vertu sublime de servir un maître ingrat,
-qu'il se fit espion pour lui, agent provocateur compromettant
-habilement ses amis et les enfonçant dans le piége. En attendant, il
-gagnait du temps, disant que sa conscience n'était pas rassurée
-encore, et faisant consulter (sans doute par sa femme) les plus
-profonds casuistes de Rome.
-
-Mais revenons à Marguerite, qui arrive à Madrid, et trouve son frère
-malade à la mort dans ce misérable galetas. Sa vue seule, son
-embrassement, son étreinte, l'eût ressuscité. La France tout entière
-et la patrie entra avec elle dans cette chambre, le charme de la
-famille, de l'enfance et des souvenirs. Elle ne craignit pas pour le
-roi une émotion religieuse; elle fit dresser un autel, dire la messe,
-et communia avec lui de la même hostie.
-
-Il était beaucoup moins malade qu'on ne croyait. Sa vigueur de
-jeunesse se réveilla par le bonheur. De corps, de coeur, il s'était vu
-lié, serré, et dans cette constriction, il avait cru mourir.
-
-Une véhémente expansion, et morale, et physique, eut lieu dans tous
-les sens. Sa soeur en quinze jours, fit ce miracle de le si bien
-remettre, «qu'il eût couru le cerf.» Elle donne plusieurs détails
-naïfs de cette résurrection, et plus naïfs que poétiques, comme une
-mère parle d'un enfant.
-
-M. de Sismondi, avec un grand sens historique, avait jugé, sur les
-dépêches des envoyés du pape, que la régente trahissait, qu'après
-avoir, en juin, promis secours aux Italiens, en août, voyant le roi
-désespéré, malade, elle avait brusquement changé de politique, demandé
-grâce à l'Empereur en dénonçant ses alliés. Au milieu de septembre, on
-sut à Rome que Charles était instruit et des offres faites à Pescaire
-et des négociations avec la France.
-
-L'hypothèse est si vraisemblable, que celui qui ne veut pas l'admettre
-doit oublier l'histoire des monarchies, méconnaître spécialement ce
-moment de l'histoire où le gouvernement tout personnel ne fut que la
-famille, le sang, la chair et l'amour éperdu d'une mère capable de
-tout, mère jusqu'au crime, asservie à l'instinct de la femelle pour sa
-progéniture.
-
-Une seule raison militait contre cette hypothèse: c'est que
-Marguerite ait été le dénonciateur. La passion l'expliquerait
-cependant; elle voyait son frère à la mort; pour le sauver, elle eût
-livré un monde.
-
-Au reste, la dénonciation avait précédé son voyage. Elle n'arrive à
-Madrid que le 18 septembre. Le 19, on savait à Rome que l'Empereur
-était instruit. Donc, il le fut au moins quinze jours avant qu'elle
-arrivât.
-
-Marguerite le trouva à Madrid, qui sans doute pensait tirer d'elle de
-plus amples révélations. Comme il tenait le frère, comme il pouvait
-d'un mot adoucir sa situation et lui donner la vie peut-être, il ne
-lui était que trop aisé de faire parler sa soeur. La chose, en
-général, était connue. Mais les circonstances précises qui permirent
-d'agir à coup sûr ne le furent qu'à ce moment, du 18 au 20 septembre.
-Pescaire avait flotté jusque-là. Mettez une vingtaine de jours pour le
-message de Madrid à Barcelone, à Gênes et à Milan, vous arrivez au 10
-octobre, au jour où Pescaire vit sa situation, se sentit dans la main
-de l'Empereur, où le preneur, se trouvant pris, trama la trahison
-qu'il accomplit le 14, jour où il livra ses amis.
-
-Ce qui fut conjecture pour Sismondi est à peu près certain, maintenant
-qu'on a publié les actes et les lettres. (_Marguerite, 1841_;
-_Charles-Quint, éd. 1844_; _Négoc, Autrich., 1845_; _Captivité,
-1847_.)
-
-La chose, bien entendu, n'y est nulle part. Mais plusieurs mots
-restent inintelligibles, inexplicables, si l'on n'admet que Marguerite
-s'était acquis un titre à la reconnaissance des impériaux, et fut
-étonnée, indignée, de leur ingratitude.
-
-Ce titre n'était pas une offre nouvelle qu'elle eût faite aux dépens
-de la France. Qu'offrait-elle? Que le roi cédât la Bourgogne, _en la
-gardant_ comme dot de la soeur de l'Empereur. Elle offrait Naples,
-elle offrait la Catalogne, l'Aragon et Valence! je ne sais quels
-droits de nos rois sur ces provinces espagnoles?
-
-Certes, de pareilles offres n'expliqueraient nullement l'étonnement
-qu'elle montre et son désappointement en voyant la dureté immuable des
-impériaux.
-
-Elle reproche à Lannoy d'avoir manqué d'_honneur_. (_Captivité, p.
-354._) Que signifie ce mot?
-
-Il est visible qu'à Madrid, pour tirer d'elle des lumières, des
-renseignements sur les secrets alliés de la France, on l'avait leurrée
-d'espérances qui s'évanouirent, lorsqu'à Tolède elle se trouva devant
-le conseil d'Espagne et le violent Gattinara.
-
-L'Empereur très-probablement ne voulut rien devoir, et dit: «Je savais
-tout.»
-
-Du reste, pensant bien que, dans les épanchements de sa douleur auprès
-de sa soeur Léonore et de la famille impériale, elle pourrait en dire
-encore plus, il crut utile de l'amuser, de lui dire _qu'elle en serait
-contente_, qu'il ferait les choses si bien, _qu'elle en serait
-surprise_ (3 et 8 octobre). Il écrivait aussi de bonnes paroles au
-roi.
-
-Le 5 octobre, elle parut devant le conseil impérial avec les envoyés
-de France. Gattinara y perdit toute mesure. Sans égard à la situation
-de la princesse et des Français, le furieux Savoyard parla comme
-jamais n'eût osé l'Empereur. Il cria, menaça. Marguerite s'en alla
-pleurer chez la reine de Portugal.
-
-Il voulait d'abord avoir la Bourgogne, la tenir, avant tout examen de
-la question. De plus, il lui fallait la Picardie, la Somme. Il ne
-voulait point de mariage du roi ou de sa soeur, mais un futur mariage
-entre deux enfants. Enfin, il fallait que le roi aidât l'Empereur; en
-troupes? non, en argent, c'est-à-dire qu'il fût tributaire, et payât
-l'armée ennemie.
-
-Tel fut le fruit de la faiblesse, de la déloyauté. Voyant l'affaire
-italienne éventée, Pescaire anéanti, enfin la France elle-même qui se
-livrait et brisait son épée, Gattinara nous mit le genou sur la gorge,
-et traita sans ménagement la femme faible et passionnée qui avait cru
-sauver ce qu'elle aimait.
-
-Dans les lettres de Marguerite à son frère convalescent, on sent
-qu'elle craint extrêmement de lui faire mal et qu'elle parvient à se
-contenir. Et cependant son coeur déborde d'amertume et de douleur.
-
-Elle n'ose plus parler, sentant qu'elle n'a que trop parlé, et qu'on
-profitera âprement des moindres paroles. (_Captivité, 357._)
-
-Lannoy, assez embarrassé, lui conseille doucement d'aller voir
-l'Empereur. Elle répond qu'elle n'ira pas sans y être invitée; que, si
-l'Empereur veut lui parler, on la trouvera dans tel couvent. Elle y
-attend depuis une heure après midi. À cinq heures, elle attend encore.
-On la laisse se morfondre là. L'Empereur va et vient, à la chasse, en
-pèlerinage, et que sais-je? Partout. Elle, fort délaissée, elle tue
-les journées à errer de couvent en couvent.
-
-Que se passait-il cependant en Italie? Le 14 octobre, Pescaire
-accomplit son forfait.
-
-Il l'accomplit, de concert avec son ennemi contre ses amis, avec
-Antonio de Leyva, le bourreau espagnol, qu'il avait promis d'égorger,
-contre ceux qui voulaient lui mettre sur la tête la couronne d'Italie.
-
-Il crevait de douleur, d'ambition rentrée, peut-être de remords; il
-était alité à Novarre. Cela l'aida au crime. Il tira parti de sa
-maladie pour attirer ses amis au piége. Il pria le chef du complot, le
-chancelier de Milan, de venir voir ce pauvre malade. Et celui-ci, qui
-le connaissait bien, y vint pourtant.
-
-Il vint. Et le malade le fit parler, parler bien haut et longuement,
-tout expliquer. Antonio entendait tout, caché derrière une tapisserie.
-L'épanchement fini, on saisit l'homme. Et Pescaire, se levant, passa
-dans une salle pour interroger comme juge son complice qu'il avait
-perdu.
-
-Il avait reçu d'Espagne l'ordre de pousser Sforza, de le dépouiller
-peu à peu, de le désespérer, afin qu'il éclatât et donnât occasion à
-l'Empereur de le déclarer déchu de son fief.
-
-Pescaire, qui tenait déjà Lodi et Pavie, demanda à Sforza de lui
-ouvrir Crémone; il n'osa refuser. Alors il occupa Milan, tenant le duc
-dans le château, lui demandant seulement de se laisser entourer de
-tranchées. Il le priait aussi de lui livrer son secrétaire intime.
-Sforza résista alors, et ne prenant conseil que de son désespoir, fit
-tirer sur les Espagnols.
-
-Cette perfidie du fort contre le faible tourna mal au premier. Les
-Vénitiens, qui, dans leur peur, allaient se racheter avec une grosse
-somme, réfléchirent qu'après tout, puisque l'Empereur prenait le
-Milanais, il en viendrait à eux, et que leur propre argent allait
-servir à payer l'invasion. Ils le remirent en poche. Au lieu
-d'argent, ils donnèrent un conseil à l'Empereur, celui de ne pas
-prendre Milan, ce qui allait mettre le monde contre lui. L'Empereur,
-sans argent, fut bien obligé de les croire.
-
-Pescaire se mourait cependant (30 novembre). Né pour la gloire, pour
-l'immortalité, il avait su s'attacher au poteau de l'infamie
-éternelle.
-
-Sa femme, à qui sans doute il avait caché l'extrémité où il était, fut
-avertie trop tard. Elle accourut du fond du royaume de Naples. À
-Viterbe, elle apprit sa mort. Elle resta inconsolable, et le pleura
-toute sa vie. Combien dut-elle aussi pleurer sur elle-même, si, par
-scrupule de religion et de chevalerie, elle lui donna le fatal conseil
-qui fit de lui un traître, et tua son âme et sa mémoire!
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-LE TRAITÉ DE MADRID ET SA VIOLATION
-
-1525-1526
-
-
-La profonde irritation de François Ier, son aigreur et son amertume
-sont visibles dans les sèches réponses qu'il fit le 10 octobre aux
-dernières propositions de l'Empereur. (_Granvelle, I, 270_;
-_Captivité, 366_). Il dit même sur un des articles _qu'il aime autant
-un jamais_.
-
-Il fit dire par son médecin que l'Empereur ferait beaucoup mieux de
-prendre l'argent qu'on lui offrait, _avant que son prisonnier ne fût
-mort_.
-
-Il lui fit savoir encore qu'il était déterminé à user ses jours en
-prison et à faire couronner le Dauphin; qu'il le prierait seulement
-_de lui assigner un lieu où il restât jusqu'à sa mort_. (_Nég.
-Autrich., II, 630, 340._)
-
-L'outrageuse ingratitude des impériaux, le mépris qu'ils semblaient
-faire du frère et de la soeur, les avaient tous deux relevés. Ils
-prenaient par irritation la mesure forte et décisive qu'il eût fallu
-prendre dès le premier jour.
-
-Je ne doute pas que ce conseil vigoureux de l'abdication ne soit venu
-de Marguerite. Elle commença à voir clair, à sentir que cet ami, ce
-parent auquel tous deux s'étaient offerts et livrés, que l'Empereur
-était l'ennemi, un corsaire et un marchand, que le roi ne pouvait
-l'amener à rien qu'en lui dépréciant son gage. Il croyait tenir un
-roi, et il ne tenait qu'un homme qui pouvait au premier moment lui
-échapper par la mort.
-
-Le roi abdiqua (novembre); et sa soeur emporta l'abdication.
-
-Cette vigueur qui étonne dans cet homme sensuel et mou, dans cette
-femme passionnée qui, si énergiquement, s'arrachait à son amour, qui
-délaissait en prison son malade à peine rétabli, tout cela s'explique
-en partie par les sentiments de mysticité exaltée qu'elle avait
-apportés en Espagne et qu'elle avait un moment fait partager à son
-frère. Dès le lendemain de Pavie, elle lui avait envoyé les épîtres de
-saint Paul, en lui disant, comme on a vu, «_que saint Paul le
-délivrerait_.» Une recluse l'avait assuré «à un saint homme,»
-Briçonnet peut-être, ou plutôt Sigismond de Haute-Flamme (Hohenlohe),
-grand seigneur d'Alsace et chanoine de Strasbourg. C'était un ardent
-luthérien qui poussait à la conversion de François Ier, et qui en
-conserva l'espoir jusqu'en juillet 1526. Ce pieux personnage n'en
-resta pas moins voué au roi et à sa soeur, et nous le voyons peu après
-employé par François Ier à lever une armée de lansquenets.
-
-Si l'on suit avec attention le fil des événements, on trouve
-qu'effectivement rien n'agit en faveur du roi plus que _saint Paul_ et
-Luther. La fermentation protestante dont les Pays-Bas étaient
-travaillés avait frappé Marguerite d'Autriche d'une telle terreur,
-que, sans attendre ce qu'on ferait en Espagne, _elle signifia en juin
-aux Anglais qu'on ne pouvait rien_ et ne ferait rien. Et elle le leur
-prouva en faisant trêve, dès juillet, pour les Pays-Bas. Les Anglais
-firent le 30 août leur traité avec la France. Charles-Quint, au 18
-octobre, l'apprit sans pouvoir le croire. Mais les Anglais
-l'avouèrent, lui disant que c'était sa tante qui leur avait avoué la
-définitive impuissance et l'épuisement des Pays-Bas, et les avait
-ainsi jetés dans l'alliance française.
-
-Une chose y fut plus décisive encore, le mariage de Portugal et le peu
-de cas que Charles-Quint semblait faire de la fille d'Henri VIII.
-Celui-ci dut le rendre, en dégoût et mauvaise humeur, à sa femme,
-tante de Charles-Quint, dont il était fort las. Il regarda de plus en
-plus vers la France, d'où il avait peut-être emporté un regret. Il y
-parut bientôt, un an après, lorsque de France reparut ce jeune astre,
-qui éblouit le roi, le fit Français et protestant, et changea la foi
-de l'Angleterre.
-
-À l'autre bout du monde, en Turquie, la France, secondée par Venise,
-n'agissait pas moins efficacement. Le vieux doge, André Gritti,
-prudent et énergique, avait mis là son bâtard, Ludovico, homme
-d'audace et d'intrigue, lié avec le grand vizir, un Grec, né sujet de
-Venise, qui gouvernait absolument Soliman et l'empire. Les premiers
-envoyés avaient été assassinés, sans doute par l'Autriche. Mais
-d'autres, plus heureux, arrivèrent, le Polonais Laski, puis le
-Hongrois Frangepani. Ils furent reçus comme ils l'auraient été à Paris
-ou à Venise. Un mouvement commença immense de l'empire Turc;
-l'Allemagne, qui, à l'ouest, avait justement alors ses jacqueries, vit
-à l'est s'ébranler les Turcs, comme ennemis de Charles-Quint, et
-comprit l'extrême danger qu'un empereur autrichien attirait sur elle
-et sur la Hongrie.
-
-Ainsi il semblait que toute la terre, de l'Irlande à l'Arabie, s'émût
-pour François Ier. De l'Asie, de l'Arabie, de l'Égypte, cent tribus
-barbares venaient à l'appel du Sultan qui, disait-il, allait marcher à
-la délivrance de _son frère, le roi des Francs_.
-
-Mais nul pays ne se déclarait pour lui plus vivement que l'Espagne.
-Dès son arrivée, en juin, tout le pays de Valence s'était précipité
-pour le voir. Le peuple du Cid et d'Amadis courait avidement voir un
-héros vivant. Les femmes en raffolaient. Une fille du duc de
-l'Infantado, dona Ximena, déclara que, ne pouvant épouser le roi de
-France, elle n'aurait jamais d'autre époux, et se fit religieuse.
-
-Le caractère espagnol, d'une ardente générosité, se révéla mieux
-encore quand la princesse suppliante fut si durement traitée. Ce fut
-comme si la France était venue en confiance s'asseoir au foyer de
-l'Espagne et qu'on l'en eût repoussée. Tout le monde s'efforça
-d'expier près de Marguerite la froide et brutale politique du
-gouvernement flamand. Elle fut tendrement reçue de la soeur de
-Charles-Quint, enveloppée, adoptée, honorée de toutes manières dans
-l'aimable et noble famille du vieux duc de l'Infantado. Qu'on eût pu
-pour un intérêt, je ne sais quelle pauvreté de province ou de royaume,
-refuser la main de ce roi, miroir de toute chevalerie, refuser
-l'adorable soeur dont un regard valait un monde, c'était pour ces
-vrais Espagnols un sujet d'étonnement. Un grand d'Espagne, le vieux
-duc peut-être, dans sa galanterie héroïque, alla jusqu'à dire à
-Marguerite que, si l'Empereur partait pour l'Italie, il ne manquerait
-pas d'Espagnols pour ouvrir la porte à François Ier.
-
-La perfidie de Bourbon, qui avait eu l'affreux succès de faire son
-maître prisonnier, les mettait hors de toute mesure. Quand il arriva
-en Espagne, il se fit autour de lui un désert. Pas un homme ne lui dit
-un mot. Et l'Empereur ayant prié un des grands de l'héberger: «Je ne
-puis refuser, dit-il, ma maison à Votre Majesté. J'en serai quitte
-pour la brûler le lendemain.»
-
-Ces dispositions admirables, si touchantes, du peuple espagnol,
-étaient bien propres à soutenir le courage du roi. Cependant, sa soeur
-partie, les jours traînant, la saison attristée ne montrant plus au
-prisonnier que la plaine grise de Madrid, il commença à se trouver
-moins bien et à retomber. Sa soeur essayait de le soutenir par ses
-lettres. Mais elle-même, en s'éloignant de lui, elle s'attendrissait
-de plus en plus. Elle écrit à Montmorency: «Toute la nuit, j'ai cru
-tenir le roi par la main, et ne me voulois éveiller pour le tenir plus
-longuement.» Elle lui écrit à lui-même qu'il s'en faut peu qu'elle ne
-revienne, qu'elle voudrait lui ramener une litière qui le portât chez
-lui en songe, etc., etc. Enfin, après Saragosse, dans l'inquiétude où
-elle est qu'il ne soit malade, il semble qu'elle perde courage; une
-lettre de sa mère l'achève, elle succombe, écrit à son frère: «Si les
-honnêtes offres que vous avez faites ne les font parler autrement, je
-vous supplie qu'il vous plaise _de venir, comment que ce soit_.
-(Marg., II, 62, mi-décembre.)»
-
-Ce dernier mot veut-il dire en abandonnant la Bourgogne, ou en
-abandonnant l'honneur et trompant par un faux serment? Ce qui nous
-tenterait de pencher vers le premier sens, c'est que la mère de
-Marguerite, dans ses dernières instructions (fin novembre), dit qu'il
-faut examiner «si l'on doit s'arrêter à cette Bourgogne, qui a été
-jadis hors des mains du roi, et y est revenue, comme elle pourroit
-encore faire.»
-
-Marguerite n'était pas loin de sortir d'Espagne, quand elle reçut de
-son frère l'avis de faire diligence. Bourbon, arrivé le 15 novembre,
-insista très-probablement avec l'ardent Gattinara pour qu'on ne
-laissât pas la princesse emporter l'abdication. On aurait pu la
-chicaner sur les termes de son sauf-conduit ou le prétendre expiré,
-l'arrêter et s'assurer d'un précieux otage de plus. Mais elle doubla
-le pas, et arriva heureusement.
-
-Qu'avait à faire l'Empereur? Toute l'Europe se le demandait. Machiavel
-ne peut croire qu'il relâche jamais le roi. Praët, l'ambassadeur de
-Charles-Quint en France, lui écrit sagement: Qu'il faut faire de deux
-choses l'une: ou _mettre lui et son royaume si bas_, qu'il ne puisse
-nuire, ou le _traiter si bien et se l'attacher si étroitement, qu'il
-ne veuille jamais mal faire_. Si le premier parti est impossible, _il
-vaut mieux retenir le roi que de le laisser aller à demi content_.
-Peut-être, avec le temps, quelque dissension naîtra en France, qui
-profitera à l'Empereur.
-
-Ces dissensions étaient possibles. Le Parlement de Paris avait montré
-une extrême mauvaise humeur. Une grande partie de la noblesse tenait
-fortement pour Bourbon. Praët, très-bon observateur, en fut frappé. À
-son arrivée sur le Rhône, plusieurs gentilshommes vinrent à lui, lui
-firent cortége, se montrèrent impudemment les courtisans de
-l'étranger.
-
-Il est vrai que le peuple avait des sentiments contraires. La bravoure
-et le malheur de François Ier l'avaient ramené. Sauf Paris, fort
-hostile, la France fut émue. Elle se crut prisonnière en lui, et,
-quand madame d'Alençon arriva en Languedoc, elle fut entourée, de
-ville en ville, par la foule des bonnes gens qui demandaient des
-nouvelles du roi, et l'écoutaient en pleurant. L'objet de ce culte
-pieux jouait alors un rôle étrange. Il avait pris son parti d'en
-sortir par un parjure. Il commençait à jouer la farce du traité de
-Madrid.
-
-Voyons ce qu'était ce traité. Le roi renonçait à l'Italie, donnait la
-Bourgogne, épousait la soeur, rétablissait Bourbon, abandonnait ses
-alliés. Il livrait ses fils en otage, et, si le traité n'était
-exécuté, il rentrait en prison.
-
-Le matin du 14 janvier, où il devait signer et jurer, il protesta
-secrètement par-devant notaire, établit par acte authentique qu'il
-allait faire un faux serment.
-
-Le plus avilissant, c'est qu'il lui fallut soutenir la comédie pendant
-trois mois (du 15 décembre au 15 mars). L'Empereur l'étudia,
-l'observa. Sans le lâcher, et le menant toujours entre des gens armés,
-il le mit en rapport avec ses dames et sa famille. Il lui fit voir la
-veuve de Portugal, sa future femme, fort brune, bonne personne, à
-grosses lippes autrichiennes, et, pour développer ses grâces, il lui
-fit danser devant le prisonnier une sarabande moresque. Le roi riait
-de la soeur et du frère, faisant le galant, l'amoureux.
-
-Machiavel ici décerne à Charles-Quint un brevet _d'imbécillité_. Et,
-en effet, que voulait-il? Pouvait-il croire que le mariage forcé d'un
-homme tenu sous l'escopette, d'un amoureux gardé à vue qui faisait ses
-déclarations entre des soldats, serait un lien sérieux? Ignorait-il
-son temps? Et ne savait-il pas que le pape était là pour délier le roi
-et le blanchir?
-
-Il est croyable, qu'il crut l'avoir brisé, que sa faiblesse et son
-désespoir en prison firent croire à Charles-Quint que l'homme était
-fini de coeur et de courage. Dans la furieuse jalousie qu'il avait (de
-naissance et d'éducation), il trouvait dans l'affaire bien autre chose
-que la Bourgogne et bien autrement importante, à savoir l'avilissement
-de ce fameux vainqueur de Marignan, le déshonneur du paladin. Aux
-Espagnols infatués du roi, l'Empereur allait le montrer ou comme un
-idiot et un lâche s'il accomplissait le traité et trahissait ses
-alliés, ou comme un déloyal s'il refusait de l'accomplir, un parjure,
-un menteur, un misérable acteur qui avait pu, pendant trois mois
-durant, jouer ce jeu.
-
-À cela il gagnait bien plus qu'une province. La France, avilie en son
-roi, allait devenir tôt ou tard la satellite de l'Espagne, tourner
-dans son orbite. Ce roi, s'il était brave encore, l'Empereur se
-chargeait de l'employer comme soldat, de s'en servir (François l'avait
-offert lui-même) contre les alliés de la France. Par cette honte de
-Madrid, il devenait Samson l'aveugle qui désormais travaille au profit
-de son maître, pousse la meule et tourne sous le fouet.
-
-On assure que ni Marguerite d'Autriche ni le chancelier Gattinara
-n'approuvèrent le traité. Les garanties matérielles y manquaient
-certainement. Mais Charles-Quint, c'est la seule excuse politique
-qu'on puisse lui trouver, en attendait un résultat moral,
-très-important, s'il eût été atteint: l'avilissement durable du roi et
-de la France, placés dans ce honteux dilemme de sottise ou de
-déshonneur.
-
-Gattinara jura qu'il ne signerait pas. Charles-Quint prit la plume,
-signa lui-même.
-
-L'échange eut lieu à la Bidassoa, dans une barque, au milieu de la
-rivière. Le roi y sauta, mit ses deux enfants à sa place, et, sur le
-bord français, monta un cheval turc, plein de feu, qui, d'un
-tourbillon, le porta à Bayonne.
-
-L'Espagne, qu'il fuyait, l'attendait encore là. Les envoyés de
-l'Empereur y étaient pour le prier de ratifier. Il les paya «en
-monnaie de singe,» d'une farce, d'un sourire, disant en substance:
-Vous avez vos Cortès, moi mes États; je dois les consulter.
-
-Un homme de la fin du siècle, des temps sérieux et fanatiques,
-Tavannes, a supposé que lui-même jugea son acte infâme, se méprisa, se
-condamna et passa outre. Il le qualifie _un désespéré_.
-
-C'est lui attribuer plus qu'il n'eut, la conscience, le remords, et
-l'obstination contre le remords.
-
-Le Titien en sait davantage. Dans sa peinture profonde, puissamment
-lumineuse, et qui éclaire le fond du fond, la créature légère est si
-naturellement menteuse, qu'en elle le mensonge est moins un acte que
-l'efflorescence instinctive d'un caractère tout à fait faux. C'est la
-menterie vivante, comédie, farce, conte et fable. Le _hableur_
-espagnol ne dit pas encore bien cela. J'aime mieux le _vanus_ des
-Latins. Il est _vanus_ et _vanitas_.
-
-Je suis même porté à croire que la chose la plus solide qu'il ait
-apportée en naissant, son vice, avait faibli après Madrid. Sa longue
-prison avait fait impression sur son tempérament. Il était revenu un
-peu lourd. Quand il voulut faire le jeune homme dans une chasse, il
-tomba de cheval et faillit se tuer. Nous le verrons errer de femme en
-femme, et chercher sa jeunesse. En vain, elle est partie. Et il
-devient de plus en plus homme de conversation.
-
-Il rapportait d'Espagne une favorite qui chaque jour passait une heure
-ou deux dans son lit le matin. C'était une petite chienne noire que
-Brion lui avait achetée, et qui fut sa compagne de captivité.
-Marguerite en plaisante, s'en dit jalouse, et, dans une pièce de vers
-assez jolie, attaque _cette noire_ qui a fait oublier _la blanche_.
-
-Sa mère, à Mont-de-Marsan, lui amenait un monde de femmes, entre
-autres la triste Châteaubriant, à laquelle il tourna le dos. Disgrâce
-irrévocable. La mère, d'un tact parfait, avait deviné la vraie
-maîtresse du moment: une blanche de blancheur éblouissante, en haine
-de l'Espagne et de la brune Éléonore, une demoiselle savante et bien
-disante, une parleuse pour un roi parleur, très-fatigué déjà, qu'il
-fallait amuser: Anne de Pisseleu, jeune Picarde, charmante et hardie.
-
-Le moment était décisif pour Marguerite. Et, ce qui lui fait honneur,
-c'est qu'elle ne sut en profiter. Son dévouement, sa passion
-contagieuse, qui, plus qu'aucune chose, avait tourné la tête aux
-Espagnols et préparé le traité, cet immense service, n'eût pas suffi
-pour lui faire exercer un ascendant durable. Il eût fallu le talent de
-sa mère, talent dont la maîtresse imita, suivit la leçon, et qui la
-maintint vingt années: _avoir une belle cour_, un cercle de femmes
-agréables et faciles, qui, sans aspirer au pouvoir, amusaient des
-goûts éphémères.
-
-La maîtresse trôna, et la soeur fut destituée. Pour garder l'une,
-éloigner l'autre, on les maria toutes deux.
-
-Pour marier, titrer la maîtresse, il y eut peu à chercher. Ce La
-Brosse ou Penthièvre, qui avait suivi Bourbon et rentrait gracié, fut
-trop heureux de cet excès d'honneur. Il épousa, partit, vécut seul en
-Bretagne, redevint un très-grand seigneur.
-
-Sa femme, devenue madame la duchesse d'Étampes, et maîtresse du
-terrain, paraît avoir exigé qu'on mariât et éloignât Marguerite. Elle
-en pleura «à creuser le caillou,» comme elle le dit. Elle épousait
-l'exil, la pauvreté et la ruine, Jean d'Albret, un roi sans royaume.
-Elle vécut à Pau, à Nérac, surtout d'une pension du roi. De vraie
-reine de France, elle fut pauvre solliciteuse, courtisant de loin les
-ministres sur l'espoir que son frère la remettrait dans la Navarre. Si
-l'on songe que cette petite cour de Pau devint l'asile des grands
-esprits, des plus glorieux proscrits de la pensée, on regrettera
-d'autant plus l'exil de Marguerite, comme le plus fatal obstacle
-qu'ait rencontré la Renaissance.
-
-Que le roi ait rapporté d'Espagne le _Saint-Paul_ de sa soeur, j'en
-doute. Ce qui est sûr, c'est qu'il rapporta _Amadis_. Il aimait la
-lecture des romans de chevalerie. Dans les longs jours, les lentes
-heures de sa réclusion, le prisonnier nonchalamment feuilleta
-l'ennuyeuse et mélancolique épopée. Cette poésie du vide lui allait à
-merveille; il ne tenait qu'à lui de se croire le _Beau Ténébreux_.
-Amadis est l'écho d'un écho, pâle et faible copie des vieux poèmes,
-plus propre à amuser l'inaction qu'à provoquer les actes héroïques. Du
-fier Roland au triste Lancelot, de celui-ci à Amadis, la séve va
-diminuant. Sous l'exagération des exploits improbables, on sent
-l'esprit de cour et le bavardage oisif, la vie paresseusement monacale
-que l'on menait dans les châteaux.
-
-À la scolastique d'amour, perdue dans les brouillards, se mêlaient
-volontiers les contes, tout autrement positifs, de Boccace, les cent
-nouvelles de Louis XI, celles de Marguerite. Ces récits éternels de
-galantes aventures, au fond peu variés, s'accordaient à sa vie
-nouvelle d'inaction. Il avait été prisonnier. Tel il resta, je veux
-dire, sédentaire.
-
-Son plus grand amusement, dès lors, fût de bâtir. Et il se bâtit des
-demeures conformes à cet état d'esprit.
-
-Vers 1523, après son étrange aventure avec sa soeur, il était en
-galanterie avec deux dames mariées du voisinage de Blois. Les
-rendez-vous étaient dans les forêts d'en face, à un petit château des
-anciens comtes. Blois, devenu le centre financier de la France était
-trop fréquenté.
-
-Au retour de Madrid, plus ami encore du repos, il s'y fit faire un
-parc, très-grand, fermé de murs, qu'on put remplir de bêtes,
-s'épargnant ainsi les courses des longues chasses et des grandes
-forêts. La bicoque ne suffisait plus. Il fallait un château; non un
-vieux château fort, serré et étranglé, comme un soldat dans sa
-cuirasse; non le donjon sauvage, inhospitalier, d'où la châtelaine, à
-son plaisir, chasse les dames, la société, le charme de la vie. Tout
-au contraire, moins un château qu'un grand couvent, qui, de ses tours,
-de son appareil féodal, couvrira, enveloppera de nombreuses chambres,
-de charmants cabinets, des cellules mystérieuses. C'est l'idée de
-Chambord[20].
-
-[Note 20: Voir la belle et exacte description de Henri Martin et
-le plan (étage par étage), conservé à la Bibliothèque, d'après l'état
-ancien du château.]
-
-Ce n'est ni le donjon gothique, ni la _villa_, le palais italien, qui
-a plus de salles que de chambres, beaucoup de place avec peu de
-logements. La Société ici est l'essentiel, on le sent bien, une
-société intriguée et mobile. Beaucoup d'aise. Des appartements isolés
-comme un cloître, qui ne se commandent point, ne se lient point par
-enfilades. Même des escaliers à double vis qui permettent de monter ou
-descendre de deux côtés sans se rencontrer ni se voir.
-
-Au dehors, l'unité, l'harmonie solennelle des tours, avec leurs
-clochetons et cheminées en minarets orientaux, sous un majestueux
-donjon central. Au dedans, la diversité, toutes les circulations
-faciles, et les réunions, et les _à parte_, toutes les libertés du
-plaisir.
-
-Un spirituel architecte de Blois, inspiré du génie des cours,
-peut-être guidé par le maître, par le royal abbé du couvent futur, fit
-le plan de cette construction originale.
-
-Rien ne coûta pour une oeuvre si utile et si nécessaire. À travers les
-malheurs publics et dans les plus excessives détresses financières,
-dix-huit cents ouvriers y travaillèrent pendant douze ans. Les saintes
-de l'endroit, les maîtresses du règne, la brune du Midi et la blanche
-du Nord, mesdames de Châteaubriant et d'Étampes y figurent
-solennellement en cariatides. Le chiffre de François Ier y est
-partout, avec le D de Diane, mis par le père? ou par le fils?
-
-Cette édifiante retraite était toute la pensée du roi. De Tours, de
-Blois, sans cesse, il y venait et la regardait s'élever. Les affaires
-de l'Europe venaient bien loin après. De Blois où était le trésor,
-l'argent, de sa pente naturelle, allait droit à Chambord, aux
-constructions, aux dépenses de la cour. Parfois il s'en échappait
-quelque peu du côté des affaires pour la guerre d'Italie, peu, à
-regret, toujours trop tard.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-LE SAC DE ROME
-
-1527
-
-
-Machiavel, en disant que l'Empereur était un imbécile, ajoutait que le
-roi _serait un sot_ en Italie et tiendrait sa parole. Les Italiens en
-avaient peur et venaient l'observer. C'était lui faire bien tort. Il
-mit tout son talent à les rassurer sur ce point, jura qu'il s'était
-parjuré, que, du reste, il ne se souciait plus de Milan, qu'il
-n'inquiéterait point Francesco Sforza. Les envoyés du pape disent dans
-leurs dépêches que, quand même il songerait encore aux conquêtes, sa
-mère ne le permettrait pas.
-
-On a supposé que, par un machiavélisme horrible, il ne songea qu'à
-compromettre les Italiens, qu'à les mettre en avant, pour améliorer
-son traité et obtenir de moins dures conditions. Cette profondeur de
-perfidie n'était pas dans son caractère. L'insuffisance des secours en
-1526 fut le résultat naturel du chaos, du désordre, de l'épuisement
-des finances, du gaspillage des maîtresses, du luxe et des
-constructions. Il agit peu, parce qu'il n'agissait guère que sous
-l'impression d'une nécessité, d'un danger immédiat. La distraction et
-la paresse étaient tout en lui désormais, dominaient tout, entravaient
-tout.
-
-Les suites en furent épouvantables pour l'Italie. Bourbon, envoyé par
-l'Empereur, pour remplacer Pescaire, y trouva une armée étrange,
-nullement impériale; c'était plutôt une démagogie militaire, analogue
-aux horribles bandes des _mercenaires_ antiques sous les successeurs
-d'Alexandre et sous Carthage. Cette république armée délibérait,
-jugeait; elle mit un de ses généraux au ban et le condamna à mort par
-contumace.
-
-Sous Montcade et Du Guast, deux Borgia, sous l'Espagnol féroce Antonio
-de Leyva, ce vampire militaire mangeait, suçait Milan. L'Italie,
-éperdue, s'agitait et armait, ne faisait rien. Elle ne pouvait les
-tirer de là. Tout le monde avait perdu la tête, même Venise, qui
-croyait recruter en Suisse, y perdait son argent. Le général de la
-ligue italienne, le duc d'Urbin, avait pour tactique invariable de ne
-voir jamais l'ennemi.
-
-Et cependant le vampire suçait toujours. Chaque soldat était logé à
-discrétion, prenait tout, demandait encore, battait son hôte, se
-faisait nourrir délicatement et traitait ses amis. Chacun avait deux
-hôtes au moins, l'un pour nourrir, l'autre pour payer. Nul moyen de
-s'enfuir. Plusieurs tenaient leur hôte garrotté. On n'entendait que
-cris de femmes et d'enfants, torturés par ces noirs démons. On ne
-voyait que gens s'étrangler ou se jeter par la fenêtre ou dans les
-puits.
-
-Quand Bourbon arriva, il y eut une lueur d'espérance. Ce qui restait
-de notables vint embrasser ses genoux, demander grâce pour la ville.
-Il répondit avec douceur que tout cela n'arrivait que par défaut de
-solde, que, s'ils pouvaient seulement payer un mois trente mille
-ducats, il emmènerait l'armée; il leur en donna sa parole. Trente
-mille ducats à trouver dans cette ville ruinée! On y parvint pourtant.
-Et les soldats restèrent!...
-
-Bourbon avait sauvé et rançonné ce Morone, confident de Pescaire, le
-premier intrigant de l'Italie. Morone lui avait paru si rusé, si
-pervers, qu'il le prit avec lui, en fit son homme, son conseil. Il ne
-voyait plus clair dans la situation; il demanda à Morone où il fallait
-aller. Il répondit: «À Rome!»
-
-Rome venait d'être déjà violée. Pompeïo Colonna, un de ces Gibelins
-sauvages de la campagne romaine, bandit, prêtre, soldat, cardinal,
-s'était jeté, un matin, sur la ville, et avait failli tuer le pape.
-Cela montra combien il était facile de prendre Rome. Tout ce qu'il y
-avait de brigands en Italie y songea et joignit Bourbon.
-
-Mais il fallait y arriver. Et ce n'était pas chose simple, à travers
-tant de villes fortes, sans cavalerie et sans canons, ayant en queue
-une armée italienne, appuyée de quelques Français, plus tard de
-Suisses. Il eût suffi d'une cavalerie nombreuse et bien conduite pour
-suivre, entourer, affamer, cette pesante armée d'infanterie qui, comme
-un corps sans bras ni jambes, se traînait, n'ayant jamais que le lieu
-de son campement, sans pouvoir agir à deux pas.
-
-Aussi Bourbon, entre Ferrare et Plaisance, eût voulu rester là. Et
-plus tard, en Toscane, il eût voulu rester encore. Mais le duc de
-Ferrare, très-impatient de l'éloigner, l'aidait et le payait pour
-aller en avant, le poussant au Midi, et lui disant: «À Rome!»
-
-L'Italie se livrait. C'est là le malheur des malheurs, dans ces
-moments extrêmes. La lumière s'éteint, le coeur baisse. Les plus
-fiers, les plus grands, succombent. Machiavel et Michel-Ange remettent
-aux Médicis l'espoir de la patrie. Machiavel veut qu'on improvise des
-légions, il veut un grand chef militaire, et il croit le voir dans un
-hardi bâtard, le jeune capitaine des bandes noires, Jean de Médicis.
-
-Pendant que l'on raisonne, les événements courent, se précipitent. Et
-déjà il n'est plus besoin que, de Milan ou de Ferrare, un doigt
-italien montre Rome. Bourbon y va fatalement; il ne peut plus ne pas y
-aller. Cette armée décrépite des bourreaux de Milan n'est plus que
-l'accessoire d'une grande force vive, furieuse avalanche humaine, qui
-vient de rouler des Alpes, poussée du vent du Nord, et qui, sous forme
-d'armée, n'est pas moins que la Révolution allemande.
-
-Nous ne pouvons conter la guerre des paysans, le dur et sombre
-événement qui fut comme un avortement de Luther, le protestantisme
-princier, aristocratique, officiel, s'enveloppant et repoussant le
-peuple, au peuple qui montrait ses plaies, la réponse des théologiens:
-«C'est l'affaire des juristes.» D'où l'alliance des politiques, sans
-acception de croyance, et l'essai du tolérantisme, à la diète de
-Spire, la liberté des uns pour la servitude des autres.
-
-De cette grande révolution, mille éléments restaient d'une
-fermentation indomptable, une flamme qui devait brûler ou se brûler.
-Le furieux chaos de misères et de haines, d'implacables douleurs, se
-rallia autour d'un vieux soldat, Georges Frondsberg, figure sanguine,
-apoplectique, populaire par l'emportement, en qui grondait la colère
-des foules. Il avait apparu à Worms à côté de Luther, à Pavie pour
-prendre le roi, ami du pape. Il voulait cette fois faire une bonne fin
-et aller droit en paradis en étranglant le pape. À cet effet, il
-portait et montrait une grosse chaîne d'or.
-
-Ce que ne pouvaient ni l'Empereur, ni son frère, lui, il le fit sans
-peine. Les Allemands tenaient tant à le suivre, que pour un engagement
-par homme, il suffit d'un écu. On savait bien d'ailleurs qu'il y
-aurait de grands coups à faire, beaucoup à prendre et beaucoup à
-détruire. Le souffle d'Alaric semblait être rentré dans ses fils, et
-le démon qui lui fit dire: «Je ne sais quoi me mène à Rome.» Les
-Vandales et les Goths revivaient, mais plus âpres, avec un amour
-consciencieux, de gâter, brûler, ruiner. Les Espagnols étaient trop
-paresseux, les Allemands ne l'étaient pas. Ils ne quittaient pas un
-gîte sans l'incendier.
-
-Singulière alliance! Les dévots Espagnols qui, cette année, exécutant
-en Espagne l'atroce persécution des Maures, en Italie marchaient du
-même pas que les brûleurs d'églises. Combien moins de scrupule encore
-avait la foule des voleurs italiens qui venaient par derrière!
-
-Les Allemands allaient à Rome, non ailleurs. C'est ce qu'on ne comprit
-pas.
-
-Le pape, qui avait de bonnes et amicales lettres de l'Empereur, qui
-avait une trêve avec le vice-roi de Naples, ne craignit que pour la
-Toscane, pour le patrimoine des Médicis. Sa grande peur était un petit
-mouvement qui se fit à Florence. Son homme, Guichardin, froid et avisé
-politique qui suivait l'armée alliée derrière celle de Bourbon, ne
-comprenait pas plus. Il croyait que c'était uniquement affaire
-d'argent et de pillage; il ne voyait pas la grandeur, la fureur et
-l'emportement du mouvement fanatique qui emportait le reste.
-
-C'est au milieu de ce malentendu, de ce vertige, que la Nécessité, de
-sa chaîne d'airain et de sa main de fer, les étrangla. Leur Jean de
-Médicis, à sa première rencontre avec les Allemands, alla de sa
-personne bravement les regarder de près; il les croyait sans
-artillerie, ne sachant pas que le duc de Ferrare leur avait donné
-quatre fauconneaux. Le premier coup fut pour lui, et lui cassa la
-cuisse; on le rapporte, il meurt à Mantoue dans les bras de l'Arétin,
-son commensal, son compagnon de lit.
-
-Un boulet italien avait tué l'espoir de l'Italie. Le jeune ami de
-l'Arétin que Machiavel eût pris pour Messie, le voilà mort. On regarde
-de tous côtés, on cherche, et l'on ne voit personne.
-
-Il avance cependant, ce Bourbon, volontairement ou non, on ne sait,
-mais il avance avec son immense cohue, dispersée pour les vivres sur
-un vaste pays. Nul n'ose en profiter. Le duc d'Urbin, qui le suit avec
-des Italiens, attend les Suisses pour combattre; puis, quand il a les
-Suisses, il attend autre chose.
-
-Henri VIII fait aumône au pape. La France donne à peine le quart de
-l'argent promis, quelques cents lances, des galères percées qui ne
-naviguent pas. Le pape se rassure par la trêve, par la présence du
-vice-roi Lannoy qu'il a fait venir, par les lettres respectueuses
-qu'il reçoit de Bourbon lui-même.
-
-Bourbon trompe le pape, et le vice-roi, et tout le monde[21]. Il
-assigne rendez-vous au vice-roi, qui va l'attendre. Il donne ainsi le
-change, franchit brusquement l'Apennin. Le voici en Toscane. Les
-pluies, les neiges de printemps, ne l'ont pas arrêté. Les révoltes
-mêmes ne l'arrêtent pas. Sa vie est en péril; mort ou vif, il ira; il
-est comme une pierre lancée par la fatalité. Il voit les Espagnols
-tuer un de ses lieutenants. Une autre fois, ce sont les Allemands; il
-est réduit à se cacher. Frondsberg leur parle et les gourmande; en
-vain: sa face, respectée jusque-là, n'impose plus; le vieillard
-colérique, indigné, s'emporte, rougit; son front s'empourpre, il tombe
-à la renverse; on le relève; il était mort.
-
-[Note 21: Charles-Quint ignorait-il entièrement ce que faisait
-Bourbon? Il semble que Castiglione, envoyé par le pape pour amuser
-l'empereur, est maintenant employé par l'empereur à amuser le pape.
-Castiglione écrit de la cour impériale à Clément VII qu'il recevra
-bientôt la visite du confident de l'empereur, Paul Arétin. Le 31 mars
-1527, le connétable écrit au pape que, malgré la trêve, son armée
-s'obstine à avancer, et qu'il est forcé de marcher aussi pour éviter
-un plus grand mal. La lettre est en italien, mais signée en français:
-«Votre très-humble et très-obéissant serviteur. Charles. (Du camp
-impérial.)» _Extrait des actes et lettres du Vatican, Archives, carton
-L., 384._]
-
-Le prudent vice-roi se garda bien d'aller en lieu si dangereux. Il se
-tient à Florence, ménage un traité pour la ville. Mais ces Barbares
-étaient si furieux, qu'ils furent tout près de tuer l'entremetteur de
-ce traité d'argent.
-
-Jamais la dualité du caractère du pape, la discordance du prêtre roi
-et du pontife armé, ne ressortit plus forte, par une hésitation plus
-folle. Tout à l'heure, Clément VII était un conquérant, il voulait
-prendre à Charles-Quint le royaume de Naples. Maintenant que le danger
-approche, vraiment grand et terrible, il se ressouvient qu'il est
-pape, inviolable; il se rassure et licencie ses troupes.
-
-Ce grand tableau du vertige du pape et de l'approche des Barbares a
-été fait par une main non récusable, par la plume solennelle du
-Florentin Guichardin, l'homme de Clément VII, écrit d'une encre froide
-à geler le mercure. Et il n'en fait que plus d'impression. Si le
-_fatum_, le sort aveugle et sourd, se mêlait de conter, il ne le
-ferait pas d'une manière plus froide, plus grande et plus terrible.
-
-Tout à coup, Bourbon, jusque-là assez lent, prend sa course, laisse
-tout, bagage, artillerie. Son infanterie marche sur Rome plus vite que
-la cavalerie alliée qui veut le suivre. Rome est le prix de la course.
-Mais la fureur, la haine, l'attente du pillage donnent des ailes aux
-gens de Bourbon. Les Allemands vont donc entrer dans Babylone, mettre
-la main sur l'Antichrist! Les Espagnols ravir un trésor de mille ans,
-saisir la dépouille du monde!
-
-Le pape, quelque peu effrayé, essaye de réarmer. La jeunesse romaine,
-les domestiques des prélats, les palefreniers des cardinaux, les
-peintres et artistes reçoivent des armes. Cellini, le bravache,
-prépare son arquebuse.
-
-Mais de l'argent, où en trouver? Les riches cachent le leur, au moment
-de tout perdre. L'un d'eux ne rougit pas d'offrir quelques ducats. Il
-en pleura bientôt; s'il ne paya, ses filles payèrent, de leur corps,
-de leur honte et du plus indigne supplice.
-
-Le 5 mai, Bourbon, campé dans les prés de Rome, envoyait un message
-dérisoire pour demander à traverser la ville; il allait, disait-il, à
-Naples. Le 6, un brouillard favorise l'approche; il donne l'assaut.
-Les Allemands y allaient mollement. Lui, qui dans un tel crime doit
-réussir au moins, il saisit une échelle et monte. Une balle l'atteint,
-il se sent mort: «Couvre-moi,» dit-il à Jonas, un Auvergnat qui ne l'a
-pas quitté. L'homme lui jette son manteau.
-
-La ville n'en fut pas moins emportée, et avec un grand massacre de la
-jeunesse romaine. Guillaume Du Bellay, notre envoyé à Florence, qui
-était venu en poste pour avertir le pape, mit l'épée à la main au pont
-Saint-Ange avec Renzo de Ceri, arrêta les brigands, et donna à Clément
-VII le temps de s'enfuir du Vatican dans le château. Du long corridor
-suspendu qui faisait la communication, il vit l'affreuse exécution,
-sept ou huit mille Romains tués à coup de piques et de hallebardes.
-
-Il n'y eut jamais une scène plus atroce, un plus épouvantable carnaval
-de la mort. Les femmes, les tableaux, les étoles, traînés, tirés
-pêle-mêle, déchirés, souillés, violés. Des cardinaux à l'estrapade,
-des princesses aux bras des soldats; un chaos, un bizarre mélange
-d'obscénités sanglantes, d'horribles comédies.
-
-Les Allemands qui tuèrent beaucoup d'abord, et firent des
-Saint-Barthélemy d'images, de saints, de Vierges, furent peu à peu
-engloutis dans les caves, pacifiés. Les Espagnols, réfléchis, sobres,
-d'horrible expérience après Milan, savourèrent Rome, comme torture et
-supplice. Les montagnards d'Abbruze furent de même exécrables. Le pis
-était que les trois nations ne communiquaient pas. Ruiné et rançonné
-par l'une, on tombait dans les mains de l'autre.
-
-Ce fut une tragédie, comme l'incendie de Moscou ou le renversement de
-Lisbonne. Chaque fois qu'une de ces grandes capitales, qui concentrent
-un monde de civilisation, est ainsi frappée de ruine, on rêve la mort
-universelle qui attend les empires, les futurs cataclysmes par
-lesquels disparaîtra la terre elle-même vieillie.
-
-Mais, chose étrange, inattendue! L'Europe est médiocrement émue du sac
-de Rome. Loin de là, de plusieurs côtés s'élève un rire sauvage.
-
-L'Allemagne rit. C'est fait du pouvoir spirituel, du mystère de
-terreur. Le Christ est délivré par la captivité de l'Antichrist.
-
-L'Empereur même, le roi catholique, en rit sous cape. Il désavoue le
-fait, mais sa joie perce; il continue les fêtes pour la naissance de
-son fils. Le pape, brisé comme prince, abaissé et maté, n'en reviendra
-jamais; c'est maintenant le jouet des rois.
-
-Ceux de France et d'Angleterre sont charmés de la chose. Superbe
-occasion de faire contribuer le clergé, de sanctifier la guerre,
-d'accuser Charles-Quint.
-
-Ainsi cette chose inouïe et terrible qui devait effrayer la terre et
-faire crouler le ciel, elle fait à peine sensation. Qu'est-ce donc? Ce
-sanctuaire est-il comme les redoutés vases d'Éleusis qu'on n'osait
-regarder, mais, si l'on regardait, l'on ne découvrait que le vide?
-
-Le vieil oracle virgilien: «À Rome, un Dieu réside,» s'est trouvé
-démenti. Le monde a eu la curiosité d'y aller voir; il demande: Où
-donc est ce Dieu?
-
-Et la peinture récente de Raphaël, la flamboyante épée de saint Pierre
-et saint Paul qui fait reculer Attila, elle n'a pas fait peur aux
-soldats de Frondsberg. Des salles de conclave, de concile, ils font
-écurie. S'ils ont peur, c'est tout au contraire d'habiter ces voûtes
-païennes, de loger, eux chrétiens, pêle-mêle avec des idoles,
-dangereuse oeuvre du Démon.
-
-N'est-ce pas ce que tant de martyrs du Libre Esprit avaient dit au
-bûcher contre la Babel du pape?
-
-N'est-ce pas ce que les vrais patriotes italiens (d'Arnoldo de Brescia
-jusqu'à Machiavel) ont annoncé à l'Italie: qu'elle mettait sa vie dans
-la mort, et que la mort l'entraînerait?
-
-«Rome a mangé le monde,» disait le vieil adage. Cette fois, le monde a
-mangé Rome.
-
-Le génie italien, si longtemps captif et malade dans cette fatale
-fiction d'un faux empire du monde qui annula sa vitalité propre et fit
-avorter la patrie, le génie italien pourrait remercier cette grande
-calamité qui le délivre, repousser et nier cette communauté de la
-mort. Rome est morte; vive l'Italie!
-
-Il n'en est pas ainsi. Ce n'est pas impunément que, toute une longue
-vie, l'esprit a endossé le corps, traîné cette chair de tentations, de
-péchés, de souillures. Quand il faut la jeter, et libre, déployer ses
-ailes, nous hésitons toujours. Telle l'Italie, qui si longtemps vivait
-dans cette forme, dans cette condition d'existence, fut accablée du
-coup, et il lui fallut des siècles pour s'en relever.
-
-Voyons comment les deux grands Italiens ont pris la chose. Regardons
-un moment Michel-Ange et Machiavel.
-
-Tous deux avaient erré. Tous deux, dans les illusions qui entourent
-des moments si sombres, avaient cherché l'espérance dans le désespoir,
-cru que l'on pourrait sauver le pays par les Médicis, faire la force
-avec la bassesse; mais non, il n'en est pas ainsi. Et Dieu punit de
-telles pensées.
-
-D'abord le pape, qui était Médicis, accepta sa sentence, se mit plus
-bas encore que ne l'avait mis son malheur, montra que, pour être sorti
-de captivité, il n'était pas plus libre. Traité outrageusement comme
-un petit prince italien, il prouva qu'il n'était rien autre chose.
-Florence lui tenait au coeur bien plus que Rome. Et, pour avoir
-Florence, il s'humilia devant l'Empereur. Il y fut ramené par le
-prince d'Orange, le chef des brigands italiens qui, derrière les
-Barbares, traîtreusement, avaient pillé Rome.
-
-Dans le moment si court de la lutte suprême de Florence, d'une ville
-contre le monde, ni Machiavel, ni Michel-Ange ne manquèrent à la
-patrie.
-
-Machiavel y trouva appliqué son _Arte di guerra_, toute la jeunesse
-levée en légions, dans la forme qu'il avait tracée. On prenait le
-système, mais on repoussait l'homme. Négligé, oublié, pas même
-persécuté.
-
-L'indomptable vigueur de son esprit paraît encore dans l'étrange
-description qu'il a faite de la peste de Florence, un mois avant sa
-mort, un mois après le sac de Rome.
-
-Cet homme, d'un malheur accompli, seul, vieux, pauvre, haï, méprisé,
-savez-vous ce qu'il fait? Parmi les litanies funèbres, sur le bord de
-sa fosse, il écrit une espèce de _Pervigiliun Veneris_ du mois de mai.
-C'est l'idylle de la peste.
-
-Dans la ville, il est fort à l'aise: il va en long, en large, au
-milieu des fossoyeurs qui crient: «Vive la mort!» comme c'était
-l'usage de chanter Mai et le printemps. À travers les ténèbres, il
-croit voir passer la peste dans une litière. C'est une jeune morte
-traînée par des chevaux blancs.
-
-Il s'en va sur la place où l'on élit les magistrats. Il n'y a plus de
-peuple. Des citoyens encore, mais allongés sur des civières qu'on
-porte. Au défaut de vivants, au vote on appelle les morts.
-
-Étonnant aspect des églises! Le clergé est mort, les moines sont
-morts. Tel reste pour confesser les femmes malades qui se traînent et
-viennent mourir là. Il est assis au milieu de la nef, les fers aux
-pieds, aux mains, pour empêcher qu'il ne les touche. Songez-y, dans
-ce temps de morts, c'est tout d'être vivant. Trois dévots en
-béquilles, qui circulent dans l'église, lancent un regard d'amour à
-trois vieilles édentées. Machiavel, avec ses soixante ans, est sûr de
-plaire et de trouver fortune.
-
-Sur les tombes qui entourent l'église, il trouve une jeune femme
-échevelée qui se frappe le sein. Il avance, non sans quelque crainte;
-il console, interroge. Elle répond, s'épanche, elle conte en paroles
-hardies (les morts n'ont peur de rien), en lamentations effrénées, les
-joies conjugales qu'elle n'aura plus. Ce disant, elle pâme. Est-elle
-morte? Pestiférée ou non, Machiavel la délasse et desserre,
-«quoiqu'elle ne fût pas très-serrée.» Elle revient alors, et jure
-qu'elle n'a plus souci d'elle, de moeurs ni de pudeur. Là-dessus, un
-sermon équivoque du bon apôtre, qui prêche la décence des plaisirs
-secrets.
-
-C'est l'horreur sur l'horreur! la mort entremetteuse!... Ailleurs, à
-Santa-Maria-Novella, sur les degrés de marbre de la grande chapelle,
-il trouve sous de longs vêtements une admirable veuve. Suit la
-description, laborieuse, mythologique, de cette divinité. Morceau
-sensuel, triste, qui sent le vieillard et l'effort. Cupido, Vénus, les
-Hespérides, ne réchauffent pas tout cela. Moins froid le marbre
-funéraire où siége cette idole de mort.
-
-Machiavel près d'elle essaye son éloquence. Il n'en faut pas beaucoup.
-Elle est tout d'abord consolée. La différence d'âge qu'il avoue ne
-l'arrête guère. La fortune qu'il prétend avoir, les soins et l'amitié,
-c'est tout ce qu'il faut à la belle. Elle se laisse tout doucement
-ramener. Un moine accourt. Mais le traité est fait: «Mon coeur, dit
-Machiavel, est maintenant chez elle, et mon âme est restée dans ces
-noirs vêtements!»
-
-Sa vie y reste aussi. Un mois ou deux après, il meurt.
-
-Le plus dur, c'est de vivre et de rester dans la contradiction.
-Michel-Ange avait commencé le tombeau de Laurent et de Julien de
-Médicis. Il l'achevait, pendant qu'il défendait la ville contre les
-Médicis.
-
-Tout le monde a pu voir à Florence (ou à Paris, École des Beaux-Arts)
-les sublimes figures du _Jour_ et de la _Nuit_, du _Crépuscule_ et de
-l'_Aurore_, ce monument qui devint, sous la main du grand citoyen, le
-tombeau de la patrie même. La _Nuit_ roule en son rêve une mer de
-honte et de misère. Mais l'_Aurore_! c'est bien pis; on sent qu'elle
-maudit son réveil et qu'elle a à la bouche un dégoût si amer, un fiel
-si déplaisant, qu'elle voudrait n'être jamais née.
-
-Ce qui fut plus tragique que le tragique monument, c'est que, quand il
-fut découvert, il n'eut personne pour le comprendre. Plus de Florence,
-plus de peuple, plus d'Italie. L'Académie est née. Un poète académique
-(nouveau fléau de ce pays) lance un madrigal à la _Nuit_:
-
-«Dans sa _douce_ attitude, elle dort; ne la réveille pas.»
-
-Cette indigne sottise, qui semblait démontrer qu'en effet l'Italie
-était chose inhumée, à ne ressusciter jamais, fit bondir Michel-Ange.
-Il se retrouva l'homme de la chapelle Sixtine; il y eut un réveil de
-fureur. Ne songeant plus aux Médicis, ne ménageant plus rien, comme en
-pleine liberté, il fit la sanglante épigramme.
-
-«Il m'est doux de dormir, et doux d'être de marbre, tant que durent
-l'opprobre et la calamité. Ne voir, ne sentir rien, c'est un bonheur
-pour moi... Ne me réveille pas, de grâce, parle bas.»
-
-Le _Jour_ n'est pas fini. Ce rude forgeron, de force colossale, couché
-sur son marteau, tournant le dos au monde indigne de le voir, devait
-jeter par-dessus l'épaule un superbe regard. Il était, dans ce deuil,
-le côté de l'espoir, de l'art, de l'action, de la rénovation future.
-Mais l'homme était brisé. Michel-Ange laissa ce travail. Et il reste
-inachevé.
-
-Il avait perdu terre, et, depuis, il erra comme une ombre. Il était
-condamné à vivre encore trente ans, travaillant et ramant péniblement,
-soit dans l'oeuvre imposée du Jugement dernier, soit dans saint Pierre
-où il chercha en vain son idéal, soit dans ses laborieux sonnets à
-Vittoria Colonna. Il y professe cet espoir que la nature, ce grand
-artiste, ayant fait en Vittoria l'oeuvre achevée où elle tendait
-depuis la création, est maintenant libre de mourir, et il salue la fin
-du monde.
-
-Lui-même, il finissait. Parmi de sublimes éclairs, il reste un ouvrier
-terrible, d'un magnanime effort. On admire en souffrant; on partage sa
-fatigue; on loue, la sueur au front.
-
-L'effort est-il heureux? Dans les voûtes écrasées, dans
-l'architecture sénile et froide du Capitole et de la chapelle où il
-emprisonna ses sublimes colosses du Jour et de la Nuit, on trouve
-déjà, s'il faut le dire, le triste XVIIe siècle.
-
-De quoi vivra encore l'Italie dans ce temps? De la grâce et de la
-lumière, du coloris de Titien, du ciel et de Corrège. Que dis-je?
-Corrège est déjà mort.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-SOLIMAN SAUVE L'EUROPE
-
-1529-1532
-
-
-Guerre _chrétienne_, droit des gens _chrétien_, modération
-_chrétienne_, etc., toutes ces locutions doucereuses ont été biffées
-de nos langues par le sac de Rome, de Tunis et d'Anvers, par Pizarre
-et Cortès, par la traite des noirs, l'extermination des Indiens.
-
-Qu'ont fait de plus les Turcs, sous Sélim même? Sous les autres
-sultans, spécialement sous Soliman, ils ont enseigné aux chrétiens la
-modération dans la guerre et la douceur dans la victoire. Soliman fit
-de grands efforts pour sauver Rhodes du pillage. Il consola le grand
-maître de sa défaite, lui disant: «C'est chose commune aux princes de
-perdre des villes et des royaumes.» Et, se tournant vers Ibrahim,
-l'intime confident de ses pensées: «Ce n'est pas sans tristesse que je
-renvoie ce vieux chrétien de sa maison.»
-
-À François Ier prisonnier il rappelle, par une allusion noble et
-délicate, son grand-père Bajazet, prisonnier de Timour: «Prends
-courage. Il n'est pas nouveau que des princes tombent en captivité.
-Nos glorieux ancêtres n'en ont pas moins été vainqueurs et
-conquérants.»
-
-L'horreur qu'ont inspirée les Turcs tint surtout à ces nuées immenses
-de troupes irrégulières, de sauvages tribus, qui voltigeaient autour
-de leurs armées. Quant aux armées des Turcs proprement dites, leur
-ordre merveilleux, leur discipline, fit l'étonnement du XVIe siècle.
-En 1526, deux cent mille hommes traversèrent tout l'empire, par les
-routes, évitant tous les champs labourés, et sans prendre un brin
-d'herbe. Tout pillard pendu à l'instant, même des chefs et des juges
-d'armées.
-
-En 1532, l'envoyé de François Ier parcourt avec étonnement la
-prodigieuse armée de Soliman, dont le camp couvrait trente milles.
-«Ordre étonnant, nulle violence. Les marchands en pleine sûreté, des
-femmes même allant et venant, comme dans une ville d'Europe. La vie
-aussi sûre, aussi large et facile que dans Venise. La justice y est
-telle qu'on est tenté de croire que ce sont les chrétiens maintenant
-qui sont Turcs, et les Turcs devenus chrétiens.» (_Négoc. du Levant,
-I, 211._)
-
-Sauf Venise et quelques Français, personne en Europe ne comprit rien à
-la question d'Orient.
-
-Luther sur ce terrain, comme sur celui des paysans allemands, ne voit
-rien, n'entend rien; son génie l'abandonne. S'il a une lueur, s'il
-entrevoit d'abord que le vrai Turc est Charles-Quint, il se dédit bien
-vite et prêche la soumission à l'Empereur, avec ce _distinguo_:
-indépendance spirituelle, soumission temporelle. Comme si l'on
-séparait ces choses! comme si, dans tous les actes humains, l'âme et
-le corps ne marchaient pas d'ensemble! Pourquoi ne laisse-t-il pas
-cette sottise à nos gallicans?
-
-Aux paysans, il dit: «Soyez chrétiens, et restez serfs des princes».
-Aux princes, il dit: «Soyez chrétiens, et servez l'Empereur contre les
-infidèles.» Voilà tout le remède que nous offre le christianisme.
-
-Des deux questions brouillées dans ce vertige, l'une, celle du peuple,
-restera incomprise, enfouie et scellée sous la terre.
-
-L'autre, celle du Turc, n'est entrevue qu'en Italie.
-
-Venise, dès l'autre siècle, trahie du pape, des rois, de tous ses
-alliés chrétiens, va voir le monstre, et voit que c'est un homme. Les
-relations s'établissent. Ce que Gênes fut sous les Grecs, Venise l'est
-sous les sultans. Elle commerce partout chez eux en payant de
-très-légers droits. Elle a ses consuls, sa justice. Mahomet II lui
-demande son peintre Bellini. Quand Michel-Ange dessine pour Venise le
-pont du Rialto, Soliman veut en faire un semblable à Péra. Il offre un
-libre asile au fier génie qui fuyait Rome et la tyrannie de Jules II.
-
-Venise et son illustre doge, André Gritti, voient seuls, après Pavie,
-la vraie question.
-
-L'ennemi de la chrétienté, c'est l'Empereur, le chef nominal de la
-république chrétienne.
-
-Sans ses embarras pécuniaires, son monstrueux empire engloutirait
-l'Europe. Mais voici que Cortès revient précisément en 1525 mettre à
-ses pieds l'or du Mexique. Chaque année désormais, le revenu des
-mines, sans contrôle ni discussion d'États ni de Cortès, l'aidera de
-plus en plus.
-
-Il est l'autorité comme Empereur. Bien plus, il a en main un
-instrument de force incalculable, la révolution espagnole, cette
-compression terrible d'inquisition monacale et royale, contre laquelle
-l'Espagne n'a d'autre échappatoire que la conquête universelle.
-
-L'Espagne, entrée dans la torture, à chaque tour de vis, s'échappe
-plus furieusement au dehors.
-
-La France, si peu vivante moralement et qui n'a pas les Indes, ne
-pourrait tenir contre.
-
-L'Angleterre, lointaine, insulaire, agira peu et par accès. Si Henri
-VIII divorce avec une Espagnole, Londres n'en reste pas moins mariée
-avec Anvers.
-
-Luther et l'Allemagne feront-ils mieux? L'Empire sera-t-il la barrière
-contre l'Empereur? Les princes catholiques, par cent liens, sont unis
-à l'Autriche. Les princes protestants, sous la terreur du peuple et
-des jacqueries de paysans, sont secondairement protestants, mais
-premièrement princes. Ils n'ont garde d'appeler à leur défense la
-masse récemment écrasée.
-
-Le sauveur est le Turc.
-
-Venise, à petit bruit, mais énergiquement, efficacement, travailla
-sur cette idée. C'est elle qui, dix ans durant, et les dix années
-dangereuses, gouverna l'empire turc. Un examen sérieux, attentif, met
-la chose en pleine lumière.
-
-Le doge avait quatre-vingts ans; Venise était caduque. Ni lui, ni
-elle, n'y profitèrent. Mais le monde y gagna. En trois coups solennels
-fut rembarré l'ennemi. Les libertés religieuses de l'Allemagne, jeunes
-encore et flottantes, furent sauvées par les Turcs, Luther par
-Mahomet. Et une solide barrière fut élevée, la Hongrie ottomane, à la
-porte de Vienne. Enfin, Venise défaillant, elle légua à la France son
-rôle de médiateur entre les deux religions, d'initiateur des deux
-mondes, disons le mot, de sauveur de l'Europe.
-
-Acceptons hautement, au nom de la Renaissance, le nom injurieux que
-Charles-Quint et Philippe II nous lancèrent tant de fois.
-
-La France, après Venise, fut le grand renégat, qui, le Turc aidant,
-défendit la chrétienté contre elle-même, la garda de l'Espagne et du
-roi de l'inquisition[22].
-
-[Note 22: Ce point de vue si juste est très-finement indiqué dans
-la belle introduction de M. Charrière (_Négoc. de la France avec le
-Levant, t. Ier_). Comment la presse n'a-t-elle pas fait ressortir
-davantage l'importance de ce grand travail, si neuf et si
-intéressant?]
-
-Saluons les hommes hardis, les esprits courageux et libres qui, d'une
-part, de Paris, de Venise, d'autre part, de Constantinople, se
-tendirent la main par-dessus l'Europe, et, maudits d'elle, la
-sauvèrent.
-
- La terre eut beau frémir, le ciel eut beau tonner...
-
-Ils n'en firent pas moins, d'une audace impie, l'oeuvre sainte qui,
-par la réconciliation de l'Europe et de l'Asie, créa le nouvel
-équilibre, l'ordre agrandi des temps modernes, à l'harmonie
-_chrétienne_ substituant l'harmonie _humaine_.
-
-Nommons ces sauveurs, ces grands hommes. Les premiers sont deux Grecs,
-le vizir de Mahomet II et celui de Soliman.
-
-Les Turcs, qui d'abord furent moins un peuple qu'une machine de
-guerre, démocratie sauvage, étrangère au génie des musulmans
-civilisés, n'apparaissaient à l'Europe que comme une épée montrée par
-la pointe. Ce fut Mahmoud, un Grec illyrien devenu vizir de Mahomet
-II, qui byzantinisa les Turcs, leur créa des écoles, une hiérarchie
-d'études et d'enseignement, changea les prêtres fanatiques en
-professeurs et en juristes, formant ainsi les hommes avec qui allait
-traiter l'Europe. Mahmoud périt pour son humanité, puni de sa
-clémence.
-
-Ce fut un autre Grec, Ibrahim de Parga, vizir de Soliman, né sujet de
-Venise, et gouvernant sous l'influence vénitienne, qui créa l'intime
-alliance des Turcs et de la France, conquit presque toute la Hongrie,
-lui fit changer de front et regarder contre l'Autriche. Même fin que
-l'autre, et même crime, sa douceur, sa clémence, sa libéralité
-d'esprit, l'amour des arts et le mépris de tout préjugé fanatique.
-
-André Gritti fut doge, de 1523 à 1538. Ibrahim fut vizir, de 1523 à
-1536, et son bras droit fut le bâtard du doge, Aloysio Gritti.
-
-Nous ne savons pas bien quels furent pendant longtemps les ministres
-français chargés de cette dangereuse et secrète correspondance. Le
-seul qu'on connaisse bien, c'est le spirituel Jean Du Bellay (cardinal
-marié à madame de Châtillon, gouvernante de Marguerite), Du Bellay,
-frère puîné des capitaines et historiens de ce nom, l'ami de Rabelais,
-son protecteur et l'un des hardis penseurs de l'époque.
-
-Les ministres nommés, rendons hommage aussi aux hommes intrépides qui
-furent exécuteurs de ce beau crime, se firent entremetteurs de cette
-fraternité maudite, et réconcilièrent les deux branches de l'humanité
-divorcée. On n'a pas eu assez d'injures pour eux. Conspués et traqués,
-tous sont morts du fer, du poison. La dévote maison d'Autriche eut
-toujours ce principe qu'on pouvait tuer les messagers des Turcs, et de
-l'ami des Turcs, de François Ier. Ses agents, sur la route, en Italie
-et jusque dans Venise, en Dalmatie, Croatie et Bosnie, suivaient la
-piste de nos envoyés, les entouraient d'espionnage jusqu'au lieu
-d'embuscade où l'on tombait dessus. Les Turcs ont souvent reproché
-avec horreur à la maison d'Autriche l'habitude de l'assassinat.
-
-Les Autrichiens écrivent (avril 1524) à Madrid qu'un Espagnol au
-service de France, le sieur Rincon, a été envoyé de Paris en Pologne
-pour négocier le mariage du second fils de François Ier avec la fille
-aînée de Sigismond.
-
-Au moment où un mariage ouvrait la Hongrie à l'Autriche, la France
-voulait se ménager aussi une prise sur les affaires de l'Orient.
-
-Quel était ce Rincon? Quand se fit-il Français? Est-ce en 1522, quand
-l'Espagne désespéra d'elle-même, après la ruine des _Communeros_ et de
-ses vieilles libertés? On l'appelle alors capitaine; plus tard,
-conseiller et chambellan du roi, seigneur de je ne sais quelle pauvre
-seigneurie, toujours fort mal payé, mourant de faim, enfin assassiné.
-Vingt ans durant, ce fut le courageux, l'infatigable agent, qui,
-courant des dangers plus grand que Pizarre ou Cortès, à travers les
-Barbares, les embuscades, les sauvages forêts, les maladies, les
-piéges et dangers de toute sorte, fut notre intermédiaire avec
-l'Orient et rendit des services qui doivent consacrer sa mémoire.
-
-Sa place dangereuse sera remplie plus tard par le savant Laforêt, qui
-osa signer l'alliance, et de même paya de sa vie.
-
-L'infortuné Rincon, qui, avec les Gritti, agit si énergiquement près
-de la Porte, paraît avoir conçu, avec les Italiens, l'idée vaste et
-hardie, vraiment libératrice pour l'Occident, de former un faisceau de
-Pologne, Turquie, Hongrie turque. Cette dernière n'eût pas seulement
-tenu en échec l'Autriche, mais eût, de son épée, aidé la France en
-Italie.
-
-On a vu que le roi, après Pavie, envoie sa bague à Soliman. Des
-envoyés qui la portèrent furent dévalisés et tués en Bosnie. Un
-Polonais, Laski, puis un Hongrois, Frangepani, furent plus heureux. Le
-visir Ibrahim fit courir la Bosnie, retrouva la bague, et se fit grand
-honneur de la mettre à son doigt. Il fit faire par son maître un don
-considérable à l'envoyé, et écrire une belle lettre consolante et
-fraternelle.
-
-Ibrahim, fils d'un matelot grec de Parga, était de cette race
-énergique et rusée qui remplit tout l'Orient de son activité. Enfant,
-il fut enlevé et vendu par des corsaires turcs à une veuve de Magnésie
-qui, d'un coup d'oeil de femme, vit qu'il était né pour plaire et
-monter au plus haut. Il apprit le persan, l'italien, plusieurs langues
-d'Asie et d'Europe, lut les poètes, l'histoire, dévora les vies
-d'Annibal, de César, d'Alexandre le Grand, qu'il relisait sans cesse.
-Mais, si le but fut haut, la voie fut basse, celle qui dans l'Orient
-mène à tout, le sérail. Il y entra par sa figure heureuse et son
-talent pour le violon. Soliman en fut engoué, subjugué, au point de ne
-plus voir que lui; et, s'il s'absentait quelques heures, il lui
-écrivait plusieurs fois.
-
-Toutes les paroles qui restent de cet homme indiquent un mélange
-singulier de finesse, d'audace et de grandeur, une royauté naturelle.
-La flatterie même était chez lui risquée, inattendue, celle qui
-surprend l'esprit, charme, emporte le coeur. Soliman, lui ayant fait
-épouser sa soeur, il y eut une prodigieuse fête. Le favori dit
-hardiment qu'il n'y avait jamais eu de noces semblables, pas même
-celles du sultan. Celui-ci rougit de colère. Ibrahim ajouta: «Celles
-de sa Hautesse n'ont pas eu cet honneur d'avoir pour convive le
-padishah de la Mecque, le Salomon de notre époque.»
-
-Les ambassadeurs de l'Empereur sont stupéfaits de la liberté avec
-laquelle il parle de son maître. Il ouvre ainsi la conférence: «Le
-lion ne peut être dompté par la force, mais par la ruse, la
-nourriture et l'habitude. Le prince, c'est le lion, et le ministre est
-le gardien. Je garde le sultan, et le mène avec un bâton, qui est la
-vérité et la justice. Charles est aussi un lion. Que ses ambassadeurs
-le mènent de la même manière.»
-
-Ou voit qu'il connaissait parfaitement l'Europe et ses diverses
-nations. Sur l'Espagne, il fit tout d'abord la question grave et
-décisive, demandant malicieusement «pourquoi elle était plus mal
-cultivée que la France.» Les ambassadeurs avouèrent la cause
-principale, la persécution des Maures et leur expulsion.
-
-Ce terrible événement, qui justifia si bien les représailles
-musulmanes, avait pris commencement dans la révolution des
-_Communeros_. Les Mauresques étaient généralement vassaux de nobles:
-les ennemis des nobles imaginèrent de ruiner ceux-ci en affranchissant
-les Mauresques du vasselage et les faisant chrétiens; on les força par
-le fer et le feu de se faire baptiser. Le roi, l'Inquisition,
-entrèrent dans cette voie, et s'associèrent aux fureurs populaires.
-Ces infortunés, ainsi écrasés, ne purent plus respirer ni vivre. Ils
-commencèrent à fuir. Dès 1523, cinq mille maisons désertes, rien qu'à
-Valence. La loi, violente et folle dans la main de l'Inquisition, va
-et vient, en sens contraire. En 1525, ordre de rester et de se faire
-chrétiens. En 1526, ordre de partir; mais en même temps on leur en ôte
-tous les moyens; on leur défend de rien vendre. On leur ferme leurs
-propres ports qui regardent l'Afrique; s'ils s'embarquent, il faut
-qu'ils passent en Galice, c'est à dire qu'ils traversent toute
-l'Espagne, une population féroce, les insultes et les vols, qu'ils
-passent à travers les coups et les lapidations.
-
-Alors, désespérés, ils arment, se jettent aux montagnes, où les bandes
-espagnoles vont à la chasse aux hommes.
-
-Il en passe cent mille en Afrique. Le reste, retombé à l'état des
-bêtes de somme, jardiniers misérables, ânes ou mulets des vieux
-chrétiens. On leur ôte leur langue, leurs danses nationales, leurs
-sépultures mauresques, la vie, et la mort même!
-
-En cette année 1526, la maison d'Autriche donne un curieux spectacle
-de sa parfaite indifférence: en Espagne, cette persécution des
-Mauresques, l'alliance de l'Inquisition; en Allemagne, la tolérance
-donnée aux protestants à la Diète de Spire, en vue de l'imminente
-guerre des Turcs, du mariage de Hongrie.
-
-Soliman, Ibrahim, étaient deux hommes pacifiques, et faits pour les
-arts de la paix. L'influence bysantine allait toujours gagnant.
-Ibrahim, qui avait rouvert l'hippodrome et les jeux antiques, s'était
-bâti un délicieux palais sur ce lieu même, et il y tenait son maître à
-regarder les fêtes, que son génie fécond savait varier. On avait vu,
-aux noces d'Ibrahim, Soliman écouter patiemment les thèses des
-discoureurs, comme aurait fait un des Paléologue ou des Cantacusène.
-Mais la grande machine turque était montée pour la conquête. Elle
-broyait qui ne l'employait pas. On n'avait pas organisé en vain ce
-sombre et colérique monstre de guerre, le corps des janissaires.
-Soliman avait été obligé, dès son avènement, de les mener à Rhodes et
-à Belgrade. Puis il y eut une halte, un repos. Affreuse révolte. Nul
-remède que la conquête, la guerre sainte, la guerre de Hongrie.
-
-Toutefois, avant d'agir, Ibrahim montra une prudence admirable à tout
-pacifier, assurer au dehors, au dedans. Il parcourut l'Asie Mineure,
-la Syrie et l'Égypte, réformant partout les abus, donnant de bonnes
-lois, faisant justice et grâce. Il assura sa droite, la Valachie, la
-Crimée tributaire, la Pologne surtout, avec qui il fit une trêve de
-cinq ans. C'est alors seulement que, le 2 février 1526, l'accueil et
-les présents que reçut l'envoyé de France révélèrent que l'Orient
-allait envahir l'Occident divisé.
-
-Flottante sous les étrangers et désorganisée de longue date, la
-Hongrie ne conservait d'elle que l'antique valeur. Les grands, la
-petite noblesse, le paysan, étaient en pleine lutte. La Transylvanie
-commençait à agir pour elle-même, à part de la Hongrie. L'unité, au
-contraire, la sage conduite militaire, la civilisation, étaient du
-côté des Barbares. Les Turcs avaient beaucoup d'artillerie; les
-Hongrois n'en avaient pas. Ne se fiant qu'au cimeterre et à leurs
-chevaux indomptables, ils opposaient leurs poitrines aux canons. À
-Peterwardin, ils purent voir à qui ils avaient affaire. Les ingénieurs
-des Turcs firent une mine sous la citadelle, qui se hâta de se rendre.
-
-L'armée ottomane arriva aux marais de Mohacz, où étaient les Hongrois,
-mais non complets encore. Les Transylvains tardaient. À la vue du
-croissant, l'ardeur hongroise ne put plus se contenir ni rien
-attendre. Ils enlevèrent leur roi en avant et tous leurs chefs,
-plongèrent aveugles dans la masse ennemie.
-
-Les Turcs, plus froidement, avaient prévu l'irrésistible choc.
-Comptant sur leur grand nombre, ils s'ouvrirent et se refermèrent,
-enveloppant de toutes parts ces furieux cavaliers. Ceux-ci se
-divisèrent pour faire face partout à la fois. Mais tel fut leur élan,
-qu'une bande, le roi en tête, renversant tout, toucha les canons
-turcs, qui les foudroyèrent à dix pas. Ce qui resta, perçant les
-batteries, arriva au sultan, et les janissaires ne vinrent à bout de
-ces hommes terribles qu'en tranchant derrière eux les jarrets aux
-chevaux.
-
-Nombre d'entre eux, emportés par la course, ou poussés par les Turcs,
-allèrent s'engouffrer aux marais. Le roi Louis en fut, et le royaume.
-La Hongrie resta là. C'est le tombeau d'un peuple. La question dès
-lors commença entre la Turquie et l'Autriche.
-
-Qui avait détruit la Hongrie? Nul qu'elle-même. La fatale habitude de
-s'élire un prince étranger avait perverti le sens national. Dans la
-dernière et suprême élection, le héros hongrois, Batthori, livre sa
-patrie aux Allemands. En haine du Transylvain Zapoly, il reconnaît
-l'Autrichien Ferdinand. Les Turcs feront roi Zapoly.
-
-Choix difficile!... Le Turc, c'est le caprice, l'avanie, l'inconnu.
-L'Autriche, c'est l'impôt et la bureaucratie de plomb.
-
-On a calculé que les Turcs demandaient à leurs tributaires cinquante
-fois moins d'argent que l'Autriche ou tout gouvernement chrétien. Mais
-la vieille haine religieuse, les églises changées en mosquées, les
-ravages de la populace guerrière qui traînait derrière eux,
-maintenaient l'horreur du nom turc. La guerre orientale a cela aussi
-de terrible qu'elle est payée en hommes. Chacun ramène des esclaves.
-On assure que cent mille familles, trois cent mille âmes, furent
-traînées en Turquie. Ils passèrent sous les yeux de Zapoly, qui salua
-de larmes amères ces prémices affreuses de son règne.
-
-Se voyant presque seul, sauf deux agents de France qui étaient près de
-lui, il envoie l'un à Soliman, l'autre à François Ier. Le premier, qui
-était le Polonais Lasky, appuyé à Constantinople par Gritti, le bâtard
-du doge, eut sans difficulté, d'Ibrahim, promesse d'un secours
-efficace. L'autre, qui était Rincon, négocia en France et en Pologne,
-offrant au roi de France la succession de Zapoly pour son second fils
-qui eût épousé une princesse polonaise. François Ier promit un grand
-secours d'argent qu'il ne paya jamais.
-
-La situation était fausse, bizarre. Il s'était ligué avec Henri VIII
-pour délivrer le pape qui n'était plus prisonnier. Il vivait en partie
-de dîmes levées sur le clergé, sous prétexte de la guerre des Turcs,
-qui étaient ses amis.
-
-Son armée, menée par Lautrec, sans résultat se consume à Naples.
-L'Empereur, mortellement irrité de rester dupe du traité de Madrid,
-envenime la guerre par des injures, auxquelles le roi, non moins
-ridiculement, répond par un défi. Le duel étant réglé, convenu, le roi
-sent un peu tard que de tels intérêts ne s'éclaircissent pas par un
-coup d'épée. Il tergiverse, il équivoque, se moque ainsi de
-l'Empereur. «Il dit m'avoir pris en bataille. Je ne me souviens pas
-l'y avoir jamais rencontré.»
-
-La rage de Charles-Quint alla si loin qu'il se vengea sur les fils de
-François Ier[23]. Il fit prendre leurs domestiques et les envoya aux
-galères; traitement inouï, qui eût été barbare pour des prisonniers de
-guerre, et ils ne l'étaient pas. Bien plus, des galères espagnoles, où
-les vendit en Barbarie, pour les perdre définitivement, à ne les
-retrouver jamais.
-
-[Note 23: Ce fait choquant est constaté, non-seulement par les
-réclamations de François Ier, mais par les aveux de Charles-Quint,
-aveux plusieurs fois répétés (dans les papiers Granvelle).]
-
-Les deux enfants, tenus dans une étroite et sombre prison, n'ayant
-plus un Français, ne voyant de visage que celui des geôliers,
-perdirent jusqu'à leur langue, changèrent de caractère. L'atteinte de
-ces traitements fut si profonde, que l'un d'eux mourut jeune; l'autre,
-notre Henri II, resta tout Espagnol, faible et sombre, violent, triste
-visage (si contraire à celui de son père!), qui ne rappelait que la
-prison. Charles-Quint put avoir la joie d'avoir tué en germe le futur
-roi de France.
-
-La France tarissait visiblement. Après le malheur de Lautrec, le roi
-essaya par une petite armée ce que n'avait pu une grande; son général
-fut pris. Son ami, Henri VIII, forcé par la clameur des commerçants
-anglais qui ne pouvaient se passer des Pays-Bas, fit trêve avec
-l'Empereur. Et le roi fut trop heureux d'y accéder. Les protestants
-d'Allemagne, qui avaient cru à son appui, reçurent la loi en mars
-(1529). Ce qu'une diète de Spire avait fait, une autre le défit.
-Menacés dans leur foi, cinq princes, quatorze villes, _protestèrent_.
-Origine du mot _protestant_.
-
-La protestation efficace, la seule, était l'épée. François Ier et
-Henri VIII l'avaient mise au fourreau. Le sabre turc y suppléa.
-
-Et, cette fois, ce ne fut pas une guerre seulement, mais une fondation
-durable.
-
-Regardez sur les cartes qui donnent l'Europe et ses variations de
-siècle en siècle (V. Kruse). Au XVe, la Hongrie, libre, vous apparaît
-entière, arrondie au compas. Entière, elle reparaîtra au XVIIe sous
-l'Autriche. Au XVIe, elle est double; aux trois quarts sous les Turcs
-et comme un prolongement de la Turquie; une bande étroite, au nord,
-reste autrichienne.
-
-L'anxiété de l'Empereur et de Ferdinand avait été très-grande. Ils
-n'avaient pu rien opposer aux Turcs. C'est dans Vienne seulement
-qu'ils commencèrent à résister. La partie semblait belle pour le roi
-de France. Le pape le quittait, il est vrai, perte légère devant cette
-puissante assistance que lui donnait un tel succès des Turcs. Que
-fit-il? Il traita.
-
-Nulle circonstance plus favorable peut-être, nulle plus honteuse.
-C'était trahir à la fois les Turcs et les chrétiens. Le roi était, il
-est vrai, battu en Italie, très-affaibli sur mer par la défection de
-Doria et de Gênes, épuisé de moyens, sans argent, sans crédit. Mais
-les impériaux n'étaient guère moins malades. Lannoy l'avoue; il dit
-qu'il n'y a plus rien à faire en Italie; le peuple est ruiné, l'_armée
-désespérée_. Un retard eût porté au comble les embarras de
-Charles-Quint.
-
-L'affaire fut habilement brusquée par Marguerite dans une courte
-négociation avec la mère du roi (_7 juillet--5 août 1529_). Cette
-promptitude assomma l'Italie; elle fortifia l'Autriche dans sa grande
-lutte; elle dut décourager les Turcs, et peut-être plus qu'aucune
-chose les fit échouer devant Vienne (_14 octobre 1529_).
-
-L'oeuvre de honte fut faite en grand mystère, et n'eut que deux
-agents. Il fallait tromper les plus clairvoyants des hommes, les
-Italiens, qui étaient là, tremblants, tâchant de deviner leur sort.
-Les dames se logèrent à Cambrai, dans deux maisons voisines dont on
-perça le mur pour qu'elles pussent se voir à toute heure sans
-rencontrer d'oeil indiscret.
-
-Les impériaux n'espéraient pas un tel traité. Ils purent à peine y
-croire. Un d'eux écrit à Granvelle: «Les conditions nous sont si
-avantageuses, que plusieurs doutent qu'il n'y ait tromperie.»
-(_Granv., I, 693._)
-
-Le traité était tel: La France _gardait la Bourgogne, mais elle
-s'anéantissait moralement_ en Europe, abandonnant ses alliés et
-s'engageant même à agir contre eux.
-
-Le roi, qui n'avait pas trouvé d'argent pour la guerre, en trouvait
-pour son ennemi. On lui rendait ses enfants pour la somme de deux
-millions d'écus d'or (_soixante-huit millions_ d'aujourd'hui).
-
-_Il ne se mêlait plus de l'Italie ni de l'Allemagne. Il ne stipulait
-rien pour l'Angleterre, son alliée._
-
-_Il menaçait les luthériens et Soliman_, «le traité n'étant fait qu'en
-considération des progrès du Turc et des troubles schismatiques qui
-pullulent par la tolérance.» (_Nég. Autrich., II. 681._)
-
-Il disait à l'Italie l'adieu définitif, non plus une simple parole de
-renonciation pour Naples et pour Milan. Il en rendait la clef, les
-places que jamais on n'avait lâchées. _Barlette_ en Pouille, _Asti_,
-patrimoine de sa maison.
-
-Loin de rien stipuler pour Florence et Venise, il promettait que l'une
-_se soumettrait avant quatre mois_, et que l'autre _rendrait les
-places qu'elle avait_ depuis soixante ans _dans la Pouille_. Il
-prêtait _sa marine, et donnait cent mille écus_ à l'Empereur «pour le
-passage d'Italie.»
-
-_Pas un mot pour Sforza ni pour les barons de Naples_, récemment
-compromis pour nous. Les Espagnols furent implacables pour ces
-Napolitains. Ils les ruinèrent, les décapitèrent, coupant cette fois
-pour toujours et déracinant le vieux parti d'Anjou.
-
-_Pas un mot pour Renée_, fille de Louis XII, qui venait d'épouser le
-duc de Ferrare, et qui dut implorer la clémence de Charles-Quint.
-
-_Pas un mot pour sa propre soeur_, ni pour la question de Navarre, si
-grave pour la France.
-
-Mais il y avait une chose plus sacrée que la famille. C'étaient les
-vaillants hommes qui, de père en fils, se faisaient tuer pour nous, le
-vieux Robert La Mark, son fils Fleuranges. Ruinés par l'Empereur, ils
-restaient ruinés. _Le roi s'engagea à ne rien faire pour eux._
-
-Un homme, un petit prince, sans consulter ses forces, avait le
-premier, en 1525, avant les rois et les sultans, tiré l'épée pour le
-prisonnier de Pavie. Le duc de Gueldre, avec ses lansquenets, entra
-aux Pays-Bas, effraya Marguerite, qui négocia en hâte, comme on a vu.
-Service immense. Dette d'honneur, s'il en fut, qu'on devait d'autant
-plus acquitter, que ce grand recruteur du Nord était au fond le chef
-de tous les gens de guerre de la Basse-Allemagne, qui nous donnaient
-la grosse infanterie. Ennemi de la maison d'Autriche depuis un
-demi-siècle, allié de la France, il lui fallut, à ce vieux Annibal,
-plier sous les destin, _se faire vassal de l'Empereur_.
-
-Comment, dans un seul crime, tant de crimes à la fois? et comment la
-mère ne sentait-elle pas qu'elle perdait le fils? qu'en le rendant
-ainsi méprisable, exécrable, elle l'isolait pour toujours, que Cambrai
-le faisait plus faible que Pavie?
-
-Cette fois encore, Charles-Quint triomphait d'une femme par les
-terreurs de la prison. Ses petits-fils y étaient malades, l'aîné
-surtout, qui en resta faible, et qui mourut à dix-huit ans. Lannoy
-lui-même avait dit au roi inquiet «que l'air de l'Espagne ne valait
-rien à M. le Dauphin, et qu'il ferait bien de traiter.»
-
-L'acte sauvage d'envoyer aux galères les serviteurs de ces enfants et
-de les vendre en Barbarie donnait sans doute une idée bien sinistre de
-ce qu'on avait à attendre. La famille faiblit.
-
-Marguerite d'Autriche, qui voyait Louise mollir, l'amusa de paroles,
-lui dit que l'affaire de Milan n'était pas pour brouiller de bons
-parents; qu'il était bien aisé de l'arranger en famille; qu'on en
-ferait la dot d'une Autrichienne qu'épouserait le petit duc d'Orléans,
-ou la dot de la femme du roi, ou celle enfin d'une fille du roi qui
-épouserait l'infant (Philippe II). Beau mariage qu'Anne de Bretagne
-avait tant désiré.
-
-Sur l'entrefaite, arriva, le 23 juillet, la nouvelle que le pape
-avait pris les devants, traité avec l'Empereur. Petit, minime
-événement, devant l'invasion des deux cent mille Turcs en Autriche!
-N'importe, cela vint à point pour aider la bassesse, pour lui fournir
-ce mot: «Les Italiens nous ont trahis.»
-
-On signa le 7 août. Mais, bien avant la signature, Marguerite avait
-envoyé le traité à Anvers et autres villes pour l'imprimer, en
-divulguer toutes les clauses publiques ou secrètes, pour que l'Italie,
-l'Allemagne, l'Angleterre et le monde sussent que la France avait
-trahi tous ses amis, les avait compromis, exploités et livrés.
-
-Le roi, sous ce coup de tonnerre, rentra en terre. Il se cacha aux
-Italiens, fuyant leur douleur, leurs regards. Guetté et pris, il ne
-sut que leur dire: «J'ai voulu ravoir mes enfants.» Il assura, du
-reste, qu'il était toujours digne de lui-même, et conséquent, parjure,
-comme à Madrid; que, cette fois encore, c'était une farce pour
-attraper l'Empereur; que, ses fils revenus, il enverrait secours à
-l'Italie; qu'en attendant ils auraient de l'argent. Ils n'eurent pas
-un écu.
-
-Dans cette profonde boue où il nageait, il se fiait à une chose: c'est
-que, de deux côtés, il avait deux alliés forcés, qui pouvaient le
-mépriser, mais ne pouvaient pas ne pas l'aider, Soliman, Henri VIII.
-
-Henri VIII divorçait avec la tante de l'Empereur pour épouser Anne de
-Boleyn. Cela l'enchaînait à la France.
-
-Soliman, dans sa conquête de Hongrie et son invasion d'Allemagne,
-suivait une double impulsion, le grand mouvement turc qui avait
-toujours entraîné les sultans, et l'intrigue vénitienne, qui, par
-Ibrahim et le bâtard Gritti, l'avait lancé au nord, allié nécessaire,
-fatal, de François Ier, même ingrat.
-
-Le duc de Venise, vieil André Gritti, homme de quatre-vingts ans,
-reçut l'épouvantable coup, comme il avait reçu, tant d'années
-auparavant, ceux de Fornoue ou d'Agnadel. Il sourit, dit que Venise,
-pour s'être alliée aux empereurs et rois, avait gagné ce _purgatoire_
-qu'ils lui faisaient endurer à Cambrai.
-
-Purgatoire, non enfer. Il se fiait de sa rédemption au Messie turc,
-qui, à ce moment même, maître de la Hongrie et près d'envahir
-l'Allemagne, allait forcer l'Empereur à la modération. Et, en effet,
-Venise, rançonnée, eut du moins ce bonheur de garantir ses alliés,
-d'assurer le pardon de tous ceux qui l'avaient servie.
-
-Rien n'avait arrêté la marche de Soliman. Il avait dans les mains la
-couronne de Saint-Étienne, le puissant talisman auquel les Hongrois
-ont attaché la magie de la royauté. Nombre de magnats la suivirent, se
-rallièrent aux Turcs en haine de l'Autriche, Soliman leur donna pour
-roi un des leurs, le Transylvain Zapoly. Ibrahim et Gritti
-l'intronisèrent. L'adversaire de l'Autriche fut couronné de la main de
-Venise.
-
-Le but était atteint, la saison avancée. Une Hongrie nouvelle était
-fondée qui désormais faisait front à l'Autriche. Septembre finissait.
-Charles-Quint, rassuré par le traité de Cambrai dès le 5 août, avait
-pu envoyer à Vienne une élite espagnole. L'Empire uni sous son drapeau
-par sa victoire diplomatique et par la peur des Turcs, mit toute une
-armée dans les murs de la capitale autrichienne. Vienne, comme on
-sait, immense par ses faubourgs, est en elle-même une petite ville,
-d'autant plus facile à défendre. Les murs ne valaient guère. Mais les
-troupes qui y entrèrent eurent le temps d'en faire d'autres qui, les
-premiers abattus, devaient arrêter l'ennemi. Du reste, Soliman n'avait
-point d'artillerie de siége, et n'eût pu faire venir de grosses pièces
-à travers la grande plaine hongroise sans route, et déjà défoncée,
-gâtée des pluies d'automne.
-
-Tout le pays était nu et sans vivres. Les bandes irrégulières des
-Turcs achevèrent de le ruiner. Quand Soliman vint devant Vienne le 27
-septembre, il y trouva tous les obstacles, la famine, le froid et la
-pluie, intolérables à ses Asiatiques; l'aigreur des janissaires, qui
-déjà s'étaient révoltés à Bude, qu'Ibrahim voulait sauver du pillage.
-Le sultan essaya des mines, mais le secret en fut livré par un
-transfuge. Les Turcs, lancés à l'assaut, se trouvèrent en face d'une
-arme nouvelle, la longue arquebuse, perfectionnée en Allemagne, dont
-les effets furent effrayants. Repoussés plusieurs fois, ils n'étaient
-ramenés à la charge qu'à coups de bâton. Ils finirent par dire qu'ils
-aimaient mieux mourir du sabre de leurs chefs que de l'arquebuse
-allemande. On céda le 14 octobre, et on leva le camp.
-
-Ce fut le terme extrême des succès de Soliman au nord. Le climat fut
-l'obstacle, autant que la bravoure allemande. Ajoutez la distance, la
-fatigue de traverser les steppes, demi-désertes, de Hongrie; les Turcs
-n'arrivaient qu'épuisés. Charles-Quint juge ainsi lui-même le siége
-de Vienne: «Le Turc s'est retiré plus par nécessité que par aucun
-secours qu'il pensât pouvoir venir contre lui. (_Négoc. du Levant, I,
-179._)»
-
-L'échec n'était pas humiliant, mais c'était le premier échec. Il y
-avait danger pour le vizir. Il sut en faire une victoire; il jura que
-son maître n'avait voulu que chercher Charles-Quint, l'attirer au
-combat. Il l'entoura de fêtes, où le doge de Venise fut solennellement
-invité. Les ambassadeurs vénitiens, hongrois, polonais, russes,
-entouraient le sultan. La France était absente. François Ier n'osait
-ni envoyer d'agent public, ni recevoir d'envoyés turcs.
-
-Les fruits du traité de Cambrai commençaient d'apparaître.
-
-Charles-Quint, débarqué le 12 août à Gênes, un mois juste après le
-traité, voit toute l'Italie à ses pieds. Tous les États demandent
-grâce. Florence seule essaye encore de résister. Ô clémence! Il fait
-grâce à tous. Il ne prend rien pour lui. Il laisse Milan à Sforza,
-donne Florence aux Médicis. Un système nouveau commence de prétendue
-protection, de terreur, d'immenses contributions de guerre, la ruine,
-l'amaigrissement et la phthisie, la mort aménagée de manière à durer
-des siècles.
-
-Le Charles-Quint d'alors n'est plus celui du véhément Gattinara. Son
-conseiller, modeste secrétaire, est l'avisé Granvelle, le
-Franc-Comtois Granvelle, homme de Marguerite d'Autriche, le verbeux
-rédacteur de la diplomatie impériale pendant trente années. Quiconque
-est, comme moi, obligé de subir ses interminables dépêches, déplore sa
-baveuse faconde. Mais cette diffusion, cette lenteur et ce génie de
-plomb furent ses moyens de gouverner. Très-absolu, sous formes
-hésitantes et dubitatives, il discutait à l'infini devant le maître et
-le noyait d'arguments pour et contre. Charles-Quint, patient, mais
-véhément, nerveux et maladif, à la longue, croyait choisir, décider de
-lui-même, et ne résolvait guère que ce que Granvelle avait résolu.
-
-Cet esprit bas, fort et rusé, doit être l'auteur véritable du système
-que Charles-Quint essaye alors, et qui se dit d'un mot: _Discipliner
-l'Europe._
-
-Pourquoi pas? Le pape annulé et le roi de France annulé, l'autorité,
-c'est l'Empereur.
-
-_Discipliner l'Italie_, la rendre obéissante, souple instrument,
-l'organiser en une ligue, dont chaque membre fournit de l'argent et
-des hommes, de quoi tenir l'Italie même dans un constant étouffement.
-
-_Discipliner le roi de France_, le faire soldat de l'Empereur, contre
-le Turc et les luthériens, l'employer à détruire ceux qui peuvent le
-sauver encore.
-
-_Discipliner l'Église_, par un concile que Charles-Quint tiendra au
-nom du pape, se faisant juge entre le pape et Luther, se constituant
-pape aussi bien qu'Empereur, unissant les deux glaives.
-
-S'il en vient là, que fera l'Allemagne? Atteinte en sa conscience même
-et dans les libertés de l'âme, comment sauvera-t-elle ses faibles
-libertés politiques?
-
-Dans ce plan, où était l'obstacle? Y plier l'Italie n'était que trop
-facile. Le difficile était la France. Ses résistances, dans
-l'isolement du traité de Cambrai, pouvaient-elles être sérieuses?
-L'Empereur (les dépêches le prouvent) agissait très-directement par la
-famille et les amis du roi, par sa soeur, la bonne reine Léonore, qui
-aurait voulu les unir. Il travaillait Montmorency, Chabot. Il ne
-demandait pas qu'ils trahissent leur maître. Au contraire, qu'ils
-fissent sa fortune. Qu'était-ce qu'un duché de Milan? L'Empereur, au
-nom du pape, lui offrait la couronne d'Angleterre. Henri VIII allait
-être condamné, dépouillé pour son divorce. Il ne s'agissait que
-d'exécuter la sentence, de réaliser la saisie. Lançant François Ier
-dans cette périlleuse aventure, le faisant le soldat du pape, il le
-brouillait à mort avec l'Allemagne luthérienne.
-
-François Ier, tenté, ébranlé par les siens, flottait entre deux
-influences. Sa mère, sa femme, Montmorency, le rapprochaient de
-Charles-Quint. Marguerite, sa soeur, qui vint le consoler à la mort de
-sa mère, le rapprochait des protestants. Elle était secondée par les
-frères Du Bellay, spécialement par Jean qu'elle lui fit faire évêque
-de Paris (1532).
-
-De là des mouvements contraires en apparence. D'une part, il envoie
-Guillaume Du Bellay encourager la ligue protestante de Smalkalde.
-D'autre part, il charge Rincon d'intervenir près de Soliman et
-d'arrêter le progrès de ses armées.
-
-L'opinion était absolument dévoyée, pervertie sur ces questions. Les
-protestants même d'Allemagne qui comprirent à la longue que le Turc
-faisait leurs affaires (_Négoc., I, 646, ann. 1547_), les protestants
-alors, en 1532, partageaient l'effroi populaire et maudissaient leur
-défenseur. Le roi, comme ami du sultan, était gourmandé à la fois par
-le pape et les luthériens. Son refus obstiné d'agir sous Charles-Quint
-contre les Turcs, la part qu'on supposait qu'il avait à l'affaire
-d'Angleterre, lui valaient de la part de Rome de violentes attaques,
-auxquelles il répondait en menaçant lui-même de se séparer du
-Saint-Siége (23 avril 1532).
-
-Son envoyé Rincon trouva le sultan déjà en marche avec un peuple
-immense, qu'on portait à cinq cent mille hommes. C'était comme
-l'expédition de Xerxès. Il fut reçu, ce pauvre Espagnol, venu tout
-seul à travers les dangers, comme l'eût été le roi de France. Il
-arriva le soir, au milieu d'une prodigieuse fête de nuit qui
-l'attendait; toute cette multitude de soldats, rangés en silence; tous
-portant des flambeaux: «Qu'est-ce, au prix d'une telle fête, que les
-fameuses illuminations de Rome et du château Saint-Ange?» Il n'y avait
-peut-être jamais eu rien de semblable sur la terre. Et nul événement
-plus grand en effet. C'était la première fois que les deux religions,
-si longtemps ennemies, venaient publiquement s'embrasser.
-
-Ibrahim dit à l'envoyé que l'ancienne amitié du sultan pour la maison
-de France aurait pu décider Soliman à faire ce que voulait son frère
-François Ier, mais qu'il était trop tard; que, s'il reculait, on
-dirait qu'il avait peur de l'Espagnol; qu'il s'étonnait que le roi fît
-cette requête pour un homme «qui n'était pas chrétien puisqu'il avait
-saccagé Rome, rançonné le vicaire du Christ, et qui tous les ans
-plumait et pillait les chrétiens, sous prétexte de la guerre des
-Turcs.»
-
-Soliman espérait qu'il y aurait bataille. L'Empereur avait devant
-Vienne une force énorme d'infanterie, cent mille Allemands, Hongrois,
-Bohêmes, Esclavons, Espagnols, Italiens, Bourguignons; il n'était
-faible qu'en cavalerie. Soliman avait cent mille cavaliers, et, comme
-fantassins, surtout son noyau invincible de janissaires. Les deux
-princes en personne. Charles-Quint, tout armé, essayant des chevaux
-qu'on lui avait donnés, dit: «Rien ne pourra m'empêcher d'être
-moi-même à la bataille.» Et encore: «Je tuerai ce chien turc,» mots
-dits en espagnol, et qui, d'une bouche si grave, d'un homme qui
-parlait très-peu, ne laissèrent plus douter d'un duel homérique.
-
-Cependant le souvenir de Mohacz agissait. Si le Turc n'allait pas à
-Vienne, si cet orage immense se dissipait sans éclater, pourquoi
-combattre? L'Empereur maladif se sentit d'un ulcère à la jambe, ne
-parut plus, alla prendre les eaux. La grande armée impériale,
-européenne, s'en tint à couvrir l'Allemagne, livrant, comme toujours,
-la Hongrie. Cette fois, de nouvelles provinces (Styrie, etc.),
-ravagées et pillées, fournirent le grand tribut de filles et de
-garçons que ramenait toute armée turque. On donna le change à l'Europe
-en répandant l'histoire, héroïque en effet, d'un Juritzi, qui, dans le
-château fort de Güns, avait arrêté Soliman. Ce qui n'est pas vrai de
-tout point. Car Juritzi, blessé, réduit à deux cent cinquante hommes,
-traita et reçut le croissant.
-
-Pour la troisième fois, Soliman avait sauvé l'Allemagne protestante.
-Au bruit de son approche, dès le 23 juillet, Charles-Quint, repentant
-de son intolérance, avait déclaré suspendue toute procédure de la
-chambre impériale contre les luthériens, promis que personne ne serait
-plus inquiété pour sa religion, et que le grand débat serait soumis à
-un libre concile de toute l'Église. Cette convention de Nuremberg,
-ratifiée en août à Ratisbonne, lui permit de couvrir l'Autriche de
-l'armée formidable qui imposa à Soliman.
-
-Tout en disant partout que le Turc avait eu peur de lui, il conseilla
-à son frère de traiter à tout prix. L'alliance de François Ier et
-d'Henri VIII _contre le Turc_ (18 octobre 1532) lui fit croire, non
-sans vraisemblance, qu'ils agiraient _pour Soliman_. Les conditions
-les plus humiliantes furent imposées par le sultan et acceptées, le
-partage subi entre Ferdinand et Zapoly. Ferdinand, pour garder le peu
-qu'il avait de Hongrie, se déclara fils du sultan, frère d'Ibrahim,
-vassal et tributaire. Tout étonne dans cette transaction, surtout le
-lieu des conférences. Le traité se fit chez le bâtard Gritti, où
-Ibrahim venait le soir, amenant le sultan lui-même. Grand scandale
-pour les Turcs, indignés de voir Sa Hautesse descendre tellement, et
-la main vénitienne si puissante chez eux. Beaucoup croyaient
-qu'Ibrahim ou Gritti voulait se faire roi de Hongrie.
-
-Dans ces conférences, Ibrahim se livrait à toute sa vivacité grecque.
-C'était, disent les ambassadeurs, un petit homme brun, _à dents
-aiguës_. Il mordait Charles-Quint: «Il n'a pas de bonheur, disait-il.
-Il commence toujours, et ne finit jamais. Il veut un concile, et ne
-peut. Il assiége Bude, et la manque. Moi, si je voulais aujourd'hui,
-avec mon maître, je ferais un concile; j'amènerais Luther d'un côté,
-le pape de l'autre; je saurais bien leur faire rétablir l'unité de
-l'Église.»
-
-Tout cela patiemment écouté. L'humble ténacité de l'Autriche fut là
-dans tout son lustre. Et aussi son indifférence parfaite sur le choix
-des moyens. Le bâtard Gritti l'avait dit dans une lettre à l'Empereur:
-qu'il savait bien que Zapoly et lui seraient assassinés. On manqua
-Zapoly, mais on tua Gritti. Nul scrupule, tués comme rebelles (_rei
-læsæ Majestatis_), ou comme amis des Turcs. Les Hongrois dissidents,
-les envoyés français, pendant dix ans, furent tous épiés, arrêtés,
-poignardés ou empoisonnés. (_Nég. du Levant, I, 181, 213, 237, 278,
-279, 315_; _Hammer, trad., VI, 154, 278._)
-
-Ibrahim eût péri tôt ou tard de cette main si elle n'eût été prévenue
-par celle de son ami, de son frère, Soliman, dont il faisait la
-gloire, de celui qui, depuis onze ans, le faisait manger avec lui,
-coucher à ses pieds, avec qui, à toute heure, il vivait, parlait et
-pensait.
-
-Il avait deux rivaux, deux ennemis qui pouvaient contre lui s'unir au
-parti des vieux Turcs. L'un, le trésorier de l'Empire, avait organisé un
-sérail, une école de jeunes esclaves, très-choisis, très-heureusement
-nés, pour devenir les confidents, les fils du coeur, comme ils disent,
-et les dignitaires du sultan. Contre Ibrahim, il préparait, élevait cent
-nouveaux Ibrahim, qui auraient pour eux la jeunesse, l'audace de l'âge
-et la culture. Auraient-ils le génie? C'était la question. Le favori
-prévint la chose, perdit le trésorier, et lui-même donna les dangereux
-esclaves à Soliman.
-
-L'autre ennemi, c'était une femme infiniment rusée, Roxelane,
-c'est-à-dire la Russe. Son nom de guerre était _la joyeuse_, _la
-rieuse_. Dans l'ennui du harem, où tout est pétrifié, celle-ci eut
-l'art de rire toujours. Elle rit, et perdit Ibrahim. Elle rit, et fit
-étrangler le fils de Soliman. Rien ne lui résista. Elle tua ses
-ennemis, gouverna le sultan, l'empire, régla, de son divan, l'Asie,
-l'Europe. Seulement tout déchut. Elle put tout, sauf refaire Ibrahim.
-
-La perte du Grec avait été jurée le jour où, revenant vainqueur de la
-bataille de Mohacz, il rapporta de Bude la fameuse bibliothèque de
-Mathias Corvin, et trois statues de bronze, Hercule, Apollon et Diane,
-qu'ils dressa hardiment sur l'hippodrome, devant son palais même.
-
-Grave insulte au Coran. On dit, d'ailleurs, qu'il se contraignait peu,
-et qu'il avait le tort d'avouer le mépris qu'il faisait du livre
-sacré.
-
-Soliman, humain pour un Turc, tenait pourtant de son père Sélim
-l'horreur des Persans hérétiques qu'il manifesta en tuant tous ceux
-qu'il pouvait prendre. Ibrahim, au contraire, clément pour les Persans
-et les chrétiens, avait fait ses efforts pour sauver Bude, et il sauva
-réellement Bagdad du massacre. Acte admirable et difficile dans sa
-situation. Le salut de cette ville immense contrasta avec le carnage
-que l'Empereur ne put empêcher à Tunis, où l'on tua trente mille
-hommes.
-
-Le fanatisme turc s'était détourné de l'Europe et des grands intérêts
-du monde pour cette guerre de Perse, si peu grave en comparaison, où
-d'ailleurs les conquêtes faites par Ibrahim furent peu après perdues
-par Soliman.
-
-Là fut porté le coup décisif. On l'accusa surtout près de son maître
-pour une cause futile. En Perse, où le moindre bey prend le nom de
-_sultan_, Ibrahim avait suivi l'usage dans ses proclamations. On dit à
-Soliman que manifestement son vizir usurpait, qu'il avait tout à
-craindre.
-
-En janvier 1536, Ibrahim, bien près de sa fin, consomma l'oeuvre de sa
-vie, le traité d'alliance entre la Porte ottomane et la France. Traité
-_commercial_, qui couvrait une ligue _politique_. François Ier, du
-reste, ne la cacha plus comme telle. Il dit aux Vénitiens: «Je ne puis
-le dissimuler. Je souhaite que les Turcs soient forts sur mer; ils
-occupent l'Empereur et font la sûreté de tous les princes.»
-
-Le 6 mars 1536, Ibrahim, sans défiance, rentra le soir au sérail,
-comme à l'ordinaire, pour prendre près de son maître sa nourriture et
-son repos. Il y trouva la mort.
-
-Le lendemain, on le vit étranglé. L'état du cadavre montrait qu'il
-s'était défendu en lion. La chambre du sultan portait aux murs des
-mains sanglantes qu'il y avait imprimées dans la lutte. Terrible
-accusation d'une perfidie si barbare! Cent ans encore après, on les
-voyait avec horreur.
-
-«Des deux cents vizirs qui ont gouverné l'Empire ottoman, il n'y a eu,
-ni avant, ni après, un tel vizir.» Il reste grand, moins pour avoir
-donné à cet empire ses deux bornes, Bude et Bagdad, que pour avoir lié
-la Turquie et la France, sauvé trois fois l'Europe, commencé la
-réconciliation des religions ennemies.
-
-Dans le récit de cette longue et souterraine négociation, tissue des
-mensonges de France et des assassinats d'Autriche, ce pauvre esclave
-grec, ingénieux, héroïque et clément, nous a soutenu le coeur, et,
-comme il n'a pas de monument à Galata, où fut jeté son corps, nous
-avons écrit ce chapitre, qui lui en servira et le consacrera dans la
-reconnaissance de l'avenir.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-LA RÉFORME FRANÇAISE
-
-1521-1526
-
-
-L'histoire souillée, sanglante, du sérail turc et de notre diplomatie
-menteuse, a dû marcher à part, aussi bien que l'histoire atroce des
-armées mercenaires qui firent le châtiment de la Rome papale. Nous
-n'avons pas eu le courage de mêler ces sujets, comme on le fait
-souvent, aux saintes origines de notre rénovation religieuse. Nous
-avons respecté, isolé celle-ci, mis à part la vierge sacrée.
-
-Chaque fois que, dans la suite de mes travaux, je reviens à cette
-grande histoire populaire des premiers réveils de la liberté, j'y
-retrouve une fraîcheur d'aurore et de printemps, une séve vivifiante
-et toutes les senteurs des herbes des Alpes. _Sento l'aura mia
-antica!..._
-
-Ceci n'est point un vain rapprochement. Le paysage des Alpes, qui nous
-donne toujours un sentiment si vif des libertés de l'âme, avec le
-souvenir de leur grande révolution, en est la vraie figure; c'est
-elle-même sous forme visible. Ces monts en sont la colossale histoire.
-
-J'en eus l'intuition lorsque jeune, ignorant, je suivis pour la
-première fois ces routes sacrées; lorsque, après une longue nuit
-passée dans les basses vallées, trempé du morfondant brouillard, je
-vis, deux heures avant l'aurore, les Alpes déjà roses dans l'azur du
-matin.
-
-Je ne connaissais guère l'histoire de ces contrées, ni celle de la
-liberté suisse, ni celle des saints et des martyrs qui traversèrent
-ces routes, ni le nid des Vaudois, l'incomparable fleur qui se cache
-aux sources du Pô.
-
-Je n'en sentis pas moins dès lors ce que j'ai mieux connu depuis, et
-trouvé de plus en plus vrai: c'est l'autel commun de l'Europe.
-
-Telle la nature, tel l'homme. Il n'y a point là de molle poésie. Nul
-mysticisme. L'austère vigueur et la sainteté de la raison.
-
-Ces vierges de lumière, qui nous donnent le jour quand le ciel même
-est sombre encore dans son azur d'acier, elles ne réjouissent pas
-seulement les yeux fatigués d'insomnie, elles avivent le coeur, lui
-parlent d'espérance, de foi dans la justice, le retrempent de force
-virile et de ferme résolution.
-
-Leurs glaciers bienfaisants, dans leur austérité terrible, qui
-donnent à l'Europe les eaux et la fécondité, lui versent en même temps
-la lumière, la force morale.
-
-Ce n'est pas le ciel que regarde au réveil le pauvre laboureur de
-Savoie, ni le fiévreux marin de Gênes, ni l'ouvrier de Lyon dans ses
-rues noires. De toutes parts, ce sont les Alpes qu'ils regardent
-d'abord, ces monts consolateurs qui, bien avant le jour, les délivrent
-des mauvais songes, et disent au captif: «Tu vas voir encore le
-soleil.»
-
-Le mot _Vaudois_, au Moyen âge, veut dire _libre chrétien_, dégageant
-le christianisme de tout dogme mystique, de toute fausse poésie
-légendaire, de tout culte superstitieux.
-
-Ce qui fut effort pour l'Europe, critique voulue et raisonnée, était
-là de soi-même, fruit naturel et primitif du sol. Il ne faut pas,
-comme font trop les historiens protestants, ôter à cette tribu unique
-des Vaudois son originalité et sa grâce d'enfance. Arrière la
-critique! Arrière l'héroïsme! Ne calvinisons pas cette histoire.
-Écartons et les dogmes qu'ils reçurent au XVIe siècle, et leur
-trente-trois guerres protestantes. Cette épopée de l'Israël des Alpes
-se colore d'un esprit étranger aux premiers Vaudois.
-
-La nature, dans ces monts sévères, est si grande, elle s'impose de si
-haut, qu'elle anéantit tout, sauf la raison, la vérité.
-
-Tout temple est petit, ridicule, devant ce prodigieux temple de la
-main de Dieu. Toute poésie, tout roman, est là à rude épreuve. Le
-voyageur qui y passe en courant, sous son prisme d'artiste, y verra
-mille mensonges. Mais l'homme qui y reste en toute saison participe à
-l'austérité de la contrée, est raisonnable, vrai et grave.
-
-Si le christianisme est tout entier dans un sentiment doux et pur, une
-fraternité sérieuse, une grande charité mutuelle, ce petit peuple fut
-vraiment une admirable idylle chrétienne. Mais nul n'eut moins de
-dogme. La légende chrétienne, acceptée d'eux docilement, ne semble pas
-avoir eu grande place en ces âmes, moins dominées par la tradition que
-par la nature qui ne change pas.
-
-Deux choses y furent, dans une lutte harmonique et douce, à peine
-perceptible: un christianisme peu théologique, ignorant si l'on veut,
-innocent comme la nature; et, dessous, un élément qui ose se produire,
-le doux génie de la contrée, les fées (ou les fantines)[24], qui
-flottent dans les fleurs innombrables ou dans la brume du matin.
-Anciens esprits païens qui ne sont pas bien sûrs d'être soufferts,
-elles peuvent s'évanouir toujours et dire: «Pardon! mais nous
-n'existons pas.»
-
-[Note 24: Un mot de M. Muston, dans sa première édition, avait
-vivement excité mon intérêt. Je fis appel à son obligeance, et j'eus
-le bonheur d'en recevoir cette réponse. C'est la dernière relique de
-cet innocent paganisme, le dernier souffle et la suprême haleine de
-ces pauvres petits êtres qui vivaient encore dans les fleurs.
-
- Ay vist una Fantina J'ai vu une Fantine
- Que stendava, la mount, Qui étendait là-haut
- Sa cotta néblousina Sa robe nébuleuse
- Al' broué de Bariound. Aux crêtes de Bariound.
-
- Una serp la séguia Un serpent la suivait,
- De coulour darc en cel, De la couleur de l'arc-en-ciel.
- Et su di roc venia Et sur les rocs elle venait
- En cima dar Castel. Vers la cime du Castel.
-
- Couma 'na fiour d'arbroua, Comme une fleur de clématite,
- Couma nèva dal col, Comme neige du col,
- Passava su la broua, Elle passait sur la côte,
- Senz'affermiss'ar sol. Sans appuyer au sol.
-
- Avioû perdu ma fea, J'avais perdu ma brebis;
- La Fantina me di: La Fantine me dit:
- Ven coum mi sû la scéa; Viens avec moi sur la colline;
- Et la troubérou li. Et je la trouvai là.
-
-FRAGMENT.
-
- --Cosa fasé-ve çi, bella spousinotta?
- --Il ay pers lou camin, et scarsa mia cotta,
- Li broussè m'an perdû, saignou souta dî pè.
- Et me sentou may pî d'endar fin d'ay casè.
- --Paoura bergira! ven; ven pura, brisa mia!...
-
-TRADUCTION.
-
- --Que faites-vous ici, belle petite épousée?
- --J'ai perdu le chemin et déchiré ma robe.
- Les broussailles m'ont égarée; je saigne sous les pieds
- Et je ne me sentirai jamais d'aller jusqu'au hameau.
- --Pauvre bergère! viens; viens seulement, ma petite...
-
-«Voilà tout ce que je possède en fait de documents originaux relatifs
-aux Fantines. Voici maintenant ce qu'on m'en a dit dans mon enfance,
-et encore ne sont-ce que des vieillards à qui j'en ai entendu parler.
-Les vieux montagnards pouvaient bien en parler à un enfant, mais s'en
-fussent tus devant une personne raisonnable.
-
-«Les Fantines ne se voyaient que de loin, mais ne se laissaient jamais
-approcher.
-
-«Lorsqu'au temps des moissons une mère déposait le berceau de son
-enfant dans les blés, elle était rassurée par la pensée qu'une Fantine
-venait en prendre soin pendant son absence, le consoler, le bercer
-s'il pleurait, lui chanter confusément pour l'endormir, écarter de son
-front les mouches piquantes, etc.
-
-«Si dans les rochers arides s'épanouissait une magnifique fleur, c'est
-qu'une Fantine l'avait arrosée, cultivée, etc.
-
-«Lors d'une inondation, un berceau entraîné sur les flots vint aborder
-sans accident au rivage: c'était une Fantine qui l'avait dirigé.»
-
-Telle est la lettre du bon et savant historien des Vaudois, leur
-première gloire en ce temps. C'est une belle singularité de ce petit
-peuple d'occuper par l'histoire une place si haute en Europe. Rien de
-plus grand dans notre littérature que la trilogie vaudoise du naïf
-Gilles, de l'éloquent Léger et du vaillant Arnaud. (_La Glorieuse
-rentrée des Vaudois_, par M. Arnaud, colonel et pasteur des vallées.)
-De nos jours, cette inspiration s'est retrouvée dans Muston. La
-première édition de son histoire contient une délicieuse description
-du pays (réimprimée récemment). La seconde, complète et refondue
-entièrement, est précieuse par les renseignements qu'il a recueillis
-dans toutes les archives de l'Europe. Ce noble et savant homme, qui
-rajeunit en vieillissant, nous donne en ce moment, sur cette histoire
-si dramatique, un poème plein de beaux vers: l'_Israël des Alpes_.]
-
-Ainsi, en grande modestie, ces fées légères sont le sourire de la
-sérieuse vallée. Oh! sérieuse! Un Dieu si grand paraît là-haut au
-gigantesque autel des Alpes! Nul temple ne tiendrait devant lui. Les
-seules églises qu'il souffre, ce sont d'humbles arbres fruitiers, des
-plantes salutaires et la petite architecture des fleurs. Les fées s'y
-cachent, et il ferme les yeux.
-
-Aimable compassion de ce grand Dieu terrible pour la vie timide et
-tremblante! Alliance touchante des religions de l'âme avec l'âme de la
-nature!
-
-Le dogme qui seul au fond fait une religion du christianisme, le
-dogme du _salut par l'unique foi au Christ_ qu'ils reçurent au XVIe
-siècle, paraît très-peu vaudois. Ces simples travailleurs mettaient,
-au contraire, le salut _dans les Oeuvres_ et dans le travail.
-
-Cet axiome est d'eux: «Travailler, c'est prier.»
-
-Ils ont tenu leurs âmes dans cet état moyen, modeste, des charmantes
-montagnes intermédiaires qu'ils cultivent entre la grande plaine
-piémontaise et les géants sublimes qui, vers l'ouest, les surveillent
-et les tiennent sous leur froid regard.
-
-Il n'y a pas là à rêver. Dès que les neiges diminuent là-haut, il faut
-en profiter, labourer sous les vignes. L'hiver viendra de bonne heure.
-Et, si la plaine catholique peut d'une part troubler leurs travaux,
-leurs grands voisins neigeux ont leurs rigueurs aussi, et parfois,
-bien avant la saison, un souffle impitoyable. Le vrai symbole de la
-communauté, c'est cette plante des Alpes qu'ils ont si bien nommée la
-petite frileuse (_freïdouline_), qui semble regarder aux glaciers,
-compter peu sur l'été, se tenir réservée, timide et prête à se fermer
-toujours.
-
-Vertu unique et singulière de l'innocence! Au milieu de ces craintes,
-subsistait dans leur vie, comme dans les vieux chants, une sérénité
-singulière, et on la retrouve dans les vers de leurs derniers enfants.
-La petite église vaudoise y figure comme la colombe qui sait trouver
-son grain dans le rocher: «Heureuse, heureuse colombelle! etc.»
-
-Heureuse en effet, et pleine de sujets de contentement! Que lui
-manque-t-il donc? Dès 1200, persécutée, brûlée. En 1400, forcée dans
-ses montagnes, elle fuit dans les neiges en plein hiver, et
-quatre-vingts enfants y sont gelés dans leur berceau. En 1488,
-nouvelles victimes humaines; je ne sais combien de familles (dont
-quatre cents enfants) étouffées dans une caverne. Le XVIe siècle ne
-sera qu'une boucherie. Mais n'anticipons pas.
-
-Dans tout cela, nulle résistance. Un respect infini pour leur
-seigneur, pour leur maître et bourreau, le duc de Savoie.
-
-Cette terrible éducation par le martyre leur rendait naturelle une vie
-de pureté extraordinaire, dans une étonnante fraternité. L'égalité de
-misère, de péril, faisait l'égalité d'esprit. Dieu le même entre tous.
-Tous saints et tous apôtres de leur simple _credo_. Ils s'enseignaient
-les uns les autres, les femmes même, les filles et les enfants.
-
-Ils n'avaient point de prêtres. Ce ne fut qu'à la longue, lorsque la
-persécution fut plus cruelle, que quelques hommes se réservèrent et
-furent mis à part pour la mort. On les appelait _barbes_ (c'est-à-dire
-_oncles_), d'un petit nom caressant de famille. Comme leur martyre
-était certain, ils n'y associaient personne et ne se mariaient pas.
-
-Quelques-uns émigraient, et s'en allaient en Lombardie, en France et
-sur le Rhin, la balle sur l'épaule, mettant en dessus je ne sais quel
-denrée de colportage, et dessous la denrée de Dieu.
-
-Ils eurent influence aux XIIe et XIIIe siècles directement par la
-prédication; depuis, fort indirecte, comme exemple, comme type du
-christianisme le plus pur et le moins loin de la raison.
-
-L'effort perfide qu'on fit plus tard pour faire nommer _Vaudois_ les
-sorciers ne donnèrent le change à personne. Lorsqu'au XVe siècle
-l'inquisiteur d'Arras dit: «Le tiers du monde est _Vaudois_,» on
-comprit qu'il fallait entendre: raisonnable et libre chrétien.
-
-Toutes autres sont les sources du protestantisme suisse, réforme
-politique et morale, née d'une réaction contre l'orgie des guerres
-mercenaires, sortie des coeurs honnêtes et du coeur d'un héros,
-Zwingli.
-
-Autres les sources de la réforme allemande qui, dans le bon sens
-magnanime de Luther, n'en garda pas moins une forte pente au
-mysticisme.
-
-Celle de la France, comme on a vu, eut sa principale source dans les
-grandes et cruelles circonstances de 1521, quand nos populations du
-Nord, délaissées sans défense par le roi, levèrent les mains, les yeux
-au ciel. Nos ouvriers en laine, tisseurs, cardeurs de Meaux,
-prêchèrent, lurent, chantèrent aux marchés pour leurs frères, encore
-plus malheureux, les paysans fugitifs que les horribles ravages de
-l'armée impériale faisaient fuir jusqu'en Brie, comme un pauvre
-troupeau sans berger et sans chien.
-
-Le roi lui-même avait besoin de Dieu dans cette grande détresse, et
-après ses humiliations de l'Hôtel de Ville. La soeur fit lire à son
-frère, à sa mère, l'Ancien et le Nouveau Testament. Le lecteur était
-Michel d'Arande, aumônier de Marguerite, ami, élève de Briçonnet, le
-mystique évêque de Meaux.
-
-La petite communauté, réfugiée à Meaux autour du vénérable Lefebvre et
-sous la protection de l'évêque Briçonnet réunissait des personnes de
-croyances très-diverses. Briçonnet, Lefebvre, et leurs disciples
-Roussel et Arande, aumôniers de Marguerite, étaient simplement des
-mystiques, âmes pieuses et tendres, qui ne voulaient de réforme que
-douce, par l'amour seul et par les lents moyens de l'éducation des
-enfants. D'autres étaient des humanistes, des critiques, des érudits,
-comme l'hébraïsant Vatable, première racine du Collége de France, et
-le Suisse Glareanus, historien rationaliste, qui, avant Vico et
-Niebuhr, a librement discuté les origines de Rome.
-
-Il n'y avait, à proprement parler, qu'un protestant au milieu d'eux,
-un vaillant petit homme roux, d'une verve incomparable, Farel,
-l'apôtre de la Suisse française, le précurseur de Calvin. Les ouvriers
-de la ville étaient tout autre chose encore, si nous en jugeons par le
-plus célèbre, le cardeur de laine Leclerc, homme de main et d'action,
-briseur d'images et d'idoles, un Polyeucte né pour courir au martyre,
-pour ravir la palme et la mort.
-
-Marguerite, le roi et sa mère étaient favorables aux mystiques,
-indulgents pour les protestants qui s'en distinguaient peu encore. La
-sotte violence des sorbonnistes révoltait le roi. Ils avaient condamné
-d'ensemble, avec Luther, le vieux Lefebvre, pour cette hérésie énorme
-d'avoir dit que sous le nom de Madeleine il y avait dans l'Évangile
-trois personnes différentes. Le roi fit plus d'une fois arracher les
-placards de la Sorbonne, et couvrit de sa protection un gentilhomme
-distingué, Berquin, qui traduisait et répandait des ouvrages de
-Luther. Le Parlement brûla ces livres, n'osant encore brûler l'auteur.
-
-Un grand événement populaire changea l'aspect des choses.
-
-Depuis 1519 jusqu'en 1522, les Augustins des Pays-Bas soutenaient,
-surtout à Anvers, une lutte violente pour les antiques doctrines de
-leur ordre, renouvelées et glorifiées par Luther. Leurs supérieurs,
-traînés à Bruxelles, furent forcés de se rétracter, mais les moines
-persévérèrent. En octobre 1522, la gouvernante Marguerite d'Autriche
-(sur un ordre d'Espagne sans doute) prêta main-forte au clergé, ferma
-le couvent d'Anvers. Les moines furent jetés en prison et condamnés à
-mort. Quelques-uns ayant échappé, de pieuses et bonnes Flamandes,
-intrépides par charité, les disputèrent à leurs bourreaux, en
-sauvèrent un, Henri de Zutphen. Elles en cachèrent trois autres. En
-attendant, on sévit contre les pierres mêmes. Le couvent dut être
-détruit. On en vendit les vases comme profanés et souillés. Le saint
-sacrement en fut extrait solennellement, et reçu en grande pompe dans
-l'église de la Vierge par la gouvernante des Pays-Bas.
-
-Peu de temps auparavant, le clergé anglais avait fait mourir, comme
-disciple de l'ancien Wicleff, un ouvrier, Thomas Man qui, enfermé
-depuis 1511, s'était enfin échappé et enseignait dans les greniers de
-Londres ou dans les bois de Windsor. À Coventry, quatre cordonniers,
-un gantier, un bonnetier et une veuve, madame Smith, furent brûlés
-vifs _pour avoir enseigné à leurs enfants le_ Pater _et le_ Credo _en
-anglais_.
-
-Ces événements exécrables encouragèrent la Sorbonne. Elle alla jusqu'à
-défendre non-seulement les traductions de l'Évangile, mais même des
-prières françaises à la Vierge, même l'Évangile latin de Robert
-Estienne.
-
-Dans un travail excellent d'un protestant impartial, le professeur
-Schmidt de Strasbourg, se trouve établie, jour par jour et dans un
-très-grand détail, la preuve que, de 1521 à 1535, François Ier eut
-besoin du plus vigoureux emploi du pouvoir et de beaucoup de mesures
-arbitraires et violentes, pour défendre les protestants _contre
-l'autorité légale_, le clergé, le Parlement, et _contre le peuple_; on
-appelait surtout ainsi la canaille des petits clercs, aboyant dans la
-rue Saint-Jacques aux ordres des gros bonnets qui leur donnaient les
-bénéfices. Ajoutez les marchands, clients du clergé, les vieilles
-femmes éperdues pour leurs Vierges et leurs reliques, etc., etc.
-
-Ni François Ier, ni sa soeur, n'étaient protestants. Elle était tendre
-et mystique, lui artiste et fort idolâtre, surtout des images
-vivantes. Ils lisaient, il est vrai, la Bible. Mais jamais il n'y eut
-d'esprit moins biblique que François Ier.
-
-La terrible affaire de Bruxelles les embarrassa (à la fin de 1522).
-Charles-Quint prenait l'initiative de prêter au clergé le secours du
-bras séculier. Qu'allait faire le roi? Grave question pour l'alliance
-du pape et les affaires d'Italie, non moins grave à l'intérieur où le
-besoin d'argent l'obligeait à solliciter sans cesse des décimes
-ecclésiastiques. La noblesse, à ce moment, se déclarait pour Bourbon,
-la robe le favorisait. Le roi allait-il rejeter aussi les prêtres vers
-lui et vers Charles-Quint?
-
-La cour dès lors se divise. Tandis que Marguerite à Paris, à Lyon,
-écoute les sermons des mystiques, tandis que le roi, devant lui, fait
-représenter des farces où se gourment le pape et Luther, la reine-mère
-consulte la Sorbonne «sur le moyen d'extirper le luthéranisme.» À quoi
-les docteurs répondent assez durement: Que le roi n'exécute pas les
-arrêts du Parlement, qu'il faut punir les coupables, les faire
-rétracter, «de quelque rang qu'ils soient.» Allusion à la soeur du
-roi.
-
-Mais le roi est pris à Pavie, sa soeur part. La digue est rompue. La
-Sorbonne et le Parlement sont émancipés. La reine mère, pour regagner
-le pape, lui demande le meilleur remède au luthéranisme. Il répond:
-«L'Inquisition.»
-
-Pour n'avoir pas celle de Rome, on en fait une gallicane, mais non
-moins cruelle, composée de deux sorbonnistes et de deux
-parlementaires. Elle saisit Jacques Pavannes, qui d'abord s'était
-rétracté, et qui désavouait sa rétractation. Il est brûlé, et avec lui
-un ermite de la forêt de Livry. (Plus haut, j'ai mis ce fait deux ans
-trop tôt, sur la foi du _Bourgeois de Paris_, qui visiblement se
-trompe.)
-
-De grandes et terribles scènes se passèrent à Metz, à Nancy. La
-révolution voisine des pays d'Allemagne, dont une bande passa en
-Lorraine, avait étroitement ligué les autorités laïques et
-ecclésiastiques. Jean Chastellain, cordelier, un ardent wallon de
-Tournay, fut brûlé le 12 janvier 1525. C'est le premier martyre du
-protestantisme français. Sa mort en suscita un autre, le cardeur
-Leclerc, réfugié en Lorraine. Déjà à Meaux, il avait été cruellement
-flagellé, marqué. Sa mère, non moins intrépide, l'avait exhortée
-elle-même. Au moment où le fer rouge fut approché de son fils, elle
-s'était troublée d'abord; puis, relevée, elle cria: «Vive Dieu! et le
-signe de Dieu!»
-
-Leclerc emporta dans sa fuite le cri de sa mère, la soif du martyre.
-Il prit l'occasion la plus populaire. Il y avait une grande fête à
-Metz. Toute la ville, à certain jour, allait à une chapelle renommée
-de la Vierge. Leclerc, indigné des honneurs rendus à l'idole, rêva
-longtemps de l'abattre. Il était poursuivi des mots de l'Exode: «Tu
-briseras les faux dieux.» La veille même de la fête, il mit la Vierge
-en morceaux. Le lendemain, tout un peuple arrive, voit, s'émeut, entre
-en fureur. Leclerc pris ne désavoue rien.
-
-Il épuisa tous les supplices, le fer et le feu; on lui coupa d'abord
-le poing, on lui arracha le nez, on lui tenailla les deux bras, on lui
-brûla les mamelles. Pendant ce temps, il criait les violentes
-moqueries du psaume: «Leurs dieux sont dieux de fabrique; ils ont des
-yeux pour ne pas voir, une bouche pour ne pas parler... Et ceux qui
-les font leur ressemblent, etc.» Il épouvanta ses bourreaux, qui le
-brûlaient à petit feu. (Juillet 1525.)
-
-Notre Parlement de Paris fut jaloux de Metz. Il précipita l'affaire de
-Berquin, malgré une lettre du roi. Il était brûlé, si le roi, enfin
-délivré, n'eût trouvé le temps à Bayonne, où il resta un moment,
-d'écrire un ordre absolu de surseoir.
-
-Tout ce qu'une mère, une tendre soeur, peut faire pour les siens,
-Marguerite le fit pour les persécutés. Ceux d'entre eux qui avaient
-été obligés de fuir à Strasbourg y trouvèrent ses secours et ses
-recommandations; du fond de l'Espagne, elle était présente et elle
-agissait.
-
-Le retour du roi fut le triomphe commun des hommes du protestantisme
-et de ceux de la Renaissance. L'illustre médecin de la reine mère,
-Agrippa, qui l'avait quittée, osa revenir en France. Le bon vieux
-Lefebvre, qui était en fuite, fut rappelé avec honneur par le roi, qui
-lui confia le plus jeune et le plus chéri de ses fils, le Benjamin de
-Marguerite.
-
-Les protestants venaient mettre aux pieds de François Ier l'éloquent
-et noble livre que lui dédiait Zwingli: «Vraie et fausse religion.»
-
-Là, puissante était la réforme, ou nulle part, peu théologique, toute
-morale, une révolution à gagner toute la terre.
-
-Ce Zwingli, paysan intrépide, aumônier d'armée, fort lettré du reste
-et bon musicien, avait fait les guerres d'Italie, et son admirable
-coeur s'était révolté à la vue de la démoralisation qu'elles
-entraînaient avec elles. Il avait pris en horreur l'infâme commerce du
-sang.
-
-Nommé curé d'Einsiedeln, le fameux pèlerinage du canton de Schwitz, il
-eut le succès admirable de faire renoncer ce canton à la vente de
-chair humaine. Tous les pèlerins qui venaient apporter là leur argent,
-il les renvoyait sans rien recevoir, moralisés, convertis à un culte
-raisonnable. Grand docteur, meilleur patriote, nature forte et simple,
-il a montré le type même, le vrai génie de la Suisse, dans sa fière
-indépendance de l'Italie, de l'Allemagne.
-
-Très-tolérant, il poussa à la guerre contre les catholiques,
-lorsqu'ils appelèrent l'étranger. Un matin, les montagnards ayant
-marché vers Zurich, il défendit la patrie sans espoir de la sauver.
-Blessé, il ne voulut pas de grâce. Son corps fut mis en morceaux. Son
-ami, Myconius, pour sauver son coeur des outrages, le jeta au courant
-du Rhin. Le fleuve des anciens héros en reste plus héroïque.
-
-Son langage à François Ier, digne de la Renaissance, établissait la
-question de l'Église dans sa grandeur. Il y réunit tous les saints, y
-met Socrate et Caton entre David et saint Paul: «Vos ancêtres y seront
-aussi,» dit-il au roi (parlant de saint Louis sans doute). Enfin il
-n'y aura pas un homme de bien, un héros, une âme fidèle, qui y manque.
-Tous unis en Dieu. Quoi de plus beau, de plus grand?
-
-Bossuet cite ce passage pour en rire. Mais qui a un coeur le retiendra
-à jamais, et verra toujours le noble concile, la grande, l'universelle
-Église, telle que Zwingli la voyait assise au Colisée des Alpes.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-SUITE DE LA RÉFORME EN FRANCE ET EN ANGLETERRE
-
-1526-1535
-
-
-Au moment même où le roi faisait à sa soeur cette concession
-très-grave de confier son jeune fils à un docteur récemment condamné
-et poursuivi, il était déjà travaillé par une influence contraire. Sa
-mère étant toujours malade, et Duprat ayant baissé, les affaires
-passaient presque toutes par les mains du seul homme laborieux de la
-cour, Montmorency, qui avait succédé à la faveur de Bonnivet, et qui
-fut sans doute aidé contre Marguerite par la nouvelle maîtresse, alors
-dans la première fleur de sa beauté et de son crédit.
-
-L'admiration que le dévouement fraternel de Marguerite avait causée
-aux Espagnols, tout le monde la partageait, personne plus que le roi
-d'Angleterre. Ses instructions à ses envoyés (mars 1526) donnent
-beaucoup à penser: «ils feront à la duchesse les compliments et
-félicitations du roi pour les travaux et les peines qu'elle a endurés,
-pour la dextérité avec laquelle elle a amené la délivrance de son
-frère. Ils se mettront en rapport avec elle, en parfaite intelligence,
-s'ouvrant à elle en toute chose que l'occasion pourra requérir.»
-
-Que signifient ces mots obscurs? S'agit-il de protestantisme? Non.
-Henri VIII en est trop loin, et les instructions sont écrites par un
-cardinal. Il s'agit de mariage.
-
-Henri VIII était déjà séparé de fait de la reine, incurablement malade
-d'une maladie de femme. Il logeait à part. Il lui gardait beaucoup
-d'estime et d'égards.
-
-Mais chacun voyait qu'un homme fort et de son âge ne vivrait pas
-longtemps ainsi; que, religieux et austère, il n'aurait pas de
-maîtresse. Donc, divorce et mariage.
-
-La chance était belle pour François Ier. Donner pour reine à
-l'Angleterre, à un roi très-dominé par le sentiment conjugal, cette
-soeur qui lui était si parfaitement dévouée, et dont la grâce, la
-supériorité, auraient subjugué Henri VIII, c'eût été, pour ainsi dire,
-être roi d'Angleterre lui-même.
-
-C'est avec un grand étonnement qu'on voit dans les dépêches anglaises
-que le roi semble vouloir empêcher l'ambassadeur d'Henri VIII de
-causer avec Marguerite. Il l'interrompt, l'éloigne de sa soeur, craint
-de les laisser ensemble. (Avril 1526.)
-
-On doit croire que la coterie cléricale et les partisans de l'Espagne
-qui se groupaient dès cette époque autour de Montmorency, redoutaient
-infiniment l'influence qu'une telle reine d'Angleterre, favorable aux
-idées nouvelles, aurait eue sur les deux pays.
-
-Montmorency avait prise sur le roi par son idée la plus chère, par
-l'Italie, avec laquelle, à ce moment, il concluait une ligue. Comment
-s'entendre avec le pape, chef de cette ligue italienne, si l'on
-prenait définitivement parti pour les protestants, si l'on mariait en
-Angleterre celle qui les protégeait en France, celle qui venait
-d'obtenir leur triomphant retour et l'humiliation de leurs ennemis?
-
-De son côté, Wolsey, qui était cardinal, prévoyait, voulait le
-divorce, mais non au profit d'une princesse tellement redoutée du
-clergé.
-
-Les lettres de Marguerite au comte de Hohenlohe, l'ardent mystique de
-Strasbourg, datent avec précision et son espérance et sa chute. En
-mars, elle lui écrit: «Vous pourrez venir en avril. Le roi vous
-enverra chercher.» Et elle lui écrit en juillet: «Je ne puis vous dire
-tout mon chagrin... Le roi ne vous verroit pas volontiers. _La cause
-qui fait qu'on ne s'y accorde_, c'est la délivrance des enfants du
-roi.» Sans doute, Montmorency, le parti catholique et espagnol,
-persuadaient à la grand'mère, au père, que le moyen le plus sûr de
-recouvrer les enfants était de s'arranger avec l'Espagne, ou, si l'on
-n'y parvenait, d'agir avec le pape et l'Italie. Dans l'une et dans
-l'autre hypothèse, il fallait s'éloigner du protestantisme.
-
-Donc, ils arrachèrent du roi l'exil de sa soeur et son mariage de
-Navarre. Imprévoyance des hommes! c'est justement ce mariage qui,
-dissolvant la cour de Marguerite, sépare d'elle et renvoie à Londres
-la jeune Anne Boleyn, qui va conquérir Henri VIII et le séparer de
-Rome.
-
-Marguerite, en pleurs, obéit; elle épouse le roi de Navarre en janvier
-1527. Anne Boleyn, au printemps, rentre en Angleterre. Et c'est au
-printemps de même qu'un envoyé de la France, par un mot hardi, troubla
-à fond la conscience déjà ébranlée d'Henri VIII et décida le divorce.
-
-Cet envoyé parlait avec Wolsey d'un mariage entre François Ier et la
-fille du roi d'Angleterre. Wolsey dit qu'il ne savait si _légalement_
-le roi était libre, ayant déjà l'engagement d'épouser la soeur de
-Charles-Quint. À quoi le Français, piqué, répliqua qu'il voudrait
-aussi qu'on lui prouvât que la fille d'Angleterre était _légitime_, sa
-mère ayant épousé les deux frères,--avec dispense papale;--«mais ce
-qui est interdit de droit divin, le pape n'en peut donner dispense.»
-
-Il n'avait pas dit: _Inceste._ Mais Henri VIII se le dit. Le trait lui
-entra au coeur. La reine avait été si bien la femme du frère aîné
-d'Henri, qu'à la mort de ce frère on la croyait enceinte. Le second
-mariage n'avait eu, pour bénédictions du ciel, que maladies, deuils et
-morts; aucun enfant n'en pouvait vivre, sauf cette triste Marie,
-maladive comme sa mère, et qui ne rappelait en rien la brillante
-vigueur d'Henri VIII. Le divorce était naturel, légitime, s'il en fut
-jamais. Seulement, comment espérer que le pape annulerait une dispense
-donnée par un pape? On apprit à ce moment que Clément était prisonnier
-(mai 1527).
-
-Ceci ouvrait un champ nouveau. Si l'on en croit un bruit alors
-répandu à la cour d'Espagne, François Ier eût offert à Wolsey le
-patriarcat de la France, et Charles-Quint celui des Pays-Bas et de
-basse Allemagne.
-
-La délivrance du pape et de Rome fut le texte populaire d'une nouvelle
-alliance de la France et d'Henri VIII. Wolsey même vint à Compiègne
-demander pour son maître la belle-soeur du roi, Renée, fille de Louis
-XII et d'Anne de Bretagne. Demande grave, insidieuse. La jeune
-princesse tenait de sa mère un droit ou une prétention d'héritière de
-la Bretagne qu'Henri VIII tôt ou tard aurait fait valoir. La mère du
-roi consentait, mais non pas le roi. Ce refus n'allait-il pas rompre
-l'alliance? On l'eût cru, on se fût trompé. Tout était changé à
-Londres pendant l'absence de Wolsey.
-
-Il était resté trois mois en France, beaucoup trop: «Qui quitte sa
-place la perd.» Quand il revint, il trouva que son maître avait un
-maître, et que le roi, jusque-là tout à lui, allait avoir à choisir
-entre son vieux pédagogue et une femme adorée.
-
-On a discuté si la France, l'ancienne conquérante de l'Angleterre, au
-lieu de flotte et d'armée, n'imagina pas cette fois de la prendre par
-une femme. La chose n'est point invraisemblable. Sans cette passion,
-Henri VIII eût amèrement ressenti le refus qu'on lui faisait de Renée,
-et nous perdions son alliance.
-
-Thomas Boleyn, vieux diplomate, fin, clairvoyant, intéressé, aura-t-il
-été sans voir que le roi était excédé de la reine et de toute reine;
-qu'il lui fallait une femme, un amour et du bonheur; que lui, Boleyn,
-avait en sa fille une personne accomplie, non-seulement belle et
-spirituelle, mais résolue, vive, d'un charme invincible; qu'elle
-n'avait qu'à paraître?
-
-Il la fit recevoir parmi les demoiselles de la reine, qu'elle éclipsa
-toutes. Henri VIII retrouva (mais tellement embellie) la petite fille
-du Camp du drap d'or. Tous les jours, il dut la voir parmi ses muettes
-compagnes, froides et silencieuses fleurs. Seule, la Française avait
-la voix, une voix douce, modeste et charmante; elle parlait, riait,
-chantait; elle était la joie de la maison.
-
-Moins ambitieuse qu'on ne l'a dit, elle eût d'elle-même détruit sa
-fortune. À son arrivée, elle avait accueilli un parti très-convenable.
-Wolsey avait grondé le jeune homme, et la reine avait profité de
-l'occasion pour renvoyer la dangereuse demoiselle. Mais, dans
-l'absence de Wolsey, son père la fit revenir à la cour. Elle y brilla,
-donna le ton, la mode. Les femmes la copiaient. Jusque-là,
-innocemment, les Anglaises découvraient leur sein. Anne Boleyn leur
-enseigna par son exemple une réserve plus habile.
-
-Elle avait pu entrevoir, avec quelque vanité, qu'elle avait fort
-troublé le roi. Mais, quand il lui en fit l'aveu, elle en fut
-épouvantée. Il semble qu'elle avait vu son destin. Henri n'avait
-jamais aimé. La passion retardée chez un homme si violent, dont la
-figure assez rude, quoique belle encore, crevait d'orgueil et de sang,
-était faite pour donner effroi. Elle tomba à genoux et demanda grâce,
-disant qu'elle ne pouvait être sa maîtresse; que, d'ailleurs, il était
-marié... Puis, voyant que rien ne l'arrêterait, qu'il renverserait
-tout obstacle, plus terrifiée encore, elle lui dit ce mot plein de
-sens: «Que, si elle épousait son lord et seigneur, elle n'aurait pas
-avec lui la même ouverture de coeur qu'avec un époux de son rang.»
-
-Wolsey s'excusant à son maître de n'avoir pas eu Renée, Henri répondit
-froidement: «Vous pouvez vous consoler; j'épouse Anne Boleyn.»
-
-Le cardinal, désespéré, commença dès lors un jeu qui pouvait lui
-coûter la tête: d'une part, écrivant au pape pour obtenir le divorce;
-d'autre part, l'avertissant que la belle était de l'école de la reine
-de Navarre, hérétique et luthérienne.
-
-Le pape traînait, gagnait du temps, inclinant à droite ou à gauche,
-selon que l'armée française ou celle de l'Empereur avait l'avantage.
-La cour de France, impatiente et qui devinait Wolsey, avait envoyé à
-Londres, pour éclairer de près le ténébreux cardinal, un jeune diable,
-plein d'esprit, pénétrant, flatteur, amusant. C'était le troisième des
-frères Du Bellay, Jean, qui avait pour contenance un évêché de Bayonne
-qu'il ne vit, je crois, jamais. Ce bon et pieux personnage, le parrain
-de Gargantua, fut plus tard ministre du roi pour ses petites affaires
-secrètes du côté des Turcs, le bon ami de Barberousse et le
-correspondant de Soliman. Évêque de Paris, cardinal, il ne fut pas
-loin, dit-on, d'être pape. La chose eût été piquante. Rabelais était
-son Évangile. Il a travaillé plus que personne à créer le Collége de
-France.
-
-Jean Du Bellay, dans ses lettres infiniment amusantes, donne à la fois
-deux spectacles, celui de la cour de Londres, de la violente et
-furieuse impatience d'Henri VIII; celui du sombre grondement du
-peuple, dérangé par le divorce de son commerce de Flandre. Tout cela
-écrit à Montmorency, qui ne désire point le divorce ni la rupture avec
-l'Espagne. Mais du Bellay pousse l'affaire, qui doit rendre
-l'ascendant à la soeur du roi, relever le parti antiespagnol sur les
-ruines de Montmorency.
-
-Wolsey, qui, comme un homme près de tomber, allait de sottise en
-sottise, décida la victoire d'Anne Boleyn en croyant la perdre.
-
-Le roi faisait alors chercher, poursuivre en Allemagne un des Anglais
-protestants qui traduisaient les livres saints et les écrits de
-Luther. Wolsey parvint à avoir un de ces livres, surpris chez Anne
-Boleyn. Celle-ci, sans s'effrayer, court se jeter aux pieds d'Henri
-VIII... À temps. Car Wolsey arrivait avec le volume. Mais la théologie
-eut tort. Le roi prit froidement la chose. Wolsey dès lors était
-perdu. Sa lettre secrète au pape pour empêcher le divorce fut trouvée,
-et l'ordre donné de le mener à la Tour. Le chagrin, la maladie, la
-mort qui lui vint à point, lui épargnèrent l'échafaud.
-
-Les idées nouvelles ayant grande chance de triompher en Angleterre, on
-peut croire que le roi de France était fort porté à les ménager. Ce
-qu'il y eut de persécutions, de supplices, à cette époque, et même
-beaucoup plus tard, à Meaux, Toulouse, etc., doit s'attribuer à une
-influence contraire à celle de la cour, aux Parlements et au clergé.
-François Ier, quoi qu'on ait dit, n'était pas Louis XIV. Il avait la
-force sans doute, mais bien moins l'autorité. Ces grands corps
-procédaient sans lui. On a vu qu'il n'avait sauvé Berquin que par un
-coup de violence, en le faisant enlever par les archers de sa garde.
-
-La seule manière de changer les dispositions du roi, c'était de lui
-faire craindre des troubles dans Paris. Il avait extrêmement le
-souvenir et la crainte «de l'anarchie de Charles VI.» Il l'avait dit
-au Parlement lorsqu'on osa enlever la nuit les potences royales. Le 30
-mai 1528, une Vierge de la rue des Rosiers se trouve un matin mutilée.
-Le protestantisme, comme toute grande révolution, avait toutes sortes
-d'hommes, des violents, des fanatiques. D'autre part, les catholiques
-étaient servis si admirablement par cette mutilation, qu'un des leurs
-avait fort bien pu faire ce pieux sacrilége, si utile à leur parti. La
-Sorbonne et son syndic, Bédier ou Béda, venaient de recevoir du roi la
-plus dure mortification. Ils avaient besoin d'un événement qui
-brouillât tout, émût le peuple, la cour même, changeât la face des
-choses.
-
-Le roi, qui avait appelé le premier artiste du temps, Léonard de
-Vinci, eût voulu attirer aussi le premier écrivain, Érasme. Mais il
-avait refusé. Il n'avait garde de venir, étant violemment poursuivi
-par Béda et la Sorbonne. Ce Béda, supérieur de Montaigu, chef des
-étudiants sans étude qu'on nommait Cappets, tribun de la gueuserie
-pieuse et de la république ignorantine, était roi sur sa montagne, et
-difficilement permettait à l'autre roi, le roi de France, de rien
-usurper chez lui.
-
-Érasme avait indiqué, dans un pamphlet de Béda, quatre-vingts
-mensonges, trois cents calomnies, quarante-sept blasphèmes. L'ami
-d'Érasme, Berquin, suivit cette voie, et, d'accusé se faisant
-accusateur, se chargea de prouver, par l'Évangile, que Béda n'était
-pas chrétien. L'affaire amusa le roi, qui crut l'occasion venue de
-détrôner son adversaire, le redoutable syndic. Il écrivit à
-l'Université que, _comme la Faculté de théologie avait l'habitude de
-calomnier_, il défendait qu'elle imprimât rien sur l'accusation avant
-que l'affaire eût été examinée par l'Université et le Parlement
-(1527).
-
-En 1528, la mutilation de la Vierge venait à point pour Béda. La masse
-générale du peuple tenait fort à ses images, était encore parfaitement
-idolâtre et fétichiste.
-
-Dans cette longue décadence de l'ancienne foi, ce qu'elle gardait de
-plus vivace, c'était l'idolâtrie de la Vierge, plus tard complétée par
-le Sacré-Coeur. Les confréries de la Vierge étaient innombrables, de
-toutes classes, de prêtres et d'étudiants, de marchands, de femmes et
-de filles. Pour ces confréries, un tel acte était plus qu'un
-sacrilége, c'était comme un outrage personnel. Elles allaient remuer
-ciel et terre, agiter, soulever le peuple, accuser surtout le roi de
-protéger les luthériens.
-
-Ces confréries avaient leur centre dans le clergé de Paris, leurs
-assemblées dans les églises, leurs orateurs dans les gens du pays
-latin, docteurs, maîtres, étudiants. La Sorbonne donnait le mot d'une
-part aux confréries, d'autre part aux séminaires, qu'on appelait alors
-colléges, à un peuple d'écoliers robustes dont beaucoup avaient trente
-ans.
-
-On croit que l'esprit de la Ligue n'apparaît qu'à la fin du siècle.
-Grande erreur. Cette fausse démocratie, ennemie de la liberté, ce
-peuple fatal au peuple, sur lequel on a fait dans les derniers temps
-force sots systèmes, tout cela existe déjà dans les Cappets de Béda,
-dans la vermine scolastique. Forts de leur nombre, ivres de cris,
-étalant superbement la crasse de leurs toges habitées, l'armée des
-séminaristes battait de sa vague noire les deux murs de la rue
-Saint-Jacques, venait heurter au Palais fièrement, impérieusement. Et
-par derrière, fort serviles, dociles au moindre signal de _Nos
-Maîtres_ de Sorbonne, qui les faisaient arriver aux cures et autres
-bénéfices.
-
-Il y avait, parmi les serviles, des hommes plus dangereux, fanatiques
-visionnaires, des fous de toute nation. L'université de Paris, étant
-une des dernières qui tînt pour la scolastique et toutes les vieilles
-sottises, était leur école de prédilection.
-
-Les esprits militants aussi sentaient d'instinct que Paris était le
-vrai champ de bataille où devait se débattre à mort la lutte des deux
-esprits.
-
-De l'université d'Alcala, le _chevalier de la Vierge_, Ignace de
-Loyola, un capitaine émérite, blessé, âgé de trente-sept ans, venait
-d'arriver aux écoles de Paris (février 1528), et il y resta sept
-années.
-
-De l'université de Bourges, vouée aux idées nouvelles et protégée par
-Marguerite, un écolier de dix-huit ans venait souvent à Paris, le
-sombre et violent, le savant, l'éloquent Calvin.
-
-De l'université de Montpellier vint aussi, par occasion, un médecin,
-un hardi critique, Rabelais, qui en emporta une vive antipathie, un
-mépris magnifique des uns et des autres.
-
-Un mot de plus sur Loyola, qui dut être certainement acteur, et
-très-ardent acteur, dans cette affaire populaire. Né en 1491, il
-avait, en 1528, trente-sept ans. Il s'était voué à la Vierge depuis
-six années, et avait traversé toutes les phases du mysticisme. Ermite,
-mendiant volontaire, pèlerin à Jérusalem, étudiant à Alcala, il y
-avait formé une association d'étudiants. De même que son compatriote
-Raymond Lulle imagina la fameuse _machine à penser_, Ignace avait
-imaginé une _machine d'éducation_, une discipline automatique, quasi
-militaire, un cours d'_exercices_ qui, des actes corporels menant aux
-spirituels, dresserait l'homme le moins préparé à devenir _soldat de
-Jésus_. La matérialité de cette méthode faisait justement sa force.
-«Loyola, dit son biographe, quand il était tenté du diable, _chassait
-les idées avec un bâton_.»
-
-C'était un Basque de Biscaye, un Don Quichotte très-rusé, mettant un
-grand sens pratique au service de ses visions. Les dominicains
-d'Espagne ne le comprirent pas, censurèrent son livre des _Exercices_
-et l'emprisonnèrent. Mais l'archevêque de Tolède, qui sentit mieux que
-les moines toute la portée d'un tel homme, lui enjoignit «d'_acheter
-robe et bonnet d'étudiant_» et d'aller s'établir aux écoles. Il dut
-être d'autant mieux reçu à Paris, que Béda, le chef réel de
-l'Université, était intime avec les Espagnols.
-
-Un noble capitaine, brave, glorieusement blessé, un pèlerin de
-Jérusalem, qui avait vu l'Europe et l'Asie, dut prendre aisément
-ascendant sur les écoliers. Sa figure eût suffi pour le désigner. Il
-était chauve, dit son premier biographe; il avait le nez fort bossu
-d'en haut, large, aplati par en bas, des yeux battus, déprimés à force
-de pleurer. Personne n'eut plus le don des larmes; à chaque instant il
-pleurait par averses et à torrents. Ajoutez à ce portrait des
-paupières contractées et basses, pleines de rides et de plis, où
-logeaient, cachés à l'aise, la passion et le calcul, la force d'une
-idée fixe.
-
-Sa réputation de piété était si grande, que deux de ses compatriotes,
-Lainez et Salmeron, firent ce long voyage uniquement pour le voir. Ses
-maîtres devinrent ses disciples; son répétiteur, le Savoyard Le
-Febvre, un professeur de philosophie, François Xavier, de Pampelune,
-se donnèrent à lui, avec d'autres, Espagnols, Français, et, sous ce
-grand capitaine commençant leurs _exercices_, devinrent les premiers
-soldats de la redoutable armée de la Vierge et de Jésus.
-
-L'historiette d'après laquelle on aurait voulu fouetter ce saint, cet
-homme exemplaire, ce militaire de quarante ans, ne mérite pas qu'on en
-parle. Je croirais tout au contraire que, dans cette campagne ardente
-que firent les étudiants pour l'honneur de la Vierge, Ignace figura
-honorablement et comme un des capitaines. Et, si l'on voulait supposer
-que ce vaillant homme, si passionné, ce _chevalier de la Vierge_,
-s'enferma dans de tels jours avec sa grammaire, restant neutre et
-s'abstenant, je ne le croirais jamais et dirais hardiment: Non.
-
-La question était posée sur le pavé de Paris d'une manière redoutable.
-La masse était pour les images, et, sous la bannière du clergé, des
-Cappets, des confréries, marchait contre les protestants. Le roi ne
-pouvait manquer de suivre ce mouvement. Faisant la guerre pour le
-pape, il avait à coeur de prouver qu'il était bon catholique. Il était
-d'ailleurs irrité de voir compromettre l'ordre et mépriser l'autorité.
-L'occasion était dramatique. On était sûr qu'il voudrait paraître,
-figurer en public, montrer en cérémonie ce beau roi, ce pompeux
-acteur.
-
-Pendant toute une semaine, il y eut des processions expiatoires;
-toutes les rues étaient tendues. Procession grave et nombreuse du
-clergé de Paris. Procession infinie, bruyante, du noir peuple
-universitaire, de la Sorbonne surtout et du victorieux Béda, de ses
-effrénés Cappets, des quatre ordres mendiants. La procession enfin,
-éblouissante et splendide, du roi, des grands, de la noblesse. Le roi,
-ayant à sa droite le cardinal de Lorraine, alla le premier jour
-demander pardon à l'image. Le lendemain, il y retourne, descend la
-Vierge mutilée, et à la place en met une d'argent. Tout cela avec une
-piété, une tendresse, une émotion, qui lui gagnèrent le coeur du
-peuple. Quand il eut placé la statue et redescendit, il avait les yeux
-pleins de larmes.
-
-Mais ce n'était rien encore. Il n'y avait pas eu de supplices. Quoique
-l'image mutilée eût été en grande pompe déposée dans Saint-Gervais,
-elle ne se tint pas tranquille: elle opéra des miracles, ressuscita
-des enfants.
-
-Ces choses contre la nature n'arrivaient guère qu'il n'en sortît des
-événements réellement dénaturés et horribles. On devait en attendre
-quelque affreuse tragédie. Il fallait seulement trouver un gibier sur
-qui lâcher la meute, une victime, si l'on pouvait, distinguée par la
-fortune, le rang et l'esprit; on était sûr que la chasse serait
-populaire. Les protestants malheureusement, sauf deux ou trois bien
-connus, étaient presque tous pauvres diables, ouvriers; il y avait
-quelques marchands. De nobles, il n'y en avait pas, sauf Farel et un
-autre, qui avaient passé en Suisse. Il ne restait que Berquin.
-
-La chose était fort scabreuse. Il s'agissait d'un homme certainement
-aimé du roi, autorisé par lui dans son accusation récente contre la
-Sorbonne. Le Parlement hésitait. Un miracle fit encore l'affaire. Un
-serviteur de Berquin, qui, dit-on, allait brûler des livres qui le
-compromettaient, passe devant une image de la Vierge, est frappé,
-s'évanouit. On trouvait justement sur lui les preuves dont on avait
-besoin. Un dominicain les saisit et les porte au Parlement.
-
-Entre le roi et la Sorbonne, entre l'enclume et le marteau, le
-Parlement crut prendre un temps moyen. Il condamna Berquin, mais non
-pas à mort, seulement à finir ses jours dans un _in pace_ au pain et à
-l'eau. Appel au roi. Mais il était à Blois. Le Parlement, mécontent de
-l'appel, étourdi des cris, entraîné, enveloppé, rendit cette sentence
-atroce: Que Berquin mourrait dans deux heures. Il était dix heures du
-matin. Il fut étranglé, brûlé à midi.
-
-Pendant que le roi s'étonne, s'indigne de tant d'audace, Béda lui fait
-une guerre plus directe et plus personnelle.
-
-Notre ambassadeur à Londres, Jean du Bellay, était revenu à Paris
-pour obtenir de la Faculté une décision favorable au divorce. Affaire
-véritablement grave, où Henri VIII jouait sa couronne. Londres et le
-commerce anglais étaient furieux de la rupture avec la Flandre. Le
-grand chancelier d'Espagne, Gattinara, avait dit: «Il sera chassé dans
-trois mois.» La femme répudiée, Catherine d'Aragon, une sainte
-Espagnole douée de toute l'opiniâtreté aragonaise, devenait le centre
-des résistances. Elle envoya à Henri VIII une prophétesse épileptique
-pour le menacer. Les ardents champions de la reine, les moines, en
-présence d'Henri, prêchèrent que son sang, comme celui d'Achab, serait
-léché par les chiens.
-
-La décision des universités du continent pour ou contre le divorce
-devait avoir un grand poids près du peuple d'Angleterre. Il ne tint
-pas à Béda que la Faculté de Paris ne fût contre. Il s'entendait
-publiquement avec les docteurs espagnols que Charles-Quint avait
-envoyés, et travaillait bravement avec eux pour l'Empereur.
-
-Au premier mot que Du Bellay dit à la Sorbonne, Béda l'arrêta, disant:
-«On sait que le roi veut complaire au roi d'Angleterre.»
-
-François Ier essaya d'influencer la Sorbonne par le Parlement. Mais ce
-corps, souvent servile pour le roi, l'était bien plus pour le clergé.
-Il fit le mort. Béda vainqueur, fit décider par la Sorbonne qu'elle ne
-ferait rien _que par ordre du roi_, lui renvoyant ainsi toute la
-responsabilité de la chose, le forçant de se déclarer nettement pour
-Henri VIII, de briser avec Charles-Quint. Le roi sollicita, négocia et
-ne l'emporta qu'à une faible majorité.
-
-Il eût voulu une enquête sur les manoeuvres de Béda. À la première
-séance, comme on recueillait les votes, les partisans de ce dernier
-avaient arraché les pièces au bedeau et empêché de voter. Ce bedeau,
-gardien des registres, avouait qu'on l'avait forcé de faire un faux
-dans le procès-verbal. Le Parlement éluda, ajourna l'enquête, disant
-_qu'elle nuirait plutôt au roi d'Angleterre_, c'est-à-dire irriterait
-la Sorbonne contre les deux rois.
-
-François Ier était d'autant plus ulcéré de l'entente de Béda avec les
-Espagnols, qu'à ce moment il venait de recouvrer ses enfants, et
-trouvait sur leur visage, changé et méconnaissable, la trace de leur
-captivité. Béda, dans ce moment d'humeur, pouvait payer pour
-Charles-Quint. Le roi parlait de le faire enlever. C'eût été le faire
-adorer. Les sots l'auraient canonisé.
-
-Le mieux était certainement, sans frapper la vieille Sorbonne, de lui
-élever en face une vraie école de science, école _laïque_, _gratuite_,
-qui enseignât _pour tous_, librement, en pleine lumière, à portes
-ouvertes! et fît déserter peu à peu le nid des chauves-souris.
-
-Rien n'indique que le roi n'ait bien vu ni bien compris un but
-tellement élevé. L'idée, très-probablement, n'appartient qu'à trois
-personnes: Budé, Jean Du Bellay et la reine de Navarre.
-
-Le roi, blessé en 1521, avait fait le voeu de bâtir une église et un
-vaste collége, établissement magnifique, mais, par l'édifice et
-l'emplacement, qui eût été celui de l'hôtel de Nesle en face du
-Louvre, magnifique par le nombre des écoliers, qui eussent été six
-cents pensionnaires et des enfants de quinze ans. Il fallut beaucoup
-de temps pour que Budé, son bibliothécaire, lui transformât son idée
-et relevât jusqu'à celle d'une haute école publique, libre, grande par
-la science.
-
-Heureusement, François Ier, qui avait longtemps rêvé de croisade, de
-Constantinople, etc., aimait le grec, qu'il ne savait point, et
-voulait l'introduire en France. Il aimait la longue barbe du bon vieux
-Jean Lascaris, quasi-centenaire, qui avait enseigné déjà à Paris sous
-Louis XI. Mais le grec, pour la Sorbonne, c'était déjà une hérésie.
-Budé écrit à Rabelais l'obstacle invincible que mettaient les
-théologiens à l'enseignement de la langue d'Homère.
-
-On profita en 1529 de l'irritation de François Ier contre la Sorbonne.
-À ce moment où, rassuré par le traité de Cambrai, il se mit à bâtir de
-tous côtés, Budé obtint, non pas qu'il bâtît le Collége de France,
-mais qu'il fondât seulement deux chaires (de grec et d'hébreu). En
-attendant que ce collége eût sa maison à lui, on professa modestement
-dans un petit collége universitaire. La nouvelle école enseigna
-d'abord chez ses ennemis.
-
-Les chaires, en 1530, furent portées de deux à cinq.
-
-Deux de grec furent données à Toussain, ami d'Érasme, et à Danès,
-noble de Paris; deux d'hébreu à deux réfugiés italiens, juifs
-convertis de Venise, que protégeait Marguerite. L'un d'eux eut pour
-successeur le savant français Vatable.
-
-Mais ce qui fut admirable, comme première porte ouverte à
-l'enseignement encyclopédique, c'est qu'aux chaires de langues
-sacrées on en joignit une de mathématiques. On pouvait prévoir que peu
-à peu toutes les sciences forceraient l'entrée, se feraient place,
-formeraient par leur réunion l'école universelle de la libre critique
-et de la rénovation de l'esprit humain.
-
-La médecine y professe dès 1542, avec la philosophie. Au latin,
-enseigné dès 1534, se joignent l'arabe et le syriaque, le droit, etc.
-
-Glorieuse école qui attend encore son histoire. Elle rompit la
-dernière chaîne qui attachait l'homme au passé, quand Ramus en immola
-la plus respectable idole, Aristote, et scella la révolution de son
-sang.
-
-Elle a eu deux gloires immenses, enseignant surtout deux choses,
-l'Orient et la nature.
-
-Là, les rabbins vinrent apprendre l'hébreu aux leçons de Vatable. Là,
-les Parses vinrent de l'Inde redemander à Burnouf leur langue oubliée.
-
-Champollion et Letronne y ont exhumé l'Égypte. Cuvier, Ampère, Savart,
-et autres grands inventeurs, y ont renouvelé les sciences naturelles.
-
-Celles de l'homme non plus n'y ont pas été stériles, quand trois amis,
-d'une parole émue et sincère, suscitèrent, dans un temps d'abjection,
-une étincelle morale, et dans un temps de discorde, enseignèrent la
-_grande amitié_.
-
-Mot saint qui, pour toute âme vraiment vivante et humaine, veut dire
-l'harmonie des coeurs qui fait celle de l'esprit et féconde
-l'invention.
-
-Mot sacré, antique, par lequel l'instinct prophétique de nos pères
-avait désigné la Patrie.
-
-Était-ce en vain? Étions-nous abusés? Fut-ce une illusion, quand la
-flamme morale, tombée sur cette foule ardente, nous revenait plus vive
-et plus profonde? Quand les yeux répondaient des coeurs, quand
-l'éclair de tant de regards jurait que la Patrie était pour jamais
-fondée là?
-
-Non, rien n'est effacé, et ce ne fut pas une erreur. Nous nous
-obstinons à le croire. Les murs mêmes paraissaient émus, et tels ils
-sont restés, qu'on y regarde bien. Les voûtes frémissantes n'ont pas
-désappris cet écho.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-FLUCTUATION DU ROI ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEL ESPRIT
-
-1530-1535
-
-
-En l'année 1526, et bien avant le divorce, Henri VIII s'était fait
-lire une pièce qui courait dans Londres: _la Supplique des Mendiants_.
-
-«C'est la lamentable complainte qu'adressent à Votre Altesse vos
-suppliants, pauvres monstres qu'on ose à peine regarder, les lépreux,
-culs-de-jatte, boiteux et autres infirmes dont le nombre croît
-toujours, et qui meurent de faim... Ce grand nombre est venu de ce que
-jadis, dans votre royaume, s'est glissée une race de faux mendiants,
-qui s'appellent évêques, abbés, prêtres, moines. Ils se sont approprié
-les plus riches seigneuries; ils tirent la dîme de tout, même des
-gages des valets; il n'est pauvre ménagère qui, pour être absoute à
-Pâques, ne donne dîme de ses oeufs... Chassez ces mendiants robustes,»
-etc.
-
-Cette verte réclamation des aveugles et des boiteux était celle de
-tout le peuple, tout entier boiteux et aveugle. La question de la
-Réforme était de le redresser, de le mettre sur ses jambes et de lui
-rendre des yeux.
-
-Déjà elle avait cet effet dans la Suisse, dans la Souabe, dans toute
-l'Allemagne du Nord. Elle appliqua les biens du clergé surtout à la
-création des écoles. Ses grands hommes, Luther et Zwingli, ne furent
-pas seulement des théologiens, mais les instituteurs du peuple.
-
-Qui n'adorerait Luther en le voyant, au moment le plus périlleux de sa
-vie, le plus tiraillé, le plus occupé, parmi ses disputes, ses
-lettres, ses prédications, ses leçons de théologie, entre un monde qui
-s'écroule et un monde qui commence, _enseigner le soir les petits
-enfants_? (13 mars 1519.)
-
-Et Calvin, si dur et si sombre dans sa création de Genève, qu'a-t-il
-fait surtout? Une école. Non-seulement la haute école des héros et des
-martyrs, mais d'abord et principalement l'humble école qui commençait
-tout, l'école primaire, élémentaire. Sa sollicitude pour l'enfant,
-jusque dans les moindres choses, est admirable et commande le respect
-du monde.
-
-L'école, c'est le premier mot de la Réforme, le plus grand. Elle écrit
-en tête de sa révolution ce devoir essentiel de l'autorité publique:
-_Enseignement universel_, écoles de garçons et de filles, écoles
-libres et gratuites, où tous s'assoiront, riches et pauvres.
-
-Que veut dire _pays protestants_? Les pays où l'on sait lire, où la
-religion tout entière repose sur la lecture.
-
-_C'est pour la première fois qu'on parle de l'enseignement des
-filles_, qu'on s'occupe de former celles qui, bientôt, comme femmes et
-mères, auront à former leurs fils.
-
-La lecture, l'écriture, l'instruction religieuse, un peu d'histoire,
-beaucoup de chant.
-
-_C'est pour la première fois que l'enseignement universel de la
-musique est institué._
-
-L'homme qui, plus qu'aucun autre, exécuta la pensée de Luther, fit les
-livres, fonda les écoles, dirigea ce mouvement, qui est une seconde
-Réforme, tout aussi grande que l'autre, c'est l'illustre Mélanchthon,
-où Bossuet n'a voulu voir qu'un réformateur timide, un hérétique
-peureux, qui avance et qui recule. En réalité, il a eu le rôle le plus
-actif dans la création d'une nouvelle Allemagne, inspirée de lui,
-animée de lui, et qui doit se dire la fille de Mélanchthon.
-
-Quelques gaspillages que les princes aient fait des biens
-ecclésiastiques, la majeure partie revint à sa vraie destination, aux
-écoles, aux hospices, aux communes, à ses vrais propriétaires, le
-pauvre, le vieillard, l'enfant, la famille laborieuse.
-
-Cette suprême question du temps se pose vers 1530, après le traité de
-Cambrai: que vont faire pour la Réforme les deux premiers souverains
-de l'Europe?
-
-Le rôle de l'Empereur est tout tracé. Roi d'Espagne, il est
-catholique, point du tout impartial (quoi qu'en dise Robertson). Né
-Flamand, grand ami des moines, puissamment influencé par un
-confesseur dominicain, s'il tient peu de compte du pape, c'est qu'il
-se sent le vrai pape, le chef et défenseur de l'Église catholique.
-L'Espagne s'est toujours sentie plus catholique que Rome. Il agira
-contre Luther, mais, s'il peut, par un concile, pour réformer le pape
-même. Et c'est ce qui rapprochera celui-ci de François Ier. Le premier
-fruit que Charles-Quint tire de son traité de Cambrai, c'est de
-pouvoir menacer l'Allemagne, de tirer de la diète d'Augsbourg la
-condamnation des protestants. Ils se liguent à Smalkalde et
-s'adressent à François Ier (1532).
-
-Donc, celui-ci, courtisé des protestants d'Allemagne et d'Angleterre,
-d'autre part du pape, est l'arbitre réel de la question religieuse.
-
-Elle est tranchée pour Charles-Quint, qui, de toutes façons, sera le
-champion du catholicisme.
-
-Notez que le roi de France est libre, parfaitement libre. Le côté du
-protestantisme qui repoussa la Renaissance, qui épouvanta la France
-par sa sombre austérité, Calvin et Genève ne sont pas encore. Jusque
-vers 1540, le protestantisme est flottant, indécis et divisé entre
-vingt écoles diverses. Il n'a pas fixé la formule, le code de la
-résistance religieuse. S'il effraye par l'anabaptisme, il rassure par
-les côtés humains, généreux de Zwingli, par l'aimable et pieuse figure
-du doux Mélanchthon.
-
-Le moment vraiment décisif pour François Ier fut le 21 octobre 1532.
-Sur l'appel des confédérés de Smalkalde contre l'oppression de
-l'Empereur, les rois de France et d'Angleterre se réunirent à
-Boulogne. Henri VIII était venu avec Anne Boleyn. Il avait pris son
-parti, aboli les tributs que son Église payait à Rome, et déclaré à
-son clergé qu'il devait choisir entre ses deux serments au pape et au
-roi. Ceci tendait tout au moins à faire un patriarcat, comme déjà on
-l'avait proposé dans la captivité du pape. Henri voulait de plus une
-ligue de la France et de l'Angleterre pour la protection de
-l'Allemagne. François Ier, retenu, contre son intérêt visible, par sa
-mère, par Montmorency, par Duprat, François Ier se tira des instances
-d'Henri VIII en faisant la galanterie de faire danser Anne Boleyn.
-Tout finit par une ligue soi-disant contre le Turc et par une petite
-somme qu'on envoya aux Allemands.
-
-Les historiens systématiques n'ont pas manqué d'admirer toutes ces
-tergiversations. Ils y mettent la suite et l'ensemble qui n'y fut
-jamais, y voient déjà l'essai habile du système d'équilibre. Ce fut
-tout simplement l'effet des influences de cour qui se balançaient. Le
-vieux Duprat était légat et voulait devenir pape, Montmorency
-connétable; ils tiraient à droite, du côté espagnol et papal. La
-duchesse d'Étampes, l'amiral Brion (Chabot), par moments la soeur du
-roi et les Du Bellay, l'inclinaient à gauche, vers Henri VIII, les
-protestants, Soliman. Ce n'était pas un équilibre, c'étaient des
-chutes alternatives, lourdes, dangereuses, souvent des contradictions
-violentes, qui crevaient les yeux, irritaient l'opinion.
-
-Par exemple, à trois mois de distance, il se lie intimement avec le
-pape pour regagner l'Italie, et il appelle Barberousse, l'effroi,
-l'horreur de l'Italie, de l'Europe, détruisant à l'instant même ce
-qu'il a essayé de faire.
-
-L'équilibre européen qu'on voit ici bien à tort ne fit rien pour lui
-dans les deux crises suprêmes de 1536 et 1544. La France se sauva
-seule.
-
-Revenons.
-
-Il suffit, pour attraper un enfant, de lui montrer une pomme. À ce
-grand enfant, le pape montrait le duché de Milan.
-
-Le duc de Milan, malade, sans postérité, négociait aussi secrètement
-avec lui contre son tyran, l'Empereur, et pourtant priait l'Empereur
-de lui faire épouser sa nièce.
-
-Sur ces amorces, le roi envoie à Milan un italien francisé, Maraviglia
-ou Merveille, un sot étourdi, glorieux, qui négocie à grand bruit,
-menace les impériaux. Ses gens, grands bretteurs, les défient.
-Riposte, les épées tirées; un Espagnol est tué. Que fait le duc de
-Milan? Effrayé de voir tout connu, il perd la tête, fait prendre
-l'agent de François 1er, et, pour regagner l'Empereur, le décapite la
-même nuit (7 juillet 1533). L'Empereur immédiatement donne sa nièce à
-Sforza.
-
-Le roi reconnut ce jour-là sa situation, son isolement, le mépris
-qu'on faisait de lui.
-
-Ce coup de fouet le réveilla, mais pour le précipiter plus avant dans
-sa sottise. Il s'unit d'autant plus au pape, prend sa nièce pour un de
-ses fils. Le pape, libéralement, donne en dot Parme et Plaisance,
-terre papale, que nous n'eûmes point, Pise et Livourne, que son cousin
-Médicis n'avait nulle envie de livrer; enfin des mots et du vent.
-L'affaire est caractérisée par l'aveu du roi: «Nous avons pris une
-fille toute nue.» La dot réelle était l'alliance du pape. Belle et
-solide avec un vieux pontife malade qui va mourir demain!
-
-Le roi fit brusquement la chose à Marseille; le mariage bâclé,
-consommé, il revint avec cette nièce (Catherine de Médicis), plus une
-patente du pape pour brûler les luthériens. Les Anglais lui firent
-honte d'avoir humilié sa couronne, de s'être fait le lieutenant de la
-police papale et le sbire de l'évêque de Rome.
-
-Ce voyage, cette intimité avec le pontife, avait produit son effet
-naturel à Paris. L'Université, que le Parlement même conseillait de
-réformer, loin de subir cette réforme, devint tout à coup agressive.
-Elle s'en prit violemment à la soeur du roi, qu'il avait laissée à
-Paris. On la frappa dans son aumônier, le doux et mystique Roussel,
-qui prêchait au Louvre. On la frappa en elle-même, en son livre, le
-_Miroir de l'âme pécheresse_, rêverie tendre et monotone, qui n'était
-pas plus protestante qu'une foule d'autres livres mystiques.
-
-Les protestants, du reste, comme les catholiques, hardis de l'absence
-du roi, essayaient d'agir. Profitant de la réforme qu'on faisait dans
-l'Université, ils avaient réussi à faire porter au rectorat un des
-leurs, ami de Calvin. Il s'avoua protestant. Le Parlement le
-poursuivit. Il s'enfuit en Suisse, Calvin en Saintonge, où il se
-cacha, protégé par la reine de Navarre.
-
-C'est sur elle que tout retomba. Les moines répandirent dans les
-chaires un mot, du reste vraisemblable: Que, le roi jurant au pape
-qu'il voudrait chasser tous les luthériens, Montmorency aurait dit:
-«Commencez donc par votre soeur.»
-
-Après la chaire, le théâtre. Ils firent jouer sur les tréteaux par la
-bande des Cappets, _cette furie_, cette Hérodiade. On proposait de la
-mettre dans un sac et de la jeter à la Seine.
-
-Le roi, au retour, ne put se dispenser de commencer une enquête. Il
-emprisonna Béda. Les Du Bellay, qui parvinrent, par adresse et par
-argent, à faire agir les protestants d'Allemagne contre la maison
-d'Autriche, se trouvèrent forts auprès du roi. Jean du Bellay obtint
-de lui qu'il appellerait Mélanchthon à Paris pour conférer sur la
-réunion des deux Églises. S'il venait, il était possible que son
-insinuation, sa douceur, son charme, gagnassent un esprit aussi mobile
-que celui du roi.
-
-Une histoire fort scandaleuse eût aidé à noyer les moines. Les
-cordeliers d'Orléans venaient d'être pris pour une farce sacrilége. La
-femme du prévôt de cette ville étant morte sans leur faire de legs,
-ils voulurent faire croire qu'elle était damnée. Comment en douter?
-Aux heures de matines, son âme plaintive errait, gémissait dans les
-voûtes de l'église. Les cordeliers déclarèrent qu'ils n'y feraient
-plus l'office. À grand bruit, ils emportèrent le saint sacrement, les
-reliques. Cela n'allait pas moins qu'à faire déterrer la damnée et la
-jeter à la voirie. Malheureusement le prévôt obtint un ordre du roi
-pour fouiller l'église, malgré les priviléges ecclésiastiques. Il
-trouva, empoigna l'âme, qui était un jeune novice. Tous furent amenés
-à Paris, jugés, condamnés à l'amende honorable.
-
-Le parti était bien malade. Un événement imprévu le sauva, comme en
-1528.
-
-En juin 1534, comme on parlait beaucoup des insurgés d'Allemagne, des
-anabaptistes de Munster et de leur polygamie, on prit à Paris, on
-brûla un moine marié, qu'on dit polygame, voulant le confondre avec
-les anabaptistes, le donner pour un précurseur de leurs jacqueries
-fanatiques.
-
-Le 18 octobre de la même année, le roi, alors à Blois, se levant le
-matin et sortant de sa chambre, voit sur sa porte même un placard
-contre la messe, comme ceux que les protestants avaient déjà affichés.
-Il fut hors de lui, pâlit de tant d'audace, d'un si direct affront à
-la majesté royale.
-
-Ces doctrines, qui venaient de faire une république à Munster, de
-chasser le prince-évêque, puis d'y faire le _roi tailleur_, le fameux
-Jean de Leyde, l'épouvantèrent. On lui montra le spectre de
-l'anabaptisme. On lui fit croire que ces prétendus anabaptistes de
-Paris voulaient faire un massacre général des catholiques, brûler le
-Louvre, etc. L'ambassadeur d'Espagne l'écrit comme chose sûre à
-Madrid.
-
-Rien de plus saint, de plus pur, que les origines du protestantisme
-français. Rien de plus éloigné de la sanglante orgie de Munster.
-
-Le premier martyr parisien fut un jeune ouvrier d'une vie tout
-édifiante. Il était paralytique, et on le prit dans son lit. Celui-là,
-à coup sûr, n'avait pas été à Blois.
-
-Il avait été d'abord un garçon leste et ingambe, vif, farceur,
-véritable enfant de Paris. Frappé par un accident, il n'en était pas
-moins resté un grand rieur. Assis devant la porte de son père, qui
-était un cordonnier, il se moquait des passants. Un homme dont il
-riait approche et dit avec douceur: «Mon ami, si Dieu a courbé ton
-corps, c'est pour redresser ton âme.» Il lui donne un Évangile.
-Étonné, il prend, lit, relit, devient un autre homme. Son infirmité
-augmentant, il resta six ans dans son lit, gagnant sa vie à enseigner
-l'écriture ou à graver sur des armes de prix, ce qui le mettait à même
-de donner aux pauvres et de les gagner à l'Évangile.
-
-Sur son martyre, nous ne suivrons pas les récits protestants de Bèze,
-Crespin, etc. Nous préférons le récit plus ancien d'un fort zélé
-catholique, le _Bourgeois de Paris_ (publié en 1854). Il trouve ces
-horreurs admirables, en donne tout le détail, en accuse beaucoup plus
-que n'avaient dit les protestants.
-
-Pendant six mois, de novembre en juin, continuèrent dans Paris les
-sacrifices humains.
-
- «Audict an 1534, 10 novembre, furent condamnés sept personnes à
- faire amende honorable en un tombereau, tenant une torche
- ardente, et à être brûlées vives. Le premier desquels fut
- Barthélemy Mollon, fils d'un cordonnier, impotent, qui avoit
- lesdicts placards. Et pour ce, fut brûlé tout vif au cimetière
- Saint-Jean.--Le second fut Jean Du Bourg, riche drapier,
- demeurant rue Saint-Denis, à l'enseigne du Cheval noir. Il avoit
- lui-même affiché de ses écriteaux. Il fut mené faire amende
- honorable devant Notre-Dame, et de là aux Innocents, où il eut le
- poing coupé, puis aux Halles, où il fut brûlé tout vif, pour
- n'avoir pas voulu accuser ses compagnons.--Le troisième, un
- imprimeur de la rue saint-Jacques, pour avoir imprimé les livres
- de Luther. Brûlé vif à la place Maubert.--Le 18 novembre, un
- maçon, brûlé vif rue Saint-Antoine.--Le 19, un libraire de la
- place Maubert, qui avoit vendu Luther, brûlé sur ladite
- place.--Un graînier aussi et un couturier demeurant près
- Sainte-Avoye. Mais pour ce qu'ils en accusèrent et promirent d'en
- accuser d'autres, la cour les garda.
-
- «Le 4 décembre, un jeune serviteur brûlé vif au Temple. Le 5, un
- jeune enlumineur brûlé au pont Saint-Michel. Le 7, un jeune
- bonnetier fut, devant le Palais, battu nud au cul de la
- charrette, et fit amende honorable.
-
- «Le 21 janvier, trois luthériens (dont le receveur de Nantes)
- brûlés rue Saint-Honoré, et un clerc du Châtelet; un fruitier
- devant Notre-Dame. Le 22, la femme d'un cordonnier près
- Saint-Séverin, lequel étoit maître d'école et mangeoit de la
- chair le vendredi et le samedi.
-
- «Le 16 février, un riche marchand, de cinquante à soixante ans,
- estimé homme de bien, brûlé au cimetière Saint-Jean.
-
- «Le 19, un orfèvre et un peintre du pont Saint-Michel, battus de
- verges.--Le 26, un jeune mercier italien, et un jeune écolier de
- Grenoble, furent brûlés; l'écolier, pour avoir affiché la nuit
- des écriteaux (par ordre d'un maître de l'Université, chez qui il
- demeurait).
-
- «Le 3 mars, un chantre de la chapelle du roi, _qui avoit attaché
- au château d'Amboise, où étoit le roi_, quelques écriteaux, fut
- brûlé à Saint-Germain-l'Auxerrois.
-
- «Le 5 mai, un procureur et un couturier furent trainés sur une
- claie au parvis Notre-Dame, et menés au Marché aux pourceaux,
- _pendus à chaînes de fer, et ainsi brûlés... Et de même_, un
- cordonnier au carrefour du Puys-Sainte-Geneviève, qui mourut
- misérablement sans soi repentir.
-
- «_Et furent leurs procès avec eux brûlés._»
-
-Dans ce récit d'un Parisien contemporain, et qui put être témoin
-oculaire, on voit énoncée la cruelle aggravation de peine qui commence
-alors (en novembre). Les condamnés ne furent pas préalablement
-étranglés, mais effectivement _brûlés vifs_. Et, cette peine ne
-suffisant pas, on imagina en mai cet atroce suspensoire des _chaînes
-de fer_ qui soutenait le patient et prolongeait le supplice, empêchant
-le corps de s'affaisser et de disparaître dans le feu.
-
-Les _procès brûlés_ avec les hommes, par une précaution infernale,
-ont rendu très-difficile d'écrire avec certitude les actes de ces
-martyrs.
-
-Rien n'indique que le roi se soit imposé le supplice de voir ces
-horribles spectacles, plus choquants qu'on ne peut dire par les
-convulsions des patients et l'odeur des chairs brûlées. Il ne vint à
-Paris que le 21 janvier, sortit à huit heures du matin, alla du Louvre
-à Saint-Germain-l'Auxerrois, et de là, en grande pompe, à travers les
-rues tapissées, suivit la procession du clergé, qui porta le saint
-sacrement de reposoir en reposoir. À chacun, il s'arrêta et fit ses
-dévotions. Puis il dîna à l'évêché. Il y vit l'amende honorable.
-
-Si le roi eût assisté aux exécutions, le _Bourgeois_, excellent
-catholique, ne manquerait pas de le remarquer avec orgueil et de
-consigner le fait.
-
-Huit jours auparavant (13 janvier 1535), la Sorbonne avait tiré du roi
-une incroyable ordonnance qui supprimait l'imprimerie. Elle n'a pas
-été conservée, mais le fait est prouvé par la suspension qu'accorda le
-roi (26 février).
-
-Le clergé s'y prenait trop tard. L'art fatal avait tout enveloppé. Et
-la Presse était plus qu'un art: c'était un élément nécessaire, comme
-l'air et l'eau. L'air est bon, il est mauvais; sain ici, là insalubre.
-N'importe. C'est la condition suprême de l'existence. On ne supprimera
-pas la respiration, ni pas davantage la Presse.
-
-D'après un calcul vraisemblable (voir Daunou et Petit-Radel,
-Taillandier, etc.), l'imprimerie a donné, avant 1500, quatre millions
-de volumes (presque tous in-folio). De 1500 à 1536, dix-sept millions.
-Après, on ne peut plus compter.
-
-Dans les dix premières années de Luther, les publications décuplent en
-Allemagne. En 1533, il y a déjà dix-sept éditions de l'Évangile
-allemand à Wittemberg, treize à Augsbourg, treize à Strasbourg, douze
-à Bâle, etc.
-
-Le catéchisme de Luther est bientôt tiré à cent mille, etc., etc.
-(Schoeffer, _Influence de Luther sur l'éducation_). La Suisse et les
-Pays-Bas, la France, l'Angleterre, le Nord, font d'incroyables efforts
-pour rejoindre l'Allemagne.
-
-La demande de la Sorbonne était tellement ridicule, que les
-parlementaires, jusque-là alliés des sorbonnistes, réclamèrent contre
-eux. Budé et Jean Du Bellay démontrèrent au roi que la chose était et
-inepte et impossible.
-
-Le clergé tourna l'obstacle. Il obtint qu'il y aurait censure, des
-censeurs élus par le Parlement. Et peu après, en 1542, il tira la
-chose des mains du Parlement, et se fit censeur.
-
-Cependant, de toutes parts, la voix publique s'élevait contre
-l'horrible inconséquence de poursuivre les protestants à Paris et de
-les aider en Allemagne, de traiter avec les Turcs et de brûler les
-chrétiens.
-
-Les Allemands, il est vrai, avaient détruit l'anabaptisme (communiste
-et polygame). Mais, à Paris, avec quelque furie qu'eût été menée la
-chose, les pièces brûlées avec les hommes, les procès détruits, la
-lumière éteinte, il n'était que trop certain que pas un de ces
-infortunés n'était anabaptiste. Autre était l'école française, toute
-chrétienne, soumise aux puissances.
-
-C'était justement le moment où les protestants d'Allemagne, avec
-l'argent de France, avaient, par un coup rapide, enlevé le Wurtemberg
-à la maison d'Autriche et au catholicisme, forçant Ferdinand à
-accepter le fait accompli, à confirmer l'édit de tolérance.
-
-Il en était résulté une vaste explosion protestante. Tout ce qui
-restait catholique par peur de l'Autriche parla haut et se déclara. La
-Poméranie, le Mecklembourg, le Brunswick, les provinces allemandes de
-Danemark, une forte partie de la Saxe, tout le Palatinat du Rhin, se
-déclarèrent protestants. Le lointain Nord Scandinave commençait à
-s'ébranler et prendre le même esprit.
-
-De sorte que François Ier put voir qu'en brûlant les protestants il
-défaisait ce qu'il venait de faire, irritait les Allemands au moment
-où il venait de les gagner par un signalé service, se brouillait avec
-un parti qui avait déjà la moitié de l'Europe.
-
-Et pour qui cette sottise? Pour Clément VII, qui mourait? Pour gagner
-l'Église italienne? Cette Église, comme l'Italie, l'exécrait et le
-maudissait pour avoir lâché, appelé l'épouvantable terreur des
-corsaires de Barberousse.
-
-Il commença à voir clair, et se dépêcha en juillet (1535) de regagner
-les Allemands. Duprat venait de mourir. Les Du Bellay lui firent de
-nouveau inviter Mélanchthon. Il donna une amnistie, «voulant que les
-suspects ne fussent plus inquiétés, et que, s'ils étaient
-prisonniers, on les délivrât.» Les fugitifs pouvaient revenir en
-abjurant dans les six mois et vivant en bons catholiques.
-
-Une chose plus significative était déjà faite depuis février. Le roi
-avait enlevé Béda, lui avait fait faire amende honorable, et l'avait
-jeté au Mont-Saint-Michel, où il resta jusqu'à sa mort.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-FRANÇOIS Ier ET CHARLES-QUINT--FONTAINEBLEAU--LE GARGANTUA
-
-1535
-
-
-Le Liégeois Thomas Hubert, qui vint, en 1535, avec l'électeur palatin,
-nous donne un curieux portrait de François Ier. C'est le dernier
-moment où il fut encore lui-même. Les maladies le saisirent en 1538
-avec une extrême violence, et, dans les années qui suivirent jusqu'à
-sa mort, en 1547, on peut dire qu'il se survécut.
-
-Il était fort entamé en 1535. Cependant il avait toujours la
-conversation brillante, la riche mémoire que les Italiens avaient
-admirée: «Il savait, disait à merveille les particularités de chaque
-pays, leurs ressources, leurs productions, les routes, les fleuves
-navigables, et cela pour les contrées les plus éloignées.» (P. Jov.)
-
-Hubert ajoute ce mot: «Non-seulement les artistes auraient profité à
-l'entendre, mais les jardiniers et les laboureurs. Malheureusement il
-prononçait difficilement, ayant perdu la luette par la maladie.»
-(_Hub. Vita Fred. Pal._)
-
-Il n'avait pourtant que quarante et un an. Charles-Quint en avait
-trente-cinq et ne se portait guère mieux. Il bégayait comme François
-Ier et n'avait plus de cheveux. On dit qu'il les avait coupés.
-Peut-être les avait-il perdus par suite des attaques d'épilepsie qu'il
-eut parfois dans sa jeunesse, ou par abus des plaisirs, par suite de
-maladies. Il était fort adonné aux femmes, autant qu'à la table;
-grandes dames et petites filles, tout lui était bon. Un ulcère le
-força de quitter brusquement l'armée, en 1532, en présence de Soliman.
-
-Les maladies de ces princes ont servi l'humanité, en ce sens que leurs
-médecins, les plus éminents du siècle, durent, pour des maux tout
-nouveaux, chercher une science nouvelle, quitter l'ancienne médecine,
-grecque et arabe qui, ici, restait muette. Le médecin de François Ier,
-l'illustre Gunther d'Andernach, chef de l'école de Paris, vit les plus
-grands esprits du temps assiéger sa chaire, les Fernel, les Rondelet,
-les Sylvius, les Servet, les Vésale. Là, Vésale prépara la première
-description anatomique de l'homme qu'on ait possédée. Là, Servet
-entrevit la grande et principale découverte du siècle, la circulation
-du sang.
-
-Vésale, prosecteur de Gunther, devint le médecin de Charles-Quint, et
-écrivit _Sur la goutte de César_ un opuscule qu'on a placé, non sans
-cause, près du poème de Fracastor sur la Syphilis dans le recueil des
-anciens traités relatifs à la grande maladie. César, traité par le
-gaïac, fut de plus en plus noué et torturé d'exostoses. Le roi, qui
-semble avoir préféré les pilules mercurielles de son ami Barberousse,
-n'en eut pas moins de cruelles apostumes qui le mirent près de la
-mort, et cette triste bouffissure dont témoigne son dernier portrait.
-
-Dans cet état de santé, les dispositions des deux malades étaient
-toutefois différentes. L'humeur âcre de Charles-Quint, irritée et
-attisée par des mets très-épicés, ravivait sans cesse en lui les
-éléments inquiets de sa race, l'agitation de Maximilien, la violence,
-la mélancolie de Charles le Téméraire. Il ne voulait point de paix.
-François Ier, plus malade, plus découragé, sans l'affront de Merveille
-et le regret de Milan qui le poursuivait, eut voulu au moins une trêve
-qui durât ses dernières années. (_Relaz. Venez, Nic. Tiepolo. 1538._)
-
-François Ier, peu à peu, était comme rentré en lui. Jeune, il avait
-d'abord rêvé l'Orient et la croisade. Puis l'Italie, puis l'Empire.
-Milan lui restait au coeur. Mais il eût voulu l'obtenir par
-arrangement plutôt que par guerre.
-
-La guerre lui allait si peu, qu'il avait même renoncé aux grandes
-chasses fatigantes. Les vastes paysages de la Loire, les déserts de la
-Sologne, qui plaisaient au roi cavalier et lui firent si tristement
-placer sa féerie de Chambord, n'allaient plus au promeneur
-valétudinaire. Il lui fallait une nature plus resserrée et exquise. Il
-aimait Fontainebleau.
-
-Harmonie d'âge et de saison. Fontainebleau est surtout un paysage
-d'automne, le plus original, le plus sauvage et le plus doux, le plus
-recueilli. Ses roches chaudement soleillées où s'abrite le malade, ses
-ombrages fantastiques, empourprés des teintes d'octobre, qui font
-rêver avant l'hiver; à deux pas la petite Seine entre des raisins
-dorés, c'est un délicieux dernier nid pour reposer et boire encore ce
-qui resterait de la vie, une goutte réservée de vendange.
-
-«Si vous aviez quelque malheur, où chercheriez-vous un asile et les
-consolations de la nature?--J'irais à Fontainebleau.--Mais si vous
-étiez très-heureuse?--J'irais à Fontainebleau.»
-
-Ce mot d'une femme d'esprit peut être senti de tous. Mais ce sont
-pourtant les blessés surtout, les blessés du coeur, qui ont
-affectionné ce lieu. Saint Louis, dans ses tristesses profondes sur la
-ruine du Moyen âge, vient prier dans cette forêt. Louis XIV, vaincu,
-fuit Versailles, ses triomphes en peinture qui ne sont plus qu'ironie,
-et cherche à Fontainebleau un peu de silence et d'ombre.
-
-Là aussi François Ier, découragé des guerres lointaines, veuf de son
-rêve, l'Italie, se fait une Italie française. Il y a refait les
-galeries, les promenoirs élégants, commodes et bien exposés, des
-villas lombardes qu'il ne verra plus. Il fait sa galerie d'Ulysse. Son
-Odyssée est finie. Il accepte, la destinée le voulant ainsi, son
-Ithaque.
-
-François Ier, qui n'avait pas peu contribué au naufrage de l'Italie,
-en recueillit les débris avec un amour avide auquel elle a été
-sensible. Elle n'a voulu se souvenir que de sa passion pour elle.
-Passion réelle et non jouée. Dans ce siècle effectivement où tous les
-princes affichèrent la protection des arts, il y a, entre ces
-protecteurs, des différences à faire. Léon X eut l'idée baroque de
-faire Raphaël cardinal. Charles-Quint flatta Venise en ramassant le
-pinceau du Titien. Tous honorèrent les artistes. Mais François Ier les
-aima.
-
-Les exilés italiens trouvèrent en lui une consolation, la plus grande:
-il les imitait, prenait leurs manières, leur costume et presque leur
-langue. Lorsque le grand Léonard de Vinci vint chez lui en 1518, il
-fut l'objet d'une telle idolâtrie, qu'à son âge de quatre-vingts ans
-il changea la mode et fut copié par le roi et toute la cour pour les
-habits, pour la coupe de barbe et de cheveux. La blessure du roi à la
-tête lui fit seule changer de coiffure. Tout le monde à son exemple,
-prononçait à l'italienne. On le voit par les lettres de Marguerite,
-qui écrit comme elle prononce: _chouse_ pour _chose_, _j'ouse_ pour
-_j'ose_, _ous_ pour _os_, etc.
-
-Les Italiens, en revanche, avaient fait pour lui des merveilles, un
-monde de chefs-d'oeuvre. Malheureusement nos régentes du XVIIe siècle,
-très-galantes et très-hypocrites, n'ont pu supporter ces libres
-peintures; elles n'aimaient que les réalités. Un acte impie en ce
-genre fut la destruction du seul tableau que Michel-Ange eût peint à
-l'huile. Pas unique, le premier, le dernier qu'il ait jamais fait sur
-les terres hasardées de la fantaisie. Cette oeuvre était la Léda,
-l'austère et âpre volupté, absorbante comme la nature. Il l'avait
-envoyée au roi de Fontainebleau. Cette image sérieuse, s'il en fut,
-hautaine, altière dans son ardeur, parut obscène à des prudes
-impudiques, et, comme telle, fut brûlée par les sots.
-
-Le sac de Rome en 1527, la chute de Florence en 1532, avaient été en
-quelque sorte une ère de dispersion pour l'Italie. La concentration
-fut brisée. L'art italien regarda aux quatre vents. Jules Romain s'en
-va à Mantoue, et y bâtit une ville, avec le palais, les peintures du
-monde écroulé, la lutte des géants contre les dieux. D'autres s'en
-vont au fond du Nord, s'inspirent de son génie barbare, et, pour le
-monstrueux empire d'Iwan le Terrible, bâtissent le monstre du Kremlin.
-D'autres encore viennent en France; dans la matière la plus rebelle,
-le grès de Fontainebleau, ils trouvent des effets imprévus,
-singulièrement en rapport avec le mystère du paysage, avec l'obscure
-et sombre énigme de la politique des rois. De là ces Mercures, ces
-mascarons effrayants de la _Cour ovale_; de là ces Atlas surprenants
-qui gardent les bains dans la _Cour du Cheval blanc_, homme-rochers
-qui cherchent encore depuis trois cents ans leur forme et leur âme,
-témoignant du moins qu'en la pierre il y a le rêve inné de l'être et
-la velléité de devenir.
-
-Je ne suis pas loin de croire que ces Italiens, ayant perdu terre,
-dépaysés, quittes de leur public et de leurs critiques, d'autant plus
-libres en terre barbare qu'ils étaient sûrs d'être admirés, prirent
-ici une hardiesse qu'ils n'avaient pas eue chez eux. Le Rosso ôta la
-bride à son coursier effréné. N'ayant affaire qu'à un maître qui ne
-voulait qu'amusement, qui disait toujours: _Osez_, il a, pour la
-petite galerie favorite du malade, fondu tous les arts ensemble dans
-la plus fantasque audace. Rien n'est plus fou, plus amusant.
-Triboulet, Brusquet, sans nul doute, ont donné leurs sages conseils.
-Le beau, le laid, le monstrueux, s'arrangent pourtant sans disparate.
-Vous diriez le Gargantua harmonisé dans l'Arioste. Prêtres gris,
-vestales équivoques, héros grotesques, enfants hardis, toutes les
-figures sont françaises. Pas un souvenir d'Italie. Ces filles
-espiègles et jolies, d'autres émues, haletantes, telle qui souffre et
-dont la voisine touche le sein (plein d'avenir) avec une douce main de
-soeur, toutes ces images charmantes, ce sont nos filles de France,
-comme Rosso les faisait venir, poser, jouer devant lui. Rougissantes,
-inquiètes, rieuses de se voir au palais des rois, d'autres honteuses
-et pleurantes d'être trop admirées sans doute, il a tout pris. C'est
-la nature, et c'est un ravissement.
-
-Au milieu de cette foule pantagruélique, dans ce grand rendez-vous du
-monde où l'Amérique et l'Asie entrent aussi en carnaval, le roi de la
-Renaissance, reconnaissable à son grand nez, le roi des aveugles, mène
-la France qui n'y voit goutte, et, l'épée à la main, la pousse dans le
-palais de la lumière.
-
-Plus François Ier déclina, moins il fut propre aux femmes, plus il fut
-amoureux des arts. On sait son mot à Cellini. «Je t'étoufferai dans
-l'or.» Et, quand la petite galerie lui fut ouverte par Rosso, quand il
-se vit en possession de cette farce divine, roi de ce peuple rieur et
-de ce sérail unique, lui aussi il fit une farce, il dit à Rosso: «Je
-te fais chanoine.» Ce pieux artiste eut un canonicat de la
-Sainte-Chapelle.
-
-Rosso n'en profita guère. Pour un chagrin, il se tua. Et ce fut aussi
-le sort du grand et charmant André del Sarte. Du moins, avant son
-malheur, il ramassa tout son génie, et fit pour François Ier le plus
-frémissant tableau qui ait été peint jamais. Triomphe étrange, peu
-mérité sans doute, d'un roi si léger, que ce profond coeur italien,
-d'un élan de reconnaissance, ait réalisé pour lui cette chose vivante
-et brillante comme une haleine de Dieu, la _Charité_ (qui est au
-Louvre)!
-
-Que la flamme ait tombé de là, que l'étincelle ait pris, je ne m'en
-étonne pas. _Et quasi currentes vitaï lampada tradunt._ C'est la
-France, dès ce jour, qui part de l'Italie, s'en détache et prend le
-flambeau.
-
-La reine réelle de France était cette vive Picarde, cette hardie
-duchesse d'Étampes qui, par un art sans doute étrange, garda vingt ans
-François Ier. Le vrai centre de la royauté, c'était sa chambre. Pour
-l'orner, elle n'appela pas un étranger; elle prit un Français, un
-jeune homme, la main ravissante de ce magicien Jean Goujon, qui
-donnait aux pierres la grâce ondoyante, le souffle de la France, qui
-sut faire couler le marbre comme nos eaux indécises, lui donner le
-balancement des grandes herbes éphémères et des flottantes moissons.
-
-Les cariatides de cette chambre mystérieuse semblent un essai du jeune
-homme, essai hardi, incorrect et heureux. Où a-t-il pris ces corps
-charmants, si peu proportionnés, nymphes étranges, improbables,
-infiniment longues et flexibles? Sont-ce les peupliers de
-Fontaine-belle-eau, les joncs de son ruisseau, ou les vignes de
-Thomery dans leurs capricieux rameaux, qui ont revêtu la figure
-humaine? Les rêves de la forêt, les _songes d'une nuit d'été_, qui ne
-se laissaient voir que dans le sommeil pour être regrettés au matin,
-ont été saisis au passage par cette main vive et délicate. Les voilà,
-ces nymphes charmantes, captives, fixées par l'art; elles ne
-s'envoleront plus.
-
-Cette chambre, qui n'est pas très-grande, la galerie rabelaisienne,
-chaude et basse de plafond, qui domine le petit étang, ce furent les
-abris des dernières années de François Ier, les témoins de ses
-conversations. Il était curieux, interrogatif. Et jamais il n'y eut
-tant à dire qu'en ce temps. Les murs parlent. Comme les paroles gelées
-que rencontra Pantagruel, et qui dégelaient par moment, il ne tient à
-rien que les conversations peintes par le Rosso ne se détachent des
-murs. Ils content les découvertes récentes, l'Asie, l'Amérique. Le
-D'Inde, oiseau bizarre qui surprit tellement d'abord, l'éléphant
-coquettement orné d'une parure de sultane, vous y voyez par ordre ces
-nouveaux sujets d'entretien.
-
-Là vint le frapper la nouvelle étrange, impie et scandaleuse que
-_c'était la terre qui tournait_, non le soleil, et que Josué s'était
-trompé. Le tout calculé, démontré par un pieux ecclésiastique. Là lui
-furent racontés, d'après le livre d'Ovando, les merveilles imprévues
-de ce monde nouveau où la vie animale ne rappelait en rien l'ancien,
-où l'homme, sans rapport aux anciennes races, ne semblait pas enfant
-d'Adam. Là Rincon, Duchâtel, Postel, venaient lui dire: «Le Turc vaut
-mieux que les chrétiens.» Et ils lui contaient les magnificences
-incroyables de Soliman, le bel ordre, les fêtes, les féeries de
-Constantinople. L'esprit du malade inactif, d'autant plus inquiet,
-s'étendait en tous sens. Il poussait Jean Cartier à découvrir le
-Canada. Il chargeait les naturalistes Belon, Rondelet, Gilles d'Alby,
-d'étudier, de rapporter les animaux inconnus de l'Asie.
-
-Sa soeur, la reine de Navarre, Budé, son bibliothécaire, Duchâtel, son
-lecteur, surtout les Du Bellay, eurent la part principale à tout cela.
-Ce fut Jean Du Bellay, sans aucun doute, qui amusa le roi du livre
-surprenant que venait de donner à Lyon le facétieux médecin Rabelais,
-son protégé et _domestique_, comme on disait alors.
-
-Quel livre? Le sphinx ou la chimère, un monstre à cent têtes, à cent
-langues, un chaos harmonique, une farce de portée infinie, une ivresse
-lucide à merveille, une folie profondément sage.
-
-Quel homme et qu'était-il? Demandez plutôt ce qu'il n'était pas. Homme
-de toute étude, de tout art, de toute langue, le véritable
-_Pan-ourgos_, agent universel dans les sciences et dans les affaires,
-qui fut tout et fut propre à tout, qui contint le génie du siècle et
-le déborde à chaque instant.
-
-Christophe Colomb trouva son nouveau monde à cinquante ans. Rabelais
-avait à peu près le même âge, ou un peu plus, quand il trouva le sien.
-
-La nouveauté du fond fut signalée par celle de la forme. La langue
-française apparut dans une grandeur qu'elle n'a jamais eue, ni avant
-ni après. On l'a dit justement: ce que Dante avait fait pour
-l'italien, Rabelais l'a fait pour notre langue. Il en a employé et
-fondu tous les dialectes, les éléments de tout siècle et de toute
-province que lui donnait le Moyen âge, en ajoutant encore un monde
-d'expressions techniques que fournissent les sciences et les arts. Un
-autre succomberait à cette variété immense. Lui, il harmonise tout.
-L'antiquité, surtout le génie grec, la connaissance de toutes les
-langues modernes, lui permettent d'envelopper et dominer la nôtre.
-
-Majestueux spectacle. Les rivières, les ruisseaux de cette langue,
-reçus, mêlés en lui, comme en un lac, y prennent un cours commun, et
-en sortent ensemble épurés. Il est, dans l'histoire littéraire, ce
-que, dans la nature, sont les lacs de la Suisse, mers d'eaux vives
-qui, des glaciers, par mille filets, s'y réunissent pour en sortir en
-fleuve, et s'appeler la Reuss, ou le Rhône ou le Rhin.
-
-Ceci pour la langue et la forme. Mais pour le fond, à qui le comparer?
-
-À l'Arioste? à Cervantès? Non, tous deux rient sur un tombeau, sur la
-patrie défunte, et la chevalerie inhumée. Tous deux regardent au
-couchant. Rabelais regarde l'aurore.
-
-Il serait ridicule de comparer le Gargantua et le Pantagruel à la
-Divine Comédie. L'oeuvre italienne, inspirée, calculée, merveilleuse
-harmonie, semble ne comporter de comparaison à nulle oeuvre humaine.
-Toutefois, ne l'oublions pas, cette harmonie est due à ce que Dante,
-si personnel dans le détail, s'est assujetti dans l'ensemble, dans la
-doctrine, la composition même, à un système tout fait, au système
-officiel de la théologie. Il va vers l'infini, mais de droite et de
-gauche, soutenu, limité, par deux murs de granit, dont l'un est saint
-Thomas, l'autre la tradition très-fixe du mystère des trois mondes,
-joué partout en drame avant d'entrer dans l'épopée.
-
-Répétons donc pour Dante ce que nous disions pour les deux autres. Il
-regarde vers le passé. Si sa force indocile échappe parfois vers
-l'avenir, c'est comme malgré lui, par des hasards sublimes de génie et
-de passion, par un égarement de son coeur.
-
-Directement contraire est la tendance de Rabelais. Il cingle à l'Est,
-vers les terres inconnues.
-
-L'oeuvre est moins harmonique; je le crois bien. C'est un voyage de
-découverte.
-
-Il sait tout le passé et le méprise. Il en traîne plus d'un lambeau,
-mais il les arrache en courant, il en sème sa route. S'il en garde
-quelque chose, ce sont des mots, des noms, dont il baptise des choses
-nouvelles et très-contraires.
-
-La devise orgueilleuse de Montesquieu est mieux placée ici: «C'est un
-enfant sans mère» (_Prolem sine matre creatam_).
-
-Où sont ses précédents? Il appelle son livre _Utopie_, et sans doute
-il connaît l'_Utopie_ de Thomas Morus. Il a eu sous les yeux l'_Éloge
-de la folie_ d'Érasme. Il ne doit pas un mot ni à l'un ni à l'autre.
-
-Érasme est un homme d'esprit, mais froid, de peu de verve, qui ne
-trouve le paradoxe qu'en sortant du bon sens.
-
-Il touche à l'ineptie lorsque, dans sa liste des fous, il met
-l'_enfant_! Quand il voit dans l'amour, dans le mystère sacré de la
-génération, _une folie ridicule!_ Cela est sot et sacrilége.
-
-Thomas Morus est un romancier fade, dont la faible _Utopie_ a
-grand'peine à trouver ce que les mystiques communistes du Moyen âge
-avaient réalisé d'une manière plus originale. La forme est plate, le
-fond commun. Peu d'imagination. Et pourtant peu de sens des réalités.
-
-Rabelais ne doit rien à ces faibles ouvrages. Il n'a rien emprunté
-qu'au peuple, aux vieilles traditions. Il doit aussi quelque chose au
-peuple des écoles, aux traditions d'étudiants. Il s'en sert, s'en joue
-et s'en moque. Tout cela vient à travers son oeuvre profonde et
-calculée, comme des rires d'enfants, des chants de berceau, de
-nourrice.
-
-Navigateur hardi sur la profonde mer qui engloutit les anciens dieux,
-il va à la recherche du grand _Peut-être_. Il cherchera longtemps. Le
-câble étant coupé et l'adieu dit à la Légende, ne voulant s'arrêter
-qu'au vrai, au raisonnable, il avance lentement, en chassant les
-chimères.
-
-Mais les sciences surgissent, éclairent sa voie, lui donnent les
-lueurs de la _Foi profonde_. Copernic y fera plus tard, et Galilée.
-Mais déjà l'Amérique et les îles nouvelles, déjà les puissances
-chimiques tirées des végétaux, déjà le mouvement du sang, la
-circulation de la vie, la mutualité et solidarité des fonctions,
-éclatent dans le Pantagruel en pages sublimes, qui, sous forme légère,
-et souvent ironique, n'en sont pas moins les chants religieux de la
-Renaissance.
-
-Nous parlerons dans un autre volume de cette Odyssée du Pantagruel.
-Aujourd'hui, l'Iliade, je veux dire, le Gargantua.
-
-Mais avant d'entamer ce livre, il faudrait un peu connaître comment
-l'auteur y arriva. Malheureusement tout est obscur. Plût au ciel qu'on
-pût faire une vie de Rabelais! Cela est impossible[25].
-
-[Note 25: La vie de Rabelais est impossible pour qui voudrait tout
-éclaircir; mais, quant à l'aspect principal, la bonté, la grandeur de
-ce beau génie, il a été mis en complète lumière. Un jeune paysan de
-Normandie, dans un village, sans autre secours que la sagacité
-pénétrante d'un esprit fin et tendre, très-réfléchi sous sa forme
-naïve, a suivi et senti le mystère de la Renaissance dans Rabelais,
-Molière et Voltaire. Ce mystère peut se dire d'un mot (celui de Vasari
-sur Giotto): «Il a mis la bonté dans l'Art.» Bonté et tolérance,
-ardente humanité, ce fut l'âme commune de ces grands hommes. La foule
-inintelligente n'avait vu en eux que l'esprit critique; ils ont
-attendu jusqu'à nous leur révélation. _Rabelais_, _Molière_,
-_Voltaire_, par Eugène Noël. Trois petits volumes in-18.]
-
-Ce que nous en savons le mieux, c'est qu'il eut l'existence des grands
-penseurs du temps, une vie inquiète, errante, fugitive, celle du
-pauvre lièvre entre deux sillons. Il se cacha, rusa, s'abrita comme il
-put, et réussit à vivre âge d'homme, et même vieux, sans être brûlé.
-
-Vie terrible, on l'entrevoit bien. Ce joyeux enfant de Touraine, ami
-de la nature, on le fait prêtre, on le fait moine. Et, tout d'abord,
-les moines qui devinent son génie vous le mettent dans un _in pace_.
-Des magistrats l'en tirent. Il est longtemps comme caché sous l'abri
-des frères Du Bellay, ses anciens condisciples. Il devient leur
-faiseur; pour Guillaume, il fait de l'histoire; pour René, de la
-physique; pour le cardinal Jean, de la diplomatie. Courtisan, bouffon
-de château, médecin de campagne, auteur aux gages des libraires, ce
-grand génie traîne les vices de sa vieille robe, l'ostentation des
-vices surtout pour plaire aux grands. Grand buveur (par écrit), et
-débauché (en vers latins), il garde, chose étonnante dans cette vie
-d'aventurier, une vigueur morale, une rectitude, un souverain amour du
-bien, une haine du faux, qui va enlever le vieux monde.
-
-À Montpellier, il enseignait la médecine avec applaudissement; mais sa
-robe fatale le poursuivait sans doute. Il alla s'établir à Lyon, où la
-grande colonie italienne mettait un peu de liberté. Il y trouva une
-autre victime du fanatisme, l'ardent, l'intrépide imprimeur, Étienne
-Dolet, qui attaquait également et les légistes et le clergé, et se fit
-brûler à la fin. Rabelais avait fait pour Dolet et autres libraires
-des publications populaires d'almanachs, de satires, qui avaient
-répandu son nom.
-
-On commençait à regarder de quel côté il tournerait. Les protestants
-se demandaient s'il se joindrait à eux. Bèze dit dans ses vers: «Tout
-grand esprit a les yeux sur cet homme.»
-
-Tous aussi reculèrent, à l'apparition du Gargantua, tous crièrent
-d'horreur ou de joie. Peu comprirent que c'était un livre d'éducation.
-Peu devinèrent le mot caché, qui est celui d'_Émile_: «Reviens à la
-nature.»
-
-C'était l'Anti-Christianisme. Contre le Moyen âge qui dit: «La nature
-est mauvaise, impuissante pour te sauver,» il disait: «La nature est
-bonne; travaille, ton salut est en toi.»
-
-Mais il ne part pas comme _Émile_ d'un axiome abstrait. Il part du
-réel même de la vie, des moeurs de ce temps, de sa pensée grossière.
-La conception, tout enfantine, est celle de l'homme énormément et
-gigantesquement matériel, d'un géant. Il s'agit de faire un bon géant.
-
-Ces vieilles histoires de géant, loin de pâlir, s'étaient fortifiées à
-l'apparition de la royauté et du gouvernement moderne. Le phénomène
-étrange, diabolique ou divin, d'un peuple résumé dans un homme, la
-centralisation royale, comment la figurer? comment représenter ce
-Dieu? C'est un géant apparemment, qui mange les gens _en salade_? Car
-_un roi ne vit pas de peu_.
-
-On voit que les yeux de Rabelais se sont ouverts sur des spectacles
-ridicules; un monde de dérision lui apparut dès son berceau. Il vit
-l'époque heureuse, riche, inintelligente des premiers temps de Louis
-XII, de Grandgousier et Gargamèle. Il s'en souvient encore. Son
-Gargantua est daté de l'année où François Ier mit l'impôt sur les
-vins, impôt qui fit révolter Lyon. Il s'ouvre plaisamment par ce mot:
-_Sitio._
-
-Cette soif (qui tout à l'heure est celle des sciences et des idées),
-l'auteur la pose d'abord dans la matérialité la plus basse. Ce n'est
-qu'ivrognerie, buverie, mangerie. Ce burlesque prologue nous introduit
-au livre, comme les farces et les _fêtes de l'âne_ précédaient les
-chants de Noël.
-
-L'homme d'alors est tel. Tel l'a pris Rabelais. L'enfant, dès le
-berceau, mal entouré, puis cultivé à contresens, offre un parfait
-miroir de ce qu'il faut éviter. À un mauvais commencement,
-l'éducation scolastique ajoute tout ce qu'elle peut de vices et de
-paresse, mauvaises moeurs et vaines sciences.
-
-Voilà le point de départ, et il le fallait tel.
-
-Cela donné au temps, la supériorité de Rabelais sur ses successeurs,
-Montaigne, Fénelon et Rousseau, est évidente. Son plan d'éducation
-reste le plus complet et le plus raisonnable. Il est fécond surtout et
-positif.
-
-Il croit, _contre le Moyen âge_, que l'homme est bon, que, loin de
-mutiler sa nature, il faut la développer tout entière, le coeur,
-l'esprit, le corps.
-
-Il croit, _contre l'âge moderne_, contre les raisonneurs, les
-critiques, Montaigne et Rousseau, que l'éducation ne doit pas
-commencer par être raisonneuse et critique. Rousseau, Montaigne, tout
-d'abord, mettent leur élève au pain sec, de peur qu'il ne mange trop.
-Rabelais donne au sien toutes les bonnes nourritures de Dieu; la
-nature et la science l'allaitent à pleines mamelles; il comble ce
-bienheureux berceau des dons du ciel et de la terre, le remplit de
-fruits et de fleurs.
-
-On dira que cette éducation est trop riche, trop pleine, trop savante.
-Mais l'art et la nature y sont pour charmer la science. La musique, la
-botanique, l'industrie en toutes ses branches, tous les exercices du
-corps, en sont le délassement. La religion y naît du vrai et de la
-nature pour réchauffer et féconder le coeur. Le soir, après avoir
-ensemble, maître et disciple, résumé la journée, «ils alloient, en
-pleine nuit, au lieu de leur logis le plus découvert, voir la face du
-ciel, observant les aspects des astres. Ils prioient Dieu le créateur
-en l'adorant, et ratifiant leur foy envers lui, et le glorifiant de
-sa bonté immense. Et, lui rendant grâce de tout le temps passé, se
-recommandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir. Cela fait,
-entroient en leur repos.»
-
-Cette éducation porte fruit. Gargantua n'a pas été formé seulement
-pour la science. C'est un homme, un héros. Il sait défendre son père
-et son pays. Il est vainqueur, parce qu'il est juste, et courageux
-avec l'esprit de paix.
-
-Un droit nouveau surgit contre les Charles-Quint, contre les
-conquérants: «Foi, loi, raison, humanité, Dieu, vous condamnent, et
-vous périrez; le temps n'est plus d'aller ainsi conquêter les
-royaumes.»
-
-Ce livre est tout empreint du temps, écrit visiblement sous
-l'influence des derniers événements, des guerres de l'Empereur, et
-aussi des guerres scolastiques de Paris, mortellement hostile à la
-sale et turbulente vermine des Cappets, des ennemis de la pensée.
-Rabelais, venu, en 1530, de Montpellier à Paris, y avait trouvé Béda
-triomphant, le bûcher de Berquin tiède encore; il en avait rapporté
-une verve amère d'indignation.
-
-En 1534, Jean Du Bellay, allant à Rome, passa par Lyon et emmena
-Rabelais. Il lui fit donner au retour, en 1535, la place de médecin du
-grand hôpital de Lyon.
-
-La position de cet habile homme près de François Ier était exactement
-celle de MM. D'Argenson près de Louis XV. De même que ces derniers,
-unis avec la Pompadour, entreprirent d'entraîner le roi par
-l'ascendant de Voltaire, Du Bellay, avec la duchesse d'Étampes, dut
-essayer d'agir sur François Ier par le Voltaire de l'époque, qui
-était Rabelais.
-
-L'oeuvre, achevée dans le cours de l'année 1535, paraît avoir reçu à
-ce moment des additions propres à gagner le roi.
-
-Favorable généralement _aux bons prédicateurs de l'Évangile_, elle eût
-pu sembler protestante. Rien n'était plus loin de l'idée de Rabelais.
-Il est évidemment pour Érasme et contre Luther dans le parti du _libre
-arbitre_. Les anabaptistes et briseurs d'images avaient d'ailleurs
-fort éloigné les hommes de la Renaissance. Budé s'était violemment
-déclaré contre eux dans la préface, du _Passage de l'hellénisme au
-christianisme_. Plusieurs allusions hostiles au protestantisme furent
-mises dans le Gargantua.
-
-Une autre très-flatteuse au roi, qui venait d'achever Chambord, c'est
-l'épilogue du livre, l'aimable _Abbaye de Thélème_, dont
-l'architecture est calquée sur celle du nouveau château.
-
-Le succès fut immense. On en vendit, dit Rabelais, en deux mois, plus
-que de bibles en neuf ans. Il en existe soixante éditions, des
-traductions innombrables en toute langue. C'est le livre qui a le plus
-occupé la presse après la Bible et l'Imitation.
-
-Pour l'effet sur la cour, sur le roi, il dût être grand, puisqu'un
-courtisan aussi habile que Jean Du Bellay osa l'appeler: _Un nouvel
-Évangile_, et d'un seul mot: _le Livre_.
-
-Examinons pourtant. Mérite-t-il ce titre? L'idéal moral de l'auteur,
-un idéal de paix et de justice, de douceur, d'humanité, est-il
-complet, est-il précis? Non, il ne pouvait l'être. Nulle éducation
-n'est solide, nulle n'est orientée et ne sait son chemin, si d'abord
-elle ne pose simplement, nettement son principe religieux et social.
-Rabelais ne l'a pas fait, pas plus que Montaigne, Fénelon, ni
-Rousseau. Son idéal n'est autre que le leur, l'_honnête homme_, celui
-qu'accepte aussi Molière. Idéal faible et négatif, qui ne peut faire
-encore le héros et le citoyen.
-
-Ce grand esprit avait donné du moins un beau commencement, un noble
-essai d'éducation, une lumière, une espérance. L'exigence des temps,
-l'urgence de la révolution, demandait autre chose.
-
-Rousseau élève un gentilhomme. Rabelais élève un roi, un bon géant. Et
-le peuple, qui se charge de l'élever?
-
-Savez-vous qu'à ce moment même, en 1535, une machine immense de
-réaction fanatique travaille et le peuple et les cours? Ce roi, qui
-s'amuse du livre, ce roi que vous croyez tenir, il va vous échapper.
-Il cédera, sans s'en apercevoir, au grand mouvement, mêlé d'intrigue
-religieuse et de passion populaire.
-
-Rabelais, dans son mépris pour la pouillerie cléricale, pour Montaigu
-et les Bédistes, pour ces écoles de sottise dont le vieux Paris
-grouille encore, a bien vu _Janotus_, mais il n'a pas vu Loyola.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-ROME ET LES JÉSUITES--INVASION DE LA PROVENCE--FRANÇOIS Ier CÈDE À LA
-RÉACTION
-
-1535-1538
-
-
-Le duel des deux croyances s'est combattu principalement par deux
-armes et deux moyens.
-
-La machine catholique, celle des _Exercitia_, par laquelle Loyola se
-transforma lui-même à sa conversion (1521), lui servit peu après à
-former et discipliner les petites bandes des premiers jésuites.
-
-Tout cela encore en Espagne. Il écrivit son livre avant de partir pour
-Jérusalem, de sorte que de bonne heure ce livre courut les couvents
-et la société dévote.
-
-La grande force calviniste, celle des psaumes français de Marot, ne
-paraît qu'en 1543.
-
-Ainsi le mouvement espagnol eut sur le mouvement génevois une grande
-priorité.
-
-La difficulté du combat pouvait être celle-ci. Pour bien commencer la
-guerre, le temps était trop raisonnable, les opinions trop vieilles,
-les esprits blasés. Les insultes faites aux images émurent, il est
-vrai, le peuple; les exécutions l'enivrèrent. Mais on ne serait pas
-venu à bout de lui faire prendre les armes si une génération spéciale
-n'eût été soigneusement dévoyée et _déraillée_ du bon sens par l'art
-qu'un auteur appelle _la mécanique de l'enthousiasme_.
-
-Comme Basque et comme Espagnol, Ignace avait un point de départ dans
-sa galanterie exaltée pour sa dame (la sainte Vierge). Un jour qu'il
-faisait voyage dans les montagnes d'Aragon, il rencontre un Maure, et
-ne manque pas d'essayer de le convertir à l'immaculée virginité. Mais
-le Maure porte une botte logique: il cède pour la conception et nie
-pour l'accouchement. Ignace ne sait que répondre. Il est comme cloué à
-la terre et laisse l'autre prendre les devants. Pais il dit: «Le
-poignarderai-je?» Il remit la décision à sa mule, qui, heureusement,
-choisit un autre chemin.
-
-C'est dès lors qu'il se mit à forger les armes spirituelles pour
-combattre l'esprit d'examen et pour poignarder la raison. Le plus dur,
-le plus difficile, est souvent de la vaincre en soi. Il n'y parvint
-que par un appel très-persévérant à l'illuminisme, pour lequel sa
-nature militaire ne semblait pas faite. Cependant, avec le jeûne,
-quelques privations de sommeil, une Chambre sans lumière, telle
-peinture atroce et baroque, on arrive à troubler l'imagination et
-suppléer le fanatisme.
-
-La première génération construisit la mécanique et la popularisa. La
-seconde, dépravée d'esprit, faussée, et dévoyée déjà, s'en arma pour
-la guerre sacrée; ce sont les temps d'Henri II. La troisième, sous
-Charles IX, en tira la Saint-Barthélemy.
-
-Notez qu'au moment même où Loyola organise en Espagne ses premiers
-soldats de Jésus (1525 au plus tard), un franciscain italien, sur une
-révélation divine, réforme son ordre, revenant aux capuchons étroits,
-pointus, _capuccini_, que les papes avaient tant persécutés.
-L'ostentation de pauvreté, jadis punie par le saint-siége, va le
-servir utilement dans ces moines, faux mendiants, prêcheurs, aboyeurs
-de foires, crieurs populaires et populaciers, pieux bateleurs,
-bouffons dévots. Ils amusent, font rire les foules, qui croient
-entendre une farce, et se trouvent, par surprise, avoir attrapé un
-sermon.
-
-Tout cela se fait d'abord sans Rome, hors de son action. La réaction
-pontificale ne commence qu'à l'avènement du Romain Farnèse, Paul III
-(1534). C'était un vieillard énergique, d'une tête forte et active. Il
-passait pour peu scrupuleux (on lui imputait un faux). Il avait cinq
-bâtards qu'il voulait faire princes. Mais il comprit que sa famille ne
-trouverait sa grandeur que par la grandeur de l'Église, et, avant
-tout, il travailla à relever Rome.
-
-Il était temps. Elle avait perdu la moitié de l'Europe, et elle
-allait perdre l'Italie. Un rapport des inquisiteurs annonçait «qu'il y
-avait _trois mille instituteurs_ italiens dans les nouvelles
-opinions.»
-
-Le premier acte de Paul III montrait sa parfaite indifférence en
-matière de religion. D'une part, il offrit le chapeau à Érasme,
-défenseur du _libre arbitre_. D'autre part, il fit cardinal le
-Vénitien Contarini, connu pour très-prononcé dans la doctrine
-contraire, la _justification par la foi_.
-
-Contarini, si rapproché des croyances luthériennes, n'était pas
-seulement un théologien, mais un habile politique. Paul III l'envoya
-aux protestants d'Allemagne. Voulait-il les regagner ou les amuser
-seulement, les diviser, les affaiblir, avant d'employer la force et
-l'épée des Espagnols? Ce qui me ferait adopter la dernière opinion,
-c'est qu'en donnant pouvoir à Contarini il ajoute cette réserve
-fallacieuse: «Voyez si les protestants s'accordent avec nous sur les
-principes, la primauté du saint-siége, les sacrements, _et quelques
-autres choses_.» Mais quelles choses? Il dit vaguement: «Choses
-approuvées de l'Écriture et dans l'usage de l'Église, lesquelles vous
-connaissez bien.»
-
-L'idée réelle de Rome avait été plus franchement communiquée à
-Charles-Quint, dès 1530, par le violent légat Campeggi. Dans le
-mémoire qu'il remit à l'Empereur de la part des cardinaux, il ne
-s'amuse pas à la controverse. Il demande tout d'abord l'emploi de la
-force; il faut, dit-il:
-
-1º L'alliance de l'Empereur avec les princes bien pensants contre
-l'hérésie;
-
-2º La répression des princes qui n'entreraient pas dans la ligue, «la
-destruction de ces plantes vénéneuses par le fer et par le feu;»
-
-3º L'organisation d'une inquisition générale sur le modèle de
-l'inquisition espagnole, la guerre aux livres, etc., etc.
-
-Ce plan n'était pas complet. Contre les forces vives et populaires de
-la Réforme, il fallait créer une force populaire. À côté de
-l'inquisition répressive, il fallait organiser ce que j'appellerais
-une inquisition préventive, l'éducation spéciale d'une génération
-vouée à l'étouffement de la raison.
-
-Les prêcheurs de lazzaroni, les _capuccini_ errants ne pouvaient
-donner cela. Il fallait un élément plus fixe, plus sérieux, décent,
-rassurant, trouver un intermédiaire entre le prêtre et le moine. On
-chercha pendant quelque temps.
-
-Les Théatins se présentèrent (1524), nobles ecclésiastiques qui, sans
-habit particulier, vivaient dans la tenue sévère, l'étude et la haute
-vie qui les désignait candidats au gouvernement spirituel; c'était un
-séminaire d'évêques.
-
-Les Somasques se dévouèrent à l'éducation et aux hôpitaux. Ils étaient
-directeurs des malades, confesseurs des mourants; ils répondaient à
-l'Église des deux moments essentiels de l'homme, l'enfance et la mort.
-
-Les Barnabites se chargèrent d'enseigner et de prêcher, etc.
-
-Toutes ces créations nouvelles étaient des armes admirables; mais
-elles étaient spéciales; elles n'agissaient pas d'ensemble. Un homme
-se présente alors, industrieux éclectique pour centraliser l'action,
-homme _omnibus_, qui va au but, au succès par toutes les voies, qui
-laisse les spécialités et les singularités, et qui dit: «Je ferai
-tout.»
-
-Loyola fut peu original. Les jésuites l'établissent. Il prit de toutes
-parts ce qui était vraiment utile et pratique.
-
-Le secret des constitutions de l'ordre, qu'on lui a tant reproché, ce
-mystère qui _engage le novice à ce qu'il ignore_, qui l'entraîne peu à
-peu au but inconnu, tout cela est la sainte ruse des anciens ordres
-monastiques. On la trouve dans la règle des Bénédictins du
-Mont-Cassin, dans celle des Franciscains, et le général, saint
-Bonaventure, la recommande expressément. Les Barnabites, récemment
-fondés, se firent une loi de ce mystère.
-
-_Engager l'âme par le corps_, l'entraîner, presque à son insu, vers
-telle idée religieuse par telle pratique matérielle, ce n'est pas non
-plus chose nouvelle. «Agis, tu croiras après; ta croyance se calquera
-à la longue sur ton action,» c'est encore une vieille industrie.
-Loyola eut le mérite de régler cette action dans une suite
-d'_exercices_ méthodiques, fort simples, qui dispensent d'idées.
-
-De même que le soldat doit être l'homme de tout combat, le _jésuite
-est dressé à tout et se plie à tout_. La mécanique est puissante ici
-parce qu'elle est complète. Elle saisit l'homme par l'éducation, le
-gouvernement par la prédication, la discipline par la direction, par
-la confession et la pénitence. Elle le tient par tous les âges. Elle
-le tire par tous les fils.
-
-Dans cet ordre, militaire sous sa robe pacifique, _jusqu'où ira
-l'obéissance_? c'est le point vraiment capital, et c'est là que le
-capitaine biscayen fut original. Les fondateurs des anciens ordres
-avaient dit: Jusqu'à la mort. Loyola va au delà; il a dit: _Jusqu'au
-péché._--Véniel? Non. Il va plus loin. Dans l'obéissance, il comprend
-_le péché mortel_.
-
-«Visum est nobis in Domino nullas constitutiones posse obligationem ad
-peccatum _mortale_ vel veniale inducere, _nisi superior_ (in nomine
-J.-C. vel in virtute obedientiæ) _juberet_.»
-
-«Nulle règle ne peut imposer le péché mortel, _à moins que le
-supérieur ne l'ordonne_.» Donc, s'il l'ordonne, il faut pécher, pécher
-mortellement.
-
-Cela est neuf, hardi, fécond.
-
-Il en résulte d'abord que l'obéissance, pouvant justifier tout péché,
-dispenser de toute vertu, _restera la seule vertu_.
-
-De plus, cette vertu unique enveloppant l'existence, l'intellectuelle
-aussi bien que l'active, l'obéissance qui impose toute action, _impose
-aussi toute croyance_.
-
-La seule croyance à suivre, c'est celle que l'obéissance vous donne.
-Indifférence parfaite sur le fond de la croyance. Obéis, et peu
-t'importe si ta croyance mobile se contredit, soutenant au matin _le
-pour_, et _le contre_ au soir.
-
-Nous voilà bien soulagés. Toute dispute est finie. Dans la croyance
-_par ordre_ et l'enseignement _par ordre_, nous pourrons également
-soutenir toute idée.
-
-Tranchons le mot: Plus d'idée.
-
-Ne nous étonnons plus si, du premier coup, les jésuites, acceptant la
-foi de la Renaissance, des philosophes et des juristes, des ennemis de
-la théologie, adoptèrent _le libre arbitre_, et le salut _par les
-oeuvres_, qui dispense de Jésus.
-
-Vous croyez les tenir là, les saisir? Point du tout. Ils glissent. Ce
-sont des hommes d'affaires qui peuvent varier leur thèse pour le
-besoin de leur affaire. Ils écrivent au besoin contre leur propre
-doctrine, se réfutent dans des livres également autorisés de la
-Société.
-
-Étranges contradictions, aveugle esprit de combat, dont les armées
-seules jusque-là avaient donné l'exemple. Les mêmes soldats espagnols,
-dans la même année, égorgent à Rome les sujets du pape, en Espagne ses
-ennemis.
-
-Un point grave et singulier où le jésuite dépasse décidément le
-soldat, c'est que Loyola _supprime les exercices communs_. Les hommes
-s'électrisent et se vivifient les uns par les autres. L'esprit
-s'augmente et se féconde par la communication muette. Combien plus par
-le chant et la prière commune! Ceux qui se réunissent et chantent, sur
-ce seul signe, en ce siècle, sont déclarés protestants.
-
-L'obéissance la plus sûre, c'est celle de l'_individu_. Que la société
-le moule, mais qu'il reste individu. Des _exercices_ individuels,
-suivis par tous séparément, les rendront semblables sans qu'ils
-communiquent, sans qu'ils se confient. Qu'ils se défient les uns des
-autres, tant mieux; ils n'en seront que plus isolés, faibles,
-obéissants. Chaque homme, faible comme homme, sera fort comme
-société; il n'est qu'une pièce, un rouage. Il remue, parce qu'on la
-remue. Il est chose morte, inerte, un cadavre qui retomberait si une
-main ne le soutenait. De ces cadavres artificiellement dressés, mus
-par le galvanisme, se fera une armée terrible.
-
-Rien de plus grossier, du reste, de plus antispiritualiste qu'une
-telle institution. Les _exercices_ s'y font moins par l'idée
-religieuse ou le sentiment que par la légende, par le détail
-historique et physique de telle scène qu'on doit se représenter, par
-l'imitation ou reproduction des circonstances matérielles, etc. On
-doit, par exemple, percevoir l'enfer successivement par les cinq sens,
-la vue du feu, l'odeur du soufre, etc. La matérialité parfois y va
-jusqu'à l'impossible. Comment se représenter _par le goût et
-l'odorat_, comme il le demande, la suavité d'une âme imbue de l'amour
-divin?
-
-En 1540 le pape approuve les constitutions des jésuites[26]. En 1542
-commencent à jouer les deux grandes machines de la révolution
-nouvelle: l'_éducation_, l'_inquisition_.
-
-[Note 26: La même année, il institue une confrérie du _Sacré
-corps_ de Jésus. Serait-ce le premier nom des jésuites, qui plus tard
-si habilement exploitèrent le Sacré coeur? _Extrait des Actes du
-Vatican, Archives, carton L, 379_. L'histoire des jésuites a été fort
-éclaircie par l'ouvrage de M. Alexis de Saint-Priest sur leur
-suppression, d'après les documents conservés au ministère des Affaires
-étrangères. Nulle part ils n'ont été plus finement appréciés que dans
-le beau livre, tout récemment publié, de M. Lanfrey: _L'Église et la
-Philosophie au_ XVIIIe _siècle, 1855._]
-
-Lainez fonde le premier collége des jésuites (à Venise). Loyola
-seconde le théatin Caraffa dans l'inquisition romaine et universelle
-qui doit embrasser le monde. La main de Loyola y est reconnaissable,
-surtout en ceci: _On punit ceux qui se défendent._
-
-Qui se défend est coupable; il résiste à la justice. Frappez cette âme
-rebelle.
-
-Et qui avoue est coupable. Mais humilié, brisé, rien n'empêche de
-l'absoudre.
-
-Plus d'innocent, tous coupables. Plus de justice, un combat. Que
-veut-on? La victoire, le brisement de l'âme humaine.
-
-Le premier qui eût dû être amené à ce tribunal, c'était, sans nul
-doute, Henri VIII. Il fallait seulement trouver un huissier, un sbire
-assez fort pour mettre la main sur lui.
-
-Le pape avait un roi tout prêt, le jeune Pole, cousin d'Henri VIII.
-Sorti de la branche d'York et de la Rose rouge, il pouvait recommencer
-la guerre du XVe siècle et noyer l'Angleterre de sang. Pole avait été
-élevé par Henri, comblé de ses dons. Mais la femme d'Henri, Catherine,
-avait nourri dans le coeur du jeune homme, inquiet et ambitieux,
-l'espoir d'épouser Marie, héritière de l'Angleterre. Au moment où le
-pape condamna Henri, Pole, qui était en Italie, éclata par un libelle
-contre son maître et bienfaiteur. Coup terrible. Henri, qui rejetait
-le pape sans admettre le protestantisme, qui persécutait à la fois les
-catholiques et les protestants, chancelait fort. Tout son appui, en
-cas d'invasion, eût été une armée allemande qu'il eût acheté.
-
-Le roi de France eût pu seul exécuter la sentence. C'est à quoi
-poussaient vivement (dans l'année 1534) le pape et Charles-Quint. Le
-plus jeune fils du roi aurait épousé Marie, qui eût dépossédé son
-père. Pole, devenu cardinal, fut mis par le pape à Liége, pour
-correspondre de près avec les insurgés d'Angleterre, pendant que
-l'Empereur soulevait l'Irlande.
-
-François Ier, sollicité, répondait que le roi d'Angleterre était son
-ami. À quoi l'Empereur réplique (dans les dépêches de Granvelle) qu'il
-ne s'agit aucunement de faire mal à Henri; au contraire, on veut le
-sauver, l'_empêcher de se perdre d'honneur et de conscience_. Il eût
-été _sauvé_ dans un monastère, déposé et tondu.
-
-Les mêmes dépêches témoignent que Montmorency, flatté, mené par
-Charles-Quint, donnait en plein dans ce projet, et _n'en dégoûtait
-nullement le roi_. Était-ce pourtant sérieux? Était-il sûr que
-l'Empereur tînt tellement à faire roi d'Angleterre un prince français?
-Il eût voulu à la fois et détrôner Henri VIII et perdre François Ier
-dans l'esprit des protestants d'Allemagne, de sorte qu'isolé, faible,
-il ne fût plus rien autre chose qu'un lieutenant de l'Empereur.
-
-Le roi était peu tenté. Il n'avait qu'une passion: c'était Milan et la
-réparation de l'affront de Maravilla. Loin de l'apaiser,
-Charles-Quint, dans sa conduite inconséquente, fit encore arrêter un
-homme qu'il envoyait à Soliman.
-
-Le pape travaillait en vain à les rapprocher. Comme deux lutteurs
-acharnés, ils se tâtaient pour mieux se frapper. Le roi avait fait la
-démarche cruelle et désespérée d'appeler en Corse, en Sicile, en
-Italie, non pas Soliman, mais le pirate Barberousse, bey d'Alger et de
-Tunis, à qui le sultan donna le titre de son amiral. Tout l'aspect des
-côtes changea. Un tremblement effroyable saisit les pauvres habitants
-quand, à chaque instant, l'on vit les pirates, marchands d'esclaves,
-descendre inopinément et tomber comme des vautours. Jusque dans
-l'intérieur des terres, l'homme en s'éveillant le matin voyait le
-turban, les armes, les visages d'Afrique. En un moment, s'il n'était
-pris, il avait perdu sa famille; sa femme, sa fille, ses enfants,
-étaient enlevés dans les barques, en poussant d'horribles cris.
-Parfois les marchands avaient commission d'un pacha, d'un bey, d'un
-puissant renégat, de lui procurer telle femme. La fille d'un
-gouverneur espagnol fut ravie ainsi. La Giulia, soeur de la _divine_
-Jeanne d'Aragon, qui est au Louvre, beauté célèbre jusque dans
-l'Orient, faillit être enlevée; elle ne se sauva qu'en chemise, elle
-sauta sur un cheval qu'un cavalier lui céda. On prétend qu'en
-reconnaissance elle le fit assassiner pour qu'il ne pût se vanter du
-bonheur de l'avoir vue.
-
-La chose la plus populaire que pût jamais faire l'Empereur, celle qui
-devait le mettre en bénédiction, c'était d'exterminer les pirates, de
-détruire Tunis et Alger. Venise elle-même, amie des Turcs, était
-cruellement inquiète des progrès de Barberousse. Charles-Quint avait
-tous les voeux pour lui. Nulle expédition plus brillante, plus
-populaire, plus bénie. L'armée espagnole, allemande, italienne, avec
-force volontaires de toutes nations, défit l'armée africaine que
-Soliman avait laissée à ses propres forces, prit la Goulette et Tunis
-(25 juillet 1535). Le massacre fut immense; on y tua trente mille
-musulmans. Vingt mille chrétiens délivrés portèrent leur
-reconnaissance dans toute l'Europe et la gloire de Charles-Quint.
-
-Gloire, puissance, force réelle. Il avait mis un roi vassal à Tunis.
-De là il menaçait Alger, dominait la côte d'Afrique. Il avait conquis
-les coeurs des Italiens mêmes, écrasés par lui. Venise se détachait du
-sultan et rangeait son pavillon soumis près du victorieux drapeau du
-dompteur des Barbaresques.
-
-Charles-Quint, débarqué (septembre) en Italie, au milieu des
-applaudissements de l'Europe, était en mesure de parler de très-haut à
-François Ier. Il n'exige plus, comme à Cambrai, qu'il abandonne ses
-alliés, mais qu'il combatte contre eux.
-
-Il veut bien l'amuser encore de la promesse de Milan. François Sforza
-meurt en octobre. L'Empereur fait espérer Milan comme dot de sa fille,
-qu'eût épousée le plus jeune fils du roi. Tous deux arment cependant.
-L'Empereur lève des lansquenets. Le roi négocie pour avoir des
-Suisses, achève l'organisation des _légions_ de gens de pied qu'il
-forme à la romaine.
-
-Du jour où il avait reçu l'affront de Maravilla, il avait voulu la
-guerre. Mais il ne trouva d'argent qu'en frappant l'impôt le plus
-odieux aux Français, la taxe des vins, avec les vexations infinies des
-visites de commis et la tyrannie fiscale qu'on appelle l'_exercice_.
-Il y eut bientôt révolte.
-
-Quant aux hommes, il avait peu à compter sur la noblesse. Elle s'était
-montrée favorable au connétable. Elle avait refusé, en 1527, de
-contribuer à la rançon du roi. Elle faisait négligemment le service
-militaire. En février 1534, le roi lui impose quatre revues annuelles,
-exige que les gens d'armes portent la complète armure défensive, quel
-qu'en soit le poids. En juillet 1534, il organise l'infanterie, sept
-légions, chacune de six mille hommes. Des quarante-deux mille, trente
-mille sont armés de piques et douze mille d'arquebuses. Ils sont payés
-en temps de guerre, bien payés, à cent sous par mois. Ce seront des
-hommes effectifs; on ne comptera pas les valets, comme on faisait trop
-souvent; «s'il s'en trouve, ils sont étranglés.»
-
-La chose fut populaire. En paix, ils étaient exempts de taille. S'ils
-se distinguaient, ils pouvaient être anoblis.
-
-Leur première épreuve fut rude, celle d'une guerre de Savoie en plein
-hiver, et le passage des monts. Le roi, instruit par son péril, par la
-grandeur croissante de son ennemi, avait eu tardivement cette lueur de
-bon sens, de voir que la vraie conquête italienne, avant Milan et le
-reste, c'étaient les Alpes et le Piémont. Le duc de Savoie, qui jadis
-avait secouru Bourbon, qui était Espagnol de coeur, offrait à
-Charles-Quint de lui céder ses États en échange d'États italiens.
-L'Empereur, qui déjà avait la Comté, allait avoir en outre la Savoie
-et la Bresse, nous enveloppait et plongeait chez nous jusqu'à Lyon.
-
-On le prévint. François Ier secourut contre lui Genève, qui mit son
-évêque à la porte, se fit protestante, appuyée sur Berne, qui conquit
-sur le Savoyard le pays de Vaud. Le roi alors, voyant bien que
-Charles-Quint l'amusait, en février, saisit la Savoie et entre en
-Piémont.
-
-Il en advint comme à Ravenne. La première fois que nos Français, hier
-paysans, aujourd'hui soldats, se virent devant l'ennemi, ils furent
-pris du démon des batailles, et on ne put plus les tenir. Il y avait
-devant eux un gros torrent, la Grande-Doire. Ils s'y jettent, et,
-malgré la roideur du fil de ces eaux rapides, ils ne perdent pas leur
-rang. Nos Allemands n'en font pas moins. Ils se lancent et passent de
-front. L'ennemi ne les attend pas. Les nôtres, sans cavalerie, suivent
-de près. À Verceil, la rivière arrête encore. Un homme de bonne
-volonté sort d'une de nos légions, se jette à l'eau, et, sous la grêle
-des balles, prend un bateau du côté de l'ennemi, le ramène. On passe.
-Le Piémont est conquis.
-
-On respecta le Milanais. Néanmoins l'Empereur, à Rome, éclata avec une
-violence politique et calculée. Le 5 avril, ayant fait ses dévotions à
-Saint-Pierre en costume solennel, rentrant chez le pape au milieu
-d'une grande assemblée de princes allemands, italiens, de cardinaux,
-d'ambassadeurs, on le vit, non sans étonnement, commencer une
-harangue. Il paraît qu'elle était écrite, au moins en partie; de temps
-en temps il baissait la tête pour lire une note roulée autour de son
-doigt. C'était un plaidoyer en règle, complet, contre François Ier. En
-résumé, il lui offrait trois partis, la paix avec Milan pour son
-troisième fils, la guerre, ou enfin qu'ils vidassent leur différend,
-de personne à personne, comme avaient fait d'anciens rois, le roi
-David, etc. S'il y avait difficulté, ils pouvaient se battre dans une
-île, dans un bateau ou sur un pont, à l'épée et au poignard, en
-chemise; tout serait bon. Le vaincu serait tenu de fournir toutes ses
-forces à notre Saint-Père le pape contre le Turc et l'hérésie. Pour
-gage et prix du combat, lui, il déposerait Milan, et François Ier la
-Bourgogne.
-
-Granvelle excusa la chose aux Français, disant n'en avoir rien su.
-Mensonge. Un acte si grave n'était pas certainement un coup de tête
-personnel. C'était une chose politique, délibérée mûrement, une mine
-habilement chargée et dont l'explosion fut immense. Le discours,
-traduit (d'avance sans doute) en toute langue, courut l'Europe,
-l'Allemagne surtout. Les insultes continuelles faites impunément à nos
-envoyés mettaient déjà le roi très-bas. Mais ce solennel outrage, ce
-soufflet officiel, donné dans Rome, au Vatican, devant tous les
-ambassadeurs qui représentaient la chrétienté, montrèrent l'ami de
-Barberousse, le renégat, l'apostat, l'homme perdu et désespéré, comme
-le faquin en chemise, qui, traîné dans un tombereau, figure, torche en
-main, au Parvis.
-
-Des bruits étranges circulèrent. À grand'peine, les marchands
-allemands qui allèrent de Lyon aux foires de Strasbourg, détrompèrent
-lentement leurs compatriotes. Quand Du Bellay, envoyé par le roi,
-arriva en Allemagne, il fut obligé de se cacher.
-
-L'Empereur avait là un moment admirable contre le roi, une force
-énorme d'opinion, ajoutez une immense force matérielle, la plus grande
-qu'il eût eu jamais.
-
-On pouvait voir la vanité des deux systèmes sur lesquels on se
-reposait: le vieux système des alliances de famille et de mariages, le
-nouveau système des alliances politiques ou système d'équilibre. Cet
-équilibre naissant, qu'était-il déjà devenu? Henri VIII ne pouvait
-bouger. Le Turc n'agissait que lentement. L'Allemagne protestante
-boudait le roi. Le seul service qu'elle lui rendit, ce fut de
-débaucher des lansquenets que Ferdinand envoyait.
-
-François Ier était seul, et Charles-Quint avançait avec sa victoire et
-l'Europe.
-
-Il se croyait tellement sûr de son fait, qu'il dit, comme on lui
-parlait des Français: «Si je n'avais mieux que cela, dit-il, à la
-place du roi, je commencerais par me rendre, mains jointes et la corde
-au cou.»
-
-On ne pouvait se défendre en Piémont, on le pouvait en Provence,
-laisser l'ennemi se consumer et mourir de faim.
-
-Pour cela, il fallait une chose, celle qu'en 1812 on fit à Moscou,
-brûler, détruire; mais ici une ville n'était pas assez; il fallait
-brûler un pays.
-
-Quel homme serait assez dur pour faire cette barbare et nécessaire
-exécution? Montmorency s'en chargea, et il l'aggrava par la dureté de
-son caractère, par son indécision et son imprévoyance.
-
-Les pauvres cultivateurs, qui avaient ordre d'évacuer, croyaient au
-moins qu'on sauverait les grandes villes, et ils y concentraient leurs
-biens. Mais peu à peu on abandonnait tout et l'on détruisait tout. Aix
-même fut ainsi condamnée, après qu'on eut commencé à la fortifier.
-Tout fut brûlé, jeté, détruit, _spectacle lamentable_, dit Du Bellay
-lui-même, endurci cependant à ces affreuses guerres.
-
-Montmorency s'enferma dans un camp retranché, y resta obstinément, sûr
-que l'Empereur, en s'éloignant de la côte, mourrait de faim. Toute la
-Provence mourait de faim aussi, et si l'Empereur faisait venir quelque
-chose de la mer, ces furieux affamés se jetaient dessus, n'ayant plus
-peur de rien, et le dévoraient au passage.
-
-Les paysans désespérés firent ainsi plusieurs coups hardis, un entre
-autres, au départ de l'Empereur. Ils se mirent cinquante dans une
-tour, pour tirer de là et le tuer. Il s'en allait très-faible, ayant
-perdu vingt-cinq mille hommes. On pouvait l'écraser. Montmorency n'eut
-garde; il le laissa échapper.
-
-L'effroyable sacrifice de toute une province de France, cent villes ou
-villages brûlés et détruits, un peuple de paysans sans abri, sans
-instruments, sans nourriture, et pas même de quoi semer! C'était le
-résultat de 1536, de la campagne qui porta Montmorency au pinacle, le
-fît connétable, quasi-roi de France pour les cinq années qui
-suivirent.
-
-L'Empereur était entré, avait séjourné deux mois, librement était
-sorti, sans que, de cette armée française, personne osât le
-poursuivre. Nos paysans provençaux avaient seuls ressenti l'affront,
-et, aux dépens de leur sang, tâché qu'on ne pût pas faire risée de la
-France.
-
-Il était temps ou jamais, de _toucher au vif_ Charles-Quint, selon la
-forte expression des dépêches de 1534. Ce n'était pas avec Barberousse
-qu'on pouvait faire rien de grand. Il fallait Soliman même. La Sicile
-(_Gasp. Contarini_) souffrait tellement qu'elle eût accepté les Turcs.
-Qu'allait faire François Ier?
-
-Le pauvre roi, qui déjà n'était plus guère qu'une langue, une
-conversation, qui bientôt faillit mourir, était de plus en plus
-tiraillé par les deux partis qui se disputaient près de lui, en lui,
-et dont sa faible tête semblait le champ de bataille.
-
-Caractérisons ces partis. Il y avait celui des élus, celui des damnés.
-
-Les damnés, c'étaient ceux qui poussaient à l'alliance des Turcs et
-des hérétiques, spécialement les Du Bellay, Guillaume, le vieux,
-l'intrépide militaire diplomate, et le spirituel cardinal Jean,
-l'évêque rabelaisien de Paris qui, tout en amusant son maître, le
-poussait aux résolutions viriles de la plus libre politique. La
-plupart de nos ambassadeurs, c'est-à-dire des gens qui savaient et
-voyaient, appartenaient à ce parti.
-
-Mais le parti des élus, des bien pensants, des orthodoxes, c'était
-celui qui se formait autour du nouveau Dauphin. Montmorency qui voyait
-le père décliner si vite, regardait au soleil levant. Le Dauphin avait
-dix-huit ans, et on venait de lui donner une maîtresse. C'était un
-garçon de peu, qui ne savait dire deux mots, né pour obéir et pour
-être dupe. Mais plus il paraissait nul, plus la cour venait à lui;
-excellent gibier en effet d'intrigants et de favoris. Déjà, tous
-disaient en choeur qu'il ressemblait à Louis XII.
-
-L'événement de cette année 1537, c'est que cet astre nouveau avait
-marqué son lever. Un enfant, en grand mystère, était né d'une grande
-dame, fort sérieuse et fort politique, qui hardiment s'était chargée
-d'initier le Dauphin.
-
-Son père l'avait marié à quatorze ans, à une enfant du même âge,
-Catherine de Médicis. Mais cette position nouvelle n'avait rien tiré
-de lui. Pas un mot et pas une idée. Tel il était revenu de sa longue
-prison d'Espagne, tel il restait, ayant l'air d'un sombre enfant
-espagnol, yeux noirs, cheveux noirs, «_mauricaud_,» dit un
-chroniqueur. Il n'était bon qu'à la voltige, le premier sauteur du
-temps. Sa petite femme, spirituelle et cultivée, comme une Italienne,
-mais fort tremblante et servile, n'avait nulle prise sur lui. Née
-Médicis et de race marchande, son jeune mari n'en tenait compte, et la
-méprisait comme un sot; le roi seul avait pitié d'elle, la défendait,
-et ne voulut pas qu'on la rendît à ses parents.
-
-François Ier, causant un jour avec la grande sénéchale, Diane de
-Poitiers (intime avec lui depuis l'aventure de 1523), s'affligea
-devant elle de son triste fils, qui ne serait jamais un homme. La dame
-se chargea de l'affaire, et dit en riant: «J'en fais mon galant.»
-
-C'était une fort belle veuve. Depuis la mort de son mari, Louis de
-Brézé, en 1531, elle s'était tenue à la cour plus dignement que bien
-d'autres. Elle restait toujours eu deuil, en robe de soie blanche ou
-noire, non pas tant pour faire l'inconsolable de son vieux mari, mais
-cette simplicité allait à sa beauté noble, froide, altière. Le goût
-espagnol commençait aussi. La reine était Espagnole, le Dauphin tout
-autant. La belle veuve, par ces couleurs austères, s'espagnolisait, se
-rattachait à la cour espagnole et orthoxe. Elle faisait profession
-d'être fort bonne catholique. Elle n'eut pas pour un empire,
-disait-elle, parlé à un protestant.
-
-Cette dame, en 1537, avait trente-huit ans, et semblait beaucoup plus
-jeune. Elle mettait un art infini à se soigner et se conserver. Mais
-rien ne la conservait mieux que sa nature dure et froide. Elle avait
-les vices des hommes, avare, hautaine, ambitieuse. Elle mena fort bien
-son veuvage, se réservant habilement. L'austérité de l'habit ne
-décourageait pas trop. Elle montrait fort son sein, que le noir
-faisait valoir. Et lorsque, maîtresse en titre et reine, elle était
-moquée par les jeunes qui ne l'appelaient que la _vieille_, elle fit
-cette réponse cynique de leur montrer ce qu'on cache en se faisant
-peindre nue. Elle est telle à Fontainebleau.
-
-Dure, avide et politique, elle était intimement liée avec un homme
-tout semblable, Montmorency. Tous deux exploitèrent leur crédit de
-même, en se garnissant les mains. Montmorency, à cette époque, comme
-un Caton le Censeur, réformait la France en rançonnant les gouverneurs
-de province. M. de Châteaubriant, qui passait pour avoir fait mourir
-sa femme, s'en tira en léguant son bien à Montmorency.
-
-La partie fut certainement liée entre lui et Diane pour s'emparer du
-Dauphin. Et la scène définitive dut se passer à Écouen, la voluptueuse
-maison arrangée par Montmorency pour recevoir de telles visites. Tout
-ce qu'on sait de cet homme brutal, sombre et violent, qui n'avait
-qu'injures à la bouche, qui, parmi ses patenôtres, ordonnait de rompre
-ou pendre, fait un contraste bizarre avec les recherches galantes de
-sa suspecte maison. Les vitraux d'Écouen, que tout le monde a vus
-jusqu'en 1815 au Musée des monuments français, étaient choquants
-d'impudeur à faire rougir Rabelais. Dans le Pantagruel, il parle avec
-un juste mépris des arts obscènes qui, sans talent, font appel tout
-droit aux sens. Telles ces vitres effrontées. On y voyait l'Amour de
-dix-huit ans environ, avec une Psyché bien plus vieille.
-
-Psyché accoucha d'une fille. Le tout mystérieusement. La dame voulut
-que l'enfant fut mis au compte d'une demoiselle. Mystère profond. Le
-Dauphin portait publiquement les couleurs et la devise de Diane,
-s'affichant et commençant cette glorification solennelle de l'inceste
-et de l'adultère qui lui fit mettre l'initiale de la maîtresse de son
-père sur tous les monuments publics et jusque sur les monnaies.
-
-Quelqu'un a dit: «Jamais de mal parmi les honnêtes gens.» La chose se
-vérifia. Montmorency et la dame qui passait du père au fils, furent
-d'autant plus estimés, honorés de l'Europe, formant dès ce temps la
-tête du parti des honnêtes gens.
-
-Ce noir Dauphin toujours muet, cette grande femme toujours en deuil,
-formaient, au sein de la cour, comme une petite cour qui allait à part
-grossir d'année en année.
-
-Les contrastes étaient parfaits. La jeune duchesse d'Étampes et le
-vieux François Ier, avec la petite Médicis, faisaient la cour
-italienne, parleuses, aux modes florentines, aux couleurs brillantes,
-dont se détachait fortement le futur roi, le nouveau règne, plus
-sérieux et comme espagnol.
-
-L'Espagne était bien haut alors. On l'estimait, on l'imitait. La
-fameuse expédition de Tunis, la renommée des vieilles bandes, la
-fabuleuse conquête de Fernand Cortès avaient rempli tous les esprits.
-La férocité, l'arrogance, tout était bien pris de ce peuple.
-L'ambassadeur Hurtado, pour avoir, devant le roi, jeté quelqu'un par
-les fenêtres, n'en fut que plus à la mode. La morgue silencieuse dans
-laquelle ils restaient toujours sans daigner répondre un mot, leur
-servait admirablement à cacher leur vide d'idées.
-
-Dans une cour où le nouvel élément commençait à poindre, le roi
-italien et français, le parleur aimable et facile, était hors de mode.
-La jeunesse, par derrière, haussait les épaules. Jeunesse grave,
-vieillesse légère! Tout à l'heure, il n'y avait qu'un mauvais sujet à
-la cour: c'était le roi, le vieux malade, l'ami des Turcs, le renégat.
-Il se voyait de plus en plus délaissé des honnêtes gens.
-
-Le parti turc avait pourtant réussi encore à gagner sur lui un dernier
-pas décisif qui eût assommé Charles-Quint: c'était de jeter Soliman et
-cent mille Turcs sur Naples, pendant que le roi passerait les monts
-avec cinquante mille hommes. Cela eût éclairci les choses. L'Empereur,
-pour avoir battu les faux Turcs de Barberousse, qui étaient des Maures
-d'Afrique, portait son succès de Tunis aussi haut qu'une victoire sur
-les janissaires. Il fallait voir la figure qu'il ferait devant
-Soliman.
-
-Nous savons, par le plus irrécusable témoignage, celui de sa soeur,
-qu'il n'en pouvait plus. Le coup eût été terrible. Les Turcs fussent
-restés en Sicile et peut-être à Naples. Grand malheur? Non. Il en
-serait arrivé comme à la Chine, où les vaincus ont conquis les
-vainqueurs, et rendu les Mongols Chinois. L'Italie eût exercé son
-ascendant ordinaire, et, bien mieux que ne fit la Grèce, épuisée et
-impuissante, elle eût fait du Turc un Européen.
-
-La chose fut très-bien menée par le savant et habile Laforêt qui, en
-juillet 1537, se trouva, avec Soliman et Barberousse, en face
-d'Otrante. Les Turcs descendirent à Castro. Mais les Français ne
-parurent pas. Soliman laissa le royaume de Naples et se tourna contre
-Venise.
-
-Où donc était François Ier? En Picardie. Il n'est pas difficile de
-deviner l'homme qui rendait ce service essentiel à l'Empereur.
-Montmorency n'envoya en Italie que tard, quand il n'était plus temps.
-
-Ces tergiversations singulières ne s'expliquent que par la forte
-conspiration de cour qui enveloppait le roi de toutes parts. Il voyait
-d'accord des gens qui toujours sont divisés, une belle-mère, Éléonore,
-avec un beau-fils, Henri, les cardinaux de Tournon, de Lorraine, avec
-la maîtresse nouvelle, la triste et dure figure de Montmorency avec la
-jeune cour. Tous pour le pape, pour l'Empereur, contre le Turc et
-l'hérésie; tous plaidant _pour l'honneur du roi_ et le salut de son
-âme.
-
-Il avait toujours eu un vif besoin de plaire à ce qui l'entourait.
-Affaibli, maladif, il ne supportait pas la muette censure d'une cour
-respectueusement mécontente, ni les récits qu'on lui faisait arriver
-des ravages des Turcs. Ils pesaient sur sa conscience, ébranlaient
-l'homme et le chrétien.
-
-Il luttait pourtant encore au printemps de 1538. À la nouvelle d'une
-grande victoire de Soliman sur le frère de Charles-Quint, il envoya
-Rincon pour resserrer son alliance. Aux vives instances du pape pour
-l'amener à voir l'Empereur, il résista d'abord (_Rel. Tiepolo_),
-laissa le pape et Charles-Quint l'attendre à Nice quinze jours. Le
-vieux Paul III brûlait de les unir pour les lancer sur Henri VIII.
-
-L'Empereur cachait mieux le besoin urgent qu'il avait de traiter. Sa
-situation en réalité était épouvantable. Ni l'Espagne ni les Pays-Bas
-ne donnaient un sou. Gand lui refusait l'impôt depuis 1536, et
-travaillait à confédérer les autres villes. Il prévoyait la terrible
-révolte des armées espagnoles qui arriva en 1539. Il ne la différait
-qu'en laissant ses soldats à Milan et ailleurs en pleines bacchanales,
-comme au temps de Bourbon. Ces hommes effrénés, ces sauvages,
-désormais indisciplinables, devenaient l'effroi de leur maître. Il
-restait deux partis à prendre: ou les diviser, les tromper, pour les
-égorger isolés; ou les leurrer d'une promesse, d'un grand pillage, les
-mener à Constantinople. Cette entreprise, pour être romanesque, avait
-pourtant des chances. Doria, en 1533, avait reconnu les Dardanelles et
-vu dans quelle négligence les Turcs laissaient leurs fortifications.
-
-Un document publié récemment dévoile tout ceci (_Lanz Mém. Stuttgard,
-XI, 263_). C'est une lettre suppliante de la soeur de Charles-Quint,
-Marie, gouvernante des Pays-Bas, pour conjurer son frère de ne pas se
-mettre à la discrétion de cette horrible soldatesque dans l'expédition
-de Turquie. Elle lui parle nettement de sa situation, lui dit que les
-Pays-Bas, s'il ne parvient à y mettre ordre, _sont plus que perdus_;
-qu'il vaut mieux, plutôt que de se jeter dans de telles aventures,
-fermer les yeux sur l'Allemagne, _laisser couler certaines choses_
-touchant la religion. Quant à la guerre si lointaine de
-Constantinople: «Souvenez-vous, dit-elle, _de Tunis qui n'est qu'à la
-porte de votre pays; si Barberousse n'avoit donné bataille, en quels
-termes étiez-vous?... Oh! pour l'honneur de Dieu!_ ne courez pas de
-tels hasards.»
-
-Il est impossible de se fier au roi de France. Et pourtant s'y l'on
-pouvait s'y fier, l'Empereur _devroit passer par la France, et démêler
-avec lui ce qui lui peut toucher... Mais vostre personne est de si
-grande importance que je n'oserois conseiller_, etc.
-
-Ces avis d'un parfait bon sens étaient certainement ceux de Granvelle.
-L'Empereur, à tout rapprochement, toute entrevue, même inutile,
-gagnait un grand avantage, celui de mettre en défiance tous nos amis,
-Turcs, Anglais, luthériens et mécontents des Pays-Bas.
-
-C'était déjà une faute, une sottise pour le roi de se rendre à Nice.
-Il le sentait si bien, que, quand on l'y traîna, il demanda à
-l'Empereur une chose impossible qui devait rompre tout, non-seulement
-le Milanais, mais la _Franche-Comté_. L'Empereur, à l'absurde,
-répondit par l'absurde, offrant _le titre_ et _le revenu_ de Milan,
-qui _pendant neuf ans_ seraient confiés au pape, et le roi, tout de
-suite, eût rendu la Savoie, armé pour l'Empereur contre le Turc et les
-luthériens. Vains bavardages. Mais Charles-Quint avait déjà ce qu'il
-voulait. Sa soeur venait le voir, et la nouvelle cour entrait en
-rapport avec lui. Le pape fit, sinon la paix, au moins une longue
-trêve de dix ans. Le roi partit, le 19 juin, sans voir l'Empereur.
-
-Il n'en était pas quitte; on ne le laissa pas retourner au Nord. Les
-influences de famille agirent, Éléonore pour son frère, Marguerite
-dans l'intérêt de son mari, pour l'arrangement de la Navarre,
-Montmorency et les cardinaux, le Dauphin pour le roman d'une conquête
-de l'Angleterre. Tous pour le roi, pour le réconcilier à Dieu et à
-l'Église, au parti des honnêtes gens.
-
-Les Turcs, souvent bien informés, crurent que non-seulement on lui
-promettait le Milanais de la part de Charles-Quint, mais qu'abusant de
-l'affaiblissement de son esprit, on lui disait que l'Empereur
-prendrait pour lui Constantinople et le ferait empereur d'Orient.
-
-Charles-Quint attendit un mois à Gênes l'effet de tout cela. Il ne
-lâcha pas prise qu'on ne lui eût de nouveau amené le roi à
-Aigues-Mortes. Dans ce méchant petit port solitaire, le roi, moins
-entouré qu'il ne l'eût été en Provence, n'avait là que Montmorency et
-les princesses. Il n'y eut, aux conférences, que le connétable et le
-cardinal de Lorraine d'une part, d'autre part Granvelle et Couvos, la
-reine enfin, lien des deux partis. Que conclut-on? Matériellement,
-rien que le _statu quo_; moralement, une chose immense qui allait
-changer l'Europe, et qu'on peut dire d'un mot, _la conversion de
-François Ier_.
-
-L'ami des infidèles, des hérétiques, le renégat et l'apostat, l'homme
-incertain du moins, mobile, qui disait le matin oui, et non le soir,
-est fixé désormais, et tel sera jusqu'à la mort. Ce galant, ce rieur,
-est désormais un bon sujet. C'est le retour de l'_Enfant prodigue_. La
-reine et tous en pleurent de joie.
-
-Qui a procuré ce miracle? Un mot de l'Empereur. Ce qu'il a refusé à
-Nice, il l'accorde à Aigues-Mortes. Il n'offre plus _le titre_ de
-Milan, mais la possession _réelle_ (_Granvelle, II, 335_) pour le
-second fils du roi qui épousera une nièce de Charles-Quint.
-
-Le roi s'engage _publiquement_ à défendre les États de l'Empereur
-pendant la guerre des Turcs. À quoi _secrètement_? On le voit par les
-faits.
-
-Maintenant la France, en Europe, n'a plus d'ami que Charles-Quint, son
-capital ennemi. Elle s'est isolée. Libre à lui de tenir sa promesse.
-S'il ne la tenait pas, que ferait-elle? la guerre, mais seule et sans
-ami, ne pouvant, même par la guerre, sortir de la profonde ornière où
-elle est entrée pour toujours, et dont ne la tireront pas même
-cinquante années de guerres de religion.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-DERNIÈRE GUERRE, RUINE ET MORT DE FRANÇOIS Ier
-
-1539-1547
-
-
-On peut dater d'ici le règne d'Henri II et de Diane de Poitiers.
-François Ier n'est plus qu'une cérémonie, une ombre. La réaction règne
-par Montmorency d'abord, ami de Diane et de l'Empereur; puis par les
-prêtres, les cardinaux de Tournon, de Lorraine, et les cadets de
-Lorraine, les Guises, généraux du clergé, tous serviteurs et créatures
-de la triomphante maîtresse.
-
-Comment finit François Ier? Il meurt huit ans d'avance par une
-horrible maladie (1539), dont la médecine ne le sauve qu'en
-l'exterminant[27]. Ses derniers portraits font frémir; leur
-bouffissure difforme témoigne de l'énergie des remèdes qui ne lui
-donnèrent ce répit qu'en bouleversant l'homme physique, éteignant
-l'homme moral.
-
-[Note 27: Les persécutions recommencent à l'instant même. Un
-inquisiteur converti au protestantisme est brûlé à Toulouse. Voir la
-procédure aux _Archives, carton J, 809._]
-
-À ce prix on parvint à pouvoir le montrer, le remettre à cheval, le
-mener quelque peu à l'armée, à la chasse. Au conseil même, dans
-quelques circonstances, il voulut décider; mais tout lui échappait. Il
-était incapable de suite. Sans sa maîtresse ou garde-malade, la
-duchesse d'Étampes, qui s'indignait, le réveillait parfois, il se fût
-résigné peut-être; mais elle ne cessait, dans sa haine jalouse contre
-Diane, de rouvrir les yeux du malade sur sa déchéance réelle. Contre
-le nouveau roi, si peu Français, si contraire à son père, et qu'on eût
-cru plutôt un fils de l'Empereur, elle élevait, créait un rival, le
-jeune et brillant duc d'Orléans pour qui elle eût voulu un trône.
-
-Dès le 23 septembre 1538, le roi étant revenu à Compiègne, et
-souffrant d'un cruel abcès qui le mit à la mort, Montmorency ne perdit
-pas un moment et inaugura la politique nouvelle en faisant arrêter,
-poursuivre son ennemi, l'ami de la duchesse d'Étampes, Brion (ou
-l'amiral Chabot)[28]. Il le fit éplucher avec une rigueur
-extraordinaire par ses légistes à lui, de manière à trouver quelque
-indélicatesse, quelque abus de pouvoir, péchés communs à tous les
-favoris.
-
-[Note 28: Peut-être a-t-on dit trop de mal et d'elle et de lui.
-Leur crime à tous les deux fut surtout d'avoir défendu les
-protestants, ou plutôt l'humanité. La soeur de la duchesse, madame de
-Cany, était elle-même protestante. _Lettres de Calvin_, édition
-Bonnet, t. I, p. 281.--Je ne vois jamais au Louvre la belle et rêveuse
-statue du pauvre Chabot, un chef d'oeuvre de la Renaissance, sans
-penser aux belles paroles qu'il prononça devant le roi. François Ier,
-parlant un jour des plaintes que faisaient les protestants sur la mort
-des leurs, brûlés en France et en Angleterre, l'amiral fit cette
-réflexion: «Nous faisons des confesseurs, et le roi d'Angleterre fait
-des martyrs.» Il fallait quelque courage pour dire alors si hautement
-qu'en envoyant les protestants à la mort on faisait des confesseurs de
-la vérité. (_Extraits des actes et dépêches du Vatican, Archives,
-carton L, 384._)]
-
-Tous nos ambassadeurs reçurent en même temps un nouveau mot d'ordre,
-fort surprenant (ils n'y pouvaient croire): _de travailler partout
-pour l'Empereur_. Ordre d'agir pour lui auprès du Turc, de lui ménager
-une trêve. Ordre d'engager l'Allemagne à s'unir contre Soliman.
-Défense au protégé du roi, au duc de Wurtemberg, d'agir contre les
-évêchés catholiques, et notification à la diète que le roi s'unissait
-à l'Empereur pour rétablir la religion.
-
-Henri VIII eût volontiers épousé une princesse française. On venait
-d'en donner une au roi d'Écosse. On s'engage à Madrid à ne faire avec
-l'Angleterre aucun traité de mariage. Loin de là, on accueille un plan
-d'un de nos envoyés pour le détrônement d'Henri, le démembrement de
-son royaume, l'anéantissement de l'Angleterre.
-
-Dans cette année 1539, Montmorency fut la vraie providence de
-Charles-Quint. Au moment où l'Espagne le menaçait par ses cortès, au
-moment où Gand révolté décapitait son doyen, comme partisan de
-l'Empereur, au moment où il apprenait les révoltes de ses armées, où
-tout lui échappait, Montmorency lui met la France dans les mains, le
-secret de nos négociations avec le Turc et l'Angleterre, lui confie le
-fil même de notre diplomatie (5 août 1539), jusqu'à trahir la
-confiance de Gand qui se livrait à nous.
-
-Dans ce mois d'août 1539, un coup heureux délivra Charles-Quint des
-vieilles bandes espagnoles qu'il ne pouvait ni payer, ni contenir. Mis
-dans la petite ville ouverte de Castel-Novo, quatre mille de ces
-soldats furent surpris par Barberousse. Six mille, qui étaient à
-Tunis, furent habilement tirés du fort, embarqués pour la Sicile, et
-là, à force de serments, le vice-roi les endormit, les dispersa, les
-égorgea.
-
-Belle délivrance pour l'Empereur; mais bonne leçon pour l'Espagne, si
-mal récompensée! Les levées y furent quelque temps extrêmement
-difficiles. On aimait mieux la mer, les Indes, que le service. À la
-guerre qui suivit, l'Empereur ne demandait que six mille Espagnols, et
-il ne put en avoir que trois mille (_Navagero_). Il se trouva
-très-faible. Les Turcs prirent toute la Hongrie, et ils auraient pris
-les Deux-Siciles, pour peu que la France eût aidé.
-
-Si quelque chose dut le rendre dévot, ce fut certainement ce miracle
-qu'à ce moment de ses plus extrêmes nécessités, un tel secours lui fût
-tombé du ciel, celui de son ennemi. Désarmé et sanglant de cette
-Saint-Barthélemy de ses propres soldats, il se vit gardé par la
-France. Montmorency le pria de se fier à nous, de venir, de montrer
-que la France ne faisait qu'un avec l'Espagne et qu'on aurait affaire
-à elle si on touchait à l'Empereur.
-
-Charles-Quint, qui avait fait son testament avant l'expédition de
-Tunis, le refit avant le voyage de France (5 novembre 1539,
-_Granvelle, II, 545, 554_). Il y donne Milan au second fils du roi qui
-épousera une fille de Ferdinand, _pourvu que Ferdinand y consente_. Ce
-petit mot réservait tout.
-
-Entré en France vers le 20 novembre, il vit longuement Montmorency et
-les fils du roi, avant le roi, et entra à Paris le 1er janvier 1540.
-Le connétable tout-puissant avait exigé des villes les fêtes les plus
-retentissantes, et il fit avertir toutes les cours de l'Europe de
-cette union intime, définitive, du roi et de l'Empereur. Charles-Quint
-vit très-bien le besoin que la coterie régnante avait de lui. Il prit
-ses avantages, attisant d'une part la rivalité des deux frères,
-d'autre part ébranlant la fidélité du roi de Navarre, lui faisant
-espérer que l'infant épouserait sa fille, qui deviendrait la reine de
-l'Espagne et des Indes.
-
-La duchesse d'Étampes et son protégé, le second fils du roi, auraient
-été d'avis de retenir l'Empereur jusqu'à ce qu'on eût Milan. C'est
-d'eux que vint sans doute le mot hardi de Triboulet au roi, écrivant
-sur la liste des fous célèbres l'Empereur, mais disant: «S'il échappe,
-j'y mettrai Votre Majesté.»
-
-On prétend que le jeune Orléans eut l'idée, avec ses amis, d'enlever
-Charles-Quint. Cette cour de jeunes gens était fort hasardeuse; elle
-se piquait de folie, de duels, de sauts périlleux, de courir de toits
-en toits. L'un d'eux offrait à la duchesse d'Étampes de changer la
-situation et de rompre la fascination qui retenait le Dauphin, par un
-moyen très-simple, en coupant le nez à Diane.
-
-L'Empereur n'était pas rassuré. Plus d'un malheur arriva sur sa route.
-À Bordeaux, il faillit être asphyxié; à Amboise, incendié. Ailleurs,
-une bûche lui tomba sur la tête. Le roi était furieux des mésaventures
-de son hôte, et voulait faire pendre tout le monde.
-
-L'Empereur crut utile de désarmer à tout prix sa belle ennemie, la
-duchesse d'Étampes, en faisant briller à ses yeux une offre
-inattendue, celle de relever la maison de Bourgogne; il eût donné au
-duc d'Orléans bien autre chose que Milan, _toutes les provinces des
-Pays-Bas_. Il est vrai qu'Orléans, du vivant de Charles-Quint, n'en
-eût pas été souverain, mais seulement gouverneur.
-
-La pauvre Gand fut brisée de la réception de Charles-Quint et de son
-union avec le roi. Chaque fête qu'on lui donna fut comme une bataille
-perdue par la Flandre. Il ne trouva nulle résistance, brida la ville
-avec un fort et fit mourir qui il voulait.
-
-Sorti de France à la fin de janvier, en février il se retrouva maître,
-très-solide et très-affermi, libre d'examiner ce qu'il voulait tenir
-de ses promesses. S'il eût donné les Pays-Bas, c'eût été pour le cas
-où Orléans eût eu des enfants de sa fille; mais, en échange de ce don
-incertain, il voulait que le roi, sur-le-champ, se dessaisît du
-Piémont, ainsi que des droits sur Milan. Montmorency, trompé,
-désespéré, alla, pour gagner l'Empereur, jusqu'à promettre par écrit
-que le roi l'aiderait contre ses alliés d'Allemagne. Lettre fatale que
-l'Empereur montra et répandit plus tard.
-
-La honte d'être dupe à ce point tira le roi de sa léthargie. Il fit
-une chose violente. Il maria la fille de sa soeur, contre le gré de sa
-soeur, au duc de Clèves, capital ennemi de Charles-Quint.
-
-Ce fut une scène très-violente et d'une choquante tyrannie. La petite
-fille, qui avait douze ans et qui était malade, ne voulait pas
-marcher. Le roi dit à Montmorency: «Porte-la sur ton cou.» Et alors on
-vit le connétable, ce premier homme du royaume, faire l'office d'une
-nourrice ou d'un valet de pied. Il prit l'enfant et la porta devant
-toute la cour, croyant apaiser le roi par cette humiliation. Et, en
-effet, il garda encore quelque temps le pouvoir. Mais son grand ami,
-l'Empereur, le brisa, lui donna le coup de grâce, en investissant son
-fils de Milan (octobre), en brisant ainsi tout espoir, et montrant que
-Montmorency était ou un traître, ou un sot.
-
-Il ne lui restait, après cela, qu'à fuir et se cacher. On satisfit à
-la colère du roi par la ruine d'un homme qui tenait à Montmorency, du
-seul de ce parti qui eût servi la France, du chancelier Poyet. Tout le
-monde lui en voulait pour ses belles ordonnances qui fermaient le
-trésor aux courtisans. Il avait essayé de couper court à la chicane,
-de rogner les griffes des procureurs, de leur ôter les faux-fuyants et
-l'obscurité du latin; il força la justice de parler français. Poyet
-eut encore le mérite d'ouvrir l'état civil, d'exiger l'inscription
-des baptêmes par des actes où signerait un notaire avec le curé. Mais
-son crime principal fut d'avoir limité la justice ecclésiastique,
-supprimé ces appels fantasques du plaideur qui, sentant sa cause
-mauvaise, la tirait du bailliage royal pour la porter devant l'évêque.
-Grand coup et décisif. Les tribunaux d'évêques devinrent presque
-déserts.
-
-Qui succède à Montmorency? Un gouvernement anonyme, le conseil, le
-fauteuil du roi, où siégera rarement le malade. Les influences
-principales sont celles d'un âpre fanatique, du cardinal de Tournon et
-du cardinal de Lorraine, frère et oncle des Guises, l'homme des
-grandes et terribles fêtes expiatoires de 1528 et 1535. Un honnête et
-grossier soldat, Annebaut, qu'ils mettent près d'eux, servira à
-couvrir dans les choses de la guerre les sourds commencements des
-Guises, qui, contre l'antipathie du roi, s'étayeront peu à peu d'une
-popularité militaire.
-
-La toute-puissance des cardinaux, leur royauté réelle, avait déjà
-déchaîné le fanatisme dans les provinces. Dès la fin de 1538, après
-l'entrevue de Nice, il est lâché partout. On brûle à Toulouse, à Agen,
-à Annonai; on brûle à Rouen et à Blois. Le Parlement d'Aix, sûr de
-plaire à Paris, a porté en 1540 un horrible arrêt contre plusieurs
-villages de Provence, séjour d'une colonie vaudoise, d'_hérétiques et
-de révoltés_. Le massacre eût eu lieu, si les protestants d'Allemagne
-n'eussent réclamé, si Guillaume du Bellay, s'adressant au roi même,
-n'eût obtenu une enquête, et tiré de lui des lettres de grâce (8
-février 1541). C'est le dernier triomphe des du Bellay. Dans la
-guerre qui doit suivre, Guillaume n'a plus voix au chapitre. Son
-frère, Jean, cardinal, évêque de Paris, dure, en se faisant
-subalterne. Il s'enfuit à Rome à la mort de François Ier.
-
-L'oeuvre de Montmorency subsistait. Nous étions isolés, haïs et
-méprisés. L'Angleterre était contre nous, l'Allemagne était contre.
-L'horreur des protestants pour une France persécutrice et fanatique
-les rapprochait de l'Empereur. Charles-Quint, converti à la tolérance
-par l'approche des Turcs, promettait que les affaires religieuses
-seraient réglées par un concile assemblé en Allemagne, ou même par une
-diète d'Empire; jusque-là, _interim_, égalité des deux partis.
-
-La France ne comptait plus; elle était hors du droit de l'Europe. On
-le vit, en juillet 1541, quand le marquis du Guast (un homme noir qui
-ne jurait que par les Borgia) fit assassiner en Lombardie notre envoyé
-Rincon, qui allait à Constantinople. Il croyait prendre ses dépêches.
-Mais Guillaume du Bellay, qui craignait ce malheur, les avait gardées
-en Piémont pour les faire passer droit à Venise. La vengeance de cet
-acte atroce était facile. Un bandit italien venait de prendre à
-Ferdinand une place de l'Adriatique, et il voulait la vendre aux
-Français ou aux Turcs. Venise eut peur de tels voisins et acheta cette
-place. Si la France l'avait devancée, comme le voulait du Bellay, elle
-mettait une forte épine au coeur de la maison d'Autriche.
-
-Ce conseil intrépide eût été accueilli peut-être de François Ier bien
-portant, comme au soir de Pavie où il envoie sa bague à Soliman. Mais
-l'abcès avait tout changé en 1538; il était mort à cette époque.
-
-Telles sont les phases bizarres du gouvernement personnel. Le règne de
-Louis XIV se partage en deux parts: _avant la fistule, après la
-fistule_. Avant, Colbert et les conquêtes; après, madame Scarron et
-les défaites, la proscription de cinq cent mille Français.
-
-François Ier varie de même: _avant l'abcès, après l'abcès_. Avant,
-l'alliance des Turcs, etc.; après, l'élévation des Guises et le
-massacre des Vaudois, par lesquels finira son règne.
-
-Le meurtre de Rincon, comme celui de Merveille en 1534, étaient de ces
-choses qui pouvaient réveiller le roi.
-
-Deux événements l'engageaient à agir. Ferdinand, battu par les Turcs,
-les vit prendre possession de toute la Hongrie; et Charles-Quint, qui,
-pour couvrir ce revers dans l'opinion, avait improvisé une expédition
-contre Alger, y éprouva un désastre effroyable, repoussé par les
-Maures, battu, brisé par les tempêtes. Le 3 décembre 1541, il rentre
-tout seul à Carthagène.
-
-La jeune cour de France, divisée entre les deux princes, Henri de
-vingt-trois ans, Charles de vingt et un, ne manque pas de crier que
-c'est fait de l'Empereur, qu'il faut tomber sur lui, l'achever. Une
-arène s'ouvre où veulent briller les deux partis. Les prêtres même y
-ont leur compte. Le cardinal de Lorraine y voit l'avancement des
-Guises. Le cardinal de Tournon obtient qu'on constate que la guerre
-n'est pas luthérienne. Enjoint aux Parlements de poursuivre les
-suspects, aux curés d'exciter les dénonciations.
-
-L'appel fut entendu; la police passa aux curés; les listes de
-communiants aux grandes fêtes, sévèrement examinées, devinrent celles
-de la vie et de la mort; on eut peu à chercher: la plupart des martyrs
-se désignaient eux-mêmes.
-
-Donc, c'est la France catholique contre la catholique Espagne. La
-France seule en Europe, et n'ayant plus l'appui du parti
-anticatholique. Elle ne peut plus même faire de levées en Allemagne.
-Elle va chercher des soldats jusqu'en Danemark et en Suède.
-
-Quoi donc? Il n'y a plus d'hommes en France? Non, on ne veut plus de
-Français. «Élevés de la servitude au noble métier des armes, ils sont
-trop indociles. Les nobles se sont plaints, disant au roi: _Les
-vilains vont se faire gentilshommes et les gentilshommes vilains._
-Donc, on néglige les légionnaires; on revient aux mercenaires
-suisses.» (_Fr. Giustiniani, Rel. Ven. S. I., vol. I., 212, Ann.
-1538._)
-
-Sur les cinq armées de la France, dans cette dernière guerre, et dans
-les plus périlleuses extrémités, on hasarda à peine d'avoir douze ou
-quinze mille de ces dangereux soldats roturiers. Du Bellay les relève
-fort, et dit qu'ils n'avaient pas leurs pareils aux assauts.
-
-Il fait grand cas aussi des soldats italiens, disant, en trois
-passages, que «c'étaient les plus aguerris.» La France n'en profite
-guère. Elle repousse, en 1542, l'effort suprême de l'émigration
-italienne, qui, sous Du Bellay et Strozzi, lui avait préparé une armée
-de douze mille hommes.
-
-Rien désormais hors du cercle des Guises. Claude de Guise, avec le
-cadet des deux princes, Charles d'Orléans, a l'armée du Nord, qui
-envahit le Luxembourg. Le fils de Claude, François (qui sera le grand
-Guise), candidat secret du parti, sans titre encore, a l'armée du
-Midi, sous le Dauphin, et envahit le Roussillon.
-
-L'espoir des Guises, le prix de leurs exploits, devait être l'intime
-alliance de toute-puissante Diane, astre futur du prochain règne. Ils
-comptaient à la paix épouser une de ses filles, et serrer le lien
-d'intrigue qui devait tenir Henri II.
-
-L'affaire du Nord était très-importante. Dans l'attaque du Luxembourg,
-on agissait avec les restes du parti des La Mark, étouffé, non écrasé,
-par l'Empereur. On donnait la main au duc de Clèves, qui lâchait dans
-les Pays-Bas une masse sauvage d'aventuriers allemands qui se
-souvenaient du sac de Rome et comptaient sur le sac d'Anvers.
-
-Le succès fut facile au Luxembourg, mais non soutenu. Au lieu de
-pousser aux Pays-Bas, d'appuyer Clèves, le jeune prince regardait au
-midi. Il apprenait que le Dauphin, son frère, outre l'armée d'Espagne,
-s'adjoignait l'armée d'Italie. Il eut peur d'une victoire d'Henri,
-revint. François Ier ne s'effrayait pas moins. Il avait écrit au
-Dauphin de ne pas donner bataille sans lui. Pendant qu'il avance à
-petites journées, la saison passe. Perpignan, qu'on assiége, résiste.
-La campagne est manquée, perdue au midi, vaine au nord.
-
-Avec ce grand effort de cinq armées, on n'avait pas entamé l'Empereur.
-À lui maintenant d'attaquer à son tour. Et il allait le faire avec un
-énorme avantage, s'étant rallié Henri VIII, à qui il offrait la France
-même, ne se réservant que la Picardie.
-
-Nous recueillîmes le fruit de la sottise avec laquelle nous avions
-constamment irrité Henri. Nous avions marié à son capital ennemi, le
-roi d'Écosse, la soeur de François de Guise, mère de Marie Stuart,
-mère féconde des maux de l'Europe. Le tout-puissant cardinal de
-Lorraine, et la protectrice des Guises, Diane de Poitiers, firent
-faire ce mariage royal à une fille cadette des cadets de Lorraine,
-bientôt veuve et régente pour la romanesque Marie, dont le fatal
-berceau fut une boîte de Pandore.
-
-L'Empereur, déjà sûr d'Henri VIII, s'assure des luthériens. Il laisse
-là les questions religieuses, et les somme, au nom de l'Empire, au nom
-de la patrie allemande, de le suivre contre les Turcs et les Français.
-Soliman est aux portes sur la frontière d'Autriche. Barberousse et sa
-grande flotte tiennent la mer avec les Français.
-
-La France catholique, gouvernée par deux cardinaux, la France, cruelle
-pour les chrétiens, suivait le drapeau musulman, le drapeau des
-pirates et des marchands d'esclaves. Le jeune duc d'Enghien, uni à
-Barberousse, assiégea Nice. En vain. Les Algériens se dédommagèrent
-par les pillages et les enlèvements. Mis par nous dans Toulon, ils
-firent en Provence même leur récolte de filles et leur provision de
-forçats. L'année suivante, ravage encore plus grand; six mille
-esclaves enlevés en Toscane, huit mille au royaume de Naples,
-spécialement un choix de deux cents vierges prises dans les couvents
-d'Italie pour la part du sultan.
-
-L'horreur de l'Allemagne pour nous perd le duc de Clèves. Elle
-l'abandonne; il est écrasé pour toujours. Coup fatal à la France. Ce
-petit prince était sa meilleure force, comme son recruteur allemand,
-le noyau militaire de toutes les résistances de la basse Allemagne.
-
-Qui empêchait l'Empereur de pénétrer en France? Les Vénitiens, qui
-suivaient l'armée impériale, remarquent: que les grands généraux des
-temps de Pavie sont morts, et que l'Empereur n'a plus que le duc
-d'Albe, médiocre, ignorant. (_Lor. Contarini._)
-
-Charles-Quint, dirigé par des conseillers italiens, ordonne tout
-lui-même, autant que peut le faire un homme appesanti déjà, maladif,
-grand mangeur, qui se lève fort tard et tous les jours entend deux
-messes. (_Navagero._) L'armée de ce malade était à son image, lente et
-lourde, chargée de bagages infinis, qui se développaient sur une
-longue file, séparaient, isolaient les troupes, empêchaient
-l'avant-garde de toucher le corps de bataille. Il eût suffi d'une
-petite bande leste et hardie pour le couper cent fois.
-
-Heureusement pour lui, le roi de France traîne aussi. Il craint fort
-la bataille. Où l'Empereur s'arrête, il s'arrête, à Luxembourg, à
-Landrecies. Le roi est trop heureux de ravitailler Landrecies. Voilà
-tout le succès de cette grande armée. Chacun va se panser chez soi.
-
-Marino, qui était à la cour de France en 1544, dit nettement que la
-France, abandonnée des Turcs, envahie par les protestants, ses anciens
-alliés, était aux abois et désespérée. Ce que le roi avait encore le
-plus à craindre, c'était son peuple qui, s'il y eût eu revers, aurait
-fait une sauvage et _bestiale révolution_ (tumulto bestiale).
-
-Quarante mille Allemands entraient à l'est. Vingt mille Anglais
-débarquaient à l'ouest. L'Empereur avec la grande armée marchait droit
-vers Paris. Les vues étaient sérieuses. Charles-Quint, qui lisait
-toujours Commines, savait le mot de Louis XI, _qu'on prend la France
-dans Paris_. Il s'agissait cette fois d'en finir ou de détruire
-François Ier et de changer la dynastie, ou de tellement l'asservir
-qu'il devînt serf de l'empereur, soldat à son service, sbire et recors
-impérial pour assujettir l'Allemagne.
-
-Il était trop évident, en présence d'une crise si terrible, que la
-vieille méthode de faire une diversion en Milanais ne ferait rien, ne
-servirait à rien. Qu'importait de prendre Milan, si l'on perdait
-Paris?
-
-Le roi avait en Italie cinq mille Suisses allemands, quatre mille
-Suisses français, cinq mille Gascons, trois mille Italiens. Cette
-armée eût dû revenir en hâte, assurant seulement le Piémont. Ce
-n'était pas l'avis du jeune duc d'Enghien, qui pour la première fois
-arrivait général sur le champ de bataille, comme Gaston de Foix à
-Ravenne. Enghien, fils de Vendôme et cadet de Bourbon, avait là une
-occasion de briller, d'éclipser les Guises. La rivalité des maisons de
-Guise et de Bourbon, qui allait troubler le siècle, se prononçait
-déjà. Le roi favorisait Enghien et l'opposait aux amis de son fils.
-
-C'est, je crois, de cette manière qu'on doit expliquer l'imprudente
-permission qu'il donna de livrer bataille, Montluc, envoyé par Enghien
-pour l'obtenir, en fait honneur à son éloquence gasconne. Quoi qu'il
-en soit, la chose tourna bien (à Cérisoles, 14 avril 1544).
-
-Nos Suisses et nos Gascons, fortifiés d'une nombreuse noblesse
-française, accourue tout exprès, et qui se mit à pied, soutinrent
-l'épouvantable choc de dix mille Allemands que le général impérial, Du
-Guast, nous lançait d'une colline. Trois cents lances françaises
-enfoncèrent la cavalerie légère de l'ennemi, qui, poussée sur le flanc
-de son infanterie, la mit elle-même en déroute. Enghien faillit périr
-comme Gaston à Ravenne. Il se précipita avec une petite bande de
-jeunes gens à travers le noir bataillon des Espagnols et le perça de
-part en part. Fort affaibli, il dut, pour rejoindre les siens, percer
-encore cette troupe formidable. Il le fit, en sortit, mais presque
-seul, et ne vit plus les siens; il crut la bataille perdue. Elle était
-gagnée, et les nôtres revinrent, rompirent les Espagnols. Bataille
-infiniment sanglante; selon Du Belay, douze mille morts.
-
-Quel résultat? Aucun. Sans argent et sans vivres, l'armée fond, se
-dissipe. Et Charles-Quint avance. Ralenti par la résistance de
-Saint-Dizier qu'il prend par ruse, il avance pourtant, et les Français
-ne lui opposent que leur propre ruine, la dévastation, le désert. Les
-barbaries de la Provence sont renouvelées sur la Champagne. La France
-se traite plus cruellement que n'eût fait l'ennemi. L'Empereur va
-toujours, poussant le Dauphin devant lui vers l'ouest et vers les
-Anglais; il le leur livre, il le leur donne. Si ceux-ci eussent daigné
-le prendre, fait quelques pas, c'en était fait.
-
-L'Empereur, qui a pris nos magasins, nos vivres, nourri par nous,
-arrive à treize lieues de Paris, à Crépy-en-Valois. On en était aux
-dernières ressources; on travaillait en vain à faire une armée de
-séminaristes ou écoliers. Une défaite nous sauva, la perte de
-Boulogne, que l'Anglais prit et qui inquiéta l'Empereur.
-
-Très-fatigué lui-même, pris d'un accès de goutte, il pensait qu'après
-tout, au lieu de faire les affaires d'Henri VIII, il valait mieux
-conserver, exploiter cette misérable France ruinée. Affaiblie à ce
-point, elle ne pouvait plus que suivre son impulsion. Le roi détruit
-lui valait moins que le roi asservi et devenu son capitaine. (Traité
-de Crépy, 18 septembre 1544.)
-
-Le roi, en effet, s'engagea à guerroyer pour lui, à fournir, à payer
-une armée _contre le Turc_ (au fond _contre les luthériens_).
-
-L'affaire avait été brassée de fort bonne heure entre le confesseur de
-l'Empereur et celui de François Ier.
-
-Le roi restituait la Savoie. L'Empereur faisait du duc d'Orléans son
-gendre ou son neveu, le mettant à Milan ou aux Pays-Bas, non comme duc
-et souverain, mais _comme gouverneur impérial_. En adoptant ainsi le
-cadet, le tenant sous sa main et se chargeant de sa fortune, il
-fondait une bonne et solide discorde entre les frères. Et, en effet,
-le Dauphin protesta.
-
-Navagero remarque que la mort avait toujours été du parti de
-Charles-Quint, l'avait toujours servi. Le premier Dauphin, prince de
-grande espérance, et qui avait infiniment souffert de la captivité
-d'Espagne, était mort en 1536 (d'épuisement ou de pleurésie?). Son
-échanson italien avoua l'avoir empoisonné. Tout le monde le crut
-alors. En 1543, voici le troisième fils du roi, Charles d'Orléans, qui
-meurt aussi, et, dit-on, de la peste, au grand profit de l'Empereur,
-que cet événement dégageait de sa parole. Il n'eût pas ordonné un
-crime. Mais ses agents, qui, sans scrupule, assassinaient nos envoyés,
-n'avaient-ils pas dispense pour la guerre du poison contre les alliés
-des Turcs? Rien ne paraît plus vraisemblable.
-
-Au reste, ce ne sont pas les impériaux peut-être que l'on doit
-accuser. Un mot violent d'Henri II, que nous citerons plus tard,
-montre qu'il haïssait son frère Charles. Ses amis très-peu scrupuleux,
-les hommes de Diane, ont bien pu le servir, et sans le consulter.
-
-Une troisième mort survint, fort surprenante, celle d'Enghien, de ce
-Bourbon que François Ier venait d'élever si haut en lui faisant gagner
-une bataille. Qui le tue? Celui même qui profite le plus à sa mort, le
-jeune Guise. Dans un combat de boules de neige, pour boulette, il lui
-jette un coffre. Il s'excuse, disant avoir eu ordre de M. le Dauphin.
-
-Dès lors il n'y eut plus deux partis. Le roi se trouva seul, et le
-Dauphin fut le vrai roi.
-
-Sa maîtresse avait tout à craindre. On disait que, si la campagne de
-1544 avait si tristement fini, la faute en était à elle, qu'elle avait
-aidé l'Empereur à prendre Saint-Dizier et les places où se trouvaient
-nos magasins.
-
-Le roi, très-affaissé, devenait un jouet. On décidait sans lui, ou sur
-quelque mot vague qu'on lui tirait, les choses les plus graves et les
-plus terribles affaires, comme le massacre des Vaudois.
-
-Il y avait quatre ans que le peuple infortuné des Vaudois de Provence
-flottait entre la vie et la mort, condamné en 1540, gracié en 1541,
-puis incertain de plus en plus à l'approche du nouveau règne. Les
-Vaudois n'étaient pas d'accord: les uns ne songeaient qu'à la fuite;
-d'autres voulaient se défendre et achetaient des fusils. S'ils
-s'étaient défendus, ils eussent été aidés peut-être par les Suisses.
-Après l'affaire de Cérisoles, le clergé saisit le moment. On détacha
-au roi un homme qui avait fort à expier, qui devait ménager les
-prêtres, l'ami de Barberousse, le capitaine Paulin de la Garde. Il lui
-parla à Chambord, dit que ce petit peuple était fort dangereux, qu'il
-faisait de la poudre, qu'il y avait là comme un avant-poste de
-l'Empereur. On était en pleine guerre, à la veille de l'invasion du
-Nord. Le roi est alarmé; il dit: «Défais-moi ces rebelles.»
-
-Il paraît que Paulin voulut un ordre écrit. Après la paix, le 1er
-janvier 1545, le cardinal de Tournon écrivit et présenta à la
-signature du malade _une révocation_, de quoi? De la grâce accordée en
-1541. Le roi signa sans lire comme il faisait le plus souvent. (V. le
-Procès, et Muston, I, 107.) Ce témoignage lui est rendu par
-l'historien protestant et vaudois, qui, plus sérieusement que
-personne, a épuisé l'examen de l'affaire.
-
-Au reste, cette signature n'était pas tout. Il fallait celle du
-secrétaire d'État; le cardinal fit signer Laubespin. Il fallait celle
-du procureur du roi au Grand-Conseil; il refusa. Celle au moins de son
-substitut; il refusa. Et il fallait encore que le chancelier mît le
-sceau; il refusa. Le hardi cardinal y mit un sceau quelconque, et
-donna cette pièce informe à l'huissier du Parlement de Provence, qui
-était à la porte, attendant cette arme de mort.
-
-Elle n'eût pas suffi, cependant; elle n'autorisait pas l'exécution
-militaire. Au-dessous de la signature, d'une écriture toute autre que
-celle de la pièce, quelqu'un, on ne sait qui, écrivit l'ordre qui
-livrait ce peuple aux soldats.
-
-Ce qui rendait l'affaire hideuse, c'est que les parlementaires, si
-zélés contre l'hérésie, étaient des familles seigneuriales qui
-allaient recueillir la dépouille sanglante des victimes. Ils étaient
-juges et héritiers.
-
-L'arrêt de 1540 ordonnait de punir _les chefs_. Et la pièce informe de
-1545, l'horrible faux, ordonnait d'exterminer tout.
-
-Pour en être plus sûr, on s'adressa à des brigands, aux soldats des
-galères, dont bon nombre étaient repris de justice, endurcis aux
-guerres barbaresques. Le président d'Oppède, sans bruit, sans
-notification, mène lui-même cette bande. Des dix-sept villages
-vaudois, plusieurs étaient vers Avignon, en terre papale. Mais le
-légat du pape donna de grand coeur l'autorisation[29].
-
-[Note 29: Il semblerait même que la première impulsion vint de lui
-et qu'il offrit d'aider. Voir une curieuse pièce manuscrite, le
-procès-verbal original de l'exécution, que l'exécuteur Paulin de la
-Garde conservait précieusement à son château d'Adhémar, et qui est
-maintenant aux _Archives d'Aix_.]
-
-Une circonstance curieuse, c'est que, ceux de Cabrières s'étant livrés
-sur la parole du président, il dit aux troupes de tuer tout. Elles
-refusèrent d'abord; les galériens se montrèrent plus scrupuleux que
-les magistrats. Ce ne fut pas sans peine qu'on les mit à tuer, voler
-et violer.
-
-La chose une fois lancée, il y eut des barbaries exécrables. «Dans une
-seule église, dit un témoin, j'ai vu tuer quatre ou cinq cents pauvres
-âmes de femmes et d'enfants.» Et comment? Avec une furie, des
-supplices, des caprices atroces, dignes du génie de Gomorrhe.
-Vingt-cinq femmes, échappées, cachées dans une caverne, sur terre du
-pape, y furent, par ordre du légat, enfermées, étouffées. Cinq ans
-après, quand on fit le procès, on retrouva leurs os. Il y eut huit
-cents maisons brûlées, deux mille morts (au moindre calcul), sept
-cents forçats. Les soldats, au retour, vendaient à bon compte aux
-passants les petits garçons et les petites filles, dont ils ne
-voulaient plus.
-
-La nouvelle ayant éclaté, il y eut un violent débat en Europe. Les
-Espagnols louèrent. Les Suisses et Allemands poussèrent des cris
-d'indignation. Cela servit les criminels. Ils firent entendre au roi
-qu'on n'avait tué que des rebelles, et qu'il ne devait pas souffrir
-que l'étranger se mêlât de nos affaires.
-
-En quel état se trouvait-il alors? Et que restait-il de lui-même? Les
-protestants l'excusent, paraissent croire qu'alors il était fini et ne
-régnait plus.
-
-Vieilleville place en 1538 une scène qui ne peut être de cette année,
-puisqu'elle suppose l'exil de Montmorency. Je la crois de la fin, des
-derniers temps où, par la mort de ses fils, le roi se trouva seul; où
-les gens du Dauphin, de Diane et des Guises crurent régner et déjà
-oublièrent le mourant.
-
-Le Dauphin dit un jour devant ses familiers qu'à son avénement il
-ferait ceci et cela, donnerait tels offices. Et il leur distribua
-généreusement toutes les charges de la couronne. Un témoin de la
-scène, auquel on n'avait pas pris garde, était un simple, vieil enfant
-et fou _à bourlet_, appelé Briandas. Soit de lui-même, soit poussé par
-la duchesse d'Étampes, il court au roi, et, fièrement: «Dieu te garde,
-_François de Valois_!» Le roi s'étonne. «Par le sang Dieu! tu n'es
-plus roi; je viens de le voir. Et toi, monsieur de Thaïs, tu n'as plus
-l'artillerie, c'est Brissac.» Et à un autre: «Tu n'es plus chambellan,
-c'est Saint-André,» etc. Puis, s'adressant au roi: «Par la mort Dieu!
-tu vas voir bientôt M. le connétable qui te commandera à baguette et
-t'apprendra à faire le sot. Fuis-t'en! Je renie Dieu, tu es mort.»
-
-Le roi fait venir la duchesse d'Étampes. On fait dire au fou tous les
-noms de ces nouveaux officiers de la couronne. Puis le roi prend
-trente hommes de sa garde écossaise, va à la chambre du Dauphin.
-Personne. Rien que des pages qu'on fit sauter par les fenêtres. On
-brise, on casse tout. Mais après, qu'aurait fait le roi? Il n'avait
-pas d'autre héritier. Sa maîtresse, tout à l'heure sans appui et à la
-discrétion du Dauphin, apaisa, arrangea les choses. Le roi se garda
-seulement des amis de son fils, qui auraient pu l'empoisonner.
-
-Telles furent les amertumes, les expiations de ses derniers jours. La
-plus grande était de laisser le trône de France à cette triste figure
-d'Henri II, qui n'avait rien de son père ni de son pays, qui ne
-représentait que la captivité de Madrid, qui, lors même qu'il aurait
-des succès, des conquêtes, n'irait qu'à la ruine. Pourquoi? En
-combattant l'Espagne, il ne serait rien qu'Espagnol.
-
-Le songe de Basine et de Childéric se renouvelle ici. Elle vit les
-descendants de ce roi franc tomber du lion au loup, du loup aux
-chiens, et cette dynastie finir honteusement par un combat de
-tournebroches qui se mangeaient à belles dents.
-
-Un tel fils, de tels petits-fils ont relevé beaucoup François Ier par
-le contraste. Les protestants surtout, qui avaient tant à l'accuser,
-l'ont traité avec une indulgence qui les honore infiniment. Ils sont
-même excessifs; ils lui laissent le titre de _grand_, qu'il ne mérite
-en aucun sens.
-
-On assure qu'en mourant il devina les Guise. Ces héros intrigants,
-protégés de Diane, qui mirent leur catholique épée au service d'une
-jupe fort sale, allaient nuire cruellement à la France, par leurs
-succès surtout, qui pervertirent l'opinion.
-
-Des mots sauvages ouvrirent le nouveau règne. Pendant l'agonie du roi,
-Diane et Guise folâtraient et disaient: «Il s'en va, le galant!» et le
-fils même, aux funérailles, voyant passer le cercueil de son frère qui
-précédait celui de son père, fit cette bravade parricide: «Voyez-vous
-ce bélître? il ouvre l'avant-garde de ma félicité.»
-
-Au moment de la mort du roi, cent cinquante familles fuirent à Genève,
-et bientôt quatorze cents, au moins cinq mille individus[30]. Cette
-élite française, avec une élite italienne, fonda la vraie Genève, cet
-étonnant asile entre trois nations, qui, sans appui (craignant même
-les Suisses), dura par sa force morale. Point de territoire, point
-d'armée; rien pour l'espace, le temps, ni la matière; la cité de
-l'esprit, bâtie de stoïcisme sur le roc de la prédestination.
-
-[Note 30: Quatorze cents familles françaises s'établirent à
-Genève, en huit années seulement, sous le règne de Henri II: c'est le
-chiffre donné par M. Gaberel (_Histoire de l'Église de Genève, t. I,
-page 346_). Le _registre des réceptions de la bourgeoisie_, que j'ai
-compulsé aux Archives de Genève, donne un chiffre inférieur; mais il
-est visiblement incomplet et mutilé. Voir sur le temps antérieur la
-_Chronique de Bonnivard_, le _Journal du syndic Balard_ et la belle
-_Chronique de Froment_ (1855), éditée avec un soin infini, admirable,
-par M. Revillod. Beaucoup de pièces inédites et de renseignements
-curieux ont été publiés dans l'excellent _Bulletin de la Société de
-l'histoire du protestantisme_, spécialement par M. Read, et dans la
-_France protestante_ de M. Haag.
-
-J'ai réservé Genève pour le règne de Henri II, ainsi que plusieurs
-détails essentiels sur l'histoire intérieure de l'administration de
-François Ier, et de la politique de Charles-Quint, sur le changement
-progressif qui fit du Flamand un Espagnol, etc.]
-
-Contre l'immense et ténébreux filet où l'Europe tombait par l'abandon
-de la France, il ne fallait pas moins que ce séminaire héroïque. À
-tout peuple en péril, Sparte pour armée envoyait un Spartiate. Il en
-fut ainsi de Genève. À l'Angleterre, elle donna Pierre Martyr, Knox à
-l'Écosse, Marnix aux Pays-Bas; trois hommes, et trois révolutions.
-
-Et maintenant commence le combat! Que par en bas Loyola creuse ses
-souterrains! Que par en haut l'or espagnol, l'épée des Guises,
-éblouissent ou corrompent[31]!... Dans cet étroit enclos, sombre
-jardin de Dieu, fleurissent, pour le salut des libertés de l'âme, ces
-sanglantes roses, sous la main de Calvin. S'il faut quelque part en
-Europe du sang et des supplices, un homme pour brûler ou rouer, cet
-homme est à Genève, prêt et dispos, qui part en remerciant Dieu et lui
-chantant ses psaumes.
-
-[Note 31: Nous avons vu parfaitement, à l'époque des affaires
-d'Isly et autres, les moyens simples et grossiers par lesquels on fait
-des héros à force de réclames. Ces moyens sont fort employés au XVIe
-siècle. Telle fut certainement une chanson, assez mesurée pour le roi
-(donc faite avant sa mort), dans laquelle on le montre appelant la
-France au secours par sa fenêtre de Madrid. Le premier qui accourt,
-pour délivrer le roi, c'est Guise. _Bulletin de la Société d'histoire
-de France_, t. I des _Documents_, p. 267.]
-
-FIN DU TOME DIXIÈME
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- AVERTISSEMENT 1
-
- Des sources et de la critique.--Du sujet de ce volume 7
-
-
-NOTE
-
- De la méthode, ruine de l'histoire doctrinaire 9
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- LE TURC, LE JUIF. 1508-1512 11
- Progrès irrésistibles des Turcs 13
- Le _grand canon_ d'Albert Dürer 17
- Persécutions des Maures d'Espagne 18
- Persécutions des Juifs 23
- Excellence de la famille juive 25
- Les dominicains et Grain-de-Poivre 26
- Reuchlin défend les Juifs 27
- Fraternité de l'Orient et de l'Occident 30
- Anquetil-Duperron et Burnouf 31
-
-
-CHAPITRE II
-
- LA PRESSE.--HUTTEN. 1512-1516 33
- L'Allemagne plus vivante que la France 33
- Epistolæ obscurorum virorum. 1514 38
- Victoire de la Presse 41
- Vie d'Hutten 42
- Il se retire chez l'archevêque de Mayence 46
-
-
-CHAPITRE III
-
- LA BANQUE.--L'ÉLECTION IMPÉRIALE ET LES INDULGENCES. 1516-1519 49
- Banques juive, italienne, allemande 50
- La banque et les peintures d'Augsbourg 52
- Tous les rois étaient jeunes et prodigues 53
- Danger de l'Europe 54
- Génie exterminateur de Sélim 60
-
-
-CHAPITRE IV
-
- SUITE. 1516-1519 63
- Culte meurtrier de l'or 63
- Extermination des Américains 64
- Brocantage des indulgences 65
- La Hongrie couvrait encore l'Allemagne 67
- Les électeurs 69
- Les Fugger font l'élection 70
- Adresse de Marguerite d'Autriche 71
- Ses calomnies contre la France 74
- Juin 1519, Charles-Quint élu empereur 78
-
-
-CHAPITRE V
-
- RÉACTION CONTRE LA BANQUE.--MELANCOLIA.--LUTHER.--LA MUSIQUE 81
- L'Allemagne a conscience de la situation 82
- La Melancolia d'Albert Dürer 85
- Chants de Luther 89
- Origines populaires de la musique 92
- Grandeur de Luther; la joie héroïque 96
-
-
-CHAPITRE VI
-
- SUITE.--LUTHER. 1517-1523 101
- Luther a épuré la famille 102
- Il a rendu la lecture populaire 105
- Ses précédents 107
- Sa prédication 111
- La diète de Worms et la Wartbourg 116
- Humanité et tolérance de Luther 117
- Son embarras au milieu des femmes réfugiées chez lui 119
-
-
-CHAPITRE VII
-
- LA COUR DE FRANCE.--CAMP DU DRAP D'OR. 1520 122
- La querelle de Charles-Quint et de François Ier 125
- Ils courtisent Henri VIII 128
- La cour au camp du drap d'or 133
- Juin 1520, l'entrevue 134
- Anne Boleyn 137
- François Ier irrite Henri VIII 140
-
-
-CHAPITRE VIII
-
- LA GUERRE.--LA RÉFORME.--MARGUERITE. 1521-1522 142
- 1521-1715.--Guerre de deux siècles 144
- Dès le début François Ier manque d'argent 148
- Fureur des Impériaux 149
- Le roi ne défend point le peuple 152
- Mouvement religieux de Meaux 155
- Marguerite y prend part 156
- Son portrait 158
- Ses lettres et sa passion 159
- Brutalité de son frère 166
- 1522.--Sa mère nous fait perdre l'Italie 170
-
-
-CHAPITRE IX
-
- LE CONNÉTABLE DE BOURBON. 1521-1524 172
- Il était Gonzague et Montpensier 173
- Sa puissance royale 176
- La reine-mère veut l'épouser 177
- Il traite avec l'empereur 181
- La noblesse et les parlements le favorisent 184
-
-
-CHAPITRE X
-
- DÉFECTION ET INVASION DU CONNÉTABLE. 1523-1524 188
- Son traité avec Charles-Quint et Henri VIII 190
- L'invasion de 1523 191
- Fuite de Bourbon 195
- Désaccord et retraite des Anglais et Impériaux 199
- Saint-Vallier sauvé par Diane de Poitiers 201
- Mort de Bayard 203
- Bourbon envahit la Provence. 1524 204
-
-
-CHAPITRE XI
-
- LA BATAILLE DE PAVIE. 1525 209
- Le roi assiége Pavie 211
- Il passe l'hiver dans une villa italienne 212
- Caractère de ces villas 213
- L'Italie du Corrège 214
- La bataille (8 février 1525) 217
-
-
-CHAPITRE XII
-
- LA CAPTIVITÉ. 1525 220
- Le roi envoie sa bague à Soliman 221
- Il s'humilie devant Charles-Quint 222
- Ses poésies 223
- Demandes de l'empereur 225
- Embarras du vainqueur.--Révolutions 227
- Dure captivité du roi en Espagne 230
- Sa maladie, voyage de sa soeur 231
- La France trahit-elle l'Italie? 233
- Conspiration de Pescaire 234
-
-
-CHAPITRE XIII
-
- LE TRAITÉ DE MADRID ET SA VIOLATION. 1525-1526 243
- Le roi abdique 244
- L'Europe se rapproche de la France 245
- L'Espagne s'intéresse au captif 246
- Comédie du traité de Madrid 249
- Le portrait du Titien 252
- Le retour, la nouvelle maîtresse 253
- Chambord 255
-
-
-CHAPITRE XIV
-
- LE SAC DE ROME. 1527 258
- Tortures de l'Italie 259
- L'armée de Bourbon et de Frondsberg 262
- Bourbon à Rome, sa mort, 6 mai 266
- L'Europe peu émue du sac de Rome 267
- Erreur de Machiavel et de Michel-Ange 269
- _La peste de Florence_, par Machiavel 270
- Le tombeau des Médicis 272
-
-
-CHAPITRE XV
-
- SOLIMAN SAUVE L'EUROPE. 1526, 1529, 1532 275
- Discipline et modération des Turcs 276
- Venise seule comprenait l'Orient 277
- Les vizirs civilisateurs 280
- Notre envoyé Rincon 281
- Le génie d'Ibrahim 283
- Sa victoire de Mohacz (1526) 286
- 1528, Échecs de François Ier en Italie 289
- Il traite à Cambrai (1529) et trahit ses alliés 291
- Soliman échoue devant Vienne 296
- Isolement de François Ier 299
- Troisième invasion de Soliman (1532) 300
- Roxelane.--Mort d'Ibrahim (1536) 303
-
-
-CHAPITRE XVI
-
- LA RÉFORME FRANÇAISE. 1521-1526 308
- Les Vaudois des Alpes 309
- Réforme en France, aux Pays-Bas, en Angleterre 315
- Charles-Quint a l'initiative des persécutions 318
- Les premiers martyrs français (1525) 319
- Le roi sauve Berquin 320
- Appel de Zwingli à François Ier 321
-
-
-CHAPITRE XVII
-
- RÉFORME EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 1526-1535 323
- Marguerite désespère de convertir son frère 324
- Passion d'Henri VIII et son divorce 327
- Mutilation d'une image à Paris (1528) 332
- Béda et les Capets, Ignace de Loyola 333
- Supplice de Berquin (1529) 337
- Lutte de la Sorbonne contre le roi 338
- Il crée le Collége de France (1529) 340
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
- ON TOURNE LE ROI CONTRE LA RÉFORME. 1530-1535 343
- La Réforme crée partout des écoles 344
- Le roi pouvait choisir encore en 1532 346
- Affront qu'on lui fait à Milan (1533) 348
- Les fanatiques menacent Marguerite 349
- Placards protestants à Blois 351
- Supplices pendant tout l'hiver (1535) 352
- La Sorbonne obtient la suppression de l'imprimerie 354
- Immense extension du protestantisme 356
-
-
-CHAPITRE XIX
-
- FRANÇOIS Ier ET CHARLES-QUINT EN 1535.--FONTAINEBLEAU.--LE
- GARGANTUA 358
- Maladie du roi et de Charles-Quint 358
- Le roi à Fontainebleau.--Les artistes 361
- Rabelais comme créateur de notre langue 367
- Il ne doit rien à ses prédécesseurs 368
- Sa vie 371
- Son principe d'éducation 372
- Le Gargantua est-il protestant? 376
-
-
-CHAPITRE XX
-
- ROME ET LES JÉSUITES.--INVASION DE PROVENCE.--FRANÇOIS Ier
- CÈDE À LA RÉACTION. 1535-1538 378
- Les _Exercitia_ de Loyola ont paru vers 1523-1525 378
- Réforme et réaction catholique 380
- Loyola ordonne l'obéissance jusqu'au péché mortel
- inclusivement 384
- Le pape pousse le roi à envahir l'Angleterre (1534) 387
- Le roi appelle Barberousse en Italie 388
- Charles-Quint, vainqueur à Tunis, outrage le roi 389
- Invasion de Provence 394
- Puissance du parti du Dauphin; Montmorency, Diane de
- Poitiers 397
- Embarras de l'empereur; trêve de Nice. 1538 402
-
-
-CHAPITRE XXI
-
- DERNIÈRE GUERRE, RUINE ET MORT DE FRANÇOIS Ier. 1539-1547 406
- Maladie terrible de François Ier 406
- Voyage de l'empereur en France (1540) 409
- Montmorency dupe, disgracié: gouvernement des cardinaux 412
- Assassinat de Rincon, guerre (1541-3) 414
- Bataille de Cérisoles (1544) 420
- Charles-Quint impose le traité de Crépy 422
- Mort du jeune fils du roi et d'Enghien 423
- Massacre des Vaudois (1545) 426
- Fureur du roi méprisé de son fils; sa mort (1547) 427
- Sinistres prémices du nouveau règne 428
- L'Europe sera sauvée par Genève 429
-
-
-PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.
-
-
-
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-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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